Marie Potdeter
AU PAYS DES VERMEILLES
DU PÈRE NOËL
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Coëtquen Éditions
Centre d’affaires Alizés
La Rigourdière
35510 Cesson-Sévigné
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© Éric Jacob 2005. Tous droits réservés.
ISBN 2-84993-016-4
Dépôt légal : 4e trimestre 2005
Éric Simon JACOB
Marie Potdeter
AU PAYS DES VERMEILLES
DU PÈRE NOËL
Tome I
Coëtquen Éditions
Du même auteur :
Déjà paru aux Éditions Coëtquen « Fiction ».
Le Festin des Dieux - ISBN 2-84993-001-6
***
À paraître aux Éditions Coëtquen « Junior ».
Marie Potdeter à l’école du Père Noël - Tome II.
Marie Potdeter et le Saint Graal - Tome III.
Notre enfance a été bercée par des récits sublimes, ahurissants,
merveilleux, mais aussi cauchemardesques. Des histoires relatées
par nos parents et nos grands-parents alors que nous tremblions
dans des draps douillets. Souvent, elles sont très anciennes et se
transmettent depuis la nuit des temps.
Voici l’histoire vraie d’une petite fille mystérieuse, connue sous
le nom de Marie Potdeter, qui sauva le Père Noël.
Par Éric Simon Jacob, 1965-2005.
CHAPITRE I.
– Le grand-père –
M arie ressentait la fatigue et ne se sentait plus la force
d’attendre le Père Noël. Elle avait bien mangé, trop
même. Elle croyait que son ventre allait éclater telle-
ment elle avait englouti de gâteaux à la chantilly pour oublier la
dinde aux marrons.
« Pourquoi papa veut-il toujours que je mange de la viande ?
C’est dégoûtant de manger nos amis les animaux ! » pensait-elle.
Elle regarda son ours et sa poule en peluche. Elle chérissait ses
amis et dormait avec eux le plus possible. Elle détestait aussi lors-
que sa maman criait.
– Il faut nettoyer tes nounours !
Cocotte n’aimait pas être lavée, elle perdait toutes ses plumes et
sa peau se trouait.
Heureusement, il y avait son grand-père Nicolas.
Toujours il la prenait sur ses genoux et il lui caressait les che-
veux. Il était gentil le grand-père et il savait expliquer quantité de
choses. Par exemple, le Père Noël vivait très haut dans le ciel. Sa
maison était dans un cumulonimbus et comme les nuages bou-
geaient tout le temps, il ne pouvait pas avoir d’habitation fixe.
Était-ce bien vrai ?
Marie avait écrit au Père Noël, cependant son grand-père lui
avait annoncé que si elle désirait une réponse, il fallait qu’elle lui
donne sa lettre. Ainsi, il l’avait postée, puis quelques jours plus
tard, il avait pris un avion. Il s’était rendu au sommet du ciel et
avait aperçu le Père Noël. Ils s’étaient adressé la parole. Ensuite,
après lui avoir fait une grosse bise sur la joue, le vieil homme avait
obtenu un colis qu’elle espérait recevoir bientôt. Rencontrerait-elle
aussi le Père Noël ?
Marie bâilla très fort. Son ventre lui faisait mal et elle n’arrivait
plus à respirer.
– Maman, j’ai trop sommeil. Je peux aller me coucher ?
Sa maman lui fit une caresse, mais on aurait dit qu’elle ne
l’avait pas entendue.
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Les adultes vivaient entre eux. Ils étaient grands, encombrants et
pleins de rides. Ils discutaient de tas de choses que l’on ne pouvait
pas comprendre. Même quand Marie croyait connaître les mots,
c’était le sens qu’elle ne déchiffrait pas. Ce soir-là, ils criaient tous
ensemble. Chacun conversait, personne n’écoutait l’autre. Tout le
monde faisait le malin. Le papa pensait être le plus beau, le plus
intelligent. Là, il disait encore :
– Taisez-vous quand Dieu parle !
Marie ne voyait pas de quel Dieu son papa voulait parler. Elle
prêtait l’oreille aux divers bruits, mais n’entendait que son père.
« Mon papa entend la voix de Dieu, pensait-elle, et moi je
n’entends rien ! »
Maman passait des heures et des heures dans les toilettes. Elle
était magicienne sans doute. Le matin, elle bondissait du lit et fon-
çait au lavabo, les cheveux dans tous les sens, les yeux noirs
comme le caca de Médor, avec une peau si blanche que cela res-
semblait à de la farine. Très longtemps après, elle sortait. On ne
pouvait plus la reconnaître. Alors, comme un automate, papa lan-
çait :
– Tu es splendide ce matin, ma chérie.
Marie ne comprenait pas que papa trouve maman délicieuse
parce qu’elle s’était recouverte d’un onguent gluant et rouge.
Elle lui avait expliqué :
– Tu vois, toutes les femmes font cela. La peau est plus douce,
elle rajeunit et les rides disparaissent.
– Beurk ! lâchait Marie.
Le texte écrit sur la crème magique disait « graisse de dindon-
neau et de cochonnet ».
En fait, papa entendait le seigneur tout puissant et maman était
un peu folle. À côté, il y avait grand-père et Mamie. Pauvres et très
usés depuis toujours puisqu’ils étaient agriculteurs depuis de nom-
breuses générations. Mamie semblait momifiée, tellement elle était
vieille et cassée par les lourds fardeaux de la vie. Marie n’osait pas
vraiment le dire, mais Mamie faisait peur même si elle était très
gentille. Elle pouvait rester des heures sans bouger, à mâchouiller
un morceau de pain avec ses trois dents. Souvent, on lui deman-
dait : « Comment vas-tu ? » elle qui n’entendait rien. Ensuite, on lui
hurlait une question presque identique. Chaque fois, c’était la même
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réponse : « Oui ». Puis elle se rendormait tout en gardant les yeux
ouverts. Le grand-père, lui, ne proférait rien, mais il était très atten-
tif. Il regardait tout le monde. Il souriait. Il hochait la tête. Il
grignotait. On ne lui disait rien même lorsqu’il refusait de manger
de la viande. Marie n’était pas jalouse, mais elle ne comprenait pas
pourquoi les grands pouvaient faire tout ce qu’ils souhaitaient et
pas les petits.
Puisque personne ne l’écoutait, elle alla faire pipi. Ensuite, elle
ramassa son livre pour enfant ainsi que ses deux animaux en pelu-
che. Le gros Médor vint vers elle avec son énorme gueule qui
sentait très mauvais. Il avait une fois de plus gratté la terre sous le
chêne à la poursuite d’un rat des champs. Toujours au même en-
droit... alors, Marie en était certaine : le mulot était parti depuis
bien longtemps.
– Médor, tu devrais te laver les dents toi aussi. Les vers de terre,
ce n’est pas bon pour ton haleine.
Le chien tenta de la lécher avec sa longue langue baveuse. Des
morceaux de dinde pendaient encore dans sa bave sombre et mous-
seuse.
– Oh la la ! Ça ne va pas Médor... au panier. Tu n’es pas sage.
Elle le repoussa avec ses petites
mains de bébé. Le toutou, désemparé,
tourna la tête et battit de la queue.
Médor était bête. Lui aussi ne
comprenait rien.
Marie devait grimper l’escalier pour
atteindre sa chambre. C’était dur, car il
était interminable. Pourquoi les marches Pendant que Marie montait
étaient-elles si grandes ? Marie se les marches, Minou, le petit
cognait les tibias sur les bords et elle chat l’observait en louchant
avait de nombreux bleus violets. avec ses gros yeux ronds.
Heureusement, il y avait une rampe pour se tirer vers le haut avec
les bras.
« Nounours et Cocotte se laissent traîner sans rien faire, pensait
Marie, ils sont fainéants. »
Après une escalade dangereuse, elle déboucha sur le palier du
premier étage. Minou était resté en bas. Il avait trop peur et n’osait
pas la rejoindre.
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Minou aussi avait bien mangé. Son ventre était tout rond et il
touchait le sol. À présent, il rêvait de dormir au chaud, dans les bras
de Marie.
Marie le regarda tendrement, elle aussi aurait aimé avoir Minou
dans le lit. Il ronronnait très fort en faisant vibrer son corps et elle
se sentait bien lorsqu’il faisait cela.
Marie était une petite fille très sage, bien que très gâtée, ce qui
était extrêmement rare. Elle jouait à ranger ses affaires et sa cham-
bre était très ordonnée. Maman lui disait : « Si tu es sage, tu pourras
faire ce que tu veux dans ta chambre ». Marie avait compris que
« sage » voulait dire « soignée » et qui ne fait pas de bruit avec la
bouche. Alors quand Marie désirait crier, elle allait dans le jardin,
derrière le talus de branches. Là, elle pouvait hurler, se donner elle-
même les fessées qui lui manquaient et faire s’envoler les oiseaux.
Marie pensait que ce n’était pas bien de trop gâter les enfants, parce
que beaucoup d’autres n’avaient rien du tout. Elle se disait que
maman et papa faisaient cela pour se rassurer. Elle aurait préféré
qu’ils lui parlent comme son grand-père plutôt qu’ils se dédouanent
de tout avec des jouets inutiles. Et Marie devait souvent jouer au
bébé pour rendre heureux ses parents.
« Je ne dois pas vieillir ! » pensait-elle.
Le livre contient une image qui ressemble à Léa, sa meilleure
copine de classe. À côté, on voit un joli garçon. On dirait Vérénis.
Léa et Marie sont toutes les deux amoureuses de Vérénis.
Marie avait des parents chanceux, alors elle avait un lit spacieux
et une chambre immense. Beaucoup d’enfants dans son école
n’avaient rien de tout cela. Presque tous, en réalité. Elle avait une
magnifique maison, pas de frère et sœur qui soient entiers, mais un
chien et un chat. Elle avait deux parents très grands qui vivaient
ensemble. Elle avait de la chance, ce qui était normal et justifié
d’après son papa.
Elle regarda son livre avec nostalgie. À l’intérieur, on y trouvait
une histoire drôle et triste à la fois. Marie souriait tandis que des
larmes chaudes coulaient sur ses joues. Cela parlait d’un petit gar-
çon qui lui faisait penser à Vérénis Piedefer. Elle en était très
amoureuse, mais elle n’osait pas le dire. Vérénis, qui était d’origine
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péruvienne, n’avait plus que sa maman très pauvre qui vivait dans
une chambrette de bonne. Il dormait le soir dans la salle d’eau sur
un minuscule matelas, à même le sol, avec sa tortue Casper. Mais il
était riche d’une beauté unique : celle du Soleil. Et chaque fois qu’il
se tenait près d’elle dans la classe, son cœur brûlait comme la
braise. Elle rougissait à maintes reprises. Notamment quand son
amie Léa Terdebocage était là et qu’elle parlait à Vérénis. Mais l’un
et l’autre ne venaient plus à l’école depuis une semaine déjà.
Étaient-ils malades ?
« Ouille ! pensait-elle. Vérénis me manque tellement. »
Marie bâilla de nouveau. Ses yeux rougis la piquaient. Elle mit
son pyjama et plia ses vêtements avant de les déposer soigneuse-
ment sur le pouf.
– On va faire dodo, Nounours ! Toi, Cocotte, tu es trop déplu-
mée pour dormir avec moi. Tu vas aller dans le tiroir de la
commode. Je la laisserai ouverte...
Le ciel était noir comme le cirage. La lune s’était couchée, elle
aussi. Trop épuisée certainement pour faire un tour de plus autour
de la Terre. La neige tombait encore dans le jardin et recouvrait tout
de son manteau épais.
Elle éteignit la veilleuse et s’endormit sous les draps. Soudain,
elle sentit quelque chose caresser ses pieds. Une petite boule douce
remontait jusqu’à sa tête.
– Hum Minou, gémit-elle. Viens là ! Je vais te tenir chaud.
Une lumière tamisée éclaira alors la chambre. Marie parvint ce-
pendant à en déceler les faibles rayons. Elle repoussa légèrement le
tissu de laine et se redressa sur son oreiller, Nounours et Minou
dans ses bras.
– Papy !
Le grand-père attrapa la chaise en bois qui faisait face au bureau
de Marie, et se plaça devant le lit.
– Je voulais te parler Marie, avant que tu ne dormes. Je désirais
être seul avec toi, sans tes parents pour nous déranger.
– Ah ?! Oui.
Le grand-père déposa sur ses genoux un objet respectable. Ma-
rie regarda la chose en se demandant s’il s’agissait de la lettre du
Père Noël.
– Qu’est-ce que c’est Papy ? La lettre du Père Noël ?
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– Non, ma chérie. Ce n’est pas une lettre, répondit-il en riant
presque, c’est bien trop grand. Mais j’ai un message verbal pour toi.
Il m’a dit de te donner ce cadeau. Tu n’es pas obligée de l’ouvrir
maintenant, mais tu peux le faire si tu veux.
Le vieil homme la regarda en souriant. Sa longue barbe toute
blanche lui arrivait jusqu’au ventre. Il portait un bonnet gris pour
cacher ses cheveux tombants et ne quittait jamais son large peignoir
touffu et grisâtre. On aurait pu le confondre avec un gros bon-
homme de neige.
– Il m’a demandé de te dire que tu étais exceptionnelle, c’est
pour cela qu’il m’a confié ce présent tout spécial. En outre, il m’a
conseillé de te faire goûter ce sucre d’orge avant que tu ne dormes.
Le grand bonbon avait un arrière-goût très étrange, mais eni-
vrant. C’était bon.
– As-tu rencontré le Père Noël, Papy ?
– Oui, mon ange. Nous avons parlé. J’ai posté ta lettre. Et alors
que je revenais d’un voyage, le Père Noël est venu me retrouver
dans les toilettes de l’avion, afin de me remettre cette toile. Quand
tu auras des soucis, tu n’auras qu’à regarder ce tableau avant de
t’endormir. Il m’a dit qu’il s’agissait d’un monde merveilleux dans
lequel les enfants humains vieillissent d’une année par jour.
– Il m’a écrit ?
– Non.
– Je n’ai rien d’autre ?
– Et bien non.
Marie semblait déçue. Elle observa son grand-père qui défaisait
la protection de papier. Il se saisit du cadeau et le plaça délicate-
ment au-dessus de son lit, en lieu et place du précédent. De cette
œuvre émanait une douce odeur de gâteaux aux épices.
– Tu vas attentivement regarder le tableau avant de t’endormir.
Il a été peint avec de la peinture magique. Quand tu seras fatiguée,
tu éteindras la lumière. Nous reparlerons de tout cela demain.
– Oui, Papy. Il était beau le Père Noël ?
– Oui, très beau.
– Tu me racontes une histoire pour que je m’endorme ?
Le grand-père accepta, mais bientôt Marie dormait. Il la caressa.
– Bonne nuit Marie. Fais de beaux rêves et quoi qu’il arrive, sa-
che que je t’aime, dit-il avant de quitter la pièce.
- 14 -
CHAPITRE II.
– Le Tableau mystérieux –
M arie observa le tableau. Il n’était pas bien intéressant,
mais il était très bizarre. Les habitations étaient toutes
colorées et rondes. Elles étaient sans limites et petites
à la fois, perchées dans les montagnes enneigées. D’immenses
champignons faisaient ombrage aux grands sapins. Il y avait un
renne également. Marie remarqua cependant une anomalie. Le fond
semblait réel alors que le devant paraissait n’être qu’une vulgaire
peinture. Il avait trop de défauts.
– Ce n’est pas drôle, Père Noël, maugréa-t-elle avec tristesse.
Qu’est-ce que je vais faire d’un tableau ?
Elle le regarda encore un peu parce que son grand-père le lui
avait demandé, puis elle éteignit la lumière. Elle eut la surprise de
constater que le tableau était lumineux ! Une clarté fluorescente
s’échappait de la neige et des bâtisses. Un grand frisson la traversa,
ainsi qu’un sentiment de terreur.
Ce tableau l’observerait-il toutes les nuits ?
Marie redoutait en cachette les squelettes qui se cachaient sous
son lit. Ils espéraient l’agripper par le pied et l’emmener loin de sa
famille. Alors, elle préférait dormir avec Nounours et Minou. Au
moins, ils la protégeaient. Mais pour que les monstres nocturnes ne
la touchent pas, elle rentrait sous les draps et s’enfermait dessous,
ne laissant passer qu’un tout petit filet d’air.
Papa et maman avaient beau lui expliquer que les ossatures vi-
vantes n’existaient pas, elle en avait tout de même peur.
Maintenant, il y avait ce tableau lumineux qui paraissait animé. Elle
voyait dans la chambre d’habitude obscure, et comme la lumière
émise par le tableau variait, des jeux d’ombres se produisaient sur
les meubles. Tout semblait bouger.
– Papy ! sanglota Marie.
Une heure s’écoula puis elle s’endormit enfin.
***
Minou, Nounours et Cocotte étaient là, auprès de Marie. Ils
jouaient avec les fleurs de la vallée. Le ciel était bleu foncé, lim-
pide, presque dépourvu de nuages.
- 15 -
Et au milieu du pâturage, enneigé par endroits, se trouvait une
nappe étendue à même l’herbe, avec un grand bocal et du pain,
ainsi que toutes sortes d’aliments. Des graines salées, des fruits, du
poulet froid.
– Il y a du miel dans le récipient ! Miam… s’exclama Marie.
Comme il n’y avait personne pour la disputer, elle se coupa une
tranche de pain et la tartina d’un miel épais et doré. Comme il sen-
tait bon.
Cocotte s’était rapprochée et elle picora dans tout ce qu’elle
pouvait. Nounours goba le miel et Minou griffa le poulet avant de
le goûter timidement.
Marie jugeait étrange que ses peluches bougent ainsi et qu’elles
mangent de surcroît. Puis elle songea qu’il était normal qu’elles
aient faim, puisqu’elles ne s’alimentaient pas souvent.
Le temps passa un peu. Elle avait l’impression que le paysage se
retournait comme si elle le regardait au travers de jumelles inver-
sées. Elle se leva et s’assit sur la nappe.
– J’ai le vertige ! Je vais exploser si je continue à m’empiffrer
comme un éléphant.
L’étourdissement s’intensifia, puis comme le bol à miel devenait
trop lourd, elle le lâcha et il se renversa. Même Minou fut tenté d’y
goûter. Et puis patatras… Chacun se retrouva si petit que les herbes
s’étaient changées en arbres. Quant au bocal, il était désormais
aussi vaste qu’une maison.
– Ouille ! Ça ne va pas ! s’écria Marie qui commençait à se dire
qu’elle était entraînée dans une mauvaise aventure.
Marie s’apprêtait à exploser et voilà qu’elle avait la taille d’une
limace. Nounours et Minou aussi avaient rapetissé. Seule Cocotte
avait conservé sa taille normale. Elle continuait à picorer et à pré-
sent elle les regardait bizarrement.
– Je crois que Cocotte va nous confondre avec des graines ou
des vers, dit Marie.
En effet, Cocotte se préparait à les poursuivre pour les croquer.
Marie ramassa son Nounours et son Minou et sauta en dehors de la
nappe afin de s’enfuir dans les herbes. Cocotte était cependant bien
trop rapide et bientôt elle leur bloqua le passage avec sa patte.
Marie se trouvait comme dans une cage, coincée entre de mau-
vaises herbes et les griffes de la poule.
- 16 -
– C’est la fin, soupira Marie en fermant les yeux.
Mais il ne se passa rien. La prison disparut et Marie sentit
qu’elle pouvait à nouveau bouger les bras. Elle ouvrit ses yeux.
Cocotte était là, aussi petite qu’un cafard, presque inchangée pour
Marie, étant donné que tout le monde avait rapetissé dans des pro-
portions semblables.
– Hum ! Ce que l’on a mangé n’était pas si bon. Cocotte a mis
plus de temps que nous à digérer les graines. Comment va-t-on
sortir de cet enfer ?
Marie s’étonna de l’usage du mot « enfer ». Elle ignorait
connaître cette expression-là, mais maman prononçait souvent ce
mot lorsqu’elle parlait de papa.
Il y avait des herbes partout. Tandis que l’on s’en approchait, on
distinguait les immenses poils blanchâtres et translucides qui
s’extirpaient des tranches. Ils semblaient soit coupants, soit gluants
ou urticants.
– Comment les vaches peuvent-elles se nourrir de cela ? se de-
manda Marie. Leur estomac doit être très solide.
Et puis Marie se souvint de tout. Elle avait reçu ce tableau mys-
térieux. Elle avait eu peur. Elle s’était certainement endormie. À
présent, elle était dans ce monde inconcevable.
« Comment rentrer à la maison ? »
Marie pensait qu’il lui fallait se réveiller et que tout rentrerait
dans l’ordre. Elle se pinça la joue. Rien ne se passa. Elle cria. Rien.
– Bon, je n’ai pas le courage de me faire plus mal. Tant pis.
Puisque je suis là, essayons de nous amuser.
Comme elle avait parlé puis vociféré, on avait remarqué sa pré-
sence. Des rires, des voix devenaient perceptibles derrière les
branches d’herbes. Et puis soudain, un bourdonnement se fit enten-
dre nettement.
– BBBzzzzzz !
Un bruit strident secouait l’air. Des vibrations qui venaient d’en
haut et non pas d’en bas. Elle leva la tête et elle constata que bien
des herbes étaient en réalité des tiges dont le sommet se trouvait
être des pétales aux couleurs variées. Elle assista à l’atterrissage
d’une abeille sur une fleur de malus. L’insecte manœuvra autour
des cinq pétales blancs pour aborder de front les têtes chargées de
pollens jaunes et rouges.
- 17 -
Minou se plaça au pied de la tige et commença à vouloir
l’escalader.
– Voyons Minou ! Laisse Madame l’abeille faire ses courses.
Elle nous fera ce bon miel que nous aimons tant.
– Miaou, répondit Minou.
Les voix se firent entendre à nouveau. Elles chuchotaient quel-
que chose :
– On te l’avait bien dit !
Marie se demanda qui pouvait prétendre cela. Cela ressemblait à
une addition de voix en chœur. Marie se regarda au travers d’une
surface humide d’où les paroles semblaient venir. Il s’agissait d’une
grande feuille recouverte de bave d’escargot et dont l’aspect rappe-
lait désormais un miroir.
« Mes cheveux blonds sont devenus blancs comme la neige, re-
marqua-t-elle, et je suis en pyjama. »
C’était en effet tout à fait normal. Heureusement, elle avait ses
pantoufles. En revanche, elle ne se souvenait pas les avoir mis.
– Peut-être suis-je dans un rêve ? Tout semble si réel.
C’est alors qu’elle remarqua que ses chaussons avaient gonflé
au point de devenir de petites bottes très chaudes. Des poils de
laines en sortaient. C’était très doux pour des pieds sans chausset-
tes, comme un duvet.
– Mes peluches sont vivantes dans ce monde. Heureusement,
Minou n’a pas changé.
Les branches d’herbes commencèrent à se plier. Quelque chose
les poussait dans sa direction.
– Nous te disions : pas de miel !
– Dissension : si dame poulet !
Marie prêta l’oreille. Elle comprenait à peine. Il s’agissait de
deux voix presque semblables. Deux petits garçonnets, habillés
comme des écoliers, la fixaient. Ils paraissaient aussi réduits qu’elle
l’était elle-même ! Eux aussi avaient les cheveux blancs. Cepen-
dant, ils semblaient être des contraires. Les couleurs de leurs
vêtements se croisaient ce qui était étrange, mais faisable. Oui, mais
voilà : les verrues sur les visages se croisaient également, et cela
semblait vraiment très mystérieux pour Marie.
– Bonjour, dit-elle.
– Enchanté, Mademoiselle ! répondit le premier garçon.
- 18 -
Alors, le second enfant prononça en sourdine :
Le maniement de la chose !
Si le néant mâche le dôme,
l’ennemi, saleté de macho,
ment, lâche sa mie de Noël.
En cas de miel, hâte le nom !
Marie regarda ce dernier en haussant les sourcils.
Le premier garçon s’approcha de Marie et lui murmura à
l’oreille :
– À trop manger de gâteaux, il était logique que vous en pâtis-
siez.
Le deuxième garçon s’agita. Il tentait d’écouter la conversation,
mais ne pouvait y parvenir.
– Tu sais, chuchota-t-il encore, j’ai dévoré le miel tout comme
toi autrefois, et j’ai rapetissé, mais je me suis aussi divisé en deux.
J’ai beaucoup souffert. J’ai roulé dans l’herbe et je voyais mon
corps s’allonger, se séparer. J’étais recouvert de glu, de sueur.
– Tu saignais ?
– Pas du tout, ce qui est très étonnant. Ensuite, je me suis éva-
noui de peur lorsque mon crâne a commencé à se diviser. Quand je
me suis réveillé, j’étais devenu un nain de jardin. Et soudain, il y
avait ce sosie nu qui faisait des anagrammes avec mes phrases.
– Oh ! Brrr. Effrayant !
– Je flottais dans mes vêtements qui étaient devenus trop grands,
et puis j’avais si faim. Je me suis remis à manger, tout comme mon
double, après quoi nous avons rapetissé ensemble.
Marie regarda le jeune garçon avec de grands yeux ronds. Elle
avait l’impression de reconnaître ce doux visage, mais elle échoua à
se souvenir de quoi que ce soit.
– Ah ?
– La séparation des enfants en deux individus inversés n’est pas
systématique, cela dépend des jours et du climat. S’il fait beau ou
pas dans le tableau magique, cela peut tout changer.
– Tu as dit nana-gramme ! Qu’est-ce que cela veut dire ?
– Il fait des phrases avec mes propres termes en reprenant cha-
cune des lettres de mes mots, expliqua le garçon.
- 19 -
– Oh ! Cela doit être très difficile ! pensa Marie qui savait tout
juste écrire quelques mots sans faire de fautes. Moi, je ne pourrais
pas faire cela, même si je me dédoublais !
– C’est bien possible. Tous ne font pas des anagrammes. Cer-
tains ne réalisent que des jeux de mots. Mais alors, ils ne se
dédoublent pas.
– C’est très étrange ! dit Marie d’un air très étonné. Et moi que
vais-je donc faire ?
– Ne serais-tu pas la « Marie du pays des vermeilles » que tout
le monde attend ? demanda le garçon.
– Tu veux dire Alice ?
– Non, je dis bien Marie au pays des montagnes couleur de
neige et d’argent.
– Je ne sais pas. Qu’a-t-elle de spécial cette Marie ?
– On dit qu’elle est jolie. On prétend qu’elle réfléchit.
– Je ne crois pas que je sois cette Marie-là ! Je n’ai que sept ans
et demi et parfois je suce encore mon pouce.
– Nul doute que tu es donc la Marie !
– Le coût du démon Arlequin saute !
– Cela veut-il dire quelque chose ce que prononce ton jumeau ?
– Oui…
– Oui !
– Arlequin est l’ennemi du Père Noël.
– Si le Requin-loup damne le renne ; et plie un raisonnement de
querelle ; l’ennemi du Père Noël est Arlequin !
Constatant la frénésie de son jumeau, le garçon se résolut à chu-
choter dans l’oreille de Marie.
– Vois-tu, un terrible péril guette notre montagne de l’oreille
depuis qu’un gnome de Sibérie nommé Arlequin est venu sur nos
terres.
– La montagne de l’oreille ? Le Père Noël ? Où sommes-nous
donc ? demanda Marie.
– Nous sommes dans l’une des habitations du Père Noël. C’est
dans cette région que se fabriquent la plupart des jouets pour en-
fants. Nous sommes en froide Laponie finlandaise, au Korvatunturi.
Marie ignorait où se situait la Laponie, étant donné qu’elle sa-
vait à peine où se trouvait son école.
– Est-ce en France ? demanda-t-elle.
- 20 -
Cette fois-là, ce fut le garçon qui la regarda d’un drôle d’air.
– Nous allons rentrer au village, dit-il en hochant la tête négati-
vement. Les ténèbres risquent de tomber rapidement, car nous
sommes sur le point de quitter l’univers magique du tableau et
d’accéder au monde réel !
– Je commençais à croire en ceux qui m’affirmaient que le Père
Noël n’existait pas. J’allais presque en déduire que Dieu lui-même
n’existait pas ! avoua Marie, même si mon père prétend l’entendre.
– Mon Dieu ! s’exclama le gamin. Bien sûr qu’il existe ! Quelle
idée !
Pendant qu’ils marchaient tous au travers des herbes, Marie ob-
serva la forêt. Les insectes circulaient à côté d’eux. Jamais Marie
n’avait imaginé ce monde caché qui vivait dans les herbes. Toutes
sortes d’animaux, privés de squelettes, mais à la peau très dure
comme de la pierre souple, croisaient leur chemin, sauf que quel-
quefois, ces bidules tentaient d’attraper les enfants et il fallait les
repousser avec le pied.
– Ces crabes poilus me veulent du mal, je crois ! couina Marie
en sautant en l’air.
– Ce ne sont pas des crabes, mais des arthropodes. Méfie-toi de
leurs pinces et de leurs dards.
– Arthro ponde ? répéta Marie sans comprendre.
– C’est un terme qui désigne tout ce qui possède une carapace. Il
s’agit de la moitié des espèces vivantes.
– Comme l’escargot ?
– Probablement. Et comme l’araignée, comme la fourmi. Heu-
reusement, ils voient très mal.
– Beurk.
Marie regarda dans tous les sens, car elle réalisa qu’elle avait
soudainement très peur. Mais ce qu’elle remarqua surtout c’est que
le froid s’était accentué depuis qu’elle était de petite taille. Son
cœur battait plus rapidement et elle avait de plus en plus faim.
« Je viens à peine de manger pourtant ! » pensa-t-elle.
Minou se laissa porter par la fillette, ainsi que Nounours. Co-
cotte les précédait comme un toutou, ou un bon chien de garde. Elle
avalait tout, même les limaces et les énormes chenilles qui leur
barraient la route.
– Nous sommes presque arrivés ! annonça le premier garçon.
- 21 -
Le ciel changea brusquement, comme s’ils venaient de passer de
l’été à l’hiver. Il faisait soudainement froid. Ils arrivèrent au pied
d’un arbre gigantesque recouvert de neige, un simple sapin en réali-
té. Au pied du sapin, un gros trou avec une grande porte en bois de
chêne faisait office d’entrée. Il y avait également un perron, sorte
de petit escalier extérieur qui faisait le tour du conifère et qui
s’achevait très haut dans les branches sur une large plateforme. Le
sapin semblait héberger entre autres des habitations.
Marie remarqua également une rangée de hiboux, réunis sur une
branche. Ils semblaient observer les allées et venues autour de
l’arbre. Leurs têtes pivotaient comme le coucou à la maison.
– Ouste ! s’exclama un petit personnage. Retournez d’où vous
venez, maudits espions !
En fait de personnage, il s’agissait en réalité d’un lutin. En leur
courant après, il obligea les oiseaux à s’envoler un instant.
Le lutin revint ensuite vers l’arbre et il les accueillit en souriant.
Il était étrange ce petit bonhomme, car il sautait sur place comme
s’il se prenait pour un kangourou.
– Vous voilà donc ! La nuit va tomber. Entre Marie, nous
t’attendions.
Marie observa le lutin à la tête de cochon sans comprendre.
– Il s’appelle Origan parce qu’il possède un groin et qu’il a un
grain, expliqua le garçon, le groin étant le museau du porc. Néan-
moins, il est très intelligent.
– Je ne savais pas que les porcs pouvaient parler et sauter
comme des grenouilles, émit Marie légèrement étourdie par autant
d’absurdités.
– Origan n’est pas un cochon, mais un petit lutin imberbe. Il est
un fidèle compagnon des hommes et des gnomes domestiques.
Autrefois, il travaillait pour le Père Noël. D’ordinaire, les lutins
fouillent les mines à la recherche d’or et d’argent. Pas lui.
– Et toi, comment t’appelles-tu ? demanda Marie.
– Séverin ! répondit-il en souriant.
– Inverse ! Inverse !
– Que lui arrive-t-il ? interrogea Marie.
– Il veut te dire qu’il se nomme « inverse » ou « Inversé », je ne
sais pas bien lequel il préfère.
– Drôle de prénom.
- 22 -
– C’est l’une des anagrammes de mon nom de baptême, voilà
tout.
Le lutin les invita à pénétrer le grand tronc qui donnait sur un
obscur escalier en colimaçon, cette fois intérieur à la structure du
conifère. Au pied des marches, on apercevait une écurie destinée
aux rennes et ânes immortels. Des carottes et bien d’autres végé-
taux comme du chou remplissaient d’énormes récipients. Le lutin
les convia à grimper. Marie avait craint qu’il ne fasse très sombre
dans le creux de l’arbre, mais le tunnel de l’escalier se révéla être
éclairé par de petites lucioles colorées. Marie tenta d’en effleurer
une de la main, car elle croyait fermement en la présence de flam-
mes froides.
– Elles sont nos lumières de jour comme de nuit, expliqua Séve-
rin.
– Le jour également ? s’étonna Marie.
– Oui, car elles savent bien des choses. Tu peux leur poser une
question si tu veux.
Des questions, Marie en avait tant qu’elle ne savait plus où don-
ner de la tête.
– Chère luciole, peux-tu me dire si je dors ? Je ne me souviens
pas m’être réveillée.
– Ggrrzzz. Bien sûr Mariiiie, mais tu ne pourras pas te réveiller
si faciiiiilement, répondit l’insecte en faisant crisser ses ailes, étant
donné que le coléoptère ne pouvait pas vraiment parler sans cordes
vocales.
Marie recula, car ce son strident lui déchirait les oreilles.
– Ouille ! Ça fait mal, râla-t-elle en se protégeant les tympans.
La petite fille avait bien d’autres interrogations, mais elle avait
si faim qu’elle voulait manger. Elle posa néanmoins une question
dont elle connaissait la réponse.
– Comment se nomment les huit rennes du Père Noël ?
– Dasher, Dancer, Prancer, Viiiiixen, Comet, Cupiiiiid, Dunder,
Blixen et le petiiiiit dernier au nez rouge, Rudolph.
Il semblait à Marie que cela devait être vrai.
– Qu’est-ce que la beauté ?
– Un état de l’âme.
– Anagrammatise-moi Marie.
– Aimer. Tu dois rencontrer le Maire, Mariiie ! dit le coléoptère.
- 23 -
– Merci luciole ! Je te poserais certainement d’autres questions
plus tard, annonça-t-elle. Séverin, continuons vite de monter, car je
suis si fatiguée. Si j’attends encore, je ne pourrais plus bouger.
Alors, le lutin pour lui donner du courage lui chanta la chanson
du Grand Saint-Nicolas.
Refrain
Grand Saint-Nicolas
Arrête bien ton âne lalala
Grand Saint-Nicolas
Moi j’aime bien le chocolat lala.
Grand Saint-Nicolas
Si tu ne viens pas
Moi j’aurai bien du chagrin
Et ton âne n’aura rien.
Mais si tu viens devant la porte
Je lui poserai des carottes
Deux ou trois feuilles de chou
Crois-tu qu’il mangera tout ?
Refrain
Mais j’aime aussi bien
Sucre ou massepain
Pain d’épices ou bien gâteau
Où tu colles ta photo
Quand nous trouverons la corbeille
Emplie de ces bonnes nouvelles
Tu seras déjà parti
Pour gâter d’autres petits.
--------------
Le refrain
Grand Saint-Nicolas
Si tu ne viens pas
C’est que j’aurai bien grandi
C’est maman qui me l’a dit.
Qui pouvait être ce grand monsieur, dont la chanson parlait ?
Elle ne tarderait pas à poser la question.
Marie trouvait bizarre d’être si importante en ce monde, elle,
une enfant. Les lutins, les elfes et quelques fées les croisaient avec
une relative indifférence alors qu’elle montait les marches.
- 24 -
Des ouvertures minuscules dans l’écorce permettaient d’admirer
la forêt. La majesté des conifères, la lumière onirique qui courait
dans les clairières, les chemins sombres qui pénétraient dans les
broussailles, tout était propice à l’hallucination.
- 25 -
CHAPITRE III.
– Le monde de Saint-Nicolas –
L e tronc principal de l’arbre s’achevait en haut de
l’escalier, par un palier et une impasse. L’arbre se dé-
ployait ensuite sur une succession de grosses branches,
lesquelles servaient de support à la plateforme extérieure. Ils aper-
çurent alors un grand lièvre noir accroché à un levier qui somnolait
auprès d’un livre grand ouvert. Derrière le lièvre se trouvait une
porte. Au sommet de la porte, il y avait un écriteau sur lequel était
inscrit en lettres gothiques « Village de Marie ».
– Au-delà de ce passage se trouve le village du Maire, dit le lu-
tin.
– Voilà qui est bien étonnant ! Je lis autre chose sur l’écriteau !
s’exclama Marie.
Le lutin observa l’écriteau et se demanda s’il s’agissait d’une
dyslexie ou d’une prémonition. Il fronça les sourcils, mais ne dit
rien. L’existence de cet écriteau remontait à plusieurs siècles.
– Étrange, oui ! répéta Séverin qui n’avait jamais fait attention à
ce détail.
– Un étage roi ! s’exclama Inverse. Le Lord païen
– Ça ne veut pas dire grand-chose ce que tu est un vilain
Gnome qui ne
nous racontes, Inverse… dit Marie. Pourquoi
croit pas au
parles-tu si tu ne peux pas te faire comprendre ? Père Noël.
Inverse adopta une expression d’indifférence.
– Pardonne-lui ! implora son frère jumeau.
– Un lapon ridé, un lapin doré, un Lord païen ! cria cette fois
Inverse.
Ils aperçurent en effet un horrible lapon aux yeux bridés. Le
personnage tenait entre ses bras un joli petit lapin au pelage jaune,
mais Marie ne distinguait aucun Lord païen à l’horizon.
– Qu’est-ce qu’un Lord païen ? demanda Marie.
– C’est un aristocrate qui ne croît pas véritablement au Père
Noël. Il s’agit d’un allié du gnome Arlequin qui est un Roi de
l’argent en Laponie finlandaise. Mais sa vraie demeure se situe au
niveau du pôle Nord en Alaska d’Amérique. En l’occurrence, nous
parlons de ce gnome-ci. Quant à ce lapin jaune, il lui ouvre des
- 27 -
portes magiques. Bien des passages secrets donneraient sur les
mystérieux univers de l’Arlequin. Cet âne bâté est venu négocier au
village la distribution de nos propres jouets de Noël moyennant de
l’or. Ignore-t-il que nous avons reconstitué une équipe de ren-
nes ultracompétitive ?
– Un plan de Roi ! déchiffra un Inverse toujours aussi mysté-
rieux.
– Il existe en ce monde des personnes qui ne croient pas au Père
Noël ? s’étonna Marie.
– En effet Marie ! Certains individus malfaisants exploitent la
magie du Père Noël pour servir leurs propres intérêts, dit le lutin.
Tu vas rencontrer le Maire et il t’expliquera tout ce qui ne convient
pas dans le monde du Père Noël.
– Miaouuu ! lança Minou en direction du Lord païen qui entre-
prit de déguerpir comme un simple voleur.
Le chaton projeta sa patte en avant comme s’il voulait le griffer.
– Soit sage Minou, dit Marie.
Cependant, Cocotte tenta, elle aussi, de picorer les chaussettes
du dédaigneux aristocrate et elle dévala quelques marches à sa
poursuite. Comme la poulette n’avait pas cessé de manger et de
croître depuis qu’elle avait rapetissé, à présent elle faisait presque
peur par son volume.
– Votre poule est bien étrange ! fit remarquer le lutin. On dirait
une peluche-autruche !
– C’est en effet l’une de mes poupées, mais ici, elles sont vivan-
tes et elles mangent. Elles se sont endormies à mes côtés.
Chacun s’étonna de ce miracle, mais comme en ce monde, il n’y
avait pas de peluches qui rêvaient, il ne pouvait pas non plus y
avoir de peluches animées.
– Dans le monde du Père Noël, les peluches servent de jouets
pour les enfants sages.
– Dans mon monde également ! expliqua Marie en secouant ses
épaules. Je ne sais pas ce qui se passe...
Alors, chacun osa songer à la magie de l’Arlequin qui était cer-
tainement responsable de cette anomalie.
Le réveil du lièvre rivé au levier permit à la dernière porte de
s’entrouvrir en coulissant. Néanmoins, personne n’aurait pu passer
sauf peut-être le chaton de Marie.
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– Entrez donc, Messieurs Dames ! dit le lièvre en se courbant
par révérence.
Son accent africain le rendait risible.
Le chat et le lièvre se regardèrent avec curiosité. Instantané-
ment, Nounours qui était très apaisant posa ses pattes sur les yeux
du chaton afin qu’il ignore le lièvre.
– C’est un lièvre qui lit les livres comme les lèvres. Il adore
bouquiner, d’ailleurs, c’est bien simple, ses seuls amis sont des
bouquins ! expliqua le lutin en faisant « groin, groin », car notre
lutin avait contracté un gros rhume.
Le lutin expliqua au lièvre que le passage n’était pas entière-
ment ouvert et qu’il fallait poursuivre la procédure.
– Où ai-je la tête ? s’exclama le lièvre noir du Bénin. Ce n’est
pas grave ! Je vais réciter la formule magique.
« Abracadabra, patata, patatras, rat à plat, tralala, taratata,
flagada, baraka, baccara, falbala, Alabama, apparat. »
La porte s’ouvrit pour de bon, mais de travers, avec des crisse-
ments effroyables.
– Ouf ! dit Marie. Je suis heureuse que cela se termine.
Lorsqu’ils eurent chacun franchi la porte qui donnait accès à la
plateforme extérieure, ils entendirent le lapin qui récitait la formule
de fermeture du passage.
« Simili, bikini, Mississippi, rikiki, mistigri, miniski, incipit, iri-
tis, primitif, infinitif ! »
– Ce lièvre est un littéraire démagogue, dit le lutin, c’est pour-
quoi ses formules magiques semblent stériles.
Décidément, Marie trouvait ce monde bien étrange. Parfois elle
jugeait son papa stupide, surtout lorsqu’il faisait l’idiot et qu’il
racontait n’importe quoi pour faire le malin. Il se croyait drôle
alors. Mais dans le monde du Père Noël, c’est tout qui était
n’importe quoi ! Et ce n’était pas drôle, car elle avait faim.
Même pour Marie qui était trop jeune pour savoir des choses sa-
vantes, tout paraissait incongru.
– Vais-je rencontrer le Père Noël ?
– Non. Le Père Noël ne réside pas dans ce sapin.
– Ah bon ? Où habite-t-il donc ?
– Le Père Noël a bien des demeures sur la Terre, mais sa rési-
dence principale est quelque part dans la montagne. Sais-tu qu’il ne
- 29 -
s’agit pas seulement d’une habitation ? Le Père Noël possède des
châteaux invisibles, car ils sont microscopiques. Ils sont immensé-
ment petits. Il faut en effet que ses demeures soient démesurées,
puisqu’il a beaucoup de choses à faire. Le Père Noël ne se borne
pas à faire livrer les jouets par les rennes, il les fabrique ou bien il
passe des commandes auprès des fournisseurs.
La grande plateforme ressemblait à un village haut perché, car
ils étaient si petits que l’arbre paraissait gigantesque. Et le conifère
camouflait l’ensemble grâce à ses feuilles et sa neige. Des oiseaux
également avaient élu domicile sur certaines branches, et ils y
avaient placé de gros nids très épais.
Malgré la lumière dérisoire, Marie apercevait encore la nappe et
le bol de miel dans la prairie lumineuse du cercle polaire. Un début
d’aurore boréale apparaissait dans le ciel avec des nuances de cou-
leurs jaunes et vertes. Marie distinguait également une fine raie
rouge et brillante. Et les hiboux étaient là, à épier. Que cherchaient-
ils exactement ?
L’estomac de Marie faisait du bruit et se contorsionnait. C’était
très désagréable.
Le bureau de poste du Père Noël se trouvait au milieu de la pla-
teforme. C’est ici que les enfants du monde entier envoyaient toute
l’année leurs souhaits et lettres au Père Noël. Quelques lutins, gno-
mes et elfes avaient un travail important pour traiter tous ces
courriers. D’énormes sacs contenaient des centaines de milliers de
lettres réservées au Papa Noël.
– Un Père Noël est toujours constamment occupé ! dit le lutin.
En général, ce sont les lutins qui prennent soin d’acheminer les plis
et de gérer l’usine à jouets. Autrefois, il lisait les lettres et il discu-
tait avec les lutins. Nous lui faisions des comptes rendus.
– Aujourd’hui, c’est fini ! chuchota Séverin.
Séverin fit un signe à Inverse et lui montra du doigt le bureau de
poste. Inverse hocha la tête puis s’éloigna d’eux.
– J’ai demandé à Inverse d’aider aux dépouillages des courriers
puis de retourner vite dans sa chambre. Comme cela, il ne nous
dérangera plus…
***
Le domicile du Maire faisait office de Mairie. Les sommets ar-
rondis ressemblaient aux maisons dans le tableau, mais ici c’était
- 30 -
miniaturisé. Il y avait quantité de couleurs arc-en-ciel ainsi que
d’énormes lucioles qui éclairaient la placette comme des lampadai-
res.
Une sylphide en sustentation s’approcha d’eux. Elle était mince,
gracieuse, et lumineuse comme la Lune.
– Ce que c’est beau ! s’exclama Marie qui en oublia presque son
estomac noué.
Le génie féminin de l’air survola un long tapis rouge qui recou-
vrait les marches. Marie voyait que bien des décors étaient en
réalité, soit des sucres d’orge, soit des gâteaux ou des pains d’épice
séchés et décorés. Les vitrages étaient en caramel ou en sucre
d’érable coloré.
– Vous êtes bien blanche Marie ! s’exclama la sylphide. Mettez
ce pull-over vert.
Marie observa le pull qui lui semblait être d’un jaune pourpre.
– Mais ce pull-over n’est pas vert ! s’exclama doucement Marie
en regardant Séverin.
– Il se doit de l’être, envers et contre tout, répondit-il sagement.
Marie était une petite fille bien sage, mais elle se demandait tout
de même si l’on ne se moquait pas d’elle pour de bon.
– Si le pull-over n’est pas vert, mais jaune, je ne peux pas porter
un pull-over vert, rétorqua-t-elle fièrement.
– Écoute, dit alors le lutin, mets le pull-over à l’envers et tu au-
ras un pull en vert.
Marie regarda le lutin avec de grands yeux écarquillés. Tout
s’éclaircissait dans sa tête. Elle retourna le pull pour le mettre à
l’envers, elle l’enfila et c’est alors qu’elle constata qu’il était deve-
nu vert. Il était chaud et elle ne sentit plus ce froid qui lui creusait
l’estomac.
L’être surnaturel manifesta un grand sourire de contentement.
– Suivez-moi à présent.
Cocotte, un peu têtue, avait commencé à grignoter les marches.
Par quel miracle se reconstituaient-elles ? Ce que Cocotte avalait
repoussait aussitôt.
– Cocotte ! Cesse de tout dévorer ! cria Marie. Je vais te mettre
une laisse !
La sylphide fut vite rattrapée par une autre créature semblable,
un elfe mâle, autour duquel tournoyaient des petites langues de feu.
- 31 -
Tout aussi splendide et parfait. L’un et l’autre brillaient de mille
flammes. Ensuite, ils s’enfuirent au loin et on ne les revit plus.
Nos amis longèrent de grands couloirs aux murs parsemés de
pâtisseries au chocolat, aux nougats et autres friandises. La barbe à
papa semblait jouer le rôle de lampadaires. En réalité, il s’agissait
d’habitats pour les lucioles éclairantes. Les tableaux, les toiles mu-
rales n’étaient rien d’autre que des agglomérats de sucres colorés.
C’était très beau et appétissant, pour ainsi dire.
Marie aperçut un lutin très laid qui peignait dans un coin.
– Que fait-il ? demanda-t-elle pour en être certaine.
– Il cuisine le prochain tableau du Maire, répondit le lutin. Un
autoportrait de son cerf préféré : Harry Sâ.
– Ah ? dit confusément Marie.
Le grand ruminant semblait sourire très largement. On aperce-
vait ses longues dents. Il faisait même un clin d’œil.
– Ce cerf aime les herbes très épicées. C’est un joyeux luron…
qui a mordu les fesses du gnome Arlequin ! expliqua le lutin qui
cuisinait. Voulez-vous goûter un peu de ces herbes ?
– Groin !!! Non, cela suffira ! Le Maire nous attend. Nous de-
vons y aller ! dit Origan.
Origan fit des gestes avec ses bras afin de les repousser dans une
autre direction, vers les pénombres du couloir. Les lucioles
n’éclairaient pas à merveille et la nuit tombait vite dans ce village
haut perché.
– Qu’est-ce qu’un gnome ? demanda Marie, qui n’osa pas ré-
clamer ce qu’étaient précisément les lutins, les sylphides et les
elfes.
– Ce sont des êtres hideux, difformes et de petite stature qui
gardent des mines et des trésors. Les gnomes sont très ingénieux,
assez gentils, mais timides. Ils apprécient les hommes, mais ils sont
particulièrement menteurs et amoureux des femmes. Ils s’activent à
nos côtés, mais ils préfèrent habiter dans les entrailles de la Terre,
dans les bois ou sous les charpentes de fermes. Les gnomes de Si-
bérie comme l’Arlequin peuvent être en revanche de bien
méchantes créatures.
– Portent-ils tous un bonnet rouge qui laisse passer leurs oreilles
pointues ? demanda Marie.
– Non. Bien des gnomes ne se ressemblent pas.
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– Pourquoi leurs pieds sont-ils si grands ?
– C’est parce qu’ils sont difformes. Certains n’ont pas de grands
pieds.
Marie observa Origan. Lui aussi n’était pas beau. Il s’était revê-
tu d’une coiffure en coquille de noix, et de souliers verts pointus.
En outre, il portait sur sa hanche une dague pas plus grande qu’une
épingle. Mais il n’était pas un gnome.
Origan lui montra un portrait de gnome tout cuisiné de sucres
caramel. Marie était très tentée de le manger, mais elle se contenta
de le regarder. Le personnage ressemblait à un genre de Père Noël
miniature, mais habillé différemment. Sa longue barbe était toute
blanche et ses bottes étaient de feutre.
– Il n’est pas si laid ce gnome, fit remarquer Marie.
Soudain, son attention fut attirée par des personnages qui sem-
blaient réaliser des choses bizarres. Ils étaient vêtus de blanc,
comme des ouvriers. On aurait dit qu’ils jouaient avec de la pâte à
modeler.
– Que font ces personnes là-bas ? demanda-t-elle à Séverin.
– Ces grands nains sont des gnomes qui cuisinent les fondations
de la bâtisse. Ils construisent une aile qui servira de salle supplé-
mentaire pour les banquets de Noël.
– Comment font-ils pour cuisiner les maisons sans qu’elles
s’effondrent ?
– C’est la coutume chez nous : les résidences de Saint-Nicolas
sont constituées de pains et de gâteaux secs. Mais nos experts pâ-
tissiers ont amélioré les recettes en usant de sucres caramélisés, de
farine, de beurre et de miel afin de rendre les ensembles solides.
Les épices servent à parfumer nos pièces.
Marie, Cocotte, Nounours et Minou s’étaient approchés des
gnomes bâtisseurs.
– Voici Anis, Cannelle de Tomte, Fenouil, Clou de girofle, Ma-
cis de Nisse, Cardamones et Badiane. Ces sept gnomes des Bois ont
bâti tout le village perché sur cet arbre blanc et enneigé. Anis est le
spécialiste des murs torsadés comme des bretzels, qu’il dore ensuite
avec du jaune d’œuf. Macis réalise des parois tapissées de croix, de
couronnes ou d’escargots. Ils portent bonheur lorsqu’on les mange.
Badiane cuisine des étoiles, des sapins, des croissants de lune et
même l’enfant Jésus… Clou de girofle est un magicien qui fabrique
- 33 -
la pâte de Golem. C’est lui qui donne vie à la pâtisserie de sorte
qu’elle se reconstitue lorsqu’elle est consommée ou abîmée.
Les gnomes avaient fort à faire, et ils ne prêtèrent pas grande at-
tention à toute la cohorte. Pire, à leur approche, ils s’étaient tous
mis à fredonner une comptine intitulée « Ne pas déranger ».
« La musique joue quand nous y sommes
Telle est pour nous la loi des gnomes
Tant que vous entendez chanter
Bien sûr, ne pas déranger
Sachez vous retenir, marmots
Pas de panique, pas de gros mots
Et quand c’est vous qui travaillez
Laissez les autres soupirer
Pour être tout à fait gentils
Buvez du thé de pissenlit ! »
Origan semblait un peu froissé, mais les gnomes lui importaient
peu. Lutins et gnomes, ce n’était pas une histoire d’amour, un point
c’est tout.
Un hobbit pâle passa devant eux en souriant. Il quittait ce lieu
singulier en chantonnant. Il marchait pieds nus avec une démarche
rapide et élancée. Il fumait une herbe à pipée.
– Bonjour ! articula le bonhomme.
L’instant d’après, il était loin.
– Oh ! Que cet homme est étrange ! Ses pieds sont recouverts de
poils…
– C’est un « hobbit » et non pas un humain. C’est pourquoi ces
pieds sont légèrement poilus. Ils sont très gentils, dit le lutin. Il loge
dans cet arbre avec sa famille. Souvent, il organise des fêtes noc-
turnes dans son restaurant. Il a une femme et six enfants.
Marie n’en croyait plus ses petits yeux. Grand-père lui avait re-
mis ce tableau mystérieux et depuis tout avait changé. Voilà qu’elle
se retrouvait dans ce macrocosme étrange, avec tous ces êtres inso-
lites : des lutins, des gnomes, des elfes, des hobbits, des enfants
inversés, des animaux qui parlent, des peluches animées et ce
monde vermeil, froid, argenté et lumineux dans lequel vivait le Père
- 34 -
Noël. Il faisait nuit partout, mais il y avait encore cette clairière
ensoleillée et magique que l’on apercevait au loin.
Le couloir était sombre, puisque recouvert de cacao noir. Les
lucioles éclairaient à peine le sol, lequel était consistant comme un
gâteau au lait. Heureusement, quelques branches de l’arbre faisaient
office de poutres solides, car sinon tout se serait certainement ef-
fondré.
Un cœur de chocolat collé au mur pleurnichait : « Mangez-moi !
Mangez-moi ». Le regard de Marie se mit à briller.
– Tant pis. Même si ce chocolat est vivant, je vais le manger.
J’ai trop faim ! chuchota-t-elle discrètement.
Marie arracha le cœur et l’avala d’un bloc. C’était bon. Elle en
extirpa un deuxième, puis un troisième, puis cinq, puis finalement
vingt. Puis elle s’arrêta.
– Pffff ! Je n’en peux plus, soupira-t-elle en se grattant la mous-
tache.
– Ça pousse vite, n’est-ce pas ? dit Séverin. Tu as vingt poils
blancs. Je les ai comptés.
– J’ai une moustache. Pourquoi ? s’étonna-t-elle, affolée.
– Les gâteaux de Clou de girofle renferment parfois une farce
spéciale. Personne ici n’y échappe.
Marie réfléchit un instant. Une petite fille avec une pilosité res-
treinte, mais épaisse en guise de moustache, cela ne se faisait pas.
Cependant en cet endroit, tout était bizarre et personne en dehors de
Séverin et des elfes n’était véritablement beau.
– Ce n’est pas grave ! s’exclama Marie. Désormais, je mange-
rais des gâteaux au chocolat qui ne contiennent pas de farce et
attrape.
Séverin regarda Marie avec un air légèrement stupéfait.
– Le mieux est de ne plus croquer les cloisons du village. Nous
nous restaurerons chez le Maire, dit-il.
Marie se demanda soudain en quoi ces poils pouvaient être gê-
nants pour les gnomes puisque ceux-ci portaient déjà une barbe
blanche…
Minou, paniqué par toutes ces odeurs nauséabondes de sucres
caramélisés, avait trouvé à se percher dans les cheveux de Marie.
Nounours arrachait avec ses pattes des grappes de biscuits qui en se
détachant s’effondraient sur son museau, chose qui semblait
- 35 -
l’exciter et le rendre à moitié fou. Cocotte ne faisait pas autant de
caprices et grignotait sans scrupule les murs. En lieu et place des
poils, une énorme collerette de plumes poussa sur sa tête. Comme si
elle était devenue un coq-paon. Comme à un moment, elle n’y
voyait plus rien, elle s’arrêta de picorer. Même pour Cocotte qui
était très bête, quelque chose clochait. C’est alors que chacun en-
tendit le carillon d’un clocher retentir.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Marie.
– La nuit commence pour tous les gnomes. Nous allons pouvoir
rencontrer le Maire, expliqua le lutin Origan.
Au fond du couloir se tenaient debout quelques majordomes
centenaires désignés pour recevoir solennellement les invités. Tous
appartenaient à l’amicale des vermeilles (dont ils détenaient la
carte) et attendaient patiemment son arrivée.
Il s’agissait cette fois encore de gnomes domestiques au regard
timide et hésitant. Ils semblaient travailler par couple, excepté un
unique gnome, très grand, qui tenait entre ses mains une cafetière.
– Gnomes et gnomides aiment à œuvrer ensemble. À ma gauche
le batteur et sa batteuse : ils sont maîtres d’œuvres de la pâtisserie
et de la boulangerie. À côté, nous apercevons le chauffeur et sa
chauffeuse. Ils sont chargés d’alimenter notre four en bois, mais
aussi de réchauffer notre petit village. Ensuite, il y a le coureur et sa
coureuse : ils s’appliquent à moudre le blé, car ils courent aussi vite
que les lièvres dans le moulin. Voici le courtisan et sa courtisane
barbue : ils effectuent habituellement les contributions de base de la
Mairie. Ceux-là sont le maître et sa maîtresse : ils organisent
l’ensemble de l’émirat. À droite, l’entraîneur et son entraîneuse : ils
font travailler les rennes en l’absence du Père Noël. Et enfin notre
respectable gars et sa garce : ils s’occupent d’agencer nos jardins
fleuris. En principe, ils ne participent pas tous au service, mais
aujourd’hui est une journée exceptionnelle.
– Et le dernier ? demanda Marie.
– C’est notre bon cafetier et sa cafetière. Il est toujours céliba-
taire à cent ans et œuvre avec le hobbit en général. Il n’est pas
encore prêt pour l’amour avec un grand tas.
Oui, c’était logique.
Marie regarda les gnomes. Tous n’étaient pas vraiment laids. Ils
se coiffaient d’un long chapeau rouge pour les mâles, bleu ou vert
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pour les femelles. Leurs joues étaient joufflues et rouges, leurs
cheveux blancs et blonds. Les mâles endossaient un sarrau bleuâtre
très ample, et un pantalon bleu avec une ceinture de cuir. Les fe-
melles portaient des robes kaki très délicates et se chaussaient de
bottines. On aurait dit des fermiers du siècle dernier ou mieux des
nains de jardins en terre cuite.
– Oh ! Un chat noir ! Là… cria une gnomide effrayée.
Minou sortit ses griffes et s’agrippa encore plus fort dans la
chevelure de Marie, les poils tout hérissés comme s’il avait été
arrosé.
– Minou n’est pas noir. C’est juste un peu de farine de chocolat.
Elle s’est détachée du plafond, contesta Marie.
– Allez ! Allez ! dit le lutin. Ouste ! Au travail. Cette jeune fille
est la Marie du pays des vermeilles. Nous nous devons de bien
l’accueillir.
Ils parvinrent jusqu’à une immense porte ornée de gâteries. Au-
delà, d’autres galeries couraient à gauche et à droite, mais Origan
sembla les ignorer. Devant eux, un lièvre blanc comme la neige
tenait entre ses pattes un gong en forme de cymbale. Il en fit reten-
tir le cuivre avec une baguette à tampon. Toutes les oreilles
sifflèrent et chacun fit la grimace.
– Marie arrive ! hurla-t-il en sautillant.
Décidément, les lièvres aimaient à faire du vacarme.
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CHAPITRE IV.
– Le village dans l’arbre –
L a grande porte s’ouvrit largement par le devant et laissa
la place à d’épais rideaux rouges, comme dans un théâ-
tre. Derrière les tentures, une immense table de banquet
et au bout un grand trône. À droite du trône, un fauteuil sur lequel
était assise une grande oie blanche vêtue d’un habit de militaire. En
fait d’oie, il s’agissait en réalité d’un jars, ce que Marie ignorait.
Le Maire se leva de son trône, souleva son interminable man-
teau coquelicot et frappa le sol de son sceptre pour pouvoir
descendre l’unique marche. Le Maire semblait être un vieil humain
à la peau fripée et grise. Il paraissait tant et si bien millénaire que
Marie ne pouvait lui attribuer un âge. Son grand-père ressemblait à
un enfant en comparaison. Heureusement, sa barbe blanche lui
cachait le visage, sinon Marie aurait certainement pris la fuite.
L’homme souriait, laissant surgir de longues dents striées et
usées.
– Bonzour Marie, dit le vieillard chevrotant en zozotant. Ze suis
le Maire de ce village haut perché. Nous t’attenten… ddions.
– Le maire bégaye parfois, chuchota Séverin.
– Bonjour Monsieur, dit Marie poliment en serrant son nounours
et son minou.
Mais Nounours avait aperçu quelque chose sur la table. Il se dé-
brouilla pour que Marie le lâche, car elle était assez distraite.
Cocotte se dirigea quant à elle vers le trône. Ces peluches ne sem-
blaient pas très obéissantes en ce monde.
– Marie. Quelle Zoie de te voir enfin ! Nous t’attendions depuis
si long… temps que z’en en avais presque mal au foie ! Ze suis le
Père Léon, et ze suis l’un des plus vieux assistants du Père Noël en
ce monde vermeilleux.
Le Père Léon se mit à tousser puis son sceptre commença à
trembler. Ensuite, le tremblement remonta jusqu’à son bras qui
tressaillit, lui aussi. Enfin, ses jambes trépidèrent comme le sceptre
en faisant un bruit de castagnettes.
Marie s’approcha du vieil homme, car elle craignait qu’il ne
tombe.
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– Ne t’inquiète pas Marie ! Ze fais du sport. Ça me dérouille !
Origan, Séverin, venez chers zamis. Rezoignez-nous au buffet.
Nous allons festoyer avec nos domestiques, les gnomes.
En effet, en ce monde, les serviteurs n’étaient pas des esclaves,
et ils pouvaient librement profiter de leur propre travail.
Marie se plaça en bout de table, à côté du vieux monsieur et ses
amis se placèrent sur les côtés.
Le Maire posa sa main décharnée et glacée sur celle de Marie.
Marie eut chaud au front, et presque mal à la tête.
– Qu’est-ce que je fais là, Monsieur ? Je faisais dodo dans ma
chambre. Maintenant, je suis ici. Je n’arrive pas à me rappeler
comment je suis arrivée dans ce champ.
– N’as-tu pas reçu un tableau du Père Noël ?
– Si. Papy m’a apporté un tableau bizarre que le Père Noël lui a
donné pour moi. Ce tableau fait de la lumière et on a l’impression
qu’il est vivant. Brrr !!! dit Marie en tremblant.
– C’est moi qui ai remis ce tableau-porteur-viseur à ton grand-
père. Le Père Noël n’est plus là depuis que le méchant gnome Arle-
quin a pris le pouvoir dans le monde des vermeilles. Nous avons
besoin du cœur pur d’un enfant merveilleux pour sauver notre bon
Père Noël. Entre l’Arlequin et nous, il devrait y avoir la guerre,
mais ce monstre se borne à nous espionner.
Un hibou venait de se percher dans l’angle de la seule ouverture
de la salle. Il jetait ses regards sombres au travers de la salle.
Marie remarqua qu’un gnome avait ramassé un énorme gâteau à
la chantilly. Il se faufila le long du mur et subitement il projeta la
pâtisserie sur le hibou. L’oiseau, ainsi noyé dans le gâteau, chuta en
piaillant jusqu’au sol.
– Un de moins ! s’exclama le gnome en rigolant.
« Ouille ! » pensa Marie.
À présent, Nounours était parvenu à grimper sur la grande table.
Il marchait maladroitement sur ses deux pattes arrière et se dirigeait
vers un grand récipient. Quelques fées miniatures voletaient gra-
cieusement au-dessus et effectuaient une petite magie lumineuse
afin d’en déguster le contenu. Des filets de miel glissaient comme
des fils de laine jusqu’à leurs bouches grandes ouvertes. Nounours
semblait devenir fou et il se mit à chasser les fées de ses griffes afin
de s’approprier l’intégralité du grand bol. Après quoi son crâne
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entra entièrement dans le récipient et il se barbouilla du miel avec
délice. Son ventre se mit à gonfler jusqu’à devenir aussi rond que
celui d’une femme enceinte.
– Mon ourson se tient mal, dit Marie. Je ne sais pas ce qu’il a.
– Ce n’est pas grave Marie. Le miel lui tourne la tête. Il n’a
plus… plus peur de rien, même pas des gentilles fées.
Une fée mécontente fit le tour de Marie en maugréant une mélo-
die incompréhensible. Le Père Léon lui adressa un geste et elle
déguerpit.
– Quel âge avez-vous, Père Léon ?
– Ze suis très très vieux. Aussi vieux que le Père Noël, aussi
vieux que le plus vieux des gnomes. En dehors des zenfants, nous
zavons presque tous la carte vermeille des plus de soixante ans, tu
sais…
– Je suis bien trop jeune pour savoir combien d’années peuvent
vivre les gnomes. Je ne sais même pas ce que c’est qu’un gnome.
J’ai vu des lutins, un hobbit, des sylphides… J’ignorais qu’il y avait
tous ces gens au pays des vermeilles du Père Noël.
– Marie, c’est normal. Les adultes cessent sottement de vénérer
le Père Noël pour croire ensuite en Dieu, ce qui dans l’absolu ne
serait pas moins ridicule. C’est pourquoi ils n’ont plus les yeux
pour apercevoir le monde vermeilleux du Père Noël. Les gnomes
peuvent vivre jusqu’à quatre cent vingt ans. Ils pourraient durer
davantage, mais lorsqu’ils sont fatigués, ils s’en vont mourir dans
un lieu secret, au mont de la Mort. Un gnome peut devenir immor-
tel s’il le désire. Quelques-uns mesurent quinze centimètres,
d’autres sont grands comme des nains humains.
Marie observa les gnomes présents dans la pièce. Certains al-
laient et venaient depuis les cuisines, d’autres s’asseyaient et
mangeaient. Ils s’échangeaient les rôles, mais profitaient de tout au
final. Le gnome-coureur s’approcha de Marie et déposa une assiette
de soupe.
– C’est pour le chat, dit-il.
– Minou n’aime pas la soupe, je crois, il préfère la viande.
– C’est une soupe d’œufs de fourmis, répondit-il.
Marie écarquilla des yeux, pour indiquer que cela semblait dé-
goûtant. Cependant, le chaton accepta le plat sans rechigner, car lui
aussi avait très faim.
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– Il aime cela, constata le Père Léon.
– Beurk ! dit Marie en frissonnant.
Un autre gnome apporta un grand bol rempli d’huile noirâtre
comme du chocolat, mais malodorante.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Marie.
– C’est de l’étron de sauterelle. C’est pour se laver les mains à
l’occasion.
– Mes mains sont propres, trancha-t-elle pour changer de sujet.
– Aurais-tu mangé les cœurs au chocolat sur les murs ? demanda
le Père Léon.
– Oui. J’ai de la moustache comme les gnomides, acquiesça-t-
elle.
– Les gnomides ont des poils parce qu’elles sont vieilles. Il y a
bien longtemps qu’elles ne grignotent plus les murs du village.
Soudain, on entendit des caquètements, des cailletages et des ja-
cassages du côté de la grande oie. Cocotte effectuait des bonds
autour du volatile. Subitement, elle s’arrêta de gesticuler. Cocotte
poussa de la tête l’oie afin qu’elle se dirige vers Marie. Les deux
oiseaux se placèrent entre le Père Léon et Marie comme s’ils al-
laient parler.
– Ce vieux jars m’a aimé deux ans sans que je le susse. Dès que
nous nous aperçûmes, nous nous plûmes, au point d’en perdre les
os et les œufs. J’ai avalé l’un des œufs. À présent, je parle et je
pense. N’est-ce pas étonnant ?
– Oh ! Cocotte ! s’exclama Marie. Tu parles ?
– Non seulement, je parle, mais je pense avec ma panse. Si ceci
n’est pas de la chance, je veux bien manger du pain rance.
– Beurk ! Je n’aime pas le pain rance… dit Nounours de sa
grosse voix rugissante, car il parlait également.
– Parce que toi aussi tu causes Nounours ?
Le Père Léon lui prit la main en la serrant afin que Marie prête
l’oreille.
– Écoute Marie. Dans le monde vermeilleux du Père Noël, la
magie est partout présente. Certes, elle n’avait jamais été expéri-
mentée sur des peluches vivantes jusqu’à présent, mais il n’y a rien
de surprenant à ce qu’elles puissent parler puisqu’elles mangent. Ta
venue était attendue et espérée depuis longtemps, car le monde du
Père Noël s’éteint lentement. La légende évoquait une petite fille au
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cœur pur qui arriverait avec des compagnons extraordinaires et qui
nous sauverait. D’autres enfants sont venus, mais aucun n’est par-
venu à sauver notre vermeilleux monde.
– Notre Maire parie que l’arrivée de cette Marie-ci renverra le
trop hardi Arlequin, ce vilain ahuri, aux États-Unis ! dit le lutin
Origan à Séverin. Car le gnome Arlequin est un Américain. Groin !
– Où sont ces enfants ? demanda Marie.
– Ils sont dans le musée des garnements, dans une salle perchée
au sommet de ce sapin, articula le Père Léon.
– Oh ! s’exclama Marie interloquée.
Elle posa son gâteau, car soudainement elle n’avait plus
d’appétit, bien que sa tiède pâtisserie recouverte de crème chantilly
exhalait autant que les gaufres de grand-mère.
Marie regarda droit devant elle et serra son chat afin d’en sentir
la douceur. Le Père Léon semblait avoir identifié le trouble de la
jeune fille.
– Marie ! articula-t-il. Ces zenfants ne sont pas punis, mais
comme il n’est pas possible de les renvoyer chez eux aussi long-
temps que le monde du Père Noël ne sera pas sauvé, il est
nécessaire de les mettre dans cet endroit spécifique et protégé.
– Pourquoi ? s’étonna Marie.
– Certains sont là depuis quelques jours, des mois et d’autres
depuis deux années. Pour qu’ils ne mûrissent pas, ils doivent rester
dans cette zone.
– Pourquoi ? répéta Marie.
– Pour deux raisons. S’ils mûrissent trop, ils ne pourront plus
être reconnus de leurs parents. En second lieu, les adultes humains,
exception faite de nos Pères, ne sont pas autorisés à vivre dans le
monde vermeilleux.
– Ahhh ! souffla Marie.
– Marie. Nous devons nous dépêcher. Beaucoup de parents
pleurent leurs zenfants.
– D’où viennent tous ces enfants ? Séverin m’a parlé d’enfants
dédoublés dans le champ.
– Ils sont sélectionnés en fonction des lettres que nous recevons.
Parfois, je choisis l’un d’entre eux afin qu’il nous sauve. Malheu-
reusement, aucun n’a l’âme totalement pure, car ils sont à l’image
de leurs parents… Tous ont échoué.
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– Ouille ! chuchota Marie en suçant son pouce, moins bon qu’à
l’habitude.
Une petite larme coula le long de sa joue.
– Pourquoi larmoies-tu ? demanda Origan à Marie.
– Mes parents, je ne crois pas qu’ils soient gentils… alors, je
crois que je ne suis pas un ange. Pauvre Père Noël. Pauvres parents.
Je suis trop petite pour savoir quoi faire.
– Marie ! objecta Séverin. Le Père Léon t’a sélectionnée, après
qu’il ait rencontré ton grand-père, et qu’il ait lu ta lettre. Il n’y a pas
de fatalité. Tu n’es pas obligée de ressembler à tes proches. Tu
peux être pure même avec des parents pas sages. Tiens, j’ai une
preuve…
– Ah oui ? s’exclama Marie.
– Tes parents obtiennent-ils des cadeaux du Père Noël ?
– Non. Je ne pense pas.
– Et toi en reçois-tu ?
– Ben oui ! reconnut Marie en gloussant.
– Donc, tu es plus pure qu’ils ne le sont. Les agents du Père
Noël ne se trompent jamais !
Les gnomes, les fées, les peluches, Séverin, Origan, Marie et le
Père Léon : tous discutèrent du Père Noël et de la grande confusion
dans laquelle le pays vermeilleux de Laponie était plongé.
Naguère, le Père Noël préparait les cadeaux, il répondait aux let-
tres, il livrait lui-même les jouets à l’aide de ses rennes
extraordinaires. Et puis l’Arlequin d’Amérique, un gnome hideux
avide de richesses, de rentabilité et d’affaires avait envahi ce terri-
toire pour tout chambouler. Sa première action fut de s’emparer des
huit rennes du Père Noël puis de les cacher. Selon les rumeurs, les
rennes auraient été séduits par des vacances éternelles aux Seychel-
les, mais nul ne les a jamais aperçus en ces lieux. Le Père Noël
s’était, quant à lui, retranché dans sa grande maison et refusait tou-
tes les visites.
– Voilà deux années que ze n’ai plus vu notre bon Saint-Nicolas
revêtir son habit de Père Noël ! expliqua le Père Léon. Ze crois
qu’il a été ensorcelé. C’est à peine s’il m’écoute. Ze lui ai annoncé
que ses rennes étaient introuvables. En guise de réponse, il a levé
les bras et m’a dit au revoir. À présent, il vit avec son âne préféré
dans l’un de ses domiciles. L’Arlequin n’est pas loin, d’ailleurs,
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c’est lui désormais qui nous livre les jouets de Noël pour tous les
zenfants, qu’ils soient sages ou non.
– Comment se réalise la distribution des cadeaux en ce cas ?
demanda Marie.
– Deux de nos gnomes se sont chargés de résoudre ce problème
vis-à-vis des enfants : l’entraîneur et son entraîneuse ont fait passer
le BAC, qui est un Brevet d’Acheminement des Cadeaux, auprès
d’une multitude de rennes. Les meilleures notes ont été attribuées
aux huit rennes : Rex Hona, Nok Hia, Ik Héa, Nik Kokakola, Nik
Hola, Harry Sâ, Mi Kado, Nik Hiloda. Dans cette équipe, nous
disposons de six rennes très puissants capables de tirer un traîneau
dans les cieux par mauvais temps. Aux deux premières places, nous
avons harnaché Nik Hiloda parce que ses yeux sont si lumineux
qu’il peut éclairer tous les chemins en période de turbulences hi-
vernales. Nous lui avons adjoint Harry Sâ, car il est apte à mordre
l’Arlequin dès qu’il l’aperçoit. Ce dernier renne, du reste, n’a pas
réussi ses examens, mais nous l’avons retenu pour son courage.
Avec ces deux rennes-là, plus de retard dans les livraisons.
– Je ne comprends pas, dit Marie. Si tout va bien sans les rennes
et sans le Père Noël, que puis-je faire pour vous aider ? Je ne peux
pas ressembler au Père Noël, je suis trop petite.
– Si le Père Noël constituait l’unique problème, sans doute ne
ferions-nous rien, mais l’Arlequin est arrivé avec tout son business.
Il a délocalisé la fabrication des zouets dans une usine secrète, au
pied du mont de la mort à quelques pas de l’habitat de Saint-
Nicolas. Ces zouets onéreux sont de mauvaise qualité. Ils se dégra-
dent vite, ils ne servent à rien. Les parents doivent régulièrement
payer pour qu’ils continuent à fonctionner. Beaucoup de ces zouets
modernes produisent des enfants idiots, gros et gras. Ils les rendent
violents, indisciplinés, stupides et paresseux.
– Est-ce l’Arlequin qui fait tout cela ?
– Oui. La fête de Noël est désormais administrée par une multi-
nationale américaine, intégralement constituée de gnomes
originaires de Sibérie. Autrefois, de nombreux gnomes, parmi les
plus malveillants de l’occident, partirent aux États-Unis histoire de
conquérir le Nouveau Monde. Là-bas, ils dérobèrent toutes les ri-
chesses des indiens gnomes, jusqu’à leur nourriture, puis ils
jouèrent aux cow-boys durant deux siècles. Plus tard, ils entrepri-
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rent de faire beaucoup de bébés gnomes, de manière à pouvoir en-
vahir la planète des rejetons humains avec leur libéralisme. À
présent, le monde féerique et vermeilleux du Père Noël est en dan-
ger.
– Nik Kokakola est un renne du Canada, expliqua Origan. Il a
fui son pays afin de nous seconder.
– En effet ! dit le Père Léon. Il n’est de surcroît pas le seul : Mi
Kado est un renne chinois. Preuve que nous sommes tous concer-
nés.
– Oh ! C’est grave alors… conclut Marie.
– Marie, tu es une petite fille extraordinaire. Je suis certain que
tu vas nous aider.
Marie avait très mal à la tête. Il était compliqué le monde du
Père Noël. Et puis on avait toujours faim parce qu’il y faisait froid.
Cocotte parlait la bouche pleine. Bien que maligne désormais,
elle n’avait pas perdu son appétit. Elle grattait les surfaces des gâ-
teaux avec ses ongles et dansait comme un boxeur pour mieux
apercevoir ce qu’elle faisait. Lorsqu’elle était satisfaite, elle grigno-
tait les miettes. Le jars, quant à lui, frottait des biscuits avec son bec
puis versait les débris dans un grand pot avant de les manger. Avec
tout son art, le jars se sentait comme un coq en pâte.
– J’ai pas de pot ! râla Cocotte.
– La poule au pot ne se fait plus dans le monde vermeilleux du
Père Noël, expliqua le grand jars.
Nounours s’était gavé de miel et à présent il dormait dans la
soupière vide. Son ventre remplissait tout. Le petit Minou ne bou-
geait guère et restait le plus possible entre ses pattes. Un peu trop
jeune, Minou avait peur de tout ce remue-ménage étrange. Cepen-
dant, il semblait tenté de sauter sur un gnome, car il les confondait
avec de grosses souris, mais ces gnomes ressemblaient tellement à
un grand-père en miniature que le chaton reculait aussitôt.
– Mange ta soupe, Minou ! dit Marie. Regarde, il y a une belle
grosse reine au milieu. Miam.
Sur la grande table, Marie pouvait apercevoir toutes sortes de
pâtisseries au chocolat. Marie adorait le chocolat. Elle aimait les
glaces au chocolat, les sorbets au chocolat. Elle affectionnait les
gâteaux au chocolat, le chocolat au lait, le lait au cacao, les œufs au
chocolat et les bonbons au chocolat. Alors, tout ce chocolat qui
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sentait bon, cela lui tournait la tête. Un gros œuf symbolisait le Père
Noël.
L’atmosphère était envahie de ces aromates qui parfumaient les
différents cakes. On avait expliqué à Marie que les épices comme
l’anis, la cannelle, le clou de girofle, le fenouil et la badiane favori-
saient également la digestion. Il y avait des gâteaux de toutes les
tailles, de toutes les formes. Des gâteaux moulés à la main, puis
cuits sur de la tôle. D’autres gâteaux étaient découpés à l’emporte-
pièce en fer blanc et représentaient une étoile, un sapin ou un crois-
sant de lune. Certaines pâtisseries étaient pressées dans des moules
en bois dur sculpté et symbolisaient des personnages de Noël,
comme l’enfant Jésus enveloppé dans ses langes.
Marie grignota un biscuit à la cannelle. Elle le trempa dans un
miel sirupeux et fameux. Sa bouche salivait énormément.
La gnomide barbue dénommée « courtisane » lui apporta un pla-
teau de gâteaux en croix, en couronne et en escargots.
– Manges-en trois. Cela te portera bonheur et cela chassera les
mauvais esprits ! expliqua-t-elle.
– Ma chérie, ne t’éloigne pas trop, lui chuchota son courtisan de
mari.
La gnomide déposa le plateau et s’en retourna auprès des gno-
mes. Marie était étonnée de cette réaction, mais ne comprenait pas
bien. Le Père Léon l’observait tranquillement et semblait tout devi-
ner.
– Certains gnomes partagent un amour fusionnel, expliqua-t-il.
S’ils se séparent trop longtemps, leurs cœurs se déchirent et leurs
larmes coulent tels des torrents. Leur amour est si fort qu’ils ne
supportent plus la vie l’un sans l’autre. Ils se prennent tout et ils se
donnent tout.
– Oh ! dit Marie pensivement.
L’amour, c’était beau, mais cela semblait handicapant lorsque
cela était aussi intense. L’amour, c’était également des joies, des
pleurs et parfois des cris.
Marie dévora les pains d’épices au chocolat, les crêpes au cho-
colat, quelques biscuits à la cannelle et mangea même deux
beignets de criquets pour faire plaisir aux gnomes.
– Pfff. Mon ventre est si rond que je ne peux plus respirer, cons-
tata-t-elle en suçant son pouce.
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Son grand-père lui manquait. Elle aurait aimé qu’il soit là pour
voir tout cela. Sa robe était maculée et ses doigts étaient noirs. Mais
elle ne voulait pas se laver les mains dans ce récipient dégoûtant.
Plus tard, on invita Marie à se reposer dans la « boîte de huit »
du hobbit. Il s’agissait d’une grande maison en forme de pyramide
de trois étages, petite en réalité. Au rez-de-chaussée, on découvrait
une spacieuse cuisine colorée ainsi que la salle du restaurant avec
ses ornements. De cette pièce partait un interminable escalier taillé
dans une des branches de l’arbre. Au plan supérieur, il y avait un
vaste aménagement vert pour festoyer ou pour transpirer. Au
deuxième étage se trouvaient les chambres pour les clients. Un
immense balcon faisait le tour des appartements. Au dernier étage,
on avait le logement des hobbits et enfin une petite tourelle au ni-
veau du grenier.
– Tu veux dire la boîte de nuit ? avait rectifié Marie.
– Non, la « boîte de huit », car l’on dénombre huit hobbits dans
cet hôtel-restaurant, expliqua Séverin. Ils font souvent la fête et
chacun danse le « Hobby obit ».
Il s’agissait d’une danse liturgique qui célébrait la Saint-Nicolas
par l’intermédiaire d’une messe orgiaque. Chacun portait une
épaisse robe ceinturée d’une large bande de tissu blanche : l’obi.
Le lobby des huit hobbits forçait alors les enfants et les gnomes
à défiler ensemble au milieu de la boîte de huit.
Marie rencontrerait donc quelques-uns des enfants que le Père
Léon avait fait venir pour sauver le monde vermeilleux du Père
Noël. Mais elle se sentait assez épuisée nerveusement. Il y avait
tellement de problèmes depuis l’arrivée de l’Arlequin. Les sourires
étaient sincères, mais tous la contemplaient comme la petite fille
qui allait tout changer. Était-ce raisonnable ?
– Je désirais juste faire la connaissance du Père Noël, renifla-t-
elle. Je fais encore pipi au lit !
Marie voulait lui dire combien elle l’aimait parce qu’elle avait
peur qu’en grandissant, elle oublie de le lui signifier. On lui donnait
tant de devoirs à faire, elle courait partout et elle avait l’impression
de disparaître et de ne plus exister.
La chambre de Marie n’était pas très étendue. Une grande boîte
d’huîtres servait de sommier tandis qu’une sorte de coton faisait
office de matelas.
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Depuis un moment, la pointe de ses seins lui faisait mal : bien
qu’encore petits, ils lui semblaient durs. Elle nota qu’il y avait un
lavabo un peu bizarre réalisé dans un large coquillage. Au-dessus,
on découvrait un miroir peu efficace constitué de sucre candi, peut-
être de caramel. Elle s’observa et aperçut un visage allongé, épa-
noui.
« On dirait que j’ai vieilli de deux à trois années ! pensa-t-elle.
Je dois me tromper. »
Les lucioles qui savaient tant de choses éclaireraient sa lanterne.
Minou avait adopté le lit et il ronronnait déjà. Nounours avait été
transporté dans son récipient et il ne s’était pas réveillé. Cocotte
était restée auprès du jars. Ils échauffaient la boîte de huit en dan-
sant des slows amoureux. Marie parvenait à entendre la drôle de
musique.
Elle se rinça le visage avec de l’eau fraîche, car elle avait encore
un peu mal au crâne, mais la douleur s’évanouissait peu à peu. En-
suite, elle constata que les poils de sa moustache s’étaient
développés, au point de ressembler à des cheveux. Elle tira forte-
ment sur l’un d’eux pour l’oter, mais il se rallongea sans rompre.
– Ouille ! Ça ne va pas ! dit-elle.
– Ggrrzzzz. Cela ne sert à rien Marie, expliqua l’une des lucio-
les. Ces vingt poils pousseront aussi longtemps que le Père Noël
restera priiiisonnier de l’Arlequin.
– Je croyais que cela ne durerait pas indéfiniment…
– Quoi que l’on t’ait diiiit sur ces poils, sache que seul le Père
Noël peut les faire disparaître. La magiiiie de l’Arlequin a déréglé
notre macrocosme. Plus rien ne fonctionne comme avant. Par
exemple, tous les enfants ont des cheveux blancs.
Marie regarda l’insecte qui rayonnait. On aurait juré qu’elle brû-
lait en silence. Ses ailes frétillaient.
– L’une de tes congénères m’a dit que je dormais. Comment se
peut-il en ce cas que les enfants soient prisonniers du monde ver-
meilleux du Père Noël ?
– En effet Mariiiie. Ils se sont assoupis pour nous rejoindre au
travers d’un tableau-porteur, cependant ils sommeillent encore. Ils
ne se sont pas réveillés tout simplement. Dans notre univers, ils
doivent rester des enfants, car les adultes humains n’ont pas
l’autorisation d’y veniiir. Ggrrzzzz.
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En tout cas, il devenait urgent d’en finir avec cette histoire de
Père Noël.
– Pourquoi le Père Noël laisse-t-il faire tout cela ? Le Père Léon
m’a dit qu’il vivait à l’heure actuelle dans l’une de ses habitations.
Il pourrait résoudre cette histoire lui-même.
– Ggrrzzzz… Le Père Noël n’est plus tout à fait le même. Cer-
tes, il est liiiibre d’aller et venir, il se croit même liiibre de méditer.
En réalité, nous pensons tous que l’Arlequin l’a envoûté. Notre
estimable Saint-Nicolas ne s’intéresse plus à rien.
– N’a-t-il pas le droit de prendre des vacances lui aussi ?
– Autrefois, les rennes ne prenaient pas de congés. Ils n’en
avaient pas le temps. Mais désormais, la magiiiie du monde ver-
meilleux est altérée. Plus rien ne fonctionne comme avant.
***
Marie n’avait pas vraiment envie de se rendre à la soirée des
hobbits, mais Séverin allait venir la chercher bientôt. En attendant,
elle voulait s’allonger dans la grande huître qui servait de lit. Minou
y avait déjà trouvé un certain confort.
L’huître était assez ample pour contenir Marie dans la mesure
où elle avait extraordinairement rapetissé. Convenablement mate-
lassée, elle était assez confortable. Les parois de la pièce étaient
tout en caramel dur et les coussins de sièges étaient en gâteaux secs.
Dehors, il faisait un froid sibérien avec cette voûte céleste décou-
verte. C’était ce froid qui assurait au village de friandises une
robustesse à toute épreuve.
Séverin et Inverse vinrent la retrouver après que la Lune ait par-
couru deux longueurs de bras dans le ciel. Marie avait caressé son
chaton en songeant à sa famille. Elle lui manquait tant. Enfin, pour
être tout à fait honnête, seul son grand-père lui manquait vraiment,
car ses parents vivaient dans un autre monde que celui des petits :
celui des adultes de la « télé-irréalité ». Maman était une grande
consommatrice de produits de beauté semblables à la soupe de
fourmis et papa ne parlait que de voitures ou bien de travail. Il avait
en permanence des rendez-vous urgents qui l’obligeaient à rentrer
au beau milieu de la nuit. Maman disait alors : « tu vas me manquer
mon chéri, ne rentre pas trop tard ! » Ensuite, elle mettait Marie au
lit puis elle courait vite chez le voisin. Après quoi Médor devait
garder la porte d’entrée, chose qu’il adorait faire en battant de la
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queue. S’il aboyait, maman débarquait en courant via la porte du
jardin, sinon elle ne rebroussait chemin que vers minuit.
Marie, qui était terrifiée dans le noir, tremblait comme une
feuille dans le vent. Elle avait peur de monstres invisibles. Elle
illuminait le couloir donnant sur sa chambre.
Heureusement, grand-père et mémère n’habitaient pas bien loin.
Le week-end, ils venaient voir Marie et l’emmenaient au lac, dans
un parc d’attractions ou au zoo. À dire vrai, mémé restait dans la
voiture, la fenêtre ouverte, et elle y dormait la bouche béante. Cela
faisait un grand perchoir pour le va-et-vient des mouches, car le
gosier de mémère sentait le fumier.
Marie réalisa que l’on frappait à la porte de sa chambre. Déci-
dément, elle n’avait pas très envie d’en sortir. À la maison, elle
s’était couchée pour dormir, non pas pour faire la fête durant son
sommeil.
Elle enleva son pouce de la bouche et déposa le minou délica-
tement sur la couverture. Nounours, comme le chaton, dormait du
sommeil du juste, après que le marchand de sucre candi soit passé
leur saupoudrer un peu de sa magie sur les yeux.
Marie ouvrit la porte doucement afin de ne réveiller ni Nou-
nours qui ronflait dans la soupière, ni Minou qui faisait de beaux
rêves.
– Chut, ne faites pas de bruit. Je sors, dit Marie.
Séverin s’était habillé d’un habit serré et ondoyant à la fois. Il
était délicieux avec son petit bonnet.
– J’ai mis une obi, c’est cette ceinture-ci, mais pour ce qui est
des vêtements, j’ai opté pour un accoutrement de soie multicolore
plutôt que le kimono blanc des hobbits ! chuchota-t-il à l’oreille de
Marie.
– C’est très beau. Moi, je n’ai rien à enfiler…
– Tu ne danseras pas Marie. Tu regarderas simplement. Viens,
nous n’avons qu’un étage à descendre.
Quelques fées et sylphides voletaient autour d’eux, éclairant les
couloirs comme les lucioles, mais alors la lumière était laiteuse ou
azurée, et non plus vert émeraude ou rouge. Les ombres couraient
sur les murs, s’allongeant et se rétrécissant comme dans un cau-
chemar.
– Brrrr ! fit Marie en frissonnant.
- 51 -
Marie commençait à entendre la musique ainsi que des paroles
un peu étranges d’un refrain…
« Petit papa Noël,
quand tu viendras à l’hôtel,
nu-pied sans souliers,
on cuira à la poêle
tous les vilains de Noël,
méchants par milliers,
pour qu’ils soient sages
comme le sont les mages »
Origan les avait rejoints. Il prit la main de Marie et il l’amena
vers le Père Léon qui marchait en tremblant grâce à son sceptre. Le
Père Léon dansait à sa manière même si cela ne ressemblait à rien.
Lorsque l’on croyait qu’il allait tomber, il avançait soudain plus
vite et se rattrapait tout seul. Le Père Léon était un magicien lui
aussi.
Ils se dirigèrent vers des poufs dans un coin de l’énorme pièce.
L’étage avait plusieurs niveaux comme dans une petite arène. Au
centre, c’était la piste de danse. Autour de l’hémicycle, les hobbits
avaient planté de grandes bougies. Les murs de caramel étaient
enrichis de feuilles de houx, et de nombreux gâteaux recouvraient
les parois.
Il y avait aussi quelques toiles colorées cuisinées par le gnome-
magicien Clou de girofle.
– Ce sont des aquarelles de Golem ! expliqua le Père Léon. Elles
vivent aussi longtemps qu’on ne les dévore pas. Elles peuvent
même discuter entre elles. En ce moment, elles admirent le specta-
cle.
– Dans mon monde, déclara Marie, ce sont les humains qui re-
gardent les tableaux. Pas le contraire.
– Marie ! objectiva Origan en toussant. Groin ! Nous sommes
sur ta planète. La Laponie finlandaise, c’est dans ton monde égale-
ment.
– Je ne sais plus où je suis, lâcha Marie qui arrêtait son regard
sur tout ce qu’elle remarquait sans rien y comprendre. Je pense
qu’on n’apprend rien de bon à l’école !
- 52 -
– N’as-tu jamais songé que c’était le tableau qui t’observait ?
– Non. Mais je vois bien que la dame et le monsieur dans ce ta-
bleau-là s’embrassent. On dirait même qu’ils dansent. J’ai l’impres-
sion de visualiser un bulletin d’information en trois dimensions.
– Crois-tu véritablement que les journalistes ne peuvent pas
t’apercevoir ?
– Je l’ignore ! Personne ne réagit à mes questions. Lorsque je
dissimule l’hologramme du journal sous une couverture, ces gens
ne protestent pas.
– C’est parce que ce n’est pas leur travail de te répondre. Ils sont
là pour te divertir ou pour t’instruire.
– Maman et papa regardent la télé-irréalité quand ils sont en-
semble à la maison. Je t’assure que l’on y voit que des choses qui
n’existent pas. Moi, cela ne m’amuse pas.
– Le monde vermeilleux du Père Noël existe, c’est cela
l’essentiel.
– Mes parents ne risquent pas de le voir un jour.
– Ton grand-père l’a aperçu, lui.
– Papy est très savant. Il sait tant de choses et son regard est si
jeune. Mon grand-père, c’est mon vrai papa. Je voudrais qu’il soit
toujours auprès de moi.
– Il est près de toi avec son cœur. Il t’aidera pour réussir à nous
sauver, dit Origan.
En dehors du monde des vermeilles, Marie dormait à poings
fermés, mais bredouillait néanmoins :
– Papy, Papy !
Son grand-père entendait la douce voix de sa nièce et il lui ré-
pondait « je t’aime, je t’attends… » par la pensée.
Séverin lui tendit un récipient dans lequel se trouvait un liquide
vert et rouge frais. Une espèce de sorbet à la mangue et à la fraise.
Il y avait également une boule de vanille glacée qui flottait au beau
milieu. Une représentation en bois de Saint-Nicolas avait été enfon-
cée dans la boule de glace.
– Cela se déguste avec une paille et une cuillère, dit Séverin.
– C’est délicieux.
– Oui. Madame hobbit est très bonne cuisinière. On ne
consomme pas que des gâteaux ici ! expliqua Séverin avec un léger
air de nostalgie.
- 53 -
Marie regarda Séverin. Il était gentil et doux. Plus grand et plus
âgé que Marie. Il était très mignon avec son petit nez retroussé et
ses deux dents de lapin.
– Où est Cocotte ? demanda Marie.
– Elle parade sur la piste de danse avec Fanfaron, notre jars. Ils
paraissent bien s’entendre. D’ordinaire, Fanfaron est beaucoup trop
vaniteux pour s’afficher avec d’autres oiseaux de basse-cour, mais
Cocotte semble avoir fait de lui un maître-coq.
La lumière tamisée des lucioles n’éclairait pas autant que les
lumières humaines. Mais parfois, le ballet dansant des fées et des
sylphides permettait de distinguer l’énorme crête de plumes de
Cocotte. Il s’agissait d’une soirée particulièrement huppée.
– Il ne manque que des dents de rats à Cocotte pour qu’elle soit
parfaitement heureuse ! déclara Marie.
– Quand les poules auront des dents, le Père Noël sera men-
diant ! grogna Origan.
– Dans mon monde, les poules ont quelquefois des dents ! ex-
pliqua Marie.
– Oh ! dit Origan en essayant de l’imaginer.
Marie observa le jars Fanfaron. Il était bizarre ce jars, avec tou-
tes ses manières et son air sévère. On aurait dit qu’il était capable
de dévorer les petits enfants.
– Que fait donc ce jars à l’intérieur du monde vermeilleux du
Père Noël ? demanda naïvement Marie.
– On ne te l’a pas expliqué ? s’étonna Séverin. Ce jars est le
Père Fouettard. L’Arlequin l’a transformé en oie afin qu’il cesse de
sanctionner les enfants méchants. Autrefois, en guise d’étrennes, il
distribuait des verges aux enfants à seule fin que les parents puis-
sent les punir. La verge est une petite baguette de bois qui fait mal
aux doigts. Lui aussi est âgé de bien plus de quatre cents ans.
– Ne crois-tu pas que c’est « le Père Fouettard », le méchant ?
– Certes, non. L’Arlequin distribue des jouets très particuliers
pour que les enfants méchants soient encore plus cruels avec leur
famille et leurs petits camarades. Le gnome sait bien que la pire
chose que l’on puisse faire sur cette Terre, c’est de récompenser les
enfants qui ont été exécrables, en leur donnant des cadeaux à la
place des fessées. Car ensuite, ils deviendront des adultes comme il
les aime... L’Arlequin possède ses propres traîneaux et nous ne
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sommes plus seuls à faire la distribution des jouets. De cette façon,
il parvient à gâter tous les enfants que le Père Noël a punis.
Le temps s’écoula un peu. Marie rencontra quelques-uns des au-
tres enfants qui vinrent dire bonjour au Père Léon. Ils ne sortaient
pas souvent du musée des garnements, afin de ne pas trop vieillir,
mais ils ne pouvaient pas se passer de toutes distractions. Ils étaient
encore plus vieux que Séverin, et plus grands également. Et si la
plupart du temps les doubles (comme Inverse) restaient au musée,
c’était parce qu’ainsi les enfants originaux vieillissaient de cette
façon deux fois moins vite…
Les six bambins hobbits étaient très mignons, bien que leurs
pieds fussent fort poilus. Il y avait cinq garçons : Picolas, Grococas,
Gracolas, Peticompas, Gransoda ainsi qu’une fille : Nicoletta.
Les enfants humains en vieillissant se changeaient en petites ca-
nailles. C’était la dernière étape avant qu’ils ne se muent en adultes.
C’est pourquoi on les mettait dans un musée. De la sorte, on pou-
vait les observer, comme dans un zoo. S’ils se transformaient en
adultes, il était prévu de les congeler dans la montagne en attendant
que le Père Noël recouvre sa liberté.
Séverin était encore trop jeune pour devenir un chenapan, une
canaille ou une fripouille, mais il y pensait souvent avec crainte.
– Un jour, j’irais rejoindre Inverse dans ce musée, confia-t-il
tristement à Marie.
Marie n’osa rien dire, mais elle songea que Séverin ne croyait
pas qu’elle puisse sauver le Père Noël.
Les enfants hobbits, les garnements, Séverin, ainsi que les en-
fants de gnomes s’étaient rassemblés en une longue rangée. En
face, des alignements de gnomes adultes leur faisaient face. Ils
s’apprêtaient à swinguer le « Hobby obit », une danse inventée par
le maître d’hôtel. Les tableaux vocalisaient,
les gnomides chantaient, les rares lutins
grommelaient, Cocotte caquetait.
Marie comprit vite que les enfants se
préparaient à faire la brouette et marcher sur
les mains. Les gnomes tenaient les enfants
par les pieds et les enfants dansaient la tête à
l’envers. C’était bien compliqué, mais tout le Bûche.
monde riait.
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Le couple gagnant avait droit à la bûche spéciale de Noël.
Les enfants n’étaient pas de grands sportifs et rapidement ils
s’écroulèrent tous au sol, excepté le plus âgé, un enfant humain,
également le plus fort. Ce fut donc sans regret qu’on lui remit sa
récompense. Une bûche de Noël inusable. De cette manière, il
pourrait la savourer tout le long de l’année. Ce qui était préférable à
ces orties rôties qu’on leur servait chaque soir.
Ensuite, la soirée fut consacrée à l’arrivée de Marie. Le Père
Léon et Fanfaron abordèrent le problème du Père Noël. Il fallait lui
faire comprendre que l’Arlequin ne s’occupait pas bien de ses affai-
res, que ce gnome maltraitait son royaume vermeilleux et que
désormais chacun y était malheureux.
– Comment approcher le Père Noël à présent ? demanda le maî-
tre d’hôtel hobbit. L’Arlequin est très prudent. De nombreux
gnomes très cruels gardent sa porte.
– Il est nécessaire de faire diversion… suggéra le gnome Entraî-
neur. Mon renne Harry Sâ est expert dans cet art. Il pourra les
dérouiller.
Tout le monde était d’accord sur un point, Harry Sâ convoierait
Marie, étant donné qu’il fallait prendre la roulotte magique, et bien
sûr le renne éclaireur Nik Hiloda accompagnerait l’équipée.
Il fallait également qu’Origan les escorte afin de les guider.
Qui d’autre ? Car Marie était la plus jeune de tous les enfants venus
dans le monde vermeilleux. Elle avait besoin d’assistance.
– Je préférerais rentrer à la maison ! lança Marie par dépit.
– Harry Sâ te protégera. L’Arlequin en a peur, dit le Père Léon.
– Je ne suis pas certaine que cela soit si facile. Tous ces garne-
ments ont échoué déjà.
– Ils n’étaient pas assez purs probablement.
Marie pensait que cela ne devait pas être la seule raison, mais
dans le doute, elle demanda à parler aux chenapans qui paraissaient
les plus gentils.
– Le Père Noël n’est pas moins âne que son baudet ! lui confia
le premier. Malheureusement, l’Arlequin m’a attrapé puis il m’a
affublé de ces grandes oreilles.
– Le Père Noël est sourd ! hurla un second enfant qui ne
s’entendait même plus parler. Si seulement, je n’avais pas croisé
l’Arlequin…
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– L’Arlequin m’a prodigué des fessées ! reconnut un autre en se
pinçant les lèvres. Il savait que mon père monte toujours à l’arrière
des trains. Mes fesses sont restées rouges !
– Le Père Noël semblait trop occupé pour me regarder, expliqua
une jeune fille nommée Éla. Je me suis enfuie lorsque les gnomes
sont arrivés.
– Je me suis perdu dans une immense usine à jouet, relata un
garçon corpulent. Il y avait tant de bonbons que je ne parvenais pas
à les manger en totalité. L’Arlequin m’a condamné à porter ces
grosses lunettes avec des loupes. Je n’y vois plus rien.
– J’ai oublié pourquoi je m’étais rendu là-bas ! pleurnicha un
long garnement tout maigre. Au bout de deux jours, l’Arlequin m’a
expulsé en me jetant un sort pour que je ressemble à une grande
perche.
– Je me suis bagarré avec les gnomes ! dit fièrement le grand
gaillard qui avait gagné à la danse du « Hobby obit ». Je me suis
bien battu, car mon père est boxeur, mais ils étaient si nombreux.
Ils m’ont catapulté du haut du Mont, dans la neige. Brrr. Je suis
rentré à pied, gelé.
Marie était très hésitante. Apparemment, on pouvait s’égarer à
chercher le Père Noël : on pouvait également se faire attraper, soit
par les gnomes, soit par l’Arlequin. Si par bonheur on arrivait à
rejoindre le Père Noël, il ne semblait pas possible de lui parler de
manière efficace.
Marie n’aimait pas les enfants distraits, gourmands ou bagar-
reurs. En revanche, la jeune fille paraissait indemne. Marie
demanda à ce qu’elle puisse l’accompagner.
– Et toi Séverin ? Qu’as-tu fait là-bas ?
– Je me suis perdu dans les sous-sols du château. Une chaleur
montait depuis les couloirs sombres et l’on percevait comme des
bruits rythmés de machines. Il y avait quelques gémissements aussi.
Ma curiosité m’a incité à descendre dans des caves obscures. Au
début, je me suis mis à suivre des bruits, comme des cliquetis, puis
je me suis égaré dans les labyrinthes. J’ai piétiné des montagnes de
coquilles d’œufs. Personne ici ne peut m’expliquer ce que je crois
avoir entendu. J’ai erré très longtemps dans le noir avant de pouvoir
ressortir. Comme il faisait nuit et que les gnomes m’avaient aperçu,
je me suis enfui de la même façon. Je n’ai rencontré personne. Le
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Père Léon m’a dit qu’il y avait peut-être quelques fabriques à jouets
sous les châteaux, car dehors il fait trop froid.
– Je ne savais pas que les jouets étaient également fabriqués en
cet endroit.
– Les jouets ensorcelés seulement, répondit Séverin. Les autres
viennent d’usines disséminées dans le monde.
Marie n’avait plus de question. Elle se dirigea au milieu de la
piste de danse. Que son nounours en peluche lui manquait ! Elle
jugea cependant qu’elle ne devait surtout pas sucer son pouce de-
vant tous ces gens : ils espéraient tant d’elle. Grandir vite, cette
fois, c’était indispensable.
« Peut-on jouer à la grande fille lorsque l’on est aussi petite ? Il
faut bien du sérieux pour y parvenir ! » pensa-t-elle.
– Bonjour à tous, habitants du monde vermeilleux, dit-elle tout
fort. Le Père Léon a choisi de m’inviter dans votre monde pour que
je sauve le Père Noël. Je ne suis qu’une bien petite fille qui ne
connaît pas grand-chose. Ce que je sais malgré tout, c’est que je
voulais rencontrer le Père Noël, avant d’être trop âgée. Car j’ai le
sentiment que le Père Noël n’existe plus chez les grands. Vous
m’avez accueilli et offert de nombreux gâteaux. J’ai croisé des gens
merveilleux…
« Ouille ! » songea-t-elle.
La migraine de Marie la reprenait. Réfléchir, c’était très diffi-
cile, pour la bonne raison qu’elle ne savait pas grand-chose. Mais
courageusement, elle continua à parler.
– Séverin m’a avoué que si je ne sauve pas le Père Noël, tous les
enfants et garnements arrivés dans ce monde vieilliront sans espoir
de revoir leurs parents. Si le Père Noël n’est pas libéré, ils finiront
dans la glace, moi y compris.
– Je te protégerais ! hurla Cocotte en bondissant sur le ciboulot
du jars. Personne ne te mettra dans de la crème glacée.
Les gnomes, les hobbits, les lièvres, les fées, les elfes et les syl-
phides : tous exprimèrent un « Oh ! » d’étonnement. Cocotte avait
gonflé ses ailes afin de doubler de taille, et sa huppe sur la tête la
rendait presque aussi imposante que le Père Léon. Elle secouait
frénétiquement son arrière-train si bien que de nombreuses plumes
volaient en tous sens. Plus personne ne distinguait le Fanfaron écra-
sé, qui ne faisait pas le malin. Lorsqu’il parvint à se dégager, on le
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vit se dépoussiérer en boudant. Alors, il alla se cacher dans le dos
du grand Père Léon.
Le Père Léon prit la parole pour relater une malédiction.
« Si des polissons humains devenaient adultes en présence des
gnomes, ce monde se volatiliserait et la magie de Noël
s’évanouirait à jamais. »
– Les enfants en vieillissant se transforment en garnements :
adolescents, ils deviennent des monstres : adultes, certains se chan-
gent en psychopathes. Ils n’auraient aucun remords à tout dévaster.
Notre sorcellerie n’est pas assez forte pour résister à cela.
Marie se sentit triste. Même les garnements pleuraient. Personne
ne voulait que le monde vermeilleux du Père Noël disparaisse. Et
personne ne souhaitait se métamorphoser en créature monstrueuse.
– Les inhumains sont ces hommes que l’on dit barbares et
cruels ! expliqua le Père Léon. L’inhumain est donc un animal qui
se comporte telle une bête. Certains sont bêtes comme les ânes,
certains sont sales comme les cochons, rusés comme les renards,
féroces comme les lions, sauvages comme des hyènes. D’autres
sont des loups, des chacals ou des vautours…
– Mon grand-père est un agneau ! martela Marie. Et moi, je ne
serais jamais tous ces animaux-là.
– Tu es ici pour cela, Marie ! Nous pensions qu’avec le gentil
Séverin, notre monde serait sauvé, mais il a échoué.
– Pourquoi les enfants ne retentent-ils pas leur chance ? deman-
da Marie.
– Parce que sur le chemin, ils vieillissent plus vite. Pour la rai-
son que plus les enfants découvrent et apprennent de choses
vermeilleuses, plus ils deviennent matures et donc adultes. Certains
s’y sont rendus deux fois, sans plus de succès.
Tout semblait à peu près clair, enfin presque, cependant Marie
éprouvait encore des difficultés à rassembler ses idées. Les gens
acceptaient comme vrai ce qu’ils devaient croire lorsqu’ils en
avaient besoin : Marie Potdeter serait la providence. Il fallait que
l’élue soit une fillette au cœur pur.
– Je désire que Séverin et Éla m’accompagnent en compagnie
d’Origan. Et je veux que le gnome Clou de girofle soit présent éga-
lement.
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– Ce n’est pas possible. Clou de girofle est le gnome pâtissier-
confiseur le plus important de notre paroisse. Si l’Arlequin
l’attrape, il ne le libérera pas.
– Je ne souhaite pas venir ! râla le gnome en question. Car ja-
mais je ne m’éloignerai de ma tendre gnomide. Si je devais
m’éloigner, ne serait-ce qu’une seconde de ma douce, je…
– Marie, si Clou de girofle était capturé, les pâtisseries per-
draient petit à petit la vie et tout le village s’effondrerait.
– En ce cas, je n’irai nulle part. Je suis trop microscopique pour
me bagarrer avec l’Arlequin. Ce que j’ai compris en tout cas, c’est
qu’il y a bien des choses étranges qui se passent dans le château. Et
puis, ce sont les enfants humains qui prennent tous les risques. Ce
n’est pas très gentil.
Tout le monde était silencieux soudainement. Marie n’avait pas
tort. Les habitants de cet arbre étaient finalement égoïstes et se
servaient d’enfants immatures pour sauver leur monde. Quand cela
ne marchait pas, les enfants étaient punis, ainsi que leurs parents
puisque leurs progénitures ne se réveillaient plus.
Les villageois se mirent à débattre. Marie et Séverin les regardè-
rent chuchoter. Éla, qui était un peu étonnée d’avoir été choisie,
s’était rapprochée d’eux sans rien manifester. Elle resta à les
contempler poliment, attendant de Marie une réaction à son en-
contre.
– Ta poule magique est très étrange ! dit Séverin. Cependant, je
suis ravi qu’elle ait secoué tout le village en prétendant te protéger.
Ils ont un peu peur d’elle, étant donné qu’elle grossit chaque fois
qu’elle mange… Et puis d’habitude, Fanfaron n’est pas aussi dis-
cret.
– J’ai bien peur qu’elle n’explose un jour, répondit Marie, car
elle est toute délabrée. C’était une peluche pleine de trous avant
qu’elle ne s’anime.
– Oui, elle a picoré beaucoup de farine de Golem sans la digérer
puisqu’elle n’a pas d’estomac je suppose. La pâte bouche les déchi-
rures afin que ta poulette n’éclate pas, expliqua Séverin. Vois ses
plumes, elles poussent.
– Tu veux dire que les gâteaux, à l’intérieur de Cocotte, sont ac-
tifs ?
– Peut-être bien. Ils la réparent en tout cas.
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– De quoi discutent les villageois ? réclama Marie à Origan en
changeant de sujet.
– Groin ! Ils essayent de convaincre le gnome Clou de girofle de
t’accompagner. Ce ne doit pas être facile. Tout le monde est très
effrayé depuis que l’Arlequin est dans notre royaume. Il est dur de
prendre des décisions.
Marie demanda à Séverin une autre coupe de ce fameux sorbet à
la vanille. Éla en souhaita une également.
– Bonjour, Éla ! s’exclama Marie. Je t’ai choisi parce que je
pense que tu peux nous rendre service. Mais tu n’es pas obligée de
venir. J’ai bien des questions à te poser.
Éla était une jolie petite chipie. Par un miracle inexplicable, elle
était plus fluette que Marie. Avait-elle mangé trop de ce miel de
trèfle dans le champ ?
– En quoi puis-je t’aider ? Je ne vois pas.
– Tu es restée longtemps avec le Père Noël, il me semble. Les
garçons ne sont pas bien malins. Ils ont insulté le Père Noël au lieu
d’essayer de comprendre son comportement. Pourquoi ne veut-il
plus parler aux petits enfants ?
– J’étais en face de lui. Il jardinait dans sa serre. Il ne m’a pas
regardée.
– Il ne t’a pas remarquée ? s’étonna Marie.
– Si. Il m’a adressé quelques mots.
– Quels mots ?
– « Je suis trop occupé. Reviens plus tard ! »
– Oh ! Bizarre… s’exclama Marie.
Marie trouva la réaction du Père Noël très étrange. En tout cas,
le Père Noël n’était pas muet. Sans doute n’était-il pas sourd éga-
lement.
– C’est tout ? Il n’a rien dit d’autre ?
– Non. Je l’ai appelé par son nom véritable : « Saint-Nicolas ».
Il m’a doucement repoussé avec la main. Je ne savais pas quoi
faire. J’ai patienté un long moment et puis il m’a fallu partir…
– Que faisait-il ? Pourquoi était-il tellement absorbé ?
– Il y avait une chaise longue dans cette serre. Son âne broutait
de la paille presque verte. Il s’asseyait et lisait un livre. Parfois, il se
levait et se dirigeait vers un petit arbre. Il touchait les feuilles, il
tournait autour du tronc, puis il retournait s’asseoir…
- 61 -
– Ah ?
– Il semblait très occupé à ne rien faire, mais je n’ai pas osé le
lui faire remarquer, car j’avais peur de l’offenser.
– C’est le farniente ! dit Origan. Si seulement nous pouvions re-
trouver ses rennes. Peut-être aurions-nous une explication ?
– L’Arlequin peut-il avoir éliminé les rennes ? demanda Marie.
– Que dis-tu là Marie ! s’exclama le lutin. Jamais ! L’Arlequin
ne tuerait pas les rennes du Père Noël. Ils sont trop sacrés.
L’Arlequin s’amuse avec nous, mais son objectif est de faire du
commerce. Il ne ferait pas une telle chose.
– Bon, d’accord ! Excuse-moi ! concéda une Marie pivoine.
Les deux fillettes mangèrent leur sorbet sans respirer. Marie at-
tendait la décision des villageois. Elle n’allait pas tarder. Et puis le
maire, le Père Léon reprit la parole.
– Notre conseil accepte tes conditions, Marie. Clou de girofle
vous escortera à condition que sa gnomide l’accompagne. Il sou-
haite également ramasser des champignons dans la forêt pour
renforcer sa magie. Nous prierons pour votre salut en espérant que
vous reviendrez tous au village.
C’est ainsi que l’escadron fut organisé. En feraient partie le
gnome-magicien, sa gnomide, le lutin Origan, Cocotte et Nounours,
Séverin et Éla, et enfin Marie. Minou ne viendrait pas, car Marie
craignait qu’il lui arrive un malheur.
Toute la troupe alla se coucher, même les gnomes qui
d’ordinaire dormaient en journée. Ils partiraient le lendemain à
l’aube. Durant la nuit, la roulotte serait préparée par les autres vil-
lageois.
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CHAPITRE V.
– La forêt enneigée –
L a roulotte avait été placée au rez-de-chaussée, dans
l’écurie où se trouvaient habituellement les rennes.
Une grosse cage contenait tous les hiboux que Marie
avait aperçus la nuit précédente. Quelques gnomes s’étaient oc-
cupés de les chasser afin qu’ils ne puissent rien dévoiler de leurs
projets à l’Arlequin. Les oiseaux piaillaient d’affolement.
On distinguait également un traîneau volant équipé de deux aile-
rons. Rouge, matelassé, avec une énorme hotte qui s’étendait aussi
bien à l’arrière que sur les côtés, il comportait quatre roues et deux
grands skis, car il était très moderne.
– Il roule, il glisse sur la neige et il vole ! expliqua le Père Léon.
– Et il flotte ! rajouta Origan pour plaisanter.
– Non ! Il coulerait ! contesta le Père Léon. N’écoute pas Ori-
gan, il raconte n’importe quoi !
– Tout de même, il y a quelque chose que je n’ai jamais com-
pris ! s’exclama Marie. Comment ces paniers peuvent-ils contenir
tous les jouets du monde pour la distribution des cadeaux de Noël ?
– Cela se passe comme avec les magiciens qui tirent des lapins
et des pigeons de leurs chapeaux. Ce sont des hottes sans fond. À
l’intérieur, on y trouve des hangars. Les lutins et les gnomes font
remonter les zouets prévus en fonction de la position du traîneau
dans l’espace.
– Oh ! dit Marie avec des yeux ronds.
Curieuse, tout de même, elle se pencha au-dessus de la hotte. Il
y avait un gouffre sans fin. Elle y serait rentrée, on ne l’aurait ja-
mais revue.
La roulotte était prête. Elle ressemblait à une solide roulotte de
gitan. Un bois épais, matelassé de mousse, la protégeait du froid
éventuel. Dedans, on pouvait y découvrir des tapis, des couchettes,
des petits meubles et une cheminée. On y trouvait également de
nombreux bibelots, des décorations, des rubans rouges, des pains
d’épices…
– Elle est entièrement équipée ! expliqua un gnome inconnu de
Marie. Vous avez de quoi loger six personnes. Vous trouverez le
confort d’une cuisine, d’une vraie salle à manger, d’une salle d’eau
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avec baignoire, des water-closets, et un tableau-viseur pour vous
distraire… Des dattes farcies, des pâtisseries au safran, des confise-
ries à la pâte d’amandes, des toffees et des gâteaux aussi.
– Bravo ! chanta Marie avec enthousiasme. Elle est splendide.
– C’est la roulotte du Père Léon, dit le gnome.
Tout le monde était descendu par l’escalier en colimaçon. Clou
de girofle avait un gros baluchon sur le dos, sa gnomide un petit sac
pour la toilette. Éla et Séverin n’avaient presque rien, tout comme
Marie. Quelques vêtements propres avaient été déposés dans la
roulotte à leur attention. Cocotte déboula comme une boule de
neige au travers des escaliers. On se demanda pourquoi elle
n’empruntait pas les escaliers comme tout le monde. Pour toute
réponse, elle lança des caquètements affolés et bruyants, comme si
elle allait pondre un œuf de crocodile.
– Que tu es grosse Cocotte ! s’exclama Marie. Ce n’est pas
croyable ! Qu’as-tu encore mangé ? !
– Je ne peux pas l’expliquer, répondit-elle.
Le Père Léon tourna la tête à gauche et à droite.
– Ze ne vois pas Fanfaron ! Se cache-t-il ?
Cocotte en entendant la question se hâta de monter dans la rou-
lotte, et d’en fermer la porte.
– Je crains qu’ils ne se soient fâchés, supposa Marie. Cocotte a
un drôle de caractère et Fanfaron ne semble pas bien courageux.
– Le Père Fouettard n’est plus tout à fait le même depuis que
l’Arlequin l’a puni… Il sera resté dans l’arbre.
Il était temps de partir, car dix heures au moins les séparaient du
château. Il ne manquait plus que Nounours. Dormait-il encore dans
la soupière ?
Non, l’ours déboula, lui aussi de l’escalier en colimaçon avec
une petite hotte sur le dos. Il y avait de nombreux bols de miel à
l’intérieur. Il y avait également cette soupière qui lui avait servi de
grabat.
– Je suis passé aux cuisines. Le hobbit m’a donné de quoi tenir
jusqu’à demain.
Marie ne voulait pas polémiquer sur cet excès de gourmandise.
Elle regarda ce que Nounours avait ramené et lui dit :
– Tu peux mettre ta hotte dans la roulotte, Nounours. Nous
sommes sur le point de partir bientôt. Cocotte t’attend.
- 64 -
– Chouette. Ne perdons pas de temps.
Tôt ce matin-là, Nounours s’était empiffré pour son petit-
déjeuner, au point d’avoir envie de dormir. Il lui fallait se recoucher
pour digérer.
– Où sont les rennes ? demanda Marie tout haut.
Ce fut le Père Léon qui répondit.
– On vient de leur apporter une grosse ration de carottes, de li-
chens et d’herbes. Nous allons les harnacher.
En fait, un gnome avait déjà commencé à habiller les deux ren-
nes de l’attelage, afin qu’ils puissent tirer la roulotte dans la forêt
glaciale sans en souffrir.
Harry Sâ dévisagea Marie avec un large sourire qui présenta
d’emblée toutes ses dents au travers d’un museau très velu. Il avait
d’immenses bois aplatis, mais une petite tête et un corps ridicule en
comparaison de Nik Hiloda qui paraissait très longiligne et svelte.
En revanche, les bois du second étaient inexistants. L’un ressem-
blait à un cheval de race, l’autre à un bourricot.
– Marie ! Marie ! Marie ! s’écria Harry Sâ.
Marie ne bougea pas. Il se montrait bien nerveux ce renne et elle
en avait peur. L’Arlequin s’en méfiait, raison de plus…
– Ne te méprends pas, expliqua Séverin. Bien qu’Harry Sâ sem-
ble petit, il est redoutable, car ses bois sont gigantesques tandis que
son appétit est immense.
– On raconte même que les ours bruns le craignent ! renchérit la
timide Éla.
– Ouille ! s’exclama Marie. Et que mange-t-il ?
– Ne sais-tu pas qu’il a dévoré les habits de l’Arlequin alors
qu’ils étaient en pleine montagne ? proféra Origan.
– Et je n’ai pas englouti que les vêtements ! brama le renne.
Marie pensa que l’Arlequin ne devait pas être en grande forme
ce jour-là, sans quoi le Père Noël aurait été sauvé depuis longtemps.
Origan délaissa les trois enfants, dans la mesure où il devait tes-
ter les phares de Nik Hiloda. Ce dernier réalisa quelques essais
d’éclairage en arrosant de lumière tous les coins obscurs du tronc.
– Fais également une tentative de flash, s’il te plaît.
– Pas de problème.
Un énorme éclair inonda l’arbre. Plus personne n’y voyait rien.
– O.K., tout est au poil ! conclut Origan.
- 65 -
– Non ! dit Harry Sâ. Vous ne m’avez pas nettoyé les quenot-
tes ! Comment voulez-vous que je sorte dans ces conditions ?
– Tes dents ont déjà été astiquées tout à l’heure, Harry Sâ ! ob-
jecta Origan.
– Non.
– Si.
– En aucune façon.
– Mais si !
– Mais non !
Origan scruta Harry Sâ qui aurait dû être un bourricot plutôt
qu’un renne. Du reste, il avait tout d’un âne hormis les bois et la
fourrure.
– Bon, quelqu’un va te savonner les dents.
– Merci. Vous me donnerez des carottes avant.
– Tu viens de manger.
– Que nenni !
– Mais si !
– Mais non !
Origan observa le renne d’un air étrange. Son groin de porc
avait changé de couleur pour devenir rose. S’était-il transformé en
cochon de lait ? Il réalisa une sinistre grimace puis regarda le pla-
fond en serrant les poings.
– Bon ! Occupez-vous de nourrir Harry Sâ, ensuite vous lui la-
verez les dents. Moi j’ai mieux à faire…
Origan semblait un peu excédé. Ils allaient prendre du retard.
– Et vous n’oublierez pas d’embarquer ma brosse à dents, parce
que lors du dernier safari, vous l’aviez omis ! brama une fois de
plus Harry Sâ.
***
Ils partirent donc avec une heure de retard. Cependant, Origan
ne rata pas l’occasion de crier sur Harry Sâ en lui rappelant que les
enfants humains vieillissaient rapidement et qu’ils devenaient de
plus en plus mâtures. Origan le menaça même de le livrer aux hor-
ribles bergers Saami de Laponie. Ces derniers élevaient les rennes
afin de se procurer fourrure, lait, fromage et viande pour les ragoûts
de salmis.
Ce n’est qu’au tout dernier instant que le gnome Clou de girofle
et sa gnomide arrivèrent. Pour seul commentaire, il annonça :
- 66 -
« Nous devons aller ramasser des champignons ». Ils montèrent
dans la roulotte, et s’isolèrent dans un coin. La gnomide recueillit
des fils de laine déposés dans un sac de cuir et commença à tricoter
un gros pull-over pour son mari. Clou de girofle ramassa un vieux
livre abîmé et le parcourut des yeux. Comme Marie le fixait, il dit
simplement : « C’est un grimoire mystique. J’ai besoin d’ingré-
dients ».
Le Père Léon ainsi que de nombreux gnomes, elfes, lutins, syl-
phides et lièvres vinrent leur souhaiter bonne chance. Le Père Léon
posa une couronne de sapin sur la porte de la roulotte afin de conju-
rer le mauvais sort.
Puis Origan qui se maintenait à l’avant du convoi souleva le
contre-hus qui faisait face aux rennes. Puis il cria « Hue ».
L’attelage tira la roulotte qui se mit à avancer. Tout le monde
échangeait des signes de la main.
Séverin et Éla s’occupaient du poêle à combustion afin que la
température ambiante soit agréable. Marie admirait la jolie roulotte
avec ses étoiles et ses bougies collées aux petites fenêtres. Cocotte
se tenait silencieuse auprès de Nounours qui poursuivait sa nuit
dans la soupière. Ce froid lui donnait envie d’hiberner et c’était
avec grande peine qu’il ouvrait les yeux. Du reste, il bâillait toutes
les trente secondes. Un moment après, Séverin proposa un vin
chaud épicé au gingembre et à la cannelle à toute la troupe. Bientôt,
ils étaient ivres, Cocotte y comprise.
– Je suis malade ! pressentait-elle. Je vais exploser !
– Cocotte ! intervint Marie. Te rends-tu compte de tout ce que tu
avales ? Tu es plus grosse que moi à présent. Ce n’est pas raisonna-
ble.
Cocotte regarda Marie sans rien extérioriser. Si son visage
n’avait pas été celui d’une poule huppée, peut-être Marie aurait-elle
compris que Cocotte était en plein désarroi. Elle ne se sentait vrai-
ment pas bien.
– La magie du monde vermeilleux peut-elle m’incommoder ?
caqueta Cocotte.
– Non, tu as sans doute trop mangé de mes gâteaux de Golem,
dit simplement Clou de girofle.
Origan ainsi que les rennes connaissaient tous les chemins qui
conduisaient au travers des forêts enneigées. Parfois, la roulotte
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traversait même les rivières gelées sans encombre. En décembre
comme en janvier, le soleil ne paraissait pas au-dessus de l’horizon
et la longue nuit polaire laissait brièvement s’installer un crépuscule
bleuâtre accentué par la blancheur de la neige. De fin mai à fin
juillet, le soleil ne se couchait jamais : il semblait s’immobiliser à
minuit sur l’horizon, puis reprendre son ascension à l’aube d’une
nouvelle journée.
– Stop ! Nous stationnons là un instant ! scanda Clou de girofle.
Le gnome bondit hors de la roulotte avec une bougie et disparut
derrière quelques fourrés qu’il paraissait secouer.
– Il ramasse des champignons ?
– Je ne sais pas, Marie ! bredouilla Origan. Ça ne me semble pas
être l’endroit idéal. Je n’y vois pas grand-chose.
Séverin avait sorti les raquettes afin de pouvoir marcher dans la
neige, mais déjà le gnome revenait. Il tenait dans ses mains un petit
sac tout gonflé. Ensuite, il gravit les deux marches de la roulotte
puis se dirigea vers la cuisine.
– Je vais nous préparer un jus de baies chaud.
– Quelle en est la magie ? demanda Marie.
– Il n’y en a pas. J’ai juste envie d’un jus et cela soulagera gran-
dement ta poule, Marie. Je crois qu’elle est constipée…
– Et c’est fameux, ajouta Éla.
La roulotte reprit sa course. Deux heures après, le gnome fit ar-
rêter la roulotte, alors qu’ils étaient à proximité d’un lac gelé. Cette
fois encore il descendit, mais personne ne tenta de le suivre. Marie
le vit faire un trou dans la glace et y jeter un gros fil.
– Que fait Clou de girofle ? demanda Marie. Cherche-t-il quel-
que chose pour sa magie ?
– Je n’en suis pas bien certain ! expliqua Origan. Son grimoire
recèle de nombreux rituels, de sorts, d’invocations, de convocations
et de recettes. Il ne pratique pas que la magie. Parfois, il use de la
sorcellerie et de la nécromancie, car ce livre est également un livre
des ombres. Il fait de l’alchimie également. C’est un maître mage.
– Brrr ! dit Marie. Ça a l’air bien effrayant tout cela. Heureuse-
ment, je n’y comprends rien et c’est tant mieux.
– La nécromancie, c’est l’art d’évoquer l’ombre des morts, ajou-
ta la gnomide. Ne soyez pas si inquiets. Mon mari n’utilise pas
cette magie en général.
- 68 -
Marie qui regardait par la fenêtre se rendit vite compte que
l’étendue de glace était en réalité un lac, car il n’y avait plus de
sapins sur cette surface. Un peu plus loin, la montagne boisée re-
prenait avec ses sentiers. Un arc lumineux déchirait le crépuscule et
soulignait les contours du paysage. Le phénomène atmosphérique
connu sous le nom d’aurore boréale permettait à la troupe
d’apercevoir Clou de girofle malgré la légère pénombre. Soudain,
le gnome sursauta et bondit en arrière alors que la lumière boréale
resplendissait de mille feux. Toute la troupe eut peur de sa réaction
et sursauta d’effroi. Absurde. Clou de girofle venait simplement
d’attraper un gros poisson. Ce dernier rangea son attirail de pê-
cheur, puis il revint à la roulotte. Alors, il se dirigea vers la cuisine
et il réalisa quelques préparations savantes.
Marie Potdeter n’avait pas conscience de devenir de plus en plus
futée au fur et à mesure qu’elle vieillissait. Son esprit d’analyse,
son comportement, son langage : tout évoluait de façon accélérée.
Au point qu’elle était méconnaissable.
– Est-ce un rituel pour accomplir votre magie ? demanda Marie.
– Certes, non. Mais j’en ai assez de tous ces gâteaux et confise-
ries. Nous mangerons du poisson au déjeuner.
– Je n’ai pas faim, moi ! rajouta Cocotte. Je vais me coucher.
Marie fronça des sourcils d’inquiétude. Séverin en faisait autant,
tout comme Origan. Ils étaient partis à l’aube. À présent, il était
presque midi, bien que le ciel ne le montrait pas. À ce rythme, ils
n’arriveraient jamais à temps.
– Quand arriverons-nous ? réclama Marie.
– Tu veux dire : quand ramasserais-je mes champignons ?
– Oui, entre autres.
– Quand le moment sera venu…
– Il ne faut pas se stresser comme cela ! lâcha la gnomide avec
un fort accent. Tout vient à point pour qui sait attendre.
Origan cria « Hue » à nouveau non sans avoir lavé les dents
d’Harry Sâ. La roulotte avança quelques instants puis s’arrêta.
– Que se passe-t-il ? demanda Séverin à Origan.
– Je l’ignore. Je vais voir.
Origan souleva la petite trappe qui lui permettait d’apercevoir
les rennes depuis l’intérieur de la roulotte.
– Harry Sâ n’est plus harnaché ! Un glouton l’aurait-il attaqué ?
- 69 -
– Un glouton ? Qu’est-ce que c’est ?
– Cela ressemble à un ours, expliqua calmement la gnomide qui
tricotait encore. Mais n’écoute pas Origan : les gloutons n’attaquent
pas les rennes adultes.
– Bon ! Je sors ! dit Origan. Je vais chausser mes raquettes.
Origan sauta dans la neige, à la recherche du renne. Nik Hiloda
montra de la tête la direction qu’avait empruntée Harry Sâ. La trace
de ses pas était très nette. Elles couraient à travers les arbres et se
perdaient un peu plus loin. Origan avança et ne tarda pas à retrou-
ver le renne au pied d’un grand tronc. Celui-ci grattait la neige
profonde avec ses sabots.
– Que fais-tu encore, Harry ? Nous nous inquiétions !
– Il y a de quoi. Je suis un cerf vidé !
– Que t’arrive-t-il encore ?
– J’ai faim.
– Je t’ai donné à manger tout à l’heure pourtant.
– Je ne m’en souviens pas, rétorqua Harry Sâ.
Origan regarda le renne en se disant qu’il ne servait à rien de le
contrarier. Le renne gratta le sol avec frénésie et déterra les mous-
ses et les lichens qui étaient enfouis sous un mètre de neige. Il ne
laissa rien.
Marie avait trouvé assez de curiosité pour les rejoindre avec ses
raquettes miniatures. Elle constata sans rien dire que le renne conti-
nuait de manger.
– On mange beaucoup, lorsque l’on est inquiet ! dit-elle.
– Inquiet moi ? contesta Harry Sâ fièrement. Jamais ! Et pour-
quoi donc devrais-je être inquiet ?
– Je l’ignore ! mentit Marie.
Il s’arrêta de manger et s’approcha d’eux. Cependant, Marie
avait remarqué quelque chose au loin. Une sorte de bonhomme
poilu, marron et lumineux accompagné d’une boule de poil plus
petite. Cet être semblait tenir une grosse pelle.
– Qu’est-ce qu’il y a là-bas ? demanda Marie.
Origan et Harry Sâ regardèrent ensemble ce que Marie avait vu.
– C’est assez ! Retournons à la roulotte ! suggéra le renne. J’ai
fini.
Origan attrapa la main de Marie et la tira vers la roulotte avec
énergie.
- 70 -
– Viens. Il s’agit de Tchernoby, un troll des bois radioactif. Il est
toujours accompagné d’Isatis, son fidèle renard réincarné. On les
aperçoit lorsqu’il y a des aurores boréales. Il ne faut pas rester ici,
car les trolls courent très vite.
Origan lava rapidement les dents du renne et le traîneau reprit sa
course dans la neige.
– Qu’est-ce qu’un troll ? demanda Marie. Je n’avais encore ja-
mais vu cela.
– Nous n’aimons pas trop les trolls, nous autres, les gnomes ! dit
Clou de girofle. Ils aiment à nous humilier et à nous voler notre or.
Heureusement, nous n’avons pas d’or, car nous sommes dévoués au
Père Noël. Ces trolls nous connaissent bien.
– Brrr. Il avait l’air d’être bien laid ! souffla Marie.
– Et ils sont sales et répugnants ! ajouta la gnomide.
Origan prit tout le monde à parti. Il réveilla même Nounours et
Cocotte afin qu’ils écoutent bien ce qu’il avait à dire.
– Nous avons quelque peu progressé à travers la forêt, mais à
présent que nous nous éloignons du monde vermeilleux, nous de-
vons redoubler de prudence. Notre piste empruntera aussi bien des
collines aux chemins étroits que des vallées aux larges étendues
blanches. Notre trajet Arctique sous la Lune et les étoiles
s’illuminera petit à petit. Nous conduirons la roulotte à travers la
nuit, éclairée par les phares de Nik Hiloda et les lumières de
l’aurore boréale. Nous poursuivrons notre route pour atteindre la
ligne magique du Cercle polaire où le Père Noël habite. Le temps
en Laponie peut changer rapidement et aller d’une tempête de neige
à un froid glacial. Notre parcours peut donc être amené à changer à
tout instant.
– Tu conduiras seul, Origan ? demanda Séverin. Veux-tu que je
t’aide ?
– Nik Hiloda et Harry Sâ connaissent le chemin par cœur. Nous
nous arrêterons en chemin pour Clou de girofle, mais si tout va bien
nous serons près de la ligne dans une dizaine d’heures.
– Que fera Clou de girofle pour nous aider ? s’inquiéta Marie.
Tout le monde observa le gnome.
– Ma magie n’est plus aussi puissante qu’auparavant, soupira
Clou de girofle. Par une incantation issue d’une doctrine très se-
crète, je puis créer des gâteaux de golem qui soient une farce sévère
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pour l’Arlequin, pas grand-chose de plus. J’insufflerais une vie à
ces gâteaux afin qu’ils aient une autonomie menaçante.
– C’est-à-dire ? Je ne vois pas ! avoua Marie.
– Si l’Arlequin en mange, il tombera très malade.
– Groin ! Mais il n’en mangera jamais. Il n’aime pas les gâ-
teaux, dit Origan.
– Malheureusement ! conclut Clou de girofle. Je ne vois pas
d’autre solution.
Les rennes signalèrent nombre de trolls qui se cachaient dans la
forêt. Nik Hiloda leur projetait des lumières comme des lasers, et
parfois il flashait le ciel pour les faire reculer. Les trolls n’atta-
quaient en général que pour se défendre, mais parfois la roulotte
recevait de grosses boules de neige.
– Les trolls aiment à nous jouer des tours, mais ils ne sont pas
méchants, expliqua Origan.
– Pourquoi s’enfuient-ils après avoir jeté la boule de neige ?
demanda Marie.
– Ils craignent les rayons du soleil et c’est pour cela qu’ils ne
sortent qu’à la tombée de la nuit. Ils n’apprécient pas du tout les
flashs éblouissants de Nik Hiloda.
– Ils sont si nombreux soudainement ! fit remarquer Séverin. Je
n’étais pas passé par ici la dernière fois. On a fait un gros détour.
– Oui ! dit Clou de girofle. Nous allons dans la cité des Tomtes,
appelée aussi empire du sommeil levant. Il s’agit d’une ancienne
mine de cuivre abandonnée par les humains au milieu de marais et
collines. Les trolls s’y sont installés et c’est à l’intérieur de cette
mine que je trouverais les champignons dont j’ai besoin.
– Pourquoi doit-on aller là-bas ? demanda Marie. Avec quoi fai-
tes-vous vos gâteaux d’habitude ?
– J’utilise des champignons ordinaires la plupart du temps, mais
cette fois, il s’agit de neutraliser l’Arlequin. J’ai besoin d’une es-
pèce de minuscules champignons qui ne poussent que dans cette
mine. Ces derniers ne prolifèrent que sur les excréments et les sale-
tés de troll.
– Oh la la ! Beurk ! pesta Marie. Les gâteaux ne vont pas être
bons.
La roulotte se gara au milieu d’une clairière, entre les pins de la
forêt et une colline recouverte d’énormes champignons. De nom-
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breux trolls stationnaient devant une immense galerie qui semblait
s’enfoncer dans la roche.
– Leur intelligence est plus proche de celle des animaux que de
la nôtre ! déclara Clou de girofle. Et leur langage simple n’aide pas
à établir une communication élaborée, mais leur chef est beaucoup
plus malin. Je vais aller lui parler afin de négocier.
– Sois prudent ! Mon chéri ! ajouta la gnomide.
Clou de girofle posa son pied au sol, et il n’eut que le temps de
lever le bras en signe de paix. Déjà, une pluie de boules de neige
l’avait presque entièrement recouvert. Seule sa main bougeait en-
core.
Un gros troll bedonnant, en salopette, à la peau couleur bilieuse,
s’approcha de lui. Ses gros yeux opaques fixaient l’amoncellement
de neige avec une expression niaise. Il attrapa la main et la serra
comme s’il voulait dire bonjour.
Clou de girofle grognait. L’on pouvait entendre quelques-unes
de ces injures. Le troll gratta la neige jusqu’à faire apparaître la tête
puis il fit un signe pour que d’autres trolls l’aident à extraire le
gnome de sa prison.
– Brrr. Il fait froid ! bredouilla le gnome en claquant des dents.
– Quoi toi faire ici, Clou de girofle ? demanda le chef des trolls.
– Moi venir chez toi pour prendre champignons dans ta maison,
expliqua doucement le gnome.
– Toi repartir tout de suite. Nous, pas vouloir être dérangé.
– Nous te donnerons des gâteaux si tu nous laisses entrer.
Le troll se gratta le nez et les oreilles. Beaucoup de trolls dor-
maient encore dans la chambre principale de la mine. Pour
rejoindre les champignons, il fallait traverser toute la longueur au
risque d’en réveiller quelques-uns. Les trolls détestaient être réveil-
lés. Cependant, il accepta, car une offre pareille ne se refusait pas.
Le chef des trolls demanda aux autres trolls de rester dans la clai-
rière et de ne pas bouger.
L’odeur à l’intérieur du tunnel était abominable. Elle rappelait
les toilettes des chemins de fer que Marie empruntait parfois avec
son papa, sauf que les émanations étaient bien plus fortes. Cela
piquait au nez et on avait envie de vomir.
Toute la troupe était présente, excepté la gnomide, Cocotte et
Nounours qui étaient restés dans la roulotte. Dame gnome tenait
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son rouleau à pain fermement et affirmait que personne ne pénétre-
rait dans la roulotte sans en souffrir.
– Ils se servent de la tourbe des marais pour se confectionner
des matelas spongieux, expliqua Clou de girofle. Alors, forcément,
les odeurs s’accumulent.
Marie ignorait ce que pouvait être la tourbe, mais elle songeait
qu’il s’agissait de la grosse commission. En tout cas, c’est ce que la
sonorité de ce mot lui évoquait de plus reluisant. Cette partie du
monde vermeilleux ressemblait de plus en plus au préau de l’école
de Marie.
– Viens près de moi, Éla ! demanda-t-elle. Je ne suis pas très
rassurée ici. L’empire du sommeil puant est très effrayant.
– Levant, Marie. Levant, rectifia Séverin.
Les deux fillettes se tinrent par la main. Ayant entendu Marie,
Séverin se plaça derrière elles comme s’il voulait déjà jouer un rôle
protecteur.
Les phares de Nik Hiloda éclairaient les parois de roches dégoû-
tantes. Des stalagmites noircies par les bourres leur coupaient
parfois la route. Parfois, des animaux bizarres et crasseux bondis-
saient dans l’obscurité puis disparaissaient. Les filles hurlèrent de
frayeur.
– Ces gros rongeurs sont des lemmings ! commenta Clou de gi-
rofle. Les trolls et ces animaux se partagent la grotte. Ils
s’entendent très bien, car ils sont d’intelligences comparables.
Leurs pieds s’enfonçaient dans la tourbe boueuse et malodo-
rante. Des flatulences remontaient en sifflant jusqu’à leurs narines
grandes ouvertes.
– Vous me suivre ! grogna le chef des trolls. Plus faire de bruit.
Ils parcoururent la fange et la gadoue durant cinq bonnes minu-
tes. Mais l’humidité était telle dans ce relief accidenté que les
reliquats de raclures, de rognures et de salissures se collaient aux
bottines de soie et de feutrines, aux pantalons, aux pulls et aux che-
veux.
– Nous ne pourrons jamais nous nettoyer ! râla Éla.
– Et moi, j’ai de la merde jusqu’au menton ! s’exclama Harry Sâ
en s’ébrouant.
Tout le monde fut aspergé d’excrément, le troll y compris. Ce
dernier se contenta de goûter la fange.
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– Champignons pas pouvoir pousser ici ! dit le troll.
– Pourquoi ? demanda Origan.
– Zone nettoyée pour permettre le passage.
Personne n’y aurait songé en dehors de Clou de girofle qui ne
pensait pas à déguerpir.
– La mine n’est pas bien grande, expliqua le gnome. Le tunnel
mène vers une grande cavité qui sert de chambre aux trolls dor-
meurs. Le sommet de la chambre s’est percé à la suite d’un éboulis.
Le trou s’est comblé avec de la glace. Les trolls ont creusé la glace
pour y dormir. Au-delà de la chambre, il y a un autre tunnel qui
donne sur une impasse. Au fond, nous trouverons nos champi-
gnons.
Le troll les dirigea vers un enfoncement différent, à l’écart de
ses congénères.
– Moi, habiter dans cette chambre igloo ! expliqua-t-il en mon-
trant fièrement son trou. Moi chef ici.
La visite fut brève malgré la découverte étonnante de ce qui res-
semblait à des meubles, chaises et table constituées à partir de
glace.
– Ce n’est pas de la pâte à dents qu’il va me falloir cette fois !
râla Harry Sâ en observant son pelage écœurant. Si on m’avait dit
que je prendrais un bain de fumier, je serais resté à l’attelage.
– Vas-tu te taire Harry Sâ ! brama Nik Hiloda en faisant de gros
yeux rouges. Tu me casses les sabots !
Si certains trolls avaient élu domicile à l’extérieur dans de gros
champignons, la plupart du temps, les trolls dormaient dans la
mine, les uns sur les autres afin de se tenir chaud. Il y avait même
deux ours bruns qui leur tenaient compagnie et qui hibernaient. On
pouvait les entendre ronfler, gémir et péter.
Nik Hiloda baissa l’intensité de ses phares, car les trolls détes-
taient la lumière. La troupe marchait silencieusement de peur d’en
réveiller un.
– J’ai faim ! râla Harry Sâ.
– Chuuut ! dirent en chœur les intrus.
Le fond de la grotte recelait le trésor des trolls. Dans les déchets
et débris excavés, on apercevait quelques bijoux volés aux gnomes.
Clou de girofle se retint de commenter ce qu’il avait vu et poursui-
vit son chemin.
- 75 -
Ils allèrent là où les trolls et lemmings faisaient entre autres
leurs besoins, mais on y découvrait aussi des ossements, des détri-
tus, des immondices, des impuretés issues de lavures, des restes de
nourriture moisie.
– Ce margouillis permet aux champignons de se développer. La
chaleur et le méthane que les trolls dégagent constituent un mé-
lange unique. Introuvable ailleurs ! expliqua Clou de girofle.
Chacun partageait en effet la même nausée.
– Dis-moi Clou de girofle ! demanda Marie. Pourquoi diable
nous as-tu tous fait venir ici ? Nous aurions pu être moins nom-
breux à voir ça !
– Chère enfant. C’est tout bête. Connais-tu un champignon ap-
pelé Truffe ? Le champignon que je recherche ici est un Tuber
Brumale verruqueux à l’odeur de rave poivrée. Il faut brasser une
tonne de sa nourriture pour en trouver ne serait-ce qu’un petit. On
ne peut donc le dénicher qu’avec les mains. Je suis bien vieux avec
mes trois cent cinquante années et il y a bien longtemps que mes
sens ne me permettent plus d’y voir clair…
Soudainement, la troupe sembla comprendre ce qui l’attendait.
Pourtant, personne ne prononça un mot. Nik Hiloda éclaira la
tourbe qui ressemblait à un empilement d’excréments.
– Bon, je vous laisse, dit enfin Harry Sâ.
Nik Hiloda éteignit ses lumières et un noir absolu s’installa.
– Qui a éteint la lumière ? s’étonna Harry Sâ, qui continua de
marcher sans rien y voir, puis un bruit caractéristique se fit enten-
dre.
– Non ! Je suis tombé dans la m… ! brama Harry.
Nik Hiloda ralluma ses phares. En effet, on apercevait unique-
ment le museau et les bois du cervidé.
– As-tu trouvé mon champignon ? ironisa Clou de girofle.
Ils restèrent un bon moment là, à déplacer de grands volumes
odorants. Origan, qui avait un bon odorat, utilisa ensuite son groin
pour localiser les deux uniques tubercules que la petite grotte
contenait. Harry Sâ accomplit même la prouesse de les ramener
entre ses dents.
– Tu as été bien courageux, Harry Sâ, de te précipiter dans cette
mélasse à notre place ! commenta Origan. Il n’y a pas d’autre
champignon.
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– Sachez qu’Harry Sâ est le héros qui a mordu les fesses de
l’Arlequin ! dit le renne en relevant la tête. Une fois de plus, j’ai
accompli le sale boulot.
Oui, c’était bien vrai, mais tout le monde pensa qu’il allait leur
faire payer très cher.
Marie, Éla et Séverin avaient tout observé également et avaient
pu évaluer les deux petits champignons ronds. Ils ne paraissaient
guère capables de terrasser l’Arlequin à eux seuls.
– Merci troll ! dit Origan. Nous sortons. Vous aurez vos gâ-
teaux.
– Oui, oui ! scanda le troll. Plus de bruit. Sortons.
Était-ce la poisse ambiante ou bien la malchance ? Mais Harry
Sâ, qui était devenu un excrément à lui seul, dérapa et fit basculer
son ami Nik Hiloda. Ce dernier bu si bien la tasse que ses yeux
devinrent noir de crasse.
– Je n’y vois plus rien ! beugla-t-il dans le noir.
Quelques-uns des trolls commencèrent à se réveiller, ce qui
n’était pas bon signe.
– Bruit, pas bon ! indiqua alors le chef des trolls. Cycle de som-
meil pas fini.
– Courage ! Fuyons ! brama Harry Sâ.
La lumière émise par Nik Hiloda était désormais bien terne, car
les saletés qui lui encombraient les paupières l’obligeaient à fermer
les yeux. Ils parvinrent cependant après plusieurs glissades à re-
joindre la chambre principale où la plupart des lemmings et trolls
dormaient encore.
Harry Sâ s’excitait tellement qu’il tournait sur lui-même comme
une girouette. Il jonglait entre les glissades, les dérapages et les
accélérations. En revanche, les trois enfants, Origan, Clou de giro-
fle et Nik Hiloda, guidés par le chef des trolls, avançaient en file
indienne vers la sortie. Bientôt, tous furent hors de la mine… à
l’exception d’Harry Sâ !
– Harry Sâ est resté à l’intérieur. Il couvre nos arrières ! expli-
qua Origan.
– Je n’en suis pas si certain ! rétorqua Clou de girofle.
Séverin et Marie prêtaient l’oreille afin de bien entendre les
bruits qui émanaient du tunnel excavé. On entendait des hurlements
horribles. Les rares trolls éveillés, qui occupaient la clairière,
- 77 -
s’étaient rapprochés en silence de l’ouverture. Tout ce tintamarre
les mettait dans l’expectative. Aucun n’osait retourner dans la mine.
– Vous devoir donner beaucoup de gâteaux maintenant ! râla le
chef des trolls.
Pendant ce temps-là, Éla s’était réfugiée sur le dos de Nik Hilo-
da et elle lui nettoyait les yeux avec de la neige. Le pauvre renne
crachait de dégoût. Lorsqu’il y vit clair, il se roula dans la neige
afin de se nettoyer.
– Va-t-il sortir ? demanda Marie.
– Il s’est peut-être perdu, suggéra Séverin.
Origan se rapprocha du renne.
– Nik ! Peux-tu aider ton ami à retrouver son chemin ?
– Non.
– Nous ne pouvons pas repartir sans lui.
Nik Hiloda se redressa et se dirigea vers l’entrée de la mine. Il
lança ses phares à toute puissance vers l’intérieur afin qu’Harry Sâ
puisse distinguer le chemin de la sortie.
Bientôt, on vit le renne s’extirper de la mine de cuivre. Il était
momifié d’excréments. Il s’arrêta après plusieurs rotations sur lui-
même devant la troupe. Alors, il se mit à tousser puis à recracher
des kilos de tourbe.
– Pouah ! C’est dégoûtant ! beugla-t-il.
– Il était temps que tu arrives ! dit Origan. Que faisais-tu ?
– Des milliers de monstres m’ont assailli ! J’ai couru et couru…
Soudain, une armée de trolls apparut au niveau de l’entrée de la
mine. Tous étaient écœurants. Les bois du renne les avaient soule-
vés puis secoués au travers de l’immense chambre tandis qu’ils
dormaient encore. Harry Sâ avait aussi soulevé toute la fange, la
projetant en tout sens jusqu’à gratter la terre.
Les trolls paraissaient rageurs et prêts à le punir. Mais le chef
des trolls leur avait barré le chemin. Il levait le bras afin de leur dire
de ne plus bouger.
– Gâteaux ! dit-il tout haut. Nous avoir beaucoup gâteaux.
Ils observèrent encore un peu le renne avec méchanceté, mais
rapidement ils parlèrent des gâteaux qu’ils allaient recevoir.
Origan se rapprocha de la roulotte afin de libérer le baril qui
contenait la réserve de gâteaux. Il ouvrit la trappe afin qu’ils se
déversent dans la neige, mais aucun gâteau n’en sortit.
- 78 -
– Que se passe-t-il donc ? se demanda-t-il en se penchant.
Il regarda à l’intérieur du baril. Il ne restait qu’une unique et mi-
nuscule gaufre au gingembre.
– Groin ! Ce n’est pas possible ! chuchota-t-il avec un air de pa-
nique. J’ai rempli moi-même la barrique. À moins que ce ne soit le
bourricot…
Origan se dirigea vers les enfants.
– Marie, monte dans la roulotte, ordonna-t-il.
– Pourquoi Origan ?
– Monte, te dis-je…
Marie s’exécuta.
– Séverin, Éla, harnachez les rennes. Ensuite, rejoignez vite Ma-
rie dans la roulotte.
– GÂTEAU ! grogna le chef.
– Oui ! Oui ! Ça vient ! cria Origan.
Harry Sâ tourna la tête en regardant les trolls. Il avait comme le
pressentiment que la situation allait rapidement dégénérer. Il
s’élança en toute hâte vers l’attelage en traînant Nik Hiloda par sa
sangle.
– Vite ! dit-il.
– Que se passe-t-il donc ? demanda Nik Hiloda.
– Rien. Rien ! répondit Harry.
Origan se dirigea vers Clou de girofle qui attendait la distribu-
tion des gâteaux. Il s’approcha de lui et lui chuchota en quelques
mots l’ennui qui les attendait.
– Quand les enfants seront dans la roulotte, nous devrons dé-
guerpir d’ici ! lui expliqua-t-il.
Clou de girofle fit les grands yeux et il prit un air bêta qu’on ne
lui avait jamais vu jusqu’à présent.
– Gâteaux ? redemanda le chef des trolls, en retenant son armée
comme il le pouvait.
– Oui, plein de gâteaux ! confirma Origan. Celui-ci vous
convient-il ?
Origan tendit au chef l’unique gaufre qu’il avait trouvée. Les en-
fants avaient fini. À présent, ils montaient dans la roulotte.
– Bon ! Bon ! Encore ! somma le troll.
– Clou de girofle. Viens m’aider à descendre les pâtisseries. El-
les sont dans la roulotte.
- 79 -
Les trolls observèrent bêtement la troupe qui avait regagné la
roulotte. Ils entendirent même « le hue » d’Origan qui indiquait aux
rennes de tirer le convoi.
Les trolls, stupéfaits, dégoulinant de mélasse noire, étaient para-
lysés par l’ordre du chef, lequel leur demandait encore de ne pas
bouger.
– Gâteaux ? répéta le chef doucement, avec un air désespéré.
Lorsque la roulotte fut à cinquante mètres de leur clairière, la
troupe entendit soudainement une rumeur de colère. Les trolls cou-
raient à leur poursuite.
– Accélère ! brama Harry à Nik Hiloda.
– Qu’est-ce que tu as fait encore ? réclama le renne au regard
incandescent.
– Je t’expliquerais, dit Harry.
Comme le chef troll courait fort vite,
bien plus que ses congénères, il parvint
presque à rattraper la roulotte. C’est alors
que la gnomide lui jeta son rouleau à
pâtisserie sur le crâne.
Pauvre troll, tout déconfit. Il s’écroula
dans la neige avec une grosse migraine.
Clou de girofle qui en était très désolé lui
jeta en guise d’excuse quelques confise-
ries qui étaient restées à l’intérieur de la
roulotte, laquelle s’éloigna définitivement. Le chef des trolls du
Malgré tout, le chef des trolls rampa Sommeil Levant.
jusqu’aux bonbons et s’en délecta avec un
plaisir non dissimulé.
***
Il s’avéra que le baril avait été sournoisement vidé par Harry Sâ
à un moment où il avait faim. N’ayant pas songé que ces friandises
étaient destinées aux trolls, il n’avait rien laissé.
Néanmoins, le courage d’Harry Sâ ne se démentait pas et la lé-
gende de son héroïsme ne pouvait qu’en être renforcée. L’Arlequin
n’avait qu’à bien se tenir.
La troupe d’excréments s’approchait doucement du monde de
l’Arlequin. Le Père Noël n’était plus bien loin et la confrontation
était imminente.
- 80 -
Lorsqu’ils furent suffisamment loin des trolls, ils s’arrêtèrent
afin de se nettoyer. Ils firent bouillir de l’eau à partir de neige puis
ils se lavèrent. Les vêtements furent abandonnés et changés. Les
rennes quant à eux avaient cassé la fine couche de glace d’une ri-
vière et s’y étaient baignés. Origan les gratta avec la longue brosse
à dents.
– Ce que vous êtes sale ! dit la gnomide qui désencrassait son
mari.
Brusquement, ils entendirent des caquètements fous. Cocotte
piaillait, elle sautait, et elle gémissait. Ensuite, elle quitta la maison
mobile puis elle en fit vingt fois le tour à toute vitesse. Ce qu’elle
avait rapetissé !
– Que t’arrive-t-il donc, Cocotte ? s’exclama Marie.
– Cot, cot, cot, cot, cot ! répondit-elle affolée.
– Je ne parle pas poule ! râla Marie. Sois plus claire !
En guise de réponse, elle souleva une aile et montra l’intérieur
de la roulotte. Nounours en descendait. Il bâillait.
– Quel ramdam ! maugréa-t-il. Ça crie, ça bouge, ça secoue. On
dort mal.
– Nounours t’a fait peur ? demanda Marie.
Cocotte hocha la tête négativement et leva à nouveau son aile.
Ensuite, elle recommença son manège autour de la roulotte.
– Bon je vais voir ! annonça Origan. Ne bougez pas.
Le lutin se dirigea vers la pièce où avaient dormi les deux pelu-
ches. Et Origan fut très étonné d’y découvrir un énorme œuf.
– Il y a un énorme œuf marron. Étonnant.
– Un œuf ? s’étonna Séverin.
Éla monta dans la roulotte et alla regarder l’œuf mystérieux.
Ovale, immense, chaud. Que pouvait-il contenir ?
– Je le casse ? demanda Éla.
– Surtout pas ! dit Clou de girofle. Si cet œuf existe, ce n’est pas
un hasard. Notre Marie, que tout le monde attendait, convoie dans
notre monde une magie particulière et étrange. Laissons-la
s’accomplir. Cet œuf miraculeux se manifestera au moment voulu
par la destinée.
Cocotte ne cessa de gesticuler que bien plus tard. Et depuis un
moment déjà, Clou de girofle cuisinait des gâteaux de golem à par-
tir des deux tubercules de truffes.
- 81 -
– Il n’y en aura pas davantage que ces vingt-cinq portions malé-
fiques ! expliqua le gnome. Bien entendu, aucun de vous ne doit en
manger. Et prévenez Harry Sâ de se tenir à l’écart de cette nourri-
ture. Lorsque nous arriverons, chacun de nous en emmènera cinq.
Marie se chargea elle-même d’en informer le renne qui jura
qu’il ne les mangerait jamais, pourvu qu’il reste assez de carottes et
qu’on lui lave sa brosse à dents. Marie suggéra ensuite que les gâ-
teaux ne quittent pas la roulotte.
Cocotte s’était calmée en présence de Nounours qui essayait en
vain de la comprendre. Ses caquètements étaient à la hauteur de
l’œuf. Ils étaient mêlés de joie et d’effroi. À présent, elle avait faim,
très faim. Or il restait bien peu de choses à becter.
Elle alla dans la neige qu’elle gratta à la recherche de vers, mais
le sol était bien pauvre. Où étaient les gâteaux ? Où se trouvaient
les confiseries ? Nounours lui donna un peu de son miel pour la
calmer et elle dégusta le dernier pain d’épice qui restait.
– Nous arriverons bientôt à destination… expliqua Origan. Nous
trouverons certainement à manger sur place.
Le crépuscule s’était de nouveau jeté sur l’horizon. La roulotte
venait d’apparaître au-devant de l’univers de l’Arlequin. Les grands
dômes surplombaient la vallée enneigée. On apercevait également
d’immenses champignons qui faisaient office d’arbres, tout comme
les innombrables conifères.
– Je ne comprends pas ! bredouilla Marie. Ce que je vois main-
tenant se trouvait dans le tableau que m’a remis mon grand-père.
– Le tableau dont tu parles est un tableau-viseur qui possède des
options de portage… indiqua Éla. Il te montre l’univers du Père
Noël, mais il peut aussi t’emmener dans des lieux extraordinaires. Il
lui a suffi de t’attraper durant ton sommeil. Nous sommes tous
passés par cette étape.
– Peut-être, sauf qu’il m’a emmené dans une clairière durant
l’été ! Or j’ai l’impression que nous sommes en hiver, je ne com-
prends pas.
– Le tableau-viseur ne connaît pas les époques, expliqua alors
Séverin. Il change d’aspect en permanence. Lorsque le Père Noël
est en danger, les toiles peuvent être très nerveuses : elles changent
souvent de texture. Quant à la clairière magique, il s’agit de
l’endroit par lequel les enfants arrivent en pyjama, c’est pourquoi
- 82 -
l’été y est permanent. Lorsqu’ils en sortent, ils doivent avoir été
rapetissés, car c’est le seul moyen de pénétrer le monde vermeilleux
du Père Noël. Lorsque nous quittons les zones vermeilles, nous
croissons jusqu’à retrouver notre taille réelle comme dans la forêt.
Et vice-versa. Bien sûr, ceci ne fonctionne qu’à la condition d’avoir
mangé certains aliments magiques comme ceux de la prairie.
– En ce cas, sommes-nous en hiver ou en été ? demanda Marie
qui avait encore bien du mal à s’y retrouver.
– Cette fois, nous sommes bien au soir du vingt-quatre décem-
bre, ajouta Origan. Demain, un nouveau jour se lèvera, car le Père
Noël sera sauvé. Vous tous, les enfants, vous serez rentrés à la mai-
son.
– L’Arlequin est un vilain coquin ! brailla Cocotte. Il sera puni
cette fois-ci.
– Prudence ! prévint Nounours. Vous avez été nombreux déjà à
échouer.
Nounours parlait peu et dormait beaucoup, mais il avait bien rai-
son. Tout le monde était très inquiet exception faite du courageux
Harry Sâ.
Éla et Séverin passèrent le reste du temps à parler avec Marie.
Ils répondirent aux interrogations qu’elle avait sur sa taille, sur son
âge qui avançait au point qu’elle imaginait avoir changé d’aspect.
Et puis, il y avait les activités étranges du Père Noël. Le moment
fatidique tant redouté approchait. Brrr.
- 83 -
CHAPITRE VI.
– L’Arlequin et son usine à jouets –
I l y avait un grand froid venu d’Oural, avec une température
qui avoisinait moins trente degrés Celsius. Marie n’était pas
sortie longtemps, mais déjà elle souffrait de petites engelu-
res. Séverin avait augmenté la douce chaleur de la roulotte afin de
contenter tout le monde.
– Fais bien monter la température ! implorait Cocotte, car elle
ne parvenait pas à couver son œuf si large.
– Il sera bien gros ton poussin ! présumait Nounours, un peu
étonné de ce que Cocotte avait accompli. Je t’aiderai à le couver.
La roulotte arriva sur les abords du mont Korvatunturi, la mon-
tagne de l’oreille, ainsi désignée parce que sa forme ressemblait à
une oreille.
Le Père Noël pouvait-il vraiment être devenu sourd avec une
telle oreille ? Marie se demanda s’il n’entendait pas tous les enfants
de la Terre au contraire. Pour écrire une lettre
– Pourquoi le Père Noël habite-t-il en au Père Noël, voici
Finlande, au cercle polaire ? réclama Marie. son adresse :
Il fait si froid ici.
– Parce que le Père Noël, que l’on Santa Claus Office
appelle aussi Santa Claus en finlandais, ne 96930 Rovaniemi
peut pas s’occuper de tous les enfants de la Arctic Cercle
Terre. Il aime sa tranquillité. Quand on veut FINLANDE
lui parler, on doit lui écrire ! expliqua le lutin.
– À présent qu’il est prisonnier de l’Arlequin, il est bien difficile
de lui venir en aide… rétorqua Marie. Il est loin de tout.
– Sais-tu qu’il reçoit un million de lettres par an ? rajouta Clou
de girofle. Le Père Noël est débordé. Enfin, pour dire vrai, au-
jourd’hui, les lutins répondent aux lettres eux-mêmes… C’est bien
difficile depuis que le Père Noël ne fait plus son travail.
– Je me demande comment mon grand-père a réellement fait
pour rencontrer le Père Noël… dit Marie. Maintenant, je sais que
Saint-Nicolas n’a jamais lu ma lettre.
Tous regardèrent Marie. Ils semblaient gênés. Le monde ver-
meilleux avait fourbi quantité de mensonges pour convaincre les
enfants humains d’aider le village.
- 85 -
Origan chercha quelque chose dans ses vêtements chauds. Il sor-
tit une lettre qu’il montra à Marie.
– Voici ton courrier Marie. Tu pourras le remettre au Père Noël
toi-même.
– Le Père Léon est-il le seul à l’avoir lu ?
Origan devint tout rouge.
– Je l’ai lu également, Marie, alors que j’épluchais les courriers
de la poste ! avoua Origan. Je l’ai ensuite remise au Père Léon qui
t’a désignée comme la Marie-au-cœur-pur qui sauverait notre
monde. Notre Père Léon est allé au-devant de ton grand-père, alors
qu’il était dans les cieux, afin de lui remettre un tableau-porteur.
Marie ramassa l’enveloppe avec lenteur. Des larmes coulaient
sur ses joues, mais elle ne parla pas. Elle alla s’asseoir près de la
fenêtre et elle regarda la montagne.
Son grand-père avait confondu le Père Léon avec le Père Noël.
Comment une telle chose était-elle possible ? Marie ne comprenait
pas.
Éla s’approcha de Marie et lui prit la main afin de la consoler.
– Ce n’est pas grave, renifla Marie. Je suis heureuse d’avoir été
choisie et je me montrerais à la hauteur de votre confiance.
Dame gnomide s’approcha de Marie et posa ses mains sur ses
épaules.
– Et désormais, l’Arlequin n’a qu’à bien se tenir ! martela la
gnomide.
Marie se tourna vers Clou de girofle.
– Viendras-tu avec nous dans le château du Père Noël ?
Le gnome adopta une expression de tristesse.
– Ce ne sera pas possible. Ma gnomide et moi-même, nous ne
devons pas croiser le chemin de l’Arlequin ! Nous resterons avec
Nik Hiloda, en retrait dans le val. Dans l’hypothèse où vous ne
reviendriez pas, c’est lui qui nous ramènerait au village. Le château
se trouve en haut du mont, à cinq cents mètres d’ici. Il ne deviendra
visible qu’à proximité. Tes compagnons te montreront Marie. Ils
connaissent le chemin.
Les trois enfants, les gnomes et Origan sortirent afin d’expliquer
aux rennes la suite. Harry Sâ fut déharnaché et on lui donna quel-
ques carottes. Il ne réclama pas un lavage des dents, ce qui étonna
tout le monde.
- 86 -
– Je ne veux plus de cette brosse à dents ! brama-t-il. Elle me
donne une haleine fétide. Pouah !
Effectivement, tout le monde se souvenait des trolls et de la
brosse qui avait servi à nettoyer la troupe.
– Nous pouvons garder tes peluches avec nous Marie, si tu le
souhaites… proposa Clou de girofle. Elles ne nous dérangeront pas.
– En ce cas, nous répartirons les gâteaux de Golem avec Harry
Sâ.
– Je ne crois pas que cela soit une bonne idée, suggéra Séverin.
Tu ferais mieux d’en prendre dix. Si tu es l’élue, ils te serviront
davantage qu’à nous-mêmes.
– Séverin a raison, confirma Origan. N’est-ce pas Éla ?
– Oui, je crois.
– On ne me fait donc pas confiance ? bouda le renne. Pff.
– Bien sûr que si. Tu es un héros Harry Sâ, mais comment pour-
rais-tu les porter ? Tu n’as pas de mains.
– Entre mes dents. Vous n’auriez qu’à les mettre entre mes
dents, expliqua le renne en les montrant.
– On va se débrouiller autrement, Harry ! dit Origan.
Clou de girofle demanda à Nik Hiloda de dissimuler la roulotte
derrière une rangée de conifères afin qu’elle puisse durablement
échapper à la vigilance de la garde d’Arlequin.
Ils remontèrent dans la roulotte.
– Êtes-vous prêts les enfants ? demanda la gnomide.
Les enfants acquiescèrent de la tête.
– Il ne nous reste qu’à prendre les gâteaux, suggéra Origan.
– Je prendrais bien un dernier vin chaud avant de partir, entonna
Séverin.
– Moi aussi ! rajouta Éla.
Pendant qu’ils se préparaient à leur manière, Clou de girofle
cherchait désespérément les vingt-cinq gâteaux de Golem. Il en
discutait avec sa gnomide.
– Je les avais posés ici ! Chérie ?
– Je crois bien, répondit-elle.
– Harry Sâ n’est pas venu ?
– Non.
Cocotte souffrait. Par gourmandise, par faim, elle avait mangé
un gâteau. Au départ, elle ne voulait pas en manger davantage, mais
- 87 -
ce que Cocotte ignorait, c’est que les poules ne savaient pas comp-
ter : elles ne faisaient pas de distinction entre le nombre vingt-cinq
et le nombre un ! Bientôt, il ne restait plus qu’un unique gâteau.
Comme son intuition poulette lui indiquait que quelque chose
n’allait pas, pour cacher son méfait, elle avait englouti le dernier.
Seulement, voilà, les gâteaux de Golem, préparés par Clou de
girofle, étaient maléfiques et méchants. Les plumes de Cocotte se
hérissaient, sa huppe se dressait tel un chapeau. Elle était si bien
démontée, qu’elle louchait et montrait la langue en aboyant.
– Que t’arrive-t-il, Cocotte ? demanda Marie.
– Je crois avoir deviné ! proféra Clou de girofle.
Les enfants n’avaient jusqu’alors pas pris part à la conversation
des gnomes.
– Cocotte a mangé mes gâteaux. Ils sont dans son estomac.
Tous se regardèrent. Personne n’osait parler. C’est Marie qui
prit la décision de rompre le silence.
– S’il faut ouvrir le ventre de Cocotte pour les récupérer, alors
tant pis, faites-le ! annonça-t-elle.
Cocotte caqueta de panique, et elle bondit dans tous les sens.
Les plumes volaient.
– Nous ne pouvons pas faire cela ! intervint Origan.
Qu’arriverait-il à Cocotte si on l’opérait de cette façon ?
– Je ne sais pas, avoua Marie.
– N’y a-t-il pas une autre solution ? demanda Éla à Clou de giro-
fle.
– La seule qui semble se présenter à nous, c’est que Cocotte
vous accompagne. Remettons-nous-en aux mystères de la magie et
de la destinée. Si Marie est l’élue, Cocotte fait en ce cas partie inté-
grante du mystère…
– Et Nounours ? réclama Marie.
– Je ne sais pas ! avoua le gnome.
***
Ce n’était pas un froid glacé, tout juste une fraîcheur intense,
depuis qu’un couvercle opale venait de refermer le crépuscule sur
l’étendue vermeilleuse. Marie avait envie de se promener dans ces
landes montagneuses, de contempler les lisières blanches. Elle avait
envie de ce silence absolu et feutré, déserté par les buses et les ai-
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gles. Émergeant de frondaisons émaillées de neige, les coupoles du
château se dessinaient en contours flamboyants. Elles étaient les
silhouettes d’un château nordique embelli par la toute-puissance
d’un hiver rigoureux.
Cocotte avait élu domicile entre les bois du renne, car la neige
lui faisait très peur. Ils lui servaient de perchoir. Les quatre aventu-
riers avançaient à l’aide de leurs raquettes qui faisaient craquer la
neige sous leurs pas. Mille étoiles scintillaient dans le silence de la
nuit. Une quiétude seulement troublée par les minuscules grelots du
renne. Étrangement, la peluche et le renne paraissaient très bien
s’entendre. Comme anticipés, à l’approche du château, nos compa-
gnons d’aventure avaient rapetissé pour ne pas dépasser la hauteur
d’une herbe. Car dans le monde discret et vermeilleux du Père
Noël, tout était immensément petit. Il fallait en effet de l’immensité
pour pouvoir satisfaire tous les petits enfants sages.
– Heureusement, le château et tous ses alentours rapetissent aus-
si ! reconnut Séverin. Sinon nous serions chassés par les oiseaux de
proie comme de simples lemmings, campagnols ou lièvres.
– J’ai un ami, qui adore les animaux, raconta Marie. Comme toi.
– J’aime la nature en général, avoua Séverin. Plus tard, si je
peux rentrer à la maison, j’aimerais pouvoir devenir horticulteur.
– C’est un très beau rêve Séverin, soupira Éla.
Personne n’avait pu être averti de leur approche. Ils marchaient
sans hâte, mais avec l’allure rythmée de personnes poursuivant
assurément un but précis. Quelques instants plus tard, les landes et
les bouleaux s’évanouirent et laissèrent place au parc. Le froid
d’hiver figeait le temps qui ne trouvait pas l’énergie dont il avait
besoin pour s’écouler.
Origan connaissait bien ces lieux pour y être venu si souvent y
rencontrer ses amis.
Ils longèrent le lac et les petites isbas, pour harfangs des neiges
et pouillots boréaux, qui ressemblaient à des constructions d’en-
fants. Sous le toit d’un kiosque, au milieu du lac, des statues de
marbre, des elfes revêtus d’une toge de neige, les scrutaient au tra-
vers des rayons de lune.
– Nous sommes au-dessus de certaines galeries du château !
chuchota Origan. Le Père Noël disposait autrefois de grandes caves
à vin.
- 89 -
Ils étaient arrivés jusqu’à la terrasse par le sentier qui longeait
l’arrière du théâtre. Quatre traîneaux attendaient, resplendissants,
mais vides. Avec prudence, ils abandonnèrent leurs raquettes puis
gravirent les marches. Leurs bottines laissaient de minces emprein-
tes. Harry Sâ s’amusait à marcher dans leurs pas.
– Où sont les gnomes de l’Arlequin ? demanda Marie. Le châ-
teau paraît déserté.
– Au soir de Noël, ils sont souvent très occupés à préparer les
jouets.
– Nous allons pouvoir nous restaurer en ce cas ! déclara Harry
Sâ. Je connais le chemin des cuisines.
Cocotte caqueta de plaisir à cette idée avec un ronronnement
presque semblable à celui de Minou, le chat de Marie. Une petite
fiente liquide de bonheur coula sur le front de Harry Sâ jusqu’à
emprunter son museau.
– Dis donc ma poule ! brama-t-il. Tu ne peux pas faire attention
à ce que tu fais ?
– Je suis malade ! Cot, cot ! J’ai attrapé froid ! caqueta-t-elle en
lâchant les gaz.
– Pouah ! Quelle journée ! pesta le renne.
– Allez-vous vous taire, tous les deux ! grogna Origan. Le Lord
païen risque de rappliquer. Chut.
Ils firent régner un silence imposant et levèrent les yeux vers des
statues de gnomes qui découpaient la clarté en ombres noires. Le
Père Noël les avait édifiés comme un hommage à l’amour envers
les enfants.
Marie observa les murs du château. Ils semblaient bien durs.
– Les murs ne sont pas en gâteau ! Est-ce normal ?
– Les humains, le Père Noël en est un, préfèrent les marbres et
la pierre de taille, voilà tout ! expliqua Origan.
La grande porte de bois vitrée n’était pas fermée. Elle s’ouvrit
avec un sourd couinement. La première chose qu’ils virent fut un
écriteau sur un trépied qui tombait sous leurs yeux comme une stèle
dotée d’une sentence.
« Étrangers, vous n’êtes pas les bienvenus ! Partez ou trépas-
sez ! »
Origan regarda l’écriteau sans rien dire. Qu’est-ce qu’un écri-
teau pareil pouvait faire ici un jour de Noël ?
- 90 -
– Que signifie « trépasser » ? implora Harry Sâ.
– Rien. Cela ne veut rien dire ! trancha Origan. C’est absurde.
– Cela veut forcément dire quelque chose ! brama Harry Sâ.
– Cela veut dire que les cuisines sont vides ! décida Origan.
– Vides ?
Marie se demandait quel sens avait ce mot, mais manifestement,
Séverin et Éla le connaissaient. Ils la dévisageaient, mais gardaient
le silence. Éla se pinçait les lèvres.
– Un grand danger nous menace, chuchota finalement Séverin.
Soyons prudents.
Ils avancèrent dans un grand couloir à gauche, évitant
d’emprunter l’immense escalier qui menait aux étages supérieurs.
Des toiles de jute géantes arboraient les murs tandis que des fres-
ques magnifiques décoraient les hauts plafonds.
– Ces toiles sont-elles vivantes ? interrogea Marie.
– Je ne crois pas ! répondit Origan. Ce sont des portraits et des
représentations. Là, il y a la crèche de Noël. Ici, c’est la Mère Noël,
et celui-ci est un portrait des rois mages avec le Christ.
Sur les meubles, sur les portes, les rampes d’escalier, ils aperce-
vaient aussi de nombreuses fleurs : des poinsettias rouges, des
amaryllis, des tulipes et des jacinthes. Sans parler des boules de gui
qui ornaient l’entrée du château.
Alors qu’ils parlaient de choses stupides, Harry Sâ s’esquiva dès
qu’ils eurent le dos tourné. Il fonça tel un lièvre vers les cuisines,
grâce à de savants dérapages, puis il planta son museau dans l’un
des angles de la porte battante.
– Cocotte. Je ne renifle aucun de ces vilains gnomes. Nous pou-
vons y aller. Les friandises de Saint-Nicolas sont là.
– Comment le savais-tu ?
– Origan me prend pour un âne, mais je sais bien que « trépas-
ser » ne veut pas dire qu’il n’y a rien dans les cuisines.
– Qu’est-ce que cela signifie en ce cas ? s’étonna Cocotte.
– Cela veut dire « Mangez ». Je sentais les odeurs depuis la
porte. J’ai un odorat très fin.
Des babines du renne coulaient en effet d’importants flots de sa-
lives. Certains auraient pu trouver étrange qu’un renne aussi instruit
ne sache pas certaines choses relatives à la mort, mais il fallait tenir
compte du fait que les rennes du Père Noël étaient immortels.
- 91 -
La cuisine recélait nombre de trésors comme des kouglofs, avec
leur bonne crème pâtissière. Il y avait les spéculoos, ces petits gâ-
teaux aux quatre épices. On y trouvait également des schwowe-
bredeles, ces biscuits aux amandes et à la cannelle, des pepernotens,
ces fruits déguisés élaborés à partir de dattes farcies, des pains
d’épices au chocolat et enfin un pain régional, le vortbrod.
Nos deux compères commencèrent de festoyer par le bout de la
table puis ils entreprirent de la remonter petit à petit jusqu’à rejoin-
dre la cheminée où une grosse dinde farcie mijotait doucement à la
broche. Puis ils s’arrêtèrent de manger lorsqu’ils furent nez à nez
avec les assiettes de jambon, de riz et de cet horrible lustsfisk à la
moutarde.
– Diable ! Qui s’occupe de préparer cette dinde ? se demanda
soudain Harry Sâ.
Cocotte regarda la dinde avec effarement. Une volaille déplu-
mée cuisait. Elle se mit à glousser nerveusement en imaginant que
l’on déposerait peut-être son cadavre meurtri à l’intérieur d’un
grand plat de marrons. Et puis, elle aperçut les copieuses cargai-
sons. Des oies grasses et des dindons attendaient en rangs serrés
leur cuisson dans des plats d’honneur. Quelles montagnes de chairs
saignantes !
– Ça ne va pas ? brama Harry Sâ en la regardant.
Le renne regarda la cuisine avec étonnement. Ils avaient tout
dévasté, presque tout pillé. Par ailleurs, Cocotte avait doublé de
taille et lui arrivait désormais à l’épaule. La poule en peluche res-
semblait à un énorme coq. Ses pattes velues lui rappelaient les
pieds d’hobbit.
– Ma poule, monte sur mon dos. On déguerpit ! dit le renne.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Cependant, Cocotte n’était pas un
poids plume, ce dont il se rendit vite compte. Péniblement, ils quit-
tèrent la cuisine.
– Nous devons retrouver nos amis ! jugea Harry Sâ.
– Oui, caqueta simplement Cocotte.
– Dis donc ma poule… murmura Harry Sâ.
– Cot ?
– Ne sais-tu pas marcher sur des sols durs ?
– Bien sûr que si !
– En ce cas, pourquoi dois-je donc te porter ?
- 92 -
– Je l’ignore !
Harry Sâ déposa la peluche sur le sol, et ils marchèrent ensem-
ble.
– Suis-moi ! recommanda le renne.
Ils marchèrent longtemps. Ils parcoururent les chambres du châ-
teau, les corridors, les couloirs, les recoins. Ils soulevèrent les
rideaux, les matelas, ouvrirent placards et battants de toilettes. Rien.
Hormis ces brosses à dents, très efficaces, du reste.
– Tu entends ? demanda Harry Sâ.
Cocotte prêta l’oreille.
– Non. Quoi ?
– Écoute bien. Entends-tu ? répéta le renne.
– Je n’entends rien ! caqueta la poule.
– Bien. Il n’y a pas un bruit. Peut-être devrions-nous sortir du
château ? suggéra le cervidé.
– Oui, il faut retrouver Marie.
– Cependant…
– Oui ?
– Ne crois-tu pas que nous devrions grignoter quelque chose
avant de sortir ?
– Bonne idée ! gloussa la poule.
***
Un peu plus tôt, du côté d’Origan et de ses trois amis enfants,
les choses s’étaient mal passées. La disparition subite d’Harry Sâ et
de la peluche les avait fortement inquiétés. Nul n’avait vu leur es-
capade ou leur enlèvement. Qu’était-il arrivé ? Il n’y avait en effet
pas eu de mouvement perceptible.
– Peut-on disparaître ainsi ? se demanda Marie.
– Ils ont été enlevés à notre insu ! supposa le lutin. Soyons vigi-
lants. Harry Sâ et Cocotte étaient nos meilleurs alliés. Nous devons
les retrouver.
– J’ai peut-être entraperçu des déplacements dehors, reconnut
soudain Séverin. Je n’en suis pas certain.
– Pourquoi ne l’as-tu pas dit ? s’étonna Éla.
– Il ne s’agissait que d’une ombre. Je pensais que ce n’était
qu’un arbre.
– Il existe des ectoplasmes d’elfes dans ce château ! révéla le lu-
tin.
- 93 -
– Des quoi ? s’exclama Marie.
– Des fantômes ! expliqua Séverin.
– Ils circulent, mais ils ne font rien. Parfois, ils dérobent quel-
ques friandises, puis ils disparaissent dans le lac, expliqua Origan.
– Mais, ce lac est artificiel ! bredouilla Marie. En dessous, il y a
des caves, non ?
– Des caves ? répéta Origan.
– C’est toi-même qui nous l’as expliqué tout à l’heure, gromme-
la Éla. Sous le parc, des caves à vin.
– En effet. J’ai dit cela.
– Alors ? interrogea Séverin.
– Rien ne prouve que les ectoplasmes aillent se réfugier dans les
caves. C’est plein de rats, de toiles d’araignées, d’humidité.
– Origan ! grogna Séverin. On s’en fiche des fantômes. Nous
cherchons Harry Sâ et Cocotte. Je crois bien qu’ils sont sortis. S’ils
ont été enlevés, ils ne peuvent être que dans les sous-sols.
– Brrr ! souffla Origan. Personne ne va plus dans ces endroits.
D’ailleurs, le Père Noël ne boit plus qu’un peu de vin chaud de
temps à autre.
– Tu ne sais pas ce que l’Arlequin peut faire dans ce château.
Serais-tu lâche, Origan ?
– Un enfant ne doit pas dire de telles choses ! gronda Origan.
Sinon, il deviendra adulte plus rapidement. Il faudra alors immédia-
tement le congeler dans les montagnes.
– Hum ! murmura Séverin.
– Ne vous fâchez pas ! conseilla Marie. Nous allons rester en-
semble et fouiller les caves. Ramassons quelques bougies et
descendons. Tu as déjà visité ces caves Séverin, n’est-ce pas ?
– Oui, je m’y étais égaré un long moment.
– Je connais parfaitement ces caves, avoua Origan. J’y jouais
avec mes amis quand je n’étais encore qu’un gamin.
– Alors, allons-y vite ! s’écria Séverin.
– Pas tant d’enthousiasme, marmot, trancha Origan. La précipi-
tation et la certitude sont mauvaises conseillères. Attendez-moi sur
la terrasse. Cachez-vous, je reviens.
– Où vas-tu, Origan ? demanda Éla.
– Je vais dans la chambre secrète de Julenisse. Ce lutin fut mon
ami et un bon assistant pour le Père Noël. Comme Saint-Nicolas, il
- 94 -
porte une longue barbe blanche et il se coiffe d’un bonnet rouge. Il
a pris sa retraite depuis quelques décennies.
– Est-il ici ? demanda Marie.
– Non. Bien sûr que non.
– En ce cas, à quoi bon ?
– Mon ami avait toujours l’œil égrillard, des facéties en stock, le
rire facile, et il préparait constamment des tours pendables pour ses
invités.
– Entendu ! acquiesça Marie. Mais que comptes-tu y trouver,
s’il n’est plus ici ?
– Julenisse était l’ami d’un Dieu borgne, maître de l’hiver et de
l’univers. Il avait de grands pouvoirs et connaissait d’immenses
secrets.
– Des secrets ?
– D’immenses secrets, de ceux qui bouleversèrent la connais-
sance sur la vie et la mort, sur l’espace et le temps. Des secrets qui
donnèrent à notre bon Père Noël sa vie éternelle et ses pouvoirs.
– Je n’y avais jamais pensé ! avoua Marie. Mais qui est ce
Dieu borgne dont tu nous parles ? Je croyais qu’il n’en existait
qu’un ! Celui de papa et maman.
– Tes parents sont profanes, mais cette méconnaissance du
monde est un choix économique, un choix stratégique destiné aux
adultes, car l’ignorance est une douce prison pour la pensée. Quoi
que vous découvriez à l’avenir, soyez les enfants les plus courageux
de la Terre.
Les trois enfants ne comprenaient rien à ce que disait Origan.
C’était si mystérieux et compliqué. Alors, ils décidèrent de le lais-
ser aller.
– Va ! dit Marie. Séverin nous guidera jusqu’à l’entrée des sou-
terrains.
– Non. Attendez-moi près de la terrasse, et cachez-vous soi-
gneusement que je ne vous égare pas. N’allumez pas les bougies.
Origan longea les murs intérieurs annexes du château. Il fuyait
tous les bruits, aussi infimes fussent-ils. Le château était constitué
de trois niveaux : les salles basses généralement voûtées qui ser-
vaient de cuisine ou bien de stockage, les rez-de-chaussée pour les
réceptions et les échanges commerciaux, et enfin les étages supé-
rieurs ainsi que les tourelles consacrés aux appartements.
- 95 -
Origan ouvrit une porte qui donnait sur la salle basse de l’ogre-
damné, une salle autrefois réservée aux domestiques. L’histoire
relatait, entre autres, l’existence d’un ogre dévoreur d’enfants, que
le Père Noël avait châtié puis enfermé dans une cave inaccessible
de la salle basse.
La salle, spacieuse et voûtée, comportait une gracieuse chemi-
née et de grandes poutrelles moulées, croisées d’ogives. Avec un
œil averti, le lutin repéra la petite lucarne sombre et haute qu’il
connaissait si bien. Il s’agissait en fait d’une petite ouverture don-
nant sur la tour maîtresse. Elle permettait par exemple à un esprit
taquin et facétieux d’observer l’activité de la salle et de dispenser
ses farces. La plupart des gens confondaient cette ouverture avec
une simple aération, car un vent froid s’en échappait. Origan entre-
prit de se hisser au travers de la brèche, puis de gravir les escaliers
de la tourelle qui conduisaient au sommet de la coupole d’or. Ce-
pendant, l’escalier finissait en impasse. Il n’existait apparemment
aucun moyen d’accéder au sommet. Et pourtant !
Origan activa un mécanisme invisible dans le mur. Il enfonça
une brique, puis une autre jusqu’à dessiner un chiffre huit couché.
Alors, il entendit un cliquetis. Un tableau de vapeur se matérialisa
doucement. Un elfe dans le tableau le fixait sans rien dire.
– Je suis Origan, l’ami de Julenisse.
– C’est une chose, entrer en est une autre ! siffla l’elfe.
– Le signal est : univers infini de Noël ! répondit Origan.
– Le passage est ouvert.
– Dis-moi l’elfe, l’Arlequin est-il venu ici ?
– L’Arlequin ignore tout du protocole.
Origan traversa le mur comme s’il était devenu un ectoplasme,
tout comme les elfes. Il pénétra cette unique pièce circulaire privée
d’ouverture. Les murs étaient tapissés de lumières vertes fluores-
centes tandis que la voûte du dôme était ornée de peintures
féeriques. Des armoires de livres magiques et un bureau : voilà ce
que contenait cette pièce.
Origan se coucha sur le lit et contempla le plafond.
– Que les lumières comblent le néant et que la pénombre
s’illumine ! martela-t-il.
Une douce lueur émergea soudain du plafond qui se transforma
par pure magie en observatoire astronomique.
- 96 -
Les étoiles de la nuit étaient désormais visibles depuis tous les
coins de la tourelle, sauf qu’Origan n’était pas à l’air libre. Il n’était
pas la proie du froid et des regards. Il regarda en bas. Oui, les en-
fants se cachaient. Personne ne les avait vus. Mais ni Harry Sâ, ni
Cocotte n’étaient là.
– Marteau des facéties ! Montre-toi !
Soudain, un marteau épais se matérialisa au-dessus du lit. Ce
marteau magique avait été offert par un Dieu à son ami. Un marteau
que seuls les lutins pouvaient utiliser.
– Je dois le prendre ! chuchota-t-il. Pourvu que je ne le regrette
pas.
***
Origan redescendit rapidement vers la salle basse, puis il quitta
le château silencieusement dans l’obscurité. Cela ne l’enchantait
guère de retourner dans ces caves, car il n’en avait pas gardé de
bons souvenirs.
Tous nos amis se retrouvèrent. Sains et saufs.
– Quel drôle d’objet ! s’exclama Éla. On dirait un marteau !
– Il s’agit effectivement d’un marteau, mais il ne sert pas en tant
que tel. C’est un marteau magique.
– Un marteau magique ? dit Séverin. J’ignorais qu’il en existait
dans le monde vermeilleux du Père Noël. D’où provient-il ?
– Julenisse avait pour ami un Dieu aux grands pouvoirs. Cet ob-
jet est le marteau des facéties. Une arme étrange qui dérangera sans
doute l’Arlequin et quelques-uns de ses acolytes. C’est ce Dieu qui
est à l’origine de la résurrection et des pouvoirs de Saint-Nicolas.
– De quel Dieu s’agit-il ? s’interrogea Marie.
– Chaque peuple possède ses Dieux. Il y a le Dieu des chrétiens,
le Dieu des juifs, le Dieu des musulmans et beaucoup d’autres
Dieux encore. Chaque époque a connu des Dieux différents, décé-
dés depuis, avec leurs admirateurs.
– Papa m’a affirmé cent fois qu’il n’existait qu’un seul Dieu, le
père de Jésus ! répéta Marie.
– Certes, non ! s’esclaffa Origan. Mais les hommes semblent fa-
tigués de s’affronter pour défendre leurs Dieux, alors ils s’arrangent
pour faire converger leurs croyances. Ton père répète ce qu’on lui a
dit de te dire, mais il n’en sait rien.
- 97 -
– Moi, je ne crois pas en Dieu ! raconta Séverin. Je ne crois
qu’au Père Noël. Au moins, on peut le rencontrer lui.
– Groin ! C’est beau ce que tu dis, Séverin, s’exclama Origan.
Les enfants se transforment en garnements, généralement parce
qu’ils cessent de croire au Père Noël. Moi, je n’ai jamais cessé d’y
croire. Et vois-tu ? Je suis très âgé.
– Oui ! reconnut Marie. Mais toi tu es un lutin très malin !
– C’est vrai ! confirma Origan. Le simple fait de croire au Père
Noël rallonge nos vies de plusieurs siècles.
– À quoi va-t-il donc servir ce marteau ? demanda Éla. Va-t-il
arrêter l’Arlequin ?
– Il n’en a pas le pouvoir ! Malheureusement ! Groin ! grogna
Origan.
– Ben alors ! pouffa Marie. Tu vas réaliser des farces ?
– Non. Je vais vous transformer.
– En quoi ? s’inquiéta Séverin.
– Le marteau te transformera en ce que tu penses au moment où
je te frapperais le pied. La pensée doit venir de toi-même, du plus
profond de toi-même. Et celui qui tient le marteau se doit d’être un
lutin ignorant de cette pensée. Surtout, ne te trompe pas, la magie
n’opère qu’une fois par an sur un même individu.
– Si je pense à Cocotte, je deviendrais une poule ? Est-ce cela ?
demanda Marie.
– Le marteau en décidera ! expliqua Origan.
– Mais qu’arrive-t-il si l’on pense à un objet ? s’inquiéta Éla.
– Il ne faut jamais y songer. Qui souhaite essayer le premier ?
– Moi ! réclama Séverin.
– Bien ! Tu seras donc le premier à en subir la magie, mais au-
paravant, je dois vous réciter une incantation de magie blanche afin
que le marteau vous porte chance.
– Qu’est-ce que cela signifie ? marmonna Éla.
– Sans cette incantation, la magie du marteau risquerait d’être
noire. À présent, écoutez bien ce que je vais dire.
Les enfants prêtèrent l’oreille.
Ne soyez jamais aveuglé par votre enthousiasme.
Car la chance ne peut être retenue que par la force.
Dites-vous qu’il n’existe pas d’échec tant qu’il y a de la vie.
- 98 -
N’écoutez pas vos amis. Ils vous influencent.
Ne tombez pas malade du fait de votre imaginaire.
Lorsque vous faiblissez, rappelez-vous que vous êtes deux.
Celui qui n’est pas vous, vous accompagne à jamais.
Il vous attend, parlez-lui, car tout lui est possible.
Ensuite, travaillez, avancez, sans jamais réfléchir.
Quoi que vous vouliez, ce sera vôtre.
Et ne demandez à personne la permission de réussir.
Origan s’arrêta de réciter.
– Oui, je sais. Je l’ai traduite du gaélique pour que vous puissiez
en écouter le sens. Je ne suis pas moi-même un grand magicien. Ne
retenez de cette incantation que le côté positif. Éloignez le mal de
votre esprit. Bon, Séverin, prépare-toi à présent.
Séverin ferma les yeux et Origan frappa son pied. Alors, Séverin
cria puis se mit à sautiller en se tenant le pied.
– Ouille ! Ouille ! Ça fait mal !
Tout le monde fixait le pied devenu lumineux. Avait-il changé ?
Non. Séverin semblait le même.
– Il ne s’est rien passé ! s’exclama le lutin. Pourtant, la tête du
marteau s’est illuminée, mais la lumière n’a pas quitté ton pied !
– À quoi as-tu songé, Séverin ? chuchota Marie.
– J’ai pensé à mon idole favorite De Zani, un champion du
monde de football qui fait le clown sur les terrains. Mais quel
champion ! J’ai rêvé de devenir comme lui quand je serais grand.
Mais maintenant, je ne pense qu’à être horticulteur. C’est plus rai-
sonnable.
– Tu as fait un vœu bien inutile ! dit le lutin.
– Pas tant que cela. Je crois ressentir que je peux jongler avec
mes pieds ! expliqua Séverin.
Il ramassa de la neige et il en conçut une balle bien dure. Avec
un dribble, la neige passa d’un pied à l’autre puis elle acheva son
envolée entre ses dents.
– Vous avez vu ! bredouilla-t-il heureux. Tous mes copains vont
m’admirer.
– Ce n’est pas bien malin, Séverin ! bougonna le lutin. Si nous
ne pouvons pas sauver le Père Noël, tu ne pourras jamais jouer au
football. Bon, à toi, Éla…
– Je ne sais pas ! dit Éla qui réfléchissait.
- 99 -
Soudain, elle s’exclama.
– J’ai trouvé ! Vas-y Origan.
Il frappa durement son pied, et une lumière s’échappa du mar-
teau. Mais la lumière tourna en rond. Elle monta haut dans le ciel
comme si elle voulait attraper la Lune puis elle arracha des lam-
beaux d’aurore boréale avant de se jeter sur Éla qui tomba dans la
neige.
On la regardait avec de gros yeux étonnés. Qu’arrivait-il ?
– Quelle a été ta pensée, Éla ? demanda Séverin curieux.
– J’ai pensé à Innéiste. Mon papa m’a dit qu’il s’agissait d’un
homme dont la langue pendante était très belle.
– Innéiste ? répéta Origan. Je ne vois pas de qui il peut bien
s’agir. S’il s’agit d’un homme ordinaire, il ne va rien se passer, car
il n’y a aucune raison pour que cet homme t’aime un jour.
– Je l’ignore ! marmonna Éla en tirant la langue, car elle voulait
en voir l’aspect.
– Il ne reste que toi, Marie ! déclara Origan.
– Je suis prête.
Origan lui écrasa le pied. Un léger rictus apparut sur ses lèvres.
Cette fois, il y eut un flash, comme si Nik Hiloda avait incendié le
ciel. Marie était soudainement habillée de rouge et de blanc tandis
que les vingt poils de sa moustache en virgules tombèrent dans la
neige. Ses amis se demandèrent quelle avait pu être sa pensée pour
que sa touffe de poil s’efface ainsi.
– Pas de mystère, j’ai pensé au Père Noël, car nous devons le
sauver.
– Oh !
– Quels effets cela peut-il avoir sur moi ? demanda-t-elle.
– Bonne question ! dit Origan. Le Père Noël tire l’essentiel de sa
magie du Dieu qui a façonné ce marteau.
Hormis ses nouveaux vêtements et la perte de moustache, Marie
ne semblait pas avoir changé, tout comme Éla. Seul Séverin parais-
sait capable de prouesses avec ses pieds. Il raconta même que les
doigts de son pied gauche lui paraissaient désormais si souples qu’il
se sentait capable d’écrire.
Après quoi, ils se chaussèrent de leurs raquettes et ils contournè-
rent le château. Ils parvinrent bientôt devant un parterre de pierres
sculptées et de marches descendantes. En face se tenait une crypte.
- 100 -
– C’est ici que tu es venu la dernière fois, Séverin, n’est-ce pas ?
supposa Origan.
– En effet. Une lumière et des sons m’avaient attiré. Mais je m’y
suis rapidement perdu. Heureusement, j’en suis ressorti bien que
des gnomes me couraient après. J’ai fui dans la forêt et un renne
m’a ramené au village.
– Le château est vide, peut-être sont-ils ici ! annonça Origan. Il
ne s’agit pas vraiment d’un caveau, même si les abords y ressem-
blent.
– Le Père Léon m’a parlé de sépultures et de catacombes, dit
Séverin.
– On y trouve ni ossuaire de gnomes, de lutins, ni même
d’humains, assura Origan. Il ne s’agit que d’un immense souterrain
rempli d’ossements de trolls, car ils ne vivent pas plus de trente
années.
L’enceinte était une cave voûtée dont les façades ressemblaient
à des remparts ensevelis. Marie avait peur, car elle redoutait le noir
absolu depuis toujours. Des toiles d’araignées, des gouttes d’eau
gelées, de petits insectes leur frôlaient la peau. Ils frissonnaient
d’effroi.
– Ne peut-on pas allumer nos bougies à présent ? suggéra Marie.
Origan acquiesça. Chacun alluma une bougie et l’obscurité
s’effaça doucement.
– Suivez-moi sans me distancer ! annonça Origan. Je vais nous
guider à travers les méandres de ce labyrinthe. Il existe à quelques
pas d’ici, un accès qui donne sur une immense cavité. Le château a
été bâti sur une carrière et des mines.
Séverin qui désormais était en grande forme sautilla sur lui-
même et réalisa un jeu de jambes mémorable avec un ballon nacré
trouvé sur le sol.
– Remets ce crâne à l’endroit où tu l’as trouvé, Séverin ! Ce
n’est pas bien de jouer avec ces choses, gronda Origan.
– Un crâne !? Brrr !!!
Ils marchèrent longuement dans l’atmosphère humide et glau-
que. Les rats, les musaraignes leur coupaient le chemin sans les
menacer.
– Nous voici arrivés sur la porte secrète.
– Ah ? s’exclama Marie.
- 101 -
– Le château regorge de secret ! expliqua Origan. Bien des murs
en cachent d’autres. Ce qui semble mort ou abandonné ne l’est
parfois pas. C’est pourquoi nous sommes ici du reste. Comment
savoir ce que l’Arlequin manigance ?
Origan poussa un clapet. Alors un mur de pierre coulissa. Ils ac-
cédèrent à une petite pièce sombre.
– Ce refuge est un secteur dédié à la méditation. Julenisse aimait
à s’y rendre de temps à autre.
La porte se referma. À nouveau, les couloirs de la cave parais-
saient vides. Le lutin alluma une torche et une lumière forte inonda
la pièce. Une table, des chaises et même un lit s’y trouvaient. Ce-
pendant, cela restait assez austère, ici, sous terre, sans ouverture sur
le ciel.
– Nous sommes sous l’étang. Voyez ces quatre tableaux de Go-
lem. Ce sont des lucarnes qui donnent sur les principaux espaces
enfouis sous terre. Deux sont sous le château. Un autre permet de
scruter l’entrée.
– Ils sont si sombres ! constata Marie. On ne voit rien.
– Ils dorment. Cela fait longtemps que je ne suis plus venu dans
cet endroit.
Origan tapota les tableaux qui ne réagirent pas. Il frappa un peu
plus fort les cadres. L’un d’entre eux toussota. Une luminescence
dérisoire advint puis elle disparut l’instant d’après. D’autres chocs
ne changèrent rien.
– Oh ! s’exclama Origan.
– Que se passe-t-il donc ? se demandèrent les enfants.
– Les tableaux ont faim. Je n’ai rien à grignoter. L’un d’entre
vous a-t-il quelque chose à leur donner ?
Les enfants s’observèrent. Non. Aucun n’avait de nourriture sur
lui, pas même une confiserie.
Alors, Origan fit quelque chose d’horrible. Il tua l’un des ta-
bleaux, en découpa une partie en morceaux qu’il donna à manger
aux trois tableaux-viseurs survivants. Les lambeaux de gâteaux se
mélangèrent aux autres surfaces et rapidement les trois tableaux
s’illuminèrent.
– Je suis bête ! dit Origan. Je n’y avais pas pensé. Les tableaux-
viseurs aussi doivent manger. J’aurais mieux fait de ramasser quel-
ques confiseries de Noël.
- 102 -
Marie ne comprenait pas comment il se pouvait que des ta-
bleaux puissent vivre en ces lieux.
– Comment fonctionnent ces tableaux ? demanda-t-elle.
– La magie de Clou de girofle est en réalité celle du Père Noël.
Quelques gnomes en connaissent la recette. Ce que je sais en re-
vanche, c’est que les tableaux ne transmettent que ce que les
lucioles sont capables de discerner. Malheureusement, elles ont
tendance à fuir le froid et la neige, et à s’endormir.
Les toiles dévoilèrent des images étranges. On apercevait l’un
de ces Lords païens, que Marie avait déjà croisé dans le grand sa-
pin, et une ribambelle de gnomes plus atroces les uns que les autres.
Le gnome déposa son lapin jaune au sol et leva le bras vers le ciel.
Il semblait diriger les petits gnomes difformes. Leurs bras tou-
chaient le sol, leurs pieds filiformes ne paraissaient pas finir, tout
comme leurs oreilles pointues et dardées.
– Bouh ! Qu’ils sont laids ! s’exclama Marie.
– Ce sont les sbires du gnome Arlequin.
Soudain, un gnome ventru, avec de petites jambes et de bien pe-
tites épaules, mais avec un énorme ventre qui lui tombait sur les
genoux débarqua dans le cadre. Il portait un collant bleu foncé, une
espèce de pull-over aux manches bleu clair, mais au contenu qua-
drillé de losanges noirs, rouges, jaunes et améthystes. Enfin, une
grosse collerette de soie faisait le tour de son cou.
– Il s’agit de l’Arlequin ! expliqua Origan. Certes, il a pris quel-
ques kilos depuis la dernière fois que je l’ai vu.
– Que font-ils ? s’étonna Marie.
– Je l’ignore, répondit Origan. Je croyais pouvoir discerner nos
deux confrères dans ces catacombes. Rien de plus.
L’Arlequin paraissait hurler après les petits gnomes à l’air stu-
pide. Il leur donnait même des coups de pieds aux fesses pour les
faire réagir.
– Dommage. Il n’y a pas de son ! constata Séverin.
– Il peut y en avoir, mais les tableaux sont fatigués.
– Ah ! Il ne bouge plus. Il parle au gnome païen à présent, re-
marqua Éla.
– Les tableaux-viseurs sont-ils capables de parler de
l’Arlequin ? demanda Marie.
– Oui, ils ont une mémoire.
- 103 -
– J’aimerais bien en savoir plus sur lui. Pourquoi a-t-il l’air si
méchant ?
L’un des trois tableaux-viseurs décida de lui-même de répondre
aux interrogations de Marie. Il cessa de dépeindre l’entrée de la
crypte souterraine, car il ne s’y passait rien, et placarda de très an-
ciens articles de presse.
– Ce tableau-viseur répond à tes questions ! s’exclama Origan.
Très étonnant. Il n’aime pas savoir le Père Noël en danger. Cepen-
dant, je ne les avais jamais vus réagir aux propos d’enfants
humains.
– S’il s’agit effectivement de la Marie du monde vermeilleux
que tout le monde attendait, pourquoi cela ne serait-il pas possible ?
s’étonna Séverin.
De vieux articles défilèrent sur la surface lisible du tableau-
viseur, comme s’il s’agissait d’un livre. La pâte de Golem montait
et descendait comme un générique de film. Aucun des enfants
n’aurait souhaité y mettre la main, même par pure curiosité. Cepen-
dant, ils s’en approchèrent afin de mieux distinguer le texte. Ce fut
Origan qui en fit la lecture à haute voix.
***
----------------------------------
Le gnome qui a démoli la vie du p’tit Brad
Personne n’a été surpris de voir arriver le splendide comé-
dien, p’tit Brad, aux côtés de miss Démonia Croft, Reine
noire, samedi dernier pour le Grand Bal costumé des abso-
lutistes de la montagne de l’oreille. Le couple devait
présider un événement organisé par l’Angélique Radine de
Rothschild pour le plus grand bien de « l’Association des
Riches Ruinés ».
La romance du couple avait commencé en juin dernier,
alors que le minuscule Brad avait complètement « craqué »
pour les reins et la fougue sauvage de Démonia Croft. Le
p’tit Brad en était si chaviré, que certains prétendaient qu’il
avait pris deux centimètres.
Depuis, la rumeur discourait de fiançailles solennelles et
même de nuptialité, Brad étant devenu fou amoureux de
- 104 -
Démonia Croft. Certaines de nos sources non instruites, qui
déshonorent notre code déontologique, affirmeraient égale-
ment que le p’tit Brad aurait présenté approximativement
six cent soixante-six serpes à sa promise en gage de sa vé-
nération.
Nos paparazzis, nos chroniqueurs mondains, ainsi que nos
avocats, transpiraient à l’idée de couvrir un phénomène
pressenti comme l’union sacrée de l’année.
Malheureusement, le destin ainsi que le charme dévastateur
de l’Arlequin en décidèrent autrement : le célèbre inventeur
des serpes coupantes démolit, en l’espace d’une soirée, les
espoirs les plus psychonévrotiques du p’tit Brad.
Tous les invités avaient constaté les regards avides de
l’Arlequin sur les reins de Démonia. La soirée avançant, le
gnome avait exhorté la reine noire à danser et même à suer
en sa compagnie.
Alors, il prétexta pouvoir stimuler la quête de fonds auprès
des pauvres donateurs présents grâce à une seule de ses ser-
pes coupantes, ce qui s’avéra être fort exact. Mais le
machiavélique Arlequin profita de sa fortune pour lui insuf-
fler six cent soixante-six mots doux dans le cou. Dès lors,
Démonia statua qu’elle unirait sa vie à celle de l’Arlequin.
La rupture, entre le p’tit Brad et sa chère Démonia Croft, fut
donc subite et violente. La reine Démonia Croft se hâta
d’envoyer quelques serpes au visage du comédien puis elle
prit la poudre d’escampette avec l’Arlequin.
Plus tard, certaines mauvaises langues concédèrent à regret
que le p’tit Brad, au paroxysme de la dépression, avait déci-
dé de s’exiler sur une île déserte d’Indonésie de façon à
pouvoir y entamer une carrière de judoka en compagnie de
dragons chanteurs.
Revenant sur l’affaire et sur ses protagonistes, au cours
d’une interview accordée à nos confrères, Napoléon aurait
fait savoir que (selon des sources incertaines) :
« Personne ne résiste au charme ravageur de l’Arlequin.
Déjà, il y a cinq siècles, il avait brisé le mariage d’un cer-
tain Dracula. »
Le Casanova a encore sévi. Maris anxieux, prenez garde à
l’Arlequin.
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- 105 -
Gnomy l’Arlequin
Un homme dont les reins nous bouleversent...
De notre envoyé permanent, depuis la montagne de
l’oreille.
***
« Il est certain que Gnomy l’Arlequin est probablement le
plus grand absolutiste libéral du monde. »
C’est ce qu’a affirmé monsieur Dracula un samedi à minuit,
devant un parterre de chroniqueurs rassemblés en choux-
fleurs, sur la montagne de l’oreille.
Cette déclaration de Vlad Dracula nous pousse à revenir sur
la carrière de l’Arlequin.
Né en 1451, l’Arlequin n’a jamais cessé d’émerveiller les
Américains par ces incessantes contributions culturelles,
culinaires et météorologiques, en particulier au sein de la
« confédération des absolutistes de la montagne de
l’oreille » dont le siège est situé en Laponie : cette illustre
confédération, fut, rappelons-le, créée par Napoléon lors-
qu’il obtint un avantage décisif sur ses basses résilles, un
samedi, peu avant l’heure du repas.
L’Arlequin avait amorcé son cheminement vers la gloire en
façonnant les serpes, dites coupantes, qui devinrent le faîte
de la distinction pour tout gnome moderne. En effet, qui
n’avait pas été tenté d’exhiber vaniteusement ses serpes de-
vant une foule envieuse ? Les habitants de la planète
entière, en particulier ceux de la montagne de l’oreille, ad-
miraient ses prouesses et se sentaient redevables au point de
se parfumer les aisselles avec du gingembre.
C’était par un beau jour de juin que l’Arlequin avait ren-
contré miss Démonia Croft, Reine noire. Apercevant la
courbe de ses reins, il avait aussitôt décidé de la conquérir
grâce à son charme bien sûr, mais également grâce au pres-
tige que lui avait conféré l’invention des serpes.
La reine Démonia Croft dira pourtant plus tard :
« Ce qui m’a fait craquer chez Gnomy,
ce ne sont ni ses dents longues et aiguisées,
ni ses serpes tranchantes comme le rasoir,
mais la protubérance de ses reins ! »
Certains estimèrent, du reste, que c’est de cette réalité
qu’elle mourut un jour de 1532, alors qu’ils se promenaient
ensemble sur une plage ensoleillée.
- 106 -
Deux siècles plus tard, l’Arlequin aurait découvert, dans
une librairie poussiéreuse de la montagne de l’oreille, un li-
vre de Vladimir Dracula intitulé : « Les serpes poussaient
sous les reins de Démonia ».
Pour l’Arlequin, cette découverte sera une illumination ma-
jeure qui bouleversera toute sa conception du monde
moderne. Dès lors, il n’aura de cesse de s’attaquer à
l’écriture d’une fumisterie :
« Les absolutistes de la montagne
de l’oreille gouverneront en juin »
Une œuvre majeure qui l’occupera jusqu’à ce qu’il atteigne
cinq cent soixante-dix ans. Il s’agit d’un livre très attendu
puisque son éditeur prétend pouvoir empocher, grâce à la
publication de cette synthétique genèse de dix-sept mille
pages, un magot de la valeur d’un kouglof.
Retenons la si juste remarque de Vladimir Dracula :
« Ce livre est une œuvre impérissable que l’Arlequin
a rédigée avec ses reins sans aucune concession. »
----------------------------------
Les enfants écoutaient et lisaient. Décidément, cet Arlequin ne
semblait manquer ni de scrupule ni d’imagination. Et Marie obser-
vait en même temps, le personnage qui gesticulait sur l’autre
tableau-viseur, faisant rebondir sur ses chaussons l’énorme ventre
qui lui servait d’amortisseur. L’Arlequin devait du reste lever ses
bras sur les côtés pour ne pas perdre l’équilibre, comme un équili-
briste marchant sur un fil.
– Quel bide ! dit Éla. Par quel miracle, un tel homme peut-il
plaire à la reine noire ?
Il était exact que l’Arlequin était de forme étrange. Son ventre
bedonnant cachait ses genoux. Comme Origan avait cessé sa lec-
ture, Marie osa poser une question naïve.
– Qu’est-ce qu’un absolutiste ?
– Dans ce cas précis, il me semble qu’il s’agit d’un partisan de
la dictature libérale, répondit Éla.
Origan regarda Éla bizarrement. Elle qui était depuis toujours
une petite fille effacée et discrète. Voilà qu’elle était devenue ba-
varde et cultivée.
– Le marteau des facéties réalise parfois des miracles ! s’étonna
le lutin.
- 107 -
Éla lui adressa un clin d’œil souriant.
– Peut-être bien ! dit Éla en tirant la langue.
Ni Séverin ni Marie n’avaient compris la réponse d’Éla. Par
honte, ils ne dirent rien.
Séverin regrettait amèrement que les footballeurs ne soient pas
instruits. En revanche, il était certain d’une chose : les reins et les
serpes de l’Arlequin étaient des armes décisives.
Un autre article commençait, tout aussi édifiant sur les mons-
truosités que l’Arlequin infligeait au monde.
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Gnomy, l’Arlequin, sauve l’honneur de la montagne de
l’oreille en remportant l’épreuve de course des absolu-
tistes à dos de serpe.
De notre envoyé permanent, depuis New York.
***
Hier, Gnomy l’Arlequin a noblement représenté les habi-
tants de la petite bourgade de la montagne de l’oreille en
remportant la course qui se déroulait à New York.
Sur les starting-blocks pourtant, notre champion se trouvait
en situation peu confortable.
Bien que Napoléon ait déclaré forfait depuis ce terrible
mois de juin où il se foula les reins, Gnomy l’Arlequin res-
tait néanmoins opposé à l’invincible Vlad Dracula,
pourfendeur de trolls et tenant du titre mondial depuis 1471.
Tout semblait donc joué et personne n’aurait parié un ko-
peck sur l’Arlequin.
Dès le début de l’épreuve, laquelle devait se dérouler sur six
cent soixante-six kilomètres et durer cinq cents heures, Vlad
Dracula prit une avance colossale : tenant fermement sa
serpe, il s’aida de ses reins afin d’accroître son aérodyna-
misme. Dès lors, sa victoire ne faisait aucun doute.
Pourtant, ce fut dans l’ultime ligne droite de cinquante ki-
lomètres qu’eut lieu le tournant décisif de la course :
l’Arlequin prit la décision de raffermir la pression sur ses
reins de sorte qu’ils contribuent à pousser sa serpe plus en
avant que précédemment. Cette prouesse métaphysique lui
permit dans un premier temps d’atteindre une vitesse super-
sonique puis dans un second temps de passer la ligne
d’arrivée avec quatre mètres d’avance sur son adversaire.
- 108 -
Ensuite, tout ne fut plus que jubilation et hilarité.
Les absolutistes, conduits par la Reine noire, firent une ova-
tion en l’honneur des reins du champion.
Bien que réduit à néant par sa défaite, Vladimir Dracula,
bon perdant, déclarera :
« Il ne pouvait que gagner, car dans ce sport, ce qui
compte c’est la tenue des serpes et la longueur des reins, et
personne, en dehors de Démonia Croft, n’en est aussi bien
doté que l’Arlequin.
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Marie était triste. Cet Arlequin soignait divinement bien son
image auprès de ses amis absolutistes. La victoire de l’amour, de
l’intelligence et de la force. Mais il y avait les victimes. Que se
cachait-il comme horreurs derrière les apparences ?
– Ce n’est pas à la presse de définir ce qui est bien ou mal ! af-
firma Éla.
– Oui, supposa Marie.
– Il faut les arrêter ! scanda Séverin en sautillant comme un
boxeur. Retrouvons vite nos deux amis, car l’union fait la force
d’une équipe.
– Oui, car seul Harry Sâ peut arrêter l’Arlequin, conclut Origan.
***
La peluche et le renne s’étaient empiffrés à n’en plus pouvoir.
Farines, miettes, caramel, chocolat, miels et sucres fondus s’étaient
mélangés à leurs pelages et plumages. Ils se sentaient ventrus, mais
également poisseux.
– Ma poule ! souffla Harry Sâ. Je n’en peux plus. Cessons de
manger. L’aiguille de la pendule qui est au-dessus de la cheminée a
déjà fait deux tours. Je ne sais pas lire l’heure, mais je crois que
nous sommes ici depuis un trop long moment.
Harry Sâ constata que la volaille sur la broche carbonisait.
– Il doit se passer quelque chose ! supposa-t-il encore. Aucun
gnome-cuisinier n’est venu contrôler les cuissons.
– Cot ! Oui, cherchons Marie et ses amis.
Les deux animaux sortirent du château et firent quelques pas
dans la neige. Harry Sâ fit tournoyer ses oreilles afin de percevoir
- 109 -
les vibrations glaciales de l’air. Le silence n’était contrarié que par
une légère brise venue du Nord. Aucun oiseau dans les airs, aucun
chant, aucun renard, aucun glouton ou ours.
– Il n’y a personne ici ! s’étonna le renne. Où peuvent-ils bien
être ?
– Crois-tu qu’ils soient retournés à la roulotte ?
– Certainement pas ! Nous l’aurions vu. Personne n’est passé
par ici depuis notre arrivée.
Cocotte se mit à gratter la neige, car elle escomptait dénicher
quelques vers, mais le sol était si dur et si froid qu’elle s’arrêta vite.
Harry Sâ la regarda sans rien dire. Il réfléchissait. Et pendant qu’il
faisait cela, il lâcha des bouses que Cocotte se dépêcha de picorer.
– Tu sautes sur tout et n’importe quoi ! constata le renne.
– Je ne peux m’empêcher de manger ! caqueta-t-elle de conten-
tement, car elle escomptait désormais suivre avec grand plaisir ce
renne devenu un garde-manger ambulant.
Le renne se dirigea vers le cimetière, car il avait entendu dire
que Séverin était tenté de retourner dans les caves du château. Peut-
être avaient-ils décidé de se rendre en ces lieux sinistres pour y
découvrir les gnomes et l’Arlequin.
– Le château n’est jamais désert le jour de Noël ! expliqua le
renne. Tout le monde s’attelle à préparer les jouets et les différents
traîneaux voyagent au travers du monde.
– J’ai aperçu des traîneaux ! avança la poule. Ils sont aussi
grands que celui du village.
– Oui, il y a un traîneau pour chaque saison, car il existe des
lieux sur cette planète où le mois de décembre est un mois d’été.
C’est très compliqué.
– Sais-tu voler Harry Sâ ? demanda Cocotte.
– Bien sûr ! Et toi ?
– Moi ? Bien sûr que non, je suis une poule.
Oui, c’était logique. Les poules figuraient parmi les rares oi-
seaux qui ne pouvaient pas voler. Malgré tout, Harry Sâ concéda
qu’il ne pouvait pas planer sans la présence d’un traîneau magique,
car il n’était pas un oiseau.
Ils arrivèrent à l’entrée de la crypte où une luciole gardait la
porte. Elle semblait pétrifiée par le froid, malgré tout elle admit
avoir vu les trois enfants et le gnome Origan.
- 110 -
– Bzz ! Iiil me semble avoir reconnu l’un des gamins ! rajouta la
luciole.
Ce n’était pas si évident de se remémorer de telles choses, mais
les lucioles étaient les lumières de jour comme de nuit, et elles ne
se dérobaient jamais à leurs tâches.
– Pourquoi ne puis-je pas avaler cet insecte, Harry Sâ ? deman-
da Cocotte.
– On ne dévore pas les lucioles du monde vermeilleux. Elles
sont les yeux des toiles-viseurs, des tableaux-viseurs et des ta-
bleaux-porteurs créés à partir de pâte de Golem.
– Qu’est-ce que c’est que ces choses exactement ?
– Des choses justement. On s’en fiche. Viens. Nous perdons
trop de temps à bavarder.
Ils avancèrent dans le noir, mais Harry Sâ avait un odorat très
fin, et cette fois il parvint à suivre la trace de ses amis.
– Ici, il ne fait pas aussi froid qu’à l’extérieur. Les traces sont
fraîches et plus faciles à renifler.
Cocotte buta dans des crânes, et en fit dégringoler une pile. Ti-
bias et vertèbres jouaient une symphonie morbide, mais
particulièrement distrayante pour les lemmings. Cocotte tenta d’en
attraper un pour le goûter, mais il lui échappa.
– Laisse en paix ces lemmings. Ils ne sont pas bien méchants !
dit le renne.
Harry Sâ buta finalement contre la paroi où nos amis s’étaient
réfugiés. L’odeur était si fraîche qu’il trépignait d’impatience.
Pourtant, il comprit bien vite qu’il ne saurait pas percer les secrets
d’un tel mécanisme.
– Que faire ? La porte ne s’ouvre pas comme les portes ordinai-
res. Il doit s’agir d’une de ces portes magiques que les lévriers
contrôlent.
– S’ils ne sont pas loin, peut-être devrions-nous nous faire en-
tendre d’eux ? suggéra Cocotte.
– Oui. Avec mes sabots, je peux en frapper les parois.
Le renne effectua quelques ruades avec son train arrière. Le
bruit claquait comme le tonnerre, et puis soudain il parvint à frap-
per l’invisible clapet, ce qui permit à la porte de s’ouvrir en
glissant.
– Oh ! caqueta Cocotte. Un passage s’est créé dans le mur.
- 111 -
– Incroyable ! J’ai ouvert cette porte d’un coup de sabot. Ai-je
des pouvoirs magiques ?
Malheureusement, les enfants et Origan n’étaient plus ici. Que
s’était-il passé ?
– Nous les avons ratés de peu, soupira le renne. Leurs odeurs
sont si fraîches qu’il me semble qu’ils sont encore là.
Cocotte picorait déjà les restes du tableau décédé, lorsqu’Harry
Sâ remarqua soudain que des sons rythmés sortaient des lambeaux
de la toile.
– Stop ! Ma poule, ce tableau n’est pas mort. Il nous parle.
Ils écoutèrent les bips.
« ... --- ... »
Cela ne ressemblait à rien de compréhensible. Juste un marte-
lage incessant. Ni images, ni paroles.
– Il n’y a donc plus rien que je puisse manger en ces lieux !
s’exclama Cocotte.
– Le temps viendra où nous aurons à nouveau des choses à gri-
gnoter. Pour le moment, contente-toi de cela.
Harry Sâ effectua une forte poussée à travers ses reins de sorte à
expulser d’abondants gaz et selles, ce qui combla notre poule déci-
dément bien gourmande.
– Quelle pétarade sublime ! caqueta-t-elle.
Soudain, l’un des trois tableaux-viseurs s’illumina sans aucune
intervention. Était-ce un hasard, la providence, ou autre chose en-
core ? Harry Sâ et Cocotte observèrent la surface fluctuante changer
ses couleurs et ses formes. Mais pour Cocotte comme pour Harry
Sâ, observer ces choses était assez mal aisé. Le renne, comme la
poule, était partiellement daltonien, pire ils ne voyaient les surfaces
planes que d’un œil à la fois et ils ignoraient la reconstitution des
perspectives.
– Aie ! brama le renne. Je crois reconnaître nos amis, mais je ne
comprends pas où ils se cachent.
– Ils sont dans un tunnel, je crois ! estima Cocotte.
– Partons. J’emporte entre mes dents les restes de cette toile.
Nous allons les retrouver.
Les primates étaient-ils plus malins que les autres mammifères ?
Voilà un aspect que le Père Noël se serait refusé à aborder.
***
- 112 -
Les enfants et le lutin s’étaient aventurés à quitter leur refuge.
Origan avait deviné qu’il se tramait des choses anormales dans le
monde vermeilleux du Père Noël, des choses qui n’auraient jamais
été tolérées autrefois.
– Ces gnomes ne sont pas les bienvenus dans le château
d’ordinaire. Ils sont espiègles, sales, grossiers, perfides et très laids.
À quoi peuvent-ils donc servir dans le processus de Noël ? Je ne les
imagine pas en train de distribuer les jouets de l’Arlequin.
– L’Arlequin et le Lord païen semblent leur donner des ordres,
supputa Éla.
– D’où viennent-ils ? s’inquiéta Séverin.
– Ce sont les garous-gouras, des gnomes qui se sont croisés avec
des loups-garous. Ils ne s’expriment que par des grognements et des
couinements. Ils figurent parmi les gnomes les plus nigauds de la
planète. Habituellement, ils logent au cœur des rochers ou des grot-
tes. Je ne crois pas qu’ils aient une quelconque vie de famille et
même une vie privée.
Origan avait rassemblé tout son courage pour emmener les en-
fants auprès de l’Arlequin, mais lorsqu’ils étaient parvenus dans le
site en question, tous s’étaient volatilisés en d’autres lieux. Il restait
cependant la luciole.
– Où sont passés l’Arlequin et ses sbires ? s’inquiéta Origan.
– Bzzzz. L’Arlequin voyage au sein des espaces-temps comme
le fait le Père Noël. Ils se déplacent à l’autre bout du monde grâce
aux tableaux-porteurs, créateurs de ces trous-de-ver qui sont des
portes d’espace-temps.
– Ailleurs ?
– Très loin.
Origan était stupéfait. Comment l’Arlequin était-il parvenu à
maîtriser la magie et la science des tableaux-porteurs ? Le gnome
Clou de girofle lui-même n’y parvenait pas.
– Où sont les tableaux-porteurs ? demanda Origan.
– Iciii même ! répondit la luciole. Nous sommes dans l’un des
centres tableau-porteur de l’Arlequin.
– Mais il n’y a rien ici ! s’étonna Séverin. Il n’y a que ces murs
sales, ces crânes…
– Oui, ces crânes… répéta la luciole.
– Alors ? dit Éla. Que fait-on ?
- 113 -
– Vos toiles-porteuses sont inviiisiiibles mais bien présentes !
expliqua la luciole.
– Apparaissez ! ordonna Marie sans réfléchir.
Ce qui devait arriver arriva. Marie possédait les pouvoirs du
Père Noël.
– Tu détiens des pouvoirs ! Incroyable ! s’exclama Origan.
– Du calme. Je n’ai encore aucun pouvoir. Je ne suis qu’une mi-
nuscule fillette qui suce encore son pouce.
– Marie ! s’exclama Séverin.
– Oui ?
– Tu ne suces pas ton pouce. Tu ne suces plus ton pouce depuis
bien longtemps. Tu grandis plus vite que nous tous et cela
s’accélère. Tu ressembles presque à une gamine de treize ans. Ne
l’as-tu pas remarqué ?
Marie écarquilla des yeux. Elle n’avait rien constaté, car elle
n’avait pas croisé de miroir. Des seins énormes s’étaient dissimulés
sous ses vêtements sans qu’elle s’en aperçoive. Elle les attrapa
comme des melons à soupeser, ce qui donna à Séverin une expres-
sion de nervosité footballistique.
– Me trouves-tu adorable ? chuchota-t-elle doucement à Séverin,
qu’elle jugeait expert en ce domaine.
Séverin cessa de gesticuler comme un footballeur professionnel.
Il évalua la petite adolescente dans la pénombre. Il ne comprenait
pas que sa salive soit aussi dure à déglutir que la pierre.
– Marie, tu es magnifique. La plus belle des filles, en dehors
d’Éla, bien sûr…
Éla eut un sourire. Séverin ne voulait pas lui faire de peine, et
favoriser l’une aux dépens de l’autre.
– Marie ! pesta Éla. Séverin nous trouve belles toutes les deux.
Laisse-le tranquille.
Origan avait suivi la conversation en hochant la tête. C’était
bien une préoccupation d’humains que la beauté physique. Lui était
resté célibataire depuis toujours. Un exploit peut-être.
– Rien n’est plus beau que la beauté de votre âme. Et elle ne
vieillira pas si vous en prenez soin.
Ayant épuisé le sujet, ils regardèrent les grands tableaux qui
transportaient les objets en d’autres lieux. Ils étaient grands, rectan-
gulaires et sombres. On ne voyait rien.
- 114 -
– Où mènent ces toiles de Golem ? demanda Origan à la luciole.
– Je l’ignore. Je n’ai jamais visité les endroits en questions. Les
gnomes font circuler des caisses, des crânes, parfois de la nourri-
ture.
– Et le Père Noël ? L’as-tu vu ici ? renchérit Séverin.
– Oui, quelquefois. De moins en moins souvent. Il passe d’un
tableau à l’autre, tout comme l’Arlequin.
Les seules choses qui sortaient de ces tableaux étaient quelques
sons. L’un des tableaux émettait des bips répétitifs.
« ... --- ... »
« .... . .-.. .--. / ..- ... »
« .- .-. .-.. . --.- ..- .. -. »
– Je reconnais ce code, déclara Éla. C’est du morse et de
l’anglais. Une traduction pourrait être « SOS, help us, Arlequin ».
Ceux qui génèrent ces signaux ont choisi une télégraphie univer-
selle issue de la technologie humaine.
– Tu es capable de comprendre ces signaux ? s’étonna Origan.
Je me demande qui est exactement cet Innéiste auquel tu as songé.
– Un homme qui tirait la langue tout simplement ! répondit-elle.
Peut-être était-il un polyglotte expert en langue ?
La luciole s’étonna de ce que ce bruit quasi permanent était en
réalité un code d’alerte.
– L’Arlequin ne l’a jamais remarqué ! expliqua l’insecte lumi-
nescent.
– Et bien, tant mieux ! conclut Éla.
– Allons-y ! Je ne vois pas d’autre solution ! lança Marie. S’ils
se trouvent en d’autres endroits, il nous faut les retrouver avant que
je ne sois trop âgée.
Alors, ils s’enfoncèrent au travers du tableau. Des bras noirs
émergèrent de la surface et les attirèrent au cœur du tableau-
porteur.
***
Ils réapparurent en un lieu surchauffé. Plus de caves, mais de
grands hangars cloisonnés, avec une infinité de cartons empilés les
uns sur les autres, et une gigantesque pancarte accrochée au plafond
de tôles.
« City Toys. »
- 115 -
– La ville des Jouets ! traduisit Éla. Tous ces empilements sont
des montagnes de jouets.
C’était tellement gigantesque que nos amis ressemblaient à de la
poussière ! Les rangées se prolongeaient sur plusieurs kilomètres
selon un classement par pays, régions puis catégorie sociale. En
bout de chaîne, il y avait les natures de jouets. Et au-dessus, des
rails avec des robots pour ramasser ou déposer les colis. Tout sem-
blait informatisé, contrôlé par des machines.
– Il y a des milliers de jouets ! Des jouets pour riches ! Des
jouets pour pauvres ! cria Séverin. Peut-être y trouve-t-on des bal-
lons et des chaussures de sport ?
– Au bout de cette allée, il y a des rangées d’articles de sport.
Séverin fit un sprint et déboucha sur les cartons en question. Il
déballa plusieurs cartons sur lesquels l’on apercevait des placarda-
ges de photographies d’enfants européens en compagnie d’enfants
joufflus du tiers-monde, avec des maillots, des shorts, des chausset-
tes, des chaussures de tennis, de foot et bien sûr des raquettes, des
ballons, des balles.
Séverin se changea de la tête aux pieds, puis il frappa dans un
ballon.
– Ouille ! brailla-t-il en sautillant. Je me suis fait mal.
– Que se passe-t-il Séverin ? s’inquiéta Marie.
– Je me suis cassé le pied en frappant ce ballon !
– C’est normal, Séverin ! expliqua Origan, en ramenant le bal-
lon. Regarde ce que tu as fait. Tu l’as frappé si fort qu’il est crevé.
Le ballon s’est dégonflé.
– Oh ? murmura Séverin. C’est bizarre tout de même.
– As-tu vu ta chaussure gauche ? La semelle se détache.
– Oh ! répéta Séverin.
Le jeune gamin se pencha pour enlever sa chaussure et tous en-
tendirent un déchirement dans son dos. Que se passait-il ?
– Séverin, tu viens de fendre ton short Niké en te baissant ! ex-
pliqua Éla. Tous ces articles de sport ressemblent à de la mauvaise
camelote.
Éla recula pour évaluer le rayon et son contenu. Il s’agissait
d’articles destinés aux quartiers de Harlem.
– Ce sont des jouets pour les pauvres, Séverin. C’est normal.
– Ils semblaient beaux pourtant ! dit-il étonné.
- 116 -
– Les apparences ont été soignées, voilà tout.
Séverin se déshabilla entièrement et il dévalisa un rayon pour ri-
ches, très riches.
– En effet, ces chaussures-ci n’ont rien à voir. Le cuir est épais,
aéré. Je n’ai plus cette sensation d’écrasement sur les côtés et de
frottement à l’avant. J’ai l’impression de chausser un tank de ve-
lours. Ce sont des tops luxe d’Adadis.
Il frappa un ballon qui disparut loin dans l’horizon. Étonnant.
– J’ai même un short signé « De Zani » !
La fierté de Séverin était étrange. Il semblait plus extraverti à
présent, car son rêve s’était réalisé.
– Si je sors d’ici, je serais le plus grand des footballeurs ! brail-
la-t-il.
– Bon ! Ce n’est pas tout ça ! signifia Origan. Nous devons dé-
nicher le Père Noël.
Ils avancèrent dans cet univers comme des acariens sur un im-
mense fromage. En réalité, différents espaces avaient été aménagés.
Il y avait à droite, les usines, gigantesques, qui ne semblaient pas
vouloir finir. Il y avait un vacarme épouvantable et il y avait ce
bruit rythmé qui n’en finissait pas. D’autres bruits moins forts,
désordonnés, s’additionnaient à cet ensemble : des écoulements,
des couinements, des crissements, des roulements, des coulisse-
ments. Sans parler de toutes ces odeurs chimiques.
– C’est infernal ! râla Éla. Quelle cacophonie !
– Quelle symphonie ! rajouta Séverin en riant.
Les hangars d’où ils provenaient faisaient face aux espaces
bruyants. D’ailleurs, ils savaient approximativement ce qu’il s’y
tramait puisque de grands panneaux indiquaient : textiles, caout-
chouc, plastiques, métallurgie, fonderie, moulage, usinage… Les
plafonds étaient parsemés de rails et de nombreuses zones d’arrêt
donnaient sur des tableaux collés au plafond.
– Ce sont des usines à jouets. C’est ici que l’Arlequin prépare
les cadeaux de Noël pour tous les petits enfants de la Terre ! expli-
qua Éla.
– Le problème, c’est que l’Arlequin n’est pas un bon samaritain.
Tous ces jouets, c’est suspect ! grommela Origan.
– Fragile surtout. Il y a beaucoup de machins inutiles et fragiles.
Origan observait la voûte de l’immense hangar. Il leva un bras.
- 117 -
– Ces tableaux-porteurs là-haut, ils alimentent en jouets les hot-
tes des traîneaux. En particulier, je pense à ceux que nous avons
aperçus à l’entrée du château !
Ils passèrent devant un rayon de jouets Tronik et Numrik, deux
marques célèbres du Père Noël. Des jouets désormais basés sur une
violence inouïe et qui mettaient en œuvre parmi les plus grands
défauts de l’humanité. Tous les grands absolutistes étaient présents,
en rangs serrés, sur les emballages : Orbsah, Tramloi, Lettam, Bus-
fourre, Yensid. Des pancartes indiquaient la catégorie des jeux de
société par thème. Et puis, il y avait des chansonnettes de moralité
associées aux différentes rangées.
« Vole aux imbéciles tout ce dont tu as besoin. »
« Préserve ton mépris d’autrui. »
« Garde tout, car Dieu ne rend rien. »
« Un crime n’est grave que si on est pris. »
« Fais tout cela parce que c’est bien. »
« Et si ce n’est pas vilain, tant pis… »
Les enfants regardèrent les panneaux avec effarement. Séverin
connaissait même quelques-uns de ces jeux pour les avoir vus entre
les mains de certains de ces camarades de classe. Cela faisait froid
dans le dos.
– Je ne vois pas ce que notre Arlequin cherche à faire ! grogna
Origan. Tous ces jouets sont égoïstes, méchants, mauvais ou fragi-
les.
– Le Père Noël peut-il vraiment laisser faire cela ? demanda Ma-
rie.
– Soit il l’ignore, soit il aura tellement changé que je ne le re-
connaîtrais plus.
Ils continuèrent de progresser vers la gauche. Ils débouchèrent
alors sur deux portes contiguës dont l’une donnait sur un important
dortoir, long de plusieurs centaines de mètres, et l’autre sur des
cuisines avec en premier plan, des tables très longues avec des
chaises par milliers.
– Avez-vous vu ? lança Éla. Le dortoir ne comporte que quel-
ques placards. Les lits sont superposés sur quatre niveaux et ils sont
attachés entre eux. Il y a même cinq niveaux pour les lits arrimés
aux murs.
- 118 -
Les espaces entre les lits étaient faibles. Il n’y avait presque pas
de commodité pour circuler. Les plafonds du dortoir étaient aussi
hauts que ceux des hangars. Au-dessus de certains lits, on aperce-
vait des passerelles qui se rendaient jusqu’à une mezzanine vitrée
au centre. Mais ce qu’ils remarquèrent surtout, c’est que cela sentait
fortement l’urine. Les premières fenêtres se trouvaient être fermées
et inaccessibles depuis les lits. Seuls les gnomes pouvaient y accé-
der par l’intermédiaire d’échelles situées sur les passerelles.
– Je crois qu’il y a quelques gnomes dans cette mezzanine ! éva-
lua Origan. Mais, ils ne peuvent pas nous apercevoir.
– Où sommes-nous donc ? redemanda Marie qui transpirait. Il
fait si chaud ici ! Bien plus de trente degrés.
– Les tableaux-porteurs ne connaissent pas la notion de distance.
Nous pouvons être en Afrique équatoriale et même ailleurs sur une
autre planète, expliqua Origan.
– Je pense que nous allons avoir un échantillon d’explications !
prédit Éla. Regardez !
Sur un lit, quelque chose avait remué. Tous les lits semblaient
vides, excepté celui-là. Ils s’approchèrent discrètement, afin de ne
pas être repérés par les gnomes puis ils parvinrent jusqu’au lit.
Une petite créature gémissait sous des draps sales et malodo-
rants. Elle se retourna lorsqu’elle entendit un bruit de pas. Tous la
regardèrent dans les yeux, tout comme la créature qui ne parla pas.
Son front ruisselait de sueur.
– Ben ! Ce n’est pas un garou-goura ! analysa Séverin. On dirait
une demoiselle gnomide aux yeux bridés. Sa peau est toute lisse.
Ses cheveux sont trempés.
– Les gnomes ne sont jamais malades ! trancha Origan. Je ne
sais pas ce qui se passe ici.
– Que fais-tu là, fillette ?
La créature-enfant ne répondit pas. Elle toussa et se retourna en
fermant les yeux.
– Elle semble malade. Je crois aussi qu’elle ne nous comprend
pas ! supputa Éla. Avez-vous vu ses yeux ? Ils sont si étirés que
l’œil est à peine visible. Sa peau est jaune. Mais ce n’est pas parce
qu’elle est pâle. Peut-être sommes-nous en quelque endroit d’Asie ?
– Si elle est malade… pourquoi est-elle seule, ici, entourée de
milliers de lits vides ? s’étonna Séverin. Personne ne s’en occupe ?
- 119 -
Apparemment, la créature-enfant avait été abandonnée à son
sort. Comme Éla tentait d’en savoir plus auprès de la petite, celle-ci
lui donna un petit formulaire dans lequel traînait sa carte d’identité.
Éla s’évertua à en traduire les signes et les quelques mots trans-
crits en anglais.
– Je ne sais pas si c’est du chinois ou autre. Il y a beaucoup de
traits qui ressemblent à des dessins. Je constate qu’on lui a attribué
un numéro d’identité au sein d’un annuaire d’entreprise baptisé
« dictionnaire des anonymes ».
– Que fait-elle ici, un soir de Noël ? demanda Marie. Où sont
ses parents ?
Personne n’en savait rien. La créature-enfant ressemblait à un
humain de onze années, mais elle n’avait rien d’humain. Ses oreil-
les paraissaient inachevées, lissées tout comme son nez et sa
bouche. Elle n’avait pas de nombril.
Le dictionnaire des anonymes permettait une identification sans
s’en référer à un quelconque nom. Cela avait pour avantage princi-
pal, l’absence de référence à un quelconque être vivant tout en le
répertoriant comme s’il était un produit.
Ces références renvoyaient ensuite vers des références « mar-
chandises » et des coûts de livraison.
– Je crois avoir compris ! déclara Éla. Cette créature-enfant est
un produit fini qui coûte environ soixante dollars par mois à
l’entreprise. Les frais de stockage du produit sont de vingt dollars
par mois : il s’agit de ce lit. Les frais d’entretien sont de dix-huit
dollars par mois : il s’agit de la nourriture qu’elle consomme. Tous
ces frais sont à la charge de la créature-enfant. Elle rembourse éga-
lement son uniforme et ses outils. Je vois qu’il y a un guide de
bonne conduite.
– Ah bon ? s’étonna Séverin.
– Pas de critique de la hiérarchie, pas de congés, pas de sortie,
pas de bavardage, pas le droit de se syndiquer. Il y a une période de
repentir en cas de faute. Je vois aussi une clause sur le rythme de
travail : approximativement seize heures par jour en moyenne, avec
des pointes de vingt-quatre heures durant les périodes de fêtes reli-
gieuses. Cette créature a été affectée à la partie assemblage des
poupées Bierbas. Cette entreprise respecte scrupuleusement une
norme mise au point par les adeptes de l’absolutisme de la monta-
- 120 -
gne de l’oreille. Elle fut établie en l’an 1953 afin d’optimiser le
productivisme des chaînes de jouets.
– Je ne comprends pas ! dit Origan. Le Père Noël n’a jamais en-
tendu parler de toutes ces choses ignobles ! L’Arlequin ne dirigeait
rien alors.
– Peut-être s’agissait-il d’une branche franc-maçonnique ! sup-
posa Éla. L’Arlequin a cherché à améliorer sa conception d’un
monde meilleur où le plus riche l’emporte toujours.
– Houlà ! s’exclama Marie. Pourquoi discuter de choses si com-
pliquées ? Pour moi les choses sont simples : l’Arlequin est un
absolutiste qui a fait du monde de Noël un univers où les cadeaux
sont distribués selon des critères injustes. Pire, les jouets sont insul-
tants et mauvais. L’Arlequin est un méchant homme. Il faut sauver
le Père Noël, tout au moins, le retrouver !
Une grande colère montait dans le cœur des enfants.
Qu’allaient-ils encore découvrir ?
***
Harry Sâ et Cocotte étaient parvenus à rejoindre la luciole. Ils
apercevaient les tableaux-porteurs toujours visibles depuis le départ
de Marie.
La luciole les observa, mais elle ne dit rien.
– Où diable sommes-nous ? dit Cocotte.
– Je n’en chais rien ! répondit le renne. Chette fois encore, j’ai
perdu leur trache ! Pff !
Le renne cracha les fragments du tableau qui ne cessait pas de
biper entre ses dents. Il en avait presque attrapé un tic nerveux.
– Quelle gouache ce truc ! Chat a le goût d’un gâteau chèque,
mais chez ranch.
– Pourquoi continuer de parler la bouche pleine ? demanda Co-
cotte. Tu n’as plus rien entre les dents.
– Chais l’habitude !
Il s’arrêta de faire le malin et regarda à gauche et à droite. Il
voyait bien les tableaux, mais ce qu’il ne comprenait pas, c’était ces
bips-bips, toujours plus forts.
– Je suis malade ! Cocotte ! pleura-t-il. Che truc m’a mis des
bips pleins la tête.
– Les bips viennent de cet endroit ! remarqua la poule. Ce sont
les mêmes sons qui proviennent de la toile, mais en plus intense.
- 121 -
– Ah ? Je ne suis pas malade alors ?
– Non. Je croyais que les rennes du Père Noël ne tombaient ja-
mais malades ! s’étonna Cocotte.
– En effet ! Je l’avais oublié ! ralla le renne. Où ai-je la tête ?
Toute cette histoire me perturbe. Si les bruits sont identiques, peut-
être devrions-nous aller dans le tableau-porteur ?
– Vos amis y sont ! déclara enfin la luciole. Ils vous ont devan-
cés.
– Ah ! Tu vois ma poule ! Je te l’avais dit. Fonçons !
Les deux animaux plongèrent dans la toile, et pourtant Harry Sâ
était réticent à se laisser chatouiller par tous ces bras inquisiteurs. Il
brama sous les guili-guili et effectua même une ruade.
Ils réapparurent au même endroit que les enfants. Une seule
toile-porteuse se trouvait en ces lieux, en permanence visible, celle-
là.
Et puis il y avait les bruits de bips qui étaient bien là, assourdis-
sants et issus d’un hangar voisin. Harry Sâ ne jugeait pas ce bruit
anarchique et rythmé bien important. Tout au plus, lui avait-il per-
mis de suivre ses amis de manière certaine.
Mais la poule songeait déjà à autre chose.
– Tu crois qu’il y a à manger ici ? demanda Cocotte.
– Non. Ces cartons sentent les jouets. Il y a du soufre, des éma-
nations de métaux et de plastiques brûlés. Beurk. Cependant, il y a
également des odeurs étranges qui viennent de là-bas. Je me de-
mande si cela se mange. En tout cas, nos amis sont passés par là, et
se sont dirigés vers les restaurants ! Toutes ces odeurs, je n’y com-
prends plus rien !
Ils passèrent devant les cartons dévastés par Séverin, et se diri-
gèrent vers les humains et le lutin. Arrivés devant les dortoirs, ils
les jugèrent vides et silencieux.
– C’est moche ici ! jugea Cocotte. Les catacombes ne sont guère
plus inquiétantes.
– S’ils ne sont pas ici, allons voir ces cuisines ! statua le renne.
***
Éla découvrit bien vite l’inexistence de sanitaire, il n’était donc
pas possible de venir en aide à l’enfant par des procédés classiques.
- 122 -
– J’ai trouvé un lieu écœurant où les gens réalisent leurs be-
soins. Mais aucune source d’eau, aucun lavabo, aucune douche.
– Cet endroit est un cauchemar ! soupira Origan.
– C’est le monde désenchanté des jouets de l’Arlequin ! conclut
Marie.
– Nous sommes à mille lieues du monde vermeilleux du Père
Noël ! dit Éla.
– On va les dérouiller ! annonça Séverin. Origan ! Guéris cette
créature avec ton marteau, et on file d’ici.
– Comment lui expliquer la procédure ? hésita Origan. Aucun de
nous ne parle sa langue. Le marteau risque de décider seul de son
sort.
– Séverin a raison, Origan ! intervint Marie. À mon avis, elle ne
pense qu’à guérir au plus vite et à rentrer chez elle.
– C’est un risque !
– Vas-y. Un petit coup sur son pied.
La créature tenta de se débattre, car elle redoutait qu’on lui
veuille du mal. Les enfants se jetèrent sur ses jambes afin de
l’immobiliser. Le coup reçu, elle se leva, guérie, mais totalement
hésitante.
Elle resta un moment devant eux avec un air paniqué, puis elle
attrapa un vêtement moins sale que le pyjama, mais très noir et très
usagé : une blouse de travail. Voulait-elle fuir à travers ces labyrin-
thes de lits ?
– Partons ! décida Marie. On verra bien ce qu’elle a décidé.
Ils se penchèrent afin d’échapper au regard des garous-gouras
puis ils longèrent quelques lits en direction de la sortie. La créature-
enfant se jeta au travers de leur chemin et leur barra la sortie vers le
hangar à jouets. Après quoi, elle se mit à parler comme une folle,
sans respirer.
– Que veut-elle ? demanda Séverin.
– Elle veut communiquer, comprit Éla. Je crois comprendre
qu’elle se prénomme Xiao.
Éla fit des signes de la main et la gamine lui indiqua un placard.
Elle se dirigea vers lui et sortit des blouses.
– Oh ! Elle désire que l’on s’habille comme elle !
– Elle a compris que nous ne sommes pas d’ici, dit Séverin. Elle
compte nous aider. Bon, j’ai une idée.
- 123 -
Séverin s’habilla de la blouse, puis il sortit en courant afin de re-
joindre le rayon des jouets magiques du Père Noël.
– Où vas-tu ?
– Ne bougez pas, je reviens.
Il escalada une rangée de carton puis il extirpa d’un pack un ta-
bleau-scope miniaturisé dans le corps d’une paire de lunettes. Il
rangea également un minuscule tableau-viseur dans sa poche, enfin
il revint auprès de ses amis qui étaient restés à l’attendre.
– Nous allons tout filmer afin de ramener des preuves.
– Qu’en ferons-nous ? demanda Éla.
– Je ne crois pas que nous puissions en venir à bout, jugea Ori-
gan. Ils risquent d’être trop nombreux et Harry Sâ n’est plus en
notre compagnie.
Mais à peine parlait-il du renne qu’il l’aperçut dans les cantines
du restaurant d’entreprise !
– Je rêve ? Ou bien ? N’est-ce pas Harry Sâ qui déambule là-
bas ?
– Que fait-il ici ? s’interrogea Marie. Est-ce un mirage ?
– Décidément, ce renne est un prodige ! s’esclaffa Origan. Ren-
dez-vous compte qu’il nous a devancés dans notre quête alors que
je commençais à présumer qu’il n’était qu’un estomac aux dents
immaculées ! Comment a-t-il pu résoudre l’énigme du morse et des
tableaux-porteurs ?
– Où est Cocotte ? s’inquiéta Marie. Elle ne semble pas en sa
compagnie. Se seraient-ils séparés ?
Marie poussa la porte battante en plastique transparent et péné-
tra dans le réfectoire géant. Harry Sâ se tenait assis sur un banc, les
pattes avant posées sur la table, à quelques centaines de mètres de
là. Il paraissait attendre quelque chose.
Séverin fit un sprint effarant et se planta devant le renne.
– Oh ! brama le renne. Tu es là, gamin ? Où sont tes amis ?
– Nous nous demandions où vous étiez depuis que nous avons
été séparés au château. Nous étions très inquiets. Nous sommes
partis à votre recherche.
– Impossible ! contesta le renne. Cocotte et moi, nous étions dé-
jà à votre recherche. Comment auriez-vous pu l’être avant nous ?
Séverin regarda le renne sans comprendre.
– Où se trouve Cocotte ? Marie est inquiète.
- 124 -
– Elle mange. Je n’ai jamais vu un si grand appétit !
– Elle mange ? Mais où se trouve-t-elle ?
– Dans les cuisines.
Marie, Éla, Origan ainsi que la créature arrivèrent sans aléa. En
cet endroit, il n’y avait ni passerelle, ni gardien garou-goura. Le
réfectoire d’entreprise était un désert absolu.
– Harry ! Comment vas-tu ? demanda Origan.
– Tout va bien !
– Avez-vous croisé l’Arlequin, des gnomes ?
– Personne.
– Comme nous, mais nous les avons aperçus. Certains circulent
sur des passerelles dans le dortoir d’à côté. L’Arlequin et le Lord
païen semblent occupés à certaines choses. Nous ignorons où ils
sont.
– Que fait Cocotte ? chuchota Marie. Pourquoi n’est-elle pas
avec toi Harry ?
– Elle mange ! répéta le ruminant. Rien ne semble pouvoir
l’arrêter. Pas même un renne. Elle n’est pas difficile de surcroît.
Nous n’avons pas le même régime alimentaire.
– Les poules sont omnivores, tu es un mammifère végétarien !
analysa Éla.
– Ce doit être cela ! brama le renne. J’ai préféré attendre ici, car
je ne supporte pas ces cuisines.
– Allons la chercher.
Séverin commença tout doucement ses prises de vues, ses sé-
quences vidéo. Il n’y avait rien en cet endroit d’extraordinaire,
excepté le gigantisme d’un volume décharné.
Ils poussèrent d’autres ouvertures transparentes qui s’élargis-
saient en traversant des volets rigides de plastiques. Les portes
étaient sommaires. Tout paraissait fragile et économique.
– Quelle chaleur ! se lamenta Marie. La cuisine est encore plus
suffocante que le dortoir.
Des essaims de grosses mouches leur coupèrent la route. Il
s’agissait d’insectes qui aimaient à jouer dans des effluves putrides.
– Quelque chose est en train de pourrir ! sentit Éla.
Ils aperçurent une masse colossale derrière un comptoir. La
chose paraissait se débattre avec le sol. L’animal avançait, il sautait,
il reculait, il gloussait. Il jetait ses pattes vers un secteur de bataille.
- 125 -
Ensuite, il projetait son bec vorace et faisait exploser les chairs d’un
animal.
– Cocotte déchiquette quelque chose ! constata Marie. Est-ce un
gnome ?
Marie se positionna en face de sa peluche. Mais le charme de
l’animal avait disparu. Elle ressemblait à une autruche trapue, dont
les pattes auraient été plus courtes. Ses serres, au milieu des viscè-
res, ressemblaient à des scalpels crochus. Son plumage était noir et
rouge. Des lambeaux de viande et d’intestins dégoulinaient de son
bec.
– Marie ! caqueta violemment la poule. Nous vous cherchions !
Mais la Marie du monde vermeilleux était extrêmement fu-
rieuse.
– Que fais-tu dans cette ignoble porcherie ? Même les cochons
ne voudraient pas y mettre les pieds ! As-tu vu les mouches ? Tout
est en train de pourrir. Il n’y a aucun frigidaire, les robinets sont à
sec. Viens !
Cocotte semblait déçue. Elle abandonna avec nostalgie l’énorme
quartier de bœuf rouge qui traînait dans la poussière. La mort dans
l’âme, il lui fallut se contenter des huit mouches qui dansaient en
sortie de cuisine. Cocotte avait du mal à se déplacer au travers des
tables serrées. Elle renversait de nombreuses chaises. Xiao, d’abord
effrayée par les deux bêtes, en vint à leur remettre également quatre
blouses supplémentaires. Mais si la poule parvint sans trop de diffi-
cultés à en revêtir deux, grâce à des nœuds, il n’en fut pas de même
pour le renne.
– Impossible de mettre ce vêtement ! brama-t-il.
Ils parvinrent néanmoins à le revêtir d’une nappe afin de dissi-
muler une partie de son arrière-train.
Ils avancèrent cette fois en direction des bruits.
– L’appel en morse provient de l’usine à jouets ! comprit Éla. Il
doit s’entendre à des dizaines de kilomètres. Je suis étonnée que
nous soyons seuls à l’avoir entendu.
– L’Arlequin doit surveiller les allées et venues, estima Séverin.
Xiao avança vers son atelier de travail, emmenant ses amis. Ra-
pidement, un garou-goura se jeta aux devants d’eux avec son fouet.
Il brailla des choses incompréhensibles et la créature-enfant montra
sa carte d’ouvrière.
- 126 -
Le gnome se calma d’emblée et il laissa passer la troupe avec
son air abruti. C’est sans comprendre qu’il regarda la poule déam-
buler comme un canard.
L’usine n’était occupée que par des créatures juvéniles. Certai-
nes avaient de longues oreilles, d’autres possédaient des têtes à
l’image d’Origan, certaines ressemblaient partiellement à de petits
enfants-fauves ou bien à des enfants-singes. Mais toutes avaient des
yeux étirés.
– Ce sont bien des hybrides asiatiques ! dit Éla. Mais ils ressem-
blent beaucoup à des humains.
– J’en vois qui ont le visage déformé, constata Origan.
– L’Arlequin les punit, je pense ! supposa Éla. Lorsqu’ils tra-
vaillent mal ou insuffisamment.
Xiao se dirigea vers son atelier. Aussitôt, elle ramassa des élé-
ments de Bierbas et les assembla. Elle paraissait douée et travaillait
de ces petites mains comme l’aurait fait une machine.
– Je filme tout ! annonça Séverin.
– À quoi bon ? rétorqua Éla. Si ces créatures sont des esclaves,
ils le resteront à jamais. Elle est retournée d’elle-même au travail.
L’Arlequin semblait exploiter l’instinct de survie des créatures-
enfants. Était-ce cet instinct qui expliquait que l’on puisse devenir
esclave ?
L’absolutisme, appliqué à l’instinct de survie, était le moyen
éprouvé et efficace, d’aboutir à un esclavage moderne et massif.
– Les jouets pour enfants sont donc réalisés par ces créatures ju-
véniles, conclut Séverin.
– Apparemment ! intervint Origan. Pas seulement. Là-bas, ils
fabriquent des boissons et des bonbons pur sucre. Est-ce pour ren-
dre obèse et laid ?
Séverin regarda ses chaussures et son short avec tristesse. Ces
équipements de rêves étaient désormais sans saveur. Il ressentait du
dégoût et de la peine.
– Pour apprécier ces jouets, il faut ignorer d’où ils proviennent !
lança-t-il.
– Ben oui ! dit Marie en souriant. Forcément. C’est la recette.
C’est pourquoi l’Arlequin s’est emparé de notre bon Père Noël.
Tout le monde accorde sa confiance au Père Noël. Qui oserait son-
ger que ses cadeaux ne viennent pas de son usine à jouets ?
- 127 -
– L’Arlequin n’est pas un humain ! expliqua Origan. Le Père
Léon nous disait toujours que le danger viendrait des hommes, car
ils deviennent inhumains en grandissant. Apparemment, le pire des
dangers provenait des gnomes hideux. Le monde vermeilleux du
Père Noël n’existe plus.
– Chut Origan ! implora Marie. Ne dis pas ces horreurs. Nous
allons arrêter l’Arlequin. Ensuite, tout redeviendra normal.
– Le bonheur d’un enfant se fait aux dépens d’une au-
tre créature ! estima Séverin.
– Le bonheur de certains hommes se fait aux dépens des oi-
seaux ! pesta Cocotte en songeant à la dinde rôtie dans le château.
– Le contentement de la plupart des rennes se fait aux dépens du
lichen ! conclut Harry Sâ.
***
Ils marchèrent à travers les différents ateliers, constatant ce
qu’ils savaient déjà. Des milliers de créatures œuvraient à la
conception de vêtements, de jouets. Elles souffraient de la chaleur,
du manque d’eau, de la faim. Certaines parvenaient encore à mar-
cher, mais elles paraissaient évanouies. Les gnomes les ramassaient
alors et ils les traînaient jusqu’à un endroit éloigné. Ils découvrirent
que les machines à tisser étaient la source du codage des messages
d’alerte en morse. Le crissement répétitif de ces machines était
totalement passé inaperçu. Seule Éla avait le don de ce décryptage
incroyable.
– Ce gnome-ci est habillé d’une blouse de médecin. Oui. Ce ga-
rou-goura-là ! avertit Marie. Peut-être va-t-il s’occuper des
créatures malades ?
– Oui ! acquiesça Éla. Allons voir.
Ils se dirigèrent discrètement dans la direction du gnome lors-
qu’ils tombèrent nez à nez avec un spectacle effarant. Un énorme
abdomen gélatineux pondait de gros œufs blancs. L’abdomen se
recroquevillait puis il avançait en poussant des boules vers l’ex-
térieur. Chaque fois, un œuf tombait sur un tapis roulant crénelé.
– Mince ! chuchota Séverin. Qu’est-ce que c’est que ce ma-
chin ? On dirait des ballons de foot en gelée.
– Brrr. Affreux ! murmura Marie.
– On ne voit pas ce qu’il y a derrière la cloison. Cet animal a
l’air d’être enfermé dans un grand caisson, ajouta Éla.
- 128 -
– Faisons le tour ! suggéra Origan.
À l’autre bout, ils aperçurent ce qui ressemblait à un museau
avec des mandibules, un animal entre le mammifère et l’insecte.
– Ça existe ce truc ? demanda Éla. On dirait un hybride.
– Je ne sais pas ! répondit Origan. Qu’est-ce qu’un hybride ?
– Un animal mélangé avec un autre, raconta Éla. Il s’agit peut-
être d’une reine-termite et d’un éléphant qui ont été additionnés
pour ne faire qu’un.
– Cela n’existe pas ! affirma Harry Sâ. J’ai beaucoup voyagé.
J’ai vu tant de choses que nul ne verra jamais, des choses fantasti-
ques au-dessus des monts, au-dessous des mers. Cette chose
n’existe pas.
Nul ne doutait que le renne savait de quoi il parlait, car les ren-
nes du Père Noël héritaient d’une vie peu ordinaire ! Cela n’existait
pas, mais le truc était bel et bien là, devant leurs yeux.
– Elle ne nous voit pas ! constata Éla. En fait, elle ne fait que
manger sans cesse. C’est par cette cuve sous sa bouche que la nour-
riture arrive sans jamais s’arrêter.
– Quelle vie horrible ! soupira Marie.
– À quoi cela sert ? demanda soudain Séverin.
Bonne question. Tout le monde se regarda et personne n’avait la
réponse.
La troupe progressa le long des tuyaux de nourriture et longea
de fait le tapis roulant. Rapidement, ils aperçurent un bras articulé
qui rangeait soigneusement les œufs en gelée dans des alvéoles
coulissants.
– Ils mettent les œufs dans ces cavités ! dit Éla.
– Elles glissent là-bas ! remarqua Séverin. Où vont-elles ?
– Elles vont dans un autre hangar ! remarqua Origan. Toutes ces
alvéoles vont ailleurs. Il y a une rotation. Elles arrivent par là et
repartent par ici.
Origan montrait le cheminement avec son doigt. Le manège ne
semblait pas devoir s’arrêter un jour.
– J’ai entendu dire que les reines-termites pouvaient vivre qua-
rante années, intervint Harry Sâ.
Soudain ils constatèrent que Cocotte tentait d’avaler un œuf.
– Cocotte ! chuchota Marie en criant de manière étouffée. Que
fais-tu ?
- 129 -
Les yeux de la poule étaient exorbités. Incapable de s’arrêter,
elle avala l’œuf d’un coup. L’affaire était classée.
– Pardon ! caqueta Cocotte. Je n’ai pas pu m’en empêcher.
– Tu ne sais même pas ce que c’est, et tu le manges ! maugréa
Marie scandalisée.
Les tuyaux de nourriture et les alvéoles s’enfuyaient ensemble
vers l’autre hangar. La troupe constata aussitôt que la chaleur y était
également insupportable.
– Pfff ! Ce n’est pas croyable ! souffla Séverin.
Les alvéoles montaient jusqu’au plafond et glissaient lentement
sur des rails. Il y avait des rangées infinies sur des longueurs infi-
nies, à perte de vue. Et puis, ils virent ce qu’ils soupçonnaient. Les
œufs se transformaient en larves. Les larves tissaient ensuite un
cocon afin de se transformer en nymphes. Encore plus loin les co-
cons déchiraient et on assistait à l’éclosion de créatures-enfants.
Elles descendaient de leurs alvéoles et se dirigeaient vers une aire
lumineuse. Les alvéoles vides étaient ensuite nettoyées. Leur par-
cours s’achevait ensuite sur un nouveau départ dans la mesure où il
s’agissait d’un circuit fermé.
La troupe resta silencieuse. Leurs yeux tournaient en rond sur le
spectacle. Les créatures-enfants paraissaient savoir ce qu’elles
avaient à faire. Elles ramassaient des piles de vêtements, elles
s’habillaient puis disparaissaient.
– Il y en a des milliers ! estima Séverin.
– Si on ramène cela à une échelle de temps, il y en a des mil-
lions ! renchérit Origan.
– Je crois qu’il y en a davantage ! intervint Éla.
Ils revinrent sur leurs pas. Ils retrouvèrent le gnome qui avait
ramassé la créature-enfant. Ces créatures-enfants n’étaient pas soi-
gnées, mais rangées dans des caissettes. Un horrible gnome
s’occupait de les empiler sur un énorme rayonnage métallique.
Ensuite, ils aperçurent de nouveau ces grosses mouches qui vole-
taient en tous sens.
– Il me semble que ces insectes s’appellent des sarcophages !
commenta Éla. J’en ai aperçu une fois dans le laboratoire de biolo-
gie de mon école. Ce sont des mouches très bizarres.
Séverin filma l’essaim jusqu’à ce qu’une escouade de garous-
gouras débarque avec sa cargaison de malades. Au départ, surprise,
- 130 -
l’escouade se résolut à abandonner son chargement et à encercler la
troupe. Les gnomes giflèrent le sol de leurs fouets.
– Poussez-vous ! scanda Origan.
Le lutin frappa le sol très violemment avec son marteau, rece-
vant au passage quelques coups de fouet. Aussitôt, trois des huit
gnomes se transformèrent en quatre-quarts que Cocotte s’empressa
de dévorer. Un autre se transmuta en épée, un dernier en marteau.
Les trois derniers paraissaient presque inchangés : l’un était devenu
beau, un autre ressemblait à un très jeune garou-goura. Le dernier,
on ne devinait rien.
– Mon marteau a agi ! cria Origan. À présent, il ne peut plus ser-
vir. Harry Sâ ! Défends-nous !
Le renne alla au-devant des derniers garous-gouras et les projeta
en tous sens avec ses bois. Le combat était inégal. Les pauvres
garous-gouras n’étaient pas exactement une armée de soldats.
Cependant, tout ce ramdam avait alerté l’Arlequin qui œuvrait à
quelques pas de là. Il avançait à grands pas dans leur direction avec
une poignée de garous-gouras.
– Il nous faut fuir ! clama Origan. De toute façon, le Père Noël
n’a pas pu venir ici. Il aurait tout fait cesser.
Ils se mirent à courir en direction du hangar aux jouets afin d’y
rejoindre le tableau magique. Tout le monde sauta à travers la toile,
excepté Cocotte et Séverin. Ils étaient restés en retrait afin de proté-
ger leurs amis. Avec son pied magique, Séverin s’attela à envoyer
ballons, balles et jouets aux visages des gnomes affolés.
– Je suis équipé d’une véritable mitraillette ! hurla-t-il. Qui aura
le courage de m’affronter ?
Lorsque l’Arlequin arriva, tout changea. Le gnome transformait
les ballons en oreillers, les balles de tennis en coussins, avant qu’ils
ne touchent le sol.
– Aie ! Cela se corse ! murmura-t-il. Cocotte, rejoins vite nos
amis, je te suis.
Mais Cocotte était bien grosse. Ayant ingéré au point de devenir
plus large que la toile, elle ne parvenait pas à traverser l’espace en
direction du château. Séverin n’eut pas d’autre choix que de lui
faire un shoot extraordinaire dans le croupion. La poule émit de
stupéfiants gloussements de panique, puis elle disparut dans le
néant.
- 131 -
Séverin attrapa une boule de pétanque métallique et la projeta de
son pied gauche vers l’Arlequin comme s’il s’agissait d’un obus.
– Mince ! C’est douloureux ! miaula le garçon.
L’objet se transforma d’abord en casque, puis en poêle, après
quoi il atteignit le crâne de l’Arlequin qui tomba sur le postérieur.
Furieux, l’Arlequin leva les bras vers le ciel et commença à dérou-
ler une incantation à base de serpes. Des arcs électriques lumineux
jaillirent du sol comme des flammes multicolores et se jetaient sur
ses reins. Puis elles enlacèrent son corps comme des lianes et re-
montèrent jusqu’à ses mains grandes ouvertes. Sa voix paraissait si
menaçante que Séverin ressentit une terrible inquiétude. L’Arlequin
allait réaliser une chose très grave.
Séverin n’eut pas le courage d’attendre la suite. Il bondit vers le
tableau et disparut. Ce fut le tableau qui se transforma à sa place en
brasier.
Lorsque Séverin surgit à son tour dans la cave, ses amis atten-
daient là, heureux de le voir enfin. De la fumée sortait du tableau-
porteur ainsi qu’une forte odeur de brûlé. Il se retourna et fracassa
d’un coup de pied le tableau en question.
– Excuse-moi tableau ! murmura Séverin. Nous devons interdire
le retour de l’Arlequin.
– Ton short Niké est fichu ! miaula Éla. Il est roussi.
– L’Arlequin était furieux ! expliqua Séverin. Nous l’avons
échappé belle. Je ne vois pas comment nous pourrions le neutrali-
ser, car il semble avoir une magie redoutable. Il peut modifier
l’aspect des objets par simple magie. Je suis tout de même parvenu
à lui donner un coup de poêle avec une boule de pétanque !
Tout le monde admira le courage du brave Séverin qui avait
permis la destruction du tableau avant de s’échapper. Marie et Éla
partageaient les mêmes émotions envers le gentil Séverin. Elles
l’observaient avec candeur, mais elles gardaient secrets leurs ro-
mantismes.
– Il ne nous reste que la solution de visiter les autres tableaux,
en espérant que l’Arlequin ne nous retrouvera pas trop vite ! statua
Origan. Cette fois, interdiction de se séparer !
***
- 132 -
L’Arlequin avait incendié d’éclairs le malheureux tableau pré-
sent dans les hangars de la ville des jouets, tandis que Séverin avait
détruit celui du château. Comment pouvait-il poursuivre les intrus ?
– Retournez à votre travail ! dit-il aux gnomes. Occupez-vous de
livrer les jouets à temps. Moi, je me charge de ces énergumènes.
L’Arlequin se devait de reconstituer le tableau à partir de ses
cendres, ensuite, il emprunterait d’autres chemins de l’espace-
temps pour retourner au château. Malheureusement, la résurrection
était un art difficile et long à mettre en oeuvre.
- 133 -
CHAPITRE VII.
– Rencontre avec le Père Noël –
L
e Père Noël et son baudet habitaient en de nombreux
lieux. Pour y accéder sans avoir à prendre, ni son traî-
neau, ni les transports en commun, le Père Noël utilisait
une technologie divine basée sur les trous de ver de l’espace-temps.
Ensuite, il se téléportait en passant au travers les tableaux de Go-
lem. C’était avec cette même technomagie que le Père Noël
distribuait tous les cadeaux du monde en une simple soirée.
– Le Père Noël est théoriquement bien plus âgé que le plus
vieux des gnomes ! avoua le lutin. Il est si vieux. Il connaît tous les
recoins de la planète.
La troupe débarqua en premier lieu dans un endroit glacial, au
pôle nord-américain d’Alaska. La maison qui hébergeait le tableau
était aussi déserte que l’était le château. Il s’agissait d’une grande
maison à étages avec des balcons surplombant la montagne. Ils
assistèrent à un magnifique coucher de soleil sur les Grands Lacs
avec partout des forêts splendides. Le Lord païen semblait y avoir
élu domicile, mais il n’était pas présent.
Ils repassèrent par la cave puis changèrent de tableau.
Un tableau les projeta vers Rovaniemi, un autre vers Korvatun-
turi, toujours en Laponie finlandaise. Le Père Noël n’avait pas,
semblait-il, choisi de résider en Laponie pour passer les fêtes de
Noël. Où pouvait-il donc être ?
Deux autres tableaux envoyèrent nos amis vers Amsterdam, là
où le Père Noël s’appelait Sinter Klass puis à New York où on
l’appelait Santa Claus.
Le domicile d’Amsterdam n’était pas vide. De grands apparte-
ments, à l’intérieur d’une bâtisse seigneuriale, servaient d’héber-
gement occasionnel. Un gnome et sa gnomide faisaient office de
majordomes. Ils n’avaient pas croisé le Père Noël depuis un mo-
ment.
Le domicile du Père Noël à New York était au sommet d’un
gratte-ciel à Manhattan. Les bureaux étaient vides sur deux ni-
veaux. Des jouets traînaient dans les coins, recouverts de papiers
d’emballage. On avait coupé le courant. La troupe admira le
paysage en silence. On en voyait des choses extraordinaires en
- 135 -
passant d’un tableau à l’autre. Mais on ne voyait jamais le Père
Noël. Dans le monde vermeilleux du Père Noël, il n’y avait plus de
Père Noël.
– Il ne nous reste plus qu’un dernier tableau ! dit Origan.
Les enfants demandèrent au lutin de leur expliquer l’histoire du
Père Noël. D’où venait-il ? Il avait les pouvoirs d’un demi-dieu. Il
était également la seule entité humaine extraordinaire à séjourner
sur Terre. Origan raconta l’histoire.
Le Père Noël était né vers l’an deux cent cinquante après Jésus-
Christ, au sud-ouest de la Turquie en Asie Mineure, dans la ville de
Patara, au sein d’une riche et pieuse famille chrétienne. Il était en-
suite devenu l’Évêque Nicolas, en Lycie. Comme tout être humain,
Saint-Nicolas mourut : un six décembre vers l’âge de quatre-vingt-
dix ans, environ. Certains d’ailleurs choisirent le six décembre pour
fêter Noël et non pas le vingt-cinq décembre. On l’ensevelit alors
dans un tombeau de marbre dans la ville de Myra. Mais Saint-
Nicolas, bien que mort, poursuivit ses miracles : deux sources d’eau
aux vertus curatives jaillirent sur sa tombe.
Longtemps après la mort de Nicolas, des lutins latins détruisi-
rent la ville de Myra. Encore plus tard, quarante-sept garous-
gouras, provenant d’Italie, profanèrent le tombeau du Saint-Père de
Noël. Ils y dérobèrent les ossements et les reliques qu’ils emportè-
rent dans leur cité italienne (dénommée Bari). Étrangement, les
reliques du Saint continuaient d’accomplir de nombreux miracles.
Elles protégeaient les gnomes-brigands, elles sauvaient les passants
de la noyade, elles ramenaient à leurs parents les enfants égarés ou
enlevés.
Quelques années après l’arrivée des reliques en Italie, un lutin
lorrain, dénommé Julenisse, qui revenait d’une croisade à Jérusa-
lem et qui passa par Bari fut très médusé de tant de prodiges. Il
déroba aux garous-gouras une phalange d’index de notre bon Père
Noël et il l’emmena dans sa ville natale de Bretagne, car il était très
étonné qu’un homme décédé puisse faire tant de miracles. Julenisse
qui détenait les secrets de la réincarnation depuis qu’il était l’ami
d’un Dieu borgne, décida de ressusciter le Père Noël. L’os se re-
couvrit de chair et tout le corps du vieillard fut restauré de la tête
aux pieds.
Origan regarda la petite troupe. Il parlait encore.
- 136 -
– Les hommes n’ont pas de pouvoir, pensait Julenisse jus-
qu’alors ! Ou alors, ils sont des Dieux. Et les Dieux ne meurent pas.
Ce vieillard sera donc immortel.
– C’est donc ton ami qui a redonné son existence à un Père
Noël de quatre-vingt-dix ans ? conclut Marie.
– Exact. Ils sont restés amis depuis.
Le dernier tableau les expédia dans ce qui restait de la cité de
Myra en Turquie. Le Père Noël avait fait émerger sur son tombeau
une petite villa ensoleillée entourée d’un immense jardin fleuri. Et
sur deux petits troncs se tenait une pancarte de bois indiquant :
« Tâche d’être un saint, et toutefois ne t’estime point. »
Le soleil balayait le secteur de ses rayons. Le Père Noël était là !
Bien en évidence, sur une chaise longue. Il portait des lunettes de
soleil et paraissait somnoler.
– Je suis déjà venue ici ! déclara Éla. Sauf que je ne me rappe-
lais plus comment j’y étais parvenu ! À présent, tout me revient. Je
marchais dans les sombres couloirs du château quand soudain je me
suis retrouvée en ce lieu aux côtés du Père Noël. Quand les garous-
gouras sont apparus, j’ai fui dans le champ. C’est alors que je me
suis retrouvée dans un autre couloir du château.
– Hum ! dit Origan. Cette villa turque est invisible depuis
l’extérieur. On ne peut en sortir autrement qu’en retournant dans
notre château de Laponie. C’est là-bas que se trouve le véritable
monde du Père Noël. Il est exact que certains tableaux-porteurs
décédés, constitués de vapeur, se déplacent dans les couloirs.
Marie n’écoutait plus. Elle regardait le Père Noël avec effare-
ment. Elle s’approcha doucement. Ses pieds sur les côtés, les mains
pendantes, il dormait. Mais pourquoi le reconnaissait-elle ? Son
visage était si familier, et pourtant elle ne parvenait pas à
l’identifier.
– J’ai son nom sur le bout de la langue ! râla-t-elle. Mais cela ne
me vient pas !
– C’est Saint-Nicolas, annonça Séverin.
– Ne me prends pas pour une idiote, pesta-t-elle en souriant.
Pour reconnaître le Père Noël, il n’y a qu’à regarder la manière dont
il s’habille.
– Quel est ton problème en ce cas ?
– Je ne me rappelle pas où j’ai vu son visage.
- 137 -
– Moi, Marie, je ne me rappelle pas où j’ai vu le tien.
– Parce que tu m’as déjà vu ? s’étonna Marie.
– En effet ! répondit-il.
Marie n’avoua pas la réciprocité. Ces sensations de déjà vu,
c’était la raison principale pour laquelle elle avait choisi qu’Éla soit
avec eux dans l’aventure.
– Bien des choses sont étranges ici ! conclut-elle. Bien des cho-
ses.
Cocotte n’en pouvait plus. Elle n’avait rien ingurgité depuis
quelques heures déjà. Elle gratta le sol frénétiquement à la recher-
che de vers. Oui, il y avait bien de rares insectes dans ce sol. Elle
labourait et attrapait ce qu’elle pouvait. Harry Sâ ne la quittait pas
des yeux.
« Quel drôle d’animal ! » pensait-il.
– Cette poule dépense une énergie folle pour trouver de quoi
manger ! jugea Origan. C’est très étrange. Est-ce un effet de la
magie de Marie ?
Les trois enfants s’étaient approchés de Nicolas. L’homme dor-
mait encore, mais de temps à autre, il se grattait la barbe. Soudain,
la main du Saint sembla chercher quelque chose sur le sol. Un verre
d’eau. Séverin l’attrapa afin de l’éloigner du bras. La main du Père
Noël chercha le verre en tâtonnant. Elle chercha encore un long
moment puis le front du Père Noël se plissa. Alors, il ouvrit les
yeux.
Contre toute attente, ce ne sont pas les enfants qu’il aperçut,
mais seulement le verre en sustentation. Il l’arracha des mains de
Séverin puis en but le contenu. Son front suait. Il avait chaud. Il se
leva, ramassa un parasol et le fixa au-dessus de sa chaise longue.
Les enfants se regardaient. Comment le Père Noël pouvait-il les
ignorer ainsi ?
Le Saint ramassa un livre de jardinage sur les arbres fruitiers et
commença à le parcourir des yeux.
– Qu’est-ce qu’il a notre bon Père Noël ? chuchota Séverin. On
croirait qu’il ne peut pas nous voir.
– Il nous voit ! affirma Marie. Il nous voit, mais il ne nous re-
garde pas. Quelque chose l’en empêche.
– C’est comme s’il était hypnotisé, renchérit Éla.
– Hypnotisé ? répéta Séverin.
- 138 -
– Oui. Il est sous une influence hypnotique. Celle de l’Arlequin,
je présume. Mais il est étonnant qu’il ne parvienne pas à s’en débar-
rasser.
– Je crois que tu m’avais expliqué qu’il s’occupait d’arbres au-
paravant, dit Marie.
– Oui. Il faisait exactement les mêmes gestes. Le Père Noël
tourne en rond autour d’une chose qui l’obsède.
Marie se plaça derrière le Père Noël et observa sa lecture. Il
semblait lire et relire la même page. Pourquoi ne tournait-il pas la
page ? Le Père Noël bâilla.
Marie comprit qu’il s’ennuyait. Lire puis relire cette même
page, indéfiniment. Elle tourna la page elle-même, sans qu’il s’en
offusque. Cependant, son air changea. Il découvrait pour la pre-
mière fois une suite à la première page. Il y avait même deux pages
sur cette face du livre. Intéressant. Nicolas acheva sa lecture sur le
bas de la troisième page puis il recommença sottement au début de
la seconde page.
– Séverin ! s’exclama Marie.
– Oui ?
– Peux-tu tourner les pages du livre à ma place ? Le Père Noël
semble incapable de le faire seul. Lorsqu’il lit et relit les mêmes
pages, il finit par s’endormir. Aide-le à progresser dans sa lecture.
Je suis curieuse de voir ce qu’il fera s’il achève ce livre.
– Entendu !
– Éla, je vais faire le tour de sa maison. Peut-être y a-t-il des
choses à découvrir ?
Le renne avait retrouvé la trace du baudet. L’âne avait été un
compagnon de jeu autrefois, du temps où il ne séjournait pas cons-
tamment ici.
– Quel ennui ! soupira l’âne immortel. Nicolas ne se déplace
pratiquement plus.
– Mais que fait-il donc ici ? demanda Harry Sâ.
– Il s’occupe de son jardin. En particulier de cet arbre-ci.
L’âne alla brouter quelques herbes au pied d’un nectarinier.
– J’ignore ce que cet arbre malade a tellement d’extraordinaire,
mais Nicolas ne semble pas capable de s’en détacher. Cet arbre est
un cadeau de l’Arlequin au Père Noël, mais chez nous on prétend
qu’un riche sans générosité donne un arbre sans fruit. L’arbre ne
- 139 -
pousse pas, car il est constamment malade. Pourtant, c’est un ar-
buste très vigoureux et très courageux. Oui, une malédiction touche
cet arbrisseau !
Marie ainsi qu’Éla s’approchèrent des deux bourricots.
– De quoi parlez-vous donc tous les deux ?
– De cet arbre ! expliqua le renne qui aimait beaucoup les bé-
bés-arbres. Ses feuilles sont appétissantes et juteuses bien qu’elles
paraissent très malades.
– En quoi sont-elles malades ? demanda Marie.
– Elles se retournent comme des tubes, elles flétrissent. On di-
rait qu’elles sont dévorées de l’intérieur. Celles-là, bien qu’elles
soient jeunes, sont mortes et sont sèches. L’arbre n’a pas assez de
feuilles vertes pour croître ! Des pucerons doivent manger sa sève,
expliqua le renne, mais je ne les vois pas.
– Tu es bien instruit pour un renne ! dit Éla.
– J’ai passé le BAC, tout comme le baudet. Vois-tu ? Et je l’ai
obtenu.
– Le bruit court qu’on te l’aurait accordé parce que tu as dévoré
l’arrière-train de l’Arlequin… déclara Éla.
– Fadaises. J’étais bon élève. En particulier en biologie végétale.
– Ce ne serait pas plutôt une simple affaire d’estomac ?
– Pfff. Je m’en vais !
Harry Sâ s’éloigna des filles et alla rejoindre Origan et Cocotte.
Cela ne l’amusait guère qu’on le taquine : il avait un grand orgueil.
Et puis, parfois il fallait être en retrait sur le savoir pour posséder de
la jugeote.
Cocotte échouait à manger. Elle grappillait bien par-ci par-là
quelques insectes, mais comparé au régime pantagruélique qu’elle
tenait depuis plusieurs jours, ce repas-là était trop misérable.
Les enfants revinrent vers le Père Noël. Il lisait le livre à une vi-
tesse folle.
– Je crois qu’il sera soulagé d’arriver à la dernière page ! suppo-
sa Séverin. Il halète en le lisant. Je le crois très pressé d’en finir.
– C’est son subconscient, confirma Éla. Cette situation doit le
faire souffrir.
Les enfants patientèrent. Le Père Noël acheva sa lecture. Il posa
le livre et se dirigea vers un appentis de jardin. Il ouvrit la porte
puis tenta d’ouvrir un placard.
- 140 -
Comme il n’y parvenait pas, il força. En vain.
– Il ne peut pas l’ouvrir comme cela. Ce placard est verrouillé
par un loquet, remarqua Marie.
– Séverin ! Ouvre-le à sa place.
– C’est bizarre, nota Éla. On dirait qu’il dort, comme si le Père
Noël était somnambule.
Séverin fit glisser la clenche pivotante qui s’était bloquée dans
le mentonnet, et la petite porte s’ouvrit.
Nicolas attrapa une sorte de poudre très fine pour protéger les
pêchers. Un produit bleu dont il fallait recouvrir certains arbres afin
qu’ils soient préservés des attaques de champignons microscopi-
ques.
– Je lis que l’application se fait surtout en automne, découvrit
Séverin. Bon, peu importe.
Le Père Noël ramassa un arrosoir qu’il remplit maladroitement
d’eau puis il y déversa une grande quantité de la poudre. Ensuite, il
mélangea l’ensemble.
– Ça y est ! Il quitte l’appentis ! cria Éla. Où va-t-il al-
ler maintenant ?
– Vers le Nectarinier, dit Marie.
C’est ce qu’il fit en effet. Le Père Noël avança comme un zom-
bie vers l’arbre. Il installa un petit escabeau qu’il escalada, puis il
recouvra l’arbre de cette eau toute bleue.
L’arbre était devenu bleuâtre, pour ainsi dire, sur toute sa sur-
face. Ce n’était pas très élégant.
Nicolas tendit son regard inquisiteur vers les feuilles flétries et
tubulaires. Son œil passa au travers et il aperçut une fourmi.
Marie découvrit la fourmi au même instant. Son œil s’aventura à
la suivre. L’insecte parcouru la branche avec précision, jusqu’à
atteindre le tronc qu’il descendit jusqu’au sol.
– Il y a d’autres fourmis ! indiqua Marie. Certaines descendent,
d’autres escaladent le tronc. Elles empruntent des chemins identi-
ques, et ne se séparent que pour se rendre sur certaines feuilles.
– Il n’y a rien à manger sur cet arbre, s’étonna Séverin. Pour-
quoi sont-elles là ?
Marie attrapa une feuille et l’ouvrit en deux.
– Regardez ! Vous voyez ? Il y a deux fourmis à l’intérieur de
cette feuille et de nombreux bébés pucerons. Je crois que les four-
- 141 -
mis ont mis au point un élevage : de la même manière, les hommes
procèdent à des élevages de moutons. Elles sont parvenues à enrou-
ler les feuilles en les cisaillant, et elles ont déposé sur chacune
d’elles cette colle infâme.
Les feuilles étaient en effet gluantes à l’intérieur.
– Tu es astucieuse, Marie ! avoua Éla. Je suis d’accord avec ton
analyse. Les fourmis créent un abri pour que les pucerons puissent
à la fois croître, survivre aux coccinelles, et ne pas s’enfuir. Les pu-
cerons leur fournissent en échange les excréments dont les fourmis
raffolent. La sortie de chaque tunnel est obstruée par une fourmi.
– Alors ? demanda Séverin. Qu’est-ce que tout cela va changer ?
– Va chercher un insecticide dans l’appentis ! dicta Marie. Nous
verrons bien.
Séverin rapporta l’insecticide et le plaça devant le nez du Père
Noël. Ce dernier observa l’objet sans comprendre. Et puis, il le
ramassa. Ce ne fut qu’après quelques minutes qu’il vaporisa l’arbre
et en particulier les feuilles malades. En effectuant cette tâche, le
Père Noël effectuait le tour de l’arbre. Puis, il se mit à toucher les
extrémités de branches.
– Il ouvre les feuilles et il tue les parasites, constata Éla. Ouf !
– Sauf qu’il ne nous voit toujours pas, maugréa Séverin.
– Père Noël ! s’écria Marie en passant sa main devant ses yeux.
Nous vois-tu ?
Le Père Noël s’arrêta un instant. Il se frotta les yeux comme s’il
n’y voyait plus rien.
– Il faut persister ! expliqua Éla.
Soudain, ce qu’ils redoutaient tous sans rien en dire arriva.
L’Arlequin survint. Ce dernier avait enfin fini de réparer son ta-
bleau-porteur et il les avait retrouvés. Une bandelette blanche faisait
le tour de son front. Le Lord païen l’accompagnait.
– Vous voilà donc ! martela-t-il. Je m’attendais à vous trouver
là. Tiens ! Origan ? Tu les accompagnes ? Toujours prêt à te
confronter aux gnomes, n’est-ce pas ?
– N’approche pas, Arlequin ! dit Origan en le menaçant de son
marteau.
– Crois-tu qu’il me fasse peur ton marteau ? Ton ami l’a déjà es-
sayé contre moi, et il n’est parvenu qu’à me distribuer des pouvoirs
supplémentaires.
- 142 -
Origan recula, et il indiqua aux bourricots ainsi qu’à Cocotte de
battre en retraite. Certes, il escomptait lâcher sur lui son terrible
Harry Sâ, mais il souhaitait attendre une opportunité meilleure.
L’Arlequin n’avait pas besoin de sa troupe de garous-gouras,
dont il jugeait les capacités intellectuelles trop faibles pour mener à
bien le moindre conflit. Il chercha du regard le Père Noël, car il ne
redoutait qu’une seule chose, le réveil de Nicolas à la réalité. Le
vieil homme se trouvait au milieu du jardin, à proximité de l’arbre
obsessionnel.
– Arlequin ! tonna le Père Noël. Que viens-tu faire ici ?
– Je voulais vérifier si tout allait bien pour toi.
– Ça va. J’arrive enfin à soigner mon arbre petit à petit. J’ai de
grands espoirs.
– Je t’ai offert cet arbre magique afin que ta vie puisse rester
éternelle. Prends-en bien soin, car il ne doit jamais dépérir.
– Oui. Je sais.
– Bon, si tu vas bien, je vais te laisser.
– Dis l’Arlequin, tu as beaucoup grossi, non ?
– Pourquoi dis-tu cela ? Je suis toujours aussi fin. J’ai une ligne
svelte. Le sport, mon ami. Le sport.
– Étrange. Très étrange.
L’Arlequin s’éloigna un peu. Le Père Noël ne voyait que lui.
Même le Lord païen restait invisible à ses yeux.
– Bon, les enfants, ne faites pas d’histoire, suivez-moi, nous
quittons cet endroit.
– Pardon ? dit Saint-Nicolas.
– Excuse-moi, Nicolas, je parlais seul.
Le Père Noël cessa alors de faire attention à l’Arlequin et il
poursuivit sa tâche.
– Bon ! Avez-vous compris ? Vous me suivez tous sans faire
d’histoire ! clama l’Arlequin.
– Non, l’Arlequin ! répondit Origan. Nous ne te suivrons pas.
– Ne m’obligez pas à utiliser la force ! Et ne comptez pas sur le
Père Noël, il ne vous voit pas, il ne m’entend plus.
– Arlequin ! martela Marie. Nous ne te suivrons pas. Tu ne sé-
questreras plus le Père Noël.
– Personne n’empêchera la démocratie et la liberté de
s’étendre ! répliqua l’Arlequin américain.
- 143 -
– La liberté ? De quoi parles-tu ? râla Marie.
– Le libéralisme est une avancée pour la démocratie.
– Il veut parler de l’absolutisme, expliqua Éla. Cette discussion
ne nous intéresse pas, Arlequin. Tu peux ravaler ta misanthropie et
tous tes arguments égoïstes.
Origan profita de ce que l’Arlequin discutait avec les enfants
pour frapper le Lord païen au pied. Le Lord fit une grimace puis il
enleva son soulier.
– Tu m’as fait mal, Origan ! hurla le gnome. Mais vois-tu, je
suis immunisé contre les effets de ce marteau. Ce que tu as pu faire
aux garous-gouras tout à l’heure ne se reproduira pas.
Origan n’avait pas l’intention d’en entendre davantage. Il frappa
le gnome avec le même marteau, mais cette fois au sommet de son
crâne.
– Et contre cela ? Es-tu immunisé ?
Certes, non. Le Lord païen cessa de blablater et s’endormit du
plus profond sommeil.
– Harry Sâ ! Vas-y ! Attaque l’Arlequin sur son postérieur ! hur-
la Origan.
Mais le renne avait détalé, en compagnie du baudet, tout trem-
blant qu’il était à l’idée d’affronter le méchant gnome.
– Ah ! Ah ! Tes amis ne sont pas aussi fous que toi ! Ils fuient
devant ma toute puissance.
Le rire fou de l’Arlequin retentit dans toute la résidence, mais
bien sûr, le Père Noël n’entendait rien.
Les mains de l’Arlequin se mirent à crépiter. Des éclairs de ser-
pes jaillirent furieusement du sol comme si le gnome attirait à lui
toute l’énergie de la planète. Ses reins incendiaient l’air.
– Arlequin ! gueula Séverin.
L’Arlequin se retourna.
– Attrape cela !
Le garçon jeta devant lui la bouteille d’insecticide contre les
fourmis puis effectua un gigantesque et magistral shoot dans la
direction du gnome.
Par réflexe, l’Arlequin libéra sa force destructrice vers la bou-
teille qui s’enflamma et se répandit sur le gnome. Une partie de
l’insecticide brûla, mais le reste aveugla l’Arlequin. Tous ses che-
veux y passèrent.
- 144 -
– Où es-tu Harry Sâ ? grogna Origan.
Le renne avait suivi la scène de loin.
– Je n’ai jamais mordu les fesses de l’Arlequin ! confessa Harry
au baudet. Je n’ai dit cela que parce que je souhaitais obtenir mon
BAC en dépit de mes mauvaises notations.
– Qui le sait ? répondit l’âne.
– Personne.
– Alors pourquoi le découvriraient-ils ? Vas-y ! Fonce sur les
fesses de l’Arlequin. Il est aveugle. Il ne te verra pas venir.
Le renne regarda son ami le baudet comme s’il était Jésus-
Christ. Et puis, il baissa la tête pour lancer sa charge.
L’Arlequin ne fut pas mordu. Il reçut les bois d’Harry Sâ dans le
postérieur et se retrouva projeté vers les enfants, le Père Noël et
l’arbre.
À moitié assommé, le gnome se releva en titubant. Le Père Noël
regarda l’Arlequin, de nouveau visible, sans comprendre. Cette fois
il paraissait gros, brûlé, fumant et aveugle. Que se passait-il ?
Séverin, avec une cruauté calculée, poussa le gros balourd sur le
pêcher à nectarines, au point d’en briser le tronc.
– Ah ! Arlequin ! cria Nicolas. Qu’as-tu fait ?
Le Père Noël attrapa le gnome au collet, comme s’il n’était
qu’un fétu de paille, et il le souleva. Puis, avec un geste de dépit, il
le repoussa au loin, en le faisant voltiger.
L’arbre était désormais misérable. Le Père Noël se voyait aux
portes de la mort. Ses yeux devinrent rouges de colère. Doucement,
il se réveillait de sa torpeur.
Cocotte regardait le gnome sans glousser, néanmoins elle com-
mençait à s’agiter. L’Arlequin était celui qui faisait griller des
dindes et des pintades. Pourquoi pas des poulets ? Elle le détestait.
Le gnome se releva péniblement. Cette fois, les éclairs apparu-
rent encore, mais peu intenses. Il les projeta sans dire mot en
direction du renne qui détala derrière la maison en trois foulées.
Ensuite, il s’en prit à Origan qui sauta à travers le champ et se re-
trouva encore une fois dans les caves du château.
– Pleutres ! grogna l’Arlequin. Vous fuyez !
L’Arlequin regarda Séverin.
– Toi ! Gamin ! Tu vas me le payer ! Tu as saccagé mes cartons
de jouets, tu as sali mon costume, tu m’as assommé, brûlé.
- 145 -
Cocotte regardait le gnome avec ses gros yeux inquiets. Elle
commençait à craindre que l’Arlequin ne s’en prenne à Marie une
fois le sort de Séverin réglé.
Elle s’approcha du gnome et lui attrapa une jambe avec ses ser-
res, puis elle le fit tomber. L’Arlequin réalisa un sortilège afin de la
changer en truie, mais rien n’arriva. Il essaya de la transformer en
guenon, puis en un jouet, mais rien ne se passait.
– Que m’arrive-t-il ? Ma magie m’abandonne-t-elle ?
Cocotte était une peluche animée parfaitement insensible à la
magie de l’Arlequin. Elle commença par avaler la tête, puis le tho-
rax, puis elle souleva ce qui restait. On ne voyait plus alors que ses
mains et ses grosses jambes. Son ventre, si gros, ne parvenait pas à
glisser dans le bec pourtant extensible de Cocotte. La poule parais-
sait mal en point.
– Quelle horreur ! cria Éla. Cocotte ingurgite l’Arlequin.
– Sauf, qu’elle coince… constata Séverin. La moitié qui reste ne
veut pas rentrer. Elle va s’étouffer.
Marie regarda le spectacle en tournant en rond autour de sa
poule. Elle alla ensuite vers Nicolas afin de l’encourager à faire
quelque chose, mais il ne semblait pas encore bien remis de la perte
de son arbre. De l’autre côté de la maison, Harry Sâ s’agitait.
– Que dois-je faire ? bramait-il. Que dois-je faire ?
– Cette poule s’étouffe ! analysa le baudet du Père Noël. Elle a
décidé qu’elle pouvait manger l’Arlequin : aide-la à finir son repas.
– Mais comment ?
– Voyons ! Tu vas bien finir par trouver.
Dans la position où il était, le renne ne jugeait plus l’Arlequin
dangereux. Il s’approcha des enfants et de Cocotte.
– Ma poule ! brama-t-il. Accroche-toi ! Je vais effectuer une
ruade dans son postérieur. Cela devrait ensuite passer dans ton go-
sier.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Les sabots du renne projetèrent ce qui
restait du gnome à l’intérieur de Cocotte qui ne recracha que les
chaussures.
Elle eut bien quelques hoquets et jaillissements de fumerolles,
car le méchant Arlequin lançait quelques dernières salves, mais
bientôt Cocotte n’avait plus que ses rots pour rappeler au monde
l’existence d’un Arlequin.
- 146 -
– Beurk ! brama le renne. Pauvre Arlequin. S’il savait toutes les
choses que tu as mangées !
– Cocotte a mangé les gâteaux de Golem que Clou de girofle a
préparés ! rappela Séverin. Crois-tu qu’ils aient encore de l’effet ?
– Comment savoir ? murmura Éla.
– En tout cas, toute cette histoire me parait sur le point de finir.
Il ne reste plus qu’à retrouver notre bon Père Noël.
Cocotte s’approcha de Harry Sâ et lui déclara :
– Cot ! J’ai bien cru que tu étais devenu une poule mouillée !
Mais heureusement, tu étais là !
– C’est pour mon héroïsme que je figure à l’avant des traîneaux,
répondit-il sobrement.
Le renne avait renforcé sa réputation, en ayant contribué à sau-
ver le Père Noël. Désormais, il serait adulé au sein du vermeilleux
royaume du Père Noël. Il aurait droit à autant de régimes de carot-
tes qu’il pourrait en dévorer.
Cocotte se déplaça dans la petite prairie. Elle avait bien du mal à
digérer l’immense gnome, en particulier ses vêtements. Néanmoins,
elle trouva qu’il avait bon goût, car ce riche gnome se nourrissait
bien et grassement.
Origan réapparut soudain, sans doute rassuré de ne pas voir arri-
ver le gnome dans la cave. Il constata avec étonnement la
disparition de l’Arlequin.
– Que s’est-il passé ? demanda-t-il.
Ce fut le baudet qui s’approcha de lui pour lui répondre.
– Cette immense poule l’a dévoré, et ce renne l’a aidé à l’avaler
entièrement.
– L’Arlequin ? Dévoré par une poulette ?
– Entièrement. Il ne reste que ses chaussures.
Origan ramassa la paire de chaussures tissées à partir de fils
d’or. Des diamants et des émeraudes étaient encastrés dans la struc-
ture.
– Quelle immense richesse il devait détenir ! s’exclama Origan.
– Les presque immortels comme l’Arlequin ne cessent jamais de
s’enrichir et ne partagent rien, confirma le baudet. Il est bon qu’ils
disparaissent un jour s’ils ne sont pas gentils.
Oui, c’était naturel et nécessaire. Seuls les gentils comme le
Père Noël devaient être éternels.
- 147 -
– Je t’aime Père Noël ! chuchota Marie. Reviens.
Le Père Noël se retourna et alla se réfugier sous un petit olivier.
Un petit banc de pierre blanche l’y attendait. Il s’assit et regarda
d’un air fatigué son jardin et sa villa. Que se passait-il ? Sa vue
devenait floue. Quantité de choses ne paraissaient pas être à leur
place. Il commença même à apercevoir une troupe de silhouettes.
Les enfants n’étaient encore que des piliers mouvants et indistincts.
Des piliers mobiles du reste. Les couleurs se mélangeaient, rendant
chaque forme totalement floue.
Et puis, un pied fit craquer une brindille.
– Oh ! Quelqu’un serait-il ici, en ma compagnie ?
– Père Noël ? dit Marie.
Nicolas tourna la tête. À côté de lui, sur le banc, une jeune fille
splendide d’environ quatorze années, habillée d’une élégante robe
de velours rouge tachetée de filets blancs, lui parlait. Elle portait de
longs collants immaculés et des chaussures en soie d’un rouge sang.
Ses cheveux neigeux brillaient comme l’argent dans le soleil.
– Toi ? s’étonna-t-il.
– Me connais-tu ?
– Je te connais, oui, mais je ne parviens pas à me souvenir de
toi. En quel lieu ai-je pu te voir ?
– Le Père Noël connaît tous les enfants ! intervint Éla. Me re-
connais-tu également ?
Le Père Noël observa le visage d’Éla. Un joli petit visage
d’enfant, presque adolescente.
– J’ai en effet le souvenir d’un visage semblable, mais plus
jeune ! avoua-t-il.
– Et moi ? demanda Séverin. Sais-tu qui je suis ?
Le Père Noël regarda le gamin.
– Ah ! Je ressens la même impression. Avez-vous vieilli ? Qui
êtes-vous ? Où suis-je ? J’ai la sensation d’avoir sommeillé des
années.
Marie prit la main épaisse du bon Père Noël. Elle était chaude et
de doux frissons l’étreignirent.
– Te rappelles-tu être le Père Noël ? demanda Marie.
– Bien sûr ! Cependant, j’ai le sentiment d’avoir abandonné des
choses, comme à l’époque où je fus réincarné par Julenisse.
– Te souviens-tu de l’Arlequin ?
- 148 -
– Oui. Je suis allé à la rencontre d’un gnome qui prétendait pou-
voir m’aider à réaliser des jouets merveilleux pour les enfants. Il
habitait New York, tout comme moi.
– Et ensuite ?
– Ensuite rien. Me voilà ici avec vous.
Le Père Noël observa sa maison. Sa vue était redevenue précise.
Il vit Origan, un renne qu’il ne connaissait pas, cette poule énorme,
et son baudet.
– Je crois que j’ai dû vous créer bien des soucis ! dit-il soudain.
Marie posa sa tête sur l’épaule du Père Noël et lui tendit la lettre
qu’elle lui destinait et que son grand-père n’avait pu lui remettre.
Le Saint ouvrit l’enveloppe et en sortit la feuille. Il y avait un joli
dessin et un texte colorié.
« Saint-Nicolas, je voudrais que tu sois certain que les person-
nes qui ont fabriqué mes jouets l’ont fait dans les meilleures
conditions. Je voudrais que tu sois certain qu’ils ont été payés
convenablement. Je voudrais que tu t’assures qu’ils peuvent faire
vivre leur famille sans en pâtir. Je voudrais que les parents fatigués
puissent, grâce à leur dur travail, envoyer leurs enfants à l’école.
Et surtout, je voudrais que tu saches que je t’aimerais toujours,
même s’il devait advenir que je sois grande. »
Origan expliqua au Père Noël toutes les choses horribles qui
étaient arrivées dans le monde vermeilleux du Père Noël. Séverin
montra à Saint-Nicolas et à son fidèle baudet, les images de la City
Toys de l’Arlequin. L’univers des jouets de l’Arlequin était un
monde impitoyable qui ne s’apparentait en rien au monde féerique
du Père Noël. Tout cela devait cesser.
Personne ne retrouva le Lord païen, car ce gueux personnage
s’était échappé, sans doute. Lorsque le Père Noël débarqua dans la
ville asiatique des jouets, il guérit toutes les créatures malades, et
même celles récemment enfermées dans des cercueils, puis il répara
les douches et les cuisines grâce à sa magie. Quand tout le monde
fut lavé, récuré et nettoyé, il leur offrit à chacun un vêtement de
Noël.
Enfin, il dit :
« Cette année, beaucoup d’enfants riches n’auront aucun ca-
deau. Car le Père Noël a décidé que tous les jouets de ce hangar
iront aux créatures qui les ont conçus. »
- 149 -
Les créatures juvéniles eurent droit au plus fantastique repas de
Noël. Ils reçurent même de l’argent. La reine hybride fut transfor-
mée en fée, et tout le monde retrouva sa liberté.
Qu’arriva-t-il ensuite ?
Le Père Noël demanda à ses rennes de quitter leur île paradisia-
que et de rentrer au château, car il jugea que leurs vacances étaient
belles et bien finies. Il fallut néanmoins tenir compte de l’existence
à présent de deux troupes de rennes. Le Père Noël leur proposa
donc une avancée sociale, qui se traduirait par un travail à mi-temps
pour chacune des troupes. Naturellement, les rennes continueraient
de bénéficier de leurs onze mois de congés annuels.
Cocotte pondit un œuf supplémentaire, encore plus gros que le
précédent. Mais cet œuf-là se distinguait du premier en ce sens
qu’il était revêtu du costume de l’Arlequin, et que la coquille, habi-
tuellement colorée de pigments à base de sels minéraux, était cette
fois constituée de poussières d’or. La peluche accoucha même d’un
troisième œuf en or, beaucoup plus petit. De retour au village, Co-
cotte acquit le statut de poule aux œufs d’or du monde vermeilleux
et elle devint la peluche qui avait sauvé le Père Noël, en compagnie
du renne Harry Sâ, lequel était, rappelons-le, un illustre personnage,
grand par son courage, petit par sa taille. De fait, il fut décidé que
les œufs de Cocotte, conçus le jour de Noël, seraient à l’avenir en
chocolat.
Cocotte ne mangeait plus autant. La faim l’avait quittée. Tous
pensèrent qu’elle avait mangé ainsi de manière à pouvoir absorber
cet Arlequin si gros. Elle était devenue l’espace d’un instant cette
grenouille qui voulait être plus grosse que le bœuf, mais elle n’avait
pas explosé.
Le premier œuf finit par éclore. Et comme il avait été maintenu
au chaud par Clou de girofle et par Nounours, l’éclosion s’était bien
déroulée. Cependant, tout le monde fut très surpris de voir apparaî-
tre en lieu et place d’un immense poussin, le Père Fouettard en
chair et en os, tout humain de la tête aux pieds. Cocotte concéda
que dans un moment de folie, elle avait avalé le jars Fanfaron à la
suite d’une dispute. Elle avait longuement espéré qu’il sorte par son
croupion, mais lorsqu’elle constata qu’il ne subsistait de son amant
que cet énorme œuf, elle avait paniqué. Fanfaron n’était donc pas
passé du coq à l’âne, mais du jars à l’humain.
- 150 -
Quoiqu’il en fût, chacun fut ravi de voir le retour du bon Père
Fouettard sous sa forme originelle. Lui au moins saurait protéger le
Père Noël d’un éventuel Arlequin.
– Car, disait le Père Fouettard, si au lieu de fessées, vous gâtez
les enfants méchants, vous, parents, vous créez des petits monstres
qui plus tard seront des graines d’Arlequins. Alors, prudence et
sévérité sont les gages de l’avenir de notre monde.
Comme le Père Fouettard, malgré sa gentillesse, avait bien
mauvais caractère, il brisa les coquilles d’œuf afin de s’assurer que
le grand Arlequin ne renaîtrait jamais.
– Oiseau de malheur ! cria Cocotte au Père Fouettard. Qui casse
un œuf, casse un bœuf !
– Tu diras à l’Arlequin que l’on ne fait pas d’omelette sans cas-
ser des œufs ! objecta le Père Fouettard.
Mais la poule se calma vite lorsqu’elle constata que les œufs
renfermaient deux magnifiques poussins parfaitement vivants. Ils
piaillaient et cherchaient leur mère. Tout finissait bien.
– Cocotte va se transformer en mère poule ! dit Séverin en
s’adressant à Marie. Crois-tu qu’elle voudra rentrer à la maison
avec toi ?
L’histoire n’était, certes, pas finie, mais le monde vermeilleux
du Père Noël s’évapora doucement…
- 151 -
CHAPITRE VIII.
– Retour à la Maison –
M arie se réveilla en bâillant. Finalement, elle avait bien
dormi. Minou était là, ronronnant, enfoui à l’intérieur
de son pyjama rouge parsemé de blanc.
– Tu me chatouilles et tu me griffes Minou ! pouffa-t-elle.
Elle se leva tranquillement.
– Où ai-je mis mon ours en peluche ? se demanda-t-elle.
Elle le chercha des yeux, elle souleva les draps, elle regarda
sous le lit. Pas de Nounours. Elle regarda le tableau. Toute la toile
avait changé. Elle ressemblait à une photographie de famille sur
laquelle on apercevait le Père Noël entouré de ses rennes, le Père
Léon et le Père Fouettard. Origan et Clou de girofle se tenaient en
retrait. Sur la gauche, il y avait une grosse poule et un ours.
Elle escalada son lit et alla poser son nez contre le tableau pour
regarder les détails. Elle passa un doigt sur la surface et distingua
ces mains minuscules qui voulaient l’attraper. Alors, elle retira son
doigt. Il n’y avait plus de doute : ses peluches n’avaient pas dispa-
ru. Elles étaient dans le tableau. Et désormais, elle savait : Papy
était l’alter ego du Père Noël. Car ils se ressemblaient.
Pour s’en assurer, elle alla regarder dans le tiroir du meuble où
Cocotte avait été déposée. Elle n’y était plus.
– Bon ! murmura-t-elle. Ce n’est pas grave tout cela.
Elle s’habilla en souriant. Le rêve lui revenait doucement, avec
tous ses détails. Son arrivée dans le champ magique, puis la nuit
froide, puis cet arbre qui hébergeait un village vermeilleux. Les
gnomes, le lutin, les enfants, le Père Léon, elle se souvenait de tout,
comme si elle l’avait vraiment vécu.
– Viens, Minou ! émit-elle. On descend.
Marie descendit comme elle pouvait les marches de l’escalier.
Décidément, elle marchait mieux dans le monde vermeilleux.
L’arbre de Noël était là, recouvert de guirlandes, de boules,
d’étoiles et de petits personnages magiques. Il y avait la crèche de
Noël, avec la Marie qui mettait au monde le petit Jésus. Mais il n’y
avait aucun cadeau de Noël. Médor quitta la cuisine en dérapant et
poussa la porte de la cuisine avec sa grosse queue qui battait dans
- 153 -
tous les sens. Sa langue, pendante et baveuse, démontrait la joie
qu’il ressentait à revoir Marie, surtout après avoir mangé des cro-
quettes au bœuf. Il allait la lécher et Marie redoutait cette tendresse.
Cependant, elle se laissa faire.
– Oui, Médor ! Je t’ai manqué n’est-ce pas ?
Son père débarqua dans le salon, torse nu, avec une brosse à
dents entre les lèvres.
– Tu es là, Marie ? Je ne t’ai pas entendu venir.
– Il n’y a aucun cadeau.
– Oui, ma puce. Je ne sais pas ce qui s’est passé ! Ils ont dispa-
ru. Ils étaient là pourtant cette nuit.
Et il ne mentait pas puisque le père les avait achetés lui-même.
Sa femme les avait ensuite déposés derrière le sapin. Mais au petit
matin, tout avait disparu.
– Ce n’est pas grave, papa, dit-elle. Je n’aurais pas d’autre ca-
deau cette année, voilà tout…
– Tu n’auras pas… ? Pourquoi ?
– Le Père Noël a décidé qu’ils iraient à d’autres enfants, parce
que justice devait être faite.
Son papa jugea que sa fille disait n’importe quoi, mais il parut
très soulagé qu’elle le prenne si bien.
– Quand tu dis : « Pas d’autre cadeau », de quoi parles-tu ?
– Du tableau de Papy. Celui qui est au-dessus de mon lit. Ah !
Au fait ! Cocotte et Nounours ne reviendront plus ! lâcha-t-elle par
ailleurs.
Le père observa sa fille qui déposa son chat sur le sol de la cui-
sine et qui alla ensuite aux toilettes. Il ne se souvenait pas de cet
étrange pyjama. Un cadeau supplémentaire du grand-père sans
doute.
***
La semaine suivante, Marie retourna à l’école.
Elle observa le ciel comme jamais. Une nouvelle vie s’offrait à
elle, de celles qui permettent d’espérer une trajectoire extraordi-
naire avec des rêves devenant réalité. Finie la crainte d’une vie
misérable et ennuyeuse.
L’âme de Marie avait grandi. À présent, elle marchait de ma-
nière droite comme si elle souhaitait allonger son enveloppe vers le
haut afin de dépasser le monde. Bien sûr, son corps était redevenu
- 154 -
celui de la jolie petite fille d’antan, mais dans sa tête, tout avait
changé. Sa rencontre avec Séverin, avec le dévoué Origan, avec la
belle Éla, avec cet adorable renne un tantinet exubérant, mais si
drôle. Elle songea à sa Cocotte. Elle était heureuse désormais, vi-
vante à jamais, sans doute, dans ce monde vermeilleux. Nounours
et elle ne se quitteraient plus.
Marie traversa le préau d’une traite. Elle pénétra le hall de
l’école puis elle gravit les escaliers. Elle salua des gamins qui mon-
taient et qui descendaient en courant avec leurs énormes cartables
sur le dos. Certains perdaient chaussures, trousses ou crayons dans
les escaliers. Tous ces enfants étaient si immatures, si distraits et si
brouillons, mais si attendrissants. Elle arriva calmement au premier
étage. Elle avança lentement dans le couloir qui alimentait les nom-
breuses classes. Des attroupements d’élèves attendaient en braillant
leurs professeurs.
– Marie ! Comment vas-tu ? entendit-elle.
– Bien ! Et toi ? répondait-elle machinalement.
– Qu’as-tu eu comme cadeau de Noël Marie ?
– Un tableau et un pyjama.
– Ah ? Moi, je n’ai rien reçu ! Mes jouets ont disparu. Papa a
déposé une plainte auprès de la police. Apparemment, il n’y en a
pas beaucoup qui ont eu des cadeaux cette année. Tu es la première
que je croise qui me dit en avoir récolté.
– Je sais ! rétorqua Marie à l’enfant.
– Tu le sais ?
– Oui... Il y aura d’autres Noëls. Ce n’est pas si grave.
– Ben oui, mais quand même. Bon, j’y vais, Marie. À plus tard.
– À plus tard !
Marie arriva à l’entrée de la classe. La plupart des enfants
étaient présents. Le professeur indiqua aux enfants d’entrer en
classe. Marie choisit de se placer près de la fenêtre, à deux rangées
de l’estrade.
Vérénis était là, au centre de la classe. Léa se tenait assise, deux
rangs derrière, sur sa droite. Bien entendu, Vérénis Piedefer n’était
plus malade. Un stylo tournoyait entre ses mains à la vitesse de
l’éclair. Et puis soudain, il tourna son regard intense vers Marie. La
petite sentit le sang lui monter au visage, mais elle ne détourna pas
la tête. Au contraire, elle lui répondit par un sourire et un battement
- 155 -
de paupières. Il lui rendit son clin d’œil puis il attrapa un livre dans
son cartable.
– Prenez votre livre d’arithmétique et vos cahiers ! dit
l’enseignante.
Marie n’aimait guère les calculs, et elle s’ennuyait sévèrement
en classe. Elle songea à ce qu’elle ferait de sa vie à présent qu’elle
n’était plus une enfant comme les autres ! Sa main glissa sur la
couverture du livre de cours. Ce n’était vraiment pas passionnant
d’étudier ces nombres sous toutes les coutures. Tous ces symboles
sans queue ni tête.
Elle souleva son livre de mathématiques et elle souffla dessus
afin qu’il se transmute. Un nouveau titre apparut sur la couverture.
Il s’agissait d’une autre histoire que celle des chiffres :
« La Marie au pays des vermeilles du Père Noël. »
Alors, elle ouvrit le livre et le ciel changea. Il devint sombre.
– Oh ! Regardez ! claironna un enfant dans la classe. Il neige.
Marie n’y fit pas attention. Elle regarda à nouveau Vérénis qui
la faisait sourire. Celui-ci s’amusa quelques instants à la fixer puis
il laissa choir son stylo. Son pied sans chaussettes quitta sa chaus-
sure afin de réceptionner le bâtonnet. Il effectua un jonglage bref,
mais efficace entre ses doigts de pied, puis il propulsa le stylo afin
qu’il retourne de lui-même sur la table.
– Les enfants, les enfants ! cria la professeure. Il neige, c’est
parfait. Vous pourrez aller jouer tout à l’heure dans la cour, mais
pour le moment, concentrez-vous et ouvrez la page quatre.
Les enfants s’exécutèrent excepté Marie qui ne détenait plus le
livre en question.
– Qui est volontaire pour venir écrire au tableau ?
– Moi ! C’est très simple ! dit une enfant au fond de la classe.
– Léa ? Toi ? Parfait. Approche.
La gamine avança doucement au travers des bureaux. Elle re-
garda Marie et Vérénis. Elle leur adressa un sourire puis elle attrapa
une craie.
Alors, Marie baissa la tête et se mit à lire son livre sur le monde
désenchanté de Noël, car la bataille ne faisait que commencer.
- 156 -
LES RECETTES DU PÈRE NOËL
Pain d’épices au chocolat
Pour 8 personnes :
2 tablettes de chocolat noir (200 grammes)
250 grammes de farine
200 grammes de miel
60 grammes de sucre en poudre
2 verres de lait
3 cuillères à café de bicarbonate de soude
3 jaunes d’œuf
1 pincée de clous de girofles en poudre
2 pincées de gingembre râpé
2 pincées de cannelle
1 pincée de poivre blanc
2 pincées de sel
Faire fondre sur feu doux, le sucre, le miel, les épices, et le sel dans
le lait.
Fouetter les jaunes et les incorporer sans jamais laisser bouillir.
Incorporer également la farine mélangée avec le bicarbonate de
soude.
Faire fondre le chocolat au bain-marie et l’ajouter à la préparation.
Battre la pâte pendant 20 minutes puis la verser dans un moule à
cake beurré.
Recouvrir de papier d’aluminium.
Laisser cuire pendant une heure (thermostat 6).
Vous obtiendrez un excellent cake riche en goût pour accompagner
vos petits goûters.
- 157 -
Les Dattes farcies
À partir de 4 ans
Pour 6 à 8 personnes :
Un paquet de 250 grammes de dattes dénoyautées.
Un paquet de cerises confites.
De la pâte d’amandes colorée.
Du sucre.
Après t’être lavé les mains, ouvre, avec un couteau, les dattes en les
coupant, à moitié, dans le sens de la longueur.
Fais de même avec les cerises confites.
Découpe ensuite la pâte d’amandes en tranches, puis en petits bâ-
tonnets.
Insère alors les morceaux de pâte d’amandes dans les dattes et les
cerises confites que tu viendras ensuite tremper dans le sucre.
Il ne te reste plus qu’à installer le tout dans un joli plat et faire dé-
guster tes invités !
N’oublie pas de nettoyer et de ranger les ustensiles que tu as utili-
sés.
- 158 -
Les Gaufres suédoises
À partir de 7 ans
Pour 6 gaufres :
5 œufs.
125 grammes de sucre.
250 grammes de farine tamisée.
1 cuillerée à café de gingembre en poudre.
250 millilitres de crème fraîche.
4 cuillerées à soupe de beurre moulu.
Avec un fouet électrique, battez les œufs et le sucre pendant 5 à 10
minutes, jusqu’à ce que le mélange retombe en rubans, si on sou-
lève le fouet. À l’aide d’une spatule, incorporez à ce mélange la
moitié de votre farine, le gingembre en poudre et la crème fraîche,
puis incorporez le reste de la farine.
Lentement, incorporez votre beurre fondu, puis mettez cette pâte à
reposer pendant 10 minutes.
Faites chauffer votre gaufrier et versez-y un peu de pâte puis laissez
cuire 5 minutes.
Bon appétit.
Pepernoten
Pour un grand plateau de petits gâteaux.
250 grammes de farine.
1 demi-sachet de levures chimiques.
125 grammes de sucre roux en poudre.
100 grammes de beurre.
1 cuillère à soupe de quatre-épices (cannelle, gingembre, girofle,
muscade).
1 cuillère à soupe de cannelle.
1 pincée de sel.
- 159 -
3 cuillères à soupe de lait.
Mettez la farine et la levure dans un grand bol et au milieu faites un
creux.
Dans ce creux, placez le sucre roux en poudre, le beurre ramolli, les
quatre-épices, la cannelle, 1 pincée de sel, 3 cuillères à soupe de lait
(commencez avec 2 pour que la pâte ne soit pas trop collante).
Mélangez le tout avec vos mains jusqu’à obtenir une boule de pâte.
Travaillez la pâte comme de la « pâte à modeler » : faites de petites
boules de la taille d’une bille aplatie.
Placez les billes sur un plat pour four (sur un papier sulfurisé afin
d’éviter que cela colle).
Espacez-les, car ils vont légèrement gonfler.
Faites cuire dans un four préchauffé à 150°C durant 15 minutes.
Laissez refroidir pour obtenir des Pepernotens croquants.
Beignets d’insectes
Pour un grand plateau de petits beignets aux protéines. Ce sera
fameux, croquant, au goût de noisette.
125 grammes de farine (type 55).
1 œuf de 55 grammes.
10 centilitres de bière blonde.
1 cuillère à soupe de rhum.
1 cuillère à soupe d’huile.
1 pincée de sel.
½ verre de lait bouilli.
Mettez la farine dans un grand bol et au milieu faites un creux.
Mettre l’huile, le sel et le jaune d’œuf en mélangeant puis la bière
et enfin le lait. La pâte doit être homogène, lisse et coulante, mais
épaisse. Couvrir d’un torchon pendant 3 heures.
Juste avant la cuisson, mélanger le blanc d’œuf battu en neige à la
pâte.
Faire griller au beurre et au cognac les crevettes, les grillons, les
sauterelles, les criquets, les larves, les chenilles, les coléoptères ou
les chrysalides.
- 160 -
Les 25 biscuits à la cannelle
de Saint-Nicolas
À partir de 5 ans.
Préparation : 1/4 d’heure
Cuisson : 15 minutes. Thermostat 8
3 verres de farine de blé.
1 verre de sucre.
1 verre de poudre d’amande.
1 paquet de sucre-cannelle.
1 œuf.
1 demi-plaque de beurre de 250g.
1 cuillère à café de levure de boulanger.
Du papier sulfurisé.
Des emporte-pièce.
Dans un grand récipient, verse les 3 verres de farine, le verre de
sucre, le verre de poudre d’amande, le paquet de sucre à la cannelle,
la cuillère à café de levure, le beurre, que tu auras un peu laissé
ramollir en dehors du réfrigérateur, et l’œuf.
Fais bien attention à ne pas mettre de coquille ! Tu peux te faire
aider par Maman ou Papa. Puis mélange le tout.
Étale un peu de farine sur ton plan de travail, puis, avec un rouleau
à pâtisserie, aplatis ta pâte jusqu’à ce qu’elle ait environ un centi-
mètre d’épaisseur.
Place un morceau de papier sulfurisé sur une plaque de four. Puis,
avec les emporte-pièce, viens découper ta pâte en forme d’étoiles,
sapins, bonshommes, etc.
Tu peux en plus si tu veux, pour faire briller tes biscuits, les badi-
geonner avec un pinceau trempé dans un jaune d’œuf.
Demande alors à Maman ou Papa de mettre la plaque au four,
thermostat 8 pendant dix minutes...
- 161 -
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE 1 – Le grand-père – ................................9
CHAPITRE 2 – Le tableau mystérieux – .................15
CHAPITRE 3 – Le monde de Saint-Nicolas – .........27
CHAPITRE 4 – Le village dans l’arbre –.................39
CHAPITRE 5 – La forêt enneigée – .........................63
CHAPITRE 6 – L’Arlequin et son usine à jouets – .85
CHAPITRE 7 – Rencontre avec le Père Noël – .....135
CHAPITRE 8 – Retour à la Maison – ....................153
LES RECETTES DU PERE NOËL ......................157
Pain d’épices au chocolat ..........................................157
Les Dattes farcies ......................................................158
Les Gaufres suédoises ...............................................159
Pepernoten.................................................................159
Beignets d’insectes....................................................160
Les 25 biscuits à la cannelle......................................161