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Portraits et Humanité chez Alice Neel

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Conférence sur l’œuvre d’ Alice Neel par David Brunel « Il y a peinture, il y a peintre, il y a humanité »

« Tout portrait que l’on peint avec âme est un portrait non du modèle mais de l’artiste » Oscar Wilde
« Donne à tes figures une attitude révélatrices de pensées que les personnages ont dans l’esprit, sinon ton
art ne méritera pas la louange » Léonard De Vinci
Le regard occupe une place important dans les portraits d’Alice Neel. Sa peinture invite à la rencontre
esthétique.
Approche empirique – quête de ce qui se cache dans les détails = rencontrer la peinture pour peut-être se
rencontrer.
Rapport à l’art = quelque chose de fort se passe = profonde rencontre
Si je dis ce que j’ai vu = discours simple, structuré, intelligible
Si j’essaie de dire ce que j’ai ressenti = discours désordonné, compliqué, inintelligible
« Saisir non ce que disent l’historien de l’art mais ce que m’ont dit les peintures. Cela parait simple et
demander seulement une écoute attentive comme l’aura été mon regard mais si je dois, pour aller jusqu’au
bout de cette saisie, traduire en phrase ce qui m’a été transmis en langage dont le propre est d’opérer
bouche cousue et sur l’instant, je risque fort de m’égarer. »
Rainer Maria Rilke, lettres d’un jeune poète.
Le portrait, l’artiste et son modèle
« Ôter la célébrité du portrait et vous aurez le portrait. Le portrait sans l’excitation volage que procure
l’identification, sans la pulsion immédiate et envahissante de reconnaître le modèle, sans la manipulation
médiatique et vous aurez le portrait sans son réel, c’est-à-dire dans la réalité d’une procédure : la
figuration d’une relation entre deux personnes menée jusqu’à la production d’un objet commun. » Elizabeth
Leibowitz
Il y a mise à nue, réduction pour garder le précieux, le fond de la toile = Le négatif, la matrice de l’art
pictural.
Le voile de la reconnaissance du modèle est levé et on obtient alors le portrait sans son réel.
Un portrait = ce que peint, ce que photographie l’artiste n’est pas le modèle mais la relation entre l’artiste
et le modèle.
Passé le figuré, reste le figural = passé l’analogie, reste l’ontologie.
Portrait peint qui met au-devant la relation.
Le regard du peintre déshabille.
Regard du peintre différent du regard du photographe = temps, durée + regard direct, pas d’intermédiaire
(caméra)
La règle de travail d’Alice Neel, s’inscrit sur un axe empathique fort. « Je m’identifie tellement aux
personnes que je peins que je me sens dans un état épouvantable lorsqu’elles rentrent chez elles, je n’ai
plus de moi, je me suis plongée dans cette personne et ce faisant, j’atteins quelque chose que d’autres
artistes n’atteignent pas. » Alice Neel
Il y a union, identification et donc manque.
C’est une expérience existentielle
Nous ne sommes pas très loin du portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde ou du portrait ovale d’Edgar A.
Poe.
Le portrait s’origine toujours dans la perte.
- Joseph Wright « la jeune corinthienne » 1770 – portrait de l’amant tracé sur le mur pour ne pas
l’oublier (œuvre reprise par la photographe Karen Knorr en 1994)
« Apostrophe muette » Jean Christophe Bailly
Alice Neel opère un transfert – perte partielle de soi. On peut imaginer le discours muet entre Alice Neel et
le modèle : « Je trouve qui tu es en moi et je nous transforme en peinture ».
Nicot = ère intermédiaire, espace de soulagement
« L’acceptation de la réalité est une tâche sans fin et nul être humain ne parvient à se libérer de la tension
suscitée par la mise en relation de la réalité du dedans et de la réalité du dehors. Cette tension peut être
soulagée par l’existence d’une ère intermédiaire d’expérience qui n’est pas contestée : art, religion, etc. »
Nicot
Chaque tableau devient la marque résiduelle de l’union entre deux regards.
Regards primordiaux, forts, présents.
Rappelle les portraits d’Agnolo Bronzino 16ème
Les modèles renvoient le regard du peintre.
« L’œil est bien la fenêtre de l’âme » Léonard De Vinci (paraphrasant Platon)
« Les yeux de l’âme : l’âme a deux yeux, l’un regarde le temps, l’autre regarde l’éternité »
Les portraits peints selon Walter Benjamin dans la Petite histoire de la photographie : « Ces têtes, on les
voyait depuis longtemps sur les tableaux. Lorsque ceux-ci demeuraient dans la famille, il était encore
possible de s’enquérir de loin en loin, de l’identité de leurs sujets. Mais après deux ou trois générations, cet
intérêt s’éteignait. Les images pour autant qu’elles subsistaient, ne le faisaient que comme témoignage de
l’art de celui qui les avait peintes. »
La reconnaissance du modèle implique une évaluation du tableau sur des critères de ressemblance au
modèle. Une fois ce paramètre retiré, ce qu’il reste c’est l’art. Chez Alice Neel, cela est présent d’emblée.
On ne connaît pas ses modèles, son art se voit tout de suite.
On peut ressentir une humanité immense dans sa peinture.
La volonté de faire apparaître le caractère de la personne dans le portrait n’est pas une démarche
nouvelle. On le retrouve dès la Renaissance italienne du 16ème siècle avec des artistes comme Le Titien,
Lorenzo Lotto, Giovanni Bellini, Rafaeli ou encore avant chez les portraitistes flamands tels que Petrus
Christus, Van Der Weyden et Jan Van Eyck. Et bien entendu chez de nombreux artistes modernes et
contemporains : Y. Z. Kami, Lucian Freud, Richard Avedon, J. F. Banet, Mark Selenger, Helen Van Moon,
Koos Breukel.

Dans la photographie, cette notion de « portrait intime » naît avec Nadar. C’est la même intention que l’on
retrouve chez Alice Neel, celle d’un prise de conscience d’être à être, la volonté de voir en profondeur.
“Whether I’m painting or not, I have this overwilling interest in humanity even if I’m not working, I’m still
analyzing people” Alice Neel
La mimesis même quand elle renvoie à un modèle, ne cherche pas à copier le paraître mais le caractère
« l’idea », la forme.
« La nature est à l’intérieur » Paul Cézanne
La tâche de l’artiste est de dévoiler, de faire apparaître.
« La mission de l’art n’est pas de copier la nature mais de l’exprimer » Balzac, le chef d’œuvre inconnu
« L’art n’est pas là pour produire le visible mais pour rendre visible » Paul Klee
Alice Neel se place « au ras de l’humain ».
« J’aime peindre les gens mutilés et abattus par la frénésie new-yorkaise. » Alice Neel
A la manière de Diane Arbus ou de Mary Ellen Mark.
« l’aliénation est la condition du non normal »
Alice Neel ne juge pas, elle peint. (Comme Wolfgang Tilmans, Nan Golding, Hannah Wilker, Ami Barnes,
etc.)
Ce sont des artistes qui rejoignent Balzac dans la création d’une « Comédie Humaine ».
Projet de justesse, de compassion. Parfum d’humanité, de fragilité.
Les modèles d’Alice Neel sont en équilibre sur la vie, au bord de la vie. On peut se demander si c’est pour
cela que ses modèles posent toujours assis ? Comme pour les stabiliser. Leurs grands yeux ouverts ne
seraient-ils pas la traduction d’un amarrage nécessaire ? Ils s’accrochent au monde par le regard.
Dans tous les portraits d’Alice Neel, seul celui qu’elle a peint d’Andy Warhol a les yeux fermés. Le portrait
est peint après son expérience de mort clinique à la suite de la fusillade dont il est victime. Il donne l’image
d’un homme serein, relaxé.
Dans le portrait d’Alice Neel, par Robert Mapplethorpe, elle aussi a les yeux fermés.
Un palais dans un palais
Alice Neel désigne sa posture picturale entre réalisme et expressionisme. (figuration : le devant,
expressionisme : le dedans)
Elle sonde le psyché de l’autre à travers sa propre psyché et il en découle le facto qui est une image, une
représentation de l’autre et de soi-même. A la fois un portrait et un autoportrait. Elle crée son propre
monde et le visite. L’art octrois un luxe aux artistes de créer leur propre monde mais ils y vont seuls.
On remarque la présence d’énormément de repenti dans ses toiles, on voit son cheminement, son
parcours dans « ce monde qu’elle crée », elle laisse apparaître ses hésitations dans sa peinture. Ses
marques constituent les tâtonnements de l’artiste : il y a vagabondage sur la toile.
On observe également beaucoup de réserves, de zones volontairement inachevées, de déformations.
La toile s’apparente à une cartographie de l’expérience mentale qui a été menée. Mémoire des
promenades introspectives, résidu physique de ses déplacements psychiques. (référence Richard Long et
son œuvre Walking Line de 1967)
L’image, le tableau devient témoin, le plan de ses allées-venues secrètes en elle-même avec le modèle. Elle
nous invite à parcourir dans ses propres pas, les couloirs confidentiels qu’elle a elle-même empruntés. Le
palais dans le palais.
Alice Neel peint le dedans du dedans.

Des espaces non-peints


« L’art de l’observateur consister à amener au jour ce qui est caché. »
Il faut se donner le temps, le moyen de mettre à jour ce qui est caché. Un moment de dévoilement pour
parachever l’œuvre.
« La poésie d’un tableau doit être faite par le spectateur » Baudelaire
L’omniprésence des espaces non-peints (réserves) dans les tableaux d’Alice Neel sont là pour appeler le
spectateur, ce sont autant d’invitations à terminer le tableau. A la manière de Michel-Ange, qui lui-même
laissait beaucoup de ses œuvres « inachevées » (non-finito).
En laissant apparent le tableau, elle montre la peinture comme sujet.
« Ce que nous appelons une œuvre d’art est le résultat d’une action dont le but fini et de provoquer chez
quelqu’un des développements infinis. » Paul Valéry
« En réalité chaque lecteur, est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’espace n’est qu’une espèce
d’instrument optique qui s’offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans le livre, il n’aurait
peut-être pas vu en soi-même » Marcel Proust

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