1ERE - SEQUENCE 5 : Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, 1990
« Tragédie intime de Louis ou tragédie universelle de la parole ? »
Parcours : Crise personnelle, crise familiale
Lecture linéaire n°19 : Le face à face entre frère et sœur (parcours associé)
[Pendant la guerre d'Algérie, Mathilde revient en France avec son fils Édouard dans l'intention de récupérer la maison familiale
et de régler des comptes. Une violente dispute l'oppose à son frère Adrien devant les serviteurs, Aziz et Madame Queuleu.]
1 AZIZ - Qu'ils se tapent donc, et, quand ils seront calmés, Aziz ramassera les morceaux.
Entre Édouard.
MADAME QUEULEU - Édouard, je t'en supplie, je vais devenir folle.
Édouard retient sa mère, Aziz retient Adrien.
5 ADRIEN - Tu crois, pauvre folle, que tu peux défier le monde ? Qui es-tu pour provoquer tous les gens
honorables ? Qui penses-tu être pour bafouer les bonnes manières, critiquer les habitudes des autres,
accuser, calomnier, injurier le monde entier ? Tu n'es qu'une femme, une femme sans fortune, une mère
célibataire, une fille-mère, et, il y a peu de temps encore, tu aurais été bannie de la société, on te
cracherait au visage et on t'enfermerait dans une pièce secrète pour faire comme si tu n'existais pas. Que
10 viens-tu revendiquer ? Oui, notre père t'a forcée à dîner à genoux pendant un an à cause de ton péché,
mais la peine n'était pas assez sévère, non. Aujourd'hui encore, c'est à genoux que tu devrais manger à
notre table, à genoux que tu devrais me parler, à genoux devant ma femme, devant Madame Queuleu,
devant tes enfants. Pour qui te prends-tu, pour qui nous prends-tu, pour sans cesse nous maudire et
nous défier ?
15 MATHILDE – Eh bien, oui, je te défie, Adrien ; et avec toi ton fils, et ce qui te sert de femme. Je vous
défie, vous tous, dans cette maison, et je défie le jardin qui l'entoure et l'arbre sous lequel ma fille se
damne, et le mur qui entoure le jardin. Je vous défie, l'air que vous respirez, la pluie qui tombe sur vos
têtes, la terre sur laquelle vous marchez ; je défie cette ville, chacune de ses rues et chacune de ses
maisons, je défie le fleuve qui la traverse, le canal et les péniches sur le canal, je défie le ciel qui est au-
20 dessus de vos têtes, les oiseaux dans le ciel, les morts dans la terre, les morts mélangés à la terre et les
enfants dans le ventre de leurs mères. Et, si je le fais, c'est parce que je sais que je suis plus solide que
vous tous, Adrien.
Aziz entraîne Adrien, Édouard entraîne Mathilde.
Mais ils s'échappent et reviennent.
[...]
Bernard-Marie Koltès, Le Retour au désert, 1988
Lecture linéaire n°19 : Le face à face entre frère et sœur (parcours associé)
Éléments de présentation
Le Retour au désert est une pièce écrite en 1988 par Bernard-Marie Koltès qu’il nomme une « pièce de bagarre ».
Nous sommes au début des années 1960 (donc peu avant la signature des accords d'Evian, en avril
1962). Mathilde a été dénoncée par son frère Adrien pour collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale
(afin de récupérer l'héritage) ; elle est partie se faire oublier en Algérie. Elle revient en France dans la maison
familiale, que ledit frère n'a jamais quittée. Jamais il n'en franchit les murs. Il s'y est enfermé, avec sa femme
alcoolique, son fils qu'il surprotège et terrorise, sa domestique à demeure (Joséphine, dite Madame Queuleu),
son domestique arabe, le journalier Aziz. Adrien espère qu'il ne s'agit que d'une visite de passage, mais Mathilde
Serpenoise lui signifie rapidement qu'elle entend au contraire s'y installer définitivement et le mettre dehors.
Après quinze années de calme passées en Algérie (de 1945 à 1960), Mathilde revient avec beaucoup de violence en
elle, le désir de mener la guerre à son frère, au passé et à cette province endormie. Adrien va se montrer tout
aussi violent ; la réapparition de sa sœur vient perturber une existence bourgeoise et conformiste. À mi-chemin
entre le vaudeville et la tragédie, Le Retour au désert lève le voile sur de douloureux secrets, longtemps étouffés par
la bonne conscience d’une bourgeoisie sur le déclin.
Dans cet extrait, une violente dispute éclate entre Mathilde et Adrien devant les serviteurs et Édouard, le fils de
Mathilde. Il s’agit ici d’une scène d’affrontement, en présence de témoins, entre un frère et une sœur qui s’opposent
sur leur façon de vivre et sur des biens à se partager. Le dialogue repose sur un passé familial enfoui qui a déterminé
les sentiments et les comportements des protagonistes.
Projet de lecture
• En quoi ce dialogue entre deux personnages campés sur leur position met-il en évidence des rapports
fraternels conflictuels ?
Mouvements du passage – Annonce du plan pour répondre au projet de lecture
• l. 1 à 4 : une violente confrontation face à laquelle les autres personnages demeurent impuissants
• l.5 à 14 : blâme d’Adrien contre sa sœur
• l. l.15 à 24 : défense de Mathilde
L.1 à 4 : une violente confrontation face à laquelle les autres personnages demeurent impuissants
Cette scène de conflit entre frère et sœur se fait en présence des domestiques qui sont témoins du violent échange.
Ils incarnent une sorte de chœur antique, modérateurs, commentateurs, qui renvoient l’image de l’affrontement et
en marquent la violence.
La première réplique d’Aziz indique un renoncement : « que » suivi du présent du subjonctif à valeur d’impératif et
de l’adverbe de liaison « donc » souligne son impuissance. Il abdique face à la scène qui se déroule sous ses yeux et
son discours fataliste fait ressortir son statut de « serviteur » (il parle de lui-même à la 3e personne : comme s’il
répétait un discours déjà entendu « Aziz ramassera les morceaux. »). Il est résigné et attend que les choses se
passent comme s’il avait face à lui deux enfants qui se chamaillent (infantilisation des personnages). Il semble
banaliser la scène de confrontation qui pourtant se révèle très violente « tapent », « morceaux ».
Anacoluthe = adverbe de temps « quand » suivi du futur marque une action certaine non évitable.
Suite à la didascalie externe « entre Édouard », Madame Queuleu fait part de son désespoir et le supplie
d’intervenir. Les témoins se voient impuissants face aux deux êtres qui se font face. Le rapport conflictuel entre
les deux personnages est mis en évidence par le rapport de force physique (didascalie externe : Édouard retient sa
mère et Aziz retient Adrien.) Les didascalies soulignent l’effet de symétrie entre adjuvants et opposants et la
violence verbale des propos.
S’en suivent deux tirades de longueur presque égale durant lesquelles les personnages prennent chacun leur tour la
parole.
L.5 à 14 : blâme d’Adrien contre sa sœur
La réplique d’Adrien s’ouvre sur trois questions rhétoriques qui visent à remettre en cause la venue de Mathilde.
Elles laissent entendre sa colère et sa rancœur contre sa sœur. Sa réplique est marquée par la brutalité des mots, la
violence (par exemple avec l’insulte « pauvre folle ») qui met en lumière sa haine. C’est un véritable réquisitoire
contre Mathilde qui va être mise en opposition avec le reste du monde. Il va chercher à la rabaisser. Son discours a
un pouvoir persuasif.
Elle va être présentée comme la pécheresse à qui l’on a infligé un châtiment sévère mais juste, à la hauteur de sa
faute. Il va par ailleurs exprimer un regret au regard de l’importance de la punition. Pour lui, elle aurait dû être plus
sévère encore.
Le rapport de proximité entre les personnages est souligné par l’utilisation de la deuxième personne du singulier
« tu ». Adrien rend compte du caractère illusoire de la venue de Mathilde et de son pouvoir avec le modalisateur :
« tu crois » suivi de l’apostrophe péjorative « pauvre folle ». Critique son hybris ?
Opposition entre l’attitude négative de M. et les autres gens qualifiés d’« honorables ».
Polyptote : « qui es-tu » / « qui penses-tu être » souligne son illusion et son orgueil.
Reproches mis en évidence par l’emploi de l’accumulation de mauvaises actions et de l’antithèse : parallélisme =>
« bafouer les bonnes manières », « critiquer les habitudes des autres », groupe ternaire => « accuser, calomnier,
injurier » => rythme rapide.
On passe de « le monde », « tous les gens honorables », « des autres », « le monde entier » => gradation
ascendante. Montée en puissance de l’attaque.
Négation restrictive « tu n’es qu’une » = « tu es seulement » : condamnation de Mathilde à travers un portrait
dépréciatif « une femme, une femme sans fortune », « une mère célibataire », « une fille-mère ». Vision marquée
par le mépris.
Il revient sur le châtiment subi qui aurait été encore plus fort peu de temps auparavant. L’emploi du conditionnel
passé « aurais été bannie » met en évidence un irréel du passé => les gens (« on » : pronom impersonnel renvoie à
une attitude de rejet commune au groupe) se seraient détournés, auraient un comportement méprisant et insultant
vis-à-vis d’elle et l’auraient exclue définitivement (conditionnel présent : cracherait). Elle ne serait pas digne de
vivre avec les autres et serait isolée et enfermée (« comme si » = comparaison hypothétique).
Question rhétorique « Que viens-tu revendiquer ? » laisse entendre « comment oses-tu ? »
On perçoit à travers les mots d’Adrien l’importance de la mémoire. Son vocabulaire repose sur le champ lexical de
la faute, de la condamnation et de l’exclusion.
Adrien lui demande de se soumettre aux autres et de faire profil bas « à genoux » devant tout le monde, y compris
les serviteurs et les enfants. Anaphore « à genoux ».
La réplique s’achève sur une dernière question rhétorique qui insiste sur l’orgueil de Mathilde avec le parallélisme
« pour qui te prends-tu, pour qui nous prends-tu ».
L. l.15 à 24 : défense de Mathilde
Mathilde se présente comme une femme forte en opposition, avec l’omniprésence de la première personne du
singulier (pronom personnel sujet : je). Elle est déterminée et résolue comme le souligne la forme emphatique avec
le détachement en fin de proposition du mot « Adrien ». Mathilde confirme sa venue « Eh bien, oui ». Surenchère :
elle vient le défier lui mais aussi toute sa famille. Épanorthose « je vous défie tous, vous tous » pour insister sur
son engagement. Elle est seule contre tous. Désignation dépréciative (ironie violente et injurieuse) « ce qui te sert
de femme » = réification.
La suite de la réplique va être saturée par le verbe « défier » répété sept fois + polysyndète (« et avec toi ton fils »,
« et ce qui te sert de femme », « et je défie le jardin »…) + les nombreuses subordonnées relatives (« qui te sert de
femme », « qui l’entoure », « que vous respirez »…) qui créent un mouvement d’amplification. La réplique va
monter en puissance au fur et à mesure des propositions juxtaposées et des ajouts de COD au verbe « défier »,
c’est une véritable envolée lyrique qui marque la détermination de Mathilde et toute sa souffrance. Elle évoque la
maison, puis les éléments, la ville, la nature, le ciel, les mots… de manière hyperbolique au point que cela en
devienne surréaliste.
La conjonction de coordination « et » marque la conclusion de cette succession d’attaques et mettant en avant sa
puissance, sa force grâce à l’emploi du superlatif « plus solide que ». Elle se sent supérieure aux autres (grâce aux
épreuves qu’elle a subies) et légitime, laissant entendre son indignation.
L’apostrophe finale comporte une tonalité solennelle.
Les didascalies externes qui clôturent l’extrait rendent compte d’un rapport de force entre les personnages que les
autres ne peuvent combattre. Chiasme entre les lignes 4 et 24 : Édouard retient sa mère, Aziz retient Adrien.
Aziz entraîne Adrien, Édouard entraîne Mathilde.
« Mais » : conjonction de coordination marque l’échec.
Conclusion
Cette scène donne à avoir un affrontement violent entre frère et sœur campés sur leur position et chacun
défendant corps et âme ses idées. La violence de l’échange est visible à travers le conflit verbal et la mise en scène. Ce
conflit souligne la difficulté à communiquer, sans concession possible. Il repose sur un passé douloureux et fait émerger
la colère et la rancœur.
Ouverture :
- Le conflit entre Antoine et Louis
- Un fratricide (Romulus et Rémus, Polynice et Etéocle…)