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Guide Lutter Contre Le Racisme

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GUIDE

LUTTER CONTRE
LE RACISME
Débats,
enjeux et controverses
d’aujourd’hui
Lutter contre le racisme

2
Lutter contre le racisme

SOMMAIRE
Introduction 5
Points de départ........................................................................................... 6
De nombreuses controverses...................................................................... 7
L’émergence de nouveaux acteurs.............................................................. 8
Etre de tous les combats contre le racisme............................................... 10

1. Peut-on encore parler d’un seul racisme ? 12


Le racisme : une construction historique ................................................... 12
D’un langage religieux, puis de la raison et du progrès,
puis de la biologie ...................................................................................... 14
Races et classification du vivant................................................................ 15
Racismes et nazisme................................................................................. 16
Discriminations des Gens du voyage : un racisme d’Etat ?....................... 17
Qu’appelle t-on « crime contre l’humanité » ? ........................................... 18
Faut-il garder le mot « race » dans la Constitution ? ................................. 19

2. Nommer les racismes 22


La judéophobie .......................................................................................... 22
L’antisémitisme .......................................................................................... 22
La fondation de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et l’affaire Dreyfus .... 23
Colonialisme et antisémitisme ................................................................... 24
Antisionisme et antisémitisme.................................................................... 26
Le racisme anti-Asiatique, anti-Chinois...................................................... 27
La négrophobie ou racisme anti-Noir :....................................................... 28
Les polémiques sur le « blackface ».......................................................... 30
La LDH et le « blackface »......................................................................... 31
L’islamophobie : un terme discuté mais largement adopté........................ 32
Islam, islamisme, islamique ....................................................................... 33
La romaphobie : Roms, Manouches, Gitans, Tsiganes ............................. 35
Racisme colonial et néocolonial ................................................................ 36
Origines historiques du racisme colonial ................................................... 36
Esclavage et racisme................................................................................. 39

3
Lutter contre le racisme

Le Code noir .............................................................................................. 40


Faut-il déboulonner la statue de Colbert ?................................................. 41
Abolition de l’esclavage : luttes des esclaves et abolitionnistes ................ 41

3. Droit à la différence, assimilation, intégration 45


Laïcité : consensus de principe, controverses
et instrumentalisations ............................................................................... 47
Les débats sur la laïcité ............................................................................. 48
Communautarisme et séparatisme : des concepts stigmatisants..............51

4. Le débat sur les lois mémorielles 53


Négationnisme et Loi Gayssot................................................................... 54
La reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité.......... 57
La reconnaissance du colonialisme comme crime contre l’humanité........ 58

5. L’universalisme et les Lumières en question 59


Univers, universalisme religieux, émergence de l’Homme ........................ 59
Les Philosophies des Lumières et leurs critiques...................................... 60

6. Des outils d’analyse ou des approches en débats 67


Intersectionnalité........................................................................................ 69
Privilège blanc............................................................................................ 70
Le racisme anti-Blanc ................................................................................ 72
Appropriation culturelle .............................................................................. 72

7. Les mouvements antiracistes d’aujourd’hui 74


En conclusion............................................................................................. 76

8. Les actions juridiques de lutte contre le racisme 77


Définition des infractions............................................................................ 79
Les juridictions pénales ............................................................................. 80
Les institutions et organismes officiels....................................................... 83
Comment agir face à des cas .................................................................... 83

Pour aller plus loin 85

4
Introduction

INTRODUCTION
Mêlant dimensions sociales et politiques et constructions
culturelles, le racisme doit être combattu de façon globale et dans
sa complexité. Redéfinir les termes mêmes du combat antiraciste
est obligatoire si l’on veut reconstruire une approche partagée par
le plus grand nombre, si l’on veut, tout simplement, qu’elle emporte
la conviction que l’on vit mieux sans racisme et sans discriminations
qu’avec la haine de l’Autre.
Résolution du 89e congrès de la Ligue des droits de l’Homme (LDH)
« La lutte contre le racisme ne se divise pas » (05/06/2017)

La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les


discriminations est l’un des piliers de l’action de la Ligue des
droits de l’Homme. C’est pourquoi, outre ses interventions
juridiques, ses mobilisations, ses actions en milieu scolaire,
l’association mène en son sein et avec de multiples
partenaires une réflexion théorique et pratique sur ces
questions, indispensable pour faire vivre l’antiracisme.
Ce fascicule sur le racisme en est un exemple. Il vise à
fournir d’une part un état des lieux des débats de société et
d’autre part, à montrer et à expliquer les actions, les prises
de position et les mobilisations de l’association. Il n’est pas
un manuel – ni d’histoire, ni d’autres disciplines – même s’il
mobilise un certain nombre de connaissances
interdisciplinaires. Il est une démarche : celle de prendre un
peu de recul pour problématiser des questions, proposer des

5
Lutter contre le racisme

arguments, des éclairages et non seulement mieux porter le


combat antiraciste de la LDH, mais surtout le penser
ensemble. C’est pourquoi ce travail est collectif et il n’est
pas l’œuvre de spécialistes mais une production de
militantes et militants qui ont voulu questionner ensemble.

Points de départ
Nous sommes partis du constat que les débats sur les
champs, sur les notions, sur les concepts, l’histoire, les
acteurs concernés ou traversés par le ou les racismes se sont
considérablement complexifiés. Les fortes tensions qu’on
relève dans le domaine politique, dans la société, dans les
sciences sociales sur la compréhension de la genèse du
racisme, sur ses qualifications et les moyens de le combattre
imposent, qu’on le veuille ou non, un réexamen des
questions qu’elles soulèvent, non pas tant parce que ces
questions sont nouvelles mais parce qu’elles sont posées
autrement. Face à la déferlante des subjectivités, trancher
sur tel ou tel sujet en évoquant seulement des principes
généraux nous apparaissait insuffisant. Car nous sommes
dans une situation historique singulière où non seulement se
mêlent les héritages du passé et des problématiques
nouvelles (sociales, sociétales, géopolitiques, culturelles)
mais où nous assistons à l’extension permanente des champs
abordés sous l’angle du racisme et par conséquent, à
l’extension permanente des champs de l’antiracisme.
L’ampleur du sujet exige toutefois de le circonscrire à
minima. On ne saurait traiter ici de tous les racismes dans
toutes les régions du monde ni même entrer dans le débat
de savoir si oui ou non les persécutions de minorités qui sont
nombreuses dans le monde sont motivées principalement
par du racisme. Par exemple si nous estimons qu’il y a une

6
Introduction

montée de l’islamophobie en Europe, considérons-nous qu’il


est constitué des mêmes ressorts que celui qui prévaut par
exemple en Chine avec les persécutions des Ouïghours ? Pas
sûr. L’aire européenne ou des pays qui se sont engagés dans
les entreprises de conquêtes et de colonisation dans la
modernité constituent-ils les seuls exemples de sociétés où
la question du racisme est importante, voire jugée comme
structurelle ? Nous ne le croyons pas, nous pourrons à cet
égard multiplier les exemples mais chaque sujet réclamerait
alors un débat de spécialistes.
C’est pourquoi nous nous limiterons au sujet du ou des
racismes principalement en France et dans les pays
occidentaux1 et non des discriminations qui sont fondées sur
différents critères dont certains seulement concernent le
racisme et à ce sujet on peut se référer à l’abécédaire
élaboré par la LDH et disponible sur son site Internet.

De nombreuses controverses
L’analyse du ou des racismes est l’objet de nombreuses
controverses : des notions nouvelles – qu’il s’agisse de
l’approche décoloniale, postcoloniale ou encore de termes
comme « racisé-e-s », « privilège blanc »,
« intersectionnalité », « racisme anti-Blanc »,
« appropriation culturelle »… – sont âprement discutées.
Laïcité, libertés d’expression et libertés de création viennent
aussi s’inviter dans des disputes sans fin qui scandent
l’actualité. Est également posée la question de la liberté de
la recherche historique comme en témoignent les débats

1. L’Occident, ou le monde occidental, est un concept géopolitique qui s’appuie généralement sur l’idée
d’une civilisation commune d’abord gréco-romaine puis chrétienne et enfin rattachée à la philosophie
des Lumières, sur la démocratie et sur des « valeurs ». L’idée d’une unité de cette sphère est contestée
par certains mais de par son utilisation, le concept est opérationnel au moins pour désigner une
représentation largement partagée.

7
Lutter contre le racisme

occasionnés par ce que certains appellent des lois


mémorielles tandis que d’autres contestent cette appellation.
La LDH travaille sur ces sujets à travers l’Observatoire de la
liberté de création et les groupes de travail (« Laïcité »,
« Libertés et technologies de l’information et de la
communication », « Lutte contre les extrêmes droites »,
« Femmes, genre, égalité », « Mémoires, histoire,
archives ») qui sont concernés.
Tous ces travaux nourrissent en transversalité la réflexion
qui est ici proposée sur différents débats autour de la laïcité,
de la remise en cause de l’universalisme, de la notion de
droit à la différence, des relativismes mais aussi de l’usage
politique du ou des racismes qui appelle à une actualisation
de nos analyses.

L’émergence de nouveaux acteurs


D’autant que l’émergence de nouveaux acteurs qui
s’engagent eux-mêmes contre le racisme spécifique qui
s’exerce sur tel ou tel groupe soulève de nouveaux enjeux :
comment articuler la singularité et l’universalité des luttes
antiracistes ? Comment éviter des mises en concurrences,
des formes de hiérarchisation des racismes, voire des
instrumentalisations politiques ou partisanes ?
Ces interrogations structurent dans le débat public l’idée
selon laquelle il existerait un antiracisme moral, porté par
les organisations généralistes, auquel aurait succédé un
antiracisme politique porté par les groupes qui représentent
celles et ceux qui subissent le racisme.
Nous ne partageons pas cette vision. L’histoire montre en
effet que l’antiracisme a toujours été politique, en tous les

8
Introduction

cas tel qu’il a été porté par les organisations nationales en


France et que, par ailleurs, l’émergence de groupes militants
ou d’associations visant à lutter contre tel ou tel racisme
n’est pas non plus une nouveauté.
Pour la LDH, la lutte contre le racisme ne saurait souffrir
d’exclusivité ou de hiérarchisation mais il est aussi
parfaitement légitime de s’organiser en tant que groupe.
C’est pourquoi les coopérations sur une base partagée entre
la LDH et certaines associations ou groupes qui luttent
contre tel ou tel racisme spécifique sont fréquentes qu’il
s’agisse de s’opposer à tels ou tels actes racistes, aux
violences policières, à des propos ou des publications à
caractère raciste ou encore à des projets de lois comportant
des mesures discriminatoires. Mais toutes les associations,
généralistes et spécifiques, n’ont pas toujours pu être
rassemblées sur des fronts communs : par exemple la Ligue
internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra)
n’a pas participé à la manifestation contre l’islamophobie en
novembre 2019.
Il existe donc des tensions, des exclusivités ou des
désaccords : c’est un fait. Cette division n’est d’ailleurs pas
seulement en œuvre dans les associations : elle traverse
également le champ des organisations politiques. Mais agir
de façon efficace contre le racisme suppose de mener ces
débats jusqu’au bout, tant sur la réalité des désaccords que
sur les convergences possibles. C’est une nécessité
impérieuse si l’on veut sortir de la confusion actuelle, des
raccourcis, des amalgames, des anathèmes…

9
Lutter contre le racisme

être de tous les combats contre le racisme


La LDH, pour sa part, est de tous les combats contre le
racisme, quelles que soient ses formes, appellations et
manifestations, car les enjeux sont importants et très
concrets. Non seulement la France a à répondre de son
histoire et de la place faite aux citoyens et citoyennes
français descendant d’esclaves, d’anciennes colonies ou
appartenant aux différentes « minorités » qui constituent ce
pays (y compris quand ils/elles n’ont pas adopté ou acquis la
nationalité française) mais il nous revient, en tant
qu’organisation de défense des droits de l’Homme, de porter
des combats et de créer des rapports de forces en faveur
d’une société antiraciste/ou non raciste. Pour cela, il nous
faut également repérer les confusions, identifier clairement
ce qui relève du racisme, combattre sans faillir les
instrumentalisations dans l’actualité, de l’actualité, dénoncer
et défaire autant que possible tout ce qui fabrique dans la
société de la haine raciale.
C’est pourquoi éclairer les débats n’est pas un exercice
académique mais bien une nécessité pour l’action.
Car le racisme pose des questions et appelle des réponses
politiques : la première consiste à le démasquer et à
l‘analyser comme phénomène historique et comme fait social
et politique ; la seconde, à le dénoncer et à le combattre sur
tous les terrains idéologiques, politiques, juridiques,
philosophiques et culturels.
Nous le constatons chaque jour : attiser la haine est l’un des
moyens de fracturer la société, d’affaiblir la démocratie, de
détruire les libertés, d’accentuer les inégalités voir de les
justifier. Dans ce contexte, les défis qui se posent à nous sont
nombreux : quelle société voulons-nous et comment agir

10
Introduction

contre ses fractures ? Quelle éducation et en particulier,


quel enseignement de l’histoire ? Quel respect d’une laïcité
qui ne saurait être dévoyée en modes d’exclusion de telle ou
telle culture ou religion ? Quelle protection de la liberté
d’expression dans le cadre de la loi ? Comment combattre le
racisme, tous les racismes ? Comment résister aux tentatives
de faire de tel ou tel racisme – voire de tel ou tel champ de
recherches – l’exclusivité dévolue à des membres du groupe
concerné tout en reconnaissant que les victimes des
oppressions racistes sont plus à même de relier les
connaissances historiques et théoriques en général avec une
connaissance intime, incarnée, des oppressions qu’elles
subissent ?
Ici, comme dans d’autres domaines, théories et pratiques ne
s’opposent pas : elles s’épaulent.
Voilà pourquoi c’est à l’appropriation d’un nouveau
dictionnaire qu’invite ce fascicule : sans prétention à
l’exhaustivité, sans dicter les opinions, mais en fournissant
des outils pour que chacun exerce son esprit critique et
agisse.

11
Lutter contre le racisme

1. PEUT-ON ENCORE PARLER


D’UN SEUL RACISME ?
Aujourd’hui, le terme de racisme menées par des Etats ou par
est employé en englobant des groupes mais ses facteurs
plusieurs de ses formes ne peuvent être ramenés à une
qu’il s’agisse d’un « racisme cause unique. Chaque racisme
religieux », d’ethnocentrisme, se développe dans des contextes
d’un nationalisme identitaire, d’un historiques et géographiques qui
racisme de supériorité culturelle sont à chaque fois spécifiques, il
ou civilisationnelle, ou encore, se transforme et s’exerce sur des
biologique. Si le racisme – qu’il se temps plus ou moins longs, il gagne
caractérise par des discours ou des ou perd en intensité selon la période.
actes – est un délit2, ses modes Il est en outre difficile de déterminer
d’expression se sont complexifiés comment le racisme opère comme
et les différents groupes visés facteur, comme effet, comme
mettent en avant de nombreuses moyen de propagande, d’exercice
spécificités. de pouvoir, d’instrument d’intérêts.
C’est souvent la base d’une pensée,
D’où la question qui se pose :
qu’elle soit par exemple libérale,
peut-on parler d’un seul et même
marxiste, humaniste, utilitariste qui
racisme ?
va déterminer le poids que tel acteur
ou telle actrice va attribuer à un
Le racisme : facteur ou un autre.
une construction historique En ce sens, le racisme est à
aborder comme un phénomène
Le racisme ou les racismes sont qui est un et divers à la fois. Il est
bien une construction historique, un parce qu’il essentialise des
culturelle, politique dont les individus et des groupes à partir d’un
manifestations sont vastes, les attribut (couleur de peau, religion,
intentions parfois masquées, les culture) auquel on associe un
modes d’expression multiples. Il préjugé négatif. Il est divers parce
est au cœur d’actes criminels et que d’une part, le terme englobe
de véritables politiques criminelles aujourd’hui des formes variées

2. Voir sur l’expression du racisme la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881, modifiée par la
loi de 1972 (n° 72-54) qui punit les délits de provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence
d’une personne ou d’un groupe en raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une
nation, une race ou une religion déterminée, la loi Gayssot qui réprime la négation des génocides
perpétrés par les nazis.

12
Peut-on encore parler d’un seul racisme ?

comme le racisme religieux (par


du magazine Minute la
exemple l’antijudaïsme chrétien),
représentant avec une image
l’ethnocentrisme (idéologie de la
rappelant les singes. Cette forme
supériorité d’une civilisation) ou la
de racisme consistant à comparer
xénophobie (haine de l’étranger) et
les personnes ayant la peau noire à
que d’autre part, la construction de tel
des animaux rappelle bien
ou tel groupe en inférieur ou ennemi
évidemment le racisme biologique
varie dans son contenu, son histoire,
et « l’animalisation » des esclaves.
ses conséquences. Voilà qui construit
des expériences, des histoires, des Mais ce qui a suscité le plus de
mémoires qui sont singulières. réactions a été la Manif pour tous
du 25 octobre 2013 à Angers au
Ces singularités et ces
cours de laquelle les manifestants
évolutions sont au cœur du débat
qui l’attendaient devant le Palais
aujourd’hui. On parle d’antisémitisme,
de justice l’ont conspuée tandis
de négrophobie ou de racisme
qu’une fillette agitait une banane
anti-Noirs, d’islamophobie, de
sous les cris « La guenon, mange
romaphobie, de racisme anti-
ta banane ».
Asiatiques et de différents types de
racisme, en fonction de ce à quoi En réaction, la section de la LDH
ils se rattachent historiquement. Et du Maine-et-Loire a appelé à une
même si les arguments pseudo- manifestation le lundi 11 novembre
scientifiques du racisme biologique 2013, à Angers, à laquelle a
ont volé en éclats, l’idée raciste d’une participé un millier de personnes.
inégalité des cultures ou d’inégalités D’autres manifestations sont alors
de développement demeure. Elle organisées en France, notamment
renvoie à un déterminisme très fort, à l’initiative des collectifs
assez proche finalement du racisme d’ultramarins, Collectif Dom avec
biologique. les autres grandes associations
antiracistes, les grandes centrales
syndicales et des mouvements de
Un exemple des préjugés jeunes. Cette mobilisation n’allait
raciaux : les attaques contre pas de soi, nombre d’associations
Christiane Taubira lorsqu’elle faisant dans un premier temps
était garde des Sceaux, prévaloir leurs approches
de 2012 à 2016 spécifiques et exclusives sur le
besoin de rassemblement. A
Christiane Taubira a subi de l’écoute de chacune, la LDH fait
nombreuses agressions racistes : finalement prévaloir l’idée que la
par exemple, une caricature la lutte contre le racisme ne peut se
comparant à un singe sur la page diviser, contribuant ainsi au succès
Facebook d’une candidate du Front de la mobilisation.
national ou encore une couverture

13
Lutter contre le racisme

D’un langage religieux, Ainsi, l’histoire des conflits


religieux – avec la mise en place de
puis de la raison et du statuts spécifiques selon la religion
progrès, puis de la biologie au sein de sociétés européennes
ou non – montre qu’il a existé – de
L’un des débats actuels les plus
manière universelle – ce que René
vifs porte sur l’origine du ou des
Gallissot appelle un « pré-racisme »
racismes. Sont particulièrement
religieux. Ce dernier a permis
interrogés la construction de la
de maintenir certaines fractions
raison3 et l’usage de la science
de la population en situation
dans les pays occidentaux et
d’infériorité : c’était le cas avec la
surtout son rôle dans la capacité
reconquête espagnole aux xive et
à considérer d’autres êtres
xve siècle et sa codification de la
humains comme des moyens et
« pureté du sang » qui s’appliqua
des choses. Enfin, les usages de
aux juifs et aux musulmans. Dans
l’universalité et la période des
le monde musulman, le statut de
Lumières sont revisitées à l’aune
dhimmis (protégés), inférieurs aux
de l’histoire des conquêtes, des
musulmans mais disposant de
colonisations, de l’esclavage et
certains droits et d’une certaine
des génocides.
autonomie, ne repose pas sur le
En réalité, nous ne pouvons sang mais sur la religion. Ce statut
pas affirmer que le racisme est s’apparente à l’antijudaïsme chrétien
universel ni qu’une seule civilisation, avec des restrictions de toutes
occidentale (ou européenne), est sortes y compris le port de signes
comptable de toutes les formes de spécifiques comme la rouelle ou un
racisme (le système des castes en chapeau.
Inde par exemple en témoigne). En Sans entrer dans le détail, on
revanche, des idéologies racistes peut dire que le racisme en tant qu’il
spécifiques se sont élaborées en construit une altérité (un groupe)
Europe au cours de son histoire. comme inférieur et/ou ennemi
Toutefois, attribuer ces constructions (souvent les deux à la fois), peut
à une seule cause à l’intérieur avoir plusieurs composantes :
d’un ensemble qui n’est pas unifié
semble simpliste : le racisme est au • l’élément religieux souvent doublé
carrefour d’éléments historiques, d’un élément culturel ;
politiques, économiques, • l’idéologie d’une supériorité d’une
intellectuels qui varient d’une société civilisation sur l’autre et/ou d’un
à l’autre et d’une époque historique stade de développement d’une
à l’autre. société par rapport à d’autres ;

3. Hirsch M. « L’Ecole de Francfort : une critique de la raison instrumentale ». L’Homme et la société, 35-
36, 115-147. Cet article fait partie d’un numéro thématique sur « Marxisme critique et idéologie » (1975).

14
Peut-on encore parler d’un seul racisme ?

• l’élément biologique qui détermine Mer et il sera introduit en métropole


une hiérarchie des races. sous la Troisième République en
1939. Il entrera dans le domaine
On peut considérer qu’en juridique sous le régime de Vichy,
Europe, l’élément religieux a dominé avec, successivement, le 3 octobre
jusqu’à la fin du Moyen Age, puis 1940 et 2 juin 1941 les lois portant
l’idéologie d’une supériorité de sur le statut des juifs. Le concept
sa civilisation, le nationalisme et comprenant aussi une notion de
enfin, le racisme biologique à partir religion sera utilisé aux Etats-Unis
du xixe siècle. Mais ces différents dans le cadre de l’auto-identification
éléments se sont sans doute plutôt (ou autodéclaration) et dans les
sédimentés : le racisme biologique recensements.
n’a pas chassé l’ethnocentrisme et
l’ethnocentrisme n’a pas chassé Quant au terme « racisme »
la haine religieuse. Simplement, apparaissant au xixe siècle – mais
à chaque période correspond un qui n’entre dans le dictionnaire
type de langage, un type de valeurs qu’en 1946 –, il est lié aux théories
dominantes. Ce qui est important scientifiques dressant une hiérarchie
à retenir, c’est la conjonction des groupes humains.
d’éléments historiques (conquêtes, D’où vient l’idée des races ?
colonisations, esclavage) et De sources sûres, elle est en partie
d’idéologies qui viennent légitimer liée en Europe au scientisme. Elle
l’exploitation, l’oppression et parfois se développe en même temps que
la destruction de peuples ou de la classification du vivant, dans
groupes jugés inférieurs. son ensemble, en espèces. Dès le
xviiie siècle, le savant Linné propose
Races et classification une classification des êtres humains
en six variétés auxquelles on
du vivant attribue des traits spécifiques. Buffon
Le mot « race » est introduit distingue également six variétés
dans la langue française à la géographiques d’humains5, qu’il
toute fin du Moyen Age. Issu hiérarchise comme autant de degrés
de l’italien « razza »4 – dans le de civilisation. La notion de progrès
double sens de « catégorie » et est dès lors mobilisée comme l’un
de « descendance » – il signifie des arguments des théories de
famille et lignage et il est d’usage l’inégalité des races.
aristocratique. Pour tous ces scientifiques, y
En France, le concept de compris Darwin, l’homme provient
« race » sera utilisé dès 1928 lors d’une souche commune et l’inégalité
des débats sur les métis d’Outre- est le fruit d’une évolution. Mais

4. Henry de Boulainvilliers le suggère dans son Essai sur la noblesse de France (1732).
5. L’Histoire naturelle est imprimée d’abord à l’Imprimerie royale en 36 volumes (1749-1789).

15
Lutter contre le racisme

dès le xixe siècle, les savants sont d’Etat (lois de Nuremberg, 1935).
divisés sur ces questions, certains Les premiers groupes exterminés
défendant au contraire une diversité en Allemagne ont été les personnes
d’origine des races. Le débat souffrant d’une maladie mentale
oppose d’une part des scientifiques et les handicapés, puis les juifs
entre eux et d’autre part, certains (5,6 millions de morts mais la
de ces scientifiques à des croyants plupart ne sont pas Allemands
créationnistes pour qui l’humanité et sont exterminés dans d’autres
n’a qu’une seule origine : Adam et territoires conquis par les nazis) et
Eve. les Tsiganes (250 000), enfin dans
l’espace du Reich, les homosexuels
La thèse de Joseph Arthur de
(entre 5 000 et 10 000 déportés et
Gobineau6 qui associe races et
60 % décédés). Sans entrer dans
civilisations dans son ouvrage sur
le détail, il nous faut ici préciser que
l’inégalité des races est celle d’une
le racisme des nazis s’appliquait
dégénérescence de la civilisation
aussi et même principalement à
« blanche » par les métissages.
des populations « blanches » ou
Cette thèse reprise par l’extrême
considérées comme telles, pas
droite française (voir aussi la
seulement les juifs et Tsiganes
théorie du grand remplacement
mais aussi les habitants slaves de
déjà présente dans les ouvrages
Russie qu’Hitler projetait de détruire
de Maurice Barrès et des nazis)
ou de réduire en esclavage quand
est largement relayée par des
il aurait mis en œuvre son projet
idéologues actuels d’extrême droite
de colonisation de la Russie. Pour
comme Renaud Camus.
le nazisme, l’hégémonie revient
La hiérarchisation de groupes à une élite de la race blanche en
humains définis par leur couleur fonction de la pureté du sang.
de peau, leurs origines, des traits
Quant à l’Etat français (dit
physiques auxquels sont associés
de « Vichy »), il a instauré un
des caractéristiques psychologiques
racisme d’Etat en promulguant
et morales, vient consolider,
le statut des juifs (publié au
légitimer, des projets politiques de
Journal officiel du 10 octobre
conquêtes, de colonisation, d’accès
1940 et signé par Pétain). La loi
à une main d’œuvre dépourvue de
proclame la notion de race juive
tous droits.
et promulgue plusieurs mesures
antijuives7 : la dénaturalisation
Racismes et nazisme de tous les juifs devenus français
après 1927, l’abrogation de la loi
Le nazisme peut être considéré Marchandeau du 21 avril 1939 qui
comme un racisme eugéniste et interdisait la propagande antisémite
bien entendu comme un racisme

6. Joseph-Arthur (Comte de) Gobineau (1816-1882), Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-
1855). Paris, Editions Pierre Belfond, 1967, 878 pages.
7. Danièle Lochak, Le Droit des juifs en France depuis la Révolution, Dalloz, 2009.

16
Peut-on encore parler d’un seul racisme ?

dans la presse, la création d’un nomades sur l’ensemble du territoire


fichier des juifs à la préfecture est promulgué. Les nomades
de police, la création d’un statut doivent se déclarer à la gendarmerie
excluant les juifs de tout poste et sont astreints à résidence.
dans la fonction publique et dans
Après la victoire allemande,
les professions artistiques. Suit
les Tsiganes sont internés aussi en
une loi accordant aux préfets le
zone libre dans deux camps, celui
pouvoir d’interner « les étrangers
de Lannemezan et celui de Saliers
de race juive », le recensement
(Bouches-du-Rhône), le seul camp
et l’apposition d’inscriptions sur
d’internement réservé exclusivement
toutes les entreprises gérées par
aux nomades.
des juifs (« Judisches Geschäft »
soit entreprise juive), l’obligation de Un peu plus de 6 000 Tsiganes
porter l’étoile jaune et la mention ont été internés par familles
juive sur les cartes d’identité, enfin, entières. Le 15 janvier 1944,
l’aryanisation des entreprises. En 145 Tsiganes furent déportés de
tout ce sont au moins une dizaine de France au camp de Birkenau.
décrets.
La trentaine de camps
d’internement du territoire national
Discriminations où étaient internés également
des juifs, des étrangers, des
des Gens du voyage : communistes et des réfractaires au
un racisme d’Etat ? STO8 ne seront fermés – et leurs
occupants libérés – qu’en 1946.
Une autre population, les Tsiganes,
est visée à travers la catégorie de Quant à la loi imposant
« Gens du voyage » par toute une aux nomades un carnet
série de mesures discriminatoires. anthropométrique, elle sera
En effet, l’article 3 de la loi de 1912, maintenue jusqu’au 3 janvier
impose aux Tsiganes, considérés 1969 date à laquelle le carnet est
comme des nomades, un carnet remplacé par un livret ou carnet
anthropométrique qui doit être de circulation imposé aux plus
visé dans chaque commune à de 16 ans à une population non
l’arrivée et au départ. Ce carnet est sédentaire désormais appelée
obligatoire dès l’âge de 13 ans. Ces « Gens du voyage ». Ces
mesures visent de fait une catégorie dispositions spécifiques ne seront
culturelle définie par son mode de supprimées qu’en 2017.
vie mais elles empruntent une autre
Peut-on alors parler de racisme
sémantique.
d’Etat ? La France ne reconnaissant
Sous Vichy, le 6 avril 1940, un pas les minorités ethniques sur son
décret interdisant la circulation des territoire a contourné la difficulté

8. STO : service de travail obligatoire.

17
Lutter contre le racisme

en désignant des populations partie de la population en raison


– essentiellement tsiganes, de sa « culture » comme le montre
gitanes, manouches – selon leur l’exemple de fichiers « ethniques »
mode d’habiter itinérant. C’est constitués irrégulièrement par
ainsi qu’ont été mises en place la gendarmerie sur ces bases,
des dispositions de contrôle pratiques qui ont été dénoncées et
spécifiques, dérogatoires au droit combattues notamment par la LDH.
commun sans pour autant afficher
Ce cas d’un groupe constitué
un traitement discriminatoire en
en tant que tel sur la base
raison de l’origine.
de son mode de vie auquel
Sur un plan juridique, dans la sont appliquées des mesures
mesure où nombre de Roms sont spécifiques sans que celles-
sédentaires et où inversement, ci puissent être formellement
des forains non Roms relèvent rattachées à un racisme d’Etat
administrativement de la montre que la notion doit être
catégorie de « Gens du voyage », examinée au cas par cas : ni
ces mesures ne peuvent être banalisée, ce qui serait contre-
assimilées à une discrimination productif, ni considérée d’un point
ethnique ou culturelle. C’est en tous de vue strictement formel. Au
les cas la grille d’analyse adoptée demeurant, c’est peut-être là que
par le Conseil constitutionnel se situe la distinction entre racisme
lorsqu’il a été saisi sur ce sujet d’Etat, ouvertement formalisé
de questions prioritaires de et politiques discriminatoires de
constitutionnalité9. Il en résulte l’Etat qui créent un ensemble de
que pour obtenir du Conseil discriminations.
d’Etat l’annulation d’une circulaire
d’application des dispositions
relatives aux évacuations de camps Qu’appelle-t-on
illégaux10, il faut démontrer un « crime contre l’humanité » ?
ciblage spécifique des Roms.
Le crime contre l’humanité11 est
Un autre sujet est celui du défini pour la première fois en
racisme institutionnel envers 1945 par la Charte de Londres du
ces populations. Dans les faits, Tribunal militaire international plus
cette logique sur les « Gens du connu sous le nom de procès
voyage » a directement ciblé une de Nuremberg. Cette notion est
9. CC n° 2010-13 QPC 9 juillet 2010, M. Orient et autres §6. Sur le principe de fraternité : le Conseil
constitutionnel a réitéré son analyse puisque les lois relatives à l’accueil des gens du voyage
« n’instituent aucune discrimination fondée sur une origine ethnique et ne méconnaissent pas non plus
le principe de fraternité » (CC n° 2019-805 QPC du 27 septembre 2019, Union de défense active des
forains et autres §17).
10. CE 7 avril 2011, n° 343.387, Rec. Lebon : annulation pour discrimination fondée sur l’origine
ethnique des personnes, s’agissant d’une circulaire visant à mettre en œuvre les dispositions
d’évacuation des camps, qui demandait aux forces de l’ordre de cibler prioritairement les Roms.
11. La notion a été créée par Hersch Lauterparcht, juriste britannique, conseiller au procès de
Nuremberg. Cf. Philippe Sands, Retour à Lemberg, Albin Michel, 2017.

18
Peut-on encore parler d’un seul racisme ?

alors attachée explicitement aux Faut-il garder le mot « race »


seuls crimes commis par les
nazis. Les choses changent avec
dans la Constitution ?
la création, en 1998, de la Cour Le 12 juillet 2018, les députés
pénale internationale (CPI) qui français ont voté pour la
est le seul tribunal permanent suppression dans l’article 1er de
chargé de sanctionner les crimes la Constitution du mot « race »
contre l’humanité, en dehors des et l’ajout du critère de sexe
juridictions nationales des Etats dans le cadre de la révision de
ayant placé ces incriminations dans la Constitution. Mais dans la
leur droit pénal. C’est l’article 7 du mesure où il faut un accord entre
Statut de Rome, traité fondateur de l’Assemblée nationale et le Sénat,
la CPI, qui recense les crimes de en réalité ce vote n’a eu aucun
droit commun considérés comme effet, un accord avec le Sénat ne
des crimes contre l’humanité dès s’étant pas produit.
lors qu’ils sont commis sur ordre
« dans le cadre d’une attaque Au demeurant, sur un plan
généralisée ou systématique juridique, cette suppression
dirigée contre toute population entraînerait des incohérences
civile ». Ce sont des crimes insurmontables, le terme
imprescriptibles. Ils concernent les restant inscrit, à deux reprises,
exterminations, les massacres de dans un autre texte à valeur
populations civiles, l’esclavage, constitutionnelle, le préambule de
le viol et de manière générale la la Constitution de 1946. Au premier
persécution de tout groupe pour alinéa (« […] le peuple français
des motifs politiques, raciaux, proclame à nouveau que tout être
religieux, sexuels. Mais tous les humain, sans distinction de race,
Etats n’ont pas signé le traité de de religion ni de croyance, possède
Rome et les obstacles juridiques des droits inaliénables et sacrés »)
et politiques pour que soient jugés et au 16e alinéa (« La France forme
tous les crimes contre l’humanité avec les peuples d’Outre-mer une
sont nombreux. Union fondée sur l’égalité des droits
et des devoirs, sans distinction de
Parmi les crimes contre race ni de religion »).
l’humanité, certains sont des
génocides reconnus par l’ONU Ce vote a donné lieu à de
et l’ensemble des spécialistes et nombreux débats. Tout d’abord,
experts en droit international : les l’expression « sans distinction de
Arméniens (1915), les juifs et les race » ne constitue nullement une
Tsiganes (1941-45) et les Tutsis du reconnaissance de l’existence des
Rwanda (1994). races mais plutôt la reconnaissance
et la condamnation du racisme qui

19
Lutter contre le racisme

repose sur la distinction de races. • ce terme doit être conservé parce


C’est en ce sens qu’auditionné qu’il a un contenu politique, comme
à l’Assemblée nationale12 le trace et comme témoignage ;
15 septembre 2020, Michel • sa suppression mettrait en cause la
Tubiana, président d’honneur de notion même de racisme ;
la LDH, a exprimé la position de • son maintien permet de qualifier et
la LDH : « Nous n’étions pas et ne de punir les actes racistes.
sommes toujours pas favorables
à la suppression de ce mot dans
la constitution. Tout d’abord, parce Race, racisé-e-s, racialisation
que nous conserverions le mot
d’antiracisme, qui inclut le mot race. La remise en cause de la notion de
Aussi, le racisme est passé par race n’a pas fait disparaître le
plusieurs créneaux : un créneau racisme, cette construction sociale
biologique, mais aussi, et de qui permet à un groupe,
plus en plus, un créneau social. essentiellement majoritaire, de
Devant l’impossibilité d’identifier rejeter et/ou de discriminer les
des races au sens biologique membres d’un groupe minoritaire
du terme, ou devant l’absence considéré comme inférieur. Des
de pertinence de cette notion, la sociologues utilisent le terme
question des conséquences du « racisé » qui apparaît chez
racisme et des discriminations Colette Guillaumin14 pour décrire
se déplace sur le terrain social, le processus d’assignation de
et va donc frapper des gens personnes à un groupe suivant des
indépendamment de l’affirmation critères subjectifs. Avec le mot
de hiérarchies biologiques, mais à « racisé », il s’agit de faire porter
travers l’affirmation de hiérarchies sur les racistes l’acte de construire
culturelles, économiques et sociales. la race et de développer des
Supprimer le mot race serait donc préjugés et des pratiques racistes.
une manière de nier la vie des Mais le terme est contesté car il
mots. » peut conduire à essentialiser les
victimes du racisme ou à les
Pour de nombreux militants,
enfermer dans un déterminisme.
chercheurs, juristes13 qui s’opposent,
comme la LDH, à la suppression de La racialisation est une notion qui
ce terme dans la Constitution : peut s’entendre sous deux

12. Mission d’information sur l’émergence et l’évolution des différentes formes de racisme et les
réponses à y apporter.
13. « La race : une catégorie juridique ? » Danièle Lochack in Actes du colloque Sans distinction de...
race (27 et 28 mars 1992) publiés par les Presses de la FNSP, revue Mots n° 33. [Link]
doc/mots_0243-6450_1992_num_33_1_1760
14. Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste : genèse et langage actuel, La Haye, Mouton, 1972.

20
Peut-on encore parler d’un seul racisme ?

aspects : l’attribution d’une


détermination raciale à des
rapports sociaux, à des situations
sociales ou à des comportements.
Il s’agit alors généralement de
dénoncer la racialisation des
rapports sociaux mais aussi de lui
attribuer un rôle déterminant en
particulier dans le maintien des
populations « racisées » dans des
rôles sociaux subalternes ou des
classes sociales les plus
défavorisées ; ou bien, la
racialisation peut désigner une
idéologie : l’assignation identitaire,
l’essentialisation, le
différentialisme. Pour celles et
ceux qui critiquent ce concept, le
rôle déterminant qu’on attribue à
la racialisation dans les rapports
sociaux met à mal les identités de
classes et les luttes qui peuvent s’y
référer.

Ces débats rappellent fortement


les désaccords conceptuels ou
stratégiques sur l’importance du
genre dans les rapports sociaux.

21
Lutter contre le racisme

2. NOMMER LES RACISMES


La manière dont on nomme le recyclant les thèmes classiques de
racisme ou tel ou tel racisme est un l’antisémitisme et de l’antijudaïsme.
enjeu de taille. Nommer, c’est en
Aujourd’hui, le réemploi de
effet, faire exister.
cette expression vise à marquer
Concernant les juifs, il a la différence entre l’antisémitisme
existé un antijudaïsme chrétien issu du contexte sociopolitique
et dans une moindre mesure, international contemporain et
un antijudaïsme musulman. Les l’antisémitisme radical associé
musulmans reconnaissent les juifs au régime nazi et à une idéologie
et les chrétiens comme les « gens raciale. Son usage a été popularisé
du Livre ». par la publication en 2002 d’un
essai du politologue et historien des
Débattre sur une continuité entre
idées Pierre-André Taguieff intitulé
différentes formes de « racismes »
La Nouvelle Judéophobie, suivi,
antijuif dans des périodes différentes
en 2004, de Prêcheurs de haine
et des zones géographiques et
et de Traversée de la judéophobie
culturelles variées revêt sans doute
planétaire. Dans l’acception
un intérêt mais ne renvoie pas aux
proposée par le chercheur, ce
principaux débats actuels. C’est
terme est contesté car d’une part,
pourquoi nous nous intéressons ici
il semble minimiser la persistance
aux dénominations et aux formes
d’un antisémitisme en Europe et aux
modernes des racismes envers les
Etats-Unis (d’extrême droite) dont
juifs.
les thèmes principaux ont peu varié
et d’autre part, il désigne de manière
La judéophobie trop exclusive l’antisémitisme des
pays et des peuples arabes et/ou
Ce terme a été forgé, en 1882, par musulmans, de l’islamisme et de
Léon Pinsker, un penseur russo- l’extrême gauche.
polonais pour désigner la montée
de l’antisémitisme – notamment
la multiplication des pogroms – et L’antisémitisme
encourager les juifs à un projet
Bien que le terme « sémite »
d’autodétermination nationale. Il a
désigne un ensemble linguistique
été repris durant les années 1990
spécifique large (hébreu,
pour désigner des formes d’hostilité
arabe, araméen,...), le terme
aux juifs se présentant comme de
« antisémitisme » inventé en
l’antisionisme (d’extrême droite
Allemagne, en 1879, ne renvoie
et/ou d’extrême gauche) tout en

22
Nommer les racismes

qu’à une hostilité envers les juifs. La notion de sémitisme est enfin
C’est ce que montrent d’ailleurs employée dans des termes raciaux,
les nombreuses publications les sémites étant opposés alors aux
antisémites qui fleurissent dès la fin peuples indo-européens et/ou à la
du xixe siècle. race aryenne.
La haine des juifs en Occident
repose traditionnellement sur La fondation de la Ligue
une base religieuse opposant le
chrétien au juif accusé notamment
des droits de l’Homme (LDH)
de déicide. Mais dès le xixe siècle, et l’affaire Dreyfus
son contenu change et les thèmes
La LDH s’est constituée en 1898
développés, dans les organes
au cœur de « l’Affaire », dans
de presse et chez les auteurs
le mouvement qui réagissait au
antisémites, ne se réfèrent plus
déferlement de l’antisémitisme en
principalement aux aspects
France et défendait l’innocence
religieux. Chez les conservateurs
du capitaine Dreyfus victime d’une
comme chez les socialistes et
machination judiciaire. Mais, dès sa
les anarchistes15, l’antisémitisme
fondation, l’association a précisé
prend la forme d’une critique
qu’elle le défendait non parce qu’il
sociale contre un groupe accusé
était juif mais en raison de l’injustice
de représenter une puissance
dont il était victime. Son premier
financière et par conséquent,
Manifeste affirmait : « Le condamné
politique. Ce n’est qu’à la fin du
de 1894 n’est pas plus juif à nos
xixe siècle que les organisations
yeux qu’un autre, à sa place, ne
de gauche abandonnent en partie
serait catholique, protestant ou
l’antisémitisme social qualifié alors
philosophe. Nous ne voyons en lui
de « socialisme des imbéciles »16.
qu’un citoyen dont les droits sont
L’antisémitisme devient alors les nôtres et nous repoussons,
un thème porté principalement par comme un recul inattendu des
l’extrême droite conservatrice ou idées de liberté, les distinctions de
révolutionnaire et/ou nationaliste. sectes qu’on prétendrait établir en
Les antisémites accusent les juifs sa personne ». Et elle s’est donné
de bolchévisme, de cosmopolitisme, pour but, de manière générale,
d’internationalisme, puis de « d’assurer le respect des droits
complicité avec l’Allemagne de l’Homme et du citoyen » et
(thématique du juif allemand). de prendre la défense de « toute
On oppose les juifs français personne dont la liberté serait
aux « Français de France » ce menacée et dont le droit serait
qui renvoie au terme actuel de violé ». Ce cadre universaliste qui
« Français de souche ». l’a conduit, en particulier, à prendre
aussitôt la défense des Arméniens

15. Pierre-Joseph Proudhon, Carnets, 1847.


16. Le Parti ouvrier. 13 mars 1890.
23
Lutter contre le racisme

victimes de massacres dans alors essentiellement l’antisémitisme


l’Empire ottoman, est celui dans – et dans l’opposition résolue
lequel la LDH a inscrit son action à au nazisme qui avait commencé
sa naissance et auquel elle s’efforce ses massacres antisémites,
d’être fidèle aujourd’hui. cela a suscité à son encontre de
nombreuses critiques de la part de
Cette perspective universaliste
ceux qui défendaient « l’esprit de
n’a pas toujours été partagée ni
Munich », le « pacifisme intégral »
comprise. Symptomatique est la
et la paix à tout prix. L’orientation
grave crise qu’elle a connue au
majoritaire résolument antifasciste
cours de sa première décennie
de la LDH a conduit de nombreux
d’existence autour de la question
ligueurs à combattre dans la
de la prise en compte des droits
Résistance.
économiques et sociaux en tant
que droits de l’Homme. Près d’un Le phénomène colonial suivi
tiers de ses membres, au discours des guerres de décolonisation a
républicain mais qui ne voulaient représenté un nouveau défi pour
pas voir les injustices du capitalisme la vision universaliste portée par la
ni prendre en compte la demande LDH lors de la fondation. Ce n’est
d’une République sociale, ont qu’en se dégageant, avec Daniel
désapprouvé la position défendue Mayer, lors du combat contre la
par son président de l’époque, guerre d’Algérie et pour son droit
Francis de Pressensé, ami de à l’indépendance, de l’illusion
Jaurès, lors d’une autre machination coloniale républicaine qui l’avait
judiciaire qui a frappé cette fois, longtemps influencée, qu’elle
en 1910, le docker charbonnier a renoué avec l’universalisme
du Havre Jules Durand. La LDH conséquent affirmé à ses débuts.
a alors le soutien d’une partie des
dreyfusards, mais certains comme
Clemenceau, Picquart ou Briand Colonialisme et antisémitisme
ne soutiennent pas cette cause. Ou
En Algérie, de nombreux groupes
encore de l’un des premiers soutiens
et journaux font de l’antisémitisme
d’Alfred Dreyfus, Joseph Reinach,
le fer de lance d’une « restitution »
premier historien de l’Affaire, qui,
aux Français de la France et
comme d’autres personnalités
de l’Algérie. Ces colonialistes
socialement conservatrices, n’a
contestent le décret Crémieux,
pas étendu à l’ouvrier Durand son
promulgué le 24 octobre 1870,
indignation quelques années plus
qui accorde d’office la citoyenneté
tôt vis-à-vis du sort de l’officier juif
française aux 37 000 juifs d’Algérie.
victime d’antisémitisme.
Ils le contestent par antisémitisme
Ensuite, si, à la fin des années d’une part et parce qu’ils craignent
1930, elle est restée ferme, avec l’extension de ces droits aux
son président, Victor Basch, dans le musulmans, lesquels ont été
refus du racisme – mot qui désignait maintenus dans le statut d’indigène.

24
Nommer les racismes

La perception par les juifs Sous Vichy, le décret du


d’Algérie de la loi Crémieux17 a été 7 octobre 1940 retire la nationalité
variable selon leur statut social française aux juifs d’Algérie. Après le
et leur appartenance à un milieu débarquement des alliés en Afrique
rural ou urbanisé, d’autant qu’elle du Nord, la législation de Vichy est
s’accompagnait de l’ingérence sur abolie (ordonnance du 14 mars
les cultes et les traditions par des 1943) cependant à la demande du
institutions juives de métropole nouveau gouverneur d’Algérie le
soucieuses d’alphabétiser et de décret Crémieux est aboli pour être
« civiliser » ces juifs « indigènes ». ensuite rétabli par le Comité français
L’accès à la nationalité française de libération19.
apportait des avantages indéniables
Ainsi, comme le montre Jean-
en particulier en termes de
Paul Honoré, en métropole comme
scolarisation des enfants et
dans les colonies, l’antisémitisme
pour les adultes, d’accès à des
est au carrefour d’un faisceau de
métiers qui avaient pu leur être
plusieurs racismes et d’intérêts
refusés antérieurement mais elle
politiques. Il sert à rassembler sous
s’accompagnait d’une délégitimation
la même bannière des courants
des modes de vie, des modes de
politiques ou idéologiques parfois
croire et de s’organiser en tant
fort éloignés20.
que communauté dotée d’une
culture propre intégrant les apports La nature des préjugés contre
(linguistiques, musicaux, littéraires) les juifs et l’ampleur des crimes
du monde berbéro-musulman- commis pendant la Seconde Guerre
arabe18. mondiale, jusqu’au négationnisme
qui nie l’existence des chambres
Ce décret a par ailleurs créé
à gaz et de l’extermination,
une fracture entre les communautés
confère bien une spécificité à
juives et musulmanes d’Algérie.
l’antisémitisme. Le succès toujours
D’autant qu’en même temps, la
actuel des Protocoles des sages
troisième République a abrogé
de Sion, un faux antisémite
le sénatus-consulte (décret impérial)
commandé par la police secrète
du 14 juillet 1865, qui permettait aux
du tsar de Russie qui accusait en
musulmans et aux juifs d’Algérie
1905 les juifs d’être à l’origine d’une
d’accéder à la nationalité française
conspiration mondiale, en témoigne :
en renonçant à leur statut personnel
il situe bien le conspirationnisme
et qui fut un échec.
moderne comme une des formes de
l’antisémitisme.

17. En 1865 avec le sénatus-consulte du 14 juillet, la France ouvre la possibilité aux « indigènes » (juifs
et musulmans) d’accéder à la pleine citoyenneté française, moyennant la perte de leur statut personnel
(notamment un système juridique propre).
18. Nous avons créé ce terme pour rendre compte de la diversité des cultures algériennes.
19. Déclaration du 21 octobre 1943.
20. Le Vocabulaire de l’antisémitisme en France pendant l’affaire Dreyfus. Jean-Paul Honoré. Mots. Les
langages du politique Année 1981 2 pp. 73-92.

25
Lutter contre le racisme

Antisionisme et antisémitisme différentes : le refus de l’existence


de l’Etat d’Israël en tant qu’Etat
Le sionisme est un mouvement juif ou la critique de la politique
politique de la fin du xixe siècle, israélienne colonialiste envers les
visant à la création d’un Etat Palestiniens, ou encore celle des
rassemblant l’ensemble des juifs politiques discriminatoires envers
en Palestine, qu’on les considère les Palestiniens de nationalité
comme formant un peuple ou non. israélienne.
Ses inspirations sont diverses,
Le débat récent sur
qu’elles se fondent sur l’idée d’auto-
l’antisionisme et l’antisémitisme est
détermination d’un peuple, sur l’idée
en particulier lié à cette ambiguïté,
d’un foyer juif et bien plus tard d’une
ambiguïté que de toutes parts, on se
nation, sur une utopie socialiste,
garde souvent de lever. La définition
un messianisme religieux... Sans
opérationnelle de l’antisémitisme
entrer dans le détail, on observe
adoptée par l’Alliance internationale
que ce mouvement ne fut pas
pour la mémoire de l’Holocauste
monolithique21 et qu’il connut au
(Ihra)23 et proposée aux Etats qui
sein même des mouvements juifs de
l’ont adoptée en nombre (y compris
nombreuses oppositions. Enfin, les
l’Assemblée nationale en France24 le
sionismes ne peuvent être pensés
3 décembre 2019 malgré une forte
en soi, indépendamment du droit à
opposition) en fournit une nouvelle
l’autodétermination des Palestiniens.
illustration.
Pour Denis Charbit, le sionisme
Cette définition est introduite
est d’abord un mouvement
de la manière suivante :
d’émancipation. Mais pour Maxime
« L’antisémitisme est une certaine
Rodinson, et plus encore pour
perception des juifs, pouvant
Ilan Halevi22, le sionisme est un
s’exprimer par de la haine à
colonialisme. Quoi qu’il en soit, c’est
leur égard. Les manifestations
bien la montée de l’antisémitisme
rhétoriques et physiques de
en Europe, les persécutions et
l’antisémitisme sont dirigées contre
les discriminations subies par les
des individus juifs ou non-juifs et/
juifs qui ont renforcé l’influence de
ou leurs biens, contre les institutions
ce mouvement pour aboutir à la
de la communauté́ juive et contre
naissance de l’Etat d’Israël en 1948.
les institutions religieuses juives.
Dans ce contexte, l’antisionisme En outre, l’Etat d’Israël, perçu
peut comporter deux significations comme une collectivité́ juive, peut

21. Charbit Denis, « Les sionismes au xxe siècle, entre contextes et contingences », Vingtième Siècle.
Revue d’histoire, 2009/3 (n° 103), p. 27-46. DOI : 10.3917/ving.103.0027. URL : [Link]
[Link]
22. Bruit Guy. Ilan Halevi, « Question juive : la tribu, la loi, l’espace », 1981. In: Raison présente, n°63, 3e
trimestre 1982. Raison et déraison. pp. 162-166.
23. « Définition de l’antisémitisme de l’Ihra : attention, danger ! » Lettre ouverte de Malik Salemkour,
président de la LDH, adressée aux députés suite à la proposition de résolution Sylvain Maillard.
24. Résolution nº 361, adoptée par l’Assemblée nationale, visant à lutter contre l’antisémitisme.

26
Nommer les racismes

aussi être la cible de ces attaques. • elle crée une exception en donnant
Dans les affirmations antisémites, une définition et un contenu
il est fréquent que les juifs soient « officiels » à un racisme en
accusés de conspiration contre particulier ;
l’humanité́ . » Suivent une série • elle n’est justement pas
d’exemples qui sont nombreux à opérationnelle car ne permettant
concerner l’Etat d’Israël. pas d’identifier clairement ce qui
La Ligue des droits de relève du délit de racisme.
l’Homme, la Commission nationale
consultative des droits de l’Homme
(CNCDH), de nombreuses Le racisme anti-asiatique,
associations et intellectuels se sont anti-Chinois
opposés à cette définition pour
plusieurs raisons : « Nous avons été combattants pour
la France, enfants des colonies,
• elle est considérée comme boat-people ; nous sommes
particulièrement indigente comme devenus médecins, comédiens,
définition de l’antisémitisme au artistes, pharmaciens, éboueurs,
regard des différentes composantes chefs de cuisine… Ensemble, nous
de l’antisémitisme ; pouvons changer les choses ! »25.
• elle est trop focalisée sur la Tels sont les propos que l’on
question de l’Etat d’Israël et découvre dans la courte vidéo
contribue ainsi à renforcer ce « Asiatiques de France » publiée
qu’elle prétend combattre : sur une plateforme en ligne en
l’assimilation des juifs aux mars 2017 qui rassemble une
Israéliens même si, par ailleurs, elle vingtaine de personnes issues de
précise que ce n’est pas la critique l’immigration asiatique.
de la politique de l’Etat d’Israël qui En France comme en
est en jeu ; Amérique du Nord, les asiatiques
• elle tend à assimiler l’antisionisme sont souvent associés à l’image
– sans en donner une définition de « minorité modèle », qui est
précise – avec l’antisémitisme et parvenue à mieux s’insérer que les
crée donc un délit d’opinion autres populations immigrées. Ces
politique car la frontière entre la stéréotypes « positifs » tendent à
critique de la politique de l’Etat masquer les discriminations qui
d’Israël et la remise en cause de visent les personnes asiatiques
son existence n’est pas toujours en France, qui sont longtemps
aisée à établir ; restées ignorées et sous-estimées

25. Chuang Ya-Han, Le racisme anti-Asiatiques, entre oubli et mépris, dans : Omar Slaouti éd.,
Racismes de France. Paris, La Découverte, « Cahiers libres », 2020, p. 199-214. URL : [Link]
[Link]/[Link]

27
Lutter contre le racisme

dans l’imaginaire collectif ou au En 2017, un Collectif asiatique


sein des sciences sociales et des décolonial (CAD), composé
mouvements antiracistes. exclusivement d’asiatiques est créé :
il dénonce le racisme anti-asiatique
Aussi le sujet du racisme
y compris quand il se présente sous
anti-Asiatique n’a-t-il surgi que
la forme positive du « mythe » d’une
récemment. Suite à des agressions
immigration bien intégrée. Il entend
racistes dans le 20e arrondissement
construire des alliances avec les
de Paris, une première manifestation
autres groupes « racisés ».
dénonçant ce racisme a été
organisée en juin 2010 puis suivie Début 2020, face à la flambée
par d’autres mobilisations face à de propos racistes contre les
la multiplication des agressions asiatiques, notamment sur les
contre des Chinois, notamment à réseaux sociaux, a été lancé le
Aubervilliers. hashtag #jenesuispasunvirus,
fruit de la mobilisation militante de
Plusieurs incidents récents
l’association des jeunes chinois.
mettent en lumière la banalité du
racisme et des préjugés racistes
envers les asiatiques. En août 2016, La négrophobie
Chaolin Zhang, un couturier chinois,
a été assassiné à Aubervilliers lors
ou racisme anti-noir
d’un vol à l’arraché. Sa mort tragique Le terme est utilisé pour désigner
a provoqué des contestations le racisme contre les Noirs
massives de la part des populations quelles que soient leurs origines.
asiatiques vivant dans la région La négrophobie est en partie
parisienne, qui exigent des mesures liée à l’histoire de l’esclavage26
de prévention (comité de pilotage et se manifeste donc fortement
au sein de la préfecture, installation dans les régions et pays ayant
de caméras de surveillance, pratiqué l’esclavage de façon
séances de médiation et de plus ou moins intensive. Elle
conscientisation à l’école, etc.). À résulte également des préjugés
la fin de l’année 2019, l’apparition colonialistes sur une pseudo
du nouveau coronavirus en Chine nature africaine « en retard »,
réactive une vague de sentiments préjugés encore récemment
racistes anti-asiatiques, comme énoncés par un président de
en témoigne la forte diffusion de la République française. Les
l’emploi de certaines expressions stéréotypes renvoient donc à la
telles qu’« alerte jaune » ou « virus fois à une « animalisation », à une
chinois »… infantilisation et ils traduisent de
manière générale un racisme de
supériorité.

26. Ce sujet est développé dans la partie historique.

28
Nommer les racismes

En 2018, l’enquête annuelle AborigènesComptent ») a fait


de la CNCDH sur le racisme, florès sur les réseaux sociaux,
l’antisémitisme et la xénophobie27, les protestations ont été axées
dressait un constat paradoxal. Au sur le traitement réservé à cette
niveau des opinions, les personnes population victime de massacres,
noires constituent, avec les juifs, d’expropriations et d’incarcérations
la minorité́ la mieux acceptée en massives depuis l’arrivée des colons
France. Pourtant, du point de vue blancs au xviiie siècle.
des comportements, elles sont
En France, le 2 juin 2020, plus
parmi les plus discriminées ; sur
de 20 000 personnes répondent
les réseaux sociaux, dans l’accès
à l’appel à manifester du Comité
aux biens et services ou dans les
pour la vérité pour Adama, ce
stades s’exprime un racisme anti-
jeune homme, mort à 24 ans sur
Noirs extrêmement cru, animalisant
le sol de la caserne de Persan
et violent, construit par opposition à
(Val-d’Oise), à la suite d’une
une norme blanche.
interpellation, en juillet 2016.
La mort de George Floyd, La LDH qui s’était associée aux
littéralement étouffé le 25 mai 2020 différentes manifestations du Comité
lors d’une interpellation policière pour la vérité pour Adama et aux
aux Etats-Unis et les vidéos manifestations contre les violences
insoutenables relayées dans le policières a pris l‘initiative d’une
monde entier ont provoqué une tribune publiée par Libération,
onde de choc internationale. Face le 1er juillet 202028, et signée par
à la cruauté de ce meurtre, au de nombreuses associations et
cynisme des policiers, chaque pays personnalités.
s’est trouvé confronté, en fonction
Tout comme la vague #MeToo
de son histoire, à la question du
avait révélé dans le monde entier
racisme envers les Noirs. La même
non seulement l’importance et le
semaine, João Pedro, un jeune Noir
caractère mondial des violences
de 14 ans, était lui aussi abattu par
faites aux femmes, mais aussi
la police à Rio de Janeiro. Dans ce
une exigence de justice et de
pays où 56 % de la population est
protection, Black Lives Matter a
noire, le racisme est ancré au plus
soulevé un mouvement international
profond de la société. En réaction,
de protestations en faveur de
un Black Lives Matter jaune et vert a
l’égalité raciale et a donné un nouvel
vu le jour au Brésil.
élan aux militants qui dénoncent les
En Australie, où le hashtag discriminations et le racisme dans la
#AboriginalLivesMatter (« #LesVies police.

27. Rapport sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, focus : lutter contre le
racisme anti-Noir, CNCDH, 2019.
28. Tribune collective « Vérité et justice », Libération, 1er juillet 2020.

29
Lutter contre le racisme

Les polémiques Au fil des années, cette pratique


est sortie des théâtres pour se
sur le « blackface » répandre dans tous les champs de
C’est une réalité peu connue mais le la culture américaine, notamment
« blackface » a une double origine : le cinéma. En 1915, La Naissance
d’abord, des spectacles dans les d’une nation (The Birth of a Nation
marchés des grandes métropoles de D.W. Griffith), l’un des films
du Nord des Etats-Unis29 (Blancs fondateurs de l’histoire du cinéma,
grimés en Noirs), ensuite, des suscita des mouvements de
spectacles30 que les esclaves noirs protestation des populations noires
donnaient dans les plantations, à dans tout le pays en raison de ses
la demande des maîtres, pour les représentations racistes des Noirs.
divertir (Noirs grimés en Blancs). Quinze ans plus tard pourtant, le
premier film parlant, Le Chanteur
En Europe, des Blancs sont de jazz, d’Alan Crosland, utilisait, lui
grimés en Noirs dans le théâtre aussi, le procédé du « blackface ».
de vaudeville (La Négresse ou
le pouvoir de la reconnaissance Une analyse plus nuancée
de Radet et Barré, 1787) tandis indique que, comme tradition
qu’outre-Atlantique, ce sont aussi populaire, le « blackface » n’a pas
des vaudevilles sur la vie des Noirs, toujours été le vecteur pur et simple
appelés « minstrel shows » – joués de la négrophobie :
par des Blancs qui se griment le « Pour ces jeunes blancs, se
visage. L’acteur le plus connu est mettre dans la peau d’un noir était
Thomas Rice, qui chante et joue une stratégie pour échapper à un
le rôle d’un personnage, Jim Crow, contrôle social et culturel. Une fois
esclave paralysé travaillant dans les sous le masque, leurs identités de
plantations du Sud et représenté jeunes immigrés irlandais, français
selon tous les préjugés raciaux : ou allemands, disparaissait. Un
paresseux, futile, infantile. La moyen donc, pour une « masse de
chanson devint si populaire que jeunes Blancs déracinés », de se
le terme sera ensuite employé forger une identité. Le « blackface »
pour désigner les mesures était aussi un métissage culturel,
institutionnalisant la ségrégation une image qui était renvoyée en
raciale dans le sud des Etats-Unis miroir aux publics de ces quartiers
dès 1876, « lois Jim Crow ». C’est inter-ethniques ; métissage qui
dire de quelles lourdes ambiguïtés s’incarnait dans le maquillage qui
est porteuse cette « culture laissait voir leurs peaux blanches
populaire ». sous les couches de bouchons
brûlés et que les mélodies

29. William-T Jr. Lhamon, Peaux blanches, masques noirs : Performances du « blackface » de Jim Crow
à Michael Jackson – Editions Kargo et l’Eclat. 2011. Préface de Jacques Rancière.
30. Sylvie Chalaye, Race et théâtre : un impensé politique (Actes Sud - Papiers, 2020).

30
Nommer les racismes

irlandaises chantées en dialecte publié un communiqué faisant valoir


créole colportaient. Le « blackface » que dans ce cas, sont mis en scène
à travers la figure du Noir devient « les clichés les plus éculés du
une identité commune pour ces sauvage flanqué d’un pagne, d’un
jeunes immigrés qui désormais se os dans le nez au-dessus d’une
retrouvent plus dans la figure de Jim large bouche écarlate et avec, pour
Crow que dans celles proposées faire bonne mesure des peintures
par le répertoire de l’Amérique blanches sur le visage… ».
rurale (Davy Crockett) ou du théâtre Appelant le maire de Dunkerque à
anglais. Jim Crow, personnage un dialogue, l’association conclut
subversif détesté de toute part, en ces termes : « Faut-il vraiment,
que ce soit par les élites ou les au nom du statu quo, fragiliser le
classes moyennes, était célébré respect et l’égalité auxquels toutes
par ce « lumpen » qui l’érigea en et tous ont droit ? Ni la République,
figure quasi politique d’une lutte ni l’ordre public, ni la fête n’y
des classes en gestation…. Avec trouvent leur compte. C’est pourquoi
le succès de ces spectacles dans la LDH invite la municipalité de
les années 1850, le capitalisme Dunkerque à engager un débat avec
étouffa la critique portée par le sérieux et le souci d’humanité
le « blackface » et en fit un art que le sujet requiert. Elle l’invite à
bourgeois, mercantile et raciste. enrichir la tradition carnavalesque
L’identification demeura et circula en défendant ce qu’elle porte
jusqu’à nous mais sous une forme de meilleur, le rire, un rire allégé
cryptée : le « blackface » devint d’une histoire tissée de mépris, de
une lutte sociale vernaculaire dont souffrances et de larmes. »
on retrouve encore la trace dans la
Concernant le fait de
culture hip hop contemporaine. »31
représenter des Noirs (tableaux,
photos, photomontages ou acteurs/
La LDH et le « blackface » trices avec des visages peints
en noir), la LDH a eu souvent, à
Depuis quelques années, le débat travers l’Observatoire de la liberté
sur le « blackface » s’intensifie non de création, à défendre des œuvres
seulement aux Etats-Unis mais contre des appels et des pratiques
dans le monde entier. Pour la LDH, de censure, estimant d’une part que
il convient d’identifier ce qui relève l’accusation de racisme relève des
ou non de la pratique raciste du tribunaux, que la liberté de voir est
« blackface ». Ainsi, en 2018, devant inséparable de celle de critiquer et
les polémiques déclenchées au que, par ailleurs, dans de nombreux
sujet du Carnaval de Dunkerque au cas, l’intention de l’œuvre était de
cours duquel un groupe d’hommes dénoncer le racisme.
se grime en Noirs, La LDH a-t-elle

31. Jean-Paul Lallemand, William-T Jr. Lhamon, Peaux blanches, masques noirs : Performances du
« blackface » de Jim Crow à Michael Jackson, Volume !, 8 : 2 | 2011, 210-212.

31
Lutter contre le racisme

Communiqué de l’Observatoire Certains réclament


de la liberté de création. paradoxalement un débat. Qu’il ait
Paris, le 29 mars 2019 lieu, à la suite de la représentation
que la direction de Sorbonne
Une représentation des Université doit reprogrammer
Suppliantes d’Eschyle par la comme elle l’a indiqué à la presse.
compagnie Demodocos devait
L’Observatoire de la liberté de
avoir lieu lundi 25 mars 2019 à la
création, dont c’est l’objet,
Sorbonne dans le cadre du
propose de l’organiser.
Festival les Dionysies.

Elle a été rendue impossible par L’islamophobie : un terme


une protestation d’organisations
défendant les « Noirs » et une
discuté mais largement adopté
organisation étudiante, D’après le Larousse, l’islamophobie
demandant l’annulation au nom est « l’hostilité envers l’islam et
de la lutte contre le racisme. les musulmans ». La Commission
Si le « blackface » est une nationale consultative des droits de
pratique condamnable, en ce qu’il l’Homme (CNCDH) le définit comme
a pour objet d’humilier les une « attitude d’hostilité systématique
« Noirs », en l’espèce, les envers les musulmans, les personnes
motivations de la compagnie ne perçues comme telles et/ou envers
relèvent ni de ce projet ni de cette l’islam ».
pratique. Ce mot a d’abord été utilisé par
Personne ne peut s’ériger ainsi en des administrateurs-ethnologues
censeur autoproclamé. Si certains au tout début du xxe siècle pour
considèrent que la pièce est décrire ce qu’ils appellent une
raciste, le recours légal, ce sont les « islamophobie de gouvernement »
tribunaux, lesquels n’ont pas été fondée sur la différenciation des
saisis. musulmans dans le système colonial
français. Ce terme s’est toutefois
Il n’est pas admissible, dans une récemment largement diffusé d’abord
société démocratique, que le débat en Grande-Bretagne et aux Etats-
ne puisse avoir lieu autour d’une Unis puis plus tard en France.
œuvre parce qu’on a empêché
l’œuvre d’être représentée. Le A partir des années 2000, les
public doit avoir librement accès à institutions européennes ont adopté
l’œuvre pour se faire sa propre le concept. En 2004, Kofi Annan,
opinion. Ce n’est pas à un groupe alors secrétaire général de l’ONU,
de pression, quelle que soit la déclare : « Quand le monde est
légitimité de son combat, de contraint d’inventer un nouveau
s’interposer entre l’œuvre et le terme pour constater une intolérance
public. de plus en plus répandue, c’est une

32
Nommer les racismes

évolution triste et perturbante. C’est le terme « islamophobie » peut


le cas avec l’islamophobie ». créer une confusion entre la critique
d’une religion et l’hostilité envers les
Les terreaux de cette hostilité
musulmans en raison de leur religion.
envers l’islam et les musulmans
Le terme « racisme antimusulman »
(l’orientalisme médiéval imprégné
leur semble plus approprié.
des luttes religieuses entre
le christianisme et l’islam, D’autant que, la montée
l’orientalisme des xviiie siècle et en puissance de la notion
xixe siècle, qui voit dans l’islam d’islamophobie a fait disparaître
une culture irrationnelle enfin, le l’expression de « racisme anti-
colonialisme) sont connus. Mais Arabes », alors que les deux
ce racisme se nourrit aussi du notions ne sont pas synonymes;
débat sur l’immigration et des d’où l’attribution d’une motivation
attentats terroristes revendiqués religieuse à des actes racistes
au nom de l’islam. En France, ce et discriminatoires dépourvus de
contexte contribue à construire des motivation religieuse et l’assignation
représentations de l’islam comme des victimes à leur religion
menace à la fois extérieure et supposée.
intérieure.
La multiplication d’actes Islam, islamisme, islamique
proprement antimusulmans
(cochons32 devant les mosquées, L’islam est au centre de nombreux
voiles arrachés...) et la débats en France qui croisent la
stigmatisation de cette religion et de question de la laïcité et celle du droit
ses croyants a contribué à imposer au blasphème.
le terme d’islamophobie. Elle est Récemment, l’affaire Mila qui
associée pour ses défenseurs à une concerne une jeune fille menacée
tradition ethnocentrique française de mort, désormais sous protection
et à une hostilité́ obsessionnelle policière après avoir, suite à des
à l’égard de l’islam. La liberté́ provocations, insulté l’islam sur
d’expression et l’absence de délit de les réseaux sociaux ou encore
blasphème sont analysées à cette l’assassinat du professeur d’histoire
aune. D’autant que la limite entre la et géographie Samuel Paty, enfin
critique d’une religion et l’incitation à le procès sur l’attentat contre les
la haine envers ses adeptes peut se dessinateurs de Charlie Hebdo et un
montrer parfois ténue. Hyper-cacher ont relancé le débat
Les opposants à ce terme ne sur la place de l’islam en France et
nient pas forcément l’existence de la lutte contre les extrémismes.
ce racisme mais ils estiment que
32. La provocation peut aussi être prise en compte indirectement : ainsi, le Conseil d’Etat a-t-il justifié
l’interdiction d’une distribution de soupe contenant du porc, organisée par l’association « Solidarité des
français », car ce projet a été « conçu comme une démonstration susceptible de porter atteinte à la
dignité des personnes privées du secours proposé et de causer ainsi des troubles à l’ordre public » (CE
5 janvier 2007, n°300.311).
33
Lutter contre le racisme

L’usage des termes dans


Scorsese La Dernière Tentation du
ces débats est généralement
Christ qui désacralisait le Christ
problématique. Par exemple,
avait provoqué pressions en tous
la notion d’islam « modéré »,
genres, annulations de spectacle,
d’islamisme, d’intégrisme.
incendies de cinémas, attentats…
De quoi parle-t-on ? On appelle « islamismes » – le
terme est réapparu en France à la
L’islam s’appuie sur un texte, le fin des années 1970 – les courants
Coran, livre saint et parole de les plus radicaux ou les plus
Dieu révélée à Mahomet, et la extrémistes, intégristes se
Sunna, enseignement et vie du réclamant de cette religion.
prophète. Le mot islam signifie L’islamisme ne doit pas être
« soumission à la volonté d’Allah confondu avec l’adjectif
(Dieu) ». Les musulmans se « islamique » qui qualifie tout ce
répartissent en deux courants qui se rapporte à l’islam.
principaux : le sunnisme (84 %) et
le chiisme (15 %). Près d’un quart Ce terme – islamisme – peut être
de la population mondiale est contesté dans la mesure où il
musulmane. Les pays qui contient la racine islam comme s’il
comptent le plus de musulmans y avait une continuité entre islam
sont l’Indonésie, le Pakistan, et islamisme. Le mot
l’Inde, le Bangladesh, la Turquie, « intégrisme », qui peut
l’Iran, l’Egypte et le Nigeria. Les s’appliquer à toute religion et
Arabes sont minoritaires parmi les traduire une lecture littérale et
musulmans (20 à 25 %) et il « intégrale » de la religion ne
existe des Arabes chrétiens (en laissant nulle liberté
Egypte, au Liban...). Selon le d’interprétation, s’il était utilisé,
ministère de l’Intérieur, il y aurait le mérite d’une certaine
aurait entre cinq et six millions de neutralité. Mais de fait, il n’en est
musulmans en France. pas fait usage au sujet de ces
courants de l’islam qui veulent
Mahomet qui a créé cette religion imposer l’application rigoureuse de
au viie siècle est considéré par les la charia (loi islamique fondée sur
croyants comme le dernier les préceptes du Coran) et la
prophète mais il est aussi une création d’Etats islamiques.
figure sacralisée au même titre
que Jésus-Christ pour les Quelle est la pénétration en France
chrétiens. de cet intégrisme musulman ?

Ainsi, les réactions de musulmans Le Centre français de recherche


contre la désacralisation de sur le renseignement a publié un
Mahomet ne sont pas propres à rapport sur le développement de
leur religion : en 1988, par l’islam fondamentaliste en France
exemple, le film de Martin en 2005. Il indique que l’islamisme

34
Nommer les racismes

représente 5 à 10 % de la • les « Roms », dans les pays de l’Est


communauté musulmane, soit et les Balkans ;
300 000 à 500 000 personnes. • les « Sinté » et « Manouches » en
En outre, 1 % des musulmans Allemagne, France et Italie ;
français seraient prêts à s’engager • les Gitans et Kalé dans le sud de la
ou à soutenir activement le djihad, France, en Espagne et au Portugal.
soit 3 000 à 5 000 personnes. En France, ce sont les termes
Enfin, selon des chiffres émanant de « voyageurs » ou « Gens du
des services de renseignement voyage » qui sont utilisés pour
cités dans ce rapport, en 2005, caractériser un mode de vie
entre 300 et 500 jeunes Français non sédentaire ou nomade. Ces
avaient rallié Al-Qaïda. désignations sont aujourd’hui
contestées, en particulier parce
qu’elles créent une confusion entre
La romaphobie : Roms, un mode d’habitat itinérant et des
Manouches, Gitans, Tsiganes aspects d’identités culturelles de
populations au demeurant souvent
On emploie beaucoup de termes sédentarisées.
différents pour désigner une
population présentant de nombreux Le débat34 n’est pas seulement
points communs dans les modes de sémantique : il renvoie à la manière
vie et la culture mais rattachée à une dont sont perçues ses populations
diversité d’histoires et d’ancrages et aux politiques qui leurs sont
géographiques. réservées.

Le terme Roms33 désigne une Lorsqu’en 1971 le congrès


communauté venue de l’Inde, il mondial rom crée l’Union romani
y a environ 1 000 ans. Parvenus internationale (URI), il adopte pour
en Europe par l’Asie mineure et l’ensemble de ces groupes une
le Bosphore, ils se sont installés dénomination commune « Roms »,
d’abord dans les Balkans, puis les un drapeau et un hymne. L’Union
Carpates, enfin principalement en européenne (UE) et le Conseil de
Europe Centrale. Leur langue, le l’Europe ont officiellement adopté le
romani, d’origine indienne comprend terme « Roms » pour désigner ces
divers dialectes selon les lieux différentes populations y compris
géographiques. les « voyageurs » ou « Gens du
voyage ». Mais qu’on les appelle
Parmi les Roms européens Roms ou « Gens du voyage »,
(entre 10 et 12 millions, la plus forte ces populations sont celles qui
minorité d’Europe), on distingue trois sont le plus rejetées et sujettes au
groupes selon la façon dont ils se racisme35.
nomment eux-mêmes :

33. Peut s’écrire Rroms en langue Romani.


34. Voir p. 17 sur la question du racisme d’Etat.
35. Voir les rapports de la CNCDH, en particulier celui de 2019.
35
Lutter contre le racisme

Racisme colonial et néocolonial • enfin et c’est le dernier point, ce


racisme colonial et les discriminations
« C’est le côté humanitaire
qui l’accompagnent feraient système
et civilisateur de la question
au sens où de nombreuses
[l’expansion coloniale]… Les races
interactions au niveau des individus,
supérieures ont un droit vis-à-vis
des organisations, des institutions
des races inférieures. Je dis qu’il y a
conduiraient à ces discriminations.
pour elles un droit parce qu’il y a un
devoir pour elles. Elles ont le devoir
de civiliser les races inférieures ». Origines historiques
Jules Ferry, discours à la Chambre du racisme colonial
des députés, 28 juillet 1885.
A partir du xve siècle, quand
Malgré les décolonisations,
commencent les grandes
les questions coloniales restent
navigations, la découverte de
présentes dans le débat public en
nouveaux territoires s’amplifie
France et dans de nombreux pays.
considérablement. Lorsque les
Elles interrogent :
Européens découvrent ces mondes
inconnus, peuplés d’individus aux
• l’existence d’un lien historique entre
coutumes et à l’apparence insolites
colonisation et immigration et un
à leurs yeux, les premières théories
héritage de la colonisation dans les
de l’inégalité des races font leur
rapports entre le groupe majoritaire
apparition. Elles servent à justifier
et les minorités qui ont immigré des
les conquêtes, les colonisations et
pays colonisés vers le pays
l’esclavage.
colonisateur ;
• des structures des pays La colonisation des Amériques36
colonisateurs (justice, police, école, décima les Indiens par le travail forcé
administration, etc.) façonnées par et par l’introduction de nouvelles
l’expérience coloniale en conservent maladies. Elle se traduisit aussi par la
donc des traits et des pratiques : volonté de convertir les populations
c’est ce qu’on appelle le racisme indigènes et de faire disparaître leurs
institutionnel qui intervient dans des cultes et leurs cultures.
discriminations dans l’éducation, Les conquêtes et colonisation
l’accès au logement ou à des postes des Amériques sont suivies dès le
dans les institutions ou encore dans xviiie siècle par un vaste mouvement
le traitement par les institutions de colonisation d’autres régions par
(police, justice, éducation nationale) ; les Européens. La France domine le

36. C’est la bulle « terra nullius » (terre n’appartenant à personne), du pape Urbain II en 1095 qui permit
aux Etats catholiques de s’approprier de territoires occupés par des non-catholiques.

36
Nommer les racismes

Maghreb et le Sahel (la région située


Qu’est-ce-que le colonialisme ?
juste au sud du Sahara), tandis que
le Royaume-Uni s’impose en Afrique
orientale et australe. L’Asie aussi est Dans l’histoire de l’humanité ont
existé de nombreux empires sur
largement colonisée : dans cette partie
des territoires géographiques
du monde, la puissance principale
divers et avec une durée de vie
est le Royaume-Uni, qui possède
plus ou moins longue. Tous ont été
l’immense empire des Indes.
édifiés après une période de
Le principal empire colonial est conquêtes mais les modes
l’Empire britannique. Il comprend, d’administration de ces empires
d’une part, les colonies « blanches » ont été divers.
(Canada, Australie, etc.), qui accèdent Le débat actuel sur le colonialisme
progressivement à l’indépendance ne concerne ni cette histoire longue
mais conservent des liens avec ni l’ensemble des constructions
l’ancienne métropole par le biais du impériales mais très précisément
Commonwealth, institué en 1931 ; les empires coloniaux européens.
d’autre part, les colonies « non Pour Jacques Frémeaux37, les
blanches », dont la principale est empires non coloniaux sont le
l’empire des Indes. Elles sont gérées résultat d’une logique de
selon le système de l’administration rassemblement autour d’un centre
indirecte, c’est-à-dire que, dans la tandis que les empires coloniaux
mesure du possible, la métropole laisse émettent à partir ce centre des
en place les pouvoirs traditionnels. antennes le plus loin possible en y
installant des administrations et
L’Empire français est le selon les territoires, une population
deuxième en importance. Il s’étend coloniale plus ou moins
essentiellement en Afrique (Maghreb importante. Si l’on se tient à cette
et Afrique noire) et en Indochine. distinction intéressante, l’empire
Il est géré selon le système de non colonial implique une
l’administration directe, c’est-à- attraction vers le centre avec un
dire largement administré par des minimum d’adhésion des
fonctionnaires français qui ont administrés et souvent une
remplacé les pouvoirs traditionnels. adaptation de la puissance
conquérante aux populations
L’Allemagne et l’Italie ont peu administrées. L’empire colonial
de colonies, et l’Allemagne perd les quant à lui procèderait plus par
siennes en 1918. En revanche, de ingérence et transformation des
petits pays peuvent avoir d’importantes sociétés administrées, de leur
colonies : c’est le cas de la Belgique économie, de leurs cultures
qui possède l’immense Congo et des exerçant ainsi des formes de
Pays-Bas qui détiennent l’Indonésie. domination indépendantes de
l’attraction qu’il exerce ou non sur

37. Frémeaux Jacques, « Les empires coloniaux : la question territoriale », Cités, 2004/4 (n° 20), p. 79-
90. DOI : 10.3917/cite.020.0079. URL : [Link]

37
Lutter contre le racisme

les peuples vivant dans les du colonialisme moderne dont


territoires conquis. Le colonialisme l’histoire universelle offre peu
se caractériserait donc à la fois par d’exemples. Nulle part l’expansion
une domination particulièrement européenne n’a donné lieu à une
violente et par la doctrine justifiant synthèse culturelle de type
ces conquêtes par une mission « hellénistique ». On attendait des
civilisatrice, l’exploitation colonisés une acculturation les
économique et la domination amenant à adopter pour une large
politique et culturelle. Ce serait là part les valeurs et coutumes
le « fardeau de l’homme blanc ».38 européennes sans que – à quelques
exceptions près dans l’empire
Premièrement39, le colonialisme
portugais – on puisse relever de la
n’est pas une relation entre maîtres
part des colonisateurs une réelle
et esclaves, mais un rapport dans
contre-acculturation donnant lieu à
lequel une société tout entière est
l’adoption d’éléments des
dépossédée de son développement
civilisations dominées.
historique propre pour être dirigée
L’impossibilité de tels
par des étrangers, et ce en fonction
rapprochements a été justifiée au
des besoins et des intérêts
xixe siècle par l’existence de
(essentiellement économiques) des
hiérarchies « raciales »
maîtres coloniaux. Pour le cadre
prétendument insurmontables. Une
théorique de la définition
définition du colonialisme doit
conceptuelle, il est dans un premier
prendre en compte le refus de
temps accessoire que, dans la
s’adapter dont les colonisateurs ont
pratique, les gouvernements
fait preuve.
coloniaux aient rarement atteint un
but aussi ambitieux et que les Enfin, le troisième point est
moyens leur aient souvent étroitement lié au second. Le
manqués pour le réaliser. Le colonialisme moderne n’est pas
colonialisme moderne repose sur la seulement une relation de
volonté de mettre des sociétés domination dont la description
« périphériques » au service des relève de l’histoire des structures,
« métropoles ». mais dans le même temps une
interprétation particulière de ce
Deuxièmement, la manière dont
rapport.
colonisateurs et colonisés restent
étrangers les uns aux autres est
En France, le débat sur le
très significative. Le refus
colonialisme et sur ses effets est
volontaire, chez ces nouveaux
maîtres, d’aller à la rencontre de la
très vif. Comme l’écrit Alain Gresh,
culture des sociétés qu’ils ont
au sujet de la tentative d’imposer
soumises, est une caractéristique en 2005 un enseignement « des
apports positifs de la colonisation »,

38. Rudyard Kipling, Le Fardeau de l’homme blanc, 1899.


39. Jürgen Osterhammel, « “Colonialisme” et “Empires coloniaux” », Labyrinthe [En ligne], 35 | 2010
(2), mis en ligne le 27 juillet 2012, consulté le 10 février 2021. URL : [Link]
labyrinthe/4083 ; DOI : [Link]

38
Nommer les racismes

les effets de la colonisation sont milieux militants et les historiens


d’abord la déstructuration des porte sur le poids de la traite
sociétés. Quant aux réalisations négrière atlantique (14 millions
d’infrastructures dans les pays d’esclaves en quatre siècles) par
colonisés, elles n’ont servi qu’à rapport à l’esclavage intra africaine
l’exploitation des ressources et (14 millions d’individus en treize
des personnes. Le faible apport en siècles) et à la traite orientale
matière de scolarisation dans les (17 millions sur la même durée).
pays colonisés en est d’ailleurs l’un Entre le xvie et le xviiie siècle,
des signes les plus patents. l’esclavage touche également les
Européens : des esclaves blancs
Le colonialisme a connu
sont capturés par des musulmans
peu d’opposition. Cependant,
en Europe centrale, en Italie ou en
beaucoup de métropolitains, qui
Espagne et conduits en Afrique du
n’avaient pas d’intérêts dans les
Nord pour être vendus. Et, dans
colonies n’adhéraient pas à cette
les plantations, on trouve aussi des
politique, pensant qu’il fallait
esclaves blancs mais ces derniers
donner la priorité au conflit avec
signent une sorte de contrat de
l’Allemagne et développer et
volontariat.
moderniser la métropole. Il fallut
donc un considérable effort de Ce débat n’est pas seulement
propagande pour faire accepter statistique mais politique, d’autant
cette politique coloniale. Avec les plus que la période couverte est
« zoos humains », les spectacles trop importante pour disposer de
« exotiques » et les « réclames » chiffres précis et que, par ailleurs,
les habitants de la métropole les marchands d’esclaves ne
sont amenés à adhérer aux déclaraient pas l’intégralité du
préjugés racistes et à légitimer le nombre de personnes achetées ou
colonialisme. L’exposition coloniale capturées.
de 1931 à Vincennes en constitue
D’où des positions très
« l’apothéose »40.
tranchées. Mais le lien entre le
racisme anti-Noir, l’esclavage
Esclavage et racisme et le colonialisme ne paraît pas
discutable. Car si l’esclavage et le
La négrophobie ou racisme anti- racisme ne sont pas imputables
Noirs est largement la conséquence exclusivement aux pays occidentaux
de la pratique de l’esclavage : ce la massification, de cette pratique,
racisme est donc très répandu dans sa codification et sa théorisation
l’aire occidentale et arabo-berbéro- le sont en revanche. Quant
musulmane. à l’existence d’esclaves non
Un des débats qui agite les africains, elle traduit la complexité41

40. Environ huit millions de visiteurs en sept mois.


41. Dans ce système, des esclaves noirs qui s’étaient enfuis ont pu parfois acquérir des plantations pour
y faire travailler des esclaves ou bien sont devenus des marchands d’esclaves.

39
Lutter contre le racisme

d’un système d’oppression qui libéraliser le commerce avec les


touche également des Blancs îles et à la création de compagnies
les plus pauvres. Mais seuls les de commerce négrières47. En droit
Noirs se sont vus attribuer des pourtant, le Royaume de France
caractéristiques d’infériorité. est un « sol libre », interdisant
l’esclavage ; on peut alors
C’est pourquoi le Code noir,
considérer que l’Edit de 1685 est
publié en 1685, représente un
le premier acte du droit colonial en
symbole. Il fait de l’esclavage une
France, distinguant deux catégories
pratique légale et codifiée, jusqu’en
juridiques : le libre et l’esclave. A la
184842, au nom d’un principe de
même époque, des « Codes noirs »
rentabilité marchande. L’esclave,
existent aussi dans les colonies
être humain possédé par son
britanniques d’Amérique, par
maître43, devient alors un bien
exemple.
meuble. Cette réglementation,
conçue au départ pour limiter les Le Code noir, comme le droit
droits des maîtres, donne, en fait, romain, considère qu’un esclave est
lieu à tous les abus. à la fois une propriété – un « bien
meuble » – et un homme48. Mais
c’est un texte ambivalent.
Le Code noir
D’un côté, il légalise l’esclavage,
L’Edit de mars 1685, dont Colbert fut notamment à travers l’article 44, qui
l’initiateur44, renommé « Code noir » assimile les esclaves à des choses,
en 1718, fixe le statut juridique en l’espèce des biens meubles. Il
des esclaves et les relations entre autorise les mauvais traitements, les
maîtres et esclaves dans les mutilations et prévoit la mise à mort
colonies françaises d’Amérique des esclaves pour toute une série
rattachées au domaine royal en de cas (vols, violences). D’un autre
167445. Cet édit voulu par Louis XIV côté, de nombreuses dispositions
a pour but d’affirmer l’autorité de légales de l’édit reconnaissent
l’Etat absolutiste dans ces territoires l’humanité de l’esclave (à travers
où régnaient colons et flibustiers. son mariage catholique ou son
L’intérêt économique croissant des possible affranchissement par
îles incite l’Etat mercantiliste46 à exemple) et en font un sujet de

42. De 1794 à 1802, date de son rétablissement par Napoléon, l’esclavage est aboli, en raison des
principes de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen. En 1848 intervient la seconde abolition
de l’esclavage.
43. Olivier Grenouilleau « Qu’est-ce que l’esclavage ? Une histoire globale » 2014.50.
44. Il meurt en 1683.
45. Jean-François Niort, L’Esclave dans le code noir de 1685. Presses universitaires de Rennes. pp
221-239.
46. Politique économique mise en place par Colbert pour favoriser le développement des manufactures
du Royaume.
47. Olivier Pétré-Grenouilleau, « Et la France devint une puissance négrière, in La France et ses
esclaves », L’Histoire n° 353, mai 2010.
48. Jean-François Niort, « Faut-il brûler Colbert ? » L’Histoire n° 442 décembre 2017.

40
Nommer les racismes

droit en matière matrimoniale ou de pédagogie en posant devant


pouvant saisir les autorités. En les statues et les monuments
définitive, c’est seulement avec des panneaux rappelant ces
l’affranchissement que l’esclave, qui événements historiques et le rôle
change alors de statut, devient un des personnages ou événements
véritable sujet de droit. historiques représentés ? Le débat
est vaste, certains arguant de
L’augmentation considérable
l’importance des traces de l’histoire,
du nombre des esclaves – de
de ce qui en témoigne et du risque
20 000 à 700 000 entre 1685 et la
de vouloir « faire table rase de
Révolution – et la peur des révoltes
l’histoire », tandis que d’autres
et du mélange se traduisent par de
estiment que déboulonner certaines
nombreuses restrictions des rares
statues est un acte de rupture
droits dont théoriquement, dispose
comparable aux destructions des
l’esclave. Ainsi, les édits de 1723
statues de Staline dans l’ex-Union
et 1724 interdisent le mariage
soviétique.
« mixte » et en 1777, la Déclaration
pour la police des Noirs, promulguée
par Louis XVI, interdit l’entrée et Abolition de l’esclavage :
le séjour des Noirs et mulâtres en luttes des esclaves
métropole.
et abolitionnistes
Alors que le mot « noir » ou
« nègre » est très peu utilisé dans L’émancipation des esclaves est
le texte de 1685, sur les plantations le résultat conjugué des luttes des
la répartition du travail s’organise esclaves qui furent constantes49 mais
en fonction de la couleur et introduit qui, à l’exception des révoltes de
la « race » – en tout cas un préjugé Saint-Domingue et de Guadeloupe,
de couleur – en créant un troisième sont mal connues et des luttes des
statut, le « libre de couleur ». mouvements abolitionnistes des xviiie
et xixe siècles.

Faut-il déboulonner En France, l’abolition de


l’esclavage pour toutes les colonies
la statue de Colbert ? date de 1794 mais l’esclavage
Depuis quelques années, sera réintroduit par Napoléon en
des militants et militantes 1802. Après le Royaume-Uni en
antiracistes demandent que soient 1807 et les Etats-Unis en 1808, la
déboulonnées les statues de France interdit la traite en 1815.
Colbert, ministre de Louis XIV et Mais l’esclavage ne sera finalement
auteur du Code noir. réellement aboli qu’en 1848.

Faut-il déboulonner ou faire Dans les représentations


disparaître les traces de l’histoire et les débats historiques et
esclavagiste ou plutôt faire œuvre politiques se disputent plusieurs

49. Marcel Dorigny [Link]., Les Abolitions de l’esclavage, Que sais-je, Puf, 2018.

41
Lutter contre le racisme

visions relativement exclusives Justes ») mais qui, appartenant eux-


les unes des autres. La mêmes à la société qui opprime,
première consiste à héroïser les non seulement se mettent rarement
philosophes des Lumières, les en danger mais peuvent aussi en
croyants abolitionnistes et les partager certains présupposés.
philanthropes comme instigateurs
C’est pourquoi Saint-Domingue
de l’émancipation des esclaves donc
est un exemple emblématique
comme, « libérateurs ». En France,
des insurrections menées par les
cette héroïsation s’accompagne de
esclaves : les premiers esclaves
la célébration de la République qui
africains sont débarqués dans l’île
par deux fois, en 1794 et en 1848,
en 1503 et c’est en 1506 qu’éclate
a aboli l’esclavage. La seconde,
la première révolte qui sera suivie
d’inspiration plus tiers-mondiste, met
par de nombreux épisodes de
en avant les intérêts concurrentiels
révolte. En août 1791, la toute
économiques qui auraient poussé
dernière insurrection menée par
la Grande-Bretagne qui avait perdu
un esclave émancipé, Toussaint
les treize colonies devenues les
Louverture, aboutit à l’émancipation
Etats-Unis à engager le mouvement
des esclaves en 1793. Après le
abolitionniste et à contraindre les
rétablissement de l’esclavage par
autres puissances coloniales à la
Bonaparte en 1802, une nouvelle
suivre afin que ces dernières ne
révolte explose. L’armée française
puissent plus tirer certains profits
est vaincue, et l’indépendance
des colonies. La troisième considère
proclamée en 1804. Saint-Domingue
que ce sont les insurrections des
(la partie orientale) reprend son
esclaves qui, principalement, ont
nom amérindien, Haïti. En 1825,
abouti à leur émancipation. Cette
la France reconnaît Haïti, en
troisième vision s’accompagne
contrepartie d’une lourde indemnité.
d’une vive critique portée contre les
abolitionnistes jugés trop tièdes ou Dans les possessions françaises
trop compromis50. des Caraïbes, ces révoltes se sont
multipliées jusqu’en 1848 compris51.
Si le poids des différents
La résistance des esclaves a
facteurs et acteurs est difficile à
d’ailleurs pris des formes très
mesurer, un point nodal est soulevé
diverses52 : refus de travail, refus
par les plus jeunes générations.
d’enfanter, suicides et révoltes
Il s’agit de la dissymétrie de
pendant la traversée, le marronnage
situation entre des esclaves qui
(fuite d’esclaves qui se cachent et
se révoltent en risquant leur vie
créent des groupes de résistance),
et des intellectuels, humanistes,
insurrections, enfin résistance à
religieux ou autres qui s’insurgent
l’acculturation imposée (créole,
contre l’esclavage (en somme, « des
musique, médecine, cultes).
50. En 1987, Louis Sala-Molins lançait en France l’offensive à l’encontre des philosophes des Lumières,
accusés de n’en avoir pas fait suffisamment et même d’avoir parfois été les complices des négriers.
51. Nelly Schmidt, L’Abolition de l’esclavage. Cinq siècles de combats XVIe-XXe, Fayard, 2005.
52. Voir Dorigny.

42
Nommer les racismes

Qui sont les abolitionnistes ? plantations concurrencées par la


betterave sucrière métropolitaine,
C’est dans la deuxième moitié du les enquêtes du ministère de la
xviiie siècle53, en plein essor de la Marine aux Antilles qui montrent
traite transatlantique, que l’esclavage produit « un état
qu’apparaissent les premiers social devenu la honte d’une
mouvements abolitionnistes. Ils nation » accélèrent l’abolition.
appartiennent à des milieux
religieux comme les Quakers Des figures de l’antiracisme
anglo-saxons ou d’autres chrétiens
au xixe siècle
essentiellement anglo-saxons ou
aux milieux se réclamant des
philosophies des Lumières : Les théories racistes qui se
Montesquieu, Diderot, Condorcet, développent courant xixe siècle ne
Abbé Grégoire par exemple. Des rencontrent pas de résistance, au
économistes libéraux s’opposent moins jusqu’à la toute fin du
également à l’esclavage (les siècle. La notion de race n’est pas
Physiocrates, Adam Smith). Ils discutée ; l’inégalité entre Noirs et
considèrent l’esclavage comme un Blancs est vue comme un fait
système à la fois moralement d’observation, même par les
abominable et économiquement anti-esclavagistes tels que Victor
aberrant. Ces arguments Schoelcher. Toutefois, au tournant
chrétiens, humanistes, du siècle, dans un remarquable
économiques se combinent le plus synchronisme, trois personnalités
souvent54 chez les abolitionnistes. attaquent radicalement le racisme
doctrinal.
Créée en 1788, entre autres par
l’abbé Grégoire, la Société des Joseph Anténor Firmin (1850-
Amis des Noirs dont Condorcet est 1911), qui fut ambassadeur de
membre, en fournit une Haïti en France et membre de la
illustration. Elle préconise prestigieuse Société
l’abolition de la traite et de d’anthropologie de Paris, publie en
l’esclavage et le transfert de 1885 De l’égalité des races
l’économie de plantation en humaines. Anthropologie positive.
Afrique, sans esclavage. L’exemple Il entend réfuter de manière
britannique (Abolition Bill, 1833), scientifique les thèses de Gobineau
le précédent de Haïti, la (Essai sur l’inégalité des races
multiplication de procès d’esclaves humaines, 1855) ou celles de Paul
aux Antilles, le déclin des Broca55, membre de la même

53. Olivier Pétré-Grenouilleau, « Le siècle des abolitionnistes », L’Histoire n° 353, mai 2010.
54. Par exemple, Voltaire : « Nous leur disons qu’ils sont hommes comme nous, qu’ils sont rachetés du
sang d’un Dieu mort pour eux, et ensuite on les fait travailler comme des bêtes de somme… Après cela
nous osons parler du droit des gens ! », Essai sur les mœurs, édition de 1772.
55. Célèbre médecin anatomiste, qui pensait – et a tenté de mesurer – que l’aptitude à la civilisation est
en relation avec la quantité de matière cérébrale.

43
Lutter contre le racisme

Société, « qui a pu croire à Des racismes polymorphes ?


l’existence de plusieurs espèces
En définitive, qu’ils se nourrissent
humaines ».
de l’intolérance religieuse, qu’ils
En 1904, Célestin Bouglé (1870- soient d’inspiration coloniale et
1940), philosophe et sociologue esclavagiste, qu’ils soient fondés
proche de Durkheim, par ailleurs sur l’idée de supériorité d’une
membre de la LDH, publie La civilisation ou de supériorité de
Démocratie devant la science. certaines « races », ces racismes
Etudes critiques sur l’hérédité, la se renforcent plus qu’ils ne se
concurrence et la différenciation56. concurrencent et bien, souvent, ils
Il y réfute les théories de la s’imbriquent.
sociologie naturaliste, notamment
C’est pourquoi mettre en
le darwinisme social, et celles de la
concurrence les racismes revient
dégénérescence liée au métissage.
souvent in fine à les renforcer. Et
En 1905, c’est Jean Finot (1858- la phrase de Frantz Fanon,
1922), lui aussi sociologue, qui fait « Quand on parle des juifs,
paraître Le préjugé des races. Il dressez l’oreille, on parle de
s’attaque au racisme pseudo- vous »57 demeure d’une lumineuse
scientifique, « ces produits de actualité.
l’imaginaire scientifique, accueillis
de façon aveugle, sans la moindre
critique… passé(s) dans les
manuels d’histoire et de
pédagogie » et au mythe de la
race pure.

56. Voir Alain Policar, « Science et démocratie. Célestin Bouglé et la métaphysique de l’hérédité,
XXe siècle ». Revue d’Histoire n° 61, 1999.
57. Peau noire, masques blancs (1952) Éditions du Seuil, 1952, « Points Essais », 2015.

44
Droit à la différence, assimilation, intégration

3. DROIT À LA DIFFÉRENCE,
ASSIMILATION, INTÉGRATION
Droit à la différence, assimilation, l’oppression que leurs ascendants
intégration, communautarisme, ont subie de la part de cette même
séparatisme : ces questions nation.
renvoient à un débat ancien mais
Par ailleurs, en France, le
sans cesse renouvelé, souvent de
modèle assimilationniste a été
manière polémique.
appliqué de différentes façons
On oppose généralement le en fonction des périodes et/ou
modèle multiculturel qui laisse place des populations ciblées. Dans la
à une vie en communauté régie à période de l’entre-deux-guerres,
l’interne par les différentes cultures on parlait aussi « d’assimilabilité »
au modèle intégrationniste souvent pour caractériser (et hiérarchiser)
revendiqué par la France. Dans différents groupes d’immigrés.
cette conception républicaine, les Bien qu’il y ait déjà des débats sur
identités culturelles ou religieuses l’intégration, place était faite à un
sont davantage perçues comme certain « droit à la différence » avec
des obstacles à l’exercice de la par exemple, dans les années 1970,
citoyenneté et plus généralement, des émissions télévisées spécifiques
à l’émancipation que comme un à l’intention des étrangers ou des
enrichissement culturel. cours spécifiques à l’école pour
les enfants d’immigrés dans leur
E. Renan conçoit la nation
langue maternelle. Toutefois de
comme une communauté
nombreuses conditions comme
imaginaire, fondée sur la libre
celles de logement des immigrés
volonté de ses citoyens, opposée à
(les foyers de travailleurs migrants
la conception allemande ethnique,
créés dans les années 1950 pour
fondée sur le sang et l’héritage
accueillir les populations des
culturel. Néanmoins, il célèbre
colonies du Maghreb, puis sub-
l’amour de la patrie fondé sur le
sahariennes, sans parler des
« riche legs de souvenirs » transmis
bidonvilles et sans engager le débat
par les ancêtres. Les immigré-
sur l’attribution d’espaces ségrégés
e-s et les minorités doivent donc
pour ces populations), interrogent
s’approprier et s’identifier à l’Histoire
le hiatus entre le discours sur
de France. Or, pour les descendants
l’intégration/assimilation et les
de colonisés ou d’esclaves,
politiques réellement mises en
cette histoire, c’est aussi celle de
œuvre.

45
Lutter contre le racisme

Dans les années 1980, avec la dynamique d’intégration est une


la crise économique et la prise interaction, l’acculturation comporte
de conscience que l’installation des éléments de réciprocité et
en France de ces populations se nourrit de formes subtiles de
issues de l’ancien empire colonial reconnaissance.
serait durable, la référence à
Depuis les années 2000,
l’assimilation en tant que « modèle
un certain retour de la question
français » s’est répandue dans les
nationale – revendications
discours politiques, faisant reposer
de « souveraineté », ou de
fréquemment sur les immigrés (le
« spécificités » comme les
terme « migrants » n’était pas utilisé
notions françaises de laïcité et de
à l’époque) la responsabilité de leur
République – s’accompagne d’une
intégration.
nouvelle option, contraire à l’idée de
Par la suite, s’est diffusé « droit à la différence », à savoir un
le terme sociologique rejet de ce que certains sociologues
d’« acculturation », plus neutre qui appellent la « super-diversité »59.
traduit le rapprochement culturel
A cette époque, prenant le
qui est d’abord requis de la part
pouls de cette ambiance, Nicolas
des nouveaux arrivants pour
Sarkozy fait de l’identité nationale
s’intégrer dans la société d’accueil.
l’axe principal de sa campagne
Mais ces efforts d’acculturation
présidentielle puis il crée en
exigés des nouveaux entrants
2007, comme il l’avait promis, le
sont aujourd’hui interrogés ou
ministère de l’Immigration et de
contestés, non seulement en raison
l’Identité nationale provoquant
de l’arbitraire administratif qui peut
de nombreuses oppositions et la
présider à leur évaluation mais
démission de huit universitaires de
aussi en raison d’une nouvelle
la Cité nationale de l’histoire et de
évolution de la conception du
l’immigration.
rapport entre « majorité » (la
société d’accueil) et « minorités » La LDH s’est, quant à elle,
(immigrés ou membres de divers insurgée contre une dénomination
groupes culturels) qui a émergé qui apposait et opposait « identité
au cours des années 1980, avec nationale » et « immigration »
l’idée d’un « droit à la différence ». comme en témoigne une tribune
Selon cette idée, la société globale de Michel Tubiana60, président
aurait elle aussi des efforts à fournir d’honneur de l’association
pour accepter les différences des « Débattre de ce que signifie être
nouveaux arrivés58. Autrement dit, français n’a rien de scandaleux
58. Selon Françoise Lorcerie, cette vision de l’intégration comme processus à double sens dans lequel
le migrant s’engage ainsi que la société d’accueil, tous deux étant amenés à changer en cours de route,
aurait été adoptée depuis une vingtaine d’années (années 1990) dans la doctrine européenne. Voir son
article « Intégration : la ‘refondation’ enlisée », Migrations société, 2014/5, n° 155, p. 47-66. [Link]
[Link]/[Link]
59. Steven Vertovec, Super-diversity. Taylor Francis, 2019.
60. 10.11.2009.

46
Droit à la différence, assimilation, intégration

[….] mais lorsqu’un pouvoir, quelle A l’inverse, un courant


que soit sa couleur, se mêle de contradictoire propose de prendre
vouloir définir l’âme d’une société, la en compte la complexité de la
méfiance doit être la règle ». Deux société et de l’idée d’identité
ans plus tard l’intitulé « identité nationale, en insistant sur les
nationale » disparaît et le ministère mouvements d’échanges culturels,
devient « de l’Intérieur, de l’Outre- y compris au cœur ou à la suite
mer, des Collectivités territoriales des entreprises coloniales.
et de l’Immigration », accolant cette Connotées positivement, les
fois-ci les notions d’immigration et notions de métissage ou de
d’insécurité. créolisation sont introduites par les
auteurs se rattachant aux études
Si l’on peut parler ici
« postcoloniales » (Aimé Césaire,
d’opportunisme politique,
Achille Mbembe, Edouard Glissant)
d’instrumentalisation et même de
qui tracent une voie pour les
racisme s’agissant des déclarations
identités qui n’est pas celle du rejet
de nombreux acteurs politiques
des autres.
et gouvernementaux, il n’en reste
pas moins que la notion d’identité –
qu’elle soit définie comme commune Laïcité : consensus
à une majorité ou comme minoritaire
–, traduit à la fois des revendications
de principe, controverses
(de reconnaissance, d’acceptation, et instrumentalisations
de partage) et des inquiétudes, de
La laïcité est devenue depuis
pertes, de dissolution.
les années 1990 tout à la fois un
Faut-il y voir la difficulté principe largement consensuel
croissante dans nos sociétés d’auto-identification des Français
à assumer leur caractère et, contradictoirement, ce qui les
multiculturel, difficultés poussant divise à travers de nombreuses
les dirigeants et une part croissante controverses publiques.
des citoyens à insister sur des
Bien que le terme n’y figure pas,
« valeurs communes » qu’il faudrait
le principe de laïcité est associé en
désormais imposer ? En tous les
France à la loi de 1905, Il consiste
cas, sur ce point la France ne
essentiellement en une garantie par
fait aucunement exception avec
l’Etat de la liberté de conscience et
son « modèle civique » face à
du libre exercice des cultes (art. 1),
des nations qui privilégieraient le
la séparation entre l’Etat et « les
modèle « ethnique » (l’Allemagne)
Eglises » (groupements religieux), le
ou « multiculturaliste » (Grande
principe de non subventionnement
Bretagne ou Etats-Unis) : partout
de ceux-ci (art. 2), enfin, la liberté
on insiste sur cette nécessité mais
d’auto-organisation de ceux-ci selon
partout, il est difficile de savoir ce
leurs règles propres (art. 4).
qu’on entend par ces « valeurs
communes ».

47
Lutter contre le racisme

Cette séparation a entraîné aux personnels des associations et


la fin du régime dit des « cultes entreprises ayant une délégation
reconnus » (catholicisme, de service public ou recevant des
protestantismes luthérien et réformé, subventions publiques, ou encore
judaïsme) ; mais en Alsace-Moselle, aux usagers des services publics
un régime concordataire a été (comme c’est le cas déjà pour les
maintenu (ce territoire n’était pas élèves dans les écoles).
français en 1905). D’autres régimes
Cependant, ces prises de
spécifiques existent dans les Dom,
positions ne sont pas neutres. Car,
en Guyane et à Mayotte.
depuis une trentaine d’années, à
L’historien et sociologue la suite de la première « affaire
Jean Baubérot et la sociologue de foulard » (1989), les débats
québécoise Micheline Milot sur la laïcité s’ils ont réactivé des
identifient trois principes oppositions anciennes, historiques,
fondamentaux de « laïcité », ont aussi posé la question d’un
même lorsqu’il n’y a pas de traitement discriminatoire d’une
séparation au sens strict comme religion en particulier, l’islam, à
on l’entend en France : respect de travers le symbole, le signe, la
la liberté de conscience, égalité tradition du port du foulard ou du
de tous les citoyens quelle que voile.
soit leur appartenance (ou non
Les deux approches peuvent
appartenance) à une confession,
être formulées par la distinction
neutralité ou impartialité de l’Etat.
thématisée par Philippe Portier62
entre « laïcité inclusiviste et laïcité
Les débats sur la laïcité exclusiviste ». Pour la première
prime l’indépendance des sujets,
D’une manière générale61 pour la seconde la liberté de
aujourd’hui, les militants qui se perfectionnement. Pour la première,
réclament de la laïcité peuvent être l’Etat doit être un Etat minimal, pour
distingués entre, d’un côté, ceux la seconde l’Etat est recteur. L’Etat
qui sont attachés au cadre juridique recteur prétend dire le Bien, l’Etat
existant, dans ses principes mais minimum dit le Juste. L’Etat recteur
aussi en suivant la jurisprudence tend à un fort contrôle des religions,
« libérale » de la loi de 1905 et ce qui s’accentue avec les tensions
de l’autre, ceux qui sont désireux sécuritaires et ce qui s’est manifesté
d’étendre l’exigence de neutralité d’abord dans les successives
de l’Etat à l’espace public au sens affaires de voile et la promotion de la
large (universités, rues et parcs), « Nouvelle laïcité » (rapport Baroin)

61. Jean Baubérot et Micheline Milot, Laïcités sans frontières, Paris, Seuil, 2011 ; et Jean Baubérot, Les
Laïcités dans le monde, Paris, Puf (Que Sais-je ?), 2020 (5e édition).
62. Philippe Portier : L’Etat et les religions en France, Une sociologie historique de la laïcité. Pur 2016.

48
Droit à la différence, assimilation, intégration

A l’école « (…) Aujourd’hui, les


musulmans subissent, en France,
Ils ont porté d’abord sur la question une discrimination qui se manifeste
du port des « signes religieux » non seulement par la difficulté́
à l’école, entraînant une série de d’édifier leurs lieux de cultes mais
décisions se contredisant parfois aussi par un discours faisant de
(celle du Conseil d’Etat en 1989, l’islam un mal fondamental. Rien
puis la Circulaire Bayrou en 1994). n’interdit de critiquer le contenu
En 2003, Jacques Chirac confie de telle ou telle foi, et la liberté́
à Bernard Stasi, alors médiateur de pensée comme la liberté́
de la République, la présidence d’expression excluent l’idée même
d’une commission composée du blasphème. Mais, rien n’autorise
de 40 membres (enseignants, à enfermer les fidèles d’une foi
chercheurs, juristes, etc.) en vue de dans une stigmatisation générale et
propositions sur la laïcité. Au terme à nier leur qualité́ de citoyen pour
de 120 auditions, la commission ne retenir que leur appartenance
propose l’interdiction des signes religieuse. La loi sur le port des
religieux à l’école ainsi que d’autres insignes religieux à l’école, en fait
mesures visant à prendre en compte et dans la réalité́ contre le voile, a
l’ensemble des religions, notamment provoqué́ , au sein de la LDH comme
l’instauration de jours fériés ailleurs, de nombreux débats voire
nationaux (pour tout le monde donc) de profonds désaccords. Nous
pour le grand pardon (juif) et l’Aïd réaffirmons que ce débat est légitime
(musulman). En définitive, dans dès lors qu’il ne se réduit pas à des
la loi de mars 200463, la seule anathèmes et à des caricatures.
mesure retenue est l’interdiction Depuis la première manifestation
de tout signe religieux pour les de cette controverse en 1989, la
élèves dans les établissements LDH n’a jamais cessé́ d’affirmer son
du primaire et du secondaire. opposition à l’exclusion des jeunes
Lors de son 83e congrès filles voilées, dès lors que tous les
en 2005, la LDH a adopté une enseignements étaient suivis. La
résolution qui s’oppose à l’exclusion LDH maintenait ainsi sa confiance
des élèves portant le voile. Cette dans le dialogue et l’éducation aux
position a été maintenue au fil valeurs de la laïcité́ .
des années face aux projets Nous n’ignorons pas que le
d’interdiction du port du voile dans voile est porté pour des raisons très
les universités ou encore pour diverses qui ne peuvent se réduire
les mères accompagnatrices de à une seule explication : fait culturel
sorties scolaires. Elle s’appuie sur ou religieux, affirmation de soi ou
le principe d’une neutralité imposée pressions extérieures, qu’elles
aux agents de services publics mais émanent de l’environnement familial
pas aux usagers.

63. Loi n° 2004-228 du 15 mars 2004.

49
Lutter contre le racisme

ou de groupes fondamentalistes. Dans les entreprises privées


Nous n’ignorons pas, non plus, que
le voile constitue un symbole de la La Cour de justice de l’Union
domination patriarcale et de la peur européenne a également dû se
d’une libération du corps féminin prononcer sur des licenciements
et de la sexualité́ . Mais exclure ces prononcés par des employeurs
jeunes filles en raison du port du privés66 à la suite du refus de
voile à l’école, c’est faire d’elles les leurs salariées de quitter leur voile
victimes d’une double violence sans, religieux. Sans rentrer dans le détail,
pour autant, assurer l’intégration l’inscription de la neutralité dans
d’une population marquée du sceau un règlement intérieur d’entreprise
de l’exclusion (…) »64. doit être justifié (le contact avec les
clients, par exemple), et en cas de
conflit à ce sujet avec un ou une
Dans la fonction publique salariée, l’employeur doit chercher
un « accommodement raisonnable »
Au-delà de l’école, l’interdiction du
par exemple, un reclassement sur
port de signes religieux ostentatoires
un autre poste67.
concerne les fonctionnaires en
relation avec le public qui sont donc En revanche, le refus de clients
soumis au devoir de neutralité de vis-à-vis de salariées portant le voile
l’Etat. La Cour européenne des ne peut constituer un argument (le
droits de l’Homme qui a examiné souhait d’un client étant subjectif)68.
le cas au regard de l’article 9 Ainsi si tel ou tel emploi est
de la Convention sur la « liberté parfaitement conciliable avec le
de pensée, de conscience et de fait de porter le voile, si l’entreprise
religion » a estimé que dans le cas n’apporte pas d’arguments justifiant
des fonctionnaires en relation avec son interdiction, le seul fait que les
des publics, cet article n’était pas clients refusent les services d’une
violé par la France65. salariée portant le voile n’est pas un
argument qui peut être retenu. Or le

64. Résolution « Promouvoir la laïcité. Combattre le racisme et l’antisémitisme », adoptée par


le 83e congrès de la LDH, Lille – 3, 4 et 5 juin 2005. [Link]
uploads/2019/09/[Link]
65. CEDH 26 novembre 2015, n° 64 846/11, Ebrahimian c/ France. La Cour a ainsi admis l’extension de
l’interprétation de la neutralité de l’Etat à tous les services publics, y compris lorsqu’ils sont exercés par
une personne privée, alors qu’elle n’avait validé jusque-là que l’exigence de neutralité des enseignants
d’enfants au primaire (CEDH 15 février 2001, n° 42 393/98, Dahlab c/ Suisse) :le principe de liberté
religieuse aurait dû prévaloir, puisque le principe de laïcité n’a pas vocation à s’appliquer dans une
entreprise privée qui ne gère pas un service public. Cependant, la Cour EDH a admis que l’employeur
puisse restreindre cette liberté en fonction de la tâche à accomplir du salarié, notamment la prise en
charge de jeunes enfants, en considération de la marge d’appréciation des Etats.
66. L’Affaire Baby Loup ou la nouvelle laïcité, Stéphanie Hennette Vauchez et Vincent Valentin, 2014.
67. CJUE, 14 mars 2017, C-157/15, Amira Achbita,Centrum voor gelijkheid van kansen en voor
racismebestrijding contre G4S Secure Solutions.
68. CJUE, 14 mars 2017, C-188/15, Asma Bougnaoui et Association de défense des droits de l’Homme
(ADDH) contre Micropole SA.

50
Droit à la différence, assimilation, intégration

cas se pose en particulier dans les peuvent se constituer, autour


services à la personne à domicile. d’une religion, d’une culture,
Si l’entreprise veut imposer à des d’autres caractéristiques ou
salariées portant le voile de le retirer intérêts communs. Autrement
au prétexte que cela déplait au dit, les individus sont en réalité
client, il s’agit bien de discrimination dans des relations qui combinent
à caractère raciste par rapport à une l’appartenance à une famille, à
appartenance religieuse. une communauté, l’adhésion à des
groupes affinitaires et les relations
Dans les lieux publics sociales, l’intégration dans la
société.
La loi du 11 octobre 2010 (n° 2010-
Reste que, dans les
1192) a interdit la dissimulation
représentations, la vision linéaire
du visage dans les lieux publics,
d’un passage de la communauté
ouverts au public ou affectés à un
– subie – vers une société de
service public, visant en réalité le
relations libres est fortement
port du voile intégral. Les arguments
ancrée.
du législateur tiennent à la sécurité
publique et aux exigences minimales C’est pourquoi les discours
de la vie en société. Cette décision idéologiques et politiques
a été validée par le Conseil qui stigmatisent la notion de
constitutionnel69, à condition qu’au communauté, accusant des groupes
nom de la liberté religieuse, en de « communautarisme » ou de
soient exclus les lieux de cultes « séparatisme » d’avec l’ensemble
ouverts au public où le voile intégral de la société, trouvent un certain
peut donc être porté. écho. Les « communautaristes »
sont accusés de placer leur
communauté ou ses intérêts au-
Communautarisme dessus d’une communauté légitime
et séparatisme : plus large : la nation, la société dans
laquelle ils vivent, l’universalité.
des concepts stigmatisants
Quant au séparatisme,
Les sociologues ont largement il impliquerait une dimension
discuté des notions d’individu politique supplémentaire : un refus
versus société ou communauté, explicite de la République et de ses
voyant généralement dans la valeurs, une volonté affirmée de
modernité un affaiblissement des vivre séparément, d’imposer non
liens communautaires, hérités d’un seulement ses propres valeurs mais
monde de la tradition. Mais de aussi ses lois aux membres d’un
fait, en modernité, toutes sortes groupe d’appartenance.
de communautés affinitaires

69. CC2010-613 DC 7 octobre 2010.

51
Lutter contre le racisme

Le mot n’est pas nouveau et a


déjà été utilisé par le passé, par de
Gaulle en 1947 pour désigner le
Parti communiste français comme
une « cinquième colonne » au
service d’une puissance étrangère
(l’URSS), ou par d’autres chefs d’Etat
pour dénoncer les mouvements
régionalistes (Bretons, Corses)
comme « séparatistes ».
Son usage politique récent
renvoie néanmoins le plus
souvent à « l’islamisme » et à la
« radicalisation » de l’islam comme
en témoigne le tout récent rapport
(25 novembre 2020) présenté
par la députée Annie Genevrard
sur la proposition de loi adoptée
par le Sénat, visant à garantir
la prééminence des lois de la
République (n° 3 439). Très axée
sur les notions de communautarisme
d’une part et sur l’islam d’autre part,
cette actualité législative sur le sujet
pourrait appeler de plus amples
développements mais, à l’heure où
nous écrivons, les débats sont loin
d’être terminés et nous ignorons
encore ce qu’il en résultera.
En contrepoint, plusieurs
chercheurs et responsables politiques
parlent plutôt de « séparatismes »
au pluriel. Le sociologue Eric
Maurin, par exemple, fait référence
à la ségrégation économique
et territoriale des catégories les
plus aisées70 et, comme d’autres
chercheurs, aux discriminations
sociales qui les accompagnent.

70. Eric Maurin, Le Ghetto social. Enquête sur le séparatisme social (Seuil, 2004).

52
Communautarisme et séparatisme : des concepts stigmatisants

4. LE DÉBAT SUR
LES LOIS MÉMORIELLES
En France, quatre lois sont dites un jugement de l’histoire (Claude
« mémorielles » mais elles sont de Liauzu et d’autres historiens au
nature très différente. sujet de « l’apport positif de la
colonisation ») aux positions
• Loi du 13 juillet 1990 réprimant le d’historiens menés par Pierre Nora
négationnisme dite aussi loi Gayssot qui s’inquiètent que l’Occident soit
• Loi du 29 janvier 2001 relative à la mis en accusation, il y a plus que
reconnaissance du génocide des nuances.
arménien
• Loi du 21 mai 2001 sur la Ainsi la mobilisation d’historiens
reconnaissance de l’esclavage contre l’article 4 de la loi du
comme crime contre l’humanité 24 février 2005, qui avait donné
• Loi du 23 février 2005 sur la lieu à une pétition et à la création
reconnaissance de la nation et de la du Comité de vigilance face aux
contribution des Français rapatriés usages publics de l’histoire (CVUH),
dite aussi loi Alliot-Marie. est de nature à imposer un sens
de l’histoire en attribuant une
Dès la première loi contre valeur à la colonisation. En effet,
le négationnisme (loi Gayssot), l’article en question, finalement
nombre de juristes, d’historiens, de abrogé, imposait aux professeur-
sociologues et de philosophes se e-s d’enseigner « l’apport positif
sont élevés contre ce qu’on appelle de la colonisation », ce qui n’a pas
les lois mémorielles en affirmant manqué bien-sûr de mettre le feu
qu’elles mettaient à mal les bases aux poudres. Mais la position du
de l’Etat de droit et constituaient CVUH est modeste : elle ne dit pas
un danger pour les libertés que les historiens et chercheurs
fondamentales. Mais au-delà de détiennent la vérité mais que leur
ces prises de positions générales, rôle est de fournir les éléments de
il existe des points de vue très compréhension pour permettre
différents. l’exercice de l’esprit critique. Ils
De la position de principe considèrent à juste titre que l’article
(Madeleine Rebérioux71, Pierre en question est un jugement
Vidal-Naquet) au refus d’imposer de valeurs et qu’il exprime les
positions conservatrices, voire qu’il

71. Présidente de la LDH de 1991 à 1995.

53
Lutter contre le racisme

constitue la négation des crimes du Négationnisme74 et Loi Gayssot


colonialisme.
A la fin de la Seconde Guerre
En 2005 et 2006, une autre
mondiale, des nostalgiques
pétition d’historiens français
du régime nazi et de Vichy
« Liberté pour l’histoire72 » et un
entreprennent d’en réécrire
appel de 56 juristes73, réclament
l’Histoire : parmi eux, l’écrivain
l’abrogation de l’ensemble des
français Maurice Bardèche puis
lois dites mémorielles jugées
Paul Rassinier pourtant militant
dangereuses pour la liberté de
de gauche (résistant torturé par la
recherche, d’enseignement et
Gestapo et déporté au camp de
d’expression. Cependant cet
concentration de Buchenwald) enfin
appel qui mettait sur le même
François Duprat, bras droit de Jean-
plan une loi célébrant les apports
Marie Le Pen, cofondateur du Front
de la colonisation et des lois
national. A l’époque, ces thèses
reconnaissant des crimes contre
restent néanmoins cantonnées à
l’humanité n’a pas été signé par
l’extrême droite jusqu’à ce qu’un
nombre d’historiens qui n’étaient
maître de conférence en littérature,
pas d’accord pour les mettre sur le
Robert Faurisson, les publie dans
même plan.
le journal Le Monde en 1978. Dès
Le débat sur les lois dites les années 1980, il est soutenu,
mémorielles se poursuivra au sujet défendu, diffusé par des figures
de l’esclavage, du génocide des de l’ultragauche (La Vieille Taupe,
Arméniens et de celui des Tutsis Pierre Guillaume qui publie Les
au Rwanda avec toujours la même Mythes fondateurs de la politique
préoccupation : d’une part, refuser israélienne), des figures de
que la vérité historique ne devienne Mai 68 et quelques personnalités
« vérité d’Etat » en garantissant la obscures jusqu’à l’avènement du
liberté de la recherche historique négationnisme d’ultra-gauche.
et de sa transmission ; d’autre part,
La thèse complotiste et
lutter contre les négationnismes
antisémite des négationnistes est la
en tant que formes nouvelles
suivante : les juifs auraient inventé
d’incitation à la haine raciale.
un génocide qui n’a pas eu lieu pour
s’accaparer un Etat, l’Etat d’Israël.

72. La pétition « Liberté pour l’histoire », signée par 19 historiens le 12 décembre 2005, est publiée le
13 décembre 2005 dans Libération et le lendemain dans Le Monde et dans Le Figaro.
73. Appel de 56 juristes pour l’abrogation des lois mémorielles lancé le 21 novembre 2006 et publié le
28 novembre 2006 sur le site de l’Observatoire du communautarisme ([Link]).
74. Le terme « négationnisme » est créé par Henry Rousso, voir Le Syndrome de Vichy publié en 1987
et Les Assassins de la mémoire de Pierre Vidal-Naquet publié en 1987.

54
Communautarisme et séparatisme : des concepts stigmatisants

Elle illustre de fait une continuité pendant la Seconde Guerre


entre antisémitisme (thèse du mondiale76. Le négationnisme
complot juif mondial) et antisionisme (négation de l’existence des
dans ses deux variantes chambres à gaz et des génocides
sémantiques et politiques ce qui perpétrés par les nazis) n’est pas un
en fait un piège redoutable pour « révisionnisme » au sens du travail
les Palestiniens engagés dans une historique de réexamen de l’histoire
lutte pour leur autodétermination. ni au sens d’une école historique
En effet, elle permet de délégitimer dite « révisionniste ». C’est bien une
les deux formes d’antisionismes thèse politique antisémite.
précédemment cités – critique de
De premières critiques contre
l’existence d’un Etat juif ou critiques
la loi Gayssot, ont été soulevées
de la politique de cet Etat – en
par l’historienne et ancienne
laissant finalement leur distinction
présidente de la Ligue des droits de
dans un flou relatif.
l’Homme, Madeleine Rebérioux, qui
Peu à peu, certains faisait valoir que l’arsenal juridique
négationnistes obtiennent des préexistant à la loi Gayssot avait
chaires dans des Universités déjà̀ permis de faire condamner au
et diffusent leurs thèses. Si un civil en 1981 le négationniste Robert
travail de recherches historiques Faurisson pour diffamation publique
important permet de réfuter ces sans que les tribunaux aient eu
thèses certains, inquiets du à se prononcer sur la « vérité́
succès des thèses négationnistes, historique ». D’autres historiens
souhaitent que la contestation de s’opposent à ce qu’ils qualifient
l’extermination des juifs d’Europe et de loi mémorielle : Pierre Vidal-
des chambres à gaz devienne un Naquet, Pierre Nora, François Furet,
délit. François Bedarida.
C’est dans ce contexte que Mais le terme « loi mémorielle »
la loi Gayssot du 13 juillet 199075 est contesté par des juristes,
introduit un délit spécifique de intellectuels et certains militants
négation de crime contre l’humanité antiracistes qui considèrent que la
concernant le génocide perpétré loi Gayssot ne définit pas la vérité
par les nazis à l’égard des juifs historique mais prend acte que le

75. « Seront punis des peines prévues par le sixième alinéa de l’article 24 ceux qui auront contesté,
par un des moyens énoncés à l’article 23, l’existence d’un ou plusieurs crimes contre l’humanité tels
qu’ils sont définis par l’article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l’accord de Londres
du 8 août 1945 et qui ont été commis soit par les membres d’une organisation déclarée criminelle en
application de l’article 9 dudit statut, soit par une personne reconnue coupable de tels crimes par une
juridiction française ou internationale [...] »
76. Loi n°90-615. Voir essentiellement l’article 24 bis de la loi du 29 juillet 1881. Il faut rappeler qu’il fait
expressément référence à l’article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l’accord de
Londres du 8 août 1945 et à l’exigence d’une condamnation préalable par une juridiction française ou
internationale. Il a été ensuite modifié en 1992, 2014 et en 2017.

55
Lutter contre le racisme

négationnisme est un antisémitisme de constitutionalité (QPC78) par le


et non une simple opinion sur négationniste Vincent Reynouard
l’histoire. L’exemple est donné du pour qui la loi impliquait une
procès dans les années 1990 du discrimination injustifiée entre
négationniste David Irving, procès les victimes et constituait une
qui avait donné lieu à des rapports atteinte aux libertés d’expression et
d’experts et des témoignages sur d’opinion. Le Conseil constitutionnel
la réalité du génocide des juifs, à la a écarté ces deux griefs au nom
suite de quoi seulement, ce dernier de la portée raciste et antisémite
avait été condamné. du négationnisme. Il a, en outre,
jugé que le délit n’interdisait pas les
En 200377, la Cour européenne
débats historiques mais seulement
des droits de l’Homme a estimé
la négation ou la minoration
irrecevable la requête de Roger
outrancière de ce crime spécifique.
Garaudy qui, au regard de
Autrement dit, le négationnisme est
l’article 10 de la Convention EDH
un antisémitisme.
(liberté d’expression) et de l’article 6
(droit à un procès équitable) La loi Gayssot est la seule des
contestait sa condamnation en lois dites mémorielles à se présenter
1998 pour contestation de crimes comme étant adossée à l’article 6
contre l’humanité, diffamation du tribunal militaire international
raciale et provocation à la haine de Nuremberg. Elle a été jugée
raciale. En cause : son ouvrage Les conforme au Pacte international
mythes fondateurs de la politique relatif aux droits civils et politiques
israélienne, qui reprenait les thèses par le Comité des droits de l’Homme
de Robert Faurisson. La Cour a du Haut-Commissariat des Nations
jugé que ces propos négationnistes unies aux droits de l’Homme.
poursuivaient des fins contraires
Enfin, elle n’est pas une
aux valeurs fondamentales de la
exception en Europe. En Allemagne,
Convention et que, « si elles étaient
les personnes qui « approuvent,
admises, [elles] contribueraient à
contestent ou minimisent » les
la destruction des droits et libertés
crimes contre l’humanité sont
garantis » par celle-ci.
passibles du délit d’incitation à la
Par la suite, par une décision haine raciale inscrit à l’article 130 du
du 8 janvier 2016, la loi Gayssot Code pénal, qui prévoit l’application
a été déclarée conforme à la d’une peine d’emprisonnement
Constitution. Les Sages avait été pouvant aller jusqu’à cinq ans.
saisis d’une question prioritaire L’Autriche a, dès 1945, réprimé par

77. CEDH 24 juin 2003, n° 65831/01, Garaudy c/ France.


78. Conseil constitutionnel. 8 janv. 2016, n° 2015-512 QPC ; cf à l’inverse lorsqu’aucune juridiction ne
s’est prononcée sur le crime nié par les propos contesté, censure pour atteinte à la liberté d’expression :
CC 26 janvier 2017, n° 2016-745-DC.

56
Communautarisme et séparatisme : des concepts stigmatisants

une loi les propos négationnistes La reconnaissance


qui seraient « propres à réactiver le
national-socialisme ». En Belgique,
de l’esclavage comme crime
une loi du 23 mars 1995 réprime contre l’humanité
« la négation, la minimisation, la
La loi du 21 mai 200180 sur la
justification ou l’approbation du
reconnaissance de la traite
génocide commis par le régime
et de l’esclavage en tant que
national-socialiste allemand durant
crime contre l’humanité (dite
la Seconde Guerre mondiale »
loi Taubira, du nom de Christiane
et prévoit l’application de peines
Taubira, députée de l’Assemblée
d’emprisonnement ou la privation
nationale française) porte sur la
des droits civiques pour les
reconnaissance par la France, du
personnes tenant de tels propos
caractère de crime contre l’humanité
dans un cadre public.
des traites et des esclavages
pratiqués à partir du xve siècle
Le cas du génocide arménien sur les populations africaines,
amérindiennes, malgaches
En 201579, dans le cas d’un homme et indiennes. En juin 2020, le
politique turc qui avait été condamné Parlement européen a également
pénalement par les tribunaux adopté une résolution similaire.
suisses pour avoir nié le génocide
arménien, la Cour européenne des A sa promulgation, la loi Taubira
droits de l’Homme a jugé que, au ne sera pas commentée mais quatre
regard des propos tenus, ce cas ne ans plus tard, après la publication
relevait pas de l’incitation à la haine d’un ouvrage historique à succès
raciale et que la condamnation par par Olivier Petre Grenouilleau,
des tribunaux suisses était abusive ouvrage qui aborde les traites
au regard de la liberté d’expression. dans leur ensemble, y compris
arabes et intra-africaine, le débat
rebondit. L’historien est attaqué en
justice après avoir déclaré dans un
journal au sujet de l’antisémitisme

79. La Cour a tenu compte en particulier des éléments suivants : les propos de M. Perinçek se
rapportaient à une question d’intérêt public et n’étaient pas assimilables à un appel à la haine ou à
l’intolérance ; le contexte dans lequel ils ont été tenus n’était pas marqué par de fortes tensions ni par
des antécédents historiques particuliers en Suisse ; les propos ne pouvaient être regardés comme ayant
attenté à la dignité des membres de la communauté arménienne au point d’appeler une réponse pénale
en Suisse ; aucune obligation internationale n’imposait à la Suisse de criminaliser des propos de cette
nature ; les tribunaux suisses apparaissent avoir censuré le requérant pour avoir simplement exprimé
une opinion divergente de celles ayant cours en Suisse ; et l’ingérence a pris la forme grave d’une
condamnation pénale. CEDH, gde ch., 15 octobre 2015, n° 27510/08, Perinçek c/ Suisse.
80. La loi a été adoptée par le Parlement le 10 mai 2001 et promulguée le 21 mai 2001.

57
Lutter contre le racisme

de Dieudonné que la loi Taubira d’amnistie votées en France dans


favorisait les comparaisons et les années 1960 empêchent toutes
concurrences des victimes en plaintes pour les crimes commis
rendant comparable la traite des pendant la guerre d’Algérie ou dans
esclaves avec un génocide. Suite à d’autres parties de l’empire colonial
ces déclarations, il sera attaqué en français.
justice par des associations sur la
La reconnaissance du
base de la loi Taubira puis, la plainte
colonialisme comme crime contre
sera retirée.
l’humanité permettrait des poursuites
devant des tribunaux internationaux.
La reconnaissance Elle rencontre néanmoins encore
de nombreux obstacles car ses
du colonialisme comme crime enjeux sont encore plus vastes
contre l’humanité comme en témoignent les nombreux
débats autour du rapport sur les
Le traité de Rome et la Cour pénale mémoires de la colonisation et de
internationale désignent comme la guerre d’Algérie commandé par
crime contre l’humanité les meurtres, le Président Français à l’historien
les exterminations, la réduction Benjamin Stora et remis le 20 janvier
en esclavage, la déportation, la 2021. Malgré ses nombreuses
torture, les viols ou les persécutions préconisations œuvrant dans le
commis dans le cadre d’une attaque sens d’un rapprochement, les unes
généralisée ou systématique lancée constituant des symboles forts,
contre une population civile et en les autres pouvant amener vers la
connaissance de cette attaque reconnaissance attendue des crimes
dans l’application ou la poursuite commis par la France (création
de la politique d’un Etat ou d’une d’une commission « Mémoires et
organisation. Les historiens ont fait Vérité » par exemple), le rapport a
la preuve depuis de nombreuses suscité de nombreuses critiques de
années de la perpétuation de la part de ceux qui en attendaient
ces crimes dans le cadre des qu’il préconise clairement cette
colonisations et de l’administration reconnaissance. L’historien qui ne
des territoires colonisés. Le saurait être comptable de ce qui
Président Emmanuel Macron a relève en fait d’une décision politique
déclaré par deux fois, en 2017 et a aussi été la cible d’une campagne
2020, que le colonialisme est un antisémite en Algérie d’autant plus
crime contre l’humanité. injustifiée que son engagement
L’enjeu est d’autant plus anticolonialiste est connu.
important que les nombreuses lois

58
L’universalisme et les Lumières en question

5. L’UNIVERSALISME ET
LES LUMIÈRES EN QUESTION
L’universalisme est l’objet de Aux xve et xvie siècles, les
positions contradictoires : porteur représentations du monde sont
d’émancipation pour les uns, il bousculées par les grandes
est rejeté par d’autres en raison découvertes. C’est dans ce contexte
de ses contradictions ou de son qu’émerge une conception nouvelle,
instrumentalisation à des fins de celle des droits de l’Homme pour
dominations. Les critiques de tous les hommes qui accompagne
l’universalisme tendent souvent l’abolition des privilèges, inégalités
à confondre universalisme et et particularismes de l’Ancien
occidentalisme ; en contradiction Régime par la Révolution française.
avec l’idée que l’universel peut être Les hommes sont des individus
considéré comme ce vers quoi tend autonomes qui appartiennent à
tout système de pensée – dans l’humanité, et non plus des créatures
toutes les cultures et civilisations – de Dieu.
sans chercher forcément à l’imposer.
La Déclaration des droits de
l’Homme et du citoyen de 1789
Univers, universalisme et la Constitution de 1791 ont été
devancées en Angleterre par les
religieux, émergence Magna Carta (dès 1215) et la Charte
de l’Homme des droits (1689). La Déclaration
des droits des Etats-Unis date de
Le terme universalis, dans l’Antiquité
1789.
romaine, « recouvre à la fois
l’univers, le général, ce qui s’étend à Universalisme et droits
tous, à tout et partout »81, associé à communs à tous les hommes sont
une conception de toute l’humanité ainsi juridiquement proclamés dans
mais scindée en hommes libres et trois importantes nations de la fin
esclaves. du xviiie siècle. Proclamés mais,
malgré les débats de la Révolution
Le christianisme introduit
française, femmes, Noirs, esclaves,
un renversement de point de
pauvres en sont longtemps restés
vue, également à prétention
exclus. En témoignent le sort
universalisante : celui de l’unicité
d’Olympe de Gouges (décapitée en
de l’humanité dans la loi de Dieu,
1793) et de ses Droits de la Femme
résumée dans la formule de Saint
et de la citoyenne, ou le suffrage
Paul « tous un en Jésus Christ ».
81. Thomas Branthôme, « Minuit à l’heure de l’universalisme », AOC média 16/06/20.

59
Lutter contre le racisme

universel de 1848 (dit « universel » toute représentation de Dieu comme


mais réservé aux hommes payant d‘une personne et toute centralité de
des impôts). l’homme dans la nature.
En réalité, les Lumières sont
Les Philosophies des Lumières multiples et dans une Europe très
diverse, les auteurs, philosophes,
et leurs critiques juristes, politologues qu’on classe
Au xviiie siècle la « race » est au dans ce mouvement se caractérisent
cœur de l’un des paradoxes des par un bouillonnement de la pensée
Lumières : au mythe du « bon et non par la seule idée rationaliste
sauvage » s’oppose le rejet dans ou encore par la philosophie du
l’animalité des dominés, notamment progrès. Les Lumières anglaises,
des Noirs esclaves. Ce type de écossaises, allemandes et
discours cautionne le massacre françaises renvoient à des situations
des Hottentots (1770-1840), des historiques différentes. La France
Aborigènes en Australie (1750-1860) était engagée dans une lutte contre
ou des Indiens d’Amérique du Nord l’influence du catholicisme et elle
(1775-1880). A ce discours dominant avait vécu une révolution : pour
s’opposent les défenseurs de l’unité nombre de penseurs de l’époque,
fondamentale du genre humain. les luttes politiques passaient par
le droit, à la fois sa réforme et sa
Aussi, s’il est un sujet qui a été prééminence. Malgré sa révolution,
discuté dans l’histoire des idées, la France n’était pas rentrée de
c’est bien celui des Lumières et de plain-pied dans le capitalisme
leur rôle. Tout d’abord, de quand et le libéralisme contrairement à
le dater ? Quels auteurs en font l’Angleterre. L’Allemagne quant à
partie ? La LDH a consacré une elle était composée de territoires
université d’automne au sujet en féodaux, elle n’était pas encore
201882. une nation et sa bourgeoisie, bien
Si la plupart des débats que très influente, ne jouait pas un
concernent les auteurs du rôle politique aussi important qu’en
xviiie siècle, nombre de spécialistes France. Enfin l’Angleterre était à
font dater le mouvement des l’avant-garde du libéralisme et du
Lumières au xvie ou xviie siècle avec capitalisme, le premier pays aussi à
la philosophie de René Descartes craindre et à expérimenter dans de
(1596-1650) et surtout celle de nombreux domaines la violence des
Baruch Spinoza (1632-1677) dont transformations économiques.
l’influence fut immense en Europe. C’est pourquoi les Lumières
On parle au sujet de son œuvre dans ces trois pays furent différentes
d’un athéisme radical qui refuse dans leur contenu. Pour les

82. 24e université d’automne « Universalisme, universalité(s), universel(s) ».

60
L’universalisme et les Lumières en question

penseurs anglais, le problème posé empruntée ensuite par de grands


était la limitation du capitalisme intellectuels parmi lesquelles
individualiste par rapport au bien Joseph de Maistre, Thomas Carlyle,
commun. Les débats sur les Hippolyte Taine, Friedrich Nietzsche,
Lumières occultent des pans entiers Ernest Renan ou Oswald Spengler.
de la production qu’on lui attribue, Tous ces intellectuels épinglent tour
par exemple les auteurs anglais83 à tour le rationalisme, le libéralisme,
très mal connus en France. la démocratie et les courants
socialistes et communistes qui à
Par ailleurs ces débats se
leurs yeux, sont les produits des
fondent souvent sur une vision
Lumières.
globalisante des Lumières, occultant
des avancées importantes mais En réalité, on voit naître au
avec des contradictions, qu’il sein du mouvement des Lumières
s’agisse du relativisme confronté une articulation complexe entre
à l’universalisme dans l’œuvre relativismes (culturels, des valeurs)
de nombreux auteurs (Voltaire et universalisme de la raison. Chez
par exemple ou Montesquieu), Voltaire par exemple, les sociétés
des critiques des conquêtes, du européennes sont critiquées à
colonialisme et de l’esclavage travers un regard décentré (extra-
(Emmanuel Kant, radicalement terrestre dans Micromégas, huron
anti-impérialiste et anticolonialiste dans L’Ingénu ou hindou dans Les
mais qui croyait à une inégalité de Lettres d’Amabed) ce qui plaide
développement des « races »), et pour un polycentrisme culturel mais
des critiques de l’inégalité entre les n’empêche pas Voltaire de soutenir
hommes et les femmes (Condorcet, l’existence de lois universelles
Poulain de la Barre84 pour l’égalité, dictées par la nature et identifiables
Rousseau attribuant quant à lui une grâce à la raison (voir Zadig et la
« nature » aux femmes qui justifie critique du sati, tradition consistant
leur statut complémentaire des à immoler en Inde les veuves par le
hommes) et bien d’autres débats, feu).
Les reproches à l’égard de ce Jusqu’au xixe siècle toutefois,
mouvement sont anciens : en 1774, les critiques des Lumières
Johann Gottfried Herder fustige déjà proviennent essentiellement du
« l’abstraction » du rationalisme et camp conservateur même si la
de l’universalisme des philosophes. gauche européenne veut les
Quinze ans plus tard, la première réformer dans un sens plus social.
Déclaration des droits de l’Homme,
Une première fracture apparaît
malgré sa modération provoque une
dans le sillage de l’affaire Dreyfus.
importante tradition anti-Lumières
La gauche française qui s’était
et contre révolutionnaire85 qui sera

83. Par exemple, le philosophe John Locke et le physicien anglais Isaac Newton.
84. François Poullain De La Barre, De l’égalité des sexes, 1673.
85. d’Edmund Burke, Réflexions sur la Révolution de France.

61
Lutter contre le racisme

alliée avec le camp républicain Les concepts de raison, de


pour défendre Alfred Dreyfus progrès, puis d’universel deviennent
et lutter contre l’extrême droite dans la seconde moitié du xxe siècle
assiste impuissante, pendant les autant de champs de bataille qui
grèves ouvrières, à l’arrestation des fracturent ce qu’on appelle la
syndicalistes tandis que la Police Gauche c’est-à-dire d’une part les
républicaine tire sur les ouvriers tenants d’une démarche rationaliste,
en grève. C’est le début d’une même critique, comme Jean-Paul
nouvelle vague de critique contre Sartre et d’autre part, les « anti-
les Lumières bourgeoises (Georges Lumières de gauche » (Michel
Sorel86, Edouard Berth87). Les Foucault, Jacques Derrida).
ouvrages de Friedrich Nietzsche
A la fin des années 1970, une
font alors référence pour ce
nouvelle ligne de fracture s’ouvre
nouveau courant anti-lumières qui
à gauche autour de l’héritage des
critique la sociale-démocratie et le
Lumières. Un autre foucaldien,
stalinisme mais sera attiré tant par
Edward Saïd, affirme dans son
l’anarchisme que par le fascisme
ouvrage L’Orientalisme que le
des années 1930.
discours de l’Occident sur l’Orient
C’est cependant après la est un dispositif de savoir-pouvoir
Seconde Guerre mondiale que sera inséparable et complémentaire des
produite la critique la plus radicale autres mécanismes de la domination
des Lumières, laquelle sera reprise coloniale. L’historien Ranajit Guha
par les mouvements décoloniaux. fait quant à lui la critique du cadre
En 1942, Theodor Adorno et Max épistémologique et philosophique
Horkheimer, deux philosophes des sciences sociales, accusées
juifs allemands réfugiés aux Etats- d’ethnocentrisme occidental.
Unis font paraître la Dialectik
De manière générale, on peut
der Aufklärung (littéralement,
constater que le débat actuel est
« dialectique des Lumières », traduit
particulièrement binaire. D’une part,
en français sous le titre Dialectique
il consiste la plupart du temps à
de la raison). Pour ces auteurs, la
extraire des morceaux choisis de
raison est par définition une raison
tel ou tel auteur sans les mettre
instrumentale, destinée à dominer
en perspective par rapport au
le monde et ce, depuis la haute
reste de son œuvre ni par rapport
Antiquité, car elle réduit la nature
au contexte historique de relative
entière à un ensemble de données
méconnaissance du reste du monde
quantitatives et manipulables
donc de regard nécessairement
autorisant ainsi une destruction à
éthnocentré. D’autre part, il gomme
l’infini.
les débats internes des Lumières

86. Les Illusions du progrès.


87. Les Méfaits des intellectuels.

62
L’universalisme et les Lumières en question

et qui sont aussi les débats plus à travers la colonisation89. Les


larges d’une période. Enfin, les tensions non résolues entre ces
discours critiques ne se placent deux conceptions laisseront la
pas eux-mêmes en perspective. République s’accommoder de la
Que faire de la raison qui demeure colonisation, s’en justifiant par la
une capacité humaine ? A quoi prétention à étendre des bienfaits
substituer l’universalisme ? Faut- d’une générosité émancipatrice
il faire table rase des pensées à « des populations non encore
des Lumières ou les amener achevées dans leur humanité »
plus loin, mûries par l’expérience ce qui consiste en réalité à les
historique et confrontées aux enjeux inférioriser et leur imposer un
postcoloniaux d’une part, à ceux qui modèle uniformisant.
sont portés par le féminisme, par
Au demeurant, pour d’autres
la diversité des identités sexuelles,
penseurs, il ne s’agit pas de
par la redécouverte de la pluralité
contradiction mais au contraire, d’un
culturelle, enfin par la question de la
lien logique entre un universalisme
finitude des ressources planétaires
européen-centré et le colonialisme.
et celle du climat ?
Ainsi, pour Etienne Balibar et
Immanuel Wallerstein90, le lien
Universalisme et République entre universalisme et racisme est
historique : il est le produit historique
Peu après, le xixe siècle voit de la division sociale du travail, de
naître le socialisme républicain la division du monde en centre et
qui fonde sa philosophie politique périphérie, et de la structure de
sur la croyance dans le progrès, l’Etat-Nation.
des idéaux internationalistes et
l’affirmation d’un seul genre humain.
La IIIe République revendique une Un universalisme planétaire
neutralité égalitariste à l’égard de
A la fin de la guerre de 39-45,
tous les citoyens, « intégrés dans
c’est la découverte des camps de
la même nation quelles que soient
concentration et d’extermination
leurs caractéristiques et leurs
nazis, du génocide des Juifs et
origines »88, et s’oppose aux tenants
des Tsiganes qui constituent pour
de la soumission de tous à la loi de
l’Europe une sévère remise en
Dieu.
cause.
Dès lors, universalisme
Au cœur de l’Europe en effet, en
et République sont liés :
l’espace de douze ans, 14 millions
« universalisme intensif » de
de victimes civiles furent mises à
libération et d’émancipation mais
mort par différents moyens (par
aussi, universalisme « extensif »

88. Thomas Brantôme, « Minuit à l’heure de l’universalisme, AOC média 1.


89. Etienne Balibar.
90. Race, nation, classe - les identités ambigües. Editions La Découverte, 1988.

63
Lutter contre le racisme

balles, par gaz, par des famines porté par des intérêts de classe –
planifiées), essentiellement des cette adhésion à l’universalisme a
Juifs, des Tsiganes ou Roms, des été sapée par la question coloniale.
Biélorusses, des Ukrainiens, des
La décolonisation s’engage en
Polonais, des Soviétiques et des
effet très mal avec en Algérie dès
Baltes. Sur ces quatorze millions
1945 la répression sanglante des
de morts, un tiers est à mettre sur
émeutes de Sétif92. En 1946 débute
le compte du régime stalinien,
également la guerre d’Indochine
avec des exterminations envers
tandis qu’en mars 1947, une
son propre peuple avant même la
insurrection à Madagascar est
Seconde Guerre mondiale91, mais
réprimée dans le sang. Ces guerres
dans l’immédiat après-guerre,
coloniales en contradiction totale
ce sont les crimes nazis qui vont
avec la DUDH marqueront fortement
provoquer la sidération de ceux qui
et durablement les consciences, en
les découvrent.
particulier la guerre d’Algérie, la plus
Après la guerre, la Déclaration longue et la plus marquante.
universelle des droits de l’Homme
Ce n’est qu’en 1954 que le
de 1948 (DUDH) traduit la volonté
processus de décolonisation est
d’« assurer un respect universel et
enclenché avec les accords signés
effectif de l’Homme et des libertés
par Mendès France avec l’Indochine
fondamentales », mais la question
(devenue Vietnam). La Tunisie et le
de l’effectivité de ces droits dans les
Maroc accèdent à l’indépendance en
colonies se pose immédiatement.
1956 et les pays d’Afrique en 1960.
Si cet universalisme planétaire L’Algérie quant à elle ne deviendra
étendu à « tous les êtres humains » indépendante qu’en 1962 après une
(femmes incluses cette fois), guerre qui laissera de nombreuses
s’efforçant de s’ajuster à différentes cicatrices y compris en métropole
cultures et religions, plus ou moins où se dérouleront des épisodes
partagé et effectif (voir le statut sanglants93.
des Français musulmans d’Algérie,
Entre 1975 et 1980, trois
par exemple) pouvait susciter une
colonies ont obtenu leur
certaine adhésion pendant les Trente
indépendance : les Comores
Glorieuses – et ce, malgré, de la
sauf Mayotte, les Afars et Issas
part du bloc soviétique, des procès
et les Nouvelles-Hébrides. Après
d’intention en faux universalisme
cette date, la France oscille

91. Snyder Timothy. Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline. Traduit de l’anglais par Pierre
Emmanuel Dauzat. Gallimard. Collection Folio-histoire. 2012.
92. Le 8 mai 1945, jour de la victoire alliée sur le nazisme.
93. Massacre du 17 octobre 1961 : la répression meurtrière, par la police française, d’une manifestation
d’Algériens organisée à Paris par la fédération de France du FLN fait des dizaines de morts et des
centaines de blessés.

64
L’universalisme et les Lumières en question

entre intégration croissante des donnant à penser que « la référence


territoires à la République (les Dom à des valeurs communes et
deviennent des régions d’outre- universelles » n’est plus partagée94.
mer, Mayotte accède à ce statut
L’égalitarisme républicain et
en 2011), et reconnaissance de
l’universalisme font alors l’objet de
leurs spécificités, avec le statut de
critiques virulentes, pour certaines
collectivité d’outre-mer. En Nouvelle-
déjà anciennes :
Calédonie, l’indépendance a été
soumise à des référendums depuis • application d’un système unique et
2014 dont le dernier, en 2020, abstrait à des situations concrètes et
donnait 53 % de résultats en faveur diverses ;
d’un maintien dans la République • égalitarisme indifférent aux
française. Un troisième référendum inégalités croissantes, aux réalités
sera convoqué en 2022. de discriminations ;
L’héritage du colonialisme • territoires de la République relégués
pèse fortement sur les relations ou abandonnés – particulièrement
avec une immigration issue des ceux désignés comme « quartiers »
pays anciennement colonisés de ou « quartiers sensibles » ;
même que les conditions d’accueil, • invisibilisation voire négation des
de logement et de travail de ces différences, des identités, de la
populations. Est posée également diversité culturelle et philosophique ;
la question de la citoyenneté, • parole confisquée par des individus
notamment celle du droit de vote et groupes dominants, ou
des étrangers non européens aux considération surplombante :
élections municipales mais aussi « universalisme de surplomb »
la participation difficile aux luttes appliqué à des populations dites
syndicales et politiques qui font peu « non civilisées » ;
de cas de la situation spécifique des • traitement inégalitaire, notamment
immigrés et/ou laissent peu de place par la Police, dans les quartiers
à ces derniers. d’habitat social : contrôles au faciès ;
C’est dans ce contexte que Enfin, la mondialisation, la
les conflits des années 1990 multiplication des échanges
(affaire du voile portée par des planétaires, et la question
collégiennes à Creil en 1989 par écologique remettent en question la
exemple), renforcés à partir de domination de l’héritage culturel et
2000-2005 avec les révoltes de politique de l’Occident.
banlieues débouchent sur une En France, les prises de
division « des luttes sociales en positions lors des luttes et
combats séparés souvent fondés manifestations de 2020 tendent
sur des revendications identitaires »,

94. Laurent Joffrin, présentation du livre de Michel Wieviorka Pour une démocratie de combat, journal
Libération 25 mars 2020.

65
Lutter contre le racisme

néanmoins à montrer que les valeurs


de la République (Liberté, Egalité,
Fraternité) sont moins rejetées en tant
qu’idéaux que pour leur non exercice
effectif dans la pratique quotidienne :
« … parler des personnes qui sont
minoritaires, ce n’est pas la fracturer,
la République, au contraire c’est lui
permettre d’embrasser ses valeurs et
de les appliquer à tous et toutes95 ».
Et l’universalisme reste une
référence : « Je96 pense que je suis
universaliste aussi, simplement je
considère qu’on doit tenir compte de
tout le monde, et que la personne qui
est handicapée, qui est noire, qui est
LGBTI… c’est une personne dont la
condition doit être centrale au même
titre que celle des personnes qui sont
en position de domination sociale ».

95. Rokhaya Diallo au 28 d’Arte. 21 octobre 2020.


96. op. cit.

66
Des outils d’analyse ou des approches en débats

6. DES OUTILS D’ANALYSE OU


DES APPROCHES EN DÉBATS
On parle de nouvelles approches Le débat sur le racisme d’Etat
souvent importées des Etats-Unis,
d’Amérique Latine ou d’autres La plupart des organisations
continents qui font aujourd’hui débat impliquées dans l’antiracisme
en France. Cette « importation » reconnaissent le caractère
est à nuancer car si les concepts systémique du racisme et des
circulent, c’est dans les deux sens. discriminations, lequel renvoie
En termes « d’approches », l’idée notamment à la notion de racisme
principale à l’origine des différents institutionnel.
concepts ou notions qui se sont On parle de racisme
développés notamment dans les institutionnel lorsqu’en dehors
continents américains vient de de toute intention manifeste et
l’école française de sociologie. directe de nuire à certains groupes
Des auteurs comme Foucault, ethniques, les institutions ou
Deleuze, Guattari, mettent en les acteurs au sein de celles-ci
avant une notion spécifique, développent des pratiques dont
celle de subordination (culturelle, l’effet est d’exclure ou d’inférioriser
civilisationnelle) qui n’a pas le même tels ou tels groupes. Le racisme
sens que celle de l’exploitation systémique est l’interaction de ces
ou des inégalités sociales mais institutions et d’acteurs qui conduit
renvoie plutôt à l’imposition d’un à des exclusions qui sont le résultat
modèle hégémonique, dominant, du croisement de ces pratiques.
à des minorités (dans les pays
occidentaux) ou à des peuples qui, Le racisme systémique n’est
sans être minoritaires dans leurs pas un racisme d’Etat qui lui,
pays, n’en seraient pas moins comporte des lois ouvertement
dominés par le modèle occidental. discriminatoires. Si certains militant-
La notion de subordination est e-s ou chercheur-e-s parlent d’un
aussi utilisée par rapport à des racisme d’Etat dans la France
orientations ou identités sexuelles d’aujourd’hui, ce n’est pas la position
minoritaires. C’est la French theory de la LDH. Car le racisme d’Etat
qui se développe dans un paysage proprement dit est une politique
intellectuel fortement marqué par ségrégationniste raciste officialisée
les déceptions à gauche de l’après- par des lois comme sous le régime
mai 68 ; et qui ouvre d’autres de l’apartheid en Afrique du Sud,
débats, plus spécifiques. sous le régime nazi ou encore sous
le régime de Vichy. Selon l’historien

67
Lutter contre le racisme

Pap Ndiaye : « Le “racisme d’Etat” s’attaque aux modes de vision


suppose que les institutions de l’Etat ainsi qu’aux représentations
soient au service d’une politique dont les colonisés ont été l’objet.
raciste, ce qui n’est évidemment pas Frantz Fanon, Edward Saïd,
le cas en France. »97 Albert Memmi, Achille Mbembe,
Edouard Glissant pour ne citer
Le racisme d’Etat : qu’eux, ont largement inspiré cette
exemple de la République approche. La colonisation est
d’Afrique du Sud pensée non seulement comme fait
historique mais également comme
construction de toute une série de
« “Personne blanche” signifie une
représentations et de pratiques
personne qui, de par son
présentes dans les cultures des
apparence, est manifestement
colonisateurs.
une personne blanche, ou une
personne généralement Revisitant la question coloniale,
considérée comme une personne Edward Saïd affirme que non
blanche, mais n’inclut pas toute seulement la colonisation infligeait
personne qui, quoique des traitements racistes, brutaux et
manifestement blanche, est inhumains, mais que son objectif
généralement considérée comme était de coloniser les esprits et la
personne de couleur (section I, pensée des colonisés autant que
article XV). “Personne de leurs corps. Saïd et les penseurs qui
couleur” est une personne qui l’ont suivi estiment qu’il est essentiel
n’est pas une personne blanche de repenser l’histoire linéaire du
ou un natif (section I, progrès par laquelle les sciences
art. III). ‘’Natif’’ signifie une sociales justifiaient le colonialisme
personne qui, dans les faits, est car c’est un modèle basé sur
membre de l’une des races ou une hiérarchie entre les sujets et
tribus d’Afrique, ou est formes de connaissance en termes
généralement considérée comme binaires : colonisateur/colonisé ;
telle (section I, art. X) ». civilisé/primitif ; scientifique/
(Population Registration Act, superstitieux ; développé/en
Journal officiel, loi n° 30 de 1950) développement, etc.
La pensée décoloniale qui a
émergée il y a environ trente ans, à
L’approche postcoloniale/ partir d’un collectif formé initialement
décoloniale en Amérique du Sud, se différencie
dans son approche de celle
La théorie postcoloniale vise à
proposée par le postcolonialisme.
intégrer dans le récit national
C’est une approche plus militante
l’esclavage et la colonisation. Elle
qui vise à combattre la domination

97. Le Monde, 18 décembre 2017.

68
Des outils d’analyse ou des approches en débats

sous toutes ses formes, y compris que l’approche postcoloniale critique


culturelles. l’universalisme. Elle le critique
en tant qu’il a été instrumentalisé
En France, comme ailleurs
pour affirmer la supériorité de la
dans le monde, elle dénonce
civilisation des colonisateurs – donc
une décolonisation incomplète et
légitimer le colonialisme – et non
analyse les systèmes de domination
pour les textes eux-mêmes, en
coloniale qui perdurent à l’encontre
particulier ceux ayant trait aux droits
des Français afro-descendants
de l’Homme.
ou issus de l’immigration des ex-
colonies dans la société française
d’aujourd’hui. Tous les secteurs Intersectionnalité
de la société sont réévalués par le
prisme décolonial : le féminisme, le Le terme d’intersectionnalité est
genre, les modes de vie, les arts, né à la fin du xxe siècle, dans le
les institutions, l’administration, sillage des écrits de la philosophe et
l’enseignement de l’histoire. militante marxiste noire américaine
L’un des problèmes que pose Angela Davis (Women, Race
l’approche décoloniale, c’est le fait and Class, 1981). Le mot lui-
de n’appréhender l’histoire, les même est apparu à la toute fin
savoirs, les cultures qu’à travers le des années 1980, alors que des
prisme colonial au risque de n’avoir militantes féministes noires et
à proposer qu’une issue : faire table hispaniques américaines critiquent
rase de l’histoire, des savoirs, des un « biais blanc » dans les discours
cultures, des sciences, etc. Par féministes. Par ailleurs, le concept
ailleurs, il est impossible aujourd’hui a été développé par la professeure
de tracer une ligne de partage dans de droit d’université de Californie
les cultures, les différentes sociétés, à Los Angeles (UCLA), Kimberlé
les différents pays entre ce qui est Crenshaw en 198998 parce que
« occidental » et ce qui relèverait juridiquement, il ne peut être retenu
d’une pureté originelle antérieure qu’un motif de discrimination alors
à la circulation des savoirs, des que les discriminations subies par
philosophies, des techniques, les femmes noires aux Etats-Unis
circulation qui existait bien avant les peuvent l’être au titre de leur couleur
conquêtes et le colonialisme. de peau et de leur genre.

C’est d’ailleurs pourquoi les C’est aux Etats-Unis99 que le


deux approches postcoloniale débat autour de la confrontation
et décoloniale sont tout à fait possible entre discriminations
distinctes. C’est en effet au nom raciales et discriminations envers les
d’un universalisme inclusif et pluriel femmes a joué un rôle important :

98. Traduit en français en 2005 sous le titre « Cartographie des marges ».


99. Voir à ce sujet l’excellent article : « Discrimination fondée sur le sexe aux Etats-Unis : une notion
juridique sous tensions ». Marie Mercat - Bruns. La Découverte « Travail, genre et sociétés » 2012/2 n°
28. [Link]

69
Lutter contre le racisme

en effet, même si les féministes Son appropriation par les


blanches ont soutenu les luttes des sciences sociales et par la
Noirs dans les luttes pour l’égalité recherche féministe européenne
civique et contre les discriminations, s’appuie aussi quant à elle comme
elles n’ont pas toujours reconnu on l’a vu sur une tradition de la
la position spécifique des femmes recherche en sciences sociales. Sa
noires dans ces luttes. généralisation, y compris d’ailleurs
par les instances européennes,
L’approche intersectionnelle
est néanmoins contestée par
comporte plusieurs dimensions :
certain-e-s comme appropriation
• la première, juridique, vise à faire et institutionnalisation d’une notion
reconnaître une discrimination en destinée au départ à être portée par
tant que femme et noire dans un les femmes racialisées.
contexte où les tribunaux En revanche, les mouvements
n’acceptent de reconnaître qu’un noirs antiracistes y sont restés
seul motif de discrimination ; largement réfractaires car, à leurs
• la seconde, politique, vise à faire yeux, ce courant affaiblit leur lutte.
reconnaître la situation Il pose pourtant la question centrale
d’invisibilisation des femmes noires de ce que certains appellent la
tant dans le mouvement féministe consubstantialité des luttes c’est-
axé sur les réalités des femmes à-dire le choix de mener des luttes
blanches que dans le mouvement ensemble sans les hiérarchiser.
antiraciste, axé sur la discrimination
contre les hommes noirs ;
• la troisième enfin vise à montrer
Privilège blanc
comment l’intersectionnalité peut Pour des militants antiracistes, le
servir de tremplin pour forger une concept de privilège blanc peut
coalition d’hommes et de femmes sembler difficile à accepter car
noirs dans la lutte antiraciste. il fait référence à une notion de
Bien que fondé à l’origine autour droits avec des règles législatives
de l’intersection des oppressions (les privilèges des nobles et du
systémiques des femmes noires clergé abolis pendant la révolution
aux Etats-Unis, le concept française) mais cette fois-ci, en les
d’intersectionnalité a très rapidement associant à une couleur de peau
intégré la question de la classe et qui, sur le plan du droit, n’octroie
il s’est largement imposé, bien au- pas actuellement de privilège. Et,
delà du champ des recherches afro- pour certains penseurs militants
féministes. Il a été largement adopté noirs, ce terme contribue à figer une
par les mouvements féministes et de hiérarchie des races parfaitement
manière générale par les sciences illégitime en essentialisant les
sociales. individus selon leur couleur de peau.

70
Des outils d’analyse ou des approches en débats

Utilisé depuis longtemps par dans le temps présent sont


les Noirs étatsuniens, le privilège incontestablement un sujet (délits
blanc est aux yeux de certains et crimes racistes, discriminations,).
antiracistes un outil militant tandis L’impératif d’y accorder une
que pour d’autres, il est juste un fait. attention aussi appuyée que sincère
Dans un premier temps, il a servi à doit-il être brouillé ? Le fait est que
montrer que même exploités, par dans cette approche militante, la
rapport à des ouvriers noirs, des couleur n’est pas une partie du
ouvriers blancs bénéficient d’une problème : elle en est l’alpha et
sorte de salaire psychologique l’oméga. »
supplémentaire : reconnaissance,
Par ailleurs, l’idée qu’obtenir
représentation, etc. Il a ensuite
un emploi, un logement ou tout
été développé et théorisé en 1988
autre droit lorsqu’on est « blanc »
par Peggy Mcintosh, féministe
implique d’avoir eu un privilège sur
blanche qui énonce 26 critères
de « non-Blancs » conduit à imputer
simples et quotidiens : « Je peux
à ceux qui accèdent aux droits le
sortir de chez moi sans avoir peur
fait que d’autres n’y accèdent pas.
d’être contrôlé-e ; À la télé ou dans
Ne faut-il plutôt lutter pour l’accès
des positions de pouvoirs, je vois
généralisé à ces droits, par tous et
beaucoup de personnes qui me
toutes ? Enfin, comment éviter de
ressemblent ; Chez le coiffeur, je
minorer les différences et inégalités
trouve quelqu’un qui sait couper
sociales ? Peggy Mcintosh elle-
mes cheveux… ». Le concept a
même se demande s’il ne faut pas
pour objectifs de faire comprendre
plutôt employer le terme de privilège
aux « Blancs » les avantages dont
blanc indu, ce qui en change
ils profitent naturellement dans
considérablement le sens.
une société au passé colonial et/
ou esclavagiste. L’objectif affiché Enfin, si la couleur de peau en
n’est pas de les culpabiliser mais de tant que concept apparaît à certains
les responsabiliser par rapport au comme une notion vague, n’est-ce
racisme en montrant que s’ils n’ont pas qu’elle recouvre plutôt la notion
jamais à se poser la question de d’Occidentaux ou d’Européens ?
leur légitimité du fait de leur couleur, C’est-à-dire moins les individus
origine, culture ou religion qui sont qu’une civilisation qui, pour servir
considérés comme « neutres », ce ses intérêts, a construit les races ?
n’est pas le cas dans le reste de la En ce cas, il y a un risque à porter la
société. focale sur des individus en tant que
tels (seuls des individus peuvent
Pour Emmanuel Debono100 :
avoir une couleur de peau) plutôt
« Les tragédies à caractère
qu’à privilégier une réflexion sur les
raciste du passé (traite négrière,
politiques, les structures sociales,
colonisation), le prolongement
etc.
de certains de leurs effets

100. Emmanuel Debono, « L’Eglise racialiste et ses dogmes ». Revue “Alarmer”. 10/12/2020.

71
Lutter contre le racisme

Le racisme anti-Blanc Certains peuples amérindiens se


sont révoltés contre ces pratiques.
Qu’il s’agisse de chansons de Ainsi en 1993 ils ont publié la
rappeurs (« Pendez les Blancs » Déclaration de guerre contre les
de Nick Conrad) ou de déclarations exploiteurs de la spiritualité lakota101
de tel ou tel intellectuel, la notion
« Nous affirmons une position
de racisme antiblanc resurgit
de tolérance zéro pour tout “shaman
régulièrement dans le débat.
de l’homme blanc” s’élevant du sein
Mais pour la majorité des de nos propres communautés afin
chercheurs et chercheuses, il d’“autoriser” l’expropriation de nos
ne saurait y avoir de racisme rites cérémonieux par des non-
au sens structurel envers un Indiens. »
groupe dominant même si des
L’historien Pap Ndiaye en donne
manifestations de racisme (insultes
d’ailleurs un autre exemple qui
par exemple) peuvent apparaître au
concerne les peuples autochtones :
niveau individuel et être condamnés.
C’est aussi la position de la LDH qui « Le cas du boomerang
rappelle que la notion de racisme commercialisé par Chanel, qui
anti-blanc a été popularisée par le a choqué des Aborigènes, est
Front national. souvent cité en exemple : des
créateurs en position de force
La Licra en revanche considère
s’arrogent, à des fins esthétiques
que le concept de racisme anti-
ou mercantiles, des éléments ayant
Blanc est valable.
une valeur symbolique forte pour
un groupe minoritaire, sans son
Appropriation culturelle consentement. »102
Dans cette optique, la culture
Le concept d’appropriation culturelle
minoritaire peut être envisagée
désigne l’emprunt non autorisé par
comme une ressource pillée par
le ou les membres d’une culture
la culture majoritaire au même
dominante d’éléments d’une culture
titre que les différentes ressources
minoritaire et/ou dominée.
naturelles, minières, etc. D’où des
Il s’agit en particulier de revendications de compensations
l’utilisation dans d’autres contextes financières pour l’utilisation de tel
(par exemple des défilés de mode) ou tel élément culturel ou encore
de symboles ou d’éléments de la la demande de coopérations, de
culture sacralisés dans la culture partenariats, de mises en évidence
d’origine. Il peut s’agir également de de l’origine de l’emprunt.
motifs ou de coiffures.

101. En anglais, Declaration of War Against Exploiters of Lakota Spirituality.


102. Cité dans Le Monde, 18 avril 2019. « Dans la culture, des identités sous contrôle ». Auréliano
Tonet.

72
Des outils d’analyse ou des approches en débats

Si la question est évidemment au festival de jazz de Montréal a


complexe (prendre en compte été annulé suite à des accusations
ces revendications impliquerait de d’appropriation culturelle. Parce
pouvoir « tracer » les éléments que cet artiste est blanc. Et on ne
culturels pour en déterminer l’origine compte pas les nombreux abus qui
et de redéfinir la notion de droit ont été faits et sont faits de cette
d’auteur qui à l’heure actuelle, ne notion à des fins de censure et
protège que l’expression attribuée d’intimidation.
à un ou une auteure – ou groupe
Pour beaucoup, appliqué à la
d’auteurs – bien identifiés), elle a le
culture en général, le concept n’est
mérite de poser la question d’une
pas opérationnel. En effet, la culture
reconnaissance de la contribution
a toujours procédé par emprunts et
de tous les peuples au patrimoine
interactions. Par exemple, Picasso
de l’humanité (dans le sens large de
ou Brancusi, ont emprunté le style
tout ce qu’elle a produit).
des arts traditionnels africains mais
Mais le concept est aussi utilisé en les transformant. A l’inverse des
de manière beaucoup plus large. Il cultures dominées ont emprunté
concerne des modes d’expression, de nombreux éléments culturels à
des styles littéraires ou visuels, des des cultures dominantes en créant
symboliques, des savoir-faire. Ceux un style propre qui échappe alors à
qui contestent cette appropriation ces cultures dominantes comme en
estiment qu’elle contribue à diffuser témoigne la créolité par exemple.
des stéréotypes et à démanteler les
Enfin, on peut se demander si
identités. Dans le cas de la culture
une telle approche généralisée ne
afro-américaine par exemple, la
risque pas d’enfermer les cultures
pratique du jazz et du blues par des
dans un ghetto et de les figer dans
artistes blancs a été contestée dès
un moment de leur histoire au lieu
l’origine. Dernièrement, en 2018,
d’en conserver la vitalité.
un spectacle de Robert Lepage

73
Lutter contre le racisme

7. LES MOUVEMENTS
ANTIRACISTES D’AUJOURD’HUI
En octobre 1983, la Marche pour traditionnel n‘a pas permis
l’Egalité et contre le racisme, l’élimination des inégalités, se
communément désignée comme créent plusieurs groupes militants
« Marche des Beurs », naît en privilégiant la dénonciation
réaction à des violences policières du racisme institutionnel ou
contre des jeunes d’origine systémique. Ce sont les structures
immigrée dans la banlieue et pratiques des institutions (école,
lyonnaise. C’est la première grande police, etc.) qui doivent changer
manifestation antiraciste où la car prolongeant les pratiques de
deuxième génération d’immigration l’impérialisme et du colonialisme.
est actrice d’un mouvement social.
S’inspirant principalement de
Mais c’est une déception pour concepts élaborés aux Etats-Unis
les organisateurs, car le mouvement par le mouvement Noir américain
de sympathie qui s’est manifesté et dans les universités ou encore
dans l’opinion publique leur en Amérique du Sud, ils définissent
échappe : il est canalisé l’année le racisme comme un rapport de
suivante lors de la deuxième domination et non comme une
marche par la constitution d’une idéologie apparentée principalement
nouvelle association antiraciste, à l’extrême droite.
SOS-Racisme, dont le combat est
Ces différents groupes – Parti
essentiellement mené contre le
des indigènes de la République
Front national, occultant certaines
(Pir), collectif Brigade anti
revendications du mouvement
négrophobie (Ban), Conseil
portant sur l’égalité, les institutions
représentatif des associations
(école, police), les droits (logement,
noires (Cran), Collectif contre
emploi) enfin, sur une refonte de
l’islamophobie en France (CCIF)
la politique d’immigration. Dans la
– se définissent pour certains
même période naît le mouvement
en opposition aux grandes
« Ras-le-Front » dont l’objectif est
organisations antiracistes dont ils
de combattre l’extrême droite et
qualifient l’antiracisme de « moral »
d’amener les partis et les syndicats
au détriment de l’approche politique
à s’emparer de cette question.
qu’ils défendent. Ils considèrent
A partir des années 2003- la race comme une construction
2005, constatant que l’antiracisme historique et sociale qu’il faut

74
Les mouvements antiracistes d’aujourd’hui

pouvoir nommer si on veut éradiquer identité et/ou d’un héritage


le racisme. La race n’existe pas historique est un peu simpliste.
mais le racisme tue quand même De fait, les uns et les autres se
des personnes103. retrouvent dans de nombreuses
mobilisations, sans que cela
Ces groupes questionnent ce
n’exclue pour autant des
qu’ils appellent un paternalisme
divergences portant sur les formes
blanc dans les organisations
d’actions, la nature des alliances et
traditionnelles. C’est pourquoi, à
rassemblements, les revendications
l’instar de certains mouvements
à opposer au racisme.
féministes des années 70, ils
organisent parfois des réunions Cette situation n’a rien
non–mixtes racialement, en d’anormal : les acteurs antiracistes
particulier des réunions de femmes participent de la vie politique en
ce qui peut occasionner des général et, à ce titre, leurs visions
polémiques voire des tentatives du monde, de la solidarité, de
d’interdiction. la fraternité, sont traversées
par les tensions, les débats, les
En réalité, ce qui différencie
contradictions de la société. Ces
les approches des grandes
différences ou divergences ne sont
organisations d’avec ces
pas, a priori, exclusives d’actions
nouveaux groupes, n’est pas
convergentes ou unitaires. Pour
une opposition entre antiracisme
la LDH, l’unité devrait être la règle
moral et politique mais ce qui
et elle y travaille dans l’espace
les a construits historiquement,
public, en préparant des actions
voire sociologiquement. Ce que
communes, en saisissant la justice
l’on constate, c’est l’importance
avec d’autres associations. Pour
que revêt pour les premières –
autant, elle prend en compte le fait
même si elles sont également
que certaines prises de positions,
engagées contre le colonialisme
qui s’inscrivent dans un agenda
et ses survivances – la lutte contre
d’exclusion – pseudo républicain ou
l’extrême-droite ; tandis que
autre – et aboutissent à stigmatiser
pour les seconds, d’inspiration
en bloc telle ou telle partie de
anticolonialiste et tiers-mondiste,
la population, ne peuvent être
la priorité est de lutter contre le
cautionnées par une unité qui serait
racisme structurellement présent
factice. Pour la LDH, parce qu’il
dans la société française.
touche aux valeurs fondamentales
Cependant, opposer les de la société, l’antiracisme ne peut
organisations dites traditionnelles s’exonérer des débats nécessaires
ou universalistes à ces nouveaux sur l’avenir de la République, le rôle
groupes qui se réclament d’une de l’Etat, la défense de la laïcité, les

103. Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste, 1972.

75
Lutter contre le racisme

rapports entre identités multiples et C’est pourquoi la LDH, en tant


universalisation des droits. qu’organisation généraliste, tout en
se gardant de contester à chaque
De la même façon, les quatre
groupe le droit de s’organiser en tant
grandes associations nationales
que tel, s’attache également à ce
– Ligue des droits de l’Homme,
qui relie ces luttes, sans hiérarchiser
Mouvement contre le racisme et pour
les racismes et au nom du principe
l’amitié entre les peuples (Mrap),
qu’au-delà des expériences et
Ligue internationale contre le racisme
manifestations spécifiques des
et l’antisémitisme (Licra), SOS-
racismes, toutes ont en commun de
Racisme – ne constituent pas un bloc
nier la qualité d’humain égal à un
homogène. Sur certaines questions
groupe ou à une personne supposée
comme le rapport à l’Etat, la laïcité,
appartenir à ce groupe.
ou le thème du racisme anti-blanc,
elles ont soit des divergences, soit Il s’agit d’articuler universalité
de francs désaccords. Par exemple, et singularités historiques en
la LDH et la Licra sont en désaccord montrant aussi comment des luttes
sur la laïcité, sur la notion de racisme s’universalisent parce qu’elles
antiblanc (que la LDH récuse) et bien sont saisies par les peuples ou par
d’autres questions comme l’usage ou l’humanité comme un universel.
non du terme islamophobie (que la
LDH utilise quant à elle).
Les actions de la LDH
contre le racisme
En conclusion
Prendre en compte la spécificité des -Le plaidoyer en intervenant sur les
différents racismes et la singularité propositions de lois ou
de l’expérience historique de chaque modifications.
groupe est légitime. Si on peut -L’intervention politique.
la déplorer, l’actuelle dispersion
des organisations antiracistes -L’éducation en milieu scolaire et
qui luttent spécifiquement contre non scolaire et la formation des
tel ou tel racisme (négrophobie, adultes.
islamophobie, antisémitisme, etc.) -Le juridique : le soutien juridique
traduit, à n’en pas douter, une des victimes et des plaintes au
nécessité de s’exprimer à partir de pénal contre les auteurs de discours
chaque situation singulière en tant racistes.
que groupe. Elle ne peut cependant
monopoliser à elle seule la lutte -Les mobilisations militantes.
antiraciste.

76
Les actions juridiques de lutte contre le racisme

8. LES ACTIONS JURIDIQUES


DE LUTTE CONTRE LE RACISME
Ce que dit la loi son appartenance ou de sa non-
appartenance, vraie ou supposée, à
La lutte contre le racisme passe une prétendue race, une ethnie, une
par des incriminations spécifiques nation ou une religion déterminée,
(discrimination raciale article 225-1 soit établissent que les faits ont été
du Code pénal, et les infractions de commis contre la victime pour l’une
presse répertoriées ci-après). de ces raisons, le maximum de la
Des circonstances aggravantes peine privative de liberté encourue
pour racisme ont concerné certaines est relevé ainsi qu’il suit :
infractions jusqu’à la loi (n°2017- • 1° Il est porté à la réclusion
86) du 27 janvier 2017 relative à criminelle à perpétuité lorsque
l’égalité et à la citoyenneté, qui a l’infraction est punie de trente ans
voulu manifester l’importance du de réclusion criminelle ;
combat pour l’égalité en rendant • 2° Il est porté à trente ans de
la circonstance aggravante liée réclusion criminelle lorsque
au racisme applicable de façon l’infraction est punie de vingt ans de
générale, pour tous les crimes et réclusion criminelle ;
délits. Elle manifeste ainsi que • 3° Il est porté à vingt ans de
la lutte contre le racisme est une réclusion criminelle lorsque
valeur cardinale pour la société, l’infraction est punie de quinze ans
en renforçant sa répression et en de réclusion criminelle ;
facilitant la preuve du lien avec un • 4° Il est porté à quinze ans de
présupposé raciste. réclusion criminelle lorsque
L’article 132-76 du Code pénal l’infraction est punie de dix ans
ainsi créé dispose : d’emprisonnement ;
• 5° Il est porté à dix ans
« Lorsqu’un crime ou un délit d’emprisonnement lorsque
est précédé, accompagné ou suivi l’infraction est punie de sept ans
de propos, écrits, images, objets d’emprisonnement ;
ou actes de toute nature qui soit • 6° Il est porté à sept ans
portent atteinte à l’honneur ou à d’emprisonnement lorsque
la considération de la victime ou l’infraction est punie de cinq ans
d’un groupe de personnes dont d’emprisonnement ;
fait partie la victime à raison de

77
Lutter contre le racisme

• 7° Il est porté au double lorsque aggravante, en application du


l’infraction est punie de trois ans principe ne bis in idem.
d’emprisonnement au plus. Par ailleurs, de nombreux textes
Le présent article n’est pas visent à incriminer des propos ou
applicable aux infractions prévues des écrits privés ou rendus publics :
aux articles 222-13, 225-1 et 432-7 dans ce dernier cas, ils sont intégrés
du présent code, ou au septième à la loi de la presse de 1881.
alinéa de l’article 24, au deuxième Si, pendant longtemps, elles
alinéa de l’article 32 et au troisième n’ont pas été prises en compte,
alinéa de l’article 33 de la loi du l’essor de la propagande nazie
29 juillet 1881 sur la liberté de la a poussé à créer en 1939 des
presse ». infractions spécifiques lorsque
L’intérêt de cet article, outre l’injure ou la diffamation était
son application très générale, commise « envers un groupe
est de poser une présomption de de personnes appartenant, par
racisme dès lors que le contexte le leur origine, à une race ou une
manifeste, alors que cette preuve religion déterminée lorsqu’elles
est difficile à rapporter. Il suffit auront eu pour but d’exciter à
que des propos racistes aient été la haine entre les citoyens ou
tenus au moment même de la habitants ». Cependant, leur champ
commission de l’infraction pour que trop restrictif a dû être élargi à
la circonstance aggravante puisse la suite de la ratification par la
être retenue. France, le 10 novembre 1971, de
la Convention internationale sur
Les exceptions retenues l’élimination de toutes les formes
concernent l’article 222-13, qui de discrimination raciale, ce qui a
aggrave la sanction des violences amené au vote de la loi du 1er juillet
sans ITT ou avec un ITT de 1972 relative à la lutte contre le
moins de huit jours, et qui prévoit racisme. La notion de provocation
cette circonstance aggravante à la discrimination, à la haine ou à
spécifiquement car l’infraction n’est la violence, à raison de l’origine, de
normalement qu’une contravention l’ethnie, de la race ou de la religion
(R.624-1 et R.625-1 CP) et le texte a été introduite dans la législation.
de l’article 132-76 ne s’applique Un droit spécifique d’action, sous
qu’aux crimes et aux délits. certaines conditions, a été reconnu
Quant aux autres exceptions, aux associations se proposant
elles concernent des infractions statutairement de combattre le
pour lesquelles la circonstance racisme.
de l’origine raciale est prise en
compte comme élément constitutif Cependant, la tendance actuelle
de l’infraction ce qui interdit de la est à vouloir sortir de la loi de
réemployer comme circonstance 1881 des infractions relatives à

78
Les actions juridiques de lutte contre le racisme

l’expression. Pour l’instant, c’est le une contestation de l’existence


cas en matière de terrorisme mais il d’un ou plusieurs crimes contre
a été question de faire de même de l’humanité.
la provocation à la haine à raison de
Exemple : en 2015 interrogé
la race.
par un journaliste qui lui demandait
Si les objectifs affichés sont s’il regrettait d’avoir qualifié les
compréhensibles, la difficulté chambres à gaz de « détail »,
vient de ce qu’il est compliqué le président du Front national a
d’appréhender les propos tenus répondu : « Pas du tout. Ce que j’ai
dans une audience de comparution dit correspondait à ma pensée que
immédiate et qu’il est de loin les chambre à gaz était un détail
préférable de laisser l’appréciation de l’histoire de la guerre, à moins
des propos tenus au juge de la d’admettre que ce soit la guerre qui
presse. soit un détail des chambres à gaz ».

Définition des infractions Provocation à la discrimination,


à la haine ou à la violence raciste
Apologie de crimes contre ou homophobe
l’humanité et contestation Les propos encouragent la
de crimes contre l’humanité discrimination, la haine ou la
violence raciste ou homophobe.
Les propos ou écrits font la
promotion ou justifient un crime Exemple : en mars 2019, sur
de guerre ou un crime contre la page Facebook d’une antenne
l’humanité. locale d’Action française, est mis
en ligne un post qui prend appui
Exemple : en 2014, un élu sur le reportage diffusé par la
municipal du Maine-et-Loire, en chaîne Euronews relatif au retour
désaccord avec l’installation de des femmes et des enfants des
Gens du voyage sur un terrain de combattants de Daesh. Diverses
sa commune, a dit publiquement : réactions assortissent cette
« Comme quoi Hitler n’en a peut- publication dont un certain nombre
être pas tué assez, hein ». Il s’agit ici relève d’incitation à la haine raciale,
d’un délit d’apologie de crime contre voire de l’appel au meurtre. Ainsi,
l’humanité. un des commentaires est : « Déjà
enlever ces chiffons qui leur cachent
leurs sales gueules […] faut les
Contestation de crimes
saigner comme des truies qu’ils sont
Les propos ou écrits nient ou car c’est vraiment de la merde ».
minimisent un fait historique qui a
trait à un crime contre l’humanité. De
tels propos ou écrits vont constituer

79
Lutter contre le racisme

La diffamation raciste actions sont menées « pour trouver


une solution à ce “fléau” devenu
Les propos imputent des faits précis maintenant insupportable ».
qui portent atteinte à l’honneur
d’une personne ou d’un groupe de
personne en raison notamment de Les juridictions pénales
son origine, de sa religion ou de son
apparence physique. Tribunal de police
Exemple : en 2014 est activé
Le tribunal de police siège au sein
un profil Facebook dénommé « Non
du tribunal judiciaire (ex tribunal de
à l’invasion des Roms, la France
grande instance) ou du tribunal de
n’est pas une poubelle ». La page
proximité (ex tribunal d’instance).
est nourrie de différents « posts »
Il statue toujours à juge unique,
et dessins qui mettent en cause
assisté d’un greffier.
principalement, de façon générale
et indifférenciée, la communauté Le tribunal de police est
musulmane et la communauté rom. compétent pour juger les auteurs de
Ainsi est mise en ligne une photo contraventions (de 1re à la 5e classe).
avec la légende suivante : « Pour L’assistance d’un avocat n’est pas
tout dépannage contacter Hamed obligatoire devant cette juridiction.
à la sécu, à l’Assedic, au café, en
prison ou à la mosquée ».
Tribunal correctionnel
L’injure raciste Le tribunal correctionnel est une
chambre spécialisée du tribunal
La loi donne une définition de judiciaire. Il est compétent pour juger
la présente infraction : « Toute toute personne soupçonnée d’avoir
expression outrageante, terme commis un délit.
de mépris ou invective adressé à
L’audience se déroule devant un
une personne ou à un groupe à
ou trois juges. Le prévenu doit être
raison de leur origine ou de leur
présent ou représenté par un avocat.
appartenance à une ethnie, une
Le tribunal rend sa décision après un
nation, une prétendue race ou
débat contradictoire. Les décisions
religion déterminée ».
sont adaptées à la personnalité du
Exemple : en 2011, lors d’une condamné et à ses ressources.
interview, le maire d’une commune
de la région du Grand Est s’exprime
sur les Gens du voyage. Après avoir
souligné que la présence de ces
personnes a rendu « la vie difficile
voire parfois insupportable dans nos
communes », il ajoute que plusieurs

80
Les actions juridiques de lutte contre le racisme

Les différentes lois permettant


de poursuivre les comportements racistes,
antisémites, xénophobes et homophobes

Crime contre l’humanité


Apologie de crimes Contestation de crimes
contre l’humanité contre l’humanité

Nature de l’infraction Délit Délit

Article 24 alinéa 3 de la loi Article 24 bis de la loi


Textes
du 29 juillet 1881 du 29 juillet 1881

Peines principales 5 ans d’emprisonnement 5 ans d’emprisonnement


maximales encourues et/ou 45 000 € d’amende et/ou 45 000 € d’amende

Prescription de
1 an 3 mois
l’action publique

Juridiction compétente Tribunal correctionnel Tribunal correctionnel

Provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence


Provocation Provocation non
Provocation publique à la Provocation non publique à la
publique à la discrimination, à publique à la discrimination, à
discrimination, à la haine ou à la discrimination, à la haine ou à la
la haine ou à la violence a raison la haine ou à la violence à raison
violence raciale de l’orientation violence raciale de l’orientation
sexuelle sexuelle
Nature de Contravention Contravention
Délit Délit
l’infraction de 5e classe de 5e classe
Article 24 alinéa Article 24 alinéa Articles R. 625-7 Article R. 625-7
Textes 7 de la loi du 29 8 de la loi du 29 alinéa 1 et R. 625- alinéa 2 du code
juillet 1881 juillet 1881 8-2 du code pénal pénal
1 an 1 an 1 500 €
Peines
d’emprisonnement d’emprisonnement 1 500 € + peines d’amende +
principales
et/ou 45 000 € et/ou 45 000 € complémentaires peines
encourues
d’amende d’amende complémentaires
Prescription
de l’action 1 an 1 an 3 mois 3 mois
publique
Tribunal Tribunal Tribunal Tribunal Tribunal
compétent correctionnel correctionnel de police de police

81
Lutter contre le racisme

Diffamation
Diffamation Diffamation
Diffamation Diffamation non
non publique publique à
publique fondée publique à raison
fondée sur raison de
sur l’origine ou de l’orientation
l’origine ou la l’orientation
la religion sexuelle
religion sexuelle
Nature de Contravention Contravention
Délit Délit
l’infraction de 5e classe de 5e classe
Articles R. 625-8
Article 32 alinéa Article 32 alinéa Article R. 625-8
alinéa 1 et R.
Textes 2 de la loi du 29 3 de la loi du 29 alinéa 2 du code
625-8-2 du code
juillet 1881 juillet 1881 pénal
pénal
1 an 1 500 €
Peines 1 an de prison 1 500 € d’amende
d’emprisonnement d’amende
principales et/ou 45 000 € + peines
et/ou 45 000 € + peines
encourues d’amende complémentaires
d’amende complémentaires
Prescription
de l’action 1 an 3 mois 1 an 3 mois
publique
Tribunal Tribunal Tribunal de Tribunal Tribunal
compétent correctionnel police correctionnel de police

Injure
Injure publique Injure non Injure publique Injure non
fondée sur publique fondée à raison de publique à raison
l’origine ou la sur l’origine ou l’orientation de l’orientation
religion la religion sexuelle sexuelle
Nature de Contravention Contravention
Délit Délit
l’infraction de 5e classe de 5e classe
Articles R. 625-
Article 33 alinéa Article 33 alinéa Articles R. 625-8-1
8-1 alinéa 1 et R.
Textes 3 de la loi du 29 4 de la loi du 29 alinéa 2 et R. 625-8-
625-8-2 du code
juillet 1881 juillet 1881 2 du code pénal
pénal
1 an 1 an
Peines 1 500 € d’amende 1 500 € d’amende
d’emprisonnement d’emprisonnement
principales + peines + peines
et 45 000 € et 45 000 €
encourues complémentaires complémentaires
d’amende d’amende
Prescription
de l’action 1 an 3 mois 1 an 3 mois
publique
Tribunal Tribunal Tribunal Tribunal
Tribunal de police
compétent correctionnel correctionnel de police

82
Les actions juridiques de lutte contre le racisme

Les institutions droits de l’enfant, du respect de la


déontologie des professionnels de la
et organismes officiels sécurité, des droits des usagers des
services publics et de l’orientation et
délégué interministériel à la lutte la protection des lanceurs d’alerte
contre le racisme, l’antisémitisme [Link]
et la haine anti-LGBT (Dilcrah)
Depuis 2012 il coordonne la Comité opérationnel
politique nationale de lutte contre le de lutte contre le racisme
racisme et l’antisémitisme, à laquelle et l’antisémitisme (Cora)
a été rajouté en 2016 la haine anti-
LGBT. A succédé à la Commission pour la
[Link] promotion de l’égalité des chances
et de la citoyenneté (Copec). Un
Cora est installé dans chaque
Commission nationale consultative département.
des droits de l’Homme (CNCDH)
A été fondé en 1947 à l’initiative Plateforme d’harmonisation,
de René Cassin. Elle a le d’analyse, de recoupement
statut d’autorité administrative et d’orientation des signalements
indépendante et assure la promotion (Pharos)
et la défense des droits de
l’Homme. En 1990, elle est nommée Portail officiel du ministère de
rapporteur national indépendant sur l’Intérieur, dispositif permettant le
la lutte contre le racisme sous toutes signalement des faits illicites de
ses formes. La sous-commission, l’Internet, en particulier ceux de
« Racismes, discriminations et haine raciale.
intolérance » produit tous les [Link]
ans un rapport sur le racisme, fr/A-votre-service/Ma-securite/
l’antisémitisme et la xénophobie. Conseils-pratiques/Sur-internet/
[Link] Signaler-un-contenu-suspect-ou-
illicite-avec-PHAROS
Défenseur des droits (DDD)
Autorité administrative
Comment agir face à des cas
indépendante, créée en 2011, Porter plainte au commissariat
a repris les pouvoirs et les ou à la gendarmerie.
compétences de la Haute Autorité
de lutte contre les discriminations Porter plainte auprès du procureur
et pour l’égalité (Halde), créée en de la République.
2004. Le DDD est aussi chargé de
la défense et de la promotion des

83
Lutter contre le racisme

Modèle de courrier

Nom, Prénom

Adresse

Madame/Monsieur le procureur de la République

Tribunal judiciaire de

Adresse

Lettre recommandée avec A.R.

A (lieu), le (date)

Objet : Plainte pour (par exemple injures publiques à caractère raciste)

Madame/Monsieur le Procureur de la République,

Par la présente, je dépose plainte entre vos mains pour les faits suivants
(exposer les faits avec le maximum de détails, copie des écrits s’il y a des
publications, envois courriers ou mails, etc., le nom et les coordonnées des
témoins s’il s’agit de propos tenus en public. Il faut toujours préciser la
nature des preuves en votre possession).

Au regard de ces éléments, je porte plainte contre X ou mettre le nom de la


personne identifiée comme étant l’auteur des propos ou écrits, pour (citez
l’infraction, exemple : injures publiques pour des motifs racistes).

Je vous remercie de l’attention portée à ma démarche, et de me tenir


informé(e) des suites qui seront réservées. Je reste également à votre
disposition pour tout complément qui vous serait nécessaire.

Dans l’attente, je vous prie d’agréer, Monsieur le Procureur de la République,


l’expression de mes sentiments respectueux.

84
Pour aller plus loin

POUR ALLER PLUS LOIN


Les quelques ouvrages proposés parcours de libération. La dignité
ici ne couvrent pas, loin s’en faut, est la capacité de l’opprimé à tenir
l’intégralité de la production sur debout entre la vie et la mort.
les sujets traités ni même des
« fondamentaux ». Le choix de Césaire Aymé, Discours sur le
considérer tel ou tel ouvrage comme colonialisme suivi de Discours sur la
un « fondamental » est en partie négritude, Paris, Présence africaine,
subjectif mais il prend en compte le 2000.
rôle joué par certains chercheurs, Un texte mêlant critique du
écrivains, acteurs historiques. Un colonialisme et de l’esclavage et
certain nombre d’ouvrages ont été d’une lutte des classes qui ne prend
cités en note. Ils ne figurent pas pas en compte la question coloniale
dans ce document. et l’affirmation d’une combativité au
nom d’un universalisme réellement
Nous n’avons pas non plus universel : « Notre lutte, la lutte
de parties sur les guerres de des peuples colonisés contre le
colonisation et les guerres de colonialisme, la lutte des peuples
libération nationale car le sujet de couleur contre le racisme est
est trop vaste, et par conséquent, beaucoup plus complexe — que
la sélection des ouvrages trop dis-je ? D’une tout autre nature que
aléatoire. la lutte de l’ouvrier français contre le
capitalisme, et ne saurait en aucune
manière être considérée comme
Racismes, antiracismes une partie [de la lutte des classes] ».
Ajari Norman, La Dignité ou la
Fanon Frantz, Les Damnés de la
mort, Paris, La Découverte, 2019.
terre, Paris, La Découverte, 2002
La Dignité ou la mort propose
(1re édition 1961).
une implacable analyse critique
Anticolonialisme, luttes de
de la tradition philosophique
libération, fondations du tiers-
européenne. Mais c’est pour
mondisme et perspective sur l’Etat-
mieux renouer avec l’histoire
nation africain postcolonial.
méconnue de la pensée radicale
des mondes noirs. Les révoltes Fanon Frantz, Peaux noires,
d’esclaves, la négritude, les usages masques blancs, Paris, Seuil, Points
révolutionnaires du christianisme Essais, 1971 (1re édition 1952).
en Amérique du Nord et en Afrique Une brillante analyse, d’un point
du Sud, l’ontologie politique seront de vue psychologique de ce que le
autant d’étapes d’un véritable colonialisme a laissé en héritage

85
Lutter contre le racisme

à l’humanité, et ceci en partant du des débats et une proposition


rapport entre le Noir et le Blanc. de définition : le « processus
« Moi, homme de couleur, je social complexe de racialisation/
ne veux qu’une chose : que jamais altérisation appuyée sur le signe de
l’instrument ne domine l’homme. l’appartenance (réelle ou supposée)
Que cesse à jamais l’asservissement à la religion musulmane » Cette
de l’homme par l’homme. C’est-à- définition permet d’articuler les
dire de moi par un autre. Qu’il me idéologies, les préjugés et les
soit permis de découvrir et de vouloir actes avec la construction publique
l’homme où qu’il se trouve. Le nègre d’un « problème musulman »
n’est pas. Pas plus que le Blanc ». par certaines élites depuis les
années 1980.
Glissant, Edouard, 10 Mai :
Mémoires de la traite négrière, de Heyer Evelyne & Reynaud-Paligot
l’esclavage et de leurs abolitions, Caroline, On vient vraiment tous
Paris, Galaad, 2010. d’Afrique ? Paris, Champs actuel,
Le 10 mai n’est pas une date 2019.
anniversaire : les abolitions des Malgré le discours des
esclavages se sont succédé sur scientifiques réfutant la notion
plus d’un demi-siècle. C’est une de race, les discriminations et le
date commémorative de ces racisme perdurent. L’ambition de
abolitions (…). Le livre fait retentir ce livre est de comprendre leur
les voix de celles et ceux qui se construction sociale. En vingt-
sont battus pour la liberté : textes cinq questions, les auteures,
d’analyse ou d’action, textes scientifiques, enseignantes,
de l’iniquité ou de la libération, commissaires d’exposition, traitent
proclamations ou ordonnances, les différents aspects du racisme
confidences ou lamentations. des points de vue scientifique, social
Glissant est l’inventeur de et culturel.
notions comme « Tout-Monde »,
« identité-relation » (dans son livre Lapierre Nicole, Causes
Poétique de la relation, 1990 : « à communes. Des juifs et des Noirs,
la racine unique, qui tue alentour, Paris, Stock, 2011.
n’oserons-nous pas proposer par De l’importance de la solidarité
élargissement la Racine rhizome, qui et de l’empathie entre minorités qui
ouvre Relation ? ». ont été ou sont encore persécutées
ou victimes de discriminations.
Hajjat Abdellali, Mohammed Plusieurs exemples de luttes
Marwan, Islamophobie. Comment communes entre des juifs et des
les élites françaises fabriquent le Noirs sont analysés ici, aux Etats-
« problème musulman », Paris, Unis, en Afrique du Sud et en France
La Découverte, 2016.
Comment définir l’islamophobie :
une synthèse des données et

86
Pour aller plus loin

Liegeois, Jean-Pierre, Roms et historiques de la définition de


Tsiganes. Paris, La Découverte, la race et dévoile ses origines
2009. économiques, anthropologiques et
Cet ouvrage décrit le parcours politiques.
sociopolitique et culturel des
communautés tsiganes et roms, Ndiaye Pap, La Condition noire.
en prenant en compte leur Essai sur une minorité française,
environnement et les interactions Paris, Gallimard, Folio Actuel, 2009
dynamiques entre eux et leur (1re édition Calmann-Lévy, 2008).
entourage. Le marginal joue un rôle De la notion de « race » à celle
pilote : de la stigmatisation on passe de « condition » (minoritaire). De
à la coexistence puis à l’intégration. la diversité des « identités noires »
et de l’histoire des différentes
Memmi Albert, Portrait du colonisé, formes de domination (esclavage,
portrait du colonisateur. Paris, migrations et discriminations en
Gallimard, Folio Actuel, 2002. France), des formes de solidarités
« J’ai entrepris cet inventaire noires, jusqu’aux associations
de la condition du colonisé d’abord de migrants et la mémoire de
pour me comprendre moi-même et l’esclavage.
identifier ma place au milieu des
autres hommes Ce que j’avais décrit Piasere, Leonardo, Roms, une
était le lot d’une multitude d’hommes histoire européenne. Paris, Bayard,
à travers le monde. Je découvrais 2010.
du même coup, en somme, que tous S’intéressant aux mouvements
les colonisés se ressemblaient ; je du peuple Rom, de la Grèce
devais constater par la suite que byzantine au xie siècle à l’Empire
tous les opprimés se ressemblaient ottoman, à l’Europe centrale,
en quelque mesure ». Et Sartre aux migrations du xve siècle vers
d’écrire : « Cet ouvrage sobre et l’occident, jusqu’en Espagne ou
clair se range parmi “les géométries en Irlande, voire l’Amérique, mais
passionnées” : son objectivité aussi vers la Russie, la Pologne,
calme, c’est de la souffrance et de la jusqu’à l’époque contemporaine,
colère dépassée ». les derniers congrès Rom
internationaux et internet, et
Michel Aurélia, Un monde en nègre analysant les chiffres disponibles,
et blanc, Paris, Seuil, Points Essais, l’auteur se livre à une véritable
2020. enquête, faisant tomber bien des
Reprenant les grandes étapes idées reçues.
qui ont mené de l’esclavage
méditerranéen puis africain et Poliakov Léon, L’Histoire de
atlantique aux processus de l’antisémitisme, quatre volumes
colonisation européenne dans publiés entre 1955 et 1977, repris
trois continents (Afrique, Amérique en poche, Paris, Le Seuil, Histoire,
et Asie), le livre donne des clés 1991.

87
Lutter contre le racisme

Cette vaste étude sur la Thuram Lilian, La Pensée blanche.


judéophobie à travers les âges, Editions Philipe Rey, 2000.
menée principalement dans les Ce livre qui s’appuie sur
sociétés européennes, examinant une réflexion et une expérience
fables, rumeurs et légendes aussi personnelle interroge la pensée
bien que les constructions savantes blanche, qui n’est pas une couleur
et littéraires, introduit à la profondeur de peau mais un mode de pensée
culturelle et sociétale des haines qui s’est diffusé dans le monde
antijuives. Des doctrines, dont la entier. Quelle est son histoire, son
trame fut tissée de la sève des origine et son fonctionnement, et
meilleurs esprits, aux pratiques. comment est-elle devenue une
norme, produisant la fossilisation
Sartre Jean-Paul, Réflexions sur de hiérarchies, de schémas de
la question juive. Paris, Gallimard. domination, d’habitudes qui nous
Folio Essais. sont imposées.
La thèse de Sartre est que la
cause de la haine anti-juive ne doit Wieviorka Michel (dir.),
pas être cherchée, dans les faits Antiracistes, Paris, Robert Laffont,
et gestes des victimes juives, mais 2017.
dans l’étude de leur persécuteur L’ouvrage a pour sous-
– l’antisémite –, dont la première titre « Connaître le racisme et
partie propose un « portrait ». l’antisémitisme pour mieux le
combattre ». Pour ce combat,
Soumahoro Maboula, Le Triangle les bons sentiments ne suffisent
et l’Hexagone. Réflexions sur une pas. Il est possible, à condition
identité noire, Paris, La Découverte, de s’appuyer sur des outils
2020. intellectuels solides afin d’éviter
Maboula Soumahoro met en les écueils de l’amateurisme
lumière la banalité du racisme et de l’hyperspécialisation.
aujourd’hui en France, dans Ces outils ne peuvent être que
les domaines personnels, pluridisciplinaires. Cet ouvrage est
professionnels, intellectuels et issu d’un Mooc à destination de la
médiatiques. Elle refuse ce qu’elle formation de formateurs au sein
appelle l’illusion de l’objectivité et se de l’Education nationale, sous la
prend comme sujet pour explorer la forme de 20 entretiens (E. Balibar,
charge raciale portée par les racisés J.-Y. Camus, N. Mayer, P. Ndiaye,
de France. L. Thuram, etc.) conduits par
M. Wieviorka, avec l’idée que le
Stora Benjamin, Le Transfert d’une souci de connaissance ne peut être
mémoire : de l’Algérie française au dissocié de celui de l’action.
racisme anti-Arabe, Paris, Electre,
Repères, 2016.

88
Pour aller plus loin

L’universalisme dans la perspective décoloniale,


qui utilise la notion de race de
Lilti Antoine, L’Héritage des façon plus systématique, le récit
Lumières. Ambivalences de la émancipateur de la modernité
modernité, Paris, Editions EHESS. occidentale est inséparable de la
Gallimard/Seuil. 2019. colonialité. La différence est exaltée
Les Lumières sont souvent et l’universalisme récusé. Dans ce
invoquées dans l’espace public rejet de l’universalisme, le concept
comme un combat contre de race a une place primordiale.
l’obscurantisme, combat qu’il (…) Les principes de l’universalisme
s’agirait seulement de réactualiser. ont en effet servi à justifier la
Des lectures, totalisantes et souvent colonisation et à imposer le modèle
caricaturales, les associent au culte assimilationniste. Confondu avec
du Progrès, au libéralisme politique l’uniforme, l’universalisme a
et à un universalisme désincarné. souvent été de surplomb. Il faut
Or, les Lumières n’ont pas proposé opposer à celui-ci non une pluralité
une doctrine philosophique d’universels, mais un universalisme
cohérente ou un projet politique pluriel. »
commun. En confrontant des
auteurs emblématiques et d’autres Sternhell Zeev, Les Anti-Lumières.
moins connus, cet ouvrage propose Une tradition du xviiie à la Guerre
de rendre aux Lumières leur froide, Paris, Gallimard, Folio
complexité historique: un ensemble Histoire, 2006.
de questions et de problèmes, bien Contre les Lumières et leurs
plus qu’un prêt-à-penser. valeurs universelles qui régissent
encore les sociétés démocratiques,
Policar Alain, L’Inquiétante s’est dressée, du xviiie siècle à
Familiarité de la race. aujourd’hui, une autre tradition.
Décolonialisme, Intersectionnalité et Cette modernité se veut alternative
Universalisme, Lormont, Le Bord de et mène la guerre grâce à une
l’eau, 2020. argumentation rendue cohérente
« Le post-colonialisme est par le fait que tous ses partisans
l’héritier de l’anticolonialisme. se lisent les uns les autres avec
Selon ce courant de pensée, la une grande attention et constituent
colonisation, bien que terminée, son corpus voire une culture anti-
continue de produire des inégalités. lumières qui servira à argumenter la
Il propose de réintégrer dans la critique de l’universalisme.
modernité des siècles de domination
européenne structurelle à l’échelle Wolff Francis, Plaidoyer pour
globale. C’est une relecture lucide l’universel : fonder l’éthique, Paris,
de l’exploitation coloniale qui Fayard, 2019.
garde comme boussole l’exigence
universaliste. En revanche,

89
Lutter contre le racisme

Lois mémorielles Pluriel Essai, 2014.


Gérard Noiriel présente ici
Bessone Magali, Faire justice de un bilan des recherches menées
l’irréparable : esclavage colonial et sur cette question depuis deux
responsabilités contemporaines, décennies. Pour la première fois,
Paris, Vrin, 2019. l’immigration étrangère, l’émigration
coloniale et l’évolution du droit
Igounet Valérie, Histoire du d’asile sont appréhendées dans
négationnisme en France. Paris, une réflexion globale, qui permet
Le Seuil, Sciences Humaines, 2000 d’éclairer les enjeux du débat actuel
sur l’immigration. L’analyse détaillée
Intégration, assimilation, des discours publics sur ce sujet met
en évidence les stéréotypes dont les
droit à la différence immigrants ont été victimes pendant
Fassin Eric, Fassin Didier (dir.), plus d’un siècle.
De la question sociale à la question Sayad Abdelmalek. La Double
raciale, Paris, La Découverte, 2006. Absence. Paris, Le Seuil, Point,
Laurent Sylvie et Leclère Thierry 1999 (préface de Pierre Bourdieu).
(dir.), De quelle couleur sont les Fruit de vingt années de
Blancs ?, Paris, La Découverte, recherche, ce livre restitue à
2013. l’immigration tout ce qui en fait le
Le livre cherche à répondre à la sens, c’est-à-dire le non-sens :
question Qu’est-ce qu’être blanc au par des entretiens admirables de
xxie siècle? Un voyage passionnant délicatesse et de compréhension, il
dans la majorité invisible, en amène les immigrés à livrer le plus
blanchité post-coloniale à travers les profond de leur intimité collective,
concepts de privilège blanc, racisme les contradictions déchirantes dont
anti-Blancs, ligne de couleur… Avec leur existence déplacée est la
Françoise Vergès, Enzo Traverso, conséquence. C’est par exemple
Magyd Cherfi, Pascal Blanchard, l’immense mensonge collectif à
Maboula Soumahoro et bien travers lequel l’immigration se
d’autres. reproduit, chaque immigré étant
conduit, par respect pour lui-
Noirel Gérard, Etat, nation et même et aussi pour le groupe qui
immigration. Vers une histoire du lui a donné mandat de s’exiler, à
pouvoir, Paris, Editions Belin, 2001. dissimuler les souffrances liées à
l’émigration et à encourager ainsi de
Noirel Gérard, Immigration, nouveaux départs.
antisémitisme et racisme en France
(xixe et xxe siècles). Paris, Hachette,

90
Pour aller plus loin

Romans, BD, Wieviorka Michel, L’Antisémitisme


expliqué aux jeunes, Paris, Le Seuil,
ouvrages pour enfants 2014.
Ben Jelloun, Tahar, Le Racisme
expliqué à ma fille ; Vingt ans après,
ce qui a changé. Paris, Le Seuil,
Films, DVD ou VOD, CD audio :
2018. Nous ne proposons que ce qui est
encore accessible
Glissant Edouard, Le Quatrième
Siècle, Paris, Gallimard, 1997. Daniel Cattier, Juan Gélas,
C’est le récit des destins croisés Fanny Glissant, Les Routes de
de deux familles dont les ancêtres l’esclavage, DVD ou VOD. Arte
ont été emmenés en esclavage. boutique.
Parcours qui permet de voir sur
plusieurs siècles ce qu’était la Césaire Aimé, Discours sur le
vie dans les Antilles et les sorts colonialisme, texte lu par Antoine
différents suivant les choix faits. Vitez. CD audio. 2009.

Nsafou Laura, Brun Barbara, Gay Amandine, Ouvrir la voix, DVD


Comme un million de papillons ou VOD. Arte boutique.
noirs, Paris, Cambourakis, 2018.
LDH : « Penser l’antiracisme. Pour
Simonnot Dominique, Amadora. une contre-offensive », Université
Une enfance tsigane, Paris, d’automne 2015.
Le Seuil, 2018.
Lien pour les vidéos : [Link]
Schwarz-Bart André et Simone, La [Link]/videos-ua-2015/
Mulâtresse Solitude, Paris, Le Seuil,
1972 Et dossier « Penser l’antiracisme »,
Après son roman sur la Hommes et Libertés, n° 172,
destruction des juifs dans les camps décembre 2015.
nazis (Le Dernier des Justes, prix Miské Karim, Singaravélou Pierre
Goncourt 1959), André Schwartz- et Ball Marc, Décolonisations. Série
Bart a écrit avec son épouse documentaire (2 h 40 min). VOD
Simone cette fiction historique Arte boutique.
autour d’une héroïne de la révolte
contre l’esclavage en Guadeloupe. Petit-Jouvet Laurence, La ligne de
Personnage inventé, Solitude n’en couleur, 2014 (79 min), Produit et
est pas moins devenue l’objet d’une diffusé par Avril, DVD édité par Huit,
célébration mémorielle. Ils ont écrit disponible sur [Link]/
d’autres romans ensemble. Vivre en France lorsqu’on
est perçu comme Arabe, Noir
ou asiatique. Des hommes et
des femmes, français de culture

91
Lutter contre le racisme

française, parlent chacun dans une lhomme/nous-autres-prejuges-


« lettre filmée » de leur expérience racisme-3875
singulière, intime et sociale, d’’être
regardés comme non-Blancs et Catalogue de l’exposition :
d’avoir à penser à leur « couleur ». Heyer Evelyne, Reynaud-Paligot
Site du film: www. Carole, Nous et les autres. Des
[Link] préjugés au racisme. Paris, La
Découverte, 2017.

Sites
[Link] site
Exposition du Musée de Internet passionnant, géré à l’origine
l’Homme « Nous et les autres, du par la section LDH de Toulon et
préjugé au racisme » régulièrement alimenté par Gilles
[Link] Manceron.
fr/fr/programme/expositions-galerie-

92
Publié en mars 2021
La législation et la jurisprudence évoluent de façon continue.
Il convient donc de vérifier régulièrement les informations.

Ce document a été réalisé par le groupe de travail « Discriminations, racisme,


antisémitisme » co-animé par Fabienne Messica et Nadia Doghramadjian.

Remerciements aux services juridique et communication, aux membres de la section 10/11,


au Bureau national et au Comité central pour leurs contributions ou relectures.

93
Lutter contre le racisme

Ce document est une production du groupe de travail contre les discriminations


piloté par Nadia Doghramadjian et Michel Miné. Il a bénéficié des contributions de
— Ligue
LdH Djerrah
Nadja des droits
et Nicole deles
Savy pour l’Homme
rubriques « genre » et « sexisme ».
138 rue Marcadet – 75018 Paris
Tél. 01 56 55 51 00 – Fax 01 42 55 51 21
ldh@[Link] – [Link]

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