REDD+ : Enseignements et directions
REDD+ : Enseignements et directions
REDD+ :
la transformation
Enseignements et nouvelles directions
Édité par
Arild Angelsen, Christopher Martius, Veronique De Sy,
Amy E. Duchelle, Anne M. Larson et Pham Thu Thuy
REDD+ :
la transformation
Enseignements et nouvelles directions
ISBN 978-602-387-126-1
DOI: 10.17528/cifor/007447
Deuxième impression. On trouvera l’errata sur : [Link]/library/7045/
Le contenu de cette publication est soumis à une licence des Creative Commons Attribution 4.0
International (CC BY 4.0), [Link]
Angelsen A, Martius C, De Sy V, Duchelle AE, Larson AM et Pham TT (éds). 2020. REDD+ : la transformation.
Enseignements et nouvelles directions. Bogor, Indonésie : CIFOR.
Crédits photo :
Couverture : Neil Palmer/CIAT
Chapitres : 1 et 9 : Patrick Shepherd/CIFOR ; 2, 6 et 8 : Ulet Ifansasti/CIFOR ; 3 : Terry Sunderland/CIFOR ; 4 et 15 :
Yoly Gutierrez/CIFOR ; 5 : Deanna Ramsay/CIFOR ; 7 : Mokhamad Edliadi/CIFOR ; 10 et 14 : Aulia Erlangga/CIFOR ;
11 : Icaro Cooke Vieira/CIFOR ; 12 : Aris Sanjaya/CIFOR ; 13 : Juan Carlos Huayllapuma/CIFOR ; 16 : Nanang Sujana/
CIFOR
Conception graphique par l’équipe Publications, Services numériques et éditoriaux, COE, CIFOR
Infographie Dharmi Bradley
Note au lecteur :
Concernant les noms d’organismes, nous avons utilisé les noms officiels en français qui figurent sur leurs sites
respectifs, ou parfois les noms en français qui sont utilisés dans la pratique sur des sites de référence, comme
ceux des Nations Unies. Sinon, ils ont été laissés en anglais. Concernant les acronymes, nous avons opté pour
les traductions françaises figurant sur les sites des Nations Unies, dont UNTERM, ou se trouvant dans des textes
internationaux en français. Sinon, ils ont été laissés en anglais.
CIFOR
Jl. CIFOR, Situ Gede
Bogor Barat 16115
Indonésie
T +62 (251) 8622-622
F +62 (251) 8622-100
E cifor@[Link]
[Link]/gcs
Avant-propos xv
Remerciements xviii
Résumé xxi
1 Introduction 1
La REDD+ amorce sa deuxième décennie
Arild Angelsen, Christopher Martius, Veronique De Sy, Amy E. Duchelle, Anne M. Larson
et Pham Thu Thuy
3 Le financement de la REDD+ 31
Opération équitable, ou désavantageuse pour certains ?
Stibniati S. Atmadja, Shintia Arwida, Christopher Martius et Pham Thu Thuy
7 Gouvernance multiniveaux 91
Certains problèmes de coordination ne peuvent se résoudre par la coordination
Anne M. Larson, Juan Pablo Sarmiento Barletti, Ashwin Ravikumar et
Kaisa Korhonen-Kurki
16 Conclusions 225
Leçons pour la voie à suivre vers une REDD+ transformationnelle
Arild Angelsen, Christopher Martius, Amy E. Duchelle, Anne M. Larson, Pham Thu Thuy
et Sven Wunder
Glossaire 245
Bibliographie 256
Liste des figures, tableaux et encadrés
Figures
1.1 Disparition annuelle de la couverture forestière dans les tropiques entre 2001 et 2017 4
1.2 Étude comparative mondiale du CIFOR sur la REDD+ : localisation des pays où se déroulent les
recherches scientifiques 9
2.1 Théorie du changement dans le concept d’origine de la REDD+ 22
2.2 Décisions de la CCNUCC concernant la REDD+ dans une théorie du changement (Cadre de Varsovie) 24
3.1 Engagements et décaissements cumulés d’APD affectée à des activités qualifiées de REDD+, 2008-2015 34
3.2 Année de l’accord de subvention du FCPF pour la préparation à la REDD+ par pays, pays mentionnant la
REDD+ dans leurs CPDN ou participant à l’ONU-REDD+ 39
3.3 Évaluation de l’efficacité de la REDD+ et de la capacité à accéder aux fonds internationaux de REDD+
dans 41 pays 41
4.1 Relation entre l’année de paiement (axe horizontal) et l’année de référence (axe vertical) 49
4.2 Déforestation et niveaux (bases) de référence pour l’Amazonie brésilienne 51
5.1 Moteurs directs de la déforestation tropicale (1990-2005) : superficie de forêt (en ha) ayant disparu
au profit d’autres usages du sol 65
6.1 Part des C(P)DN qui mentionnent la REDD+ en pourcentage du total de C(P)DN soumis
par région (N=197) 81
6.2 Stratégies de REDD+ mentionnées dans les CDN ou les CPDN des pays. 83
7.1 Complexité de la répartition des responsabilités entre les divers niveaux de gouvernement concernant
divers secteurs : exemple de Madre de Dios au Pérou 94
9.1 Degré d’efficacité des politiques nationales 129
10.1 Densité des projets de REDD+, définie par le rapport entre l’extension géographique d’un projet
et la superficie forestière du pays concerné (2015) 134
10.2 Illustration de la méthode des doubles différences (DID) 137
10.3 Méthodes et données utilisées dans la littérature relative à la REDD+ et à son impact sur le carbone
forestier 139
10.4 Impact de la REDD+ sur la déforestation dans le projet transamazonien 145
11.1 Études (a posteriori) de l’impact de la REDD+ sur la participation et les résultats hors carbone
(surtout sur le bien-être) 150
11.2 Théorie du changement en vue de réalisations et de résultats positifs dans les initiatives locales de REDD+ 151
11.3 Évolution des revenus des ménages après le déclenchement des initiatives de REDD+ sur les sites de
l’intervention et sur les zones témoin 154
12.1 Indicateurs clés relatifs aux forêts et aux moteurs de la déforestation dans les 39 territoires étudiés 168
12.2 Nombre de juridictions ayant pris des engagements et fixé des objectifs de performance précis qui
correspondent à leurs engagements internationaux 170
12.3 Progrès accomplis sur les éléments de durabilité juridictionnelle (E = stade initial ; I = intermédiaire ; A =
avancé) indiqués en pourcentage des 33 juridictions de l’échantillon présents dans les trois catégories
(voir l’encadré 12.2) 171
vi | Liste
des figures, tableaux et encadrés
14.1 Évolution des surfaces et des rendements de la production de céréales en Afrique subsaharienne
(en haut) et en Asie (en bas) en partant de 1961 = 100 % comme année de base 196
15.1 Estimation de la répartition de la dégradation résultant de quatre moteurs immédiats, par continent (A)
et par phase de transition forestière (B), pour la période 2000 - 2010 215
15.2 Carte de 154 projets de restauration en Amérique latine et dans les Caraïbes 218
15.3 Aperçu des objectifs des 154 projets de restauration, ventilés par initiative 220
Tableaux
1.1 Étude comparative mondiale sur la REDD+ (GCS REDD+) : thématiques et diffusion des connaissances 10
2.1 Principales raisons sur lesquelles reposent les théories du changement de la REDD+ 27
5.1 Fonction de l’information sur les moteurs de la déforestation et de la dégradation des forêts dans
les processus liés aux politiques de REDD+ et principaux obstacles qui s’opposent à une exploitation
efficace de cette information 69
6.1 Prise en compte des forêts dans les C(P)DN déjà communiquées 82
6.2 Idées pour amplifier la place des forêts dans les politiques sur le changement climatique 84
9.1 Impact des politiques nationales sur la déforestation (sélection d’études) 127
10.1 Impact des projets et programmes de REDD+ sur les forêts 140
12.1 Comparaison des approches suivies pour réduire la déforestation tropicale 164
13.1 Produits qui mettent les forêts en péril : principales approches « zéro déforestation » 183
13.2 Portée et type d’engagements « zéro déforestation » pour les produits clés 185
15.1 Obstacles rencontrés au cours du suivi du progrès des projets 221
Encadrés
Arild Angelsen
Professeur, Université norvégienne des sciences de la vie, Norvège ; Associé
senior, CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]
Shintia Arwida
Chargée de recherches, CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]
Stibniati S. Atmadja
Scientifique, CIFOR, Éthiopie – [Link]@[Link]
Haseebullah Bakhtary
Consultant Changement climatique, Focus Climat, Allemagne –
[Link]@[Link]
Brian Belcher
Professeur, Université Royal Roads, Canada – [Link]@[Link]
Allen Blackman
Conseiller économique principal, Banque interaméricaine de développement,
États-Unis – allenb@[Link]
x | Liste des auteurs
Katherine Bocanegra
Chercheure indépendante, Pérou – katherinemadleine9@[Link]
Jan Börner
Professeur, Centre de recherche sur le développement (ZEF), Institut d’économie
de l’aliment et des ressources, Université de Bonn, Allemagne –
jborner@[Link]
Astrid B. Bos
Doctorante, Université et centre de recherche de Wageningen (WUR), Pays-Bas ;
CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]
Maria Brockhaus
Professeure, Département de sciences forestières, Université d’Helsinki, Finlande –
[Link]@[Link]
Marisa Camargo
Consultante indépendante et doctorante, Université d’Helsinki, Finlande –
[Link]@[Link]
Sarah Carter
Chercheure postdoctorale, Université et centre de recherche de Wageningen
(WUR), Pays-Bas – [Link]@[Link]
Ruben Coppus
Scientifique, Centre international d’agriculture tropicale (CIAT), Colombie –
[Link]@[Link]
Veronique De Sy
Chercheure postdoctorale, Université et centre de recherche de Wageningen
(WUR), Pays-Bas – [Link]@[Link]
Paulina Deschamps-Ramírez
Consultante, Mexique – [Link]@[Link]
Monica Di Gregorio
Chargée de cours, Université de Leeds, Royaume-Uni ; Associée senior, CIFOR,
Indonésie – [Link]@[Link]
REDD+ : la transformation | xi
Stephen Donofrio
Directeur, Supply Change Initiative, Forest Trends, États-Unis ; Responsable,
Greenpoint Innovations, États-Unis – sdonofrio@[Link]
Isabel Drigo
Coordonnatrice de projet, Institut de gestion et de certification forestières et
agricoles (Imaflora), Brésil – [Link]@[Link]
Amy E. Duchelle
Scientifique senior, CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]
Patricia Gallo
Consultante indépendante, CIFOR, Allemagne – pgblima@[Link]
Toby Gardner
Chargé de recherches senior, Institut de l’Environnement de Stockholm (SEI),
Suède – [Link]@[Link]
Martin Herold
Professeur, Université et centre de recherche de Wageningen (WUR), Pays-Bas –
[Link]@[Link]
Habtemariam Kassa
Responsable d’équipe, Recherches Forêts et Bien-être humain, et scientifique
senior, CIFOR, Éthiopie – [Link]@[Link]
Kaisa Korhonen-Kurki
Directrice de programme et coordinatrice des recherches, Institut de la science
de la durabilité d’Helsinki (HELSUS), Université d’Helsinki, Finlande –
[Link]@[Link]
Anne M. Larson
Responsable d’équipe par intérim, Égalité des Chances, Genre, Justice et
Régime foncier, et scientifique principale, CIFOR, Pérou – [Link]@[Link]
xii | Liste des auteurs
Lasse Loft
Chercheur postdoctoral, Centre de recherche en paysages agricoles de Leibniz
(ZALF), Allemagne – [Link]@[Link]
Christopher Martius
Responsable d’équipe, Changement Climatique, Bioénergie et Développement
sobre en Carbone, CIFOR, Indonésie ; Chargé de cours, Université de Bonn,
Allemagne – [Link]@[Link]
Daniela A. Miteva
Professeure assistante, Université d’État de l’Ohio, États-Unis – miteva.2@[Link]
Dagmar Mithöfer
Professeure, Université de sciences appliquées de la vallée du Rhin, Allemagne –
[Link]@[Link]
Moira Moeliono
Associée senior, CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]
Daniel Nepstad
Directeur exécutif et scientifique senior, Earth Innovation Institute (EII), États-Unis –
dnepstad@[Link]
Hambulo Ngoma
Chargé de recherches, Institut de recherche sur les politiques agricoles Indaba
(IAPRI), Zambie – [Link]@[Link]
Robert M. Ochieng
Chercheur associé, Centre africain pour les études technologiques (ACTS),
Kenya – [Link]@[Link]
Claudia Ochoa
Chercheure indépendante, Pérou – claudiaochoa2005@[Link]
Pablo Pacheco
Scientifique principal sur les forêts mondiales, Fonds mondial pour la nature
(WWF), États-Unis ; Associé senior, CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]
REDD+ : la transformation | xiii
Herry Purnomo
Scientifique, CIFOR, Indonésie ; professeur, Université agronomique de Bogor
(IPB), Indonésie – [Link]@[Link]
Raoni Rajão
Professeur, Université fédérale de Minas Gerais (UFMG), Brésil – rajao@[Link]
Ashwin Ravikumar
Professeur assistant, Amhers College, États-Unis – aravikumar@[Link]
Erika Romijn
Chercheure, Université et centre de recherche de Wageningen (WUR), Pays-Bas –
[Link]@[Link]
Claudio de Sassi
Collaborateur scientifique, Office fédéral de l’environnement (OFEV), Section
Faune sauvage et biodiversité forestière, Suisse – cdesassi@[Link]
Erin O. Sills
Professeure, Université d’État de Caroline du Nord, États-Unis ; Associée senior,
CIFOR, Indonésie – erin_sills@[Link]
Gabriela Simonet
Chercheure, Centre d’économie de l’environnement de Montpellier (CEE-M),
Institut national de la recherche agronomique (INRA), France ; Boursière
postdoctorale, CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]
Denis J. Sonwa
Scientifique senior, CIFOR, Cameroun – [Link]@[Link]
xiv | Liste des auteurs
Claudia Stickler
Scientifique, Earth Innovation Institute (EII), États-Unis –
cstickler@[Link]
Julie Subervie
Chercheure, Centre d’économie de l’environnement de Montpellier (CEE-M),
Institut national de la recherche agronomique (INRA), France –
[Link]@[Link]
William D. Sunderlin
Associé senior, CIFOR, Indonésie ; membre auxiliaire du corps professoral, École
supérieure de sciences de l’environnement et de foresterie de l’Université d’État
de New York, États-Unis – [Link]@[Link]
Tim Trench
Professeur, Université autonome Chapingo, Mexique – tim_trench@[Link]
Louis Verchot
Responsable Thématique, Restauration des terres - Restauration des paysages,
agroécosystèmes et paysages durables, Centre international d’agriculture
tropicale (CIAT), Colombie – [Link]@[Link]
Sven Wunder
Scientifique principal, Institut européen de la Forêt (EFI), Espagne ; Associé senior,
CIFOR, Pérou – [Link]@[Link]
Avant-propos
Le dernier rapport du GIEC, publié en 2018, montre clairement que nous subissons
déjà les effets du changement climatique, causés en partie par la déforestation et
la dégradation des forêts. Ses conséquences sont de plus en plus évidentes. Le
changement climatique nuit gravement à la biodiversité, ce qui met en péril la
sécurité alimentaire du Pérou et notre gastronomie de renommée internationale ; il
perturbe la fourniture de services écosystémiques essentiels comme la régulation
du cycle de l’eau et du carbone ; il a des effets défavorables sur la qualité de vie,
notamment celle des peuples autochtones et des communautés locales dont les
moyens de subsistance sont menacés.
Face à ces problèmes, les mécanismes comme la réduction des émissions liées
à la déforestation et à la dégradation des forêts (REDD+) permettent de mettre
en relation l’aide internationale et les actions locales menées dans des pays
comme le nôtre, occasion dont il faut se saisir pour prévoir des mesures visant à
mettre un terme à la déforestation. Il ne fait aucun doute que la mise en œuvre du
mécanisme représente un défi de taille. C’est pour cette raison que toutes celles
et ceux qui sont concernés doivent se montrer encore plus déterminés à prendre
des mesures concrètes pour répondre collectivement à l’appel du rapport du
GIEC en faveur d’une action urgente.
xvi | Avant-propos
Le Pérou s’est déjà engagé sur la voie d’une réduction de la déforestation. Notre
Stratégie nationale sur les forêts et le changement climatique définit notre vision
quant aux modalités de réalisation de cet objectif d’ici 2030, et la REDD+ pose
le cadre des actions essentielles à mener pour enrayer la disparition de la forêt.
Principale cause d’émission de gaz à effet de serre dans notre pays, la déforestation
est aussi l’un des grands thèmes de notre Contribution Déterminée au niveau
National, en cours d’élaboration, pour réduire les émissions. L’un des moyens de
lutter contre la déforestation consiste à octroyer des droits fonciers de manière
structurée, de façon à valoriser les forêts et à combattre les activités illégales.
Les peuples autochtones, propulsés sur le devant de la scène par les priorités
en matière de forêts et de changement climatique, ont un rôle essentiel à jouer
dans ce processus. Nous avons appuyé des initiatives leur permettant de mieux
exercer leurs droits, et qui revalorisent des connaissances et pratiques ancestrales
importantes aujourd’hui pour la gestion des écosystèmes forestiers et le maintien
des stocks de carbone. À cet égard, le gouvernement péruvien est en train
d’élaborer des mécanismes de conservation en concertation avec les peuples
autochtones. De plus, nous encourageons d’autres acteurs à contribuer à ces
initiatives et à les reproduire ailleurs.
Les travaux présentés dans cet ouvrage illustrent, plus de dix ans après les
premiers débats de la Conférence des Nations Unies sur les Changements
Climatiques à Bali, toute la complexité de la mise en œuvre de la REDD+. Celle-ci
fait fréquemment surgir des éléments qui n’avaient pas été pris en compte lors
de sa conception ; son contexte, ainsi que la dynamique des acteurs concernés,
conduisent à de nombreux ajustements sur le terrain. Cet ouvrage présente donc
un certain nombre d’enseignements cruciaux, résultant d’initiatives très variées,
confrontées à des difficultés communes, malgré la diversité des situations.
La lutte contre la déforestation est un défi, mais aussi une opportunité. C’est une
tâche ardue parce qu’elle requiert pour être efficace, non pas une seule, mais toute
une série d’interventions qui devront être réalisées simultanément. Par exemple,
la promotion d’une agriculture intensive sans déforestation exige, comme on le
verra dans cet ouvrage, plus que des mesures circonscrites au secteur forestier
puisqu’il faut aussi s’atteler à la question foncière, à l’application de la loi et à
REDD+ : la transformation | xvii
d’autres problèmes essentiels. C’est une opportunité parce que les objectifs visés
ne s’arrêtent pas à la réduction de la déforestation : ils englobent l’exercice de
leurs droits par les peuples autochtones, la réduction de la pauvreté, la garantie
de la sécurité alimentaire, le renforcement des institutions, la conservation de la
biodiversité et la création d’emplois.
Il n’y a pas de plan B, car il n’y a pas d’autre planète Terre. Nous devons transmettre
ce message à nos pays, nos gouvernements infranationaux, et nos communautés.
Il s’agit d’une course contre la montre, mais nous avons une fenêtre d’opportunité
à ne pas manquer. Je sais que nous pouvons y arriver car nous n’avons pas le choix.
Fabiola Muñoz
Ministre de l’Environnement
Pérou
Remerciements
L’ouvrage que vous tenez entre les mains ou que vous consultez sur un écran est
le fruit d’un travail remarquable mené par un grand nombre de personnes. En
tant qu’éditeurs, nous souhaitons remercier en premier lieu les 62 auteurs de ce
volume pour leur dur labeur et leur réactivité face aux nombreux commentaires
et suggestions qui leur ont été faits et pour avoir respecté au mieux les délais très
serrés qui étaient fixés. Cet ouvrage n’aurait pu voir le jour sans leur expertise,
leurs connaissances, et leur dévouement.
Nous sommes également reconnaissants aux relecteurs. Un examen attentif par les
pairs est à la base de tout travail scientifique, et nous avons été impressionnés par
la rigueur de nombreuses relectures, qui ont permis d’apporter des observations
générales, de suggérer de nouvelles références, et de mettre en évidence des
incohérences, des ambiguïtés ou des affirmations trop normatives. Un grand
merci à toutes les personnes suivantes : M. Albani, S. Ball, S.C. Bauch, B. Belcher,
A. Blackman, M. Boissière, A. Bradley, M. Bucki, J. Busch, D. Byerlee, R. Chazdon,
E. Corbera, A. Falconer, A. Fishman, L.J. Fosse, A. Frechette, T. Gardner, I. Gavilan,
E. Hermansen, M. Herold, P. Iversen, J.P.G. Jones, I.T. Jørgensen, P. Katila,
A. Kontoleon, D. Lee, S. Leonard, L. Lipper, C. Luttrell, D. McNeill, P. Meyfroidt,
P. Minang, D.A. Miteva, P. Moutinho, M. Norman, P. Pacheco, J.G. Pétursson,
N.H. Ranum, C. Romero, A. Rothe, T. Rudel, E.O. Sills, E. Sjaastad, M. Skutsch,
P. Soares, C. Streck, J.E. Studsrød, W.D. Sunderlin, V. Tan Phuong, E. Turnhout,
R. van der Hoff, A. Vatn, A. Vidal Villaorduña, T.A.P. West, M. Wolosin et S. Zewdie.
tâche. Nous la remercions infiniment d’avoir su nous conduire, nous les éditeurs,
au travers des étapes et des échéances successives, même lorsque nos réponses
tardaient à venir. Nous sommes également redevables à Levania Santoso, dont
l’aide a été précieuse pour organiser les réunions des éditeurs de l’ouvrage et les
ateliers d’écriture.
Nous exprimons aussi notre gratitude à Dharmi Bradley pour l’infographie, qui
résume si bien les idées essentielles de chaque chapitre.
Bien sûr, tout ouvrage nécessite un bon éditeur pour la langue, le style et le
contenu, ce qui est d’autant plus vrai dans le cas de cette publication, car la plupart
des éditeurs et des auteurs n’avaient pas l’anglais comme langue maternelle. C’est
pourquoi un remerciement tout particulier doit être adressé à Erin O’Connell, qui
a encadré le processus d’édition, ainsi qu’à Sarah Oakes. Nous avons grandement
apprécié votre travail de révision critique ; nous en avons appris beaucoup sur la
langue anglaise (où les exceptions sont parfois plus importantes que les règles),
et sur nos propres acrobaties intellectuelles.
Les organismes suivants ont apporté un appui financier à l’étude GCS REDD+ au
fil des ans : l’Agence Australienne pour le Développement International (AusAID) ;
le Programme de Recherche du CGIAR sur les Forêts, les Arbres et l’Agroforesterie
(CRP-FTA) avec le soutien financier des contributeurs du Fonds fiduciaire du CGIAR
([Link]/funders/) ; David and Lucile Packard Foundation ; la Commission
Européenne (CE) ; le Gouvernement de la Finlande ; l’Initiative Internationale sur
le Climat (IKI) du ministère fédéral allemand de l’Environnement, de la Protection
de la Nature et de la Sécurité Nucléaire (BMU) ; Mott Foundation ; l’Agence
norvégienne de Coopération pour le Développement (Norad) ; le ministère
britannique du Développement International (UKAID) ; l’Agence américaine pour
le Développement International (USAID).
xx | Remerciements
Le titre de ce livre a un double sens. La REDD+ qui devait être transformante s’est
elle-même transformée. En 2007, la REDD+ était vue comme un catalyseur pour
xxii | Résumé
Depuis 2007, plus de 50 pays ont mis en place leur stratégie de REDD+, de
nombreux gouvernements infranationaux se sont officiellement engagés à réduire
la déforestation, et plus de 350 projets et programmes ont été mis en œuvre dans
les tropiques. Nous bénéficions à présent des expériences des uns et des autres
et de données qui peuvent nous permettre, en dépit de leurs imperfections, de
tirer les premières conclusions relatives à la conception, à la mise en œuvre, à
la progression, et aux impacts des initiatives infranationales et nationales de
la REDD+.
Les quatorze chapitres de cet ouvrage sont répartis en quatre parties distinctes :
le financement et les autres composantes essentielles de la REDD+, l’analyse
REDD+ : la transformation | xxiii
Dans la première partie, nous constatons pour commencer que, pour être
efficace, efficiente et équitable, la REDD+ doit s’appuyer sur une théorie du
changement clairement définie ou, en d’autres termes, une feuille de route visant
la transformation. Nous examinons une variété de théories proposées par divers
acteurs intervenant dans les débats sur la REDD+, avec chacun leur propre point
de vue sur la manière de réduire les émissions liées à la déforestation et à la
dégradation des forêts. Nous mettons aussi en évidence les profondes incertitudes
qui entourent le paiement basé sur les résultats, pilier de la théorie du changement
de la REDD+. S’il était initialement conçu comme un moyen d’inciter les pays, les
propriétaires et les usagers de la forêt à conserver les forêts, la nature et le niveau
de la rémunération prévue, ainsi que les bénéficiaires exacts, restent flous.
Les données et les informations sont essentielles à une planification, une conception
des politiques, une mise en œuvre et une évaluation rationelles. Cependant,
la production et l’utilisation des informations peuvent être politisées par de
puissants agents de déforestation et de dégradation des forêts. Nous mettons en
évidence les opportunités et les difficultés qui entourent un changement fondé
sur les informations tout au long des processus de politiques de REDD+. Les
systèmes nationaux de surveillance des forêts devront permettre de compenser
les différences de compétences, de ressources et de pouvoir d’acteurs, grâce à
l’intégration de dispositifs de participation, de transparence, de responsabilité et
de coordination.
Dix ans plus tard, la communauté internationale s’interroge sur les résultats
réels de la REDD+ au regard des financements internationaux, des politiques
nationales, des programmes infranationaux et des projets locaux qui lui ont été
consacrés. A-t-elle abouti à une réduction de la déforestation et de la dégradation
des forêts ? A-t-elle permis d’améliorer les moyens de subsistance à l’échelle
locale et la gouvernance forestière ? C’est à ces questions que nous tentons de
répondre dans la troisième partie.
Une étude examinant les données disponibles relatives aux impacts des
politiques montre que si les politiques nationales et infranationales contribuent
à la conservation des forêts, leur efficacité moyenne est faible, surtout dans les
tropiques. Si aucun instrument d’action publique ne semble être une « solution
miracle », améliorer la cohérence et la complémentarité des diverses politiques
à différents niveaux de pouvoir peut améliorer leur efficacité individuelle et
conjointe. Pour ce qui est des initiatives locales, les quelques travaux portant sur
les résultats en matière de carbone et d’utilisation des sols montrent qu’ils sont
modérément encourageants dans l’ensemble tandis que les études traitant de la
REDD+ : la transformation | xxv
Le renforcement des stocks de carbone forestier (le plus de la REDD+) s’est décliné
sous la forme d’initiatives de restauration de la forêt et du paysage. Selon une
étude de 154 projets de restauration en Amérique latine, l’objectif, les activités
et la taille des projets sont fortement influencés par les sources de financement.
Un défi majeur de ces projets est de transformer les structures d’incitation de
manière à encourager la gestion durable des terres et la restauration des terres
dégradées. Peu de projets de restauration suivent leurs impacts sur le carbone
xxvi | Résumé
Dans le chapitre de conclusion, nous notons que la REDD+ n’a pas permis d’obtenir
ce que de nombreux acteurs attendaient il y a dix ans. Nous nous demandons
pourquoi, en nous appuyant pour cela sur une métaphore médicale. La REDD+
était-elle le mauvais médicament ? La dose administrée était-elle trop faible ? La
maladie était-elle à un stade trop avancé ? Ou bien le traitement sera-t-il efficace
si on lui laisse le temps d’agir ?
Les moyens pour parvenir à diminuer les émissions de moitié d’ici 2030 sont
clairs : mettre un terme à la dépendance envers les énergies fossiles, investir dans
les technologies liées aux énergies renouvelables, réduire les émissions dues à
l’agriculture et à la déforestation, et piéger massivement le carbone atmosphérique,
en partie par la création de puits naturels de carbone au travers de la restauration
et du reboisement. Mais, de la même manière que les inégalités s’accroissent
dans le monde entier, le décalage s’accentue entre la volonté politique de lutter
contre le changement climatique et les actions qui seraient nécessaires pour
s’écarter des schémas destructeurs habituels. L’atténuation basée sur les forêts
doit être intégrée dans les plans d’action nationaux pour le développement et le
climat, et généralisée à tous les secteurs et tous les niveaux du gouvernement. Elle
requiert aussi un engagement politique fort, des processus décisionnels inclusifs,
des engagements financiers de la part des pays développés comme des pays
en développement, et des coalitions transformationnelles. Un discours positif
sur la manière dont les forêts contribuent au développement économique et aux
objectifs pour le climat pourra être d�une grande aide.
Introduction
La REDD+ amorce sa deuxième décennie
Arild Angelsen, Christopher Martius, Veronique De Sy, Amy E. Duchelle, Anne
M. Larson et Pham Thu Thuy
sous la barre de 1,5 °C. En fait, les CDN mettent la planète sur le chemin d’une hausse
des températures de 3 à 3,2 °C d’ici 2100 (PNUE 2017) – certains pays se trouvant
même sur une voie rapide vers les 5 °C (du Pont et Meinshausen 2018). Sauf si les pays
changent de cap, les personnes nées aujourd’hui devront vivre sur une planète très
différente de celle sur laquelle nous habitons : températures plus élevées, ouragans
plus fréquents et plus violents, inondations et incendies (GIEC 2018) transformeront
radicalement le paysage économique, social et politique mondial.
Pourtant, les solutions pour réduire de moitié les émissions d’ici 2030 sont claires :
mettre fin à la dépendance du monde à l’égard des combustibles fossiles, investir
dans les technologies des énergies renouvelables, réduire les émissions issues de
l’agriculture et de la déforestation, et éliminer de l’atmosphère d’énormes quantités
de carbone – en partie en créant des puits grâce à la restauration et au reboisement
(GIEC 2018).
Dans ce scénario, les attentes vis-à-vis des forêts sont fortes. Grâce à la protection et
à la restauration des forêts mondiales, et avec d’autres solutions visant les terres, on
pourrait parvenir à la réduction de 37 % des émissions de gaz à effet de serre (GES)
qui est nécessaire pour contenir le réchauffement climatique au-dessous des 2 °C d’ici
2030 (Griscom et al. 2017). Pourtant, seulement 3 % des financements pour le climat
sont attribués à ces solutions climat visant les terres (WWF 2018) – soit moins d’un
dixième de ce qui pourrait être considéré comme un juste pourcentage.
L’évolution de la déforestation tropicale sur les continents au cours des 20 dernières années n’est pas
encourageante. Les données satellitaires montrent que la disparition annuelle de la couverture forestière
est passée de 7,5 M d’ha en 2001 à 18,9 M d’ha en 2017 (Hansen et al. 2013b) (Figure 1.1). Si les trois
continents ont vu une accélération de la perte de leur couverture forestière, elle est plus prononcée
en Afrique (+303 %) qu’en Asie (+166 %) et qu’en Amérique latine (+87 %). Près de la moitié de la
destruction des forêts tropicales de 2001 à 2017 s’est produite en Amérique latine. Cependant, au
cours de cette période, la part de chaque région dans cette destruction n’a pas toujours été de même
ampleur. En 2001, c’est l’Amérique latine qui comptait pour plus de la moitié (56 %) de la disparition
de la couverture forestière, le reste étant réparti également entre l’Afrique et l’Asie. En 2017, la part de
l’Amérique latine avait diminué (41 %) et celle de l’Afrique était en hausse (35 %). Presque la moitié
(46 %) de l’ensemble de la disparition de la forêt a eu lieu dans trois pays seulement : Brésil (27 %),
Indonésie (13 %) et République démocratique du Congo (6 %).
20
15
10
0
2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017
Années
Si cette évolution sur les continents est déprimante, certaines tendances dans des territoires impliqués
dans la REDD+ et dans le développement à faible émission de GES sont tout autres (Stickler et al. 2018).
Un exemple bien connu est le recul de la déforestation en Amazonie brésilienne depuis 2004 grâce à
des politiques et à des interventions ciblant les chaînes d’approvisionnement du soja et de la viande
bovine (Nepstad et al. 2014).
Une récente étude sur la dynamique de l’occupation des sols de 1982 à 2016 fournit des estimations
du changement net de couverture forestière, tenant compte de la différence entre la disparition
et l’accroissement des surfaces boisées (Song et al. 2018). La progression de la couverture forestière
REDD+ : la transformation | 5
Globalement, nous concluons que les taux de déforestation sont toujours en hausse dans les tropiques,
l’Afrique étant en première ligne. Si l’on observe une progression de la couverture forestière, surtout en
Asie et dans une moindre mesure en Afrique, ceci ne signifie pas que l’on restaure les forêts primaires
naturelles. Le déclin de la couverture primaire est permanent (Turubanova et al. 2018).
Note :
a La disparition de la couverture forestière n’est pas tout à fait la même chose que la déforestation, car
elle comprend aussi les changements touchant les forêts plantées et les pertes d’origine naturelle
(p. ex. à cause des feux de forêt).
Et d’un autre côté, la REDD+ elle-même2, et le paysage dans lequel elle s’inscrit, se
sont transformés au cours des 10 dernières années. Le monde en 2018 est différent
1 Défini par Brockhaus et Angelsen (2012) comme une « modification des discours, des attitudes et des relations de
pouvoir, ainsi que des politiques délibérées et des actes de protestation qui donnent lieu à une formulation et une mise
en œuvre de politiques s’écartant des approches politiques habituelles qui soutiennent directement ou indirectement
la déforestation et la dégradation des forêts ».
2 Par REDD+, nous entendons ici l’ensemble des initiatives et des orientations politiques destinées à réaliser la
réduction des émissions et à accroître la séquestration du carbone dans les forêts des pays en développement.
6 | Introduction
Cela n’est pas sans incidence sur la réflexion à avoir sur la REDD+. Un exposé
argumenté de la gouvernance du climat est nécessaire, qui soulignerait les
avantages apportés par les forêts à la planète et à ses habitants, surtout aux
pauvres des zones rurales (Chapitre 16). L’action pour le climat en général, et pour
la REDD+ en particulier, doit aboutir à des résultats tangibles sur de nombreux
objectifs : pas uniquement la réduction des émissions grâce au maintien et à
l’extension des surfaces forestières, et au renforcement du carbone stocké, mais
REDD+ : la transformation | 7
Nous avons aussi appris que les pays s’efforcent d’agir sur la trajectoire de la
déforestation et de changer les façons de faire, qu’il y a peu de coordination
ou que celle-ci est compliquée à cause d’obstacles découlant des politiques
publiques ou de l’appareil politique, et que la participation très attendue du
secteur privé est toujours minime. La REDD+ devrait faire partie des stratégies
générales des pays en matière de climat et de développement, pour mieux
s’attaquer aux causes sous-jacentes (facteurs) de la déforestation et la
dégradation forestière.
Projet de recherche du CIFOR, l’Étude comparative mondiale sur la REDD+ (GCS REDD+) accompagne ce
mécanisme depuis 2008. Nous portons donc un regard sur 10 années de recherche sur les politiques et
pratiques, dans le cadre de ce qui est sans doute au niveau mondial le plus vaste programme scientifique sur
la REDD+. Nous travaillons en étroite collaboration avec nos partenaires de recherche et des parties prenantes
dans les pays tropicaux aux vastes forêts et apportons des données scientifiques sérieuses pour que la REDD+
livre des résultats et produise un impact. Nous souhaitons que les communautés de décideurs et de praticiens
puissent se servir des informations, des analyses et des outils dont elles ont besoin pour concevoir et mettre
en œuvre la REDD+ et d’autres stratégies d’atténuation grâce aux forêts d’une façon efficace, efficiente et
équitable qui favorise aussi les co-bénéfices sociaux et environnementaux ; nous voulons aussi qu’ils puissent
évaluer de façon rigoureuse les acquis permis par la REDD+.
Cette étude a porté jusqu’ici sur 22 pays, ce qui représente des contextes de gouvernance variés, différentes
étapes sur la courbe de transition forestière, et des capacités et états de préparation à la REDD+ très divers
(Figure 1.2). Des études comparatives ont été entreprises dans tous les pays, selon une grille, notamment
des profils de pays pour analyser l’élaboration de la stratégie nationale de REDD+. Nous avons mené d’autres
études dans certaines régions de ces pays, comme l’évaluation des impacts des projets de REDD+, les
mécanismes de partage des avantages et la gouvernance multiniveaux.
Burkina Faso
Myanmar
Guyana
Papua New
Ethiopia Laos Guinea
Ecuador Nigeria Nepal
Cameroon
Malaysia
Peru Indonesia
DR Congo
Brazil Tanzania
Bolivia
Mozambique
Politiques nationales
Phase 3
de REDD+
Ce projet s’organisait sur quatre axes de recherche : (i) politiques et mesures nationales de REDD+, (ii) initiatives
infranationales, (iii) suivi et niveaux de référence, et (iv) gouvernance multiniveaux de REDD+ (Tableau 1.1).
L’étude GCS REDD+ s’est déroulée en trois phases : 2008-2011, 2012-2015 et la phase actuelle, 2016-2020.
En novembre 2018, ce projet avait donné lieu à la publication de près de 500 articles dans des revues
scientifiques et chapitres d’ouvrages, de 5 ouvrages, et d’environ 140 notes d’orientation politique et fiches
d’information, dont un grand nombre a été traduit en plusieurs langues. Nous avons aussi élaboré neuf
outils différents pour aider les décideurs. Tous ces outils, publications et autres produits d’information sont
consultables sur notre site internet ([Link]/GCS).
I. Les politiques de REDD+ Analyser l’efficacité, l’efficience et l’équité (3E) des politiques
et mesures de REDD+ aux niveaux infranational, national et
international ; architecture des politiques de REDD+ (mécanismes
de partage des avantages, systèmes d’information sur les garanties),
analyse des discours médiatiques et des réseaux d’action publique.
III. Mesure des émissions de Mesurer les émissions de carbone et déterminer les niveaux
carbone de référence pour les forêts et le carbone ; Mesure, Rapport et
Vérification (MRV) des forêts et du carbone ; capacités concernant la
MRV
IV. Gouvernance multiniveaux Comprendre les synergies et les compromis à consentir lors
de la REDD+ d’actions visant à la fois l’atténuation et l’adaptation, et aussi les défis
relatifs à la gouvernance et à la gestion du carbone quand plusieurs
niveaux et plusieurs secteurs sont en jeu.
Nos partenaires financiers dans le cadre de l’Étude GCS REDD+ sont les suivants : Australian Agency
for International Development (AusAID) ; programme de recherche du CGIAR sur les forêts, les arbres
et l’agroforesterie (CRP-FTA) avec le soutien financier des donateurs du CGIAR Trust Fund ([Link].
org/funders/) ; David and Lucile Packard Foundation ; Commission européenne (CE) ; Gouvernement
finlandais ; International Climate Initiative (IKI) du ministère fédéral allemand de l’Environnement, de
la Conservation de la Nature et de la Sûreté nucléaire (BMU) ; Mott Foundation ; Norwegian Agency
for Development Cooperation (Norad) ; Department for International Development (UKAID) ; et United
States Agency for International Development (USAID).
Notre but est donc d’éclaircir les concepts et de procurer des cadres utiles à la
réflexion autour de la REDD+. Pour commencer par le terme de « REDD+ », nous
faisons remarquer au chapitre 2 qu’il convient de distinguer la REDD+ en tant que
résultat (réduction des émissions) de la REDD+ en tant que cadre (les activités) qui
permet d’arriver à ce résultat. Nous distinguons le terme de « facteurs directs »
(les activités de déboisement et les acteurs correspondants, comme les petits
exploitants pratiquant l’agriculture vivrière, les propriétaires d’élevages intensifs
ou les fabricants d’huile de palme) de celui de « causes sous-jacentes » comme
les stratégies de promotion des exportations, la croissance démographique
galopante ou la corruption (Chapitre 5). Prenons le concept de « problèmes de
REDD+ : la transformation | 11
Le chapitre 11 montre que les résultats des premières interventions de REDD+ sur
le plan du bien-être ont été faibles ou insignifiants. S’il est impossible de tirer des
conclusions définitives sur les compromis à consentir entre les résultats sur la forêt
et ceux sur le bien-être, les données scientifiques sur des initiatives semblables de
PSE au niveau local révèlent des aspects délicats dans la conception des initiatives
de REDD+ qui réussissent à la fois à réduire les émissions de carbone des forêts
et à fortement aider les pauvres.
L’idée de « récupérer des milliers de milliards » pour une utilisation des forêts
et des terres plus durable illustre les fortes attentes placées sur le secteur privé
pour qu’il contribue à la réduction des émissions. Le chapitre 13 examine les
engagements pris par ce secteur en explorant les approches « zéro déforestation »
les plus répandues, et passe en revue les progrès réalisés dans les filières de
produits qui mettent les forêts en péril. Des difficultés perdurent et une absence
d’informations et de transparence complique l’évaluation des progrès. Pour que
les engagements portent leurs fruits, les initiatives de ce secteur doivent respecter
les réglementations en vigueur dans les pays producteurs et consommateurs, et
correspondre aux politiques de développement durable des entreprises et à la
demande des consommateurs.
Points à retenir
• Une théorie du changement de la REDD+ est censée dégager des solutions
s’appuyant sur des mesures incitatives conditionnelles pour réduire les
émissions. Mais dans la pratique, la REDD+ a évolué en une palette de mesures
diverses, tandis que son élément central, la conditionnalité, a rarement
été appliqué.
• Une confusion survient parfois quand les acteurs ne font pas la distinction entre
la REDD+ en tant que résultat de la réduction des émissions d’une part, et cadre
qui permet d’y parvenir d’autre part. La mise en œuvre de ce mécanisme est
compliquée par des objectifs alambiqués, des engagements nébuleux de la
part des bailleurs de fonds et des idées contradictoires concernant sa nature et
les modalités des paiements prévus (niveau de compensation, bénéficiaires).
• Pour avancer, il faut reconnaître l’existence de différences idéologiques pour
que les débats soient plus constructifs, préciser les objectifs techniques et
adopter une attitude pragmatique dans la mise en œuvre.
Voir la REDD+ comme une théorie du changement
POLITIQUES
et
PROJETS
?
Sur le terrain, la REDD+ a
évolué pour englober un vaste Il y a confusion en l’absence de
éventail d’activités adaptatives définition claire de l’objectif de La mise en œuvre doit être plus
et non conditionnelles. Il est réduction des émissions et du réaliste, pragmatique, et fondée
maintenant nécessaire de cadre de référence qui permet sur le diagnostic. Elle doit se
préciser le rôle et l’action des de l’atteindre. Le succès des traduire par l’élaboration de
bailleurs de fonds comme la objectifs étendus de la REDD+ politiques adossées à des
conditionnalité de leur dépend d’une vaste réforme données objectives.
engagement financier. des politiques.
REDD+ : la transformation | 19
2.1 Introduction
En 10 ans, la REDD+ a permis de nombreux acquis le long de la voie suivie vers
l’impact recherché. Mais elle n’a pas encore abouti à l’impact global attendu qui
est la réduction des émissions de GES. En réalité, elle a évolué en un éventail
d’activités adaptatives, et très souvent non conditionnelles, alors qu’elle était au
départ envisagée comme un moyen de parvenir, rapidement et avec efficacité,
à de grandes transformations dans la gestion des forêts tropicales grâce au
paiement pour services environnementaux (PSE) – dispositif dans lequel les pays
industrialisés rémunèrent les propriétaires et usagers des forêts des pays en
développement pour réduire les émissions et augmenter les absorptions de GES,
conformément aux objectifs internationaux en matière d’atténuation climatique
(Sunderlin et al. 2015 ; Duchelle et al. 2018a).
Une théorie du changement (ToC) est un modèle de changement de processus. Elle décrit et explique les
raisons et les modalités selon lesquelles un ensemble d’activités (telles qu’un projet ou un programme)
est censé participer à un processus de changement. Une ToC expose en détail les principaux acteurs
impliqués dans le processus, définit leurs actions comme une suite d’étapes ou de phases dans ce
processus, et précise les raisons théoriques du changement (Coryn et al. 2011 ; Vogel 2012). De nombreux
résultats clés dans un processus de transformation sociale peuvent se définir comme un changement de
comportement ; une ToC vise à expliquer qui sont les acteurs qui exécuteront telle action différemment
et pour quelles raisons. Les ToC peuvent servir d’outil de planification, de cadre de référence pour le suivi
et l’évaluation et, comme l’évoque ce chapitre, d’outil analytique (Belcher et al. 2017 ; Belcher 2018).
Une ToC constate que les systèmes sociaux et écologiques sont complexes et que les processus de cause
à effet sont rarement linéaires, avec de multiples interactions et boucles de rétroaction (Douthwaite
et Hoffecker 2017). Une ToC réaliste comporte des résultats à court et long termes et est le reflet des
interactions entre les personnes, les organisations et les communautés au sein de systèmes complexes.
Les ToC sont souvent présentées comme des diagrammes, avec des cadres pour les activités, reliés entre
eux par des flèches et organisés par thème ou par ensemble d’acteurs dans des chemins vers l’impact,
en donnant une représentation graphique de la marche à suivre depuis les activités jusqu’aux résultats
et à l’impact, en passant par les réalisations. En pratique, les efforts de modélisation de nombreuses
ToC en restent là, avec la représentation des principaux chemins vers l’impact. Cependant, une véritable
théorie du changement comprend aussi les postulats sur les causes, des explications théoriques et les
mécanismes selon lesquels se déroule chaque étape.
Une ToC offre ainsi un cadre de référence utile pour analyser la logique de cause à effet et les postulats
y afférents dans un projet ou un programme. Elle doit expliquer de façon plausible pourquoi les
activités sont censées conduire aux résultats désirés, et permettre d’établir les postulats, les facteurs
favorables et les pierres d’achoppement (Harries et al. 2014 ; Maini et al. 2018). S’il existe une ToC
explicite, son exhaustivité et sa cohérence peuvent être évaluées. Mais en l’absence de ToC explicite,
il peut s’avérer utile de déceler celle qui est implicite en posant les questions suivantes : Qui sont les
principaux acteurs ? Que doivent-ils faire différemment pour que les changements de grande ampleur
se réalisent ? Comment les interventions prévues dans le cadre du projet sont-elles censées contribuer
au changement ? Pourquoi chaque ensemble d’acteurs devrait-il être censé changer de comportement ?
« La REDD+ s’appuie sur une idée-force, les paiements axés sur les résultats,
c’est-à-dire qu’il s’agit de payer les propriétaires forestiers et les usagers
REDD+ : la transformation | 21
Tout d’abord, il convient de noter que les propriétaires et les usagers des forêts
sont traités comme un groupe homogène d’acteurs. En pratique, cependant, on
observe que c’est loin d’être le cas, car ces acteurs ont des activités, des logiques
et des intérêts très différents. Il en va probablement de même pour les bailleurs
de fonds (non mentionnés dans la définition ci-dessus, mais implicites) ; leurs
actions sont pareillement motivées par des intérêts variés.
Ensuite, observons l’accent qui est mis sur les fortes incitations, les paiements
directs, et le dédommagement intégral dans la citation extraite d’Angelsen et
al. (2009). Les débats actuels tournent en partie autour des incitations qui ne
se sont pas matérialisées, de la question des bénéficiaires des paiements (les
gouvernements et les porteurs de projet assument aussi les coûts ; Luttrell et
al. 2013), et de la perspective du dédommagement intégral (qu’est-ce qu’on
inclut dans les coûts d’opportunité, objets de ce dédommagement ?) (Angelsen
et al. 2017). Il se peut que la perspective du dédommagement intégral ait
généré quelque insatisfaction chez certains, car les dispositions officielles de
la REDD+ (voir ci-dessous) étaient beaucoup plus réservées sur la question
du dédommagement intégral des coûts d’opportunité (seules étant citées des
« mesures d’incitation positive », voir CCNUCC 2011, Add.1, p. 16). Il y a aussi
un groupe d’opposants à la REDD+ qui conteste vivement la validité d’une
approche basée sur des incitations financières pour remédier aux problèmes
environnementaux et de développement (Cabello et Gilbertson 2012 ; Bayrak
et Marafa 2016).
22
Activités Réalisation Résultats Impact
|
Chemin vers l’impact
Les propriétaires Le secteur de
et usagers des Réduction des l’utilisation des
Marché Réduction de la
forêts délaissent émissions liées terres contribue
réglementé déforestation et
Aide Marchés leurs pratiques
de la dégradation au secteur de à l’atténuation
(APD ) (crédits Dédommagement habituelles pour
volontaires forestière l’utilisation des du changement
compensa- intégral pour le changer de terres climatique
toires) changement de comportement
pratiques =
mesure incitative Ils vendent des
forte sous forme de crédits carbone et
paiement direct moins de viande
de bœuf, de cacao,
aux propriétaires et de café et de
Fonds usagers des forêts charbon de bois Préservation et bon
(ou plus du tout) fonctionnement des
(subventions et prêts)
services
Ils gèrent les environnementaux ;
forêts de réduction de la
manière plus pauvreté ; bonne
durable gouvernance ;
droits ; maîtrise de
la corruption ;
Fonds
réalisation de
Projets national Autre ?
l’adaptation au
de REDD+
Avantages hors carbone : services environnemen- changement
taux et socioéconomiques, transformation de la climatique
vie politique, adaptation
Enfin, on s’est plaint que la REDD+ a perdu de son intérêt à la suite de l’inclusion
des avantages hors carbone (sociaux et environnementaux) (cases bleues de
la Figure 2.1) – justifiée par le fait que la gestion forestière exige de travailler
avec les populations sur le terrain. Cependant, la prise en compte d’avantages
socioéconomiques pour les propriétaires forestiers et les communautés
dépendantes des forêts semblerait le seul moyen de reconnaître leurs
aspirations en matière de développement ; de même, l’ajout des co-bénéfices
environnementaux est important pour éviter que les objectifs relatifs au carbone
n’éclipsent les questions de biodiversité. Cela étant, il faut admettre que ces co-
bénéfices complexifient les attentes vis-à-vis des résultats, déjà compliqués, et ont
donc une incidence sur la ToC.
Deux des trois phases de la REDD+ – la phase I sur les stratégies nationales (état de
préparation) et la phase II sur la mise en œuvre – reflètent le fait que l’élaboration
de politiques nationales et internationales de grande ampleur était un préalable
(et l’est toujours) au démarrage des paiements basés sur les résultats. Au cours de
la phase de préparation, certains acteurs s’attendaient à ce que soient résolus des
problèmes généraux, comme le régime foncier (Chapitre 14), et que disparaissent
les politiques et les lois en conflit avec les buts sociaux et environnementaux de la
REDD+, ou avec la protection des droits des communautés autochtones et locales
(Fiske et Paladino 2017).
Débats Activités Réalisations Résultats Impact
antérieurs à
24
la REDD+
Éléments de la REDD+ Actions REDD+ éligibles Interventions réalisées (observées en pratique)
|
nationale
REDD+ Phase I : État de préparation REDD+ Phase II : Mise en œuvre REDD+ Phase III : Paiement basé sur les résultats
Figure 2.2 Décisions de la CCNUCC concernant la REDD+ dans une théorie du changement (Cadre de Varsovie)
Note : Les cases vertes représentent les décisions officielles sur le carbone et les cases bleues sur les co-bénéfices. Les cases jaunes correspondent aux éléments
cruciaux de la théorie du changement (ToC) qui ne font pas officiellement partie du Cadre de Varsovie. Les étapes correspondantes de la ToC sont indiquées
dans les cases grises du haut.
Source : CCNUCC 2011
REDD+ : la transformation | 25
La Figure 2.2 présente des composantes officielles (en vert) : les quatre éléments
exigés pour qu’un pays adhère au processus de la REDD+ ; les actions éligibles ; les
cinq résultats intermédiaires « autorisés », et le soutien financier, entre autres, de la
part des Parties, surtout des pays industrialisés. La phase III (paiements basés sur les
résultats) compléterait le processus, avec les actions éligibles converties en résultats
et en impact (atténuation du changement climatique) à suivre.
Voilà ce que prévoit la CCNUCC pour la REDD+ (CCNUCC 2011, Add.1), mais ces
composantes sont loin de correspondre à une ToC totalement opérationnelle. Un
point faible important est identifié dans le déséquilibre entre les attentes : selon les
principes de base de la REDD+, il est tout à fait clair qu’on attend des bénéficiaires
des fonds (c.-à-d. des propriétaires et des usagers des forêts) qu’ils « changent de
comportement » pour réduire les émissions, mais on insiste moins sur les obligations
des bailleurs de fonds. Si un soutien significatif des bailleurs de fonds s’est bien
matérialisé, il n’existe aucun marché du carbone viable, national ou international, et
le temps et le soutien consacrés à l’état de préparation sont insuffisants (Chapitre 4 ;
voir aussi Tiani et al. 2015) ; cela indique que le « changement de comportement »
dans les pays bailleurs n’est pas suffisant. La REDD+ sous cette forme comprend
aussi les garanties de Cancún (case bleue), pour garantir les co-bénéfices sociaux
et environnementaux, la cohérence procédurale, et les risques d’inversion et de
déplacement des émissions (« fuite »).
Cette analyse montre tout d’abord que la REDD+ n’est pas très prescriptive à propos de
l’aspect financier ; si les bailleurs de fonds disposent d’une influence considérable sur
le déroulement des négociations, ils ne sont pas liés par des dispositions strictes. Dans
une logique d’intervention, si le rôle d’un groupe d’acteurs de poids n’est pas décrit,
c’est une fragilité. C’est vrai même si, étant donné l’absence d’enthousiasme de la part
des bailleurs de fonds et la variété des situations nationales des pays bénéficiaires, une
approche générale était essentielle afin de préparer le terrain pour une REDD+ viable
à l’avenir. Historiquement, les efforts antérieurs d’aide publique au développement en
faveur de la gestion durable des forêts tropicales ont été rattachés par la REDD+ au
nouveau cadre international de la lutte contre le changement climatique (Scherr et al.
2004). Ce mécanisme a ainsi permis le rapprochement de différentes communautés
de pratique qui se fréquentaient peu (Schipper et Pelling 2006).
Les théories et les débats sur la REDD+ (Figure 2.2) étaient importants pour
démarrer le processus et éclairer les phases d’état de préparation et de mise en
œuvre, et d’ailleurs le débat continue encore aujourd’hui. Mais les fondements de la
REDD+, reflets de différentes idéologies, sont apparemment parallèles, mais parfois
incompatibles (Hiraldo et Tanner 2012 ; Tableau 2.1). Dans les politiques publiques
et les projets, la politique politicienne est souvent explicitement évitée (Ferguson
1994 ; Li 2007 ; Myers et al. 2018). Mais il est important de déceler l’idéologie dans
certains débats sur l’environnement et le développement qui en sont apparemment
dépourvus « précisément parce qu’elle passe inaperçue ou qu’elle est déguisée »
(Sunderlin 2002, 3).
Hiraldo et Tanner (2012) ont identifié trois idéologies affectant la REDD+ (Tableau 2.1) :
Le libéralisme économique, qui vise à corriger une carence du marché grâce au PSE ;
l’institutionnalisme, avec les institutions en place, la bonne gouvernance et l’État de droit
qui en forment le pivot ; et la défense des droits, qui est centrée sur la qualité de vie des
communautés forestières, ainsi que sur leur participation juste et équitable, leurs droits
et leur savoir.1 Selon d’autres principes, l’échange d’information ou la planification sont
considérés indispensables (Sunderlin 2002) ; mais leur nature apparemment technique
(c.-à-d. la promotion d’idées comme la « meilleure information » et la « planification
efficace ») cache le fait que ces éléments s’enracinent aussi dans l’idéologie.
1 Hiraldo et Tanner (2012) ont ensuite défini le bio-environnementalisme – qui tente d’utiliser les marchés du carbone pour
réaliser une plus grande durabilité environnementale en tenant compte des limites de l’écologie de la planète ; comme il s’agit
fondamentalement d’une démarche fondée sur le marché, nous l’avons placée dans la catégorie figurant à la première ligne
du tableau 2.1.
REDD+ : la transformation | 27
Donner des « All you need is Réforme du régime La déforestation Rights and
moyens rights » (les droits, foncier et droits résulte d’un pouvoir Resources Initiative
d’agir aux c’est tout ce dont au niveau local ; déséquilibré qui (RRI), organisations
populations on a besoin) pour prise en compte permet l’exploitation des populations
locales, aux obtenir un impact systématique du forestière par des autochtones,
femmes et pérenne genre entreprises venant de organisations de
aux groupes l’extérieur défense de l’équité
marginalisés entre les genres,
organisations de la
société civile
Mais à notre avis, il est prématuré de croire que « la REDD+ est morte ». Si nous
n’avons pas l’intention de décrire encore une autre ToC – « la parfaite » peut-être –
nous pensons que notre analyse, couplée à l’expérience acquise à ce jour, peut
permettre d’identifier des démarches susceptibles d’éviter les parties les plus
improductives des débats pour progresser de façon constructive vers la REDD+
en tant que résultat.
Des contextes et des chemins plus clairs pour la REDD+ en tant que mécanisme
de PSE. Il faut que la REDD+ comporte à la fois des avantages internationaux
concernant le climat et des avantages sociaux et environnementaux sur le plan
REDD+ : la transformation | 29
local, ce qui élargit le contexte « normal » du PSE qui correspond à des avantages
locaux, et rajoute par conséquent une strate de complexité. Il reste encore
beaucoup à faire pour développer le marché international du carbone, augmenter
les financements publics et privés, et maintenir le soutien à l’état de préparation
(voir le chapitre 3). Nous sommes convaincus qu’il est préférable de reconnaître
la diversité actuelle afin de réaliser la REDD+ dans le monde réel et hétérogène
des situations nationales, environnementales et sociales variées, plutôt que de
combattre sur des positions idéologiques.
Champ de la REDD+ en tant que mécanisme de PSE. Bien que le Cadre de Varsovie
soit en place, le flou règne toujours s’agissant de définir ce que devrait devenir la
REDD+ en tant que mécanisme de PSE (c.-à-d. la « force » des mesures incitatives,
la nature et le niveau de dédommagement, la nature des bénéficiaires et dans
quelle mesure la compensation pourrait être permise). Le Cadre de Varsovie ne
prévoit pas le financement du système de REDD+ envisagé. Nourrissant toujours
de nombreux débats, ces problèmes devront être résolus rapidement. Certains
exigent une action au niveau national et infranational ; d’autres nécessitent
des définitions satisfaisant les deux parties, bailleurs de fonds et bénéficiaires,
négociables au cas par cas.
Dans ce chapitre, nous avons tenté d’avoir un regard neuf sur la REDD+ à la
lumière de la ToC. Dans les débats, les « vétérans de la REDD+ » sont souvent
30 | Chemin vers l’impact
capables de nous dire exactement pourquoi telle disposition a été ou non retenue.
Par exemple, il n’existe pas de définition précise des mécanismes de partage
des avantages, ceci pour ne pas violer la souveraineté des pays bénéficiaires ;
les bailleurs de fonds n’ont été assujettis à aucune obligation afin d’éviter de les
rebuter ; et la finance du marché du carbone et les crédits compensatoires ont
été délibérément évacués en raison de trop grandes divergences de vues sur ces
points. La logique ayant présidé à toutes les décisions qui ont abouti au Cadre
de Varsovie était bonne, mais elle était parfois seulement tactique et non pas
stratégique. D’où la question qui guide ce chapitre : la ToC de la REDD+ qui en
résulte est-elle toujours viable ?
La réponse est donnée par la REDD+ elle-même. Son apport a été important pour
« préparer le chemin vers l’impact », probablement grâce à sa souplesse et à sa
nature multiforme toujours en voie de formation, ce qui lui a permis de s’adapter
aux réalités diverses, environnementales, sociales et politiques de nombreux pays
forestiers des tropiques. Elle semble aussi faire l’objet d’un débat improductif, en
partie parce que les positions idéologiques sous-jacentes et les définitions ne
sont pas explicites. Elle fait face à une opposition puissante, qui provient d’intérêts
particuliers (Chapitre 5) et se cache dans de faux débats, p. ex. à propos de la
coopération (Chapitre 11). La REDD+ n’a pas encore produit les résultats attendus,
et c’est frustrant étant donné l’urgence qu’il y a à réduire les émissions (GIEC 2018).
Pour répondre à cette urgence de façon proactive, la communauté des bailleurs de
fonds doit accepter la souplesse qui permet à la REDD+ de prospérer, intensifier
ses efforts pour mettre en place les marchés du carbone, stimuler la demande du
marché et apporter les financements nécessaires. Et le monde devra s’habituer au
fait qu’il faut du temps pour aboutir à une réforme durable des politiques.
Chapitre REDD+ : la transformation |
3
31
Le financement de la REDD+
Opération équitable, ou désavantageuse pour
certains ?
Stibniati S. Atmadja, Shintia Arwida, Christopher Martius et Pham Thu Thuy
Points à retenir
• Un petit groupe de bailleurs et d’institutions multilatérales domine le
financement international de la REDD+, qui pourrait éventuellement pâtir des
aléas politiques. Les fonds pour la préparation apportés par des mécanismes
existants s’épuisent, ce qui compromet la possibilité pour de nouveaux
participants de tirer parti des financements privés ou publics futurs.
• La REDD+ a besoin du soutien politique et financier des pays REDD+, que
ceux-ci se comptent parmi les pays développés ou en développement. Des
pays en développement et certaines de leurs communautés ont déjà apporté
une contribution financière et leur aide à la mise en œuvre de la REDD+,
et il faudrait qu’il en soit davantage tenu compte dans les discours et les
négociations concernant le financement du mécanisme à l’échelle mondiale.
• On observe que les flux et les engagements du secteur privé sont loin d’être
aussi importants qu’on l’avait espéré, et les meilleures données disponibles sur
les initiatives de REDD+ du secteur privé sont limitées tant du point de vue des
analyses que des régions concernées. Pour développer l’investissement du secteur
privé dans la REDD+, il faut des conditions favorables, notamment en matière
de droits sur le carbone, de sécurité du régime foncier et d’application de la loi.
32 | Le financement de la REDD+
1 000
800
600 418
400 356
222 205
200 182 189 103 78 70 71 59 42 78 23
0
Norvège Allemagne Royaume- É.-U. Australie Autres Institutions Autres
Uni pays de l'UE sources
Engagements Décaissements
Figure 3.1 Engagements et décaissements cumulés d’APD affectée à des
activités qualifiées de REDD+, 2008-2015
Source : Base de données du Système de notification des pays créanciers (SNPF) de l’Organisation de
coopération et de développement économiques (OCDE), calculs tirés d’Olesen et al. (2018)
1 Par exemple Olesen et al. (2018) estiment que 19,4 milliards EUR (21,5 milliards USD) ont été engagés entre 2008
et 2015 au bénéfice d’activités expressément qualifiées de REDD+ et d’activités qui ne l’étaient pas, mais ayant les
mêmes objectifs, tandis que Norman et Nakhooda (2014) estiment que les promesses de financement de la REDD+
ont concerné un montant de 9,8 milliards USD entre 2006 et 2014.
REDD+ : la transformation | 35
3.2.2 Les pays REDD+, ainsi que leurs communautés, comblent le déficit
de financement
En dépit du déficit de financement de la REDD+, l’action se poursuit sur le terrain
(voir la liste des initiatives de REDD+ dans Simonet et al, 2018a). Dans les pays
REDD+, les gouvernements, les communautés, certaines entreprises et ONG à
l’échelle locale, infranationale et nationale sont en train de compenser une partie de
ce déficit. Par exemple, le Vietnam (Encadré 3.1), l’Indonésie, l’Équateur et l’Éthiopie
ont puisé dans leurs propres ressources nationales pour financer des activités de
sensibilisation et le perfectionnement de leurs cadres de suivi et d’évaluation, et
pour couvrir les frais opérationnels des activités de REDD+ à l’échelle infranationale.
L’Indonésie a contribué à l’atténuation du changement climatique à hauteur de
3 354 milliards IDR (soit 250,6 millions USD), ce qui représente 30 fois le montant
de l’aide des bailleurs, égal à 105,4 milliards IDR (soit 7,87 millions USD) (Haryanto
2017)2. Le gouvernement de l’Équateur a apporté une contribution égale à plus
de trois fois le montant des fonds internationaux de REDD+ engagés en faveur du
pays entre 2009 et 2014 (Silva-Chávez et al. 2015). Toutefois, on ne dispose que
de peu d’informations sur les contributions de ces pays, lesquelles sont difficiles à
rassembler, et qui ne sont pas pris en compte dans les discours internationaux sur le
financement de l’action climatique (Encadré 3.1).
Les pays REDD+ doivent également supporter des coûts importants. Par exemple,
dans la région du Tigré en Éthiopie, des agriculteurs et des agricultrices sont tenus
de travailler gratuitement pendant 20 jours au moment de la saison sèche (saison
creuse) pour mettre en œuvre des programmes de réhabilitation des sols et de
l’eau, notamment par le boisement (Kumasi et Asenso-Okyere 2011 ; Gromko 2016).
L’analyse de 22 initiatives infranationales de REDD+ de la première heure, effectuée
dans le cadre de l’étude comparative mondiale sur la REDD+ (GCS REDD+) dans 5
pays, conclut que ce sont les petits exploitants et les paysans pratiquant l’agriculture
vivrière qui prennent en charge la part la plus importante des coûts d’opportunité
si l’on tient compte du nombre d’individus concernés (Luttrell et al. 2016). Une forte
proportion de villages (62 %) et d’institutions infranationales (40 %) doit supporter des
coûts de mise en œuvre importants sans contrepartie financière (Luttrell et al. 2016).
Étant donné le principe des « responsabilités communes, mais différenciées et des
capacités respectives » posé par la CCNUCC, le fait que les pays en développement
ont à prendre à leur charge des coûts considérables sans que leurs efforts ne soient
reconnus est particulièrement problématique du point de vue de l’équité.
Selon les données disponibles, au Vietnam, la REDD+ est principalement financée par l’APD, et ce depuis
2009. En 2016, les principales sources de financement sont des bailleurs bilatéraux de fonds publics
situés principalement en Allemagne, aux États-Unis, au Japon et en Norvège (38,07 millions USD),
et des institutions multilatérales, dont l’ONU-REDD et le Fonds de partenariat pour le carbone forestier
(39,25 millions USD). Les contributions du secteur privé sont nettement moins importantes, puisqu’elles
s’élèvent à 0,46 million USD (MARD 2016). Le gouvernement vietnamien estime avoir affecté
5,6 millions USD de ressources publiques à la mise en œuvre de son programme national de REDD+.
Ces ressources ont permis de financer les opérations du Bureau vietnamien de la REDD+, la formulation
des politiques et stratégies relatives au mécanisme, la recherche scientifique et l’expérimentation de
méthodologies en vue d’un système national de suivi des forêts (MARD 2016).
Le tableau que nous venons de brosser des financements de REDD+ au Vietnam est-il juste ? Non, parce
qu’il ne tient pas compte de toutes les affectations budgétaires de l’État à la mise en œuvre d’activités
de REDD+, et parce qu’il existe des disparités dans les données financières et les statistiques relatives à
la REDD+, ce qui est un problème épineux quand il s’agit d’élaborer un ensemble de données qui soit
exhaustif et précis.
Les difficultés rencontrées pour comptabiliser les financements nationaux de REDD+ au Vietnam
comprennent :
• La difficulté d’agréger des données provenant de secteurs variés. La REDD+ nécessitant une
coordination intersectorielle, il n’y a pas dans le budget de l’État de poste spécifique pour les fonds de
REDD+. Le financement de la REDD+ peut donc être réalisé au moyen d’initiatives variées comme le
programme de croissance verte du Vietnam, le plan de mise en œuvre de sa contribution déterminée
au niveau national et sa stratégie nationale sur le changement climatique. Du fait du manque de
cohérence entre les données provenant de programmes administrés par des ministères différents, leur
agrégation et leur analyse sont particulièrement difficiles.
• Les incohérences dans l’enregistrement des données financières relatives à la REDD+. Les
données collectées sur la REDD+ se rapportent à des échelles diverses (par ex., par l’intermédiaire
d’activités, de projets ou du programme national de REDD+), à des périodes différentes et des sources
variées. Les rapports financiers des donateurs doivent être présentés avant décembre, contrairement à
celui du gouvernement qui paraît seulement en juin de l’année suivante.
• Le flou dans la définition des priorités et des activités de REDD+. Le cadre juridique du pays ne
donne pas d’orientation claire en ce qui concerne les priorités de REDD+. Il en résulte l’utilisation de
définitions et de termes différents quand il s’agit de déterminer si le financement de telle ou telle
dépense peut être catégorisé REDD+, ce qui prive la gestion des investissements d’une direction précise.
REDD+ : la transformation | 37
Malgré ces attentes, on ne dispose que de peu d’informations sur les financements
et les investissements consentis par le secteur privé au titre de la REDD+ (Henderson
et Coello 2013 ; Tennigkeit et al. 2013). Les données internationales de domaine
public sur les sources privées de financement proviennent principalement des
marchés volontaires du carbone (Wolosin et al. 2016). Or, cela ne brosse qu’un
tableau incomplet, dans la mesure où, par exemple, la participation du secteur
privé aux chaînes d’approvisionnement sans déforestation (Chapitre 13) pourrait
être beaucoup plus importante, tout en étant difficile à quantifier. La plupart
des entreprises rechignent à communiquer des informations exhaustives sur
les progrès accomplis pour mettre en œuvre leurs engagements (Haupt et al.
2018). Les entreprises privées ne sont pas convaincues que leur participation à
la REDD+ soit un bon calcul économique (CDP 2018) ; les risques liés au régime
foncier, à la propriété du carbone et les règles d’imbrication pour les crédits
carbone (dont les entreprises craignaient qu’elles n’entraînent la perte des droits
carbone engendrés par les projets privés imbriqués dans des programmes de
REDD+ juridictionnels/nationaux) réduisent l’attractivité de l’investissement dans
la REDD+ comparativement à d’autres investissements (CDP 2018).
Le secteur privé a aussi besoin du soutien des pouvoirs publics (pour améliorer
l’aménagement du territoire, la réglementation et le financement public) pour garder
la motivation nécessaire à la traduction des engagements pris en actes (Haupt et
al. 2018). Les autorités doivent ainsi légiférer et faire appliquer les lois existantes,
formuler des politiques et accompagner les agriculteurs les plus pauvres sur la voie
de la transition vers la REDD+. En retour, le secteur public demande au secteur privé
de financer la REDD+, mais les financements pour créer des conditions favorables
se raréfient.
Les pays qui n’ont pas encore fait de demande de fonds pour la préparation se
disputeront des ressources en diminution constante provenant des mécanismes
multilatéraux. Parmi les 39 pays qui font mention de la REDD+ dans leur CDN,
REDD+ : la transformation | 39
2014 Cambodgeb, Côte d’Ivoire, Guatemala, Guyanab, Honduras, Laos, Mexique, Panama, Pérou,
Surinameb
2015 Bhoutanb, Burkina Faso, Colombieb, Fidjib, Madagascarb, Nigéria, Pakistan, Papouasie-
Nouvelle-Guinéeb, République dominicaine, Soudanb, Thaïlandeb,c, Togob, Uruguayb,c,
Vanuatub
2016 Argentine
2018 Kenya
s.o. Angolab,c, Bahamasb,c, Burundib, Côte d’Ivoireb, Guinée Bissaub, Guinée équatorialeb, Indeb,
Malawib, Myanmarb, Palaosb,c, Rwandab,c, Saint-Vincent-et-les-Grenadinesb,c, Soudan du
Sudb, Tanzaniea,b, Tchadb, Zambieb, Zimbabwe
Angola
Zimbabwe
Vénézuela
Mozambique Score des caractéristiques des forêts
Inde
Malawi Moteurs et risques
Chine
Capacités MRV
Laos
Mongolie Action publique et volonté de participation
République centrafricaine
Madagascar Gouvernance
Soudan
Myanmar
Libéria
République du Congo
Mexique
Éthiopie
Gabon
Cambodge
Sri Lanka
République démocratique du Congo
Pérou
Côte d’Ivoire
Zambie
Vietnam
Kenya
Argentine
Ouganda
Guyana
Cameroun
Bolivie
Chili
Colombie
Costa Rica
Tanzanie
Papouasie-Nouvelle-Guinée
Équateur
Indonésie
Brésil
Ghana
Malaisie
Encadré 3.2 Étude de cas : l’Agence indonésienne de gestion des fonds pour
l’environnement
Anticipant la troisième phase de la REDD+ (paiements basés sur les résultats) et d’autres financements
pour l’action climatique, le gouvernement indonésien a créé l’Agence de gestion des fonds pour
l’environnement (Badan Pengelola Dana Lingkungan Hidup, BPDLH) selon les modalités du Règlement
gouvernemental no 46/2017 sur les instruments économiques pour l’environnement, signé le
10 novembre 2017.
Le ministère des Finances sera responsable de la dimension financière de la BPDLH, tandis que la
Direction générale pour la lutte contre le changement climatique du ministère de l’Environnement et
de la Forêt prendra en charge les questions techniques et de coordination. L’institution organisera divers
flux financiers, tels que subventions, prêts et financements par prise d’actions, notamment des dons
importants comme celui résultant de la Lettre d’intention de la Norvège en 2010, d’un montant égal à
1 milliard USD. La diversité des fonds est jugée importante pour garantir un financement à long terme.
Les règles et règlements d’octroi des fonds sont en train d’être élaborés.
La BPDLH a pour vocation de favoriser la transparence et la responsabilité dans la gestion des fonds
pour l’action climatique. Elle disposera d’un système de garde-fous, constitué d’une banque dépositaire
des fonds, qui sera chargée de la bonne garde des actifs, de la tenue des comptes et de l’établissement
de rapports relatifs aux fonds gérés. Un Règlement présidentiel (Perpres) sur la création du Fonds de
service public pour la gestion des fonds pour l’environnement sera arrêté prochainement. Il définira
les modalités opérationnelles de la BPDLH et établira des procédures opérationnelles standardisées à
l’échelle infranationale.
La création de ce fonds avait été lancée au milieu de 2015. Elle a pris du retard en raison de la nécessité
de consulter les ministères responsables de la mise en œuvre de programmes pour l’environnement et
l’action climatique, dont les ministères des Finances, de l’Environnement et des Forêts, de l’Énergie et
des Ressources minières, et du Transport.
Enfin, il faut apporter des fonds pour la préparation aux pays qui en ont encore
besoin. Ces financements ont sans doute permis d’obtenir certains des avantages
de la REDD+ les plus importants à l’heure actuelle : dialogue et sensibilisation
à l’échelle nationale, clarification des stratégies nationales, amélioration du suivi-
évaluation et des institutions forestières. Il faut que tous les pays forestiers puissent
bénéficier de ces avantages. Même si le Fonds vert pour le climat est destiné à
financer certaines activités de préparation à la REDD+, ses financements sont
moins ciblés et son expertise globale en matière de REDD+ moins pointue que
ceux du FCPF-FP et des PN-ONU-REDD. Pour que la REDD+ réussisse, il faut que
les nouveaux participants puissent créer les conditions nécessaires et bénéficier
des financements publics et privés futurs.
Chapitre REDD+ : la transformation |
4
45
Points à retenir
• Principale innovation apportée par la REDD+, le paiement basé sur les résultats
(PBR pour results-based payment) s’est aussi avéré l’une des plus difficiles à
mettre en œuvre. Les trois grands défis posés par le PBR concernent l’objet,
les destinataires des paiements, et la détermination des niveaux de référence ;
trois éléments susceptibles d’être soumis à des biais, comme le fait de choisir,
pour les acteurs concernés, les données chiffrées en fonction de leur intérêt.
• Les initiatives de PBR qui se développent actuellement sont des approches
hybrides, c’est-à-dire qu’elles transigent sur les grands principes du PBR, à
savoir la rémunération axée seulement sur les résultats, la liberté de choix
du bénéficiaire (quant à la manière d’obtenir les résultats) et la vérification
indépendante de ceux-ci.
• La minimisation des risques induits par ces initiatives nécessite de tirer les
enseignements des expériences passées afin d’élaborer des règles claires pour
respecter l’Accord de Paris, et de mettre en place des procédures de contrôle
et de contrepoids au niveau des institutions. Leur maîtrise devrait permettre
de préserver l’efficacité (l’intégrité environnementale) et l’efficience d’un PBR
inscrit dans le cadre de la REDD+, et donc de pérenniser la crédibilité du
mécanisme en tant qu’instrument politique viable, ainsi que son financement.
46 | Le paiement basé sur les résultats
4.1 Introduction
Le paiement basé sur les résultats (PBR) différencie la REDD+ des grandes initiatives
antérieures de conservation forestière, et représente une théorie du changement
fondamentale dans le discours de la REDD+ (Chapitre 2). Ce paiement est fonction des
résultats, lesquels s’expriment en général par des réductions d’émissions. Toutefois, les
théories les plus simples sont les plus difficiles à mettre en œuvre. Ce chapitre examine
ainsi les trois grands défis que sont l’objet de la rémunération, la détermination du
niveau de référence et le destinataire de cette rémunération.
Encadré 4.1 Le Fonds vert pour le climat : 500 millions USD pour la REDD+
Simone C. Bauch
Le Fonds vert pour le climat (FVC), entité opérationnelle du Mécanisme financier de la CCNUCC, a été créé lors
de la COP16 (2010) à Cancún. La 18e réunion du conseil du Fonds tenue en septembre 2017 a donné lieu à
la publication de son premier appel à propositions en vue d’un paiement REDD+ basé sur les résultats. Cet
appel, axé sur la troisième phase de la REDD+, fait état d’une enveloppe de financement totale de 500 millions
USD, à décaisser selon les besoins. Les pays répondant aux critères de la CCNUCC remplissent les conditions
requises pour faire une demande de paiement basé sur les résultats (réduction d’émissions dues à l’utilisation
des terres et au changement d’affectation des terres) obtenus entre 2014 et 2018 ; ils ont jusqu’à 2022, dans
la limite des fonds disponibles, pour déposer leur demande. Suivant les processus bilatéraux et multilatéraux
de REDD+ existants, le prix préétabli par le FVC est de 5 USD la tCO2e. Aucun pays ne peut demander plus
de 150 millions USD, et au moins trois notes conceptuelles doivent être déposées au Secrétariat du FVC pour
enclencher le processus d’évaluation des dossiers de propositions. Les pays restant propriétaires des réductions
d’émissions rémunérées par le FVC, ils peuvent les prendre en compte pour leurs contributions déterminées au
niveau national. Les revenus touchés doivent être investis dans des activités de REDD+, sachant que les gains
d’émissions ainsi obtenus et l’utilisation des fonds doivent respecter les procédures de garanties de Cancún et
du FVC.
À l’heure actuelle, seuls trois pays remplissent les conditions requises pour déposer une demande : le Brésil, la
Colombie et l’Équateur. Le Brésil est le seul pays qui pourrait facilement dépasser le seuil de 150 millions au vu
de ses réductions d’émissions historiques, les autres ne pouvant demander que des montants moindres. Reste à
savoir si les demandes de paiement REDD+ basé sur les résultats déposées par ces pays seront approuvées dans
le cadre du quota actuel de financement du FVC ou s’ils devront attendre la reconstitution des fonds.
48 | Le paiement basé sur les résultats
Le Fonds Carbone appartient au Fonds de partenariat pour le carbone forestier (FCPF), partenariat mondial
d’États, d’entreprises, d’associations de la société civile et de peuples autochtones encadré par la Banque
mondiale. En créant la Réserve tampon du programme de réduction des émissions, le Cadre méthodologique
du Fonds financé par les donateurs principaux a proposé un dispositif innovant qui doit encore être testé.
Cette création répond à la nécessité de financer : (i) la rémunération de l’atténuation grâce aux forêts (mesurée
en tCO2e par an) et (ii) la rémunération de la réalisation et de la démonstration des avantages hors carbone
contribuant à la pérennité de la mise en œuvre de la REDD+ (FCPF 2015).
Entre 10 % et 55 % du PBR pourraient être « tenus en réserve » pour constituer une assurance carbone
pour les périodes de comptabilisation suivantes. Ce montant dépend des modalités de prise en compte et
d’enregistrement de cinq grandes catégories de risques : (i) incertitude statistique relative aux données MRV ;
(ii) adhésion des acteurs concernés pas assez générale ni suffisamment durable ; (iii) capacités et coordination
institutionnelles perfectibles ; (iv) manque d’efficacité à long terme dans la lutte contre les causes sous-
jacentes de la déforestation ; (v) vulnérabilité face au danger de perturbations naturelles.
La méthodologie formelle de PBR pour le Fonds Amazonie, élaborée par le Brésil et acceptée par les pays
donateurs, masque des interprétations très différentes de ce qu’il convient d’appeler un « résultat » (van
der Hoff et al. 2018). Selon le Brésil, le PBR récompense des performances passées et est un moyen de
financer la mise en œuvre de la politique forestière nationale. Cette conception a une incidence sur le
calcul de la limite utilisée pour déterminer la rémunération basée sur les résultats. Il considère également
que le dédommagement est cumulable dans le temps, les décideurs du pays étant convaincus que le
ralentissement du rythme de déforestation entre 2006 et 2016 devrait se traduire par une compensation
financière internationale de 21,5 milliards USD (Encadré 4.4). Selon ce raisonnement, le Brésil aurait
reçu moins de 6 % de sa compensation totale, même si l’on tient compte de l’augmentation des dons
depuis 2013. En revanche, les pays donateurs considèrent le PBR comme une incitation financière à des
contributions futures à l’atténuation du changement climatique, position qui se traduit aussi bien dans les
conditions des conventions que dans les actes des donateurs (Figure 4.1).
Depuis 2013, la Norvège et, dans une moindre mesure, l’Allemagne ont adopté une politique suivant
laquelle les dons de chaque année sont déterminés en fonction des résultats de l’année précédente. Les
représentants des pays donateurs avancent que la rémunération de résultats trop anciens ne concorde pas
avec l’objectif d’une stimulation de nouvelles performances. Et la Norvège d’avertir le Brésil en 2016 que les
dons pourraient se tarir si les taux de déforestation continuaient d’augmenter, et ce d’autant plus que le calcul
d’un nouveau RL cette même année avait conduit à une forte diminution du seuil de déforestation admis
par le Fonds Amazonie pour la levée de fonds (Encadré 4.4). Cette conception s’oppose au principe adopté
par Petrobras (la plus grande compagnie pétrolière du Brésil), dont les paiements sont systématiquement
basés sur les résultats de 2006, année correspondant à la « réserve » de résultats la plus importante.
REDD+ : la transformation | 49
2018
2016
2014
Année de référence
2012
2010
2008
2006
2004
2004 2006 2008 2010 2012 2014 2016 2018
Année du transfert
Les fonds PBR peuvent provenir des marchés réglementés du carbone (crédits
compensatoires), des marchés volontaires du carbone, ou de sources publiques.
Avant la COP15 de Copenhague (2009), on pensait que la REDD+ ferait partie
d’un marché international du carbone et que les crédits de REDD+ seraient
une forme de paiement basé sur les résultats (Angelsen 2008). Toutefois, le fait
qu’un système de plafonnement et d’échange n’ait pas été mis en place explique
pourquoi le financement a été apporté jusqu’à présent par des bailleurs publics
plutôt que par les marchés du carbone (Chapitre 3). Le financement international
de la REDD+ peut donc être considéré comme une « forme légère d’aide basée
sur les résultats » (Angelsen et al. 2017, 719).
Le principe de ne baser les paiements que sur des résultats avérés et vérifiés
demeure très attractif. En Norvège, le fait que le PBR repose sur des incitations
claires et que le risque perçu (pour les bailleurs) soit faible a été un facteur essentiel
dans la création de la NICFI. Contrairement à d’autres formes d’aide, dont les
résultats pourraient ne jamais se matérialiser par manque d’efficacité ou en raison
de faits de corruption, le PBR a semblé un pari sûr puisque la rémunération n’est
versée qu’en contrepartie de résultats obtenus (Hermansen et Kasa 2014). Il n’en
reste pas moins que les difficultés sont multiples.
50 | Le paiement basé sur les résultats
La comparaison entre le niveau de référence (RL) utilisé par le Fonds Amazonie et le niveau d’émission
de référence pour les forêts (NERF) communiqué par le Brésil à la CCNUCC est particulièrement
parlante pour illustrer l’effet des RL. Le RL du Fonds Amazonie est déterminé par rapport à une
année initiale qui peut varier : il est établi en fonction de la moyenne des 10 années précédentes,
et actualisé tous les cinq ans. Par exemple, les taux de déforestation entre 2006 et 2010 sont
comparés à un RL égal à la déforestation moyenne enregistrée pendant la période de 1996 à 2005.
Selon cette logique, en se basant sur les résultats obtenus entre 2006 et 2016, le Fonds Amazonie
rapporte un montant cumulé de rémunération « acquise » (seuil pour la levée de fonds) égal à 21,5
milliards USD (BNDES 2018). En revanche, pour le calcul de son NERF soumis à la CCNUCC, le Brésil
prend 1996 comme année initiale, ce qui signifie que la période de calcul des taux moyens de
déforestation se prolonge de cinq ans tous les cinq ans. Les années de forte déforestation (jusqu’au
milieu des années 2000) sont donc toujours intégrées au calcul. Cela voudrait dire qu’en 2016, le
NERF du Brésil générerait un versement cumulé de 36,4 milliards USD. Si l’on considère les 21,5
milliards USD calculés par le Fonds Amazonie (Encadré 4.3), la différence est de près de 15 milliards
USD, soit plus du total des fonds internationaux de REDD+ reçus par l’ensemble des pays.
Il est difficile de juger de la « véracité » et de la rigueur technique d’un RL puisque l’opération consiste
à affirmer la plus ou moins grande probabilité de réalisation d’un scénario d’avenir donné. Même si
les NERF du Brésil et du Pérou ont été approuvés par la CCNUCC, ces deux exemples expliquent les
critiques émises, notamment par Hargita et al. (2015, 346), qui pointent le risque qu’en choisissant
leur méthode de calcul du NERF, les pays bénéficiaires cherchent plutôt celle qui maximise leurs
gains financiers. En particulier, si le Brésil est autorisé à présenter plusieurs NERF, un pour son
fonds national et un autre pour la CCNUCC, cela voudrait dire qu’il adapterait ses prévisions de
déforestation et ce qu’il compte comme étant des « réductions » en fonction du destinataire visé.
De la même manière, il est difficile d’expliquer aux contribuables des pays donateurs la raison de
l’existence de deux NERF pour un pays donné, ou pourquoi ils devraient financer des « réductions
d’émissions » dans le cadre d’un PBR même si la déforestation augmente, comme le montrent les
débats dans les cas du Guyana et du Pérou.
REDD+ : la transformation | 51
25
20
Milliers de km2
15
10
0
2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017
Perrin (2013) avance qu’un système de PBR peut être défini par trois éléments :
(i) une rémunération basée sur des résultats prédéfinis ; (ii) la liberté de choix
du bénéficiaire quant à la manière de parvenir aux résultats ; (iii) la vérification
indépendante de ces résultats. À l’heure actuelle, la plupart des financements
de REDD+ destinés à un PBR ne répondent pas entièrement à ces critères.
Premièrement, la rémunération n’est pas forcément basée sur des résultats
prédéfinis, mais sur des résultats antérieurs, et elle est assortie de nombreux
objectifs et contraintes, dont des garanties. Deuxièmement, la liberté de choix du
bénéficiaire n’est pas complètement respectée. Troisièmement, les systèmes de
52 | Le paiement basé sur les résultats
Une autre piste de réflexion pose la question de savoir quels objectifs (résultats
ou impacts) doivent faire l’objet d’une mesure incitative, au-delà du carbone
(Encadré 4.2). Si la REDD+ vise une réduction des émissions et une hausse de
l’absorption (« le renforcement des stocks de carbone »), les avantages hors
carbone (NCB pour non-carbon benefits) ont pris de l’importance au fil du
REDD+ : la transformation | 53
En pratique toutefois, d’autres objectifs sont importants pour les bailleurs, les États
et les porteurs de projets de la REDD+. Le Fonds Carbone (FCPF) propose ainsi
un programme de réserve portant sur la permanence et les NCB (Encadré 4.2).
De la même manière, l’un des quatre prérequis du PBR selon le Cadre de Varsovie
pour la REDD+ est un système d’information opérationnel relatif aux garanties1. La
rémunération récompense des réductions d’émissions, moyennant le respect de
conditions pour prévenir la remise en cause des garanties et d’autres NCB.
Les résultats, quant à eux, doivent être définis, mesurés, rapportés et vérifiés. Il n’y
a pas de méthodologie qui puisse objectivement être considérée comme correcte
pour l’estimation des résultats. Cette ambiguïté, qui se conjugue avec l’incertitude
des données chiffrées et la souplesse des lignes directrices, crée un terrain fertile
à la « manipulation » des chiffres (selon ce qui arrange celui qui les choisit et les
traite), que ce soit par intérêt financier ou calcul politique. Cela ne signifie pas
nécessairement que les chiffres sont inventés de toutes pièces (ce qui pourrait
arriver), mais plutôt que dans ces opérations, les choix inhérents à la production
de données et à leur utilisation sont guidés par des intérêts personnels. Les
différents acteurs ont leur idée sur ce qui devrait (ou ne devrait pas) être mesuré,
sur l’échelle des variables retenues et la méthode de mesure, d’agrégation et de
vérification.
1 Les trois autres prérequis sont une stratégie nationale de REDD+, un niveau national d’émission de référence pour
les forêts (NERF) ou un niveau de référence pour les forêts (NRF), ainsi qu’un système national de surveillance des forêts
(CCNUCC 2011, Décision 1, Art. 71). Voir aussi le chapitre 2.
54 | Le paiement basé sur les résultats
par exemple (van der Hoff et al. 2018). D’un côté, les paiements sont basés sur
des réductions d’émissions avérées obtenues dans le passé, et qui pourraient
être considérées par les pays bénéficiaires comme la récompense de leurs
efforts. De l’autre, les donateurs souhaitent que ces ressources financières soient
réinvesties dans des politiques et des stratégies relatives à des réductions futures
d’émissions. Du point de vue des bénéficiaires, le PBR risque de se révéler en
pratique comme la solution réunissant tous les inconvénients : pas ou peu de mise
de fonds initiale (comme dans un système de PBR absolu), et de fortes attentes
et contraintes relatives à l’utilisation de ces ressources (comme dans l’aide au
développement classique).
Les RL peuvent aussi faire l’objet de manipulations dictées par l’intérêt des acteurs
concernés, comme vu plus haut. La période, les définitions et les méthodes
statistiques d’estimation des émissions historiques varient dans les documents
soumis à la CCNUCC, ce qui peut avoir une grande incidence sur le RL résultant, et
du coup sur la réduction d’émissions estimée. L’encadré 4.4 illustre ces variations
et leurs effets dans le cas du Brésil. Il y a peu de procédures de contrôle en bonne
et due forme permettant d’éviter le gonflement artificiel des RL. Les documents
soumis par les pays font l’objet d’une évaluation technique par la CCNUCC
pour « offrir un échange technique non intrusif d’informations ayant pour objet
de faciliter le calcul des niveaux... » (CCNUCC 2013, Décision 13, Annexe). Si
cette approche consensuelle peut se justifier à bien des égards, elle limite la
possibilité d’une évaluation critique pour détecter les biais systématiques dans
les documents communiqués.
2 [Link]
56 | Le paiement basé sur les résultats
3 [Link]
REDD+ : la transformation | 57
central intègre des incitations favorables aux forêts. Entre 2015 et 2019, on estime
que 6,9 à 12 milliards USD ont été distribués chaque année en fonction de la
couverture forestière des États en 2013, soit l’équivalent de 174 à 303 USD par ha
et par an (Busch et Mukherjee 2018). Cela représente le premier cas de fiscalité
écologique transférée à grande échelle en faveur du maintien de la couverture
forestière, et qui pourrait être un modèle pour d’autres pays.
Priorité au carbone, avec les garanties et les avantages hors carbone traités
comme des contraintes ou des incitations supplémentaires. Nous ne partageons
pas entièrement la crainte que la gouvernance forestière risque de se réduire à
une comptabilisation du carbone, au détriment des autres avantages de la forêt.
La préservation des forêts sur pied est généralement compatible avec d’autres
objectifs, dont la conservation de la biodiversité (Strassburg et al. 2010). Dans
les communautés forestières, les ménages tirent jusqu’à un cinquième de leurs
58 | Le paiement basé sur les résultats
revenus des forêts naturelles (Angelsen et al. 2014), et les initiatives locales de
REDD+ ont eu un effet positif, quoique faible, sur les moyens de subsistance des
populations (Chapitre 11). L’enjeu principal n’est donc pas le risque d’un rayon
d’action trop restrictif de la REDD+, mais la nécessité de mobiliser des fonds
permettant la création de systèmes de PBR efficaces et de taille modeste.
Points à retenir
• L’exploitation de l’information aux différents stades du processus politique de
REDD+ subit l’influence de puissants agents responsables de la déforestation
et de la dégradation des forêts. Les acteurs ont des compétences et des
ressources diverses quand il s’agit de consulter, de traiter et de communiquer
des informations, ou de participer aux décisions politiques relatives à la REDD+.
• La qualité des informations sur les moteurs directs et les causes sous-jacentes du
changement des forêts tropicales s’améliore grâce aux nouvelles technologies
et à des sources inédites de données. Toutefois, il faut un accompagnement et
un soutien (financier) pour passer de données techniques à des informations
exploitables, et à des interventions de REDD+ efficaces.
• Si les nouvelles technologies de l’information ouvrent des possibilités sans
précédent, elles ont des conséquences variées et entraînent aussi des risques
nouveaux. Les systèmes nationaux de suivi-évaluation des forêts devront
permettre de compenser les différences de compétences, de ressources et de
pouvoir (décisionnel ou politique) d’acteurs d’horizons divers en prenant en
compte la participation, la transparence, la redevabilité et la coordination.
62 | Information et changement de politique
5.1 Introduction
La collecte, l’analyse et l’échange d’informations sur la couverture forestière et les
stocks de carbone sont au cœur de la REDD+. La fiabilité et la transparence des
systèmes nationaux de suivi-évaluation des forêts liés aux activités de Mesure,
Notification et Vérification (MRV) (CCNUCC 2009, Décision 4 ; CCNUCC 2011,
Décision 1) permettent aux pays de suivre leurs progrès concernant la réduction des
émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts, et le renforcement
des stocks de carbone. De plus, les informations relatives à la superficie et à
l’état du couvert forestier, aux conséquences de leur disparition, aux causes de la
déforestation et de la dégradation forestière, aux politiques et à leurs retombées,
peuvent être utiles pour la conception, la mise en œuvre, et l’évaluation des
actions d’atténuation entreprises pour remédier à ces phénomènes (Chapitre 6).
L’information est donc un élément capital pour opérer le changement de politique
nécessaire à l’abandon des pratiques qui perpétuent directement ou indirectement
la déforestation et la dégradation des forêts (Brockhaus et Angelsen 2012).
REDD+ : la transformation
d’autres usages du sol
Source : De Sy et al. (2015) pour l’Amérique du Sud ; méthode similaire utilisée pour étendre l’analyse à l’Amérique centrale, à l’Afrique et à l’Asie
|
65
66 | Information et changement de politique
Les deux tiers de la déforestation tropicale à l’échelle mondiale peuvent être imputés à l’expansion
agricole notamment pour la production de soja, d’huile de palme, de bois, et de viande bovine. Toutefois,
la complexité et l’opacité des chaînes logistiques freinent considérablement les tentatives pour assurer la
durabilité de la production et du commerce de ces matières premières. Il est très difficile d’avoir une action
concrète si les sociétés commerciales et les consommateurs ne savent pas où commencent ni où finissent
les chaînes d’approvisionnement de ces produits, et ne connaissent ni les intervenants de ces chaînes, ni
les risques auxquels ils s’exposent.
De tous les produits de base qui mettent la forêt en péril, le soja (graines, huile et tourteaux) est celui qui
fait l’objet du plus grand nombre de transactions sur les marchés internationaux. Trois pays d’Amérique
du Sud (le Brésil, l’Argentine et le Paraguay) intervenaient en 2016 pour 50 % de la production mondiale
de soja, le Brésil étant sur le point de prendre la place des États-Unis comme premier producteur mondial
de soja. Cette culture est directement et indirectement responsable d’une déforestation importante et de
la conversion de biomes parmi les plus emblématiques d’Amérique du Sud, en particulier dans le Cerrado
brésilien et dans la région de Gran Chaco en Argentine, au Paraguay et en Bolivie. La production de soja
brésilien est destinée principalement à l’exportation, l’expansion agricole causée par ce produit de base
étant tirée par la demande des consommateurs étrangers, européens et chinois surtout.
Les données de Trase montrent qu’environ 60 % des exportations brésiliennes de soja en 2016 avaient
pour destination la Chine, causant près de la moitié du risque total de déforestation liée à l’exportation
de cette matière première. Si de nombreux pays européens ont importé des volumes de soja moindres
comparativement à la Chine, les cartes des chaînes d’approvisionnement de haute résolution élaborées
par Trase montrent que ces importations sont souvent associées à un risque accru de déforestation par
tonne.
De plus, la transparence généralisée apportée par Trase dans les chaînes d’approvisionnement
infranationales en produits de base est fondamentale pour analyser et suivre l’efficacité des engagements
zéro déforestation. Toutefois, selon les données publiées dans le Yearbook 2018 de la plateforme, les
négociants en soja du marché brésilien ayant des engagements zéro déforestation sont associés à un
risque de déforestation aussi élevé que celui des entreprises n’ayant pas pris les mêmes engagements, ce
qui illustre l’ampleur de la tâche à accomplir.
En raison des liens mis au jour entre les négociants et acheteurs de soja et les lieux de production, Trase
figure déjà parmi les outils utilisés par les entreprises et les investisseurs pour cerner les risques, écarter
les plus importants, s’informer de nouvelles possibilités de partenariat et d’investissement allant dans le
sens de la durabilité, et pour suivre leurs progrès dans le temps.
68 | Information et changement de politique
Stade des Fonction de l’information sur Principaux obstacles à surmonter pour exploiter
politiques les moteurs de la déforestation efficacement cette information
et de la dégradation des forêts
Détermination Détermination des moteurs Méthodes (opérationnelles) et Diversité des
des priorités principaux et imputation des données limitées pour une analyse compétences et
émissions à des causes et des systématique des moteurs et des ressources
agents spécifiques. l’imputation des émissions à ceux-ci ; en matière de
consultation et de
Forte influence d’intérêts dominants
communication
favorables au statu quo, sur la
de l’information,
détermination des orientations, grâce
mais aussi de
aux médias et aux coalitions sur la
participation
politique à mener.
aux décisions
Élaboration des Appui à l’élaboration de Absence de données stratégiques.
politiques politiques adaptées ciblant les socioéconomiques (infra)nationales
Absence de
moteurs et agents principaux de et d’informations sur les causes
mécanismes
l’évolution des forêts ; profondes de l’évolution des forêts ;
dans les systèmes
Appui à l’élaboration des Utilisation sélective des informations nationaux de
systèmes nationaux de suivi- sur les moteurs pour protéger certains suivi-évaluation
évaluation des forêts et des intérêts ; des forêts pour
systèmes MRV. assurer :
Absence de dialogue entre les experts
• la coordination
du suivi-évaluation, les décideurs et la
société civile. et l’échange de
données entre
Mise en œuvre Mise en œuvre de systèmes MRV Manque de ressources pour agir, sur la les ministères
des politiques en vue d’activités de REDD+ sur base des informations obtenues ; et les divers
le terrain ; secteurs ;
Confiance et coopération insuffisantes
Application de la loi. entre les organismes publics, les • la transparence
communautés forestières et la société et l’accès aux
civile. informations en
Évaluation des Détermination des FREL ; Utilisation sélective des informations temps utile ;
politiques (par ex., sur les FREL) pour prouver la • la participation
Évaluation des impacts des
réussite des politiques ; des acteurs
activités et des politiques de
REDD+ sur les émissions dues Omission d’informations pour limiter concernés.
aux forêts, et adaptation des l’efficacité des activités de REDD+ et
politiques en conséquence ; protéger les intérêts perpétuant le
statu quo ;
Redevabilité.
Absence de coalitions influentes et
manque d’informations (ou d’accès
à celles-ci) qui permettraient de
demander des comptes aux agents de
la déforestation.
70 | Information et changement de politique
Même lorsque les informations sont suffisantes, les priorités politiques subissent
l’influence de certains facteurs plus que d’autres. Au stade de la détermination
des priorités, les divers acteurs rivalisent pour définir la REDD+ en fonction de
leurs préférences. Par exemple, ils forment souvent des coalitions sur la politique
à mener, fondées sur une conception commune de la REDD+. Ils se servent des
médias pour sensibiliser le public à leur interprétation des causes et des agents de
la déforestation et de la dégradation des forêts, et aux solutions qu’ils préconisent.
Certains travaux de recherche comparative indiquent que les coalitions sur la
politique à mener qui occupent le plus l’espace médiatique ne remettent pas en
cause le cours des choses (Luttrell et al. 2013 ; Brockhaus et al. 2014 ; Brockhaus
et Di Gregorio 2014 ; Cronin et al. 2016 ; Khatri et al. 2016 ; Gebara et al. 2017 ;
Pham et al. 2017a). Par exemple, en Indonésie et en Papouasie-Nouvelle-Guinée,
la coalition qui se manifeste le plus, dominée par les acteurs étatiques, cristallise
l’attention sur la question du financement des activités de REDD+ par les pays
industrialisés (Brockhaus et al. 2014). Dans de nombreux pays REDD+, la société
civile peine à faire entendre ses préconisations en faveur d’un changement de
fond, parce qu’elles sont noyées dans le discours de ceux qui défendent le statu
quo (Di Gregorio et al. 2013, 2015).
Même quand il existe des informations sur les moteurs directs ou les causes
sous-jacentes, elles ne sont pas forcément intégrées aux stratégies nationales.
Les interventions directes prévues dans le cadre des plans nationaux pour la
préparation à la REDD+ sont souvent axées sur la réduction de la dégradation
des forêts (par ex., gestion durable des forêts, rendement du bois de chauffage)
plutôt que sur la déforestation due, par exemple, à l’agriculture à grande échelle
ou au développement des infrastructures (Kissinger et al. 2012 ; Salvini et al.
2014), qui sont pourtant susceptibles d’être encouragés par d’autres politiques
et des incitations perverses (Di Gregorio et al. 2012). On constate ainsi que
l’action gouvernementale vise rarement les grands groupes responsables des
changements forestiers, qui sont les plus puissants, et que des informations
sur la déforestation due aux produits de base ne sont pas produites ou prises
en compte. En revanche, on met souvent en avant les mesures à l’encontre des
REDD+ : la transformation | 71
petits exploitants pratiquant l’agriculture vivrière, parce qu’elles vont dans le sens
des méthodes d’action habituelles et des normes juridiques existantes. Cette
exploitation sélective des informations sur les moteurs directs des changements
forestiers risque de venir à l’appui des tentatives de l’État de s’emparer des
terres boisées des petits exploitants et de leur ôter leur autonomie (Encadré 5.2)
(Fox et al. 2009 ; Moeliono et al. 2017 ; Pham et al. 2018). De la même manière,
certains acteurs pourraient soutenir que la stratégie indonésienne de la carte
unique (One Map Policy, visant à réunir les cartes régionales existantes de l’archipel
en une seule pour tenter de résoudre les conflits fonciers) n’offre pas une vision
exhaustive des droits fonciers et des modes d’usage du sol de l’ensemble des
acteurs, puisque les revendications foncières autochtones n’y sont toujours pas
intégrées (Jong 2018).
La REDD+ cible des zones où la forêt tropicale est encore en place, et où la culture itinérante constitue
souvent la base des moyens de subsistance. Cette pratique culturale se caractérise par la rotation des
cultures, la terre étant défrichée pour être cultivée (fréquemment par le feu) et ensuite laissée en jachère
pendant plusieurs années afin de se régénérer. Si la jachère est suffisamment longue, ce mode de culture
peut constituer une adaptation productive et durable face à des conditions environnementales difficiles.
Le CO2 émis au cours du brûlis peut être plus que compensé par la séquestration dans la repousse de
végétation pendant la phase de jachère.
La culture itinérante est donc un enjeu politique qui donne lieu à différentes interprétations, les divers
niveaux de gouvernement et les diverses parties prenantes ayant des points de vue opposés sur la
question. Le champ politique est influencé par la « rigidité » institutionnelle (c.-à-d., la résistance au
changement), les intérêts en jeu et les opinions des acteurs à chaque niveau. Il est aussi important de
souligner que, lorsqu’on insiste sur la culture itinérante, les autres grands moteurs de la déforestation
sont absents des orientations politiques.
72 | Information et changement de politique
Pour obliger l’État et les entreprises à rendre compte de leurs actions, il faut des
organisations de la société civile fortes ainsi que d’autres organismes indépendants
(Weber et Partzsch 2018). Les indicateurs de responsabilité comprennent une
clarté des rôles, une communication claire des informations, un suivi-évaluation
régulier et une justification adéquate des décisions prises (Secco et al. 2014).
Dans la plupart des pays REDD+, ces acteurs n’ont pas de fonction clairement
définie dans les MRV de la REDD+, et il n’y a pas non plus de dispositifs spécifiés
de communication entre les participants à ces MRV (Ochieng et al. 2016). Pour
appliquer les principes de redevabilité, la stratégie consistant à former des
coalitions avec des agents puissants de changement est judicieuse, mais elle
requiert d’avoir accès à l’information (Di Gregorio et al. 2012 ; Brockhaus et al.
2014 ; Korhonen-Kurki et al. 2017, 2018).
74 | Information et changement de politique
Une analyse plus systématique et transparente des moteurs directs et des causes
sous-jacentes des changements forestiers à l’échelle nationale et internationale
peut intensifier la lutte contre le statu quo et lui conférer un caractère mondial.
L’expérience des processus liés aux politiques de REDD+ montre que l’information
et les discours relatifs aux moteurs des changements forestiers sont souvent
occultés ou omis volontairement par de puissants agents. Ce phénomène entrave
la transformation requise pour changer les comportements aboutissant aux
décisions relatives à l’utilisation des terres et pour sortir du statu quo. Pour impulser
un changement de politique fondé sur les données, il faut donc prêter attention
aux mécanismes de mise en œuvre prévus par les systèmes de suivi-évaluation
de la REDD+ pour assurer la coordination, la participation, la transparence et la
redevabilité (dispositifs institutionnels, procédures et outils) et épauler les acteurs
qui voudraient utiliser les informations pour renforcer les politiques et les actions
destinées à apporter des solutions aux causes des changements forestiers.
Partie 2
Politiques
nationales
Chapitre REDD+ : la transformation |
6
77
Points à retenir
• Dans les pays en développement, bon nombre de contributions déterminées
au niveau national reconnaissent le rôle essentiel des forêts et prévoient
des mesures d’atténuation ; cependant, celles-ci ne visent pas directement à
réduire les émissions.
• La REDD+ est incluse dans la plupart des CDN et des politiques sur le
changement climatique des pays en développement, mais les moteurs de
la déforestation et de la dégradation des forêts ne sont pas totalement pris
en compte.
• Les CDN ne parviendront pas à livrer les résultats recherchés, sauf si elles
comportent des politiques et des mesures claires pour s’attaquer aux moteurs
de la déforestation et de la dégradation des forêts, ainsi qu’un cadre transparent
pour le suivi et l’évaluation.
78 | Harmonisation des stratégies
CO2
Comment les pays peuvent-ils renforcer la place des forêts dans les politiques climatiques ?
En mettant en œuvre un
En soulignant dans les En mettant en œuvre des dispositif transparent de
C(P)DN la politiques et des mesures En obtenant des comptabilisation de
reconnaissance nationale efficaces pour s’atteler aux financements adéquats l’utilisation des terres
et internationale du rôle moteurs de la déforesta- des pays développés (qui permettra de
des forêts tion et de la dégradation comme des pays en rendre des comptes)
développement ainsi qu’un mécanisme
de mesure, notification
et vérification
REDD+ : la transformation | 79
6.1 Introduction
En 2015, 196 pays sont entrés dans l’histoire en décidant collectivement, dans le
cadre de l’Accord de Paris, de transformer leurs trajectoires de développement afin
de réduire les émissions de la planète. Cet accord exige des pays qu’ils préparent
leur contribution déterminée au niveau national (CDN), la communiquent
et l’actualisent avec des mesures de plus en plus ambitieuses. En avril 2018,
197 pays avaient soumis leur CDN ou leur contribution prévue (CPDN). Bien que
la mise en œuvre des mesures exposées dans les C(P)DN soit censée diminuer
considérablement les émissions mondiales par rapport aux scénarios de maintien
du statu quo, les politiques et mesures de réduction auxquelles les pays se sont
engagés ne suffiront pas pour atteindre l’objectif de l’Accord de Paris. Étant
donné que l’agriculture, la foresterie et les autres usages des terres (AFOLU) sont
responsables d’environ un quart des émissions mondiales, le secteur forestier
devra jouer un rôle encore plus grand dans la réduction de ces émissions (Smith
et al. 2014), et mérite par conséquent d’avoir toute sa place dans les accords sur le
climat (Seymour et Busch 2016), y compris dans les C(P)DN.
Depuis 2015, les pays ont aussi élaboré et appliqué une palette de nouvelles
stratégies parallèlement aux CDN, allant de la REDD+ à la croissance et à
l’économie vertes et aux stratégies de développement à faible émission de GES.
Même s’il n’existe pas de définition universellement admise de ces nouvelles
stratégies (Wentworth et Oji 2013 ; encadré 6.1), elles partagent essentiellement
le même objectif : fusionner la protection de l’environnement et le développement
économique (Brand 2012 ; Watson et al. 2013 ; Jacob et al. 2013), en braquant
le projecteur sur les forêts (Hein et al. 2018). Il est indispensable d’identifier les
possibilités de synergies et les compromis à consentir entre ces processus pour
permettre à ces initiatives de produire les résultats escomptés (Martius et al. 2015 ;
Bastos Lima et al. 2017a ; McMurray et al. 2017) et d’améliorer la performance des
CDN en matière de réduction d’émissions.
Ce chapitre vise à répondre aux questions suivantes : tout d’abord, comment les
pays incluent-ils les forêts dans leur C(P)DN ? Deuxièmement, comment les pays
peuvent-ils renforcer la place des forêts dans ce contexte, particulièrement à la
lumière des nombreuses autres initiatives vertes, qu’elles soient nationales ou
internationales ? En traitant ces questions, ce chapitre a pour but d’informer les
décideurs et les praticiens sur les opportunités et les obstacles rencontrés dans la
réalisation du potentiel des forêts dans l’atténuation du changement climatique,
en proposant des moyens pour compléter les C(P)DN par des engagements
fermes en faveur du secteur forestier.
80 | Harmonisation des stratégies
Plusieurs stratégies sont apparues ces dernières années, dans l’optique de protéger l’environnement
tout en promouvant le développement économique :
Économie verte : S’il n’existe pas de définition universellement acceptée, la définition que donne le
PNUE (2011) de l’économie verte est souvent citée : « une économie qui entraîne une amélioration
du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques
environnementaux et la pénurie de ressources ». Le PNUE poursuit en déclarant qu’elle se caractérise
par un faible taux d’émission de carbone, l’utilisation rationnelle des ressources et l’inclusion sociale.
Croissance verte : Il n’existe actuellement aucun consensus sur la définition de la croissance verte
(Huberty et al. 2011). Au moins 13 définitions différentes figurent dans des publications récentes,
avec des différences fondamentales concernant les priorités (Blaxekjaer 2012). On discerne cependant
deux groupes : (i) ceux qui inscrivent la croissance verte dans le droit fil du développement durable, en
insistant sur la réduction de la pauvreté et l’équité à l’échelle de la planète ; (ii) ceux qui mettent l’accent
sur la transformation de l’industrie et de l’énergie et sur le recours aux partenariats public-privé (Scott et
al. 2013 ; OCDE 2011 ; Kasztelan 2017).
Stratégies de développement à faible émission de gaz à effet de serre (LEDS) : Les LEDS ont pour
la première fois été évoquées en 2008 dans le cadre des négociations sur le climat de la Convention-
cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), sans pour autant déboucher sur
une définition universellement acceptée de ces stratégies. L’élaboration et la mise en œuvre d’une LEDS
peuvent permettre aux décideurs de répondre plus efficacement au changement climatique grâce à la
conception de politiques complètes qui comprennent la planification du développement et le rejet de
faibles émissions de GES, en encourageant l’action entre divers secteurs et à divers niveaux (Clapp et
al. 2010).
S’il est évident qu’ils se recoupent, ces trois concepts ont des orientations différentes (Jacob et al. 2013).
La croissance verte met l’accent sur les mesures incitatives et la recherche de nouveaux axes de croissance
grâce à l’innovation, la productivité, les nouveaux marchés, la confiance et la stabilité. L’économie
verte accorde plutôt la priorité au rôle des pouvoirs publics, au cadre juridique et réglementaire et à
la promotion de l’investissement public et privé et à ses effets sur certains secteurs qui favorisent une
économie plus respectueuse de l’environnement (Secrétariat permanent du SELA 2012). Ayant son
origine dans la CCNUCC, la stratégie LEDS est moins précise sur les politiques réelles et leur mise en
œuvre, mais vise surtout le résultat final : émettre peu de GES.
6.2 Comment les pays ont-ils inclus les forêts dans leur CDN ?
Dans les CDN déjà communiquées, les forêts apparaissent souvent comme
le dénominateur commun des résultats économiques et environnementaux.
Pourtant, en 2016, la REDD+ ne figurait que dans 56 CDN sur les 162 soumises
alors (Pauw et al. 2016) et en avril 2018, dans 55 CDN sur les 197 soumises à cette
date (d’après l’analyse des auteurs en 2018). Ces 55 pays représentent 98 % des
pays d’Afrique et 81 % des pays d’Asie, soit des régions où se produit la majorité
REDD+ : la transformation | 81
0 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100
Figure 6.1 Part des C(P)DN qui mentionnent la REDD+ en pourcentage du total
de C(P)DN soumis par région (N=197)
Source : Analyse de l’auteur
Plusieurs études et analyses visaient à comprendre les réalisations des pays qui
ont inclus les forêts dans leur CDN (Forsell et al. 2016 ; Hein et al. 2018), ainsi que
les difficultés devant être résolues. Le tableau 6.1 donne un aperçu des progrès
accomplis et des problèmes rencontrés par les pays qui ont pris des mesures pour
renforcer le rôle des forêts dans leur C(P)DN, en passant en revue quatre domaines
clés : (i) reconnaissance nationale et internationale du rôle des forêts dans les C(P)
DN ; (ii) politiques et mesures ; (iii) sources de financement ; (iv) comptabilisation
de l’utilisation des terres et mesure, rapport, vérification (MRV). Les pays ont fait
des progrès notables pour mieux reconnaître, sur le plan national et international,
le rôle des forêts, pour élaborer des politiques et des mesures plus détaillées en
vue de réduire les émissions, pour recenser les ressources financières disponibles
pour les CDN et pour perfectionner le cadre du suivi et de l’évaluation. Cependant,
les pouvoirs publics peuvent accroître l’efficacité de leur C(P)DN en adoptant et
en mettant en œuvre des politiques et des mesures qui s’attaquent directement
aux moteurs de la déforestation et de la dégradation.
Tableau 6.1 Prise en compte des forêts dans les C(P)DN déjà communiquées
Reconnaissance • La plupart des C(P)DN reconnaissent • Pour réaliser la totalité du potentiel mondial
nationale et l’importance vitale du secteur forestier. en matière d’atténuation, de nombreux pays
internationale du rôle • Les pays qui n’incluent pas les forêts doivent clarifier et augmenter la contribution
des forêts dans leur C(P)DN font cependant savoir prévue de leur secteur forestier.
leur intention d’atténuer les émissions • Le secteur LULUCF est considéré comme
dans le secteur forestier. « prioritaire » par relativement peu de pays
• Les secteurs LULUCF figurent dans dans les différentes régions du globe, ainsi
environ 75 % des C(P)DN. qu’au niveau international.
• Les liens entre atténuation et adaptation
sont largement admis.
• Sur les 48 C(P)DN transmises par les
pays les moins développés, au moins 42
portent sur l’AFOLU et 37 sur LULUCF.
Politiques et mesures • Les objectifs quantifiables sont plus • Les stratégies ne sont pas toutes identiques
fréquents dans le secteur forestier qu’en et ne visent pas toujours la réduction des
agriculture. émissions.
• Le boisement, le reboisement et • Bon nombre de C(P)DN donnent peu
la gestion durable des forêts sont d’informations sur les mesures nécessaires
les solutions d’atténuation les plus pour atteindre l’objectif d’atténuation.
répandues dans les CDN. • Il y a peu de réflexion sur l’ampleur de la prise
• De nombreux pays font référence à en compte de la REDD+ dans les C(P)DN.
la REDD+ et la comptent dans leurs
solutions d’atténuation.
Sources de • La plupart des pays indiquent le soutien • De nombreux pays, en particulier en Asie,
financement international requis (financement, ne fournissent pas d’estimation du coût des
technologie et renforcement des mesures d’atténuation AFOLU et n’évoquent
capacités). pas non plus les sources de financement.
• Peu de C(P)DN mentionnent le rôle des
engagements du secteur privé en faveur du
développement durable et celui du secteur
financier dans la réduction des émissions.
MRV dans la • Beaucoup de pays sont en train de • Les C(P)DN manquent de clarté et de
comptabilisation de réfléchir aux niveaux de référence dans cohérence à propos de la comptabilisation des
l’utilisation des terres le cadre de la mise en œuvre de leur émissions et des volumes de GES séquestrés.
stratégie nationale de REDD+. • Dans de nombreuses C(P)DN, les
méthodes ou les postulats utilisés dans la
comptabilisation ou les déclarations ne sont
pas précisés ou sont absents, en évoquant un
manque d’informations.
• Des décalages de contenu et de finalité
sont constatés entre la REDD+ et les CDN
concernant les flux de gaz à effet de serre.
Note : LULUCF = Utilisation des terres, changements d’affectation des terres et foresterie
Sources: Petersen et Varela 2015 ; FAO 2016 ; Forsell et al. 2016 ; Zeleke et al. 2016 ; ESCAP 2017 ;
Schletz et al. 2017 ; Vladu 2017 ; Hein et al. 2018
REDD+ : la transformation | 83
la biodiversité et plans d’action), Henders et al. (2018) ont découvert que seuls
14 d’entre eux évoquent explicitement un lien entre la destruction de la forêt
et la production et la consommation de certaines matières premières agricoles.
En pratique, la REDD+ se déroule aussi parallèlement à des programmes de
développement économique qui provoquent la déforestation et la dégradation
des forêts (Bastos Lima 2017a ; Brockhaus et al. 2017 ; Pham et al. 2017b). À côté
de ces politiques aux objectifs contradictoires, nous avons également observé
que les pays accordent la plus haute attention à certains aspects du financement
de la REDD+ et à l’amélioration des dispositifs de suivi-évaluation forestier, tandis
que la gouvernance forestière et les garanties les intéressent moins (Figure 6.2).
Ce déséquilibre limite l’efficacité potentielle des réponses politiques visant à lutter
contre les moteurs de la déforestation et de la dégradation.
Figure 6.2 Stratégies de REDD+ mentionnées dans les CDN ou les CPDN des
pays.
Source: Hein et al. (2018)
Tableau 6.2 Idées pour amplifier la place des forêts dans les politiques sur le
changement climatique
Sources: Martius et al. 2015; Petersen et Varela 2015; FAO 2016; Forsell et al. 2016; Zeleke et al. 2016;
Brockhaus et al. 2017; ESCAP 2017; Schletz et al. 2017; Vladu 2017; Hein et al. 2018; Luttrell et al. 2018b
86 | Harmonisation des stratégies
6.3.1 Reconnaissance dans les CDN du rôle des forêts sur le plan national
et international
Si la plupart des CDN reconnaissent le rôle des forêts, il apparaît plus souvent
dans un propos général que sous forme de considérations pratiques. Les
objectifs d’atténuation sont définis en termes d’intérêt économique, de ressources
financières disponibles et de capacités technologiques, mais les textes restent
muets sur les solutions qui permettraient d’éviter de déboiser davantage.
Brockhaus et al. (2014) et Korhonen-Kurki et al. (2018) relèvent des ressemblances
dans la configuration des stratégies de REDD+ qui ne réussissent pas à agir sur
les moteurs habituels de la déforestation, à la fois dans les pays riches en forêts
tropicales et sur le plan international (pratiques existantes en matière d’échanges
commerciaux et d’investissements qui financent la déforestation dans les
tropiques). Par conséquent, les premières étapes importantes pour les pays sont
de : (i) cibler les politiques et les pratiques qui encouragent la déforestation ;
(ii) obtenir un engagement des hommes politiques en faveur de mesures anti-
déforestation ; (iii) susciter une forte adhésion nationale au processus des
politiques de REDD+.
Les pays peuvent saisir l’opportunité de renforcer la place des forêts dans
les politiques sur le changement climatique en rattachant la REDD+ à d’autres
initiatives comme la croissance et l’économie vertes, car cela peut permettre
d’augmenter les co-bénéfices et de simplifier les processus de production de
rapports. Cependant, dans la plupart des pays, il n’est pas facile d’établir des
liens entre ces diverses initiatives de gouvernance forestière en raison d’une
absence de communication entre les acteurs de la REDD+ et d’autres acteurs et
institutions, d’une méconnaissance du contexte du financement de la lutte contre
le changement climatique et d’une concurrence potentielle pour l’obtention
de fonds, de méthodes différentes de comptabilisation des gaz à effet de serre
(GES), d’un manque de coordination et de cohérence entre les politiques, tout
ceci générant des conflits entre les diverses stratégies (McMurray et al. 2017). Il
est par conséquent essentiel de renforcer les capacités des acteurs publics et
privés pour qu’ils soient mieux familiarisés avec la REDD+, et de faciliter l’échange
d’informations à tous les niveaux de gouvernance pour accroître les compétences
dans les domaines techniques et opérationnels de ce mécanisme. Dans le cas
contraire, si l’on fusionne ces initiatives sans les définir d’abord de façon claire,
cela n’apportera pas davantage d’efficacité dans les CDN ni dans la REDD+, et
pourrait diluer les objectifs déjà bien définis de certains instruments comme la
REDD+ (Pham et al. 2017b).
que les pays admettent la réalité de ces moteurs et reconnaissent que ceux qui
doivent y remédier se trouvent en dehors du secteur forestier. Une analyse des
moteurs spécifiques de la déforestation et de la dégradation des forêts, ainsi
qu’un recensement des rôles (positifs et négatifs) de divers acteurs et intérêts
économiques dans ces processus, aiderait les pays à classer secteurs et acteurs
par priorité. Ces analyses permettraient aussi aux décideurs d’élaborer des
politiques et des mesures appropriées pour agir sur ces moteurs, notamment en
supprimant des politiques contradictoires telles que les subventions à l’agriculture
commerciale à grande échelle, et pour procéder aux modifications nécessaires à
l’harmonisation des politiques entre les différents secteurs. Même si de nombreux
pays admettent la réalité des moteurs de la déforestation et de la dégradation des
forêts propres à leur contexte, la classe politique n’est pas tout à fait prête à s’atteler
résolument à ces moteurs (compte tenu du poids de la politique économique)
(Korhonen-Kurki et al. 2018).
La clarification des droits et obligations des secteurs et des acteurs aiderait aussi à
améliorer la mise en œuvre des CDN en cours. Une prise en compte systématique
de la REDD+ dans les CDN non seulement supprimerait les contradictions entre
les politiques, mais elle exigerait aussi une coordination intersectorielle, tout au
long des chaînes de valeur des produits agricoles et de la filière bois (Visseren-
Hamakers et al. 2012 ; Den Besten et al. 2014 ; Weatherley-Singh et Gupta
2015), et dans certains cas, par l’intermédiaire d’une entité qui chapeauterait la
coordination de tous les programmes existants et de tous les secteurs (Oberthür
et Gehring 2011). Les politiques nationales et internationales devraient aussi
promouvoir activement les actions qui encouragent le développement durable
et les mesures de nature à amplifier la demande des consommateurs pour des
produits durables (McMurray et al. 2017), tout en favorisant sur le terrain une
production qui ne détruirait pas la forêt.
88 | Harmonisation des stratégies
L’autre grande leçon dégagée de la mise en œuvre de la REDD+ dans les pays
concernés est le besoin de reconnaître les questions d’équité dans la répartition
des avantages et des coûts – coûts directs d’opportunité et de transaction (y
compris liés à la mise en œuvre) (Loft et al. 2017a ; Luttrell et al. 2018b). Si l’on met
en évidence qui sont les perdants, qui supportent les coûts de mise en œuvre et
qui en bénéficieront, les gouvernements seront en mesure d’estimer précisément
les financements requis pour mettre en œuvre leur CDN.
REDD+ : la transformation | 89
6.4 Conclusions
Dans bon nombre de CDN des pays en développement, le rôle capital des forêts
est reconnu, des mesures d’atténuation sont prévues dans le secteur forestier
et plusieurs initiatives vertes sont mises au point pour réaliser leurs objectifs
d’atténuation. Cependant, ces mesures ne visent pas directement à réduire les
émissions, et n’apportent pas non plus suffisamment d’informations sur les
politiques et mesures d’atténuation nécessaires ou prévues pour atteindre les
objectifs. Les CDN resteront sans effet à moins de comporter des politiques et des
mesures claires pour s’atteler aux moteurs de la déforestation et de la dégradation
des forêts, et d’encourager une réforme des institutions avec une coordination
intersectorielle, un engagement politique et une adhésion à la REDD+ au
niveau national. Elles doivent aussi inclure un financement et un renforcement
des capacités adéquats, et favoriser la participation inclusive et transparente
à la prise de décisions. Cependant, si des financements internationaux sont
disponibles pour la conversion des terres à grande échelle, il en existe peu pour
éviter la déforestation (chapitre 3). Le succès de la REDD+ et des CDN demande
non seulement de connaître le potentiel d’atténuation qui existe dans les forêts
de ces pays, mais aussi de reconnaître et de comprendre l’économie politique
des moteurs de la déforestation et de la dégradation des forêts, et le rôle et les
intérêts des acteurs, y compris le fait qu’ils peuvent empêcher ou permettre le
changement. Il est aussi possible d’amplifier les co-bénéfices et de simplifier les
processus de production de rapports en regroupant les objectifs relatifs aux forêts
et ceux du secteur de l’utilisation des terres et en cernant les synergies possibles
entre la REDD+ et les objectifs de développement, la croissance et l’économie
vertes et les stratégies de développement à faible émission de GES.
Chapitre REDD+ : la transformation |
7
91
Gouvernance multiniveaux
Certains problèmes de coordination ne peuvent se
résoudre par la coordination
Anne M. Larson, Juan Pablo Sarmiento Barletti, Ashwin Ravikumar et
Kaisa Korhonen-Kurki
Points à retenir
• Dans le cadre des politiques et de la mise en œuvre de la REDD+, il est
important de distinguer les échecs de coordination susceptibles de se régler
si l’on améliore cette coordination, de ceux qui proviennent de divergences
fondamentales dans les objectifs et les intérêts de chaque partie.
• Pour augmenter les chances de trouver des solutions plus équitables, il
faudrait mettre en place des forums et des processus collaboratifs impliquant
de multiples acteurs en faisant particulièrement attention au contexte local,
et en gérant les disparités en termes de pouvoir non seulement en veillant
à l’équité dans les procédures judiciaires, mais aussi en se penchant sur les
causes sous-jacentes des inégalités.
• Toutes les solutions ne sont pas susceptibles d’être négociées, notamment
lorsque des relations de pouvoir très inégales s’ajoutent à des divergences
d’intérêts, avec des protagonistes qui campent sur leurs positions. Il est aussi
important de veiller à l’application des lois et des règlements, et de rechercher
le soutien de l’action collective par les simples citoyens et des collectifs
oeuvrant pour le changement.
92 | Gouvernance multiniveaux
7.1 Introduction
Rares sont les personnes qui réfuteraient l’idée que la coordination est utile.
Alors, pourquoi est-ce si difficile d’y arriver ? Le problème réside dans la diversité
des intérêts, souvent conflictuels, qui sont attachés à la terre et aux ressources
naturelles. L’usage qui est fait d’une parcelle de terre particulière est révélateur des
différents niveaux de pouvoir et de leur influence, des politiques et des décisions
dans de multiples secteurs et à diverses échelles. Et il est communément admis
que les moteurs qui pèsent le plus sur la déforestation se trouvent à l’extérieur du
secteur forestier traditionnel. Par conséquent, si l’on veut la réussite de la REDD+
et des autres tentatives faites pour réduire la déforestation et la dégradation
des forêts, il est nécessaire que les décideurs et les responsables de la mise en
œuvre se rapprochent de bon nombre d’administrations : non seulement les
institutions s’occupant des forêts et de la conservation, mais aussi les instances
de développement dans les domaines de l’agriculture, des infrastructures,
de l’économie et des finances, et celles qui fournissent des services sociaux
aux familles, qui favorisent la qualité de vie, qui représentent les populations
autochtones, etc. (Corbera et Schroeder 2011 ; Nepstad et al. 2013a ; Bastos Lima
et al. 2017b). Ils devront veiller à la coordination au niveau national avec l’État
qui prend les engagements nationaux et internationaux, et aussi avec le niveau
infranational : États, régions, provinces et municipalités qui, tous, influencent à
des degrés divers les orientations politiques et disposent souvent d’un rôle plus
grand dans la mise en œuvre (Figure 7.1 ; voir aussi Nepstad et al. 2013a). Les
entreprises et les industries, les ONG, les consommateurs, et les populations
autochtones et locales qui vivent dans les forêts ou à proximité agissent tous sur
l’utilisation des terres, comme les bailleurs de fonds qui orientent les activités des
partenaires de la mise en œuvre.
Ministère ou Domaine de
Dir. ministérielle responsabilité
Agriculture Autorisations
Titres de propriété et
Autorités locales certificats de possession
Tenue du registre
Mines et énergie du cadastre
Autorité régionale Partage des bénéfices
de l’environnement Élaboration d’une stratégie
Culture
Suivi-évaluation
Approbations et
Environnement vérification
Mais la résolution de la plupart des problèmes est en fait plus ardue. Tout d’abord,
en particulier en matière de développement durable quand les buts visés remettent
en question le statu quo, les objectifs et les intérêts ne peuvent pas toujours être
harmonisés par la négociation en raison de conflits d’intérêts aux racines profondes.
Deuxièmement, les protagonistes ne sont pas sur un plan d’égalité (en général), les
avantages et les coûts ne sont pas répartis pareillement, et les intérêts des acteurs les
plus puissants sont susceptibles de primer dans les solutions. Pour employer le langage
de la théorie des jeux, ces problèmes présentent de fortes ressemblances avec la
problématique de la négociation, dans laquelle le résultat témoigne du talent dont font
preuve les acteurs pour négocier et de leur poids dans la négociation (Encadré 7.1).
« Les problèmes de coordination » en lien avec le débat sur la REDD+ recouvrent des situations très variées qui
diffèrent fondamentalement dans leur structure, et par conséquent, dans leurs solutions. À l’aide des grandes
lignes de la théorie du jeu (qui est l’étude de l’interaction stratégique entre les acteurs), on peut distinguer trois
problèmes différents s’agissant de coordination.
Le problème de négociation : Il existe un gâteau à partager entre les acteurs (jeu à somme nulle). Quand il
existe une divergence de priorités dans les politiques, c’est en quelque sorte aussi un problème de négociation.
La solution d’un problème de négociation n’est pas facile : si l’on donne plus à l’un, on donnera moins à l’autre
et personne ne s’accorde sur ce qu’est un partage équitable. De toute évidence, l’issue dépend du talent de
négociateur des acteurs impliqués. Exemple : Le partage entre les gouvernements nationaux, régionaux et
locaux des paiements basés sur les résultats, venant de la communauté internationale.
Le problème de coordination (pure) : Dans la théorie du jeu, le terme de coordination est réservé à un
problème précis ; il ressemble au problème de coordination en ceci que chacun a quelque chose à gagner d’un
travail en commun, mais que personne ne veut faire le premier pas tout seul. Cependant, dès lors qu’un accord
est conclu, personne ne veut le rompre (équilibre stable). Exemple : Je ne peux maîtriser complètement un feu
sur mon exploitation agricole que si les autres agriculteurs veillent aussi aux incendies, dans la mesure où les
efforts que je fais peuvent être réduits à néant par la propagation d’autres incendies. Par conséquent, il existe
deux types d’« équilibre » : un risque élevé d’incendie et un risque faible (Cammelli et Angelsen, 2017).
Mais dans la pratique, ces trois catégories de problèmes se conjuguent. Les problèmes de coopération et
de coordination impliquent habituellement une négociation à propos des avantages créés, et l’issue de la
négociation affecte la taille du gâteau. Provenant des difficultés inhérentes à l’harmonisation d’intérêts divers,
la majeure partie des problèmes évoqués dans ce chapitre ressemble beaucoup aux problèmes de négociation.
96 | Gouvernance multiniveaux
L’échec de l’harmonisation des décisions relatives à l’utilisation des terres est souvent
dû au jeu politique, et en particulier aux divergences d’intérêts et aux différents
niveaux de pouvoir qui entretiennent les pratiques de statu quo dans le secteur
de l’utilisation des terres. Par exemple, comme elles représentent les principaux
acteurs économiques, les administrations de l’agriculture, des infrastructures et des
finances, qui supervisent les programmes de développement et d’aménagement
du territoire – lesquels motivent souvent la déforestation – tendent à avoir plus de
pouvoir et de ressources que les administrations s’occupant de l’environnement. Ces
difficultés ne sont pas sans incidence sur l’efficacité (p. ex., la capacité à atteindre les
objectifs de durabilité) et aussi sur l’équité (p. ex., les arbitrages à effectuer en lien
avec les conditions de vie et les droits au niveau local).
Parmi les problèmes de coordination entre les niveaux et les secteurs, on constate la
rétention d’information (Kowler et al. 2016), que l’on peut voir comme un problème
typique de coopération (Encadré 7.1) : tout le monde ne s’en porterait que mieux
si les informations étaient mises à la disposition de tous, mais chaque acteur veut
en garder certaines pour son propre avantage. Dans le même ordre d’idées, il
manque des canaux de communication satisfaisants et une définition précise
des responsabilités (Deschamps et Larson 2017). Gupta et al. (2012) démontrent
comment la façon dont on aborde le dérèglement climatique dessaisit les acteurs
locaux de cette question (voir aussi Sanders et al. 2017). Korhonen-Kurki et al. (2015)
se sont aperçus que les échecs en matière de coordination dans les initiatives
nationales de REDD+ de sept pays découlent en partie du fait qu’on ne voit pas les
problèmes qui existent à de multiples niveaux dans les relations entre les acteurs,
caractérisés par l’absence de redevabilité, l’absence d’accord et d’alignement, et
le refus de reconnaître certaines situations. Ces problèmes existaient déjà avant
la REDD+ et le fait qu’on en prenne conscience ne semble pas mener vers des
solutions. Au lieu de cela, l’élaboration des politiques de REDD+ témoigne d’une
REDD+ : la transformation | 97
lutte complexe dans laquelle ceux qui tendent à avoir le dessus sont les acteurs
les plus puissants sur le plan économique (et qui sont à l’origine des politiques
de développement et de dynamique de déforestation) (Ravikumar et al. 2018 ;
Sanders et al. 2017). En revanche, Bastos Lima et al. (2017b) pensent que la REDD+
et les pratiques habituelles du statu quo se déroulent simplement en parallèle, les
interventions de la REDD+ étant cloisonnées, sans contact avec ceux dont les intérêts
sont responsables de la déforestation. Turnhout et al. (2017) avancent que même les
conceptions parallèles de la REDD+ continueront à coexister parce qu’il n’est pas
possible de résoudre les contradictions inhérentes à la situation.
La centralisation de la prise de décisions dicte depuis longtemps les politiques de ressources naturelles
du Mexique, et le processus de REDD+ dans ce pays ne fait pas exception. La Commission nationale de
la foresterie (CONAFOR) est l’organisme fédéral chargé de la REDD+, mais le mécanisme a été piloté au
niveau infranational, dans cinq États, chacun ayant son propre gouvernement et son propre ministère de
l’Environnement. Par conséquent, la façon dont le Mexique interprète la REDD+ et une stratégie nationale
innovante dépendent d’une coordination poussée et de la performance des canaux dont disposent les
acteurs infranationaux pour définir les objectifs et faire converger les gouvernances locale et régionale.
Cependant, le chemin de la coordination entre divers niveaux n’est pas sans embûches ; la concentration
des budgets à l’échelon fédéral, les décisions prises « en haut lieu », l’inertie sectorielle et le clientélisme
politique ont en effet dicté l’allocation des subventions, les priorités en matière d’utilisation des terres et
les programmes au niveau infranational.
À l’instar de tous les pays REDD+, l’élaboration et le pilotage du mécanisme au Mexique se sont déroulés
dans un contexte particulier de cultures politiques, de sphères décisionnelles et de réalités régionales.
Au Mexique, la confiance dans le système politique est à son plus bas niveau, et c’est un facteur implicite
dans les difficultés bien connues qui contrarient la coordination verticale et horizontale. Le nouveau
gouvernement qui vient d’être élu sera jugé sur sa capacité à rééquilibrer les forces en présence au sein
de l’organisation fédérale, à améliorer la coordination intersectorielle et à s’occuper des régions les plus
marginalisées du pays (caractérisées par la propriété collective, les populations autochtones et l’ampleur
de la couverture boisée). Le défi sera en partie de mettre en place les conditions sociales, économiques et
politiques permettant d’atteindre l’ambitieux objectif du pays d’ici 2030 : la déforestation zéro.
Pour comprendre les échecs de coordination, il faut aussi s’intéresser aux acteurs
qui ont coordonné leurs efforts et dans quel but, et à ceux qui en sont exclus.
Dans une étude comparative basée sur plus de 500 entretiens ayant eu lieu à
divers niveaux en Indonésie, au Pérou et au Mexique, Ravikumar et al. (2018,
3) constatent que : « les coalitions d’acteurs qui tirent profit de la déforestation
manœuvrent sur le plan politique pour exclure systématiquement les associations
de conservation et de défense des droits fonciers des communautés ». Cela
revient à dire que la coordination entre des acteurs comme les administrations
de l’agriculture et des mines, les entreprises privées et les élites ayant des intérêts
particuliers, est souvent déterminante dans la dynamique de la déforestation. Les
objectifs des différents acteurs sont divergents, et parfois inconciliables, et des
coalitions politiques peuvent saper énergiquement l’action d’associations qui
militent pour le développement durable et les droits des populations locales.
L’expérience de l’Agence indonésienne pour la REDD+ révèle les avatars et péripéties des tentatives
d’institutionnalisation de la coordination entre divers secteurs – et en particulier, la nécessité d’un soutien
qui perdure compte tenu de la puissance de la résistance et du risque qu’une élection à la tête d’un pays
peut remettre en question les institutions en place. Le 26 mai 2010, la Norvège et l’Indonésie ont signé
une lettre d’intention qui promettait le versement d’un milliard USD en fonction de la performance dans
une démarche déclinée en plusieurs phases. Dans ce cadre, le Groupe de travail de la REDD+ a été créé
comme première institution ayant la responsabilité globale de la REDD+. Il comprenait un président,
un secrétaire et neuf membres représentant différents ministères. Le Groupe de travail dépendait
directement du président de la République et son chef s’est servi de sa position stratégique pour appuyer
un certain nombre de réformes importantes.
Mais le puissant ministère des Forêts lui a mis des bâtons dans les roues. Et en 2014, l’Agence indonésienne
pour la REDD+ remplaçait le Groupe de travail de la REDD+, avec le même rang qu’un ministère, mais
indépendante par rapport à la structure traditionnelle du gouvernement. Elle était composée d’un
directeur, de quatre adjoints et de 60 employés. Cette nouvelle agence demandait des réformes pour
décloisonner les tâches des ministères. Mais, cette même année, le changement à la tête du pays a
révolutionné le paysage institutionnel. Après l’élection de 2014, le nouveau président (Joko Widodo)
a réorganisé plusieurs ministères et en a fusionné deux pour créer le ministère de l’Environnement et
des Forêts (Ministry of Environment and Forestry, ou MOEF). Il s’en est suivi la fermeture de certaines
institutions indépendantes qui avaient été mises en place dans le cadre de la lutte contre le changement
climatique en Indonésie. En intégrant la mission de REDD+ dans le nouveau MOEF, la REDD+ « revenait »
dans le giron d’une administration ministérielle. Ayant été réduite à une sous-direction, elle était
également dépouillée de tout pouvoir décisionnel. Et par voie de conséquence, s’évanouissait toute
tentative de coordination intersectorielle.
si elles sont conçues pour pouvoir s’adapter au contexte du problème (voir aussi
Olsson et al. 2004). Par exemple, la question est de savoir si ces plateformes
doivent s’appuyer sur les institutions informelles existantes, notamment les chefs
traditionnels, les pratiques locales de gestion des ressources, et l’organisation du
capital social, ou au moins, en tenir compte. La création de nouvelles institutions
sans tenir compte de l’organisation et des relations qui existent peut aggraver la
vulnérabilité, même si des groupes marginalisés participent.
Par ailleurs, ces forums sont plus susceptibles de transformer les pratiques de
développement et de conservation de manière équitable s’ils remédient aux
disparités de pouvoir entre les parties prenantes grâce à la justice procédurale
et s’ils sont fondés sur la notion de l’égalité comprise comme l’association des
avantages matériels, de l’accès aux droits et de l’équité dans les relations sociales.
C’est-à-dire qu’il existe un lien fort entre la justice procédurale et la justice
distributive (Blaikie 2006 ; Polack 2008) qui, selon Fraser (2009), permettraient de
s’atteler à la reconnaissance (justice sur le plan culturel), à la répartition (justice
sur le plan économique) et à la représentation (justice sur le plan politique)1 (voir
aussi Myers et al. 2018). Ainsi, lorsqu’on organise des processus collaboratifs et
la coordination multipartite, il est indispensable de connaître le contexte si l’on
veut traiter les problèmes de structure qui se cachent derrière les difficultés qu’ils
visent à résoudre, pour aboutir au final à des résultats plus équitables et durables.
1 Pour Fraser (2009, 16), la justice est la « parité de participation », qui exige de « démanteler les obstacles institutionnels
qui empêchent certaines personnes de participer avec d’autres sur un même pied d’égalité ». La « reconnaissance » est
le fait de reconnaître la singularité culturelle des populations, ce qui leur confère un statut ; la « répartition » remédie
à l’injustice économique et la « représentation » est le fait d’appartenir à la communauté politique pour ceux qui sont
habilités à demander justice.
REDD+ : la transformation | 101
En général, aucun accord n’a été obtenu dans les forums qui remettaient en
cause les priorités de développement proposées ou soutenues par les acteurs
les plus puissants de chaque région. Dans les forums qui ont été considérés
comme « réussis », les priorités de développement n’étaient pas contestées, ils se
limitaient à des sites précis où les acteurs puissants ne détenaient pas d’intérêts
économiques et ils produisaient des résultats qui n’imposaient rien à ces derniers
(Sarmiento Barletti et Larson, sous presse).
Dans les cas où il est plus compliqué de braver les acteurs influents, d’autres
stratégies sont nécessaires. D’après Ravikumar et al. (2018), dans le domaine de
l’utilisation des terres, les résultats, durables sur le plan environnemental et justes
sur le plan social, apparaissent au fil du temps, grâce au fait que les militants, la
population locale, les organismes gouvernementaux dédiés à l’environnement, les
ONG et les bailleurs de fonds internationaux s’organisaient pour avoir une action
politique. Par exemple, depuis 50 ans, les longues campagnes des défenseurs
de la cause environnementale, des militants autochtones et des ONG qui sont
leurs alliées ont conduit à la mise en place d’aires protégées au Mexique et au
Pérou ; elles ont permis d’étendre le territoire géographique des administrations
chargées de l’environnement en leur donnant toute latitude de travailler avec les
communautés locales sur des projets qui associent les moyens de subsistance
et la qualité de vie des populations à la conservation et à la production durable.
Dans d’autres cas, le résultat des élections a été déterminant. Par exemple, le
maire du district indonésien de Ketapang a été élu par une association d’électeurs
intéressés par la production durable, mais qui se méfiaient de l’expansion effrénée
des plantations de palmiers à huile appartenant à de grands groupes. Fait rare,
une fois élu, il s’est démené pour défendre bec et ongles la gestion forestière
locale, et attirer des sociétés de plantation soucieuses de l’environnement et
des questions sociales, et audacieuses dans leur engagement en faveur de la
conservation.
Cela veut dire qu’il faut admettre les dimensions politiques et les questions de
pouvoir s’agissant de la gouvernance de l’utilisation des terres, notamment les
différences de pouvoir et d’autorité sur un territoire, ainsi que les intérêts en jeu,
et les incitations visant le changement d’affectation des terres (Rodriguez-Ward
et al. 2018).
102 | Gouvernance multiniveaux
Une plus grande coordination peut servir les solutions, surtout quand les intérêts
des uns et des autres concordent déjà assez bien. Dans ces cas, il est capital que
l’information soit disponible et circule entre les niveaux et les secteurs – c’est le
rôle des courtiers en information indépendants et d’autres intermédiaires neutres
qui rendent des comptes. Les pouvoirs publics, les ONG et les bailleurs de fonds
doivent améliorer l’organisation et la répartition des responsabilités. Au sein
des pouvoirs publics, il faut définir clairement la mission des responsables de la
coordination intersectorielle. Les organismes qui financent la REDD+ doivent aussi
améliorer leur collaboration ; pour la REDD+ par exemple, la Banque mondiale
et l’ONU-REDD ont des règles différentes à l’égard du consentement préalable,
donné librement et en connaissance de cause (CPLCC), et certains fonds sont
destinés aux mêmes activités. Une harmonisation dans ce domaine apportera plus
d’efficacité.
Enfin, les solutions conduisant à des pratiques d’utilisation des terres plus durables
et équitables ne peuvent pas toutes être négociées. Quand un certain nombre de
secteurs sont concernés, les solutions exigent de montrer la voie à suivre avec
détermination. Il faut des gouvernements ayant la volonté de braver les acteurs
qui ont intérêt à rester dans le statu quo, notamment par la reconnaissance des
droits et par une réglementation courageuse. En cas de fortes inégalités, il est
possible de faire appel à d’autres types de coordination ou de collaboration :
soutien de mouvements sociaux, de réseaux et de collectifs voulant le changement
et demandant la sécurité des militants écologistes et des droits humains (voir le
chapitre 8). Cela peut faire évoluer les relations de pouvoir au fil du temps.
Chapitre REDD+ : la transformation |
8
103
Points à retenir
• Si la mise en œuvre de la REDD+ à l’échelle nationale, infranationale et locale
s’est accompagnée de progrès dans le domaine foncier, les avancées sont
beaucoup trop insuffisantes pour assurer le bon fonctionnement du mécanisme.
• On constate que la question de la réforme foncière rencontre un écho plus
large dans l’arène politique et parmi les décideurs de certains pays (par ex.,
Pérou, Tanzanie et Indonésie) depuis la mise en œuvre de la REDD+, mais que
la situation sur le terrain reste en grande partie inchangée.
• Les principaux obstacles rencontrés sont les intérêts allant dans le sens de la
poursuite de la conversion forestière, les séquelles d’un passé où les habitants
des forêts (notamment les peuples autochtones) étaient exclus des décisions
relatives à l’utilisation des terres, et le fait que les efforts concrets de réforme
du foncier aient été déployés dans le cadre de projets locaux sans bénéficier
du soutien des pouvoirs publics au niveau national.
104 | Le régime foncier et les droits sur le carbone
8.1 Introduction
Dans les pays tropicaux, les violations des droits des habitants des forêts sont
monnaie courante depuis longtemps, surtout lorsque les terres et les produits
forestiers font l’objet d’une exploitation minière ou forestière, d’une mise en
culture à des fins commerciales (Peluso 1992 ; Schwartzman et al. 2013 ; Kelly
et Peluso 2015 ; Conseil des droits de l’homme 2018) ou lorsque des personnes
sans-terre migrent pour s’installer dans des régions que les peuples autochtones
revendiquent comme leurs territoires traditionnels (Roy 2000 ; Alexiades 2009).
Dans ce chapitre, nous étudions dans quelle mesure la mise en œuvre de la REDD+
à l’échelle locale, infranationale et nationale a renforcé ou restreint les droits
fonciers et nous préconisons des solutions adaptées à chaque cas. Notre analyse
concerne exclusivement les droits sur la terre et sur le carbone. Nous n’abordons
donc pas ici le consentement préalable, donné librement et en connaissance de
cause (CPLCC), ni la question du genre, traités au chapitre 11.
La place occupée par le foncier dans les politiques publiques nationales liées à
la REDD+ dépend de facteurs institutionnels, comme la volonté de la Norvège et
d’autres bailleurs de respecter les normes, règlements et protections relatifs aux
droits. Parmi ceux-ci figurent la Déclaration des Nations Unies sur les droits des
peuples autochtones (UNDRIP), le CPLCC, plusieurs déclarations de l’ONU sur les
droits de la femme et les droits de propriété et d’utilisation des terres et des forêts
(par ex., les Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes
fonciers et les Accords de Cancún de la CCNUCC sur la REDD+), les mécanismes
de certification indépendante, et les garanties sociales. Les instances chargées de
mettre en œuvre la REDD+ à l’échelle infranationale ont entrepris de clarifier et
de renforcer les droits fonciers touchant les forêts, et dans une moindre mesure,
les droits sur le carbone forestier (Encadré 8.1). Leurs motivations sont à la fois
pratiques (la clarification et la consolidation des régimes fonciers sont essentielles
pour réaliser l’objectif carbone de la REDD+) et éthiques (les projets de REDD+
sont souvent guidés par le souci d’équité et de justice des partenaires locaux).
Toutefois, rien ne garantit le succès quand il s’agit d’établir des bases adéquates
pour le régime foncier en vue de la REDD+. Lorsque le mécanisme a été lancé,
les universitaires et les associations de citoyens ont attiré l’attention sur la menace
qu’il pouvait représenter pour les droits fonciers dans la mesure où il vise souvent
à limiter l’accès aux forêts et empêcher leur conversion par la population locale
(Sunderlin et al. 2009). La compétition pour les ressources suscitée par la vente de
crédits de carbone forestier peut aussi désavantager les participants à la REDD+.
Ces complications ont fait naître un profond scepticisme envers la REDD+ parmi
les populations locales (par ex., mouvement « Pas de droits, pas de REDD+ »). Quoi
qu’il en soit, la REDD+ pourrait être bénéfique pour elles parce qu’elle permet
de faire figurer les droits fonciers en bonne place parmi les préoccupations
nationales et mondiales, de clarifier et de renforcer les régimes fonciers des
forêts pour empêcher leur conversion par des concurrents extérieurs, de créer
106 | Le régime foncier et les droits sur le carbone
Un droit sur le carbone confère à une entité le droit de vendre, de commercialiser ou d’acheter un crédit
carbone (c.-à-d. une quantité déterminée de carbone) sur les marchés internationaux réglementés et
volontaires, ou conformément à des contrats de gré à gré (Chapman et Wilder 2013 ; Wieland 2013 ;
Karsenty et al. 2014). Un droit sur le carbone peut découler de la propriété ou de la gestion des terres et
des arbres. Il peut aussi être défini comme un actif incorporel à part entière, ayant une valeur monétaire,
comme un droit de propriété intellectuelle, une marque d’entreprise ou le droit de jouissance d’un bien
immeuble hypothéqué (Greenleaf 2010 ; Peskett et Brodnig 2011 ; Loft et al. 2015).
De nombreux pays tropicaux participent à un dispositif de commercialisation du carbone sous une forme
ou une autre, soit à l’échelle d’un projet, ou au niveau infranational ou national (RRI 2018a). Toutefois,
les progrès de la clarification des droits sur le carbone sont très lents (Loft et al. 2015). Une étude de
l’Initiative des droits et ressources (RRI 2018a) a pour objet l’analyse des lois nationales et des règlements
juridiquement contraignants de 24 pays représentant plus de 50 % des forêts tropicales et subtropicales
dans le monde. À ce jour, seuls cinq pays (Brésil, Costa Rica, Éthiopie, Guatemala et Pérou) ont officialisé leur
définition des droits sur le carbone en l’intégrant au droit national. Les titulaires de concessions officielles
et les propriétaires de terres « peuvent légitimement prétendre aux droits sur le carbone que renferme leur
parcelle ». Au Brésil, par contre, les droits sur le carbone reviennent au propriétaire légalement reconnu des
arbres contenant ce carbone, selon l’interprétation juridique nationale des droits sur la forêt » (RRI 2018a,
5). Au moment de la réalisation de cette étude, 17 pays envisageaient d’élaborer des lois ou des règlements
visant à clarifier les droits sur le carbone.
Le flou qui entoure les droits sur la terre et le carbone au regard de la loi représente un risque non négligeable
pour la mise en œuvre du mécanisme de REDD+ basé sur les résultats (Loft et al. 2017b). La situation étant
inintelligible, des revendications concurrentes provenant d’acteurs différents ne sont pas à exclure. Leur
arbitrage dépendra de l’interprétation qui sera faite, dans les conditions en vigueur dans les pays, des
lois et des règlements sur les ressources qui sont applicables à d’autres secteurs. Il s’agit d’un processus
chronophage et coûteux pour tous les acteurs concernés (Chapman et Wilder 2013 ; Wieland 2013). De
plus, pour les acteurs les plus vulnérables, comme les peuples autochtones et les communautés locales,
les tentatives de sécurisation de droits sur la terre ou les ressources qui ne sont pas encore formellement
garantis peuvent être particulièrement hasardeuses (Larson 2011 ; Sarmiento Barletti et Larson 2017).
Même si l’on ne peut pas effacer totalement les différences de pouvoir qui entrent inévitablement en jeu, les
procédures de clarification juridique (décisions de justice ou élaboration de la législation), qui présentent
une certaine transparence et qui sont très codifiées, peuvent contribuer à les réduire.
poser des bases adéquates pour le régime foncier, mais elles se heurtent à des
obstacles de taille.
Depuis plusieurs années, les peuples autochtones et les populations de régions riches en ressources
naturelles sont de plus en plus souvent victimes d’assassinats, de menaces de mort, d’abus sexuels
et de campagnes d’intimidation par des moyens judiciaires ou illégaux. Dans son dernier rapport, la
Rapporteuse spéciale de l’ONU sur les droits des peuples autochtones, Victoria Tauli-Corpuz, observe :
« L’intensification actuelle des agressions dont sont victimes les peuples autochtones a pour cause
profonde le non-respect de leurs droits fonciers collectifs et le fait qu’ils ne disposent d’aucun régime
de propriété formellement établi » (Conseil des droits de l’homme 2018). Cette tendance souligne
l’importance d’une législation claire relative aux régimes de propriété des terres et des ressources, et
tout l’intérêt pour les peuples autochtones de faire valoir les droits consacrés par cette législation et les
accords internationaux afférents, par ex., la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples
autochtones et la Convention n° 169 de l’Organisation internationale du travail.
En 2016, au moins 201 défenseurs des forêts ont été assassinés dans le monde, contre 197 en 2017
dans le cadre de divers conflits relatifs à la terre et aux ressources ; 40 % des victimes étaient des
personnes autochtones (Global Witness 2017). Par exemple, Edwin Chota et trois autres chefs de la
communauté ashaninka ont été tués en 2014 lorsqu’ils sont partis de leur village autochtone de Saweto
dans la région d’Ucayali au Pérou pour se rendre à Apiwtxa, village ashaninka situé de l’autre côté de la
frontière avec le Brésil où plusieurs représentants de la communauté devaient se réunir. Chota revenait
tout juste de Lima, où il avait dénoncé les menaces subies par son peuple de la part d’entreprises
du bois. Son assassinat n’est pas un cas isolé au Pérou. En 2017, six fermiers avaient été massacrés
à Ucayali par un gang désireux de vendre leurs terres à des sociétés d’huile de palme (The Guardian
2017). Comparativement à leurs homologues masculins, les militantes des droits humains et des droits
fonciers sont moins souvent victimes d’assassinat, mais plus souvent la cible de violences sexuelles et
ont moins tendance à dénoncer ces abus (HCDH s.d.).
En 2017, dans une lettre adressée aux Nations unies, des défenseurs des droits de l’homme provenant
de 29 pays ont demandé à l’organisation d’insister pour que les États renforcent la protection juridique
des personnes menacées de violence. Selon cette lettre : « Une action d’ampleur mondiale est requise
pour contrer les menaces auxquelles nous sommes confrontés quotidiennement. Notre lutte dépasse
la simple question de l’accès aux ressources. Se battre pour plus de justice et d’égalité sociales devrait
être une responsabilité partagée à l’échelle de la planète » (Défenseurs des droits humains 2017). Ce
contexte de violence et d’atteintes aux droits souligne que la REDD+ et les initiatives similaires mises
en œuvre dans les territoires des populations locales et autochtones doivent promouvoir activement la
cause des droits de l’homme pour éviter la dégradation de la situation actuelle (Sarmiento Barletti et
Larson 2017).
REDD+, cela souligne l’importance de garanties claires pour éviter d’exacerber les
inégalités existantes.
L’absence de progrès dont pâtit la REDD+ est le reflet d’une ambivalence et d’une
hésitation à faire face au changement climatique qu’on retrouve dans le monde
entier (de Sassi et al. 2014 ; voir aussi le chapitre 2). Il existe une ambivalence
et une hésitation équivalentes quand il s’agit de remédier aux inégalités ou de
réparer les injustices du passé, et cela explique en grande partie la stagnation de
la question foncière dans le cadre de la REDD+.
Des réformes nationales concernant le régime foncier s’appliquant aux forêts sont
nécessaires pour accompagner la REDD+ ; les porteurs de projets s’attachent
souvent à résoudre des problèmes qui se posent localement, mais dont l’origine
et la portée sont nationales (Sunderlin et al. 2014a). Il faut également assurer
la coordination des initiatives des porteurs de projets d’une part, et l’action
entreprise à l’échelle nationale d’autre part, et veiller à ce que la REDD+ bénéficie
d’une approche participative authentique (facteur fondamental de réussite pour
les cas d’étude au Cameroun) (Rothe et Munro-Faure 2013 ; Awono et al. 2014 ;
Sunderlin et al. 2018).
Encadré 8.3 Les avantages immédiats de la sécurité foncière pour mener à bien
l’atténuation du changement climatique par les forêts
De nouvelles recherches, ainsi qu’un mouvement militant actif dans le même domaine, mettent en
évidence la relation qui existe entre les droits fonciers des peuples autochtones et des communautés
locales (PA/CL) et l’atténuation du changement climatique par les forêts. Les éléments essentiels de cette
conception/thèse sont les suivants :
• Les peuples autochtones occupent environ un quart de la surface terrestre (Garnett et al. 2018).
• La plupart des forêts tropicales restantes se trouvent dans des zones administrées par des PA/CL en
application de la loi ou du droit coutumier (RRI 2018a), et ces populations administrent « au moins
24 % (54 546 MtC) du carbone total stocké au-dessus du sol dans les forêts tropicales du monde »
(RRI et al. 2016, 1).
• Les forêts gérées par les PA/CL disposant de droits fonciers formellement établis et reconnus par la loi
sont généralement assez bien protégées (Stevens et al. 2014 ; Ding et al. 2016 ; RRI 2018b).
• Grâce à l’application des méthodes d’appariement, on sait que cette protection confirmée des
forêts tropicales restantes n’est pas liée à leur enclavement (Stevens et al. 2014 ; Vergara-Asenjo et
Potvin 2014).
• La plupart des PA/CL vivant dans les forêts ne détiennent pas de droits fonciers formellement établis,
malgré une avancée modeste dans cette direction depuis plusieurs décennies (RRI 2016, 2018b ; RRI
et al. 2016).
• La reconnaissance formelle des droits coutumiers sur les terres boisées accroîtra significativement
l’efficacité des efforts de protection des forêts tropicales restantes par les peuples autochtones face au
danger de leur conversion en faveur d’autres usages du sol (Stevens et al. 2014).
• La consolidation des droits fonciers des PA/CL en tant que stratégie d’atténuation du changement
climatique paraît valable du point de vue économique (si l’on considère son coût par rapport aux
avantages qu’on en retirerait) (Hatcher 2009 ; RRI 2014 ; Ding et al. 2016).
• Même si cette conception/philosophie commence à se répandre dans les cercles nationaux et
internationaux d’élaboration des politiques (RRI 2014), l’Accord de Paris de 2015 n’a pas prévu de
dispositions significatives relatives aux droits fonciers des PA/CL (RRI 2016).
Pour pallier ces défaillances et réaliser les objectifs de ce programme de défense des droits, un certain
nombre d’actions concrètes sont proposées :
• Reconnaissance par la loi des droits des PA/CL sur leurs forêts (RRI 2014, 2018b ; Stevens et al. 2014 ;
Ding et al. 2016) et protection de leurs droits existants découlant de la loi (Stevens et al. 2014 ; RRI
2018b) ;
• Assistance technique et formation ciblant les PA/CL (Stevens et al. 2014), par exemple, aide à la
cartographie, à l’immatriculation et à la délivrance de titres de propriété foncière (RRI 2014) ;
• Rémunération des communautés en contrepartie des avantages (pour le climat et dans d’autres
domaines) qu’elles ont générés en protégeant leurs forêts (Stevens et al. 2014) ;
• Incitation des organismes donateurs à prévoir des réserves de fonds spécifiques pour la réforme du
régime foncier appliqué aux forêts (RRI 2016 ; RRI et al. 2016) ;
• Augmentation de la part du foncier dans les Contributions déterminées au niveau national (CDN)
dans le cadre du respect de l’Accord de Paris (Ding et al. 2016 ; RRI 2016 ; RRI et al. 2016), notamment
grâce au suivi du rôle des forêts gérées par les PA/CL dans l’action pour le climat (RRI 2016).
Partie 3
Évaluation des
impacts
Chapitre REDD+ : la transformation |
9
117
Points à retenir
• Si les politiques nationales et infranationales contribuent à la conservation des
forêts, leur efficacité moyenne est faible, surtout sous les tropiques.
• Aucun instrument d’action publique ne semble être une « solution miracle ».
L’accomplissement des nombreux objectifs de la REDD+ exigera une
combinaison de politiques adaptées au contexte local.
• L’efficacité des politiques de conservation des forêts demande à être démontrée
plus rigoureusement, surtout en Afrique.
118 | Les politiques nationales et infranationales de conservation des forêts
Les politiques nationales et infranationales de conservation
des forêts en bref
RÉGIME
FONCIER
?
Pour que les politiques nationales
Les politiques de facilitation, de conservation des forêts
axées p. ex. sur la Si les politiques nationales continuent d'être efficaces,
régularisation foncière semblent généralement efficientes et équitables, les
peuvent créer les conditions efficaces, elles le sont beaucoup incitations de la REDD+ ciblant
nécessaires à une moins que prévu. Lorsque leur les gouvernements des pays
application de la loi et une efficacité est avérée, l'évaluation destinataires doivent être
administration publique de leur coût semble indiquer que intéressantes, constantes et sur
efficaces et efficientes. l'investissement a été payant. le long terme.
REDD+ : la transformation | 119
9.1 Introduction
Dans l’idée de ses concepteurs, la REDD+ devait être mise en œuvre au moyen
de politiques publiques de portée nationale et infranationale (Pedroni et al.
2009 ; Angelsen 2017). Toutefois, lorsque les pays se préparaient à la REDD+, les
initiatives pilotes décentralisées de type projet avaient le vent en poupe (Minang
et al. 2014 ; Sills et al. 2017 ; West 2016). Alors que les pays s’apprêtent à lancer
leur programme de REDD+, les politiques nationales sont de nouveau au centre
de l’attention1. Ces politiques, fondamentales pour mettre en œuvre les nombreux
objectifs de l’outil de conservation et de développement qu’est la REDD+, sont
souvent calées sur des stratégies et des objectifs préexistants (Brockhaus et
al. 2014). L’Indonésie, par exemple, envisage la REDD+ comme un moyen de
promouvoir un développement vert, durable et sobre en carbone (Di Gregorio
et al. 2017) alors que le programme de REDD+ du Brésil, qui doit être lancé
d’ici 2020, est au cœur de son plan national actuel visant à réduire la déforestation
(Encadré 9.1).
Le Brésil est un exemple particulièrement parlant de la réalisation des objectifs de REDD+ au travers des
politiques nationales. Selon les données disponibles, les politiques de conservation auraient permis de
réduire d’environ 70 % les taux de déforestation en Amazonie brésilienne (Nepstad et al. 2014). Elles se
sont notamment concrétisées par le lancement en 2004 du Plan d’action pour la prévention et le contrôle
de la déforestation dans l’Amazonie légale (PPCDAm) par le gouvernement fédéral (Gouvernement
du Brésil 2004). Ce plan a permis de mettre en œuvre des cadres juridiques, déjà existants pour la
plupart, dans trois domaines thématiques : (i) planification territoriale et politiques d’utilisation des
terres se traduisant par la création de plus de 50 millions ha d’aires protégées et l’homologation de
10 millions ha supplémentaires de terres autochtones entre 2004 et 2011, et la régularisation de
milliers de parcelles privées dans les régions rurales ; (ii) stratégies de surveillance et de répression
assistées par la détection satellite en « temps réel » (c.-à-d., le système de détection de la déforestation
en temps réel [DETER]) ; (iii) promotion d’activités d’utilisation durable des terres (Gouvernement du
Brésil 2013). Si le PPCDAm est reconnu comme étant au cœur du programme national de REDD+ à
venir (gouvernement du Brésil 2016), sa mise en œuvre a donné lieu en 2012 à de vives réactions
politiques qui fragilisent les bases juridiques nécessaires à l’application de la loi nationale sur les forêts
(Sparovek et al. 2012).
1 Selon le programme de REDD+ de l’ONU (ONU-REDD), créé pour favoriser la mise en œuvre des initiatives
nationales de REDD+, le nombre de pays partenaires du programme est passé de neuf en 2009 à 64 en 2017 (ONU-
REDD 2017). Au moins six pays ont adopté ou modifié un total de 15 lois, règlements ou décrets relatifs à la REDD+, et
15 pays ont mis sur pied 23 plateformes nationales ou infranationales pour qu’un certain nombre de parties prenantes
puissent participer à la prise de décisions sur la REDD+ (ONU-REDD 2015). De la même manière, les décaissements
du Fonds de préparation à la REDD+ mis en place par le Fonds de partenariat pour le carbone forestier de la Banque
mondiale sont passés de 3,5 millions USD en 2009 à 42,9 millions USD en 2017 (FCPF 2017).
120 | Les politiques nationales et infranationales de conservation des forêts
En mai 2011, le gouvernement fédéral de l’Indonésie annonçait un moratoire sur l’octroi, par les
administrations de district, de permis d’exploitation forestière sélective et d’autorisations de conversion
des forêts de zones arides, ainsi que des tourbières, en palmeraies ou en plantations d’essences à
croissance rapide. Institué dans le cadre de la stratégie de REDD+ du pays, ce moratoire a bénéficié
d’une convention de coopération bilatérale avec la Norvège pour un montant de 1 milliard USD
(Angelsen 2017). Busch et al. (2015) ont estimé que la déforestation aurait été inférieure de 1,0 à
3,5 % pendant la décennie précédente (2000-2010) si la mesure était déjà en place. Contrairement à
certaines sources publiques, Sloan et al. (2012) ont avancé que les 53,5 millions ha de forêts de zones
arides protégées par le moratoire, auraient de toute façon été soumises à une pression de déforestation
faible comparativement à des régions similaires ne bénéficiant d’aucune protection, et que la mesure
de conservation ne leur aurait profité que de manière très limitée. La situation est différente pour les
15,4 millions ha de tourbières riches en carbone, également concernés par le moratoire, pour lesquels
l’intervention a été très bénéfique puisqu’elles étaient comme les autres tourbières non protégées, sous
la menace très réelle de la déforestation. Deux années après l’institution du moratoire, la protection qu’il
confère contre la destruction ou l’exploitation forestière s’est néanmoins retrouvée limitée à une portion
comprise entre 17 et 32 % de la superficie initialement visée, devant les pressions politiques et l’action
des lobbys qui n’ont cessé de s’exercer (Sloan 2014). Selon des travaux récents basés sur les données
de télédétection relatives aux feux de forêt, l’impact du moratoire aurait été négligeable (Groom et al.
2018). En dépit de l’extension de la portée et du périmètre de la mesure, ses effets tels qu’établis par les
études d’impact n’ont pas été très encourageants jusqu’à présent, principalement peut-être en raison du
choix des zones concernées par la mesure.
REDD+ : la transformation | 121
Le déclin des populations d’espèces sauvages pendant les années 90 a incité la République du Congo à
mettre en œuvre son code forestier de 2000. Entre autres objectifs, ce code visait à atténuer la dégradation
des forêts due à l’exploitation forestière par l’adoption des principes de gestion durable des forêts (GDF).
Selon ces dispositions, 54 % du couvert forestier national est affecté à des concessions d’exploitation
du bois, avec l’exigence pour les concessionnaires d’élaborer et de respecter un plan d’aménagement
de la forêt approuvé par les autorités. Les concessionnaires sont également encouragés à engager une
démarche de certification par le Forest Stewardship Council les contraignant à répondre à des critères
écologiques et sociaux supplémentaires en ce qui concerne la gestion forestière, mais leur ouvrant
les marchés internationaux du bois auxquels ils n’auraient pas accès autrement (Brandt et al. 2014).
Toutefois, selon les résultats obtenus par Brandt et al. (2014), la GDF aurait entraîné une augmentation
immédiate de la déforestation dans les forêts congolaises, ce phénomène s’expliquant par la hausse
de la production légale de bois, l’afflux de capitaux étrangers et la demande internationale pour cette
matière première. Selon Karsenty et al. (2017), la politique de conservation ne serait pas en cause,
puisque le choix des unités faisant l’objet de la comparaison dans l’étude précitée est problématique et
a probablement conduit à un biais dans l’évaluation de la GDF. Ainsi, l’impact de la politique du Congo
sur la déforestation reste à établir avec certitude (Karsenty et al. 2017).
On suppose souvent que la décentralisation donnera des résultats positifs sur le plan
de la conservation (Pagdee et al. 2006 ; Bowler et al. 2012). En théorie, les réformes
de décentralisation devraient améliorer l’efficience des décisions publiques et
favoriser la prise de décisions équitables et adaptées aux besoins locaux, puisque
les autorités locales connaissent mieux les communautés et les réalités qui les
concernent et seraient mieux placées pour élaborer des politiques avisées (Wright
et al. 2016). Selon ces mêmes fondements théoriques, plus d’efficience et d’équité
sur le plan local se traduiraient par une plus grande efficacité de l’investissement et
de la gestion, et par voie de conséquence, par de meilleures solutions pour assurer
un développement durable (Ribot et al. 2006). Toutefois, face à la pauvreté ou à
des mesures incitatives fortes en faveur de l’extraction des ressources naturelles,
la décentralisation risque aussi de promouvoir la déforestation (Miteva et al. 2012).
Enfin, si la cession directe des droits de propriété aux usagers privés et aux
communautés pourrait favoriser une gestion foncière plus durable et un suivi
environnemental plus efficace, la réussite dans ces domaines dépend d’une myriade
de facteurs (Platteau 2000 ; Robinson et al. 2018). Par exemple, la délivrance de
titres de propriété aux communautés, plutôt qu’aux foyers, pourrait se traduire
par une exploitation excessive des ressources collectives locales ainsi que par
une hausse de la déforestation et de la dégradation des forêts (Ostrom 2009). De
la même manière, ces titres peuvent faciliter l’accès au crédit et promouvoir une
intensification agricole préjudiciable aux forêts (Liscow 2013). Ainsi, les preuves
restent limitées et hétérogènes. Les initiatives de délivrance de titres de propriété
auraient entraîné une réduction de la déforestation au Pérou (Blackman et al. 2017)
et accentué le recul de la forêt au Nicaragua (Liscow 2013), alors qu’elles n’auraient
eu aucun effet sur le couvert forestier au Brésil et en Équateur (Buntaine et al. 2015 ;
BenYishay et al. 2017). Indépendamment de ses avantages économiques potentiels,
il semble que la délivrance de titres de propriété ne soit efficace pour réduire la
déforestation et les inégalités que si l’on y associe des mesures complémentaires
(Coleman et Liebertz 2014 ; Buntaine et al. 2015 ; BenYishay et al. 2017).
Les dispositifs de PSE n’entraîneront une baisse des émissions que s’ils sont conçus
pour susciter la participation des propriétaires terriens qui auraient causé une
déforestation ou une dégradation importante de la forêt en l’absence d’intervention
(Alix-Garcia et al. 2008 ; Ferraro 2008 ; Jack et al. 2008). Si les programmes mis en
œuvre au Costa Rica, au Mexique, en Équateur et au Brésil ont permis d’obtenir une
réduction relativement conséquente de la déforestation de la part des propriétaires
participants (s’approchant de 50 % dans certains cas), leurs effets absolus quant à
la déforestation évitée sont faibles ou modérés dans le cas où le taux initial de
déforestation est bas (p. ex., compris entre 1 et 2 % par an) (Robalino et Pfaff 2013 ;
124 | Les politiques nationales et infranationales de conservation des forêts
Alix-Garcia et al. 2015 ; Jones et Lewis 2015 ; Robalino et al. 2015 ; Sims et Alix-
Garcia 2017 ; Simonet et al. 2018b).
Comme on pouvait s’y attendre, les PSE ont eu un impact plus important dans
les lieux où le risque de déforestation est élevé ou qui ont plus de moyens pour
la mise en œuvre (Arriagada et al. 2012 ; Alix-Garcia et al. 2015 ; Costedoat
et al. 2015) ; les variations absolues les plus fortes au regard de la déforestation ont
été enregistrées par un programme pilote de PSE mis en œuvre dans une région
ougandaise marquée depuis longtemps par un recul très important du couvert
forestier (Jayachandran et al. 2017). S’il est vrai que peu d’études analysent les
bénéfices nets ou l’efficacité économique des dispositifs ex-post, Jayachandran
et al. (2017) mettent en évidence les effets nets positifs de ce programme pilote
sur la séquestration du carbone. La comparaison des PSE et des aires protégées
au Mexique montre que les coûts d’opportunité des systèmes incitatifs et des
dispositifs traditionnels diffèrent peu (Sims et Alix-Garcia 2017).
La plupart des analyses rigoureuses semblent indiquer que les aires protégées
sont un moyen efficace pour réduire la déforestation, mais aussi un facteur
potentiel de non-aggravation, sinon d’atténuation, de la pauvreté dans certaines
régions (Canavire-Bacarreza et Hanauer 2013 ; Ferraro et al. 2013, 2015 ; Miteva et
al. 2015 ; Busch et Ferretti-Gallon 2017 ; Sims et Alix-Garcia 2017) ; les retombées
positives dans des régions voisines sont également mises en évidence dans
certains cas (Andam et al. 2010 ; Honey-Rosés et al. 2011), même si des cas de fuites
sont également constatés (Pfaff et Robalino 2017). Les effets des aires protégées
dépendent aussi du type d’aire. Selon une analyse comparative mondiale, les
aires protégées dites à usages multiples et les territoires autochtones se sont
avérés encore plus efficaces dans la lutte contre les feux que les aires strictement
protégées (c.-à-d. sans population humaine) en Amérique latine et en Asie (Nelson
et Chomitz 2011). Par ailleurs, les aires protégées à usage mixte ont entraîné
une augmentation de la déforestation au Guatemala, comparativement aux aires
strictement protégées, notamment en raison de la présence de concessions
forestières (Blackman 2015). Selon certaines études concernant par exemple la
Bolivie, le Brésil, le Costa Rica, l’Indonésie et la Thaïlande, la protection stricte a été
associée à plus de déforestation évitée que les zones à usage durable. Toutefois,
126 | Les politiques nationales et infranationales de conservation des forêts
les différences étaient faibles et imputables au choix des sites plutôt qu’au mode
de gestion (Ferraro et al. 2013 ; Nolte et al. 2013).
entourant ces activités varient avec le temps (Lambin et al. 2014). Par conséquent,
une avancée n’est jamais définitivement acquise (voir l’encadré 9.1) puisque les
améliorations apportées à la gouvernance des forêts sont susceptibles d’être
remises en cause au gré des priorités de l’action publique. Pour que la REDD+
livre des résultats pérennes sur le plan de la conservation, il faut que les incitations
ciblant les gouvernements des pays destinataires soient intéressantes, constantes
et sur le long terme.
-1 0 1 2 3 4 5 6 7 8
Points à retenir
• Les études qui analysent les impacts des initiatives locales de REDD+ sur
les forêts sont peu nombreuses en raison des écueils d’ordre financier,
méthodologique, politique qui guettent la mise en œuvre d’évaluations
d’impact rigoureuses et aussi de la difficulté d’obtenir les données nécessaires.
• Les projets et programmes locaux de REDD+ associent souvent plusieurs types
d’interventions : des mesures d’incitation, de dissuasion et de facilitation. Les
mesures de dissuasion visent à réduire la déforestation tandis que les mesures
d’incitation, qu’elles soient ou non subordonnées aux résultats, sont destinées
à minimiser les compromis à consentir entre les résultats sur le plan du carbone
et les retombées sur le bien-être.
• Les rares données disponibles sur les résultats locaux de REDD+ attestent
d’une évolution modérément encourageante de la conservation des forêts
et du renforcement des stocks de carbone. Trois projets reposant sur des
incitations conditionnelles ont montré une évolution favorable pour les forêts,
à travers une réduction des effets préjudiciables de l’agriculture paysanne et
de la collecte de bois de feu.
Les répercussions de la REDD+ sur les forêts et le carbone en bref
10.1 Introduction
La déforestation et la dégradation des forêts tropicales représentent une cause
majeure d’émissions anthropiques de CO2. La REDD+ fut créée pour lutter contre
ce phénomène ; son potentiel en matière d’atténuation du changement climatique
est d’ailleurs reconnu par l’Accord de Paris sur le climat. La REDD+ se distingue
des instruments de conservation précédents par son approche basée sur les
résultats ; les incitations financières sont ainsi subordonnées à une réduction
avérée de la déforestation et de la dégradation des forêts, et donc des émissions
(Chapitre 4). Même si la CCNUCC avait initialement opté pour une mise en œuvre
de la REDD+ à l’échelle nationale, des centaines de projets locaux ont vu le jour
dans les tropiques, dont environ un tiers a déjà vendu des crédits carbone sur
le marché volontaire (Encadré 10.1). On peut y voir un signe, même timide, des
progrès accomplis par ces initiatives locales. Toutefois, malgré l’évolution des
méthodes de suivi-évaluation des forêts (De Sy et al. 2016), les études rigoureuses
sur l’efficacité de la REDD+ en matière de carbone et d’occupation des sols restent
étonnamment rares (Duchelle et al. 2018b).
En mai 2018, environ 350 projets de REDD+ étaient en cours dans 53 pays, couvrant une surface de plus
de 43 millions ha, soit presque la superficie du Maroc (Simonet et al. 2018a). Dix pays phares abritent
actuellement plus de dix projets de REDD+ chacun : il s’agit du Brésil (48), de la Colombie (33), du
Pérou (25), de l’Indonésie (21), du Kenya (21), de l’Ouganda (18), de la République démocratique du
Congo (17), de la Chine (13), de l’Inde (12) et du Mexique (12). Cependant, si l’on considère la « densité »
des initiatives de REDD+, à savoir l’étendue de forêt bénéficiant du mécanisme comparativement à
la superficie forestière des États (Figure 10.1), la composition du peloton de tête change, le Kenya, le
Guatemala, le Cambodge, Madagascar et le Pérou se classant parmi les cinq premiers pays.
Malgré la très grande variation des interventions et des stratégies, les projets de REDD+ partagent un
objectif commun : l’atténuation du changement climatique par la réduction de la déforestation, de la
dégradation des forêts et/ou le renforcement des stocks de carbone forestier. Si l’on en croit les documents
de conception des projets, ceux-ci sont censés éviter l’émission de 84 millions tCO2 par an (sur une durée
de vie moyenne de 33 ans) (Simonet et al. 2018a), ce qui correspond à environ 1 % des émissions
annuelles dues à la déforestation, à la dégradation des forêts, à l’exploitation forestière et aux feux de
tourbière dans les tropiques (7,4 ± 4 Gt CO2 par an, Grace et al. 2014).
Quelle est la part de ce potentiel réalisée jusqu’à présent ? Sans doute moins que ce qui était prévu,
puisque moins de 5 % des réductions d’émissions attendues ont effectivement été vendues sous la forme
de crédits carbone sur le marché volontaire (Simonet et al. 2018a). La demande peu soutenue sur les
marchés du carbone est un frein à la vente de volumes importants d’émissions déjà vérifiées. On constate
ainsi qu’un tiers seulement des responsables de la mise en œuvre des projets de REDD+ a déjà vendu
des crédits, et qu’un tiers supplémentaire a décidé pour le moment de ne pas générer de crédits carbone,
préférant recourir à d’autres sources de financement.
134 | Les forêts et le carbone
Figure 10.1 Densité des projets de REDD+, définie par le rapport entre
l’extension géographique d’un projet et la superficie forestière du pays
concerné (2015)
Note : une densité faible signifie qu’entre 0,002 % et 0,30 % de la superficie forestière d’un pays est
concernée par un projet de REDD+ ; la part de superficie forestière concernée varie entre 0,30 % et
0,97 % pour une densité moyenne, entre 0,97 % et 3,31 % pour une densité forte, et entre 3,31 % et
66,36 % pour une densité très forte.
Source : d’après Simonet et al. (2018a) et les données de la FAO.
Or, l’évaluation des programmes de REDD+ repose principalement sur des études
d’observation, dans lesquelles les interventions ne sont pas affectées de manière
aléatoire (Athey et Imbens 2017). Ces études suivent souvent un protocole avant-
après/contrôle-intervention (BACI), dans lequel l’échantillon comprend des
individus participants et non participants, ces deux groupes étant interviewés au
moins deux fois (avant et après le programme). Des groupes témoins « appariés »,
aux caractéristiques comparables, sont choisis de manière à pouvoir observer
les différences de performance postérieures au traitement. Avec ces études, il
est souvent délicat de cerner l’effet causal d’un programme dans la mesure où
les individus y accédant peuvent être différents de ceux qui n’y accèdent pas,
même avant le début de l’intervention. Il est donc difficile de déterminer si toute
différence observée entre les deux groupes à la fin du programme peut être
imputée à l’intervention ou si elle découle de cette différence initiale. Ce problème
de sélection peut être résolu par des méthodes quasi-expérimentales, comme
la méthode d’appariement, celle des doubles différences (DID) et une approche
combinant les deux (Encadré 10.2). Cela fait peu de temps que les chercheurs
1 Le fait de refuser un programme indéniablement avantageux à un groupe d’individus qui en auraient bénéficié
autrement pose un problème d’éthique. La recherche médicale s’est beaucoup penchée sur cette question. Certains
font valoir que la sélection aléatoire peut être considérée comme une solution équitable en situation de contrainte
financière. La « randomisation conditionnelle » peut être une solution au problème : sélection préalable des participants
éligibles qui ont besoin du traitement, puis affectation aléatoire du traitement en respectant le budget (Ravallion 2018).
136 | Les forêts et le carbone
Plusieurs méthodes économétriques s’appuyant sur des données d’observation ont été élaborées pour
résoudre le problème de la sélection (c.-à-d., des différences initiales entre le groupe traité et le groupe
témoin, qui sont dues à l’affectation non aléatoire du traitement). Voir Todd (2007) pour une présentation
exhaustive et rigoureuse des méthodes d’observation, et Athey et Imbens (2017) pour la nouvelle litté-
rature dans ce domaine. Trois des méthodes économétriques les plus utilisées sont présentées ci-après :
• La méthode d’appariement : Si nous pensons que tous les facteurs à l’origine d’un biais de
sélection sont observables, ce qui signifie qu’ils peuvent tous être mesurés à l’aide des données
disponibles, nous pouvons utiliser les estimateurs d’appariement pour estimer l’effet additionnel d’un
programme. L’appariement consiste à comparer des agriculteurs « traités » (ceux à qui le programme a
été proposé) à des agriculteurs du groupe témoin dont les caractéristiques observées sont similaires.
Il s’agit donc de comparer des individus aux caractéristiques les plus proches possible.
• La méthode des doubles différences (DID) : Si nous pensons que les facteurs à l’origine d’un
biais de sélection sont constants dans le temps, nous pouvons employer la méthode DID, qui compare
l’évolution des résultats au cours du temps entre le groupe traité et le groupe témoin. L’effet causal se
mesure en soustrayant la différence qui existe entre ces deux groupes avant le programme (A - B) à la
différence existant après (C - D) (Figure 10.2).
• La méthode des doubles différences avec appariement (DID-appariement) : Cette méthode
consiste d’abord à employer l’appariement pour créer un groupe témoin aux caractéristiques
observées similaires à celles du groupe traité, puis à utiliser les DID pour estimer l’effet du traitement.
L’estimateur DID-appariement conjugue les avantages des méthodes d’appariement et DID dans la
mesure où il permet de tenir compte des facteurs observables, mais aussi des facteurs invariables au
cours du temps, linéaires, non observables et de confusion. L’appariement et les doubles différences
peuvent être conjugués d’au moins deux manières : (i) appariement pour effectuer une pré-analyse
de l’échantillon, puis application des DID (voir Ferraro et Miranda 2017) ou (ii) intégration des DID
dans la procédure d’appariement (voir Todd 2007).
Couvert forestier
C
Traité
Effet causal =
(C-D) – (A-B)
Contrefactuel
D
A Groupe
témoin
B
Programme
Temps
Avant Après
Les données issues d’entretiens apportent une vérification par le terrain des
tendances observées à distance et permettent de surmonter certaines limites
techniques liées à la télédétection. Il s’agit d’obtenir des informations au niveau
138 | Les forêts et le carbone
du foyer sur l’occupation du sol, de compléter les informations manquantes dans les
zones couvertes de nuages, de suivre le reboisement et la dégradation forestière ou
de différencier les essences forestières. Ces données permettent aussi d’élaborer
une théorie du changement plausible sur les causes à l’origine des changements
d’utilisation des terres observés (Chapitre 2). Toutefois, le coût de la collecte
d’informations de terrain peut être prohibitif. De plus, il peut être délicat d’estimer
l’exactitude et les biais des données issues d’entretiens (les populations locales
peuvent craindre de perdre des bénéfices s’ils rapportent honnêtement les activités
de défrichement).
Les mesures de facilitation visent à créer les conditions adéquates pour la bonne
conduite des initiatives locales de REDD+. Ces mesures comprennent l’éducation
à l’environnement au niveau local, le renforcement des capacités et des activités
visant à clarifier les droits de propriété et d’accès relatifs aux forêts, aux arbres et au
carbone.
Les dispositifs de dissuasion limitent l’accès aux forêts et/ou empêchent leur
conversion. Il peut s’agir d’assurer le respect des lois et des règlements relatifs à la
protection des forêts (p. ex., code forestier du Brésil), du suivi-évaluation des forêts
(p. ex., par les communautés) ou du recours à des amendes.
Les études d’évaluation d’impact élaborées jusqu’ici s’appuient sur des combinaisons
variées de méthodes et de données comme le montrent la figure 10.3 et le
tableau 10.1.
plus récents (2018) et des études antérieures à 2015 ont été inclus compte
tenu des connaissances des auteurs sur la littérature à propos de l’évaluation
d’impact de la REDD+. Nous présentons ici les résultats d’études comparant les
interventions, p. ex., celles qui examinent l’effet respectif des incitations et des
mesures de dissuasion sur le défrichement de la forêt. Nous passons ensuite en
revue les résultats d’études spécifiques à un lieu en distinguant les incitations
conditionnelles et non conditionnelles. En raison du caractère hybride des projets
et programmes de REDD+, il est particulièrement difficile d’attribuer les résultats
obtenus à une intervention précise.
Méthode
Jayachandran
ECR
et al. (2017)
Pandey et al.
(2016) Resosudarmo
BA et al.
Poffenberger
(données non publiées)
(2015)
Données
Télédétection ou mesure des Données de Utilisation déclarée
stocks de carbone nature diverse de la terre
140
Étude Nature de l’intervention (D = Lieu géographique Plan Méthode Nature des données Conclusions
Börner et al. D (surveillance renforcée des Brésil BACI DID et DID- TD La baisse de la déforestation annuelle
(2013) aires protégées) et I (paiements appariement moyenne est inférieure de 12 % dans
conditionnels individuels) les réserves traitées (2000-2007
comparativement à 2008-2011).
Bos et al. Association de D, I et F en Pérou, Brésil, BA et BACI Comparaison TD Impact global minime de la
(2017) proportion variable dans les 23 Cameroun, Tanzanie, moyennes REDD+ quant à la réduction de la
initiatives étudiées Indonésie, Vietnam BA, et DID déforestation obtenue sur le terrain
à ce jour.
Duchelle et al. Association de D, I et F en Pérou, Brésil, BACI Modèle à UDT Impact sur la forêt supérieur pour
(2017) proportion variable dans les 17 Cameroun, Tanzanie, effets fixes les mesures dissuasives que pour les
initiatives étudiées Indonésie, Vietnam autres types d’interventions.
Jayachandran D (patrouilles pour empêcher Ouganda ECR Régression TD et UDT 5,1 % de réduction de la déforestation
et al. (2017) des personnes étrangères après deux années de paiements
d’accéder à la forêt) et I (2011-2013).
(paiements conditionnels
individuels)
Pandey et al. D (contrôle de l’exploitation Népal BA Comparaison MSC Augmentation des stocks de carbone
(2016) forestière), I (distribution de moyennes de 5,1 tC/ha et par an (1,9-8,0) sur
fourneaux, mise en œuvre BA une période de trois ans.
d’activités génératrices de
revenus) et F (réunions de
sensibilisation)
Étude Nature de l’intervention (D = Lieu géographique Plan Méthode Nature des données Conclusions
dissuasion, I = incitation, F = expérimental statistique (TD = télédétection,
facilitation) MSC = mesure des
stocks de carbone,
UDT = utilisation
déclarée des terres)
Poffenberger D (lutte contre les feux de Inde BA Comparaison MSC La surface moyenne touchée par
(2015) forêt), I (subventionnement moyennes les feux de forêt est passée de 82,8
de fourneaux économiques en BA ha (2010-12) à 62,3 ha (2013-15)
combustible ; promotion de ; augmentation des volumes de
l’élevage porcin) et F (réunions biomasse.
de sensibilisation)
Resosudarmo Association de D, I et F en Pérou, Brésil, BACI Statistique UDT 65 % des ménages traités déclarent
et al. (données proportion variable dans les 17 Cameroun, Tanzanie, descriptive avoir modifié leur usage de la terre
non publiées) initiatives étudiées Indonésie, Vietnam ; les interventions destinées à
accroître le couvert boisé génèrent
les changements les plus importants,
suivies par les mesures dissuasives.
Simonet et al. D (respect de l’application Brésil BACI DID et DID- UDT ~50 % de diminution du taux moyen
(2018b) du Code forestier brésilien), appariement de déforestation sur les exploitations
I (paiements conditionnels traitées, comparativement à celui
individuels) et F (réunions de obtenu en l’absence d’intervention
REDD+ : la transformation
sensibilisation, régularisation (2010 - 2014).
environnementale, soutien
administratif)
|
141
142 | Les forêts et le carbone
Duchelle et al. (2017) ont analysé l’effet de différents types d’interventions sur le
défrichement de la forêt, tel que rapporté par 4 000 foyers sur 17 sites. Les auteurs
ont constaté une réduction significative du défrichement de la forêt par les ménages
ayant fait l’objet de mesures dissuasives, comparativement à celle observée pour les
foyers ayant bénéficié principalement de mesures incitatives ou n’ayant reçu aucun
traitement. Il est important de comprendre que les mesures dissuasives appliquées
seules ont affecté les perceptions des habitants concernant la sécurité foncière
et la qualité de vie, tandis que l’application conjointe de mesures dissuasives et
d’incitations a conduit à une atténuation de l’effet négatif sur la qualité de vie.
S’appuyant sur le même jeu de données mondiales que Duchelle et al. (2017),
Resosudarmo et al. (données non publiées) ont analysé les effets perçus de divers
types d’interventions sur le comportement quant à l’utilisation de la terre. Ils ont
constaté que trois quarts des ménages vivant sur des sites de REDD+ ont bénéficié
d’au moins une intervention visant à protéger ou à restaurer la forêt. Parmi ces
ménages, 65 % ont déclaré avoir modifié leurs pratiques en matière d’agriculture et
de foresterie, notamment en cessant ou en diminuant le défrichement de la forêt ou
la pratique du brûlis et en adoptant une gestion plus durable du bois et des produits
forestiers non ligneux. Selon les informations obtenues, les mesures dissuasives, c.-
à-d. des interventions ayant pour objectif de limiter l’accès à la forêt et sa conversion,
auraient motivé les changements constatés sur l’utilisation de la terre dans un peu
plus de la moitié de l’échantillon.
Selon les conclusions des quelques études mondiales ayant été entreprises jusqu’à
présent sur la REDD+, l’impact global du mécanisme sur la forêt a été modérément
positif et cet effet serait dû en grande partie à des mesures dissuasives. Bos et al.
(2017) expliquent cet impact relativement modeste par la lenteur de la mise en
œuvre des initiatives de REDD+, et par la faible densité des interventions qui en
découle. On constate par ailleurs qu’en se focalisant sur les petits exploitants, les
responsables de la mise en œuvre de la REDD+ ne s’attaquent pas aux grands
moteurs de la déforestation. Bien que les mesures de dissuasion puissent donner
de meilleurs résultats, il paraît crucial d’atténuer les répercussions négatives qu’elles
pourraient avoir sur la qualité de vie des petits exploitants en les combinant avec des
dispositifs d’incitation. Les études présentées ci-après donnent quelques points de
repère sur l’efficacité des initiatives locales de REDD+ qui s’appuient sur une gamme
variée d’incitations (associées dans tous les cas à des mesures de dissuasion et/ou
de facilitation).
carbone selon la méthode BA, une augmentation annuelle moyenne des stocks de
carbone de 5,1 tC/ha (1,9 - 8,0) sur une période de trois ans. Les auteurs attribuent
principalement ce résultat à l’utilisation de fourneaux améliorés qui a eu pour effet
de diminuer la pression sur les forêts comme source de bois de feu. À l’aide d’une
approche similaire, Poffenberger (2015) a établi que des activités communautaires
de conservation et de reforestation dans le cadre d’un projet de REDD+ en Inde se
sont traduites par une augmentation de la biomasse, notamment grâce à une lutte
plus efficace contre les incendies, des plantations et la distribution de fourneaux.
Ces deux études portent sur des projets ayant adopté une stratégie fondée sur
des incitations non conditionnelles, auxquelles venaient s’ajouter des mesures de
dissuasion et de facilitation (Tableau 10.1). Elles montrent que ce type de stratégie
associant les interventions a eu un effet bénéfique sur les stocks de carbone. Il est
impératif d’analyser ce résultat en tenant compte des limites de l’approche de type
BA, employée dans ces deux études. Si dans les deux cas, le succès est attribué au
fait qu’une solution était préconisée pour réduire la consommation de bois de feu, il
n’a pas été possible de dissocier cet élément d’autres facteurs de réussite comme les
réunions de sensibilisation et la surveillance de la forêt, mises en œuvre de manière
concomitante.
Selon cette analyse, si les répercussions sur la forêt exprimées en nombre d’hectares
ont été limitées, la déforestation annuelle moyenne dans les réserves de Bolsa Floresta
a été inférieure de 12 points de pourcentage à celle enregistrée dans les autres
aires protégées à usages multiples. Toutefois, comme le programme Bolsa Floresta
concerne une partie reculée de l’Amazonie où la demande en terres défrichées reste
peu importante et où les bénéficiaires sont relativement homogènes, ces résultats
correspondent à une déforestation absolue faible.
Depuis le milieu des années 2000, la déforestation au Brésil a connu une diminution significative, mais cette
réduction est moins marquée parmi les petits exploitants, qui subviennent encore à leurs besoins grâce à
l’agriculture extensive itinérante (sur brûlis) et à l’élevage de bovins, également extensif. Le non-respect du
Code forestier brésilien, imposant le maintien d’une couverture boisée sur 50 à 80 % de leurs terres, reste
aujourd’hui très fréquent. Dans ce contexte, 350 petits exploitants vivant le long de la Transamazonienne (État
de Pará) ont eu la possibilité de participer à un dispositif innovant de REDD+ comprenant des paiements
subordonnés à la préservation de la forêt, une sensibilisation à l’écologie, et une assistance technique et
administrative (la restauration de la forêt et l’adoption de systèmes agraires sans brûlis étant ajoutés dans un
second temps).
À l’aide de la méthode DID et DID-appariement, Simonet et al. (2018b) ont constaté que les participants (dont
la superficie forestière initiale moyenne s’étendait sur ~71 ha) ont épargné 4 hectares supplémentaires de
forêt en moyenne pendant la période étudiée (2010-2014), comparativement au scénario contrefactuel (sans
initiative de REDD+). Même si les participants ont continué à défricher la forêt, leur taux de déforestation a
été divisé par deux (Figure 10.4). Les données déclaratives relatives à la déforestation ont été confrontées aux
données de télédétection relatives aux parcelles, et la correspondance entre les deux s’est avérée convaincante.
Le ralentissement de la création de nouvelles pâtures est essentiel. Comme Jayachandran et al. (2017), les
auteurs n’ont détecté aucun effet de déforestation induit entre les parcelles participantes et les parcelles
voisines. Selon eux, la présence à long terme de l’initiateur du projet, l’adaptation des solutions préconisées
aux conditions locales et la surveillance étroite de la déforestation par les autorités brésiliennes sont tous des
facteurs qui ont pu contribuer à ces résultats encourageants à un stade pilote de la mise en œuvre de la REDD+.
Les analyses réalisées au moyen des données GFC les plus récentes (Version 1.5) (Hansen et al. 2013b) et en
appliquant la méthode BACI à l’échelle du village (Bos et al. 2017) montrent que la déforestation dans les
villages de la Transamazonienne ayant bénéficié de l’intervention a augmenté avec le temps, mais moins vite
que dans les villages témoins. Ces résultats ne contredisent pas nécessairement les résultats obtenus à l’échelle
des ménages, dans la mesure où moins de 10 % des foyers des villages accédant à l’intervention ont participé
au projet. Cela illustre la complexité qui découle de la combinaison de données de nature diverse et d’échelles
d’analyse variées.
REDD+ : la transformation | 145
80.0
Part des terres présentant un couvert boisé (%) 75.7
75.0
71.0
70.0
65.9
67.3 Effet causal du projet de
65.0
REDD+ : 50 % de réduction
du taux de déforestation
60.0 62.3
60.5
55.0
52.6
50.0
2008 2010 2012 2014
Participants Contrefactuel Communautés comparées
Ces trois études ont porté sur des initiatives comprenant des incitations
conditionnelles. Les trois études font toutes état d’une diminution significative de
la déforestation, mais à des degrés divers. Dans tous les cas étudiés, les projets
de REDD+ ont comporté une panoplie d’interventions différentes, de sorte que
leur impact éventuel ne peut être attribué précisément à une seule d’entre elles.
Dans les trois études, c’est la présence concomitante d’incitations et de mesures
de dissuasion qui semble avoir été déterminante pour la réussite du projet. Il faut
aussi que les propriétaires terriens puissent interdire aux personnes extérieures
d’accéder à la zone concernée, ce qui signifie que les initiatives menées dans
les régions où les droits fonciers sont flous, ou dont la reconnaissance n’est pas
garantie, sont moins susceptibles d’aboutir.
avantages sur le plan du carbone et les autres bénéfices. Selon les quelques
études traitant de la question, il n’y aurait pas eu de retombées à l’échelle locale
(Jayachandran et al. 2017 ; Simonet et al. 2018b). Toutefois, une analyse plus
systématique est nécessaire si l’on souhaite mener des programmes sur une plus
grande échelle.
Populations et communautés
Bien-être : impact de la REDD+ sur le terrain
Amy E. Duchelle, Claudio de Sassi, Erin O. Sills et Sven Wunder
Points à retenir
• D’après plusieurs études sur les résultats des interventions de REDD+ en
termes de bien-être, les effets sur les moyens de subsistance ou la situation
économique sont faibles ou mitigés, mais susceptibles d’être positifs en
présence de mesures incitatives.
• Il n’est pas aisé de tirer des conclusions concernant les compromis à consentir
en raison de la mise en œuvre assez lente de la REDD+ et du manque d’études
sérieuses qui quantifient ses résultats sur les forêts, l’utilisation des terres et
le bien-être. Mais des données scientifiques sur des initiatives similaires de
PSE au niveau local laissent entrevoir des difficultés si l’on veut concevoir des
actions de REDD+ qui parviennent à la fois à réduire les émissions de carbone
des forêts et à aider les populations pauvres.
• Quand les populations locales sont réellement impliquées dans la conception
et la mise en œuvre des programmes de REDD+, les résultats sont en général
plus équitables et durables.
148 | Populations et communautés
28%
du revenu des ménages
Il n’est pas aisé de tirer des D’autres données scientifiques Une véritable participation à la
conclusions concernant les sur le PSE laissent entrevoir des conception et au déroulement
compromis à consentir par difficultés si l’on veut concevoir des interventions, comme
manque d’études sérieuses qui des actions de REDD+ qui moyen d’aboutir à des résultats
quantifient les résultats sur les parviennent à la fois à réduire plus équitables et plus
forêts, l’utilisation des terres et le les émissions et à aider durables, demeure le point
bien-être. véritablement les pauvres. faible de la REDD+.
REDD+ : la transformation | 149
11.1 Introduction
Grâce à l’arrêt de la déforestation, ainsi qu’à d’autres « solutions naturelles de
l’action pour le climat » comme la restauration des terres dégradées, on pourrait
réaliser au moins 37 % de l’atténuation des émissions exigée d’ici 2030 pour remplir
l’objectif de l’Accord de Paris, qui est de contenir le réchauffement climatique
de la planète au-dessous de 2 °C, et ceci pour un coût qui ne serait pas excessif
(Griscom et al. 2017). Et les forêts naturelles et les terres sauvages procurent en
moyenne 28 % du revenu total des ménages pour les communautés qui vivent
dans les forêts tropicales ou à proximité. Ce revenu est sous forme d’aliments,
de bois de chauffage et de fibres destinés à leur consommation personnelle
et à la vente – presque autant que les cultures agricoles (Angelsen et al. 2014).
Étant donné l’importance des forêts pour la qualité de vie au niveau local, il est
largement admis que la REDD+ doit réduire au minimum les risques pour la
population et améliorer les moyens de subsistance, pour être à la fois efficace et
équitable (Brown et al. 2008 ; Agrawal et al. 2011). À tout le moins, la REDD+ et les
autres actions d’atténuation par les forêts ne devraient pas nuire aux populations
locales, mais elles peuvent aussi faire plus en aidant davantage les plus démunis
(Campbell 2009).
Étant donné l’attention portée au niveau international aux risques sociaux potentiels
de la REDD+, la plupart des études d’impact récentes sur ce mécanisme –
même si elles sont rares – s’attachent aux résultats sur le bien-être plutôt que sur
ceux qui concernent les forêts et l’utilisation des terres (Duchelle et al. 2018b ;
Figure 11.1). Ce chapitre résume l’état des connaissances sur les conséquences
pour le bien-être local des interventions de REDD+ et des paiements pour services
environnementaux (PSE) correspondants.
150 | Populations et communautés
0 5 10 15 20
# Nombre d’études
En général, un ensemble d’interventions est appliqué sur les sites REDD+ : mesures
créant des conditions favorables, mesures dissuasives, améliorations des moyens de
subsistance avec condition ou non (Sunderlin et al. 2015 ; Figure 11.2). Les mesures
créant des conditions favorables sont celles qui permettent le consentement préalable
donné librement et en connaissance de cause (CPLCC), l’implication des populations
locales dans la conception de la REDD+, et la clarification du régime foncier, ce qui
peut servir à la protection des forêts. Les mesures dissuasives sont la réglementation
et l’application de restrictions relatives à l’accès aux forêts ou à leur conversion. En
théorie, les infractions à la réglementation forestière et à l’utilisation des terres doivent
être constatées et sanctionnées par un suivi-évaluation efficace et l’application des
textes de la part des associations villageoises et des autorités administratives, ce qui
permettra de protéger les forêts. Les mesures incitatives conditionnelles comme le
PSE exigent des participants qu’ils protègent les forêts locales et les gèrent au mieux
en échange des avantages qu’ils reçoivent. L’aide non conditionnelle concernant les
moyens de subsistance ne requiert pas en contrepartie que les parties prenantes
modifient leur comportement à l’égard de l’utilisation de la forêt, mais vise à promouvoir
REDD+ : la transformation | 151
Réalisations
Interventions de
REDD+ comprises par Résultats et impacts
Mesures la population locale
qui participe à sa Réduction de la
Mesures créant conception déforestation et de la
des conditions dégradation des forêts
favorables Propriété et gestion (impact direct et
Ressources (p. ex., CPLCC, des espaces boisés retombées) : carbone,
clarification du clairement définies et biodiversité et autres
Financement de la régime foncier) services écosystémiques
non contestées
REDD+ (bailleurs de
fonds, marchés
Mesures Constatation et Amélioration du
carbone, gouverne-
dissuasives sanction des infractions bien-être : revenus et
ments nationaux et
(p. ex., lois et liées à l’utilisation des moyens de subsistance,
infranationaux)
règlements) terres perception du bien-être,
équité dans la
Mesures incitatives répartition, capital
Mesures destinées aux
incitatives social
communautés et aux
(conditionnelles petits exploitants de
ou non) manière efficiente et
équitable
exemple, les plus pauvres sont parfois ceux qui dépendent le plus du défrichement
de la forêt et sont donc les plus fortement touchés par les restrictions pour la
conservation (Poudyal et al. 2018). On a aussi de plus en plus de preuves de la
mainmise des élites sur la répartition des avantages des programmes de REDD+
(Poudyal et al. 2016). En même temps, les ménages les plus fortunés tirent souvent
plus d’avantages des forêts, dans l’absolu, ce qui voudrait dire qu’il faudrait les
dédommager plus que les ménages pauvres pour leur manque à gagner (Ickowitz
et al. 2017). En général, les petits exploitants et les communautés qui participent
volontairement pourraient même gagner beaucoup moins s’ils sous-estiment les
coûts d’opportunité de la conservation ou espèrent des profits non pécuniaires
de leur participation à la REDD+ (p. ex., attirer des organismes qui financent le
développement).
En plus des répercussions potentielles négatives sur la situation économique au niveau local, le risque
que la REDD+ accentue les inégalités existant au sein des communautés est bien connu, les élites
pouvant absorber une part disproportionnée des avantages (Ghazoul et al. 2010 ; Andersson et al. 2018).
Pour comprendre les effets des interventions de REDD+ sur les revenus et les inégalités, des informations
précises (gains en argent et moyens de subsistance, d’après Angelsen et al. 2014) ont été rassemblées
pour plus de 4 000 ménages de 150 villages sur 16 sites REDD+ dans 6 pays en 2010/2011 et en
2013/2014, à l’aide de la méthode BACI (avant-après, contrôle-intervention). La situation de référence
des villages témoin et celle des villages de l’expérimentation étaient à peu près équivalentes (Sills et
al. 2017), mais nous avons utilisé la méthode des comparaisons par paires associée à la méthode des
doubles différences pour optimiser l’exactitude des résultats de la comparaison entre les groupes témoin
et ceux de l’intervention.
Globalement, nous avons observé une hausse des revenus au fil du temps sur certains sites en Indonésie
et au Brésil, un recul sur certains sites au Cameroun et au Pérou, et aucun changement sur certains sites
au Vietnam et en Tanzanie. La REDD+ n’avait aucun effet sur ces tendances dans l’échantillon global à
l’échelle du monde entier ou au niveau d’un pays sauf au Cameroun, où elle a entraîné une baisse de
revenus, surtout à cause de ses conséquences sur les ménages d’un site (Figure 11.3). En effet, les résultats
au niveau de chaque site étaient extrêmement hétérogènes. Par exemple, l’évolution des revenus (à la
hausse ou à la baisse) sur certains sites dépassait les 25 à 30 %, ce qui souligne le dynamisme des activités
lucratives en certains des lieux qui accueillent la REDD+. Sur le site camerounais où le mécanisme a
généré une diminution des revenus, la baisse se concentrait dans les deux quintiles supérieurs, tandis
que les quintiles les plus pauvres s’en sortaient légèrement mieux au fil du temps. Sur ce site, la REDD+ a
donc réduit les revenus moyens des ménages d’un côté, mais elle a protégé les plus démunis, et dans une
certaine mesure un peu nivelé les inégalités de l’autre. En Tanzanie sur un site où la REDD+ n’avait produit
aucun effet global sur les revenus, nous avons découvert des conséquences semblables sur les mêmes
quintiles que ceux du cas précédent : les plus riches en subissaient les effets indésirables, les quintiles du
milieu n’étaient pas affectés, et les quintiles les plus pauvres s’en trouvaient un peu mieux.
Dans ces cas où les inégalités étaient atténuées, c’était aux dépens des ménages les plus aisés, qui
perdaient une partie non négligeable de leurs revenus. Sur un site au Pérou, si la baisse des revenus et
les inégalités n’étaient pas causées par la REDD+, elle n’a pas réussi à amortir les tendances négatives ni à
protéger les populations pauvres. De même, sur plusieurs sites brésiliens et indonésiens, présentant des
revenus généralement en augmentation tant dans les zones témoin que dans les zones expérimentales,
la REDD+ n’a pas eu d’effet sur les tendances fondamentales ; ainsi, dans de nombreux cas, elle n’a pas
permis de résoudre les inégalités qui se creusaient, mais ne les a pas accentuées non plus. Ces résultats
révèlent l’importance de la compréhension de l’hétérogénéité qui existe sur les sites et entre ceux-ci, afin
de juger si les garanties sociales sont bien respectées, et de quelle manière.
D’autres études se sont intéressées aux effets néfastes de la REDD+ sur le bien-être.
Jagger et Rana (2017) font la démonstration de l’emploi de données secondaires
publiques pour en évaluer les impacts. Sur 18 sites de projets de REDD+ en
Indonésie, ils ont relevé certains éléments indiquant des impacts potentiellement
délétères sur la situation économique des personnes, mais soulignent que
l’interprétation de ces données est compliquée. Par exemple, ils ont découvert
que la REDD+ faisait augmenter le nombre de certificats émis par l’administration
attestant de la pauvreté des ménages. Cela peut révéler dans les villages REDD+
154 | Populations et communautés
une hausse de la pauvreté, ou bien une plus grande prise de conscience des droits
des démunis et des possibilités qui s’offrent à eux pour accéder à des services.
D’après des études de cas réalisées au Nigéria et au Vietnam, les restrictions sur
le défrichement des forêts ont compromis les moyens de subsistance venant de
l’agriculture (Asiyanbi 2016 ; McElwee et al. 2017). Selon une autre étude de cas
effectuée en Indonésie, les stratégies alternatives concernant les moyens de
subsistance qui ont été proposées par les responsables de la mise en œuvre du
projet n’étaient pas pertinentes dans le contexte local (Lounela 2015). Sur un site
REDD+ en Tanzanie, les nouvelles stratégies présentées par les responsables de la
mise en œuvre n’ont pas été considérées viables financièrement pour la population
locale (Svarstad et Benjaminsen 2017), et n’ont pas créé non plus de moyens de
subsistance à long terme (Lund et al. 2017). Des études approfondies d’un projet
pilote de REDD+ à Madagascar ont montré l’existence de coûts substantiels qui ne
faisaient pas l’objet d’une compensation, ce qui était surtout dramatique pour les
populations les plus pauvres (Poudyal et al. 2016, 2018). Sur un autre site au Kenya,
si la REDD+ a eu des effets positifs localement, des groupes de discussion ont
révélé que ces avantages ne correspondaient pas aux attentes de la population ou
ne compensaient pas les coûts d’opportunité de la restriction de l’usage de la forêt
(Atela et al. 2015a). Effectivement, le fait que de nombreux projets de REDD+ n’aient
pas généré d’avantages au niveau local – notamment la perspective de virements
financiers substantiels qui ne se sont jamais matérialisés à cause de l’absence de
prévisibilité du financement – a engendré localement frustration et scepticisme vis-
à-vis du mécanisme (Angelsen et Vatn 2016 ; Milne et al. 2018).
Contrôle
2000 Intervention
Évolution du revenu des ménages (USD ±ES)
1000
*
0
-1000
-2000
Figure 11.3 Évolution des revenus des ménages après le déclenchement des
initiatives de REDD+ sur les sites de l’intervention et sur les zones témoin
Note : * dénote une différence significative (p<0,05)
REDD+ : la transformation | 155
Nous avons appliqué la méthode BACI présentée à l’encadré 11.1 pour analyser l’évolution de la
perception de la qualité de vie au fil du temps dans les villages des interventions REDD+ et dans les
villages témoin. Les résultats des groupes de réflexion constitués de participants des deux sexes (68 %
d’hommes en moyenne) ont été comparés à ceux composés uniquement de femmes, ces groupes
de réflexion élaborant leurs propres définitions de la qualité de vie. Dans le cadre de cette analyse,
chaque village était classé selon l’incidence globale sur la qualité de vie dans l’une de ces catégories :
positive, négative ou sans incidence entre les deux phases de la recherche ; par exemple, même si les
groupes de réflexion faisaient état d’un progrès de la qualité de vie de certains de leurs membres lors
de la Phase 2 (2013-2014), l’évolution était notée « négative » si le nombre de personnes concernées
était plus faible que lors de la Phase 1 (2010-2011). Globalement sur les sites REDD+, les résultats
indiquaient un net recul de la qualité de vie perçue par les femmes et par le village dans son ensemble,
et aucun changement (pour les femmes) ou une évolution positive (pour le village dans son ensemble)
dans le groupe témoin. D’après un modèle de régression, la diminution de la qualité de vie pour les
femmes était sans aucun doute liée au fait qu’elles habitaient un village REDD+.
Ces résultats sont cependant quelque peu déroutants : en effet, quand les femmes évaluaient des
interventions précises de REDD+ dans leurs villages, elles considéraient que 46 % des interventions
avaient un effet positif et 7 % seulement un effet négatif. Des attentes non satisfaites peuvent expliquer
certains résultats, ainsi que le grand nombre de facteurs, spécifiques et variés, qui affectent la qualité de
vie en général (comme la maladie). La réponse des femmes laisse penser que la qualité de vie est plus
susceptible d’amélioration si les interventions leur permettent d’obtenir un emploi, font progresser les
conditions économiques et donnent des moyens d’agir. Dans l’ensemble, l’analyse révèle de meilleurs
résultats pour la qualité de vie des femmes si celles-ci sont totalement impliquées dans la conception,
la mise en œuvre et les décisions, et quand des stratégies bien définies sont prévues pour traiter leurs
priorités (Larson et al. 2018).
Bien que la REDD+ ait été conçue au départ comme un programme multiniveaux
de PSE (Angelsen 2014), seules quelques initiatives ont effectivement permis
d’offrir des paiements conditionnels aux ménages (Sunderlin et al. 2015).
Nous nous sommes par conséquent intéressés à d’autres types de PSE, à la
recherche d’indications sur les répercussions éventuelles des mesures incitatives
conditionnelles de la REDD+ sur le bien-être de la population locale. D’après
une revue systématique de la littérature effectuée récemment, les prestataires
de services environnementaux sous contrat (c’est-à-dire ceux qui reçoivent les
paiements) gagnent en général plus grâce à leur participation au PSE, mais les
données sur les impacts non monétaires sont rares (Blundo-Canto et al. 2018).
Jayachandran et al. (2017) ont montré le potentiel du PSE dans des conditions
idéales (c.-à-d., une mise en œuvre attentive dans un contexte de forte
déforestation et de coûts d’opportunité faibles), ce qui prouve qu’il peut freiner la
déforestation sans nuire à la situation économique des usagers locaux des forêts.
156 | Populations et communautés
Cependant, d’après d’autres données sur le même site, il est également prouvé que
le PSE est moins accessible aux ménages qui ont déjà des difficultés à obtenir un
crédit (Jayachandran 2013). Dans une autre revue de littérature récente, Alix-Garcia
et Wolff (2014) ont conclu, à partir d’évaluations quasi expérimentales en Chine et
au Mexique, que le PSE avait permis des investissements à long terme (p. ex., dans
la scolarisation et le travail non agricole), mais aucune augmentation des actifs à
court terme. Selon une autre étude, le PSE avait réduit la pauvreté au Mexique, mais
plus particulièrement là où le risque de déforestation était faible, ce qui pourrait
correspondre à un compromis entre deux objectifs : la conservation des forêts et la
réduction de la pauvreté (Alix-Garcia et al. 2015). En résumé, d’après la littérature sur
le PSE, il y a souvent peu d’effet sur le bien-être des participants, mais certainement
aucune incidence négative. Cela permet de penser que les paiements conditionnels
directs grâce à la REDD+ sont susceptibles d’être cohérents avec l’objectif de « ne
pas nuire », au moins dans le cadre d’un dispositif volontaire. Dans le même temps,
les données scientifiques sur le PSE laissent entrevoir des difficultés si l’on veut
concevoir des initiatives de REDD+ qui parviennent effectivement à la fois à réduire
les émissions de carbone des forêts et à aider véritablement les populations pauvres,
ce qui contredit les résultats théoriques gagnant-gagnant présentés à la Figure 11.2.
Faute d’études sérieuses sur les résultats concernant les forêts et l’utilisation des
terres dans la littérature sur la REDD+ (Chapitre 10), il est également difficile de tirer
des conclusions générales sur les compromis à consentir entre le carbone et le bien-
être. Sur les sites présentant au moins quelques résultats positifs pour les forêts,
bien que négligeables ou insignifiants pour le bien-être (p. ex., ceux analysés dans
l’étude comparative mondiale du CIFOR sur la REDD+), ces résultats pourraient être
interprétés comme témoignant de la réussite de l’objectif de « ne pas nuire ». Sur
d’autres, les arbitrages sont évidents entre la réduction du défrichement des forêts et
le progrès du bien-être, si l’amélioration des moyens de subsistance n’est pas incluse
dans la combinaison (p. ex., sur des sites brésiliens dans Duchelle et al. 2017). Enfin,
en l’absence de réduction de la déforestation et de la dégradation, les interventions
de REDD+ peuvent toujours faire évoluer la situation économique localement –
éventuellement parce que, lors de leur conception, on a accordé plus d’importance
aux objectifs en matière de moyens de subsistance (Börner et al. 2013).
Le CPLCC est une condition éthique minimale pour la REDD+. Cela commence par un
partage d’information effectif sur les initiatives de REDD+ avec les parties concernées
au niveau local, comme mesure clé permettant de créer des conditions favorables
(Figure 11.2). Si de nombreux pays ont fait des progrès sur le chemin des politiques
et des processus de mise en place du CPLCC dans le cadre de la REDD+ (Jagger
et al. 2014), son déploiement peut s’avérer plus délicat là où les droits des peuples
autochtones constituent un enjeu politique, comme au Vietnam, (Pham et al. 2015).
De surcroît, les responsables de la mise en œuvre des initiatives locales de REDD+
ont été confrontés à des difficultés pour réunir les ressources (financières et en temps)
nécessaires au déroulement complet des processus de CPLCC sur le terrain, et pour
que la population locale comprenne bien ce qu’est la REDD+, alors que le concept
est toujours en évolution (Jagger et al. 2014). Étant donné tous ces problèmes, selon
une pléthore d’études récentes, les communautés touchées étaient peu informées
des projets locaux de REDD+ (p. ex., Bayrak et Marafa 2016 ; Saeed et al. 2017 ; Milne
et al. 2018). D’après des études de cas au Guyana (Airey et Krause 2017), en Indonésie
(Harada et al. 2015), en Tanzanie (Scheba et Rakotonarivo 2016 ; Khatun et al. 2017), et
sur des sites REDD+ dans cinq pays (Larson et al. 2015), les habitants étaient informés
de manière inégale, en dépit de la priorité accordée au partage d’information, les
femmes et les villageois les plus pauvres étant les moins renseignés sur les activités du
projet. De plus, l’efficacité du processus a été influencée par l’existence de différentes
approches du CPLCC, la qualité des facilitateurs et les lieux de consultation. Le recueil
du consentement préalable des populations se produit souvent dans l’urgence à
cause des contraintes de temps et de la pression des bailleurs de fonds, alors qu’une
consultation approfondie doit prendre du temps (Pham et al. 2015).
À côté du CPLCC, il existe des occasions pour impliquer directement les communautés
locales dans la conception et la mise en œuvre des initiatives de REDD+. Bien que
de nombreux responsables de la REDD+ trouvent qu’il est compliqué et onéreux
de faire plus qu’une consultation passive, on constate cependant des exemples de
participation digne de ce nom. Dans le cadre d’un projet de REDD+ au Kenya, les
villageois ont davantage participé aux prises de décisions que dans les projets intégrés
de conservation et de développement (ICDP en anglais) de la même zone, sans doute
grâce à l’attention que les responsables de la mise en œuvre ont porté aux garanties
(Atela et al. 2015b). Sur le même site au Kenya, et sur un autre au Népal, les initiatives
158 | Populations et communautés
de REDD+ étudiées ont aussi permis une plus grande participation des femmes aux
prises de décisions (Kariuki et Birner 2016 ; Sharma et al. 2017). Et des études de cas
de sites REDD+ en Indonésie et au Brésil ont mis en lumière comment l’engagement
local dans les activités des projets permettait d’accroître l’apprentissage social et la
confiance parmi les villageois (Mulyani et Jepson 2015 ; West 2016).
Ce chapitre attire l’attention sur les défis rencontrés lorsque l’on veut promouvoir
les avantages sociaux dans des contextes locaux complexes, étant donné les divers
impacts des interventions de REDD+ sur des populations locales hétérogènes,
notamment entre des groupes qui n’ont pas les mêmes revenus et entre les hommes
et les femmes de la même communauté. Il a aussi été constaté qu’en de nombreux
endroits, les effets sur les forêts comme sur le bien-être s’amorcent tout juste. Le
manque de résultats révèle à la fois la lenteur de la mise en œuvre de la REDD+ et le
faible volume des financements, ce qui a bridé l’action sur le terrain. Les paiements
conditionnels peuvent effectivement réduire la déforestation, et cette mesure est
susceptible d’être cohérente avec l’objectif de la REDD+ qui est de « ne pas nuire ».
Mais les résultats gagnant-gagnant espérés du PSE dans le domaine de la protection
des forêts et de l’amélioration du bien-être ne sont pas pour autant à portée de main.
Enfin, les interventions conçues avec la population locale, à partir de leur ressenti
de l’équité, seront probablement mieux adaptées aux réalités locales et auront une
plus grande légitimité (Wong et al. 2017). On observe que les responsables de la
mise en œuvre de la REDD+ sont généralement attentifs à prévoir une certaine
proportion de participation locale, et que les principes des garanties sociales
sont intégrés dès le début de la conception des projets – peut-être plus que dans
beaucoup de projets traditionnels de conservation (Jagger et al. 2014). Cependant,
une véritable participation à la conception et au déroulement des interventions
représente toujours un défi pour la REDD+. Il est évident que la participation
locale à la REDD+ pourrait être développée, à la fois en veillant au déroulement du
CPLCC et en impliquant les communautés en tant que détenteurs de droits et pas
simplement comme bénéficiaires d’un projet (Chapitre 8). Même si elle a un coût,
cette implication permettrait de mettre à profit les complémentarités potentielles
entre la conservation des forêts et le bien-être des habitants, pour aboutir à long
terme à de meilleurs résultats en termes de climat et de développement.
Partie 4
Des initiatives
en évolution
Chapitre 12 REDD+ : la transformation | 161
Points à retenir
• Dans une étude sur les juridictions infranationales de 12 pays, qui représentent
28 % du domaine forestier tropical mondial, 39 juridictions s’étaient
officiellement engagées à réduire la déforestation. La plupart d’entre elles
(38 sur 39) avaient aussi pris des mesures concrètes pour mettre en application
leurs promesses.
• La majorité de cet échantillon de juridictions a élaboré et mis en œuvre des
stratégies juridictionnelles intégrées, des processus multipartites performants
sur l’ensemble de leur territoire, et des objectifs quantifiables assortis d’une
échéance précise, qui définissent leur vision de la durabilité – en dépit du
manque de financements internationaux pour le climat qui aideraient ces
interventions, entre autres.
• La déforestation annuelle a reculé entre 2012 et 2017 dans un peu moins de la
moitié de ces territoires (17 sur 39), même si les liens entre les mesures prises
par les gouvernements infranationaux et l’évolution observée en matière de
déforestation restent à analyser.
162 | Approches juridictionnelles infranationales
6
Trente-neuf juridictions
infranationales, qui représentent
28 % du domaine forestier
mondial, se sont officiellement La déforestation annuelle a reculé 35 juridictions sur 39 ont validé
engagées à juguler la entre 2012 et 2017 dans un peu un ensemble de principes
déforestation. La plupart d’entre moins de la moitié de ces directeurs les engageant à
elles ont aussi pris des mesures juridictions (17 sur 39), malgré la respecter les droits des peuples
concrètes pour mettre en rareté des financements forestiers sur leurs terres et leurs
application leurs promesses. internationaux pour le climat. ressources.
50%
164
Approche Chaînes d’approvisionnement REDD+ au niveau des REDD+ au niveau national Territoire
Périmètre Exploitations agricoles, plantations et Périmètre du projet local Frontières du pays Division territoriale infranationale (p. ex., État,
usines de transformation de certains province, comté, district)
produits agricoles
Échelle Du producteur à la totalité de la filière Petite échelle en général Moyenne à grande échelle Petite à moyenne échelle
agricole
Parties prenantes ou Agriculteurs, transformateurs et Souvent limités à un petit Devrait comprendre tous les Devrait comprendre les groupes d’acteurs des
acteurs impliqués acheteurs nombre d’acteurs locaux groupes d’acteurs du pays divisions territoriales
ONG chargées de la surveillance Dans les pays ayant une Dans celles-ci, la représentation des divers
vaste superficie, leur acteurs est potentiellement plus forte
représentation peut être
disparate
Capacité de l’approche Peut inciter les agriculteurs Peut inciter des acteurs précis Peut appuyer des politiques Peut agir sur les moteurs régionaux
à répondre à la entre autres à moins déboiser à moins déboiser nationales d’innovation Peut permettre d’expérimenter des politiques
déforestation, à la (incitations renforcées par les acteurs Peut servir de terrain d’essai Peut permettre d’établir et des programmes innovants pour agir sur les
dégradation et à la économiques)
restauration des forêts pour tester de nouvelles des règles de partage moteurs
Ne peut pas surmonter les problèmes approches des bénéfices au niveau Peut permettre de créer les conditions pour
plus généraux liés aux politiques ou au national avec divers un partage plus important des bénéfices entre
cadre juridique groupes d’acteurs divers groupes d’acteurs
Approche Chaînes d’approvisionnement REDD+ au niveau des REDD+ au niveau national Territoire
projets
Défis à relever/ Coûts de la traçabilité et de la Fort risque de fuite Fonction de signal joué Fonction de signal joué par le prix du carbone et
obstacles vérification et manque d’incitations Fonction de signal joué par le par le prix du carbone et demande du marché : toujours faibles
destinées aux agriculteurs prix du carbone et demande demande du marché : Risque de remplacement des hommes
du marché : toujours faibles toujours faibles politiques
Éloignement éventuel des Pouvoirs et autonomie au niveau infranational
acteurs locaux et régionaux très limités dans certains pays
Bureaucratique, lent
Potentiel de l’approche Faible à moyen : de nouvelles Faible : généralement Fort : peut permettre Fort : peut permettre d’harmoniser les signaux
pour appuyer une initiatives reliant chaînes coupée des processus des d’harmoniser les signaux du marché avec les incitations d’ordre fiscal et
transition plus importante d’approvisionnement et stratégies politiques et des dialogues du marché avec les réglementaire pour susciter le changement ;
vers le développement juridictionnelles sont prometteuses. multipartites de portée incitations d’ordre fiscal et peut permettre de tester des innovations
LED-R
générale réglementaire pour susciter susceptibles d’être ensuite adoptées par les
le changement gouvernements nationaux
Note : Ces approches peuvent se recouper en pratique
REDD+ : la transformation
|
165
166 | Approches juridictionnelles infranationales
Dans ce chapitre, nous cherchons à savoir quels sont les progrès faits par les
juridictions infranationales dans l’élaboration et la mise en œuvre d’interventions
à l’appui de leur transition vers le développement LED-R. Nous passons en
revue les engagements pris officiellement par chaque territoire et évaluons le
progrès de leur cadre stratégique juridictionnel, notamment de certains éléments
qui sont susceptibles d’être indispensables à la réalisation de la durabilité
(voir les méthodes employées dans l’encadré 12.2). Tout en répertoriant les
programmes et les interventions spécialement conçus pour développer la
durabilité juridictionnelle, nous examinons la possibilité d’autres interventions
susceptibles de contribuer à une stratégie globale de durabilité juridictionnelle
(sans être précisément conçues dans cette optique). Nous abordons aussi les
taux et l’évolution de la déforestation dans ces juridictions. Cependant, en raison
du délai qui sépare souvent les interventions (politiques, marché ou autres)
Amapá
Amazonas BR
Loreto
168
Madre de Dios
100
Mai-Ndombe
Oaxaca Campeche
Figure 12.1 Indicateurs clés relatifs aux forêts et aux moteurs de la déforestation dans les 39 territoires étudiés
Source : Plus d’informations sur [Link]/state-of-jurisdictional-sustainability
REDD+ : la transformation | 169
Des données secondaires ont été compilées et des entretiens ont été menés avec des parties prenantes
essentielles dans 33 juridictions. Oaxaca et Tabasco au Mexique, Pastaza en Équateur, Piura au Pérou,
la Papouasie en Indonésie et Roraima au Brésil n’ont pas été inclus dans la plupart des notations.
L’ensemble complet des données obtenues a servi à noter les progrès sur les principaux éléments de la
durabilité juridictionnelle décrite à la section 12.2 et à la figure 12.3. Ces éléments ont été déterminés
grâce à une série d’ateliers de la Sustainable Tropics Alliance, s’appuyant sur des expériences directes du
développement LED-R ayant lieu dans 11 juridictions de six pays (Nepstad et al. 2013a ; Stickler et al.
2014 ; DiGiano et al. 2016 ; EII 2017). Pour chaque élément, le progrès d’une juridiction a été noté « stade
initial », « intermédiaire » ou « avancé » d’après les critères exposés dans Stickler et al. (2018). Cette notation
donne simplement une indication des types de soutien nécessaires aux juridictions pour progresser dans
leur stratégie LED-R. Ces données ont été recoupées avec une analyse de la déforestation et des émissions
observées entre 2000 et 2017 pour toutes les juridictions.
Objectifs socioéconomiques
0 5 10 15 20 25 30 35
Nombre de juridictions
Figure 12.2 Nombre de juridictions ayant pris des engagements et fixé des
objectifs de performance précis qui correspondent à leurs engagements
internationaux
Note : RBD = Rio Branco Declaration (Déclaration de Rio Branco) ; U2MOU = Under2 Memorandum
of Understanding (Protocole d’accord Under2). Cette analyse porte sur 35 juridictions (sauf Roraima,
Piura, Pastaza, Papouasie).
Source : D’après Stickler et al. (2018)
REDD+ : la transformation | 171
Objectifs de performance
juridictionnelle
MRV
Politiques et mesures incitatives
Gouvernance multipartite
Agriculture durable
Populations autochtones et communautés locales
Financement LED-R
0% 25% 50% 75% 100%
Juridictions (en %)
Plan spatial : Environ la moitié (17 sur 33) des juridictions a officiellement adopté
des plans spatiaux. Toutefois, à l’exception de trois d’entre elles (Acre, Pará, et Jalisco
au Mexique), aucune ne parvient à prendre en compte comme il conviendrait les
droits des autochtones et des communautés locales, ni à prévenir les effets des
aménagements d’infrastructures prévus ; certains plans ont été mis sur pied en faisant
peu participer les parties prenantes ou bien avec une participation peu active de
celles-ci. Dans de nombreuses juridictions, ces plans pourraient appuyer davantage
les objectifs de durabilité juridictionnels s’ils comportaient un éventail plus large
de paramètres écologiques et sociaux, et s’ils faisaient davantage référence à la
législation correspondante sur l’utilisation des terres.
Politiques et mesures incitatives : De nombreuses juridictions ont mis sur pied des
politiques et des programmes visant la réalisation du LED-R. Les interventions vont
des politiques générales de « croissance verte » (p. ex., Est Kalimantan en Indonésie),
à des programmes de paiement pour services environnementaux (p. ex., Quintana
Roo et Chiapas au Mexique), en passant par des initiatives qui valorisent les produits
de l’agriculture et de la foresterie durables (p. ex., cacao à Huánuco au Pérou ;
produits forestiers non ligneux à Amapá au Brésil). Même si certaines juridictions
ont commencé à coordonner leurs interventions grâce à des stratégies intégrées
de LED-R (p. ex., Caquetá en Colombie, Jalisco au Mexique, Sabah en Malaisie et
Mato Grosso au Brésil), seul l’État d’Acre au Brésil dispose de politiques cohérentes
avec celles du pays pour tous les secteurs concernés par l’occupation des sols. Dans
plus de la moitié des juridictions, les interventions sont en général isolées et/ou
ont un rayon d’action limité. Les autres problèmes qui se posent pour l’élaboration
d’interventions durables de LED-R sont : le fait que les hommes politiques ne restent
pas en poste, la centralisation des structures de gouvernance nationale, le poids des
élites, et la corruption aux niveaux infranational et national.
représentatives, dans le but précis d’élaborer et de mettre en œuvre des plans et des
activités de LED-R. Le plus souvent, les représentants des populations autochtones
et des communautés locales, ou les acteurs du secteur privé, en sont tenus à l’écart.
En général, les gouvernements ne disposent pas de modèle pour le déroulement
des consultations ou la participation de diverses parties prenantes ; il est vrai que les
consultations participatives exigent du temps et de l’argent, ce qui fait qu’il s’avère
plus simple de remplir une feuille en cochant des cases. Les processus multipartites
sont aussi souvent organisés autour d’un thème particulier, au lieu d’opérer à l’échelle
juridictionnelle du territoire pour appuyer des stratégies plus vastes de LED-R (voir
aussi le chapitre 7).
Agriculture durable : Quatorze juridictions sur 39 ont lancé des activités favorisant la
transition vers une agriculture plus durable. Cependant, seul le Mato Grosso affiche
un grand nombre d’initiatives plus avancées sur les grandes et les petites cultures et
la production animale, notamment des négociations avec les principaux marchés du
soja en vue d’accords d’approvisionnement juridictionnel dans l’esprit de l’initiative
Produire, Conserver, Inclure de cet État (Nepstad et al. 2018 ; Encadré 12.3). Près
de la moitié des 39 juridictions ont noué des partenariats avec des entreprises
(dont six avec des contrats officiels) ciblant des achats préférentiels officiels,
des investissements financiers ou une aide technique apportée à la juridiction.
Néanmoins, la majorité des juridictions sont freinées par un manque d’incitations et
de soutien à l’agriculture durable (dont des difficultés d’accès au marché) – destinés
aux propriétaires terriens et aux entreprises comme aux petits exploitants – sans
beaucoup de participation du secteur privé à leur programme de durabilité.
Encadré 12.3 Mato Grosso : une production agricole durable grâce à des
partenariats public-privé et à une stratégie juridictionnelle
En 2015, un processus multipartite au Mato Grosso, à l’initiative du gouvernement de cet État brésilien,
a permis de définir des objectifs juridictionnels en vue d’accroître la production de soja et la productivité
dans le domaine de la viande bovine. Il s’ensuivit une chute de la déforestation et une intensification
de l’aide technique apportée aux nombreux petits exploitants de cet État. La stratégie PCI (Produire,
Conserver, Inclure) a été annoncée au sommet de Paris sur le climat, ses objectifs correspondant
à 4 Gt CO2 de réductions d’émissions de GES d’ici 2030 grâce au carbone fixé dans les forêts, plus des
réductions supplémentaires de méthane. Depuis cette annonce, le Mato Grosso a remporté un contrat de
« rémunération liée à la performance » d’environ 50 millions USD dans le cadre du programme allemand
REDD Early Movers (REM) et de la part du Ministère britannique du Commerce, de l’Énergie et de la
Stratégie industrielle, en reconnaissance de la stratégie PCI et de la création par cet État d’une loi complète
sur la REDD+ applicable sur l’ensemble de son territoire. La participation du secteur agricole a été l’axe le
plus délicat de la stratégie PCI, mais elle pourrait se renforcer si les objectifs de cet État se traduisent par des
partenariats d’approvisionnement, avec l’UE ou la Chine, qui bénéficieraient aux fermiers. À cet égard, l’une
des mesures les plus prometteuses est de transformer une partie du volume des réductions d’émissions
vérifiées, soit environ 700 Mt CO2 pour l’année 2017, en avantages pour les agriculteurs.
REDD+ : la transformation | 175
Encadré 12.4 Le marché du carbone des forêts tropicales enfin mis en place en
Californie
Il semble qu’à court terme l’on verra apparaître de nouveaux mécanismes permettant de rémunérer
le progrès fait par les territoires boisés des tropiques pour juguler la déforestation. En Californie, le
règlement sur le plafonnement et l’échange, qui a été adopté en vertu de la loi californienne de 2006
sur les solutions face au réchauffement climatique (California Global Warming Solutions Act) (aussi
appelée Assembly Bill 32, ou AB32), comporte un cadre de travail pour la prise en compte des mesures
compensatoires internationales inscrites dans certains programmes sectoriels. Selon ce cadre, dans
l’avenir, l’approbation d’un programme sectoriel touchant les forêts tropicales pourrait permettre à des
entités assujetties à un plafonnement en Californie, telles que des sociétés du secteur de l’énergie, de
compenser une petite part de leurs émissions de GES en achetant des réductions d’émissions vérifiées
à des programmes juridictionnels qualifiés qui diminuent les émissions issues de la déforestation
tropicale. Ce cadre réglementaire a motivé en grande partie la création du Groupe de travail des
gouverneurs sur le climat et les forêts (GCF TF), le plus important et le plus ancien réseau constitué de
territoires qui se consacrent à la lutte contre la déforestation tropicale afin de limiter les émissions de
carbone. En septembre 2018, le gouverneur Jerry Brown donnait son feu vert pour que le projet de
norme californienne sur les forêts tropicales (California Tropical Forest Standard) puisse être consulté
par le public (CARB 2018). Cette norme expose les exigences en matière de MRV, les niveaux de
référence, les garanties sociales et environnementales, et les modalités de comptabilisation du carbone
sur le marché californien envisagé. Si elle est validée par le California Air Resources Board (Comité de
surveillance de la qualité de l’air en Californie), cette norme poserait les conditions des relations entre
les territoires boisés des tropiques et le marché californien du carbone grâce à l’amendement futur de la
réglementation, ce qui établirait le premier marché réglementé du monde des réductions d’émissions
réalisées en enrayant la déforestation tropicale.
Les actions déjà entreprises par les juridictions étudiées sont remarquables, étant
donné la rareté des incitations en faveur du développement rural à faible émission.
En effet, il existe encore peu de mesures incitant les États et les provinces de la zone
tropicale boisée à mobiliser les ressources financières nécessaires, à appliquer
des politiques publiques d’innovation, à lutter contre la fraude et à exploiter le jeu
politique afin d’enrayer la déforestation à grande échelle. Les études présentées
ici soulignent le besoin d’investissements volontaristes dans les juridictions à tous
les stades de progrès et pas seulement dans celles qui sont les plus en avance.
178 | Approches juridictionnelles infranationales
Étant donné leurs superficies forestières considérables, il est essentiel que ces
juridictions puissent poursuivre le déroulement de leurs stratégies comme de
leurs mesures d’accompagnement.
D’après notre évaluation, il faut un cadre de travail international pour hâter les
progrès sur la voie de la durabilité juridictionnelle, sans présumer de l’imminence
de nouveaux flux financiers considérables. Les principales possibilités permettant
d’accélérer la transition vers le développement rural à faible émission sont les
suivantes : (i) produire des définitions consensuelles du succès dans la lutte contre
la déforestation tropicale ; (ii) mettre au point des mécanismes plus performants
pour saluer les efforts des juridictions intéressées (p. ex., par des financements
ou d’autres moyens) ; (iii) soutenir les partenariats entre les gouvernements et
les populations autochtones/communautés locales ; (iv) encourager, entre les
gouvernements et les entreprises, des partenariats ayant une vocation cohérente
avec la stratégie LED-R, et rendus plus attractifs grâce à la vérification des
réductions d’émissions déjà réalisées.
Le secteur privé
Les engagements « zéro déforestation » peuvent-ils
sauver les forêts tropicales ?
Pablo Pacheco, Haseebullah Bakhtary, Marisa Camargo, Stephen Donofrio,
Isabel Drigo et Dagmar Mithöfer
Points à retenir
• Les engagements du secteur privé en faveur d’une déforestation zéro se
déclinent en trois approches : adhésion volontaire d’une entreprise seule ou d’un
groupement à des normes, interventions d’un secteur à l’échelle de la chaîne
d’approvisionnement, et initiatives hybrides entre chaîne d’approvisionnement
et territoire au niveau juridictionnel.
• Ces approches se heurtent à des difficultés de mise en œuvre qui sont
principalement les limites des normes volontaires, des systèmes de traçabilité
difficiles à instaurer, des actions trop ciblées pour se développer à grande
l’échelle, les effets de fuite associés et la segmentation persistante des chaînes
d’approvisionnement.
• Les approches ont évolué pour surmonter ces obstacles. Toutefois, pour
pouvoir progresser, les entreprises impliquées doivent intensifier leurs efforts,
de nouveaux acteurs des chaînes d’approvisionnement doivent s’engager
dans cette voie, et les gouvernements doivent mettre à profit le potentiel des
approches juridictionnelles.
180 | Le secteur privé
La déforestation issue de
l’agriculture commerciale est
un problème persistant des
régions tropicales. Elle
entraîne une perte de
biodiversité, contribue au
changement climatique et
produit d’autres effets
négatifs, d’ordre
environnemental et social.
E
AT
OL
OC
CH
NGO
Encadré 13.1 Objectifs « zéro déforestation » des plateformes les plus pertinentes
Forum sur les biens de consommation (Consumers Goods Forum CGF) : ce forum rassemble les fabricants
et les distributeurs de produits de grande consommation en quête de pratiques commerciales qui génèrent
une plus grande efficacité à l’échelle du secteur et un changement positif. Il vise une déforestation zéro nette
d’ici 2020. [Link]
Déclaration de New York sur les forêts (DNYF) : cette déclaration politique, non contraignante sur le plan
juridique, est née des échanges entre les gouvernements, les entreprises et la société civile. Son objectif est
de réduire les pertes forestières naturelles de moitié d’ici 2020, en s’efforçant d’y mettre fin d’ici 2030. http://
[Link]
Déclaration d’Amsterdam (AD) : le groupe d’Amsterdam rassemble sept pays consommateurs européens.
Son objectif est que la chaîne d’approvisionnement de l’huile de palme soit entièrement durable d’ici 2020
[Link]/uploaded/2016/06/[Link]
Initiative Cacao et Forêts : les grands pays producteurs de cacao (Côte d’Ivoire, Ghana et Colombie) se sont
entendus sur un cadre d’action pour 2017-2018 ; les entreprises de cacao et de chocolat s’engagent à éviter
toute conversion supplémentaire des forêts pour produire du cacao et à éliminer toute production illégale de
cacao des parcs nationaux. [Link]/initiative/cocoa-and-forestsc
182 | Le secteur privé
Ce chapitre ouvre des pistes de réflexion sur les avancées et les difficultés inhérentes à
la concrétisation des engagements ZD, et porte une attention particulière aux matières
premières qui mettent les forêts en péril (p. ex. l’huile de palme, le cacao, le café, la
viande bovine et le soja). Les recherches sur les engagements ZD et leurs retombées
sont limitées (Newton et Benzeev 2018). La portée et le profil des engagements pris
par le secteur privé dépendent autant des caractéristiques du produit que de la
configuration de la chaîne d’approvisionnement. Par exemple, du fait que l’huile de
palme et ses dérivés entrent généralement dans la composition de produits finis,
leur fabrication respectueuse de l’environnement passe inaperçue, et leur traçabilité
est plus compliquée que celle d’un produit de consommation constitué d’un seul
ingrédient, comme le café.
Ces trois approches sont détaillées dans le tableau 13.1. La question est de savoir
dans quelle mesure ces approches parviennent à l’impact inscrit dans leurs propres
théories du changement. Le problème de la première approche est de savoir dans
quelle mesure le non-respect des normes volontaires peut entraver l’accès au marché.
La seconde approche se heurte à la capacité des producteurs et distributeurs de PGC
à faire évoluer le marché en profondeur, en obligeant d’autres acteurs à adopter des
normes volontaires, des codes de conduite ou des politiques spécifiques. La troisième
approche dépend également de l’action des pouvoirs publics. Celle-ci est vitale, à la
fois pour inverser les contraintes institutionnelles qui freinent une adoption plus large
de pratiques durables par les fournisseurs, et pour établir des systèmes qui relient des
juridictions plus durables aux acheteurs et consommateurs finaux responsables.
REDD+ : la transformation | 183
Tableau 13.1 Produits qui mettent les forêts en péril : principales approches « zéro
déforestation »
Approche basée sur Approche sectorielle visant Approche hybride entre chaîne
l’adoption de VSS par des interventions sur la chaîne d’approvisionnement et territoire
des entreprises seules d’approvisionnement au niveau juridictionnel
ou des groupements
Objectif final Développer l’offre Dissocier la déforestation de Créer des juridictions durables et des
durable et certifiée par l’approvisionnement en matières zones d’approvisionnement vérifiées
une tierce partie premières dans un secteur spécifique
Unité de mise Plantation, concession L’intégralité de la chaîne Unités territoriales, reflétant les
en œuvre ou unité de gestion, d’approvisionnement, reliant les différentes limites de juridiction,
impliquant des fournisseurs en amont (de petite et souvent au niveau infranational
exploitations grande tailles) aux acheteurs finaux
indépendantes et des
opérations collectives
Catalyseurs Normes volontaires DNYF, plateformes pour les Groupe de travail des gouverneurs
de durabilité (p. ex., entreprises (p. ex., FVC, TFA 2020) et sur le climat et les forêts, Fonds
FSC, PEFC, RSPO, RTRS, plateformes pour les gouvernements biocarbone, IDH et WWF
Rainforest Alliance et (p. ex. Déclaration d’Amsterdam et
UTZ) Déclaration de Marrakech)
Notes : FSC = Forest Stewardship Council, FVC = Fonds vert pour le climat, GCF = Groupe de travail des
gouverneurs sur le climat et les forêts, HCS = High Carbon Stock (stock de carbone important), HVC = Haute
valeur de conservation, IDH = Initiative pour un Commerce Durable, DNYF = Déclaration de New York sur les
forêts, PEFC = Programme de reconnaissance des certifications forestières, RSPO = Table Ronde pour l’Huile de
Palme Durable, RTRS = Table ronde pour un soja responsable, TFA 2020 = Tropical Forest Alliance 2020, UTZ =
label et programme pour une agriculture durable, WWF = World Wildlife Fund / Fonds mondial pour la nature.
184 | Le secteur privé
2020 représente une date butoir importante pour les objectifs : 33 % des
entreprises suivies par Supply Change ont programmé au moins un engagement
pour 2020 (155 sur 473). Dans l’ensemble, environ un tiers d’entre elles a fait état
d’avancées significatives dans la réalisation de leurs objectifs : 32 % (49 sur 155)
des entreprises dont au moins un engagement vise cet horizon 2020, ont atteint
75 % de ce ou ces objectifs, et une minorité d’entreprises (15 %, soit 23 sur 155)
signalent n’avoir pas du tout progressé dans leur(s) engagement(s) 2020 (Forest
Trends 2018).
Tableau 13.2 Portée et type d’engagements « zéro déforestation » pour les produits clés
Objectif final Les objectifs varient, mais une Les objectifs varient, mais Les objectifs varient, mais la majorité Le TAC vise à éliminer la L’objectif est de supprimer
grande majorité a adopté les une grande majorité s’est s’efforce d’éviter les impacts négatifs déforestation illégale de la chaîne ; toute déforestation de la
initiatives NDPE en partie en engagée à supprimer la sur les aires protégées et les zones le G4 vise la déforestation zéro des chaîne d’approvisionnement
protégeant les forêts à haute déforestation de la chaîne et à haute valeur de conservation, en fournisseurs directs de viande bovine du soja.
valeur de conservation (HVC) et à s’approvisionner auprès de garantissant une déforestation « non et des intermédiaires. Les entreprises
celles dotées d’importants stocks sources de cacao durables ou récente ». alimentaires situées à l’aval de la
de carbone (HCS). certifiées. chaîne d’approvisionnement se sont
également engagées en faveur de la
déforestation zéro.
Initiatives du Celles-ci incluent les approches Celles-ci incluent les Celles-ci incluent les approches Celles-ci incluent des approches par Il existe des approches VVS
secteur privé VSS d’entreprises seules approches VSS d’entreprises VSS d’entreprises seules (p. ex. UTZ, une chaîne d’approvisionnement d’entreprises seules (RTRS)
(RSPO), les initiatives prises seules (p. ex. Fairtrade, Rainforest Alliance, démarches « bio » sectorielle couvrant un seul segment et hybrides entre territoire et
par des entreprises séparées UTZ et Rainforest Alliance), et Fairtrade) et quelques approches de d’entreprises au travers d’un accord chaîne d’approvisionnement
ou par un secteur visant une initiatives prises par des chaîne d’approvisionnement relevant public (TAC) ou un accord privé (moratoire sur le soja),
chaîne d’approvisionnement entreprises séparées d’initiatives particulières d’entreprises, bilatéral (Accord G4). mais celles-ci se limitent à
(politique NDPE) et des visant une chaîne mais pas d’initiatives territoriales. Les entreprises alimentaires situées l’Amazonie brésilienne.
approches hybrides entre d’approvisionnement par des en aval ont pris des engagements ZD
chaîne d’approvisionnement programmes en faveur de la soit en leur nom, soit au titre d’une
et territoire, principalement durabilitée, et des approches démarche sectorielle.
au travers de certifications territoriales émergentes
et d’approvisionnement entrant dans le cadre de
juridictionnels. l’Initiative Cacao et Forêts.
Engagement 285 entreprises dont des 19 entreprises, 3 négociants • Tous les grands torréfacteurs et • Le TAC, comprenant 56 entreprises • Les principaux négociants
des principaux producteurs, transformateurs, et 1 producteur d’intrants. distributeurs travaillent selon des de conditionnement dans 3 États engagés dans le
REDD+ : la transformation
groupes négociants, fabricants et VSS. (Pará, Mato Grosso et Rondônia). moratoire sur le soja.
distributeursa. Tous les • 3 des 8 multinationales du café, des • Accord G4, les 3 plus grandes • 91 entreprises au moins,
grands groupes de Malaisie et torréfacteurs et des distributeurs, entreprises de conditionnement. dont les producteurs,
d’Indonésie. ont pris des engagements ZD et en les transformateurs, les
faveur de la biodiversité. négociants, fabricants et
• 1 des 5 principaux négociants distributeurs, ont pris des
mondiaux s’est engagé en faveur de engagements ZDa.
|
la conservation de la biodiversité.
185
Suite à la page suivante
Suite du tableau 13.2
186
Huile de palme Cacao Café Viande bovine Soja
| Le secteur privé
Cadres Les normes nationales, telles Les réglementations varient Les réglementations varient mais Ces deux accords ont intégré des Conformité du secteur au
réglementaires que l’Indonesian Sustainable mais insistent toutefois sur insistent toutefois sur le respect dispositions du cadre juridique code forestier, qui vise une
Palm Oil (ISPO) en Indonésie et le soutien à la productivité, du droit national, l’augmentation (p. ex., adhésion au Registre chaîne d’approvisionnement
la Malaysian Sustainable Palm l’inversement du de la productivité, l’inversement Environnemental Rural et détention sans déforestation en
Oil (MSPO) en Malaisie. D’autres processus de dégradation, du processus de dégradation et la d’une licence environnementale). Amazonie brésilienne.
concernent l’allocation de terre le développement de protection de la biodiversité.
et le moratoire. l’utilisation durable des
terres, la protection de la
biodiversité et l’arrêt de la
déforestation.
% de l’offre • 21 % de l’offre mondiale était Environ 2/3 de l’offre % de l’offre mondiale : • 11 % de l’offre mondiale • 11 % de l’offre mondiale
couverte certifiée RSPO en 2016b. mondialeg. • 6 % Rainforest Alliance était couverte par certains était couverte par certains
par ces • 65 % étaient couverts par engagements en 2017c. engagements en 2017c.
engagements • 4 % Démarche bio
certains engagements en • L’accord G4 et le TAC n’impliquent • 42 % de l’ensemble
• 6 % Fairtrade
2017, mais cela ne représente que les fournisseurs directs en des exportations de
qu’un tiers des plantations de • 9 % UTZ l’Amazonie brésilienne. soja du Brésil, dont
Malaisie et d’Indonésiec. • 25 % 4Ch. celles couvertes par
• 74 % des capacités de les engagements des
raffinage de l’huile de palme négociants et le moratoire
d’Indonésie et de Malaisie sur le sojai.
couvertes par des politiques
NDPEd.
Défis Traçabilité, droit foncier flou, Droit foncier, financement, Suivi-évaluation et application de la Traçabilité des intermédiaires, Fuite, critères divergents
opérationnels financement et application peu actions de vulgarisation loi, dégradation lente des paysages de dépendance des actions des cadres d’utilisation des
sévère de la réglementation. et d’information, travail plantations de café. gouvernementales, transparence sur terres selon les régions.
des enfants et faibles les contrevenants à la loi.
rendements.
Notes : (a) Supply Change [Link] ; (b) RSPO (2016) ; (c) Haupt et al. (2018) [Link]
[Link] ; (d) Steinweg et al. (2017) ; (e) Camargo et Nhantumbo (2016) ; (f) Cocoa & Forests Initiative https://
[Link]/initiative/cocoa-and-forests/ ; (g) Communiqué de presse de la World Cocoa Foundation [Link]
two-thirds-of-global-cocoa-supply-agree/ ; (h) Estimations tirées de Panhuysen et Pierrot (2018) ; (i) Estimations tirées de Trase (2018) [Link]
earth/
REDD+ : la transformation | 187
13.2.2 Le cacao
Environ 80 % de la production mondiale provient de petits exploitants agricoles,
qui peinent à répondre à leurs besoins en moyens techniques et sociaux les plus
élémentaires, entraînant de faibles rendements. Les engagements des entreprises
de la filière cacao ont historiquement traité les enjeux sociaux, tels que le travail
des enfants et la pauvreté (accords internationaux sur le cacao, Lettre d’Intention
Néerlandaise), mais ils s’intéressent maintenant davantage à la déforestation
(Camargo et al. 2018). Bien que certaines entreprises se soient engagées à lutter
contre la déforestation suite à la Déclaration de New York sur les forêts, et que la
World Cocoa Foundation (WCF, Fondation mondiale du cacao) ait mis l’accent sur
les problèmes environnementaux dans son programme CocoaAction de 2014,
il aura fallu attendre 2017 pour que les grandes entreprises du chocolat et du
cacao collaborent avec les pays producteurs de cacao, la Côte d’Ivoire, le Ghana
et la Colombie, pour mettre un terme à la déforestation et restaurer les forêts.
Ces initiatives visent à résoudre les manques de productivité et une utilisation
188 | Le secteur privé
13.2.3 Le café
Au niveau mondial, la production de café s’observe à des échelles variées, allant
d’immenses plantations, à de petites exploitations avec peu de caféiers. Le secteur
compte de nombreux VSS bien implantés et se caractérise par une collaboration
étroite entre VSS et multinationales du café, torréfacteurs et distributeurs
(Mithöfer et al. 2017). Les organismes de protection de l’environnement, tels que
Conservation International, ont fait pression en faveur de la conservation et la
restauration des forêts au travers du Sustainable Coffee Challenge. En 2016 - 2017,
55 % de la production mondiale de café était certifiée selon des normes de
durabilité (Panhuysen et Pierrot 2018). Les torréfacteurs et les VSS établissent
souvent des partenariats entre eux, que les entreprises du café complètent de plus
en plus par leurs propres initiatives d’assistance technique (Panhuysen et Pierrot
2018). Les principaux arguments des VSS portent plus sur la « conservation de la
biodiversité » que sur la déforestation zéro. Par exemple, l’association 4C (Code
commun pour la Communauté du Café), qui présente l’éventail de VSS le plus
large, n’est pas impliquée dans la déforestation zéro. D’autres VSS interviennent
indirectement sur la déforestation, puisque seules peuvent être certifiées des
parcelles ne correspondant pas à de la forêt récemment convertie. Près de 50 %
du café certifié VSS est produit selon un critère de « déforestation non récente ».
Seules les entreprises Nestlé et Starbucks affichent ouvertement sur leurs sites
internet leurs positions quant à la déforestation.
13.2.5 Soja
Les principaux négociants de soja, en ratifiant le moratoire brésilien sur le soja,
se sont engagés à ne pas s’approvisionner en soja issu des terres de l’Amazonie
brésilienne déboisées après juillet 2008. En 2016, après plusieurs prorogations,
les négociants de soja décidaient du maintien définitif de ce moratoire. Les
exploitations qui ne le respectent pas sont identifiées par surveillance satellite, et
les exploitants en infraction sont inscrits sur une liste noire. Les données de suivi
et les audits confirment un taux élevé de conformité. Le moratoire a rassemblé
les négociants qui fournissent 90 % environ de la totalité du soja produit en
Amazonie brésilienne (Gibbs et al. 2015). Toutefois, ce durcissement du contrôle
a vraisemblablement exacerbé l’expansion de la production de soja dans
d’autres régions, comme au Cerrado, où les lois environnementales sont moins
contraignantes. La plateforme Trase (2018), dont l’objectif est la transparence
sur les chaînes d’approvisionnement, indique que quatre grands négociants
de soja, ayant compté pour près de la moitié des exportations du soja brésilien
entre 2006 et 2016, ont pris des engagements ZD afin de maîtriser l’intégralité de
leur chaîne d’approvisionnement. En 2018 fut créé le Groupe de Travail Cerrado,
sous la houlette du WWF et de l’association brésilienne des industries des huiles
végétales (Associação Brasileira das Indústrias de Óleos Vegetais, ABIOVE), dans
le but de négocier un nouvel accord afin de réduire la conversion de la végétation
naturelle du Cerrado en culture du soja. Des efforts ont également été déployés
pour établir des programmes par l’approche juridictionnelle (p. ex. la stratégie
Produire-Conserver-Inclure au Mato Grosso) afin de traiter les problèmes liés aux
effets de fuites (Nepstad et al. 2018). Une grande partie de l’expansion actuelle se
situe dans la région du Matopiba, qui s’étend sur quatre États et complique de fait
la coordination juridictionnelle.
Les défis soulevés ici peuvent être relevés de diverses façons. Pour atteindre une
déforestation zéro, les VSS doivent intégrer des critères et méthodes explicites
permettant aux entreprises et regroupements de producteurs d’évaluer leur
conformité aux objectifs ZD et de les publier, à l’instar des normes observées pour
l’huile de palme et le café. Ces améliorations doivent venir compléter les efforts
faits pour généraliser l’adhésion à la certification sur des territoires plus vastes,
comme il est décrit dans l’approche juridictionnelle de la certification.
192 | Le secteur privé
Enfin, pour que les initiatives infranationales soient efficaces, elles devraient être
en accord à la fois avec les cadres réglementaires nationaux (p. ex. les lois de
protection de l’environnement et les incitations fiscales), avec les politiques plus
générales de développement durable des entreprises et avec les réglementations
des pays consommateurs qui soutiennent l’approvisionnement durable des
produits qui mettent les forêts en péril. Cette harmonisation est essentielle pour
que les engagements ZD portent leurs effets à plus grande échelle.
Chapitre 14 REDD+ : la transformation | 193
Points à retenir
• L’intensification durable de la production agricole, composante clé de
l’agriculture intelligente face au climat, peut potentiellement préserver les
forêts. Toutefois, de meilleurs rendements peuvent inciter à mettre davantage
de terres en culture au détriment des forêts. Par conséquent, les politiques
doivent intégrer des mesures spécifiques sur les forêts pour réellement
économiser les terres.
• Les politiques d’intensification durable destinées à conserver les forêts
doivent tenir compte des caractéristiques du produit, des pratiques et des
contextes agricoles, notamment de l’intensité de capital, des conditions du
marché, de l’ampleur de l’adoption de ces pratiques d’intensification, du site
envisagé et des mesures de gouvernance et de conservation des forêts qui
les accompagnent.
• Une promotion de l’intensification durable peut favoriser les stratégies
nationales de REDD+ qui défendent la conservation forestière, mais peu de
pays à ce jour associent les deux approches.
194 | L’agriculture intelligente face au climat
14.1 Introduction
Les systèmes agricoles des pays en développement sont sous pression. La
croissance démographique et la progression du pouvoir d’achat, conjuguées
à l’évolution des préférences alimentaires, ont poussé à la hausse la demande
mondiale de nourriture, de produits de base et de fibres. Si l’on en croit les
projections, les besoins alimentaires en 2050 nécessiteront une augmentation de
la production de 60 %, laquelle devra en grande partie provenir de l’amélioration
des rendements (Alexandratos et Bruinsma 2012). Selon d’autres scénarios, une
augmentation moins importante pourrait suffire si la production alimentaire était
répartie de façon plus équitable et le gaspillage réduit (FAO 2017).
200
2011
180
160
2001
140 1991
(Évolution en %)
120
1971
Surfaces
100
1961 1981
80
60 Production
(surfaces x
40 rendements)
20
0
0 20 40 60 80 100 120 140 160 180 200 220 240 260
Rendements
(Évolution en %)
200
180
160
(Évolution en %)
140
Surfaces
2011
120
2001
1971 1981 1991
100
1961
80
60
Production
(surfaces x
40
rendements)
20
0
0 20 40 60 80 100 120 140 160 180 200 220 240 260 280 300 320
Rendements
(Évolution en %)
Encadré 14.1 Exemples d’agriculture intelligente face au climat et leur impact sur
les forêts
La CSA se définit par ses objectifs : l’augmentation de la productivité et des revenus de l’exploitation
agricole, l’adaptation et la résilience face au changement climatique et la réduction des émissions
de GES issues de l’agriculture. À ce titre, et selon la situation géographique, la CSA peut inclure un
certain nombre d’éléments pour atteindre ces objectifs : des systèmes intégrés de culture, d’élevage,
d’aquaculture et d’agroforesterie ; une meilleure gestion des nuisibles, de l’eau et des nutriments ; une
gestion améliorée des prairies et des forêts ; un travail du sol réduit (au minimum) et l’utilisation de
plusieurs variétés et races ; l’intégration des arbres au sein des systèmes agricoles ; la restauration des
terres dégradées ; une meilleure utilisation de l’eau et des engrais azotés ; et la gestion des effluents
d’élevage, notamment l’utilisation de biodigesteurs anaérobie (Lipper et al. 2014).
Outre la réalisation des trois objectifs de la CSA et des impacts forestiers pouvant être atteints par le biais
de l’intensification, certaines technologies peuvent également concourir à la conservation des forêts.
Les systèmes agroforestiers permettent de réduire la récolte dans les forêts naturelles de bois d’œuvre,
bois de feu (notamment pour fabriquer le charbon de bois), fourrage et d’autres produits que les arbres
utilisés dans l’agroforesterie peuvent offrir (Minang et al. 2011). Lorsqu’ils sont implantés dans des
zones tampon à la lisière de la forêt, ces arbres peuvent être particulièrement productifs. Les mesures
incitatives pour encourager les agriculteurs à adopter l’agroforesterie peuvent inclure les paiements
carbone, directement issus de la REDD+ pour certains pays (selon la définition de la forêt), ou émanant
d’autres mécanismes.
La CSA se définit mieux par ses objectifs (Campbell et al. 2014), que par un
ensemble de pratiques et de politiques agricoles spécifiques. Le but est d’identifier
les pratiques adéquates à la réalisation des objectifs de la CSA, en tenant compte
des particularités locales. Dans le contexte de la CSA, la question de la réduction
des émissions (qui proviennent aussi de l’expansion des terres agricoles) est
circulaire : si elle n’y parvient pas, c’est qu’elle n’est pas climato-intelligente. La
question la plus urgente est de savoir si la CSA, telle qu’elle est actuellement mise
en œuvre, contribue à la baisse des émissions à la fois sur le site, et en dehors de
celui-ci.
Dans une étude portant sur la Zambie, Ngoma et Angelsen (2018) ont relevé
que l’adoption du MT n’incitait pas nécessairement un exploitant à augmenter la
superficie qu’il cultive en empiétant sur les forêts. Néanmoins, l’adoption du MT a
limité la superficie supplémentaire mise en culture chez les agriculteurs ayant déjà
agrandi leurs surfaces, du fait peut-être que le MT nécessite une main-d’œuvre
plus abondante que pour les pratiques conventionnelles et absorbe tous les
membres de la famille qui auraient autrement participé à la conversion de forêts
en zones de cultures. Parmi les exploitants qui n’ont pas augmenté leur surface
agricole, la majorité (68 %) a évoqué un manque de ressources (main-d’œuvre
200 | L’agriculture intelligente face au climat
et/ou trésorerie) comme raison principale. Si l’on dépasse le cadre des seules
exploitations, l’adoption de pratiques consommatrices de main-d’œuvre peut
aussi tirer les salaires ruraux vers le haut, mais brider la rentabilité et l’expansion
agricole (Angelsen et Kaimowitz 2001a).
L’effet d’expansion peut également varier selon les régions. Les avancées
technologiques à l’échelle mondiale permettront probablement de relâcher la
pression qui pèse sur les forêts. Pour autant, les régions riches en terres cultivables,
caractérisées par de faibles rendements, observeront encore certainement une
expansion des surfaces mises en culture (Villoria et al. 2014). La mondialisation
a facilité l’accès des agriculteurs au marché partout sur la planète et intégrera
des marchés agricoles supplémentaires. Dans ce contexte, une « révolution verte
en Afrique » - qui a été préconisée - pourrait ouvrir la voie à une augmentation
significative des terres agricoles en Afrique, bien que des surfaces similaires de
REDD+ : la transformation | 201
Le cacao est un facteur de changement déterminant pour la forêt en Afrique subsaharienne (ASS). Une
étude récente sur les causes de déforestation liées aux cultures de base révèle que la production de
cacao en ASS a participé à 57 % à l’expansion mondiale du cacao entre les années 2000 et 2013. En
2013, la surface totale réservée à la culture des cacaoyers en ASS représentait 67 % de l’ensemble de
la superficie mondiale, soit 6,3 millions ha. Sur cette période, 132 000 ha de terre ont été convertis
chaque année en plantations de cacaoyers à travers l’ASS et on a pu observer dans certains pays une
augmentation substantielle de la conversion des terres livrées à cette culture : 313 % en République du
Congo, 150 % au Libéria et 80 % au Cameroun (Ordway et al. 2017). À l’instar d’autres pays sortant d’un
conflit dans la région, la République démocratique du Congo a également vu une augmentation de la
culture du cacao (De Beule et al. 2014).
Cependant, il n’y a pas que de mauvaises nouvelles sur l’ensemble des recherches scientifiques : il
semble que l’agroforesterie augmenterait à la fois la production et les fonctions écosystémiques des
modes de culture du cacao. Des recherches récentes au Ghana indiquent que les agroforêts à cacao,
en Afrique de l’Ouest, avec un ombrage faible à moyen, n’ont pas de conséquence négative sur les
rendements comparativement aux méthodes de production conventionnelles, mais qu’elles favorisent
l’adaptation et l’atténuation des changements climatiques, ainsi que la biodiversité (Blaser et al. 2018).
En réalité, les agroforêts à cacao qui bénéficient d’un ombrage de 30 % environ pourraient représenter
un compromis optimal entre production, climat et durabilité à des degrés de couvert faible à moyen.
Les chercheurs ont découvert que le cacaoyer, un arbre qui pousse à l’ombre, grandit sous un couvert
forestier en cours de reconstitution (Sonwa et al. 2017a), et qu’une agroforêt à cacao complexe constituée
de bois d’œuvre et de produits forestiers non ligneux peut absorber deux à trois fois plus de carbone
que d’autres systèmes, p. ex., des cacaoyers avec peu ou pas d’ombre, et des cacaoyers associés à des
bananiers et à des palmiers à huile (Sonwa et al. 2017b). Depuis 1960, les exploitations de cacaoyer
d’Afrique de l’Ouest tendent à produire du cacao avec peu ou pas d’ombrage, tandis que des agroforêts
à cacao sont apparues en Afrique centrale. Entre 1988 et 2007, ce sont 21 000 km2 de terres forestières
déboisées et dégradées qui auraient pu être épargnées si les premières conclusions des recherches
sur l’intensification du cacao avaient été mises en œuvre, ce qui aurait évité le rejet de 1,4 Gt de CO2
(Gockowski et Sonwa 2010). Pour empêcher de nouvelles déforestations et dégradations forestières,
il est nécessaire d’inscrire en priorité les besoins des agriculteurs et des marchés dans le choix des
essences d’arbres à promouvoir pour l’agroforesterie des petits exploitants (Sonwa et al. 2014).
Dans un effort pour renverser la tendance de la déforestation liée à la culture de cacao, les deux
principaux pays producteurs en ASS, (la Côte d’Ivoire et le Ghana) ont placé le cacao au centre de leurs
NDC et de leurs stratégies de REDD+. Le résultat est que de nombreuses entreprises engagées dans
une démarche de chaîne d’approvisionnement sans déforestation ont fait le choix de travailler avec eux
(Kroeger et al. 2017 ; Chapitre 13). Sur le terrain, une approche intégrée de l’agroforesterie qui tient
compte de la chaîne de valeur du cacao dans son intégralité jouera un rôle essentiel pour soutenir ces
efforts dans le cadre de la REDD+.
202 | L’agriculture intelligente face au climat
Les agriculteurs préfèrent augmenter leur production pour des marchés qui ne
leur feront pas subir de pression à la baisse sur les prix. De tels cas d’intensification
encouragée par les marchés auront plus de chance d’impacter négativement
les forêts, comme l’histoire l’a maintes fois démontré lors de booms de produits
agricoles suivis d’une explosion de la déforestation (p. ex. Ruf 2001). Le cacao est
l’une de ces denrées mondiales responsables en grande partie de l’expansion des
terres agricoles dans les forêts de l’Afrique subsaharienne. Mais l’agroforesterie
appliquée au cacao semble aujourd’hui offrir de nouvelles pistes (Encadré 14.2). À
l’inverse, l’intensification impulsée par la technologie a plus de chances d’entraver
l’expansion agricole (Byerlee et al. 2014).
La REDD+ offre des possibilités pour mieux intégrer les forêts et l’agriculture,
comme l’illustrent certains exemples en Zambie, au Brésil et au Mexique. La
stratégie nationale de REDD+ en Zambie identifie les composantes de la CSA,
telles que l’agriculture de conservation et l’agroforesterie, comme des pratiques
de gestion des terres importantes pour la mise en œuvre de la REDD+ (Encadré
14.3). Les engagements émanant du secteur agricole lui-même à l’échelle d’une
juridiction, tels que les engagements « zéro déforestation », peuvent également
être mis à exécution dans le cadre de la REDD+ et s’avérer prometteurs dans le
sens où ils profiteront à la production agricole comme aux forêts (Chapitre 13).
REDD+ : la transformation | 205
La déforestation en Zambie, estimée entre 167 000 et 300 000 ha par an et dont la cause est en partie
liée à l’expansion agricole sur les terres forestières, demeure une menace majeure pour les forêts et la
biodiversité du pays. Conscient de cela, le gouvernement zambien a pris des mesures pour répondre à
la fois aux objectifs de sécurité alimentaire et de conservation de la forêt en promouvant l’adoption de
pratiques de CSA et d’une gestion durable des forêts.
La politique de la Zambie en matière de changement climatique (NPCC en anglais pour National Policy
on Climate Change) vise à coordonner les actions de lutte contre le changement climatique et à les
intégrer aux programmes nationaux, dans le but de permettre au pays de devenir résilient face aux aléas
du climat et d’avancer sur le chemin du développement rural à faible émission. La NPCC prône à la fois
la gestion durable des forêts et la CSA (principalement l’agriculture de conservation et l’agroforesterie)
comme moyens de réduction des GES issus de l’utilisation des terres, du changement d’affectation des
terres et de la foresterie. L’un des objectifs de la deuxième politique agricole nationale de la Zambie
(2016-2020) est de « promouvoir la gestion et l’utilisation durable des ressources naturelles » à l’aide
de techniques de gestion durable des terres, comme l’agriculture de conservation, le boisement et les
bois communautaires, et l’agroforesterie. Si l’expansion agricole est reconnue comme faisant partie des
principales causes de la déforestation, la Politique Nationale sur la Forêt (2014) demeure silencieuse sur
les points spécifiques à traiter, sauf à préconiser l’adoption de pratiques agricoles adaptées.
La stratégie nationale de REDD+ de la Zambie (2015) est toutefois plus engagée : « l’agriculture de
conservation en tant que pratique, dans le cas où elle donnerait des résultats probants, pourrait contribuer
d’une manière significative à la création d’une agriculture permanente pour les petits exploitants et
réduirait ainsi le besoin de convertir les forêts et les bois en cultures, tout en permettant parallèlement
au secteur agricole de participer à l’atténuation et à l’adaptation au changement climatique » (Matakala
et al. 2015, 12). La promotion de la CSA est prioritaire au sein du secteur agricole, tout comme l’est la
gestion durable des forêts pour le secteur forestier. L’aboutissement de l’intégration de la CSA et de
la gestion durable des forêts est porteur de promesses et de résultats gagnant-gagnant en termes de
sécurité alimentaire et de conservation de la forêt, mais elle appelle à plus de coordination par rapport à
ce qui existe actuellement entre les secteurs de l’agriculture et de la forêt en Zambie.
Si les exemples de CSA intégrée aux stratégies de REDD+ ne sont pas légion,
les arbres et les forêts sont souvent inclus dans les cadres de CSA.1 Toutefois, les
forêts naturelles ne sont pas nécessairement la cible de l’attention des initiatives
de CSA ; en fait, certaines essences d’arbres et agroforêts à valeur commerciale
y occupent souvent une place plus importante. L’agroforesterie et les systèmes
sylvopastoraux constituent deux activités classiques de la CSA qui sont liées à la
conservation des forêts (Encadré 14.1). Ces CSA aident à réduire la demande en
arbres prélevés dans les forêts naturelles pour être utilisés comme combustible,
fourrage, ou pour tout autre usage (Desquilbet et al. 2017 ; Duguma et al. 2017), ce
qui en retour ouvre des possibilités pour réduire la déforestation et la dégradation
forestière.
1 Voir les profils de CSA par pays qui incluent des plans d’atténuation [Link]
[Link]?page=climate_agriculture_profiles
REDD+ : la transformation | 207
Pour autant, l’avenir des forêts n’est pas définitivement frappé par la fatalité. La
recherche suggère que les chances d’atteindre un dénouement gagnant-gagnant
peuvent être multipliées par un cadre de mesures de protection des forêts. Byerlee
et al. (2014, 92) mettent en garde sur le fait que : « l’intensification impulsée par la
technologie a peu de chance à elle seule de mettre un terme à la déforestation,
à moins d’être portée par une gouvernance des ressources naturelles plus
musclée ». Pour une protection adéquate des forêts, les politiques doivent prévoir
le zonage du territoire, des instruments économiques, le déploiement stratégique
des infrastructures, la certification et des normes de durabilité (Phalan et al. 2016 ;
Chapitres 9 et 13).
Puisque les ressources sont limitées, les pays devraient mettre la priorité là où
les chances de résultats gagnant-gagnant de la CSA sont les plus sérieuses.
Carter et al. (2015) ont développé une procédure permettant d’identifier ces
opportunités, en tenant compte de trois variables : (I) le potentiel d’atténuation :
des zones qui présentent une déforestation importante causée par l’agriculture et
un potentiel d’intensification agricole (ce qu’illustre un déficit de rendement) ; (ii)
un environnement favorable : un indicateur de gouvernance élevé (Banque
mondiale 2014) et un engagement en faveur de la REDD+ ; et (iii) les besoins et les
risques : un faible score sur l’indice mondial de la sécurité alimentaire (EU 2013).
En toute logique, de forts déficits de rendements signifient que la CSA peut faire
la différence en termes de production et de revenus à l’échelle de l’exploitation
agricole, qu’une bonne gouvernance favorisera une large adoption de la CSA et
que des politiques de REDD+ actives participeront à la prévention de résultats
défavorables pour la forêt.
Chapitre 15 REDD+ : la transformation | 209
Points à retenir
• Les initiatives dont la vocation est de restaurer les forêts et les paysages
dégradés ont de nombreux buts en commun avec la REDD+. Cependant, peu
de projets de restauration suivent les impacts sur le carbone forestier, car les
promesses concernent surtout les surfaces à restaurer et, pour beaucoup, leurs
activités ne comportent ni la détermination des niveaux de référence, ni le suivi
du carbone.
• De nombreux projets de restauration en Amérique latine sont consacrés à
l’accroissement de la couverture végétale et au rétablissement des fonctions
écologiques et de la biodiversité. Pour autant, ils ne s’attaquent pas directement
aux causes de la dégradation qui sont notablement semblables dans toute la
zone tropicale.
• Les objectifs de restauration sélectionnés dans les projets étudiés en Amérique
latine et dans les Caraïbes correspondaient en général à ceux des bailleurs
de fonds, plutôt qu’aux causes spécifiques de la dégradation. Les bailleurs
multilatéraux apportent d’importants volumes financiers à des initiatives de
restauration de grande envergure et disposent de programmes sociaux étoffés.
210 | Restauration des forêts
Restauration des paysages forestiers en Amérique latine
? C
Les pays se préparent déjà pour faire face à ce défi. En 2007, le plan d’action de
Bali ajoutait le « plus » de la REDD+ pour demander des actions en faveur de la
conservation, de la gestion durable des forêts et du renforcement des stocks de
carbone forestier dans les pays en développement, en plus des deux « D » de la
déforestation et de la dégradation. Plusieurs études des activités infranationales
de REDD+ montrent que la restauration est en première ligne dans les projets
pilotes (de Sassi et al. 2014 ; Panfil et Harvey 2016). La déclaration de New-
York sur les forêts de 20141, à laquelle se sont ralliés 189 pays, entreprises,
peuples autochtones et organisations de la société civile (OSC), vise à restaurer
150 millions ha de terres forestières et de paysages dégradés d’ici 2020,
et 200 millions ha supplémentaires d’ici 2030. Les signataires du cadre de
développement mondial se sont engagés sur des objectifs ambitieux et chiffrés
concernant la conservation et la restauration des forêts à l’horizon 2030. D’autre
part, en adoptant les objectifs de développement durable (ODD), tous les pays se
sont accordés pour réduire la déforestation, gérer les forêts de manière durable,
lutter contre la désertification, enrayer et inverser la dégradation des terres et
stopper la destruction de la biodiversité (ODD 15). L’arrêt de la dégradation
et la restauration des terres dégradées figuraient parmi les priorités du plan
d’action d’Addis Abeba lors de la troisième Conférence internationale sur le
financement du développement (2015), avant de figurer en bonne place dans
l’article 5 de l’Accord de Paris. Enfin, lancé en 2011 par l’Allemagne et l’UICN, et
avalisé ensuite par le sommet de l’ONU sur le climat de 2014, le Défi de Bonn
vise à restaurer 150 millions ha de terres déboisées et dégradées d’ici 2020, et
350 millions ha d’ici 2030. Sa mise en œuvre est appuyée par des plateformes
de collaboration régionales dans les tropiques, notamment l’Initiative 20x20
1 [Link]
212 | Restauration des forêts
Mais malgré un tel soutien, la transition est loin d’être aisée pour passer d’une
exploitation non durable des ressources forestières à une intendance des forêts,
ceci à cause de certaines parties qui veillent jalousement sur leurs intérêts et
de la résistance des institutions au changement, ce qui se répercute sur les
politiques relatives à la réduction de la déforestation et la dégradation des terres
(Brockhaus et al. 2017). Ce que nous savons, c’est que les pays ayant peu de
ressources forestières qui ont commencé à transformer leurs politiques publiques
réussissent davantage à mettre en place des programmes nationaux de lutte
contre la déforestation que ceux qui disposent toujours de vastes superficies
boisées (Korhonen-Kurki et al. 2014, 2018). D’autres éléments essentiels pour
réussir sont la disponibilité d’un financement basé sur la performance et une
adhésion nationale forte à la REDD+.
L’Éthiopie s’est engagée à restaurer 22 millions ha de forêts et de terres agricoles dégradées d’ici 2030. En
conservant les forêts naturelles et en procédant à des plantations, elle mise sur les forêts qui devraient jouer un
grand rôle dans le développement socioéconomique du pays, compter pour 50 % dans le potentiel de réduction
des émissions nationales, et contribuer à bâtir une économie neutre en carbone d’ici 2030 (CRGE 2011). Entre
2016 et 2020, l’Éthiopie vise à placer 2 millions ha de forêts naturelles sous gestion forestière participative (GFP)
tout en identifiant et en délimitant 4,5 millions ha de terres dégradées pour la restauration, le boisement et le
reboisement. Parallèlement au programme de gestion durable des terres coordonné par les pouvoirs publics, qui
comprend des travaux de conservation de l’eau et des sols sur les terres communales dégradées dans un grand
nombre de districts, la GFP et la mise en défens de zones dégradées sont les deux principaux mécanismes de
l’État en faveur de la restauration des paysages forestiers. La Commission de l’Environnement, des Forêts et du
Changement climatique a identifié huit grands types de restauration en vue de renforcer la couverture arborée
dans différents paysages, tels que les bords de lac et de rivière, les zones tampons situées autour des forêts
naturelles, les pâtures et les paysages agricoles (MEFCC 2018).
Bien que le pays ait pris un engagement de grande ampleur pour restaurer le territoire national, la volonté
politique affichée au niveau des états régionaux et par les autorités locales peine à être transposée dans les
plans au niveau local. La mobilisation nationale pour la Restauration des Paysages Forestiers (RPF) représente
une démarche audacieuse qui pourrait livrer des bénéfices sur le plan du climat et de l’économie. Pourtant, les
initiatives de RPF dirigées par les pouvoirs publics rencontrent un certain nombre de difficultés :
• La pression démographique tire la demande pour plus de terres à cultiver.
• Il n’existe pas, au niveau national, de politique d’utilisation des terres ni de plan d’aménagement du territoire
qui définisse les terres forestières et qui régissent les changements d’utilisation.
• On note l’absence d’une stratégie nationale de RPF pour guider clairement la planification et la mise en
œuvre des initiatives en la matière.
• Le coût de ces initiatives est en grande partie supporté par les communautés rurales.
• Les efforts se limitent aux zones de moyenne et de haute altitude du pays, tandis que la déforestation et la
dégradation des terres sont aussi sévères dans les plaines où les terres changent vite d’affectation.
• Les facteurs socioéconomiques qui sapent l’efficacité et la durabilité des initiatives de RPF ne sont pas pris en
compte de façon adéquate ; p. ex. les droits fonciers sur les terres réhabilitées sont mal définis, la conservation
est au premier plan lors de la fixation des objectifs de remise en état des terres dégradées et, par conséquent,
on s’intéresse peu à l’augmentation de la productivité des terres et des revenus de leurs gestionnaires qui
auraient ainsi pu poursuivre leur engagement dans la RPF.
• Les gestionnaires des terres pourraient être davantage impliqués dans la négociation d’objectifs souvent
contradictoires de la restauration (économiques et conservation) en fonction des moyens disponibles pour
les réaliser.
• Certaines pratiques relatives à la conservation de l’eau et des sols sont appliquées presque partout, sans
se soucier des spécificités des sites géographiques et des écozones et en n’accordant pratiquement pas
d’importance à l’analyse coûts-avantages des autres solutions de restauration.
• Il est fréquent que les communautés cessent de participer, car les discussions sur les mécanismes équitables
de partage des bénéfices sont rares et aboutissent peu.
• Il y a un manque de capacité, même au niveau national, pour identifier et utiliser les technologies et les outils
d’aide à la décision existants qui faciliteraient la mise en place d’une planification et d’un suivi-évaluation
rigoureux de la RPF. Cela permettrait systématiquement de mieux fonctionner et d’évaluer les résultats des
interventions y afférentes dans différents contextes et à différents niveaux (Kassa 2018 ; Kassa et al. 2017)
214 | Restauration des forêts
Après le Brésil et le bassin du Congo, c’est en Indonésie que se trouvent les plus vastes tourbières tropicales
du monde avec 15 millions ha principalement sur les îles de Sumatra, de Bornéo et de Nouvelle-Guinée.
Les tourbières sont en butte à une pression de plus en plus forte à cause de la croissance démographique
et économique, et malgré un règlement du gouvernement indonésien exigeant la protection des
tourbières d’une profondeur supérieure à 3 m, elles sont rapidement transformées en terres agricoles au
profit de grands groupes qui possèdent des usines de transformation de pâte à papier et des plantations
de palmiers à huile. Le drainage de ces tourbières facilite les départs de feu, et au cours des trois dernières
années 2,6 millions ha de terres sont partis en fumée – dont le tiers représente des tourbières (LAPAN
2015) ; d’après les estimations, cela a occasionné 1,2 milliard de tCO2e d’émissions (Huijnen et al. 2016)
et un record d’incendies en 2015 qui a exposé 43 millions de personnes à un brouillard toxique en
générant 16,1 milliards USD de pertes économiques (Glauber et Gunawan 2016).
Des initiatives de restauration des tourbières ont été entreprises à différents niveaux et par des acteurs
divers. Créée en 2016, l’Agence de restauration des tourbières (BRG) permet de circonscrire les incendies,
et a vocation à restaurer 2,5 millions ha de tourbières sur cinq ans (2016-2021). Le règlement du
gouvernement (PP) n° 57/2016 portant sur la gestion et la conservation des tourbières a été publié, avec
ses décrets d’application. Ces mesures ont rencontré quelques succès par le passé (Jong 2017) et sont
soutenues par des ONG environnementales et les OSC. Le BRG, le ministère de l’Agriculture et celui de
l’Environnement et des Forêts, ainsi que les grands groupes de pâte à papier et de plantations de palmiers
à huile ont mis sur pied des programmes sur les tourbières et la prévention des incendies, à destination
des communautés et des agriculteurs. Pour autant, les parties prenantes ne sont pas toutes favorables à
ces plans. Certaines communautés locales contestent parce qu’elles perdent des terres productives et des
moyens de subsistance ; les entreprises titulaires de permis relatifs à des terres actuellement affectées
à la restauration des tourbières escomptent être dédommagées de leurs investissements ; et même
certaines instances gouvernementales ont exprimé leur désaccord.
Une meilleure compréhension de l’économie politique est nécessaire afin de cerner les arrangements
institutionnels qui seraient à la fois efficients et équitables pour les parties prenantes. Les instances
publiques centrales, comme le BRG et le MOEF (Ministry of Environment and Forestry), ne seront pas en
mesure de mettre en œuvre le programme de restauration si les intérêts des gouvernements locaux, du
secteur privé et des communautés locales ne sont pas pris en compte. À l’échelon des communautés, il est
crucial de comprendre comment générer des revenus à partir des actions de restauration des tourbières,
et diverses options devraient être explorées, avant toute action, qui garantissent la protection des moyens
de subsistance.
100
A B
80
60
Pourcentage
40
20
0
Amé[Link]. Afrique Asie Pré Début Fin Post
et Caraïbes
Bois Énergie Feu Pâturage
L’échelle de ces projets est variable, les activités moins étendues (<1 000 ha)
concernant en général la création de plantations, et celles de plus grande
ampleur (>100 000 ha) ciblant la régénération naturelle. La figure 15.2 présente
la localisation géographique des 154 projets, et la figure 15.3 résume leurs
objectifs les plus importants. Pour la plupart, ils ont plusieurs finalités, dont la plus
fréquente est l’augmentation de la couverture végétale (pour 117 projets). Cette
augmentation est aussi liée à la reconstitution de la biodiversité (dans 105 projets)
et des fonctions écologiques (dans 100 projets).
Bon nombre de projets (84) visent aussi à fournir des emplois et à améliorer les
moyens de subsistance des communautés locales. En particulier, tous les projets
du Programme d’Investissement pour la Forêt (PIF), du Mécanisme pour un
Développement Propre (MDP) et la plupart de ceux du Fonds pour l’Environnement
Mondial (FEM) tentent de créer des emplois localement. Au total, 74 projets ont
pour objet l’atténuation du changement climatique (séquestration du carbone),
c’est-à-dire tous les projets PIF et MDP et la plupart de ceux du FEM. Les projets
REDD+ : la transformation | 217
de l’Initiative 20x20 sur ce thème sont moins nombreux (41 %), et ceux dénommés
« autres » portent sur autre chose en général (6 %). 60 projets concernent la
promotion de la productivité de l’agroforesterie, et 46 la promotion de celle du
silvopastoralisme ; ces deux objectifs se retrouvent très souvent dans les projets
du FEM et du PIF (plus de 50 % des projets du FEM et du PIF en concernent un ou
les deux).
Nous avons compilé une base de données de 154 projets de restauration dans l’ensemble de cette région
(Figure 16.2) à partir d’informations mises gratuitement à la disposition du public, ainsi que de bases
de données précédemment assemblées et de descriptions de projets transmises par le World Resources
Institute (WRI), le CIFOR (Murcia et Guariguata 2014 ; Méndez-Toribio et al. 2018), Bioversity International,
le Centre mondial d’agroforesterie (ICRAF) et le Service national des forêts du Pérou (SERFOR) (Cerrón et al.
2017). La base de données comprend des projets qui ont été élaborés dans le cadre de l’Initiative 20x20,
ou d’autres actions du Fonds pour l’Environnement Mondial (FEM), du Mécanisme de Développement
Propre (MDP), du Programme d’Investissement pour la Forêt (PIF) ou encore d’initiatives locales dirigées
par des ONG ou des gouvernements nationaux. Bien qu’elle ne soit pas exhaustive, cette base de données
inclut toutes les initiatives de restauration dont les données étaient disponibles. Nous fournissons des
résumés de ces données dans ce chapitre.
Nous avons aussi poursuivi l’objectif semi-quantitatif de générer une typologie des activités afin de voir
s’il est possible de regrouper certains projets. Un sous-ensemble de 97 projets de restauration en cours ou
récents a servi à définir la typologie des activités de restauration, en utilisant des techniques exploratoires
à plusieurs variables et de groupage afin de regrouper les projets en fonction de caractéristiques
communes.
La base de données, avec ces projets, a été publiée sur le portail LUCID ([Link]
and-landscape-restoration).
Dans ces projets de restauration, des activités variées sont déployées pour
atteindre ces objectifs. À part la restauration de la végétation, de nombreux
projets comportent des travaux pour maîtriser l’érosion, stabiliser les terrains,
restaurer les sols et reconstituer le lit des rivières. Quand l’objectif est d’augmenter
la couverture végétale, on a souvent recours à la régénération naturelle ou
assistée pour améliorer la repousse ; c’est le cas dans beaucoup de projets du
FEM et du PIF. Dans les projets MDP, entre autres, la stratégie est souvent d’utiliser
soit des plantations en monoculture ou d’espèces mixtes pour augmenter la
couverture végétale et séquestrer le carbone. Ces types de projets bénéficient
aussi généralement à la communauté locale en apportant des emplois. Les autres
activités fréquentes concernent la pose de clôtures pour empêcher le bétail de
venir pâturer, la maîtrise des incendies et la fertilisation.
218 | Restauration des forêts
Initiative de restauration
20x20
FEM
PIF
CDM CCNUCC
local
0 35 80 175 Mg/ha
Figure 15.2 Carte de 154 projets de restauration en Amérique latine et dans les
Caraïbes
Note : 20x20 = Initiative 20x20 ; FEM = Fonds pour l’Environnement Mondial ; PIF = Programme
d’Investissement pour la Forêt ; MDP = Mécanisme pour un Développement Propre. Les cercles
représentent le centre des divisions administratives où sont situés les projets de restauration. La couleur
des cercles indique le type d’initiative (source de financement) et leur taille correspond à la superficie
couverte par les activités du projet. Ces cercles sont superposés à une carte présentant l’accumulation
potentielle de biomasse forestière aérienne, ce qui indique le potentiel de séquestration du carbone
quand ces zones seront de nouveau boisées. La base de données de la carte est consultable ici : http://
[Link]/datasets/forest-and-landscape-restoration.
Source : D’après des données du WRI (Potapov et al. 2011), les zones écologiques mondiales de la
FAO (FAO 2010) et la biomasse forestière mondiale issues de GEOCARBON (Santoro et al. 2015 ;
Avitabile et al. 2016).
les produits non ligneux, ainsi que la séquestration du carbone. Tous les projets
financés dans le cadre du MDP dans les pays en développement comportent des
activités de réduction d’émissions pouvant donner lieu à des crédits de réduction
d’émissions certifiée, qui peuvent être échangés, vendus et utilisés par les pays
industrialisés. Les programmes de PSE étaient, dans une certaine mesure, associés
à un financement provenant de bailleurs internationaux (30 %), mais étaient
presque absents des autres types de projets.
2 [Link]
220 | Restauration des forêts
Contrôle de l’érosion
Reconstitution d’habitats pour espèces en danger
0 20 40 60 80 100 120
Nombre de projets
Figure 15.3 Aperçu des objectifs des 154 projets de restauration, ventilés par
initiative
Note : 20x20 = Initiative 20x20 ; PIF = Programme d’Investissement pour la Forêt ; FEM = Fonds pour
l’Environnement Mondial ; MDP = Mécanisme pour un Développement Propre. Un projet de restauration
peut viser plusieurs objectifs. Les barres indiquent le nombre de projets par initiative de restauration qui ont
une finalité particulière dans la stratégie de restauration.
Les activités de restauration entreprises en Amérique latine et dans les Caraïbes ont
de nombreuses finalités, notamment l’augmentation de la productivité agricole, la
protection des bassins-versants et l’amélioration de la qualité de l’eau, le soutien
aux revenus locaux et la réduction de l’érosion des sols. En effet, de nombreux
dispositifs existent pour produire des rapports sur les actions de restauration,
notamment les actions internationales et celles qui sont à l’initiative des pays. En
fonction des objectifs du projet, différents facteurs et processus doivent être
suivis et évalués : variables environnementales (p. ex. évolution de la couverture
forestière et végétale, de la biodiversité, du sol, de l’eau et du climat), systèmes
de production (p. ex. données sur les rendements et le bétail en agroforesterie
et silvopastoralisme) et variables socioéconomiques (p. ex. sécurité alimentaire,
revenus des ménages et égalité entre les sexes). Pour mesurer le progrès, il faut
de multiples méthodes et sources de données, y compris la collecte de données
de terrain, les visites de terrain, le suivi-évaluation communautaire, les cartes
spatialisées et les données SIG, les données de la télédétection et statistiques,
les ateliers participatifs, les enquêtes et questionnaires sur les ménages. Dans
les réponses aux questionnaires sur le suivi-évaluation et les rapports au niveau
des projets, tous les types de données étaient considérés comme très importants
ou ayant une certaine importance par les projets ; cependant, dans la mise en
œuvre de la plupart des projets actuels, on a constaté beaucoup d’approches
nécessitant des moyens techniques peu importants et une démarche statistique
dont la rigueur n’est pas optimale.
Un terrain d’entente doit être trouvé entre les souhaits des universitaires et
ceux des gestionnaires des projets. Pour améliorer le suivi-évaluation de
la restauration, il faut diminuer les coûts ou fournir des incitations positives
pour les projets qui prévoient d’investir des ressources dans ces activités. Les
programmes de PSE, qui reposent sur la performance, peuvent éventuellement
constituer une incitation ; cependant, ils nécessitent une culture du paiement
et des régimes bien définis à l’égard du foncier ou des ressources (Wunder
2013). Le regroupement du suivi-évaluation et de la production de rapports de
façon à répartir les coûts et à faire des économies d’échelle pourrait inciter les
responsables de petits projets à allouer des ressources au suivi-évaluation. Une
recherche dans la littérature sur les rapports environnementaux a révélé qu’on
expérimentait rarement des modalités différentes de production de rapports
qui pourraient guider l’agenda international de la restauration. Voici donc un
domaine qui est mûr pour l’innovation.
15.4 Conclusion
Il est évident que les moteurs de la dégradation des forêts sont semblables dans
l’ensemble de la zone tropicale et qu’ils varient en fonction de l’ampleur de la
déforestation du pays. Si cela permet de penser que les approches génériques
de la restauration pourraient être transposées à plus grande échelle, le défi pour
les programmes nationaux et internationaux de restauration est de transformer
les structures d’incitations afin qu’elles encouragent une gestion durable des
territoires et la restauration des terres dégradées. D’après les analyses effectuées
jusqu’ici, la réussite de la restauration est plus probable en présence de certains
éléments essentiels, comme l’adhésion locale aux programmes de restauration,
REDD+ : la transformation | 223
Concernant les 154 projets étudiés en Amérique latine et dans les Caraïbes,
il a été constaté que les objectifs de la restauration retenus correspondaient
généralement à ceux des bailleurs de fonds plutôt qu’aux moteurs spécifiques
de la dégradation. Les investissements les plus substantiels sont apportés par
les bailleurs multilatéraux, tandis que les investisseurs cherchant à privilégier
un impact et les organismes gouvernementaux soutiennent les petits projets en
ayant des cibles plus précises et souvent commerciales. Ces petits projets étaient
dédiés à la création d’emplois (pour leurs besoins propres), alors que les plus
importants privilégiaient la création d’opportunités économiques à long terme
dans le cadre de leurs plans de durabilité. La plupart des projets s’attachaient à
l’augmentation de la couverture végétale, à la reconstitution de la biodiversité
ou au rétablissement et à l’amélioration des processus écologiques. Si le but
de ces priorités est louable puisqu’on vise le renforcement de la qualité des
écosystèmes et du fonctionnement des paysages dégradés, on ne parvient pas
pour autant à agir directement sur les moteurs de la dégradation. Sauf si l’on
s’emploie à remédier à ces causes sous-jacentes dans le cadre des projets, la
durabilité des actions de restauration ne peut pas être garantie.
et avec des objectifs différents. Comme on peut s’y attendre, les investisseurs à
impact préfèrent les activités commerciales susceptibles de produire un retour
sur investissement, tandis que les grands donateurs bilatéraux et multilatéraux
soutiennent les projets dotés d’un volet social étoffé. L’équilibre entre les biens
et services publics d’une part et les bénéfices réalisés par le secteur privé d’autre
part sera un sujet délicat à l’heure où les gouvernements rechercheront des
ressources privées pour intensifier les efforts de restauration. Les enseignements
dégagés des expériences de PSE peuvent être intéressants, mais de nombreux
projets de restauration d’une certaine ampleur présentent de multiples objectifs
et ne définissent pas clairement les services écosystémiques. La clarification et
la quantification des avantages environnementaux, comme la détermination des
bénéficiaires, permettront d’améliorer les perspectives du PSE dans les initiatives
de restauration. Enfin, la réussite des interventions de restauration précédentes
et en cours est peu documentée, ce qui rend compliqué d’en dégager des
enseignements et d’en évaluer les impacts.
Conclusions
Leçons pour la voie à suivre vers une REDD+
transformationnelle
Arild Angelsen, Christopher Martius, Amy E. Duchelle, Anne M. Larson,
Pham Thu Thuy et Sven Wunder
Points à retenir
• Le paiement basé sur les résultats, qui est l’innovation de la REDD+, a été
relativement peu testé. Le financement international, qu’il soit public ou privé,
reste maigre, et la demande des marchés du carbone n’est pas au rendez-vous.
• La REDD+ a permis aux forêts de se faire une place dans les agendas
internationaux et dans certaines politiques nationales. Les initiatives nationales
de REDD+ ont amélioré les capacités de suivi-évaluation des pays et leur
connaissance des moteurs, ont permis une plus grande participation des
parties prenantes et procuré une plateforme pour garantir les droits à la terre
des communautés et des populations autochtones. Les initiatives locales de
REDD+ ont livré des résultats positifs pour les forêts, quoique modestes. Les
impacts sur la qualité de vie sont limités et mitigés, mais souvent plus positifs
quand des incitations étaient prévues.
226 | Conclusions
• Pour que la REDD+ soit efficace, l’atténuation par des mesures visant les forêts
doit être intégrée aux plans d’action nationaux concernant le climat et le
développement, et prise en compte systématiquement dans tous les secteurs
et niveaux de gouvernement. Cette prise en compte peut être facilitée par
un argumentaire percutant sur l’apport des forêts dans le développement
économique et la réalisation des objectifs climatiques.
Si l’on fait le point, bon nombre des espoirs nourris initialement pour la REDD+
étaient en fait idéalistes. Écrivant sur la « dynamique des attentes » dans le cadre
de la REDD+, Massarella et al. (2018, 375) remarquent que, habituellement à leurs
débuts, les programmes internationaux de conservation et de développement
drainent des financements importants et intéressent beaucoup, en générant
de fortes attentes qui sont par la suite souvent déçues. Ces fortes attentes, et
une certaine dose de naïveté, sont exploitées pour mobiliser consciemment
financements et enthousiasme, en vue d’augmenter ainsi les chances de succès ;
cependant, cela amplifie aussi les attentes, préparant ainsi le terrain à des
déceptions de taille.
Bien que le paiement basé sur les résultats (RBP) soit la pierre angulaire de la
REDD+, le passage de l’état de préparation à la phase de financement en
contrepartie des résultats reste compliqué (Chapitres 2 et 4). Le RBP a sans doute
contribué à des avancées en matière de politiques et de gouvernance forestières
au Brésil, au Guyana et en Indonésie (Seymour et Busch 2016), mais les initiatives
actuelles de RBP et celles qui sont en train de se mettre en place transigent
peut-être avec certains principes essentiels, notamment les paiements fondés
uniquement sur les résultats, laissant toute latitude aux bénéficiaires quant aux
modalités de réalisation, et la vérification indépendante des résultats (Chapitre 4).
Certains pays riches en forêts ont déjà beaucoup contribué financièrement
pour mettre en œuvre la REDD+, ce qu’il conviendrait de mieux saluer dans les
négociations et les discours internationaux sur le financement (Chapitre 3).
228 | Conclusions
Après avoir constaté certains problèmes dans les débuts de la REDD+ au niveau
national ou à celui des projets, on a commencé à voir apparaître des approches
juridictionnelles à l’initiative des gouvernements infranationaux, qui sont des
démarches holistiques de l’utilisation des terres et des forêts déployées à l’échelle
des territoires administratifs. Ces approches encouragent l’harmonisation
entre des incitations de la REDD+, des initiatives durables visant les chaînes
d’approvisionnement, des politiques et des financements du pays pour remédier
aux problèmes, liés, de la déforestation, des moyens de subsistance en zone
rurale et de la sécurité alimentaire (Nepstad et al. 2013a). Une analyse récente des
progrès accomplis vers la durabilité juridictionnelle dans 39 États et provinces de
REDD+ : la transformation | 229
12 pays tropicaux, qui comptent 28 % des forêts tropicales du monde, souligne les
engagements officiels pris pour enrayer la déforestation et les actions concrètes
entreprises pour les mettre en œuvre (Chapitre 12).
(i) La REDD+ repose trop sur le PBR. Certains affirment que la REDD+ a été (et
est toujours) trop tributaire du PBR. L’argument avancé par Fletcher et al. (2016),
entre autres, est que la REDD+ est un instrument fondé sur le marché, dont la
conception est fondamentalement défectueuse. Angelsen et al. (2017) ont
rétorqué que cet argument lui-même n’est pas valable : on ne peut pas dire que
la REDD+ telle qu’elle est pratiquée est un instrument fondé sur le marché. Cette
REDD+ : la transformation | 231
critique s’adresse peut-être au mécanisme tel qu’il était envisagé au départ, mais
elle ne peut s’appliquer à celui qui se déroule actuellement. Par conséquent, cela
ne peut expliquer le déficit de résultats. Cependant, on pourrait faire valoir que le
concept de la REDD+ reposait au départ trop sur le RBP, et qu’il aurait pu mieux
réussir si d’autres éléments, comme les problèmes non résolus de régime foncier
et de moteurs, avaient été mieux pris en compte dès les premières phases de
conception du mécanisme.
(iii) La REDD+ s’est traduite par des projets, et non par la réforme des politiques
nationales. Par ailleurs, d’autres pensent que la mise en œuvre continuelle de la
REDD+ par des projets, sans passer à l’objectif prétendu des politiques nationales,
a causé la sous-performance du mécanisme. Cette explication n’est pas tout à
fait fausse, mais elle est trop simpliste. Le plan d’action de Bali (CCNUCC 2007),
qui a défini et lancé la REDD+, proposait des « activités de démonstration »
infranationales, mais en mettant l’accent sur les politiques publiques et l’action au
niveau national. Les ONG de conservation et de développement n’ont pas attendu
pour tirer parti des nouvelles opportunités de financement fournies par la REDD+,
alors que la réforme des politiques nationales rencontrait une certaine résistance
de la part d’acteurs puissants qui profitaient continuellement de l’exploitation
des forêts et de leur conversion. Les politiques nationales peuvent s’avérer très
efficaces (Assunção et al. 2012, sur le cas du Brésil). Le chapitre 12 explique
pourquoi les approches juridictionnelles infranationales sont plus prometteuses,
du fait qu’elles opèrent à des échelles plus vastes, en se démarquant de la
focalisation de la REDD+ sur les projets. Pourtant, dans certains cas, les projets
locaux peuvent servir de validation de principe ou de tremplin pour une action de
plus grande envergure.
232 | Conclusions
(iv) La REDD+ n’a pas permis d’octroyer des droits fonciers aux populations
autochtones et aux communautés locales. Une autre hypothèse notable est
que le fait de garantir les droits des populations autochtones et des communautés
locales sur les terres et les forêts est la meilleure solution pour protéger les forêts, et
qu’on n’a pas fait assez de progrès sur ces points avec la REDD+. Il est prouvé que la
gestion communautaire des forêts a permis de ralentir la déforestation en Bolivie,
au Brésil et en Colombie (Stevens et al. 2014 ; Blackman et Veit 2018). D’après une
récente étude consacrée à 52 pays tropicaux et subtropicaux, 22 % (soit 218 Gt C)
du carbone forestier de ces pays relève du domaine dont les populations
autochtones et communautés locales sont les gardiens alors que, sur un tiers
de cette superficie, leurs droits fonciers ne sont pas reconnus officiellement (RRI
2018b). En même temps, selon d’autres études, la seule délivrance de titres aux
communautés ne suffira pas à protéger les forêts (Robinson et al. 2014). Une méta-
analyse récente ne montre aucune association homogène entre un régime foncier
plus sécurisé (propriété des terres, titre officiel, ou durée de possession) et la
déforestation, qu’elle soit en recul ou en hausse (Busch et Ferretti-Gallon 2017). En
fait, si les actions d’atténuation climatique peuvent recouper les priorités locales,
les communautés ne sont pas particulièrement incitées à prendre en compte
les effets sur le climat de la planète dans leurs décisions. Il est par conséquent
difficile d’évaluer si la garantie du régime foncier aurait donné des résultats. Si
dans certains cas cela peut exclure les grands exploitants, il est probable que des
mesures incitatives ou des réglementations supplémentaires soient nécessaires
dans les forêts en proie à une forte pression.
Si nous convenons que des investissements bien plus élevés sont nécessaires à
l’avenir, cet argument présente également des faiblesses. En effet, des montants
significatifs de financements REDD+ doivent encore être dépensés ; les dotations
norvégiennes encore non dépensées correspondaient à 10,5 milliards NOK (soit
près de 1,2 milliard USD) à la fin de l’année 2016 (Development Today 2017).
Si ces financements avaient été trop facilement disponibles sans institutions et
capacités en place pour assurer la transparence et la redevabilité, nous pourrions
maintenant nous désoler face à un océan de fonds mal employés et de corruption.
Cela aurait pu très vite enterrer la REDD+. Dans ces conditions, s’il est urgent
d’agir, la réflexion, la redevabilité et la transparence sont impératives en matière
de dépenses.
Ce point de vue n’est pas dépourvu de pertinence. L’idée clé de la REDD+ comme
système mondial de RBP était de valoriser les forêts en tant que puits de carbone
plus qu’en tant que source de terres agricoles et de bois récolté de manière non
durable. La REDD+ était une idée pour racheter ces intérêts (elle l’est peut-être
encore d’ailleurs). Le montant du financement mobilisé n’a pas permis cela, et ne le
permettra peut-être jamais. Dans les pays donateurs, il n’aurait jamais été possible
sur le plan politique d’utiliser l’aide au développement (qui est la principale source
de financement international de la REDD+) pour neutraliser les grands acteurs
économiques. Cependant, si la perte de recettes pour le gouvernement avait
été totalement compensée, cela aurait éventuellement constitué une incitation
suffisante pour que les gouvernements nationaux révisent leurs politiques clés,
comme celles qui touchent aux concessions, aux subventions agricoles et aux
investissements dans les infrastructures.
Une meilleure coordination et davantage d’adhésion dans les pays. Pour aller
vers des approches juridictionnelles aux échelles nationales et infranationales, il
y a besoin d’une meilleure intégration des politiques et de plus de coordination
pour remédier aux moteurs de la déforestation et garantir des incitations de
REDD+ : la transformation | 235
portée générale. À ce jour cependant, ceux qui déboisent sont souvent plus
efficaces dans la coordination de leurs efforts pour mettre la main sur les terres et
les ressources que ceux qui soutiennent la REDD+ ou d’autres initiatives de lutte
contre la déforestation et le changement climatique (Ravikumar et al. 2018). La
coordination intersectorielle a le mieux fonctionné lorsque la collaboration était
exigée par le gouvernement central, quand une institution efficace a chapeauté et
guidé le processus, et quand un schéma directeur proposé a recueilli l’adhésion
de tous les secteurs (Chapitres 6 et 7). La REDD+ a créé de nouvelles plateformes
pour la coopération, mais pour favoriser un changement dans la durée, il faut
peut-être un nouvel argumentaire sur les « forêts pour le développement » et un
collectif plus large autour du changement (Section 16.4.3).
Être autour de la table. Comme certains chefs autochtones l’ont dit fort à propos,
« si l’on n’est pas assis autour de la table, on finira peut-être au menu » (Roberto
Borrero, Conseil International des Traités Indiens, GLF Bonn 2017). La REDD+
ayant mis le projecteur sur des problèmes de droits bien connus, des plateformes
se sont mises en place et des opportunités sont apparues pour créer, dans
certains cas, des normes juridiques afin de protéger les droits des populations
autochtones. Toutefois, l’impact de la REDD+ a été plus positif sur les droits en
matière de participation que sur les droits fondamentaux (Jodoin 2017). En effet,
dans de nombreux cas, la garantie des droits des communautés autochtones,
traditionnelles et rurales pourrait être capitale pour la réussite de stratégies
d’atténuation par les forêts.
… mais les mesures incitatives dans les pays sont décisives. Une nouvelle
perspective se dessine depuis que bon nombre de pays forestiers ont octroyé
des financements nationaux considérables, ou réaffecté des budgets fléchés dans
les pays, pour inciter à conserver et à restaurer les forêts. En 2014, l’Inde a créé
236 | Conclusions
le premier transfert de fiscalité écologique pour les forêts, estimé entre 6,9 et
12 milliards USD par an (Busch et Mukherjee 2018 ; Chapitre 4). On commence
aussi à observer des opportunités en Colombie et en Indonésie grâce à leurs
programmes respectifs concernant la taxe carbone et les obligations vertes, et
aussi des innovations en finance rurale sur le plan national, comme on l’a vu avec
le programme de crédit pour l’agriculture décarbonée au Brésil (Nepstad et al.
2013b). Ces exemples ne mettent pas forcément les budgets des gouvernements
sous tension ; ils modifient simplement les incitations économiques destinées aux
acteurs publics et privés dans l’optique d’une compatibilité avec les stratégies de
développement vert.
Les travaux scientifiques récents nous ont dotés d’arguments de poids pour
étayer cet argumentaire. Les forêts jouent un rôle critique dans les moyens
de subsistance sur le plan local, en procurant un cinquième des revenus des
ménages dans les zones forestières (Angelsen et al. 2014). Les forêts offrent aussi
la sécurité alimentaire et contribuent à une meilleure nutrition des populations
rurales (Sunderland et al. 2013 ; HLPE 2017). Les forêts gérées durablement
procureront des matériaux recyclables indispensables (bois, fibre et combustible)
pour une économie verte circulaire, sur une base biologique (Stern et al. 2018).
De même, les forêts fournissent un certain nombre de services environnementaux,
notamment le filtrage de l’eau, la prévention des crues, la conservation de la
biodiversité et la pollinisation des cultures (TEEB 2010). De nouvelles études
très intéressantes attirent l’attention sur le rôle de pompe naturelle des forêts
puisqu’elles recyclent les précipitations qui sont ensuite transportées sous forme
de « rivières aériennes ». Comme Ellison et al. (2017) le font remarquer : « Les
forêts et les arbres doivent être reconnus comme principaux régulateurs du cycle
de l’eau, de l’énergie et du carbone. » Sans cet approvisionnement en eau, des
régions entières qui alimentent les populations pourraient être frappées par la
sécheresse et la dépression.
Soyons courageux et évaluons les impacts. Il existe très peu d’études rigoureuses
pour évaluer les impacts des interventions de REDD+ sur les forêts. C’est
surprenant, étant donné que c’était la justification première du mécanisme, et
que le carbone et la couverture arborée sont relativement simples à mesurer
comparativement à l’impact social. Pourquoi ? Le chapitre 10 met en avant un
ensemble de problèmes financiers, techniques et politiques, en soulignant que
« les évaluations indépendantes sont risquées, car si les impacts à court terme
sont jugés décevants lors de la phase d’apprentissage, cela peut mettre en péril
le financement futur des projets et programmes de REDD+ ». Les projets et les
politiques permettent aux praticiens comme aux hommes politiques de se mettre
en valeur et la crainte qu’on considère qu’ils ont échoué peut empêcher un
238 | Conclusions
Dans un des scénarios, la REDD+ prend de la maturité et les paiements basés sur
les résultats sont largement appliqués à l’échelle juridictionnelle. La REDD+ devient
bien intégrée à la planification nationale et elle fait l’objet d’une coordination
réussie entre les divers secteurs et niveaux de gouvernement. Les initiatives locales
sur le régime foncier et les droits des populations autochtones sont étayées par
la réforme des politiques nationales. Les initiatives publiques et privées dans les
chaînes d’approvisionnement agricole soutiennent ces efforts et la restauration du
carbone des forêts commence à revitaliser les paysages dégradés.
Un troisième scénario voit la REDD+ avec le même objectif, mais sous un nom
différent et une approche révisée. La théorie du changement à partir des incitations
passe au second plan, mais ces incitations sont toujours dans la boîte à outils à
côté des autres instruments. Une REDD+ rebaptisée et rénovée serait vecteur de
changement en ralliant de nouveaux acteurs et de nouveaux secteurs, devenant
ainsi la pièce maîtresse des approches plus larges de développement durable,
vert et à faible émission.
REDD+ : la transformation | 239
C’est nous qui déterminerons le futur destin de la REDD+. Nous, c’est-à-dire toutes
les parties prenantes impliquées dans ce mécanisme, y compris les chercheurs
que nous sommes. Nous avons le pouvoir collectif de choisir dans quelle direction
la REDD+ va aller, ou quelle combinaison de ces scénarios devrait prévaloir.
Il se peut que les parties prenantes aient chacune leur scénario préféré, mais
nous pouvons toujours nous accorder sur certains points. Tout d’abord, quelle
que soit l’évolution de son nom, l’objectif de la REDD+ ne peut être ni altéré ni
dilué. Il ne fait pas de doute que la planète ne peut rester au-dessous des 1,5
ou même des 2 °C ciblés sans diminuer considérablement les émissions liées
à la déforestation et à la dégradation des forêts et sans accroître les stocks de
carbone forestier. Deuxièmement, nous devrions maintenir un débat ouvert et
critique sur les moyens permettant de rester au-dessous de ces valeurs. Critique,
parce que l’investissement massif dans des initiatives inefficaces serait fatal pour
notre climat. Ouvert, parce que le débat actuel témoigne souvent de positions
biaisées idéologiquement, ou des intérêts partisans de certains acteurs qui suivent
d’autres lignes de conduite obscurcissant leur jugement, et au final les empêchant
de s’informer.
Nous, éditeurs scientifiques de cet ouvrage, avons cherché à offrir une critique
constructive dans la mesure et la pondération : une analyse critique de la mise
en œuvre de la REDD+ jusqu’ici, à partir de données scientifiques, sans perdre
de vue l’urgence qu’il y a à réduire les émissions liées aux forêts pour éviter une
catastrophe climatique.
Sigles et acronymes
Additionnalité
L’additionnalité est l’obligation pour une activité ou un projet de REDD+
d’engendrer des impacts, tels qu’une réduction des émissions ou une
augmentation des volumes séquestrés, qui ne se seraient pas produits en
l’absence de cette activité ou de ce projet (c’est-à-dire dans un scénario
de maintien du statu quo). En pratique, cela revient à définir un niveau de
référence, c’est-à-dire une situation contrefactuelle et réaliste en absence
d’intervention, utile pour la mesure des futures émissions.
AFOLU
AFOLU est l’acronyme d’« Agriculture, Forestry and Other Land Uses »
(agriculture, foresterie et autres utilisations des terres). Il a fait son apparition
dans les Lignes directrices révisées du Groupe d’experts intergouvernemental
sur l’évolution du climat pour l’inventaire des gaz à effet de serre (LD GIEC
2006). Ces Lignes directrices s’inscrivaient dans le prolongement de celles
qui avaient été publiées en 1996 et qui ne portaient que sur l’agriculture et
la foresterie.
Agriculture itinérante
Pratique agricole qui consiste, plutôt qu’à effectuer une rotation des cultures,
à déplacer les parcelles qui sont défrichées par le feu avant d’être cultivées
puis mises en jachère quelque temps.
Approches juridictionnelles
Approches complètes de l’utilisation des forêts et des terres, déployées sous
l’égide des pouvoirs publics sur un ou plusieurs territoires, correspondant à
des unités administratives. Une approche juridictionnelle de la durabilité vise
à protéger les forêts, à réduire les émissions et à améliorer les conditions de
vie sur la totalité d’une unité administrative (Chapitre 12).
Atténuation
Actions visant à prévenir l’accumulation de GES dans l’atmosphère en
réduisant les quantités émises ou en les stockant dans des puits de carbone.
Co-bénéfices
Il s’agit des effets positifs qu’une politique ou une mesure ayant une vocation
précise peut avoir sur d’autres objectifs. Les co-bénéfices, aussi appelés
avantages secondaires ou complémentaires, sont souvent incertains et
dépendent, entre autres, de la situation locale et des pratiques de mise en
œuvre. Dans le cadre de la REDD+, les co-bénéfices peuvent être sociaux
et environnementaux, ce qui se traduit par de meilleurs résultats en termes
de qualité de vie. Les co-bénéfices environnementaux peuvent concerner la
fourniture de services écosystémiques ou environnementaux.
Coûts d’opportunité
Il s’agit des bénéfices auxquels on a renoncé en choisissant une solution
particulière et qui auraient découlé d’une meilleure alternative pour utiliser
une ressource. Dans le contexte de la REDD+, les coûts d’opportunité de la
conservation d’un hectare de forêt correspondent au profit tiré de la meilleure
alternative concernant l’utilisation de cette terre forestière, par exemple
la conversion en plantation de palmiers à huile. Les coûts d’opportunité se
mesurent par an ou pour l’ensemble des années à venir (valeur actuelle nette).
Coûts de transaction
Coût supporté lors d’un échange économique. Il englobe les coûts liés aux
informations, à l’application des lois, à la mise en œuvre et au suivi-évaluation.
On parle généralement de coûts de transaction dans le cadre d’un système
de PSE, mais ce terme désigne aussi parfois tout coût relatif à la REDD+, à
l’exclusion des coûts d’opportunité.
Crédits carbone
Réduction des émissions d’une tCO2e vérifiée (sur un marché volontaire) ou
certifiée (sur un marché réglementé), générée par un projet ou une autre
intervention.
Déforestation
Conversion permanente de forêt en terres non boisées. Dans les Accords
de Marrakech de 2001, le déboisement est défini comme « la conversion
anthropique directe de terres forestières en terres non forestières ». Quant à
l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), elle
définit la déforestation ainsi : « Conversion de la forêt à une autre utilisation
des terres ou réduction à long terme du couvert forestier au-dessous du seuil
minimal de 10 % ». La disparition de la couverture forestière est une expression
moins restrictive que la déforestation, car elle comprend aussi les changements
touchant les forêts plantées et les pertes d’origine naturelle (p. ex. à cause des
feux de forêt) dans les zones où la superficie forestière n’évolue pas.
248 | Glossaire
Évaluation d’impact
Analyse des impacts résultant d’une action, c’est-à-dire dans le cas de la
REDD+ de la performance des politiques, programmes, projets ou autres
REDD+ : la transformation | 249
Externalités
Les externalités (ou effets externes) sont les conséquences, positives ou
négatives, d’une activité sur d’autres parties prenantes. Les émissions de GES
sont le principal exemple d’une externalité mondiale négative. Le PSE, ou
paiement basé sur les résultats, vise à procurer une incitation économique
aux bénéficiaires afin qu’ils intègrent les externalités dans leurs décisions.
Fuite
Les fuites de carbone se produisent lorsque des interventions visant à réduire
les émissions dans une zone géographique donnée (au niveau infranational
ou national) se traduisent par une augmentation des émissions en dehors
du périmètre de ces interventions. L’expression officielle de la CCNUCC est
« déplacement des émissions ». Exemple typique : la désignation d’une aire
protégée réduit ou interdit le défrichement de la forêt dans son périmètre,
mais les agriculteurs défrichent davantage à l’extérieur. Les fuites peuvent
aussi être suscitées par les marchés en aval, p. ex., la baisse de la récolte
de bois d’œuvre dans une zone ou un pays est susceptible d’entraîner une
hausse des prix et d’intensifier l’exploitation forestière autre part.
Marché du carbone
Marché sur lequel se déroulent les transactions liées aux réductions
d’émissions, généralement sous forme de crédits carbone. Il existe : (i) le
marché volontaire, dont les objectifs de réduction des émissions ne sont pas
réglementés par les pouvoirs publics ; (ii) le marché réglementé sur lequel les
crédits carbone sont échangés pour respecter le plafonnement des émissions
(c.-à-d. les objectifs retenus pour la réduction des émissions).
Mesures dissuasives
Politiques ou interventions qui empêchent toute action ou qui découragent
certaines pratiques. Dans le cas de la REDD+, ces instruments dissuasifs
sont la création d’aires protégées et d’autres actions de nature à restreindre
l’accès aux forêts et/ou leur conversion, p. ex. l’application de lois et de
règlements protégeant les forêts, le suivi-évaluation des forêts ou la
sanction par des amendes. On parle aussi de réglementation directe ou de
mesures prescriptives.
Mesures incitatives
Politiques ou interventions qui recourent à des incitations économiques
positives (rémunération) pour des actions qui font la promotion d’objectifs
sociétaux. L’intention est de susciter l’action désirée et de dédommager
les parties prenantes pour les pertes causées par leur changement de
comportement. Traditionnellement, les termes d’« incitation » ou de « mesure
incitative » concernent les rémunérations conditionnelles, p. ex., les PSE.
REDD+ : la transformation | 251
Niveaux de référence
Sur un plan générique, « niveaux de référence » (RL) est synonyme de base de
référence, scénario de départ et de scénario de maintien du statu quo, c.-à-d.,
ce qui arrivera en l’absence de toute intervention de la REDD+ en termes de
déforestation et de dégradation des forêts – et d’émissions qui en résultent.
Dans le cadre de la CCNUCC, il est question de deux types de niveaux de
référence : les niveaux d’émissions de référence pour les forêts (NERF) et les
niveaux de référence pour les forêts (NRF) ; il est couramment admis qu’ils
correspondent aux niveaux d’émissions bruts pour le premier et nets pour le
second ; un NERF ne comprend donc par conséquent que la déforestation
et la dégradation, tandis qu’un NRF inclut aussi le renforcement des stocks
de carbone forestier. Certains font aussi une distinction entre les RL en tant
que scénario de maintien du statu quo d’une part et en tant que référence
pour les paiements de la REDD+ d’autre part. La CCNUCC ne faisant pas
cette distinction, les NRF et les NERF communiqués sont censés représenter
le scénario de maintien du statu quo et servir pour le paiement basé sur les
résultats.
Normes volontaires
Il s’agit de référentiels mis en place généralement par des entités du secteur
privé, toute organisation étant libre de les adopter pour prouver qu’elle
respecte certaines pratiques de gestion ou de production. Dans le contexte
de la REDD+, cela inclut les engagements en faveur de la déforestation zéro
(Chapitre 13).
Phases de la REDD+
La REDD+ est prévue pour se dérouler en trois phases entérinées par la
CCNUCC. La première, l’état de préparation, concerne l’élaboration des
actions d’un pays, notamment le renforcement des capacités, la définition des
politiques, la consultation et la recherche de consensus, les tests et l’évaluation
de la stratégie nationale de REDD+ ; ces actions sont entreprises avant la
mise en œuvre complète du mécanisme. La deuxième phase est la mise en
œuvre, et la troisième le paiement basé sur les résultats. Le soutien financier
international évolue entre les phases : ciblant d’abord le renforcement des
capacités (moyens, ressources et activités) lors de la Phase 1, puis la réforme
des politiques (réalisations) et la mise en œuvre (résultats) lors de la Phase 2,
et enfin la réduction réelle des émissions (impacts) lors de la Phase 3
(Chapitre 2).
REDD+
Ce sigle signifie Réduction des Emissions liées à la Déforestation et à la
Dégradation des forêts. Dans le plan d’action de Bali (2007), la CCNUCC
définissait ainsi la REDD+ (à l’époque désignée par RED/REDD) : « Des
démarches générales et des mesures d’incitation positive pour tout ce qui
concerne la réduction des émissions résultant du déboisement et de la
REDD+ : la transformation | 253
dégradation des forêts dans les pays en développement ; ainsi que le rôle
de la préservation et de la gestion durable des forêts et du renforcement
des stocks de carbone forestiers dans les pays en développement ». Dans
le débat actuel, la REDD+ peut renvoyer à des notions différentes, ce qui est
parfois source de confusion : (i) terme générique pour les actions locales,
infranationales, nationales et internationales dont le but principal est de
réduire les émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts
et de renforcer les stocks de carbone (et d’accroître les volumes séquestrés)
dans les pays en développement ; (ii) les activités prévues dans la définition
qui reposent sur des paiements basés sur les résultats, c.-à-d. conditionnels
(PES), qui étaient le pivot de la REDD+ à son lancement ; (iii) l’objectif de
réduction des émissions et d’accroissement de la séquestration liés aux forêts
des pays en développement ; (iv) les mécanismes mis en place en vertu de la
CCNUCC.
Régime foncier
Ensemble des dispositions légales ou réglementaires ou des pratiques
sociales qui régissent l’accès à la terre et son usage. Il définit qui est le
propriétaire de la terre, qui en a l’usage, qui la gère et qui prend les décisions
correspondantes. Ce concept se rapporte aux règles officielles (inscrites dans
la loi) et informelles (droit coutumier) (Chapitre 8).
Stock de carbone
Quantité de carbone contenue dans un réservoir de carbone, p. ex., dans la
biomasse des arbres ou du sol.
tCO2e
L’équivalent dioxyde de carbone (CO2e), exprimé en tonnes, est une mesure
qui permet de comparer les émissions de divers agents de forçage radiatif
sur la même base, celle de leur potentiel ou pouvoir de réchauffement global.
Pour une certaine quantité et un certain mélange de gaz à effet de serre, il
indique la quantité de CO2 qui aurait le même potentiel de réchauffement sur
une période précise.
Théorie du changement
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REDD+ : la transformation | 303
Cette recherche a été menée par le CIFOR dans le cadre du Programme de Recherche
du CGIAR sur les Forêts, les Arbres et l’Agroforesterie (FTA). Le FTA constitue le plus
important programme global de recherche pour le développement visant à amplifier la
contribution des forêts, des arbres et de l’agroforesterie au développement durable, à la
sécurité alimentaire et à la lutte contre le changement climatique. Le CIFOR dirige le FTA
en partenariat avec Bioversity International, le CATIE, le CIRAD, l’ICRAF, l’INBAR et TBI.
Les travaux du programme FTA sont soutenus par le Fonds fiduciaire du CGIAR :
[Link]/funders/
[Link]/gcs [Link]