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Conflits fonciers en région de la Nawa

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SITUATION SOCIO-FONCIÈRE DANS LA RÉGION DE LA NAWA

La région de la Nawa est située au sud-ouest de la Côte d'Ivoire. Elle est frontalière
des régions du Gbôklè et de San-Pedro au sud, du Cavally à l'ouest, du Guemon et
du Haut-Sassandra au nord, du Gôh et du Lôh Djiboua à l'est. La région de la Nawa
fait partie, avec les régions de San-Pédro et du Gbôklè, du district du Bas-
Sassandra.

La région couvre 9 193 km² et est peuplée de 1 165 472 habitants (RGPH 2021),
dont 620 869 hommes et 544 603 femmes. Elle comprend 4 départements et 10
sous-préfectures répartis comme suit :

 Buyo : Buyo, Dapéoua


 Guéyo : Guéyo, Dabouyo
 Méagui : Méagui, Oupoyo
 Soubré (chef-lieu) : Soubré, Grand-Zattry, Liliyo, Okrouyo

La région de la Nawa est administrée d'une part par un préfet, Kouamé Bi Kalou
Clément, et d'autre part gérée par un Conseil régional présidé par Netro TAGBO
René.
Le peuple de la Nawa est originaire du groupe Krou. Les Bétés, les Bakoués
(Bakwé), les Kouziés et les Godiés constituent les ethnies majoritaires de sa
population autochtone. Du fait de l’hospitalité de ce peuple et surtout de la fertilité de
ses sols, de nombreux allogènes, notamment les Baoulés et les Malinkés, ont émigré
vers cette zone. À ces populations s’ajoutent également d’autres communautés
provenant des États de la CEDEAO, à savoir des Maliens, des Guinéens, des
Burkinabés, mais aussi hors CEDEAO notamment des Libanais.
La région de la Nawa possède un fort potentiel agricole, halieutique et naturel
énorme. Sur le plan agricole, la Nawa est une zone favorable aux cultures de rente.
Pour la campagne 2013-2014, la région a produit environ 300 000 tonnes, soit près
de 20 % de la production nationale (Source : Conseil Café-Cacao 2014). Elle est la
première zone cacaoyère de la Côte d’Ivoire, avec une production estimée à environ
400 000 tonnes par an, soit environ 40 % du volume national. Outre le cacao, la
région produit également d'autres cultures telles que l’huile de palme (40 000
tonnes/an), le riz (70 000 tonnes/an) et le café (1 million de kg/an).
Sur le plan touristique, la région regorge de plusieurs sites attrayants comme le Parc
national de Taï, une réserve de biosphère et patrimoine de l’Humanité offrant une
étonnante diversité naturelle, les singes de la forêt sacrée de Grébouho, les «
Chutes de la Nawa », les Monts Trokoï (Okrouyo) et les Rapides Grah dans le
Bakwé.
L’organisation sociétale dans la région de la Nawa est basée sur un modèle
patrilinéaire. En effet, le mode de succession chez les autochtones de la région est
patrilinéaire : l’héritage revient au frère aîné du défunt, selon une décision du conseil
de famille. L’héritier a la charge des orphelins et de la veuve. Ce mode de
succession tend à disparaître au profit de la succession de père en fils. La société
traditionnelle de la région n'est pas nobiliaire mais elle n'est pas égalitaire non plus.
Les individus n'y ont pas le même statut. L'âge, le sexe, la fonction, l'ascendance
paternelle ou maternelle déterminent le niveau de prestige et de pouvoir. Le « bhiteb
» (chef de famille) domine, et les anciens ont plus de pouvoir que les jeunes. Les
neveux utérins « golowan » jouissent de certains privilèges et passe-droits que leur
envient leurs paternels.
La société traditionnelle de la région est dotée d’une gestion particulière du pouvoir
au sein de la communauté et réprouve l’arbitraire. Dans cette société, les prises de
décisions sont faites de manière collégiale après concertation des membres du
village. Ces habitudes de concertation et de prise de décision collégiale,
caractéristiques de cette société, restent une vraie particularité au niveau national.
Ce modèle socio-politique, appelé « démocratie populaire » ou « démocratie
villageoise », a permis à la société de développer des outils de gouvernance
spécifiques tels que le droit à la parole, le vote et la délégation de pouvoirs (pour des
situations ou des problématiques inhabituelles). Ainsi, dans un village, chaque prise
de décision est précédée d’une réunion publique où sont conviés les chefs et
représentants de toutes les grandes familles. Ceux-ci échangent leur point de vue
puis se retirent pour y réfléchir. La décision est prise soit par vote, soit à l’unanimité
dans les heures ou jours qui suivent. Lorsque la décision est prise ou lors des
discussions, les chefs de famille peuvent s’exprimer librement et/ou critiquer les
politiques menées.
Dans la communauté autochtone, le pouvoir n’est pas l’apanage d’une famille. Le
choix du chef se fait par voie élective, selon le mode de démocratie lignagère et sur
la base de valeurs précises. Le chef gère la communauté avec les représentants de
tous les lignages, membres de la notabilité qui sont pour beaucoup encore
aujourd’hui responsables de l’organisation des cérémonies et de la gestion du
foncier. En cas de conflits graves, on s’adresse au chef de village ou de canton, car
son habileté, sa sagacité et sa connaissance approfondie de la culture autochtone
peuvent aider au règlement des conflits. L’autorité doit être représentative et
démocratique, sinon, en cas de contestation dans la désignation du successeur, la
communauté est appelée à désigner par un débat public son chef.
Même si un système de gestion du pouvoir semble bien établi, depuis près de deux
décennies, on observe une augmentation des conflits liés au foncier dans la région.
Ces conflits opposent principalement les autochtones aux migrants (allochtones et
allogènes), ainsi que les autochtones entre eux (concernant la délimitation des terres
ou des villages), et l’administration contre les clandestins (occupants des réserves et
parcs nationaux). En gros, les conflits fonciers sont souvent la conséquence
d’occupations illicites, de désaccords sur les termes ou l’exécution de contrats de
location ou cession de terre, ou du non-respect des limites territoriales.
Chez les peuples de la Nawa, et plus précisément chez les Bétés, la solidarité et
l’hospitalité sont des valeurs importantes qui font partie de leurs coutumes. Ainsi,
dans les années 90 et au début des années 2000, la région a accueilli des
populations étrangères (allochtones et allogènes) qui ont pu bénéficier de parcelles
de terre pour subvenir à leurs besoins, par de simples accords oraux avec les
autochtones.
Cependant, l'accès à des espaces cultivables, sans contraintes ni cadre législatif
précis au préalable, a entraîné une ruée massive des populations migrantes vers les
forêts. Le développement agricole qui en a résulté aurait dû être une source de paix
et de prospérité, mais il est devenu au contraire une source de multiples conflits
fonciers. Ces conflits se sont intensifiés avec la croissance démographique, le retour
des jeunes à la terre et les changements dans les systèmes de culture (comme le
développement de plantations pérennes, la disparition des systèmes de culture
itinérants et la réduction de la durée des jachères), augmentant ainsi la valeur de la
terre, ce qui a favorisé sa vente et sa location.
Il est important de noter que traditionnellement, chez les peuples de la région, les
règles de gestion foncière reposaient sur deux principes : l’appropriation collective et
l’inaliénabilité. Ainsi, seuls les autochtones peuvent devenir propriétaires de la terre
par héritage, tandis qu'un droit d'usage est accordé à tout membre extérieur à la
communauté en échange de gestes de gratitude, sans que ce droit d'usage puisse
devenir un droit de propriété. Ainsi donc les jeunes générations contestent de plus en
plus la légitimité des migrants qui occupent ces terres afin de pouvoir à leur tour les
cultiver ou les revendre (ce dernier mode d'accès ayant fait perdre à la terre son
caractère inaliénable). En revanche, les allogènes considèrent ces terres comme leur
appartenant de manière définitive, ce qui occasionne de nombreux conflits opposant
généralement autochtones et allogènes.
Pour ce qui est des conflits qui opposent l’administration aux clandestins, ils
représentent une part importante des conflits fonciers. En effet, la rareté des terres
vierges et le désir d'étendre leurs exploitations agricoles poussent les cultivateurs
(autochtones et allogènes) à s'infiltrer dans le domaine foncier public de l’État
(notamment les forêts classées). Les patrouilles des agents de la Société pour le
Développement des Plantations Forestières (SODEFOR) dans les réserves et les
parcs et leurs actions pour en faire déguerpir les clandestins conduisent à des
conflits, conduisent à des conflits entre ces agents et les populations locales.
Dans cette région, celle de la Nawa, où l’environnement foncier est aussi conflictuel,
les femmes font face à bien plus de difficultés quand il s’agit d’accès à la terre.
Pourtant, l'accès au foncier est crucial pour la sécurité alimentaire et économique
des femmes. Posséder des terres leur permet non seulement de cultiver pour la
subsistance familiale, mais aussi d’accéder à des crédits et à d'autres ressources.
Malgré cela, les femmes sont majoritairement exclues du droit de propriété. En
principe, la loi consacre un accès égal à tous les héritiers, hommes et femmes. Mais
dans les faits, elles ne peuvent ni contrôler ni hériter d’une terre ; elles peuvent
exploiter une parcelle, mais seulement si les hommes de la famille les y autorisent.
Heureusement, dans certains villages, les comportements commencent à évoluer
grâce à des initiatives locales (en 2015, une quarantaine de villageoises de
Gnakoragui décident de créer une coopérative agricole pour cultiver ensemble une
parcelle de riz, avec l’appui d’Asapsu) et internationales qui contribuent à renforcer
l'accès des femmes au foncier, telles que la sensibilisation aux droits fonciers, le
renforcement des capacités juridiques et la promotion de modèles alternatifs de
tenure foncière.

Il est important de noter que quel que soit la forme des conflits fonciers, ils affectent
de diverses manières le développement agricole. Ils fragilisent la cohésion sociale,
réduisent les leviers du développement agricole et compromettent la durabilité de la
sécurité alimentaire. Il est donc crucial de trouver des mécanismes durables de
résolution de ces conflits.

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