1-1-1.
L’impact des prix internationaux du pétrole sur l’inflation
Dans son travail, Ninepence (2016) analyse l'influence des prix du pétrole sur l'inflation. A partir
des moindres carrés ordinaires (MCO), il analyse l’impact d’une volatilité des prix du pétrole sur
l’inflation au Ghana de 1990 à 2003. L’analyse met en évidence une corrélation entre l’inflation et
les prix du pétrole. Ainsi, l’on peut noter que, le plus bas prix du pétrole enregistré au Ghana en
1993 était de 23,59 dollars et correspondait à un taux d’inflation plus élevé de 3.51%. En 2007, le
prix du pétrole le plus élevé était de 106.73 dollars et correspondait à un taux élevé d’inflation de
65,07%. De même, lorsque le prix du pétrole est passé de 81.58 dollars à 96.34 dollars entre 2009
et 2010, l’inflation a également augmenté passant de 100% à 108,73% au Ghana. Ces hausses
continues du taux d’inflation s’expliquent par le fait qu’avec la hausse des prix mondiaux du
pétrole, la quantité de biens et services à l’intérieur du pays diminue ; car le pays doit d’avantage
en exporter pour payer le prix du pétrole (Ninepence, 2016).
Dans le prolongement de Ninepence (2016), Baboli (2018) analyse l’impact des prix du pétrole sur
l’inflation en Iran à partir d’un modèle de vecteur autorégressif (VAR). Selon les résultats de son
analyse, de 1991 à 2016, les prix du pétrole ont non seulement eu un effet significatif sur l’inflation
mais, ont autant conduit à la stagflation. En outre, Mukhtarov et al., (2019) mettent en relation les
prix du pétrole et l’inflation en Azerbaïdjan de 1995 à 2017 à l’aide d’un modèle vectoriel à
correction d’erreur. Leurs résultats suggèrent qu’il existe une relation à long terme entre les
variables. Les prix du pétrole ont un effet positif et statistiquement significatif sur l’inflation à long
terme. Ainsi, en simulant une hausse de 1% des prix du pétrole sur l’inflation, Mukhtarov et al.,
(2019) montrent que celle-ci augmente le taux d’inflation de 0.58%.
Toutefois, ces études analysent l’impact des prix du pétrole sur les indicateurs économiques en
tenant uniquement compte de l’inflation. Cependant, bien que l’inflation soit une variable
macroéconomique importante qui influence négativement le niveau de bien-être. L’influence de la
volatilité des prix du pétrole va bien au-delà de son impact sur l’inflation. Celle-ci est également
susceptible d’affecter les quantités de biens et services consommées par les ménages. Il s’avère par
conséquent judicieux d’analyser l’impact des prix du pétrole sur les dépenses de consommation
des ménages.
1-1-2. L’impact des prix internationaux du pétrole sur les dépenses de consommation des
ménages
Zhang et Broadstock (2014) examinent sous l’hypothèse du revenu permanent issue de Friedman
(1956), l’impact des chocs pétroliers sur les dépenses de consommation en Asie de l’Est et dans
neuf économies de l’association des nations de l'Asie du Sud-est (l’ASEAN). La période d’étude
allant de 1988 à 2012. Dans leurs travaux, les auteurs suggèrent deux canaux de transmissions des
prix internationaux du pétrole sur les dépenses de consommation : un canal direct d’une part, et un
autre indirect d’autre part.
S’agissant du canal direct, ce dernier traduit l’effet sur les coûts de transport. En effet, le
renchérissement des prix du pétrole augmente les prix à la pompe de l’essence et du kérosène
affectant négativement le revenu des ménages via la hausse des coûts des transports routiers et
aériens. De fait, Zhang et Broadstock (2014) montrent que, les chocs pétroliers ont une influence
sur les décisions de consommation des ménages à court terme.
Le canal indirect quant à lui, est traduit par des préoccupations inflationniste et des effets généraux
sur les revenus des ménages (Zhang et Broadstock,2014). Ses effets diffèrent largement dans
chacune des économies de l’ASEAN et de l’Asie de l’Est selon que celle-ci soit importateur ou
exportateur de pétrole. En effet, les pays exportateurs de pétrole tels que, Singapour, l’Indonésie et
la Malaisie bénéficient des variations du prix international du pétrole. Tandis que, les principaux
importateurs de pétrole que sont la Chine et le Japon subissent ces variations. De même, dans leur
analyse de l’effet des prix du pétrole sur la consommation résidentielle en Chine, Zhang and al.,
(2014) montrent que, les prix du pétrole affectent négativement la consommation des ménages non
pas seulement dans le secteur du transport mais également dans d’autres secteurs notamment
l’alimentation, l’habillement, les dépenses de santé, l’éducation et le divertissement. En générale,
selon eux, les prix du pétrole affectent toutes les dépenses de subsistance des ménages.
Par ailleurs, Kamili et Doukkali (2019) dans une étude menée au Maroc montrent que la
consommation des ménages est négativement affectée par l’effet des prix du pétrole sur le secteur
halieutique. En effet, les auteurs évoquent qu’une hausse des prix internationaux du pétrole affecte
négativement la production, conduisant à une pénurie des produits de la pèche sur le marché. Cette
baisse des quantités produites conduit à des prix domestiques très élevés affectant négativement le
panier de consommation des ménages et par conséquent, la sécurité alimentaire des populations.
D’après ce qui précède, il ressort que les prix du pétrole affectent négativement les indicateurs
économiques du bien-être des ménages. Toutefois, le bien-être est susceptible d’être également
affectés par la rente pétrolière, notamment les indicateurs non économiques du bien-être. Nous
présentons dans la section suivante, les travaux intégrant l’influence de la rente pétrolière sur ce
groupe d’indicateurs.
1-2. L’impact de la rente pétrolière sur les indicateurs non économiques du bien-être
Les travaux abordant l’influence de la rente pétrolière sur les indicateurs non économiques du bien-
être des ménages mettent en évidence le lien entre rente pétrolière et dépenses d’éducation d’une
part (Gylfason,2001 ; James,2017 ; Farzanegan et Thum, 2017) ; Le lien entre rente pétrolière,
inégalités et pauvreté d’autre part (Farzanegan et Krieger ,2018 ; Gadom et al., 2018 ; Mallaye et
al., (2015).
1-2-1. L’impact de la rente pétrolière sur les dépenses d’éducation
Dans ce contexte, Gylfason (2001), met en évidence le fait que les pays riches en ressources
naturelles tendent à négliger le développement du secteur éducatif. Pour lui, les autorités accordent
une part insuffisante de la rente aux dépenses publiques d’éducation, ils semblent ainsi négliger la
nécessité d’une bonne éducation. Par conséquent, Gylfason (2001) trouve une relation négative
entre la dépendance à l'égard des ressources naturelles et les dépenses d'éducation. Néanmoins, il
précise le fait que ce ne soit pas véritablement la dépendance à l’égard des ressources naturelles en
soit qui cause problème mais plutôt l’incapacité des autorités publiques à mettre en œuvre de bonne
politique visant à améliorer les conditions dans le secteur de l’éducation. Partant, l’auteur fait valoir
ce point :
« Les nations qui sont convaincus que leurs ressources naturelles sont leur atout le plus important
peuvent par inadvertance - et peut-être même délibérément - négliger le développement de leurs
ressources humaines, en consacrant une attention et des dépenses insuffisantes à l'éducation. Leur
richesse naturelle peut les aveugler sur la nécessité d'éduquer leurs enfants ».
De même, Farzanegan et Thum (2017) trouvent des résultats similaires à ceux déjà obtenus par
Gylfason (2001). Quoique, l’effet de la rente pétrolière sur la quantité d’éducation soit
significativement positif (la quantité d’éducation étant mesurée par les dépenses publiques
affectées à l’éducation au niveau primaire et secondaire), il n’en demeure pas moins qu’une part
importante et suffisante des dépenses publiques dans le secteur de l’éducation ne conduit pas
absolument à une meilleure qualité de l’éducation (Hanushek, 2005). Dans leur analyse, les auteurs
révèlent que, malgré un investissement massif dans la quantité d’éducation et l’accès à la
scolarisation dans dix pays d’Afrique francophone, la qualité de l’éducation ne s’est pourtant pas
améliorée. Les pays riches en pétrole plus particulièrement les pays en développement souffrent
d’une mauvaise qualité de l’enseignement. Il existe de ce fait une relation inverse entre
l’investissement monétaire et la qualité de l’éducation du fait que cet investissement ne reflète pas
la qualité de l’enseignement (Kaarsen, 2014). Par conséquent, l’abondance des ressources
naturelles peut entraver la croissance ainsi que le développement économique en réduisant les
dépenses en éducation nécessaires pour une meilleure qualité de l’éducation (James, 2017).
Contrairement à Gylfason (2001) et Farzanegan et Thum (2017), James (2017) trouve dans son
analyse sur les ressources naturelles et les dépenses d’éducation aux Etats-Unis, une relation
positive robuste des richesses en ressources pétrolière sur les dépenses publiques d’éducation. Par
ailleurs l’auteur fait valoir que les dépenses en éducation représentent la grande partie des dépenses
publiques des États riches en ressources, dépassent largement celles des États pauvres en
ressources. Ces dépenses en éducation sont d’avantage effectuées particulièrement en période de
hausse de prix du pétrole. De plus, James (2017) montre que les enseignants des États américains
riches en pétrole ont des salaires relativement plus élevés que ceux des États voisins pauvres en
pétrole. Ces résultats sont confirmés dans l’analyse de Copinschi (2007). Dans son analyse,
Copinschi (2007) stipule que les États-Unis sont la parfaite illustration d’un pays ayant réussi à se
développer grâce à ses ressources naturelles (notamment pétrolières). Ceci laisse effectivement
penser tel que la suggérer Gylfason (2001) que ce n’est pas tant la dépendance à l’égard des
ressources naturelles en soit qui cause problème mais plutôt l’incapacité des autorités publiques à
mettre en œuvre de bonnes politiques. En effet, les pays pétroliers particulièrement ceux des pays
en développement tendent à développer une profonde dépendance envers les revenus tirés de
l’exportation de leurs ressources pétrolières, avec, comme conséquence, la constitution d’un État
rentier (Copinschi, 2007). Par conséquent, dans ces pays, la rente pétrolière au lieu d’être une
ressource favorisant le développement des économies, constitue plutôt un puissant stimulant aux
luttes d’accession au pouvoir avec des conséquences extrêmement négatives, en termes de
développement et de lutte contre la pauvreté (Copinschi, 2007).
À cet effet, Farzanegan et Krieger (2018), Gadom et al., (2018) et Mallaye et al., (2015) ont
analysés l’impact du pétrole sur les inégalités et la pauvreté. L'idée est que l'abondance des
ressources pétrolières augmente l'inégalité et une inégalité plus élevée réduit le développement
(Carmignani,2013).
-2-2. L’impact de la rente pétrolière sur les inégalités et la pauvreté
Dans l’étude de l’impact du boom pétrolier sur les inégalités en Iran, Farzanegan et Krieger (2018)
trouvent une relation positive ainsi qu’une réponse statistiquement significative des revenus
pétroliers sur l’inégalité. En effet, pour ses auteurs, le boom pétrolier n’a pas permis de réduire les
inégalités de revenus, il a par contre augmenté l’inégale répartition des revenus dans ladite zone.
Par conséquent, le pétrole est créateur de fortes inégalités dans la mesure où les revenus pétroliers
générés ne sont pas équitablement répartis entre les ménages (Mehlum et al.,2012) ou entre les
groupes d’individus ou les régions (Ross et al.,2012). Ils sont accaparés par une minorité
notamment les dirigeants au pouvoir (Rosellini, 2005). Les résultats d’analyse trouvés par
Farzanegan et Krieger (2018) sont confirmés par les travaux de Ganguly et Das (2016). Selon eux,
une hausse des prix du pétrole brut accentue la disparité entre riches et pauvres. Pour cela, ils
montrent qu’une augmentation de 35% du prix du brut tend à faire baisser de 6% le revenu des
ménages les plus pauvres contre 1% du revenu du ménage le plus riche.
Les travaux de Gadom et al., (2018) rejoignent également ceux de Farzanegan et Krieger (2018),
cependant, contrairement à eux, les auteurs analysent l’influence de la rente pétrolière sur la
disparité des revenus au Tchad. Ils montrent l’existence d’une relation positive entre revenu
pétrolier et l’indice de Gini qui mesure l’inégalité. Cette relation se traduit par une hausse des
inégalités entre régions pendant la période 2003 à 2011. Cette hausse des inégalités au Tchad est
largement liée à la défaillance de la redistribution des revenus générés (Moradi,2010). En effet, les
travaux de Gadom et al., (2018), dénoncent une inégale redistribution de la manne pétrolière inter-
régions au Tchad. Certaines régions bien que déjà pauvres, se sont vue affecter une faible part de
la manne pétrolière environ 3% chacune contre 13% affectés dans d’autres régions cependant,
moins pauvres.
De même, Gadom et al., (2016) déclarent que l’inégalité multidimensionnelle a légèrement
augmenté au Tchad entre 2003 et 2011 passant de 0.596 à 0.915 point. Toutefois, un certain groupe
de ménages pauvres vivant en zone rurale ont connu des améliorations au niveau de l’accès à
certaines infrastructure publiques, surtout le logement et l’éducation grâce notamment aux
investissements des revenus pétroliers. Mais, ce sont toujours les groupes de population les plus
riches et concentrés dans les milieux urbains qui bénéficient de la plus grande proportion
d’aménagement. Gadom et al., (2016) concluent en notifiant que plus la localité est éloignée de la
capitale, moins l’amélioration moyenne du bien-être est importante. Par conséquent, l’inégale
répartition des revenus pétroliers entre régions reste pour les autorités du Tchad un challenge
important (Gadom et al.,2016).
Par ailleurs, Mallaye et al., (2015), affirment que l’abondance en ressources naturelles (pétrole) est
de nature à augmenter les inégalités. En effet, ils trouvent une relation non linéaire entre la rente
pétrolière et les inégalités. Selon eux, bien que les revenus pétroliers réduisent les inégalités à court
terme, cet effet diminue à long terme à mesure que les revenus pétroliers augmentent. Cette baisse
résultant de la rente pétrolière s’explique principalement par l’augmentation de la corruption
puisque, le pétrole, la pauvreté, les inégalités et la corruption sont généralement corrélés
(Ndikumana et Boyce, 2012).
Les conclusions auxquelles aboutissent tous ces travaux, montrent que, les variations des prix du
pétrole ainsi que la rente pétrolière ont un impact significatif non négligeable sur le bien-être des
ménages. En effet, le degré élevé de dépendance pétrolière des économies est l’un des facteurs qui
influent sur la vulnérabilité des ménages. Cette vulnérabilité s’explique par le fait que les
ressources pétrolières ne sont pas équitablement reparties. Ces revenus sont souvent accaparés par
les dirigeants au pouvoir (Rosellini, 2005). Cependant, les revenus représentent une part importante
pour assurer le bien-être des ménages. Par conséquent, la gestion des ressources issues du pétrole
a un rôle très important pour soutenir ou accélérer le bien-être des ménages.
Après avoir passée ainsi en revue la littérature mettant en relation les prix du pétrole, la rente
pétrolière et les indicateurs de bien-être de ménages, nous présentons ci-dessous notre démarche
méthodologique.