Illumination du Pont Jacques Cartier
Illumination du Pont Jacques Cartier
À mi-chemin de l’année 1987, l’école d’accueil ne serait pour moi plus que vagues impressions.
Plus de visages; ils iraient tous échoir dans la voûte de la petite réfugiée comme ce dont on n’a
pas de photo et dont on ne se souvient pas. Comme ma mémoire du Chili, des souvenirs
brouillards. J’avais passé un hiver dans la mosaïque multiculturelle canadienne fantasmée et
protectrice de la classe de francisation, j’avais réussi la première étape pour devenir une super
réfugiée modèle d’intégration réussi: on m’acceptait dans le programme régulier. Cependant,
dans la cour de l’école primaire Louis-Colin dans Ahuntsic, il me semblait que j’entrais encore
une fois dans un nouveau pays. Dans cette école, il n’y avait plus tellement d’immigrants et s’il y
en avait, ils étaient majoritairement blancs, ce qui n’était pas la même chose. Je ne pouvais
plus me fondre dans la masse, je sortais du lot. Les premières journées, je n’arrivais pas à
reconnaître les autres élèves tant toutes les fillettes étaient à mes yeux identiques. Bien fines,
bien en santé, bien calmes, bien ennuyantes. Des Julie par dizaines, minces, habillées de
couleurs pâles, le sourire rose, l’air vaguement gentil, le cheveu blond et fin. Certaines disaient
qu’elles étaient châtaines, mais s’il y avait une différence, elle m’échappait encore et était
franchement exagérée; on disait pourtant juste noirs pour toutes les teintes au-delà du brun
foncé. J’arrivais en deuxième année avec mes épaisses tresses noires qui tenaient rarement
toute une journée, mon surpoids dû au pancito quotidien, ma salopette en jean dont j’étais la
seule à penser qu’elle était cool, mon vieux t-shirt rose fluo délavé ou mon suit de jogging
mauve acheté en liquidation chez Woolworth et ma flûte à bec blanche. Une flûte à bec dans les
poches comme si j’étais au-dessus des conventions sociales. Tout cela aurait pu renforcer mon
indépendance et mon originalité si je n’avais été si consciente de mon inadéquation avec
l’environnement. Et peut-être aussi si celui-ci ne m’avait toisée avec un certain mépris, que je
comprendrais plus tard comme un mélange de hauteur, de dérision et de pitié. «Ta mère t’a pas
peignée, aujourd’hui?» me demandaient-elles le matin en retirant soigneusement leurs
passe-montagnes roses pour en ressortir les cheveux lisses, une barrette sur le côté, tandis
que je m’ébouriffais la tignasse en enlevant ma tuque brune tricotée maison, pleine de statique.
Je gesticulais, j’avais un accent, je parlais fort, je jouais de l’ostie de flûte. J’étais
outrageusement enthousiaste, sonore, voyante. Tout mon être était tapageur à côté de ces filles
que je trouvais si délicates dans le luxe de leur anonymat. Je ne pourrais jamais être assez
caméléon pour leur ressembler physiquement; c’est donc ma personnalité qui a été étouffée.
J’ai décidé à huit ans d’éviter de sortir du lot. Je me suis pratiquée devant le miroir à ne plus
parler avec mes mains. J’ai retenu mon emballement en classe. J’ai appris à ne plus rire trop
fort devant les autres filles quand elles faisaient des blagues. Je me suis forcée à marcher au
lieu de courir à la récréation. La retenue est devenue ma posture. Si je n’ai pas réussi à
éteindre la petite Latina en moi, j’aurai au moins tenté de l’atténuer en menant une véritable
campagne d’extinction graduelle. À force d’amortir mes couleurs et d’émousser mes ardeurs, je
me suis fabriqué une enfance assourdie. En même temps, tout criait que je ne serais jamais
une p’tite Julie. Quand on me demandait mon prénom et que je répondais fièrement «Caroline»
sans accent parce que je m’étais pratiquée comme pour une épreuve olympique, il y avait
toujours une petite pause malaisante qui trahissait le scepticisme de mon interlocuteur, adulte
ou enfant. Tout me trahissait et les Julie de l’école, pas dupes, finissaient invariablement par me
demander: «Caroline?! Es-tu adoptée?» Non, répondais-je, l’oreille basse, dans un murmure
penaud et embarrassé. Je n’avais jamais le temps de raconter que mon père était prof d’anglais
au Chili et qu’avec ma mère ils avaient choisi des prénoms anglais pour leurs trois enfants.
Aussitôt se lisait le désintérêt sur leurs visages et tandis qu’éteinte, je les regardais s’éloigner, je
retrouvais le silence suffoqué d’une vie sans échos, aux oscillations feutrées et, en sourdine,
mon intranquillité
Comme toutes les autres boîtes à lunch de l’époque, elle était rectangulaire, en plastique dur,
avec deux compartiments. Elle était d’un jaune canari pâlissant au rythme des jours d’école qui
s’égrenaient lentement. J’aimais la placer à l’horizontale sur la vieille table pliante blanche en
formica, typique des écoles primaires publiques de Montréal. Un petit sentiment de bonheur
s’emparait de moi chaque fois que je la déposais, moi la boulotte qui aimais tant manger.
Chaque fois que j’entrais dans la minuscule cafétéria éclairée aux néons, peu importe le
quartier et peu importe l’école, la même attente mêlée d’agitation me tiraillait l’estomac. Affamée
et gourmande, je contemplais longuement et craintivement ma petite boîte jaune avant de
l’ouvrir. L’appréhension me tenaillait une fois qu’elle était bien alignée le long du bord de la
table. C’est au moment de l’ouvrir que le pincement au ventre se faisait sentir. Est-ce que je
pourrais manger en paix? Est-ce que ça attirerait les regards? Est-ce que ça aurait l’air bizarre?
Est-ce que ça sentirait étrange? Nous n’avions pas de thermos. Contrairement aux mamans
québécoises, il ne serait franchement jamais venu à l’idée de ma mère d’en acheter, ni à moi
d’en demander un. De toute façon, je lui avais déjà interdit d’y mettre des repas chauds,
toujours plus odorants que les froids. Ce jour-là, impatiente, nerveuse, je n’ai pas fait durer le
supplice. Avec précaution et fébrilité, j’ai ouvert ma boîte d’un seul coup. Schnoute, un
sandwich au dulce de leche. Personne ne connaissait ça en 1988. J’en mangeais chaque
semaine, mais je n’en avais jamais vu ou entendu parler hors de la maison. D’ailleurs au Chili,
on appelait ça du manjar et ici, je n’avais pas de mots en français pour nommer ce que je
mangeais. — Heille, as-tu vu? Son beurre de peanut est bizarre. — C’est pas du beurre
d’arachide. Ça s’appelle du manjar, c’est comme du caram... — On dirait d’la marde. Une autre
chose sur la liste d’aliments à manger en cachette. Le jour précédent, ça avait été le pan con
palta, les tartines avec des morceaux d’avocat écrasés dessus. Dans les années 1980,
personne n’instagramait ses toasts à l’avocat, et les regards de côté de mes voisins de table
m’avaient rapidement convaincue qu’il valait mieux ne pas les exposer trop longtemps. Je les ai
remisées dans ma boîte à lunch. Je les mangerais dans la hâte, cachée des autres enfants, en
arrivant à la maison, là où c’était socialement acceptable de trouver appétissant ce que les
autres avaient dédaigneusement appelé du pain au vomi. Cette fois, j’avais trop faim, je ne
pourrais attendre au soir. J’ai rapidement englouti mes tranches de pain pleines de manjar
maison, sans même goûter à son nectar sucré. J’ai avalé mon pain et ma honte avec un tel
empressement que j’ai fini par avoir le hoquet. Ça m’est resté pris en travers de la gorge. Entre
chacun des soubresauts de mon petit corps dans la cafétéria de l’école primaire, je goûtais à
l’amertume de la différence. Même si je tentais de rationaliser en me répétant que les vrais
mangeux de marde, c’étaient les petits flics des lunchs dans la cafétéria, je savais ne pas
pouvoir tenir cette position d’apeurée chaque midi. J’ai donc pris les seuls moyens qui
s’offraient à moi. — Maman, je ne veux plus que tu me mettes du manjar ou de la palta dans
mes lunchs. — ¿Por qué? — Je n’aime plus ça. Mon intégration d’enfant immigrante a passé
par la honte de ce que j’étais, le rejet de ce qui me constituait et une série de petites trahisons
envers moi-même et mes parents. J’ai commencé à ne me concevoir qu’à travers les yeux des
autres, en tentant d’anticiper leurs réactions. J’avais huit ans et j’avais déjà interdit à ma mère
de mettre des trucs pouvant être perçus comme exotiques dans mes lunchs, m’aliénant ainsi de
ma culture d’origine. Mener la bataille jusque dans mon assiette tous les midis constituait un
trop grand défi dans ma vie d’écolière; j’ai capitulé en me privant de ce qui me plaisait, me
dépossédant de petits bouts de moi. «Je n’aime plus ça»: le premier mensonge d’une longue
série pour apprendre à devenir quelque chose comme une Québécoise
Elle était éducatrice en service de garde au Chili, elle faisait aussi du théâtre pour enfants. Elle
était source d’émerveillement, elle riait et semait de la joie partout où elle allait. Il était
syndicaliste et enseignant. Il avait l’habitude de prendre la parole, d’être celui que tous
regardaient. Ici, mes parents ont eu des vies faites d’ordres, de tête baissée, de mutisme. Parmi
mille et une jobines usantes et mal payées qu’ils ont dû se taper au fil des années, ils ont
subsisté en faisant, en plus de leurs emplois de jour, le ménage dans une banque. Mes parents
travaillaient dans l’anonymat, à l’abri des regards. À la fermeture des bureaux, quand il fait noir,
quand c’est silence. Dans la pénombre, personne ne pouvait voir que ma mère était de celles
qui adorent les tout-petits, même ceux qui ne sont pas les siens. Et qu’elle passerait toute sa
vie à s’en vouloir d’avoir manqué une partie de notre enfance à travailler deux, trois jobs pour
arriver. Personne ne devinerait que mon père était le meilleur orateur que j’aie rencontré, que
quand il parlait, tout le monde l’écoutait. En faisant le ménage, il se taisait. Chaque soir, après
l’école, ils nous trimbalaient à une des succursales de la CIBC, pour les accompagner le temps
qu’ils nettoient les bureaux. C’était un travail au noir, mais au moins, nous étions ensemble. Ce
que je me faisais chier. Mon ennui n’était rien en comparaison de ce que vivaient mes parents
en torchant les toilettes d’une vingtaine d’employés. Je chialais parce que je m’ennuyais
pendant que ma mère avait la tête dans la cuvette d’une toilette et que mon père se broyait le
dos à passer l’aspirateur sur deux étages. Ils suaient pendant que mon petit frère et moi
faisions semblant de dessiner dans la salle à dîner vide et sans personnalité. La salle qui
sentait le filtre sale de la machine à café, le plastique des distributeurs d’eau avec leurs gros
bidons de 18,9 litres et un mélange de Windex et d’eau de Javel. Nous n’avions pas le droit de
toucher à rien, alors nous touchions à tout en cachette. Le high de la découverte durait une ou
deux semaines. Nous arpentions la place, sans rien déplacer au début. Puis, nous prenions nos
aises. Nous nous assoyions sur les chaises, ouvrions les tiroirs. Nous trouvions rapidement les
bonbons, les tampons, les condoms. Nous fouillions dans les agendas laissés là. Nous lisions
tous les papiers, parfois même ceux de la poubelle. Nous regardions partout, partout, partout.
Si mes parents travaillaient, nous, on s’occupait. On s’occupait tant qu’à la fin, je savais tout de
la vie et des habitudes des employés. Comme une détective, je scrutais les indices de la vie
des autres. C’est là que j’ai appris à appréhender le monde en regardant les retailles laissées
par ceux et celles qui vivaient à la lumière, les citoyens et citoyennes à part entière. C’est là que
j’ai appris à donner du sens aux morceaux épars que je pouvais recueillir, même s’ils se
trouvaient dans leurs vidanges. Je vivais leurs vies par procuration. Parmi la vingtaine
d’employés de cette succursale de la CIBC, c’est madame Cyr qui réussissait le plus à
m’émouvoir. Après quelques jours d’absence où il n’y avait rien à nettoyer dans son cubicule,
j’ai retrouvé la photo de son mari, celle qui trônait avant dans un cadre en plastique sur son
bureau, déchirée en deux, balancée à la poubelle. Je l’ai ramassée. En fait, je ne l’ai pas juste
ramassée. Je l’ai ramassée et avec le scotch tape de madame Cyr, je l’ai recollée. Je voulais la
garder et attendre six mois, un an, le temps que l’eau coule sous les ponts. Je voulais attendre
que le divorce soit digéré pour la remettre dans ses affaires. Pour raviver ses souvenirs, une
fois la colère passée. J’avais prévu de la garder et la mettre subtilement dans un des livres de
Danielle Steel qu’elle laissait traîner sur le coin de son bureau, comme signet. Elle aurait alors
soupçonné un collègue à l’âme mauvaise, pas une petite réfugiée de huit ans qui s’ennuyait à
mourir pendant que ses parents se tuaient à l’ouvrage. On ignorait notre existence? Je
m’arrangerais pour la révéler. Même s’il était hors de question que je signe mon crime, je
voulais laisser une trace. Ne pas demeurer invisible. Mais bon, j’avais huit ans, alors la photo, je
l’ai évidemment perdue. Et puis, la photo d’elle et de ses enfants en vacances qui est venue
remplacer celle du père était belle. Madame Cyr avait coupé ses cheveux, changé ses lunettes.
Elle était plus flyée, avait un sourire franc, malgré ses yeux tristes. Puis, il y avait le boss. Enfin,
un des boss. Ou un sous-boss, de ceux qui doivent encore travailler pour de vrai. Il avait le plus
grand bureau, un des seuls avec une fenêtre et une immense bibliothèque que ma mère
détestait. Elle ne contenait que des manuels d’économie et des cartables de statuts financiers
qui prenaient toujours trop de temps à épousseter. Pas de vrais livres. Aucun, pas même de
Danielle Steel. Le sous-boss était le seul à ne pas avoir une simple chaise, mais un fauteuil. Un
fauteuil en cuir, qui tourne. J’aimais passer du temps dans ce fauteuil trop grand et regarder la
bibliothèque sans vrais livres. Je ne voulais pas sa job, mais sa place. C’est sur ce fauteuil,
celui d’un sous-boss de la banque CIBC à la fin des années 1980, que j’ai eu l’idée d’écrire un
livre. Si nous devions être là tous les jours de la semaine, aussi bien leur voler quelques feuilles
8½ par 14, les plier en deux, les brocher et en faire un bouquin. Premier livre donc. Un
best-seller tiré à un seul exemplaire. J’avais écrit l’histoire, mon petit frère m’avait aidée à la
dessiner. Ça racontait l’odyssée de deux enfants qui ont trop la flemme pour torcher leur
chambre et qui trouvent toutes sortes d’excuses pour s’en dispenser. Page après page, ils
arrivent à ne jamais toucher au désordre, et à le laisser là, pour que quelqu’un d’autre le
ramasse à leur place. Le livre s’intitulait Le ménage, c’est ridicule, mais il aurait aussi bien pu
avoir pour titre Le désaveu. Notre grande trahison était toute là, pas même subtile. Pendant que
nos parents s’éreintaient à gagner leur vie, notre vie, nous nous désolidarisions de leur
épuisement quotidien, pour raconter notre petit spleen. Quand je repense à la job de mes
parents, ce qui me frappe, c’est que jamais il ne nous est venu à l’idée de les aider. Jamais ils
ne nous l’ont demandé. Toute notre jeunesse a été comme ça. Ils ont torché partout. Des
maisons de riches à L’Île-des-Sœurs, des appartements de luxe à Westmount, des hôtels cinq
étoiles du centre-ville, des bureaux de dentistes sur la Rive-Sud, des banques à la devanture
vitrée et à l’architecture froide comme celle de la CIBC. Ils ont torché partout pour qu’on ait le
luxe de s’ennuyer. Notre processus créatif est né là, au fond des poubelles des autres que mes
parents ont dû soulever pour que nous, nous puissions nous asseoir, tranquilles, à observer le
monde et le mettre en mots
Je commençais ma troisième année que j’en étais déjà à ma quatrième école primaire. Après
celle du Chili, l’école d’accueil, l’école régulière, j’avais changé pour une autre qui ne faisait pas
partie de la Commission des écoles catholiques de Montréal. Au lieu de la religion, à l’école
protestante, nous avions davantage de cours d’anglais, ce que le prof de langues qui vivait
encore tapi à l’intérieur de mon père trouvait vraiment important. L’école Ahuntsic se trouvait au
bout de la ville, sur le boulevard Saint-Laurent, devant les voitures qui passaient à toute vitesse.
J’étais observatrice et discrète comme mes deux seules amies, des fillettes gentilles, satisfaites,
sans grandes ambitions. Je ne brassais pas d’air, j’étais coopérative, je ne répliquais pas aux
sobriquets, à la douce violence que font subir les enfants aux autres enfants qui passe
inaperçue aux yeux des adultes. Je roulais ma bosse. Ma personnalité tumultueuse s’était
adoucie, polie par le frottement à cette nouvelle culture où j’apprenais à être sans grimper aux
arbres. J’allais à l’école avec un certain enthousiasme et sans rechigner. J’aimais m’asseoir
dans la classe et écouter l’enseignante. Tenter d’être à la hauteur et constamment lui prouver
que je l’étais. Performer sans faire de vagues. Être bonne en ne dépassant personne. J’étais
devenue une petite fille modèle qui levait la main, attendait son tour, ne dérangeait jamais;
j’étais devenue ce qu’on attendait de moi. La fin de semaine, lassée de la télé, je fouinais dans
mes fournitures scolaires pour tromper l’ennui et me changer les idées. Colorier, dessiner,
mesurer avec ma petite règle de plastique, faire des cercles avec mon compas, apprendre des
dictées par cœur, mais surtout écrire. Je me suis mise à écrire frénétiquement des chansons et
des poèmes. J’aurais voulu faire ça toute ma vie, être poétesse, si j’avais su qu’on avait le droit.
Il y a un poème dont j’étais particulièrement fière: «Mon bonhomme de neige». Il ne s’y passait
rien, je décrivais seulement un bonhomme de neige et, ce faisant, j’embrassais pour la première
fois l’hiver, en me l’appropriant. Je l’avais travaillé durant des semaines. Recommencé, raturé,
réécrit, cherchant les mots exacts, le ton précis. Je l’avais épuré, jouant des sons en cherchant
sa musique. Et lorsque j’ai eu fini de le réécrire, après trois samedis de petits bonhommes à la
télé, je l’avais trouvé parfait. Chaque mot avait été cueilli, aucun n’était superflu. Je voulais lui
faire honneur; je l’ai soigneusement retranscrit tel un copiste du Moyen-Âge, avec ma plus belle
calligraphie dans le carnet que j’avais volé dans le tiroir d’un des employés de la banque où
mes parents faisaient le ménage. J’en étais à ajouter des flocons de neige autour du titre
lorsque j’ai entendu mon père se lever. Par réflexe, j’ai caché le carnet. Trop tard, mon geste
précipité m’avait trahie, soulevant la suspicion chez mon père. Avant de me faire chicaner, je lui
ai dit «c’est mon poème», espérant faire diversion. Surpris, il a tendu la main pour le lire. Je lui
ai donné le carnet volé, hésitante, et j’ai attendu, voyant ses yeux passer de l’étonnement à
l’incrédulité. J’avais si peur de me faire chicaner que j’ai fermé les yeux jusqu’à ce qu’il me
demande interloqué: «¿Tú lo escribiste?» Il n’a pas attendu que j’acquiesce: «Muestralo a
madame Monique! Llévatelo al colegio mañana y muestralo a tu profe .» Abasourdie d’avoir
impressionné mon père et de ne pas m’être fait gronder pour mon vol, j’ai passé une partie de
l’après-midi à transcrire le poème sur une feuille mobile, question de ne pas forcer ma chance
avec mon petit délit. Lentement, je savourais chacun des mots que je recopiais, sachant que
c’étaient les bons. Une fois terminé, j’y ai mis des fioritures dans les marges. Je voulais illustrer
un beau bonhomme de neige, mais mes talents en dessin étant limités, je ne voulais pas
bousiller mon poème avec des gribouillis enfantins. J’ai donc calqué le bonhomme Carnaval
trouvé dans une brochure du Publisac. Je ne savais pas que c’était l’emblème du Carnaval de
Québec depuis trente ans. En regardant mon œuvre agrémentée d’un bonhomme de neige
sympathique et original avec ce que je pensais être un foulard autour de la taille, j’étais fière,
mon beau poème musical était aussi accompagné de couleurs. Le lundi suivant, je me suis
levée fébrile et tremblante. Je m’étais réveillée aux aurores et avais répété tout le petit matin ce
que j’allais dire à madame Monique, mais arrivée à l’école, j’avais perdu toute contenance.
C’est l’estomac noué que j’ai passé la matinée à attendre le bon moment pour lui parler. Le
dîner m’a permis de rire avec les copines et de trouver un peu de courage pour aller la voir.
D’une petite voix qui s’excuse d’exister, je lui ai dit en revenant en classe: «Pardon de vous
déranger, madame Monique, est-ce que je peux vous donner un poème que j’ai écrit? Je pense
qu’il est très beau, même que mon papa m’a dit de vous le montrer.» Je me souviens de tout,
son visage intrigué, sa main ridée qui replace délicatement une mèche de cheveux grisonnante
derrière son 1 oreille avant de prendre la feuille que je lui tendais, anxieuse, ses yeux bruns
furtifs qui survolent rapidement mes mots et son tiroir. Le tiroir de son bureau, gouffre obscur
dans lequel elle a jeté ma feuille d’un geste détaché: «Je vais la regarder quand j’aurai le temps
cette semaine, ok?» J’ai passé la semaine à guetter obsessionnellement tous ses mouvements.
Je ne pouvais m’empêcher de zieuter rapidement dans sa direction. Dispersée, incapable de
me concentrer, je scrutais ses allées et venues de son bureau au tableau et du tableau à son
bureau. Jamais elle n’ouvrait son tiroir, ce qui lui conférait mystère et importance. Je pensais
qu’il renfermait ce qu’elle avait de plus important et de plus précieux, en me disant qu’elle
attendait sans doute la fin de semaine pour lire mon poème dans la quiétude de son
appartement. Je me la représentais comme j’imaginais toutes les femmes que je considérais
bourgeoises: habillée de noir, en talons hauts, un verre de vin blanc à la main, dans une maison
toute propre pleine de livres anciens et de tapis à poils longs. Elle lirait mon poème le dimanche
soir devant le feu de foyer, dans son fauteuil en cuir, et reviendrait le lundi matin avec des
photocopies pour tout le monde. Elle me féliciterait, lirait mon poème cérémonieusement à voix
haute tandis que les enfants de ma classe se tairaient, ébahis d’être témoins de ma
transformation: de la petite réfugiée interdite et silencieuse à la fillette qui se joue de la
grammaire pour fabriquer des poèmes. Ces mots, les miens, seraient entendus. Le lundi
suivant est arrivé et elle n’a rien dit, pas un mot au sujet de mon bonhomme de neige de toute
la journée. Je suis rentrée chez moi confuse, bredouille, de mauvaise humeur. Je n’ai presque
pas dormi cette nuit-là, tentant de trouver un sens à son silence. Ne l’avait-elle pas aimé?
L’avait-elle trouvé si médiocre qu’il lui était impossible de m’en parler? Était-il possible qu’il soit
si abominable? Le lendemain, je suis allée la voir, intimidée, avec une boule au ventre,
l’appréhension se lisant sur mon visage craintif. — Madame Monique, avez-vous eu le temps de
lire mon poème? — Quel poème? La frustration toute noire me brouillait les yeux. Je me suis
mordu la lèvre. Je ne sais ni quels mots ni quel ton j’ai utilisés pour lui rappeler mon poème, sa
promesse, son tiroir, mais elle l’a ouvert. Dans un recoin, enseveli sous des retailles de crayons
de bois, il était là, tout fripé. On voyait le sourire niais du bonhomme Carnaval qui dépassait. —
Ah, ça! Euh, non. Mais je vais le faire quand j’aurai le temps. Le verdict était tombé avant même
qu’elle ne lise quoi que ce soit. Elle avait décidé que ce n’était pas intéressant. Froissé parmi
des factures, des fourchettes de plastique, des vieilles polycopies à alcool mauves, des stylos
sans bouchons et des crayons rendus trop petits pour être utilisables, mon poème n’était bon
qu’à disparaître parmi ces détritus dans le tiroir de l’oubli. J’ai compris qu’elle ne le lirait jamais.
Elle l’avait condamné avant même de le lire. À ses yeux, je n’existais pas. J’avais beau être
réservée, obéissante, docile et tranquille, tout ce que j’avais réussi à faire, c’était m’invisibiliser.
J’ai passé le reste de l’année à mépriser madame Monique, à faire la liste mentale de tout ce
que je ne serais pas, avec elle comme principal contre-modèle. J’en accumulerais d’autres au fil
des ans et je n’étais certainement pas prête à élever la voix, mais je savais d’ores et déjà que
c’est de cette grogne que renaîtrait un jour la petite Caroline que j’avais enterrée. Je n’avais pas
encore d’armes contre ces sentences, mais l’injustice me donnerait la rage nécessaire pour
exister véritablement. J’allais désormais exceller dans tout, par vengeance. Je me planterais là,
à la face du monde, parfaite, jusqu’à ce que la colère déborde comme seule promesse de ne
pas demeurer lettre morte.
Moins d’un an plus tard, mon père obtenait un meilleur emploi dans
une compagnie immobilière lui permettant de louer un sept et demie
dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Notre nouvel appartement
se trouvait sur Sainte-Catherine Est, coin Dézéry, direct devant
l’arrêt que faisait le camion de Pops pour les junkies et les putes du
quartier, à côté du bar de danseuses. Ce n’était pas un bar de
danseuses trendy où on voit des hommes d’affaires en cravate entrer
avec leurs clients importants. C’était un bar sans enseigne, où dansait
Manon qui n’avait plus toutes ses dents de devant, où Natalie laissait
son fils jouer dans les coulisses pendant qu’elle faisait une p’tite vite
à un flic en échange de sa clémence. Celui où dansait Gisèle,
cinquante-cinq ans, cinq pieds trois et cent soixante-dix livres,
depuis vingt hivers, derrière la vitre cassée depuis si longtemps que
plus personne ne la remarquait.
C’était bien avant qu’on appelle ça HoMa.
HoMa, ostie.
Nous, on disait juste que c’était chez nous. Même si chez nous on
se faisait voler continuellement. Même s’il fallait toujours rentrer
avant le soir, parce qu’après dix-sept heures nos voisins d’en arrière
étaient bien trop avancés et qu’en revenant de réparer des vieux
chars bons pour la scrap, le vieux que j’haïssais avait souvent envie
de taper son p’tit. Il l’appelait «ticrisse», en un seul mot. Ou
«viensicitte-mon-ticrisse-de-tabarnac-que-j’te-pogne». On n’a jamais su
son vrai prénom, ça fait que mon petit frère et moi on l’appelait petit
cochon parce qu’on n’avait pas le droit de sacrer. Ça l’insultait trois
fois plus que «mon ticrisse de tabarnac». Va comprendre. Nous, on
comprenait. C’était chez nous.
C’était chez nous parce qu’on connaissait le nom des putes, celles
du soir pis les autres du matin. Elles cognaient des fois à notre porte
l’hiver quand il leur arrivait une bad luck. Une bad luck autre que
leur vie de misère, je veux dire. Comme de devoir se sauver et laisser
derrière leurs souliers en plein hiver. On leur prêtait de quoi en
attendant qu’elles se rendent chez elles, parce que la Sainte-Cath
était venteuse et qu’il n’y avait pas de prince charmant qui viendrait
les abrier. Déjà qu’elles étaient pas ben ben habillées. On me
demande souvent si c’est de ça qu’une petite fille se souvient: de
leurs petites tenues, leurs phrases provocantes, leurs bas résille,
leurs seins parfois exhibés en sortant des voitures. Non. Je me
rappelle surtout leurs mains. La saleté noire et rose sous leurs ongles
vernis tout écaillés. Leurs doigts longs et squelettiques. J’en ai jamais
vu porter de gants, même à moins vingt. Sauf Natalie, quand elle
allait porter son gars à l’arrêt de bus scolaire. Dès qu’elle prenait la
rue, elle enlevait son manteau et ses mitaines et on voyait alors ses
ongles souillés et cassants, ses mains rêches.
Quand la chanson Dors Caroline est sortie en vidéoclip, je me suis
écriée: «Heille, c’est chez nous!» J’avais pas compris que dans Dors
Caroline / Il neige à Brooklyn / Et les enfants perdus / Ont envahi
les rues, Brooklyn c’était à New York, je croyais qu’«il neige à
Brooklyn» était une façon de dire «il neige en titi» et je pensais avoir
reconnu le pont Jacques-Cartier. J’étais fière pas rien qu’un peu.
Sauf que chez nous y avait aucune des filles qui ressemblait à
Caroline, joufflue, la peau rose et les cheveux propres, comme si elle
venait juste de sortir de chez ses parents à Boucherville. Les putes
chez nous avaient juste l’air d’avoir froid tout le temps.
HoMa, ostie, j’en reviendrai jamais.
C’était chez nous parce que les junkies du coin, on savait les
reconnaître et comment dealer avec, avant même la quatrième année
du primaire. On savait qu’il ne fallait surtout pas appeler la police,
juste les laisser décanter leurs blessures tranquilles. Ils ne nous
feraient rien si on ne leur parlait pas, si on ne les provoquait pas. De
toute façon, c’étaient tous des peureux, les junkies. La honte et la
frayeur se lisaient dans leur regard qui tombait à terre comme s’il en
avait déjà trop vu.
Hochelag’, c’était surtout juste chez nous. Bétonné, crade, frette,
poussiéreux. Ça puait tout le temps sur Sainte-Catherine Est. Les
roteux, la marde de chien, la pisse de gars saoul, le sperme séché, les
vieilles botches de cigarette, la bière cheap tablette, les vidanges
qu’on met sur le bord du trottoir n’importe quel jour, l’enfermé
même dehors. Ça sentait la scrap. Ça sentait la misère. Il y avait
personne de perdu à Hochelag’. Tout le monde était emprisonné
dans la dèche, captif de son passé, séquestré par la vie, reclus dans sa
solitude.
Mais au 3249 Sainte-Catherine Est, il y avait une famille qui riait à
gorge déployée, toujours de la musique pour danser et, juste avant la
prière du soir, on y racontait des histoires aux enfants avant d’aller
dormir, des histoires en espagnol qui finissent bien. Je dormais sur
mes deux oreilles, j’avais des bottes pour affronter l’avenir et des
gants pour les matins frimas. C’est vrai que les mains de ma mère
étaient desséchées comme celles des filles du coin de la rue et que
son vernis s’étiolait. Sauf que les siennes avaient l’odeur des produits
ménagers au faux parfum de citron qu’elle utilisait chez ses clients et
de toute la nourriture qu’elle cuisinait une fois rentrée à la maison; le
riz, les oignons, l’ail. Ça sentait chez nous. Ça sentait l’immigrante, ça
sentait le sacrifice, la communion, l’hostie
Nos parents ne travaillaient plus de nuit, mais souvent le soir. Nous n’avions toujours pas nos
papiers et mon grand frère, qui avait l’âge d’aller au cégep, devait le payer comme un étudiant
étranger. C’était cher et pour payer ses études, il était devenu busboy. Après ses cours, au lieu
d’étudier, il devait, comme mes parents, laver le sale et le souillé des autres. Mon petit frère et
moi serions désormais seuls des soirs entiers, jusqu’à vingt-deux heures, ce qui nous semblait
être le milieu de la nuit. Dès la première fois, nous nous sommes couchés dans le grand lit de
mes parents et avons regardé des émissions inappropriées comme Operation nine-one-one et
Dossiers mystères, juste des trucs louches qui foutaient la trouille. La peur au ventre, nous nous
sommes collés devant la télé pour regarder les catastrophes des autres. J’imagine que c’était
plus facile d’avoir peur de drames d’étrangers que d’affronter nos démons, qui vivaient dans la
ruelle derrière ou se promenaient devant notre appartement dès la nuit tombée. Comme si ce
n’était pas assez effrayant d’être seuls la porte barrée passé vingt heures, je montais le son du
téléviseur au maximum. Si chaque coup de feu nous ébranlait, nous pouvions au moins
tranquillement craindre pour un petit voyou afro-américain qui se fait battre par la police blanche
de Baltimore plutôt que d’entendre notre voisin crier «Mon esti, m’a le tuer, côliss, m’a le
tuuuuueeeerrrr». Chaque fois que nous nous retrouvions seuls dans la pénombre de
l’appartement, nous avons regardé ces émissions parce qu’avec elles nous étions en territoire
connu et qu’au lieu de nous imaginer le pire, nous pouvions le voir, l’appréhender. Nous
pouvions compter sur le grand lit de nos parents, oasis et barricade devant l’hostilité du dehors,
pour contenir nos corps tremblotants. Au fond de la chambre qui donnait sur la ruelle pavée de
béton, de bouteilles cassées et de vieilles botches, nous pouvions nous en remettre à la
télévision pour exorciser notre solitude et faire dévier nos craintes. Nous pouvions nous reposer
sur des drames improbables se jouant loin de chez nous et dans une autre langue plutôt que de
penser au fait que nous étions vulnérables, esseulés et armés d’une simple télécommande et
de nos petites mains entrelacées. Avec Dossiers mystères ou Operation nine-one-one, nous
finirions par nous endormir. Sauf que la première fois, j’avais peur quand même. C’était moi la
grande sœur et je savais que mon petit frère ne devait rien voir de mes craintes. J’avais bien
appris de mes parents à ne pas montrer ces points de rupture où la fragilité rencontre
l’abattement. Je devais prendre soin de lui comme les femmes avant moi l’avaient fait avec
leurs familles, ce qui se traduisait chez les Latinas par offrir de la nourriture. J’ai donc coupé des
tiges de céleri. Je les ai remplies de beurre d’arachide. Je les ai placées en rond dans une
assiette comme sœur Angèle me l’avait montré à la Télévision Quatre-Saisons. Nous les avons
mangées en écoutant nos émissions jusqu’à tomber d’épuisement devant l’écran encore
allumé. Les Chiliens ne mangent pas de crudités, surtout pas comme ça, en collation. Ni de
beurre d’arachide d’ailleurs. Ma mère, en rentrant à la maison après une double journée de
travail et voyant les restants de bâtonnets de céleri remplis de beurre d’arachide dans un style
culinaire on ne peut plus années 1980, nous a tendrement regardés dormir ensemble dans son
lit queen, en se disant sans doute que nous étions donc bien intégrés
Tous les jours, le même trajet, la route identique en tous points, pas de bifurcation. Le chauffeur
de l’autobus jaune de l’école primaire Maisonneuve ne nous faisait pas de cadeau. Il était jeune,
se fichait des enfants qu’il embarquait et roulait à vive allure. Il avait une job, ce qui était assez
rare pour les gars de son âge dans le quartier; ça lui donnait une certaine dignité au fond de ses
yeux bleus. Il avait un travail légal, fallait pas lui demander en plus d’être poli ou jovial. Il était
ponctuel, n’avait pas d’antécédents criminels; qu’est-ce que ça pouvait faire qu’il ait la mèche
courte? Nous, les enfants, ne connaissions même pas son nom. Lorsque mon ami le lui avait
demandé, il avait rétorqué: «Quéssé que ça peut te faire? Embarque dans mon bus, farme ta
trappe pis ouvre pas la fenêtre, y a plein de bibittes dehors.» C’était un gars d’Hochelaga, blasé
et sur la défensive, trouvant la gentillesse louche et sachant trop bien qu’il est toujours plus
prudent de rester anonyme. Chaque soir on montait dans «son» bus. Les Haïtiens, les
Vietnamiens et les Latinos le saluaient toujours d’un courtois «Bonjour monsieur». Il répondait
d’un signe de tête, le même qu’il offrait aux «Allô» épars des Québécois les plus avenants. Il
nous laissait généralement chahuter sans exercer trop de discipline, mais il avait ses jours, où il
pouvait se fâcher solide pour presque rien. Dans ce temps-là, nous disions par moquerie qu’il
était dans sa semaine, sans nous rendre compte que sa semaine coïncidait invariablement
avec la paye qui ne rentrait pas pour le loyer du premier du mois. Ces moments étaient faciles à
prévoir. Durant les jours précédents, il avait le klaxon plus sensible et nous l’entendions
maugréer derrière le volant. Il suffisait qu’un petit ouvre la minuscule fenêtre inutile et sorte sa
main à l’extérieur pour qu’il fulmine, nous menaçant d’arrêter l’autobus sur le bord du chemin et
de nous abandonner là. Si ce n’était pas exactement de l’éducation bienveillante, ça avait le
mérite d’être efficace. Durant ces jours ruminants, nous savions que nous ne devions pas,
comme il le disait, le faire chier avec nos enfantillages, mais nous tenir les fesses serrées. Nous
savions que c’était une de ses journées furibondes et tempêtées quand il avait déjà usé de son
«vos yeules» à deux reprises alors que nous nous étions un peu trop agités à son goût. Sauf
que ce jour-là, notre chauffeur avait emprunté un chemin différent. Je ne sais pas s’il y avait trop
de neige, de la construction, s’il s’était tanné de sa route comme du reste de sa vie ou si,
consumé par les pensées qui le grugeaient à la fin du mois, il s’était juste trompé de chemin.
Dans tous les cas, je n’avais pas reconnu ma rue lorsqu’il y était passé du côté sud plutôt que
du côté nord comme il en avait l’habitude et avait stoppé l’autobus après la caserne de
pompiers plutôt qu’avant. Je commençais à m’inquiéter en regardant ma montre turquoise.
Nous avions dépassé l’heure de mon arrêt. J’avais les minutes anxieuses, mais je ne voulais
pas le déranger et je me suis naïvement dit qu’il reviendrait bien à l’endroit exact où il devait me
déposer, sachant pourtant que c’était hautement improbable. Ma patience rivalisait avec une
certaine angoisse qui grandissait au rythme des enfants qui débarquaient de l’autobus. Bientôt il
n’y aurait plus personne et je commençais à avoir envie de pipi. J’ai bien failli aller le voir, mais
plus nous nous éloignions de chez moi, plus je me disais qu’il allait se fâcher. Je ne
reconnaissais même plus où nous étions rendus. Scotchée à ma place, je ne disais rien, me
faisant toute petite sur le banc inconfortable, fixant la fenêtre et son horizon égaré. Je priais
pour qu’il fasse miraculeusement demi-tour quand il irait reporter l’autobus là où ils vont se
reposer toutes les nuits. Évidemment, ça n’arriverait pas, je le savais et je retardais le moment
de la confrontation. À la fin, il ne restait que moi. J’ai croisé ses yeux dans le rétroviseur. Ses
sourcils froncés, son air interloqué d’abord, puis franchement énervé: «Qu’est-ce tu fous encore
là?» Je lui ai répondu doucement, sans comprendre que de jouer la petite fille vertueuse était le
meilleur moyen de l’irriter davantage. — C’est parce que vous avez pas vraiment arrêté à mon
arrêt, monsieur. — Heille, tabarnak d’ostie, j’ai mon voyage. J’ai arrêté de l’autre bord d’la rue,
c’est la même asti d’affaire. — Mais monsieur, de ma fenêtre c’est pas c’que j’ai vu. Il a soupiré
toute sa lassitude, non sans me jeter un regard assassin au préalable. Le reste de la route s’est
fait dans un silence complet. Mon envie de pipi n’en était que plus grande, mais j’aurais préféré
mourir que de le lui avouer. Irrité, il a gardé le front plissé et sa moue frustrée pendant ce qui
m’a semblé un hiver complet, conduisant son autobus brusquement, l’air visiblement excédé,
comme pour me faire sentir encore plus coupable que je ne l’étais déjà. Pour ne pas pisser
dans mes culottes roses à motifs de l’héroïne Candy, je justifiais ma méprise: j’avais appris le
chemin par cœur, compté les arrêts, repéré chacun des magasins qui m’indiquaient le bon
chemin. Je m’assoyais toujours à la même place, avant-dernier banc à gauche et savais
exactement où je descendais. Je suivais les consignes à la lettre et personne dans l’histoire de
ma courte existence ne m’avait avertie que je devais regarder des deux côtés. J’aimais l’école
et tout ce qui l’entourait parce que le monde extérieur était une jungle et qu’au moins le cadre
scolaire m’apprenait des règles, certes parfois aléatoires ou même stupides, mais que l’on
pouvait facilement suivre. Je n’avais cependant pas compris qu’il y avait plusieurs vérités et que
je devais toujours en être consciente. J’ai cependant réalisé que je ne réussirais jamais à tout
prévoir, pas plus que je ne pourrais appréhender mon environnement avec une nonchalance
naturelle. Je devais ouvrir l’œil et surtout ne jamais cligner. Dans un silence tendu, le chauffeur
m’a reconduite jusqu’à mon arrêt habituel, du bon côté de la rue. Arrivée à destination, je ne
pouvais plus maintenir mon mutisme. J’ai descendu les marches et juste avant qu’il ne referme
la porte grinçante, je lui ai dit d’une voix reconnaissante: — Merci, monsieur. Et je m’excuse du
détour. — C’correct... Comment tu t’appelles? — Caroline. — Carolina? — Non, Caroline. —
Bon ben, bye, Caro, moi c’est André. — Oh! Comme le frère André? — Le frère d’André? C’est
qui ça? — ... Euh, rien, c’est personne. Je lui ai fait signe de la main. Il m’a offert un sourire
forcé avant de refermer la porte qui faisait le bruit d’un cochon sacrifié. Frigorifiée, j’ai couru
jusqu’à chez moi, j’ai sonné, mais juste avant que ma mère ne débarre la porte, directement sur
les marches, j’ai pissé dans mes culottes. Quand elle a vu une larme couler sur ma joue, elle l’a
attribuée à la honte que provoquait l’écoulement chaud qui descendait de mes pantalons à mes
bottes mauves. Je ne lui ai rien raconté de mon incapacité à reconnaître le quartier que nous
habitions pourtant depuis déjà deux ans ni de mon chauffeur qui ne savait même pas qui était le
frère André que ma mère allait visiter une fois par mois en montant les marches de l’oratoire
Saint-Joseph à genoux, même si Côte-des-Neiges était à l’autre bout du monde. De toute
façon, elle ne m’aurait pas crue. Le lendemain matin en entrant dans l’autobus, le chauffeur
était à nouveau de bonne humeur. Les nuages de courroux étaient passés. — Bonjour
monsieur. Il a hoché la tête. — Carolina. Je me suis assise sur un banc à l’avant du bus, et je
ne l’ai pas corrigé
Nous nous mettions à glousser comme seul un groupe de fillettes complices peuvent le faire
chaque fois que celui que nous appelions «notre cavalier» venait à notre rencontre. Précis
comme une horloge, il avait habitude de se pointer régulièrement les matins à exactement huit
heures cinq. C’est moi l’avais baptisé. En quatrième année, je ne savais pas qu’un cavalier
définissait quelqu’un à cheval, j’avais seulement associé cela à quelqu’un qui détale, qui part en
cavale. Chaque fois que la cloche sonnait, ce monsieur anonyme s’éclipsait si vite que je l’avais
surnommé le cavalier. Mes amies avaient rigolé et comme il accompagnait désormais la plupart
de nos matins, elles avaient ajouté «notre» en adoptant son surnom. Il avait la jeune
quarantaine et, comme dans un mauvais film, portait un long imperméable beige lui arrivant aux
tibias, incarnant ainsi parfaitement le cliché du petit prédateur sexuel exhibitionniste. Depuis un
mois, il passait inaperçu aux yeux des chauffeurs d’autobus, des surveillantes et de tous les
adultes qui veillaient sur la cour de récréation de l’école primaire. Nous, les quatre filles de
cinquième année, l’avions repéré dès le premier jour à cause de ses tics nerveux, ses regards
furtifs, son excitation palpable et son air coupable. Il avait l’habitude d’attendre à côté de la
clôture, près des buissons qui piquent et pas trop loin des autobus scolaires parqués à la queue
leu leu. Il attendait que le peu de parents présents aient déserté les lieux, laissant les garçons à
leur ballon-chasseur et les filles à leurs marelles répétitives, pour se rapprocher de nous. Il
avançait lentement, regardant sans cesse d’un côté et de l’autre comme une bête traquée alors
que personne ne lui portait attention, sauf nous, la gang des petites filles placoteuses,
empêtrées dans nos foulards roses et nos barrettes à motifs, nos tresses françaises déjà
défaites en dessous de nos tuques et de nos cache-oreilles avant huit heures trente le matin. Il
réussissait à ne se montrer qu’à nous et nous le guettions chaque fois d’un peu plus près,
comme on le ferait pour un animal à apprivoiser. Il attendait, impatient et anxieux, que le temps
s’égrène, nous évitant des yeux jusqu’au dernier moment. Dans la minute précédant la cloche
annonçant le début des classes, ce dernier instant où on avait à peine le temps de voir les
garçons échanger une carte de Wayne Gretzky contre une de Mario Lemieux, il ouvrait grand
son imperméable beige. Ça devait faire environ un mois qu’il venait nous visiter à coup de deux
ou trois fois par semaine. Nous connaissions ses habitudes, et lui, les nôtres. Après notre
première rencontre où nous étions restées abasourdies, nous nous étions faites à l’idée d’un
déjanté de plus dans le quartier. Il se plantait un peu en retrait devant l’école comme un arbre
immobile et solide, beau temps, mauvais temps, et nous nous étions tranquillement habituées à
sa présence fidèle. C’était même rendu qu’on saluait intérieurement son audace, octobre étant
toujours frisquet, même sous nos multiples pelures de polar et cotons ouatés. Il fallait vraiment
être coucou pour continuer son petit manège sous les cordes de pluie d’automne,
pensions-nous. Au fil des jours qui se refroidissaient, nous en étions venues à ressentir une
pitié mêlée à un certain respect devant l’engagement constant de notre pauvre cavalier. Ce
matin-là n’a pas fait exception. C’était le mardi du retour à l’école après le congé de l’Action de
grâce et nous n’avions pas vu notre cavalier depuis déjà quelques jours. Les feuilles étaient
soudainement tombées des arbres matures en une fin de semaine et, parsemées au sol, leurs
couleurs recouvraient d’un peu d’ocre l’asphalte de notre cour d’école. Malgré la température
fraîche, une magnifique lumière d’automne caressait le visage de mes amies. Ju venait de
croquer dans sa pomme – son seul petit déjeuner durant tous les mois d’automne, remplacé par
une banane en hiver – quand Mimi s’est écriée: «Y’est là! Notre cavalier est revenu!» «T’as vu,
Caro, y’a un foulard carreauté de monsieur astheure», m’a dit Cathou avant que je me retourne
pour le voir. C’était vrai, notre cavalier avait mis une écharpe tartan bordeaux et forêt, qui faisait
ressortir le beau vert de ses yeux apeurés. Il savait son temps compté et nous cherchait
désespérément du regard. Nous nous étions cachées derrière l’entrée principale, là où il
faudrait prendre notre rang dans un semblant de silence énervé dans exactement cinq minutes,
lorsque la cloche viendrait mettre fin à nos jeux. Mimi a demandé au groupe: «Alors on reste
cachées?» Ju a pris le temps de finir sa pomme et après l’avoir nonchalamment jetée
par-dessus la clôture, elle a répondu: «Chais pas, j’ai comme envie de voir.» — On l’a déjà vue,
Ju. — Oui mais là il fait vraiment frette. J’en ai jamais vu une quand il fait vraiment froid. À ce
qu’il paraît, ça ratatine! La surveillante se tourna vers nous. Nos rires en cascade ne pouvaient
trahir le sujet de notre conversation. «Ok d’abord, mais on attend à la dernière minute», trancha
Cathou. Nous nous sommes mises à observer chacun des mouvements de la surveillante, qui
gelait à côté des petits de première année en tournant d’une main la corde à danser et en
tenant le bord de son chandail blanc à col roulé devant sa face de l’autre. Elle ne porterait pas
de manteau avant le 2 novembre, nous ne savions trop pourquoi et personne ne le lui
demanderait. Dans mon hood, on ne posait pas ce genre de questions. Ce qui nous intéressait,
c’est quand elle afficherait un sourire de soulagement en regardant sa montre pour la dixième
fois. Ça voudrait dire que la cloche allait sonner et qu’on n’aurait pas à s’attarder devant notre
cavalier. En alerte, nous avons scruté chacun des tours de la corde qui dansait au rythme des
comptines des fillettes: Crème à la glace, limonade sucrée... Nous étions exaspérées, replaçant
frénétiquement nos gants en fausse laine de chez Croteau et remontant nos foulards en
sautillant sur place pour nous réchauffer. Il commençait à tomber une pluie fine, comme si la
bruine du matin avait décidé de nous dégringoler dessus, froide et désagréable. «Oh non, je
verrai rien», se lamenta Mimi en essuyant tant bien que mal les gouttelettes de pluie qui
s’accumulaient sur les verres épais de ses grosses lunettes. J’étais en train de perdre patience
quand Ju me donna un coup de coude en s’exclamant «Ça y est, go!». La surveillante ne
souriait plus quand j’ai tourné ma tête vers elle, mais je faisais confiance à Ju. Nous nous
sommes précipitées à quelques mètres de notre cavalier. Il regardait partout, l’air affolé, en
frottant ses mains l’une contre l’autre pour se réchauffer, une clope entre ses lèvres. Lorsqu’il a
arrêté de frictionner ses doigts, on a su qu’il nous avait trouvées. Il a jeté sa clope par terre sans
même prendre le temps de l’écraser avec son talon pour l’éteindre. «Ok les filles,
préparez-vous, a dit Ju, il va sortir sa graine.» C’est ce qu’il a fait. Il a ouvert son imperméable
beige en même temps que Ju finissait sa phrase. J’ai vu son chandail de laine brun avec des
bouloches. En dessous, on voyait dépasser le col d’un t-shirt blanc. Lui aussi avait plusieurs
pelures, mais ne portait pas de pantalons, pas de caleçons, seulement de longs bas qui lui
arrivaient presque aux genoux, un peu comme les joueurs de soccer que mon père regardait à
la télé. Il doit avoir froid, ai-je pensé. «Est même pas ratatinée!» Mimi avait raison et nous étions
impressionnées: son pénis était bandé, malgré la température, malgré la pluie, malgré les
quatre petites filles prépubères qui ricanaient en se couvrant la bouche. La cloche a retenti.
Aussi précipitamment qu’il l’avait ouvert, notre cavalier a refermé son imperméable, tourné les
talons et déguerpi avant que quelqu’un d’autre le voie. C’était si rapide que je me suis demandé
si nous n’avions pas tout imaginé; son sexe, ses poils, son affront. Le petit manège aurait pu se
poursuivre au-delà de l’hiver si ça n’avait été de Cathou. Elle avait un kick sur Simon, un beau
petit garçon de notre classe, parfait en tous points, mais bien insistant. Il ne l’avait pas lâchée
quand il l’avait vue rire au lieu de se mettre en rang pour entrer dans l’école. Elle lui avait
expliqué que c’était un secret, mais cela n’avait eu pour seul effet que de raviver sa curiosité. Il
la talonna tant et tant que rendue aux casiers, elle finit par céder en lui confiant l’essentiel de
notre aventure matinale avec le cavalier. Si à la place de Simon elle avait eu un kick sur
Yannick, l’équivalent du bum Ti-brin dans notre année, sur Roméo qui faisait de la lutte avec le
nouveau chum de sa mère ou en fait sur n’importe quel autre garçon de la classe, l’histoire ne
serait sans doute restée qu’une drôle d’anecdote ignorée des adultes. Mais Simon venait d’un
autre milieu, aussi bien dire d’une autre planète: ses parents étaient mariés et encore
ensemble, il était enfant unique, aimé de ses père et mère qui lui donnaient tous deux toute
l’attention qu’ils pouvaient. Impliquée dans le comité des parents de l’école et toujours la seule
volontaire dans les sorties scolaires, sa mère était infirmière à temps partiel. Elle venait le
chercher dans la cour, à peine l’école terminée. Elle était le genre de mère qui demande à son
fils «comment ça a été aujourd’hui, mon amour» en lui donnant un fruit comme collation. Je ne
sais pas quel emploi occupait son père, mais il y allait en chemise blanche comme s’il allait à la
messe, après avoir reconduit Simon à l’école en voiture le matin. J’imagine que son père devait
être le type d’homme à faire la conversation au souper et demander à chacun de raconter sa
journée. Toujours est-il qu’évidemment le parfait Simon a ouvert sa trappe. Je ne peux que
m’imaginer la face de ses parents, abasourdis par la nouvelle: un prédateur sexuel exhibait son
sexe aux petites filles d’une école primaire depuis des semaines, sans que personne le sache.
Il va sans dire que le lendemain matin ce n’est pas notre cavalier qui nous a accueillies dans la
cour, mais les deux femmes les plus redoutées de l’école: la surveillante et la directrice. Nous
avons dû subir des interrogatoires interminables où nous racontions cent fois la même chose,
ensemble et à tour de rôle. C’était la directrice qui posait les questions et elle m’avait gardée
pour la fin. — Il arrive à quelle heure l’homme à l’imperméable? — Juste avant la cloche,
madame. — Tous les jours? — Non, pas tous les jours. — Quels jours? — Je sais pas. Des fois
il est là pis d’autres fois il est pas là. On sait jamais d’avance. — Et qu’est-ce qu’il fait? — Rien.
— Comment rien? Il a fait quoi la dernière fois? — Il a rien fait. Il fait jamais rien. — Il n’a pas
ouvert son manteau? — Oui. — C’est pas rien ça. — Ah, ok. — Alors continue. Il a fait quoi? —
Ben il a ouvert son manteau. — Ok. Et après? — Rien. — Il vous a montré son sexe? — Ben
non. — Non? — Ben non, ben oui. Mais c’est parce qu’en fait, il nous le montre comme pas. On
l’a vu parce qu’il a pas de culottes. Il fait juste être là avec pas de culottes. — Et il se touche? —
Quoi? — Est-ce qu’il se touche? — Je comprends pas. — Quand il vous montre son pénis,
est-ce qu’il se touche? — Euh non. Ben il peut pas vu qu’il tient son manteau. Je ne savais
même pas ce que ça voulait dire «se toucher». Ça m’a semblé dégoûtant. Pourquoi elle me
demandait ça? Pourquoi il aurait fait ça? Durant leur interrogatoire, la directrice était devenue si
sérieuse qu’on aurait dit que j’avais fait quelque chose de mal. Je viraillais sur ma chaise,
inquiète. Peut-être aurais-je dû prétendre qu’il s’était touché? J’étais au moins soulagée qu’elle
ne nous demande pas pourquoi nous n’avions pas averti les adultes. Elle savait que dans notre
quartier, on n’appelait ni les policiers ni les flics que représentaient pour nous les surveillantes.
Parfois les gens me demandent à quel moment je suis devenue politisée. Dans notre coin, la
politique cognait à la porte de nos vies et cassait des fenêtres quand on ne regardait pas. Elle
était là quand on perdait notre cache-cou et que c’était un petit drame pour le budget familial,
quand on croisait enfin nos voisins fantômes à l’épicerie le premier du mois, quand on donnait
notre berlingot de lait le matin à notre amie dont la mère s’était fait slaquer à l’une des usines
qui fermaient, quand on croisait les flics sur Sainte-Catherine qui arrêtaient les grands frères
des filles du camp de jour devenus des petits pimps, mais qui laissaient les autres à terre,
devenus junkies, chaque fois qu’on changeait de gouvernement et que mes parents n’avaient
pas le droit de vote. Il n’y avait pas la vie d’un côté et la politique de l’autre. Il y avait les adultes
et leurs règles et nous, qui tentions de nous déployer dedans en sachant le monde injuste, le
pouvoir malfamé et l’autorité louche. — Bon. Et après? — Après quoi, madame? — Après qu’il
vous ait montré son pénis, il a fait quoi? — Rien. Euh, je veux dire, il est parti. Il s’en va toujours
direct quand la cloche sonne. — Et toi? — Moi quoi? — Qu’est-ce que tu as fait quand il vous a
montré son pénis? — J’ai ri. — TU AS RI? — Ben oui, juste un petit peu. — Qu’est-ce qu’il y
avait de drôle? — Rien. Juste son truc. — Son truc? Quel truc? — En dessous de son manteau.
— Son pénis? — Oui. — C’est drôle un homme qui vous montre son pénis? — Je sais pas.
Non? — Non. — Ok. Après toutes ces questions, je me sentais un peu sale, alors je n’ai plus
rien dit. J’avais peur de me faire chicaner et j’avais juste envie de pleurer. La directrice l’a vu et
elle m’a laissée retourner en classe. Je ne sais pas si c’est par peur des représailles, mais nos
parents n’ont jamais été avertis et ce n’était certainement pas nous qui allions bavasser. Ce qui
est sûr, c’est qu’à partir de ce jour-là, nous ne pouvions plus être tranquilles, la surveillante nous
épiait sans cesse. Comme filles, chacun de nos mouvements était scruté, chaque rire était
suspect. Les flics qui ont commencé à stationner à côté de l’école se sont mis à observer nos
jeux à leur tour. Si l’homme à l’imperméable est revenu, nous ne l’avons plus jamais revu. Nos
matins sont redevenus ennui. Pour passer le temps, nous avons recommencé à sauter
machinalement à l’élastique en criant «p.i.z.z.a., pizza». Quelques mois plus tard, les murmures
de Polytechnique résonneraient dans les médias et tout le monde aurait oublié cette histoire
d’imperméable. Les adultes n’ont jamais appris que nous avions nommé le monsieur «notre
cavalier» tandis que nous, nous n’avons jamais su son nom ni si son pénis ratatinait dans les
températures sous zéro