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REDD+ : Enseignements et directions

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CIFOR

REDD+ :
la transformation
Enseignements et nouvelles directions

Édité par
Arild Angelsen, Christopher Martius, Veronique De Sy,
Amy E. Duchelle, Anne M. Larson et Pham Thu Thuy
REDD+ :
la transformation
Enseignements et nouvelles directions

Édité par Arild Angelsen

Co-éditrices/co-éditeurs Christopher Martius


Veronique De Sy
Amy E. Duchelle
Anne M. Larson
Pham Thu Thuy
Assistante éditoriale Sarah Carter

Éditrice linguistique principale Erin O’Connell

Éditeur linguistique principal


(Version Française) Manuel Boissière

Traductrice Hélène Piantone

Avant-propos de Fabiola Muñoz

Centre de recherche forestière internationale (CIFOR)


© 2019 Centre de recherche forestière internationale.
Tous droits réservés.

ISBN 978-602-387-126-1
DOI: 10.17528/cifor/007447
Deuxième impression. On trouvera l’errata sur : [Link]/library/7045/

Le contenu de cette publication est soumis à une licence des Creative Commons Attribution 4.0
International (CC BY 4.0), [Link]

Angelsen A, Martius C, De Sy V, Duchelle AE, Larson AM et Pham TT (éds). 2020. REDD+ : la transformation.
Enseignements et nouvelles directions. Bogor, Indonésie : CIFOR.

Crédits photo :
Couverture : Neil Palmer/CIAT
Chapitres : 1 et 9 : Patrick Shepherd/CIFOR ; 2, 6 et 8 : Ulet Ifansasti/CIFOR ; 3 : Terry Sunderland/CIFOR ; 4 et 15 :
Yoly Gutierrez/CIFOR ; 5 : Deanna Ramsay/CIFOR ; 7 : Mokhamad Edliadi/CIFOR ; 10 et 14 : Aulia Erlangga/CIFOR ;
11 : Icaro Cooke Vieira/CIFOR ; 12 : Aris Sanjaya/CIFOR ; 13 : Juan Carlos Huayllapuma/CIFOR ; 16 : Nanang Sujana/
CIFOR

Conception graphique par l’équipe Publications, Services numériques et éditoriaux, COE, CIFOR
Infographie Dharmi Bradley

Note au lecteur :
Concernant les noms d’organismes, nous avons utilisé les noms officiels en français qui figurent sur leurs sites
respectifs, ou parfois les noms en français qui sont utilisés dans la pratique sur des sites de référence, comme
ceux des Nations Unies. Sinon, ils ont été laissés en anglais. Concernant les acronymes, nous avons opté pour
les traductions françaises figurant sur les sites des Nations Unies, dont UNTERM, ou se trouvant dans des textes
internationaux en français. Sinon, ils ont été laissés en anglais.

CIFOR
Jl. CIFOR, Situ Gede
Bogor Barat 16115
Indonésie
T +62 (251) 8622-622
F +62 (251) 8622-100
E cifor@[Link]

[Link]/gcs

Centre de recherche forestière internationale (CIFOR)


Le CIFOR contribue au bien-être humain, à l’équité et à l’intégrité de l’environnement en réalisant des travaux de
recherche novateurs, en renforçant les capacités de ses partenaires et en nouant le dialogue avec tous les acteurs afin
d’éclairer les politiques publiques et les pratiques qui touchent les forêts et les populations. Le CIFOR est un centre de
recherche du CGIAR et dirige le Programme de recherche du CGIAR sur les forêts, les arbres et l’agroforesterie (FTA).
Son siège est situé à Bogor en Indonésie, et il est également implanté à Nairobi au Kenya, à Yaoundé au Cameroun, à
Lima au Pérou et à Bonn en Allemagne.
Contenu
Liste des auteurs ix

Avant-propos xv

Remerciements xviii

Résumé xxi

1 Introduction 1
La REDD+ amorce sa deuxième décennie
Arild Angelsen, Christopher Martius, Veronique De Sy, Amy E. Duchelle, Anne M. Larson
et Pham Thu Thuy

Partie 1 Financement et composantes de la REDD+ 15

2 Chemin vers l’impact 17


La REDD+ est-elle une théorie du changement viable ?
Christopher Martius, Arild Angelsen, Anne M. Larson, Pham Thu Thuy,
Denis J. Sonwa et Brian Belcher

3 Le financement de la REDD+ 31
Opération équitable, ou désavantageuse pour certains ?
Stibniati S. Atmadja, Shintia Arwida, Christopher Martius et Pham Thu Thuy

4 Le paiement basé sur les résultats 45


Destinataires et objet
Arild Angelsen, Erlend A.T. Hermansen, Raoni Rajão et Richard van der Hoff

5 Information et changement de politique 61


Utilisées à bon escient, les données sur les moteurs peuvent être un moteur de changement
Veronique De Sy, Martin Herold, Maria Brockhaus, Monica Di Gregorio et
Robert M. Ochieng

Partie 2 Politiques nationales 75

6 Harmonisation des stratégies 77


Intégration de la REDD+ dans les CDN et les politiques climatiques nationales
Pham Thu Thuy, Moira Moeliono, Arild Angelsen, Maria Brockhaus,
Patricia Gallo, Hoang Tuan Long, Dao Thi Linh Chi, Claudia Ochoa et
Katherine Bocanegra

7 Gouvernance multiniveaux 91
Certains problèmes de coordination ne peuvent se résoudre par la coordination
Anne M. Larson, Juan Pablo Sarmiento Barletti, Ashwin Ravikumar et
Kaisa Korhonen-Kurki

8 Le régime foncier et les droits sur le carbone 103


Des progrès, mais encore insuffisants
William D. Sunderlin, Anne M. Larson et Juan Pablo Sarmiento Barletti
iv | Contenu


Partie 3 Évaluation des impacts 115

9 Les politiques nationales et infranationales de conservation des forêts 117


Entre échecs et réussites
Jan Börner et Thales A.P. West, avec la collaboration d’Allen Blackman,
de Daniela A. Miteva, Katharine R.E. Sims et Sven Wunder

10 Les forêts et le carbone 131


Les répercussions des initiatives locales de REDD+
Gabriela Simonet, Astrid B. Bos, Amy E. Duchelle, Ida Aju Pradnja Resosudarmo, Julie Subervie
et Sven Wunder

11 Populations et communautés 147


Bien-être : impact de la REDD+ sur le terrain
Amy E. Duchelle, Claudio de Sassi, Erin O. Sills et Sven Wunder

Partie 4 Des initiatives en évolution 159

12 Approches juridictionnelles infranationales 161


Cap vers le changement avec des politiques d’innovation et des partenariats
Claudia Stickler, Amy E. Duchelle, Daniel Nepstad et Juan Pablo Ardila

13 Le secteur privé 179


Les engagements « zéro déforestation » peuvent-ils sauver les forêts tropicales ?
Pablo Pacheco, Haseebullah Bakhtary, Marisa Camargo, Stephen Donofrio, Isabel Drigo
et Dagmar Mithöfer

14 L’agriculture intelligente face au climat 193


Des rendements plus élevés feront-ils reculer la déforestation ?
Hambulo Ngoma, Arild Angelsen, Sarah Carter et Rosa Maria Roman-Cuesta

15 Restauration des forêts 209


Prenons au sérieux le « plus » de la REDD+
Louis Verchot, Veronique De Sy, Erika Romijn, Martin Herold et Ruben Coppus

16 Conclusions 225
Leçons pour la voie à suivre vers une REDD+ transformationnelle
Arild Angelsen, Christopher Martius, Amy E. Duchelle, Anne M. Larson, Pham Thu Thuy
et Sven Wunder

Sigles et acronymes 241

Glossaire 245

Bibliographie 256
Liste des figures, tableaux et encadrés

Figures
1.1  Disparition annuelle de la couverture forestière dans les tropiques entre 2001 et 2017 4
1.2  Étude comparative mondiale du CIFOR sur la REDD+ : localisation des pays où se déroulent les
recherches scientifiques 9
2.1  Théorie du changement dans le concept d’origine de la REDD+ 22
2.2  Décisions de la CCNUCC concernant la REDD+ dans une théorie du changement (Cadre de Varsovie) 24
3.1  Engagements et décaissements cumulés d’APD affectée à des activités qualifiées de REDD+, 2008-2015 34
3.2  Année de l’accord de subvention du FCPF pour la préparation à la REDD+ par pays, pays mentionnant la
REDD+ dans leurs CPDN ou participant à l’ONU-REDD+ 39
3.3  Évaluation de l’efficacité de la REDD+ et de la capacité à accéder aux fonds internationaux de REDD+
dans 41 pays 41
4.1  Relation entre l’année de paiement (axe horizontal) et l’année de référence (axe vertical) 49
4.2  Déforestation et niveaux (bases) de référence pour l’Amazonie brésilienne 51
5.1  Moteurs directs de la déforestation tropicale (1990-2005) : superficie de forêt (en ha) ayant disparu
au profit d’autres usages du sol 65
6.1  Part des C(P)DN qui mentionnent la REDD+ en pourcentage du total de C(P)DN soumis
par région (N=197) 81
6.2  Stratégies de REDD+ mentionnées dans les CDN ou les CPDN des pays. 83
7.1  Complexité de la répartition des responsabilités entre les divers niveaux de gouvernement concernant
divers secteurs : exemple de Madre de Dios au Pérou 94
9.1  Degré d’efficacité des politiques nationales 129
10.1 Densité des projets de REDD+, définie par le rapport entre l’extension géographique d’un projet
et la superficie forestière du pays concerné (2015) 134
10.2 Illustration de la méthode des doubles différences (DID) 137
10.3 Méthodes et données utilisées dans la littérature relative à la REDD+ et à son impact sur le carbone
forestier 139
10.4 Impact de la REDD+ sur la déforestation dans le projet transamazonien 145
11.1 Études (a posteriori) de l’impact de la REDD+ sur la participation et les résultats hors carbone
(surtout sur le bien-être) 150
11.2 Théorie du changement en vue de réalisations et de résultats positifs dans les initiatives locales de REDD+ 151
11.3 Évolution des revenus des ménages après le déclenchement des initiatives de REDD+ sur les sites de
l’intervention et sur les zones témoin 154
12.1 Indicateurs clés relatifs aux forêts et aux moteurs de la déforestation dans les 39 territoires étudiés 168
12.2 Nombre de juridictions ayant pris des engagements et fixé des objectifs de performance précis qui
correspondent à leurs engagements internationaux 170
12.3 Progrès accomplis sur les éléments de durabilité juridictionnelle (E = stade initial ; I = intermédiaire ; A =
avancé) indiqués en pourcentage des 33 juridictions de l’échantillon présents dans les trois catégories
(voir l’encadré 12.2) 171
vi | Liste
 des figures, tableaux et encadrés

14.1 Évolution des surfaces et des rendements de la production de céréales en Afrique subsaharienne
(en haut) et en Asie (en bas) en partant de 1961 = 100 % comme année de base 196
15.1 Estimation de la répartition de la dégradation résultant de quatre moteurs immédiats, par continent (A)
et par phase de transition forestière (B), pour la période 2000 - 2010 215
15.2 Carte de 154 projets de restauration en Amérique latine et dans les Caraïbes 218
15.3 Aperçu des objectifs des 154 projets de restauration, ventilés par initiative 220

Tableaux

1.1  Étude comparative mondiale sur la REDD+ (GCS REDD+) : thématiques et diffusion des connaissances 10
2.1  Principales raisons sur lesquelles reposent les théories du changement de la REDD+ 27
5.1  Fonction de l’information sur les moteurs de la déforestation et de la dégradation des forêts dans
les processus liés aux politiques de REDD+ et principaux obstacles qui s’opposent à une exploitation
efficace de cette information 69
6.1  Prise en compte des forêts dans les C(P)DN déjà communiquées 82
6.2  Idées pour amplifier la place des forêts dans les politiques sur le changement climatique 84
9.1  Impact des politiques nationales sur la déforestation (sélection d’études) 127
10.1 Impact des projets et programmes de REDD+ sur les forêts 140
12.1 Comparaison des approches suivies pour réduire la déforestation tropicale 164
13.1 Produits qui mettent les forêts en péril : principales approches « zéro déforestation » 183
13.2 Portée et type d’engagements « zéro déforestation » pour les produits clés 185
15.1 Obstacles rencontrés au cours du suivi du progrès des projets 221

Encadrés

1.1  Évolution de la déforestation tropicale 4


1.2  Étude comparative mondiale sur la REDD+ 9
2.1  Qu’est-ce qu’une théorie du changement ? 20
3.1  Comptabilisation des financements de REDD+ au Vietnam 36
3.2  Étude de cas : l’Agence indonésienne de gestion des fonds pour l’environnement 42
4.1  Le Fonds vert pour le climat : 500 millions USD pour la REDD+ 47
4.2  Réserve tampon du programme de réduction des émissions : financement de l’atténuation et des
avantages hors carbone 48
4.3  Le Fonds Amazonie : récompenser les résultats passés ou futurs ? 48
4.4  Le calcul des niveaux de référence : une approche calculée 50
5.1  Reconstitution des chaînes d’approvisionnement en soja au Brésil à l’aide de Trase 67
5.2  La culture itinérante : importance de l’information et de la façon dont elle est perçue 71
6.1  Stratégies nationales et internationales de développement respectueux de l’environnement 80
7.1  Comparaison des problèmes de négociation, de coopération et de coordination 95
7.2  Défis de la coordination multiniveaux au Mexique 97
REDD+ : la transformation | vii

7.3  Défis de la coordination multisectorielle en Indonésie : l’ascension et la chute de l’Agence indonésienne


pour la REDD+ 99
8.1  Les droits sur le carbone : un imbroglio juridique 106
8.2  Le coût humain de la défense des territoires et des ressources 108
8.3  Les avantages immédiats de la sécurité foncière pour mener à bien l’atténuation du changement
climatique par les forêts 113
9.1  Réforme de la gouvernance forestière au Brésil 119
9.2  Le moratoire indonésien 120
9.3  Gestion durable des forêts en République du Congo 121
10.1 La REDD+ et son potentiel d’atténuation du changement climatique au niveau mondial 133
10.2 Les estimateurs quasi-expérimentaux couramment utilisés 136
10.3 La mesure de l’impact : l’initiative des « villages durables de l’Amazonie » 144
11.1 Analyse pantropicale de l’impact de la REDD+ sur les revenus 153
11.2 Impacts de la REDD+, différenciés selon le genre, sur la perception de la qualité de vie 155
12.1 Principaux concepts 167
12.2 Méthodes d’évaluation de la durabilité juridictionnelle 169
12.3 Mato Grosso : une production agricole durable grâce à des partenariats public-privé et à une stratégie
juridictionnelle 174
12.4 Le marché du carbone des forêts tropicales enfin mis en place en Californie 176
13.1 Objectifs « zéro déforestation » des plateformes les plus pertinentes 181
14.1 Exemples d’agriculture intelligente face au climat et leur impact sur les forêts 197
14.2 Culture du cacao en agroforesterie en Afrique subsaharienne : au cœur du mécanisme de la REDD+ 201
14.3 Intégration de l’agriculture intelligente face au climat et des politiques de foresterie en Zambie 205
15.1 Restauration des paysages forestiers en Éthiopie 213
15.2 Potentiel, enjeux et solutions possibles pour la restauration des tourbières en Indonésie 214
15.3 Projet de recherche du CIAT sur la restauration des terres en Amérique latine 217
Liste des auteurs

Arild Angelsen
Professeur, Université norvégienne des sciences de la vie, Norvège ; Associé
senior, CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]

Juan Pablo Ardila


Scientifique, Earth Innovation Institute (EII), Colombie – jardila@[Link]

Shintia Arwida
Chargée de recherches, CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]

Stibniati S. Atmadja
Scientifique, CIFOR, Éthiopie – [Link]@[Link]

Haseebullah Bakhtary
Consultant Changement climatique, Focus Climat, Allemagne –
[Link]@[Link]

Simone Carolina Bauch


Directrice Amérique latine, Global Canopy, Brésil – [Link]@[Link]

Brian Belcher
Professeur, Université Royal Roads, Canada – [Link]@[Link]

Allen Blackman
Conseiller économique principal, Banque interaméricaine de développement,
États-Unis – allenb@[Link]
x | Liste des auteurs

Katherine Bocanegra
Chercheure indépendante, Pérou – katherinemadleine9@[Link]

Jan Börner
Professeur, Centre de recherche sur le développement (ZEF), Institut d’économie
de l’aliment et des ressources, Université de Bonn, Allemagne –
jborner@[Link]

Astrid B. Bos
Doctorante, Université et centre de recherche de Wageningen (WUR), Pays-Bas ;
CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]

Maria Brockhaus
Professeure, Département de sciences forestières, Université d’Helsinki, Finlande –
[Link]@[Link]

Marisa Camargo
Consultante indépendante et doctorante, Université d’Helsinki, Finlande –
[Link]@[Link]

Sarah Carter
Chercheure postdoctorale, Université et centre de recherche de Wageningen
(WUR), Pays-Bas – [Link]@[Link]

Dao Thi Linh Chi


Assistante de recherche, CIFOR, Vietnam – chi.daolinh161194@[Link]

Ruben Coppus
Scientifique, Centre international d’agriculture tropicale (CIAT), Colombie –
[Link]@[Link]

Veronique De Sy
Chercheure postdoctorale, Université et centre de recherche de Wageningen
(WUR), Pays-Bas – [Link]@[Link]

Paulina Deschamps-Ramírez
Consultante, Mexique – [Link]@[Link]

Monica Di Gregorio
Chargée de cours, Université de Leeds, Royaume-Uni ; Associée senior, CIFOR,
Indonésie – [Link]@[Link]
REDD+ : la transformation | xi

Stephen Donofrio
Directeur, Supply Change Initiative, Forest Trends, États-Unis ; Responsable,
Greenpoint Innovations, États-Unis – sdonofrio@[Link]

Isabel Drigo
Coordonnatrice de projet, Institut de gestion et de certification forestières et
agricoles (Imaflora), Brésil – [Link]@[Link]

Amy E. Duchelle
Scientifique senior, CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]

Patricia Gallo
Consultante indépendante, CIFOR, Allemagne – pgblima@[Link]

Toby Gardner
Chargé de recherches senior, Institut de l’Environnement de Stockholm (SEI),
Suède – [Link]@[Link]

Erlend A.T. Hermansen


Chercheur senior, CICERO Centre de recherche internationale sur le climat,
Norvège – [Link]@[Link]

Martin Herold
Professeur, Université et centre de recherche de Wageningen (WUR), Pays-Bas –
[Link]@[Link]

Richard van der Hoff


Doctorant, Université Radboud, Pays-Bas ; Université fédérale de Minas Gerais,
Brésil – [Link]@[Link]

Habtemariam Kassa
Responsable d’équipe, Recherches Forêts et Bien-être humain, et scientifique
senior, CIFOR, Éthiopie – [Link]@[Link]

Kaisa Korhonen-Kurki
Directrice de programme et coordinatrice des recherches, Institut de la science
de la durabilité d’Helsinki (HELSUS), Université d’Helsinki, Finlande –
[Link]@[Link]

Anne M. Larson
Responsable d’équipe par intérim, Égalité des Chances, Genre, Justice et
Régime foncier, et scientifique principale, CIFOR, Pérou – [Link]@[Link]
xii | Liste des auteurs

Antoine Libert Amico


Chercheur postdoctoral, Programme mexicain sur le carbone, Mexique –
antoinelibert@[Link]

Lasse Loft
Chercheur postdoctoral, Centre de recherche en paysages agricoles de Leibniz
(ZALF), Allemagne – [Link]@[Link]

Hoang Tuan Long


Assistant de recherche, CIFOR, Vietnam – bberviet@[Link]

Christopher Martius
Responsable d’équipe, Changement Climatique, Bioénergie et Développement
sobre en Carbone, CIFOR, Indonésie ; Chargé de cours, Université de Bonn,
Allemagne – [Link]@[Link]

Daniela A. Miteva
Professeure assistante, Université d’État de l’Ohio, États-Unis – miteva.2@[Link]

Dagmar Mithöfer
Professeure, Université de sciences appliquées de la vallée du Rhin, Allemagne –
[Link]@[Link]

Moira Moeliono
Associée senior, CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]

Daniel Nepstad
Directeur exécutif et scientifique senior, Earth Innovation Institute (EII), États-Unis –
dnepstad@[Link]

Hambulo Ngoma
Chargé de recherches, Institut de recherche sur les politiques agricoles Indaba
(IAPRI), Zambie – [Link]@[Link]

Robert M. Ochieng
Chercheur associé, Centre africain pour les études technologiques (ACTS),
Kenya – [Link]@[Link]

Claudia Ochoa
Chercheure indépendante, Pérou – claudiaochoa2005@[Link]

Pablo Pacheco
Scientifique principal sur les forêts mondiales, Fonds mondial pour la nature
(WWF), États-Unis ; Associé senior, CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]
REDD+ : la transformation | xiii

Herry Purnomo
Scientifique, CIFOR, Indonésie ; professeur, Université agronomique de Bogor
(IPB), Indonésie – [Link]@[Link]

Raoni Rajão
Professeur, Université fédérale de Minas Gerais (UFMG), Brésil – rajao@[Link]

Ashwin Ravikumar
Professeur assistant, Amhers College, États-Unis – aravikumar@[Link]

Ida Aju Pradnja Resosudarmo


Chercheure consultante, CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]

Rosa Maria Roman-Cuesta


Chercheure, CIFOR, Kenya - [Link]-cuesta@[Link]

Erika Romijn
Chercheure, Université et centre de recherche de Wageningen (WUR), Pays-Bas –
[Link]@[Link]

Juan Pablo Sarmiento Barletti


Boursier postdoctoral, CIFOR, Pérou – [Link]@[Link]

Claudio de Sassi
Collaborateur scientifique, Office fédéral de l’environnement (OFEV), Section
Faune sauvage et biodiversité forestière, Suisse – cdesassi@[Link]

Erin O. Sills
Professeure, Université d’État de Caroline du Nord, États-Unis ; Associée senior,
CIFOR, Indonésie – erin_sills@[Link]

Gabriela Simonet
Chercheure, Centre d’économie de l’environnement de Montpellier (CEE-M),
Institut national de la recherche agronomique (INRA), France ; Boursière
postdoctorale, CIFOR, Indonésie – [Link]@[Link]

Katharine R.E. Sims


Professeure associée, Économie/étude de l’environnement, Amherst College,
États-Unis – ksims@[Link]

Denis J. Sonwa
Scientifique senior, CIFOR, Cameroun – [Link]@[Link]
xiv | Liste des auteurs

Claudia Stickler
Scientifique, Earth Innovation Institute (EII), États-Unis –
cstickler@[Link]

Julie Subervie
Chercheure, Centre d’économie de l’environnement de Montpellier (CEE-M),
Institut national de la recherche agronomique (INRA), France –
[Link]@[Link]

William D. Sunderlin
Associé senior, CIFOR, Indonésie ; membre auxiliaire du corps professoral, École
supérieure de sciences de l’environnement et de foresterie de l’Université d’État
de New York, États-Unis – [Link]@[Link]

Pham Thu Thuy


Scientifique et directrice du bureau CIFOR au Vietnam, CIFOR, Vietnam –
[Link]@[Link]

Tim Trench
Professeur, Université autonome Chapingo, Mexique – tim_trench@[Link]

Louis Verchot
Responsable Thématique, Restauration des terres - Restauration des paysages,
agroécosystèmes et paysages durables, Centre international d’agriculture
tropicale (CIAT), Colombie – [Link]@[Link]

Thales A.P. West


Chargé de recherches senior, Centre de recherche sur le développement (ZEF),
Université de Bonn, Allemagne – thaleswest@[Link]

Sven Wunder
Scientifique principal, Institut européen de la Forêt (EFI), Espagne ; Associé senior,
CIFOR, Pérou – [Link]@[Link]
Avant-propos

Au Pérou, deuxième pays d’Amazonie pour la superficie de sa forêt tropicale, nous


sommes bien conscients de l’importance mondiale de la préservation de la forêt
dans la lutte contre le changement climatique, d’une part, et des conséquences
de ce changement pour les populations qui vivent dans les forêts et en sont
tributaires, d’autre part.

Le dernier rapport du GIEC, publié en 2018, montre clairement que nous subissons
déjà les effets du changement climatique, causés en partie par la déforestation et
la dégradation des forêts. Ses conséquences sont de plus en plus évidentes. Le
changement climatique nuit gravement à la biodiversité, ce qui met en péril la
sécurité alimentaire du Pérou et notre gastronomie de renommée internationale ; il
perturbe la fourniture de services écosystémiques essentiels comme la régulation
du cycle de l’eau et du carbone ; il a des effets défavorables sur la qualité de vie,
notamment celle des peuples autochtones et des communautés locales dont les
moyens de subsistance sont menacés.

Face à ces problèmes, les mécanismes comme la réduction des émissions liées
à la déforestation et à la dégradation des forêts (REDD+) permettent de mettre
en relation l’aide internationale et les actions locales menées dans des pays
comme le nôtre, occasion dont il faut se saisir pour prévoir des mesures visant à
mettre un terme à la déforestation. Il ne fait aucun doute que la mise en œuvre du
mécanisme représente un défi de taille. C’est pour cette raison que toutes celles
et ceux qui sont concernés doivent se montrer encore plus déterminés à prendre
des mesures concrètes pour répondre collectivement à l’appel du rapport du
GIEC en faveur d’une action urgente.
xvi | Avant-propos

Le Pérou s’est déjà engagé sur la voie d’une réduction de la déforestation. Notre
Stratégie nationale sur les forêts et le changement climatique définit notre vision
quant aux modalités de réalisation de cet objectif d’ici 2030, et la REDD+ pose
le cadre des actions essentielles à mener pour enrayer la disparition de la forêt.
Principale cause d’émission de gaz à effet de serre dans notre pays, la déforestation
est aussi l’un des grands thèmes de notre Contribution Déterminée au niveau
National, en cours d’élaboration, pour réduire les émissions. L’un des moyens de
lutter contre la déforestation consiste à octroyer des droits fonciers de manière
structurée, de façon à valoriser les forêts et à combattre les activités illégales.

Dans le cadre de la conception et de la mise en œuvre de ces stratégies, le


dialogue sera notre principal moyen d’action. Nous ne pouvons aller de l’avant
que si nous mobilisons l’ensemble de la société et travaillons collectivement vers
un but commun. L’engagement des gouvernements infranationaux est tout aussi
important que celui des pays, et il faut garantir la participation de la société civile,
des associations de défense des peuples autochtones et de tout autre acteur
concerné. C’est là l’une des leçons les plus importantes que nous avons apprises
lors de la mise en œuvre de la REDD+ au Pérou.

Les peuples autochtones, propulsés sur le devant de la scène par les priorités
en matière de forêts et de changement climatique, ont un rôle essentiel à jouer
dans ce processus. Nous avons appuyé des initiatives leur permettant de mieux
exercer leurs droits, et qui revalorisent des connaissances et pratiques ancestrales
importantes aujourd’hui pour la gestion des écosystèmes forestiers et le maintien
des stocks de carbone. À cet égard, le gouvernement péruvien est en train
d’élaborer des mécanismes de conservation en concertation avec les peuples
autochtones. De plus, nous encourageons d’autres acteurs à contribuer à ces
initiatives et à les reproduire ailleurs.

Les travaux présentés dans cet ouvrage illustrent, plus de dix ans après les
premiers débats de la Conférence des Nations Unies sur les Changements
Climatiques à Bali, toute la complexité de la mise en œuvre de la REDD+. Celle-ci
fait fréquemment surgir des éléments qui n’avaient pas été pris en compte lors
de sa conception ; son contexte, ainsi que la dynamique des acteurs concernés,
conduisent à de nombreux ajustements sur le terrain. Cet ouvrage présente donc
un certain nombre d’enseignements cruciaux, résultant d’initiatives très variées,
confrontées à des difficultés communes, malgré la diversité des situations.

La lutte contre la déforestation est un défi, mais aussi une opportunité. C’est une
tâche ardue parce qu’elle requiert pour être efficace, non pas une seule, mais toute
une série d’interventions qui devront être réalisées simultanément. Par exemple,
la promotion d’une agriculture intensive sans déforestation exige, comme on le
verra dans cet ouvrage, plus que des mesures circonscrites au secteur forestier
puisqu’il faut aussi s’atteler à la question foncière, à l’application de la loi et à
REDD+ : la transformation | xvii

d’autres problèmes essentiels. C’est une opportunité parce que les objectifs visés
ne s’arrêtent pas à la réduction de la déforestation : ils englobent l’exercice de
leurs droits par les peuples autochtones, la réduction de la pauvreté, la garantie
de la sécurité alimentaire, le renforcement des institutions, la conservation de la
biodiversité et la création d’emplois.

Pour réduire la déforestation et générer des co-bénéfices, il faudra veiller à ne


pas baisser la garde face à l’engagement politique international en matière de
poursuite de la lutte contre le changement climatique, mobiliser les ressources
de la coopération internationale et du secteur privé, et soutenir le nombre sans
cesse croissant de gouvernements infranationaux qui mènent des initiatives dans
leur juridiction en collaboration avec la société civile et les peuples autochtones.
Pour ce faire, nous pouvons nous appuyer sur les enseignements contenus dans
les chapitres de cet ouvrage, fruits d’une analyse rigoureuse grâce à laquelle nos
interventions seront plus efficaces et plus équitables.

Il n’y a pas de plan B, car il n’y a pas d’autre planète Terre. Nous devons transmettre
ce message à nos pays, nos gouvernements infranationaux, et nos communautés.
Il s’agit d’une course contre la montre, mais nous avons une fenêtre d’opportunité
à ne pas manquer. Je sais que nous pouvons y arriver car nous n’avons pas le choix.

Fabiola Muñoz
Ministre de l’Environnement
Pérou
Remerciements

L’ouvrage que vous tenez entre les mains ou que vous consultez sur un écran est
le fruit d’un travail remarquable mené par un grand nombre de personnes. En
tant qu’éditeurs, nous souhaitons remercier en premier lieu les 62 auteurs de ce
volume pour leur dur labeur et leur réactivité face aux nombreux commentaires
et suggestions qui leur ont été faits et pour avoir respecté au mieux les délais très
serrés qui étaient fixés. Cet ouvrage n’aurait pu voir le jour sans leur expertise,
leurs connaissances, et leur dévouement.

Nous sommes également reconnaissants aux relecteurs. Un examen attentif par les
pairs est à la base de tout travail scientifique, et nous avons été impressionnés par
la rigueur de nombreuses relectures, qui ont permis d’apporter des observations
générales, de suggérer de nouvelles références, et de mettre en évidence des
incohérences, des ambiguïtés ou des affirmations trop normatives. Un grand
merci à toutes les personnes suivantes : M. Albani, S. Ball, S.C. Bauch, B. Belcher,
A. Blackman, M. Boissière, A. Bradley, M. Bucki, J. Busch, D. Byerlee, R. Chazdon,
E. Corbera, A. Falconer, A. Fishman, L.J. Fosse, A. Frechette, T. Gardner, I. Gavilan,
E. Hermansen, M. Herold, P. Iversen, J.P.G. Jones, I.T. Jørgensen, P. Katila,
A. Kontoleon, D. Lee, S. Leonard, L. Lipper, C. Luttrell, D. McNeill, P. Meyfroidt,
P. Minang, D.A. Miteva, P. Moutinho, M. Norman, P. Pacheco, J.G. Pétursson,
N.H. Ranum, C. Romero, A. Rothe, T. Rudel, E.O. Sills, E. Sjaastad, M. Skutsch,
P. Soares, C. Streck, J.E. Studsrød, W.D. Sunderlin, V. Tan Phuong, E. Turnhout,
R. van der Hoff, A. Vatn, A. Vidal Villaorduña, T.A.P. West, M. Wolosin et S. Zewdie.

La coordination de la production d’un tel ouvrage est un travail difficile, parfois


ingrat. Nous avons été heureux de bénéficier de l’aide de Sarah Carter pour cette
REDD+ : la transformation | xix

tâche. Nous la remercions infiniment d’avoir su nous conduire, nous les éditeurs,
au travers des étapes et des échéances successives, même lorsque nos réponses
tardaient à venir. Nous sommes également redevables à Levania Santoso, dont
l’aide a été précieuse pour organiser les réunions des éditeurs de l’ouvrage et les
ateliers d’écriture.

Nous exprimons aussi notre gratitude à Dharmi Bradley pour l’infographie, qui
résume si bien les idées essentielles de chaque chapitre.

Bien sûr, tout ouvrage nécessite un bon éditeur pour la langue, le style et le
contenu, ce qui est d’autant plus vrai dans le cas de cette publication, car la plupart
des éditeurs et des auteurs n’avaient pas l’anglais comme langue maternelle. C’est
pourquoi un remerciement tout particulier doit être adressé à Erin O’Connell, qui
a encadré le processus d’édition, ainsi qu’à Sarah Oakes. Nous avons grandement
apprécié votre travail de révision critique ; nous en avons appris beaucoup sur la
langue anglaise (où les exceptions sont parfois plus importantes que les règles),
et sur nos propres acrobaties intellectuelles.

Nous souhaitons remercier chaleureusement l’équipe de production du CIFOR,


constituée de Gideon Suharyanto, Vidya Fitrian, Perdana Maulansyah Putra,
Catur Wahyu, Rumanti Wasturini et Ina Rachmawati. Sans votre diligence, nous
n’aurions jamais pu réaliser l’ouvrage avec autant d’efficacité ! Ce fut un réel plaisir
de collaborer, comme à chaque fois, avec une équipe aussi expérimentée et
performante.

Une grande partie de l’ouvrage repose sur un projet de recherche du CIFOR,


l’Étude Comparative Mondiale sur la REDD+ (GCS REDD+). Nous exprimons
notre gratitude à tous nos partenaires locaux, nationaux et internationaux qui
participent à ce projet depuis plus de 10 ans. Vous êtes trop nombreux pour que
nous puissions tous vous nommer, mais soyez assurés que nous avons sincèrement
apprécié cette collaboration et les nombreuses informations dont vous nous avez
fait part.

Les organismes suivants ont apporté un appui financier à l’étude GCS REDD+ au
fil des ans : l’Agence Australienne pour le Développement International (AusAID) ;
le Programme de Recherche du CGIAR sur les Forêts, les Arbres et l’Agroforesterie
(CRP-FTA) avec le soutien financier des contributeurs du Fonds fiduciaire du CGIAR
([Link]/funders/) ; David and Lucile Packard Foundation ; la Commission
Européenne (CE) ; le Gouvernement de la Finlande ; l’Initiative Internationale sur
le Climat (IKI) du ministère fédéral allemand de l’Environnement, de la Protection
de la Nature et de la Sécurité Nucléaire (BMU) ; Mott Foundation ; l’Agence
norvégienne de Coopération pour le Développement (Norad) ; le ministère
britannique du Développement International (UKAID) ; l’Agence américaine pour
le Développement International (USAID).
xx | Remerciements

Tout en appréciant les nombreuses contributions à ce volume, nous tenons à


avertir les lecteurs que les opinions exprimées dans les chapitres sont celles des
auteurs. Elles ne représentent pas forcément la position officielle des éditeurs,
du CIFOR, des institutions auxquelles appartiennent les auteurs, des bailleurs, ou
encore des relecteurs.

À Ås, Bogor, Wageningen, Lima et Hanoï, le 21 novembre 2018

Arild Angelsen - Christopher Martius - Veronique De Sy


Amy E. Duchelle - Anne M. Larson - Pham Thu Thuy
Résumé
Il y a dix ans, la REDD+ faisait à grand bruit son entrée sur la scène internationale
avec la promesse de bâtir une « passerelle en bois » vers une économie neutre en
carbone. En donnant plus de valeur aux arbres sur pied qu’aux arbres abattus, le
principe de la réduction des émissions liées à la déforestation, à la dégradation
des forêts et au renforcement des stocks de carbone forestier (REDD+) devait offrir
une solution rapide, peu onéreuse et facile à mettre en œuvre pour atténuer les
conséquences climatiques du changement de l’utilisation des terres.

Si rapidité, simplicité et coût raisonnable n’ont pas été au rendez-vous, l’idée de


base de la REDD+ est toujours valable, peut-être même plus qu’auparavant. Selon
les conclusions d’études récentes, les solutions pour le climat axées sur l’utilisation
des terres, principalement liées à la protection et à la restauration des forêts
mondiales, permettraient de réaliser plus d’un tiers de l’atténuation nécessaire
pour contenir le réchauffement climatique au-dessous de la barre des 1,5 °C d’ici
2030, et ce, de manière efficace par rapport à leur coût. Cependant, ces solutions
ne recueillent que 3 % des financements pour l’action climatique, soit moins d’un
dixième de ce qui pourrait être considéré comme une juste contribution.

De nouveaux avertissements sur les conséquences potentiellement désastreuses


de l’augmentation de la concentration en GES de l’atmosphère ont fortement attiré
l’attention sur la réalité du changement climatique. Or, pris dans leur ensemble, les
engagements nationaux au titre de l’Accord de Paris sont loin de pouvoir assurer
la réalisation de l’objectif de 1,5 °C, ce qui signifie que la planète est en voie de
connaître un réchauffement compris entre 3,0 et 3,2 °C d’ici 2100, avec certains
pays bien partis pour subir une hausse de la température allant jusqu’à 5 °C. Par
ailleurs, dans de grands pays émetteurs, des climato sceptiques de plus en plus
nombreux influencent le débat international de manière alarmante. La confusion
qui en résulte risque fort de noyer les voix de la raison.

Le titre de ce livre a un double sens. La REDD+ qui devait être transformante s’est
elle-même transformée. En 2007, la REDD+ était vue comme un catalyseur pour
xxii | Résumé

un changement transformationnel qui mènerait à une atténuation pérenne du


changement climatique dans le secteur des forêts et de l’utilisation des terres.
Des incitations directes - par des paiements destinés aux pays en développement
riches en forêts - étaient censées changer la donne. En fait c’est la REDD+ elle-
même, comprise comme l’ensemble des initiatives et politiques visant à obtenir
des réductions d’émissions des forêts dans les pays en développement, qui s’est
transformée ces dix dernières années. Si l’on veut que la REDD+ tienne sa promesse
de changement transformationnel, il faudra qu’elle s’adapte à un paysage
en mutation, caractérisé notamment par une nouvelle architecture mondiale
concernant le changement climatique, l’évolution des politiques internationales,
et de nouvelles attentes de la part des bailleurs, des pays REDD+, du secteur privé
et des communautés locales.

Transformer la REDD+ poursuit notre examen minutieux des progrès du


mécanisme depuis 2008. Nous mettons en évidence des problèmes critiques
et proposons des solutions pour réaliser une atténuation par les forêts qui soit
efficace, efficiente et équitable. Nous voulons être des critiques constructifs :
critiques parce que le monde ne peut pas se permettre d’avoir des politiques et
des initiatives qui ne contribuent pas à la réduction des émissions ; constructifs
parce que si la communauté internationale ne parvient pas à réduire les émissions
dues à la déforestation et à la dégradation des forêts, il est peu probable que
la hausse de la température soit contenue sous l’objectif de 1,5 °C (ni même de
2 °C).

Grâce à l’Étude comparative mondiale sur la REDD+ (GCS REDD+), le Centre de


Recherche Forestière Internationale (CIFOR) et ses partenaires ont suivi les progrès
de la REDD+ en adoptant la position critique du chercheur, tout en apportant des
recommandations, informations, analyses, et outils aux praticiens et décideurs.
Transformer la REDD+ s’appuie sur dix années de recherches menées dans le
cadre de la GCS REDD+ et sur près de 500 publications scientifiques émanant de
ce projet. L’ouvrage s’inspire également de la littérature provenant d’horizons plus
vastes, des contributions de nos partenaires, et des débats politiques qui ont lieu
à l’échelle infranationale, nationale et internationale.

Depuis 2007, plus de 50 pays ont mis en place leur stratégie de REDD+, de
nombreux gouvernements infranationaux se sont officiellement engagés à réduire
la déforestation, et plus de 350 projets et programmes ont été mis en œuvre dans
les tropiques. Nous bénéficions à présent des expériences des uns et des autres
et de données qui peuvent nous permettre, en dépit de leurs imperfections, de
tirer les premières conclusions relatives à la conception, à la mise en œuvre, à
la progression, et aux impacts des initiatives infranationales et nationales de
la REDD+.

Les quatorze chapitres de cet ouvrage sont répartis en quatre parties distinctes :
le financement et les autres composantes essentielles de la REDD+, l’analyse
REDD+ : la transformation | xxiii

des politiques nationales, la synthèse d’évaluations de l’impact des politiques


infranationales et nationales et des initiatives locales de la REDD+, et enfin, l’étude
de quatre initiatives en évolution, essentielles pour réaliser l’objectif de la REDD+.

Dans la première partie, nous constatons pour commencer que, pour être
efficace, efficiente et équitable, la REDD+ doit s’appuyer sur une théorie du
changement clairement définie ou, en d’autres termes, une feuille de route visant
la transformation. Nous examinons une variété de théories proposées par divers
acteurs intervenant dans les débats sur la REDD+, avec chacun leur propre point
de vue sur la manière de réduire les émissions liées à la déforestation et à la
dégradation des forêts. Nous mettons aussi en évidence les profondes incertitudes
qui entourent le paiement basé sur les résultats, pilier de la théorie du changement
de la REDD+. S’il était initialement conçu comme un moyen d’inciter les pays, les
propriétaires et les usagers de la forêt à conserver les forêts, la nature et le niveau
de la rémunération prévue, ainsi que les bénéficiaires exacts, restent flous.

Le marché mondial du carbone, dont la REDD+ devait faire partie intégrante, ne


s’est jamais matérialisé. Le financement de la REDD+ n’a été apporté que par un
petit nombre de pays et d’institutions multilatérales, et les fonds pour la préparation
sont en train de se tarir. Le débat sur le financement doit reconnaître que les pays
et les communautés de la REDD+ ont assumé la plus grande part du coût de
mise en oeuvre de la REDD+. Le paiement basé sur les résultats n’a pas créé la
dynamique attendue par manque de financement et en raison d’autres difficultés,
dont la question de la définition de l’objet et des destinataires du paiement et de
la détermination des niveaux de référence. Nous notons que les dispositifs basés
sur les résultats risquent d’être biaisés dans la mesure où les chiffres peuvent faire
l’objet d’une sélection en fonction des intérêts des acteurs, et avançons que ce
problème pourrait être résolu notamment par la définition de règles plus claires et
de procédures de contrôle et de contrepoids au niveau des institutions.

Les données et les informations sont essentielles à une planification, une conception
des politiques, une mise en œuvre et une évaluation rationelles. Cependant,
la production et l’utilisation des informations peuvent être politisées par de
puissants agents de déforestation et de dégradation des forêts. Nous mettons en
évidence les opportunités et les difficultés qui entourent un changement fondé
sur les informations tout au long des processus de politiques de REDD+. Les
systèmes nationaux de surveillance des forêts devront permettre de compenser
les différences de compétences, de ressources et de pouvoir d’acteurs, grâce à
l’intégration de dispositifs de participation, de transparence, de responsabilité et
de coordination.

La deuxième partie de l’ouvrage examine les politiques nationales de REDD+. La


réforme des politiques et des lois nationales en contradiction avec les objectifs
sociétaux et environnementaux de la REDD+ devait être centrale dans la mise en
xxiv | Résumé

œuvre du mécanisme. Or, si certaines politiques ont effectivement été modifiées,


l’objectif de la réduction des émissions liées aux forêts est encore trop souvent
relégué au second plan. Les Contributions Déterminées au Niveau national
(CDN) par les pays dans le cadre de l’Accord de Paris sont le reflet des derniers
engagements nationaux dans la lutte contre le changement climatique. Nous
analysons la place que les forêts y occupent et discutons des opportunités et des
obstacles rencontrés, notamment dans la réalisation des contributions potentielles
des forêts et dans l’amélioration de l’exhaustivité des CDN par des engagements
fermes en faveur du secteur forestier.

La coordination, souvent citée comme la solution à de nombreux problèmes,


se trouve souvent entravée par les intérêts contradictoires qui sont rattachés à
l’utilisation des terres et des forêts. Il est important de faire la différence entre
les échecs de coordination susceptibles d’être surmontés par son amélioration et
ceux qui découlent de divergences fondamentales d’objectifs et d’intérêts. Nous
passons en revue l’expérience engrangée et les enseignements acquis, ainsi que
les solutions possibles, telles que les processus et les plateformes multi-acteurs.

Le régime foncier et les droits des peuples autochtones et des communautés


locales figurent en bonne place dans les priorités de la REDD+ depuis ses débuts.
Si sa mise en œuvre s’est accompagnée de progrès dans le domaine foncier,
les avancées ne sont pas suffisantes pour assurer le bon fonctionnement du
mécanisme. Des réformes institutionnelles et juridiques ont certes été observées
dans des pays comme l’Indonésie, le Pérou et la Tanzanie, mais il est rare que
les efforts concrets à l’échelle locale soient appuyés par des politiques et des
réformes nationales adéquates.

Dix ans plus tard, la communauté internationale s’interroge sur les résultats
réels de la REDD+ au regard des financements internationaux, des politiques
nationales, des programmes infranationaux et des projets locaux qui lui ont été
consacrés. A-t-elle abouti à une réduction de la déforestation et de la dégradation
des forêts ? A-t-elle permis d’améliorer les moyens de subsistance à l’échelle
locale et la gouvernance forestière ? C’est à ces questions que nous tentons de
répondre dans la troisième partie.

Une étude examinant les données disponibles relatives aux impacts des
politiques montre que si les politiques nationales et infranationales contribuent
à la conservation des forêts, leur efficacité moyenne est faible, surtout dans les
tropiques. Si aucun instrument d’action publique ne semble être une « solution
miracle », améliorer la cohérence et la complémentarité des diverses politiques
à différents niveaux de pouvoir peut améliorer leur efficacité individuelle et
conjointe. Pour ce qui est des initiatives locales, les quelques travaux portant sur
les résultats en matière de carbone et d’utilisation des sols montrent qu’ils sont
modérément encourageants dans l’ensemble tandis que les études traitant de la
REDD+ : la transformation | xxv

qualité de vie, plus nombreuses, montrent des résultats modestes et hétérogènes


qui ont plus de chance de se matérialiser lorsque les interventions comprennent
des incitations.

Si la REDD+ privilégiait initialement le transfert de financements conséquents


basés sur les résultats, vers les gouvernements nationaux, de nouvelles initiatives
complémentaires sont apparues. La quatrième partie de cet ouvrage traite de
quatre d’entre elles. Les approches juridictionnelles du développement rural
à faible émission de gaz à effet de serre semblent prometteuses puisqu’elles
mettent en cohérence à l’échelle d’un territoire la REDD+, les initiatives favorisant
la durabilité des chaînes d’approvisionnement, les politiques nationales et les
financements. Une nouvelle analyse des progrès accomplis par 39 provinces et
États infranationaux montre que la plupart sont en bonne voie pour réaliser leurs
engagements officiels en faveur de la réduction de la déforestation ; ils y sont
parvenus au moyen de stratégies juridictionnelles intégrées, de processus multi-
acteurs robustes et d’objectifs quantifiables et assortis d’échéances.

Si l’on a constaté l’émergence d’engagements en faveur de la déforestation zéro de


la part du secteur privé, les financements consentis par ce dernier n’ont pas encore
atteint le niveau escompté. Nous examinons les approches « zéro déforestation »
qui prédominent et passons en revue les progrès accomplis pour cinq produits
de base qui mettent la forêt en péril (huile de palme, cacao, café, viande bovine et
soja). Des difficultés demeurent, et le manque d’informations et de transparence
est préjudiciable à l’évaluation des progrès. Pour que les engagements soient
efficaces, les initiatives du secteur privé doivent être en accord avec les cadres
réglementaires nationaux, les politiques plus larges en matière de développement
durable des entreprises, et les réglementations des pays consommateurs.

L’agriculture, principale cause de la déforestation, fait l’objet d’initiatives


visant une agriculture intelligente face au climat. L’intensification durable de la
production agricole, composante clé de l’agriculture intelligente face au climat,
peut-elle préserver les forêts ? Il ne va pas de soi qu’elle se traduira par des effets
bénéfiques pour les forêts, puisque des rendements plus élevés peuvent stimuler
la mise en culture de nouvelles terres au détriment des forêts ; les politiques
doivent donc comporter des mesures spécifiques aux forêts visant à minimiser les
surfaces cultivées.

Le renforcement des stocks de carbone forestier (le plus de la REDD+) s’est décliné
sous la forme d’initiatives de restauration de la forêt et du paysage. Selon une
étude de 154 projets de restauration en Amérique latine, l’objectif, les activités
et la taille des projets sont fortement influencés par les sources de financement.
Un défi majeur de ces projets est de transformer les structures d’incitation de
manière à encourager la gestion durable des terres et la restauration des terres
dégradées. Peu de projets de restauration suivent leurs impacts sur le carbone
xxvi | Résumé

forestier, et nombreux sont ceux dont les activités ne prévoient ni la détermination


des niveaux de référence, ni le suivi-évaluation du carbone.

Dans le chapitre de conclusion, nous notons que la REDD+ n’a pas permis d’obtenir
ce que de nombreux acteurs attendaient il y a dix ans. Nous nous demandons
pourquoi, en nous appuyant pour cela sur une métaphore médicale. La REDD+
était-elle le mauvais médicament ? La dose administrée était-elle trop faible ? La
maladie était-elle à un stade trop avancé ? Ou bien le traitement sera-t-il efficace
si on lui laisse le temps d’agir ?

Les moyens pour parvenir à diminuer les émissions de moitié d’ici 2030 sont
clairs : mettre un terme à la dépendance envers les énergies fossiles, investir dans
les technologies liées aux énergies renouvelables, réduire les émissions dues à
l’agriculture et à la déforestation, et piéger massivement le carbone atmosphérique,
en partie par la création de puits naturels de carbone au travers de la restauration
et du reboisement. Mais, de la même manière que les inégalités s’accroissent
dans le monde entier, le décalage s’accentue entre la volonté politique de lutter
contre le changement climatique et les actions qui seraient nécessaires pour
s’écarter des schémas destructeurs habituels. L’atténuation basée sur les forêts
doit être intégrée dans les plans d’action nationaux pour le développement et le
climat, et généralisée à tous les secteurs et tous les niveaux du gouvernement. Elle
requiert aussi un engagement politique fort, des processus décisionnels inclusifs,
des engagements financiers de la part des pays développés comme des pays
en développement, et des coalitions transformationnelles. Un discours positif
sur la manière dont les forêts contribuent au développement économique et aux
objectifs pour le climat pourra être d�une grande aide.

Durant les dix premières années de son existence, la REDD+ a suscité un


énorme enthousiasme. Malgré les nombreux défis, son potentiel commence à se
concrétiser. La question de savoir ce que les dix prochaines années réservent à
la REDD+ et aux autres initiatives d’atténuation du changement climatique reste
ouverte. Toutefois, nous disposons maintenant d’enseignements pour nous aider à
déterminer les priorités d’affectation des ressources, des politiques et des actions
afin de protéger et de restaurer efficacement les forêts mondiales.
Chapitre REDD+ : la transformation |
1
1

Introduction
La REDD+ amorce sa deuxième décennie
Arild Angelsen, Christopher Martius, Veronique De Sy, Amy E. Duchelle, Anne
M. Larson et Pham Thu Thuy

1.1 Le climat et l’échiquier politique


D’ici la prochaine coupe du monde de football en 2022, la planète aura sans doute
dépensé son « budget carbone » aligné sur 1,5 °C ; si les émissions annuelles de
CO2 restent au même niveau, les pays auront rejeté suffisamment de carbone dans
l’atmosphère pour faire de cet objectif de 1,5 °C un vœu pieux. D’ici 2040, sans
réductions d’émissions, nous aurons dépensé le « budget carbone » dont nous
disposions pour contenir le réchauffement climatique au-dessous de la barre des
2 °C (Peters s.d. ; Petersen et al. 2018). Les concentrations de gaz à effet de serre (GES)
dans l’atmosphère, qui non seulement se poursuivent, mais augmentent, auront des
conséquences potentiellement catastrophiques (GIEC 2018).

Cette réalité du climat témoigne malheureusement de l’absence actuelle d’engagement


politique. En effet, l’Accord de Paris (2015) a constitué une étape déterminante, avec
l’objectif ambitieux de maintenir le réchauffement climatique au-dessous de 1,5 °C
par rapport à la température de l’époque préindustrielle – ou au moins au-dessous
de 2 °C. Cependant, George Monbiot, journaliste au Guardian (2015) a résumé le
sentiment de nombreux observateurs en écrivant : « Si l’on compare avec ce qui
aurait pu se passer, c’est un miracle. Si l’on compare avec ce qui aurait dû se passer,
c’est un désastre ». Pris dans leur ensemble, les objectifs des pays, inscrits dans leurs
Contributions Déterminées au niveau National (CDN), ne permettent pas de rester
Transformer la REDD+

La REDD+ compte pour beaucoup


dans l’atténuation du changement
climatique à travers des mesures
visant les forêts. Cet ouvrage
résume les enseignements
dégagés de sa mise en œuvre à
plusieurs échelles et explore de
nouvelles directions dans les
chapitres suivants :

Financement et composantes Politiques nationales


de la REDD+
La théorie du
changement
(chapitre 2)
Les CDN et
Le financement les politiques
de la REDD+ climatiques TENURE
(chapitre 3) nationales
(chapitre 6)
?
Le paiement basé Information et
sur les résultats changement de La gouvernance Le régime foncier et les
(chapitre 4) politique (chapitre 5) multiniveaux (chapitre 7) droits carbone (chapitre 8)

Évaluation des impacts Des initiatives en évolution

Les politiques Les approches


nationales et juridictionnelles
infranationales infranationales
de conservation (chapitre 12)
des forêts
(chapitre 9) Le secteur privé
(chapitre 13)

Les forêts et Les populations et L’agriculture intelligente La restauration


le carbone les communautés face au climat forestière
(chapitre 10) (chapitre 11) (chapitre 14) (chapitre 15)
REDD+ : la transformation | 3

sous la barre de 1,5 °C. En fait, les CDN mettent la planète sur le chemin d’une hausse
des températures de 3 à 3,2 °C d’ici 2100 (PNUE 2017) – certains pays se trouvant
même sur une voie rapide vers les 5 °C (du Pont et Meinshausen 2018). Sauf si les pays
changent de cap, les personnes nées aujourd’hui devront vivre sur une planète très
différente de celle sur laquelle nous habitons : températures plus élevées, ouragans
plus fréquents et plus violents, inondations et incendies (GIEC 2018) transformeront
radicalement le paysage économique, social et politique mondial.

Pourtant, les solutions pour réduire de moitié les émissions d’ici 2030 sont claires :
mettre fin à la dépendance du monde à l’égard des combustibles fossiles, investir
dans les technologies des énergies renouvelables, réduire les émissions issues de
l’agriculture et de la déforestation, et éliminer de l’atmosphère d’énormes quantités
de carbone – en partie en créant des puits grâce à la restauration et au reboisement
(GIEC 2018).

Dans ce scénario, les attentes vis-à-vis des forêts sont fortes. Grâce à la protection et
à la restauration des forêts mondiales, et avec d’autres solutions visant les terres, on
pourrait parvenir à la réduction de 37 % des émissions de gaz à effet de serre (GES)
qui est nécessaire pour contenir le réchauffement climatique au-dessous des 2 °C d’ici
2030 (Griscom et al. 2017). Pourtant, seulement 3 % des financements pour le climat
sont attribués à ces solutions climat visant les terres (WWF 2018) – soit moins d’un
dixième de ce qui pourrait être considéré comme un juste pourcentage.

La réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation forestière et


le renforcement des stocks de carbone forestier dans les pays en développement
(REDD+) est apparue sur la scène internationale il y a plus de 10 ans, générant un grand
enthousiasme et des promesses fermes de financement. Puisque la déforestation
tropicale compte pour environ 10 % des émissions mondiales de GES (GIEC 2014),
et parce qu’on pensait qu’elle serait jugulée « rapidement » et « pour un coût très
raisonnable » (Stern 2007, ix), nombreux sont ceux qui espéraient que la REDD+
permettrait de bâtir une « passerelle en bois » vers une économie neutre en carbone,
en faisant en sorte que les arbres sur pied valent plus que les arbres abattus.

La conclusion de notre ouvrage de 2013, Analyse de la REDD+, est toujours valable :


« La REDD+, en tant qu’idée, est un succès » (Angelsen et al. 2013). Cependant,
dix ans après son lancement dans le cadre du Plan d’action de Bali (CCNUCC 2007),
on constate un large consensus sur le fait que, en pratique, la REDD+ n’a pas répondu
aux fortes attentes de la communauté internationale. La destruction des forêts est
considérable, et en hausse au niveau des continents (Encadré 1.1). Le paiement basé
sur les résultats n’a été ni rapide, ni facile à mettre en œuvre, et la REDD+ n’a jamais reçu
les financements dont elle avait besoin. Malgré cela, la REDD+ en version modifiée a
permis, même modestement, de catalyser d’autres approches de la protection et de
la restauration des forêts tropicales, et a amélioré la gouvernance forestière dans de
nombreux pays en développement. De même, elle a offert une tribune aux populations
autochtones et autres groupes marginalisés pour exprimer leurs inquiétudes et leurs
idées, et pour gagner en visibilité sur la scène nationale comme internationale.
4 | Introduction

Encadré 1.1 Évolution de la déforestation tropicale

L’évolution de la déforestation tropicale sur les continents au cours des 20 dernières années n’est pas
encourageante. Les données satellitaires montrent que la disparition annuelle de la couverture forestière
est passée de 7,5 M d’ha en 2001 à 18,9 M d’ha en 2017 (Hansen et al. 2013b) (Figure 1.1). Si les trois
continents ont vu une accélération de la perte de leur couverture forestière, elle est plus prononcée
en Afrique (+303 %) qu’en Asie (+166 %) et qu’en Amérique latine (+87 %). Près de la moitié de la
destruction des forêts tropicales de 2001 à 2017 s’est produite en Amérique latine. Cependant, au
cours de cette période, la part de chaque région dans cette destruction n’a pas toujours été de même
ampleur. En 2001, c’est l’Amérique latine qui comptait pour plus de la moitié (56 %) de la disparition
de la couverture forestière, le reste étant réparti également entre l’Afrique et l’Asie. En 2017, la part de
l’Amérique latine avait diminué (41 %) et celle de l’Afrique était en hausse (35 %). Presque la moitié
(46 %) de l’ensemble de la disparition de la forêt a eu lieu dans trois pays seulement : Brésil (27 %),
Indonésie (13 %) et République démocratique du Congo (6 %).

Amérique latine Asie Afrique


25
Disparition de la couverture forestière (M d’ha)

20

15

10

0
2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017
Années

Figure 1.1 Disparition annuelle de la couverture forestière dans les


tropiques entre 2001 et 2017
Note : Par couverture forestière, on entend un taux de couvert de plus de 10 %.
Source : Hansen et al. (2013b)

Si cette évolution sur les continents est déprimante, certaines tendances dans des territoires impliqués
dans la REDD+ et dans le développement à faible émission de GES sont tout autres (Stickler et al. 2018).
Un exemple bien connu est le recul de la déforestation en Amazonie brésilienne depuis 2004 grâce à
des politiques et à des interventions ciblant les chaînes d’approvisionnement du soja et de la viande
bovine (Nepstad et al. 2014).

Une récente étude sur la dynamique de l’occupation des sols de 1982 à 2016 fournit des estimations
du changement net de couverture forestière, tenant compte de la différence entre la disparition
et l’accroissement des surfaces boisées (Song et al. 2018). La progression de la couverture forestière
REDD+ : la transformation | 5

en Amérique du Sud est faible comparativement à sa destruction. La disparition nette de couverture


forestière en Amérique du Sud reste donc forte avec un changement annuel net de -1,41 M d’ha de
1982 à 2016. Les trois pays présentant la disparition nette de couverture forestière la plus importante
au cours de cette période sont tous en Amérique du Sud : le Brésil, l’Argentine et le Paraguay. En Afrique,
la progression ayant presque compensé la destruction, il en résulte une disparition nette de couverture
forestière de -0,19 M d’ha par an. Les points névralgiques de la destruction en Asie se trouvent en
Indonésie, au Myanmar, au Cambodge et au Vietnam, où les forêts primaires sont aussi affectées.
Cependant, l’Asie montre une progression nette (+ 3,75 M d’ha par an) due au développement des
plantations dans cette région.

Globalement, nous concluons que les taux de déforestation sont toujours en hausse dans les tropiques,
l’Afrique étant en première ligne. Si l’on observe une progression de la couverture forestière, surtout en
Asie et dans une moindre mesure en Afrique, ceci ne signifie pas que l’on restaure les forêts primaires
naturelles. Le déclin de la couverture primaire est permanent (Turubanova et al. 2018).

Note :
a La disparition de la couverture forestière n’est pas tout à fait la même chose que la déforestation, car
elle comprend aussi les changements touchant les forêts plantées et les pertes d’origine naturelle
(p. ex. à cause des feux de forêt).

Dans cet ouvrage, nous nous penchons sur 10 années de recherches et de


données scientifiques en posant les questions suivantes : La REDD+ a-t-elle fait
une différence ? Quelle que soit la réponse, pourquoi ? Quels sont les problèmes
critiques ? Et que faire maintenant ?

1.2 Un paysage qui n’est pas figé


La REDD+, qui devait être transformante, s’est elle-même transformée. En
2007, la REDD+ était vue en effet comme un catalyseur pour le changement
transformationnel1 vers l’atténuation pérenne du changement climatique dans le
secteur des forêts et de l’utilisation des terres. Le recours à des mesures incitatives
directes était censé changer la donne, par des paiements destinés aux pays,
aux États, aux districts, aux communautés et aux propriétaires, gestionnaires et
usagers des forêts.

Et d’un autre côté, la REDD+ elle-même2, et le paysage dans lequel elle s’inscrit, se
sont transformés au cours des 10 dernières années. Le monde en 2018 est différent

1 Défini par Brockhaus et Angelsen (2012) comme une « modification des discours, des attitudes et des relations de
pouvoir, ainsi que des politiques délibérées et des actes de protestation qui donnent lieu à une formulation et une mise
en œuvre de politiques s’écartant des approches politiques habituelles qui soutiennent directement ou indirectement
la déforestation et la dégradation des forêts ».

2 Par REDD+, nous entendons ici l’ensemble des initiatives et des orientations politiques destinées à réaliser la
réduction des émissions et à accroître la séquestration du carbone dans les forêts des pays en développement.
6 | Introduction

de ce qu’il était en 2007, et la REDD+ doit s’adapter à une réalité changeante si


l’on veut qu’elle concrétise cette promesse de changement transformationnel.
Cette réalité inclut :

Une nouvelle architecture mondiale concernant le changement climatique :


L’Accord de Paris (2015) représente un cadre nouveau pour les efforts
internationaux sur l’atténuation et l’adaptation au changement climatique.
L’approche de Kyoto concernant un plafond mondial des émissions attribué
aux pays de l’Annexe I, et aussi éventuellement aux pays aux revenus moyens,
a été enterrée bien avant la conférence de Paris. Ce sont les Contributions
Déterminées au niveau National (CDN), avec les engagements des pays, qui
sont maintenant à l’ordre du jour.

Cette évolution a entraîné plusieurs conséquences sur le financement de la


REDD+. La principale source de financement envisagée, c’est-à-dire les marchés
du carbone, ne s’est pas matérialisée. Les fonds sont principalement venus des
budgets de l’aide au développement et n’ont pas atteint les volumes attendus.
Les financements nationaux pour le secteur forestier se raréfient et les fonds
alloués à la préparation à la REDD+ sont en voie de tarissement (Olesen
et al. 2018 ; Chapitre 3). Les fonds provenant du secteur privé ne sont pas aussi
faciles à obtenir que ce qu’on espérait (Chapitre 3). Les pays et les communautés
participant à la REDD+ assument une grande partie des coûts, et continueront
probablement ainsi.

Évolution du climat politique mondial : Dans le domaine politique, de


grands vents soufflent dans des directions qui n’étaient guère imaginables
il y a quelques années. Une nouvelle réalité politique s’est imposée dans les
principaux pays émetteurs de GES, dans lesquels des climatosceptiques ont été
élus aux plus hautes responsabilités, avec une remise en cause de la légitimité
de la science, des experts, et dans une certaine mesure de la démocratie. Alors
que les inégalités se creusent dans le monde, ces climatosceptiques donnent
l’impression d’étouffer la voix de la raison, ce qui accentue encore plus le fossé
qui existe entre la volonté politique de faire face aux enjeux du changement
climatique et les actions requises identifiées dans le rapport du GIEC sur le 1,5
degré (GIEC 2018).

Cela n’est pas sans incidence sur la réflexion à avoir sur la REDD+. Un exposé
argumenté de la gouvernance du climat est nécessaire, qui soulignerait les
avantages apportés par les forêts à la planète et à ses habitants, surtout aux
pauvres des zones rurales (Chapitre 16). L’action pour le climat en général, et pour
la REDD+ en particulier, doit aboutir à des résultats tangibles sur de nombreux
objectifs : pas uniquement la réduction des émissions grâce au maintien et à
l’extension des surfaces forestières, et au renforcement du carbone stocké, mais
REDD+ : la transformation | 7

aussi une biodiversité renforcée et davantage de services environnementaux,


ainsi que de meilleures conditions de vie et le développement économique.

Une REDD+ en évolution : Une décennie d’initiatives de REDD+ à plusieurs


échelles a livré des enseignements sur l’évolution de ce mécanisme et sur
les problèmes qui restent encore à surmonter. Depuis 2007, plus de 50 pays
ont lancé des stratégies de REDD+, des gouvernements infranationaux ont
expérimenté des programmes juridictionnels de REDD+, et plus de 350 projets
de REDD+ ont été mis en œuvre dans les tropiques (Simonet et al. 2015 ;
Seymour et Busch 2016 ; Duchelle et al. 2018a). Bien que la théorie initiale du
changement de la REDD+ ait surtout été centrée sur le concept de paiement
pour services environnementaux (PSE), la mise en œuvre de la REDD+ est le
reflet de la diversité des politiques publiques, programmes et interventions
comprenant des mesures de nature incitative ou dissuasive, ou qui la favorisent.
Si les thèmes du foncier et des droits sont toujours importants, de nouvelles
idées ont été mises en avant, notamment la nécessité d’impliquer le secteur
privé et de situer la REDD+ dans des approches juridictionnelles plus générales
de développement rural à faible émission de GES. L’agriculture intelligente face
au climat et la restauration ont aussi progressé dans l’agenda international, ce
qui procure un potentiel d’atténuation considérable (Griscom et al. 2017).

Nous avons aussi appris que les pays s’efforcent d’agir sur la trajectoire de la
déforestation et de changer les façons de faire, qu’il y a peu de coordination
ou que celle-ci est compliquée à cause d’obstacles découlant des politiques
publiques ou de l’appareil politique, et que la participation très attendue du
secteur privé est toujours minime. La REDD+ devrait faire partie des stratégies
générales des pays en matière de climat et de développement, pour mieux
s’attaquer aux causes sous-jacentes (facteurs) de la déforestation et la
dégradation forestière.

Enfin, dans la REDD+, il faut gérer les attentes, multiples et changeantes, de


différents acteurs. Dans la communauté internationale, nombreux sont les
acteurs qui y voient une stratégie efficace pour réduire les émissions en
éliminant progressivement les pratiques d’utilisation des terres destructrices,
grâce à la transformation des institutions et des politiques. De leur côté, les pays
riches en forêts attendent souvent de la REDD+ qu’elle leur procure des fonds
complémentaires pour investir dans le secteur forestier et qu’elle contribue au
développement économique. Et dans beaucoup de pays, les communautés
locales et les organisations de la société civile espèrent que ce mécanisme
transformera la gouvernance des forêts en vigueur pour protéger leur droit
et sécurité fonciers et être indemnisés en contrepartie des coûteuses mesures
prises pour régler un problème dont ils ne sont pas responsables.
8 | Introduction

1.3 Objet du livre


Ce livre vise à faire le bilan des progrès de la REDD+, à attirer l’attention sur les
problèmes critiques, et à proposer des pistes d’action pour que ce mécanisme
et d’autres initiatives plus récentes d’atténuation soient efficaces, efficients et
équitables. Nous voulons être des critiques constructifs : critiques, parce que le
monde ne peut pas fonctionner avec des projets et des politiques qui n’aident pas
à réduire les émissions ; et constructifs, parce que si la communauté internationale
ne parvient pas à réduire les émissions de la déforestation et de la dégradation
forestière, il est peu probable que la hausse de la température soit contenue sous
l’objectif de 1,5 °C (ou même 2 °C). En avançant des pistes pour l’avenir, nous
souhaitons aussi stimuler la réflexion et le débat.

Dans un précédent ouvrage (Angelsen et al. 2012, 2–3), nous proposions


que les recherches sur la REDD+ se déroulent en trois générations ou phases,
correspondant aux trois phases de ce mécanisme : (i) conception de la REDD+
et enseignements à dégager des expériences associées passées ; (ii) économie
politique et mise en œuvre de la REDD+ ; (iii) évaluation de l’impact de la
REDD+. Les deux premiers volumes édités par le CIFOR étaient le produit des
recherches de première génération : « Faire progresser la REDD : enjeux, options
et répercussions » (Angelsen 2008) et « Réaliser la REDD+ : options stratégiques
et politiques nationales » (Angelsen et al. 2009). Le volume suivant « Analyse de la
REDD+ : les enjeux et les choix » (Angelsen et al. 2012) a porté sur les recherches
de deuxième génération, avec une analyse de la conception et de la mise en
œuvre initiale actuelle de la REDD+.

Quatrième de la série, ce volume-ci présente des recherches concernant ces


trois phases. Nous disposons de données qui, en dépit de leur imperfection,
nous permettent de tirer les premières conclusions des progrès et des impacts
des initiatives nationales et infranationales de REDD+. Cependant, au centre des
débats sur la REDD+ se trouvent toujours les problèmes fondamentaux de sa
conception (p. ex. ceux des systèmes de paiement basé sur les résultats) comme
la coordination et la mise en œuvre de politiques à plusieurs niveaux et entre
secteurs concernés.

La recherche scientifique peut contribuer au débat international en hiérarchisant


les problèmes pour les éclaircir. Un véritable problème dans les débats publics est
l’emploi de termes et de concepts confus et vagues ; les problèmes se multiplient
quand ceux-ci sont utilisés en recherche scientifique. Mais nous sommes
conscients que les termes vagues, pouvant être interprétés de diverses façons,
ont une fonction politique, car ils permettent aux acteurs impliqués d’aboutir à un
accord (Chapitre 2). Pour paraphraser Léon Tolstoï dans Anna Karénine : des termes
vagues permettent à toutes les parties d’être satisfaites de leur propre interprétation.
Nous doutons cependant du caractère durable de cette satisfaction.
REDD+ : la transformation | 9

Encadré 1.2 Étude comparative mondiale sur la REDD+

Projet de recherche du CIFOR, l’Étude comparative mondiale sur la REDD+ (GCS REDD+) accompagne ce
mécanisme depuis 2008. Nous portons donc un regard sur 10 années de recherche sur les politiques et
pratiques, dans le cadre de ce qui est sans doute au niveau mondial le plus vaste programme scientifique sur
la REDD+. Nous travaillons en étroite collaboration avec nos partenaires de recherche et des parties prenantes
dans les pays tropicaux aux vastes forêts et apportons des données scientifiques sérieuses pour que la REDD+
livre des résultats et produise un impact. Nous souhaitons que les communautés de décideurs et de praticiens
puissent se servir des informations, des analyses et des outils dont elles ont besoin pour concevoir et mettre
en œuvre la REDD+ et d’autres stratégies d’atténuation grâce aux forêts d’une façon efficace, efficiente et
équitable qui favorise aussi les co-bénéfices sociaux et environnementaux ; nous voulons aussi qu’ils puissent
évaluer de façon rigoureuse les acquis permis par la REDD+.

Cette étude a porté jusqu’ici sur 22 pays, ce qui représente des contextes de gouvernance variés, différentes
étapes sur la courbe de transition forestière, et des capacités et états de préparation à la REDD+ très divers
(Figure 1.2). Des études comparatives ont été entreprises dans tous les pays, selon une grille, notamment
des profils de pays pour analyser l’élaboration de la stratégie nationale de REDD+. Nous avons mené d’autres
études dans certaines régions de ces pays, comme l’évaluation des impacts des projets de REDD+, les
mécanismes de partage des avantages et la gouvernance multiniveaux.

Burkina Faso
Myanmar

Colombia Ivory Coast


Mexico Vietnam

Guyana
Papua New
Ethiopia Laos Guinea
Ecuador Nigeria Nepal

Cameroon
Malaysia
Peru Indonesia

DR Congo
Brazil Tanzania
Bolivia
Mozambique

Phase 1 & 2 Politiques et initiatives


infranationales

Politiques nationales
Phase 3
de REDD+

Figure 1.2 Étude comparative mondiale du CIFOR sur la REDD+ :


localisation des pays où se déroulent les recherches scientifiques

Ce projet s’organisait sur quatre axes de recherche : (i) politiques et mesures nationales de REDD+, (ii) initiatives
infranationales, (iii) suivi et niveaux de référence, et (iv) gouvernance multiniveaux de REDD+ (Tableau 1.1).
L’étude GCS REDD+ s’est déroulée en trois phases : 2008-2011, 2012-2015 et la phase actuelle, 2016-2020.

En novembre 2018, ce projet avait donné lieu à la publication de près de 500 articles dans des revues
scientifiques et chapitres d’ouvrages, de 5 ouvrages, et d’environ 140 notes d’orientation politique et fiches
d’information, dont un grand nombre a été traduit en plusieurs langues. Nous avons aussi élaboré neuf
outils différents pour aider les décideurs. Tous ces outils, publications et autres produits d’information sont
consultables sur notre site internet ([Link]/GCS).

Encadré 1.2 (suite)


10 | Introduction

Encadré 1.2 (suite)

Tableau 1.1 Étude comparative mondiale sur la REDD+ (GCS REDD+) :


thématiques et diffusion des connaissances

I. Les politiques de REDD+ Analyser l’efficacité, l’efficience et l’équité (3E) des politiques
et mesures de REDD+ aux niveaux infranational, national et
international ; architecture des politiques de REDD+ (mécanismes
de partage des avantages, systèmes d’information sur les garanties),
analyse des discours médiatiques et des réseaux d’action publique.

II. Initiatives infranationales de Évaluer la performance d’initiatives infranationales de REDD+


REDD+ et de développement à et d’autres de développement à faibles émissions, y compris de
faible émission programmes juridictionnels infranationaux et de projets locaux

III. Mesure des émissions de Mesurer les émissions de carbone et déterminer les niveaux
carbone de référence pour les forêts et le carbone ; Mesure, Rapport et
Vérification (MRV) des forêts et du carbone ; capacités concernant la
MRV

IV. Gouvernance multiniveaux Comprendre les synergies et les compromis à consentir lors
de la REDD+ d’actions visant à la fois l’atténuation et l’adaptation, et aussi les défis
relatifs à la gouvernance et à la gestion du carbone quand plusieurs
niveaux et plusieurs secteurs sont en jeu.

V. Partage des connaissances Mobilisation des partenaires et diffusion des connaissances

Nos partenaires financiers dans le cadre de l’Étude GCS REDD+ sont les suivants : Australian Agency
for International Development (AusAID) ; programme de recherche du CGIAR sur les forêts, les arbres
et l’agroforesterie (CRP-FTA) avec le soutien financier des donateurs du CGIAR Trust Fund ([Link].
org/funders/) ; David and Lucile Packard Foundation ; Commission européenne (CE) ; Gouvernement
finlandais ; International Climate Initiative (IKI) du ministère fédéral allemand de l’Environnement, de
la Conservation de la Nature et de la Sûreté nucléaire (BMU) ; Mott Foundation ; Norwegian Agency
for Development Cooperation (Norad) ; Department for International Development (UKAID) ; et United
States Agency for International Development (USAID).

Notre but est donc d’éclaircir les concepts et de procurer des cadres utiles à la
réflexion autour de la REDD+. Pour commencer par le terme de « REDD+ », nous
faisons remarquer au chapitre 2 qu’il convient de distinguer la REDD+ en tant que
résultat (réduction des émissions) de la REDD+ en tant que cadre (les activités) qui
permet d’arriver à ce résultat. Nous distinguons le terme de « facteurs directs »
(les activités de déboisement et les acteurs correspondants, comme les petits
exploitants pratiquant l’agriculture vivrière, les propriétaires d’élevages intensifs
ou les fabricants d’huile de palme) de celui de « causes sous-jacentes » comme
les stratégies de promotion des exportations, la croissance démographique
galopante ou la corruption (Chapitre 5). Prenons le concept de « problèmes de
REDD+ : la transformation | 11

coordination », qui renvoie à des problèmes structurels très différents, allant de


problèmes de coordination pure, relativement aisés à résoudre, à des blocages
dans les négociations avec des conflits d’intérêts fondamentaux (Chapitre 7). Nous
remettons aussi en question le « jeu politique du développement non durable », et
demandons que soient éclaircis les objectifs, le diagnostic et les préconisations de
multiples initiatives vertes (p. ex. la croissance verte et l’économie verte) pour éviter
d’évoquer davantage de concepts sans s’attaquer à la racine du développement
non durable (Chapitre 6).

Cet ouvrage s’appuie sur 10 années de recherches effectuées dans le cadre de


l’Étude comparative mondiale sur la REDD+ (GCS-REDD+), mais s’inspire aussi
de la littérature et des contributions de nos partenaires. Nous avons sélectionné
14 problèmes épineux auxquels la recherche pourrait répondre avec des
enseignements, points de repère et pistes à explorer à l’avenir. La synthèse
présentée dans les chapitres suivants est destinée à servir de référence pour les
actions et débats futurs.

1.4 Présentation de l’ouvrage


Les chapitres de ce livre sont regroupés en quatre parties : la partie I (Chapitres 2
à 5) examine de près la finance et les autres composantes clés nécessaires pour
réduire les émissions liées à la déforestation et à la dégradation forestière ; la
partie II (Chapitres 6 à 8) analyse les politiques nationales ; la partie III (Chapitres 9
à 11) présente une synthèse des études d’évaluation d’impact sur les politiques
nationales et les initiatives locales de REDD+ ; et enfin, la partie IV (Chapitres 12
à 15) aborde l’évolution de quatre initiatives qui sont critiques pour réaliser la
REDD+ en tant qu’objectif.

Partie 1 Financement et composantes de la REDD+


Pour être transformante, la REDD+ nécessite une théorie du changement
clairement exposée. Le chapitre 2 examine diverses théories avancées par
différents acteurs dans le débat sur la REDD+ concernant les moyens permettant
de réduire les émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts. Il
met en lumière le flou préjudiciable qui règne autour du paiement basé sur les
résultats, pivot de la théorie du changement de la REDD+, et passe à la loupe ses
défauts de conception.

Le chapitre 3 passe en revue les financements de la REDD+. Les financements


internationaux de la REDD+ sont dominés par un petit groupe de pays et
d’institutions multilatérales, et le financement de la préparation diminue. Les
données révèlent une contribution seulement modeste du secteur privé (mais ces
données sont rares, ce qui est un autre problème). Les contributions des pays et
des communautés REDD+ doivent être mieux prises en compte dans le débat sur
le financement.
12 | Introduction

Le chapitre 4 s’intéresse à l’expérience acquise à ce jour sur le paiement basé


sur les résultats, en se centrant sur trois thèmes : destinataire du paiement, objet
du paiement, et modalités de fixation des niveaux de référence. Il fait ressortir
la situation politique derrière les réponses à ces questions, le risque de biais et
de sélectionner soigneusement les bons exemples, et enfin préconise la mise en
place de règles à respecter dans le cadre de l’Accord de Paris et d’un système de
garde-fous institutionnels.

Le chapitre 5 examine les données et les informations, indispensables pour


que la conception, la mise en œuvre et l’évaluation des politiques, comme la
planification, soient rationnelles. Si la production et l’utilisation des informations
sont influencées par de puissants agents de déforestation et de dégradation
des forêts, comment ces informations peuvent-elles susciter un changement
transformationnel ? Ce chapitre souligne les opportunités et les défis rencontrés
tout au long du processus politique de REDD+, concernant un changement
d’orientations politiques fondé sur ces informations.

Partie 2 Politiques nationales


Au départ, on pensait que les réformes des politiques nationales étaient un
élément central de la REDD+. Mais, si certaines réformes ont bien eu lieu dans
ce domaine, la réduction des émissions liées aux forêts n’est toujours pas une
priorité dans la plupart des pays, et il n’est pas facile de mettre fin aux politiques et
aux pratiques de développement habituelles. Les CDN sont le reflet des derniers
engagements nationaux en faveur de la lutte contre le changement climatique, et
le chapitre 6 analyse la place qu’elles réservent aux forêts. Ce chapitre examine
les progrès que peuvent faire les pays, comme les difficultés qu’ils rencontrent et
leurs marges de manœuvre, dans le renforcement du rôle de l’atténuation grâce
aux forêts, et débat des opportunités et des obstacles s’agissant des contributions
potentielles des forêts dans le cadre des CDN. Les CDN et les politiques sur le
changement climatique resteront lettre morte si elles ne comportent pas des
orientations générales et des mesures efficaces pour s’atteler aux moteurs de la
déforestation et de la dégradation.

Le chapitre 7 cherche à comprendre pourquoi la coordination est si difficile, et


trouve des réponses dans les conflits d’intérêts liés à l’utilisation des terres et
des forêts. Les auteurs remarquent qu’il est important de distinguer les échecs
de coordination susceptibles de se régler si l’on améliore cette coordination de
ceux qui proviennent de divergences fondamentales entre les buts et les intérêts
de chaque partie. Ce chapitre passe en revue les expériences et enseignements
dégagés, ainsi que les solutions possibles (et les défis qu’elles soulèvent), tels que
les processus et forums collaboratifs et multiacteurs.

Le régime foncier et les droits des populations autochtones et des communautés


locales figurent en bonne place dans l’agenda de la REDD+ depuis ses débuts.
REDD+ : la transformation | 13

Le chapitre 8 conclut que la mise en œuvre de la REDD+ a permis quelque


progrès sur le plan du régime foncier, mais pas assez pour garantir les droits au
niveau local et assurer le bon fonctionnement de ce mécanisme. Des réformes
du cadre juridique et des institutions ont été observées en Indonésie, au Pérou
et en Tanzanie ; cependant, les efforts locaux sont souvent peu soutenus par les
politiques nationales.

Partie 3 Évaluation des impacts


Les politiques, les initiatives infranationales et les projets locaux de REDD+ ont-
ils eu le moindre effet sur les forêts ? La REDD+ a-t-elle permis d’améliorer les
conditions de vie et la gouvernance forestière localement ? Les trois chapitres de
cette section visent à répondre à ces questions, même si seules quelques analyses
rigoureuses ont été entreprises pour estimer ces impacts.

Le chapitre 9 passe en revue les données objectives concernant trois types de


politiques nationales et infranationales : (i) les politiques favorables, comme la
décentralisation et les réformes du régime foncier ; (ii) les mesures incitatives,
comme le PSE ; et (iii) les mesures dissuasives, comme les aires protégées et autres
restrictions dans l’utilisation des terres. Ce chapitre brosse un tableau hétérogène,
le nombre d’études étant trop faible pour déterminer la meilleure politique. En
moyenne, l’impact de la REDD+ sur les forêts a été positif, mais bien au-dessous
de ce qui était prévu.

Malgré le petit nombre d’études concernant les résultats sur le carbone, le


chapitre 10 souligne les résultats modérément encourageants des initiatives
locales de REDD+, en termes de conservation des forêts et de renforcement des
stocks de carbone. Trois projets assortis de mesures incitatives conditionnelles ont
livré des résultats positifs pour les forêts, grâce à la réduction des impacts négatifs
de l’agriculture familiale et du ramassage du bois de chauffe.

Le chapitre 11 montre que les résultats des premières interventions de REDD+ sur
le plan du bien-être ont été faibles ou insignifiants. S’il est impossible de tirer des
conclusions définitives sur les compromis à consentir entre les résultats sur la forêt
et ceux sur le bien-être, les données scientifiques sur des initiatives semblables de
PSE au niveau local révèlent des aspects délicats dans la conception des initiatives
de REDD+ qui réussissent à la fois à réduire les émissions de carbone des forêts
et à fortement aider les pauvres.

Partie 4 Des initiatives en évolution


La REDD+ était axée au départ sur des virements financiers conséquents destinés
aux gouvernements nationaux et basés sur les résultats. Au cours des 10 dernières
années, cependant, de nouvelles initiatives complémentaires sont apparues. Cette
partie de l’ouvrage s’intéresse à quatre d’entre elles.
14 | Introduction

Le chapitre 12 présente le concept de l’approche juridictionnelle du


développement rural à faible émission de GES. Ce sont des approches globales
de l’utilisation des forêts et des terres sur un ou plusieurs territoires représentant
des entités juridiques, qui mettent en cohérence les mesures incitatives de la
REDD+, les initiatives durables de chaînes d’approvisionnement, les politiques
du pays et les financements. Une nouvelle analyse de 39 États et provinces
dans 12 pays – qui comptent 28 % des forêts tropicales restant dans le monde –
montre un engagement fort dans ces juridictions en faveur de la réduction de la
déforestation, et des actions manifestes pour y parvenir.

L’idée de « récupérer des milliers de milliards » pour une utilisation des forêts
et des terres plus durable illustre les fortes attentes placées sur le secteur privé
pour qu’il contribue à la réduction des émissions. Le chapitre 13 examine les
engagements pris par ce secteur en explorant les approches « zéro déforestation »
les plus répandues, et passe en revue les progrès réalisés dans les filières de
produits qui mettent les forêts en péril. Des difficultés perdurent et une absence
d’informations et de transparence complique l’évaluation des progrès. Pour que
les engagements portent leurs fruits, les initiatives de ce secteur doivent respecter
les réglementations en vigueur dans les pays producteurs et consommateurs, et
correspondre aux politiques de développement durable des entreprises et à la
demande des consommateurs.

Le chapitre 14 pose la question de savoir si et comment l’intensification durable


de la production agricole, élément clé de l’agriculture intelligente face au climat,
peut permettre de conserver les forêts. Cela dépend en fait du produit de base
concerné, des pratiques agricoles et du contexte. Il faut se garder de considérer
les résultats positifs pour les forêts comme acquis, car des rendements plus élevés
peuvent susciter l’extension de l’agriculture au détriment des massifs forestiers ; les
politiques doivent donc comporter des mesures visant la forêt pour promouvoir la
préservation des terres.

Le chapitre 15 indique que les causes de la dégradation des paysages forestiers


sont semblables dans toute la zone tropicale et varient en fonction de la
déforestation, ce qui n’est pas une surprise. Ce chapitre fait part d’observations
tirées de projets de restauration en Amérique latine qui montrent comment les
sources de financement déterminent l’objectif, les travaux et la taille des projets.
Il met en lumière deux défis : changer les structures de mesures incitatives afin
de promouvoir une gestion durable des territoires et la restauration des terres
dégradées, et garantir un financement adéquat.

Enfin, le chapitre 16 résume les principales conclusions de l’ouvrage et évoque les


perspectives de la REDD+ qui évolue.
Partie 1
Financement et
composantes de la REDD+
Chapitre 2 REDD+ : la transformation | 17

Chemin vers l’impact


La REDD+ est-elle une théorie du changement viable ?
Christopher Martius, Arild Angelsen, Anne M. Larson, Pham Thu Thuy,
Denis J. Sonwa et Brian Belcher

Points à retenir
• Une théorie du changement de la REDD+ est censée dégager des solutions
s’appuyant sur des mesures incitatives conditionnelles pour réduire les
émissions. Mais dans la pratique, la REDD+ a évolué en une palette de mesures
diverses, tandis que son élément central, la conditionnalité, a rarement
été appliqué.
• Une confusion survient parfois quand les acteurs ne font pas la distinction entre
la REDD+ en tant que résultat de la réduction des émissions d’une part, et cadre
qui permet d’y parvenir d’autre part. La mise en œuvre de ce mécanisme est
compliquée par des objectifs alambiqués, des engagements nébuleux de la
part des bailleurs de fonds et des idées contradictoires concernant sa nature et
les modalités des paiements prévus (niveau de compensation, bénéficiaires).
• Pour avancer, il faut reconnaître l’existence de différences idéologiques pour
que les débats soient plus constructifs, préciser les objectifs techniques et
adopter une attitude pragmatique dans la mise en œuvre.
Voir la REDD+ comme une théorie du changement

Une théorie du changement


est une feuille de route qui
expose comment réaliser une
transformation avec succès

POLITIQUES
et
PROJETS

Mais les définitions Ces composantes clés sont la «


traditionnelles de la REDD+ ne puissance » des mesures
Les théories du prennent pas en compte, ou mal, incitatives, la nature et l’ampleur
changement sont des les composantes clés d’une de la rémunération, la nature des
outils pragmatiques en théorie du changement bénéficiaires et la compensation
vue d’un changement opérationnelle. autorisée.
transformationnel.

?
Sur le terrain, la REDD+ a
évolué pour englober un vaste Il y a confusion en l’absence de
éventail d’activités adaptatives définition claire de l’objectif de La mise en œuvre doit être plus
et non conditionnelles. Il est réduction des émissions et du réaliste, pragmatique, et fondée
maintenant nécessaire de cadre de référence qui permet sur le diagnostic. Elle doit se
préciser le rôle et l’action des de l’atteindre. Le succès des traduire par l’élaboration de
bailleurs de fonds comme la objectifs étendus de la REDD+ politiques adossées à des
conditionnalité de leur dépend d’une vaste réforme données objectives.
engagement financier. des politiques.
REDD+ : la transformation | 19

2.1 Introduction
En 10 ans, la REDD+ a permis de nombreux acquis le long de la voie suivie vers
l’impact recherché. Mais elle n’a pas encore abouti à l’impact global attendu qui
est la réduction des émissions de GES. En réalité, elle a évolué en un éventail
d’activités adaptatives, et très souvent non conditionnelles, alors qu’elle était au
départ envisagée comme un moyen de parvenir, rapidement et avec efficacité,
à de grandes transformations dans la gestion des forêts tropicales grâce au
paiement pour services environnementaux (PSE) – dispositif dans lequel les pays
industrialisés rémunèrent les propriétaires et usagers des forêts des pays en
développement pour réduire les émissions et augmenter les absorptions de GES,
conformément aux objectifs internationaux en matière d’atténuation climatique
(Sunderlin et al. 2015 ; Duchelle et al. 2018a).

Comment expliquer ce décalage entre le concept et la pratique ? Le débat


toujours en cours, et parfois houleux, sur la REDD+ (Fletcher et al. 2016, 2017 ;
Angelsen et al. 2017) et le fait que ce mécanisme n’ait pas débouché jusqu’ici sur
une réduction significative des émissions (Seymour et Angelsen 2012 ; Sunderlin
et al. 2017 ; Counsell 2018) laissent penser qu’il existe une divergence d’idées
sur la nature de la REDD+, sur ses buts et sur la méthode pour y arriver. Cela
résulte en partie de son histoire, ancrée dans des contextes de conservation et de
développement variés, et d’un processus de négociation prolongé qui n’a même
pas pris fin lors de la conclusion officielle de la REDD+ à la Conférence des Parties
de Paris en 2015 (COP21).

Dans ce chapitre, nous examinons si la REDD+ en tant que concept, et à la lumière


de la théorie du changement, est suffisamment développée et adéquate pour
réaliser les objectifs prévus. Feuille de route vers une transformation sociétale
réussie (Weiss 1972, 1997 ; Encadré 2.1), une théorie du changement (désignée
en anglais par l’acronyme ToC) explique comment fonctionne une initiative, en
donne les raisons (Weiss 1995) et révèle les mécanismes et hypothèses sous-
jacents qui permettent à une activité envisagée d’obtenir les résultats attendus
et l’impact prévu. Dans le cas de la REDD+, la réduction de la déforestation et
de la dégradation des forêts – ainsi que la conservation, la gestion durable des
forêts et le renforcement des stocks de carbone forestier – sont censés aboutir
à une baisse des émissions et à une séquestration plus importante (c.-à-d. à des
émissions négatives).

Deux questions se posent : Premièrement, les projets et les programmes de


REDD+ s’accompagnent-ils d’une ToC viable ? Deuxièmement, en tant que
concept dans sa globalité, la REDD+ dispose-t-elle d’une ToC viable ? En d’autres
termes, les hypothèses formulées dans le cadre de la REDD+ sont-elles réalistes et
adéquates en ce qui concerne le fonctionnement des paiements (venant des pays
industrialisés) en contrepartie de réductions d’émissions (réalisées par les pays en
développement) ? La première question est abordée dans d’autres chapitres (4, 7,
9, 12-14), mais la seconde est examinée ci-après.
20 | Chemin vers l’impact

Encadré 2.1 Qu’est-ce qu’une théorie du changement ?

Une théorie du changement (ToC) est un modèle de changement de processus. Elle décrit et explique les
raisons et les modalités selon lesquelles un ensemble d’activités (telles qu’un projet ou un programme)
est censé participer à un processus de changement. Une ToC expose en détail les principaux acteurs
impliqués dans le processus, définit leurs actions comme une suite d’étapes ou de phases dans ce
processus, et précise les raisons théoriques du changement (Coryn et al. 2011 ; Vogel 2012). De nombreux
résultats clés dans un processus de transformation sociale peuvent se définir comme un changement de
comportement ; une ToC vise à expliquer qui sont les acteurs qui exécuteront telle action différemment
et pour quelles raisons. Les ToC peuvent servir d’outil de planification, de cadre de référence pour le suivi
et l’évaluation et, comme l’évoque ce chapitre, d’outil analytique (Belcher et al. 2017 ; Belcher 2018).

Une ToC constate que les systèmes sociaux et écologiques sont complexes et que les processus de cause
à effet sont rarement linéaires, avec de multiples interactions et boucles de rétroaction (Douthwaite
et Hoffecker 2017). Une ToC réaliste comporte des résultats à court et long termes et est le reflet des
interactions entre les personnes, les organisations et les communautés au sein de systèmes complexes.

Les ToC sont souvent présentées comme des diagrammes, avec des cadres pour les activités, reliés entre
eux par des flèches et organisés par thème ou par ensemble d’acteurs dans des chemins vers l’impact,
en donnant une représentation graphique de la marche à suivre depuis les activités jusqu’aux résultats
et à l’impact, en passant par les réalisations. En pratique, les efforts de modélisation de nombreuses
ToC en restent là, avec la représentation des principaux chemins vers l’impact. Cependant, une véritable
théorie du changement comprend aussi les postulats sur les causes, des explications théoriques et les
mécanismes selon lesquels se déroule chaque étape.

Une ToC offre ainsi un cadre de référence utile pour analyser la logique de cause à effet et les postulats
y afférents dans un projet ou un programme. Elle doit expliquer de façon plausible pourquoi les
activités sont censées conduire aux résultats désirés, et permettre d’établir les postulats, les facteurs
favorables et les pierres d’achoppement (Harries et al. 2014 ; Maini et al. 2018). S’il existe une ToC
explicite, son exhaustivité et sa cohérence peuvent être évaluées. Mais en l’absence de ToC explicite,
il peut s’avérer utile de déceler celle qui est implicite en posant les questions suivantes : Qui sont les
principaux acteurs ? Que doivent-ils faire différemment pour que les changements de grande ampleur
se réalisent ? Comment les interventions prévues dans le cadre du projet sont-elles censées contribuer
au changement ? Pourquoi chaque ensemble d’acteurs devrait-il être censé changer de comportement ?

2.2 La théorie du changement de la REDD+ montre des lacunes


dans les politiques et les pratiques
Malgré l’absence d’une véritable ToC officielle de la REDD+ dans ses débuts,
nous pouvons en déduire une à partir des définitions données à cette période
(Figure 2.1). Angelsen et al. (2009 : xii) définissent les grands principes de la
REDD+ ainsi :

« La REDD+ s’appuie sur une idée-force, les paiements axés sur les résultats,
c’est-à-dire qu’il s’agit de payer les propriétaires forestiers et les usagers
REDD+ : la transformation | 21

de la forêt pour réduire les émissions et augmenter les quantités de


carbone piégées. Ces paiements pour services environnementaux ou
écosystémiques (PSE) ont des avantages : ils créent de fortes incitations
affectant directement les propriétaires et les usagers des forêts pour que
ceux-ci gèrent mieux les forêts et défrichent moins les terrains forestiers.
Les PSE dédommageront entièrement les ayants droit au carbone qui
estiment que la préservation des forêts est un choix plus rentable que les
autres solutions. Ils vendront simplement des crédits carbone et moins de
bovins, de café, de cacao ou de charbon de bois. »

Selon la terminologie de la ToC, les paiements effectués au titre de la REDD+


(les activités) par certains acteurs (bailleurs de fonds) en incitent d’autres
(propriétaires et usagers des forêts) à changer de comportement ; cela se traduit
par une meilleure gestion forestière et/ou moins de défrichement, avec pour
effet moins d’émissions de CO2 issues de la déforestation et de la dégradation
des forêts, et/ou le maintien/renforcement des stocks de carbone, et au final
moins d’émissions de CO2 liées aux forêts (les résultats) ; cela aboutissant en fin
de compte à l’atténuation du changement climatique (l’impact) (cases vertes de
la figure 2.1).

Tout d’abord, il convient de noter que les propriétaires et les usagers des forêts
sont traités comme un groupe homogène d’acteurs. En pratique, cependant, on
observe que c’est loin d’être le cas, car ces acteurs ont des activités, des logiques
et des intérêts très différents. Il en va probablement de même pour les bailleurs
de fonds (non mentionnés dans la définition ci-dessus, mais implicites) ; leurs
actions sont pareillement motivées par des intérêts variés.

Ensuite, observons l’accent qui est mis sur les fortes incitations, les paiements
directs, et le dédommagement intégral dans la citation extraite d’Angelsen et
al. (2009). Les débats actuels tournent en partie autour des incitations qui ne
se sont pas matérialisées, de la question des bénéficiaires des paiements (les
gouvernements et les porteurs de projet assument aussi les coûts ; Luttrell et
al. 2013), et de la perspective du dédommagement intégral (qu’est-ce qu’on
inclut dans les coûts d’opportunité, objets de ce dédommagement ?) (Angelsen
et al. 2017). Il se peut que la perspective du dédommagement intégral ait
généré quelque insatisfaction chez certains, car les dispositions officielles de
la REDD+ (voir ci-dessous) étaient beaucoup plus réservées sur la question
du dédommagement intégral des coûts d’opportunité (seules étant citées des
« mesures d’incitation positive », voir CCNUCC 2011, Add.1, p. 16). Il y a aussi
un groupe d’opposants à la REDD+ qui conteste vivement la validité d’une
approche basée sur des incitations financières pour remédier aux problèmes
environnementaux et de développement (Cabello et Gilbertson 2012 ; Bayrak
et Marafa 2016).
22
Activités Réalisation Résultats Impact

|
Chemin vers l’impact
Les propriétaires Le secteur de
et usagers des Réduction des l’utilisation des
Marché Réduction de la
forêts délaissent émissions liées terres contribue
réglementé déforestation et
Aide Marchés leurs pratiques
de la dégradation au secteur de à l’atténuation
(APD ) (crédits Dédommagement habituelles pour
volontaires forestière l’utilisation des du changement
compensa- intégral pour le changer de terres climatique
toires) changement de comportement
pratiques =
mesure incitative Ils vendent des
forte sous forme de crédits carbone et
paiement direct moins de viande
de bœuf, de cacao,
aux propriétaires et de café et de
Fonds usagers des forêts charbon de bois Préservation et bon
(ou plus du tout) fonctionnement des
(subventions et prêts)
services
Ils gèrent les environnementaux ;
forêts de réduction de la
manière plus pauvreté ; bonne
durable gouvernance ;
droits ; maîtrise de
la corruption ;
Fonds
réalisation de
Projets national Autre ?
l’adaptation au
de REDD+
Avantages hors carbone : services environnemen- changement
taux et socioéconomiques, transformation de la climatique
vie politique, adaptation

Figure 2.1 Théorie du changement dans le concept d’origine de la REDD+


Note : Les cases vertes représentent les avantages liés au carbone et les cases bleues les avantages hors carbone. Les étapes correspondantes de la ToC
sont indiquées dans les cases grises du haut.
APD = aide publique au développement
REDD+ : la transformation | 23

Maintenant, notons que la définition ne mentionne pas les crédits compensatoires.


Les paiements carbone peuvent, ou non, être basés sur les crédits de REDD+
utilisés comme crédits compensatoires sur un marché réglementé du carbone ;
cependant, de nombreux acteurs – notamment des ONG environnementales, des
universitaires et d’autres dans le secteur de l’aviation et des combustibles fossiles –
semblent assimiler la REDD+ aux crédits compensatoires (Fiske et Paladino 017).

Le lecteur attentif aura sans doute remarqué cette boucle : La REDD+ en


tant qu’action (ou « intervention », le programme de paiements et les règles
correspondantes) débouche sur la REDD+ en tant que résultat. Le terme de
REDD+ peut en effet renvoyer à deux notions différentes, ce qui brouille souvent
les débats : le cadre des PSE que l’on vient de décrire (l’action), mais aussi,
comme son nom l’indique, la réduction des émissions qui en résulte (le résultat).
De même, la définition de la REDD+ « action » peut correspondre uniquement
aux programmes de paiement basé sur les résultats (c.-à-d. le PSE), ou plus
généralement à toute action entreprise pour atteindre le résultat.

Enfin, on s’est plaint que la REDD+ a perdu de son intérêt à la suite de l’inclusion
des avantages hors carbone (sociaux et environnementaux) (cases bleues de
la Figure 2.1) – justifiée par le fait que la gestion forestière exige de travailler
avec les populations sur le terrain. Cependant, la prise en compte d’avantages
socioéconomiques pour les propriétaires forestiers et les communautés
dépendantes des forêts semblerait le seul moyen de reconnaître leurs
aspirations en matière de développement ; de même, l’ajout des co-bénéfices
environnementaux est important pour éviter que les objectifs relatifs au carbone
n’éclipsent les questions de biodiversité. Cela étant, il faut admettre que ces co-
bénéfices complexifient les attentes vis-à-vis des résultats, déjà compliqués, et ont
donc une incidence sur la ToC.

2.3 Les décisions de la CCNUCC constituent une théorie du


changement incomplète
Nous pouvons proposer pour la REDD+ une ToC tout à fait différente en regardant
comment elle est officiellement inscrite dans le Cadre de Varsovie, y compris dans
les décisions correspondantes de la CCNUCC (Figure 2.2).

Deux des trois phases de la REDD+ – la phase I sur les stratégies nationales (état de
préparation) et la phase II sur la mise en œuvre – reflètent le fait que l’élaboration
de politiques nationales et internationales de grande ampleur était un préalable
(et l’est toujours) au démarrage des paiements basés sur les résultats. Au cours de
la phase de préparation, certains acteurs s’attendaient à ce que soient résolus des
problèmes généraux, comme le régime foncier (Chapitre 14), et que disparaissent
les politiques et les lois en conflit avec les buts sociaux et environnementaux de la
REDD+, ou avec la protection des droits des communautés autochtones et locales
(Fiske et Paladino 2017).
Débats Activités Réalisations Résultats Impact
antérieurs à

24
la REDD+
Éléments de la REDD+ Actions REDD+ éligibles Interventions réalisées (observées en pratique)

|
nationale

Chemin vers l’impact


a. Réduction des émissions • Mesures incitatives
• Émissions liées à la
• Stratégie ou plan liées à la déforestation • Amélioration conditionnelle des moyens de
déforestation en baisse
d’action nationaux b. Réduction des émissions subsistance Le secteur de
• Émissions liées à la
• Dispositif d’informa- liées à la dégradation • Amélioration non conditionnelle des moyens de l’utilisation
dégradation forestière
tion sur les garanties forestière subsistance des terres
en baisse
• Système de c. Conservation des stocks • Politiques et mesures contribue à
• Conservation effective
suivi-évaluation de carbone forestier • Réglementation de l’État, clarification du régime l’atténuation
des stocks de carbone
national des forêts d. Gestion durable des foncier, registres [du cadastre] du change-
forestier
• Niveaux de référence forêts • Restrictions de l’accès à la forêt et de la ment
• Gestion durable des
forestiers e. Renforcement des stocks conversion climatique
forêts : effective
de carbone forestier • Mesures favorables
• Renforcement effectif
CP/2010/7/Add.1: Art.71 • Mise en valeur de la forêt
des stocks de carbone
CP/2010/7/Add.1: Art.70 • Éducation à l’environnement
forestier
• Crédits compensatoires de la REDD+

Mécanismes de partage Mise en œuvre effective des garanties de Cancún


des bénéfices a. Complémentarité/cohérence avec les programmes forestiers nationaux, les conventions et accords internationaux
b. Gouvernance forestière nationale : transparente et efficace
c. Respect du savoir et des droits des populations autochtones et des communautés locales
Les parties (surtout les pays développés) d. Participation pleine et entière des parties prenantes concernées, en particulier les populations autochtones et les
contribuent (de façon multilatérale ou communautés locales
bilatérale) à l’élaboration au niveau e. Cohérence avec la conservation des forêts naturelles et de la diversité biologique ; incitations à protéger et à
national de stratégies et de plans conserver les forêts naturelles et les services écosystémiques ; renforcement des avantages sociaux et environne-
d’action, de politiques et de mesures, et mentaux
au développement des capacités ; mise f. Actions pour parer aux risques d’inversion
en œuvre nationale g. Actions pour réduire le déplacement des émissions

CP/2010/7/Add.1: Art.76 CP/2010/7/Add.1, Appendix I: 2

REDD+ Phase I : État de préparation REDD+ Phase II : Mise en œuvre REDD+ Phase III : Paiement basé sur les résultats

Figure 2.2 Décisions de la CCNUCC concernant la REDD+ dans une théorie du changement (Cadre de Varsovie)
Note : Les cases vertes représentent les décisions officielles sur le carbone et les cases bleues sur les co-bénéfices. Les cases jaunes correspondent aux éléments
cruciaux de la théorie du changement (ToC) qui ne font pas officiellement partie du Cadre de Varsovie. Les étapes correspondantes de la ToC sont indiquées
dans les cases grises du haut.
Source : CCNUCC 2011
REDD+ : la transformation | 25

La Figure 2.2 présente des composantes officielles (en vert) : les quatre éléments
exigés pour qu’un pays adhère au processus de la REDD+ ; les actions éligibles ; les
cinq résultats intermédiaires « autorisés », et le soutien financier, entre autres, de la
part des Parties, surtout des pays industrialisés. La phase III (paiements basés sur les
résultats) compléterait le processus, avec les actions éligibles converties en résultats
et en impact (atténuation du changement climatique) à suivre.

Voilà ce que prévoit la CCNUCC pour la REDD+ (CCNUCC 2011, Add.1), mais ces
composantes sont loin de correspondre à une ToC totalement opérationnelle. Un
point faible important est identifié dans le déséquilibre entre les attentes : selon les
principes de base de la REDD+, il est tout à fait clair qu’on attend des bénéficiaires
des fonds (c.-à-d. des propriétaires et des usagers des forêts) qu’ils « changent de
comportement » pour réduire les émissions, mais on insiste moins sur les obligations
des bailleurs de fonds. Si un soutien significatif des bailleurs de fonds s’est bien
matérialisé, il n’existe aucun marché du carbone viable, national ou international, et
le temps et le soutien consacrés à l’état de préparation sont insuffisants (Chapitre 4 ;
voir aussi Tiani et al. 2015) ; cela indique que le « changement de comportement »
dans les pays bailleurs n’est pas suffisant. La REDD+ sous cette forme comprend
aussi les garanties de Cancún (case bleue), pour garantir les co-bénéfices sociaux
et environnementaux, la cohérence procédurale, et les risques d’inversion et de
déplacement des émissions (« fuite »).

Cette analyse montre tout d’abord que la REDD+ n’est pas très prescriptive à propos de
l’aspect financier ; si les bailleurs de fonds disposent d’une influence considérable sur
le déroulement des négociations, ils ne sont pas liés par des dispositions strictes. Dans
une logique d’intervention, si le rôle d’un groupe d’acteurs de poids n’est pas décrit,
c’est une fragilité. C’est vrai même si, étant donné l’absence d’enthousiasme de la part
des bailleurs de fonds et la variété des situations nationales des pays bénéficiaires, une
approche générale était essentielle afin de préparer le terrain pour une REDD+ viable
à l’avenir. Historiquement, les efforts antérieurs d’aide publique au développement en
faveur de la gestion durable des forêts tropicales ont été rattachés par la REDD+ au
nouveau cadre international de la lutte contre le changement climatique (Scherr et al.
2004). Ce mécanisme a ainsi permis le rapprochement de différentes communautés
de pratique qui se fréquentaient peu (Schipper et Pelling 2006).

Deuxièmement, il revient aux pays et aux responsables de la mise en œuvre de


définir des questions importantes, notamment : (i) les mécanismes de partage des
avantages (cases jaunes) qui décident de l’équité, de la transparence et de la justice
(Loft et al. 2017a ; Wong et al. 2017) ; (ii) les dispositions relatives à la responsabilité
financière (Williams et De Koning 2016) ; (iii) les dispositifs d’information sur les
garanties (Menton et al. 2014 ; Jagger et Rana 2017) ; (iv) les solutions efficaces pour
s’attaquer aux moteurs de la déforestation et de la dégradation forestière (De Sy
et al. 2015 ; Weatherley-Singh et Gupta 2015) ; et (v) les modalités d’organisation
de la gouvernance de la REDD+ entre divers niveaux de gouvernement et secteurs
administratifs (Libert Amico et al. 2018). En remettant à plus tard la décision sur
26 | Chemin vers l’impact

ces définitions (c.-à-d. à prendre en fonction des différentes situations nationales


et de la variabilité des conditions locales), il a été possible de parvenir à un accord
international, les principes de souveraineté nationale et de neutralité de la mise en
œuvre étant respectés. Mais cet esprit d’ouverture crée des difficultés en pratique
(p. ex. alors qu’ils disposaient d’une grande liberté concernant les modalités de mise
en œuvre de leur dispositif d’information sur les garanties, certains pays demandaient
en fait plus d’accompagnement externe ; Menton et al. 2014).

2.4 Les pratiques et débats actuels révèlent une grande variété de


ToC
L’analyse des interventions de REDD+ montre qu’elle s’est transformée en passant d’un
instrument plutôt rigide à une panoplie d’options (Duchelle et al. 2018a), assortie de
ToC très diverses. Le nombre d’actions officiellement éligibles (Figure 2.2) est dérisoire
par rapport aux nombreux instruments et interventions qui constituent en fait la REDD+
dans la majorité des projets (Sunderlin et al. 2015). Il est intéressant de remarquer qu’il
s’agit, dans bien des cas, de transferts non conditionnels (« Interventions réalisées »
dans la figure 2.2 ; voir aussi Duchelle et al. 2018a), et que l’élément fondamental de
la conditionnalité a rarement été testé dans les politiques ou la pratique.

Les théories et les débats sur la REDD+ (Figure 2.2) étaient importants pour
démarrer le processus et éclairer les phases d’état de préparation et de mise en
œuvre, et d’ailleurs le débat continue encore aujourd’hui. Mais les fondements de la
REDD+, reflets de différentes idéologies, sont apparemment parallèles, mais parfois
incompatibles (Hiraldo et Tanner 2012 ; Tableau 2.1). Dans les politiques publiques
et les projets, la politique politicienne est souvent explicitement évitée (Ferguson
1994 ; Li 2007 ; Myers et al. 2018). Mais il est important de déceler l’idéologie dans
certains débats sur l’environnement et le développement qui en sont apparemment
dépourvus « précisément parce qu’elle passe inaperçue ou qu’elle est déguisée »
(Sunderlin 2002, 3).

Hiraldo et Tanner (2012) ont identifié trois idéologies affectant la REDD+ (Tableau 2.1) :
Le libéralisme économique, qui vise à corriger une carence du marché grâce au PSE ;
l’institutionnalisme, avec les institutions en place, la bonne gouvernance et l’État de droit
qui en forment le pivot ; et la défense des droits, qui est centrée sur la qualité de vie des
communautés forestières, ainsi que sur leur participation juste et équitable, leurs droits
et leur savoir.1 Selon d’autres principes, l’échange d’information ou la planification sont
considérés indispensables (Sunderlin 2002) ; mais leur nature apparemment technique
(c.-à-d. la promotion d’idées comme la « meilleure information » et la « planification
efficace ») cache le fait que ces éléments s’enracinent aussi dans l’idéologie.

1 Hiraldo et Tanner (2012) ont ensuite défini le bio-environnementalisme – qui tente d’utiliser les marchés du carbone pour
réaliser une plus grande durabilité environnementale en tenant compte des limites de l’écologie de la planète ; comme il s’agit
fondamentalement d’une démarche fondée sur le marché, nous l’avons placée dans la catégorie figurant à la première ligne
du tableau 2.1.
REDD+ : la transformation | 27

Tableau 2.1 Principales raisons sur lesquelles reposent les théories du


changement de la REDD+

Raison Description Principale Idéologie sous- Principaux


politique jacente porteurs de projet

Incitations L’excès Paiement Économie Principaux


économiques d’émissions est un pour services néoclassique de bailleurs de fonds,
dysfonctionnement environnementaux l’environnement (choix Banque mondiale,
du marché, à (PSE/méthode rationnel) ; « bio- Programme
corriger par le PSE fondée sur le environnementalistes ONU-REDD, Fonds
marché) » (Hiraldo et Tanner vert pour le climat
2012) (FVC), nombreuses
ONG

Transformation Une politique Réformes des Institutionnalisme Programme ONU-


des institutions climatique institutions ; lois Paradigme de gestion REDD
et coordination satisfaisante sera et réglementations (Sunderlin 2002)
inscrite dans les relatives au
lois, les règlements changement
et les institutions climatique

Donner des « All you need is Réforme du régime La déforestation Rights and
moyens rights » (les droits, foncier et droits résulte d’un pouvoir Resources Initiative
d’agir aux c’est tout ce dont au niveau local ; déséquilibré qui (RRI), organisations
populations on a besoin) pour prise en compte permet l’exploitation des populations
locales, aux obtenir un impact systématique du forestière par des autochtones,
femmes et pérenne genre entreprises venant de organisations de
aux groupes l’extérieur défense de l’équité
marginalisés entre les genres,
organisations de la
société civile

Information Informées de Information Informations Académie REDD+


façon adaptée du public et disponibles et du programme
et suffisante, les transparence ; débat public éclairé ONU-REDD ;
parties prenantes échange produisant des universitaires
peuvent prendre les d’information résultats optimaux
bonnes décisions entre les parties sur les plans social et
prenantes et environnemental
coordination entre
elles

Planification Une planification Planification La déforestation Administrations


rationnelle est et mesures provient d’une nationales ;
indispensable prescriptives réflexion insuffisante certains bailleurs
par les autorités à en matière de zonage de fonds
divers niveaux et et d’aménagement du
dans leurs divers territoire
secteurs
28 | Chemin vers l’impact

Pourquoi discutons-nous des idéologies ? Parce qu’une prise de conscience


des divergences idéologiques sous-jacentes pourrait permettre de comprendre
les débats ainsi que les motifs de résistance au changement, ce qui faciliterait
un dialogue plus instructif et constructif, et la résolution des problèmes. Dans le
débat sur la REDD+, il est facile de voir que des idéologies venant d’on ne sait
où sont à l’origine de différentes positions, ce qui conduit à différentes versions
d’une ToC et à une impasse dans le dialogue (voir le chapitre 11). Chacune d’elles
présente de toute évidence des points valables, et « les modèles et les arguments
[sont] valables […] dans certains cas précis » (Rodrik 2010, 34).

2.5 Transformer la REDD+ pour avancer


L’interprétation de la REDD+ comme une théorie du changement nous a
révélé diverses faiblesses dans ce concept. La REDD+ a clairement réalisé des
avancées visibles sur le chemin vers l’impact (p. ex. en déclenchant un important
dialogue international sur les émissions liées à la déforestation et en renforçant
les capacités au niveau national (Chapitres 5-7)). Malheureusement, son impact
n’est pas encore très étendu – plus précisément, elle n’a pas été aussi efficace et
efficiente qu’on l’espérait dans la réduction des émissions, et pas aussi rapide non
plus (Chapitres 10-12).

Mais à notre avis, il est prématuré de croire que « la REDD+ est morte ». Si nous
n’avons pas l’intention de décrire encore une autre ToC – « la parfaite » peut-être –
nous pensons que notre analyse, couplée à l’expérience acquise à ce jour, peut
permettre d’identifier des démarches susceptibles d’éviter les parties les plus
improductives des débats pour progresser de façon constructive vers la REDD+
en tant que résultat.

Définitions de la REDD+. La confusion essentielle entre le cadre pour réaliser la


REDD+ et le résultat en termes de réduction des émissions pourrait s’effacer par
l’adoption d’un langage plus clair. S’il convient de tenir compte de la diversité des
interprétations du terme de REDD+, c’est à chacun d’être clair quant à la définition
qu’il utilise lors des débats.

Diversité au sein du cadre de la REDD+. En ce qui concerne le cadre de la


REDD+, il a été constaté que les activités sur le terrain se sont diversifiées en une
vaste panoplie d’options, adaptables et permettant de saisir les opportunités
se présentant ; bon nombre de ces options ne sont pas assorties de mesures
incitatives conditionnelles. De fait, le contraste est frappant entre la réalité de la
mise en œuvre et l’idée de la REDD+ réduite au « PSE ».

Des contextes et des chemins plus clairs pour la REDD+ en tant que mécanisme
de PSE. Il faut que la REDD+ comporte à la fois des avantages internationaux
concernant le climat et des avantages sociaux et environnementaux sur le plan
REDD+ : la transformation | 29

local, ce qui élargit le contexte « normal » du PSE qui correspond à des avantages
locaux, et rajoute par conséquent une strate de complexité. Il reste encore
beaucoup à faire pour développer le marché international du carbone, augmenter
les financements publics et privés, et maintenir le soutien à l’état de préparation
(voir le chapitre 3). Nous sommes convaincus qu’il est préférable de reconnaître
la diversité actuelle afin de réaliser la REDD+ dans le monde réel et hétérogène
des situations nationales, environnementales et sociales variées, plutôt que de
combattre sur des positions idéologiques.

Champ de la REDD+ en tant que mécanisme de PSE. Bien que le Cadre de Varsovie
soit en place, le flou règne toujours s’agissant de définir ce que devrait devenir la
REDD+ en tant que mécanisme de PSE (c.-à-d. la « force » des mesures incitatives,
la nature et le niveau de dédommagement, la nature des bénéficiaires et dans
quelle mesure la compensation pourrait être permise). Le Cadre de Varsovie ne
prévoit pas le financement du système de REDD+ envisagé. Nourrissant toujours
de nombreux débats, ces problèmes devront être résolus rapidement. Certains
exigent une action au niveau national et infranational ; d’autres nécessitent
des définitions satisfaisant les deux parties, bailleurs de fonds et bénéficiaires,
négociables au cas par cas.

Différence de traitement entre divers acteurs. Les hypothèses de la REDD+


exposent clairement les obligations des bénéficiaires, mais sont bien moins
précises quant à celles des bailleurs de fonds. Une ToC opérationnelle doit
englober tous les acteurs concernés, et il faut que la REDD+ soit plus claire à
propos des obligations du côté des bailleurs de fonds (p. ex. fournir un financement
suffisant, fixer des cadres politiques permettant la mise en place de marchés du
carbone qui soient viables, et susciter la demande vis-à-vis de la REDD+).

Un cas aigu de « surcharge d’objectifs ». Des objectifs supplémentaires ont


été rajoutés lorsqu’on s’est rendu compte que la REDD+ dans sa simplicité
d’origine n’était pas réalisable. Certains, comme des dispositions plus énergiques
concernant la participation des communautés autochtones et dépendantes des
forêts, sont essentiels pour que la ToC de la REDD+ fonctionne. Cependant, cela
peut complexifier la situation quand la responsabilité de leur application n’est
pas du ressort du secteur forestier, principal concerné par la REDD+ (p. ex. le
régime foncier ; Chapitre 14). Si la REDD+ ne peut réussir sans une évolution des
trajectoires générales de développement, de l’État de droit, de la transparence,
etc., elle ne peut remédier seule à tous ces problèmes. Dans la ToC actuelle,
on a perdu de vue le fait que la REDD+ exige un environnement de politiques
favorables. Pour que la REDD+ réussisse dans le contexte de l’Accord de Paris, il
faut être plus réaliste et pragmatique – localement comme au niveau national –
pour décider de son contenu et de ce qui doit en être exclu.

Dans ce chapitre, nous avons tenté d’avoir un regard neuf sur la REDD+ à la
lumière de la ToC. Dans les débats, les « vétérans de la REDD+ » sont souvent
30 | Chemin vers l’impact

capables de nous dire exactement pourquoi telle disposition a été ou non retenue.
Par exemple, il n’existe pas de définition précise des mécanismes de partage
des avantages, ceci pour ne pas violer la souveraineté des pays bénéficiaires ;
les bailleurs de fonds n’ont été assujettis à aucune obligation afin d’éviter de les
rebuter ; et la finance du marché du carbone et les crédits compensatoires ont
été délibérément évacués en raison de trop grandes divergences de vues sur ces
points. La logique ayant présidé à toutes les décisions qui ont abouti au Cadre
de Varsovie était bonne, mais elle était parfois seulement tactique et non pas
stratégique. D’où la question qui guide ce chapitre : la ToC de la REDD+ qui en
résulte est-elle toujours viable ?

La réponse est donnée par la REDD+ elle-même. Son apport a été important pour
« préparer le chemin vers l’impact », probablement grâce à sa souplesse et à sa
nature multiforme toujours en voie de formation, ce qui lui a permis de s’adapter
aux réalités diverses, environnementales, sociales et politiques de nombreux pays
forestiers des tropiques. Elle semble aussi faire l’objet d’un débat improductif, en
partie parce que les positions idéologiques sous-jacentes et les définitions ne
sont pas explicites. Elle fait face à une opposition puissante, qui provient d’intérêts
particuliers (Chapitre 5) et se cache dans de faux débats, p. ex. à propos de la
coopération (Chapitre 11). La REDD+ n’a pas encore produit les résultats attendus,
et c’est frustrant étant donné l’urgence qu’il y a à réduire les émissions (GIEC 2018).
Pour répondre à cette urgence de façon proactive, la communauté des bailleurs de
fonds doit accepter la souplesse qui permet à la REDD+ de prospérer, intensifier
ses efforts pour mettre en place les marchés du carbone, stimuler la demande du
marché et apporter les financements nécessaires. Et le monde devra s’habituer au
fait qu’il faut du temps pour aboutir à une réforme durable des politiques.
Chapitre REDD+ : la transformation |
3
31

Le financement de la REDD+
Opération équitable, ou désavantageuse pour
certains ?
Stibniati S. Atmadja, Shintia Arwida, Christopher Martius et Pham Thu Thuy

Points à retenir
• Un petit groupe de bailleurs et d’institutions multilatérales domine le
financement international de la REDD+, qui pourrait éventuellement pâtir des
aléas politiques. Les fonds pour la préparation apportés par des mécanismes
existants s’épuisent, ce qui compromet la possibilité pour de nouveaux
participants de tirer parti des financements privés ou publics futurs.
• La REDD+ a besoin du soutien politique et financier des pays REDD+, que
ceux-ci se comptent parmi les pays développés ou en développement. Des
pays en développement et certaines de leurs communautés ont déjà apporté
une contribution financière et leur aide à la mise en œuvre de la REDD+,
et il faudrait qu’il en soit davantage tenu compte dans les discours et les
négociations concernant le financement du mécanisme à l’échelle mondiale.
• On observe que les flux et les engagements du secteur privé sont loin d’être
aussi importants qu’on l’avait espéré, et les meilleures données disponibles sur
les initiatives de REDD+ du secteur privé sont limitées tant du point de vue des
analyses que des régions concernées. Pour développer l’investissement du secteur
privé dans la REDD+, il faut des conditions favorables, notamment en matière
de droits sur le carbone, de sécurité du régime foncier et d’application de la loi.
32 | Le financement de la REDD+

Le financement de la REDD+ en bref

Pour mettre le potentiel des forêts


au service de l'atténuation du
changement climatique, il faut de
l'argent pour en compenser le coût
et créer les incitations financières en
faveur d'un changement. La REDD+
devrait faciliter la mise en place REDD+
des conditions nécessaires.

Un petit groupe de bailleurs


de fonds et des institutions
multilatérales dominent le
financement international
de la REDD+, d'où la
vulnérabilité de ce dernier
aux aléas politiques.

Les fonds existants pour la


Le manque de fonds pour la préparation s'épuisent, de sorte
préparation risque de que les nouveaux participants
compromettre la possibilité La REDD+ a besoin du soutien rencontrent plus de problèmes
pour les nouveaux participants politique et financier des pays de financement que les pays qui
de tirer parti de futurs en développement participant ont pris l'initiative de participer à
financements publics ou privés. au mécanisme. la REDD+ dès la première heure.

Les pays et les communautés Le secteur privé n'est pas


participant à la REDD+ prennent convaincu qu'il soit intéressant
à leur charge une grande partie Le financement attendu du d'investir dans la REDD+,
des coûts du mécanisme, au secteur privé ne s'est pas notamment à cause des
demeurant mal connus ; leur matérialisé. De plus, il y a peu nombreux risques tels que
contribution doit être reconnue de données sur les progrès l'absence de sécurité du régime
dans les débats internationaux accomplis dans la réalisation foncier, de droits sur le carbone
sur le financement. des engagements. et d’application de la loi.
REDD+ : la transformation | 33

3.1 Le paysage financier de la REDD+


Pour mettre le potentiel des forêts au service de l’atténuation du changement
climatique, il faut des fonds pour couvrir le coût d’une modification des politiques
et des pratiques, d’une part, et créer des incitations financières en faveur d’un
changement, d’autre part. Une étude portant sur 13 pays a montré que les attentes
concernant les paiements basés sur les résultats stimulent la mise en place de
politiques et d’initiatives nationales de REDD+ (Brockhaus et al. 2017), mais aussi
que les besoins sont bien supérieurs aux fonds disponibles.

La plupart des pays se trouvent en phase de préparation ou de mise en œuvre


de la REDD+ (Chapitre 2). Grâce aux fonds pour la préparation, les pays peuvent
améliorer la gouvernance forestière, élaborer des stratégies et des institutions
nationales, permettre aux acteurs concernés d’investir dans les forêts, et acquérir
les compétences et les technologies nécessaires au suivi, à la notification et à la
vérification concernant le carbone rejeté (ou séquestré) par les forêts.

Les estimations actuelles du financement mondial direct de la REDD+ (c.-à-d.


destiné à des activités expressément qualifiées de REDD+), dont on peut avoir
connaissance, reposent principalement sur des données provenant de sources
publiques de financement (subventions surtout). Quelques pays représentent
une grande part des fonds publics affectés à la REDD+ à l’échelle internationale ;
entre 2008 et 2015, 87 % de l’aide publique au développement (APD) allouée à
des activités expressément qualifiées de REDD+ ont été engagés par la Norvège,
l’Allemagne, le Royaume-Uni, les États-Unis et l’Australie (Olesen et al. 2018)
(Figure 3.1).

Entre 25 et 33 % de ces aides passent par le canal de fonds multilatéraux gérés


par une poignée d’institutions : la Banque mondiale, le programme ONU-REDD,
le Fonds pour l’environnement mondial (FEM) et le Fonds vert pour le climat (FVC)
(Norman et Nakhooda 2014 ; Olesen et al. 2018). Ces mécanismes multilatéraux
permettent aux bailleurs d’asseoir une gouvernance satisfaisante, de diminuer
les coûts de transaction (ce qui ne serait pas le cas s’ils avaient des engagements
directs avec les pays bénéficiaires) et de contrôler dans une certaine mesure
l’administration des fonds (UK-DECC 2014). Toutefois, ces fonds sont assortis de
conditions formelles strictes, difficiles à satisfaire par les bénéficiaires, qui induisent
des coûts de transaction élevés et créent des besoins en renforcement des capacités.

3.2 Les principaux défis


3.2.1 Les fonds venant des bailleurs sont insuffisants et vulnérables aux
aléas politiques
Le financement actuel provenant de bailleurs n’est pas suffisant pour tirer parti du
potentiel d’atténuation des forêts. De plus, il est susceptible de varier en fonction
34 | Le financement de la REDD+

des changements de leadership politique, des fluctuations de l’opinion publique


et de l’évolution des rapports économiques au sein et entre pays bailleurs
et bénéficiaires (Wolosin et Lee 2014 ; Angelsen 2017). Les promesses et
engagements financiers en faveur de l’action de REDD+ à l’échelle internationale
seraient compris entre 1,1 et 2,7 milliards USD par an (Norman et Nakhooda
2014 ; Olesen et al. 2018), selon les estimations. Cette fourchette importante est
due principalement à des différences d’interprétation concernant ce que l’on
englobe dans la REDD+ (Figure 3.1)1. Selon certaines estimations, il faudrait au
moins 15 milliards USD à l’échelle mondiale, alors que les fonds disponibles à
l’heure actuelle sont compris entre 1 et 2 milliards USD (Norman et Nakhooda
2014). Ce chiffre tient compte des estimations de l’Eliasch Review (qui considère
que le coût d’une division par deux des émissions dues au secteur des forêts
d’ici 2030 se situerait entre 17 et 33 milliards par an, en incluant commerce du
carbone à l’échelle mondiale) et des estimations de Morris et Stevenson (2011)
(selon lesquelles le coût d’une réduction de moitié de la déforestation d’ici 2020
varierait entre 15 et 60 milliards USD). Par exemple, la Côte d’Ivoire aurait besoin
de 289 millions USD par an pour atteindre son objectif de 20 % de couverture
forestière en 2030 ; cela représente dix fois plus que le total des fonds mobilisés
en 2015 par des bailleurs nationaux et internationaux au profit d’activités de
REDD+, égal à 28,1 millions USD (Falconer et al. 2017).

REDD+ finance, 2015–2015


1 800
1 571
1 600
1 400
1 200 1 130
Millions EUR

1 000
800
600 418
400 356
222 205
200 182 189 103 78 70 71 59 42 78 23
0
Norvège Allemagne Royaume- É.-U. Australie Autres Institutions Autres
Uni pays de l'UE sources

Engagements Décaissements
Figure 3.1 Engagements et décaissements cumulés d’APD affectée à des
activités qualifiées de REDD+, 2008-2015
Source : Base de données du Système de notification des pays créanciers (SNPF) de l’Organisation de
coopération et de développement économiques (OCDE), calculs tirés d’Olesen et al. (2018)

1 Par exemple Olesen et al. (2018) estiment que 19,4 milliards EUR (21,5 milliards USD) ont été engagés entre 2008
et 2015 au bénéfice d’activités expressément qualifiées de REDD+ et d’activités qui ne l’étaient pas, mais ayant les
mêmes objectifs, tandis que Norman et Nakhooda (2014) estiment que les promesses de financement de la REDD+
ont concerné un montant de 9,8 milliards USD entre 2006 et 2014.
REDD+ : la transformation | 35

De nombreux facteurs indépendants de la capacité des pays REDD+ à réduire les


émissions provenant des forêts peuvent constituer des obstacles considérables à
la levée de fonds. Les bailleurs et les bénéficiaires doivent trouver le partenaire le
plus adapté à la mise en œuvre des actions de REDD+. Pendant les phases initiales
de la REDD+, cette recherche d’un partenaire induit des coûts de communication,
de suivi et de transaction importants et favorise les pays dont les porteurs de projets
sont basés dans les pays bailleurs, ceux qui ont reçu de l’aide de pays bailleurs dans
le passé, ou les projets groupés avec d’autres projets financés par un même bailleur
(Gallemore et Jespersen 2016). Si le ciblage de ces pays par les pays bailleurs peut
leur permettre de faire des économies à court terme, la démarche n’est pas inclusive
ni forcément équitable, durable et efficiente pour la réduction des émissions
mondiales.

3.2.2 Les pays REDD+, ainsi que leurs communautés, comblent le déficit
de financement
En dépit du déficit de financement de la REDD+, l’action se poursuit sur le terrain
(voir la liste des initiatives de REDD+ dans Simonet et al, 2018a). Dans les pays
REDD+, les gouvernements, les communautés, certaines entreprises et ONG à
l’échelle locale, infranationale et nationale sont en train de compenser une partie de
ce déficit. Par exemple, le Vietnam (Encadré 3.1), l’Indonésie, l’Équateur et l’Éthiopie
ont puisé dans leurs propres ressources nationales pour financer des activités de
sensibilisation et le perfectionnement de leurs cadres de suivi et d’évaluation, et
pour couvrir les frais opérationnels des activités de REDD+ à l’échelle infranationale.
L’Indonésie a contribué à l’atténuation du changement climatique à hauteur de
3 354 milliards IDR (soit 250,6 millions USD), ce qui représente 30 fois le montant
de l’aide des bailleurs, égal à 105,4 milliards IDR (soit 7,87 millions USD) (Haryanto
2017)2. Le gouvernement de l’Équateur a apporté une contribution égale à plus
de trois fois le montant des fonds internationaux de REDD+ engagés en faveur du
pays entre 2009 et 2014 (Silva-Chávez et al. 2015). Toutefois, on ne dispose que
de peu d’informations sur les contributions de ces pays, lesquelles sont difficiles à
rassembler, et qui ne sont pas pris en compte dans les discours internationaux sur le
financement de l’action climatique (Encadré 3.1).

Les pays REDD+ doivent également supporter des coûts importants. Par exemple,
dans la région du Tigré en Éthiopie, des agriculteurs et des agricultrices sont tenus
de travailler gratuitement pendant 20 jours au moment de la saison sèche (saison
creuse) pour mettre en œuvre des programmes de réhabilitation des sols et de
l’eau, notamment par le boisement (Kumasi et Asenso-Okyere 2011 ; Gromko 2016).
L’analyse de 22 initiatives infranationales de REDD+ de la première heure, effectuée
dans le cadre de l’étude comparative mondiale sur la REDD+ (GCS REDD+) dans 5
pays, conclut que ce sont les petits exploitants et les paysans pratiquant l’agriculture

2 1 USD = 13 381,87 IDR, cours officiel de la Banque mondiale, 2017 ([Link]


FCRF)
36 | Le financement de la REDD+

vivrière qui prennent en charge la part la plus importante des coûts d’opportunité
si l’on tient compte du nombre d’individus concernés (Luttrell et al. 2016). Une forte
proportion de villages (62 %) et d’institutions infranationales (40 %) doit supporter des
coûts de mise en œuvre importants sans contrepartie financière (Luttrell et al. 2016).
Étant donné le principe des « responsabilités communes, mais différenciées et des
capacités respectives » posé par la CCNUCC, le fait que les pays en développement
ont à prendre à leur charge des coûts considérables sans que leurs efforts ne soient
reconnus est particulièrement problématique du point de vue de l’équité.

Encadré 3.1 Comptabilisation des financements de REDD+ au Vietnam

Selon les données disponibles, au Vietnam, la REDD+ est principalement financée par l’APD, et ce depuis
2009. En 2016, les principales sources de financement sont des bailleurs bilatéraux de fonds publics
situés principalement en Allemagne, aux États-Unis, au Japon et en Norvège (38,07 millions USD),
et des institutions multilatérales, dont l’ONU-REDD et le Fonds de partenariat pour le carbone forestier
(39,25 millions USD). Les contributions du secteur privé sont nettement moins importantes, puisqu’elles
s’élèvent à 0,46 million USD (MARD 2016). Le gouvernement vietnamien estime avoir affecté
5,6 millions USD de ressources publiques à la mise en œuvre de son programme national de REDD+.
Ces ressources ont permis de financer les opérations du Bureau vietnamien de la REDD+, la formulation
des politiques et stratégies relatives au mécanisme, la recherche scientifique et l’expérimentation de
méthodologies en vue d’un système national de suivi des forêts (MARD 2016).

Le tableau que nous venons de brosser des financements de REDD+ au Vietnam est-il juste ? Non, parce
qu’il ne tient pas compte de toutes les affectations budgétaires de l’État à la mise en œuvre d’activités
de REDD+, et parce qu’il existe des disparités dans les données financières et les statistiques relatives à
la REDD+, ce qui est un problème épineux quand il s’agit d’élaborer un ensemble de données qui soit
exhaustif et précis.

Les difficultés rencontrées pour comptabiliser les financements nationaux de REDD+ au Vietnam
comprennent :
• La difficulté d’agréger des données provenant de secteurs variés. La REDD+ nécessitant une
coordination intersectorielle, il n’y a pas dans le budget de l’État de poste spécifique pour les fonds de
REDD+. Le financement de la REDD+ peut donc être réalisé au moyen d’initiatives variées comme le
programme de croissance verte du Vietnam, le plan de mise en œuvre de sa contribution déterminée
au niveau national et sa stratégie nationale sur le changement climatique. Du fait du manque de
cohérence entre les données provenant de programmes administrés par des ministères différents, leur
agrégation et leur analyse sont particulièrement difficiles.
• Les incohérences dans l’enregistrement des données financières relatives à la REDD+. Les
données collectées sur la REDD+ se rapportent à des échelles diverses (par ex., par l’intermédiaire
d’activités, de projets ou du programme national de REDD+), à des périodes différentes et des sources
variées. Les rapports financiers des donateurs doivent être présentés avant décembre, contrairement à
celui du gouvernement qui paraît seulement en juin de l’année suivante.
• Le flou dans la définition des priorités et des activités de REDD+. Le cadre juridique du pays ne
donne pas d’orientation claire en ce qui concerne les priorités de REDD+. Il en résulte l’utilisation de
définitions et de termes différents quand il s’agit de déterminer si le financement de telle ou telle
dépense peut être catégorisé REDD+, ce qui prive la gestion des investissements d’une direction précise.
REDD+ : la transformation | 37

3.2.3 Le financement par le secteur privé demeure important, mais des


données manquent
Étant donné le volume important des investissements privés dans les secteurs
forestier et agricole par rapport aux financements publics internationaux, il était
supposé que le secteur privé contribuerait pour beaucoup au financement des
initiatives de REDD+, soit par le développement de projets relatifs au carbone
forestier, soit en s’engageant en faveur d’investissements ou de chaînes
d’approvisionnement qui « respectent les forêts » (Badgery-Parker 2013 ; Castrén
et al. 2014 ; Clarke et al. 2016).

Malgré ces attentes, on ne dispose que de peu d’informations sur les financements
et les investissements consentis par le secteur privé au titre de la REDD+ (Henderson
et Coello 2013 ; Tennigkeit et al. 2013). Les données internationales de domaine
public sur les sources privées de financement proviennent principalement des
marchés volontaires du carbone (Wolosin et al. 2016). Or, cela ne brosse qu’un
tableau incomplet, dans la mesure où, par exemple, la participation du secteur
privé aux chaînes d’approvisionnement sans déforestation (Chapitre 13) pourrait
être beaucoup plus importante, tout en étant difficile à quantifier. La plupart
des entreprises rechignent à communiquer des informations exhaustives sur
les progrès accomplis pour mettre en œuvre leurs engagements (Haupt et al.
2018). Les entreprises privées ne sont pas convaincues que leur participation à
la REDD+ soit un bon calcul économique (CDP 2018) ; les risques liés au régime
foncier, à la propriété du carbone et les règles d’imbrication pour les crédits
carbone (dont les entreprises craignaient qu’elles n’entraînent la perte des droits
carbone engendrés par les projets privés imbriqués dans des programmes de
REDD+ juridictionnels/nationaux) réduisent l’attractivité de l’investissement dans
la REDD+ comparativement à d’autres investissements (CDP 2018).

Une bonne gouvernance est essentielle pour qu’un financement du secteur


privé soit utile à la REDD+. L’étude de ce qu’il se passe dans d’autres secteurs
révèle que la privatisation des ressources publiques (par ex., des services
écosystémiques forestiers) doit être rigoureusement réglementée et contrôlée
pour éviter une captation réglementaire (Perotti et Bortolotti 2005). Par exemple,
au début de la mise en œuvre de la REDD+, des « opportunistes du carbone »
ont profité de l’ignorance des populations locales quant au fonctionnement des
marchés du carbone, et les plantations privées ont souvent eu des effets négatifs
sur les communautés locales et l’environnement par l’affectation abusive de
ressources publiques au reboisement et l’expropriation des communautés locales
de leurs terres coutumières (par ex., Barr et al. 2010 ; Landry et Chirwa 2011 ;
Andersson et al. 2016). De plus, des entreprises socialement responsables ont
été désavantagées parce qu’elles n’ont pas disposé de l’appui qui leur aurait été
nécessaire pour mettre en œuvre des garanties adéquates (que ce soit sous la
forme de politiques et de réglementations favorables ou pour appliquer la loi).
38 | Le financement de la REDD+

Le secteur privé a aussi besoin du soutien des pouvoirs publics (pour améliorer
l’aménagement du territoire, la réglementation et le financement public) pour garder
la motivation nécessaire à la traduction des engagements pris en actes (Haupt et
al. 2018). Les autorités doivent ainsi légiférer et faire appliquer les lois existantes,
formuler des politiques et accompagner les agriculteurs les plus pauvres sur la voie
de la transition vers la REDD+. En retour, le secteur public demande au secteur privé
de financer la REDD+, mais les financements pour créer des conditions favorables
se raréfient.

3.2.4 Les fonds pour la préparation à la REDD+ sont en train de disparaître


rapidement alors qu’ils sont toujours nécessaires
Si les pays REDD+ de première génération ont pris des risques, ils ont pu accéder
aux fonds pour la préparation de manière anticipée. Cela leur a permis de mieux
comprendre les moteurs de la déforestation, de favoriser la participation des acteurs
concernés dans les débats nationaux sur les politiques affectant les forêts (Duchelle
et al. 2018a) et de mettre en place les systèmes et les compétences nécessaires en
matière de MRV (Romijn et al. 2015). Même si les pays REDD+ de seconde génération
peuvent profiter des fondations posées par la première vague, les fonds pour la
préparation sont en train de se réduire comme peau de chagrin.

Les programmes multilatéraux de financement sont un important moyen de


distribution des fonds pour la REDD+ dans le monde entier. Comparativement aux
mécanismes bilatéraux de financement, ils ont un avantage dans la mesure où ils
disposent de ressources spécialisées, que ce soit sur le plan technique (par ex.,
respect des lignes directrices de la CCNUCC) ou sur celui de la gouvernance (par
ex., normes fiduciaires et garanties) et peuvent développer de larges réseaux avec
des pays ayant des activités similaires. Ces programmes ont une grande influence
sur la manière dont les pays REDD+ et les bailleurs conçoivent, utilisent, et octroient
les fonds et sur les rapports dont ceux-ci font l’objet.

Les grands mécanismes multilatéraux de financement relatifs à la préparation à la


REDD+ sont le Fonds pour la préparation du Fonds de partenariat pour le carbone
forestier (FCPF-FP), les Programmes Nationaux ONU-REDD (PN) et le Programme
d’investissement forestier (PIF) des Fonds d’investissement climatique (FIC) ; nous
excluons de cette liste le Fond vert pour le climat, de création récente, qui a un
rayon d’action plus large que la REDD+. Le FCPF-FP et les PN-ONU-REDD doivent
disparaître à la fin de 2020, tandis que le PIF risque d’enregistrer un déficit de
51,2 millions USD (FIC 2017 ; FCPF 2017 ; Programme ONU-REDD+ 2018). Toutefois,
de nombreux bailleurs qui contribuent à ces trois fonds, fournissent aussi une aide
financière directe aux pays REDD+ par l’intermédiaire d’accords bilatéraux.

Les pays qui n’ont pas encore fait de demande de fonds pour la préparation se
disputeront des ressources en diminution constante provenant des mécanismes
multilatéraux. Parmi les 39 pays qui font mention de la REDD+ dans leur CDN,
REDD+ : la transformation | 39

12 participent à l’ONU-REDD, deux bénéficient d’un financement du FCPF destiné


à la préparation et cinq (Angola, Bahamas, Palaos, Rwanda et Saint-Vincent-et-
les-Grenadines) n’ont obtenu aucune subvention FCPF pour la préparation, ni ne
participent à l’ONU-REDD (Figure 3.2). Bien que le programme pour la préparation
du Fonds vert pour le climat se prolonge après 2020, les fonds sont plafonnés à
1 million USD par pays et par an et peuvent aussi servir à financer des activités qui
ne sont pas directement liées à la préparation à la REDD+.

2011 Ghanab, Indonésie, Népalb, République démocratique du Congob

2012 Costa Ricab, Éthiopie, Liberia, République du Congo, Vietnamb

2013 Camerounb, Chili, El Salvador, Mozambiqueb,c, Nicaraguac, Ougandab

2014 Cambodgeb, Côte d’Ivoire, Guatemala, Guyanab, Honduras, Laos, Mexique, Panama, Pérou,
Surinameb

2015 Bhoutanb, Burkina Faso, Colombieb, Fidjib, Madagascarb, Nigéria, Pakistan, Papouasie-
Nouvelle-Guinéeb, République dominicaine, Soudanb, Thaïlandeb,c, Togob, Uruguayb,c,
Vanuatub

2016 Argentine

2017 Belizeb,c, Paraguay, République centrafricaine

2018 Kenya

s.o. Angolab,c, Bahamasb,c, Burundib, Côte d’Ivoireb, Guinée Bissaub, Guinée équatorialeb, Indeb,
Malawib, Myanmarb, Palaosb,c, Rwandab,c, Saint-Vincent-et-les-Grenadinesb,c, Soudan du
Sudb, Tanzaniea,b, Tchadb, Zambieb, Zimbabwe

Figure 3.2 Année de l’accord de subvention du FCPF pour la préparation à la


REDD+ par pays, pays mentionnant la REDD+ dans leurs CPDN ou participant à
l’ONU-REDD+
Note : Les pays sont groupés par couleur, selon la période de l’accord de subvention portant sur des
décaissements d’au moins 3 millions USD. Violet = initiale, blanc = intermédiaire, gris = récente/pas
d’accord de subvention en 2017
a Pays partenaire, mais n’ayant pas fait de demande de subvention pour la préparation auprès du
FCPF
b Le document CPDN fait état de la « REDD+ » (source : Banque mondiale 2016)
c Pays ne participant pas au Programme ONU-REDD
Source : Données compilées par l’auteur à partir de documents sur [Link]
[Link]/cadre-europeen-energie-climat
40 | Le financement de la REDD+

Les demandes prévues de financement émanant des pays en 2017, en vue


d’activités liées à la REDD+ portaient sur 500 000 USD par pays et par an (Fonds
vert pour le climat 2016). Ce montant pourrait être suffisant si tous les pays
REDD+ potentiels étaient « prêts pour la REDD+ » d’ici 2020, ce qui est peu
probable malheureusement. Selon une étude portant sur 41 pays REDD+, 19
d’entre eux présentent encore une efficacité faible (Olesen et al. 2018) ; dix
parmi ces derniers sont faiblement notés en ce qui concerne l’accès à des fonds
internationaux expressément destinés à la REDD+ et ont tardé à bénéficier des
financements du FPCF ou n’en bénéficient pas du tout (Figure 3.3). Parmi les
21 pays restants, seulement trois (Argentine, Équateur et Ghana) ont été bien
notés pour tous les groupes d’indicateurs, dont l’accès à des financements de
REDD+. De plus, comme nous l’avons vu plus haut, une préparation insuffisante
à la REDD+ peut s’avérer pénalisante pour accéder à des financements privés.

3.3 Perspectives d’avenir


Les pays doivent pouvoir accéder plus facilement à des sources et des modes
diversifiés de financement, et doivent disposer d’institutions pouvant gérer
ces financements (Encadré 3.2). Dans le cas contraire, ils devront savoir rentrer
dans les bonnes grâces des bailleurs, sans quoi ils risquent de se retrouver sans
beaucoup d’options de financement. Dans la mesure où les pays cherchent
d’autres sources de financement, en faisant appel à des investissements privés
ou à des fonds nationaux par exemple, les intermédiaires traditionnels de la
REDD+ joueront sans doute un rôle moins important. La REDD+ ne peut plus
être à la charge exclusive de quelques bailleurs ou institutions. Cela pourrait
être une bonne nouvelle pour la poignée de pays bailleurs ayant supporté le
fardeau de la REDD+ jusqu’à présent.

Entre 2008 et 2015, les engagements au titre de l’APD en faveur d’activités


qualifiées de REDD+ se sont élevés à 2,7 milliards EUR au total, tandis que l’APD
allouée à des activités poursuivant des objectifs de REDD+ mais n’affichant
pas cette dénomination a été de 16,7 milliards EUR (Olesen et al. 2018). Pour
mieux tirer parti de ces financements « de type REDD+ », des pays comme
l’Indonésie sont en train de mettre sur pied des mécanismes flexibles pouvant
acheminer les fonds de source privée et publique vers divers secteurs, à l’aide
d’une palette d’instruments financiers (par ex., subventions, prêts et capitaux
propres) (Encadré 3.2). Si la définition de la REDD+ correspondait mieux aux
besoins des pays, le mécanisme susciterait une adhésion plus forte des acteurs
nationaux et l’éventail des possibilités d’activités économiques ayant des
objectifs complémentaires de ceux de la REDD+ serait plus large.
REDD+ : la transformation | 41

Angola
Zimbabwe
Vénézuela
Mozambique Score des caractéristiques des forêts
Inde
Malawi Moteurs et risques
Chine
Capacités MRV
Laos
Mongolie Action publique et volonté de participation
République centrafricaine
Madagascar Gouvernance
Soudan
Myanmar
Libéria
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Ouganda
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Bolivie
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Colombie
Costa Rica
Tanzanie
Papouasie-Nouvelle-Guinée
Équateur
Indonésie
Brésil
Ghana
Malaisie

0.00 0.20 0.40 0.60 0.80 1.00

Somme des scores obtenus pour cinq groupes d'indicateurs

Figure 3.3 Évaluation de l’efficacité de la REDD+ et de la capacité à accéder aux


fonds internationaux de REDD+ dans 41 pays
Note : L’axe horizontal représente la somme des scores obtenus pour les différents groupes d’indicateurs
sur une échelle de 0 à 1 ; la droite rouge indique 0,50. Les pays soulignés en gras ont obtenu une note
basse (<0,5) pour l’accès aux fonds internationaux expressément qualifiés de REDD+.
Source : Olesen et al. 2018 à partir des données de l’Organisation de coopération et de développement
économiques (OCDE) sur l’APD en 2008-2015.
42 | Le financement de la REDD+

Encadré 3.2 Étude de cas : l’Agence indonésienne de gestion des fonds pour
l’environnement

Anticipant la troisième phase de la REDD+ (paiements basés sur les résultats) et d’autres financements
pour l’action climatique, le gouvernement indonésien a créé l’Agence de gestion des fonds pour
l’environnement (Badan Pengelola Dana Lingkungan Hidup, BPDLH) selon les modalités du Règlement
gouvernemental no 46/2017 sur les instruments économiques pour l’environnement, signé le
10 novembre 2017.

Le ministère des Finances sera responsable de la dimension financière de la BPDLH, tandis que la
Direction générale pour la lutte contre le changement climatique du ministère de l’Environnement et
de la Forêt prendra en charge les questions techniques et de coordination. L’institution organisera divers
flux financiers, tels que subventions, prêts et financements par prise d’actions, notamment des dons
importants comme celui résultant de la Lettre d’intention de la Norvège en 2010, d’un montant égal à
1 milliard USD. La diversité des fonds est jugée importante pour garantir un financement à long terme.
Les règles et règlements d’octroi des fonds sont en train d’être élaborés.

La BPDLH a pour vocation de favoriser la transparence et la responsabilité dans la gestion des fonds
pour l’action climatique. Elle disposera d’un système de garde-fous, constitué d’une banque dépositaire
des fonds, qui sera chargée de la bonne garde des actifs, de la tenue des comptes et de l’établissement
de rapports relatifs aux fonds gérés. Un Règlement présidentiel (Perpres) sur la création du Fonds de
service public pour la gestion des fonds pour l’environnement sera arrêté prochainement. Il définira
les modalités opérationnelles de la BPDLH et établira des procédures opérationnelles standardisées à
l’échelle infranationale.

La création de ce fonds avait été lancée au milieu de 2015. Elle a pris du retard en raison de la nécessité
de consulter les ministères responsables de la mise en œuvre de programmes pour l’environnement et
l’action climatique, dont les ministères des Finances, de l’Environnement et des Forêts, de l’Énergie et
des Ressources minières, et du Transport.

Il faut reconnaître la contribution des pays en développement à la REDD+ sur


la base du principe « des responsabilités communes, mais différentiées et des
capacités respectives ». Cela implique notamment un suivi plus rigoureux du
financement de l’action climatique au niveau national (par ex., identification des
dépenses budgétaires) à des fins d’analyse et de documentation. Seymour et
Angelsen (2012, 320) constatent que de formuler la REDD+ en termes d’aide
« crée une dynamique politique néfaste dans les pays bénéficiaires et pose des
problèmes de souveraineté ». Ils avancent qu’il faudrait plutôt que le financement
de la REDD+ soit « une transaction entre partenaires égaux qui s’inscrive dans
le contexte d’un accord international ». Ce sont les besoins et les préférences
des pays en développement qui devraient déterminer les négociations et le
financement de la REDD+.
REDD+ : la transformation | 43

Il est impératif que les entreprises surmontent leur réticence à contribuer


davantage aux objectifs de la REDD+, et communiquent les progrès accomplis
pour respecter leurs engagements avec plus de transparence (par ex., concernant
les promesses « zéro déforestation »). Il n’y a tout simplement pas suffisamment
de données pour déterminer si la contribution des investissements du secteur
privé est essentielle pour la réalisation des objectifs de REDD+, ou au contraire
préjudiciable. Le débat international doit aborder la question de la régulation,
du suivi et du respect de la durabilité environnementale des investissements du
secteur privé.

Enfin, il faut apporter des fonds pour la préparation aux pays qui en ont encore
besoin. Ces financements ont sans doute permis d’obtenir certains des avantages
de la REDD+ les plus importants à l’heure actuelle : dialogue et sensibilisation
à l’échelle nationale, clarification des stratégies nationales, amélioration du suivi-
évaluation et des institutions forestières. Il faut que tous les pays forestiers puissent
bénéficier de ces avantages. Même si le Fonds vert pour le climat est destiné à
financer certaines activités de préparation à la REDD+, ses financements sont
moins ciblés et son expertise globale en matière de REDD+ moins pointue que
ceux du FCPF-FP et des PN-ONU-REDD. Pour que la REDD+ réussisse, il faut que
les nouveaux participants puissent créer les conditions nécessaires et bénéficier
des financements publics et privés futurs.
Chapitre REDD+ : la transformation |
4
45

Le paiement basé sur les résultats


Destinataires et objet
Arild Angelsen, Erlend A.T. Hermansen, Raoni Rajão et Richard van der Hoff

Points à retenir
• Principale innovation apportée par la REDD+, le paiement basé sur les résultats
(PBR pour results-based payment) s’est aussi avéré l’une des plus difficiles à
mettre en œuvre. Les trois grands défis posés par le PBR concernent l’objet,
les destinataires des paiements, et la détermination des niveaux de référence ;
trois éléments susceptibles d’être soumis à des biais, comme le fait de choisir,
pour les acteurs concernés, les données chiffrées en fonction de leur intérêt.
• Les initiatives de PBR qui se développent actuellement sont des approches
hybrides, c’est-à-dire qu’elles transigent sur les grands principes du PBR, à
savoir la rémunération axée seulement sur les résultats, la liberté de choix
du bénéficiaire (quant à la manière d’obtenir les résultats) et la vérification
indépendante de ceux-ci.
• La minimisation des risques induits par ces initiatives nécessite de tirer les
enseignements des expériences passées afin d’élaborer des règles claires pour
respecter l’Accord de Paris, et de mettre en place des procédures de contrôle
et de contrepoids au niveau des institutions. Leur maîtrise devrait permettre
de préserver l’efficacité (l’intégrité environnementale) et l’efficience d’un PBR
inscrit dans le cadre de la REDD+, et donc de pérenniser la crédibilité du
mécanisme en tant qu’instrument politique viable, ainsi que son financement.
46 | Le paiement basé sur les résultats

Le paiement basé sur les résultats en bref

DIFFICULTÉS QUESTIONS CLÉS PERSPECTIVES D'AVENIR

- Priorité au carbone, avec les


garanties et les avantages hors
Que faut-il rémunérer ? carbone traités comme des
contraintes
- Incitations pendant les trois phases
- Dans la chaîne d’impacts, quels de la REDD+
éléments doivent faire l'objet
d'une rémunération ?
- Sur quels objectifs les mesures
incitatives doivent-elles porter ?
C
- Élaborer des règles claires pour
Niveaux de référence respecter l'Accord de Paris
- Il faut un examen indépendant
des NERF/NRF par une tierce
Émissions dues aux forêts partie

Base ou niveau de référence - Données insuffisantes ou de


Émis
Baisse des
émissions mauvaise qualité
sion - Pas de consensus sur les
s rée
lles
méthodes
Temps - Incertitude des prévisions

- La règle : dédommager ceux qui


supportent les coûts de réduction
Qui faut-il rémunérer ? des émissions
- Gérer des financements
fragmentés par l'intermédiaire de
bureaux nationaux de
coordination de la REDD+
De nombreux acteurs
mériteraient d'être rémunérés :
les propriétaires, les intendants
et les usagers des forêts, les
CO2
porteurs de projets et les
organismes publics

- Élaborer des règles claires pour


Biais (choix des respecter l'Accord de Paris
- Assurer une évaluation des
chiffres en fonction résultats par une tierce partie
de l'intérêt de - Promouvoir la transparence et
l’acteur concerné) le débat public

- Des intérêts financiers et


politiques immenses sont en
jeu et suspendus aux résultats
- Le choix et l'analyse des
données sont soumis à des
biais dictés par l'intérêt de
l’acteur concerné
REDD+ : la transformation | 47

4.1 Introduction
Le paiement basé sur les résultats (PBR) différencie la REDD+ des grandes initiatives
antérieures de conservation forestière, et représente une théorie du changement
fondamentale dans le discours de la REDD+ (Chapitre 2). Ce paiement est fonction des
résultats, lesquels s’expriment en général par des réductions d’émissions. Toutefois, les
théories les plus simples sont les plus difficiles à mettre en œuvre. Ce chapitre examine
ainsi les trois grands défis que sont l’objet de la rémunération, la détermination du
niveau de référence et le destinataire de cette rémunération.

La notion d’incitations positives était comprise dans la définition initiale de la REDD


donnée dans le Plan d’Action de Bali (CCNUCC 2007) ; le Cadre de Varsovie pour la
REDD+ de 2013 avait ensuite clairement fait un lien entre le mécanisme et le PBR (Voigt
et Ferreira 2015), lequel a ensuite été renforcé par l’Accord de Paris (CCNUCC 2015,
Art. 5.2). Pour que l’ensemble des pays éligibles puissent bénéficier de paiements
basés sur les résultats, 500 millions USD ont été débloqués en 2017 par le Fonds vert
pour le climat (FVC), l’organisme de financement de la CCNUCC (Encadré 4.1). Autre
mécanisme multilatéral, le Fonds Carbone dépend quant à lui du Fonds de Partenariat
pour le Carbone Forestier (FCPF) de la Banque mondiale (Encadré 4.2). Les initiatives
bilatérales notables sont l’Initiative Internationale pour le Climat et les Forêts (NICFI)
mise en place par la Norvège en 2008, et le programme REDD Early Movers lancé par
l’Allemagne en 2011. Initiative brésilienne, le Fonds Amazonie (2008) est de loin le plus
gros bénéficiaire des financements concernés (Encadré 4.3).

Encadré 4.1 Le Fonds vert pour le climat : 500 millions USD pour la REDD+
Simone C. Bauch

Le Fonds vert pour le climat (FVC), entité opérationnelle du Mécanisme financier de la CCNUCC, a été créé lors
de la COP16 (2010) à Cancún. La 18e réunion du conseil du Fonds tenue en septembre 2017 a donné lieu à
la publication de son premier appel à propositions en vue d’un paiement REDD+ basé sur les résultats. Cet
appel, axé sur la troisième phase de la REDD+, fait état d’une enveloppe de financement totale de 500 millions
USD, à décaisser selon les besoins. Les pays répondant aux critères de la CCNUCC remplissent les conditions
requises pour faire une demande de paiement basé sur les résultats (réduction d’émissions dues à l’utilisation
des terres et au changement d’affectation des terres) obtenus entre 2014 et 2018 ; ils ont jusqu’à 2022, dans
la limite des fonds disponibles, pour déposer leur demande. Suivant les processus bilatéraux et multilatéraux
de REDD+ existants, le prix préétabli par le FVC est de 5 USD la tCO2e. Aucun pays ne peut demander plus
de 150 millions USD, et au moins trois notes conceptuelles doivent être déposées au Secrétariat du FVC pour
enclencher le processus d’évaluation des dossiers de propositions. Les pays restant propriétaires des réductions
d’émissions rémunérées par le FVC, ils peuvent les prendre en compte pour leurs contributions déterminées au
niveau national. Les revenus touchés doivent être investis dans des activités de REDD+, sachant que les gains
d’émissions ainsi obtenus et l’utilisation des fonds doivent respecter les procédures de garanties de Cancún et
du FVC.

À l’heure actuelle, seuls trois pays remplissent les conditions requises pour déposer une demande : le Brésil, la
Colombie et l’Équateur. Le Brésil est le seul pays qui pourrait facilement dépasser le seuil de 150 millions au vu
de ses réductions d’émissions historiques, les autres ne pouvant demander que des montants moindres. Reste à
savoir si les demandes de paiement REDD+ basé sur les résultats déposées par ces pays seront approuvées dans
le cadre du quota actuel de financement du FVC ou s’ils devront attendre la reconstitution des fonds.
48 | Le paiement basé sur les résultats

Encadré 4.2 Réserve tampon du programme de réduction des émissions :


financement de l’atténuation et des avantages hors carbone

Le Fonds Carbone appartient au Fonds de partenariat pour le carbone forestier (FCPF), partenariat mondial
d’États, d’entreprises, d’associations de la société civile et de peuples autochtones encadré par la Banque
mondiale. En créant la Réserve tampon du programme de réduction des émissions, le Cadre méthodologique
du Fonds financé par les donateurs principaux a proposé un dispositif innovant qui doit encore être testé.
Cette création répond à la nécessité de financer : (i) la rémunération de l’atténuation grâce aux forêts (mesurée
en tCO2e par an) et (ii) la rémunération de la réalisation et de la démonstration des avantages hors carbone
contribuant à la pérennité de la mise en œuvre de la REDD+ (FCPF 2015).

Entre 10 % et 55 % du PBR pourraient être « tenus en réserve » pour constituer une assurance carbone
pour les périodes de comptabilisation suivantes. Ce montant dépend des modalités de prise en compte et
d’enregistrement de cinq grandes catégories de risques : (i) incertitude statistique relative aux données MRV ;
(ii) adhésion des acteurs concernés pas assez générale ni suffisamment durable ; (iii) capacités et coordination
institutionnelles perfectibles ; (iv) manque d’efficacité à long terme dans la lutte contre les causes sous-
jacentes de la déforestation ; (v) vulnérabilité face au danger de perturbations naturelles.

Source : FCPF (2015)

Encadré 4.3 Le Fonds Amazonie : récompenser les résultats passés ou futurs ?

La méthodologie formelle de PBR pour le Fonds Amazonie, élaborée par le Brésil et acceptée par les pays
donateurs, masque des interprétations très différentes de ce qu’il convient d’appeler un « résultat » (van
der Hoff et al. 2018). Selon le Brésil, le PBR récompense des performances passées et est un moyen de
financer la mise en œuvre de la politique forestière nationale. Cette conception a une incidence sur le
calcul de la limite utilisée pour déterminer la rémunération basée sur les résultats. Il considère également
que le dédommagement est cumulable dans le temps, les décideurs du pays étant convaincus que le
ralentissement du rythme de déforestation entre 2006 et 2016 devrait se traduire par une compensation
financière internationale de 21,5 milliards USD (Encadré 4.4). Selon ce raisonnement, le Brésil aurait
reçu moins de 6 % de sa compensation totale, même si l’on tient compte de l’augmentation des dons
depuis 2013. En revanche, les pays donateurs considèrent le PBR comme une incitation financière à des
contributions futures à l’atténuation du changement climatique, position qui se traduit aussi bien dans les
conditions des conventions que dans les actes des donateurs (Figure 4.1).

Depuis 2013, la Norvège et, dans une moindre mesure, l’Allemagne ont adopté une politique suivant
laquelle les dons de chaque année sont déterminés en fonction des résultats de l’année précédente. Les
représentants des pays donateurs avancent que la rémunération de résultats trop anciens ne concorde pas
avec l’objectif d’une stimulation de nouvelles performances. Et la Norvège d’avertir le Brésil en 2016 que les
dons pourraient se tarir si les taux de déforestation continuaient d’augmenter, et ce d’autant plus que le calcul
d’un nouveau RL cette même année avait conduit à une forte diminution du seuil de déforestation admis
par le Fonds Amazonie pour la levée de fonds (Encadré 4.4). Cette conception s’oppose au principe adopté
par Petrobras (la plus grande compagnie pétrolière du Brésil), dont les paiements sont systématiquement
basés sur les résultats de 2006, année correspondant à la « réserve » de résultats la plus importante.
REDD+ : la transformation | 49

2018

2016

2014
Année de référence

2012

2010

2008

2006

2004
2004 2006 2008 2010 2012 2014 2016 2018
Année du transfert

Norvège Allemagne Petrobras

Figure 4.1 Relation entre l’année de paiement (axe horizontal) et l’année de


référence (axe vertical)
Note : Les points indiquent le versement d’un paiement, indépendamment de son montant.
Source : Fonds Amazonie. [Link]/en/home ; voir aussi BNDES (2018)

Les fonds PBR peuvent provenir des marchés réglementés du carbone (crédits
compensatoires), des marchés volontaires du carbone, ou de sources publiques.
Avant la COP15 de Copenhague (2009), on pensait que la REDD+ ferait partie
d’un marché international du carbone et que les crédits de REDD+ seraient
une forme de paiement basé sur les résultats (Angelsen 2008). Toutefois, le fait
qu’un système de plafonnement et d’échange n’ait pas été mis en place explique
pourquoi le financement a été apporté jusqu’à présent par des bailleurs publics
plutôt que par les marchés du carbone (Chapitre 3). Le financement international
de la REDD+ peut donc être considéré comme une « forme légère d’aide basée
sur les résultats » (Angelsen et al. 2017, 719).

Le principe de ne baser les paiements que sur des résultats avérés et vérifiés
demeure très attractif. En Norvège, le fait que le PBR repose sur des incitations
claires et que le risque perçu (pour les bailleurs) soit faible a été un facteur essentiel
dans la création de la NICFI. Contrairement à d’autres formes d’aide, dont les
résultats pourraient ne jamais se matérialiser par manque d’efficacité ou en raison
de faits de corruption, le PBR a semblé un pari sûr puisque la rémunération n’est
versée qu’en contrepartie de résultats obtenus (Hermansen et Kasa 2014). Il n’en
reste pas moins que les difficultés sont multiples.
50 | Le paiement basé sur les résultats

Encadré 4.4 Le calcul des niveaux de référence : une approche calculée

La comparaison entre le niveau de référence (RL) utilisé par le Fonds Amazonie et le niveau d’émission
de référence pour les forêts (NERF) communiqué par le Brésil à la CCNUCC est particulièrement
parlante pour illustrer l’effet des RL. Le RL du Fonds Amazonie est déterminé par rapport à une
année initiale qui peut varier : il est établi en fonction de la moyenne des 10 années précédentes,
et actualisé tous les cinq ans. Par exemple, les taux de déforestation entre 2006 et 2010 sont
comparés à un RL égal à la déforestation moyenne enregistrée pendant la période de 1996 à 2005.
Selon cette logique, en se basant sur les résultats obtenus entre 2006 et 2016, le Fonds Amazonie
rapporte un montant cumulé de rémunération « acquise » (seuil pour la levée de fonds) égal à 21,5
milliards USD (BNDES 2018). En revanche, pour le calcul de son NERF soumis à la CCNUCC, le Brésil
prend 1996 comme année initiale, ce qui signifie que la période de calcul des taux moyens de
déforestation se prolonge de cinq ans tous les cinq ans. Les années de forte déforestation (jusqu’au
milieu des années 2000) sont donc toujours intégrées au calcul. Cela voudrait dire qu’en 2016, le
NERF du Brésil générerait un versement cumulé de 36,4 milliards USD. Si l’on considère les 21,5
milliards USD calculés par le Fonds Amazonie (Encadré 4.3), la différence est de près de 15 milliards
USD, soit plus du total des fonds internationaux de REDD+ reçus par l’ensemble des pays.

Contrairement au Brésil, le Pérou connaît une augmentation du rythme de la déforestation depuis


le début des années 2000. Dans les documents communiqués, le calcul du NERF repose sur
l’extrapolation de cette tendance, ce qui aboutit à une estimation du NERF en 2020 supérieure
de 20 % à celle de 2015. En d’autres termes, le pays pourrait se prévaloir d’une réduction de ses
émissions, même avec une hausse de la déforestation. Avec un scénario réaliste de maintien du
statu quo, les taux de déforestation augmenteraient très certainement, et cette option pourrait
se défendre. Toutefois, cela donnerait lieu à une situation d’asymétrie dans laquelle les pays
enregistrant une augmentation de leurs taux de déforestation ajusteraient leur NERF à la hausse
(comparativement à la moyenne historique) alors que les pays connaissant l’évolution inverse ne
modifieraient pas le leur.

Il est difficile de juger de la « véracité » et de la rigueur technique d’un RL puisque l’opération consiste
à affirmer la plus ou moins grande probabilité de réalisation d’un scénario d’avenir donné. Même si
les NERF du Brésil et du Pérou ont été approuvés par la CCNUCC, ces deux exemples expliquent les
critiques émises, notamment par Hargita et al. (2015, 346), qui pointent le risque qu’en choisissant
leur méthode de calcul du NERF, les pays bénéficiaires cherchent plutôt celle qui maximise leurs
gains financiers. En particulier, si le Brésil est autorisé à présenter plusieurs NERF, un pour son
fonds national et un autre pour la CCNUCC, cela voudrait dire qu’il adapterait ses prévisions de
déforestation et ce qu’il compte comme étant des « réductions » en fonction du destinataire visé.
De la même manière, il est difficile d’expliquer aux contribuables des pays donateurs la raison de
l’existence de deux NERF pour un pays donné, ou pourquoi ils devraient financer des « réductions
d’émissions » dans le cadre d’un PBR même si la déforestation augmente, comme le montrent les
débats dans les cas du Guyana et du Pérou.
REDD+ : la transformation | 51

25

20
Milliers de km2

15

10

0
2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017

Déforestation (PRODES/INPE) Base de référence 96-15 WFR

Base de référence 96-05 FA/WFR Base de référence 05-15 FA


Base de référence 01-10/96-10 FA/WFR

Figure 4.2 Déforestation et niveaux (bases) de référence pour l’Amazonie


brésilienne
Note : FA = Fonds Amazonie ; WFR = Cadre de Varsovie pour la REDD+ (documents communiqués à
la CCNUCC) ; en abscisse, année historique pour le calcul du niveau de référence.

4.2 Le PBR : les défis à relever


Nous définissons le PBR comme étant « un transfert d’argent subordonné à la
réalisation d’un objectif prédéterminé de performance » (pour des définitions
similaires, voir Eichler 2006, 5 ; Klingebiel et Janus 2014 ; Angelsen 2017 ; van
der Hoff et al. 2018). Le PBR peut renvoyer à un accord international entre un pays
donateur ou un organisme multilatéral et un pays bénéficiaire, ou à un dispositif
national, tel qu’un système de paiement pour services environnementaux (PSE)
financé par l’État.

Perrin (2013) avance qu’un système de PBR peut être défini par trois éléments :
(i) une rémunération basée sur des résultats prédéfinis ; (ii) la liberté de choix
du bénéficiaire quant à la manière de parvenir aux résultats ; (iii) la vérification
indépendante de ces résultats. À l’heure actuelle, la plupart des financements
de REDD+ destinés à un PBR ne répondent pas entièrement à ces critères.
Premièrement, la rémunération n’est pas forcément basée sur des résultats
prédéfinis, mais sur des résultats antérieurs, et elle est assortie de nombreux
objectifs et contraintes, dont des garanties. Deuxièmement, la liberté de choix du
bénéficiaire n’est pas complètement respectée. Troisièmement, les systèmes de
52 | Le paiement basé sur les résultats

PBR ne comprennent pas toujours une vérification indépendante (par un tiers).


En fait, la rémunération versée fait souvent l’objet d’une négociation entre les
deux parties.

L’existence de dispositifs hybrides peut s’appréhender en partie comme la


conséquence d’une accumulation de problèmes posés par la conception et la mise
en œuvre du PBR. Ces problèmes ont notamment trait aux points suivants : l’objet
et les destinataires de la rémunération ; la méthode de mesure et de vérification
des résultats ; le montant des versements ; la détermination des niveaux de
référence (RL pour reference levels) ; la pression budgétaire des donateurs ; le
partage des risques ; une mobilisation financière suffisante, notamment pour
les dotations initiales ; la prévention d’effets négatifs lors de la répartition ; des
conditions préalables supérieures aux résultats énoncés ; l’incertitude des chiffres
et la possibilité de les choisir en fonction de l’intérêt de l’acteur concerné ;
l’harmonisation des politiques publiques avec la REDD+ et le PBR (Müller et al.
2013a ; Angelsen 2017 ; van der Hoff et al. 2018). Nous avons choisi d’étudier
trois de ces défis ici, à savoir, l’objet, les destinataires de la rémunération, et la
détermination des RL, et nous proposons des solutions pour les surmonter.

4.2.1 L’objet des paiements


L’approche progressive de la REDD+ implique que la priorité de l’aide financière
internationale doit évoluer le long de la chaîne d’impacts, qui présente
successivement un renforcement des capacités (moyens et activités) en Phase 1, des
réformes des politiques (réalisations) qui sont mises en œuvre pour aboutir à des
résultats en Phase 2 et qui se traduiront par des réductions effectives d’émissions
(impacts) en Phase 3 (Angelsen 2017). Puisque la réduction des émissions est le
but ultime de la REDD+, il y a de très bonnes raisons de relier les paiements à des
résultats et des effets réels, plutôt qu’à des moyens ou des activités. Par exemple,
ni l’amélioration d’un système de suivi, ni une politique juste en apparence mais
inefficacement appliquée, ne peuvent garantir une réduction de la déforestation.
Toutefois, la priorité accordée à une réduction réelle des émissions oblige les
bénéficiaires à investir dans la définition de RL, la collecte de données et le suivi-
évaluation (Skutsch et al. 2014). Contrairement à l’aide classique sous ses diverses
formes, le PBR impose aux bénéficiaires d’assumer une part de risque plus grande
puisque l’impact final dépend de facteurs dont ils ne sont pas maîtres (Mumssen
et al. 2010). Pour ces raisons, et d’autres encore, « la tendance à compter les
incitations à la fourniture de moyens ... comme des résultats se confirme de plus
en plus » (Helland et Mæstad 2015, 4).

Une autre piste de réflexion pose la question de savoir quels objectifs (résultats
ou impacts) doivent faire l’objet d’une mesure incitative, au-delà du carbone
(Encadré 4.2). Si la REDD+ vise une réduction des émissions et une hausse de
l’absorption (« le renforcement des stocks de carbone »), les avantages hors
carbone (NCB pour non-carbon benefits) ont pris de l’importance au fil du
REDD+ : la transformation | 53

temps. Certains redoutent « l’assimilation de la gouvernance forestière à une


comptabilisation du carbone » (Gupta et al. 2012, 727), et son corollaire, un
désintérêt pour les autres objectifs politiques et autres valeurs associés aux forêts.
En revanche, d’autres insistent pour que le changement climatique demeure la
priorité de la REDD+, au vu de l’ampleur du défi qu’il représente, suggérant de
réserver les autres instruments aux objectifs hors carbone, comme la réduction
de la pauvreté. Il convient également de noter que le mandat de la CCNUCC est
exclusivement climatique puisqu’il vise « la stabilisation des concentrations en gaz
à effet de serre de l’atmosphère » (CCNUCC 1992, Art. 2).

En pratique toutefois, d’autres objectifs sont importants pour les bailleurs, les États
et les porteurs de projets de la REDD+. Le Fonds Carbone (FCPF) propose ainsi
un programme de réserve portant sur la permanence et les NCB (Encadré 4.2).
De la même manière, l’un des quatre prérequis du PBR selon le Cadre de Varsovie
pour la REDD+ est un système d’information opérationnel relatif aux garanties1. La
rémunération récompense des réductions d’émissions, moyennant le respect de
conditions pour prévenir la remise en cause des garanties et d’autres NCB.

Une autre solution consiste à attribuer les NCB directement en rémunérant la


réalisation d’objectifs hors carbone, comme c’est le cas sur le marché volontaire
du carbone. Par exemple, les projets d’atténuation certifiés selon le référentiel
Verified Carbon Standard (VCS) ont obtenu en 2016 un prix moyen de 2,3 USD par
tCO2e tandis que ceux répondant également aux Standards Climat, Communauté
et Biodiversité (CCB) recevaient 3,9 USD par tCO2e, soit 70 % de plus (Hamrick et
Gallant 2017).

Les résultats, quant à eux, doivent être définis, mesurés, rapportés et vérifiés. Il n’y
a pas de méthodologie qui puisse objectivement être considérée comme correcte
pour l’estimation des résultats. Cette ambiguïté, qui se conjugue avec l’incertitude
des données chiffrées et la souplesse des lignes directrices, crée un terrain fertile
à la « manipulation » des chiffres (selon ce qui arrange celui qui les choisit et les
traite), que ce soit par intérêt financier ou calcul politique. Cela ne signifie pas
nécessairement que les chiffres sont inventés de toutes pièces (ce qui pourrait
arriver), mais plutôt que dans ces opérations, les choix inhérents à la production
de données et à leur utilisation sont guidés par des intérêts personnels. Les
différents acteurs ont leur idée sur ce qui devrait (ou ne devrait pas) être mesuré,
sur l’échelle des variables retenues et la méthode de mesure, d’agrégation et de
vérification.

Des facteurs politiques peuvent venir compliquer le fonctionnement adéquat


d’un système de PBR, selon ce qu’on interprète comme étant des « résultats »

1 Les trois autres prérequis sont une stratégie nationale de REDD+, un niveau national d’émission de référence pour
les forêts (NERF) ou un niveau de référence pour les forêts (NRF), ainsi qu’un système national de surveillance des forêts
(CCNUCC 2011, Décision 1, Art. 71). Voir aussi le chapitre 2.
54 | Le paiement basé sur les résultats

par exemple (van der Hoff et al. 2018). D’un côté, les paiements sont basés sur
des réductions d’émissions avérées obtenues dans le passé, et qui pourraient
être considérées par les pays bénéficiaires comme la récompense de leurs
efforts. De l’autre, les donateurs souhaitent que ces ressources financières soient
réinvesties dans des politiques et des stratégies relatives à des réductions futures
d’émissions. Du point de vue des bénéficiaires, le PBR risque de se révéler en
pratique comme la solution réunissant tous les inconvénients : pas ou peu de mise
de fonds initiale (comme dans un système de PBR absolu), et de fortes attentes
et contraintes relatives à l’utilisation de ces ressources (comme dans l’aide au
développement classique).

Pour les donateurs, la présentation des données chiffrées sur la base de ce


qui les arrange peut contribuer grandement à la légitimation des initiatives de
REDD+. Par exemple, après dix années de financement de la NICFI, son effet sur
la diminution des taux de déforestation au Brésil reste à prouver par une analyse
rigoureuse. Or, les hommes politiques norvégiens n’ont de cesse de souligner le
succès de l’initiative, en convertissant par exemple la réduction de la déforestation
au Brésil en nombre d’années d’émissions annuelles pour la Norvège (70 ans ;
Riksrevisjonen 2018). On ne peut nier que les fonds norvégiens et le Fonds
Amazonie aient contribué aux efforts du Brésil pour se fixer des objectifs de
réduction de la déforestation et garder les forêts en bonne place parmi les priorités
en dépit des turbulences politiques, économiques et sociales qu’a traversées le
pays. Toutefois, cet exemple montre que les niveaux de référence jouent un rôle
politique dans les pays donateurs, et il faudrait que cela soit reconnu dans tout ce
qui a trait à la REDD+.

4.2.2 Comment définir les niveaux de référence?


Les niveaux de référence sont liés in fine à la question de savoir ce qui doit faire
l’objet d’une rémunération. Un résultat exprimé sous la forme d’une réduction
d’émissions (ER pour emission reduction) correspond simplement aux émissions
réellement générées pendant une période donnée (AE pour actual emissions) par
rapport à un scénario en l’absence d’intervention ou RL (ER = AE – RL). Le RL est
donc essentiel pour le montant du paiement, mais aussi comme étalon de mesure
de l’efficacité ou du succès d’une politique ou d’un projet.

L’exercice consistant à déterminer un RL repose par essence sur une hypothèse


puisque la question est de savoir quelle serait la situation au regard de la
déforestation, de la dégradation des forêts, et des émissions en résultant, en
l’absence de la REDD+. Les taux de déforestation varient généralement d’une
année sur l’autre, ce qui brouille encore plus le tableau. Si ces taux sont faibles, la
détection et le suivi de la déforestation, de la dégradation et de la reconstitution de
la forêt peuvent être délicats. De même, il n’y a de consensus scientifique, ni sur la
méthodologie la plus adaptée, les facteurs à prendre en compte pour l’estimation
des RL, ni sur la période de calcul de la déforestation (ou des émissions) historique.
REDD+ : la transformation | 55

La CCNUCC donne néanmoins quelques lignes directrices. La COP15 (2009)


a encouragé les pays en développement à établir des niveaux d’émission de
référence pour les forêts (NERF) ou des niveaux de référence pour les forêts (NRF),
en soulignant qu’ils « devaient le faire en toute transparence en tenant compte
des données chronologiques, et effectuer des ajustements en fonction de leur
situation nationale » (CCNUCC 2009, Décision 4, Art. 7). Le Cadre de Varsovie pour
la REDD+ a étoffé ces lignes directrices en encourageant les pays à présenter
des NERF/NRF. Au milieu de l’année 2018, 34 pays avaient présenté leur RL
(CCNUCC 2018). Ils s’appuient tous sur des moyennes historiques, et beaucoup
d’entre eux font des ajustements en fonction de leur situation nationale, p. ex., les
tendances de la déforestation.

À l’échelle des projets, le référentiel VCS indique plusieurs méthodes à suivre


pour la détermination des bases de référence de la REDD+2. La méthode de
détermination de la « déforestation non planifiée » a comme point de départ la
déforestation historique, tout en tenant compte de certains facteurs (croissance
démographique en particulier).

Les RL peuvent aussi faire l’objet de manipulations dictées par l’intérêt des acteurs
concernés, comme vu plus haut. La période, les définitions et les méthodes
statistiques d’estimation des émissions historiques varient dans les documents
soumis à la CCNUCC, ce qui peut avoir une grande incidence sur le RL résultant, et
du coup sur la réduction d’émissions estimée. L’encadré 4.4 illustre ces variations
et leurs effets dans le cas du Brésil. Il y a peu de procédures de contrôle en bonne
et due forme permettant d’éviter le gonflement artificiel des RL. Les documents
soumis par les pays font l’objet d’une évaluation technique par la CCNUCC
pour « offrir un échange technique non intrusif d’informations ayant pour objet
de faciliter le calcul des niveaux... » (CCNUCC 2013, Décision 13, Annexe). Si
cette approche consensuelle peut se justifier à bien des égards, elle limite la
possibilité d’une évaluation critique pour détecter les biais systématiques dans
les documents communiqués.

4.2.3 Qui payer ?


La question suivante concerne la détermination de l’entité devant recevoir
le paiement. Qui est « propriétaire » de la réduction d’émissions ? À l’échelle
internationale, la règle principale consiste en un paiement entre (groupes de) pays,
le pays bénéficiaire mettant souvent en place un organisme spécifique, p. ex., Fonds
Amazonie du Brésil ou Fonds d’investissement REDD+ du Guyana. S’il existe aussi
des exemples de rémunération directe de bénéficiaires infranationaux ou même
locaux, cela implique en général des modalités financières différentes (p. ex.,
échange de droits d’émission de carbone), qui ont été élaborées parallèlement
au PBR principal de la REDD+ (van der Hoff et al. 2015). L’approche juridictionnelle
(Chapitre 12) en est une illustration notable.

2 [Link]
56 | Le paiement basé sur les résultats

La distribution des ressources financières internationales ou nationales de


la REDD+ dans les pays est encore plus délicate. Elle est souvent désignée
comme le mécanisme/système de partage des bénéfices. La mise en œuvre de
la REDD+ fait intervenir toute une panoplie de protagonistes à divers niveaux
de la gouvernance forestière (Gebara et al. 2014 ; May et al. 2016). Luttrell et al.
(2013) distinguent six bénéficiaires potentiels des financements de REDD+ : (i)
les acteurs ayant des droits fonciers reconnus par la loi (en général, l’état ou les
grands propriétaires terriens privés) ; (ii) les acteurs réduisant les émissions (en
général, des entreprises, ou des communautés forestières ou agricoles) ; (iii) ceux
qui assurent l’intendance de forêts relâchant peu de carbone (en général, les
zones de conservation et les peuples autochtones) ; (iv) les acteurs supportant
les coûts de la mise en œuvre de la REDD+ (porteurs de projets et autorités
locales/nationales) ; (v) les agents facilitant la mise en œuvre de la REDD+ (ONG,
organismes publics) ; et (vi) les catégories sociales les plus pauvres dans une
région (en vue de l’accomplissement d’autres objectifs et pour susciter l’adhésion
de la population). D’où la question suivante : les autorités doivent-elles concevoir
les mesures incitatives de manière à cibler et dédommager les acteurs contribuant
aux moteurs directs de la déforestation et de la dégradation des forêts (p. ex.,
augmentation des terres agricoles et des pâturages, feux de forêt et exploitation
forestière) ou ceux qui s’attaquent aux raisons sous-jacentes (p. ex., régime
foncier, construction de routes, corruption) (Weatherley-Singh et Gupta 2015) ?
Les principes directeurs exposés dans la partie suivante apportent des éléments
de réponse.

Le Brésil illustre la manière dont on peut répondre à ces questions dans la


pratique. Pour respecter le Cadre de Varsovie pour la REDD+, en 2016, le pays a
créé un comité national REDD+ (CONAREDD+) réunissant des représentants du
gouvernement fédéral, des gouvernements des États, et des autorités municipales,
ainsi que des membres de la société civile. Le CONAREDD+ a convenu que le
gouvernement fédéral avait le droit de toucher un PBR correspondant à 40 % de
la limite pour la levée de fonds du pays, établie par la CCNUCC, les 60 % restants
devant être distribués entre les États constituant l’Amazonie Légale, la base du
paiement étant la réduction de la déforestation (flux de carbone) et la couverture
forestière (stock de carbone)3. Les gouvernements de ces États vont sans doute
adopter un modèle passif, inspiré du Fonds Amazonie, évaluant les projets mis en
avant par des ONG et des organismes publics, plutôt qu’opter pour la distribution
effective et stratégique de fonds à des acteurs et des régions associés à un risque
élevé de déforestation.

L’Inde, en revanche, fournit l’exemple d’une stratégie de transfert financier aux


régions, même si cela ne s’inscrit pas dans un dispositif de REDD+ proprement dit.
Depuis 2014, l’affectation de recettes fiscales aux 29 États par le gouvernement

3 [Link]
REDD+ : la transformation | 57

central intègre des incitations favorables aux forêts. Entre 2015 et 2019, on estime
que 6,9 à 12 milliards USD ont été distribués chaque année en fonction de la
couverture forestière des États en 2013, soit l’équivalent de 174 à 303 USD par ha
et par an (Busch et Mukherjee 2018). Cela représente le premier cas de fiscalité
écologique transférée à grande échelle en faveur du maintien de la couverture
forestière, et qui pourrait être un modèle pour d’autres pays.

4.3 Perspectives d’avenir


Comment peut-on résoudre ces difficultés ? Les solutions miracles sont rares,
et nous sommes confrontés à plusieurs dilemmes. Les règles de l’Accord de
Paris (à savoir, les décisions prises pour rendre l’accord opérationnel) devraient
être suffisamment contraignantes pour que leur application soit efficace dans
l’ensemble des régimes de gouvernance de la planète, grâce à des standards
performants et économiques, ainsi qu’à la mise en place de mécanismes pour
prévenir la manipulation des données chiffrées. Elles doivent cependant être assez
souples pour tenir compte des différences de capacités et de contextes entre les
pays. Ces règles doivent prévoir également des mécanismes adaptés aux pays et
régions à forte couverture forestière où la déforestation est faible : pour eux, le
maintien de taux de déforestation bas est une tâche ardue alors qu’ils ne peuvent
fonder leurs RL sur leurs taux de déforestation historiques pour prétendre à des
compensations de réductions d’émissions.

4.3.1 Que faudrait-il rémunérer ?


Les systèmes PBR doivent proposer des incitations au cours des trois phases de
la REDD+. L’approche par phases de la REDD+ était destinée à tenir compte du
stade plus ou moins avancé des pays en matière de capacités de suivi et de mise
en œuvre (ces différences perdurent d’ailleurs aujourd’hui). Nous proposons que
les donateurs étendent le PBR aux résultats obtenus pendant les deux premières
phases de la REDD+, c’est-à-dire à l’élaboration des stratégies nationales, aux
systèmes MRV et à leurs dispositifs pilotes vérifiés. Cela étant dit, toutes les formes
de soutien ne se prêtent pas au PBR, et des fonds d’accès uniquement pour la
préparation sont encore nécessaires (Chapitre 3). Sinon, les bailleurs risquent
d’inciter les pays à couverture forestière importante à manipuler les résultats pour
devenir éligibles au PBR, alors qu’ils auraient en fait besoin de ressources pour
renforcer leurs compétences.

Priorité au carbone, avec les garanties et les avantages hors carbone traités
comme des contraintes ou des incitations supplémentaires. Nous ne partageons
pas entièrement la crainte que la gouvernance forestière risque de se réduire à
une comptabilisation du carbone, au détriment des autres avantages de la forêt.
La préservation des forêts sur pied est généralement compatible avec d’autres
objectifs, dont la conservation de la biodiversité (Strassburg et al. 2010). Dans
les communautés forestières, les ménages tirent jusqu’à un cinquième de leurs
58 | Le paiement basé sur les résultats

revenus des forêts naturelles (Angelsen et al. 2014), et les initiatives locales de
REDD+ ont eu un effet positif, quoique faible, sur les moyens de subsistance des
populations (Chapitre 11). L’enjeu principal n’est donc pas le risque d’un rayon
d’action trop restrictif de la REDD+, mais la nécessité de mobiliser des fonds
permettant la création de systèmes de PBR efficaces et de taille modeste.

4.3.2 Comment faudrait-il déterminer les niveaux de référence ?


Les règles de l’Accord de Paris doivent apporter des éclaircissements sur les aspects
principaux des PBR. Il faut notamment définir la déforestation et la dégradation
des forêts, établir une période standard de calcul des émissions passées, spécifier
les conditions nationales d’éligibilité au paiement et donner les grandes lignes de
quelques méthodes d’estimation. La souplesse de la détermination des RL était
peut-être le prix à payer d’une large adhésion au mécanisme, et il existe un risque
réel de complication excessive des règles, qui induirait des coûts de transaction
élevés et alourdirait le fardeau administratif des pays REDD+, tout en excluant les
pays dont les capacités de suivi sont faibles (Bucki et al. 2012). Toutefois, il faudra
à terme une convergence sur des règles universelles dans un souci d’équité,
d’efficacité (intégrité environnementale) et d’efficience.

Il faut un examen indépendant par une tierce partie. Un dispositif tiers


(indépendant de la CCNUCC et du FVC) doit être mis sur pied pour permettre un
examen critique des NERF/NRF proposés. Compte tenu du rôle critique des RL
dans la détermination des paiements et la mesure de l’efficacité des projets et des
politiques, il est pertinent de s’interroger sur la pratique actuelle de la CCNUCC
consistant à demander aux pays de proposer eux-mêmes leurs RL, que ce soit
pour la REDD+ ou pour les activités UTCATF (utilisation des terres, changement
d’affectation des terres et foresterie). Il conviendrait de faire réaliser des évaluations
indépendantes qui favoriseraient une analyse critique et enrichiraient le débat.

4.3.3 Qui faudrait-il rémunérer ?


L’allocation des fonds de REDD+ doit être basée sur les coûts supportés et
l’imputation des résultats. À l’origine, la REDD+ était fondée sur l’idée d’un PSE
consistant à rémunérer les propriétaires/usagers locaux de la forêt à la hauteur
des coûts d’opportunité induits par la conservation de cette forêt, c’est-à-dire,
le revenu agricole dont ils se privent par le fait de ne pas convertir une terre
forestière en un autre usage (cultures, pâturages) ou la diminution du revenu de
l’exploitation forestière. Il s’agissait aussi d’indemniser les États pour la diminution
de leurs recettes fiscales liée à la REDD+, et de rémunérer d’autres acteurs encore,
qui supportent des coûts de transaction pour parvenir aux résultats. La question
de l’équité et du partage des bénéfices demeure complexe ; par exemple, quelle
quantité de déforestation et de dégradation forestière peut être considérée
comme équitable et légale, ou la question de savoir si des droits ont été octroyés
REDD+ : la transformation | 59

par des moyens politiques douteux. En définitive, le partage des bénéfices


est lié à l’attribution des droits sur la terre et le carbone (Chapitre 8). De plus,
il n’est aucunement certain que les pays donateurs aient entièrement à charge
de rémunérer les acteurs pour l’ensemble (ou la plupart) des résultats obtenus
(Encadré 4.3).

Les bureaux nationaux de coordination de la REDD+ seront essentiels pour gérer


des financements de REDD+ fragmentés. La fragmentation des financements de
REDD+ va sans doute s’accentuer, dans la mesure où l’Accord de Paris permet une
diversification du financement, concernant par exemple le marché du carbone
(CCNUCC 2015, Décision 1, Art. 6) et l’adaptation (CCNUCC 2015, Décision 1,
Art. 9). Cette fragmentation nécessitera une coordination à l’échelle nationale,
qu’il faudra accompagner et renforcer.

4.4 Seule la reconnaissance des écueils permet de les éviter


Le paiement basé sur les résultats est avantageux à plusieurs égards. Il est d’ailleurs
un élément important de la théorie du changement sous-tendant la REDD+
(Chapitre 2). La question fondamentale est de savoir si le PBR est plus efficace
qu’une aide non conditionnelle pour aboutir à une réduction des émissions dues
à la déforestation et à la dégradation des forêts et renforcer les stocks de carbone
forestier. Les chapitres 9 et 10 étudient dans quelle mesure les politiques et les
projets fondés sur le PBR ont plus de résultats que ceux qui ne sont pas assortis
de conditions. De manière générale, on constate que les preuves empiriques sont
insuffisantes : le PBR n’a pas été expérimenté à grande échelle, les interventions sur
le terrain s’appuient sur des approches hybrides, et les méthodes et les données
posent de multiples problèmes (Chapitre 10). Néanmoins, le PBR domine toujours
les discours internationaux sur la REDD+, que ce soit ceux de ses promoteurs
ou de ses détracteurs, et une réflexion plus nuancée serait bénéfique pour faire
avancer les débats et l’action, et prendre les mesures qui seront nécessaires à
l’avenir.

La dimension politique du PBR doit être reconnue (Myers et al. 2018) et


ouvertement évoquée. Nous avons proposé plusieurs mesures permettant de
limiter le risque de manipulation des données chiffrées, dont des règles claires
et une vérification indépendante. Nous avons également besoin d’informations
transparentes pour favoriser un débat public et ouvert entre les acteurs
concernés, dont les chercheurs. À terme, les pays REDD+ devront aligner leurs
RL futurs avec leurs stratégies de développement à long terme, en s’assurant de
leur compatibilité avec leurs contributions déterminées au niveau national et leurs
autres engagements internationaux. Les pays donateurs, quant à eux, doivent
mettre sur pied un dispositif durable et prévisible de financement basé sur les
résultats, afin que les pays REDD+ puissent avoir la certitude d’être récompensés
pour des actions efficaces et coûteuses.
Chapitre REDD+ : la transformation |
5
61

Information et changement de politique


Utilisées à bon escient, les données sur les moteurs
peuvent être un moteur de changement
Veronique De Sy, Martin Herold, Maria Brockhaus, Monica Di Gregorio et
Robert M. Ochieng

Points à retenir
• L’exploitation de l’information aux différents stades du processus politique de
REDD+ subit l’influence de puissants agents responsables de la déforestation
et de la dégradation des forêts. Les acteurs ont des compétences et des
ressources diverses quand il s’agit de consulter, de traiter et de communiquer
des informations, ou de participer aux décisions politiques relatives à la REDD+.
• La qualité des informations sur les moteurs directs et les causes sous-jacentes du
changement des forêts tropicales s’améliore grâce aux nouvelles technologies
et à des sources inédites de données. Toutefois, il faut un accompagnement et
un soutien (financier) pour passer de données techniques à des informations
exploitables, et à des interventions de REDD+ efficaces.
• Si les nouvelles technologies de l’information ouvrent des possibilités sans
précédent, elles ont des conséquences variées et entraînent aussi des risques
nouveaux. Les systèmes nationaux de suivi-évaluation des forêts devront
permettre de compenser les différences de compétences, de ressources et de
pouvoir (décisionnel ou politique) d’acteurs d’horizons divers en prenant en
compte la participation, la transparence, la redevabilité et la coordination.
62 | Information et changement de politique

La REDD+ fondée sur les données en bref

La collecte, l'analyse et l'échange


d'informations sur l'évolution des
forêts et des usages du sol, leurs
conséquences et leurs causes
peuvent éclairer les processus liés
aux politiques de REDD+.
REDD+

La production d'informations Le suivi-évaluation national et De puissants agents de


sur les moteurs de la international des moteurs est déforestation ont une
disparition des forêts limité par une pénurie influence considérable
tropicales est à la fois constante de données sur les informations
complexe et essentielle. La relatives aux effets des divers relatives aux moteurs, y
qualité des informations moteurs de l'évolution des compris sur leur
s'améliore grâce aux nouvelles usages du sol sur les production et leur
technologies et à des sources émissions forestières. visibilité.
inédites de données.

Les systèmes de L'évolution récente des


suivi-évaluation doivent algorithmes d'apprentissage Les solutions de
comporter des dispositifs de automatique, des moyens de suivi-évaluation interactif
participation, de transparence traitement et des services et les progrès des
et de redevabilité pour informatiques à distance (FAO technologies mobiles
permettre de compenser les SEPAL, Google Earth Engine) paraissent également
différences de compétences, permettent de cartographier de prometteurs pour le suivi
de ressources et de pouvoir façon plus efficiente l'évolution des moteurs de
entre les acteurs. des forêts et des usages du sol. l'évolution des forêts.
REDD+ : la transformation | 63

5.1 Introduction
La collecte, l’analyse et l’échange d’informations sur la couverture forestière et les
stocks de carbone sont au cœur de la REDD+. La fiabilité et la transparence des
systèmes nationaux de suivi-évaluation des forêts liés aux activités de Mesure,
Notification et Vérification (MRV) (CCNUCC 2009, Décision 4 ; CCNUCC 2011,
Décision 1) permettent aux pays de suivre leurs progrès concernant la réduction des
émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts, et le renforcement
des stocks de carbone. De plus, les informations relatives à la superficie et à
l’état du couvert forestier, aux conséquences de leur disparition, aux causes de la
déforestation et de la dégradation forestière, aux politiques et à leurs retombées,
peuvent être utiles pour la conception, la mise en œuvre, et l’évaluation des
actions d’atténuation entreprises pour remédier à ces phénomènes (Chapitre 6).
L’information est donc un élément capital pour opérer le changement de politique
nécessaire à l’abandon des pratiques qui perpétuent directement ou indirectement
la déforestation et la dégradation des forêts (Brockhaus et Angelsen 2012).

La réalité du terrain montre que, dans le cadre de la REDD+, un changement de


politique est rarement fondé sur les données. Si la conversion des forêts due aux
produits agricoles de base est une cause majeure d’émissions, les stratégies de
REDD+ privilégient souvent des thématiques telles que le rendement du bois de
chauffage, les programmes de développement d’autres moyens de subsistance, et
des interventions similaires ciblant les petits exploitants (Kissinger et al. 2012 ; Salvini
et al. 2014). La production, le choix et l’interprétation des informations destinées à
accompagner un changement de politique dans le cadre de la REDD+ ne sont
pas des opérations exclusivement techniques ; loin d’être neutres, elles ont une
forte dimension politique dans le sens où les modalités de choix et d’exploitation
des données reflètent les intérêts des acteurs (Brockhaus et Angelsen 2012). De
plus, ces derniers ont des compétences et des ressources financières diverses
quand il s’agit de consulter, de traiter et de communiquer des informations, ou de
contribuer aux plateformes où se prennent les décisions politiques relatives à la
REDD+ (Brockhaus et Angelsen 2012 ; Gallemore et al. 2015).

Notre objectif est d’explorer les opportunités d’un changement de politique


fondé sur l’information dans le cadre des processus liés aux politiques de REDD+,
ainsi que les freins qui empêchent ce changement. Nous axons notre étude sur
l’information relative aux moteurs de la déforestation et de la dégradation des
forêts. En effet, même si l’information peut être un important levier de changement,
sa production, sa présentation et son exploitation s’inscrivent dans un cadre
politique, et s’apparentent souvent à un jeu de pouvoir. Nous recensons tout
d’abord les méthodes d’évaluation des facteurs de déforestation et de dégradation
des forêts ; nous étudions ensuite la fonction de l’information acquise grâce à cette
évaluation, ainsi que les principaux obstacles s’opposant à une utilisation efficace
de l’information aux divers stades des politiques de REDD+, et enfin la dimension
politique de son exploitation (ou non).
64 | Information et changement de politique

5.2 Évaluation des moteurs de la déforestation et de la


dégradation des forêts
Le terme de « moteur » s’emploie de diverses manières et fait l’objet de différents
cadres conceptuels (Angelsen et Kaimowitz 1999 ; Geist et Lambin 2002). Lors
de l’évaluation et du suivi des moteurs en vue de la conception et de la mise en
œuvre de la REDD+, il est important de faire la distinction entre les moteurs directs
(immédiats), les causes sous-jacentes et les agents de la déforestation et de la
dégradation des forêts. Les moteurs directs sont des actions immédiates ou des
activités de l’homme qui impactent directement la couverture forestière et qui se
traduisent par une perte de carbone (par ex., expansion agricole, développement
des infrastructures et extraction du bois). Les causes sous-jacentes sont liées à
l’interaction complexe de processus sociaux, économiques, politiques, culturels et
technologiques, qui sont souvent éloignés de la zone où se produit leur impact (par
ex., hausse des prix sur les marchés mondiaux, politiques nationales encourageant
l’expansion agricole, et programmes publics de déplacement des populations)
(Geist et Lambin 2002 ; Rudel et al. 2009a ; Boucher et al. 2011). Les agents de la
déforestation et de la dégradation des forêts sont des particuliers, des ménages
ou des entreprises associés aux moteurs directs et aux causes sous-jacentes (par
ex., agriculteurs, sociétés minières, gouvernements, et consommateurs).

L’amélioration des études spatiales grâce à la télédétection et aux données de


terrain (par ex., inventaires forestiers nationaux) a permis d’analyser les moteurs
directs en reliant l’évolution de la couverture forestière et les émissions qui en
découlent, à des activités d’utilisation des terres bien précises. Ces analyses
peuvent fournir des informations sur les moteurs directs spécifiques à certaines
régions (Figure 5.1) et leur dynamique spatiale et temporelle (De Sy et al. 2015 ;
Graesser et al. 2015 ; Curtis et al. 2018 ; Stickler et al. 2018). La télédétection peut
renseigner sur l’intensité, la configuration et les caractéristiques de l’évolution
de l’usage des sols et de la couverture forestière, et peut bénéficier de l’apport
des données obtenues par un suivi-évaluation communautaire et local (Torres et
Skutsch 2015). L’évolution récente des algorithmes d’apprentissage automatique,
des moyens de traitement et des services informatiques à distance (par ex., le
système d’accès, de traitement et d’analyse des données d’observation de la Terre
pour la surveillance des sols [SEPAL] de la FAO, Google Earth Engine) permettent
de cartographier de façon plus efficace l’évolution des forêts et des usages du sol
(par ex., détection des moteurs directs) (Bey et al. 2016 ; Petersen et al. 2018). Les
solutions de suivi-évaluation interactif et les technologies mobiles qui progressent
rapidement (Pratihast et al. 2016) sont également prometteuses pour le suivi-
évaluation sur place des moteurs directs de la déforestation et de la dégradation
des forêts. Intégrées à des portails et des bases de données en ligne (par ex.,
Global Forest Watch, l’atlas de la déforestation et des plantations industrielles à
Bornéo, proposé par le CIFOR), elles deviennent accessibles pour des publics
plus larges de non-initiés (Petersen et al. 2018).
Figure 5.1 Moteurs directs de la déforestation tropicale (1990-2005) : superficie de forêt (en ha) ayant disparu au profit

REDD+ : la transformation
d’autres usages du sol
Source : De Sy et al. (2015) pour l’Amérique du Sud ; méthode similaire utilisée pour étendre l’analyse à l’Amérique centrale, à l’Afrique et à l’Asie

|
65
66 | Information et changement de politique

L’analyse des causes sous-jacentes des changements forestiers à diverses


échelles, de leur contribution relative et de leur interaction s’effectue souvent à
l’aide d’études statistiques (par ex., économétrie spatiale), d’études empiriques
localisées, d’analyses des chaînes de valeur et de modèles de simulation
économique intégrant des indicateurs politiques, économiques et sociaux
(Kissinger et al. 2012 ; Meyfroidt et al. 2013 ; Goetz et al. 2015). Quelle que soit
la méthodologie employée, cette analyse achoppe en permanence à la difficulté
d’isoler les causes et de quantifier les impacts de diverses causes sous-jacentes
et d’agents sur (les changements de) l’utilisation des terres et les émissions liées
aux forêts, et ce d’autant plus que l’affectation des sols sur le plan local est sous
l’emprise croissante de processus socioéconomiques et politiques déterminés à
l’échelle mondiale (Meyfroidt et al. 2013 ; Efroymson et al. 2016).

En étant intégrée aux systèmes nationaux actuels de suivi-évaluation des forêts et


de l’utilisation des terres, l’analyse des moteurs directs et des causes sous-jacentes
sera plus utile pour l’élaboration et l’évaluation des politiques. Si les moteurs
directs et les causes sous-jacentes ont fait l’objet d’un certain nombre d’évaluations
intégrées et systématiques (Müller et al. 2013b ; Khuc et al. 2018), il existe encore
peu de méthodes adaptées au suivi-évaluation des moteurs et des causes à
l’échelle nationale (De Sy et al. 2012). Toutefois, l’incorporation de l’analyse de ces
moteurs et causes dans les systèmes nationaux de suivi-évaluation des forêts et
de l’utilisation des terres risque de rendre ces systèmes plus complexes encore et
d’augmenter le coût du suivi-évaluation. Par conséquent, il est essentiel que les
pays REDD+ bénéficient d’une aide financière et d’un accompagnement pour le
développement de dispositifs opérationnels de suivi-évaluation des différentes
catégories de moteurs, qui soient peu onéreux et utiles pour les politiques.

L’interpénétration croissante des causes sous-jacentes des changements forestiers


(par ex., mondialisation des échanges commerciaux, et présence de déterminants
politiques internationaux) peut entraîner un déplacement de l’utilisation des
terres, c.-à-d. la migration des activités d’un pays à un autre (Meyfroidt et al.
2013). Il faut donc également un suivi-évaluation des moteurs directs et des
causes sous-jacentes à l’échelle internationale. La conduite périodique d’analyses
comparatives mondiales des moteurs directs (De Sy et al. 2015 ; Curtis et al. 2018)
permet d’évaluer l’efficacité des efforts de réduction des émissions nationales et
mondiales provenant des forêts. De plus, il est essentiel d’élucider la relation qui
existe entre les changements forestiers et les caractéristiques de l’investissement et
du commerce internationaux qui influent sur les chaînes d’approvisionnement en
produits de base (Zaks et al. 2009 ; Karstensen et al. 2013). En effet, ces informations
permettront aux acteurs de la société civile de militer pour des mesures à prendre
à l’égard de ces moteurs (détermination des priorités) et d’évaluer le respect des
engagements de certains en faveur d’objectifs spécifiques de durabilité (mise
en œuvre et évaluation des politiques). L’encadré 5.1 présente l’exemple de la
reconstitution des chaînes d’approvisionnement en soja au Brésil à l’aide d’une
plateforme en libre accès visant à promouvoir la transparence.
REDD+ : la transformation | 67

Encadré 5.1 Reconstitution des chaînes d’approvisionnement en soja au Brésil à


l’aide de Trase
Toby Gardner

Les deux tiers de la déforestation tropicale à l’échelle mondiale peuvent être imputés à l’expansion
agricole notamment pour la production de soja, d’huile de palme, de bois, et de viande bovine. Toutefois,
la complexité et l’opacité des chaînes logistiques freinent considérablement les tentatives pour assurer la
durabilité de la production et du commerce de ces matières premières. Il est très difficile d’avoir une action
concrète si les sociétés commerciales et les consommateurs ne savent pas où commencent ni où finissent
les chaînes d’approvisionnement de ces produits, et ne connaissent ni les intervenants de ces chaînes, ni
les risques auxquels ils s’exposent.

Avec comme objectif la transparence des chaînes d’approvisionnement, la plateforme de cartographie en


libre accès Trase ([Link]) permet de visualiser avec un degré de précision inédit les liens entre les
pays de consommation et les lieux de production, via les sociétés commerciales, à partir de données dans
le domaine public. Grâce à la combinaison de données douanières explicitées au niveau de l’expédition et
d’autres informations sur les chaînes d’approvisionnement, la plateforme relie les exportations de produits
de base aux conditions agricoles dans les régions de production (dont les risques environnementaux et
sociaux) et recense les entreprises exportatrices et importatrices intervenant à divers niveaux.

De tous les produits de base qui mettent la forêt en péril, le soja (graines, huile et tourteaux) est celui qui
fait l’objet du plus grand nombre de transactions sur les marchés internationaux. Trois pays d’Amérique
du Sud (le Brésil, l’Argentine et le Paraguay) intervenaient en 2016 pour 50 % de la production mondiale
de soja, le Brésil étant sur le point de prendre la place des États-Unis comme premier producteur mondial
de soja. Cette culture est directement et indirectement responsable d’une déforestation importante et de
la conversion de biomes parmi les plus emblématiques d’Amérique du Sud, en particulier dans le Cerrado
brésilien et dans la région de Gran Chaco en Argentine, au Paraguay et en Bolivie. La production de soja
brésilien est destinée principalement à l’exportation, l’expansion agricole causée par ce produit de base
étant tirée par la demande des consommateurs étrangers, européens et chinois surtout.

Les données de Trase montrent qu’environ 60 % des exportations brésiliennes de soja en 2016 avaient
pour destination la Chine, causant près de la moitié du risque total de déforestation liée à l’exportation
de cette matière première. Si de nombreux pays européens ont importé des volumes de soja moindres
comparativement à la Chine, les cartes des chaînes d’approvisionnement de haute résolution élaborées
par Trase montrent que ces importations sont souvent associées à un risque accru de déforestation par
tonne.

De plus, la transparence généralisée apportée par Trase dans les chaînes d’approvisionnement
infranationales en produits de base est fondamentale pour analyser et suivre l’efficacité des engagements
zéro déforestation. Toutefois, selon les données publiées dans le Yearbook 2018 de la plateforme, les
négociants en soja du marché brésilien ayant des engagements zéro déforestation sont associés à un
risque de déforestation aussi élevé que celui des entreprises n’ayant pas pris les mêmes engagements, ce
qui illustre l’ampleur de la tâche à accomplir.

En raison des liens mis au jour entre les négociants et acheteurs de soja et les lieux de production, Trase
figure déjà parmi les outils utilisés par les entreprises et les investisseurs pour cerner les risques, écarter
les plus importants, s’informer de nouvelles possibilités de partenariat et d’investissement allant dans le
sens de la durabilité, et pour suivre leurs progrès dans le temps.
68 | Information et changement de politique

5.3 Information sur les moteurs de la déforestation et de la


dégradation des forêts dans les processus liés aux politiques
de REDD+
Tous les stades des politiques de REDD+, à savoir la détermination des priorités,
l’élaboration des politiques, leur mise en œuvre et leur évaluation formelle et
informelle, nécessitent des informations fiables sur les moteurs de la déforestation
et de la dégradation des forêts afin que des modifications puissent être apportées
aux politiques existantes. L’arène politique de la REDD+ se caractérise par une
panoplie d’acteurs locaux, nationaux et internationaux qui interviennent au sein
d’institutions, qui ont des conceptions variées de la gestion de la forêt et que cette
gestion intéresse de différentes manières. L’information est indissolublement liée
à ces institutions, à ces intérêts et à ces idées (voir les 4I du cadre d’économie
politique, Brockhaus et Angelsen 2012). L’information fait l’objet de choix, elle peut
être soumise à des biais et peut aussi être omise ; c’est une source fondamentale de
pouvoir que les acteurs exploitent pour tenter de modifier les politiques en fonction
de leurs intérêts.

En général, les systèmes de suivi-évaluation de la REDD+ sont considérés comme


ayant une fonction essentiellement technique, et donc comme étant neutres et
extérieurs au domaine du politique (Gupta et al. 2012). Cependant, de nombreux
chercheurs remettent en question ce cadrage, et avancent que le choix de ce que
l’on mesure, rapporte et vérifie, ainsi que les modalités d’exécution de ces tâches et
la nature des acteurs, sont des questions éminemment politiques (Gupta et al. 2014).
Ochieng et al. (2016) soutiennent que les systèmes nationaux de suivi-évaluation
nécessitent des mécanismes de coordination, de participation, de transparence
et de redevabilité (par ex., dispositifs institutionnels, procédures de résolution des
conflits et d’échange des données). Ces mécanismes permettraient d’assurer la
crédibilité et la légitimité, aux yeux de tous les acteurs concernés, de la mesure et
de la notification des impacts concernant le carbone, ainsi que des moteurs des
changements forestiers dans le cadre de la REDD+, et de compenser les différences
de compétences, de ressources et de pouvoir des acteurs.

Le tableau 5.1 synthétise la fonction de l’information sur la déforestation et la


dégradation des forêts à chaque stade du processus politique de REDD+, ainsi
que les principaux obstacles qui s’opposent à une exploitation judicieuse de cette
information.

5.3.1 Détermination des priorités


Il est essentiel que les pays disposent, au moment de la détermination des priorités,
d’une évaluation des grands moteurs directs et des principales causes sous-
jacentes qui soit capable de résister à un examen critique. C’est ainsi qu’ils pourront
imputer les émissions à des causes et des agents précis, ce qui permettra d’éclairer
l’établissement des priorités et la délimitation du rayon d’action de la REDD+.
REDD+ : la transformation | 69

Tableau 5.1 Fonction de l’information sur les moteurs de la déforestation et


de la dégradation des forêts dans les processus liés aux politiques de REDD+
et principaux obstacles qui s’opposent à une exploitation efficace de cette
information

Stade des Fonction de l’information sur Principaux obstacles à surmonter pour exploiter
politiques les moteurs de la déforestation efficacement cette information
et de la dégradation des forêts
Détermination Détermination des moteurs Méthodes (opérationnelles) et Diversité des
des priorités principaux et imputation des données limitées pour une analyse compétences et
émissions à des causes et des systématique des moteurs et des ressources
agents spécifiques. l’imputation des émissions à ceux-ci ; en matière de
consultation et de
Forte influence d’intérêts dominants
communication
favorables au statu quo, sur la
de l’information,
détermination des orientations, grâce
mais aussi de
aux médias et aux coalitions sur la
participation
politique à mener.
aux décisions
Élaboration des Appui à l’élaboration de Absence de données stratégiques.
politiques politiques adaptées ciblant les socioéconomiques (infra)nationales
Absence de
moteurs et agents principaux de et d’informations sur les causes
mécanismes
l’évolution des forêts ; profondes de l’évolution des forêts ;
dans les systèmes
Appui à l’élaboration des Utilisation sélective des informations nationaux de
systèmes nationaux de suivi- sur les moteurs pour protéger certains suivi-évaluation
évaluation des forêts et des intérêts ; des forêts pour
systèmes MRV. assurer :
Absence de dialogue entre les experts
• la coordination
du suivi-évaluation, les décideurs et la
société civile. et l’échange de
données entre
Mise en œuvre Mise en œuvre de systèmes MRV Manque de ressources pour agir, sur la les ministères
des politiques en vue d’activités de REDD+ sur base des informations obtenues ; et les divers
le terrain ; secteurs ;
Confiance et coopération insuffisantes
Application de la loi. entre les organismes publics, les • la transparence
communautés forestières et la société et l’accès aux
civile. informations en
Évaluation des Détermination des FREL ; Utilisation sélective des informations temps utile ;
politiques (par ex., sur les FREL) pour prouver la • la participation
Évaluation des impacts des
réussite des politiques ; des acteurs
activités et des politiques de
REDD+ sur les émissions dues Omission d’informations pour limiter concernés.
aux forêts, et adaptation des l’efficacité des activités de REDD+ et
politiques en conséquence ; protéger les intérêts perpétuant le
statu quo ;
Redevabilité.
Absence de coalitions influentes et
manque d’informations (ou d’accès
à celles-ci) qui permettraient de
demander des comptes aux agents de
la déforestation.
70 | Information et changement de politique

Même lorsque les informations sont suffisantes, les priorités politiques subissent
l’influence de certains facteurs plus que d’autres. Au stade de la détermination
des priorités, les divers acteurs rivalisent pour définir la REDD+ en fonction de
leurs préférences. Par exemple, ils forment souvent des coalitions sur la politique
à mener, fondées sur une conception commune de la REDD+. Ils se servent des
médias pour sensibiliser le public à leur interprétation des causes et des agents de
la déforestation et de la dégradation des forêts, et aux solutions qu’ils préconisent.
Certains travaux de recherche comparative indiquent que les coalitions sur la
politique à mener qui occupent le plus l’espace médiatique ne remettent pas en
cause le cours des choses (Luttrell et al. 2013 ; Brockhaus et al. 2014 ; Brockhaus
et Di Gregorio 2014 ; Cronin et al. 2016 ; Khatri et al. 2016 ; Gebara et al. 2017 ;
Pham et al. 2017a). Par exemple, en Indonésie et en Papouasie-Nouvelle-Guinée,
la coalition qui se manifeste le plus, dominée par les acteurs étatiques, cristallise
l’attention sur la question du financement des activités de REDD+ par les pays
industrialisés (Brockhaus et al. 2014). Dans de nombreux pays REDD+, la société
civile peine à faire entendre ses préconisations en faveur d’un changement de
fond, parce qu’elles sont noyées dans le discours de ceux qui défendent le statu
quo (Di Gregorio et al. 2013, 2015).

5.3.2 Élaboration des politiques


À l’heure actuelle, les systèmes nationaux de suivi-évaluation des forêts pâtissent
souvent d’une carence d’informations sur les moteurs directs et les agents
responsables de changements forestiers, mais aussi de l’absence de données
sur les causes sous-jacentes de ces changements (données socioéconomiques
de base par exemple). Or, cette information serait utile pour l’élaboration des
politiques nationales dans la mesure où elle permettrait de mieux comprendre,
par exemple, comment l’économie et les politiques nationales influencent les
moteurs directs et les agents. La prise en compte des causes profondes ajoute de
la complexité aux activités de suivi-évaluation de la REDD+ et exige davantage de
coordination entre les organismes publics et les secteurs d’activité (chapitre 7).

Même quand il existe des informations sur les moteurs directs ou les causes
sous-jacentes, elles ne sont pas forcément intégrées aux stratégies nationales.
Les interventions directes prévues dans le cadre des plans nationaux pour la
préparation à la REDD+ sont souvent axées sur la réduction de la dégradation
des forêts (par ex., gestion durable des forêts, rendement du bois de chauffage)
plutôt que sur la déforestation due, par exemple, à l’agriculture à grande échelle
ou au développement des infrastructures (Kissinger et al. 2012 ; Salvini et al.
2014), qui sont pourtant susceptibles d’être encouragés par d’autres politiques
et des incitations perverses (Di Gregorio et al. 2012). On constate ainsi que
l’action gouvernementale vise rarement les grands groupes responsables des
changements forestiers, qui sont les plus puissants, et que des informations
sur la déforestation due aux produits de base ne sont pas produites ou prises
en compte. En revanche, on met souvent en avant les mesures à l’encontre des
REDD+ : la transformation | 71

petits exploitants pratiquant l’agriculture vivrière, parce qu’elles vont dans le sens
des méthodes d’action habituelles et des normes juridiques existantes. Cette
exploitation sélective des informations sur les moteurs directs des changements
forestiers risque de venir à l’appui des tentatives de l’État de s’emparer des
terres boisées des petits exploitants et de leur ôter leur autonomie (Encadré 5.2)
(Fox et al. 2009 ; Moeliono et al. 2017 ; Pham et al. 2018). De la même manière,
certains acteurs pourraient soutenir que la stratégie indonésienne de la carte
unique (One Map Policy, visant à réunir les cartes régionales existantes de l’archipel
en une seule pour tenter de résoudre les conflits fonciers) n’offre pas une vision
exhaustive des droits fonciers et des modes d’usage du sol de l’ensemble des
acteurs, puisque les revendications foncières autochtones n’y sont toujours pas
intégrées (Jong 2018).

Encadré 5.2 La culture itinérante : importance de l’information et de la façon dont


elle est perçue
Moira Moeliono

La REDD+ cible des zones où la forêt tropicale est encore en place, et où la culture itinérante constitue
souvent la base des moyens de subsistance. Cette pratique culturale se caractérise par la rotation des
cultures, la terre étant défrichée pour être cultivée (fréquemment par le feu) et ensuite laissée en jachère
pendant plusieurs années afin de se régénérer. Si la jachère est suffisamment longue, ce mode de culture
peut constituer une adaptation productive et durable face à des conditions environnementales difficiles.
Le CO2 émis au cours du brûlis peut être plus que compensé par la séquestration dans la repousse de
végétation pendant la phase de jachère.

Le cas du Vietnam montre que l’information et la mésinformation concernant la culture itinérante


déterminent la façon dont on l’envisage. Au niveau national, la culture itinérante est considérée comme
le principal facteur direct de la déforestation et de la dégradation des forêts tropicales. Les politiques
nationales visent donc à l’éradiquer, tandis que l’information sur les autres facteurs directs, comme
la conversion à grande échelle de forêt en plantations, est nettement moins présente dans les débats
et les documents sur les politiques. Le fait de présenter la culture itinérante comme une pratique
improductive et destructrice sert aussi à légitimer la gestion forestière centralisée et les revendications
sur les terres émises en haut lieu, en ignorant les systèmes de gestion qui existent localement et en
imposant des programmes de conservation. Au niveau provincial, la persistance de la culture itinérante
est vue comme un échec de la performance des politiques publiques et, par conséquent, il n’y a pas
de recueil de données, ce qui rend cette pratique invisible pour l’État. Au niveau des districts et des
communautés, il est plus important de maintenir la sécurité que de courir le risque d’une manifestation
des communautés « ethniques », et on laisse ainsi cette pratique se poursuivre (Pham et al. 2018).

La culture itinérante est donc un enjeu politique qui donne lieu à différentes interprétations, les divers
niveaux de gouvernement et les diverses parties prenantes ayant des points de vue opposés sur la
question. Le champ politique est influencé par la « rigidité » institutionnelle (c.-à-d., la résistance au
changement), les intérêts en jeu et les opinions des acteurs à chaque niveau. Il est aussi important de
souligner que, lorsqu’on insiste sur la culture itinérante, les autres grands moteurs de la déforestation
sont absents des orientations politiques.
72 | Information et changement de politique

L’analyse du processus d’élaboration du système MRV au Pérou (Kowler et Larson


2016) montre que la complexité technique des systèmes de suivi-évaluation
a tempéré l’intérêt, la participation et l’inclusion de certains acteurs comme les
autorités régionales et les communautés forestières. Si les experts contribuent
grandement à la conception des systèmes de suivi-évaluation, les décideurs et
les acteurs de la société civile ont besoin de comprendre les décisions de suivi-
évaluation qui les concernent et de donner leur avis. De plus, il faudrait que ce
processus d’élaboration facilite le dialogue et la communication afin de renforcer
la confiance mutuelle ainsi que la légitimité du système de suivi-évaluation (Kowler
et Larson 2016).

5.3.3 Mise en œuvre des politiques


Les informations sur la répartition spatiale, l’intensité et les catégories de moteurs
directs, ainsi que sur les causes sous-jacentes conduisant à une modification du
couvert forestier peuvent constituer un flux de données essentiel pour les pays
mettant en œuvre des activités de REDD+ sur le terrain, et qui suivent les progrès
accomplis. Fournies en temps opportun, les informations sur les modifications des
forêts et les moteurs directs qui en sont la cause peuvent aider les organismes
chargés de l’application de la loi à contrôler la bonne application des politiques
forestières.

Les organismes publics et la société civile manifestent un grand intérêt pour


l’utilisation de systèmes d’alerte précoce ou quasiment en temps réel permettant
de détecter l’exploitation forestière illégale et la conversion de la forêt, par ex.,
le système de détection de la déforestation en temps réel (DETER) du ministère
brésilien de la Science et de la Technologie et le projet péruvien de surveillance
de l’Amazonie andine (Monitoring of the Andean Amazon Project, ou MAAP)
piloté par Amazon Conservation et ses partenaires (Early Warning Working Group
2018). Les communautés locales et autochtones peuvent aussi utiliser les alertes
rapides pour repérer les menaces planant sur leurs territoires et communiquer
les informations correspondantes aux autorités locales. L’identification des
moteurs directs (par ex., exploitation minière, plantation de palmiers à huile) est
une étape essentielle de ces systèmes car elle permet de déterminer les mesures
à prendre et les organismes publics à contacter (Finer et al. 2018). Cependant,
l’exploitation des informations d’alerte rapide pâtit d’une série de problèmes :
manque de coopération entre les organismes, pénurie de ressources pour agir
sur la base des informations obtenues, manque de confiance mutuelle entre
la société civile et les organismes chargés de faire respecter la loi, absence de
volonté politique, corruption et autres problèmes de gouvernance (Mora 2018).
Pour passer des données à l’action, l’efficacité des institutions gouvernementales
est essentielle, tout comme le sont une bonne coordination et une définition claire
des responsabilités concernant le traitement de ce genre d’informations et la suite
à leur donner (Finer et al. 2018).
REDD+ : la transformation | 73

5.3.4 Évaluation des politiques


Les informations sur les agents et les moteurs de la déforestation et de la
dégradation des forêts sont utiles à de nombreux égards pour l’évaluation des
politiques. Elles indiquent dans quelle mesure une politique donnée a permis
de réduire les émissions forestières associées à certains agents ou moteurs et
si elle doit être modifiée. Dans le contexte du paiement basé sur les résultats
prévu par la REDD+, elles concourent à la détermination des niveaux (d’émission)
de référence pour les forêts (NERF/NRF) (Chapitre 4). Les informations sur les
agents de la déforestation et de la dégradation des forêts peuvent aussi être
extrêmement utiles lorsque la société civile leur demande des comptes et exige
que des réponses soient apportées (ce pourrait être par ex. des acteurs étatiques
et non étatiques qui se sont engagés par la Déclaration de New York sur les forêts).

Comme les acteurs sont susceptibles à ce stade de se prévaloir de résultats ou de


succès pour obtenir ou conserver le soutien de bailleurs de fonds ou du public, ils
pourraient exploiter ou présenter les informations à leur avantage. L’évaluation des
résultats de la REDD+ repose par exemple sur les NERF, qui influent sur la possibilité
d’obtenir un paiement et sur son montant. Ainsi, les NERF sont éminemment
politiques de par leur définition même. Selon les données disponibles, les pays
(que ce soient les payeurs ou ceux qui obtiennent les résultats) sont susceptibles
« de faire leur choix » parmi les informations dont ils disposent, selon ce qui les
arrange (Chapitre 4). Si les informations sur les moteurs peuvent contribuer à une
action gouvernementale ciblée et efficace dans le domaine de la REDD+, cette
action peut susciter des résistances et déclencher des tentatives pour s’opposer
à une remise en cause du statu quo. Des acteurs puissants peuvent être tentés
de profiter des réformes des politiques pour essayer de protéger leurs intérêts
actuels. La révision du Code forestier du Brésil en 2012 par exemple a conduit au
bout du compte à un affaiblissement de la protection des forêts, et est considérée
comme une victoire des intérêts de grandes sociétés qui continuent à être des
moteurs de déforestation et de dégradation des forêts (May et al. 2016).

Pour obliger l’État et les entreprises à rendre compte de leurs actions, il faut des
organisations de la société civile fortes ainsi que d’autres organismes indépendants
(Weber et Partzsch 2018). Les indicateurs de responsabilité comprennent une
clarté des rôles, une communication claire des informations, un suivi-évaluation
régulier et une justification adéquate des décisions prises (Secco et al. 2014).
Dans la plupart des pays REDD+, ces acteurs n’ont pas de fonction clairement
définie dans les MRV de la REDD+, et il n’y a pas non plus de dispositifs spécifiés
de communication entre les participants à ces MRV (Ochieng et al. 2016). Pour
appliquer les principes de redevabilité, la stratégie consistant à former des
coalitions avec des agents puissants de changement est judicieuse, mais elle
requiert d’avoir accès à l’information (Di Gregorio et al. 2012 ; Brockhaus et al.
2014 ; Korhonen-Kurki et al. 2017, 2018).
74 | Information et changement de politique

5.4 Enseignements et perspectives d’avenir


Le renforcement des capacités nationales et internationales en matière d’analyse
et de suivi des moteurs de changements forestiers est une entreprise à la fois
complexe et cruciale. Pour éclairer adéquatement la prise de décision et l’évaluation
des effets des interventions, les systèmes d’information devront s’appuyer sur
des informations diverses (spatialisées ou non) provenant de sources variées
et impliquant de nombreux acteurs. Si l’on dispose de davantage de données
depuis ces dernières années, il faut renforcer les maillons de la chaîne permettant
de transformer des données techniques en informations utilisables pour l’action
et de déboucher sur des interventions efficaces. Les organismes de recherche
et les pays REDD+ doivent œuvrer ensemble en faveur d’un suivi-évaluation
opérationnel intégrant les différentes catégories de moteurs et qui pourra servir
de base à l’animation des politiques de REDD+.

Une analyse plus systématique et transparente des moteurs directs et des causes
sous-jacentes des changements forestiers à l’échelle nationale et internationale
peut intensifier la lutte contre le statu quo et lui conférer un caractère mondial.
L’expérience des processus liés aux politiques de REDD+ montre que l’information
et les discours relatifs aux moteurs des changements forestiers sont souvent
occultés ou omis volontairement par de puissants agents. Ce phénomène entrave
la transformation requise pour changer les comportements aboutissant aux
décisions relatives à l’utilisation des terres et pour sortir du statu quo. Pour impulser
un changement de politique fondé sur les données, il faut donc prêter attention
aux mécanismes de mise en œuvre prévus par les systèmes de suivi-évaluation
de la REDD+ pour assurer la coordination, la participation, la transparence et la
redevabilité (dispositifs institutionnels, procédures et outils) et épauler les acteurs
qui voudraient utiliser les informations pour renforcer les politiques et les actions
destinées à apporter des solutions aux causes des changements forestiers.
Partie 2
Politiques
nationales
Chapitre REDD+ : la transformation |
6
77

Harmonisation des stratégies


Intégration de la REDD+ dans les CDN et les
politiques climatiques nationales
Pham Thu Thuy, Moira Moeliono, Arild Angelsen, Maria Brockhaus,
Patricia Gallo, Hoang Tuan Long, Dao Thi Linh Chi, Claudia Ochoa et
Katherine Bocanegra

Points à retenir
• Dans les pays en développement, bon nombre de contributions déterminées
au niveau national reconnaissent le rôle essentiel des forêts et prévoient
des mesures d’atténuation ; cependant, celles-ci ne visent pas directement à
réduire les émissions.
• La REDD+ est incluse dans la plupart des CDN et des politiques sur le
changement climatique des pays en développement, mais les moteurs de
la déforestation et de la dégradation des forêts ne sont pas totalement pris
en compte.
• Les CDN ne parviendront pas à livrer les résultats recherchés, sauf si elles
comportent des politiques et des mesures claires pour s’attaquer aux moteurs
de la déforestation et de la dégradation des forêts, ainsi qu’un cadre transparent
pour le suivi et l’évaluation.
78 | Harmonisation des stratégies

Les contributions déterminées au niveau national et la REDD+ en bref

La REDD+ et les CDN ne


parviendront pas à livrer les CO2
résultats recherchés, sauf si elles
comportent des politiques et des
mesures claires pour s’attaquer
aux moteurs de la déforestation et
de la dégradation forestière, ainsi
qu’un cadre transparent pour le
suivi et l’évaluation.

Les pays ont fait des progrès importants pour :

CO2

1. Mieux reconnaître le 2. Élaborer des politiques 3. Recenser les 4. Améliorer le


rôle des forêts sur le et des mesures plus ressources cadre du suivi et
plan national et détaillées pour réduire financières de l’évaluation
international les émissions disponibles pour les
CDN

Comment les pays peuvent-ils renforcer la place des forêts dans les politiques climatiques ?

En mettant en œuvre un
En soulignant dans les En mettant en œuvre des dispositif transparent de
C(P)DN la politiques et des mesures En obtenant des comptabilisation de
reconnaissance nationale efficaces pour s’atteler aux financements adéquats l’utilisation des terres
et internationale du rôle moteurs de la déforesta- des pays développés (qui permettra de
des forêts tion et de la dégradation comme des pays en rendre des comptes)
développement ainsi qu’un mécanisme
de mesure, notification
et vérification
REDD+ : la transformation | 79

6.1 Introduction
En 2015, 196 pays sont entrés dans l’histoire en décidant collectivement, dans le
cadre de l’Accord de Paris, de transformer leurs trajectoires de développement afin
de réduire les émissions de la planète. Cet accord exige des pays qu’ils préparent
leur contribution déterminée au niveau national (CDN), la communiquent
et l’actualisent avec des mesures de plus en plus ambitieuses. En avril 2018,
197 pays avaient soumis leur CDN ou leur contribution prévue (CPDN). Bien que
la mise en œuvre des mesures exposées dans les C(P)DN soit censée diminuer
considérablement les émissions mondiales par rapport aux scénarios de maintien
du statu quo, les politiques et mesures de réduction auxquelles les pays se sont
engagés ne suffiront pas pour atteindre l’objectif de l’Accord de Paris. Étant
donné que l’agriculture, la foresterie et les autres usages des terres (AFOLU) sont
responsables d’environ un quart des émissions mondiales, le secteur forestier
devra jouer un rôle encore plus grand dans la réduction de ces émissions (Smith
et al. 2014), et mérite par conséquent d’avoir toute sa place dans les accords sur le
climat (Seymour et Busch 2016), y compris dans les C(P)DN.

Depuis 2015, les pays ont aussi élaboré et appliqué une palette de nouvelles
stratégies parallèlement aux CDN, allant de la REDD+ à la croissance et à
l’économie vertes et aux stratégies de développement à faible émission de GES.
Même s’il n’existe pas de définition universellement admise de ces nouvelles
stratégies (Wentworth et Oji 2013 ; encadré 6.1), elles partagent essentiellement
le même objectif : fusionner la protection de l’environnement et le développement
économique (Brand 2012 ; Watson et al. 2013 ; Jacob et al. 2013), en braquant
le projecteur sur les forêts (Hein et al. 2018). Il est indispensable d’identifier les
possibilités de synergies et les compromis à consentir entre ces processus pour
permettre à ces initiatives de produire les résultats escomptés (Martius et al. 2015 ;
Bastos Lima et al. 2017a ; McMurray et al. 2017) et d’améliorer la performance des
CDN en matière de réduction d’émissions.

Ce chapitre vise à répondre aux questions suivantes : tout d’abord, comment les
pays incluent-ils les forêts dans leur C(P)DN ? Deuxièmement, comment les pays
peuvent-ils renforcer la place des forêts dans ce contexte, particulièrement à la
lumière des nombreuses autres initiatives vertes, qu’elles soient nationales ou
internationales ? En traitant ces questions, ce chapitre a pour but d’informer les
décideurs et les praticiens sur les opportunités et les obstacles rencontrés dans la
réalisation du potentiel des forêts dans l’atténuation du changement climatique,
en proposant des moyens pour compléter les C(P)DN par des engagements
fermes en faveur du secteur forestier.
80 | Harmonisation des stratégies

Encadré 6.1 Stratégies nationales et internationales de développement


respectueux de l’environnement

Plusieurs stratégies sont apparues ces dernières années, dans l’optique de protéger l’environnement
tout en promouvant le développement économique :

Économie verte : S’il n’existe pas de définition universellement acceptée, la définition que donne le
PNUE (2011) de l’économie verte est souvent citée : « une économie qui entraîne une amélioration
du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques
environnementaux et la pénurie de ressources ». Le PNUE poursuit en déclarant qu’elle se caractérise
par un faible taux d’émission de carbone, l’utilisation rationnelle des ressources et l’inclusion sociale.

Croissance verte : Il n’existe actuellement aucun consensus sur la définition de la croissance verte
(Huberty et al. 2011). Au moins 13 définitions différentes figurent dans des publications récentes,
avec des différences fondamentales concernant les priorités (Blaxekjaer 2012). On discerne cependant
deux groupes : (i) ceux qui inscrivent la croissance verte dans le droit fil du développement durable, en
insistant sur la réduction de la pauvreté et l’équité à l’échelle de la planète ; (ii) ceux qui mettent l’accent
sur la transformation de l’industrie et de l’énergie et sur le recours aux partenariats public-privé (Scott et
al. 2013 ; OCDE 2011 ; Kasztelan 2017).

Stratégies de développement à faible émission de gaz à effet de serre (LEDS) : Les LEDS ont pour
la première fois été évoquées en 2008 dans le cadre des négociations sur le climat de la Convention-
cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), sans pour autant déboucher sur
une définition universellement acceptée de ces stratégies. L’élaboration et la mise en œuvre d’une LEDS
peuvent permettre aux décideurs de répondre plus efficacement au changement climatique grâce à la
conception de politiques complètes qui comprennent la planification du développement et le rejet de
faibles émissions de GES, en encourageant l’action entre divers secteurs et à divers niveaux (Clapp et
al. 2010).

S’il est évident qu’ils se recoupent, ces trois concepts ont des orientations différentes (Jacob et al. 2013).
La croissance verte met l’accent sur les mesures incitatives et la recherche de nouveaux axes de croissance
grâce à l’innovation, la productivité, les nouveaux marchés, la confiance et la stabilité. L’économie
verte accorde plutôt la priorité au rôle des pouvoirs publics, au cadre juridique et réglementaire et à
la promotion de l’investissement public et privé et à ses effets sur certains secteurs qui favorisent une
économie plus respectueuse de l’environnement (Secrétariat permanent du SELA 2012). Ayant son
origine dans la CCNUCC, la stratégie LEDS est moins précise sur les politiques réelles et leur mise en
œuvre, mais vise surtout le résultat final : émettre peu de GES.

6.2 Comment les pays ont-ils inclus les forêts dans leur CDN ?
Dans les CDN déjà communiquées, les forêts apparaissent souvent comme
le dénominateur commun des résultats économiques et environnementaux.
Pourtant, en 2016, la REDD+ ne figurait que dans 56 CDN sur les 162 soumises
alors (Pauw et al. 2016) et en avril 2018, dans 55 CDN sur les 197 soumises à cette
date (d’après l’analyse des auteurs en 2018). Ces 55 pays représentent 98 % des
pays d’Afrique et 81 % des pays d’Asie, soit des régions où se produit la majorité
REDD+ : la transformation | 81

de la déforestation mondiale (Figure 6.1). Cependant, les pays dotés de vastes


superficies forestières ne saisissent pas forcément l’opportunité que présente la
REDD+ pour les conserver ; par exemple, seuls 60 % des pays d’Amérique latine
élaborent activement des stratégies de REDD+.

Océanie (N=16) 31%


Europe (N=44) 0
Amérique (N=35) 66%
Asie (N=48) 81%
Afrique (N=54) 98%
Monde (N=197) 61%

0 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100

Pourcentage de C(P)DN soumises par les pays

Figure 6.1 Part des C(P)DN qui mentionnent la REDD+ en pourcentage du total
de C(P)DN soumis par région (N=197)
Source : Analyse de l’auteur

Plusieurs études et analyses visaient à comprendre les réalisations des pays qui
ont inclus les forêts dans leur CDN (Forsell et al. 2016 ; Hein et al. 2018), ainsi que
les difficultés devant être résolues. Le tableau 6.1 donne un aperçu des progrès
accomplis et des problèmes rencontrés par les pays qui ont pris des mesures pour
renforcer le rôle des forêts dans leur C(P)DN, en passant en revue quatre domaines
clés : (i) reconnaissance nationale et internationale du rôle des forêts dans les C(P)
DN ; (ii) politiques et mesures ; (iii) sources de financement ; (iv) comptabilisation
de l’utilisation des terres et mesure, rapport, vérification (MRV). Les pays ont fait
des progrès notables pour mieux reconnaître, sur le plan national et international,
le rôle des forêts, pour élaborer des politiques et des mesures plus détaillées en
vue de réduire les émissions, pour recenser les ressources financières disponibles
pour les CDN et pour perfectionner le cadre du suivi et de l’évaluation. Cependant,
les pouvoirs publics peuvent accroître l’efficacité de leur C(P)DN en adoptant et
en mettant en œuvre des politiques et des mesures qui s’attaquent directement
aux moteurs de la déforestation et de la dégradation.

Deux grands moteurs de la déforestation et de la dégradation des forêts sont


fréquemment cités dans la littérature : (i) la conversion de la forêt en terres
agricoles et (ii) la gouvernance forestière inadaptée, tel qu’un régime foncier flou
et l’absence de politiques de garantie (p. ex. participation pleine et entière des
acteurs concernés, actions pour prévenir les risques d’inversion ; chapitres 1 et 5).
Mais ceux-ci sont rarement pris en compte dans les CDN déjà communiquées.
Après avoir passé en revue 271 documents nationaux (CPDN et stratégies sur
82 | Harmonisation des stratégies

Tableau 6.1 Prise en compte des forêts dans les C(P)DN déjà communiquées

Progrès Lacunes et difficultés

Reconnaissance • La plupart des C(P)DN reconnaissent • Pour réaliser la totalité du potentiel mondial
nationale et l’importance vitale du secteur forestier. en matière d’atténuation, de nombreux pays
internationale du rôle • Les pays qui n’incluent pas les forêts doivent clarifier et augmenter la contribution
des forêts dans leur C(P)DN font cependant savoir prévue de leur secteur forestier.
leur intention d’atténuer les émissions • Le secteur LULUCF est considéré comme
dans le secteur forestier. « prioritaire » par relativement peu de pays
• Les secteurs LULUCF figurent dans dans les différentes régions du globe, ainsi
environ 75 % des C(P)DN. qu’au niveau international.
• Les liens entre atténuation et adaptation
sont largement admis.
• Sur les 48 C(P)DN transmises par les
pays les moins développés, au moins 42
portent sur l’AFOLU et 37 sur LULUCF.
Politiques et mesures • Les objectifs quantifiables sont plus • Les stratégies ne sont pas toutes identiques
fréquents dans le secteur forestier qu’en et ne visent pas toujours la réduction des
agriculture. émissions.
• Le boisement, le reboisement et • Bon nombre de C(P)DN donnent peu
la gestion durable des forêts sont d’informations sur les mesures nécessaires
les solutions d’atténuation les plus pour atteindre l’objectif d’atténuation.
répandues dans les CDN. • Il y a peu de réflexion sur l’ampleur de la prise
• De nombreux pays font référence à en compte de la REDD+ dans les C(P)DN.
la REDD+ et la comptent dans leurs
solutions d’atténuation.
Sources de • La plupart des pays indiquent le soutien • De nombreux pays, en particulier en Asie,
financement international requis (financement, ne fournissent pas d’estimation du coût des
technologie et renforcement des mesures d’atténuation AFOLU et n’évoquent
capacités). pas non plus les sources de financement.
• Peu de C(P)DN mentionnent le rôle des
engagements du secteur privé en faveur du
développement durable et celui du secteur
financier dans la réduction des émissions.
MRV dans la • Beaucoup de pays sont en train de • Les C(P)DN manquent de clarté et de
comptabilisation de réfléchir aux niveaux de référence dans cohérence à propos de la comptabilisation des
l’utilisation des terres le cadre de la mise en œuvre de leur émissions et des volumes de GES séquestrés.
stratégie nationale de REDD+. • Dans de nombreuses C(P)DN, les
méthodes ou les postulats utilisés dans la
comptabilisation ou les déclarations ne sont
pas précisés ou sont absents, en évoquant un
manque d’informations.
• Des décalages de contenu et de finalité
sont constatés entre la REDD+ et les CDN
concernant les flux de gaz à effet de serre.

Note : LULUCF = Utilisation des terres, changements d’affectation des terres et foresterie
Sources: Petersen et Varela 2015 ; FAO 2016 ; Forsell et al. 2016 ; Zeleke et al. 2016 ; ESCAP 2017 ;
Schletz et al. 2017 ; Vladu 2017 ; Hein et al. 2018
REDD+ : la transformation | 83

la biodiversité et plans d’action), Henders et al. (2018) ont découvert que seuls
14 d’entre eux évoquent explicitement un lien entre la destruction de la forêt
et la production et la consommation de certaines matières premières agricoles.
En pratique, la REDD+ se déroule aussi parallèlement à des programmes de
développement économique qui provoquent la déforestation et la dégradation
des forêts (Bastos Lima 2017a ; Brockhaus et al. 2017 ; Pham et al. 2017b). À côté
de ces politiques aux objectifs contradictoires, nous avons également observé
que les pays accordent la plus haute attention à certains aspects du financement
de la REDD+ et à l’amélioration des dispositifs de suivi-évaluation forestier, tandis
que la gouvernance forestière et les garanties les intéressent moins (Figure 6.2).
Ce déséquilibre limite l’efficacité potentielle des réponses politiques visant à lutter
contre les moteurs de la déforestation et de la dégradation.

Instrument financier 32%


Garanties 7%
Prise en compte de la gouvernance forestière, 18%
du régime foncier et de l’aménagement du territoire
Mesure, notification et vérification (MRV ; capacité technique) 29%
Élaboration d’une stratégie nationale de REDD+ 61%
0 10 20 30 40 50 60 70

Pourcentage de pays qui évoquent la REDD+ dans


leur CDN ou leur CPDN (N=56)

Figure 6.2 Stratégies de REDD+ mentionnées dans les CDN ou les CPDN des
pays.
Source: Hein et al. (2018)

6.3 Comment les pays peuvent-ils accorder plus de place aux


forêts dans les politiques climatiques ?
Il n’existe pas de formule unique pour les pays qui conçoivent et mettent en œuvre
leur politique climatique, car ils se situent à différentes phases de l’application
de leur CDN et ne sont pas tous logés à la même enseigne en ce qui concerne
le régime de gouvernance, les capacités humaines et financières et les priorités
nationales. Le tableau 6.2 présente les principales problématiques et des solutions
aux difficultés identifiées dans la section 6.2, susceptibles d’être appliquées par les
pays pour améliorer leur CDN afin d’exploiter le potentiel d’atténuation résidant
dans les forêts.
84 | Harmonisation des stratégies

Tableau 6.2 Idées pour amplifier la place des forêts dans les politiques sur le
changement climatique

Reconnaître les besoins (problèmes Planification, conception et mise en œuvre des


et opportunités) politiques
Reconnaissance • Mettre en place des engagements • Fournir des informations et des moyens pour
nationale et politiques et financiers pour ne pas transformer les données en connaissances
internationale rester dans l’inaction. susceptibles de conduire à un changement
du rôle des forêts • Cerner les possibilités qui existent d’attitude chez les acteurs publics et privés.
dans les CDN pour rattacher la REDD+ à la • Exploiter les synergies entre l’adaptation et
croissance et l’économie vertes, et à l’atténuation.
la stratégie LEDS. • Clarifier les définitions des initiatives existantes
• Être conscient du risque potentiel de comme la croissance verte, l’économie verte et la
fusion entre plusieurs initiatives. stratégie LEDS ; identifier et exploiter les synergies
potentielles entre celles-ci pour réaliser le but
commun du développement durable.
Politiques et • Admettre la réalité des moteurs de • Analyser les moteurs de la déforestation et de la
mesures la déforestation et de la dégradation dégradation des forêts et les avantages en termes
des forêts et que le secteur forestier de moyens de subsistance afin de déterminer les
ne peut pas remédier seul à la acteurs et les secteurs à cibler.
situation. • Élaborer des politiques et des mesures visant ces
moteurs, notamment en supprimant les politiques
contradictoires.
• Passer en revue les modifications nécessaires pour
harmoniser les politiques et pour assurer une
coordination intersectorielle dynamique.
• Mettre sur pied un cadre de référence clair pour le
suivi et l’évaluation des engagements pris par le
secteur privé.
• Reconnaître que les conflits • Recenser les acteurs existants et potentiels.
d’intérêts peuvent mener à une • Évaluer les risques de la mise en œuvre.
résistance ou même à un échec dans
• Clarifier les droits et les obligations des secteurs et
la mise en œuvre des politiques.
des acteurs.
• Désamorcer les conflits qui peuvent
• Mettre en place un processus décisionnel
survenir en impliquant très peu
transparent et inclusif.
d’acteurs puissants qui contribuent
directement ou indirectement à la • Mettre en place des organismes pour chapeauter et
déforestation et à la dégradation des des décideurs clés au sein des gouvernements.
forêts en poursuivant leurs activités • Renforcer les capacités dans les organismes
habituelles. gouvernementaux pour qu’ils exploitent leurs
propres ressources sociales et leur connaissance du
milieu local.
REDD+ : la transformation | 85

Reconnaître les besoins (problèmes Planification, conception et mise en œuvre des


et opportunités) politiques
Sources de Comprendre l’apport des forêts à • Recenser les sources de financement existantes et
financement l’économie nationale. potentielles pour fixer les priorités et prévenir la
concurrence.
• Affecter en priorité les investissements publics aux
domaines qui incitent les secteurs économiques à
respecter l’environnement.
• Freiner les dépenses publiques dans les domaines
qui appauvrissent le capital naturel.
• Prévoir des financements suffisants pour
s’attaquer aux moteurs de la déforestation et de la
dégradation.
• Réaliser régulièrement un examen des dépenses
publiques relatives à l’environnement.
• Élaborer des mesures alternatives de
développement et une méthode de
comptabilisation des actions vertes, et en assurer
le suivi.
• Mobiliser des financements de la part du secteur
privé.
Admettre la réalité des coûts • Déterminer qui sont les perdants, ceux qui
d’opportunité et de transaction (mise en supportent les coûts et qui seront les gagnants en
œuvre) ainsi que les questions d’équité. valeur nette.
• Élaborer des plans pour le partage des avantages et
des coûts, en tenant compte de la compensation et
des questions d’équité.
• Faire participer les parties prenantes pour obtenir
une adhésion sur le plan politique à l’égard des
dispositifs de partage des avantages et des coûts.
MRV dans la • Reconnaître la politique du chiffre (« • Élaborer des dispositifs d’information sur les
comptabilisation ce qui compte est compté »). garanties pour assurer la transparence.
de l’utilisation • Admettre que les acteurs n’ont pas • Donner des moyens aux organisations de la société
des terres tous les mêmes capacités concernant civile pour agir et permettre aux cadres de suivi de
l’accès aux informations, leur fonctionner.
traitement et leur transmission. • Renforcer les capacités des organismes
• Comprendre les déséquilibres qui gouvernementaux concernant la MRV.
existent en ce qui concerne les • Mettre en place des dispositifs d’évaluation
orientations politiques et le pouvoir. indépendante.
• Fixer des objectifs clairement définis et mesurables
et réunir davantage d’informations sur les
politiques et les mesures nécessaires pour les
réaliser.
• Faire en sorte que la comptabilisation de
l’utilisation des terres soit cohérente.

Sources: Martius et al. 2015; Petersen et Varela 2015; FAO 2016; Forsell et al. 2016; Zeleke et al. 2016;
Brockhaus et al. 2017; ESCAP 2017; Schletz et al. 2017; Vladu 2017; Hein et al. 2018; Luttrell et al. 2018b
86 | Harmonisation des stratégies

6.3.1 Reconnaissance dans les CDN du rôle des forêts sur le plan national
et international
Si la plupart des CDN reconnaissent le rôle des forêts, il apparaît plus souvent
dans un propos général que sous forme de considérations pratiques. Les
objectifs d’atténuation sont définis en termes d’intérêt économique, de ressources
financières disponibles et de capacités technologiques, mais les textes restent
muets sur les solutions qui permettraient d’éviter de déboiser davantage.
Brockhaus et al. (2014) et Korhonen-Kurki et al. (2018) relèvent des ressemblances
dans la configuration des stratégies de REDD+ qui ne réussissent pas à agir sur
les moteurs habituels de la déforestation, à la fois dans les pays riches en forêts
tropicales et sur le plan international (pratiques existantes en matière d’échanges
commerciaux et d’investissements qui financent la déforestation dans les
tropiques). Par conséquent, les premières étapes importantes pour les pays sont
de : (i) cibler les politiques et les pratiques qui encouragent la déforestation ;
(ii) obtenir un engagement des hommes politiques en faveur de mesures anti-
déforestation ; (iii) susciter une forte adhésion nationale au processus des
politiques de REDD+.

Les pays peuvent saisir l’opportunité de renforcer la place des forêts dans
les politiques sur le changement climatique en rattachant la REDD+ à d’autres
initiatives comme la croissance et l’économie vertes, car cela peut permettre
d’augmenter les co-bénéfices et de simplifier les processus de production de
rapports. Cependant, dans la plupart des pays, il n’est pas facile d’établir des
liens entre ces diverses initiatives de gouvernance forestière en raison d’une
absence de communication entre les acteurs de la REDD+ et d’autres acteurs et
institutions, d’une méconnaissance du contexte du financement de la lutte contre
le changement climatique et d’une concurrence potentielle pour l’obtention
de fonds, de méthodes différentes de comptabilisation des gaz à effet de serre
(GES), d’un manque de coordination et de cohérence entre les politiques, tout
ceci générant des conflits entre les diverses stratégies (McMurray et al. 2017). Il
est par conséquent essentiel de renforcer les capacités des acteurs publics et
privés pour qu’ils soient mieux familiarisés avec la REDD+, et de faciliter l’échange
d’informations à tous les niveaux de gouvernance pour accroître les compétences
dans les domaines techniques et opérationnels de ce mécanisme. Dans le cas
contraire, si l’on fusionne ces initiatives sans les définir d’abord de façon claire,
cela n’apportera pas davantage d’efficacité dans les CDN ni dans la REDD+, et
pourrait diluer les objectifs déjà bien définis de certains instruments comme la
REDD+ (Pham et al. 2017b).

6.3.2 Politiques et mesures


Sans stratégie claire pour s’attaquer aux moteurs de la déforestation et de la
dégradation, une mise en œuvre efficace de la REDD+ et des CDN est improbable
(Hein et al. 2018). Pour faire progresser la REDD+ et les CDN, il faut d’abord
REDD+ : la transformation | 87

que les pays admettent la réalité de ces moteurs et reconnaissent que ceux qui
doivent y remédier se trouvent en dehors du secteur forestier. Une analyse des
moteurs spécifiques de la déforestation et de la dégradation des forêts, ainsi
qu’un recensement des rôles (positifs et négatifs) de divers acteurs et intérêts
économiques dans ces processus, aiderait les pays à classer secteurs et acteurs
par priorité. Ces analyses permettraient aussi aux décideurs d’élaborer des
politiques et des mesures appropriées pour agir sur ces moteurs, notamment en
supprimant des politiques contradictoires telles que les subventions à l’agriculture
commerciale à grande échelle, et pour procéder aux modifications nécessaires à
l’harmonisation des politiques entre les différents secteurs. Même si de nombreux
pays admettent la réalité des moteurs de la déforestation et de la dégradation des
forêts propres à leur contexte, la classe politique n’est pas tout à fait prête à s’atteler
résolument à ces moteurs (compte tenu du poids de la politique économique)
(Korhonen-Kurki et al. 2018).

Pour que les politiques et les mesures découragent vraiment la déforestation,


il faut aussi une prise de décisions inclusive, à laquelle participerait un éventail
d’acteurs (c.-à-d. légitimité de la participation) dont les opinions variées seraient
représentées dans les documents afférents aux politiques de REDD+ (c.-à-d.
légitimité des résultats obtenus) (Špirić et al. 2016). Des politiques sectorielles,
coordonnées et cohérentes, permettraient aussi d’éviter une duplication des
efforts et une exploitation non rationnelle des ressources (Weiss 1993 ; Alter
et Meunier 2009 ; Oberthür et Stokke 2011). Un schéma d’aménagement du
territoire rédigé avec l’implication de tous les secteurs, ainsi que le suivi-évaluation
efficace d’une planification approuvée, permettraient de renforcer la coordination
intersectorielle.

La clarification des droits et obligations des secteurs et des acteurs aiderait aussi à
améliorer la mise en œuvre des CDN en cours. Une prise en compte systématique
de la REDD+ dans les CDN non seulement supprimerait les contradictions entre
les politiques, mais elle exigerait aussi une coordination intersectorielle, tout au
long des chaînes de valeur des produits agricoles et de la filière bois (Visseren-
Hamakers et al. 2012 ; Den Besten et al. 2014 ; Weatherley-Singh et Gupta
2015), et dans certains cas, par l’intermédiaire d’une entité qui chapeauterait la
coordination de tous les programmes existants et de tous les secteurs (Oberthür
et Gehring 2011). Les politiques nationales et internationales devraient aussi
promouvoir activement les actions qui encouragent le développement durable
et les mesures de nature à amplifier la demande des consommateurs pour des
produits durables (McMurray et al. 2017), tout en favorisant sur le terrain une
production qui ne détruirait pas la forêt.
88 | Harmonisation des stratégies

6.3.3 Sources de financement


L’incertitude et l’instabilité des financements peuvent nuire à la mise en œuvre des
CDN. Un financement adéquat exige non seulement un engagement de la part
des pays développés, mais aussi de comprendre comment les forêts contribuent
à l’économie locale et nationale (chapitre 3). Le recensement des politiques sur le
changement climatique et des financements existants et potentiels de la REDD+
peut aider les pays à consolider leurs efforts pour lever des fonds, identifier
les domaines où les financements font défaut et les ressources financières
complémentaires requises pour des politiques et des mesures spécifiques, et
prévenir une concurrence malsaine entre les acteurs. Les politiques sectorielles
doivent énoncer les priorités d’investissement des pouvoirs publics dans les
domaines qui encouragent des solutions économiques sans déforestation et
minimisent les dépenses publiques dans les secteurs épuisant les ressources
forestières (UNECA 2012). La mise en place d’un examen régulier des dépenses
publiques en matière d’environnement et de comptabilisation des actions vertes
peut aussi être l’occasion d’inscrire systématiquement les forêts dans les budgets
prévisionnels nationaux.

La plupart des pays en développement considèrent que la mobilisation des


financements du secteur privé dans la REDD+ et les CDN est primordiale ; pourtant,
les efforts n’ont pas été à la hauteur des attentes (Streck 2012). Pendant ce temps,
les investissements privés continuent d’affluer pour alimenter des productions
agricoles qui nuisent aux forêts, comme le soja, l’huile de palme, la viande bovine
et la pâte à papier. Il n’est pas facile pour les pays en développement de faire
valoir la pertinence économique de la REDD+ (Streck et Parker 2012), et les efforts
pour tenter de trouver des solutions alternatives de développement économique
fondées sur les forêts sur pied sont en butte à la baisse des investissements (et
du nombre de travaux de recherche) dans la gestion et la production durables
de ces forêts. Davantage de recherche et de dialogue sont nécessaires sur
l’exploitation durable des forêts sur pied, surtout sur les moyens permettant
d’harmoniser les buts de la conservation des forêts avec les intérêts économiques
et la volonté politique.

L’autre grande leçon dégagée de la mise en œuvre de la REDD+ dans les pays
concernés est le besoin de reconnaître les questions d’équité dans la répartition
des avantages et des coûts – coûts directs d’opportunité et de transaction (y
compris liés à la mise en œuvre) (Loft et al. 2017a ; Luttrell et al. 2018b). Si l’on met
en évidence qui sont les perdants, qui supportent les coûts de mise en œuvre et
qui en bénéficieront, les gouvernements seront en mesure d’estimer précisément
les financements requis pour mettre en œuvre leur CDN.
REDD+ : la transformation | 89

6.3.4 Comptabilisation de l’utilisation des terres et suivi-évaluation,


rapport, et vérification
De nombreux pays n’ont pas fourni d’informations sur leurs objectifs dans le
secteur forestier (nature et modalités de mesure) ni sur les politiques et les
mesures nécessaires pour y parvenir (Schletz et al. 2017). Il existe aussi un
décalage (en pratique) dans la comptabilisation des GES entre la REDD+ et les
CDN, qui provient de leur différence de portée et de finalité. Étant donné que,
dans la REDD+, les flux de GES ne comprennent que les émissions et les volumes
séquestrés liés aux forêts, d’origine anthropique et d’une certaine ampleur, les
pays choisissent souvent uniquement les émissions les plus significatives (p. ex.
celles de la déforestation, en excluant celles de la dégradation ou du recrû
forestier), ce qui fait qu’elles ne sont pas représentatives de la situation nationale.
En plus des contraintes relatives aux capacités nationales et à l’absence de
données scientifiques pour publier l’intégralité des inventaires sur les GES, de
nombreuses CDN n’indiquent pas clairement si les méthodes de comptabilisation
qui seront utilisées dans le secteur de l’utilisation des terres prendront tout en
compte (Schletz et al. 2017). L’efficacité de la mise en œuvre des CDN peut aussi
être pénalisée par l’irréalisme des estimations des stocks de carbone forestier et
des objectifs affichés par les pays – comme la restauration de millions d’hectares
de terres malgré l’insuccès des efforts préalables et sans admettre les contraintes
qui existent en matière d’adaptation (chapitre 15).

Les données objectives révèlent également que la politique du chiffre influence


la configuration d’un système de comptabilisation (chapitres 4 et 5 ; Brockhaus
et al. 2017). La transparence est essentielle et peut être réalisée grâce à des
dispositifs d’information sur les garanties, à des évaluations indépendantes, à
des objectifs d’atténuation qui permettent de faire clairement la distinction entre
les engagements conditionnels ou non en faveur de la réduction des émissions,
et à la cohérence dans la comptabilisation de l’utilisation des terres. Il faut aussi
disposer de davantage d’informations sur les besoins financiers, technologiques,
et en matière de renforcement des capacités pour faciliter le transfert approprié et
efficace de ressources entre les bailleurs de fonds et les pays bénéficiaires.

La transparence dans les chaînes de valeur et dans les stratégies de


désinvestissement est nécessaire pour mettre l’État et le secteur privé face à
leurs responsabilités à l’égard de leurs engagements « zéro déforestation »
(chapitre 13). Au fur et à mesure que les pays élaborent et perfectionnent leur
plan de REDD+ et leur CDN, la coordination intérieure est essentielle pour assurer
la cohérence méthodologique entre les initiatives qui sont liées. La REDD+ peut
inciter à réduire les émissions et ainsi motiver à changer de comportement en
gestion forestière. Et les dispositifs de MRV et de garanties qui démarrent dans le
cadre de la REDD+ peuvent être étendus avec relativement peu d’effort à d’autres
secteurs que celui des forêts (Martius et al. 2015). Par conséquent, les entités
impliquées dans l’élaboration et la révision des CDN devraient tenir compte, le
90 | Harmonisation des stratégies

cas échéant, des progrès de la REDD+ dans les domaines de la méthodologie,


des données et de l’organisation des institutions pour répondre aux exigences
de comptabilisation des CDN (McMurray et al. 2017). Les acteurs n’ont pas tous
les mêmes capacités en termes d’accès, de traitement et de transmission des
informations ; par conséquent, deux axes seraient essentiels aux CDN : donner
des moyens d’agir aux organisations de la société civile et renforcer la capacité
des organismes gouvernementaux concernant la MRV.

6.4 Conclusions
Dans bon nombre de CDN des pays en développement, le rôle capital des forêts
est reconnu, des mesures d’atténuation sont prévues dans le secteur forestier
et plusieurs initiatives vertes sont mises au point pour réaliser leurs objectifs
d’atténuation. Cependant, ces mesures ne visent pas directement à réduire les
émissions, et n’apportent pas non plus suffisamment d’informations sur les
politiques et mesures d’atténuation nécessaires ou prévues pour atteindre les
objectifs. Les CDN resteront sans effet à moins de comporter des politiques et des
mesures claires pour s’atteler aux moteurs de la déforestation et de la dégradation
des forêts, et d’encourager une réforme des institutions avec une coordination
intersectorielle, un engagement politique et une adhésion à la REDD+ au
niveau national. Elles doivent aussi inclure un financement et un renforcement
des capacités adéquats, et favoriser la participation inclusive et transparente
à la prise de décisions. Cependant, si des financements internationaux sont
disponibles pour la conversion des terres à grande échelle, il en existe peu pour
éviter la déforestation (chapitre 3). Le succès de la REDD+ et des CDN demande
non seulement de connaître le potentiel d’atténuation qui existe dans les forêts
de ces pays, mais aussi de reconnaître et de comprendre l’économie politique
des moteurs de la déforestation et de la dégradation des forêts, et le rôle et les
intérêts des acteurs, y compris le fait qu’ils peuvent empêcher ou permettre le
changement. Il est aussi possible d’amplifier les co-bénéfices et de simplifier les
processus de production de rapports en regroupant les objectifs relatifs aux forêts
et ceux du secteur de l’utilisation des terres et en cernant les synergies possibles
entre la REDD+ et les objectifs de développement, la croissance et l’économie
vertes et les stratégies de développement à faible émission de GES.
Chapitre REDD+ : la transformation |
7
91

Gouvernance multiniveaux
Certains problèmes de coordination ne peuvent se
résoudre par la coordination
Anne M. Larson, Juan Pablo Sarmiento Barletti, Ashwin Ravikumar et
Kaisa Korhonen-Kurki

Points à retenir
• Dans le cadre des politiques et de la mise en œuvre de la REDD+, il est
important de distinguer les échecs de coordination susceptibles de se régler
si l’on améliore cette coordination, de ceux qui proviennent de divergences
fondamentales dans les objectifs et les intérêts de chaque partie.
• Pour augmenter les chances de trouver des solutions plus équitables, il
faudrait mettre en place des forums et des processus collaboratifs impliquant
de multiples acteurs en faisant particulièrement attention au contexte local,
et en gérant les disparités en termes de pouvoir non seulement en veillant
à l’équité dans les procédures judiciaires, mais aussi en se penchant sur les
causes sous-jacentes des inégalités.
• Toutes les solutions ne sont pas susceptibles d’être négociées, notamment
lorsque des relations de pouvoir très inégales s’ajoutent à des divergences
d’intérêts, avec des protagonistes qui campent sur leurs positions. Il est aussi
important de veiller à l’application des lois et des règlements, et de rechercher
le soutien de l’action collective par les simples citoyens et des collectifs
oeuvrant pour le changement.
92 | Gouvernance multiniveaux

Le défi de la coordination en bref

Tout le monde s’accorde pour dire


que la coordination est
constructive, alors pourquoi est-ce
si difficile ? À cause des très
nombreux intérêts en jeu,
souvent conflictuels, qui sont
attachés à la terre et aux
ressources naturelles.

Il est essentiel de Certains peuvent se régler si Les forums et les processus


comprendre les causes l’on améliore la coordination, multi-acteurs et collaboratifs,
profondes des échecs de mais d’autres proviennent de avec une attention
coordination dans le cadre divergences fondamentales particulière au contexte local,
des politiques et de la mise dans les objectifs et dans les peuvent augmenter les
en œuvre de la REDD+. intérêts des parties. chances de succès.

Les solutions ne sont pas toutes Pour améliorer la coordination,


susceptibles d’être négociées, il faut aussi veiller à l’application
Ils devraient remédier aux notamment lorsque des relations des règlements, et rechercher le
disparités de pouvoir qui de pouvoir très inégales soutien de l’action collective par
existent entre les s’ajoutent à des divergences les simples citoyens et des
participants afin d’aboutir à d’intérêts, avec des protagonistes collectifs animés d’un esprit de
des résultats plus équitables. qui campent sur leurs positions. changement.
REDD+ : la transformation | 93

7.1 Introduction
Rares sont les personnes qui réfuteraient l’idée que la coordination est utile.
Alors, pourquoi est-ce si difficile d’y arriver ? Le problème réside dans la diversité
des intérêts, souvent conflictuels, qui sont attachés à la terre et aux ressources
naturelles. L’usage qui est fait d’une parcelle de terre particulière est révélateur des
différents niveaux de pouvoir et de leur influence, des politiques et des décisions
dans de multiples secteurs et à diverses échelles. Et il est communément admis
que les moteurs qui pèsent le plus sur la déforestation se trouvent à l’extérieur du
secteur forestier traditionnel. Par conséquent, si l’on veut la réussite de la REDD+
et des autres tentatives faites pour réduire la déforestation et la dégradation
des forêts, il est nécessaire que les décideurs et les responsables de la mise en
œuvre se rapprochent de bon nombre d’administrations : non seulement les
institutions s’occupant des forêts et de la conservation, mais aussi les instances
de développement dans les domaines de l’agriculture, des infrastructures,
de l’économie et des finances, et celles qui fournissent des services sociaux
aux familles, qui favorisent la qualité de vie, qui représentent les populations
autochtones, etc. (Corbera et Schroeder 2011 ; Nepstad et al. 2013a ; Bastos Lima
et al. 2017b). Ils devront veiller à la coordination au niveau national avec l’État
qui prend les engagements nationaux et internationaux, et aussi avec le niveau
infranational : États, régions, provinces et municipalités qui, tous, influencent à
des degrés divers les orientations politiques et disposent souvent d’un rôle plus
grand dans la mise en œuvre (Figure 7.1 ; voir aussi Nepstad et al. 2013a). Les
entreprises et les industries, les ONG, les consommateurs, et les populations
autochtones et locales qui vivent dans les forêts ou à proximité agissent tous sur
l’utilisation des terres, comme les bailleurs de fonds qui orientent les activités des
partenaires de la mise en œuvre.

En d’autres termes, pour parvenir à un accord sur des objectifs d’utilisation


durable des terres, une coordination considérable est indispensable entre les
secteurs et les échelles (voir l’encadré 7.1). D’autre part, pour aboutir à un accord,
la difficulté est de tenter non seulement de viser des résultats optimaux pour
l’utilisation des terres sur un plan économique et environnemental, mais aussi
d’examiner les questions primordiales de justice et d’équité. Le contexte forestier
dans les pays tropicaux est souvent chargé d’histoires tourmentées d’inégalités,
de conflits, de concurrence pour la terre et les ressources, et de luttes politiques
pour la reconnaissance et les droits des populations locales et autochtones
(Martin et al. 2016).

Dans ce chapitre, nous présentons la synthèse de certains travaux, pour l’essentiel


du CIFOR, concernant la coordination multiniveaux et multisectorielle à propos
de l’utilisation des terres, afin d’explorer les raisons de la récurrence des échecs
de coordination et les solutions pour agir au mieux sur leurs causes sous-jacentes.
94 | Gouvernance multiniveaux

7.2 Les problèmes en matière de coordination


En ce qui concerne l’utilisation des terres, ou les tentatives de mise en place d’un
usage plus durable des terres et des ressources, le fait que les acteurs aient des
objectifs différents et conflictuels et des intérêts divergents pose un problème
fondamental. L’échec des tentatives faites pour que ces intérêts aillent dans le même
sens étant un moteur de la déforestation et de la dégradation des forêts, on a fait
appel à un certain nombre de mécanismes pour essayer de les harmoniser, à des
politiques comme l’aménagement du territoire et/ou à des initiatives multipartites.
Si les intérêts matériels et les objectifs sont relativement simples à aligner, comme
pour les problèmes de coordination « pure » (Encadré 7.1), on peut y répondre par
l’amélioration de la communication et du partage d’informations, par une répartition
plus claire des responsabilités, et par l’efficacité des politiques, de la mise en œuvre
et des mécanismes permettant de rendre compte des actions entreprises.

Ministère ou Domaine de
Dir. ministérielle responsabilité
Agriculture Autorisations

Titres de propriété et
Autorités locales certificats de possession
Tenue du registre
Mines et énergie du cadastre
Autorité régionale Partage des bénéfices
de l’environnement Élaboration d’une stratégie

Culture
Suivi-évaluation

Approbations et
Environnement vérification

Niveau de gouvernement (épaisseur du trait) National Régional Local

Secteur de l’utilisation des terres Plantation de Communautés de Communautés Concessions


(couleur du trait) palmiers à huile petits exploitants autochtones minières

Aires Initiatives de Concessions


protégées REDD+ forestières

Figure 7.1 Complexité de la répartition des responsabilités entre les divers


niveaux de gouvernement concernant divers secteurs : exemple de Madre de
Dios au Pérou
Note : Ce diagramme montre les domaines (à droite) qui sont du ressort des divers ministères (à
gauche) en indiquant le niveau de gouvernement par des traits d’épaisseur différente et le secteur
concerné par l’utilisation des terres par une couleur spécifique.
Source : D’après Wieland Fernandini et Sousa (2015).
REDD+ : la transformation | 95

Mais la résolution de la plupart des problèmes est en fait plus ardue. Tout d’abord,
en particulier en matière de développement durable quand les buts visés remettent
en question le statu quo, les objectifs et les intérêts ne peuvent pas toujours être
harmonisés par la négociation en raison de conflits d’intérêts aux racines profondes.
Deuxièmement, les protagonistes ne sont pas sur un plan d’égalité (en général), les
avantages et les coûts ne sont pas répartis pareillement, et les intérêts des acteurs les
plus puissants sont susceptibles de primer dans les solutions. Pour employer le langage
de la théorie des jeux, ces problèmes présentent de fortes ressemblances avec la
problématique de la négociation, dans laquelle le résultat témoigne du talent dont font
preuve les acteurs pour négocier et de leur poids dans la négociation (Encadré 7.1).

Encadré 7.1 Comparaison des problèmes de négociation, de coopération et de


coordination
Arild Angelsen

« Les problèmes de coordination » en lien avec le débat sur la REDD+ recouvrent des situations très variées qui
diffèrent fondamentalement dans leur structure, et par conséquent, dans leurs solutions. À l’aide des grandes
lignes de la théorie du jeu (qui est l’étude de l’interaction stratégique entre les acteurs), on peut distinguer trois
problèmes différents s’agissant de coordination.

Le problème de négociation : Il existe un gâteau à partager entre les acteurs (jeu à somme nulle). Quand il
existe une divergence de priorités dans les politiques, c’est en quelque sorte aussi un problème de négociation.
La solution d’un problème de négociation n’est pas facile : si l’on donne plus à l’un, on donnera moins à l’autre
et personne ne s’accorde sur ce qu’est un partage équitable. De toute évidence, l’issue dépend du talent de
négociateur des acteurs impliqués. Exemple : Le partage entre les gouvernements nationaux, régionaux et
locaux des paiements basés sur les résultats, venant de la communauté internationale.

Le problème de coopération : À la différence du problème de négociation, le gâteau grossit grâce à la


coopération. L’exemple classique est celui du jeu du dilemme du prisonnier : si tout le monde coopère, le
total des avantages est plus élevé. Mais la meilleure stratégie pour chacun (et la plus fréquente) est de ne
pas coopérer : un accord de coopération doit par conséquent prévoir de sanctionner ceux qui voudraient juste
profiter du système. Exemple : Le partage d’informations transparentes sur la REDD+ peut bénéficier à tous à
la longue, mais chaque organisme peut avoir envie de faire de la rétention sélective d’information dans son
propre intérêt (Chapitre 5).

Le problème de coordination (pure) : Dans la théorie du jeu, le terme de coordination est réservé à un
problème précis ; il ressemble au problème de coordination en ceci que chacun a quelque chose à gagner d’un
travail en commun, mais que personne ne veut faire le premier pas tout seul. Cependant, dès lors qu’un accord
est conclu, personne ne veut le rompre (équilibre stable). Exemple : Je ne peux maîtriser complètement un feu
sur mon exploitation agricole que si les autres agriculteurs veillent aussi aux incendies, dans la mesure où les
efforts que je fais peuvent être réduits à néant par la propagation d’autres incendies. Par conséquent, il existe
deux types d’« équilibre » : un risque élevé d’incendie et un risque faible (Cammelli et Angelsen, 2017).

Mais dans la pratique, ces trois catégories de problèmes se conjuguent. Les problèmes de coopération et
de coordination impliquent habituellement une négociation à propos des avantages créés, et l’issue de la
négociation affecte la taille du gâteau. Provenant des difficultés inhérentes à l’harmonisation d’intérêts divers,
la majeure partie des problèmes évoqués dans ce chapitre ressemble beaucoup aux problèmes de négociation.
96 | Gouvernance multiniveaux

D’après un ensemble considérable de travaux de recherche, l’échec de l’alignement


des objectifs et des intérêts entre les acteurs, les secteurs et les niveaux, a compromis
l’efficacité, l’efficience et l’équité des initiatives destinées à réduire les émissions,
telles que la REDD+. La coordination est l’un des principaux défis, selon près de la
moitié des acteurs de la REDD+ au niveau national qui ont été interrogés lors d’une
étude portant sur sept pays ; l’efficacité de la REDD+ était sérieusement altérée par
une intégration horizontale inadéquate, s’agissant de l’alignement sur les politiques
de développement nationales et sectorielles en vigueur (Korhonen-Kurki et al.
2015 ; voir aussi Corbera et Schroeder 2011 ; Nepstad et al. 2013a ; Bastos Lima
et al. 2017b). De même, l’intégration verticale, qui porte sur la coordination entre
différents niveaux de gouvernance, est aussi un problème ; les acteurs infranationaux
(des gouvernements aux communautés et aux ONG locales) se sont souvent sentis
écartés des décisions de la REDD+ (Sanders et al. 2017 ; Myers et al. 2018 ; voir aussi
l’encadré 7.2). Les problèmes concernent la circulation de l’information, ainsi que la
redevabilité, l’équité et la justice (Ravikumar et al. 2015 ; voir Gupta et al. 2012 sur
l’obligation de rendre des comptes sur le carbone).

L’échec de l’harmonisation des décisions relatives à l’utilisation des terres est souvent
dû au jeu politique, et en particulier aux divergences d’intérêts et aux différents
niveaux de pouvoir qui entretiennent les pratiques de statu quo dans le secteur
de l’utilisation des terres. Par exemple, comme elles représentent les principaux
acteurs économiques, les administrations de l’agriculture, des infrastructures et des
finances, qui supervisent les programmes de développement et d’aménagement
du territoire – lesquels motivent souvent la déforestation – tendent à avoir plus de
pouvoir et de ressources que les administrations s’occupant de l’environnement. Ces
difficultés ne sont pas sans incidence sur l’efficacité (p. ex., la capacité à atteindre les
objectifs de durabilité) et aussi sur l’équité (p. ex., les arbitrages à effectuer en lien
avec les conditions de vie et les droits au niveau local).

Parmi les problèmes de coordination entre les niveaux et les secteurs, on constate la
rétention d’information (Kowler et al. 2016), que l’on peut voir comme un problème
typique de coopération (Encadré 7.1) : tout le monde ne s’en porterait que mieux
si les informations étaient mises à la disposition de tous, mais chaque acteur veut
en garder certaines pour son propre avantage. Dans le même ordre d’idées, il
manque des canaux de communication satisfaisants et une définition précise
des responsabilités (Deschamps et Larson 2017). Gupta et al. (2012) démontrent
comment la façon dont on aborde le dérèglement climatique dessaisit les acteurs
locaux de cette question (voir aussi Sanders et al. 2017). Korhonen-Kurki et al. (2015)
se sont aperçus que les échecs en matière de coordination dans les initiatives
nationales de REDD+ de sept pays découlent en partie du fait qu’on ne voit pas les
problèmes qui existent à de multiples niveaux dans les relations entre les acteurs,
caractérisés par l’absence de redevabilité, l’absence d’accord et d’alignement, et
le refus de reconnaître certaines situations. Ces problèmes existaient déjà avant
la REDD+ et le fait qu’on en prenne conscience ne semble pas mener vers des
solutions. Au lieu de cela, l’élaboration des politiques de REDD+ témoigne d’une
REDD+ : la transformation | 97

lutte complexe dans laquelle ceux qui tendent à avoir le dessus sont les acteurs
les plus puissants sur le plan économique (et qui sont à l’origine des politiques
de développement et de dynamique de déforestation) (Ravikumar et al. 2018 ;
Sanders et al. 2017). En revanche, Bastos Lima et al. (2017b) pensent que la REDD+
et les pratiques habituelles du statu quo se déroulent simplement en parallèle, les
interventions de la REDD+ étant cloisonnées, sans contact avec ceux dont les intérêts
sont responsables de la déforestation. Turnhout et al. (2017) avancent que même les
conceptions parallèles de la REDD+ continueront à coexister parce qu’il n’est pas
possible de résoudre les contradictions inhérentes à la situation.

Encadré 7.2 Défis de la coordination multiniveaux au Mexique


Paulina Deschamps-Ramírez, Tim Trench et Antoine Libert Amico

La centralisation de la prise de décisions dicte depuis longtemps les politiques de ressources naturelles
du Mexique, et le processus de REDD+ dans ce pays ne fait pas exception. La Commission nationale de
la foresterie (CONAFOR) est l’organisme fédéral chargé de la REDD+, mais le mécanisme a été piloté au
niveau infranational, dans cinq États, chacun ayant son propre gouvernement et son propre ministère de
l’Environnement. Par conséquent, la façon dont le Mexique interprète la REDD+ et une stratégie nationale
innovante dépendent d’une coordination poussée et de la performance des canaux dont disposent les
acteurs infranationaux pour définir les objectifs et faire converger les gouvernances locale et régionale.
Cependant, le chemin de la coordination entre divers niveaux n’est pas sans embûches ; la concentration
des budgets à l’échelon fédéral, les décisions prises « en haut lieu », l’inertie sectorielle et le clientélisme
politique ont en effet dicté l’allocation des subventions, les priorités en matière d’utilisation des terres et
les programmes au niveau infranational.

L’expérience du pilotage de la REDD+ au Mexique a mis en lumière le petit nombre de processus de


décentralisation et l’incompatibilité fréquente des politiques des pouvoirs publics sur l’utilisation des terres.
Les divisions territoriales infranationales ont fait la promotion des politiques de REDD+ et mis en pratique
les innovations, allant des initiatives de suivi à l’organisation d’une nouvelle gouvernance participative.
Cependant, le niveau fédéral doit continuer à contrôler les budgets, comme le demande la CCNUCC, ce qui
peut renforcer la culture de la prise de décisions « en haut lieu ». Des engagements internationaux, comme
la participation du Mexique au Fonds Carbone du Fonds de partenariat pour le carbone forestier (FCPF)
et l’implication des gouvernements des États mexicains dans le Groupe de travail des gouverneurs sur le
climat et les forêts (GCF), ont été vus par les parties prenantes infranationales comme l’occasion d’accroître
la transparence dans la prise de décisions et de renforcer la participation ascendante.

À l’instar de tous les pays REDD+, l’élaboration et le pilotage du mécanisme au Mexique se sont déroulés
dans un contexte particulier de cultures politiques, de sphères décisionnelles et de réalités régionales.
Au Mexique, la confiance dans le système politique est à son plus bas niveau, et c’est un facteur implicite
dans les difficultés bien connues qui contrarient la coordination verticale et horizontale. Le nouveau
gouvernement qui vient d’être élu sera jugé sur sa capacité à rééquilibrer les forces en présence au sein
de l’organisation fédérale, à améliorer la coordination intersectorielle et à s’occuper des régions les plus
marginalisées du pays (caractérisées par la propriété collective, les populations autochtones et l’ampleur
de la couverture boisée). Le défi sera en partie de mettre en place les conditions sociales, économiques et
politiques permettant d’atteindre l’ambitieux objectif du pays d’ici 2030 : la déforestation zéro.

D’après : Trench et al. (2018) et Deschamps et Larson (2017)


98 | Gouvernance multiniveaux

Il est important de noter que les difficultés d’ordre horizontal et intersectoriel


identifiées comme cruciales pour la REDD+ au niveau national (Brockhaus et al.
2014) persistent aussi au niveau infranational (Ravikumar et al. 2015). À Madre
de Dios au Pérou, la REDD+ a permis de créer un nouvel espace d’interactions
et de communication multiacteurs, et de susciter de nouvelles alliances, mais ses
responsables et ses partisans n’ont pas été en mesure de peser sur la dynamique
de l’utilisation des terres, ni sur la gouvernance des paysages, au moins à court
terme (voir aussi Satyal et al. 2018). En l’absence d’une réglementation régionale
stricte et efficace, et en raison du cours de l’or élevé sur le marché international,
l’exploitation illégale du minerai s’est avérée plus profitable que les alternatives
durables d’utilisation des terres (Rodriguez-Ward et al. 2018).

Pour comprendre les échecs de coordination, il faut aussi s’intéresser aux acteurs
qui ont coordonné leurs efforts et dans quel but, et à ceux qui en sont exclus.
Dans une étude comparative basée sur plus de 500 entretiens ayant eu lieu à
divers niveaux en Indonésie, au Pérou et au Mexique, Ravikumar et al. (2018,
3) constatent que : « les coalitions d’acteurs qui tirent profit de la déforestation
manœuvrent sur le plan politique pour exclure systématiquement les associations
de conservation et de défense des droits fonciers des communautés ». Cela
revient à dire que la coordination entre des acteurs comme les administrations
de l’agriculture et des mines, les entreprises privées et les élites ayant des intérêts
particuliers, est souvent déterminante dans la dynamique de la déforestation. Les
objectifs des différents acteurs sont divergents, et parfois inconciliables, et des
coalitions politiques peuvent saper énergiquement l’action d’associations qui
militent pour le développement durable et les droits des populations locales.

7.3 Les solutions possibles


Au Brésil, le groupe de travail interministériel, créé en 2003, fut une tentative
historique de coordination intersectorielle. Il réunissait entre autres les ministères
responsables de la réforme agraire, du secteur agro-industriel, de la justice et
des infrastructures pour mettre sur pied un plan d’action sur la prévention et le
contrôle de la déforestation en Amazonie. Pour la première fois, la déforestation
et l’exploitation illégale des forêts sont devenues du ressort de l’ensemble du
gouvernement fédéral, plutôt que du seul ministère de l’Environnement. Mais on
a considéré que le groupe de travail manquait d’efficacité, parce qu’il n’a pas su
mobiliser de façon durable la société civile, les gouvernements des États brésiliens
et des acteurs du secteur privé – ainsi qu’en raison de l’absence d’information
du public sur le suivi du plan d’action (May et al. 2016). L’Agence indonésienne
pour la REDD+ illustre une autre tentative de coordination multisectorielle (voir
l’encadré 7.3).
REDD+ : la transformation | 99

Encadré 7.3 Défis de la coordination multisectorielle en Indonésie : l’ascension et


la chute de l’Agence indonésienne pour la REDD+
Kaisa Korhonen-Kurki

L’expérience de l’Agence indonésienne pour la REDD+ révèle les avatars et péripéties des tentatives
d’institutionnalisation de la coordination entre divers secteurs – et en particulier, la nécessité d’un soutien
qui perdure compte tenu de la puissance de la résistance et du risque qu’une élection à la tête d’un pays
peut remettre en question les institutions en place. Le 26 mai 2010, la Norvège et l’Indonésie ont signé
une lettre d’intention qui promettait le versement d’un milliard USD en fonction de la performance dans
une démarche déclinée en plusieurs phases. Dans ce cadre, le Groupe de travail de la REDD+ a été créé
comme première institution ayant la responsabilité globale de la REDD+. Il comprenait un président,
un secrétaire et neuf membres représentant différents ministères. Le Groupe de travail dépendait
directement du président de la République et son chef s’est servi de sa position stratégique pour appuyer
un certain nombre de réformes importantes.

Mais le puissant ministère des Forêts lui a mis des bâtons dans les roues. Et en 2014, l’Agence indonésienne
pour la REDD+ remplaçait le Groupe de travail de la REDD+, avec le même rang qu’un ministère, mais
indépendante par rapport à la structure traditionnelle du gouvernement. Elle était composée d’un
directeur, de quatre adjoints et de 60 employés. Cette nouvelle agence demandait des réformes pour
décloisonner les tâches des ministères. Mais, cette même année, le changement à la tête du pays a
révolutionné le paysage institutionnel. Après l’élection de 2014, le nouveau président (Joko Widodo)
a réorganisé plusieurs ministères et en a fusionné deux pour créer le ministère de l’Environnement et
des Forêts (Ministry of Environment and Forestry, ou MOEF). Il s’en est suivi la fermeture de certaines
institutions indépendantes qui avaient été mises en place dans le cadre de la lutte contre le changement
climatique en Indonésie. En intégrant la mission de REDD+ dans le nouveau MOEF, la REDD+ « revenait »
dans le giron d’une administration ministérielle. Ayant été réduite à une sous-direction, elle était
également dépouillée de tout pouvoir décisionnel. Et par voie de conséquence, s’évanouissait toute
tentative de coordination intersectorielle.

D’après : Korhonen-Kurki et al. (2017)

Dans le cadre de la REDD+, on a tenté de modifier les rapports de force, mais


cela n’a réussi que partiellement. À la suite de l’incapacité d’aligner les objectifs
liés à l’utilisation des terres – et voyant le potentiel démontré par des réussites
occasionnelles – les bailleurs de fonds, les ONG et de nombreux autres ont plaidé
en faveur des approches paysagères, juridictionnelles, et des initiatives multipartites
pour encourager plus de coordination et de planification collaborative (Sayer et al.
2013 ; Minang et al. 2015 ; Arts et al. 2017 ; Turnhout et al. 2017 ; Boyd et al. 2018).

Un examen de la littérature scientifique mondiale sur ces approches – précisément


sur les forums multiacteurs mis en place sur l’utilisation et le changement d’affectation
des terres au niveau infranational (Sarmiento Barletti et al., non publié) – révèle que
ces plateformes collaboratives sont plus susceptibles de livrer le résultat escompté
100 | Gouvernance multiniveaux

si elles sont conçues pour pouvoir s’adapter au contexte du problème (voir aussi
Olsson et al. 2004). Par exemple, la question est de savoir si ces plateformes
doivent s’appuyer sur les institutions informelles existantes, notamment les chefs
traditionnels, les pratiques locales de gestion des ressources, et l’organisation du
capital social, ou au moins, en tenir compte. La création de nouvelles institutions
sans tenir compte de l’organisation et des relations qui existent peut aggraver la
vulnérabilité, même si des groupes marginalisés participent.

Par ailleurs, ces forums sont plus susceptibles de transformer les pratiques de
développement et de conservation de manière équitable s’ils remédient aux
disparités de pouvoir entre les parties prenantes grâce à la justice procédurale
et s’ils sont fondés sur la notion de l’égalité comprise comme l’association des
avantages matériels, de l’accès aux droits et de l’équité dans les relations sociales.
C’est-à-dire qu’il existe un lien fort entre la justice procédurale et la justice
distributive (Blaikie 2006 ; Polack 2008) qui, selon Fraser (2009), permettraient de
s’atteler à la reconnaissance (justice sur le plan culturel), à la répartition (justice
sur le plan économique) et à la représentation (justice sur le plan politique)1 (voir
aussi Myers et al. 2018). Ainsi, lorsqu’on organise des processus collaboratifs et
la coordination multipartite, il est indispensable de connaître le contexte si l’on
veut traiter les problèmes de structure qui se cachent derrière les difficultés qu’ils
visent à résoudre, pour aboutir au final à des résultats plus équitables et durables.

Quand on envisage la coordination ou la collaboration comme une solution, l’un


des problèmes est de considérer la participation comme acquise. Mais toutes
les collaborations ne sont pas identiques ; l’organisateur du processus et le type
de participation proposée entrent en ligne de compte, tout comme la nature
des participants et celle de ceux qui ne participent pas. La connaissance de ces
paramètres permettra d’éviter de cristalliser, ou d’aggraver, les disparités de
pouvoir qui existent entre les acteurs par rapport à l’utilisation des terres, ainsi
que les conflits communautaires. Il est aussi important que ces processus soient
de véritables négociations, plutôt qu’un mécanisme dans lequel il ne s’agit que
de valider d’un coup de tampon des décisions qui sont déjà prises, ou bien de
« cocher la case » participation locale (voir l’article de Hickey et Mohan 2004 qui
abordent classiquement la participation dans le cadre du développement).

L’approche paysagère, ou les forums multiacteurs, ne sont pas forcément une


solution quand prévalent des intérêts particuliers et bien ancrés (souvent en
arrière-plan). D’après une étude exploratoire de huit forums multiacteurs dans
deux régions d’Amazonie péruvienne, il y aurait un lien entre l’inefficacité des
processus collaboratifs et l’absence d’équité dans le contexte de ces forums.

1 Pour Fraser (2009, 16), la justice est la « parité de participation », qui exige de « démanteler les obstacles institutionnels
qui empêchent certaines personnes de participer avec d’autres sur un même pied d’égalité ». La « reconnaissance » est
le fait de reconnaître la singularité culturelle des populations, ce qui leur confère un statut ; la « répartition » remédie
à l’injustice économique et la « représentation » est le fait d’appartenir à la communauté politique pour ceux qui sont
habilités à demander justice.
REDD+ : la transformation | 101

En général, aucun accord n’a été obtenu dans les forums qui remettaient en
cause les priorités de développement proposées ou soutenues par les acteurs
les plus puissants de chaque région. Dans les forums qui ont été considérés
comme « réussis », les priorités de développement n’étaient pas contestées, ils se
limitaient à des sites précis où les acteurs puissants ne détenaient pas d’intérêts
économiques et ils produisaient des résultats qui n’imposaient rien à ces derniers
(Sarmiento Barletti et Larson, sous presse).

Dans les cas où il est plus compliqué de braver les acteurs influents, d’autres
stratégies sont nécessaires. D’après Ravikumar et al. (2018), dans le domaine de
l’utilisation des terres, les résultats, durables sur le plan environnemental et justes
sur le plan social, apparaissent au fil du temps, grâce au fait que les militants, la
population locale, les organismes gouvernementaux dédiés à l’environnement, les
ONG et les bailleurs de fonds internationaux s’organisaient pour avoir une action
politique. Par exemple, depuis 50 ans, les longues campagnes des défenseurs
de la cause environnementale, des militants autochtones et des ONG qui sont
leurs alliées ont conduit à la mise en place d’aires protégées au Mexique et au
Pérou ; elles ont permis d’étendre le territoire géographique des administrations
chargées de l’environnement en leur donnant toute latitude de travailler avec les
communautés locales sur des projets qui associent les moyens de subsistance
et la qualité de vie des populations à la conservation et à la production durable.
Dans d’autres cas, le résultat des élections a été déterminant. Par exemple, le
maire du district indonésien de Ketapang a été élu par une association d’électeurs
intéressés par la production durable, mais qui se méfiaient de l’expansion effrénée
des plantations de palmiers à huile appartenant à de grands groupes. Fait rare,
une fois élu, il s’est démené pour défendre bec et ongles la gestion forestière
locale, et attirer des sociétés de plantation soucieuses de l’environnement et
des questions sociales, et audacieuses dans leur engagement en faveur de la
conservation.

7.4 Perspectives d’avenir


Cette analyse montre que, s’il est évident que la coordination intersectorielle
et multiniveaux n’est pas simple, il est nécessaire de mieux comprendre la
dynamique à l’œuvre entre les acteurs dans un contexte donné afin de trouver
des solutions qui bousculent les trajectoires de statu quo et remplissent les
objectifs d’efficacité et d’équité.

Cela veut dire qu’il faut admettre les dimensions politiques et les questions de
pouvoir s’agissant de la gouvernance de l’utilisation des terres, notamment les
différences de pouvoir et d’autorité sur un territoire, ainsi que les intérêts en jeu,
et les incitations visant le changement d’affectation des terres (Rodriguez-Ward
et al. 2018).
102 | Gouvernance multiniveaux

Une plus grande coordination peut servir les solutions, surtout quand les intérêts
des uns et des autres concordent déjà assez bien. Dans ces cas, il est capital que
l’information soit disponible et circule entre les niveaux et les secteurs – c’est le
rôle des courtiers en information indépendants et d’autres intermédiaires neutres
qui rendent des comptes. Les pouvoirs publics, les ONG et les bailleurs de fonds
doivent améliorer l’organisation et la répartition des responsabilités. Au sein
des pouvoirs publics, il faut définir clairement la mission des responsables de la
coordination intersectorielle. Les organismes qui financent la REDD+ doivent aussi
améliorer leur collaboration ; pour la REDD+ par exemple, la Banque mondiale
et l’ONU-REDD ont des règles différentes à l’égard du consentement préalable,
donné librement et en connaissance de cause (CPLCC), et certains fonds sont
destinés aux mêmes activités. Une harmonisation dans ce domaine apportera plus
d’efficacité.

Néanmoins, l’alignement des intérêts exigera souvent une négociation politique,


ce qui ne se limite pas à inclure simplement un éventail plus large d’acteurs dans
les processus collaboratifs (p. ex., différents niveaux et secteurs de gouvernement,
les acteurs locaux). Dans les processus multipartites, il convient d’être attentif
à la justice procédurale pour tenir compte des disparités de pouvoir entre les
différentes parties (par exemple, en donnant des moyens d’agir aux représentants
des communautés ou aux femmes compétentes et qualifiées) et de faire participer
les acteurs locaux de A à Z, plutôt que juste à la mise en œuvre d’une initiative.
Les négociations peuvent être facilitées en clarifiant les droits, notamment par des
cartes physiques géoréférencées, ainsi qu’en prévoyant de sérieuses garanties et
des mécanismes de recours.

Enfin, les solutions conduisant à des pratiques d’utilisation des terres plus durables
et équitables ne peuvent pas toutes être négociées. Quand un certain nombre de
secteurs sont concernés, les solutions exigent de montrer la voie à suivre avec
détermination. Il faut des gouvernements ayant la volonté de braver les acteurs
qui ont intérêt à rester dans le statu quo, notamment par la reconnaissance des
droits et par une réglementation courageuse. En cas de fortes inégalités, il est
possible de faire appel à d’autres types de coordination ou de collaboration :
soutien de mouvements sociaux, de réseaux et de collectifs voulant le changement
et demandant la sécurité des militants écologistes et des droits humains (voir le
chapitre 8). Cela peut faire évoluer les relations de pouvoir au fil du temps.
Chapitre REDD+ : la transformation |
8
103

Le régime foncier et les droits sur le carbone


Des progrès, mais encore insuffisants
William D. Sunderlin, Anne M. Larson et Juan Pablo Sarmiento Barletti

Points à retenir
• Si la mise en œuvre de la REDD+ à l’échelle nationale, infranationale et locale
s’est accompagnée de progrès dans le domaine foncier, les avancées sont
beaucoup trop insuffisantes pour assurer le bon fonctionnement du mécanisme.
• On constate que la question de la réforme foncière rencontre un écho plus
large dans l’arène politique et parmi les décideurs de certains pays (par ex.,
Pérou, Tanzanie et Indonésie) depuis la mise en œuvre de la REDD+, mais que
la situation sur le terrain reste en grande partie inchangée.
• Les principaux obstacles rencontrés sont les intérêts allant dans le sens de la
poursuite de la conversion forestière, les séquelles d’un passé où les habitants
des forêts (notamment les peuples autochtones) étaient exclus des décisions
relatives à l’utilisation des terres, et le fait que les efforts concrets de réforme
du foncier aient été déployés dans le cadre de projets locaux sans bénéficier
du soutien des pouvoirs publics au niveau national.
104 | Le régime foncier et les droits sur le carbone

Le régime foncier et les droits sur le carbone en bref

Les pays tropicaux ont un passé


marqué par la violation des droits
des habitants des forêts, surtout
lorsque les terres et les produits
forestiers font l'objet d'une
exploitation commerciale ou lorsque
des populations sans terre
s'installent dans des régions que les
peuples autochtones revendiquent
comme leurs territoires traditionnels. RÉGIME
Si la mise en œuvre de la REDD+
FONCIER ?
à l'échelle locale, infranationale
et nationale s'est accompagnée
de progrès dans le domaine
foncier, les avancées sont
insuffisantes pour assurer le bon
fonctionnement du mécanisme.

La mobilisation de la société civile


a poussé la Tanzanie à reconnaître
Les peuples autochtones ont Au Pérou, les associations
l'importance de la sécurisation des
obtenu des droits fonciers sur autochtones et les donateurs ont
régimes fonciers et de la gestion
une partie conséquente du obtenu la reconnaissance officielle
participative des forêts pour
domaine forestier indonésien, des droits fonciers des peuples
l'atténuation du changement
et la Politique de la Carte autochtones de l'Amazonie sur
climatique en l'inscrivant dans sa
Unique a été adoptée. cinq millions d'hectares de forêts.
Stratégie nationale de REDD+.

Si des efforts concrets L'essoufflement de la


Les habitants des ont été accomplis à REDD+ lié à un
forêts (notamment les l'échelle locale pour financement
Certains acteurs ont peuples autochtones) améliorer les régimes insuffisant a conduit à
intérêt à continuer la n’ont pas accès à la fonciers, ils n'ont pas la suspension de
conversion des forêts terre et sont exclus de bénéficié du soutien des nombreuses
en ne changeant rien. la prise de décision. pouvoirs publics au interventions, dont
niveau national. celles touchant le
régime foncier.
REDD+ : la transformation | 105

8.1 Introduction
Dans les pays tropicaux, les violations des droits des habitants des forêts sont
monnaie courante depuis longtemps, surtout lorsque les terres et les produits
forestiers font l’objet d’une exploitation minière ou forestière, d’une mise en
culture à des fins commerciales (Peluso 1992 ; Schwartzman et al. 2013 ; Kelly
et Peluso 2015 ; Conseil des droits de l’homme 2018) ou lorsque des personnes
sans-terre migrent pour s’installer dans des régions que les peuples autochtones
revendiquent comme leurs territoires traditionnels (Roy 2000 ; Alexiades 2009).
Dans ce chapitre, nous étudions dans quelle mesure la mise en œuvre de la REDD+
à l’échelle locale, infranationale et nationale a renforcé ou restreint les droits
fonciers et nous préconisons des solutions adaptées à chaque cas. Notre analyse
concerne exclusivement les droits sur la terre et sur le carbone. Nous n’abordons
donc pas ici le consentement préalable, donné librement et en connaissance de
cause (CPLCC), ni la question du genre, traités au chapitre 11.

La place occupée par le foncier dans les politiques publiques nationales liées à
la REDD+ dépend de facteurs institutionnels, comme la volonté de la Norvège et
d’autres bailleurs de respecter les normes, règlements et protections relatifs aux
droits. Parmi ceux-ci figurent la Déclaration des Nations Unies sur les droits des
peuples autochtones (UNDRIP), le CPLCC, plusieurs déclarations de l’ONU sur les
droits de la femme et les droits de propriété et d’utilisation des terres et des forêts
(par ex., les Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes
fonciers et les Accords de Cancún de la CCNUCC sur la REDD+), les mécanismes
de certification indépendante, et les garanties sociales. Les instances chargées de
mettre en œuvre la REDD+ à l’échelle infranationale ont entrepris de clarifier et
de renforcer les droits fonciers touchant les forêts, et dans une moindre mesure,
les droits sur le carbone forestier (Encadré 8.1). Leurs motivations sont à la fois
pratiques (la clarification et la consolidation des régimes fonciers sont essentielles
pour réaliser l’objectif carbone de la REDD+) et éthiques (les projets de REDD+
sont souvent guidés par le souci d’équité et de justice des partenaires locaux).

Toutefois, rien ne garantit le succès quand il s’agit d’établir des bases adéquates
pour le régime foncier en vue de la REDD+. Lorsque le mécanisme a été lancé,
les universitaires et les associations de citoyens ont attiré l’attention sur la menace
qu’il pouvait représenter pour les droits fonciers dans la mesure où il vise souvent
à limiter l’accès aux forêts et empêcher leur conversion par la population locale
(Sunderlin et al. 2009). La compétition pour les ressources suscitée par la vente de
crédits de carbone forestier peut aussi désavantager les participants à la REDD+.
Ces complications ont fait naître un profond scepticisme envers la REDD+ parmi
les populations locales (par ex., mouvement « Pas de droits, pas de REDD+ »). Quoi
qu’il en soit, la REDD+ pourrait être bénéfique pour elles parce qu’elle permet
de faire figurer les droits fonciers en bonne place parmi les préoccupations
nationales et mondiales, de clarifier et de renforcer les régimes fonciers des
forêts pour empêcher leur conversion par des concurrents extérieurs, de créer
106 | Le régime foncier et les droits sur le carbone

un système de compensation pour la protection des forêts et de générer par la


vente de crédits de carbone forestier une rémunération équitablement répartie,
ou d’autres avantages pour les communautés.

Encadré 8.1 Les droits sur le carbone : un imbroglio juridique


Lasse Loft

Un droit sur le carbone confère à une entité le droit de vendre, de commercialiser ou d’acheter un crédit
carbone (c.-à-d. une quantité déterminée de carbone) sur les marchés internationaux réglementés et
volontaires, ou conformément à des contrats de gré à gré (Chapman et Wilder 2013 ; Wieland 2013 ;
Karsenty et al. 2014). Un droit sur le carbone peut découler de la propriété ou de la gestion des terres et
des arbres. Il peut aussi être défini comme un actif incorporel à part entière, ayant une valeur monétaire,
comme un droit de propriété intellectuelle, une marque d’entreprise ou le droit de jouissance d’un bien
immeuble hypothéqué (Greenleaf 2010 ; Peskett et Brodnig 2011 ; Loft et al. 2015).

De nombreux pays tropicaux participent à un dispositif de commercialisation du carbone sous une forme
ou une autre, soit à l’échelle d’un projet, ou au niveau infranational ou national (RRI 2018a). Toutefois,
les progrès de la clarification des droits sur le carbone sont très lents (Loft et al. 2015). Une étude de
l’Initiative des droits et ressources (RRI 2018a) a pour objet l’analyse des lois nationales et des règlements
juridiquement contraignants de 24 pays représentant plus de 50 % des forêts tropicales et subtropicales
dans le monde. À ce jour, seuls cinq pays (Brésil, Costa Rica, Éthiopie, Guatemala et Pérou) ont officialisé leur
définition des droits sur le carbone en l’intégrant au droit national. Les titulaires de concessions officielles
et les propriétaires de terres « peuvent légitimement prétendre aux droits sur le carbone que renferme leur
parcelle ». Au Brésil, par contre, les droits sur le carbone reviennent au propriétaire légalement reconnu des
arbres contenant ce carbone, selon l’interprétation juridique nationale des droits sur la forêt » (RRI 2018a,
5). Au moment de la réalisation de cette étude, 17 pays envisageaient d’élaborer des lois ou des règlements
visant à clarifier les droits sur le carbone.

Le flou qui entoure les droits sur la terre et le carbone au regard de la loi représente un risque non négligeable
pour la mise en œuvre du mécanisme de REDD+ basé sur les résultats (Loft et al. 2017b). La situation étant
inintelligible, des revendications concurrentes provenant d’acteurs différents ne sont pas à exclure. Leur
arbitrage dépendra de l’interprétation qui sera faite, dans les conditions en vigueur dans les pays, des
lois et des règlements sur les ressources qui sont applicables à d’autres secteurs. Il s’agit d’un processus
chronophage et coûteux pour tous les acteurs concernés (Chapman et Wilder 2013 ; Wieland 2013). De
plus, pour les acteurs les plus vulnérables, comme les peuples autochtones et les communautés locales,
les tentatives de sécurisation de droits sur la terre ou les ressources qui ne sont pas encore formellement
garantis peuvent être particulièrement hasardeuses (Larson 2011 ; Sarmiento Barletti et Larson 2017).
Même si l’on ne peut pas effacer totalement les différences de pouvoir qui entrent inévitablement en jeu, les
procédures de clarification juridique (décisions de justice ou élaboration de la législation), qui présentent
une certaine transparence et qui sont très codifiées, peuvent contribuer à les réduire.

8.2 Les principaux problèmes


Pour atteindre les objectifs de la REDD+, il est essentiel de renforcer la sécurité
foncière des gardiens locaux des forêts face aux acteurs extérieurs ayant des
visées sur elles. Les organisations mettant en œuvre la REDD+ ont à cœur de
REDD+ : la transformation | 107

poser des bases adéquates pour le régime foncier, mais elles se heurtent à des
obstacles de taille.

En plus de répondre à des préoccupations éthiques, les entités chargées de la


mise en œuvre de la REDD+ si elles clarifient le régime foncier peuvent aussi
répondre aux objectifs pratiques suivants : (i) recensement des ayants droit
à une rémunération pour la REDD+ ; (ii) réduction des effets dommageables
pouvant venir d’une limitation de l’accès aux forêts et de la compétition pour
les avantages de la REDD+ ; (iii) mise en place ou renforcement de la foresterie
communautaire ; (iv) instauration de droits d’exclusion ou contrôle du respect
de ceux qui existent ; (v) règlement du problème de la concurrence foncière
entre divers secteurs et divers ministères (Sunderlin 2014a ; Sunderlin et al.
2018) ; et (vi) concertation des acteurs locaux de la REDD+, collaboration et
négociation avec eux sur les questions d’intérêt mutuel, comme la conception,
la mise en œuvre et le suivi.

Toutefois, plusieurs obstacles se dressent en travers des progrès visant à clarifier


les régimes fonciers et à garantir la sécurité foncière. Pour compenser les
restrictions d’accès aux forêts, les organisations chargées de la mise en œuvre
doivent souvent prévoir des sources de revenus alternatifs, une rémunération
basée sur les résultats, et davantage de droits dans d’autres domaines que
le foncier. En particulier, les sites des projets de REDD+ se trouvent souvent
dans des lieux de forte contestation ou de graves conflits autour des droits sur
la terre (Sarmiento Barletti et Larson 2017 ; Gauthier 2018) et où des acteurs
puissants jouissent depuis longtemps de droits fonciers prépondérants par
rapport à ceux des petits exploitants. Même si les programmes ou les projets
de REDD+ visent à reconnaître les droits autochtones ou collectifs sur la terre,
ils se heurtent souvent à une opposition acharnée. Selon Larson et Springer
(2016, 12), cette opposition peut provenir de « ceux qui considèrent que le
développement national et le « progrès » procèdent des grands investissements
du secteur privé comme de ceux qui craignent que les communautés ne soient
acteurs dans la dégradation des ressources » (voir aussi Monterroso et al. 2017 ;
Monterroso et Larson 2018a). Dans de nombreux pays en développement,
cette situation a pu dégénérer jusqu’à des violences à l’encontre de ceux qui
cherchent à défendre leurs terres contre les revendications de la part d’acteurs
puissants (Encadré 8.2).

La pénurie de terre, les migrations de populations et la croissance


démographique s’accompagnent également de conflits fonciers entre petits
exploitants (Gauthier 2018). Ces problèmes sont exacerbés par le fait que dans
certains pays REDD+, les peuples autochtones ne sont pas reconnus comme des
groupes ayant des droits particuliers ; dans d’autres, en revanche, ils jouissent
de droits fonciers que n’ont pas les autres communautés locales du voisinage.
108 | Le régime foncier et les droits sur le carbone

Encadré 8.2 Le coût humain de la défense des territoires et des ressources

Depuis plusieurs années, les peuples autochtones et les populations de régions riches en ressources
naturelles sont de plus en plus souvent victimes d’assassinats, de menaces de mort, d’abus sexuels
et de campagnes d’intimidation par des moyens judiciaires ou illégaux. Dans son dernier rapport, la
Rapporteuse spéciale de l’ONU sur les droits des peuples autochtones, Victoria Tauli-Corpuz, observe :
« L’intensification actuelle des agressions dont sont victimes les peuples autochtones a pour cause
profonde le non-respect de leurs droits fonciers collectifs et le fait qu’ils ne disposent d’aucun régime
de propriété formellement établi » (Conseil des droits de l’homme 2018). Cette tendance souligne
l’importance d’une législation claire relative aux régimes de propriété des terres et des ressources, et
tout l’intérêt pour les peuples autochtones de faire valoir les droits consacrés par cette législation et les
accords internationaux afférents, par ex., la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples
autochtones et la Convention n° 169 de l’Organisation internationale du travail.

En 2016, au moins 201 défenseurs des forêts ont été assassinés dans le monde, contre 197 en 2017
dans le cadre de divers conflits relatifs à la terre et aux ressources ; 40 % des victimes étaient des
personnes autochtones (Global Witness 2017). Par exemple, Edwin Chota et trois autres chefs de la
communauté ashaninka ont été tués en 2014 lorsqu’ils sont partis de leur village autochtone de Saweto
dans la région d’Ucayali au Pérou pour se rendre à Apiwtxa, village ashaninka situé de l’autre côté de la
frontière avec le Brésil où plusieurs représentants de la communauté devaient se réunir. Chota revenait
tout juste de Lima, où il avait dénoncé les menaces subies par son peuple de la part d’entreprises
du bois. Son assassinat n’est pas un cas isolé au Pérou. En 2017, six fermiers avaient été massacrés
à Ucayali par un gang désireux de vendre leurs terres à des sociétés d’huile de palme (The Guardian
2017). Comparativement à leurs homologues masculins, les militantes des droits humains et des droits
fonciers sont moins souvent victimes d’assassinat, mais plus souvent la cible de violences sexuelles et
ont moins tendance à dénoncer ces abus (HCDH s.d.).

En 2017, dans une lettre adressée aux Nations unies, des défenseurs des droits de l’homme provenant
de 29 pays ont demandé à l’organisation d’insister pour que les États renforcent la protection juridique
des personnes menacées de violence. Selon cette lettre : « Une action d’ampleur mondiale est requise
pour contrer les menaces auxquelles nous sommes confrontés quotidiennement. Notre lutte dépasse
la simple question de l’accès aux ressources. Se battre pour plus de justice et d’égalité sociales devrait
être une responsabilité partagée à l’échelle de la planète » (Défenseurs des droits humains 2017). Ce
contexte de violence et d’atteintes aux droits souligne que la REDD+ et les initiatives similaires mises
en œuvre dans les territoires des populations locales et autochtones doivent promouvoir activement la
cause des droits de l’homme pour éviter la dégradation de la situation actuelle (Sarmiento Barletti et
Larson 2017).

8.3 Le bilan de la REDD+


8.3.1 Réalisations
La REDD+ a été une réussite pour ce qui est du cadre international mis en place et
des politiques nationales. L’attention à porter à la clarification et au renforcement
des droits fonciers à l’échelle locale est inscrite dans les critères fonciers des
Accords de Cancún de la CCNUCC et les garanties de REDD+ posées par le
REDD+ : la transformation | 109

Cadre de Varsovie de cette même convention, et aussi dans les politiques et


les activités des grands bailleurs de fonds et des organismes multilatéraux et
internationaux qui ont jeté les bases de la REDD+, par ex. l’Initiative internationale
pour le climat et les forêts fondée par la Norvège, la Banque mondiale et la FAO.
En partie à cause de leurs relations avec les bailleurs de fonds internationaux, les
gouvernements de certains pays REDD+ se sont penchés sur la question foncière
dans le domaine des forêts, notamment en reconnaissant de manière pleine et
entière les droits fonciers des peuples autochtones. En Indonésie, la décision du
tribunal constitutionnel n° 35 de 2013 a posé les fondements de la reconnaissance
des droits fonciers autochtones sur une partie conséquente du domaine
forestier national (Kahurani et al. 2013 ; Butt 2014). De plus, la formulation de la
Politique de la carte unique par ce pays répond au souci de régler le problème
de la concurrence entre plusieurs ministères qui revendiquent les mêmes terres
forestières (Samadhi 2013). La collaboration avec les organisations autochtones
et celles de la société civile s’est soldée par l’inscription de la protection des
droits (dont les droits fonciers) dans la Stratégie nationale et les garanties de
REDD+ mises en place par l’Indonésie (Jodoin 2017). De la même manière,
c’est la mobilisation de la société civile qui a poussé la Tanzanie à reconnaître
l’importance de la sécurisation du régime foncier et de la gestion participative
des forêts pour l’atténuation du changement climatique en l’inscrivant dans son
Cadre national pour la REDD (Jodoin 2017). Au Pérou, des organisations de
communautés autochtones de l’Amazonie comme l’Association interethnique
pour la mise en valeur de la forêt tropicale humide du Pérou (AIDESEP) et des
bailleurs de fonds (par ex., Norvège, Programme d’investissement forestier,
Banque interaméricaine de développement) ont été à l’origine d’une série
d’initiatives dont l’objet était la formalisation des droits fonciers détenus par
les peuples autochtones de l’Amazonie sur environ cinq millions d’hectares de
terres (Espinosa et Feather 2018 ; Monterroso et Larson 2018b).

À l’échelle infranationale, des programmes pilotés par des collectivités


territoriales et des projets locaux de REDD+ ont débouché sur un engagement
à résoudre la question foncière, et les prémices d’une résolution effective dans
certains cas. Reconnaissant le foncier comme un enjeu prioritaire, la plupart
des entités chargées de la mise en œuvre sur un échantillon de sites de l’Étude
comparative mondiale sur la REDD+ du CIFOR (GCS REDD+) ont consacré
énormément de ressources à la résolution des problèmes de droits (Sunderlin
et al. 2014b). Dans l’échantillon étudié comprenant 22 initiatives infranationales
dans six pays et qui représente la moitié du territoire concerné par la REDD+,
les ménages rapportent une évolution nette favorable de leur qualité de vie à la
suite des interventions foncières menées dans leur village (Sunderlin et al. 2018).
Au Cameroun, la REDD+ a eu un effet positif mesurable sur la sécurité foncière
dans deux sites (Sunderlin et al. 2018).
110 | Le régime foncier et les droits sur le carbone

8.3.2 Les points négatifs


À l’échelle nationale, les États sont confrontés à la difficulté de passer de la
reconnaissance de l’importance du foncier dans les politiques à une amélioration
concrète en vue de la REDD+. Parmi les problèmes rencontrés figure le fait que
les décideurs résistent pour ne pas procéder aux transformations nécessaires
(nature et envergure de celles-ci). En Indonésie, on constate ainsi une réticence
à reconnaître la légitimité des revendications des peuples autochtones sur les
terres forestières (Jodoin 2017), et un défaut d’application de la Décision du
tribunal constitutionnel n° 35 au niveau de la province et du district (Nababan et
Arizona 2016). De plus, le transfert de la gestion quotidienne de la REDD+, dont
était chargée l’Agence nationale pour la REDD+, au ministère de l’Environnement
et des Forêts, risque de porter un coup à la reconnaissance des droits (Jodoin
2017). La Stratégie nationale de REDD+ de la Tanzanie ne fait pas état d’une
reconnaissance des droits autochtones et il n’y est fait aucune référence aux
normes internationales (Jodoin 2017). Les procédures en cours au Pérou pour
la délivrance de titres fonciers n’indiquent aucun changement d’orientation en
faveur d’une reconnaissance accrue des droits autochtones de la part de l’État
central. Rien ne signale non plus que le gouvernement ait l’intention d’abandonner
sa préférence pour un modèle de conservation dans lequel les aires protégées
strictes empiètent sur les territoires autochtones (Espinosa et Feather 2018). Par
ailleurs, la délivrance de titres fonciers est une procédure lente et risque d’être
plombée par la bureaucratie (Monterroso et Larson 2018a). En Équateur, comme
dans de nombreux autres pays, il n’y a pas la volonté politique de traduire les
droits sur la terre et les ressources en un accès réel à celles-ci dans le contexte de
la REDD+ (Loaiza et al. 2016, 2017).

À l’échelle locale et infranationale, on constate que la REDD+ n’a pas permis de


créer des bases appropriées pour le régime foncier (Sunderlin et al. 2018). Sur
l’ensemble des sites du GCS REDD+ (Sills et al. 2014), la réduction de l’insécurité
foncière reste négligeable dans les villages de l’échantillonnage à la suite des
interventions sur le domaine foncier (Sunderlin et al. 2018). L’appartenance à un site
REDD+ est un facteur de réduction significative de l’insécurité foncière à l’échelle
du village dans deux sites seulement (au Cameroun), et elle est même associée
à une hausse de l’insécurité foncière pour les ménages de petits cultivateurs au
Brésil (Sunderlin et al. 2018). Parmi les raisons citées figure la faiblesse du soutien
du gouvernement envers les organisations chargées de la mise en œuvre. Selon
une revue systématique récente de la littérature relative aux projets de REDD+ dans
le monde, la reconnaissance de droits fonciers clairement établis et formellement
garantis, omniprésente dans les discours de la REDD+, peine à devenir une réalité
dans la pratique (Saeed et al. 2017). De la même manière, des accusations de
violations de droits fonciers ont été enregistrées dans des régions où la REDD+
a été ou sera mise en œuvre, comme observé par Sarmiento Barletti et Larson
(2017). Même s’il n’est pas certain que ces atteintes puissent être attribuées à la
REDD+ : la transformation | 111

REDD+, cela souligne l’importance de garanties claires pour éviter d’exacerber les
inégalités existantes.

8.3.3 Le bilan de la REDD+ : conclusion


En dépit de certaines réalisations mesurables, peu d’efforts ont été faits pour
clarifier et renforcer les conditions foncières locales dans le cadre des activités
de REDD+, ni pour jeter des bases en matière de régime foncier qui soient à la
hauteur des fortes attentes suscitées par le mécanisme.

Ces piètres résultats peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs :


• Les intérêts du statu quo, tels que ceux liés au soja et au bétail en Amazonie
ou au palmier à huile en Indonésie, continuent d’exercer une forte influence
sur les décisions relatives à l’utilisation des terres qui sont prises dans les pays
tropicaux et constituent la principale menace qui plane sur les forêts tropicales,
la viabilité de la REDD+ et les droits fonciers des habitants des forêts (Cotula et
Meyers 2009 ; Edwards et al. 2012 ; Brockhaus et al. 2014 ; Enrici et Hubacek
2016).
• Les entités mettant en œuvre les projets de REDD+, qui agissent souvent sans
aucun soutien du gouvernement, tentent de résoudre les problèmes fonciers
au niveau local alors que leur cause et leur portée sont nationales (Sunderlin
et al. 2014a).
• La REDD+ s’essoufflant en raison de son financement insuffisant, de nombreuses
interventions ont été suspendues, dont celles touchant le régime foncier.
• De manière générale, la sécurisation des droits fonciers se heurte à des
difficultés à toutes les échelles de la gouvernance : résistance et opposition
d’acteurs cherchant à préserver leurs intérêts actuels, déficit de ressources
humaines, techniques et financières. S’y ajoutent des problèmes de
gouvernance plus vaste comme la corruption, la faiblesse de l’État de droit ou
la lourdeur administrative de règles et règlements, qui augmente le coût et la
durée d’une reconnaissance officielle (Tacconi et al. 2009 ; Notess et al. 2018).
Toute tentative de sécurisation des droits fonciers ne peut faire l’économie
d’une réponse à ces défis, qui pourraient empêcher les droits nouvellement
inscrits dans la loi d’être respectés dans la pratique (Larson et al. 2010).
• Les nouvelles ressources comme le carbone, associé à des dispositifs innovants
de réduction des émissions tels que la REDD+, n’ont pas encore fait l’objet d’une
prise en compte adéquate dans les lois nationales (Loft et al. 2015). Cela veut
dire que des personnes extérieures à une communauté sont susceptibles de
détenir, en vertu de la loi, un droit sur des ressources se trouvant sur le territoire
de cette communauté, et que le carbone peut être visé par des règlements
souvent pesants qui limitent l’accès de la communauté à des ressources
précieuses. Dans de nombreux cas, la réglementation forestière empêche les
communautés de profiter pleinement de ces ressources précieuses sans une
aide extérieure conséquente (Cronkleton et al. 2012 ; Larson et Pulhin 2012).
112 | Le régime foncier et les droits sur le carbone

L’absence de progrès dont pâtit la REDD+ est le reflet d’une ambivalence et d’une
hésitation à faire face au changement climatique qu’on retrouve dans le monde
entier (de Sassi et al. 2014 ; voir aussi le chapitre 2). Il existe une ambivalence
et une hésitation équivalentes quand il s’agit de remédier aux inégalités ou de
réparer les injustices du passé, et cela explique en grande partie la stagnation de
la question foncière dans le cadre de la REDD+.

8.4 Enseignements et perspectives d’avenir


Il est impératif que la réforme foncière (en particulier la reconnaissance des droits
coutumiers) et toute action sérieuse pour faire aboutir la REDD+ s’attaquent l’une
comme l’autre à des intérêts économiques et politiques profondément enracinés
qui conduisent à perpétuer l’exploitation des forêts selon le scénario du statu quo
(Larson et al. 2013 ; Sunderlin et al. 2018). Cela est également vrai pour la question
des droits sur le carbone forestier.

Des réformes nationales concernant le régime foncier s’appliquant aux forêts sont
nécessaires pour accompagner la REDD+ ; les porteurs de projets s’attachent
souvent à résoudre des problèmes qui se posent localement, mais dont l’origine
et la portée sont nationales (Sunderlin et al. 2014a). Il faut également assurer
la coordination des initiatives des porteurs de projets d’une part, et l’action
entreprise à l’échelle nationale d’autre part, et veiller à ce que la REDD+ bénéficie
d’une approche participative authentique (facteur fondamental de réussite pour
les cas d’étude au Cameroun) (Rothe et Munro-Faure 2013 ; Awono et al. 2014 ;
Sunderlin et al. 2018).

L’accomplissement de cet objectif est indissociable de la reconnaissance


des droits des peuples autochtones à l’autodétermination et de leur pleine
participation aux décisions qui les concernent. Dans le contexte de la REDD+, cela
signifie qu’il faudrait considérer les peuples et les communautés locales comme
des ayants droit et des porteurs de solutions pour le climat, plutôt que comme
des bénéficiaires de projets, et les mobiliser sur cette base (Sarmiento Barletti et
Larson 2017). Il faut aussi placer les droits découlant de la DNUDPA au cœur de la
REDD+ et reconnaître les modes autochtones de gestion du territoire.

Enfin, il faut admettre que dans certains secteurs du domaine forestier, la


reconnaissance et la consolidation des droits fonciers en tant que telles (c’est-
à-dire sans avoir recours à des systèmes de rémunération supplémentaires
prévoyant notamment la compensation des coûts d’opportunité ou des paiements
conditionnels) puissent être une approche valable de l’atténuation du changement
climatique par les forêts (Encadré 8.3).
REDD+ : la transformation | 113

Encadré 8.3 Les avantages immédiats de la sécurité foncière pour mener à bien
l’atténuation du changement climatique par les forêts

De nouvelles recherches, ainsi qu’un mouvement militant actif dans le même domaine, mettent en
évidence la relation qui existe entre les droits fonciers des peuples autochtones et des communautés
locales (PA/CL) et l’atténuation du changement climatique par les forêts. Les éléments essentiels de cette
conception/thèse sont les suivants :
• Les peuples autochtones occupent environ un quart de la surface terrestre (Garnett et al. 2018).
• La plupart des forêts tropicales restantes se trouvent dans des zones administrées par des PA/CL en
application de la loi ou du droit coutumier (RRI 2018a), et ces populations administrent « au moins
24 % (54 546 MtC) du carbone total stocké au-dessus du sol dans les forêts tropicales du monde »
(RRI et al. 2016, 1).
• Les forêts gérées par les PA/CL disposant de droits fonciers formellement établis et reconnus par la loi
sont généralement assez bien protégées (Stevens et al. 2014 ; Ding et al. 2016 ; RRI 2018b).
• Grâce à l’application des méthodes d’appariement, on sait que cette protection confirmée des
forêts tropicales restantes n’est pas liée à leur enclavement (Stevens et al. 2014 ; Vergara-Asenjo et
Potvin 2014).
• La plupart des PA/CL vivant dans les forêts ne détiennent pas de droits fonciers formellement établis,
malgré une avancée modeste dans cette direction depuis plusieurs décennies (RRI 2016, 2018b ; RRI
et al. 2016).
• La reconnaissance formelle des droits coutumiers sur les terres boisées accroîtra significativement
l’efficacité des efforts de protection des forêts tropicales restantes par les peuples autochtones face au
danger de leur conversion en faveur d’autres usages du sol (Stevens et al. 2014).
• La consolidation des droits fonciers des PA/CL en tant que stratégie d’atténuation du changement
climatique paraît valable du point de vue économique (si l’on considère son coût par rapport aux
avantages qu’on en retirerait) (Hatcher 2009 ; RRI 2014 ; Ding et al. 2016).
• Même si cette conception/philosophie commence à se répandre dans les cercles nationaux et
internationaux d’élaboration des politiques (RRI 2014), l’Accord de Paris de 2015 n’a pas prévu de
dispositions significatives relatives aux droits fonciers des PA/CL (RRI 2016).

Pour pallier ces défaillances et réaliser les objectifs de ce programme de défense des droits, un certain
nombre d’actions concrètes sont proposées :
• Reconnaissance par la loi des droits des PA/CL sur leurs forêts (RRI 2014, 2018b ; Stevens et al. 2014 ;
Ding et al. 2016) et protection de leurs droits existants découlant de la loi (Stevens et al. 2014 ; RRI
2018b) ;
• Assistance technique et formation ciblant les PA/CL (Stevens et al. 2014), par exemple, aide à la
cartographie, à l’immatriculation et à la délivrance de titres de propriété foncière (RRI 2014) ;
• Rémunération des communautés en contrepartie des avantages (pour le climat et dans d’autres
domaines) qu’elles ont générés en protégeant leurs forêts (Stevens et al. 2014) ;
• Incitation des organismes donateurs à prévoir des réserves de fonds spécifiques pour la réforme du
régime foncier appliqué aux forêts (RRI 2016 ; RRI et al. 2016) ;
• Augmentation de la part du foncier dans les Contributions déterminées au niveau national (CDN)
dans le cadre du respect de l’Accord de Paris (Ding et al. 2016 ; RRI 2016 ; RRI et al. 2016), notamment
grâce au suivi du rôle des forêts gérées par les PA/CL dans l’action pour le climat (RRI 2016).
Partie 3
Évaluation des
impacts
Chapitre REDD+ : la transformation |
9
117

Les politiques nationales et infranationales


de conservation des forêts
Entre échecs et réussites
Jan Börner et Thales A.P. West, avec la collaboration d’Allen Blackman,
de Daniela A. Miteva, Katharine R.E. Sims et Sven Wunder

Points à retenir
• Si les politiques nationales et infranationales contribuent à la conservation des
forêts, leur efficacité moyenne est faible, surtout sous les tropiques.
• Aucun instrument d’action publique ne semble être une « solution miracle ».
L’accomplissement des nombreux objectifs de la REDD+ exigera une
combinaison de politiques adaptées au contexte local.
• L’efficacité des politiques de conservation des forêts demande à être démontrée
plus rigoureusement, surtout en Afrique.
118 | Les politiques nationales et infranationales de conservation des forêts
Les politiques nationales et infranationales de conservation
des forêts en bref

Si la REDD+ a été conçue comme un


outil national, sa mise en œuvre a été
dominée par des acteurs infranationaux
et la société civile. Alors que les pays
s'apprêtent à lancer leur programme de
REDD+, les politiques nationales
reprendront très certainement une place
REDD+ prédominante dans les stratégies
futures de mise en œuvre.

La stratégie la plus fréquente


consiste à prévenir la Les politiques d'incitation
Les responsables de déforestation par des politiques comme le paiement pour
l'élaboration des politiques de dissuasion, en créant des services environnementaux
nationales disposent de aires protégées ou en limitant peuvent favoriser la conservation
diverses stratégies pour l’utilisation des terres au moyen des forêts tout en améliorant les
réaliser les objectifs de d'amendes, de la confiscation moyens de subsistance des
conservation. d'actifs ou de peines de prison. populations locales.

RÉGIME
FONCIER
?
Pour que les politiques nationales
Les politiques de facilitation, de conservation des forêts
axées p. ex. sur la Si les politiques nationales continuent d'être efficaces,
régularisation foncière semblent généralement efficientes et équitables, les
peuvent créer les conditions efficaces, elles le sont beaucoup incitations de la REDD+ ciblant
nécessaires à une moins que prévu. Lorsque leur les gouvernements des pays
application de la loi et une efficacité est avérée, l'évaluation destinataires doivent être
administration publique de leur coût semble indiquer que intéressantes, constantes et sur
efficaces et efficientes. l'investissement a été payant. le long terme.
REDD+ : la transformation | 119

9.1 Introduction
Dans l’idée de ses concepteurs, la REDD+ devait être mise en œuvre au moyen
de politiques publiques de portée nationale et infranationale (Pedroni et al.
2009 ; Angelsen 2017). Toutefois, lorsque les pays se préparaient à la REDD+, les
initiatives pilotes décentralisées de type projet avaient le vent en poupe (Minang
et al. 2014 ; Sills et al. 2017 ; West 2016). Alors que les pays s’apprêtent à lancer
leur programme de REDD+, les politiques nationales sont de nouveau au centre
de l’attention1. Ces politiques, fondamentales pour mettre en œuvre les nombreux
objectifs de l’outil de conservation et de développement qu’est la REDD+, sont
souvent calées sur des stratégies et des objectifs préexistants (Brockhaus et
al. 2014). L’Indonésie, par exemple, envisage la REDD+ comme un moyen de
promouvoir un développement vert, durable et sobre en carbone (Di Gregorio
et al. 2017) alors que le programme de REDD+ du Brésil, qui doit être lancé
d’ici 2020, est au cœur de son plan national actuel visant à réduire la déforestation
(Encadré 9.1).

Encadré 9.1 Réforme de la gouvernance forestière au Brésil

Le Brésil est un exemple particulièrement parlant de la réalisation des objectifs de REDD+ au travers des
politiques nationales. Selon les données disponibles, les politiques de conservation auraient permis de
réduire d’environ 70 % les taux de déforestation en Amazonie brésilienne (Nepstad et al. 2014). Elles se
sont notamment concrétisées par le lancement en 2004 du Plan d’action pour la prévention et le contrôle
de la déforestation dans l’Amazonie légale (PPCDAm) par le gouvernement fédéral (Gouvernement
du Brésil 2004). Ce plan a permis de mettre en œuvre des cadres juridiques, déjà existants pour la
plupart, dans trois domaines thématiques : (i) planification territoriale et politiques d’utilisation des
terres se traduisant par la création de plus de 50 millions ha d’aires protégées et l’homologation de
10 millions ha supplémentaires de terres autochtones entre 2004 et 2011, et la régularisation de
milliers de parcelles privées dans les régions rurales ; (ii) stratégies de surveillance et de répression
assistées par la détection satellite en « temps réel » (c.-à-d., le système de détection de la déforestation
en temps réel [DETER]) ; (iii) promotion d’activités d’utilisation durable des terres (Gouvernement du
Brésil 2013). Si le PPCDAm est reconnu comme étant au cœur du programme national de REDD+ à
venir (gouvernement du Brésil 2016), sa mise en œuvre a donné lieu en 2012 à de vives réactions
politiques qui fragilisent les bases juridiques nécessaires à l’application de la loi nationale sur les forêts
(Sparovek et al. 2012).

1 Selon le programme de REDD+ de l’ONU (ONU-REDD), créé pour favoriser la mise en œuvre des initiatives
nationales de REDD+, le nombre de pays partenaires du programme est passé de neuf en 2009 à 64 en 2017 (ONU-
REDD 2017). Au moins six pays ont adopté ou modifié un total de 15 lois, règlements ou décrets relatifs à la REDD+, et
15 pays ont mis sur pied 23 plateformes nationales ou infranationales pour qu’un certain nombre de parties prenantes
puissent participer à la prise de décisions sur la REDD+ (ONU-REDD 2015). De la même manière, les décaissements
du Fonds de préparation à la REDD+ mis en place par le Fonds de partenariat pour le carbone forestier de la Banque
mondiale sont passés de 3,5 millions USD en 2009 à 42,9 millions USD en 2017 (FCPF 2017).
120 | Les politiques nationales et infranationales de conservation des forêts

Cette volonté de synergie entre la REDD+ et les autres programmes de


conservation et de développement pourrait être bénéfique pour la pérennité
des avantages qu’elle offre, tout en permettant de diminuer le coût global d’une
réduction efficace, efficiente et équitable de la déforestation et de la dégradation
des forêts (Angelsen 2008 ; Vatn et Vedeld 2013 ; chapitre 6). Nous étudions ces
résultats à travers la littérature scientifique récente portant sur les répercussions
d’instruments d’action publique concernant la REDD+ et qui sont principalement
mis en œuvre par les pouvoirs publics à l’échelle nationale et infranationale.

Pour réaliser les objectifs de la REDD+, les responsables de l’élaboration des


politiques nationales disposent de stratégies très différentes (Encadrés 9.1 à
9.3) qui peuvent être classées en instruments de facilitation, d’incitation ou de
dissuasion (Börner et Vosti 2013). Les politiques de facilitation, axées par exemple
sur la régularisation foncière, laquelle comprend la dévolution des droits sur la
forêt, peuvent créer les conditions nécessaires à l’efficacité et à l’efficience de
l’administration publique et de l’application de la loi. Dans certains contextes,
les politiques de facilitation renforcent le sens de la propriété foncière et de la
responsabilité et provoquent une prise de conscience, qui aboutit à l’élimination
des motifs de déboisement de la forêt pour revendiquer un droit sur la terre.

Encadré 9.2 Le moratoire indonésien

En mai 2011, le gouvernement fédéral de l’Indonésie annonçait un moratoire sur l’octroi, par les
administrations de district, de permis d’exploitation forestière sélective et d’autorisations de conversion
des forêts de zones arides, ainsi que des tourbières, en palmeraies ou en plantations d’essences à
croissance rapide. Institué dans le cadre de la stratégie de REDD+ du pays, ce moratoire a bénéficié
d’une convention de coopération bilatérale avec la Norvège pour un montant de 1 milliard USD
(Angelsen 2017). Busch et al. (2015) ont estimé que la déforestation aurait été inférieure de 1,0 à
3,5 % pendant la décennie précédente (2000-2010) si la mesure était déjà en place. Contrairement à
certaines sources publiques, Sloan et al. (2012) ont avancé que les 53,5 millions ha de forêts de zones
arides protégées par le moratoire, auraient de toute façon été soumises à une pression de déforestation
faible comparativement à des régions similaires ne bénéficiant d’aucune protection, et que la mesure
de conservation ne leur aurait profité que de manière très limitée. La situation est différente pour les
15,4 millions ha de tourbières riches en carbone, également concernés par le moratoire, pour lesquels
l’intervention a été très bénéfique puisqu’elles étaient comme les autres tourbières non protégées, sous
la menace très réelle de la déforestation. Deux années après l’institution du moratoire, la protection qu’il
confère contre la destruction ou l’exploitation forestière s’est néanmoins retrouvée limitée à une portion
comprise entre 17 et 32 % de la superficie initialement visée, devant les pressions politiques et l’action
des lobbys qui n’ont cessé de s’exercer (Sloan 2014). Selon des travaux récents basés sur les données
de télédétection relatives aux feux de forêt, l’impact du moratoire aurait été négligeable (Groom et al.
2018). En dépit de l’extension de la portée et du périmètre de la mesure, ses effets tels qu’établis par les
études d’impact n’ont pas été très encourageants jusqu’à présent, principalement peut-être en raison du
choix des zones concernées par la mesure.
REDD+ : la transformation | 121

Encadré 9.3 Gestion durable des forêts en République du Congo

Le déclin des populations d’espèces sauvages pendant les années 90 a incité la République du Congo à
mettre en œuvre son code forestier de 2000. Entre autres objectifs, ce code visait à atténuer la dégradation
des forêts due à l’exploitation forestière par l’adoption des principes de gestion durable des forêts (GDF).
Selon ces dispositions, 54 % du couvert forestier national est affecté à des concessions d’exploitation
du bois, avec l’exigence pour les concessionnaires d’élaborer et de respecter un plan d’aménagement
de la forêt approuvé par les autorités. Les concessionnaires sont également encouragés à engager une
démarche de certification par le Forest Stewardship Council les contraignant à répondre à des critères
écologiques et sociaux supplémentaires en ce qui concerne la gestion forestière, mais leur ouvrant
les marchés internationaux du bois auxquels ils n’auraient pas accès autrement (Brandt et al. 2014).
Toutefois, selon les résultats obtenus par Brandt et al. (2014), la GDF aurait entraîné une augmentation
immédiate de la déforestation dans les forêts congolaises, ce phénomène s’expliquant par la hausse
de la production légale de bois, l’afflux de capitaux étrangers et la demande internationale pour cette
matière première. Selon Karsenty et al. (2017), la politique de conservation ne serait pas en cause,
puisque le choix des unités faisant l’objet de la comparaison dans l’étude précitée est problématique et
a probablement conduit à un biais dans l’évaluation de la GDF. Ainsi, l’impact de la politique du Congo
sur la déforestation reste à établir avec certitude (Karsenty et al. 2017).

La stratégie consistant à encourager la conservation des forêts à l’aide de politiques


d’incitation est de plus en plus plébiscitée. Par exemple, le paiement pour
services environnementaux (PSE) peut avoir un effet bénéfique sur les moyens de
subsistance des populations locales en plus de son impact sur la conservation de
la forêt. Enfin, la stratégie la plus fréquente consiste à prévenir la déforestation et
la dégradation des forêts par des mesures de dissuasion, consistant par exemple
à créer des aires protégées ou à restreindre l’utilisation de la terre au moyen
d’amendes, de la confiscation d’actifs ou de peines de prison.

Les nouvelles données sur l’efficacité de divers instruments d’action publique


destinés à assurer la conservation des forêts et des co-bénéfices sociaux font écho
aux critiques antérieures de l’approche présentée comme solution miracle de la
politique environnementale. Ainsi, Howlett affirme que les instruments d’action
publique devraient être maniés comme « le scalpel du chirurgien précautionneux
intervenant sur le corps du malade politique... [plutôt que comme]... le hachoir du
boucher peu soucieux de l’intégrité des tissus qu’il tranche » (Howlett 2004, 1). En
fait, l’efficacité des instruments étudiés dans ce chapitre varie considérablement
selon leur type, au sein d’une même catégorie, et aussi dans le temps et selon les
conditions locales. Indépendamment de l’instrument retenu, d’autres paramètres
comme les modalités des politiques, le contexte et la période choisie pour leur
mise en œuvre comptent tout autant dans la composition de la panoplie de
mesures à laquelle on a recours pour conserver les forêts d’une manière qui soit
acceptable pour la société (Robinson et al. 2018).
122 | Les politiques nationales et infranationales de conservation des forêts

9.2 Quelles sont les mesures efficaces, à quel coût et pourquoi ?


9.2.1 Les politiques de facilitation
Dans de nombreux pays en développement, les forêts publiques, et souvent celles
qui sont privées, sont de facto des ressources en libre accès, où les activités illégales
de déforestation et de dégradation des forêts sont légion (p. ex., l’exploitation
forestière). En clarifiant ou en reconnaissant officiellement les droits de propriété
sur la forêt, les politiques de facilitation peuvent doter les acteurs locaux des
moyens et de la motivation nécessaires pour défendre la forêt contre les convoitises
dont elle fait l’objet et faciliter l’application de la loi. En revanche, ces politiques
peuvent aussi stimuler l’investissement agricole et la déforestation (Liscow 2013).
Elles combinent souvent la décentralisation ou la dévolution de droits de gestion
des ressources naturelles, des concessions forestières et des réformes foncières.
Les études, peu nombreuses, ayant pour objet l’évaluation des instruments de
facilitation montrent que les résultats sont mitigés.

On suppose souvent que la décentralisation donnera des résultats positifs sur le plan
de la conservation (Pagdee et al. 2006 ; Bowler et al. 2012). En théorie, les réformes
de décentralisation devraient améliorer l’efficience des décisions publiques et
favoriser la prise de décisions équitables et adaptées aux besoins locaux, puisque
les autorités locales connaissent mieux les communautés et les réalités qui les
concernent et seraient mieux placées pour élaborer des politiques avisées (Wright
et al. 2016). Selon ces mêmes fondements théoriques, plus d’efficience et d’équité
sur le plan local se traduiraient par une plus grande efficacité de l’investissement et
de la gestion, et par voie de conséquence, par de meilleures solutions pour assurer
un développement durable (Ribot et al. 2006). Toutefois, face à la pauvreté ou à
des mesures incitatives fortes en faveur de l’extraction des ressources naturelles,
la décentralisation risque aussi de promouvoir la déforestation (Miteva et al. 2012).

Selon les quelques évaluations quasi expérimentales existantes, la décentralisation


aurait induit un ralentissement du rythme de la déforestation (Samii et al. 2014) en
Inde (Somanathan et al. 2009 ; Baland et al. 2010) et au Népal (Edmonds 2002),
mais pas en Ouganda (Jagger et al. 2018), et elle aurait entraîné des résultats
mitigés en Bolivie (Andersson et Gibson 2007 ; Wright et al. 2016).

Les concessions forestières sont un facteur d’atténuation de la disparition et de la


dégradation de la forêt lorsque les concessionnaires sont tenus d’assurer le maintien
d’un couvert forestier naturel et permanent, de pratiquer des coupes sélectives et
de respecter les principes de gestion durable (Clark et al. 2009 ; Vidal et al. 2016).
Selon certaines études quasi expérimentales, les concessions forestières sont
associées à une réduction de la déforestation en Indonésie (Gaveau et al. 2013) et
au Guatemala (Blackman 2015 ; Fortmann et al. 2017), tandis qu’elles n’ont entraîné
aucun effet détectable au Mexique (Blackman et Villalobos 2018), ni en République
du Congo (Brandt et al. 2014 ; Karsenty et al. 2017).
REDD+ : la transformation | 123

Enfin, si la cession directe des droits de propriété aux usagers privés et aux
communautés pourrait favoriser une gestion foncière plus durable et un suivi
environnemental plus efficace, la réussite dans ces domaines dépend d’une myriade
de facteurs (Platteau 2000 ; Robinson et al. 2018). Par exemple, la délivrance de
titres de propriété aux communautés, plutôt qu’aux foyers, pourrait se traduire
par une exploitation excessive des ressources collectives locales ainsi que par
une hausse de la déforestation et de la dégradation des forêts (Ostrom 2009). De
la même manière, ces titres peuvent faciliter l’accès au crédit et promouvoir une
intensification agricole préjudiciable aux forêts (Liscow 2013). Ainsi, les preuves
restent limitées et hétérogènes. Les initiatives de délivrance de titres de propriété
auraient entraîné une réduction de la déforestation au Pérou (Blackman et al. 2017)
et accentué le recul de la forêt au Nicaragua (Liscow 2013), alors qu’elles n’auraient
eu aucun effet sur le couvert forestier au Brésil et en Équateur (Buntaine et al. 2015 ;
BenYishay et al. 2017). Indépendamment de ses avantages économiques potentiels,
il semble que la délivrance de titres de propriété ne soit efficace pour réduire la
déforestation et les inégalités que si l’on y associe des mesures complémentaires
(Coleman et Liebertz 2014 ; Buntaine et al. 2015 ; BenYishay et al. 2017).

9.2.2 Les politiques d’incitation


Les politiques d’incitation comme les programmes de PSE qui indemnisent les
propriétaires terriens qui maintiennent ou renforcent les stocks de carbone (ou
d’autres services écosystémiques), constituent toujours un élément important de
l’arsenal de mise en œuvre de la REDD+ sur le terrain (Alix-Garcia et Wolff 2014).
Les données empiriques tirées de ces cas d’étude montrent que les dispositifs
de PSE sont réalisables politiquement, appréciés par leurs destinataires et qu’ils
permettent des avancées réelles en termes de déforestation évitée, tout en assurant
un revenu aux foyers et aux communautés (Ezzine-De-Blas et al. 2016 ; Börner et
al. 2017 ; Salzman et al. 2018 ; Wunder et al. 2018). Toutefois, selon de nouvelles
données, on aurait tort de supposer que les politiques incitatives de la REDD+
seront nécessairement plus efficaces sur le plan de la réduction des émissions
et de la séquestration du carbone que l’investissement direct dans les énergies
propres et l’efficacité énergétique, à coût égal, ou qu’elles permettront forcément
de réduire la pauvreté de manière significative (Kerr 2013 ; Lubowski et Rose 2013 ;
Alix-Garcia et al. 2015 ; Börner et al. 2016, 2017 ; Sims et Alix-Garcia 2017).

Les dispositifs de PSE n’entraîneront une baisse des émissions que s’ils sont conçus
pour susciter la participation des propriétaires terriens qui auraient causé une
déforestation ou une dégradation importante de la forêt en l’absence d’intervention
(Alix-Garcia et al. 2008 ; Ferraro 2008 ; Jack et al. 2008). Si les programmes mis en
œuvre au Costa Rica, au Mexique, en Équateur et au Brésil ont permis d’obtenir une
réduction relativement conséquente de la déforestation de la part des propriétaires
participants (s’approchant de 50 % dans certains cas), leurs effets absolus quant à
la déforestation évitée sont faibles ou modérés dans le cas où le taux initial de
déforestation est bas (p. ex., compris entre 1 et 2 % par an) (Robalino et Pfaff 2013 ;
124 | Les politiques nationales et infranationales de conservation des forêts

Alix-Garcia et al. 2015 ; Jones et Lewis 2015 ; Robalino et al. 2015 ; Sims et Alix-
Garcia 2017 ; Simonet et al. 2018b).

Comme on pouvait s’y attendre, les PSE ont eu un impact plus important dans
les lieux où le risque de déforestation est élevé ou qui ont plus de moyens pour
la mise en œuvre (Arriagada et al. 2012 ; Alix-Garcia et al. 2015 ; Costedoat
et al. 2015) ; les variations absolues les plus fortes au regard de la déforestation ont
été enregistrées par un programme pilote de PSE mis en œuvre dans une région
ougandaise marquée depuis longtemps par un recul très important du couvert
forestier (Jayachandran et al. 2017). S’il est vrai que peu d’études analysent les
bénéfices nets ou l’efficacité économique des dispositifs ex-post, Jayachandran
et al. (2017) mettent en évidence les effets nets positifs de ce programme pilote
sur la séquestration du carbone. La comparaison des PSE et des aires protégées
au Mexique montre que les coûts d’opportunité des systèmes incitatifs et des
dispositifs traditionnels diffèrent peu (Sims et Alix-Garcia 2017).

Les PSE sont généralement censés être économiquement avantageux


pour leurs participants puisque ces derniers s’inscrivent au programme
sur la base du volontariat (Wunder 2015). Selon les données disponibles,
les PSE ont permis de développer des moyens de subsistance (Liu et al. 2018) et
d’obtenir un effet légèrement positif ou nul sur le bien-être de la population au
Costa Rica (Arriagada et al. 2015), au Mexique (Alix-Garcia et al. 2015 ; Sims et
Alix-Garcia 2017), en Chine (Liu et Lan 2018), en Ouganda (Jayachandran et al.
2017) et en Équateur (Jones et al. 2016). Selon la théorie du PSE et les données
disponibles, il semble que ces dispositifs puissent se traduire par une évolution
favorable, et du point de vue environnemental, et sur le plan de la réduction de
la pauvreté, dans le cas où des terres soumises à un fort risque de dégradation
environnementale sont détenues par des ménages pauvres et où les paiements
sont assez importants pour compenser les coûts d’opportunité et de participation
(Pagiola et al. 2005 ; Alix-Garcia et al. 2008, 2015 ; Jack et al. 2008 ; Jindal et al.
2013 ; Börner et al. 2016).

De nombreux programmes de PSE ont plutôt ciblé les régions où la menace de


déforestation était particulièrement grave, où les services environnementaux
étaient très denses ou encore, les régions où les coûts d’opportunité étaient
relativement faibles. Dans cette optique, il est possible d’ajuster le montant des
paiements en fonction des conditions locales pour tenir compte du risque de
déforestation et des coûts d’opportunité de la conservation. Il est aussi possible
de définir les zones d’éligibilité au programme qui recoupent des zones de
risque élevé, d’accorder la priorité aux candidats associés à un risque élevé de
déboisement, ou encore de recourir à des enchères pour solliciter des offres à
faible coût. Les données résultant de l’évaluation des programmes nationaux de
PSE montrent toute l’importance de ces stratégies (Ferraro 2008 ; Arriagada et
al. 2012 ; Sims et al. 2014 ; Alix-Garcia et al. 2015). Toutefois, si l’on compare la
REDD+ : la transformation | 125

conception et la mise en œuvre des dispositifs de PSE dans le monde, on s’aperçoit


que ces stratégies plus fines sont encore sous-utilisées, notamment, le principe
de conditionnalité (c.-à-d. le suivi de la conformité et l’application de sanctions)
qui reste largement à la traîne (Wunder et al. 2018). De plus, la conception des
programmes de PSE doit viser l’efficacité économique des modèles retenus par
rapport aux autres dispositifs de réduction des émissions.

9.2.3 Les politiques de dissuasion


Les approches fondées sur la dissuasion, par exemple visant à mettre en place
des aires protégées, ou à restreindre l’utilisation des terres par d’autres moyens,
restent la stratégie de conservation dominante dans les pays en développement
(Ferraro et al. 2011). Du fait de leur impact sur la couverture forestière, les aires
protégées sont à la fois bénéfiques et néfastes pour les moyens de subsistance
des populations locales (Oldekop et al. 2016). La création d’aires protégées est
bénéfique parce qu’elles concourent à la régulation du cycle de l’eau, assurent la
pollinisation, et créent des emplois (surtout dans le secteur touristique), ce qui est
censé réduire la pauvreté. En revanche, elles entraînent une baisse des activités
extractives et de production, une hausse des conflits homme-faune sauvage et
limitent le développement d’infrastructures (p. ex., accès à l’électricité), ce qui est un
facteur d’augmentation de la pauvreté (Ferraro et Hanauer 2014). Si de nombreuses
études ont eu pour objet l’efficacité de ces interventions sur la réduction de la
déforestation et de la dégradation des forêts, la plupart se basent sur des études
de cas, des données qualitatives ou des corrélations, et non sur des techniques
rigoureuses d’évaluation d’impact (Geldmann et al. 2013 ; Puri et al. 2016).

La plupart des analyses rigoureuses semblent indiquer que les aires protégées
sont un moyen efficace pour réduire la déforestation, mais aussi un facteur
potentiel de non-aggravation, sinon d’atténuation, de la pauvreté dans certaines
régions (Canavire-Bacarreza et Hanauer 2013 ; Ferraro et al. 2013, 2015 ; Miteva et
al. 2015 ; Busch et Ferretti-Gallon 2017 ; Sims et Alix-Garcia 2017) ; les retombées
positives dans des régions voisines sont également mises en évidence dans
certains cas (Andam et al. 2010 ; Honey-Rosés et al. 2011), même si des cas de fuites
sont également constatés (Pfaff et Robalino 2017). Les effets des aires protégées
dépendent aussi du type d’aire. Selon une analyse comparative mondiale, les
aires protégées dites à usages multiples et les territoires autochtones se sont
avérés encore plus efficaces dans la lutte contre les feux que les aires strictement
protégées (c.-à-d. sans population humaine) en Amérique latine et en Asie (Nelson
et Chomitz 2011). Par ailleurs, les aires protégées à usage mixte ont entraîné
une augmentation de la déforestation au Guatemala, comparativement aux aires
strictement protégées, notamment en raison de la présence de concessions
forestières (Blackman 2015). Selon certaines études concernant par exemple la
Bolivie, le Brésil, le Costa Rica, l’Indonésie et la Thaïlande, la protection stricte a été
associée à plus de déforestation évitée que les zones à usage durable. Toutefois,
126 | Les politiques nationales et infranationales de conservation des forêts

les différences étaient faibles et imputables au choix des sites plutôt qu’au mode
de gestion (Ferraro et al. 2013 ; Nolte et al. 2013).

D’autres politiques de dissuasion, comme le contrôle environnemental renforcé,


la répression des infractions sur le terrain et l’encadrement de l’accès au crédit
entraîneraient une diminution de la déforestation, en particulier en Amazonie
brésilienne (Hargrave et Kis-Katos 2013 ; Börner et al. 2015 ; Cisneros et al. 2015 ;
Fearnside 2017). Toujours est-il que les impacts environnementaux et économiques
de ces politiques semblent dépendre des acteurs concernés et varient en fonction
du lieu et du moment (Cisneros et al. 2015 ; Pfaff et al. 2015).

9.3 Résumé et perspectives


Notre étude non systématique de la littérature récente brosse le tableau d’une
situation hétérogène dans laquelle les politiques nationales contribuent
diversement à l’efficacité, à l’efficience et à l’équité de la REDD+ (Tableau 9.1). Le
fait que seul un faible nombre d’études font état d’effets non significatifs pourrait
être le reflet du choix de ne diffuser que les résultats significatifs, même si un tel
parti pris n’a pas été constaté dans la littérature sur les moteurs de la déforestation
(Busch et Ferretti-Gallon 2017). Il apparaît nettement que les dernières évaluations
rigoureuses publiées sur les politiques nationales et infranationales de
conservation des forêts traitent majoritairement de la déforestation (plutôt que de
la dégradation forestière) et de pays d’Amérique latine et d’Asie. D’autres auteurs
constatent que l’Afrique demeure une région sous-étudiée (Busch et Ferretti-
Gallon 2017). Selon les données disponibles, toutefois, aucun des instruments
d’intervention publique étudiés, dont les modalités et les conditions d’application
sont très variables, ne permet d’obtenir plus de résultats que les autres (Figure 9.1).
Si les politiques nationales contribuent en moyenne à enrayer la diminution du
couvert forestier, elles sont bien moins efficaces que ne le laisse présager la théorie
du changement sur laquelle elles reposent (Chapitre 2). Toutefois, si l’on en croit
les quelques analyses sur les coûts de la mise en œuvre des divers programmes,
l’investissement a été payant.

Avec des preuves basées sur la comparaison de situations avec et sans


intervention, découlant en particulier de test-contrôles aléatoires ou de modèles
quasi expérimentaux, il sera possible grâce à des méta-analyses de définir des
instruments nationaux d’action publique qui soient économiquement efficaces
dans une gamme de contextes et pour divers critères d’évaluation (Macura et al.
2015 ; Baylis et al. 2016 ; Puri et al. 2016). Par ailleurs, de plus en plus d’études
montrent que l’ajustement des stratégies de conception et de mise en œuvre
des politiques nationales existantes relatives à la conservation des forêts en
fonction de critères techniques ou de faisabilité institutionnelle (p. ex., ciblage
géographique, amélioration du suivi et de l’application des politiques) pourrait
augmenter fortement leur efficacité par rapport à leur coût (Börner et al. 2016 ;
Ezzine-De-Blas et al. 2016 ; Wunder et al. 2018).
REDD+ : la transformation | 127

Tableau 9.1 Impact des politiques nationales sur la déforestation (sélection


d’études)

Étude Politique Lieu Méthodes Conclusions


publique géographique
Miteva et al. Aires protégées Indonésie Méthode Les AP ont entraîné une baisse de la
(2015) (AP) d’appariement déforestation de 6 % entre 2000 et 2010
et des doubles
différences
Ferraro et al. AP Bolivie, Méthode La réduction de la déforestation a été
(2013) Thaïlande, d’appariement comprise entre 2,3 et 16,7 % dans les AP
Indonésie et et analyse de à protection stricte et entre 0,3 et 3,6 %
Costa Rica régression dans les AP à protection moins stricte
Sims et Alix- AP et paiement Mexique Méthode Les PSE et les AP sont associés à
Garcia (2017) pour services d’appariement une baisse de la déforestation égale
environnementaux et analyse de respectivement à 25,2 % et 23,6 % entre
(PSE) régression 2000 et 2010. Pendant la période 2000-
2012, les PSE se sont traduits par une
réduction de la pauvreté (11,2 %) tandis
que les AP n’ont eu aucun effet sur les
moyens de subsistance
Robalino et al. AP et PSE Costa Rica Méthode Baisse de la déforestation comprise
(2015) d’appariement entre 0,9 et 1,2 % dans les AP sans PSE,
et analyse de d’une part, et entre 1,2 et 1,6 % dans les
régression zones incluses dans un PSE et éloignées
d’une AP, d’autre part. Pas de réduction
significative dans les AP incluses dans
un PSE. Entre 2000 et 2005, baisse de
la déforestation égale respectivement à
1,5 % et 2,8 % dans les zones tampons
d’AP, et les zones incluses dans un PSE et
comprises dans une zone tampon d’AP
Blackman Régime foncier Pérou Modèle La délivrance de titres de propriété a
et al. (2017) autorégressif à entraîné une baisse de la déforestation
effets fixes à court terme de plus de 75 %, ainsi
qu’une réduction des perturbations
touchant la forêt d’environ 60 %
Liscow (2013) Régime foncier Nicaragua Analyse de La délivrance de titres de propriété
régression avec a entraîné une réduction du couvert
des variables forestier de 13,7 %
instrumentales
Blackman Régime foncier Brésil Méthode Aucun effet d’atténuation de la
et al. (2017) d’appariement déforestation entre 1995 et 2010 en
et des doubles raison de la faiblesse prévisible des taux
différences de déforestation dans les territoires
autochtones
Suite à la page suivante
Suite du tableau 9.1

Étude Politique Lieu Méthodes Conclusions


publique géographique
Gaveau et al. Concessions Indonésie Méthode Entre 2000 et 2010, la déforestation
(2013) forestières d’appariement moyenne dans les concessions de forêt
et analyse de naturelle a été plus faible que dans
régression les zones affectées à des palmeraies
(de 17,6 %) ; l’effet des concessions
forestières sur la déforestation a été
similaire à celui des AP
Jayachandran PSE Ouganda Méthode 5,1 % de réduction de la déforestation
et al. (2017) d’appariement après deux années de PSE (2011-2013)
et analyse de
régression dans
le cadre d’un
essai contrôlé
randomisé
Bauch et al. Entreprises Brésil Méthode Pratiquement aucun effet détectable
(2014) communautaires d’appariement sur le revenu et les actifs des ménages,
et des doubles l’éventail d’activités de subsistance ou
différences la conservation de la forêt entre 1997
et 2006
Arriagada et PSE Costa Rica Méthode Pendant la période 1992-2005, le PSE a
al. (2012) d’appariement abouti à une augmentation du couvert
et des doubles forestier de 11 à 17 % dans les parcelles
différences incluses dans le dispositif
Costedoat et PSE Mexique Méthode Augmentation du couvert forestier de
al. (2015) d’appariement 12 à 14,7 % dans les parcelles incluses
et des doubles dans le programme de PSE pendant la
différences période 2007-2013

Quoi qu’il en soit, les connaissances sur ce qui fonctionne le mieux, où et à


quel moment, ne suffisent sans doute pas. Pourquoi les décideurs ne suivent-ils
pas ces préconisations issues de données scientifiques ? Nous n’avons qu’une
connaissance partielle des facteurs qui guident les décideurs dans leur choix
et dans la conception des instruments nationaux d’action publique dans le
domaine de la conservation des forêts. Certaines contraintes administratives et
institutionnelles, ainsi qu’un pouvoir de négociation limité et la myriade d’objectifs
connexes auxquels doivent répondre les ministères de l’Environnement dans
les pays émergents et en développement peuvent amener des décideurs bien
informés à faire les choix les moins pertinents et à concevoir des politiques dont
les résultats seront peu convaincants (Rosa da Conceição et al. 2015 ; Nolte et
al. 2017). De la même manière, la conception et la mise en œuvre des politiques
(dont les mesures pour garantir leur application effective) et les conditions
REDD+ : la transformation | 129

entourant ces activités varient avec le temps (Lambin et al. 2014). Par conséquent,
une avancée n’est jamais définitivement acquise (voir l’encadré 9.1) puisque les
améliorations apportées à la gouvernance des forêts sont susceptibles d’être
remises en cause au gré des priorités de l’action publique. Pour que la REDD+
livre des résultats pérennes sur le plan de la conservation, il faut que les incitations
ciblant les gouvernements des pays destinataires soient intéressantes, constantes
et sur le long terme.

Blackman et al. (2017) Politiques de facilitation


Liscow (2013)

Costedoat et al. (2015) Alix-Garcia


et al. (2015)
Arriagada et al. (2012)
Robalino et al. (2015) Politiques
Jayachandran et al. (2017) d'incitation
Sims et Alix-Garcia (2017)

Honey-Rosés et al. (2011)


Robalino et al. (2015)
Sims et Alix-Garcia (2017)
Ferraro et al. (2013) Politiques de
dissuasion
Ferraro et al. (2013)
Ferraro et al. (2013)
Ferraro et al. (2013)

-1 0 1 2 3 4 5 6 7 8

Effets standardisés des politiques d'atténuation sur la déforestation (%)

Figure 9.1 Degré d’efficacité des politiques nationales


Note : Effet standardisé calculé selon la méthode présentée par Samii et al. (2014). Les points
représentent l’effet moyen rapporté à l’année. Les lignes représentent l’erreur-type.
Chapitre 10 REDD+ : la transformation | 131

Les forêts et le carbone


Les répercussions des initiatives locales de REDD+
Gabriela Simonet, Astrid B. Bos, Amy E. Duchelle, Ida Aju Pradnja Resosudarmo,
Julie Subervie et Sven Wunder

Points à retenir
• Les études qui analysent les impacts des initiatives locales de REDD+ sur
les forêts sont peu nombreuses en raison des écueils d’ordre financier,
méthodologique, politique qui guettent la mise en œuvre d’évaluations
d’impact rigoureuses et aussi de la difficulté d’obtenir les données nécessaires.
• Les projets et programmes locaux de REDD+ associent souvent plusieurs types
d’interventions : des mesures d’incitation, de dissuasion et de facilitation. Les
mesures de dissuasion visent à réduire la déforestation tandis que les mesures
d’incitation, qu’elles soient ou non subordonnées aux résultats, sont destinées
à minimiser les compromis à consentir entre les résultats sur le plan du carbone
et les retombées sur le bien-être.
• Les rares données disponibles sur les résultats locaux de REDD+ attestent
d’une évolution modérément encourageante de la conservation des forêts
et du renforcement des stocks de carbone. Trois projets reposant sur des
incitations conditionnelles ont montré une évolution favorable pour les forêts,
à travers une réduction des effets préjudiciables de l’agriculture paysanne et
de la collecte de bois de feu.
Les répercussions de la REDD+ sur les forêts et le carbone en bref

Des centaines d'initiatives


locales de REDD+ ont vu
le jour dans les tropiques,
mais peu d'études
analysent leur impact
sur les forêts.

Les études évaluant l'impact des


initiatives de REDD+ sur les forêts Les politiques de dissuasion sont
sont rares. Cette situation est due particulièrement importantes pour
au fait que la réalisation Les projets et programmes réduire la déforestation, tandis que
d'évaluations d'impact rigoureuses locaux de REDD+ associent les mesures d'incitation contribuent
se heurte à des difficultés d'ordre souvent plusieurs familles à réduire le nombre ou l’ampleur
financier, méthodologique et d'interventions, c.-à-d. des des compromis à consentir entre
politique, et aussi à la difficulté mesures d'incitation, de les résultats sur le plan du carbone
d'obtenir les données nécessaires. dissuasion et de facilitation. et les effets sur le bien-être.

Les résultats favorables découlent de


solutions adaptées au contexte local,
L'amélioration des moyens de qui favorisent des pratiques agricoles
subsistance par des dispositifs Les études existantes montrent plus durables chez les petits exploitants
conditionnels et non conditionnels une évolution modérément et réduisent la collecte de bois de feu.
peut contribuer réduire le nombre encourageante des stocks Les projets et programmes de REDD+
ou l’ampleur des compromis à de carbone et de la conservation comportant des incitations
consentir entre les résultats sur des forêts. conditionnelles se sont soldés par
le plan du carbone et les effets une réduction de la déforestation
sur le bien-être. sur plusieurs sites.
REDD+ : la transformation | 133

10.1 Introduction
La déforestation et la dégradation des forêts tropicales représentent une cause
majeure d’émissions anthropiques de CO2. La REDD+ fut créée pour lutter contre
ce phénomène ; son potentiel en matière d’atténuation du changement climatique
est d’ailleurs reconnu par l’Accord de Paris sur le climat. La REDD+ se distingue
des instruments de conservation précédents par son approche basée sur les
résultats ; les incitations financières sont ainsi subordonnées à une réduction
avérée de la déforestation et de la dégradation des forêts, et donc des émissions
(Chapitre 4). Même si la CCNUCC avait initialement opté pour une mise en œuvre
de la REDD+ à l’échelle nationale, des centaines de projets locaux ont vu le jour
dans les tropiques, dont environ un tiers a déjà vendu des crédits carbone sur
le marché volontaire (Encadré 10.1). On peut y voir un signe, même timide, des
progrès accomplis par ces initiatives locales. Toutefois, malgré l’évolution des
méthodes de suivi-évaluation des forêts (De Sy et al. 2016), les études rigoureuses
sur l’efficacité de la REDD+ en matière de carbone et d’occupation des sols restent
étonnamment rares (Duchelle et al. 2018b).

Encadré 10.1 La REDD+ et son potentiel d’atténuation du changement climatique


au niveau mondial

En mai 2018, environ 350 projets de REDD+ étaient en cours dans 53 pays, couvrant une surface de plus
de 43 millions ha, soit presque la superficie du Maroc (Simonet et al. 2018a). Dix pays phares abritent
actuellement plus de dix projets de REDD+ chacun : il s’agit du Brésil (48), de la Colombie (33), du
Pérou (25), de l’Indonésie (21), du Kenya (21), de l’Ouganda (18), de la République démocratique du
Congo (17), de la Chine (13), de l’Inde (12) et du Mexique (12). Cependant, si l’on considère la « densité »
des initiatives de REDD+, à savoir l’étendue de forêt bénéficiant du mécanisme comparativement à
la superficie forestière des États (Figure 10.1), la composition du peloton de tête change, le Kenya, le
Guatemala, le Cambodge, Madagascar et le Pérou se classant parmi les cinq premiers pays.

Malgré la très grande variation des interventions et des stratégies, les projets de REDD+ partagent un
objectif commun : l’atténuation du changement climatique par la réduction de la déforestation, de la
dégradation des forêts et/ou le renforcement des stocks de carbone forestier. Si l’on en croit les documents
de conception des projets, ceux-ci sont censés éviter l’émission de 84 millions tCO2 par an (sur une durée
de vie moyenne de 33 ans) (Simonet et al. 2018a), ce qui correspond à environ 1 % des émissions
annuelles dues à la déforestation, à la dégradation des forêts, à l’exploitation forestière et aux feux de
tourbière dans les tropiques (7,4 ± 4 Gt CO2 par an, Grace et al. 2014).

Quelle est la part de ce potentiel réalisée jusqu’à présent ? Sans doute moins que ce qui était prévu,
puisque moins de 5 % des réductions d’émissions attendues ont effectivement été vendues sous la forme
de crédits carbone sur le marché volontaire (Simonet et al. 2018a). La demande peu soutenue sur les
marchés du carbone est un frein à la vente de volumes importants d’émissions déjà vérifiées. On constate
ainsi qu’un tiers seulement des responsables de la mise en œuvre des projets de REDD+ a déjà vendu
des crédits, et qu’un tiers supplémentaire a décidé pour le moment de ne pas générer de crédits carbone,
préférant recourir à d’autres sources de financement.
134 | Les forêts et le carbone

Densité des initiatives de REDD+


Faible
Moyenne
Élevée
Très élevée
Pas de projet de REDD+

Figure 10.1 Densité des projets de REDD+, définie par le rapport entre
l’extension géographique d’un projet et la superficie forestière du pays
concerné (2015)
Note : une densité faible signifie qu’entre 0,002 % et 0,30 % de la superficie forestière d’un pays est
concernée par un projet de REDD+ ; la part de superficie forestière concernée varie entre 0,30 % et
0,97 % pour une densité moyenne, entre 0,97 % et 3,31 % pour une densité forte, et entre 3,31 % et
66,36 % pour une densité très forte.
Source : d’après Simonet et al. (2018a) et les données de la FAO.

Outre la lenteur de la mise en œuvre du mécanisme, cette situation est sans


doute le reflet de difficultés diverses, d’ordre financier, technique et politique.
Premièrement, il est onéreux d’entreprendre une évaluation d’impact robuste ;
l’acquisition des données nécessaires s’avère coûteuse. Deuxièmement, les
résultats sont souvent très influencés par les méthodes adoptées pour le calcul
de la situation initiale en l’absence d’intervention. Troisièmement, même si les
évaluations robustes prennent du temps, les bailleurs de fonds sont impatients :
les évaluations indépendantes sont risquées car si les impacts à court terme sont
jugés décevants lors d’une phase d’apprentissage, cela peut mettre en péril le
financement futur des projets et programmes de REDD+.

Ce chapitre vise à répondre à deux questions principales : quelles sont les


méthodes et données disponibles pour quantifier les résultats en matière de
carbone et d’occupation des sols provenant d’initiatives locales de REDD+ et
d’autres expériences pilotes relatives au carbone forestier ? Quelles sont les
conclusions des premières études d’évaluation d’impact ?
REDD+ : la transformation | 135

10.2 La mesure de l’impact sur les forêts


10.2.1 Les méthodes
Depuis la création de la REDD+, le suivi-évaluation de l’évolution du couvert
forestier et du respect de l’affectation des terres a fait des progrès remarquables,
y compris à l’échelle des projets (De Sy et al. 2016). Toutefois, la conduite d’une
évaluation d’impact sérieuse est une opération d’une grande complexité, car elle
vise à attribuer l’évolution des forêts à une intervention précise. Elle suppose de
savoir ce qu’il serait advenu du couvert forestier en l’absence d’intervention, ce
qui nécessite la construction d’un scénario contrefactuel explicite.

Le problème de l’élaboration de scénarios contrefactuels pertinents pourrait en


principe être résolu par la sélection aléatoire, avant le début de l’intervention, d’un
groupe de traitement (à qui est proposée l’intervention de REDD+) et d’un groupe
témoin (non concerné par cette action) à des fins de comparaison. Même s’ils
sont considérés comme la référence absolue en matière d’évaluation d’impact, les
essais contrôlés randomisés (ECR) fondés sur ce principe sont difficiles à mettre
en œuvre pour des raisons logistiques, financières, politiques et éthiques1 (Athey
et Imbens 2017). Par conséquent, la randomisation est rarement employée dans
le cadre de la REDD+ et des autres initiatives de conservation, sauf pour quelques
évaluations récentes (p. ex., Jayachandran et al. 2017 ; Jack et Jayachandran
2018 ; Pynegar et al. 2018).

Or, l’évaluation des programmes de REDD+ repose principalement sur des études
d’observation, dans lesquelles les interventions ne sont pas affectées de manière
aléatoire (Athey et Imbens 2017). Ces études suivent souvent un protocole avant-
après/contrôle-intervention (BACI), dans lequel l’échantillon comprend des
individus participants et non participants, ces deux groupes étant interviewés au
moins deux fois (avant et après le programme). Des groupes témoins « appariés »,
aux caractéristiques comparables, sont choisis de manière à pouvoir observer
les différences de performance postérieures au traitement. Avec ces études, il
est souvent délicat de cerner l’effet causal d’un programme dans la mesure où
les individus y accédant peuvent être différents de ceux qui n’y accèdent pas,
même avant le début de l’intervention. Il est donc difficile de déterminer si toute
différence observée entre les deux groupes à la fin du programme peut être
imputée à l’intervention ou si elle découle de cette différence initiale. Ce problème
de sélection peut être résolu par des méthodes quasi-expérimentales, comme
la méthode d’appariement, celle des doubles différences (DID) et une approche
combinant les deux (Encadré 10.2). Cela fait peu de temps que les chercheurs

1 Le fait de refuser un programme indéniablement avantageux à un groupe d’individus qui en auraient bénéficié
autrement pose un problème d’éthique. La recherche médicale s’est beaucoup penchée sur cette question. Certains
font valoir que la sélection aléatoire peut être considérée comme une solution équitable en situation de contrainte
financière. La « randomisation conditionnelle » peut être une solution au problème : sélection préalable des participants
éligibles qui ont besoin du traitement, puis affectation aléatoire du traitement en respectant le budget (Ravallion 2018).
136 | Les forêts et le carbone

appliquent ces méthodes quasi-expérimentales à la REDD+ (p. ex., Börner et al.


2013 ; Bos et al. 2017 ; Duchelle et al. 2017 ; Simonet et al. 2018b).

Encadré 10.2 Les estimateurs quasi-expérimentaux couramment utilisés

Plusieurs méthodes économétriques s’appuyant sur des données d’observation ont été élaborées pour
résoudre le problème de la sélection (c.-à-d., des différences initiales entre le groupe traité et le groupe
témoin, qui sont dues à l’affectation non aléatoire du traitement). Voir Todd (2007) pour une présentation
exhaustive et rigoureuse des méthodes d’observation, et Athey et Imbens (2017) pour la nouvelle litté-
rature dans ce domaine. Trois des méthodes économétriques les plus utilisées sont présentées ci-après :
• La méthode d’appariement : Si nous pensons que tous les facteurs à l’origine d’un biais de
sélection sont observables, ce qui signifie qu’ils peuvent tous être mesurés à l’aide des données
disponibles, nous pouvons utiliser les estimateurs d’appariement pour estimer l’effet additionnel d’un
programme. L’appariement consiste à comparer des agriculteurs « traités » (ceux à qui le programme a
été proposé) à des agriculteurs du groupe témoin dont les caractéristiques observées sont similaires.
Il s’agit donc de comparer des individus aux caractéristiques les plus proches possible.
• La méthode des doubles différences (DID) : Si nous pensons que les facteurs à l’origine d’un
biais de sélection sont constants dans le temps, nous pouvons employer la méthode DID, qui compare
l’évolution des résultats au cours du temps entre le groupe traité et le groupe témoin. L’effet causal se
mesure en soustrayant la différence qui existe entre ces deux groupes avant le programme (A - B) à la
différence existant après (C - D) (Figure 10.2).
• La méthode des doubles différences avec appariement (DID-appariement) : Cette méthode
consiste d’abord à employer l’appariement pour créer un groupe témoin aux caractéristiques
observées similaires à celles du groupe traité, puis à utiliser les DID pour estimer l’effet du traitement.
L’estimateur DID-appariement conjugue les avantages des méthodes d’appariement et DID dans la
mesure où il permet de tenir compte des facteurs observables, mais aussi des facteurs invariables au
cours du temps, linéaires, non observables et de confusion. L’appariement et les doubles différences
peuvent être conjugués d’au moins deux manières : (i) appariement pour effectuer une pré-analyse
de l’échantillon, puis application des DID (voir Ferraro et Miranda 2017) ou (ii) intégration des DID
dans la procédure d’appariement (voir Todd 2007).

En l’absence de données relatives à un groupe de comparaison, certaines études


examinent l’évolution dans le temps des résultats obtenus par les participants,
méthode appelée « avant-après » (BA) ou comparaison « naïve », dans laquelle
les autres facteurs sont supposés constants (Poffenberger 2015 ; Pandey et al.
2016). Ces méthodes ont l’inconvénient d’induire des biais dus à l’interférence
d’un événement important ou d’une tendance forte : les résultats peuvent ainsi
être dus à une tendance ponctuelle (p. ex., prix des produits, développement
d’infrastructures) plutôt qu’à l’intervention considérée. L’évaluation des causes est
donc délicate avec la méthode BA. En combinant des protocoles BA et BACI pour
évaluer l’évolution du couvert forestier sur 23 sites de REDD+, Bos et al. (2017)
ont constaté que l’efficacité de la REDD+ déterminée par la méthode BACI était
légèrement supérieure à celle établie par la méthode BA, surtout à l’échelle la plus
locale (du village plutôt que du site). Ainsi, les méthodes BACI et BA conduisent
en général à des résultats différents.
REDD+ : la transformation | 137

Couvert forestier
C
Traité
Effet causal =
(C-D) – (A-B)

Contrefactuel
D

A Groupe
témoin
B

Programme
Temps
Avant Après

Figure 10.2 Illustration de la méthode des doubles différences (DID)

10.2.2 Les données


La difficulté d’obtenir des données pertinentes à la bonne échelle entrave
également l’évaluation des impacts de la REDD+ sur les forêts et les stocks de
carbone. Les sources de données primaires sont les images de télédétection et
les inventaires des stocks de carbone réalisés sur le terrain, qui peuvent compléter
les données provenant d’entretiens.

La pléthore d’outils et de jeux de données qui permettent de réaliser le suivi-


évaluation des forêts au moyen de la télédétection peut semer la confusion parmi
les utilisateurs qui ne savent pas choisir le bon outil ou l’outil le plus adapté à leur
objectif (Petersen et al. 2018). Au-delà de la quantification des changements de
la superficie forestière, il est encore difficile d’évaluer le stock total de carbone
contenu dans les différents réservoirs de carbone d’une forêt, y compris dans
le sol. Lorsqu’il manque certaines informations, on utilise fréquemment les
facteurs d’émission du GIEC. Toutefois, ils présentent l’inconvénient de ne pas
être forcément représentatifs du type de forêt où ont lieu les interventions et
s’accompagnent d’incertitudes non négligeables, qui sont amplifiées par le calcul
des estimations finales de carbone (Romijn et al. 2015).

Les données issues d’entretiens apportent une vérification par le terrain des
tendances observées à distance et permettent de surmonter certaines limites
techniques liées à la télédétection. Il s’agit d’obtenir des informations au niveau
138 | Les forêts et le carbone

du foyer sur l’occupation du sol, de compléter les informations manquantes dans les
zones couvertes de nuages, de suivre le reboisement et la dégradation forestière ou
de différencier les essences forestières. Ces données permettent aussi d’élaborer
une théorie du changement plausible sur les causes à l’origine des changements
d’utilisation des terres observés (Chapitre 2). Toutefois, le coût de la collecte
d’informations de terrain peut être prohibitif. De plus, il peut être délicat d’estimer
l’exactitude et les biais des données issues d’entretiens (les populations locales
peuvent craindre de perdre des bénéfices s’ils rapportent honnêtement les activités
de défrichement).

10.3 L’impact des initiatives locales de REDD+ sur les forêts


Comme les politiques nationales de REDD+ (Chapitre 9), les projets et les programmes
locaux associent souvent des mesures de facilitation, de dissuasion et d’incitation
(conditionnelles ou non) (Tableau 10.1 ; Chapitre 11).

Les mesures de facilitation visent à créer les conditions adéquates pour la bonne
conduite des initiatives locales de REDD+. Ces mesures comprennent l’éducation
à l’environnement au niveau local, le renforcement des capacités et des activités
visant à clarifier les droits de propriété et d’accès relatifs aux forêts, aux arbres et au
carbone.

Les dispositifs de dissuasion limitent l’accès aux forêts et/ou empêchent leur
conversion. Il peut s’agir d’assurer le respect des lois et des règlements relatifs à la
protection des forêts (p. ex., code forestier du Brésil), du suivi-évaluation des forêts
(p. ex., par les communautés) ou du recours à des amendes.

Les incitations (y compris monétaires) peuvent être conditionnelles ou non, le but


étant d’induire un changement de comportement chez les propriétaires terriens
pour atteindre les objectifs de la REDD+, les indemniser en contrepartie des
pertes éventuellement subies, les orienter vers une production plus durable et/
ou améliorer leurs conditions de vie. Ces incitations comprennent notamment une
assistance technique, la distribution d’intrants agricoles (p. ex., semences et engrais)
ou l’adoption de fourneaux améliorés. Lorsque les incitations sont subordonnées à la
protection des forêts ou à l’adoption de pratiques particulières (p. ex., reforestation
ou agroforesterie), elles relèvent du paiement pour services environnementaux (PSE).

Les études d’évaluation d’impact élaborées jusqu’ici s’appuient sur des combinaisons
variées de méthodes et de données comme le montrent la figure 10.3 et le
tableau 10.1.

Les études mentionnées dans ce chapitre sont principalement tirées de Duchelle


et al. (2018b), une revue systématique d’articles en anglais soumis à comité de
lecture et publiés entre 2015 et 2017 qui comprend une évaluation ex-post (c.-à-d.
réalisée après le début du programme) des interventions de REDD+. Des articles
REDD+ : la transformation | 139

plus récents (2018) et des études antérieures à 2015 ont été inclus compte
tenu des connaissances des auteurs sur la littérature à propos de l’évaluation
d’impact de la REDD+. Nous présentons ici les résultats d’études comparant les
interventions, p. ex., celles qui examinent l’effet respectif des incitations et des
mesures de dissuasion sur le défrichement de la forêt. Nous passons ensuite en
revue les résultats d’études spécifiques à un lieu en distinguant les incitations
conditionnelles et non conditionnelles. En raison du caractère hybride des projets
et programmes de REDD+, il est particulièrement difficile d’attribuer les résultats
obtenus à une intervention précise.

Méthode

Jayachandran
ECR
et al. (2017)

Bos et al. Duchelle et al.


(2017) (2017)
BACI
Börner et al. Simonet et al.
(2013) (2018b)

Pandey et al.
(2016) Resosudarmo
BA et al.
Poffenberger
(données non publiées)
(2015)
Données
Télédétection ou mesure des Données de Utilisation déclarée
stocks de carbone nature diverse de la terre

Étude comparative Étude localisée Selon les interventions

Impact positif Impact positif modéré

Figure 10.3 Méthodes et données utilisées dans la littérature relative à la


REDD+ et à son impact sur le carbone forestier

10.3.1 Études comparatives : les réductions de la déforestation sont


probablement liées aux mesures de dissuasion
En 2010, le CIFOR lançait son Étude Comparative Mondiale sur la REDD+
(CGS REDD+), dans laquelle des données BACI ont été collectées auprès d’un
échantillon de ménages vivant dans 23 sites de REDD+ situés dans plusieurs pays
tropicaux : Brésil, Cameroun, Indonésie, Pérou, Tanzanie et Vietnam. À l’aide de
données relatives aux changements de la forêt mondiale (données GFC pour
Global Forest Change) (Hansen et al. 2013a) pour ces 23 sites, Bos et al. (2017) ont
évalué la variation du couvert forestier à l’aide de méthodes BA et BACI à l’échelle
du site et du village, et ont constaté un certain ralentissement de la déforestation
aux premiers stades des interventions de REDD+.
Tableau 10.1 Impact des projets et programmes de REDD+ sur les forêts

140
Étude Nature de l’intervention (D = Lieu géographique Plan Méthode Nature des données Conclusions

| Les forêts et le carbone


dissuasion, I = incitation, F = expérimental statistique (TD = télédétection,
facilitation) MSC = mesure des
stocks de carbone,
UDT = utilisation
déclarée des terres)

Börner et al. D (surveillance renforcée des Brésil BACI DID et DID- TD La baisse de la déforestation annuelle
(2013) aires protégées) et I (paiements appariement moyenne est inférieure de 12 % dans
conditionnels individuels) les réserves traitées (2000-2007
comparativement à 2008-2011).

Bos et al. Association de D, I et F en Pérou, Brésil, BA et BACI Comparaison TD Impact global minime de la
(2017) proportion variable dans les 23 Cameroun, Tanzanie, moyennes REDD+ quant à la réduction de la
initiatives étudiées Indonésie, Vietnam BA, et DID déforestation obtenue sur le terrain
à ce jour.

Duchelle et al. Association de D, I et F en Pérou, Brésil, BACI Modèle à UDT Impact sur la forêt supérieur pour
(2017) proportion variable dans les 17 Cameroun, Tanzanie, effets fixes les mesures dissuasives que pour les
initiatives étudiées Indonésie, Vietnam autres types d’interventions.

Jayachandran D (patrouilles pour empêcher Ouganda ECR Régression TD et UDT 5,1 % de réduction de la déforestation
et al. (2017) des personnes étrangères après deux années de paiements
d’accéder à la forêt) et I (2011-2013).
(paiements conditionnels
individuels)

Pandey et al. D (contrôle de l’exploitation Népal BA Comparaison MSC Augmentation des stocks de carbone
(2016) forestière), I (distribution de moyennes de 5,1 tC/ha et par an (1,9-8,0) sur
fourneaux, mise en œuvre BA une période de trois ans.
d’activités génératrices de
revenus) et F (réunions de
sensibilisation)
Étude Nature de l’intervention (D = Lieu géographique Plan Méthode Nature des données Conclusions
dissuasion, I = incitation, F = expérimental statistique (TD = télédétection,
facilitation) MSC = mesure des
stocks de carbone,
UDT = utilisation
déclarée des terres)

Poffenberger D (lutte contre les feux de Inde BA Comparaison MSC La surface moyenne touchée par
(2015) forêt), I (subventionnement moyennes les feux de forêt est passée de 82,8
de fourneaux économiques en BA ha (2010-12) à 62,3 ha (2013-15)
combustible ; promotion de ; augmentation des volumes de
l’élevage porcin) et F (réunions biomasse.
de sensibilisation)

Resosudarmo Association de D, I et F en Pérou, Brésil, BACI Statistique UDT 65 % des ménages traités déclarent
et al. (données proportion variable dans les 17 Cameroun, Tanzanie, descriptive avoir modifié leur usage de la terre
non publiées) initiatives étudiées Indonésie, Vietnam ; les interventions destinées à
accroître le couvert boisé génèrent
les changements les plus importants,
suivies par les mesures dissuasives.

Simonet et al. D (respect de l’application Brésil BACI DID et DID- UDT ~50 % de diminution du taux moyen
(2018b) du Code forestier brésilien), appariement de déforestation sur les exploitations
I (paiements conditionnels traitées, comparativement à celui
individuels) et F (réunions de obtenu en l’absence d’intervention

REDD+ : la transformation
sensibilisation, régularisation (2010 - 2014).
environnementale, soutien
administratif)

|
141
142 | Les forêts et le carbone

Duchelle et al. (2017) ont analysé l’effet de différents types d’interventions sur le
défrichement de la forêt, tel que rapporté par 4 000 foyers sur 17 sites. Les auteurs
ont constaté une réduction significative du défrichement de la forêt par les ménages
ayant fait l’objet de mesures dissuasives, comparativement à celle observée pour les
foyers ayant bénéficié principalement de mesures incitatives ou n’ayant reçu aucun
traitement. Il est important de comprendre que les mesures dissuasives appliquées
seules ont affecté les perceptions des habitants concernant la sécurité foncière
et la qualité de vie, tandis que l’application conjointe de mesures dissuasives et
d’incitations a conduit à une atténuation de l’effet négatif sur la qualité de vie.

S’appuyant sur le même jeu de données mondiales que Duchelle et al. (2017),
Resosudarmo et al. (données non publiées) ont analysé les effets perçus de divers
types d’interventions sur le comportement quant à l’utilisation de la terre. Ils ont
constaté que trois quarts des ménages vivant sur des sites de REDD+ ont bénéficié
d’au moins une intervention visant à protéger ou à restaurer la forêt. Parmi ces
ménages, 65 % ont déclaré avoir modifié leurs pratiques en matière d’agriculture et
de foresterie, notamment en cessant ou en diminuant le défrichement de la forêt ou
la pratique du brûlis et en adoptant une gestion plus durable du bois et des produits
forestiers non ligneux. Selon les informations obtenues, les mesures dissuasives, c.-
à-d. des interventions ayant pour objectif de limiter l’accès à la forêt et sa conversion,
auraient motivé les changements constatés sur l’utilisation de la terre dans un peu
plus de la moitié de l’échantillon.

Selon les conclusions des quelques études mondiales ayant été entreprises jusqu’à
présent sur la REDD+, l’impact global du mécanisme sur la forêt a été modérément
positif et cet effet serait dû en grande partie à des mesures dissuasives. Bos et al.
(2017) expliquent cet impact relativement modeste par la lenteur de la mise en
œuvre des initiatives de REDD+, et par la faible densité des interventions qui en
découle. On constate par ailleurs qu’en se focalisant sur les petits exploitants, les
responsables de la mise en œuvre de la REDD+ ne s’attaquent pas aux grands
moteurs de la déforestation. Bien que les mesures de dissuasion puissent donner
de meilleurs résultats, il paraît crucial d’atténuer les répercussions négatives qu’elles
pourraient avoir sur la qualité de vie des petits exploitants en les combinant avec des
dispositifs d’incitation. Les études présentées ci-après donnent quelques points de
repère sur l’efficacité des initiatives locales de REDD+ qui s’appuient sur une gamme
variée d’incitations (associées dans tous les cas à des mesures de dissuasion et/ou
de facilitation).

10.3.2 Études localisées : une légère augmentation des stocks de carbone


grâce aux incitations non conditionnelles
On connaît très peu l’action des incitations non conditionnelles sur la déforestation
en raison de l’absence d’analyses d’impact robustes traitant directement de ce type
d’interventions. Dans un rapport sur une étude de cas dans un site de REDD+ au
Népal, Pandey et al. (2016) ont montré, grâce à un inventaire des réservoirs de
REDD+ : la transformation | 143

carbone selon la méthode BA, une augmentation annuelle moyenne des stocks de
carbone de 5,1 tC/ha (1,9 - 8,0) sur une période de trois ans. Les auteurs attribuent
principalement ce résultat à l’utilisation de fourneaux améliorés qui a eu pour effet
de diminuer la pression sur les forêts comme source de bois de feu. À l’aide d’une
approche similaire, Poffenberger (2015) a établi que des activités communautaires
de conservation et de reforestation dans le cadre d’un projet de REDD+ en Inde se
sont traduites par une augmentation de la biomasse, notamment grâce à une lutte
plus efficace contre les incendies, des plantations et la distribution de fourneaux.

Ces deux études portent sur des projets ayant adopté une stratégie fondée sur
des incitations non conditionnelles, auxquelles venaient s’ajouter des mesures de
dissuasion et de facilitation (Tableau 10.1). Elles montrent que ce type de stratégie
associant les interventions a eu un effet bénéfique sur les stocks de carbone. Il est
impératif d’analyser ce résultat en tenant compte des limites de l’approche de type
BA, employée dans ces deux études. Si dans les deux cas, le succès est attribué au
fait qu’une solution était préconisée pour réduire la consommation de bois de feu, il
n’a pas été possible de dissocier cet élément d’autres facteurs de réussite comme les
réunions de sensibilisation et la surveillance de la forêt, mises en œuvre de manière
concomitante.

10.3.3 Études localisées : une efficacité variable des incitations


conditionnelles
Parmi les études les plus robustes, certaines ont examiné l’impact des incitations
conditionnelles sur la protection et/ou l’accroissement du couvert forestier. En
utilisant l’imagerie satellitaire de haute résolution et des données issues d’entretiens,
Jayachandran et al. (2017) ont estimé l’efficacité d’une initiative portant sur le carbone
et rémunérant des petits exploitants ougandais en contrepartie de la conservation de
la forêt et de la plantation d’arbres. Après deux ans de mise en œuvre, les données de
satellite ont montré que la diminution du couvert forestier avait été de 4,2 % dans les
villages ayant reçu l’intervention contre 9,1 % dans les villages témoins. Les données
issues d’entretiens allaient dans le sens du résultat principal, à savoir que l’abattage
des arbres tel que rapporté par les villageois était moindre dans le groupe ayant
reçu l’intervention. Ces résultats encourageants sont à mettre sur le compte d’une
diminution par les participants de leurs propres activités de déforestation, mais aussi
d’une activité accrue de patrouilles visant à limiter le nombre d’autres personnes
accédant librement aux forêts. Il ne semble pas qu’il y ait eu d’effets d’entraînement.
Cependant, si le programme était mené sur une plus grande échelle, les volumes
moindres de bois extrait dans les villages traités pourraient se traduire par une
hausse des prix, ce qui entraînerait plus d’abattage d’arbres dans les villages voisins.

Dans le cadre d’une évaluation initiale de l’impact du programme Bolsa Floresta -


l’une des initiatives pionnières de protection des forêts au Brésil qui repose sur les
incitations conditionnelles individuelles - les premiers effets du programme sur les
forêts ont été estimés au moyen de données de télédétection (Börner et al. 2013).
144 | Les forêts et le carbone

Selon cette analyse, si les répercussions sur la forêt exprimées en nombre d’hectares
ont été limitées, la déforestation annuelle moyenne dans les réserves de Bolsa Floresta
a été inférieure de 12 points de pourcentage à celle enregistrée dans les autres
aires protégées à usages multiples. Toutefois, comme le programme Bolsa Floresta
concerne une partie reculée de l’Amazonie où la demande en terres défrichées reste
peu importante et où les bénéficiaires sont relativement homogènes, ces résultats
correspondent à une déforestation absolue faible.

En réalisant une troisième évaluation à l’aide des méthodes DID et DID-appariement,


Simonet et al. (2018b) ont obtenu des résultats prometteurs pour ce qui est de la
possibilité d’enrayer la déforestation parmi les petits exploitants de l’Amazonie
brésilienne en leur offrant des incitations de type PSE couplées à des mesures de
facilitation (p. ex., sensibilisation), dans un contexte marqué par un contrôle strict de
la part des autorités (voir l’encadré 10.3).

Encadré 10.3 La mesure de l’impact : l’initiative des « villages durables de l’Amazonie »

Depuis le milieu des années 2000, la déforestation au Brésil a connu une diminution significative, mais cette
réduction est moins marquée parmi les petits exploitants, qui subviennent encore à leurs besoins grâce à
l’agriculture extensive itinérante (sur brûlis) et à l’élevage de bovins, également extensif. Le non-respect du
Code forestier brésilien, imposant le maintien d’une couverture boisée sur 50 à 80 % de leurs terres, reste
aujourd’hui très fréquent. Dans ce contexte, 350 petits exploitants vivant le long de la Transamazonienne (État
de Pará) ont eu la possibilité de participer à un dispositif innovant de REDD+ comprenant des paiements
subordonnés à la préservation de la forêt, une sensibilisation à l’écologie, et une assistance technique et
administrative (la restauration de la forêt et l’adoption de systèmes agraires sans brûlis étant ajoutés dans un
second temps).

À l’aide de la méthode DID et DID-appariement, Simonet et al. (2018b) ont constaté que les participants (dont
la superficie forestière initiale moyenne s’étendait sur ~71 ha) ont épargné 4 hectares supplémentaires de
forêt en moyenne pendant la période étudiée (2010-2014), comparativement au scénario contrefactuel (sans
initiative de REDD+). Même si les participants ont continué à défricher la forêt, leur taux de déforestation a
été divisé par deux (Figure 10.4). Les données déclaratives relatives à la déforestation ont été confrontées aux
données de télédétection relatives aux parcelles, et la correspondance entre les deux s’est avérée convaincante.
Le ralentissement de la création de nouvelles pâtures est essentiel. Comme Jayachandran et al. (2017), les
auteurs n’ont détecté aucun effet de déforestation induit entre les parcelles participantes et les parcelles
voisines. Selon eux, la présence à long terme de l’initiateur du projet, l’adaptation des solutions préconisées
aux conditions locales et la surveillance étroite de la déforestation par les autorités brésiliennes sont tous des
facteurs qui ont pu contribuer à ces résultats encourageants à un stade pilote de la mise en œuvre de la REDD+.

Les analyses réalisées au moyen des données GFC les plus récentes (Version 1.5) (Hansen et al. 2013b) et en
appliquant la méthode BACI à l’échelle du village (Bos et al. 2017) montrent que la déforestation dans les
villages de la Transamazonienne ayant bénéficié de l’intervention a augmenté avec le temps, mais moins vite
que dans les villages témoins. Ces résultats ne contredisent pas nécessairement les résultats obtenus à l’échelle
des ménages, dans la mesure où moins de 10 % des foyers des villages accédant à l’intervention ont participé
au projet. Cela illustre la complexité qui découle de la combinaison de données de nature diverse et d’échelles
d’analyse variées.
REDD+ : la transformation | 145

80.0
Part des terres présentant un couvert boisé (%) 75.7
75.0
71.0
70.0
65.9
67.3 Effet causal du projet de
65.0
REDD+ : 50 % de réduction
du taux de déforestation
60.0 62.3
60.5

55.0

52.6
50.0
2008 2010 2012 2014
Participants Contrefactuel Communautés comparées

Figure 10.4 Impact de la REDD+ sur la déforestation dans le projet


transamazonien
Source : d’après Simonet et al. (2018b)

Ces trois études ont porté sur des initiatives comprenant des incitations
conditionnelles. Les trois études font toutes état d’une diminution significative de
la déforestation, mais à des degrés divers. Dans tous les cas étudiés, les projets
de REDD+ ont comporté une panoplie d’interventions différentes, de sorte que
leur impact éventuel ne peut être attribué précisément à une seule d’entre elles.
Dans les trois études, c’est la présence concomitante d’incitations et de mesures
de dissuasion qui semble avoir été déterminante pour la réussite du projet. Il faut
aussi que les propriétaires terriens puissent interdire aux personnes extérieures
d’accéder à la zone concernée, ce qui signifie que les initiatives menées dans
les régions où les droits fonciers sont flous, ou dont la reconnaissance n’est pas
garantie, sont moins susceptibles d’aboutir.

10.4 Enseignements et perspectives d’avenir


Les projets et programmes locaux de REDD+ associent des mesures de facilitation,
de dissuasion et d’incitation. Face à la complexité présentée par la mesure de
traitements hétérogènes sur de courtes périodes, il est encore trop tôt pour affirmer
qu’une réduction avérée de la déforestation à la suite d’une intervention de REDD+
est due à la nature de cette intervention. Quoi qu’il en soit, les études localisées
nous apprennent que la limitation de l’accès à la forêt et du défrichement s’est
soldée par une réduction de la déforestation, et que les incitations conditionnelles
ont conduit à des résultats positifs dans un certain nombre de sites. De la même
manière, il est évident que les incitations conditionnelles et non conditionnelles
jouent un rôle important dans la minimisation des compromis à faire entre les
146 | Les forêts et le carbone

avantages sur le plan du carbone et les autres bénéfices. Selon les quelques
études traitant de la question, il n’y aurait pas eu de retombées à l’échelle locale
(Jayachandran et al. 2017 ; Simonet et al. 2018b). Toutefois, une analyse plus
systématique est nécessaire si l’on souhaite mener des programmes sur une plus
grande échelle.

Même si le lancement mondial de la REDD+ remonte à plus de dix ans, il y a très


peu d’études robustes sur ses performances sur le plan du carbone. Il est urgent
d’établir si les premiers projets et programmes de REDD+ ont effectivement
permis de conserver les forêts et de renforcer les stocks de carbone, afin d’orienter
la conception des interventions futures. Signe des progrès effectués dans cette
direction, l’évaluation indépendante de l’efficacité de plusieurs projets de REDD+
- financée par un important bailleur, le Fonds Amazonie - repose principalement
sur une approche qualitative. Il est nécessaire d’étudier plus avant les effets des
différents types d’interventions, notamment à l’échelle juridictionnelle (plutôt
qu’au niveau du projet), qui est celle privilégiée par le mécanisme de REDD+. La
réalisation d’un plus grand nombre d’évaluations d’impact robustes sur la REDD+
et de ses instruments paraît difficile, même si elle n’est pas impossible. Les fonds
de la REDD+ ou les marchés du carbone pourraient, par exemple, mettre en place
des critères plus rigoureux que les porteurs de projets seraient tenus de respecter
pour prouver l’efficacité de leurs projets sur le plan du carbone et sur le plan des
autres bénéfices (voir le chapitre 10), tout en promouvant la collaboration avec les
chercheurs indépendants. Il serait également bénéfique d’apporter une assistance
accrue aux pays et aux juridictions infranationales de telle sorte qu’ils puissent
construire des unités d’évaluation robustes pour les interventions de REDD+ une
fois lancées.
Chapitre 11 REDD+ : la transformation | 147

Populations et communautés
Bien-être : impact de la REDD+ sur le terrain
Amy E. Duchelle, Claudio de Sassi, Erin O. Sills et Sven Wunder

Points à retenir
• D’après plusieurs études sur les résultats des interventions de REDD+ en
termes de bien-être, les effets sur les moyens de subsistance ou la situation
économique sont faibles ou mitigés, mais susceptibles d’être positifs en
présence de mesures incitatives.
• Il n’est pas aisé de tirer des conclusions concernant les compromis à consentir
en raison de la mise en œuvre assez lente de la REDD+ et du manque d’études
sérieuses qui quantifient ses résultats sur les forêts, l’utilisation des terres et
le bien-être. Mais des données scientifiques sur des initiatives similaires de
PSE au niveau local laissent entrevoir des difficultés si l’on veut concevoir des
actions de REDD+ qui parviennent à la fois à réduire les émissions de carbone
des forêts et à aider les populations pauvres.
• Quand les populations locales sont réellement impliquées dans la conception
et la mise en œuvre des programmes de REDD+, les résultats sont en général
plus équitables et durables.
148 | Populations et communautés

Les impacts de la REDD+ sur le bien-être en bref

Le rôle des forêts


tropicales est capital
pour réaliser les
objectifs internationaux
en matière de climat et
de développement.

28%
du revenu des ménages

Les forêts naturelles et les D’après plusieurs études sur


étendues sauvages procurent en les résultats des interventions
moyenne 28 % du revenu total des Étant donné l’importance des de REDD+ en termes de
ménages des communautés qui forêts pour le bien-être local, bien-être, les effets sur les
vivent dans les forêts tropicales ou la REDD+ doit réduire au moyens de subsistance ou la
dans leurs environs, sous forme minimum les risques pour la situation économique étaient
d’aliments, de bois de chauffage et population et améliorer les dérisoires ou mitigés, et
de fibres pour leur consommation moyens de subsistance, pour susceptibles d’être plus positifs
personnelle et pour vendre. être efficace et équitable. en cas de mesures incitatives.

Il n’est pas aisé de tirer des D’autres données scientifiques Une véritable participation à la
conclusions concernant les sur le PSE laissent entrevoir des conception et au déroulement
compromis à consentir par difficultés si l’on veut concevoir des interventions, comme
manque d’études sérieuses qui des actions de REDD+ qui moyen d’aboutir à des résultats
quantifient les résultats sur les parviennent à la fois à réduire plus équitables et plus
forêts, l’utilisation des terres et le les émissions et à aider durables, demeure le point
bien-être. véritablement les pauvres. faible de la REDD+.
REDD+ : la transformation | 149

11.1 Introduction
Grâce à l’arrêt de la déforestation, ainsi qu’à d’autres « solutions naturelles de
l’action pour le climat » comme la restauration des terres dégradées, on pourrait
réaliser au moins 37 % de l’atténuation des émissions exigée d’ici 2030 pour remplir
l’objectif de l’Accord de Paris, qui est de contenir le réchauffement climatique
de la planète au-dessous de 2 °C, et ceci pour un coût qui ne serait pas excessif
(Griscom et al. 2017). Et les forêts naturelles et les terres sauvages procurent en
moyenne 28 % du revenu total des ménages pour les communautés qui vivent
dans les forêts tropicales ou à proximité. Ce revenu est sous forme d’aliments,
de bois de chauffage et de fibres destinés à leur consommation personnelle
et à la vente – presque autant que les cultures agricoles (Angelsen et al. 2014).
Étant donné l’importance des forêts pour la qualité de vie au niveau local, il est
largement admis que la REDD+ doit réduire au minimum les risques pour la
population et améliorer les moyens de subsistance, pour être à la fois efficace et
équitable (Brown et al. 2008 ; Agrawal et al. 2011). À tout le moins, la REDD+ et les
autres actions d’atténuation par les forêts ne devraient pas nuire aux populations
locales, mais elles peuvent aussi faire plus en aidant davantage les plus démunis
(Campbell 2009).

Les garanties sociales et environnementales de la REDD+ prévues par la


CCNUCC – qui portent sur le respect des droits des peuples autochtones et des
communautés locales, une participation effective à la conception et à la mise
en œuvre du mécanisme et la promotion des co-bénéfices sociaux – prouvent
le consensus des politiques internationales autour du besoin de protéger et de
renforcer les droits et les moyens de subsistance locaux dans le cadre de l’action
pour le climat (CCNUCC 2011). Bien que les garanties de la REDD+ soient conçues
pour les programmes nationaux, nous pouvons dégager, des interventions sur le
terrain, les premières leçons sur les avantages et les risques potentiels en termes
de bien-être. En mai 2018, sur plus de 350 projets et programmes de REDD+ mis
en œuvre dans l’ensemble de la ceinture tropicale, environ la moitié avait obtenu
une certification par un organisme tiers (p. ex., Alliance Climat, Communauté et
Biodiversité, Plan Vivo) (Simonet et al. 2018a), qui exige le respect de garanties
sociales et environnementales, sans toutefois forcément s’en porter garant.

Étant donné l’attention portée au niveau international aux risques sociaux potentiels
de la REDD+, la plupart des études d’impact récentes sur ce mécanisme –
même si elles sont rares – s’attachent aux résultats sur le bien-être plutôt que sur
ceux qui concernent les forêts et l’utilisation des terres (Duchelle et al. 2018b ;
Figure 11.1). Ce chapitre résume l’état des connaissances sur les conséquences
pour le bien-être local des interventions de REDD+ et des paiements pour services
environnementaux (PSE) correspondants.
150 | Populations et communautés

Revue systématique Carbone


Hors carbone
Essai contrôlé randomisé Participation

Étude cas-témoin : témoins pré-appariés


Étude cas-témoin :
prise en compte de certains facteurs de confusion
Étude cas-témoin :
aucune prise en compte des facteurs de confusion
Rapport de cas

0 5 10 15 20

# Nombre d’études

Figure 11.1 Études (a posteriori) de l’impact de la REDD+ sur la participation et les


résultats hors carbone (surtout sur le bien-être)
Source : Adapté de Duchelle et al. (2018b)

11.2 Impacts attendus des interventions de REDD+


Bien qu’il existe plusieurs grilles possibles pour conceptualiser et mesurer le bien-être,
les impacts fréquemment évalués dans la littérature récente sur la REDD+ concernent
les revenus ou les moyens de subsistance, les coûts des projets, la perception du bien-
être, l’équité dans la répartition, et le capital social (Duchelle et al. 2018b ; Figure 11.2).
À côté de cela, la REDD+ peut aussi affecter la sécurité du régime foncier (Chapitre 8),
les capacités, les institutions et les réseaux au niveau local. Étant donné la diversité des
impacts possibles sur le plan social, il est important de comprendre les objectifs que
les responsables de la mise en œuvre de la REDD+ avaient en tête au départ et les
types d’interventions choisis.

En général, un ensemble d’interventions est appliqué sur les sites REDD+ : mesures
créant des conditions favorables, mesures dissuasives, améliorations des moyens de
subsistance avec condition ou non (Sunderlin et al. 2015 ; Figure 11.2). Les mesures
créant des conditions favorables sont celles qui permettent le consentement préalable
donné librement et en connaissance de cause (CPLCC), l’implication des populations
locales dans la conception de la REDD+, et la clarification du régime foncier, ce qui
peut servir à la protection des forêts. Les mesures dissuasives sont la réglementation
et l’application de restrictions relatives à l’accès aux forêts ou à leur conversion. En
théorie, les infractions à la réglementation forestière et à l’utilisation des terres doivent
être constatées et sanctionnées par un suivi-évaluation efficace et l’application des
textes de la part des associations villageoises et des autorités administratives, ce qui
permettra de protéger les forêts. Les mesures incitatives conditionnelles comme le
PSE exigent des participants qu’ils protègent les forêts locales et les gèrent au mieux
en échange des avantages qu’ils reçoivent. L’aide non conditionnelle concernant les
moyens de subsistance ne requiert pas en contrepartie que les parties prenantes
modifient leur comportement à l’égard de l’utilisation de la forêt, mais vise à promouvoir
REDD+ : la transformation | 151

sa conservation en investissant dans des alternatives productives (p. ex., des


pratiques agricoles plus durables). Pour récolter un maximum d’avantages en termes
de bien-être, les améliorations des moyens de subsistance, avec ou sans conditions,
doivent être réparties équitablement. Plus précisément, une proportion importante
de ménages devrait bénéficier de ces interventions, et pas seulement les élites
des villages, et il convient de prendre en compte les impressions de la population
locale par rapport à l’équité (c.-à-d., la perception de l’équité dans la répartition des
avantages) (Loft et al. 2017a).

Réalisations

Interventions de
REDD+ comprises par Résultats et impacts
Mesures la population locale
qui participe à sa Réduction de la
Mesures créant conception déforestation et de la
des conditions dégradation des forêts
favorables Propriété et gestion (impact direct et
Ressources (p. ex., CPLCC, des espaces boisés retombées) : carbone,
clarification du clairement définies et biodiversité et autres
Financement de la régime foncier) services écosystémiques
non contestées
REDD+ (bailleurs de
fonds, marchés
Mesures Constatation et Amélioration du
carbone, gouverne-
dissuasives sanction des infractions bien-être : revenus et
ments nationaux et
(p. ex., lois et liées à l’utilisation des moyens de subsistance,
infranationaux)
règlements) terres perception du bien-être,
équité dans la
Mesures incitatives répartition, capital
Mesures destinées aux
incitatives social
communautés et aux
(conditionnelles petits exploitants de
ou non) manière efficiente et
équitable

Figure 11.2 Théorie du changement en vue de réalisations et de résultats positifs


dans les initiatives locales de REDD+

Puisqu’un axe essentiel de la REDD+ est de restreindre les activités dommageables


pour les forêts ou bien de les remplacer, la population locale est susceptible d’en
subir les coûts d’opportunité (Rakatama et al. 2017). Elle peut toutefois bénéficier des
interventions de protection de la forêt, surtout quand les activités dommageables
sont causées par des personnes venues de l’extérieur (Clements et al. 2014). Par
ailleurs, les responsables de la mise en œuvre de la REDD+ peuvent pécher par
excès de prudence en dédommageant intentionnellement excessivement les coûts
d’opportunité au niveau local, coûts par ailleurs difficiles à quantifier, afin que les
communautés participantes voient leur situation économique s’améliorer un peu.
Ces avantages peuvent cependant mettre du temps à se matérialiser : il faut que
les nouvelles activités commencent à rapporter. L’un des problèmes est que le coût
de la conservation forestière peut être davantage ressenti par certains groupes ; par
152 | Populations et communautés

exemple, les plus pauvres sont parfois ceux qui dépendent le plus du défrichement
de la forêt et sont donc les plus fortement touchés par les restrictions pour la
conservation (Poudyal et al. 2018). On a aussi de plus en plus de preuves de la
mainmise des élites sur la répartition des avantages des programmes de REDD+
(Poudyal et al. 2016). En même temps, les ménages les plus fortunés tirent souvent
plus d’avantages des forêts, dans l’absolu, ce qui voudrait dire qu’il faudrait les
dédommager plus que les ménages pauvres pour leur manque à gagner (Ickowitz
et al. 2017). En général, les petits exploitants et les communautés qui participent
volontairement pourraient même gagner beaucoup moins s’ils sous-estiment les
coûts d’opportunité de la conservation ou espèrent des profits non pécuniaires
de leur participation à la REDD+ (p. ex., attirer des organismes qui financent le
développement).

11.3 Un début d’impact pour les forêts et le bien-être d’après les


données scientifiques
Des études récentes a posteriori des interventions de REDD+ sur le terrain mettent en
évidence des résultats assez minces ou mitigés sur le bien-être, qui sont susceptibles
d’être plus importants quand les incitations font partie de la gamme d’interventions
proposées (Duchelle et al. 2018b). Un corpus d’études concernant 23 sites REDD+
dans six pays, qui font partie de l’Étude comparative mondiale du CIFOR sur la
REDD+ et qui suivent la méthode BACI (avant-après, contrôle-intervention), a
permis d’analyser les premiers impacts des interventions sur 150 communautés et
près de 4 000 ménages (Sills et al. 2014). Les résultats ont montré que la REDD+
avait très peu d’effet sur la perception du bien-être par les ménages et au niveau
des villages, ainsi que sur le fait qu’ils disposent de revenus suffisants (Sunderlin
et al. 2017). Une analyse des impacts de la REDD+ sur les revenus des ménages a
révélé que l’amélioration de la situation économique restait aussi difficile à atteindre
(Encadré 11.1). Il est cependant clair que, s’agissant du bien-être, les femmes sont
susceptibles de pâtir davantage de la REDD+ que les hommes si l’on néglige les
questions de genre lors de la conception des interventions (Encadré 11.2).

En termes de compromis potentiels à trouver entre conservation et bien-être, l’impact


sur les forêts de ces sites a également été minime : on a observé une réduction de
la perte de la couverture arborée au niveau des villages sur près de la moitié des
sites REDD+ étudiés, et aucun effet sur un tiers des sites lors de la comparaison avec
les zones témoin (Bos et al. 2017 ; Chapitre 10). En regardant de plus près les types
d’interventions de REDD+ appliquées sur ces sites, on s’aperçoit que les restrictions
ont été plus efficaces pour freiner le défrichement déclaré de la forêt. Cependant,
elles ont aussi eu des conséquences négatives sur la perception du bien-être par la
population locale ; l’amélioration des moyens de subsistance a toutefois permis de
tempérer un peu ces effets négatifs en allégeant le poids des restrictions frappant
l’utilisation des terres, ce qui met en relief l’importance des mesures incitatives dans
le paquet d’interventions proposées (Duchelle et al. 2017 ; Figure 11.2).
REDD+ : la transformation | 153

Encadré 11.1 Analyse pantropicale de l’impact de la REDD+ sur les revenus

En plus des répercussions potentielles négatives sur la situation économique au niveau local, le risque
que la REDD+ accentue les inégalités existant au sein des communautés est bien connu, les élites
pouvant absorber une part disproportionnée des avantages (Ghazoul et al. 2010 ; Andersson et al. 2018).
Pour comprendre les effets des interventions de REDD+ sur les revenus et les inégalités, des informations
précises (gains en argent et moyens de subsistance, d’après Angelsen et al. 2014) ont été rassemblées
pour plus de 4 000 ménages de 150 villages sur 16 sites REDD+ dans 6 pays en 2010/2011 et en
2013/2014, à l’aide de la méthode BACI (avant-après, contrôle-intervention). La situation de référence
des villages témoin et celle des villages de l’expérimentation étaient à peu près équivalentes (Sills et
al. 2017), mais nous avons utilisé la méthode des comparaisons par paires associée à la méthode des
doubles différences pour optimiser l’exactitude des résultats de la comparaison entre les groupes témoin
et ceux de l’intervention.

Globalement, nous avons observé une hausse des revenus au fil du temps sur certains sites en Indonésie
et au Brésil, un recul sur certains sites au Cameroun et au Pérou, et aucun changement sur certains sites
au Vietnam et en Tanzanie. La REDD+ n’avait aucun effet sur ces tendances dans l’échantillon global à
l’échelle du monde entier ou au niveau d’un pays sauf au Cameroun, où elle a entraîné une baisse de
revenus, surtout à cause de ses conséquences sur les ménages d’un site (Figure 11.3). En effet, les résultats
au niveau de chaque site étaient extrêmement hétérogènes. Par exemple, l’évolution des revenus (à la
hausse ou à la baisse) sur certains sites dépassait les 25 à 30 %, ce qui souligne le dynamisme des activités
lucratives en certains des lieux qui accueillent la REDD+. Sur le site camerounais où le mécanisme a
généré une diminution des revenus, la baisse se concentrait dans les deux quintiles supérieurs, tandis
que les quintiles les plus pauvres s’en sortaient légèrement mieux au fil du temps. Sur ce site, la REDD+ a
donc réduit les revenus moyens des ménages d’un côté, mais elle a protégé les plus démunis, et dans une
certaine mesure un peu nivelé les inégalités de l’autre. En Tanzanie sur un site où la REDD+ n’avait produit
aucun effet global sur les revenus, nous avons découvert des conséquences semblables sur les mêmes
quintiles que ceux du cas précédent : les plus riches en subissaient les effets indésirables, les quintiles du
milieu n’étaient pas affectés, et les quintiles les plus pauvres s’en trouvaient un peu mieux.

Dans ces cas où les inégalités étaient atténuées, c’était aux dépens des ménages les plus aisés, qui
perdaient une partie non négligeable de leurs revenus. Sur un site au Pérou, si la baisse des revenus et
les inégalités n’étaient pas causées par la REDD+, elle n’a pas réussi à amortir les tendances négatives ni à
protéger les populations pauvres. De même, sur plusieurs sites brésiliens et indonésiens, présentant des
revenus généralement en augmentation tant dans les zones témoin que dans les zones expérimentales,
la REDD+ n’a pas eu d’effet sur les tendances fondamentales ; ainsi, dans de nombreux cas, elle n’a pas
permis de résoudre les inégalités qui se creusaient, mais ne les a pas accentuées non plus. Ces résultats
révèlent l’importance de la compréhension de l’hétérogénéité qui existe sur les sites et entre ceux-ci, afin
de juger si les garanties sociales sont bien respectées, et de quelle manière.

D’autres études se sont intéressées aux effets néfastes de la REDD+ sur le bien-être.
Jagger et Rana (2017) font la démonstration de l’emploi de données secondaires
publiques pour en évaluer les impacts. Sur 18 sites de projets de REDD+ en
Indonésie, ils ont relevé certains éléments indiquant des impacts potentiellement
délétères sur la situation économique des personnes, mais soulignent que
l’interprétation de ces données est compliquée. Par exemple, ils ont découvert
que la REDD+ faisait augmenter le nombre de certificats émis par l’administration
attestant de la pauvreté des ménages. Cela peut révéler dans les villages REDD+
154 | Populations et communautés

une hausse de la pauvreté, ou bien une plus grande prise de conscience des droits
des démunis et des possibilités qui s’offrent à eux pour accéder à des services.
D’après des études de cas réalisées au Nigéria et au Vietnam, les restrictions sur
le défrichement des forêts ont compromis les moyens de subsistance venant de
l’agriculture (Asiyanbi 2016 ; McElwee et al. 2017). Selon une autre étude de cas
effectuée en Indonésie, les stratégies alternatives concernant les moyens de
subsistance qui ont été proposées par les responsables de la mise en œuvre du
projet n’étaient pas pertinentes dans le contexte local (Lounela 2015). Sur un site
REDD+ en Tanzanie, les nouvelles stratégies présentées par les responsables de la
mise en œuvre n’ont pas été considérées viables financièrement pour la population
locale (Svarstad et Benjaminsen 2017), et n’ont pas créé non plus de moyens de
subsistance à long terme (Lund et al. 2017). Des études approfondies d’un projet
pilote de REDD+ à Madagascar ont montré l’existence de coûts substantiels qui ne
faisaient pas l’objet d’une compensation, ce qui était surtout dramatique pour les
populations les plus pauvres (Poudyal et al. 2016, 2018). Sur un autre site au Kenya,
si la REDD+ a eu des effets positifs localement, des groupes de discussion ont
révélé que ces avantages ne correspondaient pas aux attentes de la population ou
ne compensaient pas les coûts d’opportunité de la restriction de l’usage de la forêt
(Atela et al. 2015a). Effectivement, le fait que de nombreux projets de REDD+ n’aient
pas généré d’avantages au niveau local – notamment la perspective de virements
financiers substantiels qui ne se sont jamais matérialisés à cause de l’absence de
prévisibilité du financement – a engendré localement frustration et scepticisme vis-
à-vis du mécanisme (Angelsen et Vatn 2016 ; Milne et al. 2018).

Contrôle
2000 Intervention
Évolution du revenu des ménages (USD ±ES)

1000

*
0

-1000

-2000

Brésil Pérou Cameroun Tanzanie Indonésie Vietnam

Figure 11.3 Évolution des revenus des ménages après le déclenchement des
initiatives de REDD+ sur les sites de l’intervention et sur les zones témoin
Note : * dénote une différence significative (p<0,05)
REDD+ : la transformation | 155

Encadré 11.2 Impacts de la REDD+, différenciés selon le genre, sur la perception


de la qualité de vie
Anne M. Larson

Nous avons appliqué la méthode BACI présentée à l’encadré 11.1 pour analyser l’évolution de la
perception de la qualité de vie au fil du temps dans les villages des interventions REDD+ et dans les
villages témoin. Les résultats des groupes de réflexion constitués de participants des deux sexes (68 %
d’hommes en moyenne) ont été comparés à ceux composés uniquement de femmes, ces groupes
de réflexion élaborant leurs propres définitions de la qualité de vie. Dans le cadre de cette analyse,
chaque village était classé selon l’incidence globale sur la qualité de vie dans l’une de ces catégories :
positive, négative ou sans incidence entre les deux phases de la recherche ; par exemple, même si les
groupes de réflexion faisaient état d’un progrès de la qualité de vie de certains de leurs membres lors
de la Phase 2 (2013-2014), l’évolution était notée « négative » si le nombre de personnes concernées
était plus faible que lors de la Phase 1 (2010-2011). Globalement sur les sites REDD+, les résultats
indiquaient un net recul de la qualité de vie perçue par les femmes et par le village dans son ensemble,
et aucun changement (pour les femmes) ou une évolution positive (pour le village dans son ensemble)
dans le groupe témoin. D’après un modèle de régression, la diminution de la qualité de vie pour les
femmes était sans aucun doute liée au fait qu’elles habitaient un village REDD+.

Ces résultats sont cependant quelque peu déroutants : en effet, quand les femmes évaluaient des
interventions précises de REDD+ dans leurs villages, elles considéraient que 46 % des interventions
avaient un effet positif et 7 % seulement un effet négatif. Des attentes non satisfaites peuvent expliquer
certains résultats, ainsi que le grand nombre de facteurs, spécifiques et variés, qui affectent la qualité de
vie en général (comme la maladie). La réponse des femmes laisse penser que la qualité de vie est plus
susceptible d’amélioration si les interventions leur permettent d’obtenir un emploi, font progresser les
conditions économiques et donnent des moyens d’agir. Dans l’ensemble, l’analyse révèle de meilleurs
résultats pour la qualité de vie des femmes si celles-ci sont totalement impliquées dans la conception,
la mise en œuvre et les décisions, et quand des stratégies bien définies sont prévues pour traiter leurs
priorités (Larson et al. 2018).

Bien que la REDD+ ait été conçue au départ comme un programme multiniveaux
de PSE (Angelsen 2014), seules quelques initiatives ont effectivement permis
d’offrir des paiements conditionnels aux ménages (Sunderlin et al. 2015).
Nous nous sommes par conséquent intéressés à d’autres types de PSE, à la
recherche d’indications sur les répercussions éventuelles des mesures incitatives
conditionnelles de la REDD+ sur le bien-être de la population locale. D’après
une revue systématique de la littérature effectuée récemment, les prestataires
de services environnementaux sous contrat (c’est-à-dire ceux qui reçoivent les
paiements) gagnent en général plus grâce à leur participation au PSE, mais les
données sur les impacts non monétaires sont rares (Blundo-Canto et al. 2018).
Jayachandran et al. (2017) ont montré le potentiel du PSE dans des conditions
idéales (c.-à-d., une mise en œuvre attentive dans un contexte de forte
déforestation et de coûts d’opportunité faibles), ce qui prouve qu’il peut freiner la
déforestation sans nuire à la situation économique des usagers locaux des forêts.
156 | Populations et communautés

Cependant, d’après d’autres données sur le même site, il est également prouvé que
le PSE est moins accessible aux ménages qui ont déjà des difficultés à obtenir un
crédit (Jayachandran 2013). Dans une autre revue de littérature récente, Alix-Garcia
et Wolff (2014) ont conclu, à partir d’évaluations quasi expérimentales en Chine et
au Mexique, que le PSE avait permis des investissements à long terme (p. ex., dans
la scolarisation et le travail non agricole), mais aucune augmentation des actifs à
court terme. Selon une autre étude, le PSE avait réduit la pauvreté au Mexique, mais
plus particulièrement là où le risque de déforestation était faible, ce qui pourrait
correspondre à un compromis entre deux objectifs : la conservation des forêts et la
réduction de la pauvreté (Alix-Garcia et al. 2015). En résumé, d’après la littérature sur
le PSE, il y a souvent peu d’effet sur le bien-être des participants, mais certainement
aucune incidence négative. Cela permet de penser que les paiements conditionnels
directs grâce à la REDD+ sont susceptibles d’être cohérents avec l’objectif de « ne
pas nuire », au moins dans le cadre d’un dispositif volontaire. Dans le même temps,
les données scientifiques sur le PSE laissent entrevoir des difficultés si l’on veut
concevoir des initiatives de REDD+ qui parviennent effectivement à la fois à réduire
les émissions de carbone des forêts et à aider véritablement les populations pauvres,
ce qui contredit les résultats théoriques gagnant-gagnant présentés à la Figure 11.2.

Faute d’études sérieuses sur les résultats concernant les forêts et l’utilisation des
terres dans la littérature sur la REDD+ (Chapitre 10), il est également difficile de tirer
des conclusions générales sur les compromis à consentir entre le carbone et le bien-
être. Sur les sites présentant au moins quelques résultats positifs pour les forêts,
bien que négligeables ou insignifiants pour le bien-être (p. ex., ceux analysés dans
l’étude comparative mondiale du CIFOR sur la REDD+), ces résultats pourraient être
interprétés comme témoignant de la réussite de l’objectif de « ne pas nuire ». Sur
d’autres, les arbitrages sont évidents entre la réduction du défrichement des forêts et
le progrès du bien-être, si l’amélioration des moyens de subsistance n’est pas incluse
dans la combinaison (p. ex., sur des sites brésiliens dans Duchelle et al. 2017). Enfin,
en l’absence de réduction de la déforestation et de la dégradation, les interventions
de REDD+ peuvent toujours faire évoluer la situation économique localement –
éventuellement parce que, lors de leur conception, on a accordé plus d’importance
aux objectifs en matière de moyens de subsistance (Börner et al. 2013).

11.4 En dépit des efforts, une participation locale limitée et inégale


Pour récolter le maximum de résultats positifs pour les forêts et le bien-être, il existe
des arguments convaincants pour impliquer utilement les agriculteurs, les petits
exploitants et les communautés dans la conception des interventions de REDD+, en
particulier celles qui affectent leurs moyens de subsistance (Duchelle et al. 2017 ; Myers
et al. 2018). Bien que l’objectif premier de la REDD+ (atténuation du changement
climatique) soit défini sur le plan international et dépasse donc les intérêts locaux,
les populations locales savent souvent le mieux comment réaliser effectivement les
solutions d’atténuation par les forêts tout en diminuant les coûts au minimum. La
REDD+ : la transformation | 157

participation inclusive, lors de la définition et de la modification des règles relatives


à la gestion des ressources, est l’un des principes de conception fondamentaux
formulés par Ostrom pour une bonne gouvernance des communs (Ostrom 1990).
Par ailleurs, du point de vue de la justice sociale, la participation est une fin en soi
(Fraser 2009). Si les garanties de la REDD+ devraient permettre la consultation des
parties prenantes, leur consentement préalable, donné librement et en connaissance
de cause (CPLCC) et aussi promouvoir leur participation effective à la conception et à
la mise en œuvre du mécanisme, la plupart des responsables de cette mise en œuvre
ne semblent pas encore saisir complètement l’intérêt de la contribution et de la prise
de décisions au niveau local.

Le CPLCC est une condition éthique minimale pour la REDD+. Cela commence par un
partage d’information effectif sur les initiatives de REDD+ avec les parties concernées
au niveau local, comme mesure clé permettant de créer des conditions favorables
(Figure 11.2). Si de nombreux pays ont fait des progrès sur le chemin des politiques
et des processus de mise en place du CPLCC dans le cadre de la REDD+ (Jagger
et al. 2014), son déploiement peut s’avérer plus délicat là où les droits des peuples
autochtones constituent un enjeu politique, comme au Vietnam, (Pham et al. 2015).
De surcroît, les responsables de la mise en œuvre des initiatives locales de REDD+
ont été confrontés à des difficultés pour réunir les ressources (financières et en temps)
nécessaires au déroulement complet des processus de CPLCC sur le terrain, et pour
que la population locale comprenne bien ce qu’est la REDD+, alors que le concept
est toujours en évolution (Jagger et al. 2014). Étant donné tous ces problèmes, selon
une pléthore d’études récentes, les communautés touchées étaient peu informées
des projets locaux de REDD+ (p. ex., Bayrak et Marafa 2016 ; Saeed et al. 2017 ; Milne
et al. 2018). D’après des études de cas au Guyana (Airey et Krause 2017), en Indonésie
(Harada et al. 2015), en Tanzanie (Scheba et Rakotonarivo 2016 ; Khatun et al. 2017), et
sur des sites REDD+ dans cinq pays (Larson et al. 2015), les habitants étaient informés
de manière inégale, en dépit de la priorité accordée au partage d’information, les
femmes et les villageois les plus pauvres étant les moins renseignés sur les activités du
projet. De plus, l’efficacité du processus a été influencée par l’existence de différentes
approches du CPLCC, la qualité des facilitateurs et les lieux de consultation. Le recueil
du consentement préalable des populations se produit souvent dans l’urgence à
cause des contraintes de temps et de la pression des bailleurs de fonds, alors qu’une
consultation approfondie doit prendre du temps (Pham et al. 2015).

À côté du CPLCC, il existe des occasions pour impliquer directement les communautés
locales dans la conception et la mise en œuvre des initiatives de REDD+. Bien que
de nombreux responsables de la REDD+ trouvent qu’il est compliqué et onéreux
de faire plus qu’une consultation passive, on constate cependant des exemples de
participation digne de ce nom. Dans le cadre d’un projet de REDD+ au Kenya, les
villageois ont davantage participé aux prises de décisions que dans les projets intégrés
de conservation et de développement (ICDP en anglais) de la même zone, sans doute
grâce à l’attention que les responsables de la mise en œuvre ont porté aux garanties
(Atela et al. 2015b). Sur le même site au Kenya, et sur un autre au Népal, les initiatives
158 | Populations et communautés

de REDD+ étudiées ont aussi permis une plus grande participation des femmes aux
prises de décisions (Kariuki et Birner 2016 ; Sharma et al. 2017). Et des études de cas
de sites REDD+ en Indonésie et au Brésil ont mis en lumière comment l’engagement
local dans les activités des projets permettait d’accroître l’apprentissage social et la
confiance parmi les villageois (Mulyani et Jepson 2015 ; West 2016).

11.5 Enseignements et perspectives d’avenir


Les enseignements retenus des effets des premières initiatives de REDD+ sur le
bien-être des habitants peuvent éclairer la conception et la mise en œuvre des futurs
programmes et politiques d’atténuation du changement climatique par les forêts, à
l’échelle juridictionnelle. Même si le but de la REDD+ est de protéger et de mettre
en valeur les forêts, des raisons juridiques, morales et pratiques exigent que cet
objectif soit atteint sans nuire à la population locale, ce qui est un minimum, et dans
l’idéal, qu’elle en retire des avantages.

Ce chapitre attire l’attention sur les défis rencontrés lorsque l’on veut promouvoir
les avantages sociaux dans des contextes locaux complexes, étant donné les divers
impacts des interventions de REDD+ sur des populations locales hétérogènes,
notamment entre des groupes qui n’ont pas les mêmes revenus et entre les hommes
et les femmes de la même communauté. Il a aussi été constaté qu’en de nombreux
endroits, les effets sur les forêts comme sur le bien-être s’amorcent tout juste. Le
manque de résultats révèle à la fois la lenteur de la mise en œuvre de la REDD+ et le
faible volume des financements, ce qui a bridé l’action sur le terrain. Les paiements
conditionnels peuvent effectivement réduire la déforestation, et cette mesure est
susceptible d’être cohérente avec l’objectif de la REDD+ qui est de « ne pas nuire ».
Mais les résultats gagnant-gagnant espérés du PSE dans le domaine de la protection
des forêts et de l’amélioration du bien-être ne sont pas pour autant à portée de main.

Enfin, les interventions conçues avec la population locale, à partir de leur ressenti
de l’équité, seront probablement mieux adaptées aux réalités locales et auront une
plus grande légitimité (Wong et al. 2017). On observe que les responsables de la
mise en œuvre de la REDD+ sont généralement attentifs à prévoir une certaine
proportion de participation locale, et que les principes des garanties sociales
sont intégrés dès le début de la conception des projets – peut-être plus que dans
beaucoup de projets traditionnels de conservation (Jagger et al. 2014). Cependant,
une véritable participation à la conception et au déroulement des interventions
représente toujours un défi pour la REDD+. Il est évident que la participation
locale à la REDD+ pourrait être développée, à la fois en veillant au déroulement du
CPLCC et en impliquant les communautés en tant que détenteurs de droits et pas
simplement comme bénéficiaires d’un projet (Chapitre 8). Même si elle a un coût,
cette implication permettrait de mettre à profit les complémentarités potentielles
entre la conservation des forêts et le bien-être des habitants, pour aboutir à long
terme à de meilleurs résultats en termes de climat et de développement.
Partie 4
Des initiatives
en évolution
Chapitre 12 REDD+ : la transformation | 161

Approches juridictionnelles infranationales


Cap vers le changement avec des politiques
d’innovation et des partenariats
Claudia Stickler, Amy E. Duchelle, Daniel Nepstad et Juan Pablo Ardila

Points à retenir
• Dans une étude sur les juridictions infranationales de 12 pays, qui représentent
28 % du domaine forestier tropical mondial, 39 juridictions s’étaient
officiellement engagées à réduire la déforestation. La plupart d’entre elles
(38 sur 39) avaient aussi pris des mesures concrètes pour mettre en application
leurs promesses.
• La majorité de cet échantillon de juridictions a élaboré et mis en œuvre des
stratégies juridictionnelles intégrées, des processus multipartites performants
sur l’ensemble de leur territoire, et des objectifs quantifiables assortis d’une
échéance précise, qui définissent leur vision de la durabilité – en dépit du
manque de financements internationaux pour le climat qui aideraient ces
interventions, entre autres.
• La déforestation annuelle a reculé entre 2012 et 2017 dans un peu moins de la
moitié de ces territoires (17 sur 39), même si les liens entre les mesures prises
par les gouvernements infranationaux et l’évolution observée en matière de
déforestation restent à analyser.
162 | Approches juridictionnelles infranationales

Les approches juridictionnelles infranationales en bref

L’approche juridictionnelle du développement


durable vise à protéger les forêts, à réduire les
émissions et à faire progresser les moyens de
subsistance, comme d’autres domaines sur les
plans sociaux, environnementaux et
économiques, à l’échelle de territoires entiers
dans un pays : États, provinces, districts,
comtés ou autres divisions administratives.
CO2

6
Trente-neuf juridictions
infranationales, qui représentent
28 % du domaine forestier
mondial, se sont officiellement La déforestation annuelle a reculé 35 juridictions sur 39 ont validé
engagées à juguler la entre 2012 et 2017 dans un peu un ensemble de principes
déforestation. La plupart d’entre moins de la moitié de ces directeurs les engageant à
elles ont aussi pris des mesures juridictions (17 sur 39), malgré la respecter les droits des peuples
concrètes pour mettre en rareté des financements forestiers sur leurs terres et leurs
application leurs promesses. internationaux pour le climat. ressources.

50%

Près de la moitié des 39 Malgré des progrès dans la mise


juridictions ont noué des en place de politiques et Il faut un cadre de travail
partenariats avec des entreprises d’interventions de développement international pour hâter les
cherchant à s’approvisionner en durable, seuls quelques progrès sur la voie de la durabilité
produits issus de l’agriculture juridictions sont bien avancées juridictionnelle, sans supposer
durable à travers des dans l’élaboration de plans et l’imminence de nouveaux flux
consortiums ou des processus d’actions, et dans la réforme de financiers conséquents.
multisectoriels. leur cadre juridique et de leurs
politiques.
REDD+ : la transformation | 163

12.1 Qu’est-ce qu’une approche juridictionnelle ?


L’approche dite « juridictionnelle » vise à protéger les forêts, à réduire les
émissions et à faire progresser les moyens de subsistance à l’échelle de
territoires entiers : celle d’un pays ou d’une de ses divisions administratives
(aussi appelées divisions territoriales), notamment les États qui le composent,
les provinces, les districts, les comtés. À la base de cette approche, on trouve
un fort engagement du gouvernement et un paysage défini par un périmètre
pertinent pour l’application des politiques (Nepstad et al. 2013a, 2013b ; McCall
2016 ; Boyd et al. 2018). L’accent étant mis sur le territoire, l’harmonisation
stratégique de l’approche est facilitée avec les politiques et les programmes
publics et ce sont généralement les gouvernements qui dirigent l’élaboration
et la mise en œuvre des stratégies, ou y prennent une part active. La durabilité
juridictionnelle se distingue des politiques publiques habituelles par la place
centrale de la durabilité sociale et environnementale dans la conception et la
mise en œuvre d’un programme intégré, intersectoriel et couvrant l’ensemble
du territoire.

Les approches juridictionnelles infranationales sont issues de la constatation


du fait que les premières mises en œuvre de la REDD+, et aussi les initiatives
visant les chaînes d’approvisionnement agricoles, n’ont pas permis de
résoudre la déforestation tropicale (Tableau 12.1). Dans le cas de la REDD+,
les gouvernements nationaux ont été lents à mettre en place les politiques et
les programmes nécessaires pour remédier aux moteurs de la déforestation et
impulser un changement sur le terrain. Et ils étaient aussi, tout du moins dans le
cas des pays très étendus, très éloignés des agriculteurs et des communautés
forestières dont le comportement devait à l’origine être influencé par la REDD+.
De nombreux facteurs politiques et économiques ont freiné les progrès,
notamment le manque d’incitations visant à mettre fin aux pratiques habituelles
de déforestation (Seymour et Busch 2016 ; Angelsen et al. 2017 ; Brockhaus et al.
2017). Pendant ce temps, les projets de REDD+ se sont rapidement multipliés,
en général sans relation, ou peu, avec les organismes gouvernementaux,
comme avec les politiques et les programmes publics, en ciblant surtout les
petits exploitants agricoles et en excluant pratiquement les autres agents de la
déforestation (Sills et al. 2014 ; Simonet et al. 2015 ; Tableau 12.1). Ces projets
pénalisaient aussi souvent les gardiens traditionnels de la forêt (c.-à-d. les
populations autochtones) considérés comme « peu performants », s’agissant
de décerner les crédits d’émissions ou de déforestation évitées, qui constituent
le pivot de bon nombre de programmes de REDD+.
Tableau 12.1 Comparaison des approches suivies pour réduire la déforestation tropicale

164
Approche Chaînes d’approvisionnement REDD+ au niveau des REDD+ au niveau national Territoire

| Approches juridictionnelles infranationales


projets

Périmètre Exploitations agricoles, plantations et Périmètre du projet local Frontières du pays Division territoriale infranationale (p. ex., État,
usines de transformation de certains province, comté, district)
produits agricoles

Échelle Du producteur à la totalité de la filière Petite échelle en général Moyenne à grande échelle Petite à moyenne échelle
agricole

Parties prenantes ou Agriculteurs, transformateurs et Souvent limités à un petit Devrait comprendre tous les Devrait comprendre les groupes d’acteurs des
acteurs impliqués acheteurs nombre d’acteurs locaux groupes d’acteurs du pays divisions territoriales
ONG chargées de la surveillance Dans les pays ayant une Dans celles-ci, la représentation des divers
vaste superficie, leur acteurs est potentiellement plus forte
représentation peut être
disparate

Principaux acteurs Secteur privé Porteurs de projet Gouvernement Gouvernement

Rôle du gouvernement Aucun à minime Aucun à minime Important Moyen à important

Capacité de l’approche Peut inciter les agriculteurs Peut inciter des acteurs précis Peut appuyer des politiques Peut agir sur les moteurs régionaux
à répondre à la entre autres à moins déboiser à moins déboiser nationales d’innovation Peut permettre d’expérimenter des politiques
déforestation, à la (incitations renforcées par les acteurs Peut servir de terrain d’essai Peut permettre d’établir et des programmes innovants pour agir sur les
dégradation et à la économiques)
restauration des forêts pour tester de nouvelles des règles de partage moteurs
Ne peut pas surmonter les problèmes approches des bénéfices au niveau Peut permettre de créer les conditions pour
plus généraux liés aux politiques ou au national avec divers un partage plus important des bénéfices entre
cadre juridique groupes d’acteurs divers groupes d’acteurs
Approche Chaînes d’approvisionnement REDD+ au niveau des REDD+ au niveau national Territoire
projets

Défis à relever/ Coûts de la traçabilité et de la Fort risque de fuite Fonction de signal joué Fonction de signal joué par le prix du carbone et
obstacles vérification et manque d’incitations Fonction de signal joué par le par le prix du carbone et demande du marché : toujours faibles
destinées aux agriculteurs prix du carbone et demande demande du marché : Risque de remplacement des hommes
du marché : toujours faibles toujours faibles politiques
Éloignement éventuel des Pouvoirs et autonomie au niveau infranational
acteurs locaux et régionaux très limités dans certains pays
Bureaucratique, lent

Potentiel de l’approche Faible à moyen : de nouvelles Faible : généralement Fort : peut permettre Fort : peut permettre d’harmoniser les signaux
pour appuyer une initiatives reliant chaînes coupée des processus des d’harmoniser les signaux du marché avec les incitations d’ordre fiscal et
transition plus importante d’approvisionnement et stratégies politiques et des dialogues du marché avec les réglementaire pour susciter le changement ;
vers le développement juridictionnelles sont prometteuses. multipartites de portée incitations d’ordre fiscal et peut permettre de tester des innovations
LED-R
générale réglementaire pour susciter susceptibles d’être ensuite adoptées par les
le changement gouvernements nationaux
Note : Ces approches peuvent se recouper en pratique

REDD+ : la transformation
|
165
166 | Approches juridictionnelles infranationales

L’efficacité des initiatives relatives aux chaînes d’approvisionnement a aussi été


ralentie par un décalage semblable par rapport aux politiques et aux programmes
publics (Lambin et al. 2018 ; Luttrell et al. 2018a ; Nepstad et Shimada 2018 ;
Shimada et Nepstad 2018 ; Tableau 12.1 ; Chapitre 13). Pour réaliser leurs
promesses en faveur de la déforestation zéro, la Tropical Forest Alliance 2020
(TFA 2020), des organismes de certification (p. ex., la Table ronde pour une
huile de palme durable) et des fabricants et distributeurs de produits de grande
consommation (p. ex., Unilever, Marks & Spencer et Walmart) commencent à
explorer l’approvisionnement par juridiction. Il s’agit de l’approvisionnement en
soja, huile de palme, viande bovine et autres produits « qui mettent les forêts en
péril » dans des territoires qui sont en mesure, depuis un certain temps, d’atteindre
des objectifs de performance qu’ils se sont fixés concernant la déforestation, la
reforestation et d’autres objectifs de développement durable (Stickler et al. 2018).

À la différence de ces actions isolées, les approches juridictionnelles encouragent


l’harmonisation des mesures incitatives de la REDD+, des initiatives de chaînes
d’approvisionnement durables, des politiques et des financements au niveau
national, en vue de remédier aux problématiques imbriquées de la déforestation,
des moyens de subsistance en zone rurale et de la sécurité alimentaire (Nepstad
et al. 2013a). Dans les organisations décentralisées, les juridictions infranationales
disposent au moins d’un certain pouvoir législatif et politique (Larson et Ribot
2009 ; Boyd et al. 2018) (Encadré 12.1). Leurs gouvernements sont aussi mieux
placés pour communiquer avec les agriculteurs et les communautés qui prennent
des décisions en matière d’utilisation des terres (Larson et Ribot 2009 ; Stickler
et al. 2014). Parce qu’ils ont de l’autorité sur un plus grand nombre de secteurs
et d’acteurs que les responsables des projets de REDD+ ou ceux des initiatives
visant les chaînes d’approvisionnement, et qu’ils ont une vision d’ensemble non
circonscrite à un projet isolé, avec des acteurs, des enjeux et des objectifs limités,
ces juridictions peuvent être plus créatives dans les solutions qu’elles proposent
pour s’atteler aux agents de la déforestation et/ou à la reconnaissance des gardiens
de la forêt. En général, elles traitent une diversité et un volume de questions
socioéconomiques et environnementales plus restreints que les gouvernements
nationaux. Grâce à l’échelle moins vaste qui est la leur, elles peuvent contribuer
aux objectifs du pays et progresser vers leur réalisation.

12.2 Évaluation de la durabilité juridictionnelle dans l’ensemble


de la zone tropicale
On parle de durabilité juridictionnelle lorsqu’un territoire réalise la transition vers
le développement durable sur la totalité de son espace géographique, en tenant
compte de trois dimensions : sociale, environnementale et économique. Dans
l’ensemble de la zone tropicale, un nombre croissant de juridictions infranationales
ont adopté l’approche juridictionnelle qui guide leur conception de programmes
durables en vue d’un développement rural à faible émission (LED-R). Dans ce
REDD+ : la transformation | 167

chapitre, nous examinons l’action de 39 juridictions infranationales, qui accueillent


environ un tiers des forêts tropicales restant dans le monde (voir l’échantillon dans
l’encadré 12.2). Certaines de leurs actions sont en cours depuis plus de dix ans,
alors que d’autres territoires viennent seulement de s’engager sur la voie d’une
durabilité juridictionnelle intégrale. Il est difficile (et prématuré dans de nombreux
cas) de déterminer si ces efforts ont contribué directement à la réduction de la
déforestation ou des émissions provenant d’autres sources. Dans la plupart des
cas, de profonds changements systémiques dans la gouvernance des forêts et
de l’utilisation des terres sont nécessaires pour atteindre ces buts. Dans le cadre
de l’approche juridictionnelle, la mise en place des éléments essentiels suivants
constitue un indicateur de progrès particulièrement important : processus
multipartites performants, politiques et programmes visant la réduction des
émissions, objectifs quantifiables et assortis d’échéances, dispositifs de suivi-
évaluation et de rapport fiables, transparents et accessibles.

Encadré 12.1 Principaux concepts

• Durabilité juridictionnelle : transition réussie vers le développement durable – comportant


des dimensions sociales, environnementales et économiques – sur l’ensemble d’un territoire
géographique, tel qu’un État, une province, un comté, un district ou un pays. La réussite est
mesurée sur la superficie totale du territoire et correspond à l’ensemble des activités, des systèmes
de production, des écosystèmes et des acteurs.
• Approche juridictionnelle : type de gestion intégrée du paysage, dont la caractéristique
fondamentale est que le paysage correspond au périmètre concerné par les politiques publiques et
que la stratégie vise à obtenir une forte implication des autorités.
• Développement rural à faible émission (LED-R) : approche juridictionnelle du développement
durable, dans laquelle la stabilité climatique est un but clairement affiché, les populations rurales
sont au centre de l’attention, et les questions d’environnement et de développement sont prises en
compte à l’échelle du territoire dans sa totalité.

Dans ce chapitre, nous cherchons à savoir quels sont les progrès faits par les
juridictions infranationales dans l’élaboration et la mise en œuvre d’interventions
à l’appui de leur transition vers le développement LED-R. Nous passons en
revue les engagements pris officiellement par chaque territoire et évaluons le
progrès de leur cadre stratégique juridictionnel, notamment de certains éléments
qui sont susceptibles d’être indispensables à la réalisation de la durabilité
(voir les méthodes employées dans l’encadré 12.2). Tout en répertoriant les
programmes et les interventions spécialement conçus pour développer la
durabilité juridictionnelle, nous examinons la possibilité d’autres interventions
susceptibles de contribuer à une stratégie globale de durabilité juridictionnelle
(sans être précisément conçues dans cette optique). Nous abordons aussi les
taux et l’évolution de la déforestation dans ces juridictions. Cependant, en raison
du délai qui sépare souvent les interventions (politiques, marché ou autres)
Amapá
Amazonas BR
Loreto

168
Madre de Dios
100
Mai-Ndombe
Oaxaca Campeche

| Approches juridictionnelles infranationales


Pastaza Chiapas
Tabasco
Ouest Roraima Jalisco
Jalisco Oaxaca Mexique
Papouasie Acre Ucayali Nord Kalimantan Campeche
Papouasie
Quintara Roo
Amazonas PE Yucatán Tabasco
80 Quintana Roo Yucatán
Cross River Caquetá
Couverture forestière restante (%)

Pará Caquetá Zambézie Colombie


Chiapas Pastaza Équateur
Oromia San Martin
Amazonas PE
Huánuco
Mato Grosso Rondônia
Loreto
Huánuco Madre de Dios Pérou
60 Piura
Aceh Sabah San Martin
Piura Ucayali
Est Kalimantan Acre
Centre Amapá
Kalimantan Ouest Amazonas BR
Kalimantan Maranhão
40 Mato Grosso
Cavally Brésil
Pará
Rondônia
Maranhão Roraima
Tocantins Tocantins
Bélier Bélier Côte
Cavally d’Ivoire
20 Cross River Nigéria
0.0 0.5 1.0 1.5 Maï-Ndombe RDC
Taux de déforestation en % (taux annuel moyen sur les 10 dernières années) Oromia Éthiopie
Zambézie Mozambique
30 Echantillon de juridictions Aceh
PIB par habitant Centre Kalimantan
10 Reste des tropiques
2 (en milliers d’USD) Est Kalimantan
Tous les chiffres pour 2015 Nord Kalimantan Indonésie
Production de soja (en milliers de tonnes) Superficie des forêts tropicales Papouasie
Ouest Papouasie
31 % 28 % Ouest Kalimantan
Production d’huile de palme (en milliers de tonnes) Stocks de carbone forestier Sabah Malaisie
30 % 33 %
0 100 200 300 900 1400 0 2 4 6 8 34
Troupeaux de bovins (en milliers de têtes) Population
18 % 4% Forêt (en milliers de km )
2
Population (en millions)

Figure 12.1 Indicateurs clés relatifs aux forêts et aux moteurs de la déforestation dans les 39 territoires étudiés
Source : Plus d’informations sur [Link]/state-of-jurisdictional-sustainability
REDD+ : la transformation | 169

des effets mesurables sur le défrichement de la forêt, et à cause des relations


complexes et de leurs répercussions réciproques, nous n’avons pas tenté d’établir
de liens de cause à effet entre les taux de déforestation et les actions entreprises
par ces juridictions. La figure 12.1 présente des indicateurs de population, de PIB
par habitant, de taux de déboisement, et de couverture forestière (en % et en km2)
concernant les 39 juridictions étudiées, ainsi que leur part collective dans certaines
productions agricoles, leur superficie forestière et leurs stocks de carbone forestier,
comparativement à la situation dans l’ensemble de la zone tropicale.

Encadré 12.2 Méthodes d’évaluation de la durabilité juridictionnelle

En 2017-2018, l’évaluation exhaustive de 9 éléments de la durabilité juridictionnelle a été réalisée dans


39 divisions administratives, en général de premier niveau (p. ex., États et provinces), de 12 pays tropicaux
(Stickler et al. 2018 ; Figure 12.1). Trente-cinq de ces divisions infranationales sont des membres volontaires
du Groupe de travail des gouverneurs pour le climat et les forêts (GCF TF) qui ont décidé officiellement de
prendre des mesures à l’échelle de leur territoire en vue du développement LED-R, à l’instar de Sabah en
Malaisie (qui n’est pas membre du GCF TF). Les juridictions restantes (Oromia en Éthiopie, Zambézie au
Mozambique et Mai-Ndombe en RDC) ont été sélectionnés par leur gouvernement national pour piloter
une approche juridictionnelle susceptible d’être dupliquée ou développée sur une plus grande échelle.

Des données secondaires ont été compilées et des entretiens ont été menés avec des parties prenantes
essentielles dans 33 juridictions. Oaxaca et Tabasco au Mexique, Pastaza en Équateur, Piura au Pérou,
la Papouasie en Indonésie et Roraima au Brésil n’ont pas été inclus dans la plupart des notations.
L’ensemble complet des données obtenues a servi à noter les progrès sur les principaux éléments de la
durabilité juridictionnelle décrite à la section 12.2 et à la figure 12.3. Ces éléments ont été déterminés
grâce à une série d’ateliers de la Sustainable Tropics Alliance, s’appuyant sur des expériences directes du
développement LED-R ayant lieu dans 11 juridictions de six pays (Nepstad et al. 2013a ; Stickler et al.
2014 ; DiGiano et al. 2016 ; EII 2017). Pour chaque élément, le progrès d’une juridiction a été noté « stade
initial », « intermédiaire » ou « avancé » d’après les critères exposés dans Stickler et al. (2018). Cette notation
donne simplement une indication des types de soutien nécessaires aux juridictions pour progresser dans
leur stratégie LED-R. Ces données ont été recoupées avec une analyse de la déforestation et des émissions
observées entre 2000 et 2017 pour toutes les juridictions.

12.2.1 Engagements officiels et premières actions


Dans l’échantillon des 39 juridictions mondiales, la majorité s’est officiellement
engagée à réduire la déforestation et les émissions, à restaurer les terres dégradées,
à promouvoir un développement économique durable et l’inclusion sociale. En
vertu :
• De la déclaration de Rio Branco (RBD), 35 des juridictions étudiées se sont
engagées à réduire la déforestation de 80 % d’ici 2020, avec un financement
selon la performance ;
• Du protocole d’accord Under2 (U2MOU), 27 juridictions se sont engagées à
réduire les émissions de 80 à 95 % par rapport aux niveaux de 1990 (c’est-à-dire
sous le seuil de 2 tonnes par an et par habitant) d’ici 2050 ;
170 | Approches juridictionnelles infranationales

• De la Déclaration de New York sur les forêts (DNYF), 18 juridictions se sont


engagées à diviser par deux la disparition de leurs forêts naturelles d’ici 2020
et à la stopper totalement d’ici 2030 ;
• Du Défi de Bonn, 31 juridictions de 10 pays sont liées par les engagements
contractés au niveau national pour restaurer 150 millions ha de terres
dégradées ou défrichées d’ici 2020, et 350 millions ha d’ici 2030.

Ces engagements qui correspondent à des déclarations d’intention publiques


et officielles constituent souvent une première étape vers le développement
d’une stratégie complète de durabilité juridictionnelle. Les actions s’inscrivant
dans le cadre de ces engagements sont sans doute essentielles pour
rapprocher les trajectoires actuelles de réduction d’émissions et les objectifs
des contributions déterminées au niveau national (CDN). Bon nombre de
juridictions étudiées avaient conçu des objectifs de performance précis
correspondant à ces promesses internationales (Figure 12.2). Elles sont aussi
nombreuses à financer et à mettre en œuvre des politiques et des programmes
en accordant la priorité aux populations autochtones, aux communautés locales
et aux petits exploitants qui sont les principaux bénéficiaires de ces interventions
(Stickler et al. 2018).

Réduire la déforestation (RBD)


Engagements et objectifs

Réduire les émissions (U2MOU)


de performance

Reboisement/Restauration (Défi de Bonn)

Objectifs de l’agriculture durable

Objectifs socioéconomiques
0 5 10 15 20 25 30 35

Nombre de juridictions

Objectifs de performance non fixés Objectifs de performance fixés


Engagement signé/Objectifs de performance Engagement signé/Objectifs de performance
fixés non fixés

Figure 12.2 Nombre de juridictions ayant pris des engagements et fixé des
objectifs de performance précis qui correspondent à leurs engagements
internationaux
Note : RBD = Rio Branco Declaration (Déclaration de Rio Branco) ; U2MOU = Under2 Memorandum
of Understanding (Protocole d’accord Under2). Cette analyse porte sur 35 juridictions (sauf Roraima,
Piura, Pastaza, Papouasie).
Source : D’après Stickler et al. (2018)
REDD+ : la transformation | 171

12.2.2 Progrès sur certains éléments du cadre de durabilité


juridictionnelle
Neuf éléments de ce cadre sont considérés parmi les plus importants pour
la transition vers la durabilité juridictionnelle : (i) une stratégie intégrée de
LED-R ; (ii) un plan spatial; (iii) des objectifs de performance ; (iv) une mesure (ou
suivi-évaluation), notification et vérification ; (v) des politiques et incitations ; (vi) une
gouvernance multipartite ; (vii) une agriculture durable ; (viii) le respect des droits
et la participation des populations autochtones et communautés locales ; (ix) le
financement du LED-R. Globalement, la majorité des juridictions ont été
classées dans les catégories « intermédiaires » et « avancées » s’agissant de leur
progrès : dans la formulation et la mise en œuvre de stratégies juridictionnelles
intégrées (21 sur 33), en matière de processus multipartites pertinents sur la
totalité de la juridiction (20 sur 33), et sur des objectifs quantifiables assortis
d’une échéance qui définissent la vision que ces juridictions se font de la
durabilité en termes d’indicateurs d’impact (21 sur 33) (Figure 12.3). En
revanche, les juridictions ont été plus lentes à mettre en place des dispositifs
de MRV performants, transparents et accessibles, ainsi que les nécessaires
mesures politiques, techniques et financières pour effectuer la transition vers
une agriculture durable et obtenir le financement requis pour progresser dans
l’état de préparation et la mise en œuvre du LED-R. C’est l’État d’Acre au Brésil
qui affichait, sur tous ces points, les plus grandes avancées (Stickler et al. 2018).
Un résumé des progrès des juridictions sur chaque élément est présenté ci-
dessous.

Stratégie intégrée LED-R


Plan spatial
Éléments de durabilité

Objectifs de performance
juridictionnelle

MRV
Politiques et mesures incitatives
Gouvernance multipartite
Agriculture durable
Populations autochtones et communautés locales
Financement LED-R
0% 25% 50% 75% 100%
Juridictions (en %)

Stade initial Intermédiaire Avancé

Figure 12.3 Progrès accomplis sur les éléments de durabilité juridictionnelle (E


= stade initial ; I = intermédiaire ; A = avancé) indiqués en pourcentage des 33
juridictions de l’échantillon présents dans les trois catégories (voir l’encadré 12.2)
Source : Stickler et al. (2018)
172 | Approches juridictionnelles infranationales

Stratégie intégrée de développement rural à faible émission : Pratiquement les deux


tiers des juridictions de l’échantillon (21 sur 33) disposent de plans ou de stratégies
sur l’ensemble de leur superficie, mais trois seulement (Acre et Mato Grosso au
Brésil, Sabah en Malaisie) se sont attelés plus largement aux causes des émissions
provenant du secteur des terres, en prenant en compte des éléments critiques
comme les objectifs, la MRV et les mesures incitatives. Dans l’État d’Acre au Brésil,
le plan pluriannuel de gouvernance et de développement durable (2016 - 2019)
comporte des objectifs environnementaux et de développement (de los Rios et
al. 2018), et l’initiative PCI (Produire, Conserver, Inclure) du Mato Grosso, qui est
liée à la loi de cet État sur la REDD+, et présente des stratégies cohérentes pour
les principaux secteurs (Nepstad et al. 2018). En Malaisie, le récent plan d’action
stratégique à long terme de Sabah (LEAP 2016-2035) concilie tous les secteurs et
les politiques existantes dans la vision d’une économie durable, avec des objectifs
sociaux, environnementaux et économiques pour l’État à l’horizon 2035, auxquels
se sont ralliés la plupart des organismes publics (Bahar 2018). Cependant, la plupart
des juridictions sont toujours confrontées à la question de la prise en compte, dans
tous les secteurs, de politiques et de programmes ayant pour pivot la durabilité
sociale et environnementale, malgré les efforts en cours.

Plan spatial : Environ la moitié (17 sur 33) des juridictions a officiellement adopté
des plans spatiaux. Toutefois, à l’exception de trois d’entre elles (Acre, Pará, et Jalisco
au Mexique), aucune ne parvient à prendre en compte comme il conviendrait les
droits des autochtones et des communautés locales, ni à prévenir les effets des
aménagements d’infrastructures prévus ; certains plans ont été mis sur pied en faisant
peu participer les parties prenantes ou bien avec une participation peu active de
celles-ci. Dans de nombreuses juridictions, ces plans pourraient appuyer davantage
les objectifs de durabilité juridictionnels s’ils comportaient un éventail plus large
de paramètres écologiques et sociaux, et s’ils faisaient davantage référence à la
législation correspondante sur l’utilisation des terres.

Objectifs de performance : Plus de la moitié de ces juridictions se sont dotées


d’objectifs quantitatifs et assortis d’échéances concernant leur engagement
en faveur de la réduction de la déforestation, de la régénération forestière, de
l’agriculture durable et de divers facteurs socioéconomiques (Figure 12.2). Acre,
Mato Grosso et Sabah ont déterminé, pour l’ensemble de leurs juridictions, un certain
nombre d’objectifs et de jalons liés aux stratégies intégrées LED-R mentionnées ci-
dessus. Pour de nombreuses autres juridictions, des objectifs de performance propres
à leur territoire sont en cours de définition et s’appuient sur le cadre de référence
national, comme la mise en œuvre infranationale d’une législation nationale (p. ex.,
les plans concertés de développement régional au Pérou) ou les objectifs établis
dans le cadre d’accords de financement multilatéraux avec les pays tropicaux (p. ex.,
la Lettre d’intention entre l’Initiative pour le patrimoine mondial forestier d’Afrique
centrale et la République Démocratique du Congo). Ces exemples montrent que les
cadres nationaux peuvent encourager l’action infranationale en ciblant des objectifs
internationaux.
REDD+ : la transformation | 173

Mesure, notification et vérification : Bien que la MRV (mesure, notification et vérification)


soit déjà en place ou en cours d’élaboration dans presque toutes les juridictions,
elle n’est pas encore tout à fait au point dans l’un ou plusieurs de ces domaines :
fréquence, fiabilité, exactitude ou transparence. Douze juridictions sont classées
dans la catégorie « intermédiaire » parce que, malgré des dispositifs techniquement
perfectionnés (propres à une juridiction ou faisant partie d’un ensemble national), ils
ne mettent pas leurs rapports et leurs données à la disposition du public. Si certaines
juridictions du Brésil, de Colombie, du Pérou et du Mexique ont pu exploiter les
données infranationales issues des dispositifs nationaux de MRV, seul un tiers des
juridictions de l’échantillon avait mis en place, au niveau infranational, un dispositif
de MRV préliminaire ou partiel. Et, à l’exception du Mato Grosso et d’Acre au Brésil,
ainsi que de San Martín et d’Ucayali au Pérou, moins d’un tiers disposait de systèmes
(en place ou en cours d’élaboration) capables de suivre les progrès accomplis vers
la réalisation d’un certain nombre d’objectifs de performance de la juridiction. Un
soutien minime de la part des institutions et des hommes politiques, ou le manque
de moyens, étaient les principaux problèmes empêchant la création des dispositifs
infranationaux de MRV en phase avec les objectifs de performance juridictionnels ou
leur adaptation en fonction de ces objectifs. La majorité des juridictions situées hors
du Brésil ont bataillé, que ce soit pour des raisons politiques ou techniques, pour
mettre à la disposition du public les données et les méthodes de suivi-évaluation de
divers phénomènes, dont le défrichement de la forêt.

Politiques et mesures incitatives : De nombreuses juridictions ont mis sur pied des
politiques et des programmes visant la réalisation du LED-R. Les interventions vont
des politiques générales de « croissance verte » (p. ex., Est Kalimantan en Indonésie),
à des programmes de paiement pour services environnementaux (p. ex., Quintana
Roo et Chiapas au Mexique), en passant par des initiatives qui valorisent les produits
de l’agriculture et de la foresterie durables (p. ex., cacao à Huánuco au Pérou ;
produits forestiers non ligneux à Amapá au Brésil). Même si certaines juridictions
ont commencé à coordonner leurs interventions grâce à des stratégies intégrées
de LED-R (p. ex., Caquetá en Colombie, Jalisco au Mexique, Sabah en Malaisie et
Mato Grosso au Brésil), seul l’État d’Acre au Brésil dispose de politiques cohérentes
avec celles du pays pour tous les secteurs concernés par l’occupation des sols. Dans
plus de la moitié des juridictions, les interventions sont en général isolées et/ou
ont un rayon d’action limité. Les autres problèmes qui se posent pour l’élaboration
d’interventions durables de LED-R sont : le fait que les hommes politiques ne restent
pas en poste, la centralisation des structures de gouvernance nationale, le poids des
élites, et la corruption aux niveaux infranational et national.

Gouvernance multipartite : On considère que les processus multipartites performants


sont un des éléments essentiels du succès de l’approche juridictionnelle et qu’ils
peuvent conférer de la légitimité et de la pérennité politique aux mesures et aux
programmes de LED-R (Boyd et al. 2018). Des processus multipartites, récents ou
en cours, concernant le LED-R, existent dans 20 juridictions, mais très peu (Acre,
Jalisco, Quintana Roo) ont permis d’établir des instances multipartites largement
174 | Approches juridictionnelles infranationales

représentatives, dans le but précis d’élaborer et de mettre en œuvre des plans et des
activités de LED-R. Le plus souvent, les représentants des populations autochtones
et des communautés locales, ou les acteurs du secteur privé, en sont tenus à l’écart.
En général, les gouvernements ne disposent pas de modèle pour le déroulement
des consultations ou la participation de diverses parties prenantes ; il est vrai que les
consultations participatives exigent du temps et de l’argent, ce qui fait qu’il s’avère
plus simple de remplir une feuille en cochant des cases. Les processus multipartites
sont aussi souvent organisés autour d’un thème particulier, au lieu d’opérer à l’échelle
juridictionnelle du territoire pour appuyer des stratégies plus vastes de LED-R (voir
aussi le chapitre 7).

Agriculture durable : Quatorze juridictions sur 39 ont lancé des activités favorisant la
transition vers une agriculture plus durable. Cependant, seul le Mato Grosso affiche
un grand nombre d’initiatives plus avancées sur les grandes et les petites cultures et
la production animale, notamment des négociations avec les principaux marchés du
soja en vue d’accords d’approvisionnement juridictionnel dans l’esprit de l’initiative
Produire, Conserver, Inclure de cet État (Nepstad et al. 2018 ; Encadré 12.3). Près
de la moitié des 39 juridictions ont noué des partenariats avec des entreprises
(dont six avec des contrats officiels) ciblant des achats préférentiels officiels,
des investissements financiers ou une aide technique apportée à la juridiction.
Néanmoins, la majorité des juridictions sont freinées par un manque d’incitations et
de soutien à l’agriculture durable (dont des difficultés d’accès au marché) – destinés
aux propriétaires terriens et aux entreprises comme aux petits exploitants – sans
beaucoup de participation du secteur privé à leur programme de durabilité.

Encadré 12.3 Mato Grosso : une production agricole durable grâce à des
partenariats public-privé et à une stratégie juridictionnelle

En 2015, un processus multipartite au Mato Grosso, à l’initiative du gouvernement de cet État brésilien,
a permis de définir des objectifs juridictionnels en vue d’accroître la production de soja et la productivité
dans le domaine de la viande bovine. Il s’ensuivit une chute de la déforestation et une intensification
de l’aide technique apportée aux nombreux petits exploitants de cet État. La stratégie PCI (Produire,
Conserver, Inclure) a été annoncée au sommet de Paris sur le climat, ses objectifs correspondant
à 4 Gt CO2 de réductions d’émissions de GES d’ici 2030 grâce au carbone fixé dans les forêts, plus des
réductions supplémentaires de méthane. Depuis cette annonce, le Mato Grosso a remporté un contrat de
« rémunération liée à la performance » d’environ 50 millions USD dans le cadre du programme allemand
REDD Early Movers (REM) et de la part du Ministère britannique du Commerce, de l’Énergie et de la
Stratégie industrielle, en reconnaissance de la stratégie PCI et de la création par cet État d’une loi complète
sur la REDD+ applicable sur l’ensemble de son territoire. La participation du secteur agricole a été l’axe le
plus délicat de la stratégie PCI, mais elle pourrait se renforcer si les objectifs de cet État se traduisent par des
partenariats d’approvisionnement, avec l’UE ou la Chine, qui bénéficieraient aux fermiers. À cet égard, l’une
des mesures les plus prometteuses est de transformer une partie du volume des réductions d’émissions
vérifiées, soit environ 700 Mt CO2 pour l’année 2017, en avantages pour les agriculteurs.
REDD+ : la transformation | 175

Droits et participation des populations autochtones et communautés locales :


La reconnaissance des droits des populations autochtones et des communautés
locales, et le partage équitable des bénéfices, sont des composantes clés de la
réussite des approches juridictionnelles du LED-R (DiGiano et al. 2016). Dans
18 juridictions sur 33, ces populations participent peu au dialogue et/ou disposent
de peu de droits fonciers, de droits d’accès, ou ceux-ci sont peu respectés. Pour
remédier à cette situation, une mesure importante a été prise en 2018, lorsque
35 gouvernements sur les 38 que compte le Groupe de travail des gouverneurs
sur le climat et les forêts (GCF TF) ont validé un ensemble de principes directeurs
les engageant à respecter les droits des peuples forestiers sur leurs terres et leurs
ressources (GCF TF 2018). Leur mise en œuvre est déjà en cours dans les États
brésiliens de l’Acre et du Mato Grosso, dans l’État mexicain de Quintana Roo
et dans les provinces indonésiennes du Centre Kalimantan et de la Papouasie
occidentale. Le potentiel des gouvernements infranationaux pour soutenir les
populations autochtones est peut-être mieux illustré par le partenariat signé il y a
20 ans entre le gouvernement de l’État d’Acre et les populations autochtones de
cet État (DiGiano et al. 2018).

Financement : En 2016, 29 juridictions sur les 39 étudiées avaient reçu, ou allaient


recevoir, environ 2,3 milliards USD de financement international pour le climat,
accordé pour la majeure partie (88 %) sans condition de résultat. Six États de
l’Amazonie brésilienne ont reçu au total 220 millions USD par l’intermédiaire du
Fonds Amazonie ; cependant, les exigences de performance sont du ressort du
gouvernement national. Le programme REDD Early Movers de l’Allemagne a
compté pour beaucoup dans la stratégie REDD+ juridictionnelle de l’État d’Acre
et a permis la signature d’un contrat avec le Mato Grosso, qui sont les seules
juridictions étudiées à avoir reçu (ou devant recevoir) un financement direct basé
sur les résultats. Ces juridictions sont aussi celles qui sont les mieux placées pour
respecter la norme sur les forêts tropicales appelée California Tropical Forest
Standard (Encadré 12.4). Il est urgent de trouver des sources de financement
adéquates et diverses pour aider les États et les provinces qui en sont aux
premières étapes ou aux étapes intermédiaires.

12.2.3 Évolution de la déforestation et des émissions


Globalement, ce sont 346 615 km2 de forêts qui ont disparu entre 2000 et 2017
dans l’ensemble des 39 juridictions, soit une superficie équivalente à celle de
l’Allemagne. Cette surface représente 6,6 % de la couverture forestière primaire
encore présente dans ces juridictions au début de cette période, et 32 % des
superficies boisées détruites en zone tropicale au cours de cette période. Entre
2012 et 2017, la déforestation annuelle a augmenté dans 18 des 39 juridictions,
est restée stable dans 9 d’entre elles et a reculé dans les 12 autres. Dans les
juridictions affichant une hausse de la déforestation, les superficies déboisées
au cours de ces cinq années atteignaient 50 133 km2, soit 1,7 fois plus que dans
l’ensemble des juridictions présentant des taux de déforestation soit stables soit
176 | Approches juridictionnelles infranationales

en baisse. En tout, les juridictions de l’échantillon conservent encore 80 % de leur


couverture forestière d’origine (4,98 millions km2 restants), avec un stock total de
carbone de 69 GtC.

Encadré 12.4 Le marché du carbone des forêts tropicales enfin mis en place en
Californie

Il semble qu’à court terme l’on verra apparaître de nouveaux mécanismes permettant de rémunérer
le progrès fait par les territoires boisés des tropiques pour juguler la déforestation. En Californie, le
règlement sur le plafonnement et l’échange, qui a été adopté en vertu de la loi californienne de 2006
sur les solutions face au réchauffement climatique (California Global Warming Solutions Act) (aussi
appelée Assembly Bill 32, ou AB32), comporte un cadre de travail pour la prise en compte des mesures
compensatoires internationales inscrites dans certains programmes sectoriels. Selon ce cadre, dans
l’avenir, l’approbation d’un programme sectoriel touchant les forêts tropicales pourrait permettre à des
entités assujetties à un plafonnement en Californie, telles que des sociétés du secteur de l’énergie, de
compenser une petite part de leurs émissions de GES en achetant des réductions d’émissions vérifiées
à des programmes juridictionnels qualifiés qui diminuent les émissions issues de la déforestation
tropicale. Ce cadre réglementaire a motivé en grande partie la création du Groupe de travail des
gouverneurs sur le climat et les forêts (GCF TF), le plus important et le plus ancien réseau constitué de
territoires qui se consacrent à la lutte contre la déforestation tropicale afin de limiter les émissions de
carbone. En septembre 2018, le gouverneur Jerry Brown donnait son feu vert pour que le projet de
norme californienne sur les forêts tropicales (California Tropical Forest Standard) puisse être consulté
par le public (CARB 2018). Cette norme expose les exigences en matière de MRV, les niveaux de
référence, les garanties sociales et environnementales, et les modalités de comptabilisation du carbone
sur le marché californien envisagé. Si elle est validée par le California Air Resources Board (Comité de
surveillance de la qualité de l’air en Californie), cette norme poserait les conditions des relations entre
les territoires boisés des tropiques et le marché californien du carbone grâce à l’amendement futur de la
réglementation, ce qui établirait le premier marché réglementé du monde des réductions d’émissions
réalisées en enrayant la déforestation tropicale.

Globalement, dans la moitié des juridictions étudiées, la déforestation est passée


au-dessous des niveaux d’émissions de référence pour les forêts (FREL) prévus
à l’échelon infranational. Ceux-ci ont été calculés sur les mêmes critères que
ceux des FREL nationaux ou régionaux communiqués à la CCNUCC, décision
témoignant de l’engagement juridictionnel et de la performance visée (Stickler
et al. 2018 ; Chapitre 4). De 2006 à 2017, la déforestation dans les États brésiliens
a diminué de 115 000 km2 (ce qui représente 6,2 Gt CO2e d’émissions évitées,
équivalant à environ un dixième des émissions mondiales annuelles) par rapport
à la moyenne observée entre 1996 et 2005 (FREL), réussite attribuable en grande
partie aux politiques et programmes nationaux (Nepstad et al. 2014). Le recul
de la déforestation de 70 à 80 % au Brésil a été l’élément le plus frappant du
tableau mondial de la déforestation. Des baisses moins importantes des taux de
déforestation par rapport aux FREL ont été observées au Pérou (Huánuco, Loreto,
REDD+ : la transformation | 177

San Martín, Ucayali), en Indonésie (Aceh, Centre du Kalimantan, Kalimantan Est,


Papouasie), en Colombie, (Caquetá) et en Équateur (Pastaza) (Stickler et al. 2018).

12.3 Conclusions et recommandations


Un tiers des forêts tropicales du monde se trouve dans des territoires
géographiques infranationaux qui ont adopté des programmes de durabilité
juridictionnelle et réalisent des progrès, dont la qualité est mesurable, dans
l’élaboration des stratégies, des politiques et des programmes publics nécessaires
pour parvenir à un développement rural à faible émission. Pratiquement la
moitié de ces juridictions ont vu fléchir leur taux de déforestation au cours des
cinq dernières années, bien que le lien entre les actions entreprises par les
gouvernements infranationaux et l’évolution constatée reste à analyser.

Malgré un progrès substantiel dans la mise en place de politiques et d’interventions


visant la durabilité, les réformes du cadre juridique et des politiques ne sont
véritablement avancées, comme certains plans et actions, que dans quelques
juridictions : Acre, Mato Grosso, Jalisco et Sabah. Les progrès sont les plus visibles
dans l’État d’Acre, en grande partie grâce au fait qu’il a 10 à 20 ans d’avance
sur d’autres juridictions étudiées puisqu’il a imaginé une plateforme citoyenne
(« Florestania ») dont les deux pôles sont la conservation des forêts et l’appui
aux moyens de subsistance durables (Schmink et al. 2014). Mato Grosso, Sabah,
Jalisco et d’autres juridictions parmi les plus à la pointe (p. ex., Kalimantan Est,
San Martín, Quintana Roo) ont aussi élaboré des politiques et des programmes
clés, qui ont seulement récemment débouché sur des plateformes citoyennes ou
des stratégies juridictionnelles plus officielles, dont la priorité est l’obtention de
résultats environnementaux dans tous les secteurs.

Comment et pour quelles raisons les juridictions dotées de programmes intégrés


ayant pour pivot la durabilité sociale et environnementale avancent-elles plus
vite ? De nombreux facteurs sont à l’œuvre, qu’il convient d’analyser en détail :
sans doute le degré de décentralisation, le pouvoir politique et économique et/ou
l’autonomie du territoire, la durée de la mise en place ou de la mise en œuvre de
l’approche juridictionnelle, les politiques, incitations et programmes déterminants,
qui sont en vigueur ou en cours de développement, ainsi que le capital humain
et financier.

Les actions déjà entreprises par les juridictions étudiées sont remarquables, étant
donné la rareté des incitations en faveur du développement rural à faible émission.
En effet, il existe encore peu de mesures incitant les États et les provinces de la zone
tropicale boisée à mobiliser les ressources financières nécessaires, à appliquer
des politiques publiques d’innovation, à lutter contre la fraude et à exploiter le jeu
politique afin d’enrayer la déforestation à grande échelle. Les études présentées
ici soulignent le besoin d’investissements volontaristes dans les juridictions à tous
les stades de progrès et pas seulement dans celles qui sont les plus en avance.
178 | Approches juridictionnelles infranationales

Étant donné leurs superficies forestières considérables, il est essentiel que ces
juridictions puissent poursuivre le déroulement de leurs stratégies comme de
leurs mesures d’accompagnement.

D’après notre évaluation, il faut un cadre de travail international pour hâter les
progrès sur la voie de la durabilité juridictionnelle, sans présumer de l’imminence
de nouveaux flux financiers considérables. Les principales possibilités permettant
d’accélérer la transition vers le développement rural à faible émission sont les
suivantes : (i) produire des définitions consensuelles du succès dans la lutte contre
la déforestation tropicale ; (ii) mettre au point des mécanismes plus performants
pour saluer les efforts des juridictions intéressées (p. ex., par des financements
ou d’autres moyens) ; (iii) soutenir les partenariats entre les gouvernements et
les populations autochtones/communautés locales ; (iv) encourager, entre les
gouvernements et les entreprises, des partenariats ayant une vocation cohérente
avec la stratégie LED-R, et rendus plus attractifs grâce à la vérification des
réductions d’émissions déjà réalisées.

Il est aussi important de soutenir les programmes juridictionnels infranationaux qui


sont performants en raison de leur répercussion sur une transition plus importante
vers le LED-R. Bien conçues et fonctionnelles, les approches juridictionnelles
infranationales, devraient permettre de réaliser les objectifs des programmes,
des initiatives visant les chaînes d’approvisionnement et des projets de REDD+
au niveau national. Il ne faudrait pas cependant réduire la diversité des approches
de gouvernance des forêts et de l’utilisation des terres à un jeu à somme nulle,
mais plutôt voir la situation comme une course pour être dans les premiers, dans
laquelle les juridictions, certains acteurs et animateurs d’initiatives, sont tous
encouragés à optimiser leur potentiel de réussite en travaillant de concert.
Chapitre 13 REDD+ : la transformation | 179

Le secteur privé
Les engagements « zéro déforestation » peuvent-ils
sauver les forêts tropicales ?
Pablo Pacheco, Haseebullah Bakhtary, Marisa Camargo, Stephen Donofrio,
Isabel Drigo et Dagmar Mithöfer

Points à retenir
• Les engagements du secteur privé en faveur d’une déforestation zéro se
déclinent en trois approches : adhésion volontaire d’une entreprise seule ou d’un
groupement à des normes, interventions d’un secteur à l’échelle de la chaîne
d’approvisionnement, et initiatives hybrides entre chaîne d’approvisionnement
et territoire au niveau juridictionnel.
• Ces approches se heurtent à des difficultés de mise en œuvre qui sont
principalement les limites des normes volontaires, des systèmes de traçabilité
difficiles à instaurer, des actions trop ciblées pour se développer à grande
l’échelle, les effets de fuite associés et la segmentation persistante des chaînes
d’approvisionnement.
• Les approches ont évolué pour surmonter ces obstacles. Toutefois, pour
pouvoir progresser, les entreprises impliquées doivent intensifier leurs efforts,
de nouveaux acteurs des chaînes d’approvisionnement doivent s’engager
dans cette voie, et les gouvernements doivent mettre à profit le potentiel des
approches juridictionnelles.
180 | Le secteur privé

Les engagements du secteur privé en bref

La déforestation issue de
l’agriculture commerciale est
un problème persistant des
régions tropicales. Elle
entraîne une perte de
biodiversité, contribue au
changement climatique et
produit d’autres effets
négatifs, d’ordre
environnemental et social.

Les engagements en faveur de


la déforestation zéro sont Les engagements gagneraient
Les engagements durables porteurs de promesses, mais ils en efficience avec des mesures
du secteur privé ciblent une sont aussi limités. Leur mise en visant une meilleure gestion de
production et un application doit être accélérée, la chaîne d’approvisionnement
approvisionnement qui en toute transparence, pour et des initiatives
réduisent le risque encouru apporter des résultats et des complémentaires au niveau du
par les forêts. avancées tangibles. territoire/de la juridiction.

E
AT
OL
OC
CH

NGO

La mise en œuvre des


engagements du secteur privé Les gouvernements, les
diffère selon les produits ; l’huile entreprises et les ONG
Les approches « zéro de palme est la plus aboutie, s’accordent sur le besoin de
déforestation » et leurs suivie du cacao et du soja. Le café meilleurs systèmes de gestion,
stratégies de mise en œuvre et la viande bovine accusent un de partenariats et d’accords de
s’articulent généralement retard, alors que ce dernier marché pour rendre les
autour de la spécificité du secteur représente la plus grande engagements plus efficients.
produit. source de déforestation.
REDD+ : la transformation | 181

13.1 Engagements et approches du secteur privé


En dépit des efforts croissants du secteur privé, sous la forme de codes de conduite,
certification et engagements d’entreprises seules ou en collectifs en faveur de la
durabilité (Lambin et al. 2018), la déforestation provoquée par l’agriculture commerciale
reste un problème persistant des zones tropicales (Curtis et al. 2018). L’engagement
« zéro déforestation » (ZD) des entreprises offre un potentiel non négligeable, mais
sa portée et son champ d’application sont limités, et sa mise en œuvre relativement
lente, ce qui ne facilite pas la lutte contre une déforestation incessante, avec ses causes
et acteurs multiples (Geist et Lambin 2001 ; Busch et Ferretti-Gallon 2017). Lorsque
la forêt est convertie en terres agricoles, les sources de revenus substantiels générés
profitent à la fois aux élites influentes et à un nombre important de populations locales
et d’immigrants qui vivent de leur petite exploitation agricole. Les faibles moyens des
gouvernements ne permettent pas d’appliquer fermement les réglementations sur
l’environnement et l’utilisation des terres ; en outre, on observe un manque de soutien
politique dans les juridictions qui accueillent des actions ZD (Stickler et al. 2018).

Certains segments du secteur privé, notamment les fabricants et distributeurs de


produits de grande consommation (PGC), s’engagent sur la voie de l’approvisionnement
durable, en particulier pour remédier à la déforestation engendrée par les produits
agricoles (Climate Focus 2016). Le nombre d’engagements en faveur de la déforestation
zéro, qui a rapidement augmenté ces dernières années (Encadré 13.1), tend maintenant
à se stabiliser (Haupt et al. 2018). Ces engagements reflètent différents degrés
d’ambition et de relations avec les fournisseurs (Jopke et Schoneveld 2018). À ce jour
cependant, sur l’ensemble des entreprises engagées en faveur de la ZD, seules 98
(21 %) collaborent avec des fournisseurs à la mise en place de systèmes de traçabilité
sur la base d’objectifs clairs et réalisables (Forest Trends 2018).

Encadré 13.1 Objectifs « zéro déforestation » des plateformes les plus pertinentes

Forum sur les biens de consommation (Consumers Goods Forum CGF) : ce forum rassemble les fabricants
et les distributeurs de produits de grande consommation en quête de pratiques commerciales qui génèrent
une plus grande efficacité à l’échelle du secteur et un changement positif. Il vise une déforestation zéro nette
d’ici 2020. [Link]
Déclaration de New York sur les forêts (DNYF) : cette déclaration politique, non contraignante sur le plan
juridique, est née des échanges entre les gouvernements, les entreprises et la société civile. Son objectif est
de réduire les pertes forestières naturelles de moitié d’ici 2020, en s’efforçant d’y mettre fin d’ici 2030. http://
[Link]
Déclaration d’Amsterdam (AD) : le groupe d’Amsterdam rassemble sept pays consommateurs européens.
Son objectif est que la chaîne d’approvisionnement de l’huile de palme soit entièrement durable d’ici 2020
[Link]/uploaded/2016/06/[Link]
Initiative Cacao et Forêts : les grands pays producteurs de cacao (Côte d’Ivoire, Ghana et Colombie) se sont
entendus sur un cadre d’action pour 2017-2018 ; les entreprises de cacao et de chocolat s’engagent à éviter
toute conversion supplémentaire des forêts pour produire du cacao et à éliminer toute production illégale de
cacao des parcs nationaux. [Link]/initiative/cocoa-and-forestsc
182 | Le secteur privé

Ce chapitre ouvre des pistes de réflexion sur les avancées et les difficultés inhérentes à
la concrétisation des engagements ZD, et porte une attention particulière aux matières
premières qui mettent les forêts en péril (p. ex. l’huile de palme, le cacao, le café, la
viande bovine et le soja). Les recherches sur les engagements ZD et leurs retombées
sont limitées (Newton et Benzeev 2018). La portée et le profil des engagements pris
par le secteur privé dépendent autant des caractéristiques du produit que de la
configuration de la chaîne d’approvisionnement. Par exemple, du fait que l’huile de
palme et ses dérivés entrent généralement dans la composition de produits finis,
leur fabrication respectueuse de l’environnement passe inaperçue, et leur traçabilité
est plus compliquée que celle d’un produit de consommation constitué d’un seul
ingrédient, comme le café.

En revanche, le nombre de petits exploitants impliqués dans la production de café et


de cacao comme fournisseurs principaux est proportionnellement plus élevé que pour
l’huile de palme et la viande bovine. Il en résulte une divergence entre motivations
et intérêts concernant les normes sociales et de conditions de travail acceptables, en
raison des pressions différentes exercées par les marchés de la consommation finale.

Trois grandes approches visant l’approvisionnement ZD des produits à facteurs de


risque pour les forêts ont été adoptées par certaines entreprises, puis entérinées par
des plateformes multipartites, des ONG et des gouvernements :
• Une approche à l’échelle de l’entreprise ou du groupement, fondée sur un système
de normes volontaires (Voluntary Standard Systems ou VSS) visant à mettre en
évidence le respect de pratiques de production et de gestion à l’échelle d’un
ménage, d’un groupe de petits exploitants, d’une plantation ou d’une concession ;
• Une approche sectorielle, avec une attention particulière pour les interventions
portées sur la chaîne d’approvisionnement, visant à gérer les risques ou à intégrer
la prise en compte des questions environnementales d’un bout à l’autre de cette
chaîne, des acheteurs en aval jusqu’aux producteurs en amont ;
• Une approche hybride alliant chaîne d’approvisionnement et territoire, qualifiée
d’approche ZD juridictionnelle, qui s’appuie sur les partenariats public-privé pour
soutenir les actions durables, principalement orchestrées par des ONG ou des
coalitions multipartites.

Ces trois approches sont détaillées dans le tableau 13.1. La question est de savoir
dans quelle mesure ces approches parviennent à l’impact inscrit dans leurs propres
théories du changement. Le problème de la première approche est de savoir dans
quelle mesure le non-respect des normes volontaires peut entraver l’accès au marché.
La seconde approche se heurte à la capacité des producteurs et distributeurs de PGC
à faire évoluer le marché en profondeur, en obligeant d’autres acteurs à adopter des
normes volontaires, des codes de conduite ou des politiques spécifiques. La troisième
approche dépend également de l’action des pouvoirs publics. Celle-ci est vitale, à la
fois pour inverser les contraintes institutionnelles qui freinent une adoption plus large
de pratiques durables par les fournisseurs, et pour établir des systèmes qui relient des
juridictions plus durables aux acheteurs et consommateurs finaux responsables.
REDD+ : la transformation | 183

Tableau 13.1 Produits qui mettent les forêts en péril : principales approches « zéro
déforestation »

Approche basée sur Approche sectorielle visant Approche hybride entre chaîne
l’adoption de VSS par des interventions sur la chaîne d’approvisionnement et territoire
des entreprises seules d’approvisionnement au niveau juridictionnel
ou des groupements

Objectif final Développer l’offre Dissocier la déforestation de Créer des juridictions durables et des
durable et certifiée par l’approvisionnement en matières zones d’approvisionnement vérifiées
une tierce partie premières dans un secteur spécifique

Théorie du Un approvisionnement Les entreprises de chaînes de valeur La concordance de la réglementation


changement réservé aux entreprises spécifiques qui s’approvisionnent nationale et des politiques du
respectueuses des dans des paysages présentant un secteur privé, encouragée par des
normes de durabilité risque de déforestation tracent leurs coalitions multipartites dans des
permet à celles-ci achats pour exclure les agriculteurs juridictions spécifiques, permet de
d’accéder aux marchés non performants et mettent des concilier les objectifs de production,
et de bénéficier de actions en place pour veiller au d’environnement, de conservation et
primes sur les prix respect des critères ZD adoptés d’inclusion sociale

Unité de mise Plantation, concession L’intégralité de la chaîne Unités territoriales, reflétant les
en œuvre ou unité de gestion, d’approvisionnement, reliant les différentes limites de juridiction,
impliquant des fournisseurs en amont (de petite et souvent au niveau infranational
exploitations grande tailles) aux acheteurs finaux
indépendantes et des
opérations collectives

Catalyseurs Normes volontaires DNYF, plateformes pour les Groupe de travail des gouverneurs
de durabilité (p. ex., entreprises (p. ex., FVC, TFA 2020) et sur le climat et les forêts, Fonds
FSC, PEFC, RSPO, RTRS, plateformes pour les gouvernements biocarbone, IDH et WWF
Rainforest Alliance et (p. ex. Déclaration d’Amsterdam et
UTZ) Déclaration de Marrakech)

Approche Certification et Définitions, critères et méthodes Politiques publiques, réglementations


opérationnelle vérification d’unités de pour délimiter les superficies et normes à l’échelle du territoire,
gestion spécifiques forestières devant être conservées accompagnées d’interventions du
(p. ex. HCS et HVC) et traçabilité de la secteur privé visant à assainir les
source d’approvisionnement chaînes d’approvisionnement

Instruments • Certifications de • Traçabilité des fournisseurs • Aménagement du territoire


politiques/ normes de gestion • Incitations pour améliorer les • Dispositions du régime foncier
mécanismes et de production performances des fournisseurs • Actions de vulgarisation et
• Audit/vérification • Suivi-évaluation et vérification d’information
• Respect de la chaîne • Programmes de financement
de traçabilité

Notes : FSC = Forest Stewardship Council, FVC = Fonds vert pour le climat, GCF = Groupe de travail des
gouverneurs sur le climat et les forêts, HCS = High Carbon Stock (stock de carbone important), HVC = Haute
valeur de conservation, IDH = Initiative pour un Commerce Durable, DNYF = Déclaration de New York sur les
forêts, PEFC = Programme de reconnaissance des certifications forestières, RSPO = Table Ronde pour l’Huile de
Palme Durable, RTRS = Table ronde pour un soja responsable, TFA 2020 = Tropical Forest Alliance 2020, UTZ =
label et programme pour une agriculture durable, WWF = World Wildlife Fund / Fonds mondial pour la nature.
184 | Le secteur privé

13.2 Portée des engagements par produit


Dans la filière de l’huile de palme, le secteur privé affiche une longueur d’avance
dans la mise en place d’engagements ZD. Des avancées ont été observées
dans les chaînes d’approvisionnement du cacao et du soja. Elles sont moins
rapides en ce qui concerne le café et la viande bovine, alors que cette dernière
constitue la première cause directe de déforestation. L’engagement en faveur de
la déforestation zéro se fait à des degrés divers, ce qui s’explique en partie par
les dates de création des divers systèmes de certification (Forest Trends 2017),
mais aussi par la pression des consommateurs, selon la proximité de la zone
de production par rapport aux espaces forestiers, les impacts de l’expansion
de la production sur les espèces emblématiques et l’ampleur des activités
commerciales. Les entreprises qui s’approvisionnent en huile de palme, par
exemple, ont été plus exposées aux risques de mauvaise réputation du fait de
leur implication dans la déforestation qui affecte l’habitat des orangs-outans
(CDP 2017), tandis que les entreprises de la filière chocolat sont confrontées
aux risques financiers liés à la baisse de productivité des cacaoyers (Camargo
et al. 2018). Si le moratoire sur le soja fut identifié comme le premier accord de
déforestation zéro des tropiques (Gibbs et al. 2015), il n’a pas réussi à protéger
le biome du Cerrado, là où la culture du soja à grande échelle se développe le
plus (Trase 2018).

Les interventions spécifiques dépendent de la configuration de la chaîne


d’approvisionnement, des pressions particulières des consommateurs et du
cadre réglementaire. Ainsi, certains acteurs majeurs dans diverses filières ont pris
différents types d’engagements pour assainir leurs chaînes d’approvisionnement
et réduire leur exposition aux risques. La portée et les types d’engagement
concernant les principaux produits avec un facteur de risque pour les forêts sont
décrits dans le tableau 13.2.

2020 représente une date butoir importante pour les objectifs : 33 % des
entreprises suivies par Supply Change ont programmé au moins un engagement
pour 2020 (155 sur 473). Dans l’ensemble, environ un tiers d’entre elles a fait état
d’avancées significatives dans la réalisation de leurs objectifs : 32 % (49 sur 155)
des entreprises dont au moins un engagement vise cet horizon 2020, ont atteint
75 % de ce ou ces objectifs, et une minorité d’entreprises (15 %, soit 23 sur 155)
signalent n’avoir pas du tout progressé dans leur(s) engagement(s) 2020 (Forest
Trends 2018).
Tableau 13.2 Portée et type d’engagements « zéro déforestation » pour les produits clés

Huile de palme Cacao Café Viande bovine Soja

Objectif final Les objectifs varient, mais une Les objectifs varient, mais Les objectifs varient, mais la majorité Le TAC vise à éliminer la L’objectif est de supprimer
grande majorité a adopté les une grande majorité s’est s’efforce d’éviter les impacts négatifs déforestation illégale de la chaîne ; toute déforestation de la
initiatives NDPE en partie en engagée à supprimer la sur les aires protégées et les zones le G4 vise la déforestation zéro des chaîne d’approvisionnement
protégeant les forêts à haute déforestation de la chaîne et à haute valeur de conservation, en fournisseurs directs de viande bovine du soja.
valeur de conservation (HVC) et à s’approvisionner auprès de garantissant une déforestation « non et des intermédiaires. Les entreprises
celles dotées d’importants stocks sources de cacao durables ou récente ». alimentaires situées à l’aval de la
de carbone (HCS). certifiées. chaîne d’approvisionnement se sont
également engagées en faveur de la
déforestation zéro.

Initiatives du Celles-ci incluent les approches Celles-ci incluent les Celles-ci incluent les approches Celles-ci incluent des approches par Il existe des approches VVS
secteur privé VSS d’entreprises seules approches VSS d’entreprises VSS d’entreprises seules (p. ex. UTZ, une chaîne d’approvisionnement d’entreprises seules (RTRS)
(RSPO), les initiatives prises seules (p. ex. Fairtrade, Rainforest Alliance, démarches « bio » sectorielle couvrant un seul segment et hybrides entre territoire et
par des entreprises séparées UTZ et Rainforest Alliance), et Fairtrade) et quelques approches de d’entreprises au travers d’un accord chaîne d’approvisionnement
ou par un secteur visant une initiatives prises par des chaîne d’approvisionnement relevant public (TAC) ou un accord privé (moratoire sur le soja),
chaîne d’approvisionnement entreprises séparées d’initiatives particulières d’entreprises, bilatéral (Accord G4). mais celles-ci se limitent à
(politique NDPE) et des visant une chaîne mais pas d’initiatives territoriales. Les entreprises alimentaires situées l’Amazonie brésilienne.
approches hybrides entre d’approvisionnement par des en aval ont pris des engagements ZD
chaîne d’approvisionnement programmes en faveur de la soit en leur nom, soit au titre d’une
et territoire, principalement durabilitée, et des approches démarche sectorielle.
au travers de certifications territoriales émergentes
et d’approvisionnement entrant dans le cadre de
juridictionnels. l’Initiative Cacao et Forêts.

Engagement 285 entreprises dont des 19 entreprises, 3 négociants • Tous les grands torréfacteurs et • Le TAC, comprenant 56 entreprises • Les principaux négociants
des principaux producteurs, transformateurs, et 1 producteur d’intrants. distributeurs travaillent selon des de conditionnement dans 3 États engagés dans le

REDD+ : la transformation
groupes négociants, fabricants et VSS. (Pará, Mato Grosso et Rondônia). moratoire sur le soja.
distributeursa. Tous les • 3 des 8 multinationales du café, des • Accord G4, les 3 plus grandes • 91 entreprises au moins,
grands groupes de Malaisie et torréfacteurs et des distributeurs, entreprises de conditionnement. dont les producteurs,
d’Indonésie. ont pris des engagements ZD et en les transformateurs, les
faveur de la biodiversité. négociants, fabricants et
• 1 des 5 principaux négociants distributeurs, ont pris des
mondiaux s’est engagé en faveur de engagements ZDa.

|
la conservation de la biodiversité.

185
Suite à la page suivante
Suite du tableau 13.2

186
Huile de palme Cacao Café Viande bovine Soja

| Le secteur privé
Cadres Les normes nationales, telles Les réglementations varient Les réglementations varient mais Ces deux accords ont intégré des Conformité du secteur au
réglementaires que l’Indonesian Sustainable mais insistent toutefois sur insistent toutefois sur le respect dispositions du cadre juridique code forestier, qui vise une
Palm Oil (ISPO) en Indonésie et le soutien à la productivité, du droit national, l’augmentation (p. ex., adhésion au Registre chaîne d’approvisionnement
la Malaysian Sustainable Palm l’inversement du de la productivité, l’inversement Environnemental Rural et détention sans déforestation en
Oil (MSPO) en Malaisie. D’autres processus de dégradation, du processus de dégradation et la d’une licence environnementale). Amazonie brésilienne.
concernent l’allocation de terre le développement de protection de la biodiversité.
et le moratoire. l’utilisation durable des
terres, la protection de la
biodiversité et l’arrêt de la
déforestation.

% de l’offre • 21 % de l’offre mondiale était Environ 2/3 de l’offre % de l’offre mondiale : • 11 % de l’offre mondiale • 11 % de l’offre mondiale
couverte certifiée RSPO en 2016b. mondialeg. • 6 % Rainforest Alliance était couverte par certains était couverte par certains
par ces • 65 % étaient couverts par engagements en 2017c. engagements en 2017c.
engagements • 4 % Démarche bio
certains engagements en • L’accord G4 et le TAC n’impliquent • 42 % de l’ensemble
• 6 % Fairtrade
2017, mais cela ne représente que les fournisseurs directs en des exportations de
qu’un tiers des plantations de • 9 % UTZ l’Amazonie brésilienne. soja du Brésil, dont
Malaisie et d’Indonésiec. • 25 % 4Ch. celles couvertes par
• 74 % des capacités de les engagements des
raffinage de l’huile de palme négociants et le moratoire
d’Indonésie et de Malaisie sur le sojai.
couvertes par des politiques
NDPEd.

Défis Traçabilité, droit foncier flou, Droit foncier, financement, Suivi-évaluation et application de la Traçabilité des intermédiaires, Fuite, critères divergents
opérationnels financement et application peu actions de vulgarisation loi, dégradation lente des paysages de dépendance des actions des cadres d’utilisation des
sévère de la réglementation. et d’information, travail plantations de café. gouvernementales, transparence sur terres selon les régions.
des enfants et faibles les contrevenants à la loi.
rendements.

Notes : (a) Supply Change [Link] ; (b) RSPO (2016) ; (c) Haupt et al. (2018) [Link]
[Link] ; (d) Steinweg et al. (2017) ; (e) Camargo et Nhantumbo (2016) ; (f) Cocoa & Forests Initiative https://
[Link]/initiative/cocoa-and-forests/ ; (g) Communiqué de presse de la World Cocoa Foundation [Link]
two-thirds-of-global-cocoa-supply-agree/ ; (h) Estimations tirées de Panhuysen et Pierrot (2018) ; (i) Estimations tirées de Trase (2018) [Link]
earth/
REDD+ : la transformation | 187

13.2.1 L’huile de palme


L’huile de palme est au centre de la majorité des engagements (59 %) pris par les
entreprises suivies par Supply Change (Forest Trends 2018). Cependant, seuls les
grands acteurs des secteurs concernés se sont engagés, c.-à-d., les fabricants de
PGC, les négociants et les principaux groupes impliqués dans la production, la
transformation et le négoce d’huile de palme, qui ont adopté des politiques « zéro
déforestation, zéro destruction des tourbières et zéro exploitation sociale » (No
Deforestation, No Peat, No Exploitation - NDPE). Un petit nombre d’entreprises
alimentaires (8 des 16 groupes les plus influents), dont Unilever, Mars et Nestlé,
communiquent des données sur l’ensemble des huileries qui les fournissent
(Greenpeace 2018). La principale difficulté réside dans le fait qu’un nombre
inconnu d’huileries et de fournisseurs tiers indépendants n’ont toujours pas
adhéré à ces engagements. Les gouvernements des principaux pays producteurs,
l’Indonésie et la Malaisie, ont fermement rappelé que ce sont les réglementations
nationales qui doivent être observées (Pirard et al. 2017) et non pas les politiques
du secteur privé (Pacheco et al. 2018). Des normes nationales sur la durabilité ont
également vu le jour en Malaisie et en Indonésie pour contrebalancer les normes
RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil - Table ronde sur l’huile de palme
durable) (Hospes 2014). La traçabilité représente un défi, puisqu’un nombre
significatif de palmiers à huile (40 % en Indonésie) sont plantés par de petits
exploitants. Les régimes fonciers illégaux, les incitations sans lien avec la réalité,
le manque de financement adapté et une application peu rigoureuse de la loi
sont les principales difficultés auxquelles le secteur fait face (Pacheco et al. 2017).
Diverses initiatives ont émergé, principalement à l’échelle infranationale, pour
susciter l’adoption plus large de meilleures pratiques, telles que les projets pilotes
de certification juridictionnelle, dans le cadre de l’initiative RSPO, à Kalimantan
Centre et à Sabah (Luttrell et al. 2018a).

13.2.2 Le cacao
Environ 80 % de la production mondiale provient de petits exploitants agricoles,
qui peinent à répondre à leurs besoins en moyens techniques et sociaux les plus
élémentaires, entraînant de faibles rendements. Les engagements des entreprises
de la filière cacao ont historiquement traité les enjeux sociaux, tels que le travail
des enfants et la pauvreté (accords internationaux sur le cacao, Lettre d’Intention
Néerlandaise), mais ils s’intéressent maintenant davantage à la déforestation
(Camargo et al. 2018). Bien que certaines entreprises se soient engagées à lutter
contre la déforestation suite à la Déclaration de New York sur les forêts, et que la
World Cocoa Foundation (WCF, Fondation mondiale du cacao) ait mis l’accent sur
les problèmes environnementaux dans son programme CocoaAction de 2014,
il aura fallu attendre 2017 pour que les grandes entreprises du chocolat et du
cacao collaborent avec les pays producteurs de cacao, la Côte d’Ivoire, le Ghana
et la Colombie, pour mettre un terme à la déforestation et restaurer les forêts.
Ces initiatives visent à résoudre les manques de productivité et une utilisation
188 | Le secteur privé

inefficace des terres en dispensant des formations aux petits producteurs, en


leur facilitant l’accès aux intrants agricoles et en encourageant l’agroforesterie
(Kroeger et al. 2017). Toutefois, les entreprises de la chaîne d’approvisionnement
ne sont pas toutes impliquées dans la lutte contre déforestation et la réduction
des émissions de GES. D’autres acteurs (fournisseurs d’intrants, entreprises de
conditionnement et de transport) ne sont pas ciblés par les campagnes en dépit
du fait qu’ils créent des externalités sociales et environnementales négatives
(autres que la déforestation) qui peuvent aussi contribuer aux émissions de GES
(Camargo et Nhantumbo 2016).

13.2.3 Le café
Au niveau mondial, la production de café s’observe à des échelles variées, allant
d’immenses plantations, à de petites exploitations avec peu de caféiers. Le secteur
compte de nombreux VSS bien implantés et se caractérise par une collaboration
étroite entre VSS et multinationales du café, torréfacteurs et distributeurs
(Mithöfer et al. 2017). Les organismes de protection de l’environnement, tels que
Conservation International, ont fait pression en faveur de la conservation et la
restauration des forêts au travers du Sustainable Coffee Challenge. En 2016 - 2017,
55 % de la production mondiale de café était certifiée selon des normes de
durabilité (Panhuysen et Pierrot 2018). Les torréfacteurs et les VSS établissent
souvent des partenariats entre eux, que les entreprises du café complètent de plus
en plus par leurs propres initiatives d’assistance technique (Panhuysen et Pierrot
2018). Les principaux arguments des VSS portent plus sur la « conservation de la
biodiversité » que sur la déforestation zéro. Par exemple, l’association 4C (Code
commun pour la Communauté du Café), qui présente l’éventail de VSS le plus
large, n’est pas impliquée dans la déforestation zéro. D’autres VSS interviennent
indirectement sur la déforestation, puisque seules peuvent être certifiées des
parcelles ne correspondant pas à de la forêt récemment convertie. Près de 50 %
du café certifié VSS est produit selon un critère de « déforestation non récente ».
Seules les entreprises Nestlé et Starbucks affichent ouvertement sur leurs sites
internet leurs positions quant à la déforestation.

13.2.4 La viande bovine


La filière bovine est le principal moteur de déforestation en Amazonie brésilienne
depuis plus de 40 ans. Depuis 2009, les ONG et les autorités publiques font
pression sur les entreprises de conditionnement de viande pour obtenir un
changement de pratiques. En cela, elles sont aidées par les procureurs généraux
qui menacent les conditionneurs de viande de poursuites en raison de leur
responsabilité partagée dans la déforestation. Deux accords ont alors vu le jour au
niveau de la filière : (i) l’accord d’ajustement de conduite (Termo de Ajustamento
de Conduta, TAC) qui s’applique à plus de 50 entreprises de conditionnement de
viande en Amazonie brésilienne ; et (ii) l’accord G4, conclu entre Greenpeace et
les trois plus grandes entreprises de conditionnement de viande du pays (JBS,
REDD+ : la transformation | 189

Marfrig et Minerva). Ces accords diffèrent uniquement du fait que le G4 vise la


déforestation zéro, tandis que le TAC réclame l’interdiction de la déforestation
illégale dans la chaîne d’approvisionnement. Ces accords ont renforcé les contrôles
sur la filière bovine pour atteindre 83 % de traçabilité. Ce résultat peut en partie
être attribué aux problèmes de sécurité alimentaire liés à la consommation de
bœuf (Forest Trends 2016). Cependant, ces accords ont leurs limites : la mise en
place de contrôles destinés aux seuls fournisseurs directs a conduit à certaines
pratiques des intermédiaires, telles que le blanchiment de troupeaux de bétail
non enregistrés (Gibbs et al. 2016). De la même façon, l’application d’un minimum
d’obligations légales pour satisfaire aux exigences du Code forestier brésilien
de 2012 signifiait qu’aucune obligation de changement de gestion n’existait à
l’échelle d’une exploitation.

13.2.5 Soja
Les principaux négociants de soja, en ratifiant le moratoire brésilien sur le soja,
se sont engagés à ne pas s’approvisionner en soja issu des terres de l’Amazonie
brésilienne déboisées après juillet 2008. En 2016, après plusieurs prorogations,
les négociants de soja décidaient du maintien définitif de ce moratoire. Les
exploitations qui ne le respectent pas sont identifiées par surveillance satellite, et
les exploitants en infraction sont inscrits sur une liste noire. Les données de suivi
et les audits confirment un taux élevé de conformité. Le moratoire a rassemblé
les négociants qui fournissent 90 % environ de la totalité du soja produit en
Amazonie brésilienne (Gibbs et al. 2015). Toutefois, ce durcissement du contrôle
a vraisemblablement exacerbé l’expansion de la production de soja dans
d’autres régions, comme au Cerrado, où les lois environnementales sont moins
contraignantes. La plateforme Trase (2018), dont l’objectif est la transparence
sur les chaînes d’approvisionnement, indique que quatre grands négociants
de soja, ayant compté pour près de la moitié des exportations du soja brésilien
entre 2006 et 2016, ont pris des engagements ZD afin de maîtriser l’intégralité de
leur chaîne d’approvisionnement. En 2018 fut créé le Groupe de Travail Cerrado,
sous la houlette du WWF et de l’association brésilienne des industries des huiles
végétales (Associação Brasileira das Indústrias de Óleos Vegetais, ABIOVE), dans
le but de négocier un nouvel accord afin de réduire la conversion de la végétation
naturelle du Cerrado en culture du soja. Des efforts ont également été déployés
pour établir des programmes par l’approche juridictionnelle (p. ex. la stratégie
Produire-Conserver-Inclure au Mato Grosso) afin de traiter les problèmes liés aux
effets de fuites (Nepstad et al. 2018). Une grande partie de l’expansion actuelle se
situe dans la région du Matopiba, qui s’étend sur quatre États et complique de fait
la coordination juridictionnelle.

13.3 Les défis de mise en œuvre posés par ces approches


Plusieurs difficultés sont à signaler en ce qui concerne les engagements ZD du
secteur privé (voir Taylor et Streck 2018). Nous traiterons ici des difficultés liées
190 | Le secteur privé

aux trois approches présentées, à la fois porteuses de potentiel et limitées,


notamment celles qui sont inhérentes à leurs propres théories du changement et
à leurs cadres opérationnels de mise en œuvre.

L’approche d’entreprises seules ou de groupements, qui se concentre sur l’adoption


de VSS, pose certaines difficultés dues au fait que la déforestation zéro doit
passer par une certification. Si la certification peut stimuler l’adoption de bonnes
pratiques, elle n’est pas conçue pour que son impact dépasse le cadre des terres
certifiées et partant, elle ne peut avoir un impact à plus grande échelle (Forest
Trends 2017 ; van der Ven et al. 2018). De même, les VSS n’incluent pas toutes
des objectifs « zéro déforestation », ce qui signifie que les entreprises adhérant
aux certifications VSS ne luttent pas automatiquement contre la déforestation.
Certaines initiatives, RSPO NEXT par exemple, se sont dotées de critères plus
exigeants, mais seules quelques entreprises aux objectifs plus élevés les ont
adoptées (RSPO 2017). Malheureusement, la certification n’a pas suffisamment
pénétré le marché pour concrétiser sa théorie du changement. Pour qu’elle soit
efficace, les acheteurs doivent réclamer des produits certifiés, avec des critères
explicites de déforestation zéro.

L’approche sectorielle du ZD qui s’intéresse aux interventions sur les chaînes


d’approvisionnement à plus grande échelle pose trois défis connexes.
Premièrement, il est complexe de tracer les produits de l’ensemble des
fournisseurs, y compris des petits exploitants indépendants aux droits fonciers
flous et dont l’accès aux capitaux et aux intrants est informel (Pirard et al. 2017),
et de dissocier les fournisseurs dans la légalité et respectueux de la norme de
ceux qui ne le sont pas (Nepstad et al. 2017). Deuxièmement, la segmentation de
la chaîne d’approvisionnement et du marché est problématique. Les entreprises
s’approvisionnent sur un même paysage au travers de divers profils d’agriculteurs,
qui n’ont pas les mêmes capacités et incitations à se conformer aux normes
imposées par les entreprises et aux cadres réglementaires (Gibbs et al. 2016).
De plus, certains agriculteurs travaillent par le biais d’entreprises écrans (Chain
Reaction Research 2018). Si certaines entreprises s’impliquent dans la lutte contre
la déforestation, d’autres ne le font pas et, en l’absence d’engagements pris à
l’échelle de la filière, ces dernières peuvent profiter sur le marché d’un avantage
injustifié. Le troisième défi est celui de l’additionnalité des entreprises qui signent
des engagements ZD. Puisque les entreprises les plus performantes tendent à
se fixer des engagements plus ambitieux (Haupt et al. 2018), les coûts de mise à
niveau s’alourdissent et renforcent d’autant la segmentation du marché pour les
entreprises qui accusent un retard.

L’approche juridictionnelle du ZD de la chaîne d’approvisionnement et des


territoires se fondant sur les deux précédentes approches, elle est donc confrontée
aux difficultés déjà mentionnées, auxquelles s’en ajoutent d’autres. L’une de ces
difficultés découle de l’absence de mécanisme d’incitation ou de récompense
REDD+ : la transformation | 191

visant à améliorer les performances des fournisseurs, et en particulier des petits


exploitants. Les partenariats et l’action collaborative sont nécessaires, à la fois
avec des institutions financières afin de mobiliser des fonds, ainsi qu’avec des
prestataires de services privés et des organismes gouvernementaux, afin de
faciliter l’adoption de meilleures pratiques (Bronkhorst et al. 2017). Pour que les
conditions institutionnelles concourent aux actions ZD, il faut que les organismes
publics prennent en charge le zonage territorial, la régularisation foncière, les
actions de vulgarisation et la conservation de l’environnement. La vérification
indépendante et en toute transparence des avancées est cruciale, tout comme
le fait que ces informations soient utiles pour mesurer les progrès et renforcer
l’obligation de rendre des comptes. Ceci favorisera un co-apprentissage des
actions efficaces et peu coûteuses qui contribuent à la conformité, maximisent
les bénéfices des engagements ZD et minimisent les compromis. Enfin, au-delà
de la juridiction, une difficulté majeure est celle des fuites potentielles d’un site à
l’autre, car les entreprises aux engagements plus contraignants peuvent déplacer
des activités moins conformes vers des lieux où il est plus facile de contourner la
réglementation, et où elles seront susceptibles de moins attirer l’attention.

13.4 Les perspectives de progrès


Il est très peu probable d’atteindre les objectifs 2020 fixés par les entreprises seules
et par les initiatives amorcées dans le cadre de la Déclaration de New York sur les
forêts et du Forum sur les Biens de Consommation (Consumer Goods Forum).
Pour stopper la déforestation en s’appuyant sur les trois approches décrites dans
la section 13.1, il est nécessaire de combler les lacunes qu’elles comportent. Ceci
signifie que les entreprises impliquées doivent intensifier leurs efforts de mise
en œuvre, que de nouveaux acteurs de la chaîne d’approvisionnement doivent
adhérer à la démarche et que des acteurs extérieurs doivent s’engager, en
particulier les entreprises des marchés émergents tels que la Chine et l’Inde. Les
entreprises impliquées devront donc renforcer leur suivi et leur transparence et
rendre plus de comptes sur les politiques menées pour améliorer leur impact et
le rendre visible aux yeux de la société. Ceci devrait inciter les organisations de la
société civile et les institutions financières à soutenir davantage ces entreprises,
étant admis que l’adhésion de nouvelles entreprises sera peu probable si celles
qui cherchent à améliorer leurs performances sont soumises à une critique
virulente par manque de progrès.

Les défis soulevés ici peuvent être relevés de diverses façons. Pour atteindre une
déforestation zéro, les VSS doivent intégrer des critères et méthodes explicites
permettant aux entreprises et regroupements de producteurs d’évaluer leur
conformité aux objectifs ZD et de les publier, à l’instar des normes observées pour
l’huile de palme et le café. Ces améliorations doivent venir compléter les efforts
faits pour généraliser l’adhésion à la certification sur des territoires plus vastes,
comme il est décrit dans l’approche juridictionnelle de la certification.
192 | Le secteur privé

L’approche sectorielle par la chaîne d’approvisionnement a tenté de surmonter


les limites des VSS en matière de lutte contre la déforestation. Pour résoudre
les dernières difficultés qui pèsent sur cette approche, il faut davantage investir
dans les systèmes de traçabilité et l’usage de méthodes et de technologies
émergentes, telles que les données de télédétection haute résolution et les
technologies de la blockchain. Pour dépasser la segmentation au sein des
chaînes d’approvisionnement et des marchés, les écarts de performance entre
fournisseurs doivent être comblés (Pacheco et al. 2018). Ceci demande des
schémas de co-investissements impliquant l’ensemble des acteurs de la chaîne
d’approvisionnement, notamment les fournisseurs d’intrants, de conditionnement
et les prestataires de transport (Camargo et al. 2018).

L’approche hybride entre chaîne d’approvisionnement et territoire a été imaginée


pour s’attaquer aux problèmes majeurs de la segmentation de marché et de
l’hétérogénéité des performances parmi les fournisseurs, ainsi qu’au besoin
d’établir des partenariats public-privé plus étroits, notamment au niveau
infranational, au service d’objectifs communs dans des juridictions spécifiques.
L’approvisionnement juridictionnel offre des incitations complémentaires aux
entreprises et investisseurs qui cherchent à réduire leur exposition aux risques
liés à la déforestation. Mais seul, il reste insuffisant à moins que les entreprises ne
s’impliquent activement. En outre, les ONG et les gouvernements doivent initier
des schémas de co-investissement pour améliorer les systèmes de production
locaux, l’apport de financement, d’intrants et de services, ainsi que les accords
de marchés, afin que les engagements ZD soient plus efficients pour tous les
acteurs de la chaîne d’approvisionnement. Le renforcement des structures de
gouvernance publique, plus particulièrement dans les zones qui « héritent » des
fuites, est également vital à la concrétisation des objectifs ZD.

Enfin, pour que les initiatives infranationales soient efficaces, elles devraient être
en accord à la fois avec les cadres réglementaires nationaux (p. ex. les lois de
protection de l’environnement et les incitations fiscales), avec les politiques plus
générales de développement durable des entreprises et avec les réglementations
des pays consommateurs qui soutiennent l’approvisionnement durable des
produits qui mettent les forêts en péril. Cette harmonisation est essentielle pour
que les engagements ZD portent leurs effets à plus grande échelle.
Chapitre 14 REDD+ : la transformation | 193

L’agriculture intelligente face au climat


Des rendements plus élevés feront-ils reculer la
déforestation ?
Hambulo Ngoma, Arild Angelsen, Sarah Carter et Rosa Maria Roman-Cuesta

Points à retenir
• L’intensification durable de la production agricole, composante clé de
l’agriculture intelligente face au climat, peut potentiellement préserver les
forêts. Toutefois, de meilleurs rendements peuvent inciter à mettre davantage
de terres en culture au détriment des forêts. Par conséquent, les politiques
doivent intégrer des mesures spécifiques sur les forêts pour réellement
économiser les terres.
• Les politiques d’intensification durable destinées à conserver les forêts
doivent tenir compte des caractéristiques du produit, des pratiques et des
contextes agricoles, notamment de l’intensité de capital, des conditions du
marché, de l’ampleur de l’adoption de ces pratiques d’intensification, du site
envisagé et des mesures de gouvernance et de conservation des forêts qui
les accompagnent.
• Une promotion de l’intensification durable peut favoriser les stratégies
nationales de REDD+ qui défendent la conservation forestière, mais peu de
pays à ce jour associent les deux approches.
194 | L’agriculture intelligente face au climat

L’agriculture intelligente face au


climat et la déforestation en bref

La concurrence pour les terres


agricoles se fait plus forte en raison
de la croissance démographique, de
l’augmentation du pouvoir d’achat
et des préférences alimentaires qui
réclament une production agricole
plus importante et, potentiellement,
de nouvelles surfaces. Ces dernières
devraient également faire l’objet de
mesures de protection et de
restauration des forêts par des
initiatives telles que la REDD+.

Nombre de facteurs sont Les agriculteurs doivent


déterminants pour savoir si avoir les moyens, la Le fait que les rendements élevés
des rendements élevés issus main-d’œuvre et les intrants encouragent l’augmentation des
d’une intensification durable pour intensifier l’agriculture, superficies cultivées dépend des
économiseront les terres ou tout en n’utilisant pas ces débouchés vers les grands
stimuleront le développement ressources pour accroître les marchés nationaux ou
des superficies cultivées. surfaces qu’ils cultivent. internationaux.

L’ampleur de l’adoption des La situation géographique Les politiques de conservation et de


pratiques d’intensification importe : un rendement élevé gouvernance forestières, ainsi que
influence la réussite de dans une région de plaine leur coordination avec les politiques
l'économie de terres : des peu boisée peut freiner agricoles (y compris le retrait de
interventions à large échelle l’expansion de l’agriculture subventions finançant des objectifs
maintiennent des prix bas, ce dans des régions contradictoires) peuvent stimuler
qui peut épargner les forêts. montagneuses boisées. l’intensification durable de
l’agriculture et la réalisation
d’économies de terres.
REDD+ : la transformation | 195

14.1 Introduction
Les systèmes agricoles des pays en développement sont sous pression. La
croissance démographique et la progression du pouvoir d’achat, conjuguées
à l’évolution des préférences alimentaires, ont poussé à la hausse la demande
mondiale de nourriture, de produits de base et de fibres. Si l’on en croit les
projections, les besoins alimentaires en 2050 nécessiteront une augmentation de
la production de 60 %, laquelle devra en grande partie provenir de l’amélioration
des rendements (Alexandratos et Bruinsma 2012). Selon d’autres scénarios, une
augmentation moins importante pourrait suffire si la production alimentaire était
répartie de façon plus équitable et le gaspillage réduit (FAO 2017).

Une grande partie de l’augmentation de la production mondiale des 50 dernières


années est attribuable à la croissance des rendements plutôt qu’à l’augmentation
des surfaces cultivées, à l’exception notable de l’Afrique subsaharienne (Jones et
Franks 2015 ; Figure 14.1). Pour autant, 80 % environ de la déforestation mondiale
est due à la conversion des forêts en terres agricoles (FAO 2017) et les pertes
forestières contribuent pour environ un dixième aux émissions de gaz à effet de
serre (GES) (GIEC 2013). La part des émissions directes issues de l’agriculture
est similaire et provient pour 35 % des pays en développement (Wollenberg et
al. 2016).

Parallèlement, ce sont les systèmes agricoles et les petits exploitants pauvres


des pays en développement qui subiront le plus, et de loin, les répercussions
du changement climatique (Rosenzweig et al. 2014). La grande disparité de
rendements qui sépare ces systèmes suggère un potentiel de progression
important de la productivité, mais le changement climatique compromet
actuellement cette perspective. Il faudrait un effort formidable de la part des
producteurs pour réduire les écarts de rendements, ce qui implique l’achat de
variétés de semences améliorées, plus d’intrants (engrais et irrigation) et un emploi
plus efficace de ces intrants par de meilleures méthodes de culture et pratiques
agronomiques (van Ittersum et al. 2016).

L’agriculture intelligente face au climat (CSA en anglais pour climate-smart


agriculture) cherche à répondre à trois défis : (i) l’augmentation de la productivité
et des revenus agricoles ; (ii) l’adaptation et le renforcement de la résilience face
au changement climatique ; et (iii) la réduction des émissions de GES issues de
l’agriculture (FAO 2013). Ce dernier objectif axé sur l’atténuation permet de vérifier
si la CSA contribue à la baisse des émissions tant sur le site (c.-à-d. sur l’exploitation
agricole directement) qu’en dehors du site (c.-à-d. en empêchant l’expansion
agricole dans des habitats riches en carbone, tels que les forêts naturelles). Ce
dernier cas n’est généralement pas pris en compte dans la comptabilisation du
carbone émis par la CSA.
196 | L’agriculture intelligente face au climat

200
2011
180

160
2001
140 1991
(Évolution en %)

120
1971
Surfaces

100
1961 1981
80

60 Production
(surfaces x
40 rendements)

20

0
0 20 40 60 80 100 120 140 160 180 200 220 240 260
Rendements
(Évolution en %)

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(Évolution en %)

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Surfaces

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1971 1981 1991
100
1961
80

60
Production
(surfaces x
40
rendements)
20

0
0 20 40 60 80 100 120 140 160 180 200 220 240 260 280 300 320

Rendements
(Évolution en %)

Figure 14.1 Évolution des surfaces et des rendements de la production de


céréales en Afrique subsaharienne (en haut) et en Asie (en bas) en partant de
1961 = 100 % comme année de base
Source : Jones et Franks (2015)
REDD+ : la transformation | 197

Encadré 14.1 Exemples d’agriculture intelligente face au climat et leur impact sur
les forêts

La CSA se définit par ses objectifs : l’augmentation de la productivité et des revenus de l’exploitation
agricole, l’adaptation et la résilience face au changement climatique et la réduction des émissions
de GES issues de l’agriculture. À ce titre, et selon la situation géographique, la CSA peut inclure un
certain nombre d’éléments pour atteindre ces objectifs : des systèmes intégrés de culture, d’élevage,
d’aquaculture et d’agroforesterie ; une meilleure gestion des nuisibles, de l’eau et des nutriments ; une
gestion améliorée des prairies et des forêts ; un travail du sol réduit (au minimum) et l’utilisation de
plusieurs variétés et races ; l’intégration des arbres au sein des systèmes agricoles ; la restauration des
terres dégradées ; une meilleure utilisation de l’eau et des engrais azotés ; et la gestion des effluents
d’élevage, notamment l’utilisation de biodigesteurs anaérobie (Lipper et al. 2014).

Outre la réalisation des trois objectifs de la CSA et des impacts forestiers pouvant être atteints par le biais
de l’intensification, certaines technologies peuvent également concourir à la conservation des forêts.
Les systèmes agroforestiers permettent de réduire la récolte dans les forêts naturelles de bois d’œuvre,
bois de feu (notamment pour fabriquer le charbon de bois), fourrage et d’autres produits que les arbres
utilisés dans l’agroforesterie peuvent offrir (Minang et al. 2011). Lorsqu’ils sont implantés dans des
zones tampon à la lisière de la forêt, ces arbres peuvent être particulièrement productifs. Les mesures
incitatives pour encourager les agriculteurs à adopter l’agroforesterie peuvent inclure les paiements
carbone, directement issus de la REDD+ pour certains pays (selon la définition de la forêt), ou émanant
d’autres mécanismes.

La CSA se définit mieux par ses objectifs (Campbell et al. 2014), que par un
ensemble de pratiques et de politiques agricoles spécifiques. Le but est d’identifier
les pratiques adéquates à la réalisation des objectifs de la CSA, en tenant compte
des particularités locales. Dans le contexte de la CSA, la question de la réduction
des émissions (qui proviennent aussi de l’expansion des terres agricoles) est
circulaire : si elle n’y parvient pas, c’est qu’elle n’est pas climato-intelligente. La
question la plus urgente est de savoir si la CSA, telle qu’elle est actuellement mise
en œuvre, contribue à la baisse des émissions à la fois sur le site, et en dehors de
celui-ci.

D’après Campbell et al. (2014, 41), « l’intensification durable est le fondement de


la CSA ». Selon sa définition la plus courante, elle se réfère à « une production plus
importante sur une même superficie tout en préservant les ressources, en réduisant
l’impact négatif sur l’environnement et en améliorant le capital naturel et le flux des
services environnementaux », (Pretty et al. 2011, 7). Pour être durables, les systèmes
de production agricoles doivent garantir une productivité élevée (rapport intrants
- extrants), réduire l’utilisation des intrants qui ne sont pas indispensables (p. ex.,
les engrais chimiques), appliquer des méthodes agroécologiques telles que le
recyclage des éléments nutritifs, et limiter les pratiques qui sont des facteurs de
risques pour l’environnement et la santé (Pretty et al. 2011 ; encadré 14.1). De
manière similaire, des rendements plus élevés peuvent, si l’on suit la logique
198 | L’agriculture intelligente face au climat

dominante de la CSA, « éviter le risque de défrichement d’une nouvelle surface


qui viendrait compenser la baisse de rendement d’une terre agricole locale »
(Garnett et al. 2013, 33).

Toutefois, ce principe d’économie des terres ne peut être considéré comme


allant de soi. Ce chapitre examine les facteurs qui rendent probable le passage
de l’intensification durable à une économie de terres, et évoque également des
politiques et des interventions privilégiant un résultat gagnant-gagnant.

14.2 Entre rendements agricoles et forêts : des facteurs critiques


14.2.1 Un cadre de référence : Borlaug vs. Jevons
Le débat sur les avantages éventuels des rendements agricoles pour les forêts
oppose deux paradigmes très différents. L’hypothèse de Borlaug s’appuie sur
l’équation alimentaire mondiale suivante :

superficie dédiée à la production alimentaire * rendement moyen =


consommation alimentaire par personne * population

Par définition, pour une production totale donnée (équivalant à la consommation),


une augmentation du rendement moyen entraînera la réduction de la surface
cultivée, et par conséquent, épargnera les forêts. Ce raisonnement est également
connu sous le nom d’hypothèse de l’économie de terres, ou, à l’échelle
microéconomique appliquée au ménage, l’hypothèse de subsistance (Angelsen
et Kaimowitz 2001c).

À l’opposé, l’hypothèse de Jevons (ou paradoxe de Jevons) postule que des


rendements plus élevés rendent l’agriculture plus rentable et par voie de
conséquence, incitent les exploitants à mettre davantage de terres en production,
potentiellement au détriment des forêts. Des pratiques plus rentables attirent
également la main-d’œuvre et les capitaux sur le site (et limitent l’exode), ajoutant
ainsi une pression supplémentaire sur les forêts naturelles. Le paradoxe de Jevons
est également appelé effet rebond : plus une ressource est performante (p. ex.,
une terre agricole), plus elle est exploitée.

Une différence de taille entre l’hypothèse de Borlaug et celle de Jevons réside


dans le fait que la première se réfère spécifiquement à la nourriture, tandis que la
seconde concerne tous les produits agricoles, du fait qu’elle se rapporte plus au
revenu qu’à la production et à la demande en aliments.

Au final, des rendements élevés économisent-ils la terre (Borlaug) ou stimulent-


ils l’exploitation de superficies de plus en plus vastes (Jevons) ? Les notions
élémentaires d’économie nécessaires à l’analyse de cette question sont bien
connues (p. ex., Angelsen et al. 2001 ; Choi et al. 2011 ; Villoria et al. 2014).
REDD+ : la transformation | 199

Typiquement, une première approche examine les effets à l’échelle de l’exploitation


agricole (du ménage), en se concentrant sur les préférences et les contraintes de
l’exploitant. Par exemple, les exploitants disposent-ils des capacités suffisantes
et d’un accès aux ressources (main-d’œuvre et capitaux) qui leur permettraient
d’adopter de nouvelles technologies ou d’intensifier leur production, et d’accroître
leur surface de culture ? Ensuite, la somme des effets (équilibre général) est
analysée, en particulier les débouchés sur les marchés (un rendement plus élevé
entraîne-t-il une baisse des prix ?) et le marché du travail (comment va évoluer le
besoin de main-d’œuvre, et celui-ci provoquera-t-il des changements en termes
de rémunération et de migration ?). Ce cadre nous permet d’étudier le faisceau de
facteurs critiques qui déterminent l’avenir de la forêt.

De nombreuses études font référence à l’augmentation des rendements, soit


du fait de progrès technologiques (plus de résultats pour une quantité égale
ou inférieure d’intrants), soit du fait de l’intensification (plus de résultats pour un
volume supérieur d’intrants à l’hectare). Villoria et al. (2014) insistent sur la nécessité
de distinguer clairement ces facteurs dans les analyses empiriques. Les études
portant sur les progrès technologiques et l’intensification sont toutes pertinentes
pour la CSA, d’une part parce que de nombreuses technologies sont synonymes
à la fois de progrès technologique et d’intensification, et d’autre part à cause de
la rareté des études qui évaluent directement les impacts des technologies et
pratiques inhérentes à la CSA sur la déforestation.

14.2.2 Les technologies agricoles intelligentes face au climat pourraient


bien nécessiter davantage de capitaux et de main-d’œuvre
Certaines nouvelles technologies ou pratiques de gestion agricole sont onéreuses,
ou réclament une main-d’œuvre plus importante sur l’exploitation agricole. Pour
les agriculteurs dont les moyens sont limités par un manque d’effectifs et/ou de
capitaux, l’adoption de technologies d’intensification tend à restreindre l’extension
des surfaces cultivées. Par exemple, un travail minimal du sol (MT en anglais pour
minimum tillage) permet de mieux préserver l’eau et la fertilité des sols en limitant
le travail aux zones de cultures, mais cette approche requiert cependant plus
de main-d’œuvre pour les petits exploitants au moment des plantations et pour
désherber, surtout pour ceux qui ne disposent pas d’herbicides.

Dans une étude portant sur la Zambie, Ngoma et Angelsen (2018) ont relevé
que l’adoption du MT n’incitait pas nécessairement un exploitant à augmenter la
superficie qu’il cultive en empiétant sur les forêts. Néanmoins, l’adoption du MT a
limité la superficie supplémentaire mise en culture chez les agriculteurs ayant déjà
agrandi leurs surfaces, du fait peut-être que le MT nécessite une main-d’œuvre
plus abondante que pour les pratiques conventionnelles et absorbe tous les
membres de la famille qui auraient autrement participé à la conversion de forêts
en zones de cultures. Parmi les exploitants qui n’ont pas augmenté leur surface
agricole, la majorité (68 %) a évoqué un manque de ressources (main-d’œuvre
200 | L’agriculture intelligente face au climat

et/ou trésorerie) comme raison principale. Si l’on dépasse le cadre des seules
exploitations, l’adoption de pratiques consommatrices de main-d’œuvre peut
aussi tirer les salaires ruraux vers le haut, mais brider la rentabilité et l’expansion
agricole (Angelsen et Kaimowitz 2001a).

Dans un premier temps, les contraintes d’effectifs décourageront les agriculteurs


d’adopter des technologies qui absorbent beaucoup de main-d’œuvre, à moins
que leur rentabilité, ou d’autres critères, ne les rendent plus intéressantes
que les pratiques utilisées. Dans le travail minimal du sol, l’obligation de
recourir à une nombreuse main-d’œuvre dans les petites exploitations, qui se
caractérisent généralement par l’usage de la houe ou de la traction animale et
peu d’herbicides et d’engins mécaniques, peut également expliquer en partie
l’adoption relativement faible de cette pratique en Zambie (Ngoma et al. 2016).
Ceci soulève un paradoxe puisque les agriculteurs « n’accepteront d’adopter de
telles pratiques d’économie des terres que lorsque celles-ci seront devenues
rares et que la plupart des forêts auront disparu » (Kaimowitz et Angelsen 2008, 6).

D’autres technologies de MT peu gourmandes en main-d’œuvre existent :


l’utilisation d’un tracteur équipé d’une dessoucheuse à griffe peut réduire le
temps de préparation des champs avant la plantation. Si les agriculteurs ont les
moyens de les acheter, ces technologies pourraient s’avérer plus intéressantes
pour eux, mais cela n’épargnera pas la terre pour autant.

14.2.3 La taille du marché fait la différence


La hausse des rendements dope l’offre de produits alimentaires et entraîne à
sa suite une baisse des prix correspondants. Cette situation constitue un frein
à l’expansion des terres agricoles. L’ampleur de la baisse des prix dépend de
deux facteurs : (i) l’élasticité de la demande sur le marché, c.-à-d. dans quelle
mesure la demande évolue en réponse aux fluctuations des prix ; et (ii) la part
de marché du secteur concerné par le progrès technologique (Angelsen 2007 ;
Hertel 2012). Les exploitants qui vendent leurs produits sur le marché national
ou international sont moins susceptibles d’être confrontés à une pression à la
baisse sur les prix s’ils augmentent leurs volumes du fait que leur contribution à
l’augmentation de l’offre reste modeste.

L’effet d’expansion peut également varier selon les régions. Les avancées
technologiques à l’échelle mondiale permettront probablement de relâcher la
pression qui pèse sur les forêts. Pour autant, les régions riches en terres cultivables,
caractérisées par de faibles rendements, observeront encore certainement une
expansion des surfaces mises en culture (Villoria et al. 2014). La mondialisation
a facilité l’accès des agriculteurs au marché partout sur la planète et intégrera
des marchés agricoles supplémentaires. Dans ce contexte, une « révolution verte
en Afrique » - qui a été préconisée - pourrait ouvrir la voie à une augmentation
significative des terres agricoles en Afrique, bien que des surfaces similaires de
REDD+ : la transformation | 201

terres cultivées soient susceptibles de disparaître dans le reste du monde (Hertel


et al. 2014).

Encadré 14.2 Culture du cacao en agroforesterie en Afrique subsaharienne : au


cœur du mécanisme de la REDD+
Denis J. Sonwa

Le cacao est un facteur de changement déterminant pour la forêt en Afrique subsaharienne (ASS). Une
étude récente sur les causes de déforestation liées aux cultures de base révèle que la production de
cacao en ASS a participé à 57 % à l’expansion mondiale du cacao entre les années 2000 et 2013. En
2013, la surface totale réservée à la culture des cacaoyers en ASS représentait 67 % de l’ensemble de
la superficie mondiale, soit 6,3 millions ha. Sur cette période, 132 000 ha de terre ont été convertis
chaque année en plantations de cacaoyers à travers l’ASS et on a pu observer dans certains pays une
augmentation substantielle de la conversion des terres livrées à cette culture : 313 % en République du
Congo, 150 % au Libéria et 80 % au Cameroun (Ordway et al. 2017). À l’instar d’autres pays sortant d’un
conflit dans la région, la République démocratique du Congo a également vu une augmentation de la
culture du cacao (De Beule et al. 2014).

Cependant, il n’y a pas que de mauvaises nouvelles sur l’ensemble des recherches scientifiques : il
semble que l’agroforesterie augmenterait à la fois la production et les fonctions écosystémiques des
modes de culture du cacao. Des recherches récentes au Ghana indiquent que les agroforêts à cacao,
en Afrique de l’Ouest, avec un ombrage faible à moyen, n’ont pas de conséquence négative sur les
rendements comparativement aux méthodes de production conventionnelles, mais qu’elles favorisent
l’adaptation et l’atténuation des changements climatiques, ainsi que la biodiversité (Blaser et al. 2018).
En réalité, les agroforêts à cacao qui bénéficient d’un ombrage de 30 % environ pourraient représenter
un compromis optimal entre production, climat et durabilité à des degrés de couvert faible à moyen.

Les chercheurs ont découvert que le cacaoyer, un arbre qui pousse à l’ombre, grandit sous un couvert
forestier en cours de reconstitution (Sonwa et al. 2017a), et qu’une agroforêt à cacao complexe constituée
de bois d’œuvre et de produits forestiers non ligneux peut absorber deux à trois fois plus de carbone
que d’autres systèmes, p. ex., des cacaoyers avec peu ou pas d’ombre, et des cacaoyers associés à des
bananiers et à des palmiers à huile (Sonwa et al. 2017b). Depuis 1960, les exploitations de cacaoyer
d’Afrique de l’Ouest tendent à produire du cacao avec peu ou pas d’ombrage, tandis que des agroforêts
à cacao sont apparues en Afrique centrale. Entre 1988 et 2007, ce sont 21 000 km2 de terres forestières
déboisées et dégradées qui auraient pu être épargnées si les premières conclusions des recherches
sur l’intensification du cacao avaient été mises en œuvre, ce qui aurait évité le rejet de 1,4 Gt de CO2
(Gockowski et Sonwa 2010). Pour empêcher de nouvelles déforestations et dégradations forestières,
il est nécessaire d’inscrire en priorité les besoins des agriculteurs et des marchés dans le choix des
essences d’arbres à promouvoir pour l’agroforesterie des petits exploitants (Sonwa et al. 2014).

Dans un effort pour renverser la tendance de la déforestation liée à la culture de cacao, les deux
principaux pays producteurs en ASS, (la Côte d’Ivoire et le Ghana) ont placé le cacao au centre de leurs
NDC et de leurs stratégies de REDD+. Le résultat est que de nombreuses entreprises engagées dans
une démarche de chaîne d’approvisionnement sans déforestation ont fait le choix de travailler avec eux
(Kroeger et al. 2017 ; Chapitre 13). Sur le terrain, une approche intégrée de l’agroforesterie qui tient
compte de la chaîne de valeur du cacao dans son intégralité jouera un rôle essentiel pour soutenir ces
efforts dans le cadre de la REDD+.
202 | L’agriculture intelligente face au climat

Les agriculteurs préfèrent augmenter leur production pour des marchés qui ne
leur feront pas subir de pression à la baisse sur les prix. De tels cas d’intensification
encouragée par les marchés auront plus de chance d’impacter négativement
les forêts, comme l’histoire l’a maintes fois démontré lors de booms de produits
agricoles suivis d’une explosion de la déforestation (p. ex. Ruf 2001). Le cacao est
l’une de ces denrées mondiales responsables en grande partie de l’expansion des
terres agricoles dans les forêts de l’Afrique subsaharienne. Mais l’agroforesterie
appliquée au cacao semble aujourd’hui offrir de nouvelles pistes (Encadré 14.2). À
l’inverse, l’intensification impulsée par la technologie a plus de chances d’entraver
l’expansion agricole (Byerlee et al. 2014).

14.2.4 L’économie des terres dépend de l’ampleur de l’adoption des


technologies et des pratiques d’intensification
L’ampleur de l’adoption des technologies et de l’intensification agricoles est
cruciale, comme l’échelle de l’analyse de ces phénomènes. Plus l’adoption se
généralise, plus l’offre du produit augmente et plus la pression à la baisse est
forte sur les prix de production. C’est ainsi que des situations gagnant-perdant
[production - conservation de la forêt] à l’échelle locale peuvent se transformer
en situations gagnant-gagnant à l’échelle mondiale (Angelsen et Kaimowitz
2001b, 400). La révolution verte en est un exemple : les marchés sur lesquels
débouchaient les produits alimentaires maintenaient des prix bas et ont de ce fait,
selon certains calculs, permis d’épargner des millions d’hectares de forêt (p. ex.,
Burney et al. 2010).

Cependant, cette conclusion apparemment positive s’accompagne d’une série de


réserves. Stevenson et al. (2013) ont estimé que la révolution verte a sauvé deux
millions d’hectares de forêt dans les pays en développement sur une période
de 40 ans (1965-2004), soit 50 000 ha par an. À titre de comparaison, la perte
annuelle brute de forêt tropicale se montait à 8 millions ha dans les années 1990,
et à 7,6 millions ha dans les années 2000 (Achard et al. 2014). En d’autres termes,
la révolution verte a réduit, dans l’absolu, les pertes annuelles de forêt de 0,6 -
0,7 %, ou dit autrement, le taux de déforestation annuel de 0,490 % (Achard et
al. 2014) serait de 0,493 % sans la révolution verte. Stevenson et al. en sont donc
venus à la conclusion que leurs estimations sont « des ordres de grandeur plus
faibles que prévu du fait que la simple équation mondiale sur l’alimentation ne
tient pas compte des boucles de rétroaction qui interviennent au niveau des prix
des produits, de la demande des consommateurs et des décisions relatives à
l’utilisation des terres » (Stevenson et al. 2013, 8365). De manière analogue, les
études économétriques réalisées par Ewers et al. (2009) et Rudel et al. (2009b) sur
des données nationales n’indiquent que des corrélations faiblement négatives,
voire insignifiantes, entre rendement agricole et déforestation.
REDD+ : la transformation | 203

14.2.5 La situation géographique : un enjeu central


Dans un même pays, une augmentation des rendements dans des régions de
plaines (pauvres en forêts) peut faire baisser les prix de production et limiter
l’expansion agricole dans les régions montagneuses (riches en forêts). Aux
Philippines, la production intensive de riz en plaine a ainsi drainé la main-d’œuvre
réservée à la culture du riz de montagne et amplifié cet effet (Shively et Pagiola
2004). Certaines exceptions existent toutefois. Dans la province du Sulawesi en
Indonésie, Ruf (2001) a observé que les technologies issues de la révolution
verte avaient contribué à aggraver le défrichement des forêts en montagne pour
l’installation de plantations de cacaoyers, car : (i) la production mécanisée du riz en
plaine par l’introduction de motoculteurs a libéré de la main-d’œuvre ; et (ii) cette
nouvelle rentabilité a fourni les fonds permettant d’investir dans la production de
cacao dans les montagnes. Maertens et al. (2006) ont relevé des effets similaires
dans leurs recherches, également dans le Sulawesi.

Afin de réduire les émissions issues de la déforestation, les politiques agricoles


doivent donc être adaptées aux spécificités géographiques, une optique qui est
aussi partagée par la Banque mondiale (2007). Par exemple, les politiques qui
encouragent l’intensification agricole dans les zones périurbaines et rurales proches
des villes peuvent effectivement épargner les forêts (Rudel 2009). Dans l’État du
Rondônia au Brésil, l’intensification des pâturages sur les exploitations situées
à proximité des marchés était plus susceptible d’épargner les terres forestières
(Fontes et Palmer 2018). Les exploitants proches des marchés étaient également
plus enclins à adopter des pratiques d’élevage permettant d’économiser les terres.

En définitive, la situation géographique et l’écosystème spécifique concernés par la


zone de culture font toute la différence en termes d’émissions de carbone. Cerri et
al. (2018) rapportent que les émissions de carbone associées au défrichement de
surfaces destinées aux pâturages et aux cultures sont 4 à 5,5 fois plus importantes
en Amazonie que dans le Cerrado. La concentration du développement agricole
dans les lieux qui rejettent le moins d’émissions peut générer une réduction
globale nette des émissions.

14.2.6 La gouvernance forestière et les politiques de conservation


peuvent aboutir à des résultats gagnant-gagnant
Un dernier facteur sous-tend le lien qui relie les rendements à la forêt : celui de la
gouvernance et des politiques forestières. En Amérique du Sud, l’intensification
agricole a été associée à l’expansion des terres agricoles dans des régions où
les indicateurs de gouvernance générale étaient élevés (Ceddia et al. 2014),
probablement pour les opportunités commerciales qu’elle procurait. Toutefois,
si l’on s’intéresse au cas particulier de la gouvernance environnementale, une
bonne gouvernance aboutissait à une contraction de l’espace agricole et à un
processus d’intensification durable. Par conséquent, « l’intensification agricole
204 | L’agriculture intelligente face au climat

doit s’accompagner de politiques qui ciblent spécifiquement les aspects


environnementaux de la gouvernance » (Ceddia et al. 2014, 5).

La gouvernance forestière n’influence pas uniquement les résultats qui concernent


les forêts, mais elle peut elle-même susciter une intensification agricole. Dans
le Mato Grosso au Brésil, Garrett et al. (2017) ont relevé que l’intensification
de l’élevage était en partie stimulée par un meilleur mécanisme de suivi-
évaluation de la déforestation et de répression, avec des sanctions. Cela rappelle
clairement l’analyse classique de Boserup (1965) qui suggère que si des terres
sont disponibles, les agriculteurs exploiteront d’abord la marge extensive avant
la marge intensive. Une bonne gouvernance forestière associée à des mesures
de conservation n’incite pas à mettre en culture davantage d’espaces, et de fait,
stimule l’intensification.

14.3 Intégration des politiques forestières et agricoles


Il est nécessaire de relever à la fois la production et les revenus agricoles pour
répondre aux objectifs de sécurité alimentaire et de réduction de la pauvreté.
Parallèlement, la préservation des forêts est incontournable si l’on veut atteindre
les objectifs climatiques, de biodiversité et de subsistance locale. Les synergies
entre forêts et agriculture peuvent concourir à la réalisation de ces objectifs ;
par exemple, les forêts génèrent des services écosystémiques qui profitent à
l’agriculture. Pour atteindre ces multiples objectifs, la conservation des forêts et
l’agriculture doivent être intégrées dans des politiques nationales et coordonnées
entre les secteurs (Salvini et al. 2016 ; Bastos Lima et al. 2017b ; Chapitre 7). Une
attention particulière doit notamment être portée aux politiques contradictoires,
c.-à-d., les politiques d’un secteur qui vont à l’encontre des objectifs visés par
un autre. Par exemple, les subventions destinées à quatre productions qui sont
facteurs de risque pour les forêts (viande bovine et soja au Brésil, huile de palme
et bois d’œuvre en Indonésie) s’élèvent à 40 milliards USD par an (McFarland et
al. 2015).

La REDD+ offre des possibilités pour mieux intégrer les forêts et l’agriculture,
comme l’illustrent certains exemples en Zambie, au Brésil et au Mexique. La
stratégie nationale de REDD+ en Zambie identifie les composantes de la CSA,
telles que l’agriculture de conservation et l’agroforesterie, comme des pratiques
de gestion des terres importantes pour la mise en œuvre de la REDD+ (Encadré
14.3). Les engagements émanant du secteur agricole lui-même à l’échelle d’une
juridiction, tels que les engagements « zéro déforestation », peuvent également
être mis à exécution dans le cadre de la REDD+ et s’avérer prometteurs dans le
sens où ils profiteront à la production agricole comme aux forêts (Chapitre 13).
REDD+ : la transformation | 205

Encadré 14.3 Intégration de l’agriculture intelligente face au climat et des


politiques de foresterie en Zambie

La déforestation en Zambie, estimée entre 167 000 et 300 000 ha par an et dont la cause est en partie
liée à l’expansion agricole sur les terres forestières, demeure une menace majeure pour les forêts et la
biodiversité du pays. Conscient de cela, le gouvernement zambien a pris des mesures pour répondre à
la fois aux objectifs de sécurité alimentaire et de conservation de la forêt en promouvant l’adoption de
pratiques de CSA et d’une gestion durable des forêts.

La politique de la Zambie en matière de changement climatique (NPCC en anglais pour National Policy
on Climate Change) vise à coordonner les actions de lutte contre le changement climatique et à les
intégrer aux programmes nationaux, dans le but de permettre au pays de devenir résilient face aux aléas
du climat et d’avancer sur le chemin du développement rural à faible émission. La NPCC prône à la fois
la gestion durable des forêts et la CSA (principalement l’agriculture de conservation et l’agroforesterie)
comme moyens de réduction des GES issus de l’utilisation des terres, du changement d’affectation des
terres et de la foresterie. L’un des objectifs de la deuxième politique agricole nationale de la Zambie
(2016-2020) est de « promouvoir la gestion et l’utilisation durable des ressources naturelles » à l’aide
de techniques de gestion durable des terres, comme l’agriculture de conservation, le boisement et les
bois communautaires, et l’agroforesterie. Si l’expansion agricole est reconnue comme faisant partie des
principales causes de la déforestation, la Politique Nationale sur la Forêt (2014) demeure silencieuse sur
les points spécifiques à traiter, sauf à préconiser l’adoption de pratiques agricoles adaptées.

La stratégie nationale de REDD+ de la Zambie (2015) est toutefois plus engagée : « l’agriculture de
conservation en tant que pratique, dans le cas où elle donnerait des résultats probants, pourrait contribuer
d’une manière significative à la création d’une agriculture permanente pour les petits exploitants et
réduirait ainsi le besoin de convertir les forêts et les bois en cultures, tout en permettant parallèlement
au secteur agricole de participer à l’atténuation et à l’adaptation au changement climatique » (Matakala
et al. 2015, 12). La promotion de la CSA est prioritaire au sein du secteur agricole, tout comme l’est la
gestion durable des forêts pour le secteur forestier. L’aboutissement de l’intégration de la CSA et de
la gestion durable des forêts est porteur de promesses et de résultats gagnant-gagnant en termes de
sécurité alimentaire et de conservation de la forêt, mais elle appelle à plus de coordination par rapport à
ce qui existe actuellement entre les secteurs de l’agriculture et de la forêt en Zambie.

Sources : GRZ (2014) ; Matakala et al. (2015) ; GRZ (2016a, 2016b)

Le Brésil a clairement rattaché sa stratégie nationale de REDD+ à la stratégie


CSA, en particulier dans les biomes d’Amazonie et du Cerrado (ENREDD+ 2016).
La stratégie CSA est mise en exergue dans le programme « Agriculture à faible
émission de carbone » (Plan ABC ; MAPA/ACS 2012). Elle met à la disposition
des agriculteurs qui cherchent à appliquer des pratiques agricoles durables des
prêts à faible taux d’intérêt. Reste à savoir dans quelle mesure cette intensification
durable de l’agriculture (SAI en anglais pour Sustainable Agricultural Intensification)
parviendra à réduire la déforestation. De Oliveira Silva et al. (2018, 111) rapportent
que : « la Contribution Déterminée au niveau National (NDC) du Brésil reflète
206 | L’agriculture intelligente face au climat

l’engagement audacieux, tant scientifique qu’institutionnel, de concilier, au travers


de la SAI, les grands défis de la durabilité. Notre analyse insiste sur la faisabilité
de cette approche, en attendant le concours de mesures complémentaires sur la
déforestation et le soutien de l’agriculture ».

La stratégie nationale de REDD+ du Mexique (ENAREDD+) livre un exemple


encore différent (CONAFOR 2016). Fondée sur une vision nationale de la
REDD+ (CONAFOR 2010), l’ENAREDD+ : (i) cible comme objectif premier un
développement rural durable, plutôt que le traitement direct de la question des
forêts ; (ii) se concentre à la fois sur l’adaptation et l’atténuation ; (iii) s’appuie
sur une conception paysagère aux multiples fonctions et qui imprègne tous
les secteurs, au lieu de se borner à certaines activités qui ne concernent que le
secteur de l’utilisation des terres ; et (iv) élabore des directives nationales dans
un but de cohérence dans le pays tout en s’inspirant des stratégies nationales et
infranationales de la REDD+.

Si les exemples de CSA intégrée aux stratégies de REDD+ ne sont pas légion,
les arbres et les forêts sont souvent inclus dans les cadres de CSA.1 Toutefois, les
forêts naturelles ne sont pas nécessairement la cible de l’attention des initiatives
de CSA ; en fait, certaines essences d’arbres et agroforêts à valeur commerciale
y occupent souvent une place plus importante. L’agroforesterie et les systèmes
sylvopastoraux constituent deux activités classiques de la CSA qui sont liées à la
conservation des forêts (Encadré 14.1). Ces CSA aident à réduire la demande en
arbres prélevés dans les forêts naturelles pour être utilisés comme combustible,
fourrage, ou pour tout autre usage (Desquilbet et al. 2017 ; Duguma et al. 2017), ce
qui en retour ouvre des possibilités pour réduire la déforestation et la dégradation
forestière.

14.4 Perspectives d’avenir


L’augmentation des rendements agricoles peut donner des résultats mitigés pour
les couverts forestiers. Ces résultats reposent sur les caractéristiques du produit
agricole, des pratiques et du contexte de l’exploitation qui prennent en compte
la main-d’œuvre, l’intensité du capital, les conditions du marché, l’ampleur de
l’adoption de ces pratiques d’intensification, la situation géographique, ainsi que
les politiques de conservation et de gouvernance des forêts qui les accompagnent.
La situation épineuse que reflète cette multitude de résultats possibles fait l’objet
d’une prise de conscience croissante. Dans un rapport récent sur les tendances et
défis influençant l’avenir de l’alimentation et de l’agriculture, la FAO observe que :
« il existe un risque que l’intensification agricole bascule vers plus d’expansion des
terres cultivées que l’inverse » (FAO 2017, 36).

1 Voir les profils de CSA par pays qui incluent des plans d’atténuation [Link]
[Link]?page=climate_agriculture_profiles
REDD+ : la transformation | 207

Pour autant, l’avenir des forêts n’est pas définitivement frappé par la fatalité. La
recherche suggère que les chances d’atteindre un dénouement gagnant-gagnant
peuvent être multipliées par un cadre de mesures de protection des forêts. Byerlee
et al. (2014, 92) mettent en garde sur le fait que : « l’intensification impulsée par la
technologie a peu de chance à elle seule de mettre un terme à la déforestation,
à moins d’être portée par une gouvernance des ressources naturelles plus
musclée ». Pour une protection adéquate des forêts, les politiques doivent prévoir
le zonage du territoire, des instruments économiques, le déploiement stratégique
des infrastructures, la certification et des normes de durabilité (Phalan et al. 2016 ;
Chapitres 9 et 13).

Si l’on admet que la seule intensification durable de l’agriculture ne conduit


pas nécessairement à la préservation de la forêt, c’est une première étape vers
la réalisation du triple objectif que sont une meilleure sécurité alimentaire,
l’atténuation du changement climatique et l’adaptation/la résilience (Carter et al.
2018 ; Lipper et Zilberman 2018). À ce jour, il existe peu d’exemples (si toutefois
il en existe) d’élaboration conjointe de politiques agricoles et forestières dont
le résultat recherché est explicitement une économie de terres. L’élaboration
et l’évaluation des possibilités de réussite de telles politiques devraient être au
centre de tout programme agricole ciblant une déforestation zéro (Chapitre 13)
et la restauration des forêts (Chapitre 15).

Puisque les ressources sont limitées, les pays devraient mettre la priorité là où
les chances de résultats gagnant-gagnant de la CSA sont les plus sérieuses.
Carter et al. (2015) ont développé une procédure permettant d’identifier ces
opportunités, en tenant compte de trois variables : (I) le potentiel d’atténuation :
des zones qui présentent une déforestation importante causée par l’agriculture et
un potentiel d’intensification agricole (ce qu’illustre un déficit de rendement) ; (ii)
un environnement favorable : un indicateur de gouvernance élevé (Banque
mondiale 2014) et un engagement en faveur de la REDD+ ; et (iii) les besoins et les
risques : un faible score sur l’indice mondial de la sécurité alimentaire (EU 2013).
En toute logique, de forts déficits de rendements signifient que la CSA peut faire
la différence en termes de production et de revenus à l’échelle de l’exploitation
agricole, qu’une bonne gouvernance favorisera une large adoption de la CSA et
que des politiques de REDD+ actives participeront à la prévention de résultats
défavorables pour la forêt.
Chapitre 15 REDD+ : la transformation | 209

Restauration des forêts


Prenons au sérieux le « plus » de la REDD+
Louis Verchot, Veronique De Sy, Erika Romijn, Martin Herold et Ruben Coppus

Points à retenir
• Les initiatives dont la vocation est de restaurer les forêts et les paysages
dégradés ont de nombreux buts en commun avec la REDD+. Cependant, peu
de projets de restauration suivent les impacts sur le carbone forestier, car les
promesses concernent surtout les surfaces à restaurer et, pour beaucoup, leurs
activités ne comportent ni la détermination des niveaux de référence, ni le suivi
du carbone.
• De nombreux projets de restauration en Amérique latine sont consacrés à
l’accroissement de la couverture végétale et au rétablissement des fonctions
écologiques et de la biodiversité. Pour autant, ils ne s’attaquent pas directement
aux causes de la dégradation qui sont notablement semblables dans toute la
zone tropicale.
• Les objectifs de restauration sélectionnés dans les projets étudiés en Amérique
latine et dans les Caraïbes correspondaient en général à ceux des bailleurs
de fonds, plutôt qu’aux causes spécifiques de la dégradation. Les bailleurs
multilatéraux apportent d’importants volumes financiers à des initiatives de
restauration de grande envergure et disposent de programmes sociaux étoffés.
210 | Restauration des forêts
Restauration des paysages forestiers en Amérique latine

La restauration des paysages


forestiers est une solution
pour enrayer la dégradation
en zone tropicale. Ce chapitre
s’intéresse aux initiatives en
Amérique latine qui visent à
restaurer les forêts et autres
écosystèmes dégradés.

Les objectifs varient selon le type


de bailleur qui finance le projet.
Les investissements les plus
Le défi pour les programmes importants proviennent des
nationaux et internationaux de bailleurs multilatéraux ayant des
Les moteurs de la dégradation restauration est de transformer visées sociales et économiques ;
des paysages forestiers sont les structures d’incitations afin les investisseurs d’impact
semblables dans les tropiques, qu’elles encouragent préfèrent les projets commerciaux
mais varient évidemment en l’intendance durable des tandis que les organismes
fonction de l’ampleur de la territoires et la restauration gouvernementaux soutiennent en
déforestation de chaque pays. des terres dégradées. général de petits projets.

? C

La plupart des projets sont Ces priorités visent à


consacrés à l’accroissement de renforcer la qualité et le Rares sont les projets qui
la couverture végétale, à la fonctionnement des prévoient le suivi-évaluation
reconstitution de la biodiversité, écosystèmes dans les du carbone forestier dans les
ou au rétablissement et à paysages dégradés, plutôt activités de restauration, car
l’amélioration des fonctions qu’à agir directement sur les les engagements sont surtout
écologiques. moteurs de la dégradation. basés sur des superficies.
REDD+ : la transformation | 211

15.1 La restauration au premier plan


Environ 75 % des terres forestières sont dégradées, et le rythme de la
dégradation des forêts – 185 millions ha entre 2000 et 2012 – dépasse celui de
la déforestation (FAO 2015). Par dégradation des terres, on entend la perte à
long terme, à cause de l’activité anthropique, de la productivité et des fonctions
écosystémiques qui ne peuvent se reconstituer seules avant plusieurs décennies
(Bai et al. 2008 ; Gibbs et Salmon 2015). C’est un grave problème économique
qui va s’amplifier en raison de la hausse de la demande alimentaire, d’aliments
pour le bétail, de combustibles, d’eau et de services écosystémiques. Selon
l’Initiative sur l’économie de la dégradation des terres (The Economics of Land
Degradation Initiative) (Nkonya et al. 2016), des pertes économiques très
élevées sont prévisibles à cause de la dégradation des sols ; celles-ci varient
en fonction des régions, mais peuvent atteindre 10 % du PIB dans les pays
d’Afrique subsaharienne. Avec une population mondiale devant augmenter
de 2,2 milliards d’habitants d’ici 2050 (ONU-DAES 2017), et l’évolution des
préférences alimentaires, la pression pesant sur les ressources terrestres ne
pourra que s’intensifier.

Les pays se préparent déjà pour faire face à ce défi. En 2007, le plan d’action de
Bali ajoutait le « plus » de la REDD+ pour demander des actions en faveur de la
conservation, de la gestion durable des forêts et du renforcement des stocks de
carbone forestier dans les pays en développement, en plus des deux « D » de la
déforestation et de la dégradation. Plusieurs études des activités infranationales
de REDD+ montrent que la restauration est en première ligne dans les projets
pilotes (de Sassi et al. 2014 ; Panfil et Harvey 2016). La déclaration de New-
York sur les forêts de 20141, à laquelle se sont ralliés 189 pays, entreprises,
peuples autochtones et organisations de la société civile (OSC), vise à restaurer
150 millions ha de terres forestières et de paysages dégradés d’ici 2020,
et 200 millions ha supplémentaires d’ici 2030. Les signataires du cadre de
développement mondial se sont engagés sur des objectifs ambitieux et chiffrés
concernant la conservation et la restauration des forêts à l’horizon 2030. D’autre
part, en adoptant les objectifs de développement durable (ODD), tous les pays se
sont accordés pour réduire la déforestation, gérer les forêts de manière durable,
lutter contre la désertification, enrayer et inverser la dégradation des terres et
stopper la destruction de la biodiversité (ODD 15). L’arrêt de la dégradation
et la restauration des terres dégradées figuraient parmi les priorités du plan
d’action d’Addis Abeba lors de la troisième Conférence internationale sur le
financement du développement (2015), avant de figurer en bonne place dans
l’article 5 de l’Accord de Paris. Enfin, lancé en 2011 par l’Allemagne et l’UICN, et
avalisé ensuite par le sommet de l’ONU sur le climat de 2014, le Défi de Bonn
vise à restaurer 150 millions ha de terres déboisées et dégradées d’ici 2020, et
350 millions ha d’ici 2030. Sa mise en œuvre est appuyée par des plateformes
de collaboration régionales dans les tropiques, notamment l’Initiative 20x20

1 [Link]
212 | Restauration des forêts

en Amérique latine et les Caraïbes, l’AFR100 en Afrique, et des tables rondes


ministérielles régionales dans de nombreux pays tropicaux.

Mais malgré un tel soutien, la transition est loin d’être aisée pour passer d’une
exploitation non durable des ressources forestières à une intendance des forêts,
ceci à cause de certaines parties qui veillent jalousement sur leurs intérêts et
de la résistance des institutions au changement, ce qui se répercute sur les
politiques relatives à la réduction de la déforestation et la dégradation des terres
(Brockhaus et al. 2017). Ce que nous savons, c’est que les pays ayant peu de
ressources forestières qui ont commencé à transformer leurs politiques publiques
réussissent davantage à mettre en place des programmes nationaux de lutte
contre la déforestation que ceux qui disposent toujours de vastes superficies
boisées (Korhonen-Kurki et al. 2014, 2018). D’autres éléments essentiels pour
réussir sont la disponibilité d’un financement basé sur la performance et une
adhésion nationale forte à la REDD+.

Partie prenante de l’Initiative 20x20 en Amérique latine et dans les Caraïbes,


le Centre International d’Agriculture Tropicale (CIAT) a analysé avec ses
partenaires les activités de restauration dans la région depuis trois ans. Dans
ce chapitre, nous nous intéressons aux causes de la dégradation des forêts
dans les tropiques et examinons plusieurs initiatives destinées à restaurer des
forêts et d’autres écosystèmes dégradés pour tenter de trouver la réponse à
ces deux questions : Comment les programmes agissent-ils sur les causes de la
dégradation forestière et quelles sont leurs priorités s’agissant des activités de
restauration ? Ont-ils fait des progrès ? Les efforts de restauration en Amérique
latine et dans les Caraïbes sont l’objet de notre étude, mais nous abordons aussi
quelques exemples pris en Afrique et en Asie (Encadrés 15.1 et 15.2).

15.2 De la dégradation à la restauration des forêts


Les taux de destruction de la forêt sont dans l’ensemble bien chiffrés, et les
causes de la déforestation sont bien documentées (Chapitre 5). Depuis que les
engagements évoqués ci-dessus ont été pris, quelques progrès ont été réalisés
dans la réduction de la déforestation (Houghton et Nassikas 2017). Cependant,
la dégradation des forêts est plus difficile à définir et à quantifier, et les
estimations des émissions y afférentes sont encore floues. C’est particulièrement
ennuyeux, car la plupart des pays qui reprennent les objectifs de la REDD+ dans
leurs actions nationales pour atténuer le changement climatique priorisent les
activités associées à la réduction de la dégradation, à la restauration des forêts
et au renforcement des puits de carbone (Salvini et al. 2014).
REDD+ : la transformation | 213

Encadré 15.1 Restauration des paysages forestiers en Éthiopie


Habtemariam Kassa

L’Éthiopie s’est engagée à restaurer 22 millions ha de forêts et de terres agricoles dégradées d’ici 2030. En
conservant les forêts naturelles et en procédant à des plantations, elle mise sur les forêts qui devraient jouer un
grand rôle dans le développement socioéconomique du pays, compter pour 50 % dans le potentiel de réduction
des émissions nationales, et contribuer à bâtir une économie neutre en carbone d’ici 2030 (CRGE 2011). Entre
2016 et 2020, l’Éthiopie vise à placer 2 millions ha de forêts naturelles sous gestion forestière participative (GFP)
tout en identifiant et en délimitant 4,5 millions ha de terres dégradées pour la restauration, le boisement et le
reboisement. Parallèlement au programme de gestion durable des terres coordonné par les pouvoirs publics, qui
comprend des travaux de conservation de l’eau et des sols sur les terres communales dégradées dans un grand
nombre de districts, la GFP et la mise en défens de zones dégradées sont les deux principaux mécanismes de
l’État en faveur de la restauration des paysages forestiers. La Commission de l’Environnement, des Forêts et du
Changement climatique a identifié huit grands types de restauration en vue de renforcer la couverture arborée
dans différents paysages, tels que les bords de lac et de rivière, les zones tampons situées autour des forêts
naturelles, les pâtures et les paysages agricoles (MEFCC 2018).

Bien que le pays ait pris un engagement de grande ampleur pour restaurer le territoire national, la volonté
politique affichée au niveau des états régionaux et par les autorités locales peine à être transposée dans les
plans au niveau local. La mobilisation nationale pour la Restauration des Paysages Forestiers (RPF) représente
une démarche audacieuse qui pourrait livrer des bénéfices sur le plan du climat et de l’économie. Pourtant, les
initiatives de RPF dirigées par les pouvoirs publics rencontrent un certain nombre de difficultés :
• La pression démographique tire la demande pour plus de terres à cultiver.
• Il n’existe pas, au niveau national, de politique d’utilisation des terres ni de plan d’aménagement du territoire
qui définisse les terres forestières et qui régissent les changements d’utilisation.
• On note l’absence d’une stratégie nationale de RPF pour guider clairement la planification et la mise en
œuvre des initiatives en la matière.
• Le coût de ces initiatives est en grande partie supporté par les communautés rurales.
• Les efforts se limitent aux zones de moyenne et de haute altitude du pays, tandis que la déforestation et la
dégradation des terres sont aussi sévères dans les plaines où les terres changent vite d’affectation.
• Les facteurs socioéconomiques qui sapent l’efficacité et la durabilité des initiatives de RPF ne sont pas pris en
compte de façon adéquate ; p. ex. les droits fonciers sur les terres réhabilitées sont mal définis, la conservation
est au premier plan lors de la fixation des objectifs de remise en état des terres dégradées et, par conséquent,
on s’intéresse peu à l’augmentation de la productivité des terres et des revenus de leurs gestionnaires qui
auraient ainsi pu poursuivre leur engagement dans la RPF.
• Les gestionnaires des terres pourraient être davantage impliqués dans la négociation d’objectifs souvent
contradictoires de la restauration (économiques et conservation) en fonction des moyens disponibles pour
les réaliser.
• Certaines pratiques relatives à la conservation de l’eau et des sols sont appliquées presque partout, sans
se soucier des spécificités des sites géographiques et des écozones et en n’accordant pratiquement pas
d’importance à l’analyse coûts-avantages des autres solutions de restauration.
• Il est fréquent que les communautés cessent de participer, car les discussions sur les mécanismes équitables
de partage des bénéfices sont rares et aboutissent peu.
• Il y a un manque de capacité, même au niveau national, pour identifier et utiliser les technologies et les outils
d’aide à la décision existants qui faciliteraient la mise en place d’une planification et d’un suivi-évaluation
rigoureux de la RPF. Cela permettrait systématiquement de mieux fonctionner et d’évaluer les résultats des
interventions y afférentes dans différents contextes et à différents niveaux (Kassa 2018 ; Kassa et al. 2017)
214 | Restauration des forêts

Encadré 15.2 Potentiel, enjeux et solutions possibles pour la restauration des


tourbières en Indonésie
Herry Purnomo

Après le Brésil et le bassin du Congo, c’est en Indonésie que se trouvent les plus vastes tourbières tropicales
du monde avec 15 millions ha principalement sur les îles de Sumatra, de Bornéo et de Nouvelle-Guinée.
Les tourbières sont en butte à une pression de plus en plus forte à cause de la croissance démographique
et économique, et malgré un règlement du gouvernement indonésien exigeant la protection des
tourbières d’une profondeur supérieure à 3 m, elles sont rapidement transformées en terres agricoles au
profit de grands groupes qui possèdent des usines de transformation de pâte à papier et des plantations
de palmiers à huile. Le drainage de ces tourbières facilite les départs de feu, et au cours des trois dernières
années 2,6 millions ha de terres sont partis en fumée – dont le tiers représente des tourbières (LAPAN
2015) ; d’après les estimations, cela a occasionné 1,2 milliard de tCO2e d’émissions (Huijnen et al. 2016)
et un record d’incendies en 2015 qui a exposé 43 millions de personnes à un brouillard toxique en
générant 16,1 milliards USD de pertes économiques (Glauber et Gunawan 2016).

Des initiatives de restauration des tourbières ont été entreprises à différents niveaux et par des acteurs
divers. Créée en 2016, l’Agence de restauration des tourbières (BRG) permet de circonscrire les incendies,
et a vocation à restaurer 2,5 millions ha de tourbières sur cinq ans (2016-2021). Le règlement du
gouvernement (PP) n° 57/2016 portant sur la gestion et la conservation des tourbières a été publié, avec
ses décrets d’application. Ces mesures ont rencontré quelques succès par le passé (Jong 2017) et sont
soutenues par des ONG environnementales et les OSC. Le BRG, le ministère de l’Agriculture et celui de
l’Environnement et des Forêts, ainsi que les grands groupes de pâte à papier et de plantations de palmiers
à huile ont mis sur pied des programmes sur les tourbières et la prévention des incendies, à destination
des communautés et des agriculteurs. Pour autant, les parties prenantes ne sont pas toutes favorables à
ces plans. Certaines communautés locales contestent parce qu’elles perdent des terres productives et des
moyens de subsistance ; les entreprises titulaires de permis relatifs à des terres actuellement affectées
à la restauration des tourbières escomptent être dédommagées de leurs investissements ; et même
certaines instances gouvernementales ont exprimé leur désaccord.

Une meilleure compréhension de l’économie politique est nécessaire afin de cerner les arrangements
institutionnels qui seraient à la fois efficients et équitables pour les parties prenantes. Les instances
publiques centrales, comme le BRG et le MOEF (Ministry of Environment and Forestry), ne seront pas en
mesure de mettre en œuvre le programme de restauration si les intérêts des gouvernements locaux, du
secteur privé et des communautés locales ne sont pas pris en compte. À l’échelon des communautés, il est
crucial de comprendre comment générer des revenus à partir des actions de restauration des tourbières,
et diverses options devraient être explorées, avant toute action, qui garantissent la protection des moyens
de subsistance.

Sous les tropiques, il existe en général quatre grandes catégories de moteurs


directs ou d’activités conduisant à la dégradation des forêts : (i) la récolte de bois
d’œuvre ; (ii) la récolte de bois-énergie (bois de chauffage et production de charbon
de bois) ; (iii) le pâturage du bétail dans les forêts ; et (iv) les feux (Hosonuma et
al. 2012). Dans une analyse pantropicale, Hosonuma et al. (2012) ont montré que
la récolte de bois d’œuvre était le moteur le plus important en Amérique latine
et en Asie, avant la récolte de bois-énergie (Figure 15.1, A). Les incendies et le
pâturage du bétail ne représentaient que des pourcentages négligeables sur le
REDD+ : la transformation | 215

total de la dégradation forestière de ces régions. En Afrique, la récolte de bois-énergie


était le premier moteur, suivi par la récolte de bois d’œuvre ; le pâturage du bétail ne
comptait que pour un faible pourcentage, tout en étant deux fois plus important en
Afrique qu’en Amérique latine et en Asie. Les feux étaient un moteur insignifiant dans
la dégradation forestière en Afrique.

15.2.1 Envisager la restauration à la lumière de la théorie de la transition


forestière
À l’aide de la courbe de la transition forestière, modèle qui décrit la transformation
typique de la couverture forestière au fil du temps dans une zone géographique
donnée (Mather 1992 ; Rudel et al. 2005), Hosonuma et al. (2012) ont divisé les phases
de la transition du paysage en quatre catégories : pré-transition, début de la transition
avec un couvert forestier important et la déforestation qui s’accélère, fin de la transition
avec de vastes superficies de forêts détruites et un recul des taux de déforestation, et
post-transition, lors de laquelle la disparition de la forêt naturelle est proche de zéro
et la régénération forestière ou la plantation d’arbres permettent un accroissement
global de la couverture forestière (voir Figure 15.1, B). La dégradation due à la récolte
de bois d’œuvre était importante pour toutes les phases de la courbe, mais elle
régressait en fin de transition. Au cours de cette phase, la récolte de bois-énergie, ainsi
que les feux non contrôlés, étaient des agents de la dégradation plus importants qu’au
cours des phases précédentes. De nombreux pays africains se trouvent à cette phase
de la courbe de la transition, car les forêts restantes sont coupées pour en faire du
bois de chauffage. Au cours de la phase post-transition, il y a moins de ramassage de
bois de chauffage et de production de charbon de bois en raison du développement
économique, car d’autres sources d’énergie deviennent disponibles. L’exploitation
forestière est habituellement mieux gérée aussi au cours de cette phase.

100
A B
80

60
Pourcentage

40

20

0
Amé[Link]. Afrique Asie Pré Début Fin Post
et Caraïbes
Bois Énergie Feu Pâturage

Figure 15.1 Estimation de la répartition de la dégradation résultant de quatre


moteurs immédiats, par continent (A) et par phase de transition forestière (B), pour
la période 2000 - 2010
Source : Hosonuma et al. (2012)
216 | Restauration des forêts

La théorie de la transition forestière décrit une séquence générale d’événements


qui a été observée dans de nombreux endroits du globe, mais les politiques ont
un effet sur le déroulement du phénomène ; de même, l’ensemble de mesures
politiques optimales change le long de la courbe de la transition forestière
(Angelsen et Rudel 2013). Par exemple, l’arrivée du biogaz, produit à partir de
déchets agricoles, de fumier et d’autres matières organiques, suscite de plus en
plus d’intérêt comme moyen de réduire la pression sur les ressources en bois dans
bon nombre de pays tropicaux où la récolte de la biomasse ligneuse dégrade
les forêts. Il est prouvé qu’il diminue la dégradation et renforce la régénération
forestière (Agarwala et al. 2017). En Chine, les grandes cultures sur les terrains
en pente ont entraîné la disparition de la forêt, une grave érosion du sol et des
inondations gigantesques, responsables de nombreux décès. En réponse à
cette situation, le gouvernement a mis en place des politiques de conservation
des massifs forestiers et de développement rural qui ont permis la conversion à
grande échelle de terres cultivées en forêts (Gutiérrez Rodríguez et al. 2016).

15.2.2 Les activités de restauration en Amérique latine et dans les


Caraïbes
Dans nos travaux de recherche en cours (Encadré 15.3), nous caractérisons
les efforts de restauration dans cette région. Les projets de restauration sont
bien répartis dans le continent, en étant surtout concentrés autour du bassin
amazonien, et en Colombie, en Équateur, au Mexique et au Pérou. Ce sont aussi
des zones à fort potentiel pour la repousse de la végétation, car les coupes à blanc
ou l’exploitation forestière ont été dramatiques pour ces biomes tropicaux. Les
projets de restauration ont lieu aussi dans des zones tropicales non humides, en
particulier dans les savanes arbustives, les prairies, les steppes et les montagnes
d’Argentine, du Chili, de Bolivie et du Pérou.

L’échelle de ces projets est variable, les activités moins étendues (<1 000 ha)
concernant en général la création de plantations, et celles de plus grande
ampleur (>100 000 ha) ciblant la régénération naturelle. La figure 15.2 présente
la localisation géographique des 154 projets, et la figure 15.3 résume leurs
objectifs les plus importants. Pour la plupart, ils ont plusieurs finalités, dont la plus
fréquente est l’augmentation de la couverture végétale (pour 117 projets). Cette
augmentation est aussi liée à la reconstitution de la biodiversité (dans 105 projets)
et des fonctions écologiques (dans 100 projets).

Bon nombre de projets (84) visent aussi à fournir des emplois et à améliorer les
moyens de subsistance des communautés locales. En particulier, tous les projets
du Programme d’Investissement pour la Forêt (PIF), du Mécanisme pour un
Développement Propre (MDP) et la plupart de ceux du Fonds pour l’Environnement
Mondial (FEM) tentent de créer des emplois localement. Au total, 74 projets ont
pour objet l’atténuation du changement climatique (séquestration du carbone),
c’est-à-dire tous les projets PIF et MDP et la plupart de ceux du FEM. Les projets
REDD+ : la transformation | 217

de l’Initiative 20x20 sur ce thème sont moins nombreux (41 %), et ceux dénommés
« autres » portent sur autre chose en général (6 %). 60 projets concernent la
promotion de la productivité de l’agroforesterie, et 46 la promotion de celle du
silvopastoralisme ; ces deux objectifs se retrouvent très souvent dans les projets
du FEM et du PIF (plus de 50 % des projets du FEM et du PIF en concernent un ou
les deux).

Encadré 15.3 Projet de recherche du CIAT sur la restauration des terres en


Amérique latine

Nous avons compilé une base de données de 154 projets de restauration dans l’ensemble de cette région
(Figure 16.2) à partir d’informations mises gratuitement à la disposition du public, ainsi que de bases
de données précédemment assemblées et de descriptions de projets transmises par le World Resources
Institute (WRI), le CIFOR (Murcia et Guariguata 2014 ; Méndez-Toribio et al. 2018), Bioversity International,
le Centre mondial d’agroforesterie (ICRAF) et le Service national des forêts du Pérou (SERFOR) (Cerrón et al.
2017). La base de données comprend des projets qui ont été élaborés dans le cadre de l’Initiative 20x20,
ou d’autres actions du Fonds pour l’Environnement Mondial (FEM), du Mécanisme de Développement
Propre (MDP), du Programme d’Investissement pour la Forêt (PIF) ou encore d’initiatives locales dirigées
par des ONG ou des gouvernements nationaux. Bien qu’elle ne soit pas exhaustive, cette base de données
inclut toutes les initiatives de restauration dont les données étaient disponibles. Nous fournissons des
résumés de ces données dans ce chapitre.

Nous avons aussi poursuivi l’objectif semi-quantitatif de générer une typologie des activités afin de voir
s’il est possible de regrouper certains projets. Un sous-ensemble de 97 projets de restauration en cours ou
récents a servi à définir la typologie des activités de restauration, en utilisant des techniques exploratoires
à plusieurs variables et de groupage afin de regrouper les projets en fonction de caractéristiques
communes.

La base de données, avec ces projets, a été publiée sur le portail LUCID ([Link]
and-landscape-restoration).

Dans ces projets de restauration, des activités variées sont déployées pour
atteindre ces objectifs. À part la restauration de la végétation, de nombreux
projets comportent des travaux pour maîtriser l’érosion, stabiliser les terrains,
restaurer les sols et reconstituer le lit des rivières. Quand l’objectif est d’augmenter
la couverture végétale, on a souvent recours à la régénération naturelle ou
assistée pour améliorer la repousse ; c’est le cas dans beaucoup de projets du
FEM et du PIF. Dans les projets MDP, entre autres, la stratégie est souvent d’utiliser
soit des plantations en monoculture ou d’espèces mixtes pour augmenter la
couverture végétale et séquestrer le carbone. Ces types de projets bénéficient
aussi généralement à la communauté locale en apportant des emplois. Les autres
activités fréquentes concernent la pose de clôtures pour empêcher le bétail de
venir pâturer, la maîtrise des incendies et la fertilisation.
218 | Restauration des forêts

Initiative de restauration
20x20
FEM
PIF
CDM CCNUCC
local

Superficie concernée par la restauration


<1 000 ha
1 000–5 000 ha
5 000–20 000 ha
20 000–100 000 ha
>100 000 ha

Accumulation potentielle de biomasse

0 35 80 175 Mg/ha

Figure 15.2 Carte de 154 projets de restauration en Amérique latine et dans les
Caraïbes
Note : 20x20 = Initiative 20x20 ; FEM = Fonds pour l’Environnement Mondial ; PIF = Programme
d’Investissement pour la Forêt ; MDP = Mécanisme pour un Développement Propre. Les cercles
représentent le centre des divisions administratives où sont situés les projets de restauration. La couleur
des cercles indique le type d’initiative (source de financement) et leur taille correspond à la superficie
couverte par les activités du projet. Ces cercles sont superposés à une carte présentant l’accumulation
potentielle de biomasse forestière aérienne, ce qui indique le potentiel de séquestration du carbone
quand ces zones seront de nouveau boisées. La base de données de la carte est consultable ici : http://
[Link]/datasets/forest-and-landscape-restoration.
Source : D’après des données du WRI (Potapov et al. 2011), les zones écologiques mondiales de la
FAO (FAO 2010) et la biomasse forestière mondiale issues de GEOCARBON (Santoro et al. 2015 ;
Avitabile et al. 2016).

Le paiement pour services environnementaux (PSE) était une mesure peu


fréquente dans les projets de restauration examinés, puisqu’il figure seulement
dans 14 projets sur 154. C’est probablement dû au fait que la pérennité de ces
programmes à long terme n’est pas certaine et au peu d’efficacité du PSE pour
promouvoir la restauration des forêts (Pirard et al. 2014). Les programmes de
PSE sont souvent plus efficients quand ils ciblent un seul service écosystémique
bien défini (Wunder 2013) ; mais c’est rarement le cas, étant donné le caractère
multifonctionnel de la plupart des projets. Les incitations économiques des projets
financés par des investisseurs à impact privilégiaient surtout le bois d’œuvre et
REDD+ : la transformation | 219

les produits non ligneux, ainsi que la séquestration du carbone. Tous les projets
financés dans le cadre du MDP dans les pays en développement comportent des
activités de réduction d’émissions pouvant donner lieu à des crédits de réduction
d’émissions certifiée, qui peuvent être échangés, vendus et utilisés par les pays
industrialisés. Les programmes de PSE étaient, dans une certaine mesure, associés
à un financement provenant de bailleurs internationaux (30 %), mais étaient
presque absents des autres types de projets.

Notre classification en fonction de la typologie (Encadré 15.3) a permis de créer


trois groupes, à partir des dimensions environnementales, socioéconomiques,
organisationnelles, financières et techniques qui caractérisent les approches de
restauration des terres dégradées :
1. Projets de restauration financés par des fonds publics apportés par
des bailleurs internationaux, comme le FEM et le PIF, avec un soutien
occasionnel des gouvernements nationaux et/ou d’investisseurs privés.
Les caractéristiques de ce groupe sont la restauration de vastes espaces
ainsi que des budgets conséquents, une planification rigoureuse qui traite
les causes et l’ampleur de la dégradation, et l’établissement de bases de
référence et d’un plan de suivi-évaluation. Ces projets ont des thématiques
socioéconomiques et environnementales internationales qui s’inscrivent dans
le cadre des ODD.
2. Projets de restauration financés par des fonds privés versés par des
entreprises ou des investisseurs à impact. Ce groupe se distingue par
une planification incomplète, où l’ampleur de la dégradation est rarement
déterminée et où l’étude de la situation de référence et le plan de suivi-
évaluation sont fréquemment oubliés. C’est la production de bois qui en
est l’axe central ; les thématiques internationales comme la biodiversité et
l’amélioration des moyens de subsistance en zone rurale sont traitées dans
une moindre mesure.
3. Projets de restauration financés par des fonds publics émanant de
gouvernements (infra)nationaux et occasionnellement de bailleurs de
fonds nationaux et internationaux. Ce groupe se différencie par ses petits
projets locaux à faible coût. En général, ce groupe n’est pas lié à l’agenda
international, sauf à l’égard du renforcement de la biodiversité.

De nombreux projets financés par des fonds privés résultent directement de


l’Initiative 20x20, mais la relation entre les projets locaux de restauration et cette
initiative est moins nette. Plusieurs pays ont fait des promesses ambitieuses dans
le cadre du Défi de Bonn, et l’Initiative 20x20 travaille avec eux pour les réaliser
(p. ex., Colombie 1 million ha, Brésil 12 millions ha, Pérou 3,2 millions ha)2. Bien
que ces projets semblent sans lien avec les agendas nationaux concernant la

2  [Link]
220 | Restauration des forêts

restauration, ils serviront probablement à assumer les engagements des pays


envers l’Initiative 20x20.

Augmentation de la couverture végétale


Rétablissement de la biodiversité
Rétablissement des fonctions écologiques
Emplois locaux et amélioration des moyens de subsistance
Piégeage et stockage du carbone 20x20
FEM
Promouvoir la productivité de l’agroforesterie
PIF
Promouvoir la productivité du silvopastoralisme MDP
Promouvoir la connectivité écologique Autre

Contrôle de l’érosion
Reconstitution d’habitats pour espèces en danger
0 20 40 60 80 100 120
Nombre de projets

Figure 15.3 Aperçu des objectifs des 154 projets de restauration, ventilés par
initiative
Note : 20x20 = Initiative 20x20 ; PIF = Programme d’Investissement pour la Forêt ; FEM = Fonds pour
l’Environnement Mondial ; MDP = Mécanisme pour un Développement Propre. Un projet de restauration
peut viser plusieurs objectifs. Les barres indiquent le nombre de projets par initiative de restauration qui ont
une finalité particulière dans la stratégie de restauration.

15.3 Les projets de restauration doivent investir plus dans le


suivi-évaluation et la production de rapports
On observe plus de pression internationale pour intensifier le suivi et la production
de rapports sur le résultat des actions, en particulier à la suite de l’adoption des
ODD, et compte tenu du nombre croissant de promesses au titre du Défi de Bonn.
Il est facile pour des groupes et des pays de promettre de restaurer des terres,
mais comment savoir en 2020 ce qui aura été restauré ? Comment savoir s’il y a un
réel changement sur le terrain ? Comment savoir ce qui est restauré ou quels sont
les bénéfices venant des interventions de restauration ?

Pour la communauté internationale, il est important de répondre à ces questions,


mais cela représente un coût pour les projets. Un véritable programme de suivi-
évaluation peut cependant améliorer l’efficacité des projets de restauration, et
en accroître le rapport coût-efficacité grâce à une gestion adaptative. Le suivi-
évaluation peut permettre d’éclairer la conception et la sélection des sites des
projets de restauration, et garantir les progrès vers les étapes clés de la mise
REDD+ : la transformation | 221

en œuvre et les objectifs de restauration. Il peut aussi améliorer l’efficacité du


processus de restauration lui-même, en renseignant ses responsables sur les
réussites et les échecs, et donc en permettant de mieux guider les futures prises
de décisions.

Les activités de restauration entreprises en Amérique latine et dans les Caraïbes ont
de nombreuses finalités, notamment l’augmentation de la productivité agricole, la
protection des bassins-versants et l’amélioration de la qualité de l’eau, le soutien
aux revenus locaux et la réduction de l’érosion des sols. En effet, de nombreux
dispositifs existent pour produire des rapports sur les actions de restauration,
notamment les actions internationales et celles qui sont à l’initiative des pays. En
fonction des objectifs du projet, différents facteurs et processus doivent être
suivis et évalués : variables environnementales (p. ex. évolution de la couverture
forestière et végétale, de la biodiversité, du sol, de l’eau et du climat), systèmes
de production (p. ex. données sur les rendements et le bétail en agroforesterie
et silvopastoralisme) et variables socioéconomiques (p. ex. sécurité alimentaire,
revenus des ménages et égalité entre les sexes). Pour mesurer le progrès, il faut
de multiples méthodes et sources de données, y compris la collecte de données
de terrain, les visites de terrain, le suivi-évaluation communautaire, les cartes
spatialisées et les données SIG, les données de la télédétection et statistiques,
les ateliers participatifs, les enquêtes et questionnaires sur les ménages. Dans
les réponses aux questionnaires sur le suivi-évaluation et les rapports au niveau
des projets, tous les types de données étaient considérés comme très importants
ou ayant une certaine importance par les projets ; cependant, dans la mise en
œuvre de la plupart des projets actuels, on a constaté beaucoup d’approches
nécessitant des moyens techniques peu importants et une démarche statistique
dont la rigueur n’est pas optimale.

Tableau 15.1 Obstacles rencontrés au cours du suivi du progrès des projets

Réponse possible Pourcentage


de projets
Ressources financières insuffisantes 80 %
Difficulté à obtenir d’autres types de données (mesures de terrain, enquêtes des ménages) 40 %
Ressources technologiques insuffisantes (ordinateurs, logiciels, appareils mobiles) 30 %
Difficulté à obtenir des données et des cartes SIG (à cause du débit internet qui est faible, de 30 %
la couverture nuageuse, du peu de données disponibles ou d’autres problèmes)
Manque de ressources humaines qualifiées 30 %
Difficulté à motiver les propriétaires terriens et les communautés 30 %
Manque de coordination 25 %
Note : Vingt représentants de projets ont répondu aux questions de l’enquête.
222 | Restauration des forêts

L’évaluation du suivi et de l’impact exige des ressources financières et humaines.


De nombreuses lignes directrices mises au point par des universitaires ou des
praticiens insistent sur la nécessité d’un suivi-évaluation rigoureux des projets,
pour améliorer l’efficience et l’efficacité de la mise en œuvre et accroître la
qualité des rapports (p. ex., Murcia et al. 2016). Cependant, l’expérience sur
le terrain montre que, dans ces projets, les ressources ne sont pas investies
de façon systématique dans ces activités et que leurs responsables hésitent
souvent à détourner des ressources affectées aux travaux de restauration qui
atteignent leurs principaux objectifs. En général, ce n’est qu’au moment de faire
le bilan et quand il n’est pas possible de démontrer l’impact d’un projet qu’on
se lamente sur le sous-investissement dans son suivi-évaluation (Lindenmayer
et al. 2012). Dès lors, il n’est sans doute pas surprenant que les réponses à notre
enquête mettent en évidence les ressources financières comme la principale
contrainte du suivi-évaluation d’un projet (Tableau 15.1). L’obtention de
données et d’autres problèmes technologiques étaient considérés bien moins
primordiaux.

Un terrain d’entente doit être trouvé entre les souhaits des universitaires et
ceux des gestionnaires des projets. Pour améliorer le suivi-évaluation de
la restauration, il faut diminuer les coûts ou fournir des incitations positives
pour les projets qui prévoient d’investir des ressources dans ces activités. Les
programmes de PSE, qui reposent sur la performance, peuvent éventuellement
constituer une incitation ; cependant, ils nécessitent une culture du paiement
et des régimes bien définis à l’égard du foncier ou des ressources (Wunder
2013). Le regroupement du suivi-évaluation et de la production de rapports de
façon à répartir les coûts et à faire des économies d’échelle pourrait inciter les
responsables de petits projets à allouer des ressources au suivi-évaluation. Une
recherche dans la littérature sur les rapports environnementaux a révélé qu’on
expérimentait rarement des modalités différentes de production de rapports
qui pourraient guider l’agenda international de la restauration. Voici donc un
domaine qui est mûr pour l’innovation.

15.4 Conclusion
Il est évident que les moteurs de la dégradation des forêts sont semblables dans
l’ensemble de la zone tropicale et qu’ils varient en fonction de l’ampleur de la
déforestation du pays. Si cela permet de penser que les approches génériques
de la restauration pourraient être transposées à plus grande échelle, le défi pour
les programmes nationaux et internationaux de restauration est de transformer
les structures d’incitations afin qu’elles encouragent une gestion durable des
territoires et la restauration des terres dégradées. D’après les analyses effectuées
jusqu’ici, la réussite de la restauration est plus probable en présence de certains
éléments essentiels, comme l’adhésion locale aux programmes de restauration,
REDD+ : la transformation | 223

la disponibilité de ressources financières et des avancées constantes dans les


règles qui régissent l’utilisation des ressources.

Concernant les 154 projets étudiés en Amérique latine et dans les Caraïbes,
il a été constaté que les objectifs de la restauration retenus correspondaient
généralement à ceux des bailleurs de fonds plutôt qu’aux moteurs spécifiques
de la dégradation. Les investissements les plus substantiels sont apportés par
les bailleurs multilatéraux, tandis que les investisseurs cherchant à privilégier
un impact et les organismes gouvernementaux soutiennent les petits projets en
ayant des cibles plus précises et souvent commerciales. Ces petits projets étaient
dédiés à la création d’emplois (pour leurs besoins propres), alors que les plus
importants privilégiaient la création d’opportunités économiques à long terme
dans le cadre de leurs plans de durabilité. La plupart des projets s’attachaient à
l’augmentation de la couverture végétale, à la reconstitution de la biodiversité
ou au rétablissement et à l’amélioration des processus écologiques. Si le but
de ces priorités est louable puisqu’on vise le renforcement de la qualité des
écosystèmes et du fonctionnement des paysages dégradés, on ne parvient pas
pour autant à agir directement sur les moteurs de la dégradation. Sauf si l’on
s’emploie à remédier à ces causes sous-jacentes dans le cadre des projets, la
durabilité des actions de restauration ne peut pas être garantie.

Les objectifs des initiatives de restauration se recoupent avec ceux de la REDD+,


puisque la plupart de leurs activités principales conduisent aussi à renforcer les
stocks de carbone dans la végétation. Cependant, contrairement à la REDD+,
les actions de restauration suivent rarement les impacts sur le carbone forestier,
car les engagements dans le domaine de la restauration sont surtout basés
sur des superficies plutôt que sur des tonnes de carbone. Les méthodes de
suivi-évaluation des projets de restauration s’appuient sur plusieurs sources de
données ; toutefois, dans les projets étudiés, elles comportent principalement
peu de technologie et font appel aux communautés. En général, il faudrait que
5 à 10 % des ressources des projets soient consacrées au suivi-évaluation, mais
c’est probablement un lourd fardeau pour les petits projets. Si les pays sont
appelés à publier des rapports sur leurs activités et leurs réalisations en matière
de restauration, des approches pratiques pour la mesure et les notifications
au niveau national doivent être conçues en tenant compte des résultats des
projets et des enseignements dégagés.

Le Défi de Bonn a suscité chez les hommes politiques un grand intérêt


pour la restauration des paysages, et cela s’est traduit par des promesses
significatives en Amérique latine et dans les Caraïbes. Des initiatives plus
anciennes sous l’égide de bailleurs multilatéraux ont généré quelques leçons
importantes, mais les actions des investisseurs à impact et des gouvernements
infranationaux sont mises en œuvre sur des échelles beaucoup plus petites
224 | Restauration des forêts

et avec des objectifs différents. Comme on peut s’y attendre, les investisseurs à
impact préfèrent les activités commerciales susceptibles de produire un retour
sur investissement, tandis que les grands donateurs bilatéraux et multilatéraux
soutiennent les projets dotés d’un volet social étoffé. L’équilibre entre les biens
et services publics d’une part et les bénéfices réalisés par le secteur privé d’autre
part sera un sujet délicat à l’heure où les gouvernements rechercheront des
ressources privées pour intensifier les efforts de restauration. Les enseignements
dégagés des expériences de PSE peuvent être intéressants, mais de nombreux
projets de restauration d’une certaine ampleur présentent de multiples objectifs
et ne définissent pas clairement les services écosystémiques. La clarification et
la quantification des avantages environnementaux, comme la détermination des
bénéficiaires, permettront d’améliorer les perspectives du PSE dans les initiatives
de restauration. Enfin, la réussite des interventions de restauration précédentes
et en cours est peu documentée, ce qui rend compliqué d’en dégager des
enseignements et d’en évaluer les impacts.

Les efforts de restauration en Amérique latine sont surtout entrepris dans le


cadre de projets. Pourtant, la dégradation des terres est un problème étendu qui
affecte tous les écosystèmes de cette région. Les projets permettent d’acquérir
de l’expérience s’agissant de solutions pratiques qui ont fait leurs preuves dans
des contextes précis, et il est improbable de pouvoir les appliquer à plus grande
échelle en vue d’un impact significatif aux échelons nationaux et régionaux. Pour
avancer, il faudra changer d’échelle et affiner les méthodes en comptant moins
sur les projets et en se concentrant sur les approches systématiques appuyées par
une réforme des politiques et des mesures incitatives et dissuasives appropriées.
Chapitre 16 REDD+ : la transformation | 225

Conclusions
Leçons pour la voie à suivre vers une REDD+
transformationnelle
Arild Angelsen, Christopher Martius, Amy E. Duchelle, Anne M. Larson,
Pham Thu Thuy et Sven Wunder

Points à retenir
• Le paiement basé sur les résultats, qui est l’innovation de la REDD+, a été
relativement peu testé. Le financement international, qu’il soit public ou privé,
reste maigre, et la demande des marchés du carbone n’est pas au rendez-vous.
• La REDD+ a permis aux forêts de se faire une place dans les agendas
internationaux et dans certaines politiques nationales. Les initiatives nationales
de REDD+ ont amélioré les capacités de suivi-évaluation des pays et leur
connaissance des moteurs, ont permis une plus grande participation des
parties prenantes et procuré une plateforme pour garantir les droits à la terre
des communautés et des populations autochtones. Les initiatives locales de
REDD+ ont livré des résultats positifs pour les forêts, quoique modestes. Les
impacts sur la qualité de vie sont limités et mitigés, mais souvent plus positifs
quand des incitations étaient prévues.
226 | Conclusions

• Pour que la REDD+ soit efficace, l’atténuation par des mesures visant les forêts
doit être intégrée aux plans d’action nationaux concernant le climat et le
développement, et prise en compte systématiquement dans tous les secteurs
et niveaux de gouvernement. Cette prise en compte peut être facilitée par
un argumentaire percutant sur l’apport des forêts dans le développement
économique et la réalisation des objectifs climatiques.

16.1 La réussite, ou son absence, dépend des attentes


La REDD+ n’a pas permis d’obtenir ce que de nombreux acteurs attendaient il y
a dix ans : une réduction rapide, peu onéreuse et durable des émissions liées à
la déforestation et à la dégradation des forêts tropicales. En général, les attentes
non satisfaites peuvent éventuellement s’expliquer par des espérances initiales
irréalistes. En revanche, si l’on place la barre plus bas, les plus petites avancées
sont perçues comme des succès. Mais l’homme est ambitieux par nature. « Le biais
d’optimisme » fait partie des défauts de nos fonctions cognitives ; nous surestimons
systématiquement nos chances de succès en sous-estimant la probabilité d’échec
(Sharot 2011).

Si l’on fait le point, bon nombre des espoirs nourris initialement pour la REDD+
étaient en fait idéalistes. Écrivant sur la « dynamique des attentes » dans le cadre
de la REDD+, Massarella et al. (2018, 375) remarquent que, habituellement à leurs
débuts, les programmes internationaux de conservation et de développement
drainent des financements importants et intéressent beaucoup, en générant
de fortes attentes qui sont par la suite souvent déçues. Ces fortes attentes, et
une certaine dose de naïveté, sont exploitées pour mobiliser consciemment
financements et enthousiasme, en vue d’augmenter ainsi les chances de succès ;
cependant, cela amplifie aussi les attentes, préparant ainsi le terrain à des
déceptions de taille.

Dans ce chapitre, nous faisons le bilan de presque dix années d’initiatives


de REDD+ à diverses échelles : locale, infranationale, nationale et mondiale.
Inspirés par l’emploi de métaphores médicales (p. ex., Seymour 2018 ; Wunder
2018), la destruction de la forêt étant la « maladie » et la REDD+ le « traitement »
supposé, nous résumons les réalisations et les déceptions notables (les impacts
du traitement), et avançons des explications (c’est-à-dire le diagnostic). Ensuite,
nous tournant vers l’avenir (pronostic), nous formulons des propositions pour que
la REDD+ soit plus transformationnelle (en devenant un traitement amélioré).
Dans l’épilogue, nous nous demandons ce qu’il adviendra du concept même de
la REDD+ lorsqu’elle commencera à acquérir de la maturité.
REDD+ : la transformation | 227

16.2 Bilan des réalisations à ce jour


Nous résumons les réalisations à l’aide des principales étapes de la théorie
du changement (Chapitre 2). La plupart des initiatives de REDD+ ne sont pas
parvenues jusqu’ici à faire des progrès décisifs pour juguler la déforestation
tropicale (Encadré 1.1 ; Chapitres 9 et 10). Il est néanmoins important de faire
le bilan des acquis et des étapes intermédiaires déjà franchies. Notre évaluation
s’appuie sur les travaux présentés dans cet ouvrage, ainsi que sur un résumé
antérieur de la mise en œuvre nationale et infranationale de la REDD+ à ce jour
(Duchelle et al. 2018a).

16.2.1 Finance et acquis


Le volume des financements engagés dans des activités de REDD+ – 1,1
à 2,7 milliards USD par an – est bien inférieur aux attentes, tout en étant bien
supérieur aux fonds octroyés par le passé aux forêts (Chapitre 3). Venant s’ajouter
aux efforts nationaux spécifiques, le financement de l’état de préparation a permis
dans de nombreux pays d’améliorer les conditions qui permettent de lutter
contre la déforestation et la dégradation des forêts, notamment en favorisant
une meilleure compréhension des moteurs qui en sont à l’origine, en faisant
progresser les capacités de suivi-évaluation des forêts, en faisant participer
davantage les parties prenantes et en procurant une plateforme pour garantir
les droits fonciers des populations autochtones et des communautés locales
(Lee et Pistorius 2015 ; Romijn et al. 2015 ; Chapitres 6 et 8). Mais de nouvelles
données ainsi que la volonté politique seront indispensables pour que tous les
acteurs puissent répondre aux questions de la participation, de la transparence,
de la redevabilité et de la coordination dans tous les secteurs et niveaux de
gouvernement (Chapitres 5 et 7).

Bien que le paiement basé sur les résultats (RBP) soit la pierre angulaire de la
REDD+, le passage de l’état de préparation à la phase de financement en
contrepartie des résultats reste compliqué (Chapitres 2 et 4). Le RBP a sans doute
contribué à des avancées en matière de politiques et de gouvernance forestières
au Brésil, au Guyana et en Indonésie (Seymour et Busch 2016), mais les initiatives
actuelles de RBP et celles qui sont en train de se mettre en place transigent
peut-être avec certains principes essentiels, notamment les paiements fondés
uniquement sur les résultats, laissant toute latitude aux bénéficiaires quant aux
modalités de réalisation, et la vérification indépendante des résultats (Chapitre 4).
Certains pays riches en forêts ont déjà beaucoup contribué financièrement
pour mettre en œuvre la REDD+, ce qu’il conviendrait de mieux saluer dans les
négociations et les discours internationaux sur le financement (Chapitre 3).
228 | Conclusions

En même temps, des initiatives mondiales, plus récentes et potentiellement


complémentaires, ont fait leur apparition sur la scène internationale. Les initiatives
zéro déforestation sont considérées comme capitales pour lutter contre les
moteurs de la déforestation d’origine agricole, mais elles sont ralenties par des
problèmes de mise en œuvre et des déficits de connaissances (Chapitre 13).
Plusieurs pays prennent l’agriculture à bras-le-corps, notamment en inscrivant
l’agriculture intelligente face au climat (CSA) sur leur agenda, mais les impacts de
ces initiatives sur les forêts ne sont pas certains et font rarement l’objet d’un suivi-
évaluation (Chapitre 14). De même, bien que la restauration soit critique pour
le renforcement des stocks de carbone (le « plus » de la REDD+), on note peu
d’initiatives qui prévoient de suivre les progrès de l’impact sur le carbone, ou qui
traitent les moteurs de la dégradation avec efficacité (Chapitre 15).

16.2.2 Réalisations et résultats intermédiaires de la REDD+


Une décennie de débats nationaux et internationaux a attiré l’attention sur des
volets essentiels de la REDD+, susceptibles de faire la différence dans l’atténuation
basée sur les forêts, qui traitent des questions d’égalité, veillent à l’inclusion dans les
prises de décisions (Pham et al. 2017b), permettent de produire des informations
et des données dans la transparence et le souci de la redevabilité (Khatri et al.
2016), et favorisent la participation des populations autochtones (Brockhaus et
al. 2017). Plus de 50 pays reconnaissent maintenant l’importance du rôle de la
réduction des émissions liées aux forêts dans leur CDN, et un nombre semblable
de pays ont élaboré des stratégies nationales de REDD+.

Depuis le démarrage de la REDD+, ce sont des centaines d’« activités de


démonstration » qui ont vu le jour, avec actuellement plus de 350 projets de
REDD+ couvrant 43 millions ha dans 53 pays tropicaux (Chapitre 10). Si certains
affichent de bons résultats (Chapitres 10 et 11), d’autres sont pénalisés par leur
incapacité à agir sur les moteurs contextuels et les agents de la déforestation, y
compris sur les problèmes généraux comme celui de la sécurité foncière qui, dans
certains cas, doivent être traités à des échelons supérieurs (Chapitre 8).

Après avoir constaté certains problèmes dans les débuts de la REDD+ au niveau
national ou à celui des projets, on a commencé à voir apparaître des approches
juridictionnelles à l’initiative des gouvernements infranationaux, qui sont des
démarches holistiques de l’utilisation des terres et des forêts déployées à l’échelle
des territoires administratifs. Ces approches encouragent l’harmonisation
entre des incitations de la REDD+, des initiatives durables visant les chaînes
d’approvisionnement, des politiques et des financements du pays pour remédier
aux problèmes, liés, de la déforestation, des moyens de subsistance en zone
rurale et de la sécurité alimentaire (Nepstad et al. 2013a). Une analyse récente des
progrès accomplis vers la durabilité juridictionnelle dans 39 États et provinces de
REDD+ : la transformation | 229

12 pays tropicaux, qui comptent 28 % des forêts tropicales du monde, souligne les
engagements officiels pris pour enrayer la déforestation et les actions concrètes
entreprises pour les mettre en œuvre (Chapitre 12).

16.2.3 Impacts de la REDD+ sur les forêts et les populations


Les enseignements dégagés sur les effets des interventions de REDD+ sont utiles
pour guider la conception et la mise en œuvre de politiques et de mesures à
plus grande échelle. Mais il est difficile de tirer des conclusions générales à cause
du manque d’études s’appuyant sur un scénario en l’absence d’intervention pour
mesurer les impacts du mécanisme avec fiabilité. Au niveau national, aucune
mesure particulière de conservation forestière ne se distingue comme étant la
« solution miracle ». Pour réaliser les objectifs multiples de la REDD+, il faudra
sans doute des mesures variées et adaptées aux contextes locaux (Chapitre 9).
Bien que les approches juridictionnelles infranationales soient prometteuses,
il y a eu peu d’évaluations rigoureuses de leurs résultats à ce jour (Boyd et al.
2018 ; Chapitre 12). Au niveau local, les quelques études portant sur le carbone
ou l’utilisation des terres montrent des résultats modérément encourageants
(Chapitre 10), tandis que les études plus nombreuses sur la qualité de vie
indiquent des retombées limitées et mitigées, qui sont davantage susceptibles
d’être positives quand des incitations sont prévues (Chapitre 11).

Les résultats fondés sur l’évaluation rigoureuse de 23 initiatives locales faisant


partie de l’Étude Comparative Mondiale sur la REDD+ (GCS REDD+ ; Encadré 1.2)
révèlent certains enseignements importants, quoique embryonnaires pour le
moment. D’abord, plus de la moitié de ces 23 initiatives ont permis de ralentir
la déforestation au niveau communautaire, même si leurs effets sont modestes
(Bos et al. 2017 ; Chapitre 10). Deuxièmement, il n’a été observé sur ces sites
aucun impact négatif systématique de la REDD+ sur le bien-être local (Sunderlin
et al. 2017 ; Chapitre 11), et certains sites ont livré des preuves de bénéfices
non négligeables sur les moyens de subsistance (Duchelle et al. 2018c).
Troisièmement, les problèmes découlant de la législation nationale, comme le
régime foncier, ne peuvent se régler complètement à l’échelle des projets. Par
exemple, si les interventions de REDD+ n’ont pas aggravé l’insécurité foncière des
petits exploitants, peu d’éléments permettent de dire que les efforts faits par les
responsables de la mise en œuvre ont produit des résultats notables (Sunderlin et
al. 2018 ; Chapitre 8). Quatrièmement, si l’on a des exemples qui prouvent que les
projets de REDD+ ont permis d’améliorer la participation des femmes aux prises
de décisions dans les villages (Kariuki et Birner 2016 ; Sharma et al. 2017), des
données scientifiques montrent aussi que ces responsables de la mise en œuvre
pourraient faire davantage pour promouvoir l’égalité entre les sexes et garantir
les droits des femmes (Larson et al. 2018 ; Chapitre 11). Ces connaissances et
retours d’expérience ont été très peu appliqués aux prises de décisions dans le
230 | Conclusions

cadre de la REDD+ au niveau national ; la plupart des stratégies de REDD+ ne


tiennent pas compte du genre et le manque d’intérêt pour cette question est
général dans les organisations nationales qui travaillent sur le mécanisme dans les
pays en développement (Pham et al. 2016). Cinquièmement, dans les initiatives
locales de REDD+, la participation constructive est souvent limitée, parce que le
consentement préalable donné librement et en connaissance de cause n’est pas
généralisé et qu’on n’est pas assez attentif aux besoins locaux (Chapitres 7 et 11).
Enfin, les mesures incitatives pour les petits exploitants et les communautés
peuvent desserrer le carcan des restrictions pesant sur l’utilisation des terres,
notamment celles imposées par des politiques nationales (p. ex., par l’application
de la loi ou via les aires protégées), qui sont associées à certaines initiatives de
REDD+ (Duchelle et al. 2017 ; Chapitre 11).

Nos constatations correspondent au paradoxe micro-macro de l’aide au


développement, connu depuis longtemps (Mosley 1987 ; Arndt et al. 2010) : des
résultats satisfaisants au niveau d’un projet ne se retrouvent pas forcément au
niveau macro (à part quelques exceptions notables, p. ex., le Brésil). La littérature sur
l’aide au développement offre un certain nombre d’explications qui, transposées
dans le contexte de la REDD+, sont les suivantes : l’élimination d’autres initiatives
de conservation (p. ex., changement d’affectation des dépenses publiques), les
fuites en dehors du périmètre d’un projet, ou simplement le fait que les projets
ne sont pas assez importants ou sont trop peu nombreux pour avoir un impact
décelable au niveau macro. En effet, le succès du Brésil dans la lutte contre la
déforestation est dû en grande partie à ses politiques nationales.

16.3 Pourquoi les progrès n’ont-ils pas été à la hauteur des


attentes ?
Comment expliquer le manque de progrès décrit dans la partie précédente ?
Nous résumons et évoquons quatre hypothèses émises dans le débat, à l’aide
d’une métaphore médicale.

16.3.1 « La REDD+ n’est pas le bon médicament »


L’hypothèse que la REDD+, envisagée ou en pratique, n’est pas la bonne solution
se décline en quatre versions :

(i) La REDD+ repose trop sur le PBR. Certains affirment que la REDD+ a été (et
est toujours) trop tributaire du PBR. L’argument avancé par Fletcher et al. (2016),
entre autres, est que la REDD+ est un instrument fondé sur le marché, dont la
conception est fondamentalement défectueuse. Angelsen et al. (2017) ont
rétorqué que cet argument lui-même n’est pas valable : on ne peut pas dire que
la REDD+ telle qu’elle est pratiquée est un instrument fondé sur le marché. Cette
REDD+ : la transformation | 231

critique s’adresse peut-être au mécanisme tel qu’il était envisagé au départ, mais
elle ne peut s’appliquer à celui qui se déroule actuellement. Par conséquent, cela
ne peut expliquer le déficit de résultats. Cependant, on pourrait faire valoir que le
concept de la REDD+ reposait au départ trop sur le RBP, et qu’il aurait pu mieux
réussir si d’autres éléments, comme les problèmes non résolus de régime foncier
et de moteurs, avaient été mieux pris en compte dès les premières phases de
conception du mécanisme.

(ii) La REDD+ repose trop peu sur le PBR. Complètement à l’opposé de la


précédente, la seconde hypothèse est que la REDD+ comme véritable instrument de
paiement basé sur les résultats n’a jamais été testée, ce qui explique pourquoi elle n’a
pas livré les résultats envisagés. En réalité, la majorité des projets actuels de REDD+
sont des interventions hybrides qui appliquent peu les paiements conditionnels,
et s’avèrent souvent être la version modifiée de projets de conservation et de
développement intégrés qui existaient auparavant. Mais, comme la précédente,
cette hypothèse est difficile à tester, car nous ne savons pas comment la REDD+
se serait déroulée, ni quelle aurait été son efficacité, dans l’autre scénario d’un
véritable instrument de paiement basé sur les résultats. Selon le chapitre 10, nous
disposons de trop peu d’éléments pour conclure de l’efficacité des paiements
conditionnels vis-à-vis d’autres types d’interventions. Cependant, la littérature sur
le PSE laisse entrevoir des difficultés dans la conception d’initiatives assorties de
véritables conditions qui parviennent à la fois à enrayer les émissions de carbone
forestier et à aider bien davantage les populations pauvres (Chapitre 11).

(iii) La REDD+ s’est traduite par des projets, et non par la réforme des politiques
nationales. Par ailleurs, d’autres pensent que la mise en œuvre continuelle de la
REDD+ par des projets, sans passer à l’objectif prétendu des politiques nationales,
a causé la sous-performance du mécanisme. Cette explication n’est pas tout à
fait fausse, mais elle est trop simpliste. Le plan d’action de Bali (CCNUCC 2007),
qui a défini et lancé la REDD+, proposait des « activités de démonstration »
infranationales, mais en mettant l’accent sur les politiques publiques et l’action au
niveau national. Les ONG de conservation et de développement n’ont pas attendu
pour tirer parti des nouvelles opportunités de financement fournies par la REDD+,
alors que la réforme des politiques nationales rencontrait une certaine résistance
de la part d’acteurs puissants qui profitaient continuellement de l’exploitation
des forêts et de leur conversion. Les politiques nationales peuvent s’avérer très
efficaces (Assunção et al. 2012, sur le cas du Brésil). Le chapitre 12 explique
pourquoi les approches juridictionnelles infranationales sont plus prometteuses,
du fait qu’elles opèrent à des échelles plus vastes, en se démarquant de la
focalisation de la REDD+ sur les projets. Pourtant, dans certains cas, les projets
locaux peuvent servir de validation de principe ou de tremplin pour une action de
plus grande envergure.
232 | Conclusions

(iv) La REDD+ n’a pas permis d’octroyer des droits fonciers aux populations
autochtones et aux communautés locales. Une autre hypothèse notable est
que le fait de garantir les droits des populations autochtones et des communautés
locales sur les terres et les forêts est la meilleure solution pour protéger les forêts, et
qu’on n’a pas fait assez de progrès sur ces points avec la REDD+. Il est prouvé que la
gestion communautaire des forêts a permis de ralentir la déforestation en Bolivie,
au Brésil et en Colombie (Stevens et al. 2014 ; Blackman et Veit 2018). D’après une
récente étude consacrée à 52 pays tropicaux et subtropicaux, 22 % (soit 218 Gt C)
du carbone forestier de ces pays relève du domaine dont les populations
autochtones et communautés locales sont les gardiens alors que, sur un tiers
de cette superficie, leurs droits fonciers ne sont pas reconnus officiellement (RRI
2018b). En même temps, selon d’autres études, la seule délivrance de titres aux
communautés ne suffira pas à protéger les forêts (Robinson et al. 2014). Une méta-
analyse récente ne montre aucune association homogène entre un régime foncier
plus sécurisé (propriété des terres, titre officiel, ou durée de possession) et la
déforestation, qu’elle soit en recul ou en hausse (Busch et Ferretti-Gallon 2017). En
fait, si les actions d’atténuation climatique peuvent recouper les priorités locales,
les communautés ne sont pas particulièrement incitées à prendre en compte
les effets sur le climat de la planète dans leurs décisions. Il est par conséquent
difficile d’évaluer si la garantie du régime foncier aurait donné des résultats. Si
dans certains cas cela peut exclure les grands exploitants, il est probable que des
mesures incitatives ou des réglementations supplémentaires soient nécessaires
dans les forêts en proie à une forte pression.

16.3.2 « Le dosage est insuffisant »


La deuxième hypothèse est que le financement de la REDD+ (le « dosage ») n’a pas
été suffisant pour obtenir un impact. Les paiements internationaux basés sur les
résultats n’ont jamais été mis en œuvre sur la base envisagée au départ, qui était
d’environ 10 à 15 milliards USD par an (Stern 2007) ; les versements n’atteignant
actuellement que 7 à 25 % de ce montant (Section 16.2), la REDD+ n’a simplement
pas pu changer la situation. De plus, le financement actuel de la REDD+ est
dérisoire comparativement aux subventions destinées aux produits agricoles qui
mettent les forêts en péril (viande bovine et soja au Brésil, huile de palme et bois
en Indonésie) et qui reçoivent 40 milliards USD par an (McFarland et al. 2015, 43).
Ces subventions encouragent énormément les investissements privés dans des
activités qui sont à l’origine de la déforestation.

Le manque de financement prévisible à long terme a conduit à s’abstenir de


proposer des paiements conditionnels dans de nombreuses initiatives locales
de REDD+, par crainte de susciter des attentes auxquelles il serait impossible de
répondre au final (Sunderlin et al. 2015). Les perspectives limitées de financement
de grande ampleur basé sur les résultats peuvent aussi avoir empêché certains
acteurs de s’impliquer.
REDD+ : la transformation | 233

Si nous convenons que des investissements bien plus élevés sont nécessaires à
l’avenir, cet argument présente également des faiblesses. En effet, des montants
significatifs de financements REDD+ doivent encore être dépensés ; les dotations
norvégiennes encore non dépensées correspondaient à 10,5 milliards NOK (soit
près de 1,2 milliard USD) à la fin de l’année 2016 (Development Today 2017).
Si ces financements avaient été trop facilement disponibles sans institutions et
capacités en place pour assurer la transparence et la redevabilité, nous pourrions
maintenant nous désoler face à un océan de fonds mal employés et de corruption.
Cela aurait pu très vite enterrer la REDD+. Dans ces conditions, s’il est urgent
d’agir, la réflexion, la redevabilité et la transparence sont impératives en matière
de dépenses.

16.3.3 « La maladie est trop avancée »


D’après les recherches scientifiques, la REDD+ a été bloquée par des acteurs
puissants. Cela renvoie à l’hypothèse précédente du dosage insuffisant, mais
l’approche est plus fataliste. L’argument est que les activités de la REDD+, souvent
centrées sur les petits exploitants et les populations autochtones, n’ont finalement
pas réussi à bousculer les puissants acteurs responsables de la déforestation et de
la dégradation des forêts. Cet argument concerne essentiellement les disparités
de pouvoir. Les réformes ont été bloquées par ces acteurs de poids qui ont
intérêt à maintenir le statu quo, comme les groupes privés fonctionnant grâce
aux profits qu’ils tirent de la surexploitation des ressources naturelles ou comme
les institutions publiques qui encouragent cette exploitation comme moyen de
parvenir à la croissance économique (Brockhaus et Di Gregorio 2014 ; Luttrell et
al. 2014).

Ce point de vue n’est pas dépourvu de pertinence. L’idée clé de la REDD+ comme
système mondial de RBP était de valoriser les forêts en tant que puits de carbone
plus qu’en tant que source de terres agricoles et de bois récolté de manière non
durable. La REDD+ était une idée pour racheter ces intérêts (elle l’est peut-être
encore d’ailleurs). Le montant du financement mobilisé n’a pas permis cela, et ne le
permettra peut-être jamais. Dans les pays donateurs, il n’aurait jamais été possible
sur le plan politique d’utiliser l’aide au développement (qui est la principale source
de financement international de la REDD+) pour neutraliser les grands acteurs
économiques. Cependant, si la perte de recettes pour le gouvernement avait
été totalement compensée, cela aurait éventuellement constitué une incitation
suffisante pour que les gouvernements nationaux révisent leurs politiques clés,
comme celles qui touchent aux concessions, aux subventions agricoles et aux
investissements dans les infrastructures.

16.3.4 « Le rétablissement est possible, avec plus de temps »


Le verdict sur la REDD+ ne dépend pas seulement de la façon dont la situation
est perçue et des attentes, mais aussi du temps. D’après la principale conclusion
234 | Conclusions

de la section 16.2 – selon laquelle il y a eu quelques réalisations et résultats


intermédiaires positifs, mais peu d’impacts importants, on peut penser que nous
verrons à la longue une réduction significative des émissions et d’autres co-
bénéfices. On pourrait avancer que les nombreux petits pas vers le rétablissement
produiront en fin de compte un grand impact à l’avenir – il nous faut juste être
patients. Les innovations mettent du temps à s’implanter, plus de temps qu’on
ne le voudrait, à cause de notre impatience et de nos vues à court terme (encore
des défauts).

Quant à savoir si cette vision modérément optimiste du futur de la REDD+ se


réalisera, seul l’avenir nous le dira. Une personne cynique répondrait que cela ne
coûte rien de parler, mais qu’en revanche les actions exigent des volumes financiers
phénoménaux. Les progrès accomplis jusqu’ici en termes de prise en compte de la
REDD+ dans les CDN, et de mise au point de documents d’orientation stratégique,
ne font pas beaucoup de différence sur le terrain, sauf si ces orientations sont
effectivement appliquées. La mise en œuvre est freinée à la fois par les capacités
locales et les contraintes de financement, ainsi que par des milieux influents. Un
pessimiste s’attendrait donc à ce que de nombreux gouvernements nationaux,
des pays développés, comme en développement, finissent par « penser mondial
et agir verbalement ».

16.4 Comment la REDD+ peut-elle avoir plus d’efficacité ?


Si nous acceptons encore l’idée que la REDD+ constitue un remède adéquat pour
la déforestation et la dégradation des forêts, que faut-il faire différemment pour
atteindre les objectifs ?

16.4.1 Diversifier et coordonner le traitement


Le paiement basé sur les résultats dans la diversification. Les incitations et
les compensations monétaires sont nécessaires pour que la REDD+ soit non
seulement efficace et efficiente, mais aussi équitable. Le RBP continuera sans
doute à jouer un rôle essentiel dans la REDD+. Cependant, la REDD+ en tant
qu’objectif doit être étayée par des efforts de plus grande ampleur. Aux niveaux
national et infranational, il faut une réforme des politiques qui dépasse le cadre
du RBP, et notamment une réforme de celles qui concernent l’aménagement du
territoire, le régime foncier et l’agriculture. Au lieu d’une approche unique, un
programme adapté à la complexité des prises de décisions dans le domaine de
l’utilisation des terres conviendrait mieux pour agir sur la diversité des moteurs et
des problèmes.

Une meilleure coordination et davantage d’adhésion dans les pays. Pour aller
vers des approches juridictionnelles aux échelles nationales et infranationales, il
y a besoin d’une meilleure intégration des politiques et de plus de coordination
pour remédier aux moteurs de la déforestation et garantir des incitations de
REDD+ : la transformation | 235

portée générale. À ce jour cependant, ceux qui déboisent sont souvent plus
efficaces dans la coordination de leurs efforts pour mettre la main sur les terres et
les ressources que ceux qui soutiennent la REDD+ ou d’autres initiatives de lutte
contre la déforestation et le changement climatique (Ravikumar et al. 2018). La
coordination intersectorielle a le mieux fonctionné lorsque la collaboration était
exigée par le gouvernement central, quand une institution efficace a chapeauté et
guidé le processus, et quand un schéma directeur proposé a recueilli l’adhésion
de tous les secteurs (Chapitres 6 et 7). La REDD+ a créé de nouvelles plateformes
pour la coopération, mais pour favoriser un changement dans la durée, il faut
peut-être un nouvel argumentaire sur les « forêts pour le développement » et un
collectif plus large autour du changement (Section 16.4.3).

Être autour de la table. Comme certains chefs autochtones l’ont dit fort à propos,
« si l’on n’est pas assis autour de la table, on finira peut-être au menu » (Roberto
Borrero, Conseil International des Traités Indiens, GLF Bonn 2017). La REDD+
ayant mis le projecteur sur des problèmes de droits bien connus, des plateformes
se sont mises en place et des opportunités sont apparues pour créer, dans
certains cas, des normes juridiques afin de protéger les droits des populations
autochtones. Toutefois, l’impact de la REDD+ a été plus positif sur les droits en
matière de participation que sur les droits fondamentaux (Jodoin 2017). En effet,
dans de nombreux cas, la garantie des droits des communautés autochtones,
traditionnelles et rurales pourrait être capitale pour la réussite de stratégies
d’atténuation par les forêts.

16.4.2 Trouver la bonne dose


Coups de pouce de la finance internationale … Apporté par quelques donateurs
intrépides, le financement international actuel de la REDD+ ne suffit pas. Les
approches basées sur le marché qui se mettent en place dans le cadre des marchés
réglementés pour la compensation carbone dans les forêts tropicales pourraient
permettre de combler le fossé qui existe entre le financement disponible pour la
REDD+ et le montant nécessaire pour respecter les objectifs de l’Accord de Paris
(EDF et Forest Trends 2018). En voici deux exemples : le projet de norme sur les
forêts tropicales envisagé par la Californie dans le cadre de son programme sur
le plafonnement et l’échange (Chapitre 12), et la mesure fondée sur le marché
de l’Organisation Internationale de l’Aviation Civile (OACI) (Gonçalves 2017), qui
est en cours de négociation. Par ailleurs, le potentiel des résultats d’atténuation
transférés au niveau international, en relation avec l’article 6 de l’Accord de Paris,
pourrait constituer un volume important de financement pour la REDD+ à l’avenir
(Streck et al. 2017).

… mais les mesures incitatives dans les pays sont décisives. Une nouvelle
perspective se dessine depuis que bon nombre de pays forestiers ont octroyé
des financements nationaux considérables, ou réaffecté des budgets fléchés dans
les pays, pour inciter à conserver et à restaurer les forêts. En 2014, l’Inde a créé
236 | Conclusions

le premier transfert de fiscalité écologique pour les forêts, estimé entre 6,9 et
12 milliards USD par an (Busch et Mukherjee 2018 ; Chapitre 4). On commence
aussi à observer des opportunités en Colombie et en Indonésie grâce à leurs
programmes respectifs concernant la taxe carbone et les obligations vertes, et
aussi des innovations en finance rurale sur le plan national, comme on l’a vu avec
le programme de crédit pour l’agriculture décarbonée au Brésil (Nepstad et al.
2013b). Ces exemples ne mettent pas forcément les budgets des gouvernements
sous tension ; ils modifient simplement les incitations économiques destinées aux
acteurs publics et privés dans l’optique d’une compatibilité avec les stratégies de
développement vert.

Des politiques audacieuses font cruellement défaut. L’idée du changement évolutif


incrémental ne manque pas d’attrait, dans le sens où « les petits ruisseaux font les
grandes rivières ». Sur le terrain, la REDD+ a évolué en de nombreuses solutions
pragmatiques et adaptées à la situation locale qui visent l’objectif de réduction
des émissions liées aux forêts de dizaines de façons différentes. Cependant,
nos analyses ont mis en lumière les limites des « petits ruisseaux », au moins s’ils
restent très petits. Des initiatives audacieuses de conservation et de restauration
des forêts font cruellement défaut, comme celles que nous avons vues au Brésil,
au Costa Rica, en Éthiopie, en Inde et en Corée du Sud. Ces initiatives sont aussi
caractérisées par une adhésion politique et intellectuelle au niveau national, grâce
à un argumentaire mettant en valeur l’utilité des forêts, une volonté politique
pour agir et mener à bien les décisions parfois sur plusieurs dizaines d’années, et
l’existence d’efforts coordonnés entre plusieurs ministères. Le changement doit
provenir à la fois de la base et du sommet ; la REDD+ doit être déployée dans
des programmes juridictionnels de grande envergure, mais nécessite aussi de
nombreuses démarches venant des citoyens qui sont plus adaptables et donc,
parfois, plus efficaces. Il faut que davantage de gouvernements nationaux soient
disposés à entreprendre des réformes courageuses de leurs politiques pour
intégrer les forêts dans la planification nationale et pour changer les incitations
économiques fondamentales concernant les décisions sur l’utilisation des terres :
c’est le principal ingrédient qui manque maintenant.

16.4.3 Cultiver l’optimisme en soulignant les effets secondaires positifs


Un argumentaire sur les forêts, positif et attractif. Sur le plan national, de
nouveaux argumentaires sont nécessaires sur l’utilité des forêts dans la réalisation
des objectifs de développement durable des Nations Unies, non pas comme
réservoirs potentiels de terres agricoles, mais comme espaces naturels fournissant
des produits et des services essentiels pour le développement économique. Plutôt
que de s’appesantir sur des scénarios apocalyptiques, une présentation positive
du développement durable et vert peut mobiliser les agriculteurs, les entreprises,
les électeurs et les hommes politiques (Nepstad 2018).
REDD+ : la transformation | 237

Les travaux scientifiques récents nous ont dotés d’arguments de poids pour
étayer cet argumentaire. Les forêts jouent un rôle critique dans les moyens
de subsistance sur le plan local, en procurant un cinquième des revenus des
ménages dans les zones forestières (Angelsen et al. 2014). Les forêts offrent aussi
la sécurité alimentaire et contribuent à une meilleure nutrition des populations
rurales (Sunderland et al. 2013 ; HLPE 2017). Les forêts gérées durablement
procureront des matériaux recyclables indispensables (bois, fibre et combustible)
pour une économie verte circulaire, sur une base biologique (Stern et al. 2018).
De même, les forêts fournissent un certain nombre de services environnementaux,
notamment le filtrage de l’eau, la prévention des crues, la conservation de la
biodiversité et la pollinisation des cultures (TEEB 2010). De nouvelles études
très intéressantes attirent l’attention sur le rôle de pompe naturelle des forêts
puisqu’elles recyclent les précipitations qui sont ensuite transportées sous forme
de « rivières aériennes ». Comme Ellison et al. (2017) le font remarquer : « Les
forêts et les arbres doivent être reconnus comme principaux régulateurs du cycle
de l’eau, de l’énergie et du carbone. » Sans cet approvisionnement en eau, des
régions entières qui alimentent les populations pourraient être frappées par la
sécheresse et la dépression.

16.4.4 Raccourcir le long chemin vers le rétablissement


L’expérimentation a besoin de soutien. La destruction des forêts s’inscrit dans des
systèmes politiques et économiques complexes, caractérisés par un « héritage
historique », qui fait que les changements sont souvent lents (Brockhaus et
Angelsen 2012). Pourtant, en dépit du manque de financement et de la lenteur
de la REDD+ à ce jour, beaucoup d’expérimentations ont eu lieu et continuent
encore dans toute la zone tropicale. Pour faire avancer la REDD+ et passer du
débat à l’action pratique, les parties prenantes pourraient soutenir les expériences
innovantes qui existent et aussi en encourager de nouvelles. De même, si les
pays se sentaient capables de développer un appétit modéré pour le risque et
à expérimenter d’autres politiques, les acteurs pourraient apprendre, adapter et
passer à une échelle supérieure.

Soyons courageux et évaluons les impacts. Il existe très peu d’études rigoureuses
pour évaluer les impacts des interventions de REDD+ sur les forêts. C’est
surprenant, étant donné que c’était la justification première du mécanisme, et
que le carbone et la couverture arborée sont relativement simples à mesurer
comparativement à l’impact social. Pourquoi ? Le chapitre 10 met en avant un
ensemble de problèmes financiers, techniques et politiques, en soulignant que
« les évaluations indépendantes sont risquées, car si les impacts à court terme
sont jugés décevants lors de la phase d’apprentissage, cela peut mettre en péril
le financement futur des projets et programmes de REDD+ ». Les projets et les
politiques permettent aux praticiens comme aux hommes politiques de se mettre
en valeur et la crainte qu’on considère qu’ils ont échoué peut empêcher un
238 | Conclusions

apprentissage sérieux et le développement d’interventions plus efficaces. Il est


vital que l’évaluation des impacts ne soit pas un détail ajouté à la dernière minute ;
pour qu’un véritable apprentissage ait lieu, il faut une prise en compte attentive
dès le départ, avec un recueil de données et un plan pour établir une situation
contrefactuelle réaliste, ou une base de référence, afin de pouvoir mesurer les
vrais impacts.

16.5 Épilogue : La prochaine décennie de la REDD+


Certains considèrent que la REDD+ est née en 2005 (à l’époque, c’était juste la
« RED »), avec l’inscription du concept de base de la compensation des réductions
à l’agenda de la CCNUCC lors de la COP11 de Montréal. La REDD+ rentre donc
maintenant dans l’adolescence, toujours pleine de potentiel, mais risquant d’aller
dans la mauvaise direction – ou dans trop de directions à la fois. Regardons trois
scénarios potentiels pour l’avenir de ce mécanisme.

Dans un des scénarios, la REDD+ prend de la maturité et les paiements basés sur
les résultats sont largement appliqués à l’échelle juridictionnelle. La REDD+ devient
bien intégrée à la planification nationale et elle fait l’objet d’une coordination
réussie entre les divers secteurs et niveaux de gouvernement. Les initiatives locales
sur le régime foncier et les droits des populations autochtones sont étayées par
la réforme des politiques nationales. Les initiatives publiques et privées dans les
chaînes d’approvisionnement agricole soutiennent ces efforts et la restauration du
carbone des forêts commence à revitaliser les paysages dégradés.

Dans un autre scénario, l’idée d’origine de la REDD+ prônant les incitations


économiques pour susciter le changement, s’efface pour devenir la dernière
d’une longue série de lubies de conservation (Redford et al. 2013). Le risque
est de voir « l’objectif REDD+ » simultanément perdre du terrain sur l’agenda
climatique, parce que la fatigue se propage chez toutes les parties prenantes, qui
concluent (un peu hâtivement) qu’il est trop difficile d’inverser la déforestation et
la dégradation des forêts. Ou bien, ces parties prenantes s’intéressent désormais
à la « prochaine nouveauté », dans un engouement passager qui les dynamise et
leur donne espoir pour les prochaines années.

Un troisième scénario voit la REDD+ avec le même objectif, mais sous un nom
différent et une approche révisée. La théorie du changement à partir des incitations
passe au second plan, mais ces incitations sont toujours dans la boîte à outils à
côté des autres instruments. Une REDD+ rebaptisée et rénovée serait vecteur de
changement en ralliant de nouveaux acteurs et de nouveaux secteurs, devenant
ainsi la pièce maîtresse des approches plus larges de développement durable,
vert et à faible émission.
REDD+ : la transformation | 239

C’est nous qui déterminerons le futur destin de la REDD+. Nous, c’est-à-dire toutes
les parties prenantes impliquées dans ce mécanisme, y compris les chercheurs
que nous sommes. Nous avons le pouvoir collectif de choisir dans quelle direction
la REDD+ va aller, ou quelle combinaison de ces scénarios devrait prévaloir.

Il se peut que les parties prenantes aient chacune leur scénario préféré, mais
nous pouvons toujours nous accorder sur certains points. Tout d’abord, quelle
que soit l’évolution de son nom, l’objectif de la REDD+ ne peut être ni altéré ni
dilué. Il ne fait pas de doute que la planète ne peut rester au-dessous des 1,5
ou même des 2 °C ciblés sans diminuer considérablement les émissions liées
à la déforestation et à la dégradation des forêts et sans accroître les stocks de
carbone forestier. Deuxièmement, nous devrions maintenir un débat ouvert et
critique sur les moyens permettant de rester au-dessous de ces valeurs. Critique,
parce que l’investissement massif dans des initiatives inefficaces serait fatal pour
notre climat. Ouvert, parce que le débat actuel témoigne souvent de positions
biaisées idéologiquement, ou des intérêts partisans de certains acteurs qui suivent
d’autres lignes de conduite obscurcissant leur jugement, et au final les empêchant
de s’informer.

Nous, éditeurs scientifiques de cet ouvrage, avons cherché à offrir une critique
constructive dans la mesure et la pondération : une analyse critique de la mise
en œuvre de la REDD+ jusqu’ici, à partir de données scientifiques, sans perdre
de vue l’urgence qu’il y a à réduire les émissions liées aux forêts pour éviter une
catastrophe climatique.
Sigles et acronymes

3E Efficacité, efficience et équité


AFOLU Agriculture, foresterie et autres usages du sol
AFR100 Initiative pour la restauration des paysages forestiers africains
AIDESEP Association interethnique pour la mise en valeur de la forêt
tropicale humide du Pérou
AP Aire protégée
APD Aide publique au développement
ASS Afrique subsaharienne
BA Avant-après (before-after)
BACI Avant-après, contrôle-intervention (Before-after/control-
intervention)
BAU Business as usual ou maintien du statu quo
CAT Système de plafonnement et d’échanges de quotas
d’émission de gaz à effet de serre (Cap and Trade)
CCBA Alliance Climat, Communauté et Biodiversité (Climate,
Community and Biodiversity Alliance)
CCB(S) (Standards) Climat, Communauté et Biodiversité (Climate,
Community & Biodiversity [Standards])
CCNUCC Convention-cadre des Nations Unies sur les changements
climatiques
CDB Convention sur la diversité biologique
CDN Contribution Déterminée au niveau National
CE Commission européenne
242 | Sigles et acronymes

CGIAR Le CGIAR est un partenariat international entre des


organismes scientifiques œuvrant pour la sécurité alimentaire
CH4 Méthane
CIAT Centre international d’agriculture tropicale
(Centro Internacional de Agricultura Tropical)
CIF Fond d’investissement pour le climat (Climate Investment
Funds)
CIFOR Centre de recherche forestière internationale
CO2 Dioxyde de carbone
CONAREDD+ Comité national de REDD+ (Brésil)
COP Conférence des Parties
CPDN Contribution prévue, déterminée au niveau national
CPLCC Consentement préalable donné librement et en
connaissance de cause
CSA Agriculture intelligente face au climat (climate-smart
agriculture)
DID Méthode des doubles différences
DNYF Déclaration de New-York sur les forêts (New York Declaration
on Forests)
ECR Essai contrôlé randomisé
ENAREDD+ Stratégie nationale de REDD+ (Mexique)
FAO Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et
l’agriculture
FCPF Fonds de partenariat pour le carbone forestier
FCPF-FP Fonds de préparation du Fonds de partenariat pour le
carbone forestier (FCPF-RF en anglais)
FEM Fonds pour l’Environnement Mondial
FVC Fonds vert pour le climat
GCS REDD+ Étude comparative mondiale sur la REDD+
GCF TF Groupe de travail des gouverneurs sur le climat et les forêts
(Governor’s Climate and Forests Task Force)
GDF Gestion durable des forêts
GES Gaz à effet de serre
GIEC Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du
climat
Gt Gigatonne
ha Hectare
IMAFLORA Institut de gestion et de certification forestière et agricole du
Brésil (Instituto de Manejo e Certificação Florestal e Agrícola)
REDD+ : la transformation | 243

LdI Lettre d’intention


LED-R Développement rural à faible émission de gaz à effet de
serre
LEDS Stratégie de développement à faible émission de gaz à effet
de serre
LULUCF Utilisation des terres, changements d’affectation des terres et
foresterie
MDP Mécanisme pour un développement propre
MLG Gouvernance multiniveaux (multilevel governance)
MRV mesure, notification et vérification
Mt Mégatonne
MT Travail minimal du sol (minimum tillage)
N2O Protoxyde d’azote
NCB Avantages hors carbone (non-carbon benefits)
NERF Niveaux d’émissions de référence pour les forêts
NOK Couronne norvégienne
NRF Niveaux de référence pour les forêts
OCDE Organisation de Coopération et de Développement
Économiques
ONG Organisation non gouvernementale
ONU-REDD Programme de collaboration des Nations Unies sur la
réduction des émissions liées à la déforestation et à la
dégradation des forêts dans les pays en développement
OSC Organisation de la société civile
PdA Protocole d’accord
PEM Politiques et mesures
PIB Produit intérieur brut
PICD Projet intégré de conservation et de développement
PIF Programme d’investissement forestier
PNUD Programme des Nations Unies pour le développement
PNUE Programme des Nations Unies pour l’environnement
PPCDAm Plan d’action brésilien pour la prévention et le contrôle de la
déforestation en Amazonie légale
PSE Paiement pour services environnementaux/écosystémiques
RBP Paiement basé sur les résultats (results-based payment)
RDC République démocratique du Congo
REC Réduction d’émissions certifiée
RED Réduction des émissions liées à la déforestation
244 | Sigles et acronymes

REDD Réduction des émissions liées à la déforestation et à la


dégradation des forêts
REDD+ Réduction des émissions liées à la déforestation et à la
dégradation des forêts et renforcement des stocks de
carbone forestier
RL Niveau de référence (reference level)
RPF Restauration des paysages forestiers
RRI Initiative des droits et ressources (Rights and Resources
Initiative)
SEPAL Portail de données d’observation de la Terre : consultation,
traitement et analyse pour le suivi-évaluation des territoires
(System for Earth Observation Data Access, Processing and
Analysis for Land Monitoring) (FAO)
SIS Système d’information sur les garanties (safeguards
information systems)
SIG Système d’information géographique
SNV Organisation néerlandaise de développement
TNC The Nature Conservancy
ToC Théorie du changement (theory of change)
UNDRIP Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples
autochtones
UICN Union internationale pour la conservation de la nature
UN-REDD-NP Programme national ONU-REDD
VCS Verified Carbon Standard (auparavant : Voluntary Carbon
Standard)
VER Réduction d’émissions vérifiée
VSS Systèmes de normes volontaires (Voluntary Standard
Systems)
WFR Cadre de Varsovie pour la REDD+ (Warsaw Framework for
REDD+)
WRI Institut Mondial des ressources
WUR Université et centre de recherche de Wageningen aux Pays-
Bas (Wageningen University & Research)
WWF Fonds Mondial pour la Nature (Worldwide Fund for Nature)
ZD Zéro déforestation
Glossaire

Les termes en vert sont aussi définis dans cette liste.

Additionnalité
L’additionnalité est l’obligation pour une activité ou un projet de REDD+
d’engendrer des impacts, tels qu’une réduction des émissions ou une
augmentation des volumes séquestrés, qui ne se seraient pas produits en
l’absence de cette activité ou de ce projet (c’est-à-dire dans un scénario
de maintien du statu quo). En pratique, cela revient à définir un niveau de
référence, c’est-à-dire une situation contrefactuelle et réaliste en absence
d’intervention, utile pour la mesure des futures émissions.

AFOLU
AFOLU est l’acronyme d’« Agriculture, Forestry and Other Land Uses »
(agriculture, foresterie et autres utilisations des terres). Il a fait son apparition
dans les Lignes directrices révisées du Groupe d’experts intergouvernemental
sur l’évolution du climat pour l’inventaire des gaz à effet de serre (LD GIEC
2006). Ces Lignes directrices s’inscrivaient dans le prolongement de celles
qui avaient été publiées en 1996 et qui ne portaient que sur l’agriculture et
la foresterie.

Agents de la déforestation et de la dégradation des forêts


Les agents de la déforestation et de la dégradation des forêts sont les
personnes, les ménages, les entreprises, les associations, les États ou d’autres
acteurs liés à la fois aux moteurs directs et aux causes sous-jacentes de la
déforestation et de la dégradation des forêts (Chapitre 5).
246 | Glossaire

Agriculture itinérante
Pratique agricole qui consiste, plutôt qu’à effectuer une rotation des cultures,
à déplacer les parcelles qui sont défrichées par le feu avant d’être cultivées
puis mises en jachère quelque temps.

Approches juridictionnelles
Approches complètes de l’utilisation des forêts et des terres, déployées sous
l’égide des pouvoirs publics sur un ou plusieurs territoires, correspondant à
des unités administratives. Une approche juridictionnelle de la durabilité vise
à protéger les forêts, à réduire les émissions et à améliorer les conditions de
vie sur la totalité d’une unité administrative (Chapitre 12).

Atténuation
Actions visant à prévenir l’accumulation de GES dans l’atmosphère en
réduisant les quantités émises ou en les stockant dans des puits de carbone.

Causes sous-jacentes de la déforestation et de la dégradation des forêts


Les causes sous-jacentes sont les variables et les phénomènes économiques,
politiques, culturels et technologiques qui sont souvent éloignés de la
zone où se produit leur impact, p. ex., une hausse des prix sur les marchés
mondiaux, des politiques nationales encourageant l’expansion agricole, et
des programmes publics de déplacement de populations (Chapitre 5).

Co-bénéfices
Il s’agit des effets positifs qu’une politique ou une mesure ayant une vocation
précise peut avoir sur d’autres objectifs. Les co-bénéfices, aussi appelés
avantages secondaires ou complémentaires, sont souvent incertains et
dépendent, entre autres, de la situation locale et des pratiques de mise en
œuvre. Dans le cadre de la REDD+, les co-bénéfices peuvent être sociaux
et environnementaux, ce qui se traduit par de meilleurs résultats en termes
de qualité de vie. Les co-bénéfices environnementaux peuvent concerner la
fourniture de services écosystémiques ou environnementaux.

Consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause (CPLCC)


Le CPLCC renvoie au droit des populations à donner ou non leur accord
pour des aménagements qui sont susceptibles de les perturber. C’est un
droit spécifique des populations autochtones reconnu par la Déclaration
des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, mais c’est aussi
un principe fondamental du droit international, inhérent au droit universel
à l’autodétermination. Il est généralement admis que c’est une condition
minimum d’éthique dans le cadre de la REDD+. « Libre » signifie que le
consentement est donné de plein gré ; « préalable » veut dire que cet accord
REDD+ : la transformation | 247

est donné avant le début de toute activité et « en connaissance de cause »


se rapporte à la qualité des informations disponibles avant la décision. Les
populations peuvent aussi revenir sur leur consentement.

Contribution Déterminée au niveau National (CDN)


Actions d’atténuation et d’adaptation au changement climatique prévues à
partir de 2020, que chaque partie à la CCNUCC s’engage à entreprendre par
la ratification de l’Accord de Paris. Cet accord exige des pays qu’ils préparent
leur CDN, la communiquent et l’actualisent avec des mesures de plus en
plus ambitieuses. En avril 2018, 197 pays avaient soumis leur CDN ou leur
contribution prévue, déterminée au niveau national (CPDN) (Chapitre 6).

Coûts d’opportunité
Il s’agit des bénéfices auxquels on a renoncé en choisissant une solution
particulière et qui auraient découlé d’une meilleure alternative pour utiliser
une ressource. Dans le contexte de la REDD+, les coûts d’opportunité de la
conservation d’un hectare de forêt correspondent au profit tiré de la meilleure
alternative concernant l’utilisation de cette terre forestière, par exemple
la conversion en plantation de palmiers à huile. Les coûts d’opportunité se
mesurent par an ou pour l’ensemble des années à venir (valeur actuelle nette).

Coûts de transaction
Coût supporté lors d’un échange économique. Il englobe les coûts liés aux
informations, à l’application des lois, à la mise en œuvre et au suivi-évaluation.
On parle généralement de coûts de transaction dans le cadre d’un système
de PSE, mais ce terme désigne aussi parfois tout coût relatif à la REDD+, à
l’exclusion des coûts d’opportunité.

Crédits carbone
Réduction des émissions d’une tCO2e vérifiée (sur un marché volontaire) ou
certifiée (sur un marché réglementé), générée par un projet ou une autre
intervention.

Déforestation
Conversion permanente de forêt en terres non boisées. Dans les Accords
de Marrakech de 2001, le déboisement est défini comme « la conversion
anthropique directe de terres forestières en terres non forestières ». Quant à
l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), elle
définit la déforestation ainsi : « Conversion de la forêt à une autre utilisation
des terres ou réduction à long terme du couvert forestier au-dessous du seuil
minimal de 10 % ». La disparition de la couverture forestière est une expression
moins restrictive que la déforestation, car elle comprend aussi les changements
touchant les forêts plantées et les pertes d’origine naturelle (p. ex. à cause des
feux de forêt) dans les zones où la superficie forestière n’évolue pas.
248 | Glossaire

Dégradation des forêts


La dégradation désigne des changements survenant dans une forêt et
qui affectent la structure ou la fonction d’un peuplement ou d’un espace
forestier, en diminuant par conséquent sa capacité à fournir des produits
et des services (écosystémiques ou environnementaux). Dans le contexte
de la REDD+, la dégradation peut se mesurer en termes de réduction des
stocks de carbone se trouvant dans les espaces qui restent à l’état de forêt.
Aucune définition officielle de la dégradation n’a encore été adoptée, parce
que de nombreux stocks de carbone forestier fluctuent en raison des cycles
naturels ou des pratiques de gestion.

Déplacement (déplacement d’émissions) – voir Fuite.

Développement sobre en carbone


Par développement sobre en carbone (expression souvent interchangeable
avec développement à faible émission de gaz à effet de serre ou
développement vert), on entend les stratégies et plans nationaux de
développement économique qui privilégient les solutions à faible émission
et/ou de résilience face aux aléas climatiques (Chapitres 6, 9, 12).

Droits sur le carbone


En vertu des droits sur le carbone, certaines parties ont droit aux bénéfices
provenant des réductions d’émissions de carbone, p. ex., en vendant un
crédit carbone sur les marchés du carbone, volontaires ou réglementés, ou
par l’intermédiaire d’un programme de PSE soutenu par les pouvoirs publics.
Ils peuvent être liés à la possession de terres forestières, mais ce n’est pas
obligatoire. Les recettes issues du carbone peuvent aussi être partagées
entre les parties prenantes, p. ex., les différents niveaux du gouvernement.

Engagements en faveur de la déforestation zéro


Il s’agit d’engagements pris volontairement par des entreprises pour
éliminer la déforestation de leurs chaînes d’approvisionnement. On peut
citer l’adoption de normes volontaires par des entreprises seules ou
par des groupements d’entreprises, des initiatives relatives aux chaînes
d’approvisionnement lancées dans l’ensemble d’un secteur, et des initiatives
hybrides portant à la fois sur une chaîne d’approvisionnement et des
territoires au niveau juridictionnel, c’est-à-dire d’une division administrative
d’un pays (Chapitre 13).

État de préparation – voir Phases de la REDD+.

Évaluation d’impact
Analyse des impacts résultant d’une action, c’est-à-dire dans le cas de la
REDD+ de la performance des politiques, programmes, projets ou autres
REDD+ : la transformation | 249

interventions. Dans toute évaluation d’impact, il est indispensable de


déterminer la situation contrefactuelle, c’est-à-dire en absence d’intervention,
p. ex. en utilisant des sites témoins (Chapitre 10).

Externalités
Les externalités (ou effets externes) sont les conséquences, positives ou
négatives, d’une activité sur d’autres parties prenantes. Les émissions de GES
sont le principal exemple d’une externalité mondiale négative. Le PSE, ou
paiement basé sur les résultats, vise à procurer une incitation économique
aux bénéficiaires afin qu’ils intègrent les externalités dans leurs décisions.

Forums ou plateformes multipartites


Ce sont des espaces interactifs organisés dans l’optique de rassembler un
éventail de parties prenantes afin qu’elles puissent participer au dialogue, à
la prise de décisions et/ou à la mise en œuvre dans le cadre d’actions visant
à remédier à un problème commun ou à atteindre un objectif pour leur
bénéfice commun. On en trouve à différents niveaux : international (p. ex.,
Table ronde sur le soja responsable), national (p. ex., au Brésil le Plan d’Action
pour la Prévention et le Contrôle de la Déforestation en Amazonie brésilienne
légale, PPCDAm), et local (p. ex., au Népal, les comités de coordination des
forêts de district dans la forêt de Terai).

Fuite
Les fuites de carbone se produisent lorsque des interventions visant à réduire
les émissions dans une zone géographique donnée (au niveau infranational
ou national) se traduisent par une augmentation des émissions en dehors
du périmètre de ces interventions. L’expression officielle de la CCNUCC est
« déplacement des émissions ». Exemple typique : la désignation d’une aire
protégée réduit ou interdit le défrichement de la forêt dans son périmètre,
mais les agriculteurs défrichent davantage à l’extérieur. Les fuites peuvent
aussi être suscitées par les marchés en aval, p. ex., la baisse de la récolte
de bois d’œuvre dans une zone ou un pays est susceptible d’entraîner une
hausse des prix et d’intensifier l’exploitation forestière autre part.

Garanties sociales et environnementales


Les décisions adoptées par la CCNUCC à Cancún portent sur sept garanties
(CCNUCC 2011, Décision 1, App. 1 Paragr. 2) qui encouragent à tenir compte
des questions sociales et environnementales dans la conception et la mise
en œuvre des programmes de REDD+. Ces garanties concernent : le respect
des droits des populations autochtones et des communautés locales, la
participation effective des parties prenantes concernées à la conception
et à la mise en œuvre de la REDD+, la promotion de la biodiversité et des
co-bénéfices sociaux, et la réduction du déplacement des émissions (fuite).
Certains bailleurs de fonds bilatéraux ou multilatéraux, ainsi que certains
250 | Glossaire

organismes de certification, exigent des normes supplémentaires comportant


des critères rigoureux de performance sociale et environnementale.

Gaz à effet de serre (GES)


Gaz présents dans l’atmosphère qui sont à l’origine du réchauffement de la
planète et du changement climatique. Les principaux gaz à effet de serre sont
le dioxyde de carbone (CO2), le méthane (CH4) et le protoxyde d’azote (N2O).
D’autres gaz à effet de serre de moindre importance, mais très nocifs, sont les
hydrofluorocarbones (HFC), les perfluorocarbones (PFC) et l’hexafluorure de
soufre (SF6).

Marché du carbone
Marché sur lequel se déroulent les transactions liées aux réductions
d’émissions, généralement sous forme de crédits carbone. Il existe : (i) le
marché volontaire, dont les objectifs de réduction des émissions ne sont pas
réglementés par les pouvoirs publics ; (ii) le marché réglementé sur lequel les
crédits carbone sont échangés pour respecter le plafonnement des émissions
(c.-à-d. les objectifs retenus pour la réduction des émissions).

Mesure, notification et vérification (MRV)


La MRV est un instrument technique qui permet de vérifier de façon objective
les émissions et les réductions d’émissions de GES. Par exemple, afin de
recevoir des paiements basés sur les résultats, les pays doivent mesurer,
notifier et vérifier (MRV) leurs émissions et réductions d’émissions de GES
depuis la mise en œuvre de la REDD+, conformément aux exigences de la
CCNUCC sur le plan technique. Parfois, le M correspond à « Monitoring »,
pour suivi-évaluation en anglais.

Mesures dissuasives
Politiques ou interventions qui empêchent toute action ou qui découragent
certaines pratiques. Dans le cas de la REDD+, ces instruments dissuasifs
sont la création d’aires protégées et d’autres actions de nature à restreindre
l’accès aux forêts et/ou leur conversion, p. ex. l’application de lois et de
règlements protégeant les forêts, le suivi-évaluation des forêts ou la
sanction par des amendes. On parle aussi de réglementation directe ou de
mesures prescriptives.

Mesures incitatives
Politiques ou interventions qui recourent à des incitations économiques
positives (rémunération) pour des actions qui font la promotion d’objectifs
sociétaux. L’intention est de susciter l’action désirée et de dédommager
les parties prenantes pour les pertes causées par leur changement de
comportement. Traditionnellement, les termes d’« incitation » ou de « mesure
incitative » concernent les rémunérations conditionnelles, p. ex., les PSE.
REDD+ : la transformation | 251

Actuellement, les incitations peuvent être conditionnelles ou non ; dans ce


second cas, les transferts de fonds peuvent être adressés aux usagers des
forêts sans condition.

Mise en œuvre de la REDD+ – voir Phases de la REDD+.

Moteurs directs de la déforestation et de la dégradation des forêts


Les moteurs directs sont les activités humaines qui provoquent directement
la déforestation ou la dégradation des forêts, p. ex., le développement de
l’agriculture et des infrastructures comme l’exploitation du bois. Voir « Causes
sous-jacentes de la déforestation et de la dégradation des forêts ».

Moteurs indirects – voir Causes sous-jacentes de la déforestation et de la


dégradation des forêts.

Niveaux de référence
Sur un plan générique, « niveaux de référence » (RL) est synonyme de base de
référence, scénario de départ et de scénario de maintien du statu quo, c.-à-d.,
ce qui arrivera en l’absence de toute intervention de la REDD+ en termes de
déforestation et de dégradation des forêts – et d’émissions qui en résultent.
Dans le cadre de la CCNUCC, il est question de deux types de niveaux de
référence : les niveaux d’émissions de référence pour les forêts (NERF) et les
niveaux de référence pour les forêts (NRF) ; il est couramment admis qu’ils
correspondent aux niveaux d’émissions bruts pour le premier et nets pour le
second ; un NERF ne comprend donc par conséquent que la déforestation
et la dégradation, tandis qu’un NRF inclut aussi le renforcement des stocks
de carbone forestier. Certains font aussi une distinction entre les RL en tant
que scénario de maintien du statu quo d’une part et en tant que référence
pour les paiements de la REDD+ d’autre part. La CCNUCC ne faisant pas
cette distinction, les NRF et les NERF communiqués sont censés représenter
le scénario de maintien du statu quo et servir pour le paiement basé sur les
résultats.

Normes volontaires
Il s’agit de référentiels mis en place généralement par des entités du secteur
privé, toute organisation étant libre de les adopter pour prouver qu’elle
respecte certaines pratiques de gestion ou de production. Dans le contexte
de la REDD+, cela inclut les engagements en faveur de la déforestation zéro
(Chapitre 13).

Paiement basé sur les résultats


Virement de fonds subordonné à la réalisation d’un objectif de performance
prédéterminé ; c’est donc un type d’instrument conditionnel basé sur
252 | Glossaire

des incitations. Il correspond à la dernière des trois phases de la REDD+


entérinées par la CCNUCC (Chapitre 4).

Paiements pour services écosystémiques ou environnementaux (PSE)


Le PSE est un instrument basé sur des incitations (et sur des résultats)
grâce auquel des paiements sont effectués en contrepartie de services
écosystémiques ou environnementaux. Dans le cas de la REDD+, ces services
sont la réduction des émissions ou l’augmentation des volumes séquestrés
par rapport à un niveau de référence convenu.

Partage des bénéfices


Il s’agit de la distribution des fruits directs et indirects (monétaires ou non) de
la mise en œuvre de la REDD+. Pour certains, le terme comprend aussi le coût
de la REDD+, et correspond dans ce cas aux avantages nets.

Phases de la REDD+
La REDD+ est prévue pour se dérouler en trois phases entérinées par la
CCNUCC. La première, l’état de préparation, concerne l’élaboration des
actions d’un pays, notamment le renforcement des capacités, la définition des
politiques, la consultation et la recherche de consensus, les tests et l’évaluation
de la stratégie nationale de REDD+ ; ces actions sont entreprises avant la
mise en œuvre complète du mécanisme. La deuxième phase est la mise en
œuvre, et la troisième le paiement basé sur les résultats. Le soutien financier
international évolue entre les phases : ciblant d’abord le renforcement des
capacités (moyens, ressources et activités) lors de la Phase 1, puis la réforme
des politiques (réalisations) et la mise en œuvre (résultats) lors de la Phase 2,
et enfin la réduction réelle des émissions (impacts) lors de la Phase 3
(Chapitre 2).

Politiques et mesures de facilitation


Il s’agit de politiques et de mesures d’accompagnement (parfois désignées
par PEM) qui créent les conditions appropriées pour le bon déroulement des
initiatives de REDD+, mais qui ne conduisent pas en elles-mêmes à réduire
les émissions ou à réaliser d’autres objectifs. Ces mesures comprennent le
renforcement des capacités, et les activités et politiques destinées à clarifier
les droits de propriété et d’accès concernant les forêts, les arbres et le carbone.

REDD+
Ce sigle signifie Réduction des Emissions liées à la Déforestation et à la
Dégradation des forêts. Dans le plan d’action de Bali (2007), la CCNUCC
définissait ainsi la REDD+ (à l’époque désignée par RED/REDD) : « Des
démarches générales et des mesures d’incitation positive pour tout ce qui
concerne la réduction des émissions résultant du déboisement et de la
REDD+ : la transformation | 253

dégradation des forêts dans les pays en développement ; ainsi que le rôle
de la préservation et de la gestion durable des forêts et du renforcement
des stocks de carbone forestiers dans les pays en développement ». Dans
le débat actuel, la REDD+ peut renvoyer à des notions différentes, ce qui est
parfois source de confusion : (i) terme générique pour les actions locales,
infranationales, nationales et internationales dont le but principal est de
réduire les émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts
et de renforcer les stocks de carbone (et d’accroître les volumes séquestrés)
dans les pays en développement ; (ii) les activités prévues dans la définition
qui reposent sur des paiements basés sur les résultats, c.-à-d. conditionnels
(PES), qui étaient le pivot de la REDD+ à son lancement ; (iii) l’objectif de
réduction des émissions et d’accroissement de la séquestration liés aux forêts
des pays en développement ; (iv) les mécanismes mis en place en vertu de la
CCNUCC.

Réduction des émissions


La réduction des émissions (ER) se calcule en comparant sur une période
donnée les émissions réelles (AE) par rapport à un niveau de référence (RL),
c’est-à-dire une situation en absence d’intervention : ER = AE – RL.

Régime foncier
Ensemble des dispositions légales ou réglementaires ou des pratiques
sociales qui régissent l’accès à la terre et son usage. Il définit qui est le
propriétaire de la terre, qui en a l’usage, qui la gère et qui prend les décisions
correspondantes. Ce concept se rapporte aux règles officielles (inscrites dans
la loi) et informelles (droit coutumier) (Chapitre 8).

Restauration des forêts


Actions destinées à accroître la productivité et les fonctions écosystémiques
des terres forestières ou précédemment boisées. Cela comprend la gestion
durable des forêts, la lutte contre la désertification, l’arrêt et l’inversion de la
dégradation des terres, et la restauration des terres dégradées. Ces actions
correspondent au « plus » de la REDD+, qui préconise le renforcement des
stocks de carbone forestier ainsi que la conservation et la gestion durable
des forêts.

Résultats sur le bien-être


Concernant le bien-être, les impacts de la REDD+ peuvent se mesurer en
termes de revenus, de perception du bien-être, d’équité dans la répartition
et de capital social. La REDD+ peut aussi provoquer des effets sur d’autres
domaines reliés au bien-être, comme la sécurité du régime foncier, les
capacités locales, les institutions, et les réseaux de la société. Quand ils sont
positifs, les résultats sur le bien-être peuvent être considérés comme des co-
bénéfices sociaux (Chapitre 11).
Scénario de maintien du statu quo
Ce terme correspond à l’estimation des futurs taux de déforestation et de
dégradation des forêts ou des émissions qui devraient se produire en
l’absence de toute intervention telle que la REDD+, c.-à-d. si se poursuivent
les politiques et les pratiques en vigueur avant sa mise en œuvre. En ce
qui concerne l’évolution des stocks de carbone, ce scénario sert de niveau
de référence (ou base de référence) qui permettra d’évaluer l’impact des
politiques et actions de REDD+ et de chiffrer la réduction des émissions.

Services écosystémiques ou environnementaux


Services procurés par l’environnement ou par les écosystèmes, dont bénéficie
l’être humain, p. ex., l’approvisionnement en eau ou le stockage du carbone.
Des paiements peuvent être effectués en contrepartie de ces services
(voir PSE).

Stock de carbone
Quantité de carbone contenue dans un réservoir de carbone, p. ex., dans la
biomasse des arbres ou du sol.

Système de plafonnement et d’échange (CAT)


Utilisé sur les marchés réglementés du carbone, ce système appelé « cap and
trade » en anglais prévoit l’échange de crédits carbone pour atteindre les
objectifs fixés pour les émissions (plafonnement). Sur le marché international,
les pays s’accordent sur les émissions autorisées à chacun (ou à une division
territoriale infranationale) : c’est le plafonnement. Les pays émettant moins
que la valeur du plafonnement peuvent vendre des crédits carbone à ceux
qui dépassent ce seuil. Sur les marchés intérieurs du CAT, le plafonnement
des émissions concerne les entreprises ou les secteurs d’activité. La principale
justification de cette démarche est la possibilité de diminuer le coût global de
l’atténuation.

tCO2e
L’équivalent dioxyde de carbone (CO2e), exprimé en tonnes, est une mesure
qui permet de comparer les émissions de divers agents de forçage radiatif
sur la même base, celle de leur potentiel ou pouvoir de réchauffement global.
Pour une certaine quantité et un certain mélange de gaz à effet de serre, il
indique la quantité de CO2 qui aurait le même potentiel de réchauffement sur
une période précise.

Théorie de la transition forestière


La théorie de la transition forestière décrit le schéma typique de l’évolution
du couvert forestier au fil du temps dans une zone géographique donnée. On
constate quatre stades : (i) couvert forestier important et peu de déforestation
(pré-transition) ; (ii) couvert forestier important et accélération de la
REDD+ : la transformation | 255

déforestation (début de la transition) ; (iii) couvert forestier moyennement ou


peu important et recul de la déforestation (fin de la transition) ; (iv) couvert
boisé peu important et déforestation minime, stade où la régénération de la
forêt ou la plantation d’arbres contribue à une augmentation globale de ce
couvert (post-transition).

Théorie du changement
Une théorie du changement (ToC) est une feuille de route vers une
transformation sociétale réussie. Elle explique comment fonctionne une
initiative, en donne les raisons et indique les hypothèses et mécanismes
sous-jacents qui permettent à une activité envisagée d’obtenir les résultats
attendus et l’impact prévu (Chapitre 2).
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Critique constructive. Cet ouvrage propose une analyse critique de la mise en œuvre de la REDD+ jusqu’à présent,
étayée par des données scientifiques, sans perdre de vue le besoin urgent de réduire les émissions forestières pour
éviter des catastrophes liées au changement climatique.
Tester la REDD+ à grande échelle : une nécessité. Élément innovant de la REDD+, le paiement basé sur les
résultats a rarement été testé jusqu’ici. Qu’ils soient publics ou privés, les financements internationaux restent maigres,
et la demande via les marchés du carbone fait défaut.
Des conditions plus favorables dans les pays. Plus de 50 pays ont inclus la REDD+ dans leurs contributions
déterminées au niveau national et élaboré des stratégies nationales de REDD+. La REDD+ a permis aux pays d’améliorer
leurs capacités de suivi-évaluation et de mieux comprendre les facteurs en jeu, a accru le nombre d’acteurs impliqués et
fourni une plateforme pour garantir les droits fonciers des populations autochtones et des autres communautés ; toutes
ces conditions étant indispensables pour lutter contre la déforestation et de la dégradation forestière.
Des impacts modestes pour les forêts et sur le plan social. Les initiatives locales de REDD+ ont donné des
résultats modestes, mais positifs, pour les forêts. Limités et mitigés, les impacts sur le bien-être sont plus susceptibles
d’être positifs en présence de mesures incitatives.
Une coordination nationale, accompagnée d’un argumentaire positif. Les stratégies d’atténuation basées
sur les forêts doivent maintenant être généralisées à l’ensemble des secteurs et des niveaux de l’administration. Un
argumentaire convaincant et positif de la contribution des forêts au développement économique et aux objectifs
climatiques pourrait donner un coup de fouet à l’atténuation basée sur les forêts, en dépit de l’incertitude politique qui
règne actuellement dans certains des principaux pays émetteurs de gaz à effets de serre.
Évolution de la REDD+ et nouvelles initiatives. La REDD+ a évolué, et de nouvelles initiatives sont apparues pour
mener à bien son ambitieux objectif : engagements du secteur privé en faveur de la durabilité, agriculture intelligente
face au climat, restauration des forêts et des paysages, et approches juridictionnelles plus holistiques appliquées à des
territoires bien définis sur le plan juridique.
Éditeur Arild Angelsen
Coéditeurs Christopher Martius, Veronique De Sy, Amy E. Duchelle, Anne M. Larson et Pham Thu Thuy
Assistante éditoriale Sarah Carter
Éditrice linguistique Erin O’Connell
Éditeur linguistique principal (Version Française) Manuel Boissière
Traductrice Hélène Piantone
Avant-propos par Fabiola Muñoz
Contributeurs Arild Angelsen, Juan Pablo Ardila, Shintia Arwida, Stibniati S. Atmadja, Haseebullah Bakhtary, Simone Carolina
Bauch, Brian Belcher, Allen Blackman, Katherine Bocanegra, Jan Börner, Astrid B. Bos, Maria Brockhaus, Marisa Camargo, Sarah Carter,
Dao Thi Linh Chi, Ruben Coppus, Veronique De Sy, Paulina Deschamps-Ramírez, Monica Di Gregorio, Stephen Donofrio, Isabel Drigo,
Amy E. Duchelle, Patricia Gallo, Toby Gardner, Erlend A.T. Hermansen, Martin Herold, Richard van der Hoff, Habtemariam Kassa, Kaisa
Korhonen-Kurki, Anne M. Larson, Antoine Libert Amico, Lasse Loft, Hoang Tuan Long, Christopher Martius, Daniela A. Miteva, Dagmar
Mithöfer, Moira Moeliono, Daniel Nepstad, Hambulo Ngoma, Robert M. Ochieng, Claudia Ochoa, Pablo Pacheco, Herry Purnomo,
Raoni Rajão, Ashwin Ravikumar, Ida Aju Pradnja Resosudarmo, Rosa Maria Roman-Cuesta, Erika Romijn, Juan Pablo Sarmiento
Barletti, Claudio de Sassi, Erin O. Sills, Gabriela Simonet, Katharine R.E. Sims, Denis J. Sonwa, Claudia Stickler, Julie Subervie, William
D. Sunderlin, Pham Thu Thuy, Tim Trench, Louis Verchot, Thales A.P. West, Sven Wunder.

Cette recherche a été menée par le CIFOR dans le cadre du Programme de Recherche
du CGIAR sur les Forêts, les Arbres et l’Agroforesterie (FTA). Le FTA constitue le plus
important programme global de recherche pour le développement visant à amplifier la
contribution des forêts, des arbres et de l’agroforesterie au développement durable, à la
sécurité alimentaire et à la lutte contre le changement climatique. Le CIFOR dirige le FTA
en partenariat avec Bioversity International, le CATIE, le CIRAD, l’ICRAF, l’INBAR et TBI.
Les travaux du programme FTA sont soutenus par le Fonds fiduciaire du CGIAR :
[Link]/funders/

[Link]/gcs [Link]

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