3.
La phonologie
L’étude des sons des langues (2)
INTRODUCTION À LA LINGUISTIQUE
LLCER S2
// // /x/
// /i:/ //
I. Qu’est-ce que la phonologie ?
1) Définition
2) Historique
3) Pourquoi la phonologie?
II. Les concepts fondamentaux
III. Syllabe et prosodie
IV. Quand les langues confrontent leurs sons
1) Définition
La phonologie est l’étude des sons de la parole du
point de vue de leur fonction dans le système d’une
langue.
φωνή, phonế = le son + -logie : discours, science
Les symboles représentant les phonèmes se notent
entre barres obliques / /
2) Historique
Apparaît dans les années 1920/1930
Ecole de Prague (Roman Jakobson, Nikolaï Troubetzkoï)
Américains (Edward Sapir, Leonard Bloomfield)
Anglais (Daniel Jones)
Pourquoi ? Les limites de la phonétique
a. trop de détails
b. trop descriptif, pas assez explicatif
3) Pourquoi la phonologie?
a) Trop de détails
exemple 1 : la lettre t en allemand
[t] en milieu de mot
[th] en début de mot (avec une légère aspiration)
exemple 2 : la lettre r en français
[] rat, route = fricative uvulaire sonore
[χ] train, prix = fricative uvulaire sourde
[] roulée uvulaire (accent de Piaf ou de Brel)
[r] roulée alvéolaire (accent régional ou accent étranger)
b) Pas de compréhension du fonctionnement
linguistique des sons
[amu], [amuχ], [amu], [amur] = « amour »
Mais :
[do] (dos) et [to] (tôt) = deux mots différents.
« Ce qui importe dans le mot, ce n’est pas le son lui-même, mais
les différences phoniques qui permettent de distinguer ce mot
de tous les autres, car ce sont elles qui portent la signification »
(Saussure)
Phonétique vs. phonologie
La phonétique décrit les sons eux-mêmes, le plus
précisément et exhaustivement possible
La phonologie s’intéresse au système d’oppositions
sonores permettant de véhiculer du sens dans une
langue donnée
= la deuxième articulation d’A. Martinet
Chaque langue a son propre système de phonèmes
qui s’opposent entre eux.
Rappel
La double articulation (Martinet) :
Les morphèmes = 1ère articulation
la langue se décompose en unités de sens
Les phonèmes = 2ème articulation
Les unités de sens se décomposent en sons distinctifs
Les phonèmes n’ont pas de sens en eux-mêmes
ils permettent d’opposer deux unités de sens
Exemple: /pai/ Paris
/p/ ne veut rien dire en soi
Il permet de faire la différence avec /vai/ varie, /mai/ Marie,
/tai/ tari…
I. Qu’est-ce que la phonologie ?
II. Les concepts fondamentaux
1) Phonèmes et paires minimales
2) Les allophones
3) La neutralisation
4) La démarche phonologique
5) Traits distinctifs ou redondants
III. Syllabe et prosodie
IV. Quand les langues confrontent leurs sons
1) Phonèmes et paires minimales
Paire minimale
deux mots (séquences sonores) de sens différents qui se
différencient par un seul son
pour [pu] / port [p]
On en déduit que les sons [u] et [] sont des phonèmes distincts en
français, que l’on notera /u/ et //
pour / port / pire / par / pur / père
père / sert / terre / faire / mère : /p/, /s/, /t/, /f/, /m/
Un phonème
= un son qui a une valeur distinctive dans une langue donnée.
il est en opposition avec les autres phonèmes du système
Commutation : à chaque point du message, le locuteur a
le choix entre plusieurs phonèmes différents
pour : /p u /
axe paradigmatique = les choix possibles en
i un point donné du message
a
y
Rendement
Quand une opposition entre deux phonèmes permet de
différencier beaucoup de mots, elle a un bon rendement.
ex. /ɛ/̃ et /ɑ̃/ : pain paon, lin lent, teint temps, peinte pente,
crin cran, bain banc, rein rang, matin m’attend…
Quand une opposition entre deux phonèmes ne permet
pas de différencier beaucoup de mots, elle a un faible
rendement.
ex. // et /n/ gnon nom, pagne panne, signé ciné
Quand le rendement est faible, l’opposition a plus de
chances de disparaître
ex. /ɛ/̃ et /œ̃/ brin brun
Test
Pour tester si un son a une valeur distinctive, on
cherche des paires minimales
ex. [p] et [b]
/pa/ - /ba/ (pas – bas)
L’existence de la paire minimale en français prouve qu’il
y a une opposition fonctionnelle entre [p] et [b] -> ces
deux sons sont deux phonèmes distincts du français.
• Tous les sons utilisés dans une langue ne sont
pas des phonèmes
ex.1 l’ajout de sons de passage :
– oui… [wi] ou [wiç] => /wi/
ex.2 l’aspiration des consonnes occlusives en français :
– peuh ! [pø] ou [phø] => /pø / => allophones
2) Les variantes des phonèmes (allophones)
1. variantes libres (individuelles ou régionales)
ex. la prononciation du /r/ en français :
roulé avec la langue (vibrée alvéolaire) : [r]
roulé dans la gorge (vibrée uvulaire) : []
non roulé dans la gorge (fricative uvulaire voisé) : []
et fricative uvulaire non voisée : [χ]
[r], [], [] et [χ] sont des allophones du phonème /r/ en français
en allemand et en espagnol en revanche on a des paires
minimales qui opposent le son [χ] aux autres
réalisations du /r/ :
allemand acht (huit) [axt] Art (manière) [art]
espagnol caja (boîte) [kaxa] cara (chère) [kara]
/r/ et /χ/ sont deux phonèmes distincts en allemand et en espagnol
2. Variantes contextuelles
anglais : [t] / [th]
pas de paire minimale => pas d’opposition, un seul phonème /t/
on prononce toujours [th] en début de mot (Tea), toujours [t] dans les
autres positions (attention).
=> répartition complémentaire
en début de mot en milieu ou fin de mot
[t] – +
[th] + –
allemand : [x] / [ç]
pas de paire minimale => pas d’opposition, un seul phonème /x/
ch se prononce [x] ou [ç] en fonction de la voyelle qui précède
toujours [x] après o, u, a, ex. Bach (ruisseau) [bax]
toujours [ç] après i, e, ö, ü, ä, r, ex. Teich (étang) [taç]
=> répartition complémentaire
Que transcrire?
Transcription phonétique
= le plus précis possible
étriqué [etχike]
Transcription phonologique
= le plus simple et efficace possible
On ne retient que les différences porteuses de sens
On choisit de préférence le symbole le plus simple
étriqué /etike/, voire /etrike/
Souvent, les transcriptions utilisées sont un compromis entre
précision et efficacité.
3) La neutralisation
Il arrive que l’opposition entre deux phonèmes soit
neutralisée dans certains contextes
1) allemand [k] / [g] :
Gasse (ruelle) [gas] / Kasse (caisse) [kas] => les deux sons
s’opposent, ce sont deux phonèmes distincts /k/ et /g/.
en fin de mot, on trouve seulement le son [k], pas le son [g]
ex. lag [la:k] => l’opposition est neutralisée en fin de mot.
en début ou milieu de en fin de
mot mot
[k] + +
[g] + –
2) /e/ vs. // en français
Les deux phonèmes s’opposent en fin de mot :
marée / marais, thé / taie, viendrai / viendrais
Mais dans les autres positions, ils ne s’opposent pas (ils sont en
répartition complémentaire) :
toujours /e/ en fin de syllabe au milieu d’un mot
toujours // quand la syllabe se termine par une consonne
étiquette /etikt/
en fin de mot en fin de syllabe et syllabe terminée
milieu de mot par une consonne
/e/ + + -
// + - +
4) L’analyse phonologique
Résumé
On étudie deux sons d’une langue :
Il y a des paires Il s’agit de deux phonèmes distincts
minimales
Ils s’opposent dans tous Dans certains contextes, l’un
les contextes des deux phonèmes
n’apparaît pas : il y a
neutralisation de l’opposition
dans ces contextes
Il n’y a pas de Il s’agit d’allophones du même phonème
paire minimale
On peut substituer un son Les deux sons ne partagent
à l’autre sans différence de aucun contexte : ce sont des
sens : ce sont des variantes allophones en répartition
libres du phonème complémentaire
un exemple d’analyse: [p] et [b] en français
1) Recherche de paires minimales
oui : barre [baʁ] / part [paʁ]
barre [baʁ]
absolu [apsoly] Donc les sons [p] et [b] sont deux
observer [ɔpsɛʁve] phonèmes distincts en français : /p/
râpe [ʁap]
et /b/.
abriter [abʁite]
psychose [psikoz]
part [paʁ]
robe [ʁɔb]
prix [pʁi]
un exemple d’analyse: [p] et [b] en français
1) Recherche de paires minimales
oui : barre [baʁ] / part [paʁ]
barre [baʁ]
absolu [apsoly] Donc les sons [p] et [b] sont deux
observer [ɔpsɛʁve] phonèmes distincts en français : /p/ et
râpe [ʁap]
/b/.
abriter [abʁite]
psychose [psikoz] 2) Examen des contextes
part [paʁ]
robe [ʁɔb] avant une voyelle en position
avant [s]
prix [pʁi] ou avant [ʁ] finale
[p] + + +
[b] – + +
un exemple d’analyse: [p] et [b] en français
1) Recherche de paires minimales
oui : barre [baʁ] / part [paʁ]
barre [baʁ]
absolu [apsoly] Donc [p] et [b] sont deux phonèmes
observer [ɔpsɛʁve] distincts en français : /p/ et /b/.
râpe [ʁap]
abriter [abʁite] 2) Examen des contextes
psychose [psikoz]
part [paʁ]
robe [ʁɔb] avant une voyelle en position
avant [s]
prix [pʁi] ou avant [ʁ] finale
[p] + + +
[b] – + +
Donc l’opposition entre /p/ et /b/ est neutralisée devant un /s/.
5) Traits distinctifs
Trait distinctif : ce qui permet de distinguer deux
phonèmes proches
exemple /d/ = occlusive alvéolaire sonore
/d/ vs. /z/: trait distinctif = mode articulatoire : occlusive (vs.
fricative)
d/ vs. /g/: trait distinctif = lieu d’articulation : alvéolaire (vs.
vélaire)
d/ vs. /t/: trait distinctif = voisement : sonore (vs. sourde)
Un trait permet d’opposer deux séries de phonèmes :
consonnes avec le trait sonore : /d/, /z/, /b/, /m/…
consonnes sans le trait sonore : /t/, /s/, /p/…
Traits redondants
Parfois, deux sons proches se distinguent par
plusieurs traits
d/ vs. /t/: trait distinctif = voisement
d/ vs. /t/: trait redondant = force articulatoire plus
grande pour /t/
Dans certains contextes (chuchotement), c’est le trait
redondant qui permet de faire la différence
Au cours de l’évolution d’une langue, il peut arriver
qu’un trait redondant devienne distinctif et vice-
versa
Trait distinctif ou redondant
/p/ vs. /b/
En français
trait distinctif : voisement (/p / est sourd, /b/ sonore).
[paʁ] part [baʁ] barre
En anglais
trait 1 = voisement
trait 2 = aspiration (bit [bt] pit [pht])
On considère généralement que c’est le voisement qui est distinctif,
mais ce n’est pas toujours si net.
En mandarin
trait distinctif : aspiration
pái [pha] « rang » bái [pa] « blanc »
cf. Pékin Běijīng en transcription pinyin
I. Qu’est-ce que la phonologie ?
II. Les concepts fondamentaux
III. Syllabe et prosodie
1) La syllabe
2) La prosodie
IV. Quand les langues confrontent leurs sons
1) La syllabe
La phonologie étudie aussi la façon dont on peut
combiner les phonèmes dans une langue.
L’unité combinatoire de base est la syllabe
= la plus petite unité de production et de
perception, typiquement organisée autour d’une
voyelle
ex. /pa/, /mil/, /bum/, /a/
Une syllabe a toujours un noyau. En général, il
s’agit d’une voyelle :
[Link]
Dans certaines langues, le noyau peut être un autre
son continu voisé :
croate Trst (Trieste), [Link] (cœur)
Avant le noyau, il peut y avoir une ou plusieurs
consonnes = l’attaque :
[Link]
Après le noyau, il peut aussi y avoir une ou plusieurs
consonnes : la coda :
[Link], prise, fleur
Structure de la syllabe
attaque noyau coda
eau o
pas p a
port p
arbre a b
Dans toutes les langues, la structure la plus fréquente est CV
(consonne + voyelle). Mais il peut y avoir d’autres
possibilités, qui varient selon les langues: à l’attaque
comme à la coda, le nombre de consonnes autorisées et les
combinaisons autorisées varient.
Attaque :
arabe : toujours une consonne
espagnol : de 0 à 2 consonnes, la deuxième étant forcément /l/ ou /r/
français : de 0 à 3 consonnes, et s’il y en a trois la première est
nécessairement /s/ et la dernière /l/ ou // : /spl/ (splendeur), /sk/
(scruter), /st/ (strabisme)
Coda :
français et espagnol : préférence pour les syllabes ouvertes (= sans coda)
anglais et allemand : préférence pour les syllabes fermées (= avec coda)
tahitien : jamais de coda
mandarin, japonais : seule une nasale est possible en coda (/n/, //)
ex. Mao [Link], Běi.jīng (Pékin)
Les structures de syllabes autorisées peuvent changer au fil du
temps
ex. /sp/ou /sk/ à l’attaque en français (spécial, sculpture).
2) La prosodie
« Étude des éléments qui concourent à la
prononciation des mots et des phrases, sans relever
de la phonématique ». (Académie 9e édition)
La prosodie traite essentiellement des trois
propriétés du son (évoquées en phonétique
acoustique) :
durée
intensité
hauteur
Les types d’accent
Accent tonique (ou d’intensité) : une syllabe est
prononcée plus fort que les autres
fixe : français (dernière syllabe), turc, polonais (avant-dernière),
hongrois (première)
variable selon les mots
italien città, sapere, possibile
meta (but) metà (moitié)
variable selon les formes du mot
russe ruka (nominatif) – ruku (accusatif) main
L’accent tonique français a la particularité de n’être pas
obligatoire
C’est épouvantable !
C’est épouvantable !
C’est épouvantable !
Accent de hauteur : une syllabe a une hauteur particulière
grec ancien : ὼ ώ ῶ
εἶμι (eîmi) : aller
εἰμί (eimí) : être
serbo-croate (4 accents),suédois (2 accents)
Langues à tons / tonales (Asie, Afrique): chaque syllabe a une
hauteur particulière
mandarin , vietnamien : 4 tons (uni, montant, descendant, modulé )
ex. vietnamien :
/mā/ fantôme
/má/ joue
/mà/ quoique /mà/ bourgeon de riz
/mǎ/ tombe mǎ/ cheval
I. Qu’est-ce que la phonologie ?
II. Les concepts fondamentaux
III. Syllabe et prosodie
IV. Quand les langues confrontent leurs sons
1) Diversité et constantes dans les langues du monde
2) Les accents
3) Les emprunts
1) Diversité et constantes
Les langues diffèrent par
les phonèmes qu’elles utilisent
la fréquence à laquelle elles les utilisent
la façon dont elles les combinent
la prosodie (montée / descente de la voix, durée des sons)
Test : identifier des langues à l’écoute
Les constantes
Certains phonèmes sont plus fréquents, partagés par
presque toutes les langues
Ce sont aussi les sons que les enfants apprennent en
premier, et que l’on oublie en dernier en cas de problème
(aphasie)
voyelles : /a/, /i/, /u/ (dans cet ordre)
consonnes :
occlusives et labiales, puis
distinction nasales vs. orales (/m/ vs. /b/ et /p/)
distinction dentales (/d/, /t/, /n/) vs. labiales (/p/, /b/, /m/)
D’où les premiers mots prononcés par les enfants : maman et papa
sont très proches dans les langues du monde, cela ne prouve pas
qu’elles sont apparentées.
2) Les accents
L’accent auvergnat (Astérix : Le Bouclier arverne)
[s] s => [] ch sous
L’accent espagnol en français
[y] u => [u] ou excousez
[ø] e => [e] é rétard
[] j => [j] y déyà
[z] => [s] excoussez
ils ont = ils sont
Tintin et le général Alcazar
L’accent français en anglais
KING HENRY. (…) How answer you, la plus belle Katherine du monde,
mon tres cher et divin deesse?
KATHERINE. Your Majestee ave fausse French enough to deceive de most
sage damoiselle dat is en France.
W. Shakespeare, Henry V, Acte V scène 2
[ð] th => [z] ou [d] the
[h] => ø have
L’accent chinois en français :
/r/ => /l/
L’accent français en allemand :
/ç/ ch => // sch ich
Les voyelles du français et de l’anglais
burn /bɹn/ /bɹn/
sun /sn/ /sn/
son /sn/ /sn/
voyelles communes à l’anglais et au français
voyelles existant seulement en français (+ les nasales)
voyelles existant seulement en anglais (+ les diphtongues)
3) Les emprunts
a) Adaptation des sons des mots empruntés
français => allemand : Friseur // => // coiffeur
anglais Jazz /dʒæz/
français => dʒaz
allemand => dʒԑs
le son [w] dans les langues romanes
/w/ => /gw/ (espagnol, italien, portugais) => /g/ (français)
latin : vastare => italien guastare / français gâter
francique : werra => esp., it. guerra / français guerre
francique : warjan => italien guarire / français guérir
arabe : Wad-el-Kabir => espanol Guadalquivir
arawak : iwana => espagnol iguana
b) Combinaisons de sons
Plusieurs langues n’acceptent pas deux consonnes à
l’attaque de la syllabe. Elles adaptent les mots empruntés
• soit en supprimant une consonne
finnois :
France -> Ranska
propagande -> ropakanta
• soit en ajoutant une voyelle
espagnol :
eskiar (skier), Estrasburgo (Strasbourg), espagutei (spaghetti)
turc :
station -> istasyon