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QUE SAIS -JE ?

LIONEL BELLENGER
DirecteurdeCENTOR-IDEP
Chargédecours àHEC
Troisième édition corrigée
19 mille
DU MÊME AUTEUR

AUX PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


Les méthodes de lecture, coll. « Que sais-je ? », Paris, 1978, 5 éd., 1993.
L'expression orale, coll. « Que sais-je ? », Paris, 1979, 4 éd., 1992.
L'expression écrite, coll. « Que sais-je ? », Paris, 1981, 2 éd., 1986.
La négociation, coll. « Que sais-je ? », Paris, 1984, 3 éd., 1992.
La persuasion, coll. « Que sais-je ? », Paris, 3 éd., 1992.
Qu'est-ce qui fait vendre ?, Paris, 1984, 2 éd., 1987, coll. « Géstion » (Prix
« Action commerciale 1985 » ) .
CHEZ CHOTARD ET ASSOCIÉS
Les nouveaux défis de l'automobile, Paris, 1986.
Manager la réussite commerciale dans l'automobile, Paris, 1986, 2 éd., 1988.
Les vendeurs turbo, Paris, 1987, 2 éd., 1989 (co-auteur Pascal Pichon).
L'après-vente fait vendre, Paris, 1988, 2 éd., 1989 (co-auteur Pascal Pichon)
(Prix DCF du meilleur ouvrage économique consacré à la fonction commer-
ciale 1989).
Négociez et vendez, fascicule coll. « Actions », Paris, 1988.
CHEZ ESF ÉDITEUR
Les techniques d'argumentation et de négociation, Paris, 1978, 2 éd., 1980
(épuisé).
Le développement personnel, coll. « Centor », Paris, 1980 (épuisé).
Etre constructif dans les négociations et les discussions, Paris, 1984 (épuisé).
L'argumentation, coll. « Formation permanente en sciences humaines »,
Paris, 4 éd., 1992.
L'expression orale, coll. « Formation permanente en sciences humaines »,
Paris, 5 éd., 1992.
Stratégies et tactiques de négociation, t. 1, coll. « Formation permanente en
sciences humaines », Paris, 1990.
Les outils du négociateur, t. 2, coll. « Formation permanente en sciences
humaines », Paris, 1991.
Etre Pro, coll. « Managers, classe, affaires », Paris, 1992, 2 éd., 1993.
Animer et gérer un projet, co-auteur Marie-Josée Couchaere, coll. « Forma-
tion permanente en sciences humaines », Paris, 1 éd., 1993.

ISBN 2 13039074 9
Dépôt légal — 1 édition : 1981
3 édition corrigée : 1994, février
©Presses Universitaires de France, 1981
108, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris
A
«LaPlaroéupqroqunuessoetiioédncurtivoPeujozoè-vturs sp?os»téoeuj:ours
ousera
la plus brève : e
«Pourmieuxvivre. »
SAN I TJ-OHNPERSE,
Résur ponsleesàraiusnons quest d'éiocrire
nnaire
(Gallimard).

INTRODUCTION

Dans Les mots, racontant son enfance et ses pre-


mières confrontations avec l'écriture, Jean-Paul Sartre
se souvient qu'à peine avait-il commencé d'écrire,
qu'il posait sa plume pour jubiler : « Je crus avoir
ancré mes rêves dans le monde par les grattements
d'un bec d'acier. »
L'expression écrite est loin de soulever un pareil
enthousiasme chez les adultes en général, et même
chez les enfants. Ecrire est souvent perçu comme une
corvée liée à des tâches rébarbatives : le courrier, les
rapports, les notes diverses. L'écrivain se complaît
dans la narration des douloureuses gestations de
l'œuvre; l'élève et l'étudiant peinent sur le « devoir
écrit ». Aurait-on affaire à une névrose de l'écrit
dans une société audio-visuelle voulant maintenir à
tout prix la trace de la parole?
Alors en quoi l'expression écrite est-elle une forme
d'expression si controversée quant aux attitudes qu'elle
suscite?
Ecrire c'est parler de soi par le biais du style, des
mots, c'est une manière de penser, mais écrire c'est
aussi traverser une jungle de principes, de règles,
d'usages et de convenances. Ecrire c'est affronter un
mode d'expression normatif, faire revivre les pre-
mières contraintes de l'ordre scolaire, celui de la
grammaire, du plan et de l'orthographe. Ecrire c'est
laisser une empreinte de sa propre culture. Ecrire,
enfin, c'est se retrouver seul avec soi-même, avec ce
que l'on veut dire à quelqu'un d'autre mais qui nous
impose d'abord une confrontation silencieuse. Ecrire
c'est communiquer deux fois : avec soi envue d'autrui.
Le poids de la littérature pèse sur l'écrit de tous
les jours; les déferlements journalistiques et publi-
citaires imprègnent l'écriture utilitaire. L'écrit cherche
sa voie entre les références aux «bons auteurs »et les
écritures dites efficaces. L'écrit scolaire reste ce qu'il
est... et l'adulte a mal à son écriture. On lui propose
des livres « guide-âne » expliquant toutes les em-
bûches de la langue et du raisonnement.
Comment croire dans l'intérêt et le plaisir d'écrire?
Italo Calvino, l'un des plus grands romanciers ita-
liens de ce siècle, n'est peut-être pas loind'une réponse
dont l'actualité s'impose à nous : « Je ne ressens que
dégoût pour la parole parlée. Cette chose molle et
informe qui sort de ma bouche ne m'inspire que
répulsion. Je n'aime pas m'entendre parler... Et avec
le langage écrit, les choses ne vont pas mieux, tout
au moins dans le premierjet. L'inexactitude, le vague,
l'approximation, le sentiment d'être sur des sables
mouvants, voilà ce qui, dans la parole, m'énerve.
C'est pour cela quej'écris : pour donner à cette chose
approximative une forme, un ordre, une raison. »
Nous chercherons dans ce petit ouvrage, à travers
quelques repères pour une psychosociologie de l'écrit,
les avatars du style, le sort des mots et les manières
de penser, à établir cette forme, cet ordre et cette
raison d'écrire dont nous parle Italo Calvino.
CHAPITRE PREMIER

REPÈRES POUR UNE PSYCHOSOCIOLOGIE


DE L'ÉCRIT

Le « rendez-vous » de l'écriture, c'est-à-dire du


langage de la «trace » avec le langage oral, a été une
étape inéluctable dans l'évolution des sociétés (1).
Ce « rendez-vous » jalonne les cinq ou six derniers
millénaires de l'histoire des civilisations. Chaque
époque voyait ainsi apparaître une notation singulière
du langage oral : hiéroglyphes, idéogrammes, alpha-
bets... Dès lors l'écriture devenait un instrument de
civilisation : elle offrait un nouveau mode de commu-
nication et permettait la mise en «mémoirede papier »
de l'histoire des peuples.
Aujourd'hui nous vivons les siècles de la civilisation
écrite (2). L'écriture, d'ailleurs, pourrait servir de cri-
tère vis-à-vis du découpage de l'histoire de l'huma-
nité : avant l'écriture, depuis l'écriture et peut-être
après l'écriture si une autre civilisation pouvait naître
d'un nouveau rendez-vous.
En fait, si nous avons à écrire, c'est bien que tout
notre système de relations et d'échanges, notre mode
n°(1)[Link],L'écrit et la communication,coll. «Quesais-je? »,
(2) [Link] I OUNET,L'écriture, coll. «Quesais-je?», n°653.
de vie, les structures du pouvoir se fondent et s'orga-
nisent à partir de «textes ». Et ces «textes » sont les
plus divers : textes de lois, articles, comptes rendus,
lettres, télégrammes, livres, romans, bons de com-
mande, affiches, notes personnelles, tracts, modes
d'emploi, avis, consignes...
I. —L'histoire de « l'écrit »
dans le monde occidental
Lapremière civilisation de l'écrit fut celle des scribes
et des mandarins (3). Dans l'ancienne Chine comme
en Egypte, ces derniers exerçaient leurs compétences
au profit des dynasties au pouvoir ou des castes domi-
nantes. L'écriture concerne donc à l'origine une mino-
rité roturière. La fonction de ces grands commis
permet de donner une explication au caractère ori-
ginal purement physique et matériel de l'écriture : il
s'agissait de copistes, de greffiers (latin scriba, greffier)
chargés de rédiger à la main les textes officiels, les
actes publics, les écrits dans des civilisations sans
imprimerie. Dans la Bible on retrouve ces fonctions
chez les rabbins ou les clercs, issus de la classe sacer-
dotale, et devenus, vers le temps de Jésus, docteurs
de la loi et maîtres d'école. Aujourd'hui le mot
« scribe » a évolué vers un sens péjoratif de gratte-
papier, « bureaucrate » ou même scribouillard (nom
du soldat employé aux écritures). Depuis l'alphabet,
l'imprimerie et la dactylographie, le personnel de
secrétariat et les employés aux écritures constituent
au XX siècle le dernier « bataillon » des scribes
modernes.
(3) F. FURET,J. OZOUF,Lire et écrire, Editions deMinuit, 1977.
Ainsi, l'écrit, au temps desscribes, n'apparaît pas commeun
moyende diffusion dela culture; à la limite, il n'estmêmepas
porteur deconnaissances.
Pendant le MoyenAge,c'est l'élite, c'est-à-dire les «lettrés »
qui progressivement vont prendre possession de l' «écrit » :
notaires, copistes de monastères, clergé des grandes villes.
Ceux-ci, souvent à l'écart de la culture populaire, ne vont pas
encore permettre à l'écrit de se substituer à la transmission
orale des traditions.
Ce n'est qu'au XVI siècle que l'écrit, grâce à l'imprimerie
etsousl'impulsiondelaRéforme,vadevenirunvéritablemoyen
decommunication,unfait decivilisation. MaisselonF. Furetet
J. Ozouf,si la lecture destextes devientundevoir moralet reli-
gieux, l'écriture reste attachée, cependant, à la vie civile et aux
activités profanes.
L'écriture allait doncsortir lentement du secret, secretjalou-
sement gardé par les clercs, c'est-à-dire ceux qui ont pour mis-
sion, notamment, de conserver l'héritage culturel. De plus,
l'écrit allait devenir uninstrument puissant d'information et de
pouvoir pour la nouvelle classe sociale dominante : la bour-
geoisie. Lefonctionnement dessociétés occidentales devenaitde
plus enplus complexe à mesure quele commerceet l'industrie
sedéveloppaient. L'exercice du pouvoir et l'évolution dela vie
politique et socialeexigeaient desmoyensdecommunicationde
masse. Il fallait, en effet, intégrer le peuple à un système de
communication pour lui permettre de participer au système de
production. L'écrit allait progressivement s'imposer comme
l'instrument de diffusion privilégié de l'information et du pou-
voir. L'unedesconséquenceslesplusimmédiatesfut la nécessité
de mettre en place un grand mouvement d'alphabétisation.
Ainsi on peut noter historiquement les premiers efforts de
«laïcisation »de la lecture (4). Les lois scolaires dans l'école
de Jules Ferry lient de façon décisive les apprentissages de la
lecture et de l'écriture, et ceci dès le XIXsiècle. L'école fran-
çaise vouera depuis ce temps un culte à l'écrit. La capacité
d'écrire servira à l'école républicaine decritère pour une sélec-
tion desélèves (5). Logésous l'enseigne dela rubrique «Fran-
çais », l' «apprendre à écrire »vatrouver matière à conquérir
(4) R. ESCARPIT,Ecolelaïque, écoledupeuple, Paris, 1961,p. 33-46.
19(850).[Link],[Link],Ecrireetrédigeràlé' cole,EditionsESF,
unedureetdélicateréputation, àtraverslesfameux«exercices»
scolaires : dictées, explications de textes, rédactions et dis-
sertations.
Au XX siècle, le développement des livres et des
journaux allait définitivement donner à l'écrit toute
sa valeur d'instrument de diffusion de l'information
et de la culture pour le plus grand nombre. Toutes les
conditions de développement de l'écrit sont alors en
place : l'imprimerie s'est modernisée, l'alphabétisation
est générale, les canaux de distribution sont créés
(système des postes, circuits de commercialisation des
livres et de la presse), les moyens de reproduction des
textes se multiplient (dactylographie, reprographie),
les bibliothèques et les centres de documentation
deviennentleslieux privilégiésdeconservationdecequi
«s'écrit »et de ce qui se «dit » (l'écrit ayant gardé sa
fonction originelle consistant à «matérialiser »l'oral).
Ainsi tout est prêt pour une gigantesque « infla-
tion » de l'écrit : le pouvoir, l'administration, l'uni-
versité, les entreprises, les banques deviennent de
grands centres producteurs d'écrits de toute nature,
qui s'ajoutent aux traditionnels livres et journaux aux
mains des professionnels de l'écriture. Et dans ce
monde qui tisse sa toile au rythme de son écriture,
s'agitent deuxêtres singuliers :l'écrivain et le «citoyen-
rédacteur occasionnel ».
II. —Le métier d'écrire
L'industrie de l'écrit, en cette fin de XX siècle,
réserve une place particulière à ses créateurs de mé-
tier : les auteurs. Ceux qui font profession d'écrire
ne sont plus seulement des « gens de lettres », des
écrivains. C'est à une nouvelle catégorie sociale fort
hétérogène quant à son statut, son sort et ses ambi-
tions que nous avons affaire. Cette diversité tient en
grande partie aux formes variées de l'industrie de
l'écrit : à côté des œuvres littéraires traditionnelles
nous voyons se multiplier les manuels, les ouvrages
didactiques, les livres spécialisés (cuisine, sports, tech-
nologies, spectacles, arts...) et surtout les publications
périodiques et la grande presse. Le métier d'écrire
n'est doncplus le seul fait del'écrivain, mêmesi celui-ci
reste le « personnage social » symbolique de l'écrit.
Toute l'histoire de la littérature française depuis
l'invention de l'imprimerie montre que rares sont les
écrivains réussissant àvivre uniquement deleur plume.
Les écrivains, hommes de lettres, occupent toujours
une place prestigieuse dans la vie culturelle. Plus
proches de l'artiste que de l'intellectuel, ils forment
une élite composite dans laquelle il est difficile de
distinguer ceux qui ne vivent que de leurs livres.
1. L'écrivain. —L'écriture littéraire est ouverte à
tous, rares sont ceux qui s'en emparent.
Selon le syndicat de l'édition, il y avait en France,
en 1979, 40000 auteurs recensés. Seulement 3000
d'entre eux vivraient de leurs livres et moins de 1000
en tireraient des revenus lucratifs. Selon une autre
source, la Société des Gens de Lettres, qui regroupe
près de 6000 adhérents, on dit à mots couverts que
seuls 300 sociétaires vivent uniquement de leurs écrits.
D'après le P E. Gaède, il y aurait eu en France,
depuis l'invention de l'imprimerie, de 30 000 à
70000 écrivains. Parmi les auteurs nés avant 1900,
seuls, un millier sont encore lus aujourd'hui. Toujours
selon E. Gaède les 7600 livres nouveaux publiés en
une année le sont par 6000 à 6500 auteurs en gros;
600 bénéficient du statut d'écrivain professionnel et
ont droit aux avantages sociaux mais 500 seulement
vivent de leur plume.
On ne dit pas et on ne sait pas vraiment si les écri-
vains « professionnels » sont riches, mais on peut
constater en tout cas que la tradition se maintient :
élitisme, marginalité, fortune, pauvreté, prestige, déri-
sion s'appliquent toujours à ce petit monde singulier.
Ladifficultéderecenserdefaçonsatisfaisantelesgensquifont
profession d'écrire des livres confirme le caractère instable de
cette activité. Ainsi on écrit à tout âge : Maurice Genevoix
publiait encore à 88 ans alors que Minou Drouet donnait au
public ses premiers poèmesà 8ans. Certains sont prolifiques :
G. Simenon a écrit 214 romans sous sa signature et près de
300 sous 19 pseudonymes, alors que des centaines d'auteurs
n'écrivent qu'un oudeuxlivres...
Dans le dernier quart duXXsiècle, onpourrait dégagerune
vingtaine de noms d'écrivains ayant acquis une notoriété et
une fortune à partir de leurs seuls livres. C'est qu'en France
«lacréationn'estpasrentable!»(6)etcelamalgrélapublication
des 374600000 livres recensés en 1978 par le syndicat de
l'édition. AurélienScholl,journalistechroniqueursousleSecond
Empire, évoquait déjà le mauvais sort réservé aux hommesde
lettres : « Chaque peuple a la littérature qu'il mérite, et ce
n'est pas de notre faute si le gouvernement qui, en 1865, a
dépensé en primes et encouragements pour l'élevage des che-
vaux 1877000 francs, a consacré dans la mêmeannée, pour
encouragerlesartsetleslettres,lafortesommede216000francs!»
En fait, la littérature n'occupe plus qu'une part étroite de
l'ensemble de la production (un quart des titres nouveaux,
environ). Onpourrait presque se flatter du fait que le métier
d'écrivain ne fasse pas l'objet d'une formation universitaire ni
d'un diplôme car nous aurions à compter sur quelques chô-
meurssupplémentaires.
L'écrivain est-il alors «lh' omme en trop »au sens où Bau-
delaire concevait l'artiste : « Un homme qui veut se rendre
aux(6)inLaDrieoscuculturelles.
dust mentationfrançaise, n° 4535, numéro spécial consacré
utile a quelque chose de hideux. » L'écrivain, comme l'artiste,
peut avoir des opinions sur la politique, les institutions, l'éco-
nomie, les lois ou la religion, le ministre, le juriste, l'industriel,
le théologien les considéreront d'aucun poids. Dans une lettre
au duc Decazes, Louis XVIII écrit qu'il ne lit Chateaubriand
« qu'un peu en diagonale » et que celui-ci n'est qu'un « Jean-
foutre ». Charles X traitait Chateaubriand de « coquin de
journaliste ». Gabriel Matzneff, dans un article du Monde :
« L'artiste et la société », montre combien l'écrivain, à la ma-
nière de l'artiste, est perçu par la société comme « un énergu-
mène et un farfelu... Nous ne servons à rien, voilà qui est
grisant ».
La littérature et le roman en particulier échappent
de plus en plus à l'artiste, l'écrivain, cet être sin-
gulier, peintre de la société pour passer, selon une
image de Frédéric Toulouze, aux mains des « remueurs
de mots » (7), enseignants et professionnels de la
plume, c'est-à-dire « d'insulaires dans l'océan de la
société française ». A ce titre, sont-ils les mieux placés
pour observer et peindre les mœurs de leur temps ?
Ecrivains occasionnels, ils vont à la littérature « en
voisins » souvent pour exercer un peu plus l'emprise
de l'idéologie dominante, qu'ils illustrent déjà dans
l'université ou dans la presse.
Cent ans après sa mort, il n'est pas étonnant, dans un tel
climat, que Gustave Flaubert ait été présenté comme « un
écrivain exemplaire ».
La politique ne fut pas son fait et il n'a jamais caché sa
répulsion pour cet « être fantastique et odieux appelé l'Etat ».
Il se démarque des autres écrivains, de Stendhal et de ses
« romans-miroir » complice de la monarchie de Juillet, de
George Sand engagée dans les luttes de son temps, de Victor
Hugo convaincu du rôle de missionnaire de l'écrivain, de Balzac
écrivant à la lumière de la religion et de la monarchie.
Gustave Flaubert, en revanche, affirme un engagement dans
(7) Frédéric
Magazine, TOUL
octobre OUZE,Le temps des remueurs demots, Le Figaro-
1978.
l' « écriture » sans équivoque : « de la forme naît l'idée ».
Sa modernité tient à ce qu'il prône l'autonomie du texte, indé-
pendammentd'une intrigue, d'une idéologie ou d'une sympathie
à quelque propos que ce soit. G. Spiteri y voit le signe d'une
« littérature délivrée » (8).
Flaubert inaugure un nouveau type de rapports entre l'écri-
vain et son œuvre. En attribuant à la forme un rôle de projet,
hors du temps et des contingences, au-delà de tout message, il
assigne une mission révolutionnaire à la littérature : « la libé-
ration de tout ce qui la pervertit ». Flaubert voudrait « écrire
un livre sur rien... qui se tiendrait lui-même par la force interne
du style » (9).
Pour toutes ces raisons, Flaubert nous apparaît
aujourd'hui comme l'écrivain exemplaire à une époque
où le livre devient un « produit » comme les autres
et la plupart des auteurs ne sont plus que des salariés
versant occasionnellement dans la littérature... Une
époque où on ne consacre plus sept heures par jour
pour écrire vingt pages en un mois et produire une
version satisfaisante de l'opération du pied bot de
Mme Bovary! Cependant l'écriture littéraire s'entend
de loin comme « un trot de cheval sur une cour pa-
vée » (10) et même si beaucoup d'écrivains ne font
pas leur métier jusqu'au bout, le lecteur saura recon-
naître quand « ça prend » selon le mot de R. Barthes.
2. Ecrire : le second métier — Dans ce dernier
quart du XX siècle, la plupart des « auteurs » exercent
un second métier pour vivre; l'enseignement est l'un
des plus fréquents mais beaucoup d'auteurs sont avo-
cats, médecins, hommes politiques, journalistes ou
artistes.
(8) Gérard
(9) SP
TI,T
LE
eR
FLAàUFlaubert.
BER I,LeserNdoeusvmodernes,
premi eles littéraires,
L'Arc,19n8°079,
. numéro spécial
consacré
(10) J. GUB NO T,
G uidepratique
des Tennerolles, 92210 Saint-Cloud. de l'é crivain, chez J. Guenot,85,ruo
Imprimé en France
Imprimerie des Presses Universitaires de France
73, avenue Ronsard, 41100 Vendôme
Février 1994 —N° 39 997
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