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Impact des interactions sur l'intimité conjugale

Ce document analyse l'impact de plusieurs facteurs sur la dégradation de l'intimité conjugale, notamment le degré d'autonomie dans le couple, son ouverture, sa sexuation, la socialisation relationnelle dans la famille d'origine des conjoints, et leur réseau de sociabilité. Le document étudie ces facteurs à partir d'un échantillon représentatif de couples suisses.

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Impact des interactions sur l'intimité conjugale

Ce document analyse l'impact de plusieurs facteurs sur la dégradation de l'intimité conjugale, notamment le degré d'autonomie dans le couple, son ouverture, sa sexuation, la socialisation relationnelle dans la famille d'origine des conjoints, et leur réseau de sociabilité. Le document étudie ces facteurs à partir d'un échantillon représentatif de couples suisses.

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1

QUELLES CAUSES A LA DEGRADATION DE L’INTIMITE CONJUGALE ?


STYLES D’INTERACTIONS, SOCIALISATION RELATIONNELLE ET RESEAU DE
SOCIABILITE

Myriam Girardin, Eric Widmer, Jean Kellerhals et René Levy

Cet article vise à dégager l’impact de plusieurs facteurs sur la dégradation de l’intimité conjugale, en
partant d'un échantillon représentatif de couples de tous les âges et de toutes les durées résidant en
Suisse. Le degré d'autonomie dans le couple, son ouverture, sa sexuation, la socialisation
relationnelle dans la famille d'origine des conjoints, durant leur enfance ou adolescence, ainsi que
l’intégration dans un réseau de sociabilité influencent très significativement l’émergence de
problèmes d’intimité. On en tire la conclusion qu’il est nécessaire de contextualiser le couple pour
saisir, au moins en partie, la genèse de ses problèmes.

L’intimité est considérée comme un des principaux fondements de la réussite conjugale (Sprecher,
1987; Waring & Russel, 1980; Reiss & Lee, 1988; Thierault, 1997; Berscheid & Reis, 1998), et
comme un élément fondamental du bien-être psychologique, répondant aux besoins d'estime de soi et
de reconnaissance de l'identité propre (Diener, 1984; Reis, 1984; Thierault, 1997; Berscheid & Reis,
1998). La plupart des recherches traitant de l'intimité conjugale se sont focalisées sur des dimensions
spécifiques, telles que la communication ou la sexualité ; elles n’ont généralement pas cherché à voir
la relation existant entre l’intimité et les grands modèles de fonctionnement conjugal ou familial.
Ainsi, alors que la prévalence des problèmes d’intimité et leur importance pour la construction
identitaire, ont été démontrées, on ne sait presque rien sur la dynamique qui les associe aux styles
d’interactions conjugales, que la recherche a mis en avant durant les trente dernières années
(Kellerhals, Troutot et Lazega, 1993 ; Olson & McCubbin, 1989 ; Widmer, Kellerhals et Levy, 2003).
De même, bien qu’on ait souvent affirmé (Bott, 1957; Burger et Milardo, 1995 ; Widmer, 1999 et
2004), la nécessité de contextualiser l’intimité en considérant les effets de l’environnement relationnel
plus large dans lequel elle s’insère, on ne sait pratiquement rien quant aux effets que fait peser sur elle
le réseau de sociabilité du couple.
On cherchera ici à estimer, sur la base d’un échantillon représentatif, l’impact du fonctionnement
conjugal et du réseau social sur l’intimité, deux dimensions trop souvent négligées dans la littérature
sur les problèmes d’intimité du couple. On s’interrogera également sur les effets de la socialisation
relationnelle. Pour ce faire, nous avons exploité les données de la recherche « Stratification sociale,
cohésion et conflits dans les familles contemporaines », une grande enquête par questionnaire
standardisé touchant les couples, mariés ou non, avec ou sans enfants, résidant en Suisse.
L’échantillonnage était aléatoire, non proportionnel, tiré des trois régions linguistiques majeures de
Suisse (Suisse francophone, Suisse allemande, Suisse italienne). Pour être inclus dans l’échantillon, les
répondants devaient vivre ensemble depuis au moins un an ; ils devaient avoir au moins vingt ans, et
pas plus de soixante-dix ans, et résider en Suisse (sans pour autant avoir nécessairement la nationalité
suisse). Dans chacun des 1534 couples retenus, les deux conjoints ont été interviewés par téléphone1.

Explications psychosociologiques des problèmes d’intimité


Un premier facteur dont on a souligné l’importance pour la genèse des problèmes conjugaux tient
à la place accordée à l’individu dans le couple. Certains couples donnent beaucoup d'importance à la
similitude des valeurs, au partage des activités, à la mise en commun de l'espace et du temps et au
consensus. D'autres couples, au contraire, valorisent l'individu, son indépendance et sa spécificité. Le
couple prend alors sens par l’individu qui le dépasse et lui accorde une légitimité conditionnelle. Deux
conceptions de la cohésion interne du couple s’affrontent donc actuellement (Widmer, Kellerhals et

1
Une description détaillée de l’échantillon et du dessin de recherche est présentée dans un ouvrage récent
(Widmer, Kellerhals & Levy, 2003).
2

al., 2003), l’une où le couple est au service du développement personnel, la seconde, où il est conçu
comme un bien, une valeur, à rechercher pour lui-même, ayant une certaine autonomie par rapport aux
projets et orientations individuels, qu’il va surpasser. On sait peu de choses, actuellement, sur les
problèmes d’intimité associés à chacune de ces deux manières de penser la cohésion du couple.
En second lieu, diverses études (Reiss, 1971, Kantor & Lehr, 1975; Olson, McCubbin, et al. 1989;
Widmer, Kellerhals & Levy, 2003) montrent que la manière dont les couples gèrent leur rapport à
l'environnement est variable. Certains couples ont tendance à rechercher les informations et contacts
externes, qu'ils considèrent comme un enrichissement ; d'autres, au contraire, bâtissent leur
fonctionnement sur le quant à soi et sur une relative méfiance par rapport à l'extérieur. Quel impact ont
ces deux manières de gérer les frontières externes du couple sur les problèmes d’intimité ? Dans une
première perspective, on souligne que l’environnement offre aux conjoints des alternatives à la
relation conjugale (hobbys, travail passionnant, relations extraconjugales, solides amitiés, etc),
comblant leur besoin d'intimité et affaiblissant du même coup l’intimité du couple (Levinger, 1980;
Oliker, 1989; Reid & Fine, 1992; L. Rubin, 1985; Reiss & Lee, 1988). Dans ce cas, la fermeture est
considérée comme favorable à l’intimité car la protégeant des alternatives possibles. Mais on a fait
également l’hypothèse que les couples ouverts échappent à un tête à tête étouffant ou stérilisant, et
seraient donc moins menacés par des problèmes d'intimité.
Un troisième facteur parfois évoqué dans l’explication des problèmes d’intimité tient à la division
des rôles et du pouvoir. On a avancé que la complémentarité plutôt que l’indifférenciation ou
« symétrie » des rôles au sein du couple est associée à une moindre prévalence des problèmes
d’intimité (Lewis, 1973; Levinger, 1980; Brehm, 1985), essentiellement en rendant la compétition
entre les conjoints moins sévères. Dans cette perspective, on peut faire l’hypothèse que
l'interdépendance relationnelle, dimension centrale de l’intimité, est favorisée par la sexuation des
rôles relationnels, voire fonctionnels. D'un côté, elle répond aux besoins identitaires des conjoints et,
de l'autre, elle stabilise la relation en maintenant les partenaires dépendants l'un de l'autre, quand bien
même cette dépendance est de nature inégalitaire.
Plusieurs études suggèrent néanmoins des résultats inverses: les conjoints qui tendent à remplir
des rôles similaires au sein du couple – peu ou non sexués - semblent présenter moins de problèmes
conjugaux que ceux qui s’inscrivent dans des rôles sexués (Ickes & Barnes, 1978; Houts, Robins &
Huston, 1996). La sexuation des rôles et du pouvoir - parce qu'elle implique une certaine inégalité
entre les conjoints – serait corrélée à des problèmes conjugaux plus importants, à une communication
dans le couple plus difficile, à la perte de désir sexuel chez la femme, à une plus grande insatisfaction
et, plus généralement, à la dégradation de l'intimité conjugale (Zammichieli, Gilroy & Sherman, 1988;
Tremblay 1997; Thierault & Fortin, 1997). La question de savoir si la sexuation des rôles et du
pouvoir dans le couple génère davantage de problèmes d'intimité que l'indifférenciation et l’égalité est
donc ouverte. On peut, d’une part, faire l’hypothèse, qu'une régulation stricte des rapports conjugaux,
axée sur le pouvoir et la rigidité, altère le lien amoureux, favorisant ainsi l'émergence de problèmes
d'intimité. D’autre part, on pourrait se demander si ce n'est pas l'interchangeabilité des rôles et
l’emphase sur la négociation qui créent des problèmes d'intimité. En rendant les conjoints moins
interdépendants, l'affaiblissement de la sexuation des rôles ne brise-t-elle pas leur relation intime ? Ou
au contraire, l’égalité au sein du couple n’est-elle pas une condition nécessaire du développement et du
maintien de son intimité ?
Si l’on peut faire l’hypothèse que les problèmes conjugaux trouvent leur origine dans le mode de
fonctionnement du couple, on a également souligné que le contexte relationnel plus large de celui-ci
est également significatif (Widmer, 2004). En particulier, l’importance des styles d'attachement que
les individus acquièrent dans leur famille d’origine, au cours de l'enfance a été souligné (Hazan &
Shaver, 1987; Thierault, 1997; Bartholomew, 1990; Mikulincer & Erev, 1991; Klohnen & Bera,
1998). Dépendant étroitement de la qualité des rapports que les individus entretiennent, enfants, avec
leurs parents, ces styles d'attachement ont un impact sur la vie relationnelle et notamment sur les
relations intimes des individus. Par exemple, les individus ayant acquis au cours de l'enfance un style
d'attachement "évitant" rencontrent des difficultés plus sérieuses à entretenir des relations amoureuses
satisfaisantes (Bartholomew, 1990 ; Klohnen & Bera, 1998). Autrement dit, la qualité des rapports
qu'un individu entretient avec ses parents, lors de l'enfance, participe à construire une « aptitude à
l'intimité ». A ce propos, la présence d'un conflit conjugal récurrent dans le couple parental, durant
l'enfance de l’individu, est associée à des difficultés de communication avec son propre partenaire, à
3

de la jalousie, à des problèmes d'infidélité (Amato & Rogers, 1997; Gottman, 1994; Leonard &
Roberts, 1998; Sanders et al., 1999), et à une probabilité de rupture du couple sensiblement plus élevée
(Faust & Mckibben, 1999). L’hypothèse d’un effet d’apprentissage de l’intimité au sein de la famille
d’origine a donc reçu plusieurs confirmations empiriques sérieuses.
Une autre influence contextuelle, moins étudiée, tient à l’impact du réseau de sociabilité sur la
dynamique conjugale, dont on commence à discerner l’importance (Widmer, 2004). On a fait deux
hypothèses à son propos (Widmer, Kellerhals & Levy, 2004). D’abord, le réseau constitue un
important réservoir de relations gratifiantes qui peuvent combler les besoins d'intimité d'un individu
que le lien conjugal ne satisfait plus et qui contribueraient au maintien de la relation conjugale (Oliker,
1989; Reid & fine, 1992; L. Rubin, 1985; Stein, Bush, Ross & Ward; 1992). On parle alors d’effet-
tampon du réseau conjugal, qui permet de gérer l’effet des problèmes d’intimité sur la probabilité de
survie du couple. Prager (1995), par exemple, souligne que les conjoints entretenant des relations
amicales supportent davantage certains problèmes d'intimité, comme le manque de communication,
que ceux qui sont privés de tels liens. En second lieu, le réseau conjugal peut contribuer directement à
l’intimité conjugale en amenant au couple des ressources de diverses natures (psychologiques,
matérielles, financières) rendant la communication plus aisée. Bien que nombre de chercheurs aient
souligné la nécessité de contextualiser l’intimité conjugale dans un ensemble plus large de relations
interpersonnelles, il n’existe qu’un nombre très limité d’études portant sur ces effets (Julien,
Markman, Leveille, Chartrand & Begin, 1994; Widmer, Kellerhals & Levy, 2003).
L’effet positif du soutien social sur une variété de dimensions psychologiques a été amplement
souligné (par exemple, Cohen and Wills, 1985). On notera, toutefois, que les choses sont un peu
différentes concernant les problèmes conjugaux. On a suggéré que l’effet de l’intégration dans des
réseaux sur les problèmes conjugaux est curvilinéaire (Holman, 1981) : l’intégration dans un réseau
extrêmement cohésif serait autant négatif pour le couple que l’absence d’intégration. Cette hypothèse a
été théorisée par le modèle de l’interférence (Johnson et Milardo, 1984; Julien et al., 1994), qui avance
que le réseau de sociabilité et la relation conjugale sont en compétition l’un avec l’autre. Le
développement d’une relation intime canalise du temps et des énergies qui étaient investies dans
d’autres relations. Ce pourquoi, les membres du réseau social cherchent parfois à regagner de
l’influence en interférant dans la relation intime. Dans cette perspective, un réseau très cohésif peut ne
pas faire tampon mais au contraire augmenter les problèmes d’intimité du couple, ces problèmes étant
une occasion pour les membres du réseau d’intervenir d’autant plus dans la dynamique du couple.
On fait l’hypothèse que le degré de fusion ou d’autonomie, d’ouverture ou de fermeture, de
sexuation des rôles et du pouvoir dans le couple, ainsi que la socialisation dans la famille d’origine et
l’intégration du couple dans un réseau de sociabilité, exercent une influence décisive sur l’émergence
des problèmes d’intimité. Bien que l’impact de certains de ces facteurs ait déjà été révélé (notamment
l’effet de socialisation), on manque d’informations sur la plupart : les résultats obtenus sont parfois
contradictoires, notamment quant à l’effet des dimensions de la dynamique interne au couple, peut-être
parce que les bases empiriques sur lesquelles reposent nombre d’études sont sujettes à caution, de par
la petite taille et la non-représentativité de leurs échantillons.

Dimensions et mesures des problèmes d’intimité


Comment approcher empiriquement les problèmes d’intimité ? Cinq dimensions sont
généralement retenues pour définir l’intimité conjugale : l’échange des confidences, l’expression libre
du moi intime et l’écoute de l’autre par l’auto-révélation; l'intensification des moments partagés et des
échanges, notamment et surtout par la sexualité ; l'aplanissement des différences idéologiques, par
l’homologie des valeurs, et la mise en rôles par le renforcement des interdépendances ; la construction
des frontières externes et l’émergence d’un "nous" par l’exclusivité (Lewis, 1973; Levinger, 1980;
Rubenstein & Shaver, 1982; Reiss & Lee, 1988; Reis & Shaver, 1988; Prager, 1995; Reis & Patrick;
1996). Dès lors, les problèmes d’intimité concernent des manques importants dans le couple du point
de vue de l'affection, la confiance, la similitude des valeurs, l'interdépendance et l’exclusivité. On a
retenu sept indicateurs se rapportant aux principales dimensions de l'intimité conjugale: le manque de
communication, les violences physiques, les mésententes sexuelles, la déception sentimentale, les
4

rudesses sexuelles, les difficultés à se faire au caractère de l'autre et les problèmes d'infidélité2. Les
deux conjoints répondaient séparément à ces questions. Chacun d’entre eux précisait, pour chaque type
de problèmes, s’il le rencontrait actuellement dans son couple ou s’il l'avait rencontré dans le passé.
Pour les besoins de l’analyse, on a rassemblé les problèmes étant survenus dans le passé et les
problèmes actuels dans une même mesure3. Le tableau 1 présente la fréquence d’apparition des
différents problèmes d’intimité dans le parcours conjugal.
Tableau 1 : Fréquences de divers problèmes d’intimité dans le parcours conjugal (en %)
Indicateurs de problèmes conjugaux Homme Femmes Couples Association des
s réponses hommes et
femmes
(Cramer)
Sérieux manque de communication, difficultés 43 46 62 .19**
à exprimer des sentiments, des émotions
Des mésententes ou des problèmes dans les 32 30 45 .25**
relations sexuelles
D’importantes difficultés à se faire au 17 28 36 .19**
caractère de l’autre, à sa personnalité, ses
rythmes
Une forte déception sentimentale, du 16 19 27 .25**
désamour
Des problèmes d’infidélité de votre 6 8 11 .25**
conjoint(e)
Des rudesses ou contraintes sexuelles contre 4 5 6 .33**
vous
Des violences physiques contre vous 3 4 5 .41**

On voit (tableau 1) qu’environ deux tiers des couples ont connu, dans leurs parcours, de sérieux
problèmes de communication, alors qu’une moitié d’entre eux admettent des mésententes dans les
relations sexuelles et qu’environ un couple sur trois parle d’importantes difficultés à se faire au
caractère de l’autre et d’une déception sentimentale. Les problèmes d’infidélités, de rudesses sexuelles
et de violence sont par contre beaucoup moins souvent rapportés.
Une analyse des correspondances multiples (Lebart, Morineau, Piron, 1997) révèle que ces
problèmes, tant pour les mesures provenant des femmes que celles provenant des hommes, forment un
continuum sur les deux premiers axes factoriels (qui décrivent respectivement 37% et 12% de la
variance), allant des problèmes d'intimité légers - le manque de communication, les mésententes
sexuelles, les difficultés à se faire au caractère de l'autre et la déception sentimentale à ceux plus
extrêmes tels que les problèmes d'infidélité, les rudesses sexuelles et les violences physiques (voir
figure 1).
Figure 1. - Analyse des correspondances multiples des indicateurs des problèmes d'intimité

2
Pour déceler la présence de problèmes conjugaux graves, on a posé la question suivante : « En ce qui concerne
votre vie de couple, pourriez-vous me dire si vous avez rencontré dans le passé ou si vous vivez maintenant les
difficultés que je vais vous citer, et si oui, si ces difficultés ont créé des disputes sérieuses ou conflits importants
dans votre couple ? ». Les modalités de réponse sont : « oui, problème actuel », « oui, problème passé », et
« non , pas de problème ». Les indicateurs suivants ont été sélectionnés pour approcher les problèmes
d’intimité : « un sérieux manque de communication (difficultés à exprimer des sentiments, des émotions) »; «des
violences physiques contre vous »; « des mésententes ou des problèmes dans les relations sexuelles »; « une forte
déception sentimentale, du désamour »; « des rudesses ou contraintes sexuelles contre vous »; « d’importantes
difficultés à se faire au caractère de l’autre, à sa personnalité, ses rythmes »; « des problèmes d’infidélité de votre
conjoint(e)/compagnon(gne) ».
3
S’il l’on se centre sur les problèmes présents, les effectifs associés à certains types de problèmes, notamment
l’infidélité et les rudesses sexuelles, sont trop faibles pour qu’une analyse statistique puisse être développée.
5

Entre les facteurs 1 et 2 se dessine un continuum sur lequel se positionnent - en fonction de leur
gravité - les 7 types de problèmes d'intimité considérés. En suivant le facteur 1, de gauche à droite, les
problèmes d'intimité apparaissent dans l'ordre suivant: 1. Communication - 2. Personnalité - 3.
Mésententes - 4. Déception - 5. Infidélité - 6. Violences/Rudesses. Les problèmes de violence
physique et de rudesses sexuelles sont si proches sur les deux premiers facteurs qu'il est difficile de les
distinguer. Cette analyse met en exergue l'ordre d'apparition des problèmes dans le couple. Elle semble
indiquer que la dégradation de l'intimité au sein du couple commence par un certain manque de
communication. S'ensuivent des mésententes sexuelles et des difficultés à se faire au caractère du
conjoint qui engendrent dans certains cas une déception sentimentale. Celle-ci, s'intensifiant, aboutit
parfois à des problèmes d'infidélité, voire à des violences (sexuelles et physiques).
Pour confirmer cette gradation des problèmes d’intimité (autrement dit cette présence de
« stades » dans la dégradation de l’intimité), nous avons recouru à l'échelle de Guttman, qui a pour but
de tester l’ordonnancement d’un groupe d’indicateurs (McIver & Carmines, 1981). Les problèmes
d’intimité suivent effectivement une échelle cumulative, puisque leur coefficient de scalabilité est
supérieur à 0,60 et leur coefficient de reproductibilité est, tant pour les réponses des femmes que pour
les réponses des hommes, supérieur à 0,90. Sur cette base, une échelle ordinale de type Guttman a été
construite, qui donne à la femme, à l’homme ou au couple, la valeur correspondant au problème le
plus « grave » qu’il ou elle a rencontré4. La valeur 0 est donnée aux couples qui ont déclaré n’avoir
connu aucun problème important durant leur parcours conjugal. La valeur 1 correspond au manque de
communication, la valeur 2 aux difficultés à se faire au caractère de l'autre et aux mésententes
sexuelles, la valeur 3 à la déception sentimentale, la valeur 4 à l'infidélité et la valeur 5 à la violence
physique et sexuelle. Ainsi, nous obtenons une échelle ordonnée en six stades progressifs, de l’absence
de problèmes d’intimité (stade 0) aux violences physiques et sexuelles (stade 5). La distribution des
couples sur l'échelle est présentée dans le tableau 2, qui distingue les scores basés sur les réponses des
hommes, des femmes, et les scores-couple.

4
Les scores couples ont été construits en privilégiant, en cas de perception différente de la situation entre les
deux conjoints, l’avis de celui ou celle qui admet le problème.
6

Tableau 2. Echelle de dégradation de l’intimité. Pourcentages de couples et nombre moyen de


problèmes cités à chaque stade
Stades Hommes Femmes Couples
% Moy. % Moy. % Moy.
0) Pas de problèmes 43 0 38 0 24 0
1) Communication 15 1 12 1 13 1
2) Personnalité/mésententes 25 1.76 28 1.74 33 1.91
sexuelles
3) Déception sentimentale 11 2.61 11 2.95 17 3.1
4) Infidélité 3 3.35 5 3 7 3.55
5) Violence physique et 4 6 6 5.31 8 5.52
sexuelle
Total/Moyenne générale 100 1.21 100 1.39 100 1.92

62% des femmes, 57% des hommes et 76% des couples ont été confrontés au processus de
dégradation de l'intimité conjugale. Cependant, en moyenne, peu d'entre eux ont dépassé l'étape 2
"personnalité/mésententes" du processus. Seuls 8% des couples, 4% des hommes et 6% des femmes se
situent à l'extrémité de l'échelle (étapes 5). Une preuve supplémentaire de la scalabilité et de la
fiabilité de notre indice tient au fait que le nombre moyen des problèmes d'intimité augmente en
fonction de la position dans l’échelle. Ainsi, les couples qui ont rencontré au cours de leur vie
conjugale des mésententes sexuelles déclarent en moyenne, 3.1 problèmes d'intimité, alors que ceux
qui ont été confrontés à des problèmes de violence physique en déclarent 5.5.

Opérationalisation des facteurs explicatifs


Comment mesurer l’impact postulé des différents facteurs explicatifs ? Pour cerner l’effet des
axes fusion-autonomie, ouverture-fermeture et de la sexuation des rôles et du pouvoir, on fait
référence aux styles d’interactions conjugales (Widmer, Kellerhals & Levy, 2003 et 2004). Il s’agit
d’une typologie construite par une analyse de classification hiérarchique ascendante, sous SPSS,
utilisant la méthode de Ward, et la distance euclidienne au carré (Lebart & Morineau, Piron, 1997).
Cinq styles ont été distingués :
Les couples de style Parallèle (17%) se caractérisent par une forte sexuation des rôles
domestiques et relationnels, de faibles scores de fusion et de forts scores de clôture. A l’opposé des
couples de style Parallèle, les couples ayant un style Compagnonnage (24%) se définissent par de forts
scores de fusion et d’ouverture, alors que leur degré de sexuation des rôles et du pouvoir est faible. Les
couples ayant un style d’interactions Bastion (16%) présentent une forte tendance à la clôture, à la
fusion et à la sexuation. De forts niveaux de fusion et de clôture caractérisent les couples de style
Cocon (15%). Contrairement aux couples de style Bastion, ils présentent cependant une répartition
relativement égalitaire et peu sexuée des tâches domestiques et des rôles relationnels. Enfin, les
couples de style Association (29%) sont faibles à la fois du point de vue de la fusion et de la clôture ;
ils présentent une division du pouvoir égalitaire et des rôles peu sexués.
Pour approcher la dimension de la socialisation, on a pris en compte deux indicateurs très
largement utilisés dans les recherches psycho-sociales sur la famille: la présence d’un divorce dans le
couple parental et l’évaluation du climat familial durant l’enfance des conjoints. Le divorce parental ne
concerne environ qu’un couple sur cinq. Avoir grandi dans un climat conflictuel est une expérience
beaucoup plus répandue puisque près d’un couple sur deux inclut un conjoint ayant vécu dans un
climat conflictuel durant l’enfance. Si le fait d'avoir passé son enfance dans un climat familial
conflictuel et le divorce parental sont corrélés (V de Cramer de .29** pour les femmes, et de .10**
pour les hommes), leur association est loin d'être complète : bon nombre d'individus ont connu un
climat familial conflictuel dans leur famille d’origine sans qu'il y ait eu divorce des parents. Plus
intéressant peut-être, un nombre non négligeable de personnes perçoivent le climat familial durant
l'enfance comme serein, alors que leurs parents ont divorcé. C'est le cas de 35% des femmes et de 44%
des hommes dont les parents ont divorcé. Il faut donc distinguer la présence d'un divorce chez les
parents du couple et la qualité du climat familial durant l'enfance des conjoints, deux dimensions qui
ne se recouvrent que très imparfaitement. On a donc distingué, pour le climat conjugal, les couples
7

dans lesquels aucun des deux conjoints n’a vécu un mauvais climat familial durant l’enfance et
l’adolescence (57%), des couples dans lesquels, respectivement, la femme (21%), l’homme (14%) ou
les deux conjoints ont fait cette expérience (9%). On a fait de même quand au divorce parental : dans
86% des couples, il n’y a pas eu divorce des parents durant l’enfance ou l’adolescence ; 6% des
couples ont vu les parents de la femme se séparer durant l’enfance ou l’adolescence de celle-ci ; c’est
le cas de 7% des couples pour les hommes ; dans 1% des couples les parents des deux conjoints se
sont séparés ou divorcés.
Les réseaux de sociabilité des couples ont été approchés à l’aide d’une typologie en six classes
(Widmer, Kellerhals & Levy, 2003 et 2004). Le premier type de réseau, "Lâche" (19%), rassemble des
couples dont le réseau est déficitaire, tant par le petit nombre de personnes qui le composent, l’absence
de contacts avec les amis et la parenté, que par la faiblesse du potentiel d’aide psychologique,
domestique ou financière. Les couples aux réseaux "Amicaux" (18%) entretiennent des relations de
proximité avec des amis pour l’essentiel, la parenté étant absente. Les interactions avec ceux-ci sont
fréquentes, chaleureuses et maintenues par des échanges actifs. Les réseaux « Androcentriques »
(15%) sont principalement constitués par les amis et la parenté de l’homme. Lorsqu'au contraire, ce
sont les amis et la parenté de la femme qui composent le cercle de sociabilité du couple, on a affaire à
des réseau "Gynécentriques" (15%). Les réseaux "Denses" (24%) se distinguent des autres par
l'insertion conjointe des deux partenaires dans un réseau mixte d’amis et d’apparentés, avec lesquels
on interagit fréquemment, et sur lesquels on peut compter en cas de besoin, tant du point de vue de
l’aide psychologique, domestique, que financière. Finalement, les réseaux « Intrusifs » (9%) partagent
l’essentiel des caractéristiques des réseaux denses, tout en y ajoutant des tentatives de contrôle du
couple par sa parenté.

Effets des facteurs explicatifs


Le tableau 3 présente une série de régressions ordinales (Kleinbaum et Klein, 2002) faites sous
SPSS, qui prennent pour variables dépendantes les échelles de dégradation de l’intimité associées aux
réponses de la femme (A), de l’homme (B) et du couple (C)5. Les effets des styles d’interactions
conjugales, de la socialisation et des types de réseaux sont estimés en contrôlant statistiquement les
effets de diverses variables intervenant potentiellement, tels que le montant des capitaux culturels à
disposition (tel qu’indiqué par le niveau d’études de la femme), la phase de la vie familiale (Widmer,
Kellerhals, Levy, 2003) et la structure familiale (intacte ou recomposée, avec ou sans mariage). On
considérera tour à tour les trois facteurs retenus : styles d’interactions conjugales, socialisation
relationnelle et réseaux de sociabilité.

Tableau 3. Régression ordinale de l’échelle de dégradation de l’intimité sur les facteurs explicatifs
psycho-sociologiques, et sur les variables de contrôle. Rapports des chances et coefficients de
significativité
A) Femmes B) Hommes C) Couples
0) Pas de problème 0.36** 0.44** 0.17**
1) Communication 0.64** 0.84 0.34**
2) Personnalité/mésententes
sexuelles 2.43** 3.17** 1.48*
3) Déception sentimentale 5.71** 9.91** 4.33**
4) Infidélité 10.87** 17.56** 9.02**

5
Indice qui combine les réponses de l’homme et de la femme en retenant le problème le plus grave mentionné
par l’un ou l’autre des conjoints comme indicateur du stade de dégradation de l’intimité conjugale.
8

Styles d’interactions conjugales


Parallèle 1.00 0.69* 0.82
Compagnonnage 0.40** 0.44** 0.39**
Bastion 0.51** 0.38** 0.47**
Cocon 0.56** 0.48** 0.50**
Association
-- -- --

Mauvais climat dans famille


d’origine
Aucun -- -- --
Mauvais climat famille de la
femme 1.60** 1.23 1.50**
Mauvais climat famille de l’homme 1.00 1.63* 1.18
Mauvais climat des deux côtés 1.80** 1.96* 1.76**
Divorces dans famille d’origine
(parents des conjoints)
Aucun divorce -- -- --
Divorce parents de la femme 1.28 1.38 1.41
Divorce parents de l’homme 1.22 1.39 1.33
Divorce des deux côtés 0.89 2.45 2.47

Types de réseaux de sociabilité


Amicaux 0.92 1.02 0.90
Androcentriques 1.00 0.80 0.90
Gynécentriques 0.71* 0.86 0.67*
Denses 0.61** 0.76* 0.61**
Intrusifs 0.97 0.91 0.86
Lâches -- -- --
9

Tableau 3. Suite
Variables de contrôle

Niveau de formation de la femme


Faible 1.03 0.86 1.03
Moyen -- -- --
Elevé 1.37* 1.37* 1.51**

Phases de la vie familiale


Pré-enfant 0.64* 0.85 0.86
Préscolaire 0.80 0.90 0.86
Scolaire -- -- --
Post-scolaire 0.96 1.11 1.10
Post-enfant 1.17 0.91 1.17
Couples sans enfant 0.57* 0.79 0.67

Statut matrimonial
Cohabitant 1.38 1.30 1.19
Marié -- -- --

Famille recomposée 0.77 0.87 0.81


Famille non recomposée -- -- --
Qualité du modèle (!) 133** 133** 134**
DF 24 24 24

Tant en considérant les scores issus des réponses des femmes (modèle A), des hommes (modèle
B) que des couples (modèle C), l’échelle de dégradation de l’intimité est très sensible aux styles
d’interactions conjugales. Les styles Compagnonnage, Bastion et Cocon sont très significativement
moins avancés dans le processus de dégradation de l’intimité que le style Association, choisi comme
catégorie de référence. Le style Parallèle ne se distingue pas du style Association, la dégradation de
l’identité étant avancée dans les deux cas. Les couples de style Compagnonnage présentent, pour les
scores « femmes » et les scores « couples », la probabilité la plus faible de dégradation de l’intimité.
Ces constats ne découlent-ils pas du fait que les couples de style Compagnonnage sont surreprésentés
dans la phase post-enfant, et ont de ce fait passé avec succès les phases antérieures de la vie familiale?
Ce style d’interactions aurait alors ces propriétés non à cause de ses spécificités structurelles, mais par
son insertion générationnelle, voire sous l’effet d’un biais de sélection, lié au divorce et à la
séparation, le style Compagnonnage étant dominant dans les durées de couples longues (Widmer,
Kellerhals, Levy, 2004). Cette hypothèse est cependant infirmée, puisque l’effet des styles
d’interactions est estimé en contrôlant l’effet des variables associées au parcours de vie (cf. phases de
la vie familiale, séparation ou divorce, famille recomposée ou non).
Le climat familial durant l’enfance ou l’adolescence des conjoints exerce un effet significatif sur
la dégradation de l’intimité. Les unions dont les deux conjoints ont vécu dans une atmosphère
familiale conflictuelle ont une probabilité deux fois plus forte de connaître une dégradation de leur
intimité que les couples dans lesquels aucun conjoint n’a vécu une telle situation. La présence d’un
mauvais climat conjugal du côté de la femme a des effets similaires. Par contre, la présence d’un tel
climat du côté de l’homme a des effets beaucoup moins forts. En résumé, le mauvais climat familial
lors de l'enfance des conjoints est un facteur explicatif important, quoique le couple semble plus
sensible au climat familial du côté de la femme que de celui de l’homme. Par contre, la présence d’un
divorce dans les familles d’origine n’a aucun effet en soi. L’hypothèse d’une transmission
intergénérationnelle de la capacité à gérer les problèmes d’intimité, au delà même de la famille
nucléaire, est donc confirmée : elle passe par le climat familial tel qu’il s’est développé sur le moyen
ou long terme bien davantage que par la rupture brutale occasionnée par le divorce ou la séparation.
La prise en compte du réseau de sociabilité produit, elle aussi, des résultats significatifs. On
observe, dans le tableau 3, que les couples dont le réseau est Dense présentent significativement moins
10

de dégradation de l'intimité que les couples au réseau Lâche, que l’on considère les scores des
hommes, des femmes ou des couples. Les réseaux gynécentriques ont un effet positif modéré
(significatif à <.05), qui passe essentiellement par les scores féminins. Quant aux autres types de
réseaux, Androcentriques, Amicaux et Intrusifs, ils ne se distinguent pas significativement des réseaux
Faibles, du point de vue de leurs scores de dégradation de l’intimité. Rappelons finalement que ces
différents effets ont été estimés en contrôlant statistiquement l’effet de diverses variables associées au
statut social et au parcours de vie. De ce fait, on ne peut imputer les résultats à la distribution
différentielle des styles d’interactions ou des types de réseaux de sociabilité à travers la structure
sociale ou le parcours de vie.

Discussion
Le style d’interactions conjugales est un facteur-clé du processus de dégradation de l'intimité.
Certains styles d’interactions contribuent à l'érosion de l’intimité alors que d'autres favorisent son
maintien. Les couples dont le style d’interactions repose sur l’autonomie sont plus avancés, en
moyenne, dans le processus de dégradation de l’intimité. La recherche de similitudes entre les
conjoints, le partage du temps et de l'espace ainsi que la pratique d'activités communes - prônés dans
les unions fusionnelles – renforcent l'intimité conjugale. De même, les couples fermés ont davantage
de problèmes d'intimité que les couples ouverts. Le contexte, en offrant aux conjoints des sujets variés
de discussion et en enrichissant leurs échanges, renforce l'intimité conjugale, si tant est que ces
contacts soient rapportés au couple, comme dans le cas du style Compagnonnage, et non à l’individu.
L’hypothèse avancée par certains auteurs (Levinger, 1980; Oliker, 1989; Reid & fine, 1992; L. Rubin,
1985; Reiss & Lee, 1988) affirmant que le repli sur soi favorise l’intimité conjugale parce qu'il
préserve la relation intime des tentations extérieures (relations amicales, extra-conjugales, travail ou
hobby passionnant) est infirmée. La clôture intensifie l'effet négatif de l'autonomie sur la relation
intime. En conséquence, les couples survalorisant l’autonomie individuelle et l’entre-soi sont
davantage confrontés au processus de dégradation de l'intimité conjugale.
La sexuation des rôles et du pouvoir, caractéristique de certains styles d’interactions, engendre
davantage de problèmes d'intimité qu'un mode de régulation plus égalitaire. Ces résultats confirment
ceux obtenus sur des populations cliniques, et montrent que l’inégalité dans le couple rend sa
dynamique plus difficile (Houts et al., 1996; Tremblay, 1997 ; Thierault & Fortin, 1997 ; Johnson &
Ferraro ; 2000 ; Renzetti , 1992). Cependant, la relative faiblesse de l’impact de cette dimension
pourrait être expliquée par le fait que les situations inégalitaires sont plus facilement acceptables
quand elles sont associées à une cohésion de type fusionnel. On observe en effet dans notre étude que
la sexuation tend à accentuer l'impact négatif de l'autonomie sur la relation intime : les couples à la
fois sexués et autonomes connaissent en moyenne davantage de problèmes d'intimité que n’importe
quels autres couples. Quant aux couples sexués et fusionnels (Bastion), ils sont nettement moins
confrontés que les couples de style Parallèle au processus de dégradation de l'intimité.
La fusion conjugale et, dans une moindre mesure, l'égalité, sont donc nécessaires au maintien de
l'intimité conjugale. Les fonctionnements conjugaux avec une forte composante d’autonomie
individuelle, en survalorisant la singularité de chacun, encouragent une différence que les conjoints
perçoivent souvent, sans doute, comme enrichissante, mais qu'ils ne sont pas en mesure, dans bien des
cas, de canaliser ou de gérer de manière satisfaisante (Widmer, Kellerhals & Levy, 2003 ; Kellerhals,
Widmer & Levy, 2004). La quête de soi n'équivaut-elle pas en effet parfois à "exister sans avoir besoin
de l'autre"? Ainsi, s'affirmer, marquer son unicité et son autonomie, valeurs sociales phares
actuellement, ne s’accompagne-t-il pas d’une distanciation nécessaire de l’autre et, partant, d’une
dégradation de l'intimité conjugale ? L'avenir du couple se joue dans sa capacité à préserver le lien
conjugal, en canalisant les revendications autonomistes des conjoints tout en respectant et valorisant
l'identité de chacun. Est-ce la quadrature du cercle? Comme nos analyses le révèlent, certains couples -
de style "Compagnonnage" - parviennent à relever ce défi en alliant la fusion, l'ouverture et une faible
sexuation des rôles et du pouvoir.
L’hypothèse de socialisation est également confirmée. On observe, en effet, que l'union de deux
conjoints ayant vécu dans un climat familial difficile se distingue par une forte dégradation de
l'intimité conjugale. Les femmes sont plus sensibles que les hommes à l'atmosphère familiale de leur
enfance. Par contre, le divorce des parents n’est que faiblement corrélé à l’émergence de problèmes
11

d’intimité dans le couple. Ainsi, le divorce, acte juridique, ne recouvre qu’imparfaitement les
dimensions relationnelles du conflit conjugal. Son impact propre, dégagé de celui du climat relationnel
dans la famille d’origine, est nul par conséquent.
Finalement, l'hypothèse d’un effet du contexte relationnel large, dépassant le couple, sur le
processus de dégradation de l’intimité conjugale, n’est pas infirmée. Les couples au réseau dense
profitent d’une insertion sociale « équilibrée » de plusieurs points de vue : les deux conjoints sont
également intégrés dans le réseau ; les amis et la parenté sont également présents ; l’investissement du
réseau dans le couple, quoique fort, ne viole pas les frontières de ce dernier par des tentatives
d’intrusion. Cette constellation est favorable à l’intimité conjugale, sans doute parce qu’elle empêche
les problèmes d’émerger en mettant à la disposition du couple des ressources psychologiques,
relationnelles, et matérielles, qui rendent la vie conjugale plus aisée. Les réseaux déséquilibrés, soit
parce qu’unilatéraux, soit car manquant de la composante « famille », ou car n’accordant pas assez
d’importance au respect des frontières du couple, sont inefficaces à lutter contre la dégradation de
l’intimité conjugale, voire même l’amplifient. Soulignons cependant que le cas le plus négatif est celui
de l’absence d’affiliation sociale (réseaux lâches), situation dans laquelle le couple se retrouve seul
face à lui-même, sans appui issu de son réseau de sociabilité pour gérer ses problèmes, trouver des
solutions. En tous les cas, la dégradation de l’intimité conjugale n’est pas seulement l’affaire du
couple, mais plus généralement, celle de son réseau de sociabilité, une constatation essentielle à notre
sens, qui pourrait nourrir les approches thérapeutiques.
En conclusion, il faut noter certaines des limites de cette étude. L'indice de Guttman utilisé
comporte seulement 7 indicateurs. On pourrait, en se basant sur les dimensions fondamentales de
l'intimité conjugale – comme la fusion, l'amour, l'interdépendance, l'exclusivité et la confiance -
multiplier et varier les indicateurs afin d'obtenir un instrument d'analyse plus précis. A partir de là, il
serait possible de construire une typologie des "relations intimes problématiques". Une telle typologie
nous permettrait de mettre en évidence des facteurs qui sont davantage associés à des types de
relations intimes problématiques que d'autres. De plus, nous nous sommes heurtés, dans cette étude, à
l’impossibilité de mesurer la dégradation de l’intimité de manière séquentielle : seule une étude
longitudinale - avec des mesures répétées dans le temps de l'impact des structures conjugales sur la
relation intime – pourrait éviter ce biais.

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