Interview d'Inna Hampâté Bâ Gbato par Isaïe Biton Koulibaly
publiée dans Amina en août 2007.
Témoignage
Quand la douleur se fait mots...
Enfin, un enfant du célèbre Ahmadou Hampâté Bâ vient de publier un livre.
Inna Hampâté Bâ, épouse Gbato, a écrit des poèmes, suite au décès de son fils,
victime des déchets toxiques versés dans certains quartiers d'Abidjan. "Malgré
ses 18 ans, c'était une âme généreuse, le frère affable, l'ami fraternel, une
douceur pour ceux qui l'ont connu. Je n'ai vu aucune ombre dans son parcours
rapide. Il est ma joie éternelle. Qu'il repose en paix.", dit sa mère, Inna Hampâté
Bâ, qui est institutrice et mère de cinq enfants. "Quand la douleur se fait mots"
le titre de son livre, a été publié chez CEDA-NEI.
Qu'est-ce que ça fait de porter un
nom célèbre ? Quel souvenir
gardez-vous de votre père ?
En toute chose, il y a un côté
nocturne et un côté diurne. Le port
de ce nom est aisé dans la mesure où
je n'entends que des commentaires
favorables. On rattache au nom
Hampâté Bâ la sagesse, la foi, la
tolérance, l'érudition, le
rapprochement des cultures ...
Difficile parce que j'ai peur de
décevoir les personnes qui l'on aimé
et admiré, et qui espèrent retrouver en chacun des enfants les qualités
du père.
Je garde de mon père le souvenir d'un homme chaleureux et toujours
souriant, qui s'efforçait de vivre selon les conseils qu'il prodiguait aux
autres.
Comment expliquez-vous l'absence d'enfants Hampâté Bâ dans
les lettres, la littérature ?
Je pense que cette absence est liée à des choix personnels. Il était
plutôt papa-conseil que papa force. Il nous a recommandé une vie
pieuse et sobre, c'était sa façon d'être : toujours donner l'exemple.
Avec ce livre, vous ressuscitez votre père ? Pourquoi le choix de la
poésie pour commencer ?
La résurrection est une image un peu forte, je pense. Pour moi il n'est
jamais parti. Je le sens continuer à travers ses œuvres, et avec tous les
hommes de science et de culture qui partagent sa foi en l'Afrique et
qui n'ont jamais cessé de travailler.
Plus qu'un choix, la poésie s'est imposée à moi. C'est une forme
d'expression que je sens et qui me permet de ressortir mes états
profonds. Et puis, en plusieurs occasions, j'ai entendu mon père dire
des vers en Peul.
Dans quelles circonstances est décédé votre fils ?
C'est une séparation que j'ai beaucoup de peine à évoquer, tant elle a
été brusque et inattendue. Nous habitons une zone où l'inhalation des
déchets toxiques a été forte. Notre enfant est rentré de colonie de
vacances le 1er septembre 2006, et cinq jours après son arrivée, il
nous a signalé des maux de tête et des courbatures. Nous l'avons
conduit dans une clinique au Plateau, où les médecins ont
diagnostiqué une grippe et prescrit des médicaments car son état n'en
nécessitait pas plus. A notre grande surprise, le 9 septembre, alors que
son état semblait s'améliorer, il a été pris de convulsions, perdant
connaissance et rejetant par la bouche et le nez comme une mousse
sanglante. Le SAMU arrivé rapidement est intervenu mais en vain.
Comme ça, il nous avait échappé. Que Dieu agrée son âme.
Vous écrivez que l'écriture est "un remède de vie". Le fait
d'écrire pour lui a-t-il atténué votre douleur ?
Oui, l'écriture a été pour moi un exutoire. Elle m'a permis d'aller vers
l'infiniment grand, de dépasser ma personne et mes peines qui ne sont
qu'une goutte d'eau dans l'océan de souffrance qui nous entoure. Alors
je prie Dieu d'apaiser nos tourments et de nous guider vers la paix.
Avec le recul, aviez-vous senti durant les années de vie de votre
fils, qu'il ne resterait pas longtemps sur cette terre ?
Non, pas du tout. Il n'était pas de santé fragile, et comme tous les
enfants de 18 ans, il espérait en l'avenir. Il était studieux et se
consacrait beaucoup à son BTS de finances et comptabilité. Il avait
des résultats satisfaisants, cherchant toujours à s'approcher d'experts
comptables, car c'est la profession dont il rêvait (malgré son amour
pour la philosophie).
"Partez et laissez-moi mon Samba. Je le vois en haut, là-bas"
écrivez-vous. Vous arrive-t-il de l'entendre vous parler ou vous
consoler ?
J'ai trouvé le réconfort en Dieu. Le poème que vous citez est une
image qui exprime mon état intérieur à un moment précis.
"Toi qui m'as fermé l'œil matériel Et ouvert celui du spirituel".
Est-ce que ça signifie que sa mort vous a rendue plus spirituelle ?
J'étais spirituelle, mais je suis devenue plus encore car chaque épreuve
nous grandit davantage.
Vous écrivez dans le poème "L'écriture" : "La réussite, c'est
vraiment le travail". Comment justifiez-vous cette phrase ?
Cette phrase découle d'une méditation. Dieu est le plus grand
travailleur et sa Création est parfaite. Si on accepte l'effort que nous
demande une situation, on en tire les résultats. Le dépassement
débouche toujours sur la réussite pourvu que l'on sache l'apprécier à sa
juste valeur.
"Pauvre Afrique" ! Vous la croyez vraiment pauvre ?
Non, elle est riche potentiellement. Mais qu'est donc l'or si tu ne
réalises pas que c'est de l'or ? Mon père aimait à dire que l'esprit et
l'humanité sont le propre de l'homme, sa richesse. L'Afrique qui refuse
de penser pour ressortir ce qu'elle a en propre, l'Afrique qui refuse de
travailler pour réaliser son indépendance matérielle et spirituelle, cette
Afrique-là est pauvre. L'Afrique qui recherche l'argent pour l'argent
sans se soucier du bien-être de sa communauté, cette Afrique-là est
pauvre. L'Afrique qui laisse sa jeunesse vigoureuse sans héritage
culturel ni éducation, cette Afrique-là est pauvre. Sans travail, sans
effort, nous resterons à la traîne.
Quel a été le premier poème écrit ? Et aujourd'hui, vous en
comptez combien ? Tous ces poèmes ont été écrits sur combien de
mois ?
Mon premier poème date de 1984, et concernait mon père. Le premier
relatif à mon fils; "L'éveil" a été écrit le jour de son décès
(09/09/2006) à 23h30. Pendant les deux mois qui ont suivi, j'en ai
écrits une centaine.
Comment réconfortez-vous vos quatre enfants qui restent ? Votre
mari vous a-t-il consolée et de quelle manière ?
Ce sont plutôt eux qui me réconfortent. Enfin nous nous soutenons
mutuellement. Nous discutons beaucoup et la mort de Samba n'est pas
un sujet tabou. Il nous arrive de rire de ses farces. Concernant mon
mari, le réconfort est également réciproque, car c'est aussi son fils; il
le connaît depuis l'âge de quatre ans. Il a accompagné mes moments
difficiles avec patience, et nous nous efforçons de ne regarder que la
vie.
Aujourd'hui, comment est géré tout le fonds littéraire de votre
père et comment perpétuez-vous son souvenir et sa promotion ?
Je ne pourrais pas vous en dire beaucoup, dans la mesure où cette
tâche est confiée à notre sœur cadette qui s'y emploie depuis la mort
de Madame Hélène Heckman. C'est le lieu de remercier infiniment
Monsieur le Président de la République, son excellence Laurent
Gbagbo, pour l'effort particulier consenti à la création de la Fondation
Amadou Hampâté Bâ. Je pense que c'est un précieux outil de
recherche que tous les hommes de culture attendaient et apprécient à
sa juste valeur.
Pour terminer, des mots de réconfort pour toutes ces femmes qui
ont perdu un être cher ?
J'ai écrit ce recueil de poèmes au départ pour pleurer mon fils et crier
ma douleur. Au fur et à mesure j'ai trouvé le réconfort et j'ai voulu
partager mon espérance avec les victimes, les parents de victimes et
toutes les personnes sensibles à la détresse humaine. A toutes les
femmes qui ont perdu un être cher, mais aussi tous ceux qui souffrent,
je voudrais communiquer mon espérance en Dieu qui soulage toujours
le chagriné qui lui confie son chagrin.
Propos recueillis
par Isaïe Biton Koulibaly