1) EXISTE-IL PLUSIEURS AFRIQUES
Une telle durée de plusieurs millénaires signifie une extrême diversité dans les temporalités
comme dans les espaces et conduit à penser qu’il y a effectivement plusieurs Afriques. Mais il ne
faut pas perdre de vue la dimension continentale de cette longue chronologie. L’histoire de
l’Afrique a trop souvent été fragmentée et écrite sur la base de nombreux préjugés, européens
principalement. La civilisation égyptienne, par exemple, était jugée trop brillante pour appartenir
au continent africain. Elle en a donc été détachée. Cette vivisection de l’histoire africaine a aussi
coupé le continent en deux : l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Nord ou, en termes raciaux,
« l’Afrique noire » et « l’Afrique blanche ».
2) La tradition principalement orale des sociétés africaines participe-t-elle de
la moins bonne connaissance de leur histoire ancienne ?
Chaque type de source en histoire pose ses propres problèmes et défis. Pour le continent africain,
la tradition orale est essentielle. Elle est la mémoire humaine, celle des récits et des témoignages.
Reconstituer les principes sur lesquels reposait l’empire du Mali dans l’Ouest africain demande,
par exemple, de confronter plusieurs récits de griots. Dans cette approche du « calcul des
témoignages », on évalue, soupèse et recoupe les propos recueillis, puis, comme mesure de leur
crédibilité, on les croise avec des sources archéologiques et d’anthropologie linguistique. Car
chaque langue est une archive, chaque langue est porteuse d’une histoire. Grâce à ces différentes
sources, les historiens africains et les africanistes accèdent à une vision de plus en plus précise de
l’histoire du continent.
3) Le caractère périssable de certaines architectures a-t-il contribué à la «
dissolution » des traces ?
Par définition, les matériaux périssables constituent des traces plus difficiles à retrouver que des
constructions en pierre, comme les ruines de Grand Zimbabwe, par exemple. La plupart des
sociétés africaines ont utilisé des matériaux comme le banco (terre crue) qui correspondaient à
leur cosmologie et à leur philosophie de la vie. Comme s’il ne s’agissait pas de construire un
édifice qui défie le temps mais de bâtir, avec du vivant, une œuvre sur laquelle il est alors
nécessaire de toujours revenir. Avec l’islamisation de l’Afrique de l’Ouest, à partir du XIe siècle,
les mosquées en matériaux périssables se sont multipliées. La grande mosquée de Djenné au
Mali a ainsi connu des altérations et a été reconstruite à plusieurs reprises. Les poutres visibles
sur ses façades maintiennent dans le bâtiment lui-même des moyens de l’escalader et d’effectuer
des replâtrages périodiques.
4) La période des grands empires africains
L’histoire écrite de l’Afrique est une discipline jeune pour des raisons évidentes de temporalité.
Celle racontée par les griots, dans les chroniques du monde arabe ou encore aux XVe et XVIe
siècles, est évidemment ancienne, mais les premiers livres sur l’histoire de ces régions sont
marqués par la colonisation. Ils en étaient la justification même : l’Europe apportait à l’Afrique «
la » et « sa » civilisation. Or, pour apporter une civilisation à une région, mieux vaut déclarer
qu’elle n’en a pas. Pendant très longtemps, l’Afrique a été considérée comme un continent sans
histoire. L’étude en était laissée aux seuls ethnologues spécialistes des peuples primitifs. C’est
pourquoi l’écriture moderne de l’histoire de l’Afrique (connaissances, fouilles archéologiques,
etc.) a pris du retard.
5) Le commerce au moyen age
le continent a très longtemps joué un rôle primordial dans les échanges commerciaux. S’agissant
de l’or, par exemple, l’un des événements les plus considérables de l’histoire africaine est le
pèlerinage à La Mecque de Mansa Moussa, souverain de l’empire du Mali (dont la richesse est
fondée sur l’or), en 1324. Il avait emmené avec lui une telle quantité d’or que le cours du métal
s’effondra en Égypte !
6) l’histoire africaine devrait être pensée, étudiée et racontée « à part ».
C’est là une traduction de ce que j’appelle la prééminence d’un regard européen sur le continent.
L’Afrique a ainsi été construite de l’extérieur comme un monde à part, un monde de l’étrange.
Pourquoi, par exemple, étudier l’histoire du Mali à part alors qu’il était totalement connecté au
système-monde qu’était l’Islam ? La ville de Tombouctou, capitale intellectuelle de l’empire du
Mali puis de l’Empire songhaï, échangeait avec l’Afrique du Nord jusqu’en Andalousie et vers
l’est jusqu’en Chine. Sous le regard des Européens, elle était devenue comme légendaire. On
enseignera même aux jeunes élèves européens que Tombouctou a été découverte au XIXe siècle
par René Caillié. C’est juste absurde.
Le christianisme n’est pas arrivé dans les bagages du colonialisme, puisque l’Éthiopie est l’un
des plus anciens royaumes chrétiens.
7) l’influence des religions en Afrique précoloniale ?
Toutes les religions africaines sont avant tout des cosmologies. Parce qu’elles sont inscrites dans
le terroir et que leur dénominateur commun est la place et le rôle fondamental des ancêtres
fondateurs, elles ne pouvaient pas créer des guerres de religion. Il n’y a aucun sens à convertir
quelqu’un d’autre à ses propres ancêtres, comme l’a souligné l’écrivain nigérian Wole Soyinka.
Ces religions de terroir nourrissent les arts africains, qui ont contribué au développement des arts
à travers le monde. Quant aux religions abrahamiques, elles ont aussi donné son visage au
continent. Le christianisme n’est pas arrivé dans les bagages du colonialisme, puisque l’Éthiopie
est l’un des plus anciens royaumes chrétiens. Quant à l’islam, il a introduit en Afrique la langue
et l’écriture arabe, ainsi qu’une tradition d’érudition écrite qu’attestent Tombouctou au Mali,
Koki au Sénégal, Chinguetti en Mauritanie ou d’autres centres intellectuels dans le monde
swahili.
8) La diversité de langues, de peuples, de structures familiales, claniques,
sociétales, etc
Au fond, non seulement la vie humaine a commencé en Afrique, mais tout se passe comme s’il y
avait sur le continent un formidable foyer de création continue de la diversité du vivant, que
j’appelle l’élan vital en Afrique. Cela se traduit par une grande diversité génétique, végétale et
humaine, qui tient évidemment à la géographie particulière du continent. La multiplicité des
peuples et des langues manifeste cette même vitalité.
« Il n’y a aucune partie du monde dont l’histoire ne recèle quelque part une dimension africaine,
tout comme il n’y a d’histoire africaine qu’en tant que partie intégrante de l’histoire du monde. »
CONCLUSION
Si l’on veut comprendre le mouvement du monde sans les œillères idéologiques créées par ce
qu’il pouvait y avoir de colonial dans l’enseignement de l’histoire, il est bon de se donner une
chronologie globale. Ainsi, lorsqu’on parle de l’Afrique comme berceau de l’humanité, il ne
s’agit pas d’évoquer une simple origine après quoi l’histoire se serait ensuite réalisée ailleurs,
mais de comprendre le mouvement continu qui a produit différentes phases de l’humanité.
Autrement dit, penser l’Afrique dans le cours du monde est le meilleur moyen de penser
l’Afrique elle-même