Humanitaires et conflits armés
Humanitaires et conflits armés
dans la guerre
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR/DIFFUSEUR
« Le Sahel en crises»
Questions internationales, n° 58, 2012
« L'humanitaire»
Questions internationales, n° 56, 2012
« Géographie des conflits»
Béatrice Giblin (dir.), Documentation photographique, n° 8086, 2012
La po(itique étrangère de la France: de la fin de la guerre froide
au prmtemps arabe
Frédéric Chari lion, coll. « Les études ", 2011
« À quoi sert le droit international»
Questions internationales, n° 49, 2011
L'ONU, garant de la sécurité collective
Dossier d'actualité, 2011
[Link]/dossiers/maintien-paix/[Link]
Les organisations en charge des réfugiés
Dossier d'actualité, 2007
[Link]/dossiers/refugies-i [Link]
« La guerre au xx e siècle: l'expérience des civils»
Anne Duménil, Documentation photographique, n° 8034, 2005
« L'ONU à l'épreuve»
Questions internationales, n° 11, 2005
« La guerre au xx e siècle: l'expérience combattante»
Stéphane Audoin-Rousseau, Documentation photographique, n° 8041,2004
« Les conflits en Afrique»
Questions internationales, n° 5, 2004
Le Nigeria
Karthala, Paris, coll. « Méridiens ", 1994
Violence et sécurité urbaines en Afrique du Sud et au Nigeria,
un essai de privatisation: Durban, Johannesburg, Kano, Lagos
et Port Harcourt
L'Harmattan, Paris, coll. « Logiques politiques ", 1997,2 vol.
L'aide humanitaire, aide à la guerre?
Complexe, Bruxelles, 2001
Villes et violences en Afrique subsaharienne
Karthala-IRD, Paris, 2002
Diaspora et terrorisme
Presses de Sciences-Po, Paris, 2003
Guerres d'aujourd'hui: les vérités qui dérangent
Tchou, Paris, 2007
États faibles et sécurité privée en Afrique noire: de l'ordre dans
les coulisses de la périphérie mondiale
L'Harmattan, Paris, coll. « Logiques sociales ", 2008
Les humanitaires
dans la guerre
des idéaux à l'épreuve
de la politique
Marc-Antoine Pérouse de Montclos
Docteur en sciences politiques, chercheur à l'Institut de recherche
pour le développement, enseignant à l'Institut d'études politiques
de Paris
La Documentation française
À mon fils, Pierre.
Département de l'édition
dirigé par Bernard Boulley
Collection dirigée par Pierre-Alain Greciano
© Direction de l'information légale et administrative, Paris, 2012
155N 1763-6191
Les opinions exprimées dans cette étude n'engagent que leur auteur.
INTRODUCTION •••••••••••.•••••••••.•••••••••••••••••••••••••••• 9
3. Le discours et la pratique 83
Les réponses des humanitaires aux effets pervers de l'aide 84
Le recentrage de l'aide 85
Les demi-mesures 88
Le retrait stratégique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 90
De la négation à la diversion du problème 93
L'aveuglement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 94
La bureaucratisation de l'aide 97
Le raisonnement scientifique 100
La relativisation 101
Le retournement des arguments contre les détournements 105
L'inefficacité des embargos 106
Les biais de la justice internationale III
La politisation des retraits 113
CONCLUSION . • • . . • • . . . . . . . . • . . . . . . . • . . . . . . . • . • . • • . . . . . . . . . • . . . 219
ANNEXES
Bibliographie 229
Liste des acronymes utilisés 249
Liste des tableaux, figure et encadrés 253
7
INTRODUCTION
Cette histoire des humanitaires dans la guerre n'est pas un récit chronologique ni
descriptif du rôle des secouristes déployés sur des champs de bataille. À partir de plu-
sieurs exemples choisis, mon propos est plutôt de montrer en quoi le passé éclaire
les difficultés du temps présent. Poursuivant la réflexion entamée dans un ouvrage
publié en 2001, je pars ici du constat que l'aide à destination de régions en crise est
une ressource politique pour les belligérants comme pour les pays donateurs. Mary
Anderson, Jean-Christophe Rufin, Piona Terry et bien d'autres l ont notamment
montré que l'assistance de la communauté internationale alimentait les économies
de guerre à travers trois principaux mécanismes. En premier lieu, il faut citer les
pratiques de prédation des combattants qui rackettent les travailleurs humanitaires,
revendent les vivres au marché noir et volent le matériel des secouristes pour le recy-
cler en équipements militaires. À un niveau plus subtil, plus difficile à appréhender,
les opérateurs de l'aide entretiennent également les circuits commerciaux des zones
de conflits armés, où ils achètent de l'essence, louent des maisons, emploient des
autochtones et enrichissent les profiteurs de guerre qui, de gré ou de force, financent
les factions en lice. En assurant la gestion des hôpitaux ou des écoles, enfin, les huma-
nitaires déchargent les belligérants de leurs obligations sociales et permettent donc
de concentrer toutes les ressources locales sur l'effort de guerre.
9
Particulièrement évidents dans les pays pauvres, tous ces problèmes ne sont ni nou-
veaux ni limités au « tiers-monde ». En Europe, rappelle l'historien John Hutchinson,
ils faisaient déjà débat entre Florence Nightingale et Henry Dunant au moment de
la fondation de la Croix-Rouge en 1863 (voir infra, p. 29). Autrement dit, on ne
peut pas les imputer à une dégradation du comportement des belligérants comme
le prétend une certaine vulgate sur les prétendues « nouvelles guerres ». En outre, ils
ne doivent pas faire oublier que les enjeux politiques de l'aide ne s'arrêtent pas à des
questions matérielles et qu'ils comprennent aussi des ressources symboliques abso-
lument essentielles. En effet, la représentation de la victime et de la souffrance est
un outil majeur de la guerre de propagande qui consiste à diaboliser l'ennemi pour
mieux l'isoler et le déshumaniser. De ce point de vue, l'aide internationale relève
bien d'une forme de diplomatie par procuration lorsqu'elle est amenée à légitimer
des belligérants ou des résistants.
Pour illustrer le propos, il convient ainsi de travailler dans une perspective histo-
rique afin de démontrer les permanences structurelles des problèmes rencontrés et
soulevés par les humanitaires aujourd'hui. Par-delà les frontières et les analyses qui,
à présent, se focalisent uniquement sur les dictatures du tiers-monde, il importe par
exemple de rappeler l'attitude des Alliés qui militarisèrent et interdirent la distribution
(1) On trouvera dans la bibliographie, p. 229 et s., les références complètes des contributions ou
ouvrages mentionnés au fil du texte.
r l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
de secours dans les territoires occupés par les Allemands pendant les deux guerres
mondiales. Dans le cadre de ce livre, les cas d'études retenus couvrent en l'occur-
rence tout le xxe siècle, depuis la diplomatie humanitaire des Américains lors de la
famine de 1922 en Russie jusqu'au rôle politique de l'aide au Biafra en 1968, puis
au Cambodge en 1979. Pour compléter le tableau, on s'intéresse aussi à trois conflits
africains qui sont plus proches de nous dans le temps: le Liberia, le Sud du Soudan
et la Somalie. Ceux-ci dessinent en effet une échelle de graduation de l'impact des
organisations humanitaires dans des économies de guerre.
Un tel matériau met bien en évidence les différentes facettes de l'instrumentalisation
stratégique de l'aide, qu'il s'agisse des bailleurs de fonds ou des belligérants quand ils
intègrent les secouristes dans leur politique extérieure, voire directement dans leurs
armées, par exemple pendant la Première Guerre mondiale. De fait, l'humanitaire
entretient des rapports ambigus au militaire en situation de conflit armé. Qu'il soit
racketté, manipulé ou récupéré à des fins politiques, il ne correspond en tout cas pas
au vœu d'" apolitisme)} de sa version suisse, renvoyant le concept de neutralité à un
objectifidéal mais inatteignable. Des enquêtes menées par l'auteur dans des camps
de déplacés au Burundi le confirment à leur manière: les organisations humani-
taires sont loin d'être perçues comme des acteurs impartiaux et désintéressés. Et leur
dimension politique n'en apparaît que plus évidente lorsqu'on veut leur assigner une
fonction de prévention des conflits, de promotion de la démocratie, de régulation
10
des flux migratoires ou d'appât en vue de garantir la paix sociale dans le cadre de la
lutte contre le terrorisme.
Une approche historique permet alors de mettre en perspective les difficultés du
temps présent en poursuivant une démarche d'investigation répondant à un double
objectif: analyser dans la durée les enjeux stratégiques de l'assistance à des personnes
en danger de mort, d'une part, et souligner les problèmes structurels de l'aide dans
des situations de violence armée, d'autre part. En effet, il s'avère que les opéra-
tions de secours sur les champs de bataille ont toujours été très politiques, tant du
côté des belligérants que des humanitaires et de leurs bailleurs dans le cadre d'une
" diplomatie par procuration ». En tant que telle, l'instrumentalisation de l'aide n'a
rien de fondamentalement nouveau, qu'il s'agisse de mettre en scène les victimes
pour plaider la cause d'une insurrection armée et justifier une intervention militaire
de la communauté internationale, ou qu'il s'agisse au contraire de valoriser l'acti-
visme humanitaire pour se trouver un alibi et refuser de s'immiscer dans un conflit.
Aujourd'hui, certains spécialistes parlent d'une " politisation» et d'une " complexi-
fication )} accrues des procédures de secours dans le monde multipolaire de l'après-
guerre froide. Mais leurs analyses se projettent généralement sur des temps assez
courts, qui ne dépassent pas les deux ou trois dernières décennies. Désormais gal-
vaudé et amplifié par la rhétorique globale des organisations intergouvernementales,
le concept des '( urgences complexes)} (complex emergencies) , par exemple, est apparu
dans les années 1990, laissant croire à tort que les opérations humanitaires d'autre-
fois étaient plus « simples ». En réalité, l'impression d'une « complexification)} poli-
tique des actions de secours signale d'abord nos difficultés à comprendre l'impact et
INTRODUCTION
les interactions sociales et économiques de l'aide dans des situations que, par facilité
d'analyse, des chercheurs et des journalistes ont pu qualifier de « nouvelles guerres».
Elle se nourrit également de la prolifération et du fort taux de rotation des expatriés
humanitaires sur le terrain, une contrainte qui handicape la capitalisation d'expé-
rience et conduit à redécouvrir indéfiniment les enjeux et les obstacles de l'assistance
internationale dans des pays en crise.
Pour mieux comprendre les changements en cours, il importe donc de revenir sur
l'évolution des stratégies de secours depuis la fondation du mouvement humanitaire
« moderne» avec la Croix-Rouge d'Henry Dunant en 1863. Le propos est bien de
mettre en évidence les éléments récurrents qui structurent et limitent les possibi-
lités d'action en situation de guerre. Il est aussi de souligner la dangerosité du tra-
vail humanitaire, tant sur le plan physique que politique. Les opérations de secours
en temps de guerre comportent une grande part de risque et, dans la longue durée,
aucun indicateur sérieux ne témoigne d'une aggravation en la matière. Les analyses
historiques et statistiques contredisent ainsi l'affirmation de Tanja Schümer selon
laquelle « la profession humanitaire est devenue complexe, contestée et dangereuse
en ce début du XXI e siècle ». Au regard des expériences passées, rien ne permet de
soutenir que les secouristes d'aujourd'hui seraient davantage exposés à un risque de
récupération politique susceptible d'entacher leur neutralité et de provoquer des
représailles de la part des belligérants. La « profession» humanitaire n'est pas devenue
complexe et dangereuse. Elle l'a toujours été. 11
La remarque vaut d'ailleurs en ce qui concerne ses rapports au militaire. Des auteurs
comme Sami Makki, qui travaillent sur des séquences courtes, affirment par exemple
que les humanitaires seraient de plus en plus assujettis aux armées, notamment dans
le cadre d'opérations de paix. Bien qu'il prenne en compte la profondeur historique
de l'aide, Thomas Weiss en tient pour preuve la multiplication des interventions
armées de l'ONU et la recrudescence des attaques contre les secouristes depuis la fin
de la guerre froide. Mais, en réalité, on a plutôt assisté à un mouvement de balan-
cier, avec des phases d'intégration totale au militaire pendant les deux guerres mon-
diales, suivies de périodes d'assouplissement, en particulier au cours des années 1980,
heure de gloire du « sans-frontiérisme ». Aujourd'hui, les humanitaires sont en tout
cas beaucoup plus libres et affranchis des armées qu'ils ne l'ont été au moment de la
création du mouvement de la Croix-Rouge pendant la seconde moitié du XIXe siècle,
quand ils devaient porter des uniformes et obéir aux états-majors pour être auto-
risés à se déployer sur les champs de bataille. De là à imaginer une dépolitisation des
secours en temps de guerre, il ya un pas que l'on ne saurait franchir. Si les huma-
nitaires ont réussi à acquérir une certaine marge de manœuvre, ils n'en demeurent
pas moins soumis à de nombreuses contraintes et risquent toujours d'être instru-
mentalisés par les belligérants et les États.
Ce qui a vraiment changé depuis la fin de la guerre froide, c'est finalement la pro-
lifération, la globalisation, la marchandisation et l'institutionnalisation des organi-
sations de secours qui interviennent au cœur des conflits armés, et pas seulement à
r l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
la marge. De fait, les formes d'action humanitaire ont beaucoup évolué. Parmi les
nombreux éléments qui attirent aujourd'hui l'attention, on retient par exemple la
judiciarisation de la guerre, l'informatisation de la communication, la formalisa-
tion des appels de fonds, la certification des procédures d'assistance, l'amélioration
de l'accès à des populations vulnérables, la multiplication des opérations de paix et
l'émergence de nouveaux pays bailleurs comme la Chine, l'Arabie saoudite, l'Irlande
ou l'Inde. Fondamentalement, la massification des secours et leur plus grande visi-
bilité médiatique ne permettent cependant pas d'affirmer que l'aide serait plus -
ou moins - politique. Toutes proportions gardées, chaque acteur humanitaire, pris
à l'unité, continue en effet de véhiculer des enjeux symboliques et matériels qui lui
confèrent une valeur stratégique aux yeux des belligérants comme des bailleurs de
fonds. D'une manière générale, l'action humanitaire se redéfinit en permanence en
fonction des contraintes auxquelles elle est confrontée. Dans la durée, sa transforma-
tion tient davantage à l'élargissement de son mandat par rapport à la mission origi-
nelle du comité de secours aux blessés de guerre d'Henry Dunant en 1863.
Les chapitres qui suivent ont ainsi pour but de décrypter les enjeux et les moda-
lités de l'aide dans des situations de conflits armés fort diverses à travers le temps et
l'espace, de l'Europe à l'Mrique en passant par l'Asie. Il existe déjà une littérature
académique très riche à propos des opérations de paix et de la coopération interna-
tionale, et ses enseignements nourrissent utilement les débats sur la dimension poli-
12
tique de l'humanitaire. Mais une « entrée» par le militaire ou par l'aide ne permet
pas d'aborder tous les aspects stratégiques des actions de secours en temps de guerre.
De ce point de vue, il convient de revenir plus en détail sur le déroulement pratique
du travail humanitaire par le biais des opérateurs. Au vu de la diversité des acteurs
et de la masse d'informations réunies, on n'ira certes pas jusqu'à décrire précisément
le fonctionnement de chacune des institutions concernées, renvoyant aux monogra-
phies qui ont permis d'alimenter la réflexion et qui ont été mises en ligne sur le site
internet de l'Observatoire de l'action humanitaire. Lobjectif du livre est plutôt de
proposer une synthèse des discours, des argumentaires et des réflexions stratégiques
des organisations de secours. Dans des contextes de conflits armés, la résonance mili-
taire des termes utilisés n'est pas anodine. Par stratégie, on entend ici l'ensemble des
manœuvres et des objectifs opérationnels qui visent à exécuter une politique préa-
lablement définie. Autrement dit, on s'intéresse autant au langage programmatique
des secouristes qu'aux réponses qu'ils proposent pour contourner ou résoudre les
obstacles rencontrés sur des terrains de crise.
Le débat, en l'occurrence, se concentre sur les organisations non gouvernemen-
tales (ONG)2, car les associations de solidarité internationale incarnent mieux les
idéaux d'une action humanitaire universelle et affranchie des contingences natio-
nales des États. La première partie de l'ouvrage rappelle alors que les secours consti-
tuent une ressource matérielle et symbolique pour les belligérants comme pour les
(2) On trouvera p. 249 et s. le développé des acronymes utilisés dans cet ouvrage.
INTRODUCTION
pays donateurs. Structurellement, les agences d'aide sont donc amenées à être ins-
trumentalisées par les uns et les autres. I..: étude du budget de la plupart d'entre elles
révèle d'ailleurs des liens étroits avec les États, même si l'affirmation d'indépen-
dance du secteur associatif interdit de généraliser indûment et de considérer toutes
les ONG comme de simples sous-traitants. Partant, il convient d'analyser plus en
détail l'économie politique de l'assistance humanitaire. En effet, son impact est loin
d'être négligeable dans les pays pauvres où le budget opérationnel des ONG occi-
dentales dépasse fréquemment celui des ministères concernés: santé, éducation, tra-
vaux publics, agriculture, etc.
Dans une deuxième partie, je m'interrogerai ainsi sur la réponse des institutions
humanitaires aux effets pervers (et connus) de l'aide. I..:analyse porte à la fois sur les
mesures qui ont pu être prises et sur le discours des opérateurs à propos des dégâts
collatéraux de leur travail. Du fait de leur hétérogénéité, les organisations de secours
ont mis en œuvre des stratégies assez variées à cet égard. Au nom de l'impératif moral
de l'assistance à des personnes en danger, certaines nient purement et simplement
les problèmes qu'elles provoquent. D'autres, fort rares, acceptent au contraire de
se retirer pour ne pas contribuer à prolonger les conflits et les souffrances des vic-
times. Au final, il s'avère que le mouvement humanitaire n'a pas adopté de position
commune en la matière. À en juger par le discours dominant des praticiens, le seul
consensus des organisations de secours porte sur la dangerosité croissante de leurs
terrains d'intervention. En réalité, la montée du risque et l'accroissement des viola- 13
tions du droit humanitaire ne sont pas prouvés scientifiquement. Alimentée par la
théorie des « nouvelles guerres », l'impression d'une dégradation du comportement
des belligérants relève d'abord d'un sentiment grandissant d'irrationalité et d'absur-
dité à propos de la poursuite des conflits du tiers-monde malgré la fin de la guerre
froide. Mais elle nourrit aussi un discours très largement partagé sur la nécessité de
sécuriser les interventions humanitaires, quitte à employer la force en dernier recours.
Aussi convient-il, dans une troisième partie, d'étudier plus en profondeur les rela-
tions entre les secouristes civils et les militaires engagés dans des opérations de paix.
I..:analyse des acteurs met en évidence une très grande variété de points de vue à ce
propos, tant de la part des états-majors que des institutions humanitaires. À l'oc-
casion, on a pu observer des convergences assez théoriques sur l'éventualité d'un
recours à la force pour sauver des populations sur le point d'être massacrées. Mais,
dans la plupart des cas, les organisations de secours se sont montrées de plus en
plus critiques à mesure que se multipliaient les opérations de paix. De leur côté,
beaucoup de militaires n'ont pas caché leurs réticences à travailler avec des huma-
nitaires de plus en plus nombreux sur les champs de bataille et les terrains de crises
depuis la fin de la guerre froide. Parfois proches de l'oxymore, les oppositions entre
les deux types d'acteurs sont à la fois d'ordre pratique, stratégique et idéologique. In
fine, on serait cependant bien en peine d'affirmer que, pour sauver des populations
en danger de mort, il vaudrait mieux envoyer des secours, au risque de prolonger
r l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
les conflits, ou des militaires, au risque d'enflammer encore davantage les tensions.
La conclusion renvoie ainsi les institutions humanitaires et les armées de la paix à
leurs contradictions et à leurs limites respectives en s'interrogeant sur la responsa-
bilité sociale des uns et des autres. Il en ressort surtout qu'il ya nécessité absolue de
mieux évaluer l'impact de l'aide.
14
PREMIÈRE PARTIE
Du rôle stratégique
des humanitaires
dans les confl its armés
r
"
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
(1) Voir aussi Nyers, Peter [2006], Rethinking refugees: beyond states of emergency, Londres,
Routledge, p. 25-31.
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
17
DES RESSOURCES MATÉRIELLES ET SYMBOLIQUES
(1) J'ai traduit en français toutes les citations tirées d'ouvrages en anglais.
(2) Juhem, Philippe [2001], " La légitimation de la cause humanitaire: un discours sans adver-
saires ", Mots, langages du politique, n° 65, p.9-27.
r
.,1
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
États ne peuvent pas être altruistes « au nom de l'humanité ». Les intérêts de leurs
citoyens et des victimes à sauver doivent coïncider pour qu'ils envisagent de déployer
des secours à l'étranger.
En pratique, une analyse réaliste de l'aide humanitaire internationale nécessite en fait
d'étudier le rôle des États et des acteurs privés tout à la fois. Le problème est alors
que ces derniers ne font pas non plus l'objet d'un entendement universel. Au-delà
de la diversité de leurs statuts juridiques d'un pays à l'autre, les ONG internatio-
nales, en particulier, posent des soucis de définition qui tiennent à la souplesse de
leur but non lucratif, aux ambitions professionnelles de leurs volontaires et à la
nature de leurs relations financières avec les pouvoirs politiques. En effet, le carac-
tère associatif et la vocation sociale des institutions dites « non gouvernementales»
ne suffisent pas toujours à délimiter précisément le champ d'intervention et de per-
formance des organisations secouristes de droit privé relativement aux entreprises,
aux compagnies d'assurances, aux mutuelles, aux coopératives ou même aux syndi-
cats. Il est vrai qu'une pareille ambiguïté touche également les acteurs publics qui se
revendiquent comme humanitaires. Les organisations de secours intervenant dans
des situations de conflits armés à!'étranger mériteraient d'être mieux étudiées à cet
égard, qu'elles relèvent d'un appareil gouvernemental, d'un dispositif multilatéral
ou d'une initiative citoyenne.
De fait, d'innombrables travaux portent sur la guerre et l'État. En revanche, l'intérêt
22 que soulèvent les institutions humanitaires est plus récent, de pair avec leur proli-
fération et leur montée en puissance. Depuis quelques années, les recherches à ce
sujet se sont plutôt focalisées sur les enjeux stratégiques des opérations de secours.
Concernant plus précisément le fonctionnement des institutions gouvernementales
ou associatives, plusieurs monographies ont certes été publiées, parmi lesquelles on
peut signaler les remarquables études d'Anne Vallaeys sur Médecins sans frontières,
d'Axelle Brodiez sur le Secours populaire français ou de Gil Loescher sur le Haut
Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Des auteurs français comme Pascal
Dauvin et Johanna Siméant se sont également intéressés aux volontaires humani-
taires dans une perspective de sociologie politique. D'une manière générale, cepen-
dant, les études sur l'aide dans des pays en crise restent largement dominées par les
Anglo-Saxons, avec le Refùgee Studies Centre d'Oxford ou le Humanitarianism and
~r Project de la Brown University, puis de la Tufts University aux États-Unis.
Au sein d'un corpus très riche, beaucoup de recherches sur les secouristes font preuve
d'un manque de distance critique, comme le souligne Nicolas Guilhot à propos des
organisations de défense des droits de l'homme. La littérature académique à ce sujet,
résume l'ethnologue Wiebe Nauta, est souvent écrite par des militants, des sympathi-
sants ou d'anciens employés des institutions humanitaires 3. À force de précautions,
(3) Paradoxalement, cet auteur prend lui-même soin de s'autocensurer en utilisant des pseudo-
nymes et en écrivant toute une thèse sans nommer une seule fois rONG qui fait l'objet de son
étude en Afrique du Sud.
DES RESSOURCES MATÉRIELLES ET SYMBOLIQUES
des analystes en arrivent ainsi à produire des textes complètement abstraits, sans
aucun nom d'organisation et de lieu. Dans un milieu où tout le monde finit par
se connaître, les consultants sont particulièrement experts à ce jeu de la dissimula-
tion4. D'après Adam Branch et Sam Rich, les destinataires de l'aide, eux, rechignent
à témoigner des détournements des secours humanitaires, de peur d'entraîner une
interruption des programmes. Quant aux humanitaires, leurs témoignages portent
généralement sur les exactions des belligérants, et non sur les stratégies de secours.
Certes, l'empathie des acteurs et des évaluateurs de l'aide internationale n'empêche
pas toujours l'analyse critique. À la suite du tsunami asiatique de 2004, par exemple,
la pression conjuguée des médias, des donateurs et de l'opinion publique a obligé
les organisations humanitaires à rendre davantage de comptes sur leurs activités.
Pour faire évaluer leurs réalisations, les opérateurs ont alors monté un collectif qui
a réuni des ONG comme ActionAid, Tearfund, Save the Children, World Vision
International et les sections britannique et néerlandaise de la Caritas et d'Oxfam.
Parmi les trente spécialistes membres de cette Tsunami Evaluation Coalition, vingt-
quatre avaient en l'occurrence travaillé pour des agences humanitaires privées ou
publiques. Pour autant, le rapport finalement publié par John Telford et al. n'a pas
manqué de pointer les nombreux dysfonctionnements des organisations de secours.
Lexception mérite d'être signalée car, sur le terrain, Christophe Charbon relève que
la plupart des ONG se sont plutôt exprimées sur un mode publicitaire pour décrire
leurs interventions en faveur des victimes du tsunami. 23
Selon les points de vue, il existe ainsi des variations significatives que l'on retrouve
évidemment à propos de l'aide au développement en général- pas seulement des
opérations de secours en temps de guerre. Bien souvent, les experts sont proches des
bailleurs et proposent des analyses très nuancées. Dans le cadre d'un groupe de tra-
vail de la Banque mondiale, une des principales sources de financement de l'aide,
Robert Cassen dresse par exemple un bilan globalement positif de la coopération
internationale. Ancien conseiller économique de l'agence de coopération britannique
ODA, Paul Mosley plaide pour sa part en faveur d'un renforcement de l'aide aux
pays pauvres. En effet, les bailleurs institutionnels n'ont pas intérêt à clamer que les
programmes qu'ils ont financés ont échoué. Soucieux de ne pas heurter des parte-
naires indispensables, sans qui ils ne seraient pas opérationnels, ils tendent donc à
minimiser leurs critiques contre les ONG qui mettent en œuvre leur aide, quitte à
expurger les versions finales des rapports d'évaluation qu'ils commanditent5 . Il arrive
(4) En témoigne l'étude sur les ONG menée pour la Banque asiatique de développement par Bowden,
Peter [1990), "NGOs in Asia: issues in development", Public Administration and Oevelopment,
vol. 10, n° 2, p. 141-152.
(5) De Crombrugghe, Dominique et De Decker, Cecilia [2005], Évaluation du programme des éva-
luations 2000-2004, Paris, Ministère des Affaires étrangères, Direction générale de la coopération
internationale et du développement, p. 63.
r JS HUMANITAIRES DANS lA GUERRE
également qu'ils prennent soin d'épargner les associations qui coopèrent et contri-
buent à nourrir leurs réflexioné.
Quand on travaille sur le fonctionnement et l'impact des institutions de secours
en temps de guerre, il importe donc de connaître précisément l'origine des sources
secondaires, qu'il s'agisse d'ouvrages académiques, de récits de voyages, de mémoires
individuels, d'archives, de rapports publics ou de littérature « grise ». On peut dis-
tinguer trois « points de vue » à cet égard. Les rétrospectives historiques, d'abord,
sont généralement commanditées par l'organisation elle-même, notamment à l'oc-
casion d'un anniversaire (voir tableau 1). Beaucoup relèvent en conséquence de l'ha-
giographie et sont écrites par des collaborateurs à la retraite. Parfois, les témoignages
recueillis n'en présentent pas moins un certain intérêt, car ils donnent des indices sur
la culture institutionnelle d'une organisation. Les historiens chargés de rédiger ces
rétrospectives ont en outre l'avantage d'avoir accès à des archives qui, sinon, risque-
raient de rester fermées, voire de disparaître. Quant aux versions « non autorisées »,
elles sont souvent écrites par des « dissidents» qui ont démissionné de l'organisa-
tion et qui en offrent alors une vision assez mordante.
Dans un deuxième cas de figure, les analyses sont produites par des chercheurs engagés
qui ont à la fois un pied « dedans» et un autre « dehors », à l'instar de Hugo Slim
à Save the Children, Mark Duffield et Tanja Schümer à Oxfam, Philippe Ryfman à
Action contre la faim ou Marc Le Pape, Didier Fassin et Michel Agier à Médecins
24 sans frontières. Sut le ton de la plaisanterie, le politiste Jean-François Bayart a pu qua-
lifier certains d'entre eux « d'intellectuels organiques du despotisme humanitaire )/.
Leurs perspectives ont toutefois le mérite d'éclairer les institutions humanitaires de
l'intérieur et d'ouvrir des débats bien informés qui ont souvent des débouchés pra-
tiques pour les opérateurs de l'aide.
Dans un troisième cas de figure, enfin, les stratégies d'action humanitaire sont analy-
sées par des observateurs extérieurs au mouvement: des chercheurs comme Alex de
Waal au Soudan en 1985 ou des journalistes comme William Shawcross au moment
de l'invasion vietnamienne du Cambodge en 1979 et Joseph Hanlon lors de la famine
de 1984 au Mozambique. En poste pendant plusieurs années dans des pays en crise,
ces spécialistes développent généralement une critique assez sévère de l'assistance
internationale. La virulence de leur analyse n'empêche cependant pas le dialogue
avec les secouristes. Théoricienne des dégâts collatéraux de l'aide, Mary Anderson
(6) Créé en 1951 sur la base d'un groupe interparlementaire, le One World Trust britannique a
ainsi commencé en 2003 à analyser le fonctionnement des ONG internationales en excluant de
son champ d'investigation les organisations qui avaient participé au montage de l'étude publiée
par Hetty Kovach et al., à savoir SCF, le CAFOD et Tearfund. Sans doute s'agissait-il d'éviter les
conflits d'intérêts. Mais dans la version 2006 du rapport présenté par Monica Blagescu et al., le
One World Trust dérogeait à ce principe et louait la transparence d'ActionAid, la seule ONG repré-
sentée dans son « conseil indépendant ".
(7) Politique africaine, n° 114, juin 2009, p. 172.
DES RESSOURCES MATÉRIELLES ET SYMBOLIQUES
a par exemple fini par créer son propre cabinet de consultant en la matière: CDA
(Collaborative for Development Action).
76, To(
Voksl'l, Per (Red.) [1987], Utfordringen.' ved Kirkens Nndhjelps 40 Ars merke, Oslo,
Norwegian Church Aid
Church Aid.
25
(8) Badom, Ted Gogote [1997], Foreign intervention in internai wars: the case of the Nigerian civil
war, 1967-70, Lund, Lund University Press, p.251-252.
(9) Laïdi, Zaki [1990], The superpawers and Africa: the canstraints of a rivalry, 1960-1990, Chicago,
University of Chicago Press, p. 47. Sur le terrain, Morris Davis et Kennedy Lindsay estiment cepen-
dant qu'en 1968, le gouvernement biafrais a d'abord cherché à masquer l'ampleur de la famine
afin de tromper l'opinion publique sur sa capacité de résistance militaire.
DES RESSOURCES MATÉRIELLES ET SYMBOLIQUES
(10) Abdulahi, Asad [22 nov. 2008], 'We consider ourselves heroes: a pirate speaks", The Guardian
(Londres), p. 1.
DES RESSOURCES MATÉRIELLES ET SYMBOLIQUES
(11) Incidemment, elles ont d'ailleurs généré quelques trafics à " l'extérieur ", en l'occurrence
auprès des geôliers allemands. Cf. Radford, Richard [nov. 1945], "The economic organisation of a
POW camp", Economiea, vol. 12, n° 48, p. 189-201.
(12) Sur la définition de ce terme familier, synonyme de fongibilité de l'aide, voir infra, p. 31.
(13) NSA [1871], Report of the operations of the British National Society for aid to the siek and
wounded in war, during the franeo-german war, 1870-1871, Londres, Harrison & Sons, p. 175,
cité par Gill, Rebecca [mai 2009], ''The 'rational administration of compassion': the origins of bri-
tish relief in war", Le Mouvement social, n° 227, p. 26.
r
,./
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
La substitution, la décharge
Réorientation de l'usage des ressources locales par effet de fongibilité
ou le « coulage»
(14) Stein, Robert, Ishimatsu, Mark et Stoll, Richard [mars 1985], "The fiscal impact of the US
military assistance program, 1967-1976", The Western Polit/ca/ Quarter/y, vol. 38, n° 1, p. 27-43.
DES RESSOURCES MATÉRIELLES ET SYMBOLIQUES
à la défense. Autrement dit, la corrélation était aussi inversée: plus un régime ami
dépensait dans le secteur militaire, plus il avait des chances de recevoir une aide de
Washington.
Aujourd'hui, la fongibilité de l'aide, que les spécialistes désignent familièrement sous
le nom de « coulage », paraît toujours évidente dans les États à faible revenu. Les éco-
nomistes Paul Collier et al. montrent ainsi que Il % de l'assistance internationale
aux pays les plus pauvres servent encore à financer les dépenses militaires de régions
en proie à des conflits récurrents. À en croire les chiffres calculés sur cette base, le
« butin» s'élèverait à 3,7 milliards de dollars, soit 40 % du budget de la défense des
États ciblés! Bien qu'elle ne soit pas le seul continent concerné, l'Mrique subsaha-
rienne présente quelques cas emblématiques en la matière. Ravagé par des guerres à
répétition, l'Ouganda a par exemple profité de l'aide internationale pour se lancer à
la conquête de l'Est du Congo-Kinshasa à la fin des années 1990. Paradoxalement,
le pays ne s'est pas endetté à cause de la gabegie de la dictature d'Idi Amin Dada
entre 1971 et 1979, mais à partir du moment où il a signé un accord avec le FMI en
1981, en principe pour mener une politique économique qui aurait dû le conduire à
pouvoir rembourser ses créanciers. En 1998, l'effacement de sa dette a alors permis
au gouvernement de contracter de nouveaux emprunts pour un montant encore
supérieur. Les facilités de crédit n'ont cependant pas incité les autorités à investir
dans les services publics. Au contraire, elles ont plutôt encouragé le gouvernement
à engager des dépenses qui n'étaient pas financées par l'impôt et qui l'ont donc 31
dégagé de l'obligation de rendre des comptes à la population. En guise de dévelop-
pement, expliquent Andrew Mwenda et Bengt Nilsson, l'assistance internationale
a finalement soutenu les expéditions militaires de Kampala au Congo-Kinshasa et
au Soudan, pendant qu'en Ouganda l'indice de pauvreté se dégradait à partir de
1999. La Banque mondiale, relève William Reno, a néanmoins persisté à présenter
l'Ouganda comme une réussite et un modèle de réforme économique libérale en
citant pour preuve l'augmentation d'exportations qui résultaient en réalité du pillage
des ressources des territoires occupés au Congo voisin. Pour Adam Branch, la conclu-
sion est sans appel : plus le régime de Kampala a fait la guerre, plus il a été assisté
par la communauté internationale!
Bien entendu, les gouvernements ne sont pas seuls en cause en ce qui concerne le
coulage de l'aide. La récupération militaire des secours relève parfois d'une poli-
tique d'État, comme en Éthiopie en 1984 ou en Corée du Nord en 1997. Mais
les détournements ne sont pas forcément moins massifs et systématiques lorsqu'ils
sont le fait de seigneurs de guerre en Somalie ou en Mghanistan, dans des contextes
de corruption généralisée. Au Burundi ou au Congo-Kinshasa, ils impliquent en
l'occurrence toutes les formes d'autorité, qu'elles soient de nature étatique, coutu-
mière, militaire ou religieuse. En Birmanie, souligne encore Fiona Terry, les vols sont
surtout commis par des individus et des notables à un niveau très local, qui pour
réquisitionner un véhicule, qui pour revendre des médicaments au marché noir.
Concrètement, le coulage de l'aide prend ainsi des proportions et des formes assez
variées d'un conflit à l'autre.
r
, "
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
Pendant le siège de Sarajevo en 1992-1995, explique par exemple Peter Andreas, les
convois alimentaires sont pillés ou rackettés lorsqu'ils doivent traverser les points
de contrôle militaire des combattants, Le procédé est classique. Mais les détourne-
ments se font à tous les niveaux dans une ville où, selon Ivana Macek, les agences
humanitaires internationales emploient jusqu'à 5 % de la population, Ainsi, les vols
de vivres sont organisés avec la complicité du personnel local et des chauffeurs des
organisations de secours, parfois avec des véhicules à double fondIS, Sous couvert
d'action humanitaire, nombre d'ONG « bidons» sont également montées de toutes
pièces pour bénéficier de permis d'importation, accéder à l'aéroport et faire de la
contrebande l6 . Les autorités locales, qui manipulent et gonflent artificiellement les
listes des personnes dans le besoin, ne se gênent pas non plus pour détourner l'aide
internationale afin de la revendre au marché noir ou de ravitailler les combattants.
À elle seule, l'armée bosniaque prélève 30 % des vivres qui passent en contrebande
dans le tunnel menant à l'aéroport, seul point d'accès avec « l'extérieur »). Au total,
les observateurs pensent que les militaires captent environ 20 % de l'assistance inter-
nationale pendant toute la durée du siège. À l'échelle de la Bosnie entière, renchérit
Xavier Bougarel, entre 30 % et 50 % de l'aide auraient été détournés. Dans un envi-
ronnement très corrompu, la fin du conflit ne met d'ailleurs pas un terme au pro-
blème. Après la conclusion des accords de paix de Dayton, des journalistes estiment
encore que les autorités bosniaques empochent un cinquième de l'aide à la recons-
truction, qui s'élève à cinq milliards de dollars entre 1996 et 2003 17 ,
32
De fait, les pillages ne sont sûrement pas la seule façon d'instrumentaliser les secours.
Pendant le siège de Sarajevo, argue Peter Andreas, l'aide humanitaire ne contribue
pas seulement à prolonger le conflit parce qu'elle est détournée, mais aussi parce
qu'elle crée des conditions propices à toutes sortes de trafics autour de l'aéroport,
dernier point de communication avec le reste du monde. La résistance de la popu-
lation tient autant à l'assistance internationale qu'à la contrebande, qui joue visible-
ment un rôle plus important que pendant le blocus du Biafra au Nigeria entre 1967
et 1970. La grande différence est aussi que les Bosniaques finissent par rompre le
siège et par devenir indépendants au bout de trois ans de combats. Malgré les souf-
frances qu'elle a provoquées, la guerre donne moins un sentiment de gâchis et d'inu-
tilité qu'au Biafra, qui devait réintégrer le Nigeria après sa défaite et trois années
de lutte complètement infructueuses sur le plan politique. De ce point de vue, le
« coulage» de l'aide semble parfois plus justifiable lorsqu'il permet effectivement de
résister à un agresseur condamné par la communauté internationale.
(15) Magas, Branka et Zanic, Ive (eds.) [2001], The war in Croatia and Bosnia-Herzegovina, 1991-
1995, Londres, Frank Cass, p. 325.
(16) Bojitié, Vesna et Kaldor, Mary [1999], ''The 'abnormal' economy of Bosnia-Herzegovina", in
Schierup, Carl-Ulrik (ed.), Scramble for the Balkans: nationalism, globalism, and the political eco-
nomy of reconstruction, Basingstoke, Macmillan, p. 115.
(17) Hedges, Chris [17 août 1999], "Leaders in Bosnia are said to steal up to US$l billion", New
York Times, p. Al.
DES RESSOURCES MATÉRIELLES ET SYMBOLIQUES
(18) Celte déperdition vaut bien entendu pour les États au niveau national. En Inde, par exemple,
on estime que moins de la moitié des denrées subventionnées par le gouvernement parvient
effectivement aux victimes de malnutrition, soit parce que les foyers vivant au-dessous du seuil
de pauvreté ne sont pas répertoriés comme tels, soit parce qu'une bonne partie des stocks de
céréales destinés aux défavorisés sont détournés par des fonctionnaires corrompus. Cf. Bouissou,
Julien [2 sept. 2010], " En Inde, les greniers sont pleins, les pauvres ont faim ", Le Monde, p. 4.
(19) Pour un exemple européen, voir Stubbs, Paul [hiver 1997], "NGO work with forced migrants
in Croatia: lineages of a global middle class?", International Peacekeeping, vol. 4, n° 4, p. 50-60.
r LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
, .l
les anciens ont, quant à eux, été exclus des distributions de vivres et accusés de tra-
vailler pour les rebelles, qui ne se sont évidemment pas privés d'exploiter à leur profit
les dissensions locales pour recruter des partisans. En Indonésie après le tsunami de
2004, Richard Werly et Human Rights Watch notent également que les distribu-
tions de vivres ont accentué les inégalités sociales et que les organisations de secours
ont employé d'anciens militaires qui avaient violé les droits de l'homme et participé
à la répression contre la guérilla sécessionniste d'Aceh. À la même époque, explique
Arve Ofstad, l'aide internationale au Sri Lanka a permis de financer l'effort de guerre
de Colombo. Dans les régions reprises à la guérilla des Tigres tamouls, en particulier,
elle a servi à appuyer les projets de l'armée en vue de gagner « les cœurs et les esprits»
de la population. Dans les derniers bastions tenus par les rebelles, argue Suthaharan
Nadarajah, la communauté internationale a au contraire menacé d'arrêter son aide
pour inciter les insurgés à faire la paix2o . Ronald Herring en conclut que, conju-
guée à la libéralisation de l'économie, l'aide a finalement exacerbé les tensions eth-
niques en se concentrant sur les zones gouvernementales à dominante cinghalaise.
Pire encore, les enjeux matériels de l'assistance internationale peuvent aussi pousser
les combattants à s'en prendre délibérément aux populations civiles pour attirer les
agences d'aide dans des régions délaissées. Selon Danny Hoffman, les organisations
de secours ont ainsi accordé des « primes à la violence» aux groupes les plus bru-
taux et les moins respectueux du droit humanitaire au Liberia et en Sierra Leone. De
34
même, en Somalie, on a « récompensé» les fauteurs de troubles dans le Sud et non
les combattants qui avaient déposé les armes dans le Nord-Ouest. Des 115 millions
de dollars engagés dans ce pays au titre de l'aide en l'an 2000, par exemple, seule-
ment 42 % ont été « investis» dans le Nord, qui avait pourtant renoué avec la paix
et représentait plus de la moitié de la population du pays. Lessentiel des secours est
allé au Sud, où l'on continuait de se battre et où les urgences étaient plus visibles.
Concernant le Nord-Ouest, un soutien à la reconstruction aurait été beaucoup
moins médiatique et donc plus difficile à financer. En outre, les bailleurs de fonds
ont délibérément voulu sanctionner la région du Somaliland, qui avait proclamé son
indépendance en 1991, bravant ainsi les interdits de l'Union africaine à propos de
l'intangibilité des frontières coloniales. Considérant que son aide serait interprétée
comme une reconnaissance informelle du gouvernement au pouvoir à Hargeisa,
l'ONU, notamment, a refusé d'appuyer les efforts de paix au Nord-Ouest, mais a
continué de ravitailler les seigneurs de guerre dans le Sud, spécialement à Mogadiscio.
On trouve une problématique similaire dans les camps de déplacés ou de réfugiés
qui se construisent à la frontière du Soudan et du Tchad pour accueillir les victimes
de la crise du Darfour à partir de 2003. Tandis que les rebelles instrumentalisent les
(20) Pour une thèse inverse, selon laquelle le souci de neutralité des humanitaires a plutôt ren-
forcé la guérilla tamoule en essayant d'équilibrer la distribution des secours dans les deux camps
après le tsunami de 2004, voir Meyer, Éric [2005], " Sri Lanka: l'impact politique du tsunami ",
in Boisseau du Rocher, Sophie et Godement, François (dir.), Asie: Chine, Corée du Sud, Inde,
Japon, Sri Lanka, Thai1ande, La Documentation française, Paris, coll. " Les Études ", nOs 5223-
5224, p. 175-187.
DES RESSOURCES MATÉRIELLES ET SYMBOLIQUES
tensions pour essayer d'attirer l'attention des humanitaires et des médias, la com-
munauté internationale récompense et légitime les groupes les plus violents en les
invitant à des négociations de paix au détriment des autres acteurs politiques de la
région. La plupart des ingrédients du genre sont là : taxation, vol et détournement
de l'aide; manipulation de l'image des victimes dans le cadre d'une guerre de propa-
gande contre la junte de Khartoum; utilisation des camps de réfugiés comme bases
arrière et centres de ressources pour reconstituer ses forces après les combats, faire
transiter des armes, recruter des combattants parmi les civils, etc. Les affrontements
du Darfour ne réunissent certes pas toutes les caractéristiques des crises qui ont pu
troubler d'autres régions du monde. À la différence du Cambodge ou de l'Mgha-
nistan des années 1980, par exemple, peu de camps sont tenus par une faction en
particulier, ne serait-ce qu'à cause de la fragmentation des groupes rebelles et de leur
impopularité grandissante du fait de leur comportement prédateur. Mais le schéma
général ne déroge pas à la règle: l'aide, expliquent Clea Kahn et Helen Young, est
un enjeu économique qui exacerbe les hostilités, y compris à l'intérieur du Soudan.
Dans les camps de déplacés au Darfour, 9 des 13 incidents recensés par les Nations
Unies entre juin et septembre 2007 sont ainsi provoqués par des conflits relatifs à la
distribution ou au vol de ressources humanitaires: soit, sur la période considérée,
un motif d'affrontement beaucoup plus important que les tensions ethniques ou les
combats entre groupes armés!
La question est évidemment de savoir si la concentration des attaques dans les régions 35
sous perfusion humanitaire vient de ce que les secouristes ciblent les populations
les plus martyrisées ou de ce que les belligérants orientent leurs actions en fonction
du positionnement géographique de l'assistance internationale. Sans doute un peu
des deux. Plusieurs éléments montrent en effet que les secours attisent effective-
ment les combats. Des coïncidences temporelles, d'abord: au Mozambique dans les
années 1980, rappelle David Keen, les guérilleros de la Renamo (Resistência Nacional
Moçambicana) prennent ainsi soin d'attaquer les villes qui viennent juste d'être ravi-
taillées en aide. Des recoupements géographiques, ensuite: au Népal, les foyers de
l'insurrection maoïste correspondent aux districts ciblés par les programmes de déve-
loppement rural de la communauté internationale à Rapti, Bheri-Karnali, Seti et
Mahakali. À l'inverse, la rébellion ne réussit pas à s'implanter dans les régions restées
à l'écart des préoccupations des bailleurs de fonds, par exemple à Lumbini, Gandaki,
Manang et Mustang. Selon Francesca Bonino et Antonio Donini, les échecs des pro-
grammes de développement ont en fait nourri le ressentiment contre la monarchie
et projeté les masses paysannes dans les bras des maoïstes. Le basculement est par-
ticulièrement manifeste dans la vallée de la rivière Rapti, où l'aide des États-Unis,
initialement prévue pour compenser l'interdiction de la culture d'exportation de mari-
juana en 1976, a suscité de grands espoirs à la hauteur des déceptions qui ont suivi. ..
r.;,'
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
les hiérarchies à cet égard. I..:Australie, qui avait l'habitude d'investir l'essentiel de
son aide dans sa zone d'influence « naturelle» du Pacifique, a par exemple donné la
priorité à l'Mghanistan à partir du moment où elle y a déployé des troupes aux côtés
des États-Unis. Les pays occidentaux ne sont d'ailleurs pas les seuls à avoir connu
une telle évolution. Traditionnellement, la Palestine était le principal récipiendaire
de l'aide saoudienne. Mais elle a été dépassée par le Yémen en 2008, quand Riyad
a commencé à soutenir le gouvernement de Sanaa pour réprimer une insurrection
chiite à la frontière entre les deux pays.
La lutte contre le terrorisme islamiste n'est évidemment pas le seul déterminant
politique de l'aide. Des questions de visibilité et/ou de faisabilité entrent également
en ligne de compte. Selon William Trumbull, Jean-Claude Berthélemy et al., par
exemple, les États bailleurs privilégient souvent les crises les plus médiatisées, ou bien
les petits pays où leur coopération peut avoir un impact plus évident. Soucieux de
préserver leur influence, d'autres concentrent leurs efforts sur leurs anciennes colonies,
ou sur des régions géographiquement, culturellement et linguistiquement proches.
Point n'est besoin de crises liées à des conflits armés, en l'occurrence. Lorsqu'il ne
s'agit pas de sécheresses qui durent plusieurs années, la réponse à des catastrophes
naturelles comme les inondations, les incendies, les tempêtes ou les tremblements
de terre est tout aussi significative, car elle s'inscrit dans des temps courts, ce qui
permet de mieux cerner l'évolution des montants de l'aide. Güther Fink et Silvia
Redaelli proposent ainsi une lecture fondamentalement politique de la ventilation 37
géographique de l'assistance américaine, britannique, allemande, japonaise et nor-
végienne à des victimes de 270 cataclysmes recensés de la sorte sur la période 1992-
2004. À les en croire, les États bailleurs n'ont d'ailleurs pas favorisé leurs alliés, mais
les pays qui ne votaient pas comme eux à l'Assemblée générale des Nations Unies21 .
Très étudiée par les chercheurs, l'aide américaine est un classique du genre en la
matière, car ses ressorts financiers et politiques sont clairement assumés. Au sortir
de la Seconde Guerre mondiale, elle a d'abord servi à endiguer la menace commu-
niste et liquider les surplus agricoles en vue d'éviter un ralentissement de l'activité
économique aux États-Unis. À présent, selon Michael Dobbs et LeifWenar, elle
continue de bénéficier en priorité à des compagnies américaines, qui captent 80 %
des contrats et subventions de l'agence de coopération USAlD. En 2003, on esti-
mait que sur cinq dollars d'aide, quatre revenaient aux États-Unis sous forme de
prestations de services ou d'exportations vers les pays en développement. À travers
la coopération outre-mer, l'objectif est également de propager le modèle d'une éco-
nomie de marché, de garantir la liberté de commerce et de défendre les intérêts mili-
taires de Washington. Depuis la fin de la guerre froide, constate Steven Hook, l'aide
américaine reste ainsi déterminée par des considérations sécuritaires et stratégiques
(21) Voir aussi Drury, Cooper, Oison, Richard Stuart et Van Belle, Douglas [mai 2005], "The poli-
tics of humanitarian aid: US foreign disaster assistance, 1964-1995", Journal of Polit/cs. vol. 67,
n° 2, p. 454-73.
( .LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
f'
qui doivent peu aux efforts de démocratisation et de promotion des libertés civiques
des pays en développement. Selon Clair Apodaca et Michael Stohl, il est même pos-
sible qu'en dépit de la rhétorique progressiste des administrations démocrates, les
Présidents Jimmy Carter et Bill Clinton aient été encore moins sensibles que leurs
homologues républicains au respect des droits de l'homme dans les régions ciblées
par leur aide. Dans tous les cas, la répartition géographique des engagements finan-
ciers de la coopération américaine ne correspond pas aux niveaux de pauvreté ni à
l'urgence des besoins des différentes régions concernées.
En 2006, relève Giles Bolton, les principaux récipiendaires de l'aide de Washington
étaient, par ordre décroissant d'importance, Israël, l'Égypte, l'Irak, le Soudan, le
Pakistan, la Colombie, la Jordanie et l'Éthiopie, cette dernière étant la seule à faire
aussi partie du groupe des dix pays les plus pauvres du monde. En 1980, ajoutent
Frances Moore Lappé et al., Israël et l'Égypte étaient déjà en tête de liste; parmi les
huit qui suivaient, on trouvait le Portugal et seulement quatre, l'Inde, l'Indonésie,
le Bangladesh et le Pakistan, répondaient aux critères des pays à faible revenu tels
que définis à l'époque par la Banque mondiale...
D'un point de vue plus conjoncturel, l'aide américaine a également pu obéir à des
considérations très ponctuelles, par exemple lorsque des États du tiers-monde deve-
naient membres du Conseil de sécurité de l'ONU. D'après l'étude de Lyana Kuziemko
et Éric Werker, les montants accordés ont alors augmenté en moyenne de 59 % sur
38 la période 1946-2001, contre 8 % pour ce qui concernait les agences spécialisées
des Nations Unies, en particulier l'UNICEF, où Washington avait traditionnelle-
ment une grande influence. De telles évolutions étaient parfaitement identifiables
dans le temps; en effet, les États qui n'étaient pas membres permanents du Conseil
de sécurité avaient statistiquement peu de chances d'y siéger et n'étaient, de toute
façon, pas autorisés à y rester pendant deux mandats consécutifs. De plus, les enga-
gements financiers de la coopération américaine revenaient à leur niveau antérieur
aussitôt que le pays considéré perdait sa place au Conseil de sécurité, tandis qu'ils
explosaient lorsque des événements importants conduisaient la Maison-Blanche à
user de toute son influence pour essayer de faire voter des résolutions en sa faveur,
notamment en vue de justifier son intervention militaire en Irak en 2003.
Reste évidemment à savoir si l'assistance de Washington n'a pas aussi augmenté parce
que les nouveaux États membres du Conseil de sécurité de l'ONU se trouvaient en
meilleure position pour relayer leurs besoins auprès de la communauté internatio-
nale. Les pays en développement ne sont pas passifs. Laide se négocie au moins à
deux; elle ne répond pas seulement à l'agenda politique des bailleurs de fonds. Or,
les États récipiendaires ne sont pas les derniers à instrumentaliser l'assistance des pays
riches. Pour Anatole Collinet-Makosso et al., par exemple, les gouvernements afri-
cains se doivent d'assigner une fonction diplomatique à l'aide humanitaire. D'une
manière générale, les pays du Sud peuvent parfaitement jouer un guichet contre
l'autre pour défendre leurs intérêts. Ainsi, remarque Tony Killick, ils ont su retarder
DES RESSOURCES MATÉRIELLES ET SYMBOLIQUES
(22) Les grands bailleurs de fonds de la coopération Sud-Sud, telles l'Arabie saoudite ou la Chine,
ne sont d'ailleurs pas non plus exempts de toute considération politique. Comparée aux pays occi-
dentaux, leur aide passe moins par des canaux multilatéraux et se concentre davantage sur des
espaces régionaux bien précis, souvent choisis en fonction d'intérêts stratégiques de proximité. Cf.
Developmentlnitiatives [201 0], Global humanitarian assistance report 2010, Londres, Development
Initiatives, p. 40. Voir aussi Whitfield, Lindsay (ed.) [2009J, The politics of aid: African strategies for
dealing with donors, Oxford, Oxford University Press, 401 p.
(23) Concernant les résolutions où les États-Unis et J'URSS se sont opposés, par exemple, New
Delhi a voté 38 fois dans le camp de Moscou et seulement 19 fois dans celui de Washington
entre 1958 et 1962. Cf. Eldridge, Philip John [1969], The politics of foreign aid in India, Londres,
Weidenfeld & Nicolson, p. 203.
r
,1
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
pas non plus aux États où les bailleurs ont leurs intérêts économiques et commer-
ciaux. Dans tous les cas, les calculs destinés à promouvoir l'intérêt national du pays
donateur sont de toute façon trop compliqués pour avoir des chances d'aboutir. À
en croire Alain Noël, Jean-Philippe Thérien, Louis-Marie Imbeau et Robert Wood,
les coopérations outre-mer reflètent davantage les pratiques et les politiques sociales
des États-providences, qui sont les plus généreux. D'après John White, elles s'inscri-
vent également dans des logiques historiques qui tiennent à une présence coloniale
ou à la rigidité bureaucratique d'agences désireuses de continuer les programmes
entamés à la suite d'une catastrophe naturelle majeure. Traditionnellement, une
bonne partie de l'aide belge va ainsi à son ancienne colonie du Congo, quoi qu'il en
soit par ailleurs du potentiel minier de ce pays.
Les thèses qui nient l'instrumentalisation de l'assistance internationale sont cepen-
dant assez rares. Les réalistes, en particulier, se méfient des proclamations altruistes
et héroïques de la geste humanitaire. Le découplage observé entre les principaux par-
tenaires commerciaux et les destinataires de l'aide ne suffit pas pour convaincre du
désintéressement des pays donateurs. En effet, les programmes de coopération sont
également l'occasion d'ouvrir de nouvelles filières dans des régions avec lesquelles,
précisément, les bailleurs de fonds entretiennent peu de relations économiques. De
plus, la posture purement symbolique de l'assistance internationale n'est pas négli-
geable. Le besoin de démonstration de puissance explique dans une large mesure
40 l'intérêt porté par les États-Unis à des pays stratégiquement insignifiants comme la
Somalie lors de la famine de 1992, à une époque où Washington voulait affirmer
son nouveau rôle de gendarme mondial. Dans le même ordre d'idées, la France a
toujours été soucieuse d'assurer son rayonnement culturel. Son dispositif de coopé-
ration, expliquent Jean-Sébastien Rioux et Douglas Van Belle, a donc privilégié les
pays d'Afrique francophone, notamment ceux dont les crises étaient mieux couvertes
par le journal Le Monde, sans doute parce que les gouvernements en place croyaient
ainsi mieux répondre aux attentes de leur opinion publique.
Dans tous les cas, une lecture économique et géopolitique de l'aide en fonction des
marchés ou des ressources naturelles des régions ciblées s'avère pour le moins réduc-
trice. Un sentiment de culpabilité peut également animer les motivations des pays
bailleurs. Dans les années 1960, par exemple, un des premiers bénéficiaires de l'aide
de l'Allemagne fédérale a été Israël, comme une sorte de compensation pour l'Ho-
locauste. De ce point de vue, la coopération de Bonn a été assez différente de celle
du Japon, autre pays vaincu qui, lui, a effectivement instrumentalisé son aide à des
fins économiques. Au milieu des années 1950, Tokyo s'est ainsi lancé dans la coo-
pération pour le développement afin de régler ses réparations de guerre et de pro-
mouvoir son industrie dans le cadre de contrats qui lui ont permis d'exporter son
savoir-faire, quitte à laisser ses entrepreneurs déterminer les projets à mener.
DES RESSOURCES MATÉRIELLES ET SYMBOLIQUES
l'occasion, elle a aussi aidé des organisations considérées comme proches de la Chine
maoïste, tels la ZANU et le PAC en Afrique australe. Il est intéressant à cet égard
de noter que de tels « partenariats" se sont développés sous couvert d'aide humani-
taire à travers des ONG qui, comme la NCA ou la NPA, ont permis à la diplomatie
norvégienne de soutenir discrètement les guérilleros de l'ANC en Afrique du Sud,
de l'EPLF en Éthiopie et de la SPLA au Soudan. C'est seulement depuis la fin de la
guerre froide et des luttes de libération nationale qu'Oslo a recentré sa coopération
sur les États baltes et l'ex-URSS pour d'évidentes raisons de proximité géographique
et stratégique, mais toujours par le biais d'entités « privées ,,24.
(24) Créée en 1986, la Fondation Bellona a ainsi financé à Saint-Pétersbourg le Centre écologique
des droits de l'homme d'Alexandre Nikitine, un ancien capitaine de vaisseau de la Marine sovié-
tique à qui elle avait commandé un rapport sur les dangers de contamination des sous-marins
nucléaires de la flotte du Nord; ledit rapport devait valoir à son auteur une accusation d'espion-
nage et dix mois de prison préventive en 1996...
DES RESSOURCES MATÉRIELLES ET SYMBOLIQUES
(25) USAID [2004], 2005 va/untary fareign aid pragrams. Report of va/untary agencies engaged in
averseas relief and deve/apment (the Va/Ag report), Alexandria (VA), Dimensions International, 185 p.
(26) En France, une loi de 1945 avait ainsi prévu d'interdire aux associations de recevoir des sub-
ventions de plus d'un seul service de l'État. Mais elle n'a jamais été appliquée.
r'1 5 HUMANITAIRES DANS LA GU[RRE
2400 50
2200 45
2000 40
1800 35
44 1600 30
1400 25
1200 , 20
1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007
Un double constat s'impose à la lecture de ces chiffres. D'abord, les montants consa-
crés à des actions dites humanitaires ne cessent d'augmenter, même si les besoins
d'urgence sont, par essence, plus volatils et irréguliers que l'aide publique au déve-
loppement, qui dépend moins de la conjoncture et des crises. Ensuite, les ONG de
solidarité internationale ont réussi à constituer des fonds de réserve pour parer au
plus pressé et essayer d'échapper aux contraintes des financements publics. Notre
hypothèse est que les subventions des années 1990 ont en fait permis d'amasser
ce trésor de guerre; en d'autres termes, c'est l'argent des pouvoirs publics qui a
en quelque sorte été « privatisé» après avoir été placé sur des comptes rémunérés.
rétude d'Éric Werker et Faisal Ahmed consacrée aux ONG américaines confirme
d'ailleurs la tendance. Depuis 1989, constatent-ils, la croissance budgétaire des orga-
nisations de solidarité internationale basées aux États-Unis a été supérieure à celle
des subventions publiques. Or, une pareille augmentation ne provient pas des dons
DES RESSOURCES MATÉRIELLES ET SYMBOLIQUES
des particuliers ni du mécénat des entreprises, qui n'ont pas crû dans des propor-
tions similaires, mais de la vente de produits et de services, qui ont ainsi contribué
à « marchandiser » l'aide.
À la marge, on peut certes arguer que l'échantillon retenu par l'Observatoire de
l'action humanitaire n'est pas représentatif. Après tout, il s'agit quasi exclusivement
de grosses ONG qui comptent parmi les plus transparentes, les seules, en tout cas, à
publier régulièrement des données sur leurs budgets. De plus, il est possible qu'une
analyse recentrée sur les seules associations américaines donnerait des résultats sensi-
blement différents car, selon Alan Thomas, celles-ci brassent des montants plus élevés
et elles sont généralement réputées bénéficier d'une plus forte proportion de finance-
ments privés, ce qui fait baisser d'autant le pourcentage moyen de fonds publics dans
les ressources des ONG au niveau mondial. I..:étude d'Éric Werker et Faisal Ahmed
montre d'ailleurs que les organisations de solidarité internationale basées aux États-
Unis dépendent de moins en moins des subventions publiques, qui ne représentaient
plus qu'un quart de leur budget en 2004, contre trois cinquièmes en 1964. Enfin,
les chiffres recueillis par l'Observatoire de l'action humanitaire mettent en évidence
une corrélation entre les ressources financières, la transparence et les domaines d'ac-
tivité des associations analysées. Ainsi, les ONG les plus « riches» sont celles qui
sont spécialisées dans les soins médicaux ou l'aide alimentaire, et elles ont davan-
tage tendance à publier leurs comptes, peut-être parce qu'elles en ont les moyens ou
parce qu'elles subissent plus de pressions en ce sens. Les ONG de défense des droits 45
de l'homme, en revanche, sont beaucoup plus pauvres, sans doute parce que leurs
activités d'investigation et de communication nécessitent moins de fonds que pour
distribuer des vivres ou gérer un hôpital.
I..:hétérogénéité du mouvement humanitaire oblige en fait à relativiser l'impression
d'une politisation ou, au contraire, d'une dépolitisation des associations de solida-
rité internationale par rapport aux États. Des organisations à but non lucratif ont su
garder une marge de manœuvre afin de ne pas se cantonner à un rôle d'exécutant ou
de sous-traitant des gouvernements. Il convient donc d'éviter les amalgames. Pour
Gordon Cumming, par exemple, les différences tiennent davantage à la spécialisa-
tion des ONG : à l'en croire, les « urgentistes » dépendraient moins des subventions
publiques que les « développementalisres », dont les États financent les programmes
dans des contextes politiques plus stables. Plutôt que d'analyser les ressources bud-
gétaires des opérateurs, Peter Walker et Daniel Maxwell préfèrent quant à eux dis-
tinguer les organisations humanitaires en fonction de leurs philosophies d'action.
Leur typologie comprend ainsi: les « dunantistes » qui, tel MSF, se réclament du
principe de neutralité énoncé par Henry Dunant; les « wilsoniens » qui, à l'instar
de CARE, se veulent pragmatiques et acceptent davantage de coopérer avec les
autorités; les « solidaristes » qui, comme la NPA, privilégient le partenariat avec les
populations du Sud et prennent parti dans les conflits; les « confessionnels », enfin,
dont l'approche religieuse va parfois jusqu'au prosélytisme. Au final, il s'avère que
seules des monographies permettent vraiment d'apprécier le positionnement poli-
tique des associations de solidarité internationale au cas par cas, ce que démontre le
r 1
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
46
UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE: CAS D'ÉTUDES
(1) Pichon-Bobrinskoy, Olga [20081, " La structuration du champ humanitaire autour des réfu-
giés de l'Empire russe (1915-1917)", in Forcade, Olivier et Nivet, Philippe (dir.), Les réfugiés en
Europe du xvr' au xX' siée/es: actes du colloque du Centre d'histoire des sociétés, des sciences
et des conflits de l'Université de Picardie Jules- Verne tenu à Amiens les 23 et 24 mars 2007, Paris,
Nouveau Monde, p. 143-166.
UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE: CAS O'ËTUOES
(2) Sutlon, Antony [1974J. Wall Street and the bolshevik revolution, New Rochelle (NY). Arlington
House.
r l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
Les secours déployés à l'occasion de la famine de 1921 répondent à des intérêts tout
à la fois commerciaux et stratégiques. La grande figure du moment est alors Herbert
Hoover, un riche homme d'affaires qui a supervisé la création en 1919 d'une agence
spécialisée et paraétatique, l'ARA. Directeur de la Grain Corporation aux États-Unis,
il avait des intérêts dans la Russie tsariste, ce qui le rendait suspect d'aider les bol-
cheviks en vue d'obtenir une concession minière dans l'Oural. Devenu ministre du
Commerce, il obtint que, à partir de décembre 1921, Washington finance officiel-
lement l'ARA, organisme de droit privé, pour écouler les surplus de l'armée et éviter
une crise de l'agriculture américaine. Impliqué en 1915 dans l'organisation des secours
à destination de la Belgique occupée par les Allemands, Herbert Hoover avait déjà
réussi à déroger au blocus des Alliés pour ravitailler les prisonniers de guerre russes
en Allemagne, en Autriche et en Hongrie en 1918; élu Président des États-Unis
en 1928, il poursuivra ensuite sa carrière « politico-humanitaire" de 1937 à 1947
en supervisant la distribution de l'aide alimentaire américaine en Asie, d'abord en
Chine, puis dans d'autres pays de la région au sortir de la Seconde Guerre mondiale3.
En Russie, après la révolution bolchevique, l'ARA a en fait commencé par assister
les « Blancs ». De la même façon que Herbert Hoover était intervenu pour endiguer
la menace communiste en Hongrie en 1918, elle a distribué aux contre-révolution-
naires des vivres, des vêtements et du carburant à un moment critique, lors d'une
offensive en vue de reprendre Petrograd aux bolcheviks en 1919. Par la suite, l'ARA
50 doit cependant admettre la défaite des Blancs et composer avec le nouveau régime
au pouvoir à Moscou. La famine lui donne l'occasion de revenir sur le devant de la
scène, cette fois du côté soviétique. À l'instar de l'ARC à Petrograd en 1917, l'ARA
fait alors office de consulat américain à Moscou en 1921. Sur place, elle est enca-
drée par d'anciens officiers de la Première Guerre mondiale. Responsable de la dis-
tribution des secours américains en Arménie en 1919, le directeur de ses opérations,
le colonel William Haskell, a ainsi commandé le 6g e régiment de combat contre les
Allemands en 1917. Ce sont par ailleurs des destroyers de la Navy qui escortent les
bateaux de vivres jusque dans les ports russes: une bonne occasion de collecter des
renseignements sur l'état de l'économie et des installations militaires du pays. Les
communistes ne sont évidemment pas dupes, mais ils acceptent l'aide américaine
du moment qu'elle sert leurs intérêts. Les secours leur permettent de passer un cap
difficile et de consolider leur régime, qui se constitue formellement sous le nom
d'Union des Républiques socialistes soviétiques en décembre 1922.
(3) Bane, Suda Lorena et Lutz, Ralph Haswell (eds.) [1943], Organization of American relief in
Europe, 1918·1919. California, Stanford University Press; Surface, Frank et Bland, Raymond [1931J,
American food in the world war and reconstruction period: operations of the organizations under
the direction of Herbert Hoover, 1914 to 1924. California, Stanford University Press.
UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE: CAS D'ÉTUDES
• La récupération communiste
De fait, les communistes prennent vite le contrôle de l'aide afin de déterminer les
modalités de sa distribution en fonction de critères politiques. En vertu d'un accord
négocié entre les autorités américaines et russes à Riga le 20 août 1921, l'ARA dis-
pose théoriquement d'une certaine liberté d'action, ainsi que d'une immuni té diplo-
matique qui la protège des interférences gouvernementales. Sur le papier tout au
moins, l'agence de Herbert Hoover peut circuler à sa guise à l'intérieur du pays. Elle
est libre de recruter elle-même des employés sur place et de choisir les bénéficiaires
de son aide en organisant des comités locaux 4 • Mais les responsables de l'ARA
témoignent bientôt des pressions administratives qui, concrètement, entravent leur
travail et permettent aux communistes de détourner les secours s.
Les dysfonctionnements apparaissent à plusieurs niveaux. Aussitôt après la signature
de l'accord de Riga, d'abord, le Politburo dissout le« Comité russe contre la famine »,
qui était censé servir d'interface avec l'ARA. Accusés d'être des opposants sociaux-
démocrates, ses membres sont arrêtés et remplacés par une commission gouverne-
mentale qui devient l'unique interlocuteur officiel de l'agence américaine au niveau
national, notamment pour organiser le transport des vivres. À l'échelle locale, les
comités de liaison sont également soumis aux bolcheviks, qui contrôlent la moindre
de leurs décisions. Concrètement, tout doit passer par l'intermédiaire du commis-
saire Alexandre Eiduk, l'intraitable ministre plénipotentiaire en charge des relations
avec les autorités américaines. L'ARA n'est donc plus en mesure de sélectionner les 51
partenaires avec qui elle souhaite travailler pour distribuer de la nourriture aux vic-
times de la famine, à commencer par l'Église orthodoxe.
Autre difficulté, l'agence américaine a de plus en plus de mal à choisir elle-même ses
employés locaux. Tandis que les syndicats veulent contrôler ses recrutements, cer-
tains de ses collaborateurs russes sont arrêtés par la Tcheka. Les pressions s'exercent
à tous les niveaux de la chaîne logistique. Dans les ports où débarquent les vivres,
les dockers menacent de faire grève si on ne les laisse pas continuer à percer les sacs
de nourriture pour emporter quelques grains dans leur poche. À!'étape suivante, les
employés du chemin de fer ne sont pas en reste. Ils bloquent les convois et finissent
par convaincre les autorités de les ravitailler en réquisitionnant une partie du fret de
l'ARA. De ce fait, des wagons se perdent en cours de route ou restent en rade dans
des gares que l'agence américaine ne parvient pas à localiser. Jusqu'à un tiers d'entre
eux n'arrive pas à destination, d'après les statistiques de l'ARA pour le mois de jan-
vier 1922. En avril 1922, seuls 2 454 wagons sur un total de 9 414 sont parvenus
à bon port: un retard qui s'explique autant par la résistance des cheminots que par
l'engorgement des voies ferrées et le manque de charbon pour les locomotives.
(4) Fisher, Harold Henry [1971], The famine in Soviet Russia, 1919-1923: the operations of the
American relief administration, New York, McMilian.
(5) Golder, Frank Alfred et Hutchinson, Lincoln [1927], On the trail of the Russian famine, California,
Stanford University Press.
r
,l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
Les problèmes ne viennent pas que de la logistique. LARA est également empêchée de
choisir elle-même les populations qu'elle veut aider. Accusée de privilégier les nantis,
elle doit bientôt obéir aux critères de classes du parti et demander à chaque fois une
autorisation spéciale pour distribuer les rations d'une valeur supérieure à cinquante
dollars: cette contrainte pénalise par exemple les envois nominatifs de la commu-
nauté juive des États-Unis, que l'ARA est chargée de convoyer. Initialement réservée
aux enfants, puis étendue aux adultes, l'aide alimentaire américaine permet finale-
ment de consolider le régime. Suivant les dispositions de l'accord de Riga, les fonc-
tionnaires, les syndicalistes, les militaires et les familles de soldats sont certes exclus
des distributions de vivres. Mais on assiste en réalité à une sorte de division du tra-
vail. D'un côté, la nourriture disponible sur place va en priorité aux fonctionnaires;
de l'autre, l'ARA ravitaille les paysans, les commerçants et les travailleurs qualifiés.
Dans les campagnes, les villageois qui reçoivent de l'aide doivent en effet remettre
une partie de leur récolte aux autorités: ils sont taxés en nature. De plus, la nour-
riture peut à tout moment être réquisitionnée par les autorités. LARA essaie de
sauver la face en négociant ces « emprunts» sous la forme de prêts remboursables.
Lidée est de faire contribuer les bolcheviks aux opérations de secours, avec vingt
millions de dollars du côté américain pour distribuer des vivres, contre dix millions
de dollars du côté soviétique pour acheter des semences. Mais fondamentalement,
cela n'empêche pas de consolider l'emprise du Parti communiste, qui continue de
52
taxer la paysannerie.
Linstrumentalisation politique de l'aide apparaît ainsi de façon criante quand, en
octobre 1922, les Soviétiques recommencent à exporter des céréales alors que l'Ukraine
crie toujours famine et que la Russie capte l'essentiel des distributions de vivres. En
principe, l'objectif est de se procurer des devises pour acheter des machines-outils,
redémarrer l'industrie, payer la récolte des paysans et éviter des réquisitions contre-
productives. Mais en réalité, la reprise des exportations revient à punir l'Ukraine,
qui a « démérité» du fait de son hostilité aux révolutionnaires. Cette « Nouvelle
Politique économique» s'accompagne d'un durcissement à l'égard de l'ARA, qui a le
plus grand mal à maintenir ses propres cantines et à empêcher les autorités locales de
distribuer les vivres à sa place. Concrètement, les syndicats communistes achèvent de
prendre le contrôle de la logistique humanitaire. Pour sa part, Moscou interdit aux
Américains d'organiser des soupes populaires dans les régions déjà prises en charge
par des institutions gouvernementales. Le parti-État, qui revient sur les dispositions
de l'accord de Riga, entreprend également de prélever des taxes sur l'aide alimen-
taire. Poussée dans ses derniers retranchements, l'ARA finit donc par se désengager
en 1923, une décision qu'elle justifie en arguant d'une relative décrue de la famine.
Les autorités locales s'empressent alors de mettre la main sur les réserves financières
et les surplus alimentaires de l'agence américaine, dont un bon nombre d'employés
russes sont arrêtés après le départ des expatriés ...
UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE: CAS D'ÉTUDES
• Le Biafra en 1968
53
La guerre du Biafra est souvent présentée comme l'acte de naissance de l'interven-
tion humanitaire moderne, sur le mode du « sans-frontiérisme ». Certains y voient
même un moment fondateur du droit d'ingérence tel qu'on le connaît aujourd'hui.
Très étudiée, la crise a été un des premiers drames africains à être autant média-
tisé. Elle est aussi connue à cause du rôle stratégique qu'y ont joué les humanitaires
pour aider les sécessionnistes à contourner le blocus de l'armée nigériane et à résister
pendant plus d'un an, jusqu'à l'effondrement de la République du Biafra en jan-
vier 1970. Les événements ont suffisamment fait couler d'encre pour qu'on puisse
les récapituler brièvement6 . Après la proclamation de l'indépendance du Biafra par
Chukwuemeka Odumegwu üjukwu en mai 1967, les sécessionnistes ibo avaient
perdu leur dernier accès à la mer, Port Harcourt, en mai 1968. Complètement encer-
clés, ils devaient alors se ravitailler en armes et en vivres grâce au pont aérien mis en
place par les organisations humanitaires, en violation de la souveraineté nigériane 7 .
(6) POllr une synthèse, voir Pérouse de Montclos, Marc-Antoine [2009], "Humanitarian aid and the
Biafra war: lessons not learned", in Okonta, Ike et Meagher, Kate (eds.), Legacies of Biafra: vio-
lence, identity and citizenship in Nigeria, Dakar, Africa Development, vol. 34, n° 1, p. 69-82. On
peut également consulter un ouvrage qui se veut plus complet, mais comporte quelques erreurs:
Obiaga, Ndubisi [2004], The politics of humanitarian organizations intervention, Lanham (Md.),
University Press of America.
(7) Urhobo, Emmanuel [1978], Relief operations in the Nigerian civil war, Ibadan, Daystar Press.
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LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
avion aux rebelles à Port Harcourt en novembre 1967. De ce fait, le CICR a vite
été accusé par la presse locale de violer la souveraineté du Nigeria et de convoyer
des armes pour les Biafrais. Dès janvier 1968, ses vols ont alors été suspendus pen-
dant un temps, officiellement sous prétexte de ne pouvoir garantir leur sécurité, en
réalité pour les obliger à atterrir préalablement en zone fédérale afin de vérifier leur
cargaison. Diplomate issu de la « famille du chocolat », ambassadeur de Suisse à
Washington puis Moscou et ancien Haut Commissaire des Nations Unies pour les
Réfugiés, l'envoyé spécial du CICR à Lagos, August Lindt, a ensuite donné l'impres-
sion de soutenir les rebelles dans le cadre d'un appel lancé en mai 1968 et malencon-
treusement intitulé « SOS Biafra ». Dans un communiqué du 17 août 1968, encore,
il a critiqué les fédéraux et non les sécessionnistes, pourtant bien aussi responsables
des obstacles dressés dans l'acheminement de l'aide. August Lindt a ainsi protesté
contre la réquisition militaire d'un appareil de la Croix-Rouge, tout en autorisant le
décollage d'une cargaison vers Uli sans l'accord préalable du gouvernement fédéral.
Pour sa part, le vice-président du CICR, Jacques Freymond, a transmis à l'émissaire
du Biafra à Genève des renseignements des services américains selon lesquels l'avia-
tion ennemie avait acquis en juillet 1969 des équipements pour intercepter les vols
de nuitS. Au sein même de l'institution, certains n'ont pas non plus caché leurs
sympathies biafraises, s'indignant de l'incapacité de la communauté internationale
à forcer le blocus des troupes nigérianes. Parmi les volontaires envoyés sur place, le
jeune docteur Bernard Kouchner allait, par exemple, rompre la « loi du silence »
et dénoncer un « génocide» qui ne devait finalement pas avoir lieu après la vic- 57
toire des fédéraux 9 . D'après le responsable nigérian de la reconstruction de l'État
du Centre-Est en 1970, davantage d'Ibo seraient en réalité morts de faim après la
guerre, et non pendant: une situation qui n'était pas due à une volonté d'extermi-
nation mais à la corruption, à la désorganisation et au détournement de l'aide lO •••
Bien entendu, la diplomatie humanitaire de l'époque a aussi eu des prolongements
au niveau des États. La crise du Biafra, en l'occurrence, a dérogé aux alliances de
la guerre froide et de la confrontation Est-Ouest. D'un côté, on trouvait en effet
le Royaume-Uni, l'Égypte nassérienne et l'URSS dans le camp des fédéraux; de
l'autre, la France gaulliste, le Gabon « conservateur» et la Tanzanie « progressiste»
en soutien aux sécessionnistes. De telles alliances ont brouillé le sens politique des
aides gouvernementales à destination des zones de combats. En réalité, le conflit a
surtout vu s'affronter en coulisses deux puissances occidentales, le Royaume-Uni et
(8) Cronje, Susan [1972]. The World and Nigeria: the diplomatie history of the Biafran war, 1967-
1970, Londres, Sidgwick & Jackson.
(9) Sur l'instrumentalisation politique de ces témoignages humanitaires par les services secrets
français et les rebelles biafrais, voir Brauman, Rony [2006], " Les liaisons dangereuses du témoi-
gnage humanitaire et des propagandes politiques ", in Le Pape, Marc, Siméant, Johanna et Vidal,
Claudine (dir.), Crises extrêmes: face aux massacres, aux guerres civiles et aux génocides, Paris,
La Découverte, p. 188-204.
(10) Obi-Ani, Paul [1998], Post-eivil war social and economic reconstruction of Igboland, 1970-
1983, Enugu, Mikon Press, p. 14.
r. li'
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
58
• Le Cambodge en 1979
On trouve une situation identique pendant la crise cambodgienne de 1979, après
l'invasion vietnamienne et l'effondrement du régime de Pol Pot. Là aussi, le conflit ne
correspond pas exactement aux présupposés des alliances Est-Ouest entre « marxistes»
et « capitalistes ». D'un côté, on trouve une coalition hétéroclite qui réunit les
Américains, les Chinois, les Thaïlandais et les Khmers rouges chassés du pouvoir;
de l'autre, le gouvernement de Phnom Penh, le Viêt Nam et leurs alliés soviétiques.
Sur le terrain, le déploiement des humanitaires ne répond donc pas aux alignements
idéologiques de la guerre froide, même si leur intervention n'est pas sans arrière-pen-
sées politiques. Les belligérants, eux, ne se gênent pas pour instrumentaliser l'aide à
leur avantage et, à l'occasion, exagérer délibérément les besoins réels de la population.
Ces pratiques, expliquent Daniel Unger et Piona Terry, touchent autant les guérilleros
en exil que le gouvernement installé par les Vietnamiens à Phnom Penh. Comme
(11) Nweke, Aforka [1976], Externa/ intervention in African contlicts: France and French-speaking
West Africa in the Nigerian civil war, 1967-1970, Brookline (Mass.), Boston University, African
Studies Center, 77 p.
(12) Matusevich, Maxim [2003], No easy rowfor a Russian hoe: ide%gy andpragmatism in Nigerian-
Soviet relations, 1960-/991, Trenton (N.J.), Africa World Press; Chibundu, Victor Nwaozich [2000],
Nigeria-China foreign relations, 1960-1999, Ibadan, Spectrum.
(13) Pour une analyse de la position diplomatique de Washington, voir aussi Thompson, Joseph
[1990], American policy and African famine: the Nigeria-Biafra war, 1966-1970, New York, Greenwood.
UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE: CAS D'ÉTUDES
(14) Mysliwiec, Eva [1988], Punishing the poor: the international isolation of Kampuchea, Oxford,
Oxfam, p. 100.
(15) Propos cités par Trannln, Sabine [2005], Les ONG occidentales au Cambodge: la réalité der-
rière le mythe, Paris, L.:Harmatlan.
r,l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
à propos des Mghans qui, dans les années 1980, sont obligés de s'affilier à une fac-
tion pour être autorisés à trouver refuge au Pakistan et obtenir des rations alimen-
taires redistribuées en priorité aux combattants l6 . À la frontière thaïlandaise, en
l'occurrence, les guérillas en lice ne viennent pas se greffer sur des structures déjà
existantes. Après la chute du régime de Pol Pot, leurs bases militaires ont accueilli
les premiers arrivants et sont à l'origine des campements que la communauté inter-
nationale va ensuite assister. D'après Christel Thibault, les réfugiés choisissent quant
à eux d'aller vers tel ou tel site pour des raisons de proximité géographique et non
d'affiliation politique. Les différents mouvements de lutte armée utilisent donc l'aide
occidentale pour les attirer, grossir les rangs de leurs combattants et disposer d'élec-
teurs potentiels, voire captifs, en cas de rapatriement au Cambodge, étant entendu
que les occupants des camps devront les soutenir pour les « remercier» de les avoir
protégés contre les Vietnamiens.
La responsabilité des humanitaires dans la prolongation du conflit est assez évi-
dente à cet égard. Les hésitations des spécialistes portent plutôt sur le caractère
direct ou indirect de leur contribution à la résistance antivietnamienne. Dans le cas
du Biafra, les analystes sont à peu près d'accord sur le rôle déterminant de l'aide.
Au Cambodge, les avis semblent moins tranchés. « En apportant une aide huma-
nitaire à des camps où se trouvaient rassemblés des civils et des combattants dès le
début des années 1980, écrit ainsi Christel Thibault, la communauté internationale
a indirectement permis le maintien, puis le renforcement, de la résistance khmère- 61
rouge sur les marges septentrionales et occidentales du Cambodge. » Un peu plus
loin dans le même ouvrage, on lit cependant: « Non seulement l'assistance portée
aux réfugiés a directement contribué à l'entretien des mouvements de guérilla - et
donc à une certaine pérennisation des conflits armés - , mais la présence d'éléments
combattants dans les camps civils et la proximité géographique de ces camps et des
bases de la résistance ont considérablement accru l'exposition des réfugiés aux com-
bats frontaliers. »17
Au final, il s'avère que les deux cas de figure ont pu coexister en même temps, par-
fois de façon tout à fait délibérée. Entre 1980 et 1986, les Américains ont ainsi versé
aux Khmers rouges l'équivalent de 85 millions de dollars par l'intermédiaire « huma-
nitaire » d'une ONG établie à Bangkok et montée de toutes pièces par la CIA, le
Kampuchea Emergency Group. À l'époque, un pareil dispositif existait d'ailleurs pour
aider les contras contre les sandinistes au Nicaragua ou, en Mghanistan, les mou-
djahidine contre l'Armée rouge (voir encadré). Parallèlement, des organisations de
secours plus « authentiques» ont aussi contribué à entretenir le conflit cambodgien
en déchargeant les belligérants de leurs responsabilités sociales et en leur permettant
(16) Voir aussi Jalalzai, Musa Khan [1996], Seetarianism and ethnie violence in Afghanistan,
Lahore, Vanguard, p. 158-162.
(17) C'est nous qui soulignons.
r
,l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
de concentrer toutes leurs ressources sur l'effort de guerre. En son temps, Florence
Nightingale avait déjà déploré le problème au moment de la fondation de la Croix-
Rouge en 1863. Dans le cas du Cambodge, une secouriste le résume à sa manière:
« Largent fourni aux agences et aux ONG, alors que les factions politico-militaires
disposent de leurs moyens propres, c'est autant que ces factions peuvent consacrer à
la guerre et ne pas consacrer aux besoins fondamentaux des gens sous leur contrôle.
Laction humanitaire à la frontière permet ainsi le financement de la poursuite de
la guerre civile. Les ONG soignent les victimes de la guerre. Les ONG fournissent
aux factions des moyens de subsistance qui leur permettent de ne pas s'occuper de
la survie des populations et de consacrer leurs moyens propres à la guerre. »18
(18) Propos cités par Jennar, Raoul Marc [1995], Chroniques cambodgiennes: 1990-1994 : rapports
au Forum international des ONG au Cambodge, Paris, L.:Harmattan, p. 159.
UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE: CAS D'ÉTUDES
• Le Liberia: 1989-1997
Commençons par évoquer rapidement le cas du Liberia sur la période qui va du
début de la rébellion de Charles Taylor en 1989 jusqu'à son élection en 1997. Le
conflit est symbolique, car il se déclenche juste après la chute du mur de Berlin, qui
64 semble inaugurer une nouvelle ère, affranchie des rivalités Est-Ouest. Les interven-
tions étrangères au Liberia après 1989 sont éclairantes à ce sujet. Malgré leur présence
historique dans un pays qui fait partie de leur aire d'influence depuis longtemps, les
États-Unis restent en effet très en retrait tout au long du conflit. C'est sous l'égide
du Nigeria et de la Communauté économique des États d'Mrique de l'Ouest (la
CEDEAO ou, d'après son acronyme anglais, ECOWAS) qu'une force d'interpo-
sition, l'ECOMOG, se déploie au Liberia, d'abord dans la capitale en 1990, puis
le long de la côte jusqu'à Buchanan à partir de 1992. Parallèlement, la ventilation
géographique de l'assistance étrangère met en exergue la profonde césure urbaine et
rurale qui oppose le gouvernement intérimaire d'Amos Sawyer à Monrovia, ville sous
perfusion humanitaire, et l'arrière-pays aux mains des guérillas, région délaissée par
les organisations de secours faute d'avoir obtenu un accès sécurisé aux victimes. De
ce point de vue, l'aide remplit bien sa fonction diplomatique, qui vise à conforter
et légitimer un pouvoir reconnu par la communauté internationale tout en isolant
les seigneurs de guerre de l' hinterland.
Dans l'enclave gouvernementale de Monrovia, la manne humanitaire suscite d'ail-
leurs bien des convoitises et des vocations (voir tableau 3, p. 66). Avant la guerre,
le Liberia ne comptait qu'une douzaine d'ONG au sens « moderne» du terme, abs-
traction faite des Églises et des associations d'originaires, qui jouaient un impor-
tant rôle social. Au pouvoir depuis 1980, la dictature de Samuel Doe avait en effet
réprimé les demandes de démocratisation de la société dite « civile », telle la NARDA
(New African Research and Development Association) à partir de 1987. Les militaires
UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE: CAS D'ÉTUDES
avaient notamment décapité la direction d'une des ONG les plus célèbres du Liberia,
Susukuu, qui avait été créée par des intellectuels en 1971 et nommée en référence à
deux mots, susu et kuu, désignant respectivement des tontines et des travaux commu-
nautaires dans les champs. Proche du Movement for Justice in Africa, un parti clan-
destin fondé début 1973, celle-ci avait d'abord manifesté son opposition au régime
du Président William Tolbert, au pouvoir de 1971 à 1980. Mais ses membres fon-
dateurs avaient ensuite fait les frais de la dictature de Samuel Doe : Siapha Kamara
était emprisonné, tandis qu'Amos Sawyer était contraint à l'exil. Devenu prési-
dent du Movement for Justice in Africa puis du Liberian People's Party, le directeur
de Susukuu, le docteur Togba-Nah Tipoteh, était quant à lui accusé d'avoir trempé
dans une tentative de coup d'État en 1981. Révoqué de ses fonctions gouvernemen-
tales, il devait poursuivre sa carrière politique au sein d'organismes comme l'IGL,
une plateforme rassemblant 25 organisations nationales au sortir de la conférence
souveraine de 1990, la Ali-Liberia Conference...
Après la chute de la dictature de Samuel Doe, la poursuite de la guerre bouleverse
alors la donne en précipitant l'afflux d'ONG occidentales dans la capitale. Outre
le CICR, le gouvernement intérimaire en recense une vingtaine en 1991. À ceci
s'ajoutent les ONG locales qui ont réussi à subsister ou qui se créent pour prendre le
relais avec des financements occidentaux. Confinées à des objectifs très ponctuels, la
plupart restent certes à l'intérieur de la capitale, sous la protection de l'ECOMOG.
Créée en 1975 pour soutenir des dispensaires ruraux à travers tout le pays, la CHAL 65
(Christian Health Association ofLiberia) recentre par exemple ses programmes sur
les seules régions de Monrovia et Tubmanburg, en l'occurrence en distribuant des
vivres et en assurant une veille nutritionnelle par l'intermédiaire des Églises regrou-
pées au sein de cellules appelées CCC (Concerned Christian Communities). Il faut
attendre les élections d'août 1997 pour que les opérateurs humanitaires puissent cir-
culer plus facilement et se déployer pleinement dans l'arrière-pays. Les ONG locales,
elles, en profitent pour s'étendre en dehors de la capitale. Elles sont officiellement
300 lorsqu'en juillet 2002 se tient à Ouagadougou une conférence de réconcilia-
tion présidée par Amos Sawyer et boycottée par le gouvernement de Charles Taylor
du fait qu'elle réunit les guérilleros du LURD et les acteurs organisés de la société
« civile)} : associations de solidarité, barreau, presse, mouvements étudiants, oppo-
sants en exil, leaders religieux, etc.
Dans une très large mesure, la multiplication des ONG se limite cependant à la
région de Monrovia et concerne peu les divers groupes rebelles qui se disputent le
contrôle de l'arrière-pays pendant la première phase de la guerre, après l'exécution
de Samuel Doe en septembre 1990. Malgré leur détournement, les secours ne jouent
donc pas un rôle aussi structurant, sur le plan militaire, que dans des pays comme la
Somalie ou l'Éthiopie, où ils ont effectivement contribué à prolonger les conflits. Si
l'aide déversée au Liberia est importante pour un petit pays qui, en temps normal,
est autosuffisant sur le plan alimentaire, les ressources locales permettent de financer
les belligérants sans avoir besoin d'une aide étrangère. À Monrovia, le gouverne-
ment intérimaire continue en l'occurrence de vendre des pavillons de complaisance,
r,,,'
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
d'encaisser les revenus du port et de capter les remises de fonds de la diaspora libé-
rienne aux États-Unis. Dans l'arrière-pays rural, les factions rebelles exploitent quant
à elles les ressources naturelles des zones sous leur contrôle: caoutchouc des planta-
tions Firestone, minerais des monts Nimba, bois précieux de la forêt tropicale et dia-
mants de Sierra Leone 19 . Certes, la situation change quelque peu quand, en 1992,
la force d'interposition de la CEDEAü se déploie le long de la côte et s'empare du
port de Buchanan, empêchant les hommes de Charles Taylor de continuer à exporter
le fer et les agrumes du Nimba. Autre évolution notable, cette fois en 1996, l'entrée
des rebelles dans la capitale et le pillage des ressources humanitaires de la ville leur
permettent également de financer leurs combattants. Il n'en reste pas moins que,
d'une manière générale, l'aide ne joue pas un rôle crucial durant la guerre: non seu-
lement parce que le Liberia ne fait pas l'objet d'une forte mobilisation de la part de
la communauté internationale, mais aussi parce que les belligérants dépendent peu
des secours et ont d'autres moyens de se ravitailler.
Tableau 3. - Les ONG libériennes créées pendant la première phase de la guerre civile
(1989-1997)
(19) Pérouse de Montclos, Marc-Antoine [1996], « Liberia: des prédateurs aux ramasseurs de
miettes ", in Jean, François et Rufin, Jean-Christophe (dir.), Les économies de guerre dans les
conflits de basse intensité, Paris, Hachette Pluriel, p. 269·297; Atkinson, Philippa [1997], The
war economy in Liberia: a political analysis, Londres, Overseas Development Institute, Relief and
Rehabilitation Network Paper, n° 22.
UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE: CAS O'ËTUOES
Fondée en 1991
« humanitaire »
Àmeitleure pre
d'Alhadji Kra
Créée fin 1994, celte organisation tient plus du parti politique que de l'ONG, label qu'elle
obtient au prétexte que son fondateur, Oscar Quiah, est le seul représentant de la société
LNC (Liberia National civile au Conseil d'État du gouvernement de transition en 1995. Originaire du comté de
Conference) Sinoe, ce dernier apendant longtemps louvoyé entre l'opposition et le gouvernement.
Ministre de l'Intérieur après le coup d'État militaire de 1980, il aplusieurs fois été
emprisonné sous les régimes de William Tolbert, puis de Samuel Doe.
barnga dans le fief de Charles Taylor
nues par les guérilleros du NPFl,
Proche de l'IFMC et fondée par Mary Brownell, celte plate-forme féministe est créée pour
participer à des négociations de paix à Accra au Ghana en 1994. Reprenant l'héritage
de la Liberian Federation of Wamens Organizatians, qui avait été interdite en 1980 par
la dictature de Samuel Doe, elle n'a pas seulement vocation à soutenir les efforts de
LWI (Liberian Wamens médiation, mais aussi à défendre les droits des femmes. Àpartir de 1995, elle est dirigée
Initiative) par la veuve d'un éminent avocat, Ruth Perry, qui aété sénatrice de 1985 à 1989 et qui,
devenue membre du Conseil d'État, préside brièvement le gouvernement de transition
en 1996-1997. Début 1996, les combats et le pillage de Monrovia obligent cependant la
LWI à s'installer momentanément à Freetown en Sierra Leone, où elle prend le nom de
LAW (Liberian Alternative at Wark for Peace and Demacracj).
Cr l avec le soutien de l'UNICEF et
de lion ad'abord pour vocation de
s'o place en 1990 afin de soigner les 67
MERCI (Medical Emergency de Monrovia. Àpartir de 1992,
and Relief Cooperative (National Drug service), une
i est ressuscitée sous
MERCI prend alors de l'ampleur.
, avec 2 hôpitaux, 25 dispensaires
Créée en 1996 par Jappah Nah, celte ONG compte parmi les plus critiques à l'égard de
l'autoritarisme du régime de Charles Taylor après les élections de 1997. Ses membres
MOOHAR (Mavement
sont d'ailleurs régulièrement harcelés par les services de sécurité de la présidence.
for the Defence ofHuman
Ainsi, accusé de collusion avec les rebelles fin 2002, son directeur, Aloysius Toe, est
Rights)
arrêté et emprisonné pendant huit mois avant de parvenir à prendre la fuite au Ghana
quand le régime s'effondre en 2003.
Officialisée sous l'égide de WaJa ... "'U',
UU'"" U'U
Sources: Observatoire de l'action humanitaire; Black, Richard et Brusset, Emery [2000], Emergency relief and
reconstruction - Astudy of the Liberian experience, Monrovia, United Nation Development Programme.
(20) Huntington, Richard [1988], "Memories of development: the rise and fall of a participatory pro-
ject among the Dinka, 1977-1981", in Attwood, Donald et al. (eds.), Power and poverty: deve/op-
ment and deve/opment projects in the Third Wor/d, Boulder (Colo.), Westview, p. 85-103.
UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE: CAS D'ËTUDES
des Églises du Nouveau Soudan, parce que la junte de Khartoum a déjà un SCC, le
Sudan CouncilofChurches, qui date de 1965. Dans le même ordre d'idées, les propa-
gandistes du gouvernement et des rebelles se livrent bataille par l'intermédiaire d'ins-
titutions spécialisées. Sur la question de l'esclavage, par exemple, la junte établit en
mai 1999 une commission d'enquête, le CEAWAC (Committeefor the Eradication of
Abduction ofWomen and Children) , à laquelle la SPLA réplique en lançant trois ans
après une fondation à l'objectifsimilaire, la FREDCAC (Foundation for Rehabilitation,
Education and Development ofChildren [Link] by Armed Conflict).
Par rapport aux mouvements rebelles dans le Sud, le gouvernement a cependant
l'avantage de contrôler l'appareil d'État, ce qui lui permet de développer un sys-
tème plus sophistiqué pour capter et orienter l'aide humanitaire. Son dispositif gra-
vite en l'occurrence autour d'une agence de prosélytisme religieux créée en 1980,
la Da'wa lslamiya (l'Appel de l'islam), qui est statutairement exonérée d'impôts et
qui finit par monter un véritable empire commercial et industriel. Il comprend
aussi une myriade d'organisations apparues un ou deux ans après l'arrivée au pou-
voir des Frères musulmans en 1989, à l'instar d'Al Birr (Bienfaisance), qui construit
des hôpitaux dans le Sud, des Shaheed (Martyrs), qui assistent les familles des sol-
dats tués au combat, de la Fondation Abdel Rahman Ibn Awf, qui soutient les
milices gouvernementales, ou des femmes de Salaam allzzah (La paix dans l'hon-
neur), qui cuisinent pour les troupes. Sur le front intérieur, l'objectif est en l'occur-
70 rence de sanctuariser des positions stratégiques et de fixer la population en dehors
des zones rebelles. Parce que Khartoum a l'ambition d'exporter sa révolution isla-
mique à travers le monde, il s'agit également de porter la voix du Soudan dans le
reste de l'Afrique, par exemple au Tchad à partir de 1985, où Da'wa lslamiya essaie
de s'affranchir des financements libyens pour contenir les velléités annexionnistes
du colonel Muammar Kadhafi, voire jusqu'en Europe, où une obscure ONG, la
TWRA (Third World ReliefAgency), se charge de convoyer 350 millions de dollars
en provenance d'Iran, du Pakistan, de Brunei et de Malaisie pour soutenir les acti-
vités militaires des musulmans de Bosnie en 1992-1996.
Le dispositif gouvernemental de captation des secours tourne ainsi autour de deux
pivots: la perception de l'impôt musulman zakat, qui permet de financer les orga-
nisations « militaro-caritatives » de la mouvance islamiste, et le contrôle des activités
humanitaires étrangères, qui vise à restreindre l'aide aux zones rebelles. Au pouvoir
de 1969 à 1985, c'est le régime de Gaafar Nimeiry qui a posé les bases d'un tel sys-
tème. Il a notamment institutionnalisé la zakat, qui était initialement un don volon-
taire et une aumône religieuse avant de devenir un impôt obligatoire et une source
de revenu pour l'État dans le cadre d'une loi de 198421 • Placé sous la responsabilité
de la présidence et du ministère des Affaires sociales, un organisme spécialisé (Diwan
(21) En principe, les résidents étrangers ou non musulmans étaient quant à eux tenus de payer
une taxe de solidarité sociale. Cf. Converset, Émilie et Binois, Jean-Marc [2006], La " zakat " au
Soudan: une alternative islamique à l'aide humanitaire internationale?, Genève, IUED, Itinéraires
Notes et Travaux, n° 78.
UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE: CAS D'ÉTUDES
az-zakat) a alors été chargé de collecter et redistribuer cette contribution prélevée sur
les métaux précieux, les biens marchands, les bijoux, les dépôts bancaires, le cheptel,
les récoltes et les réserves en or ou en argent. Une pareille étatisation n'a d'ailleurs
pas été sans provoquer des réticences de la part des confréries soufies traditionnelles,
qui avaient l'habitude de percevoir elles-mêmes la zakatet qui ont essayé de se sous-
traire au système. Les partisans de la charité privée ont souligné que le dispositif
était injuste sur le plan social. D'une part, la zakat était essentiellement prélevée en
milieu rural, parmi les ménages les plus pauvres du pays, tandis que les compagnies
pétrolières en étaient exemptées grâce à des contrats de concession. D'autre part,
sa redistribution n'obéissait pas à une règle de péréquation et bénéficiait en priorité
aux régions les plus riches où l'impôt avait été collecté, à savoir la Gezira, Sennar,
Gedaref et Khartoum.
À partir de 1989, la junte islamiste a alors poursuivi l'étatisation de l'aumône religieuse
malgré sa rupture avec les principes d'économie planifiée du régime « socialiste» de
Gaafar Nimeiry. Officialisée par la loi dès 1980, puis inscrite dans la Constitution
de 1991, la Chambre de la zakat n'a guère réussi à s'affranchir de la tutelle du pou-
voir, même si elle a été autorisée à tenir ses comptes sur des registres distincts de
ceux du Trésor public. Concernant les initiatives caritatives du secteur privé, en
revanche, le libéralisme de la junte islamiste s'est plutôt traduit par un assouplisse-
ment de la législation sut la gestion, les investissements et la création de fondations
pieuses (waqIJ. En vertu de lois de 1970 et 1980, celles-ci avaient été placées sous 71
la coupe du ministère des Affaires religieuses, puis d'un État très centralisé qui les
avait tout simplement nationalisées. Mais après 1989, la junte islamiste a redonné
aux familles légataires des fondations pieuses les propriétés confisquées du temps de
la dictatute de Gaafar Nimeiry. Contournant les préceptes de l'école hanafite sur la
perpétuité du waqf, elle a même autorisé les fondateurs à révoquer leur legs. Avec
la Constitution de 1998, enfin, les associations dites tawali ont pu assez facilement
recevoir des financements de l'étranger. Ainsi, les fondations islamiques ont pro-
liféré et quelque peu compensé les échecs de l'étatisation d'une zakat dont la col-
lecte ne dépassait pas les 74 millions de dollars en 2003 à cause de l'évasion fiscale,
notamment de la part d'agriculteurs parfois poursuivis en justice pour avoir caché
une partie de leur bétail ou minimisé le montant de leurs récoltes.
eaide internationale, quant à elle, a constitué une source de revenus et de patronage
autrement plus importante pour le gouvernement. La dictature de Gaafar Nimeiry
avait déjà essayé de mettre la main sur les secours humanitaires lors de la famine de
1984 au Darfour. Ses successeurs islamistes n'ont pas procédé autrement. En 1992,
une loi, le ReliefAct, a même légalisé les détournements de l'armée en stipulant que
toute aide importée dans le pays appartenait au gouvernement. En 1996, les auto-
rités ont ensuite fusionné la Commission des secours et le Bureau des agences volon-
taires afin de mieux contrôler les activités des ONG occidentales. Avec la crise du
Darfour à partir de 2003, enfin, le gouvernement a entrepris d'infiltrer et encadrer
les organisations humanitaires grâce à une loi de 2006, l' Organization ofVoluntary
and Humanitarian WOrkAct, qui devait théoriquement lui permettre de sélectionner
r
,l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
et recruter le personnel local des agences de secours. Pour parachever le tout, les
autorités ont souvent nommé des islamistes purs et durs à la tête des organismes de
contrôle de l'aide. La Humanitarian Ajfairs Commission, établie en 1996, a ainsi été
dirigée par Abdul-Rahman Abu Dum, un homme qui, avant d'être nommé gou-
verneur dans le Sud du Soudan, avait d'abord été en poste au Pakistan pour gérer
l'aide aux moudjahidine afghans depuis le bureau local de l'IARA à Peshawar. Ancien
responsable de l'ONG islamiste Muessessa Muwafag el Kheiriya, Sulaf el Din Salih
Mohamed Tahir a, quant à lui, été promu ministre des Affaires humanitaires en
2001, avant de prendre en charge les programmes de démobilisation des guérilleros
dans l'Est et le Sud du pays après les accords de paix de 2005.
En comparaison, le dispositif de captation de l'aide paraît plus éclaté dans les zones
libérées par la SPLA, où le mouvement de John Garang prétend organiser un État,
le « Nouveau Soudan », et gérer une administration territoriale comprenant des
comtés et des cantons (payam) subdivisés en quatre à six villages (boma)22. Tout
comme la junte à Khartoum, la guérilla sudiste instrumentalise certes les secours et
les ONG de la communauté internationale afin de contrôler la population et dis-
créditer l'ennemi. À travers le relais des organisations humanitaires, en particu-
lier les agences scandinaves, la propagande de John Garang consiste notamment à
dénoncer les bombardements gouvernementaux sur des civils qui ont délibérément
été rassemblés par les rebelles pour servir de bouclier humain autour des bases mili-
72
taires de la SPLA. Ladministration du « Nouveau Soudan» dispose par ailleurs de
divers organes pour capter l'aide internationale que les commandants locaux n'hé-
sitent pas non plus à détourner pour leur propre compte. À Nairobi, la SPLA établit
ainsi un bureau spécifique, le Development Assistance TèchnicalOffice, pour recevoir
les fonds de l'agence américaine USAID. À l'intérieur du Soudan, le mouvement
de John Garang monte également une branche humanitaire, la SRRA, dont l'ob-
jectif n'est pas d'aider les civils mais de soutenir la lutte armée. Cette coquille vide,
qui se contente pendant longtemps de délivrer des visas aux humanitaires occiden-
taux, cherche à mettre la main sur les secours en officialisant son racket de protec-
tion par un accord qui organise le partage des ressources, ce qui provoque le départ
de onze ONG étrangères en février-mars 200023 • Lannée suivante, encore, elle oblige
les humanitaires à salarier des opérateurs radio de la SPLA, sous peine de confisquer
leurs équipements de communications.
Toutefois, un pareil dispositifse révèle bien moins sophistiqué que celui de Khartoum.
En effet, les rebelles ne disposent pas des ressources d'un État. En outre, la SPLA
implose à partir de 1991, quand l'autorité de John Garang, qui a perdu ses bases
(22) Branch, Adam et Mampilly, Zachariah Cherian [2005], "Winning the war, but losing the peace?
The dilemma of SPLM/A civil administration and the tasks ahead", Journal of Modern African
5tudies vol. 43, n° 1, p. 1-20; Pérouse de Montclos, Marc-Antoine [2005], " Le gouvernement par
la guérilla: le cas du Sud-Soudan ", in Quantin, Patrick (dir.), Gouverner les sociétés africaines:
acteurs et institutions, Paris, Karthala, p. 289-300.
(23) Contrairement aux idées reçues, la junte islamiste n'est ainsi pas la seule à expulser les orga-
nisations humanitaires qui refusent de se plier aux diktats des belligérants.
UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE: CAS D'ÉTUDES
arrière en Éthiopie, est de plus en plus contestée de l'intérieur par des rivaux comme
Riek Machar ou Lam Akol, que la junte ne manquera pas d'instrumentaliser pour
affaiblir le principal mouvement d'opposition armée. Les diverses factions en lice se
disputent alors le contrôle de l'aide avec des branches humanitaires dont la proliféra-
tion n'a d'égale que l'inconsistance (voir tableau 4). Autre conséquence de cette frag-
mentation, les seigneurs de guerre ne se gênent pas pour piller les secours, renouant
avec la forme la plus primitive de détournement de l'assistance internationale.
• Au Nord
Oa'WB Islamlya 73
(l'Appel de l'islam)
• Au Sud
Fondée par le révérend Kenneth Baringwa lorsque la localité est prise par la SPLA .en
MRRA (Mundri Relief and Hl91, la Mundri We/fare Association s'affranchit bientôt de la tutelle des Églises et prend
Deve/opment Association) le nom de Mundri Relief and Devefopment Association en 1994.
Fondée dans les collines nouba en 1993, la NRRDO est pendant longtemps la seule ONG
NRRDO (Nuba Re/ief, àtravailler dans cette région disputée et difficile d'accès qui se situe sur les lignes de
Rehabilitation and front entre le Nord et le Sud. Ses activités sont assez variées, de la construction de petits
Deve/opment Drganization) barrages d'irrigation jusqu'à des réunions de réconciliation financées par la coopération
suisse en 2005.
Parrainée par Riek Machar, un dissident de la SPLA, cette branche humanitaire de la
RASS (ReliefAssociation for faction Nasir, opposée à John Garang, est fondée en 1991 et dirigée par un érudit, le
Southem Sudan) docteur Timothy Tutlam, qui deviendra gouverneur du Haut-Nil avant de mourir dans un
accident d'avion en février 199B.
r,,'
..
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
Créée en 1986 en Éthiopie dans le camp de réfugiés d'Ilang, la SRRA est la branche
humanitaire de la SPLA el elle suil de près l'évolution politique de la guérilla de John
Garang, qui est dominée par les Dinka. Originaire de l'Equatoria, son premier directeur,
l'avocat Richard Mulla, échappe ainsi de peu, en 1988, à une tentative d'assassinat
déguisée en accident de voiture. Il aen effet eu le tort de demander des comptes à
la SPLA sur le détournement des fonds alloués par la communauté internationale au
moment de la famine de 1985. Exfiltré du Kenya par les bailleurs occidentaux de la
SRRA, Richard Mulla est ensuite remplacé brièvement par un gynécologue et un Dinka
SRRA (Sudan Relief and
fidèle à John Garang, Justin Yaac. L'organisation n'échappe pas pour autant à la scission
Rehabilitation Association)
de la SPLA en 1991. En elle!, l'ancien commandant du camp d'Ilang et beau-frère de Riek
Machar, Taban Deng Gai, qui en apris la tête après Justin Yaac, trahit John Garang en
négociant avec le gouvernement de Khartoum le transport fluvial d'une aide alimentaire
au profit de la faction Nasir depuis la ville de Malakal. Purgée de ses dissidents, la
SRRA est alors reprise en mains par la SPLA. Après le retour de Riak Machar dans le
giron du mouvement de John Garang en janvier 2002, elle absorbe finalement la RASS
et s'institutionnalise en prenant le nom de Sudan Relief and Rehabilitation Commission
début 2003
1998 par lee
lif d'attirer l'ai
(24) Pérouse de Montclos, Marc-Antoine [1998], « Le Somaliland, de l'État virtuel à la gestion pra-
tique du pouvoir .. , Cultures et Conflits, nOs 31-32, p.205-223.
(25) Daar, Ahmed [1994], "Capacity building in the Republic of Somali land: SORRA and other local
NGOs", in Salih, Mohammed et Wohlgemuth, Lennart (eds.), Crisis management and the politics of
reconciliation in Somalia, Uppsala, Scandinavian Institute of African Studies, p. 92-100; Bradbury,
Mark [2008], Becoming Somali/and, Londres, James Currey, p. 70.
(26) Auvinen, Juha et Kivimâki, Timo [2000], "Somalia: the struggle for resources", in Nafziger,
Wayne, Stewart, Frances et Vâyrynen, Raimo (eds.), War, hunger, and displacement: vol. 2, Case
studies, Oxford, Oxford University Press, p.209.
(27) Pour un résumé des thèses à ce sujet, voir Abdulahi, Osman et Souaré, Issaka (eds.) [2007],
Somalia at the crossroads: challenges and perspectives in reconstituting a failed State, Londres,
Adonis & Abbey Publishers, p. 49-50.
r
r
·l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
frappant au moment de la famine qui ravage la région de Baidoa en 1992 et qui finit
par déclencher un surcroît de violence avec l'intervention militaire des Américains à
la fin de l'année. D'une logique implacable, l'enchaînement des événements donne
un peu le sentiment d'un cercle vicieux. En effet, constate Karin von Hippel, la crise
alimentaire perdure à mesure que les combattants volent les vivres, que les médias en
rendent compte, que l'opinion publique s'en émeut et qu'elle demande la mobilisa-
tion de la communauté internationale, obtenant un surcroît d'aide qui vient conti-
nuer d'alimenter la guerre!
Conduite au nom des Nations Unies, connue sous le nom d'opération Restore Hope
et limitée au Sud de la Somalie à partir de 1992, l'intervention militaire des États-
Unis s'achève sur un constat d'échec en 1995. En attendant, les combattants conti-
nuent de capter les secours et d'attaquer les civils. Laide humanitaire acquiert d'autant
plus d'importance que les groupes en lice ont très peu d'autres ressources pour se
financer. Dans le Sud, les plantations de banane de la période italienne ont été sac-
cagées; les exportations de bétail passent essentiellement par le Nord; quant au port
et à l'aéroport de Mogadiscio, ils ne fonctionnent plus et ne rapportent donc plus
de taxes. Les transferts de la diaspora somalienne sont à peu près les seuls à garantir
une manne financière régulière, nonobstant l'argent soutiré aux humanitaires sous
forme de racket de protection ou de rançons pour libérer les volontaires enlevés par
des gangs de criminels. À un moment, la « sécurité », c'est-à-dire la rémunération
76
de combattants promus gardes privés, accapare jusqu'à un tiers du budget des ONG
internationales actives à Mogadiscio.
Le départ des dernières troupes américaines, en 1995, ne met pas un terme aux
détournements de l'aide. Mais il déplace les feux de l'actualité vers d'autres pays en
crise, à commencer par la Bosnie. On oublie alors la Somalie jusqu'à ce que l'ar-
rivée au pouvoir des islamistes et la multiplication des actes de piraterie rappellent
la Corne de l'Mrique au bon souvenir des médias. En 2009, les bailleurs de fonds
sollicitent de nouveau la générosité de la communauté internationale en affirmant
que le Sud du pays connaît sa pire crise humanitaire depuis une quinzaine d'années.
Cette année-là, rapporte Mark Bradbury, ils lèvent ainsi jusqu'à 500 millions de dol-
lars, contre un plancher de 36 en 2000 ... et un maximum de 200 au moment de
l'opération Restore Hope en 1993. En effet, leur appel rencontre un certain écho du
fait que les décideurs politiques croient que l'aide humanitaire va aussi permettre
de lutter contre le terrorisme islamique et la piraterie. Il n'est pourtant pas évident
que les deux soient conciliables : c'est précisément quand ils étaient au pouvoir à
Mogadiscio en 2006 que les fondamentalistes ont réussi à endiguer la piraterie28 •
(28) Pour une analyse qui montre que le soutien aux pêcheurs de la côte somali (dons de bateaux,
construction d'embarcadères, etc.) va au contraire renforcer la capacité de nuisance des pirates,
voir: Hansen, Stig Jarle [2009], Piracy in the Greater gulf ofAden: myths, misconception and reme·
dies, Oslo, Norwegian Institute for Urban and Regional Research, p. 15.
UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE: CAS D'ÉTUDES
(29) Braquehais, Stéphanie [12 oct. 2009], « Aide alimentaire de l'ONU: la faille somalienne ",
Libération, p. 7.
r<t,'LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
Tableau 5. - Les ressources des belligérants dans les guerres de Somalie, du Soudan
et du Liberia (1983·2005)
Plantation de
Production Gomme caoutchouc
Banane, bétail Bois précieux
agricole arabique, autres Firestone avant
1990
Pavi lions de
complaisance,
Services 0 0 0 0
revenus du port
de Monrovia
Àpartir de
o(jusqu'aux
78 Pétrole o o accords de o o
1999
de
Aide
humanitaire
++ ++ ++ ++ ++
armés sont beaucoup plus nombreux, ce qui explique en grande partie l'augmenta-
tion corrélative du nombre de victimes dans leurs rangs. Conjuguée à une médiati-
sation de plus en plus sophistiquée de la geste humanitaire, une telle prolifération
a alors justifié une (re)militarisation de l'aide en redessinant la configuration et les
priorités des interventions de la communauté internationale dans des situations
de guerre. C'est ici que se situe la nouveauté du genre, bien plus que dans les vel-
léités d'instrumentalisation des belligérants ou dans la prétendue multiplication des
conflits armés et des atrocités.
81
LE DISCOURS ET LA PRATIQUE
Le discours et la pratique
Avant d'envisager de recourir à la force pour sécuriser les secours et protéger des
populations en danger, les humanitaires ont considéré d'autres options en vue de
limiter les effets pervers de l'aide dans des économies de guerre. À quelques excep-
tions près, la plupart cherchent d'abord à justifier la poursuite de leurs programmes.
Leur procrastination ne manque pas de surprendre. Pour peu que l'objectifsoit bien
de sauver des vies, on peut en effet s'étonner que les secouristes acceptent si facile-
ment de ravitailler les bourreaux. Certains y voient la conséquence d'une marchan-
disation et d'une expansion de l'aide qui ont transformé les acteurs humanitaires en
opérateurs d'abord préoccupés par leur croissance institutionnelle, plutôt que par
la qualité de leurs prestations. Mais le refus de se désengager tient aussi à la logique
jusqu'au-boutiste d'une assistance à des personnes en danger de mort. Face aux pres-
sions d'ordre moral, l'éventualité d'un retrait demande beaucoup de courage et de
lucidité. Or, l'émotion dont est porteuse la souffrance des victimes ne fait pas bon
ménage avec la froideur de calculs stratégiques sur l'impact positifou négatifde l'aide.
83
Concrètement, les organisations humanitaires sont parfois contraintes de se retirer
pour des raisons de sécurité ou d'économie, lorsque la vie de leur personnel est
directement mise en danger, ou lorsque les programmes ne sont plus financés. En
revanche, elles conçoivent très rarement leur retrait de façon stratégique et raisonnée,
après avoir conclu que les effets pervers de leurs actions l'emportent sur les bénéfices
apportés aux victimes. Médecins sans frontières est en l'occurrence une des seules
ONG à savoir« faire montre de fermeté quand il le faut. C'est une question de cré-
dibilité, constatent des journalistes spécialisés. On ne peut demander à la fois la
confiance des donateurs et, dans le même temps, se laisser vaincre par les pressions
d'où qu'elles viennent. La mission de l'association... n'est pas de s'investir aveuglé-
ment dans l'action humanitaire mais d'agir, après réflexion, interrogation sur la fina-
lité et la justification de l'aide à tel ou tel pays. Généreux, certes, mais pas naïfs» 1.
(1) Deldique, Pierre-Édouard et Ninin, Catherine [1991]. Globe doctors : 20 ans d'aventure huma-
nitaire, Paris, Belfond, p.299.
[Link] HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
, ,1
• Le recentrage de l'aide
Sur le terrain, les opérateurs de l'aide sont sans doute plus pragmatiques et ne
cherchent pas forcément à révolutionner le droit international. Certains préco-
nisent plutôt de réduire la valeur marchande des intrants humanitaires afin de ne
pas éveiller les convoitises et de ne pas créer de nouveaux enjeux de compétition.
Le risque est alors de fournir des secours de moindre qualité sous prétexte de dis-
suader les pillages. Aussi convient-il de renforcer le contrôle des chaînes de distribu-
tion : par exemple, suggère John Borton, en implantant des puces électroniques pour
suivre le cheminement des intrants. Les partisans de l'aide alimentaire, en particu-
lier, arguent que les vivres sont moins « fongibles », c'est-à-dire moins susceptibles
d'être détournés qu'une assistance économique au budget d'un État en difficulté. En
effet, remarquent Hans Singer et al., une ligne de crédit est beaucoup plus abstraite
qu'un sac de riz, quoi qu'il en soit par ailleurs de sa traçabilité dans les statistiques
financières d'un pays en guerre. Au contraire, la distribution de vivres permettrait
aux bailleurs d'exercer des contrôles jusqu'au niveau le plus fin de la chaîne logis-
tique de l'aide, quitte à encadrer les réfugiés en leur donnant des cartes de rations
alimentaires dûment estampillées. Malheureusement, le comptage des familles qui
ont reçu du riz peut également donner lieu à toutes sortes de manipulations. Sur
place, les « bénéficiaires» trafiquent ou revendent leurs cartes de rations alimentaires
pour obtenir les compléments de nourriture qui ne sont pas fournis par les organi-
sations internationales. Quant aux autorités, elles essaient fréquemment de capter 85
un maximum d'aide en gonflant les chiffres des populations dans le besoin. En fait
de contrôle, la vérification de l'adéquation entre les volumes distribués et le nombre
de bénéficiaires déclarés peut ainsi être trompeuse.
Plutôt que de réduire la valeur marchande des intrants humanitaires, d'autres pro-
posent alors de sélectionner les destinataires de l'aide afin de ne pas ravitailler les
combattants qui se mêlent à la population civile. Concrètement, le procédé revient
souvent à écarter les hommes et à cibler les femmes et les enfants. Ces deux catégo-
ries incarnent en effet la victime innocente et vulnérable aux yeux des secouristes et
des donateurs. Ainsi, l'article 23 de la quatrième Convention de Genève de 1949
exclut délibérément les hommes adultes des dispositions qui visent à garantir le pas-
sage des secours de première nécessité (vivres, vêtements) pour les enfants de moins
de quinze ans, les femmes enceintes et les mères. En pratique, le procédé est assez
courant. Par exemple, dans les camps de réfugiés cambodgiens en Thaïlande, en
1979, l'UNICEF a mis en œuvre une forme de discrimination sexuelle que Médecins
du monde devait reprendre à son compte auprès des Rwandais au Zaïre en 1994.
Le problème est qu'une telle sélection doit beaucoup à des représentations et des
constructions sociales selon lesquelles les femmes et les enfants seraient les « princi-
pales » victimes des conflits armés, quoi qu'il en soit de leur rôle dans les hostilités
et l'approvisionnement des guerriers. Sur le plan militaire, le recentrage des secours
à partir de critères liés à l'âge ou au sexe ne peut pourtant pas faire illusion. Placées
sous la coupe des Khmers rouges, les Cambodgiennes ont dû reverser une dîme aux
sbires de Pol Pot, tandis que des combattants n'hésitaient pas à se grimer en femmes
r
..l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
pour aller toucher leur ration alimentaire. Quant aux Rwandaises, elles n'ont pas
été les dernières à participer au génocide et à vouloir repartir à la conquête du pays
dont elles avaient été chassées par les guérilleros de Paul Kagamé2 .
De fait, les guerres ne sont pas seulement une affaire d'hommes. Des auteurs fémi-
nistes comme Joshua Goldstein remarquent ainsi que l'exclusion des femmes en
dehors des champs des batailles relève d'abord d'idées préconçues à propos de leur
spécialisation ménagère. En effet, les données empiriques ne confirment pas que
les hommes seraient génétiquement plus aptes à faire la guerre à cause de leur agi-
lité, de leur rapidité, de leur force physique ou de leur taux de testostérone. À meil-
leure preuve, la taille ou le poids moyen des soldats d'une armée ne disent rien de
la combativité, de l'agressivité, du moral et, in fine, du succès des troupes sur les
champs des batailles; le « petit)} bodoï vietnamien ou le « maigre » mooryan soma-
lien sont là pour en témoigner face au « gigantesque)} GI américain. De plus, les
femmes combattent également dans les guerres. On estime qu'elles constituaient
40 % des commandants de régiments des forces de libération au Viêt Nam dans les
années 1960, un tiers des Tigres Tamouls au Sri Lanka dans les années 1990, 10 %
des recrues de la branche armée de l'ANC en Afrique du Sud dans les années 1980,
6 % des guérilleros de la ZANLA au Zimbabwe dans les années 1970, etc. 3 Toutes
ne sont d'ailleurs pas recrutées de force. À la différence de leurs consœurs en Sierra
Leone ou dans le Nord de l'Ouganda, les Éthiopiennes, par exemple, ont pu s'en-
86
gager volontairement dans la rébellion tigréenne, tandis que les Mozambicaines, les
Érythréennes et les Zimbabwéennes ont été mobilisées dans des mouvements de libé-
ration puis des armées post-indépendance qui, se réclamant du marxisme, visaient
ouvertement à promouvoir les femmeé. Dans tous les cas, qu'il s'agisse ou non de
recrutements forcés, recentrer l'aide sur les populations dites « vulnérables" n'exo-
nère pas les humanitaires de leurs responsabilités dans la poursuite des conflits. Au
contraire, le procédé peut s'avérer contreproductiflorsqu'il s'agit de venir au secours
des victimes. En Bosnie, au cours des années 1990, explique Charli Carpenter, les
humanitaires ont ainsi choisi délibérément de négliger les hommes valides alors que
ceux-ci étaient davantage menacés par les milices serbes, qui les ont massacrés en les
séparant du reste de la population.
D'une manière générale, les jeunes adultes de sexe masculin et plus particulière-
ment ceux de 15 à 29 ans sont les premiers à être tués dans les conflits armés. Les
(2) African Rights [1995], Rwanda: not 50 innocent. When women become killers, Londres,
African Rights.
(3) Pérouse de Montclos, Marc-Antoine [2007], Guerres d'aujourd'hui: les vérités qui dérangent,
Paris, Tchou, p. 142-144; Cock, Jacklyn [1991], Colonels and cadres. War and gender in South
Africa, Oxford, Oxford University Press, p. 149 et 182-183; Turner, Karen Gotlschang [1998], Even
the women must fight: memories of war from North Vietnam, New York, Wiley, p. 20-21.
(4) Coulter, Chris, Persson, Mariam et Utas, Mats [2008], Young female fighters in African wars,
Upsala, Nordic Africa Institute.
LE DISCOURS ET LA PRATIQUE
femmes, elles, représentent moins d'un quart des décès 5. Certes, elles sont victimes
de violences spécifiques, notamment de viols. Mais au sortir des guerres, le désé-
quilibre du ratio des sexes pose de sérieuses questions sur la notion de vulnérabilité
que les humanitaires disent mettre en œuvre pour établir leurs priorités. En Bosnie,
les organisations de secours ont en l'occurrence évacué « les femmes et les enfants
d'abord». Suspectés d'être des combattants en puissance, les hommes, eux, ont souf-
fert d'une sorte de présomption de culpabilité. Aveuglés par les représentations clas-
siques de la victime « innocente», les humanitaires n'ont même pas imaginé que leur
tri pouvait relever d'une discrimination sexuelle. Il en a résulté que les hommes ont
été abandonnés à leur triste sort dans des villes assiégées, si bien que certains ont dû
se déguiser en femmes pour essayer de fuir. D'après Charli Carpenter, un tel triage
a finalement fait le jeu de Belgrade. En isolant les hommes, les forces serbes espé-
raient en effet démobiliser les combattants qui s'étaient engagés dans l'armée bos-
niaque pour protéger leur famille. Dans une logique d'épuration ethnique, l'idée était
aussi de ménager la communauté internationale en évitant le massacre de femmes
et d'enfants, plus choquant.
Le recentrage des secours sur des victimes « méritantes» présente ainsi l'inconvénient
de rompre avec le principe d'une aide distribuée en fonction des seuls besoins. De
plus, il ne prémunit en rien contre une utilisation militaire et politique de l'assistance
internationale. Pour minimiser les possibilités de détournements, les humanitaires
envisagent donc des procédures de sélection qui reposent aussi sur une base géogra- 87
phique, plutôt que sociale. Quand il établit des camps de réfugiés, le HCR essaie par
exemple de les tenir à l'écart des zones frontalières afin d'éviter qu'ils ne deviennent
des viviers de recrutement de combattants. Linconvénient, relève Taylor Seybolt, est
. alors de pénaliser les victimes en rallongeant les distances à parcourir pour atteindre
un abri, souvent dans des conditions très éprouvantes. Le problème est le même si les
humanitaires décident de privilégier les régions les plus faciles d'accès au détriment
des plus dangereuses, quitte à ne pas secourir les populations les plus nécessiteuses.
On conviendra certes qu'il faut bien établir des priorités si l'aide n'est pas suffisante
pour tous. Des choix s'imposent, comme dans une salle d'urgence après un gros acci-
dent de la route, quand les services de chirurgie, débordés, délaissent les cas déses-
pérés et ne traitent plus que les blessés encore susceptibles d'être sauvés. Mais un tel
tri ne laisse pas d'inquiéter lorsqu'il concerne préventivement des régions entières.
Si on peut concevoir qu'une ONG renonce temporairement à des projets éducatifs
dans des contextes de violence exacerbée, c'est beaucoup plus difficile à admettre
pour ce qui est de nourrir et soigner des personnes affamées ou grièvement blessées.
(5) Murray, Christopher et al. [9 fév. 2002], "Armed conflict as a public health problem", British
Medical Journal, vol. 324, n° 7333, p. 346-349.
r,l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
• Les demi-mesures
De ce point de vue, c'est plutôt l'éventualité d'un désengagement a posteriori qui doit
prévaloir, une fois constatés les détournements de l'assistance internationale. Sous
prétexte de ne pas ravitailler les bourreaux, la décision a priori de ne pas intervenir
reviendrait en effet à délaisser des populations dont on ne sait pas vraiment si elles
auraient pu être assistées sans alimenter davantage des dynamiques de conflit. La
plupart du temps, les ONG internationales refusent de toute façon de s'en aller des
terrains de crise où elles ont ouvert des missions. Lorsque la situation empire, elles
préfèrent passer le relais à des associations locales pour justifier leur désengagement
sans donner l'impression d'abandonner les victimes. De telles procédures, il faut le
noter, ont d'abord concerné les organisations de déveloprement lorsque leurs pro-
grammes arrivaient à échéance et n'étaient plus financés . Depuis lors, expliquent
Abby Stoddard et al., la panoplie s'est élargie et comprend désormais: le contrôle à
distance (remote control), sous la supervision d'expatriés établis dans un pays voisin;
la délégation (remote support), qui laisse les employés locaux décider et gérer les pro-
grammes; la sous-traitance (sub-contracting) par des ONG ou des leaders commu-
nautaires; le transfert à des autorités locales et/ou gouvernementales; l'externalisation
(outsourcing) par le biais d'entreprises dûment rémunérées.
(6) Bock. Edwin [1954], Fifty years of technical assistance: sorne administrative experiences of US
voluntaryagencies, Chicago, Public Administration Clearing House, p.51.
LE DISCOURS ET LA PRATIQUE
à Nairobi et c'est tout. En fait, si je veux savoir si certains projets ont vraiment été
mis en place, je risque ma vie et celle des employés locaux. ,,7
Les autres modalités de surveillance à distance ne sont guère plus convaincantes à
cet égard. Lorsqu'elle est confiée à des leaders communautaires, la sous-traitance de
l'aide n'évite pas non plus les risques de détournement, de partialité et d'instrumen-
talisation par des élites qui ne sont pas forcément représentatives de la masse des
victimes. Le transfert des activités humanitaires à des autorités gouvernementales
alimente également les économies de guerre, ce qui contrevient aux principes de
neutralité des secouristes, quoi qu'il en soit par ailleurs des mérites d'une telle pro-
cédure pour renforcer les capacités locales dans une perspective de développement.
In fine, les experts de l'évaluation préconisent plutôt de mettre fin aux programmes
lorsque les opérateurs et les bailleurs ne sont plus en mesure d'en vérifier la bonne
exécution8 . En effet, le problème n'est pas seulement que la réduction, la suspen-
sion, la délégation ou la sous-traitance de l'aide ne sont pas efficaces pour empêcher
tous les détournements. Il tient aussi aux dilemmes que soulèvent des stratégies qui
mettent en péril la vie des employés locaux ou qui transgressent le vœu d'impartia-
lité des humanitaires en privilégiant les régions les plus faciles d'accès et les moins
susceptibles de donner lieu au pillage des secours.
De fait, les processus de sélection qui reposent sur des critères de faisabilité ne sont
jamais très satisfaisants. Qu'il s'agisse d'urgence ou de développement, les diagnos-
tics sont toujours sujets à caution. Soucieux de recentrer l'assistance internationale 89
sur les régions où elle avait effectivement des chances d'avoir un impact positif, des
économistes recommandaient ainsi d'arrêter l'aide alimentaire à destination de l'Inde,
véritable cause perdue des années 19609 . Avec la révolution verte et la poursuite des
programmes de coopération pour le développement, le pays a pourtant réussi à s'ex-
traire des cycles récurrents de famine. La remarque s'étend aux régions en proie à des
conflits armés: rien ne permet apriori de supposer que l'aide y sera« tellement» ins-
trumentalisée qu'elle deviendra contre-productive. C'est le constat a posteriori d'un
détournement qui doit conduire à la mise en place de stratégies de désengagement.
L'autre éventualité, qui consiste à passer le relais aux employés locaux, n'est pas
non plus satisfaisante. En effet, les statistiques collectées par Abby Stoddard et al.
montrent que ceux-ci sont les principales victimes d'attaques contre les humani-
taires. Si les kidnappings ciblent davantage les expatriés, qui sont plus facilement
monnayables sur le marché des rançons, les employés locaux, eux, sont beaucoup
plus nombreux et moins susceptibles d'être évacués en cas de crise intense. De ce
(7) Braquehais, Stéphanie [12 ocl. 2009J, « Aide alimentaire de l'ONU: la faille somalienne ",
Libération, p.7.
(8) Eddy, Rebecca et Berry, Tiffany [septembre 2009], "The evaluator's role in recommending pro-
gram c1osure. A model for decision making and professional responsibility", American Journal of
Evaluation, vol. 30, n° 3, p. 363-376.
(9) Ehrlich, Paul [déc. 1967], "Paying the piper', New Scientist, vol. 1, n° 14, p. 652-655.
r.i'LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
fait, ils connaissent un taux de mortalité bien supérieur. Dans l'optique de la délé-
gation ou de la sous-traitance, leur confier la poursuite des programmes humani-
taires revient donc à se décharger de ses responsabilités sociales sur la catégorie de
personnel la plus vulnérable. À l'exception de MSF, la plupart des grandes ONG
occidentales tendent ainsi à envoyer une moindre proportion d'expatriés sur le ter-
rain afin d'éviter qu'il ne leur arrive malheur. Pour se justifier, elles arguent que les
employés locaux connaissent bien le terrain et savent mieux négocier avec les belli-
gérants: une bien mauvaise façon, en l'occurrence, d'assumer les risques du métier.
• Le retrait stratégique
Le retrait complet des secouristes, sans même essayer de passer le relais aux autoch-
tones, constitue alors un dernier recours pour arrêter les détournements de l'aide
et ne pas devenir complice des affrontements. Quand on se situe dans une logique
d'efficacité, la démarche renvoie à tout un ensemble de réflexions qui touchent plus
généralement à l'aide, y compris en matière de développement. Deux positions s'op-
posent à cet égard, rune et l'autre préconisant de remplir ou, à l'inverse, de vider le
verre à moitié vide ou à moitié plein. Soutenue par le fameux économiste Jeffrey Sachs
et les partisans d'un Plan Marshall pour l'Afrique, la première soutient que l'aide a
échoué du fait qu'elle a été trop dispersée et trop parcimonieuse. Pour y remédier, il
90 conviendrait donc d'augmenter les montants qui lui sont consacrés. Mais d'autres
analystes avancent au contraire l'idée que trop d'aide tue l'aide. À en croire Fredrik
Erixon, il vaudrait mieux recentrer et limiter l'assistance de la communauté interna-
tionale pour la rendre plus efficace. Les opposants à l'idée d'un Plan Marshall pour
l'Afrique n'ont ainsi pas manqué de pointer les problèmes de corruption et de népo-
tisme qui ont relativisé les améliorations vantées dans le village modèle de l'écono-
miste Jeffrey Sachs, en l'occurrence à Sauri au Kenya lO .
Récurrent, un des principaux arguments à ce sujet est que l'assistance de la com-
munauté internationale enfonce les pays destinataires dans les ornières de la dépen-
dance en les empêchant de se développer par eux-mêmes. Pour Jonathan Glennie,
par exemple, il faut donc diminuer l'aide plutôt que l'augmenter. En effet, sourient-
il, la coopération avec des gouvernements africains a souvent fragilisé les institutions
démocratiques, détérioré les services de base et aggravé les inégalités sociales sans par-
venir à vraiment lutter contre la faim. De plus, les demandes en faveur d'une aug-
mentation de l'aide présentent l'inconvénient de détourner l'attention des réformes
qui permettraient de réduire la pauvreté en Afrique. Ancienne consultante de la
(10) Sur place, relate Sam Rich, on a par exemple constaté de nombreux dysfonctionnements:
une clinique si mal construite qu'on ne pouvait en ouvrir les portes; une camionnette qui devait
servir d'ambulance et qui n'avait jamais été utilisée à cette fin, etc. Plus grave, les habitants ont
peu contribué à l'entretien de certaines réalisations, qui sont vite tombées à l'abandon après le
départ des opérateurs de l'aide. Autre problème classique, l'assistance de la communauté inter-
nationale a créé des différentiels de développement sources de conflit avec les autorités locales
et les villages voisins qui ne bénéficiaient pas de telles largesses.
LE DISCOURS ET LA PRATIQUE
(11) Dichter, Thomas [2005], Time to stop fooling ourselves about foreign aid: a practitioner's view,
Washington OC, Cato Institute, Center for Global Liberty & Prosperity, p. 2.
r,l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
Rares sont cependant les organisations de secours qui acceptent d'abandonner les vic-
times à leur triste sort plutôt que de vouloir à tout prix les aider en facilitant le tra-
vail d'extermination de leurs tourmenteurs. LObservatoire de l'action humanitaire
n'a identifié que trois ONG à avoir officiellement intégré des procédures de retrait
stratégique dans leur dispositif d'intervention: les Français de MSF, les Norvégiens
du NRC et les Américains de l'IRe. D'autres organisations, tels le CICR ou Oxfam,
ont développé des réflexions à ce sujet, voire des doctrines, mais sans vraiment les
mettre en œuvre, ou alors si ponctuellement qu'on ne peut y discerner une véri-
table ligne de conduite. Au contraire, les Médecins sans frontières ont plusieurs fois
expérimenté le procédé. Au moment de la famine de 1985 en Éthiopie, ils ont ainsi
assumé jusqu'au bout le risque d'être expulsés du pays pour avoir dénoncé les abus
de la dictature, qui utilisait l'aide internationale pour transférer de force la popu-
lation en dehors des zones insurrectionnelles du Tigré et de l'Érythrée. En 1994,
encore, les Médecins sans frontières ont préféré se retirer des camps de réfugiés rwan-
dais au Zaïre plutôt que de ravitailler des « génocideurs » en train de se réarmer pour
achever leur sinistre tâche.
(12) Quarles Van Ufford, Philip et Giri, Ananta Kumar (eds.) [2003], A moral critique of develop-
ment: in search of global responsibi/ities, Londres, Routledge, p. 17.
(13) White, John Alexander [1974], The politics of foreign aid, New York, St. Martin's Press, p.56.
r 1
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
• L'aveuglement
Une rapide analyse du discours des institutions humanitaires met d'abord en évi-
dence une forte tendance à vouloir occulter les détournements de l'aide. Ce n'est pas
nouveau. Pendant la famine de 1922 en Russie, déjà, Herbert Hoover avait entre-
pris de rassurer les Américains qui s'inquiétaient de voir l'ARA ravitailler les bol-
cheviks. Il avait notamment sous-estimé la rapidité avec laquelle les communistes
allaient prendre le contrôle de la distribution de vivres. Lors d'une famine en Chine
en 1929, relève également Merle Eugene Curti, les organisations humanitaires de
l'époque, essentiellement des missionnaires, avaient minimisé les détournements
de nourriture au profit des seigneurs de guerre: à en croire leurs déclarations à la
presse, seuls 400 dollars sur un million auraient été subtilisés par des bandits ou des
94 fonctionnaires corrompus! La question a ensuite été écartée d'un revers de la main
au sortir de la Seconde Guerre mondiale, quand s'est mise en place l'architecture
moderne de l'aide alimentaire dans le cadre du Plan Marshall. En effet, les bailleurs
de fonds américains se préoccupaient davantage d'écouler les excédents agricoles
des États-Unis que de vérifier leur bon usage dans des pays en reconstruction. De
plus, les détournements étaient sans doute moins visibles sur les marchés locaux, car
les vivres consistaient surtout en céréales, une denrée plus fongible que les produits
spécifiques des nutritionnistes de l'urgence aujourd'hui. Avec le temps de la déco-
lonisation, enfin, les « souverainistes » ont argué que les bailleurs de l'aide interna-
tionale n'avaient de toute façon pas à interférer dans les politiques de distribution
d'États indépendants 14 .
Depuis, des professionnels de la communication se sont emparés du problème.
Pendant le siège de Sarajevo en 1992-1995, note par exemple Peter Andreas, le
HCR était chargé de gérer l'aéroport par où entraient les vivres. Ses responsables,
(14) Pour que l'opinion publique se préoccupe davantage du détournement des secours, il a en
fait fallu attendre que les contribuables s'inquiètent de l'usage de leurs fonds à mesure ,que l'aide
était déliée des objectifs économiques des Etats donateurs. L:engagement militaire des Etats-Unis
au Viêt Nam a aussi joué un rôle, avec de nombreuses controverses sur la façon dont l'assistance
occidentale a pu faciliter l'effort de guerre du Nord communiste. Dès 1963, relatent Hans Singer et
al., la spectaculaire explosion du Star of Alexandria dans le port d'Anaba en Algérie devait ainsi
alerter l'opinion publique, car le cargo transportait à la fois des armes soviétiques à destination
des guérilleros communistes angolais et des donations de mals américain, qui furent revendues
sur place au lieu d'être livrées en Égypte.
LE DISCOURS ET LA PRATIQUE
(15) Anderson, Mary [2001], "Humanitarian NGOs in conflict intervention", in Crocker, Chester,
Hampson, Fen Osier et Aall, Pamela (eds.), Turbulent peace: the challenges of managing interna-
tional conflict, Washington OC, United States Institute of Peace Press, p. 642.
(16) Rone, Jemera [2003], Sudan, oil, and human rights, New York, Human Rights Watch, p. 327.
r
·l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
Au-delà de l'urgence des conditions de travail, d'autres facteurs expliquent les « œil-
lères » des humanitaires qui nient l'instrumentalisation de leur assistance par les
autorités des pays en développement. Des raisons de nature idéologique ou philoso-
phique peuvent en effet jouer un rôle 17 . Portées par des idéaux religieux pas toujours
conciliables avec une approche pragmatique de la compassion, les ONG confession-
nelles, en particulier, sont souvent les premières à récuser les « élucubrations» des
intellectuels qui mettent en évidence les dégâts collatéraux de l'aide. Dans la culture
chrétienne, par exemple, la notion de repentance, le manichéisme et le sentiment de
culpabilité des nations riches entretiennent l'idée d'un devoir d'assistance à!'égard
des pays pauvres, notamment si les États donateurs ont un passé colonial. La pour-
suite des secours relève alors d'une obligation morale déconnectée de toute préoccu-
pation d'efficacité. D'où le paradoxe que révèle Roger Riddell à partir des sondages
effectués dans des pays comme le Danemark, où ceux-là mêmes qui se disent favo-
rables à l'aide au développement (75 % des personnes interrogées) sont également
nombreux à penser qu'elle est inefficace (50 % des personnes interrogées)!
Bien entendu, la négation des détournements de l'assistance internationale peut
aussi découler de positions politiques. Prompts à dénoncer les méfaits des dictatures
de droite mais pas de gauche, les tiers-mondistes des années 1970 ont excellé en la
matière, quitte à jouer le rôle d'idiots utiles. Lors de la famine de 1985 en Éthiopie,
par exemple, les Médecins sans frontières ont été accusés de faire le jeu des États-Unis
96
pour avoir dénoncé publiquement les manipulations du régime « marxiste» qui, au
pouvoir à Addis-Abeba, utilisait l'aide pour déporter les paysans en dehors des zones
insurrectionnelles. Des intellectuels engagés se sont alors employés à nier les détour-
nements de l'assistance internationale. « Les rumeurs ... à propos de la déportation
massive des habitants du Nord nous laissaient présumer un univers concentration-
naire, écrivait par exemple un couple de journalistes proches du Secours populaire
français et du Parti communiste français. Ce que nous avons vu était tout autre. Pas
de mur ou de barbelés, encore moins de miradors, de militaires ou de fusils, l'ab-
sence de contraintes était suffisamment évidente pour que la légende de la dépor-
tation forcée et massive de la population ne puisse pas être un peu étayée. » Et les
journalistes de conclure en approuvant le régime et sa politique de réinstallation au
Sud: « Toutes les réserves imaginables sur la façon dont les départS ont été organisés
renforcent encore la nécessité d'organiser la solidarité. Ce n'est pas par le mensonge
ou la calomnie que l'on peut aider les gens à s'en sortir. Il est plus que jamais indis-
pensable d'aider les populations à s'installer. »18
(17) Pour un cas extrême d'aveuglement, qui devait mener au scandale de l'Arche de Zoé au
Tchad en 2008. voirTroubé, Christian [2008], Les forcenés de l'humanitaire: les leçons de l'Arche
de Zoé. Précédé de Zoé et Zorro, le néo-bon et le néo-eon, par Régis Debray, Paris, Autrement.
(18) Franey, Jean-Pierre et Lily [1986], Éthiopie, la face cachée, Paris, Messidor, p. 30 et 51.
LE DISCOURS ET LA PRATIQUE
• La bureaucratisation de l'aide
Depuis lors, la fin de la guerre froide a atténué les querelles idéologiques qui avaient
pu opposer les organisations de solidarité internationale à propos de la responsabilité
des États du tiers-monde dans le détournement de l'assistance internationale. Mais
la bureaucratisation et la marchandisation de l'aide, découpée en appels d'offres, ont
abouti à un résultat assez identique: les ONG chargées d'exécuter les programmes
des bailleurs ont tout intérêt à minimiser les problèmes. « D'abord préoccupées par
leur survie institutionnelle, explique Kees Bielort, elles cherchent à cacher les dégâts
qu'elles provoquent, quitte à bafouer leurs principes. » Ancien Peace Corps, Terry
Alliband relate ainsi les déboires d'une ONG britannique qui a persisté à financer un
programme dont elle savait pertinemment que les fonds étaient détournés. Quant
aux bailleurs des associations de solidarité internationale, ils doivent rendre des
comptes aux États donateurs et sont donc tout autant enclins à enjoliver leur « per-
formance ». Pour justifier leurs dépenses et leur existence, ils continuent donc d'ap-
porter une aide dont ils ne peuvent pas vraiment mesurer l'efficacité ni l'utilité pour
sauver des vies. Juges et parties, les experts qu'ils mandatent sont en fait envoyés sur
le terrain vérifier la bonne réalisation - et non l'impact social- de programmes
conçus par les bailleurs et mis en œuvre par leurs sous-traitants.
Malgré leur confidentialité, les évaluations réalisées en interne ne peuvent pas non
plus mettre en évidence les dégâts collatéraux de l'assistance internationale si cela
compromet la réputation des institutions concernées. Connue pour ses pesanteurs 97
bureaucratiques et sa rigidité doctrinale, la Banque mondiale est significative à cet
égard. Certes, elle ne constitue pas une institution humanitaire en tant que telle.
Mais elle a été créée pour soutenir la reconstruction de l'Europe après la Seconde
Guerre mondiale et, aujourd'hui, elle finance de plus en plus de programmes dans
des pays ravagés par des conflits armés ou des catastrophes naturelles. De plus, elle
compte désormais parmi les principaux bailleurs de l'aide, y compris pour des orga-
nisations de secours. Il est donc intéressant de regarder la façon dont fonctionne
son propre bureau d'évaluation. Destiné à examiner tous les départements de l'ins-
titution, celui-ci se veut indépendant, puisqu'il rend des comptes directement au
conseil d'administration de la Banque, et non à son président. En pratique, explique
William Russell Easterly, ses évaluateurs évitent cependant de critiquer outre mesure
les collègues des autres départements où ils sont susceptibles de faire un jour car-
rière. Quand bien même certains s'y risquent, leurs rapports n'ont de toute façon
pas ou peu d'incidences sur la poursuite ou l'arrêt des programmes. Au mépris de
la réalité observable, la plupart se contentent plutôt de mettre en exergue des résul-
tats « globalement positifs », Ils ne cherchent pas à pointer les responsabilités indivi-
duelles, n'entraînent aucune sanction et leurs résumés sont soigneusement expurgés
r,,'
.
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
avant d'être publiés 19 . Ainsi, ils n'encouragent pas les remises en question. Pour ne
pas perdre la face, constatent David Dollar et Jakob Svensson, la Banque mondiale
s'est au contraire entêtée à poursuivre des programmes non efficaces en y engageant
encore plus d'argent.
Dans un tel système, l'aptitude des ONG à corriger le tir n'est guère appréciée si
l'arrêt d'une opération remet en cause les termes de référence édictés par les agences
d'aide. Les États donateurs récompensent la docilité mais pas la lucidité: la pour-
suite des programmes et non la rupture des contrats. Soucieux de « laver leur linge
sale en famille », ils n'envisagent pas de sanctionner publiquement les ONG qui
effectuent un mauvais travail et qui pourraient nuire à la réputation de l'ensemble
des bailleurs et de leurs sous-traitants. Les évaluations ex post qu'ils commanditent
servent surtout de caution pseudo-scientifique pour entériner après coup le choix
de cesser un projet ou d'en lancer un. D'après Wiebe Nauta, elles permettent aussi
de justifier les nouvelles orientations d'une ONG, quitte à admettre tardivement
les échecs du passé et, surtout, des prédécesseurs en charge des programmes incri-
minés. À en croire ses détracteurs les plus virulents, ce système a finalement pour
fonction essentielle de légitimer son utilité afin de se perpétuer. « Au lieu de réflé-
chir à la façon de créer des emplois pour les Africains, écrit ainsi un ancien volon-
taire humanitaire, les discussions portent sur la nécessité de lever des fonds pour
envoyer encore davantage d'experts, préserver les postes des expatriés et créer des
98
emplois pour les jeunes diplômés sortis des universités occidentales. Les gens qu'on
charge d'aller analyser les problèmes de l'Afrique sont précisément ceux qui vivent
et profitent de ces diagnostics» 20!
De fait, la bureaucratisation de l'aide a conduit les acteurs humanitaires à s'enfermer
dans une logique d'expansion et non de repli. Le modèle suit celui des institutions
financières, qui cherchent à prêter de plus en plus afin que le remboursement des
intérêts augmente leur revenu. Concernant la plupart des agences gouvernemen-
tales de coopération qui soutiennent des programmes humanitaires, leurs règles de
comptabilité interdisent de provisionner des fonds pour l'année suivante, à l'instar
des règles budgétaires publiques de nombre de pays occidentaux. Autrement dit, Je
budget d'une institution doit être consommé dans l'année, faute de quoi il ne sera
pas renouvelé à montant égal. Dans un tel système, il est alors plus facile de recon-
duire les programmes plutôt que de les dore pour en entreprendre de nouveaux. Afin
de répondre à la pression du Parlement, d'obtenir la reconduction de son budget et
d'atteindre l'objectif de 1 % du PNB consacré à l'aide publique au développement,
(19) Les rapports des consultants externes, eux, sont parlois réécrits quand ils se révèlent trop
compromettants. Cf. Lappé, Frances Moore, Collins, Joseph et Kinley, David [1980], Aid as obs-
tacle: twenty questions about our foreign aid and the hungry, San Francisco, Institute for Food
and Development Policy, p. 88.
(20) Maren, Michael [août 1993], "The food-aid racket", Harper's Magazine, p. 12.
LE DISCOURS ET LA PRATIQUE
l'agence de coopération suédoise SIDA s'efforce ainsi de consommer tout son argent
en cours d'année. De façon significative, notent Clark Gibson et al., les trois quarts
de ses programmes sont donc la continuation d'anciens.
À l'intérieur même des ONG, les logiques de professionnalisation et de marchan-
disation ont également abouti à des phénomènes similaires pour assurer la péren-
nité d'associations initialement montées dans l'urgence. Soucieux de garder leur
emploi, les collaborateurs locaux des organisations humanitaires, expliquent par
exemple Éric Comte et Erwan Quéinnec, ont sans doute intérêt à faire durer une
mission. Davantage préoccupés par la réalisation des objectifs assignés par les bail-
leurs, les expatriés peuvent en revanche espérer être affectés dans d'autres pays. En
accord avec leur direction, ils n'en sont pas moins réticents à abandonner des pro-
grammes dans le contexte de compétition qui oppose les ONG pour remporter des
contrats auprès des agences gouvernementales. Le témoignage d'un ancien expatrié
humanitaire en Somalie est éloquent à ce sujet. « Les sommes allouées par les bail-
leurs peuvent être très élevées, écrit-il, de sorte qu'il est délicat pour une ONG de se
désengager d'une cause, quand bien même sur le plan éthique un départ s'impose-
rait. [économie a envahi le champ humanitaire. Quiconque visite le service mission
d'une telle organisation comprend que l'on est en présence d'une véritable entre-
prise. On y parle compétition, rentabilité, image de marque, bénéfice, marketing, pac-
kaging, ressources humaines, logistique, etc. 21 »
Sur le terrain, certaines organisations ont ainsi été amenées à vanter leur profession- 99
nalisme en récusant leurs concurrents. Quitte à admettre les dysfonctionnements de
l'assistance internationale, elles ont par exemple prétendu qu'elles savaient mieux
gérer la distribution des secours dans des contextes de conflits armés. Mais le jeu
de la concurrence a aussi favorisé les scissions ou la création de nouvelles ONG, un
phénomène beaucoup plus fréquent que les fusions, les regroupements ou les dis-
solutions. De ce fait, les tentatives de coordination des acteurs humanitaires sont
devenues encore plus difficiles, écartant route possibilité d'un retrait concerté et stra-
tégique des situations les plus douteuses. Au contraire, les sous-traitants des bailleurs
se sont empressés de reprendre les programmes des rares ONG qui avaient préféré
quitter le terrain pour ne pas contribuer à prolonger les conflits et les souffrances des
victimes. Il est vrai qu'une meilleure coordination des acteurs humanitaires revien-
drait de toute façon à placer les secouristes sous la tutelle d'organismes politiques
dont la principale préoccupation n'est pas de mettre un terme aux détournements
de l'aide. Qu'elle provienne des agences onusiennes, des États bailleurs ou des pays
d'accueil des réfugiés, l'analyse stratégique de l'assistance internationale est essen-
tiellement déterminée par les contraintes locales et/ou la promotion des intérêts
(21) Et l'auteur de se demander: « Doit-on accepter des budgets sans poser aucune exigence
éthique? Avoir pour seul déterminant "augmentation des sommes allouées d'une année sur
l'autre? Faire d'un drapeau aux couleurs de l'organisation flottant sur le terrain la seule raison
pour assurer la présence? " Cf. Chifolo, U. [1996], Le miroir humanitaire: retour de Somalie, Paris,
L:Harmattan, p. 55 et 58.
r JS HUMANITAIRES nANS LA GUER.,
nationaux. Dans bien des cas, elle n'a donc pas pour priorité d'empêcher la récupé-
ration de l'aide par les belligérants, ceci expliquant pourquoi les Occidentaux ont
continué de maintenir sous perfusion humanitaire les Khmers rouges en Thaïlande
et les Moudjahidine afghans au Pakistan dans les années 1980.
• Le raisonnement scientifique
Au-delà des logiques de compétition et d'expansion économiques, des biais analy-
tiques conduisent ainsi les agences de secours à poursuivre leurs programmes sans
trop se préoccuper des dégâts collatéraux qu'elles provoquent. La démarche intel-
lectuelle est cette fois assez différente de celle des doctrinaires ou des religieux qui
se contentent de nier la réalité des problèmes. Elle consiste en l'occurrence à recon-
naître officiellement les effets pervers de l'aide pour mieux justifier la nécessité de
professionnaliser le milieu humanitaire. Désormais, la plupart des institutionnels
admettent en effet que l'assistance internationale peut alimenter, voire exacerber
les conflits. En France, les écrits de Bernard Debré, ministre de la Coopération du
gouvernement d'Édouard Balladur, ou Jean-Michel Severino, directeur général de
l'Agence française de développement, en témoignent à leur manière. « raide publique
au développement, constate ce dernier, a pu agir comme facteur de solution mais
aussi parfois comme facteur d'aggravation des crises, par exemple en soutenant des
100 régimes qui menaient des politiques critiquables ou en créant des ruptures sociales,
déplacements de population, inégalités de développement entre régions. On connaît
des politiques d'aide au développement qui ont accru les tensions sociales et plus ou
moins contribué directement à la création de situations de crise. Tout ceci signifie
que si on veut qu'elle joue un rôle positif sur la prévention de crise, il faut que l'aide
publique au développement incorpore une analyse sociale et politique au sein même
des processus d'élaboration des projets et des programmes de développement. Or,
ce processus d'analyse politique et sociale est justement une des catégories qui a été
le plus officiellement niée à l'aide publique au développement, soit sous l'impulsion
des ministères des Affaires étrangères, soit par les institutions multilatérales sous la
surveillance très étroite des ministères des Finances au sein des conseils d'adminis-
tration de ces organisations. raide publique au développement a donc été très lar-
gement orientée vers une approche technocratique, neutre, dite objective, sans que
l'on soit toujours capable de définir quelle était cette objectivité. »
La remarque s'applique évidemment aux secours d'urgence que les humanitaires
mettent en œuvre. Initié par le mouvement de la Croix-Rouge et repris par des
ONG anglo-saxonnes après la crise de l'Afrique des Grands Lacs en 1994, le code de
conduite du Sphere Project a ainsi introduit des normes purement techniques pour
garantir la qualité des vivres et des soins. Destiné à formaliser le droit d'assistance à
des populations en danger, il énumère les standards minimaux des intrants huma-
nitaires : valeur nutritionnelle des aliments, mode de prescription des médicaments,
cahier des charges à respecter pour construire des puits ou des logements, etc. Mais
LE DISCOURS ET LA PRATIQUE
• La relativisation
Chacun de ces arguments mérite explication. Passons rapidement sur le premier: les
précédents chapitres ont précisément montré que les problèmes de détournement
des secours étaient structurels, qu'ils ne se limitaient pas aux pays les plus pauvres
d'Mrique et qu'on les rencontrait autant en Russie en 1922 qu'au Cambodge en
1979 ou en Bosnie en 1995. Le deuxième argument revient pour sa part à relati-
viser les effets pervers de l'aide au regard du bien prodigué. Les débats à ce propos
portent notamment sur l'ampleur des détournements. En l'absence de données
fiables, les controverses sont nombreuses, allant jusqu'à justifier une intervention
musclée et désastreuse de la communauté internationale en Somalie après la famine
de Baidoa en 1992. À l'époque, les chiffres sur les pertes en ligne de l'aide alimen-
taire variaient ainsi de 10 % à 90 % suivant qu'ils étaient avancés par des humani-
taires opposés ou favorables à l'envoi de troupes en provenance des États-Unis. Au
Népal, à la fin de la décennie 1990, les chercheurs n'étaient pas non plus d'accord
sur le montant de la « ponction» des belligérants, mais Jonathan Goodhand esti-
mait que les taxes imposées par les rebelles maoïstes avaient augmenté de 10 % le
coût de l'assistance internationale.
r
./
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
La difficulté est que le calcul de l'ampleur des détournements ne peut jamais être
précis dans des situations de guerre où les appareils statistiques sont défaillants. De ce
point de vue, l'établissement d'un seuil critique devient un leurre si l'on veut mettre
en balance les effets positifs et négatifs de l'aide. Faudrait-il donc se retirer à partir
du moment où plus de 50 % des intrants humanitaires sont capturés par les com-
battants? Et pourquoi pas 60 %? Ou 40 %? Comme on l'a déjà souligné, le fond
du problème n'est de toute façon pas de savoir si, à elle seule, l'aide suffit à entre-
tenir un conflit. Il est plutôt de s'interroger sur la part de responsabilité des huma-
nitaires qui assument sciemment ou naïvement le détournement de leurs secours.
Un tel questionnement évacue les controverses sur le montant de la ponction des
belligérants. Il écarte également les débats sur la mesure de l'impact de l'aide quant
à la prolongation des conflits.
Dans le cas du Biafra, par exemple, on a accusé les humanitaires d'avoir permis
aux sécessionnistes de résister pendant dix-huit mois après la perte de leur dernier
débouché sur la mer, Port Harcourt, en mai 1968. Le moment d'une bataille déci-
sive, qui devait signaler la défaite des rebelles sur le plan militaire, a en l'occurrence
introduit un marqueur temporel assez clair. Il en est sans doute de même avec l'en-
cerclement des Bosniaques de Sarajevo et la mise en place d'un pont aérien huma-
nitaire à partir de juillet 1992. Mais dans le cas du Liberia, de la Somalie ou du
Soudan, comment savoir à partir de quand l'aide a joué un rôle si crucial qu'elle a
102
directement contribué à la poursuite des hostilités? Au mieux, on peut identifier
quelques temps forts qui ont structuré les économies de guerre de ces pays - et
donc les ressources des belligérants: la mise en exploitation du pétrole au profit de
Khartoum à partir de 1999, la perte du terminal minéralier de Buchanan par les
forces de Charles Taylor en 1992, etc. En revanche, il parait impossible de mesurer
exactement l'impact militaire des secours. Un pareil constat renvoie dos à dos les
partisans et les opposants des thèses sur le rôle de l'aide humanitaire dans le pro-
longement des conflits.
James Fearon remarque ainsi que le nombre de guerres a précisément diminué au
moment où les budgets des organisations de secours explosaient, tout au long des
années 1990. Il en conclut qu'on ne peut imputer à l'aide le moindre rôle dans le
prolongement des conflits. À en croire les économistes Joppe De Ree et Eleonora
Nillesen, une augmentation de l'assistance de la communauté internationale tendrait
au contraire à diminuer la durée des guerres. Mais une telle assertion contredit alors
le discours convenu des humanitaires qui justifient leurs échecs en affirmant que les
affrontements d'aujourd'hui seraient plus meurtriers, plus criminels, plus dévastateurs
et, d'une manière générale, plus compliqués à gérer: un constat résumé sous le nom
d'" urgences complexes ». En réalité, cette théorie dite des « nouvelles guerres» sou-
tient que l'aide est davantage pillée par les belligérants. En effet, les secours auraient
pris encore plus d'importance après l'effondrement de l'URSS, le désengagement
des grandes puissances et la réduction de leur coopération militaire avec des gouver-
nements ou des mouvements insurrectionnels. Il y a donc lieu de s'interroger sur la
portée stratégique de l'aide, quoi qu'il en soit par ailleurs de la prétendue nouveauté
LE DISCOURS ET LA PRATIQUE
de conflits criminels qui, autrefois, auraient été rationnels et politiques parce qu'ils
étaient compris comme des guerres par procuration entre l'Est et l'Ouest.
On peut de toute façon retourner l'argument qui consiste à relativiser l'apport mili-
taire des secours. Si l'aide joue un rôle stratégique insignifiant, comment donc ima-
giner qu'elle permette de prévenir, voire de résoudre les conflits - une prétention
qu'affichent nombre d'institutions humanitaires? La contradiction paraît encore
plus criante pendant la période extrêmement volatile qui suit l'arrêt des combats,
lorsque l'assistance de la communauté internationale est censée stabiliser la situa-
tion et empêcher la reprise des hostilités. Dans un même article, une journaliste
du Monde admettait ainsi que l'aide à la reconstruction profitait « souvent aux fau-
teurs de guerre », ajoutant que « ce n'est évidemment pas une raison suffisante pour
ne rien faire »22. Mais un peu plus loin, l'auteure rappelait que « dans près d'un cas
sur deux les accords de paix sont rompus dans les cinq années qui les suivent ». Un
tel constat interroge cruellement la capacité de l'aide internationale à prévenir la
reprise des conflits... et à assumer le renforcement des belligérants grâce à des pro-
grammes humanitaires.
En réalité, si les secours jouent rarement un rôle déterminant dans la poursuite des
guerres, ils n'ont pas non plus pour objectifde construire la paix et de rétablir l'ordre.
Malgré le précédent du Plan Marshall, les faits ne confirment pas l'idée que l'assis-
tance de la communauté internationale puisse effectivement prévenir la reprise ou
la poursuite des conflits armés contemporains. Non sans contradictions, ce sont 103
d'ailleurs les mêmes économistes qui, à l'instar de Paul Collier et Anke HoefRer,
expliquent par la fongibilité de l'aide aussi bien la hausse des achats d'armes, le ren-
forcement des États et la diminution du risque de guerre civile qu'une probabilité
accrue de troubles politiques parce que les ressources publiques, lorsqu'elles augmen-
tent, attisent les convoitises. Fondamentalement, la variabilité des montants en jeu, à
la hausse comme à la baisse, est sans doute plus cruciale car elle provoque des chocs
exogènes susceptibles de perturber des équilibres fragiles et d'entraîner des conflits.
Robert Lensink et Oliver Morrissey montrent ainsi que ce sont surtout les incerti-
tudes sur la poursuite des programmes de coopération qui ont un impact négatif
sur la croissance économique, au risque d'attiser les tensions sociales. La volatilité de
l'aide paraît alors encore plus déstabilisatrice lorsqu'elle se conjugue à une fragmen-
tation et une multiplication des bailleurs qui obligent les autorités locales à jouer
un guichet contre l'autre pour se disputer leur part du pactole.
Dans les pays en développement, les corrélations observées ne prouvent en tout cas
pas de relation de cause à effet entre l'aide à la reconstruction et la résolution des
crises. Après le tsunami asiatique de décembre 2004, par exemple, certains ont pré-
tendu que l'assistance humanitaire allait aussi faciliter le retour à la paix à Aceh en
(22) Caramel, Laurence [7 mars 2006], « Guerre-pauvreté: comment sortir de l'engrenage? ",
Le Monde, p.11.
r l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
Indonésie et en pays tamoul au Sri Lanka23 • Mais il n'en a rien été. Au Sri Lanka, les
combats ont repris en juillet 2006 et se sont poursuivis jusqu'à la victoire militaire
des troupes gouvernementales en mai 2009. Quant à l'Indonésie, explique Kirsten
Schulze, les négociations de paix étaient déjà sur le point d'aboutir car les indépen-
dantistes du GAM avaient subi des défaites importantes avec l'opération Terpadu
à partir de mai 2003. Sur 8 000 guérilleros, plus de 5 000 avaient été tués, empri-
sonnés ou capturés; retranchés dans les montagnes et privés d'accès à la côte, les
derniers combattants avaient perdu leurs sources de financement et leur logistique
militaire, tandis que leurs chefs en exil les pressaient d'accepter un compromis pour
mettre un terme au conRit. À l'occasion de l'élection du Président Susilo Bambang
Yudhoyono en septembre 2004, le changement de gouvernement à la tête de l'In-
donésie avait en outre conduit Djakarta à reprendre les négociations de paix. Un
mois avant le tsunami de décembre, un accord avait ainsi été conclu avec le GAM
pour démobiliser, intégrer et verser des compensations financières aux guérilleros.
Finalement, les secours humanitaires n'ont fait qu'entériner ce processus.
Indéniablement, c'est d'abord la population elle-même qui peut construire la paix.
La communauté internationale, elle, joue parfois un rôle de facilitateur ou de média-
teur. Mais des interventions trop appuyées sont toujours susceptibles de relancer les
conRits. Selon Adam Branch, par exemple, le Nord de l'Ouganda n'a pas beaucoup
bénéficié de l'accord de paix régional conclu en 2005 sous les auspices de la com-
104
munauté internationale pour le Sud du Soudan voisin: en effet, les puissances occi-
dentales ont plutôt contribué à prolonger la guerre en armant le gouvernement de
Kampala et en finançant l'enfermement de la population dans des camps.
D'une manière générale, la fréquence des détournements de l'aide permet difficile-
ment de supposer que l'assistance internationale puisse prévenir les conRits en relan-
çant le commerce et en diminuant la compétition pour les biens de première nécessité
en situation de pénurie. Au contraire, relatent Hans Singer et al., il est arrivé que, de
sa propre initiative, la population préfère désamorcer des sources de tensions poten-
tielles en rejetant les propositions de coopération étrangère. Au Nord de Djibouti,
un des pays les plus arides du monde, des nomades Mar ont ainsi renoncé à des pro-
jets de forage susceptibles de ranimer les querelles locales autour de la gestion des
points d'eau et des aires de transhumance. En Somalie, encore, des chefs traditionnels
ont refusé que l'on creuse de nouveaux puits qui auraient créé des tensions en inci-
tant les groupes pastoraux à augmenter leur bétail sans respecter l'environnement...
(23) Hervel, Clarisse [2008], L'impact des catastrophes naturelles sur la résolution des conflits
en Asie: les cas du Sri Lanka, de l'Indonésie et du Cachemire, Bangkok, Institut de recherche
sur l'Asie du Sud-Est.
LE DISCOURS ET LA PRATIQUE
(24) Azam, Jean-Paul [avr, 1995], "How to pay lor the peace? A theoretical Iramework with rele-
rences to Alrican countries", Public Choice. vol. 83, nOs 112, p, 173-184,
(25) Cité par Hostetter, David [oct. 2002], " Liberation in one organization: apartheid, nonviolence,
and the politics 01 the AFSC ", Peace & Change. vol. 27, n° 4, p, 586.
(26) Planhol (de), Xavier, interview dans Libération [17 février 2002].
r. LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
1
(27) En Afrique du Sud, c'était par exemple l'avis de Helen Suzman, présidente de l'Institut des rela-
tions raciales el unique députée du seul parti progressiste blanc admis à siéger au Parlement du
temps de l'apartheid. Cf. SAIRR [1992], Race relations survey, Johannesburg, South African Institute
of Race Relations, p. xxxvii. Voir aussi Crawford, Neta [1997], "The humanitarian consequences of
sanctioning South Africa: a preliminary assessmenr', in Weiss, Thomas, Cortright, David, Lopez,
George et Minear, Larry (eds.), Political gains and civi/ian pain: humanitarian impacts of economic
sanctions, Lanham, Rowman & Lilliefield, p. 57-89; De Beer, David [1994],,, Les sanctions écono-
miques contre le régime d'apartheid d'Afrique du Sud .. , Alternatives non violentes, n° 92, p. 31-42.
(28) Ellioll, Ann Kimberly [1998], ''The sanctions glass: half full of completely empty?", International
Security, vol. 23, n° 1, p. 50-65; Pape, Robert [1997], "Why economic sanctions do not work?",
International Security, vol. 22, n° 2, p. 90-136.
r
"
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
que les armements ont un effet dissuasif et que des effectifs militaires importants
réduisent les possibilités d'attaques, Le nombre d'armes à feu en circulation dans la
population ne suffit pas non plus à provoquer des affrontements. En témoignent les
pratiques de conscription permanente de la paisible Suisse, où les citoyens gardent
leur arsenal militaire chez eux. Le contrôle social de l'usage des armes est évidem-
ment plus important: de part et d'autre de la mer Rouge, le Yémen et la Somalie le
montrent à leur manière, puisque l'application d'un « prix du sang» (diya) a pen-
dant longtemps permis de réguler les conflits et d'empêcher les vendettas chez le
premier mais pas chez la seconde. L'argument de la sophistication grandissante des
armements n'est pas non plus convaincant pour ce qui est d'analyser la fabrique des
violences. Le génocide rwandais s'est fait à la machette, tandis que les conflits contem-
porains n'ont jamais réussi à égaler le record absolu de nombre de victimes enregis-
trées pendant les deux guerres mondiales 29 . D'une manière générale, on ne trouve
pas de corrélation systématique entre la puissance de destruction d'une arme, la fré-
quence de son usage et l'ampleur de ses dégâts dans la population30 •
Ainsi, les doutes concernant l'efficacité des divers types de sanctions ne vont pas
dans le sens d'un arrêt de l'aide en vue d'assécher une économie de guerre et de
mettre un terme aux hostilités. Pour les humanitaires, se retirer présenterait en fait
le même type d'inconvénients que les embargos et reviendrait à entériner les blocus
militaires à l'encontre des populations les plus vulnérables, qui sont déjà prises en
108
otages par les belligérants. Selon un ancien délégué du CICR, Hans-Peter Gasser, le
procédé serait inutile et contreproductif, voire aussi dangereux, pour les civils, que
les interventions armées entreprises au nom de la paix. En effet, autant l'aide atti-
serait les convoitises et nourrirait les conflits, autant son interruption aiguiserait la
compétition pour des ressources devenues encore plus rares, poussant les populations
affamées à rejoindre les groupes combattants, en particulier dans les pays pauvres.
Encore récemment, un représentant du secrétaire général des Nations Unies arguait
par exemple qu'en dépit des risques de détournements, il ne fallait pas réduire l'as-
sistance de la communauté internationale à la Somalie, parce que cela ferait le jeu
des milices islamistes 31 • Autre variante du même thème, reprise par Janice Gross
Stein, une cessation des opérations humanitaires n'inciterait pas non plus les habi-
tants à se soulever pour renverser des pouvoirs sanguinaires. Directeur des urgences
à Oxfam de 1994 à 1999, Nicholas Stockton remarquait ainsi qu'après l'arrivée au
(29) Clodfelter, Michael [2008], Wat1are and armed conflicts: a statistica/ encyc/opedia of casua/ty
and other figures, 1494-2007, Londres, McFarland, p.2.
(30) En Europe, au XVIe siècle, par exemple, la généralisation de l'usage des armes à feu a initia-
lement entraîné une réduction des pertes en vies humaines, car l'introduction de la poudre per-
mettait de faire des économies en mobilisant moins d'hommes. Cf. Landers, John Uuil. 2005],
"The destructiveness of pre-industrial warfare: political and technological determinants", Journa/
of Peace Research, vol. 42, n° 4, p. 459. Sur l'arme nucléaire et son pouvoir de dissuasion, voir
aussi Mueller, John [2010], Atomic obsession: nuc/ear a/armism from Hiroshima to a/-Qaeda,
Oxford, Oxford University Press.
(31) Interview de Walter Kâlin le 21 octobre 2009, accessible sur: [Link]/appslnews/story.
asp?NewsID=32649&Cr=somali&Cr1=
LE DISCOURS ET LA PRATIQUE
(32) Paradoxalement, d'ailleurs, les ONG qui s'opposent aux sanctions économiques contre des
États en dénonçant leur inanité sont les mêmes qui participent à des campagnes de boycott contre
des compagnies jugées socialement irresponsables, à l'instar de NCA ou d'Oxfam.
r
"
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
aux Mghans en exil au Pakistan n'aurait sans doute pas changé le cours de la guerre, car
Washington aurait sûrement maintenu son aide à la résistance contre l'Armée rouge.
Le plus souvent, la sanction reste de toute façon à l'état de simple menace. lhad
Dunning montre ainsi comment, pendant la guerre froide, les bailleurs de fonds
n'étaient pas crédibles lorsqu'ils voulaient imposer des conditions pour obliger les pays
récipiendaires à se démocratiser. En effet, ces derniers savaient que, de toute façon,
les grandes puissances ne les abandonneraient pas, car elles cherchaient essentielle-
ment à conforter les alliances des blocs américain ou soviétique. Depuis la fin de la
guerre froide, beaucoup de pays se sont certes démocratisés. Mais il paraît difficile
de mettre ce processus sur le compte d'une efficacité renforcée des conditionnalités
de l'aide 33 . Aujourd'hui, de nombreux gouvernements ne prennent toujours pas au
sérieux les avertissements des bailleurs, à l'instar de celui de la Sierra Leone qui, en
2004, a continué de recevoir une assistance internationale en dépit de sa procrasti-
nation à lutter contre la corruption34 . De fait, les États qui mettent officiellement un
terme à leur aide au développement pour sanctionner un régime continuent généra-
lement de financer des organisations humanitaires qui, sur le terrain, permettent à
leur manière d'entretenir des relations diplomatiques en parallèle. Plus flexibles, les
ONG « urgentistes », en particulier, ont l'habitude de relayer discrètement les pro-
grammes que les agences de coopération bilatérale ou les organismes multilatéraux
ne peuvent ou ne veulent plus assumer ouvertement.
110 Un tel rôle semble d'autant plus logique que les humanitaires sont hostiles à l'idée
de suspendre leurs opérations sur la base de considérations politiques dans les pays
responsables de violations massives des droits de l'homme. Selon les organisations
« dunantistes », les secours ont en effet pour objectif de sauver des vies et non de
promouvoir des réformes gouvernementales. Des médecins comme John Kraemer et
al arguent pour leur parr qu'en cas de nécessité, le droit à la santé, tel qu'il peut être
codifié dans le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et cultu-
rels (1976) ou la Convention internationale des droits de l'enfant (1989), interdit
aux États de refuser l'aide humanitaire sans laquelle la population subirait de graves
« souffrances physiques et mentales », un des éléments retenus pour définir les crimes
contre l'humanité dans la jurisprudence de la Cour pénale internationale établie en
1998. Non sans contradictions, des juristes soulignent quant à eux que l'assistance
de la communauté internationale est aussi censée défendre les droits économiques,
sociaux et culturels des populations en danger de mort. À ce titre, elle ne devrait donc
pas être remise en cause, à moins de contrevenir aux dispositions de la Déclaration
des droits de l'homme de 1948.
(33) Pour un point de vue contraire, voir Goldsmith, Arhur [2001], "Foreign aid and statehood in
Africa", International Organization, vol. 55, n° 1, p. 123-148-
(34) Hazen, Jennifer [2006], "The donor's catch-22; the negative effects of Northern aid on war-torn
States in the South", San Diego, Annual Meeting of the International Studies Association, polycop.
LE DISCOURS ET LA PRATIQUE
gérants. Les points de friction ne manquent pas. Au Darfour, début 2009, la junte
islamiste au pouvoir à Khartoum a ainsi expulsé des secouristes occidentaux parce
qu'elle craignait que ceux-ci fournissent des preuves de son implication dans les mas-
sacres commis par les milices janjawid. En pays acholi dans le Nord de l'Ouganda,
encore, des humanitaires se sont plaints de l'activisme de la Cour pénale interna-
tionale qui, en décidant en 2005 de poursuivre le leader de l'Armée de résistance
du Seigneur (LRA), a précipité l'échec des négociations de paix et poussé les guéril-
leros de Joseph Kony à reprendre le combat et à poursuivre leurs exactions depuis
la République démocratique du Congo, où ils avaient trouvé refuge 38 . Sur place, les
médiateurs locaux se sont également inquiétés de ce que les mandats d'arrêt de La
Haye allaient légitimer la répression de l'armée ougandaise en vue d'appréhender les
suspects39 . Du fait de l'absence de protection des témoins et des réticences des vic-
times à dénoncer les criminels au sein de leur propre groupe, la procédure risquait
en outre d'attiser les tensions ethniques contre les Acholi, notamment en favorisant
,.
les temoIgnages .
ISSUS d' autres communautes, 40 .
D'une manière générale, les organisations de secours redoutent que leur collabo-
ration à des enquêtes policières ou à des instructions judiciaires ne compromette
leur neutralité et ne restreigne leur accès aux populations en danger en assimilant
leurs personnels à des « mouchards ». Pour continuer d'être accepté par les combat-
tants sur les champs de bataille, le CICR a ainsi négocié une exemption de fait et
obtenu une dérogation statutaire au traité de Rome afin que ses délégués ne soient
pas contraints d'aller témoigner à La Haye. Les ONG humanitaires, quant à elles,
peuvent toujours arguer du secret professionnel et du caractère confidentiel de leurs
informations pour refuser d'assister la Cour pénale internationale. MSF, notamment,
souligne que l'utilisation politique de la justice pour accompagner les opérations de
paix et « inciter» les belligérants à négocier crée un risque supplémentaire pour le
personnel déployé sur le terrain. Malgré sa propension à témoigner et à dénoncer
les crimes de guerre, l'organisation assume le paradoxe qui consiste à refuser de coo-
pérer avec les magistrats chargés de sanctionner les violations du droit humanitaire.
Selon Françoise Bouchet-Saulnier et Fabien Dubuet, elle argue qu'il ne lui est pas
possible de transmettre des informations sensibles à une cour internationale plutôt
112
qu'à des tribunaux nationaux qui sont souvent plus politiques, mais dont la mise à
l'écart obligerait MSF à entrer dans d'interminables querelles sur le respect des sou-
verainetés judiciaires. Sur le terrain, enfin, il paraît difficile de concilier toutes les
exigences du genre: au Darfour en 2005, par exemple, l'organisation a dénoncé
des viols à grande échelle tout en essayant de dissuader la police locale d'interroger
les victimes, quitte à empêcher les autorités d'enquêter sur des actes de guerre pour
réprimer leurs auteurs.
Autre reproche formulé à l'encontre de la justice pénale internationale, celle-ci inter-
vient trop tard, après les crises, privilégiant une logique de punition des bourreaux
à celle de compensation ou de sauvetage des victimes. En bref, elle venge les morts
mais ne répare pas les torts causés aux rescapés, pas plus qu'elle ne promeut des dyna-
miques de réconciliation. En se déployant au nom de l'intérêt supérieur de l'humanité,
elle ne répond pas non plus aux demandes des victimes; dans le Nord de l'Ouganda
ravagé par les combats entre l'armée et la LRA, relève par exemple Adam Branch,
seuls 3 % des Acholi faisaient de la justice leur priorité, la plupart étant davantage
concernés par la paix, la sécurité, la santé, l'éducation ou l'accès à la terre. Parce
qu'elle reflète la loi du plus fort et sanctionne seulement les États faibles, la Cour
(39) Les représentations de ce conflit, souvent présenté comme un des plus atroces d'Afrique, jouent
indéniablement en faveur du gouvernement Cf. Finnstrëm, Sverker [2008], Living with bad surroun-
dings: war, history, and everyday moments in Northern Uganda, Durham, Duke University Press.
(40) Allen, Tim [2006], Trial justice: the international criminal court and the Lord's resistance army,
Londres, Zed Books.
LE DISCOURS ET LA PRATIQUE
(41) Towers, Bridget [1995J, "Red Cross organisational politics, 1918-1922: relations of dominance
and the inlluence 01 the United States", inWeindling, Paul (ed.), International health organisations
and movements, 1918-1939, Cambridge, Cambridge University Press, p. 45.
(42) Weissman, Steve (ed.) [1974], The Trojan horse: a radical look at foreign aid, San Francisco,
Ramparts Press, p. 96.
(43) Fielden, Matthew [mai 1998], ''The geopolitics 01 aid: the provision and termination 01 aid to alghan
relugees in North West lrontier province, Pakistan", Polit/cal Geography, vol. 17, n° 4, p.459-487.
(44) Barratt, Bethany [2006], "When to take the rights approach: the conditional effect 01 rights on
provision 01 overseas development assistance", San Diego, Annual Meeting 01 the International
Studies Association, polycop.
LE DISCOURS ET LA PRATIQUE
(45) La poursuite de projets de développement rural n'avait de toute façon plus grand sens du fait
de la collectivisation de l'agriculture et de la priorité donnée à l'alimentation des citadins. Cf. Kissi,
Edward [sept. 2005], "Beneath international famine relief in Ethiopia: the United States, Ethiopia
and the debate over relief aid, development assistance, and human rights", African Studies Review,
vol. 48, n° 2, p. 116.
r LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
, ,l
117
LE RECOU R5 À LA FORCE
Le recours à la force
Intervenir au milieu des conflits armés oblige indéniablement à gérer l'insécurité. Sur
le terrain, assurer la protection du personnel humanitaire recoupe parfois les préoc-
cupations des secouristes soucieux d'éviter le détournement de leur aide par les bel-
ligérants. Mais la sécurisation des procédures d'assistance ne permet pas toujours de
concilier les deux objectifs. D'un côté, il s'agit de protéger en priorité les organisa-
tions humanitaires, souvent dans des espaces réduits ou confinés; de l'aurre, il s'agit
de séparer les combattants des civils, une tâche autrement plus ardue. Parmi les opé-
rations de paix de la communauté internationale, Emmanuel Spiry distingue ainsi
les « interventions humanitaires» des « interventions d'humanité ». Selon lui, les
premières sont destinées à fournir un « soutien logistique et militaire pour assurer
la sécurité des convois d'aide ». Les secondes, elles, visent à « soustraire les victimes
des massacres des griffes de leurs oppresseurs ». Dans tous les cas, cependant, l'idée
est bien de recourir à la force.
Plusieurs possibilités s'offrent alors aux secouristes. En premier lieu, ils peuvent
119
demander à la communauté internationale de monter une opération de paix. Sinon,
il leur faut composer avec les forces de sécurité locales, celles-là mêmes qui, généra-
lement, comptent parmi les principaux vecteurs de la violence. En pratique, il n'est
en fait pas rare de voir des organisations humanitaires recourir aux armées ou aux
polices nationales, par exemple pour maintenir l'ordre dans les camps de réfugiés.
Depuis quelque temps, les sociétés de gardiennage et les compagnies militaires pri-
vées sont également de la partie. En effet, la contractualisation de prestataires spé-
cialisés n'est plus du seul ressort des entreprises ou des agences gouvernementales,
qu'il s'agisse de déminer une région ou de protéger un entrepôt de vivres. D'après
Cate Buchanan, Robert Muggah, Abby Stoddard, Tony Vaux, et al, de plus en plus
d'ONG emploient des gardes privés. Les bailleurs n'y sont d'ailleurs pas pour rien.
Ainsi, l'agence de coopération britannique et le Centre de crise du ministère français
des Affaires étrangères refusent désormais de financer les projets des opérateurs de
l'aide qui ne prévoient pas de budget pour leur sécurité dans les zones à risques!.
(1) Mostura, Serge et al. [2011], Actes de la Conférence nationale humanitaire, Paris, Ministère
des Affaires étrangères, p. 23.
r l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
seraient plus délibérées 2 . Les données réunies par Abby 5toddard et al. montrent
que la plupart des attaques recensées au cours de la dernière décennie ont été ciblées
sans que l'on puisse réellement départager leurs ressorts politiques ou criminels. Les
auteurs à l'origine de ces recherches le disent eux-mêmes: il ne leur a pas été pos-
sible d'identifier clairement et systématiquement les motivations des violences contre
les humanitaires. Leur étude, qui exclut les accidents, englobe toutes les attaques
liées à la criminalité ou à des troubles politiques, qu'il s'agisse de voler un expa-
trié du fait qu'il est potentiellement riche ou qu'il s'agisse de l'assassiner pour s'en
prendre à un symbole de l'Occident et envoyer un message à l'ennemi. En d'autres
termes, beaucoup d'humanitaires sont agressés comme n'importe quel commerçant
ou homme d'affaires: parce qu'ils ont une valeur marchande ou parce qu'ils trans-
portent des liquidités, et non spécifiquement parce qu'ils travaillent pour une orga-
nisation de secours.
Mais le discours contemporain sur la dangerosité grandissante des zones de conflits
ne s'arrête pas là. Il table également sur une augmentation du nombre de victimes
humanitaires en valeur absolue, voire relative. Or, une telle assertion soulève de
sérieux problèmes méthodologiques que l'on trouve aussi à propos d'autres pro-
fessions appelées à intervenir en zones de conflits. Ainsi, Reporters sans frontières
(R5F) prétend que le métier de journaliste serait devenu plus dangereux au vu de la
multiplication des agressions enregistrées à travers le monde. Basée à Paris, l'associa-
122
tion appuie ses dires sur son recensement annuel des reporters tués dans l'exercice
de leur profession. La catégorie ciblée par ses enquêtes paraît assez claire. Excluant
les victimes d'accidents de voiture ou d'avion, l'ONG française ne comptabilise que
les assassinats délibérés, officiellement prouvés et objets d'une procédure judiciaire
dont l'enquête est close. Mais la couverture géographique de la recension effectuée
s'avère beaucoup plus vague. D'abord, la base de données de RSF n'est pas publiée
intégralement depuis ses débuts en 1990. Aussi ne répond-elle pas aux critères scien-
tifiques qui devraient permettre de vérifier et suivre l'évolution des faits rapportés;
à partir de 2002, notamment, la série est uniquement disponible sur le site internet
de l'association et ne comprend plus le « baromètre» qui, dans les versions papiers,
récapitulait les noms de chaque journaliste tué pays par pays. Autre problème, la col-
lation des données manque de cohérence. En effet, les pays listés dans les rapports
annuels de RSF ne sont pas forcément les mêmes d'une année à l'autre. Leur sélection
est en l'occurrence laissée à l'appréciation des responsables de la zone géographique
considérée. Pour autant, la couverture géographique des enquêtes menées n'a pas
diminué car les pays « manquants» continuent d'être suivis par les correspondants
(2) Traditionnellement, la mortalité des expatriés est d'abord due aux accidents de la route et aux
maladies, ainsi que le montrent des études sur les acteurs de la coopération néerlandaise pour
le développement en 1984-1994 et sur les missionnaires protestants américains en Afrique de
1945 à 1985. Cf. Schouten, Erik et Borgdoff, Martien [18 nov. 1995], "Increased mortality amongst
dutch development workers", British Medical Journal, vol. 311, n° 7016, p. 1342-1344; Frame, John,
Lange, Robert et Frankenfield, Diane Duin 1992], "Mortalily trends of American missionaries in
Africa, 1945-1985, American Journal of Tropical Medicine and Hygiene, vol. 46, n° 6, p.686-690.
LE RECOURS À LA FORCE
locaux de l'association, y compris lorsqu'il ne s'y passe rien. Malgré les apparences,
la couverture géographique des enquêtes s'est donc élargie à mesure que RSF déve-
loppait son rayon d'action et s'implantait dans un nombre croissant de régions.
Autrement dit, il n'est pas possible d'affirmer que l'augmentation des assassinats de
journalistes (87 en 2007 contre 55 en 1987) serait due à un exercice de plus en plus
dangereux de la profession. Le phénomène provient également de l'extension spa-
tiale de l'appareil de captation statistique de RSF. De ce point de vue, il se pourrait
fort bien que le nombre de journalistes tués ait diminué si l'on retenait les mêmes
pays en 1987 qu'en 2007. À partir de sa propre base de données, une ONG améri-
caine, le Comité pour la protection des journalistes (Committee to Proteetfournalists) ,
arrivait d'ailleurs à une pareille conclusion. À l'en croire, le nombre de journalistes
tués dans l'exercice de leur profession a en réalité diminué depuis la fin de la guerre
froide, entre autres du « fait qu'il y a moins de conflits à l'échelle mondiale »3.
• Un constat nuancé
La recension des humanitaires victimes d'attaques n'échappe évidemment pas à de tels
problèmes méthodologiques. En effet, les données disponibles s'avèrent trop éparses
et aléatoires pour en tirer des conclusions définitives. Les difficultés d'accès au ter-
rain, d'abord, limitent beaucoup la qualité et la fiabilité des informations recueillies
à propos des causes précises d'un accident ou d'un attentat. De peur d'inquiéter leur 123
personnel et leurs bailleurs, ensuite, les organisations de secours rechignent parfois
à communiquer leurs pertes. En outre, elles ne sont pas toujours très claires sur les
nombres d'expatriés et d'autochtones employés dans des missions à risques. Faute
de précisions sur la ventilation géographique de leurs personnels, nous n'avons donc
pas d'informations permettant de calculer des taux d'homicides, d'apprécier la dan-
gerosité d'un pays et de mesurer la probabilité d'être tué au cours d'une opération
humanitaire. Jusqu'à récemment, des chercheurs comme Cate Buchanan et Robert
Muggah menaient des enquêtes de victimisation et des sondages d'opinion sur le
sentiment d'insécurité. Mais ces méthodes laissent toujours à désirer.
D'un côté, elles ne donnent pas lieu à des passages répétés et ne proposent qu'une
photo de la situation à un moment donné, sans permettre d'apprécier les évolutions
dans le temps. De l'autre, elles reposent sur le volontariat des personnes sondées et
présentent toujours un risque de biais analytique en privilégiant la parole des vic-
times au détriment de ceux à qui il n'est rien arrivé: dans le monde policier, déjà,
les résultats obtenus par des enquêtes de victimisation sont bien supérieurs à la cri-
minalité déclarée et recensée dans les statistiques officielles.
(3) Brokaw, Tom [2005], "Toute nouvelle est-elle synonyme de bonne nouvelle? ", in Cahill, Kevin
Michael (ed.), Traditions, valeurs et action humanitaire, Paris, Nil, p. 149.
r,l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
Quelles que soient les méthodologies retenues, le discours des humanitaires sur la
multiplication des attaques à leur encontre repose de toute façon sur une augmenta-
tion des chiffres en valeur absolue et non relative, ce qui ne nous dit rien de la dan-
gerosité réelle de leur travail. De 1997 à 2005, Abby Stoddard, Mani Sheik et al. ont
par exemple recensé la mort de 434 humanitaires en mission, contre 375 de 1985
à 1998, soit une moyenne de 48 par an, au lieu de 12 précédemment. Ces chiffres
sont assez similaires au nombre de casques bleus tués pendant la même période.
Sachant qu'ils ne comptabilisent pas les militants des droits de l'homme et qu'ils
incluent les sous-traitants des entreprises en contrat avec des ONG pour des pro-
grammes d'urgence mais pas de reconstruction, ils sont encore plus impressionnants
si l'on compare les années 2008 (I22 morts) et 1998 (36). Pourtant, il importe de
prendre aussi en compte l'augmentation du nombre de secouristes déployés sur le
terrain. Pour dégager des tendances et mesurer l'exposition au risque, les crimino-
logues travaillent en l'occurrence sur des taux et non des valeurs absolues. Une ana-
lyse du risque pesant sur les humanitaires devrait donc mettre en relation les morts
recensées avec le nombre total de personnes employées dans le groupe étudié. Une
comparaison avec la mortalité des casques bleus déployés dans des missions onu-
siennes est instructive à cet égard. Depuis la fin de la guerre froide, celle-ci a crû en
valeur absolue du fait de la multiplication des opérations de paix, de l'extension de
leur mandat et de l'augmentation de leurs effectifs totaux à travers le monde. En
revanche, les taux de mortalité violente ont légèrement décru si l'on en croit l'étude
124 de Benjamin Seet et Gilbert Burnham. Encore s'agit-il d'analyses qui excluent de
leur champ d'investigation l'opération des Nations Unies au Congo de 1960 à 1964,
sous prétexte qu'elle a été la plus meurtrière de tous les temps (250 morts dans les
rangs des casques bleus) et qu'elle était trop singulière pour être représentative de
son époque!
Concernant les organisations de secours, on manque cruellement de données en la
matière. Faute de coordination et de consensus, tout d'abord, il n'existe pas d'in-
formations globales et centralisées sur les « métiers» de l'humanitaire, une notion
qui fait encore débat. Selon Thomas Dichter, 1'« industrie» de l'aide occuperait
un demi-million de personnes, y compris les employés de bureaux d'institutions
comme la Banque mondiale. Sur le terrain, William Smyser estime que 75 000 tra-
vailleurs humanitaires sont déployés dans le monde pour des opérations de secours,
de reconstruction ou de réhabilitation, le double si l'on inclut leurs collègues affectés
à des tâches administratives au siège des organisations concernées. D'après Abby
Stoddard et al., ils étaient jusqu'à 290 000 en 2008, expatriés et personnels locaux
inclus. Rétrospectivement, une seule chose paraît sûre: l'augmentation des effec-
tifs concernés, de pair avec la multiplication et la massification des interventions
de la communauté internationale dans les zones de crise depuis la fin de la guerre
froide. Au Soudan en 2006, par exemple, on recensait 16 000 humanitaires rien
qu'au Darfour...
Au vu du nombre croissant de secouristes déployés sur le terrain, il semble donc peu
probable que les taux de mortalité aient beaucoup changé depuis la fin de la guerre
LE RECOURS À LA FORCE
froide. Dans leur fameuse étude, Abby Stoddard et al. ont ainsi essayé de pallier
l'absence de chiffres fiables sur la présence et les effectifs des organisations huma-
nitaires intervenant dans des zones de guerre. Pour cela, ils ont d'abord dû calculer
un ratio moyen de travailleurs par dépense engagée. En outre, ils se sont intéressés à
une période où l'explosion du nombre de secouristes était en phase de stabilisation,
et où le suivi de l'information à leur sujet n'avait pas connu d'interruption majeure.
Ils ont alors trouvé que les taux n'avaient pas augmenté à l'échelle planétaire, avec
5 à 6 victimes d'attaques pour 10 000 humanitaires entre 1997 et 2005. Depuis
lors, ils ont même observé une légère tendance à la baisse, à l'exception notable de
trois pays dont les taux de mortalité « humanitaire» ont beaucoup augmenté et fait
ponctuellement remonter la moyenne mondiale, à savoir la Somalie, le Darfour et
l'Mghanistan.
Dans tous les cas, les périodes étudiées, au sortir de la guerre froide, sont de toute
façon trop courtes pour tirer des bilans définitifs. Elles ne nous disent rien de l'évo-
lution des risques encourus par les secouristes sur le long terme. En réalité, l'aug-
mentation du nombre de victimes n'est même pas si évidente en valeur absolue.
D'après les estimations de Victoria Wheeler, Adele Harmer et OPIO, 76 travailleurs
humanitaires ont été tués en mission au cours de l'année 2003 et un total de 271
seraient morts de 2000 à 2005. Mais les sociétés nationales de la Croix-Rouge ont
payé un tribut encore plus lourd pendant la Seconde Guerre mondiale. En cinq ans,
la Croce Rossa italienne a recensé 275 victimes, tandis que son homologue française 125
a déploré 414 décès, dont une majorité de femmes, avec 242 infirmières tuées sous
les bombes. À elles seules, ces deux sociétés nationales ont enregistré dans leurs rangs
une moyenne de 138 morts par an, presque deux fois plus que pour l'ensemble des
organisations de secours en 2003. Moins touchée que pendant la Première Guerre
mondiale, l'ARC (American Red Cross) n'a pas été en reste. En quatre ans, relate
Charles Hurd, elle a ainsi déploré la mort de 86 volontaires dont 52 femmes de
1941 à 1945, contre respectivement 194 et 124 en 1917 et 1918. Avec un total de
280 pertes pour 51 600 volontaires déployés pendant les deux guerres mondiales,
les effectifs de l'ARC ont donc connu un taux de mortalité de 5 %0. En valeur rela-
tive, c'est à peu près équivalent aux précédents des YMCA pendant la Première
Guerre mondiale... et plus de dix fois supérieur aux résultats des études qui, à pré-
sent, enregistrent 6 morts pour 10000 personnes dans les rangs des humanitaireé.
(4) Geneva Declaration [2009], The global burden of armed violence, Geneva, Small Arms Survey,
p.138.
r
··l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
informations assez suivies sur les pertes que ceux-ci ont subies, d'autre part. Dès
avant la Seconde Guerre mondiale, les archives exploitées par Rainer Baudendistel
fournissent ainsi des indications précieuses sur la dangerosité du travail humani-
taire au moment de l'invasion de l'Éthiopie par les fascistes en 1936. À l'époque,
les bombardements italiens tuent en effet un total de 47 patients et volontaires du
mouvement international de la Croix-Rouge. Dans un seul pays et pour une seule
institution de secours, cela représente, en moins d'un an, un chiffre comparable en
valeur absolue aux moyennes annuelles que l'on recense aujourd'hui pour un per-
sonnel autrement plus nombreux à l'échelle mondiale. De façon significative, les
victimes sont très nombreuses dans les rangs des 144 expatriés de toutes nationa-
lités (suisses, finlandais, néerlandais, britanniques, suédois, norvégiens, grecs, égyp-
tiens) venus secourir les Éthiopiens. Parmi eux, trois meurent d'accidents; les quatre
autres sont délibérément tués, soit un taux de mortalité de 5 %0.
La Seconde Guerre mondiale est encore plus meurtrière. À l'instar des sociétés natio-
nales de la Croix-Rouge, qui connaissent une véritable hécatombe en Europe, le
LE RECOURS À LA FORCE
464
498 nd 1140 2049
550
580 nd 2400 3480
596
658 -95 3040 4339
631
647 808 -155 4620 6 075
663
1992 675 928 -154 5368 6 971
664
1994 640 978 -193 5288 6906
1995 645 102·9 4es 8!i9l)
1996 673 1109 -223 7022 8804
1997 652 1064 ·196 [Link]
1998 628 1106 -201 6481 8215
1999 609 1160 .,Z60 93!i$
2000 826 1250 -270 8000 10 076
2001 800 1155 -176 10851
127
2002 826 1226 -205 9821 11 873
2003 823 1OS8 ·233 10335 1.2483
2004 831 1134 -214 11 067 13 281
200S 783 1219 -228 9964 1233.1
2006 783 1506 -173 10 174 12463
Source: rapports d'activité du CICR. D'autres sources qui émanent également de l'institution publient des chiffres
différents. Cf. Haug, Hans [1993], Humanité pour tous: le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-
Rouge, Berne, Institut Henry-Dunant. Faute de mieux, on s'est donc basé sur les rapports d'activité sans préjuger de
l'exactitude des données du département des ressources humaines du CICR. Les chiffres de l'année 1945 concernent le
personnel employé par l'institution en décembre 1945.
CICR dénombre en effet 37 morts dans ses rangs entre 1939 et 1945. La propor-
tion de tués est absolument énorme, près d'un quart des effectifs engagés en zone
de guerre si l'on considère que l'organisation compte un maximum de 150 délégués
pendant toute la durée de conflit. Elle apparaît certes moins grave quand on inclut
l'ensemble des collaborateurs du CICR, avec 1 900 employés et 1 800 bénévoles en
1945. Mais elle reste effrayante quand on sait que la plupart de ces volontaires tra-
vaillent en Suisse, 179 seulement étant postés à l'étranger.
Source assez unique au sein de la communauté humanitaire, les rapports d'activité
annuels que le CICR publie à partir de 1948 permettent ensuite de continuer à ana-
lyser la dangerosité du travail des secouristes dans des zones conflictuelles. Il a certes
r,
.. /'1'
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
fallu effectuer des ajustements pour construire une série statistique cohérente, réca-
pitulée dans le tableau 6. En effet, les informations sur le personnel du CICR depuis
1950 ne sont pas présentées de la même façon d'une décennie à l'autre, comptabili-
sant des moyennes annuelles ou des chiffres obtenus en fin d'année, et des individus
ou des équivalents temps plein. Certaines années, le nombre d'employés et d'expa-
triés n'est pas indiqué du tout, comme en 1955, en 1972 et de 1958 à 1969. De plus,
les chiffres présentés sont parfois contradictoires. En 2001, par exemple, le CICR
publiait à propos de ses collaborateurs des statistiques des années antérieures, depuis
1993, qui étaient différentes de celles de ses précédents rapports d'activité annuels.
Les données fournies permettent cependant d'estimer des taux de mortalité à diffé-
rentes époques. Laprès-guerre, tout d'abord, est relativement calme. Le CICR ente-
gistre peu de pertes, car il connaît une sérieuse baisse de régime qui, de pair avec
une diminution de ses ressources financières, restreint considérablement les possibi-
lités d'envoi d'expatriés dans des zones de combats. Lorganisation, par exemple, est
quasiment absente de la guerre de Corée en 1950. Les incidents relevés au cours de
ces années ne sont pourtant pas sans intérêt, car ils montrent que les dégâts collaté-
raux des opérations de paix n'ont rien de nouveau pour les humanitaires. Genève,
qui avait hésité à demander au Japon une indemnisation pour l'exécution de son
délégué à Bornéo en 1943, obtient ainsi des Nations Unies le versement de com-
pensations pour les familles de trois employés tués accidentellement par des casques
128
bleus à Elisabethville au Congo-Kinshasa en 1961. Mais il faut attendre la famine au .
Biafra en 1968 et, surtout, les crises du Cambodge en 1979, de l'Éthiopie en 1984
puis de l'Afrique des Grands Lacs en 1994 pour que le CICR réinvestisse vraiment
les terrains de guerre.
Lorganisation, qui dépasse pour la première fois le millier d'expatriés en 1993, est
alors beaucoup plus exposée au risque. Il est donc logique qu'elle recense davantage
de morts dans ses rangs. En cinquante ans, l'organisation a ainsi multiplié par trente
ses effectifs expatriés, avec 1 250 collaborateurs sur le terrain en 2000, contre 41 en
1950. Pour que se maintiennent les tendances de la mortalité mentionnées pendant
la Seconde Guerre mondiale, avec 37 morts sur 179 postes de travail à l'étranger, il
aurait fallu que le CICR perde 258 hommes et femmes en 2000, voire 1 912 si l'on
incluait les employés locaux! Les chiffres disponibles n'aboutissent heureusement
pas à ces résultats ni ne confirment le sentiment d'une aggravation en la matière.
Selon son rapport d'activité de l'année 1994, le CICR a déploré la mort de 18 expa-
triés et 40 employés locaux depuis 1985, tandis que 147 autres « disparaissaient ».
Abstraction faite des « disparitions », pour lesquelles nous ne disposons pas de pré-
cisions, le taux de mortalité des humanitaires serait en réalité cent fois inférieur aux
proportions observées pendant la Seconde Guerre mondiale.
Il convient certes de noter les limites de l'exercice. D'une part, le total cumulé d'ex-
patriés (7650) ou d'employés locaux (39 103) entre 1985 et 1994 ne tient compte
ni du renouvellement ni de la ventilation géographique des effectifs, postés dans des
pays en guerre ou non. D'autre part, les chiffres publiés par le CICR ne distinguent
LE RECOURS À LA FORCE
pas les accidents des maladies mortelles, des balles « perdues» ou des attaques déli-
bérées. Ils permettent seulement de mesurer l'exposition au risque sur une période
de dix ans. Les résultats obtenus, où les expatriés apparaissent deux fois plus exposés
que les employés locaux, divergent des conclusions de l'étude de Mani Sheik, qui
montrait le contraire. Mais il en irait sans doute différemment si l'on comptabili-
sait les disparitions, qui concernent très vraisemblablement les employés locaux.
Toutes catégories incluses, le nombre de victimes dans les rangs du CICR n'a pas
cessé de diminuer par la suite, si l'on en croit l'étude d'Abby Stoddard et al. sur la
période 1997-2008.
Bien entendu, la relativisation de ces taux de mortalité dans une perspective his-
torique ne doit pas conduire à minimiser la dangerosité du travail humanitaire en
zone de guerre. La « profession» reste une des plus risquées qui soit. À en juger
par le nombre d'accidents du travail mortels enregistrés aux États-Unis et cités par
Abby Stoddard et al., elle vient au cinquième rang après celles des bûcherons, des
pilotes d'avion, des pêcheurs et des ouvriers de la sidérurgie. Le CICR, affirme Marc
von Boemcken, aurait ainsi enregistré dans ses rangs un taux de victimes supérieur
à celui de l'armée américaine au cours des années 1990. Le taux de décès au sein
de l'institution serait également supérieur à celui des pompiers ou des policiers, à
raison de 1 % ou 2 % par an d'après Barthold Bierens de Haan, son responsable du
soutien psychologique au personnel envoyé en mission, qui ne cite aucune base de
données pour étayer ses pourcentages. De fait, les chiffres tirés des rapports d'ac- 129
tivité du CICR sont proches des taux d'homicides enregistrés dans des régions
connues pour leur fort niveau de criminalité. Avec une occurrence de 235 morts
violentes pour 100 000 expatriés et 102 pour 100 000 employés locaux entre 1985
et 1994, ils relèvent indéniablement de situations de guerre et sont bien supérieurs
aux statistiques disponibles dans des pays violents comme l'Mrique du Sud ou la
Colombie. En outre, ils prennent une tout autre ampleur si on les met en relation
avec le nombre de volontaires déployés dans une mission donnée, sachant que les
effectifs sont beaucoup plus réduits à l'échelle d'une région. À défaut de connaître
précisément la ventilation géographique des employés du CICR, il est cependant
impossible de dessiner rétrospectivement une carte de la dangerosité des terrains
d'intervention. On en est réduit là à de simples conjectures, notamment à partir de
témoignages et d'impressions qui, en intégrant des indicateurs tels que les enlève-
ments ou les agressions, aboutissent seulement à mesurer le sentiment d'insécurité
et non la réalité des homicides.
In fine, il se révèle impossible de valider l'hypothèse d'une augmentation de la pro-
babilité d'être tué au cours d'une mission humanitaire. En valeur absolue, la mul-
tiplication des problèmes de sécurité du personnel reflète d'abord et avant tour la
prolifération des effectifs et des organisations de secours actives sur le terrain. Elle
ne peut être imputée à un moindre respect du droit humanitaire par les belligérants.
Il n'est pas du tout évident, par exemple, que le risque d'un détournement de l'aide
aille en s'aggravant. Loin d'être un phénomène nouveau, la militarisation des des-
tinataires de l'assistance internationale tendrait plutôt à décroître si l'on en croit les
r
,l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
rares études sur le sujet. La proportion de réfugiés impliqués dans des actes de vio-
lence serait ainsi tombée de 60 % en 1987 à 32 % en 1998, avec un plancher de
13 % en 19975. De ce point de vue, il convient de prendre ses distances avec une
certaine forme d'héroïsme humanitaire qui, conjugué à une vision catastrophiste
des conflits armés, voudrait nous faire croire que la situation serait pire aujourd'hui.
Brouillé par l'émotion et l'empathie avec les victimes, le témoignage des acteurs de
terrain tend trop souvent à exagérer le caractère inédit des atrocités commises dans le
temps présent, comme si c'était toujours la « première fois ». Un travail de mémoire
et d'histoire sur les morts oubliés de l'humanitaire est indispensable.
(5) Étude quantitative réalisée par Sarah Lischer pour le HCR et citée par Muggah, Robert (ed.)
[2006], No refuge: the crisis of refugee militarization in Africa, Londres, Zed Books, p. 37.
LE RECOURS À LA FORCE
(8) Jean, François (dir.) [1993], Face aux crises... , Paris, Hachette, coll." Pluriel », p. 10.
(9) Brauman, Rony [2009], La médecine humanitaire, Paris, PUF, coll." Que sais-je? " n° 3844, p.60.
(10) Brauman, Rony [2009], Humanitaire, diplomatie et droits de l'homme, Paris, éd. du Cygne, p. 82.
LE RECOURS À LA FORCE
secouristes dans le cadre d'une mission des Nations Unies. D'une manière générale,
il n'y a pas de corrélation entre les niveaux de violence observés et la fréquence des
attaques contre des humanitaires.
Il paraît donc impossible de conclure. D'un côté, on ne sait pas si les militaires
peuvent efficacement protéger les organisations de secours. Quoi qu'il en soit des
contextes historiques, les mérites de leur encadrement ne sont pas du tout évidents
quand on songe au sort des humanitaires « embarqués» (embedded) dans des unités
combattantes pendant la Première Guerre mondiale, à une époque où, hormis pour
une poignée de pacifistes, la militarisation de l'aide était tout à fait admise. Vêtus
d'un uniforme et pourvus d'un statut militaire spécial, les hommes et les femmes des
YMCA et des YWCA se sont par exemple déployés sur le front européen aux côtés
de l'armée américaine en campagne contre l'Allemagne à partir de 1917. Chargés
de ravitailler et d'organiser les loisirs des troupes, ils ont alors connu le même taux
de pertes (l %) que les soldats au combat, avec 276 morts sur 25 926 volontaires ll •
Avec un total de 720 collaborateurs en Grande-Bretagne et de 640 sur le continent,
les Quakers britanniques des ambulances de la FAU n'ont pas non plus été épargnés.
Intégrés à des unités combattantes et vêtus d'uniformes militaires, ils ont déploré la
mort de 21 hommes entre 1914 et 1918, soit un taux de mortalité de 2 % à 3 %
suivant que l'on inclut ou non le personnel administratif resté outre-Manche.
Ces chiffres impressionnants ne permettent cependant pas d'apprécier les inconvé-
134 nients ou les mérites d'une protection armée. En effet, ils peuvent tout aussi bien
être mis sur le compte d'un positionnement plus dangereux à proximité des zones
de combat, à l'instar des volontaires des sociétés de la Croix-Rouge pendant les
deux guerres mondiales. De plus, autant l'efficacité d'une protection militaire des
secouristes paraît douteuse, autant la revendication de neutralité des humanitaires
ne garantit nullement leur insertion dans la population et, partant, leur accepta-
tion et un moindre risque d'attaque. Le cas du meurtre de la directrice de CARE en
Irak en novembre 2004 le montre à sa manière: celle-ci, rappelle Laura Hammond,
a été tuée alors qu'elle était mariée à un Irakien, s'était convertie à l'islam, vivait
dans le pays depuis trente ans et parlait parfaitement arabe. Quant au CICR, qui
compte parmi les organisations humanitaires les plus soucieuses de leur neutralité,
il est régulièrement victime d'attaques en dépit de ses efforts pour n'être aligné sur
aucun belligérant. En mars 2003, un de ses collaborateurs, Ricardo Munguia, a par
exemple été assassiné en Mghanistan par des hommes qui avaient été appareillés
d'une prothèse de la Croix-Rouge internationale l2 ! Il faut donc se rendre à l'évi-
dence. Ni la neutralité ni le recours à la force ne protègent totalement de la violence.
Ainsi, on ne sait pas non plus dans quelle mesure l'acceptation d'un encadrement
(11) Harris, Frederick et al. (eds.) [1922]. Service with fighting men: an account of the work of the
American Young Men's Christian Associations in the world war, New York, Association Press, 2 vol.
(12) Terry, Fiona et Corbaz, Laurent [2011], " Aujourd'hui et demain, maintenir une capacité à
agir ", in Micheletti, Pierre (dir.), Afghanistan: gagner les cœurs et les esprits, Grenoble, Presses
universitaires de Grenoble, p.256.
LE RECOURS À LA FORCE
militaire « compromet» une organisation de secours et, par extension, tous les autres
acteurs humanitaires. Selon Nicolas de Torrenté, une ONG intégrée à l'armée amé-
ricaine en Irak peut parfaitement se déployer de façon indépendante dans d'autres
pays en guerre: sa réputation ne semble pas en souffrir aux yeux des belligérants.
Statistiquement, les organisations évangéliques ou réputées proches du Pentagone
ne sont pas plus visées que d'autres par les attaques.
Pour Abby Stoddard et al., les humanitaires sont en fait ciblés parce qu'ils représen-
tent des valeurs que rejettent les groupes combattants. À meilleure preuve, les attaques
à leur encontre seraient de plus en plus motivées par des ressorts politiques en vue
de dénoncer l'impérialisme occidental et non voler des équipements. En revanche,
la coopération des humanitaires avec des militaires et la provenance gouvernemen-
tale de leurs financements ne seraient pas des facteurs déterminants. Les attaques
seraient seulement facilitées parce que les secouristes constituent le « ventre mou»
des opérations de paix et sont plus vulnérables que les soldats occidentaux. Étudié
par Victoria Wheeler et al., le cas de l'Afghanistan le montre à sa manière. Depuis
2002, rien ne prouve que les attaques perpétrées contre des humanitaires y soient
dues à la confusion que les militaires ont créée aux yeux de la population, en l'occur-
rence en distribuant eux-mêmes des secours. En réalité, le problème vient d'abord
de ce que les expatriés des ONG occidentales constituent une cible facile, au service
des intérêts du gouvernement de Kaboul et de ses clientèles politiques.
Aussi convient-il de revenir sur les présupposés concernant une collaboration avec des 135
troupes supposées impopulaires parce qu'elles ont envahi un pays ou parce qu'elles
ont massacré des civils. Comme les journalistes ou les chercheurs, les humanitaires
ont souvent une perception des militaires plus négative que les populations locales.
Les sondages commandités ou réalisés par les ONG cherchent ainsi à souligner les
dangers physiques que présente leur association involontaire à des soldats déployés
dans un cadre bi- ou multilatéral. D'après une enquête de Physicians for Human
Rights auprès de 2 000 ménages dans le Sud de l'Irak effectuée en juin 2003, 53 %
des personnes interrogées trouvaient par exemple que la distribution des secours
n'aurait pas dû être supervisée par les troupes de la Coalition antiterroriste et 87 %
auraient préféré une intervention de l'ONU 13 . Selon un sondage d'Oxfam auprès
de 500 civils dans six provinces d'Afghanistan, encore, 25 % des personnes inter-
rogées percevaient les soldats occidentaux et les fonctionnaires gouvernementaux
comme une menace importante 14 •
(13) PHR [2003]. Southem Iraq: reports of human rights abuses and views on justice. reconstruc-
tion and govemment. Boston. Physicians for Human Righls.
(14) Cairns. Edmund [2008], For a safer tomorrow: protecting civilians in a multipolar world. Oxford.
Oxfam, p. 97.
r
,1
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
Pour autant, il n'est pas évident que les populations locales soient forcément plus
hostiles aux militaires qu'aux ONG humanitaires. Notons en premier lieu les limites
de sondages toujours aléatoires en situation de crise, en particulier dans le contexte
de dictatures qui répriment la liberté d'expression et ne permettent pas vraiment
de connaître l'avis des habitants. En réalité, on est souvent bien en peine de savoir
si la population concernée est favorable ou non au déploiement de troupes étran-
gères pour mettre un terme à des exactions 1S • Les études disponibles renvoient
plutôt une image positive des interventions « militaro-humanitaires » de la commu-
nauté internationale. Ainsi, selon des sondages réalisés par le CICR et Greenberg
Research sur un échantillon de 1 005 personnes dans douze pays en guerre à la fin
des années 1990, les deux tiers des personnes interrogées y étaient favorables et plus
de la moitié pensait qu'elles étaient efficaces. En Mghanistan et au Liberia, en par-
ticulier, les troupes de l'ISAF et de l'UNMIL ont d'abord été bien perçues, car elles
avaient effectivement permis de mettre fin aux combats 16 . De même, des études
conduites par Antonio Donini et al. en Mghanistan, au Kosovo et en Sierra Leone
ont montré que les populations locales avaient positivement accueilli les casques
bleus, les forces de l'OTAN ou les militaires britanniques venus les « sauver» des
griffes de pouvoirs sanguinaires. En revanche, l'image des humanitaires s'est vite
dégradée, à mesure que ceux-ci étaient accusés de s'enrichir sur le dos de la popu-
lation et qu'ils se révélaient incapables de reconstruire rapidement des pays ravagés
par des années de guerre. En Mghanistan, après l'intervention de l'armée améri-
136 caine en 2001, observe notamment Nicholas Stockton, le débarquement à grands
frais des expatriés de l'ONU et des ONG a provoqué un fort ressentiment dans la
population, attisant ses sentiments anti-occidentaux. Par contraste avec la pauvreté
ambiante, l'opulence des humanitaires a paru d'autant plus choquante que, d'après
certaines estimations, seuls 45 % de l'aide internationale parvenaient effectivement
sur le terrain 17 .
Ainsi, il y a loin du discours à la pratique. Les humanitaires prétendent qu'ils sont
plus proches de la population et donc mieux à même de répondre à ses besoins.
Mais leur action s'inscrit dans des temps relativement longs, alors que l'intervention
de militaires étrangers peut être très ponctuelle et vite conclue par des victoires de
façade, à défaut d'occuper et de vraiment tenir le terrain. De plus, on est en droit de
s'interroger sur le paradoxe qui consiste, pour les humanitaires, à fournir des vivres
sans pouvoir protéger les victimes qu'ils souhaitent assister. Nous aurons l'occasion
d'y revenir (voir p. 152-155). En attendant, notons qu'il peut y avoir un sérieux
(15) Sur la nécessité d'obtenir le consentement des victimes pour démarrer une opération de paix,
voir Tes6n, Fernando [1988], Humanitarian intervention: an inquiry into law and morality, Dobbs
Ferry (NY), Transnational Publishers,
(16) Klem, Bart et Van Laar, Stefan [2008], "Pride and prejudice: an afghan and liberian case
study", in Rietjens, Sebastiaan et Bollen, Myriame (eds,), Managing civil-milltary cooperation,
Aldershot, Ashgate, p. 129-145,
(17) Follorou, Jacques [12 juin 2008J, " Afghanistan: l'efficacité de l'aide en question ", Le
Monde, p. 18.
LE RECOURS À LA FORCE
(18) Fleetwood, John [1964], "An Irish field ambulance in the Franco-Prussian war", Irish Sword,
vol. 6, n° 24, p. 137-148; Julienne, Janick [2008], " Les Irlandais dans le conflit franco-prussien:
vers une renaissance des brigades irlandaises? », Revue historique des armées, n° 253, p. 66-73 ;
Gill, Rebecca [mai 2009J, "The 'rational administration of compassion': the origins of British relief
in war", Le Mouvement social, n° 227, p. 9'26.
LE RECOURS À LA FORCE
avant de lutter aux côtés des Finlandais contre les Russes en Carélie en 1940 et de
monter une armée de l'air pour le Négus en 1946, puis pour les sécessionnistes bia-
frais au Nigeria en 1%8. Parmi les ONG étudiées par l'Observatoire de l'action
humanitaire, on relève également des parcours de ce type chez des volontaires de
Solidarités, d'ACF ou de la Guilde du Raid en Bosnie et en Mghanistan dans les
années 1980 et 1990.
• Convergences et complémentarités
entre humanitaires et militaires
De fait, on assiste à certaines convergences entre secouristes et militaires sur les ter-
rains de crises. Historiquement, d'abord, le droit international humanitaire désigne
les lois de la guerre et vise à protéger les soldats mis hors de combat. Autrement
dit, il a pour principale fonction de réguler les opérations militaires et les possibi-
lités d'intervention des secouristes sur les champs de bataille. Les deux types d'ac-
teurs partagent de surcroît le goût du risque et des valeurs touchant à une éthique
de l'engagement, de la loyauté, de la solidarité collective et du respect qui les réunit
face aux impératifs de rentabilité désormais en vigueur dans le contexte de la mon-
dialisation marchande. En outre, constatent Didier Fassin et Mariella Pandolfi, ils
suivent des règles de vie et de sécurité assez identiques dans des situations de grand
danger qui relèvent de l'exception et de l'état d'urgence 19 • Il arrive même qu'ils 139
tombent ensemble sous les balles ennemies. Par ailleurs, il n'est pas rare de trouver
d'anciens militaires dans les ONG; le département logistique de MSF, par exemple,
s'est inspiré du système organisationnel des armées lorsqu'il a été monté en 1979 par
un pharmacien de retour des camps de réfugiés en Thaïlande. D'une manière géné-
rale, il existe de nombreuses complémentarités dans le travail qu'accomplissent les
humanitaires et les soldats déployés dans le cadre d'une mission de paix. Mus par
un objectif commun, qui est d'alléger les souffrances des civils pris en otages dans
des conflits, les premiers fournissent des secours, tandis que les seconds s'interposent
entre les belligérants pour mettre un terme aux hostilités et sécuriser l'accès aux vic-
times. Du pouvoir de tuer au pouvoir de sauver des vies, les deux types d'acteurs
mènent ainsi des activités susceptibles de s'appuyer les unes les autres. Comme le
disait joliment un humanitaire interviewé en Ituri dans l'Est du Congo, « les mili-
taires ont besoin des ONG pour gagner la paix )'.
Sur le terrain, les organisations de secours sont chargées de traiter le volet social des
crises aux côtés des armées envoyées pour rétablir et maintenir l'ordre. Elles éva-
luent les besoins, gèrent les camps de réfugiés ou de déplacés, déminent les zones
(19) Rappelons que les secouristes déployés sur les champs de bataille ont d'abord été soumis
au code disciplinaire des armées. Lors de la guerre franco-prussienne de 1870, Charles Ryan rap-
porte par exemple que les infirmiers de son équipe avaient été condamnés à vingt-quatre heures de
cachot pour s'être endormis pendant leur service après plusieurs journées de travail sans sommeil!
r<, LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
(20) Fassin, Didier et Vasquez, Paula [août 2005], "Humanitarian exception as the rule: the poli-
tical theology of the 1999 tragedia in Venezuela", American Ethna/agist, vol. 32, n° 3, p.389-405.
LE RECOURS À LA FORCE
(21) Weiss, Thomas et Campbell, Kurt [sept. 1991], "Military humanitarianism", Survival, vol. 33,
n° 5, p.451-465.
(22) Bradbury, Mark et Kleinman, Michael [2010], Winning hearts and minds? Examining the re/a-
tionship between aid and securily in Kenya, Medford (MA), Tufts University, Feinstein International
Center.
r, LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
d'utilité collective, mais aussi à les dissuader de rejoindre les rebelles, quitte à leur
demander de renseigner les autorités sur les activités du voisinage 23 .
Ainsi, le concept actuel des ACM (actions civilo-militaires) trouve vraisemblable-
ment son origine moderne en Malaisie en 1948, lorsque les Britanniques tentèrent
d'écraser une guérilla en distribuant de la nourriture aux paysans, en menant des
programmes de développement rural et en regroupant la population dans des vil-
lages « protégés ». Convaincu de l'inefficacité d'une solution purement militaire,
le gouverneur de l'époque, le général Gerald Templar, estimait qu'il fallait surtout
gagner « les cœurs et les esprits» des Malais. Aux Philippines, en 1951, le général
américain Edward Lansdale, que l'on retrouvera plus tard en poste au Viêt Nam
du Sud, reprit l'idée à son compte et créa un Bureau des affaires civiles, le Civil
Ajfairs Office, afin de combattre l'insurrection des paysans Huk sous la houlette des
communistes dans la province de Luzon à partir de 1949. Après l'Asie, la « chasse
gardée» des États-Unis en Amérique latine constitua un véritable terrain d'expéri-
mentation de ce point de vue. En 1960 au Guatemala, l'armée américaine établissait
par exemple des « équipes mobiles », les Civil Ajfairs Mobile Training Tèams, dont le
champ d'activité annonçait d'une certaine manière le slogan de la stratégie contre-
insurrectionnelle du général Rios Montt en 1982 : frijoles y /usiles (( des haricots et
des fusils »)24. Au cours des années 1980, l'administration de Ronald Reagan allait
ensuite développer le procédé dans les pays voisins du Nicaragua sandiniste, notam-
ment le Honduras et le Salvador. 143
Malgré l'effondrement de l'ennemi communiste au sortir de la guerre froide, les coo-
pérations civilo-militaires sont revenues au goût du jour quand les États-Unis ont
voulu assumer un rôle de gendarme planétaire dans un monde devenu multipolaire.
Un commandant des Marines, le général Charles Krulak, a notamment développé
la doctrine des « trois blocs », dite 3BW (Three-Block W'lir), qui a inspiré la direc-
tive présidentielle n° 56 du Président Bill Clinton, en mai 1997. Celle-ci, explique
Christopher Spearin, place le « pilier humanitaire» au même niveau que les combats
à proprement parler, d'une part, et les opérations de stabilisation et de consolidation
des acquis, d'autre part. Les interventions de l'armée américaine en Mghanistan puis
en Irak ont été l'occasion d'en appliquer les préceptes.
Contrairement au discours dominant des humanitaires qui s'inquiètent d'une mili-
tarisation grandissante de l'aide, il s'avère ainsi qu'au xxe siècle, l'envoi de secours
par des États en guerre a toujours été intrinsèquement associé à des perspectives d'al-
liances stratégiques ou de maîtrise du terrain. À présent, les velléités de contrôle des
ONG en Irak ou en Mghanistan soutiennent parfaitement la comparaison avec le
(23) Aubrey, Lisa Marie [1997]. The politics of development cooperation: NGOs, gender and par-
tnership in Kenya, Londres, Routledge, p. 45-49; Presley, Cora [1992], Kikuyu women, the Mau
Mau rebellion, and social change in Kenya, Boulder, Westview Press, p. 166.
(24) Murray, Kevin et Barry, Tom [1995J, Inside El Salvador, Albuquerque (NM), Resource Center
Press; Barry, Tom [1992], Inside Guatemala, Albuquerque (N. M.), Inter-Hemispheric Education
Resource Center.
r WS HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
~(,
8
• Les interventions d'humanité au XIX siècle
De ce point de vue, il convient de rappeler la dimension historique de déploiements
que l'on a pu successivement qualifier d'interventions d'humanité au XIX e siècle,
de droit d'ingérence humanitaire au xxe siècle ou de responsabilité de protéger au
e
144 XXI siècle, quitte à utiliser des noms différents pour désigner un même concept. Les
Français, en particulier, croient trop souvent que les opérations de la sorte datent de
la fin de la guerre froide, quand le juriste Mario Bettati et le futur ministre Bernard
Kouchner leur donnent un nouvel élan en faisant adopter des résolutions ad hoc aux
Nations Unies. En réalité, les engagements militaires à buts « humanitaires" sont
bien antérieurs, bien qu'ils n'aient pas toujours été aussi codifiés dans le cadre de
dispositifs multilatéraux. En France, par exemple, le fameux décret du 19 novembre
1792 promettait « fraternité et secours à tous les peuples qui voudraient recouvrer
leur liberté ". Mais évidemment, il s'agissait bien autant de dépêcher des troupes
pour aller aider des populations opprimées... que pour exporter des valeurs révolu-
tionnaires et conquérir le reste de l'Europe.
À dire vrai, les interventions militaires engagées à titre « humanitaire" ont toujours
été ambiguës sur le plan politique. Historiquement, Simon Chesterman soutient
ainsi que les souverainetés nationales n'ont pas été un obstacle pour monter des opé-
rations unilatérales ou collectives en vue d'empêcher des massacres. En effet, argue-
t-il, les possibilités d'interventions sont d'abord et avant tout limitées par la volonté
politique des États, et non par des contraintes juridiques internationales. Le principe
(25) Voir à ce sujet l'excellent numéro de la revue Peace and Change. vol. 27, n° 2, 2002, entiè-
rement consacré à l'humanitaire pendant la guerre du Viêt Nam.
(26) McSweeney, Edward [1950J, American vo/untary aid for Germany, 1945-1950, Fribourg-en-
Brisgau, Caritas-Verlag.
LE RECOURS À LA fORCE
des souverainetés nationales n'empêche donc pas de prétendre vouloir sauver des vies
en déployant des troupes à l'étranger, y compris dans le cadre de la guerre clausewit-
zienne en Europe au temps des Lumières. De fait, les traités de Westphalie de 1648
et de Vienne de 1815 sont d'abord et avant tout des accords de paix qui consacrent
une situation donnée. Autrement dit, ils n'excluent pas complètement l'éventualité
d'une intervention contre un État belliqueux qui romprait l'équilibre des forces en
présence. D'après David Trim, une telle perspective relativise d'ailleurs l'illégalité
d'une ingérence destinée à s'interposer entre les belligérants. Bien sûr, les considéra-
tions « humanitaires» de l'époque apparaissent comme un motifassez mineur, voire
accessoire, pour justifier des engagements militaires à un moment où les nations en
lice se préoccupent surtout de délimiter leurs frontières. Mais elles sont constitu-
tives des débats sur le concept de guerre juste, que le juriste hollandais Hugo Grotius
fonde autour de deux principes essentiels: la défense face à l'agression ou la sanc-
tion contre ceux qui violent gravement le droit des gens.
En Europe, le temps de la Réforme est assez instructif à cet égard. D'un côté, le
dominicain espagnol Francisco de Vitoria argue en effet que le jus in bello s'applique
à l'humanité tout entière, y compris donc les peuples colonisés, et pas seulement
chrétiens. De l'autre, les velléités humanitaires des parties en lice se heurtent aux
dures réalités des guerres de religion. Pourchassés par les catholiques, les protes-
tants se préoccupent essentiellement de leurs martyrs. À charge de revanche, les
Espagnols invoquent quant à eux le sort des Irlandais pour attaquer les Anglais en 145
1588, puis en 1601. Bien souvent, les persécutions religieuses servent ainsi à jus-
tifier des engagements militaires, avec une limite importante que souligne David
Trim: l'intervention doit servir à renverser le tyran, non à conquérir des territoires.
Si elle s'empare du Havre à la suite de massacres de huguenots en France en 1562,
la reine d'Angleterre renonce par exemple à annexer les Provinces-Unies après y être
intervenue contre les Espagnols en 1585. D'autres, en revanche, n'ont pas ces scru-
pules, évoquant la nécessité de sauver des vies pour occuper le terrain, telles la Suède
et l'Autriche, sous prétexte de mettre fin à des persécutions religieuses en Pologne,
respectivement en 1707 et 1772.
Au siècle suivant, la « question d'Orient» et les excès du régime du sultan de
Constantinople donnent alors lieu aux premières « opérations de paix» multilaté-
raIes: des interventions d'humanité, comme on dit à l'époque. Lors de la bataille de
Navarin en octobre 1827, le Royaume-Uni, la France et la Russie envoient ainsi leur
flotte empêcher les Turcs d'exterminer ou déporter les insurgés grecs en lutte contre
la férule de l'Empire ottoman. D'abord limitées à une démonstration de force navale,
les opérations se poursuivent ensuite au sol. De juillet 1828 à décembre 1829, des
troupes françaises occupent le Péloponnèse, se retirant une fois que le sultan s'engage
à accorder l'indépendance à la Grèce et à libérer les prisonniers réduits en esclavage.
En août 1860, encore, Paris obtient l'accord de Londres, Moscou et Constantinople
pour déployer son armée au Liban et venir au secours des maronites en train d'être
massacrés par les Druzes.
r,,'
,
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
15 000 des 40 000 Turcs qui résidaient dans le Péloponnèse. Peu soucieux de secourir
les Ottomans à l'époque, les Occidentaux attendront alors quelques années pour
intervenir au profit des seuls insurgés, dont ils soutiendront la demande d'indépen-
dance. Le phénomène se reproduit ensuite au Liban, où le clergé maronite alerte les
puissances européennes en se présentant en victime. En réalité, ces massacres consti-
tuaient une réponse à des attaques maronites contre des villages druzes en mai 1860.
Pis, les chrétiens profitent du déploiement de troupes françaises dans l'arrière-pays
pour se venger et tuer des civils sans défense. Le clergé maronite, notamment, éta-
blit une liste réclamant la mise à mort de 4 600 personnes! Quant à l'armée fran-
çaise, elle s'avère incapable de mettre un terme aux exactions commises contre des
Druzes devenus à leur tour des victimes.
À l'époque, la Russie est certainement la moins neutre des puissances européennes
qui interviennent dans l'Empire ottoman « au nom de l'humanité ». En effet,
Moscou veut défendre la chrétienté, s'affirmer comme une puissance maritime en
Méditerranée et garantir sa liberté de passage dans le détroit des Dardanelles. En avril
1828, lors de la guerre d'indépendance de la Grèce, la Russie profite ainsi de l'écra-
sement de la flotte ottomane pour envahir la Moldavie et l'Anatolie orientale, bra-
vant les réticences des Britanniques qui n'avaient pas envisagé la bataille de Navarin
comme un prélude à une occupation de territoire. À cette occasion, la France n'est
pas non plus complètement désintéressée, car elle essaie de négocier son retour en
grâce sur la scène internationale après les défaites napoléoniennes. Mais elle ne prend 147
pas prétexte des massacres commis par les Turcs pour chercher à annexer les marches
de l'Empire ottoman. De plus, sa démarche s'inscrit volontairement dans un cadre
multilatéral. Ce n'est pas le cas de la Russie lorsqu'elle envoie des troupes en Bosnie
et en Bulgarie pour chasser les Turcs et prendre pied dans les Balkans à partir de
1875. En Bulgarie en 1877, notamment, l'intervention de Moscou vise clairement à
poursuivre des objectifs panslaves et à démembrer l'Empire ottoman, voire à mettre
la main sur Constantinople et le Bosphore. Elle n'a d'ailleurs pas l'assentiment des
puissances occidentales et se heurte à l'hostilité ouverte du Royaume-Uni, qui s'in-
quiète de ses ambitions méditerranéennes.
Au XIXe siècle, d'autres « interventions d'humanité» échappent certes aux logiques
coloniales, nationales ou religieuses. Bien que dominés par des élites protestantes,
les États-Unis commencent ainsi à se préoccuper du sort des Juifs d'Europe centrale
quand l'abolition de l'esclavage leur donne davantage de poids moral sur la scène
mondiale au sortir de la guerre de sécession. Malgré les oppositions de fond entre la
chrétienté et l'islam, les allégeances confessionnelles n'expliquent pas non plus toutes
les velléités humanitaires des puissances du Vieux continent. En effet, relève Gary
Bass, l'ennemi traditionnel du Royaume-Uni anglican est plutôt la France catho-
lique que l'Empire ottoman, avec qui Londres s'est allié pour freiner les ambitions
maritimes de la Russie. De plus, les Occidentaux n'interviennent pas systématique-
ment pour aider les chrétiens attaqués par les Turcs, délaissant les victimes de mas-
sacres en Serbie en 1804 ou en Bosnie en 1875. En revanche, il leur arrive de se
mobiliser en faveur de populations musulmanes, comme en Crète face aux velléités
r WS HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
,J
État qui, possédant une plante comme le quinquina, serait le seul à disposer d'un
remède efficace contre une maladie très répandue, mais en interdirait la produc-
tion industrielle et l'exportation. Rétrospectivement, de tels propos entrent d'ail-
leurs en résonance avec des thèmes fort actuels, qu'il s'agisse de la campagne des
pays pauvres pour l'accès à des médicaments génériques sans payer les brevets des
compagnies pharmaceutiques, ou encore des controverses soulevées par le ministre
Bernard Kouchner lorsqu'il envisageait la possibilité d'interventions militaires de la
communauté internationale contre les États incapables de subvenir aux besoins de
leurs citoyens victimes de catastrophes naturelles, à l'instar de la junte birmane à la
suite du typhon Nargis en 2008.
(27) Stowell, Ellery [1921], Intervention in internationallaw, Washington OC, J. Byrne, cité par
Weiss, Thomas [2007], Humanitarian intervention: ideas in action, Cambridge, Polity Press, p. 33.
(28) Abi-Saab, Georges [1978], The United Nations operation in the Congo 1960-1964, Oxford,
Oxford University Press; Macqueen, Norrie [2002], United Nations peacekeeping in Africa since
1960, Londres, Longman.
LE RECOURS À LA FORCE
Turquie en juillet 1974, ni l'invasion du Liban par Israël en juin 1982; en Égypte,
le gouvernement nassérien obtient même leur retrait du Sinaï en 1967, peu avant
la reprise des hostilités avec Israël.
En Occident, une partie de l'opinion publique n'en est pas moins favorable à l'envoi
de troupes pour mettre à bas des régimes sanguinaires. Parce qu'elle n'interdit pas
explicitement tout recours à la force, la Charte de l'ONU devrait théoriquement
permettre d'engager des actions militaires en vue de mettre fin à des exactions.
Du point de vue des partisans de l'ingérence humanitaire, les opérations d'impo-
sition de la paix semblent d'autant plus justifiées que la protection des droits de
l'homme est précisément un des buts poursuivis par les Nations Unies. En France,
par exemple, Jean-François Revel demande en 1979 des interventions de la commu-
nauté internationale contre les dictatures de Jean-Bedel Bokassa en Centrafrique et
d'Idi Amin Dada en Ouganda. Quant aux expéditions militaires de l'époque, elles
affichent parfois des préoccupations « humanitaires », qu'il s'agisse d'aller évacuer
des ressortissants à Kolwezi en 1978 ou de gagner « les cœurs et les esprits» par des
actions d'assistance sociale pendant la guerre du Viêt Nam à partir de 1964. Mais
les missions de secours restent des objectifs subsidiaires dans ces opérations. Ainsi,
la France n'invoque pas d'argument humanitaire pour aller destituer l'empereur de
Centrafrique Jean-Bedel Bokassa en 1979. Personne n'est dupe non plus quand, en
1983, les États-Unis envahissent l'île de la Grenade et renversent son régime socia-
liste en prétendant être venu sauver quelques centaines d'étudiants, qui ne sont en 151
fait évacués qu'à la fin des opérations militaires. En 1989, enfin, Washington ne
parvient pas à obtenir des Nations Unies une résolution pour approuver une inter-
vention militaire censée restaurer la « souveraineté du peuple» contre la dictature
au pouvoir à Panama.
Parce qu'elle lève certains des obstacles qui restreignaient les ambitions onusiennes,
la fin de la guerre froide entraîne alors une impressionnante multiplication d'opéra-
tions de paix qui, dans un premier temps, laissent espérer la construction d'un nouvel
ordre mondial. Avec la chute du Mur puis la désintégration de la Yougoslavie, les
Européens, notamment, voient exploser le système de sécurité collective qui reposait
sur le principe du respect des souverainetés nationales depuis le traité de Westphalie
de 1648. Les changements en cours ouvrent la voie à des interventions « militaro-
humanitaires» en Bosnie puis au Kosovo. CArnérique latine est également concernée
quand l'ONU y accompagne les processus de transition démocratique qui enté-
rinent des accords de paix et mettent fin à l'ère des dictatures militaires. En 1991,
note Ted Van Baarda, la mission d'observation des Nations Unies au Salvador est
par exemple la première à se doter d'un département des droits de l'homme, une
pratique aujourd'hui courante. CMrique subsaharienne, quant à elle, constitue un
champ d'expérimentation novateur. À défaut d'intervenir pour rétablir l'ordre consti-
tutionnel après un coup d'État au Burundi ou l'annulation d'élections par les mili-
taires au Nigeria en 1993, les casques bleus s'y déploient dans des États « neufs »,
comme en Namibie dès 1990, ou « faillis », comme en Somalie en 1992.
r l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
(29) Corten. Olivier et Klein. Pierre [1992J. Droit d'ingérence ou obligation de réaction?, Bruxelles.
Bruylant. p. 163-169. Pour un point de vue australien contre le droit d·ingérence. voir aussi Orla rd,
Anne [2003], Reading humanitarian intervention: human rights and the use of force in international
law. Cambridge. Cambridge University Press.
LE RECOURS À LA FORCE
débouchent sur la publication en 2005 d'un rapport, puis le vote en 2009 d'une
résolution qui met en avant la notion de « responsabilité de protéger »30 •
(30) Newman, Michael [2009], Humanitarian intervention: confronting the contradictions, New
York, Columbia University Press, p. 189 sqq.
r.,.
,
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
li!
Beaucoup d'observateurs pensent ainsi que les interventions d'humanité du XXIc siècle
sont désormais plus politiques car elles s'occupent de la reconstruction de pays entiers,
quitte à y refaçonner de fond en comble l'organisation de l'État. Stephen Krasner
parle même à ce propos de {( souverainetés partagées ». Avant le Timor oriental ou
le Kosovo en 1999, il y a certes eu quelques exceptions du temps de la guerre froide,
par exemple lorsque les Nations Unies ont brièvement été amenées à administrer des
territoires sous mandat de la communauté internationale, à l'instar de la Nouvelle-
Guinée après le départ du colonisateur néerlandais en 1962-1963. Mais, en général,
les interventions des casques bleus étaient essentiellement des missions d'observations
de cessez-le-feu. Depuis lors, leur pouvoir s'est considérablement musclé en autori-
sant l'usage de la force au titre du chapitre VII de la Charte des Nations Unies. En
vertu du principe de la responsabilité de protéger tel qu'il a été édicté en 2005, le
Conseil de sécurité de l'ONU a notamment développé une doctrine militaire pour
que les futures opérations de paix incluent systématiquement des dispositions relatives
à la protection des civils, en particulier les femmes victimes de violences sexuelles.
Malgré ce constat d'un élargissement et d'une {( politisation» du mandat des opé-
rations de paix, Stephen MacFarlane soutient que les interventions d'humanité du
c
XXI siècle sont davantage portées par des normes humanitaires universelles que par
des intérêts nationaux spécifiques. Selon Karin von Hippel, par exemple, l'opération
Restore Hope de 1992 en Somalie aurait été la première à être {( purement» motivée
154
par des raisons humanitaires, en ce sens qu'elle ne ciblait pas un pays stratégique
et qu'elle ne visait ni à repousser une invasion (comme au Koweït en 1991), ni à
rétablir un gouvernement élu (comme à Haïti en 1994), ni à renverser un régime
mafieux (comme au Panama en 1989). Pour sa part, Costas Douzinas affirme que
les interventions de la communauté internationale au Kosovo, en Mghanistan et en
Irak ont été les premières guerres à avoir été conduites formellement au nom des
droits de l'homme, la {( nouvelle religion» du moment après l'écroulement des idéo-
logies de la guerre froide.
Rétrospectivement, on peut bien entendu contester ces assertions et rappeler que les
velléités d'action humanitaire des États ne peuvent jamais s'affranchir complètement
de la défense de leurs intérêts nationaux, à moins de renoncer à leurs responsabilités
vis-à-vis de leur propre population. D'après Peter Malanczuk, les opérations multi-
latérales sont certes plus consensuelles et garantissent davantage une certaine forme
de neutralité puisqu'elles nécessitent l'accord de la communauté internationale. La
{( responsabilité de protéger» ne continue pas moins de s'inspirer du droit d'ingérence
humanitaire tel qu'il a pu se mettre en place à la fin de la guerre froide, au Kurdistan
irakien en 1991 ou en Somalie en 199231 . Elle a d'ailleurs été officiellement invo-
quée en 2008 par des pays comme la Russie ou l'Égypte, qui pour occuper l'Ossétie
du Sud, qui pour réclamer une intervention de la communauté internationale contre
(31) Voir à ce sujet le débat lancé par la revue Alternatives internationales, n° 40, sept 2008, p. 57-59.
LE RECOURS À LA FORCE
Israël dans la bande de Gaza32 . En rappelant aux États souverains leurs devoirs de
protection à l'égard de leur propre population, la notion de responsabilité justifie
en effet les opérations de paix des Nations Unies en cas de défaillance. La démarche
n'est d'ailleurs pas si nouvelle: en 1948, au sortir de la Seconde Guerre mondiale,
la Déclaration universelle des droits de l'homme et la Convention sur le génocide
avaient également posé des limites à l'exercice des souverainetés étatiques 33 . De plus,
rappellent Alex Bellamy et Frank Berman, la résolution des Nations Unies sur la « res-
ponsabilité de protéger» n'est pas vraiment une avancée sur le plan juridique, car
elle ne permet toujours pas de contourner un éventuel veto de la part des membres
permanents du Conseil de sécurité. In fine, la décision de déployer des casques bleus
reste « discrétionnaire ». Les changements en la matière, explique Virginia Forma,
ne tiennent donc ni à l'évolution de la terminologie juridique, ni au comportement
des belligérants dans de prétendues « nouvelles» guerres, mais à la façon dont les
opérations de paix appréhendent la gestion des conflits armés, notamment en cher-
chant à y intégrer des ONG de plus en plus nombreuses.
155
(32) Bellamy, Alex, Davies, Sara Ellen et Glanville, Luke (eds.) [2011], The responsibility to pro-
tect and internationallaw, Leyde, Martinus Nijhoff Publishers, p.2.
(33) Hehir, Aidan [2011]. "The responsibility to protect and internationallaw", in Cunliffe, Philip (ed.),
Critical perspectives on the responsibility to protect. Interrogating the ory and practice, Londres,
Routledge, p. 95. Pour une thèse qui récuse la possibilité de justifier des interventions militaires
sur la base de la Convention de 1948 sur le génocide, cf. Fowler, Jerry [2006], "A new chapter of
irony: the lagal definition of genocide and the implications of Poweli's determination", in Totten,
Samuel et Markusen, Eric (eds.). Genocide in Darfur: investigating the atrocities in the 8udan,
Londres, Routledge, p. 131.
TROISIÈME PARTIE
Les humanitaires
dans les opérations
de paix: intégration
ou désintégration?
r, LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
se méfier. À!' exception d'Oxfam, seules les ONG de défense de droits de l'homme,
telles ICG, Amnesty et Human Rights Watch, ont publiquement rallié la motion
approuvant la responsabilité de protéger. Bien qu'on leur reproche souvent d'être
trop proches du Pentagone, même les plus grosses ONG américaines sollicitées pour
l'occasion, à savoir CARE et Word Vision, ont refusé de se prononcer en faveur d'un
dispositif toujours susceptible de justifier indûment le recours à la force militaire.
159
LA VARIËTË DES POINTS DE VUE
(1) Wiharta, Sharon, Hassan, Ahmad, Haine, Jean-Yves, Lôfgren, Josefina et Randall, Tim [2008],
The effec/iveness of toreign mili/aryasse/s in na/ural disas/er response, Stockholm, Stockholm
International Peace Research Institute, 139 p.
r
,l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
(2) Christie, Frances et Hanlon, Joseph [2001], Mozambique and the great flood of 2000, Oxford,
James Currey, 176 p.
LA VARIÉTÉ DES POINTS DE VUE
, le'
(3) Apraxine, Pierre et al. [2010], Humanitaire et conflits armés: les défis contemporains,
Bruxelles, Institut d'études de sécurité de l'Union européenne, p. 41.
(4) Vayrynen, Raimo [1996], "How much force in humanitarian intervention?", in Hoffmann, Stanley
(ed,), The ethics and politics of humanitarian intervention, Notre Dame (Ind.), University of Notre
Dame Press, p. 7.
LA VARIÉTÉ DES POINTS DE VUE
(5) Le Fort, Léon [1872], La chirurgie militaire et les sociétés de secours en France et à l'étranger,
Paris, Germer Baillière, p. 225.
r..al
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
supplémentaire pour les infrastructures existantes, sachant qu'il a fallu les loger, les
nourrir et les transporter. Arrivés dans le pays sans interprètes, ils ont en outre sus-
cité la méfiance de l'armée indonésienne, qui les a suspectés de soutenir les sécession-
nistes d'Aceh de la même manière qu'ils avaient appuyé l'indépendance du Timor
oriental en 1999. Les malentendus ont été d'autant plus criants que les secouristes
s'inquiétaient eux-mêmes de la récupération de leur aide au profit des villes côtières
aux mains du gouvernement, autour de Banda Aceh, Meulaboh et Calang dans les
zones les plus touchées par le raz-de-marée, au détriment des fiefs ruraux des rebelles
du GAM, dans l'arrière-pays du Nord et de l'Est.
Aujourd'hui, la coordination des activités humanitaires et militaires demeure un
problème récurrent des opérations de paix. En principe, la multiplication des bail-
leurs, des pays récipiendaires et des organisations de secours devrait inciter les déci-
deurs à synchroniser davantage leurs interventions, un processus connu sous le nom
d'intégration. Mais sur le terrain, on assiste plutôt à une dispersion des efforts en
période de crise. Sous prétexte de protéger leur indépendance et leur liberté asso-
ciatives, les üNG humanitaires, en particulier, se montrent très réticentes à l'idée
de subordonner leurs activités à des impératifs de rationalisation en vue d'améliorer
la sécurité des populations vulnérables, d'optimiser les ressources et de maximiser
l'impact de l'aide. À les en croire, les tentatives de coordination sont inapplicables
et trop coûteuses en temps et en argent. Leur lourdeur bureaucratique, notamment,
166
ralentit les secours en imposant des règles plus strictes de transparence, de compta-
bilité et de« redevabilité}). Les dysfonctionnements dus au manque de coordination
de l'assistance internationale sont pourtant bien connus. Des évaluations à répéti-
tion pointent régulièrement le problème, qui fait désormais figure de véritable fonds
de commerce sur le marché de la consultance. Les organisations de secours ne sont
d'ailleurs pas les seules en cause. D'un point de vue administratif, les agences d'aide
bilatérale n'y sont pas pour rien non plus, par exemple lorsqu'elles obligent les pays
en développement à leur rendre des comptes avec des méthodes financières et ana-
lytiques différentes suivant qu'il s'agit de donateurs norvégien, français ou améri-
cain. Sur le plan politique, l'éparpillement des efforts et la mise en concurrence des
organisations de solidarité présentent alors l'inconvénient de permettre à des régimes
corrompus ou des mouvements rebelles de jouer un guichet contre l'autre afin d'ob-
tenir un maximum d'assistance, à l'instar des dictatures africaines qui, du temps de
la guerre froide, excellaient à brandir la menace d'un ralliement à l'URSS ou aux
États-Unis pour négocier des accords de coopération peu regardants quant au res-
pect des droits de l'homme.
Ainsi, il apparaît que le manque de coordination de l'aide internationale ne concerne
pas seulement la relation entre humanitaires et militaires, mais d'abord et avant tout
les bailleurs de fonds et les secouristes entre eux. Très médiatisée, la crise du tsu-
nami asiatique de 2004 l'a rappelé à sa manière. Kirsten Schulze, Laurel Fletcher
et al. y ont en effet retrouvé les problèmes habituels des interventions d'urgence de
la communauté internationale: pagaille logistique; engorgement des rares points
d'accès encore utilisables après le sinistre; duplication des projets et redondance des
LA VARIÉTÉ DES POINTS DE VUE
programmes; compétition entre ONG; exagération des besoins et des coûts; ampli-
fication de la corruption; lenteurs bureaucratiques; opacité des procédures; manque
d'information; poussée inflationniste due à l'arrivée massive d'Occidentaux; iné-
galités de traitement des victimes; inadéquation des réponses proposées, à tel point
que certaines organisations ont envoyé des saucisses de porc immangeables pour les
musulmans d'Indonésie ou du Sri Lanka, etc. Exacerbé par des désaccords persis-
tants entre les agences onusiennes et les États-Unis depuis l'intervention militaire en
Irak en 2003, le manque de coordination de l'aide s'est fait sentir à tous les niveaux.
Un problème, et pas des moindres, a notamment concerné la cohérence des inter-
ventions de la communauté internationale avec les politiques de reconstruction des
États touchés par le tsunami. Lagriculture locale a été pénalisée par la concurrence
déloyale de vivres gratuits déversés en grande quantité. Sur place, les employés les
plus qualifiés ont quant à eux été recrutés par les ONG occidentales, qui les ont
mieux rémunérés que dans la fonction publique et qui ont donc privé les agences
gouvernementales du personnel adéquat. Les initiatives locales, enfin, n'ont guère
été prises en compte dans les plans de développement de la communauté interna-
tionale, ce qui a dissuadé la population de participer à des projets conçus sans elle.
(6) Natsios, Andrew [1996], "NGOs and the UN system in complex humanitarian emergencies:
conflict or cooperation?", in Gordenker, Leon et Weiss, Thomas George (eds.), NGOs, the UN,
and global governance, Boulder (Colo.), Rienner, p. 75.
LA VARIÉTÉ DES POINTS DE VUE
qui ont démarré en juin 2001; les activités de la CIMIC, enfin, qui ont commencé
à se mettre en place en janvier 2005. Tous visent à donner une image sympathique
des casques bleus, mais avec des moyens et des structures différents. D'un montant
maximal de 15000 dollars et d'une durée inférieure à trois mois, les QUIPS sont de
très petits projets, en majorité destinés à réhabiliter des points d'eau ou des écoles,
voire des prisons. Gérés par le département des affaires humanitaires de la MONUe,
ils dépendent directement du représentant du secrétaire général et sont parfois mis
en œuvre par les observateurs militaires. La CIMIC, elle, a plus pour fonction d'ex-
pliquer le mandat de la MONUC, y compris dans les médias.
Malgré la complexité de sa mise en œuvre, la doctrine onusienne est donc moins
intégrationniste que celle des États-Unis en Afghanistan ou en Irak. Suite à une table
ronde organisée en février 1995 par le Bureau de coordination OCHA, les « direc-
tives d'Oslo» ont en l'occurrence établi une coopération a minima pour ce qui est
d'un sourien militaire à des opérations humanitaires. Concrètement, elles laissent
aux secouristes le soin de décider s'il leur faut recourir à une protection armée. Dans
un cadre multilatéral, le personnel en uniforme, lui, doit répondre aux ordres d'une
autorité civile, garder son caractère international et éviter de s'impliquer massive-
ment dans la distribution directe de l'aide. Il ne doit ni se substituer aux ONG ni
porter des armes quand il est amené à superviser des projets d'assistance sociale.
Dans un discours prononcé à New York le 20 novembre 2000, le secrétaire général
170
des Nations Unies, Kofi Annan, rappelait notamment la nécessité de limiter l'em-
ploi du mot « humanitaire» à des actions de secours non coercitives, sans usage de la
force? D'après un document de l'OCHA en date du 14 septembre 2001, la protec-
tion militaire des secouristes n'était envisageable qu'en dernier recours, si l'État d'ac-
cueil s'avérait incapable d'assurer leur sécurité, si l'absence d'aide pouvait conduire
à des souffrances inacceptables et si des escortes armées avaient effectivement des
chances d'améliorer l'accès aux victimes sans compromettre la présence des huma-
nitaires à plus long terme. Révisé en novembre 2006, le code de conduite d'Oslo
confirmait la séparation des genres. Son article 98, notamment, a interdit aux sol-
dats de la paix de mener des opérations de secours à des fins de renseignement, de
propagande ou de guerre psychologique.
De la théorie à la pratique, il y a certes des différences notables. À l'épreuve du ter-
rain, les relations entre humanitaires et militaires se heurtent à des oppositions qui
sont tour à la fois d'ordre tactique, stratégique et idéologique, voire doctrinaire. À
moins d'en altérer profondément le sens, les missions et les termes d'engagement
des uns et des aurres sont difficilement conciliables. En effet, les humanitaires pré-
tendent à un altruisme et à une universalité qui sont censés transcender les allégeances
(7) Holzgrefe, Jeff et Keohane Robert (eds.) [2003], Humanitarian intervention: ethical, legal and
political dilemmas, Cambridge, Cambridge University Press, p.201.
LA VARIÉTÉ DES POINTS DE VUE
(8) Moncorgé, Claude [nov. 2000)... Réponse à Mariella Pandolfi ", Multitudes. n° 3. p. 106-109.
LA VARIËTË DES POINTS DE VUE
destinataires au préalable. En effet, remarque Yann Braem, ils sont souvent passés
par l'intermédiaire des autorités et des chefferies locales pour démarrer les chantiers;
ce faisant, ils ont conforté les rapports de force existants sans avoir accès aux popu-
lations les plus vulnérables. Antonio Donini et al confirment qu'ils connaissaient
particulièrement malle terrain et les ONG.
On pourrait multiplier les exemples à l'envi en rappelant comment le contingent népa-
lais des casques bleus a, fin 2010, introduit le choléra dans un pays, Haïti, qui était
jusqu'alors épargné par ce fléau. À l'occasion, il est également arrivé que les « armées
de la paix» entravent la distribution des secours. La controverse est revenue sur le
devant de l'actualité lorsque les troupes américaines ont pris le contrôle de l'aéroport
de Port-au-Prince à Haïti après le séisme de janvier 2010. Mais elle n'est pas nou-
velle. En Somalie, par exemple, le débarquement de troupes américaines en décembre
1992 a d'abord engorgé le port de Mogadiscio et retardé d'autant le déchargement
de vivres pour la population affamée. En Birmanie, encore, les velléités d'interven-
tion militaire de la communauté internationale ont gêné le travail des humanitaires
après le typhon Nargis qui avait ravagé la région du delta d'Irrawaddy en mai 2008.
En effet, les Occidentaux ont voulu convoyer des vivres à bord de bateaux militaires
afin d'inciter la dictature à secourir les rescapés. Les Américains ont envoyé quatre
navires de guerre, les Britanniques une frégate et les Français un porte-hélicoptères
d'assaut, le Mistral. Mais cette armada n'a pas été autorisée à accoster et n'a donc
pas permis d'améliorer la distribution des secours. Seul un avion-cargo militaire 173
américain est parvenu par surprise à atterrir à Rangoon et à décharger du ravitail-
lement en prenant les autorités de court. Sur place, les organisations humanitaires
étaient de toute façon déjà à l'œuvre. Les manœuvres militaires dans la région ont
surtout servi à effrayer la junte. Pour Bernard Kouchner, par exemple, elles visaient à
revendiquer un élargissement du concept d'ingérence humanitaire aux catastrophes
naturelles, et plus seulement aux génocides. En fait, les gesticulations des marines
de guerre occidentales ont plutôt pénalisé le déroulement des opérations humani-
taires sur le terrain. Craignant une invasion, l'armée birmane a ainsi dégarni la zone
du delta pour surveiller les côtes et prévenir un éventuel débarquement des navires
étrangers qui croisaient au large. Des soldats ont alors dû abandonner leurs activités
de secours dans l'arrière-pays, tandis que la façade maritime du pays était bientôt
fermée aux agences d'aide9 ...
D'une manière générale, les opérations de paix de la communauté internationale
peuvent aussi gêner l'organisation des secours quand la présence de militaires occi-
dentaux provoque des tensions xénophobes qui rejaillissent sur les humanitaires.
Bien souvent, de tels phénomènes risquent d'être encore plus marqués lorsque les
armées en présence s'avisent de contrôler et d'utiliser l'aide à des fins tactiques. Le
volet social du déploiement de la Force travestit en effet le fonctionnement impartial
(9) Falise, Thierry [2009], Le châtiment des rois: Birmanie, la chronique d'un cyclone oublié,
Paris, Éditions Florent Massot.
r, 4'
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
• La temporalité
En théorie, les états-majors occidentaux cherchent certes à éviter de gêner les huma-
nitaires lorsqu'ils déploient leurs troupes dans le cadre d'opérations de paix. En
pareil cas, l'armée française n'envisage pas de se substituer aux ONG, car elle pré-
fère intervenir dans des temps courts, comme en Ituri en 2003 ou à Haïti en 2004.
En principe, elle n'entreprend donc des actions de secours qu'en dernier recours,
en l'absence d'humanitaires sur place, quitte à leur transmettre ensuite les projets
entamés dans l'urgence. Bien souvent, cependant, les agences d'aide sont déjà pré-
sentes sur les terrains de guerre ou de catastrophe naturelle. En outre, le déploiement
de militaires français sous mandat de la communauté internationale ne s'envisage
174 pas toujours dans des temps courts. Sans même parler des troupes pré-positionnées
au Sénégal ou à Djibouti, il arrive que des opérations de paix s'enlisent et s'éter-
nisent, comme en Côte d'Ivoire à partir de septembre 2002. Dès lors, l'armée fran-
çaise est davantage susceptible de gêner les organisations humanitaires en interférant
dans leurs activités. Après le tsunami asiatique de décembre 2004, par exemple, elle
s'est rendue en Indonésie au milieu d'une pléthore d'ONG, quitte à enfreindre sa
propre doctrine militaire.
Concrètement, les problèmes de coopération avec les humanitaires sont ainsi d'ordre
temporel, spatial et administratif tout à la fois. Pour le sénateur et député italien
Aldo Romano Ajello, qui a été représentant spécial du secrétaire général des Nations
Unies au Mozambique entre les accords de paix de 1992 et les élections de 1994,
les différences entre les deux types d'acteurs s'apprécient d'abord dans le temps. En
effet, les militaires interviennent dans l'urgence pour rétablir la paix, tandis que les
humanitaires s'investissent dans le long terme pour reconstruire, voire développer
un pays. Les premiers ont évidemment une rapidité et une puissance logistiques que
n'ont pas les seconds. Très vite, ils peuvent par exemple construire des routes avec
des équipes du génie civil. Les ONG, elles, prendront plus de temps parce qu'elles
n'ont pas la capacité de déploiement des militaires et veulent inciter la population
à participer aux chantiers. Elles arguent en outre que les contraintes budgétaires ne
permettent pas d'impliquer durablement les armées dans des projets de développe-
ment ou même d'urgence. À lui seul, l'entretien de militaires à l'étranger revient
plus cher que l'acheminement et la distribution de l'aide, ceci sans même parler
LA VARIÉTÉ DES POINTS DE VUE
des primes d'expatriation qu'il faut verser aux « soldats de la paix », à comparer aux
rémunérations pratiquées par les ONG humanitaires, qui emploient généralement
une majorité d'autochtones et de volontaires. En 2005, par exemple, la MONUC
était l'opération de paix la plus coûteuse du moment, à raison de deux millions de
dollars par jour, et la population ne se gênait pas pour traiter les casques bleus (uru-
guayens au départ) de malendras, un mot d'argot espagnol désignant des « voleurs ».
D'une manière générale, la logistique militaire est fort onéreuse. Le coût d'un trans-
port aérien, en particulier, se révèle prohibitif; il vaut donc mieux, en pareil cas,
louer des appareils commerciaux. Malgré ses avantages économiques, le convoyage
dans des bateaux de guerre n'est pas non plus une solution de substiturion. Trop
lent, il oblige à débarquer les vivres bien après une urgence, comme dans les pays
asiatiques à la suite du tsunami de 2004. La logistique des « armées de la paix» pré-
sente en outre l'inconvénient de capter l'essentiel des ressources de la communauté
internationale pour reconstruire un pays, souvent au détriment des organisations
humanitaires. Lopération Beryx de la Marine nationale, qui se limitait pourtant à
la seule région de Sumatra en Indonésie, a ainsi accaparé 43 % des 40,73 millions
d'euros engagés par la France du 1er au 15 janvier 2005 au titre de l'aide pour l'en-
semble des victimes du tsunami asiatique de décembre 2004. Le bilan de l'ESCRIM,
une unité médicale qui dépend du ministère de l'Intérieur, était tout aussi lourd et
disproportionné: 1,31 million d'euros pour 1 120 consultations, soit 1 169 euros
la consultation! De l'aveu même des rapporteurs du Sénat, le dispositif était surdi- 175
mensionné. Opérationnel seulement vingt jours après le raz-de-marée, l'hôpital de
campagne de l'ESCRIM « n'a vraisemblablement pas traité des cas aussi graves que
ceux pour lesquels il avait été pressenti ». La population a surtout profité de la gra-
tuité des consultations pour faire examiner « des pathologies pas toujours liées aux
,
consequences du tsunamI» . 10 .
À dire vrai, la lourdeur administrative de l'ONU ne sied pas non plus à la flexibilité
et à la rapidité de réaction des ONG. Les « urgentistes » travaillent de façon infor-
melle et cultivent le goût du risque; à l'inverse, les agences onusiennes sont très pro-
cédurières et bureaucratiques. Révisé en novembre 2006, le guide de sécurité des
Nations Unies pour les ONG prévoit ainsi de se baser sur des standards <{ maison»
qui, concrètement, restreignent considérablement les autorisations de circulation
des humanitaires. Le problème est particulièrement criant lorsque les secouristes
acceptent d'être protégés par les casques bleus, au risque de se retrouver complète-
ment immobilisés! En effet, l'ONU ne propose pas d'escortes « à la carte », en fonc-
tion des besoins et des crises. Au Congo-Kinshasa à partir de 2003, par exemple, les
règles de sécurité étaient si strictes qu'elles ont empêché les employés des agences
d'aide onusiennes de se déplacer dans le pays, les obligeant à se tourner vers les ONG
pour mettre en œuvre les secours et savoir ce qui se passait sur le terrain. De même,
(10) Charasse, Michel et Gouteyron, Adrien [2005], Rapport d'information sur l'aide humanitaire
en Indonésie, Paris, Sénat, p. 20 et 53.
r, LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
(11) Donini, Antonio [1995], "Beyond neutrality: on the compatibility of military intervention and
humanitarian assistance", Fletcher Forum of World Affairs, vol. 19, n° 2, p. 37.
(12) À la différence du système onusien, le modèle français du GIACM cherche à privilégier les
rencontres informelles avec les humanitaires dans des endroits neutres, les centres de coopé-
ration civilo-militaires (CCM), qui ne sont pas des casernes et qui sont ouverts à tous, y compris
à la population locale. Les gradés n'y sont pas armés et les secouristes peuvent y entrer libre-
ment sans passer sous les fourches caudines d'une sentinelle et sans se compromettre aux yeux
des belligérants. En théorie, un tel dispositif doit tout à la fois permettre de sauvegarder le secret
défense et de prévenir discrètement les ONG de la préparation d'une offensive en avertissant les
humanitaires du danger à se rendre dans une zone le jour dit.
LA VARIÉTÉ DES POINTS DE VUE
par les rebelles, les humanitaires ont ainsi évité de communiquer des informations
sensibles à l'ONUB, et donc à l'armée gouvernementale. Parce qu'elles n'avaient rien
à y gagner, les ONG devaient d'ailleurs bouder les réunions du groupe de contact
informel que l'OCHA avait mis en place en l'absence de structure d'échange insti-
tutionnalisée, au moment où les premiers casques bleus des Nations Unies prenaient
le relais de l'Union africaine et débarquaient au Burundi en juillet 2004.
D'une manière générale, humanitaires et militaires se connaissent mal. Les armées
déployées sous mandat de la communauté internationale font parfois preuve d'ar-
rogance à l'égard des secouristes. Certains officiers ne cachent pas leur mépris, ou
bien les ignorent superbement, à l'instar de ce bataillon marocain de la MONUC
qui a monté des cliniques mobiles dans le Nord de l'lturi sans en avertir les ONG
médicales. D'autres n'ont tout simplement pas l'habitude de communiquer avec les
humanitaires et de mettre en œuvre des actions civilo-militaires, à l'instar des casques
blancs africains en Sierra Leone autrefois ou au Darfour aujourd'hui. Dans le cadre
juridique des Nations Unies, de l'Union africaine ou d'une organisation régionale,
le problème n'est pas négligeable car les Nigérians, les Sénégalais, les Éthiopiens ou
les Ougandais, sans même parler des Sud-Mricains, sont de plus en plus amenés à
mener des opérations de paix sur le continent noir. Financées par les Occidentaux,
qui rechignent à envoyer leurs propres militaires, les interventions de la sorte mettent
en scène des « prestataires» qui agissent « par procuration» pour le compte de la
communauté internationale. En cela, elles se distinguent d'ailleurs fondamentale- 177
ment des opérations de paix financées et décidées par les Mricains eux-mêmes au
début des années des années 1980, comme les opérations des Nigérians au Tchad.
Les volontaires des ONG, pour leur part, ne semblent pas toujours très au fait des
subtilités des mandats des opérations de paix. Au Mozambique, remarque par exemple
Sam Barnes, ils ont demandé aux casques bleus de les protéger, alors que le personnel
de l'ONUMOZ avait seulement pour mission de surveiller le désarmement et la
démobilisation des combattants dans des aires de cantonnement dont il ne pouvait
sortir sans l'autorisation formelle du gouvernement. Les attentes des humanitaires
ont parfois été contradictoires en la matière. En Somalie, explique John George, les
ONG se sont ainsi plaintes de ce que les militaires américains n'essayaient pas de
désarmer les combattants. Mais lorsque les troupes de Washington se sont finale-
ment résolues en 1993 à confisquer les armes en circulation, elles s'en sont d'abord
prises à une cible facile, à savoir les gardes qui assuraient la sécurité des humanitaires.
Les responsables d'ONG ont alors entrepris de démarches pour récupérer ces armes!
Au Congo-Kinshasa, dix ans après, les malentendus sur le mandat de la MONUC
ont également été criants. En effet, les casques bleus y étaient autorisés à désarmer
manu militari les forces « négatives », en l'occurrence les milices interahamwe des
« génocideurs » rwandais de 1994, et les rebelles congolais qui auraient violé ou
refusé de signer les accords de paix de 2003. Mais ils n'étaient pas obligés de réagir
si la population n'était pas directement menacée. Aussi ne se sont-ils pas interposés
entre les troupes loyales à Kinshasa et le RCD-Goma du général Laurent Nkunda,
qui s'est brièvement emparé de Bukavu en juin 2004 sous prétexte de protéger les
'c,
,
(\.E.S HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
il.
(13) Ce fut par exemple le cas des Médecins sans frontières en Côte d'Ivoire au moment des
violences antifrançaises de 2004. Jean-Dominique Sunel parle à ce propos de véritable « hypo-
crisie », notant que la plupart des ONG bénéficient en réalité de la logistique des soldats de la
paix, sans parler des coopératives PX (Post Exchange) des armées occidentales, où les employés
des agences d'aide trouvent de la nourriture importée et des produits hors taxes à des prix défiant
toute concurrence.
LA VARIÉTÉ DES POINTS DE VUE
casques bleus repartiront avant les ONG. Déjà présentes sur le terrain avant l'arrivée
des troupes onusiennes, les organisations humanitaires risquent alors d'être laissées
à elles-mêmes et de se retrouver encore plus vulnérables aux attaques quand elles ne
pourront plus bénéficier d'escortes qui ont compromis leur neutralité en les asso-
ciant à des forces militaires;
-les humanitaires soulignent l'impact désastreux des opérations de paix pour les
économies locales. La débauche de dollars et de 4x4 flambant neufs pénalise la popu-
lation car elle tend à faire monter les prix, notamment dans le domaine immobilier.
Mais les ONG participent elles-mêmes de ce mouvement inflationniste lorsqu'elles
louent des villas, achètent des services et recrutent du personnel à des tarifs supé-
rieurs aux standards locaux;
- d'une manière générale, les attentes des uns sont supérieures à la capacité de
réponse des autres. La MONUC, par exemple, n'a pas mis fin aux violences sexuelles
en Ituri, pas plus que MSF n'a réglé les problèmes de santé publique dans la région.
Un exemple, celui du camp de déplacés de Tché au nord de Bunia, montre bien
comment les deux types d'acteurs peuvent concomitamment se gêner pour finale-
ment produire ensemble des résultats indésirables. Tant la MONUC que les organi-
sations humanitaires ont en l'occurrence contribué à retenir la population dans un
abcès de fixation où la distribution de vivres et l'illusion d'une protection militaire
ont dissuadé les paysans de retourner cultiver leurs champs. Arrivés après une offen-
sive des Lendu du Front des nationalistes intégrationnistes (FNI) contre les Hema
de l'Union des patriotes congolais (UPC) dans la localité de Drodro le 15 décembre 179
2004, les casques bleus ont d'abord assisté impuissants à l'extension du conflit, qui
a embrasé l'ensemble de la sous-région de Djugu et provoqué un afflux de villageois
en direction de T ché et du lac Albert. Sur place, une mission de vérification de la
MONUC a alors comptabilisé 120 personnes déplacées le 29 janvier 2005. Dès le
lendemain, la perspective d'une sécurisation de la colline et de la mise en place de
services humanitaires devait attirer 2 500 paysans! Dans les semaines qui suivirent
arrivèrent encore quelque 20 000 déplacés pris en tenaille entre les forces du FNI
sur le lac Albert et de l'UPC du côté de Drodro, dans l'arrière-pays. Majoritairement
peuplé de Hema, T ché allait vite devenir un des plus gros camps de la région, chacun
se renvoyant la balle quant aux effets pervers d'une telle situation dans une zone fer-
tile où la population pouvait parfaitement subvenir à ses besoins. Les humanitaires
ont accusé les casques bleus de ne pas avoir sécurisé les axes de retour des déplacés,
tandis que la MONUC a reproché aux ONG d'avoir pérennisé le camp en y instal-
lant des infrastructures en dur et en envisageant d'y construire une piste d'aviation.
LES OPPOSITIONS DE NATURE STRATÉGIQUE ET IDÉOLOGIQUE
de la Force, alors que les seconds sont destinés en priorité à aider des personnes en
détresse. Mais d'autres éléments jouent aussi un rôle sur le terrain, notamment la
façon dont les organisations de secours apprécient l'utilité, la faisabilité et l'effica-
cité des projets menés par des « armées de la paix ». 11 en est ainsi des programmes
de désarmement/démobilisationlréhabilitation (DDR), qui font désormais partie du
« package » onusien de base pour aider les pays en crise à sortir de la guerre.
(1) Sur la difficulté à se coordonner avec les agences onusiennes, en particulier du point de vue
des ONG, voirVircoulon, Thierry (dir.) [2010], Les coulisses de l'aide internationale en République
démocratique du Congo, Paris, L'Harmattan; Trefon, Theodore [2011 J, Congo masquerade. The poli-
Zoo
tical culture of aid inefticiency and retorm tai/ure, Londres, Books. Pour un point de vue militaire
sud-africain sur la question, voir aussi Terrie, Jim [2010], "Countering spoilers: peacekeeping and
counter-insurgency Atrica", in Baker, Deane-Peter et Jordaan, Evert (eds.), South Africa and contem-
porary counter-insurgency: roots, practices, Le Cap, University ot Cape Town Press, p. 152-168.
LES OPPOSITIONS DE NATURE STRATÉGIQUE ET IDÉOLOGIQUE
dans des centres administratifs séparés au début du xxe siècle, puis en privilégiant
les Hema qui se sont ralliés aux Européens pour asseoir leur autorité, éduquer leurs
enfants dans les écoles de missionnaires, travailler dans les mines, monter des plan-
tations et, finalement, investir la fonction publique au moment de l'indépendance2 •
Après de brefs affrontements communautaires en 1966, la dictature de Mobutu Sese
Seko a alors confirmé la domination de ces derniers. En affirmant la prééminence
de l'État sur la loi coutumière, le code foncier de 1973 a notamment dépossédé les
Lendu de leurs droits ancestraux et créé une classe de paysans sans terre. De ce fait, le
ressentiment économique des « autochtones» a pris une dimension communautariste
quand les hommes politiques du cru ont commencé à instrumentaliser la question
ethnique au moment où le régime mobutiste s'ouvrait au multipartisme en 1990.
Parti de violences liées à des disputes foncières à Pitsi en juin 1999, le conflit de
l'Ituri a également eu des répercussions régionales du fait des convoitises des pays
voisins sur une région riche en minerais. Sous le commandement du général James
Kazini, l'armée ougandaise, notamment, a elle-même contribué à attiser les anta-
gonismes ethniques en intervenant sur place et en soutenant tour à tour les Lendu
et les Hema. La facilité à se procurer des armes et à recruter de jeunes chômeurs
devait par ailleurs précipiter la fragmentation d'une scène insurrectionnelle dont le
tableau 7 (p. 184) énumère brièvement les diverses factions en lice. La crainte d'un
génocide « à la rwandaise» a alors amené la communauté internationale à réagir.
Les puissances occidentales, en particulier, en ont profité pour tester la politique 183
extérieure de l'Union européenne, qui s'inquiétait de l'expansionnisme militaire des
États-Unis en Mghanistan et, surtout, en Irak. Loccasion s'en est présentée quand
l'armée ougandaise s'est retirée d'lturi plus tôt que prévu, en avril 2003, et a pris de
court la MONUC, dont le bataillon uruguayen a vite été submergé par les rebelles.
Encadrée par la France pour le compte de l'Union européenne de juin à septembre
2003, l'opération Artemis allait ainsi rétablir l'ordre dans Bunia et créer une dyna-
mique de paix qui devait permettre aux casques bleus de se déployer en dehors de
la seule capitale de l'lturi.
C'est dans un tel contexte que les Nations Unies ont entrepris de démobiliser les
combattants. Peu active en Ituri depuis sa création en novembre 1999, la MONUC
a notamment été autorisée en octobre 2004 à faire un usage plus intensif de la
force. Partant, elle a pris une posture plus offensive qui lui a permis de monter un
plan dit de « Désarmement réhabilitation communautaire )}, spécifique à la région.
À l'exception du RCD-ML du fait de son implantation au Kivu, les mouvements
armés en Ituri ont en effet dû être traités à part car ils n'avaient pas participé aux
processus de paix de Lusaka puis de Sun City qui, à partir de juillet 1999 et février
2002 respectivement, avaient conduit à l'établissement d'un plan de « Désarmement,
(2) Comme au Rwanda ou au Burundi. Bruxelles a en effet divisé pour mieux régner et s'est initia-
lement inquiété de la puissance de la chefferie hema, qui s'inspirait du royaume du Bunyoro, dans
l'Ouganda voisin, et qui était mieux organisée politiquement que les clans lendu, très dispersés.
r
·l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
184
à
Mené par un chef Hema de Banywagi, Kahwa Panga Mandro, le PUSIC (Parti de l'unité pour la sauvegarde
de l'intégrité du Congo) est quant à lui une dissidence de l'UPC qui fait son apparition en février 2003
avec l'appui de l'Ouganda pour contrer l'influence rwandaise lorsque Thomas Lubanga se rapproche du
PUSIC
RDC-Goma. Hostile au processus de désarmement. Kahwa Panga Mandro est arrêté par les autorités
congolaises à Bunia en avril 2005, deux mois après le massacre de neuf casques bleus au nord-est de la
ville.
et
Le FNI (Front des nationalistes intégrationnistes) et les FRPI (Forces de résistance patriotique en Ituri),
enfin, sont des milices de Lendu initialement armées par l'Ouganda contre l'UPC. Dans le courant de
l'année 2004, leurs principaux leaders, à savoir Germain Katanga, Godas Supka, Floribert Ndjabu Ngabu
FNI, FRPI et Étienne Lona, rallient Kinshasa, où ils sont arrêtés en mars 2005, et accusés d'avoir commandité
l'assassinat de neuf casques bleus dans les environs de Bunia. En 2006, des commandants de moindre
envergure continuent cependant de sévir, notamment Mathieu Ngujolo, qui, une fois échappé des geôles
de Kinshasa, rétablit une base sous la bannière du FNI à Zumbe au sud-est de Bunia.
LES OPPOSITIONS DE NATURE STRATÉGIQUE ET IDÉOLOGIQUE
Pour autant, les organisations humanitaires n'ont pas tardé à se dissocier de ces
efforts. En effet, les programmes de DDR ciblaient les combattants, une catégorie
de population que les secouristes tentent généralement d'éviter pour ne pas trop
alimenter les économies de guerre 3 . De plus, les organisations humanitaires ont
considéré qu'une focalisation excessive de l'aide internationale sur les belligérants
allait stigmatiser les miliciens en voie de démobilisation et compromettre leur réin-
sertion sociale. Elles ont plutôt cherché à appuyer des programmes de réhabilita-
tion communautaire à l'échelle de villages entiers. Et elles ont critiqué les incitations
financières, matérielles et symboliques d'un plan de désarmement qui, concrète-
ment, revenait à récompenser les bourreaux au détriment de leurs victimes, quitte à
construire la paix sur les décombres de la justice en garantissant l'impunité de cri-
minels de guerre intégrés dans un gouvernement d'union nationalé. Les « réa-
listes» ont certes argué que, pour stabiliser et reconstruire le Congo, il fallait bien
commencer par démobiliser les mouvements de lutte armée et fermer momentané-
ment les yeux sur les exactions commises par des chefs de milices ralliés à Kinshasa
et en passe d'être inculpés par la Cour pénale internationale. Mais les programmes
de DDR ont été accusés d'accorder des « primes à la violence ». De fait, les casques
bleus de la MONUC n'ont pas ou peu essayé de désarmer de force les belligérants,
comme ils y étaient autorisés par le chapitre VII de la Charte des Nations Unies.
Faute de moyens, ils ont préféré initier à moindre coût un programme de désarme- 185
ment volontaire qui a consisté à verser 50 dollars aux combattants regroupés dans
des camps de transit. Une telle option s'est heurtée à l'opposition de la plupart des
ONG internationales et des bailleurs de fonds institutionnels, de l'USAID à ECHO,
qui finançait 80 % des opérateurs humanitaires en Ituri.
Les critiques, en l'occurrence, n'ont pas porté sur le principe d'un désarmement mais
sur la façon dont le programme était mené, sans suivi ni plan de cantonnement. En
principe, les candidats à la démobilisation devaient démontrer qu'ils appartenaient
à une unité de combat, qu'ils savaient se servir d'un fusil et qu'ils n'étaient pas de
simples chômeurs attirés par la perspective d'une récompense financière. Une iden-
tification par l'iris des yeux devait également empêcher les volontaires de se pré-
senter dans plusieurs camps de transit pour empocher à chaque fois leurs 50 dollars.
Dans les faits, les combattants ont souvent remis aux casques bleus leurs armes les
plus obsolètes. De plus, les adultes ne devaient rester que cinq jours dans les camps
de transit; les enfants-soldats, encore moins. Après avoir reçu une brève formation,
(3) L:exception concerne les enfants-soldats, qui ont fait l'objet de programmes spécifiques de SCF,
de l'IRC et de CARE au Kivu. Cf. Marriage, Zoë [2009], "Flip-llop rebel, dollar soldier: demobilisation
in the Democratie Republic of Congo", in Berdal, Mats et Ucko, David (eds.), Reintegrating armed
groups after conflict: pofitics, violence and transition, New York, Routledge, p. 128.
(4) D'un point de vue éthique, des philosophes comme James Pattison suggèrent ainsi que les
casques bleus s'en prennent en priorité aux forces génocidaires ou aux milices de volontaires,
plutôt qu'aux conscrits ou aux enfants-soldats enrôlés de force dans des groupes combattants.
r, t'
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
ils étaient ensuite relâchés avec leur pactole de 50 dollars. Sachant que le prix de
l'AK-47 tournait aurour de 30 dollars dans la région, rien ne leur interdisait donc de
racheter une arme et de réintégrer une milice avec un bénéfice de 20 dollars. D'après
les témoignages d'habitants de Bunia, une partie des rebelles démobilisés se serait en
fait reconvertie dans le banditisme armé. Officiellement, seule une infime minorité,
moins de 10 %, a choisi d'intégrer les forces armées gouvernementales (les FARDC) ;
la majorité a tout simplement disparu dans la nature.
Autre problème pour les humanitaires, les conditions de travail dans et autour
des sites de désarmement n'ont pas permis de mettre en œuvre des projets viables.
En témoignent les déconvenues de la Caritas locale et de son bailleur néerlandais,
Memisa, dans un camp destiné à recevoir des miliciens UPC à Nizi. LONG catho-
lique fut vite suspectée de favoriser les Hema. Accusé d'appartenir à l'UPc, un de
ses employés a même été emprisonné par la MONUC en octobre 2004. Les villa-
geois alentour, eux, se sont plaints de ne pas travailler sur les chantiers de la Caritas,
qui avait dû recruter du personnel compétent en dehors de sa zone d'intervention.
Disposant de financements pour trois mois seulement, l'aNG catholique n'a pas
non plus été en mesure d'entreprendre de programmes de réhabilitation faute de
candidats à la démobilisation. En effet, les chefs de milice ne voulaient pas perdre le
contrôle militaire de combattants qui garantissaient leur pouvoir politique et leur
immunité judiciaire. Ils ont donc refusé de fournir des listes de volontaires et ont
186
parfois menacé physiquement les impétrants qui souhaitaient malgré tout déposer
les armes. En février 2005, sur l'ensemble de l'Ituri, les camps de transit n'avaient
vu passer que 3 000 des 15 000 combattants prévus.
Sur le plan stratégique, enfin, les humanitaires ont déploré les effets pervers d'un
processus de DDR qui a provoqué un regain de tensions. De fait, l'intégration des
chefs des milices avec le grade de général dans les FARDC a désorganisé et privé
de commandement les mouvements de lutte armée à partir de janvier 2004, quand
Kinshasa s'est préparé à accueillir Jérôme Kakwavu Bukandu des FAPC, Floribert
Kisembo Bahemuka de l'UPc, Germain Katanga des FRPI, Godas Supka du FNI
et Chalingoza Nduru du PUSIe. Restés en Ituri, les seconds couteaux ont alors
commencé à se disputer la direction des troupes et le contrôle des ressources éco-
nomiques. Autre facteur d'instabilité, l'éventualité d'un ralliement au processus de
démobilisation a suscité de nombreuses querelles internes, voire des schismes entre
les composantes politiques et militaires des milices. Le chef d'état-major de l'UPC,
Bosco Ntaganda, a ainsi refusé de rejoindre Thomas Lubanga à Kinshasa et de prêter
allégeance au Président Joseph Kabila. Au PUSIC, la question a divisé les « poli-
tiques)} menés par l'homme d'affaires Kisembo Bitamara, qui a accepté de reverser
à Kinshasa une partie des impôts collectés par ses hommes, et les « militaires)} dissi-
dents, qui se sont alliés à l'UPC de Thomas Lubanga et au FNI de Floribert Njabu
pour garder le contrôle des revenus de la contrebande et des droits de douane pré-
levés dans les ports de Kasenyi et T chomia sur le lac Albert.
LES OPPOSITIONS DE NATURE STRATÉGIQUE ET IDÉOLOGIQUE
Nord de l'Ouganda, à la même époque, elles ont reproché aux programmes de DDR
de trop se focaliser sur les enfants-soldats et d'accaparer l'essentiel des ressources dis-
ponibles alors qu'il aurait mieux valu investir dans le système éducatiF. En Sierra
Leone, encore, elles ont constaté que les efforts de la communauté internationale
n'avaient guère permis de créer des emplois pour réinsérer les combattants dans la
vie civile et professionnellé.
Les problèmes sont de plusieurs sortes. Sur le plan pratique, d'abord, le procédé se
révèle difficile à mettre en œuvre; ses chances de succès sont donc limitées. On pour-
rait multiplier les exemples, du Liberia au Congo-Kinshasa. Ainsi, aux Comores après
le référendum de décembre 2001 qui devait approuver une nouvelle Constitution et
rallier l'île sécessionniste d'Anjouan, les médiateurs de l'Union africaine ont vaine-
ment essayé de collecter les armes détenues par les rebelles et destinées à être stoc-
kées dans trois dépôts. Officiellement, ils ont réussi à récupérer la moitié des armes
recensées à partir des arsenaux officiels des forces de sécurité comoriennes. Mais ils
ont complètement ignoré les armes de contrebande, qui ont vraisemblablement été
revendues à l'étranger, soit aux voleurs de bétail à Madagascar, soit aux bandits de
Mayotte.
D'un point de vue stratégique, on peut de toute façon s'interroger sur les présupposés
du cadre normatif de la communauté internationale quant à l'absolue nécessité de
désarmer les belligérants avant de pouvoir construire la paix. Ainsi, il est arrivé que
188 les hostilités se terminent sans même que l'on ait tenté de récupérer les armes dis-
séminées au sein de la population, comme au Yémen après la tentative de sécession
d'Aden en 1994. Au contraire, les tentatives de désarmement les plus coercitives se
sont parfois soldées par des explosions de violence, l'Irak en 2003 étant un exemple
extrême puisqu'il s'agissait d'aller y dénicher des armes de destruction massive qui
n'existaient pas! D'une manière générale, il conviendrait de ne pas surestimer le rôle
des armes à feu dans le déclenchement, la poursuite et la terminaison des guerres. En
effet, ce ne sont pas le nombre ou le type d'armes qui peuvent provoquer des affron-
tements et contribuer à prolonger les conflits, mais le contexte politique et l'affai-
blissement du contrôle social sur leur usage. La Suisse et la Somalie, deux pays qui
comptent beaucoup d'armes par habitant, sont là pour nous le rappeler.
La question de la réhabilitation des combattants est tout aussi épineuse, quelles que
soient les options retenues. Le dilemme se résume ainsi. D'un côté, la réintégration
des porteurs d'armes risque de récompenser les fauteurs de troubles et de garantir
(5) Blattman, Chris et Annan, Jeannie [2008], ''The reintegration of child and youth combatants
in Northern Uganda: myth and reality", in Muggah, Robert (ed.) [2006], Security and post-conflict
resolution: deafing with fighters in the aftermath of war, New York, Routledge, p. 103-125.
(6) Humphreys, Macartan et Weinstein, Jeremy [août 2007], "Demobilization and reintegration",
Journal of Conffict Resolution, vol. 51, n° 4, p. 531-567. Concernant le Liberia voisin, voir aussi
Pugel, James [2008], "DDR in Liberia: questioning scope and informing evaluation", in Muggah,
Robert (ed.) [2006], Security and post-conf/ict resolution: deafing with fighters in the aftermath of
war, New York, Routledge, p. 70·102.
LES OPPOSITIONS DE NATURE STRATÉGIQUE ET IDÉOLOGIQUE
l'OTAN ont ainsi préféré financer et organiser le transport aérien des casques blancs
de l'Union africaine, une première dans l'histoire de ces deux institutions.
Le problème est que les troupes locales sont moins bien formées au maintien de
la paix et sont souvent déjà impliquées dans de sanglants processus de répression à
l'intérieur de leur propre pays. De plus, la délégation des opérations militaires à des
pays en développement revient parfois à consolider l'emprise de régimes tyranniques.
Dans les années 1990 et 2000, par exemple, l'envoi pour le compte des États-Unis
de troupes nigérianes au Liberia puis ougandaises en Somalie a permis à la dictature
du général Sani Abacha, au Nigeria, d'éviter des sanctions économiques et au gou-
vernement de Yoweri Museveni, en Ouganda, de légitimer sa dérive autoritaire. Si
les militaires occidentaux vantent régulièrement les mérites de leurs homologues afri-
cains engagés dans des opérations de paix, c'est sans doute par esprit de corps ou pour
se défausser de leurs propres responsabilités et justifier leurs programmes de forma-
tion. De façon assez surprenante, des stratèges américains estiment ainsi que l'armée
nigériane a été efficace pour stabiliser la Sierra Leone et mettre un terme à la guerre
civile au Liberia? Leur erreur de transcription de l'ECOMOG, devenu Economie
Community of West African States Military Observer Group, au lieu de Monitoring
Group, est d'ailleurs significative. Sur place, les Libériens avaient en fait surnommé
la force d'intervention panafricaine: Every Car or Moving Object Gone, en référence
à la propension des casques blancs nigérians à rafler, piller et voler « tout ce qui bou-
geait », notamment les voitures au passage des points de contrôle de l'armée. Nina 191
Wilén et Luca Renda s'accordent quant à eux pour constater que, loin de calmer
le jeu, les troupes de l'ECOMOG ont plutôt exacerbé et prolongé les hostilités, en
l'occurrence de 1990 à 1997.
À défaut de pouvoir compter sur des supplétifs africains, latino-américains ou asia-
tiques, les puissances occidentales privilégient alors les bombardements aériens quand
elles doivent engager leurs propres soldats sur des terrains de crises. Au Kosovo en
1999, par exemple, les bombardiers de l'OTAN, pour éviter d'être abattus par les
forces serbes, ont décidé de voler si haut que, faute de pouvoir viser précisément leur
cible, ils ont provoqué des dégâts collatéraux dans la population; pareille situation
s'est reproduite à maintes reprises en Mghanistan depuis 2001 et en Libye en 20 Il.
Bien entendu, le procédé paraît contradictoire quand l'objectif est officiellement de
sauver la vie de civils. Destinées à protéger les pilotes en passant au-dessus de la portée
des armes de défense anti-aérienne, les campagnes de bombardement en hauteur, en
particulier, risquent davantage de manquer leurs objectifs militaires et de toucher
la population environnante. Au contraire, souligne Jean-Baptiste Jeangène Vilmer,
l'engagement de troupes au sol permettrait de mieux distinguer les combattants des
civils, limitant les dégâts collatéraux des interventions « militaro-humanitaires n.
(7) Kinnan, Christopher et al. [2011 J, Failed State 2030: Nigeria - A case study, Maxwell Air War
College (Alabama), Center for Strategy and Technology, p.55.
r LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
.. ~,
Les états-majors arguent certes que le perfectionnement des instruments de visée est
censé améliorer la précision des bombardements 8. Mais on peut s'interroger sur la
nature des technologies employées lorsqu'on sait qu'en Yougoslavie en 1999, l'OTAN
a utilisé des bombes à sous-munitions, catégorie d'armes proche des mines antiper-
sonnel et particulièrement meutrières pour la population civile. Quand bien même
les troupes de la paix parviennent à atteindre leurs cibles militaires, la destruction
d'infrastructures a de toute façon un impact sur les civils9 . Une centrale électrique,
par exemple, alimente aussi bien des arsenaux ou des casernes que des hôpitaux ou des
stations d'épuration d'eau indispensables à la survie des habitants. Interventionniste
et conseiller à la défense du gouvernement de Tony Blair au moment de l'affaire du
Kosovo en 1999, David Fisher soutient que les bombardiers de l'OTAN ont cherché
à épargner les civils et que l'élargissement de leurs cibles à des objectifs non mili-
taires visait en fait à abréger la poursuite des opérations, et donc les souffrances de
la population. In fine, il admet cependant que le but poursuivi était bien de toucher
l'ensemble des Serbes afin de les démoraliser et de les convaincre du coût excessif de
leur résistance aux injonctions de la communauté internationale.
D'une manière générale, la rhétorique militaire sur des opérations « propres », avec
« zéro mort », ne fait guère illusion. Robert Pape soutient qu'en réalité les bombar-
dements aériens ne sont pas l'élément décisif pour gagner une guerre. Lorsqu'ils
visaient des civils, ils ont au contraire créé un climat de terreur et ressoudé la popu-
192
lation contre l'ennemi, au lieu de la démoraliser et de l'inciter à renverser son gou-
vernement pour demander la fin des combats lO • Autrement dit, les bombardements
aériens sont parfois susceptibles de décupler la résistance des troupes et, partant, de
relancer le conflit. À!' occasion, ils conduisent aussi les autorités à utiliser des bou-
cliers humains pour protéger les cibles des avions, comme au Kosovo en 1999. À
l'époque, rappelle Noam Chomsky, les Occidentaux assumaient d'ailleurs ce risque.
Peu après le début du bombardement des forces serbes en 1999, le général améri-
cain à la tête de l'OTAN annonçait ainsi que l'intensification de la répression contre
les Kosovars était « entièrement prévisible »! De fait, les opérations aériennes des
Alliés, conjuguées à la politique de nettoyage ethnique de Belgrade en vue d'isoler
les rebelles de l'Armée de libération du Kosovo, allaient provoquer un exode comme
on n'en avait plus vu en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale...
(8) Lors de la première crise du Golfe, par exemple, les Américains ont fait beaucoup moins
de morts qu'au Viêt Nam en 1972, où ils avaient déversé quatre fois plus de bombes en tonnage.
D'après les estimations, 3 000 civils ont été tués en Irak en 1991 ; à peine 500 en Serbie et au
Kosovo en 1999. Cf. Thomas, Ward [2001], The ethies of destruction: norms and force in interna-
tional relations, Ithaca, Comell University Press, p. 158-162.
(9) Shue, Henry [2003], "Bombing to rescue? NATO's bombing of Serbia", in Chatteriee, Deen et
Scheid, Don (eds.), Ethies and foreign intervention, New York, Cambridge University Press, p. 97-117.
(10) Ainsi, le Japon ne se serait pas rendu à cause des bombardements atomiques de Hiroshima et
Nagasaki, mais à cause de l'entrée en guerre tardive de l'URSS en 1945. Cf. Pape, Robert [1996],
Bombing to win: air power and eoereion in war, Ithaca (NY), ComeIl University Press.
LES OPPOSITIONS DE NATURE STRATÉGIQUE ET IDÉOLOGIQUE
De tels problèmes sont évidemment très perturbants pour les humanitaires soucieux
d'épargner les vies des civils plus que des militaires. La controverse a rejailli sous une
autre forme à propos du Soudan en 2006, lorsqu'il a été question d'instaurer une
zone d'exclusion aérienne au-dessus du Darfour. Les humanitaires s'y sont en l'oc-
currence opposés en arguant de l'inutilité d'une telle opération. En effet, explique
Julie Flint, l'essentiel des massacres était commis au sol par les milices Janjawid; en
comparaison, les bombardements de l'armée soudanaise faisaient peu de morts et
avaient beaucoup diminué d'intensité. De plus, l'immensité de la zone rendait l'opé-
ration quasiment impraticable, obligeant à installer sur la frontière tchadienne des
bases susceptibles d'attiser les tensions entre les deux pays et de renforcer la dictature
d'Idriss Deby au pouvoir à N'Djamena. Enfin, l'instauration d'une zone d'exclusion
aérienne risquait de provoquer des bavures et des confusions dangereuses entre les
vols humanitaires et militaires, voire l'expulsion des agences d'aide par Khartoum.
• De l'air à la terre
À dire vrai, il n'est pas évident non plus que les opérations de paix menées à terre
soient beaucoup plus efficaces pour protéger les civils. Dans des contextes où les
combattants ne se distinguent guère du reste de la population, toute intervention
militaire est en réalité condamnée à des bavures, qu'il s'agisse de troupes déployées
dans un cadre multilatéral, à l'instar de l'armée américaine à Mogadiscio en octobre 193
1993, ou unilatéral, à l'instar des soldats israéliens responsables d'un massacre de
réfugiés palestiniens dans un camp de Jénine en avril 2002. Le risque de dégâts col-
latéraux s'avère particulièrement important dans les guerres civiles les plus meur-
trières où, précisément, les opérations de paix visent à empêcher des massacres et sont
décidées sans le consentement de toutes les parties au conflit, obligeant les casques
bleus à adopter une posture offensive sur le terrain. De ce point de vue, il convient
de savoir si les dérapages des militaires engagés dans des opérations de paix peuvent
être limités ou non. Il arrive que, par mégarde, des balles perdues tuent des civils au
cours d'un combat. Un pareil cas de figure se distingue évidemment des meurtres
délibérés, d'une part, et des dégâts collatéraux qui sont prévisibles mais pas inten-
tionnels, d'autre part.
D'une manière générale, on ne sait pas vraiment si les interventions militaires à
l'étranger risquent davantage de provoquer des bains de sang lorsqu'il s'agit, pour
le pays qui envoie des troupes, de défendre ses intérêts vitaux ou de participer de
façon plus distante à une opération de paix sous l'égide de la communauté interna-
tionale. À partir de 1954, l'armée française a certainement été plus brutale en Algérie
qu'au Rwanda en 1994 ou en Côte d'Ivoire à partir de 2002. Pourtant, on a éga-
lement assisté à des bavures de militaires français à Abidjan en 2004 et américains
à Mogadiscio en 1993. En outre, il se peut que des interventions dans des conflits
lointains et oubliés favorisent un certain relâchement de la discipline et des règles
d'engagement, ou, à tout le moins, un souci excessif de protéger la force, quitte à
rb' LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
moins épargner les civils. Le consentement de la population des États impliqués est
primordial à cet égard, car il conditionne en grande partie la réussite d'une opéra-
tion de paix, à l'instar de celle menée par les troupes australiennes qui, fortes du
soutien de leur opinion publique, ont pu engager des moyens importants au Timor
oriental en 1999 11 •
Dans tous les cas, il importe de distinguer les problèmes qui relèvent directement du
comportement des soldats de la paix ou, indirectement, de leurs implications poli-
tiques sur la dynamique du conflit. En effet, les humanitaires se plaignent surtout des
conséquences d'opérations qui se révèlent parfois inefficaces, voire contre-produc-
tives, pour protéger les civils 12 • Statistiquement, on sait ainsi que plus il y a d'inter-
venants, plus le conflit a de chances d'être meurtrier. En moyenne, soutient Patrick
Regan, les interventions extérieures ont seulement une chance sur cinq d'aboutir à
un arrêt des combats, même si l'appui à des forces gouvernementales semble plus
efficace qu'un soutien à des groupes rebelles. Autrement dit, les soldats de la paix
courent toujours le risque de rajouter une strate de violence et d'être un belligérant
de plus sur des scènes insurrectionnelles déjà très fragmentées. Aussi les interventions
militaires sous mandat de la communauté internationale peuvent-elles aggraver la
situation: soit en relançant le conflit, comme ce fut le cas en Somalie en 1993 ou
en Angola en 1994, soit en laissant croire à tort qu'elles protègent les populations
civiles, avant de les abandonner à leur triste sort, comme à Srebenica en Bosnie en
194
1995 ou à Kigali au Rwanda en 1994 13 •
Les opérations de paix présentent plusieurs sortes de problèmes. Dans bien des cas,
d'abord, elles s'interposent entre les belligérants et gèlent la situation sans résoudre
les différends à l'origine du conflit, quitte à retarder d'autant la construction d'une
solution politique pour sortir de la crise. À l'extrême, la perspective d'une interven-
tion internationale peut même encourager une rébellion à entamer ou poursuivre
le combat, comme dans le Sud chiite de l'Irak en 1991, en Bosnie en 1992 ou au
Kosovo en 1999. Du moment que les insurgés parviennent à se présenter en victimes
et non en agresseurs, les massacres de civils favorisent alors leur cause en accroissant
la probabilité d'un envoi de troupes étrangères. Ils sont gagnants dans tous les cas :
soit que l'État concerné cède aux pressions internationales et renonce à écraser les
rebelles, soit que la répression entraîne une opération armée des Nations Unies ou
des puissances régionales. En Bosnie, argue par exemple Xavier Bougarel, les appels
à une action militaire des Européens contre les Serbes ont exacerbé les tensions et
encouragé les nationalistes croates et musulmans à exposer délibérément leur popu-
lation pour provoquer un soutien de l'Occident. Dans un tel contexte, soulignent
(11) Wheeler, Nicholas et Dunne, Timothy [oct. 2001], "EaslTimor and the new humanitarian inter-
ventionism", International Affairs, vol. 77, n° 4, p. 805-827.
(12) Brownlie, lan [19731, ''Thoughts on kind-hearted gunmen", in Lillich, Richard (ed.), Humanitarian
intervention and the United Nations, Charlottesville (Va.), University Press of Virginia, p. 146.
(13) Pieterse, Jan Nederveen Oanv. 1997], "Sociology of humanitarian intervention: Bosnia, Rwanda
and Somalia compared", International Political Science Review, vol. 18, n° 1, p. 71-93.
LES OPPOSITIONS DE NATURE STRATÉGIQUE ET IDÉOLOGIQUE
(14) Kuperman, Alan [déc. 2009], "Darlur: strategie vietimhood strikes again?", Genocide Studies
and Prevention, vol. 4, n' 3, p. 281-303; Belloni, Roberto [déc. 2006], ''The tragedy of Darlur and
the Iimits of the 'responsibilily to proteet"', Ethnopolitics, vol. 5, n' 4, p. 327-346.
r",'LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
2005. Le district de l'Ituri, notamment, était couvert par 4000 casques bleus, contre
16 500 en Sierra Leone, un pays de taille équivalente, et jusqu'à 36000 soldats de
l'OTAN au Kosovo, province dont la surface avoisinait celle du Grand Kinshasa.
Dans de tels contextes, il y a peu de chances que les militaires sous mandat de l'ONU
puissent répondre aux attentes des humanitaires et protéger effectivement la popu-
lation. Parfois, leur présence dissuade les belligérants d'attaquer les civils. Mais on
l'a vu: elle peut aussi prolonger les conflits en gelant les lignes de front et en empê-
chant la victoire du plus fort. De plus, elle peut attiser les hostilités en incitant les
combattants à instrumentaliser les casques bleus. Ainsi, au Burundi, ni la MIAB ni
l'ONUB ne sont parvenus à sécuriser la province de Bujumbura Rural, où sévissait
la dernière faction rebelle n'ayant pas déposé les armes. Pire encore, on suspecte les
auteurs du massacre des réfugiés Banyamulenge de Gatumba, en août 2004, d'avoir
surtout cherché à décrédibiliser l'ONUB, dont les blindés stationnés à proximité
sont arrivés plusieurs heures après les événements. Dans le même ordre d'idées, les
humanitaires pensent que certaines des attaques dont ils ont été victimes de la part
des miliciens en Ituri servaient à tester la détermination de la MONUe. Pour sa
part, la principale faction en lice, l'UPe, aurait peu réagi aux attaques menées par
des Lendu en décembre 2004 afin d'accréditer la thèse d'un génocide contre les
Hema et mieux dénoncer l'inefficacité de la MONUe.
À cet égard, le consentement des belligérants constitue évidemment une clé essen-
198 tielle de la légitimité et, partant, de l'acceptation et de la réussite d'une interven-
tion militaire de la communauté internationale. Il est plus facile de déployer des
troupes dans des territoires tenus par des forces qui approuvent l'opération de paix,
à l'instar des Kurdes dans le Nord de l'Irak contre le régime de Saddarn Hussein en
1991, ou des guérilleros du Fretilin au Timor oriental contre l'armée indonésienne
en 1999. En revanche, il est beaucoup plus difficile de protéger une population prise
en otage par ses propres milices, comme dans le Sud de la Somalie en 1992, où civils
et combattants étaient complètement mélangés. À meilleure preuve, la guerre fra-
tricide qui a opposé les factions kurdes du Nord de l'Irak à partir de 1994, puis les
héritiers du Fretilin au Timor oriental à partir de 2006, a singulièrement compliqué
la tâche des soldats de la paix.
Le moment et la durée de l'intervention sont également importants. D'après les
études statistiques de Patrick Regan, les opérations de paix engagées pendant la phase
la plus intense d'une guerre civile ont, en moyenne, 70 % de chances de réussir à
faire cesser les hostilités. Mais Ira William Zartman et Marc-Antoine Pérouse de
Montclos affirment le contraire, tablant plutôt sur l'épuisement des belligérants. À
en croire Michael Doyle, Stephen Stedman et al., les interventions militaires et les
efforts de médiation de la communauté internationale ont en fait plus de chances de
réussir lorsqu'un traité de paix a été formellement signé, que le conflit a duré long-
temps, qu'il ne s'agit pas d'une guerre de sécession ou de « survie ethnique », que
les déplacements forcés de population ont été limités, que les violations des droits
de l'homme n'ont pas été massives et que l'absence de ressources naturelles prive les
LES OPPOSITIONS DE NATURE STRATÉGIQUE ET IDÉOLOGIQUE
parties en lice des devises nécessaires à leurs achats d'armes. En revanche, les opé-
rations de paix se heurtent à des obstacles plus difficiles à surmonter quand les bel-
ligérants sont nombreux, que leurs troupes sont importantes, qu'ils n'ont pas tous
signé un traité de paix, qu'ils veulent instrumentaliser la présence onusienne, qu'ils
ont l'appui d'États voisins, qu'ils bénéficient de ressources naturelles pour financer
leur lutte armée et que l'engagement de la communauté internationale est déficient
ou insuffisamment affirmé.
Ainsi, il convient parfois d'envisager des interventions qui durent. Sur le plan mili-
taire, on estime généralement que les engagements les plus courts sont les meilleurs
- à l'instar des blagues. Le problème, soulignent Tony Coady et Richard Falk, est
qu'on ne connaît pas à l'avance le temps nécessaire à la réussite d'une opération
armée à des fins humanitaires. Un retrait prématuré peut compromettre le retour à
la paix et revient trop souvent à abandonner les populations à leur triste sort. Pour
justifier une présence prolongée et ses éventuels dégâts collatéraux, les états-majors
des casques bleus tendent d'ailleurs à revendiquer une fonction de dissuasion en
vue d'empêcher la reprise des conflits. Mais on peut aussi défendre le point de vue
inverse. Pariant sur la brièveté de ce qu'il appelle des « interventions contre l'inhu-
manité », Pierre Hassner souligne notamment le danger que constitue l'élargisse-
ment des missions de paix vers des tentatives de reconstruction des États, d'appui
à la démocratie et de lutte contre le terrorisme. De fait, les prolongations de partie
sont toujours susceptibles d'être vécues comme des occupations, voire des tentatives 199
de recolonisation, excitant les ressentiments nationalistes, xénophobes et religieux
contre l'impérialisme occidental. De plus, le rôle dissuasif des troupes d'une tierce
partie est discutable. À en croire certains observateurs, la permanence de la présence
militaire de la France en Mrique noire aurait par exemple permis au pré carré fran-
cophone d'être moins ravagé par les conflits armés que son pendant anglophone,
tout au moins jusqu'à ce que Paris commence à réduire la portée de ses accords de
défense et à se désengager de pays comme la Côte d'Ivoire à la fin des années 1990.
Pourtant, l'existence d'une grande base de l'armée française à Djibouti n'y a nulle-
ment évité une guerre civile de 1990 à 1994. Au Tchad ou au Centrafrique, encore,
on serait bien en peine de savoir si l'envoi de soldats français a calmé ou attisé les
conflits en cours: sans doute un peu des deux! Dans tous les cas, leur enracinement
n'a pas mis fin aux affrontements qui ont continué de déchirer ces pays tout au long
des années 1970 et 1980.
D'une manière générale, on voit mal comment demander aux États engagés dans
une intervention « militaro-humanitaire » d'agir rapidement tout en pérennisant
leur présence afin de soutenir des efforts de reconstruction à plus long terme. Quoi
qu'il en soit des temporalités, le caractère multilatéral d'une opération de paix offre
en revanche des garanties pour en faire accepter le principe par les belligérants. À
défaut d'obtenir des consensus parfaits, l'acquiescement de la communauté inter-
nationale serait ainsi un élément déterminant de la légitimité et, partant, du succès
d'une intervention destinée à s'interposer entre les combattants. Si l'on en croit les
travaux de James Dobbins et al, par exemple, les opérations de paix menées par les
r. t'
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
Nations Unies seraient plus efficaces que celles des États-Unis: deux tiers d'entre
elles auraient réussi, contre la moitié du côté américain. Historiquement, les dif-
ficultés et les spécificités des terrains d'intervention des Américains ne suffisaient
pas à expliquer un tel différentiel. La comparaison, qui portait sur 16 cas d'étude
au total, était bien aussi marquante sur le plan financier. En 2005, les États-Unis
dépensaient en un mois en Irak l'équivalent de l'ensemble du coût annuel des opé-
rations de paix menées par les Nations Unies dans le monde, en l'occurrence dans
17 pays. Les moindres performances des Américains tenaient aussi au rythme trop
rapide des réformes administratives et des changements politiques qu'ils voulaient
imposer dans les régions dont ils avaient renversé le gouvernement. Les responsables
onusiens, eux, prenaient davantage le temps de développer la capitalisation d'expé-
rience des élites appelées à reconstruire des pays en crise.
Des auteurs comme Michael Walzer et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer pensent cepen-
dant que les organisations régionales seraient parfois plus efficaces pour monter des opé-
rations de paix. Selon eux, les pays voisins sont plus réactifs lorsqu'il s'agit de contenir
une crise humanitaire susceptible de les déstabiliser. En outre, ils connaissent mieux
le terrain et les enjeux locaux. Enfin, leurs organisations régionales sont plus petites
et échappent donc en partie à la lourdeur administrative de l'ONU, bien qu'elles
connaissent aussi des luttes de pouvoir, des conflits internes et des dysfonctionne-
ments opérationnels. En tant que telle, la légalité « multilatérale » d'une opération
200 de paix ne dit de toute façon rien de sa légitimité et de son efficacité. Lapprobation
du Conseil de sécurité des Nations Unies reste en effet soumise arbitrairement au
droit de veto des grandes puissances, comme le rappellent Daniele Archibugi, Allen
Buchanan, Robert Keohane et Brian Lepard. Entrent donc en ligne de compte des
considérations politiques qui sont parfois complètement déconnectées des questions
de faisabilité et d'évaluation des chances de réussite. James Pattison compare ainsi
l'inefficacité des engagements « militaro-humanitaires » de la France au Rwanda en
1994 ou des États-Unis en Somalie en 1993, qui avaient l'approbation des Nations
Unies, avec la relative efficacité des interventions menées au Kurdistan irakien en
1991 ou au Kosovo en 1999, dont la légalité était pourtant plus douteuse au regard
du droit international. D'après cet auteur, le consentement des populations concer-
nées est finalement beaucoup plus important, même s'il ne constitue ni un préalable
indispensable ni une condition sine qua non pour mettre en œuvre une opération de
paix. Quant aux interventions approuvées par les Nations Unies, Mats Berdal rap-
pelle qu'elles dépendent également de la personnalité de leurs dirigeants et de l'unité
politique des membres du Conseil de sécurité.
On en revient ainsi à la question essentielle de l'étendue et de l'adéquation de man-
dats dont les modalités déterminent tout à la fois la légitimité, la durée, la robustesse
LES OPPOSITIONS DE NATURE STRATÉGIQUE ET IDÉOLOGIQUE
201
(15) Pour une analyse qui, précisément, insiste sur la qualité des mandats des opérations de
paix onusiennes dans les guerres civiles, voir Wesley, Michael [1997], Casualties of the new world
order: the causes of failure of UN missions to civil wars, New York, St. Martin's Press.
(16) Segal, David [1996], ''The social construction of peacekeeping by US soldiers", The Tocqueville
Review, vol. 17, n° 1, p. 16.
(17) Razack, Sherene [2004], Oark threats and white knights: the Soma/ia Affair, peacekeeping,
and the new imperia/ism, Toronto, University of Toronto Press.
r
-,
~S HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
~!'
(18) Pour une thèse inverse, selon laquelle une opération de paix ne serait pas un oxymoron parce
que j'aide humanitaire est intrinsèquement liée à la violence militaire et politique, voir Edkins, Jenny
[Janv. 2000], "Sovereign power, zones of indistinction, and the camp", Alternatives: Global, Local,
Political, vol. 25, n° 1, p. 18.
(19) Nolte, Georg [2008], "The different functions of the Security Council with respect to humani-
tarian law", in Lowe, Vaughan, Roberts, Adam, Welsh, Jennifer et al. (eds.), The United Nations
Security Council and war: the evolution of thought and practice since 1945, New York, Oxford
University Press, p. 519-534.
(20) Emanuelli, Claude [1995], Les actions militaires de l'ONU et le droit international humani-
taire, Montréal, Wilson et Lafleur.
(21) Chandler, David [2002], From Kosovo ta Kabu/: human rights and international intervention,
Londres, Pluto Press, p. 157-191; Bull, Hedley (ed.) [1984], Intervention in world politics, Oxford,
Clarendon Press. Pour une thèse inverse, qui soutient au contraire que les opérations" militaro-
humanitaires" contribuent à consolider l'ordre internationai en développant des normes juridiques
et en obligeant les États qui interviennent à se conformer à leur propre discours sur la nécessité
de respecter le droit de la guerre, voir Goodman, Ryan [janv. 2006], "Humanitarian intervention and
pretexts for war", American Journal oflnternational Law, vol. 100, n° 1, p. 107-141.
LES OPPOSITIONS DE NATURE STRATÉGIQUE ET IDÉOLOGIQUE
Sources: Higgins, Rosalyn [19691, United Nations peacekeeping, 1946-1967, Documents and
Commentary, vol.1: the Middle East, Londres, Oxford University Press, p. 288-292; Cottey,
Andrew [déc. 20081, "Beyond humanitarian intervention: the new politics of peacekeeping
and intervention". Contemporary Politics, vol. 14, n° 4, p. 439; Condore/li, Luigi, La Rosa,
Anne-Marie et Scherrer, Sylvie (dir) [19961, Les Nations Unies et le droit international huma-
nitaire, Paris, Pedone.
d'être sollicités pour autoriser une opération de paix, ceux-ci ne pourraient que l'em-
pêcher en obtenant le vote d'une résolution susceptible à son tour d'être bloquée. La
décision de déployer des casques bleus reviendrait quant à elle à une Cour spéciale
dont le rôle serait de déterminer et qualifier une situation d'urgence humanitaire.
Les manœuvres de contournement du Conseil de sécurité de l'ONU, qui prévoient
aussi de revoir sa composition et de supprimer le droit de veto de ses membres per-
manents, se heurtent cependant à des difficultés structurelles. Au vu de la lenteur
des délibérations judiciaires, d'abord, l'établissement d'une Cour spéciale risque-
rait de ralentir le processus de décision d'une intervention. De plus, sa composition
soulèverait le même problème que pour le Conseil de sécurité de l'ONU. Manuel
Aguilar et Daniele Archibugi suggèrent en l'occurrence d'y nommer des experts
issus du CICR, des ONG humanitaires, de l'Union européenne, de l'OCHA ou
du Haut Commissariat des Nations Unies pour les droits de l'homme. Mais Jean-
Baptiste Jeangène Vilmer remarque à juste titre que ces institutions n'échappent pas
non plus aux contraintes politiques qui limitent les velléités d'altruisme des États.
La création d'une Cour « humanitaire» ou d'un Conseil d'experts ne serait finale-
ment qu'une façon de reporter le problème.
présentent cependant l'inconvénient d'être moins assujettis que les armées régu-
lières au respect du droit international humanitaire. Autant le sort des prison-
niers de guerre aux mains des casques bleus pose problème, autant le statut de
combattants assimilés à des mercenaires ou des francs-tireurs risquerait d'en-
traver le déroulement des opérations de paix. Pour le juriste Maurice Voyame,
par exemple, les gardes privés sont des civils. Ils ne peuvent donc prétendre
à un statut de prisonnier de guerre s'ils participent directement aux hostilités
en faisant de l'espionnage ou en étant capturés les armes à la main. À la dif-
férence des militaires gouvernementaux, ils seraient au contraire susceptibles
d'être poursuivis en justice pour le simple fait de s'être engagés sur un champ
de bataille, sans même avoir commis de crimes de guerre. Paradoxalement, il
leur serait difficile de jouir des mêmes protections que les civils insurgés et les
guérilleros qui n'appartiennent pas à une armée gouvernementale mais qui, en
cas de capture, jouissent théoriquement d'un statut de prisonnier de guerre en
vertu des protocoles additionnels aux Conventions de Genève.
Sources: Roberts, Adam [2oo8J, "Proposais for UN standing force: a critical history", in Lowe,
Vaughan, Roberts, Adam, Welsh, Jennifer et al. (eds.), The United Nations Security Council
and war: the evolution of thought and practice since 1945, New York, Oxford University Press,
p. 99-130; Schmidl, Erwin [1999J, "The evoiution of peace operations from the nineteenth
century", Small Wars & Insurgencies, vol. 10, n° 2; Kinloch-Pichat, Stephen [2oo4J, A UN
"Iegion": between utopia and reality, Londres, Frank Cass; Axworthy, Lloyd et Rock, Allan
[2009], "R2P: a new and unfinished agenda", Global Responsibility to Protect, vol. 1, n° 1.
p. 54-69; Herro, Annie et al. [2oo9J, "Peacekeeping and peace enforcement in Africa: the
potential contribution of a UN emergency peace service", African Security Review, voi. 18,
n° 1, p. 49-62; Hillen, John [1994J, "Pol/cing the new world arder: the operational utility of a
permanent UN army", Strategie Review, vol. 22, n° 2, p. 54-62.
205
(22) Power, Samantha [2008], Chasing the f1ame: Sergio de Vieira de Mello and the fight to save
the world, New York, Penguin, p.179.
LES OPPOSITIONS DE NATURE STRATÉGIQUE ET IDÉOLOGIQUE
jusqu'en Suisse. Enfin, l'idée générale était d'éviter la déflagration d'une crise huma-
nitaire qui risquait de précipiter des centaines de milliers de demandeurs d'asile vers
l'Europe de l'Ouest.
Ainsi, des déterminants liés à la défense des intérêts nationaux semblent toujours
guider les engagements de la communauté internationale au nom de la paix, y compris
dans des cadres multilatéraux. Walter Soderlund et al. le confirment à leur manière
à partir de l'étude de dix pays qui ont été l'objet ou non d'interventions « militaro-
humanitaires », à savoir le Liberia en 1990, la Somalie et le Soudan en 1992, le
Rwanda et Haïti en 1994, le Burundi et le Congo-Kinshasa en 1996, la Sierra Leone
en 1997 et l'Angola et le Timor oriental en 1999. À les en croire, les opérations de
paix et le nombre de troupes déployées sur le terrain n'ont dépendu ni de l'inten-
sité des crises ni de leur couverture médiatique, mais de la façon dont les décideurs
ont perçu la situation en termes de faisabilité et de promotion de l'intérêt national.
Leur constat n'est d'ailleurs pas vraiment étonnant. A priori, il semble normal que
les militaires et les politiques cherchent à mesurer les risques de leur intervention et
souhaitent éviter de se laisser entraîner dans une guerre mondiale. Pour John Lango,
par exemple, il n'y a de devoir d'ingérence que si le coût économique, politique et
humain d'une opération de paix n'est pas trop élevé.
Indéniablement, les questions de faisabilité jouent un rôle important. On imagine
mal l'armée suisse se déployer en T chétchénie ou au Tibet pour libérer la popula-
tion du joug russe ou chinois! I..:application d'un « droit d'ingérence humanitaire» 207
dépend toujours des rapports de force existants. Ceci explique pourquoi la commu-
nauté internationale intervient plus facilement dans les situations où elle espère ren-
contrer moins de résistance, privilégiant les États faibles dont elle peut contourner
la souveraineté 3 . I..:Afrique, de ce point de vue, constitue une terre de mission par
excellence, puisqu'elle capitalise les trois quarts des ressources en la matière: 77 %
des casques bleus déployés par l'ONU en 2005, soit 50 000 hommes sur 65 000, et
75 % du budget des opérations de paix dans le monde, soit 2,9 milliards de dollars
sur 3,9 en 2004 24 . Le problème est que les questions de faisabilité poussent aussi à
négliger délibérément les régions plus difficiles d'accès, là où, précisément, les besoins
de protection des civils sont les plus cruciaux. De surcroît, les engagements de la
communauté internationale mettent en évidence des préoccupations stratégiques
qui ont peu à voir avec l'intensité des crises. Si l'infaisabilité peut être rédhibitoire,
la faisabilité ne suffit pas pour monter des opérations de paix. Ainsi, le Rwanda ne
présentait pas de risque militaire pour les puissances occidentales susceptibles d'y
mettre un terme au génocide de 1994 : un constat qui rend encore plus insuppor-
table le retrait des casques bleus et l'inaction de la communauté internationale.
(23) Krasner, Stephen [1999], Sovereignty: organized hypocrisy, Princeton, Princeton University
Press.
(24) Banque africaine de développement [2009], Rapport sur le développement en Afrique 2008-
2009: règlement des conflits, paix et reconstruction en Afrique, Paris, Economica, p.34.
r.l'LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
(25) Bricmont, Jean [2005]. Impérialisme humanitaire: droits de l'homme, droit d'ingérence, droit
du plus fort?, Bruxelles, Éditions Aden; Daniel, Lagot (dir.) [2010], Droit international humanitaire;
États puissants et mouvements de résistance, Paris, tcHarmaltan.
(26) Orford, Anne [2011], International authority and the responsibility ta protect, Cambridge,
Cambridge University Press.
(27) Pour un point de vue similaire, qui compare celte fois le Kosovo et le Congo-Kinshasa, voir
Damrosch, Lori Fisler [2000], "The inevitability of selective response? Principles to guide urgent
international action", in Schnabel, Albrecht et Thakur, Ramesh (eds.), Kosovo and the challenge
of humanitarian intervention: selective indignation, collective action, and international citizenship,
Tokyo, United Nations University Press, p.405-419.
LES OPPOSITIONS DE NATURE STRATÉGIQUE ET IDÉOLOGIQUE
Un rapide retour sur les interventions d'humanité du XIXe siècle est éclairant de ce
point de vue. Oded Lowenheim soutient par exemple que le bombardement d'Alger
par la marine britannique en 1816 est, historiquement, la première opération huma-
nitaire armée de grande ampleur. En effet, elle vise à mettre un terme à la piraterie
des esclavagistes arabes qui sévissent en mer Méditerranée. Initiative unilatérale, elle
est altruiste, car elle permet de libérer des captifs qui, bien que chrétiens, ne sont
pas des ressortissants britanniques. De plus, elle est désintéressée, car les pirates ne
gênent pas le commerce de l'Angleterre. Au contraire, ils évitent soigneusement de
s'en prendre aux navires de Sa Majesté, première marine du monde, et ciblent les
bateaux de leurs concurrents, moins puissants. En outre, la bataille navale de 1816
ne débouche pas sur une conquête coloniale, contrairement au débarquement des
Français sur la terre ferme en 1830. En revanche, elle répond à un souci diploma-
tique. Londres, qui n'a pas besoin de démontrer sa puissance au sortir des guerres
napoléoniennes, veut convaincre ses rivaux de sa détermination à lutter sincèrement
contre la traite. Il s'agit notamment de contrecarrer les arguments de l'Espagne, du
Portugal et du Brésil, qui accusent l'Angleterre d'adopter deux poids et deux mesures
en se préoccupant uniquement de faire libérer les esclaves noirs d'Mrique, mais pas
les Blancs d'Europe, ceci de manière à consacrer la suprématie des colonies britan-
niques mieux pourvues en main-d'œuvre. À sa façon, explique Oded Lowenheim,
la bataille d'Alger de 1816 est donc une manière d'affirmer la crédibilité de la pre-
mière puissance maritime du monde.
209
À en croire certains auteurs, le débarquement de troupes françaises au Liban en
1860 serait en fait la seule opération véritablement humanitaire de l' époque28 •
Foncièrement désintéressée, elle a pour objectif de réinstaller dans leurs villages
quelque 75000 habitants réfugiés sur la côte, d'une part, et de mettre fin aux mas-
sacres qui, commis par des musulmans druzes, ont provoqué la mort de 10 000 à
20 000 chrétiens maronites, d'autre part. Pour reprendre les termes du protocole
d'août 1860, qui entérine l'action de la France au Liban, elle ne vise à « aucun avan-
tage territorial, aucune influence excessive, ni aucune concession touchant le com-
merce ». Conçue dans un cadre multilatéral, elle se distingue bien des processus de
colonisation menés sous prétexte de remettre de l'ordre dans les affaires intérieures
d'un pays en crise, à l'instar de la Tunisie avec la France en 1881. À sa manière, elle
diffère également de l'intervention américaine de 1898 à Cuba, que Michael Walzer
qualifie d'impérialisme « bienveillant» et qui consiste tout à la fois à faire cesser des
massacres et à chasser le colonisateur espagnol tout en refusant d'annexer formelle-
ment le territoire afin de ne pas hériter de sa dette.
(28) Brownlie, lan [1963J, Internationallaw and the use of force by states, Oxford, Clarendon,
p. 340. Pour un avis opposé, voir Pogany, Islvan [Janv. 1986], "Humanitarian intervention in interna-
tionallaw: the french intervention in Syria re-examined"», The International and Comparative Law
Quarterly, vol. 35, n° 1, p. 182-190; Makdisi. Ussama Samir [2000]. The culture of sectarianism:
communily, history, and violence in nineteenth-century Ottoman Lebanon. Berkeley, University of
Califomia Press; Rodogno, Davide [2011], ''The 'principles of humanity' and the European powers'
intervention in Ottoman Lebanon and Syria in 1860-61". in Simms, Brendan et Trim, David (eds.),
Humanitarian intervention: a history. Cambridge, Cambridge University Press, p. 159-183.
r LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
, cf
La diversité des positions des différents États intervenants oblige ainsi à nuancer
les lectures par trop politiques des motivations qui ont pu animer les interven-
tions d'humanité hier ou les opérations de paix aujourd'hui. Toute la difficulté est
d'apprécier la part d'altruisme et de compassion dans des engagements qui ne sont
ni complètement intéressés ni complètement désintéressés. Le fait qu'il n'y ait pas
de colonisation ou d'occupation prolongée d'un territoire ne suffit évidemment pas
à qualifier d'humanitaire une opération militaire à l'étranger. Parfois, la participa-
tion d'un pays à une opération de paix répond uniquement à un besoin de démons-
tration de puissance pour affirmer son rôle sur la scène internationale, et non pour
mettre la main sur des ressources stratégiques. Dans le même ordre d'idées, d'ail-
leurs, l'aide humanitaire peut aussi servir d'alibi pour justifier le refus d'un État de
s'engager davantage sur des terrains de crise en y envoyant des troupes. En 1918,
relève Gary Bass, Theodore Roosevelt se plaignait par exemple que les secours améri-
cains aux rescapés du génocide arménien de 1915-1916 avaient permis, au mieux, de
cautériser les plaies, mais pas de les soigner. Les États-Unis, en l'occurrence, s'étaient
retranchés derrière leurs activités humanitaires pour arguer qu'ils ne pouvaient pas,
en plus, exercer un mandat de la communauté internationale en vue d'assurer la
sécurité de la jeune et éphémère république d'Arménie.
(29) Halberstam, David [2001], War in a time of peace: Bush, Clinton, and the genera/s, New
York, Scribner, p. 251 .
r, li'
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
communication militaire ne se sont pas gênés pour utiliser des arguments « huma-
nitaires» en vue d'attirer les recrues, d'améliorer l'image de marque des armées et
de compenser la crise de vocations suite au désastre de leur intervention en Irak. La
France, elle, avait d'abord justifié son engagement en Mghanistan au nom de la lutte
contre le terrorisme en 2001. Mais à mesure que l'opération s'enlisait, le Président
Nicolas Sarkozy en est venu à évoquer la reconstruction d'un État failli, la démo-
cratisation du pays, la défense des libertés civiques et l'émancipation des femmes.
À cet égard, il est clair que les États-Unis n'ont pas été les seuls à utiliser la rhéto-
rique du « soldat secouriste ». Au Kosovo en 1999, les pays de l'OTAN ont égaIe-
ment invoqué des motivations humanitaires pour légitimer une opération militaire
qui n'avait pas été approuvée par les Nations Unies. Contrairement aux États-Unis
à propos de l'Irak en 2003, ils n'ont même pas cherché à justifier leur intervention
en faisant référence à la Charte de l'ONU ou à l'existence d'une menace contre la
paix mondiale 3o . Par contrecoup, expliquent Peter Morris, Michael Barnett et Jack
Snyder, leur volontarisme humanitaire est allé encore plus loin car l'OTAN a d'em-
blée voulu gérer l'ensemble des secours pour compenser les dégâts collatéraux que
ses bombardements n'allaient pas manquer de provoquer au sein de la population
civile. Une fois déployés au Kosovo, les différents contingents de l'OTAN ont alors
soutenu leurs propres ONG « nationales », quitte à court-circuiter le HCR et ses
velléités de coordination sous l'égide des Nations Unies. Concrètement, ce sont les
212
militaires et non les humanitaires qui ont décidé où et quand les camps de réfugiés
allaient être construits, y compris après la fin des bombardements. De son côté, la
responsable du HCR, Sadako Ogata, a vite accepté le fait accompli en demandant
l'assistance logistique de l'OTAN pour organiser l'accueil des Kosovars en Albanie
et en Macédoine. Financées et instrumentalisées par les États membres de l'Alliance,
les institutions humanitaires ont eu beau jeu de protester contre un alignement stra-
tégique qui compromettait leur neutralité...
Historiquement, il apparaît ainsi que, pour les gouvernements, l'argument du secours
à des populations en danger sert souvent, voire systématiquement, à défendre des
intérêts nationaux et diplomatiques 31 . D'après James Pattison, de telles démarches
sont parfaitement compatibles avec des motivations humanitaires dont les ressorts
politiques n'entament en rien la légitimité des pays prêts à se mobiliser afin de mettre
un terme à des violences de masse. Limportant, ajoute Allen Buchanan, est que
(30) Voir à ce sujet la position du président du TPIY : Cassesse, Antonio [1999], "Ex iniuria ius
oritur: are we moving towards internationallegitimation of forcible humanitarian countermeasures
in the world community?", European Journal of International Law, vol. 10, n° 1, p. 23-30, ainsi
que l'ouvrage de Jokic, Aleksandar (ed.) [2003], Lessons of Kosovo: the dangers of humanita-
rian intervention, Peterborough (Ont.), Broadview Press. Le juge sud-africain Richard Goldstone,
président de la Commission indépendante et internationale sur le Kosovo, concluait pour sa part
que la guerre de l'OTAN contre la Yougoslavie avait été illégale, mais légitime. Cf. Independent
International Commission on Kosovo [2000], Kosovo report: conffict, international response, fes-
sons learned, Oxford, Oxford University Press.
(31) Henkin, Louis [sept. 1972], "Biafra, bengal, and beyond: international responsibility and geno-
cidal conflict remarks", American Society of International Law Proceedings vol. 66, n° 4, p. 96.
LES OPPOSITIONS DE NATURE STRATÉGIQUE ET IDÉOLOGIQUE
l'usage de la force militaire soit accepté à la fois pat les citoyens de l'État intervenant,
la communauté internationale et les populations destinées à être « sauvées ». Mais
les « souverainistes » et les « anti-impérialistes » vont plus loin. Pour eux, les déter-
minants géopolitiques des opérations de paix ne sont absolument pas conciliables
avec des logiques de solidarité qui répondraient en priorité aux besoins tels qu'ils
sont exprimés ou perçus dans des pays en crise. À en croire Immanuel Wallerstein,
Randall Williams, Mark Duffield et Vernon Hewitt, l'universalisme des droits de
l'homme et l'ingérence humanitaire seraient intrinsèquement liés à des motivations
impérialistes. Qui plus est, la promotion de normes « philanthropiques» serait une
spécificité occidentale, ceci dès le XIXe siècle pour justifier des guerres de conquête
coloniale au nom de la mission « civilisatrice » de l'Europe ou de l'Amérique du
Nord. Pour partir en campagne, affirment Michael Dillon et Julian Reid, les démo-
craties libérales prendraient particulièrement soin d'invoquer « l'intérêt supérieur
de l'humanité» plutôt que la sécurité de l'État ou l'équilibre des rapports de force.
On peut certes arguer que le monde occidental n'a pas de monopole en la matière.
ridée de guerre juste, notamment, n'est pas née avec le christianisme. Dès l'Anti-
quité, relate par exemple Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, la Chine admettait parfai-
tement que l'on envisage de recourir à la force afin d'empêcher des massacres et de
libérer la population du joug d'un tyran. Le principe de tuer des hommes pour en
sauver d'autres semblait d'autant plus justifié que la souveraineté de l'Empire du
Milieu se voulait universelle et s'étendait à la totalité du monde connu. Pat consé- 213
quent, il ne pouvait être question de guerres de conquête, mais seulement d'expé-
ditions punitives en vue de réprimer un acte de rébellion contre l'autorité divine de
l'empereur autant que contre les bonnes mœurs et le droit des gens. Les interven-
tions de T'ang en 1752 av. ].-c. ou de Ou Wa en 1121 av. J .-c. visaient ainsi à ren-
verser des tyrans locaux qui avaient perdu toute légitimité du fait de leur cruauté
et de leur barbarie. Rétrospectivement, de telles opérations paraissent d'autant plus
surprenantes que la Chine compte aujourd'hui parmi les pays les plus hostiles à
l'idée d'une ingérence humanitaire, même si Jonathan Davis relève que la position
de Pékin à ce sujet est en train de s'assouplir.
rAsie, en l'occurrence, n'est pas un cas à part. Les pays en développement d'Afrique
ou du Moyen-Orient ont également évolué et n'hésitent plus à reprendre une rhé-
torique humanitaire pour demander l'aide de la communauté internationale32 . En
général, explique Mohammed Ayoob, les nationalistes du tiers-monde avaient des
positions « souverainistes » et anti-impérialistes pour récuser des interventions d'hu-
manité qui auraient risqué de déstabiliser l'ordre mondial, de remettre en cause le
droit à l'autodétermination et de masquer les visées hégémoniques des anciennes
puissances coloniales. Neuf ans avant l'entrée des forces de l'OTAN au Kosovo, la
CEDEAO n'en avait pas moins décidé, en 1990, de se passer de l'approbation du
(32) Salamé, Ghassan [1996]. Appels d'empire: ingérences et résistances à l'âge de la mon-
dialisation, Paris, Fayard, p. 10.
r LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
c,!
Conseil de sécurité des Nations Unies pour envoyer des troupes au Liberia afin de
séparer les belligérants et protéger les victimes de la guerre civile. Par la suite, note
Paul Williams, son droit d'intervention humanitaire dans un cadre régional devait
d'ailleurs être avalisé par l'Union africaine, qui a monté ses propres opérations de
paix au Burundi à partir de 2003, au Darfour à partir de 2004 et en Somalie à partir
de 2007. Depuis lors, la CEDEAO a prévu de se doter de façon permanente d'une
force d'interposition pérenne reposant sur un dispositif de formation continue33 .
De fait, l'invocation d'un devoir d'assistance n'est pas l'apanage des démocraties libé-
rales occidentales. Historiquement, rappellent Sean Murphy et Ian Brownlie, des
dictatures comme le Japon militariste, l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie ont égale-
ment prétendu aller sauver des populations en danger pour envahir la Mandchourie
en 1931, l'Éthiopie en 1935 ou les Sudètes en 1938. rURSS, quant à elle, a aussi
fait référence aux valeurs universelles de l'humanité pour exporter sa révolution
dans le monde. En revanche, les pays du bloc socialiste se sont toujours refusé à uti-
liser des registres humanitaires pour légitimer leurs interventions militaires. Afin
de justifier son invasion du Cambodge en 1979, par exemple, le Viêt Nam a offi-
ciellement argué d'une agression des Khmers rouges plutôt que de se référer à un
impératif moral d'assistance à des personnes en danger qui l'aurait habilité à aller
renverser le régime génocidaire de Pol Pot. Dans le même ordre d'idées, la Tanzanie
et l'Inde ont utilisé l'argument de la légitime défense pour envahir l'Ouganda en
214
1979 ou le Bengladesh en 1971 34 . De ce point de vue, il serait hasardeux de consi-
dérer qu'il s'agissait d'opérations humanitaires unilatérales sous prétexte qu'elles ont
permis de renverser le régime sanguinaire d'Idi Amin Dada ou de mettre un terme
aux massacres perpétrés par les troupes d'Islamabad au Pakistan oriental35 . Dans
les deux cas, la Tanzanie et l'Inde avaient en fait été agressées. En effet, les troupes
de Kampala avaient franchi la frontière et commencé à occuper une région tanza-
nienne qu'elles prétendaient annexer. Quant au Pakistan, il avait bombardé des vil-
lages frontaliers et provoqué l'exode vers l'Inde de centaines de milliers de réfugiés
bengalis: un casus belli aux yeux de New Delhi, qui a alors dénoncé les exactions et
la tentative de « génocide» d'Islamabad 36 .
Il est vrai que, pendant la guerre froide, les puissances occidentales cherchaient aussi
peu à se draper dans des oripeaux humanitaires pour légitimer leurs interventions à
l'étranger. Elles invoquaient plutôt la légitime défense ou la protection de leurs res-
sortissants quand elles envoyaient des troupes dans des conflits comme le Congo
lors de l'évacuation des Occidentaux à Stanleyville en 1964 ou à Kolwezi en 1978.
Au XIXe siècle, explique Gary Bass, les puissances occidentales s'efforçaient même
de légaliser leur démarche en essayant de l'inscrire dans un droit international clas-
sique, quitte à prétendre avoir subi un préjudice direct. Afin de justifier leur inter-
vention en Grèce dans le cadre du traité de Londres qui avait été signé en juillet
1827, la France, la Russie et le Royaume-Uni ont ainsi mis en avant les pertes com-
merciales qu'ils auraient subies du fait des massacres commis par les Ottomans.
De même en février 1898, c'est officiellement à cause de l'explosion d'un de leurs
navires en rade de La Havane que les États-Unis ont envahi Cuba et mis un terme
aux exactions du colonisateur espagnol, qui s'était rendu coupable de nombreuses
déportations et atrocités. Pour intervenir en faveur des israélites de Roumanie et de
Moldavie victimes de vexations en mai 1902, puis de pogroms en avril 1903, encore,
Washington a dû invoquer le préjudice que lui aurait causé l'immigration de juifs
trop pauvres pour s'intégrer dans l'économie américaine! D'une manière générale,
les logiques secouristes de l'époque étaient rarement présentées comme une fin en 215
soi. Au mieux, elles accompagnaient des opérations de « pacification », mais sans en
constituer l'élément central.
Aujourd'hui, soutiennent Didier Fassin et Mariella Pandolfi, l'argument moral du
sauvetage de populations en danger a en revanche supplanté les logiques d'assistance
à des gouvernements fragiles ou des mouvements de libération qui, autrefois, justi-
fiaient les interventions militaires des grandes puissances 37 . Une pareille évolution
est particulièrement frappante en ce qui concerne la formulation des résolutions de
l'ONU autorisant le déploiement de casques bleus. Rappelons en effet que les cha-
pitres VI et VII de la Charte des Nations Unies ne permettent l'usage de la force
qu'en cas d'autodéfense ou de menace grave contre la paix mondiale. Écrit en 1945,
le texte fondateur de l'Organisation vise d'abord à instituer un système de sécurité
collective et ne fait donc aucunement mention de motifs humanitaires pour envoyer
des troupes sauver des vies à l'intérieur d'un État en guerre contre une partie de sa
(36) Comme au Biafra deux ans plus tôt, Je Pakistan a ainsi été soupçonné de vouloir délibéré-
ment" purifier .. sa région orientale, qui était plus peuplée que la partie occidentale du pays. En
fait de nettoyage ethnique, son armée n'a cependant pas été en mesure d'empêcher la fuite des
Bengali vers l'Inde et, ce faisant, de révéler son impuissance aux yeux de la communauté interna-
tionale. Cf. Myard, David [2010], Sadruddin Aga Khan and the 1971 east pakistani crisis. Refugees
and mediation in light of the records of the office of the high commissioner for refugees, Genève,
Graduate Institute of International and Development Studies.
(37) Pour une thèse inverse, qui argue que les États continuent d'invoquer l'autodéfense pour
justifier leurs interventions militaires extérieures, voir Gray, Christine [2004J, Internationallaw and
the use of force, Oxford, Oxford University Press.
r,l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
population. Dans le contexte des tensions de la guerre froide, explique Mats Berdal,
les opérations de paix des Nations Unies ont ainsi pour principal objectif d'éviter
des confrontations directes entre les grandes puissances. I..:idée est d'enrayer l'esca-
lade des conflits susceptibles de déborder de leurs frontières et d'impliquer l'URSS
ou les États-Unis. Le propos n'est ni d'empêcher des massacres, ni de sécuriser l'as-
sistance humanitaire, ni de veiller au respect des droits de l'homme.
Au sortir de la guerre froide, note Robert Jackson, les Nations Unies continuent d'ail-
leurs de s'appuyer sur des motifs classiques de souveraineté pour monter ou avaliser
des opérations de paix. Officiellement, c'est à cause de l'invasion du Koweït en 1990
que le Conseil de sécurité de l'ONU vote des résolutions autorisant le déploiement
de troupes en vue d'éviter un embrasement régional du conflit et de porter secours
aux Kurdes dans le Nord de l'Irak en 1991. À meilleure preuve, les Occidentaux
ne cherchent pas à faire approuver par les Nations Unies leur opération « militaro-
humanitaire» à la frontière turque, Provide Comfort, car ils savent qu'ils se heurte-
raient à un veto russe et chinois38 . En Bosnie, encore, l'ONU accepte en 1993 le
principe d'une intervention pour protéger des attaques de la Serbie et de la Croatie
un nouvel État dont l'indépendance a été reconnue par la communauté interna-
tionale, quoi qu'il en soit de la nécessité de sécuriser l'aide humanitaire et d'assister
une population en proie à la guerre civile. Dans le même ordre d'idées, le Conseil
de sécurité des Nations Unies invoque un risque de déstabilisation et une menace
216
sur l'ensemble des pays de la région pour voter en 1991 puis 1993 des résolutions
musclées qui visent à réguler l'afflux de boat people haïtiens et qui, concrètement,
ouvrent la voie à un renversement militaire de la dictature à l'époque au pouvoir à
Port-au-Prince.
Par la suite, cependant, l'argument du secours à des populations en détresse est beau-
coup plus ouvertement évoqué pour la Somalie fin 1992 ou le Rwanda en 1994.
De ce point de vue, l'usage du mot« humanitaire» évolue surtout dans le sens d'un
élargissement, à tel point que le terme recouvre maintenant des significations fort
diverses, qui vont de l'assistance d'urgence à des blessés jusqu'à la reconstruction
d'États entiers, en passant par la réintégration des combattants et la réforme des
appareils de sécurité. Depuis la fin de la guerre froide, en particulier, la notion est
fréquemment utilisée pour légitimer le recours à la force de la communauté interna-
tionale. Didier Fassin, qui parle d'une « nouvelle économie morale », constate ainsi
que, désormais, « les gouvernements invoquent de plus en plus souvent l'argument
humanitaire pour qualifier les interventions armées qu'ils conduisent ». Le Français
Bernard Kouchner ou l'Italien Luciano Bozza en sont même à parler de « guer-
riers humanitaires» !Avec Lorraine Elliott, Graeme Cheeseman, Wil Verwey, James
Pattison, Cristina Badescu et tant d'autres, les Anglo-Saxons, notamment, avancent
(38) Welsh, Jennifer [2008], "The Security Council and humanitarian intervention", in Lowe, Vaughan,
Roberts, Adam, Welsh, Jennifer et al. (eds.), The United Nations Security Council and war: the
evolution of thought and practice since 1945, New York, Oxford University Press.
LES OPPOSITIONS DE NATURE STRATÉGIQUE ET IDÉOLOGIQUE
Revenons ainsi un moment sur les enseignements tirés des chapitres qui précèdent.
Dans un premier temps, nous avons cherché à rappeler la dimension stratégique de
l'aide internationale et des opérations de paix dans des pays en guerre. S'il ne nous
paraît pas possible de soutenir que l'une serait plus ou moins efficace que l'autre, nous
avons souligné que les défis des humanitaires d'aujourd'hui sont d'ordre structurel
et qu'ils ne peuvent être réduits à de simples contingences conjoncturelles depuis la
fin de la guerre froide ou les attentats terroristes de septembre 200l.
Prisonnière de la raison d'État, l'aide à des populations en danger a toujours eu
du mal à s'affranchir de la logique des intérêts nationaux pour affirmer sa vocation
universelle et son impartialité en faveur de toutes les victimes, quelle que soit leur
allégeance politique, sociale, religieuse ou communautaire. Les difficultés que ren-
contrent à présent les organisations humanitaires ne sont certainement pas nées d'hier.
Collaborateur du CICR lors de la famine de 1984 en Éthiopie, Rainer Baudendistel
le résume à sa manière lorsqu'il entreprend d'étudier le rôle du mouvement de la
Croix-Rouge en Abyssinie au moment de l'invasion italienne de 1936 : « À ma grande
surprise, écrit-il, je devais découvrir que les problèmes de l'époque étaient similaires
à ceux auxquels j'avais été confronté en tant que praticien cinquante ans plus tard. »
Bien entendu, de telles réminiscences ne permettent pas pour autant de conclure à 219
une simple répétition de l'histoire. Depuis la fin de la guerre froide, la multiplica-
tion des opérations de paix a effectivement remis au goût du jour les débats sur les
possibilités de synergies entre secouristes et militaires déployés sur des terrains de
crise. La question dépasse très largement les problèmes de coordination et d'intégra-
tion des uns et des autres sous la coupe des Nations Unies ou d'une nation cadre.
Fondamentalement, le débat se pose aussi en termes d'alternatives. Lemploi de la
force et la légalisation du droit de tuer ne sont-ils pas contradictoires avec l'objectif
affiché de sauver des vies? Ne reviennent-ils pas à légitimer le recours à des solutions
militaires pour gérer les conflits? Dans la lignée du pacte Briand-Kellog, les courants
pacifistes du mouvement humanitaire préféreraient évidemment que l'on engage un
désarmement général et que la guerre soit mise hors la loi. Avec l'effondrement de
l'URSS en 1991, de telles propositions ne paraissaient pas complètement utopistes
à l'heure où des auteurs tels que John Mueller tablaient sur une diminution ten-
dancielle du risque d'affrontements armés. Mais les réalistes ont vite objecté que,
suivant le principe du vaccin, il convenait de combattre le mal par le mal et que la
régulation des conflits nécessitait plutôt l'établissement d'une force de maintien de
l'ordre international, par exemple sous la forme d'une armée onusienne permanente.
Aujourd'hui comme hier, les débats sur les « interventions d'humanité », les « opéra-
tions de paiX» ou la « responsabilité de protéger» ont ainsi assigné aux militaires une
fonction de secours en vue de « sauver» des populations sur le point d'être massa-
crées ou brutalisées. En ce début de XXI e siècle, la question est notamment de savoir
rfi'
C
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
dans quelle mesure des forces armées peuvent jouer un rôle humanitaire et encadrer
la distribution de vivres. Hostiles au mélange des genres, des secouristes soulignent
que certaines opérations de paix ont soit prolongé les conflits, soit même exacerbé les
tensions. Le problème est que l'argument de l'inefficacité des militaires peut parfai-
tement être renvoyé aux humanitaires. Les secouristes, on l'a vu, ont aussi contribué
à alimenter ou aggraver des conflits, et ils ne sont pas pour rien dans les échecs de
l'aide internationale. Au contraire, le recours à la force peut dénouer les conflits et
les blocages politiques à l'origine d'insurrections ou d'affrontements armés.
Statistiques à l'appui, les études de Roy Licklider, Zeev Maoz et Virginia Fortna sont
éclairantes: les guerres qui se terminent par une victoire militaire décisive ont davan-
tage de chances d'aboutir à une paix durable que si elles se concluent par un accord
négocié ou une intervention de la communauté internationale qui risquent toujours
de figer la situation sur la base d'un statu quo fragile. En poursuivant le raisonne-
ment jusqu'à son terme, il conviendrait alors d'aider le vainqueur putatif à gagner
le plus rapidement possible pour abréger l'agonie du faible et épargner des vies! À
en croire Richard Betts ou Edward Luttwak, faciliter la victoire du camp le mieux
placé pourrait en effet permettre de résoudre définitivement le conflit à l'origine
de la confrontation et donc mettre un terme aux affrontements armés et aux souf-
frances de la population. Encore faudrait-il pour cela que les belligérants ne soient
pas engagés dans des guerres d'extermination. D'un point de vue humanitaire, armer
220
un camp pour sauver des vies semble non seulement absurde, mais aussi impro-
bable. Comment donc connaître à l'avance la partie qui va gagner? Quelle que soit
la justesse des causes défendues, les rapports de force ne déterminent pas toujours
les résultats, loin de là. En 1956, qui aurait ainsi pu prévoir la victoire des partisans
de Fidel Castro, question qu'on peut également poser à propos des Khmers rouges
en 1968, du Front populaire de libération de l'Érythrée en 1972, du Mouvement
national somalien en 1980, du Front patriotique rwandais en 1990 ou de l'Armée
de libération du Kosovo en 1996?
D'une manière générale, l'appui à un belligérant ou une intervention militaire inter-
nationale n'échappe pas aux contradictions philosophiques, sémantiques et épisté-
mologiques d'un oxymore. Une démarche humanitaire peut-elle en effet assumer la
perte de vies humaines pour en sauver d'autres? C'est finalement là que se situe le
curseur qui sépare irrémédiablement les déploiements militaires des logiques secou-
ristes civiles. Car pour le reste, on ne sait pas vraiment si l'aide humanitaire, une opé-
ration de paix ou les deux combinées sont plus efficaces lorsqu'il s'agit de sauver des
vies. Sans doute n'est-il pas possible de répondre objectivement à cette question. Au
mieux, on peut simplement souligner les oppositions de principe qui empêchent d'as-
signer une fonction humanitaire aux soldats chargés de rétablir la paix. À la différence
du militaire, le secouriste n'admet pas que son action justifie des morts. À sa façon,
le débat renvoie d'ailleurs à la confrontation entre le jus ad bellum et le jus in bello :
la « guerre juste », qui légitime les combats, et la « justesse dans la guerre », qui vise
à humaniser les pratiques militaires et à minimiser les souffrances de la population.
CONClUSION
De ce point de vue, 1'« ingérence humanitaire» montre vite ses limites lorsqu'elle
légalise le fait de tuer et conduit à militariser la protection des victimes dans le cadre
d'initiatives unilatérales ou d'opérations de paix montées par les Nations Unies. Pour
forcer la main des gouvernements qui massacrent leur propre population et refusent
les secours de la communauté internationale, Bernard Kouchner disait que le res-
pect des souverainetés étatiques s'arrêtait à l'endroit précis où naissait le risque de
non-assistance à des personnes en danger. I..:idée, généreuse, mérite sans doute d'être
défendue car, pour reprendre une expression entendue au moment de la crise du
Rwanda en 1994, on n'arrête pas un génocide avec des médecins. Mais il convient
alors d'ajouter que le principe d'ingérence « humanitaire» s'arrête aussi là où com-
mence le risque de militarisation. Les deux registres d'action diffèrent dans la forme
comme dans le fond. Pour alléger les souffrances, le secouriste intervient au niveau
des conséquences d'un conflit; pour imposer la paix, le militaire cherche, quant à
lui, à traiter les causes des troubles. Les uns et les autres jouent parfois un rôle com-
plémentaire, de la même façon que les États peuvent parfaitement mettre en œuvre
des politiques humanitaires à l'étranger, du moment que celles-ci coïncident avec
leurs intérêts nationaux. Fondamentalement, une opération de paix ne se distingue
pas moins des actions qui visent à prodiguer des soins.
Une réflexion sur l'amélioration de l'aide humanitaire revient donc à questionner
la stratégie des opérateurs en vue de limiter l'ampleur de leurs dégâts collatéraux.
Le postulat de départ est que, délibérément ou non, les organisations de secours 221
provoquent de toute façon des effets indésirables. Aussi convient-il d'en assumer
les travers. En demandant l'abolition de la traite des esclaves, les philanthropes du
e
XIX siècle ont par exemple justifié la colonisation de l'Afrique. En évacuant les popu-
lations assiégées de Sarajevo, les humanitaires de la fin du xxe siècle ont quant à eux
facilité le processus de séparation des communautés et de purification ethnique en
Bosnie. Le risque est inhérent au principe des secours, en particulier dans les pays
en guerre lorsque le ravitaillement des combattants et de leurs familles permet de
continuer la lutte.
Jusqu'à quel point peut-on alors envisager d'aider des populations en danger en
acceptant d'alimenter leurs bourreaux, ce qui n'est pas toujours le meilleur service
à rendre aux victimes? Vaut-il mieux se retirer et, si oui, à partir de quel moment?
Ou bien est-il préférable de persévérer, quitte à entretenir des dynamiques perverses?
Un pareil dilemme est certainement le plus grand défi auquel sont confrontées les
associations de solidarité internationale, qu'il s'agisse d'intervenir dans des situations
d'urgence et de conflits armés ou, sous couvert d'aide au développement, de conso-
lider les infrastructures d'une dictature sanguinaire.
Une assistance à n'importe quel prix n'est pas acceptable. Il n'est pas normal que,
consciemment ou inconsciemment, des organisations de secours permettent à des
criminels de perpétuer leurs exactions, voire cautionnent l'usage de la violence au
service d'une « juste cause ». Depuis la naissance de la Croix-Rouge en 1863, le
droit international humanitaire est assez explicite en la matière. I..:article 23 de la
rl' LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
À dire vrai, ces questions n'ont jamais été vraiment résolues; ainsi, le CICR continue
par exemple à s'interroger pour savoir dans quelle rubrique « ranger )) les merce-
naires. Au vu de la complexité et de la diversité des situations de guerre, c'est fina-
lement la capacité de discernement des humanitaires qui, sur une base empirique,
permet d'identifier les modalités de la participation aux combats. Sur le terrain, les
dysfonctionnements sont souvent assez visibles pour que des opérateurs lucides et
sincères décident d'arrêter les frais. Encore faut-il qu'ils le veuillent. Combien sont
vraiment prêts à renoncer à des financements importants lorsqu'ils constatent l'ina-
nité de leurs programmes d'aide? Combien accepteraient alors de saborder leur struc-
ture et de renoncer à leur travail? Pas beaucoup, si l'on en juge par la prolifération
des ONG. La plupart du temps, les humanitaires et leurs spécialistes de la commu-
nication préfèrent en l'occurrence se complaire dans l'autoévaluation pour récuser
ou minimiser les effets pervers de leur aide.
À cela plusieurs raisons. En premier lieu, le sentiment de travailler dans l'urgence
et les contraintes « logistico-sécuritaires » qui limitent l'accès aux victimes ne faci-
litent pas la prise de recul pour analyser les dégâts collatéraux de l'aide. De surcroît,
le fort taux de rotation du personnel secouriste et la faiblesse de la mémoire institu-
tionnelle des ONG ne favorisent pas la capitalisation d'expérience. En outre, rap-
pelle Fiona Terry, l'économie politique de l'aide ne récompense pas l'apprentissage à
partir des échecs, quitte à répéter indéfiniment les mêmes erreurs sans crainte d'être
sanctionné. En pratique, les bailleurs de fonds ne semblent guère se préoccuper de 223
l'efficacité de l'assistance humanitaire pour sauver des vies, du moment que celle-
ci répond à leurs attentes stratégiques. Dans les années 1970 et 1980, déjà, Roger
Riddell estimait qu'à peine 12 % des programmes d'aide au développement étaient
évalués. En France, par exemple, le ministère de la Coopération n'a financé ses pre-
mières évaluations qu'en 1980, vingt ans après sa création. C'est seulement en 1988
qu'il s'est doté d'un service permanent qui, réformé en 1992, allait être intégré aux
Affaires étrangères au moment de la dissolution du ministère de la Coopération en
1999. Il a finalement fallu attendre trente ans pour qu'un décret de 1990 institu-
tionnalise l'évaluation des politiques publiques de développement, d'abord dans le
cadre du Commissariat général du Plan, puis des départements ministériels concernés
à partir de 2006 1•
Le procédé ne devait cependant pas être systématisé, notamment dans le domaine
de l'urgence humanitaire. Encore aujourd'hui, la plupart des agences de coopération
contrôlent peu la mise en œuvre des programmes qu'elles financent dans les pays
du Sud. Ainsi le DflD britannique, explique Tanja Schümer, n'a-t-il pas la capacité
effective d'aller vérifier ce qui se passe sur le terrain. Comme les autres institutions
(1) En vertu du décret du 22 janvier 1990 tel que modifié le 18 novembre 1998, le dispositif
comprenait en l'occurrence trois principales entités, avec: une mission pour l'évaluation et la capi-
talisation à l'Agence française de développement; une unité d'évaluation des activités de dévelop-
pement à la Direction générale du Trésor au ministère de l'Économie; un bureau de l'évaluation
à la DGCID (Direction générale de la coopération internationale et du développement) au minis-
tère des Affaires étrangères.
r
·. l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
de ce type, en outre, il doit dépenser son budget avant la clôture de l'année adminis-
trative. De ce fait, il ne demande quasiment jamais de rembourser les fonds alloués à
des projets inaboutis, se contentant de procéder à des audits financiers qui ne disent
rien de l'utilité sociale des programmes qu'il a soutenus. Les évaluations menées par
les agences multilatérales sont à l'avenant: trop souvent réduites à des approches
comptables et quantitatives, elles ne cherchent pas à analyser la pertinence stratégique
et les dégâts collatéraux des opérations menées. Codifiées et formalisées à l'extrême,
elles manquent de distance critique et restent aussi aléatoires que peu nombreuses 2 •
Le bilan n'est pas meilleur pour les ONG chargées de mettre en œuvre des pro-
grammes financés par les pouvoirs publics. D'après un rapport de Michel Charasse
pour le Sénat français, celles-ci ne font pas l'objet d'un suivi rigoureux. D'une
manière générale, relèvent Monica Blagescu, Robert Lloyd et des parlementaires bri-
tanniques, les associations de solidarité internationale sont moins évaluées que les
États ou les entreprises multinationales. Une telle caractéristique ne tient pas seu-
lement au coût ou à l'impossibilité de réaliser concrètement une évaluation globale
et simultanée du travail des ONG. Dans une large mesure, elle doit aussi beaucoup
à la posture morale d'acteurs humanitaires qui, sûrs de leur bon droit, voient dans
la démarche évaluative des bailleurs gouvernementaux une forme de sanction et de
contrôle liberticide des initiatives associatives. Plus prosaïquement, explique Janice
Stein, les organisations de secours ne souhaitent pas non plus révéler leurs échecs au
224
grand jour. Elles craignent en effet d'y perdre leurs financements.
En conséquence, beaucoup d'organisations humanitaires cultivent le goût du secret
à propos de la qualité de leurs opérations ou de l'origine de leurs revenus. D'après
un sondage cité par Jem Bendell, quasiment aucune des 600 ONG interrogées par
l'ONU à travers le monde ne se montrait préoccupée par la nécessité de rendre des
comptes. Le constat concerne les pays du Nord autant que du Sud. Sur 227 ONG
australiennes analysées par Ruth Phillips en 2004, par exemple, à peine la moitié
acceptait de donner des informations détaillées sur l'origine privée ou publique de
leurs fonds. De même, selon une enquête réalisée en 2007 par le cabinet d'audit
KPMG auprès d'un millier d'associations françaises, seules 21 % publiaient le rap-
port de leur commissaire aux comptes. La question du nombre d'employés et de
leurs grilles salariales posait également problème. Sur 66 ONG étudiées par Abby
Stoddard et al., moins d'un tiers a fourni des informations précises sur la ventila-
tion géographique de leur personnel à l'étranger. Le monde associatif présente d'in-
déniables spécificités à cet égard. Les fondations et les bailleurs de fonds, eux, sont
réputés plus sensibles aux exigences de transparence et d'évaluation. De fait, ils par-
ticipent davantage aux analyses critiques de l'aide et ont l'habitude de demander
régulièrement des rapports aux organisations qui bénéficient de leurs largesses. À
l'inverse, les ONG opérationnelles seraient d'abord accaparées par leur mission de
(2) D'après Roger Riddell, le HCR avait ainsi commandité 17 évaluations en 2004, tandis que
le WFP et ECHO en avaient respectivement prévu 64 etl0 pour l'année 2005.
CONCLUSION
terrain et donc moins enclines à rendre des comptes. À y regarder de plus près, il
n'est pourtant pas évident que les bailleurs de fonds soient vraiment plus transpa-
rents. Aux États-Unis, notamment, les fondations patrimoniales font l'objet de cri-
tiques fort anciennes sur leur opacitë. À la différence du secteur associatif, elles
sont en effet gérées comme des affaires familiales par les grandes fortunes du pays.
Aussi n'ont-elles pas besoin de rendre des comptes à des adhérents ou des donateurs
pour fonctionner.
Dans tous les cas, l'opacité du mouvement humanitaire ne manque pas de sur-
prendre. On pourrait en effet imaginer qu'un processus d'allocation des ressources
fondé sur des évaluations transparentes et indépendantes permettrait de mettre véri-
tablement en concurrence les opérateurs en fonction de leur efficacité. Or actuel-
lement, le choix des partenaires des principaux bailleurs de fonds de l'aide repose
plutôt sur le charisme et les affinités personnelles de dirigeants associatifs dont la légi-
timité et la réputation doivent beaucoup à l'ancienneté de leur organisation. Outre
qu'elle gêne évidemment le travail du chercheur, l'opacité du mouvement humani-
taire handicape ainsi les efforts de rationalisation, d'amélioration et de démocrati-
sation de l'aide. Le problème concerne autant les citoyens du Nord que du Sud, le
donateur que le récipiendaire. Dans les pays développés, les plus gros bailleurs de
l'assistance humanitaire sont des agences gouvernementales qui utilisent l'argent
des contribuables et se doivent donc de leur rendre des comptes. De plus, il existe
une véritable demande d'évaluation de l'aide internationale en vue de s'assurer que 225
les moyens mis en œuvre sont utilisés correctement et efficacement. Selon des son-
dages, par exemple, la majorité des Français exige un minimum de transparence à
cet égard, avec des informations précises sur l'avancement et le bilan des actions
menées 4• D'après l'article 10 de la loi 2000-321 du 12 avril 2000 relative aux
droits des citoyens dans leurs relations avec les administrations, le citoyen est d'ail-
leurs en droit d'avoir accès aux comptes de toute association ayant reçu des sub-
ventions publiques. En principe, les ONG de la sorte sont elles-mêmes tenues de
fournir à l'administration un bilan financier annuel de leurs activités. De l'avis de
Pierre Morange et des législateurs, cependant, « ces documents sont en général dif-
ficilement exploitables et, de fait, peu exploités ».
Les populations du Sud, elles, ne sont pas les dernières à se plaindre de l'opacité
des organisations humanitaires. Des chercheurs nigérians considèrent ainsi que le
manque de transparence des ONG constitue un acte plus grave que la triche aux
examens ou la prévarication des petits fonctionnaires; ils le comparent plutôt à la
(3) Embree, Edwin [mars 1949]. ''Timid billions: are the loundations doing their job?", Harper's
Magazine, vol. 198, p. 28-37; Lindeman, Eduard [1988, 1r. éd. 1936], Wea/th and culture: a study
of one hundred foundations and community trusts and their operations during the decade 1921-
1930, New Brunswick (NJ), USA Transaction Books, p. 5-6.
(4) Ils étaient 68 % à penser ainsi selon un sondage réalisé en juillet 2006 par l'IFOP. Accès le
14 juin 2010 sur: [Link]?option=com_publication&type=poll&id=723
r,l
LES HUMANITAIRES DANS LA GUERRE
corruption des chefs traditionnels par les compagnies pétrolières S ! En Inde, des intel-
lectuels dénoncent pour leur part l'opacité, l'égoïsme, le conformisme, l'hypocrisie et
le pouvoir exorbitant de structures associatives qui, auroproclamées représentatives,
vivent entièrement des subventions de l'étranger pour coopter des alliés et se payer
des campagnes de communication afin de montrer combien elles sont proches du
peuplé. On pourrait multiplier les exemples. Fondamentalement, un des grands para-
doxes du mouvement humanitaire est qu'il n'est pas redevable de ses erreurs auprès
des destinataires de son aide. Sur les terrains de crise, constatent Laurel Fletcher et
al à la suite du tsunami asiatique de 2004, il est en effet très rare de trouver des
ombudsman pour enregistrer les plaintes des parties lésées par les secouristes. À la
différence de l'industrie alimentaire ou pharmaceutique, rappelle William Easterly,
le mouvement humanitaire n'est pas non plus soumis aux contrôles de qualité des
agences spécialisées qui, dans le monde développé, doivent tester des produits en
vue de rendre des comptes aux autorités et aux citoyens. Dans les pays du Sud, les
victimes de conflits armés ou de catastrophes naturelles constituent en l'occurrence
un « marché captif» de consommateurs sans véritable liberté de choix. Les orga-
nisations de secours n'ont donc pas besoin de répondre à leurs besoins de la même
manière qu'une entreprise. Elles ne se sentent pas non plus tenues de leur rendre
des comptes. À en croire Alan Hudson, plus de la moitié des responsables d'ONG
britanniques trouvent par exemple normal d'établir des bilans d'activité pour leurs
bailleurs, mais pas pour les destinataires de leurs programmes.
226
In fine, la logique d'une évaluation en vase clos de l'aide humanitaire va très loin.
Selon Steve Charnovitz, les ONG devraient ainsi rendre des comptes lorsque les
agences gouvernementales leur délèguent des tâches, mais pas lorsqu'elles mon-
tent des programmes de leur propre initiative, avec des financements privés. Au
Sud comme au Nord, l'opinion publique et les destinataires de l'aide n'auraient
alors aucun droit de regard sur les activités des opérateurs humanitaires. Les cher-
cheurs et les journalistes ne seraient pas non plus légitimes pour critiquer les associa-
tions de solidarité internationale. Poussant la comparaison jusqu'à l'absurde, Marco
Verweij et Tim Josling remarquent en effet que les universitaires ne sont pas élus et
que The Economist- qui a publié de virulents articles contre les ONG - a moins
de lecteurs que Greenpeace n'a d'adhérents! À suivre leur raisonnement, on devrait
en conséquence interdire à Greenpeace de critiquer les États-Unis, qui ont plus de
citoyens que n'importe quelle association au monde. C'est oublier aussi que, contrai-
rement aux ONG, les chercheurs et les journalistes ne prétendent pas parler au nom
de la société dite « civile ». Les organisations de secours, elles, ne sont pas plus élues
que les universitaires: leurs conseils d'administration ne comptent d'ailleurs pas de
représentants des victimes. Enfin et surtout, il existe une forte contradiction entre
(5) Akani, Christian (ed.) [2002], Corruption in Nigeria: the Niger Delta experience, Enugu,
Fourth Dimension Publ., p. xxi.
(6) Chandra, Puran (ed.) [2005], NGOs in India: role, guidelines & performance appraisal, New
Delhi, Akansha Pub., p. 156.
CONCLUSION
la revendication d'un droit d'ingérence humanitaire qui porte sur l'accès à des biens
publics mondiaux, d'une part, et le refus de rendre compte de ses activités à des
citoyens qui ne sont ni employés, ni membres, ni bailleurs de fonds d'une associa-
tion de solidarité internationale, d'autre part. Limpératif moral de l'assistance à des
personnes en danger concerne bien l'ensemble de la collectivité humaine, pas seu-
lement le sauveteur.
De ce point de vue, on comprend mal pourquoi les ONG agissent comme les États
en se réfugiant derrière leur « indépendance» - leur « souveraineté », en quelque
sorte - pour empêcher les efforts d'investigations et récuser les tentatives d'évalua-
tions indépendantes de leurs activités dans des pays en guerre. Adam Branch sou-
ligne à juste titre que les humanitaires cherchent trop souvent à mettre leurs échecs
sur le compte de l'instrumentalisation de l'aide par les belligérants. En réalité, les
bonnes intentions n'excusent rien et ne doivent pas éluder la responsabilité sociale,
voire pénale, des ONG ou des agences d'aide gouvernementales dans la poursuite
des combats. Pour sauver des vies, ni les secours ni les opérations de paix ne consti-
tuent une panacée, bien au contraire. À l'occasion, leurs effets indésirables mettent
plutôt en évidence la nécessité de procéder à des « retraits stratégiques ». De fait,
la capacité à interrompre des programmes d'aide est bien aussi importante que les
initiatives destinées à secourir des personnes en détresse. La fin ne justifie pas les
moyens... et n'est pas moins cruciale que le début d'une intervention.
227
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ANNEXES
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Tableaux
1. Les ONG et leur histoire: quelques exemples d'hagiographies, p. 25
2. Les trois principaux niveaux de coulage de l'aide dans la guerre, p. 30
3. Les ONG libériennes créées pendant la première phase de la guerre civile (1989-1997),
p.66
4. Les principales ONG soudanaises pendant la deuxième phase de la guerre dans le Sud
(1983-2005), p. 73
5. Les ressources des belligérants dans les guerres de Somalie, du Soudan et du Liberia
(1983-2005), p. 78
6. Nombre d'employés et d'expatriés au C1CR, 1945-2006, p. 726
7. Les principales factions en lice dans le conflit de l'ituri, p. 784
Figure
L'évolution du budget et des sources de financement des associations de solidarité
internationale (chiffres arrondis à partir des rapports d'activité du C1CR et de 29 ONG,
1998-2007), p. 44
Encadrés
C1A, aide humanitaire et ONG « écrans» du temps de la guerre froide, p. 62
Les casques bleus et le droit humanitaire, p. 203
Des alternatives aux casques bleus?, p. 204 253
• Parutions récentes
Population, mondialisation et développement. Quelles dynamiques?
Luc Cambrézy, Véronique Petit (dir.), 2012, 116 p.
Journalisme 2.0
Rémy Le Champion, 2012, 256 p.
Tourisme et patrimoine
Valéry Patin, 2012, 208 p.
Pour une mondialisation raisonnée: les révolutions discrètes de l'OCDE
Bocquet Dominique, 2012, 192 p.
Le pétrole. Une ressource stratégique
Philippe Copinschi, 2012, 144 p.
Transports et urbanisme en Île-de-France
Pierre Merlin, 2012, 208 p.
Les comités d'entreprise. Un nouvel âge?
Marie-Noëlle Auberger, 2012, 200 p.
Le budget de l'État
Charles Waline, Pascal Desrousseaux, Stanislas Godefroy, 2012, 192 p.
Les chambres de commerce et d'industrie
Christian Chupin, 2011, 136 p.
Les élèves: connaissances, compétences et parcours
Michel Quéré (dir.), 2011, 200 p.
Industrie automobile. La croisée des chemins
Bernard Jullien et Yannick Lung, 2011, 136 p.
Les livres dans l'univers numérique
Christian Robin, 2011, 168 p.
Service public, services publics
Pierre Bauby, 2011, 232 p.
Le Président de la République au centre du pouvoir
Pascal Jan, 2011, 216 p.
Collectivités territoriales: quel avenir?
Marc Thoumelou, 2011, 232 p.
La politique étrangère de la France: de la fin de la guerre froide au printemps arabe
Frédéric Charillon, 2011, 240 p.
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