Flux portuaires et mondialisation 2005
Flux portuaires et mondialisation 2005
Avant-propos
S’intéresser aux flux portuaires, c’est entrer au cœur même et les espaces de ces flux, espaces en tension dans un contexte
des processus de la mondialisation et affronter la question concurrentiel.
majeure pour les sciences sociales des recompositions écono-
miques et territoriales impulsées par les processus d’ouverture DES FLUX PORTUAIRES EN HAUSSE
généralisée. C’est plus précisément s’engager à déchiffrer les
Dans un contexte de croissance des échanges mondiaux, les
mécanismes d’articulation des logiques réticulaires et des
tonnages chargés dans les ports ont été multipliés par 2,4 et les
logiques territoriales. Depuis la fin de la seconde guerre mon-
flux maritimes globaux par 2,2, entre 1970 et 2002 (tableau 1).
diale, les échanges ont augmenté à un rythme plus rapide que
celui des productions. La croissance des flux maritimes l’illustre Cette croissance des flux s’est appuyée sur le développe-
précisément, même si elle est moindre que celle des flux ter- ment des outils performants à la hauteur des enjeux. Ainsi la
restres. Mais, par delà les données quantifiées, cette croissance flotte mondiale de commerce a-t-elle connu une très forte aug-
est révélatrice des dynamiques économiques, sociales et terri- mentation : la capacité de transport maritime a été multipliée
toriales qui sont à l’œuvre dans ces lieux d’interface que consti- par 2,6 entre 1970 et 2002 (tableau 2).
tuent les ports. Les quatre contributions présentées dans ce dos-
Les ports se sont adaptés à cette massification des flux,
sier ne couvrent pas la totalité des recompositions liées au
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800
tonnes-milles
25000
700
millions de tpl
20000 600
15000 500
400
dede
10000 300
milliards
5000 200
milliards
100
0 0
1970 1980 1990 2000 2002 1970 1980 1990 2000 2002
années années
trafic capcaité de transport
Source : CNUCED, Étude sur les transports maritimes, 2003 tableau 1 Source : CNUCED, Étude sur les transports maritimes, 2003 tableau 2
4 Dossier
figure 1
Source : CNUCED, Étude sur les transports maritimes, 2003
Avant-propos
matique. Dans le même temps, leur hiérarchie, telle qu’elle res- acteurs du transport international dans le traitement des flux,
sort des classements, s’est trouvée bouleversée, en phase avec tout particulièrement les grands armements dont les stratégies
l’émergence de nouveaux acteurs économiques. Les dyna- sont devenues des moteurs décisifs des recompositions en
miques en cours dans les États asiatiques se caractérisent par cours.
une ouverture de plus en plus prononcée. Devenus des moteurs
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Dossier 5
Flux n° 59 Janvier - Mars 2005
ces portes d’entrée d’une aire de marché dépendante mais des quelques oligopoles dominants. À ce mouvement de concen-
points d’interaction spatiale dans un réseau global (Slack, B., tration sur les ports, s’ajoute une réelle internationalisation du
1994, « Pawns in the game : ports in a global transportation sys- secteur de la manutention. La composante locale des opéra-
tem », in Growth and Change, vol 24, pp.579-588). La mise en teurs est rendue plus floue par l’inscription des grands groupes
lignes initiale de l’espace maritime par les armateurs, lignes sur différentes rangées portuaires. L’exemple le plus significatif
devenues réseaux, fait du port un simple point qui peut être est sans doute l’actuelle introduction des groupes asiatiques
activé ou non dans une stratégie de desserte pensée dans une (Port of Singapour Authority, Hutchinson Port Holding) dans la
visée mondiale et multimodale. La conteneurisation est alors un manutention européenne. Mais la présence des grands groupes
puissant accélérateur de la concurrence entre les ports luttant européens (Eurogate, P&O Ports) dans plusieurs ports témoigne
pour une situation nodale dans des réseaux maritimes et ter- de la même logique du processus de « sortie » locale des inté-
restres intégrés. Tout cela est connu. La littérature scientifique, rêts portuaires.
riche, sur le rôle des armateurs semble avoir épuisé le sujet.
Entre l’échelle locale et l’échelle internationale, l’article de
Mais différents débats sont actuellement relancés et certaines
Valérie Lavaud–Letilleul propose un renouvellement de la
évolutions annoncées apparaissent contredites par les pratiques
réflexion sur cette mise en articulation d’acteurs aux champs
récentes des armateurs. Les problématiques classiques de la
concentration, des économies d’échelle, de la hiérarchisation d’action différents. Traitant des projets de développement de
des lignes et ports maritimes méritent un approfondissement. nouveaux terminaux à conteneurs dans les ports européens
d’Anvers et de Rotterdam, l’auteur démontre cette complexité
L’article d’Antoine Frémont et de Martin Soppé apporte une des montages de projet, liée à des conflits d’acteurs, qui sont
contribution utile à ces débats. Tout en validant le processus aussi des conflits d’échelle. L’articulation des pratiques privées
général de hiérarchisation et de concentration des flux provo- et publiques impose alors une réflexion multiscalaire, c’est-à-
qué par la conteneurisation, leur étude de la desserte récente de dire la prise en compte du télescopage des différentes échelles
la rangée nord-Europe par les armements de lignes régulières qui composent les logiques territoriales, entre ports et flux.
tend à valider une récente stagnation de ces processus de
concentration portuaire. L’hypothèse d’une concentration géné- ESPACES : UNE MODIFICATION DES
rale sur un ou deux ports (mainport), évoquée un temps dans les LOGIQUES D’HINTERLAND ?
discours commerciaux des grands ports, apparaît contredite au
profit de l’émergence de ce que les auteurs appellent une Ces pratiques privatistes impliquent une remise en cause des
« concentration armateuriale ». Si, à l’échelle de la rangée, la logiques d’arrière-pays ou d’hinterland. La réflexion sur les
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6 Dossier
Avant-propos
Dossier 7
Flux n° 59 Janvier - Mars 2005
être ceux de la police, de la douane ou d’entreprises en charge Ces dimensions ne sont pas secondaires dans la compétition
de la sécurité des installations portuaires, relevant des autorités qui se joue entre ports et sur l’organisation des flux.
portuaires, des opérateurs ou d’entreprises spécialisées. Ces
contrôles relèvent, entre autres, des politiques migratoires mises Flux portuaires et innovation
en place par les États. Ils relèvent également d’une réponse aux Les ports sont souvent perçus et représentés comme des entre-
évolutions de la conjoncture politique internationale. prises aux technologies rudimentaires, comme une sorte d’in-
dustrie lourde éloignée des activités de haute technologie qui
Si la puissance publique doit assurer la sécurité des per-
dynamisent l’économie. Les ports sont effectivement des entre-
sonnes, elle le doit aussi pour les biens qui circulent. Les flux de
prises qui ont à traiter des marchandises pondéreuses, aux
marchandises sont encore soumis à une série de limitations et
volumes et aux masses élevés. La course au gigantisme, la mas-
de pratiques restrictives, malgré les abaissements progressifs des
sification des flux, l’accélération des processus de manutention
barrières de toute nature propres aux économies protection-
avec des portiques toujours plus performants en témoignent.
nistes. Ces contrôles portent principalement sur les flux de
matières dangereuses, légales mais fortement réglementées, ou Mais s’interroger sur les ports, c’est aussi intégrer à ses ana-
sur les matières pouvant avoir des conséquences en matière de lyses la dimension technique et l’innovation technologique. Les
santé publique. Quant aux flux de marchandises illicites, rele- ports et les autorités qui les gèrent doivent sans cesse répondre
vant de pratiques considérées comme criminelles selon les lois aux innovations qui proviennent de la construction maritime
établies, ils sont recherchés pour être stoppés et les marchan- mais aussi de la logistique confortée par les progrès des tech-
dises saisies et détruites. Il en va des trafics de drogue, des tra- nologies de l’information et de la communication, s’ils veulent
fics d’armes non autorisés et, de plus en plus souvent, de la lutte rester compétitifs.
contre les produits de contrefaçon fabriqués dans les pays dits
émergents et vendus dans le monde entier, au mépris des régle- Pour ce faire deux grandes catégories de compétence sont
mentations internationales en matière de brevets, de droits de la concernées. Les premières relèvent de la réponse que les ports
propriété intellectuelle et de droits à l’image. Les ports, comme peuvent apporter à la masse croissante de marchandises qui cir-
tous les lieux de transport, sont par conséquent des lieux sou- culent dans le monde. Il en va de leur capacité à recevoir des
mis à des contraintes de contrôle. Ceci prend du temps, navires toujours plus grands pour des escales toujours plus
implique des investissements matériels spécifiques, exige des courtes (profondeur des chenaux d’accès, profondeur des bas-
personnels dédiés, a un coût... La fluidité des flux s’en trouve sins, longueur des quais, surfaces de stockage, nombre de por-
nécessairement atteinte et la concurrence exacerbée entre les tiques ou de grues…). La durée de stationnement aux quais doit
être impérativement réduite. Les passages d’écluses quand ils
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8 Dossier
Avant-propos
munication dans tout le processus logistique est un facteur recherches en cours et des débats qui animent les chercheurs et
déterminant de compétitivité et par conséquent de réussite. les acteurs. Est ainsi relancée la nécessaire interrogation sur les
Dans les ports du Nord, c’est devenue une évidence. Dans les dimensions spatiales des processus de transaction, combinés
ports du Sud, cela le devient très rapidement. aux revendications de souveraineté, aux exigences environne-
mentales et aux progrès technologiques, le port étant le lieu de
Or, dans la recherche sur les ports et les flux portuaires,
friction où s’opère leur rencontre.
cette dimension est encore peu abordée et les études portent
davantage sur les indicateurs de capacité à traiter des marchan-
dises pondéreuses et surtout des conteneurs plutôt que sur les
avantages comparatifs des ports en matière de traitement de
l’information. Les armements y sont eux attentifs, mais leur
Jean Debrie (INRETS)
positionnement sur cette question n’a pas encore donné lieu à et Benjamin Steck (CIRTAI, université du Havre)
des études approfondies.
Dossier établi avec la collaboration de
Cette livraison de Flux ne prétend donc pas à l’exhaustivité Nicole May (LATTS-ENPC)
et Marianne Ollivier-Trigalo
sur la question des flux portuaires. Elle est une ouverture sur des (LVMT, INRETS-ENPC-université Marne la Vallée)
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