SECONDE INTIFADA ET TERRORISME
UNE ANALYSE DES DISCOURS
DE LA PRESSE FRANÇAISE
par
Isabelle GARCIN-MARROU (*)
et
Jean-François TETU (**)
Introduction
Depuis septembre 2000, la couverture médiatique de la seconde Intifada
a connu une évolution sensible, notamment du fait des attentats du 11 sep-
tembre 2001 aux Etats-Unis. Cet article tente de caractériser cette évolution
à partir de quelques épisodes significatifs.
Rappel des faits
19 septembre 2002 : après environ un mois et demi d’accalmie (et la réoc-
cupation quasi générale de la Cisjordanie par Tsahal, l’armée israélienne),
une attaque-suicide fait 5 morts à Tel-Aviv. Le lendemain, soit environ
deux ans après le début de la seconde Intifada, l’armée israélienne assiège
de nouveau le QG de Yasser Arafat à Ramallah, aux trois quarts détruit,
et le gouvernement d’Israël, comme au printemps précédent, tente de le
pousser à l’exil. Moins de quinze jours plus tôt, soit environ un an après les
attentats du 11 septembre 2001, son pouvoir était fortement fragilisé : « la
démission du gouvernement palestinien constitue un grave revers pour Ara-
fat » (1). L’attitude personnelle de Yasser Arafat après le 11 septembre 2001
avait été largement approuvée et les attaques répétées contre son QG à
Ramallah, loin d’affaiblir son image, avaient fait circuler dans le monde
entier les photographies du vieux chef, privé d’électricité et éclairé à la bou-
gie, comme celle d’un « martyr ». La volonté d’Ariel Sharon de l’« exiler »
n’avait guère eu d’écho qu’à Washington, où George W. Bush réclamait son
départ. Mais l’été 2002 a vu son rôle dans l’Autorité palestinienne mis en
(*) Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’Institut d’Etudes Poli-
tiques de Lyon.
(**) Professeur en Sciences de l’information et de la communication à l’Institut d’Etudes Politiques de
Lyon.
(1) Le Monde, 13 septembre 2001.
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cause par le Conseil législatif palestinien : « le désaveu essuyé par le chef de
l’Autorité palestinienne porte moins sur sa personne que sur ses choix, au plu-
tôt ses non-choix déjà mis en cause par un ancien ministre, Nabil Amr, dans
une tribune très critique publiée par le journal Hayat Al-Jedida qui est pour-
tant le plus officiel des organes de presse palestiniens... Il témoigne également
de la profondeur des débats qui agitent la société palestinienne deux ans après
le début d’une Intifada qui s’est accompagnée de la pire répression jamais
connue dans les territoires occupés » (2).
Cette situation nouvelle incite à mettre d’emblée l’accent sur l’extrême
complexité de ce conflit, complexité qui est le principal point commun de
sa couverture, dont cet article examine ce qui semble rétrospectivement en
avoir constitué quelques moments clefs : les débuts de cette seconde Inti-
fada et la construction de catégories interprétatives, faites d’images et de
rôles qui se mettent rapidement en place dès octobre 2000 ; l’onde de choc
du 11 septembre ; la transformation de l’opinion dans l’amalgame « Islam et
terrorisme », qui sert d’appui à Ariel Sharon pour lancer l’opération « Mur
de protection » après la recrudescence des attentats en Israël.
Mais il est impossible de ne pas souligner d’abord la « neutralité impos-
sible » des médias français dans ce débat (3). En effet, les médias français
ont été régulièrement accusés d’être pro-palestiniens, ce qui impose une
réflexion préalable.
Les médias français et Israël
Jusqu’au conflit de 1967, et à l’occupation des « territoires », l’opinion et
les médias français ont toujours été fortement pro-israéliens, du seul fait que
l’histoire de l’Israël moderne apparaissait comme la naissance d’une nation
(d’où, par exemple, le nombre impressionnant de Français allant visiter ce
pays en pleine construction ou encore les manifestations parisiennes pour
défendre la construction d’Israël contre ses ennemis) : « Israël était en danger
et l’opinion se range toujours du côté du plus faible » (4). Tout change en 1967,
où Israël, menacé depuis ses origines, devient soudain l’« occupant » de terri-
toires qui ne lui appartiennent pas. Le propos du général de Gaulle sur ce
« peuple sûr de lui et dominateur » a renforcé le renversement de l’image de
la victime devenue bourreau.
Mais cela ne suffit pas à expliquer cette sorte de passion, ni la constance
ou l’ampleur de la couverture médiatique : il y a ordinairement environ
300 journalistes étrangers présents à Jérusalem, ce qui est déjà énorme ; il
y en avait 900 pendant l’opération d’avril dernier. Pourquoi cela ?
(2) Le Monde, 13 septembre 2001.
(3) Cf. le compte rendu de la conférence qui s’est tenue à Radio France le 25 avril 2002, sur le thème
« Pour mieux comprendre le conflit israélo-palestinien », Médias, n o 2, juin-juillet 2002.
(4) Josette Allia, « Le Nouvel Observateur », Médias, n o 2, juin-juillet 2002.
seconde intifada et terrorisme 851
La première raison est qu’« Israël est une démocratie et, en dépit des inter-
dictions récentes de couvrir les zones militaires, ce pays a toujours permis la
libre circulation des informations ». La seconde est que « Jérusalem, Bethléem,
la Terre sainte correspondent, même pour une France déchristianisée, au ber-
ceau de la civilisation » (5). La troisième est que la France, après les Etats-
Unis, comporte la plus grande communauté juive dans le monde et une des
plus importantes communautés arabo-musulmanes. Cela suffit à rendre la
couverture du conflit à la fois impérative et très difficile : il faut « multiplier
par un coefficient dix la vigilance normale que l’on doit avoir dans le traitement
d’une guerre » (6) ; et il n’est pas facile de ne pas se sentir impliqué : « quand
je passe une heure pour un reportage dans un bus de la ligne 6, la plus touchée
par les attentats, je suis pro-israélienne, et quand je reviens des camps de réfu-
giés palestiniens occupés par les chars, je suis pro-palestinienne » (7).
L’examen de la couverture médiatique du conflit ne peut pas éviter cet
excès de passion qui pousse sans cesse à « équilibrer » les reportages et com-
mentaires sans pouvoir éviter les accusations incessantes, comme en témoi-
gnait Mireille Dutheil, selon laquelle les lecteurs « ne comprennent pas qu’at-
taquer la politique de Sharon, ce n’est pas attaquer Israël ou être antisémite.
C’est une assimilation invraisemblable. C’est le seul conflit où on ne peut rien
dire sur la politique d’un homme politique » (8). Il reste, comme on le verra,
une sorte de prime au faible contre le fort : « l’image se retournera toujours
contre le char qui tire sur des gens armés de kalachnikovs » (9).
La complexité de la situation incite donc les médias à tenter une réduc-
tion du conflit à des questions apparemment simples : celle de la responsabi-
lité/culpabilité des protagonistes, elle-même fortement réduite à celle des
victimes, et, de ce fait, celle de la légitimité ou de l’illégitimité des attentats
et des réactions violentes de l’armée, focalisant l’attention sur les épisodes
les plus visiblement violents du conflit.
La seconde intifada
Le jeudi 28 septembre 2000, Ariel Sharon, chef du Likoud, se rend sur l’Es-
planade des Mosquées-Mont du Temple à Jérusalem. Son geste, décrit de façon
générale comme une « visite controversée », est perçu par les Palestiniens
comme une provocation. Le lendemain, les premiers heurts se déclenchent
entre manifestants palestiniens et forces de sécurité israéliennes : ils marquent
le début de la seconde Intifada. Lors de manifestations anti-israéliennes
(5) Frédéric Encel, enseignant en Relations internationales à l’ENA, op. cit.
(6) Edwy Plenel, Le Monde.
(7) Dorothée Ollieric, France 2.
(8) Mireille Dutheil, Le Point.
(9) Bertrand Vannier, directeur de la rédaction de France Inter.
852 isabelle garcin-marrou et jean-françois tetu
dans la vieille ville de Jérusalem, les Israéliens ouvrent le feu : sept Palesti-
niens sont tués et 220, blessés.
Le 30 septembre, Gaza et la Cisjordanie s’embrasent. Un enfant de
12 ans, Mohamad El Dirah, est tué dans les bras de son père, lors d’une
fusillade qui éclate au carrefour de Netzarim, dans la bande de Gaza. Sa
mort est filmée en direct par un cameraman de France 2, qui assurera que
les tirs venaient du côté israélien. L’émotion est internationale et Yasser
Arafat appelle l’ONU à créer une commission d’enquête internationale, ce
à quoi s’oppose le gouvernement israélien.
Dans les jours qui suivent, les heurts se poursuivent. Kofi Annan, Secré-
taire général de l’ONU, est dans la région ; il tente de convaincre Israéliens
et Palestiniens d’accepter une rencontre sur la sécurité. Le jeudi 12 octobre,
trois soldats israéliens sont lynchés à mort, puis défenestrés dans un com-
missariat de Ramallah. La réponse d’Israël est immédiate : les hélicoptères
de l’armée bombardent Gaza, Ramallah, Jéricho, Naplouse et Hébron. Ce
sont les violences les plus meurtrières depuis les accords d’Oslo de 1993.
Civils palestiniens versus soldats israéliens
Dans cette première période, les discours des journaux rendent essentielle-
ment compte des violences entre civils palestiniens et armée israélienne. Cela
induit différents modes discursifs dans la représentation de la crise. Dans les
jours qui suivent la mort du petit Mohamad, archétype de la population
civile victime d’une violence armée et illégitime, les civils palestiniens sont
représentés comme les victimes constantes du conflit : « des jeunes Palesti-
niens » font face à des « militaires israéliens » ; « des jets de pierres » entraînent
des ripostes « à balles réelles » (10) ; « l’enfant est emblématique de la Pales-
tine » (11). Identifiée, ou non, à un individu singulier, la société civile palesti-
nienne est posée, par les médias, dans la position de l’absolue victime, subis-
sant les bombardements des représailles israéliennes.
La terminologie indique assez nettement le déséquilibre des forces en pré-
sence et fonctionne comme la figure concrète du thème de la violence
aveugle et disproportionnée, de la « tuerie » et du « massacre ». Les journaux
font ainsi état de « manifestants » palestiniens, « blessés » ou « tués », indiquant
par cette opposition sémantique la disproportion entre la cause et les effets
des affrontements avec l’armée israélienne, laquelle joue, de fait, le rôle d’un
appareil répressif violent. Par ailleurs, les processus de numération des vic-
times indiquent l’opposition entre la situation faite aux civils palestiniens et
la nécessité de rétablir un processus de paix. L’Humanité emploie le terme
« massacre » dans un « chapeau » précisant que les trois jours écoulés ont fait
« trente-cinq morts et 2 000 blessés palestiniens » ; de son côté, Le Figaro pré-
(10) L’Humanité, 2 octobre 2001.
(11) Le Monde, 3 octobre 2001.
seconde intifada et terrorisme 853
cise, dans un « chapeau », que « onze Palestiniens – dont deux enfants – et un
Arabe israélien ont été tués hier par des balles tirées par des soldats israéliens...
Par ailleurs, au moins 280 Palestiniens et Arabes d’Israël ont été blessés... Ces
onze décès portent à 35 le nombre de tués... », tandis que La Croix indique :
« des affrontements depuis jeudi entre manifestants palestiniens et forces de
sécurité israéliennes ont fait au moins 31 morts, tous arabes, et plus d’un mil-
lier de blessés ».
La représentation de ces affrontements entre civils et soldats passe, pour
Le Monde, par un discours citant le témoin clef de l’épisode « emblémati-
que » que constitue la mort « en direct », dans les bras de son père, de Moha-
mad ; ce témoin, Talal Abou Rameh, le cameraman de France 2 qui a filmé
la scène, est décrit comme un « cameraman chevronné, ayant ‘ couvert ’, durant
et depuis l’Intifada, des dizaines de manifestations violentes ». Talal Abou
Rameh insiste sur l’importance du nombre de coups de feu qui ont tué l’en-
fant : « l’enfant s’est mis à crier et à pleurer... Il y a eu d’autres coups de feu,
des balles venues du côté israélien qui visaient délibérément le bloc de béton. Un
ambulancier du Croissant-Rouge palestinien, qui tentait d’arriver, a été touché
à son tour, mort. Et puis il y a eu une rafale ; ça venait d’en haut, du coté israé-
lien, on le voit bien dans le film. L’homme derrière le bloc et son fils ont été
touchés. On ne pouvait rien faire. Au moindre mouvement, une grêle de balles
s’abattait sur nous... La fusillade a duré 45 minutes. Quand elle s’est arrêtée,
l’enfant était vraisemblablement déjà mort ».
Les images de la mort du petit Mohamad font le tour des télévisions et
paraissent dans tous les journaux. La force émotionnelle de cette mort fil-
mée n’est pas à démontrer, mais elle s’inscrit dans un cadrage discursif qui
oppose évidemment les civils aux militaires, les enfants aux adultes, les
Palestiniens aux Israéliens. Outre la disproportion entre les actes des civils
palestiniens et les réponses de l’armée israélienne, dénoncée par La Croix
(« Une réponse disproportionnée aux attaques des jeunes ») (12), c’est bien la
légitimité de la violence mise en œuvre par l’armée israélienne qui est ici
mise en cause. Or, dans le conflit israélo-palestinien, la question de la légiti-
mité des violences est évidemment centrale. La Croix indique ainsi que,
« comme lors de chaque confrontation avec l’armée israélienne, les morts et les
blessés sont à décompter quasi exclusivement du côté palestinien », tandis que
Le Monde cite les propos d’un haut fonctionnaire de Ramallah dénonçant
ce qu’il « appelle l’assassinat d’un innocent, un crime de guerre » (13). Le
même article fait état, au discours indirect, des déclarations du comman-
dant de la région Sud, qui englobe Netzarim, le général Yomtov Samila, qui
« a assuré qu’après étude de la séquence diffusée par la télévision, le tir mortel
ne pouvait venir que des Palestiniens ». Dans ce cas, l’usage des citations fait
apparaître le déficit de légitimité dont souffre l’armée israélienne. Ce déficit
(12) La Croix, 2 octobre 2001.
(13) Le Monde, 3 octobre 2001.
854 isabelle garcin-marrou et jean-françois tetu
est encore plus clair dans l’article du Figaro qui raconte la mort du petit
garçon : citant les propos du général Ousama Al Ali, président du Comité
régional de coopération, chargé des bonnes relations avec l’armée israélienne
dans la bande de Gaza, (« ‘Ils ont tiré avec l’intention de tuer... Les Israéliens
sont des terroristes ’, clame le général » (14), l’article se conclut sur une citation
des propos du ministre israélien Shlomo Ben Ami qui accuse « l’Autorité
palestinienne de manipuler les manifestations pour montrer sa force, pour
‘ atteindre des buts politiques à court terme ’ ». Le terme « terroriste » est donc
employé, occurrence rare dans ces trois jours, pour qualifier les Israéliens.
Il semble intéressant de noter que, malgré le flou qui demeure dans le fait
de savoir si les manifestations sont manipulées, malgré le fait que l’armée
israélienne agisse sous les ordres d’un gouvernement démocratiquement élu,
l’illégitimité de la violence est placée par les médias français du côté des
actes de l’armée israélienne. Cette illégitimité est d’ailleurs soulignée, de
façon plus ou moins nette selon la source, par les commentaires provenant
de la communauté internationale : « ‘ nous craignons que ce ne soit la visite
(au Mont du temple) d’Ariel Sharon qui soit la cause de ces tensions ’ a déclaré
le porte-parole du département d’Etat américain » (15) ; « le secrétaire général de
la Ligue arabe, Ismat Abdel Méguid, a lui aussi accusé l’Etat hébreu d’avoir
commis une ‘ boucherie ’ » (16).
Les discours semblent donc nettement désigner Israël comme responsable
de ce début de la seconde Intifada et, dans ce type de confrontation, le fait
que les victimes appartiennent essentiellement à la population civile place
l’armée israélienne, même si les discours sont prudents dans la construction
de cette représentation, dans la position d’un appareil répressif dont la vio-
lence ne peut pas être légitime. Tout semble donc reposer sur le statut des
victimes ; mais une des difficultés qu’ont à surmonter les journaux réside
dans le fait que les auteurs de violences illégitimes peuvent être des soldats,
bras armé d’un pouvoir légitime.
Foule et Autorité palestiniennes
Une autre difficulté du traitement de ce conflit est exemplairement illus-
trée par le lynchage des trois soldats israéliens, réservistes, dans le commis-
sariat de Ramallah. Dans ce cas, les journaux doivent rendre compte de vio-
lences commises par des civils, dont la principale qualification est de consti-
tuer une foule en colère et de représenter la société civile palestinienne.
Cette société, qui était décrite de façon indistincte ou emblématique lors
des violences des jours précédents, se transforme, dans les discours médiati-
ques, en foule furieuse. Rapportant le lynchage des trois soldats israéliens,
(14) Le Figaro, 2 octobre 2001.
(15) L’Humanité, 2 octobre 2001.
(16) Le Monde, 3 octobre 2001.
seconde intifada et terrorisme 855
Le Figaro évoque « la colère des passants » et une foule pour qui les soldats
« ne pouvaient être que des espions » (17). La Croix attribue le lynchage à « une
foule en furie » (18). L’Humanité décrit « une foule », « les manifestants », « plu-
sieurs hommes » ou « des silhouettes », que la police palestinienne est impuis-
sante à contenir (« c’était peine perdue », « ne pouvait plus rien faire ») (19),
tandis que Le Monde décrit l’acte des assassins « en rage », « remplis de
haine », de la façon suivante : « ils s’acharnent, ils massacrent, ils profa-
nent » (20). Libération, dont la une est une photographie pleine page d’un
jeune Palestinien montrant ses avant-bras couverts du sang des soldats par
la fenêtre du commissariat, explique que la foule « en colère » réclame les
trois soldats et « s’en prend même aux policiers qui tentent de les protéger » ;
puis, « les trois hommes sont battus à mort et défenestrés depuis le premier étage.
Leur sang va maculer la façade... Dans la population, c’est la liesse ». Outre
que ces représentations de la foule meurtrière peuvent être lues comme un
renvoi explicite aux écrits de la fin du XIX e siècle sur la psychologie des
foules, il faut noter, dans ce discours de Libération, la narrativisation fic-
tionnelle que produit l’usage des temps verbaux : la construction de cette
scène dramatique décrit l’action de la foule palestinienne comme un fatum
sur lequel personne, et en premier lieu l’Autorité palestinienne, n’a de prise.
Cette perspective d’intelligibilité du lynchage produit une représentation
très ambivalente des autorités palestiniennes. « L’Autorité palestinienne a
aussitôt ‘regretté cet incident ’, tout en précisant qu’il était ‘ le résultat de la poli-
tique d’escalade appliquée par Israël ’, que l’Autorité palestinienne a, à plu-
sieurs reprises, mis en garde contre ses conséquences », indique La Croix, dont
la journaliste, pour décrire plus avant l’ambiguïté de la position palesti-
nienne, conclut : « les appels au calme n’ont pas été entendus, Marwan Bar-
ghouti nie avoir reçu un quelconque ordre de Yasser Arafat en ce sens ». Résu-
mant la situation, l’éditorial de France-Soir insiste sur cette ambivalence de
Yasser Arafat : « l’alternative est assez simple : ou bien il n’est pas en mesure
de maîtriser des éléments ‘ incontrôlés ’ en dépit des injonctions israéliennes et
des engagements qu’il a pris avec Barak ; ou bien il les a laissé faire et l’Etat
hébreu a raison d’affirmer qu’il n’a plus de ‘partenaire ’ pour dialoguer avec
lui. »
Entre impuissance et manipulation, la figure du pouvoir palestinien oscille
et la crédibilité même de ce pouvoir est ici discutée. Sous le titre « A Ramal-
lah, l’inhumain a été commis », le journaliste du Monde précise que « Marwan
Barghouti, le chef de la faction qui souhaitait, la veille à la télévision, ‘ un dur-
cissement de l’Intifada ’, est invisible ». Dans l’éditorial, le discours pointe le
double jeu que semble jouer le pouvoir palestinien : « Yasser Arafat,
(17) Le Figaro, 13 octobre 2001.
(18) La Croix, 13 octobre 2001.
(19) L’Humanité, 13 octobre 2001.
(20) Le Monde, 14 octobre 2001.
856 isabelle garcin-marrou et jean-françois tetu
chef de l’Autorité palestinienne, [qui] dînait il y a deux semaines avec Ehud
Barak et [qui], aujourd’hui, fait libérer de ses prisons les militants du Hamas,
mouvement islamiste, responsable de nombre d’opérations terroristes ». Notons
aussi que cette remarque est précédée d’une remise en cause de l’entrée au
gouvernement d’Ariel Sharon, « opposant de toujours à feu le processus de
paix, honni de Ramallah à Gaza pour avoir couvert, au début des années 80,
les terribles massacres de civils palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila
à Beyrouth ».
Le lien entre le pouvoir palestinien et les mouvements terroristes est donc
rendu explicite. Ce cadrage est d’autant plus signifiant qu’il s’appuie sur la
représentation en creux de la faible structuration de la société civile palesti-
nienne, identifiée à quelques-uns de ses « martyrs », comme le petit Moha-
mad, mais qui ne semble agir que sous l’impulsion d’émotions « orchestrées »
par les mouvements islamistes et terroristes. Si cette représentation est sou-
vent doublée d’une évocation des difficultés quotidiennes vécues par les
Palestiniens des territoires autonomes, il demeure que l’élément essentiel des
discours tient dans le lien fait entre un peuple idéologiquement ou religieu-
sement manipulé et un pouvoir qui joue de cet état de fait. Ce pouvoir qui,
sous couvert de soulèvement populaire, l’Intifada, utilise le terrorisme, n’ap-
paraît pas comme un acteur légitime de la résolution du conflit. Malgré les
réserves émises sur la personnalité d’Ariel Sharon, malgré les craintes fortes
émises sur les risques de guerre après le lancement, par Israël, de missiles
sur Ramallah, l’éditorial du Figaro précise cette analyse : « quand l’opinion,
au Caire, à Damas ou à Amman, applaudit aux enlèvements par le Hezbollah
libanais de soldats israéliens... un accident est toujours possible. Devant la
colère de la rue, les régimes les plus faibles pourraient être tentés d’aller chercher
une légitimité dans l’agressivité. Le risque de contamination n’est pas seulement
régional. Comme le rappellent l’attaque du navire américain [à Aden] et l’incen-
die de la synagogue de Trappes, le terrorisme est un péril mondial ».
Le vocable « terrorisme » est donc peu mobilisé par les journaux quand la
seconde Intifada commence, mais lorsqu’il l’est, il renvoie à une lecture du
conflit dans laquelle les actions terroristes ne peuvent être que liées à un
pouvoir palestinien ambivalent, qui instrumentaliserait les souffrances de
son peuple. La question de la légitimité des actions armées israéliennes est
fondamentalement liée à l’intensité de la répression qui entraîne la mort de
civils ; mais si la disproportion des réactions est illégitime, le pouvoir qui les
ordonne est légitime et ne peut donc pas être qualifié de terroriste. Il n’en
est pas de même pour les actions palestiniennes, qui sont décrites comme
civiles ou menées par des milices : ces actes ne peuvent pas être légitimes ;
seules les actions de la police palestinienne pourraient l’être, mais cette
police est débordée et impuissante. L’action du pouvoir palestinien semble
donc reposer sur un ordre du faire qui, par essence, est illégitime.
seconde intifada et terrorisme 857
Les retombées du 11 septembre :
islamisme et terrorisme
Les attentats du 11 septembre provoquent une telle onde de choc que
l’événement occupe toutes les livraisons du 12 septembre 2001. Il faut donc
attendre le 13 septembre pour que, sous l’appellation générique « les réac-
tions dans le monde », on envisage l’effet des attentats sur le conflit israélo-
palestinien. Mais il faut en fait attendre l’anniversaire de la seconde Inti-
fada, soit autour du 28 septembre, pour que les journaux, faisant le bilan
de l’année écoulée, tirent les premières leçons du 11 septembre.
En effet, le surlendemain du 11, les médias focalisent l’attention sur trois
phénomènes : le contraste entre la réprobation des attentats de la part de
Yasser Arafat et les « manifestations de liesse » de la part de la population
palestinienne ; le contraste entre l’affaiblissement inévitable de la position
palestinienne et le renforcement d’Israël ; le risque d’un amalgame « arabe/
Islam/terrorisme ».
« Yasser Arafat est sous le choc, Naplouse exulte » (21). Très vite, une
image, d’ailleurs reprise par Le Monde, fait le tour du globe, montrant de
jeunes Palestiniens en liesse après les attentats. Elle donne lieu à des com-
mentaires bien différents : si l’Humanité minimise cette manifestation (« tou-
jours le même groupe de gamins »), Le Monde, qui précise que l’Autorité
palestinienne a interdit ces manifestations, laisse entendre que les Palesti-
niens sont globalement satisfaits de l’atteinte faite au premier allié de leur
ennemi et que l’attitude de leurs dirigeants est, sinon feinte, du moins en
forte contradiction avec celle de la population. Même si l’ouverture (« des
centaines de personnes ») est ensuite minimisée (« une poignée de manifes-
tants »), et davantage encore les jours suivants, la réaction palestinienne est
donnée comme générale : « la passion semblait souvent l’emporter sur la rai-
son, la haine sur la compassion parmi les Palestiniens interrogés au hasard...
Washington est... responsable de la souffrance du peuple palestinien » (22).
« Les Palestiniens victimes des retombées. » Ce titre de l’Humanité donne un
autre ton. D’abord parce que la répression semble s’être intensifiée : « onze
Palestiniens ont été tués dans la seule matinée d’hier, dont neuf dans la région
de Jénine », « comme si le carnage provoqué par le terrorisme aux Etats-Unis
lui [l’armée] donnait de nouvelles raisons de tuer des Palestiniens ». Pour la
journaliste, les drapeaux en berne, la minute de silence dans les écoles, la
journée de deuil national en Israël indiquent l’alignement inconditionnel de
l’Etat sur le grand allié et donnent le sentiment que la répression accrue
envers les Palestiniens est l’effet d’une violence non fondée, donc illégitime.
(21) Le Monde, 13 septembre 2001.
(22) Le Monde, 13 septembre 2001.
858 isabelle garcin-marrou et jean-françois tetu
Rapportant les manifestations de liesse à Naplouse, Le Figaro indique que
les gens criaient « Allah est grand », ce qui semble indiquer que pour ces
jeunes Palestiniens, le conflit est bien aussi une guerre de religion. Si, aussi-
tôt après les attentats, de multiples voix d’autorités musulmanes et de diri-
geants arabes indiquent leur crainte d’un amalgame infondé, il est cepen-
dant possible, après le discours de George W. Bush, de faire le lien entre
« Etats islamistes » et « terroristes », ce que montre la reprise de l’opposition
bien/mal par Ariel Sharon : « le combat contre le terrorisme est une lutte inter-
nationale du monde libre contre les forces des ténèbres » (23).
Cet « amalgame » est particulièrement net dans le recours à des formules-
choc à la une des magazines : « Les ‘ islamistes ’ déclarent la guerre à l’Occi-
dent » (24), « Les nouveaux barbares » (25), sans d’ailleurs que ces livraisons
contiennent de dossiers susceptibles de fonder une telle généralisation, ni
l’opposition entre civilisation (Occident) et barbarie. Mais l’attention étant
presque exclusivement centrée sur les Etats-Unis et leur riposte, il faut
attendre encore quelques jours pour que l’anniversaire des débuts de la
seconde Intifada produise un recadrage du conflit.
Le rejet du terrorisme palestinien
L’anniversaire donne lieu à un grand nombre d’articles, où la présence des
journalistes sur place donne un gage d’authenticité aux discours. Globale-
ment, les journaux présentent un double cadrage, entre lesquels l’hésitation
est explicite, mais qui autorisent des projections bien différentes, quoique
tous soient d’accord sur le blocage du processus de paix.
D’un côté, un cadrage « pro-palestinien » rappelle les origines ponctuelles
de l’Intifada (la « visite » d’Ariel Sharon sur l’Esplanade des Mosquées) et les
réactions disproportionnées de l’armée à l’égard d’une révolte née des frus-
trations du peuple palestinien (« les colonies juives continuaient de pousser
comme des champignons » (26). Ce cadrage, qui insiste sur l’escalade guerrière
d’Israël, repose sur l’opposition entre le « peuple palestinien » et l’Etat
d’Israël. Ce cadrage peut être relatif, pour les journaux qui, à l’instar du
Figaro, tentent d’équilibrer les points de vue : « les offres de Camp David
n’étaient pas acceptables pour les Palestiniens » ou encore « les Palestiniens ont
des raisons de ne pas voir la lumière », mais cela n’aboutit qu’à voir les pers-
pectives de paix à peu près ruinées.
Or, c’est bien le refus du cadrage « peuple réprimé/Etat répressif » qui est
mis en cause par l’autre lecture, celle que propose Le Monde par exemple,
pour qui l’explosion populaire initiale a été très vite « militarisée » et « priva-
tisée » : il n’y a pas dans cette Intifada « un » peuple, mais « une myriade de
(23) Le Monde, 13 septembre 2001.
(24) L’Express, 13 septembre 2001.
(25) Marianne, 17 septembre 2001.
(26) Le Figaro, 28 septembre 2001.
seconde intifada et terrorisme 859
petites milices ». C’est pourquoi la figure centrale n’est plus celle de la vic-
time, mais celle de l’échec de ce qui peut se définir comme stratégie (de Yas-
ser Arafat) ou tactique (des milices), et cela à cause de la « dérive » (27) que
représente le terrorisme. Ainsi, les actions sont présentées sous une forme
grammaticale négative : « ne sont pas parvenus » (28). En outre, les attentats
apparaissent totalement contre-productifs, puisqu’ils donnent de « bons pré-
textes » à la répression. Enfin, la société palestinienne apparaît comme aussi
morcelée que ses territoires, du fait de la faiblesse du pouvoir, dont l’affai-
blissement est masqué par la « solidarité de devoir » de la population. Ce
cadrage conduit à faire de la lutte contre le terrorisme le cœur du commen-
taire. Les Palestiniens doivent désormais choisir le bon camp en abandon-
nant le terrorisme : « côté palestinien, où le souvenir d’avoir été dans le mau-
vais camp lors de la guerre du Golfe reste cuisant... » (29).
De toutes parts, le processus de paix apparaît donc comme une impasse
et seule une solution internationale semble alors susceptible de mettre un
terme au conflit. Mais la scène internationale est tout entière mobilisée par
les attentats et le quasi-unanimisme occidental sur l’urgence de combattre
le terrorisme. La situation de la Palestine et de son gouvernement apparaît
donc très défavorable, car les attentats palestiniens ne sont plus lisibles
comme des gestes désespérés ou, plus généralement, comme la seule riposte
du faible au fort : ils sont devenus globalement inacceptables.
Le 11 septembre marque donc bien une rupture majeure, repérable au fait
que les oppositions lexicales sont en train de vaciller. Depuis un an, le
cadrage lexical reposait sur l’opposition entre peuple palestinien et Etat
israélien ; les actions militaires opposaient les combattants palestiniens à
l’armée israélienne. Dans ces deux cas, l’opposition portait de fait sur celle
des civils aux soldats et la disproportion des armes et des moyens faisait
apparaître les Palestiniens comme faibles dans le conflit face au fort sous de
multiples formes, notamment celle du « peuple » contre « un Etat répressif »,
opposition légitimante du fait de l’histoire occidentale. De ce fait, l’emploi,
avant le 11 septembre 2001, du vocable « terroriste » n’était pas totalement
délégitimant. Accolé à « militant », le terme renvoyait à une lutte idéologi-
que, tandis que son opposition au « soldat » israélien renvoyait à l’opposition
entre des initiatives plus ou moins coordonnées, sans grands moyens, repo-
sant sur des actes présentés comme individuels et/ou désespérés et l’organi-
sation d’un appareil militaire puissant. Or, le 11 septembre interdit tout à
fait la poursuite de ces oppositions, parce que le « terroriste » ne peut plus
bénéficier d’aucune légitimité dans l’opinion, ce qui ne fera que s’accroître
dans les mois suivants.
(27) Le Monde, 29 septembre 2001.
(28) Le Monde, 29 septembre 2001.
(29) Le Monde, 29 septembre 2001.
860 isabelle garcin-marrou et jean-françois tetu
Il ne fait pas de doute, quelques jours plus tard, au moment où se prépare
la rencontre prévue entre Shimon Peres et Yasser Arafat, que l’opposition
d’Ariel Sharon à cette rencontre vient de ce que le 11 septembre a changé
la donne en permettant d’assimiler définitivement l’attitude palestinienne
au « terrorisme » unanimement condamné. Ainsi, le 17, Libération cite Ariel
Sharon : « ‘Arafat joue pleinement la carte du terrorisme et ne prend aucune
mesure pour l’empêcher » ; « une telle rencontre donnerait une légitimité à Arafat
et lui permettrait de poursuivre le terrorisme sans que nous puissions agir
contre lui ’ ».
En outre, le 11 septembre produit une collusion entre le caractère confes-
sionnel et le caractère ethnique du conflit. Si, auparavant, le Hamas était
le seul à être continûment caractérisé comme un mouvement « islamique »,
il n’y a pas d’assimilation entre l’entité palestinienne, identifiée à coup sûr
comme « arabe » et un quelconque ensemble « islamique » ; mais le terrorisme
d’Al Qaïda, où la haine, revendiquée, des Etats-Unis, va de pair avec la
revendication religieuse (profanation des lieux saints par la présence des
Etats-Unis en Arabie Saoudite, par exemple), modifie le cadrage : la reven-
dication nationale d’un Etat palestinien est parasitée par le fantasme d’une
guerre de religion, et ce d’autant plus que la revendication de l’autorité sur
toute la Palestine par Ariel Sharon se fonde explicitement sur le caractère
« sacré » de ce territoire ; c’est ce que montre la poursuite incessante de l’im-
plantation des colonies en 2002 et sa justification par Israël.
La guerre contre le terrorisme
L’année 2002, dont l’analyse excède les limites de cet article, est marquée
par l’emblématique « guerre » (contre le terrorisme) qui sert de cadre explica-
tif majeur à la suite de l’Intifada. Lorsque, par exemple, le 31 mars, Ariel
Sharon annonce une « guerre sans compromis » contre le « terrorisme dirigé par
Yasser Arafat », Le Monde titre : « Bush soutient la guerre de Sharon ». L’« oc-
cupation » a été remplacée par « la guerre ».
Le cycle attentats-répression s’installe avec une acmé au début du prin-
temps. On retient surtout ce pic qui commence au matin du 29 mars, deux
jours après un attentat palestinien à Netanya qui fait 21 morts : les forces
israéliennes réoccupent entièrement Ramallah et ouvrent le feu sur le QG de
Yasser Arafat. Les médias reprennent le propos d’Ariel Sharon selon lequel
Israël « considère Arafat, qui est à la tête d’une organisations terroriste, comme
un ennemi ». Le vocabulaire désormais ne changera guère : Ramallah est la
« capitale de la terreur » (Benyamin Ben Eliezer, ministre de la Défense) ; le
discours d’Ariel Sharon est une « déclaration de guerre » ; Yasser Arafat,
considéré comme « ennemi » (« ils veulent me tuer » dit alors Arafat) se dit
prêt à « mourir en martyr ». L’opposition sémantique est maximale et se ren-
force les jours suivants : le 31 mars, pour Ariel Sharon, soutenu par George
seconde intifada et terrorisme 861
W. Bush (« je comprends parfaitement le besoin pour Israël de se défendre et
je le respecte »), Yasser Arafat est « l’ennemi du monde libre » (30).
L’extrême violence qui s’ensuit et qui culmine à Jénine produit en écho
une série d’actes antisémites en France (incendie de deux synagogues, le
2 avril, à Marseille et Lyon) qui font la une des journaux et fait la matière
de nombre d’éditoriaux, en même temps que les appels à la paix se multi-
plient avec, en particulier, la résolution 1403 du Conseil de sécurité de
l’ONU, adoptée le 4 avril, demandant le retrait des troupes israéliennes de
Cisjordanie, résolution appuyée le même jour par George W. Bush. Devant
le refus d’Ariel Sharon de s’incliner (« négocier avant que la terreur ne soit
contenue ne pourrait qu’entraîner sa poursuite ») et la poursuite de l’opération
« Mur de protection » à Naplouse et Hébron, les médias soulignent le « défi »
d’Ariel Sharon aux Etats-Unis, qui provoque une réprobation générale face
aux combats de Jénine (du 7 au 12 avril), alors même que Colin Powell est
chargé d’une mission de paix.
« Massacre » selon les Palestiniens, « combats acharnés » pour Israël (23
soldats israéliens et « plusieurs centaines » de Palestiniens tués, selon le géné-
ral Ron Kitrey) : la polémique dure plusieurs jours, stimulée par le refus
d’Israël d’une commission d’enquête internationale. Dans le même temps,
un groupe de 200 Palestiniens se réfugie, à l’arrivée des blindés israéliens,
dans un couvent qui jouxte la basilique de la Nativité à Bethléem. Qui sont-
ils? On ne sait pas exactement ; des civils, des jeunes armés et, « peut-être »,
des militants du Fatah et du Hamas. Mais la présence de civils assiégés et
affamés, dans ce lieu hautement symbolique, confirme le fait qu’Israël consi-
dère tout le peuple palestinien comme potentiellement « terroriste ».
Or, cette question du terrorisme focalise désormais l’attention des médias,
comme en témoigne cet éditorial du Monde, intitulé « Islam et terrorisme » le
19 avril : « [l’arme terroriste] n’en est pas moins ignoble, inacceptable, écœu-
rante de folie et de lâcheté criminelles. Au nom de la solidarité avec les Palesti-
niens... les autorités de l’Islam et les intellectuels du monde arabe devraient être
les premiers à dénoncer les attentats suicides. Pour le malheur des Palestiniens,
c’est le contraire qui est en train de se passer ». L’amalgame du terrorisme et
de l’Islam est en effet stimulé par des déclarations largement reprises,
comme celle du cheikh Mohammed Tantawi, de l’Université Al-Ashar, tra-
duite par le New York Times, pour qui ces attentats suicides sont « la forme
la plus haute de la guerre sainte ».
Il faut d’ailleurs noter ici l’attitude des radios communautaires dont l’in-
sistance à dépassionner l’antagonisme et, il faut le dire, la peur des audi-
teurs des deux communautés, est à souligner. Si la ligne d’opposition claire
entre ces radios communautaires juives et arabo-musulmanes se situe entre
(30) L’opposition sémantique renvoie à l’opposition idéologique et politique de la Guerre froide entre le
« monde libre » et les pays de l’Est.
862 isabelle garcin-marrou et jean-françois tetu
l’« agresseur israélien » et le « terrorisme palestinien », l’insistance de Radio
Shalom sur son sous-titre « La voix de la paix », la réserve de Radio Orient
(« nous ne voulons pas tomber dans le piège du militantisme »), ou encore le
très emblématique duplex, à Lyon, entre Radio Salam et Radio Judaïca, le
19 avril, sur le thème « Une montée de l’antisémitisme dans les banlieues,
fantasme ou réalité ? » témoignent de cette volonté commune de dépasser le
conflit.
Le 10 mai 2002, après plus de cinq semaines de couvre-feu, l’armée israé-
lienne se retire de Bethléem, dernière ville de Cisjordanie encore totalement
occupée, tandis que les assiégés de la Nativité rentrent chez eux ou sont
transférés à Gaza (26 personnes) ou encore à Chypre (les 13 « dangereux »
selon Israël). La reprise du processus de paix est alors saluée, les médias
insistant sur l’« autocritique » de Yasser Arafat (sorti de son QG le 2 mai)
le 15 mai, qui présage la « guerre de succession » au sein de l’OLP.
Conclusion
La complexité du réel et le risque de la simplification
On peut donc résumer ainsi l’attitude des médias pendant les six premiers
mois de la seconde année. A l’exception, notable, de l’Humanité qui s’en
tient à la condamnation de l’agression israélienne et de la colonisation des
territoires, la majorité des médias montre une réprobation claire et de plus
en plus nette des attentats, à la fois parce qu’ils font des victimes inno-
centes, parce qu’ils entretiennent une angoisse génératrice de représailles et
parce qu’ils ruinent les efforts de la diplomatie. Parallèlement, la violence,
une fois de plus disproportionnée, de l’armée israélienne est dénoncée, parce
qu’elle fait le malheur du peuple palestinien, parce qu’elle interdit à Yasser
Arafat, isolé, d’exercer l’autorité qu’on exige de lui, parce qu’elle rend
insupportable la situation de la population civile, notamment à Jénine et
Bethléem. Mais les médias ne parviennent toujours pas à rendre compte de
la complexité de la situation (sans laquelle la violence des combats de
Jénine est incompréhensible), préférant condamner nettement l’interdit fait
alors aux journalistes de circuler normalement. L’absence de « liberté » de
l’information est dénoncée parce qu’elle autorise toutes les rumeurs et laisse
supposer l’existence d’atrocités que dément Israël.
Autre signe de complexité : la dispersion des attentats, à l’image du mor-
cellement du territoire, qui renforce la peur de la population israélienne.
Mais les médias ne parviennent pas à dire la profonde interpénétration des
deux populations qui, pourtant, peut expliquer l’échec de tout « rempart »
de protection.
Au fond, la principale difficulté que les médias rencontrent dans ce conflit
est une sorte d’impasse narrative. Sauf à maintenir une grille interprétative
très simplificatrice (agresseurs versus victimes), il est impossible de
seconde intifada et terrorisme 863
construire des rôles actanciels clairs et les figures semblent sans cesse brouil-
lées. Ainsi de l’attitude de la population palestinienne, mais aussi des
auteurs des attentats (fanatisme religieux ou résistance ?) et, bien entendu,
des responsables politiques (sincérité de Yasser Arafat ? objectifs réels
d’Ariel Sharon ?), et ainsi de suite... La présence de « terroristes » supposés
au milieu des civils brouille l’image de l’asile franciscain de Bethléem, les
contradictions des témoignages, celle du « massacre » de Jénine. Il est alors
plus simple de dénoncer l’effort de propagande, de part et d’autre, parce que
la poursuite des attentats terroristes après le 11 septembre a disqualifié,
dans l’opinion, la résistance palestinienne, comme elle a fini de sceller l’al-
liance entre Israël et les Etats-Unis, comme il semble impossible de sortir
de représentations qui « collent » à l’image présupposée que l’on se fait des
deux camps. D’où, finalement, l’ambivalence qui caractérise, à quelques
exceptions près, les discours des journaux français.