0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
12 vues10 pages

Analyse de la Charte de Kurukanfuga

La multiplicité des variantes de la Charte de Kurukanfuga a contribué à faire de ce texte tiré de l’oralité un bréviaire en matière de loi fondamentale dans la sous-région ouest africaine en général et au Mali en particulier. L'objectif de cet article est de procéder à une analyse de cette Charte en la comparant à l’ouvrage d’Emmanuel Kant « Projet de paix perpétuelle ». Si l’ouvrage de Kant est une œuvre individuelle, la Charte est le fruit d’une entente collective qui essaie de trouver une forme d’organisation sociale, politique et économique pour assurer au Mandingue une stabilité durable.
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
12 vues10 pages

Analyse de la Charte de Kurukanfuga

La multiplicité des variantes de la Charte de Kurukanfuga a contribué à faire de ce texte tiré de l’oralité un bréviaire en matière de loi fondamentale dans la sous-région ouest africaine en général et au Mali en particulier. L'objectif de cet article est de procéder à une analyse de cette Charte en la comparant à l’ouvrage d’Emmanuel Kant « Projet de paix perpétuelle ». Si l’ouvrage de Kant est une œuvre individuelle, la Charte est le fruit d’une entente collective qui essaie de trouver une forme d’organisation sociale, politique et économique pour assurer au Mandingue une stabilité durable.
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

REVUE SCIENTIFIQUE SEMESTRIELLE DE L'ULSHB / NUMÉRO SPÉCIAL 29_OCTOBRE 2021

LA CHARTE DE KURUKANFUGA : UN PROJET


DE PAIX PERPÉTUELLE OU TEMPORELLE!

Dr Hamadoun Hasseye TOURE


Maître-Assistant
Faculté des Sciences Humaines et des Sciences de l’Education
mad_toure2000@[Link]

RÉSUMÉ
La multiplicité des variantes de la Charte de Kurukanfuga a contribué à faire de ce texte tiré de l’oralité
un bréviaire en matière de loi fondamentale dans la sous-région ouest africaine en général et au Mali en
particulier. En effet, la Charte transcende les limites d’un serment pour épouser les contours d’un texte à
vocation organisatrice et réunificatrice. L’objectif de cet article est de procéder à une analyse de cette Charte
en la comparant à l’ouvrage d’Emmanuel Kant « Projet de paix perpétuelle ». Cet ouvrage conserve un
lien étroit avec la philosophie critique de Kant qui tout en valorisant la raison la soumet à un jugement sans
complaisance. Le projet de paix perpétuelle est politique dans son essence parce qu’il tente de garantir à
l’homme un espace paisible pour l’usage de sa raison et de sa liberté. Si l’ouvrage de Kant est une œuvre
individuelle, la Charte est le fruit d’une entente collective qui essaie de trouver une forme d’organisation
sociale, politique et économique pour assurer au Mandingue une stabilité durable. A l’instar des actes
fondamentaux, la Charte de Kurukanfuga, n’est pas exempte de critiques. Les vainqueurs de la bataille de
Kirina n’avaient pas la prétention de résoudre toutes les préoccupations des populations, mais de jeter les
bases d’un accord préalable à toute vie paisible. Le dessein de cet article n’est pas de faire de la Charte de
Kurukanfuga un texte achevé ou un mythe. Mais de fournir une autre vision des textes tirés de la tradition
qui peuvent servir de source d’inspiration sans être des panacées. Aussi l’attention doit porter sur le caractère
virtuel de nos lois fondamentales. Leur durée de vie dépend de leur capacité à répondre aux préoccupations
des peuples.

Mots-clés : accord, charte, dialogue, justice, paix, perpétuelle, temporelle.

ABSTRACT
The multiplicity of variants of the Kurukanfuga Charter has contributed to making this oral text a breviary
in matters of fundamental law in the West African sub-region in general and in Mali in particular. Indeed,
the Charter transcends the limits of an oath to follow the contours of a text with an organizing and unifying

95
REVUE RECHERCHES AFRICAINES

vocation. The aim of this article is to analyze this text by comparing it to Emmanuel Kant’s book «Project
of Perpetual Peace». This work retains a close link with Kant’s critical philosophy which, while valuing
reason, subjects it to an uncompromising judgment. The project of perpetual peace is political in its essence
because it tries to guarantee man a peaceful space for the use of his reason and his freedom. If Kant’s work
is an individual work, the Charter is the result of a collective agreement that tries to find a form of social,
political and economic organization to ensure lasting stability for the Mandingo. Like the fundamental acts,
the Kurukanfuga Charter is not exempt from criticism. The victors of the Battle of Kirina did not claim to
resolve all the concerns of the people, but to lay the foundations for an agreement prior to all peaceful life.
The purpose of this article is not to make the Kurukanfuga Charter a finished text or a myth. But to provide
another vision of texts drawn from tradition that can serve as a source of inspiration without being panaceas.
Attention must therefore be paid to the virtual nature of our fundamental laws. Their lifespan depends on
their ability to respond to peoples’ concerns.
Keywords: agreement, charter, dialogue, justice, peace, perpetual, temporal.

INTRODUCTION
En empruntant la formule de Emmanuel Kant « Projet de paix perpétuelle » pour frayer dans l’histoire du
Mandingue une autre piste de lecture de la Charte de Kurukanfuga, nous ne perdons pas de vue la différence
de forme, de contenu et de contexte entre l’ouvrage du philosophe allemand et les accords obtenus à
Kurukanfuga. Cette invitation du philosophe des Lumières, traduit une forme de soupçon ou de doute
méthodologique qu’il est possible d’infliger à la tradition orale pour éviter toute perspective monolithique
ou dogmatique dans la lecture et l’interprétation du corpus oral. L’ouvrage de Kant qui peut être considéré
de nos jours comme un outil d’inspiration du droit international public et un ouvrage annonciateur de la
Société des Nations (SDN) qui est devenue l’Organisation des Nations Unies (ONU) actuelle, se présente
formellement par la graphie et n’engage pas toute une communauté ou des groupes, mais son auteur.
De son côté, la Charte de Kurukanfuga est un fruit de la culture sonore donc orale, mais impliquant des
groupes divers ayant gagné une guerre. Les accords de Kurukanfuga n’ignorent pas le droit, mais s’appuient
essentiellement sur des faits. Par l’analyse et la réflexion personnelle, Kant propose à toute l’humanité des
principes susceptibles d’obtenir, de garantir et de perpétuer la paix. Les accords de Kurukanfuga s’adressent
d’abord à une entité territoriale précise : le Mandingue du XIIIe siècle. Selon Niane, Kurukanfuga « […]
se soucie de l’organisation de la société, des relations entre les clans, entre membres de la famille […] »
(Phare 2008) Alors que Soundjata et ses alliés ont proposé, souvent imposé la paix du vainqueur qui ne
sied pas à tout le monde, Kant (2002) ambitionne une fédération des États et des peuples pour la paix en
se basant sur l’enseignement de la raison qui pour réussir une paix durable ne peut recommander la guerre
comme mode de résolution des conflits. Pour lui :

la raison du haut du trône de la Puissance moralement législative suprême condamne absolument


la guerre comme voie de droit et qu’elle fait par contre un devoir immédiat de l’état de paix, état
qui ne peut toutefois être institué ni garanti sans une convention mutuelle des peuples, il doit
nécessairement se trouver une alliance d’une espèce particulière qui peut s’appeler l’alliance de

96
REVUE SCIENTIFIQUE SEMESTRIELLE DE L'ULSHB / NUMÉRO SPÉCIAL 29_OCTOBRE 2021

la paix (foedus pacificum) ; elle différerait du traité de paix (pactum pacis) en ce que celui-ci veut
simplement terminer une guerre, tandis que l’alliance de la paix prétend terminer pour toujours
toutes les guerres […]

C’est quand même un risque de réduire la Charte de Kurukanfuga au statut d’un traité de paix, car
Soundjata et ses alliés font incessamment appel au témoignage du monde, mais ne prétendent pas donner
un enseignement sur la paix au monde. En dépit de ces quelques traits distinctifs à savoir la réflexion
individuelle et la pensée populaire, une convergence de vue ou d’option peut être décelée au niveau de la
sauvegarde de la paix qui contribue à la sauvegarde de l’homme. Pour des raisons de chronologie nous
donnons d’abord le témoignage de Cissé et de Kamissoko (1991) sur les guerres de libération de Soundjata
et de ses alliés.

Les actions vigoureuses et parfois spectaculaires et en tout cas salutaires menées par Soundjata et
ses partisans en toutes régions frappèrent d’autant plus les esprits qu’elles s’accompagnaient de la
proclamation de la liberté pour tous, du respect dû à chacun et surtout de la paix au nom du Manden.
Hêrè hêrè dôrôn, « la paix, la paix seulement » devint alors la salutation préférée des Malinkés […]

Lorsque la paix devient le mot clé des salutations des populations, c’est dire que consciemment ou
inconsciemment, ces populations expriment leur désir de vivre en paix. Pour sa part Kant procède à une
promotion de la paix qui n’est pas inhérente aux hommes, mais qui doit être une institution autrement un
fait social extérieur et coercitif par rapport à l’homme. Selon Kant (2002) donc

L’état de paix entre des hommes vivant côte à côte n’est pas un état de nature (status naturalis) ; celui-
ci est bien plutôt un état de guerre ; sinon toujours une ouverture d’hostilités, cependant une menace
permanente d’hostilités. Cet état de paix doit donc être institué ; car le fait de ne pas faire la guerre ne
constitue pas une garantie et si cette dernière n’est pas fournie par un voisin à l’autre voisin (ce qui
ne peut avoir lieu que dans un état légal) l’un peut traiter l’autre qu’il a sommé à cette fin, en ennemi.

Issue de la culture sonore ou la tradition orale, la Charte de Kurukanfuga connaît des variantes multiples qui
on peut le dire se complètent mais ne s’opposent pas. Cette pluralité apparente tire sa source du passage de
l’oralité à l’écriture qui implique une traduction. Or la traduction pose un problème de fidélité par rapport
à la pensée originelle. A ce sujet Cauvin (1980, 57) note que la traduction littéraire d’un texte oral est
empreinte de difficultés dans la mesure où, la langue d’emprunt est éloignée de la langue d’origine. Aussi
sa tentative de rendre compte des nuances de la langue d’origine est complexe. Pour leur part Baumgardt et
Derive (2008,345) précisent « L’édition d’un ouvrage imprimé ne peut pas rendre compte de toute la labilité
inhérente à la littérature orale. » Cet article a eu donc comme sources écrites : la version du CELHTO 44
articles (Kankan), la version du site [Link] (125 articles) et la version de Solomana Kanté (Nko, 133
articles). Quant aux anciennes mœurs du Mandé, les mœurs des Soninkés teintées de l’Islam et les lois
instituées par le Sosso, elles constituent des appendices des deux dernières versions. Nyamba (2007) n’était
pas dans le sillage de l’affirmation gratuite lorsqu’il écarte tout espoir de se procurer un texte authentique de
la Charte de Kurukanfuga « La Charte est […] une réorganisation de textes oraux transmis de génération
en génération et ne saurait être le reflet mimétique de ce qui a été prononcé les jours de la rencontre de

97
REVUE RECHERCHES AFRICAINES

Kuru kan Fuga […] » Plus perfectionniste que la version de Kankan et de [Link], le texte rapporté
par Solomana Kanté aborde la Charte en posant une véritable problématique à la quelle Soundjata et ses
alliés voulaient apporter des réponses car s’il n’est pas facile de gagner une guerre, il n’est pas aussi simple
de réussir la paix. Pour ce faire, il fallait résoudre les questions relatives à la législation, à la succession et
à la justice qui devrait statuer sur le sort des vaincus de la guerre contre le Sosso. Ces préoccupations se
retrouvent également chez Kant qui saisit la portée des divisions, des violences et des guerres qui devraient
être des sources d’inspiration des hommes pour fonder les principes d’une paix durable. L’article donc
tentera de répondre aux interrogations suivantes : quels sont les principes qu’il faut adopter pour aller vers
la paix perpétuelle au Mandingue ? Quelles sont les limites des accords obtenus à Kurukanfuga ? Peut-on
parler d’un projet de paix perpétuelle ou de paix temporelle ?

L’itinéraire méthodologique est essentiellement basé sur l’analyse de contenu du texte de Kant et des
différentes variantes de la Charte de Kurukanfuga. La piste thématique a été aussi privilégiée pour mettre
en relief certaines dispositions pour la paix contenues dans la Charte.

1. LES DISPOSITIONS POUR LA PAIX.


À partir de cette comparaison, il ne serait pas exagéré de dire que dans le Mandingue comme dans les vues
kantiennes, la paix doit être considérée comme un droit humain qui s’impose au pouvoir politique en place et
aux populations. À cette fin, Kant va jusqu’à proposer une suppression des armées permanentes qui incitent
à la guerre et à la menace, or pour le philosophe allemand la fonction de tuer ou de se faire tuer « […] ne peut
guère se concilier avec les droits de l’humanité en notre propre personne […] » (Kant, 2002) Pour le cas
spécifique de la Charte de Kurukanfuga, il est possible à partir de certains faits et dispositions de l’accord,
de dire que Soundjata et ses alliés se sont réunis non pas pour partager un butin de guerre, mais œuvrer pour
prévenir les conflits mineurs ou majeurs, organiser la société, les relations entre les clans, entre les membres
de la famille pour une meilleure cohabitation.

1.1. Les cadres de concertation pour la paix.


La philosophie sociale pour la paix et la concorde commence par la famille qui est comme chez Aristote
l’atome social contrairement à Platon qui privilégiait une communauté de femmes et d’enfants. « La famille
est la première forme de société, d’association entre les hommes […] La communauté naturelle constituée
en vue de faire face au quotidien est la famille.» Arsitote (1924) Les cadres de concertation pour prévenir
et gérer les conflits sont : la réunion de famille, l’assemblée des familles, le forum de la province et le
congrès qui convoque les provinces. L’on peut donc distinguer la concertation mineure où les principes
ne s’imposent qu’aux membres de la famille. Dans le cadre de la concertation médiane, les règles adoptées
sont communautaires et s’imposent à tout le village. Le forum ou concertation majeure implique les
villages relevant de la même province et aussi les chasseurs auxquels est conféré le rôle de police sociale et
forestière. À la cime des concertations, on retrouve le congrès qui regroupe les chefs de province à Niani
(la capitale). Les lois adoptées à ce congrès s’appliquent à tout l’empire. Les vainqueurs du roi sosso ont
à partir des accords de Kurukanfuga, privilégié la logique de la concertation du consensus et du dialogue
avant toute aventure guerrière :

98
REVUE SCIENTIFIQUE SEMESTRIELLE DE L'ULSHB / NUMÉRO SPÉCIAL 29_OCTOBRE 2021

La consigne suivante est stricte pour tout le monde : ne jamais engager les hostilités avant d’avoir
informé et parlementé. Par exemple, dès que nous investissons une place, nous chargerons les
gens de castes (griots, finè, wolosso, ″descendants d’esclaves», etc.) d’aller clamer notre message
à l’entrée monumentale de la cité, ou de le transmettre aux notables réunis dans le grand vestibule
lorsque le village accepte de le recevoir. (Cissé et Kamissoko, 1991)

Etant donné que ces concertations impliquent le service d’un chargé de mission, la Charte envisage une
immunité totale à ce dernier. Dans les faits, le chargé de mission n’est ni auteur ni responsable du message
qu’il doit transmettre. Au demeurant s’en prendre à un chargé de mission équivaut à une déclaration de
guerre. Or la Charte veut s’inscrire résolument dans la perspective de la paix.

1.2. Paix et démobilisation des guerriers


Lorsqu’on est chasseur porteur de carquois, l’on se débarrasse difficilement des instincts guerriers et de la
relation dyadique entre la production et la violence. Le chasseur tue pour produire, pour s’épanouir et pour
protéger la brousse et les hommes. Toutefois, cette vocation n’éteint pas la vertu du dialogue et le respect
de la vie et de l’intégrité de la personne humaine chez Soundjata et ses partisans.

Que faut-il faire de tous ces chasseurs et leurs alliés après la guerre ? La réponse a été de leur donner une
occupation : « La tradition orale veut que Soundjata en fondant son empire […] ait assigné une fonction à
chacun de ses collaborateurs, comme celle de guerrier, de forgeron, ou encore de cordonnier […] Lorsqu’une
tâche leur fut à tous attribuée, la population du Manden put alors vivre en paix […] » (Jansen, 2001) La réalité
de la guerre comme fonction agréée peut certes troubler, mais il s’agit d’avoir un contrôle sur des éléments
qui n’ont rien appris en dehors du métier des armes. Le risque est grand de démobiliser des combattants
sans une certaine assurance au sujet de leur reconversion professionnelle et de leur intégration sociale.

1.3. Paix, propriété et travail


La Charte de Kurukanfuga, pose la propriété comme source de conflit, mais elle n’occulte pas aussi son
caractère nécessaire. En effet une société n’est pas envisageable sans la propriété privée ou la propriété
commune des biens et des services. Il faut donc à l’image de Rousseau penser à l’élaboration d’un contrat
social qui va déterminer la nature, la provenance et la gestion de ces biens et le type de service qui exige
rémunération. Il faut à ce niveau faire la distinction entre les biens en nature ou en espèce, les biens périssables
ou conservables. Cette Charte a également pris en charge la relation étroite entre le travail et la propriété.
Pour ce faire, elle prévoit cinq (5) sources de la propriété (le travail, le don, l’échange, l’héritage et l’achat)
qui ne doivent jamais rester inconnues. Sachant que la course à la propriété entraîne des conflits, la Charte
prévoit sa gestion à partir des règles relatives à la coutume, à la nature de la propriété et au propriétaire qui
peut être autochtone ou allogène. La propriété même privée doit être connue. La Charte prend en compte les
dons, les bienfaisances, les dettes et les emprunts. Elle engage une lutte féroce contre l’oisiveté, « Chacun
doit honnêtement travailler dans la mesure de ses capacités » (Kanté, 2009) L’intolérance de la paresse et
l’invitation au travail par la Charte de Kurukanfuga, sont des actes qui laissent très peu de place à l’envie
et au vice sources potentielles de conflits. Aussi il faut tenir compte de la divagation des animaux qui est
« conflictogène ». Partant, il devient un impératif pour tout propriétaire de contrôler ses animaux domestiques.

99
REVUE RECHERCHES AFRICAINES

1.4. Paix et justice


Comment envisager la paix sans justice ? Dans ce cadre la Charte met l’accent sur la droiture, l’intégrité
des chefs eux-mêmes « L’impunité est à la base de la corruption des mœurs et de la désobéissance des
administrés […] » (Kanté, 2009) La gestion et la prévention durable des conflits passent par le choix
rigoureux des juges, les témoignages, la culture de la preuve, le respect de la parole donnée, la sanction, la
réparation, l’observation rigoureuse de la loi et le respect du droit d’aînesse, surtout en cas de succession,
L’Article 12 de la version du CELTHO précise « : La succession étant patrilinéaire, ne donnez jamais
le pouvoir à un fils tant qu’un seul de ses pères vit. Ne donnez jamais le pouvoir à un mineur parce qu’il
possède des biens. » Dans ce milieu, le respect dû aux aînés relève du droit coutumier. Il est un principe
qui contribue efficacement à la stabilité sociale. En effet l’aîné est celui qui chronologiquement a acquis
beaucoup d’expériences. Il est donc susceptible de guider et de gérer selon le droit. Quant à l’Article 70 de
la version de [Link], il stipule que: « La monarchie est décrétée dans le Manding sur toute son étendue.
Toutefois, deux noblesses sont reconnues : la noblesse guerrière d’une part, la classe des artistes et des
érudits avec les sous embranchements d’autre part. C’est cette distinction qui a mis fin aux hostilités. »

1.5 La parenté à plasanterie


L’originalité de cette Charte en matière de prévention et de maintien de la paix est sans doute la promotion de
la parenté à plaisanterie qui scelle une paix durable entre des groupes et des peuples. Dans ce foyer culturel,
il est instauré des pactes entre des groupes reconnus par leur patronyme ou jamu. Ces pactes permettent une
forme de sublimation des actes qui auparavant pouvaient être considérés comme des causes évidentes et
réelles de conflits « Les sujets graves de discussion qui invitaient jadis au duel sanglant sont transformés en
simple plaisanterie […] » ([Link]) Ici la cause de la guerre se transmue en obligation de faire la paix et
de la maintenir. Cet acte autorise une protection mutuelle, une interdiction d’agression et une promotion de
la plaisanterie entre des groupes désormais parents et alliés. Keita (1995) précise à ce sujet ce qui pourrait
être considéré comme un impératif entre les parents autorisés à plaisanter :

[…] Les obligations entre Sanakuw se résument à l’assistance mutuelle, l’obéissance et le sacrifice
dans toutes les circonstances de la vie. On ne doit faire couler ni les larmes ni le sang d’un Sanakuw,
on ne lui porte pas de coups en dehors de l’amusement, on ne doit pas se plaindre de ses injures […]
C’est la façon la plus appropriée de limiter et de contrôler les conflits […]

Littéralement, le senakuya renvoie à une forme d’apaisement du cœur siège de l’affectivité. C’est au niveau
de cette instance que naissent l’amour et la haine, la joie et la tristesse, l’admiration et le rejet, etc. La parenté
à plaisanterie est un droit qui s’oppose au droit, car elle autorise entre des groupes bien précis tout ce qui est
interdit. Elle est une inversion des réactions, car celui qui est amicalement ou fraternellement offensé doit
agréer l’offense par sa bonne humeur.

1.6. La liberté relative pour une paix durable.


Sur le sentier de la paix, la Charte de Kurukanfuga n’inhibe pas totalement le Serment des chasseurs qui
insiste sur la liberté individuelle. Le Serment des chasseurs du Mandingue précède la Charte. Il est un hymne

100
REVUE SCIENTIFIQUE SEMESTRIELLE DE L'ULSHB / NUMÉRO SPÉCIAL 29_OCTOBRE 2021

à la liberté car les chasseurs ont juré de libérer leur territoire du joug du Sosso et de l’esclavage. Mais pour
prévenir un abus de la liberté, qui pourrait se traduire par des conflits, la Charte offre un cadre légal où la
liberté de chacun sera proportionnelle à son rang social en conformité avec les coutumes et les règles de
vie commune. Dans ce contexte la définition que Kant donne du droit ne contredit pas l’option de la Charte
qui est beaucoup plus holistique que le Serment des chasseurs. Selon le philosophe allemand, « Le droit est
l’ensemble des conditions permettant de concilier notre libre arbitre (willkür) avec celui d’autrui suivant
une loi universelle de liberté. » (Kant, 2002) Dans ces conditions, la paix découlera de la capacité et de la
volonté de chaque individu à faire un usage modéré de son décret individuel au profit du décret commun.

1.7. Le sort des prisonniers


Au sujet des vaincus, la Charte ne fait aucune apologie de l’humiliation. A défaut de leur réserver le
traitement dû à un captif ou de les affranchir, il est préférable de leur donner la mort. Article 41 : « Tuez votre
ennemi, ne l’humiliez pas » Article 20 : « Ne maltraitez pas les esclaves, accordez-leur un jour de repos par
semaine et faites-en sorte qu’ils cessent le travail à des heures raisonnables. On est maître de l’esclave et
non du sac qu’il porte. » (CELTHO, 2008). Par ces dispositions le prisonnier peut être mis à mort ou réduit
en esclave. Ce qui pose le problème du maintien de l’esclavage.

1.8. La gestion des étrangers


La Charte en tant que décret commun se soucie de l’intégration sociale des étrangers qui vivent dans les
aires contrôlées par les Mandingues. Même s’ils ne bénéficient pas d’un blanc-seing, leur protection et celle
de leurs biens est en soi une disposition sublime à maintenir la paix et la concorde entre les peuples qui
cohabitent. A ce sujet la Charte prévoit que « La protection des étrangers et de leurs biens au cours de leurs
déplacements et à leur résidence est confiée à tous les citoyens et singulièrement à tous les chasseurs du
Manding sous peine de sanctions exemplaires. » (Article 65, [Link]) Le décès de l’étranger, la gestion
de son héritage qui peut être source de conflit et les sanctions en cas de faute font l’objet de précautions
particulières. Ainsi l’étranger échappe à la peine de mort, mais peut être expulsé en cas de faute grave.
Les restrictions faites à l’étranger sont traduites par Diakité (2009) dans les lignes qui suivent : « Il fut
recommandé que tout étranger sache se tenir à sa place, car ″le taureau confié ne doit pas diriger le parc». »
Il suit de cette assertion que l’étranger reste dans une situation d’adoption pendant tout le temps qu’il réside
au Mandingue. Certaines fonctions ou responsabilités ne peuvent lui être confiées.

2. LA PROBLÉMATIQUE DE LA CHARTE
C’est dans la difficulté à mettre en œuvre cette forme de conformisme social qu’il faut trouver les
insuffisances de la Charte de Kurukanfuga à réussir une paix définitive. La Charte qui se veut un instrument
de pacification, d’unification peut-elle concilier la liberté et l’inégalité sociale ? Jusqu’où les prisonniers
de guerre, les esclaves, les castes et même les différents groupes malinkés accepteront-ils leur sort sans se
révolter ? Il est donc possible de dire que la guerre pour établir la paix n’est jamais une assurance de paix
dans la mesure où la puissance n’est l’apanage définitif d’aucun individu et d’aucun groupe. La raison du

101
REVUE RECHERCHES AFRICAINES

plus fort n’est ni mauvaise ni meilleure, elle est relative, compte tenu du rapport des forces en présence,
de la finitude de l’homme lui-même et des limites de sa raison en tant que bon sens. Ce bon sens adjoint
à la conscience morale permet d’identifier les accords de Kurukanfuga non comme des accords de paix,
mais des causes potentielles de guerre. L’inégalité sociale plus imposée que consentie génère et fertilise les
tensions sociales latentes et déclarées que la Charte n’a pas pu étouffer. Voici ce que rapporte Niane (1960)
au sujet des Sosso faits prisonniers :

Dans l’après-midi, la fête changea d’aspect ; elle débuta par le défilé des prisonniers et du butin, les
mains liées au dos et alignés sur trois rangs, les prisonniers sosso firent leur entrée dans le cercle, on
leur avait rasé le crâne à tous, ils tournaient à l’intérieur du cercle […] les yeux baissés, les pauvres
captifs marchaient silencieux, accablés d’injures par la foule délirante […]

Ce traitement est-il fait pour donner l’exemple, pour dissuader, pour humilier ou pour une démonstration
de la puissance des nouveaux maîtres du Mandingue ? L’on peut y trouver tout sauf un mode ou un moyen
approprié pour protéger, éduquer ou grandir l’homme. En effet lorsque les prisonniers de guerre sont
maintenus dans une forme suave de captivité, ils ont tout perdu sauf leur volonté de se révolter un jour pour
recouvrer leur liberté. La distanciation entre ce que prévoient les textes de loi et ce qui se fait sur le terrain
doit être cernée à partir de la réalité objective de ce même terrain.

Par ailleurs, l’existence de la peine de mort contribue à la consolidation d’un régime dictatorial à la
limite tyrannique, car l’exécution d’un condamné ne rappelle rien d’autre qu’un assassinat et ne contribue
nullement à la récupération et à la réinsertion sociale du condamné qui est avant tout un homme, un
semblable qui n’est pas inutile à tout.

Les royaumes vassaux pourront-ils continuer à se soumettre à un pouvoir central miné par des querelles
intestines, conséquence d’un mode de succession mal assuré ? Ces interrogations nous orientent
ostensiblement vers la précarité de la Charte qui n’a pas rencontré partout la sympathie attendue. Les
Malinkés de la montagne appelés Maninka fing (Malinké noirs), rivaux des Malinkés des rives du fleuve, la
fadennia rivalité entre consanguins, la résistance de Niani Massa Kara Kamara, sont autant de facteurs qui
ont contraint Soundjata à user encore de la force : ennemie de la paix. Kant avait-il raison de demander la
suppression des armées permanentes ? (Kant, 2002) Son argumentaire ne peut être démenti par les guerres
entreprises par Soundjata et ses alliés après Kurukanfuga pour écraser les résistances au pouvoir central.

Pour Kant (2002) les armées permanentes :


[…] sont pour les autres États une perpétuelle menace de guerre étant toujours prêtes à paraître
armées dans ce but ; elles poussent ces États à se surpasser les uns les autres par la masse des hommes
d’armes qui n’a pas de limites ; et comme les dépenses que l’on y consacre rendent finalement la
paix plus lourde encore qu’une guerre de courte durée, les troupes mêmes sont la cause de guerre
offensive afin que l’on se libère de ces charges […]

Dans ces propos il suit que la présence d’une armée ne symbolise guère la paix. Elle est une préparation
éventuelle et peut être proche ou lointaine de la guerre. Cet état de fait explique les guerres d’expansion
menées par Soundjata vers les Djolofs, les pays Maures, etc. (Cissé et Kamissoko, 1991)

102
REVUE SCIENTIFIQUE SEMESTRIELLE DE L'ULSHB / NUMÉRO SPÉCIAL 29_OCTOBRE 2021

Les problèmes liés au mode de succession ont considérablement fragilisé le pouvoir monarchique et clanique
imposé par les nouveaux maîtres du Mandingue. En effet dans le mode choisi par les Mansa, le danger
est tout d’abord endogène avant d’être exogène. Ce qui devrait consolider le pouvoir est en même temps
ce qui le menace. L’identification de l’aîné, l’acceptation du choix, les relations consanguines ou utérines
existant entre les frères, les enjeux du pouvoir, la possible défection des rois vassaux… sont des obstacles
qui ne s’accommodent pas de l’échec. Toute complaisance du conseil de famille ou des sages se solde par
des crises au sommet qui n’épargnent pas la base.

CONCLUSION
Il serait inconcevable d’attendre de la Charte, une résolution entière et définitive des faits d’opposition et des
préoccupations des peuples du Mandingue. En tant qu’outil, on ne peut juger de son efficacité que dans la
pratique or la praxis sociale n’est pas une réalité stable et statique. Les changements socio-économiques et
politiques ne sont pas sans effets sur la législation en vigueur. Si Kurukanfuga devait être considérée comme
un projet de paix, l’épithète perpétuelle lui serait difficilement attribuable. Un projet de paix temporaire
raffermissant le pouvoir du vainqueur serait beaucoup plus acceptable. Niane dans la revue Phare, ne s’écarte
pas de cette proportion lorsqu’il déclarait que « […] la charte du Manden comme tous les textes fondateurs
est venue pour régler une situation et ouvrir des perspectives […] jeter les fondements d’une organisation
sociale basée sur la tolérance et la fraternité, limiter les pouvoirs du chef ! [...] faire une place à chacun,
reconnaître à chacun son rôle […] dans la convivialité » (Phare, 2008) Avec Kurukanfuga, on apprend
que la recherche de la paix est une action permanente de chacun et de tous. Toutefois si les conditions de
la paix doivent être le conformisme social, la retenue par rapport à ce qui ne nous interpelle pas, l’on ne
peut aboutir qu’à une paix fragile. Si chacun doit se contenter de son statut honorable ou méprisable, se
contenir en fonction de ce statut, il faut étouffer tout ce qui dans la nature humaine suscite la révolte et la
haine. Comment demander d’une part à la couche des forgerons de continuer à se soumettre à une couche
qu’elle a dominée et à un ordre qui la méprise ? D’autre part les privilégiés de cet ordre auront-ils toujours
les moyens de convaincre les couches soumises dans leur état d’infériorité -condition nécessaire- à la paix
et à la tranquillité ? Ces interrogations prouvent le caractère violent de l’ordre institué. Le monopole de la
violence n’est pas l’apanage de la Charte de Kurukanfuga seule, nous l’étendons à tous les ordres issus des
faits de guerre ou de stabilité sociale relative. Les accords engagent souvent des alliés de circonstance, mais
ils ne peuvent satisfaire tous les contractants. La Charte de Kurukanfuga pourrait être considérée comme
une forme de «contrat social″ qui à l’image des autres, n’est pas égalitaire.

Cette ouverture de la Charte de Kurukanfuga à l’actualité et à l’universel est bien un test qui juge de ses
forces et de ses faiblesses. Ce test le met également dans un rapport comparatif avec d’autres textes de
lois. Cette comparaison qui n’est pas nécessairement une confrontation offre l’occasion de juger et de
tirer des enseignements nécessaires pour le futur en évitant toute illusion de reproduction mécanique des
recommandations de la Charte. Toutefois avec l’envergure des territoires à organiser, il n’est plus possible de
faire l’économie d’une forme d’administration non bureaucratique, mais efficace en matière d’organisation,
judiciaire, sécuritaire, économique. Les lois fondamentales sont à l’image des hommes et des sociétés. Elles
sont conçues en tant que projets, donc en permanence perfectibles.

103
REVUE RECHERCHES AFRICAINES

BIBLIOGRAPHIE
● ARSITOTE, (1924), Politique, Paris, Librairie philosophique de Ladrange.

● BAUMGARDT Ursula, DERIVE Jean, (2008), Littératures orales africaines, Paris, Karthala.

● CAUVIN Jean (1980), Comprendre La Parole traditionnelle, Les classiques africains, Editions Saint Paul.

● CISSE Youssouf Tata, KAMISSOKO Wa, (1991), Soundjata, la Gloire du Mali, La grande geste du
Mali- Tome2, Paris, Édition Karthala, ARSAN.

● CELHTO, (2008), La Charte de Kurukan Fuga, Aux sources d’une pensée politique en Afrique, Paris,
L’Harmattan.

● DIAKITE Drissa, (2009) KUYATE, LA FORCE DU SERMENT, Aux origines du griot mandingue,
Bamako, Paris, La Sahélienne, L’Harmattan.

● JANSEN Jan, (2001), Épopée, histoires, société. Le cas de Soundjata Mali et Guinée, Paris, Éditions
Karthala.

● KANT Emmanuel, (2002), Projet de paix perpétuelle, Paris, Collection Mille et Une Nuits.

● KANTE Solomana, (2009), La Charte de Kurukanfuga, Texte original en N’KO, Traduction et adaptation
du N’KO-MCD, sous la direction de Karamoko Bamba, Bamako.

● KEITA Rokia, ((1995) Les Jamu en société malinké (Origines et leurs significations),
Mémoire de maîtrise en Histoire et géographie, École Normale Supérieure, Bamako.

● NIANE Djibril Tamsir, (1960), Soundjata ou l’épopée mandingue, Paris, Présence


africaine.

● NYAMBA André (2007), « La Charte de Kuru Kan Fuga : quelques leçons pour les
sociétés africaines actuelles. (Un essai de mise en perspective du passé et du présent) »,
Cahiers du Centres d’Etudes et de Recherches en Lettres, Sciences Humaines et Sociales (CERLESHS),
N°28, Burkina, PUO (Presses Universitaires de Ouagadougou)

● Phare, revue trimestrielle, Département d’histoire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, N° 03,
novembre décembre 2008, janvier 2009.

● Site [Link] (du 14-12-2020)

104

Vous aimerez peut-être aussi