LL n° : Manon Lescaut, La dispute entre Des
Grieux et son père
Il m’interrompit encore, voyant que je parlais
avec une ardeur qui ne m’aurait pas permis de finir
sitôt. Il voulut savoir à quoi j’avais dessein d’en venir
par un discours si passionné.
- À vous demander la vie, répondis-je, que je ne
puis conserver un moment si Manon part une fois
pour l’Amérique.
- Non, non, me dit-il d’un ton sévère ; j’aime mieux te voir sans vie que sans
sagesse et sans honneur.
- N’allons donc pas plus loin ! m’écriai-je en l’arrêtant par le bras ; ôtez-la-moi,
cette vie odieuse et insupportable, car, dans le désespoir où vous me jetez, la mort
sera une faveur pour moi. C’est un présent digne de la main d’un père.
- Je ne te donnerais que ce que tu mérites, répliqua-t-il. Je connais bien des pères
qui n’auraient pas attendu si longtemps pour être eux-mêmes tes bourreaux, mais
c’est ma bonté excessive qui t’a perdu.
Je me jetai à ses genoux.
- Ah ! s’il vous en reste encore, lui dis-je en les embrassant, ne vous endurcissez
donc pas contre mes pleurs. Songez que je suis votre fils… Hélas ! souvenez-vous de
ma mère. Vous l’aimiez si tendrement ! Auriez-vous souffert qu’on l’eût arrachée de
vos bras ? Vous l’auriez défendue jusqu’à la mort. Les autres n’ont-ils pas un cœur
comme vous ? Peut-on être barbare après avoir une fois éprouvé ce que c’est que la
tendresse et la douleur ?
- Ne me parle pas davantage de ta mère, reprit-il d’une voix irritée ; ce souvenir
échauffe mon indignation. Tes désordres la feraient mourir de douleur, si elle eût assez
vécu pour les voir. Finissons cet entretien, ajouta-t-il ; il m’importune et ne me fera
point changer de résolution. Je retourne au logis, je t’ordonne de me suivre.
Le ton dur et sec avec lequel il m’intima cet ordre me fit trop comprendre que son
cœur était inflexible. Je m’éloignai de quelques pas, dans la crainte qu’il ne lui prît
envie de m’arrêter de ses propres mains.
- N’augmentez pas mon désespoir, lui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il est
impossible que je vous suive. Il ne l’est pas moins que je vive, après la dureté avec
laquelle vous me traitez. Ainsi je vous dis un éternel adieu. Ma mort, que vous
apprendrez bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera peut-être reprendre pour moi des
sentiments de père. Comme je me tournais pour le quitter :
- Tu refuses donc de me suivre ? s’écria-t-il avec une vive colère : va, cours à ta
perte. Adieu, fils ingrat et rebelle !
- Adieu, lui dis-je dans mon transport ; adieu, père barbare et dénaturé ! »