Lecture linéaire N°3 : le postambule
Femme, réveille-toi; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits.
Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et
de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation.
L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers.
Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous
d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris
plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la
faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des
injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine fondée sur les sages décrets de la
nature ! Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des
noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale,
longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent :
« Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ?. Tout, auriez vous à répondre. S’ils
s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs
principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ;
réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère,
et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de
partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous
oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir .
Séance N° : Lecture linéaire du postambule
Questionnaire de préparation : p 31. Analyse rédigée page 131 (à compléter par ce qui suit)
Un véritable parcours argumentatif :
on peut en donner le plan schématique suivant qui en souligne la cohérence et l'efficacité
argumentative :
Adresse aux femmes sous forme d'apostrophe
Constat initial : la situation nouvelle après la Révolution :
la vérité de la nature l'emporte sur la superstition
l'affranchissement de l'homme s'est fait grâce à l'aide des femmes
D'où il résulte la nécessité de réclamer à ce moment-là des droits que la Révolution ne leur a pas
octroyés pour remplacer les privilèges anciens de leur sexe qu'elle a détruits.
Cette réclamation est sans risques.
Les moyens à utiliser :
la force de la raison
l'union des femmes
l'énergie de leur sexe
Nécessité d'une authentique éducation pour les femmes
Rappel de la situation inacceptable de la femme sous l'Ancien Régime :
un pouvoir occulte et immoral
une dépendance insupportable à l'homme séducteur et ingrat
Les solutions à apporter :
le partage des fortunes
la déclaration des enfants
Introduction :
(Accroche) Olympe de Gouges est une auteure engagée, dont les écrits reflètent ses nombreux
combats pour l'égalité et la justice non seulement entre les êtres humains mais aussi entre les
hommes et les femmes. Elle est, avant tout, une féministe qui, en 1791, a composé la Déclaration
des droits de la femme et de la citoyenne, texte engagé faisant pendant à la Déclaration des droits
de l'homme et du citoyen, adoptée le 16 août 1789, considérant que les femmes en avaient été les
grandes oubliées. (Présentation du texte) Ce premier texte juridique en faveur des femmes
contient un postambule, placé à la suite des 17 articles de la Déclaration. (Lecture du texte) « Je
vais maintenant procéder à la lecture du texte ». (Problématique) Nous nous demanderons en quoi
ce texte est un appel à une prise de conscience féminine pour revendiquer une liberté de penser et
d'agir, en vue d'une égalité entre les hommes et les femmes. (Annonce des mouvements) Pour y
répondre, nous observons trois mouvements : les lignes 107 à 113 sont un appel convaincant à une
prise de conscience ; les lignes 113 à 125 vont davantage persuader les femmes qu'elles ont des
droits à revendiquer, enfin les lignes 125 à 133 reposent sur des conseils qui sont autant d'appels à
agir.
Premier mouvement : un appel convaincant à une prise de conscience
Olympe de Gouge commence par interpeller directement la destinataire de son texte en
employant le substantif « Femme ». La cible de l'auteur est bien identifiée et elle établit avec elle
une complicité certaine en la tutoyant, en employant le pronom possessif « tiennes » ou encore les
impératifs qui expriment un ordre. Sa volonté est de marquer les esprits, surtout les esprits
féminins. Elle souhaite avant tout que la femme prenne conscience qu'elle doit agir et l'incite à
être active et non plus passive comme le souligne le verbe « réveiller ». Les femmes ont été trop
longtemps endormies, condamnées à leurs conditions. Le 2ème impératif « reconnais tes droits »
ordonne à la femme de prendre conscience qu'elle aussi tout comme les hommes possèdent des
droits.
Afin de mieux faire passer son message, elle en appelle à la raison par la métaphore « le tocsin de
la raison » : tous les êtres humains sont dotés de raison, d'esprit critique donc les femmes aussi.
Elle met en avant la sensation auditive afin de renforcer son propos, puisqu'elle emploie le verbe
« entendre » et le mot « tocsin » qui désigne des coups répétés sur une cloche pour donner
l'alerte. La femme ne doit pas rester sourde à l'appel universel de la raison. Cette métaphore
fonctionne également comme un argument d'autorité et renvoie à une authentique réalité
révolutionnaire, c'est en effet à son appel que les femmes ont répondu quand elles ont marché sur
Versailles. L'hyperbole « dans tout l'univers » permet de donner à ce changement une portée qui
dépasse les frontières de la France. Ainsi, l'appel de l'autrice doit pouvoir concerner les femmes du
monde entier. Elle emploie une périphrase « le flambeau de la vérité » qui désigne de manière
symbolique la raison qui éclaire l'homme, d'autant plus qu'elle a « dissipé tous les nuages de la
sottise et de l'usurpation ». Grâce à l'usage de la raison, l'homme n'est plus aveuglé par la
« sottise »et « l'usurpation » : il peut alors se libérer de tout obscurantisme, de toute illusion et de
toute vérité imposée. Le contexte est favorable à une prise de conscience puisque les vices qui
régnaient ont disparu comme le souligne l'énumération dépréciative « de préjugés... ». La femme
devrait donc pouvoir agir, n'étant plus sous l'emprise des pouvoirs politique et religieux.
Dans les lignes 111-112, elle a recours au champ lexical de l'esclavage pour étayer son
argumentation : « esclave, briser, fers, libre ». Si elle compare métaphoriquement la condition de
l'homme à celle d'un esclave c'est pour insister sur le fait que l'homme pré-révolutionnaire vivait
sous le joug des autorités politique et religieuse, qui l'empêchaient de penser par lui-même, et
donc d'être libre. Or l'homme a agi, il s'est libéré également grâce aux femmes. L'antithèse entre
les termes « libre » et « esclave » montre qu'il n'y a qu'un pas qui sépare l'esclavage de la liberté,
et il doit s'accomplir en faisant usage de la raison.
Ce premier mouvement se termine sur une note négative puisque « l'homme devenu libre...est
devenu injuste envers sa compagne ». Ce parallélisme montre que même si la femme a aidé
l'homme, il ne lui montre aucune reconnaissance. Il faut donc réparer cette erreur.
(Transition) Après avoir fait prendre conscience aux femme qu'elles devraient se réveiller en
étant convaincante dans ses propos, Olympe va davantage faire appel à l'émotion pour
persuader ses lectrices.
2ème mouvement : un appel plus persuasif
Elle adopte maintenant le vouvoiement et s'adresse plus universellement aux femmes avec le
pluriel « femmes ». On note ici un changement de ton elle se veut plus expressive afin de toucher
le cœur des femmes et ainsi les persuader. Son appel à l'émotion réside dans l'emploi de
l'interjection pathétique «ô » qui sert à interpeller les femmes tout en exprimant un vif sentiment,
comme l'indignation face à leur manque de clairvoyance et donc leur inaction, ce que sous-tend la
phrase interrogative : « quand cesserez-vous d'être aveugles ?». Cette question rhétorique ne fait
que placer les femmes face à leur aveuglement certain et leur demande d'ouvrir enfin les yeux.
6 phrases interrogatives partielles s'enchainent dans ce mouvement, elles permettent à Olympe
d'interpeller les destinataires du texte. Ces questions rhétoriques ont une valeur d'affirmation, elle
sont utilisées pour mettre les femmes face à la réalité. Si la Révolution a eu des répercussions
positives pour les hommes, qu'en est-il pour les femmes ? : « quels sont les avantages... ». Elle se
charge elle-même de répondre à la question : « un mépris plus chargé, un dédain plus signalé » : le
parallélisme de construction ainsi que l'emploi du superlatif « plus » mettent en valeur le manque
de considération des femmes et de leurs droits.
Elle évoque ensuite le passé par la périphrase : « Dans les siècles de corruption... »elle fait ici
allusion aux temps troublés avant la Révolution puis en changeant le temps des verbes et passant
du passé composé « avez régné » au présent « est », elle montre que dorénavant, depuis la
Révolution, l'emprise des femmes sur les hommes n'est plus « Votre empire est détruit ». Elle ne
gouvernait les hommes que parce qu'il était défaillant. La restriction de la portée de leur pouvoir
est mise en avant par la phrase négative « vous n'avez régné que sur la faiblesse des hommes »,
construite sur une négation restrictive : emploi de l'adverbe « ne » suivi de « que » montrant que
le pouvoir des femmes sur les hommes est limité.
Elle poursuit avec une nouvelle question à laquelle elle répond directement : « la conviction des
injustices des hommes ». Elle veut persuader les femmes qu'elles ne sont pas reconnues à leur
juste valeur par les hommes et qu'une injustice perdure. Les hommes ne sont pas reconnaissants
de l'implication des femmes dans la période révolutionnaire et les seuls avantages qu'elles ont
gagnés sont un manque de considération extrême : on relève un champ lexical péjoratif : « mépris,
dédain, injustices ».
Les femmes devraient être en droit de revendiquer : « réclamation de leur patrimoine, fondée sur
les sages décrets de la nature » : elles doivent exiger d'être prises en compte, ces demandes sont
naturelles. L'emploi de l'adjectif « sages » pour qualifier « décrets » permet une critique des
décrets conçus par les hommes, qui sont loin d'être raisonnables.
Cette « réclamation » ne doit pas être empêchée par la peur des représentants qui font les lois,
tels que le Christ en matière de religion, désigné par la périphrase « législateur des noces de
Cana » ou encore « les législateurs français ». Elle rappelle ainsi la séparation des pouvoirs, la
justice et la religion sont bien distinctes. Les femmes n'ont plus à craindre la justice divine ni celle
des hommes.
Enfin, les femmes doivent être les égales des hommes et si ces derniers osent demander « qu'y a-t-
il de commun entre vous et nous ? » , sous-entendant ironiquement que les femmes sont
dépourvues de qualités essentielles à leurs yeux, il faut que les femmes puissent répondre
« Tout », pour, au contraire, marquer leur égalité avec eux. Il n'y a aucune différence entre homme
et femme. Il s'agit ici d'une interprétation des paroles du Christ qui aurait déclaré à sa mère Marie
qu'il était de nature divine quand elle n'était qu'humaine. On notera l'ironie avec laquelle l'autrice
désigne la parole du Christ, par une périphrase construite sur une antiphrase : « le bon mot du
législateur des noces de Cana ? ».
Transition : en persuadant les femmes qu'elles sont dans leur bon droit de réclamer une
reconnaissance de la part des hommes et une égalité entre les sexes, elle blâme les hommes. Elle
poursuit son texte en appelant les femmes à agir.
3ème mouvement : Des conseils pour agir
Olympe prodigue ses conseils aux femmes dans le cas où les hommes continueraient à leur refuser
la considération qu'elles méritent. Elle commence ainsi par une prop subordonnée circonstancielle
de condition introduite par la conjonction « si », exprimant une hypothèse, et suivie d'un verbe à
l'imparfait.
Ensuite par le biais de formes impératives, elle énumère trois conseils reliés par des prop
juxtaposées. Le premier pousse les femmes à mettre en œuvre leur force de caractère, idée
soulignée par l'emploi de l'adv « courageusement », ce qui leur permettrait d'affronter des
obstacles. Elles doivent faire preuve d'esprit critique, « de raison » pour affronter les supériorités
des hommes qui font les lois pour les femmes. L'arrogance des hommes est soulignée par le GN
péjoratif « vaines prétentions ». Elle n'a aucun fondement. Les deux mots « prétentions et
supériorité » constituent un pléonasme, ils sont ici redondants et insistent sur l'idée que
l'arrogance des hommes est insignifiante.
Le 2ème conseil : « réunissez-vous... » : elle demande aux femmes de s'unir sous le signe de
ralliement de la philosophie qui signifie « amour de la sagesse » et met en avant l'idée de réflexion
et d'esprit critique qui doit les guider.
Le 3ème conseil : « déployez.. » elle invite les femmes à montrer de la personnalité, du caractère, à
se faire entendre. A l'arrogance des hommes, elle ajoute un autre défaut : l'orgueil. Ce vice est l'un
des 7 péchés capitaux et Olympe se réfère bien à la religion avec le mot « adorateurs » et la
périphrase « Etre suprême » qui désigne Dieu. Elle veut signifier que face à Dieu les hommes et les
femmes sont égaux et qu'il ne tient qu'à elles d'agir, de prendre en main leur destin. Elle insiste sur
cette égalité avec le verbe « partager » et en montrant qu'elle ne souhaite pas que les hommes
soient dominés par les femmes : « nos serviles adorateurs rampant à nos pieds ». Pour souligner le
caractère certain du changement, elle utilise le futur de l'indicatif « vous verrez bientôt » mode de
la certitude et du réel renforcé par l'adverbe « bientôt ». La victoire est donc sûre et est proche.
Ce 3ème mouvement s'achève par un précepte qui met en avant un verbe de volonté, « vouloir »
qui résume la présence forte de l'auteure dans ce texte. Cette phrase : « vous n'avez qu'à le
vouloir » rappelle la formule célèbre d'Etienne de la Boétie dans son Discours sur la servitude
volontaire (1576) : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres ». Il faut d'abord que les
femmes prennent conscience de leur condition et qu'elles veuillent bien faire appel à la raison afin
de devenir libres et ainsi s'affirmer devant les hommes. Si elles rencontrent des obstacles
« barrières, opposer, affranchir », si leur liberté est entravée il ne tient qu'à elles de le dénoncer :
c'est en leur « pouvoir ».
Conclusion : (Bilan et réponse à la problématique) Cet extrait du postambule utilise le registre
oratoire afin de marquer les esprits des femmes, pour leur faire prendre conscience qu'elles
doivent revendiquer : leur liberté de penser, en faisant appel à la raison ; leur droit d'agir, si elles
veulent jouir d'une plus grande liberté et être sur le même pied d'égalité que les hommes. Elle se
veut ici convaincante et persuasive. (Ouverture) Nous pouvons rapprocher ce texte de la devise des
Lumières, formulée par le philosophe Kant et issue de son essai « Qu'est-ce que les Lumières ? »
(1784) : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ». C'est en faisant usage de sa
raison que la femme pourra s'émanciper et vivre libre.
Questions de grammaire : p 32 et 134
Dans cet extrait, relevez toutes les propositions négatives.
1) On relève dans le texte 2 négations partielles composées des adverbes de négation « ne »
et « plus »
2) Le texte propose 2 négations restrictives composées de l'adverbe de négation « ne » et de
la conjonction de subordination « que » dans les phrases : « Dans les siècles de
corruption... » et « vous n'avez qu'à le vouloir ». Elles peuvent être remplacés par
« seulement ».
3) Le terme « explétif » est employé pour caractériser un terme « qui n'apporte rien au sens
de la phrase, et qui n'est pas exigé par la syntaxe ». Dans la phrase « Craignez-vous que nos
législateurs...ne vous répètent ? ». La négation ici ne modifie pas le sens de l'énoncé, son
usage est purement formel. Il est possible de supprimer le « ne » sans que le sens de la
phrase soit modifiée.
Vous analyserez les deux questions présentes dans les phrases suivantes : « ô femmes ! Femmes,
quand cesserez-vous d'être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la
Révolution ? »
La 1ère question est introduite par l'adverbe interrogatif « quand ». Il permet de faire porter la
question sur une circonstance. La question est ici directe.
La 2nde question est directe. Elle est introduite par le mot interrogatif « quels ». Il permet de faire
porter l'interrogation sur l'attribut du sujet « les avantages ».
Le fait de privilégier dans ce texte des questions directes donne au texte d'Olympe son caractère
véhément.