Dissertation Rimbaud ironie
Introduction
En mai 1870, Arthur Rimbaud, alors âgé de quinze ans, espère voir ses poèmes publiés dans le
recueil du ''Parnasse contemporain". Il écrit à Théodore de Banville : "C’est que j’aime tous les
poètes, tous les bons Parnassiens, — puisque le poète est un Parnassien, — épris de la beauté
idéale ; c’est que j’aime en vous, bien naïvement, un descendant de Ronsard, un frère de nos maîtres
de 1830, un vrai romantique, un vrai poète. Voilà pourquoi. — c’est bête, n’est-ce pas, mais enfin ?"
Cette lettre révèle déjà une distance ironique, visible dans l’expression "c’est bête, n’est-ce pas ?" et
l'autodérision "bien naïvement". On perçoit que le jeune Rimbaud se méfie déjà des grands mots
comme "bons Parnassiens", "beauté idéale" et "vrai romantique".
L'ironie traverse toute l’œuvre de Rimbaud et marque son évolution des "Cahiers de Douai"
jusqu’aux "Illuminations". Les "Cahiers de Douai", confiés à Paul Demeny en octobre 1870, sont
emblématiques de cette démarche ironique. La plupart des poèmes de ce recueil portent la trace
d'une ironie mordante, visible à travers de nombreux procédés littéraires : exagérations, antiphrases,
oxymores, etc.
Comment les procédés d’ironie participent-ils aux émancipations créatrices de Rimbaud dans "Les
Cahiers de Douai" ?
Pour répondre à cette question, nous verrons d'abord comment l’ironie de Rimbaud lui permet de
dénoncer les discours dominants et les injustices de son époque, notamment l'ordre social, le
Second Empire et la guerre franco-prussienne. Ensuite, nous examinerons comment Rimbaud utilise
l'ironie et l'autodérision pour critiquer sa propre adolescence et sa quête poétique, ce qui lui permet
de se libérer des conventions littéraires. Enfin, nous analyserons comment l'ironie contribue à la
démarche créative de Rimbaud, le conduisant à concevoir l'idée du poète voyant et à rechercher une
nouvelle forme de poésie en quête d'infini.
Pour entamer notre exploration, il est crucial de saisir comment Rimbaud recourt à l'ironie
pour critiquer et dénoncer l'ordre établi de son époque. À travers divers procédés ironiques, il
expose les hypocrisies sociales, dévoile la cruauté du point de vue dominant, et démystifie la
propagande impériale. Ces stratégies d'ironie constituent le cœur de son œuvre et de son processus
d'émancipation créative. Rimbaud dépeint souvent la bourgeoisie avec une ironie mordante. Dans «
À la musique », il décrit une scène de la bourgeoisie en employant des termes flatteurs comme «
correct » et « mesquines pelouses ». Cependant, il insère rapidement une ironie tranchante en
utilisant des expressions comme « mesquine » et « bêtises jalouses ». Ce contraste entre l'apparence
de respectabilité et la réalité sous-jacente révèle la petitesse et l'hypocrisie des valeurs
bourgeoises :"Sur la place taillée en mesquines pelouses, / Square où tout est correct, les arbres et
les fleurs, / Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs / Portent, les jeudis soirs, leurs
bêtises jalouses." (v.1-4). De même, dans « Le châtiment de Tartuffe », l'ironie est évidente à travers
l'oxymore « effroyablement doux » pour décrire un personnage hypocrite. Le terme « Méchant »
semble désigner Molière lui-même ou Rimbaud, ironiquement qualifié ainsi par l'hypocrite
démasqué. Ce contraste ironique met en lumière l'hypocrisie et la duplicité de ceux qui prétendent à
la moralité tout en étant profondément corrompus. : "Un jour qu’il s’en allait, effroyablement
doux, / [...] Un Méchant / Le prit rudement par son oreille benoîte / Et lui jeta des mots affreux,"
(v.3 puis 5-7).
En dépeignant la société, Rimbaud utilise également l'ironie pour dévoiler la cruauté du point de
vue dominant. Dans « Le Forgeron », il montre comment les puissants perçoivent les démunis. "Je
suis un forgeron : ma femme est avec eux, / Folle ! Elle vient chercher du pain aux Tuileries ! / —
On ne veut pas de nous dans les boulangeries. / J’ai trois petits. Je suis crapule." En utilisant des
termes tels que « folle » et « crapule », l'auteur soulignent ainsi l'injustice et la cruauté de leur
jugement. De même, dans « Le Bal des pendus », le terme « fou » est utilisé pour décrire un
squelette pendu, symbolisant les poètes maudits exclus par la société. Cette ironie met en évidence
l'absurdité et la cruauté de l'ordre social qui punit et exclut ceux qui refusent de se conformer à ses
normes rigides : "Oh ! voilà qu'au milieu de la danse macabre / Bondit, par le ciel rouge, un grand
squelette fou / Emporté par l'élan : [...] la corde raide au cou, / [...] Comme un baladin rentre dans la
baraque." (v.33-35 puis v.36 et v.39)
Enfin, Rimbaud critique la propagande impériale dans « L’éclatante victoire de Sarrebrück ».
Premièrement l'ironie du titre et du sous-titre ("Remportée aux cris de Vive l’Empereur ! /
(Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes.)''), combinée aux adjectifs «
flamboyant » et « féroce » appliqués à l'Empereur, soulignent la fausseté de cette glorification
(''Flamboyant ; très heureux, ? car il voit tout en rose, /Féroce comme Zeus et doux comme un
papa ;" v.3-4). De plus la chute humoristique, où Boquillon baisse son pantalon, montre la
déconnexion entre la réalité et la propagande, soulignant que malgré les efforts de l'Empereur pour
contrôler l'image, les individus conservent une certaine liberté de pensée (''Boquillon rouge et bleu,
très naïf, sur son ventre / Se dresse, et, -présentant ses derrières- : «De quoi ?... » v.13-14'')
Transition : La blague potache de l'adolescent qui se moque de l'autorité cache une démarche plus
sophistiquée et profonde. Rimbaud utilise l'ironie dans les Cahiers de Douai, non seulement pour
critiquer la société et l'autorité, mais aussi pour se tourner vers lui-même, montrant une capacité
remarquable à faire preuve d'autodérision. Cette introspection ironique marque un pas crucial vers
son émancipation créatrice, le conduisant à une remise en question des conventions littéraires et à
une redéfinition de son propre rôle en tant que poète.
Dans cette deuxième partie, nous explorerons comment Rimbaud utilise l'ironie pour se représenter
lui-même et se libérer des conventions de son adolescence. L'ironie devient ainsi un outil
d'émancipation personnelle et artistique. Rimbaud se moque souvent de lui-même et de ses propres
attitudes, utilisant l'ironie pour se distancer de sa propre image. Cette autocritique ironique lui
permet de se libérer des attentes sociales et de l'image romantique du poète. Dans ''A la musique''
par exemple, Rimbaud se représente à l’écart de la société bourgeoise, adoptant une attitude qui
prête à rire. Il se décrit comme débraillé, comparé à un étudiant, et fait rire les jeunes filles avec son
apparence et ses manières. "— Moi, je suis, débraillé comme un étudiant, / Sous les marronniers
verts les alertes fillettes : / [...] Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas... / — Et je sens les
baisers qui me viennent aux lèvres..."(v.25-26 puis 35-36). Ici, Rimbaud se moque de sa propre
marginalité et de son incapacité à se conformer aux normes bourgeoises. Son apparence et son
comportement, loin de le rapprocher des jeunes filles, le rendent comique et inadapté, ce qui
souligne son refus des conventions sociales. L'ironie est aussi présente dans le jeu amoureux dans
"Première soirée", où un faux reproche se transforme en consentement pudique. Le rire de la jeune
fille, qui rejette sa tête en arrière, est à la fois un signe de plaisanterie et d'acceptation."Je baisai
doucement ses yeux : / — Elle jeta sa tête mièvre / En arrière : « Oh ! c’est encor mieux ! /
Monsieur, j’ai deux mots à te dire…»'' (v.22-24). L'ironie réside dans la manière dont Rimbaud se
moque de son propre désir et de ses maladresses amoureuses. La jeune fille joue avec ses avances,
rendant la situation à la fois tendre et légèrement ridicule. Rimbaud critique ici son propre sérieux et
son romantisme excessif. La réaction mièvre de la jeune fille et son faux reproche "Oh ! c’est encor
mieux" montrent qu'elle est consciente du jeu et qu'elle y participe en se moquant gentiment de lui.
Cette autocritique ironique met en lumière l'immaturité et la naïveté des premiers émois amoureux,
soulignant la distance entre les aspirations romantiques du jeune poète et la réalité plus légère et
moqueuse de l'expérience.
Rimbaud se moque également de l'image du poète romantique, souvent en se représentant comme
un poète maladroit ou mal compris. Cette autocritique ironique permet à Rimbaud de se libérer des
clichés romantiques et de redéfinir son identité poétique. Le rire de Nina (dans "Les réparties de
Nina") repousse le poète trop entreprenant, qui devient un "voleur" embêtant mais aimable."Riant
au vent vif qui te baise / Comme un voleur ; / Au rose, églantier qui t’embête / Aimablement."
(v.27-30) L'ironie souligne ici le décalage entre les aspirations romantiques du poète et la réalité de
ses interactions. Rimbaud se représente comme un poète intrusif et un peu ridicule, dont les
tentatives de séduction sont accueillies par des rires moqueurs.
Le récit d'un premier amour est aussi traité avec une ironie légère dans ''Roman''.
''Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août. / Vous êtes amoureux. — Vos sonnets La font
rire." La répétition du mot "amoureux" se charge de connotations romantiques et naïves, rappelant
le ton de Madame Bovary lorsqu’elle se répète "j’ai un amant !". Cette antanaclase montre comment
les premiers émois amoureux peuvent être à la fois exaltants et dérisoires. Le jeune homme, malgré
son enthousiasme, reste un poète naïf , dont les vers font sourire plus qu'ils ne touchent.
Cependant, Rimbaud transforme le badinage amoureux en une source d'inspiration poétique.
L'ironie et le jeu amoureux deviennent des moteurs de créativité, permettant au poète de renouveler
son langage et ses images. L'ironie est subtilement présente dans la description de la servante,
dépourvue de malignité malgré le titre ironique "La Maline". Le contraste entre le titre et la
description révèle une ironie douce : la servante, loin d'être maligne, est simplement maladroite et
naïve. Cette ironie légère ajoute une dimension comique et attendrissante au poème."— Et la
servante vint, je ne sais pas pourquoi, / Fichu moitié défait, malinement coiffée" (v.7-8)
Transition : Chez Rimbaud, l’ironie n’est pas seulement un outil de dénonciation ou
d’émancipation, elle participe à la démarche créative. Cette dynamique traverse toute l’œuvre de
Rimbaud et explique l’évolution de sa poésie vers une liberté toujours plus grande. Dans la
troisième partie, nous verrons comment cette ironie créative le conduit à concevoir l’idée du poète
voyant, en quête d’infini.
Dans cette dernière partie, nous explorerons comment l'ironie de Rimbaud dépasse la simple
autodérision pour devenir un outil créatif puissant. L'ironie chez Rimbaud, en regardant en arrière
sur ses propres œuvres et en jouant avec les conventions poétiques, le conduit à une émancipation
artistique qui culmine dans la figure du poète voyant. Rimbaud utilise l'ironie pour se distancier de
ses propres écrits, regardant ses œuvres passées avec un œil critique et amusé. Cette distance
ironique lui permet de revisiter ses poèmes avec une nouvelle perspective, enrichissant ainsi leur
signification. Dans ''Ma Bohème'', le mot "aussi" se moque gentiment des idéaux poétiques du jeune
Rimbaud. L'hyperbole "splendide" insiste sur le caractère extravagant de ses "rêves", et
l'exclamation "Oh ! là ! là !" souligne la naïveté de sa jeunesse."Mon paletot aussi devenait idéal ; /
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ; / Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !"
(v.2-4). Rimbaud se moque ici de ses propres aspirations poétiques, montrant comment il idolâtrait
la figure du poète romantique. Cette auto-ironie révèle une maturité croissante, où il reconnaît les
excès de ses premières inspirations. "Où, rimant au milieu des ombres fantastiques, / Comme des
lyres, je tirais les élastiques / De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !" La fin du poème
entre dans le registre fantastique, comparant l'enfant rêveur au Petit Poucet des contes de fées.
L'utilisation des "élastiques" de ses souliers blessés ajoute une touche d'ironie légère. Cette imagerie
fantastique et l'évocation du conte de fées soulignent l'ironie de Rimbaud sur sa propre condition de
poète vagabond, transformant ses difficultés en éléments d'un rêve poétique.
Rimbaud s'essaie aussi au style parnassien, imitant les conventions avec une ironie subtile qui
dévoile ses véritables sentiments envers ce mouvement poétique. Dans ''Soleil et Chair'', Rimbaud
adresse un hommage ironique à Théodore de Banville, en exagérant les traits caractéristiques du
style parnassien."Ô renouveau d’amour, aurore triomphale / Où, courbant à leurs pieds les Dieux et
les Héros, / Kallipyge la blanche et le petit Éros / Effleureront, couverts de la neige des roses, / Les
femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses !" (v.83-87) Le terme "Kallipyge" (aux belles
fesses) utilisé de manière grandiose montre à quel point Rimbaud pousse l’imitation parnassienne à
l'extrême, suggérant qu'il s'agit peut-être d'une parodie plus qu'un hommage sérieux. En renonçant
au style parnassien, Rimbaud écrit une "Vénus Anadyomène" iconoclaste, transformant la déesse
classique en une figure grotesque."Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ; / — Et tout ce
corps remue et tend sa large croupe / Belle hideusement d’un ulcère à l’anus."Cette description
délibérément vulgaire et choquante montre comment Rimbaud s'émancipe des idéaux esthétiques du
Parnasse, utilisant l'ironie pour critiquer et dépasser ce mouvement.
Rimbaud admire Baudelaire, mais il utilise l'ironie pour se détacher de son influence et créer son
propre style poétique, à travers son [Link] que Baudelaire aborde son sujet avec gravité (dans
le texte ''Flacon''), Rimbaud traite un thème similaire avec une ironie légère (dans le poème ''Le
Buffet''). Chez Baudelaire : "Ou dans une maison déserte quelque armoire / Pleine de l'âcre odeur
des temps, poudreuse et noire, / Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient, / D'où jaillit toute
vive une âme qui revient." Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857. Baudelaire, dans "Le Flacon",
aborde le thème de la mémoire et du passé avec une gravité et une solennité caractéristiques de son
style. Le flacon trouvé dans une armoire poussiéreuse devient le symbole d'une âme qui revient à la
vie, évoquant une profondeur émotionnelle et une nostalgie poignante. Cette approche sérieuse et
mélancolique de Baudelaire met en avant le poids du passé et la puissance des souvenirs enfouis,
faisant du flacon un objet presque sacré, chargé d'histoire et d'émotions. En revanche, Rimbaud
aborde un thème similaire dans "Le Buffet", mais avec une touche d'ironie qui allège le ton et
transforme la scène en une évocation plus ludique et amusée. Plutôt que de sacraliser les objets du
passé, il en fait un inventaire désordonné et pittoresque."Tout plein, c’est un fouillis de vieilles
vieilleries, / De linges odorants et jaunes, de chiffons / De femmes ou d’enfants, de dentelles
flétries, / De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;" (v.5-8) La description détaillée de
ce "fouillis de vieilles vieilleries" montre un regard presque amusé sur ces reliques du passé. La
polyptote "vieilles vieilleries" souligne une affection moqueuse pour ces objets démodés, créant une
distance ironique par rapport à la gravité de Baudelaire. Rimbaud transforme ainsi une scène
potentiellement chargée de nostalgie en un tableau vivant et chaotique, plein de vie et de couleurs,
où chaque détail semble raconter une petite histoire personnelle, mais sans la solennité qui
imprègne le poème de Baudelaire. Cette ironie légère permet à Rimbaud de se détacher des
conventions baudelairiennes et de créer une poésie plus dynamique et moins empreinte de gravité.
L'ironie de Rimbaud dans "Le Buffet" n'est pas simplement une moquerie des objets anciens ; c'est
aussi une manière de réinventer la poésie en jouant avec les attentes du lecteur. Là où Baudelaire
invite à une introspection mélancolique, Rimbaud propose une exploration joyeuse et désordonnée
du passé, mettant en avant la diversité et la richesse des souvenirs sans les alourdir d'une charge
émotionnelle excessive.
Rimbaud emploie l'ironie pour critiqué ses propres inspirations et tente de déstabilisé les attentes du
[Link] Rimbaud utilise, aussi, l'ironie pour exprimer des vérités profondes et
perturbantes à travers son recueil, jouant avec les perceptions du lecteur pour révéler des réalités
cachées. L'ironie du titre du ''Dormeur du Val'' et la description du soldat "dormeur" créent un
euphémisme puissant témoignant de la volonté de l'auteur d'exprimer et critiquer les vérités
profondes. La répétition insistante de "il dort" et "il fait un somme" masque la réalité de la mort
avec une ironie tragique."Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme / Sourirait un enfant
malade, il fait un somme." Cette insistance ironique force le lecteur à lire entre les lignes et à
reconnaître la réalité brutale cachée derrière les apparences paisibles. Rimbaud utilise l'ironie pour
révéler la vérité derrière les illusions, une technique qui marque son évolution vers le poète voyant,
capable de percevoir et de transmettre des visions plus profondes et complexes.
Conclusion : Dans les Cahiers de Douai, Rimbaud utilise l'ironie comme un outil pour critiquer et
dénoncer l'ordre social de son époque. Grâce à ses effets d'exagération et de caricature, il expose les
injustices et la cruauté maintenues par une propagande hypocrite. En se dressant contre la guerre et
en célébrant la chute du Second Empire en septembre 1870, le jeune poète affiche un engagement
politique marqué, révélant son indignation face aux maux de son temps. Mais l'ironie de Rimbaud
ne s'arrête pas à la critique sociale. Il la dirige également contre lui-même, faisant preuve d'une
autodérision qui enrichit sa démarche créative. En se moquant de ses propres aventures amoureuses,
de la naïveté des grands sentiments romanesques et des mauvais vers qu'il pourrait écrire, il rit avec
nous de ses imperfections et de ses échecs. Cette capacité à tourner l'ironie vers soi-même témoigne
d'une maturité artistique et d'une volonté de remise en question constante. Ce regard ironique
participe ainsi à une démarche créative essentielle. Rimbaud se montre insatisfait de ce qu'il laisse
derrière lui, au point de demander à Paul Demeny de brûler ses cahiers, une requête qui
heureusement n'a pas été exécutée. L'ironie devient alors un moteur de renouvellement poétique,
une manière de transcender les limitations et d'explorer de nouvelles voies littéraires.
L'ironie de Rimbaud se poursuit dans ses œuvres, notamment dès les premiers vers de Une Saison en enfer,
où son regard critique sur son passé est évident :
"Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où
tous les vins coulaient.
Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. — Et je l’ai trouvée amère. — Et je l’ai
injuriée.
Je me suis armé contre la justice.
Je me suis enfui."
Ce passage illustre parfaitement la continuité de l'ironie dans l'œuvre de Rimbaud, marquant une
réflexion introspective qui alimente sa quête perpétuelle de vérité et de nouveauté poétique.