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Cassandre : Prophétie et Tragédie

Ce texte présente le personnage mythologique de Cassandre, une princesse troyenne dotée du don de prophétie mais condamnée à ne jamais être crue. Il décrit son rôle tragique lors de la chute de Troie, où ses avertissements sont ignorés, et son destin funeste d'esclave et de victime.

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Cassandre : Prophétie et Tragédie

Ce texte présente le personnage mythologique de Cassandre, une princesse troyenne dotée du don de prophétie mais condamnée à ne jamais être crue. Il décrit son rôle tragique lors de la chute de Troie, où ses avertissements sont ignorés, et son destin funeste d'esclave et de victime.

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CASSANDRE,

LA MÉMOIRE
DU MAL POUR
CONJURER LE PIRE
› Xavier Darcos

« Je croyais toujours qu’il suffisait d’un peu de désir de vérité,


d’un peu de courage, pour écarter définitivement tout ce malentendu.
Nommer vrai ce qui est vrai et faux ce qui n’est pas vrai :
c’est la moindre des choses, pensais-je, et cela eût beaucoup mieux
servi notre combat que n’importe quel mensonge ou demi-vérité… »
Christa Wolf, Cassandre (1).

H omère nous la présente comme une beauté rava-


geuse, « semblable à l’Aphrodite d’or » (2), une
princesse superbe, la plus jolie fille du roi de Troie
Priam et de son épouse Hécube. Mais la mytholo-
gie la reconnaît surtout comme une prophétesse de
malheur, d’où les locutions modernes appliquées à tout visionnaire
pessimiste et sans écho : « des cris de Cassandre », « jouer les Cas-
sandre », « l’inutile Cassandre » (3). L’allusion à ce mythe n’a jamais
cessé d’être usuelle, voire triviale, chez les procureurs ou contemp-
teurs du présent. Michel Houellebecq, récemment, n’y a pas échappé :
« Cassandre offre l’exemple de prédictions pessimistes constamment
réalisées », face à un « aveuglement » qui, à ses yeux, rappelle celui des
« intellectuels, politiciens et journalistes des années trente, unanime-
ment persuadés que Hitler finirait par revenir à la raison » (4).

34 JUILLET-AOÛT 2015
les écrivains prophètes

Tout l’intérêt du personnage tient à cette dualité dans laquelle il


est enferré : la véracité face à l’incrédulité, la lucidité sans écho. Cas-
sandre (5) sait la vérité, l’entrevoit, la promet, la professe. Mais plus
elle touche à l’authentique, moins elle est entendue. Elle est même
raillée comme un oiseau de mauvais augure. Quand Apollon est
tombé amoureux d’elle, il lui a accordé le don de prophétie pour
qu’elle se donne à lui. Cassandre fait mine Agrégé de lettres classiques et
d’accepter mais ensuite échappe à l’étreinte. docteur ès lettres et sciences
Dépité et furieux, Apollon lui jette un sort : humaines, Xavier Darcos, membre
de l’Académie française, a
elle pourra toujours prévoir, certes, mais été ambassadeur, ministre de
personne ne la croira. En ce sens, Cassandre l’Éducation nationale (2007-2009)
rejoint le lot des maudites à qui l’iniquité puis du Travail, des Relations
sociales, de la Famille, de la
des dieux jaloux a joué un mauvais coup, Solidarité et de la Ville (2009-2010).
comme ces nymphes qui peuplent l’univers Derniers ouvrages : Oscar a toujours
mythologique gréco-romain, persécutées raison (Plon, 2013), Auguste et son
par le désir sexuel de quelque divinité, puis siècle (Artlys, 2014).
› [Link]@[Link]
poursuivies par des aléas aussi injustes que
douloureux, parce qu’elles n’ont pas cédé au caprice du séducteur ou
qu’elles ne sont restées fidèles qu’à elles-mêmes.
Cassandre est d’emblée située dans le domaine de la parole, du
commentaire, du regard. Elle jalonne l’histoire sans influer sur son
cours. Elle ne se jette pas dans la mêlée des héros agités ou batailleurs
du cycle troyen. Elle les admoneste et les assombrit, par sa prémoni-
tion qui la dessert et la marginalise. Elle résiste à l’enthousiasme bel-
liqueux, dont elle sait l’issue pernicieuse et mortifère. Son père refuse
d’ailleurs de la partager avec le commun des mortels : il en fait une
vierge consacrée, une prêtresse. Cette disjonction de l’héroïne, soli-
taire et intouchable, lui donne une couleur pathétique et même poi-
gnante. C’est elle qui doit affronter, avant tous les autres, la noirceur
du réel, comme dans cet émouvant passage de l’Iliade (6) où elle aper-
çoit la première, de loin, son père qui revient, ployant sous le cadavre
d’Hector, son fils adoré, tué par Achille.
Ce versant funèbre est son ombre portée. Il reste accentué, même
quand ses auditeurs cherchent à tenir compte de ses prévisions.
Lorsque sa mère Hécube (qui verra tous ses nombreux enfants périr,

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les écrivains prophètes

après la mort de son époux) lui annonce qu’elle est à nouveau enceinte,
Cassandre l’avertit que cet enfant à naître sera à l’origine de la chute de
Troie. La mère prend donc toutes les précautions : elle exile de la cité
ce dernier-né, Pâris, pour éviter qu’il ne soit mêlé à la guerre troyenne.
Mais Cassandre ne s’en satisfait pas. Elle reste obsédée par ses propres
conjectures et elle les ressasse, tout en sachant que ces artifices seront
dérisoires. C’est Pâris qu’elle harcèle, à son tour, pour le prévenir : son
départ n’y fera rien, le destin s’accomplira, quoi qu’il entreprenne. En
fuyant vers Sparte, il tombera amoureux d’Hélène, l’enlèvera, provo-
quant une vendetta générale où tout sombrera. Lorsque Pâris ramène
Hélène à Troie, les Troyens sont tellement subjugués par cette beauté
qu’ils ne décèlent rien d’autre. Et Cassandre, qui vibrionne toujours,
commence à les exaspérer. Elle n’intéresse plus personne.
D’où un cercle vicieux, un vrai enfermement tragique : plus Cas-
sandre voit l’avenir avec précision, plus elle est rejetée. On commence
même à la croire dérangée. Elle entre dans des transes qui la décrédi-
bilisent plus encore. Considérée comme porte-poisse, on évite de la
croiser, a fortiori de l’épouser. Il suffit qu’un des princes étrangers la
courtise, parmi les alliés des Troyens, pour qu’il tombe aussitôt sous les
coups de l’assaillant grec. Bien sûr, elle comprend aussi que le cheval
laissé par les Grecs devant les portes de Troie est un subterfuge d’où
sortira la ruine des Troyens (7).
Car si Cassandre anticipe, c’est parce qu’elle a la vision d’un
passé révolu. Elle pressent l’éternel retour cyclique des choses. Cette
conception de l’anamnèse comme prédisposition au savoir est ins-
crite dans la pensée antique, mais les tragiques grecs l’ont poussée au
paroxysme, car ce double tiraillement plonge le protagoniste dans un
pathos terrible : il connaît l’abomination future en visualisant celle de
jadis. Ainsi, quand Cassandre arrive à Mycènes comme esclave d’Aga-
memnon, elle sait d’instinct que ce palais fut le cadre du crime initial,
celui qui provoqua la saga du malheur des Atrides (8). Elle connaît
ce que fut et ce que sera cet édifice royal : « un abattoir humain au sol
gorgé de sang » ; et qu’y seront commis, encore, son propre assassinat
et celui d’Agamemnon, avant que leur meurtrière, Clytemnestre, soit
elle-même égorgée par son fils cadet, Oreste.

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cassandre, la mémoire du mal pour conjurer le pire

Déjà poussé au noir, le destin de Cassandre va donc tourner à l’horreur.


Après le sac de Troie, elle sera violentée, réduite en esclavage, exilée, puis
assassinée sauvagement loin de sa patrie. Résumons. Tandis que tous les
assaillants envahissent et pillent la ville, Cassandre a cherché refuge près
de l’autel d’Athéna, au Palladium, pensant naïvement que la silhouette
de leur propre déesse calmerait les Grecs, et comptant sur l’inviolabilité
d’un tel temple. Mais, dans la furie du saccage, aucun usage, même le
plus tabou, n’est plus respecté. Un énergumène, Ajax, fils d’Oïlée, un
Locrien, la viole en plein sanctuaire, tandis qu’elle s’agrippe encore à la
statue d’Athéna (9). Cassandre n’est plus une princesse ni une prêtresse,
mais une prise de guerre souillée. Et le sortilège se poursuit : à son corps
défendant, la voilà qui contribue à semer des cataclysmes futurs. Car
Athéna, prise d’une colère impossible à calmer, n’aura de cesse de venger
l’affront fait à sa divinité, à travers Cassandre outragée : elle punira sans
fin les Grecs vainqueurs en les accablant d’interminables épreuves.
La martyre, bon gré mal gré, reprend son rôle de sombre devineresse,
vaticinant de manière erratique et menaçante. Quoique humiliée et asser-
vie, elle va continuer à pronostiquer et à terroriser, prisonnière de son des-
tin. Les Grecs la recueillent et décident de l’épargner. Car Agamemnon,
qui l’a remarquée, en fait sa favorite. Elle lui donne illico deux enfants,
durant le voyage (long, faut-il croire) qui les ramène à Mycènes. Mais
Cassandre reste hantée par ses justes hallucinations, anticipant son propre
meurtre et de celui d’Agamemnon. Évidemment, personne ne veut la
croire. Bien à tort : à peine arrivé chez lui, dans son royaume, Agamem-
non est assassiné par Égisthe, l’amant de sa femme Clytemnestre, une
excitée adultère – mais pourtant jalouse, puisqu’elle se précipite sur Cas-
sandre et l’assassine à son tour. Quand Ulysse obtiendra plus tard d’entrer
en contact avec les morts (10), l’ombre d’Agamemnon lui apparaîtra. Elle
n’évoquera que sang, larmes, douleurs, et terminera par cet aveu horrible :
« Ce que j’ai entendu de plus atroce encore, c’est le cri de Cassandre, la
fille de Priam, qu’égorgeait sur mon propre corps la fourbe Clytemnestre ;
je voulus la couvrir de mes bras, mais un coup de glaive l’acheva… (11) »
Eschyle, dans son Orestie (12) (458 av. J.-C.), nous montre aussi
en Cassandre une créature désespérée par l’impuissance de ses pouvoirs
divinatoires. Et c’est cette impotence douloureuse qui va lui donner une

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les écrivains prophètes

place spéciale dans la saga des Atrides. Elle semblait déjà l’incarnation
pantelante de la ville de Troie, emportée en aveugle dans une catastrophe
qui la dépasse, avilie, ravagée, réduite à néant. Voici qu’elle devient un
emblème terrible des grands récits de la tragédie antique. Euripide, dans
les Troyennes (415 av. J.-C.), la traite en vaincue qui retourne son mal-
heur contre ses vainqueurs et qui attire sur eux les foudres de la fatalité.
Cassandre, à moitié folle, se lance dans un éloge paradoxal qui veut
troubler la conscience de ceux qui l’ont abattue. Elle démontre aux cap-
tives troyennes que les vaincus, morts pour défendre leur patrie et leur
honneur, chez eux, sont plus heureux que les massacreurs qui ont mené
une guerre agressive et inique, loin de chez eux. Elle prophétise une ven-
geance immanente et se présente comme l’instrument de ce châtiment
divin. L’assassinat d’Agamemnon ne sera qu’une première expiation :
« C’est la mort que je lui apporte, et la ruine de sa maison, à lui qui
détruisit la nôtre, vengeant ainsi mes frères et mon père… (13) »
L’intérêt d’une telle subversion, l’otage triomphant du bourreau, a
suscité beaucoup de dramaturgies. Sénèque notamment, dans son Aga-
memnon (vers 50 apr. J.-C.), peint Cassandre en solitaire déprimée, sui-
cidaire, qui ne reste en vie que pour laver les affronts qu’elle a subis. Elle
veut « voir », de ses propres yeux, ceux qui l’ont fait souffrir plongés à
leur tour dans un calvaire et une lente agonie. Elle persiste donc dans sa
fonction première, celle d’une voyance qui fait cortège au malheur : « Je
contemple, j’assiste aux événements et y trouve une jouissance. (14) »
Bien des exégètes modernes ont souligné le caractère sadomasochiste de
ce mythe.
Mais, dès l’Antiquité, on ne sut pas trop quel rôle exact lui attri-
buer. Car les Anciens connaissent et respectent, avec un scrupule reli-
gieux parfois excessif, la voyance et les augures. Ils croient aux signes
et à la divination. C’est parce qu’Apollon (qui a doté Cassandre de son
fâcheux pouvoir) est le dieu de la lumière et des arts qu’il peut rendre
ses oracles sibyllins, par exemple à Delphes, par l’intermédiaire de la
Pythie enivrée de vapeurs sulfureuses. Quant aux Latins, ils vivaient
dans la superstition des signes, des haruspices, des nécromanciens et
autres magiciens ou charlatans. Ils se conformaient de façon maniaque
aux prescriptions qui s’ensuivaient. Mais Cassandre, elle, ne rend

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cassandre, la mémoire du mal pour conjurer le pire

aucun service. Elle ne permet pas de changer le cours des choses ni


même de les interpréter. Elle est agitée de visions sur lesquelles per-
sonne n’a prise. Y croire ou ne pas y croire ne changera rien à la suite.
Elle hume le sang et les meurtres, formule des phobies, appelle à
une vaine vigilance qui tétanise et affole. Eschyle dit qu’elle a un « flair
de chienne » qui ne sait que renifler des odeurs pestilentielles. C’est
cette métaphore que filera aussi Leconte de Lisle (15) :

« Oh ! Les longs aboiements ! Je les vois accourir,


Les chiennes, à l’odeur de ceux qui vont mourir,
Les monstres à qui plaît le cri des agonies,
Les vieilles aux yeux creux, les blêmes Érinyes,
Qui flairaient dans la nuit la route où nous passions ! »

Cette fonction, quasi animale, consiste à sentir l’odeur de la mort,


à palper le pire, qui est toujours sûr. Au sens physique, Cassandre
voit plus qu’elle ne prévoit, sent plus qu’elle ne pressent. Elle-même,
on l’a dit, a anticipé et accepté son propre égorgement, comme on va
à l’abattoir, sans dévier. Ses déclamations font un écho incessant à la
fatalité qui nous mène, à la mort qui nous attend, à la violence qui
s’impose partout. Sorte de memento mori perpétuel et ambulant, elle
exhibe la face obscure de notre condition, la plus vraie, la plus pro-
fonde. Son imprécation est moins une prophétie qu’un réquisitoire.
Les invectives de Cassandre tournent ainsi à la diatribe contre
l’actuel, hic et nunc. Ce qu’elle déprécie, c’est l’erreur présente, une
décadence déjà entamée – dont les conséquences seront désastreuses.
Quand un poète se réclame de Cassandre, c’est pour se livrer à une
satire morale immédiate, comme Properce quand il raille le luxe de
ses contemporains : « Rome succombe sous les richesses, qui font
son orgueil. Mes paroles ne sont que trop vraies ; mais l’on refuse d’y
croire, comme on révoquait en doute les maux affreux que Cassandre
annonçait à Pergame. (16) » Cette omniscience est à la fois lumière et
douleur. René Char, reprenant un aphorisme antique (17), ramasse
l’idée ainsi : « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil »
(18). Voir, c’est savoir : il n’est plus permis de se voiler la face, de recu-

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les écrivains prophètes

ler dans une confortable ignorance. Cassandre ne souffre pas des faits
qu’elle anticipe ou d’un futur probable, mais de la malédiction qui
l’oblige à ne pas ignorer. Elle préférerait sans doute oublier, mécon-
naître, pour devenir, comme on dit « une imbécile heureuse ».
Cassandre exprime alors le lamento de l’innocence perdue, d’une
enfance (littéralement d’une « aphasie », sens premier de l’in-fantia)
révolue, d’une époque où rien ne l’obligeait à prédire et à proférer
(19). Elle est dépossédée des illusions et de l’ignorance qui permettent
de vaquer dans une béate apesanteur. Elle est devenue une marginale
à qui sont refusés la joie et l’amour. Dans la littérature antique, on la
peint comme une compagne impossible, une revêche, immariable, qui
rebute les soupirants – sauf celui qui la viole. C’est sur cette détresse
spéciale qu’insiste si justement Friedrich von Schiller, dans sa ballade
Cassandre (1802) :

« L’erreur seule est la vie ; le savoir est la mort. Reprends,


oh ! reprends le don de divination sinistre que tu m’as
fait. Pour une mortelle, il est affreux d’être le vase de la
vérité. Rends-moi mon aveuglement ; rends-moi le bon-
heur de l’ignorance. Je n’ai plus chanté avec joie, depuis
que tu as parlé par ma bouche… (20) »

Cette version du mythe de Cassandre a assuré sa pérennité : elle


s’est mise à représenter la déréliction de la créature moderne dans un
univers de creuses harangues, sans cesse plus fertile en abominations.
Aussi est-elle convoquée, dans toute l’histoire des arts, dès qu’il
s’agit de dénoncer l’absurdité des choses, de marquer un refus, une
répulsion morale. Dans les nombreuses réécritures de la guerre de
Troie, du Moyen Âge à la Renaissance, on la range plutôt du côté
des magiciennes (21). Mais le romantisme en fait une autre Antigone
ou une païenne Jeanne d’Arc, une insurgée, une rebelle, « faible en
apparence, en réalité formidable » (22). C’est sa vaillance qui ranime
les lancinants et les vétilleux, comme dans les deux premiers actes de
l’opéra d’Hector Berlioz les Troyens (23), où elle mène le jeu. Plus tard,
on distribuera son nom à des personnages d’oracles fiévreux, dans des

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cassandre, la mémoire du mal pour conjurer le pire

romans de science-fiction, dans des films-catastrophes, et même dans


une comédie de Woody Allen (24). Plus élaborée fut sa recréation par
Christa Wolf (25), l’éminente romancière venue de l’ex-Allemagne
de l’Est, dans Cassandre. Les prémisses et le récit (1982) (26). Cet essai,
réinterprétant le destin de cette dissidente, est une allégorie pour flé-
trir la niaiserie du régime communiste et anticiper sa chute. Christa
Wolf y mêle une réflexion sur le rôle de la femme, opprimée mais
seule sagace, embarquée par les fatales atrocités de l’histoire humaine.
Jean Giraudoux avait déjà perçu la richesse de ce motif dans La guerre
de Troie n’aura pas lieu (1935), puisque Cassandre, à défaut de dévier
l’inévitable enchaînement belliciste et machiste, semble la seule à n’y
être dupe de rien, et surtout pas du crétinisme et des aberrations que
dissimule la grandiloquence raisonneuse des chefs.
Ainsi, outragée ou exclue, Cassandre résiste pourtant, en campant
sur l’essentiel et le vital. Elle tire une force paradoxale de sa souffrance
et de ses scrupules. Quoique brisée, errante et taciturne, elle est loquace
encore, comme un poète maudit (27). Marguerite Yourcenar (28) la
représente dans ce désarroi, qui la torture comme l’éreintement d’un
accouchement : « elle hurlait sur les murailles, en proie à l’horrible
travail d’enfanter l’avenir. Le sang collait, comme du fard, aux joues
méconnaissables des cadavres... » Ce n’est plus tellement son inspira-
tion surnaturelle qui compte, mais sa clairvoyance propre, fondée sur la
mémoire affective qui nourrit le pressentiment. Ses failles précaires et ses
soupçons angoissés dénudent et valorisent ce qui subsiste d’humain ici-
bas. Sa sensibilité anxieuse incrimine la certitude nocive et l’exaspérante
énergie des fabricants de malheur et de bêtise, mâles pour la plupart.
Eux sont, à l’inverse, dominateurs, sûrs d’eux, intrépides, fanatiques,
chicaneurs. La pauvre Cassandre continue à exhiber son scepticisme et
son chagrin face à ces dogmatiques épanouis et fanfarons.
Écoutons-la. Écoutons-les, nos modernes Cassandre. Car Montaigne
dit vrai : «  Il n’y a que les fous [qui soient] certains et résolus. (29) »
1. Christa Wolf, Cassandre. Les prémisses et le récit, traduit par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein,
Alinéa, 1985 ; rééd. Stock 1994 et 2003, p. 373.
2. Homère, l’Iliade, chant XIII, 365.
3. Chateaubriand se définit ainsi, dans un discours du 7 août 1830 : « Inutile Cassandre, j’ai assez fatigué
le trône et la patrie de mes avertissements dédaignés ; il ne me reste qu’à m’asseoir sur les débris d’un
naufrage que j’ai tant de fois prédit… »

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les écrivains prophètes

4. Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015, p. 55-56.


5. Κασσ / άνδρα : l’étymologie semble la désigner à la fois comme « celle qui protège les hommes » ou
« celle qui se protège d’eux ». On l’appelle parfois, dans la poésie grecque tardive, Alexandra, nom qui
exprime la même double idée.
6. Homère, l’Iliade, chant XXIV, 699 et sq.
7. Et elle n’est pas la seule. Laocoon, le grand prêtre d’Apollon, se méfie aussi : « j’ai peur des Grecs – plus
encore quand ils apportent des cadeaux » (timeo Danaos et dona ferentes), Énéide, II, 49. Curieusement,
Berlioz, dans les Troyens, fait prononcer cette formule par Cassandre : « je crains les Grecs jusque dans
leurs présents » (acte I, 6).
8. C’est là que Thyeste, roi de Mycènes, frère jumeau d’Atrée, séduisit sa belle-sœur Érope et en eut
plusieurs enfants. Quand Atrée découvrit cet adultère, il cuisina pour Thyeste la chair de ses fils, puis lui
révéla qu’il venait de lui faire dévorer ses propres enfants.
9. Cette scène est un des lieux communs de l’iconographie inspirée par la mythologie grecque. Ovide
(après Virgile) en trace ainsi l’archétype : « Traînée par les cheveux, la prêtresse d’Apollon, Cassandre,
tendait vers le ciel de suppliantes mains… » (Ovide, Métamorphoses, livre XIII, v. 410). Elle a inspiré quan-
tité de tableaux néoclassiques et pompiers, entre 1750 et 1900. Ce stéréotype est visible même dans les
Jardins des Tuileries, grâce à une statue d’Aimé Millet (1819-1891), Cassandre se mettant sous la protec-
tion d’Athéna, 1877.
10. Dans la nekuia (un rituel sacrificiel qui permet de communiquer avec les défunts) du chant XI de
l’Odyssée.
11. Homère, l’Odyssée, chant XI, 421-424.
12. Eschyle, Agamemnon, les Choéphores et les Euménides.
13. Euripide, les Troyennes, v. 359-360.
14. Sénèque, Agamemnon, v. 873.
15. Dans sa fière et oubliée tragédie les Érinnyes, 1873, pour laquelle Jules Massenet composa une
musique de scène. Les Érinyes sont des divinités persécutrices, autrement appelées Euménides ou, chez
les Latins, Furies.
16. Properce, Élégies, livre III.
17. Car la mythologie grecque exprime fréquemment l’idée que l’on risque de se perdre à vouloir trop
savoir. S’approcher de la lumière peut être fatal : Icare, en s’échappant du labyrinthe, s’abîme mortelle-
ment après avoir volé trop près du Soleil avec ses ailes de cire.
18. René Char, « Feuillets d’Hypnos », in Fureur et mystère, Gallimard, 1948.
19. C’est la facette que privilégia Alexandre Dumas, dans son Orestie (1856). Cassandre y est une nostal-
gique de l’enfance révolue :
« Vous ne reverrez plus votre chère Cassandre,
Dont l’enfance a grandi sur vos bords bien-aimés...
Adieu, flots transparents, rivages embaumés !...
Combien de fois, courant par vos vertes prairies,
Guidant l’essaim joyeux des blanches théories,
J’ai, sur le frais tapis aux brillantes couleurs,
Fait la douce moisson de vos plus belles fleurs ! »
Acte I, scène 9.
20. Friedrich von Schiller, Cassandre, traduit par X. Marmier, Charpentier, 1854.
21. Boccace la cite dans ses Dames de renom (1361) et Christine de Pisan dans son Épître d’Othea (1402).
22. « Formidable » : au sens premier de « terrifiant ». Victor Hugo, discours de réception à l’Académie
française (3 juin 1841) : « Contemplez surtout Clytemnestre, la pâle et sanglante figure, l’adultère dévouée
au parricide, qui regarde à côté d’elle sans les comprendre et, chose terrible ! sans en être épouvantée,
la captive Cassandre et le petit Oreste ; deux êtres faibles en apparence, en réalité formidables ! L’avenir
parle dans l’un et vit dans l’autre. Cassandre, c’est la menace sous la forme d’une esclave ; Oreste, c’est
le châtiment sous les traits d’un enfant. »
23. Les Troyens d’Hector Berlioz fut écrit en 1863, mais cette première partie, la Prise de Troie, ne fut
donnée qu’en 1890.
24. Woody Allen, le Rêve de Cassandre, 2007.
25. Christa Wolf (1929-2011) fut d’abord une idole du régime communiste avant que ses doutes puis ses
critiques ne provoquent sa disgrâce dès 1965.
26. Christa Wolf, Cassandre. Les prémisses et le récit, op. cit.
27. Plusieurs poètes ont utilisé le personnage de Cassandre pour symboliser leur propre condition de
« rêveur sacré », lucide, donc martyrisé. Ossip Mandelstam (1891-1938), par exemple, dans son ode À
Cassandre, écrite dans son exil sibérien peu avant sa mort.
28. « Patrocle ou le destin », dans Marguerite Yourcenar, Feux, Gallimard, 1993.
29. Michel de Montaigne, « De l’institution des enfants », Essais, I, 26.

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