Méthodologie de recherche en sociologie
Méthodologie de recherche en sociologie
Chapitre IV
Pour une approche renouvelée de la motivation
Pascale FABER
CHAPITRE IV :
PROTOCOLE METHODOLOGIQUE :
Pour une approche renouvelée de
la motivation du dirigeant de PME
225
« Voici l’homme tout entier qui s’en prend à sa chaussure
alors que c’est son pied le coupable »
(Galilée)
226
CHAPITRE IV :
PROTOCOLE METHODOLOGIQUE :
Pour une approche renouvelée de
la motivation du dirigeant de PME
. Dans une première partie, nous expliciterons les raisons qui nous ont menés à
choisir une posture épistémologique de type à la fois constructiviste et
compréhensif, au regard de notre objet de recherche.
. En dernier lieu, nous présenterons une grille d’analyse utilisée pour le traitement et
l’interprétation des données recueillies auprès de notre échantillon de travail. Celui-
ci sera décrit et présenté sous forme de tableaux synoptiques.
227
I) VERS UNE APPROCHE CONSTRUCTIVISTE DE L’OBJET DE
RECHERCHE
412
F. Wacheux, o. c, p 38 à 45.
228
Tableau IV.28 :
(selon Wacheux)
229
Ainsi, les institutions, les règles et les interactions sont productrices de rôles, de
normes et de structures sociales qui déterminent le fonctionnement du système social
et en garantissent l’équilibre.
230
dernières permettent de décrire et d’appréhender les relations de causalité entre les
variables composant le fait social étudié. Le positivisme et le fonctionnalisme appartiennent
à cette première conception de la réalité. La seconde approche met en avant la dimension
subjective de la réalité sociale qui doit être appréhendée à partir des acteurs et du sens
qu’ils attribuent au fait social et à leurs actions. Le chercheur met alors en oeuvre des
techniques qualitatives de recueil des informations pour saisir le discours et les
représentations des acteurs. Ceci lui permet d’obtenir un matériau nécessaire et suffisant
pour rendre compte des processus et phénomènes sociaux en privilégiant des
interprétations des acteurs. La sociologie compréhensive et le constructivisme s’inscrivent
nettement dans cette seconde approche.
414
F. Wacheux, o.c.
231
d'éléments essentiels susceptibles de révéler l'existence d'un éventuel « style
motivationnel ». Dans la mesure où certains traits s’affirment de manière récurrente, il y a
style415. Ce dernier ne peut prendre son sens que réinscrit dans le système organisationnel.
En effet, ce qui constitue le dirigeant, c’est son appartenance à une entreprise, un lieu où il
peut agir en tenant compte des spécificités de celle-ci : ceci est valable par rapport à la
fonction même de diriger. Mais, dans la mesure où il s’agit ici de repérer les ressorts et
mobiles sous-jacents à l’action, il faut aller aussi au-delà des structures et s’interroger sur
les hommes, c'est-à-dire prendre également en compte le dirigeant en tant que personne
humaine.
. L’empirisme permet d’éviter les excès de l’objectivation. Il présuppose que les faits
s’imposent à la pensée dès lors qu’on observe la réalité. En effet, l’empirisme permet
plutôt de sélectionner et d’interpréter les faits pour en faire des données.
En reprenant l’idée centrale que, pour bien connaître une organisation, il faut bien
connaître son dirigeant417, il nous faut posséder trois niveaux de connaissances :
416
J. Guibert et G. Jumel, Méthodologie des pratiques de terrain en sciences humaines et sociales, A. Colin, Paris,
1996, p 9.
232
. Connaître l'histoire du dirigeant dans la PME : comment il a gravi son parcours
professionnel avant l’expérience PME, comment il a intégré son entreprise,
comment il a pu évoluer au sein de la PME, etc...
. Connaître sa conception de son rôle : en particulier, compte t-'il centrer son action
sur l'organisation elle-même et agir sur les hommes qui la composent, ou bien son
action est-elle orientée vers l'extérieur ? Estime-t-il que son rôle comprend la
définition de valeurs à proposer à l'organisation ou au contraire, que le lien social
entre l'entreprise et les salariés doit se restreindre aux seules relations de travail ?
etc...
417
J.P Larçon et R. Reitter, Structures de pouvoir et identité de l’entreprise, Nathan, Paris, 1979, p 45 à 47.
233
4. Evaluer les apports organisationnels de l'autogestion de la motivation par l'étude
des perceptions des dirigeants de l'utilité de sa pratique en entreprise.
« Les méthodes qualitatives sont des méthodes des sciences humaines qui
recherchent, explicitent, analysent des phénomènes (visibles ou cachés). Ces derniers
ne sont pas mesurables car ils ont des caractéristiques spécifiques de « faits
humains ». L'étude de ces faits repose essentiellement sur la présence humaine et la
capacité d'empathie, d'une part, et sur l'intelligence inductive et généralisante,
d'autre part » 418. L'observation de la gestion du processus motivationnel du dirigeant de
PME par la méthode qualitative nous semble répondre bien à cette définition de base, pour
les raisons suivantes :
. De même, les objectifs généraux de notre travail répondent aux trois objectifs de
fond des méthodes qualitatives de recherche : d’une part, comprendre une situation
et des déterminants d'analyse et en donner une représentation possible par un
modèle explicatif de base (nous avons déjà mis en place un essai de modélisation
de la gestion du processus motivationnel qui nous servira de guide dans notre
recherche sur le terrain) ; ensuite, permettre l'analyse d'une dynamique active : ce
qui est caractérisé par la nature même de notre problématique de recherche axée
sur la notion de dynamique motivationnelle ; enfin, mettre en évidence des causalités
récursives.
418
A. Mucchielli, o.c, p 6.
234
La motivation est à la fois liée aux propriétés autopoïétiques du dirigeant et aussi
aux propriétés intrinsèques du contexte PME. Dès lors, pour tenter de mieux la
comprendre dans le cadre d’une démarche empirique, il faut à la fois intervenir dans
une compréhension du contexte organisationnel dans lequel le dirigeant évolue,
mais aussi dans une compréhension de son environnement intérieur. Tout cela ne
peut se concevoir qu’avec des méthodologies interactionnelles et en profondeur : les
recherches distantes n’apprécient souvent que des situations figées, alors que des
observations en profondeur permettent de comprendre plus facilement les enjeux réels et la
conduite des acteurs en situation. C’est la raison pour laquelle, nous privilégions
l’approche qualitative de type clinique par la méthode des études de cas. Nous
pouvons apporter deux justifications principales pour ce choix de mode d’accès au terrain :
. En premier lieu, notre analyse porte sur les processus motivationnels de dirigeants
de PME et, à travers eux, nous souhaitons plus particulièrement appréhender les
logiques de gestion sous-jacentes qui président à l’agir motivationnel. Il nous
importe donc de produire une explication raisonnée sur un phénomène complexe, à
partir de ce que des acteurs expriment sur ce qu’ils ressentent, vivent et
construisent : « l’étude de cas est un outil puissant pour interagir avec les
acteurs, pour repérer les « savoirs pratiques » et le stock de connaissances
sociales mobilisées dans l’action »419.
De plus, ce choix d’investigation est pour nous motivé par deux critères
importants : d’une part, pour un souci éthique dans la mesure où nous voulons comprendre
l’essence des phénomènes, sans les a priori d’un cadre figé ; d’autre part, pour une
position heuristique caractérisée par la nécessité d’englober toutes les variables
susceptibles de les expliquer.
419
F. Wacheux, « L’utilisation de l’étude de cas sans l’analyse des situations de travail », Actes du 6ème Congrès
de l’AGRH, Poitiers 1995, p 129.
235
I.3) La place de la subjectivité dans l’approche de l’objet de recherche
Dans tout rapport à l’autre, une part de subjectivité est irrémédiablement impliquée.
Aussi, de même qu’il nous paraît assez difficile de séparer pleinement l’objectivation et
l’implication du chercheur au cours des entretiens qualitatifs, de même il nous paraît illusoire
de croire à sa neutralité et à son objectivité totales. Dès lors, le chercheur en sciences de
gestion semble devoir revêtir le rôle du funambule420, oscillant sans cesse entre le monde de
l’objectivité et celui de la subjectivité. Il faut mieux parler d’intersubjectivité au sens de
Devereux421 qui invite « à expliciter la subjectivité inhérente à toute observation en la
considérant comme la voie royale vers une objectivité authentique plutôt que
fictive ». En d’autres termes, il va s’agir de privilégier la recherche d’un compromis, d’un
juste milieu, de la notion de « familiarité distante » car « la distance n’est pas pour autant
une totale extériorité »422.
Nous nous inscrivons dans cet « entre-deux mondes », à savoir un monde
intersubjectif issu du processus d’objectivation des processus subjectifs ainsi que de leurs
significations. Pour Louart et Bateson423, tout chercheur devrait être un Janus à deux faces,
oscillant entre une attitude de distanciation, voire de désintéressement et une attitude plus
ouverte et engagée, avec une éthique de situation constituée d’une conscience élevée des
acteurs que l’on dérange. C’est une notion de bivalence existentielle et « il convient donc
de chercher des compromis entre objectivation et implication, au sens d’une voie
moyenne qui soit aussi un chemin de crête exigeant et difficile. Qu’on pense aux
420
M. Hlady-Rispal, « Une stratégie de recherche en gestion : l’étude de cas », Revue Française de Gestion,
Janvier-Février 2000, p 61 à 70.
421
G. Devereux, De l’angoisse à la méthode dans les sciences comportementales, éd Flammarion, Paris, 1980.
422
M. Matheu, « La familiarité distante, quel regard posé sur la gestion dans notre société », Revue Gérer et
Comprendre, Annales des Mines, 1986, p 85.
423
P. Louart, « Derrière le miroir des sciences de gestion, Alice au pays des méthodologies », Actes de la Journée
du 28 Mars 1996, Méthodes qualitatives et gestion des ressources humaines, Interédition.
236
efforts de la familiarité distante, de l’opportunisme méthodique ou de la vigilance
épistémologique » (Louart, o.c).
424
K. Popper, La connaissance objective, Champs-Flammarion, 1991.
425
D. Lagache, L’unité de la psychologie, PUF, 1949.
426
« La sociologie d’aujourd’hui est pleine de fausses oppositions, que mon travail m’amène souvent à dépasser
(...). Prenons les plus évidentes, comme l’opposition entre théoriciens et empiristes, ou bien entre objectivistes et
subjectivistes, ou encore entre structuralisme et certaines formes de phénoménologie. Toutes ces oppositions (et il
y en a beaucoup d’autres) me paraissent fictives et en même temps dangereuses parce qu’elles conduisent à des
mutilations » (P. Bourdieu, Choses dites, Minuit).
237
II.1) L’entretien approfondi comme technique qualitative de recueil de
données
Pour assurer la poursuite d’une étude longitudinale, les dirigeants ont été rencontrés
trois fois, en moyenne tous les six mois. Cette méthode systématisée correspond à une
volonté de respecter trois critères de validation du processus de recherche 427 : la
pertinence, la validité et la fiabilité des données.
427
F. Wacheux, o.c, p 84-85.
238
. en observant le phénomène au travers l’analyse de treize situations motivationnelles,
en opérant leurs éléments de convergences et de disparités, nous avons assuré une
multiplication « raisonnée » des sources et du nombre d’informations valides.
A titre de comparaison, Reynaud 428 utilise une autre technique qualitative pour
évaluer les motivations de dirigeants :
Sans minimiser l’intérêt des scénarii en tant que méthode qualitative de recherche, il
nous paraît inopportun d’utiliser ce type de test projectif au regard de notre sujet de
recherche. En effet, par définition, il ne demande aucune implication personnelle et fait
largement appel à l’imaginaire. Il s’agit donc d’une technique de simulation qui stimule une
action réactive pour construire un objet de recherche. Or, dans le cadre de notre travail,
c’est le dirigeant lui-même qui est au cœur du dispositif de recherche dans la mesure où son
intériorité sera interrogée. Ce qui suppose une participation active de sa part sur des
événements concrets et bien réels.
De façon pratique, les 39 entretiens ont tous été enregistrés et réalisés au sein de
l’entreprise même. Ces entretiens se scindent en deux familles à la fois distinctes et
complémentaires :
428
E. Reynaud, « Un test projectif pour l’analyse des motivations des dirigeants : la méthode des scénarii », Actes
des 7èmes Journées Nationales d’Etudes de Psychanalyse et Management, Conseil, Intervention et Psychanalyse,
Toulouse, 15 et 16 Mai 1997, p 179 à 206.
429
K. Malhotra Naresh, Marketing Research, Prentice Hall, Englewood Cliffs, 1993, p 173.
239
. Tous les premiers entretiens avaient comme objectif de réinscrire le dirigeant de
PME dans une perspective historique, à la fois personnelle et professionnelle. Dès
lors, il nous a semblé intéressant d’orienter ces entretiens selon une approche
biographique qui, en moyenne, a duré deux heures trente environ, pour chacun.
Les premiers entretiens ont pour but de réinscrire le dirigeant de PME dans sa
trajectoire. Comme il s’agissait pour nous de mieux comprendre cet acteur spécifique,
nous avons choisi la méthode des récits de vie (ou méthode biographique). Cette
méthode privilégie un type d’entretien qualitatif créant un «foyer d’attention» entre deux
personnes libres430, où l’une (le chercheur) a le souci objectif de mieux connaître, et l’autre
(le dirigeant de PME) a le souci de communiquer et d’être « utile ».
Par définition, « le récit de vie, c’est le récit qu’une personne fait à une autre
de son expérience de vie dans une interaction de face à face »431 . Il s’agit donc
d’obtenir un premier matériau autobiographique où on demande à l’interlocuteur de se
raconter, de se référer à des souvenirs qu’il possède de son expérience de vie, de relater
430
E. Goffman, Les rites d’interaction, Les Editions de Minuit, 1974.
431
D. Bertaux, « Les récits de vie comme forme d’expression, comme approche et comme mouvement » in G.
Pineau-Jobert (coord) (1989/a), Histoires de vie Tome 1 : utilisation pour la formation, Actes du Colloque Les
histoires de vie en formation, Université de Tours, Juin 1986, L’Harmattan, collection Défi-Formation, p 28.
240
sa vie personnelle avec des précisions et une chronologie suivie dans son détour temporel.
L’objectif est d’aboutir à l’écriture de cette vie, à sa reconstruction narrative 432.
. Le récit implique un travail sur le passé, c’est un événement social qui a pour
fonction de conduire l’interlocuteur à ordonner ses souvenirs, en fonction de ses
perceptions propres : « le récit constitue un travail total de maîtrise des émotions,
de recherche d’identité, d’articulation de la pensée et de relation à l’autre»433.
. Le récit de vie se réfère à un temps identifiant qui ne peut se réduire à une évolution
linéaire : « la présence d’événements séparés (passés et présents) permet à
l’événement nouveau de faire accéder le sujet à la présence de l’événement
ancien » 434. A côté du temps actuel, se trouve le temps qui passe (temps conscient
dans lequel les événements se transforment en souvenirs) et celui qui ne passe pas
(temps inconscient qui prolifère sans devenir passé), un temps réversif qui intervient
dans la recomposition d’une trame passée et ouvre un autre champ des possibles435.
Le choix des récits de vie pour conduire les premiers entretiens se valide dans la
mesure où cette méthode vise à recomposer une intentionnalité, des raisons, des projets qui
guident l’action humaine à partir d’un discours. Ce qui correspond en tout point aux buts
déjà énoncés de la problématique de recherche. L’utilisation de cette méthode qualitative
suppose la compréhension narrative qui consiste « à appréhender non seulement la
teneur de sens d’un énoncé, mais le rapport de celle-ci à sa référence et aux
contextes pertinents, appréhender aussi son rapport à ses instances
énonciatrices »436.
432
J. Peneff, La méthode biographique : de l’école de Chicago à l’histoire orale, Armand Colin Editeur, 1990.
433
B. Cyrulnick, Les nourritures affectives, O. Jacob, Paris, 1993, p 223.
434
P. Pailot, «Approche biographique : une stratégie de recherche pour les sciences de gestion » Actes du
Colloque Les méthodes qualitatives et GRH, Mars 1996, Lille.
435
S. Le Poulichet, L’oeuvre du temps en psychanalyse, Payot et Rivages, Paris, 1994.
436
F. Jacques, « Interprétation et textualités », Comprendre et Interpréter : le paradigme herméneutique de la
raison, Beauchesne éditeur, 1993, p 186.
241
d’un discours sur le passé qui ne peut-être que du temps recomposé »437. Le récit de
vie constitue un moment de co-analyse où le chercheur et l’interviewé réfléchissent
ensemble pour comprendre l’histoire du sujet.
De par ses caractéristiques, le récit de vie permet quatre apports possibles dans le
cadre de la recherche :
. d’une part, il donne directement accès à la subjectivité du sujet, mais aussi à travers
elle, à la totalité de la vie psychique que constitue l’expérience de vie. L’approche
biographique constitue un outil privilégié pour appréhender le déroulement de
processus 438;
. d’autre part, il permet de saisir ce qui échappe aux normes quantitatives en rendant
accessible le spécifique. Le récit de vie est un moyen d’investigation privilégié pour
les chercheurs qui ne veulent pas omettre les « petits faits vrais » et respectent le
sujet-acteur dans la trame du temps 439;
L’intelligibilité biographique
437
V. de Gaulejac, La névrose de classe, Hommes 1, Groupe éditeurs, p 22.
438
H.S. Becker, « Biographies et mosaïques scientifiques », Actes de recherches en Sciences Sociales, N°62-63
Juin 1986, p 105 à 110.
439
J.P. Rioux, « L’historien et les récits de vie », Revue des Sciences Humaines, N°191, Juillet-Septembre 1983.
440
V. de Gaulejac, o.c, p 36.
441
P. Bourdieu, Raisons pratiques : sur la théorie de l’action, Le Seuil, Paris, 1994, p 81.
242
. L’histoire, en tant que telle, n’est pas un phénomène objectif en dehors de l’historien
dans la mesure où l’objet historique « n’est pas en soi préexistant mais un
reconstruit à partir des traces passées et de points de vue présents » 442. Dès
lors, les propositions narratives ne deviennent un matériau scientifique porteur d’effet
de connaissance et d’intelligibilité que par l’interprétation qu’en fait le chercheur,
dans une double perpective compréhensive et explicative.
. Si le rôle du chercheur est donc important, ce n’est pas lui qui projette un sens sur
des données muettes, mais ce sont ces mêmes données qui possèdent « en elles-
mêmes un sens ou plutôt, une variété de significations » 443, en dépossédant le
chercheur de la facilité du commentaire « théorique ».
442
G. Pineau et J.L. Legrand, Les histoires de vie, PUF, Collection « Que-Sais-Je, », N° 2760, p 74.
443
D. Bertaux, « Histoires de vie ou récits de pratiques ? Méthodologie de l’approche biographique en
sociologie », Recherches économiques et sociales, La Documentation Française, N°6, Avril 1977, p 29.
444
E. Morin, Science avec conscience, Le Seuil, Paris, 1990.
445
M. Legrand, o.c, p 236.
243
informations, émettre une analyse constructive. C’est cette démarche qui conduit à
l’émergence d’une intelligibilité biographique.
Il est nécessaire que les deux interlocuteurs fassent l’expérience d’états d’esprits
analogues446, sachant que chacun a un objectif propre : instrumental (réussir l’entretien)
446
A. Schaff, Introduction à la sémantique, Anthropos, Paris, 1969, p 118.
244
pour le chercheur et relationnel (se faire comprendre) pour le dirigeant de PME. Le fait de
privilégier l’entretien semi-directif permet à la fois souplesse et contrôle. En effet, la
méthode consiste à faciliter l’expression du dirigeant en l’orientant vers des thèmes jugés
prioritaires pour l’étude, tout en lui laissant une certaine autonomie. Comme son nom
l’indique, l’entretien semi-directif introduit un niveau intermédiaire entre l’attitude non
directive, donnant priorité à la liberté, à l’autonomie, à l’expression de l’interlocuteur, et
l’attitude directive qui vise à obtenir des réponses à une série de questions dont l’ordre et la
formulation sont conçus par anticipation447.
De façon concrète, l’entretien commence par une question simple de type ouvert :
« pouvez-vous décrire votre situation familiale et votre parcours scolaire lorsque
vous aviez environ 13-14 ans ? ».
. Le premier objectif de cette question est de limiter, autant que possible, l'effet
de « halo » qui correspond à la tendance du répondant à aller dans le sens de ce qu'il
pense être les attentes du chercheur. Notre question de départ est, a priori,
suffisamment large pour « noyer » nos préoccupations.
Une fois cette question posée, nous improvisons nos questions en rebondissant sur
les propos de l’interlocuteur, l'objectif étant de l'aider à expliciter et à mettre en forme et en
ordre ses pensées. Nous croyons préférable d'improviser plutôt que systématiquement
chercher à formuler exactement les mêmes questions au même moment. L'entretien est un
processus non déterminé que le chercheur gère sans pour autant chercher à contrôler. Ce
qui compte, de notre point de vue, c'est une écoute véritablement sincère du chercheur, un
447
A. Blanchet et A. Gotman, L’enquête et ses méthodes : l’entretien, Nathan, Paris, 1992.
245
intérêt « authentique » pour l'expérience de l'autre, au sens rogérien du terme. Cette
sincérité « transpire » par des comportements non verbaux qui invitent naturellement le
répondant à se confier448.
L’attitude du chercheur
au cours de l’entretien
448
Ou à ne pas se confier, s'il ne « sent » pas la personne. C'est pourquoi, même si le chercheur garde la même
ouverture et le même intérêt tout au long de sa recherche (idéal), tous les entretiens ne sont pas de la même qualité.
246
significatif pouvant influencer fortement le sujet interrogé : « la liberté de parole, bien
entendu, doit être totale dans tous les cas, mais elle peut et doit être contrôlée »449.
Pour développer une attitude participative, le langage verbal et non verbal fait partie
de ces codes qu'il est absolument nécessaire de posséder pour échanger avec le dirigeant.
Il s'agit d'une forme de synchronisme généralisé qui permet au répondant de sentir qu'il y a
compréhension et relation à un niveau assez poussé. Toutefois, l’entretien semi-directif est
un outil plus dangereux qu'on ne le croit car il est parfois très loin d'être neutre : il amène
l'individu à formaliser sa pensée, à structurer son expérience et à produire du sens là où il
n'y avait auparavant que de vagues charges affectives, normatives et cognitives. L'entretien
peut ainsi amener à des prises de conscience. Celles-ci peuvent être bénéfiques : elles
peuvent aider le répondant à prendre du recul par rapport à son expérience et à mieux
l'intégrer. Mais le chercheur doit également être conscient des effets déstabilisateurs que
peut avoir la prise de conscience : elle peut amener le répondant à questionner certaines
idées sur lesquelles il croyait pouvoir définitivement s'appuyer. Dans ce cas, elle peut le
plonger dans la confusion. Cet état de fait entraîne deux conséquences majeures :
. La première est que les données recueillies ne reflètent pas complètement l'état de
l'individu au début de l'entretien. Elles correspondent à une formalisation plus poussée
de l'expérience jusque là vécue.
449
J. Poirier, S. Clappier-Valladon et P. Raybaut, Les récits de vie : théorie et pratique, PUF, Le sociologue, 1993,
p 25.
450
E. Friedberg, Le pouvoir et la règle, Le Seuil, Paris, 1993, p 300.
247
En conclusion, la démarche participante par l’observation, telle que nous l’avons
empruntée, revêt un certain nombre d’avantages et une limite principale :
. elle permet, d’une part, d’atteindre un degré de profondeur des éléments d’analyse
recueillis, et d’autre part, la souplesse et la faible directivité du dispositif permettent
de récolter les témoignages et les interprétations des dirigeants en respectant leurs
propres cadres de références.
. le biais majeur réside dans le rôle même joué par l’observateur : « La pénétration
de l’observateur dépend de la manière dont sa faculté d’observation s’est
élaborée au cours de son propre développement »451. Cet auteur énonce que pour
beaucoup, l’observation est une terreur qui fait douter jusqu'à l’obsession, accumulant
alors les signes stéréotypés qui ne font que réduire la réalité. L’art de l’observation
consiste à faire preuve d’innovation et « pour innover, la pensée doit faire une
association improbable, un coup de poésie qui surprend et éveille »452.
Chacun des trente neuf entretien fait l’objet d’une analyse qualitative à partir des
données recueillies : discours enregistrés et retranscrits à l’identique, prises de notes
éventuelles durant les entretiens. La version intégrale est jointe dans le second rapport,
seuls sont cités, au niveau de la synthèse, les passages les plus expressifs. Toutes les
informations observées ou provoquées prennent place dans une base de données qui
constitue, pour le chercheur, son opportunisme méthodologique au sens de Girin453. Par la
451
B. Cyrulnik, o.c, p 11 à 13.
452
Notre activité professionnelle de praticien de la motivation auprès des dirigeants de PME nous a beaucoup
aidée dans notre rôle d’observateur participant dans le cadre de notre recherche doctorale.
453
J. Girin, « L’opportunisme méthodique », Centre de Recherche en gestion, Paris, Mars 1989.
248
suite, l’art et la manière consistent à organiser ce travail empirique sans le contraindre dans
un cadre rigide. L’analyse des données repose sur deux étapes : le traitement-montage et
l’interprétation proprement dite :
Dans le cadre précis des récits de vie, il va s’agir d’extraire des structures implicites
qui ordonnent le récit. Se dégagent alors des thématiques centrales qui, comparées entre
elles, permettent l’émergence d’éventuelles typologies. Cette démarche permet de
dépasser deux impasses de l’analyse qualitative simple : l’approche « illustrative » qui
prélève arbitrairement des extraits d’entretien au profit d’une interprétation a priori du
chercheur ; et l’approche « restitutive » livrant un récit brut et laissant libre cours à
l’interprétation. Inspirée par ces éléments fondamentaux d’analyse de données, nous
traitons les informations recueillies selon le principe suivant (nous en donnons ici
volontairement un aperçu synthétique sachant que la suite de notre travail aura pour objet
d’approfondir) :
. Pour les premiers entretiens assimilés à des récits de vie, nous avons tout d’abord
procédé à une agrégation des données en les regroupant selon des séquences
temporelles. Celles-ci seront présentées à la fin de ce chapitre.
. Ensuite, il fallait analyser les entretiens en nous appuyant sur un matériel le plus
objectivable et communicable possible, afin de refléter aussi près que possible la
réalité étudiée. Dans cet esprit, nous avons choisi les références typologiques de
Jung454 afin de pouvoir procéder à divers repérages. Notre souci n’était pas de
454
Cette démarche est explicitée ultérieurement.
249
stigmatiser les dirigeants de PME à des typologies différentielles fermées, mais
plutôt de pré-repérer un certain nombre d’attitudes et de préférences
comportementales, et ce, dans le but d’interagir. Ce pré-repérage nous servira, par
la suite, pour varier notre point de vue : c’est un simple moyen de débroussailler le
terrain relationnel.
. Pour l’ensemble des trente neuf entretiens et au regard de nos objectifs, nous
avons procédé à une analyse des relations entre les différentes données en mettant
en évidence soit l’indépendance, soit la corrélation ou le lien logique pouvant exister
entre elles.
455
R. Quivy et L. Van Campenhoudt, Manuel de recherche en sciences sociales, Dunod, Paris,1988, p 224.
456
J.F Dortier, « Les sciences humaines, panorama des connaissances », Sciences Humaines, Janvier 1998.
250
Face au nombreux modèles de description des profils de personnalité, nous
donnons la priorité à l’approche des types psychologiques émanant de deux
Américaines, mère et fille, Katharine Briggs et Isabel Briggs Myers. Elles sont à l’origine de
la création de l’indicateur typologique MBTI (Myers-Briggs Typology Indicator) qui
demeure la mise en oeuvre opérationnelle de la pensée jungienne sur le fonctionnement de
l’esprit humain457.
457
C.G. Jung, Types psychologiques, 5ème éd, Librairie de l’Université Georg et Cie, Genève, 1983 (en particulier
chap. 10 et 11). L’œuvre initiale date de 1921.
458
P. Cauvin et G. Cailloux, Les types de Personnalité : les comprendre et les appliquer avec le MBTI, ESF
éditeur, Paris, 1995, p 10.
251
longtemps inconsciente : on retrouve ici la théorie du champ motivationnel de
Lewin.
La priorité donnée à cette typologie qualitative centrée se justifie pour deux raisons
principales :
. En second lieu, au regard de ces deux aspects fondamentaux pouvant servir les
sciences de gestion : d’une part, un pragmatisme réel appuyé sur des observations
réalisées sur de nombreux individus, et révélé par l’existence d’une documentation
fort riche ; d’autre part, une construction intellectuelle appuyée sur des pratiques
issues d’une psychologie non exclusivement universitaire et appréciée pour ses
résultats concrets et utiles.
. L’extraversion est une orientation du sujet vers le « dehors », vers le monde des
personnes, des objets extérieurs, des événements, tant pour y puiser son énergie que
pour y exprimer son action.
Chaque individu possède ses deux pôles en lui, mais démontre généralement une
préférence, « tout être humain possède les deux mécanismes, celui de l’extraversion
252
aussi bien que celui de l’introversion ; seule la prédominance relative de l’un ou de
l’autre détermine le type »459. Cette préférence, dans le cas d’une utilisation excessive,
voire exclusive, aboutit à un déséquilibre porteur de pathologies plus ou moins graves. Par
exemple, mal contrôlée, l’extraversion peut s’exprimer sur un continuun allant de la
superficialité à l’hystérie ; à l’inverse, l’introversion exacerbée tend au retrait voire à
l’inhibition. Une illustration de ces phénomènes est donnée par Jung qui cite un cas
d’entreprise (page suivante).
Illustration IV.29 :
(Source Jung)460 :
459
C.G. Jung, o.c, p 6.
460
C.G. Jung, o.c, p 332 et 333 : il s’agit d’un cas d’entreprise donné par Jung lui-même.
253
Il avait agi selon un de nos idéaux culturels d’après lequel un homme actif et
entreprenant doit tout concentrer en vue du but à atteindre. Il dépassa la mesure et
fut vaincu par la puissance des prétentions infantiles subjectives ».
Ces quatre fonctions se divisent en deux catégories bien distinctes : d’une part, la
catégorie rationnelle regroupe les fonctions de pensée et de sentiment. Elles impliquent la
461
C.G. Jung, o.c, p 57.
254
cognition pour évaluer et juger et susceptibles d’être tempérées par la raison et le
discernement ; d’autre part, la catégorie irrationnelle comprend les fonctions irrationnelles
d’intuition et de sensation. Elles se produisent indépendamment de toute logique et
demeurent des fonctions perceptives.
462
De façon encore plus approfondie, le MBTI intègre une notion intermédiaire entre les deux attitudes de base
(extraversion et introversion) et les quatre fonctions (pensée, sentiment, sensation, et intuition). Il s’agit des deux
dimensions de la perception et du jugement. La première dimension comprend les deux fonctions rationnelles
(pensée et sentiment), et la seconde dimension intègre les deux fonctions irrationnelles (sensation et intuition). Dès
lors, la combinaison entre attitudes, fonctions et dimensions aboutit à la constitution de seize caractères-types
servant de référence pour une analyse approfondie de la personnalité.
Pour une étude complète de chacun des seize types de MBTI, il existe une bibliographie succincte d’ouvrages en
langue française. Citons, à titre d’exemple :
463
Psyché : ensemble des phénomènes et des processus mentaux caractérisant l’esprit d’une personne.
255
. fonction inférieure : c’est le pôle opposé de la fonction dominante.
Dans le cadre de notre recherche, nous faisons le choix de travailler en fonction des
huit types de Jung, dans la mesure où cette approche nous paraît suffisante pour repérer
des éléments de convergence et de divergence dans la gestion motivationnelle des
dirigeants de notre échantillon. En effet, notre souci n’est pas de rigidifier chaque dirigeant
dans une typologie distincte, mais de trouver des éléments de repérages permettant une
analyse comparative de situations motivationnelles. Cette approche typologique nous sert
de canevas de repérage et de structuration du discours. En soi, ce n’est qu’un moyen pour
l’analyser plus méthodiquement.
256
Grâce à un réseau amical et professionnel, un échantillon de treize dirigeants
volontaires a été constitué. Dans tous les cas, l’accueil fut positif. Le temps consacré aux
entretiens ne fut jamais considéré comme « un temps forcé » mais pris comme une
opportunité favorable pour la personne à la pérennité de l’entreprise. Parfois, cet entretien
a permis de briser un certain isolement individuel sur des questions jamais ou trop rarement
abordées.
Tableau IV.30 :
Fonctionnant plus par lois rationnelles et données rigides, il aime l’ordre et la propreté
et est exceptionnellement doué en matière d’arrangement logique. Toutefois, le fort ancrage
de codes moraux tend à lui faire percevoir tout en noir ou tout en blanc, sans beaucoup de
nuances. Plus que tout autre type, le penseur extraverti est porté à suivre la maxime énonçant
que « la fin justifie les moyens ». Quand il ressent quelque chose, il est peu enclin à partager
ces sentiments car trop préoccupé par sa carrière, mais cela ne veut pas dire pour autant que
ses sentiments soient moins forts. C’est la raison pour laquelle il est si fidèle en amitié. Ses
sentiments, apparemment voilés, demeurent profonds et durables.
257
Caractéristiques de l’extraverti penseur :
. Le sujet se dirige selon des règles de conduites rigoureuses.
. Quand il agit en faveur d’autrui, il pense moins à la personne d’autrui qu’à des principes tels que : devoir, vérité,
justice.
. Aime faire prévaloir ses idées, surtout dans son cercle intime, où on le tiendra volontiers pour autoritaire, voire
tyrannique.
. Est apprécié davantage dans son milieu social, professionnel, que dans son cercle intime, familial.
. Est susceptible, sujet au ressentiment.
C’est un individu à l’aise dans toute situation sociale. Parfois il peut être trop
accommodant, trop prêt à dire ce que l’on a envie d’entendre, plutôt que son point de vue
personnel. A l’extrême, il peut être un personnage flamboyant, à savoir vraiment totalement
vivant que lorsqu’il est entouré des autres : il a toujours des suggestions à faire, des endroits
où aller, etc...
258
C’est un individu qui accepte le monde tel qu’il est et s’y adapte volontie rs. Avec un
réalisme pareil, il tend à considérer toute forme d’intuition comme absurde : il préfère toujours
donner la priorité à des données d’ordre physique.
Il a un flair aigu pour ce qui est en germe et parlant pour l’avenir. Toujours à la
recherche de nouvelles possibilités, les situations stables risquent de l’étouffer. Il a peu de
respect pour les convictions et les habitudes de vie de son milieu : aussi il passe souvent pour
un aventurier immoral et brutal. Comme son intuition s’occupe d’objets extérieurs et flaire les
possibilités extérieures, il se tourne volontiers vers des professions pour lesquelles il pourra
déployer ses capacités dans toutes les directions : commerçants, entrepreneurs, spéculateurs,
politiciens, etc...
Bien gérée, son intuition peut l’amener à devenir l’initiateur de stimulant pour des
idées mais plus pour des hommes. Il possède le don de donner du courage, du ressort et
d’insuffler de l’enthousiasme pour une nouvelle affaire. Mal gérée, son intuition peut aussi
s’éparpiller et ne rien amener de concret et de productif. Plutôt indépendant, il revendique
facilement la liberté, encore plus que le type sensation. Les types extraverti intuition sont plus
branchés sur la notion de possibilités futures : le passé, dans le sens de savoir pourquoi
quelque chose s’est passée, ne l’intéresse pas. En fait, le présent non plus. C’est ce qui va se
passer ou qui risque de se passer qui les intéresse le plus. En contre partie, il gère très mal la
fonction inférieure de la sensation. Il ne gère que maladroitement les besoins matériels
extérieurs tels qu’argent, sexe, nourriture. Le type extraverti dépensera facilement l’argent à
foison car cela n’a aucun sens pour lui.
259
Il suivra ses idées mais tournées vers l’intérieur, à savoir qu’il cherchera plus à
approfondir qu’à élargir. Il fait montre d’un rapport négatif à l’objet allant de l’indifférence au
refus. Son jugement paraît froid, inflexible, arbitraire et tranchant car il concerne moins les
objets que le sujet. Dans la poursuite de ses idées, il peut devenir entêté, entier et plutôt
influençable. Comme il pense ses problèmes jusqu’au bout dans la mesure du possible, il les
complique et s’empêtre sans cesse dans toutes sortes de scrupules. Il a beaucoup de mal à
admettre que ce qui est clair pour lui ne le soit pas pour tout le monde. Son travail avance
péniblement de ce fait. Dans la branche particulière où il travaille, il peut provoquer des
protestations les plus véhémentes, dont il ne sait que faire, à moins que son affectivité
première ne le pousse à des polémique hargneuses autant que stériles. Il passe pour tranchant
et autoritaire auprès de beaucoup de gens.
Ce type d’acteurs s’oriente moins vers les faits que vers les idées, ce qui leur confère
le grand pouvoir de transformer les idées. Néanmoins, par leur faible considération des faits
objectifs, les dangers du solipsisme les guettent. Les gens de ce type s’appuyant sur des idées
archétypales, celles-ci sont forcément vraies dans l’abstrait, mais pas toujours au niveau
humain. L’épitomé de ce type est représenté par le professeur distrait dont les idées,
tellement dépourvues de sens pratique, sont facilement exploitables.
Sur le plan plus intérieur, leurs sentiments sont enfouis dans l’inconscient : ils
avancent très lentement parfois même ils apparaissent très froids. Mais la réaction peut tout
aussi devenir explosive à un moment ou à un autre.
C’est un type moins fréquent et assez difficile à comprendre : comme ses sentiments
sont intériorisés, il ne sait comment les exprimer sauf à un cercle minime d’amis très proches.
L’image qu’il représente au monde paraît comme infantile, banale, voire plaintive. Mais les
sentiments sous-jacents peuvent être d’une intense profondeur. Parfois, on le dit représenter
la conscience du monde, voire la colonne vertébrale éthique d’un groupe. Malgré son silence,
260
les autres observeront ses réactions et seront attentifs à son jugement exprimé, à voix haute
ou non.
En présence d’un tel type, on est porté à se demander quel est, en somme, le but de
l’existence, si les objets ont quelque raison d’être, puisque après tout, l’essentiel se déroule
sans eux. Son action apparente sera de temporiser, d’égaliser : on élève un peu ce qui est
trop bas et on rabaisse un peu ce qui est trop haut. L’enthousiasme se voit réprimé,
l’extravagant, bridé, et l’extraordinaire ramené à la « juste » proportion. Dès lors, l’homme de
ce genre exerce sur son entourage une action assez déprimante car on conserve quelque
doute sur l’absolu de sa bonhomie. Mais si cette dernière est bien réelle, il devient facilement
victime de l’agressivité et du despotisme d’autrui. C’est un type que l’on trouve plutôt dans
des fonctions d’artiste et de création.
Les gens de ce type enregistrent en esprit tous les aspects physiques tels que couleur,
forme, texture, tous les détails que personne d’autre ne remarque. Comme toute leur énergie
est engagée dans la réception des données du milieu environnant, ils peuvent paraître pour un
observateur aussi inanimé qu’une chose. Pour ce type de personne, chaque détail est
important, il aime les choses précises. Il n’aura donc pas de vision globale car il ne sait pas
comment dépasser les détails de leur travail pour envisager un objectif plus large. Cette vision
élargie touche à leur fonction inférieure, ce qui tend à les mettre très mal à l’aise. Et pourtant,
c’est grâce à cette intuition refoulée qu’ils peuvent atteindre à une vraie créativité.
261
même et de sa vie un symbole, adapté certes au sens intime, éternel du devenir, mais
inadapté à la réalité vraie du moment. Il se prive alors de toute action sur cette dernière car il
n’est jamais compris.
Le type introverti intuitif voit les potentialités futures dans le monde intérieur, et non
extérieur. Il est le modèle archétypal des prophètes, des mystiques de tous âges et de toutes
cultures. Certains artistes et poètes sont de ce genre. En contrepartie, ils gèrent très mal la
fonction inférieure de la sensation. Ils ne gèrent que maladroitement les besoins matériels
extérieurs tels qu’argent, sexe, nourriture : il peut aussi bien oublier jusqu'au besoin de gagner
de l’argent.
. d’une part, les critères généraux définissant la PME, c’est-à-dire : le ratio chiffre
d’affaires (en millions de francs)/nombre de salariés ; le domaine d’activité ; la date
de création de la PME ; la structure de l’entreprise ; sa forme éventuellement
familiale.
464
B. Glaser et A. Strauss, The discovery of Grounded Theory. Strategies for qualitative research, Aldine
Publishing Company, 1967.
262
. d’autre part, les informations générales concernant le dirigeant lui-même : son
identité, son âge, sa situation familiale, son niveau de formation initiale.
A titre indicatif, nous souhaitons souligner que les chiffres présentés correspondent
à ceux donnés ou datés à partir du dernier entretien. De surcroît, par souci de déontologie,
nous avons volontairement changé les identités des PME et celles des dirigeants. Par souci
de simplification, les cas seront présentés de la façon suivante :
263
Tableau IV.31 :
PRESENTATION DE L'ECHANTILLON
SOCIETE DIRIGEANT
Raison sociale Chiffre d’affaires Domaine Date de Société Structure Identité Age et Situation Formation
Salariés d’activité création familiale Juridique familiale initiale
Société A 3M/7 Produits cuits 1997 Oui SARL* Mr A 35 ans, Marié, BTS
sous vide 3 enfants
Société C2 14M/16 Distribution 1983 Non Individuel Mme C2 44 ans, Mariée, BEP
automatique 2 enfants
PRESENTATION DE L'ECHANTILLON
(Suite)
SOCIETE DIRIGEANT
Raison sociale Chiffre d’affaires Domaine Date de Société Structure Identité Age et Situation Formation
Salariés d’activité création familiale Juridique familiale initiale
Société T1 135M/110 Pommes de terre 1950 Oui Holding Mr T1 48 ans, Marié, Niveau de
et transport 2 enfants Première
Société V 12M/12 Matériel de 1982 Oui SARL Mme V 50 ans, Mariée, BTS
restauration 3 enfants
collective
265
. les PME seront nommées en se basant sur la première lettre du nom de son
dirigeant : société A du dirigeant A, si le nom du dirigeant commence par la lettre A,
par exemple.
. dans les cas où plusieurs dirigeants auraient un nom commençant par la même
lettre, les PME seront alors associées à cette lettre suivie d’un chiffre différent :
société B1 du dirigeant B1 et société B2 du dirigeant B2, si les noms des deux
dirigeants commencent par la même lettre B, par exemple.
. dont le chiffre d’affaires oscille entre 1,5 et 135 millions de francs et dont le
nombre de salariés se situe entre 1 et 174 personnes,
. dont les domaines d’activités sont assez hétérogènes : 2 dans le domaine agro-
alimentaire, 3 dans le domaines de l’informatique, 2 dans le domaine des
emballages, 1 dans le domaine du bâtiment, et 5 dans le domaine des prestations
de services
. 9 sont mariés et 4 sont divorcés. Tous ont des enfants (entre 1 et 4).
. leur niveau de formation est assez disparate : 1 autodidacte, 2 ont le BAC, 6 ont
des niveaux ingénieurs, 4 ont des niveaux intermédiaires (BTS, BEP).
266
de l'acteur-dirigeant de PME ? Voici la description d'une liste non exhaustive de questions
soulevées :
Dans un premier temps, chaque premier entretien fait l’objet d’une étude
longitudinale caractérisée essentiellement par le repérage de situations motivationnelles
vécues par l'interviewé. Nous avons fait intervenir des niveaux de déterminations inscrits
dans le temps (vie familiale, parcours scolaire, carrière professionnelle, etc...), ce qui nous a
menés à créer sept systèmes d’appartenance historique :
Dans un second temps, pour chaque séquence temporelle, nous avons tenté de
déterminer le type psychologique dominant en procédant à un questionnement
triangulaire pour répondre à trois objectifs distincts et complémentaires :
267
. Quelle fonction est utilisée le plus souvent ?
. Quelle est celle qui a pris le dessus dans tel cas particulier ?
. Quelle est celle qui s’est le plus nettement différenciée ?
En conclusion, chaque premier entretien qualitatif a ainsi fait l’objet d’une étude
catégorielle élaborée de la façon suivante :
268
L’ensemble de l’étude des premiers entretiens fait l’objet du chapitre V de notre
travail. Le chapitre VI comprend :
. d’une part, une première synthèse tirée de l’interprétation des données issues de
l’analyse des entretiens 1 : elle constitue notre matériau de travail pour l’analyse des
entretiens ultérieurs.
269