LE MAL
Les poèmes des Cahiers de Douai du jeune Rimbaud mêlent des textes très différents,
qui abordent des thèmes variés comme l’amour, la jeunesse, puis la satire liée à la politique,
aux figures historiques et aux mœurs des bourgeois...
La courte vie d’Arthur Rimbaud :
- celle d’un rebelle, d’un poète qui refuse les conventions et les compromis
- de l’adolescence à ses 21 ans, il secoue la poésie.
- Enfant sage, bon élève, il brille principalement dans les disciplines littéraires.
- Rencontre avec son professeur Georges Izambard qui va le pousser à s’intéresser
à la littérature en tant qu’artiste.
- Commence une quête de liberté pour le jeune Rimbaud.
- Quête qui s’exprime par des fugues répétées, et par une volonté de révolutionner
le langage poétique.
- Finalement, après des années chaotiques passées aux côtés de Paul Verlaine, à
écrire et à vivre follement
- Arthur Rimbaud décide d’arrêter définitivement la poésie.
- Rimbaud a seize ans, lorsqu'il met au propre et confie à Paul Demeny, jeune
poète douaisien, ses premiers écrits.
- Aussi appelé Recueil Demeny, ces Cahiers de Douai, composés de vingt-deux
poèmes écrits entre mars et octobre 1870, ne seront pas brûlés, comme le
réclamait Rimbaud, mais attendront cependant une vingtaine d'années avant
d'être publiés.
LE MAL
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… –
– Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Arthur Rimbaud
« Le mal » =
un sonnet (deux quatrains + deux tercets , soit quatorze vers)
appartient au premier cahier
écrit en alexandrins
comportant des rimes croisées dans les quatrains (ABAB-CDCD-EFF-EGG)
= c’est donc un sonnet moderne
Le 19 juillet 1870 = l'empire français déclare la guerre au Royaume de Prusse :
- Les troupes françaises sont mal préparées et mal équipées
- elles essuient de nombreuses défaites qui conduisent à la capitulation de
Napoléon III le 2 septembre 1870 à Sedan.
Ce sonnet évoque :
- la politique de l’époque
- illustre la révolte du jeune poète contre l’ordre établi et sa condamnation de
la guerre et des responsables qu’il juge complices : Napoléon III (le Roi) et
l’Église catholique.
Il sera étudié dans un premier mouvement, – vers 1 à 6 : la peinture
effrayante de la guerre, puis dans un deuxième mouvement – vers 7-8 : une
adresse à la nature et enfin le troisième mouvement – vers 9 à 14 : la
condamnation de l’Église
Comment Arthur Rimbaud, jeune poète révolté contre l'ordre établi,
condamne-t- il la guerre et ceux qui en sont responsables ?
Concernant le mouvement 1, il est décrit une peinture effrayante de la guerre des vers 1 à
6:
proposition subordonnée circonstancielle de temps : vers 1, 3 et 5
introduites par « tandis que » ou « que »
ce sont les tercets qui constituent la proposition principale.
Cela donne une impression de mécanique infernale
d'autant plus que Rimbaud choisit de ne pas respecter le schéma de rimes
traditionnel :
- au lieu de rimes embrassées, il choisit des rimes croisées = soulignent le
caractère répétitif des vers 3-4 par rapport aux vers 1-2.
allitérations en [r] (vers 1)
Vers 1 : le terme « crachat » est mis en valeur par la césure et par les allitérations en
[r].
Il exprime tout le mépris des dirigeants pour les hommes qui se battent.
enjambement vers 1- 2
L'enjambement du vers 1 sur le vers 2 accentue la violence des armes, comme si elle
ne pouvait pas être contenue dans les limites du premier vers.
Champ lexical des couleurs primaires
Dans la première proposition, on observe également un contraste entre les deux
couleurs primaires, le rouge et le bleu. Cette impression désagréable est renforcée
par les sons évoqués.
Le verbe « siffle » est ainsi mis en valeur au début du vers 2.
L'utilisation du présent actualise la scène et nous donne l'impression d'être sur le
champ de bataille. Les deux hyperboles, « tout le jour » et « infini » qui concerne
l'une, le temps et l'autre, l'espace suggèrent qu'il n'y a pas moyen d'échapper à la
violence
La 2e proposition commence par la mention de deux adjectifs de couleur « écarlates
ou verts » qui font directement référence aux uniformes français et prussiens : la
dénonciation oscille donc entre un propos très général et une critique explicite de la
guerre franco-prussienne. Dans cette perspective, le roi semble se confondre avec
Napoléon III.
Allitération en [r]
- dans « Roi qui les raille », qui indique que le roi n'a aucune pitié pour ces
hommes.
Pluriel « les bataillons » et le complément de manière « en masse », placés de
part et d'autre de la césure, insistent sur le nombre de victimes.
Hyperboles
- Vers 5, qui commence avec la 3e proposition, le mot « folie » et mis en valeur
à la césure et souligné par le hiatus (succession de 2 voyelles) avec «
épouvantable ».
- Le rythme de l'alexandrin met en évidence le verbe « broie » à la rime.
- Il annonce « Tas fumant » au vers suivant et dit à nouveau que les soldats ne
sont plus considérés comme des humains.
- Au vers suivant, c’est « cent milliers » qui est placé avant la césure.
- Il s'agit d'une hyperbole qui réaffirme le caractère meurtrier des combats.
Pour le deuxième mouvement, cela concerne une adresse à la nature aux vers 7-8 :
introduit une rupture indiquée par le tiret au début du verset.
le locuteur exprime de l'empathie pour les soldats morts au combat qui se lit dans
l'exclamative nominale « Pauvres morts ! ».
rythme ternaire lyrique + énumération (vers 7)
- Les sentiments qu'il éprouve se traduisent par l'emploi du registre lyrique
(rythme ternaire, exclamative, Interjection lyrique).
apostrophe (vers 8) : Ce mouvement s'adresse directement à la nature).
L’énumération « dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie » mêle des éléments
concrets comme l'herbe, à des éléments abstraits comme la joie.
Toutefois, on sait que pour Rimbaud, les promenades dans la nature sont source
de bonheur.
- Cette évocation joyeuse et plaisante de la nature contraste fortement avec le
tableau cruel qui a été fait de la guerre dans le premier mouvement.
L'adverbe « saintement » placé à la rime annonce le 3e mouvement. En effet, il
est polémique dans la mesure où le jeune poète attribue la création de l'homme à
la nature et non à Dieu. Il déplace la sainteté des Églises vers la nature
Enfin, le mouvement 3 concerne la condamnation de l’Église vers 9 à 14 :
Le troisième mouvement s'ouvre sur la proposition principale de la phrase unique
qui compose ce sonnet.
pronom indéfini (vers 9)
- Il présente « un Dieu » et non pas Dieu.
- L'emploi du déterminant indéfini est une manière de déconsidérer le Dieu
des catholiques en suggérant qu'il peut en exister d'autres. Ce Dieu est affublé
de deux défauts : il est indifférent et il est cupide.
rime riche (vers 10 et 11)
- Ces deux reproches sont dénoncés dans la rime entre « d'or » et « s'endort ».
- Rime riche d'autant plus remarquable que le jeune poète a choisi à nouveau
de prendre ses distances avec la forme régulière du sonnet qui fait
commencer les tercets par une rime suivie.
- En effet, ce Dieu « rit », il a donc la même attitude que le Roi, ce qui met en
évidence la collusion du pouvoir et de l'Église.
Champ lexical de la richesse vers 9
- « damassées », « calices d’or ».
- Grâce au rejet de « Des autels » du vers 9 sur le vers 10, les deux vers
commencent par une référence à la religion et finissent par un terme qui
évoque la richesse.
Assonances en [en]
- Le dernier vers du premier tercet revient sur l'indifférence d'un Dieu qui se
moque de ses créatures avec « bercement » à la césure et « s'endort » à la
rime.
- Les sonorités du vers rythmé par des assonances en [en] et une allitération en
sifflantes, évoquent un chant régulier et soporifique (qui l’endort...).
Contre-rejet (vers 12)
- Le dernier tercet commence par un verbe et crée un effet de surprise « Et se
réveille ».
- Cet effet est accentué par le bouleversement du rythme de l'alexandrin : le
contre-rejet de « ramassées » permet d'esquisser en un seul terme l'attitude
physique, mais aussi morale des mères éplorées.
- Elle se replient sur leur douleur, elle se tassent. Le terme « angoisse » est mis
en valeur au début du vers 13 par l'effet de suspense du contre-rejet. Les
mères ont déjà perdu des membres de leur famille puisqu'elles sont en deuil :
« vieux bonnet noir ».
- Elles ont perdu leur fils, mais pris quand même, ce qui peut sembler
incohérent. Ce bonnet est aussi un signe de pauvreté, ce qui est confirmé au
vers suivant : elles n'ont qu'un gros sous à donner et elles n'ont donc pas de
sac où le ranger.
- Elles donnent à Dieu tout ce qu'elles ont. Le terme « mouchoir » est à la
pointe : il s'agit à la fois d'un signe de deuil et de pauvreté.
exclamation (vers 14)
- Et le poème se clôt sur un point d'exclamation qui exprime toute l'indignation
du poète.
Pour conclure, le poète compose :
un sonnet en alexandrins
ne respecte pas toutes les règles = Il s'émancipe de ce modèle.
Exprime sa rage d'adolescent face au pouvoir et à l'Église, responsables de la
guerre dont ils tirent profit.
La tonalité de ce sonnet = épique :
- rythme est vif
- soutenu par des verbes d’action
Cependant = héroïsme pas mis en valeur => il s’agit d’une dénonciation de la
guerre par le jeune poète pacifiste :
- souligne sur un ton satirique l’indignité du pouvoir politique indifférent et de
l’Église cupide.
Ce texte fait écho au sonnet « Le Dormeur du Val » dans le deuxième cahier :
dénoncant la violence de la guerre également, à travers une mise en scène
faussement bucolique.
Ou également, comme au sonnet « Le châtiment de Tartufe » (premier Cahier),
où le jeune poète s’attaque à l’hypocrisie de l’institution religieuse : « - Peuh !
Tartufe était nu du haut jusques en bas »