Interview de
Ken Bugul par Renée Mendy-Ongoundou
publiée dans Amina en Mai 1999.
Ken Bugul revient avec "Riwan"
"J'écris contre les clichés et les idées reçues que l'on a de la
femme africaine..."
Avec la parution du Baobab Fou (NEAS, 1983) Ken Bugul - Mariétou Biléoma
Mbaye de son vrai nom -, provoquait un tollé dans la littérature africaine.
Jamais, une Africaine n'avait bousculé autant d'idées reçues. En 1994,
l'écrivaine sénégalaise récidive avec Cendres et Braises(L'Harmattan). Cette
fois, elle aborde l'aspect culturel dans les sentiments des couples "dominos".
Toujours aussi persuadée que la culture est déterminante dans la vie, Ken
Bugul, raconte dans son troisième roman, les destins croisés de femmes
africaines. Riwan ou la chemin de sable est un récit bouleversant. Puisé aux
sources d'un vécu authentique. Il est écrit avec force et sensualité.
D'où vous vient votre pseudonyme "Ken Bugul"?
En wolof, cela signifie "personne n'en veut". C'est un prénom usuel au
Sénégal et dans d'autres pays, que l'on donne aux femmes qui font des
enfants morts-nés ou qui ne vivent que quelques jours. Au bout du
troisième ou du quatrième enfant, on l'appelle "Ken Bugul". Personne
n'en veut, même pas la mort : car en général la personne survit. "Ken
Bugul" est aussi le nom de l'héroïne du "Baobab Fou". Le livre a
provoqué un fracas prévisible au vu des propos scandaleux pour
l'époque. L'éditeur m'a donc demandé, pour me préserver, de mettre
"Ken Bugul" comme pseudonyme. Parce que je bousculais toutes les
idées reçues, même l'éditeur ne voulait pas de moi ! (rires). Comme ce
nom est resté dans les anthologies, j'ai gardé le pseudonyme.
A part l'écriture, quelle est votre occupation première?
Je suis une ménagère à plein temps et dans mes moments libres, j'écris
et je m'occupe d'une PME qui fait la promotion et la vente d'objets
d'art, d'oeuvres culturelles et d'artisanat. J'y inclus la gastronomie
africaine. Je suis la veuve d'un médecin béninois. C'est dans son
ancien cabinet que j'ai aménagé une galerie d'art, à Porto-Novo, au
Bénin.
Peut-on dire que "Riwan" est avant tout une histoire de femmes?
Oui, c'est une histoire qui m'a permis de parler des femmes africaines.
Je dis toujours, bien que cela prête à ambiguïté, que j'aime les
femmes. Je les trouve belles et douces. Je suis née dans un milieu
polygamique où les enfants vivent beaucoup avec les femmes. Les
petites filles expérimentent les jeux de papas et de mamans entre
filles. Nous apprenions à embrasser entre filles, pas avec des garçons.
En Afrique, la virginité devait être préservée. Tout cela a joué un rôle
dans l'amour que je porte aux femmes.
Vous évoquez les jeux entre petites filles. Dans "Riwan" rarement
une femme est allée aussi loin dans la sensualité, dans les
plaisanteries des femmes et l'évocation des danses érotiques par
exemple. C'est un livre très sensuel...
C'est effectivement très sensuel, mais en même temps, c'est la vérité.
Une grande partie de ce livre correspond à du vécu. On veut faire
croire que la femme africaine est toujours au champ ou au marché
avec quelque chose sur la tête ou sur le dos. On pense qu'elle ne
plaisante pas, qu'elle ne parle pas et qu'elle ne connaît rien. Mais c'est
faux ! J'écris contre les clichés et les idées reçues que l'on a de la
femme africaine.
Avez-vous vraiment été la 28e épouse d'un serigne, d'un
marabout?
Oui. A cette époque, il s'agissait aussi d'un travail de recherche sur
moi-même. J'en avais assez d'être une femme d'origine paysanne. Une
musulmane. Une africaine qui a été à l'école, qui s'est retrouvée en
Occident et très impliquée dans cette culture. J'étais très portée sur
l'Opéra, sur les fromages, les vins et sensible à la culture occidentale.
En même temps, mes deux cultures m'imposaient des clichés. De part
et d'autre, on voulait que je rentre dans un moule. Quand je suis
arrivée dans ce village, ce marabout était déjà d'un certain âge. Je
cherchais le repère du père et de mon enfance. J'avais 32 ou 33 ans et
je voulais recommencer ma vie. Après m'être cherchée partout, je suis
retournée directement dans ma ville natale. La recontre avec le
marabout a été une porte du salut.
Qu'est-ce qui vous a donné envie d'intégrer son harem?
C'était la première fois que je voyais autant de femmes ensemble. Moi
qui avais été plus d'une fois rongée par la jalousie, je les voyais belles
et sereines, heureuses. J'ai pratiquement suggéré au marabout de faire
partie de son harem. Il m'a épousée à mon insu, je l'ai appris par
hasard. Mais cela ne me déplaisait pas parce que j'aimais le serigne
déjà. C'était mon ami. L'épouser était la possibilité d'exorciser toutes
mes contradictions et la jalousie.
Mais en fait, elles ne sont pas si heureuses que cela. Pour voir le
serigne, elles devaient attendre leur tour. Lequel ne venait jamais
pour certaines. C'était encore pire pour la dernière arrivée :
c'était elle qui était détrônée par la nouvelle. C'était à chacune son
tour d'être malheureuse...
Oui, mais en même temps, j'insiste toujours sur le marabout et sur la
dimension religieuse et spirtuelle. Cette dimension atténue le côté
matériel et physique. Toutes, à l'exception de Rama, se plaisent dans
cette dimension spirituelle. C'est pour cela que Rama finit par tromper
le serigne et à fuir. Les autres travaillent la dimension spirituelle parce
qu'elles sont sous le Ndigueul.
Qu'est-ce que c'est le Ndigueul justement?
C'est le fait de se soumettre et de s'abandonner à quelqu'un. C'est le
dynamisme du mouridisme. La femme peut être uniquement sous le
Ndigueul de son mari, alors que les hommes mourides doivent
chercher un serigne pour être sous son ndigueul. Cette soumission
totale est également la garantie du paradis. On préfère faire
abstraction d'une vie matérielle et physique pour accéder à la vie
éternelle.
N'est-ce pas un leurre?
Mais qui nous dit que tout ce que nous faisons n'est pas un leurre? Le
fait de venir au Salon du Livre, de se croire émancipée et de donner
une interview est tout aussi vain que de penser s'assurer le paradis.
Tout est vain dans la vie : on se fabrique un leurre. Parce que c'est
mieux d'avoir une chose à quoi s'accrocher plutôt que de ne croire à
rien du tout. On a besoin de leurres pour vivre. Nous vivons tous dans
des ambiguïtés parce que nous ne savons pas vraiment où se trouve le
bonheur.
En tous les cas, un de vos personnages ne veut pas savoir si le
paradis existe dans l'au-delà ou pas. Elle veut vivre le paradis sur
terre!
Effectivement, c'est Rama !
C'est un personnage absolument extraordinaire. A-t-elle
véritablement existé ou est-elle inventée de toutes pièces?
Je ne l'ai pas vraiment inventée. Il y a une quarantaine d'années, on
m'a raconté une légende. C'était un garde-fou que la société fabrique
pour faire peur aux jeunes filles. Il s'agissait d'une femme qui avait
trompé son mari, s'était sauvée de son village et sa maison avait brûlé.
Jeune fille, je me posais des questions relatives à la légende : est-ce
que l'on peut tromper quelqu'un? Est-ce que le bon Dieu me voit
lorsque je vole quelque chose? Ce personnage, je l'ai gardé toute ma
vie quelque part dans ma poche.
Pourquoi ne pas avoir appelé ce livre "Rama", tout simplement.
Au départ, le livre avait été intitulé "Rama". Cela me semblait
évident ! C'est un prénom joli et spirrituel. Ce personnage me
fascinait. Mais l'éditeur a préféré changer de titre. Et mettre en avant
"Riwan" qu'il trouvait tout aussi fascinant. Je voulais aussi parler des
religions et des illusions dans lesquelles nous vivons. Et profiter de ce
personnage, pourtant traditionnel, pour dire que nous ne fonctionnons
pas tout le temps selon des leurres. Quelque part, ce personnage avec
lequel j'ai vécu toute ma vie, me ressemblait.
Justement est-ce à dessein que vous cultivez cette ambiguïté entre
le personnage-narrateur, vous, et Rama?
Oui, c'est ma manière d'écrire, comme dans le "Boabab Fou". C'est
pour montrer l'ambiguïté de la vie et de ce que nous sommes. Je suis
plus la narratrice-personnage, mais en même temps j'aurais aimé être
"Rama". Elle me ressemble. Je rejettais la religion musulmane et en
même temps je demandais secrètement à Dieu de m'envoyer des
signes pour que je sache qu'Il existe. Aujourd'hui, je veux toujours y
croire et en même temps je doute. C'est pour cela que j'écris que le
doute est nécessaire. Il est même constructif. J'ai voulu poser les
questions de la religion et de la vie.
On a l'impression que vous parlez de toutes les religions. Du
bouddhisme, du mouridisme, du christiannisme et du Dalaï
Lama...
Oui, et de Jésus que j'ai recontré en Pologne... Je suis contre le
sectarisme pur et dur. J'ai toujours été révoltée et rebelle. Quand
j'avais 22 ans, j'étais très ouverte au monde et je voulais même être
juive ! L'Islam aussi me convenait par certains aspects. Mais je ne
voulais pas m'abandonner dans un Islam que j'aime, mais que je
trouve limitatif. J'ai une vision oeuménique.
"Riwan" est un personnage que l'on a du mal à cerner. Qui est-il?
Riwan, Rama et la narratrice-personnage, sont les personnages
centraux. Si on les mélange : c'est moi. Riwan arrive fou chez le
serigne. Moi aussi je suis arrivée folle parce que j'étais bourrée de
contradictions. L'errance dans laquelle je me trouvais est une forme de
folie. Riwan, quant à lui, est arrivé enchaîné parce qu'on le trouvait
dangereux. Mais en arrivant chez le serigne, il trouve la serénité.
Quant à moi, mon vécu et mon bagage intellectuel faisaient que j'avais
besoin d'analyser. J'ai eu besoin de plus de temps pour retrouver la
paix que Riwan. Au fur et à mesure, le serigne a réussi à nous apaiser
tous les deux.
Il a une manière extraordinaire de dompter les gens, ce serigne?
Oui, c'est pour cela qu'il est serigne et qu'il a autant de femmes. C'est
un être absolument extraordinaire. De tels êtres existent au Sénégal.
Mais on préfère envoyer ceux qui ne se sentent pas bien à l'hôpital
psychiatrique ou nous donner des comprimés. Alors qu'un contact
humain, une douceur dans une voix, une mise en confiance et la
tolérance peuvent résoudre les problèmes de tas de gens. Nous
devrions avoir plus de serignes, hommes et femmes, pour que le
monde soit meilleur.
Vous n'êtes repartie de chez le serigne qu'à sa mort. Avez-vous
beaucoup changé depuis?
A sa mort, je suis allée en ville et j'ai trouvé du travail au bout de trois
jours. Car j'étais bein. J'étais redevenue moi-même. Maintenant, je
fonctionne en tant qu'individu. J'ai laissé derrière moi l'être harlequin,
découpé en mille morceaux que j'étais au profit le l'être humain
intégral que je suis devenue. Cela m'a permis de savoir que
j'appartenais au monde. Je suis comme un arbre dont les racines sont
en Afrique et dont les feuilles s'étendent sur l'univers. J'avais besoin
de cela : je suis un être préoccupé, bouleversé par la vie. La recontre
avec le marabout et toutes ces femmes m'a fait un énorme bien. C'était
une expérience absolument extraordinaire.
Avec le serigne, c'était aussi bien et charnel que vous le décrivez,
ou bien est-ce que cela vient de votre imagination?
Je dis toujours que l'homme n'a pas d'âge. C'est vrai qu'il était doux et
il faut le dire ! (rires). On n'imagine pas qu'un serigne est un être
humain. Mais lorsque la porte se ferme, c'est un être de chair et de
sang. Il a envie de s'amuser et de discuter. De par son ouverture et son
universalité, il ressemblait aux hommes de ma génération. Je ne
sublimais pas le serigne, comme les autres. Mais j'ai trouvé un être
fantastique avec lequel je pouvais parler dans un village perdu. Lui
aussi était isolé et pouvait avec moi parler de tous les sujets. Il m'a
appris beaucoup de choses. Il m'a réhabilité avec moi-même et avec
mon milieu. Je ne l'oublierai jamais. Si le paradis existe, et qu'en y
arrivant je devais choisir entre toutes les personnes que j'ai connues,
c'est lui que je choisirais.
Renée Mendy-Ongoundou