Rôle des mécanorécepteurs parodontaux
Rôle des mécanorécepteurs parodontaux
Neurophysiologie de l’occlusion :
rôle des mécanorécepteurs
parodontaux
Neurophysiology of occlusion:
role of periodontal mechanoreceptors
Résumé Abstract
MOTS-CLEFS : Cet article s'intéresse à la neurophysiologie This article focuses on the neurophysiology
Mécanorécepteurs de la manducation. Il fait un point sur les of manducation. He made a point on the
parodontaux, connaissances physiologiques actuelles autour current physiological knowledge around
mastication, occlusion des mécanorécepteurs de la bouche et du the mechanoreceptors of the mouth and
visage dont les spécifiques mécanorécepteurs the face including the specific periodontal
parodontaux afin de comprendre leurs mechanoreceptors in order to understand
KEYWORDS: différentes fonctions sensori-motrices. their different functions.
Periodontal
mechanoreceptors,
mastication, occlusion
Gauthier CAZALS, Docteur en chirurgie dentaire – gauthiercazals@[Link]
Fig. 1 :Ce schéma situe sur une coupe anatomique sagittale les
principales structures participant lors de la mastication.
1. Muscles élévateurs (dont les masséters).
2. Ganglion trigéminal.
3. Nerf alvéolaire inférieur.
4. Dents/Implants et parodonte.
5. Cervelet.
6. Noyau spinal du V (Tronc cérébral).
7. Noyau principal du V (Tronc cérébral).
8. Noyau mésencéphalique du V (Tronc cérébral).
6.7.8. Complexe Sensitif du Trijumeau (CST).
9. Noyau moteur du V.
10. Thalamus.
11. Zone motrice M1 (cortex moteur).
12. Zone somesthésique S1 (cortex somesthésique).
13. Aire corticale de la mastication.
face). Les mécanorécepteurs parodontaux (MRP) et réponse adaptée. Elle est un processus dynamique
leur innervation sensorielle jouent ici un rôle particu- grâce à la capacité des cellules à modifier en temps
lier. Leur localisation dans le ligament parodontal leur réel leurs points d’ancrage au substrat. Ce ré-arran-
permet de détecter les forces qui sollicitent les dents gement des protéines impliquées dans l’adhérence
et les mâchoires, par le jeu de la mécano-transduction permet à la cellule de modifier son comportement.
(transformation du signal physique initial en messages Ainsi, à la suite de l’application d’une force sur un
nerveux). Ces récepteurs ont également un rôle dans le organe, se déclenche une cascade d’évènements
contrôle moteur de la mastication et de la déglutition. moléculaires, à ce jour non élucidés, captés par des
À ce jour pourtant, nos connaissances dans ce domaine récepteurs.
sont encore limitées. En effet, la mastication est un
processus dynamique, or les études sur les MRP sont
généralement effectuées dans des conditions statiques. LES MÉCANORÉCEPTEURS
De plus, la grande majorité des études est réalisée DE LA BOUCHE ET DU VISAGE
chez l’animal dont les caractéristiques anatomiques
et fonctionnelles peuvent être très différentes de celles Un récepteur est une terminaison sensorielle assurant
de l’Homme. la transduction, c’est-à-dire la transformation d’une
Il existe différents types de mécanorécepteurs dans énergie (physique, chimique ou thermique) en mes-
l’organisme. À la différence des terminaisons libres sages nerveux. La transduction représente la première
(non encapsulées), ce sont des récepteurs dits spécia- étape de la détection d’un signal assuré par le récep-
lisés. Dans les téguments cutanéo-muqueux, ils sont teur. Pour un stimulus mécanique, la séquence des
représentés par les corpuscules de Pacini, de Ruffini et événements est la suivante : déformation membra-
de Meissner et les disques de Merkel. Dans les muscles naire, ouverture des canaux ioniques, entrée de
ce sont les fuseaux neuromusculaires (FNM) et les Na+ et dépolarisation membranaire locale. Puis
organes tendineux de Golgi (OTG). Les articulations intervient la transmission des messages qui consiste
telles que les ATM contiennent aussi des récepteurs en la propagation des potentiels d’action le long de
spécialisés. À côté de ces mécanorécepteurs, ces la fibre sensorielle dite aussi afférence primaire qui
différents tissus contiennent aussi des terminaisons se termine dans le premier relais central. En ce qui
libres. Les MRP constituent une classe particulière des concerne la face et la cavité orale, ces messages sont
mécanorécepteurs à l’image de ceux des téguments qui transmis au complexe sensitif du trijumeau (premier
sont biens connus. relais central). De là, ces messages peuvent avoir
deux rôles possibles. Ils peuvent être transmis plus
rostralement dans le système nerveux central (SNC)
LA MÉCANO-TRANSDUCTION jusqu’au cortex sensoriel primaire (aire S1) de la face,
ils ont ainsi un rôle extéroceptif (perceptif). Sinon
Les interactions mécaniques des cellules avec leur ces messages par leur rôle proprioceptif participent
environnement sont très utiles dans le développe- aux régulations sensitivo-motrices en modulant l’ac-
ment et le fonctionnement de l’organisme. La méca- tivité des motoneurones qui commandent les fibres
no-transduction se définit comme le phénomène musculaires. Ces régulations motrices sont de deux
permettant à une cellule de recevoir une informa- types : soit courtes et segmentaires, soit longues et
tion mécanique sur sa membrane et de fournir une suprasegmentaires (voir article 2).
La forte densité des mécanorécepteurs ayant des Chez l’homme, il y a essentiellement deux types
champs récepteurs petits et bien définis au niveau de la d’études sur les MRP, histologiques et électro-physio-
pointe de la langue et des lèvres est le reflet de la forte logiques, avec des conclusions parfois contradictoires.
résolution spatiale de l’acuité de ces régions. Les études portant sur l’anatomie macroscopique
humaine sont rares et limitées à cause de la difficulté
à isoler le ligament parodontal humain dans son
LES MÉCANORÉCEPTEURS intégrité. Huang et al ont observé des ligaments paro-
PARODONTAUX dontaux de canines mandibulaires à partir de cadavres
humains. Ces auteurs ont trouvé une innervation
Le ligament parodontal ancre les racines des dents à dense de fibres nerveuses myélinisées à proximité des
l’os alvéolaire. Bien que plutôt envisagé comme un fibres de collagène et de l’os alvéolaire. La densité de
mécanisme de soutien des dents, le ligament parodon- l’innervation semble augmenter en se rapprochant
tal est aussi un organe somesthésique important riche- de l’apex et être plus importante dans les sites apical,
ment innervé par des mécanorécepteurs de bas seuil. mésial et lingual (5). Il y a moins de MRP au niveau des
On pense qu’il y a environ 300 afférences mécanoré- dents postérieures par rapport aux dents antérieures,
ceptrices innervant le desmodonte de chaque dent chez ce qui atteste de l’importance de l’innervation méca-
l’homme (12). Les fibres nerveuses sensitives passent no-réceptrice bien développée du segment antérieur
au travers du foramen apical et des foramina latéraux de la denture. Les dents antérieures sont impliquées
de l’alvéole dentaire et se terminent dans le ligament dans les stades initiaux de la prise de nourriture dans
parodontal. Les terminaisons nerveuses retrouvées la bouche, et servent à guider la mâchoire vers la
sont pour la grande majorité du type de Ruffini, en position d’intercuspidie durant la dernière phase du
étroite relation avec les fibres de collagène (Fig. 3). cycle de mastication.
Elles peuvent varier en complexité allant de simples Pour Trulsson, les MRP humains apparaissent être
petites terminaisons jusqu’à des terminaisons très presque entièrement de type à adaptation lente. Ils
ramifiées laissant supposer une diversité de fonctions. sont localisés généralement autour de la circonfé-
Comme pour les récepteurs cutanés, ces récepteurs rence de la dent et plutôt concentrés dans les zones
sont reliés à des fibres afférentes myélinisées de gros soumises aux plus grandes forces, particulièrement
diamètre (Aβ), de conduction rapide. dans une direction disto-linguale (11). Les récepteurs
Des études chez le rat ont démontré que la maturation desmodontaux de Ruffini sont des arborisations non
morpho-physiologique des terminaisons parodontales encapsulées, reliées aux fibres de collagène. Typique-
de Ruffini est étroitement liée à l’éruption dentaire (1). ment, ces récepteurs ont une taille de 50 micromètres
L’arborisation finale de ces terminaisons se termine (2). D’autres études histologiques plus récentes sur
peu après le début de la fonction molaire (15). les fibroblastes du ligament parodontal à partir de
prémolaires extraites pour des raisons orthodontiques
montrent que la transduction des stimuli mécaniques
(stimulation compressive) dans le ligament parodontal
fait intervenir la voie des kinases d’adhésion focale
(focal adhesion kinase (FAK) pathway) ainsi que le
complexe intégrine-FAK qui joue le rôle de mécano-
récepteur dans les cellules desmodontales (8).
La plupart des expérimentations sur les humains sont
électro-physiologiques. Malheureusement elles sont
généralement limitées et souvent déductives, les limi-
tations chez l’homme étant bien plus importantes que
pour les animaux. Des études chez l’homme et chez
l’animal, enregistrant l’activité électro-physiologique
des MRP, ont démontré la présence de deux types
de récepteurs basiques, qui répondent tous deux aux
mouvements des dents suite à l’application d’une force
externe. Un type est appelé unité d’adaptation rapide:
il génère des décharges transitoires à un stimulus
soutenu, et le nombre d’impulsions produites dépend
Fig. 3 :Schéma descriptif d’une terminaison parodontale de type
Ruffini. (Dessin issu de Boucher Y in Parodontologie & Dentisterie du taux d’application du stimulus. À des taux d’appli-
implantaire, 2015. Lavoisier). cation plus rapides, plus d’impulsions nerveuses sont
produites. Ainsi, ils sont sensibles à la fois à la vitesse et ne sont pas les seuls car d’autres récepteurs (FNM,
à l’ampleur de la charge appliquée, mais ne réagissent OTG et récepteurs articulaires des ATM essentielle-
que lorsque la charge est appliquée (4). L’autre type est ment) assurent la régulation sensori-motrice quand
l’unité à adaptation lente qui, au contraire, continue à ils ne répondent plus.
générer des impulsions nerveuses pendant de longues Plusieurs études animales soulignent la relation étroite
périodes, tout au long du déplacement de la dent et de l’occlusion avec les MRP. Sodeyama et al (9) ont
même si la charge n’est plus appliquée sur la dent. démontré chez des rats, avec des forces occlusales
Plus de 40 à 50 % de ces récepteurs sont spontanément différentes, qu’un traumatisme occlusal induit des
actifs produisant des potentiels d’action en l’absence changements spécifiques dans la distribution et la
de force appliquée. Dans ces types de récepteurs, forme des terminaisons nerveuses au sein du ligament
la fréquence de l’impulsion au cours de l’initiation parodontal ; d’autres études sur des rats ont montré
de la réponse s’accroît avec une augmentation de qu’une force occlusale incorrecte modifiait de façon
l’application du stimulus ; les fréquences initiales et réversible les terminaisons axonales et les propriétés
finales dépendent également de l’ampleur de la charge fonctionnelles des terminaisons parodontales de
appliquée (4, 11). Ruffini (8).
En résumé, ces études avec des conclusions parfois
contradictoires nous montrent que les MRP sont des
récepteurs spécifiques, avec probablement de nom- VOIES NEURONALES
breuses variations, très proches des mécano-récepteurs SENSORIELLES
de type Ruffini retrouvés au niveau de la main. DEPUIS LES MRP VERS LE SNC
Fig. 4 : Représentation schématique des voies sensorielles provenant des mécanorécepteurs parodontaux vers le système nerveux central.
A : Trajet du neurone afférent primaire localisé dans le noyau mésencéphalique qui conduit aux réflexes inconscients via le cervelet. Ce type
de neurone est beaucoup retrouvé au niveau de la canine du chat mais significativement moins dans les autres espèces.
B : Trajet des neurones afférents primaires localisés dans le ganglion trigéminal (la majorité) qui conduisent à des sensations conscientes, via
le thalamus, vers l’aire corticale de la mastication. Les influx sensoriels provenant des mécanorécepteurs sont très puissants dans l’adaptation
constante du générateur de rythme (CPG).
1 : Ganglion Trigéminal.
2 : Noyau mésencéphalique du V (CST).
3 : Noyau spinal du V (CST).
4 : Noyau principal du V (CST).
5 : Noyau moteur du V.
6 : Générateur Central de Rythme (CPG).
7 : Thalamus.
8 : Aire corticale de la mastication.
9 : Cervelet.
(Schéma issu de Piancino et al. AOB 2017).