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Caractéristiques du Livre de Daniel

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com
♦ 40

H. DE R OUGEMONT, pasteur.

Bayards, 14 octobre 1879.

Introduction

I. Caractère du livre de Daniel

Le livre de Daniel se distingue de tous les autres livres prophé-


tiques de l’Ancien Testament ; il a son caractère à lui, et ne leur
ressemble ni par le fond ni par la forme.

Et d’abord pour ce qui est de la forme, tandis que celle des


autres prophéties est d’ordinaire la forme oratoire, chez Daniel, au
contraire, nous ne trouvons pas de discours, mais des songes et
des visions. Il contemple des images et des faits symboliques, il
entend les paroles d’esprits célestes, et ce qu’il perçoit de la sorte,
c’est ensuite seulement qu’il le rend dans le langage des hommes.
C’est ainsi qu’au commencement du chapitre 7 il raconte qu’il a
eu un songe et qu’ensuite il l’a consigné par écrit et en a dit le som-
maire. Sans doute ce n’est pas exclusivement chez Daniel que nous
trouvons cette forme de révélation ; on la rencontre même çà et là
dans plusieurs des prophètes qui l’ont précédé. Qu’on se rappelle,
par exemple, l’admirable vision dans laquelle Esaïe (chapitre 6)
contemple l’Eternel sur son trône, entouré des séraphins. Qu’on se
souvienne des visions d’Amos (chapitres 7 et 9), des deux paniers
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de figues de Jérémie (chapitre 24) et surtout des nombreuses visions


d’Ezéchiel, telles que les chérubins (chapitre 1), les abominations
commises dans le temple (8 à 11), les ossements desséchés (37), le
nouveau temple (40 et suivants). Néanmoins, dans les prophètes
antérieurs à Daniel, la vision n’est qu’une exception assez rare,
tandis que chez lui, au contraire, il n’y a que des songes et des
visions, et aucun autre genre de prophétie. Zacharie, postérieur
à Daniel, est le seul prophète de l’Ancien Testament chez lequel
la révélation revête cette forme, et encore n’est-ce que dans une
partie de ses prophéties (chapitres 1 à 6) ; depuis le chapitre 7, la
forme change, les visions cessent, et il ne fait que répéter la parole de
l’Eternel, qui lui est adressée de la même manière qu’aux prophètes
des âges précédents.

Il n’y a dans la Bible qu’un seul livre qui à ce point de vue


appartienne absolument à la même catégorie que celui qui nous
occupe : c’est la Révélation de Jean. Aussi peut-on nommer le livre
de Daniel l’Apocalypse de l’Ancien Testament.

Mais ce n’est pas seulement par la forme, c’est aussi par le fond
que Daniel diffère des autres prophètes. L’opposition entre le règne
de Dieu et le règne du monde, entre le règne d’Israël et le règne
des gentils, telle est, on le sait, la donnée de toute prophétie, et en
ceci celles de Daniel ne font point exception. Mais si le sujet est le
même, il est traité à un autre point de vue. Les autres prophètes
sont au milieu d’Israël, et c’est de là, c’est de ce point de vue
israélite, qu’ils contemplent l’avenir du règne de Dieu. Pour eux,
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par conséquent, le peuple de Dieu est toujours au premier plan ;


les puissances de ce monde ne tombent guère sous leur rayon
visuel que pour autant qu’elles interviennent dans l’histoire du
peuple de Dieu, au moment même de la prophétie ou du moins
dans un avenir très rapproché ; enfin, l’empire qui menace dans ce
moment-là, – que ce soit Assur ou Babel, par exemple, – est pour le
prophète le représentant de la puissance de ce monde en général. Si
quelquefois cependant, dans des séries d’oracles (telles que Esaïe
13 et suivants ; Jérémie 46 et suivants ; Ezéchiel 25 et suivants), le
prophète s’occupe principalement des puissances de la terre, on
doit remarquer qu’il traite de chacune à part et isolément : ce sont
des sentences (des charges), dont l’une concerne l’Egypte, une autre
la Syrie, celle-ci Tyr, celle-là Edom ou Babel. Chacune de ces charges
forme un tout et est entièrement indépendante des autres.

Chez Daniel, nous trouvons tout le contraire. Ce n’est pas dans


la terre sainte, ce n’est pas au milieu d’Israël qu’il vit et qu’il exerce
son ministère de prophète : c’est à la cour des rois de Babylone et
des rois de Perse, où il occupe une position des plus élevées. Aussi
ce qu’on remarque d’abord dans ses prophéties, ce qui paraît en
faire le sujet essentiel, c’est la puissance de ce monde envisagée
dans les phases successives de son développement ; le règne de
Dieu n’apparaît qu’à l’arrière-plan, avec un rôle fort important,
sans doute, mais enfin à l’arrière-plan. Les autres prophètes, du
haut de la montagne de Sion, étendent leurs regards tantôt au
sud, tantôt au nord, tantôt à l’est, selon qu’un empire ou un autre
vient de surgir à l’horizon ; Daniel, au contraire, placé au centre
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de la puissance de ce monde, en saisit d’un coup d’œil tout le


développement, et ce n’est qu’après l’avoir contemplée sous toutes
ses formes diverses et muables que son regard s’arrête enfin sur
Sion, dont il découvre l’humiliation et le châtiment, mais aussi le
triomphe et la glorification. Ce ne sont plus seulement des Etats
indépendants les uns des autres et d’une plus ou moins grande
importance qui font l’objet de la prophétie de Daniel ; non, on
vient d’entrer dans la période des monarchies universelles ; ces
monarchies s’élèvent l’une après l’autre et, à mesure qu’elles se
succèdent, on voit se développer en elles avec une violence et une
hostilité croissantes le principe d’opposition au règne de Dieu.

A ce caractère des prophéties de Daniel s’en rattache encore un


autre : c’est la quantité de détails historiques et politiques qu’elles
contiennent. D’ordinaire la prophétie, embrassant d’un même re-
gard et comme en perspective les objets rapprochés et ceux qui sont
éloignés, envisage l’avenir entier au point de vue eschatologique
et n’y voit que l’avènement du règne de Dieu ; Daniel, au contraire,
voit déroulée devant lui l’histoire qui doit s’écouler encore avant
cet avènement. C’est chez Daniel seul que la prophétie prend ce
caractère ; c’est chez lui, bien plus que chez tout autre, qu’elle peut
être appelée une histoire de l’avenir.

On a reconnu de tout temps que le livre de Daniel a sa physio-


nomie à part, qui le distingue de tous les autres. Les collecteurs du
canon l’avaient déjà remarqué et avaient placé ce livre au nombre
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des hagiographes et non point parmi les prophètes 1 . L’originalité


de Daniel est donc un problème historique à étudier. On a cru dans
notre siècle résoudre aisément la difficulté en déclarant ce livre non
authentique. D’après l’opinion courante parmi les critiques, il au-
rait été écrit sous Antiochus Epiphane, de l’an 170 à l’an 164 avant
notre ère, et les prophéties qu’il contient auraient toutes été faites
après l’événement. Nous disons que cette opinion est l’opinion cou-
rante, car ce n’est pas seulement celle de la critique aventureuse ;
il est bien des critiques sages et circonspects qui la considèrent
comme un résultat acquis à la science. Il est donc nécessaire de
soumettre à un rigoureux examen une opinion aussi répandue, et
cela est plus nécessaire que jamais, de nos jours où la parole pro-
phétique prend une importance toujours plus grande. Mais avant
d’étudier à ce point de vue le livre lui-même, voyons ce que nous
apprennent à son sujet et la Bible et l’histoire de l’Eglise : nous
saurons du moins par là si l’authenticité de Daniel a été un fait
longtemps admis, ou si elle n’est, comme on a récemment affecté de
le croire, qu’une invention de quelques-uns de nos contemporains.
1. Dans les bibles hébraïques le groupe des hagiographes est beaucoup plus
nombreux que dans les nôtres. Il se compose de treize livres d’un contenu assez
varié, mais qui, d’une manière générale, ont entre eux ceci de commun, qu’ils
n’ont pas été composés par des serviteurs de Dieu écrivant dans l’exercice d’une
charge théocratique au sein du peuple d’Israël. L’élément subjectif, lyrique,
philosophique, inofficiel y domine. Voici ces treize livres dans l’ordre où ils
se suivent dans le canon hébraïque : Psaumes, Proverbes, Job, Cantique des
cantiques, Ruth, Lamentations, Ecclésiaste, Esther, Daniel, Esdras, Néhémie, 1 et
2 Chroniques. (N. du T.)
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II. Témoignage de l’Ecriture sainte

Il faut voir avant tout le témoignage que le livre se rend à lui-


même. Daniel s’en donne en plusieurs endroits pour l’auteur. (7.1
et suivants ; 8.1 et suivants ; 9.2 et suivants ; 10.4 et suivants ; 12.4.)
On peut s’étonner que ce ne soit que dans les six derniers chapitres,
qui contiennent ses propres visions, et jamais dans les six premiers,
qui sont narratifs. Mais ce fait n’a pas grande importance, puisque
de nos jours, qu’on admette ou non l’authenticité de ce livre, on
est unanime à en admettre l’unité. Au reste, il s’explique fort bien
par l’habitude des écrivains bibliques qui, sauf de rares exceptions,
ne se nomment jamais dans les livres historiques, tandis qu’ils le
font presque toujours dans les livres poétiques et prophétiques de
l’Ancien Testament, de même que dans les épîtres et l’Apocalypse
du Nouveau. La raison en est que, dans ce dernier genre d’écrits,
les auteurs n’ont pas seulement à raconter une révélation, mais
en sont eux-mêmes les organes, et que cette révélation consiste
dans les paroles mêmes qu’ils écrivent et qui leur ont été adressées.
Voilà pourquoi il faut qu’ils se nomment. Pour les historiens le cas
est différent ; ils ne font que rapporter la manière dont Dieu s’est
révélé dans les faits, et ici l’essentiel n’est pas le récit du fait, mais le
fait lui-même ; l’écrivain s’efface devant son sujet. Voilà pourquoi
Daniel qui, dans ses récits, ne se nomme nulle part en qualité
d’auteur, se nomme au contraire toujours dans ses prophéties. Or
ce témoignage que le livre de Daniel se rend à lui-même n’est pas
sans quelque importance ; car, comme le dit Hagenbach, « quand
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un auteur se nomme comme tel dans son livre, la non-authenticité


du livre en entraîne la non-canonicité. »

Au reste, le livre de Daniel a en sa faveur le témoignage de


bien d’autres écrits bibliques. Nous verrons ailleurs les allusions
qu’y font Zacharie, Esdras et Néhémie. Et ce fait est d’une haute
importance, car il est reconnu et incontesté que ces auteurs ont
écrit plusieurs siècles avant Antiochus Epiphane, ce qui suppose
l’antiquité, du livre de Daniel et la démontre.

Si nous passons au Nouveau Testament, il est superflu de faire


remarquer l’influence capitale exercée par le livre de Daniel sur
la composition de l’Apocalypse ; personne n’a jamais songé à la
méconnaître. Dans les épîtres également, on trouve des allusions
évidentes à Daniel ; telle est, par exemple, la mention que fait
l’épître aux Hébreux (11.33-34) de ceux qui par la foi ont fermé la
gueule des lions, ont éteint la force du feu ; tel est aussi le passage de
saint Paul (2Thessaloniciens 2.3-4) sur l’homme de péché, le fils de
perdition, qui s’oppose et qui s’élève au-dessus de tout ce qu’on appelle
Dieu, etc. (Comparez Daniel 7.8, 20, 21 etc.). L’autorité du témoi-
gnage apostolique est acquise aux récits historiques de Daniel par
le premier de ces passages, comme elle l’est par le second à ses
prophéties.

Mais ce qui est plus important encore, c’est le témoignage des


évangiles. Non seulement Jésus à emprunté à Daniel (7.13) le titre
de Fils de l’homme, par lequel il se désigne de préférence, mais
encore il fait allusion à ce même passage dans le moment solennel
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et décisif où le souverain sacrificateur l’adjure par le Dieu vivant de


dire s’il est le Christ. « Tu l’as dit, lui répond Jésus, et même je vous
dis que vous verrez ci-après le Fils de l’homme assis à la droite de
la puissance et venant sur les nuées du ciel. » (Matthieu 26.63-64.)
En outre, la notion centrale de l’enseignement de Jésus, celle du
règne de Dieu, ou du royaume des cieux, se rapporte d’une manière
frappante à ce passage, capital aussi dans Daniel : Le Dieu des cieux
suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit. (Daniel 2.44.) On
peut aussi ramener au chapitre 2 de Daniel toutes les principales
déclarations de Jésus sur la relation entre le royaume des cieux et
le monde, et il est difficile de ne pas voir une allusion à Daniel 2.34
et suivants dans ces paroles du Seigneur : Celui sur qui cette pierre
tombera en sera écrasé. (Matthieu 21.44.) Si l’on songe à l’importance
qu’ont pour l’ensemble de la doctrine de Jésus ces deux notions
de Fils de l’homme et de règne de Dieu, on sera forcé d’en conclure
l’importance qu’il attachait au livre de Daniel.

Mais la parole la plus décisive de Jésus sur Daniel, le passage


dans lequel il le nomme expressément est Matthieu 24.15 : « Quand
vous verrez dans le lieu saint l’abomination qui cause la désolation,
et dont le prophète Daniel a parlé, que celui qui le lit y fasse atten-
tion. » Qu’on ait parfois exagéré l’importance de cette citation, cela
peut être ; en tout cas, elle prouve au moins une chose, c’est que le
Seigneur a parlé de Daniel comme d’un prophète, c’est-à-dire d’un
homme inspiré, et qui avait annoncé des choses encore à venir pour
lui et pour ses apôtres, et par conséquent postérieures à Antiochus.
Il faut enfin rappeler aussi l’apparition de l’ange Gabriel dans saint
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Luc. (1.19, 26.) Ce passage est, avec les chapitres 8 et 9 de Daniel, le


seul, dans toute l’Ecriture, où il soit fait mention de cet ange. N’en
conclurons-nous pas que l’angélologie de Daniel a une réalité et
est autre chose qu’un emprunt à la religion des Perses ?

Ainsi, sur les trois points par lesquels le livre de Daniel a le plus
prêté le flanc à la critique, – les prophéties, les miracles, les appa-
ritions d’anges, – il a pour lui le témoignage exprès du Nouveau
Testament. Jésus et ses apôtres ont tenu Daniel pour un véritable
prophète et ont cru aux miracles et aux prophéties que son livre
contient. L’autorité du Nouveau Testament est donc solidaire de
celle de Daniel.

III. Témoignage de l’Eglise

Jusque assez avant dans le XV III e siècle, l’authenticité de Da-


niel a été unanimement reconnue et dans la synagogue juive et
dans l’Eglise chrétienne. Dans l’Eglise, cette croyance à l’authen-
ticité du livre conduisait tout naturellement à la vraie explication
des chapitres 2, 7 et 9, qu’on a plus tard tant discutés. On rapportait
la prophétie de 9.24-27 à la venue de Jésus-Christ en chair, et l’on
reconnaissait dans la quatrième monarchie (chapitres 2 et 7), la
domination des Romains. « Que le quatrième empire ne puisse être
que l’empire romain, on n’en aurait jamais douté, dit Mich. Baum-
garten, si l’explication de la prophétie ne s’était trouvée pendant
un temps entre les mains d’une science à laquelle l’esprit de la
prophétie est antipathique. »

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