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Traité de la Chimie par N. Lefebvre

Ce document présente le préface d'un traité sur la chimie. L'auteur défend la chimie en tant que science ancienne et essentielle, et cite de nombreuses autorités et découvertes historiques pour étayer son propos. Le traité sera divisé en parties traitant de la théorie et de la pratique de la chimie.

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Traité de la Chimie par N. Lefebvre

Ce document présente le préface d'un traité sur la chimie. L'auteur défend la chimie en tant que science ancienne et essentielle, et cite de nombreuses autorités et découvertes historiques pour étayer son propos. Le traité sera divisé en parties traitant de la théorie et de la pratique de la chimie.

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N.

LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 1

TRAICTÉ de la CHYMIE

PAR

N. LE FEBVRE
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 2

PREFACE.

Ceux qui veulent aujourd'hui faire passer la Chimie pour une science
nouvelle, montrent par là le peu de connaissance qu'ils ont de la nature & de
la lecture des Anciens. Je dis premièrement qu'ils ne connaissent pas la nature,
puis que c'est elle qui est la science de la nature même; Que c'est par son
moyen que nous cherchons les principes, desquels les choses naturelles sont
composées. Et que c'est elle encore qui nous découvre les causes & les
sources de leurs générations, de leurs corruptions, & de toutes les altérations
auxquelles elles sont sujettes. J’ai dit secondement qu'ils étaient ignorants de
la lecture des Anciens, puisque c'est de là qu'ils ont pris occasion de
philosopher, & que leurs faits & leurs écrits font voir très évidemment que
cet Art est presque aussi ancien que la nature même. Ce qui se peut prouver
par l'Écriture Sainte, qui nous apprend, que dés le commencement du monde
Tubal Caïn qui était le huitième homme d'après Adam, du coté de Caïn, était
forgeur de toute sortes d'engins d'airain & de fer; ce qu'il ne pouvait faire,
sans avoir la connaissance de la nature minérale, & sans savoir que cette
nature minérale contint la nature métallique, qui est la plus pure partie de son
être. Or cela ne se peut apprendre que par le moyen de la Chimie: puisque
c'est elle qui nous enseigne comment on peut tirer un corps métallique,
ductile & malléable de ces corps minéraux, qui sont informes & friables. Ce
qui nous fait conclure, qu'il a reçu cet Art scientifique de ses prédécesseurs,
ou que lui-même en a été l'inventeur, & qu'il l'a laissé à ses successeurs,
comme le plus précieux joyau de leur héritage. Ce qui je viens de dire peut
être prouvé par les plus anciens Auteurs, & qui sont les plus dignes d'être
crus. Ainsi nous voyons que Moïse prit le Veau d'or, l'Idole des Israélites, qu'il
le calcina & le réduisit en poudre, qu'il fit boire à ces idolâtres, pour leur être
le reproche de leur pêché. Or il n'y a personne qui ne sache que l'or ne peut
être réduit en poudre par la calcination, que cela ne se fasse ou par la
calcination immersive qui se pratique par le moyen des eaux régales, ou par
l'amalgamation qui se pratique par le moyen du Mercure, ou par la projection:
qui sont trois choses qui ne peuvent être comprises que par ceux qui sont
consommés dans la théorie & dans la pratique de la Chimie. Hippocrate
même confirme cette vérité, quand il dit au livre de la diaete Artifices aurum
molli igne liquant. Puisque tous les Artistes savent qu'il faut un feu bien
violent pour fondre l'or, & que le plus le feu purifierait l'or plutôt qu'il ne le
détruirait: s'il n'est rendu traitable & volatil par le moyen de quelques sels ou
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 3

de quelques poudres, qui ne sont connues que le peu de personnes, qui l'ont
appris par le seul travail de la Chimie. Nous pourrions encore rapporter
l'autorité d'Aristote, que se sectateurs d'aujourd'hui veulent employer pour
combattre la Chimie, qui dit que les peuples d'Ombrie calcinaient des
Roseaux pour en tirer le Sel, qui était pour leur usage ordinaire; ce qu'ils ne
pouvaient faire sans que la Chimie leur eut appris, que le Sel était d'une nature
incorruptible, qui ne pouvait périr par cette simple calcination. Que si nous
parcourons tous les siècles depuis la création de l'Univers, il est très vrai que
nous n'en trouverons aucun qui n'ait fourni quelque excellent homme qui se
sera rendu recommandable à la postérité par le moyen de la Chimie. Témoin
ce trois fois grand Mercure Égyptien, dont les œuvres rendent encire les plus
savants de ce siècle confus. Témoins encore le premier qui trouva l'invention
du Verre, & cet autre beaucoup plus louable que lui qui savait le secret de le
rendre malléable, qui périt avec son secret par la politique étrange &
tyrannique de l'Empereur Tibère. Geber, Raymond Lulle, Pierre d'Apon,
Basile Valentin, Isaac Hollandais & Paracelse, prouvent par leur excellentes
œuvres que la Chimie est la véritable clef de la nature, que c'est par son
moyen que l'Artiste découvre ses plus rares beautés, & que sans elle personne
ne pourra jamais parvenir à la véritable préparation des remède nécessaires à
la guérison de tant de différentes maladies qui affligent le corps humain tous
les jours. Mais ce serait être ingrat à nôtre siècle, à la mémoire d'un très
excellent & très charitable Médecin; & au travail d'un des plus habiles & des
plus curieux Artistes qui aient jamais été, que de ne point nommer défunt
Monsieur de Helmont & Monsieur Glauber qui vit encore, puisque ce sont à
présent comme les deux phares qu'il faut suivre pour bien entendre la
Théorie de la Chimie, & pour en bien pratiquer les opérations. Nous tirerons
dons des œuvres de Paracelse, de Helmont & de Glauber la Théorie & la
pratique de ce traité de la Chimie, que nous réduirons en forme d'abrégé.
Nous de la Théorie, & la seconde de la Pratique.
La première partie aura deux livres, dont le premier traitera des principes &
des éléments des choses naturelles. Le second montrera les sources & les
effets du pur & de l'impur. La seconde partie sera pareillement divisée en
deux livres. Le premier contiendra tous les termes nécessaires pour bien faire
& pour bien entendre les opérations de la Chimie, pour finir par le dernier,
dans lequel nous donnerons le moyen & la description de pouvoir anatomiser
les mites que nous fournissent les végétaux, les Animaux & les minéraux,
pour en tirer les remède nécessaires à la cure des maladies. Mais auparavant
que d'entrer en matière, j'ai jugé nécessaire de traiter quelques questions qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 4

concernent la nature de la

AVANT-PROPOS
Qui contient plusieurs questions de la nature de la Chimie.
C'est autre chose de traiter & d'enseigner une Science ou un Art; mais c'est
encore autre chose de discourir de cet Art & de cette Science: car le premier
regarde l'Artiste même; mais le second apparient à une science plus première
Philosophie qui puisse faire connaître avec la méthode requise, doit être
l'objet, la fin, & le devoir de la science ou de l'Art. Nous suivrons donc ses
règles dans cet Avant-propos, que nous diviserons par questions, qui
éclairciront en peu de mots la plupart des difficultés qui se proposent sur
cette matière.

QUESTION première.
Des noms qui se donnent à la Chimie.

Cette science, comme aussi beaucoup d'autres, a receu plusieurs noms selon
ses divers effets. Le plus ordinaire, est celui de Chimie, qui tire son
étymologie, à ce qu'on dit, d'un mot Grec, qui signifie suc, humeur ou liqueur;
parce qu'on apprend à réduire en liqueur les corps les plus solides, par les
opérations chimiques. On lui donne aussi le nom d’Alchimie, à l'imitation des
Arabes qui ajoutent la particule, Al, qui signifie Dieu & grand, lors qu'ils
veulent exprimer l'excellence de quelque chose. Les autres l'ont appelée
Alchamie, présupposant que Cham qui était un des fils de Noé, eut été après
le déluge l'inventeur & le restaurateur des sciences & des Arts, &
principalement celui de la métallurgie. Quelquefois on l'appelle Spagyrie, ce
qui déclare les plus nobles de ses opérations, qui sont celles de séparer & de
conjoindre. Et pour ce que ses opérations ne se peuvent faire que par le feu
du dehors, qui excite celui du dedans des mixtes, on lui donne encore le nom
de Pyrotechnie. Que si on l'appelle l'Art de Hermès ou Hermétique, ce nom
témoigne son antiquité; comme le nom d'Art distillatoire signifie la plus
commune de ses opérations. De tous ces noms, nous ne nous servirons que
de celui d Chimie, comme étant le plus commun.

QUESTION SECONDE. A savoir si la Chimie doit être appelée Art ou


science, & sa définition.
Avant que de donner la définition de la Chimie, il faut chercher son genre &
sa différence: puis qu'il est nécessaire de savoir ces deux, choses, pour
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 5

pouvoir donner une vraie définition. Il faut donc examiner si c'est un Art ou
une science, afin d'en avoir le genre; & de chercher sa différence dans son
objet, puis qu'il n'y a rien de plus essentiel qui la fournisse. Mais afin de ne
point envelopper cette question de difficultés, disons en peu de mots la
différence qui est entre l'Art & la science, & comment on peut prendre le mot
de Chimie en beaucoup de façons. La différence qui se met entre l'Art & la
science ne se peut tirer que de la différence de leurs fins intentionnelles. Car
comme la science n'a pour but que la seule contemplation; & que sa fin n'est
que la seule connaissance, de quoi elle se repait & se contente sans passer
plus outre: de même aussi l'Art ne vise qu'à la seule opération, & ne cesse
point qu'il n'ait exécuté ce qu'il s'était proposé de faire. D'où nous pouvons
recueillir que la science n'est proprement que des choses qui ne sont pas en
nôtre puissance: & que l'Art s'occupe sur ce qui est en nôtre pouvoir. Cela
posé, il faut savoir, que comme la Chimie est d'une très grande étendue;
qu'aussi a t-elle plusieurs fins: & que comme elle a toute la nature pour objet,
qu'il y a des choses qui sont tout à fait sous la puissance de ses disciples, qu'il
y en a d'autres qui n'y sont nullement soumises; & qu'outre ces deux sortes de
sujets qui sont tout à fait différents; il y en a une troisième sorte qui sont en
partie sous leur domination, & qui n'y sont pas aussi en partie. Ce qui fait
qu'on peut dire qu'il y a trois espèces de Chimies; l'une qui est tout à fait
scientifique & contemplative, qui se peut appeler philosophique, qui n'a pour
but que la seule contemplation & la connaissance de la nature & de ses effets;
parce qu'elle prend pour son objet choses qui ne sont aucunement en nôtre
puissance. Ainsi cette Chimie philosophique se contente de savoir la nature
des Cieux & de leurs astres, la source des éléments, la cause des météores,
l'origine des minéraux, & la nourriture des plantes & des animaux, à cause
qu'il n'est pas en son pouvoir de faire aucune de toutes ces choses là; se
contentant de philosopher sur tant d'effets différents. La seconde espèce de
Chimie se peut appeler Iatrochymie, qui signifie Médecine chimique, & qui
n'a pour son but que l'opération, à laquelle toutefois elle ne peut parvenir que
par le moyen de la Chimie contemplative & scientifique: car comme la
médecine a deux parties, la Théorie & la Pratique, & que cette Théorie n'est
que pour parvenir à la Pratique; ainsi aussi cette Iatrochymie participera de
l'une & de l'autre, puis qu'elle ne contemple que pour opérer, & qu'elle
n'opère que pour satisfaire les esprits de ses disciples sur la contemplation des
choses qui ne sont pas, & celles qui sont en nôtre puissance. La troisième
espèce s'appelle la Chimie Pharmaceutique, qui n'a pour but que l'opération:
puisque l'Apothicaire ne doit travailler que selon les préceptes & sous la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 6

direction des Iatrochymiques, dont nous avons le véritable modèle en la


personne de Monsieur Vallot, choisi par sa Majesté très-Chrétienne pour son
premier Médecin, qui possède très-éminemment la Théorie & la Pratique des
trois Chimies que nous avons décrites. Cette troisième Chimie a pour son
objet les choses qui sont soumises à nôtre puissance, pour opère dessus &
pour en tirer les parties différentes qu'elles contiennent. On peut conclure de
tout ce qui dessus, que la Chimie peut être dite science & Art, eu égard aux
espèces qu'elle contient sous soi, ce qui me fait dire qu'elle peut être
légitimement appelée une science pratique & active. Après avoir trouvé le
genre, il faut aussi que nous trouvions la différence, pour accomplir la
définition. Quelques-uns définissent la Chimie l'Art des transmutations,
d'autres l'Art des séparations, & d'autres encore l'Art des transmutations &
des séparations: mais comme la transmutation & la séparation sont des effets
de la Chimie; aussi ne peuvent-elles établir sa spécifique & sa véritable
différence: Il y en a encore plusieurs autres qui la définissent de diverses
façons qui se rapportent toutes aux définitions que nous avons rapportées.
C'est pourquoi il faut de nécessité que nous prenions sa différence de son
objet, comme nous l'avons dit ci-dessus. Quelques Auteurs donnent le corps
mixte pour objet à la Chimie: mais ils se trompent; car les éléments qui sont
des corps simples, sont aussi sujets à cette science. D'autres veulent que ce
soit le corps naturel: ceux-là se trompent aussi, puisque la Chimie parle &
traite de l'esprit universel, qui est dépouillé de toute corporéité. Je dis donc
que la Chimie a pour objet toutes les choses naturelles que Dieu tira du
Chaos par la Création. Remarquez en passant, que je n'entends pas par les
choses naturelles, les corps qu'on dit être composé de matière & de forme: I0
Tracté de la Chimie. Mais que j'entends toutes les choses crées, quoi que
privées de tout corps; ainsi l'opposition des choses naturelles aux
surnaturelles, mettra la différence entre le Créateur & les créatures, pour
effacer la reproche qui se fait à ceux qui font profession de cette belle &
noble science. C'est pourquoi je définis la Chimie une science pratique &
factive des choses naturelles. Elle est science, comme je l'ai déjà dit, parce
qu'elle contemple les choses naturelles: mais parce qu'elle ne s'arrête pas
toujours à la contemplation, & qu'elle change quelquefois les choses
naturelles parle moyen de quelques autres, elle peut être appelée une science
factive & pratique; en un mot ce n'est rien autre choses que la physique
même, entant qu'elle met la main à l'œuvre, pour examiner toutes ses
propositions, par des raisonnements qui soient fondez sur les sens, sans se
contenter d'une pure & nuë contemplation. Voici donc la différence qui est
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 7

entre le Physicien chimique & le Physicien qui suit la doctrine de l'École: Qui
est, que si vous demandez au premier de quelles parties un corps est
composé, il ne se contentera pas de vous le dire simplement, & de satisfaire à
votre curiosité par vos oreilles; mais il voudra vous le faire voir aussi & le faire
connaître à vos autres sens, en vous faisant toucher, flairer & goûter les
parties qui composaient ce corps, à cause qu'il sait que ce qui demeure après
la résolution du mixte, était cela même qui faisait sa composition. Que si vous
demandez au dernier de quoi un corps est composé; il vous répondra, que
cela n'est pas encore détermine Traité de la Chimie. II détermine dans l'École;
que s'il est corps, il a de la quantité; & que par conséquent il doit être
divisible; qu'il faut donc que le corps soit composé de choses divisibles ou
d'indivisibles, c'est à dire de points ou de parties: or il ne peut être composé
de points, puisque le point est indivisible, qui n'a aucune quantité; & que par
conséquent il ne peut communiquer la quantité au corps, puis qu'il ne l'a pas
lui-même, ce qui devait conclure qu'il devrait être composé de parties
divisibles: mais on lui objectera, que si cela est ainsi, qu'il nous dit savoir si la
plus petite partie de ce corps est divisible ou non? si elle est divisible, que ce
n'est pas encore la plus petite partie, puis qu'elle peut être divisée en d'autres
plus petites: & si cette plus petite partie est indivisible, ce sera toujours la
même difficulté, à cause qu'elle sera sans quantité, qu'elle ne pourra
communiquer au corps, ne l'ayant pas elle-même, vu que la divisibilité est la
propriété essentielle de la quantité. Vous voyez que la Chimie rejette des
arguments de cette nature, pour s'attacher aux choses qui sont visibles &
palpables, ce que nous ferons voir dans le travail: car si nous vous disons
qu'un tel corps est composé d'un esprit acide, d'un Sel amer & d'une terre
douce, nous vous ferons voir, toucher, flairer & goûter les parties que nous en
tirerons, avec toutes les conditions que nous leur aurons attribuées.

QUESTION TROISIESME.
De la fin de la Chimie.

Il ne faut pas s'étonner si les Physiciens ordinaires ont trouvé si peu de


lumière pour la connaissance des corps naturels; puis qu'ils n'ont jamais eu
d'autre but que la seule contemplation; n’ayant pas cru qu'ils fussent obligés
de mettre la main à l’œuvre, pour s’acquérir une véritable connaissance des
mixtes par l'anatomie chimique. Eux & leurs sectateurs se sont imaginés que
ce serait faire tort à leur gravité, de se noircir les mains avec du charbon. C'est
ce que les Physiciens chimiques n'ont pas fait, quoi qu'ils eussent aussi bien
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 8

qu'eux la contemplation pour but: car ils ont cru qu'il y fallait joindre
l'opération, afin d'avoir un contentement entier, & de trouver des fondements
stables & fermes pour soutenir leurs raisonnements, ne voulant point bâtir
sur le sable mouvant des opinions vaines, frivoles & fantastiques. Ce qui leur
a fait prendre en gré les frais, la peine & le travail; & qu'ils ne se sont pas
rebutés pour les veilles, ni pour les mauvaises odeurs: mais ils se sont acquis
une belle & entière connaissance des choses naturelles, ayant trouvé par les
expériences de leur travail les causes de tant d'effets qui se voient en la nature
des choses: ce qui les distingue des Empiriques qui confondent & pêle-mêle
toutes les choses, sans aucun raisonnement. Disons donc que la fin générale
de la Chimie est véritablement l'opération; car le Philosophe n'opère que pour
mieux contempler; l'Iatrochymique n'opère aussi que pour savoir par le
moyen de l'opération celle qui se fait dans l’intérieur de l'homme sain, afin
qu'il puisse être capable de restaurer sa santé, lors qu'elle sera détraquée par la
maladie. Enfin le Pharmacien chimique n'opère que pour fournir des remèdes
bons & salutaires aux malades, selon l'ordre qu'il en recevra du Médecin
savant & bien expérimenté. Faut-il donc s'étonner si les Chimistes travaillent
tant pour acquérir cette belle science, puis qu'il est impossible de s'y rendre
parfait, sans avoir premièrement anatomisé la plus grande partie des choses
naturelle: car comme il est nécessaire de disséquer le corps humain, pour
avoir la connaissance de ses organisations; aussi est-il nécessaire d'ouvrir les
choses composées, pour découvrir ce que la nature a renfermé de plus beau
sous leur écorce; d'où il est aisé de recueillir, qu'il est impossible que personne
puisse devenir bon Physicien si on n'acquiert une parfaite connaissance de
toutes les parties de la Chimie, & qu'un homme ne peut être parfait Médecin,
sans avoir acquis cette belle Physique, puisque la Physique est le fondement
de la Médecine, & que sans elle personne ne se peut attribuer d'autre titre que
celui d’empirique; vu que ce n'est pas assez d'avoir du parchemin, des sceaux
& une soutane, ni d'avoir pris ses degrés dans quelque fameuse Université,
cela n'appartient ni ne peut véritablement appartenir qu'à celui qui aura acquis
une science bien solide, & qui se sera rendu bon praticien par une longue
expérience fondée sur le raisonnement, avec un jugement muet & parfait.
S'ensuit deux choses; la première, que la Chimie ne consiste pas simplement
savoir préparer quelque remède, comme quelques-uns se l'imaginent: mais
qu'elle consiste principalement à s'en savoir bien servir avec toutes les
circonstances & les dépendances des théorèmes de ce bel Art, qui n'est
proprement que la véritable Médecine La seconde, que celui qui se sert des
remède chimiques sans avoir la véritable connaissance de sa Théorie, ne peur
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 9

avoir d'autre nom que celui d'Empirique, puis qu'il ignore les causes
efficientes internes de leurs effets, & qu'il ne sait pas les raisons physiques
pourquoi il donne un tel remède, dans telle ou telle maladie, n'ayant pas le
fonds, pour pouvoir connaître que ces rares médicaments n'agissent jamais
par leurs qualités premières ni secondes: mais qu'ils agissent toujours par des
vertus qui leur sont spécifiques, comme nous le ferons voir dans la suite de ce
traité.

LIVRE PREMIER DE LA PREMIÈRE PARTIE.


Des principes & des éléments des choses naturelles.

CHAPITRE I. De l'Esprit universel. Le titre de ce chapitre montre que


quelques-uns soutiennent à tort que le corps naturel est le seul objet de la
Chimie, puis qu'elle traite de l'esprit universel, qui est une substance
dépouillée de toute corporéité: c'est pourquoi nous lui avons donné, avec
beaucoup plus de raison, toutes les choses naturelles pour son objet; c'est à
dire toutes les choses crées, tant celles qui sont corporelles que les spirituelles,
& les invisibles que les visibles; & cela parce que la Chimie ne montre pas
seulement comment le corps peut être spiritualisé: mais elle montre aussi
comment l'esprit se corporifie. Car après avoir fait l'anatomie de la nature en
général & en particulier, & après avoir fouillé & pénétré jusques dans son
centre, la Chimie a trouvé que la source & la Racine de toutes choses était
une substance spirituelle, homogène & semblable à soi-même, que les
Philosophes anciens ou modernes ont appelée de plusieurs noms différents.
Ils l'ont nommée Substance vitale, Esprit de vie, Lumière, Baume de vie,
Mumie vitale, Chaud naturel, Humide radical, âme du monde, Entéléchie,
Nature, Esprit de l'univers Mercure de vie, ils l'ont encore nommée de
beaucoup d'autres façons, qu'il n'est pas nécessaire de rapporter, puisque
nous en avons donné les appellations principales. Mais comme nous voulons
traiter en ce premier livre des principes & des éléments des choses naturelles;
il est raisonnable que nous traitions premièrement du premier principe, de
quoi les autres sont principiés. Or ce principe là n'est rien autre chose que la
nature même, ou cet esprit universel, duquel nous traiterons en ce Chapitre.
Paracelse dit en son Livre des vexations que Domus est semper mortua, sed
eam inhabitans vivit, il nous veut montre par cette comparaison que la force
de la nature n'est pas dans le corps mortel & corruptible: mais qu'il la faut
chercher dans cette semence merveilleuse qui est cachée sous l'ombre du
corps, qui n'a de soi aucune vertu, car tout ce qu'il en a, & tout ce qu'il en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 10

peut avoir vient médiatement de cet esprit séminal qu'il contient en soi, ce qui
parait manifestement en la corruption de ce corps, pendant laquelle son esprit
interne se forge un nouveau, voire plusieurs corps nouveaux par le débris du
premier. C'est ce qui fait dire encore au même lieu à nôtre Trismégiste
Allemand, que la force de la mort est efficace; parce qu'alors l'esprit se dégage
des liens du corps, dans lequel il paraissait être comme sans pouvoir, puis qu'il
était prisonnier & qu'il commence à manifester sa vertu, lors qu'on croyait
qu'il le pouvait moins faire. Le grain de froment qui se pourrit en terre preuve
cette vérité, car par cette pourriture le corps étant ouvert, l'esprit interne
séminal qui est enfermé là dedans, pousse un tuyau au bout duquel il produit
un épi garni de plusieurs grains, qui sont totalement semblables à celui qui se
perd & qui se détruit en la terre. Cette substance spirituelle, qui est la
première & l'unique semence de toutes choses, a trois substances distinctes &
non pas différentes en soi-même: car elle est homogène comme nous avons
dit: mais parce qu'il se trouve en elle un chaud, un humide & un sec, & que
tous trois sont distincts entre eux, & non pas différents, nous disons que les
trois ne sont qu'une essence & une même substance radicale: autrement,
comme la nature est une simple & homogène, il ne se trouverait cependant en
la nature rien qui fut un, simple & homogène, parce que les principes
séminaux de ces substances seraient hétérogènes, ce qui ne peut être à cause
des grands inconvénients qui s'en ensuivraient: car si le chaud était différent
de l'humide, il ne pourrait en être nourri comme il le nourrit nécessairement,
à cause que la nourriture ne se fait pas de choses différentes, mais de choses
semblables. Que si l'aliment était en son commencement, différent de
l'alimenté, il faudrait qu'il se dépouillât de toute nécessité de cette différence,
auparavant qu'il peut être son dernier aliment. Or il est très-assuré que
l'humide radical est le dernier aliment de la chaleur naturelle, ce qui fait qu'il
ne peut être différent d'elle; de plus s'ils demeuraient différents, chacun
voudrait produire son semblable, & ainsi cette guerre intérieure empêcherait
la génération du composé. Concluons donc que cette substance radicale &
fondamentable de toutes les choses, est véritablement unique en essence:
admis qu'elle est triple en nomination; car à raison de son feu naturel, elle est
appelée soufre, à raison de son humide qui est le propre aliment de ce feu,
elle est nommée Mercure: Enfin à raison de ce sec radical qui est le ciment &
la liaison de cet humide & de ce feu, on l'appelle sel. Ce que nous ferons voir
plus exactement, lors que nous parlerons de ces trois principes en particulier,
& que nous examinerons, à savoir s'ils peuvent être transmués les uns aux
autres. après avoir ainsi parlé de la nature & de l'essence de cet esprit
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 11

universel, il faut que nous examinions quelle est son origine, & les effets qu'il
produit. Pour le premier, il ne faut nullement douter que cet esprit n'ait été
créé par la Toute puissance de la première cause, lors qu'elle fit éclore ce beau
monde hors du néant, & qu'elle le logea dans toutes les parties de cette
grande machine, comme l'a très bien reconnu le Poète, quand il dit. Spiritus
intus agit totamque infusa per orbem, Mens agitas molem. D'autant que
toutes les parties de cet univers ont besoin de sa présence, comme nous le
remarquons par ses effets; car si on en a privée quelqu'une, il ne manque pas
de revenir se loger chez elle, afin de lui rendre la vie par son arrivée. Ainsi
nous voyons qu'après avoir tiré du vitriol beaucoup de différentes substances
qu'il contient, que si on expose la teste morte de ce vitriol à l'air, en quelque
endroit qui soit à couvert des injures de l'eau, que cet esprit ne manquera pas
d'y reprendre sa place, à cause qu'il est puissamment attiré par cette matrice,
qui n'a point d'autre avidité que de se refournir de cet esprit, qui est celui qui
fait la meilleure partie de tous les êtres: car comme les choses ne sont que
pour leurs opérations, elles ne peuvent agir aussi que par leurs principes
efficients internes; c'est pourquoi Dieu qui ne veut pas créer tous les jours des
choses nouvelles, a créé une fois pour toutes cet esprit universel, & l'a logé
par tout, afin qu'il se peut faire tout en toutes choses. Or comme cet esprit est
universel, aussi ne peut-il être spécifié que par le moyen des ferments
particuliers qui impriment en lui le caractère & l'idée des mixtes, pour être
faits tels ou tels êtres déterminés, selon la diversité des matrices qui reçoivent
cet esprit pour le corporifier. Ainsi dans une matrice vitriolique, il devient
vitriol, dans une matrice arsenicale, il devient Arsenic, la matrice végétable le
fait être plante, & ainsi de tous les autres. Mais remarquez ici deux choses, la
première; que lors que nous disons que cet esprit est spécifié dans telle ou
telle matrice, que nous ne voulons entendre autre chose, sinon que cet esprit a
été corporifié eu tel ou tel composé, selon la diversité de l'idée qu'il a reçue
par le moyen du ferment particulier, & que néanmoins on le peut retirer de ce
composé, en le dépouillant, par le moyen de l'Art, de ce corps grossier, pour
de revêtir d'un corps plus subtil, & le rapprocher ainsi de son universalité, &
c'est alors que cet esprit manifeste ses vertus beaucoup plus éminemment. La
seconde chose que vous avez à sa première indifférence, ou à sa première
universalité; qu'il n'ait perdu totalement l'idée qu'il a reçue de la matrice, dans
laquelle il a été corporifié. Je dis qu'il faut qu'il ait tout à fait perdu cette idée,
parce que quoi que ces esprits aient été decorporifiés par l'Art; si est-ce qu'il
ne laissent pas de conserver encore pour quelque temps le caractère de leur
première corporification, comme cela parait manifestement dans un air
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 12

empesté des esprits réalgariques & arsenicaux, qui voltigent invisiblement par
tout; mais lors qu'il a perdu cette idée tout à fait, il se rejoint alors à l'esprit
universel; que s'il rencontre quelque matrice fertile étant encore un peu
empreint de son idée, alors il se corporifie en plusieurs composés différents,
comme cela parait, par les plantes & par les animaux qu'on voit être produits
sans semence, comme les champignons, les orties, les souris, les grenouilles.
les insectes & plusieurs autres choses, qu'il n'est pas besoin de rapporter.
Voilà ce que nous avions à dire touchant cet esprit universel; nous réservons
de parler des matrices qui le spécifient, qui le corporifient, & qui lui
communiquent l'idée & le caractère d'un tel être déterminé, lors que nous
traiterons des éléments.

CHAPITRE II.
Des diverses substances qui se trouvent après la résolution & l'anatomie du
composé.

Nous pouvons considérer les principes & les éléments qui constituent le
compose en trois différentes manières, à savoir ou avant sa composition, ou
après sa résolution, ou bien lorsqu'ils composent encore, & qu'ils constituent
le mixte. Nous avons montré au Chapitre précédent qu'elle était la nature des
principes, avant qu'ils composassent le mixte: Il faut que nous fassions voir en
se second chapitre quels ils sont après la résolution & pendant la
composition: ce que nous ne traiterons que généralement & succinctement,
parce que nous en parlerons amplement & en particulier dans les chapitres
qui suivent. Nous avons dit ci-dessus que l'esprit universel, qui contient
radicalement en soi les trois premières substances; était indifférent à être fait
toutes sortes de choses; & qu'il était spécifié fié & corporifié, selon l'idée qu'il
prenait de la matrice où il était reçu, qu'avec les minéraux il devenait minéral,
qu'avec les végétaux il devenait plante, & qu'avec les animaux il se faisait
animal, nous parlerons ci-après & de cette idée & des matrices qui la lui
communiquent. Pendant la composition du mixte, cet esprit retient la nature
& l'idée qu'il a prise dans la matrice. Ainsi s'il a pris la nature du soufre & qu'il
se soit empreint de son idée, il communiquera au composé toutes les vertus
& toutes les qualités du soufre. Je dis la même chose du sel & du mercure.
Car lors qu'il est spécifié ou qu'il est seulement idéifié en quelqu'un de ces
principes, il le fait incontinent paraitre par ces actions: ainsi les choses sont en
leur composition fixes ou volatiles, liquides ou solides, pures ou impures,
dissoutes ou coagulées, & ainsi des autres, selon que cet esprit tient plus ou
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 13

moins de sel, de soufre ou de mercure; comme aussi selon qu'il tient plus
moins su mélange de la terrestreité & de la grossièreté des matrices. Mais
après que ces principes sont séparés les uns des autres & de la terrestreité &
de la corporeité qu'ils ont de leur matrices, ils montrent bien par leurs
puissants effets, que c'est en cet état qu'il les faut réduire, si on désire qu'ils
agissent avec efficace, quoi qu'ils retiennent encore leur caractère & leur idée
intérieure, Ainsi quelques goutes d'esprit de Vin feront plus d'effet qu'un
verre entier de cette liqueur corporelle, en laquelle il était enclos. Ainsi une
goute d'esprit de vitriol fera paraitre plus d'effet que plusieurs onces du corps
du vitriol. Mais remarquez que ces grandes vertus & ces grands & puissants
effets, ne demeurent en ces esprits qu'aussi long-temps, que l'idée du mixte,
dont ils ont été tiré leur demeure: car comme toutes choses tendent à leur
premier principe par une circulation continuelle qui se fait par la nature, qui
corporifie pour spiritualiser, & qui spiritualise pour corporifier. Ainsi ces
esprits tâchent continuellement de se dépouiller de cette idée qui les
emprisonne, pour se réunir à leur premier principe, qui est l'esprit universel.
après avoir éclairci ces choses, il faut que nous voyons combien la Chimie
trouve de substances en la résolution du composé, & qu'elles elles sont.
Aristote dit, que la résolution des choses montre & fait voir leurs principes
constituants: C'est sur cette même maxime que se fonde nôtre science, tant à
cause que cette maxime est très-véritable, qu'à cause aussi que la Chimie ne
reçoit pour principes des choses sensibles que ce qui se peut percevoir par les
sens. Et comme l'anatomiste du corps humain a trouvé un nombre certain de
parties similaires, qui composent ce corps, auxquelles il s'arrête; la Chimie
s'efforce aussi de même de découvrir le nombre des substances premières &
similaires de tous les composés, pour les présenter aux sens; afin qu'ils
puissent mieux juger de leurs offices, lors qu'ils sont encore joints dans le
mixte, après avoir vu leurs effets & leurs vertus en cette simplicité. Et c'est de
là que le nom de Philosophe sensal a été donné au Chimie. Car comme
l'Anatomiste se sert de rasoirs & d'autres instruments tranchants, pour faire la
séparation des différentes parties du corps humain, ce qui est son principal
but: s'est ce que fait aussi l'artiste chimique, qui se sert de l'instruction prise
de la nature même pour parvenir à sa fin, qui n'est autre que d'assembler les
choses homogènées, & de séparer les choses héterogenées par le moyen de la
chaleur: car il ne contribue rien autre chose que son soin & sa peine, pour
gouverner le feu selon que l'exigent les agents & les patients naturels, afin de
résoudre les mixtes en leurs diverses substance, qu'il sépare & qu'il purifie en
suite: car le feu ne cesse point son action, au contraire il la pousse &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 14

l'augmente plutôt, jusques à ce qu'il ne puisse plus trouver aucune


hétérogénéité dans le composé. après que la Chimie a travaillé sur le
composé, elle trouve en sa dernière résolution cinq substances qu'elle admet
pour les principes & pour les éléments, sur quoi elle bâtit sa doctrine, parce
qu'elle ne trouve aucune hétérogénéité dans ces cinq substances. Qui sont le
flegme ou l'eau, l'esprit ou le mercure, le soufre ou l'huile, le sel & la terre.
Quelques-uns leur donnent d'autres noms; car il est permis à un chacun de les
nommer comme bon lui semble, puisque cela n'est pas de grande importance,
pourvu qu'on s'accorde & qu'on puisse convenir de la chose, sans se soucier
du nom. Or de même que l'intégrité des mixtes ne peut subsister on leur ôte
quelqu'une de ces parties, ainsi la connaissance de ces substances serait
imparfaite & défectueuse si on les séparait, à cause de quoi il les faut
considérer tant absolument que respectivement. Trois de ces substances se
présentent à nous par l'aide de l'opération chimique, en forme de liqueur, qui
sont le flegme, l'esprit, & l'huile, & les deux autres en forme solide, qui sont le
sel & la terre. On appelle ordinairement & communément le flegme & la
terre des principes passifs, matériels & moins efficaces que les trois autres;
comme au contraire, on appelle l'esprit, le soufre & le sel des principes actifs
& formels, à cause de leur vertu pénétrante & subtile. Quelques-uns appellent
le flegme & la terre des éléments, & donnent le nom de principes aux trois
autres. Mais si la définition qu'Aristote a donnée aux principes est essentielle,
à savoir que les principes neque ex aliis, neque ex se invicem siunt
l'expérience nous fait voir que ces substances ne peuvent pas astre appelées
proprement principes; parce que nous avons dit ci-dessus que le mercure se
change en soufre, puisque l'humide est l'aliment du chaud, or l'aliment se
métamorphose en l'alimenté. Voilà pourquoi la définition d'élément
conviendrait plutôt à ces substances, puisque ce sont les dernières qui se
trouvent après la résolution du composé, & que les éléments sont ea quae
primo componunt mixtum & in quae ultimo resolvitur. Mais parce que les
éléments sont considérés en deux façons, ou à l'égard que ce sont des parties
qui composent l'univers, ou à l'égard qu'ils composent seulement les corps
mixtes: pour nous accommoder à la façon ordinaire de parler, nous leur
donnerons le nom de principes, eu égard qu'elles sont des parties
constitutives du composé; & nous retiendrons le nom d'élément, pour ces
grands & ces vastes corps qui sont les matrices générales des choses
naturelles.

CHAPITRE III.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 15

De chaque principe en particulier.

SECTION première. A savoir si les cinq principes qui demeurent après la


dissolution du mixte, sont naturels ou artificiels.

La Chimie reçoit pour principes du composé les cinq substances, dont nous
avons parlé ci-dessus, parce que comme elle que sur ce que les sens lui
démontrent: & cela à cause qu'après avoir fait une très exacte anatomie d'un
corps naturel, elle ne trouve rien par delà qui ne réponde à l'une de ces cinq
substances. Mais on peut ici faire une question qui n'a pas peu de difficulté; à
savoir si ces cinq substances sont des principes naturels, ou s'ils sont
artificiels, & s'ils ne sont pas plutôt des principes de destruction & de des-
union, que des principes de composition & de mixtion. On peut répondre à
cela, qu'il n'y a pas véritablement peu de difficulté de savoir si ces principes
sont naturels, parce que nous ne les voyons pas sortir du composé, par une
corruption ou par une putréfaction naturelle; mais que cela ne peut être fait
que par une corruption artificielle qui se pratique par le moyen de la chaleur
du feu. Si on veut toutefois examiner la chose de prés, il se trouvera que quoi
qu'on ne puisse tirer ces substances que par le moyen de l'Art chimique: si
est-ce qu'elles sont néanmoins purement & simplement naturelles; puisque
l'Art ne contribue autre chose en cela, sinon qu'il fournit les vaisseaux pour
les recevoir; à cause que ces vaisseaux manquent à la nature, & qu'ainsi nous
ne pourrions les rendre palpables & visibles, afin qu'ils servent d'objet à nos
sens, sans l'aide de ces vaisseaux: ce qui fait qu'on ne doit pas trouver étrange
que nous n'apercevions pas ces substances dans la corruption & dans la
résolution naturelle du composé, car le nature qui travaille sans cesse se sert
de ces substances à la génération de plusieurs autres êtres, comme Aristote l'a
très-bien observé, quand il dit que corruptio unius est generatio alterius. Ainsi
nous sentons quelque chose qui choque nôtre odorat, dans la putréfaction
naturelle des choses, ce qui témoigne que l'air est plein d'esprits volatils, qui
sont salins & sulfureux, ce qui montre la dissolution radicale du mixte, qui se
fait ainsi; le sel se résout par le moyen du flegme, & comme le sel est le lien
des deux autres principes, aussi ne peuvent-ils plus subsister dans le mixte,
parce que la chaleur qui accompagne les putréfactions, les subtilise & les
emporte, porte, si bien qu'il ne nous reste que ce qu'il y a de terrestre dans le
composé. C'est pourquoi nous concluons qu'encore que ces principes ne
puissent être rendus manifestes & sensibles que par les opérations de la
Chimie, que néanmoins cela n'empêche pas qu'ils ne les soient naturel: Parce
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 16

que si la nature ne les avait pas logés en toutes les choses, on ne les pourrait
pas tirer indifféremment de tous les corps, comme cela se peut faire; D'où
nous tirons cette conséquence, que c'est point par transmutation que ces
substances sortent du mixte: mais que c'est par une pure séparation naturelle,
aidée de la chaleur des vaisseaux & de la mains de l'Artiste. Car toutes les
choses ne peuvent pas être transformées indifféremment & immédiatement
toutes en unes, & mêmes choses. C'est pourquoi il ne faut pas trouver
étrange, lors qu'on tire d'autres substances de ces mixtes; quand on travaille
dessus, par d'autres voies que par la séparation des principes, comme sont les
quintessences, les arcanes, les magistères, les spécifiques, les fleurs, les extraits,
les fécules, les baumes, les fleurs, les panacées & les élixirs, dont Paracelse
parle en ses livres les Archidoxes, vu que toutes ces diverses préparations,
tirent leurs diverses vertus du divers mélange des principes: dont nous
parlerons dans les sections suivantes, selon l'ordre auquel ils tombent
premièrement sous nos sens: où nous les considérons comme lors qu'ils
composent encore le mixte, & comme étant séparées de lui.

SECTION SECONDE.
Du flegme.

On donne le nom de flegme à cette liqueur insipide qu'on appelle


vulgairement eau, lors qu'elle est séparée de tout autre mélange. C'est la
première substance qui se monstre à nos yeux, lors que le feu agit sur quelque
mixte: on la voit premièrement en forme de vapeur, & lors qu'elle est
condensée, elle se réduit en liqueur. Sa présence est autant utile dans la
composition du mixte, que celle d'aucun autre principe: Et nous ne sommes
pas de l'opinion de ceux qui la tiennent pour inutile, pourvu que la
proportion & l'harmonie demeure dans les bornes que requiert la nécessité
des corps naturels: car le flegme est comme le frein des esprits, qui abat leur
acidité, qui dissout le sel & qui affaiblit son acrimonie corrodante, qui
empêche l'inflammation du soufre, & qui sert encore à lier & mêler la terre
avec les sels, car comme ces deux substances sont arides & friables, aussi ne
pourraient elles pas donner beaucoup de fermeté au corps sans cette liqueur:
de là vient qu'il cause la corruption & la dissolution par son absence, ce qui
est cause que quelques-uns l'appellent le principe de destruction; car il
s'évapore facilement, ce qui fait que le mixte ne peut demeurer longtemps
dans un même état & dans la même harmonie, à cause que cette partie
principiante s'exhale aisément & à toute heure, ce qui la rend sujette aux
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 17

moindres injures qui arrivent, tant par les causes intérieures, que par les
causes extérieures. C'est pourquoi il faut que ceux qui travaillent à la
conservation des mixtes, s'étudient à retenir ce principe dans le composé, à
cause que s'est lui qui retient tous les autres en bride. Il est de si facile
extraction, qu'il ne faut qu'une chaleur bien lente & bien modérée pour le
séparer des autres principes; comme on le voit dans les opérations: Il souffre
plusieurs altérations qui ne changent pas pourtant sa nature car s'il nous
parait en vapeurs; elles ne sont néanmoins essentiellement autre chose que le
flegme même. Vous remarquerez ici que les vapeurs sont de différentes
natures; les unes sont simplement aqueuses & flegmatiques; les autres sont
spiritueuses & mercurielles, les autres soufrées & huileuses, & il y en a encore
qui sont mélangées des trois précédentes ensemble; il faut encore noter que
les sels mêmes & les terres minérales & métalliques, peuvent être subtilisées
& réduites en vapeurs qui sont encore différentes des quatre précédentes, puis
qu'il résulte des esprits fixes & pesants, & des fleurs. On peut très-bien
rapporter toute la doctrine des météores ignés, aqueux ou aérés à la différence
de ces exhalaisons & de ces vapeurs: car comme on voit que les vapeurs
aqueuses se condensent facilement en eau dans les alambics, ce que ne font
pas les spirituelles ni les huileuses qui demandent beaucoup plus de temps &
de rafraichissement: on pourra aussi tirer de là plusieurs conséquences pour la
Médecine, & particulièrement pour ce qui concerne les douleurs, qu'on croit
provenir des vapeurs & des exhalaisons, qu'on appelle ordinairement des
météorismes du ventricule & de la rate: car les aqueuses ne peuvent faire tant
de distension, parce qu'elle sont plus promptement serrées & & condensées
que celles qui proviennent des esprits, des huiles & des sels mélangés. Or
comme trop de flegme éteint la chaleur naturelle, & ralentit le corps & toutes
ses actions: aussi le trop peu fait que le corps est comme brulé ou rongé, lors
que le soufre, l'esprit fixe ou le sel gagnent le dessus: ce qui preuve
cuidemment que l'intégrité du mixte ne peut subsister que par l'harmonie & la
juste proportion de toutes ses substances. Pour clore ce que nous avons dit de
ce principe, vous observerez que le flegme du mixte doit être ordinairement
le menstrue le plus propre pour en tirer la teinture & l'extrait, parce qu'il
garde encore quelque caractère de son composé & quelque idée de sa vertu:
mais principalement parce qu'il est accompagné le plus souvent de l'esprit
volatil du plus facilement & d'en extraire la vertu, parce qu'il est participant
d'une nature mêlée de soufre & de mercure très-subtils, & qui approchent le
plus de l'universel.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 18

SECTION TROISIÉME.
De l'Esprit.

Quelques-uns appellent Mercure, la seconde substance qui nous paroit


visible, lors que nous anatomisons le composé; d'autres la nomment humide
radical: mais nous retiendrons le nom de l'esprit comme étant le plus en
usage. Toutefois afin que vous ne vous abusiez point ces appellations
vulgaires des principes, & afin que vous ne les confondiez pas avec les
composés; il est nécessaire que vous sachiez qu'ils n'ont été nommés de la
sorte, qu'à cause de la ressemblance & de la correspondance qu'ils ont avec
eux, ne Prenez donc pas le flegme principiel pour de la pituite, ni le mercure
pour du vif-argent, ni le soufre pour ce soufre qui entre dans la composition
de la poudre à canon avec le salpêtre, ni le sel pour ce sel commun que nous
mettons sur nos tables, & encores moins la terre pour du bol d'Arménie ou
pour de la terre sigillée, puis que toutes ces choses sont des corps composée
de ces mêmes principes, que nous désignons par ces noms-là. L'esprit donc
n'est autre chose que cette substance aérée, subtile, pénétrante & agissante
que nous tirons du mixte par le moyen du feu. D'où il faut conclure que ce
principe est en soi un, simple & homogène, qui a pris son idée du caractère
de sa matrice spécifique & particulière. Ce que nous éclaircirons ci-dessus,
lors que nous traiterons des éléments & de leurs vertus. Or on considère cette
substance ou comme composante encore le mixte, ou comme en étant
séparée. Hors du mixte cette substance est grandement pénétrante elle incise,
elle ouvre & atténue les corps les plus solides & les plus fixes, cet esprit excite
le chaud dans les choses en les fermentant, il dénoue les liens du soufre & du
sel & les rend néanmoins produire par accident; il dévore le sel & se joint si
étroitement avec lui, qu'à peine les peut-on séparer que par l'extrême violence
du feu. Il a sa chaleur, comme il a aussi sa froidure, car il n'agit pas par des
qualités élémentaires, mais par celles qui lui sont propres & spécifiques; enfin
nous manquons encore d'expressions propres à sa nature, vu que c'est un
véritable Protée; qui ne travaille que comme le soleil qui humecte & qui
dessèche, qui blanchit & qui noircit selon la diversité des objets sur quoi il
agit. Ce même esprit communique beaucoup de belles qualités au flegme, car
il empêche qu'il ne se corrompe, il le rend pénétrant & lui preste presque tout
ce qu'il possède d'activité: le flegme aussi par un devoir naturel retient la furie
de l'esprit, & le rend si traitable qu'il peut être utile en une infinité de
manières. Or pendant que cet esprit demeure dans l'harmonie & qu'il n'outre-
passe pas les termes de son devoir dans les mixtes, il leur rend des notables
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 19

services, parce qu'il empêche l'accroissement des excréments & de toute autre
substance contraint à la nature du composé, & qu'il multiplie encore qu'il
fortifie toutes ses facultés, tant à l'égard des animaux, des végétaux, que des
minéraux. Que si au contraire ce principe est contraint par quelqu'autre Agent
d'outre-passer la condition & la constitution de son mixte, il change alors
toute l'économie du composé, comme nous le ferons voir, lorsque nous
traiterons des principes de destruction.

SECTION QUATRIESME.
Du soufre.

On a baptisé ce principe de plusieurs noms, aussi bien que les autres, car on
lui donne le nom d'huile, de feu naturel, de lumière, de feu vital, de baume de
vie & de soufre; outre tour ces noms, les Artistes lui en ont encore donné
plusieurs autres, dont nous ne remplirons point cette section: nous nous
contenterons selon nôtre coutume, d'examiner la nature de la chose, & nous
laisserons ce combat aux ergotistes. La substance que nous appellerons
quelquefois soufre & quelquefois huile, est la troisième que nous tirons par la
résolution artificielle du composé; nous la nommerons ainsi, parce que c'est
une substance oléagineuse qui s'enflamme facilement, à cause qu'elle est d'une
nature combustible, & c'est par son moyen que les mixtes sont rendus tels.
On l'appelle principe aussi bien que les autres, parce qu'étant séparée du
composé, elle est homogène en toute ses parties, comme sont les autres
principes. On considère aussi cette substance de deux façons: car quand elle
est déliée d'avec les autres, elle surnage le flegme & les esprits, parce qu'elle
est plus légère & plus éthérée; mais lors qu'elle n'est pas absolument détachée
du sel & de la terre, elle peut tomber au fond, ou bien entrenager, car le
soufre supporte & soutient la terre & le sel, jusqu'à ce qu'il soit tout a fait
vaincu par leur pesanteur: il ne reçoit pas facilement le sel, qu'il ne soit
auparavant allié avec quelque esprit; ou que le sel ait été circulé avec l'esprit,
avec lequel il a une grande sympathie, & c'est alors qu'ils reçoivent ensemble
le soufre facilement, ce qui est très-remarquable, parce qu'on ne peut faire
exactement sans cette connaissance, les panacées, les vrais magistères, les
essences, les arcanes, ni les autres remède les plus secrets qui ne sont point du
gibier de la Médecine, non plus que de la Pharmacie galénique, à cause que
ceux qui font profession de cette médecine ne peuvent pas rendre raison des
plus beaux effets naturels, parce qu'ils attribuent ces effets aux 4. premières
qualités. Ce soufre est la matières des météores ignés, qui s'enflamment dans
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 20

diverses régions de l'air, comme aussi ceux qui se voient dans les cavités de la
terre, & principalement dans les lieux où les minéraux & les métaux sont
engendrés. Il résiste au froid & ne se gèle jamais, car il est le premier principe
de chaleur; il ne souffre point de corruption, il conserve les choses qui sont
mises dans son sein, à cause qu'il empêche la pénétration de l'air, il adoucit
l'acrimonie du sel, il se coagule & se fixe par son moyen, il dompte l'acidité
des esprits de telle façon, que même les plus puissantes eaux fortes ne
peuvent rien sur lui, ni sur les composés où il abonde. Il aide à lier la terre, qui
n'est que poudre, avec le sel dans la composition du mixte, il cause aussi la
liaison des autres principes; car il tempère la sécheresse du sel & la grande
fluidité de l'esprit, enfin par ce moyen, ces trois principes causent ensemble
une viscosité qui s'endurcit quelquefois après, par le mélange de la terre & du
flegme.

SECTION CINQUIESME.
Du Sel.

Le flegme, l'esprit & le soufre sont des principes volatiles qui fuient le feu, qui
les fait monter & sublimer en vapeurs; ce qui fait qu'il ne pourraient donner
au mixte la fermeté requise pour sa durée, s'il n'y avait quelques-autres
substances fixes & permanentes, il s'en trouve deux qui sont tout à fait
différentes des autres dans la dernière résolution des corps. La première, est
une terre simple sans aucune qualité notable, exceptée la siccité & la
pesanteur: La seconde, est une substance qui résiste au feu & qui se dissout
en l'eau, à laquelle on a donné le nom de sel. Ces deux substances qui servent
de base & de fondement au mixte, quoi qu'elles se confondent par l'action du
feu, sont néanmoins deux divers principes auxquels on reconnaît des
différences si essentielles, qu'il n'y a nulle analogie entre les deux. Le sel se
rend manifeste par ses qualités qui sont innombrables, comme elles sont
pleines d'efficace, & bien autres que celles de la terre, qui est presque sans
pouvoir & sans action en comparaison de cette autre substance. Le sel étant
bien exactement séparé des autres principes, se présente à nous en corps sec
& friable, qui est aisé à mettre en poudre ce qui témoigne sa sécheresse
extérieure: mais il est doué d'une humidité intérieure, comme cela se prouve
par sa fonte. Il est fixe & incombustible, c'est à dire qu'il résiste au feu dans
lequel il se purifie, il ne souffre point de putréfaction & se peut conserver
sans jamais être altéré. Cette substance est estimée de quelques-uns, le
premier sujet & la cause de toutes les saveurs, comme le soufre celui des
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 21

odeurs, & le mercure celui des couleurs, mais nous ferons voir la fausseté de
cette opinion lors que nous traiterons de cette matière. Le sel se dissout
facilement à l'humide, étant dissout il soutient le soufre & se le joint par le
moyen de l'esprit. Il est utile à beaucoup de choses; car il fait que le feu ne
puisse pas consumer l'huile promptement: c'est pourquoi le bois flotté en
produit pas une flamme qui soit de longue durée à cause qu'il est privé de la
plus grande partie de son sel, c'est aussi le sel qui rend la terre fertile, car il
sert comme de baume vital avec l'huile pour les végétaux, & de la vient que
les terres qui sont trop lavées de la pluie perdent leur fécondité: Il sert aussi à
la génération des animaux, comme s'est encore lui qui endurcit les minéraux:
mais remarqués que ces effets ne se produisent que lors qu'il est dans une
juste proportion, car le trop, empêche la génération & l'accroissement, à cause
qu'il ronge & qu'il ruine par son acrimonie ce que les autres substances
peuvent produire. Mais afin que vous ne vous trompiez pas par l'ambiguïté de
ce mot de sel, il faut que vous sachiez, qu'il y a un certain sel central, principe
radical de toutes choses, qui est le premier corps dont se revêt l'esprit
universel, qui contient en soi les autres principes, que quelques-uns ont appelé
sel hermétique, à cause disent-ils que c'est Hermès qui en a parlé le premier:
mais on le peur appeler plus légitimement le sel hermaphrodite, à cause qu'il
participe de toutes les natures & qu'il est indiffèrent à tout. Ce sel est le siège
fondamental de toute la nature, d'autant que c'est le centre où toute les vertus
naturelle aboutissent, & que les véritables semences des choses ne sont qu'un
sel congelé, cuit & vous faites bouillir quelque semence que ce soit, vous la
rendrez stérile à l'instant, parce que cette vertu séminale consiste en un sel
très-subtil qui se résout en l'eau; d'où nous apprenons que la nature
commence la production de toutes les choses par un sel central & radical,
qu'elle tire de l'esprit universel. La différence qui est entre ces deux sels est
que ce premier engendre l'autre dans le mixte, & que le sel hermaphrodite est
toujours un principe de vie, & que l'autre est quelquefois un principe de mort.
Mais parce que nous traiterons ci-après des principes de mort & de
destruction, nous ne nous étendrons pas en ces sections sur les effets des uns
ni des autres, parce que la science des contraires étant une même science, ils
apporteront beaucoup plus de lumière lorsqu'ils seront respectivement
opposés.

SECTION SIXIESME.
De la Terre.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 22

La terre est le dernier des principes, tant de ceux qui sont volatiles que de
ceux qui sont fixes ; c'est une substance simple qui est dénuée de toutes les
qualités manifestes excepté de la sécheresse & de l'astriction; car pour ce qui
touche la pesanteur nous en parlerons ci-après. Le dit manifeste, parce que
cette terre retient toujours en soi le caractère indélébile de la vertu qu'elle a
possédée; de corporiser & d'idéifier l'esprit universel. La première idée qu'elle
lui donne; c'est celle de sel hermaphrodite qui redonne par son action à cette
terre ses premiers principes, si bien que le mixte est comme ressuscité, parce
qu'on peut encore retirer de ce même corps les mêmes principes en espèce,
qu'on en avait auparavant séparés par l'opération chimique: comme nous le
montrerons ci-après lors que nous serons sur cette matière. Considérons à
cette heure les usages de cette substance qui est très-nécessaire dans le mixte,
puis que c'est elle qui augmente la fermeté du composé: car lors qu'elle est
jointe au sel, elle cause la corporéité & par conséquent la continuité des
parties, étant mêlée avec l'huile elle donne la ténacité, la viscosité, & la lenteur,
elle donne donc avec le sel la dureté & la fermeté; car comme le sel est fort
friable de soi-même, aussi ne pourrait-il se joindre intimement à la terre que
par le moyen des substances liquides pour donner la solidité. Les
incommodités de ce principe se manifestent lors que le mixte requiert
l'abondance des autres substances: car si la terre prédomine elle rend le corps
pesant, tardif, froid & stupide selon la nature des composés dans laquelle elle
abonda. Remarqués pourtant en passant, que ce n'est pas la terre seule qui
cause la pesanteur du composé, comme cela est soutenu par ces Philosophes,
qui se promènent plus qu'ils ne travaillent: car on trouve plus de terre dans
une livre de liège après sa résolution, quoi que ce soit un corps qui parait très
léger, qu'on n'en trouvera dans trois ou quatre livres de gaïac ou de buis, qui
sont des bois si pesants que l'eau ne les peut presque soutenir. D'où nous
devons nécessairement conclure que la plus grande pesanteur provient des
sels & des esprits, qui abondent dans ces bois, dont le liège est privé. On voit
aussi par expérience qu'une fiole pleine d'esprit de vitriol ou de quelqu'autre
esprit acide, bien rectifié pèsera plus que deux ou trois autres fioles de pareil
volume remplies d'eau ou de quelqu'autre liqueur semblable. Je sais qu'on
objectera contre cette expérience, que la pesanteur du gaïac vient de la
compactitude de sa substance qui ne laisse aucune entrée à l'air, & que la
légèreté du liège procède de la grande quantité qu'il a de pores larges &
amples, qui fait qu'il surnage l'eau & que le contraire se voit au gaïac & au
buis. Mais cette réponse ne satisfait pas l'esprit: car si la légèreté & la
pesanteur sont causées par la raréfaction & par la condensation, il faudra que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 23

ces pores qui sont dans le liège viennent de l'abondance de la terre & du
manquement des autres principes, de là on conclura de nécessité,
premièrement que la terre est poreuse de soi-même, & secondement, que
c'est elle qui rend les corps poreux; parce que Nemo dat quod non habet &
propter quod unum quodque est tale, illud ipsum est magis tale, ainsi que
disent les Péripatéticiens, qui sont les Philosophes ambulatoires; d'où ils
seront contraints d'avouer par leurs propres maximes, quoi que ce soit
néanmoins contre leurs maximes, que la terre non aussi que la terre est légère
de sa propre nature: Ce qui est un monstre dans leur doctrine, & qui est en
effet contraire à l'expérience: car il n'y a pas un des principes plus pesant que
la terre, lors qu'ils sont artistement & dument séparés les uns des autres, car
elle tend toujours au fonds du vaisseau, lors qu'on les mêlera ensemble. Il faut
être imbu d'une plus haute Philosophie pour sortir de ce labyrinthe; &
courtiser la belle Ariane qui est la nature elle-même, pour obtenir ce peloton
de fil qui peut seul nous débarrasser de tant de détours: que si nous faire voir
par les opérations de la Chimie qu'il y a deux sortes de légèreté & de
pesanteur, savoir l'une qui est intérieure & l'autre qui est extérieure, que l'une
se trouve dans les principes lorsqu'ils composent encore le mixte, & l'autre
lorsqu'ils en sont séparés.

CHAPITRE IV.
Des Éléments, tant en général qu'en particulier.

SECTION première.
Des Éléments en général.

La différence que mettent les Péripatéticiens entre le principes & l'élément


est, qu'ils disent que les principes ne peuvent prendre la nature l'un de l'autre,
ni se métamorphoser, ni se transmuer l'un en l'autre; mais que les éléments
sont des substances qui sont elles-mêmes composées de principes & qui
composent après les mixtes, & qu'ainsi ces substances peuvent passer
facilement l'une en la nature de l'autre: nous examinerons ci-après, si cela est
vrai ou non. Mais en Chimie on pend les éléments pour ces quatre grands
corps, qui sont comme quatre matrices qui contiennent en elles les vertus, les
semences, les caractères & les idées qui leur sont donnés de l'esprit universel:
Mais avant que d'entrer dans cette sorte de Philosophie, il faut qu'après avoir
traité de la nature des principes au chapitre précèdent, que nous traitions de
celle des éléments en celui-ci. Où nous examinerons premièrement si les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 24

Galenistes ont raison de dire que les mixtes sont composés de ces éléments,
& s'il ne se trouve pas davantage de substances dans leurs résolutions, que
celles dont ils nous font mention dans leurs livres. Ils disent qu'on découvre
manifestement quatre substances diverses lors que le bois est brulé par le feu,
& assurent que ce sont les quatre éléments qui composaient le mixte avant sa
destruction. Examinons s'ils ont tout vu & s'ils nous ont ôté toute l'occasion
d'en chercher davantage. Ils fondent leurs raisonnements sur l'expérience qui
suit: Les quatre éléments, disent-ils, se manifestent à nos sens, lorsque le bois
est examiné & consommé par le feu, car la flamme représente le feu, la fumée
représente l'air, l'humidité qui sort par les extrémités du bois représente l'eau,
& la cendre représente la terre. D'où ils tirent cette conséquence, que puisque
nous ne voyons que ces quatre substances, qu'il n'y avait aussi qu'elle qui
composassent le mixte. Mais encore qu'il soit vrai que ce soit là tout ce qui se
peut voir dans cette grossière opération, si est-ce que si on prend la peine de
la faire plus artistement & plus exactement, on ne manquera jamais d'y
trouver quelque chose davantage: car si vous Prenez la peine d'enfermer des
copeaux ou de la sciure de bois dans une retorte bien lutée, & que vous
adaptiez un ample récipient au col de cette retorte, que vous donniez en suite
un feu bien gradué, vous trouverez deux substances, qui ne peuvent tomber
sous nos sens sans cet artifice, & c'est sur cela que les Péripatéticiens les
Philosophes chimiques sont en grand débat: c'est pourquoi je trouve
nécessaire de les accorder avant que de passer outre: pour cet effet, avouons
aux uns & aux autres que les principes & les éléments se rencontrent dans les
mixtes: mais voyons de qu'elle façon. Lorsque les premiers disent que la
fumée qui sont du bois qui se brûle représente l'air, nous disons qu'ils ont
raison, car ce n'est que par similitude & par ressemblance que cette fumée se
peut appeler air; ce n'est donc pas de l'air en effet: mais il l'est seulement par
dénomination, parce que l'expérience fait voir, que lors que cette fumée est
retenue dans un récipient, qu'elle a des qualités bien différentes de celle de
l'air, ce qui fait juger qu'elle ne peut être ainsi appelée que par analogie, &
voici la différence qui est entre les uns & les autres touchant cette substance,
c'est que les Péripatéticiennes l'appellent air, & les uns & les autres touchant
cette substance, c'est que les Péripatéticiens l'appellent air, & les Chimistes la
nomment mercure: laissons ensemble de la chose. Venons à l'autre élément
des Péripatéticiens qui est le feu, & à l'autre principe des Chimistes qui est le
soufre, & voyons en quoi ils sont différents, & en quoi ils s'accordent. Les
premiers disent que dans l'action qui brûle le bois, que le feu se découvre
manifestement à nos sens; mais on leur répond à cette expérience si sensible,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 25

que ce qui détruit le mixte ne peut être principe de composition, mais que
c'est plutôt un principe de destruction: que s'ils disent que le feu n'est pas
actuellement dans le mixte: mais qu'il y est seulement en puissance, c'est
proprement en ce point que je les veux accorder avec les Chimistes, qui
nomment soufre ce feu potentiel des Péripatéticiens. Je décide donc leur
différent, en disant que le feu que nous voyons sortir du bois qui brule, n'est
rien autre chose que le soufre du bois actué, parce que l'actuation du soufre
consiste en son inflammation. Pour ce qui est de ce qu'ils veulent faire passer
les cendres pour l'élément de la terre: le sel qui se tire de ces cendres par
l'elixiviation, doit persuader abondamment ces Philosophes, que les Chimistes
ont autant ou plus de raison qu'eux, dans l'établissement du nombre de leurs
principes. après avoir ainsi éclairci ces choses touchant le nombre des
principes & des éléments qui entrent en la composition du mixte; il faut que
nous disions quelque chose du nombre & des propriétés des éléments, avant
que de parler de chacun d'eux en particulier, comme aussi de leurs matrices &
de leurs fruits. C'est une chose assez surprenante, que les sectateurs d'Aristote
ne soient pas encore tombés d'accord du nombre des éléments depuis un si
long-temps que ses œuvres sont en crédit: car quelques-uns d'eux affirment
avec grande raison, qu'il n'y a point de feu élémentaire; je dis avec raison,
lorsqu'on le prend de la façon qu'ils l'entendent: car à quoi bon admettre un
élément du feu sous le ciel de la Lune, puis qu'on ne lui donne aucun autre
usage que celui d'entrer dans la composition du mixte: & qu'outre que cet
élément est trop éloigné du lieu où se font les mixtions; nous avons trouvé de
plus, que le feu des mixtes n'est rien autre chose que le soufre du composé,
c'est pourquoi je conclus ici avec Paracelse, qu'il y a point d'autre feu
élémentaire que le ciel même & sa lumière. Pour ce qui concerne les diverses
propriétés des éléments: On demande premièrement s'ils sont purs, & en
second lieu, s'ils peuvent être changés les uns aux autre, Quant à ce qui est de
leur pureté, je dis que s'ils étaient tels, qu'ils seraient absolument inutiles; car
une terre pure semence de fertilité, la salure de la mer & les diverses qualités
de l'air, témoignent aussi ce que je dis. Mais à l'égard de leurs changements
mutuels, ils ne sont pas si aisés que la Philosophie commune se l'est imaginé,
quoi qu'ils ne soient pas absolument impossibles: car elle enseigne que la terre
se change en eau en air, l'air en feu, & finalement que le feu redevient terre
par d'autres changements: parce qu'encore que la terre ou l'eau prennent
quelquefois la forme des vapeurs & des exhalaisons, si est-ce que ces vapeurs
sont toujours essentiellement de la terre ou de l'eau, comme cela se voit par le
retour de ces vapeurs en leur première nature. Ce changement ne se peut
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 26

donc faire, qu'en cas que tel ou tel élément s'étant tout à fait spiritualisé, vient
à quitter son idée élémentaire; & qu'après il se rejoignit à l'esprit universel, qui
puis aptes lui rendit l'idée d'un autre élément, duquel il aurait le corps, par le
caractère que lui donnerait la matrice. C'est pour cette raison que les
Chimistes donnent deux natures aux éléments lors qu'ils en parlent, l'une qui
est spirituelle, & l'autre qui est corporelle; la vertu de l'une étant cachée dans
le sein de l'autre. C'est ce qui fait que lors qu'ils veulent avoir quelque chose
qui agisse avec efficace, ils tâchent, autant que l'Art le peut permettre, de la
dépouiller de son corps & de la rendre spirituelle. Car comme la nature ne
nous peut communiquer ses trésors que sous l'ombre du corps, nous ne
pouvons aussi que les dépouiller du plus grossier de ce corps par le moyen de
l'Art, pour les appliquer à nôtre usage: car si nous les poussons plus avant &
que nous soient plus visibles & tangibles, ils ont alors perdu le caractère &
l'idée du corps, & ainsi se rejoignent à l'esprit universel, pour reprendre
quelque temps après leur première idée, ou quelque autre différente de celle-
là, par le caractère & le ferment de telle ou telle matrice, enclose dans telle ou
telle partie de tel ou tel élément. Ce sont là les véritables effets des éléments,
qui sont, comme nous avons dit, de corporifier & d'idéifier l'esprit universel
par les divers ferments qui sont contenus dans leurs matrices particulières, &
de lui donner le caractères qui sont gravés en elles: car, comme nous avons
dit, cet esprit est indiffèrent à tout, & peut être fait tout en toutes choses. Cela
se fait parce que la nature n'est jamais oisive, & qu'elle agit perpétuellement,
& que comme c'est une essence finie, aussi ne peut-elle pas créer non plus
que détruire aucun être, à cause que ces deux choses requièrent une puissance
infinie. Mais parce que ce discours est de trop longue haleine, nous le
remettrons aux sections suivantes, où nous traiterons des matrices
universelles de toutes les choses, où nous parlerons aussi des matrices
particulières qui sont en eux, qui donnent le caractère & l'idée à l'esprit, pour
produire tant de diversités de fruits, dont nous nous servons à toute heures,
par le moyen des diverses fermentations naturelles.

SECTION SECONDE.
De l'element du feu.

Puisque toutes les choses tendent à leur lieu naturel & à leur centre, c'est un
signe manifeste qu'elles y sont portées & attirées par une vertu naturelle
qu'elles cachent sous l'ombre de meurs corps, cette vertu ne peut être autre
chose que la faculté magnétique que chaque élément possède, d'attirer son
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 27

semblable & de repousser son contraire; car comme l'aimant attire le fer d'un
côté & qu'il le chasse de l'autre: les éléments attirent aussi de même par une
pareille vertu, les choses qui sont de leur correspondance, & chassent et
éloignent d'eux celles qui sont d'une nature différente de la leur vu donc que
cet effet ne provienne de ce qu'il tend à son lieu naturel qui est le feu
élémentaire, où il est porté par son propre esprit, lors qu'il se dégage du
commerce des autres éléments. Pour bien entendre cette doctrine, il faut
qu'on sache premièrement, que l'élément du feu n'est pas enclos sous le ciel
de la Lune, comme nous l'avons dit ci-devant, & qu'ainsi on ne peut admettre
d'autre feu comme le Ciel même, qui a ses matrices & et ses fruits, comme les
autres éléments. Car le grand nombre de diverses Étoiles que nous voyons qui
se promènent dans ce vaste élément, ne sont rien autre chose que des
matrices particulières, où l'esprit universel prend une très-parfaite idée, avant
que de venir se corporifier dans les matrices des autres éléments: & c'est de là
qu'on peut comprendre facilement la maxime de ce grand Philosophe, que
plusieurs ne conçoivent que comme une chimère, à savoir que nihil est
inferius, quod non sit superius & viceversa, & celle de Paracelse, qui assure
que chaque chose a son astre ou son ciel; car en effet la vertu des chose vient
des cieux, par la vertu de cet esprit dont nous vous avons tant parlé. Paracelse
appelle Pyromantie la connaissance de cette doctrine, & principalement
lorsqu'il traite de la Théorie des maladies. Car nous voyons que les éléments
sont comme les domiciles des choses qui ont quelque connaissance, soit
intellective, soit sensitive, soit végétative, soit même minérale, que quelques-
uns appellent les fruits des éléments, il ne faut pas douter, suivant cela, que
comme les cieux sont très-parfaits & très spirituels, qu'ils ne soient aussi la
demeure de ces substances spirituelles & parfaites, qu'on appelle Intelligences.
Mais remarquez que lorsque j'ai dit que le feu se dégage du commerce des
autres éléments lorsqu'il monte en haut, que je n'ai parlé de la sorte qu'à cause
que feu visible, duquel nous nous servons dans nos foyers, n'est en effet
qu'un météore ou bien un corps imparfaitement mêlé de quelques
éléments, le feu ou le soufre prédominent, vu que sa flamme n'est rien autre
chose qu'une fumée huileuse & soufrée qui est allumée; & lorsque le feu est
rendu spirituel par ce dégagement, il ne ce cesse point qu'il ne soit retourné
en son lieu naturel, qui doit être nécessairement en haut & par dessus l'air,
puisque nous voyons qu'il est dans une action perpétuelle dans l'air même,
afin de l'abandonner. C'est aussi par le moyen de ce feu, qui aspire toujours &
en tout temps à son centre, que les nuages qui sont des vapeurs chaudes &
humides, ou des météores qui sont composés de feu & d'eau, montent
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 28

jusques à la seconde région de l'air, ou le feu quitte l'eau pour monter plus
haut, & ainsi l'eau n'ayant plus ce feu qui la soutenait en forme de vapeur, est
contrainte de retomber en forme de pluie. Et remarqués ici le cercle que fait
la nature, par le moyen de cet esprit universel que nous vous avons décrit, car
comme sa puissance est finie & qu'elle ne crée ni ne produit rien de nouveau,
aussi ne peut-elle créer ni ne détruit-elle aucune substance: comme pour
exemple, les continuelles influences du Ciel & de ses astres, produisent
incessamment le feu ou la lumière spirituelle qui commence à se corporifier
premièrement en l'air où il prend l'idée de sel hermaphrodite qui tombe après
en l'eau & dans la terre, où il se revêt du corps de minéral, de végétal ou
d'animal, par le caractère & l'efficace de quelque matrice particulière, qui lui
est imprimé par l'action du ferment; & alors que ce corps se dissout par le
moyen de quelque puissant agent, son soufre, son feu ou sa lumière
corporifiée s'épure de telle sorte, que les astres l'attirent pour leur nourriture,
parce que les astres ne qu'une très-pure lumière actuée, qu'il en est de même
donc que la mèche de la lampe qui étant allumée attire continuellement l'huile
pour l'entretien de sa flamme, les astres attirent aussi de même ce feu qui est
épuré par cette action, & le spiritualisent de nouveau pour l'influer derechef
& pour le rendre à l'air, à l'eau & à la terre pour le recorporifier, ainsi vous
voyez par là que rien ne se perd en la nature, qui s'entretient par ces deux
actions principales qui sont spiritualiser pour corporifier, pour spiritualiser,
comme nous l'avons déjà dit, & ce sont comme deux échelles par ou les
influences descendent en bas, & qui du bas remontent en haut; car les vertus
des cieux ne seraient pas de si longue durée & s'envieilliraient tous les jours, à
cause de l'envoi perpétuel de tant de fertilités sans cette circulation, si nous ne
voulons admettre sans nécessité, une création & une destruction continuelle
des substances sublunaires, ce qui ne se peut faire sans miracle & cela étant &
devenant ordinaire se pourrait appeler miracle sans miracle, ce qui
envelopperait une contradiction manifeste. Qu'elle source croyez vous qui
peut fournir de matière à ce grand embrasement du Mont-gibel, qui dure
depuis tant de siècles sans cette circulation que fait la nature, & qu'est-ce qui
ferait fluer depuis tant de temps les fontaines minérales qui sont chaudes &
acides, si ce n'est par le moyen de ces admirables échelles. Voilà pourquoi il ne
faut pas croire qu'il soit impossible de pouvoir faire passer tout un corps en
esprit, & de remettre ce même esprit en corps; car vous savez que l'Art
appliquant l'agent au patient peut faire en peu de temps ce que la nature ne
pourrait faire dans un grand intervalle. Et parce que la circulation artificielle
qui se faisait dans un sépulcre antique qui fut ouvert à Padoue, représente
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 29

assez-bien la circulation naturelle, dont nous avons parlé; il sera très à propos
d'en rapporter l'histoire en peu de mots. Appian dit dans son livre des
antiquités, qu'on trouva un monument fort antique dans la ville de Padoue,
dans lequel on vit après l'avoir ouvert une lampe ardente qui avait été allumée
plusieurs siècles auparavant; comme le témoignent les inscriptions de ce
monument. Or cela ne se pouvait faire que par le moyen de la circulation, car
il est facile de conjecturer que cela se faisait ainsi; à savoir qu'il fallait que
l'huile qui était spiritualisée par la chaleur de la mèche ardente dans cette urne
se condensat au haut, & qu'elle retombât après dans le même lieu d'où elle
avait été élevée: La mèche pouvait être faite d'or, de talc, ou d'alun de plume
qui sont incombustibles, & cette urne était si exactement & si justement
fermée que la moindre particule des vapeurs huileuses ne pouvait expirer.

SECTION TROISESME.
De l'Élément de l'air,

Les philosophes ont douté fort longtemps, à savoir s'il y avait un air, & si cet
espace dans vide de toute substance. Mais l'usage des soufflets & la nécessité
de la respiration ont enfin aboli cet erreur. C'est pourquoi les Chimistes & les
Paripateriques n'ont aucun débat entre eux pour ce qui regarde l'existence &
le lieu de cet élément: mais ils ne sont pas d'accord de ses usage: car les
derniers font entrer l'air dans la composition des mixtes ce que nient
absolument les premiers, à cause qu'il ne tombe pas sous leurs sens dans la
dernière résolution du composé. Le principal usage que les Chimistes
donnent à cet élément, est qu'il sert de matrice à l'esprit universel, dans
laquelle il commence à prendre quelque idée corporelle, avant que de se
corporifier tout à fait dans l'élément de l'eau & dans celui de la terre, qui
produisent les mixtes, qui sont les fruits, quelques-uns ont voulu dire que les
oiseaux estoient les fruits de l'air: mais c'est à tort, car quoi que ces animaux
soient volatiles, si est-ce qu'il ne peuvent se passer de la terre pour leur
génération ni pour leur nourriture; ceux qui soutiennent que les météores
sont les vrais fruits de l'air ont beaucoup plus de raison, puisque c'est en l'air
qu'ils prennent leur vraie idée météorique. Quelques-uns appellent
chormantie la doctrine & la connaissance de la nature de cet élément, de ses
effets & de ses fruits, mais elle doit être nommée aéromantie: car la
chormantie est quelque chose de plus universel & de plus général, puisque
c'est la science du chaos, c'est à dire de cette très-grande matrice d'où tous les
éléments ont été tirés, c'est le tohu bohu ou le hylé des cabalistes, qui est
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 30

appelée eau dans l'Écriture sainte, lorsqu'il est dit que l'Esprit de Dieu couvait
les eaux, Spritus Domini incubabat aquis. Mais on peut demander ici, si ce
que nous avons dit ci-dessus est vrai, à savoir que les éléments ne peuvent
que très-difficilement quitter leur nature pour se revêtir de celle d'un autre
élément, comment dit-on que l'air est l'aliment du feu, & qu'il lui est en effet
si nécessaire, qu'il s'éteint aussitôt qu'on lui ferme le passage de l'air: la
réponse est aisée, car comme nous avons déjà montré, le feu de nos foyers
n'est pas pur, la matière allumée jette quantité de vapeurs & d'excréments
fuligineux qui nuisent beaucoup à l'entretien du feu, c'est pourquoi il a besoin
d'un air continuel qui chasse arrière de lui toute cette matière fuligineuse,
parce que sans cela elle étoufferait la flamme, de cette façon vous voyez en
quel sens on doit prendre cette conversion ou cette nourriture imaginaire,
comme aussi en quoi la vraie Philosophie diffère de la fausse. On peut faire
encore une question touchant l'usage de la respiration des animaux; à savoir si
l'air qu'ils aspirent ne leur sert purement & simplement que de
rafraichissement, comme le disent les Philosophes ordinaires, qui se
contentent de savoir ce que leurs Maitres leur ont enseigné, sans se mettre
beaucoup en peine s'il est vrai ou non, & qui se contentent d'alléguer leur
autorité pour toute raison; mais ceux qui veulent examiner la chose de plus
prés, disent qu'il à encore un autre usage qui est beaucoup plus excellent &
plus nécessaire, qui est d'attirer par ce moyen l'esprit universel que les cieux
influent dans l'air, où il est doué d'une idée toute céleste, toute spirituelle &
toute remplie d'efficace & de vertu, il se métamorphose dans le cœur en
esprit animal, où il reçoit une idée parfaite & vivifiante, qui fait que l'animal
peut exercer par son moyen toutes les fonctions de la vie: car c'est cet esprit
qui est dans l'air que nous respirons, qui subtilise & qui volatilise tout ce qu'il
y peut avoir de superfluités dans le sang veinal & dans le sang artériel, qui
sont la boutique & la matière des esprits vitaux & des esprits animaux, & c'est
par la force & par la vertu de cet esprit que la nature se décharge des
immondices des aliments qui passent jusques dans les dernières digestions,
par la transpiration qu'elle fait continuellement à travers des pores. Cela parait
mêmes dans les plantes, quoi que ce soit assez obscurément, car encore
qu'elles n'aient point de poumon ni aucun autre organe pour la respiration, si
est-ce qu'elles ne laissent pas d'avoir quelque chose d'analogue, qui est leur
aimant attractif, que quelques-uns appellent leur magnétisme, par lequel elles
attirent cet esprit qui est dans l'air, sans quoi elles ne pourraient faire leurs
opérations, comme se nourrir, croitre & engendrer: ce qui se voit
manifestement lors qu'on les couvre de terre, qui leur ôte le moyen d'attirer
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 31

cet esprit vivifiant qui les anime, ce qui fait qu'elles meurent incontinent
comme suffoquées.

SECTION QUATRIEME.
De l'élément de l'eau.

Les plus habiles & les plus illuminés des Anciens Philosophes, ont cru que
l'eau était le premier principe de toutes les choses, à cause qu'elle pouvait
engendrer les autres éléments, selon leur opinion, par sa raréfaction ou par sa
condensation. Mais comme nous avons montré ci-devant que ce changement
est impossible, aussi faut-il que nous philosophions d'une autre manière.
Nous ne considèrerons pas en cet endroit l'eau comme un principe qui
constitue & qui compose le mixte; car nous en avons parlé selon ce sens,
lorsque nous avons traité du flegme mais nous en parlerons comme d'un
vaste élément qui concourt à la composition de cet univers, qui contient en
soi une grande quantité de matrices particulières qui produisent une belle &
agréable diversité de fruits: & premièrement des animaux qui sont les
poissons, & toute autre espèce d'insectes aquatiques, secondement des
végétaux, comme la lentille d'eau, de qui la racine est dans l'eau même, &
finalement des minéraux, comme les coquillages, les perles & le sel qu'elle
charrie en abondance dans la terre, pour la production des fruits de cet
élément. L'eau est donc la seconde matrice générale où l'esprit universel
prend l'idée de sel qui lui est envoyé de l'air qui l'a reçu de sel de la lumière &
des cieux, pour la production de toutes les choses sublunaires. Paracelse
appelle sa science de l'eau hydromantie.

SECTION CINQUIESME.
De l'élément de la terre.

Nous avons parlé dans la dernière section du chapitre précédent, de la terre,


comme d'un principe qui faisait partie de la mixtion du composé, & qu'on
voyait après sa dernière résolution: mais il faut que nous en traitions en cette
section comme du quatrième & du dernier élément de cet univers. La terre est
à cet égard, comme le centre du monde, auquel aboutissent toutes ses vertus,
ses propriétés & ses puissances. Il semble même que tous les autres éléments
ont été créés pour l'utilité de la terre, car tout ce qu'ils ont de plus exquis est
pour son service, ainsi le Ciel court incessamment pour lui fournir d'esprit de
vie, pour la dépense & pour l'entretien de sa famille; l'air est dans un
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 32

mouvement perpétuel pour la pénétrer jusques dans le plus profond de ses


parties, & cela pour fournir le même esprit de vie qu'il a reçu du Ciel, & l'eau
ne repose jamais pour l'imbiber & pour lui communiquer ce que l'air lui avait
donné. Tellement que tout travaille pour la terre, & que la terre ne travaille
aussi que pour ses fruits qui sont ses enfants, puis qu'elle est la mère de toutes
les choses. Il semble même que l'esprit universel aime mieux la terre qu'aucun
autre des éléments, d'autant qu'il descend du plus haut des Cieux où il est en
son exaltation, pour venir se corporifier en elle. Or le premier corps que
prend l'esprit universel, est celui du sel hermaphrodite, duquel nous vous
avons parlé ci-dessus, qui contient généralement en soi tous les principes de
vie, il n'est pas privé du soufre ni du mercure, car il est la semence de toutes
les choses qui se corporifie puis après, & prend l'idée & la taletéité des mixtes
par la vertu des caractères des matrices particulières, qui sont encloses dans le
ventre de ce grand élément. S'il rencontre une matrice vitriolque il se fait
vitriol, si celle de soufre, il devient soufre, & ainsi des autres, & cela par
l'efficace des diverses fermentations naturelles. Dans la matrice végétable il se
fait plante, dans une minérale, il devient pierre, minéral & métal, & dans
l'animale, vivante ou non vivante il produit un animal, comme cela se voit
dans la génération des animaux, qui sont produits par la corruption de
quelque animal ou de quelqu'autre mixte, pour exemple, les abeilles sont
engendrées des taureaux, & les vers de la corruption de plusieurs fruits: or
comme il y a un grand nombre de mixtes différents, aussi y a-t-il une grande
variété de matrices particulières, ce qui cause qu'il y a souvent des
transplantations en toutes les choses; mais cela est plutôt du gibier de la
physiologie chimique que de celui de ce cours, où ne traitons les choses que
généralement, à cause que nous n'avons pas le temps de les particulariser. On
appelle Géomantie la science particulière de cet élément & de ses fruits: nous
avons par cette science la connaissance de ce que la nature opère, tant dans
ses entrailles que sur sa surface: ses fruits sont les animaux, les végétaux & les
minéraux: que si ces mixtes sont composés des principes de vie les plus purs,
ils sont alors d'une longue durée, selon leur nature & leur condition, &
peuvent parvenir jusques au bout de leur prédestination naturelle, si quelque
cause occasionnelle externe ne les empêche d'aller jusques au bout de leur
carrière: mais lors que le hasard mêlera dans leur première composition ou
dans leur nourriture quelqu'un des principes de mort ou de destruction, ils ne
peuvent subsister longtemps, & ne peuvent achever le chemin qu'ils avoient à
faire, parce que ces ennemis domestiques les dévorent & les consument
incessamment, comme nous le ferons voir quand nous parlerons du pur & de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 33

l'impur. Mais auparavant que nous entrions en cette matière, il faut que nous
disions quelque chose de ces principes de mort ou de destruction.

CHAPITRE V.
Des principes de destruction.

SECTION première.
De l'ordre de ce Chapitre.

Comme nous avons à traiter du pur & de l'impur dans le livre qui suivra ce
chapitre, & que les principes de mort sont en quelque façon contenus sous ce
genre, je trouve aussi très à propos de clorre ce premier livre par le discours
de ces principes, quoi qu'ils ne doivent pas, à proprement parler, être appellés
de ce nom, car les principes doivent toujours composer, & ne doivent jamais
détruire. Nous avons montré ci-devant que les principes pouvoient être
considerés de trois manieres 64 Traicté de la Chimie. manieres, à savoir ou
avant la composition du mixte, ou pendant la composition, ou finalement
après sa dissolution & sa destruction: nous pouvons dire en cet endroit des
principes de mort, ce que nous avons dit en l'autre des principes de vie. Mais
parce que les contraires éclatent davantage & font mieux connaître la
difference ce de leur nature, lors qu'ils sont opposés les uns aux autres: nous
dirons encore succinctement quelque chose des principes de vie avant la
composition du mixte; afin que nous puissions mieux connaître la condition
des principes de mort, lors que nous en parlerons dans la troisiéme section;
car nous reserverons à parler de leurs effets, lors qu'ils sont déjà corporifiés
dans les mixtes, lors que nous traiterons du pur & de l'impur.

SECTION SECONDE.
Des principes de vie avant la composition.

Nous avons dit souvent que l'esprit universel, qui est indifférent à tel être
particulier, que par le caractère des matrices particulières, & d'autant que
chaque élément est rempli de ces matrices, comme nous l'avons assez prouvé;
chaque élément contribue aussi quelque chose du sien pour la perfection du
composé. Le Ciel lui communique par ses astres sa vertu céleste, spirituelle
spirituelle & invisible, qu'il envoie dans l'air où elle commence à se corporifier
en quelque façon, l'air en suite l'envoie dans l'eau ou dans la terre, où elle
commence d'operer & de se lier à la matière pour se forger un corps par le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 34

moyen des diverses fermentations naturelles, qui causent les changements aux
choses; parce que cet esprit est le véritable agent, & la véritable cause
efficiente interne de ces fermentations qui se font dans la matière qui n'est de
soi que purement passive, d'autant qu'il en est l'archée & le directeur général.
Car lors qu'il est mêlé & uni dans le corps qui nous le couvre sous son écorce
il ne peut manifester ni produire les merveilleux effets qu'il recelle en soi, à
cause qu'il est emprisonné; & qu'il ne pourra jamais exercer ni montrer ses
vertus, s'il n'est premièrement dépêtré des liens de la corporeité & de la
grossièreté de la matière, c'est aussi à cela que la Chimie travaille avec tant de
peines, de soins & d'étude, pour faire connaître les belles vérités de cette
science naturelle. Or comme cet esprit universel est le premier principe de
toutes les choses, que toutes les choses sont faites de lui, & que toutes les
choses retournent à lui, cela prouve évidemment qu'il doit être aussi de
nécessité le premier principe de la vie & de la mort de toutes les choses, ce
qui n'enveloppe aucune contradiction, vu que cela se fait selon divers égards;
car comme la diversité des composés requiert une diversité de substances
pour leur entretien, il y a aussi une diversité de matrices dans les éléments
pour fabriquer ces diverses substances, & c'est de là que procède, que ce qui
sert à la vie de l'un, est bien souvent la destruction & la mort de l'autre: pour
exemple, un principe corrosif sera la mort d'un mixte doux, & au contraire la
principe doux sera la mort du corrosif, puis qu'il lui ôté son acrimonie, qui
constituait son essence & sa différence. Mais à parler absolument, il appert
que ce premier principe ideifié de telle ou telle façon ne peut être dit principe
de vie ou de mort: cela ne peut être dit que respectivement, eu égard à tel ou
tel mixte, mais parce que la plus grande partie des choses douces servent à
l'entretien de l'homme, parce qu'elles sont selon son goût, & qu'elles
participent plus de quelques substances qui sont analogues à sa nature: Il est
arrivé de là que lorsque l'esprit universel est frappé à ce coin là, qu'il prend
alors le nom de principe de vie, comme au contraire il prend celui de principe
de mort, s'il a pris une idée corrosive, qui nuise non seulement aux actions de
l'homme: mais qui fasse aussi tort à celles des mixtes qui servent à sa
nourriture, & desquels il tire sa subsistance. Ainsi lors que l'air est rempli
d'influences & de vapeurs arsenicales, réalgariques & corrosives, & que cela
cause bien souvent la mort des hommes, à cause de la nécessité de la
respiration, si est-ce que comme ces esprits ne sont pas influés à ce dessein, &
que cela ne se fait que par accident, aussi ne peuvent-ils être absolument
appelés principes de mort, puis qu'ils sont envoyés par la nature pour la
génération & pour l'entretien des arsenics, des réalgars & des autres mixtes
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 35

corrosifs, qui font partie de la nature des choses, aussi bien que l'homme, &
qui ont été créés par la sagesse du souverain Maitre de l'univers pour une
meilleure fin, quoi que plusieurs ne la reconnaissent pas; car la nature & l'art
se servent de ces mixtes & les font être utiles à l'homme. Il ne faut pas donc
pour cela appeler la nature marâtre envers l'homme, puisque Dieu lui a donné
les moyens & la connaissance de pouvoir éviter ces mauvaises & ces malignes
influences. Pour donc nous accommoder à la façon ordinaire de parler, nous
dirons que les principes de vie ne sont rien autre chose avant la composition
du mixte que l'esprit universel, entant qu'il aura pris l'idée des principes
bénins à la nature humaine, & qui portera dans le centre de son sel
hermaphrodite, un soufre modéré, un mercure tempéré, & un sel doux:
comme au contraire les principes de mort ne sont que ce même esprit; ayant
en son même sel hermaphrodite un soufre acre, un mercure mordicant & un
sel corrosif, comme nous le dirons en la section qui suit.

SECTION TROISIESME.
Des principes de Mort.

Je répète encore une fois avant que de passer outre, que lorsque nous disons
que ces principes sont contre nature, que nous n'entendons pas la nature en
général: mais que nous entendons seulement que ce qui est poison à une
espèce, servira d'aliment à l'autre, ainsi la ciguë nourrit les étourneaux & tue
les hommes. Cela étant ainsi posé, je dis que toute chaleur ou plutôt que toute
substance chaude, acre, mordicante & corrosive qui détruit & qui consume,
est telle, parce qu'elle contient en soi un soufre contre nature, & que c'est de
ce soufre que découlent comme se leur source, toutes les propriétés & les
vertus du mixte où ce soufre impur prédomine. Car si la vie découle d'un
soufre qui soit doux, naturel & vital, & que cette vie soit suivie d'une longue
conservation par les propriétés essentielles de ce soufre; il faut conclure de là
nécessairement, que celui qui est de la nature opposée à celui-là soit suivi de
la mort & de la destruction. tous les arsenics, les réalgars, les orpins, les
sandaraques, & toutes les autres sortes de venins chauds & qui sont d'une
nature ignée, quoi qu'ils soient ou célestes ou aériens, ou aquatiques, ou
terrestres, tous ces venins dis je, sont tels par les seules actions & par les
seules propriétés de ce soufre contre nature. Ce n'est pas nôtre but de parler
ici des principes qui sont contraires à la nature humaine, lors qu'ils sont déjà
corporifiés & qu'ils composent quelqu'un de ces mixtes venimeux, parce que
nous réservons cela pour le livre suivant. Nous ne traiterons de ces principes
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 36

en cet endroit, qu'entant qu'ils sont encore spirituels & comme descendants
des astres, par le moyen de l'esprit universel, & comme ce principe est unique
à cet égard, aussi a-t-il trois dénominations diverses: car comme nous avons
déjà dit que le soufre, c'est à dire le chaud, ne peut être sans mercure, c'est à
dire l'autre, il s'ensuit aussi de là qu'il faut un mercure mordicant & un sel
corrosif & caustique pour la subsistance d'un soufre qui est acre; comme il
faut aussi de même un mercure tempéré & un sel doux pour la conservation
d'un soufre modéré. Car ces trois principes sont toujours unis & joints très-
étroitement ensemble, soit qu'on les considère comme principes de vie, ou
comme principes de mort, que si nous en parlons quelquefois séparément, ce
n'est que pour en mieux faire comprendre la nature & les effets; parce qu'il y
a toujours l'un de ces principes, qui prend la sur-éminence sur les autres, &
qui rend ses actions manifestes, cachant & rebouchant les effets & la vertu
des deux autres, encore qu'ils ne laissent pas d'agir par concomitance avec
celui qui prédomine, comme pour exemple, quand le mercure de mort agir, le
soufre contre nature & le sel corrosif, ne cessent pourtant pas leur action,
quoi qu'elle ne paraisse pas à cause de celle du principe qui prédomine, car à
potiori sumitur denominatio. Or de même que le soufre de mort se manifeste
dans les arsenics, réalgars, orpins & c. Le mercure de mort se manifeste aussi
dans tous les narcotiques: & ce n'est pas sans raison que nous avons dit, que
ces poisons n'étaient aussi aériens, car il y a beaucoup de ce mercure malin
dans tous les éléments, qui n'est pas encore spécifié dans aucun individu; mais
qui voltige & qui demeure volatil, & lors qu'il surabonde, il cause un nombre
infini de maladies épidémiques, pestilentes & contagieuses; Que si les venins
qui sont individués & qui sont déjà corporifiés ne l'attiraient pour leur
nourriture, cela causerait un grand dégât & un grand désordre dans le monde.
Or comme les sel est le principe qui cause la corporification en toutes les
choses, & que c'est lui qui rend le soufre & le mercure visibles & palpables, à
cause de l'alliage qu'il en fait; le sel corrosif corporifie aussi les deux autres
principes de mort, & les rend visibles par le moyen du corps qu'il leur donne;
car autrement, ces substances demeureraient invisibles dans l'esprit universel,
si elles n'étaient faites visibles & corporelles par l'action du sel; c'est par ce
moyen que nous trouvons véritable la maxime si importante de ce grand
Philosophe, qui dit que, quod est occulium fit manifestum & vice versa. La
violence & la malignité de ce sel de mort, ne se manifeste guère visiblement
dans les choses naturelles: mais lors que l'Art a travaillé sur un ou sur
plusieurs mixtes, c'est alors que son action parait, comme cela se voit dans les
sublimés corrosifs, dans les eaux fortes, dans le beurre d'antimoine & dans
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 37

plusieurs autres choses qui sont de cette nature. C'est par le moyen d'un sel de
semblable nature que les cancers, les gangrènes, les écrouelles, & tous les
autres ulcères rongeant sont engendrés en l'homme; ce qui est contre le
sentiment de ceux qui accusent de ces défauts les humeurs acres &
mordicantes, qui n'ont qu'un fondement chimérique dans la nature des
choses, comme nous le ferons voir dans le livre suivant, où nous montrerons
par qu'elle voie ces principes de mort entrent en l'homme.
Fin du premier livre.

LIVRE SECOND DE LA PREMIÈRE PARTIE.


Du pur & de l'impur.

CHAPITRE I.
Ce que c'est que le pur & l'impur.

Les mots de pur & d'impur peuvent être pris en diverses façons, car quelques-
uns entendent par le pur ce qui est utile & profitable à l'homme; & par
l'impur ce qui lui est nuisible: D'autres veulent que ce qui est homogène soit
pur, & que tout ce qui est hétérogène soit impur; mais il se peut faire que
l'hétérogène sera profitable & que l'homogène sera nuisible. On peut recueillir
de là que rien ne peut être dit pur ou impur, en parlant absolument; & que
cela ne se peut dire que par comparaison d'une chose à l'autre: Car comme
nous avons desja dit ci-dessus, il se peut faire que ce qui sera nuisible à l'un,
pourra profiter à l'autre. Pour exemple ne serait-ce pas une opinion bien
absurde, de croire que les os des animaux fussent impurs à cause que les
hommes ne les mangent pas, & qu'il n'y eut que la chair qui fut pure, parce
que les hommes en font leurs délices, quoi que ces mêmes os soient si
nécessaires aux animaux, & sans quoi ils ne seraient pas ce qu'ils sont, puis
que les os font la plus solide partie de leur être. Nous ne prendrons pas ici le
pur ni l'impur selon ces ententes: mais nous entendrons par le pur, tout ce qui
est dans le mixte qui peut servit à nôtre but & à nôtre dessein: comme au
contraire, nous entendrons par l'impur tout ce qui s'oppose à nôtre intention.
Car encore qu'il y ait beaucoup de parties dans les mixtes qui soient nuisibles
à l'homme, si est-ce que parlant absolument ou respectivement, eu égard au
même mixte, les parties de ce composé ne peuvent être dites impures, vu
qu'elles sont de l'essence de ce mixte, ou qu'elles constituent son intégrité; de
plus aussi ces paries-là ne peuvent être nuisibles à l'homme que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 38

conditionnellement, puis que rien ne l'oblige de s'en servir. Le pur & l'impur
sont considérés en ce sens, ou dans l'homme ou hors de l'homme. L'impur
qui se trouve dans l'homme trouble & empêche son intention, qui est de jouir
d'une pleine & d'une entière santé sans aucune interruption: ce qu'il fait aussi
hors de l'homme, puis que nous posons qu'il faut qu'il entre nécessairement
en lui; Et voici la différence qui est entre l'un & l'autre de ces impurs, c'est
que celui du dedans agit immédiatement par sa présence, & que l'autre n'est
considéré que comme absent, qui cependant doit être présent quelque jour:
Parce que, comme l'homme a nécessairement besoin de respirer & de se
nourrir. Aussi ne peut-il échapper l'action de l'impur qui se rencontre dans
l'air & dans les aliments: comme cous le ferons voir ci-après; de sorte que
nous montrerons que ce que quelques-uns appellent le pur; contient encore
néanmoins en soi beaucoup d'impuretés.

CHAPITRE II.
Comment le pur & l'impur entrent dans toutes les choses.

Il y a un sel, un soufre, & un mercure dans chaque mixte, comme nous


l'avons dit ci-dessus; Or tout mixte qui est parfaitement composé est ou
animal, ou végétable, ou minéral. De-là nous recueillons, que comme les uns
servent d'aliment aux autres, comme cela parait par le changement des
minéraux en végétaux, & des végétaux en animaux, & encore des animaux en
végétaux & minéraux; qu'aussi y a-t-il en chaque mixte, un sel, un soufre & un
mercure qui est animal, végétable & minéral, qui leur vient de l'esprit
universel. Car tout ce qui est nourri est nourri par son semblable, & le
dissemblable est chassé dehors comme étant un excrément: Que si la faculté
expulstrice n'est pas assez puissante pour cet effet, il demeure beaucoup
d'excréments dans les composés, ce qui cause beaucoup de maladies
minérales dans l'homme, que la médecine commune ne connait pas, & qu'elle
ne peut par conséquent traiter méthodiquement. Or ce que je dis se fait de
cette sorte. Lors que les aliments sont entrés en l'homme, & que la digestion a
fait la séparation des différentes parties des mixtes qui servent à sa nourriture;
alors chaque partie attire de cet aliment & de ses principes animaux, ce qui est
analogue & propre à chacune d'elles. Mais pour ce qui regarde les autres
principes, qui ne peuvent pas être rendus semblables à nôtre substance, & qui
ne sustentent pas nôtre vie, la nature les chasse dehors par le service que lui
rend la faculté expulstrice: mais si cette servante est débilitée ou surchargée
par quelque cause occasionnelle externe, ou par quelque désordre interne de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 39

l'archée, directeur de nôtre vie & de nôtre santé; alors ces excréments se
coagulent, ou se volatilisent selon l'idée qu'ils prennent par la fermentation
naturelle qui est viciée par ce désordre, & c'est par ce défaut que toutes les
minières des maladies sont engendrées; Ce qui fait que ces maladies ne
peuvent être chassées que par ceux qui connaissent bien premièrement la
nature du vice du ferment; Et en second lieu, qui connaissent aussi le remède
propre & spécifique, qui peut remettre nôtre nature, & qui peut apaiser les
irritations des esprits, qui sont causés ordinairement par la mauvaise
fermentation. Car si le ferment ou le levain est coagulatif, il faut connaître un
dissolvant spécifique, qui ne blesse point le ventricule; que s'il est dissolvant,
& qu'il fasse une coliquantion mauvaise des aliments & des parties; il faut
aussi que celui qui veut guérir connaisse le remède capable de réparer ce
défaut & de corriger ce désordre. C'est de-là que viennent les redoublements
des fièvres & la suite des accès, nonobstant l'usage de beaucoup de remède
qui ne les peuvent empêcher, à cause qu'on ne connait pas les effets de la
bonne ou de la mauvaise fermentation. Que si nous avions le loisir de nous
étendre ici sur plusieurs questions qui sont belles & curieuses; cette
Philosophie nous apprendrait encore la cause de plusieurs effet que les
hommes ignorent. J'en donnerai pourtant un échantillon en passant, sur cette
question qui se fait d'ordinaire; A savoir pourquoi les hommes étaient
beaucoup plus robustes, & vivaient sans comparaison beaucoup plus long-
temps avant le déluge, qu'après cette inondation universelle, Car nous
pouvons rendre deux raisons ou deux causes de cet effet & de ce merveilleux
changement, suivant ce que nous avons dit ci-dessus. La première est, que
comme le monde était dans son commencement, aussi n'y avait-il encore
aucune altération ni aucun changement dans les choses, qui n'est avenue que
par les divers mélanges & par les diverses mutations qui ont été introduites
dans les composés, en suite de la malédiction que le péché mérita. La seconde
est, parce que les eaux qui sont les matrices universelles de plusieurs
minéraux, & particulièrement celles des sels, n'avoient pas encore couvert
toute la terre; & n'avoient pas aussi par conséquent communiqué les
semences minérales à la nourriture de la famille des végétaux, ce qui a vicié
leur vertu, & qui a changé en quelque façon leur nature première: Dont la la
famille des animaux a été rendue participante de ce défaut, à cause qu'ils se
nourrissent des végétaux: Comme cela parait principalement dans la vigne qui
abonde en tartre qui est son sel, & que ce tartre soit une espèce de minéral.
cela parait par son action, qui travaille puissamment sur les minéraux, & qui
agit avec grande efficace sur les métaux, puis que toute action se fait par son
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 40

semblable, & qu'il faut qu'il y ait quelque rapport de l'agent au patient: mais
afin de ne point donner lieu ici à beaucoup d'objections, je n'entens parler en
cet endroit ci, que d'une similitude générique. après avoir ainsi déduit ces
choses, il n'est pas mai-aisé d'entendre ce que c'est proprement que l'impur:
C'est à savoir que ce sont des principes de différente nature, qui sont mêlés
avec des autres principes qui ne sont pas de leur famille ni de leur catégorie:
comme lors que les minéraux s'unissent en quelque façon avec les animaux,
ou avec les végétaux. Il est de plus aussi très-aisé de connaître comment le
pur se fourre dans toutes les choses par l'opposition qu'on fera de ce que
nous avons dit de l'impur. Mais à présent il est nécessaire de montrer,
comment on peut retirer & chasser l'impur; puis que c'est un principe de
mort & de destruction, comme le pur est un principe de vie, ainsi que nous
l'avons dit ci-dessus.

CHAPITRE III.
Comment on sépare l'impur de toutes les choses.

Nous avons dit que l'impur était ce qui pouvait interrompre la perfection des
actions qui conduisent le mixte puisque au but de sa prédestination naturelle;
il est donc très nécessaire de savoir le moyen de le délivrer de cet ennemi
domestique, qui se glisse insensiblement dans les composés. Or comme les
mixtes sont sous des genres divers & sous des espèces différentes, & qu'il y a
des différentes sortes d'impur; Les hommes ont aussi inventé plusieurs Arts,
pour ôter & pour corriger toutes les différences de ces impuretés. Et comme
la Chimie a pour objet en général toutes les choses naturelles; aussi s'efforce-
t-elle de montrer, comment on les pourra toutes garantir de ce qu'elles ont
d'impur: Mais parce que ce serait passer les bornes d'un abrégé, que
d'entreprendre de particulariser toutes les parties de cette doctrine: nous nous
contenterons seulement de parler des impuretés qui se rencontrent dans les
opérations chimiques: Car ce n'est pas nôtre dessein de traiter ici de
l'iatrochymie, qui pourrait remplir plusieurs volumes toute seule. Remarquez
seulement en passant qu'il y a deux voies pour chasser l'impur de toutes les
choses. La première est universelle & l'autre est particulière. La première est
une médecine universelle qui se tire, ou qui se peut tirer de plusieurs sujets,
après les avoir réduits autant qu'il est possible à l'Art à leur universalité, après
leur avoir ôté leur spécification & leur fermentation naturelle qui les avoir fait
être un tel ou tel mixte déterminé, car alors que cette médecine est réduite au
plus haut degré de son exaltation, par une digestion, par une coction & par
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 41

une maturation requise; elle est capable de faire sortir l'impur de tous les
corps indifféremment, parce qu'elle consume cet impur insensiblement, tant
par le moyen de la fixation, que par celui de la volatilisation. La seconde est
une médecine particulière, qui peut chasser par sa faculté & par sa vertu
spécifique une impureté particulière: ce qui n'est pourtant pas de peu
d'importance, puis que ces secrets ne se trouvent que par ceux qui mettent la
main à l'œuvre & qui joignent un travail continuel, avec une étude sans
relâche, qui raisonnent sur les choses après les avoir faites, & qui ne les
hasardent sur les malades, que sur une expérience fondée sur les théorèmes
infaillibles de la belle Philosophie & de la véritable médecine. Pour revenir
donc à nos opérations, nous avons dit ci-dessus que l'artiste séparait de
chaque mixte par le moyen du feu, cinq substances ou cinq principes tous
différents, qui quoi que très-purs peuvent être néanmoins dits impurs selon
divers égards, à savoir ou à l'égard l'un de l'autre, ou à l'égard de nôtre
intention. Car si nous n'avons besoin que de l'esprit de quelque chose, & que
cet esprit soit mêlé de quelque portion du flegme de ce mixte, nous disons
que cet esprit est impur à cet égard, & ainsi des autres principes. Or pour ce
qui concerne le moyen particulier de séparer ces sortes d'impuretés, nous en
traiterons au livre suivant, & particulièrement au premier Chapitre du dernier
livre, auquel nous renvoyons pour cet effet.

CHAPITRE IV.
Des substances pures qu'on tire des mixtes.

On peut encore tirer des mixtes des essences, outre les cinq substances, ou les
cinq principes que nous avons dit qu'on en tirait par le moyen du feu, & cela
par la diversification des opérations chimiques, qui changent en mieux les
mêmes principes de ces mixtes, & qui les conduisent à leur pureté. Ces
essences ne seront pas seulement dissemblables de corps de celui du
composé, dont elles auront été tirées; mais elles auront aussi des qualités &
des vertus qui seront beaucoup plus efficaces que celles dont seront
beaucoup plus efficaces que celles dont leur corps était orné durant sont
intégrité; elles en auront mêmes beaucoup plus que pas un des principes de ce
composé, après sa dissolution & après la séparation artificielle qui en aura été
faite; Mais quoi que ces essences merveilleuses aient divers noms chez les
Auteurs qui les appellent arcanes, magistères, élixirs, teintures, panacées,
extraits & spécifiques; elles sont néanmoins comprises sous le mot général de
pur. Cela se dit de la sorte, à cause qu'après avoir tiré ces essences des mixtes
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 42

on rejette ordinairement le reste comme impur. Paracelse dit en son premier


livre des Archidoxes que les six préparations suivantes; à savoir savoir les
essences, les arcanes, les spécifiques, les teintures & les extraits, sont
contenues dans le mystère de nature, qu'il appelle le Pur, & cela très-
savamment selon la diction Grecque πυρός qui signifie le feu; comme voulant
insinuer que ces essences sont rapprochées, & comme rendues semblable à
leur premier principe qui est de la nature du feu, puis que la lumière qui n'est
que feu, est le premier principe de toutes les choses: Il appelle aussi au même
lieu le corps l'impur, qui retient ce mystère en prison: C'est pourquoi il dit,
qu'il faut dépouiller ce mystère de toute corporeité si on veut en jouir, ce qui
sera montré dans la seconde partie de ce traité. Mais il est nécessaire de
remarquer ici, que lors que Paracelse dit qu'il faut dépouiller ce mystère de
toute corporeité si on veut en jouir, ce qui sera montré dans la seconde partie
de ce traité. Mais il est nécessaire de remarquer ici, que lors que Paracelse dit
qu'il faut dépouiller ce mystère de son corps, qu'il n'entend pas autre chose,
sinon qu'il lui faut ôter sont corps grossier, dans quoi il est emprisonné, pour
lui en donner un plus subtil, duquel il se puisse dégager & se spiritualiser
aisément, afin qu'il soit capable de passer jusque dans nos dernières
digestions, & de corriger tous les défauts que l'impur peut avoir causés. On
tire quelquefois ce mystère d'un seul mixte comme le magistère, on le tire
quelquefois de plusieurs composés comme l'élixir, ainsi que nous le
montrerons ci-après. Mais il ne sera pas hors de propos de faire un petit traité
des composés, tant des parfaits que des imparfaits & de leur variété, à cause
que nous en avons parlé souvent en ce traité, & que nous en parlerons
encore; puis que ces mixtes sont le sujet & la matière des opérations
chimiques, afin que cela puisse servir, comme pour la partie propre de la
physique, à laquelle on pourra recourir pour bien savoir la catégorie de
chaque corps. Nous traiterons donc dans le dernier chapitre de ce livre de la
génération & de la corruption naturelle des corps & de leur variété.

CHAPITRE V.
De la génération & de la corruption naturelle des mixtes & de leur diversité.

SECTION première.
De l'ordre que nous tiendrons en ce chapitre.

Pour bien entendre la nature des mixtes & de la mixtion, & pour bien
comprendre, comment ils sont engendrés purs ou impurs, il est nécessaire de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 43

bien savoir auparavant ce que c'est de l'altération, en suite de quoi il faut aussi
savoir ce que c'est que la génération & la corruption. C'est pourquoi il est bon
de dire succinctement quelque chose de la nature de l'altération, de la
génération, de la corruption & de la mixtion, avant que de faire la liste de tous
les mixtes, tant des parfaits que des imparfaits, qui sont les fruits de la nature,
l'objet de la Chimie, & par conséquent e sujet de ses opérations.

SECTION SECONDE.
De l'altération de la génération & de la corruption des choses naturelles.

Si vous voulez vous arrêter à l'étymologie de ce mot d'altération; vous


trouverez que ce n'est rien autre chose qu'un mouvement, par lequel un sujet
est fait ou rendu autre qu'il n'était auparavant: Ou bien encore, c'est un
mouvement pas lequel un sujet est changé accidentellement selon ses qualités.
C'est en cela que l'altération diffère de la génération; car la génération est un
changement essentiel & substantiel; & l'altération n'est qu'un mouvement
accidentel des qualités: Qu'aussi l'altération n'est que comme une disposition
& une voie pour parvenir à la génération ou à la corruption: & de là vient
qu'il y a deux sortes d'altération. L'une qui est perfective. & l'autre qui est
destructive. Dans l'altération perfective toutes les qualités gardent une juste
proportion, & une égale harmonie suivant la nature de leurs sujets, soit pour
leur conserver cette nature, ou pour leur en faire prendre une plus parfaite.
Mais dans l'altération destructive ou putréfactive, les qualités se dérèglent si
fort qu'elles éloignent tout à fait le sujet de sa constitution naturelle: comme
cela arrive bien souvent aux corps fluides qui ont une grande quantité de
flegme; ce qui se voit par exemple dans le vin, lors qu'il commence à se
corrompre & à s'éventer. Voici donc la différence qui est entre l'altération &
entre la génération; c'est que l'altération ne fait acquérir au sujet aucune
nouvelle forme substantielle; mais ce qui est substance dans ce sujet reçoit
quelque qualité en soi, de laquelle il était destitué auparavant, comme pour
exemple, lors que le froid ou le chaud s'engendre dans quelque plante ou dans
quelqu'animal. Mais la génération est un changement de substance qui
présuppose non seulement la production de nouvelles qualités; mais aussi
celle de nouvelles formes substantielles, comme lors que du pain il s'engendre
du sang, le sujet ou la matière de ce pain n'est pas seulement privée de la
qualité de pain; mais elle est aussi privée de la forme essentielle &
substantielle du pain, pour se revêtir de la qualité & de la forme du sang.
Remarqués néanmoins qu'on peut ici faire une question, à quoi il ne manque
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 44

point de réponse: Que lors qu'on fait manger quelque herbe médicinale à une
nourrice, pour communiquer la vertu de cette herbe à son lait; à savoir si c'est
la même qualité numérique, qui était dans l'herbe qui se trouve dans le lait; la
réponse est que non, quoi que ce soit la même qualité spécifique, ou plutôt la
même qualité générique: Car de même que le lait & une plante diffèrent
génériquement, la différence de leur qualité devrait être aussi tout à fait
générique. Mais pour parler plus nettement de ces choses, disons plutôt avec
Helmont, que la vertu de la plante était enclose dans sa vie moyenne, qui en
s'altère point ni ne se corrompt pas par les digestions; & qu'ainsi elle a été
portée jusque dans le lait: sans nous amuser davantage aux chicaneries
ordinaires de l'école, qui produisent beaucoup plus de doutes qu'elles ne
peuvent faire concevoir de vérités qu'elles ne peuvent faire concevoir de
vérités dans la Physique. Vous apprendrez d'ici, comment la génération d'une
chose fait la corruption de l'autre: & au rebours, que la corruption fait la
génération, c'est pourquoi nous ne dirons rien de la corruption, parce qui
entendra bien l'une de ces choses n'ignorera pas l'autre: nous montrerons
seulement succinctement en quoi la génération & la corruption diffèrent de la
création & de l'anéantissement ou de la destruction. La différence est, en ce
que la génération & la corruption présupposent une matière, qui doit être le
sujet de ces diverses formes; mais la création & la destruction ne requièrent
aucune matière; car comme l'une est la production de quelque chose tirée du
néant, l'autre est aussi réciproquement l'anéantissement de quelque chose
crée. La génération & la corruption sont des mouvements de la nature, &
d'une cause seconde & finie: mais la création & la destruction ne peuvent
venir que d'une cause infinie, parce qu'il y a une distance infinie entre l'être &
le non être, entre quelque chose & rien. Ces choses ainsi déduites, venons à la
mixtion, qui est double; à savoir l'une qui est impropre ou artificielle, & l'autre
qui est propre ou naturelle. L'impropre se prend pour une approche locale
des corps de diverse nature, qui sont confusément joints ensemble, ainsi un
monceau composé de froment & d'orge est dit improprement mixte. Cette
mixtion artificielle, en laquelle les parties sont de vrai mêlées ensemble; mais
cela, sans altération ni changement de toute la substance est encore double, à
savoir celle qui se fait par apposition & celle qui se fait par la confusion.
L'apposition se fait lors que les choses qui sont mêlées ensemble sont divisées
en si petites parties qu'à peine les peut-on voir, comme lors que les particules
de l'orge & du froment sont mêlées ensemble après avoir été réduites en
farine. La confusion se fait lors que les choses qui sont mêlées, ne sont pas
seulement divisées en parties imperceptibles, mais qu'elles sont aussi
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 45

tellement confuses entre elles comme lorsque les chartiers mêlent de l'eau
dans le vin, & lors que les Apothicaires mêlent des drogues ensemble, qui se
confondent de telle sorte, qu'on ne saurait plus en discerner aucune. La
mixtion naturelle & proprement dite, est une union étroite des substances, de
laquelle résulte quelque choses de substantiel, qui est néanmoins distinct des
autres substances, qui la constituent par le moyen de leur altération. Car par la
conjonction des principes, il s'engendre un mixte duquel la forme principale
est différente de celle de ses propres principes, comme cela se voit par la
résolution de ce mixte, suivant la maxime d'Aristote, qui dit que, Quod est
ultimum in resolutione, id fuit primum in compositione. Cette altération qui
cause l'unition, pour parvenir à l'union & à la mixtion, a été dépeinte lorsque
nous avons parlé de la jonction du sel & de l'esprit, de l'action du flegme &
du soufre, qui domptent l'acidité & l'acrimonie du sel & du mercure, & que
lors nous avons dit que la terre donne le corps & la solidité à toutes ces
diverses substances; c'est par le moyen de cette altération, de cette union & de
cette conjonction que se forme & que se fait le composé naturel. Que si on
objecte que ces principes sont plutôt artificiels que naturels, on trouvera la
réponse dans la première section du troisième chapitre du livre précédent.

SECTION TROISIESME.
De la différence des mixtes en general.

Après avoir assez amplement discouru des substances simples, pures &
homogènes que nous avons appelées du nom de principes; & après avoir
éclairci leurs diverses altérations devant leur union & devant leur mixtion qui
achèvent la perfection du composé, il reste que nous parlions des mixtes qui
résultent de cette action. Les mixtes sont parfaitement ou imparfaitement
composés selon la force ou la faiblesse de l'union de leurs principes. Le corps
qui est imparfaitement composé est celui qui n'a qu'une légère coagulation de
quelque principe, qui n'est pas de longue durée, & qui n'a point de maitresse
forme substantielle qui le rend différent essentiellement de ses principes,
comme la neige ou la glace, qui ne sont différentes de l'eau, que par
l'adjonction de quelques qualités étrangères: Le mixte parfait au contraire, est
celui qui a une forme substantielle principale, distincte des principes qui le
composent en suite de leur union parfaite, & qui est par conséquent de plus
longue durée, comme les minéraux les végétaux & les animaux. On appelle
météores les corps qui sont imparfaitement composés, dont la différence est
grande selon la diversité des principes, auxquels ils abondent, car il y en a qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 46

sont soufreux, d'autres qui sont nitreux, & les troisième aqueux, & ainsi des
autres; dont il faut que nous disions quelque chose, avant que de parler des
mixtes qui sont parfaitement composés, & en cela nous imiterons la nature
qui ne produit jamais de mixte parfait, qu'elle n'ait fait passer ses principes par
la nature météorique, comme nous le dirons ci-après, parce qu'elle ne doit, ni
ne peut passer d'une extrémité à l'autre sans passer par quelque milieu. Les
météores sont appelés des corps qui sont imparfaitement mêlés, & cela non
pas qu'ils aient la nature & la forme des mixtes; mais parce qu'encore qu'ils
gardent en quelque façon la nature des principes, si est-ce qu'ils diffèrent
néanmoins en quelque sorte de l'état naturel de ces principes là; & c'est pour
cette cause qu'ils semblent être d'une condition & d'une nature moyenne
entre les principes purs & simples, & les corps qui sont parfaitement
composés de ces mêmes principes: Ils sont aussi dits mixtes imparfaits, à
cause de leurs soudaine génération, & à cause de leur soudaine dissolution;
car comme la coagulation ou la mixtion des principes en ces corps-là est
imparfaite; aussi ne peuvent-ils être durables; mais ils repassent soudainement
& facilement en la nature du principe qui prédominait en eux. La cause
matérielle est éloignée de ces mixtes imparfaits ou de ces météores, ce sont les
principes, & la plus prochaine ce sont les fumées ou les esprits, auxquels ces
mêmes principes sont volatilisés & spiritualisés par la vertu de quelque cause
efficiente. Mais remarquez ici qu'il y a deux espèces d'esprits ou de fumées,
qui sont bien différentes l'une de l'autre, à savoir les vapeurs & les
exhalaisons: la vapeur est un esprit ou une fumée chaude & humide, & qui est
par conséquent produite du flegme si elle est aqueuse, de l'huile ou du soufre
si elle est inflammable, ou du mercure si elle est venteuse & spirituelle.
L'exhalaison est une fumée chaude & sèche, & qui par conséquent est
engendrée d'un corps terrestre & d'un principe de sel: Il faut aussi prendre
garde que la vapeur est dite chaude & humide, parce que l'eau est convertie
en vapeur, est qu'elle est soulevée en haut par le moyen du feu qu'elle a en
elle, & c'est pour cette raison qu'elle est appelée météore, ou un corps
imparfaitement composé de quelques principes. Pour ce qui regarde la
doctrine des météores en particulier; ceux qui seront curieux d'en savoir le
détail, liront les Auteurs qui ont écrit expressément de cette science: car ce
serait passer les justes bornes d'un abrégé, tel que nous l'avons proposé dans
l'avant-propos si nous entreprenions d'en parler exactement dans ce traité
chimique.

SECTION QUATRIESME.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 47

De la diversité des mixtes parfaits.

Après avoir montré que la nature tend toujours à la corporification & à la


spiritualisation des mixtes & des principes, par le moyen de l'esprit universel,
& par la vertu du caractère des matrices particulières, & que cela se faisait par
l'opération du ferment, & par l'impression de l'idée une fois reçue: Il faut
aussi que nous discourions de ces mixtes qui sont engendrés, comme nous
l'avons déjà dit plusieurs fois par le seul esprit universel, revêtu de quelque
idée météorique; comme cela se voit en la résolution des métaux & des autres
minéraux, qui sont convertis en fumées & en exhalaisons, avant que de
s'éclipser à nôtre vue, pour se réunir à l'esprit universel, d'où nous recueillons
qu'il faut aussi qu'ils aient gardé & observé ces mêmes degrés de production,
dans leur génération, dans leur corporification, & dans leur coagulation. Le
corps qui est parfaitement composé, est animé ou inanimé; le mixte animé est
celui qui est orné d'une âme ou d'une forme vivifiante, comme la plante, la
bête & l'homme; comme au contraire, le mixte inanimé est celui qui est privé
de toute vie apparente, qui consiste au sentiment & au mouvement. Mais on
demande ici, si les minéraux sont animés ou non: à quoi nous répondons
brièvement, sans apporter les raisons accoutumées de peur d'être ennuyeux,
qu'encore qu'on n'aperçoive pas dans ces corps, qui sont les fruits du centre
de la terre, des opérations vitales si manifestes, que celles qui se remarquent
dans les plantes & dans les animaux, si est-ce toutefois qu'ils n'en sont pas
tout à fait dépourvus, puis qu'ils se multiplient par une continuelle
perpétuation; ce qui fait dire que comme ils ont une forme multiplicative de
leur espèce, qu'aussi ont ils de la vie. Quelques anciens ont reconnu cette vie,
comme Pline le témoigne, lors qu'il dit au dixième chapitre du troisième de
ses livres, Spumam nitri fieri, cum ros cecidisset, praegnantibus nitrariis, sed
non parientibus. Concluons donc que les minéraux vivent tant qu'ils sont
attachés à leur racine & à leur matrice, à cause qu'il y prennent accroissement:
mais que lors qu'ils en sont séparés, on les appelle justement des mixtes
inanimés; de même que le tronc d'un arbre qui est séparé de sa racine
s'appelle légitimement mort. Nous les appellerons dorénavant en ce sens, des
corps inanimés, comme aussi beaucoup d'autres, quoi que tirés des corps
animés. Il y a de cette façon deux espèces de corps inanimés, les uns sont tirés
de la terre, & les autres sont tirés des mixtes mêmes, soit animés ou inanimés:
ceux qui sont tirés des entrailles de la terre sont appelés minéraux, dont il y a
trois espèces, à savoir les métaux, les pierres & les moyens minéraux, qu'on
appelle aussi marcassites. Le métal est un mixte qui s'étend sous le marteau, &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 48

qui se fond au feu. Les marcassites sont fusibles au feu: mais elles ne
s'étendent pas sous le marteau: & les pierres ne s'étendent point sous le
marteau ni ne se fondent au feu. Quant aux mixtes qui ne se tirent pas de la
terre, on les tire ordinairement des corps animés par l'artifice humain, comme
les fruits, les semences, les racines, les gommes, les résines, la laine, le coton,
l'huile, le vin & diverses autres parties tranchées & séparées des végétaux &
des animaux qui ne sont plus considérées comme organiques; on se sert aussi
des animaux tous entiers, lors qu'ils sont privés de leur vie & de leur âme.
Nous traiterons brièvement de tous ces mixtes, tant des animés que des
inanimés dans les sections suivantes.

SECTION CINQUIESME.
Des moyens minéraux ou des marcassites.

Les moyens minéraux, sont des fossiles qui ont une nature moyenne entre les
métaux & les pierres, à cause qu'ils sont participants en quelque chose de
l'essence de ces deux corps: car ils conviennent avec les métaux par leur
fusion, ils répondent aussi aux pierres par leur friabilité. Les moyens
minéraux sont la plupart des sucs métalliques, dissous ou condensés, ou bien
ce sont des terres métalliques & minérales. Les principaux sucs métalliques
sont, premièrement le sel, qui est un corps fort friable, qui se résout à
l'humide & qui se coagule au sec; ce qui fait juger que le principe qui abonde
en ce mixte est le sel dont il tire son nom; on juge aussi que puis que c'est un
mixte, qu'il n'est pas aussi par conséquent destitué des autres principes,
comme cela se voit par l'action du feu sur ce composé. Les sels sont naturels
ou artificiels; la nature engendre les premiers, qu'on appelle des sels fossiles:
L'Art fait les sels artificiels, c'est pourquoi il y en a plusieurs espèces, comme
pour exemple, le sel gemme, le sel armoniac, le salpêtre ou le sel nitre, le sel
de puits, le sel marin, le sel de fontaines, les aluns & les vitriols, qui ont tous
des qualités spécifiques, & qui sont différentes les unes des autres, selon la
nature des principes auxquels ils abondent, qui sont ou fixes ou volatiles, ou
qui sont dissolvants ou coagulants, comme cela se peut voir par la diversité
des opérations, qu'on peut faire sur chaque espèce de ses sels. Les bitumes
suivent les sels, qui contiennent sous eux une grande diversité d'espèces,
comme sont, l'asphalte, l'ambre ou le karabe, l'ambre gris, le camphre, le
naphte, le pétrole & le soufre: & remarquez que nous ne parlons pas ici du
soufre principiel de toutes le choses: mais que nous parlons d'un suc minéral
gras & fétide, qui a en soi une partie subtile qui est inflammable, & une autre
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 49

qui est terrestre & vitriolique, par laquelle il détruit les métaux & s'éteint
aisément si elle abonde. Le soufre duquel nous nous servons est ou vif, c'est à
dire tel qu'il est tiré de la terre, & qui n'a pas passé par l'examen du feu: où il
est préparé par le feu, tel que nous le voyons en forme de canons ou de
magdaleons. L'Art tire de ces mixtes bitumineux plusieurs remède différents
pour la Médecine, comme nous le ferons voir dans le dernier livre de la
seconde partie de ce traité chimique. L'arsenic est ou naturel ou artificiel, le
naturel contient sous soi trois espèces, qui sont l'orpin qui est ainsi appelé, à
cause de sa couleur d'or, la sandaraque qui est rouge & le réalgar qui est jaune.
L'artificiel se fait par la sublimation du naturel avec le sel. L'antimoine est
aussi naturel, qui est celui qu'on appelle minéral; ou artificiel, qui est celui que
nous achetons, qui est passé par la fonte & qui est réduit en pains, nous
parlerons particulièrement du choix qu'on en doit faire, de ses parties
constituantes, & des différentes sortes de ce minéral dans la pratique. Le
cinabre est un corps minéral composé de soufre & de mercure ou d'argent
vif, qui sont coagulés ensemble jusques à une dureté pierreuse: le naturel se
tire des mines qui est mêlé plus ou moins de sable; l'artificiel se fait par la
sublimation du soufre & du mercure mêlés ensemble. La cadmie est naturelle
ou artificielle, la naturelle est une pierre métallique qui contient en soi le sel
volatil & l'impur de quelque métal, il y en a une infinité d'espèces qui sont
différentes en couleurs, en vertus & en consistance. L'artificielle se trouve
dans les fourneaux où se fait la fonte des métaux, & ce n'est rien autre chose
que le sel volatil ou la fleur des métaux, qui est sublimée & attachée aux
parois du fourneau, ou qui s'élève comme une folle farine jusques au toit du
lieu où se font les fontes métalliques, il y en a aussi de différentes espèces,
comme le pompholix, le spode & la tuthie. L'autre espèce des marcassites, ce
sont les terres minérales, comme les bols, la terre de Lemnos, la terre de
Silesie, la terre de Blois, la croie, l'argile, & toutes les autres sortes de terres
minérales. On pourrait encore ajouter les terres artificielles, comme les
différentes sortes de chaux qui se font de diverses pierres, qui contiennent en
elles un sel corrosif & un feu caché. Mais avant que de commencer la section
des métaux, il faut éclaircir une difficulté qui se présente en cet endroit: qui
est, que puis que les sels sont mis entre les sucs métalliques; comment se
peut-il faire que le sel armoniac qui est un sel, & quelques espèces de terres
métalliques dont nous avons parlé, soient mises au nombre des marcassites,
vu que les marcassites ou les moyens minéraux ne s'étendent pas de vrai sous
le marteau: mais qu'ils se fondent néanmoins: car il est constant que le sel
armoniac ne se fond pas, au contraire il se sublime, & encore que ces terres
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 50

ne se fondent pas aussi, mais qu'elles se calcinent ou se subliment en fleurs


métalliques. Il faut répondre à cela, qu'il est vrai que si on met le sel armoniac
tout seul dant un creuset, qu'il ne se fondra pas, mais qu'il se sublimera: Qu'il
est néanmoins très-vrai que si on mêlait ce même sel avec d'autres sels qu'il se
fondrait avec eux, comme il est vrai aussi que si on mêlera les terres
métalliques seules au feu, qu'elles se calcineront plutôt que de se fondre: mais
si on les allie avec quelque corps fusible qu'elles se fondront: comme pour
exemple, lors qu'on mêlera la pierre calaminaire avec poids égal de cuivre de
rozette, elle se fond avec ce metal, & le change en cuivre jaune qu'on appelle
laitton, & l'augmente de cinquante pour cent. Il faut donc remarquer que
quand on divise les fossiles en métaux, en pierres & en marcassites, qu'il ne
faut entendre autre chose par les marcassites ou par les moyens minéraux,
que les corps qui ont quelque milieu ou quelque relation avec la nature des
pierres ou avec celle des métaux, soit à raison de la fusibilité, soit à raison de
l'extendibilité, soit à celle de la dureté, ou à celle de la mollesse. Ainsi ce beau
mixte, qui semble être le chef-d'œuvre de l'Art qui est le verre, se doit
rapporter selon ce sens aux marcassites, vu qu'il se fond aisément, & que
néanmoins il ne se peut étendre sous le marteau, si vous n'en exceptez celui
qui fut rendu malléable à Rome, dont le secret est péri avec son auteur & son
inventeur.

SECTION SIXIESME. Des métaux.

Les métaux sont des corps durs qui sont engendrés dans les matrices
particulières des entrailles de la terre, qui peuvent être fondus au feu. Le
nombre des métaux est ordinairement septenaire, on rapporte ce nombre aux
sept plantes, dont ils empruntent quelquefois les noms. On divise les métaux
en parfaits & en imparfaits; les parfaits, ce dit-on, sont ceux que la nature a
poussés jusques à une dernière & parfaite fin. Les marques de cette perfection
sont la fixation parfaite, une très exacte mixtion & union des parties
constitutives de ces corps, qui est suivie de pesanteur, de son & de couleur,
qui sont capables d'une longue fusion & d'une très forte ignition, sans
altération de leurs qualités, & sans perte de leur substance: Il y en a deux de
cette nature, qui sont le Soleil & la Lune, ou l'or & l'argent. Les métaux
imparfaits sont de deux sortes, à savoir les durs & les mols; les durs sont ceux
qui se mettent plutôt en ignition qu'en fusion, comme Mars & Venus ou le fer
& le cuivre, les mols sont ceux qui se mettent plutôt en fusion qu'en ignition,
comme Jupiter & Saturne ou l'étain & le plomb. On met pour le septième
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 51

métal le Mercure ou l'argent vif, qui est un métal liquide qu'on appelle à cette
cause fluide, comme on appelle les autres solides. Cependant quelques-uns le
rayent du nombre des métaux à cause de cette fluidité, & le mettent entre les
choses qui ont de l'affinité avec les métaux, comme étant un espèce de
météore qui tient le milieu entr'eux, plusieurs veulent mêmes qu'il en soit la
première matière. On distingue le métaux & les minéraux de sexe, & selon
cela on se sert de divers menstruës pour leur dissolution, ainsi il n'y a que les
eaux régales qui puissent dissoudre l'or, le plomb & l'antimoine qu'on estime
être les mâles, & les eaux fortes simples sont capables de dissoudre tous les
autres qu'on croit être les femelles. Il faut éclaircir en peu de mots quelques
questions qui se font sur la nature métallique avant que de finir cette section.
On demande premièrement si lorsque plusieurs métaux sont fondus
ensemble, s'il en résulte après ce mélange quelque espèce métallique qui soit
différente des métaux dont elle est composée. Il faut répondre négativement,
à cause que ce n'est pas une vraie mixtion & encore moins une étroite union,
mais que c'est plutôt une confusion, puis qu'on les peut encore séparer les
uns des autres. On doute aussi les métaux différent entr'eux spécifiquement,
ou s'ils ne diffèrent seulement que selon le plus & selon le moins de
perfection: mais Scaliger répond à cela que la nature n'a pas plutôt produit les
autres métaux pour en faire de l'or que les autres animaux pour en faire des
hommes; on peut encore dire là dessus que Dieu a créé la diversité des
métaux, tant pour la perfection & l'embellissement de l'univers, que pour les
différents usages auxquels les hommes les emploient:
Il faut néanmoins confesser que les minéraux & les métaux imparfaits
tiennent toujours de l'un ou de l'autre des deux métaux parfaits & le plus
souvent de tous les deux ensemble, comme cela se prouve par l'extraction
qu'en font ceux qui ont le secret de cette séparation, soit après une digestion
précédente, soit en les examinant par le véritable séparateur, qui est le feu
externe, qui excite la puissance de feu intérieur des choses, & qui est le seul
instrument des sages, pour faire paraitre la vérité de ce que je viens de dire: ce
qui fait conclure, que ces métaux & ces minéraux imparfaits tendent
continuellement à la perfection de leur prédestination naturelle, pendant qu'ils
sont encore dans le ventre de leur mère, ce qu'ils ne peuvent plus faire lors
qu'ils font arrachés de leurs matrices. Cette question est ordinairement suivie
de celle qui demande, si l'Art est capable de pouvoir changer un métal
imparfait & de le pousser par cette métamorphose jusques à la perfection de
l'un des deux principaux luminaires: Il faut ici répondre affirmativement,
parce qu'il est vrai, que la nature & l'Art peuvent faire des belles
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 52

transmutations en appliquant l'agent au patient: mais la difficulté se trouve


presque insurmontable, d'autant qu'il faut trouver précisément le point & le
poids de nature: & c'est ce travail qui a tourmenté depuis plusieurs siècles les
esprits de tant de curieux opiniâtres, qui leur a fait user leurs corps & vider
leurs bourses. La dernière question qui se fait est, à savoir si l'or peut être
rendu potable: c'est ce qu'on ne doit point révoquer en doute, parce que
l'expérience montre qu'il peut être mis en liqueur: mais le principal est de
savoir si cette liqueur peut nourrir, comme plusieurs prétendent le persuader;
c'est ce que je nie absolument, parce qu'il n'y a nulle analogie & nulle
correspondance entre l'or & nôtre corps, ce qui néanmoins se doit trouver
nécessairement entre l'aliment & le corps alimenté, or il n'y a nulle proportion
entre la nature métallique & la nature animale, il ne faut pas toutefois douter
que cette liqueur ne soit une médecine très-souveraine, lors qu'elle est faite
avec un dissolvant qui soit ami de nôtre nature, & qui soit capable de
tellement volatiliser l'or, qu'il ne soit pas possible à l'Art de le recorporifier en
métal, car quand il est réduit à ce point-là, c'est alors qu'il passe jusques dans
les dernières digestions, où il corrige tous les défauts qui s'y rencontrent, &
ainsi il altère & change nôtre corps en mieux, pourvu qu'on en sache bien
l'usage & la dose, autrement ce serait plutôt un ennemi dévorant qu'un hôte
agréable & familier.

SECTION SEPTIESME.
Des pierres.

Les pierres sont des corps durs qui ne s'étendent sous le marteau ni ne se
fondent au feu, elles sont engendrées dans leurs matrices particulières d'un
suc emprunt de Pidée & du ferment lapidifique; elles prennent leurs diverses
couleurs des diverses mines, par où passe leur suc lapidifique & leur fumée ou
leur esprit coagulatif. Les pierres sont opaques ou transparentes, les
transparentes sont colorées ou sans couleur: ainsi on peut dire avec
apparence, que l'esprit coagulatif de l'émeraude passe par un une mine de
vitriol ou de cuivre, celui de l'opale par une mine de soufre, & celui du rubis
& de l'escarboucle par une mine d'or, les grenats & quelques autres pierres de
cette nature tirent leur couleur du fer, & cela se prouve par la pierre d'aimant
qui les attire à soi, & ainsi des autres pierres: mais l'esprit coagulatif du
diamant & du cristal de roche n'est qu'un pur & simple ferment pétrifiant qui
est privé de toute sulfuréité tingente; qui ne leur cause par conséquent que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 53

cette belle transparence qu'ils ont. On remarque que les pierres opaques ou
lucides ne s'engendrent pas seulement dans les entrailles de la terre ou dans
les eaux, mais qu'elles s'engendrent aussi dans les entrailles & dans les viscères
de toute sorte d'animaux, comme le prouvent les plus curieux Physiciens.
Cela soit dit brièvement touchant la nature des minéraux, car pour ce qui
concerne la doctrine de leur histoire particulière, il la faut rechercher chez les
naturalistes qui en ont écrit expressément & exactement, comme Georgius
Agricola & Lazarus Erker; car nous n'avons intention que de faire un abrégé
des catégories auxquelles vous pourrez rapporter tous les mixtes naturels qui
en ressortiront.

SECTION HUITIESME.
Des autres mixtes, tant des animés que des inanimés.

Nous avons dit ci-dessus qu'il y avait deux sortes de mixtes inanimés; à savoir
ceux qui se tirent du ventre de la terre & ceux qui n'en sont pas tirés, c'est
pourquoi il ne reste plus qu'à vous parler des derniers, vu que nous vous
avons suffisamment discouru des premiers, selon l'intention de nôtre
raccourci. Ceux qui sont de ce dernier ordre sont les sucs & les liqueurs qui se
tirent des plantes par expression; comme aussi des animaux médiatement ou
immédiatement: comme le vin, l'huile, le vinaigre, les gommes, les résines, les
fruits, les graisses, le lait, les cadavres & ses diverses parties, & plusieurs
autres choses qui servent de remède pour la restauration de la santé des
hommes. Les mixtes animés sont les végétaux ou les animaux, les végétaux ou
les plantes sont parfaites ou imparfaites, les plantes parfaites sont celles qui
ont & racine & surface; & les imparfaites sont celles qui manquent ou de
racine ou de surface; les truffes sont de cette espèce, car toute leur substance
est racine, & les champignons auxquels on ne voit point du tout ou fort peu
de racine. Les plantes parfaites sont divisées en herbe, en arbrisseau & arbre,
& chacun de ces genres est encore subdivisé en une infinité d'espèces
différentes, dont on apprend les noms des Botanistes. Les parties des plantes
parfaites sont principales ou moins principales, les principales sont celles qui
servent l'âme vegetative pour faire ses fonctions, elles sont similaires ou
dissimilaires; les similaires sont liquides ou solides; les liquides sont les sucs &
les larmes, que si elles sont aqueuses elles se coagulent en gommes, & si elles
sont sulfurées elles se coagulent en résines, & c'est la raison pourquoi les
gommes se dissolvent dans les liqueurs de la nature aqueuse, & que les résines
ne peuvent être dissoutes que par les huiles ou par les liqueurs qui lui sont
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 54

analogues. Les parties solides sont la chair & les fibres de la plante. Les
parties dissimilaires, c'est à dire celles qui contiennent en elles une diversité de
substances, sont perpétuelles ou annuelles: les perpétuelles & celles qui durent
longtemps sont la racine, le tronc, l'écorce, la moelle & les rameaux: les
annuelles sont celles qui renaissent tous les ans, comme les bourgeons, les
fleurs, les feuilles, les fruits, les semences &c. De même donc que les plantes
ont une grande diversité de parties, & qu'elles sont divisées en plusieurs
espèces; de même aussi les animaux, qui ont des parties similaires & des
dissimilaires sont divisés en une grande quantité d'espèces, car ils sont
raisonnables ou irraisonnables: les irraisonnables ou les bêtes sont parfaites
ou imparfaites: les parfaites sont celles qui n'ont point de césure & qui
engendrent du sang pour la nourriture de leurs parties: & les imparfaites qui
sont les insectes, sont celles qui n'engendrent point de sang & qui sont
divisées par césure. Toutes les bêtes, tant les parfaites que les imparfaites sont
ou gressiles ou reptiles, ou natatiles ou volatiles. Que si vous desirez de vous
rendre savants dans l'histoire de ces animaux, il faut lire Aldroandus qui en a
écrit très-exactement. Pour la connaissance de l'homme & de ses parties, il
faut consulter les Anatomistes.

CHAPITRE VI.
Comment la Chimie travaille sur tous ces mixtes pour en tirer le pur, & pour
en rejeter l'impur.

Vous voyez par le dénombrement de ces mixtes combien l'empire de la


Chimie est est de très-grande étendue, puisque son travail s'occupe sur tous
ces composés si différents: car elle peut prendre celui qui lui plait de tous ces
corps, ou pour le diviser en ses principes, en faisant la séparation des
substances dont ils sont composés; ou elle s'en sert pour tirer le mystère de
nature qui contient l'arcane, le magistère, la quinte-essence, l'extrait & le
spécifique en un degré beaucoup plus éminent que le corps duquel on le tire;
parce que ce corps est changé & exalté par la préparation chimique qui sépare
l'impur pour parachever ce mystère: comme cela se verra au livre des
opérations: car il ne se faut pas contenter de l'étude & de la lecture des
œuvres de Paracelse & principalement de ses livres des Archidoxes, que je
vous ai déjà recommandés: mais il faut aussi mettre la main à l'œuvre pour
entrer dans l'intelligence de ses énigmes, sans se rebuter pour le temps qu'on
y doit employer, pour la peine qu'on y prend, ni pour les frais qu'on emploie;
comme font ordinairement ceux qui croient & qui s'imaginent pouvoir
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 55

devenir habiles hommes par la lecture de quelques Auteurs, qui ne se fondent


que sur l'autorité de leurs prédécesseurs, & qui laissent en arrière l'expérience
& la recherche des secrets de la nature, quoi que ce soit la principale colonne
de toute la bonne Philosophie naturelle, & par conséquent celle de la bonne
médecine. Pour parvenir à nôtre but, nous finirons nôtre Théorie pour entrer
dans la Pratique, afin que l'une fasse mieux entendre l'autre.
Fin de la Theorie.

SECONDE PARTIE Du Traité de la Chimie, en forme d'abregé.

LIVRE PREMIER. Des termes nécessaires, pour entendre & pour faire les
opérations chimiques.

PREFACE. Nous vous avons montré dans la première partie de ce traité les
fondements, sur quoi toute la Théorie de la Chimie est appuyée: mais parce
que nous avons dit dans nôtre Avant propos, que la Chimie est une
Philosophie sensale, qui ne reçoit & qui n'admet que ce que les sens lui
démontrent & lui font paraitre; il est temps de venir à la pratique & aux
opérations, pour examiner si tout ce que nous avons dit ci-dessus est fondé
sur les sens. Personne ne doit trouver étrange que la science mette la main à
l'œuvre, puis que l'opération n'est que pour la contemplation, & que la
contemplation n'est que pour l'opération, ce qui fait que ces deux choses
doivent être inséparables. Que s'il est vrai que toutes les doctrines & toutes les
sciences doivent commencer par les sens, selon cette maxime qui dit, Nihil
esse in intellectu, quin prius non suerit in sensu, je trouve très à propos qu'on
ait les sens bien informés & bien instruits de plusieurs expériences avant
qu'on se puisse occuper theoretiquement & contemplativement, sur toutes les
choses naturelles: de peur qu'on ne tombe dans les mêmes fautes de ces
Philosophes superficiels, qui se contentent de philosopher sur les principes de
quelque science, dont l'expérience découvre la fausseté. Comme pour
exemple, n'est-ce pas un erreur bien manifeste, de se persuader que la flamme
ou la fumée qui sort de quelque mixte par une violente résolution, soit un feu
ou un air élémentaire, & quelque chose de bien simple; vu que si on les retient
dans un alambic ou dans quelqu'autre récipient: L'expérience fera voir aux
sens que cette flamme ou cette fumée ne sont pas des éléments purs, & que
ce ne sont pas aussi des mixtes imparfaits; mais que c'est quelquefois le corps
même d'un mixte très parfait, comme il appert bien clairement par la
sublimation du soufre, & par celle du sel armoniac, & par les fumées du
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 56

mercure qui est le vif argent, qui ne sont autre chose que le même mercure,
qui prent toute sorte de forme & de couleurs, comme le Prothée des anciens
Poëtes; mais qui reprend néanmoins sa première par la revivification. Ce que
nous venons de dire, fait voir qu'il ne faut pas donner un jugement téméraire
sur les choses; comme de dire que toute fumée est air, à cause qu'elle a
quelque ressemblance avec l'air: Car quoi que toute vapeur & toute exhalaison
soit semblable à la vue, si est-ce qu'elles sont d'une nature fort différente;
comme cela se voit par ceux qui les épluchent & qui les examinent à fonds,
après les avoir logées dans leurs vaisseaux; & c'est ce que nous ferons voir par
les opérations, dont nous traiterons dans cette dernière partie. Mais parce
qu'on rencontre dans la pratique de ces opérations plusieurs termes qui sont
essentiels à l'art chimique, & qui sont assez difficiles à entendre, il est
nécessaire de les expliquer avant que de traiter de ces opérations. Nous
parlerons donc en ce premier livre, premièrement des diverses espèces de
solutions & de coagulations, à cause qu'une des principales fins de la Chimie
est de spiritualiser & de corporifier, pour séparer par ce moyen le pur de
l'impur. Et suite de quoi nous enseignerons les divers degrés du feu, par le
moyen duquel on parvient avec l'aide de plusieurs fourneaux, & de beaucoup
de vaisseaux différents à cette véritable exaltation, qui tire du mystère de
nature de chaque mixte l'arcane , l'élixir, la teinture ou quelque sublime
essence, qui soit graduée jusqu'à un tel point qu'une seule goute, ou un seul
grain de ces remède merveilleux, fassent plus d'effet sans comparaison, que
plusieurs livres du mixte grossier & corporel, dont ces médicaments auront
été tirés.

CHAPITRE I.
Des diverses espèces de solutions & de coagulations.

Encore que la Chimie ait pour objet tous les corps naturels, si est-ce qu'elle
travaille particulièrement sur le corps mixte, duquel elle enseigne l'exaltation
par le moyen de la solution & par celui de la coagulation, qui contiennent
sous elles diverses espèces d'opérations, qui tendent toutes, ou à la
spiritualisation, ou à la corporification des minéraux, des végétaux, ou des
animaux: si bien que l'exaltation de quelque mixte, n'est rien autre chose; que
la plus pure partie de ce même mixte, qui est réduite à une suprême
perfection, par le moyen de diverses solutions & coagulations qui auront été
plusieurs fois retirées. Pour parvenir à réduire quelque chose au point de son
exaltation, il faut premièrement séparer le pur de l'impur, ce qui se fait
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matériellement ou formellement: matériellement, par la cribration, l'ablution,


l'édultoration, la détersion, l'effusion, la colation, la filtration, & la
despumation: formellement par la distillation, par la sublimation, par la
digestion & par plusieurs autres opérations reiterées, dont nous parlerons ci-
après. après avoir fait la séparation du pur & de l'impur, il faut rejeter l'impur
pour parvenir à une exaltation parfaite, & mettre le pur; premièrement en
solution & puis en coagulation, ce qui se fait, ou en le réduisant en fort
petites parties, ou en liqueur ou en quelque corps solide, par le moyen des
opérations qui suivent, à savoir la limation, la rasion, la pulvérisation,
l'alkoholisation, l'incision, la granulation, la lamination, la putréfaction, la
fermentation, la macération, la fumigation qui est seiche ou humide, la
cohobation, la précipitation, l'amalgamation, la distillation, la rectification, la
sublimation, la calcination qui est actuelle ou potentielle, la vitrification, la
projection, la lapidification, l'extinction, la fusion, la liquation, la cémentation,
la stratification, la réverbération, la fulmination ou la détonation, l'extraction,
l'expression, l'incération, la digestion, l'évaporation, la dessiccation,
l'exhalation, la circulation, la congélation, la cristallisation, la fixation, la
volatilisation, la spiritualisation, la corporification, la mortification & la
revivification. Et c'est de tous ces termes différents; dont il faut que nous
donnions une claire intelligence en ce chapitre. La criblation est lors qu'on
passe sa matière battue au mortier à travers le tamis ou à travers du crible,
l'une est la contusion parfaite & l'autre la grossière. L'ablution ou la lotion se
fait lors qu'on lave sa matière dans de l'eau pour la nettoyer de ses impuretés
les plus grossières. Et lors que la matière est descendue au fonds de l'eau par
inclination, cela s'appelle effusion. L'édulcoration est l'opération, par laquelle
on sépare les parties spiritueuses, salines & corrosives des préparations
chimiques, qui se font par la calcination actuelle ou potentielle. On purge par
la détersion la matière qui ne peut souffrir l'eau sans altération de ses qualités
ou sans déperdition de sa substance, que si la matière se met dans quelque
liqueur convenable, & qu'on la passe grossièrement en suite, soit à travers un
linge ou à travers de quelqu'autre couloir de drap ou d'étamine, cela se
nomme colation ou percolation: mais si cette opération se fait à travers de
quelque chose de plus compact & de plus serré, cela s'appellera filtration qui
se fait par le drap, par le papier ou par la languette; celle qui se fait par le
papier est la plus exacte & la plus nette. La despumation n'est rien autre chose
que la séparation qui se fait de l'écume, ou des autres ordures qui surnagent
au dessus des matières, avec quelqu'instrument propre à cet effet. La limation
est la solution de la continuité corporelle de quelque mixte par une lime
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d'acier, elle a son usage dans les trois familles des composés, car on lime les
os des animaux, les bois des végétaux, comme aussi les corps des métaux les
plus durs & les plus solides. La rasion a beaucoup d'affinité avec la limation;
mais elle se fait avec quelqu'instrument plus tranchant, comme avec un
couteau ou quelqu'autre chose de pareille nature, on la peut aussi rapporter en
quelque façon à l'incision. La pulvérisation, ou la contusion, ne sont rien
autre chose que la réduction de quelque mixte en poudre, par le moyen de la
trituration dans un mortier sur le marbre, ou sur le porphyre. Que si on réduit
la matière en poudre très subtile, & qui soit impalpable & imperceptible, cela
s'appelle alkoholisation; qui se dit aussi quelquefois des choses liquides,
comme on appelle l'alkohol de vin, ou des autres esprits volatils &
inflammables, lors que ces esprits sont tellement dépouillés de leur flegme,
qu'ils brûlent & eux & la matière, qu'ils ont trempé comme du linge, du
papier ou du coton. On met par la granulation les matières minérales &
métalliques en grenaille: & par la lamination on la bat & l'étend en petites
lames déliées comme sont, l'or, l'argent & le cuivre en feuille. La putréfaction
se fait lors que le mixte tend à sa corruption, par une chaleur humide sans
aucun mélange: Que si cela se fait par le mélange & l'addition de quelque
levain, qui est le ferment, comme du tartre, du sel commun, de la levure de
bière, du levain, ou du ferment ordinaire & de la lie de vin, cela prend le nom
de fermentation. La macération est lors qu'on met quelque matière en
infusion dans un menstruë; qui n'est que quelque humeur, ou quelque liqueur
convenable & appropriée à vôtre intention, pour extraire la vertu du composé
sur lequel on agit, cette opération demande le temps propre & nécessaire
pour l'extraction, selon le plus ou le moins de fixité du corps sur lequel on
travaille. La fumigation est une corrosion des parties extérieures de quelque
corps, qui se fait par quelque vapeur, ou par quelque exhalaison acre &
corrodante: si c'est par une vapeur, comme par celle du vinaigre, c'est une
fumigation humide: & si c'est par une exhalaison, comme par la fumée du
plomb ou de l'argent vif, c'est une fumigation seiche, qui calcine les métaux
réduits en lames, & qui les rend si friables, qu'on les peut après réduire
facilement en poudre. La cohobation se fait, lors qu'il est nécessaire de rejeter
souvent le menstruë, qui a été tiré d'un ou de plusieurs mixtes, sur les propres
fèces ou le reste de ces mixtes, soit pour en tirer les vertus centriques, qui
sont enfermées dans ces composés, soit pour faire que ces mêmes fèces se
refournissent & reprennent ce qu'elles avaient laissé volatiliser par le moyen
de la chaleur dans la distillation, & c'est dans cette seule opération que la
cohobation à lieu. La précipitation fait quitter le menstruë dissolvant au corps
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que ce menstruë avait dissout, ce qui se fait par l'analogie, qui est entre les sels
& les esprits; car ce qui se dissout par les esprits est précipité par les sels; &
au contraire. Cette opération requiert une considération particulière, de celui
qui désire travailler, parce qu'elle donne beaucoup de lumières, pour bien
comprendre la génération & la corruption des choses naturelles.
L'amalgamation est une calcination particulière des métaux, que quelques
Auteurs appellent la calcination philosophique elle se fait par le moyen de
l'union du mercure ou de l'argent vif dans les moindres particules des
métaux, ce qui les sépare de telle sorte, que cela les rend onctueux &
extensibles sur la main, si bien que faisant évaporer le mercure à la chaleur
requise, les métaux sont réduits en une chaux très-subtile, ce qui ne se peut
faire par quelqu'autre moyen que ce soit. La distillation se fait, lors que la
matière qui est enclose dans un vaisseau, pousse, chasse & envoie des vapeurs
dans un autre vaisseau, par le moyen & par l'activité du feu: Il y en a de trois
espèces. La première est, celle qui se fait quand les vapeurs des choses
distillées s'élèvent en haut. La seconde, quand ces mêmes vapeurs vont par le
côté: & la troisième, quand elles tendent en bas, le tout se fait selon les
matières distillables, & selon les vaisseaux qui se peuvent approprier à cet
effet. La rectification, n'est rien autre chose que la réitération de la distillation,
& cela afin de rendre les vapeurs distillées plus subtiles, ou pour priver
quelqu'esprit de son flegme ou de ses parties plus terrestres & plus grossières,
selon que ce sont des esprits ou acides fixes, ou que ce sont des esprits
volatiles inflammables. La sublimation est une opération, par laquelle le feu
fait passer en exhalaisons seiches tout un corps, ou quelqu'une de ses parties
qui se condensent au haut du vaisseau, en fleurs ténues & subtiles, ou en un
corps plus dense, plus compact & plus serré, cette façon d'opérer est opposée
à la précipitation. La calcination est une action violente, qui réduit le mixte en
chaux & en cendres; elle est double, à savoir la calcination actuelle & celle qui
est potentielle. Celle qui est actuelle se fait par le moyen du bois enflammé,
ou par celui des charbons ardents qui sont le feu matériel; & la calcination
potentielle est celle qui se fait par le moyen du feu secret & potentiel des eaux
sortes, simples ou composées, & par les vapeurs ou par les fumées corrosives,
comme cela se remarque dans la précipitation & dans la fumigation. La
vitrification est le changement d'un métal, des minéraux, des végétaux ou des
pierres en verre, & cela par le moyen de la projection après leur fusion, ou par
l'addition de quelques sels, alkalis ou fixes & lixiviaux, qui pénètrent & qui
purifient ces diverses substances & les vitrifient en leur donnant la fusibilité &
la transparence: Il y en a pourtant beaucoup qui sont opaques, qu'on appelle
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communément les émaux. La lapidification se fait lors qu'on change les


métaux en pierres & en pâtes, qui tiennent en quelque façon le milieu entre
les verres métalliques & transparents, & les émaux, à cause qu'elles prennent
un beau poliment. L'extinction est la suffocation & le refroidissement d'une
matière embrasée dans quelque liqueur, soit que ce soit pour tirer la vertu de
cette matière & la communiquer à la liqueur soit pour communiquer quelque
qualité adventitielle à ce qu'on trempe, comme pour exemple on éteint la
tutie & la pierre calaminaire dans de l'eau de fenouil ou dans du vinaigre,
pour leur communiquer plus de vertu pour les yeux; comme on trempe aussi
tous les instruments qui se forgent du fer & de l'acier pour leur donner le
poli, la dureté & le tranchant par conséquent. La fusion se dit proprement des
métaux & des minéraux, qui se fait par une grande & violente ignition. Et la
liquation ne se dit que des graisses des animaux, de la cire & des parties
onctueuses, grasses & résineuses des végétaux, qui se fait par une chaleur
tempérée. On ôte par la cémentation les impuretés des métaux, elle sert aussi
à leur examen, pour savoir s'ils sont vrais ou faux, comme on rétrécit aussi
leur volume, par le resserrement de leurs parties, ce qui se fait pat le moyen
de la stratification, en faisant un lit de ciment, puis un autre de lames
métalliques, & continuer de faire ainsi, stratum super stratum, ou lit sur lit
jusques à ce que le vaisseau soit plein; mais notez qu'il faut toujours
commencer par le ciment & finir par le même; en suite de quoi il faut luter
bien exactement le pot ou le creuset, pour donner après cela le feu de roue
par degrés jusques à la fusion. La réverbération est une ignition, par laquelle
les corps sont calcinés en un fourneau de réverbère à feu de flamme: soit que
cela se face pour en séparer les esprits corrosifs; soit qu'il se fasse simplement
pour subtiliser & pour ouvrir ce même corps, par le moyen de cette
opération. La fulmination ou la fulguration est une opération, par quoi tous
les métaux, excepté l'or & l'argent, sont météorisés, réduits & chassés en
vapeurs & exhalaisons & en fumées, par le moyen du plomb sur la coupelle
ou sur la cendrée, avec un feu très-grand, animé de quelque bon & ample
soufflet. on fait la détonation, pour séparer & pour chasser toutes les parties
soufrées & mercurielles, qui sont impures dans quelque mixte, afin qu'il ne
demeure que la partie terrestre, qui est accompagnée du soufre interne & fixe,
auquel réside principalement la vertu des minéraux: on fait cette opération
par le moyen du salpêtre ou du nitre, comme cela se voit en la préparation de
l'antimoine diaphorétique, qui se fait par détonation & par fusion.
L'extraction est lors qu'on tire l'essence ou la teinture d'un mixte par le moyen
d'un menstruë ou d'une liqueur convenable; que l'artiste fait évaporer s'il est
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vil & inutile: mais il le retire par distillation s'il est précieux, & capable de
pouvoir encore servir aux mêmes opérations; ce qui demeure au fonds du
vaisseau se nomme extrait. L'expression se fait pour séparer le plus subtil du
plus grossier, selon l'intention, qu'on a de garder l'un ou l'autre, cela se fait
avec l'aide de la presse & des plateaux. La digestion est une des principales
opérations, & une des plus nécessaires de la Chimie; parce que les mixtes sont
rendus par elle traitables & capables de nous fournir ce que nous en désirons;
elle se pratique par le moyen d'un menstruë convenable & d'une lente &
longue chaleur, on la fait ordinairement dans quelque vaisseau de rencontre,
qui sont deux vaisseaux qui s'embouchent l'un dans l'autre, afin qu'il ne se
perde rien des esprits volatiles de la chose qu'on digère, on se sert
ordinairement dans cette opération de la chaleur du bain aqueux, de celle du
bain vaporeux, de l'aérien, de la chaleur du fumier de cheval, ou de celle des
cendres, ou du sable. La digestion a beaucoup d'affinité avec la macération,
elle diffèrent néanmoins entr'elles, en ce qu'il se fait en digérant une espèce de
coction, ce qui ne se fait pas en la macération. On réduit le menstruë, qui a
servi à dissoudre on à extraire en vapeur, par le moyen de l'évaporation, & par
cette action se produit la dessiccation: mais: par l'exhalation les esprits secs
sont enlevés de la matière par le feu & sont réduits en exhalaisons. La
circulation est une opération, par quoi les matières contenues au fonds d'un
pélican ou d'un vaisseau de rencontre, sont poussées en haut par l'action de la
chaleur, puis retombent sur leurs propres corps, ou pour les volatiliser par le
moyen des esprits, ou pour fixer l'esprit par le moyen du corps; ce qui est
très-digne de la contemplation d'un homme qui veut être vrai naturaliste. La
congélation est la réduction des parties solides des animaux en gelée par
l'elixation avec quelque menstrue: comme sont les gelées des cornes, des os,
des muscles, des tendons & des cartilages; mais notés que cette congélation se
fait qu'à raison du sel volatil qui abonde dans les animaux comme la
cristallisation, se dit aussi, proprement des sels, lors qu'on ses purifie par
diverses solutions, filtrations & cristallisation, après que la liqueur qui les
contient a été évaporée jusque à pellicule. Les choses volatiles sont rendues
fixes par la fixation, comme au contraire les fixes sont rendues volatiles par la
volatilisation. On appelle fixe, ce qui est constant & permanent au feu;
comme on appelle volatil, ce qui fuit & qui s'exhale à la moindre chaleur. Mais
remarquez ici, que comme il y a une grande diversité de degrés de chaleur,
qu'aussi y a-t-il beaucoup de sortes de choses fixes, & beaucoup de volatiles.
La spiritualisation change tout le corps en esprit, en sorte qu'il ne nous est
plus palpable ni sensible: & par la corporification l'esprit reprend son corps &
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se rend derechef manifeste à nos sens, mais ce corps est un corps exalté, qui
est bien différent en vertu de celui dont il a été tiré, puis que ce corps ainsi
glorifié, contient en soi le mystère de son mixte. Par la mortification les
mixtes sont comme détruits, & perdent toutes les qualités & les vertus de leur
première nature; pour en acquérir d'autres qui sont beaucoup plus sublimes &
beaucoup plus efficaces par le moyen de la revivification. C'est cette
opération qui a fait dire à Paracelse que la force de la mort est efficace, puis
qu'il ne se fait point de résurrection sans elle: & comme dit l'Apôtre S. Paul, il
faut que le grain meure en terre, avant que de revivre, & de se multiplier dans
l'épi qui en provient.

CHAPITRE II.
Des divers degrés de la chaleur & du feu.

Le plus puissant agent que nous ayons sous le Ciel, pour faire l'anatomie de
tous les mixtes, c'est le feu, qui a besoin pour son entretien, premièrement de
matière combustible, huileuse & soufrée, soit minérale comme le charbon de
terre, soit végétable comme les bois & le charbon, & les huiles des végétaux,
soit enfin animale comme les graisses, les axonges & les huiles des animaux.
Le feu a secondement besoin d'un air continuel, qui chasse par son action les
excréments & les fuliginosités des matières qui se brûlent, & qui anime le feu,
pour le faire plus-ou moins agir sur son sujet, & c'est cette nécessité qui a fait
assez improprement dire à quelques-uns que l'air était la vraie nourriture & la
véritable pâture du feu. Si nous voulons parler très-exactement on ne peut pas
dire que le feu reçoive de soi ni en soi du plus ou du moins, ou comme disent
les Philosophes, qu'il ne peut recevoir intention ni rémission; si est-ce
toutefois que la matière sur quoi il agit peut recevoir une grande diversité de
degrés de chaleur, selon l'approche ou l'éloignement du feu, ou l'interposition
des choses qui peuvent recevoir l'impression de la chaleur; d'où il s'ensuit
nécessairement que le régime & la conduite de la chaleur du feu consiste en
une juste & convenable quantité de feu, qui soit administrée par l'artiste selon
les conditions de la matière sur quoi il travaille, & selon les moyens dont il se
sert, auxquels il faut qu'il donne une distance proportionnée. Pour accroître &
pour augmenter le feu, il faut ou mettre une plus grande quantité de charbon
dans le fourneau, ou s'il y en a assez, & qu'il n'agisse pas selon la volonté de
celui qui travaille, il faut donner entrée à un plus grand air, ou par la porte du
fourneau par où on met le feu, ou ce qui sera mieux en le donnant par la
porte du cendrier; comme aussi en ouvrant les registres, qui sont au haut ou
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aux côtés des fourneaux, pour donner issue aux exhalaisons & aux vapeurs
fuligineuses qui suffoquent ordinairement le feu; ou encore en soufflant avec
des soufflets qui soient amples & qui soient capables de beaucoup de vent.
Ce que je viens de dire, doit faire juger & doit faire reconnaître qu'on peut
affaiblir le feu par le contraire, comme de fermer les portes & les registres,
pour empêcher l'entrée de l'air & la sortie des fuliginosités; ou bien on doit
diminuer la matière brûlable, ou couvrir le feu de cendres froides, ou d'une
platine de fer, ou d'une brique pour empêcher le désordre & les accidents qui
arrivent dans les opérations. Pour ce qui concerne la distance du vaisseau qui
contient la matière, cela ne se peut juger que selon les moyens entreposés &
la nature de la matière même. On peut néanmoins recevoir pour une règle
générale, qu'il faut qu'il y ait une distance d'environ huit pouces entre la grille
ou le réchaud, qui contient le feu & le cul ou le fonds du vaisseau qui doit
recevoir la chaleur: car le feu agit sur les matières; médiatement ou
immédiatement: immédiatement lors que le feu agit sans opposition sur la
matière, ou sur le vaisseau qui le contient, soit que ce soit un creuset, une
cornue ou quelqu'autre chose; & c'est ce qu'on appelle communément le feu
ouvert; le feu de calcination & le fen de suppression. Médiatement, lors qu'il y
a quelque chose qui est posée entre le feu & la matière, qui empêche son
action destructive, ce qui donne le moyen à l'artiste de le gouverner, comme
un habile Écuyer, qui sait régir & dompter un cheval par le moyen des rennes
de la bride qu'il tient en sa main. Nous comprendrons toutes les différences
des degrés de la chaleur sous neuf classes principales; que l'artiste pourra
diversifier encore en une infinité de manières, selon son intention & selon
que le requiert la qualité du mixte sur quoi il opère; ces différences sont celles
qui suivent. Nous prendrons le premier degré de la chaleur, par l'extrême &
par le plus fort, qui est le feu de flamme, qui calcine & qui réverbère toutes
les choses, & c'est proprement celui qui est capable de faire passer en vapeurs
& en exhalaisons les corps qui sont les plus solides & les plus fixes. Le second
est celui du charbon, qui sert proprement & principalement à la cémentation,
pour la coloration & pour la purgation, aussi bien que pour le rétroissement
des métaux, comme aussi pour celle des minéraux, qui tiennent le plus de la
nature métallique; on l'appelle quelquefois le feu de roue, & quelquefois le feu
de suppression, selon que le feu est approprié dessus, dessous ou à côté. Le
troisième degré du grand feu, c'est celui de la lame de fer rougie au plus haut
point, qui est une chaleur qui sert pour expérimenter & pour éprouver les
teintures métalliques, aussi bien que le degré de fixation des remèdes
minéraux. Le quatrième prend pour son sujet la limaille de fer enfermée dans
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une capsule ou dans un chaudron de même matière; & cela, parce que ce
corps étant une fois échauffé, conserve sa chaleur beaucoup plus longtemps
que les autres, & qu'il la communique avec une plus grande activité au
vaisseau, qui contient la matière qui doit être ou distillée ou digérée, ou qui
doit être cuite. Le cinquième est celui du fourneau, auquel on met du sable
pour servir de moyen entreposé; Il tient une chaleur moindre que celle de la
limaille de fer, parce qu'il s'échauffe plus lentement, qu'il se refroidit plutôt, &
qu'il est plus aisé de le tenir en bride par le moyen des registres appropriés. Le
sixième c'est la chaleur des cendres, qui commence d'être d'une chaleur
tempérée à l'égard des autres degrés de feu, dont nous avons parlé ci-devant;
ce feu sert ordinairement pour les extractions des mixtes qui sont de
moyenne substance, soit de l'animal ou du végétable, comme aussi à leurs
digestions & à leurs évaporations. Le bain marie ou en parlant plus
proprement le bain marin, fait la septième de nos classes, & qui est la plus
considérable de toutes les autres, comme étant celle qui fait la plus excellente
& la plus utile partie du travail de la Chimie; parce que l'artiste la peut
conduire avec tant de jugement & avec tant de proportion, qu'il peut faire
avec son aide une grande diversité d'opérations, qui sont impossibles par
quelqu'autre voie imaginable: car il peut être bouillant, demi bouillant,
frémissant, tiède, demi tiède, & tenir encore le milieu entre tout ce que je
viens de dire. Le huitième degré du feu bien gradué, c'est le bain vaporeux,
car on peut mettre les vaisseaux, simplement à la vapeur de l'eau, qui est
contenue dans le bain marin, & pour le neuvième, on peut mettre de la sciure
de bois à l'entour du vaisseau, qui reçoive la vapeur; comme aussi de de la
paille d'avoine ou de la paille hachée menu, parce que ce sont des corps qui
attirent facilement cette vapeur & sa chaleur; & qui la conservent long-temps
dans une grande lenteur, & dans une égalité presque parfaite. Il y a encore le
feu de lampe par dessus tout ce que nous venons de dire, qui peut être
gradué, selon l'éloignement & l'approche de la lampe qui aura un ou plusieurs
lumignons, ces lumignons seront composés de deux, de trois, de quatre ou
d'un plus grand nombre de fils, selon qu'on voudra plus ou moins échauffer
la matière; cette chaleur sert principalement à cuire & à fixer. Les Chimistes
ont encore inventé plusieurs autres sortes de chaleurs qui ne leur coûtent rien;
comme celle du Soleil, soit en exposant leurs matières à la réflexion des
rayons de sa lumière, qui auraient été reçus par quelque corps plus ou moins
capable de les renvoyer: soit en concentrant les rayons de cette même lumière
par le moyen du miroir ardent, qui est un instrument capable de donner de
l'étonnement aux plus habiles, qui ne sont pas connaissants de la Sphère de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 65

son activité, puis que ses effets les moins considérables sont de fondre les
métaux, selon la coupe & la grandeur du diamètre de ces instruments
admirables. Mais ce qu'il y a de moins concevable, c'est que cette chaleur est
un feu magique qui est différent de tout autre feu, vu que le dernier est
destructif, & que ce premier est conservatif & multiplicatif, comme
l'expérience le fait voir en la calcination solaire de l'antimoine, qui perd par
cette opération son mercure & son soufre impur qui s'exhalent en fumée, ce
qui devrait diminuer de son corps, & qui acquiert une vertu cordiale &
diaphorétique avec une augmentation de son poids, ce qui se prouve ainsi. Si
on calcine dix grains de ce minéral au feu ordinaire, il diminue de quatre, &
par conséquent il n'en reste que six, qui seront encore cathartiques &
émétiques: mais si vous en calcinez autant à ce feu céleste, outre qu'il perd ses
mauvaises qualités, par l'exhalaison qui se fait de ses impuretés, qui ont du
poids & qui semblent avoir diminué les dix grains, il se trouve qu'il en a douze
après que la préparation est achevée, qui sont doués d'une vertu toute
admirable, & c'est ce qui cause avec que raison, l'admiration des plus rares
esprits: car il est augmenté de la juste moitié. Mais on cesse d'admirer quand
on a une fois connu & qu'on a bien compris que le lumière est ce feu
miraculeux, qui est le principe de toutes les choses naturelles, qui se joint &
qui s'unit indivisiblement à son semblable, lors qu'il le rencontre en quelque
sujet que ce soit. Les Artistes se servent encore de la chaleur su fumier de
cheval, qui est une chaleur putréfactive, que Paracelse recommande
particulièrement, quand il s'agit d'ouvrir les corps les plus solides & les plus
fixes, comme sont ceux des métaux & des minéraux: afin d'en extraire mieux
les beaux remède qu'il nous enseigne, on peut substituer à chaleur du fumier
celle des bains & des fontaines minérales qui sont chaudes naturellement,
comme aussi celle du bain marin, qui est artificielle, pourvu qu'on la sache
gouverner avec les proportions requises.

CHAPITRE III.
De la variété des vaisseaux.

Comme on ne met pas souvent les matières sur quoi l'Artiste travaille sur le
feu nu & à découvert: mais qu'il faut qu'elles soient nécessairement encloses
dans des vaisseaux propres & convenables à l'intention de celui qui travaille,
qu'on ajuste & qu'on pose artistement & avec un grand jugement sur le feu,
qui agit médiatement ou immédiatement; afin que ce qui en sortira ne se
perde pas inutilement, mais au contraire, qu'il soit soigneusement &
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curieusement conservé: aussi faut-il que nous traitions en ce Chapitre de la


diversité de ces vaisseaux, & des différents usages à quoi ils peuvent être
rendus utiles. Or ces vaisseaux doivent être considérés ou selon leur matière
ou selon leur forme, parce que ce sont deux parties essentielles qui font qu'on
les emploie dans les opérations de la Chimie, & leur différence est aussi
grande, qu'il y a de différentes pensées dans les esprits de ceux qui
s'appliquent à ce travail. Et comme il y a néanmoins beaucoup de siècles
qu'on est parés à rechercher la perfection des opérations de cet Art, il faut
aussi que nous tracions seulement en général la plus grande partie des
instruments qui sont nécessaires, afin de laisser une liberté toute entière à
l'invention de ceux qui voudront travailler à ce bel Art, après qu'ils auront été
comme introduits pour parvenir jusques aux connaissances les plus cachées
des belles préparations qui se font par son moyen. On doit toujours choisir la
plus nette matière pour la construction des vaisseaux, il faut aussi qu'elle soit
compacte & serrée, afin que les plus subtiles portions de la matière ne
puissent transpirer, & que cette matière des vaisseaux ne soit pas capable de
communiquer aucune qualité étrangère à la matière simple ou composée, sur
quoi le Chimiste opère. Le verre est le corps, qu'on doit employer
exclusivement à tout autre, à cause de son resserrement & de sa netteté; s'il
était capable de souffrir toutes les actions du feu; mais sa fusibilité & les
accidents qui le cassent nonobstant toutes les précautions des Artistes, fait
qu'il faut avoir de nécessité recours à des autres matières qui soient capables si
facilement. Comme à la terre de potier, qui fournit à la Chimie un bon
nombre de vaisseaux pour son service, selon la diversité de ces terres, & selon
leur porosité; car si on dit qu'on les peut enduire de quelques vernissures
minérales ou métalliques, qui empêcheront la transpiration, la réponse sera,
que cela les rend de la même nature du verre, & qu'ainsi elle sera sujette aux
mêmes accidents: car outre leur frangibilité commune, il faut avoir encore
égard de ne les pas exposer trop hâtivement du froid au chaud, ni du chaud
au froid, parce que la compression ou la raréfraction ne manquerait pas de
causer la cassure des uns & des autres. Nous avons aussi besoin de vaisseaux
métalliques pour faire beaucoup d'opération de l'Art chimique, qui seraient
bien malaisées, & & presque impossibles sans ces aides; tant à cause de
l'action du feu qui détruit & qui consume ce qui lui est soumis, qu'à cause des
diverses matières sur quoi l'Artiste agit ordinairement. Car il est besoin de
verre ou de terre vernissée pour contenir les acides & les substances salines,
nitreuses, vitrioliques & alumineuses. Comme au contraire il faut avoir des
vaisseaux métalliques, qui puissent longtemps résister au feu ouvert, & qui
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contiennent beaucoup de matière; comme cette nécessité se remarque, quand


il faut tirer l'Esprit du vin en quantité. On ne peut aussi tirer les huiles
distillées des végétables sans ces vaisseaux, parce que ces opérations ont
besoin d'un feu violent & long, pour désunir les parties balsamiques &
éthérées des autres qui sont salines & terrestres, ce qui ne peut être séparé
qu'avec une grande quantité d'eau & par une grande ébullition. Mais il faut
remarquer qu'il ne se faut jamais servir d'aucun vaisseau ni d'aucun
instrument métallique lors qu'on travaillera sur le mercure, qu'on doit prendre
dorénavant pour le vif-argent, parce que ce mixte s'allie & s'amalgame
facilement avec la plus grande partie des métaux, avec les uns plus facilement,
& avec les autres plus difficilement. Cela soit dit en passant, pour ce qui
regarde la matière des vaisseaux. Pour ce qui est de la diversité de la forme
des vaisseaux qui doivent servir aux opérations de la Chimie; on la diversifie
selon les opérations qui se doivent faire. Car on se sert de cucurbites
couvertes de leur chapiteau ou leur alambic pour la distillation, comme aussi
de la vessie de cuivre, qui doit être couverte de la teste de more, faite du
même métal ou d'étain, craignant que les esprits ou les huiles qu'on distille ne
tirent quelque substance vitriolique du cuivre; il serait aussi nécessaire que
tous les vaisseaux de cuivre dont on se servira en Chimie fussent étamés pour
empêcher ce que nous venons de dire; il faut aussi se servir de bassins amples
& larges, sur quoi on posera une cloche d'étain proportionnée pour la
distillation des fruits récents, des plantes succulentes & des fleurs. Ces trois
sortes de vaisseaux suffiront pour la distillation qui se fait des vapeurs qui
s'élèvent en haut. Mais il faut avoir des cornues ou des retortes, & des grands
& amples récipients pour la distillation qui se fait des vapeurs qui sont
contraintes d'aller par le côté, ce que les Artistes ont reconnu nécessaire à
cause que ces vapeurs ne peuvent pas être facilement élevées à cause de leur
pesanteur, il est même quelquefois nécessaire d'avoir des retortes ouvertes par
le haut qui soient ou de métal ou de terre, comme aussi des récipients à trois
canaux ou à trois ouvertures, afin d'en adapter d'autres à ce premier pour
condenser plus facilement & plus subitement les exhalaisons & les vapeur qui
sortent de la matière ignifiée, car si cela ne se faisait, il faudrait de nécessité,
ou que le vaisseau qui contient la matière se rompit, ou que le récipient sautât
en l'air, s'il était seul, parce qu'il n'y aurait pas assez d'espace pour contenir &
pour recevoir ce que le feu envoie. Il faut avoir des matras à long col, & qui
soient d'embouchure étroite pour la digestion, on peut aussi se servir à cet
effet des vaisseaux de rencontre, qui sont deux vaisseaux qui s'embouchent
l'un dans l'autre, afin que rien ne puisse exhaler de ce qui est utile. On se sert
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 68

de pélicans pour la circulation, comme aussi des jumeaux qui sont deux
cucurbites avec leurs chapiteaux, dont les becs entrent dans le ventre de la
cucurbite opposée. Les rencontres peuvent aussi servir à cette opération; mais
elles ne sont pas si commodes que les deux vaisseaux précédents. Il faut se
servir d'aludels pour la sublimation, ou de quelques autres vaisseaux
analogues, comme de mettre des pots de terre qui s'embouchent les uns dans
les autres, comme aussi des alambics aveugles, c'est à dire sans becs; on se sert
aussi du papier bleu qui soit fort & bien collé pour en faire des cornets
sublimables, comme cela se verra, quand on sublimera les fleurs de benjoin.
Pour fonte ou pour la fusion, comme aussi pour la cémentation, & pour la
calcination, il faut avoir des creusets qui soient faits d'une bonne terre qui soit
permanente au feu, & qui soit capable de retenir les sels en fonte, &
d'empêcher l'exhalation de leurs esprits, aussi bien que de retenir les métaux
en flux; il faut aussi avoir des couvercles pour les creusets qui se puissent ôter
& remettre avec les mollets, afin que les charbons, ou quelqu'autre corps
étrange, ne tombe pas dans la matière qui est au feu; ou qu'on puisse luter ces
couvercles bien exactement, comme cela se pratique dans les cémentations. Il
faut avoir finalement des terrines & des écuelles, des cuillères & des spatules
de verre, de faïence, de grès, ou de quelqu'autre bonne terre qui soit vernissée
ou non vernissée, qui serviront pour les dissolutions, les exhalations, les
évaporations, les cristallisations, & particulièrement pour les résolutions à l'air.
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Ceux qui voudront travailler aux véritables fixations, auront besoin des œufs
philosophiques, ou d'un autre instrument qui est de mon invention, que je ne
peux appeler autrement que du nom de l'œuf dans l'œuf, ou Ouum in ouo, il
participe de la nature du pélican pour la circulation de celle de cet instrument
qu'on appelle un enfer, à cause que tout ce qu'on y met n'en peut jamais
sortir, ce vaisseau sert à la fixation du mercure, il a aussi la figure d'un œuf
qui est enfermé dans un autre, si bien que c'est comme le raccourci & la
véritable perfection de ces trois vaisseaux qui peuvent servir à la fixation. Or
comme la naïve description de tous ces vaisseaux ne peut être faire par écrit,
& que la démonstration est beaucoup plus avantageuse que la lecture, on aura
recours pour cet effet à la planche qui est à l'entrée de ce Chapitre, où on en
verra la dilinéation, qui servira de modèle.

CHAPITRE IV.
De la variété de toutes sortes de fourneaux.

Il ne suffit pas que le Chimiste ait de la chaleur & des vaisseaux, il faut qu'il
ait aussi des fourneaux pour régler & pour gouverner sa chaleur & son feu,
comme aussi pour appliquer & pour ajuster les vaisseaux au degré de feu,
qu'il jugera convenable à sa matière. Les fourneaux sont des instruments qui
sont destinés aux opérations qui se font par le moyen du feu, afin que la
chaleur puisse être retenue & comme bridée, pour la pouvoir gouverner selon
le jugement, l'habilité & l'intention de l'Artiste. On leur donne des noms
divers selon la diversité des opérations auxquelles ils sont appropriés. Car ils
sont fixes & immobiles, ou mobiles & portatifs, nous ne parlerons ici que des
fourneaux immobiles, qui sont ceux qui servent plus utilement aux opérations
de la Chimie: & nous laisserons les autres à la fantaisie de ceux qui seront
curieux de s'appliquer à ce bel Art. La matière des fourneaux est triple, à
savoir les briques, le lut, & les ferrements, leur forme se prend de leur utilité.
Tous les fourneaux doivent avoir quatre parties qui leur sont absolument
nécessaires, de quelque forme qu'ils puissent être construits, qui sont
premièrement, le cendrier avec sa porte, qui sert pour recevoir & pour retirer
les cendres qui tombent du charbon. Secondement il y a la grille, qui reçoit &
qui soutient le charbon. Il y a en troisième lieu le réchaud ou le foire, avec sa
porte, pour jeter la charbon sur la grille: qui doit avoir ses registres pour
gouverner & pour régir la chaleur du charbon allumé qui est contenu là
dedans. Il y a finalement l'ouvroit ou le laboratoire, qui doit contenir les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 74

vaisseaux & les matières sur quoi on travaille. Ce sont là les remarques
générales qui se doivent faire sur la matière & sur la construction des
fourneaux, il faut en suite dire quelque chose de leur usage, & faire la
description de leurs parties. Il faut que nous commencions par le fourneau
qu'on appelle ordinairement ATHANOR, qui est un mot Arabe, qui signifie
un fourneau, on lui donne ce nom par excellence, parce que ce fourneau n'est
pas seulement le plus utile de tous les autres par une grande quantité
d'opérations en même temps; mais aussi parce qu'il épargne le charbon, qu'il
soulage les soins & l'assiduité de l'Artiste & que la chaleur qu'il communique
peut être régie avec une très-grande facilité. Il faut que l'Athanor ait quatre
parties, la première est la tour qui contient le charbon. La seconde est un bain
marie. La troisième un fourneau de cendres. Et la quatrième celui du sable. La
tour doit avoir quatre ou cinq pieds de hauteur ou environ: un pied & demi
de carrure en dehors, & dix pouces de diamètre de vidé en dedans. Il faut
qu'elle ait son cendrier & sa porte pour la communication de l'air, & pour
retirer les cendres, & la porte du dessus de la grille, qui ne sert que pour la
nettoyer, & pour ôter les terres & les pierrailles qui se rencontrent
quelquefois avec les charbons, qui boucheraient la grille, qui empêcheraient
l'air, & qui par conséquent éteindraient le feu. Il faut aussi que cette tour ait
trois ouvertures d'un demi pied de haut, & de trois pouces de large aux trois
autres faces, qui soient faites au dessus de la grille, afin qu'elles
communiquent la chaleur au bain marie, au fourneau de cendres & à celui du
sable qui doivent être bâtis contigus à cette tour, auxquels on fera aussi à
chacun un cendrier & une grille avec sa porte, pour s'en servir en particulier
sans la tour. Ces trous se doivent fermer avec des platines de fer, qui se
hausseront & se baisseront selon les degrés du feu qu'on voudra donner à
l'un ou à l'autre de ces fourneaux. On peut aussi faire accommoder un
chaudron quarré ou rond qui servira pour boucher le dessus de la tour, qui
peut être utile à beaucoup d'opérations, & principalement aux digestions: ce
chaudron s'emboitera entre d'eux fers, dont l'un fera le bord du dedans de la
tour, & l'autre celui du dehors, il faut aussi que le vide d'entre ces deux fers
soit rempli de cendres, ce qui empêchera l'expiration de la chaleur par le haut
de la tour; & ainsi le feu sera contraint de pousser son action par les côtés, y
étant appelé par les registres qui seront faits à chacun des trois fourneaux,
cela suffit pour comprendre la structure & l'usage de l'Athanor, car pour ce
qui est de la forme & de la figure, elle dépend de l'Artiste. On a encore besoin
d'un fourneau distillatoire, dans quoi on enferme la vessie de cuivre, pour la
distillation des eaux de vie, & pour celle des esprits ardents qui se tirent par le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 75

moyen de la fermentation, comme aussi pour l'extraction des huiles distillées


qu'on appelle improprement essences, & après avoir couvert la vessie de la
teste de more, il faut avoir un tonneau qui ait un canal tout droit ou qui soit
fait en serpent, qui passe au travers, qui reçoive les vapeurs que le feu chasse
& qui se condensent en liqueur dans ce canal, par le moyen de l'eau fraîche
qui est contenue dans le tonneau. Il faut que ceux qui veulent opérer sur les
minéraux & sur les métaux aient un fourneau d'épreuve & le cémentation, qui
n'est rien autre chose qu'un rond de briques d'un pied de diamètre en dedans,
& haut de huit ou neuf pouces, auquel on laisse un trou pour le soufflet après
avoir fait le premier rang de briques, qui doivent être très-exactement jointes
& liées ensemble par un bon lut qui résiste bien au feu, ce fourneau peut aussi
servir à coupeller & à calciner. Un laboratoire ne peut être bien accompli, s'il
n'est fourni d'un fourneau de réverbère, qui doit être clos ou ouvert. On
appelle clos celui dans quoi on peut distiller les eaux fortes & les esprits des
sels, comme de nitre, de vitriol, du sel commun & des autres choses de
pareille nature. celui qu'on appelle ouvert, c'est celui dans quoi on peut
réverbérer & calciner, par le moyen de la flamme qui doit passer sur la
matière du derrière en devant, y étant attirée par une ouverture d'un demi
pouce de largeur, & de la longueur de tout le fourneau, qu'on laisse derrière la
platine de fer, qui soutient les matière qu'on veut réverbérer, & cette même
flamme sort par une autre ouverture de pareille dimension, qui sera le long du
haut du fourneau en devant, immédiatement au dessous de son couvercle, qui
doit être plat sans aucun autre registre que cette longue ouverture du devant.
Il faut finalement avoir un fourneau à vent pour les fontes minérales & pour
les métalliques, pour les vitrifications & pour les régules. Il faut que la grille
soit posée sur un quarré soutenu sur quatre piliers, afin que le vent & l'air
aient une libre entrée, & qu'ainsi ils servent de soufflets, il faut qu'il y ait une
ouverture d'un pied en quarré aux quatre faces de ce soubassement, puis on
bâtira une tour ronde de la hauteur de quinze pouces & de huit pouces de
diamètre en dedans: que la porte pour l'entrée des creusets soit se sept ou
huit pouces de largeur, & de dix de hauteur; il est nécessaire de couvrir cette
tour d'un couvercle qui soit en dôme, avec un canal au dessus qui soit percé
d'un trou de trois pouces de diamètre, sur lequel on en emboitera un autre de
la hauteur de trois ou quatre pieds, afin de concentrer mieux l'action du feu à
l'entour du creuset ou des autres vaisseaux qui contiennent la matière qu'on
veut fondre. Il faut boucher l'entrée des creusets avec une porte de bonne
terre qui soit de trois pièces. Mais à cause que eaux qui s'adonnent au travail
de la Chimie ne sont pas toujours sédentaires, & qu'ainsi ils ne peuvent être
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 76

fournis de toutes les sortes de fourneaux, il faut que je donne la manière d'en
bâtir un qui pourra servir successivement à toutes les opérations de cet Art,
pourvu qu'on ait les vaisseaux nécessaires & qui soient de la même mesure du
fourneau que je décrirai, ce qui se fait ainsi. Il faut bâtir un fourneau d'un pied
& demi en quarré, faire le fonds du cendrier d'une brique de plat, & continuer
d'élever le mur d'alentour de deux briques, & laisser le vide au milieu avec la
porte en devant de quatre pouces de haut, qui sont deux briques, couvrez en
suite la porte d'une brique & achevés le tour du quarré de la même égalité,
posez la grille qui soit de sept barreaux de fer de la grosseur du maître doigt,
qui soient forgés carrément, il faut poser ces barreaux sur leur tranchant ou
leur arrête, afin que les cendres puissent mieux couler, & qu'ainsi elles ne
suffoquent pas le feu, qu'il n'y ait que la distance de l'épaisseur du doigt indice
entre chacun de ces barreaux, puis après avoir égalé l'épaisseur de vôtre fer
avec des tuileaux ou avec du carreau, qui est à peu près de la même épaisseur;
& bien lutté le tout ensemble, il faut commencer à bâtir en hotte, & ne laisser
que six pouces de découvert de vôtre grille, faisant à chaque lit de vos briques
une retraite de trois lignes, ce que vous continuerez jusques à dix pouces de
hauteur, qui est un espace nécessaire; tant pour contenir le charbon que pour
le jeu du feu; il faut aussi laisser une porte de la même grandeur que celle du
cendrier; après avoir achevé cela, il faut poser de plat deux barres de fer de la
grosseur d'un pouce, à la distance d'un demi-pied l'une de l'autre, puis égaler
le mur avec du gros carreau, ou avec quelqu'autre corps de pareille épaisseur,
& bâtir après cela tout à l'entour trois briques de côté pour avoir plus
d'espace, pour poser les vaisseaux nécessaires aux opérations qui suivent. Si
on veut travailler au bain marie, il faut avoir un chaudron rond qui soit
proportionné de diamètre au dedans de vôtre fourneau, & qui n'ait qu'un pied
de haut, afin de l'emboiter dans ce fourneau, & l'espace qui sera dans les
coins servira pour faire des registres pour l'évocation, ou pour la rémission de
la chaleur. Il faut avoir aussi autre chaudron qui ait le fond de bonne tôle ou
de planche de fer, avec le contour qui soit de moindre épaisseur, qui soit
approprié pour entrer dans le même fourneau, qui servira pour distiller &
pour travailler aux cendres était d'un bon fer de cuirasse, & qu'il fut forgé tout
d'une pièce, il pourrait aussi servir de bain marie. Que si on veut travailler
avec la retorte, on peut poser un couvercle de pots de terre, renversé sur les
barres, & mettre sur ce couvercle une poignée de sable qui servira de lut pour
empêcher que le verre ne se casse, & que le feu n'agisse trop prestement sur
le vaisseau & sur la matière qu'il contient; après quoi il n'y a plus qu'à couvrir
le dessus du fourneau d'une terrine de terre non vernissée, qui soit percée au
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 77

milieu, afin que ce trou serve de registre avec les quatre autres angles, pour la
direction du feu. Si l'Artiste désire de se servir de ce fourneau, à la fonte, à la
calcination, à la cémentation, ou à la réverbération, il pourra le faire après
avoir ôté le haut des briques qui sont bâties de côté, comme aussi les barres,
afin qu'il puisse introduire ses vaisseaux & ses matières plus librement & plus
facilement. C'est ce que nous avions à dire des fourneaux qu'on bâtir avec le
lut & les briques, il ne reste plus qu'à dire quelque chose du fourneau de
lampe, qui peut servir aux plus curieux à plusieurs opérations chimiques. Ces
fourneau doit être fait d'une bonne terre boleuse qui soit compacte, bien
pétrie, bien alliée & qu'elle soit bien cuite, afin que la chaleur de la lampe ne
puisse transpirer, & afin que cela n'arrive pas, on pourra faire un enduit au
dedans & au dehors du fourneau, après qu'il sera cuit avec des blancs d'œufs,
qui soient réduits en eau par une continuelle agitation. Ce fourneau doit être
de trois pièces, qui fassent en tout la hauteur de vingt & un pouces; qu'il soit
de l'épaisseur d'un pouce, & qu'il ait en dedans huit pouces de diamètre. Il
faut que la première pièce de ce fourneau qui est sa base, soit de la hauteur de
huit pouces, qu'il soit percé par le bas de quatre pouces & demi de diamètre,
afin que cette couverture serve pour l'introduction de la lampe qui doit être
de trois pouces de diamètre & de deux de profondeur, qu'elle soit ronde &
couverte d'une platine qui soit percée au milieu d'un trou qui puisse recevoir
une mèche de douze fils au plus, & qu'il y ait encore six autres trous de
pareille grandeur qui soient proportionnés à une distance également éloignée
de celui du milieu. La seconde pièce sera de sept pouces de haut, il faut qu'elle
s'emboite juste dans la première pièce, & qu'elle ait quatre pattes de terre qui
soit d'un pouce hors œuvre, pour soutenir un vaisseau de terre ou de cuivre
qui aura six pouces de diamètre & de quatre de haut, qui servira de bain marie
& de capsule pour les cendres ou pour le sable. Il faut aussi que cette seconde
pièce soit percée de deux trous à l'opposite l'un de l'autre qui soient d'un
pouce & demi de diamètre, auxquels on ajustera deux cristaux de Venise, ces
deux trous se doivent faire entre la hauteur du quatrième pouce & du dernier
de la hauteur, qui serviront de fenestre, pour voir le changement des couleurs
dans les opérations, comme aussi les dissolutions, en opposant une chandelle
allumée d'un côté & regardant de l'autre, parce que le vaisseau & la matière
qu'il contiendra seront entre deux. La troisième pièce du fourneau doit être
de six pouces pour achever les vingt & un pouces de la hauteur entière, qui
doit être fait en dôme ou en hémisphère, qui soit percée au haut d'un trou
d'un pouce de diamètre qui reçoive plusieurs pièces de trois lignes chacune,
qui aillent toujours en rétrécissant jusques à un bouton fait en pyramide qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 78

fermera le dernier. Il faudra qu'il y ait encore quatre autres trous de la même
façon qui soient faits dans le troisième & le quatrième pouce de la hauteur, &
qui soient également distants les uns des autres, ce sont ces trous qui servent
de registre au four à lampe, dont la chaleur est régie, pour l'augmentation ou
pour la rémission de son feu, par l'éloignement & par l'approche de la lampe,
qui dont être posée sur un rond de bois qui soit ajusté sur un à vis qui l'élève
ou qui l'abaisse autant qu'on voudra, comme aussi en augmentant le nombre
des mèches, & en faisant ces mèches d'un ou de plusieurs fils, selon que les
opérations le demanderont. Mais ce qu'il y a de plus considérable pour la
remarque du plus ou du moins de chaleur, se voit par le moyen du
thermomètre qui est un instrument de verre, dans lequel on met de l'eau qui
marque très-exactement les degrés de la chaleur par l'abaissement &
l'élévation de cette eau. On pourra rectifier les huiles dont on se servira pour
la lampe sur des sels fixes faits par calcination, afin qu'elles fassent moins de
suie, & qu'elles agissent plus puissamment, puisque cette rectification leur
oste leur humidité excrémenteuse & leur superflu. Les mèches doivent être
d'or ou d'alun de plume ou d'amianthos, qui est un minéral qui se trouve dans
l'Île d'Elbe, auxquelles on pourra substituer la moelle interne de sureau ou de
jonc qui soit bien desséchée, qu'il faudra changer de vingt-quatre heures en
vingt-quatre heures, ce qui fait qu'il faut avoir deux lampes, qu'on substituera
l'une à l'autre, afin qu'il y ait aucune intermission de la chaleur. Si on le sert de
la mèche de moelle de sureau, il faut qu'il y ait une petite pointe de feu aiguë
qui soit soudée au fonds de la lampe, & qui doit contenir la mèche. La figure
de tous ces fourneaux se verra dans la planche qui sera à la fin de ce Chapitre.
Il faut seulement dire encore deux mots des instruments de fer qui sont
nécessaires pour les fourneaux: car il faut avoir des tenailles pour tirer les
creusets du feu, des mollets ou des pincettes, un racloir fait en crochet pour
nettoyer les grilles, une pelle de feu pour tirer les cendres. Il faut aussi avoir
un cornet de fer forgé & bien soudé pour le jet des régules dont on verra
aussi la figure avec les instruments de verre

CHAPITRE V.
Des lutations.

Après avoir fait la description de la variété des vaisseaux & de leurs usages,
comme aussi de la diversité des fourneaux, il faut que nous parlions de toutes
les lutations, tant du lut ou du mortier qui sert à la fabrique des fourneaux,
que lut qui sert à la conservation des vaisseaux & à radouber & raccommoder
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 79

leurs cassures, comme aussi à leur mutuelle conjonction. Le lut qui doit être
employé à la construction des fourneaux se doit faire avec de la terre
argileuse, qui ne soit pas trop grasse, de peur qu'elle ne face des fentes, & qui
ne soit pas trop maigre ni trop sableuse, de peur qu'elle n'ait pas assez de
liaison: il faut détremper cette terre avec de l'eau dans quoi on aura détrempé
de la crotte de cheval en bonne quantité & de la suie de cheminée, afin que
cela communique à l'eau un sel qui donne la liaison & la permanence au feu.
Que si on se veut servir de ce même lut pour enduire & pour lutter les
vaisseaux de verre ou de terre qu'on expose au feu ouvert, & principalement
pour les retortes, il y faudra ajouter du sel commun, ou de la tête morte d'eau
forte, du verre pilé & des paillettes de fer qui tombent en bas de l'enclume
quand on forge, & on aura un lut qui fera si bonne résistance au feu, qu'il sera
impénétrable aux vapeurs; jusques-là qu'il sert de retorte, lors que celles de
verre sont fondues par la longueur & par la grande violence du feu de flamme
qu'on donne sur la fin des opérations, qui se font sur les minéraux. Quand
nous avons parlé des vaisseaux, nous avons dit qu'il y en avait qu'on devait
joindre ensemble pour une seule opération, & que lorsque les substances sur
quoi on travaille sont subtiles, pénétrantes & éthérées, qu'il est nécessaire que
les jointures des vaisseaux soient très-exactement lutées. Il faut donc qu'il y ait
trois sortes de luts, pour joindre les vaisseaux ensemble, lors qu'ils ne sont pas
exposés au feu ouvert, le premier est le lut, qui se fait avec les blancs d'œufs
battus & réduits en eau par une longue agitation, dans quoi il faut tremper des
bandelettes de linge, sur quoi il faut poudrer de la chaux vive qui soit réduite
en poudre subtile, puis poser une autre bande de linge mouillé, puis poudrer
& continuer ainsi jusques à trois fois; mais notez qu'il ne faut jamais mêler la
poudre de la chaux vive avec l'eau des blancs d'œufs, d'autant que le feu secret
de cette chaux les brûlerait & les durcirait, qui est pourtant une faute que
beaucoup d'Artistes commettent; on peut aussi tremper de la vessie de porc
ou de celle de bœufs dans l'eau de blancs d'œufs, sans se servir de la chaux &
principalement dans la rectification & dans l'alkoholisation des esprits ardents
qui se tirent des choses fermentées. Le second lut est celui qui se fait avec de
l'amidon ou avec de la farine cuite & réduite en bouillie avec de l'eau
commune, ce lut suffit pour lutter les vaisseaux qui ne contiennent pas des
matières si subtiles. Le troisième n'est rien autre chose que du papier coupé
par bandes, plié & trempé dans l'eau qu'on met à l'entour du haut des
cucurbites, tant pour empêcher que le chapiteau ne froisse la cucurbite que
pour faire que les vapeurs n'exhalent, cette lutation n'a point de lieu que
lorsqu'on évapore & qu'on retire quelque menstruë vil, & qui ne peut être
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 80

utile à quelqu'autre opération. Il faut aussi faire un bon lut pour les fissures
des vaisseaux & pour les joindre ensemble, lors qu'ils doivent souffrir une
grande violence de feu, il y en a de deux sortes. Le premier est celui qui se fait
avec du verre réduit en poudre très subtile, du Karabé ou du succin & du
borax, qu'il faut détremper avec du mucilage de gomme arabique, qu'on
appliquera aux jointures des vaisseaux ou à leurs cassures, & après que cela
sera bien séché, il faudra passer un fer rouge par dessus, qui leur donnera une
liaison & une union presque parfaite avec les vaisseaux. Mais si on ne veut pas
tant prendre de peine, il faut faire simplement un lut avec du fromage mol, de
la chaux vive & de la farine de seigle, & l'expérience sera voir qu'il est très-
excellent pour cet effet. Que si vous adaptés le col de la cornue au récipient
pour la distillation des eaux fortes & des esprits des sels, il faut prendre
simplement du lut commun & de la teste morte de vitriol ou d'eau forte; avec
une bonne poignée de sel commun, qu'il faut bien pétrir ensemble avec de
l'eau, dans quoi on aura dissout le sel, & boucher avec ce lut l'espace qui joint
le récipient & la cornue ensemble & le faire sécher à une chaleur lente, afin
qu'il ne face point de fentes, que s'il arrivait qu'il fendit, il faut avoir soin d'en
refermer les fentes à mesure qu'elles se font, parce que cela est de grande
importance, pour empêcher l'exhalaison des esprits volatils. On peut encore
ajouter légitimement à toutes ces lutations, le lut ou le seau de Hermès, qui
n'est rien autre chose que la fonte du verre dont le col du vaisseau est fait, il
faut pour cet effet donner le feu de fusion peu, & lors qu'on voit que le col
du vaisseau commence à s'incliner par la chaleur du feu qui fond le verre, il
faut avoir des ciseaux qui soient forts & couper le col de ce vaisseau en
l'endroit ou le verre est comme coulant, cela fait une compression qui unit les
bords du verre inséparablement; Que si on aime mieux le serrer en pointe en
tortillant le col du vaisseau peu à peu, il faut après mettre le petit bout à la
flamme de la chandelle ou de la lampe, afin qu'il se forme un petit bouton qui
bouche bien exactement un petit trou qui demeure ordinairement au bout du
tortis, & qui est presques imperceptible. Or comme les vaisseaux ne sont pas
toujours fabriqués selon que nous le désirerions, & qu'il en faut ôter fort
souvent quelque partie qui peut incommoder dans opérations. Il faut aussi
enseigner de qu'elle façon cela se pourra faire sans risquer le vaisseau, ce qui
se fait en rompant & cassant le verre également en travers: on y procède de
trois façons, à savoir ou en appliquant un fer rouge pour commencer la fente
ou la fissure; ou en faisant trois tours de fil soufré à l'entour du col du
vaisseau, s'il gros & épais, ou finalement échauffant en tournant le vaisseau
qu'on veut casser à la flamme de la lampe ou de la chandelle, s'il est petit &
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mince, & lors que le verre est bien échauffé par l'un de ces trois moyens, il le
faut essuyer & jeter dessus quelques gouttes d'eau froide, qui feront une
fente, qu'il faudra continuer & conduire jusques au bout avec de la mèche
d'Arquebuse allumée, en échauffant le verre en soufflant sur le charbon de la
mèche, & ainsi on ne risquera jamais les vaisseaux.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 82

CHAPITRE VI.
De l'explication des caractères & des termes dont les Auteurs se sont servis
en Chimie.

Comme les anciens Sages cachaient les secrets de la nature sous des ombres
& sons des obscurités, de peur que le vulgaire ignorant ne profanât la sacrée
Philosophie. Les Philosophes Hermétiques qui sont les chimiques, en ont
aussi usé de même pour ne pas rendre leur science commune, & pour ne pas
profaner les mystères admirables qu'elle contient: c'est pourquoi ils se sont
servis de marques & de caractères hiéroglyphiques, comme aussi de quelques
termes qui sont inusités aux autres, pour exprimer plusieurs choses qui sont
qui sont de l'essence de la Théorie ou de la pratique de leur Art. Cela fait que
nous avons jugé nécessaire d'expliquer, autant que nous pourrons, ce que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 83

signifient ces marques & ces termes obscurs, afin que lors que les curieux de
la Chimie les rencontreront dans les Auteurs anciens ou dans les modernes,
cela ne les rebute pas & ne leur serve point d'achoppement; assurant que ce
que nous en dirons donnera assez de lumière aux plus nouveaux Chimistes
pour les introduire dans la claire intelligence de tous les livres qui traitent de
cette belle Physique. Les Chimistes se servent encore outre toutes ces
marques de plusieurs termes obscurs pour cacher leur science, qui semblent
très étranges aux novices en cet Art, c'est pourquoi il faut aussi que nous en
expliquions quelques-uns des plus cachés, pour mieux donner à connaître les
autres. Ainsi ils ont appelé Lili, la matière pour faire quelque teinture
excellente soit de l'antimoine, ou de quelque autre chose: l'eau forte, l'estomac
d'Autruche: le sel armoniac sublimé l'aigle étendue: la teinture d'or le lion
rouge: mercure sublimé le lion vert. Les deux dragons le beurre d'antimoine
l'écume envenimée des deux dragons. La teinture de l'antimoine, sang de
dragon: & lors que cette teinture est coagulée, ils l'ont nommée la gelée du
loup. Ils appellent encore la rougeur qui est dans le récipient, quand on distille
l'esprit du sel nitre, le sang de la Salamandre. Ils ont appelé la vigne, le grand
végétable. Et le tartre, l'excrément du suc du plan de Janus, & beaucoup
d'autres noms qui sont plus ou moins énigmatiques, que nous ne
rapporterons pas ici, tant à cause aussi qu'ils peuvent être facilement conçus
& entendus, par la lecture & par le travail, qui sont les deux fils qui peuvent
faire sortir de ce labyrinthe . Ainsi nous finirons ce chapitre & ce premier
livre, pour entrer par le second de nôtre deuxième partie, dans la description
ingénue que nous donnerons du travail, de la préparation des remèdes, & des
excellents usages auxquelles ils peuvent être appliqués.
Fin du premier livre de la seconde partie.

LIVRE SECOND DE LA SECONDE PARTIE.


CHAPITRE I.
Des opérations chimiques.

Des observations nécessaires pour la séparation & pour la purification des


cinq premières substances, après qu'elles ont été tirées des composés Le feu
est un puissant agent & une cause équivoque, qui élève facilement les
substances évaporables, sublimables & volatiles, comme sont le flegme,
l'esprit & l'huile. Le flegme est élevé le flegme, à cause qu'il n'adhère pas
beaucoup aux autres, & c'est pour cela qu'il ne faut qu'un feu lent pour faire
sortir l'huile, à cause de sa viscosité & de son union avec le sel; & l'esprit
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 84

requiert encore un feu plus violent à cause de sa pesanteur, puisque les esprits
ne sont que des esprits fermés. Quelquefois le flegme, l'huile & l'esprit
montent confusément ensemble avec beaucoup de sel, par la grande violence
& par la véhémence du feu, & mêmes on trouve souvent beaucoup de terre,
qui s'est sublimée avec ces substances; comme on le peut voir en la suie des
cheminées, de quoi on peut aisément faire la séparation des cinq substances.
On peut donc séparer le flegme qui sort le premier à la chaleur du bain tiède,
ou à quelqu'autre qui lui soit analogue. On le sépare de l'huile par l'entonnoir,
parce que l'huile surnage: mais il le faut séparer de l'esprit par la chaleur
tempérée du bain marie ou quelqu'autre semblable, car cette chaleur est
capable de faire monter le flegme, & ne peut pousser l'esprit en haut à cause
de sa pesanteur; il faut donc un feu plus fort pour sublimer l'esprit, comme
celui des cendres, du sable ou de la limaille, ou mêmes de quelque chaleur
plus vive, selon la nature particulière de l'esprit. Le sel & la terre n'ont pas une
étroite liaison ensemble, c'est pourquoi on les peut facilement séparer par le
moyen de quelque liqueur aqueuse, qui est le menstrüe le plus propre pour
dissoudre les sels & pour les séparer de la terre: & comme la terre est d'une
nature indissoluble, elle se précipite au fond par sa pesanteur: après qu'on
aura séparé le sel de cette manière, il faut filtrer la lessive & faire évaporer
jusques à pellicule le menstruë dans des écuelles de verre, de faïence ou de
grès, puis les exposer au froid pour faire cristalliser le sel, qu'il faut dessécher
à une chaleur lente, puis le mettre dans des vases de verre qui soient bien
bouchés, afin d'empêcher qu'ils ne se résoudent par l'attraction de l'humidité
de l'air. Mais il faut remarquer que les esprits ardents qui sont faits des choses
fermentées, sont encore plus légers que les flegme, & qu'ainsi ils montent les
premiers dans leur distillation ou dans leur rectification. L'exemple en est
très-familier & très remarquable dans la façon dont se fait le vin: car si on
prend du mout pour le distiller, avant qu'il ait été fermenté il ne montera que
du flegme, car l'esprit demeurera lié & attaché avec le sel essentiel de ce suc,
qui s'épaissira en un extrait très doux & très agréable: Que si on attend de
distiller cette liqueur après que la fermentation aura été faite dans les celliers,
on tirera un esprit ardent le premier, que le flegme suivra, & il ne restera au
fonds qu'un extrait ingrat & mauvais, parce que ce sel essentiel du mout aura
été volatilisé en esprit par l'action de la fermentation. La différence des
vaisseaux & les divers degrés du feu servent aussi beaucoup à séparer & à
rassembler ces diverses substances, après qu'elles sont déliées les unes des
autres: car la liaison étant une fois rompue chacune se retire à part: mais lors
que le feu intervient, il met & réduit le tout en vapeurs & en exhalaisons, que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 85

les Artistes reçoivent en des vaisseaux divers, selon la diversité de ces


substances. Ainsi on sépare facilement l'esprit de l'huile par l'entonnoir, soit
qu'elle surnage comme les huiles des fleurs & des semences, soit qu'elle aille
au fonds comme celle qui se tire des aromats & des bois. Mais on ne sépare le
sel de l'esprit que par une grande & violente chaleur, à cause de la grande
sympathie qui est entre l'esprit & le sel: ce qui fait remarquer qu'ils faut des
sels pour fixer les esprits, & qu'il faut aussi réciproquement des esprits pour
volatiliser les sels. Chacun pourra recueillir de soi-même, sur ce que nous
suons dit ci-devant, plusieurs autres belles considérations, pour ce qui
concerne les distillations des mixtes qui sont abondants en sel, en esprit ou en
huile, ou en quelqu'autre substance moyenne entre ces trois: mais il faut sur
tout remarquer généralement, que les animaux & leurs parties ne requirent
dans les opérations qu'on fait dessus qu'une chaleur très lente, à cause qu'ils
sont composés d'un huile & d'un esprit qui sont très volatiles, & que les
végétaux & leurs parties demandent une chaleur d'un degré plus exalté,
suivant le plus ou le moins de fixité qu'ils ont en eux; mais que les minéraux
& sur tout la famille des sels, demandent la chaleur la plus violente. Lors que
les huiles, les esprits, & les autres substances montent confusément ensemble,
il les faut rectifier, c'est à dire qu'on les purifie par la réitération de la
distillation. Or le feu lent & léger emporte & enlève facilement le flegme
d'avec le sel, le sel se cache dans le sein de la terre, & ne le quitte point
jusques à ce que l'esprit & l'huile en soient séparés par l'augmentation du feu,
qui achève de des unir le composé par la violence de son action, & cela étant
achevé, il faut verser de l'eau sur la terre (qu'on appelle ordinairement & assez
improprement teste morte) qui résout & qui dissout le sel, après quoi on
évapore le menstruë, & le sel se trouve au fonds du vaisseau transparent &
cristallin, si c'est un sel essentiel qui est toujours de la nature du nitre, pourvu
qu'on y laisse une portion du flegme afin que le sel se cristallise là dedans:
mais si le sel est un sel alkali qui se fait par la calcination, il le faut évaporer à
sec, & le sel se trouve au fonds du vaisseau, en forme de pierre opaque &
friable. Toutes ces remarques sont très-nécessaires dans la Pratique, parce
qu'on n'a souvent besoin que d'une de ces substances qui soit séparée de
toutes les autres, c'est pourquoi il faut la savoir tirer du mélange des autres,
d'autant que quand les autres y sont encore jointes, l'effet que nous désirons
est empêché par la connexion & la présence des principes associés: car une
partie du mixte peut être astringente & colagulative, que l'autre sera
dissolvante & incisive, selon la diversité des principes qui composent ce
mixte: ces parties demeurantes jointes ensemble, préjudicient l'une à l'autre, si
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 86

bien que quand on a l'intention de dissoudre, il faut connaître & savoir


séparer le principe dissolvant à part, comme il faut prendre le principe
coagulatif pour coaguler. Les premières distillations ont toujours quelques
impuretés & sentent ordinairement l'empyreume, & principalement celles qui
sont faites sans addition de quelque menstruë avec grande violence de feu:
comme les huiles qu'on tire par la retorte, qui sont crasses & remplies de
quelque portion du sel volatil du mixte, & quelquefois du sel fixe qui monte
par l'extrême action du feu. C'est pourquoi il faut savoir le moyen de séparer
ces différentes parties, car si l'huile qui aura été distillée, est remplie de ces
impuretés ou qu'elle ait acquis une odeur empyreumatique; il faut la rectifier
sur des sels alkali, comme sur le sel de tartre, ou sur des cendres gravelées, ou
encore sur le sel des cendres du foyer; car la sympathie qu'il y a entre les sels
fera qu'ils se joindront ensemble; ou pour parler plus philosophiquement, les
sels fixes tueront par leur action les sels volatiles, qui sont ordinairement
acides, & ainsi l'huile montera claire, subtile & sans avoir cette odeur de
fumée, que le sel volatile charrie avec soi comme une espèce de suie. Que si la
première rectification n'est pas suffisante, il faudra la réitérer sur d'autres sels,
ou sur le même sel dont on se sera déjà servi, pourvu qu'on l'ait auparavant
fait rougit dans un creuset, pour faire perdre l'impureté & la mauvaise odeur
qu'il avait acquise dans la première rectification. Il faut séparer les impuretés
des esprits par leur rectification sur des terres qui soient privées de tout sel,
ou sur des cendres dont on aura tiré le sel par les lessives: parce que si on les
rectifiait sur des corps qui eussent du sel sen eux, ce sel retiendrait une
portion de l'esprit, ou si l'esprit était plus puissant, il volatiliserait le sel & le
sublimerait avec soi, à cause de leur sympathie mutuelle, qui fait qu'ils se lient
& qu'ils s'unissent très-étroitement ensemble. Ceux qui ont ignoré l'action, la
réaction & les diverses fermentations qui se font dans le travail de la Chimie
par le moyen & par le mélange des sels & des esprits, ont erré & ont commis
des fautes irréparables, comme cela se peut remarquer par la lecture des
Praticiens chimiques. On peut purifier les sels volatils en les dissolvant dans
leurs propres esprits, après quoi il les faut filtrer pour en séparer les
hétérogenéités, puis les pousser dans des cucurbites basses, ou dans des
cornues qui aient le col bien large, ainsi on fera deux opérations à la fois, car
on rectifiera l'esprit, & on sublimera le sel volatil, qui n'est rien autre chose
qu'un esprit coagulé, ou qu'une substance qui est d'une nature moyenne entre
les sels & les esprits, par le mélange d'une petite portion du soufre interne du
mixte dont il a été tiré. Pour ce qui est des sels essentiels, comme sont ceux
qu'on tire des sucs des plantes vertes & succulentes, ou le nitre, ou le tartre
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 87

prédominent, qui contiennent en eux les principes qui possèdent l'essence &
la principale vertu du mixte, il les faut purifier ou avec de l'eau de pluie
distillée, ou dans l'eau qu'on aura tirée des sucs des plantes, du foyer, ou sur
celles qui auront été faites par la calcination du marc des plantes qui auront
été pressées: afin que cela serve comme de filtration, pour ôter les
terrestréités & les viscosités qui pourraient empêcher la cristallisation de ces
sels: il faut en suite évaporer ce qui aura été coulé, jusques à la réduction du
quart de toute l'humidité, puis verser le reste dans une terrine qu'on mettra en
lieu froid, pour laisser cristalliser la substance saline qui est contenue dans la
liqueur. Quant aux sels alkali ou fixes qui se font par la calcination, il les faut
purifier en réverbérant les cendres jusques à ce qu'elles soient grises ou
blanchâtres, après cela il en faut faire la lessive, qu'il faut filtrer, & l'évaporer
jusque à sec, que si c'est le sel de quelque plante qu'on aura distillée, il faudra
réitérer la dissolution de ce premier sel dans l'eau propre de cette plante, afin
que ce qui est de spirituel & de sel essentiel dans cette eau se joigne au sel fixe
qui le retiendra, ce qui augmentera sa vertu, comme aussi cela empêchera que
ce sel ne se résoude à l'air si facilement qu'il ferait; si le sel a été ainsi préparé,
on le peut exposer au froid pour le cristalliser, après avoir été evaporé jusque
à pellicule: mais si c'est une simple lessive, il la faut évaporer jusque à sec,
après qu'elle aura été filtrée. Tout ce que nous venons de dire doit faire
considérer, qu'il ne faut épargner ni peine ni travail pour séparer & pour
purifier toutes ces diverses substances, puisque c'est une chose qui est
absolument nécessaire, afin que l'une ne contrarie point à l'autre, & qu'ainsi
on puisse se servir de ces beaux remède, selon les véritables indications de la
Médecine: car ces substances étant jointes encore ensemble, nuisent
quelquefois plus qu'elles ne soulagent, & ce mélange empêche que ce qui peut
faire à nôtre intention n'agisse selon toute l'étendue de la vertu du sel, de
l'huile ou de l'esprit, parce que la faculté de l'une de ces choses est rebouchée
& rabattue par la viscosité ou par la sécheresse de l'autre. Toutes ces
remarques générales peuvent être appliquées à toutes les préparations
chimiques, qui se font non seulement sur les animaux & sur les végétaux,
mais aussi sur celles qui se sont sur les minéraux; & autant pour ceux qui
travaillent à la métallique, que pour ceux qui cherchent des remède pour
exercer la Médecins, ou qui ne travaillent que pour contenter leur curiosité, &
pour l'examen des vérité physiques.

CHAPITRE II.
Apologie pour les remède qui sont préparés selon l'Art de la Chimie.
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J'ai cru qu'il était nécessaire de décharger ceux qui font profession de la
Chimie des calomnies & des impositions que les ignorants de ce bel Art leur
imputent, avant que de faire la description des préparations des remède dont
les véritables Médecins se servent: afin de prémunir de défense & de raison
ceux qui s'adonnent à cette science, contre la faiblesse de leurs ennemis. Je dis
que ces ennemis des Chimistes & de la Chimie sont ignorants, parce qu'ils
n'ignorent pas seulement la vraie préparation & les véritables effets de ces
remède; mais qu'ils ignorent encore de plus & la nature & ses effets, qui ne
peuvent être découverts que par ceux qui travaillent sur les produits naturels,
& qui anatomisent exactement sur les produits naturels, & qui anatomisent
exactement & curieusement toutes les parties qu'ils contiennent en particulier.
Mais avant que d'alléguer les raisons que les Galénistes & les Chimistes
peuvent apporter de part & d'autre dans le différent & le procès qui est
entr'eux: Il faut trouver premièrement un Juge qui soit compétant & qui soit
capable de décider la question; c'est à dire qu'il faut que ce Juge ait une exacte
connaissance de la science & des opinions des uns & des autres. Car un
Galeniste ne pourrait blâmer & réfuter légitimement la Théorie & la Pratique
de la Chimie, s'il n'a une parfaite connaissance des deux parties de cet Art.
D'autre part aussi le Chimiste ne peut réfuter l'erreur des Galénistes, s'il
n'avait connaissance de leur doctrine toute entière. Mais afin que personne ne
se scandalise, il faut qu'on sache qu'il y a une grande différence entre les
Galénistes & la doctrine de Galien, & que ce n'est pas contre cet Auteur que
la Chimie déclame, parce qu'elle sait le désir extrême qu'il a eu de pouvoir être
Chimiste, puis qu'il a recherché avec une grande avidité une science qui lui
apprit à séparer les diverses substances, dont les mixtes sont composés. Mais
aujourd'hui tel se dit être Galéniste, qui n'a cependant jamais mis le nés dans
les oeuvres de Galien, & tel se vante de suivre la doctrine d'Hippocrate, qui
n'a toutefois jamais examiné sa pratique. Il faut donc appeler Galénistes ces
Médecins que ne le sont que de nom seulement, & qui après avoir pris
quelques écrits dans une université, qui leur donnent la créance que la
Médecine n'est rien autre chose qu'une science du chaud & du froid, s'en vont
après cela dans quelque ville pour y pratiquer, où tous leurs discours ne sont
tissus que de la chaleur & de la froidure, tout leur entretien & toute leur
science ne prêche que le plus ou le moins de ces premières qualités. Mais le
grand Fernel qui a été qui a été l'ornement de son siècle, confesse & fait
paraitre, après avoir reconnu cet erreur, qu'il y a beaucoup d'autres vertus
dans les mixtes, par dessus ces premières qualités, comme il le fait voir
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 89

évidemment sur la fin de son second livre, de abditis rerum cusis, où il


montre comment il faut tirer la vertu séminale qui est contenue dans les
choses, & qui est avec vérité le siège de toute leur activité. Il faut donc établir
la Philosophie Peripatetique pour juge de cette controverse, pourvu qu'elle
soit imbue de la belle connaissance de la Médecine Galénique, comme aussi
de celle de la Médecine chimique, afin qu'ainsi personne ne soit juge & partie;
pour cet effet, il faut se dépouiller de tous les préjugés qu'on pourrait avoir
pour l'une ou pour l'autre de ces deux Arts, pour les soumettre à l'examen de
la raison, qui est la pierre de touche qui découvre la bonté ou la fausseté de
toutes les sciences. Les Galénistes, tels qu'ils ont été dépeints, blâment
premièrement les remèdes qui ont été préparés selon l'Art de la Chimie pour
trois causes; la première est, parce que ces remède ne peuvent être faits que
par le moyen du feu. La seconde, parce qu'on les tire des minéraux; & la
troisième, parce qu'ils agissent avec une trop grande violence. C'est à quoi il
faut répondre par ordre, & dire premièrement, que s'il fallait blâmer tout ce
qui passe par le feu & tout ce qui ne peut être fait sans ce moyen, que les
Cuisiniers qui apprêtent les aliments & les Apothicaires mêmes qui préparent
les médicaments, selon leur règles, s'y opposeraient. Secondement, que tous
les remèdes chimiques ne sont pas tirés des minéraux, quoi qu'on leur puisse
dire qu'ils s'en servent eux-mêmes dans leur pharmacie, mais que la plus
grande & la meilleure partie des plus excellents remède chimiques sont tirés
de la famille des animaux & des végétaux. Et pour le troisième, il leur faut
dire que s'il y en a quelques-uns qui agissent avec violence, & que le Médecin
chimique s'en serve avec jugement, dans quelque maladie opiniâtre &
désespérée, qu'il ne fait rien en cela qu'à l'imitation de ce grand Hippocrate
qui se servait de l'hellébore, qui est le plus violent de tous les végétaux: Que
s'ils objectent que ce grand Médecin ne se servait de ce remède qu'à faute
d'en avoir quelqu'autre; on leur peut aussi répondre raisonnablement, que les
Médecins chimiques ne se servent de ces remède violents qu'aux extrêmes
maladies, & cela quia exiremis morbis extrema remedia. C'est être pourtant
bien ignorant de la Chimie, de dire que tous les remède qu'elle produit sont
violents, car elle travaille à les préparer d'une si belle & d'une manière si
nécessaire, qu'ils en sont plus agréables au goût, plus salutaires au corps, &
moins dangereux dans leurs opérations. Et c'est proprement en cela que la
Pharmacie chimique diffère de la Galénique, qui prépare bien les
médicaments & qui prétend en corriger le vice & la violence; mais elle ne le
fait pas avec le perfection requise, puis qu'elle ne sépare pas le pur de l'impur,
ni l'homogène de l'hétérogène. Car qui est-ce qui ne confessera qu'un malade
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 90

prendra plus gaiement quelques grains de magistère, de scammonée ou de


jalap, ou quelque pilule d'un extrait panchymagogue, ou finalement une très-
petite portion d'une bonne préparation du mercure, qu'on peut envelopper
dans des conserves agréables, ou dans des gelées délicates, ou bien encore les
dissoudre dans quelque liqueur agréable, que d'avaler un bol de cinq ou six
drachmes de casse ou de catholicum double. Qu'il prendra de meilleur
courage trois ou quatre grains de quelque sudorifique spécifique, comme du
bezoard minéral, que d'avaler un plein verre de quelque dissolution de
theriaque ou d'opiate de Salomon. Qu'il fera meilleur visage à un bouillon
dans quoi on aura dissout un scrupule de tartre vitriolé, qu'à un grand verre
d'apozème, ou de quelque sirop magistral fait à l'antique, dont les recipés sont
ordinairement de la longueur d'un pied & demi. Mais on dira de plus, que
quoi que les Chimistes se vantent de la douceur & de l'agrément de leurs
remède; qu'il faut néanmoins qu'ils avouent qu'ils sont tirés des minéraux. Il
est vrai que la Chimie ne nie pas qu'elle ne tire beaucoup de remède de la
famille des minéraux: mais elle ne veut ni ne peut avouer qu'il soient ni
vénéneux ni contraires à la nature humaine, parce que c'est une très-haute
ignorance de l'affirmer de cette sorte. Car si les Anciens les ont mis en usage
tous crus & sans aucune préparation; comme on le peut voir dans Galien
même, dans Dioscoride, dans Pline & dans plusieurs autres Auteurs. Si les
Galénistes modernes s'en sont aussi servis, comme Rondelet qui se sert du
mercure crû dans ses pilules contre la vérole, Mathiole qui a pratiqué
l'antimoine, qu'il appelle par excellence la main de Dieu. Gesnerus a employé
le vitriol, Fallope la limaille d'acier, & Riolan & tant d'autres le soufre pour les
maladies du poumon; pour quelle raison ne sera-t-il pas permis aux Chimistes
de se servir de ces mêmes remède, lors qu'ils les ont préparés & corrigés, &
qu'ils les ont dépouillés de la malignité & du venin qu'ils contenaient, par la
séparation du pur de l'impur; qui vaut beaucoup mieux que la prétendue
correction des Galénistes, qui tâchent de dompter le vice & la malignité des
mixtes, dont les Anciens se sont servis, & dont ils se servent encore par
l'addition de quelque autre corps, qui peut avoir & qui a même en soi son vice
particulier & ses impuretés, comme cela se prouve par l'elebore, la thitimale,
la scammonée, la coloquinte, l'agaric & quelques autres qu'ils pretendent
corriger par la simple addition du mastic, de la cannelle, du girofle, de la
gomme tragacant & du gingembre. Mais pour montrer plus évidemment
combien cette correction diffère de celle des Chimistes on la compare
ordinairement à un sot & à un ignorant Cuisinier qui pour rendre les tripes
qu'il voudrait apprêter plus délicates & de meilleur goût, se contenterait de les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 91

faire bouillir avec des herbes odorantes & des aromats, sans les avoir lavées &
sans leur avoir ôté les ordures dont elles sont toujours plaines. Les Galénistes
poursuivront encore, & diront que les remède chimiques sont à craindre à
cause de leur acrimonie: mais on leur répond à cela, que si l'usage des choses
acres doit être encore beaucoup plus raisonnablement des aliments, & qu'il
faut par conséquent exclure de la cuisine & des ragouts le sel, le vinaigre, le
verjus, l'ail, les oignons, la moutarde, le poivre & toutes les autres sortes
d'épiceries; comme il faudrait aussi rayer beaucoup de médicaments de leurs
antidotaires. Ils ne s'aperçoivent pas aussi qu'ils choquent Galien même par
cet argument, qui a mis les cantharides au rang des médicaments qui sont
mortels, à cause de la corrosion qu'elles exercent particulièrement sur la
vessie, il les ordonne pourtant, & ses sectateurs après lui en petite quantité, &
les fait prendre dans quelque liqueur convenable, pour provoquer les urines,
& les tient être fort souveraines pour cet effet. C'est ce que font les Chimistes
qui donnent leurs remède acres, en petite quantité dans des liqueurs propres
& spécifiques, pour faire produire les effets qu'ils espèrent de leurs
médicaments. Mais pour clore tout à fait la bouche aux Galénistes, il faut leur
prouver qu'ils se servent dans leur Pratique, quoi qu'empyriquement, des
remède chimiques, soit qu'ils soient naturels, ou qu'il soient artificiels, pour
exemple, ne se servent-il pas de l'acier & du mercure crû, comme aussi de
beaucoup d'autres mixtes naturels, ne se servent-il pas aussi de l'esprit de
vitriol, de l'aigre de soufre, du cristal minéral, de la crème & des cristaux de
tartre, du safran de mars apéritif & de l'astringent, du sel de vitriol, & du
sucre de Saturne; & quoi que la plupart d'entr'eux ne connaisse pas
l'antimoine ni ne sachent pas le temps ni la vraie méthode de donner cet
admirable remède, si est-ce qu'ils ne laissent pas de le donner en cachette, le
masquant ordinairement de quelque infusion de senné, ou de quelque petite
portion de leurs pilules ordinaires, car ils mêlent le vin émétique dans leurs
infusions, & la poudre émétique dans leurs pilules. Mais ce qui est encore de
plus considérable & de plus remarquable; c'est que les Galénistes envoient
leurs malades aux bains & aux fontaines minérales, lors qu'ils sont au bout de
leur rollet, & lors qu'ils trouvent plus dans leur méthode aucune chose qui
soit capable de déraciner le mal qu'ils n'ont pas quelquefois connu: Cette
Pratique leur fait tacitement avouer qu'il y a dans les minéraux une vertu plus
puissante, plus pénétrante & plus active que dans pas un des autres remède
dont ils s'étaient servis auparavant. Les remède dont les Chirurgiens se
servent tous les jours. avec un très-louable succès, témoignent encore la vérité
de ce que je dis, car ils sont tous composés des minéraux & des métaux, &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 92

principalement ceux qui agissent avec le plus d'efficace. Il est vrai que les
Chimistes envoient aussi leurs malades aux eaux minérales, & leur en font
pratiquer l'usage: mais il y a cette différence entr'eux & les Galénistes, que les
premiers se servent de ces remède, parce qu'ils connaissent distinctement quel
soufre, quel selon quel esprit prédomine dans les eaux qu'ils ordonnent: ce
que ne font pas les derniers, qui ne connaissent que confusément la vertu qui
réside dans ces eaux: & qui ne les prescrivent qu'à cause que d'autres s'en sont
servis devant eux, n'étants pas capables de raisonner sur les effets qu'elles
produisent, & encore moins de prouver les causes efficientes internes de ces
mêmes effets; puisque cela n'appartient qu'au Chimiste, qui peut anatomiser
les eaux minérales, & qui peut aussi faire une démonstration de ce qu'elles
contiennent de fixe ou de volatil: Que si l'Artiste ne trouve pas sa satisfaction
dans l'examen qu'il fait de ces eaux, il cherchera de quoi se contenter par le
travail qu'il fera sur les terres circonvoisines des fontaines minérales il tâchera
de découvrir quel métal abonde dans les marcassites qui se forment
ordinairement en ces lieux-là, après avoir trouvé cela il reconnaîtra quel sel &
quel esprit est le plus propre pour dissoudre ce métal, afin de l'unir & de le
mêler indivisiblement avec l'eau: son esprit étant instruit de cette sorte, il ne
manquera pas de rendre des raisons pertinentes & démonstratives des effets
& de la cause des vertus que produisent les eaux minérales. Que si quelqu'un
dit que les Galénistes rendent aussi raison de ces effets, & que mêmes ils les
attribuent au sel, au soufre, ou à l'esprit qui prédomine dans ces eaux: Je
réponds à cela, qu'il ne satisferont jamais parfaitement sur ce sujet par les
raisonnements qu'ils auront tirés des connaissances qu'ils auront prises de
l'École: mais qu'il faut qu'il ayent tiré ces lumières des Auteurs chimiques, &
qu'ainsi ce ne sera plus un Galéniste qui parlera: puis qu'il ne raisonnera que
par l'organe des Chimistes. Concluons donc pour les remède chimiques, &
disons que ce sont les véritables armes dont un Médecin se doit servir pour
chasser & pour dompter les maladies les plus rebelles & celles mêmes qui
passent pour incurables, selon la pratique & les remède ordinaires de la
Médecine Galénique, ainsi nous finissons cette Apologie en disant, que ces
merveilleux médicaments agiront toujours citius, tutius & jucundius.

CHAPITRE III.
Des facultés des mites, & des divers degrés de leurs qualités.

Il faut que nous considérions, après tout ce que nous avons dit ci-dessus,
quels fruits nous pouvons recueillir de la séparation des cinq principes qu'on
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 93

peut tirer des composés, pour l'établissement des vertus & des facultés des
médicaments, comme encore pour les degrés de leurs qualités. Quand donc
on aura distingué la diversité des substances que l'Artiste peut tirer des choses
naturelles, & qu'on aura remarqué que quelques-unes d'elles abondent plus ou
moins en soufre, en sel, en esprit, en terre ou en flegme, & que cela se
rencontre dans tous les mixtes des trois familles de la nature, qui sont les
animaux, les végétaux & les minéraux, il semble qu'on peut déterminer
légitimement quelque chose pour l'usage de la Médecine, pour faire
reconnaître les vertus & les propriétés qui sont spécifiques à chacune des
parties qui ont été tirées des mixtes. Car comme la Médecine ordinaire a tour
attribué aux divers degrés des premières & des secondes qualités, il faut aussi
faire servir ce chapitre de quelque milieu, pour faire connaître le
commencement de la vérité des vertus spécifiques de chaque principe du
composé, afin que ce que nous dirons ici serve d'introduction, pour mieux
pénétrer dans les pensées de tous les Auteurs qui en ont écrit jusques ici; car
on peut dire assurément que ce qui abonde en huile tient aussi des qualités de
l'huile, & que ce qui abonde en esprit tient de celles de l'esprit, & ainsi des
autres parties constituantes ou séparées. On pourrait mêmes insérer ici le
catalogue de tous les mixtes où le soufre prédomine, comme aussi les
composés où les autres principes abondent. On pourrait encore de plus
anatomiser tous les corps naturels, pour savoir précisément en qu'elle dose ils
sont participants de l'un ou de l'autre des cinq principes, & combien la nature
en aura départi à chacun d'eux en particulier; & après un travail de cette
manière, on pourrait se vanter de connaître distinctement toutes les facultés
des choses naturelles. Mais comme ce n'est pas seulement le travail de la vie
d'un seul homme, & qu'au contraire celle de plusieurs Artistes n'y suffirait
pas, & qu'outre ces considérations, il faudrait plusieurs volumes pour contenir
les remarques qui seraient nécessaires à cet effet; nous nous contenterons
d'en dire quelque chose en passant, lors que nous décrirons le travail qu'on
peut faire sur chaque mixte, afin que nous ne passions pas les bornes que
nous nous sommes prescrites, pour faire un traité de la Chimie en forme
d'abrégé. Pour donc revenir aux divers degrés des qualités des mixtes ou des
cinq substances qu'on en peut tirer; disons premièrement que l'huile échauffe,
ou qu'elle semble faire son opération par le moyen de la chaleur qui est une
qualité plus excellente que celle qu'on appelle élémentaire. Pour exemple,
nous voyons un effet qui est sensible à tous & qui est connu de tous, qui est
que si on sépare du vin son huile ou son esprit éthéré qui est sa partie soufrée
& son sel volatil, exalté par la fermentation qu'on appelle vulgairement eau de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 94

vie; que ce qui restera ne sera plus propre pour échauffer, & encore moins
pour communiquer la qualité que nous attribuons aux huiles & aux esprits;
que si on rejoint à cette portion d'esprit ou d'huile éthérée son flegme, on lui
redonnera aussi en même temps la même propriété d'échauffer qu'il avait
auparavant; ce qui nous oblige de conclure, que plus un mixte abonde en
huile éthérée & en esprit volatil, qu'aussi est-il plus capable d'échauffer, de
fortifier & d'augmenter nos esprits, comme étant le plus analogue & plus
approchant de la nature des esprits vitaux, comme étant le plus analogue & le
plus approchant de la nature des esprits vitaux, comme aussi de celle des
esprits animaux, à cause que c'est cette seule portion du mixte qui peut passer
jusques dans les dernières digestions. Le même jugement se peut faire dans
tout ce qui constitue le règne végétable; car on peut dire que les différentes
parties des plantes ont des divers degrés de qualités, selon qu'elles ont été plus
ou moins fermentées, digérées & cuites par la chaleur extérieure du Soleil, &
par celle qui leur est intérieure & essentielle, qui est contenue dans leur sel,
qui est l'enveloppe de leur esprit fermentatif & digestif; & selon que ce sel est
exalté par les actions de ces deux causes efficientes, ces efficace & de vertu.
Ainsi la semence doit tenir le premier lieu, parce qu'elle est poussée puisque à
sa perfection, & qu'elle contient en soi le germe & se multiplier spermatique,
qui peut produire & se multiplier en son semblable, & que c'est aussi dans le
corps de la semence que la nature a rassemblé, cuit, digéré, & concentré tout
ce qu'il y avait de sel, de soufre & d'esprit dans tout le corps de la plante,
comme cela se prouve par la distillation des semences, dont on tire une
grande quantité de sel volatil, qui n'est rien autre chose que ces trois principes
volatilisés & unis ensemble par la chaleur intérieure de la plante, & par la
chaleur extérieure du soleil: & c'est dans ce sel volatil que toutes les vertus des
choses sont cachées ce qui est cause que Helmont les appelle les Lieutenants
généraux des arcanes. Il faut en suite descendre par degrés pour reconnaître
les divers degrés des qualités des autres parties des plantes, en leur appliquant
le raisonnement que nous avais fait sur la semence; car la fleur est moindre
que la semence, & la feuille est moindre que la fleur en vertu; le bois vaut
moins que l'écorce, & le fruit vaut mieux que la feuille des arbres, & ainsi des
autres parties du végétable, qu'on estimera toutes selon qu'elles abonderont
en huile, en esprit, en sel essentiel ou en sel volatil. Mais il faut ici faire une
digression & remarquer la différence qui est entre les plantes annuelles &
celles qui est entre les plantes perpétuelles, car il y en a qui ont le siège de leur
vertu dans la racine, les autres l'ont dans la feuille, & la plupart l'ont dans la
semence, c'est pourquoi il faut être exact observateur de toutes ces
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 95

circonstances, afin d'en faire un jugement solide & de les examiner par les
sens extérieurs & par le raisonnement, pour en faire le choix nécessaire. Tous
ce que dessus se peut aussi appliquer aux autres principes pour la distinction
des degrés de leurs facultés, car si on prive pour exemple, un mixte de son sel,
il perdra la faculté dessiccative, détersive, coagulative, & toutes les autres
propriétés qui proviennent du sel. Or il se peut faire qu'un mixte aura deux,
trois, quatre ou cinq fois, plus ou moins de sel, d'esprit, de soufre, de flegme
ou de terre, à comparaison d'un autre composé, ce qui sera la raison & la
règle de pouvoir subdiviser les degrés de ses facultés; quand on aura
découvert par le travail l'abondance ou le défaut de ce qui produit la vertu
dans les choses naturelles, parce que cela nous est encore caché par la
négligence de ceux qui ont écrit, & par l'ignorance de ces Physiciens bâtards
qui ne connaissent ni leur mère ni les enfants qu'elle a produits: car nous
voyons que le suc de beris, celui des oranges & des citrons, que le vinaigre &
celui qui est distillé, que l'esprit de vitriol, celui du sel commun, du sel nitre,
du tartre & celui de beaucoup d'autres semblable, méritent qu'on leur attribue
divers degrés de qualités, à cause de l'éminence de leurs actions, qui
proviennent de l'abondance ou du défaut de quelque principe qui est plus ou
moins dépuré; ce qui fait connaître que les mixtes ont plus ou moins
d'efficace, d'action & de vertu, selon le beaucoup ou le peu des principes
efficients, C'est pourquoi on peut à bon droit tirer de la Théorie & de la
Pratique de la Chimie quelque vrai fondement pour orner & pour diversifier
la Médecine, pour redresser la Pharmacie commune, qui est sur le penchant
de sa ruine, & pour examiner à fonds la pratique des naturalistes ordinaires.

CHAPITRE IV.
De l'ordre que nous tiendrons dans la description des opérations chimiques.

L'ordre qu'on tient pour décrire les cinq principes qui se tirent de tous les
mixtes, par le moyen des opérations de la Chimie, se peut donner en deux
façons: car on peut premièrement assembler en un traité toutes les eaux
simples ou composées selon leurs espèces : en un autre tous les esprits; on
pourrait aussi en faire un pour les huiles en particulier: & un autre pour les
sels, & ainsi des autres principes. On peut aussi décrire secondement ces cinq
substances selon l'ordre qu'on les tire de chaque individu que nous fournit la
nature. Ce sera ce dernier ordre que nous suivrons,comme celui qui satisfait
mieux l'esprit, & où il y a moins de confusion; Nous donnerons donc à
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 96

chaque mixte en particulier un chapitre à part, dans lequel nous ferons une
exacte description de la nature de ce mixte; & de toutes les opérations
chimiques, qui sont utiles & nécessaires à la Médecine, sans oublier aucune
chose de ce que l'Artiste doit observer pour bien & curieusement anatomiser
le mixte sur quoi il travaillera, jusques à ce qu'il en ait séparé toutes les
différentes parties que la nature lui a données. Et pour faire les choses avec
quelque méthode, nous commencerons par les météores où nous parlerons
de la pluie, de la rosée, du miel, de la cire & de la manne. En suite de quoi
nous enseignerons les préparations qui se font sur les animaux & sur leurs
parties. Nous continuerons sur les végétaux, où nous montrerons comment il
faut anatomiser toutes les parties de cette ample & riche famille. Pour
finalement achever par les minéraux, par l'examen que nous ferons de ce que
contiennent les pierres, les sels, les marcassites & les métaux, dont nous
sépareront les parties les plus fixes & les plus dures, pour en tirer les remède
merveilleux qui sont enfermés dans le centre de ces véritables produits de la
terre.

CHAPITRE V.
De la rosée & de la pluie.

Comme les Chimistes ne peuvent extraire ni dissoudre sans quelque liqueur


qui soit propre à ces deux actions pour tirer la vertu des choses (ils appellent
ordinairement la liqueur qui leur sert à dissoudre & à extraire un menstruë, &
ce sera de ce seul mot que nous nous servirons dans toutes les opérations que
nous décrirons) comme, dis-je, ils ne peuvent se passer de menstruë, aussi
ont-ils recherché avec beaucoup de soin & de travail pour en trouver un qui
ne fut doué d'aucune qualité particulière, & qui fut propre à toutes sortes de
mixtes, outre les menstruës particuliers qu'ils possèdent, qui sont destinés
pour l'extraction & pour la dissolution de quelques composés. Les Artistes
n'ont pas cru pouvoir mieux parvenir à leur but, que par le choix qu'ils ont
fait de la substance la plus pure & la plus simple qui soit en la nature, que est
l'eau de la rosée & celle de la pluie, qui sont deux substances qui contiennent
en elles l'esprit universel, pour en tirer leur menstruë universel, qui soit
capable d'extraire la vertu des choses, & d'en être retiré sans emporter aucune
portion de leur excellence, pourvu que ces deux liqueurs soient bien &
dument préparée. Il n'est pas nécessaire que nous répétions que la rosée & la
pluie sont deux météores, puisque nous en avons parlé dans la première partie
de ce traité de la Chimie: il suffira que nous disions qu'il faut recueillir l'eau de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 97

pluie durant l'espace de huit jours avant l'équinoxe de Mars, & huit jours
après, parce qu'en ce temps-là l'air est tout destinées au renouvellement de
toutes les productions naturelles, & lors que l'eau a été élevée de la terre &
qu'elle a été privée des divers ferments dont elle avait été remplie par les
diverses générations qui s'étaient faites dedans & dessus la terre par son
moyen, elle retombe en terre par l'air où elle se refournit d'un esprit pur, &
qui est indifférent à être fait toutes choses. Cela suffit pour montrer la
nécessité du temps de l'équinoxe pour le choix de l'eau de pluie. Qu'on
prenne donc en temps-là une grande quantité d'eau de pluie, qu'on la mette
dans quelque cuve de bois qui soit bien nette, en un lieu qui soit bien ouvert
& où l'air soit bien perméable, & qu'on la laisse fermenter, afin qu'elle face un
sédiment des impuretés les plus grossières qu'elle pourrait avoir acquises des
toits & des canaux qui la reçoivent & qui nous la fournissent; elle jettera de
plus une espèce d'écume en haut qui achève de la dépurer tout à fait; après
cela qu'on en emplisse des cruches de grès, des bouteilles ou des barils, si on
en veut garder comme elle est, vu qu'elle est déjà propre à beaucoup
d'opérations, & qu'elle est plus utile que pas une autre espèce d'eau que ce
puisse être, comme nous le ferons voir dans la suite de la pratique, à cause
qu'elle est plus subtile que les autres eaux, & qu'elle abonde en un sel
spirituel, qui est le seul agent capable de bien pénétrer dans les mixtes. Mais si
on veut rendre cette eau plus subtile & plus capable d'extraire les teintures &
la vertu des choses, il faut la distiller dans la vessie avec la teste de more & le
canal qui passe à travers du tonneau: & n'en retirer que les deux tiers de ce
qu'on en aura mis dans le vaisseau, & réitérer cette distillation jusques à ce
qu'on ait réduit cent pintes à dix, qui serviront après à l'extraction des
purgatifs. On peut faire la même chose sur la rosée, qui est encore préférable
à l'eau de pluie, il la faut prendre au mois de Mai, parce qu'elle est alors
beaucoup plus chargée de l'esprit universel, & qu'elle est remplie de ce sel
spirituel qui sert à la génération, à l'entretien & à la nourriture de toutes les
choses.

CHAPITRE VI.
Du miel & de la cire.

Il ne faut pas trouver étrange qu'on mette le miel entre les météores, puisque
la rosée contribue beaucoup à sa génération; car elle s'épaissit sur les plantes
après qu'elle est dessus; elle retient & condense en soi les vapeurs que les
plantes exhalent continuellement, ce qui se fait par la fraicheur de la nuit; & la
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chaleur du soleil digère & cuit le tout en miel & en cire, que les abeilles vont
recueillir en suite, & le portent en leurs ruches pour leur servir d'aliment. On
peut tirer une conséquence de ce que nous avons dit, pourquoi il y a plus de
miel en une saison qu'en l'autre. Le meilleur miel est celui qui est d'un blanc
jaunâtre, qui est agréable au goût & à l'odorat, qui n'est ni trop clair ni trop
épais, qui est continu en ses parties & qui se dissout facilement sur la langue.
celui des jeunes mouches est meilleur que celui des vieilles. On en fait l'eau,
l'esprit, l'huile, le sel & la teinture. On tire de la cire, qui est une substance
emplastique, du flegme, de l'esprit, du beurre, de l'huile & une très-petite
portion de fleurs, qui ne sont rien autre chose que le sel volatil de ce mixte.
La manière de tirer les principes du miel. Il faut prendre du miel & le mettre
dans une cucurbite de verre, de faïence ou de grès, & mettre par dessus
environ deux onces de chanvre ou d'étoupes, pour empêcher que le miel ne
monte dans le chapiteau par son ébullition, il faut couvrir la cucurbite de son
chapiteau & en lutter les jointures avec deux bandes de parier qui soient
enduites de colle faite avec de la farine & de l'eau cuites ensemble. On mettra
la cucurbite au sable, on l'échauffera lentement, afin de tirer l'eau par ce
premier degré du feu; puis on changera de récipient & on augmentera le feu,
pour faire monter une seconde eau qui sera jaune & qui contiendra l'esprit, &
augmentant encore le feu, il en sortira un esprit rouge avec l'huile, qu'il faudra
séparer par l'entonnoir & rectifier l'esprit. Il faut calciner dans un réverbère ce
qui reste au fonds de la cucurbite, pour en tirer le sel avec son flegme, qu'il
faudra évaporer jusques à sec ou jusques à pellicule, pour le faire cristalliser
en suite quelque lieu froid. L'une & l'autre des eaux du miel, à savoir la claire
& la jaune sont très-utiles pour déterger & pour nettoyer les yeux, &
principalement pour en ôter les suffusions & les taches; elles servent aussi
pour faire croitre les cheveux; l'esprit est un grand désopilatif, car étant pris
depuis six jusques à quinze ou vingts gouttes dans des eaux apéritives ou dans
de la décoction de racines d'ortie & de bardane, il ouvre les obstructions,
pousse les urines & chasse la gravelle, les colles & les glaires des reins & de la
vessie. Si on circule l'huile de miel dans de l'esprit de vin l'espace de vingt ou
de trente jours, elle devient très-douce & très-agréable, elle sert
admirablement pour guérir les arquebusades & pour mondifier & pour
nettoyer les ulcères rongeants & chancreux: c'est un excellent remède pour
apaiser les douleurs de la goutte: comme aussi pour effacer les taches du
visage, si on la mêlera avec de l'huile de camphre. Pour faire l'hydromel
vineux & le vinaigre du miel. Il faut prendre une partie de très-bon miel, &
huit parties d'eau de pluie dépurée, ou d'eau de rivière qu'on aura laissé
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 99

reposer quelques jours, afin de la dépouiller de ses impuretés: & les faire
bouillir lentement jusques à la consomption de la moitié, après l'avoir écumé
très-exactement. Il faut en suite mettre la moitié de la liqueur dans un
tonneau, à laquelle il faut ajouter sur un tonneau de trente pintes une once de
sel de tartre & deux onces de teinture de ce sel pour aider à la fermentation,
qui sera parachevée dans le mois philosophique qui est de quarante jours;
mais il faut noter qu'il faut tous les jours remplir le tonneau pour remplacer
ce que l'esprit fermentatif pousse dehors: cela étant achevé, il faut mettre le
tonneau dans la cave & le boucher comme il faut, puis on s'en peut servir de
boisson, tant pour les sains que pour les malades. Mais quand on voudra faire
du vinaigre du miel, il faut pendre dans le tonneau dans quoi on aura mis le
miel cuit à moitié avec l'eau, un noüer rempli de semence de roquette qui soit
battu grossièrement, puis mettre le tonneau dans un lieu chaud, si c'est en
hiver, mais si c'est en été, il le faut exposer à la chaleur du soleil, jusques à ce
que la liqueur cesse de bouillir & de fermenter, & cela se change par degrés &
doucement en un très-bon vinaigre, qu'on peut distiller comme l'autre; ce sera
un excellent menstruë pour la dissolution des cailloux, & pour celle de toutes
les autres pierres, quand mêmes elles n'auraient pas été calcinées auparavant;
c'est ce que Quercetan appelle dans ses œuvres le vinaigre philosophique. Il
faut aussi remarquer que ce même Auteur fait souvent mention du miel dans
ses œuvres sous les noms de rosée & de manne céleste. Pour faire la teinture
du miel. Cette teinture n'est pas un des moindres remède qui se tire de ce
météore, soit à cause de la vertu particulière de ce mixte, qu'à cause aussi de
celle du menstruë, qu'on emploie pour l'extraction des facultés de cette
manne céleste, qui contient beaucoup plus d'efficace que ne se le sont
imaginé ceux qui croient qu'elle se change facilement en bile, à cause que ce
faux axiome de leur école, qui leur fait passer pour véritable que, Omnia
dulcia facile bilescunt, parce qu'ils ne comprennent pas que ces changements
ne se font pas en nous par le mélange des humeurs; mais que le tout ne se fait
que par les diverses fermentations, qui ont leur origine dans le ventricule, &
que le levain qui les occasionne est ou sain ou malade, selon les idées bonnes
ou mauvaises que l'esprit de la vie, qui est dans les hommes les aura conçues.
Revenons donc à nôtre sujet & disons, que le miel est une des substances du
monde, qui contient le plus de l'esprit universel, & que c'est aussi celle qui est
la plus capable d'être réduite en la nature de cet agent général du monde, pour
en tirer des beaux remède pour la Médecine; pourvu que nous lui
conservions quelque chose de sa spécification, qui nous le rende utile &
sensible. Il faut donc choisir du meilleur & du plus beau miel qu'on puisse
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 100

trouver, suivant les marques que nous en avons données, & en mêlerez une
part avec trois parties de sable le plus net & le plus pur qui se puisse avoir,
dans un mortier de marbre & les battre ensemble, tant qu'on en fasse une
masse qui puisse être réduite en boulettes de telle grosseur qu'elles puissent
entrer dans un matras à long col, après les avoir mises là dedans, il faut verser
la dessus de l'esprit de vin très subtil, tant que le menstruë surpasse la matière
de trois ou de quatre doigts; puis il faut mettre un autre matras qui entre dans
le col du premier de deux travers de doigts ou environ, il faut lutter en suite
les jointures des vaisseaux de deux bandelettes de vessie de bœuf ou de porc,
qui aient été trempées dans du banc d'œuf qu'on aura réduit en eau par une
violente & fréquente agitation: & que cette remarque & cette façon de luter
les jointures des vaisseaux suffise, pour toutes les opérations qui suivront.
Qu'on lie le matras au couvercle du bain marie pour le suspendre à la vapeur,
& qu'on digère ainsi le miel avec son menstruë, jusques à ce que l'esprit de vin
soit bien empreint, bien teint & bien chargé du soufre intérieur de ce mixte;
que cet esprit attirera par l'analogie qui est entre lui & ce principe. Cela étant
en cet état, il faut laisser refroidir les vaisseaux, puis les ouvrir & filtrer la
teinture par le papier & le mettre dans une petite cucurbite qu'on couvrira de
son chapiteau, on en luttera très-exactement les jointures, & on adaptera un
récipient propre, puis on retirera la moitié de l'alkohol de vin à la très-lente
chaleur du bain marie, le bain étant refroidi, il faut ouvrir les vaisseaux &
garder précieusement ce qui sera resté de teinture dans une fiole qui ait
l'orifice étroit & qui soit bien bouchée avec du liège qui ait été trempé dans de
la cire bouillante pour en boucher les porosités & la couvrir d'une double
vessie mouillée & d'un papier, afin que rien ne puisse exhaler de ce remède, à
cause de la subtilité de ses parties, & qu'on s'en puisse servir au besoin.
L'usage de cette teinture est presque divin dans les affections de la poitrine
qui sont causées par des sérosités lentes & visqueuses qui sont amassées dans
la capacité du thorax: car elle a la vertu de les subtiliser & de les dissoudre,
parce qu'elle fortifie suffisamment le malade pour lui faire cracher ce qui lui
nuisait, ou il le chasse & le met dehors, par les urines, qui sont les bons effets
ordinaires que produisent les remède qui approchent de l'universel. Ce sont
ces rares médicaments qui font voir la vérité de cette belle maxime qui dit,
que natura corroborata est omnium morborum medicatrix. La dose de cette
teinture est depuis un quart de cuillerée jusques à une cuillerée entière, pour
les personnes qui sont avancées en age, & depuis cinq goutes jusques à vingt
pour les enfants. On peut la donner toute seule, ou la mêlerez dans des
décoctions ou dans des eaux spécifiques & appropriés à la maladie; comme
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 101

sont celles de fleur de tussilage, de racines de parasites, de marrube blanc &


odorant, comme aussi dans celles des bayes de genièvre & des racines d'enula,
parce que tous ces simples abondent en esprit pénétrant & volatil; ou la peut
encore donner dans des bouillons ou dans le breuvage ordinaire du malade.

Pour tirer l'huile de la cire.

On peut tirer de la cire, comme aussi de beaucoup d'autres mixtes un flegme,


un esprit acide, une huile & fleurs, que nous avons dit être son sel volatil.
Mais comme les autres substances, exceptée l'huile, ne sont pas de grande
utilité dans la médecine, nous ne nous arrêterons pas à leurs descriptions;
nous nous contenterons seulement de donner une façon de faire l'huile de
cire qui soit utile, facile & compendieuse. Qu'on prenne une livre de cire
jaune qui soit bien odorante & bien nette de toute ordure; qu'on la fasse
fondre à chaleur sort lente, dans un bassin de cuivre, qui ait un couvercle qui
le ferme juste; & quand on à quelque autre opération au feu, il faut prendre
des charbons tous rouges & les noyer les uns après les autres dans la cire
fondue, jusques à ce qu'ils soient bien imbus de la cire & qu'ils en soient
suffoqués & remplis, il faut continuer ainsi jusques à ce que toute la cire soit
entrée dans les charbons, avec cette précaution néanmoins, de couvrir le
bassin toutes les fois qu'on y mettra des charbons ardents, afin d'éviter que la
cire ne s‘enflamme. Il faut après cela mettre les charbons en poudre grossière
& les mêlerez avec leur poids égal de sel décrépité, qu'on mette ce mélange
dans une cornue de verre, qui ait un tiers de sa capacité qui soit soit vide, puis
mettre la retorte au sable, & adapter à son col un récipient assez ample, qu'il
faut luter exactement avec de la vessie & du blanc d'œuf, on laissera sécher le
lui, puis on donnera le feu par degrés, jusques à ce que les vapeurs cessent
d'elles-mêmes, ce qui arrive ordinairement dans l'espace de quinze ou vingt
heures, le tout étant espace de quinze ou vingt havres, le tout étant refroidi, il
faut séparer l'huile qui est encore crasse & épaisse comme un beurre de la
liqueur aqueuse, & en réserver une partie en cette consistance, pour s'en
servir extérieurement, mais il faut rectifier le reste dans une basse cucurbite &
le mêlerez avec trois ou quatre livres de vin blanc & quatre onces de sel de
tartre, mettre la cucurbite aux cendres & distiller avec toute l'exactitude qui
est requise pour la rectification d'une huile très-subtile; on aura de cette
manière une huile de cire aussi claire, aussi fluide & aussi pénétrante qu'est
l'esprit de vin, & qui possède des vertus très-particulières, tant pour l'intérieur
que pour l'extérieur. On le donne intérieurement depuis six goutes jusques à
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 102

rétention de l'urine, ainsi on la peut donner pour cet effet dans de l'eau de
persil & dans celle du bois de sassafras, comme aussi dans la décoction du
bois néphrétique. Elle est fort résolutive quant on l'applique extérieurement,
ce qui fait qu'elle est excellente pour dissoudre les tumeurs schirreuses & les
œdémateuses. Elle est aussi très-bonne pour redonner le mouvement aux
membres perclus & paralytiques, & pour remédier à toutes les affections
froides des parties nerveuses; on s'en sert aussi très-heureusement contre la
sciatique & contre les goutes froides des pieds & des mains. Le beurre ou
l'huile grossière qu'on a réservé sans rectification, guérit les fissures des
engelures & soude & cicatrice les fentes du bout des mamelles. On peut
rectifier la liqueur aqueuse & on trouvera que le quart est un esprit de sel qui
n'est pas moins bon que celui se distille tout seul.

CHAPITRE VII.
De la manne.

Pline appelle la manne, avec raison, le miel de l'air qui contient en soi une
nature céleste. j'ai dit que c'était avec raison qu'il la nommait ainsi, parce que
la manne n'est autre chose qu'une rosée ou une liqueur agréable qui tombe
dans le temps de équinoxes sur les rameaux & sur les feuilles des arbres, de là
sur les herbes, sur les pierres & quelquefois sur la terre même, qui se
condense en peu de temps, & qui parait grumelée comme la gomme. On
choisit ordinairement celle qui est orientale, comme la persienne ou la
syriaque; mais on se peut légitimement contenter de celle qui vient de la
Calabre, qui est une partie du Royaume de Naples; il faut qu'elle soit récente
& blanche, car quand elle roussit, cela témoigne qu'elle commence à vieillir &
qu'elle a perdu la partie céleste & spiritueuse qui constituait sa vertu. Pour
faire l'esprit de la manne. Prenez autant que vous voudrez de manne bien
choisie, mettez-là dans une cucurbite de verre que vous couvrirez de son
chapiteau & la luterez ensemble exactement, puis vous la mettrez aux cendres
& donnerez un feu très-lent, aptes avoir adapté un récipient au bec de
l'alambic; & il en sortira un esprit insipide qui a des vertus très-notables: car
c'est un insigne sudorifique, & qui se peut donner heureusement, tant dans les
fièvres pestilentielles & malignes, que dans toutes les autres fièvres
communes; cet esprit fait suer copieusement, & chasse les excréments des
dernières digestions, comme on le peut remarquer par l'extrême puanteur de
la sueur qu'il provoque. La dose est depuis une demie cuillerée, jusques à une
entière. cet esprit a de plus une vertu toute particulière, qui est de dissoudre le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 103

soufre, dont on peut tirer par ce moyen une teinture jaune, qui n'est pas un
des moindres remède pour la poitrine & pour les principales parties qu'elle
contient; car cette teinture est comme un baume restauratif pour corriger le
défaut des poumons, & pour conserver leur action, on en peut donner depuis
deux goutes jusques à douze dans du suc d'ache dépuré & préparé, comme
nous l'enseignerons au chapitre des végétaux. O peut encore faire une eau de
manne qui sera laxative & sudorifique tout ensemble. Pour cet effet, il faut
prendre une partie de manne bien choisie & deux parties de nitre bien pur,
puis les ayant mêlés ensemble, il les faut mettre dans une vessie de bœuf, ou
dans celle d'un pourceau, qui soient bien nettes l'une ou l'autre; puis il faut lier
bien exactement le haut de la vessie & la suspendre dans l'eau bouillante
jusques à ce que le tout soit dissout: il faudra distiller cette dissolution de la
même façon que nous avons dit de l'esprit, & on aura une eau insipide qui
lâche le ventre, & qui fait aussi suer copieusement, la dose est depuis une
drachme jusques à six, dedans un bouillon ou dans quelque décoction
pectorale. On peut se servit de ce remède pour évoquer les sérosités
superflues, qui causent ordinairement les rhumatismes.

CHAPITRE VIII.
Des animaux.

Le traité des animaux est une partie de la Pharmacie chimique, qui contient
les remède qui se tirent des animaux, & la façon de les préparer. Or comme la
Chimie a pour son objet toutes les choses naturelles, aussi travaille-t-elle sur
les animaux & sur l'homme même, qui est le plus parfait de tous. Mais
comme l'étendue d'un abrégé ne souffre pas de faire un dénombrement très-
exact des animaux terrestres parfaits, ni celui des oiseaux, non plus que de
celui des poissons & des insectes, qui sont les quatre classes de cette grande,
belle & ample famille des animaux; aussi nous contenterons nous de faire
premièrement quelques observations sur la nature des animaux en général, &
sur le choix que l'Artiste en doit faire lors qu'il en veut tirer les médicaments
merveilleux qu'ils contiennent, pour le soulagement de la misère des hommes;
& de là nous passerons aux opérations qui se font sur quelques-uns de ces
animaux, qui serviront d'exemple & de guide pour travailler sur tous les autres
qui sont de même nature. Nous dirons donc en passant, que comme tous les
animaux sont composés d'un substance plus volatile, plus subtile & plus aérée
que les végétaux dont ils se sont nourris, qu'aussi n'ont ils point en leur
résolution artificielle tant de terre ni tant de diversité de substances: si bien
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 104

qu'on n'en peut tirer que trois médicaments qui sont très-efficaces, qui sont
l'esprit, le sel volatile & l'huile. Nous ne perdrons point le temps à disputer, si
les formes de ces animaux sont spirituelles ou matérielles, parce que ce sont
des disputes qui sont plus curieuses qu'elles ne sont utiles. Nous dirons
seulement qu'il faut que l'Artiste choisisse les animaux les plus sains pour en
tirer ses remède, qu'ils soient d'un age médiocre, afin que les parties puissent
avoir acquis la fermeté & la perfection qui est requise; car on sait que les
animaux meurent tous les jours en vieillissant, après qu'ils ont passé un
certain point de perfection, qui est leur non plus outre, selon la nature de
chacun d'eux pour leur durée. Il faut aussi que l'animal meure de mort
violente, & principalement qu'il ait été étranglé; parce que cette suffocation
concentre les esprits dans les parties, & qu'elle empêche leur dissipation; &
que c'est dans la conservation de cette flamme & de cette lumière vitale que
réside & que demeure proprement la vertu des animaux & de leurs parties,
comme cela se prouve par l'histoire que rapporte Bartholin dans ses centuries,
de ce qui est arrivé à Montpellier; c'est qu'une femme ayant acheté de la chair
d'un animal nouvellement tué & qui était encore toute fumante, la pendit
dans la chambre où elle couchait; s'étant éveillée la nuit, elle fut surprise de
voir une grande lumière dans sa chambre, quoi de la Lune ne luisit point; elle
en fut effrayée ne pouvant s'imaginer d'où cela pouvait provenir; elle reconnut
enfin que cela venait de la chair qu'elle avait pendue au croc, & en fit le
lendemain récit à ses voisines, qui voulurent voir cette chose qui leur semblait
incroyable, mais leur vue confirma la vérité, un morceau de cette chair
lumineuse fut portée à défunt Monseigneur le Prince Lieutenant général pour
sa Majesté en la Province de Languedoc en l'année I64I. qui perdit sa lumière
peu à peu comme elle approchait de sa corruption. Cette vérité ne peur être
contredite dans cette chair morte, & tous les curieux éprouveront quand il
leur plaira, qu'il sort des étincelles de lumière des animaux vivants, s'ils
prennent la peine de frotter le poil d'un chat à contre poil dans un lieu bien
obscur; ce qui n'est que trop suffisant pour vérifier de plus en plus que la
lumière n'est pas seulement le principe de composition dans toutes les choses,
mais qu'elle est aussi le principe de leur conservation, & principalement de
celle de la vie. L'histoire précédente me fait souvenir de la plainte que
faisaient des garçons bouchers à Sedan, de ce qu'entrants de nuit dans le lieu
où on tue les animaux, ils aperçevaient super lueurs extraordinaires, ce qu'ils
rapportaient superstitieusement à des apparitions des démons & s'effrayaient
de cela, dont je suis témoin oculaire: mais lors qu'il y avait de la chandelle
allumée dans le lieu, la lueur disparaissait, ce qui fait voir qu'elle ne provenait
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 105

que de la chair des animaux qui avoient este nouvellement tués. De l'Homme.
L'Artiste tire de l'homme, qui est ou mâle ou femelle, diverses substances sur
quoi il travaille, ou durant sa vie ou après sa mort. On tire du mâle & de la
femelle durant leur vie ce qui suit à savoir, les cheveux, le lait, l'arrière-faix,
l'urine, le sang & la pierre de la vessie. On en tire aussi après leur mort ou le
corps mort ou ses parties, qui sont les muscles ou la chair, l'axonge ou la
graisse, les os & le crane. C'est de ces différentes parties que l'Artiste tirera
des remède, comme nous allons l'enseigner exactement l'un après l'autre, qui
doivent servir d'exemple pour le pareil travail qui se peut faire sur les autres
animaux & sur leurs parties. Il y a néanmoins encore plusieurs autres parties
dans les animaux qui sont point utiles à la Médecine: mais comme elles ne
sont point soumises ordinairement aux opérations chimiques, aussi n'avons
pas jugé nécessaire d'en faire le rapport en ce chapitre, qui n'est qu'une petite
partie de l'abrégé de la Chimie.

Des cheveux.

Pour tirer quelque remède des cheveux, il les faut distiller afin de ne rien
perdre; car par cette opération on en tire l'esprit & l'huile, & on en conserve
la cendre, ce qui ce fait ainsi. Prenez des cheveux du mâle ou de la femelle,
comme on les trouve chez les Perruquiers & en emplissez une cornue de
verre, plutôt que de terre, à cause de la subtilité des esprits qui en sortent, &
les mettez au fourneau, que nous appellerons désormais du sable; à laquelle
vous adapterez un ample récipient, dont vous luterez exactement les
jointures, & lors que le lut sera sec, vous commencerez à donner le feu
modéré que vous augmenterez peu à peu, jusques à ce que les vapeurs
commenceront d'entrer en abondance dans le récipient; alors continuez le feu
selon ce même degré, jusques à ce qu'il ne sorte plus rien de la cornue & que
le récipient commence à redevenir clair de soi-même; poussez alors le feu
avec plus de violence, afin que rien ne demeure & que la calcination de ce qui
reste dans la retorte s'achève parfaitement; cessez alors le feu & laissez
refroidir les vaisseaux, vous trouverez dans le récipient deux substances
différentes, qui sont l'esprit armoniac des cheveux, & l'huile qui n'est rien
autre chose que la portion soufrée de ce mixte, mêlée avec la plus grossière
du sel volatil. On pourra se servir de ces deux substances en Médecine après
les avoir séparées: mais il sera pourtant nécessaire de les rectifier, à savoir
l'esprit au bain marie sur d'autres cheveux, qui soient coupés fort menus, dans
une petite cucurbite, couverte de son chapiteau avec toutes les précautions
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 106

requises. Et l'huile sur ses propres cendres, aux cendres, donnant d'abord une
chaleur modérée. L'esprit des cheveux ne se donne point intérieurement, tant
à cause de sa mauvaise odeur & de son mauvais goût, qu'à cause aussi que
l'Art tire des autres parties de l'homme d'autres esprits qui sont moins
désagréables en leur usages. On ne se sert donc de celui-ci que mêlé avec du
miel, pour oindre les parties où les cheveux sont en petite quantité, ou celles
dont ils sont tombés. l'huile est excellente pour extirper radicalement les
dartres en quelque endroit qu'elles soient situées, si on en fait un liminent
avec un peu de sel de Saturne, & qu'on en applique dessus, après avoir purgé
le patient avec quelque remède qui évacue les sérosités. La cendre étant mêlée
en forme de cérat avec du suif de mouton produit des beaux effets, pour
radouber les luxations, & pour fortifier le membre démis ou disloqué. On
peut encore ajouter que les cheveux entiers sont un remède très-prompt pour
arrêter le flux de sang des plaies, du nez & même le flux immodéré des
femmes. Du lait. Le lait de femme est de soi-même un tres-excellent remède
pour les yeux, soit pour en apaiser la douleur & pour en ôter l'inflammation,
soit celle de la substance même de l'œil, ou celle qui provient des petits
ulcères qui se font aux paupières ou dans les coins des yeux; on peut
substituer quelqu'autre sorte de lait, quand on ne peut avoir de celui d'une
femme. Mais il y a une eau vitriolée qui se distille avec le lait de femme ou
avec quelqu'autre lait, soit de celui de vache, d'ânesse ou de chèvre qui peut
être toujours prête, & qui fait des merveilles pour ôter les maux des yeux; elle
se fait de cette façon. Prenez du lait & du vitriol blanc en poudre de chacune
partie égale; mettez-les ensemble dans une cucurbite de verre avec tout
l'ajustement requis à la distillation, puis tirés-en l'eau dans le fourneau des
cendres avec une chaleur graduée, jusques à ce que les nuages blancs
apparaissent: après quoi il faut finir le feu, afin que l'eau ne devienne pas
corrosive: cette eau corrige la rougeur des yeux & en ôte les inflammations,
d'une façon merveilleuse. De l'arrière-faix. Pour préparer quelque remède de
l'arrière-faix, il faut en avoir un qui vienne du premier accouchement d'un
mâle, que la femme dont il sortira soit d'un age médiocre, comme depuis dix-
huit ans jusques à trente-cinq, que la femme soit saine, de poil noir ou
châtain, il en faut excepter les rousses, que si on n'en peut avoir du premier,
que ce soit toujours d'un mâle s'il se peut: mais si la nécessité presse on
pourra même se servir de celui qui suit une fille, car à parler véritablement, le
mâle & la femelle sont nourris d'un même sang & dans un même corps, il n'y
a que la différence de la force & de la vigueur. Prenez donc un arrière-faix
avec les conditions requises, mettez-le dans cucurbite de verre, & de distillez
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 107

au MB jusques à sec, & réservez l'eau dans une bouteille qui soit bien
bouchée d'un liège qui ait été trempé dans de la cire fondue. Que si ce qui
reste au fond de la cucurbite n'est pas assez sec pour être mis en poudre, il le
faut sécher dans un triple papier à une chaleur modérée: mais remarquez qu'il
ne faut pas qu'il soit retourné en distillant non plus qu'en le desséchant, afin
que les esprits & le sel volatil se concentrent, parce que c'est proprement ce
sel qui constitue la vertu de la poudre qu'on en doit faire. L'eau d'arrière-faix
est un excellent cosmétique, qui déterge doucement la peau des mains & du
visage, qui en unit aussi les rides & en efface les taches, pourvu qu'on y ajoute
un peu de sel de perles & un peu de borax. Mais elle est aussi très-excellente
pour faire sortir l'arrière-faix quand le travail de la femme a été long &
difficile, & qu'il y a eu de la faiblesse, pourvu qu'on mêlera avec cette eau le
poids d'une demie drachme de la poudre du corps dont elle a été tirée, ou le
même poids d'un foie d'anguille desséché avec son fiel, qui est un remède qui
ne manque jamais son effet. La poudre de l'arrière-faix donnée au poids
depuis un scrupule, jusques à deux ou à trois, est un souverain remède contre
l'épilepsie ou dans sa propre eau, ou dans celle de fleurs de pivoine, de fleurs
de muguet, ou dans celle de fleurs de tillot, il en faut donner sept jours
continuels à jeun dans le décours de la Lune. Que si on calcine l'arrière-faix
dans un pot de terre non vernissé qui soit bien couvert & bien lutté; les
cendres seront un remède spécifique contre les écrouelles & contre les
goitres, si on en donne durant le dernier quartier de la Lune, le poids de
demie drachme dans de l'eau d'auronne mâle tous les matins à jeun.

De l'urine.

Quoi que l'urine soit un excrément qu'on rejette tous les jours, si est-ce qu'elle
contient un sel qui est tout mystérieux & qui possède des vertus qui ne sont
connues que de peu de personnes. Il ne faut pas que son nom ou sa puanteur
fassent peur à l'Artiste qui aura connu ses propriétés, cela n'est propre qu'à
ceux qui se vantent d'avoir éminemment la connaissance de la Pharmacie &
de ses préparations, sans oser se noircir les mains ni séparer les différentes
parties qui composent les choses. Et pour prouver généralement combien
l'urine à de vertus médicinales, nous dirons seulement en passant, qu'elle
dessèche la gratelle lors qu'on la lave avec cette liqueur nouvellement rendue,
qu'elle résout les tumeurs étant appliquée chaudement, qu'elle mondifie,
déterge & nettoie les plaies & les ulcères venimeux, qu'elle empêche la
gangrène; qu'elle ouvre & lâche le ventre doucement & sans tranchées, si on
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 108

la donne en clystères devant qu'elle soit refroidie, parce qu'autrement elle


serait privée de son esprit volatil, en qui réside sa principale vertu; qu'elle
empêche ou pour le moins qu'elle appetisse les accès de la fièvre tierce si on
l'applique chaudement sur les pouls & en frontal: qu'elle guérit les ulcères des
oreilles, si on en verse dedans, qu'elle ôte la rougeur & la démangeaison des
yeux, si on en distille dans leur coins: qu'elle ôte le tremblement des membres
si on les en lave étant mêlée avec de l'esprit de vin, qu'elle résout & dissipe la
tumeur & l'enflure de la luette en gargarisme: & qu'enfin elle apaise les
douleurs que causent les météorismes de la rate si on l'applique dessus, étant
réduite en cataplasme fait avec des cendres. Que si l'urine est comme un
trésor pour les maladies du dehors, elle n'est pas moins efficace pour celles du
dedans, car elle est excellente pour ôter les obstructions du foie, de la rate &
de la vessie du fiel, pour préserver de la peste, pour guérir l'hydropisie
naissante, & pour ôter la jaunisse: jusques-là même qu'il y en a qui ont
observé que l'urine du mari est très-spécifique pour faire accoucher la femme
dans un travail long & difficile; & que l'expérience fait voir qu'elle produit des
effets surprenants pour la guérison des fièvres tierces si on en donne un verre
de toute nouvelle dés les premiers élans de l'accès. Nous n'avons avancé tout
ce que dessus, que pour faire voir combien l'urine bien préparée & séparée de
ses impuretés grossières sera plus excellente & produira des meilleurs effets,
que lorsqu'elle est encore corporelle; comme aussi pour prouver de plus en
plus, que tout ce que les mixtes ont de vertu ne provient que de leurs esprits
& de leurs sels. Ceux qui voudront se servir de l'urine en prendront, s'ils
peuvent, de celle des jeunes hommes, des adolescents, ou de celle des enfants
de l'age depuis dix ans jusques à quinze, qui soient sains & qui boivent du vin,
que si cela ne se peut, ils en prendront comme ils la pourront avoir, car l'urine
a toujours ses esprits & son sel; elle en aura pourtant moins & sera plus
grossière; mais l'expérience du travail fera voir qu'on y trouvera les mêmes
remède, soit pour s'en servir de médicament en dehors ou en dedans, ou pour
en faire les opérations qui suivent.

Pour faire l'esprit igné de l'urine & son sel volatil.

Prenez trente ou quarante pintes d'urine, qui ait les conditions que nous
avons dites & la faites évaporer à lente chaleur, jusques en consistance de
sirop, mettez ce qui vous restera dans une cucurbite qui soit haute d'une
coudée, que vous couvrirez de son chapiteau & que vous luterez très-
exactement; mettez vôtre vaisseau au bain marie ou aux cendres pour en tirer
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 109

l'esprit & le sel volatil par la distillation: si c'est au bain marie, il faut qu'il soit
bouillant: mais si c'est aux cendres, il faudra graduer le feu avec plus de
précaution. Ainsi vous aurez un esprit qui se coagulera en sel volatil dans
l'alambic, qui se coagule au froid & qui se résout en liqueur à la moindre
chaleur. Mais il faut noter qu'il ne faut pas évaporer l'urine que lors qu'elle est
nouvelle, car si elle avait été fermentée ou digérée, le meilleur s'évaporerait.
On peut aussi distiller l'esprit de l'urine dans un alambic au bain marie
bouillant, sans l'évaporer: mais il faudra le rectifier. On peut encore distiller
l'esprit d'urine sans feu apparent, qui est une opération merveilleuse, ce qui se
fait ainsi, il faut évaporer l'urine très lentement jusques aux deux tiers, après
quoi mettez trois ou quatre doigts de haut de bonne chaux vive dans une
cucurbite, & versez vôtre urine évaporée sur cette chaux, couvrez prestement
le vaisseau de son chapiteau & lui adaptez un récipient, ainsi vous aurez de
l'esprit d'urine en peu de temps & sans feu, qui sera très-subtil & très-volatil,
qui ne cèdera point aussi en bonté à celui qui aura été fait d'une autre
manière: ceux qui auront la cornue ouverte de Glauber, le distilleront plus
facilement & en plus grande quantité. Il est fort difficile de garder de sel
volatil de l'urine, à cause de sa subtilité & de la pénétrabilité de ses parties,
c'est pourquoi il est nécessaire de le digérer avec son propre esprit, & de les
unir ensemble, pour les conserver dans une fiole qui ait l'embouchure étroite,
qui n'ait point d'autre bouchon que de verre, & une double vessie mouillée
par dessus. Cet esprit salin volatil ou ce sel spirituel, a des vertus qui sont
presque innombrables: car il est premièrement très-souverain pour apaiser les
douleurs de toutes les parties du corps, & principalement celles des jointures,
lors qu'il est mêlé avec quelque liqueur convenable. Il ouvre plus que tout
autre remède toutes les obstructions tartarées des entrailles & du mésentere;
c'est ce qui fait que son usage est admirable dans le scorbut & dans toutes les
maladies hypocondriaques, dans les mauvaises fermentations qui se font dans
l'estomac & dans les deux sortes de jaunisse: il n'est pas moins bon pour
atténuer & pour dissoudre le sable & les glaires qui se forment dans les reins
ou dans la vessie. On peut mêmes en faire un remède très-excellent contre
l'épilepsie, l'apoplexie, la manie & contre toutes les autres maladies qu'on dit
prendre leur origine du cerveau: mais il le faut preparer comme il suit. Prenez
du vitriol qui ait été purifié par diverses dissolutions, filtrations &
cristallisations faites avec de l'eau de pluie distillée, ou ce qui serait encore
meilleur, avec de celle de la rosée; imbibés-le d'esprit d'urine, jusques à ce qu'il
surnage seulement la matière, bouchés très-exactement le vaisseau & le
mettez digérer durant huit ou dix jours, après quoi mettez la matière digérée
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 110

dans une haute cucurbite & la distillés aux cendres jusques à sec, & vous
aurez un très excellent céphalique qui guérit la migraine & les autres douleurs
de la tête par le seul flair; & qui concilie le sommeil si on le tient quelque peu
de temps sous le nez. Il faut mettre ce qui restera dans le fonds de la
cucurbite dans une retorte que vous mettrez au sable avec son récipient bien
lutté, & vous en tirerez encore le sel volatil & une espèce d'huile brune, qui
n'est pas méprisable dans la Médecine & dans la métallique; vous pourrez
aussi faire une dissolution de ce qui restera, que vous filtrerez, évaporerez &
cristalliserez en un sel qui sera un véritable stomachique pour chasser les
viscosités & les superfluités nuisibles qui s'attachent ordinairement aux parois
de l'estomac, on le donne dans du bouillon ou dans de la bière chaude. La
dose est depuis huit grains jusques à vingt, & même jusques à une demie
drachme. La dose de l'esprit d'urine est depuis deux goutes jusques à douze
ou quinze dans des émulsions, dans des bouillons, ou dans quelques autres
liqueurs appropriées; celle du sel volatil est depuis deux grains jusques à dix,
de la même façon que l'esprit.

Pour faire l'eau, l'huile, l'esprit, le sel volatil, & le sel fixe du sang humain.

Prenez au mois de Mai une bonne quantité de sang de quelques jeunes


hommes, qui se font ordinairement saigner en ce temps-là, & le mettez
distiller aux cendres dans une ample cucurbite de verre; mais il faut mettre
deux ou trois poignées de chanvre par dessus le sang, pour empêcher son
élévation dans le chapiteau, qu'il faudra lutter exactement, & y adapter un
récipient, il faut graduer le feu avec jugement, & sur tout empêcher que la
masse qui restera ne se brûle; mais qu'elle se dessèche seulement. Ainsi vous
aurez l'eau & l'esprit qu'il faudra rectifier au bain marie, l'eau servira pour
extraire le sel de la teste morte calcinée; l'esprit peut être gardé comme il est;
pour s'en servir contre le mal caduc & contre les convulsions des petits
enfants, la dose est depuis une demie drachme jusques à une drachme entière;
il est aussi spécifique pour les mêmes maux en y mêlant des fleurs de muguet
& de lavande pour en tirer la teinture. Il sera pourtant meilleur de le cohober
par la retorte sur ce qui sera resté dans la cucurbite jusques à neuf fois, ou
jusques à ce qu'il ait acquis une couleur de rubis, & que l'huile sorte sur la fin
avec le sel volatil qui adhèrera au col de la cornue ou aux parois du récipient,
qu'il faudra mêlerez avec l'esprit & les rectifier & joindre ensemble par la
distillation que vous en ferez au bain marie. C'est cet esprit empreint de son
sel volatil qui est tant vanté pour la cure de la paralysie, pris intérieurement
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 111

depuis six goutes jusques à dix dans des bouillons ou dans de la décoction de
racine de squine, ou bien dedans du vin blanc. Il faut achever de calciner au
feu de roue ce qui sera resté dans la cornue, puis en extraire le sel avec l'eau
qu'on aura tirée du sang, il faut filtrer la dissolution, l'évaporer & laisser
cristalliser le sel, qu'il faut garder pour ce qui suit. Prenez l'huile distillée du
sang & la rectifiés sur du colcotar au sable dans une retorte, jusques à ce
qu'elle soit subtile & pénétrante, mêlez le sel fixe avec cette huile & les
digérez ensemble, jusques à ce qu'ils soient bien unis; ainsi vous aurez un
baume qui fait des merveilles pour apaiser la douleur des goutes des pieds &
des mains, & pour en ôter l'enflure & la rougeur: mais ce qui est de meilleur,
c'est que ce remède amollit, dissipe & résout les tophes & les nœuds des
gouteux, comme aussi ceux des vérolés, pourvu qu'on les ait purgés
auparavant avec les bons remède tirés du mercure ou de l'antimoine. Il faudra
pourtant ne s'arrêter pas toujours à la saison du printemps pour avoir du
sang, car on en pourra prendre dans les autres saisons de l'année, si la
nécessité le requiert. On peut aussi se servir du sang de bouc, de celui de
pourceau, de bœuf ou de mouton, qu'on pourra distiller de même façon que
le sang humain, car les digestions se font de même façon dans les animaux
parfaits, & leur sang est doué de mêmes facultés. sinon que celui des hommes
est plus subtil, à cause de la délicatesse de leurs aliments.

Pour faire le sel & l'élixir de la pierre de la vessie.

C'est une chose admirable que ce qui cause tant de maux aux hommes, soit
pourtant capable de leur servir de remède, cela se voit en la pierre de la vessie
qui peut être donnée sans autre préparation que d'être mise en poudre, au
poids depuis un scrupule jusques à une drachme dans du vin blanc, ou dans
de la décoction de racines de bardane & d'ortie brûlante, pour dissoudre &
pour faire sortir la gravelle & les glaires des reins & de la vessie: mais les
remède qu'on en tire par la préparation chimique, ont beaucoup plus de vertu,
& agissent avec beaucoup plus de promptitude. Prenez donc une partie de
pierres de la vessie & les mettez en poudre, que vous joindrez avec deux
parties de charbon de hêtre pulvérisé, mettez-les ensemble en un creuset que
vous luterez & les calcinez au feu de roue ou au feu de réverbère cinq ou six
heures durant, & lors que le creuset sera refroidi, broyez ce qui restera & en
faites une lessive avec quelque eau diurétique, ou avec du flegme de salpêtre
ou d'alun, que vous filtrerez & l'évaporerez jusques à pellicule, puis la mettrez
cristalliser en un lieu froid, & continuerez ainsi jusques à ce que vous ayez tiré
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 112

tout le sel, que s'il n'était pas assez net, il le faut mettre dans un creuset, puis
le faire rougit au feu sans le mettre en fusion, il le faut purifier par plusieurs
dissolutions, filtrations, évaporations & cristallisations. Il faut mettre ce sel
bien desséché dans une fiole qui doit être bien bouchée, de peur qu'il ne soit
humecté par l'attraction de l'air. La dose de ce sel est depuis quatre grains
jusques à huit dans des liqueurs appropriées, pour faciliter l'excrétion de
l'urine, comme aussi pour dissoudre & pour faire sortir le sable & les glaires
qui sont ordinairement la cause occasionnelle de la génération & de la
fabrique de la pierre dans les reins, ou dans la vessie. Mais si vous en voulez
faire une essence ou un élixir qui soit encore plus efficace que ce sel, il faudra
que vous calciniez la pierre avec son poids égal de salpêtre très-pur dedans un
bon creuset, au feu de roue durant l'espace de six heures; puis il faut extraire
le sel de la masse avec de l'esprit de vin simple, qu'il faut filtrer, évaporer &
cristalliser; & lors que les cristaux seront desséchés, il les faut mettre digérer
durant douze jours dans un vaisseau de rencontre à la vapeur du bain marie,
avec de l'esprit de vin rectifié: après quoi mettez un chapiteau sur le vaisseau,
& retirez l'esprit de vin à la chaleur de l'eau du bain, & le cohobez tant de fois
que vous réduisiez le sel en une liqueur subtile & claire que vous garderez
précieusement. Il en faut donner depuis cinq goutes jusques à dix, pour les
mêmes maux & dans les mêmes liqueurs que nous avons dites ci-dessus. Il ne
faut pas que l'Artiste fasse aucune difficulté de se servir du nitre pour calciner
le calcul de peur que son sel ne se joigne à celui de cette pierre; car outre que
tout ce qu'il y a de volatil, d'acre & de corrosif dans le nitre s'évanouit par la
calcination, c'est que ce qui reste avec la pierre calcinée étant réduit à la nature
universelle par l'action du feu, cela ne peut qu'augmenter la vertu de ce
remède, plutôt que de la diminuer. après avoir achevé de traiter des choses qui
se tirent de l'homme durant sa vie, il faut que nous achevions ce chapitre par
l'examen que nous ferons de celles que nous en tirons après sa mort, & nous
commencerons par la chair, qui nous fournit beaucoup de belles préparations,
ainsi que la suite le fera voir.

De la chair humaine & de ses préparations.

La mumie qu'on prépare avec la chair du microcosme, est un des plus


excellents remède qui se tire des parties de l'homme: mais parce que la mumie
est en horreur à quelques-uns, & qu'elle n'est ni connue, ni conçue des autres,
il n'est pas hors de propos de dire quelque chose de ses différences, avant que
de venir à la description de sa véritable préparation. Ceux des Anciens qui ont
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 113

le plus doctement écrit de la mumie, n'en démontrent que quatre sortes: La


première, est celle des Arabes, qui n'est rien autre chose qu'une liqueur qui est
sortie des corps qui ont été embaumés avec de la myrrhe, de l'aloé & du
baume naturel, qui ont été mêlés, dissous & unis avec la substance des chairs
du corps embaumé, qui contenaient en elles l'esprit & le sel volatil, qui font la
partie mumiale & balsamique qui composent avec la myrrhe, l'aloé & le
baume, cette première sorte de mumie des Anciens, qui véritablement ne
serait point à rejeter, si elle était recouvrable: mais on n'en trouve point du
tout à présent. La seconde sorte est la mumie des Égyptiens, qui est une
liqueur épaissie & séchée, sortie des corps qui ont été confis & remplis d'un
baume qu'on appelle ordinairement Asphalte ou Pissasphalte. Or comme les
soufres sont d'une nature incorruptible, c'est aussi par leur moyen & par leur
faculté balsamique que les corps morts sont préservés de la corruption: cette
seconde n'approche pas de la première, & n'est propre que pour l'extérieur;
parce qu'elle n'a peu tirer du cadavre les vertus de la vie moyenne qui était
restée dans les parties, à cause de la compactitude & du resserrement des
parties de ces bitumes sulfurés qui sont secs & friables. La troisième est tout à
fait ridicule & méprisable, parce que ce n'est rien autre chose que du
pissasphalte artificiel, c'est à dire de la poix noire mêlée avec du bitume &
bouillie avec de la liqueur qui sort des corps morts des esclaves, pour lui
donner l'odeur cadavéreuse, & c'est cette troisième sorte qu'on trouve
ordinairement chez les Épiciers qui la fournissent aux Apothicaires, qui sont
trompés par l'odeur de cette drogue falsifiée & sophistiquée; j'ai appris ce que
je viens de dire d'un Juif d'Alexandrie d'Égypte, qui se moquait de la crédulité
& de l'ignorance des Chrétiens. La quatrième sorte de mumie & celle qui est
la meilleure & la moins sophistiquée c'est celle des corps humains qui se
trouvent avoir été desséchés dans les sables de la Lybie: car il y a quelquefois
des caravanes entières qui sont ensevelies dans les sables, lors qu'il souffle
quelque vent contraire qui élève le sable & qui les couvre inopinément en un
instant. j'ai dit que cette quatrième était la meilleure, parce qu'elle est simple,
& que cette suffocation subite concentre les esprits dans toutes les parties, à
cause de la surprise & de la peur que les voyageurs conçoivent, qui selon le
dite de Virgile, Membra quatit gelidusque coit formidine sanguis. Et que de
plus l'exsiccation subite qui s'en fait, soit par la chaleur du sable, soit par
l'irradiation du Soleil, communique quelque vertu astrale, qui ne se peut
donner par quelqu'autre façon d'agir que ce soit. Ceux qui auront de cette
dernière mumie, s'en serviront pour faire les préparations qui suivront: Mais à
cause qu'on ne trouve pas toujours de ces corps morts ainsi desséchés, & que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 114

les remède qu'on en tire sont très-nécessaires, l'Artiste pourra substituer une
cinquième sorte de mumie, qui est celle que Paracelse appelle mumiam
patibuli: & qu'on peut légitimement appeler la mumie moderne, qu'il
préparera de cette sorte. préparation de la mumie moderne. Il faut avoir le
corps de quelque jeune homme de l'age de vingt-cinq ou trente ans, qui ait été
étranglé, duquel on dissèquera les muscles sans perte de leur membrane
commune, après les avoir ainsi séparés, il les faut tremper dans de l'esprit de
vin, puis les suspendre en un lieu où l'air soit perméable & bien sec, afin de
les dessécher & de concentrer dans leurs fibres ce qu'il y a de sel volatil &
d'esprit, & qu'il n'y ait que la partie séreuse & inutile qui s'exhale. Que si le
temps est humide, il faut suspendre ces muscles dans une cheminée & les
parfumer tous les jours trois ou quatre fois avec un petit feu fait avec du bois
de genièvre, qui ait ses branches avec ses feuilles & ses baies, jusques à ce
qu'ils soient secs, comme la chair de bœuf salée de laquelle on charge les
navires, qui sont employés aux longs voyages. Ainsi vous aurez une mumie
qui ne cèdera nullement à la quatrième en bonté, & que j'estime même
davantage, à cause qu'on est assuré de la préparation, qu'on peut de plus en
avoir plus facilement, & qu'il semble que les esprits, le sel volatil & la partie
mumiale & balsamique y doivent avoir été mieux conservés, parce que les
chairs n'ont pas été séchées avec une si grande chaleur. Pour faire le baume de
la mumie des modernes. Prenez une livre de la cinquième mumie, concassez-
là dans le mortier avec un pilon de bois jusques à ce qu'elle soit réduite en
fibres très déliés, qu'il faut couper fort menu avec des ciseaux, puis la mettre
dans un matras à long col, & verser dessus de l'huile d'olives empreinte de
l'esprit de térébenthine, qui est proprement son huile éthérée, jusques à ce
qu'elle surnage de la hauteur de trois ou de quatre doigts, sellés le vaisseau
hermétiquement & le mettez digérer dans le fumier, ou dans de la sciure de
bois à la vapeur du bain durant l'espace du mois philosophique qui est de
quarante jours, sans discontinuer la chaleur. après quoi ouvrez le vaisseau,
versez la matière dans une cucurbite, que vous mettrez au bain marie sans la
couvrir, & laisserez ainsi exhaler la puanteur qu'elle aura contractée & que
toute la mumie soit dissoute, alors coulez le tout par le coton, & mettez
digérer au bain marie cette dissolution dans un vaisseau de rencontre avec
partie égale d'esprit de vin rectifié, dans quoi vous aurez dissout deux onces
de vieille thériaque & mêlé une once de chair de vipères en poudre, par
l'espace de trois semaines, au bout de ce temps, vous ôterez l'alambic aveugle
& couvrirez la cucurbite d'un chapiteau à bec, & retirerez l'esprit de vin à la
très-lente chaleur du bain, & coulerez ce qui restera par le coton, ainsi vous
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 115

aurez un baume très-efficace, de quoi vous vous pourrez servir au dedans &
au dehors. C'est un très-excellent remède intérieur contre toutes les maladies
venimeuses, & particulièrement contre les pestilentielles & toutes celles qui
sont de leur nature. Il est aussi très-bon d'en donner à ceux qui sont tombés
& qui ont du sang caillé dans le corps, aux paralytiques, à ceux qui ont des
membres contracts & atrophiés, aux pleurétiques & à toutes les autres
maladies où la sueur est nécessaire: c'est pourquoi il est nécessaire de bien
couvrir les malades auxquels on en donnera. La dose est depuis une drachme
jusques à trois, dans des bouillons, ou dans de la teinture de sassafras, ou de
baye de genièvre. Mais on ne peut assez exalter les beaux effets qu'elle produit
pour le dehors, car c'est un baume qui est même préférable au baume naturel,
pour apaiser toutes les douleurs externes qui proviennent du froid, ou de
quelque vent enclos dans les espaces des muscles; comme aussi contre celles
qui sont occasionnées par des foulures & des meurtrissures; il en faut oindre
aussi les membres paralytiques, les parties contractes & atrophiées, c'est à dire
qui ne reçoivent point de nourriture, il en faut encore frotter les endroits du
corps qui sont douloureux, ou néanmoins on ne voit aucune enflure ni
rougeur: mais notez qu'il en faut donner en même temps intérieurement, afin
que la chaleur interne coopère avec l'externe, car il faut couvrir le malade & le
laisser en repos quelques heures, afin de provoquer la sueur, ou que ce qui
cause la douleur & le vice des parties, s'exhale insensiblement.

Comment il faut préparer & distiller l'axonge humaine.

L'axonge où la graisse humaine est de soi, sans autre préparation, un remède


extérieur qui est très-considérable; car elle fortifie les parties faibles & dissipe
leur sècheresse extérieure; elle apaise leurs douleurs, résout leurs contractions,
& redonne l'action & le mouvement aux parties nerveuses, adoucit la dureté
des cicatrices, remplit les fosses, & rétablit l'inégalité de la peau, qu'à laissée le
venin de la petite vérole. La première préparation est simple & commune, car
il faut seulement la découper & la faire bouillir avec du vin blanc, jusques à ce
que les morceaux soient bien frits & que l'humidité du vin soit évaporée, puis
la presser entre deux platines d'étain qui aient été chauffées: & garder cette
axonge pour la nécessité. La seconde préparation, est lors qu'on en veut faire
un liniment anodin, résolutif & réfrigérant, dont on se peut très-utilement
servir aux enflures, aux inflammations, aux duretés & aux autres accidents qui
arrivent ordinairement aux plaies & aux ulcères, ou par l'intempérance du
malade, ou par l'impéritie & la négligence du Chirurgien mal expérimenté:
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 116

Pour le faire, Prenez du flegme de vitriol ou d'alun qui soient empreints de


leur esprit acide, environ une demie livre, mettez digérer là dedans au sable
deux onces de litharge lavée & séchée, qu'il faudra remuer souvent, & lors
que la liqueur sera bien chargée, il la faudra filtrer & en faire le liniment en
forme de nutritum: Que si vous le voulez rendre plus spécifique, il y faudra
joindre à mesure qu'on l'agitera, quelque portion de la teinture de myrrhe &
d'aloé faite avec du très-bon esprit de vin. La troisième & la dernière
préparation de la graisse humaine est la plus exacte & la meilleure qui est la
distillation, ce qui se pratique ainsi. Prenez une partie d'axonge humaine &
deux ou trois parties de sel décrépité, que vous pisterez & mêlerez bien
ensemble, vous mettrez ce mélange dans une cornue de verre, que vous
placerez au sable avec son récipient, qui soit lutté très exactement, puis vous
donnerez le feu par degrés, jusques à faire rougir le fonds de la retorte, ce qui
ne requiert qu'environ huit heures de temps; ainsi vous aurez une huile
d'axonge humaine qui sera très-subtile; qui est un remède souverain pour
ranimer & pour dégourdir les membres paralytiques qui sont ordinairement
refroidis & atrophiés, & qui vaut mieux que le corps dont elle a été tirée, pour
s'en servir à tout ce à quoi nous avons dit ci-dessus qu'elle était propre. Que si
on veut rendre cette huile plus pénétrante & plus subtile, il la faudra circuler
au bain marie avec partie égale d'esprit de vin durant quelques jours, puis la
rectifier en la distillant aux cendres dans une cucurbite de basse coupe; elle
deviendra par ce moyen si pénétrante & si subtile, qu'à peine la peut-on
conserver dans le verre, vu qu'elle devient imperceptible, aussitôt qu'elle est
appliquée, tant elle est pénétrante. Les préparations que nous venons de
décrire serviront d'exemple pour toutes les autres huiles, beurres, graisses &
axonges, qu'on rendra par ce moyen plus efficaces & plus pénétrantes.

Pour faire l'esprit, l'huile & le sel volatil des os & du crane humain.

La préparation du crane ne sera point différente de celle des os, c'est


pourquoi nous ne perdrons pas le temps pour en faire deux descriptions,
l'une & l'autre préparation se fait ainsi. Prenez des os humains qui aient été
pris d'un homme qui soit fini de mort violente, & qui n'aient point été
enterrés ni bouillis, ni mis dedans de la chaux vive, & les faites scier par
morceaux d'une grosseur convenable, qui puissent entrer dedans une cornue
qui soit lutée & qui ne soit remplie que jusques aux deux tiers, vous la mettrez
au réverbère clos à feu ouvert, & après lui avoir adapté & lutté bien
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 117

exactement son récipient, vous couvrirez le réverbère & laisserez au dessus


un trou d'un pouce & demi de diamètre, qui servira de registre pour
gouverner le feu, qui doit être gradué modérément, jusques à ce que tous les
nuages blancs soient passés; alors il faut changer de récipient, ou vider la
matière qui sera contenue dedans le premier, puis le reluter exactement, &
continuer & augmenter le feu pour faire sortir l'huile & le sel volatil avec le
reste de l'esprit, ce qu'il faut poursuivre jusques à ce que le récipient devienne
clair de soi-même, ce qui arrive dans l'espace de douze heures, depuis le
commencement de l'opération. Mais notés qu'il faut garder la sciure des os,
ou en faire limer ou râper, afin que cela serve à la rectification de l'esprit, de
l'huile & du sel volatil. Il faut aussi calciner & réverbérer jusques à blancheur
à feu ouvert, entre des briques les morceaux qui seront restés dans la cornue,
afin qu'ils servent pour arrêter & pour fixer en quelque façon le sel volatil,
qu'on ne peut garder autrement, à cause de sa subtilité, comme nous en
donnerons la description en parlant de la distillation & de la rectification de
ce qui se tire de la corne de cerf. Je ne peux passer sous silence une
expérience que j'ai vue en la personne d'un Cornette qui avait avait été blessé
d'une mousquetade à la cuisse, proche du genou, & qui avait la jambe & le
genou en si mauvaise situation après sa guérison, que le talon approchait de la
fesse, ce qui le rendait presque inutile à sa charge. Mais leur Chirurgien major,
qui était Allemand, entreprit de lui rendre le mouvement du genou; & pour
parvenir à ses fins, il lui fit semaines durant, le poids d'une drachme de la
poudre des os de la jambe & de la cuisse d'un homme qui avait été disséqué
quelques années auparavant, ce qui lui redonna non seulement le pliement du
genou; mais qui le mit de plus en état, avant les six semaines achevées, de
faire des armes, de jouer à la paume & de monter à cheval. Ce qui doit faire
remarquer, que cette poudre ne peut avoir produit un si rare effet, qu'à cause
du sel volatil, spirituel & pénétrant qu'elle contenait, puisque la partie
matérielle ne pouvait jamais passer jusques dans nos dernières digestions. Je
n'ai rapporté cette histoire que pour mieux faire croire & pour mieux faire
comprendre les effets que produisent les remède qu'on tire des os & du crane
humain, par la distillation qui sépare le pur de l'impur. On donne l'esprit & le
sel volatil du crane humain pour la cure de l'épilepsie dans de l'eau de fleurs
de tillot, de muguet ou de poeone. celui des os se donne aussi avec heureux
succès, pour réhabiliter les membres raccourcis & desséchés; pourvu qu'on
les frotte aussi du baume de la mumie moderne. l'huile du crane & celle des
os ne s'applique qu'extérieurement, pour nettoyer & pour guérir les ulcères
vilains & rongeants, pourvu qu'on y mêlera un peu de colcotar en poudre, &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 118

qu'on donne des potions vulnéraires & purgatives au malade de deux jours en
deux jours. La dose de l'esprit est depuis trois goutes jusques à dix; & celle du
sel volatil arrêté, depuis quatre grains jusques à huit.

La manière de bien préparer les remède qui se tirent de la corne de cerf.

Quoi que nous ayons donné le modèle de faire toutes les opérations
chimiques, pour tirer les remède des parties des animaux; si est-ce qu'à cause
qu'il y en a plusieurs qui auraient de l'aversion de travailler sur les parties de
l'homme, & qu'il y a mêmes des parties de quelques animaux qui sont en
quelque façon différentes de celle-là, & qui ont en elles une plus grande
portion de ce qui peut être utile à la cure des maladies: j'ai cru qu'il était
nécessaire de décrire exactement les bons remède qui se tirent de la corne de
cerf, qu'on peut légitimement substituer à ceux qu'on prépare des parties de
l'homme. Car il faut avouer qu'il y a quelque chose de très-beau & de très-
considérable dans la production annuelle du bois du cerf, qu'il renouvelle tous
les printemps, comme une espèce de végétation. Et pour faire voir cette
vérité, il faut remarquer que les armes de cet animal ne lui deviennent inutiles
& insupportables que lors qu'il est tombé en pauvreté, comme disent les
veneurs: qui est une façon de parler qui est assez physique; car ils veulent dire
qu'ils manquent de bonne & de suffisante nourriture durant l'hiver, lors que la
terre est long-temps couverte de neige, & qu'ainsi ces pauvres bêtes n'ont
plus d'esprits naturels, ni d'humide radical en assez grande quantité, pour
pousser jusques dans leur bois, vu qu'ils n'en ont pas mêmes assez pour les
sustenter & pour entretenir leur vie, puis qu'ils sont en ce temps-là maigres &
langoureux. Mais lors que la riche saison du renouveau leur donne la pointe
de l'herbe & les bourgeons des arbrisseaux des taillis, ils sont comme ranimés
d'un nouveau feu si abondamment, que la sublimation des esprits pousse
jusques à leur tête, & leur donne des démangeaisons qui causent qu'ils
mettent bas leur vieille ramure qui est toute rare, spongieuse & privée de sa
meilleure & de sa principale partie qui est son sel volatil spirituel, en qui
consiste toute la vertu médicinale qu'on en désire: après quoi ils poussent un
nouveau bois qui est au commencement tout mol & tout rempli d'un sang
très-subtil; qui se durcit peu à peu & qui acquiert toute la perfection requise.
Ce qui fait juger de la nécessité du choix du bois de cet animal: car il ne faut
pas prendre pour vos opérations de ce qui aura été mis bas, il ne faut pas
aussi le prendre avant qu'il ait acquis la fermeté requise, comme encore faut-il
négliger celui qui approche de l'hiver: mais le vrai temps de le prendre en sa
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 119

perfection est entre les deux Fêtes nôtre-Dame de Septembre: car c'est en ce
temps qu'il est suffisamment fourni d'esprit, de sel volatil & d'huile pour en
faire les médicaments que nous allons décrire, il faut que le cerf ait été tué ou
pris par les chiens: mais il faut avant que d'en venir là montrer comment il
faut distiller l'eau de tête de cerf, lors qu'elle est encore tendre & qu'elle est
couverte de son poil, parce que cette eau est de grande vertu, & qu'elle
n'échauffe pas tant que les autres remède que nous décrirons, à cause que ses
esprits ne sont encore qu'embryonnés & qu'ils ne sont pas encore cuits &
digérés jusques à leur dernière perfection. Comment il faut distiller la corne
de cerf qui est encore molle, pour avoir l'eau de teste de cerf. Il faut prendre
ce nouveau bois du cerf pour le distiller, depuis le quinzième de Mai jusques
à la fin de Juin, il le faut couper par rouelles de l'épaisseur de la moitié d'un
travers de doigt, & les poser l'une sur l'autre en échiquier, dans le fonds d'une
cucurbite de verre qu'il faut mettre au bain marie, & lors que tout sera prêt, il
faut donner le feu jusques à ce que l'eau commence de distiller, & continuer la
même chaleur jusqu'à ce qu'il n'en sorte plus rien; On pourra de plus mettre
la cucurbite aux cendres pour achever de tirer l'humidité qui resterait, afin que
les morceaux soient plus secs & se puissent mieux conserver. Il y en a qui
ajoutent du vin, de la cannelle, du macis & un peu de safran à cette
distillation, pour rendre l'eau plus efficace, tant pour faciliter les
accouchements difficiles, que pour faire sortir l'arrière-faix quand les femmes
ont perdu leurs forces, comme aussi pour faire nettoyer la matrice des
sérosités, dont ses membranes ont été imbues durant la grossesse qui causent,
avec le sang qui reste, les tranchées qui tourmentent les femmes accouchées.
L'Apothicaire curieux pourra faire la simple & la composée, afin qu'il puisse
satisfaire aux intentions des Médecins qui les voudront employer. La dose de
la simple est depuis une demie, jusques à une & deux cuillerées entières, on
peut mêmes passer plus outre, parce que cette eau fortifie sans altérer & sans
échauffer; outre qu'elle est bonne aux femmes en travail, elle n'est pas moins
excellente à toutes les maladies qui participent de venin. Ceux qui la voudront
conserver longtemps ajouteront une drachme & demie de borax en poudre à
chaque livre de cette eau, ce qui la rendra encore meilleure, puisque le borax
est de soi un spécifique pour faciliter l'accouchement. La dose de l'eau
composée doit être moindre, car il ne faut pas aller au dessus de deux
drachmes, c'est un vrai contrepoison dans toutes les fièvres malignes &
pourpreuses, & principalement dans la rougeole & dans la petite vérole. Il ne
faut pas rejeter les morceaux qui sont restés au fond du vaisseau, il les faut au
contraire, employer en poudre très-subtile au poids, depuis un demi scrupule
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 120

jusques à une demie drachme, pour tuer les vers des enfants, comme aussi
pour en empêcher le séminaire, il leur faut faire boire cette poudre dans de la
décoction de râpure de corne de cerf & d'ivoire: cette poudre n'a de la vertu
qu'à cause que la chaleur du bain marie n'a pas été capable d'élever le sel
volatil qui était dans les plus solides parties de ces morceaux. La préparation
philosophique de la corne de cerf. Il y en a beaucoup qui croient qu'on ne
peut rendre la corne de cerf tendre & friable pour la pouvoir aisément mettre
en poudre, sans la calciner: mais comme cette calcination la prive de ses
esprits & de son sel; les Artistes ont trouvé le moyen d'en faire une espèce de
calcination philosophique, qui lui conserve sa vertu, ce qui doit faire
remarquer la belle différence qu'il y a entre l'ancienne Pharmacie & celle qui
est éclairée des lumières de la Chimie. Prenez donc de la corne de cerf bien
choisie & qui soit en son vrai temps, sciez-là par morceaux de la longueur
d'un empan vers les extrémités; puis mettez deux bâtons en travers du haut de
la vessie qui sert à la distillation des esprits & des eaux, auxquels vous
suspendrez avec de la ficelle les morceaux des andouillers du cerf, lors que
vous distillerez quelques eaux cordiales, comme sont celles de chardon bénit,
d'ulmaria ou de petite centaurée; où ce qui voudrait encore mieux, lors que
vous distillerez quelques matières fermentées, qui doivent avoir par ce moyen
des vapeurs plus pénétrantes & plus subtiles, il faut couvrir la vessie & donner
le feu comme pour la distillation ordinaire de l'eau de vie; & les vapeurs
pénètreront la corne de cerf jusques dans son centre & la rendront aussi
friable que si elle avait été calcinée à feu ouvert, & qu'elle eut été broyée sur le
porphyre: mais il faut continuer la distillation quatre ou cinq jours consécutifs
sans ouvrir le vaisseau, ce qui est cause qu'il faut que la vessie soit percée en
haut sur le côté, afin d'y pouvoir mettre de l'eau chaude à mesure qu'elle
diminue par la distillation, & qu'il ne faut pas que la liqueur approche de demi
pied de la matière qui est suspendue. Que si on objecte que les vapeurs
peuvent enlever avec elles la portion plus subtile des esprits de la corne de
cerf, nous répondons que cela se peut, & qu'ainsi les eaux cordiales &
sudorifiques, ou les esprits distillés de la fermentation des bayes de genièvre
ou de celle de sureau, n'en auront que plus de vertu: mais que cette chaleur
vaporeuse n'est pas suffisante pour en emporter le sel volatil, qui est retenu
dans la matière par la liaison très-étroite qu'il a avec l'huile ou le soufre, qui ne
peut être désuni que par une chaleur beaucoup plus violente. Cette corne de
cerf ainsi préparée est encore plus excellente que celle qui est restée de la
distillation précédente, tant pour fortifier & pour être diaphorétique, que
pour en donner aux enfants pour tuer les vers & pour empêcher toutes les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 121

corruptions qui se font ordinairement dans leur petit estomac. La dose est
depuis un demi scrupule jusques à une demie drachme & deux scrupules,
dans des eaux cordiales & sudorifiques, ou dans quelque conserve spécifique
contre toutes les maladies pestilentielles & venimeuses.

La façon de préparer l'esprit, l'huile & le sel volatil de la corne de cerf.

Prenez autant qu'il vous plaira de corne de cerf qui soit de la condition qui
est requise, sciez-là ou la faites scier par rouelles ou par talléoles, de
l'épaisseur de deux écus blancs, emplissez-en une cornue de verre qui soit
lutée, mettez-là au réverbère clos à feu nu, & graduez le feu jusqu'à ce que les
gouttes commencent à tomber les unes après les autres, dans le récipient qui
soit bien luté avec de la vessie mouillée, & que vous puissiez conter quatre
entre l'intervalle que les goutes feront eu tombant, continuez & réglez le feu
de cette même égalité, jusques à ce que les goutes cessent; alors ôtez le
récipient & le videz, puis remettez-le, lutez-le avec de bon lut salé comme il
faut, & augmentez le feu d'un degré, jusques à ce que l'huile commence de
distiller, avec encore quelque peu d'esprit, & le sel volatil commencera de
s'attacher aux parois du col de la cornue, & de là passera en vapeurs dans le
corps du récipient, ou il s'attachera en forme de cornes de cerf & de
branchages des arbres qui sont chargés de petite gelée ou de neige, qui est une
opération qui est très-agréable à voir, car il tombe même de ce sel volatil en
guise de neige au fonds du récipient, qui se joint à l'esprit qui est au dessous
de l'huile. Continuez le dernier degré du feu, jusques à ce qu'il n'en sorte plus
rien, & que le récipient paroisse clair sans aucune vapeur. Or ce n'est pas
assez d'avoir tiré ces diverses substances de la corne de cerf, il faut les savoir
rectifier, tant pour en ôter, autant qu'on le peut faire, l'odeur empyreumatique,
que pour en séparer la grossièreté; & pour commencer par la première
substance qui en est sortie, qui est l'esprit, il faut le rectifier aux cendres à feu
lent dans une cucurbite de verre, dans quoi on aura mis la hauteur de trois ou
de quatre doigts de la sciure ou de la râpure de corne de cerf, & cet esprit
sortira beau, clair, net, & privé de la plus grande partie de sa mauvaise odeur,
celui qui vient le premier est préférable au dernier, à cause que c'est un esprit
volatil, de qui la nature est de monter toujours le premier, il faut rejeter le
reste comme inutile, & mettre cet esprit rectifié dans une fiole d'embouchure
étroite qui soit bien bouchée. C'est un remède excellent pris au dedans ou
appliqué au dehors, car il nettoie & rectifie toute la masse du sang des
superfluités séreuses par les urines & par la sueur, comme aussi par la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 122

transpiration insensible, c'est pourquoi il est très-spécifique contre le scorbut,


contre la vérole & contre toutes les autres maladies qui tirent leur origine de
l'altération du sang, enfin cet esprit volatil peut être dignement substitué à
celui qu'on peut tirer de toutes les parties des autres animaux, pour servir
d'excellent médicament à tout ce que nous avons dit que les autres étaient
propres. Mais son usage est aussi merveilleux au dehors, car il nettoie comme
par miracle tous les ulcères malins, rongeants, chancreux & fistuleux, si on les
en lave, ou qu'on le seringue dedans: il sert aussi pour les plaies récentes, soit
de feu, de taille ou d'estoc, car il empêche qu'il n'arrive aucun accident; il est
ami de la nature, ce qui fait qu'il aide cette bonne mère à la réunion des
parties, & comme ce n'est pas son intention de faire suppurer, ni de faire une
colliquation des chairs & des parties voisines, c'est aussi ce que cet esprit
empêche: mais remarquez qu'il en faut aussi donner en dedans depuis six
goutes jusques à douze, dans des potions vulnéraires ou dans la boisson du
malade. Enfin cet esprit n'est rien autre chose qu'un sel volatil qui est en
liqueur, comme le sel volatil n'est qu'un esprit fermé & condensé, ce qui fait
qu'on les peut donner l'un pour l'autre, si ce n'est que la dose du sel volatil
doit être un peu moindre que celle de l'esprit, si bien que les vertus que nous
attribuerons à l'un, peuvent être attribuées à l'autre. Nous n'avons point
d'autre observation à donner pour rectifier le sel volatil & l'huile, sinon qu'il
faut que l'opération se fasse dans une retorte sur de la rapure de corne de
cerf, & avec les mêmes circonstances pour le règlement du feu. Ainsi vous
aurez l'huile belle, chaire & d'un beau rouge de rubis, qui surnagera le sel
volatil qui sera allé dans le récipient, ou qui se sera sublimé dans le col de la
cornue, il faut dissoudre le sel avec son propre esprit rectifié, par une
dissolution faite à la chaleur de l'eau tiède pour le séparer de l'huile, il faudra
filtrer cette dissolution par le papier, qu'il faut humecter de l'esprit avant que
de rien verser dedans, & vous aurez l'huile à part & le sel dans son propre
esprit, qui n'en est que meilleur, & qui se conserve mieux que tout seul, si ce
n'est qu'on l'arrête & qu'on le fixe, comme nous l'enseignerons ci-après. Pour
cet effet, il faut mettre la dissolution de l'esprit & du sel dans une cucurbite au
bain marie pour redistiller l'esprit & pour sublimer le sel dans le chapiteau, ou
si on veut par la cornue, il est impossible de conserver ce sel tant il est
pénétrant & subtil, c'est pourquoi il le faut arrêter de cette sorte. Prenez les
rouelles qui sont restées de la distillation qui sont très-noires, & les calcinez à
feu ouvert jusques en blancheur, mettez-en une partie en poudre que vous
mêlerez avec son poids égal de sel volatil, que vous sublimerez ensemble, &
recommencerez en blancheur, jusques à quatre ou cinq fois, & vous aurez un
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 123

sel volatil arrêté que vous pourrez garder, transporter & envoyer avec moins
de risque que l'esprit: néanmoins je conseille de se servit plutôt de l'esprit
rempli & comme saoulé du sel volatil à tout ce que nous allons dire. On
pourrait véritablement appeler ce remède une panacée ou une Médecine
universelle, vu les merveilleux effets qu'il est capable de produire; car il est
très-excellent contre l'épilepsie, l'apoplexie, la léthargie & généralement contre
toutes les maladies, qu'on dit tirer leur origine du cerveau: il ôte toutes les
obstructions du foie, de la rate, du mésentere & du pancréas. Il résiste à tous
les venins, à la peste & à toutes les sortes de fièvres, sans en excepter aucune.
Il ôte & nettoie des reins & de la vessie toutes les limosités & les glaires qui
sont les causes de la pierre. Il corrige tous les vices du ventricule &
principalement ses indigestions, qui causent de la puanteur à la bouche, c'est
un spécifique pour le poumon, si on le digère avec du lait de soufre. Il apaise
le flux de ventre immodéré; comme aussi celui des femmes, parce qu'il évacue
les sérosités superflues qui en sont la cause: mais ce qui est de plus
merveilleux & de moins concevable, c'est qu'il ouvre le ventre constipé &
qu'il provoque les purgations lunaires, parce qu'il remet toutes les fonctions
naturelles en leur état, & qu'il ôte toutes les matières terrestres & grossières
qui en empêchaient l'effet. Je ne doute pas que je ne me rende ridicule à tous
ceux qui ne conçoivent pas la puissance & la sphère d'activité des sels volatils:
mais je sais d'ailleurs, que ceux qui sauront avec moi, que ce sel est la dernière
enveloppe de l'esprit & de la lumière, ne trouveront étrange que j'ai attribué
tant de beaux effets à ce remède admirable. Mais il faut que je le fasse
concevoir ce mystère, autant que je le pourrai, par la description de ce qui se
fait tous les jours dans la cuisine pour les sains & pour les malades. Ne sait-on
pas que les cuisiniers ne sauraient faire une bisque ni un bon ragout, s'ils ne se
servent du bouillon & du jus des meilleures viandes, or ce n'est que par le sel
volatile des chairs que cet agrément & ce chatouillement du palais se
communique. Ne fait-on pas aussi des gelées, des pressis, des jus de viandes
& des consumés pour les malades, dont on jette les restes qui sont matériels
& terrestres, & qui sont épuisés de ce sel qui demeure dans les gelées, & qui
est l'unique principe de congélation; on donne ces choses au malade, afin que
son estomac réduise plutôt les puissances de ces aliments en acte, & que ce
les puissances de ces aliments dans la substance des parties par la facilité des
digestions. C'est ce que l'Artiste fait quand il prépare les sels volatils, qui sont
capables de faire voir leurs vertus, d'autant qu'ils pénètrent toutes les parties
de nôtre corps, & qu'ils charrient avec eux cette merveilleuse puissance que
nous leur avons attribuée. Ne voit-on pas aussi que toute la Médecine, autant
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 124

l'ancien que la moderne, a fait entrer la corne de cerf dans toutes les
compositions cordiales qu'elle a prescrites, qu'elle a fait un grand état de l'os
du cœur du cerf, & qu'on fait encore tous les jours de la gelée de corne de
cerf, qui sert plutôt à fortifier le malade qu'à le nourrir. Mais laissons tout cela
à

la vérité de l'expérience, qui est le véritable fondement de tout le


raisonnement que nous avons avancé. Pour faire la teinture du sel volatil de la
corne de cerf. Prenez le sel volatil rectifié, mettez-le dans un vaisseau de
rencontre, ou ce qui serait encore meilleur, mettez-le dans un pélican, versez
deux fois son poids d'alkohol de vin par dessus & les mettez extraire &
digérer ensemble à la lente chaleur de la vapeur du bain durant douze ou
quinze jours, que si tout le sel n'était pas dissout, il faudra retirer ce qui est
teint par inclination & reverser de l'alkohol dessus pour achever l'extraction &
la dissolution. Ainsi vous aurez une teinture qui sera plus exaltée que les
remède précédents, qui est bonne à tout ce que nous avons dit, mais qui est
de plus un remède très-excellent & très-présent dans les apoplexies, à cause
de sa subtilité qui est si grande, qu'à peine le peut-on garder dans les fioles les
mieux bouchées. On peut faire la même chose du sel volatil arrêté & comme
fixé, mais il ne se dissoudra pas tout: la teinture n'en sera pas aussi si efficace
ni si pénétrante; mais elle sera beaucoup plus agréable, & n'aura pas une
odeur si mauvaise. La dose de la première est depuis trois goutes jusques à
huit ou neuf. Et celle de la seconde est depuis six goutes jusques à douze. Des
préparations qui se font des vipères. Nous fermerons le chapitre de la
préparation chimique des animaux, par l'examen des divers remède qui se
tirent des vipères par le travail de la Chimie: car ce reptile possède un sel
volatil très-subtil & très-efficace pour la guérison de plusieurs maladies très-
opiniâtres. Galien même rapporte plusieurs histoires de la guérison des ladres,
pour avoir bu du vin ou des vipères avoient été suffoquées. Cardan prouve
aussi cette vérité dans une consultation qu'il envoya à Jean Archevêque de S.
André en Écosse, en ces mots. Je vous dirai un très-grand secret qui guérit
radicalement les tabides, les ladres & les vérolés, qui les engraisse & qui les
rétablit contre toute espérance: c'est qu'il faut prendre une vipère bien choisie,
lui couper la tête & la queue, l'écorcher, jeter les entrailles & garder la graisse
à part: coupés-là par tronçons comme une anguille, faites-là cuire dans une
quantité suffisante d'eau avec du benjoin & du sel, & y ajoutez sur la fin des
feuilles de persil: lors qu'elle sera bien cuite il faut couler le bouillon; & faire
cuire un poulet dans ce bouillon, donnez du pain trempé dans ce jus au
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 125

malade & lui faites manger le poulet: continuez sept jours consécutifs; mais il
faut que le malade soit dans une étuve, ou dans une chambre bien chaude &
qu'on l'oigne avec la graisse de la vipère le long de l'épine & les autres
jointures, comme aussi les artères des pieds & des mains & la poitrine. Par ce
moyen on guérit les ulcères des poumons, car ils sont poussés jusques à
l'extérieur du cuir en tubercules & autres éruptions qui surviennent.
Quercetan parle aussi très-avantageusement des vipères dans sa Pharmacopée
dogmatique. Plusieurs autres Auteurs ont suivi les précédents: mais il faut
avouer qu'ils ont tous choqué contre un même écueil, puisque tous ont cru
que la vipère était de soi ou venimeuse toute entière, ou qu'elle l'était pour le
moins en quelques unes de ses parties. Mais l'expérience que rapporte
rapporte Galien, doit confondre les Anciens & les modernes, puis que la
vipère était & vive & entière quad elle fut suffoquée dans le vin qui guérit les
ladres. Les Dames Anglaises font honte aux Médecins, puis qu'elles ne font
pas de difficulté fe boire du vin, dans lequel on a suffoqué des vipères vives &
entières, pour se conserver l'embonpoint & l'enjouement, pour empêcher les
rides & pour se conserver en santé. Mais ce qui est encore de plus
remarquable, c'est que les plus fameuses Courtisanes Italiennes se préservent
de la maladie vénérienne & de ses accidents, en prenant au printemps & en
automne des bouillons de volaille avec de la chair de vipères & de la squine. Il
n'y a eu que le célèbre Potier & le très-docte & très-subtil Médecin &
Philosophe Helmont, qui aient bien expliqué dans quoi consiste le poison des
vipères, qui ne réside que dans l'aiguillon de la colère, qui imprime une idée
empoisonnée dans l'imagination de l'animal. Fabricius Hildanus & plusieurs
autres Auteurs graves, doctes & célèbres autorisent par leurs observations la
vérité des effets; mais il n'y a eu que les deux précédents qui nous ayent
enseigné le siège du poison, qui ne peut être que dans l'esprit de la vie de
l'animal; comme l'enseigne le proverbe Italien, qui dit que, morta la bestia,
morto il veleno, vu que l'homme même, le chien, le cheval, le loup, le chat, la
belette & plusieurs autres animaux, n'impriment aucun venin par leurs
morsures, que lorsqu'ils sont en colère & que leur imagination est empestée
du désir de la vengeance & de la rage. Cela soit dit en passant, pour vérifier de
plus en plus que toute la vertu des choses est logée dans les esprits & dans la
vie, qui ne sont rien autre chose qu'une portion de l'esprit universel & de la
lumière corporifiée. Venons en suite aux préparations qui se font sur les
vipères & sur leurs parties. La façon de dessécher les vipères pour en faire la
poudre & les trochiques. Le choix des vipères ne consiste qu'à les prendre
quelque temps après qu'elles sont sorties de leurs trous, afin qu'elles soient
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 126

mieux nourries, n'importe qu'elles soient mâles ou femelles, pourvu que la


femelle ne soit pas pleine, il faut les prendre en un lieu qui soit haut & sec &
rejeter celles des marais & des autres lieux aquatiques. Prenez autant de ces
vipères que vous voudrez, ou que vous pourrez, écorchez-les & les videz de
leurs entrailles, réservez le cœur & le foie, mettez-les dans une cucurbite de
verre qui soit ample, afin de les pouvoir arranger sur des petits bâtons, afin
qu'elle ne se touchent l'une l'autre: ajustez la cucurbite au bain marie &
desséchez ainsi les vipères après les avoir poudrées d'un peu de nitre bien pur
ou d'un peu de fleurs de sel armoniac; réservez l'eau qui en sortira pour les
usages que nous dirons ci-après. Notez qu'il faut retourner les vipères de
douze heures en douze heures, afin de les dessécher également. Ainsi vous
aurez de quoi faire une véritable poudre de vipères, qui ne sera pas
chanueuse, qu'on pourra donner dans sa propre eau, dans du vin ou dans de
l'eau de cannelle ou se sassafras, depuis un scrupule jusques à une drachme
dans toutes les fièvres, & particulièrement dans celles qui sont pestilentielles
& contagieuses dans la peste même, comme aussi contre l'épilepsie & contre
l'apoplexie: mais les autres préparations qui suivront sont préférables à cette
poudre. Que si vous en voulez faire des trochiques, il faut prendre d'autres
vipères, que vous écorcherez & viderez de leurs entrailles, coupez-les par
tronçons & les faites cuire avec l'eau, que vous aurez retirée de la distillation,
au bain marie bouillant, dans une cucurbite qui soit couverte de son
chapiteau, jusques à ce que ce bouillon soit de consistance de gelée: c'est avec
cette gelée qu'il faut pister la poudre des vipères dans un mortier de marbre &
la réduire en pâte, que vous formerez en trochiques avec les mains ointes de
baume du Pérou, l'huile de girofles & de celle de noix muscades faite par
expression, ceux qui voudront faire la thériaques au lieu de ceux que
demandent les dispensaires anciens, qui ne sont que de la mie de pain & de la
chair de vipères, privée de toutes ses facultés, qui ne résident que dans son sel
volatil. La poudre de ces trochiques est préférable à la simple poudre, parce
qu'ils sont empreints de la propre substance & de la vertu des vipères, outre
que les trochiques se corrompent moins que la poudre. La dose est depuis un
demi jusques à deux scrupules, dans les eaux que nous avons dites ci-dessus.
Comment il faut faire l'esprit, l'huile, le sel volatil, le sel volatil fixé, la
sublimation de ce sel fixé, & le sel fixé des vipères. La justice me défend de
m'attribuer la façon de faire toutes les opérations susdites, quis qu'elle est trop
légitimement due à Monsieur Zuuelfer Médecin de sa Majesté Impériale, qui
est encore vivant, & qui s'est immortalisé par les belles, les doctes & les
admirables remarques qu'il a faites sur la Pharmacopée d'Auxbourg; dans
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 127

lesquelles il a corrigé les défauts de l'ancienne Pharmacie & de la moderne,


avec un jugement si net & avec une expérience si confirmée, que tous ceux
qui suivent & qui suivront éternellement obligés. Je dirai simplement en
passant, que je suis l'inventeur de l'opération qui revolatilise le sel volatil des
vipères, après qu'il aura été comme fixé par un acide: & comme cet excellent
homme a voulu mettre ses expériences au jour pour obliger la postérité, aussi
n'ai-je pas voulu cacher le secret de cette opération, puis qu'elle sera très-utile
aux pauvres malades, quoi que cette invention ne soit pas commune & qu'elle
me soit particulière. Prenez des vipères bien nourries sans distinction du sexe,
videz leurs entrailles, séparez-en le cœur & le foie; faites-les sécher dans une
étuve ou dans un four, qui ait été médiocrement échauffé, & lorsqu'elle seront
bien sèches, il les faut mettre en poudre grossière & en emplir une retorte de
verre, que vous mettrez au réverbère clos sur le couvercle d'un pot de terre
renversé, sur lequel vous aurez mis deux poignées de cendres ou de sable,
pour servir de lut à la retorte & pour empêcher la première violence du feu,
couvrez le réverbère, adaptés un ample récipient au col de la cornue &
donnés le feu par degrés, jusques à ce que la retorte rougisse & que le
récipient s'éclaircisse durant même la violence du feu, qui est un signe très-
évident, que toutes les vapeurs sont sorties, cela se fait en moins de douze
heures. Le tout étant refroidi vous trouverez trois différentes substances dans
vôtre récipient, qui sont le flegme & l'esprit mêlés ensemble, l'huile noire &
puante & le sel volatil qui sera adhérent au parois du récipient. Il faut
dissoudre le sel volatil qui est à l'entour du vaisseau avec la liqueur spiritueuse
qui etait bas, puis il faut séparer cette liqueur de son huile par le filtre, mettez
la liqueur empreinte du sel volatil dans une haute cucurbite que vous
couvrirez de son chapiteau, dont vous luterez exactement les jointures, & y
ajusterez un petit matras pour récipient, mettez vôtre vaisseau au sable ou aux
cendres, & ménagez bien le feu, crainte que l'eau amère & puante qui a
dissout le sel volatil, ne monte avec lui: lors que la sublimation sera achevée, il
faut curieusement séparer le sel & le garder dans une fiole qui ait un bouchon
de liège ciré, sur lequel il faut verser du soufre fondu, si vous voulez
conserver ce sel, autrement il s'évanouira dans peu de temps, à cause de la
subtilité & de la pénétrabilité de sa substance volatile & aérée. C'est ce sel
volatil qui possède tant de beaux effets & tant de rares vertus; car il empêche
toutes les corruptions qui se font en nous, il ouvre toutes les obstructions du
corps humain, il résout & emporte toute sorte de fièvres, & principalement la
quarte, si on le donne depuis six grains jusques à dix dans de l'eau de
sassafras, ou dans celle de grains de genièvre ou de sureau une heure ou deux
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 128

avec l'accès: on le donne de plus dans la peste & dans toutes les autres
maladies contagieuses dans des émulsions faites avec les semences d'ancolie
joint les amandes & les pignons du sucre, & un peu d'eau de roses ou de
cannelle. Il fait encore des merveilles contre l'épilepsie & contre l'apoplexie:
car c'est un furet qui pénètre jusques au plus profond des moelles, il le faut
donner pour ces maladies dans des émulsions faites avec de eaux de muguet,
des fleurs de paeones ou de tillot, les semences de paeone, les amandes des
noyaux des cerises, des pèches & des abricots. La dose est toujours depuis six
grains jusques à douze. Mais à cause que ce sel est d'une odeur très-ingrate &
d'un goût tout à fait désagréable, on a depuis long-temps cherché le moyen de
le dépouiller de ces deux qualités, comme aussi celui de l'urine, celui du
succin, celui de la corne de cerf & celui des parties du microcosme: mais
personne n'a peu parvenir à cette perfection, sans priver ces sels volatils de
leur subtilité, & par conséquent de leur vertu pénétrante & diaphorétique. Il
n'y a eu que le très-docte & le très-expérimenté Monsieur Zuuelfer qui ait
bien reussi dans cette opération utile & curieuse, après avoir inutilement tenté
beaucoup d'autres voies différentes. Mais l'augmentation de la dose le ce sel
fait connaître que cette purification le fixe en quelque façon, & que quoi qu'il
soit arrêté & qu'il soit plus agréable, qu'il est néanmoins moins efficace. Et
comme ce grand & charitable Médecin provoque les Artistes à produire ce
qu'ils auront découvert pour le revolatiliser & lui ôter l'acide qui le fixe,
j'ajouterai après la préparation qu'il en a donnée, celle que le travail & l'étude
des choses naturelles m'ont appris.

Comment il faut arrester, fixer & purifier les sels volatils.

Prenez tel sel volatil qu'il vous plaira, mettez-en quatre once dans une haute
cucurbite, que vous couvrirez de son chapiteau, qui ait un trou par le haut de
la grosseur du tuyau d'une plume d'oie, lutez exactement les jointures, &
insérez dans le trou du haut du chapiteau un tuyau de plume que vous
arrêterez avec de la cire d'Espagne, ou avec de la laque, mettez un petit
récipient au bec de l'alambic, puis versez goute à goute et très lentement, de
l'esprit de sel commun bien rectifié sur le sel volatil, & continuez ainsi,
jusques à ce que le bruit & le combat de l'esprit acide & du sel volatil sulfuré
soit passé, alors vous verrez qu'il s'est fait une union de ces deux diverses
substances qui seront converties en liqueur, qu'il faudra filtrer si elle parait
impure, sinon il faudra seulement boucher le trou du haut du chapiteau avec
un bouchon de verre, qu'on couvrira d'une vessie trempée dans du blanc
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 129

d'œuf: il faut en suite accommoder le vaisseau au bain marie & retirer


l'humidité jusques aux deux tiers, si on veut avoir jusques à sec, & vous
trouverez quatre onces de sel arrêté & aucunement fixé au fonds de la
cucurbite, & si vous avés remarqué le poids de vôtre esprit de sel, vous
trouverez autant de liqueur insipide & qui sent l'empyreume dans le récipient.
Le sel est de bonne odeur, d'une saveur aigrelette & d'un goût salin: dont la
dose est depuis un demi scrupule jusques à un scrupule entier, il a la vertu de
pénétrer jusques dans les parties les plus éloignées des premières digestions,
sans aucune altération de sa vertu, il purifie le sang & résout tous les
excréments, qui semblent avoir déjà été comme appropriés à nos parties, &
principalement aux gouteux: il chasse les urines, le sable, la gravelle & les
viscosités des reins & de la vessie, il évacue toutes les matières qui causent les
affections mélancolique, il résiste mieux que tout autre remède à la pourriture,
il ouvre toute sorte d'obstructions, il guérit toutes les fièvres, il est le vrai
préservatif & le vrai curatif de la peste, & pour achever en un mot le reste de
ses vertus, c'est qu'il efface toutes les mauvaises impressions & les mauvaises
idées, qui ont donné leur caractère à l'esprit de la vie, qui est la véritable siège
de la santé & de la maladie: La dose peut aussi être augmentée ou diminuée
selon l'age, les forces & la nature du malade & de la maladie. Mais comme
Monsieur Zuuelfer a connu le moyen de fixer de sel volatil par le moyen d'un
acide pour ôter la mauvaise odeur & le moyen de retirer cet acide, & de
resublimer le sel volatil, lui rendre sa première subtilité, & augmenter par
conséquent sa vertu pénétrante, sans qu'il acquière derechef aucune mauvaise
odeur ni aucun mauvais goût.

Le moyen de resublimer le sel volatil fixé.

Prenez quatre onces de sel volatil arrêté & le mêlez avec une once de sel de
tartre fait par calcination & qui soit bien purifié, mettez-les dans une petite
cucurbite aux cendres, couvrez la cucurbite de son chapiteau, adaptez-y un
récipient si le chapiteau à un bec: car s'il est aveugle il ne sera pas nécessaire,
lutez exactement les jointures, & donnez le feu par degrés, jusques à ce que la
sublimation soit achevée: ainsi vous aurez le sel volatil le plus subtil qui soit
en toute la nature, & qui a une véritable analogie & une sympathie particulière
avec nos esprits, qui sont le sujet de nôtre chaleur naturelle & de nôtre
humide radical. Mais remarqués en passant, que tous les alkalis ont cette
propriété de tuer les acides & de ne point nuire aux substances volatiles. La
dose de ce sel ne peut être que depuis deux grains jusques à huit, à cause de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 130

son extrême subtilité qui est telle, qu'il est impossible de le conserver sans
être mêlé avec sa propre liqueur, ou sans être réduit en essence, comme nous
l'enseignerons ci-après. Il est propre à toutes les maladies que nous avons
énoncées, & principalement celui de la corne de cerf & celui de vipères, qui
doivent être considérés comme une des clefs de la Médecine.

Comment il faut faire l'essence des vipères, avec leur vrai sel volatil.

Prenez environ cinquante ou soixante cœurs & foies de vipères qui auront été
desséchés, comme nous l'avons dit ci-dessus, mettez-les en poudre, & les jetez
dans un vaisseau de rencontre, jetez dessus de l'alkohol de vin, jusques à ce
qu'il surnage de six pouces, couvrez le vaisseau & le lutez exactement, puis
vous le mettrez digérer au bain vaporeux trois ou quatre jours durant à une
chaleur de digestion, afin d'en extraire toute la vertu, cela passe, mettez le tout
dans une cucurbite au bain marie, afin de distiller l'esprit à une chaleur lente,
cohobez trois fois & à la quatrième, distillez jusques à sec; mettez dans
chaque livre de cet esprit une once & demie du vrai sel volatil de vipères, une
drachme d'ambre gris essensifié, comme nous le dirons ci-après, une demie
drachme d'huile de cannelle & autant de la vraie essence de la pellicule
extérieure de l'écorce de citron récente, mettez toutes ces choses dans un
pélican & les circulez ensemble durant huit jours; en suite de quoi mettez
cette véritable essence dans des fioles convenables à ce précieux remède, que
vous boucherez avec toutes les précautions requises. On peut attribue très
légitimement à ce noble médicament toutes les vertus que nous avons
données au sel volatil seul; il a même cela de meilleur, qu'il est plus agréable &
qu'il peut être mieux conservé que le sel volatil il y a seulement à dire de plus,
que c'est un des plus grands & des plus assurés contrepoisons qui soit au
monde, & qu'il est digne du cabinet des plus grands Princes. La dose est
depuis un demi scrupule jusques à deux scrupules dans du vin, dans des
bouillons, ou dans des autres liqueurs appropriées. La manière de faire le sel
thériacal simple, qui soit empreint de la vertu alexitaire & confortative des
vipères. Les Anciens, & Quecetan après eux, ont parlé de ces sels & en fait
une estime très particulière: mais la préparation ancienne & la correction
qu'en a faite ce célèbre Médecin, sont plutôt dignes de compassion que
d'imitation, quoi que le dernier soit digne de louange, d'avoir excellé en son
temps & d'avoir recherché la vérité autant qu'il a peu; mais comme nous
sommes montés sur ses épaules & que le travail des Médecins modernes, qui
s'appliquent à la recherche des secrets de la nature & nôtre propre expérience,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 131

nous ont appris à mieux faire, il est juste que nous en fassions part aux autres.
Prenez donc deux livres de sel marin qui soit blanc & net, ou bien autant de
sel gemme, dissoudez-les dans dix livres d'eau de rivière bien rassise, puis
ajoutez-y deux douzaines de vipères écorchées avec leurs cœurs & leurs foies,
faites les bouillir ensemble au sable, jusques à ce que les vipères se séparent
très-facilement de leurs os, pressés le tout, clarifiez-le & le filtrez, puis
évaporez-le, à la vapeur du bain bouillant jusques à sec, & le réservez à ses
usages dans une bouteille bien bouchée. C'est de ce sel qu'il faut faire manger
aux sains & aux malades, aux uns pour préservatif & aux autres pour
restauratif. C'est principalement dans les maladies chroniques où il est besoin
de purifier le mâle du sang & de réparer le vice des digestions que ce sel est
très-nécessaire. Ceux qui le voudront rendre encore plus spécifique & plus
stomacal y ajouteront des huiles distillées de cannelle, de girofles & de fleur
de muscades, qui est le macis, jointes avec un peu de sucre en poudre, qui leur
servira de moyen unissant pour les bien mêlerez avec le sel, il faut une
drachme de chacune de ces huiles, avec autant de bon ambre gris essensifié
pour chaque livre de sel ,car cela étant ainsi, ce sel aura beaucoup plus
d'efficace: Sa dose sera depuis dix grains jusques à une demie drachme dans
des bouillons le matin à jeun, pour nettoyer l'estomac de toutes les
superfluités précédentes qui sont ordinairement les causes occasionnelles de
nos maladies. La préparation d'un autre sel thériacal beaucoup plus spécifique
que le précédent. Prenez du scordium & de la petite centaurée récente, de
chacune de ces herbes une demie livre, des racines d'angélique, de zedoaire,
de contrayerva & desclepias, de chacune deux onces, coupez les herbes &
mettrez les racines en poudre grossière, faites-les bouillir ensemble au bain
marie dans un vaisseau de rencontre, dans dix livres des eaux distillées de
chardon bénit, & de celle du suc de bourrache & de buglosse, cela étant
refroidi, coulez la décoction, puis la remettez dans son vaisseau, ajoutez-y une
douzaine & demie de vipères nouvellement écorchées avec leurs cœurs &
leurs foies, comme aussi des sels alkali d'absinthe, de chardon bénit, de petite
centaurée & de scordium, de chacun huit on ces, fermés le vaisseau & le
lutez, puis le faites bouillir durant un demi jour, & après que le tout sera
refroidi, il le faut clarifier, le filtrer, & l'évaporer à la vapeur du bain dans une
cucurbite couverte de son chapiteau jusques à sec; ainsi vous aurez un sel rare
& précieux, & une eau qui sera douée de beaucoup de vertus; car c'est un
remède capable de déraciner toutes les fièvres, & c'est un vrai spécifique dans
toutes les maladies épidémiques, contagieuses & malignes. La dose est depuis
un scrupule & une demie drachme, jusques à une drachme entière. On pourra
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 132

encore ajouter à ce sel les mêmes huiles distillées & l'ambre gris essensifié,
comme nous l'avons dit en la préparation du se thériacal précédent, c'est par
cette opération que nous finissons le chapitre de la préparation chimique des
animaux.

CHAPITRE IX.

Des végétaux, & de leur préparation chimique.

C'est en ce chapitre que nous ferons voir, que les persécuteurs de la Chimie
ont tort de blâmer ce bel Art, & que les reproches qu'ils sont aux Artistes
sont fausses; puisque les préparations que nous décrirons, seront capables de
faire rentrer les envieux en eux-mêmes, & feront avouer aux plus opiniâtres,
que la Pharmacie ancienne n'a jamais rien fait voir de pareil. C'est sur les
diverses parties de cette noble, de cette agréable, & de cette ample famille des
végétaux, que le véritable Pharmacien trouvera toujours de quoi s'occuper,
pour admirer de plus en plus les œuvres de son créateur. Mais comme le
dessein de nôtre abrégé ne permet pas que nous fassions l'examen & la
résolution de tous les végétaux & de leurs parties; nous nous contenterons de
donner un ou deux exemples du travail qui se peut faire, ou sur le végétable
entier, ou sur ses parties, qui sont les racines, les feuilles, les fleurs, les fruits,
les semences, les écorces, les bois, les graines ou les bayes, les sucs, les huiles,
les larmes, les résines, les gommes résines & les gommes. Nous donnerons
une section à chacune de ces parties, afin de mieux faire comprendre le
travail, & d'agir avec moins de confusion. Mais avant que d'entrer en matière,
j'ai jugé nécessaire de dire quelque chose des abus que commettent tous les
jours les Apothicaires qui ne sont pas éclairés des lumières de la Chimie, &
qui ne sont conduits que par des aveugles, qui souffrent & qui admirent tous
les défauts de leur mauvaise préparation, faute de connaître la nature des
choses & d'avoir bien compris la physique, qui est la véritable porte de la
Médecine. Ce qui fait qu'on ne s'étonne pas, si des aveugles qui sont conduits
par d'autres aveugles tombent ensemble, & font tomber journellement avec
eux tant de personnes dans la fosse. Et comme l'Allemagne a Monsieur
Zuuelfer Medecin de l'Empereur, qui a reformé la Pharmacie dans les belles
& doctes remarques qu'il a faites sur la Pharmacopée d'Auxbourg: aussi avons
nous en France Monsieur Vallot très-digne premier Médecin de nôtre
invincible Monarque, qui a travaillé & qui travaille encore tous les jours à
défricher le champ de la Médecine & celui de la Pharmacie ordinaire, pour en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 133

bannir les épines & les chardons que l'ignorance de la Chimie n'a que trop
cultivés jusques à présent. Je veux faire paraitre cette vérité par l'exemple des
eaux distillées, & par celui des sirops, parce que je sais très-certainement que
c'est principalement en ces deux choses que les Apothicaires ordinaires
pèchent le plus souvent, ou par ignorance ou par malice, ou par avarice, au
grand déshonneur de la Médecine & des Médecins: au mépris de leur
profession, & ce qui est encore pis, au dommage de la République.

Premier discours des eaux distillées.

Si les choses ne sont bien connues, il est impossible de pouvoir jamais bien
réussir en leur préparation, puisque c'est de cette connaissance que dépend
absolument la belle manière de travailler. Que si cela est nécessaire dans tous
les travaux de la Chimie, il l'est encore beaucoup davantage dans les
opérations qui se font sur les végétaux, & principalement en ce qui concerne
la façon de les distiller, sans qu'on les prive de leurs vertu; ce qui fait que j'ai
cru qu'il fallait donner une idée générale de la nature des plantes, avant que je
parle de leur préparation particulière. Nous ne parlerons pas ici des plantes
selon le goût de plusieurs, parce que nous ne suivrons pas la piste des Auteurs
botanistes, qui ne nous ont presque tous laissé que la peinture extérieure de la
plante, & les divers degrés le leurs qualités, sans qu'ils se soient mis en peine
de nous apprendre les différences de la nature intérieure de ces mêmes
plantes, & encore beaucoup moins la véritable façon de les anatomiser, pour
en séparer & pour en tirer tout ce qui peut aider, de ce qui est inutile. Pour
commencer avec méthode, il faut que nous fassions connaître la nature des
plantes par elles-mêmes, par la division que nous en faisons, selon les degrés
de leur accroissement & de leur perpétuation: car elles sont vivaces ou
annuelles, les vivaces sont celles dont les racines attirent à elles aux deux
équinoxes l'aliment universel. A l'équinoxe du printemps, elle attirent ce qui
leur est nécessaire pour pousser & pour végéter, jusques à la perfection de la
plante qui finit pat sa fleur & par sa semence; & à celui de l'automne elles
attirent ce qui leur est nécessaire pour se refournir de l'épuisement de toutes
leurs forces, que la chaleur du Soleil & des autres astres en avoient tirées. Or
nous n'avons pas fait cette remarque inutilement, vu qu'elle est absolument
nécessaire pour faire connaître à l'Artiste le temps de prendre la plante avec
sa racine, ou de la laisser comme inutile; car s'il a besoin de la plante un peu
après qu'elle sera sortie hors de la terre, il faut qu'il médite en soi-même, &
qu'il fasse une réflexion judicieuse, que cette plante n'est pas encore fournie
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 134

de cet aliment spirituel & salin, dont le principe est enclos dans la racine, &
qu'ainsi son travail sera inutile sur cette plante, puisque ce qu'il en tirera n'aura
pas la vertu que le Médecin désire, ni encore moins celle qui est requise pour
agir sur la maladie. Il aura donc recours à la racine qui contient le sel volatil,
qui est l'âme de toute la plante & qui possède en soi la vertu séminale de son
tout. Mais s'il désire de travailler sur cette même plante, lors qu'elle sera
montée à peu prés au point de sa perfection, il faut qu'il connaisse que la
racine a tout donné à cette plante, & qu'elle ne s'est réservée qu'une petite
portion de sa vertu qui lui fournit encore une vie languissante, jusques à ce
qu'elle se soit refournie de vertu, de force & de nouvelle vie au temps de
l'équinoxe de l'automne, afin de se pouvoir conserver en hiver, & de renaitre
encore au renouveau. Ce qui fait voir que lors que la plante est en son état,
comme on parle ordinairement, il faut que l'Artiste la prenne entre fleur &
semence, s'il désire d'en avoir la vertu toute entière, car lors qu'elle est
parvenue à ce point, la tige, la feuille, les fleurs & la première semence sont
encore remplies de vigueur & de vertu, qu'elles communiquent à la liqueur
qu'on en tire par la distillation, qui sont un sel volatil mercuriel, & un soufre
embryonné, qui contiennent toute la vertu de la plante, car ce qui se tire d'elle
est une eau spiritueuse qui se conserve longtemps avec le propre goût & la
propre odeur de son sujet, sur laquelle il surnage une huile éthérée & subtile,
qui est ce soufre embryonné, mêlé de son mercure. Mais si l'Artiste attend
que la plante ait poussé toute sa vie jusques dans la semence, & que ce soufre
qui n'était qu'embryonné soit actué & parfaitement mur, il doit alors rejeter la
racine, la tige & la feuille, à cause qu'elles n'ont plus en elles mêmes cette
vertu qu'elles avaient auparavant. C'est ici que l'Artiste doit méditer de
nouveau, & qu'il doit consulter la façon d'agir de la nature, car la semence
étant une fois parfaite, elle n'a plus cette humidité mercurielle & saline, qui
faisait qu'on pouvait extraire sa vertu plus facilement, au contraire tout est
réuni comme en son centre, & toutes les belles idées que l'esprit de la plante
avait expliquées durant les divers temps de la végétation, sont réunies &
renfermées sous l'écorce du noyau & de la semence; & de plus ces semences
sont de trois genres différents, car les unes sont mucilagineuses & glaireuses,
dans ces premières le sel mercuriel & le soufre sont plus fixes que volatils, &
ainsi ces semences ne donnent leur vertu que par le moyen de la décoction,
car comme elles sont tenaces & gluantes, cette vertu ne monte point en la
distillation. Les autres sont laitées, d'une substance blanche & tendre, dont on
peut tirer de l'huile par expression, si elles sont bien mures & bien séchées:
mais leur meilleure vertu ne se peut tirer que lors qu'on en extrait l'émulsion
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 135

ou le lait, car cette seconde sorte de semence est également mêlée de sel
volatil & de soufre, qui se communiquent facilement à l'eau: l'Artiste ne doit
pas espérer de tirer la vertu de cette sorte de semence par la distillation non
plus que de la première. Mais il y a la troisième sorte de semence qui est tout
à fait oléagineuse & sulfurée, qui ne communique à l'eau aucun mucilage ni
aucune viscosité ni senteur, non plus que de blancheur, au contraire leur
substance est compacte, aride & resserrée par un soufre qui prédomine par
dessus le sel. L'Artiste distillera ce genre de semences, ou seules ou avec
addition, seules, si c'est pour l'extérieur, avec addition, si c'est pour donner le
remède qu'il en tirera intérieurement au malade. Ces trois semences
différentes font bien voir qu'il faut que l'Apothicaire chimique soit bien versé
dans la science naturelle, afin de faire les observations nécessaires sur les
parties fixes ou volatiles des matières sur lesquelles il opère, afin de ne point
confondre inutilement son travail. Il faut appliquer les mêmes théorèmes &
les mêmes remarques aux plantes annuelles, qui ne se conservent pas par leur
racine, mais qu'il faut renouveler chaque année par leur semence. Or ces deux
sortes de plantes, soit les vivaces ou les annuelles, sont aussi bien que les
semences de trois genres différents. savoir celles qui sont inodores, & de
celles-là, il y en a qui sont comme insipides, ou qui sont acides ou amères, ou
mêlées de plusieurs façons de ces deux saveurs, & d'autres encore qui ont un
goût séparé, qui est piquant & subtil; toutes ces sortes de plantes sont vertes
& tendres, dont la vertu parait dés le commencement de leur végétation,
parce qu'elles abondent en suc, qui contient en soi un sel essentiel tartareux,
qui s'épaissit avec le temps & la chaleur en un mucilage, duquel il est bien
difficile de les dégager; c'est pourquoi il faut les prendre lors qu'elles sont
encore succulentes & tendres, en sorte que leur tige se rompe & se casse
facilement en les voulant plier. Le second genre des plantes est tout à fait
opposé au premier, car la plante n'a que peu ou point de vertu au
commencement qu'elle sort hors de la terre, & encore beaucoup de temps
après, car lors qu'elles sont encore vertes & tendres, elles n'ont presque point
de goût ni d'odeur, elles ne sentent proprement que l'herbe, parce que
l'humidité superflue prédomine encore, & que leur vertu ne réside pas en un
sel essentiel & tartareux; mais cette sorte de plante charie avec son aliment
naturel un sel spiritueux & volatil mêlé d'un soufre embryonné très-subtil, qui
n'est réduit de puissance en acte, & qui ne parait au goût ni à l'odeur, qu'après
que cette humidité superflue est cuite & digérée par la chaleur, & alors la
vertu de ces plantes commence à se faire connaître par leur odeur .On doit
travailler sur cette seconde sorte de végétaux, lors que le bas de leur tige
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 136

commence à se sécher, qu'ils sont encore couverts de fleurs, & qu'ils


commencent de faire voir quelque peu se leur semence. Le troisième genre
des végétaux est mêlé des deux premiers, car ils ont du goût dés le premier
moment de leur végétation; mais ils n'ont point d'odeur, & même ils n'en
acquièrent guère lors qu'ils sont en leur perfection, ou s'ils en ont, elle ne
parait que lorsqu'on les presse, qu'on les broie, ou qu'on les frotte, parce que
leur soufre est surmonté par une viscosité lente & crasse qui contient
beaucoup de sel, qui se fait paraitre par un goût amer & piquant, ou par une
saveur mielleuse & sucrée, la vertu de cette dernière sorte ne peut être bien
extraite que la digestion ou la fermentation n'aient précédé: on doit cueillir
ces plantes lors qu'elles sont encore en fleur, si elles sont amères & inodores,
mais si elles portent du fruit, des baies, ou des regains, il faut attendre leur
maturité, parce que ce sont ces parties-là qui contiennent la principale vertu
de leur tout, & que c'est dans le centre du mucilage mielleux & sucré que ces
fruits ont en eux-mêmes, que l'Artiste doit chercher la vertu de ces mixtes
admirables. Or ce n'est pas assez d'avoir donné ces notions générales, si nous
n'en faisons quelques applications particulières, qui serviront d'exemple & de
conduite, qu'on fera sur chacun de ces genres: des plantes entières ou de leurs
parties. Nous parlerons donc premièrement des plantes succulentes nitreuses,
c'est à dire de celles qui participent d'un sel qui est de la nature du salpêtre, ou
de ce sel de la terre, qui est le premier principe de la végétation, & qui semble
n'avoir encore reçu qu'une très-petite altération dans le corps de ces plantes,
sinon qu'il commence de participer de quelque portion du tartre et de sa
féculence. Les plantes qui sont de cette nature sont la pariétaire, la fumeterre,
le pourpier, la bourrache, la buglosse, la mercuriale, la morelle, & enfin
généralement toutes les plantes succulentes, qui ne sont ni acides ni amères au
goût, mais qui ont une saveur seulement mêlée d'un peu d'acerbe, d'acide &
d'amer tout ensemble, qui est un goût qui approche tout à fait celui du
salpêtre.

La préparation des plantes succulentes nitreuses, pour en tirer le suc, la


liqueur, l'eau, le sel essentiel nitro-tartareux & le sel fixe.

Prenez une grande quantité de l'une de ces plantes, dont nous avons fait
mention ci-dessus, qu'il faut battre par parcelles au mortier de pierre, de bois,
ou de marbre, jusqu'à ce qu'elle soit réduite en une espèce de bouillie, c'est à
dire que les parties de la plante soient bien désunies et confondues, de sorte
que tout ce qu'elle aura d'humeur ou de suc puisse être totalement tirée en la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 137

pressant à force dans un sac de crin, d'étamine ou d'une toile neuve claire.
Lorsque le tout sera battu et pressé, il faut couler tout le suc à travers un
couloir de toile un peu plus serrée, puis le laisser rassoir, jusqu'à ce qu'il ait été
de quelque façon épuré de soi-même ; ensuite de quoi il faut verser ce suc
doucement par inclination dans des cucurbites ou des pots d'alambics de
verre, que vous placerez au bain marie, si vous voulez avoir un bon extrait &
une eau faible, parce que la chaleur du bain marie n'est pas capable d'élever le
sel essentiel nitreux de la plante, ce qui fait que ce sel demeure au fonds du
vaisseau mêlé avec le suc épaissi, qu'on appelle improprement extrait; lors
qu'il est réduit en une consistance un peu plus épaisse. Mais si vous coulez
une eau qui dure longtemps & qui soit animée de son sel spiritualisé, il faudra
placer vos cucurbites au sable, à cause que ce degré de chaleur est capable
d'élever & de volatiliser les plus dernières vapeurs aqueuses: néanmoins il faut
sur tout prendre garde de bien prés, que la chaleur ne soit pas trop violente
sur la fin, & que la matière ne se dessèche pas tout à fait au fonds de la
cucurbite, & encore beaucoup moins qu'elle vienne à s'attacher & à brûler.
Mais avant que de venir à la fin de l'opération, il faut avoir soin de bien
prendre garde à l'entière défécation de vôtre suc, car il se fait deux séparations
lors que la chaleur du bain marie ou celle du sable, a fait la séparation de la
substance radicale du suc de la plante d'avec la lie qui s'affaisse au bas du
vaisseau, & de l'écume qui s'élève au dessus, c'est pourquoi il faut couler ce
suc ainsi dépuré à travers le couloir de drap, qu'on appelle ordinairement
blanchet dans les boutiques. En suite de quoi, lorsque le suc est ainsi séparé
de toutes ses hétérogénéités & du mélange étranger de la terre, il faut
continuer la distillation au bain marie ou au sable, suivant l'intention de celui
qui travaillera, jusques à ce que ce suc soit réduit en consistance de sirop, qu'il
faudra mettre en une cave fraiche ou en quelqu'autre lieu pareil, jusques à ce
que le sel essentiel nitro-tartareux soit cristallisé & séparé de la viscosité du
suc épaissi, qu'il faut retirer en le versant doucement par inclination, puis le
remettre au bain marie ou au sable, & l'achever d'évaporer en extrait, qui
contiendra encore beaucoup de sel s'il a été fait au bain marie, & qui pourra
servit à mettre dans des opiates, suivant l'indication que voudra prendre le
savant & l'expert Médecin ou l'Artiste mêmes, lorsqu'ils s'en voudront servir
dans quelque maladie, selon la nature & la vertu de la plante, sur laquelle on
aura travaillé. Et voilà toutes les remarques nécessaires pour la purification du
suc des plantes succulentes, pour la distillation le leur eau, & pour la façon
d'en faire le sel essentiel & l'extrait. Venons à présent à la préparation de leur
sel fixe, il faut faire sécher pour cet effet, le marcou le résidu de l'expression
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 138

du suc,puis en suite le bien calciner & le bien brûler, jusques à ce que le tout
soit réduit en cendres grisâtres & blanchâtres, dont il faudra faire une lessive
avec de l'eau commune de pluie ou de rivière, qu'il faudra filtrer à travers du
papier brouillard qui ne soit guère collé, afin que le corps de la colle
n'empêche pas la liqueur de passer bien claire en peu de temps. après que la
première lessive qui est empreinte du sel des cendres de la plante est filtrée, il
faut verser de la nouvelle eau dessus les cendres, pour achever le tirer le reste
du sel, & continuer ainsi de lessiver & d'extraire le sel, jusques à ce que l'eau
en sorte insipide comme on l'y aura versée, ce qui est un signe manifeste &
évident qu'il n'y a plus aucune portion de sel dans les cendres, qui ne font
plus qu'une terre inutile, à ce qu'il semble, ou comme quelques-uns les
nomment, la teste morte de la plante sur laquelle on aura travaillé: mais il faut
pourtant que je prouve le contraire par l'histoire de ce qui m'est arrivé à
Sedan, après avoir travaillé sur le fenouil: car comme je croyais avec les autres,
que ces cendres dépouillées de leur sel étaient tout à fait inutiles, je les fis jeter
dans une cour où on tenait ordinairement du fumier & des autres
immondices; je reconnus par ce qui arriva l'année suivante que je m'étais
trompé, car il crût une grande abondance de fenouil dans cette cour, dont je
tirai beaucoup d'huile distillée, après qu'il fut venu à sa perfection, ce qui me
fit reconnaître avec cet excellent Philosophe & Médecin Helmont, que la vie
moyenne des choses ne périt pas si facilement qu'on se l'imagine, & que selon
cet axiome de Philosophie formae rerum non pereunt, parce que l'Art &
l'Artiste ne font que suivre la bonne mère nature de bien loin, & que cela
nous fait bien connaitre que nous ne comprenons pas le moindre ses ressors,
& encore beaucoup moins les secrets ressors qu'elle emploie pour arriver à
ses fins. Revenons à nôtre sujet, après un digression que j'ai cru devoir faire,
puisque c'était son propre lieu. après donc qu'on aura assemblé toutes les
lessives bien filtrées, il les faut évaporer dans des écuelles de grès sur le sable,
jusques à pellicule, c'est à dire jusques à ce qu'on aperçoive que la liqueur
commence à faire une petite croute au dessus, à cause qu'elle est trop chargée
de sel, il faut alors commencer d'agiter & de remuer doucement la liqueur
avec un bistortier, ou avec une spatule, jusques à ce que le sel soit tout
desséché, qu'il faut mettre après cela dans un creuset pour le réverbérer au
four à vent entre les charbons ardents, jusques à ce qu'il devienne rouge de
tous les côtés, sans que néanmoins il vienne à fondre, & c'est à quoi il faut
bien prendre garde: cela achevé, il faut tirer le creuset du feu, le laisser
refroidir, & puis dissoudre le sel dans l'eau qu'on aura tirée de la plante, d'où
provient le sel, pour le filtrer encore une fois, afin de le purifier & de lui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 139

rendre la portion du sel volatilisé dans la distillation. En suite de quoi il faut


mettre cette dissolution dans une cucurbite de verre, qu'il faut couvrir de son
chapiteau, & retirer, qu'il faut couvrir de son chapiteau, & retirer l'eau de ce
sel au sable, jusques à pellicule. alors il faut cesser le feu & mettre la vaisseau
en lieu froid pour faire cristalliser le sel, & continuer ainsi de retirer l'eau au
sable, & de faire cristalliser le sel, jusques à ce que tout le sel ait été retiré, &
vous aurez un sel pur & net, dont on se pourra servir au besoin: mais il sert
principalement pour en mettre une portion dans l'eau qu'on a tirée de sa
plante, afin de la rendre non seulement plus active & plus efficace, mais aussi
afin de la rendre plus perdurable, & qu'elle se conserve plusieurs années sans
aucune perte de sa vertu. On en peut mettre deux drachmes pour chaque
pinte d'eau distillée. La faculté générale des sels fixes des plantes qui ont été
faits par calcination, évaporation, est de lâcher doucement le ventre,
d'évoquer les urines & d'ôter les obstructions des parties basses: leurs autres
vertus particulières peuvent être prises de la plante dont ils ont été tirés. Et
comme nous avons donné la manière de purifier les sels fixes, aussi faut-il que
nous donnions celle de retirer & de séparer une certaine limosité visqueuse &
colorée qui se trouve mêlée parmi les sels essentiels nitro-tartareux dans leur
première cristallisation. Cela se fait de la sorte, il faut les dissoudre dans l'eau
commune & les couler trois ou quatre fois sur une portion des cendres de la
plante dont on les a tirés. Ce qui se fait pour deux fins intentionnelles: car il
ne faut pas que l'Artiste travaille sans être capable de rendre raison pourquoi
il fait une chose, ou pourquoi il ne la fait pas. La première intention est, afin
que le sel essentiel qui n'est pas encore pur, & qui mêmes se trouve
ordinairement mêlé parmi l'extrait, sans avoir peu prendre l'idée ni le
caractère de sel, à cause de l'empêchement de la viscosité des sucs épaissis,
prend en passant au travers des cendres le sel fixe de son propre corps, qui
l'imprime de l'idée saline & qui fait qu'il se cristallise facilement après
l'évaporation de la liqueur superflue. La seconde intention est, afin que les
cendres retiennent le corps épais & visqueux de l'extrait en elles, & qu'ainsi
l'eau qui s'est chargée du sel essentiel & du sel fixe ses cendres, passe plus
nette & plus pure par la réitérée percolation. Lors que cela est parachevé, il
faut évaporer lentement vôtre eau dans une terrine de grès au sable, non pas
jusques à pellicule, comme nous l'avons dit en parlant des sels fixes, mais en
faisant évaporer les deux tiers ou les trois quarts de la liqueur, qu'il faudra
verser chaudement dans une autre terrine qui soit bien nette, & ce bien
doucement sans troubler le fonds, afin que s'était fait quelque résidence de
quelques corpuscules par l'action de la chaleur, ils ne se mêlassent pas parmi
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 140

la liqueur claire, pour empêcher la pureté de la cristallisation du sel. Il faudra


retirer l'eau qui surnagera les cristaux, & réitérer l'évaporation, jusques à à la
consomption de la moitié de la liqueur, & continuer ainsi jusques à ce que
vous ayez retiré tout vôtre sel en cristaux. Que si l'Artiste n'est pas satisfait de
cette purification, & que les cristaux n'aient pas toute la netteté & la
transparence désirée, il les mettra tous dans un creuset qui soit fait de la terre
la moins poreuse qu'il se pourra, & qu'il fasse fondre son sel dans le four à
vent, afin que le feu de la fonte consume tout ce qui peut empêcher la
cristallisation avec toute la netteté & la diaphanéité requise; après que ce sel
est fondu, il le faut verser dans un mortier de bronze qui soit net, & qui ait
été chauffé auparavant, afin que la trop grande chaleur du sel fondu ne le
fasse fendre, lors qu'il sera refroidy, il le faut dissoudre dans une quantité
suffisante de l'eau qui aura été distillée de l'herbe même dont on a tiré le sel;
mais il ne faut pas que la quantité de l'eau surpasse celle du sel, autrement il
en faudra retirer le tiers ou la moitié par distillation ou par évaporation, après
quoi il faut mettre le vaisseau en un lieu frais & les cristaux se feront beaux &
clairs, qui auront les éguilles d'une figure approchante de celle du salpêtre, &
qui auront à peu prés le même goût: il faudra continuer d'évaporer & de
crystalliser, jusques à ce que l'eau ne produise plus de sel. Il faut sécher ce sel
essentiel entre deux papiers, puis le mettre dans une fiole bien bouchée pour
le garder au besoin. Ce sel est capable de conserver l'eau distillée de la plante
aussi bien que le sel fixe, & si de plus il la rend diurétique, apéritive &
réfrigérante beaucoup mieux que le cristal minéral commun qui est fait avec le
salpêtre. On le peut donner de dans des bouillons ou dans de le boisson
ordinaire du malade, ainsi que le prudent & savant Médecin le jugera
nécessaire. La dose est depuis dix grains jusques à un scrupule. La préparation
des plantes succulentes qui ont en elles un sel essentiel volatil pour en tirer
l'eau, l'esprit, le suc, la liqueur, le sel essentiel volatil, l'extrait & le sel fixe.
après avoir montré la façon de travailler sur les plantes qui ont un sel nitro-
tartareux, & avoir fait voir de qu'elle façon l'Artiste les doit préparer, il faut
poursuivre d'opération enseigner ce qu'il y a de changement d'opération en
celles qui sont aussi succulentes, mais qui ont un goût acre, piquant &
aromatique, qui possèdent en elles une grande abondance de sel essentiel
volatil: comme sont tous les genres des cressons, le sium, le sisymbrium, les
roquettes, la berle, le cochlearia, la moutardelle, toutes les moutardes, &
généralement toutes les autres plantes de cette nature, qu'on appelle
communément antiscorbutiques. Mais comme nous nous sommes
amplement & suffisamment étendus sur la préparation des plantes
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 141

succulentes qui ont en elles un suc nitro-tartareux, & que les opérations que
nous avons décrites doivent servir de règle & d'exemple pour toutes les autres
plantes succulentes; nous avons néanmoins jugé nécessaire d'ajouter ici
quelques Traicté de la Chimie. 273 quelques remarques, qui concernent la
nature de ces plantes, le temps de les cueillir pour en avoir la vertu propre, &
d'ajouter encore la manière de faire les esprits de ces plantes par l'aide de la
fermentation, parce que nous n'en avons pas parlé ci-devant. Il faut donc
premièrement noter que ces plantes aquatiques ou cultivées participent dés
leur naissance d'une grande abondance de sel essentiel, qui est d'une nature
très-subtile, pénétrante & volatile: & qu'ainsi l'Artiste doit travailler sur celles-
ci avec plus de précaution & de diligence que sur les précédentes. La raison
est, à les autres n'avaient pas en elles cet esprit salin, subtil & volatil qui
s'évapore & qui s'envole facilement, si on ne prend son temps pour le
conserver, car si on demeure trop longtemps à travailler sur ces plantes après
qu'elles ont été cueillies, cet esprit s'échauffe facilement & lors que la chaleur
l'a volatilisé il s'envole, & le corps de la plante demeure pourri ou inutile. Il
faut donc prendre cette sorte de végétable lors qu'il est monté nouvellement
& qu'il commence à former les ombelles de ses fleurs, car c'est en ce vrai
temps que le sel essentiel de la plante est suffisamment exalté, & qu'il a acquis
toute la vertu qu'on en espère, car si on attendait davantage, toute cette
efficace se concentrerait en peu d'espaces dans la semence, à cause de la
chaleur de la plante & de celle de la saison; comme cela se remarque
évidemment en la culture du cresson alénois. Cela suffit pour servir
d'avertissement à l'Artiste, de prendre garde à soi lors qu'il travaillera sur des
plantes de cette nature, pour le reste il n'aura qu'à se conduire, ainsi que nous
l'avons enseigné ci-devant; sinon qu'il doit avoir égard aux circonstances
précédentes, & sur tout de ne point mettre le sel essentiel volatil de ces
plantes au creuset, autrement tour ce sel s'évanouirait, à cause de son principe
plus du lumineux & du céleste que de l'eau ni de la terre, de qui tient celui qui
est nitro-tartareux.

Comment il faut faire l'esprit des plantes succulentes qui ont un sel essentiel
volatil.

Après avoir donné toutes les observations nécessaires pour bien travailler sur
les plantes de cette nature, il faut que nous achevions le discours que nous en
avons commencé, par la façon de bien faire leur esprit volatil par le moyen de
la fermentation; ce qui se doit faire ainsi. Prenez autant qu'il vous plaira de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 142

l'une de ces plantes, & la mondez de tout ce qu'il aura de terrestre &
d'étranger, battez-là dans un mortier de marbre, de pierre ou de bois, & la
mettez aussi-tôt dans un grand récipient de verre, qu'on appelle
ordinairement un grand ballon, & versez dessus de l'eau qui soit entre tiède &
bouillante, que les cuisiniers appellent de l'eau à plumer, jusques à l'éminence
d'un demi-pied, & puis bouchez le col du ballon avec un vaisseau de
rencontre, on laissera reposer cela environ deux heures, après quoi il y faut
ajouter de la nouvelle eau qui ne soit qu'amortie, afin de tempérer la chaleur
de la première, jusques à ce que l'Artiste n'aperçoive pas, que le doigt puisse
sentir la chaleur de la liqueur, & c'est ce que les plus expérimentés en la
Théorie & dans la Pratique de la Chimie, appellent chaleur humaine, & le vrai
point de la fermentation. C'est ici proprement ou l'Opérateur chimique a
besoin de son jugement, & qu'il doit bien prendre le temps de cette douce &
amiable chaleur, parce que si ce degré de chaleur excède, il volatilise trop
subitement l'esprit & les parties subtiles de la plante sur laquelle on travaille;
qui s'envole & qui s'évanouit facilement, quelque précaution qu'on y apporte,
car le tout se convertit en suite en un acide ingrat, qui n'a plus aucun esprit
volatil en soi. Que si aussi cette chaleur est moindre qu'elle ne doit être, elle
n'aide pas suffisamment au levain ou au ferment, pour dissoudre & pour
diviser les parties les plus solides de la plante, qui contiennent encore en elles
un sel centrique qui contribue beaucoup à la perfection de l'esprit qu'on
prétend tirer de cette plante, & que de plus elle n'aide pas aussi à la désunion
de la viscosité du suc de la plante, qui contient en soi la principale portion du
sel essentiel volatil, qui est celui qui fournit l'esprit: néanmoins il vaut mieux
manquer au moins, que de pécher au plus. Lorsque les choses sont en cette
température, il faut avoir de la levure de bière, de son ferment ou de son ject,
si on est en lieu pour cela, sinon il faut faire lever de la farine dissoute &
mêlée dans de l'eau un peu moins que tiède, avec environ une demie livre de
levain ou du ferment, dont on se sert par toute la terre, pour faire lever la
pâte dont on fait le pain, & lors que ce levain à bien enflé la liqueur & qu'il a
fait monter la farine au haut, il faut prendre garde lorsque cela vient à se
fendre par le haut, car c'est le vrai signe que l'esprit fermentatif est
suffisamment excité pour être réduit de puissance en acte, & pour être
introduit dans la matière, qui sera preste pour être fermentée: mais notez qu'il
ne faut pas que vôtre vaisseau soit plus qu'à demi, autrement tout sortirait &
fuirait, à cause de l'action du ferment qui élève les matières & qui les agite par
un mouvement intérieur, en qui consiste la puissance de la nature & celle de
l'Art. Lors que cette violence est passée, il faut laisser agir doucement le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 143

levain, jusques à ce que l'Artiste aperçoive, que ce que le mouvement de


l'esprit fermentatif avait élevé en haut comme une croûte de tout ce qu'il y
avait de corporel & de matériel, afin de lui servir comme d'une parois & d'une
défense contre l'évasion & l'évaporation des esprits qui sont en action, que
cette matière, dis-je commence à s'affaisser & à se jeter en bas de soi-même, à
cause qu'elle n'est plus soutenue par l'activité des esprits. Cela se fait
ordinairement à la fin de deux ou de trois jours en été, & de quatre ou de cinq
en hiver. C'est ici encore où il faut que l'Artiste prenne le temps à propos, car
il faut qu'il distille sa matière fermentée aussi-tôt que ce signe lui est apparu, à
moins qu'il ne veuille perdre par sa propre négligence, ce que la nature & l'Art
lui avoient préparé; car cet esprit fermenté s'évanouit très-facilement en ce
temps là, & ce qui reste n'est plus qu'une liqueur acide, inutile & mauvaise.
Mais lors que l'Artiste prendra bien son temps & qu'il mettra sa matière
fermentée dans la vessie qu'il couvrira de la teste de maure, qu'il en luttera
bien exactement les jointures, tant celle de la teste que celle du canal, qu'il
aura soin que l'eau du tonneau qui sert de réfrigère, pour condenser les
vapeurs qui s'élèvent, soit entretenue bien fraiche, & qu'il donnera le feu par
degrés, jusques à ce que les goutes commencent à tomber & à se suivre de
prés, & que lors que cela ira de la sorte, il aura le jugement de fermer les
registres du fourneau & de boucher exactement la porte du feu; alors il aura
par ce moyen un esprit volatil, très-subtil & très-efficace, il ne cessera pas le
feu que lors qu'il goûtera que ce qui distille n'a plus de goût, ce qui sera le vrai
signe qui lui fera finir son opération. S'il veut rectifier cet esprit, il le distillera
derechef au bain marie: mais s'il a procédé avec la méthode que nous avons
décrite, il n'aura pas besoin de rectification, parce qu'il pourra séparer le
premier esprit à part, & ainsi le second & le troisième, qui seront différents en
vertu & en subtilité, à cause qu'ils seront plus ou moins mêlés de flegme. Les
vertus de cet esprit sont merveilleuses dans toutes les maladies, qui ont leur
siège dans des matières fixes, crues & tartarées, parce qu'il dissout ces
matières, qu'il les résout & les volatilise avec une grande efficace: mais par
dessus tout l'esprit de cochlearia, comme aussi son sel volatil qui se tire de
son suc, de même façon que celui des plantes nitro-tartarées: car ce sont les
deux plus puissants remèdes que les savants aient trouvé contre les maladies
scorbutiques qui règnent dans les régions maritimes, & dont il y a peu de
personnes qui se puissent garantir durant les longs voyages sur la mer . En
quoi ces maladies presques inconnues dans la France, si est-ce que la plupart
des mauvais rhumatismes qui proviennent de l'altération de la masse du sang,
dont toute la substance est viciée & dégénérée en une sérosité crasse &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 144

maligne, dont le venin imprimé dans les lassitudes, les douleurs vagues, les
enflures & les tâches au cuir; qui sont toutes les marques du scorbut. Or
comme ces maladies ne se terminent que par les diaphorétiques & par les
diurétiques, il faut avoir recours aux esprits & aux sels volatils des plantes
antiscorbutiques, dont nous venons de parler. La dose de l'esprit est depuis
six goutes, jusques à vingt dans du bouillon, ou dans la boisson ordinaire du
malade, celle du sel volatil est aussi depuis cinq jusques à quinze ou vingt
grains dans les mêmes liqueurs, ou ce qui vaut encore, mieux dans de l'eau de
la même plante. Il ne sera pas nécessaire de faire un grand discours à part,
pour faire comprendre comment ou distillera la petite centaurée, l'absinthe, la
rue, la melisse, la menthe, l'herbe à chat, la fleur du tillot & les autres plantes
de cette nature, qui n'ont en elles aucune humidité, lors qu'elles sont en état
d'être cueillies avec leur propre vertu. Il faut seulement les piler grossièrement
au mortier, après les avoir coupées & ajouter dix livres d'eau pour chaque
livre de la plante qu'on voudra fermenter & distiller pour en tirer l'esprit, &
procéder au reste, comme nous avons dit ci-dessus, avec toutes les règles &
toutes les remarques qui sont essentiellement nécessaires à bien faire réussir la
fermentation. Mais si on ne veut que simplement tirer par la distillation l'huile
éthérée & l'eau spiritueuse de la plante, il faut seulement distiller cette plante
hachée & coupée bien menu avec dix livres d'eau pour une livre de la plante,
sans aucune préalable infusion, macération, & encore moins sans
fermentation. Il y a pourtant encore un autre moyen de conserver les plantes
de cette nature & les fleurs mêmes, & de les faire fermenter sans aucune
addition: & c'est ici encore où l'Artiste a besoin de beaucoup de
circonspection: car il ne faut pas omettre aucune des circonstances que nous
allons décrire, à moins que de vouloir perdre son temps & sa peine, ceci se
fait donc de la manière qui suit. Il faut cueillir la plante ou la fleur lors qu'elles
sont en leur perfection; il faut pour cela que la plante soit entre fleur &
semence, & si c'est simplement une fleur, il faut qu'elle soit dans la vigueur de
son odeur, & que les feuilles tiennent fermement à leurs queues: mais il y a
outre cela la principale remarque, qui est de cueillir ces choses un peu après le
lever du Soleil, afin qu'elles ne soient pas chargées de la rosée, ce qui les ferait
corrompre; il ne faut pas aussi les prendre lors qu'il a plu le jour précédent, à
cause qu'elles auraient de l'humidité superflue, qui causerait le même accident.
Lors qu'on aura ces plantes ou ces fleurs ainsi conditionnées, il faut en emplir
des grandes cruche de grès qui soient bien nettes & bien sèches, & les presser
très-fort, jusques à ce que la cruche en soit toute remplie & qu'il ne reste du
vide que pour y placer un bouchon de liège qui sont fort juste, & qu'on aura
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 145

trempé dans de la cire fondue, pour en boucher la porosité, cela étant fait, il
faut verser de la poix noire fondue sur le bouchon de liège, & en enduire tout
l'entour de l'embouchure de la cruches de grès, après cela il faut placer vos
cruches à la cave sur un ais, afin que la terre ne communique trop de
fraicheur, & que cela n'altère la plante ou la fleur; ainsi vous conserverez des
années entières des plantes & des fleurs qui seront fermentées par elles-
mêmes, & qui seront prêtes pour être distillées à tous les moments qu'on en
aura besoin, en y ajoutant dix livres d'eau pour chaque livre de fleurs ou de
plantes entières fermentées d'elle-mêmes; & vous en tirerez un esprit & une
eau qui seront vraiment remplis & doués de l'odeur & de toutes les vertus de
la plante, comme nous en avons donné les exemples sur des plantes ainsi
digérées & fermentées en elles-mêmes & par elles mêmes, par les ordres de
Monsieur Vallot premier Médecin du Roi; qui a toujours commandé de faire
ces démonstrations en public, afin de mieux faire connaître la vertu des
choses & la plus excellente façon de les distiller, & qu'on puisse légitimement
confesser, que c'est de lui qu'on tiendra dorénavant cette belle & cette savante
manière de travailler. Nous n'avons à présent rien autre chose à dite touchant
les règles générales & les observations communes que l'Artiste doit faire sur
le végétable en général & sur ses parties en particulier, sinon qu'il faut que
nous donnions les moyens de faire les liqueurs des plantes entières ou de
leurs parties, comme aussi de purifier ces liqueurs & de les exalter de plus en
plus, jusques à ce qu'on les ait remis en la nature de leur premier être, qui ne
laissera pas de posséder très-éminemment toutes les vertus centrales de leur
mixte, parce que la nature & l'Art ont conservé dans ce travail toutes les
puissances séminales qu'il possédait: ainsi que le prouve & l'enseigne très
doctement nôtre très-grand & très-grand & très-illustre Paracelse, dans le
Traité qu'il intitule de renovatione & restauratione. La manière de faire les
liqueurs des plantes, & leurs premiers êtres. Toutes les plantes ne sont pas
propres à cette opération, à cause qu'elles n'ont pas également en elles une
proportion suffisante de sel, de soufre & de mercure, pour communiquer à
leurs liqueurs & à leurs premiers êtres la vertu de renouveler & de restaurer:
& Paracelse même ne nous en recommande que deux entre toutes, qui
doivent servir de règle & d'enseignement pour toutes les autres sortes de
plantes, qui sont à peu prés de la nature de ces deux, qui sont la mélisse & la
grande chélidoine; entre celles qui approchent de ces deux, nous y pouvons
légitimement comprendre la grande scrophulaire, la petite centaurée & les
plantes vulnéraires, comme le pyroha, la consolida saracenica, la verge dorée,
le millepertuis, l'absinthe, & généralement toutes les plantes alexitères, comme
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 146

le scordium, l'asclepias, la gentiane & les gentianelles, la rue, le persil, l'ache &
beaucoup d'autres que nous laisserons au choix & au jugement de l'Artiste,
qui les préparera toutes de la sorte que nous le dirons ci-après, & lors qu'il en
aura tiré la liqueur ou le premier être, il s'en servira dans les occasions, selon
la vertu de la plante. Il faut cueillir celle de ces plantes, qu'on voudra préparer,
lors qu'elle est en son état, c'est à dire lors qu'elle est tout à fait fleurie, mais
qu'elle n'est pas encore en semence, au temps que Paracelse nomme
balsamiticum tempus, le temps balsamique, qui est un peu devant le lever du
Soleil, parce qu'on a besoin dans cette opération de cette douce & agréable
humeur que les plantes attirent de la rosée durant la nuit, par la vertu
magnétique & naturelle qu'elles ont de se refournir de l'humidité dont elles
ont besoin, tant pour leur subsistance & pour leur vie, que pour résister aussi
à la chaleur du Soleil, qui les suce & qui les dessèche durant le jour. Lors que
vous aurez une quantité suffisante de la plante que vous voulez préparer, il la
faut battre au mortier de marbre & la réduire en une bouillie impalpable,
autant que faire se pourra, puis il faut mettre cette bouillie dans un matras à
long col, qu'il faut sceller du sceau de Hermès, & le mettre digérer au fumier
de cheval durant un mois philosophique, qui est l'espace de quarante jours
naturels; ou bien mettre le vaisseau au bain vaporeux & qu'il soit enfermé
dans de la sieure de bois ou dans de la paille coupée, durant le même temps,
& à une chaleur analogue à celle du fumier de cheval. Ce temps étant expiré, il
faut ouvrir vôtre vaisseau pour tirer la matière qui sera réduite en liqueur, qu'il
faut presser & séparer le pur de l'impur par la digestion au bain marie à une
lente chaleur, afin qu'il se fasse une résidence des parties les plus grossières,
que vous séparerez par inclination, ou ce qui sers mieux en filtrant cette
liqueur à travers du coton par l'entonnoir de verre, il faut mettre cette liqueur
ainsi dépurée dans une fiole, afin d'y joindre le sel fixe qu'on tirera de
l'expression de la plante, ou de la même plante desséchée: ce qui servira pour
augmenter sa vertu & pour la rendre de plus longe durée, & même comme
incorruptible. Mais lors que l'Artiste veut pousser plus outre & qu'il veut
purifier cette liqueur au supréme degré & la réduire en premier être, il y
procèdera de la sorte. Il faut prendre parties égales de cette liqueur & de l'eau
de sel, ou de sel résout, dont nous enseignerons la pratique au traité des sels,
& les mettre dans un matras, qu'il faudra sceller hermétiquement & l'exposer
au Soleil six semaines durant, & ainsi, sans aucun autre travail, cette liqueur
saline séparera toutes les hétérogenéités & les limosités qui empêchaient la
pureté & l'exaltation de ce noble médicament, mais à la fin de ce temps, on
verra trois séparations différentes, qui sont les fèces de la liqueur de l'herbe, le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 147

premier être de la plante qui est vert & transparent comme l'émeraude, ou
clair & rouge comme le grenat oriental, transparent comme l'émeraude, ou
clair & rouge comme le grenat oriental, selon la qualité & la quantité du sel,
du soufre ou du mercure, qui auront prédominé dans la plante qu'on aura
ainsi préparée. Je sais qu'il y en aura plusieurs qui diront que la pratique de
cette opération est facile, & que la plupart ne croiront jamais que la liqueur
des plantes ni leur premier être, puissent posséder les vertus que nous leur
attribuerons après Paracelse. Je souhaiterais néanmoins que chacun en fut
persuadé par des expériences légitimes & très-assurées, comme je le suis; afin
que les Artistes se missent à travailler à ces rares préparations, avec une
confiance de n'être point frustré du bien qui leur en peut revenir en
particulier, & de celui qu'ils procureront à la société civile, par la santé qu'ils
conserveront ou qu'ils répareront dans les sujets particuliers qui la
composent.

De la vertu & de l'usage de la liqueur, des plantes.

Ce mot de liqueur ne se prend pas ici simplement pour le suc, ou pour


l'humidité de la plante: mais on le donne ici à cette espèce de remède par
excellence, parce qu'il contient en soi tout ce que la plante dont il provient
peut avoir d'efficace & de vertus. Ce qui fait qu'il n'est pas difficile de faire
concevoir à quoi ces liqueurs bien préparées peuvent & doivent être
employées. Car si la liqueur est faite d'une plante vulnéraire, on la peut
donner plus surement que la décoction de pas une des plantes de cette nature,
dans les potions vulnéraires, on la peut mêler dans les injections, on la peut
faire entrer dans les emplâtres, dans les onguents & dans les digestifs, qui
serviront pour les appareils des plaies ou des ulcères: mais avec cette
condition, que le corps de ces remède soit composé de miel, de jaune d'œuf,
de térébenthine, de myrrhe ou de quelqu'autre corps balsamique, qui
prévienne plutôt les accidents des parties qui sont blessées, que d'en faire une
colliquation & une suppuration inutile & douloureuse, ce qui n'est jamais
selon la bonne intention de la nature, & encore beaucoup moins selon les
vrais préceptes de la belle & de la docte Chirurgie. C'est dans cette excellente
partie de la Médecine que nôtre Paracelse a principalement excellé, comme
cela se prouve sans aucun contredit, par les deux excellents traités qu'il
intitule la grande & la petite Chirurgie. De plus, si la liqueur est tirée d'une
plante thorachique, on la pourra mêlerez dans les ruleps & dans les potions
qu'on fera prendre aux malades, qui seront travaillés de quelque affection de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 148

la poitrine. Si elle est faite d'une plante diurétique ou antiscorbutique, on


l'emploiera pour ôter les obstructions de la rate, du mésenter, du pancréas, du
foie & des autres parties voisines: ou bien on la fera servir contre le calcul,
contre la suppression de l'urine & contre les autres maladies des reins & de la
vessie. Enfin si cette liqueur tire sa vertu de quelque plante alexitaire, cordiale,
céphalique, hystérique, stomachique ou hépatique, on s'en servira avec un
très-heureux succès contre les venins & contre toutes les fièvres qui tirent
leur origine de ce venin, si la plante est alexitaire. On la donnera aussi contre
toutes sortes de faiblesses en général, si la plante est cordiale. Que si aussi elle
est céphalique, cela contre que la liqueur est utile contre l'épilepsie, contre les
menaces de l'apoplexie, contre la paralysie & contre toutes les autres
affections du cerveau. Si elle est hystérique, elle fera des merveilles contre les
suffocations de la matrice, contre ses soulèvements, contre ses convulsions, &
encore contre toutes les autres irritations de ce dangereux animal, qui est
contenu dans un autre. Si elle est stomachique, ce sera le vrai moyen pour
empêcher toutes les corruptions qui s'engendrent dans le fonds du ventricule,
soit qu'elles proviennent du défaut de la digestion, à cause de la superfluité,
ou à cause du vice & de la mauvaise des aliments; soit aussi qu'elle soit
occasionnée par une mauvaise fermentation. Enfin si la liqueur a la vertu
d'une plante hépatique, s'il est vrai que ce soit le foie qui soit le magasin & la
source du sang: on donnera ce remède dans toutes les maladies qu'on attribue
au vice & au défaut de ce viscère: mais principalement dans les hydropisies
naissantes, & mêmes dans celles qu'on croira confirmées. La dose de ces
liqueurs, ou de ces teintures vraiment balsamiques & amies de nôtres nature,
est depuis un demi scrupule jusques à une drachme & jusques à deux
drachmes, selon l'age & les forces de ceux à qui le Médecin les croira propres
& utiles. Ajoutons pourtant encore un petit avis, afin que ceux qui
prépareront ces liqueurs, les puissent aussi conserver longtemps, sans aucune
altération & sans aucune diminution de leur force, de leur vertu ni de leur
efficace: c'est qu'il faudra qu'ils y mêlent seulement quatre onces de sucre en
poudre pour une livre de liqueur, si c'est pour s'en servir intérieurement: ou
quatre onces de miel cuit avec le vin blanc & écumé, si c'est pour s'en servir
extérieurement en la Chirurgie.

De la vertu & de l'usage du premier être des plantes.

On pourra se servir du premier être des plantes à tout ce à quoi nous avons
dit que leurs liqueurs étaient utiles. Mais il y doit avoir cette notable
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 149

différence, que comme ces beaux remède sont beaucoup plus purs & plus
exaltés que les liqueurs qui sont plus corporelles, qu'aussi faut-il
nécessairement diminuer leur dose de beaucoup: si bien que ce qui se donnait
par drachmes avant ce haut degré de préparation, ne se donne plus que par
goutes: La dose en est donc depuis trois goutes jusques à vingt, en
augmentant par degrés; on peut prendre ce remède dans du vin blanc, dedans
du bouillon, ou dedans quelque décoction ou quelque eau, qui pourront
servir de véhicule au médicament, pour le faire agir & le faire pénétrer par la
subtilité de ses parties jusques dans nos dernières digestions, pour en chasser
le mauvais & l'inutile, y établit les forces, & finalement remettre la nature dans
son vrai train, pour la direction de la santé du sujet dans lequel elle agit. Mais
il faut que nous montrions que ce n'est pas sans raison que Paracelse parle de
la préparation des premiers êtres dans le traité que nous avons cité ci-dessus,
qui est celui de renovatione & restauratione, c'est dire du renouvellement &
de la restauration: car ce grand homme conclut ce traité par la façon de faire
les premiers êtres de quatre matières différentes, à savoir le premier être des
minéraux: celui des pierres précieuses; celui des plantes & celui des liqueurs,
qui est celui des soufres ou des bitumes, il ne s'est pas voulu contenter de
faire le discours théorique de la possibilité du renouvellement & de la
restauration de nos manquements intérieurs & extérieurs; mais il a voulu de
plus donner la pratique de travailler sur diverses matières, pour en tirer les
premiers êtres, & conclut enfin par la manière de s'en servir pour se pouvoir
renouveler. Il dit donc qu'il faut simplement mettre autant de cette précieuse
liqueur dans du vin blanc, qu'il en faudra pour le colorer de la couleur
approchante de celle du remède, & qu'il en faut boire ou faire boire un verre
tous les matins à jeun, à celui ou à celle qui aura quelque défaut d'age ou de
maladie. De plus, il donne les signes du commencement & du progrès de ce
renouvellement & le temps auquel il faut cesser l'usage de ce médicament
admirable: car il n'a pas cru devoir dire les signes ni les observations qu'on
doit faire, lors qu'on le prend pour quelque maladie sensible, puis qu'il s'ensuit
nécessairement qu'on en doit continuer l'usage, jusques à ce qu'on en ressente
du soulagement, ou jusques à ce que le mal diminue, & c'est alors qu'il faudra
cesser l'usage du remède. Mais pour les signes du renouvellement, il les met
d'une suite judicieuse, comme s'il voulait prévenir l'incrédulité de ceux qui ne
connaissent pas la puissance ni la sphère d'activité de la vertu & de l'efficace
que Dieu a logée dans les êtres naturels, ors qu'ils sont réduits par le moyen
de l'Art à leur principe universel, sans perte de leur bonté séminale: ou bien
encore pour prévenir l'étonnement de ceux qui s'en serviront, puisque ce qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 150

arrive ne cause pas une petite surprise, lors que la personne qui se sert de ces
remède voit premièrement tomber les ongles des pieds & des mains, qu'en
suite de cela tout le poil du corps lui tombe & les dent en suite: & pour le
dernier de tous, que la peau se ride & se dessèche peu à peu & tombe aussi de
même que le reste, qui sont tous les signes & les observations qu'il donne du
renouvellement intérieur par ce qui se fait en l'extérieur. Car c'est comme s'il
voulait nous insinuer & nous faire comprendre qu'il faut de toute nécessité,
que le médicament ait pénétré par tout le corps, & qu'il l'ait rempli de
nouvelle vigueur, puisque les parties extérieures qui sont insensibles, &
comme les excréments de nos digestions tombent d'elles-mêmes, sans aucune
douleur: mais remarqués qu'il fait cesser l'usage du remède, lors que le dernier
signe apparait, qui est la sècheresse de la peau, ses rides & sa chute; parce que
c'est un signe universel que l'action du renouvellement s'est étendue
suffisamment par toute l'habitude cu corps, que la peau couvre généralement,
& qu'ainsi il a fallu que cette veille écorce tombât & qu'il en revint un autre,
parce que la première n'était plus assez poreuse ni assez perméable, pour faire
que la chaleur naturelle qui est renouvelée, peur chasser au dehors toutes les
superfluités des digestions, qui sont les causes occasionnelles internes &
externes de la plupart des maladies du corps humain. Je sais que ce remède &
les vertus rénovatives & restauratives qu'on lui attribue, passeront pour
ridicules parmi le vulgaire des savants, & mêmes parmi ceux qui prétendent
d'être Physiciens. Tant à cause que la Philosophie du cabinet n'est pas capable
de comprendre ce mystère de nature; qu'à cause aussi qu'ils ne sont pas
convaincus ni les uns ni les autres par aucune preuve, ni par aucune
expérience. Mais il faut que j'entreprenne de les convaincre par deux
exemples, l'un tiré de ce qui se fait naturellement tous les ans, par le
renouvellement de quelques animaux en une certaine saison seulement: &
l'autre de l'histoire très-véritable que je rapporterai, de ce qui arriva à un de
mes meilleurs amis, qui prit du premier être de mélisse; à une femme plus que
sexagénaire, qui en prit aussi, & enfin grain, qu'on avait abreuvé de quelques
goutes de ce premier être. Pour ce qui est du premier exemple, il n'y a
personne qui ne sache le renouvellement de la tête ou du bois du cerf, comme
aussi la dépouille de la peau des serpents & des vipères, sans parler de celui
des alcions, puisque Paracelse en fait l'histoire dans le traité que nous suons
cité ci-devant: mais de tous ceux qui savent que cela se fait, il y en a peu qui
sachent, ou qui se mettent en peine de savoir & de connaître comment, par
quel moyen & pour ce qui est des serpents en général, il faut considérer qu'ils
demeurent cachés sous terre, ou dans les creux des arbres & des rochers, ou
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 151

logés parmi des pierrailles, depuis la fin de l'automne jusques bien avant dans
le printemps, & qu'ainsi durant ce temps, ils sont comme assoupis & comme
morts, que leur peau devient épaisse & dure, que même elle perd sa porosité
pour la conservation de l'animal qu'elle couvre; car s'il se faisait une
expiration continuelle, il se ferait aussi une déperdition de la substance de cet
animal: or après que les serpents sont sortis de leurs trous au printemps &
qu'ils ont commencé à paitre & à prendre pour leur nourriture la pointe des
herbes, qui ont la vertu de renouveler, aussi-tôt cet animal étant excité par une
démangeaison qu'il sent vers le contour de sa tête, à cause de la chaleur des
esprits qui sont échauffés par ce remède naturel, il se frotte & se glisse
jusques à ce qu'il se soit dépouillé la teste de sa veille peau, ce qu'il continue le
reste du même jour, jusques à ce qu'il ait jeté cette dépouille, qui lui était non
seulement inutile; mais qui mêmes l'eut fait suffoquer faute d'être poreuse &
transpirable, & alors il parait tout glorieux & tout nouveau, ce qui se
remarque par la différence du mouvement lent & paresseux de ceux qui ne
sont pas renouvelés, d'avec celui de ceux qui sont dépouillés, dont le
mouvement est si prompt & si léger, que mêmes ils se dérobent facilement à
nôtre vue; & de plus, la peau des uns est vilaine & de couleur de terre, &
l'autre au contraire est unie, belle, luisante & bien coloriée. Pour ce qui est de
l'exemple du cerf, cela se fait d'une autre manière & pour une autre raison,
que cela n'arrive aux serpents: car cet animal ne se cache point en la terre, ni
ne renouvelle pas toutes ses parties extérieures, puis qu'il n'y a que ses cornes,
sa teste ou son bois qu'il met bas au printemps: mais la raison est, à cause que
ce pauvre animal est privé durant l'hiver d'une nourriture qui sont bastante de
nourrir & d'entretenir cette production merveilleuse qu'il a sur la tête, puisque
mêmes il n'en a pas assez pour sa propre subsistance & pour sa vie: alors les
veneurs disent que les bêtes sont tombées en pauvreté, ce qui se reconnaît,
non seulement par leur maigreur & par leur faiblesse, mais aussi
principalement par leur bois, qui devient aride, spongieux & sec, parce que cet
animal n'a pas de vigueur assez abondante pour pousser un aliment spiritueux
& salin, jusques dans ce bois, à cause du défaut de l'aliment, comme nous le
disions tout à l'heure, or c'est cet aliment qui donne la force, la vigueur & la
subsistance au bois du cerf, ce qui est cause qu'il est contraint de mettre bas,
lors qu'un aliment bon & succulent lui revient au printemps, qui l'anime, qui
l'échauffe, & qui fait végéter de nouveau, s'il faut dire ainsi, la teste de
l'animal. Nous ne dirons rien davantage de ce renouvellement, ni de la vertu
qui est contenue dans le nouveau bois du cerf, comme dans celui qui est une
fois durci & comme parfait, parce que nous en avons amplement fait mention
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 152

au chapitre de la préparation chimique des animaux & de leurs parties. Mais


venons à présent à la preuve du renouvellement, qui fut commencé de l'usage
d'un premier être, par le récit de l'histoire que nous avons promise & qui se
passa de la sortes. après qu'un de mes meilleurs amis eut préparé le premier
être de la mélisse, & que tous les changements & toutes les altérations, que
Paracelse requiert, eurent succédé selon son espérance & selon la vérité, il
crut ne pouvoir être pleinement satisfait en son esprit, s'il ne faisait l'épreuve
de ce grand arcane, afin d'être mieux persuadé de la pure vérité de la chose, &
de l'énonciation de l'Auteur qu'il avait suivi: & comme il connaissait que
l'expérience est ordinairement trompeuse en autrui, il la fit sur soi-même, sur
une vieille servante qui avait prés de soixante & dix ans, qui servait en la
même maison, & sur une poule qu'on nourrissait au lieu même. Il prit donc
prés de quinze jours durant, tous les matins à jeun, un verre de vin blanc
coloré de ce remède, & dés les premiers jours les ongles des pieds & des
mains commencèrent à se séparer de la peau sans aucune douleur, &
continuèrent ainsi, jusques à ce qu'elles tombèrent d'elles-mêmes. je vous
avoue qu'il n'eut pas assez de constance pour achever de faire cette
expérience toute entière, & qu'il crut d'être plus que suffisamment convaincu
par ce qui lui était arrivé, sans qu'il fut obligé de passer plus outre sur sa
propre personne. C'est pourquoi il fit boire de ce même vin tous les matins à
cette veille servante; qui n'en prit que dix ou douze jours, & avant que ce
temps fut expiré, ses purgations lunaires lui revinrent avec une couleur
louable & en assez grande quantité, pour lui donner de la terreur & pour lui
faire croire que cela la ferait mourir, vu qu'elle ne savait pas qu'elle out pris
quelque remède capable de la rajeunir; cela fut cause aussi que mon ami n'osa
passer outre, tant à cause de la peur qui avait saisi cette pauvre ferme, qu'à
cause aussi de ce qui lui était arrivé. après avoir ainsi fait l'épreuve très-
certaine des effets de son médicament sur l'homme & sur la femme, il voulut
savoir s'il agirait aussi sur les autres animaux, ce qui fit qu'il trempa des grains
dans le vin qui était empreint de la vertu de ce premier être, qu'il fit manger à
une vieille poule à part, ce qu'il continua quelques huit jours, & vers le
sixième la poule fut déplumée peu à peu, jusques à ce qu'elle parut toute nue;
mais avant la quinzaine les plumes lui repoussèrent, & lors qu'elle en fut
couverte, elles parurent plus belles & mieux colorées qu'auparavant, sa crête
se redressa & pondit des œufs plus qu'à l'ordinaire. Voilà ce que j'avais à dire
là dessus, & d'où tire les conséquences qui suivent. Je crois qu'il n'y a
personne qui soit de sens assez dépravé, qui ne conçoive facilement, que
puisque la nature nous enseigne par toutes ses opérations, qu'il faut entretenir
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 153

la porosité dans les corps vivants pour les faire vivre, avec toutes les fonctions
nécessaires aux parties qui les composent: qu'ainsi faut-il aussi de toute
nécessité, que l'Art qui n'est que l'imitateur de la nature, fasse la même chose,
pour entretenir & pour restaurer la santé des individus qui sont commis à son
soin & à sa tutelle. Ce qui fait que je dis conséquemment, qu'il faut que le
médecin & l'Artiste chimique travaillent incessamment à découvrir, par
l'anatomie qu'ils feront des mixtes naturels, cette partie subtile, volatile,
pénétrante & agissante, qui ne soit point corrosive: mais au contraire qui soit
amie de nôtre nature, & qui aide simplement à la faire enfanter, sans la
contraindre. Et comme je sais qu'il n'y a que les sels volatils sulfurés qui
puissent avoir la puissance d'agir de la manière que nous avons dite, aussi
faut-ils qu'ils étudient de toute leur puissance, de détacher cet agent amiable
& qui est néanmoins très-efficace, du commerce du corps grossier & matériel,
s'ils veulent être les vrais imitateurs de la nature, qui se sert toujours de ce
même agent, pour conduire tous les corps animés à la perfection de leur
prédestination naturelle, si elle n'en est empêchée par quelque cause
occasionnelle externe ou interne, qui interrompent ordinairement l'ordre,
l'économie & la conduite des ressors, qui maintiennent une agréable
harmonie dans tous les composés animés. Or c'est ce que Paracelse a fait en
nous apprenant la façon de préparer les liqueurs & des premiers êtres, parce
que cette opération sépare le subtil du grossier, qu'il conserve & qu'il exalte
les puissances séminales du composé, jusque à ce qu'elle l'ait rendu capable de
réparer les défauts des fonctions naturelles; afin qu'à l'exemple de ce grand
naturaliste, & que suivant les idées que nous avons données dans ce discours
que nous avons tracé, avant que de venir au détail des parties des végétaux &
de toutes les opérations auxquelles ils sont soumis par le travail de la Chimie,
que tous ceux qui s'adonnent à bon escient à ces belles préparations, soient
prévenus d'une connaissance générale de leurs actions, selon les théorèmes &
les notions que nous avons donnés, qu'ils approprieront par la direction de
leurs intentions à chaque végétable en particulier, & qu'ainsi l'Artiste puisse
satisfaire à soi-même; à l'illustration & à l'ennoblissement de sa profession, &
encore ce qui doit être son but principal, à l'entretien & au recouvrement de
la santé de son prochain.

SECOND DISCOURS.

Des sirops.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 154

Nous avons, ce me semble assez insinué la diversité de la nature des plantes &
de la différence de leurs parties dans le discours précédent, pour préparer
l'esprit de l'Artiste à reconnaître la vérité de ce que nous avons à dire dans
celui que nous commençons, pour réprimer & pour ôter, s'il est possible,
l'abus & la mauvaise préparation que la plupart des Apothicaires pratiquent
lors qu'ils travaillent à leurs sirops, qui sont ou simples ou composés: & qui
ne sont rien autre chose que du sucre ou du miel cuits en une certaine
consistance liquide, ou avec des eaux distillées, ou avec des sucs, ou encore
avec les décoctions des plantes entières, ou avec celle de leurs parties, comme
sont les feuilles, les fleurs, les fruits, les semences & les racines. Or comme
nous avons enseigné ci-devant da diversité de la nature de ces choses, pour y
avoir égard, lors que l'Artiste les veut distiller: c'est aussi là que nous
renvoyons l'Apothicaire qui veut devenir Chimiste, pour acquérir la même
connaissance, lors qu'il voudra bien faire ses sirops simples & les composés.
néanmoins comme je sais que tous les dispensaires commettent les mêmes
fautes en ce qui concerne les sirops, & qu'il n'y a eu qu'un Médecin chimique
qui ait osé entreprendre de les corriger; je me sens obligé de suivre l'exemple
de Monsieur Zuuelfer Médecin de l'Empereur, qui a fait des remarques très-
doctes sur tous les défauts de la Pharmacie ancienne, mais comme il écrit en
latin, & que de plus il raisonne en Chimiste, j'ai creu que j'étais obligé de
mettre au bon chemin ceux qui n'y entrent pas, à faute d'être Chimistes & de
ne savoir pas assez de latin pour entendre & pour suivre un Auteur si
admirable: & de plus d'exhorter ceux qui savent le latin & qui croient être
Chimistes, de ne point enfouir leur talent. mais au contraire de le faire valoir
au bien des malades, à l'honneur du Médecin & de la Pharmacie, là l'acquit de
leur conscience, & à leur profit particulier. Il faut pourtant que nous mettions
ici quelque exemples des fautes qu'on a commis par le passé; que nous
prouvions qu'on a failli, faute de n'avoir pas connu les choses comme il faut;
que nous enseignions enfin le moyen de mieux faire, & que nous donnions
les raisons positives & qui aient leur fondement dans la chose même & dans
la manière de travailler, pourquoi on aura mieux fait, & pourquoi on aura
réussi. Avant que de venir à la preuve à laquelle nous nous sommes engagés, il
est nécessaire que nous fassions voir à nu le but qu'ont eu les anciens & les
modernes en la composition des sirops simples & des composés, dont ils
nous ont laissé les descriptions dans leurs antidotaires & dans leurs
dispensaires. Tous les vrais amateurs de la Médecine ont cru de tout temps
qu'il fallait que les remèdes eussent trois conditions, à savoir qu'ils fussent
capables d'agir prestement, surement & agréablement: cito, tuto & jucunde.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 155

De plus, ils ont aussi travaillé pour faire que ce qu'ils préparaient se pût
conserver quelque temps avec sa propre vertu, afin qu'on y eut recours au
besoin. Voilà pourquoi ils ont composé tous leurs sirops & les autres remède
qui sont approchants de cette nature, avec du miel & avec du sucre, ou avec
tous les deux ensemble. Ils se sont donc servis de ces deux substances,
comme de deux sels balsamiques, qui fussent propres à recevoir & à
conserver la vertu des eaux distillées; comme celle de l'eau de roses dans leur
sirop ou julep alexandrin: celle des sucs des plantes ou des fruits, comme
celles du vin, du vinaigre, du suc de coings, de citrons, d'oranges, de grenades
& de beaucoup d'autres choses, dans les sirops qu'ils ont voulu que les
Apothicaires tinssent dans leurs boutiques. Celle des infusions des bois, des
racines, des semences & des fleurs, dont ils ont ordonné de faire les sirops: &
enfin celle des décoctions d'un bon nombre de toutes ces choses mêlées
ensemble, comme les aromats, les fleurs, les fruits mucilagineux, les semences
laitées, les racines glaireuses & celles qui sont douées de sels volatils, dont ils
nous ont donné la méthode, pour en faire les sirops composés. Mais comme
la plus grande partie de ceux qui ont prétendu de vouloir & de pouvoir
enseigner la Pharmacie & le modus faciende aux Apothicaires, n'ont pas eux-
mêmes connu la différence des matières, ni n'ont pas su les divers moyens
d'extraire leur vertu sans aucune perte, à cause qu'ils ignoraient la Chimie;
aussi ne se faut-il pas étonner si les Apothicaires qui les ont suivi & qui les
suivent encore tous les jours, ont péché & ont failli beaucoup plus
lourdement qu'eux, puisque pour l'ordinaire, ils ne font pas même exactement
ce qu'ils trouvent dans leurs livres. Il faut donc avoir recours à la Physique
chimique, qui nous prescrira les règles qui empêcheront dorénavant les
Médecins & les Apothicaires de commettre des fautes pareilles, s'ils prennent
la peine de les suivre: & s'ils profitent des exemples & des enseignements que
nous allons faire suivre, pour apprendre à bien méthodiquement faire les
sirops simples & les composés, sans que l'Apothicaire perde aucune portion
de la vertu qui réside dans le sel volatil sulfuré, & dans sel fixe des mixtes qui
entrent en leur dispensation. Nous commencerons par les sirops simples, &
cela par degrés, & premièrement par ceux qui sont composés des sucs qui
sont déjà dépurés d'eux-mêmes, ou qui se peuvent séparer, sans crainte que la
fermentation leur nuise, comme sont les sucs acides. après cela nous
parlerons des sirops, qui se font avec les sucs qui se tirent des plantes, qui
sont de deux natures; les uns sont inodores & qui participent d'un goût
vitriolique tartareux; & les autres ont de l'odeur & participent d'un sel volatil
sulfuré: ces deux sortes de sucs ont besoin de l'œil & de l'industrie de l'Artiste
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 156

pour en séparer les impuretés, sans aucune perte de leurs facultés, avant que
d'en faire les sirops, & c'est ce que l'Apothicaire ne fera jamais, qu'en suivant
les préceptes de la Chimie. En suite de cela nous finirons par la
démonstration des fautes qu'on a faites jusques ici, lors qu'on a travaillé aux
sirops composés, dont nous donnerons quelques exemples, afin que le tout
soit rendu plus sensible à celui qui se voudra rendre plus connaissant & plus
exact en son travail.

La manière de faire le sirop acéteux simple ou le sirop de vinaigre, à la façon


ordinaire & ancienne.

Prenez cinq livres de sucre clarifié, quatre livres d'eau de fontaine, & trois
livres de bon vinaigre de vin blanc. Cuisez le tour selon l'Art en consistance
de sirop. Il semble à voir cette nue & simple description qu'elle est toute
ingénue, toute nette & toute selon la nature & selon l'Art; mais il faut que
nôtre examen chimique sasse voir qu'il y a plus de fautes qu'il n'y a de mots,
& qu'elle est toute remplie d'absurdités, qui sont indignes d'un apprenti
Apothicaire chimique, & par conséquent encore beaucoup plus indigne de ce
célèbre & renommé Médecin Arabe Mesué, auquel on attribue l'invention de
ce sirop. Mais avant que d'entrer à faire les remarques de cette mauvaise façon
de faire, il faut que nous fassions connaître qu'elles vertus Mesué & ses
sectateurs, ont attribué à ce sirop & à l'oxymel simple, & pour qu'elles
maladies ils les ont employées, parce que cela ne servira pas peu à faire
reconnaître les mauvaises indications qu'ils ont prises, faute d'avoir bien
connu la nature des choses & le travail de la Chimie. Ils attribuent à ce sirop,
& non sans raison, la vertu & la faculté d'inciser, d'atténuer, d'ouvrir & de
mondifier: celle encore de rafraichir & de tempérer les chaleurs qui
proviennent de la bile, celle de résister à la pourriture & aux corruptions, &
finalement celle de chasser les urines & de provoquer la sueur. J'avoue que
tout cela est possible lors que ce sirop est bien fait; mais qu'il n'aura jamais
toutes ces belles vertus, s'il n'est préparé comme nous le dirons ci-après. j'ai
pris la description de ce sirop de la Pharmacopée d'Auxbourg comme de la
plus correcte qui se voit aujourd'hui; car si je l'avais pris de celle de Bauderon,
ou de quelqu'autre encore plus ancien, j'y ferais remarquer des absurdités
beaucoup moins tolérable que celles que nous allons faire voir. Qui a-t-il, je
vous prie, de plus mal digéré, que de commander de cuire cinq livres de sucre
avec quarante livres d'eau à un feu de charbons allumés & enflammés, &
d'écumer incessamment, jusques à la consomption de la moitié; sans l'avoir
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 157

clarifié auparavant, & puis d'y ajouter trois au quatre livres de vinaigre, pour
achever de cuire le tout en sirop, vu que le vinaigre possède aussi ses
impuretés & son écume, & qu'ainsi c'est à recommencer. Voilà néanmoins ce
que commande Bauderon. Les autres n'ont pas mieux réussi avec leur sucre
clarifié, & ne méritent pas moins d'avoir sur les doigts. Car l'expérience même
répugne à ce qu'ils prétendent: car cet axiome qui dit que frustra fit plura,
illud, quod aeque bené vel melius fieri potest per pauciora, montre
évidemment que c'est très-mal fait de mettre quatre livres d'eau avec avec le
sucre & le vinaigre pour les réduire en sirop: puis qu'outre que l'eau est ici
tout à fait inutile, je dis mêmes qu'elle y est absolument nuisible pour deux
raisons, la première, parce que ébullition de cette eau cause la perte de
beaucoup de temps, qui doit être précieux à l'Artiste; & la seconde, qui est
encore beaucoup plus considérable, est à cause que l'eau enlève avec soi en
bouillant longtemps, les parties les plus subtiles, les volatiles & les salines du
vinaigre, qui sont celles qui constituent la du vertu incisive & apéritive, qui est
propre & spécifique de ce sirop. Car je souhaiterais de grand cœur, qu'on me
pût dire à quoi quatre livres d'eau peuvent servir à ce sirop, qu'elle vertu elles
lui peuvent communique: car si on me dit que c'est pour servir à la
dépuration du sucre, & que c'était la pensée de Bauderon. Je demanderai la
raison pourquoi la Pharmacopée d'Auxbourg y demande aussi quatre livres
d'eau, puis qu'elle prescrit de prendre du sucre clarifié: tellement que je trouve
que les uns ni les autres n'ont aucune raison. C'est pourquoi il faut que ceux
qui voudront faire ce sirop comme il faut, avec toutes les vertus & les
puissances qui sont nécessaires, pour suivre l'intention des Médecins, le
fassent de la manière qui suit. Prenez une terrine de faïence de terre vernissée
ou de grès, que vous placerez sur un chaudron plein d'eau bouillante, que
nous appellerons le bain marie bouillant: mettez dans cette terrine deux livres
de sucre fin en poudre très-subtile, sur quoi vous verserez dix-huit onces de
vinaigre distillé dans une cucurbite de verre an sable, & rectifié au bain marie,
pour en tirer toute l'aquosité ou le flegme, comme nous l'enseignerons lors
que nous traiterons du vinaigre, agités le sucre & le vinaigre distillé ensemble
avec une spatule ou avec une cuiller de verre, jusques à ce que le tout soit
dissout & réduit en sirop, qui sera d'une juste consistance, qui sera de longue
durée, & qui aura toutes les vertus qu'on désire dans le sirop acéteux simple.
Je laisse à présent le jugement libre & le choix aussi de faire ce sirop à
l'antique ou à la moderne, & je sais que ceux qui connaitront les choses,
suivront toujours la raison & l'expérience qui conduisent à faire citius, tutius,
& jucundius; c'est à dire plus prestement, plus surement & plus agréablement:
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 158

afin de faire voir que la Chimie est & sera toujours la belle école de la vraie
Pharmacie. Pour la fin de cet examen, notez en passant, que neuf onces de
liqueur claire de soi même ou clarifiée, selon les préceptes de l'Art, sont
suffisantes pour réduire une livre de sucre en consistance de sirop, par une
simple dissolution à la chaleur du bain vaporeux; afin que cela serve de
remarque générale, lors que nous parlerons des autres sirops simples ou
composés.

La façon générale de faire comme il faut les sirops des sucs acides, des fruits,
comme ceux du suc de citrons, d'oranges, de cerises, de de grenades, d'épine
vinette, de coings, de groseilles, de framboises, de pommes & c.

Nous n'avons pas beaucoup de remarques à faire sur ces sirops, parce que ce
sont ceux où la Pharmacie ordinaire pèche le moins; si est-ce que comme il y
a quelque petite observation que nous jugeons nécessaire à l'instruction de
nôtre Apothicaire chimique, nous ne 'avons pas voulu négliger. Prenez donc
celui qu'il vous plaira de ces fruits, dont vous tirerez le suc artistement, selon
la nature de chacun d'eux en particulier, avec cette précaution de ne se servir
d'aucun vaisseau métallique pour les recevoir; & qu'on ait aussi grand soin de
séparer les grains & les semences de ces fruits, tant à cause qu'il y en a qui
sont amers, qu'à cause aussi qu'il y en a qui ont la semence mucilagineuse &
glaireuse; & qu'ainsi cela ferait acquérir un goût étranger aux sucs, ou une
viscosité qui nuirait à la perfection du sirop. Et pour les fruits qui doivent être
râpés pour en tirer le suc, il faut avoir des râpes d'argent, ou de celles qui sont
faites d'une fer blanc qui soit bien net & bien étamé, car le fer communique
très-facilement son goût & la couleur à la substance du fruit acide, ce que
font aussi le cuivre, l'airain ou le laiton. Tout cela ayant été observé avec
exactitude, il faut laisser dépurer les sucs qui sont liquides d'eux-mêmes,
jusques à ce qu'ils aient posé une certaine limosité & des corpuscules ou des
atomes, qu'on séparera par la filtration. Mais pour ce qui est des sucs des
fruits qui sont d'une substance molle, lente & visqueuse, il faut laisser
affaisser & comme fermenter leurs sucs en quelque lieu frais, & séparer après
le suc qui se fait le plus clair de soi-même, & qui surnage dessus le reste,
parce que si on fait autrement, on fera plutôt une gelée qu'un sirop. après que
toutes ces sortes de sucs seront bien & dument préparés, comme nous
venons de le dire: il faut les mettre dans une cucurbite de verre au bain marie,
& les évaporer jusques à la consomption du tiers, ou même de la moitié. Or
on ne doit pas craindre que cette façon d'agir fasse perdre quelque portion de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 159

l'acidité du suc, puis qu'au contraire cela l'augmentera, vu que l'acide demeure
toujours le dernier, & qu'il ne s'évapore que le flegme ou l'aquosité inutile, &
que de plus cette opération servira pour séparer ce qu'il y pourrait rester de
féculence dans le suc: car on doit remarquer que deux heures de digestion au
bain marie dépureront plutôt va suc que trois jours d'insolation du même suc:
mais ce qui est encore de plus notable, c'est que les sucs qui sont dépurés de
cette façon, ne se moisissent que très-rarement, & qu'on les peut conserver
beaucoup plus longtemps que la autres sans aucune altération. Pour ce qui est
de la préparation du sirop, il faut suivre le modus faciendi, que nous avons
donné ci-devant au sirop acéteux, c'est à savoir qu'il faut prendre neuf onces
de suc bien préparé pour une livre de sucre en poudre, ou pour le même
poids de sucre qui soit cuit en électuaire solide ou en sucre rosat, & les faire
dissoudre à la chaleur du bain vaporeux, dans des vaisseaux de terre vernissée
ou dans du verre, sans jamais se servir d'aucun vaisseau métal, lorsqu'on
maniera des acides. Comment il faut faire les sirops des sucs qui se tirent des
plantes, tant de celles qui sont inodores, que le celles qui sont odorantes, avec
les remarques nécessaires à leurs dépurations. Nous avons ici trois sortes de
plantes à considérer, & par conséquent trois sortes d'exemples à donner pour
en bien faire les sirops, avec la conservation de leur vertu propre &
essentielle, ce que nous partagerons en trois classes. La première sera des
plantes inodores succulentes, telles que sont les espèces d'oseille, la chicorée,
la fumeterre, la mercuriale, le pourpier, la bourrache, la buglosse, le chardon
bénit & les autres de pareille nature. La seconde sera de l'odeur, mais donc le
suc est rempli d'un esprit & d'un sel volatil très-subtil, telles que sont les
plantes antiscorbutiques, comme le cochlearis, les cressons, les espèces de
sium, de moutarde & de mourtadelle, la berle & le pourpier aquatique, qu'on
appelle beccabunga. Et la troisième sera des plantes qui sont odorantes &
succulentes, telles que sont la bétoine, l'hysope, le scordium, l'âche, le persil,
l'eupatoire, & les autres de même catégorie. Comment on fera les sucs & les
sirops des plantes de la première classe. Il faut prendre la plante dont vous
voudrez tirer le suc, que vous couperez menu, puis la battrez au mortier ou de
pierre, vous la presserez avec tout le soin & les observation, que nous avons
données dans les discours que nous avons fait ci-devant sur les eaux distillées
de ces mêmes plantes, & lors que le suc sera bien dépuré au bain marie, &
qu'on en aura tiré une suffisante quantité de flegme ou d'eau, qui est de trois
parties en tirer deux par la distillation, & alors il faut mêlerez une livre &
demie de sucre avec une livre de ce suc ainsi dépuré & distillé, & les cuire
ensemble, jusques en consistance de sucre rosat, qu'il faudra décuire &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 160

réduire en sirop, avec six ou sept onces de l'eau que vous aurez retirés du suc
par la distillation au bain marie; ainsi vous aurez un sirop qui sera doué de
toutes les vertus de la plante, & lors que vous voudrez faire des aposémes ou
des juleps, vous mêlerez une once ou deux de l'un de ces sirops avec trois ou
quatre onces de son eau, que cous appliquerez aux maladies, selon les vertus
& les qualités qu'on attribue à cette plante. Notez qu'on peut garder ces sucs
ainsi dépurés par la distillation une ou deux années sans aucune corruption, à
cause qu'ils sont suffisamment chargés du sel essentiel nitro-tartareux de ces
plantes: mais qu'il faut néanmoins les couvrir avec de l'huile, pour empêcher
la pénétration de l'air, qui est le grand altérateur de toutes choses, & qu'il faut
aussi les tenir en un lieu qui ne soit ni trop humide, ni trop sec.

Comment on fera les sucs & les sirops des plantes de la seconde classe.

Il faut tirer le suc de ces plantes avec les mêmes précautions que nous avons
enseignées lors que nous avons parlé des esprits des plantes, de leurs eaux
distillées & de leurs extraits, où nous renvoyons l'Artiste, pour éviter la
répétition inutile & ennuyeuse. Mais comme nous avons déjà dit plusieurs fois
que les plantes antiscorbutiques étaient composées de parties subtiles, &
qu'elles avaient en elles un esprit salin qui est volatil, mercuriel & sulfuré, qui
s'évanouit & qui s'envole facilement, aussi faut-il que l'Apothicaire chimique
travaille soigneusement & diligemment à leur préparation, lors qu'il aura une
fois commencé. afin qu'il ne perde pas par sa négligence, ce qu'il doit
conserver avec étude, & qui ne se peut plus recouvrer, lors qu'il est une fois
échappé. Voici donc la seule différence qu'il y a de la préparation de ces sucs
& de ces sirops avec les précédents. C'est que lors qu'on les distille au bain
marie, il faut avoir un égard très-judicieux, de recevoir à part cinq onces de la
première eau, qui montera de chaque livre de suc, parce que ces cinq onces
auront enlevé avec elles la portion de l'esprit & du sel volatil d'une livre de
suc: vous continuerez en suite la distillation jusques à ce que vous ayez retiré
la moitié de l'humidité de vôtre suc, alors vous cesserez & mettrez une livre
de ce suc avec une livre & demie de sucre, que vous cuirez en sucre rosat, &
que vous réduirez en sirop, par une simple dissolution à froid, avec six ou
sept onces de l'eau spiritueuse & subtile, qui est montée la première, & que
vous aurez réservée à cet effet; ainsi vous aurez un sirop rempli se prouvera
manifestement par l'odeur & par le goût: mais principalement par les beaux
effets qu'il produira dans toutes les maladies scorbutiques, soit que vous le
donniez seul ou mêlé avec la seconde eau que vous aurez réservée. Vous
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 161

pourrez aussi garder de ces sucs pour en être fourni en la nécessité, au temps
que les plantes ne sont pas en vigueur, y apportant les précautions requises à
cet effet.

Comment on fera les sucs & les sirops des plantes de la troisième classe.

Nous ne ferons pas ici de redites creuses & vaines, puis qu'il suffit que nous
disions qu'il faut que l'Artiste prépare son suc, comme il le doit, pour en faire
ce que nous allons faire suivre. Lors que vous aurez le suc de quelqu'une de
ces plantes odorantes, il faut le mettre au bain marie pour le dépurer par une
simple & pente digestion, afin d'en séparer les fèces & l'écume qui surnage.
après avoir coulé ce suc à froid par le banchet, il faut en prendre quatre livres
& les mettre dans une cucurbite qui ait un chapiteau aveugle, ou un vaisseau
de rencontre qui joigne bien exactement, il faut mettre dans ce suc une livre
& demie des sommités & des fleurs de la même plante, qui ne soient point
battues au mortier, mais qui soient simplement coupées fort menu avec des
ciseaux, puis il faut fermer les vaisseaux & les lutter avec de la vessie trempée
dans du blanc d'œuf battu, & les mettre au bain marie, à une chaleur lente
vingt-quatre heures durant, après quoi il faut ôter le dessus du vaisseau & y
appliquer un chapiteau qui ait un bec, afin de tirer de ce suc empreint de la
nouvelle vertu de sa plante, vingt onces d'une eau spiritueuse & très-odorante,
cela fini, il faut cesser le feu & presser ce qui reste au fonds de la cucurbite, &
le garder jusques à ce que vous ayez fait ce qui suit. mettez les vingt onces
d'eau odorante dans un vaisseau de rencontre, à laquelle vous ajouterez
encore dix onces de nouvelles sommités de la plante, sur laquelle vous
travaillez, que vous luterez & ferez digérer à la lente chaleur du bain le temps
d'un jour naturel, qu'il faut laisser refroidir & presser cela doucement, afin
qu'il ne soit pas trouble, & le garder jusques à ce que vous ayez fait bouillir ce
qui vous était resté avec le marc de l'expression, & que vous l'ayez clarifié
avec des bancs d'œufs, & cuit avec trois livres de sucre, en consistance de
tablettes, qu'il faudra décuire à froid ou seulement sur l'eau tiède, avec les
vingt onces de vôtre eau odoriférante, qui contient la vertu mumiale &
balsamique de la plante, & vous aurez un sirop auquel il n'y manquera rien de
ce qu'il doit avoir, pour suivre nettement l'intention de la nature & celle de
l'Art. Mais il me semble que j'entends la plupart des Apothicaires, qui diront
que c'est allonger la méthode de faire les sirops, & que personne ne voudra
récompenser la peine qu'ils se donneront à bien faire: Que de plus ils seront
obligés de faire les frais d'un bain marie & des vaisseaux de verre, qui sont
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 162

nécessaires à la digestion & à la distillation, que ces vaisseaux sont fragiles, &
qu'ainsi tout cela joint ensemble, rehaussera le prix du remède: Que mêmes il
y en aura d'autres qui ne seront pas si circonspects, qui donneront leurs sirops
au prix commun, que le peuple court au meilleurs marché, sans connaissance
de la bonté de la chose, & que par ce moyen la boutique se déchalandera. Il
faut répondre à toutes ces objections, qui ne sont pas sans quelque
fondement. Et premièrement pour ce qui est du bain marie, il n'étonnera que
par son nom, ceux qui ne savent ce que c'est: car ce n'est qu'un chaudron, qui
leur pourra servir à toutes les nécessités de la boutique. Secondement pour les
vaisseaux, ne sont-ils pas obligés d'en avoir pour d'autres distillations, s'ils se
veulent acquitter d'autres distillations, s'ils se veulent acquitter dignement de
leur vocation, ou au moins en faire le semblant: Que s'ils en appréhendent la
rupture, ils pourront avoir des cucurbites de grès & de faïence pour les acides,
& de celles de cuivre étamé pour les autres matières; il y aura néanmoins
encore un inconvénient, qui est qu'ils ne pourront pas juger de la dépuration
des matières, ni de la quantité qui demeure, non plus que de la consistance, à
cause de l'opacité des vaisseaux. Mais la dernière considération doit
l'emporter par dessus toutes les autres: car chacun est obligé par le serment
qu'il a presté lors de la maitrise, de faire sa profession avec toute l'exactitude
requise & à l'acquit de sa conscience. Il faut donc que ce dernier but prévaille
par dessus tout le reste, & qu'il serve d'aiguillon & d'amorce à bien faire: car
ceux qui le feront de la sorte trouveront le support de Messieurs les
Médecins, qui recommanderont leurs boutiques; & lors que les honnêtes gens
seront informés de leur candeur & de leur assiduité au travail, ils
contribueront de grand cœur à récompenser la vertu de ceux qui travailleront
aux médicaments, qui sont capables de conserver leur santé présente, & de
faire renouveler celle qui sera perdue ou altérée. Continuons donc à faire voir
le défaut de l'ancienne Pharmacie, & ne nous contentons pas de prouver
qu'on à mal fait : mais enseignons comme il faut mieux faire. Pour cet effet, il
faut que nous donnions encore trois exemples des sirops simples, qui seront
ceux des fleurs odorantes, des écorces de même nature, & ceux des aromats :
afin que lors que les Apothicaires cuiront des sirops de cette sorte, on sente
point leurs boutiques de trois ou quatre cens pas, ce qui témoigne la perte de
la vertu essentielle des parties volatiles & sulfurées des substances des fleurs
& des écorces odorantes & celle des aromats : si ce n'est que ces Apothicaires
veuillent faire sentir leurs boutiques de bien loin, par une politique vaine, qui
est néanmoins très dangereuse & très dommageable à la société civile. Et
comme les contraires paraissent beaucoup mieux lors qu'ils sont opposés:
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 163

nous diront premièrement, comment on a mal fait, secondement pour quoi


on a mal fait: pour en troisième lieu enseigner & faire comprendre les moyens
de mieux faire.

La façon ancienne de faire la sirop de fleurs d'orange.

Prenez une demie livre de fleurs d'orangers récentes : faites-les infuser dans
deux livres d'eau claire & nette qui soit chaude, durant l'espace de vingt-
quatre heures: après quoi faites-en l'expression, & réitérez encore la même
infusion deux fois avec une demie livre de nouvelles fleurs à chaque fois.
L'expression & la colature faite, cuisez vingt onces de cette infusion en sirop
avec une livre de sucre très-blanc: Notez ici une fois pour toutes, que je
n'entends pas ici le poids médicinal; mais que j'entends le poids ordinaire des
Marchands, qui est de seize onces la livre. Avant que de faire voir le défaut de
ce récipé, il faut que nous disions les vertus qu'on attribue au sirop qui en
provient, afin que nous fassions mieux connaître qui a tort, ou qui a droit. On
dit donc que ce sirop réjouit merveilleusement le cœur & le cerveau, qu'il
restaure les esprits, qu'il provoque les sueurs; qu'il est par conséquent très-
salutaire contre les maladies malignes & pestilentes, parce qu'il chasse & qu'il
pousse ce qui est infecté de ce venin, du centre à la circonférence, & en fait
paraitre les tâches les marques. Tout cela peut être vrai, si ce sirop est bien
fait: mais on est frustré de ces nobles effets par la mauvaise façon que nous
venons de décrire. Parce qu'il ne reste à ce sirop qu'une amertume ingrate, qui
lui vient de son sel matériel & grossier, au lieu de cette pointe agréable au
goût ; & de ce fumet subtil & délicat qui se discerne par l'odorat : qui est
proprement la marque que ce sirop n'est pas privé de son sel volatil sulfuré,
dans lequel résident toutes les vertus qu'on en espère. Mais la coction de ce
sirop, qui ne se peut faire sans bouillir, emporte toute cette vertu subtile, ce
qui est cause qu'il ne répond pas aux indications du savant & de l'expert
Médecin, & encore moins à l'espérance du malade.

La façon de faire chimiquement &comme il faut le sirop de fleurs d'oranges.

Prenez une livre & demie de fleurs d'oranges, qui auront été cueillies un peu
de temps après le lever du Soleil, mettez-les dans une cucurbite de verre & les
arrosez de douze onces de bon vin blanc, & d'autant d'excellente eau de
roses, couvrez le vaisseau de son chapiteau,dont vous luterez très-exactement
les jointures, placés-le au bain marie, & en retirez par la distillation faite avec
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 164

un feu, que vous augmenterez par degrés, huit onces d'esprit ou d'eau
spiritueuse, qui sera très-odorante & très-subtile, que vous garderez à part :
continuez le feu & tirez une seconde eau, jusques à peu prés de la sécheresse
de vos fleurs, après cela cessez le feu & faites bouillir les fleurs qui vous sont
restées dans deux livres d'eau commune, jusques à la consomption d'une livre,
pressez cette décoction qui est remplie de l'extrait & du sel fixe des fleurs,
clarifiez-là avec les blancs d'œufs, & la cuisez en consistance de sucre rosat
avec une livre de sucre, que vous décuirez après avec les huit onces d'eau
spiritueuse, & cela à froid, & vous aurez le vrai sirop de fleurs d'oranges,
pleinement rempli de toutes leurs vertus. La seconde eau que vous aurez tirée
servira d'eau cordiale & alexitaire pour y mêler le sirop, lorsque le Médecin
l'ordonnera. Cette préparation servira de modèle pour faire les sirop des
autres fleurs, qui sont ou qui approchent de la nature des fleurs d'oranges.
Suivons à présent par l'exemple du sirop des écorces odorantes, & prenons
celle du citron.

L'ancienne façon de faire le sirop de l'écorce du citron.

Prenez une livre de l'écorce extérieure des citrons récents: deux drachmes de
graine d'écarlate ou de Kermès, & cinq livres d'eau commune ; faites cuire &
bouillir le tout ensemble, jusques à la consomption de deux parties, coulez ce
qui reste, & y ajoutez une livre de sucre, que vous réduirez à la juste
consistance de sirop, que vous aromatiserez avec quatre grains de musc. Voilà
leur manière d'ordonner & de faire, qui est tout à fait indigne d'un bon &
d'un vrai Physicien, comme nous le ferons voir par les vertus qu'ils attribuent
à ce sirop, & par la confession ingénue qu'ils font, que la bonne odeur lui est
tout à fait nécessaire pour l'élever & le faire parvenir jusques au haut point
des vertus qu'ils lui attribuent. Qui sont telles, de fortifier l'estomac & le
cœur: de reboucher & de corriger les humeurs pourries, corrompues &
puantes du ventricule: d'ôter la mauvaise haleine; de résister aux maladies
venimeuses & pestilentes, de remédier à la palpitation ou aux battements du
cœur, & de dissiper la tristesse. Toutes ces vertus sont propres & essentielles
au sel volatil sulfuré de l'écorce du citron, comme le témoigne très-dignement
son odeur & son goût. Mais voyons, je vous prie, comment ces prétendus
Maitres s'imaginent de pouvoir introduire & conserver ce goût & cette odeur
dans le sirop dont il est question, ou dedans un julep de sucre & d'eau cuits
ensemble en consistance de sirop. Ils ordonnent de mettre dans l'un ou dans
l'autre une quantité judicieuse de l'écorce extérieure du citron, sans dire si ce
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 165

sera à chaud ou à froid, vu que quand mêmes ils auraient eu cette précaution,
encore ne servirait elle rien: car si c'est à chaud qu'on y met l'écorce, son
fumet & son esprit volatil s'évanouiront aussitôt, & ne laissera qu'une odeur
& qu'un goût de térébenthine : & si c'est à froid, la viscosité & la lenteur du
sirop, qui est chargé de l'amertume & de l'extrait de l'écorce précédente, ne
pourra pas recevoir, ni ne sera capable d'extraire cette puissance qu'on y veut
introduire encore qu'elle soit très-subtile de soi-mêmes. Ils auraient
néanmoins beaucoup mieux fait, s'ils avoient prescrit à l'Apothicaire de
presser entre ses doigts des zestes d'écorce de citron, & de faire entrer cette
humidité spiritueuse & oléagineuse dans du sucre très-fin réduit en poudre
très-subtile, jusques à ce qu'il commençât à se fondre, & alors achever la
dissolution de ce sucre avec un peu de suc de citrons bien filtré, & ainsi
aromatiser leur sirop tout cuit avec cette agréable liqueur, Mais cette manière
d'agir n'est pourtant pas encore digne d'un Artiste ou d'un Apothicaire
chimiste, il y procèdera donc de la sorte qui suit.

La manière de faire artistement le sirop des écorces du citron.

Prenez une demie livre de l'écorce extérieure & mince des citrons nouveaux,
hachez là fort menu avec des ciseaux ou avec un couteau ; mettez-là dans une
cucurbite de verre, & l'arrosez avec une livre & demie de bon vin blanc, ou ce
qui sera encore mieux avec autant de bonne malvoisie ou de bon vin
d'Espagne; tenez cela quelque peu de temps en digestion, retirez par la
distillation que vous ferez avec les précautions que nous avons dites, dix ou
douze onces d'eau spiritueuse ou d'esprit très subtil & très-odorant, sans autre
addition, si c'est pour les femmes, à cause de la matrice, qui ne peut souffrir
l'odeur du musc ni le goût de l'ambre. Mais si c'est pour des hommes, ou
pour des femmes qui ne soient pas sujettes aux passions hystériques, mettez
dans le bec du chapiteau qui servira à cette distillation, un nouet de toile de
soie crue, qui contiendra une demie once de graine de kermès, qui ne soit , ni
surannée ni vermoulue; huit grains d'ambre-gris & quatre grains de musc ; &
ainsi les premières vapeurs qui sont très-subtile, très-pénétrantes & très-
dissolvantes, étant condensées en liqueur qui distillera par ce bec,
emporteront avec elles, la teinture, la vertu, l'essence & l'odeur de ces trois
corps, dont tout le reste sera empreint & parfumé. Mettez en suite en
digestion à froid encore trois onces d'écorce de citron qui ne soit que
superficielle, mince & subtile, &qui soit coupée bien menu, dans l'eau
spiritueuse que vous avez tirée la première : coulés cette macération à travers
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 166

un linge net & fin sans expression & le gardez dans une fiole qui soit bien
bouchée ; jusques à ce que vous ayez fait bouillir dans deux livres d'eau
commune l'écorce qui vous est restée de la distillation & encore celle de
l'expression, tant que la liqueur soit réduite à la moitié, que vous presserez,
clarifierez & cuirez en sucre rosat, avec une livre de sucre très-blanc ; qu'il
faut après cela décuire en consistance de sirop, avec la quantité requise de
l'eau spiritueuse essensifiée. Il faut garder ce sirop avec soin, parce qu'il est
autant ou plus utile durant la santé, que pendant la maladie ; car une cuillerée
de ce sirop mêlée avec du vin blanc ou avec du sucre & de l'eau, composent
ensemble une limonade très-agréable & très-odoriférante, ceux qui voudraient
rendre cette boisson d'une agréable acidité, pourront y joindre du jus de
citron, ou bien quelques goutes d'aigre de soufre ou d'esprit de vitriol, si c'est
dans la maladie, pourvu que ce soit de l'ordre d'un bon Médecin. Ce sirop
donnera aussi l'exemple de faire comme il faut celui de l'écorce d'orange, qui
n'est pas moins utile que le précédent, & principalement pour les femmes, &
pour ceux qui sont sujets aux indigestions & aux coliques. Continuons nôtre
troisième exemple des sirops des aromats.

Comment on a fait communément le sirop de cannelle.

Prenez deux onces & demie de cannelle fine & subtile, c'est à dire qui ait un
goût pénétrant & piquant, mettez-là en poudre grossière, & la digérez en un
lieu chaud dans une cucurbite de verre avec deux livres de très-bonne eau de
cannelle l'espace de vingt-quatre heures, que le vaisseau soit si bien bouché
que rien ne puisse expirer. Ce temps passé faites-en la colature & l'expression,
puis remettez deux autres onces & demie de nouvelle cannelle en infusion,
autant de temps que la précédente que vous garderez, & continuez ainsi
jusques à quatre fois; gardez cette infusion empreinte des vertus de la cannelle
à part, puis Prenez la cannelle qui reste des expressions, & versez dessus une
livre de malvoisie, ou de quelqu'autre vin généreux & fort, faites-en aussi
l'infusion, puis en tirez toute la liqueur par une forte expression, que vous
joindrez à l'infusion précédente, avec deux onces de très-odorante eau de
roses & une livre de sucre, & les cuirez ensemble en sirop dans un pot de
terre bien couvert. Je sais qu'il n'y a personne qui connaisse tant soit peu la
cannelle, & les parties qui fournissent & qui contiennent ses vertus, comme
aussi celles des autres aromats, & principalement celles du girofle: qui ne
s'étonne & qui ne hausse les épaules de pitié, lors qu'on lira cette sotte & cette
absurde description, d'un des plus nobles sirops & des plus excelles qu'un
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 167

Apothicaire puisse faire ou puisse tenir dans sa boutique, & que ses Auteurs
destinent à la récréation & au rétablissement des esprits vitaux; à réveiller & à
ramener la chaleur & la vie au cœur & à l'estomac, lors qu' elle en a été
chassée par quelque froidure mortelle, qui corrige aussi la puanteur de la
bouche & celle du ventricule, qui aide à la digestion, & qui en fin est capable
de réparer & de conserver universellement toutes les forces du corps. Je sais,
dis-je, que pour peu qu' une personne soit versée dans la distillation, & dans
l'extraction de la substance éthérée des aromats & particulièrement de la
cannelle, qui n'ait une secrète horreur de voir des manquements si grossiers,
dans un dispensaire, ou tant de graves Docteurs ont mis la main. Toutes les
vertus qu'on attribue au sirop de cannelle sont vraies & réelles, pourvu
qu'elles y soient conservées: mais examinons un peu, je vous prie, & voyons
de quelle belle & judicieuse précaution les Auteurs se servent pour cet effet.
Ils ordonnent à l'Apothicaire de cuire ce sirop dans un pot de terre qui soit
exactement bouché; mais considérez, qu'en même temps qu'ils prescrivent la
clôture du vaisseau, qu'ils veulent qu'on fasse cuire ce qu'il contient en
consistance de sirop, ce qui ne se peut faire que par l'évaporation lente de la
liqueur superflue, ou par son ébullition. Que si le couvercle du pot dans
lequel on le cuira, a un rebord qui entre en dedans & qui soit juste ; qu'il
ferme exactement ce pot & que les jointures en soient bien lutées, afin qu'il
ne se puisse faire aucune expiration, l'Artiste ou l'Apothicaire ne parviendront
jamais à leur but, qui est de faire un sirop, comme on le leur a ordonné, puis
qu'il se fera une circulation perpétuelle des vapeurs du bas au haut ; car ce qui
s'élèvera du bas se condensera au haut du couvercle & retombera, sans
espérance d'acquérir par ce moyen la consistance d'un sirop. Il faut donc
nécessairement qu'il se face de l'expiration, voire mêmes de l'ébullition, pour
consumer deux livres & demie de liqueur surabondante pour la consistance
du sirop. Or ne serais ce pas un grand dommage & une perte très-
considérable, de laisser aller en l'air inutilement deux livres & demie &
davantage d'une eau spiritueuse, d'une odeur très-soyeuse, d'un goût très-
délicieux & d'une très-grande efficace. Il n'y a pourtant que la Chimie qui soit
capable de réparer ces défauts, puis qu'elle nous fait connaître que la cannelle
possède en soi, comme aussi les autres aromats, un sel volatil sulfuré si subtil,
que la moindre chaleur est capable de l'extraire & de le chasser, si l'Artiste
n'observe avec exactitude de boucher comme il faut, non seulement les
jointures de l'alambic; mais aussi celles du bec, à l'endroit qu'il joint à
l'embouchure du récipient, autrement il perdra le plus subtil & le plus efficace
de l'esprit salin de la cannelle, qui est accompagné de celui de la malvoisie, ou
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 168

de celui quelqu'autre vin qu'on y aurait substitué. Poursuivons de faire voir,


jusques où va l'impertinence de ceux qui ont fait cette description, par
l'addition de deux onces de très-bonne eau de roses sur dix onces de cannelle,
sur deux livres de très-bonne eau de cet aromat, & fur une livre de malvoisie:
& ce qui est encore plus badin; c'est qu'il faut que l'odeur de cette eau se
perde avec la partie subtile & volatile des autres. Mais on pourra m'objecter
que le sucre qui est un sel végétable, de la nature moyenne entre le fixe & le
volatil, sera capable de retenir à soi l'esprit & le sel volatil de la cannelle, &
qu'ainsi c'est à tort que je déclame contre ce sirop, puis que ce moyen
unissant est capable de conserver la vertu de ce qui entre dans sa
composition. Cet argument semble avoir de la force, & en a mêmes
beaucoup. Nous ferons pourtant voir la vérité sans la détruire, & cela par la
distinction qui suit. Nous distinguons donc entre le sucre chaud & entre le
sucre froid. Car nous confessons bien que le sucre réduit en poudre subtile,
est capable de recevoir en soi les huiles éthérées des aromats, & encore toutes
les autres huiles distillées, qu'il est mêmes capable de les unir & de les mêler
indivisiblement, avec les esprits & avec les eaux, ce qui n'est pas un des
moindres secrets de la Chimie: mais nous nions absolument que cette union
& ce mélange se puissent faire à chaud, non pas à la moindre chaleur; & par
conséquent encore beaucoup moins à cella qui est nécessaire à la cuite d'un
sirop, où il est besoin d'évaporer plus de deux livres de liqueur superflue.
Nous avons été obligés à la déduction de tout ce que dessus, pour faire voir la
vérité de plus en plus, & pour faire connaître très-évidemment la belle &
l'absolue nécessité de la Chimie, puis qu'il n'y a que cette seule maitresse qui
puisse enseigner à bien faire toutes les préparations de la pharmacie.

Comment il faut faire le sirop de cannelle selon les préceptes de la Chimie.

Ce sirop servira de règle pour bien faire tous les autres sirops des aromats,
dont il n'est pas besoin que nous donnions les recettes, puisque la présente
servira pour tous. Prenez dix onces de très-bonne cannelle que vous couperez
menu, & la mettrez dans une cucurbite de verre, sur laquelle vous verserez
trois livres de bon vin d'Espagne ou de malvoisie, ou mêmes de quelqu'autre
vin qui soit fort & généreux, & une livre de très-bonne eau de roses, couvrez
la cucurbite de son chapiteau, dont il faut lutter exactement les jointures,
mettez-là au bain marie, & lui adaptés un récipient, que vous luterez aussi
avec le bec de l'alambic, donnez un petit feu de digestion durant douze
heures; puis donnez le feu de distillation, en sorte que les goutes se suivent
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 169

l'une l'autre, sans néanmoins que le chapiteau s'échauffe trop: mais qu'on y
puisse souffrir la main sans peine; continuez ainsi tant que la cannelle paroisse
sèche; cessez alors & mettez cette cannelle à part. Réitérez ce que vous aurez
fait avec autant de cannelle, versant dessus l'eau que vous aurez retirée &
distillées comme auparavant, faites cela la troisième fois, & quand vous aurez
achevé, mettez vôtre eau dans une bouteille, que vous boucherez avec du
liège ciré, & la couvrirez avec de la vessie mouillée, afin qu'elle n'exhale pas le
meilleur & le plus subtil de sa vertu. Prenez en suite toute la cannelle qui vous
est restée, mettez-là dans la cucurbite, & versez dessus quatre livres d'eau
commune, couvrez-là de son chapiteau, lutez & distillez au sable & en retirez
une livre & demie, afin que s'il était resté quelque substance volatile &
virtuelle dans la cannelle, vous le retiriez sans le perdre: cette dernière eau
servira dans le laboratoire pour la dernière lotion des magistères & des
précipités, comme aussi à l'extraction de quelques teintures. Faites bouillir en
suite la cannelle au sable sans chapiteau, parce qu'il n'y a a plus rien à espérer.
Coulez & pressez toute la liqueur, qui est empreinte de l'extrait & du sel fixé
de la cannelle, clarifiez-là & la cuisez en tablettes avec deux livres de sucre fin,
qu'il faudra décuire à froid avec une livre de l'eau spiritueuse que vous aurez
réservée; il faut mettre aussi-tôt ce sirop dans une bouteille qui soit bien
bouchée, afin qu'il ne perde pas ce qu'on aura conservé avec tant de travail.
C'est un trésor dans toute sortes de faiblesses: mais principalement dans les
accouchements longs & difficiles, où les femmes sont épuisées de leurs
forces, & par conséquent elles sont privées de la meilleure partie de leurs
esprits & de leur chaleur naturelle, si bien qu'il est nécessaire de refournir ces
pauvres languissantes de nouveaux esprits & de chaleur: comme il n'y a point
de végétable qui en possède davantage que la cannelle, & principalement lors
qu'elle est animée de l'esprit du vin, tout cela se trouve concentré dans ce
sirop avec un agrément admirable, si bien qu'il est capable de produire tous
les effets que nous lui avons attribués. La dose est depuis une demi, jusques à
une & deux cuillerées. Ceux qui désireront rendre ce sirop encore plus
excellent, mettront dans le bec du chapiteau un scrupule d'ambre gris mêlé,
avec une drachme de vrai bois d'aloé réduit en poudre, & repasseront une
demie livre de leur excellente eau de cannelle par la distillation, dont ils feront
le sirop, qui sera beaucoup plus efficace. Il faut que nous achevions ce
discours des sirops, par les remarques & les observations que nous ferons sur
les sirops composés: parce que comme ils sont destinés à différents usages,
aussi sont-ils composés de différentes matières, qui demandent aussi une
différente manière de les préparer. Mais avant que d'entrer en matière, il faut
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 170

que nous disions quelque chose qui puisse frapper l'esprit du lecteur, afin
qu'il nous puisse mieux entendre, & que cela soit aussi plus capable d'instruire
ceux qui se dédient à l'étude de la belle Pharmacie. Et pour commencer je
dirai: que les Philosophes naturels, qui sont ceux qui jugent le plus sainement
des choses; assurent que tout ce qui reçoit, reçoit à sa façon de recevoir, &
non pas à la façon de celui qui est reçu, & qui doit introduire quelque qualité
nouvelle dans celui qui reçoit. Si cet axiome philosophique est vrai en soi,
comme personne de jugement sain n'en doutera: c'est ici particulièrement que
nous en ferons voir la vérité. Parce que l'Apothicaire ne peut faire aucun sirop
composé, qu'il ne face l'extraction de la vertu & des teintures de diverses
choses, qui doivent être reçues dans quelque liqueur, qui est ce que les
Chimistes appellent ordinairement Menstrue. Or de quelque nature que soit
ce menstrue ou cette liqueur, elle ne se peut charger ni s'empreindre de la
teinture, ou de l'essence de quelque végétable, de quelque animal, ou de
quelque minéral que ce soit, que selon sa manière de recevoir, qui ne peut être
autre que selon le poids de nature; n'est autre chose que la portée & la
quantité suffisante de la matière plus subtile du corps qu'on extrait, dont le
menstrue est chargé: & lors qu'il en est ainsi saoulé & rempli, soit à froid ou à
chaud, il est impossible à l'Art de lui en faire prendre davantage; parce que
comme nous avons dit, il est chargé selon le poids de nature, qu'on ne peut
outre passer, si on ne veut tout gâter, ou qu'on ne perde inutilement les
choses ; car Est modus in rebus, sunt certi denique fines, Quos ultra, citraque
nequit consistere rectum. Pour exemple, Prenez quatre onces de sel ordinaire,
faites-les dissoudre dans huit onces d'eau commune à chaud, & vous verrez
que l'eau ne se changera que des trois onces de ce sel, & qu'elle laissera la
quatrième, & quoi que vous fassiez bouillir l'eau, & que vous l'agitiez avec le
sel, si est-ce qu'elle n'en recevra pas davantage; parce que s'il parait dissout à
la chaleur, il se décharge au fonds, & se coagule lors que l'eau est refroidie.
Mais pour une preuve plus manifeste, que l'eau est chargée suffisamment &
naturellement; il faut avoir une assez grande quantité de cette eau chargée de
sel, pour y mettre un œuf dedans, qui fera connaître visiblement, si l'eau est
chargée, selon le poids de la nature; car si elle en a autant qu'elle en peut
recevoir, l'œuf surnagera sans qu'il aille au fonds, & si elle n'en est pas assez
chargée, l'œuf ne manquera pas d'aller au fonds; parce que l'eau n'est pas
suffisamment remplie du corps dissout pour l'empêcher. Cela se prouve
encore dans la cuite de l'hydromel; car lors que l'eau n'est pas encore assez
chargée du corps du miel, l'œuf ne surnagera jamais; mais au contraire, il va
tout aussi tôt au fond: mais lors que par diverses tentatives on est venu à ce
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 171

point que l'œuf puisse surnager, alors c'est le vrai signe de la cuite parfaite de
l'hydromel, & que l'eau est chargée autant qu'elle le doit être, pour faire un
breuvage agréable & vineux après sa fermentation ; au lieu que s'il est chargé
davantage, ce breuvage est gluant & attachant aux lèvres à cause du trop de
miel, & s'il ne l'est pas assez, il n'a pas assez du corps du miel en soi, pour lui
donner le goût & la force qu'il doit avoir, à cause que les esprits du miel, qui
causent sa bonté n'y sont pas assez abondamment pour faire une légitime
fermentation. Nous disons aussi la même chose de l'esprit devin, de l'eau de
vie, du vinaigre simple & du distillé, des esprits corrosifs du sel, du nitre, du
vitriol, des eaux fortes & généralement de toutes les liqueurs, ou de tous les
menstrues qui sont capables d'extraire ou de dissoudre quelque corps, soit
animal, soit végétable, soit minéral. Pour exemple, mettez du corail en poudre
grossière dans un matras & versez dessus du vinaigre distillé, jusques à
l'éminence de trois ou de quatre doigts peu à peu, aussi-tôt vous verrez son
action & vous entendrez un certain bruit dans son ébullition, qui fait la
dissolution du corps du corail; mais lors que cette ébullition & ce bruit est
cessé, filtrés la liqueur qui surnage & la mettez sur du nouveau corail en
poudre & vous verrez qu'il ne se fera plus aucune action, ni aucun bruit, ce
qui prouve évidemment que cette liqueur est saoule de ce corps, & qu'elle
n'en peut recevoir davantage. Prenez aussi de l'eau, de l'eau de vie, ou de
l'esprit de vin & en mettez sur du safran, jusques à ce qu'elle soit exaltée en
très-haute couleur ; Prenez en suite du nouveau safran & versez cette teinture
dessus, vous verrez que cette liqueur n'extraira plus, & que vôtre safran
demeurera de le même couleur que vous l'aurez mis dans le vaisseau. Il en est
de mêmes de tous les corps végétables qui entrent en la préparation des
sirops composés, comme les herbes, les fleurs, les fruits, les semences, les
racines. Tous ces corps ont en eux un sel, qui quoi qu'il soit de différente
nature, ne laisse pas de charger de sa substance plus ou moins visqueuse, le
menstrue dont l'Apothicaire se sert, selon le dispensaire qu'il suit, du poids de
nature; & lors que ce menstrue est une fois empreint de la vertu & de
l'essence de quelqu'une de ces choses; jusques à la concurrence du poids de
nature, il est impossible qu'il puisse attirer à soi la teinture & la vertu des
autres corps qu'on y ajoute en suite, sans qu'il se face quelque perte: car la
vertu de ces corps sera ou fixe ou volatile, si elle est fixe, le menstrue est déjà
chargé de quelque chose de même nature, & ainsi ce corps ne communiquera
point sa vertu à la décoction du sirop qui est suffisamment chargée: que si la
vertu de ce corps est volatile, elle s'évaporera inutilement pendant l'ébullition
de la liqueur superflue dans la cuite du sirop. Tout ce que nous avons dit ci-
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 172

devant, fait voir que nous avons besoin de donner les remarques que nous
avons promises sur les sirops composés, & les exemples de la division des
matières qui entrent dans ces sirops, afin d'en tirer l'essence & la vertu, selon
la diverse nature qu'elles ont en elles, soit qu'elle réside dans la partie fixe, soit
qu'elle se trouve dans celle qui est volatile. Nous nous servirons donc de
l'exemple de six sirops, qui sont de six différents usages, & par conséquent
qui sont composés de différentes matières, & qui sont extraits avec des
menstruës différents, afin de faire mieux voir la vérité de toutes les manières
possibles. Ces sirops sont, premierement un sirop stomacal, qui est le sirop
d'absinthe composé. Secondement, un sirop apéritif, qui est le sirop acéteux
ou le sirop de vinaigre composé. Le troisième, un sirop hystérique ou pour la
matrice, qui est le sirop cholagogue & hépatique, qui est le sirop de chicorée
composé avec la rhubarbe. Le cinquième, est un sirop thorachique ou
pectoral, qui est dédié aux maladies de la poitrine, qui est celui d'hysope. Le
sixième un sirop purgatif & phlegmagogue, qui est le sirop de carthame ou de
safran bâtard. Nous donnerons premièrement leur dispensation ancienne &
les remarques de leurs manquements, en suite de quoi nous mettrons
comment il les faut faire à la moderne, c'est à-dire chimiquement & sans
défauts.

L'ancienne façon de faire le sirop d'absinthe composé.

Prenez une demie livre d'absinthe pontique, ou de l'absinthe romain; deux


onces de roses rouges: trois drachmes de nard indic. mettez macérer cela
réduit en poudre grossière dans un vaisseau de terre vernissé durant vingt-
quatre heures, avec du bon vin vieil qui soit clairet, & du suc de coings bien
dépuré, de chacun trois livres & quatre onces, après cela faites bouillir le tout
& le coulez, & en faites un sirop, selon les règles de l'Art, avec deux livres de
sucre. Ce sirop n'est pas un des moindres de la boutique d'un Apothicaire,
pourvu qu'il soit bien & dument préparé: car il est composé de choses qui
peuvent produire les effets que les Auteurs lui attribuent, pourvu qu'on ne
perde pas par une ignorance grossière & qui n'est nullement pardonnable, les
choses qui constituent sa vertu: qui sont l'esprit du vin clairet & l'essence
volatile, odorante & subtile, de l'absinthe, des roses & du nard indic. Mais
nous avons déjà suffisamment dit ci-devant les raisons pourquoi on avait, mal
fait, lors que nous avons parlé des sirops simples, c'est pourquoi nous nous
contenterons de dire simplement ici, que personne ne peut cuire l'infusion de
ce sirop en consistance avec deux livres de sucre, qu'on ne fasse
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 173

premièrement évaporer par la coction & par l'ébullition cinq livres & plus de
la liqueur superflue, ce qui ne se peut faire qu'on ne perde l'esprit du vin & le
sel volatil sulfuré des ingrédients, & ainsi il ne restera que l'acide du suc de
coings & l'extrait grossier & matériel du reste. Il faut donc que nous donnions
une autre dispensation de ce remède, & la manière de le bien faire sans
aucune perte de ses bonnes qualités.

Comment il faut bien faire le sirop d'absinthe composé.

Prenez six onces d'absinthe récent: trois onces de menthe: une once de
galanga: deux onces de calamus aromatique; une once & demie de roses
rouges; & une demie once de nard indic, que vous couperez bien menu, &
mettrez dans une cucurbite de verre, avec quatre livres de bon vin clairet;
vous mettrez le tout au bain marie avec les précautions requises au travail & à
la distillation, & en retirerez, après qu'ils auront été vingt-quatre heures en
infusion, dix-huit onces d'eau spiritueuse & odorante, que vous mettrez dans
un vaisseau de rencontre, & mettrez dedans encore deux onces & demie de
sommités d'absinthe, deux drachmes de girofles, une demie once de noix
muscade, & deux drachmes de mastic choisi, tous réduits en poudre subtile,
& après que cela aura été deux jours en infusion au bain vaporeux, vous le
presserez à froid, & filtrerez la liqueur que vous garderez dans une fiole,
jusques à ce que vous ayez fait bouillir ce qui vous est resté de vôtre
distillation, & de l'expression dans un pot de terre vernissé, jusques à la
réduction de la moitié, que vous clarifierez & cuirez en consistance de
tablettes, pour le décuire après en sirop avec l'eau essensifiée de la vertu
stomacale de l'absinthe & des aromats: si vous le voulez encore rendre plus
agissant & plus prêt à suivre vos indications; vous y pourrez ajouter de l'esprit
de vitriol, ou de celui de sel, jusques à ce qu'il ait acquis vue agréable acidité:
qui vaudra beaucoup mieux que l'acide qui vous serait demeuré du suc de
coings, après une si longue & si inutile ébullition.

Comment les Anciens ont fait le sirop acéteux, ou le sirop de vinaigre


composé.

Prenez des racines de fenouil, de celles d'ache & de celles d'endive, ou de


chicorée de chacune trois onces: des semences d'anis, de fenouil & d'ache, de
chacune une once, de celle d'endive une demie once. Faites bouillir le tout,
haché & réduit en poudre grossière dans dix livres d'eau de fontaine, à un feu
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 174

lent, jusques à la diminution de la moitié, que vous cuirez en sirop selon l'Art,
dans un vaisseau de terre vernissée, avec trois livres de sucre & deux livres de
vinaigre très-fort. Nous avons encore à nous plaindre ici des mêmes erreurs,
dont nous avons si souvent parlé ci-devant: car qui est-ce, je vous prie, qui ne
voie une absurdité toute notoire, de faire bouillir des semences & des racines
qui sont composées de parties subtiles & volatiles, à un feu lent avec dix livres
d'eau: & de plus, de joindre deux livres de vinaigre à cinq livres de liqueur,
afin de lui faire perdre ce qu'il a de plus pénétrant & de plus actif, & d'où
dépend toute la vertu incisive & apéritive de ce sirop. Ne nous rendons pas
pourtant ennuyeux à répéter si souvent une même leçon, disons seulement le
moyen de mieux faire, puis que nous nous sommes suffisamment expliqués
là-dessus dans nos remarques précédentes sur le sirop acéteux simple.

Pour faire chimiquement le sirop acéteux composé.

Prenez des racines d'ache, de chicorée ou d'endive, & de fenouil de chacune


trois onces: des semences d'anis, de fenouil, & d'ache de chacune une once;
de celle d'endive une demie once: il faut battre les semences grossièrement, &
hacher les racines bien menu, puis les mettre dans une curcurbite de verre, &
verser dessus deux livres de vinaigre distillé, qui soit bien déflegmé, distillez le
tout au bain marie, jusques à ce que vous ayez retiré tout le vinaigre, & que les
espèces soient sèches dans le vaisseau. Gardez dans une fiole le vinaigre
distillé qui est empreint du sel volatil, des racines & de celui des semences, qui
lui communiquent sa principale vertu d'ouvrir les obstructions. Tirez le reste
le la cucurbite, & le faites bouillir dans trois livres d'eau commune, jusques à
ce qu'il ne reste que le tiers, que vous clarifierez & ferez cuire en consistance
de tablettes avec trois livres de sucre fin: & que vous décuirez à la chaleur
tiède du bain en consistance de sirop, avec le vinaigre que vous aurez retiré
par distillation. Ce sirop est excellent pour nettoyer le ventricule de ceux
qu'on appelle pituiteux, qui est ordinairement farci de glaires & de mucilages,
qui enduisent ses tuniques intérieures, qui empêchent la digestion & l'appétit,
& qui sont les causes occasionnelles des fièvres bâtardes; il est aussi très bon
pour ouvrir les obstructions des reins, du foie & de la rate, à cause de la
subtilité du tartre qui a été volatilisé dans le vinaigre distillé, qui est aidé de la
vertu subtile & pénétrante du sel volatil, & pénétrant des racines & des
semences.

Comment les Anciens ont fait le sirop d'Armoise.


N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 175

On donne ordinairement ce sirop en chef d'œuvre aux jeunes Apothicaires


qui sont aspirants à la maitrise. Je crois pourtant que c'est plutôt pour sonder
s'ils connaissent les plantes, que pour éprouver s'il seront capables de bien
faire ce sirop, avec la conservation de la vertu de ses ingrédients, qui sont
véritablement capables de produire des beaux effets, puis qu'il est composé
d'herbes, de racines, de semences & d'aromats, qui concourent tous à un
même but, & qui sont tous spécifiques dédiés à la matrice, tant pour ôter la
suppression des mois, que pour nettoyer, & comme balayer la matrice de
toutes les ordures dont elle pourrait être infectée, & la délivrer des douleurs
que les vents causent en cette partie, qui l'irritent le plus souvent, jusques aux
convulsions, & jusques à la suffocation, & aux syncopes. Mais tout cela ne se
fera pas, si on ne retient par le moyen de la Chimie, toute le vertu subtile &
pénétrante de ce qui entre dans ce sirop.

La description du sirop d'armoise

Prenez deux poignées d'armoise lors qu'elle est montée & qu'elle est encore
en fleur: du pouillot royal, du calament, de l'origan, de la mélisse, du dictamne
de crête, de la perficaire, de la sabine, de la marjolaine, du chamaedrys, du
millepertuis, du chamaepythis, de la matricaire avec sa fleur, de la petite
centaurée, de la rue, de la bétoine & de la buglosse, de chacun une poignée:
des racines de fenouil, d'ache, de persil, d'asperge, de bruscus, de pimprenelle,
de canpane, de cyperus aromatique, de garance, d'iris & de poeone, de
chacune une once: des baies de genièvre, des semences, de levesche, de persil,
d'ache, d'anis, de nielle romaine; des racines de cabaret, de pyrèthre, de
valeriane, du costus amer, du carpobalsamum, ou des cubebes du cardamome,
du cassia lignea aromatique, & du calamus de même nature de chacun une
demie once. Il faut couper les herbes & les racines récentes, & mettre en
poudre grossière tout ce qui est sec, puis les mettre macérer & infuser durant
vingt-quatre heures dans dix livres d'eau pure; après cela il les faut cuire &
faire évaporer jusques à la consomption de la juste moitié, puis ôter la bassine
du feu, & lors que la décoction sera tiède, il faut frotter & manier les espèces
avec les mains, puis en faire une exacte colature, qu'il faudra cuire en sirop
avec quatre livres de sucre. Notez qu'ils recommandent encore iterativement
d'avoir grand égard, à ce que la décoction soit coulée & recoulée bien
nettement avant que de la cuire avec le sucre, ou qu'autrement se sirop se
rancira & se troublera facilement; parce qu'ils prétendent de ne le point
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 176

clarifier, de peur que les blancs d'œufs n'atirent à eux la vertu de la décoction:
& que de plus, ils ordonnent de ne mettre les aromats que sur la fin de
l'ébullition, afin que la vertu de ces substances volatiles ne se perdent par une
trop longue coction. Voilà qui fait bien voir que ces gens-là ne pèchent, que
pour n'avoir pas été initiés aux mystères de la Chimie, qui leur aurait appris à
raisonner plus judicieusement, & à travailler avec plus de circonspection. Mais
venons à l'examen, & aux remarques qui sont nécessaires pour l'enseignement
de l'Apothicaire chimique, & nous n'en ferons que trois qui feront assez
connaître l'impertinence de leur façon de faire. Et premièrement, à quoi est
nécessaire, je vous prie, cette friction & ce maniement des espèces, puis qu'il
les faut presser, pour retirer par cette violence toute la liqueur, dont les
espèces sont imbues, & à quoi encore cette double & triple colature, puis
qu'elle ne purifiera jamais la décoction, & qu'il est absolument nécessaire de la
clarifier avec les blancs d'œufs, pour en faire un sirop qui soit agréable à la
vue & à la bouche. La seconde, c'est qu'ils veulent & ordonnent, qu'on ne
mette les aromats que sur la fin de la décoction, de peur, disent-ils, que leur
vertu qui consiste en une grande subtilité ne s'évapore, & ils ne considèrent
pas, que quoi que la décoction peut avoir reçu quelque vertu des aromats, à
cause que l'ébullition ne s'en serait pas ensuivie, si est ce qu'il faudrait que
cette vertu s'évanouit lors qu'on cuira cette même décoction avec le sucre, &
qu'ainsi leur précaution est peu judicieuse pour ne pas dire ignorante. Mais
pour le troisième, est-ce qu'il ne faut avoir égard qu'aux aromats dans la façon
ce sirop? vu que toutes les plantes, toutes les racines, tous les fruits, & toutes
les semences qui entrent en sa composition sont toutes odorantes, & par
conséquent remplies d'un sel d'un esprit, & d'un soufre très-subtils; qu'il faut
aussi bien conserver, que la vertu des aromats, puis que ce sont ces seules
choses qui donnent l'efficace & la puissance à ce sirop d'apaiser, comme on le
prêtent, toutes les irritations & les exorbitations de la matrice. Il n'est pas
nécessaire que nous donnions une particulière méthode de faire ce sirop
selon les ordres de la Chimie, puisque nous avons assez de fois enseigné &
répété la manière de le pouvoir faire dans les autres que nous avons décrits ci-
devant, & principalement en parlant du sirop acéteux composé: ceux qui
feront ce sirop avec les précautions, & avec la méthode chimique que nous
avons insinuée ci-devant, pourront alors se vanter qu'ils auront fait un chef-
d'œuvre de Pharmacie; puis qu'il ne suffit pas de connaître les matières; &
d'en faire une démonstration pompeuse: pour après négliger la conservation
de la vertu des choses qui entrent en la dispensation, dont on fait
ordinairement parade devant les Maitres Apothicaires.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 177

Comme on fait ordinairement le sirop de chicorée avec la rhabarbe.

Messieurs, les Médecins se servent de ce sirop avec une raison très-valable,


puis qu'elle a son fondement dans la nature de la chose, & dans l'expérience
de ses vertus: car il n'entre rien dans ce sirop qui ne soit capable de seconder
leurs bonnes intentions, & de produire les bons effets qu'ils en espèrent,
pourvu qu'on le face avec les sucs dépurés des plantes chicoracées qui le
composent, qui témoignent par leur goût amer l'abondance de leur sel
essentiel nitro-tartareux, qui est apéritif & diurétique: de plus, les racines
apéritives possèdent en elles un sel qui est analogue à celui des plantes; mais
ce qui constitue sa principale vertu c'est la rhabarbe, qui est la racine d'un
espèce de lapathum ou de patience, qui cache en soi un sel volatil, subtil &
très-efficace, un soufre balsamique & conservatif des facultés de l'estomac; ce
qui se prouve par son goût, par son odeur & par sa couleur tingente, qui se
communique non seulement aux excréments & aux urines lors qu'elle est bien
conditionnée; mais qui fait mêmes voir la pénétration de sa teinture, jusques
aux yeux & aux ongles. Ce serait donc un grand dommage, de perdre les
belles vertus de cette admirable racine, ou de ne point enseigner à les bien
extraire & à les bien conserver. On fait servir ce sirop contre les obstructions,
contre la cachexie & l'impureté des viscères, contre la faiblesse du ventricule,
contre l'épilepsie, ou le mal caduc en général; mais principalement contre celle
des enfants, & finalement on l'emploie pour chasser par les selles & par les
urines, tout ce qui peut être vicié en nous, & tout cela est vrai, à cause que ce
sirop doit être rempli du sel essentiel des plantes & du sel volatil des racines,
qui est accompagné du soufre balsamique de la rhabarbe, qui corrigent tous
les défauts de la rate & de l'estomac, qui sont les deux parties qui causent tous
les désordres, que ce sirop peut apaiser & remettre comme il faut.

Comment on fait d'ordinaire le sirop de chicorée composé avec la rhabarbe.

Prenez de l'endive domestique & de la sauvage, de chacune deux poignées &


demie: de la chicorée & du pissenlit de chacun deux poignées: du laitteron, de
l'hepatique, de la laitue, de la fumeterre, & du houblon de chacun une
poignée, de l'orge entier deux onces, des capillaires de chacun deux onces &
deux drachmes: du fruit d'alkekange, de la reglisse, du ceterach, & de la
cuscute de chacun six drachmes, des racines de fenouil, d'ache & d'asperges
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 178

de chacune deux onces. Il faut hacher les herbes & les racines & les faire
bouillir dans trente livres d'eau jusques à la réduction de la moitié, puis vous
cuirez cette décoction avec dix livres de sucre clarifié en sirop, auquel vous
ajouterez en bouillant un noüet de linge clair, dans lequel il y aura sept onces
& demie de rhabarbe excellente coupée fort délié, & deux scrupules de nard
indic; il faudra presser le noüet de temps en temps, & lors que le sirop sera
cuit en consistance & qu'on l'aura mis dans son pot, il y faut suspendre le
noüet avec la rhabarbe & le spinard pour mieux entretenir sa vertu. Ce que
nous avons dit ci-dessus est l'ordre commun de faire ce sirop: mais ils ont
jugé nécessaire d'y joindre quelques observations pour le faire mieux, qui ne
valent néanmoins pas davantage que le reste: car quoi qu'ils croient d'avoir
mieux rencontré qu'auparavant, ils ne font pourtant que hésiter & tâter, sans
qu'ils puissent trouver le vrai chemin, à cause que le flambeau de la Chimie ne
les illumine pas. Ils disent donc, qu'il faut faire macérer durant vingt-quatre
heures l'orge, les racines & les choses sèches de cette composition dans la
quantité d'eau qu'ils demandent, & puis qu'on fasse bouillir tous le reste
ensemble jusques à la diminution de la moitié. Qu'il faut en suite couler la
décoction & en prendre une portion, dans laquelle on fera infuser durant
l'espace de douze heures pour le moins, les sept onces & demie de rhabarbe
& le spinard, pour en extraire la teinture & la vertu; après quoi il faut les faire
un peu bouillir, puis les exprimer doucement, & qu'il ne faut joindre cette
teinture au reste, que lors que l'autre partie de la décoction sera cuite en
parfaite consistance de sirop, & y mettre aussi la rhabarbe & le nard indic
dans un noüet de toile, afin qu'ils communiquent leur vertu au reste du sirop,
parce qu'autrement on ne reconnaitrait pas que la suspension de ce même
noüet dans le sirop pourrait contribuer à sa vertu, & lors que le tout sera
joint, il faut épaissir lentement ce sirop jusques à la consistance requise. Il
semble par-là que ces Messieurs aient eu grand soin de reformer la
préparation de ce sirop: mais c'est très-grossièrement: car ne jugent-ils pas
que cette décoction est chargée du corps des racines & de celui des herbes, &
qu'ainsi elle ne se peut charger davantage, ni ne peut extraire comme il faut la
rhabarbe, qui est la base & le fondement de la vertu de ce remède. encore s'ils
avoient ordonné de clarifier cette décoction auparavant, afin de la dépouiller
du corps grossier que la colature ne lui peut ôter; ils auraient fait voir quelque
étincelle de jugement, qui clocherait pourtant encore, puis que cela pourrait
mieux extraire: mais il ne conserverait pas le volatil de la rhabarbe, ni l'odeur
du spinard; parce qu'il faut nécessairement consumer & faire évaporer plus de
dix ou onze livres d'humidité superflue pour en faire un vrai sirop: qui ne se
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 179

peut faire que par le moyen que nous donnerons.

Comment on fera bien le sirop de chicorée composé avec la rhabarbe.

Prenez assez de toutes les plantes succulentes qui entrent en ce sirop, pour en
avoir huit livres de suc hachez-les & les battez au mortier de pierre, tirez-en le
suc, que vous mettrez au bain marie dans une cucurbite de verre couverte de
son chapiteau, pour en faire la due dépuration, réservez l'eau qui en sera
sortie, coulez vôtre suc par le blanchet & le remettez au bain marie, & y
ajoutez les racines mondées & les capillaires; vous en retirerez quatre livres
d'eau que vous joindrez à la première. Mettez la quantité de la rhabarbe & le
nard indic que vous destinez à vôtre sirop; je présuppose une demie drachme
pour once de sirop, qui fait une once pour livre; dans un matras, & versez
dessus de l'eau que vous avez retirée de vos sucs, jusques à ce qu'elle surnage
de trois doigts, digérez au bain vaporeux durant douze heures pour en faire
l'extraction; coulez & pressez doucement cette première impression, remettez
la rhabarbe au matras avec de la nouvelle eau & continuez ainsi jusques à trois
fois, & vous aurez toute la teinture de la rhabarbe, que vous purifierez par
résidence au bain marie à cause de l'expression, qui fait toujours passer
quelque corps grossier & matériel: cela fait cuisez le reste de vôtre suc, après
l'avoir coulé & clarifié avec le sucre, & le réduisez en consistance de tablettes,
que vous décuirez avec vôtre teinture de rhabarbe en un vrai sirop, qui aura
toutes les vertus qu'on en espère, & qui se conservera longtemps sans perte
de ses facultés, à cause de l'abondance des sels des plantes & du vrai soufre
balsamique de la rhabarbe. Notez qu'une demie once de ce sirop, fait mieux
qu'une once entière de celui qui est fait à l'ordinaire.

La manière de faire le sirop d'hysope composé, selon la méthode des Anciens.

Prenez de l'hysope médiocrement séché, des racines d'ache, de fenouil, de


persil & de reglisse de chacun dix dragmes: de l'orge mondé une demie once,
de la gomme tragacanth, des semences de mauve & de coings, de chacune
trois drachmes: des capillaires six drachmes: des jujubes & des sebestes de
chacune au nombre de trente: des raisins sols, dont on aura ôté les pépins une
once & demie: des figues & des dattes qui soient grasses, de chacune dix en
nombre: il faut faire cuire le tout dans huit livres d'eau, jusques à ce qu'il n'en
reste que quatre, qu'il faut réduire en consistance de sirop, après l'avoir pressé
avec deux livres de sucre penide. Si nous avons remarqué quelque chose
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 180

d'impropre & de mal digéré dans les recettes des sirops précédents; celle-ci
néanmoins fait encore beaucoup plus paraitre l'ignorance de la vraie
Pharmacie en ceux qui l'ont faite. Car si nous prenons la peine d'examiner à
fonds les ingrédients qui la composent, nous n'y trouvons qu'un abîme d'abus
& d'erreurs, ce que j'y trouve mêmes de pis, c'est que la Chimie est ici au bout
de son rollet, sans qu'elle puisse sauver ni rabiller les manquements de cette
pratique: car les racines & les herbes donnent déjà d'elles seules une
décoction assez crasse: les fruits la rendent lente & visqueuse, mais la gomme
& les semences la rendront tout à fait mucilagineuse, si bien qu'il sera
impossible d'en pouvoir jamais faire un sirop, que si quelqu'un se vante de le
pouvoir faire. Talem vix repperit unum Millibus è multis hominum consultus
Apollo. Car s'il prêtent de faire sa decoction superficiellement, sans que les
racines, les fruits, les semences & la gomme soient bien cuits, il frustrera
l'intention de l'Auteur, & privera le sirop de la prétendue vertu qu'on lui
attribue: que si encore il les fait cuire comme il faut, il perdra le volatil des
racines, & principalement celui de l'hysope & des capillaires: & s'il clarifie sa
décoction, les blancs d'œufs retiendront la gomme & les mucilages. Je sais
encore que les Apothicaires qui font ce sirop, prétendent s'être acquittés de
leur devoir, lors qu'ils ont fait bouillir les substances mucilagineuses parmi la
décoction dans un noüet, qu'ils retirent après sans le presser, & ainsi leur
décoction est dépouillée de ce qu'on y demande. De plus, qu'y a-t-il de plus
ridicule que de substituer le sucre penide au sucre commun, car je ne peux
m'imaginer aucune autre raison de cette prescription, sinon que c'est
seulement pour rehausser le prix du sirop, & pour abuser le commun & les
ignorants. Comme donc ce sirop est impossible, nous le laisserons comme
inutile, puis qu'il ne peut avoir les vertus qu'on lui attribue, d'être bon aux
maladies froides de la poitrine, où il est besoin de déterger & d'atténuer la
matière crasse & lente qui l'obsède, d'ôter les obstructions, d'alléger les
douleurs des hypocondres & d'être salutaire à ceux qui sont travaillés de la
gravelle. Or il n'y a personne qui connaisse tant soit peu les matières qui
entrent en ce sirop, qui ne voie que c'est une absurdité manifeste d'espérer
d'ouvrir les obstructions avec des glaires & avec des colles, qui les
produiraient plutôt que d'être en aucune façon capables de les pouvoir ôter.
C'est pourquoi quiconque voudra avoir un bon sirop pectoral, qu'il le fasse de
la manière qui suit.

Sirop pectoral d'hysope très-excellent.


N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 181

Prenez de l'hysope récente quatre onces: des racines d'ache, de fenouil, de


persil & de réglisse de chacune deux onces. Il les faut hacher & battre
grossièrement, puis les mettre dans une cucurbite de verre, & verser dessus
une livre de suc d'hysope: douze onces de suc de fenouil, & une demie livre
de suc de lierre terrestre. Distillez le tout au bain marie, jusques à ce que les
espèces paraissent presque sèches. mettez de nouveau en infusion durant un
jour naturel dans vôtre eau une once & demie d'hysope ressente, & autant de
squille non préparée: une once de racine de fenouil, & autant de sommités de
lierre terrestre, coulez, pressez & filtrez cette infusion & la gardez à part.
Faites en suite bouillir ce qui vous est resté de la distillation & de l'expression
dans quatre livres d'eau, qu'il n'en reste que la moitié que vous presserez,
coulerez & clarifierez, puis la cuirez en consistance de tablettes avec deux
livres & demie de sucre, qu'il faudra décuire en sirop avec l'eau essensifiée de
la teinture & du sel des plantes pectorales. Ainsi vous aurez un sirop qui vous
servira avec utilité. Comment on a fait communément le sirop de carthame. Il
semble que les Médecins anciens, & mêmes les modernes aient prétendu de
faire croire qu'ils étaient très-savants dans la théorie, & très-expérimentés en
la pratique, lors qu'ils ont fait des assemblages inutiles d'une vaine quantité de
matières, pour la composition des eaux, des électuaires & des opiates; mais
principalement dans les descriptions, qu'ils nous ont données de leurs sirops
magistraux. celui de carthame, ou de safran bâtard, dont nous entreprenons
l'examen nous en fournit un exemple suffisant: car je ne sais quel coup de
Maitre ces Messieurs prétendent avoir fait, de mêler quelquefois des drogues
les unes avec les autres, qui sont tout à fait différentes, & qui contredisent le
plus souvent à leurs intentions; or cela ne se fait qu'à qu'à cause qu'ils ne
connaissent pas la différence des sels, ni celle des esprits, & encore beaucoup
moins l'action & la réaction des uns sur les autres; comme elle se voit tous les
jours, dans le laboratoire de ceux qui s'adonnent à l'anatomie des corps
naturels, pour apprendre par ce moyen la façon de faire de la nature, afin de la
suivre de prés, dans les choses que l'Art nous prescrit: car ceux qui ont fait,
ou qui font encore de ces recettes d'un pied & demi, n'ont assurément, ni
bien conçu, ni bien connu par aucune expérience, que comme la nature est
une & simple; qu'aussi n'agit-elle que simplement; & qu'ainsi il faut
nécessairement, que les Médecins qui n'en sont que les ministres & les singes,
étudient à connaître la vertu simple & spécifique des produits naturels, afin de
s'en servir avec la même simplicité, & d'être les vrais imitateurs de la nature.
Or ils ne se sont pas contentés de faite une rapsodie inutile: mais ils ont de
plus ordonné le modus faciendi, d'une manière si confuse, & si peu capable
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 182

d'extraire la vertu de toutes ces choses différentes mêlées ensemble, que cela
donne de l'horreur & de la pitié. Et comme ces sirops sont encore en
pratique en plusieurs endroits, quoi qu'ils soient dorénavant retranchés de la
pratique des Médecins, qui sont les plus éclairés: nous avons cru nécessaire,
de conduire à la vraie méthode de bien faire ces sirops, les Apothicaires qui
ne sont pas connaissants des lumières de la Chimie: mais disons auparavant la
façon commune de le faire.
Prenez donc pour ce sirop purgatif composé, du vrai capillaire, de l'hysope,
du thym, de l'origan, du chamedrys, du chamepythis, de la lascolopendre, &
de la buglosse de chacune une demie poignée: de la cuscute, du fruit
d'alkekange, des racines d'angélique, de reglisse, de fenouil, d'asperges, de
chacune une once: du polypode de chêne une once & demie: de l'écorce de
tamarisc, une demie once: des semences d'anis, de fenouil, d'ammi, de daucus
de chacune une once: de celle de carthame légèrement pilée quatre onces: des
raisins sols, dont on aura ôté les pépins deux onces: faites bouillir tout cela,
haché & battu grossièrement dans six livres d'eau claire, que vous réduirez au
tiers; il faut couler cette décoction, & y mettre chaudement en infusion une
once & demie de senné mondé, une demie once d'agaric trochisqué, six
drachmes de rhabarbe choisie, & une drachme de gingembre: il les faut laisser
en macération une nuit entiere, & le lendemain en faire une forte expression,
& la colature, qu'il faudra cuire en sirop avec une livre de sucre fin, & y
ajouter des sirops violat solutif, rosat solutif, & de l'acéteux simple de chacun
deux onces. Ils dédient l'usage de ce sirop à la guérison des fièvres invétérées,
des quotidiennes & des quartes. Pour ouvrir les obstructions, qui proviennent
de la lenteur & grossièreté de ce qu'on appelle pituite. Et pour chasser par les
voies du ventre les sérosités dommageables. Je demande à cette heure, s'il est
possible que cette décoction qui est chargée de la substance des premières
matières de ce sirop, & qui de plus est réduite au tiers: je demande, dis-je, si
elle est capable de recevoir, ni encore de pouvoir extraire la vertu des
purgatifs: & de plus à quoi bon, je vous prie, l'addition de deux onces de
chacun des sirops qu'on demande, puis qu'on y peut mettre du sucre en la
place, & ajouter en leur lieu de l'infusion de violettes, de celle de roses, & un
peu de vinaigre simple & ordinaire, ou de celui qui sera distillé, comme nous
le dirons ci-après. Mais ce n'est pas encore tout; car il faut outre tout cela,
considérer la perte très-importante des sels volatils & sulfurés, des herbes, des
racines & des semences, qui s'envolent & qui s'évaporent par la coction.
Disons donc comme on fera mieux, & que le sirop qui suivra, serve de règle
pour tous les autres sirops purgatifs qui sont composés.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 183

La vraie façon de faire le sirop de carthame.

Prenez le vrai capillaire, l'hysope, le thym, l'origan, le chamaedrys, le


chamaepithis, la scolopendre, la racine d'angélique, les semences d'anis, de
fenouil & d'ammi, coupez les plantes & les racines, & mettez les semences en
poudre grossière, ajustez le tout dans une curcubite au bain marie, avec deux
livres d'eau & quatre onces de suc ou d'infusion de roses, autant de celle de
violettes, & une once de vinaigre distillé; couvrez la cucurbite de son
chapiteau, & en retirez une demie livre d'eau spiritueuse & odoriférante que
vous réserverez. Ajoutez à cette première décoction la buglosse, la cuscute,
les grains d'alkecange, les racines de réglisse, de fenouil, d'asperges & de
polypode de chêne, l'écorce de tamarisc, la semence de carthame & les raisins
mondés, & y ajoutez encore trois livres d'eau, faites bouillir le tout jusques à
la consomption du tiers ou de la moitié; coulez & pressez le reste des
ingrédients, clarifiés cette décoction avec des blanc d'œufs, & faites infuser à
chaleur lente, en cette clarification le senné, l'agaric trochisqué, la rhabarbe &
le gingembre, durant l'espace de vingt-quatre heures, au bout desquelles, vous
les ferez un peu bouillir ensemble, puis vous les coulerez; gardez la colature à
part, & faites bouillir encore une fois les espèces purgatives dans une livre de
nouvelle eau commune, afin d'achever d'en extraire toute la vertu: coulez &
pressez cette dernière décoction, que vous joindrez à la première extraction
des purgatifs que vous clarifierez & cuirez en consistance d'électuaire avec
deux livres de cassonade: en suite de quoi vous réduirez vôtre sirop en vraie
consistance avec l'eau spiritueuse & aromatique que vous aurez tirée par la
distillation. Vous aurez en cette manière un sirop purgatif composé qui sera
fort agréable, qui aura toutes les vertus des choses qui entrent en sa
composition, & qui se gardera plusieurs années sans aucune altération,
pourvu qu'on le tienne, comme aussi tous les autres sirops dans un lieu
modéré, qui ne soit ni chaud ni frais; parce que ce sont ces deux qualités, qui
sont ordinairement les causes occasionnelles de leur fermentation, qui les
rend acides, ou de leur moisissure qui les corrompt & qui les gâte. Voila ce
que nous avions à dire sur les plantes, & les remarques que nous avons jugées
nécessaires, pour ceux qui veulent bien faire les eaux distillées & les sirops. Ce
que nous avons dit est suffisant pour bien apprendre; non seulement ce qui
est utile à ces deux préparations: mais on le peut encore employer avec très
grande raison, pour bien faire toutes les macérations, les infusions, les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 184

décoctions, les digestions & les ébullitions, de tout ce que Messieurs les
Médecins ordonnent aux Apothicaires, pour les apozèmes, pour les juleps &
pour les potions qu'ils prescrivent pour le bien des malades: & je sais qu'après
que les Apothicaires autant connu ce qui se peut évaporer de bon par les
actions de la chaleur, qu'ils étudieront à le conserver, afin de faire tout au bien
de leur prochain. à l'acquit de leur conscience & à l'honneur de la Pharmacie:
& que de plus, ils reconnaitront qu'ils n'ont peu recevoir ces lumières
d'ailleurs, que par les dogmes de la Pharmacie chimique. Or après avoir ainsi
donné une idée générale des végétaux entiers & de leurs parties constituantes,
de ce qu'ils contiennent de fixe & de volatil; & après avoir donné les
remarques nécessaires, pour faire que l'Artiste chimique ne perde rien de ce
qu'il doit conserver: il est temps que nous passions aux parties que la nature
& l'art nous fournissent de cette ample famille, & que nous donnions une
section à chacun des quatorze genres subalternes, qui se tirent du genre
végétable principal: afin que l'exemple que nous donnerons du travail
chimique, qui se doit faire sur l'espèce de même nature de ce genre
subalterne, serve de phare & de guide pour être capable de travailler sur
toutes les autres espèces qui lui ressemblent. Ces genres subalternes sont
comme nous l'avons déjà dit, les racines, les feuilles, les fleurs, les fruits, les
semences, les écorces, les bois, les graines ou les baies, les sucs, les huiles, les
larmes, les résines, les gommes résines, & les gommes. Nous donnerons une
section à chacun de ces genres en particulier, afin que si ce genre, quoi que
subalterne a pourtant encore quelque subordination sous soi, que nous en
fassions la subdivision, pour donner par ce moyen, tant plus de lumière à
l'Artiste, à cause qu'il se rencontre de la variété & de la différence entre les
parties d'un même genre, qui demandent, par conséquent une différente
manière de les travailler, nous commencerons par les racines.

SECTION première.

Des Racines.

Les racines sont les parties les plus basses des végétaux; & comme le lieu & la
boutique de leur première digestion. Or la digestion est la volatilisation, ou la
spiritualisation d'un aliment qui était en quelque façon fixe: il semble donc
que c'est avec raison, que quelques-uns on dit que les racines étaient plus fixes
que les autres parties des plantes, à cause qu'elles sont nourries d'un aliment
moins élaboré que le reste. Cela semble vrai à l'égard de plusieurs racines,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 185

mais non pas à l'égard de toutes: car il y en a qui possèdent en elles la vertu de
toute la plante, en sorte qu'il y a quelques plantes, dont il n'y a que la seule
racine qui entre dans l'usage de la Médecine, à cause que les Naturalistes ont
reconnu par leur expérience & par leur raisonnement, que le sel, le soufre &
le mercure de ces plantes tenaient leur siège principal dans la racine: comme
leur goût & leur odeur en fait foi. Et comme il y a des racines qui sont
ligneuses, nerveuses & noueuses; aussi y en a-t-il qui sont rares, molles &
spongieuses: il y en a qui sont mucilagineuses & glaireuses: comme il y en a
aussi qui sont laitées & moelleuses: il y en a qui sont amères & d'autres qui
sont douces; il y en a qui sont aigres & agréables au goût, comme au
contraire, il y en a qui sont acres, corrodantes & mêmes corrosives: enfin les
unes sont d'une odeur agréable, & les autres sentent très-mal & blessent le
cerveau & la poitrine, au lieu que les premières les récréent & les fortifient.
Or nous n'avons fait le dénombrement, de toutes ces différences, qu'afin de
faire mieux comprendre à l'Artiste, qu'il ne faut pas qu'il travaille d'une même
façon sur toutes sortes de racines, sans avoir au préalable murement &
judicieusement examiné de qu'elles parties elles sont composées, ce qu'elles
ont de fixe ou de volatil, afin qu'après qu'il aura bien conçu leur nature par
l'aide des sens extérieurs, il conclue après cette connaissance de qu'elle
manière il pourra faire l'extraction de leur vertu. Et comme nous entrons
dans le détail des opérations, qui se font par le moyen de la Chimie sur les
végétaux & sur leurs parties, il faut faire suivre les exemples du travail qui se
doit faire selon la diversité des racines.

PREMIER EXEMPLE.

De la préparation des racines odorantes qui abondent en esprit & en sel


volatil.

Nous prendrons pour le premier exemple de ces racines celle de l'angélique,


qu'on nous apporte de dehors & qui est sèche: car comme cette racine a
beaucoup de vertu, & qu'elle est un des meilleurs alexitères; nous l'avons
choisie pour servir de règle, pour le travail qui se peut faire sur les racines de
calamus aromatique, de la carline, de pétasites, de la valériane, de celle de
l'impératoire, & des autres de pareille nature, ou qui en sont en quelque façon
approchantes, ou par l'odeur ou par le goût. Prenez donc six livres de racine
d'angélique de Bohême qui soit bien conditionnée, c'est à dire, qui ne soit ni
trop sèche ni cariée; hachez-là & la mettez en poudre grossière, que vous
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 186

mettrez digérer à chaleur lente dans un vaisseau de rencontre avec douze


livres d'eau de pluie distillée & autant de vin blanc, durant l'espace de quatre
jours naturels: en suite de quoi il faut mettre le tout dans la vessie & donner le
feu graduellement, jusques à ce que les esprits commencent à monter, & qu'il
commencent à se condenser & à gouter, alors il faut continuer le feu dans
une égalité bien réglée, jusques à ce qu'on ait tiré toute l'eau spiritueuse; ce qui
se connaîtra lors que ce sortira n'aura plus de goût ni d'odeur. Ceux qui
voudront séparer l'esprit de l'eau feront la rectification de cet esprit au bain
marie à chaleur lente; ainsi ils auront en esprit très subtil, & qui sera rempli du
sel volatil de la racine d'angélique, qui est d'une très-rare vertu dans toutes les
maladies pestilentielles, & dans toutes les affections de la matrice: cet esprit
est diaphorétique, diurétique & alexitère; la dose est depuis un demi scrupule
jusques à une drachme, dans du vin, dans du bouillon, ou mêmes dans sa
propre eau. Lors que le premier esprit est sorti, il faut augmenter le feu &
tirer l'eau spiritueuse, qui suivra jusques à ce qu'elle sorte sans goût & sans
odeur, il faut jeter ce qui reste, car il est inutile: & conserver cette eau pour y
mêler son propre esprit, ou pour y dissoudre l'extrait de la racine dont elle a
été tirée, la dose est depuis une demie once jusques à quatre. Or il surnage
ordinairement une huile éthérée sur la première distillation qu'on à faite par la
vessie, qu'il faut séparer par le coton, ou par l'entonnoir & la garder
soigneusement; car c'est un excellente essence pour en faire du baume
potable & dissoluble dans les liqueurs, ou pour en faire un baume préservatif
en temps de peste. Mais à cause qu'il arrive quelquefois que cet huile s'affaisse
au fonds du vaisseau qui a reçu l'eau, à cause que la violence de l'ébullition a
fait, que cet huile s'est chargé d'une portion du sel fixe de la racine; il faudra
aussi la séparer avec soin, car elle ne sera pas de moindre efficace que celle
qui surnage: mais elle sera néanmoins un peu moins subtile & un peu moins
active. Mais revenons à présent à ce qui est resté dans la vessie après la
distillation, qui contient en soi, le sel fixe de la racine & une portion de son
soufre, qui lui tient toujours une bonne & fidèle compagnie, à cause de
l'alliance & de la liaison mutuelle qu'ils ont ensemble, cette proposition se
justifie par la couleur de la liqueur qui reste & par son goût: ce qui prouve que
ce serait une grande imprudence, & un défaut de jugement & de
connaissance en l'Artiste, s'il laissait perdre par sa négligence & par son
ignorance, ce que la nature & ses propres sens extérieurs lui font, non
seulement paraitre bon, mais aussi qui l'est véritablement en soi. C'est
pourquoi il faut que l'Apothicaire chimique reconnaisse que cette vertu ne
peut être concentrée que dans ce qu'il appelle un extrait, qu'il faut faire de la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 187

manière qui suit. Il faut presser & couler le tout, puis le clarifier avec des
blancs d'œufs, puis les couler par le blanchet, ou à travers de la chausse, &
faire évaporer cette liqueur claire très-lentement, jusques en la consistance
d'extrait, qui est celle qu'on peut dire entre une masse de pilules & celle d'un
électuaire liquide, afin qu'on le puisse donner en bol, ou en pilules, lors que le
Médecin l'ordonnera, ou qu'on le puisse plus prestement dissoudre dans
quelque liqueur appropriée à l'intention pour laquelle on s'en sert. Or avant
que de déterminer la dose de cet extrait, il faut que nous disions, comme en
passant, que tous les extraits qui se font de cette manière sont fort amis de
l'estomac, & qu'ils lâchent doucement le ventre, sans troubler l'économie de la
digestion, & faire aucune colliquation superflue & nuisible: & que ceci serve
de remarque générale pour tous les extraits qui se font des végétaux sulfurés
& volatils après qu'on en a tiré l'esprit, l'huile & l'eau. La dose de cet extrait
comme des autres de même nature est depuis une demie drachme, jusques à
une demie once, ou seul, ou dissout, & mêlé dans son eau, ou dans
quelqu'autre liqueur analogue, & cela afin d'ouvrir doucement le ventre du
malade, sans aucune crainte des bouleversements, qui arrivent à cause de
l'irritation & de la violence des purgatifs ordinaires. Et comme il ne faut rien
perdre de ce qui possède quelque vertu, il faut faire sécher le marc de
l'expression, qu'on calcinera dans un creuset ou dans un pot de terre non
vernissée, jusques à ce que la matière soit réduite en cendres grisâtres, dont
on fera la lessive, avec de l'eau de pluie distillée, qu'on filtrera & qu'on
évaporera jusques à sec, pour en retirer le sel des racines; qu'il faudra mettre
après cela dans un creuset & le faire rougir entre les charbons ardents, sans
qu'il se fonde, puis le dissoudre dans la dernière eau qu'on aura tirée, le filtrer
& l'évaporer jusques à pellicule, le laisser cristalliser au froid, en retirer le sel
pur & net, & continuer ainsi, jusques à ce qu'il ne se fasse plus aucune
cristallisation. Vous pourrez mêler une portion de ce sel dans son eau, pour la
rendre moins susceptible d'altération; vous en pourrez mettre aussi une autre
partie dans l'extrait, & il augmentera la vertu stomachique & cathartique
d'icelui. Le reste vous le garderez, afin que si vous voulez réunir toutes les
vertus fixes & volatiles de la racine d'angélique en un seul corps, pour en faire
le Clyssus, qui est proprement ce qui contient en soi, comme en raccourci
toutes les vertus d'une chose, dont on a séparé & dépuré les parties; vous
fassiez l'assemblage de l'esprit rectifié & de l'huile éthérée, par le moyen
unissant, le sel fixe, sans lequel on ne pourrait jamais parvenir à faire l'union
de l'huile & de l'esprit, à cause qu'ils sont d'une nature diverse, & qu'ils
surnagent toujours l'un sur l'autre: mais lors que vous aurez alkalisé l'esprit
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 188

subtil & rectifié, avec le propre sel alkali de la plante, alors vous y joindrez
inséparablement l'huile, ce qui produit une essence merveilleuse. Mais pour le
Clyssus, il n'est pas nécessaire de tant de raffinement, il faut seulement mêler
une partie de sel fixe purifié, avec deux parties de l'huile distillée, & trois
parties de l'esprit très-subtil, & les digérer ensemble à la vapeur du bain dans
un vaisseau circulatoire, jusques à ce que le tout soit joint & uni
indissolublement ensemble; ce qui arrive pour l'ordinaire dans le temps du
mois philosophique, qui est de quarante jours naturels, ou l'espace que nous
disons de six semaines. Ce remède étant ainsi achevé, peut être légitimement
donné en la place de l'esprit, de l'huile, de l'extrait & du sel, puis qu'il a toutes
les propriétés essentielles de ces quatre ensemble. La dose est depuis six
grains jusques à un scrupule, dans toutes les maladies auxquelles les Médecins
emploient le corps de la racine d'angélique, dont il a été préparé.

Comment il faut faire le baume potable & dissoluble de l'huile de la racine


d'angélique.

Quoi que cette opération ne soit pas mystérieuse à ce qu'il semblera à ceux
qui liront ceci, si est-ce qu'elle est digne de considération, puis que c'est
toujours pour faire voir de plus en plus la vérité de ce que nous avons tant dit
de fois ci-devant, à savoir que les sels sont des esprits fermés, & qu'ils ont en
eux un soufre caché, & par conséquent qu'ils possèdent une nature moyenne
entre les liqueurs aqueuses & les huiles, qui ne se peuvent assembler & encore
moins s'unir sans la médiation du sel, qui rend l'huile dissoluble & unissable
avec l'eau, & avec toutes les liqueurs qui sont de sa nature, ce qui n'est pas un
des moins importants secrets de la Chimie, quoi qu'il semble en quelque
façon méprisable, à cause de sa simplicité: mais que personne ne méprise
cette louable simplicité, puisque ceux qui la suivront se pourront vanter de
suivre la nature, dont les beautés & les ressors les plus admirables ne se
rencontrent jamais dans l'embarras & dans le mélange imparfait, que pour
produire des monstres. Or comme il faut étudier à rendre les choses agréables
& faciles, & que ceux qui ont besoin de ces beaux remède ne sont pas
toujours en lieu où il y ait des fourneaux & des vaisseaux, pour unir le sel fixe
avec l'huile de son sujet, & de plus, ce sel est ordinairement désagréable, à
cause de son goût lixivial & urineux. J'ai jugé plus commode & moins ingrat
de prendre du sucre très-fin en poudre impalpable ou réduit en alkohol, dont
on emplira une boitte d'ivoire ou d'argent doré, sur lequel on fera tomber
goute à goute de l'huile distillée des racines d'angélique ou de quelque autre,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 189

jusques à ce que le sucre en soit suffisamment imbu, & qu'il soit réduit en une
consistance qui puisse être contenue dans la boitte, lors mêmes qu'elle sera
renversée. Ainsi vous aurez un baume admirable, que vous pourrez prendre
en temps de peste par précaution & pour préservatif, en moindre dose
néanmoins que si on le prenait pour remède curatif. La dose est depuis la
grosseur d'un pois, jusques à celle d'une noisette, dans du vin le matin à jeun
pour préservatif, ou dans son esprit ou dans son eau pour remède curatif.
Que personne ne s'étonne que le sucre rende les huiles mêlables &
dissolubles avec l'eau, car le sucre est un sel végétable qui est capable de cela,
à cause que c'est un sel qui est mêlé de soufre & de mercure, ce qui le rend
perceptible de recevoir l'huile, & la change pourtant tellement de nature,
qu'elle se dissout & s'unit très-facilement avec l'eau, à cause de la substance
saline du sucre. C'est proprement ces baumes que vous trouverez dans les
Auteurs modernes, sous le nom d'Elaeosaccharum.

Comment il faut faire le baume onctueux de l'huile de la racine d'angélique.

Pour faire ce baume, il faut avait un corps incorruptible, inodore & sans
couleur, qui soit capable de recevoir l'huile & d'en conserver l'odeur & la
vertu. Or ceux qui se sont adonnés à ce travail se sont beaucoup peinés avant
que d'avoir peu rencontrer une substance qui ne contractât aucune couleur,
aucune odeur & qui ne se corrompit pas avec le temps. On s'est servi durant
quelques années de la cire blanche & de la moelle, du suif de chevreau & de
la graisse de porc bien préparés & bien lavés, pour faire le corps des baumes
odorants & onctueux, mais tout cela n'a pas eu de durée, à cause qu'ils
devenaient rances, de mauvaise odeur & jaunes. Enfin les Chimistes ont
raffiné la dessus & se sont servis de l'huile qui se tire de la noix muscade par
expression, pour en faire le corps de ces baumes, sans néanmoins perdre la
vertu subtile éthérée & odorante de la noix muscade. Ce qu'ils font ainsi,
Prenez quatre onces d'huile de noix muscade qui soit bien pure & sans aucun
mélange étranger, mettez-là dans un matras à long col ou dans un vaisseau de
rencontre, & versez dessus de l'esprit de vin tartarisé, jusques à l'eminence de
quatre doigts, & les mettez digérer & extraire au bain marie à une chaleur
modérée, & lors que l'esprit sera bien empreint de la teinture de l'huile,
retirez-le par inclination & en reversez de l'autre, & cela jusques à ce que
l'esprit ne tire plus de teinture. Alors il faut mettre tout ce qui vous reste dans
une écuelle de faïence, & le laver avec de l'eau bouillante, jusques à ce que
toute la masse soit inodore & blanche, & c'est ce qui fait le corps de tous les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 190

baumes onctueux, qui ne contracte aucune mauvaise qualité, & qui s'empreint
facilement de l'odeur & de la vertu des huiles odorantes & aromatiques. Mais
à cause qu'il faut plaire à la vue aussi bien qu'à l'odorat, on donne la couleur
verte aux baumes des plantes, avec le suc de quelque plante inodore, dans
lequel on fait bouillir le corps des baumes, jusques à ce qu'il soit
suffisamment chargé de la couleur verte, puis après on s'en sert pour tous les
baumes, auxquels on veut donner cette couleur. On colore aussi les baumes
des huiles des racines & des aromats qui sont de leur couleur avec un peu de
terre d'ombre, & ceux des fleurs avec un peu de fine laque des Peintres. Or
comme ce corps des baumes est desséché, à cause de l'extraction qu'on a fait
de son huile subtile & onctueuse, par le moyen de l'esprit de vin tartarisé, il
n'y a plus rien à faire, sinon de le refournir d'une quantité proportionnée de
l'huile de la racine d'angélique, ou de quelqu'autre huile aromatique, pour en
faire le baume onctueux; duquel on se sert pour frotter les narines & les
temples, comme aussi le dessus de la main, pour empêcher que les puanteurs
n'attaquent le cerveau, & pour corriger la malignité des esprits empestés &
malins, qui sont dans l'air en temps de contagion, ou lors qu'on est obligé de
passer & de converser en des lieux où il sent mauvais, ou en ceux où il y a des
malades. Mais avant que de passer outre, il ne faut pas oublier de dire ce que
l'Artiste fera de l'extraction qu'il aura faite de l'huile de muscades, avec l'esprit
de vin, il retirera l'esprit au bain marie, jusques en consistance de miel cuit, &
ainsi il aura l'extrait de la noix muscade rempli du meilleur de son essence
corporelle; & un esprit doué de son huile, de son esprit & de son sel volatil;
s'il veut, il pourra garder une portion de son extraction; car cela tiendra le
milieu entre l'extrait & l'esprit qu'on en aura retiré, & pourra être employé aux
mêmes usages, parce qu'il possède la même efficace & la même vertu. La
vertu de l'extrait, de l'esprit & de la teinture, réjouit l'estomac, le cerveau & la
matrice, elle dissipe les ventosités, aide à la digestion, corrige la mauvaise
haleine, fortifie l'embryon, est bonne contre la syncope & contre la
palpitation du cœur, ouvre & dissipe les obstructions de la rate, arrête le flux
de ventre & le vomissement. Et comme je suis témoin de la vertu vulnéraire
de la noix muscade: je me sens obligé pour le bien commun, de mettre ici ce
que j'ai vu dans les armées d'Allemagne, en la personne d'un Capitaine de
cavalerie, qui était tout percé de coups, soit de ceux de feu, ou de ceux d'épée,
& qui néanmoins n'avait jamais eu la fièvre dans tout le temps du traitement
de ses plaies, non pas mêmes lors que la suppuration se faisait. Cela semblera
sans doute étrange & paradoxe: mais lors qu'on aura appris, que ce
Gentilhomme portait toujours sur soi des noix muscades, & qu'il en mangeait
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 191

une entière aussi-tôt qu'il se sentait blessé, l'admiration cessera; puis que la
vertu balsamique de la muscade qui réside dans son huile & dans son sel
volatil, était poussée par la chaleur de l'estomac dans toutes les parties, qui
corrigeait la sérosité maligne, qui est la cause occasionnelle des douleurs, des
inflammations, & par conséquent de la fièvre & de la mort, de la plupart de
ceux qui sont blessés dans quelque partie considérable. Il ne faut donc pas
que les Chirurgiens appréhendent les potions vulnéraires, & encore moins
l'usage de cet aromat, dans les bouillons de leurs blessés, à cause de la
prétendue chaleur qu'ils contiennent; au contraire ceux qui seront les mieux
sensés y auront toujours recours, comme à un asile très-assuré & qui ne leur
manquera jamais: mais principalement s'ils se servent intérieurement &
extérieurement de la teinture qu'on aura tirée comme nous l'avons dit ci-
dessus. Qu'on ne m'allègue pas ici que j'apporte un exemple personnel, puis
que la chose est arrivée à plusieurs de ses amis quoi qu'ils fussent de différent
tempérament, comme on parle, & qu'ils eussent été très-mal dans la cure de
diverses autres blessures, à cause qu'ils ne s'étaient pas servi de la noix
muscade. Je crois que cette digression ne déplaira pas, puis qu'elle est utile, au
général & au particulier: mais il faut que nous fassions voir que la Chimie ne
se contente pas du coloris des baumes onctueux, dont nous venons de faire
mention, parce qu'elle a trouvé le secret de colorer le corps des baumes avec
le magistère des mêmes plantes dont on veut faire le baume, ce qui se fait
ainsi. Prenez de la rue ou de la marjolaine, ou même de quelque autre plante
odorante & balsamique, autant que vous voudrez, lors qu'elles sont dans la
vigueur de leur verdure, faites-les bouillir dans de l'eau qui soit suffisamment
empreinte d'huile de tartre par défaillance, ou de sel de tartre résout; coulez la
décoction, versez-y de la dissolution d'alun de roche, faire dans de l'eau de
pluie distillée, & la matière se précipitera au fonds en forme d'une bouillie
verte: séparez la liqueur qui surnage par le filtre, puis lavez la matière filtrée
avec de l'eau commune au commencement, & avec de la propre eau odorante
de la plante sur la fin, jusques à ce que vous l'ayez privée de tout le goût salin,
qu'elle peut avoir acquis du sel de tartre & de l'alun: évaporez ensuite à une
chaleur très-lente ce magistère jusques en consistance d'une bouillie fort
épaisse, avec laquelle vous teindrez le corps blanc & inodore de la noix
muscade, que vous sècherez à l'air doucement pour le garder pour en faire le
baume, où vous y ajouterez sur le champ l'huile distillée de la plante & le
baume fera parfait, & qui se conservera en odeur & en couleur tout autant
qu'on le peut désirer. Mais il faut noter qu'il ne faut pas dessécher tout à fait le
magistère des fleurs ou des herbes, avant que de colorer le corps du baume,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 192

autrement il ne se ferait aucune union ni aucune liaison, & par conséquent


aussi aucune légitime coloration. On peut faire la même chose que nous
venons de dire avec les fleurs de roses, de poeone, de pavot rouge, des iris, &
de la graine d'écarlate ou de kermès pour en faire les magistères, qui serviront
à donner la couleur aux baumes des fleurs sans aucun mélange étranger. Mais
avant que de quiter ce que nous avons commencé des baumes, il faut que
nous enseignions encore après le très-docte Sennert, le moyen de faire les
baumes pour l'intérieur, d'une autre façon qu'avec le sucre, qui ne seront pas
si agréables: mais qui auront néanmoins autant ou plus de vertu, & qui
contiendront comme en raccourci l'efficace du mixte, duquel ils seront
composés. Pour les faire, Prenez une once de l'extrait de la plante de la racine
de la fleur ou de la semence, auquel vous ajouterez deux drachmes de manne
choisie, mêlez-les ensemble à une chaleur lente, & lors que le mélange sera
refroidi ajoutez-y une drachme & demie de l'huile distillée de son mixte, &
ainsi on aura un baume qui se pourra donner en bol, ou qu'on pourra mêler
dans des bouillons, ou dans d'autres liqueurs appropriées à la maladie & au
remède.

SECOND EXEMPLE.

De la racine d'aunée ou de campane, en latin Enula campana.

Cette racine mérite bien que nous parlions de sa préparation, & que nous
fassions les remarques nécessaires pour l'instruction de l'Artiste: car outre
qu'elle est remplie de beaucoup de vertu & de propriétés très-particulières,
c'est que de plus nous ferons voir tout d'une suite ce que l'Apothicaire
chimique doit faire, selon le jugement & l'expérience, pour tirer de cette
racine, qui nous est domestique, plusieurs bons remède pour orner & pour
fournir sa boutique, afin que Messieurs les Médecins y aient recours lors qu'ils
en auront besoin, pour le bien des malades. Commençons par le choix du
temps auquel il faut arracher cette racine de terre, afin qu'elle soit fournie
abondamment de ce que nous y cherchons, qui est un sel volatil, spirituel &
sulfuré, qui se manifeste par son goût & par son odeur. Disons donc qu'il faut
arracher cette racine au commencement du printemps, lors qu'on commence
à voir pousser les œilletons ou les pointes aiguës qu'elle pousse hors de terre
en ce temps-là, car si on attend davantage, cette vertu qui est concentrée dans
la racine & qui est l'âme de la végétation, s'explique soi-même & se pousse au
dehors, pour faire paraitre le caractère visible de l'idée invisible, qui lui a été
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 193

donnée du Créateur de la nature, & ainsi la racine s'épuise soi-même de sa


vertu séminale, pour fournir à la beauté de la végétation parfaite. Lorsque
vous aurez une bonne quantité de campane de cette qualité, qu'elle soit
encore tendre & succulente, en sorte qu'on la puisse couper en tranches en
long ou en rouelle; il la faut bien laver, puis couper les racines les mieux faites
& les plus tendres en morceaux longuets de la longueur du doigt indice & de
la grosseur du petit doigt; & les autres il les faut couper par taléoles ou par
rouelles de l'épaisseur d'un écu blanc; en suite de quoi il les faut mettre dans
une curcubite de verre au sable avec une suffisante quantité d'eau nette, il faut
couvrir la cucurbite de son chapiteau, y adapter un récipient, & en luter
exactement les jointures; puis y donner le feu par degrés & distiller en
augmentant le feu, jusques à faire bouillir ce qui est dans le vaisseau afin de
cuire les racines. Par ce tte opération vous faites plusieurs choses à la fois ;
car lors que la racine est cuite en sorte qu'elle se trouve molle sous les doigts,
on peut cuire du sucre avec la décoction qui reste dans la cucurbite en sucre
rosat afin d'y plonger les morceaux longuets, après qu'ils auront jetés leur eau
superflue dessus un tamis renversé; & ainsi on aura de la confiture liquide de
campane qui se gardera long-temps. Si on redouble la cuite du sucre & que la
racine y soit mise encore une fois, & qu'elle soit séchée dans l'étuve, on aura
de la confiture solide, pour ceux qui vont en campagne.
Mais de plus, on peut battre au mortier de marbre les taléoles après qu'elles
auront été égouttées, & les passer à travers un tamis pour en tirer la pulpe,
que l'on confira aussi avec du sucre cuit en tablettes, & ce sera une conserve
qui sera très-bonne seule à ses usages: mais qui servira de plus de corps pour
recevoir d'autres remède pour la rate & pour la poitrine, & en former ainsi
des opiates & des électuaires qui seront excellents. Mais nous avons réservé le
meilleur pour le dernier, qui est l'eau spiritueuse & le sel volatil sulfuré, qu'on
a tiré par la distillation, durant le temps de la cuite de la racine, & qui auraient
été perdus si cette coction avait été faite dans un chaudron ou dans une
bassine à feu nu: qui serait une perte très-grande, & qui arguerait l'Artiste de
défaut de jugement, de connaissance & d'expérience: car cette eau distillée a
le propre goût & la propre odeur de la racine, & par conséquent elle possède
la meilleure portion de sa vertu, parce qu'elle est remplie d'un sel volatil très-
excellent & très-subtil, qui monte dans le chapiteau en forme de neige & qui
s'attache à ses parois, lors que la chaleur fait pénétrer l'eau jusques dans le
centre de la racine, & que ce sel étant dégagé du mucilage de son corps, est
sublimé dans le chapiteau par l'action du feu, il est vrai qu'il n'y demeure pas
longtemps, à cause que les vapeurs aqueuses le dissoudent aussi-tôt, &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 194

l'emmènent avec elles dans le récipient, & c'est ce sel qui communique à l'eau
son goût, son odeur & sa vertu. Que ceux qui ne me croiront pas, travaillent
comme je viens de le dire, & qu'ils prennent garde très- exactement lors qu'ils
verront que le chapiteau deviendra plein de nuages blancs, & qu'il s'attachera
quelque chose au dedans d'icelui; qu'alors ils aient un autre chapiteau pareil,
qu'ils délutent le premier, & qu'ils substituent le second en sa place, & lors ils
se trouveront convaincus par leurs propres sens, de la vérité que j'ai énoncée:
car l'esprit de ce sel leur remplira le nez & le cerveau de la vraie odeur de la
campane, & s'ils mettent un peu du sel qui sera sublimé sur la langue, ils
avoueront que la plante même n'a jamais eu un goût si subtil, si pénétrant, ni
si efficace, & qu'ainsi ce serait un dommage irréparable & une ignorance
grossière, de laisser perdre ce qui est le principal & le plus virtuel du sujet sur
lequel on travaille. Ceux qui voudront faire l'extrait de la racine d'aunée, la
feront sécher un peu plus qu'à demi, puis ils la battront en poudre grossière,
& la mettront dans un vaisseau de rencontre avec du vin blanc subtil, tant
qu'il surnage de quatre doigts, ils feront digérer & extraire à la lente chaleur
des cendres, jusques à ce que le vin soit chargé du goût, de l'odeur & de la
couleur jaunâtre de la racine, alors ils retireront ce qui sera chargé & y en
remettront du nouveau, jusques à ce qu'il ne tire plus rien, puis ils feront
l'expression du tout; qu'ils mettront dans une cucurbite au bain marie avec les
précautions requises, pour en tirer l'esprit & l'eau spiritueuse, jusques à ce que
ce qui sortira n'ait plus de goût ni d'odeur; clarifiez en suite ce qui reste au
fonds du vaisseau & l'évaporez dans une terrine au sable, jusques à la
consistance d'extrait, qui aura en soi toute la vertu de ce qu'il y a de fixe dans
cette racine & qui n'est pas méprisable; parce qu'il ouvre le ventre & qu'il
fortifie l'estomac: La dose est depuis une drachme jusques à une demie once;
cet extrait est très-efficace pour dissoudre & pour évacuer les substances
fixes, gluantes & tartarées, du ventricule, de la rate & de la poitrine: mais
principalement dans la cure des asthmes périodiques, pourvu qu'on y mêle du
diaphorétique d'antimoine & du sel volatil de karabé, qui ne manqueront pas
de fortifier le ventricule, & d'apaiser les mouvements & les gonflements
météoriques de la rate, qui presse ordinairement le diaphragme, qui est un des
principaux organes de la respiration, & qui cause l'oppression de la poitrine &
le défaut de la respiration. cet extrait servira de règle pour faire ceux des
racines de valériane, de celles de l'impératoire, de la carline, & principalement
du contrayerval, qui est une racine qui vient du Pérou, & qui est un des plus
souverains remède contre le poison: mais principalement dans toutes les
maladies pestilentes & malignes, comme dans les fièvres d'armée, dans le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 195

pourpre, dans la rougeole & dans la petite vérole, parce qu'elle dégage
puissamment le venin, & qu'elle chasse subitement les sérosités dangereuses,
par la voie des sueurs & par celle de l'urine. Elle fait aussi des merveilles
contre les corruptions de l'estomac & particulièrement contre les vers. Il y en
a mêmes qui croient que son usage est capable de dissiper le charme & le
poison des filtres amoureux. La dose de la racine en poudre est depuis un
demi scrupule jusques à une drachme entière, dans du vin ou dans des eaux
cordiales & sudorifiques, comme sont celles de reyne des prés, de chardon
bénit & de sassafras. Mais son extrait fait avec exactitude, & l'esprit qui en est
tiré par distillation, font sans comparaison beaucoup mieux que le corps
matériel de la racine; & leur dose est moindre de la moitié. Je n'ai pu
m'empêcher de parler en passant de cette digne racine, à cause que je sais
qu'elle est encore cachée à la plupart des Apothicaires François: & je veux
croire que ceux qui la mettront en usage par l'ordre de Messieurs les
Médecins, trouveront que les effets répondront aux vertus que je lui ai
attribuées. De la racine de la grande consolide: & de celles du satyrion. après
avoir parlé des racines odorantes, aromatiques, & qui ont beaucoup de goût &
de sel volatil sensible: il faut que nous parlions en suite de celles qui sont
mucilagineuses & qui sont presque insipides: mais quoi qu'elles paraissent
n'avoir aucune saveur, si est-ce qu'elles possèdent de la vertu en assez grande
abondance; pourvu que l'Artiste sache délier la viscosité & la lenteur de leur
substance, afin de faire paraitre le sel & l'esprit qu'elles contiennent, dont la
pointe & l'efficace sont emprisonnées & arrêtées par les liens de cette
substance gluante, qui les empêche de produire au dedans de nous les beaux
effets qu'elles recèlent dans leur centre. Or cela ne se peut pratiquer que par le
travail de la Chimie, qui rend visibles les vertus cachées, & qui manifeste le
mystère que chaque mixte possède. Nous commencerons par la préparation
de la racine de la grande consoude, qui quoi que visqueuse & insipide, ne
laisse pas néanmoins de produire des très beaux effets au dehors & au dedans
de nos corps. Car elle est merveilleuse pour résoudre toutes les contusions,
elle fortifie les parties nervales des jointures dans toutes les espèces de
luxations; mais elle est encore plus admirable en cataplasme avec de la poudre
de la pierre nommée Osteocolla, tant pour empêcher les accidents des
fractures, que pour engendrer le calus qui est nécessaire pour la réunion des
os rompus. Que si cette racine produit des effets si notables pour arrêter le
crachement de sang, soit qu'il soit causé par la rupture de quelque veine, ou
qu'il procède de l'érosion de ces mêmes vaisseaux, qui se fait ordinairement
en la poitrine & en la gorge: de plus, son usage continué guérit les hernies de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 196

diverses espèces; pourvu qu'on ait soin en même temps de tenir la partie
sujette avec un bon bandage, & d'appliquer tous les trois jours un cataplasme
fait avec la même racine, du crocus de mars astringent, & de la terre douce de
vitriol. Or nous n'avons avancé ce que dessus, que pour faire mieux
comprendre que cette racine recèle une puissante vertu, & que pourvu que
l'Apothicaire chimique soit capable de la digérer & de l'extraire pour en
séparer les hétérogénéités nuisibles, & qui empêchent que cette belle
puissance cachée ne soit réduite en acte, pour faire paraitre le mystère de
nature, que chaque individu cache profondément en son centre. Et pour y
parvenir il y procèdera de la manière qui suit.

Comment on fera l'extrait ou le sang des racines de la grande consolide & de


celles du satyrion.

Quoi que cet extrait ou ce sang se puisse faire avec la seule racine de la grande
consolide & qu'il aurait beaucoup de vertu: si est-ce que je trouve non
seulement à propos; mais aussi très- nécessaire d'y joindre les racines, les
feuilles & les fleurs de la consolide moyenne, de celles du prunella ou de la
consolide petite & de la semence de millepertuis; parce que le sel balsamique
des feuilles & le soufre embryonné des fleurs & de la semence, contribuera
très-infailliblement à la perfection du remède que nous allons décrire. Prenez
deux livres racines de la grande consolide & autant des racines, des herbes &
des fleurs des trois autres espèces, qu'il faut soigneusement monder & laver;
puis battez-les au mortier de marbre avec un pilon de bois, tant que le tout
soit réduit en bouillie, à laquelle vous ajouterez une demie livre de semence de
millepertuis, qui aura aussi été réduite en bouillie dans le même mortier en
l'arrosant peu à peu avec du vin blanc, joignez-y tout une livre de mie de pain
de seigle & autant de celle de pain de froment, mêlez tout cela comme il faut
ensemble & l'imbibez encore d'un peu de bon vin blanc, jusques à ce qu'il soit
converti en une forme de bouillie claire que vous mettrez dans un matras à
long col, que vous boucherez avec un autre matras, dont le col entrera dans le
premier jusques à la dimension de quatre pouces, lutez-en les jointures très-
exactement avec du blanc d'œuf battu, du linge, de la vessie & de la chaux
vive, comme nous l'avons enseigné dans le traité des lutations. Suspendez le
vaisseau dans le bain vaporeux, ou le mettez digérer à la chaleur du fumier ou
à quelqu'autre qui lui soit analogue, & donnés une chaleur lente & digestive,
tant & si longtemps que la matière soit changée en une espèce de chyle qui
soit rouge & coloré comme le sang. Alors laissés refroidit le fourneau, tirez-
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 197

en les vaisseaux, coulez la matière au travers d'un couloir de linge neuf,


pressez ce qui reste fortement. mettez cette expression ronge & colorée au
bain vaporeux, afin d'en faire la seconde digestion & une purification plus
exacte, car la liqueur se clarifiera beaucoup mieux, & les lies ou les restes de
l'impureté feront un sédiment au bas du vaisseau, qu'il faudra séparer en
versant doucement par inclination ce qui sera clair d'avec ce qui est féculent;
continués cette digestion & cette séparation du pur de l'impur, jusques à ce
que la liqueur soit claire, rouge & transparente, en sorte qu'il ne se fasse plus
aucun sédiment d'impureté. mettez alors cette liqueur ainsi dépurée dans une
cucurbite au bain vaporeux ou au bain marie, & en retirez par la distillation
environ les deux tiers, & il restera au fonds du vaisseau le vrai extrait
balsamique de ces racines vulnéraires, qu'on nomme assez proprement, le
sang de la grande consolide; qui est merveilleux contre toutes les espèces de
hernies, avec les précautions que nous avons dites: il est aussi très-excellent,
pour aider à consolider les ulcères du dedans & principalement ceux de la
poitrine: il est aussi très bon pour en mêler dans les injections qui se font
dans les plaies, comme aussi pour en tremper les plumaceaux qu'on applique
à leur orifice. La dose est depuis un demi scrupule jusques à une drachme,
dans l'eau qu'on en aura retirée par la distillation, dans du vin blanc ou dans
quelqu'autre liqueur convenable, comme dans les potions vulnéraires; mais il
faut continuer plusieurs jours tous les matins à jeun, & mêmes dans les maux
invétérés, il faut en prendre durant le temps du mois philosophique qui est de
quarante jours. Il faut suivre cette préparation de point en point, pour faire
l'extrait ou le sang des racines de satyrion; hormis qu'il n'y faut faire aucune
autre addition que celle du pain & du vin, avec une drachme de très-bon amb
regis pour chaque livre de matière qu'on mettra digérer. La dose est aussi la
même que de l'extrait précédent, tant pour fortifier la matrice, que pour la
rendre fertile & propre à la génération. C'est aussi un spécifique très-assuré,
pour remettre en leur devoir toutes les parties qui sont destinées au coït & à
tout ce qui s'en en suit. Ceux qui voudront ajouter une demie once de chair
de vipères desséchées au bain marie, à chaque livre des racines de satyrion
avant que de les digérer avec le pain & le vin, rendront ce remède beaucoup
plus efficace. Notez qu'il faut prendre ces racines au commencement du
Printemps, & qu'il ne faut prendre que le testicule qui est lisse & plein, &
rejeter celui qui est ridé & flasque, la signature de cette racine l'a fournie des
vertus nécessaires aux parties dont elle représente la figure. De la racine de la
fougère femelle. quoi que cette racine soit commune, si est-ce qu'elle n'est pas
assez en usage à cause de ses belles vertus: Or ce qui est cause que Messieurs
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 198

les Médecins ne peuvent faire des observations légitimes de la vertu


particulière & spécifique des choses, c'est qu'ils les confondent ordinairement
les unes avec les autres, ce qui fait qu'ils ne peuvent proprement déterminer, à
laquelle de ces choses ils attribueront les effets des remède qu'ils ont ordonné.
Mais la Chimie & ses sectateurs y procèdent d'une autre manière, & comme
ils reconnaissent que la nature est une & simple, aussi veulent-ils suivre cette
bonne mère du moins mal qu'il leur est possible. Et comme ils ont connu par
les sens, que la racine de la fougère femelle a quelque viscosité coagulée en
elle, qui témoigne qu'elle a beaucoup d'un sel volatil sulfuré, qui est d'une rare
vertu, qui se connait par son amertume qui est mêlée de quelque astriction:
mais que cette vertu était cachée sous l'ombre du corps, aussi ont ils trouvé
nécessaire de la retirer de sa prison, par le moyen de la fermentation de la
méthode qui suit. Prenez quarante ou cinquante livres de cette racine, qui
aura été cueillie au commencement du Printemps, & lors seulement qu'elle
commence à faire paraitre une petite production jaunâtre hors de la terre, afin
qu'elle n'ait encore rien perdu de sa substance interne par la végétation: lavez-
là & la nettoyez de toute la terre qui la couvre & la séparez de tout ce qu'il y
aura de superflu, sans ôter néanmoins ce qu'elle avait commencé de pousser à
la superficie de la terre; coupez-là puis la batez grossièrement au mortier de
pierre ou de marbre; mettez-là dans un tonneau de quinze ou vingt seaux &
versez dessus douze seaux d'eaux chaude, comme pour plumer & les agitez
bien ensemble, puis mettez-en deux seaux en levain ou en fermentation, avec
de la levure de bière ou avec un peu de levain ordinaire du pain, & un peu de
farine de seigle, & lors que la liqueur commencera à s'élever & à bouillir
versez-là dans le tonneau, pourvu que la liqueur qu'il contient soit de la
chaleur tempérée, qu'on y puisse souffrir la main sans aucune incommodité;
couvrez le tonneau & laissez agir le ferment, après avoir bien agité le tout.
après quoi vous distillerez la liqueur fermentée à diverses fois par la vessie,
deux jours après que l'action de la fermentation aura été passée. Lorsque le
tout sera distillé, & que la distillation aura continué jusques à ce qu'il n'y ait
plus aucun goût spiritueux & salin; il faut remettre tout ce qui aura été distillé
dans la vessie & rectifier l'esprit, il faudra mettre à part celui qui viendra le
premier comme le plus efficace & le plus pénétrant, & ainsi le second & le
troisième, jusques à ce qu'il ne sorte plus qu'un flegme inodore & insipide.
Cet esprit est apéritif & désopilatif, qui est dédié pour ouvrir lee obstructions
des viscères en général, mais spécialement celles de la rate & celles de la
matrice. La dose est depuis une demie drachme jusques à deux drachmes,
voire mêmes jusques à une demie once dans la dernière eau qu'on en a retiré
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 199

par la rectification ou dans des bouillons, comme aussi dans du vin blanc. Il
faut que la fermentation de cette racine, & la distillation servent d'exemple
pour toutes les autres racines qui sont de la même nature, ou qui en
approchent en quelque façon.

Des racines de jalap & de mechoacan.

Comme nous nous sommes proposés de donner des exemples des racines qui
sont d'une nature différente: nous avons jugé nécessaire de proposer celle de
jalap & celle de mechoacan; à cause que ce sont deux racines qui sont
purgatives, & qui purgent mêmes toutes deux les sérosités, & néanmoins elles
ont de la différence entre elles; car l'une est résineuse qui est le jalap, & l'autre
est mucilagineuse, qui est mêlée de résine & d'une substance saline insipide,
en laquelle réside en partie sa faculté purgative, pourvu qu'elle soit bien
extraite, qui est le mechoacan: ce qui oblige l'Artiste de se servir de
préparation diverse & de menstrues différents pour extraire la vertu de ces
racines, afin de les donner en moindre dose & de les faire agir avec moins de
violence.

Pour faire le magistère ou la résine du jalap.

La racine de jalap nous est venue des Indes, elle est plus ou moins remplie de
vertu, selon qu'elle participe plus ou moins de résine, qui n'est rien autre
chose qu'une substance volatile sulfurée, qui est plus cuite & plus exaltée que
le sel volatil, qui se rencontre ordinairement dans les autres racines, & comme
c'est dans cette partie résineuse & grasse, que réside la vertu purgative
purgative du jalap, & qu'il n'y a que les esprits éthérés, volatils & sulfurés, qui
sont capables d'extraire & de dissoudre cette résine; les Chimistes se servent
ordinairement de l'esprit de vin rectifié pour cette extraction, ce qui se fait
ainsi. Prenez une livre de racine de jalap qui soit bien choisie, c'est à dire qui
ait des cercles noirâtres de distance en autre jusques dans son centre, qui soit
massive, compacte & serrée, & qui soit luisante dans son intérieur lorsqu'on la
rompue, mettez-là en poudre qu'on passera par le tamis, versez cette poudre
dans un matras & versez dessus du très-bon esprit devin, qui ne soit
participant d'aucun flegme, digérez cela quelques jours aux cendres, & lorsque
le menstrue sera bien chargé de couleur, retirez-le par inclination & le filtrez,
continuez cette extraction, jusques à ce que l'esprit de vin ne se teigne plus.
mettez toutes vos teintures filtrées dans une cucurbite, & retirez au bain
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 200

marie par la distillation les trois quarts de l'esprit, qui servira encore à des
opérations semblables; après cela tirés vôtre cucurbite du bain & versez sur la
liqueur qui vous reste, environ une pinte d'eau bien claire, qui précipitera la
résine du jalap au fonds du vaisseau: parce que l'eau affaiblit l'esprit de vin qui
avait dissout cette résine & qui la tenait en liqueur, ce qui fait qu'elle gagne le
fonds, à cause qu'il n'y a plus d'esprit assez subtil pour la tenir en dissolution.
Remettez vôtre cucurbite au bain, & retirez le reste de l'esprit de vin qui est
mêlé avec l'eau & cela pour deux raisons; la première, afin que vous ne
perdiez pas cette portion d'esprit de vin qui est toujours utile, & la seconde, à
cause que par ce moyen vous faites encore comme une seconde précipitation
de résine, parce que l'esprit de vin en retenait encore quelque peu avec soi,
comme la blancheur laitée de l'eau le témoigne évidemment. Tirez la résine de
la cucurbite & la mettez dans une écuelle de grès ou de faïence, & la lavez
trois fois avec de l'eau simple, pour lui ôter l'odeur & le goût de l'esprit de
vin, qui n'est pas également agréable à tous; mais il la faut laver la quatrième
fois avec de l'eau de roses & de celle de cannelle mêlées ensemble, puis il la
faut faire sécher lentement aux cendres & la garder au besoin. La dose de
cette résine est depuis trois grains jusques à quinze, en bol, dans des
conserves, ou dans de la gelée de coings ou de groseilles; on peut encore la
broyer sur le marbre avec trois fois autant de crème de tartre, jusques à ce que
le tout soit réduit en poudre impalpable, puis en dissoudre une dose dans de
l'eau ou dans un bouillon: mais il faut avoir une précaution bien exacte lors
que l'on donne de cette résine & de toutes les autres qui lui ressemblent, &
principalement de celles qui sont purgatives; parce que comme leur substance
n'est pas dissoluble dans les liqueurs aqueuses, & qu'au contraire, elles se
rassemblent en corps, lors qu'on pense les avoir parfaitement mêlées; & que
de plus, l'estomac est ordinairement rempli de quelque humidité, on doit
appréhender légitimement, que cette résine ne se rassemble & ne s'attache
aux parois du ventricule, au passage du pylore ou dans le duodenum; ce qui
est la cause ordinaire des surpurgations; ce qui n'est pas proprement un
mauvais effet du remède: mais ce n'en est qu'un accident, qui arrive pour
n'avoir pas bien connu la nature de la chose: car lors que ces médicaments
sont bien dissous, & qu'on les a alliés & joins à la liqueur aqueuse par le
moyen de quelque corps neutre, il n'y a plus rien à craindre. Il faut donc se
servir du jaune d'œuf pour dissoudre les résines purgatives, afin de les allier
avec la ptisane ou avec le bouillon, dans lequel on les fera prendre au malade:
car il n'y a jamais eu que les accidents qui aient fait craindre ces sortes de
remède, qui ne sont aucunement dangereux en leur opération, que lors qu'ils
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 201

ne sont pas bien dissous & bien unis avec la liqueur aqueuse, c'est néanmoins
un très-bon avis que nous avions à donner à cause des maux qui en arrivent
tous les jours.

Pour faire le vrai extrait du mechoacan.

Prenez une livre de mechoacan qui soit bien choisi, qui ne soit carié & qui ne
soit point mêlé de racine de bryone, ce qu'on connaîtra facilement par la vue
& par le goût. Par la Traicté de la Chimie. 393 vuë, parce que la racine de
mechoacan a des cercles depuis le centre jusques à la circonférence, ce que
celle de bryone n'a pas; de plus, le goût dé couvre encore mieux la vérité, car
celle de mechoacan n'a qu'un goût farineux insipide: mais celle de bryone
pique la langue & le gosier, lors qu'elle a été tenue longtemps dans la bouche:
il faut donc prendre le mechoacan le plus blanc, & celui qui se casse
facilement sans jeter de la poussière, qui témoigne qu'elle est altérée & cariée.
mettez cette racine bien élue en poudre subtile, que vous jetterez dans une
cucurbite de verre, & vous verserez dessus de l'esprit de vin qui ne soit point
rectifié jusques à l'éminence de quatre doigts & plus, couvrez la cucurbite de
sa rencontre & lutez en les jointures, digérez le tout à la chaleur des cendres,
jusques à ce que le menstrue soit bien coloré, que vous retirerez par
inclination & y en remettrez du nouveau, tant & si souvent qu'il ne tire plus
aucune teinture, pressez la racine fortement, filtrez toutes les extractions, &
les distillés au bain marie, pour retirer l'esprit de vin de l'eau de vie qui a servi
de menstrue jusques à ce qu'il n'ait plus aucun goût ; cessez alors le feu &
retirez la résine qui nagera dans ce qui reste dans le vaisseau, & la faites sécher
lentement au sable dans une petite écuelle: mettez cette liqueur qui contenait
la résine dans une terrine vernissée, ajoutez-y une drachme de sel de tartre, &
mettez dedans le marc de l'expression, que vous ferez bouillir ensemble
jusques à la consomption de la moitié, clarifiez cette décoction avec des
blancs d'œufs & la coulez par le drap, évaporez là doucement au sable en
consistance d'extrait liquide; auquel vous ajouterez la résine que vous aurez
mis en poudre très-subtile, avec trois ou quatre amandes pelées & deux
drachmes de sucre: puis vous conserverez cet extrait pour le dissoudre lors
qu'on en aura besoin, ou pour le donner en pilules. Notez en passant que ce
n'est pas sans raison, que j'ai dit qu'il fallait ajouter des amandes & du sucre
lorsqu'on triturera la résine: car il ne faut pas croire que ce soit simplement
pour empêcher qu'elle n'adhère au mortier ou au porphyre comme cela y est
utile: mais c'est de plus, afin que ces deux substances servent de moyens
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 202

unissants, pour joindre intimement la dissolution dans les liqueurs aqueuses.


cet extrait est merveilleux pour évacuer les sérosités superflues de toutes les
parties du corps, & mêmes il est moins actif & moins violent que la résine de
jalap, dont on se sert aux mêmes effets que de ce remède. Il est sur tout
spécifique pour purger la tête, les parties nerveuses & celles de la poitrine.
C'est pourquoi ce médicament fait très bien dans toutes les affections
catharreuses, dans l'hydropisie, & dans toutes les douleurs arthritiques, mais
plus particulièrement encore dans la vérole. La dose est depuis six grains
jusques à trente, soit qu'on le prenne en pilules ou dissout.

Des racines dont on tire les fécules.

Nous ne pouvons assez admirer l'abus qu'ont pratiqué si longtemps les plus
censés & les plus expérimentés Médecins touchant les foecules, & je
m'étonne que des personnes qui ont tant de fois avoue, confessé & enseigné,
que toute la vertu des choses ne réside en aucune autre substance que dans
les sels qu'elles contiennent & principalement les végétables: je m'étonne, dis-
je, que ces Physiciens chimiques se soient servis des fécules, & leur aient
attribué la vertu d'ouvrir, de dissoudre, & de pouvoir pénétrer jusques dans
les digestions les plus éloignées. Pour prouver la véritable raison de mon
étonnement, il faut qu'on sache que les fécules ne sont rien autre chose que la
partie farineuse & insipide de la racine, qui n'est à proprement parler que de
l'amidon: or il n'y a personne qui ne connaisse que l'amidon coagule une
grande quantité d'eau, & que par conséquent elle fera le même effet dans
l'estomac, lors que les fécules y seront introduites & que la chaleur naturelle
agira dessus, comme la moindre chaleur fait sur l'amidon. Mais pour mieux
faire connaître cet abus, il faut que je die la façon de faire le plus exactement
& le plus artistement les fécules, afin de faire voir aux moins intelligents, que
je n'ai rien avancé contre la vérité; & que ce n'est qu'avec l'appui de la raison
& de l'expérience que je les ai condamnées.

Comment il faut faut faire les foecules.

On fait ordinairement les fécules de cinq racines principales, qui sont celles
d'arum ou de pied de veau, d'iris, de poeone, de bryone & de grande
serpentaire. Or il suffira de donner l'exemple de l'une de ces cinq, qui servira
de mode le pour les autres, & pour toutes celles qui leur ressemblent. Il faut
premièrement avoir égard au temps auquel on doit arracher la racine, lors
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 203

qu'on en veut faire la fécule, qui est celui duquel la plante commence
seulement de pousser le moindre petit bourgeon, autrement on ne ferait rien
qui vaille. Prenez donc de la racine de bryone au point que nous avons dit, &
la lavez exactement, ratissés l'extérieur de l'écorce de la racine & la rapez bien
nettement, pressez au bas de la terrine ce qu'il y a de féculente blancheur,
jusques à ce que le suc soit éclairci, qu'il faut retirer doucement par
inclination, & comme il y a une substance mucilagineuse & jaunâtre qui est au
dessus de la farine blanche qui est au bas, il faut y verser un peu d'eau claire
qui soit tiède, pour en faire la séparation en faisant une agitation lente &
circulaire, lors que cela est achevé, il faut mettre cette farine ou cet amidon
dans un mortier de marbre & l'agiter avec de l'eau claire, jusques à ce qu'elle
soit blanche comme du lait, alors il faut passer cette eau blanche dans une
étamine neuve & qui soit un peu serrée, afin que ce qui serait trop grossier
demeure dedans, il faut couvrir la terrine & laisser affaisser la fécule an bas, il
faut réitérer cette agitation avec de la nouvelle eau, jusques à trois ou quatre
fois, en suite de quoi il faut mettre séparer l'eau par une douce & lente
inclination, puis couvrir la terrine d'un papier blanc, auquel on fera plusieurs
petits trous avec une aiguille, puis on l'exposera au Soleil, jusques à ce que la
fécule soit sèche, qui sera blanche comme du vrai amidon, si on y procède
exactement & nettement. Voilà la manière de faire artistement les fécules:
mais il serait à souhaiter qu'elles eussent les belles vertus qu'on leur attribue,
car il n'y a personne de sain jugement & qui soit tant soit peu initié aux
mystères de la Chimie, qui ne conçoive facilement que cette portion terrestre
& féculente qui se sépare de son suc par sa pesanteur, ne soit plutôt un
excrément de la racine, qu'une substance qui en contienne la vertu. Car il n'en
est pas dans la famille des végétaux, comme dans celle des minéraux & des
métaux: vu que les végétaux ne possèdent qu'une substance saline & volatile
qui contient leur vertu, au lieu que les minéraux & les métaux sont fixes en
quelque façon, & que c'est dans cette substance fixe & dans leur centre
matériel & serré que loge leur principale vertu. Or cette substance saline est
assurément dans le suc de la plante, puis que c'est le propre des sels de se
dissoudre dans l'eau, que s'il en restait quelque portion parmi les fécules, les
lotions qu'on fait avec de l'eau simple pour les purifier, emportent sans doute
le reste de leur vertu; si bien qu'il ne demeure qu'une terre subtile ou un
amidon pur & simple. Il serait donc beaucoup plus à propos de se servir des
racines, dont on tire les fécules, lors qu'elles auront été séchées, ou entières ou
coupées par rouelles; car on est assuré que leur vertu saline & mucilagineuse
s'est concentrée dans leur propre corps, par l'exsiccation, & qu'il ne s'en est
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 204

évaporé que la substance aqueuse, flegmatique & inutile. J'assure mêmes que
ce qu'on jette de l'expression de ces racines, vaut sans comparaison mieux que
les fécules qu'on en tire, il vaut donc beaucoup mieux couler le suc & le
dépurer, puis l'évaporer au bain marie en consistance de suc épaissi ou
d'extrait, afin de s'en servit au besoin, puis qu'il aura la vertu de la racine, &
qu'il produira les effets qu'on en espère. Je finis avec cela l'exemple des
racines, pour passer aux autres selon leur rang & selon leur ordre.

SECTION SECONDE.

Des feuilles.

Quoi que nous ayons amplement & généralement parlé des feuilles des
végétaux, lors que nous avons parlé de leur préparation & de leur différence
au commencement de ce chapitre des végétaux: si est-ce que nous avons
pourtant encore beaucoup de choses à y ajouter, tant pour la distillation de
leurs eaux simples, que pour celle de leurs esprits & de leurs huiles; car pour
leur extraction & pour leur réduction en sel, nous en avons assez parlé ci-
devant, nous en dirons pourtant encore quelque chose de plus particulier.
Nous avons suffisamment instruit l'Artiste pour tout ce qui concerne les
plantes odorantes, les plantes aigrettes & succulentes, & celles que nous avons
appelées antiscorbutiques, qui sont succulentes & piquantes, à cause du sel
volatil qu'elles contiennent, pour en tirer diverses préparations: mais il faut
que nous enseignions ici le moyen de distiller les plantes pour le général de la
boutique de l'Apothicaire chimique, selon la classe à laquelle elles peuvent
être réduites. Pour cet effet, l'Artiste aura recours à la figure qui est peinte à
côté de cette page, afin de se fournir d'un vaisseau & d'un fourneau qui soit
capable de lui servir à distiller les plantes qui n'ont point d'odeur & qui ne
sont pas acides, comme sont l'alchimille ou le pied de lion, la bourrache, la
fumeterre, le charbon bénit, l'euphraise, la fumeterre, la laitue, la mercuriale,
la morelle, la primevère, le pourpier, le pissenlit ou taraxacon, la verveine, &
toutes les autres plantes qui sont de cette classe ou qui en approchent. Pour
se servir de ce vaisseau avec utilité, il faut que nous disions en peu de mots le
moyen de s'en servir, & les raisons pourquoi on le préfère aux autres. Ceux
qui se sont servis jusques ici & qui se servent encore de la cloche de plomb &
du pot de dessous pour la distillation des eaux des plantes & des fleurs, n'ont
peu éviter jusques ici que leurs eaux n'aient senti le brûlé, qui est ce qu'on
appelle empyreume, à cause qu'ils n'ont pas eu la patience requise, ni l'attache
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 205

pour bien gouverner leur feu, & aussi à cause qu'ils ne se sont pas servis de
quelques moyens entreposés, pour empêcher la trop violente action du feu
sur une matière si peu fixe, qu'est la végétable: or comme les Chimistes ont
reconnu ce défaut, ils ont étudié pour empêcher un si mauvais effet. Et pour
y parvenir, ils ont trouvé la construction du fourneau que nous avons fait
représenter, & celle du vaisseau distillatoire qu'il contient, dont voici la
description. Il faut premièrement bâtir un fourneau rond, qui ait deux pieds
& demi de diamètre & deux pieds & demi de hauteur, auquel on laissera un
cendrier & un foyer pour contenir les charbons, il faut approprier un pied au
dessus de la grille du foyer, un chaudron de taule ou de plaque de fer qui ait
huit pouces de profondeur, & qui ait de chaque coté un pouce moins de
largeur, que n'en a le diamètre du dedans du fourneau, afin qu'il reçoive la
chaleur de toutes parts; il faut aussi que ce chaudron ait un bort plat en haut
qui soit large de trois pouces, afin de l'appuyer sur le bort du fourneau, &
qu'il soit soutenu par dessous de deux barres de fer mises en travers: ce bord
doit être percé de huit trous d'un pouce de diamètre également distants l'un
de l'autre, qui se puissent ouvrir & fermer avec une lunette de même matière
que le chaudron, afin que ces trous servent de registres pour augmenter &
pour supprimer le feu. Il faut que ce vaisseau ait au fonds deux pouces de
sable ou de cendres, afin de poser là-dessus le second chaudron qui sera de
cuivre étamé, qui soit d'un demi pouce moins large de chaque coté que celui
qui est de fer & qui le doit recevoir, & de la hauteur de cinq pouces & demi;
c'est ce vaisseau qui doit recevoir la plante, le fruit ou la fleur qu'on voudra
distiller, ou mêmes quelque liqueur, pourvu qu'elle ne soit pas acide. Ce
second vaisseau doit être couvert de son chapiteau qui sont ample & relevé
en dôme avec deux canaux, par lesquels sortira l'eau qui aura été condensée
dans icelui; on pourra mieux concevoir les proportions du reste par la figure
qui est à coté, que de la décrire: mais il faut que nous parlions en suite de son
utilité. Le principal but qu'à eu L'Artiste dans la construction de ce fourneau
& de son vaisseau distillatoire, a été sans doute d'empêcher l'odeur
empyreumatique, qui se contracte ordinairement par la trop prochaine action
du feu sur le vaisseau qui contient la plante qu'on distille: or cela ne peut
arriver ici pour les raisons suivantes: qui sont premièrement; que le feu Cc
n'agit pas immédiatement sur le vaisseau qui contient le sujet distillable, puis
qu'il rencontre le fonds du chaudron de fer qui fait la première résistance, en
suite le sable ou les cendres font la seconde, parce que l'une de ces deux
substances rompt l'action & la violence de cet agent dévorant, & ainsi le
fonds du vaisseau de cuivre ne reçoit qu'une chaleur tempérée, & qui est
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 206

néanmoins suffisante pour faire monter toute l'humidité de la matière qu'on


distille dans le chapiteau, qui s'y convertit en eau, qui est reçue dans les
récipients appropriés & adaptés à cet effet: Secondement, l'Artiste n'est pas
obligé à un si grand soin ni à une attache si ennuyeuse: car lors qu'il a une fois
mis sa distillation en train, il peut emplir le foyer de charbons, sans qu'il ait le
soin de boucher exactement les portes du cendrier & du foyer, & de ne laisser
aucune expiration d'air à ses registres, ou qu'il en laisse si peu, que cela soit
simplement capable de nourrir & d'entretenir le feu dans le degré où il est,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 207

lorsque les deux becs de son chapiteau vont goutte à goutte sans aucune
intermission: car alors, il est assuré qu'il n'aura pas besoin d'avoir aucun égard
au gouvernement du feu de plus de huit ou dix heures. Mais ce qui est encore
le plus avantageux & le plus considérable: c'est que les eaux qui ont été
distillées de cette manière, ont en elles toute la vertu requise, qui consiste
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 208

dans le sel essentiel, ou dans le sel volatil de la feuille ou de la plante entière


avec sa fleur: mais il faut observer, qu'il faut retourner & remuer de quatre
heures en quatre heures la matière qu'on distille si elle est solide, en levant
doucement le chapiteau avec la corde qui est soutenue de la poulie pour une
plus grande facilité. Et lors que la plante sera tout à fait desséchée, on la
trouvera privée d'odeur, friable & sèche de telle façon, qu'on la peut
facilement mettre en poudre avec le bout des doigts, sans néanmoins qu'elle
soit aucunement brûlée; au contraire, elle est encore d'un vert qui sera plus ou
moins brun ou noirâtre, selon que la plante aura été succulente. Ce vaisseau
ne sert pas seulement à la distillation des herbes: mais il sert aussi à celle de
leurs sucs, pourvu qu'ils ayent été dépurés au bain marie avant que d'être mis
dans le bassin, afin que l'odeur herbacée qui provient des fèces des plantes ne
se communique pas à leur eau: ainsi on aura une très-bonne eau, & le suc
épaissi ou l'extrait improprement dit de la plante. Il sert encore à la distillation
des fruits, comme pour faire l'eau des noix vertes, des pommes, des melons,
des concombres, & de quelques autres fruits semblables. On y peut aussi
distiller le lait, le sperme des grenouilles, & la bouse de vache, dont on tire
l'eau qu'on appelle de mille fleurs. Enfin on y peut mieux distiller que dans
pas un autre vaisseau les fleurs de nénuphar, celles de pavot rouge, celles de
sureau, celles des fèves, & celles de chèvrefeuille. Et pour conclure, en un
mot, c'est un vaisseau dont le laboratoire chimique, ou la boutique d'un
Apothicaire curieux de la distillation, ne peuvent être privés. On peut
facilement calciner les plantes qu'on aura distillées de cette façon, parce
qu'elles sont fort sèches & en suite en tirer le sel, afin de le joindre à l'eau de
la plante, & ainsi la rendre non seulement plus virtuelle & plus efficace: mais
aussi faire qu'elle se conservera beaucoup mieux & plus longtemps sans
aucune altération: qui est le profit de l'Apothicaire, la satisfaction des
Médecins & le bien des malades. Nous avons encore à parler ici des plantes
odorantes, qui sont mercurielles & sulfurées, & qui ne sont pas au vrai point
de leur vertu, que lors que la chaleur du Soleil & leur Archée intérieur a cuit &
digéré l'humidité superflue, qui empêchait leur perfection. Cette sorte de
plante, est pourtant celle qui nous fournir la plus ample & la plus belle
moisson pour fournir les boutiques, & pour employer le temps avec utilité &
avec un grand agrément. Les plantes qui sont de cette classe, sont l'absinthe,
l'auronne mâle & femelle, l'aneth, l'anis, le cerfeuil, la coriandre, le fenouil,
l'hysope, la marjolaine, la matricaire, la mélisse, le pouillot royal, le persil, la
rue, la sabine, le scordium ou l'herbe à l'ail, la tanaisie, & toutes les autres
plantes odorantes qui ont quelque analogie, ou quelque correspondance à
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 209

celles qui sont de cette classe. Le vrai temps de cueillir ces plantes pour en
tirer ce qu'on en espère; c'est lors qu'elles sont tout à fait en fleur & que la
semence commence à se former dans leurs épis ou dans leurs ombelles: car
c'est le vrai point auquel la racine est tout à fait épuisée, & que la nature est
dans l'intention de concentrer & d'unir dans la semence, ce qui se trouve alors
encore épars & diffus dans la tige, dans les feuilles, dans les fleurs & dans
cette semence embryonnée; Or il faut nécessairement empêcher que cette
concentration ne se fasse & ne s'accomplisse, autrement on ce serait plus
capable d'extraire la vertu de ces plantes, par le moyen de la distillation avec
de l'eau, comme elle se fait par la vessie. La raison est, à cause que tout ce qui
est encore volatil & de la nature saline & volatile se digère, se cuit & se fixe en
quelque façon par la maturité, & par l'union de cette substance spirituelle en
une huile grasse, visqueuse & lente, qui ne se communique plus si facilement
à l'eau, que par le moyen de la désunion de ses parties & de leur
défermentation, s'il est permis de parler ainsi: mais il n'est pas nécessaire de se
donner du travail inutilement, puis que nous pouvons prendre ces plantes
dans le temps que la nature n'a pas encore poussé ce végétable au point de sa
prédestination naturelle, qui est la perfection de la semence, qui est la source
de la perpétuation & de la multiplication des êtres. Lorsque vous aurez l'une
de ces plantes qui aura été cueillie le matin, un peu après le lever du Soleil,
lorsqu'elle est en l'état que nous venons de dire; il la faut couper fort menu
avec des ciseaux, & la mettre dans la vessie, qu'on en emplira jusques à demi
pied prés d'être pleine, vous y verserez de l'eau jusques à la même hauteur,
vous couvrirez la vessie de la teste de maure, luterez les jointures avec des
bandes de papier enduites de colle faite avec de la farine & de l'eau, donnez le
feu, & tenez la porte du fourneau & les registres ouverts, jusques à ce que les
gouttes commencent à tomber dans le récipient, & que vous ne puissiez plus
empoigner le canal qui est entre la teste de maure & le tonneau sans vous
brûler, il faut alors fermer exactement la porte & les registres, afin que la
matière ne monte pas en corps jusques dans la teste de maure, par une trop
violente ébullition: mais que les vapeurs en soient seulement élevées &
poussées jusques dans le canal qui passe à travers du tonneau qui contient de
l'eau froide, qui les condense en une liqueur mêlée d'eau, d'esprit & d'huile
éthérée & subtile: comme cela se voit appertement dans le récipient ou l'eau
spiritueuse soutient l'huile qui surnage au dessus. Il faut continuer le feu dans
ce même degré jusques à ce que l'eau qui en sort insipide & inodore. après
quoi, il faut ouvrir la vessie & retirer ce qu'elle contient, qu'il faut couler &
presser l'herbe, la faire sécher & la brûler pour en tirer le sel. Mais il faut
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 210

clarifier la décoction & l'évaporer en consistance d'extrait, qui contiendra ce


que la plante a de plus fixe: car ce qui en est sorti par la distillation est de le
nature volatile. Il faut laisser reposer le récipient, qui contient la première
partie de ce qu'on a tiré par la distillation, afin que toute la substance
oléagineuse se sépare avec le temps de la substance spiritueuse & aqueuse, &
qu'elle s'assemble au dessus, & lors que cela sera de la sorte, il faut faire la
séparation de l'huile & de l'eau par le moyen du coton qui la tirera à soi, & la
fera couler dans la fiole qu'on aura liée au haut du col du récipient, comme on
en verra la figure au coté de celle de la vessie & de son fourneau: & lorsque le
coton ne tire plus rien à cause que l'huile est abaissée, il la faut faire monter,
en y versant doucement de la même eau de la plante, dont on aura tiré l'huile
& continuer ainsi, jusques à ce que toute l'huile sera épuisée & separée de
l'eau. Lors qu'on a travaillé sur une bonne quantité de plante, & qu'on a
beaucoup d'eau spiritueuse, on peut la rectifier, afin d'avoir l'esprit à part, qui
est ce qui sortiras le premier, & continuer en suite la distillation, jusques à ce
que l'eau n'ait plus d'odeur & garder le tout au besoin. Voilà le vrai moyen
d'anatomiser les plantes qui font de cette dernière classe, pour en tirer toute
leur vertu & tout ce qui est utile à a Médecine c'est aussi la vraie méthode de
s'instruire. Pour connaître à fonds la vertu des plantes: car selon qu'elles
abonderont en huile, en sel volatil ou en sel fixe, en mercure ou en esprit, on
prendra les indications de les employer aux maladies fixes ou volatiles, c'est à
dire où il y a des obstructions ou des colliquations; & je sais qu'assurément on
y trouvera mieux son conte, que de raisonner simplement sur les premières
ou sur les secondes qualités, que les anciens & les modernes leur ont attribué
si vainement jusques ici: ce qui fait voir, qu'il n'y a que la Chimie, qui soit la
véritable clef pour ouvrir les corps naturels, afin d'en découvrir les vertus, &
les appliquer en suite aux usages, auxquels ils ont été destinés par la
providence du Créateur, pour le soulagement & la guérison des maux,
auxquels nous sommes assujettis. Nous ne nous pouvons étendre ici sur les
vertus des esprits, des huiles ou des essences, des extraits ni des sels de ces
sortes de plantes, parce que nous n'en avons donné le travail que sur le
général, sans nous attacher au particulier: que celui qui s'en voudra servir avec
utilité, consulte là-dessus la très-docte & très-excellente Pharmacopée du très-
savant & très-expérimenté Médecin Monsieur Schroder, Physicien ordinaire
de la ville de Francfort sur le Main, où il trouvera dans un très-beau raccourci
l'ingénue description de la vertu des plantes, comme aussi celle de tous les
autres produits naturels, qui sont tous décrits avec un ordre & une méthode
véritablement digne de ce grand homme, auquel la république de la Médecine
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 211

& de la Pharmacie chimique encore mieux que la galénique, sera très-obligée


à toujours. Il faut que nous achevions cette section, par la description du
travail qui se doit faire sur les plantes pour en tirer l'huile, le sel volatil, l'esprit
& le sel fixe sans aucune addition, ce qui se fait par la cornue à feu ouvert,
dans le fourneau du réverbère clos: nous prendrons pour exemple de ce
travail, la plante qu'on appelle vulgairement le tabac. Si nous étions en un
temps auquel cette herbe fut moins connue, nous serions obligés d'en dire
l'origine: mais il y a si peu de personnes qui ne sachent qu'elle vient des Indes,
que ce serait se rendre importun d'en dire quelque chose davantage. Disons
seulement en passant quelques-uns de ses noms, à cause que les Auteurs qui
en ont parlé l'ont diversement nommée. Les Indiens l'appellent Petum ou
Petechenunc, d'où nous vient aussi le nom de petun: & à cause que ce fut
Jean Nicot, qui était Ambassadeur de France en Portugal, qui en envoya le
premier de la semence à la Reine, on la nomma l'herbe à la Reine &
Nicotiane; d'autres l'appellent de plus l'herbe sainte, à cause des merveilleux
effets qu'elle produit. quoi qu'on cultive dorénavant cette plante en France, en
Angleterre, en Allemagne & dans les pays bas, & qu'elle y vienne bien, si est-
ce que celle qui vient des Indes toute séchée & préparée, est toujours
préférable à celle qui croit en nôtre climat: car le Soleil n'a pas assez de
chaleur ici, pour digérer l'humidité qu'elle contient, & pour lui faire acquérir le
sel volatil & le soufre balsamique, qui constituent les principales vertus des
remède qu'on en tire. Ce n'est pas qu'on ne se puisse servir du tabac recent,
qui croît en nos quartiers pour en faire l'onguent, l'emplâtre, le sirop, le miel
& le baume simple, dont on trouve les descriptions dans les dispensaires
modernes, comme aussi beaucoup d'autres remèdes ordinaires, qui sont dans
les Auteurs qui nous ont laissé la louange de cette herbe admirable: mais
comme nous voulons anatomiser cette plante sans aucune addition, & faire
connaître ce qu'elle recèle de meilleur en soi: nous sommes d'avis de prendre
du tabac bien conditionné, tel que celui qu'on apporte de l'Ile Virginie, qui est
dans les Indes Occidentales. Et je ne peux que je ne témoigne mon
étonnement, de ce que les Médecins & les Chirurgiens n'ont pas continué la
pratique & l'usage de cette plante, tant pour le dedans, que pour le dehors, vu
qu'elle produit des effets, qui sont au dessus de l'attente de ceux qui savent
bien employer les remède qu'elle fournit: mais afin qu'elle ne demeure pas
davantage ensevelie dans l'oubli, il faut la distiller de la sorte. Prenez trois ou
quatre livres de tabac de virginie, qui ne soit ni sophistiqué ni corrompu,
hachez-le grossièrement & le mettez dans une cornue de verre, que vous
placerez au four de réverbère sur le couvercle d'un pot de terre renversé, qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 212

soit soutenu sur deux barres de fer, mettez une poignée de cendres ou de
sable sur ce couvercle, qui servira pour empêcher que la terre ne casse le
verre, & le couvercle servira de lutation à la cornue, & de moyen entreposé
pour rompre la violence de l'action du feu: couvrez le fourneau & adaptez le
récipient au col de la cornue, lutez-en les jointures avec un bon lut salé que
vous laisserez sécher lentement: donnés le feu par degrés & l'augmentez peu à
peu, jusques à ce que le récipient s'emplisse de nuages & de vapeurs, alors
entretenez l'égalité du feu, jusques à ce qu'il commence à s'éclaircir, & donnés
alors le dernier & l'extrême degré du feu qui est celui de flamme, afin que la
matière se calcine & qu'il ne reste aucune substance saline volatile ou
oléagineuse, il faut cesser l'opération, lors qu'on voit que le récipient devient
clair de soi-même, & que quoi que le feu agisse, il ne sort néanmoins aucune
vapeur, ni aucune liqueur de la cornue. Lors que le tout sera refroidi, il faut
désunir les vaisseaux, & verser ce qui sera dans le récipient dans une bouteille,
afin que l'esprit & l'huile se séparent l'une de l'autre, il faut en suite filtrer
l'esprit par le papier, & l'huile demeurera dedans l'entonnoir avec le papier,
qu'il faut percer au fonds & faire couler l'huile dans une fiole, il faut rectifier
l'esprit afin d'en séparer le flegme. On peut garder l'huile sans la rectifier pour
l'usage extérieur: mais si on s'en veut servir intérieurement, il la faut aussi
rectifier par la cornue au sable ou aux cendres; & pour y bien procéder, il faut
mêler cette huile avec le reste de ce qui est demeuré dans la cornue après la
distillation du tabac, jusques à ce que le tout soit réduit en une masse, dont on
puisse former des boulettes qui puissent entrer dans une cornue qui soit
nette, afin de la mettre après au sable, & en retirer l'huile par une seconde
distillation qui sera subtile & claire, dont on se pourra servir en dedans aux
usages que nous dirons ci-après. Cela étant fait, vous mettrez tout ce qui sera
resté de la première & de la seconde distillation dans un pot de terre non
vernissé ou dans un creuset, afin de la calciner au feu de roue, jusques à ce
qu'il soit réduit en cendres grisâtres & blanchâtres, qu'il faudra mettre digérer
aux cendres dans un matras, avec une quantité suffisante du flegme qu'on a
retiré lors qu'on a rectifié l'esprit, afin de dissoudre le sel que ces cendres
contiennent; filtrez cette première dissolution & remettez de la liqueur sur les
cendres, & continuez jusques à ce que l'eau en sorte insipide comme on l'y
aura mise: joignez ensemble tout ce que vous aurez filtré & le faites évaporer
dans une terrine de grès, jusques à pellicule à la vapeur du bain bouillant, puis
le mettez cristalliser au froid, ou achevez de le dessécher à la même vapeur, en
l'agitant doucement avec une petite spatule de bois, & lors qu'il sera bien sec,
il le faut mettre dans une fiole qui soit bien bouchée, pour le conserver à sec
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 213

usages. Nus ne nous mettrons pas en peine de décrire les vertus générales du
tabac: car il y a tant d'Auteurs modernes qui en ont amplement traité, selon
les règles de la méthode ordinaire, que cela serait superflu: je suis seulement
obligé de dire que je m'étonne de ce que ces Messieurs qui ne connaissent le
tabac que par son écorce; & par ses qualités premières & secondes, donnent
l'estrapade aux passages qu'ils tirent d'Hippocrate & de Galien, pour les faire
venir à leur sens; & de ce qu'ils font agir ces deux grands Génies de la
Médecine, pour & contre le tabac, sans qu'ils les ont jamais connu, ni par sa
figure ni par ses effets. Agissons d'une autre manière, & faisons voir que les
Physiciens chimiques ne se contentent pas de la superficie des choses: mais
qu'au contraire, ils les ouvrent pour pénétrer jusques à leur centre, afin de
découvrir ce qu'elles contiennent de bon, pour en suite les approprier aux
maladies extérieures & intérieures, auxquelles ils ont trouvé qu'elles étaient
propres par les expériences redoublées, qui ont été remarquées avec un
jugement solide. L'esprit du tabac est tellement rempli de sel volatil, que cela
doit insinuer son usage & sa vertu, puis que c'est le propre de ce sel de
déterger, d'atténuer & de dissoudre tout ce qui est contre nature, de quelque
qualité soit & en quelque partie qu'il soit contenu: c'est pourquoi on se peut
servir fort heureusement de cet esprit dans l'asthme & dans les autres
oppressions de la poitrine & des parties qu'elle contient, qui proviennent
ordinairement des colles & des matières tartarées, dont cet esprit est le vrai
spécifique dissolutif; on le prent dans de l'hydromel, dans du vin blanc, dans
du bouillon, dans des eaux distillées ou dans des décoctions incisives
atténuantes ou pectorales. La dose est depuis trois goutes jusques à quinze ou
vingt, selon l'âge & les forces des malades qui en crachats, par les urines &
par les sueurs, il provoque mêmes quelques fois le vomissement, s'il rencontre
l'estomac du maladie farci de quelque matière mucilagineuse, à cause que cet
esprit agit aussi-tôt dessus, qu'il élève & fermente cette matière nuisible, &
ainsi qua data porta ruit. Que si cet esprit est profitable en dedans, son usage
n'est pas moins merveilleux pour le dehors, car il n'a pas son pareil, pour
mondifier les ulcères qui sont sinueux & chancreux, sur tout il fait très-bien
dans les fistules: il excelle aussi par dessus les autres remède pour les récentes
& pour les contusions, si on en mêle avec de l'urine pour en laver les parties,
& en appliquer en suite un peu chaudement sur la partie blessée. Disons pour
la dernière louange de cet esprit que Hartman, qui était un très-célèbre
Médecin, autant renommé pour la théorie que pour la pratique, n'a trouvé
aucun autre remède contre la cristaline, qui est le plus pernicieux & le plus
dangereux de tous les accidents véroliques, que le seul esprit de tabac, qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 214

apaise comme miraculeusement les extrêmes douleurs de cette méchante


maladie, qui résout puissamment l'horrible venin qui les cause, & qui
empêche en très-peu de temps les suites mauvaises & mortelles qui
l'accompagnent toujours. Nous avons dit qu'il fallait garder une partie de
l'huile qu'on a tirée du tabac par la distillation, sans la rectifier, & cela avec
beaucoup de raison, parce que comme on ne destine pas cette huile aux
usages intérieurs, aussi n'est il pas nécessaire de la purifier avec tant
d'exactitude: il y a néanmoins encore une autre raison qui est plus pressante,
qui est que la rectification priverait cette huile de la plus grande partie du sel
volatil qu'elle contient, & qui est intimement joint à son soufre, or on ne se
sert de cette huile extérieurement que pour consolider les plaies récentes,
pour mondifier & pour guérir tous les mauvais ulcères & pour ôter les
accidents des contusions, parce qu'elle résout puissamment le sang extravasé,
& qu'ainsi elle empêche la chaleur & l'inflammation qui précédent toujours la
suppuration, que ce sang extravasé présuppose nécessaire: mais ce n'est
pourtant jamais l'intention de la nature, pourvu qu'elle soit aidée dans le
temps convenable par quelque remède balsamique, tel qu'est l'huile de tabac
non rectifié. On s'en sert aussi pour apaiser la douleur des dents, & pour
dissiper les tophes & les nodus qui proviennent des gouttes & de la maladie
vénérienne. Or comme c'est le sel volatil & l'huile qui produisent
conjointement tous ces beaux effets; cela montre évidemment qu'il est
nécessaire de s'en servir, sans avoir été rectifiée. Mais lors qu'on se veut servir
de cette huile intérieurement, il faut en quelque façon corriger son odeur
empyreumatique qui est désagréable &qui fait soulever l'estomac, ce qui ne se
peut faire que par la rectification: on peut l'employer avec un très-heureux
succès contre la suffocation & contre l'étranglement de la matrice, contre les
gonflements & contre les irritations de la rate, qui causent la courte haleine, à
cause de la compression du diaphragme. On en peut aussi donner contre les
fièvres intermittentes un peu avant l'accès, dans les eaux de petite centaurée &
de chamaedrys: mais je conseille plutôt qu'on se serve à cet effet du clyssus,
dont nous parlerons ci-après. Pour les affections de la matrice, il s'en faut
servir dans l'eau de pouillot royal ou dans celle de sabine, & pour la rate, dans
celle de sassafras ou dans celle de suc de cerfeuil. Cette huile est un bon
antiépileptique, pourvu qu'on la donne sur le déclin de la Lune dans de
l'esprit thériacal camphré, ou dans de l'esprit volatil de corne de cerf mêlé
l'eau de muguet & de melisse. La dose est depuis deux gouttes jusques à dix:
mais il faut remarquer, qu'il faut rendre cette huile dissoluble avec du sucre en
poudre avant que de la joindre aux liqueur aqueuses. Il ne nous reste plus que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 215

le sel fixe du tabac, qui possède aussi ses vertus: car outre que c'est un
escarotique mondifiant, qui est très-bénin lors qu'on l'applique sur les chairs
baveuses des ulcères, & sur les bords calleux qui empêchent la réunion; c'est
que de plus, il lâche doucement le ventre, si on en prend dans des bouillons; il
est aussi ennemi des vers & de toutes les autres mauvaises générations, qui se
font au fonds de l'estomac & dans les intestins. De plus, il est diurétique &
désopilatif, il ôte toutes les obstructions des parties qui sont voisines du
ventricule, & principalement celles du mésentere & celles du pancréas. Il
nettoie toutes les impuretés de la matrice, s'il est pris intérieurement, & qu'on
mette incontinent après la femme sur une chaise percée, & qu'on mette
dessous elle un parfum des feuilles du tabac, en forme de bain vaporeux, il
faut que le tabac ait bouilli dans de l'urine & dans du vin blanc. La dose du sel
est depuis quatre grains, jusques à quinze & vingt grains, dans des décoctions
ou dans des eaux qui soient appropriées à la maladie, pour laquelle on s'en
servira. Mais si l'Artiste prend la peine de faire le clyssus des trois principes
du tabac, qui sont l'esprit ou le mercure, l'huile ou le soufre & le sel, qui
soient mêlés ensemble, avec la proportion telle que nous l'avons enseignée ci-
devant, & qu'il les fasse digérer ensemble jusques à ce que l'union inséparable
on soit faite, ce sera un remède qui vaudra mieux sans comparaison, que l'un
de ces trois principes séparés: mais la dose en doit être moindre de la moitié.
Peut-être que beaucoup de personnes s'étonneront de ce que j'attribue tant de
si belles & de si différentes vertus aux remède qu'on tire du tabac: mais je sais
que leur étonnement cessera, lorsqu'ils prendront la peine de faire réflexion
sur les différents usages, auxquels le commun peuple, les Chirurgiens & les
Médecins mêmes appliquent la plante récente, ou ses feuilles apprêtées &
séchées: car on s'en sert en fumée, en masticatoire & en poudre pour faire
éternuer; dont les effets sont différents selon la diversité de la constitution
des personnes qui s'en servent: car il enivre les uns, il désivre les autres, il en
fait vomir, dormir & veiller; en fin il semble (comme aussi est-il vrai) que
cette plante ait quelque chose d'universel pour ne pas dire divin. Il faut aussi
que l'on considère qu'il y a quelque mystère chimique, qui est caché sous la
préparation de cette feuille: car quoi que ceux qui l'apprêtent ne soient pas
capables de rendre raison de leur façon de faire, si est-ce pourtant que le
Naturaliste trouve beaucoup à philosopher là-dessus; vu qu'il faut faire le
choix des grandes feuilles du milieu, rejeter celles du bas, & tronquer tous les
surgeons des côtés du tronc de la plante avec les boutons ou les
commencement de leurs fleurs, & couper le haut de la tige & toutes les
petites feuilles qui croissent déca & delà par les intervalles des grandes feuilles
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 216

& de la tige, afin de concentrer l'aliment spirituel & salin de la plante, & de
l'arrêter pour la nourriture des dix ou douze principales feuilles qui sont
environ le milieu. Il y a de plus, un point de constellation qui est d'une
observation très-nécessaire pour cueillir le tabac, aussi bien que pour le
semer; si on prétend en faire quelque chose par dessus le vulgaire, la semence
du tabac est dédiée à la planète du verseau & à celle de mars. On le sème au
croissant de la Lune d'Avril, qui est un peu auparavant l'entrée du Soleil en
ariès, & cela très-prudemment, à cause qu'il a besoin d'eau & de chaleur
tempérée dans son commencement, ce qui ne se rencontre pas si
particulièrement tempéré en pas une autre saison de l'année. On le cueille au
déclin de la Lune d'Aout lors que le Soleil est dans le lion, qui est une
constellation de dignité, de force & de vertu, & en une saison qui peut par sa
chaleur digérer comme il faut l'humidité superflue des feuilles du tabac. Mais
ce qui est encore de plus considérable, c'est que les feuilles, les bourgeons, les
boutons & les fleurs naissantes ne sont point inutiles, au contraire tout cela
sert de baume & de liqueur préparante & conservative, sans laquelle les
feuilles les mieux conditionnées perdraient leur vigueur, leur force & leur
vertu, ou par leur trop prompte exsiccation, ou par leur subite corruption &
leur pourriture. On tire le suc de ces parties qu'on a cueillies & coupées, après
les avoir battues au mortier de bois ou de pierre, puis on les fait bouillir avec
du vin d'Espagne qui soit douçâtre, qu'on appelle du vin cuit, ou avec de la
malvoisie, jusques à ce que le tout soit bien & curieusement écumé, après
quoi, il y faut ajouter du sel, jusques à ce que la tout soit bien & curieusement
écumé, après quoi, il y faut ajouter du feu, jusques à ce que la liqueur ait
acquis le goût & la salure approchante de celle de l'eau de la mer, & pour la
fin il y faut jeter & mêler de l'anis & du gingembre en poudre subtile, &
laisser reposer cette liqueur, afin qu'elle se dépure & qu'elle dépose des
féculences au fonds du vaisseau; lors que cela est fait, il faut la mettre dans
des vaisseaux bien bouchés, autrement toute sa vertu s'évanouirait. C'est avec
cette liqueur qu'on embaume les feuilles du tabac, lors qu'elles sont cueillies;
car on les trempe les unes après les autres dans un baquet rempli de cette
sauce, qui est un peu plus que tiède, car si elle était bouillante sa vertu s'en
irait en l'air à cause de la volatilité: & de plus, la chaleur trop violente cuirait la
feuille qu'on y tremperait & la rendrait inutile. Il faut en suite entasser ces
feuilles ainsi préparées les unes sur les autres & les couvrir de tous les côtés,
afin qu'elles se mitonnent, qu'elles se digèrent & qu'elles se fermentent en
quelque façon, jusques à ce que la liqueur les ait pénétrées en toutes leurs
parties, & qu'elles commencent à s'échauffer, alors il faut prendre une de ces
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 217

feuilles, l'étendre & l'exposer à la clarté, afin de voir si elle a changé de


couleur, qui doit être roussâtre ou rougeâtre, cela étant ainsi, il faut
prestement découvrit le tabac, séparer les feuilles, les enfiler & les exposer
enun lieu couvert; mais qui soit ouvert de tous les côtés à un air un lieu
couvert; mais qui soit ouvert de tous les côtés à un air perméable, en sorte
qu'on le puisse toujours fermer du costé du Soleil & de celui de la pluie, &
laisser ainsi secher temperément ces feuilles, jusques à ce que qu'on les file ou
qu'on les presse entieres, dans des caisses bien enveloppés de leur mêmes
feuilles & d'autres enveloppés encore à l'entour, afin d'empêcher que leur
vertu subtile & volatile ne s'exhale, ce qui s'appelle par le commun du tabac
éventé, qui n'est propre à aucune chose, s'il n'est refourny de force & de vertu
par la decoction de quelque portion de bon tabac faite dans du vin d'Espagne,
il y en a mêmes qui n'y emploient que de la bierre avec un peu d'aromats; &
c'est ce qu'on appelle du tabac rhabillé ou raccommodé. j'ai voulu décrire
cette préparation, afin de faire voir la necessité du choix du tabac, pour en
tirer des bons remède, & pour faire tant plus admirer les merveilles que le
Createur a logées dans cette plante, de laquelle on ne se sert pas au legitime
usage, pour lequel sa bonté la produite, qui est pour le recouvrement
& pour l'entretien de la santé; au contraire, on en abuse tous les jours avec
des excés qui offensent sa Majesté Divine, qui blessent & qui ruinent la santé,
& qui dégâtent les familles & la société civile.

SECTION TROISIESME.

Des Fleurs.

Entre le grand nombre de fleurs que la famille des végétaux nous fournit avec
une si belle, une si agréable & une si divertissante profusion, la nature ne
nous a pas témoigné plus de soin que pour la rose, qu'on peut en quelque
façon appeler la reine des fleurs, tant à cause de la beauté & de l'agrément de
son coloris & de son odeur, qu'à cause aussi qu'elle est celle de toutes les
fleurs qui fournit à la Médecine & à la Pharmacie le plus de bel emploi. Car
un des Auteurs qui a recherché avec le plus d'exactitude tout ce que les
anciens & les modernes ont tiré de simple & de composé de la rose, conte
jusques à trente-sept pièces différentes, que cette noble fleur prête à la
Médecine & à la Pharmacie. Ce qui fait que je m'étonne que les Grecs aient
donné le nom de fleur, qui est λουλούδι en leur langue, à la fleur du romarin
par une façon de parler de Rhétorique, comme qui dirait par excellence: vu
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 218

que cette fleur ne fournit pas un si grand nombre de remède que la rose.
néanmoins comme la fleur de romarin possède aussi bien que la rose
beaucoup d'excellentes vertus, & qu'elle est mêmes plus balsamique: nous
nous servirons de ces deux fleurs dans cette section, pour apprendre aux
Artistes comment il faut travailler sur les fleurs, afin que ce que nous en
dirons leur serve d'exemple pour celles qui seront de la nature approchante de
la leur: car pour les autres sortes de fleurs, nous avons assez insinué comment
il fallait travailler sur elles, lorsque nous avons parlé généralement des plantes
dans les discours que nous avons ci-devant faits au commencement du
chapitre des végétaux.

De la rose & des préparations que la Chimie en tire.

Avant que d'entrer dans le détail des opérations que l'Artiste peur faire sur la
rose, il est nécessaire que nous disions quelque chose de ses différences & de
choix que l'Artiste en doit faire, pour parvenir à la fin qu'il se sera proposée
dans son travail: car les roses possèdent des vertus différentes, selon le plus
ou le moins de leurs couleur, de leur goût & de leur odeur. Pour exemple, les
roses de provins sont plus colorées que toutes les autres & ont un goût plus
austère, leur substance même est plus compacte & moins altérable &
corruptible que celle des autres, ce qui témoigne un alliage bien proportionné
de leur soufre & de leur sel, c'est pourquoi aussi elles sont plus céphaliques &
plus stomachiques, ce qui fait que les Médecins se servent de celles-là plutôt
que des autres pour la conserve & pour le vinaigre: mais principalement pour
en tirer la teinture après qu'elles sont sèches, comme nous le dirons ci-après.
Les roses pâles, qui sont celles qu'on appelle les roses communes entre elles
qui sont cultivées, sont d'une odeur plus pénétrante & plus subtile que les
précédentes, abondent en suc & sont plutôt fanées & altérées, jusques-là
mêmes qu'à peine les peut-on sécher, elles ont aussi un goût plus amer & plus
salin, qui témoigne leur faculté purgative & colliquative, comme les effets
qu'elles produisaient le vérifient: c'est pourquoi on les emploie à la distillation,
aux sirops & aux miels, à cause de l'abondance de leur mercure, de leur soufre
& de leur sel qui sont surmontés par une humidité, qui les rend capables
d'une prompte fermentation, & qui fait qu'elles communiquent facilement
leur vertu aux sujets, qui tiennent de l'un des trois principes qui abondent en
elles. Il y a une troisième sorte de roses, qui sont celles qu'on appelle roses de
Damas ou roses muscates, qui sont d'une odeur agréable, qui ne choque pas
le cerveau si violemment que les roses pâles, qui ne font pas une colliquation
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 219

si grande, quand on les emploie à la purgation & qui n'irritent pas si


facilement la matrice des femmes qui sont sujettes à ses passions. Ce qui est
cause qu'on les préfère pour en faire les sirops purgatifs simples ou les
composés: mais comme on ne trouve pas de ces roses muscates par tout, &
qu'il n'y a que les curieux qui les cultivent, plutôt pour le plaisir de la vue & de
l'odorat que pour l'usage de la Médecine; on substituera légitimement en leur
lieu les roses sauvages qui feront le même effet qu'on espère de celles-là,
pourvu qu'elles soient cueillies à propos. La quatrième sorte de roses que la
Médecine emploie, sont les roses blanches qui ne servent ordinairement que
pour les yeux & pour les femmes, à cause des raisons sus-alléguées. Nous ne
passerons pas ici le temps inutilement à décrire toutes les préparations
ordinaires que la Pharmacie tire de la rose: nous dirons seulement ce que
nous jugerons être nécessaire pour l'instruction de l'Apothicaire chimique,
afin qu'il puisse tirer de cette aimable fleur ce qu'elle contient de plus pur &
de meilleur, sans perte d'aucune de ses vertus. Mais avant que de rien
particulariser, il faut que nous disions en deux mots le temps auquel il faut
cueillir les roses, afin qu'on y trouve en sa perfection ce que la nature y a logé.
Pour y parvenir, il faut que celui qui veut travailler sur les roses ait le soin de
les faire cueillir un peu après le point du jour, lors qu'elles ont encore en elles
un petit reste de cette humidité balsamique, que la fraicheur de la nuit a
comme rassemblé & comme concentré au dehors & au dedans de ces fleurs;
sur tout il ne faut pas qu'il ait plu le jour précédent; mais principalement
lorsqu'on veut employer ces fleurs pour en faire de la conserve ou pour les
sécher: il ne faut pas aussi les cueillir longtemps après le lever du Soleil, à
cause que cet astre suce très-avidement le baume & le nectar de toutes les
fleurs qui sont d'une substance délicate & éthérée: Or entre toutes les fleurs, il
n'y en a guère qui soient plus délicates que les roses, c'est pourquoi il faut que
ceux qui travailleront sur elles prennent le temps à propos, comme nous
venons de dire. Comme il faut faire la teinture des roses rouges. Lors qu'on
aura fait cueillir des roses rouges, qu'on nomme ordinairement de Provins,
avec les précautions requises, il les faut monder de leurs ongles, lorsqu'elles ne
sont pas encore épanouies, & qu'elles sont seulement en boutons bien enflés:
de plus, que ce ne soit pas des roses doubles, que ce soit seulement des
simples & des ordinaires; il les faut en suite faire sécher à l'ombre entre deux
papiers, afin que rien n'exhale que l'humidité superflue, & que ce qu'il y a
d'odeur & de couleur soit concentré par une exsiccation lente & modérée: car
c'est en cela proprement que réside la vertu que Messieurs les Médecins
requièrent en la teinture de ces roses qui se fait ainsi. Prenez une once de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 220

roses ainsi desséchées, & les mettez dans une terrine de grès ou de faïence,
versez dessus autant d'eau bouillante qu'il en faut pour les humecter, & lors
que l'eau les aura bien pénétrées, il faut verser dessus goutte à goutte en
remuant toujours les roses quatre scrupules de bon esprit de vitriol, ou autant
de bon aigre de soufre, ou encore le même poids d'esprit de sel, selon
l'indication qu'on aura prise du remède & de la maladie; après quoi, il faut
verser là-dessus quatre livres d'eau bouillante, & couvrir le vaisseau jusques à
ce que la liqueur soit refroidie, qu'il faut couler par le blanchet ou la filtrer: on
y pourra ajouter une once ou deux de sucre pour livre de teinture si le
Médecin le prescrit & s'il agrée au malade. Cette teinture est un excellent
remède pour corriger tous les défauts de l'estomac, & principalement lors
qu'il est dévoyé par les vomissements & par les flux de ventre, lors aussi que
la digestion est dépravée & qu'il y a du défaut à l'appétit naturel; à cause de
quelque relâchement des fibres du ventricule, ou par la dilatation de ses
membranes. Sur tout c'est un spécifique dans la maladie qu'on appelle Coléra
morbus, trousse galant ou dévoiement haut & bas, pourvu que le malade en
boive à grands traits: car la vertu balsamique de la rose qui est aidée de l'acide
stomachique du vitriol, du soufre ou du sel, remet admirablement toutes ces
agitations & ces tempêtes dans un calme agréable: c'est aussi un breuvage
très-agréable & très-utile dans toutes les fièvres ardentes, soit qu'elles soient
intermittentes ou continues: car comme la plus grande partie de ces fièvres
proviennent de quelque corruption qui s'est faite dans l'estomac, qui a produit
une altération au ferment de la digestion, qui ne manque pas d'introduire la
malignité de l'idée qu'il a conçue dans les aliments que le malade prend, qui
charrient continuellement ce venin dans les veines & dans les artères, ce qui
cause l'effervescence des esprits, la suite de la fièvre & de ses redoublements.
Or comme cette maxime de la Médecine est très-vraie, que sublata causa
tollitur effectus, qui est que lors que la cause est ôtée, qu'il faut aussi de
nécessité que l'effet qui en provient cesse, & que ces fièvres dans le
commencement, ne sont que les produits & les suites de la corruption qui
s'est faite dans le ventricule, il s'ensuit nécessairement que si cette cause est
ôtée, qu'assurément la fièvre cessera puis qu'elle n'en est que l'effet: & comme
nous avons dit ci-devant, que la teinture de roses remettait l'estomac & ses
fonctions en leur devoir, c'est aussi d'elle qu'on doit faire la boisson ordinaire
des malades, lors qu'ils seront attaqués de cette sorte de fièvres. Ce breuvage
n'est pas moins nécessaire contre la dysenterie, contre la lienterie, &
généralement contre toutes les espèces de flux de ventre, qui causent aux
malades une soif & une sécheresse de bouche très-importune, que cette
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 221

teinture apaise & humecte comme par miracle.

La façon de tirer l'eau, l'huile, l'esprit & le sel des roses.

Nous ne répèterons pas ici les raison s pourquoi nous prenons les roses pâles
ou communes, ni le choix du temps pour les cueillir, à cause que nous l'avons
enseigné au commencement de cette section. Disons seulement comment
l'Apothicaire chimique procèdera pour en tirer ce qu'elles contiennent. Pour
commencer, il faut prendre huit livres de roses pâles qu'il faut éplucher pour
désunir les feuilles de leur queues, qu'il ne faut pourtant pas rejeter comme on
le fait à l'ordinaire: au contraire, il les faut laisser avec les roses, parce que ce
qu'il y a de jaune au milieu de la rose contient une huile matérielle, qui monte
en la distillation en forme de beurre qui surnage l'eau, qui tire à soi l'huile
subtile & éthérée des feuilles de la rose & qui l'arrête, si bien que cette
manière de travailler fait que l'Artiste aura le double ou le triple d'huile
davantage; mettez les roses dans une vessie dont la teste de maure & le canal
du tonneau qui rafraichit soient d'étain ou à tout le moins de cuivre qui soit
nouvellement étamé, parce qu'autrement l'huile tirera du goût & de la couleur
verte du cuivre à cause de son sel volatil qui est très-pénétrant & très-actif,
versez sur les roses qui ne doivent être aucunement contuses, le quadruple
d'eau de pluie s'il se peut ou de celle de rivière, puis distillez selon que nous
l'avons déjà dit assez de fois. Ne cessez point le feu que vous n'aperceviez par
la vue, par le goût & par l'odorat, que l'eau qui sort n'est plus chargée d'huile,
qu'elle n'a plus de goût ou qu'elle ne sent plus rien; lors que cela est ainsi,
ouvrés la vessie, videz-là dans un tonneau dont on ait ôté nouvellement la lie,
& recommencez la distillation avec des roses nouvelles, afin de ne point
interrompre & de ne point perdre la chaleur du fourneau qui est en train, il
faut continuer ainsi, jusques à ce que vous ayez suffisamment d'huile pour en
faire ce que nous dirons ci-après. Lorsque vous aurez assemblé toutes vos
eaux distillées en un grand ballon, il faut la laisser reposer afin que l'huile
s'assemble au dessus, afin de la pouvoir tirer avec une cuiller d'argent; ou ce
qui est encore mieux, il faut couler toutes vos eaux au travers d'un linge bien
net qui soit tendu au dessus d'un carlet & toute l'huile demeurera sur le linge,
que l'on mettra dans une fiole qui soit bien bouchée à cause de la subtilité de
ses parties. Si vous voulez conserver vôtre eau comme elle est, vous le
pouvez, car elle est bonne, néanmoins vous la pouvez rendre meilleure &
beaucoup plus efficace, si vous la cohobez deux fois sur huit livres de roses
battues au mortier de marbre. Que si on demande la raison, pourquoi nous
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 222

avons dit ci-dessus qu'il les fallait laisser entières, & pourquoi nous disons à
présent qu'il les faut battre au mortier; il faut répondre, que dans la première
distillation, nous n'avons eu l'intention que de tirer l'huile sans nous soucier
beaucoup de la perfection de l'eau, & que comme l'Artiste doit savoir que
l'huile se confond avec le sel & avec l'esprit, par le mélange & la contusion qui
s'en fait au mortier, ce qui empêcherait qu'elle n'en peut être dégagée par
l'action du feu dans la distillation, à cause que l'esprit & le sel la tiennent avec
eux invisiblement dans l'eau: ce qui fait voir la raison, pourquoi nous avons
ordonné de battre les roses dans la seconde distillation, qui n'est que pour
méliorer l'eau & lui communiquer plus de vertu. Revenons à présent aux
restes des distillations qu'on a mises dans le tonneau; qu'il faut couler à
travers d'un couloir de linge grossier, & presser tout ce qui restera dessus, afin
de faire sécher le marc de l'expression pour le calciner, & en tirer le sel, qu'il
faudra purifier & cristalliser, comme nous l'avons dit ci-devant, lors que nous
avons parlé des sels fixes des végétaux. Mais comme nous voulons mettre la
liqueur qui a été coulée en fermentation avec des roses nouvelles, on pourrait
demander pourquoi nous avons fait presser les roses distillées avant la
fermentation, & comme cette demande n'est pas sans fondement, il y faut
répondre avec des raisons pertinentes, qui fassent connaître que nous ne
l'avons point avancé, que cela ne fut absolument nécessaire: car si la
substance des roses avait été fermentée, ce qu'il y a de sel fixe en elle aurait
été dissout par l'action du ferment, & aurait été volatilisé en sorte, que
presque toute cette substance saline aurait passé en esprit, au lieu que la
première distillation n'a été capable que de l'extraction de l'huile éthérée &
d'une partie du sel volatil de cette fleur. Il faut chauffer modérément ce qui
aura été coulé & le mettre en fermentation avec vingt ou trente livres de
nouvelles roses entières, soit par le moyen du levain ordinaire, soit par celui
de la levure ou du ject de la bière, avec toutes les observations & toutes les
précautions requises à cette opération, qui sont amplement déduites au
commencement de ce chapitre, auquel nous renvoyons l'Artiste pour ce sujet,
comme aussi pour la distillation & pour la rectification de l'esprit qu'on aura
tiré. Le moyen de faire la véritable essence des roses. L'exemple que nous
allons donner, n'est pas un des moindres mystères de la Chimie, c'est
pourquoi nous le dépeindrons le plus exactement qu'il sera possible, afin que
l'Artiste s'en puisse servir avec utilité & avec plaisir. Pour y parvenir, il faut
prendre quatre onces de sel de roses & les mettre dans une petite cucurbite,
puis verser dessus une demie livre du meilleur esprit de roses qu'on aura tiré,
il faut couvrir la cucurbite de son chapiteau & en luter très-exactement les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 223

jointures, & retirer l'esprit à la chaleur lente du bain marie, afin que l'esprit
devienne alkoholisé, c'est à dire bien déflegmé, car il n'y aura que la pure &
seule substance spiritueuse & éthérée qui montera, & le sel retiendra tout ce
qu'il y avait de flegme. Mais ce n'est pas encore assez de cette subtilisation de
l'esprit, car il faut encore, outre tout cela, que cet esprit soit empreint de la
plus pure & de la plus subtile partie du sel fixe, sur lequel il a été distillé, &
c'est ce que les Chimistes appellent de l'esprit alkalisé, comme qui dirait un
esprit qui participe du sel alkali, de sa plante, qui est le nom que les Artistes
donnent à tous les sels qui ont été tirés des végétaux ou de leurs parties, par le
moyen de la calcination & délixiviation. Il faut donc mettre le sel qui a servi à
l'alkolisation de cet esprit dans un creuset, & le sécher au feu par degrés,
jusques à ce qu'il rougisse, & sur tout bien prendre garde qu'il ne se fonde, &
lors qu'il sera modérément refroidi, il le faut mettre dans la cucurbite &
l'esprit par dessus & distiller comme auparavant: & continuer ainsi trois fois
de sécher le sel & de distiller l'esprit, afin de l'acuer & de le fournir de la
portion suffisante de son propre sel, qui lui servira de moyen unissant pour se
joindre & pour se mêler indivisiblement ensemble, pour en former une
essence admirable, tant pour son parfum que pour ses vertus médicinales, qui
surpassent de très-loin toutes les autres opérations qu'on a peu faire sur les
végétaux. Or le principal de tout ce mystère est l'alkalisation de l'esprit, c'est
pourquoi l'Artiste aura très-exactement égard de la faire avec les ponctualités
requises. Pour faire le mélange de ces deux corps avec proportion, il faut
mettre une partie de l'huile éthérée très-pur & très-subtil, & verser dessus
trois parties de l'esprit alkalisé, & vous verrez qu'il s'en fera en un instant une
union admirable, & qu'ainsi vous aurez une essence qui se mêle avec toute
sortes de liqueurs, & qui recrée les sens à merveilles par sa bonne odeur. Que
si on y joint de l'essence de très-bon ambre gris & de celle d'écorce de citron,
ce sera un cordial & un céphalique qui n'aura point son pareil au monde, tant
à cause de l'excellence de son odeur, qu'à cause aussi des vertus subtiles &
efficaces des choses qui le composent, qui sont très-pénétrantes, & qui sont
capables de réveiller les esprits assoupis ou exténués par les affections
soporeuses, qui attaquent ordinairement le cerveau, & qui en abâtardissent les
fonctions, comme aussi dans toutes les faiblesses & les autres passions du
cœur, soit qu'on donne ces essences dans du bouillon, dans du vin ou dans
quelque eau cordiale, ou mêmes qu'on se contente seulement d'en laisser
couler quelques goutes entre les dents, si elles sont serrées, & d'en introduire
dans les narines avec une plume ou avec un peu de coton: La dose ordinaire
de ces essences est depuis deux goutes jusques à six, huit & dix goutes dans
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 224

l'une des choses que nous avons dites. On pourra faire les essences de cette
même manière, de tous les végétaux qui produisent de l'huile éthérée, & qui
peuvent être fermentées pour en avoir l'esprit: soit que ces plantes aient une
odeur agréable ou non. Car celles qui ne nous semblent pas agréables, ne
laissent pas d'être utiles & d'avoir leurs vertus spécifiques pour quelques
parties du corps humain. Mais comme il ya des choses simples qui ont été
tirées des végétaux, ou de quelqu'autre substance qui donnent néanmoins des
huiles qui ont beaucoup de vertu, mais qui en auraient néanmoins beaucoup
plus, si elles étaient converties en essences, comme sont celles des gommes,
des résines, & celle du succin; il faut que nous disions en peu de mots, qu'on
se pourra servir de l'esprit de vin alkalisé pour les essensifier, ou bien prendre
de l'esprit de quelque'autre plante qui aura du rapport avec la maladie ou avec
la partie qui souffre. Ce qui doit suffire pour la rose, passons au romarin,
duquel on pourra faire la même chose; & ainsi nous n'avons rien à ajouter,
sinon la préparation de l'eau de sainte Élisabeth, ou de sainte Isabelle Reine
de Hongrie, qui est véritablement un très-digne remède.

Pour faire l'eau de la Reine de Hongrie avec les fleurs de romarin.

Prenez vingt onces de fleurs de romarin, qui aient été cueillies un peu après le
lever du Soleil, mettez-les dans un vaisseau de rencontre, & versez dessus
trente onces d'esprit de vin alkolisé, lutez exactement les jointures de la
rencontre & la mettez digérer & extraire à la très-lente chaleur du bain
vaporeux durant l'espace de trois jours naturels: laissez refroidit le vaisseau
avant que de l'ouvrir, après cela tirez la teinture & pressez les fleurs, filtrez le
tout & gardez à part un partie de cette teinture balsamique, afin de s'en
pouvoir servir intérieurement & extérieurement: car elle a autant ou plus de
vertu que l'eau qu'on en tire, mais elle n'est pas si agréable ni si subtile. Il faut
distiller l'autre partie au bain marie à une chaleur si bien graduée, que le
chapiteau ne s'échauffe aucunement, & que l'Artiste puisse conter deux ou
trois entre les gouttes qui tombent, & continuer ainsi, jusques à ce que vous
ayez réduit la teinture en consistance d'extrait. Il faut boucher bien
exactement la bouteille ou sera cette eau, car elle est extraordinairement
subtile. Zapata qui était un Médecin & Chirurgien Italien, attribue aux remède
qui se tirent du romarin des vertus presque innombrables, & cela avec
beaucoup de raison: car cette plante est remplie de sel & de soufre volatils,
qui sont les deux principaux agents de la nature: mais particulièrement
lorsque leur vertu est animée de la subtilité de l'esprit de vin, qui pénètre en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 225

un moment du centre de l'estomac à la circonférence du corps, & qui influe


une nouvelle vigueur à toutes les fonctions de la vie. A peine peut-on assez
dignement décrire toutes les facultés de cette teinture balsamique, de cette eau
& de cet extrait. Car qui a t-il, je vous prie, de plus étonnant & de plus beau,
que le rétablissement de la Reine de Hongrie, par le moyen de cette eau, elle
était paralytique, goutteuse & tellement infirme, qu'elle n'avait aucun
mouvement libre & cela à l'age de soixante & douze ans; & néanmoins cet
esprit subtil & balsamique eut une si noble eradiation de vertu, qu'elle fut
rétablie en un haut point de santé & de vigueur, qu'elle ne paraissait pas avoir
plus de vingt-cinq ans, jusques-là mêmes que le Roi de Pologne la fit
demander en mariage, tant elle était belle & vigoureuse. Voilà un effet pour
l'intérieur que nous tenons de l'histoire: il faut que je raconte aussi un autre
cure extérieure, pour prouver de plus en plus la belle & l'excellente vertu de
cette eau, parce qui arriva à une servante chez-moi, elle s'était fait une
contusion au front en tombant sur le gond d'une porte; & comme elle avait
fait à l'instant la répercussion de la tumeur qui s'était élevée, par le moyen
d'une compresse trempée dans de l'eau, au milieu de laquelle elle avait mis
une pièce d'un écu, ce qui fit qu'il ne parût rien au dehors: mais les accidents
qui arrivèrent firent bien connaître qu'il y avait du sang épanché dessous le
pericrane: car elle devint pesante & endormie, elle chancelait comme si elle
eut été ivre & ne parlait que comme en rêvant, sans néanmoins qu'elle sentit
de douleur violente, ni qu'il parut rien au dehors, ce qui fut cause que je lui fis
mettre une compresse en quatre, qui était trempée dans de l'eau de la Reine
de Hongrie sur l'endroit où avait été la contusion, & lui en fis aussi avaler une
bonne cuillerée, qui l'endormit environ l'espace d'une heure, & lors qu'elle se
réveilla, elle dit qu'elle était guérie, & marcha incontinent fermement &
raisonna de mêmes: mais ce qui fit beaucoup mieux paraitre qu'elle était
véritablement guérie; c'est que tout son front, le nez & le contour des yeux
parurent comme de couleur de papier marbré, parce que le sang qui avait
croupi sous le pericrane & qui causait tous les accidents, avait été digéré &
dissout par la vertu subtile & pénétrante de cette eau admirable: si bien
qu'après cela elle n'eut plus besoin que d'une seconde compresse qui acheva
le reste de la cure sans qu'elle s'en soit jamais sentie du depuis: j'ai encore
beaucoup d'autres observations des beaux effets de cette eau: mais il suffit
que nous disions en général les vertus & les doses de la teinture, de l'eau & de
l'extrait. Ce sont véritablement des remèdes spécifiques, & qui sont
principalement dédiés au cerveau, à la matrice & à toutes les maladies qui en
proviennent; comme sont l'apoplexie, la paralysie, l'épilepsie, les vertiges &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 226

autres maladies semblables. Ils fortifient la vue & corrigent la mauvaise odeur
de l'haleine; ils confortent l'estomac, ôtent les obstructions du foie, de la rate
& de la matrice; ils sont admirables contre la jaunisse & pour remédier aux
fleurs blanches; enfin ils réjouissent le cœur & toutes ses fonctions,
renouvellent la mémoire débilitée, & entretiennent en une vigueur égale tous
nos sens intérieurs & extérieurs, soit qu'on les applique en dehors ou qu'on
les prenne en dedans. La dose de la teinture & celle de l'eau est depuis un
scrupule jusques à quatre dedans du vin blanc, dans des bouillons ou dans
quelqu'autre liqueur qui soit appropriée à la maladie: mais il faut remarquer
que si on fait prendre ces remède dans du bouillon, qu'il faut attendre de les
mêler, lors que le bouillon sera de la chaleur tempérée pour être avalé,
autrement tout se perdrait & s'évanouirait à cause de la subtilité. La dose de
l'extrait est depuis un demi scrupule jusques à une drachme ou seul ou mêlé
avec quelque conserve ou dissout dans du vin blanc ou dans quelqu'eau
distillée. Ce remède est si nécessaire à cause des accidents qui arrivent à toute
heure dans une famille; comme de se blesser, de se brûler, de se fouler & de
s'enrhumer, qu'il faudrait en avoir toujours chez soi, afin de prévenir par un
secours prompt & sûr les malheurs & les douleurs qui suivent ordinairement
les commencement de ces maux. Principiis obsta, sero medicina paratur, dum
mala per longas invaluere moras.

SECTION QUATRIESME.

Des Fruits.

Les fruits sont des parties des végétaux, qui sont le moins employés dans la
Pharmacie chimique: c'est pourquoi nous n'aurons pas beaucoup de choses à
dire de leur préparation. Puis qu'il n'y à que la coloquinte que nous trouvons
capable de nos remarques & de nôtre travail. Et comme c'est un purgatif qui
est employé, & qu'on a manqué jusques ici à sa vraie correction, nous ne
produirons que ce que le raisonnement & l'expérience nous ont appris là-
dessus. quoi que les plus célèbres Auteurs chimiques aient prescrit de faire
l'extrait de coloquinte avec l'esprit de vin, si est-ce que je ne suis pas de leur
sentiment en cela. Parce que le fruit de la coloquinte est volatil & qu'il a un sel
subtil & nuisible en soi, qui fait des colliquations étranges, & qui fait aussi des
érosions à l'estomac & aux intestins, comme cela se voit évidemment, lors
que ce mauvais remède a des hypercatharses ou surpurgations. Or l'esprit de
vin ne tire de la substance de la coloquinte que le sel volatil & nuisible sans
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 227

toucher à sa partie fixe, qui est celle qui purge véritablement les sérosités, les
glaires & les mucosités de tout le corps: de plus, l'esprit de vin subtilise &
atténue tellement la coloquinte, qu'elle est charriée dans les veines & dans les
artères, d'où elle attire jusques au meilleur & au plus pur sang. Il faut donc
que l'Artiste trouve quelque moyen de corriger & d'extraire ce fruit purgatif,
afin qu'il purge sans aucune nuisance, comme il en est capable. Or il faut que
ce soit un menstrue qui soit d'une nature différente à l'esprit de vin, afin qu'il
fixe en quelque façon ce qu'il y a de volatilité maligne, qui prédomine dans ce
fruit & qui cause tous ses mauvais effets; c'est pourquoi, il faut
nécessairement que ce soit le vinaigre distillé qui soit le menstrue & le
correctif de la coloquinte, pourvu qu'il soit animé & aidé d'un sel fixe qui soit
pénétrant & subtil, qui puisse agir sur ce volatil & de le changer de nature; ce
sel est celui de tartre préparé selon Sennert, comme nous l'enseignerons lors
que nous travaillerons sur le tartre. Car nous n'avons ici aucun égard à cette
prétendue correction des Pharmacopées anciennes ou nouvelles, qui se
contentent de la pulvérisation & de la mixtion, des aromats ou de la gomme
tragacanth, pour empêcher les mauvais & pernicieux effets de la coloquinte,
on fera donc le vrai extrait de ce fruit comme il suit. Comment il faut bien
faire l'extrait de coloquinte. Prenez de la coloquinte qui soit bien blanche &
bien légère, séparez la semence que la pulpe ou la chair de la coloquinte
desséchée contient; à cause qu'il y en a qui craignent sa violence: mais comme
ce ne peut être qu'à cause de son sel volatil sulfuré, auquel consiste tout son
venin qu'on rejette cette semence, & que nous enseignons le vrai moyen de le
fixer & de le corriger, nous en prendrons aussi la moitié d'autant que de la
pulpe pour faire cet extrait. mettez le tout en poudre grossière, que vous
verserez dans un matras, & l'imbiberez peu à peu avec du très-bon vinaigre
distillé, qui soit empreint d'une demie once de sel de tartre de Sennert pour
chaque livre de vinaigre, & lors que le tout sera bien abreuvé versez de ce
même vinaigre jusques à l'éminence de quatre doigts, & mettez digérer aux
cendres à une chaleur moyenne durant l'espace de huit jours, à condition que
vous agiterez le vaisseau trois ou quatre fois par jour pour le moins, & qu'il
faut observer que le vaisseau ne soit pas rempli plus que de moitié, à cause
que ce fruit a été rétréci par l'exsiccation, & que lors qu'il reprend son volume
ordinaire dans le menstrue il renfle extraordinairement, & ainsi il serait
capable de faire casser le vaisseau lors qu'on y penserait le moins & serait
perdu; lors que les huit jours seront expirés, coulez & pressez le tout, puis
remettez encore le marc en digestion comme auparavant, filtrez la liqueur
simplement par un linge & s'il y a du corps qui reste, joignez-le à la digestion,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 228

coulez pressez, filtrez & digérez ainsi aux cendres par trois fois, & vous serez
assurés d'avoir tiré & d'avoir corrigé tout ce qui était de bon & de malin dans
la coloquinte: évaporez en suite toutes vos extractions jusques en consistance
d'extrait, dont vous garderez la moitié pour en donner dans les maladies
vénériennes avec quelque bonne préparation de mercure, comme aussi dans
l'hydropisie & dans les douleurs arthritiques, pourvu que vous ayez affaire à
des corps robustes: la dose est depuis deux grains jusques à un demi scrupule,
& un scrupule entier: si on le donne sans mercure, il faut faire prendre par
dessus trois doigts de malvoisie, de bon vin d'Espagne, d'hydromel vineux ou
de quelqu'autre vin fort & vigoureux: mais s'il y a du mercure qui soit
incorporé avec l'extrait, il faut faire prendre un petit bouillon par dessus, dans
lequel on aura mêlé dix grains de sel de corail & autant de macis en poudre.
Mais si vous voulez donner l'extrait de coloquinte en plus grande dose & sans
aucune crainte qu'il puisse faire mal; il faut poursuivre & achever de faire la
due préparation de cet extrait: il faut donc mettre cet extrait dans un matras &
y mêler pour chaque drachme d'extrait un scrupule de magistère dissoluble de
corail & le circuler un mois dans ce matras de rencontre qui soit bien lutté,
après qu'on y aura versé de l'esprit de vin tartarisé jusques à l'éminence de
quatre doigts, il faut que la circulation se fasse à la lente chaleur du bain
marie, & lors qu'elle sera achevée, il faut verser le tout dans une cucurbite de
verre & y ajouter le poids d'une drachme d'huile de noix muscade exprimée,
qui aura été unie & bien mêlée avec deux drachmes de sucre en poudre:
mettez cette cucurbite au bain marie & retirez l'esprit de vin par la distillation,
& lorsqu'il ne sortira plus d'esprit augmentez un peu de feu & évaporez tout
ce mélange en consistance d'un extrait qui se puisse mettre en pilules: alors
vous aurez un extrait purgatif qui sera corrigé parfaitement & duquel vous
pourrez vous servir assurément en toutes les maladies où les Auteurs
recommandent la coloquinte: mais principalement dans toutes les maladies du
cerveau, des nerfs, des jointures & du poumon: c'est pourquoi il ne faut
aucunement feindre de donner de cet extrait ou de ce magistère ainsi préparé
aux apoplectiques, aux épileptiques, à ceux qui ont des vertiges ou des
tournoiements de tête & sur tout à tous les accidents de la vérole: la dose est
depuis six grains jusques à un scrupule & à une demie drachme dans de la
moelle de pomme cuite ou dans quelque gelée délicieuse: on le pourrait aussi
dissoudre dans du vain d'Espagne, mais on appréhende son amertume: c'est
pourquoi on fera prendre de ces liqueurs vineuses ou du bouillon par dessus,
selon les personnes auxquelles on aura affaire & selon la maladie. Mais
comme ceux qui s'adonnent à la Médecine chimique, & par conséquent à la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 229

lecture des Auteurs qui en traitent, & qu'ils trouveront dans Rullandus & dans
plusieurs autres qu'ils font mention d'un esprit spécifique contre plusieurs
maladies opiniâtres, auquel on donne le nom de spiritus vitae aureus Rullandi,
& que néanmoins on n'en trouve point la description dans l'Auteur même, &
que ce que les autres en disent n'est que par conjecture; j'ai cru nécessaire de
soulager l'esprit des Artistes sur ce sujet, & de leur dire l'opinion des autres &
la mienne. Ceux qui soutiennent que cet esprit est fait de la coloquinte, disent
qu'il purgeait sans faire vomir, & qu'ainsi ce remède ne pouvait provenir que
de ce fruit qui est le seul purgatif végétable qui se donne en la moindre dose
& principalement lors qu'il est exalté par le moyen de l'esprit de vin: car si ce
médicament eut été vomitif & purgatif tout ensemble, ils eussent tous
unanimement attribué ses vertus à quelque préparation qui aurait été tirée de
l'antimoine: or comme il n'est point émétique, les plus sensés ont cru que
c'était de l'esprit de vin empreint par une longue digestion & par une longue
circulation des vertus des trochisques alhandal, qui ne sont rien autre chose
que la coloquinte préparée. Il y en a d'autres qui soutiennent le contraire,
entre lesquels Franciscus Antonius Medecin de Londres n'est pas un des
moindres: car ils veulent que ce soit une préparation d'or potable ou quelque
teinture tirée de ce noble métal, & disent pour leurs raisons, que la coloquinte
qui est un végétable, ne peut avoir une vertu si ample, que celle dont les effets
sont rapportés dans les centuries des observations de Rullandus, & qu'il n'y a
qu'un remède minéral ou métallique qui soit capable de cette universalité
d'actions: & que de plus, que ce n'est pas sans raison & sans mystère que cet
Auteur lui donne le nom, d'esprit de vie doré ou auré: car il semble qu'il
veuille insinuer par cette dénomination ce qu'il n'a pas voulu déclarer dans ses
écrits. quoi qu'il semble que les raisons des uns & des autres soient valables, si
est-ce que je suis contraint de souscrire à la première opinion pour la
coloquinte, à cause que je sais par le récit de plusieurs Médecins très anciens
& dignes de foi & qui disent le savoir du jeune Rulland, que l'esprit dont sont
père s'était servi, & dont il rapportait les histoires dans ses centuries, n'était
rien autre chose que la teinture des trochisques alhandal: mais qu'il y avait le
temps à observer, le menstrue, le poids des trochisques & leur préparation; &
comme ce remède est rempli de belles vertus, j'ai cru le devoir mettre ici, quoi
qu'il ne soit pas si bien corrigé que le dernier extrait dont nous avons donné
la description, vu que l'esprit acide & fixatif, n'a pas été employé que pour la
préparation des trochisques, & que le sel qui l'accompagne est un sel alkali,
qui tue & qui rebouche l'action maligne du sel volatil de la coloquinte; il faut
pourtant considérer que le menstrue qui sert pour faire l'esprit de vie auré, est
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 230

empreint de la plus pure partie de ce sel alkali, puis que ce doit être l'esprit de
vin alkalisé, qui extraira les trochisques alhandal, & que par conséquent il en
corrigera la malignité par le moyen de ce sel & par la longueur & la réitération
de la digestion: ce qui se fait ainsi.

La façon de faire l'esprit de vie auré de Rullandus.

Prenez de la coloquinte bien légère & bien blanche, mondez-là de toute sa


semence bien exactement & la hachez & coupez menu avec des ciseaux
autant que faire se pourra; en suite de cela mettez-là en poudre, après que
vous aurez oint le mortier & le pilon avec de l'huile de noix muscade
exprimée, ou avec celle qui aura été tirée du mastic par la distillation, passez la
poudre par le tamis & la réduisez en pâte dans un mortier de marbre avec un
pilon de bois avec du très-bon vinaigre distillé, formés cette masse en pastilles
ou en trochisques ayant les mains ointes de l'une des huiles susdites. Faites
sécher ces trochisques à l'ombre entre deux papiers & les remettez en poudre,
& les pistez pour la seconde fois avec le même menstruë, formez & séchez;
réitérez cela pour la troisième fois, & ainsi vous aurez des trochisques
alhandal, qui serviront à toutes les compositions, avec beaucoup moins de
hasard que ceux qui se font à l'antique avec le mucilage de la gomme
tragacanth. Prenez une once de ces trochisques réduits en poudre très-subtile,
& les mettez dans un vaisseau circulatoire ou dans un vaisseau de rencontre,
versez dessus une livre d'esprit de vin alkalisé, fermés exactement les jointures
des vaisseaux, & mettez vôtre opération en digestion & en extraction à la
réverbération des rayons du Soleil l'espace de quinze jours; ce temps achevé,
ouvrez le vaisseau & y ajoutez encore une demie once de ces trochisques en
poudre, refermez & le mettez encore digérer autant de temps qu'aupavant;
ouvrez derechef vôtre vaisseau & ajoutez pour la troisième & dernière fois
encore deux drachmes des mêmes trochisques pulverisés, & continuez la
digestion durant encore quinze jours. Cela étant achevé, il faut couler la
liqueur & presser la matière qui reste, puis filtrer la teinture par le papier, &
vous aurez l'esprit de vie auré de Rullandus en sa perfection, que vous
pourrez employer aux maladies, dont vous trouverez l'histoire dans ses
Centuries, ou encore à tout ce à quoi, nous avons dit, que l'extrait était utile.
La dose est depuis une drachme, jusques à six, & mêmes jusques à une once
si on s'en sert en liqueur: mais si on retire l'esprit de vin, & qu'on réduise
cette liqueur en extrait: la dose sera depuis six grains, jusques à vingt & vingt-
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 231

quatre grains. Nous aurions encore peu ajouter à cette section des fruits
beaucoup d'autres opérations qui se tirent de ces mixtes, comme l'esprit
ardent des poires & des pommes, & de beaucoup d'autres fruits de cette
même nature: mais comme personne n'ignore que les sucs de ces fruits se
fermentent deux mêmes, & que l'art n'y apporte rien du sien que la distillation
pour en tirer l'esprit: j'ai cru qu'il n'était pas nécessaire d'en donner la manière
en cet endroit, puis que nous en donnerons l'exemple, lors que nous
enseignerons l'anatomie du vin dans la section des sucs. Il semble aussi que
nous aurions été obligés de mettre dans cette section comment il faut faire les
esprits ardents des grains de sureau & de ceux d'hieble, des cerises noires, des
fraises, des framboises, des groseilles & de tous les autres fruits semblables:
mais comme nous réservons l'exemple de toutes leurs fermentations, au
temps que nous décrirons celle des grains du genièvre nous y renvoyons
l'Artiste; il y a seulement cet avertissement à donner pour ces fruits, qui est
que nous dirons qu'il faut distiller les baies de genièvre avant la fermentation,
à cause qu'elles ont en elles une bonne quantité d'huile éthérée, qu'il en faut
extraire avant que de les fermenter: mais que, comme ces fruits sont
simplement succulents & sans aucune portion d'huile, sinon celle qui est
concentrée dans leur semence, qu'aussi n'est-il pas nécessaire de les distiller
avant la fermentation.

SECTION CINQUIESME.

Des graines ou des baies & des semences.

Nous avons déjà donné une idée générale de la composition des semences &
de leur différence, lors que nous avons traité des végétaux en général; nous
avons aussi, comme insinué la manière de les distiller, pour en extraire la
vertu qu'elles contiennent: mais comme nous connaissons par nôtre propre
expérience, que ces dogmes généraux ne désignent pas assez le travail; il faut
que nous particularisions les opérations, selon la division que nous ferons de
ce genre universel en quatre autres genres subalternes; qui seront les
semences insipides & inodores, celles qui sont odorantes & aromatiques:
celles qui sont inodores, mais qui ont un goût subtil & piquant; & finalement,
celles qui n'ont presque point d'odeur, si elles ne sont frottées ou pressées, &
qui ont un goût mielleux mêlé de quelque saveur balsamique & aromatique.
Pour le premier, nous prendrons le froment, le seigle & l'orge, dont nous
ferons l'anatomie pour en extraire la vraie eau de vie. Pour le second, nous
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 232

prendrons les semences d'anis, de fenouil ou de persil, dons nous tirerons


l'eau spiritueuse & l'huile éthérée. Pour le troisième, nous prendrons la
semence de moutarde ou celle de cresson allenois, que nous mettrons en
fermentation pour en distiller l'esprit volatil, & que nous distillerons aussi
sans addition par la retorte afin d'en tirer le sel volatil, l'huile grossier &
l'esprit acide, piquant & mercuriel. Pour le quatrième, nous emploierons les
baies de genièvre, dont nous préparerons plusieurs remède différents, & qui
sont très-utiles à Médecine & à la Pharmacie. Je ne doute pas qu'il n'y en ait
plusieurs qui croiront que c'est traiter une chose fort commune que d'insérer
ici l'anatomie du froment ou du blé, celle du seigle & celle encore de l'orge;
parce que comme ces semences sont très communes, il semblerait aussi que je
devrais avoir apporté quelques autres sujets plus rares afin d'en faire
l'anatomie: mais que ceux qui le croiront de la sorte considèrent sérieusement,
& fassent une due réflexion sur les choses dont ils vivent tous les jours, afin
qu'ils ne trouvent pas mauvais qu'on leur apprenne la portion de l'esprit de
vie, qui est contenue dans le pain qu'ils mangent, & dont ils ne se peuvent
aucunement passer. Et quoi que le vain babil de quelques-uns, qui se disent
philosophes jusques aux oreilles, & qui croient d'avoir épluché toute la nature
par le menu fasse beaucoup de bruit, & qu'ils croient être assez satisfaits
d'avoir dit que la digestion se fait par la chaleur propre de l'estomac: sans faire
voir de qu'elle façon cette chaleur agit sur les matières qu'elle doit digérer: que
de plus, cette digestion produit un chyle qui est blanc comme un espèce de
crème, sans toucher en aucune manière les moyens comme cela se fait: &
qu'ils infatuent par ces paroles creuses les esprits de ceux qui se dédient à la
Médecine & à ses parties. Il est de nôtre devoir & de l'intérêt du salut public,
de faire connaître que tous ces défauts ne sont produits, qu'à cause qu'ils
ignorent la Chimie qui leur aurait appris, comme nous l'allons faire voir, que
la fermentation qui se fait au grain par le moyen de l'Art, se fait de la même
manière que celle qui se fait dans le ventricule: & que par conséquent,
l'Artiste chimique en peut faire une démonstration réelle & véritable, sans
qu'il soit besoin d'ouvrir aucun animal vivant, pour en être plus certain. Car
nous ferons connaître par l'action de la fermentation & par l'esprit que nous
tirerons, que c'est à tort que l'on clabaude tant tous les jours sur le chaud & le
froid, sur la chaleur & sur la froidure, enfin sur les premières & sur les
secondes qualités des mixtes; qui ne sont proprement que des chimères qui
remplissent l'esprit humain de termes inutiles qui abâtardissent la lumière
naturelle, & qui empêchent beaucoup de personnes de s'adonner à la
recherche des vérités physiques, afin de pouvoir acquérir par ce moyen la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 233

connaissance de plusieurs beaux remèdes qui seraient profitables à tous ceux


qui composent la société civile: cette vérité parut il y a deux ans au Jardin
Royal établi pour la culture des plantes médicinales, & pour les leçons
théoriques de la Chimie, & la démonstration de ses opérations, que je faisais
alors par les ordres de Monsieur Vallot premier Médecin: car lors que je vins à
parler de la fermentation & de ses merveilleux effets, & que je voulus prouver
la vérité de mes raisonnements par l'opération que je fis sur de ces semences:
la plus grande partie des assistants qui avoient été imbus d'une doctrine qui se
contente des paroles sans y joindre les effets, se retira comme si ce que je
disais & ce que je démontrais eut été quelque chose de trivial & de trop
familier: quoi qu'eux tous n'entendissent en aucune façon cette manière de
philosopher, ni qu'ils comprissent les hauts mystères que la nature nous a
voulu révéler, lors qu'elle nous a fait voir les fermentations naturelles, qui
nous doivent servir de vrais modèles pour parvenir à bien faire les artificielles;
comme nous l'allons faire voir dans la suite.

Du ferment & de son action, & comment il faut faire la fermentation du blé,
du seigle ou de l'orge, pour en tirer l'esprit ardent.

Quoi que le métier de faire le pain & celui de faire la bière, semblent à présent
être viles & abjects; si est-ce qu'il y a néanmoins beaucoup de personnes
savantes, & mêmes de ceux qui veulent passer pour Naturalistes, qui boivent
de la bière & qui mangent du pain, sans avoir jamais fait une réflexion
judicieuse, pourquoi ces aliments les entretiennent & les sustentent, & encore
beaucoup moins, qu'elle portion de ces aliments passe dans leur substance
pour l'entretien de leur vie. Et c'est pourtant cette étude qui devrait être le
plus sérieux emploi de ceux qui se veulent ingérer de traiter de la nature & de
ses produits: & comme nous avons dit si souvent, qu'il n'y a que la seule
Chimie qui puisse introduire les hommes dans le sanctuaire de la nature, pour
en découvrir les beautés à nu; c'est principalement ici qu'il faut que nous
fassions voir cette vérité plus essentiellement qu'ailleurs, par la description
que nous donnerons de l'introduction du levain ou du ferment dans les
choses qui nous nourrissent, qui nous fait paraitre par son action la portion
qu'il y a de substance vitale, spiritueuse & céleste dans les matières que nous
employons tous les jours pour nous conserver la vie. Or il faut
nécessairement recourir à l'inventeur du levain, si nous en voulons trouver
l'origine ailleurs, que de le faire dériver de Dieu, de la nature, de la lumière &
des esprits: puis que l'action du ferment est toute divine & toute céleste; c'est
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 234

proprement ce feu du Ciel que les anciens Poètes ont feint que Prométhée
avait dérobé, & qui depuis a servi d'instrument pour l'exercice de tous les
Arts, puisque c'est le seul qui aiguise les esprits, qui les illumine & qui les
guide aux plus belles connaissance du levain à la traditive, il faut avoir recours
au premier de qui on l'aura reçu, qui ne peut être que nôtre premier Père, qui
avait la science infuse. Que si on la veut attribuer au hasard, il faut que le
premier qui l'aura découvert, ait rencontré fortuitement quelque matière
fermentée qui lui ait fait concevoir, que ce qui agissait dans ce corps fermenté
l'ouvrait, le dilatait, lui faisait acquérir beaucoup de qualités par l'altération
que le levain y avait causée, qui faisait qu'il reconnaissait des nouvelles
productions & comme des nouvelles générations dans le sujet fermenté. Or
un homme ne peut faire toutes ces considérations ni tous ces discernements,
que son esprit n'ait reçu quelque teinture de la Philosophie naturelle, ou de la
Philosophie acquise. Et ainsi l'une ou l'autre de ces deux Philosophies lui
auront fait éplucher par ses sens extérieurs. ce que les intérieurs lui avaient fait
concevoir, ou ce qui est encore plus vrai, son odorat & son goût l'auront
obligé de méditer là dessus, puis qu'il n'i a aucune fermentation qui ne donne
une odeur spiritueuse, subtile & pénétrante qui fait raisonner, que c'est un
agent céleste & d'une nature ignée qui produit cela; de plus de goût y
rencontre une certaine acidité piquante, & qui n'est pas austère ni corrosive:
mais au contraire qui est agréable & qui fait connaître qu'il y a quelque esprit
bien subtil qui est caché là dedans: ce qui aura sans doute obligé celui qui a le
premier mis le levain en usage de faire l'essai de cette matière fermentée, par
le mélange qu'il en aura fait avec de l'autre matière, qui avait de la disposition
naturelle au ferment, & qu'ainsi il en aura reconnu l'effet, qui s'est
communiqué depuis lui à la postérité. néanmoins de quelque manière que les
hommes ayent reçu la connaissance du ferment & de son action, il en faut
pourtant toujours rapporter l'honneur & la gloire au Créateur de la nature &
de tous les produits naturels, puis que ceux qui ont fait la recherche du
ferment & du moyen de son action. ont bien reconnu que cela provenait
d'une source qui était au dessus de la nature même, puis que tout ce que les
plus sublimes esprits en ont peu dire, n'a jamais bien exprimé son essence, ils
se sont seulement contentés de dire, que comme Dieu & ses attributs sont
une même chose, dont l'esprit humain ne peut rien concevoir que son
existence, & dont il ne peut aussi rien affirmer que par le négatif: de même
aussi les plus profonds de tous les Philosophes reconnaissent bien le ferment
& son action: mais ils n'ont jamais peu parvenir jusques à pouvoir définir ce
que c'est, ni comment il agit. Car nous trouvons dans les sacrés caillés, que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 235

Moïse ne s'est servi d'aucun autre terme, que du FIAT, que la chose soit, pour
exprimer la pensée & la volonté de Dieu, qui faisait sortir les choses de soi,
comme l'a très-bien remarqué un des plus savants Physiciens du siècle, lors
qu'il dit que Dieu s'est ouvert & s'est expliqué, dans l'ouvrage de la création
comme un livre, dans lequel il s'est peint en très-beaux & en très-visibles
caractères; comme si Dieu s'était logé soi-même dans les êtres, afin qu'ils
fussent participants de sa bonté. Or comme les choses devaient durer & se
perpétuer par une suite de générations, Dieu logea le ferment ou le levain
dans la masse confuse du chaos, pour introduire là dedans par sa toute
puissance les semences de toutes les choses sublunaires, dont il avait eu les
idées en soi-mêmes de toute éternité. Ce qui nous fait connaître que le
ferment n'est rien autre chose qu'une étincelle de lumière céleste & divine, qui
est logée dans tous les individus, qui ne parait pourtant pas aux sens intérieurs
& encore beaucoup moins aux sens extérieurs, qui ne laisse pourtant pas
d'agir incessamment, & de réduire de puissance en acte toutes les choses, afin
de les conduire au point de leur prédestination naturelle. Nous n'avons à
présent rien d'autre chose à dire là-dessus, sinon que nôtre ignorance cause
l'admiration, & qu'il faut quitter la contemplative, pour nous réduire à faire,
selon les connaissances que Dieu nous a permises, qui sont de pouvoir imiter,
quoi que de bien loin, les mystères des fermentations naturelles par les
artificielles. Pour parvenir à faire comme il faut cette belle opération, il faut
préparer une portion de la semence que l'on veut fermenter, afin qu'elle
reçoive un disposition toute entière à recevoir le levain; & que de plus, elle
soit capable de l'introduire dans un grande quantité d'une semence semblable
qui n'aura pas été préparée; ce qui se pratique ainsi. Il faut choisir le temps de
l'équinoxe du Printemps, pour faire cette préparation; parce qu'en ce temps-là
la nature est comme en un mouvement, pour faire germer & pour faire
pousser toutes les choses en ce renouveau; c'est pourquoi elle emploie toutes
les astrations à son dessein, qui fécondent la terre par le moyen de l'eau de la
pluie vernale qui est remplie d'un esprit & d'un sel très-subtil & très efficace,
qui la rend perméable & pénétrante, plus qu'en pas-une autre saison. Prenez
donc alors cinquante livres de blé, de seigle ou d'orge, que vous mettrez
tremper dans un cuvier de bois dans de l'eau de la pluie de l'équinoxe, ou
dans de l'eau de rivière si la saison du Printemps est sèche, faites en sorte qu'il
n'y ait pas davantage d'eau qu'il en faudra pour bien humecter vôtre grain,
laissez-le ainsi durant vingt-quatre heures, puis faites écouler l'eau superflue
par un trou qui doit être sous le cuvier; en suite de quoi, tirez vôtre grain du
cuvier & le mettez en un lieu aéré, mais qui ne soit point exposé aux vents,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 236

faites en un monceau qui soit de la hauteur d'un demi pied, couvrez-le d'un
linceul & d'une couverture de laine par dessus, & le laissez ainsi mitonner, &
échauffer tout doucement, jusques à ce que vous trouviez lorsque vous y
regarderez, que le grain a commencé de germer & de pousser un petit filet
qui est blanc & subtil, comme de la soie blanche, il faut alors découvrir le
grain, parce que le filet témoigne que la chaleur a déjà suffisamment excité
l'esprit intérieur & fermentatif du grain, pour le réduire de puissance en acte,
par le moyen de la substance spiritueuse qu'il avait tirée de l'eau, qui avait
réveillé cet esprit interne qui était assoupi & concentré en soi-mêmes: parce
que si on le laissait encore couvert, il se fermenterait tout à fait & passerait à
la putréfaction, qui gâterait tout ce qui serait dans le milieu & qui le
convertirait en une masse confuse & informe qui dégénèrerait en terre, qui
servirait de soutien & de nourriture au grain germé qui serait à la superficie,
qui croitrait en peu de temps & qui pousserait tout en herbe, à cause de
l'abondance de l'eau & de la précipitation de la chaleur. Or pour éviter tous
ces accidents, il faut étendre le grain germé dans un lieu bien aéré & qui soit
sel volatil sulfuré que le noyau ou le grossier de la semence contient, qui est à
proprement parler l'âme & la vie de la chose, si bien que lors que le grain
trempe dans cette eau de l'équinoxe qui est remplie des semences invisibles de
toutes les choses, il attire puissamment & avidement ce qui lui est propre &
analogue pour pousser à la perfection à laquelle la nature l'avait destiné. Et
lors qu'il en est engrossé, il s'échauffe en soi-même & se fermente afin de
produire les germe, qui est le principe de toute végétation; ce qu'il ne manque
pas de faire, & pousserait outre, si l'Artiste ne reconnait & ne repoussait cette
puissance ébranlée, qui nécessairement se réduirait en acte. Mais la plus belle
preuve & la plus naturelle que nous puissions donner que le grain a attiré la
portion spiritueuse & saline de l'eau: c'est que cette eau se corrompt en très-
peu de temps, & qu'elle contracte une puanteur différente de toutes les autres,
qui choque & qui irrite le cerveau & les organes de la respiration, en sorte
qu'il semble qu'on suffoque. Ceux qui passent devant les logis des brasseurs
de bière aux mois de Mars & de Septembre, peuvent rendre témoignage à
cette vérité: car c'est en ces deux saisons qu'ils font tremper une grande
quantité de grains pour en faire la bière, & comme ces eaux croupissent dans
leurs logis & dedans la rue, elles produisent une puanteur exécrable. Or ceux
qui ont travaillé avec de l'eau de l'équinoxe & qui en ont conservé des
tonneaux pleins, savent qu'elle ne se corrompt point & qu'elle se conserve des
années entières, ce que ne fait pas l'eau de pluie des autres saisons. Ce qui fait
voir évidemment que cette longue conservation ne peut provenir que de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 237

l'esprit salin que les astres avoient dardé dans cette eau par leurs influences, &
que comme le grain l'a tiré à soi par son magnétisme pour germer, qu'aussi
l'eau n'a peu se conserver sans altération, sans corruption & sans
putréfaction, à cause qu'elle en était privée. Prenez douze livres & demie de
ce grain germé & sec, & le mêlez avec trente-sept livres & demie de blé, de
seigle ou d'orge, ou de tous les trois ensemble, & les faites moudre
grossièrement, comme les brasseurs font moudre le grain qui est préparé
pour en faire de la bière: lors que vous aurez vôtre farine mettez-en la moitié
dans un muid, dont on ait tiré le vin nouvellement, & autant dans un autre
pareil, versez dessus de l'eau demi bouillante par seaux & remuez
incessamment vôtre farine avec un palon de bois & avec une fourche qui soit
à quatre fourchons de bois, afin de la bien humecter & de faire comme une
dissolution de la substance interne du grain, & lors que vous y aurez mis huit
ou dix seaux d'eau chaude au degré que nous avons dit, & que la farine sera
bien détrempée & bien mêlée, il faut ajouter de l'eau froide, jusques à ce que
le tout soit réduit à une chaleur si modérée, qu'on y puisse souffrir la main
sans aucune incommodité: lors que cela sera, il faut mêler dans chaque
tonneau un demi seau de levure ou de ject de bière, qui servira de levain & de
ferment; parce que ce ject n'est rien autre chose que la farine fermentée; que
l'action de l'esprit fermentatif jette hors du tonneau comme inutile, superflu
& féculent, & qui a encore conservé en soi la puissance fermentative, qu'elle
est capable d'introduire dans la matière que l'on veut fermenter. Après avoir
diligemment & exactement agité & mêlé le levain avec la matière, il faut
couvrir les tonneaux avec des couvercles de bois, & mettre par dessus un
linceul plié en quatre & une couverture de lit, & regarder de temps à autre si
la fermentation commence, ce qui se remarquera par l'élévation du plus
grossier du grain au dessus de la liqueur & par un arrondissement qui se fait
au dessus en hémisphère: lors que cela est en cet état, il faut prendre garde
que la matière ne surmonte, & qu'elle ne fasse une trop prompte ébullition, ce
qui témoigne trop de chaleur ou le trop de levain, que si cela arrive il en faut
ôter deux seaux ou y verser un seau d'eau froide, puis laisser agir. Mais ce qu'il
y a de plus physique & de plus admirable à remarquer dans l'action de cette
fermentation: c'est que lorsque cette hémisphère est formée & que le ferment
a élevé le corps grossier du grain à la superficie; que cela témoigne la sagesse
de la Providence de celui qui est le Maitre des fermentations: car cela sert de
rempart & de défense contre l'éruption des esprits, qui agissent sur la matière
depuis le centre jusques à la circonférence, & qui se joue au dessous de cette
croute, jusques à ce qu'il ait dissout & volatilisé toutes les parties du corps sur
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 238

lequel il agit hormis les écorces qui sont au dessus de cet encroutement, qui
se fend par intervalles & qui fait paraitre au dessous une crème blanche
comme la neige, qui se dilate & qui forme des ampoules, qui se crèvent en
suite & qui poussent au nez des assistants une vapeur spiritueuse pénétrante,
subtile & piquante, qui chatouille le nez, & qui enivrerait & stupéfierait en
très-peu de temps, si on tenait la tête au dessus du tonneau, ni plus ni moins
que ferait la vapeur volatile & narcotique qui expire du vin, lorsqu'il
commence à fermenter dans la cuve. Or comme nous avons dit que la
fermentation que nous enseignerions, ferait connaître celle qui se fait dans
l'estomac humain, il faut que nous en fassions un peu le parallèle, afin de
mieux faire paraitre la vérité de ce que nous avons avancé: car comme on voit
que le pur se sépare de l'impur, & que les substances qui semblaient
hétérogènes deviennent homogènes, par l'action du ferment, qui dissout la
substance du grain & qui l'allie avec l'eau, pour la changer de goût & d'odeur
& pour en donner l'esprit; cela se fait aussi dans le ventricule, où tout ce que
nous avalons de liquide & de solide se mêle & s'allie ensemble pour n'en faire
qu'une masse qui est est de même nature, quoi qu'il semblât que ce que nous
avons pris fut d'une nature différente, comme le dur & le mol, le salé & le
doux, l'acre, l'épicé, le gras & l'huileux, l'acide & toutes les autres choses qui
se rencontrent dans l'estomac, tout cela dis-je, forme un chyle uniforme par le
moyen de l'esprit volatil qui se rencontre dans le fonds de l'estomac & qui
levain. Mais ce qui fait encore plus nettement paraitre cette conformité de
fermentation; c'est l'odeur que les éructations produisent & rapportent à la
bouche & au nez quelques heures après le repas, qui font connaître le goût &
l'odeur de ce qu'on a mangé & de ce qu'on a bu, & principalement lorsqu'on a
bu du vin nouveau ou de la bière nouvelle, les rots que l'on sent rapportent
par leur exhalaison un esprit fermentatif & chatouillant, comme celui dont
nous avons fait mention ci-dessus, ce qui ne se peut comprendre autrement,
que par la comparaison de ces ampoules qui se forment en la plus pure partie
du chyle de nôtre fermentation du grain, qui envoient cet esprit subtil &
chatouillant qui picote le nez; car il s'en fait de mêmes dans l'estomac, & lors
que l'éruption de ces ampoules se fait, on est contraint de roter, & alors on
sent le goût & l'odeur de ce qui prédomine dans le chyle. Tout ce que nous
venons de dire fait voir combien il importe que le Médecin connaisse bien la
bonne fermentation & ses effets, puisque c'est d'elle que dépend la
conservation de la santé. Aussi faut-il qu'il connaisse la contraire qui est
ordinairement la cause occasionnelle interne de toutes les maladies. Ce qui se
confirme par le grand Hippocrate, lors qu'il dit dans ses aphorismes, que les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 239

éructations acides des malades convalescents sont de bon augure. Qui n'est
dire autre chose, sinon que l'estomac commence à se remettre & que la
digestion se fait bien, parce que l'acide fermentatif naturel a repris le dessus,
ce qui fait conclure avec raison que tout ira de bien en mieux. Revenons à
nôtre fermentation que nous avons laissé agir pendant cette digression, qui
n'était pas de peu d'importance, & disons que lors que l'Artiste voit que ce
qui s'était élevé par l'action de l'esprit est retombé au fonds du tonneau, &
qu'il connait par le goût que la liqueur qui surnage a acquis un goût qui est
entre doux, acide & piquant: & que de plus, son odorat lui fait aussi
remarquer que cette liqueur a une odeur vineuse & spiritueuse qui lui recrée
les sens & qui est subtile, cela arrive ordinairement le quatrième ou le
cinquième jour. Il faut alors oindre le fonds de la vessie qui sert à la
distillation des esprits ardents avec un morceau de lard, afin d'empêcher que
la matière du fonds ne s'y attache & ne cause qu'elle se brûle, ce qui
communiquerait un goût empyreumatique & mauvais à l'esprit, après cela il
faut agiter la fermentation avec le palon de bois, pour faire que ce qui est au
fonds se mêlera également à la liqueur, de laquelle il faut emplir la vessie à
demi pied prés de son haut, & agiter perpétuellement cette liqueur, jusques à
ce que le feu l'ait assez échauffée, pour faire monter tout le corps en haut,
alors il n'y aura plus de péril de fermer la vessie avec la teste de maure, de
luter les jointures & de pousser le feu, jusques à ce que l'Artiste ne puisse plus
durer la main au canal de la teste de maure sans se brûler, alors il faut fermer
exactement la porte du fourneau & ses registres avec grande précaution, &
attendre ainsi patiemment que les esprits commencent d'entrer en vapeurs
dans le canal, où ils se condensent en liqueur spiritueuse ardente qui tombe
goutte à goutte dans le récipient. Il faut entretenir le feu dans cette
modération, jusques à ce que la liqueur qui sortira soit insipide tout à fait,
alors il faut ouvrir la vessie, retirer la matière & la remplir & continuer ainsi,
jusques à ce qu'on ait distillé tout ce qui aura été fermenté. Cela fait, il faut
mettre dans la vessie ce qu'on aura distillé & jeter dedans un pain de deux
livres qui soit tout chaud, ou en faire rôtir & l'y mettre; parce que ce pain
attire à soi tout ce qu'il peut y avoir de mauvais goût en la première
distillation, il faut couvrir la vessie, donner le feu avec jugement & règle,
jusques à ce que l'esprit commence à distiller, comme nous avons dit ci-
devant, & continuer jusques à ce que le flegme vienne, ce qui se distinguera
facilement au goût.
Ainsi on trouvera qu'on aura après cette rectification une eau de vie de fort
bon goût & de bonne odeur & qui ne cèdera guère à celle qu'on tire du vin,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 240

quoi que le grain soit insipide & fade de soi-même, ce qui fait d'autant mieux
remarquer les admirables effets de la nature & de l'Art, & qui éclaircit
véritablement le dire de ce docte Philosophe Romain Morienus, Quod est
occultum fiat manifestum & è contra, ce qui ne se peut jamais faire que par le
moyen du ferment, qui pénètre jusques dans le centre des mixtes & qui nous
y fait trouver ce que nôtre intelligence ni nos sens ne nous auraient jamais fait
apercevoir. Ceux qui voudront subtiliser cet esprit par une troisième
distillation le pourront faire, & y ajouteront un seau de lie de vin sur le tout,
alors il deviendra si subtil & si délicat, que les plus habiles seront bien
empêchés de le discerner d'avec l'esprit de vin, ni par le goût ni par l'odorat.
On s'en peut alors servir à toutes le opérations, ou l'eau de vie & l'esprit de
vin sont nécessaires; ce qui sera très-utile à ceux qui travailleront en Chimie
dans les lieux où il n'y a point de vignobles & où l'eau de vie est fort chère. Je
conseille néanmoins de se servir de l'esprit de vin dans les opérations, parce
qu'il est toujours plus agréable, plus subtil & plus pénétrant: mais lorsqu'on
n'en aura pas, on peut légitimement substituer cet esprit, dans la composition
de tous les remède où l'eau de vie est nécessaire. Nous ne mettrons pas ici les
vertus de cet esprit; parce qu'outre que le vulgaire même sait qu'il échauffe,
qu'il restaure & qu'il fortifie: c'est que de plus, nous réservons d'en parler lors
que nous traiterons de l'esprit du vin. Il faut pourtant que nous ajoutions
encore quelque chose en faveur des Artistes curieux, qui voudront faire cet
esprit & qui sont néanmoins dans des pays où on ne sait ce que c'est que de
bière, & par conséquent où il n'y a pas de levure ni de ject de cette liqueur,
pour mettre la farine en fermentation. Or il n'y a point de lieu au monde où
on ne fasse du pain, & par conséquent il faut qu'il y ait du levain ou du
ferment de quoi faire lever la pâte de quoi on fait le pain; c'est pourquoi ils
prendront une demie livre de levain ordinaire qu'il mêleront avec deux livres
de farine dans quinze ou vingt livres d'eau tiède, ils couvriront en suite le
vaisseau qui contiendra cela & se donneront la patience que cette liqueur
commence à fermenter, ce qu'ils connaitront lors que la farine s'élèvera au
dessus & que la liqueur s'enflera, alors ils introduiront cette liqueur dans la
matière qu'ils voudront fermenter, & les mêmes choses que nous avons dites
arriveront: mais non pas si prestement que si c'était avec du levain de la bière.
Nous n'avons plus qu'une remarque à faire, qui est qu'on peut mettre la farine
des grains en fermentation, sans en ajouter de celui qui aura été préparé: mais
il faut qu'on sache que l'Artiste ne tirera pas tant d'esprit, qu'il ne sera pas si
subtil ni si délicat, qu'il n'aura pas si bon goût: & que de plus, ce qui est le
plus important, c'est que les fermentations ne réussiront pas si bien, que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 241

lorsque ce grain accompagne l'autre, qui le rend beaucoup plus propre à la


fermentation, & que lors qu'elle a bien réussi par son moyen, toutes les
distillations réussissent aussi bien mieux, à cause que ce grain qui a été ouvert
par sa préparation s'élève facilement en haut & attire avec soi l'autre qui n'a
point été préparé. Que si on me demande, pourquoi je n'ai pas dit qu'il fallait
employer du grain préparé tout pur; la réponse est, que ce ferait trop du tout,
parce que le ferment le volatiliserait trop promptement, & qu'ainsi la plus
subtile partie de l'esprit s'évanouirait & se perdrait avant qu'on le peut
distiller: & que de plus, la matière monterait trop facilement dans la tête de
maure, par sa prompte ébullition & passerait en corps & non pas en vapeur
spiritueuse, comme cela arrive souvent à ceux qui ne sont pas encore bien
expérimentés & bien versez dans la distillation des matières fermentées.

Comment on fera l'eau spiritueuse & l'huile éthérée des semences d'anis, de
fenouil, de persil & de leurs semblables.

Il faut prendre l'une de ces semences la plus récente qu'on la pourra avoir &
en mettre quatre, six ou huit livres en poudre grossière, qu'on jettera dans la
vessie selon sa grandeur & la quantité d'eau qu'elle peut contenir, & on
versera dessus de l'eau de pluie ou de rivière jusques à demi pied prés du bord
du vaisseau, qu'on fermera & donnera-t-on le feu jusques à ce que les gouttes
tombent dans le récipient, alors il faut boucher le fourneau & continuer la
distillation, jusques à ce que l'eau soit inodore & qu'on ne voie plus aucune
oléaginosité par dessus, alors il faut cesser le feu, ou ouvrir la vessie & tirer ce
qui y est & substituer de la même chose pendant que le fourneau est en feu:
mais il faut avoir séparé auparavant l'huile de l'eau, afin de la reverser sur la
nouvelle semence: car on aura par ce moyen beaucoup plus d'huile en la
seconde distillation qu'en la première, & comme on distille ordinairement ces
semences plutôt pour leur huile que pour avoir leur eau, il y faut aussi avoir
plus d'égard. On séparera les huiles avec le coton, selon la figure dont on
trouvera la description à coté de celle de la vessie, qui se trouvera au chapitre
des vaisseaux. Que si l'huile n'était pas fluide & qu'elle fut congelée, comme
cela arrive à l'huile d'anis, il faut couler l'eau à travers un linge net & l'huile
demeurera dessus, comme nous l'avons dit ci-devant, en parlant de l'huile de
roses. Il faut seulement remarquer en passant qu'il y a des Auteurs, qui
veulent qu'on fasse digérer ces semences avant que de les distiller, prétendant
que l'Artiste en tirera beaucoup plus d'huile, à cause que le corps de la
semence sera plus ouvert: mais ils ne remarquent pas que ces semences
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 242

abondent en sel volatil qui est d'une nature moyenne, & qu'ainsi l'eau la peut
attirer à soi par la longueur de la digestion: ce qu'elle ne fera pas si on distille
aussi-tôt après avoir mêlé l'eau & la semence. Il est vrai que si la digestion
précède, que l'eau en sera toute spiritueuse & beaucoup plus efficace que sans
digestion: mais aussi aura-t-on davantage d'huile, si on fait comme nous
l'avons prescrit. Nous ne dirons rien de la vertu de ces huiles & de ces
essences improprement dites, non plus que de leur dose: car il y en a tant
d'autres qui en ont amplement traité, que ce serait faire des redites inutiles.

Comment on travaillera sur les semences du cresson alenois, de la roquette,


de la moutarde & de celles qui leur sont analogues.

Quoi que ces semences aient en elles une grande abondance de sel volatil
très-subtil & très-pénétrant comme leur goût le témoigne, si est-ce pourtant
que la fermentation ne leur fait pas produire un esprit ardent comme à
beaucoup d'autres végétaux: mais elle les ouvre néanmoins & les raréfie de
telle sorte, que tout le sel & l'huile que ces semences ont en elles & qui sont le
siège de leur vertu , passent en vapeurs & en esprits qui se condensent en
liqueur & tombent dans le récipient, avec une odeur si subtile & si pénétrante
qu'elle prend au nez & aux yeux & pousse jusques dans tous les conduits du
cerveau aussi subitement que peut faire l'esprit d'urine volatil le plus subtil. Il
n'est pas nécessaire que nous répétions ici comment il faudra procéder en la
façon de la fermentation & en celle de la distillation, il suffira seulement que
nous donnions les précautions nécessaires au travail, à cause que ces
semences sont d'une nature différente des autres à cause de la subtilité de leur
sel volatil. Il faudra donc sur tout avoir égard que le vaisseau où la
fermentation se fera ne soit qu'à demi, afin que la matière ne surmonte trop
dans l'action du levain, il faudra aussi avoir la même précaution de ne mettre
la vessie qu'à demi, de luter exactement & de conduire le feu avec un
jugement net & une assiduité bien réglée, autrement tout monterait en
substance dans la tête de maure. On pourra rectifier ces esprits au bain marie,
si on les désire plus nets & plus subtils que par la vessie: ce sont des vrais
remède diurétiques & apéritifs, sur tout pour ôter les obstructions de la rate:
ce sont aussi de plus, des vrais spécifiques contre le scorbut, dont la vertu &
la dose a été mise ci-dessus lors que nous avons parlé des plantes
antiscorbutiques, où nous renvoyons l'Artiste pour en être informé. Mais
comme les huiles & les esprits de ces semences se peuvent faire sans addition;
& que de plus, il est nécessaire de les distiller de la sorte, pour les employer
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 243

aux usages du dehors; disons qu'il faut emplir une cornue de verre jusques
aux deux tiers de l'une de ces semences: mais particulièrement de celle de
moutarde, à cause des rares vertus de son huile: puis il l'a faut poser au
fourneau sur un couvercle de terre renversé garni de sable qui lui servira de
lut, il faut en suite couvrir le fourneau & adapter un ample ballon ou récipient
au col de la cornue & le luter avec de la chaux vive & des blancs d'œufs, &
donner le feu par degrés, jusques à ce que les gouttes commencent à tomber,
& l'entretenir ainsi jusques à ce que le récipient qui était trouble, redevienne
clair de soi-même, qui est un signe manifeste que l'action du feu a chassé dans
le récipient tout ce que la semence contenait de vaporable, & que par
conséquent, il n'y a plus rien à espérer. Cette opération est ordinairement
achevée dans le temps de douze heures. après que tous les vaisseaux sont
refroidis, il faut déluter le récipient d'avec la cornue, puis séparer les
substances qui se trouveront dedans, qu'on pourra rectifier si on veut: mais
comme on ne les applique qu'extérieurement, il ne sera pas fort nécessaire:
que si on les rectifie, il faut laisser l'huile & l'esprit ensemble & les verser dans
une cucurbite de basse coupe, qu'il faut couvrir de son chapiteau, & placer cet
alambic aux cendres & donner le feu par degrés, jusques à ce que le sel volatil
& l'esprit commencent à se faire apercevoir dans le chapiteau, alors il faut
seulement entretenir le feu dans l'égalité, jusques à ce que le flegme
commence, ce qui se connaîtra par le goût: car l'esprit volatil qui est acué du
même sel, est extraordinairement piquant subtil & pénétrant, & le flegme est
d'un goût simplement acide & presque insipide: cela fait, changez de récipient
& fortifiez le feu afin de faire monter l'huile & continuez ainsi jusques à ce
qu'il n'y ait plus rien, séparez l'huile du flegme, mettez les matières distillées
ou rectifiées dans des fioles qu'il faut boucher exactement à cause de la
subtilité de cet esprit & de son sel volatil. L'esprit fait des merveilles, lors qu'il
est appliqué sur des membres atrophiés, avec de l'esprit de vin & de l'urine
humaine nouvellement rendue, & lorsque le membre a été bien fomenté, il
faut faire un liniment avec l'onguent martiatum, l'axonge humaine & l'huile de
la semence de moutarde qu'on appliquera dessus, qui réveillera la chaleur
naturelle dans la partie, & qui y attirera les esprits des autres parties plus
éloignées: ce que le malade sentira dans peu de temps, à cause de
frémissements & des démangeaisons qui précèderont la guérison entière: on
peut de là conclure, qu'il doit être souverainement bon dans tous les
assoupissements des nerfs, leur restriction ou leur relâchement, qui causent
ou la paralysie ou la contraction, pourvu qu'on fasse prendre de l'esprit de
cette semence, fait par fermentation au malade, & qu'on le fasse suer en suite.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 244

l'huile qui n'aura pas été rectifiée, mondifiée, déterge & incarne les ulcères les
plus vilains & les plus malins: il dissout les nodosités & les tophes des
gouteux & des vérolés: mais il faut faire agir en même temps & auparavant,
les remède intérieurs, comme sont ceux que nous enseignerons de tirer du
mercure & de l'antimoine. Nous ne parlerons pas ici de la dose ni des belles
vertus de l'esprit qu'on aura tiré par la fermentation, de cette sorte de
semences, parce que nous en avons assez instruit l'Artiste, lors que nous
avons parlé des vertus & de la dose de l'esprit de la plante nommée
cochlearia: il me reste seulement à dire que ceux qui n'auront pas du
cochlearia, pourront substituer l'esprit de la semence de cresson allenois, qui
leur servira dans les mêmes maladies avec les mêmes effets: mais il serait
pourtant meilleur de distiller la plante toute entière, lors qu'elle est seulement
entre fleur & semence.

Le moyen de tirer des grains ou des baies de genièvre tout ce qu'elles


contiennent de bon & d'utile, pour l'usage de la Pharmacie chimique.

Encore que cette plante soit commune, si est ce qu'elle mérite des éloges qui
ne sont pas communs, à cause des beaux remède qu'elle prête à la Médecine
par le secours de la Chimie: car qui voudra se donner la peine de considérer
cet arbrisseau avec des yeux & des pensées de naturaliste, il sera sans doute
contraint de reconnaître, qu'il y a quelque chose en lui qui surpasse l'ordinaire,
tant à cause de ce qu'il résiste aux injures des hivers & de toutes ses tempêtes;
qu'à cause aussi du long-temps que la nature emploie à murir le grain qui croît
dessus; il faut nécessairement croire qu'il y a quelque baume intérieur dans ce
végétable, qui le maintient & qui le conserve, & qui néanmoins a de la peine à
se produire dans son fruit, puis qu'il faut que le Soleil fasse deux fois son
cours naturel avant que le grain du genièvre soit en état d'être cueilli avec
toutes ses perfections requises, nous ferons donc l'anatomie de toutes les
parties que nous fournit cette admirable plante, puis que les bons remède
qu'elles contiennent nous y convient; quoi que nous soyons obligés de parler
d'autre chose que des semences, qui sont le vrai sujet de cette section. Nous
parlerons donc premièrement de son bois qui fournir un esprit acide, une
huile & un sel. Secondement, nous parlerons de ses baies, qui donnent avant
la fermentation une eau spiritueuse, un huile éthérée, & un extrait cordial &
alexitère; & après la fermentation elles donnent un esprit ardent, & un extrait
purgatif & diurétique, pour en suite enseigner de faire la vraie teinture ou
l'élixir des baies de genièvre. Et finir en troisième lieu par sa gomme, qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 245

fournit un huile nerval & un baume anodin. Il faut prendre le bois de


genièvre avec ses feuilles ou ses épines, & ses baies meures ou non mures &
le hacher en pièces menues, en sorte qu'il puisse entrer dans une retorte de
terre qui soit ample, que vous placerez au fourneau de réverbère clos, & après
avoir accommodé le récipient avec toutes les précautions requises &
nécessaires, il faut donner le feu par degrés & le continuer ainsi, jusques à ce
que le feu ait chassé ce que le bois contenait d'esprit ou d'huile, dont la
marque certaine est lors que le récipient s'éclaircit de soi-mêmes, le temps de
l'opération dure douze ou quinze heures au plus. Les vaisseaux étants
refroidis, il faut séparer l'huile de l'esprit; l'esprit sera rougeâtre à cause qu'il
est chargé de la teinture de l'huile qui s'y est communiquée à cause du sel
volatil de la plante: si on veut le rectifier au sable ou aux cendres, vous aurez
un esprit acide très-pur, qui est sudorifique & diurétique; la dose est depuis
un scrupule jusques à une drachme, dans du vin ou dans quelque décoction
convenable, il a autant ou plus de vertu que l'esprit de gayac, pour les
accidents de la verolle: mais il est sur tout recommandable contre la morsure
des vipères, des serpents & d'autres animaux vénéneux, si on le donne en la
même dose & qu'on en lave la morsure mêlé avec de l'urine nouvelle. Il n'est
pas nécessaire de rectifier l'huile qu'on a tirée du bois, à cause qu'elle ne sert
pas intérieurement: elle est excellente pour empêcher les accidents de la
coupure des nerfs, & ceux qui peuvent survenir après les morsures des
animaux qui sont en colère, parce que le sel volatil qu'elle contient pénètre
jusques au plus profond de ces plaies, où il corrige la mauvaise impression du
venin, & empêche par ce moyen qu'il ne puisse pénétrer plus avant: mais il
faut en même temps faire prendre au blessé de l'esprit du bois de genièvre
dans du vin chaud avec vingt grains de muscade rapée. Cette huile est de plus
très-excellente pour apaiser la douleur des dents cariées: elle égale aussi la
vertu de celle de gayac pour la guérison des vieux ulcères: sur tout s'ils sont
situés proche des jointures où il y a beaucoup d'aboutissements de nerfs, de
tendons & de cartilages, qui abreuvent ordinairement les ulcères de glaires, de
baves & de sérosités superflues, qui empêchent la consolidation: or cette huile
digère & consume toutes ces substances contre nature, & régénère un bon
fonds, qui remplit en suite l'ulcère & qui en cause par conséquent la guérison.
après avoir travaillé sur le bois, il faut continuer sur le fruit, qui sont les baies
qui contiennent la semence qui est contenue dans un corps mielleux &
visqueux, qui est couvert & enveloppé d'une pellicule extérieure qui est noire
& lisse, lors que la baie est en sa parfaite maturité, ce qui arrive la seconde
année de sa production, environ le temps de la nôtre-Dame de Septembre,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 246

qui est la vraie saison en laquelle on les doit cueillir; savoir lors que le Soleil
est dans le signe de la Vierge: car si on anticipait ce temps-là, ce grain ne
serait pas encore assez mur, & n'aurait pas en soi cette douce amertume
mielleuse & balsamique, qui contient son sel volatil & par conséquent son
esprit. Lors que vous aurez une suffisante quantité de ces baies ainsi
conditionnés; à savoir qu'elles soient bien noires & lisses, odorantes si on les
frotte & presse, & que l'huile paraisse sur l'ongle & à l'odorat dans cette
légère expression, qu'elles aient une substance interne, mielleuse & visqueuse,
qui ait des petits grains en soi qui sont la semence, & que lors qu'on mâche
cette baie, elle ait au commencement un goût doux & balsamique, qui
dégénère peu à peu en une amertume qui n'est pas trop désagréable. Il
semblera peut être que nous nous serons trop étendus sur les qualités que
doit avoir ce fruit: mais comme la vertu de ce qu'on préparera dépend de la
bonté du sujet, aussi a-t-il été nécessaire de les déclarer au long, afin que
l'Artiste ne consume pas le temps & les matières inutilement, comme cela
arrive trop souvent. Prenez huit livres de baies de genièvre qui soient de la
nature ci-devant dites, battez-les au mortier de bronze avec un gros pilon de
bois, jusques à ce qu'il vous paraisse qu'elles sont toutes écachées, mettez-les
dans la vessie & y versez de l'eau de pluie ou de celle de rivière, jusques à
demi pied prés d'être pleine, couvrez & lutez, donnez le feu avec jugement &
distillez l'eau spiritueuse & l'huile éthérée qui surnagera: avec cette remarque,
qu'il ne faut pas que l'Artiste abandonne son récipient de l'œil, lorsque l'eau &
l'huile commencent à monter dans le col du récipient: car comme cette
distillation ne se fait que pour tirer l'huile, il la perdrait par sa faute, à cause
que l'eau venant à surmonter l'huile serait toute perdue, & pour éviter cette
perte, il faut être assidu afin de substituer un autre récipient lors que l'huile
approche de trois ou de quatre doigts de l'orifice du premier récipient: &
continuer la distillation jusques à ce qu'il ne paroisse plus d'huile sur l'eau lors
qu'on recevra ce qui distille dans une cuiller. On continuera cette opération de
la même sorte, jusques à ce qu'on ait achevé ce qu'on a de baies, en remettant
toujours l'eau distillée sur les distillations, après qu'on en aura séparé l'huile
par le coton. Que si on veut faire l'extrait simple, le miel ou la thériaque des
allemands de ces grains, il faut couler & presser chaudement une partie de ces
distillations, & les évaporer lentement jusques en consistance d'un sirop fort
épais ou d'un extrait liquide: que si on dit que l'huile en est déjà séparée, &
que par conséquent, il n'en aura pas tant de vertu, la réponse est aisée: car on
n'a qu'à considérer, qu'aussi bien l'huile s'en serait-elle évaporée pendant la
coction & l'evaporation, comme son odeur le témoigne bien loin, lors que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 247

l'extrait se fait avant la séparation de l'huile. Prenez ce qui reste de toutes les
distillations sans en rien séparer, & y joignez le marc de l'expression de
l'extrait, faites-en chauffer plein la vessie, afin d'échauffer le reste que vous
aurez mis dans un tonneau au point qui est nécessaire pour la fermentation;
introduisez-y le levain avec les circonstances & avec les précautions requises
& le laissez ainsi quatre ou cinq jours: après quoi vous le distillerez à diverses
fois, jusques à ce que vous ayez achevé de tirer tout l'esprit: que vous
rectifierez dans la même vessie, avec six livres de nouvelles baies de genièvre
choisies & concassées, & vous aurez un esprit ardent, qui a des vertus très-
excellentes & très particulières: vous séparerez le premier esprit à part:
comme aussi le second & le troisième, afin de les employer aux usages que
nous dirons ci après Et afin de faire voir que la Chimie ne perd rien de ce qui
est utile, il faut couler & presser les restes de la distillation fermentée, & la
passer chaudement au travers d'une chausse à hippocras ou d'un blanchet,
puis l'évaporer en consistance d'un extrait liquide, qui est un des plus doux &
des plus bénins purgatifs, dont on puisse se servir: cette vertu purgative
causera peut être, & avec raison, l'étonnement de quelques-uns: mais il faut
ôter ce scrupule & faire connaître, que l'action de fermentation a dissout &
uni avec l'eau la meilleure partie du sel fixe de ces baies, & comme les sels
fixes lâchent le ventre, c'est aussi celui qui prédomine dans cet extrait & qui
cause sa vertu purgative. Il faut après cela, faire sécher le marc des expression
& le calciner en suite, afin d'en faire la lessive, & de tirer le sel selon la
méthode que nous avons ci-devant enseignée, lequel il faut après réverbérer
au creuset sans le fondre, le dissoudre dans de la dernière eau distillée du
genièvre afin de le filtrer, de l'évaporer à pellicule & de le faire cristalliser pour
le réserver à ses usages. Voilà ce que nous avions à dire sur les baies de
genièvre: il ne nous reste plus que de dire la vertu & les doses des belles
préparations que cette semence nous fournit, & de donner la description d'un
élixir ou d'une teinture des baies de genièvre, qui est un remède très-accompli,
duquel nous dirons aussi les propriétés & l'usage. Nous donnerons aux baies
de genièvre en général, les vertus qu'elles méritent, avant que de venir aux
propriétés particulières de chacun des remède qu'on en aura tiré, afin que
cette application générale serve pour en pouvoir mieux faire les remarques
lors qu'on voudra se servir de ces médicaments. Et premièrement, disons que
le principal usage de ces baies est d'inciser, d'atténuer & de dissiper en
général: mais on s'en sert particulièrement, pour provoquer l'urine & la sueur,
pour évoquer les purgations lunaires, pour ôter les obstructions de la rate,
contre les affections du cerveau, des nerfs, de la poitrine & contre la toux,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 248

pour dissiper les ventosités du bas ventre, contre la colique, & sur tout, pour
dissoudre & pour évacuer les glaires & le sable des reins & de la vessie: elles
sont aussi très-utiles pour servir de préservatif en temps de contagions, soit
qu'on les mange, soit qu'on s'en serve en parfum, pour corriger le venin & la
malignité de l'air. Il est à présent fort aisé d'appliquer à chacun des remèdes
leur vertu, car elle leur est commune à tous, puis qu'ils ont été tirés de ce
corps qui les contenait en soi, sinon le dernier extrait qui est purgatif, à cause
des raisons que nous avons ci-devant alléguées. l'huile éthérée de genièvre est
un souverain remède pour faire uriner & pour apaiser les douleurs de la
colique; c'est aussi un excellent topique dans les affections froides des nerfs,
& mêmes dans leur piqure & dans leur coupure, à cause de sa qualité
pénétrante, & principalement à cause de sa vertu balsamique. La dose est
depuis trois goutes jusques à quinze ou vingt goutes, dans du vin blanc ou
dans sa propre eau. L'eau spiritueuse qui se tire en même temps que l'huile est
diurétique & diaphorétique; la dose est depuis une once jusques à quatre &
cinq onces: mais elle agit tout autrement, lors qu'elle est exaltée avec quelques
goutes de son huile qui aient été mêlées avec du sucre en poudre pour les
rendre dissolubles. Pour l'extrait qui a été fait avant la fermentation, c'est un
remède très-bon de soi même pour fortifier la poitrine & l'estomac, c'est un
bon diurétique & un très-sur alexitère, c'est pourquoi, il est employé au lieu
du miel commun cuit & écumé, pour recevoir les poudres qui constituent cet
excellent antidote qu'on appelle Orvietan: c'est aussi un corps qui est
merveilleux pour la composition & l'assemblage de ce qu'on destine pour
former des opiates ou des électuaires liquides, contre la peste, contre toutes
les autres maladies contagieuses, & contre la vérole & ses dépendances; la
dose est depuis une demie drachme jusques à une demie once. Mais l'esprit
est un agent qui surpasse tout ce que nous venons de dire; car il pénètre
comme en un instant tout le corps: si bien qu'on le peut employer en toutes
les maladies auxquelles les baies sont utiles; & pour une preuve manifeste de
sa vertu pénétrante & balsamique; c'est que pour peu qu'on en avale, il est
très-assuré que la première urine qu'on rendra aura une odeur agréable d'iris
ou de violette: la dose est depuis une demie drachme jusques à deux, dans des
bouillons, dans du vin blanc ou dans sa propre eau: on peut augmenter la
dose des autres esprits non rectifiés, du second & du troisième à proportion
de la subtilité de leurs parties. L'extrait purgatif est admirable pour recevoir
en soi les autres remède purgatifs, soit les résines ou les magistères, les
extraits ou les poudres, afin d'en faire quelque électuaire composé, qui
conserve & qui aide de sa faculté purgative la vertu des choses qu'on y a
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 249

mêlées. La dose de cet extrait seul est depuis deux drachmes jusques à une
once, soit qu'on le dissoude ou qu'on le fasse prendre en bol, sa quantité ne
peut nuire, comme celle des autres médicaments purgatifs, parce qu'il ne
causera jamais aucune hypercatharse, qui est la surpurgation, & à cause aussi
qu'il ne fait aucune colliquation dangereuse: mais il lâche simplement &
doucement le ventre, par une détersion naturelle de tous les excréments qui
sont contenus dans les intestins, ce qui est une vertu grandement requise dans
plusieurs constipations opiniâtres & rebelles. Il ne reste plus que le sel fixe,
qui est diurétique & laxatif, au poids depuis un scrupule jusques à une
drachme dans des bouillons ou avec son eau, ou ce qui est encore meilleur
dans l'extrait purgatif en bol. Ce sel est aussi capable de conserver long-
temps la vertu de son eau, si on en dissout une drachme ou deux dans chaque
pinte.

Pour faire l'élixir des baies de genièvre.

Prenez des baies de genièvre bien meures & bien lisses, faites le choix des
plus grosses & des plus polies jusques au poids d'une livre, que vous
concasserez au mortier de marbre avec un pilon de bois, mettez-les dans une
cucurbite de rencontre & versez dessus de l'eau de suc de pariétaire & de celle
du virga aurea de chacune deux livres, couvrez le vaisseau de sa rencontre &
digérez le tout au bain marie durant trois jours, puis ôtez la rencontre & faites
la colature & l'expression des matières que vous distillerez au bain lentement,
jusques à ce qu'il vous reste un extrait de consistance moyenne, que vous
mettrez dans un pélican ou dans quelqu'autre vaisseau circulatoire avec une
livre du meilleur esprit des baies de genièvre, que vous luterez & le ferez
digérer & circuler durant huit jours à la chaleur du bain vaporeux: cela expiré
laissés refroidir les vaisseaux, puis filtrez la liqueur très-purement, & vous
aurez la vraie teinture ou l'élixir de genièvre, qui est un souverain remède, soit
préservatif, soit curatif, dans la peste & dans les autres maladies pestilentielles
& malignes: mais cet élixir est particulièrement dédié aux reins & à la vessie,
non seulement pour en évacuer ce qu'il y aurait de visqueux & de graveleux:
mais aussi encore pour en ôter le séminaire & pour empêcher par un usage
continuel de ce bon remède qu'il ne s'en fit plus aucune génération: c'est aussi
un spécifique stomachique & hystérique, qui dissipe par sa chaleur & par sa
vertu alexitère, balsamique & cordiale, tout ce qui peut causer des mauvaises
altérations dans le ventricule ou dans la matrice. La dose est depuis une demie
cuillerée jusques à une & deux cuillerées entières. Il ne nous reste plus rien du
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 250

genièvre que sa gomme ou résine, qui est très-bonne en parfum pour toutes
les defluxions du cerveau si on en reçoit la fumée dans les cheveux & à
l'entour du col, comme lors qu'on a le nés bouché, le maniement du col
empêché, & lors qu'on a les amygdales enflées & qu'on a de la difficulté
d'avaler, il faut aussi parfumer les linges qu'on met à l'entour du col & ce qui
doit couvrir la tête. Mais ce qui est de meilleur, c'est que cette résine qu'on
appelle communément vernis ou gomme de genièvre donne une huile par le
moyen de la distillation qui est merveilleuse pour l'usage extérieur pour les
maladies des nerfs, contre le froid & l'impuissance des parties qui ont souffert
quelque résolution ou paralysie, contre les contractures des membres &
généralement contre toutes les douleurs froides de toutes les parties du corps,
dont on ne peut donner aucune cause apparente, & qui ne font remarquer
aucune enflure ni aucune rougeur à l'extérieur. Elle est aussi très-efficace pour
dissiper les œdèmes froids. Elle se fait ainsi. Prenez de la gomme de genièvre,
du charbon & du sel décrepité de chacun parties égales, mettez les en poudre
grossière & les mêlez bien ensemble, introduisez ce mélange dans une cornue
du verre, & la placés au réverbère clos, adaptez-y le récipient, que vous luterez
très bien, couvrez le fourneau & donnez le feu par degrés & le poussez peu à
peu, jusques à ce qu'il n'en sorte plus rien & que le récipient s'éclaircisse, ce
qui arrive d'ordinaire dans l'espace de douze ou quinze heures Il faut séparer
les deux substances qui sont dans le récipient; car l'une est aqueuse & acide,
qui provient du sel, & du sel volatil de la gomme du genièvre, avec une petite
portion de son esprit mercuriel qui sont aussi acides: & l'autre substance est
oléagineuse, inflammable & sulfurée, qui est encore un peu lente & grossière:
c'est pourquoi, il faut rectifier cette huile au sable dans une retorte de verre
avec du sel de tartre, & ainsi on aura une huile, claire, subtile & pénétrante,
qui sera capable de tous les beaux effets que nous lui avons attribués.

SECTION SIXIESME.

Des Écorces.

Nous n'aurons ici que deux exemples à donner sur les écorces en général,
dont l'un sera sur les écorces de citron & sur celles d'orange, qui sont
volatiles, & qui doivent être distillées d'une façon particulière, & avec des
remarques qui sont de grande importance & que l'Artiste doit considérer avec
soin: l'autre sera sur l'écorce du gayac, qui est plus dense & plus fixe, afin que
ces deux extrêmes étants opposés, fassent concevoir les choses avec
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 251

beaucoup plus de lumière & de vérité. Pour mieux entendre les raisons qui
nous obligent à distiller ces écorces volatiles, tout autrement que les fleurs qui
sont si volatiles, il faut faire la remarque du goût & de l'odeur de ces deux
écorces lors qu'elles sont encore tendres, récentes & lisses, & les comparer
avec le goût & l'odeur de ces mêmes écorces lors que le fruit a été gardé, que
l'écorce en est flétrie, ridée & demi desséchée: car on trouvera que ces écorces
ont un goût & une odeur agréable, qui pousse subtilement au cerveau & qui
le recrée & le fortifie, lors que l'écorce est récente: mais on trouve tout le
contraire, lors que le fruit est suranné & que son écorce est rétrécie en soi
mêmes, leur goût est ingrat & amer, pique trop & leur odeur n'a plus cette
vivacité & ce fumet agréable qu'on y remarquait auparavant, & c'est
néanmoins cet agrément qu'il faut nécessairement conserver, si on prétend
réussir avec les remèdes qu'on en prépare. Pour y parvenir, il faut prendre le
temps auquel on a les citrons & les oranges récentes en abondance & à bon
marché, & en couper l'écorce fort déliée, jusques à ce qu'on en ait deux ou
trois livres, qu'il faut hacher menu & la mettre dans une cucurbite de verre
avec de l'eau simple jusques à l'éminence de demi pied & distiller au sable
avec un feu modéré d'abord, qu'on augmentera peu à peu, jusques à ce que ce
qui distille n'ait plus de goût ni d'odeur, & qu'il n'apparaisse aucune
oléginosité au dessus de l'eau qui tombe. Ainsi vous trouverez une huile
subtile & éthérée, qui aura toutes les vertus & l'agrément de l'écorce de citron
ou de celle d'orange, que vous garderez au besoin dans des fioles qui soient
bien exactement bouchées. On pourrait m'objecter ici que je fais au contraire
des Auteurs, qui ont ci-devant donné la façon de distiller ces huiles: puis que
je désire qu'on les distille aussitôt après que l'écorce est séparée du fruit, au
lieu que les autres prescrivent de les digérer & de les fermenter, afin d'en
avoir une plus grande quantité. A quoi nous répondons, qu'il n'est pas ici
question de la quantité, à laquelle il ne faut pas que l'Artiste ait jamais d'égard,
lorsqu'il se fait un changement en la chose & que la vertu en est amoindrie:
car comme nous avons remarqué ci-dessus, que le fumet de ces écorces est si
subtil, qu'à peine se peut-il conserver avec son propre sujet, qu'aussi à plus
forte raison s'évanouira-t-il encore beaucoup plutôt lorsqu'il en est séparé, &
que quoi qu'il soit vrai que la quantité de l'huile distillée soit plus grande,
lorsque l'écorce a été digérée & fermentée durant quelque temps, si est-ce
néanmoins, qu'une drachme de celle qu'on aura distillée à nôtre mode vaudra
sans comparaison mieux à cause de sa subtilité & de sa vertu, que des on ces
entières de celle qui aura été faite autrement. Ceux qui voudront avoir encore
moins d'huile: mais qui voudront avoir aussi en même temps un excellent
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 252

esprit des écorces susdites, les distillera avec du bon vin blanc & bien subtil,
& ainsi il aura l'esprit qui ne vaudra guère moins que l'huile, duquel nous
avons fait mention lors que nous avons parlé des sirops de ces écorces, ce qui
fait que nous n'en dirons rien davantage.

Pour faire l'élixir des écorces de citron & de celles d'oranges.

Prenez la pellicule extérieure de l'un de ces deux fruits que vous mettrez dans
un vaisseau de rencontre après l'avoir coupée très-déliée au poids de deux on
ces ajoutez-y un scrupule d'ambre gris & six grains de musc de levant, qu'il
faut avoir broyez avec deux drachmes de fin sucre, versez sur cela huit onces
du plus pur esprit que vous aurez retiré de dessus l'une de ces écorces avec le
vin blanc, bouchés & lutez bien les jointures & mettez ce vaisseau digérer à la
vapeur du bain l'espace de trois jours naturels à une chaleur lente, au bout de
ce temps laissez refroidir le vaisseau, coulez & pressez ce qu'il contient & le
filtrez dans un vaisseau couvert afin qu'il n'expire rien de sa vertu, conservez
cet élixir précieusement, car c'est un remède cordial, qui n'en a guère de
semblable dans les grandes faiblesses, dans les palpitations de cœur, &
principalement dans tout ce qui peut arriver à l'instant, après avoir fait
quelque exercice violent, ou en suite des douleurs poignantes & vives. Tous
deux sont excellents aux hommes & aux femmes vec l'ambre & avec le musc,
hormis à celles qui sont sujettes aux passions hystériques: ce qui fait qu'il faut
en avoir qui soit privé d'ambre & de musc à cause de la matrice. L'élixir des
écorces d'orange est beaucoup plus efficace que celui de celles de citron pour
les femmes, auxquelles on ne le saurait assez recommander, à cause du bon
secours qu'elles en peuvent espérer dans le temps de leurs accouchements. La
dose de ce remède est depuis un scrupule jusques à une drachme entière, ou
seul, ou mêlé dans du vin, dans du bouillon ou dans quelqu'eau distillée qui
soit propre à la maladie ou au remède.

Comment il faut faire l'esprit, l'huile & le sel: l'extrait, la teinture & le
magistère de l'écorce de gayac.

Prenez de l'écorce de gayac la plus pesante, la plus compacte & la plus


marquée de rayes noires que vous pourrez, mettez-là en poudre grossière &
l'introduisez dans une cornue de grès que vous placerez au fourneau de
réverbère clos, auquel nous avons donné le nom de fourneau commun & au
col de laquelle vous adapterez un ample récipient, dont vous luterez les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 253

jointures avec du lut salé, couvrez le fourneau & laissez sécher le lut, donnez
le feu par degrés, jusques à ce que vous voyez que les vapeurs blanches
paraissent & que vous aperceviez des gouttelettes d'huile rougeâtre qui se
mêlent dans les veines que l'esprit fait au dedans du récipient, alors
augmentez le feu auquel vous joindrez mêmes la flamme, jusques à ce que le
récipient s'éclaircisse de soi-même. Il faut attendre au lendemain pour ouvrir
les vaisseaux, & ont trouvera dans la cornue les restes de l'écorce qui seront
convertis en charbon, qu'il faudra calciner & réverbérer dans un pot non
vernissé à feu ouvert afin de les réduire en cendres, desquelles il faudra tirer le
sel par ellixiviation, par filtration & par évaporation, selon la manière que
nous avons déjà tant de fois enseignée. On doit mêlerez toujours de ce sel
dans tous les purgatifs qu'on donne à ceux qui sont atteints du mal vénérien;
car outre qu'il aide à la vertu de ces purgatifs: c'est que de plus, il purge de
soi-mêmes, & que ce sel est un des spécifiques antivénériens. On trouve dans
le récipient deux substances, une aqueuse mercurielle & acide, qui est l'esprit
de cette écorce; & l'autre, une huile crasse & pesante qui est au dessous de
l'esprit, à cause de l'abondance du sel volatil qui se joint intimement au soufre
de l'huile, & aussi à cause d'une portion du sel fixe qui a été volatilisé par la
violence du feu, qui est aussi confondu dans cette huile; il faut séparer l'huile
de l'esprit en filtrant l'esprit à travers du papier sur l'entonnoir & l'huile
demeurera sur le papier, qu'il faudra crever au fonds pour faire couler l'huile
dans la bouteille qui lui est destinée. On peut se servir de cet esprit & de cet
pour l'extérieur sans qu'il soit besoin de les rectifier: car on peut mettre un
peu de cet esprit dans les fomentations liquides, dont on lavera les ulcères
chancreux, baveux, fistuleux, rongeants, & principalement ceux qui sont
causés par le venin de la vérole: afin d'y appliquer après de l'huile, soit seule
ou mêlée avec quelqu'autre corps onctueux qui rebouche un peu sa pointe qui
causerait trop de douleur. On ne saurait assez prêcher les dignes vertus de
cette huile pour la guérison de tous les vieux ulcères, & pour dissiper les
nodus; mais sur tout, pour hâter & pour bien faire l'exfoliation des os, pourvu
qu'on y mêlera un peu de l'huile distillée d'euphorbe. Mais si on se veut servir
de cet esprit & de cette huile intérieurement, il les faudra rectifier au sable
l'esprit dans un alambic, & comme c'est un esprit acide, il faut que l'Artiste
soit averti, que le flegme monte le premier, & que l'esprit qui est acide &
piquant monte le dernier, c'est pourquoi il séparera le flegme, & substituera
un récipient lors que le goût lui fera connaître que les gouttes qui tombent
sont acides. cet esprit résiste puissamment au venin de la vérole, qu'il combat
par tout où il le rencontre & le chasse par la voie des urines, par les sueurs ou
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 254

par une insensible transpiration, pourvu qu'il soit empreint de son huile, qui a
la meilleure & la plus ample portion du sel volatil de nôtre écorce, & duquel il
ne la faut pas dépouiller si on désire lui conserver sa vertu, pour cet effet, il la
faut rectifier par la cornue avec les cendres qui seront restées de l'extraction
du sel, & l'huile montera belle, claire & subtile, qui sera dépouillée de la plus
grande partie de l'odeur empyreumatique, qu'elle avait de sa première
distillation: car ces cendres qui seront mêlées avec l'huile retiendront en elles
tout l'impur & le grossier, & ne retiendront pas le sel volatil, qui est le
principe actif & virtuel, non seulement de cette huile: mais qui l'est aussi de
l'efficace & de la vertu de toutes les substances sublunaires, à cause que c'est
la dernière enveloppée & le dernier lien du ferment & du feu interne de tous
les mixtes; en qui réside la puissance & l'énergie de toutes leurs actions: c'est
pourquoi, il ne faut pas que les Artistes trouvent étrange, que nous leur
répétions si souvent les vertus de ce sel, & que nous leur recommandions sa
conservation avec tant d'empressement, vu qu'il doivent considérer que nous
ne faisons pas cela par une vaine ostentation ni par aucun défaut de
répétitions inutiles, qui ne sont jamais de la bienséance, que lors qu'elles sont
absolument nécessaires: comme elles le sont en cet endroit. Les vertus
générales de cet esprit & de cette huile sont de provoquer abondamment les
urines & la sueur, & de mondifier & dépurer par ce moyen la masse du sang
de toutes ses impuretés, de résister à la corruption des parties & d'en
conserver l'usage, comme on en voit les effets dans les les maladies des
jointures, dans les goutes vagues, dans l'hydropisie, dans tous les catarrhes &
dans toutes les autres maladies qui tirent leur origine de la viscosité & de la
lenteur des matières tartarées & fixes: ce sont sur tout des spécifiques contre
la vérole & contre toutes ses dépendances. La dose de l'esprit est depuis un
scrupule, jusques à une drachme dans de l'eau de sassafras, ou dans de la
décoction de la racine de salsepareille & de squine. Celle de l'huile est depuis
deux goutes, jusques à six & huit goutes, qu'il faut allier avec le sucre avant de
la mêlerez avec l'esprit & avec les autres liqueurs. Il y en a qui croient que
l'huile de gayac est celle que Rullandus nomme heraclée, dans les centuries de
ses observations, dans lesquelles il en rapporte tant de beaux effets: ce que je
crois véritable, vu qu'un tailleur d'habits nommé le Cerf, s'est acquis de la
vogue & du crédit dans Paris par l'usage de la seule huile de gayac. D'autres
emploient cette huile pour la cure de l'épilepsie, comme aussi pour faciliter les
accouchements difficiles, & faire sortir l'enfant vif ou mort, & mêmes aussi
l'arrière faix: il ne faut pas sur tout oublier que cette huile apaise
instantanément la douleur des dents cariées: car le sel volatile pénètre en un
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 255

moment jusques au petit nerf qui est à la racine de la dent, & le stupéfie & le
cautérise en quelque façon & lui ôte la sensibilité. Outre les vertus
médicinales de l'esprit, il est encore utile au travail de la la Chimie pour la
dissolution des perles, du corail, des pierres d'écrevisses & d'autres choses
semblables: mais ce qui fait qu'on ne l'emploie pas, c'est qu'il laisse toujours
quelque goût empyreumatique.

Pour faire l'extrait de l'écorce de gayac & la teinture.

Prenez de la meilleure écorce de gayac que vous pourrez avoir, réduisez-là en


poudre subtile, & la mettez dans un matras & versez dessus de l'alkohol de
vin jusques à ce qu'il surnage de quatre pouces, digérez aux cendres & faites
l'extraction, séparez ce qui sera teint & continuez ainsi avec du nouvel esprit,
tant qu'il ne tire plus de couleur: filtrez toutes les teintures & en retirez la
moitié du menstrue à la vapeur du bain, gardés à part une livre de cette
teinture, qui est un très-bon & très-prompt sudorifique; la dose est depuis
une demi cuillerée, jusques à une & deux cuillerées dans du vin chaud ou dans
de l'eau de sassafras. Prenez la moitié de ce qui reste & le précipitez avec de
l'eau commune & vous aurez une résine que vous préparerez comme celle du
jalap: la dose est depuis dix grains jusques à vingt en bol dans son extrait,
c'est un spécifique contre la vérole qui agit insensiblement. Il faut évaporer le
reste au bain marie en consistance d'extrait, dont la dose est depuis un
scrupule jusques à une drachme, il produit les mêmes effets que la résine ou
le magistère.

SECTION SEPTIESME.

Des Bois.

Les bois dont on se sert en la Médecine, sont différents, au nombre desquels


nous mettrons aussi toutes les espèces de qui sont ordinairement employés,
pour en faire des infusions & des décoctions, selon les diverses intentions de
ceux qui s'en servent: mais la Pharmacie chimique travaille d'une manière
différente sur les bois, selon la diversité de leur nature: car les uns sont
gommeux, résineux, serrés & compacts, & les autres sont plus salins & par
conséquent des plus facile extraction; on en tire par le moyen des opérations
spagyriques, les extraits, les eaux, les esprits, les huiles & les sels: dont il faut
que nous donnions des exemples, selon la diversité de leur substance, plus ou
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 256

moins compacte & serrée. Nous travaillerons pour cet effet sur le bois
d'aloès, sur le bois de roses qu'on appelle dans les boutiques, lignum rhodium
sur le bois nephretique & sur le sassafras, à cause que ces quatre exemples
suffiront pour tout le reste: car pour ce qui est du gayac, du buis & des autres
semblables, nous en avons donné la méthode dans la distillation du buis de
genièvre & dans celle de l'écorce du gayac, où on aura recours pour le travail
& aux Auteurs qui en ont traité pour leur vertu.

Comment on fera l'extrait & l'essence du bois d'aloès.

Nous avons dit ci-dessus, que les bois étaient de différente nature, & que
c'était la raison pour laquelle nous étions obligés d'en donner des exemples
divers: c'est ce que nous allons faire voir par la due préparation & l'extraction
du bois d'aloès, qui est un des plus excellents de ceux qui se trouvent dans les
boutiques, jusques-là que les Allemands lui donnent le nom de bois du
paradis, à cause des belles & hautes vertus qu'il possède: il servira donc
d'exemple pour faire tous les extraits & les essences des bois précieux &
aromatiques, à cause que ces deux préparations se font sans aucune perte des
vertus de ce bois. Pour faire l'extrait, il faut prendre une demie livre de vrai
bois d'aloès, dont les marques sont, que ce bois soit noirâtre & pourpré
entremêlé de veines d'un gris cendré, qu'il soit pesant & amer, & le principal,
que lorsqu'on en met un petit brin sur un charbon ardent, qu'il jette une
humeur gommeuse & résineuse, dont la fumée ait une odeur un peu piquante
au nez à l'abord, mais qui se termine en une odeur suave & agréable, comme
celle du benjoin & du baume du Pérou: & de plus, qu'il laisse avec son
charbon après qu'il est brulé, quelques marques d'une espèce de liquation, il
faut râper ce bois grossièrement & le mettre dans une cornue & l'arroser d'un
peu d'esprit de vin, puis placer la retorte aux cendres, adapter le récipient,
luter, donner le feu avec jugement & proportion pour éviter l'empyreume, &
tirer ainsi doucement l'huile éthérée & subtile de ce bois qui montera avec
l'esprit de vin, lors que les veines manqueront dans le récipient & qu'il sera
sec, il faut cesser le feu & mettre ce qui reste dans un matras de rencontre &
verser dessus de l'alkohol de vin, afin d'extraire toute sa résine, lors que le
bois est bien ouvert par cette digestion, il faut verser le tout dans une
cucurbite & distiller avec les précautions requises environ le tiers de l'esprit à
part: en suite de quoi, il faut finir le feu & filtrer l'esprit qui reste, afin d'en
remettre d'autre, jusques à ce qu'il ne tire plus de goût ni de couleur, alors il
faut couler & presser le tout & le filtrer, pour en retirer l'esprit jusques en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 257

consistance d'un extrait liquide, qu'il faut garder à part, & faire bouillir le bois
qui reste dans de l'eau de rosée ou dans celle de pluie distillée, & presser la
décoction qu'il faut clarifier avec des blancs d'œufs, & l'évaporer aussi en
consistance d'un extrait liquide: il faut chauffer les deux extraits & les joindre
ensemble, afin d'en retirer encore un peu d;humidité & de les réduire en une
masse d'extrait plus solide, auquel on joindra la moitié de l'huile qu'on a tirée
la première après l'avoir rendue mêlable & dissoluble avec du sucre en
poudre. Il faut garder cet extrait à ses usages dans une boîte d'argent qui soit
tournée & qui se ferme à vis, afin que ce qu'il possède de subtil & de virtuel
ne puisse exhaler. Prenez l'esprit que vous avez réservé de la distillation de
l'extraction du bois, mettez-y encore une once du meilleur bois d'aloès réduit
en poudre subtile, que vous digèrerez & extrairez à la vapeur du bain durant
six jours naturels dans un matras de rencontre, après cela coulez & pressez à
froid la liqueur & la filtrez dans un entonnoir couvert; il faut joindre à cette
liqueur le reste que vous avez réservé de l'huile de ce bois qu'on aura jointe
avec deux fois autant du sel, qu'on aura tiré du bois d'aloès sur lequel on a
travaillé, ou avec autant de sel de tartre préparé selon Sennert dont nous
avons déjà dit quelque chose, & ainsi vous aurez la vraie essence du bois
d'aloès, qui sera empreinte de toutes les vertus & de toutes les puissances du
mixte dont elle a été tirée. La dose de l'extrait est depuis quatre grains jusques
á dix en bol, ou dissout dans quelque esprit ardent spécifique: car outre qu'il
ne se dissoudrait pas dans une liqueur aqueuse; c'est que de plus, il n'aurait
pas tant de vertu, & que quand mêmes il s'y dissoudrait, il se ferait une
précipitation de la substance résineuse qui ne se mêlerait aucunement avec
l'eau, qui débiliterait le remède au lieu de l'exalter. La dose de l'essence est
depuis quatre goutes jusques à dix, qu'il faut donner au malade, dans des
esprits ardents de genièvre, de cerises noires ou dans de l'élixir de vie de
matthiol, & non point dans des liqueurs aqueuses, à cause des raisons sus-
alléguées: mais à cause qu'il y a beaucoup de personnes délicates, qui ne
peuvent souffrir le goût & la force de ces esprits, on pourra mêler l'extrait ou
l'essence avec une cuillerée de sirop convenable, qui soit de consistance un
peu épaisse: car le sucre retient l'eau & l'empêche d'agir sur la substance
résineuse de l'extrait ou de l'essence. Ces deux remède sont deux confortatifs
spécifiques de toutes les parties principales qui sont contenues dans le ventre
inférieur, dans le moyen & dans le supérieur. Il recrée les esprits vitaux & les
animaux du cerveau & de la matrice: c'est pourquoi, il est excellent contre
toutes les faiblesses de ces deux parties: il sont aussi excellents pour fortifier
la faculté digestive de l'estomac, pour tuer par l'amertume de leur sel & de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 258

leur esprit les vers qui sont dans le ventricule & pour en effacer tout à fait le
séminaire, tant pour les personnes âgées, que pour les jeunes enfants, sinon
qu'il faut avoir égard à la dose.

Pour faire l'eau & l'huile du bois de roses.

Nous donnons l'exemple de ce bois, afin de faire connaître que l'Artiste


chimique doit savoir travailler sur toutes sortes de choses pour en tirer ce
qu'elles contiennent, sans perte de leur agrément, car il serait fort facile de
distiller ce bois par la cornue à feu ouvert: mais on perdrait sa bonne odeur,
& si de plus, l'esprit & l'huile qu'on en tirerait n'auraient pas les mêmes
propriétés que celles qu'auront l'eau & l'huile qu'on en tirera par la façon que
nous allons enseigner. Or à cause que le bois de roses est un bois pesant, gras
& serré, il faut l'ouvrir avant que d'en pouvoir extraire par la distillation ce qui
est dans son centre: c'est pourquoi il en faut faire râper quinze ou vingt livres
& les mettre tremper durant six semaines dans de l'eau de pluie, avec quatre
livres de tartre en poudre, afin de volatiliser en quelque façon les parties les
plus fixes de ce bois: ce temps étant expiré, il faut mettre le quart de cette
infusion avec le quart du bois dans la vessie, & y verser encore de l'eau de
pluie ou de rivière, jusques à demi pied prés de sa hauteur, couvrir & donner
le feu, & distiller dans un récipient assez grand, jusques à ce que l'eau qui
tombera ne paroisse plus chargée d'huile. Nous avons dit qu'il fallait que ce
fut un ample récipient, à cause que le peu d'huile qui vient sur la fin se
perdrait dans des nouveaux récipients, au lieu que dans un grand récipient la
dernière huile se joint & s'unit à celle qui est sortie la première. Mais il faut
encore remarquer, qu'il faut que ce qui distille soit un peu chaud, ce qui est
tout le contraire de ce qui doit être pratiqué dans la distillation des esprits
ardents & dans celle des esprits volatils: car les huiles doivent être séparées de
leurs corps par une forte ébullition qui chasse l'huile en haut & qui l'élève
avec les vapeurs aqueuses, mais il faut une chaleur plus tempérée, de peur que
le flegme ne monte en trop grande abondance avec l'esprit; & de plus, au lieu
qu'il faut tenir l'eau du tonneau qui rafraichit toujours fraiche, lors qu'on
distille les esprits, il ne faut pas la renouveler lorsqu'on distille les huiles. Nous
avons voulu mettre ces deux remarques tout au long, parce qu'elles sont
absolument nécessaires au travail. Il faut séparer l'huile d'avec l'eau qui sera
belle, jaune & qui sentira fort bon: il faudra continuer ainsi la distillation,
jusques à ce que le tout soit achevé. l'huile est excellente pour les parfum à
l'extérieur: on s'en peut sucre, huile ou Elaeosaccharum, pour la dissoudre
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 259

dans son eau, ou dans quelque eau diurétique, pour nettoyer les reins & la
vessie de glaires & de sable. On s'en peut aussi servir heureusement en
gargarisme, pour déterger & pour guérir les ulcères de la bouche & pour laver
& mondifier ceux des autres parties, & particulièrement ceux des parties
destinées à la génération.

Pour faire l'extrait du bois néphrétique.

Le bois néphrétique vient de la nouvelle Espagne, il est tendre & sec, quoi
qu'il soit pesant, ce qui témoigne qu'il est plus salin qu'huilleux, aussi
communique-t-il sa couleur & sa vertu très facilement à l'eau, qu'il teint de
couleur jaune brune en décoction, & qui parait bleue au dessus. Il y en a qui
croient que c'est une espèce de frêne. Nous avons choisi ce bois, afin de faire
voir la différence de lui aux autres; car quoi qu'il soit inodore & sans goût, si
est-ce pourtant qu'il a beaucoup de vertu & qu'il chasse puissamment par les
urines, soit qu'il soit simplement infusé à froid dans, l'eau pour en boire la
colature, ou seule ou mêlée avec du vin blanc; ou qu'on en fasse la décoction,
qui n'a que peu ou point de goût. De cette façon il fait beaucoup de bien à
ceux qui sont tourmentés de la gravelle & de la difficulté d'urine: Mais il est
sur tout considérable dans les décoctions contre la vérole & contre le scorbut,
car il dégage avec efficace le venin de ces deux maladies. Mais à cause que ce
bois ne se trouve pas par tout, nous avons jugé nécessaire d'enseigner son
extraction, afin que cela serve de règle à l'Artiste pour tous les bois qui seront
de ce genre. Il faut râper six livres de bois néphrétique & en faire une
décoction avec des racines d'arête de bœuf & de chardon rolland ou à cent
têtes, de chacune trois livres, & une livre de virga aurea dans trente livres
d'eau de pluie ou de rivière, jusques à la réduction de la moitié, puis couler &
presser, & faire encore une seconde décoction du marc de l'expression dans
vingt livres de nouvelle eau, puis couler & presser & continuer ainsi, jusques à
ce que la décoction ne se colore plus: en suite de quoi il faut clarifier toutes
les décoctions & les couler par la chausse, & les évaporer à chaleur lente sans
bouillir, jusques en la consistance d'un extrait liquide, auquel il faudra joindre
le sel qu'on aura tiré des restes de l'extraction. cet extrait est un excellent
diurétique & apéritif, dont on peut donner depuis un scrupule jusques à une
drachme dans des bouillons, dans du vin blanc, ou dans de la décoction du
bois néphrétique, lorsque ceux qui sont tourmentés de la gravelle, de la
difficulté d'urine ou de la colique néphrétique sont dans le demi bain: mais
avec cette précaution, qu'ils ayent auparavant reçu & rendu un lavement avec
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 260

de la térébenthine.

Pour faire l'eau spiritueuse & l'huile du sassafras.

Le bois de sassafras ou pavame vient de la Floride, qui est encore d'une toute
autre nature que les précédents; car il est très-odorant, & pour peu qu'on
l'échauffe en le frottant, il pousse des esprits qui frappent agréablement
l'odorat, & qui témoignent que cet arbre est rempli très-abondamment de sel
volatil, ce qui fait qu'il est rempli de beaucoup de vertu. Il faut choisir pour la
distillation le plus menu sassafras, & qu'il soit garni de son écorce & mêmes,
s'il était possible, il faudrait que ce fut de la racine qui eut aussi son écorce,
parce que l'écorce possède plus d'huile éthérée, de sel volatil & d'esprit que la
substance intérieure du bois, qui est légère & spongieuse, ce que l'écorce
témoigne aussi par son goût subtil & aromatique, qui représente celui du
fenouil. Et comme nous avons dit qu'il fallait ouvrir le bois de roses pour le
volatiliser, il faut faire ici le contraire, car il faut distiller le sassafras aussitôt
qu'il est haché en morceaux, il le faut distiller par la vessie avec de l'eau de
pluie: mais si on veut avoir une eau excellente & peu d'huile, il faut le distiller
avec du vin blanc: mais si on désire l'huile qui est très-excellente, il ne faut que
de l'eau. l'huile de sassafras va au fonds de l'eau comme celle de tous les
aromats. L'eau spiritueuse est excellente contre toutes sortes d'obstructions &
principalement contre celles de la rate, qu'elle décharge mieux que pas un
autre remède. C'est aussi un excellent stomachique, qui fortifie la chaleur
digestive & corrige ce que la crudité des aliments pourrait avoir causé de
mauvais: elle est excellente pour guérir les coliques venteuses. C'est un
sudorifique ou un diurétique infaillible, car il ne manquera jamais son effet
par l'une de ces deux voyes naturelles, parce que si le malade ne peut souffrir
d'être couvert, & qu'ainsi la sueur soit concentrée, la vertu du médicament ne
manquera jamais de se faire connaître par les urines: parce que l'action des
esprits & des sels volatiles, ne peut jamais être empêchée. C'est pourquoi cette
eau spiritueuse est très-spécifique dans les maladies vénériennes, comme aussi
dans les scorbutiques. La dose de ce remède est depuis une once jusques à
six, ou seule ou mêlée avec du vin blanc. La teinture que l'Artiste tirera du
sassafras avec le vin blanc, au bain marie dans un vaisseau du rencontre, peut
être légitimement substituée à l'eau spiritueuse, lors qu'il sera pressé de s'en
servir, il ne faut qu'une demie once de sassafras pour une livre de vin: mais il
faut que la dose soit le double de celle de l'eau. Or comme l'huile est plus
subtile que l'eau, parce qu'elle n'est composée que d'un peu de soufre très-
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 261

subtil & que tout le reste n'est que du sel volatile, aussi en doit-elle être
moindre: car il n'en faut donner que depuis trois goutes jusques à dix, réduite
en dissolubilité avec du sucre en poudre, soit qu'on la donne dans sa propre
eau, dans celle de cannelle, dans du vin blanc ou dans du bouillon, pour
toutes les maladies que nous avons dites ci-dessus: mais sur tout dans les
accouchements difficiles, soit que l'enfant soit mort ou en vie; comme aussi
pour faire sortir la secondine, & pour purger l'accouchée sans beaucoup de
tranchées: car cette huile fortifie la matrice & fait qu'elle évacue plus
facilement & en moins de temps, les sérosités dont elle était remplie depuis la
grossesse. Enfin on peut donner légitimement cette louange au sassafras, que
c'est comme une vraie panacée végétable, puis qu'on peut donner les remède
qu'on en tire à toutes sortes de maladies; & que de plus, son usage continuel
peut rendre fécond l'un & l'autre sexe: mais principalement la femme: car il
échauffe & fortifie doucement & naturellement toutes les parties internes:
mais principalement celles qui servent à la génération.
Fin du premier Tome.

TRAICTÉ DE LA CHIMIE.
TOME SECOND.

Qui contient la suite de la préparation des sucs qui se tirent des végétaux,
comme aussi celle de leurs autres parties, & celle des minéraux. Par N. LE
FEBVRE Apothicaire ordinaire du Roi, Distillateur chimique de sa Majesté,
& de Monseigneur de Metz Duc de Verneuil, & c. APARIS, Chez THOMAS
JOLLY, Libraire Juré, ruë S. Jacques, aux Armes d'Hollande. M. DC. LX.
Avec privilège du Roi.

AVIS AUX LECTEURS. Nous n'avions résolu que de faire une forme
d'Abrégé de la Pr attique des opérations de la Chimie: mais comme nous
avons été une fois dans le Traité des végétaux, nous avons trouvé une si belle
& une si ample moisson pour instruire l'Artiste chimique, que nous n'avons
peu moins faire que de nous étendre autant que nous avons du, pour donner
la satisfaction que nous devons aux curieux, sur le travail qui se peut faire,
non seulement sur les minéraux & les leurs. Ce qui est cause que nous avons
été obligés de partager cet œuvre en deux Tomes, quoi que cela ait de
beaucoup augmenté le travail & l'étude, de que nous avons fait de grand cœur
pour vôtre satisfaction.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 262

LIVRE SECOND. CHAPITRE IX.

Des végétaux, & de leur préparation chimique.

SECTION HUITIESME.

Des Sucs.

Le suc qui est l'aliment des plantes convient aux végétaux, comme le sang
convient aux animaux: or comme il y a des superfluités inutiles ou maladives,
qui résultent de l'élaboration & de l'assimilation du sang, lors qu'il est
approprié à la substance des animaux, comme les excréments, les urines, la
sueur, la graisse, les glaires, les pierres & les sucs vitriolés, nitreux, alumineux,
acides, amers, acres, & ceux encore qui sont de quelque autre nature mêlée,
desquels l'animal se décharge, ou doucement & naturellement ou par force:
Ainsi, aussi y a-t-il dans les végétaux des sucs qui sont de diverses saveurs, qui
répondent analogiquement à ces excréments, comme sont les huiles, les
résines, les gommes, les viscosités, les tartres & les sels. Il y a pourtant cette
différence, que les animaux ont des conduits appropriés à la décharge de leurs
superfluité: ce que les plantes n'ont pas, si ce n'est qu'on veuille leur attribuer
la porosité, par laquelle elles exhalent la bonne & la mauvaise odeur, comme
le plus subtil & le plus volatile de ce qu'elles contiennent, & que le plus
grossier demeure dans le corps du végétable, ce qui est cause qu'elles ont
besoin de la main & du travail de l'ouvrier pour les en séparer: il semble
pourtant qu'il y a quelques-une de ces substances, qui cherchent de pouvoir
sortir: car on voit que des aussi-tôt qu'on a fait quelque incision à leur écorce,
qu'elles en font une abondante éruption, & de cela il y en a de quatre espèces:
qui sont premièrement les substances aqueuses qui sont les sucs, comme sont
celui du bouleau & celui de la vigne. Secondement les terrestres qui sont les
gommes: Tiercement les sulfurées qui sont les huiles, les baumes, les résines
& les gommes résines: & en quatrième lieu, les substances salines, qui sont le
sucre & le tartre. Mais comme tout ce que nous venons de dire, fait voir que
ces choses-là sont naturellement des parties des plantes, auxquelles nous
avons aussi destiné une section à chacune en particulier, pour enseigner ce
que l'Apothicaire chimique pourra faire là-dessus: nous ne prétendons parler
dans cette section présente, que des sucs que la nature & l'Art nous
fournissent, qui seront le vin, le vinaigre & leur tartre: l'opium qui est le suc
condensé du pavot, & l'elaterium qui est le suc de la concombre sauvage: ces
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 263

trois exemples suffiront, parce qu'il y aura suffisamment à remarquer sur ces
matières en général & sur le travail qui se fera dessus en particulier, pour
instruire l'Artiste, pour tout le reste qui leur peut ressembler.

L'anatomie du Vin.

Le vin est le suc du fruit de la vigne, qui est exalté par la fermentation: que
Paracelse nomme le sang de la terre, le suc du Prince de tous les végétaux, le
souverain cordial, il y en a qui croient que c'est le suc de la grande lunaire de
Raymond-Lulle: d'autres l'appellent encore le suc du plan de Janus & celui du
grand végétable: mais laissons tous ces noms pour venir à l'anatomie de la
chose & à ses parties. Le vin donne donc premièrement, par le moyen de la
distillation, une essence très-subtile & incorruptible, qu'on appelle
vulgairement eau de vie, eau ardente, esprit de vin, soufre céleste, soufre
bezoardique végétable, menstrue céleste, eau coelique, le ciel de Raymond-
Lulle, la clef des Philosophes, un corps éthéré composé de feu & d'eau, le
baume volatil de la liqueur catholique ou universelle, & finalement la
quintessence du vin. Secondement on en sépare une grande quantité d'eau
insipide & corruptible, qu'on appelle son flegme. En troisième lieu, il en sort
un certain esprit fumeux, qui n'est rien autre chose que la plus grossière partie
du sel volatil du vin, qui est réduit & qui monte en fumée blanchâtre. Il suit
en quatrième lieu, une certaine huile qui est grasse, onctueuse & combustible,
mais qui est en très-petite quantité. Pour le cinquième, on tire de la substance
crasse & noire qui est restée un sel lixivial, pénétrant, subtil & fixe, après
qu'elle ait été calcinée. Et finalement pour le sixième, il reste après l'extraction
du sel une terre limoneuse & inutile. Nous avons dit que le vin n'est tel que
par le bénéfice de la fermentation, & c'est aussi ce qu'il faut que nous
prouvions, ce que nous ferons sans beaucoup de peine: car il n'y a personne
qui ne sache que le moût ne fut jamais vin, & que personne aussi ne lui donne
le nom de vin qu'après que la fermentation est achevée: mais il y a une autre
preuve qui est plus philosophique que celle-là, qui satisfait pleinement l'esprit
de l'Artiste chimique, qui connait que tout ce qui est vin & qui est appelé tel,
donne son esprit avant le flegme, & que si il distille du moût, qu'on appelle
improprement du vin doux avant la fermentation, on n'en tirera que de l'eau
pure & insipide comme celle de la pluie, ce qui est une preuve convaincante,
puis qu'elle tombe en démonstration: car il reste après la distillation un extrait
agréable qui est doux & sucrin, qui contient en soi le sel essentiel & volatile
du moût & son soufre céleste, qui n'est plus en puissance d'agir à cause qu'il
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 264

est trop resserré, & qu'il n'a pas suffisamment d'humidité, pour réduire sa
puissance en acte: mais si on lui rend une portion d'eau suffisante, & qu'on
sache introduire adroitement une étincelle de lumière là dedans, par le moyen
du levain, qui lui soit propre, il agira dans peu de temps & fera paroisse
visiblement, qu'il n'y a que la seule fermentation qui puisse faire le vin: car le
tout fermentera & la liqueur acquerra par ce moyen le goût, la force,
l'agrément & toutes les autres perfections du vin, ce qui fait voir évidemment,
que l'Art est capable d'imiter en quelque façon la nature, & qu'entre tous les
Arts, il n'y a que la seule Chimie, qui soit capable de la théorie & de la
pratique de cette fermentation artificielle. Or il ne suffit pas d'avoir dépeint
les six parties qui se tirent du vin en général, si nous ne venons à l'anatomie
particulière du vin: ceux qui voudront se satisfaire par la vue distilleront du
bon vin bien clair & subtil, qui soit généreux & fort, au bain marie dans une
grande cucurbite de verre, afin qu'il puisse faire l'examen de tout ce qui
montera à l'œil: car lors que le pur esprit monte à peine voit-on paraitre les
veines dans le chapiteau tant elles sont subtiles, & lors qu'elles sont tout à fait
privées de flegme, elles ne sont pas droites: mais elles sont sinueuses, tordues
& vont en serpentant: mais lors que le flegme commence à s'y mêler, elles se
sont droites & plus visibles, à cause de la pesanteur de l'eau qui se corporifie
plus visiblement; lors que cela arrive, il faut mettre la cucurbite au sable qui
soit un peu échauffé: mais il faut avoir ôté l'humidité des vaisseaux en les
essuyant & continuer la feu par degrés, afin de faire ainsi l'anatomie entière
du vin, afin de se satis faire l'esprit. Mais à cause que cela va trop lentement,
& qu'il faut que le laboratoire de l'Apothicaire chimique soit fourni d'une
grande quantité d'esprit de vin de toutes les sortes, parce que c'est le principal
menstrue de tous & le plus belles opérations; il faut que nous enseignions une
méthode plus prompte & plus abrégée de distiller le vin: pour en suite dire
tout le travail qu'on fera dessus, pour le rendre utile à toutes les préparations
que l'Artiste voudra entreprendre. Pour faire l'esprit de vin. Pour y bien
réussir, il faut prendre d'un bon vin, fort & puissant, qui soit bien dépouillé
de sa lie & en emplir la vessie, jusques à demi pied prés de son haut, couvrir,
luter, donner le feu doucement & l'augmenter peu à peu, jusques à ce que les
goutes commencent à tomber, & qu'on ne puisse plus endurer la main au
canal de la teste de more sans se brûler: alors il faut boucher le fourneau de
tous côtés, & entretenir l'eau du tonneau toujours froide, & conduire son feu
si modérément & si judicieusement, que ce qui coule dans le flegme ne peut
facilement monter & se mêler avec l'esprit, lors que la chaleur est bien
proportionnée: il faut toujours mettre le premier esprit à part comme le plus
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 265

pur & le plus subtil, & continuer la distillation, jusques à ce que la liqueur qui
sort n'ait plus de goût: il faudra reverser cet esprit flegmatique qui sort le
dernier avec le premier vin qu'on distillera & continuer ainsi, jusques à ce que
vous ayés assez d'eau de vie, pour en faire une rectification dans la même
vessie: mais c'est ici où il faut sur toutes choses avoir égard au feu, afin de le
gouverner délicatement; parce que les vapeurs de ces esprits ardents sont
beaucoup plus chaudes, que celles des corps plus grossiers. Il ne faut pas jeter
ce qui reste après la distillation du vin; au contraire, il le faut évaporer en
consistance d'un extrait noir & gluant comme de la poix, qu'il faudra distiller
par la cornue à feu ouvert, & on en tirera un esprit acide, un esprit volatil &
une huile noire & pesante, tout cela sent très-fort l'empyreume: mais il faut
achever de calciner ce qui reste dans la cornue, dans un creuset ou dans un
pot de terre non vernissé, jusques en blancheur & en faire après cela le
lessive, qu'il faut filtrer, évaporer & dessécher en sel, qu'il faut réverbérer au
creuset jusques à faire rougir le creuset & la matière qui est dedans sans la
fondre, puis l'exposer à l'air pour le faire résoudre, pour le rendre plus subtil,
& il se dépouillera encore de beaucoup de féculences visqueuses, qu'il faut
séparer par la filtration, retirez l'eau de ce sel aux cendres jusques à sec,
mettez-le encore au creuset pour le faire rougir sans le fondre, exposez-le à
l'air jusques à ce qu'il soit résout, filtrez, évaporez & desséchez, & continués
ainsi jusques à ce que le sel ne laisse plus aucunes impuretés dans le filtre, &
que lors que vous retirerez l'humidité au bain marie jusques au quart, qu'alors
il se cristallise en un sel clair, blanc & transparent: alors vous pourrez vous
vanter d'avoir un véritable sel de vin qui sera une des clefs, qui servira à un
Artiste diligent, curieux & connaissant pour ouvrir tous les corps naturels,
lors qu'il sera acué de son esprit, & qu'il sera capable de voler avec lui: car
alors ils pénètreront ensemble non seulement dans l'animal & dans le
végétable en général: mais de plus, ils agiront aussi sur les minéraux & sur les
métaux mêmes, pourvu qu'ils aient été détruits & qu'on les ait mis en état de
pouvoir être extraits par le moyen de ce noble menstrue, que nous
recommandons sur toutes choses à ceux qui voudront réussir.

Pour faire l'alkohol de vin.

Il faut que le laboratoire chimique, qui est, la vraie boutique d'un bon
Apothicaire, soit bien garni d'esprit de vin très-subtil & très-pur, qui est celui
que les Auteurs appellent. Alkohol de vin, & comme il faut beaucoup de
temps & beaucoup de frais pour arriver à ce point de perfection, j'ai donné le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 266

modèle d'un vaisseau qui est capable de faire cette opération d'un seul coup &
à peu de frais, sans qu'il soit besoin de tant de distillations réitérées, qu'il
fallait faire avant cette belle invention pour y bien réussir, à cause que les
vaisseaux, dans lesquels on faisait les cohobations pour la rectification &
l'alkoholisation étaient trop bas, ce qui était cause que le flegme se trouvait
toujours mêlé avec l'esprit; mais dans le vaisseau que nous donnons, il est
impossible qu'il puisse jamais monter, quand mêmes on donnerait une
chaleur bien violente, ce qui se connait sur la fin de la distillation de l'esprit de
vin qu'on amis dans la vessie: car lors que le flegme commence de dominer
sur l'esprit à cause qu'il est en plus grande quantité, l'Artiste est obligé de
doubler & de tripler le feu afin de faire monter le reste de l'esprit, qui ne laisse
pas pourtant d'être aussi pur & aussi subtil que le premier, comme les
épreuves & les marques en font foi: qui sont que lors que cet esprit est
enflammé dans une cuiller d'argent ou de quelqu'autre métal, il brule & se
consume tout, sans qu'il reste aucune goute du flegme, ni mêmes aucune
humidité dans le fonds de la cuiller: la seconde marque est lors qu'on trempe
un morceau de linge, de papier ou du coton dans de cet esprit & qu'on
l'enflamme, qu'il ne se consume pas seulement entièrement: mais que de plus,
il enflamme & allume le corps qu'il avait humecté, pourvu qu'il ait été bien
séché auparavant: la troisième & la meilleure marque & celle qui est infaillible,
c'est lors qu'on imbibe de cet esprit de la fine poudre à canon qui soit bien
sèche, & qu'on met le feu à l'esprit, & sur la fin enflamme & qu'il consume la
poudre; car alors c'est un vrai signe concluant, qu'il n'y reste aucune portion
de flegme: car pour peu qu'il y en eut, la poudre ne prendrait jamais feu: ce
qui fait que cette opération épargne beaucoup de temps & de peine: car lors
que tout l'esprit est monté de ce que l'Artiste aura mis dans la vessie, il n'aura
qu'à remplir le siphon d'eau & l'introduire dans le vaisseau par le petit canal
qui est à coté, & il videra la vessie jusques au fonds, sans qu'il soit besoin de
déluter aucune des parties de cette machine, & il remplira la vessie de
nouvelle eau de vie avec un entonnoir par le même canal, ainsi son travail
continuera presque sans peine jour & nuit, pourvu qu'il ait le soin d'y mettre
du feu lors qu'il se retirera. Et lors que l'Artiste désirera de faire de l'esprit de
vin encore plus subtil, plus pénétrant & plus actif que le précédent, il faut
qu'il mette au fonds de la vessie de nôtre machine une livre de sel de tartre
qui soit bien sec, & qu'il verse son esprit de vin rectifié par la vessie dessus ce
sel, qu'il lute les jointures de toutes les pièces qui s'emboitent l'une dans
l'autre, avec de la vessie de porc ou de bœuf, qui soit trempée dans du blanc
d'œuf battu, puis qu'il donne le feu, jusques à ce qu'il ait retiré tout l'esprit
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 267

pur, qui sera d'un goût & d'un odeur plus agréable que le précédent, & qui
sera propre pour en faire les imprégnations & les imbibitions du sel, duquel
nous avons parlé ci-dessus, comme aussi pour l'extraction de plusieurs belles
& excellentes teintures. Il y en a qui appellent cet esprit, ainsi alkoholisé sur le
sel de tartre, de l'esprit de vin tartarisé, mais très-mal à propos: car le vrai-
esprit de cette nature, ne peut être autre que celui dans lequel on a fait passer
la plus subtile & la plus pure partie du sel du vin: qui est une opérations très-
laborieuse, & qui mérite l'emploi de ceux qui sont consommés dans la
Chimie, plutôt que l'impatience & l'incapacité de ceux qui commencent à
travailler aux belles opérations de cet Art. Il ne nous reste plus que de dire les
belles & admirables vertus de ce noble esprit, que personne n'estimera jamais
assez; quoi que le vain babil de ceux qui ne le connaissent pas, puissent dire
au contraire: car c'est un esprit très pénétrant & incorruptible, qui résiste
puissamment à la pourriture & à toutes les injures de la gelée; & considérez,
je vous prie, si cet esprit n'est pas capable de conserver les corps vivants &
leurs parties, lors qu'il est bien & dument administré, puis qu'il conserver les
corps morts, ceux qui conservent des fétus dans cet esprit durant plusieurs
années en peuvent rendre témoignage, comme aussi feront les Chirurgiens
qui s'en servent avec tant d'utilité, pour empêcher les gangrènes & les autres
accidents qui amènent la corruption des parties. Il réveille les facultés vitales
& les animales: c'est pourquoi, il produit des effets tout à fait surprenants
dans les apoplexies, dans les léthargies, dans les épilepsies, & dans toutes les
autres affections soporeuses, où le passage des esprits sont bouchés, où le
passage des esprits sont bouchés par quelque viscosité lente & crasse qui
bouche les nerfs qui sont les organes du sentiment & du mouvement: car cet
esprit pénètre en un moment comme la lumière, qui résout & qui incise ce qui
causait l'obstruction, ce qui fait reluire aussi la vie & toutes ses fonctions, qui
étaient comme ensevelies & suffoquées: mais s'il est considérable pour
l'intérieur, il est aussi très-estimable pour l'extérieur: car il résout & dissipe par
sa vertu ignée & céleste, les tumeurs froides & schirreuses ; il ouvres les pores
& fait pénétrer & exhaler les vents qui sont quelquefois contenus entre les
espaces des muscles, qui causent des douleurs poignantes: il empêche la
coagulation du sang extravase qui se pourrit nécessairement sans ce secours,
& qui suppurerait ensuite si cet esprit n'empêchait tous ces mauvais effets.
Sur tout, cet esprit est un spécifique miraculeux contre toutes sortes de
brulures, dont il apaise les douleurs & en retire le feu étrange, avec un secours
si subit & si prompt, qu'il ne se fait aucune pénétration, ni aucune mauvaise
impression dans les parties brulées, non pas mêmes des ampoules, pourvu
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 268

qu'il ait été appliqué avant que la peau ait été élevée, & avant tout autre
remède: mais les paroles manquent pour pouvoir exprimer les dignes vertus
de ce baume divin: c'est pourquoi nous laissons le reste à l'expérience de ceux
qui s'en serviront, lesquels je peux assurer en conscience, qu'ils n'y seront
jamais trompés. Or comme les Artistes pourraient équivoquer lourdement sur
le mot de l'esprit de vin alkoholisé, qu'on prononce & qu'on écrit alkolisé par
abréviation, & sur celui d'esprit de vin alkalisé, il est nécessaire que nous en
disions les différences, & que nous enseignions aussi le moyen de faire le
dernier autant ou plus artistement que pas un autre l'ait décrit: mais avant que
d'en donner la description, il faut dire la différence de l'un à l'autre: qui est
que l'esprit de vin alkolisé n'est que cet esprit put & privé de tout flegme, que
nous avons décrit ci-devant: mais l'esprit de vin alkalisé, est un esprit de vin
qui est empreint de son propre sel, ce qui se fait de deux manières: la
première, par le moyen de sont sel essentiel, qui est le tartre, & celui-là ne se
peut bonnement appeler esprit alkalisé, parce que le mot alkali signifie un sel
fixe qui est fait par calcination, & lorsque l'Artiste a été capable d'empreindre
l'esprit de vin de son alkali, c'est proprement, alors qu'il l'appellera esprit de
vin alkalisé: car celui qui se fait avec le tartre est beaucoup mieux nommé,
esprit de vin acué de son tartre ou tartarisé: mais je ne peut passer sous
silence, l'erreur de ceux qui prétendent de pouvoir unir l'esprit de vin très-pur
& son alkali purifié ensemble par une simple dissolution, pour en faire leur
esprit de vin alkalisé, vu que ceux qui connaissent la nature des alkali & celle
de l'alkohol de vin, savent qu'il n'agissent pas l'un sur l'autre, pourvu que le sel
soit très-sec & que l'esprit soit très-pur: mais si le sel a tant soit peu
d'humidité, ou que l'esprit ait encore quelque petite portion de flegme, il se
fera quelque dissolution du sel: mais il ne se fera aucune union du sel avec
l'esprit, à cause qu'il sont tout à fait différents, puisque l'un est éthéré &
combustible, & que l'autre est un sel qui se dissout à l'eau: ceux qui savent ce
que c'est de la vraie Philosophie chimique jugeront sainement de ce que nous
venons de dire, & confesseront que cela devait être éclairci, pour ne point
faire de tort aux Artistes.

Pour faire l'esprit de vin tartarisé.

Prenez deux livres d'esprit de vin de la première distillation, versez-le dans


une cornue de verre, dans laquelle il y aura une once de tartre blanc très-pur
& très-net, réduit en poudre grossière, mettez la cornue au bain marie, qui
soit rempli de sciure de bois humectée, & qu'il n'y ait que quatre doigts d'eau
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 269

au fonds du bain, dont la vapeur puisse entretenir la chaleur & l'humidité de


la sciure: donnez le feu lentement en sorte que les goutes qui tomberont dans
le récipient, qui sera bien exactement luté, se suivent doucement & sans
chaleur, tellement qu'il y ait le temps de quatre pulsations, ou celui de conter
lentement quatre entre chaque goute qui tombera. Il faut cesser aussitôt qu'on
reconnait que le flegme commence à sortir: que s'il en était passé quelque
peu, il le faudra séparer par la rectification. Il faut répéter cette opération trois
fois, en prenant toujours une on ce de nouveau tartre, avec l'observation de la
même gradation de la chaleur. Pour la fin desséchez bien les trois onces de
tartre qui vous ont servi à la distillation, mettez l'esprit que vous avez distillé
dans la retorte, & y ajoutez toutes ces trois onces de tartre en poudre, qui soit
sur toutes choses bien sec, adaptez aussi-tôt le récipient & le lutez
exactement, distillez aux cendres lentement, jusques à ce que vous voyez que
les goutes finissent, augmentez alors le feu peu à peu, & mêmes jusques à ce
qu'il n'en sorte plus rien du tout. Alors vous aurez l'esprit de vin tartarisé ou
acué de son tartre, qui est apéritif & diurétique: mais qui est un très-excellent
menstrue pour l'extraction de plusieurs belles & excellentes teintures
médicinales. Or il surnage ordinairement au dessus de chacune de ces
distillations une petite portion d'huile qu'il faut séparer à chaque fois, parce
que c'est la vraie essence ou la vraie huile du vin, qui est un grand cordial.
Mais pour parvenir à faire un esprit qui soit encore plus pénétrant, plus actif
& plus subtil que ce dernier, il faut calciner le tartre qui est resté de ces
distillations, avec encore douze onces de nouveau tartre bien pur, dans un pot
de terre non vernissé au feu de roue, jusques à ce qu'il ait acquis une couleur
mêlée de bleu, de blanc & de rouge, qu'il faut mettre lors qu'il sera encore
chaud en poudre dans un mortier de bronze qui ait été échauffé, comme aussi
le pilon de fer: & jeter aussi-tôt la poudre dans un vaisseau de rencontre &
l'imbiber de l'esprit de vin tartarisé peu à peu, & lors que l'esprit aura bien
pénétré toute la masse, il faut y en verser jusques à l'éminence de quatre ou
cinq doigts, & boucher la rencontre & la luter très-exactement avec de la
vessie, du blanc d'œuf & de la chaux vive, & mettre cette rencontre en
digestion au bain marie avec de la sciure de bois, durant six semaines entières
à une chaleur humaine: ce temps étant expiré, il faut ôter le dessus de la
rencontre & y appliquer subitement le chapiteau, qu'il faut luter & continuer
le feu d'un degré un peu plus fort & distiller l'esprit jusques à sec, & donner
bon feu sur la fin: & alors vous pourrez vous vanter que vous aurez un esprit
de vin tartarisé & en quelque façon alkalisé: qui a une odeur douce agréable,
comme celle de la vigne en fleur, il a aussi un goût qui est moins fort &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 270

moins piquant, que l'alkohol de vin à cause que le soufre interne du sel
calciné a rebouché & comme amorti la pointe de cet esprit, qui est très-
excellent pour tirer les teintures & les extraits de tous les purgatifs, desquels il
corrige l'immaturité & toutes les autres mauvaises qualités, parce qu'il les
digère & qu'il les change en mieux, par le moyen du feu céleste qu'il a dans
son intérieur: ce qui fait aussi qu'il est capable de conserver les vertus & les
facultés des animaux, des végétaux, des minéraux & des métaux, des
végétaux, des minéraux & des métaux. C'est un grand arcane dans la pratique
de la Médecine, & principalement dans les maladies tartarées qui proviennent
des obstructions d'un sel fixe & tenace, qui se forment à cause que la coction
manque de cet esprit subtil, volatil & énergique, qui est capable ou de les faire
transpirer insensiblement, ou de les évacuer par les urines & par les sueurs:
c'est pourquoi cet esprit est très-puissant pour la guérison du scorbut, de
toutes les maladies de la rate & des hypocondres, de l'asthme & de la cachexie
de tous les viscères. Il concilie aussi le sommeil, si on en donne avec un peu
de teinture de safran. La dose est depuis un demi scrupule, jusques à une
drachme entière dans du vin, dans des bouillons, dans des décoctions, ou
dans quelques autres liqueurs appropriées selon l'intention du Medecin. Nous
laissons les autres préparations qui se peuvent faire sur le vin & sur son esprit,
à la recherche à la curiosité de l'Artiste, il suffit que nous ayons insinué toutes
les méthodes nécessaires, qui lui donnent les règles de ne point faillir dans ses
commencements, comme aussi celles de pousser plus outre, lors qu'il voudra
satisfaire son esprit sur les belles opérations qu'il rencontrera dans les plus
célèbres Auteurs. L'anatomie du vinaigre. Le mot de vinaigre témoigne assez
que ce doit être du vin aigri: néanmoins l'usage a voulu qu'on donnât le nom
de vinaigre à toutes les liqueurs aigres qui se tirent des fruits ou des grains,
comme sont les liqueurs aigres, qui se font de la bière, du cidre & du poiré: il
faut pourtant se servir toujours du vinaigre de vin dans toutes les opérations
de la Chimie, qui est toujours le plus excellent de tous les autres vinaigres, à
cause qu'il provient de l'altération du du suc du Prince des végétaux, qui
abonde le plus en un sel vitriolique & acide qui est le tartre: & lorsque le vin
est privé de la plus pure partie de son soufre spirituel & ignée, alors le tartre
qui prédomine, change toute la liqueur qui reste en vinaigre: ce qui est de
très-grande importance & qui est digne de très-haute considération: car
Paracelse se sert de la comparaison de la sphère d'activité du ferment
vinaigrifique, dans les livres des Archidoxes, pour prouver la vertu & la force
des teintures transmutatives: & le très-docte Helmont ne saurait mieux
prouver l'action cachée & la puissance interne du feu, de la lumière & du
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 271

ferment interne des mixtes, que par la comparaison qu'il fait de ce levain avec
celui du pain & avec celui de l'estomac: mais il rapporte de plus une histoire
de la force & de la puissance des esprits qui sont empreints du ferment du
vinaigre qui est, que si on emplit d'eau de rivière un tonneau de chêne qui soit
sec, dans lequel il y ait eu durant quelque temps du très bon vinaigre de vin,
& qu'on expose ce tonneau aux rayons du Soleil durant les jours caniculaires.
que l'esprit fermentatif du vinaigre transmuera & changera par sa vertu
magistériale, tingente & transmutative toute cette quantité d'eau en vinaigre;
ce qui est plus que faisable; si on fait réflexion, qu'une livre ou deux de pâte
qui ont en elles le principe du levain, sont capables de réduire cent livres de
farine pétrie, non seulement en esprit, en animaux & en eau: Or le tonneau
est fait de planches de chêne, qui est un arbre tout vitriolique & dont on tire
un acide très puissant par la distillation; mais ce qui fait le tout, c'est que les
pores de ce bois sont remplis du plus subtil esprit & du sel du vinaigre qu'il
avait contenu, qui retient toujours avec soi & en soi le caractère & la
puissance de convertir en vinaigre les liqueurs qu'on mettra dans le vaisseau,
pourvu qu'il soit aidé de la chaleur du Soleil, ou de quelqu'autre chaleur
continuelle, qui puisse suppléer au défaut de celle-là. Mais ce qu'il remarque
de plus admirable, c'est que ce vinaigre d'eau était tout spirituel, car au lieu
que le vinaigre de vin passe le flegme le premier lors qu'on le distille, & ne
donne son esprit que sur la fin: au contraire ce vinaigre d'eau pousse toujours
de l'esprit également depuis le commencement de la distillation jusques à la
fin, & toujours avec la même force & la même vertu dissolutive. La façon de
distiller le vinaigre. Il faut choisir du plus fort & du meilleur vinaigre qui se
puisse trouver & en mettre dans des cururbites de verre jusques à moitié, il
les faut placer au sable & les couvrir de leurs chapiteaux, qu'il faut
simplement luter avec une bande de papier mouillé: puis donner le feu & le
flegme montera le premier, ce qui prouve évidemment, que le vinaigre n'est
rien autre chose qu'un vin qui a été fixé, par le sel & par l'esprit acide qui a
prédominé sur le soufre éthéré & subtil. Il faut gouter de temps à autre les
goutes qui tombent, afin de changer de récipient lors que les goutes seront
acides, & pousser ainsi le feu également, jusques à ce qu'on ait tiré tout l'esprit
du vinaigre, qu'on appelle communément, vinaigre distillé: or il faut
remarquer de ne point continuer le feu lors qu'il n'y a plus guère de vinaigre,
autrement ce qui serait au fonds de la cucurbite se brulerait, ce qui
communiquerait une mauvaise odeur empyreumatique à l'esprit du vinaigre:
mais pour obvier à cet accident, il faut faire chauffer du vinaigre, pour en
remettre dans la cucurbite, cela servira à trois fins, à exhaler premièrement
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 272

une partie du flegme du vinaigre; secondement la chaleur empêchera que le


vaisseau qui est de verre ne se rompe; & pour le troisième, le nouveau
vinaigre dissoudra le grossier qui est au fonds de la cucurbite & ainsi la
distillation continuera, sans qu'il se communique aucun empyreume & sans
perte du temps ni de la chaleur des fourneaux: mais ceux qui voudront faire
un vinaigre très fort, pour travailler à la métallique n'ont pas besoin de ces
précautions, parce qu'il est mêmes besoin de faire passer le sel qui se trouve
dans les restes du vinaigre en esprit, pour pouvoir mieux pénétrer dans les
corps ou dans les chaux des métaux: c'est pourquoi, il ne faudra pas feindre
de pousser le feu sur la fin, jusques à ce que les vapeurs rougeâtres soient
toutes passées, avec cet égard néanmoins, qu'il faut avoir bien luté les
vaisseaux, auxquels on veut donner le feu si violent, parce que les derniers
esprits sont très pénétrants & très-subtils. Or comme le vinaigre distillé est un
menstrue, qui est beaucoup employé dans les opérations de la Chimie, aussi
faut-il que la boutique de l'Artiste soit bien garnie des ces trois sortes, qui
sont le flegme acide, l'esprit du vinaigre sans empyreume, & de ce dernier qui
a été poussé avec violence, afin qu'il ait toujours de quoi préparer des
remèdes & de quoi aussi pour contenter sa curiosité, & pour faire les
épreuves philosophiques, qu'il est obligé de faire tous les jours pour contenter
son esprit, afin de voir si l'expérience répond à son raisonnement, & pour
savoir si tout ce que les Auteurs nous ont laissés est vrai ou faut. Le vinaigre
distillé n'est guère employé dans la Médecine, que pour servir de dissolvant,
pour la préparation d'autres remèdes, si ce n'est pour en faire des sirops
comme nous l'avons dit ci-dessus, comme aussi pour en faire des vinaigres
bezoardiques & contre la peste: car il a cette vertu de pénétrer, d'inciser &
d'atténuer; c'est pour quoi il est diurétique, apéritif & sudorifique; il est
mêmes alexitère, car il guérit les morsures des serpents: parce qu'il tue par la
subtilité de son esprit acide, le sel volatil de la bave de l'animal: il produit aussi
ce même effet sur les gommes acres, chaudes & corrosives & sur les sucs
condensés qui sont censés, vénéneux & malins: c'est pourquoi les Chimistes
l'emploient, comme le vrai correctif des remède qu'on en prépare.

Pour faire le vinaigre radical ou le vinaigre alkalisé.

Prenez cinq ou six livres de très-fort vinaigre distillé, qui soit bien déflegmé,
dans lequel vous ferez dissoudre une livre de cristaux de vinaigre, qui ne sont
rien autre chose que son tartre bien purifié, que quelques-uns appellent son
sel essentiel, & les autres son sel volatil: mais assez improprement, digérez-les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 273

ensemble durant quinze jours dans un vaisseau de rencontre, à la chaleur du


bain vaporeux, dans de la sciure de bois ou dans de la paille coupée: cela fait
mettez le tout dans une retorte & distillez au sable jusques à sec; augmentant
le feu sur la fin, afin que les esprits de ce tartre subtil & acide se joigne au
vinaigre distillé: calcinez à blancheur ce qui sera resté dans la cornue, & y
joignez encore une demie livre de sel de tartre bien pur, mettez ces sels
calcinés dans une cornue & le distillez tant de fois là-dessus en cohobant
toujours au sable, que l'esprit du vinaigre enlève avec soi la plus grande partie
du sel fixe, cela n'arrive ordinairement, que la dixième ou douzième
cohobation. Alors vous aurez un vrai vinaigre alkalisé, qui sera capable de
dissoudre en très-peu de temps, toutes les pierres & tous les coquillages:
comme aussi d'extraire & de pénétrer les minéraux & les métaux; ceux qui se
donneront la peine de le faire, & qui s'en serviront adroitement, éprouveront
de plus en plus à combien de beaux effets cet esprit est propre.

Un autre esprit de vinaigre très-subtil.

Il faut distiller au bain marie quinze livres de très-bon vinaigre, qui soit bien
clair & en extraire doucement jusques à douze livres de flegme, il faut mettre
ce qui reste dans une cornue & le distiller au sable & donner le feu par degrés,
jusques à ce que la matière qui restera soit bien sèche, il faut cohober le même
esprit qui a été retiré dessus ses fèces jusques à quatre ou cinq fois: en suite de
quoi, il faut faire une pâte d'une demie livre de cristaux du tartre du vinaigre
& de quatre onces de sel de tartre avec trois livres de bol en poudre & un peu
de très-bon vinaigre distillé, & réduire cette pâte en boulettes, qui puissent
entrer dans une cornue de verre ou de grès; qu'il faut placer au réverbère clos,
& y adapter le récipient où est le vinaigre qu'on a distillé le premier, avec les
cristaux par cohobation, & donner le feu graduellement, jusques à ce que tous
les esprits en soient sortis par la forte expression du feu: il faut ouvrir les
vaisseaux aptes que le tout sera refroidi, & rectifier le tout au sable & on aura
un esprit de vinaigre qui ne cèdera point au précédent: mais au contraire, qui
sera encore plus subtil & par conséquent plus capable de tous les effets qu'on
en espère.

Pour faire les cristaux du vinaigre ou son tartre subtil.

Faites évaporer à la vapeur du bain marie quarante ou cinquante pintes de


fort vinaigre bien pur & bien net, jusques en consistance de miel cuit: que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 274

vous mettrez en suite cristalliser en lieu froid, retirés dans quelque temps la
liqueur par inclination & la laissez couler lentement, jusques à ce que les
cristaux en soient déchargés: dissoudez le jus épais & noirâtre qui reste dans
du flegme acide de vinaigre, passés cette dissolution au travers du banchet,
afin d'en ôter les fèces, puis evaporés la colature encore une fois à la vapeur
du bain en la même consistance qu'auparavant, & faites cristalliser pour la
seconde fois, séparez les superflu, qui n'est propre que pour être calciné avec
du tartre pour en tirer le sel. Joignez vos cristaux & les dissoudez à la lente
chaleur du bain dedans une quantité suffisante de don vinaigre distillé, filtrez
la dissolution chaudement, puis la mettez cristalliser au froid, continuez
d'évaporer & de cristalliser, jusques à ce que vous ayez retiré tout ce sel
essentiel: qu'il faut dissoudre, filtrer & cristalliser ainsi jusques à trois ou
quatre fois, afin de l'avoir bien pur & bien net: ce sel sert pour faire le vrai
vinaigre radical; & si de plus, c'est un tartre bien pur & bien subtil, dont on
peut donner dans des bouillons pour nettoyer l'estomac, des impuretés
glaireuses qui sont dans son fonds qui enduisent ses parois, ce qui cause le
défaut de l'appétit, il est aussi bon pour ouvrir, désopiler & nettoyer les
conduits de l'urine, qu'il provoque bien doucement, comme aussi la sueur: la
dose est depuis un demi scrupule, jusques à deux scrupules & à une drachme

Du tartre, & des préparations qu'on en tire.

Paracelse & les Auteurs qui l'ont suivi, ont tant parlé du tartre dans leurs
livres, que cela est quelquefois capable de brouiller l'esprit de ceux qui les
lisent, parce qu'ils confondent le tartre microcosmique, le tartre des aliments
& le tartre remède. Il faut donc que nous disions en trois mots la différence
qu'il y a de l'un à l'autre, afin de soulager l'Artiste dans son étude & dans son
travail. On appelle tartre dans la Médecine paracelsique, la chose qui est
capable de se coaguler en pierre ou qui est déjà coagulée: on entent
néanmoins principalement par le tartre microcosmique, ou par celui qui
s'engendre en l'homme, qui est appelé le petit monde, une matière lente &
visqueuse qui se forme en nous par le défaut des digestions, qui a en soi une
prochaine puissance de se durcir ou de se coaguler, & par conséquent de
causer des obstructions, à cause du défaut d'un esprit fermentatif, qui soit
capable de les pousser par les émonctoires naturels du centre du corps à sa
circonférence, & de là le chasser sensiblement ou insensiblement par les
pores: puis que c'est le défaut de la transpiration, qui cause la plus grande
partie des maladies internes, comme il cause aussi les externes, Car il ne faut
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 275

pas attribuer au vice des aliments les maux & les accidents, dont nous avons
le séminaire en nous, comme le prouve très-bien le très-docte Helmont dans
le traité qu'il intitule, Almenta tartari insontia. Or la pensée des Paracelsistes
est cause qu'on donné le nom de tartre au sel terrestre & essentiel qui se tire
de quelques plantes, soit qu'il se sépare de soi-même de leurs sucs, ou que cela
se fasse par artifice: nous avons enseigné ci-devant au commencement du
chapitre des végétaux la façon de séparer les tartres ou les sels essentiels des
plantes: mais comme nous ne pouvons comprendre celui qui se fait de soi-
même qu'intellectuellement, par le raisonnement & par la comparaison, il faut
que nous fassions connaître ce que nous en pensons, avec les Auteurs les plus
sensés. Pour pouvoir mieux concevoir & mieux comprendre l'origine du
tartre, duquel nous avons à parler, il faut que l'Artiste se représente que les
principes des choses sont indigestes & crues dans leur origine, & qu'ils sont
comme simples & homogènes dans cette disposition de leur chaos: mais
qu'après cela il se fait une séparation des parties grossières de celles qui sont
subtiles par la maturation. Les parties qui sont grossières penchent
naturellement l'état élémentaire, qui est aqueux & terrestre: mais celles qui
sont subtiles s'exaltent, & pour proprement parler, se spiritualisent elles-
mêmes par la force & par la puissance de leur Archée intérieur, qui contient
en soi le ferment & l'esprit, qui les réduit aussi à l'état élémentaire qui est aéré
& ignée, c'est à dire qui est de la nature éthérée & céleste. Que si cette
considération & cette méditation philosophique peut être appliquée à quelque
sujet, on ne la peut appliquer plus légitimement qu'au vin: car lors que le
moût est nouvellement tiré des raisins c'est un vrai chaos, jusques à ce que
l'archée interne ait excité l'esprit fermentatif, qui fait la séparation du subtil &
du grossier, & qui ne cesse point sa fonction, jusques à ce qu'il ait conduit les
choses au plus sublime état de leur prédestination naturelle, qui est la partie
spirituelle, ignée & céleste du vin: & celle qui est grossière retourne, comme
par une réincrudation, à la nature aqueuse, terrestre & saline qui fait le tartre,
qui est un sel essentiel, permanent & incorruptible de soi-même, ainsi qui
peut recevoir beaucoup de diverses altérations par le moyen de l'Art & du feu,
à cause qu'il contient en soi des forces & des puissances insignes &
merveilleuses, qui approchent fort de celles des esprits, par le moyen de son
sel & de son soufre qu'il possède très-abondamment. Mais passons de la
théorie à la pratique, qui nous enseigne la purification du tartre, sa distillation,
sa salification, & l'extraction de la teinture du soufre interne de son sel. La
purification du tartre. On peut purifier le tartre en le lavant simplement avec
de l'eau chaude pour en ôter la poudre & une partie de la lie terrestre qu'il a
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 276

toujours avec soi, & qui l'accompagne ordinairement en sa coagulation: pour


la bien faire, il faut mettre du tartre d'Allemagne ou de celui de Montpellier
en poudre, que l'Artiste mettra dans une terrine & versera dessus de l'eau plus
que tiède, jusques à l'éminence d'un demi pied, il agitera le tartre en poudre
avec un bistortier, afin que l'eau se charge du limon du tartre, il laissera
rasseoir la partie saline & versera l'eau par inclination, il continuera cette
lotion trois fois avec de l'eau chaude, & trois autres fois avec de l'eau froide,
ainsi il aura un tartre aucunement pur, dont il se pourra servir dans les
décoctions, dans les infusions & dans les macérations où il en aura besoin,
soit pour son travail, soit par l'ordre des Médecins. Mais cette purification est
trop grossière: car elle sent plutôt la Pharmacie commune que la chimique,
qui doit séparer totalement le pur de l'impur: ce que l'Artiste fera de la sorte,
pour en faire ce qu'on appelle dans les boutiques de la crême & des cristaux
de tartre, qui ne sont à vrai dire que du tartre bien purifié. Il faut mettre en
poudre subtile trente ou quarante livres de bon tartre, qui soit bien étincelant
en le rompant, compact, cristallin & pesant: faites bouillir deux cens livres
d'eau de pluie ou de celle de rivière qui soit bien nette & y jetez le tartre en
poudre peu à peu, qui se dissoudra presque tout en un moment; coulez aussi-
tôt toute la liqueur au travers de deux grandes chasses à hippocras, qui soient
suspendues au dessus d'un grand cuvier, qui soit bien net: & lorsque le tout
sera coulé, agitez continuellement la liqueur avec des bistrotiers, jusqu'à ce
qu'elle soit tout à fait refroidie, laissez là reposer en suite, & vous trouverez
quelques heures après que le tartre pur & net sera affaissé au fonds du cuvier
en une poudre impalpable & étincelante, de laquelle on se servira sans aucun
scrupule au lieu du cristal de tartre & de ce qu'on appelle improprement de la
crème de tartre; parce qu'il y en a qui se sont imaginé, que la croute qui se fait
au dessus de la liqueur coulée était plus subtile que les cristaux qui se font au
bas & aux parois du vaisseau: quoi que ce soit la même chose, puis que cette
croute ou cette crème prétendue n'est que la coagulation du tartre purifié à la
superficie de l'eau par l'air froid. Mais outre tout cela, il y a encore une bien
plus forte raison de préférer ce tartre ainsi purifié à la crème ou au cristal de
tartre qui se trouve ordinairement chez les droguistes & chez les Épiciers: qui
est que ceux qui purifient le tartre dans les lieux où il abonde, & où il est à vil
prix, mettent de la chaux vive avec leur tartre dans l'eau qui le doit dissoudre,
& cela pour deux raisons: la première est, afin que le tartre se dissoude plutôt
& plus facilement: & la seconde, afin que la chaux précipite au fonds & attire
avec soi toute la lie & toutes les limosités visqueuses qui font l'impureté du
tartre & qui empêchent que les cristaux n'en soient ni si blancs ni si purs:
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 277

mais ceux qui font cela ne considèrent pas le grand mal qui en doit arriver &
qui en arrive tous les jours: car outre que la chaux fixe en quelque façon le sel
essentiel du tartre, & qu'elle le rend moins tôt dissoluble dans des bouillons &
dans les autres liqueurs: c'est que de plus, il imprime à ce sel une qualité
maligne qui blesse l'estomac & qui échauffe extraordinairement la poitrine &
mêmes toute l'habitude de ceux qui en prennent souvent: si bien que la bonne
intention de Messieurs les Médecins n'est pas suivie: car au lieu qu'ils
prétendent de donner un apéritif & un désopilatif, on donne quelquefois un
remède coagulatif & fixatif à cause de l'idée pétrifiante qui est inséparable du
sel de la chaux, qui est mêlé & uni avec celui du tartre. Cela soit dit en
passant, afin que les Apothicaires prennent la peine de préparer eux-mêmes
les remède, dont ils sont responsables à Dieu, à l'honneur des Médecins & à
leur prochain. Les vertus de ce tartre purifié sont, premièrement &
principalement de dissoudre & d'atténuer les humeurs grossières & tartarées,
qui causent les obstructions de la première région du ventre: c'est pourquoi
on s'en peut servir avec utilité pour ouvrir celles du foie, de la rate, du
mésentere, du pancréas & des reins, il est sur tout recommandable dans les
maladies mélancoliques & dans toutes les affections des hypocondres. Tous
les Auteurs disent que c'est un digestif universel, c'est aussi pour cela qu'ils le
font toujours précéder la purgation, afin qu'il prépare & qu'il atténue ce que le
purgatif doit évacuer. C'est aussi un remède fort convenable pour ceux qui
sont naturellement constipés, car il ouvre & lâche doucement le ventre, sans
nuire aucune à l'estomac, ni à sa faculté digestive. La dose est depuis un
scrupule, jusques à une & deux drachmes, dedans des bouillons ou dans
quelque décoction apéritive & digestive. Mais à cause que ce remède est
destiné pour ouvrir les obstructions de la rate & du foie, & que le mars ou le
fer est un des plus excellents spécifiques, dont on se puisse servir à cet effet:
les Chimistes ont trouvé le moyen de marier & d'unir le mars & le tartre
ensemble par l'action qui se fait de l'un sur l'autre, dans leur dissolution ce qui
se fait ainsi.

Pour faire le tartre martial ou chalibé.

Prenez une livre de tartre purifié comme nous venons de l'enseigner, avec
lequel vous mêlerez deux onces de limaille d'aiguilles qui soit pure & nette:
faites bouillir dans un pot de terre vernissée huit livres d'eau de pluie qui soit
bien claire, ou mêmes de celle qui a été distillée, & lors qu'elle sera en cet état
versez-y doucement le mélange du tartre & de l'acier, faites-les bouillir
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 278

ensemble autant de temps qu'il en faut pour cuire un œuf mollet: coulez
aussi-tôt à travers un blanchet, & agitez la liqueur jusques à ce qu'elle soit
refroidie, & vous aurez une poudre de tartre martial ou chalibé, qui sera
verdâtre & étincelante lors qu'elle sera sèche, qui est sans comparaison plus
apéritive que le tartre purifié qui a précédé: car elle a en soi le vitriol du mars,
que l'acide du tartre a tiré comme la couleur verdâtre le témoigne: on la
donne dans les mêmes liqueurs; mais la dose en est moindre: celle-ci n'excède
pas depuis un demi scrupule jusques à une drachme, dans toutes les maladies
& toutes les obstructions, auxquelles nous avons dit que l'autre était propre.

La distillation du tartre, pour en tirer l'esprit & l'huile.

Prenez six livres de tartre purifié par la dissolution & par la transcolation,
mettez-les dans une retorte de verre qui soit lutée: ajustés-là au réverbère clos,
adaptez à son col un ample récipient ou ballon, dont vous luterez les jointures
avec de la terre salée ou mêlée avec un peu de la tête morte d'eau forte, laissez
sécher le lut, puis donnez le feu par degrés, jusques à ce que vous voyez que
le récipient s'emplit de nuages blanchâtres, & qu'il se forme des veines
rougeâtres tout à l'entour du dedans du ballon, alors augmentez le feu & le
continuez, mêmes avec la flamme d'un bois qui soit bien sec, jusques à ce que
le récipient devienne clair de soi-même, dans la plus grande & dans la plus
forte expression du feu: lorsque les vaisseaux & le fourneau seront refroidis, il
faut déluter le récipient peu à peu, en versant de l'eau chaude sur la terre, puis
ôter le récipient & séparer les matières, dont l'une est aqueuse, mercurielle,
subtile & spiritueuse qui a un goût acide & pénétrant, qui témoigne son sel
volatil, & l'autre est une huile noire & pesante, qui est d'une odeur
empyreumatique aussi bien que l'esprit, & qui a un goût acre & mordicant,
quoi qu'elle soit inflammable comme les autres huiles distillées, qui témoigne
aussi que cette huile contient en soi beaucoup de sel volatil qui ne s'est point
séparé de son soufre, à cause de l'étroite union qui est entre eux: cette
séparation se fait de la même sorte que celle que nous avons dite ci-devant: il
faut après cela rectifier l'esprit aux cendres, avec cette remarque, que comme
le tartre est un sel qui provient du vin, qu'aussi l'esprit qui s'en tire est de la
nature approchante de la sienne: c'est à dire que l'esprit du tartre n'est pas de
la nature des esprits acides, qui poussent leur esprits en soi, dont le premier &
le meilleur monte le premier, qui est son esprit volatil; le flegme vient après,
& pour le dernier, il sort un esprit acide, qui n'a pas eu jusques ici beaucoup
d'usages en la Médecine. On peut garder l'huile sans la rectifier, pour s'en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 279

servir extérieurement: mais si on la veut rendre plus pénétrante, plus


dissolutive & plus résolutive, il la faudra aussi rectifier sur une partie de ce qui
sera resté de la distillation, & on aura une huile capable de produire les effets
que nous lui attribuerons ci-après. après tout cela, il faut rejoindre ce qui reste
de la rectification de l'huile de tartre à ce qui est demeuré dans la cornue après
sa distillation, & les calciner encore à feu ouvert dans un pot de terre non
vernissé, jusques à ce que le tout soit blanchâtre, qu'il faut dissoudre avec de
l'eau chaude & en faire la lessive trois ou quatre fois, jusques à ce que l'eau
n'en tire plus aucune saveur; il faut filtrer toutes ces elixiviations, & les faire
évaporer peu à peu, sans aucune violente ébullition, jusques à ce que le dessus
commence de se couvrir d;une pellicule, alors il faut commencer d'agiter la
matière qui reste, comme il faut aussi avoir un grand soin de rassembler ce
qui s'en attache de toutes part, & d'empêcher aussi qu'elle ne se coagule au
fonds du vaisseau, parce qu'on aurait trop de peine de l'en retirer après: il faut
continuer ce soin assiduel, jusques à ce que le tout soit converti en un sel
blanc & sec, qui est le vrai sel fixe du tartre: qu'il faut mettre dans une
bouteille bien séchée & la bien boucher avec un bouchon de liège qui aura été
trempé dans de la cire, afin qu'il ne se résoude pas en une liqueur qu'on
appelle improprement huile de tartre par défaillance, oleum tartari per
deliquium, qui n'est rien autre chose que la liqueur du sel de tartre résout, &
selon nôtre grand Paracelse, l'eau de tartre ou la liqueur de tartre. Mais
comme on a besoin de cette huile de tartre ou de ce sel résout; il en faudra
laisser la moitié à l'air dans une terrine de grès ou dans un vaisseau de verre, à
cause que ce sel est le plus pénétrant de tous les sels calcinés ou alkali, qui
pénètre mêmes au travers de la vernissure des vaisseaux de terre: c'est
pourquoi, j'ai voulu donner cet avertissement, afin que l'Artiste ne s'y trompe
pas. On s'étonnera peut-être, de ce nous avons prescrit de prendre du tartre
bien purifié pour en faire la distillation: vu que tous les autres Auteurs se
contentent du tartre, comme il se tire du tonneau, pourvu qu'il soit pur & net:
il faut satisfaire à cet étonnement & faire voir, que nous n'avons pas dit cela,
sans être sondé en raison. Nous avons fait voir ci-devant, pourquoi il était
nécessaire de dépurer le tartre, à cause de la lie, de la terre, & de quelques
autres corps étranges, qui se trouvent toujours dans cette matière: or toutes
ces saletés sont calcinables dans la distillation, & communiquent leur mauvais
goût & leur mauvaise odeur à l'esprit du tartre, qu'on attribue ordinairement à
l'empyreume: ce qui est la cause qu'on se sert fort peu de cet esprit
intérieurement, quoi que ce soit un des meilleurs remède de la Médecine: que
ceux qui s'en seront pas persuadés fassent la comparaison du goût pénétrant
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 280

& subtil de l'esprit de tartre purifié avec celui qui est impur, & ils connaitront
que c'est avec grande raison que nous avons été obligés de corriger cet abus,
qui cause quelquefois beaucoup plus de mal qu'on ne pense, à cause que ces
hétérogénéités ont en elles quelque malignité, qui ne se communique pas
seulement à l'esprit: mais qui se mêlera intimement avec le sel & qui l'imprime
d'une mauvaise idée, qui ne peut être corrigé dans les remède que l'Artiste est
obligé de faire, qui causent quelquefois des accidents pernicieux, sans que le
Médecin puisse soupçonner d'où ils procèdent. Venons à présent aux vertus
de l'esprit de tartre, de son huile distillée & brulable, de son sel & de l'huile
par défaillance ou du sel résout. Lorsque cet esprit est fait comme nous
l'avons enseigné, & qu'il a encore été rectifié au bain marie dans un vaisseau
bien net: c'est un des meilleurs remède que fournisse la Chimie: car il a la
force & l'efficace d'inciser, d'atténuer, de résoudre tout ce qui cause les
obstructions des viscères; il est de plus, capable de pénétrer jusques dans les
subtilité: car il chasse tout ce qu'il a de superflu dans les digestions, par les
urines & par la sueur: c'est pourquoi on le peut employer très-utilement dans
les hydropisies, dans les douleurs des goutes & dans toutes les maladies
arthritiques, dans la paralysie, dans le scorbut, dans la vérole, contre la gratelle
& la galle, contre les démangeaisons & contre la contraction des membres: la
dose est depuis un demi scrupule, jusques à deux scrupules & jusques à une
drachme entière, dans des bouillons, dans du vin blancou dans quelque
décoctions appropriées selon la maladie & selon l'indication de l'expert & de
l'habile Médecin. Nous avons dit qu'on pouvait garder une partie de l'huile
distillée sans rectification, ce que nous n'avons pas fait sans raison: car cette
huile a beaucoup de sel en soi qui demeure au fonds du vaisseau lors que la
rectification se fait: or c'est ce sel qui cause par se vertu pénétrante & active
les beaux effets que cette huile produit, dans la guérison de la teigne, & des
dartres malignes & corrodantes: car comme nous avons dit que les sels
volatiles sont antipathiques avec les sels acres & rongeants, qui causent la
teigne & les dartres, c'est aussi le sel volatil qui est joint au soufre de l'huile
qui tue l'acide & qui est dessèche & remet la peau en son état naturel: or cette
huile n'est pas seulement utile à cela: mais elle fait de plus, des petits miracles
pour la résolution des tophes & des nodus des gouteux & des verolés: pourvu
qu'on les ait auparavant purgés avec quelque bonne préparation de mercure,
joint à un bon extrait de coloquinte bien corrigé. L'huile qui aura été rectifiée
doit être employée au dehors avec précaution, à cause de sa pénétrabilité & de
sa grande activité: mais on la peut mêler dans les onguents qu'on préparera
pour guérir la galle simple, celle qu'on appelle galle de chien & contre toutes
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 281

sortes de galle vérolique. Pour le dedans on en donne contre les coliques


venteuses dans du vin chaud, & dans de l'esprit de grains de sureau contre la
suffocation de matrice: la dose est depuis deux goutes jusques à six. Le sel de
tartre est un puissant agent de soi-même, & dont on verrait des effets tout à
fait surprenants, si ce n'était son mauvais goût lixivial & urineux: car c'est le
plus subtil & le plus pénétrant de tous les sels fixes, tant pour servit de
remède, qu'aussi pour servir d'un moyen très-utile & très-propre pour la
préparation de beaucoup d'autres excellents médicaments; ceux qui s'en
voudront servir sans autre correction en pourront donner depuis six grains
jusques à trente, dans des bouillons ou dans des décoctions, afin de faire
évacuer par les selles & par les urines toutes les matières qui causent le prurit
& les teigne, pourvu qu'on se serve en même temps de quelque onguent, où il
y ait de l'huile de tartre distillée & un peu de sel de saturne: mais il faudra que
nous donnions la manière d'ôter le mauvais goût à ce sel, de le rendre
purgatif, qui servira d'un très-bon remède de soi, & qui sera aussi un
instrument, de quoi faire beaucoup d'autres belles opérations, entre des mains
des Artistes qui le connaitront & qui pénètreront, par le moyen de l'étude &
du travail, jusques dans les mystères qu'il possède. L'huile de tartre par
défaillance, sert admirablement pour l'extraction de tous des végétaux
purgatifs: car lors que les menstruës qu'on emploie sont empreints & aiguisés
d'un peu de cette liqueur, ils pénètrent jusques dans le centre des corps, font
l'extraction de leur vertu & corrigent tout ensemble la malignité qu'ils ont en
eux, & cela par le moyen de ce feu céleste & magique que le sel de tartre a tiré
de la lumière & de l'air. Cette huile se peut aussi donner intérieurement de la
même façon & pour les même maladies que le sel; la dose est depuis quatre
goutes jusques à vingt. C'est aussi un des principaux agents du laboratoire
chimique pour faire les précipitations, & pour en faire le tartre vitriolé.

Pour faire le tartre vitriolé ou le magistère de tartre.

Prenez une livre d'huile de tartre par défaillance qui soit bien claire & bien
nette; notez que lors que le sel est très-pur & que la résolution a été faite en
un lieu net & que la liqueur a été bien filtrée, que cette huile est d'une couleur
verdâtre; mettez-là dans une cucurbite qui soit haute d'une coudée & qui soit
étroite d'embouchure, versez dessus goute à goute de l'huile de vitriol ou de
son esprit très-bien rectifié, jusques à ce qu'il ne se fasse plus d'ébullition ni
de bruit, le poids de l'huile ou de l'esprit de vitriol peut être déterminé à une
demie livre ou environ: mais le meilleur est de faire comme nous avons dit:
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 282

mettez un chapiteau sur la cucurbite & retirez toute l'humidité qui surnage le
magistère, jusques en consistance de bouillie un peu épaisse, cela fait, il faut
mettre cette bouillie dans un vaisseau de grès ou de faïence & achever de la
sécher tout à fait à la vapeur du bain bouillant en l'agitant continuellement
avec une spatule de verre & non pas de métal: car ce sel en tirerait le goût &
la teinture: mettez ce magistère dans une fiole qui soit bouchée bien
exactement: c'est le meilleur digestif qui se puisse donner pour préparer les
malades à la purgation: car il dissout toutes les matières tartarées qui causent
les obstructions au corps humain: sur tout, il est efficace contre celles des
hydrochondres & celles des veines mesaraiques, contre toutes sortes de
fièvres & sur tout contre la quarte: pour accélérer les purgations lunaires &
pour les procurer lors qu'elles sont tout à fait supprimées.

Pour faire l'huile de tartre de Sennert ou le sel de tartre purgatif.

Prenez deux livres de sel de tartre bien pur & net, mettez-le dans une
cucurbite de verte, versez dessus feux pintes ou quatre livres de vinaigre
distillé qui sont bien déflegmé, agitez le tout jusques à ce que tout le sel soit
bien dissout, placés la cucurbite aux cendres & en retirez la liqueur qui sera
insipide comme l'eau de pluie: continuez de dissoudre peu à peu vôtre sel
avec deux pintes de nouveau vinaigre distillé, & de retirer aux cendres tant &
si longtemps, que vous goutiez que le vinaigre en sortira avec la même force
que vous l'y aurez versé, ce qui arrive environ la vingtième fois. Le sel qui
vous restera après tout ce travail est extrêmement noir: mais il n'a plus de
goût lixivial, acre, mordicant ni urineux; au contraire, il est d'une saveur qui
n'est pas désagréable; car elle tient du salé & de l'acide: la changement du
goût de ce sel prouve la vérité de ce que nous avons dit ci-devant, que les
acides & les alkali se changeaient l'un l'autre en un être neutre qui n'est plus ni
l'un ni l'autre, & qui néanmoins a la vertu plus excellente & beaucoup moins
nuisible que les corps qui les ont composés: comme l'exemple s'en voit
évidemment dans le tartre vitriolé: car l'huile de vitriol est un corrosif très-
fort, & qui est comme un feu qui consume tout, & l'huile de tartre est d'un
goût acre, piquant & d'un goût urineux très-désagréable, & néanmoins il en
résulte des deux un magistère agréable par son acidité, qui ne participe plus
en aucune manière, des qualités de l'un ni de l'autre des corps dont il a été
fait, hormis sa faculté pénétrante, subtile & dissolvante: cela se voit encore ici,
ou le vinaigre perd toute son acidité & passe en eau insipide, & ce sel volatil
acide du vinaigre combat & change la pointe & le mauvais goût du sel de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 283

tartre, pour en faire un très bon remède: il faut donner le feu un peu fort à ce
sel la dernière fois qu'on en retirera le vinaigre, afin qu'il n'y reste aucune
humidité: faites dissoudre ce sel dans de l'alkohol de vin & le filtrez pour en
séparer les noirceurs qu'il a contractées: mettez-le au bain marie & en retirez
doucement l'esprit de vin jusques à sec, dissoudez, filtrez & retirez ainsi
jusques à quatre fois, mais à la cinquième mettez vôtre vaisseau aux cendres
& cohobez derechef l'esprit de vin dessus & continuez ces cohobations, en
donnant toujours le feu de plus en plus fort sur la fin, jusques à ce que le sel
soit devenu blanc: mettez-le après cela en lieu humide & net dans un vaisseau
de verre & il se résoudra facilement en une liqueur rouge, qu'il faut filtrer & la
garder une patrie en liqueur & évaporer l'autre en sel, qui soit sec & qui soit
mis dans une fiole d'orifice étroit & qui soit très-bien bouchée, si on le veut
conserver sans qu'il se résoude. Nous ne pouvons assez recommander ce sel à
tous ceux qui pratiquent la Médecine, à cause des merveilleux effets, qu'il est
capable de produire: car il n'a point d'égal, pour ouvrir les obstructions de
toutes les parties du corps, & pour évacuer doucement toutes les matières qui
surchargent la nature, & principalement dans toutes les maladies chroniques
& déplorées; à cause qu'il purge doucement & sans violence par tous les
émonctoires: la dose est depuis cinq grains jusques à vingt, s'il est sec: &
depuis dix goutes, jusques à trente s'il est en liqueur & résout: il le faut faire
prendre dans du bouillon de volaille & de veau, qui soit altéré avec des racines
de scorzonere & de celles de persil: ou dans du vin blanc dans lequel on ait
fait tremper des raisins de Damas & un peu de très-bonne cannelle: le remède
doit être pris le matin à jeun, & si la nécessité le requiert on le peut réitérer
environ des cinq heures après midi.

Pour faire la teinture de tartre.

Prenez une livre de sel de tartre bien pur, que vous mettrez dans un creuset
d'Allemagne, afin qu'il puisse résister au feu de fonte très violent: placez le
creuset au milieu du four à vent sur une culotte de terre, couvrez le creuset
d'un couvercle qui soit fait exprès & emplissez le fourneau de charbons
jusques par dessus le creuset, & lors que le feu sera une fois allumé, ouvrez
les portes du four à vent les unes après les autres, & placez les canaux au
dessus du dôme du fourneau, afin de concentrer le feu pour fondre ce sel, qui
demande une chaleur plus violente que l'or: & lors que vous apercevrez que le
sel est en pleine fonte & qu'il flue dans le milieu des flammes comme le feu
tant & si longtemps qu'il ait acquis une couleur bleue & qu'il commence de se
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 284

charger de rouge & de vert: car alors c'est le vrai signe, que le soufre interne
de ce sel admirable est ouvert & comme tiré de son centre par l'extrême
action du feu, & faut souvent faire l'épreuve de la couleur du sel avec une
spatule de fer qui soit bien nette & bien sèche; parce que s'il y avait la
moindre humidité, cela ferait sauter le sel en l'air & ferait péter le creuset, il
faut donc avoir grand égard de faire chauffer la spatule avant que de
l'introduire dans le sel fondu: or dés que l'Artiste aura connu par la couleur,
que le sel est suffisamment ouvert, il le jettera dans un mortier de bronze qui
soit bien net & bien chaud, autrement l'extrême chaleur du sel fondu le ferait
fendre, & lors qu'il est coagulé, il faut mettre la masse en poudre avec un
pilon chaud, & mettre la poudre dans un matras qui ait aussi été chauffé &
séché & verser dessus peu à peu de l'alkohol de vin jusques à ce qu'il ait
pénétré jusques au portion du sel qui soit sèche: cela fait, il faut achever d'y
mettre de l'alkohol de vin jusques à ce qu'il surnage de quatre doigts &
couvrir le matras avec un autre qui soit plus petit, & dont le col entre dans le
plus grand jusques à trois pouces en dedans, lutez la jointure avec de la vessie
trempée dans du blanc d'œuf qui soit déjà chaud & lui donnez le feu jusques
à ce que l'esprit de vin commence à bouillir; continuez le feu de la même
sorte trois ou quatre jours & l'esprit de vin se chargera d'une couleur de rubis
d'orient & acquerra une odeur agréable & suave, comme celle de la vigne en
fleur: filtrés la liqueur & y en remettez de l'autre & continuez ainsi jusques à
ce que l'alkolol de vin ne se colore plus: mettez toutes les teintures filtrées
dans une cucurbite & en retirez trois quarts du menstrue & il vous restera une
teinture réelle & véritable du sel fixe du tartre, dont la couleur provient du
soufre interne de ce sel, qui lui communique des vertus très efficaces contre
plusieurs maladies opiniâtres & comme désespérées: car cette teinture fortifie
toutes les facultés naturelles, & les remet dans le juste devoir de leurs actions,
dont elles avoient été détraquées par la malignité & par la longueur de la
maladie: car elle tient le ventre libre, elle provoque abondamment les urines &
la sueur: c'est pourquoi son usage continué fait des merveilles dans toutes les
maladies mélancolique & hypocondriaques, dans le scorbut, dans l'hydropisie
& généralement pour ôter toutes les obstructions du foie, de la rate, du
mésentere, du pancréas & des veines mésaraiques. Sur tout, elle fait connaître
sa vertu & sa force, dans les corps de ceux qui ont la masse du sang infectée
du venin vérolique: car elle ne fortifie pas seulement les facultés vitales &
animales, que ce venin attaque & ruine peu à peu: mais elle empêche aussi de
plus, qu'il ne gagne plus avant, & rectifie la masse du sang des sérosités
impures & malignes, qui causent tous les mauvais effets de cette pernicieuse
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 285

maladie. Il en faut user pour l'ordinaire durant l'espace du mois


philosophique, qui est de quarante jours: la dose est depuis quatre goutes
jusques à vingt dans du bouillon, dans du vin ou dans quelque décoction
convenable à la maladie; mais il faut éviter sur tout de la mêler parmi les
acides, parce qu'ils tueraient le volatil, qui est celui qui produit des meilleurs
effets.

Comment il faut faire le verre dissoluble du tartre, & comme on en tirera la


teinture.

Nous avons montré dans l'opération précédente comment il fallait faire


l'extraction du soufre central du sel tartre, auquel nous avons attribué
beaucoup de belles qualités: mais nous avons jugé nécessaire de faire voir que
les sels alkali sont, non seulement les dissolvants des soufres, mais qu'ils en
sont aussi les extracteurs: nous prendrons pour l'exemple de cette
démonstration, la calcination, la vitrification & l'extraction & des cailloux, par
le moyen du sel de tartre & de l'alkohol de vin. Or il faut que nous fassions
connaître de quelle sorte de cailloux il faut prendre pour en tirer le soufre
solaire embryonné qu'ils contiennent, & que le sel tire à soi pour après le
communiquer à esprit de vin; ce qui n'est pas un petit mystère en la Chimie.
Pour venir à bout de cette opération, il faut avoir des cailloux qui se trouvent
dans les ruisseaux qui dérivent des montagnes, qui contiennent des rochers &
des bois, & sur tout, que la terre voisine contienne quelque veine métallique:
& que les ruisseaux de ces lieux abondent en truites, qui soient couvertes de
taches rouges, pourprées & très-hautes en couleur: car ce sera un signe
infaillible, que les cailloux qui se trouvent dans ces ruisseaux ou dans les
terres prochaines contiennent en eux des métaux embryonnés, qui se
découvrent avant & après la calcination; avant par les marques extérieures, qui
sont des veines rouges, vertes, bleues, pourprées & mêlées de quelques autres
couleurs, qui témoignent la teinture mêmes au dedans, non seulement des
tâches & des couleurs superficielles: mais on rencontre aussi dans quelques-
uns des paillettes & des petits grains de métal parfait, comme de l'or & de
l'argent pur qui marque sur la pierre de touche, comme j'en ai fait l'expérience
plusieurs fois sur des cailloux qui venaient d'auprés de Sedan.
Pour commencer l'opération, il faut emplir un grand creuset & l'emplit de
semblables cailloux, les mettre au four à vent, afin de les faire tout à fait
rougir; lors qu'ils sont tout à fait ignifiés, il les faut jeter dans un bassin demi
plain d'eau fraîche: ce qui les rend rompants & friables, & qu'on les peut
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 286

mettre facilement en poudre dans le mortier, pour après les triturer sur le
porphyre ou sur l'écaille de mer, jusques à ce qu'ils soient réduits en alkohol,
c'est à dire en poudre impalpable, qu'il faut bien sécher & la mêler dans un
mortier chaud, avec cinq fois autant de sel de tartre qui soit très-sec & très
pur, il faut une livre de ce mélange dans un grand creuset d'Allemagne, afin
que la moitié ou les deux tiers en demeurent vides, à cause de l'élévation & du
gonflement de la matière, lorsqu'elle se font à l'extrême chaleur du four à vent
il faut avoir soin lors que cela est en fonte de tirer souvent un peu de la
matière avec une pointe de fer, afin de voir si elle est réduite en une forme de
verre jaune verdâtre, clair & transparent, mais il faut sonder le creuser jusques
au fonds, fondue & toute unie avec ce sel: si cela est ainsi, il faut aussi-tôt tirer
le creuset & jeter le verre dans un mortier bien chaud & le mettre aussitôt en
poudre avec un pilon qui ait été chauffé: car si on laissait seulement refroidir
ce verre, il se résoudrait aussi-tôt en une liqueur visqueuse, qui renfermerait le
soufre & qui empêcherait que l'alkohol de vin ne peut agir dessus: chauffez le
matras avant que d'y mettre la poudre de ce verre résoluble & jetez dessus du
très subtil esprit de vin peu à peu, jusques à ce qu'il soit humecté & pénétré
de toutes parts, alors versez de ce même esprit jusques à l'éminence de trois
ou de quatre doigts au de la matière: mettez le vaisseau au sable qui soit déjà
chaud, & y donnez avec le feu jusques à faire frémir l'esprit; il faut que les
vaisseaux soient couverts & bouchés avec avec les mêmes précautions qu'à la
teinture précédente. Lorsque l'extraction sera faite & que l'alkohol de vin sera
chargé d'une belle couleur rouge, il faut le retirer & le filtrer, puis y en
remettre du nouveau & continuer ainsi de digérer, d'extraire & de filtrer,
jusques à ce que l'esprit ne se colore plus du tout: joignez alors toutes les
teintures & en retirez l'esprit au bain marie à une chaleur très-lente, jusques à
ce que vous voyez une teinture très-rouge, qui sent très-bon & qui a un goût
ignée, pénétrant & perçant, cessez alors le feu & tirez la teinture, que vous
mettrez dans une fiole qui ait l'orifice très-étroit, qu'il faut boucher, s'il se peut
avec un bouchon de verre qui entre juste, ou avec du liège qui ait été trempé
dans de la cire fondue, & une double vessie mouillée par dessus: cette belle &
excellente teinture conserve sa couleur & sa vertu beaucoup plus long-temps
que celle qui se tire du simple sel de tartre réverbéré, parce que le sel a tiré des
cailloux le soufre métallique, qui est de la nature solaire: or le sel ne peut
retenir ce soufre lors qu'il est en digestion avec l'esprit de vin pur, parce que
le soufre se communique aussi-tôt à l'esprit de vin, qui est un soufre éthéré &
volatil, qui l'extrait & le tire par l'analogie & par la sympathie qu'ils ont
ensemble, hors du centre des moindres particules du sel. Cette teinture a une
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 287

vertu plus générale & plus diffuse que la précédente: c'est pourquoi on peut la
donner non seulement à toutes les maladies, auxquelles nous avons dit que
l'autre était utile; mais on peut de plus en donne dans toutes les fièvres
intermittentes & principalement dans la quarte, comme aussi dans toutes les
maladies chroniques, qui se provignent ordinairement, à cause de la
dépravation des facultés internes que ce remède restaure & rétablit peu, &
comme par miracle. Sur tout, il faut s'en servir dans les obstructions des reins
& de la vessie, soit qu'elles proviennent de glaires ou du sable, soit aussi que
le mal soit occasionné par l'irritation de l'archée de ces parties, qui s'apaise
aussi-tôt pas l'éradiation de la vertu de ce soufre solaire qui reluit dans cette
teinture. Ce ne serait jamais fait, si nous voulions rapporter ici tout ce que les
Auteurs anciens ou modernes ont fait sur le tartre, & ce que nôtre propre
expérience en a tirés, il suffit que nous ayons donné à l'Artiste suffisamment
de lumière pour se conduire dans la théorie & dans la pratique de ce sel
merveilleux, qui recèle & qui cache en soi la plus grande partie des mystères
de la nature & de l'Art; ce qu'on ne manquera pas d'y trouver & de l'en tirer,
pourvu qu'on apprenne à bien connaître le vin, le vinaigre & le tartre, &
qu'on soit assidu à l'étude & au travail, qui sont des deux appuis de la
curiosité chimique.

De l'opium, qui est le suc condensé du pavot.

L'opium est une des principales pierres d'achoppement de ceux qui suivent la
pure Médecine Galénique, & qui n'ont pas voulu mettre le pied dans le
sanctuaire chimique: or cette aversion ne peut provenir que du manquement
de connaissance des choses naturelles, de l'expérience de leurs vertus; car ut
ignoti nulla cupido, ita nec cura, & comme il n'y a que la nature elle même &
la Philosophie naturelle, qui est la Chimie, qui puissent avait fait connaître par
le travail, & par des expériences redoublées, que l'opium n'est pas à craindre,
soit qu'il soit préparé, selon les préceptes de la Chimie. Il ne faut pas qu'on
s'étonne si ceux qui se disent Médecins, blâment tous les jours ce qu'ils n'ont
jamais connu, que par le discours & l'enseignement de quelque Professeur,
qui aura leu que l'opium ne valait rien, & que son usage était condamné par
Pline & par Galine: ce qui est une autorité trop authentique, selon eux, pour
être condamnée par des gens qui font une profession ouverte & comme un
cas de conscience de suivre aveuglement leurs Maitres & de jurer, comme on
dit, in verba magistri, Mais ce qui est encore beaucoup plus étonnant, c'est
que ces gens-là veulent être crus par une autorité souveraine, sans être obligés
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 288

de prouver par les effets, que ce qu'ils défendent ne vaut rien; & ce qui est
encore pis, c'est qu'ils chantent des injures à ceux qui ne sont pas de leur
sentiment: quoi que ces derniers, soit les anciens, soit les modernes, soient
appuyés d'un vrai & solide raisonnement, qui est fondé sur l'expérience. Car
ce ne doit pas être assez au Philosophe chimique, de dire que l'opium peut
être corrigé & préparé de telle sorte, qu'il puisse être pris intérieurement: puis
que ce serait avouer tacitement qu'il est mauvais & dangereux de soi-même:
au contraire il faut que le vrai Naturaliste cherche les choses jusques dans leur
source, afin d'examiner si la chose qui produit celle qui est en controverse est
de soi mauvaise ou non: or tous ceux qui sont versez dans l'histoire des
plantes, savent que le pavot qui fournit l'opium, est une plante qui a été
employée de tout temps en la Médecine, & mêmes aussi l'opium, comme cela
se prouve sans contredit par les sirops qu'on en a fait, par la semence qu'on a
mise dans les émulsions, & par l'opium qui entre, sans aucune due
préparation, dans la composition des plus remarquables electuaires de tous les
dispensaires, & d'où ils ont retenu le nom d'opiates. Ce qui fait connaître que
le pavot a été reçu de tout temps parmi les remède, dont les meilleurs
praticiens se sont servis. Pour examiner cela un peu plus à fond; je prie ceux
qui sont désintéressés de considérer que le sirop de pavot blanc, celui des
fleurs du pavot rouge & toutes les espèces de Diacodium, ne sont que des
extraits ou des sucs du pavot qui sont mêlés avec su sucre pour les réduire en
sirops, dont on se sert tous les jours dans toutes les maladies avec un très-
heureux succès: or lorsque l'on voudra faire une réflexion judicieuse & sans
aucune prévention sur l'opium, qui est le Maslac des Turcs on sur le
méconium; on trouvera que ce que ces deux sucs condensés ont de puissance
& de vertu, ne leur vient que de la même source, d'où les sirops & les
diacodium les ont tirés. Car soit que l'eau tire la vertu des têtes du pavot qui
contiennent sa semence imparfaite, & que cette vertu soit concentrée dans le
sirop: c'est aussi la même vertu qui est extraite de ces têtes de pavot par leur
simple incision, d'où il coule des larmes, qui se condensent peu à peu & qui
forment ce suc épaissi & condensé, qui est le vrai opium ou le vrai maslac des
Turcs: soit que l'expression tire aussi cette vertu du suc qui se tire des feuilles
& des têtes du pavot qui sont encore tendres, qui fait le méconium ou l'opium
grossier: si est-ce pourtant qu'il faut reconnaître ou que tout le pavot & ses
préparations doivent être bannies de la Médecine, ou que si les décoctions, les
sirops & les diacodium demeurent dans l'usage, qu'aussi n'en peut-on pas
légitimement bannir l'opium ni mêmes le méconium, puis qu'ils proviennent
d'une même plante: & que ces sucs condensés & épaissis, n'ont en eux en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 289

raccourci que ce que les remède susdits contiennent dans une plus grande
étendue de matière. Mais si quelqu'un objectait, que la décoction & le sucre
ne se chargent, que de ce qu'il y a de bon dans le pavot, & que ce qu'il y a de
mauvais demeure dans ce qui reste, il faut recourir à l'anatomie de la plante,
pour répondre à cet argument & dire que cette plante est composée de parties
grossières & de parties subtiles, que les grossières sont l'herbe & le suc qui
s'en tire facilement & en quantité; que ce suc contient invisiblement en soi les
parties subtiles, qui est un soufre extérieur & matériel, qui est indivisiblement
mêlé avec un autre soufre interne & avec un sel volatil mercuriel & sulfuré,
qui sont enveloppés & renfermés dans la masse grossière & tenace de ce qui
constitue l'opium, qui a beaucoup de sel grossier & de parties terrestres en soi
& principalement le méconium. Or comme le pavot n'est pas encore mur ni
bien digéré, lors qu'on s'en sert pour en faire les sirops, l'opium & le
méconium, & qu'ainsi le soufre ne peut encore être assez concentré dans la
semence, pour empêcher qu'il ne soit prédominé par le sel, qui est mêlé de
telle manière, qu'il est encore embryonné, pour être dissout & uni à l'eau
qu'on y ajoute, pour la décoction ou par l'eau de son propre suc: ce qui
prouve très-évidemment, que la même vertu qui est diffuse dans la décoction,
de laquelle on fait les sirops & toutes les sortes de diacodium, se trouve plus
resserrée & plus unie dans le suc, qui sort naturellement par les incisions des
têtes de pavot qui fait l'opium ou qui en est extrait par l'expression, de quoi
on fait de méconium. Nous n'avons avancé tout ce que dessus, que pour faire
voir que c'est faire tort à la science & à l'Art, de vouloir employer avec
autorité & avec éloge les remèdes communs qui se tirent du pavot par des
préparations grossières, & qui dégoutent ordinairement le malade, par leur
quantité & par leur désagrément, & de défendre avec opiniâtreté ceux que les
Médecins chimiques ont inventé, qui de plus ont séparé le pur de l'impur, &
qui ont corrigé avec tant de jugement & avec tant d'Art, tous les défauts
qu'on pourrait attribuer à l'opium, qu'outre qu'ils le font donner en très-petite
dose; qu'ils l'ont aussi de plus, tellement changé de goût & d'odeur, que ceux
qui le blâment sans le connaître seraient fort empêchés de pouvoir jamais le
reconnaître s'ils n'en étaient avertis, ou s'ils ne le soupçonnaient à cause de
quelque légère teinture de la Chimie qui le leur aurait enseigné. Mais pour
autoriser encore mieux ce que nous avons dit. il faut que nous joignions
l'expérience au raisonnement: car cette véritable pierre de touche, nous fera
voir qu'ils a des nations interruption de l'opium ou du maslac très-pur, pour
les plus aisés, & que le commun se sert du méconium, & cela sans aucune
préparation préalable & en une dose qui est excessive, puis qu'ils en prennent
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 290

depuis un demi scrupule au moins, jusques à une drachme entière, sans que
néanmoins cela leur nuise en aucune façon, & que ce suc leur cause
seulement en certain étourdissement comme s'ils étaient ivres: ce qui est
cause que le proverbe est tourné en reproche de dire, vous avez pris de
l'opium; de mêmes que si on disait ici vous estes ivre. Nous avons pour
garants de ce que nous avons dit les plus célèbres histoires de ceux qui ont
fait le voyage des Indes & du Levant; & sur tout parmi les Mahometans, qui
croient tous que l'opium leur augmente le courage, qu'il les rend plus hardis &
qu'il leur fait mépriser les périls. Les Indiens le prennent pour empêcher que
le chagrin & la tristesse ne les ronge, comme aussi pour être plus capables de
contenter plus longtemps l'humeur luxurieuse des Indiennes. Il est vrai que
les mêmes Auteurs nous racontent, que si ceux qui n'y sont pas habitués en
prennent autant d'abord, que ceux qui y sont accoutumés, que cela est
capable de leur apporter des accidents bien fâcheux & mêmes la mort: mais
cela ne doit pas être cause de la condamnation de l'opium, puis que le mal
qu'on lui impropère, ne provient que de l'excès de ceux qui s'en servent sans
en avoir pris l'habitude peu à peu: comme si le vin serait mauvais à cause
qu'on en aurait abusé, ou par la quantité ou à cause qu'on n'y serait pas
accoutumé: ne voyons nous pas que le tabac en fumée, en masticatoire & en
sternutatoire, cause des très-mauvais & très surprenants symptômes à tous
ceux qui n'y sont pas habitués, qui les étourdit, qui les fait vomir, & qui les
met dans des sueurs froides, comme s'ils étaient prêts à mourir, que
néanmoins lors qu'ils ont tourné cela en habitude, il s'en trouve qui sont
tellement acharnés à cet usage, qu'il leur est absolument impossible de s'en
passer. Voilà pourquoi il ne faut jamais juger des mauvais effets que l'excès
des choses produit, autrement il faudrait condamner les meilleures choses qui
sont affectées & établies pour la conservation de nôtre vie; ce que prouve
très-bien cet Axiome de Médecine qui dit omnis repletio mala, panis vero
pessima. C'est ce que nous avions à dire pour l'opium & pour ceux qui s'en
servent tous les jours très-heureusement dans leur pratique, pour dompter les
maladies & pour en corriger les plus fâcheux accidents. Disons pourtant
encore, avant que de venir à la pratique, quelque chose qui est très-
considérable, qui est que je crois avoir trouvé la raison, pourquoi l'opium ne
fait pas tant d'impression sur les peuples Orientaux qu'il en ferait, selon mon
sens & mon raisonnement, sur les Européens. Qui est que les uns boivent du
vin ordinairement ou quelqu'autre boisson fermentée, comme du cidre ou de
la bière & que les autres n'en boivent point. Or les liqueurs fermentées
exhalent le soufre narcotique & soporifique de l'opium & le charrient par le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 291

moyen de la subtilité de leurs esprits jusques dans les veines & dans les
artères, où il fait, où est capable de faire beaucoup de mauvaises impressions,
lors qu'il est pris en trop grande dose, ou que mêmes il n'est pas préparé avec
toute l'exactitude nécessaire. Je conclus donc ce discours théorique de
l'opium, par la protestation que je fais d'en avoir donné du bien préparé selon
l'ordonnance des plus célèbres, des plus doctes & des plus renommés
praticiens d'aujourd'hui plus qu'aucun Apothicaire de France, depuis plus de
trente ans, sans que j'en aie jamais vu arriver aucun mauvais accident, au
contraire j'en ay vu tant, de si admirables, & tant de si louables effets, que je
ne cesserai de ma vie de louer & de remercier ceux de qui je tiens la
connaissance de ce remède divin, duquel nous allons faire suivre la
préparation, telle que l'étude, le travail & l'expérience me l'ont donnée. La
simple préparation de l'opium. Je ne doute pas qu'il ne se trouve quelque
critique qui dira que j'ai omis dans le discours précédent, la dispute qui se fait
ordinairement dans l'école, entre ceux qui soutiennent que l'opium est froid à
cause que les anciens l'ont cru de la sorte, & les autres qui affirment qu'il est
chaud parce que leurs sens & l'expérience de ses effets contraignent à le
croire de la sorte, par les doux liens de la vérité: nous aurions agité cette
question pour & contre, si nous ne faisions point profession de la
Philosophie chimique, qui nous ordonne de nous arrêter aux choses & non
pas aux mots, & de ne point juger de la vertu des choses, par les divers degrés
imaginaires de leurs qualités: mais de puiser la connaissance de l'essence
intérieure des mixtes de l'anatomie qu'on en peut faire, qui donne une
véritable lumière, qui découvre quel principe c'est qui prédomine dans les
corps naturels, afin de puiser de là l'indication de leurs propriétés
particulières, & des usages auxquels elles doivent être appliquées. Pour bien
faire ce que nous venons de dire, il faut commencer par le choix de l'opium
ou du méconium: car ce serait dommage que l'Artiste employât mal son
temps & ses matières: c'est pourquoi, il faut qu'il soit capable du
discernement du bon d'avec le mauvais, & du sophistiqué & adulteré d'avec le
légitime: Nam bonum à male, falsum à vero discernere periti est artificis. Or
comme on ne peut recouvrer que fort rarement & à grands frais du vrai
maslac des Turcs, qui a une odeur forte & ingrate qui est de la couleur d'un
jaune tirant sur le roux fauve du poil du lion, qui est très-amer, piquant &
ignée au palais & à la langue, si bien qu'il semble l'enflammer, qui est ramassé
& uni en un tas, comme un petit gâteau composé de plusieurs petits grains de
diverses couleurs, à cause qu'en amassant les goutes qui coulent des incisions
qu'on a faites aux têtes du pavot, il s'y mêlera toujours quelque grains de la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 292

semence avec la liqueur qui en sort: il faut que nous donnions les marques de
pouvoir au moins choisir le meilleur & le plus pur de celui qu'on appelle
méconium, qui se tire par l'expression du suc des testes du pavot contuses ou
encore par le mélange de suc des feuilles du même pavot: il serait à souhaiter,
que ceux qui nous l'envoient se contentassent de cette grossière préparation:
sans y ajouter d'autres sucs pour l'augmenter: car les tourteaux d'opium qu'on
tire de la Natolie ne pèsent ordinairement que quatre onces ou une demie
livre tout au plus, au lieu que ceux qui nous viennent d'Alexandrie, d'Égypte,
de Venise & de Marseille pèsent toujours environ une livre, ce qui fait
connaître que ceux qui en font le trafic l'augmentent de prés de la moitié. Or
on le sophistique de glaucium, mais cette supercherie se reconnait à la
dissolution avec un peu d'eau, qui devient aussitôt jaune comme de la teinture
de safran: la seconde c'est avec du suc d'endive & de laitue sauvage: mais cela
se connait aussi, parce que lors qu'on casse ou qu'on coupe les tourteaux
d'opium ou de méconium, le dedans en est plus rude & plus âpre & qu'il a
une odeur plus mêlée, plus obscure & plus difficile à discerner: la troisième &
dernière, c'est avec de la gomme, ce qui se découvre aussi facilement, car il en
est plus cassant & plus luisant, & de plus, il est le pire de tous, car il en a
beaucoup moins de force & de vertu. Ce qui fait connaître que les marques
du vrai opium ne peuvent être autres que celles que nous lui avons déjà
données, sinon que le méconium, qui est celui qui nous est le plus commun,
est plus compacte & plus serré, plus noir & plus fort en odeur: mais il n'est
pas si amer ni si acre & mordicant à la bouche, à cause des autres parties du
pavot qui ont été mêlées, qui ne sont pas encore exaltées & cuites en sel
volatil, comme le suc qui se tire de la teste seule ou par les incisions ou par les
expressions. Lors que l'Artiste aura choisi de l'opium tel qu'il est obligé de
l'avoir, il le coupera en tranches très-déliées qu'il arrosera de vinaigre rosat
dans une poêle de fer, jusques à ce que l'opium soit réduit en bouillie avec le
vinaigre, par l'agitation qu'il fera avec une spatule de fer: il faut après cela
mettre la poêle sur un très-petit feu, & dessécher ainsi l'opium peu à peu, sans
augmenter le feu & sans le brûler, jusques à ce qu'il soit tout à fait sec en
sorte qu'il ne soit plus en masse; mais qu'il soit tout à fait réduit en poudre &
qu'il ne fume plus. L'Artiste fait par cette pure & simple opération, deux
choses qui sont néanmoins très-considérables. La première, c'est qu'il chasse
par cette exhalaison lente & modérée & par l'agitation continuelle le soufre
extérieur, impur & indigeste de l'opium, qui est celui qui cause tous les
désordres, qu'on en peut appréhender. Et la seconde, c'est qu'il corrige & qu'il
fixe en quelque façon le sel volatil du même opium par le moyen de l'acide du
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 293

vinaigre; & que de plus, il change aussi son amertume & son mauvais goût:
l'Apothicaire chimique gardera cet opium ainsi corrigé dans de tous les
remède ordinaires, où cette drogue est requise, comme aussi pour en faire les
préparations plus exactes & plus philosophiques, philosophiques, selon la
description que nous en allons donner ci-dessus.

Pour faire l'extrait d'opium simple.

Il faut mettre quatre onces d'opium préparé, comme nous l'avons dit ci-
dessus, en poudre très-subtile, que vous mettrez dans un matras, & vous
verserez dessus du très-bon vinaigre distillé, jusques à l'éminence de quatre
doigts, il faut bien agiter les matières & mettre le matras en digestion au sable
ou aux cendres, afin de faire l'extraction de la teinture de l'opium, qui se
séparera de ses parties grossières & terrestres, qui contiennent la plus grande
portion de son soufre impur & infect: lors que le vinaigre distillé sera bien
empreint de la couleur de l'opium, il faut le retirer par inclination sans rien
troubler, & en reverser du nouveau, agiter, extraire, & continuer ainsi, jusques
à ce que l'esprit du vinaigre en sorte de la même couleur qu'on l'y aura versé,
filtrez ces teintures & mettez à part ce qui restera dans le filtre & le faites
sécher pour en faire ce que nous dirons incontinent: évaporez doucement au
sable toutes les teintures jusques en consistance de miel cuit en un sirop épais
que vous conserverez: Prenez alors le reste de l'extraction de l'opium faite par
le vinaigre distillé, que vous aurez desséché, mettez-le dans un matras &
versez dessus de l'esprit de vin rectifié qui soit acué d'une drachme de sel de
tartre de Sennert pour quatre onces d'esprit, afin que ce menstrue ainsi animé
achève d'extraire le soufre interne de l'opium, ce que l'esprit du vinaigre n'a
peu faire, & qu'il fasse en même temps la digestion de son immaturité:
continuez ces extractions au bain marie, jusques à ce que l'esprit ne se colore
plus, filtrez les teintures & retirez l'esprit de vin au même bain (qui servira de
nouveau à des opérations semblables) jusques en consistance de miel cuit;
alors vous joindrez les deux extraits ensemble & les acheverez d'évaporer
jusques en la véritable consistance d'un extrait solide qui se puisse former en
pilules. Ainsi vous aurez un corps d'extrait d'opium, qui est dépuré & corrigé,
qui vous servira pour faire tous les autres extraits d'opium qui sont composés,
qu'on nomme par excellence, Laudanum, comme qui dirait un remède qui ne
se peut assez louer & qui est mêmes au dessus de toutes les louanges, comme
les beaux & les admirables effets, qu'il produit tous les jours entre les mains
des plus habiles & des plus excellents praticiens le démontrent tous les jours.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 294

On peut mêmes en quelque façon donner déjà le nom de laudanum à cet


extrait général de l'opium, puis qu'il est la base & le fondement de tous les
autres, & qu'on peut mêmes s'en servir sans aucun scrupule ni sans aucun
danger en beaucoup d'occurrences, & principalement lorsque l'Apothicaire
chimique ne sera pas encore fourni des autres espèces de laudanum, qui sont
plus exaltés & qui reçoivent d'autres choses dans leur composition à quelque
maladie, ou au soulagement de quelque partie en particulier. Devant que
d'attribuer aucune vertu à cet extrait d'opium ou laudanum simple, il faut que
nous prouvions qu'il n'est pas capable d'aucun des mauvais effets, que les plus
retenus & les moins hasardeux appréhendent de l'usage de l'opium. Ces
mauvais effets sont à ce qu'on dit, que l'opium suspend & supprime
l'excrétion des excréments & des urines: qu'il engourdit & qu'il énerve les
membres, qu'il change le coloris naturel une couleur plombée, qu'il excite des
sueurs froides, qu'il cause la courte haleine & qu'il rend la respiration difficile,
qu'enfin il cause & de l'esprit, & qu'il assoupit & stupéfie toutes les facultés
animales & vitales. Or nous avons fait voir que des nations entières se servent
de l'opium tout crû & sans aucune correction, sans que la plupart de ces
accidents leur surviennent, hormis l'étourdissement, dont ils sont aussi libres
après l'effet, que ceux-là le sont qui se sont enivrés avec de la bière, avec du
vin, ou avec de l'eau de vie. Ce qui fait voir que nous pouvons dire, avec
beaucoup plus de raison, que l'opium bien dépuré & bien corrigé, comme
nous l'avons enseigné, ne sera capable de produire aucun des maux qu'on en
appréhende, pourvu que ceux qui le prescriront aux sains ou aux malades,
n'outrepassent pas la dose judicieuse, qui doit toujours être petite à l'abord,
afin de n'être pas surpris par les accidents que le trop peut occasionner, & que
de plus on peut toujours y ajouter: mais qu'on n'en peut rien diminuer lors
qu'il est une fois dans l'estomac. Cela soit dit en passant, sur les précautions
de la dose, qui doit être depuis un demi grain, jusques à quatre & six grains.
Ajoutons à présent les excellentes vertus que ce beau remède possède en soi,
qui sont premièrement d'apaiser les irritations, les séditions, les mouvements
violents, les inquiétudes, les rages, la furie & la folie le l'Archée, qui est le
directeur principal des esprits de la vie, & par conséquent de la santé & de la
maladie: en sorte qu'il remet la paix & la concorde entre le moteur & les
mouvements; si bien qu'après avoir doucement apaisé les douleurs, il concilie
un sommeil doux & agréable qui remet la nature en son entier, & qui rétablit
les forces des pauvres malades qui sont faibles & langoureux, à cause de la
douleur, des inquiétudes & de veilles; ce qui est assurément pour le moins la
moitié de la cure de la maladie, de quelque qualité qu'elle puisse être, car
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 295

somnus reparat vires, fessaque membra levat, ce qui fait conclure que, Natura
corroborata est omnium morborum medicatrix. Ce que je prouve par le texte
même de Paracelse, au livre septième des Archidoxes au chapitre de l'anodin
spécifique. Il y a plusieurs causes qui nous ont aussi obligé de parler de cet
anodin spécifique, parce que nous avons traité certaine sorte de maladies,
maladies, où tous nos arcanes nous ont abandonné, hormis le seul anodin
spécifique, qui a produit des effet miraculeux, que nous n'avons pas
néanmoins admirés; parce que nous savons que l'eau éteint le feu, & que
l'anodin éteint les maladies de la même manière, & cela pour plusieurs raisons
que nous laissons à part; Car ce qui repose & qui dort ne pèche point même
naturellement: Si donc le paroxysme dort on ne le sen pas, que s'il ne dort pas
son opération s'achève & se fait sentir. Nous avons en ceci sujet de nous
consoler, que le dormir ôte & fait passer beaucoup d'ennui, de chagrin & de
mélancolie. Mais il faut remarquer en ce lieu, qu'il n'est pas nécessaire que ce
soit l'homme qui dorme: mais il faut que ce soit la maladie même. C'est
pourquoi nous composons un spécifique qui combat contre la maladie seule,
& non pas contre l'homme tout entier; comme cela s'entent des fièvres où il
est besoin de s'en servir. Car y a-t-il des choses qui sont nuisibles à l'homme
entier, & qui sont divisibles dans l'homme malade: ce qui fait que nous
attaquons la maladie, & que nous préparons le spécifique de telle façon, qu'il
ne puisse faire aucune opération sur le corps. Voilà les mots de ce grand &
admirable Theophraste, qui donne en suite la préparations du laudanum qui
suit.

Laudanum ou spécifique anodin de Paracelse

Prenez de l'opium corrigé une once, du jus d'oranges aigres & de celui de
coings qui soient bien dépurés de chacun six onces; de la cannelle & du
girofle de chacun une demie once, mettez le tout en poudre & les mêlez
ensemble dans un vaisseau de rencontre, & digérez au Soleil ou au fumier de
cheval durant l'espace d'un mois: cela fait pressez les espèces & remettez la
liqueur dans le vaisseau circulatoire, à laquelle vous ajouterez un demi
scrupule de musc, quatre scrupules d'ambre gris, une demie once de safran,
une demie drachme de sel de corail & autant de celui de perles; remettez
encore le tout en digestion à la même chaleur durant un mois, en suite de
quoi ouvrez le vaisseau, pressés le tout & le réduisez en extrait liquide, auquel
vous ajouterez sur la fin un scrupule & demi de quinte-essence d'or ou de sol,
achevés l'évaporation & l'exsiccation de sol, achevez l'evaporation &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 296

l'exsiccation de l'extrait en une masse dont on puisse former des pilules: dont
la dose est depuis un demi grain jusques à trois & quatre grains; ce qui est
(ajoute-t-il) le vrai spécifique anodin qui ôte & qui apaise toutes sortes de
douleurs intérieures & extérieures, en sorte qu'aucun des membres n'en est
plus en aucune façon tourmenté. Vous voyez que Paracelse se sert des
liqueurs acides pour la dissolution & pour la digestion de l'opium qui est la
base de ce remède admirable, auquel il avoir recours dans les plus urgentes &
les plus difficiles maladies. Je ne me peux empêcher de mettre encore ici ce
qu'il dit à la louange des anodins & des somnifères en général, lorsqu'il parle
du soufre embryonné au premier livre des choses naturelles. Quel arcane est-
ce que le médecin doit plus ardemment souhaiter que celui qui peut apaiser
toutes les douleurs & éteindre toutes les ardeurs: car celui qui en jouira ne
possède pas moins de science, qu'Apollon, que Machaon & Podalyre. Qui est
une façon de parler dont il se sert, pour élever les louanges des remèdes
somnifères & anodins jusques aux nues. Quoi que le laudanum précédent soit
propre & convenable à l'homme & à la femme indifféremment, si est ce
pourtant qu'il est nécessaire de donner une description d'un laudanum
hystérique, qui soit pour les femmes qui sont sujettes au mal de mère, & qui
soit privé du musc principalement: car l'ambre gris ne leur est bien contraire
ni nuisible si le musc ou la civette ne l'accompagne, quoi qu'il y en ait
plusieurs qui soient persuadés du contraire. Ce laudanum se fait ainsi.

Laudanum hystérique ou pour les femmes.

Prenez deux onces de karabé blanc ou d'ambre blanc de quoi on fait les
chapelets, une demie once de myrrhe très-fine, deux drachmes de safran, une
drachme de la substance interne & dissoluble du castor: mettez le tout en
poudre & en faites l'extraction à la chaleur du bain marie dans un vaisseau
circulatoire avec de l'esprit de vin alkalisé, & continués d'extraire avec du
nouveau menstrue, jusques à ce que vos espèces demeurent sans aucune
couleur: filtrez toutes les teintures & en retirez l'esprit à la vapeur du bain
jusques à consistance de sirop: lequel vous circulerez l'espace de quinze jours
avec deux onces d'esprit de venus: tiré de la manière que nous l'enseignerons
lors que nous traiterons des métaux: retirés l'esprit aux cendres; puis joignez à
ce qui reste une once d'extrait d'opium simple, qui ait été dissout dans trois
onces de suc d'oranges bien dépuré, mettez évaporer au cendres à un feu fort
lent, jusques à ce que le tout soit réduit en un extrait solide, qui puisse être
manié & formé en pilules; il faut garder la masse de toutes les sortes de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 297

laudanum dans de la vessie, qui ait été ointe d'huile ou d'essences


aromatiques, comme de celle de girofles, de cannelle & de muscade, pour le
laudanum simple & pour celui de Paracelse, & avec celles de succin ou de
pouillot royal pour le laudanum hystérique, & mettre la masse ainsi
enveloppée dans une boite d'étain ou d'argent. On peut donner librement de
ce laudanum aux femmes & aux filles sans craindre aucune irritation de la
matrice; au contraire, ce remède corrigera tout ce qu'il y aura de mauvais &
d'impur dans cette partie; il est aussi spécifique en l'un & en l'autre sexe,
contre toutes les maladies du cerveau, de que;que cause qu'elle soit provenue:
mais principalement, il est très-recommandable pour ôter les idées maladives
& malignes des épileptique, & principalement pour empêcher les accidents de
l'épilepsie, qui est occasionnée par les météorismes de la matrice: & que
personne n'appréhende aucunement que ce médicament retienne les
purgations lunaires, ou qu'il suspende les vidanges des femmes qui sont en
couche; au contraire, il ne manquera jamais de les faire suivre, après qu'il aura
émis les fonctions naturelles en leur devoir par le repos qu'il aura procuré,
après avoir apaisé les douleurs & avoir aussi concilié le sommeil: mais ce qui
est ici de plus surprenant & de moins concevable; c'est que cet extrait arrête
aussi sans aucun danger le flux immodéré des femmes sans aucune peine,
parce que s'il provient de quelques sérosités acres & malignes, ce qui le
compose les adoucit & les tempère de telle sorte, que ce remède ne manque
jamais de satisfaire l'espérance du Médecin & de soulager le malade. Il est
aussi merveilleux dans toutes les autres hémorragies, de quelque cause interne
ou externe qu'elle proviennent; comme j'en suis un témoin oculaire en
diverses rencontres. La dose est depuis un grain jusques à quatre grains au
plus; mais il faut noter qu'il agira mieux & plus vite dissout qu'en pilules.

Laudanum, contre le dysenterie & contre toutes les espèces de flux de ventre
immodérés & contre les fièvres.

Prenez des racines d'asclepias, de contrayerva, d'imperatoire, d'angéliques, de


carline, de scorzonere qui ait été séchée à l'ombre, de zedoaire, de bistorte &
de tormentille de chacune deux drachmes, de la chair de vipères trois
drachmes, du sang de dragon très-fin ou en larmes une drachme & demie, du
camphre une drachme, de l'écorce de chinchinna & du gui de chêne de
chacun une demie once; mettez le tout en poudre que vous digèrerez au bain
marie dans un vaisseau de rencontre avec de l'alkohol de vin tant qu'il surnage
de quatre doigts: lors que l'esprit sera bien teint versez-le par inclination & en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 298

remettez du nouveau, & continuez ainsi les extractions jusques à ce que toute
le teinture & la vertu des espèces soient extraites, pressez-les en suite & filtrez
les teintures, auxquelles vous ajouterez une once d'extrait d'opium simple, une
drachme d'extrait de safran, quatre scrupules de magistère dissoluble de corail
rouge, autant de celui de perles & une demie drachme de très-bon ambre gris,
dissout avec deux scrupules d'huile de macis faite par expression, qui auront
été unies ensemble à une drachme de sucre fin en poudre très-subtile: mettez
le tout dans une cucurbite à la vapeur du bain, le chapiteau mis & les jointures
bien exactement lutées, on donnera le feu modérément, afin d'en retirer un
esprit sudorifique, cardiaque & alexitere, qui n'a presque point son pareil:
réduisez peu à peu le tout en une masse que vous garderez au besoin dans de
la vessie ointe d'huile de girofles. Ce laudanum est un trésor pour ceux qui le
possèderont dans les lieux où la dysenterie, la lienterie & les flux de ventre
malins règneront comme cela se voit ordinairement dans les armées. De plus,
c'est un souverain cordial & alexitere dans toutes les fièvres malignes aussi
bien dans les intermittentes que dans les continues: dans les veilles
immodérées, dans les douleurs & dans les picotement importuns & lassants
du tenesme. Il ne faut pas que ceux qui emploieront ce digne remède
craignent de s'en servir avant la purgation, de peur (comme on dit)
d'enfermer le loup dans la bergerie; parce qu'il faut toujours avoir plus d'égard
au soulagement des douleurs & au repos du malade, qu'à la malignité de ce
qui pèche en qualité ou en quantité, vu mêmes qu'après cela le patient souffre
beaucoup plus gaiement la purgation, à cause qu'il a reposé & que ses forces
sont augmentées. Ce laudanum produit aussi des merveilleux effets dans
toutes les coliques universellement & particulièrement dans celle qu'on
appelle, Convoluulus, qui n'est rien autre chose qu'un mouvement des
intestins qui se fait contre nature de bas en haut, au lieu que le mouvement
naturel, qu'on appelle peristaltique ou consécutif se fait de haut en bas, &
comme cela n'est occasionné que par l'irritation des esprits ou par la malignité
des matières retenues, ce remède remédie à l'un & à l'autre en même temps,
quoi que cela passe pour incroyable dans l'esprit de ceux qui condamnent
cette pratique: Sed canes allatrant lunae, nec luna mouetur. Il est aussi très-
utile & très-excellent dans toutes les fièvres, parce qu'il les fait critiquer par la
sueur & par les urines en suite de repos: & que de plus, il fortifie le ventricule
& sa faculté digestive, qui est toujours dépravée dans les fièvres, &
principalement dans les fièvres tierces, doubles tierces, quartes & doubles
quartes, qui durent ordinairement trop long-temps pour les pauvres malades,
ce qui les jette le plus souvent d'un gouffre en l'autre, c'est à dire de la fièvre
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 299

dans l'hydropisie. La dose est depuis un grain jusques à quatre, avec cette
remarque de faire toujours précéder un lavement simple avec de l'urine
nouvellement rendue à ceux à qui on en donnera qui auront la fièvre, &
d'éviter aussi de le donner le jour du paroxisme ou de l'accès: sinon dans les
fièvres continues & dans toutes les fièvres malignes, il y a néanmoins cette
réserve, qu'il faudra anticiper les redoublements s'il en arrive tous les jours.

De l'elanterium ou le suc des concombres sauvages qui est condensé.

L'elaterium est un suc très-amer, qui se tire du fruit de la concombre sauvage


avant qu'elle se soit crevée & qu'elle ait éjaculé sa semence, qui est
proprement dire un peu avant qu'elle soit meure, ce suc en suite a été évaporé
& condensé en un extrait grossier: qu'on dit être celui de tous les sucs qui se
conserva le plus longtemps avec son goût & sa vertu: car il y en a qui croient
qu'il dure plus de cent ans avant que de perdre aucune de ses facultés. Ce que
nous avons dit de l'immaturité de l'opium doit faire conjecturer que ce suc ne
manque pas d'avoir aussi ses défauts, puis qu'il est tiré d'un fruit qui n'était
pas encore arrivé à sa perfection: & qu'ainsi il est nécessaire de le corriger, si
on le veut rendre capable de produire quelque effet non nuisible par sa vertu
purgative, qui est très violente, jusques-là qu'elle est capable de perdre le
fœtus: mais comme cette violence & son immaturité peuvent être corrigées,
& que c'est un remède qui est capable de produire beaucoup de bons effets
pour évacuer les sérosités véroliques & pour vider les eaux des hydropiques:
nous avons jugé nécessaire de donner premièrement le moyen de purifier ce
suc condensé; puis après en second lieu, d'enseigner comment on en pourra
faire un extrait légitime & duquel on pourra se servir sans aucun danger dans
plusieurs maladies opiniâtres: parce que ce remède a en soi un sel volatil très-
abondant & un soufre qui le conservent sans aucune corruption & qui lui
communiquent la vertu colliquative & purgative.

La dépuration de l'elaterium.

Il faut que l'Artiste dissoude autant qu'il voudra de ce suc dans une quantité
suffisante de flegme de vitriol qui soit rendu aigrelet avec une portion de son
esprit acide, puis les digérer ensemble à la chaleur du bain, durant le temps de
six semaines; & lors que ce temps sera expiré, il faut presser & couler la
dissolution & la filtrer, pour en séparer toutes les grossièretés & toutes les
hétérogénéités; faites évaporer en suite la filtration aux cendres à un feu
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 300

modéré, jusques en consistance d'un extrait, qui sera l'elaterium dépuré & en
partie corrigé, à cause de l'acide du vitriol, qui aura émoussé la vertu trop
active de l'elaterium, qui est déjà capable d'entrer dans les pilules qu'on
donnera pour la verole, pourvu que les corps qu'on voudra purger soient bien
robustes, & que l'on joigne quelques drogues aromatiques, qui empêcheront
qu'il ne nuise à l'estomac & aux parties voisines. La dose est depuis un grain
jusques à six. Mais il faut travailler d'une autre façon plus capable d'agir sur le
soufre de ce suc & sur son sel terrestre & indigeste, afin de le murir, & de
rendre ce médicament utile à ceux qui en auront besoin: ce qui se fait de la
sorte qui va suivre.

Comment il faut faire l'extrait d'elaterium.

Il faut pour cet effet mettre autant qu'on voudra de l'elaterium dépuré dans
un vaisseau de rencontre & verser de l'esprit de vin très-pur, qui soit acué
d'un scrupule de sel de Sennert, pour chaque once d'esprit, jusques au milieu
du vaisseau, qu'il faut lutter avec exactitude & le placer au bain vaporeux dans
de la sciure de bois à une chaleur modérée, durant trois semaines entières, le
temps étant expiré, il faut ouvrir le vaisseau & filtrer la teinture, à laquelle il
faut joindre un scrupule de magistère dissoluble de cotais, & un demi
scrupule d'huile de noix muscade exprimée, alliée avec du sucre en poudre,
pour chaque once d'elaterium, puis retirer l'esprit au bain vaporeux, jusques
en consistance d'un extrait mol, qu'il faut après cela mettre dans une écuelle
de grès ou de faïence, & l'évaporer aux cendres lentement en une masse dont
on puisse faire des pilules, qu'il faut garder dans une vessie ointe d'huile de
girofles. cet extrait est un grand remède pour évacuer toutes les sérosités
superflues & malignes, qui infectent les parties nerveuses & membraneuses:
c'est pourquoi on le donnera avec succès dans toutes les maladies des
jointures, dans les atrophies, la leucophlegmatie, les gouttes, la vérole,
l'hydropisie & toutes autres affections semblables: mais principalement lors
qu'on y mêle quelque bon arcane, qui soit tiré du mercure, ainsi que nous
l'enseignerons ci-après. La dose est depuis deux grains jusques à douze; à
condition que le malade prendra le soir du jour de la purgation un julep avec
quatre onces d'eau du suc de chicorée, une once & demie de sirop d'œillets, &
cinq ou six goutes de très-bon esprit volatil de Venus.

SECTION NEUFVIESME.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 301

De l'huile.

Les Médecins qui ont écrit de la Pharmacie se sont toujours servis du simple
mot d'huile, ou de celui d'huile commune, lors qu'ils ont parlé de l'huile qui se
tire des olives par expression: ce nom lui appartient aussi légitimement, à
cause qu'elle n'est pas seulement d'un très-grand usage dans la médecine pour
l'extérieur: mais aussi à cause qu'elle sert d'aliment & de remède pour
l'intérieur. Or comme cette section est dédiée pour y traiter de l'huile, nous
n'en choisirons pas d'autre que celle que les anciens & les modernes ont mis
en usage. Et comme la Chimie ne travaille sur les produits naturels que pour
corriger leurs défauts & pour les exalter en vertu: aussi n'aurons nous aucune
autre chose à faire ici sur l'huile, sinon d'en séparer quelque humidité
grossière & indigeste qui empêche sa pénétration, & de la rendre plus subtile
& plus active: car l'huile d'olives n'est à proprement parler, que le soufre
imparfait & indigeste de ce fruit, qui participe de beaucoup de sel volatil qui
est mêlé d'une viscosité lente, comme le témoigne sa congélation, sa
gruméfaction au froid, & son inflammation. Nous n'en ferons donc que deux
préparations qui serviront de type pour travailler sur toutes les autres sortes
d'huiles, lors que l'Artiste les voudra rendre plus pures, plus pénétrantes &
plus subtiles. La première sera l'opération qui produit l'huile, qu'on appelle
des Philosophes: & cette appellation convient fort bien à cette opération : car
il faut que celui qui l'a inventée ait été imbu de la belle Philosophie, puis qu'il
a joint la pratique à la théorie, & qu'il nous a laissé pour marque de son étude
& de son travail la façon de faire une huile qui est admirable pour ses vertus.
La seconde opération, ce sera la distillation de l'huile commune, afin de la
rendre plus durable & moins fuligineuse, afin qu'elle serve aux lampes que les
Chimistes emploient pour donner la chaleur au four à lampe: comme aussi
pour s'en servir en diverses occasions où elle peut être utile pour les maux du
dedans & pour ceux du dehors.

Comment il faut faire l'huile des Philosophes.

Il faut prendre des vieilles tuiles ou des vieilles briques & les rompre par
morceaux, de la grosseur d'une petite noix, & les mettre dans le four à vent
avec du charbon, stratum super stratun, on lit sur lit, en sorte néanmoins que
le premier lit & le dernier soient de charbon, auquel il faut mettre le feu, &
faire ainsi rougir les morceaux de brique, & lors qu'ils seront tellement rouges
qu'on ne les pourra plus distinguer d'avec la braise, il faut avoir cinq ou six
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 302

livres de vieille huile d'olives qui soit claire, & la mettre dans un bassin de
cuivre ou d'étain, qui ait un couvercle qui soit juste pour le fermer & éteindre
la flamme lors qu'on y mettra les morceaux de tuile ou de brique rougis qu
feu; il faut donc en suite prendre les morceaux avec des molets hors du feu, &
les éteindre les uns après les autres dans l'huile & continuer ainsi, jusques à ce
que toute l'huile soit absorbée: après cela il faut mettre ces morceaux imbus
de l'huile en poudre & y mêler leur poids égal de sel décrépité, ou autant de la
tête morte de l'eau forte, ou de colcotar, il faut mettre la matière dans une
cornue de verre qui soit lutée, la placer au fourneau de réverbère clos, lui
adapter un ample récipient qui soit bien lutté, couvrir le fourneau, puis
donner le feu graduellement, jusques à ce que les goutes commencent à se
suivre les unes après les autres, & que l'huile pousse en vapeurs & e nuages
obscurs dans le récipient, alors il faut augmenter le feu & le continuer mêmes
avec la flamme d'un bois qui soit bien sec, jusques à ce que le récipient
devienne clair de soi même, il faut alors cesser le feu & laisser refroidir le
tout, & lors que les vaisseaux seront ouverts, on reconnaîtra que ce qui était
presque inodore & insipide a bien changé de nature: car le sel volatil de l'huile
est tellement exalté & changé, qu'à peine peut-on souffrir le nez sur le
récipient, à cause de la subtilité des esprits de ce sel, & cette huile distillée a
acquis une odeur qui n'est nullement agréable. On peut mettre à part la moitié
de l'huile distillée sans la rectifier, car elle pourra servir en beaucoup de
rencontres, où il n'est pas nécessaire qu'elle soit si subtile. Prenez en suite
l'autre moitié & la mêlez avec des cendres du foyer & du colcotar, jusques à
ce que le tout soit réduit en une pâte qu'il faut former en boulettes & les
mettre dans une cornue de verre, de laquelle il faut bien nettoyer le col en
dedans, & la placer au sable avec son récipient, puis donner le feu par degrés,
& continuer, jusques à ce que vous ayés retiré toute l'huile qui sera très-subtile
& fluide, & qui pénètrera avec une activité admirable. Ces deux huiles sont
bonnes pour être employées au dehors: mais si on désire de s'en servir
intérieurement, il faut que l'Artiste prenne une demie livre de l'huile rectifiée
& qu'il la mêle avec autant de sel de tartre & avec deux livres de vin blanc,
qu'il mette tout ce mélange dans une basse cucurbite, dont le chapiteau joigne
juste, & qu'il soit bien exactement lutté; & qu'il donne le feu jusques à ce que
les vapeurs s'élèvent, qui seront mêlées d'huile, d'eau & d'esprit, il faut
continuer le feu jusques à ce qu'il ne monte plus aucune portion d'huile, il
faut séparer l'huile qui restera dans la cucurbite & la joindre à celle de la
première distillation qui n'a pas été rectifiée: ainsi vous aurez la véritable huile,
qu'on appelle des Philosophes, & qui mérite bien ce nom, lors qu'elle est
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 303

réduite à ce haut point de subtilité, à cause des rares & des beaux effets qu'elle
produit, tant au dedans qu'au dehors. La première huile qui a été tirée & qui
n'a point été rectifiée, dissout, digère, murit & amollit toutes les duretés
schirreuses, & principalement celles qui sont indolentes, elle résout
puissamment les œdèmes flatueux & froids, & toutes les autres tumeurs dures
& froides en quelque partie du corps qu'elles puissent être situées, dont elles
empêchent les actions. La seconde qui a été rectifiée est aussi très-utile à tout
ce que dessus, car elle digère beaucoup plus prestement: sur tout elle fait
merveilles pour dissiper les tophes & les schirres ou les nodosités des goutes
froides si on la mêlera avec un peu d'esprit de sel & avec de l'esprit de vin
très-subtil: ce mélange est aussi très-salutaire à ceux qui ont quelque membre
atrophié ou paralytique: car il s'insinue dans les parties & consume des glaires
qui empêchaient l'illustration des esprits dans la partie par leurs obstructions
ou bien ils raniment la vie & les esprits dans la partie lors qu'elle en est privée
& comme demi morte. Mais il n'y a point de comparaison de la première ni
de la seconde avec la troisième, car elle est tellement subtile qu'elle pénètre en
un instant comme la lumière: c'est pourquoi, il faut que ceux qui s'en
serviront agissent avec jugement & avec proportion: car si on la donne
intérieurement contre la peste & contre les coliques venteuses, il ne faut pas
outrepasser huit gouttes au plus: & la donner contre la peste dans de l'eau
distillée avec le vin blanc des racines de petasites, & contre la colique dans
celle de sassafras. Il faut aussi user de précaution lors qu'on s'en servira
extérieurement: car si on s'en sert aux goutes froides, il y faut dissoudre du
camphre & ne l'appliquer sur la partie qu'avec une plume, & ne la passer que
trois fois au plus en un même endroit ce n'est pas néanmoins encore son plus
excellent usage, car il semble que cette huile soit particulièrement dédiée à la
matrice, dont elle apaise toutes les irritations, si on la donne intérieurement
dans de l'eau de sabine ou de matricaire: elle en ôte aussi toutes les
obstructions & en chasse toutes les ordures, si on en introduit dans son
orifice, où elle se volatilise aussi-tôt & cause l'ouverture de l'utérus, pour en
faire sortir ce qui est nuisible. On peut aussi la faire pénétrer jusques dans le
corps de la matrice avec un instrument qui ait une boule au bas qui se monte
à vis, avec un canal proportionné au col de la matrice, qui soit bien rond par
par le bout & qui soit percé de plusieurs petits trous, afin que lors que cette
huile subtile se volatilisera par l'action de la chaleur que la matrice en reçoive
la vapeur, qui en corrigera tous les défauts: c'est est assez pour les personnes
de l'Art, car il n'est pas nécessaire ni même permis d'en dire davantage.
J'achèverai en disant, que cette huile murit en très-peu de temps les abcès &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 304

sur tout le bubon pestilentiel, si on l'applique dessus en même temps qu'on en


aura donné intérieurement au malade, & qu'on l'aura couvert pour provoquer
la sueur.

La défécation de l'huile.

Il faut mêler huit livres d'huile qui soit bien claire avec deux livres de sel de
tartre dans une cornue de verre, qu'il faut placer au sable & la distiller
lentement à une chaleur graduée, jusques à ce qu'il n'en sorte plus rien: alors il
faut retirer le sel de la cornue avec de l'eau chaude, le filtrer & l'évaporer
jusques à sec, puis le faire rougir dans un creuset, & lors qu'il sera presque
refroidi, il le faut mettre en poudre dans un mortier chaud, & le mêler
derechef dans la cornuë avec l'huile qui aura été desja distillée, & reiterer au
sable comme auparavant: ce qu'il faudra faire encore pour la troisième fois,
afin d'avoir une huile subtile qui dure beaucoup à la lampe, qui ne s'éteint
point, pourvu qu'on ait soin des mèches, & qui ne pousse pas une fumée si
grossière ni si noire, & par conséquent elle ne fait pas tant de suie: mais elle
n'est pas seulement propre à cela, elle est de plus très-bonne pour résoudre &
pour amollir comme la précédente, c'est pourquoi on la pourra en quelque
façon substituer, lors qu'on en aura besoin pour les maux externes, lorsqu'on
traitera quelques personnes délicates qui ne pourront pas souffrir l'odeur
ingrate de l'huile des Philosophes: mais elle n'est pas si pénétrante ni si
efficace, on peut aussi s'en servir pour la cuite des emplâtres & des onguents,
à cause qu'elle ne participe plus de cette humidité excrémenteuse, qui cause
ordinairement de la pourriture & de la colliquation dans les plaies & dans les
ulcères.

SECTION DIXIESME.

Des larmes ou des résines.

Les larmes ou les résines sont des substances qui proviennent des végétaux
qui sont grasses & oléagineuses & qui en sortent d'elles-mêmes ou après
qu'on a fait quelque incision à la plante, elles sont de consistance différente,
car il y en a qui sont molles & les autres sont dures. Les molles sont toutes
des espèces de térébenthine & la poix liquide. Les dures sont l'élémi, l'animé,
le tacamaca, l'oliban & toutes les autres pareilles. Nous donnerons deux
exemples de la distillation, l'un d'une résine liquide, & l'autre d'une résine
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 305

solide: qui seront la térébenthine commune & celle de Venise & la résine
élémi: afin que le travail que nous ferons là-dessus serve d'instruction pour
opère sur le reste.

La distillation de la térébenthine commune.

Nous prenons plutôt la térébenthine commune qu'une autre qui serait plus
subtile, à cause qu'elle est en quelque façon plus naturelle & qu'elle possède
plus amplement les parties mercurielles & balsamiques que les autres espèces:
c'est celle que Paracelse appelle resina de botin, & quoi qu'il y en ait qui
croient qu'elle est inférieure & moindre en vertu que celle de Chypre ou de
Venise; nous ne sommes pourtant pas de ce sentiment: car quoi que les autres
soient plus nettes & plus claires, celle-ci toutefois a quelque sel volatil
mercuriel qui ne se trouve pas si abondamment dans les autres, il y faut donc
procéder de la sorte qui suit. Il faut mettre six livres de térébenthine
commune qui est celle du larix dans une grande & ample retorte de verre, qui
ne soit occupée de la matière que jusques au tiers de sa capacité ou un peu
plus, à cause que la chaleur fait élever la térébenthine & qu'ainsi elle sortirait
en corps par le col de la cornue au lieu de s'élever simplement en vapeurs:
mais pour éviter cela, il faut mettre dans le vide de la cornue au dessus de la
térébenthine une bonne poignée de filasse, afin qu'elle empêche l'ébullition &
l'élévation de la matière. Il faut placer la cornue au sable & lui adapter un
récipient qu'on lutera avec du papier & de la colle faite avec de la farine, il
faut donner le feu lentement d'abord, jusques à ce que les goutes de l'esprit
acide & mercuriel commencent à tomber, il le faut entretenir de la sorte, tant
que l'Artiste aperçoive que l'huile éthérée & subtile commence aussi à gouter
& à paraitre en une petite vapeur nuageuse & blanche, qui se condense en une
huile subtile dans le récipient, alors il faut augmenter le feu peu à peu, jusques
à ce que les goutes & le nuage blanc cessent, ce qui est un signe, que l'huile
jaune commencera bien-tôt; c'est pourquoi, il faut changer de récipient, afin
d'avoir toutes ces substances séparément: il faut continuer le feu en
augmentant, jusques à ce que les goutes qui tombent commencent à être d'un
jaune fort haut; ce qui témoigne qu'il faut encore changer de récipient & qu'il
faut donner le dernier degré du feu, afin de faire passer tout le corps de la
térébenthine en vapeurs, qui se condenseront en une huile balsamique qui
sera un peu lente & rouge comme du sang. Ainsi vous aurez fait passer toute
la substance de cette résine en quatre liqueurs différentes non seulement en
couleur, mais aussi en vertu: car il y a la liqueur aqueuse qui se trouve au
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 306

dessous de l'huile éthérée & subtile, qu'on appelle ordinairement esprit de


térébenthine, mais c'est improprement: car les Chimistes n'appellent jamais
esprit ce qui est gras, onctueux & inflammable: cet esprit n'est proprement
que le sel volatil & mercuriel de la térébenthine; car il est acide, c'est un
dissolvant philosophique des cristaux, des pierres & des coquillages selon
quelque-uns: mais comme il y en a beaucoup d'autres qui le devancent en
dignité & en vertu pour cet effet, nous ne sommes pas de ce sentiment: mais
nous pouvons dire avec vérité, que cet esprit est pourtant en quelque façon
estimable, à cause de son adstriction balsamique, qui ne nuit point aux parties
nerveuses & membraneuses, comme sont tous les autres acides, qui ne
participent point de cette vertu balsamique: car quoi que les Dogmatiques
prétendent de corriger la térébenthine avec leur prétendue lotion: si est-ce
qu'ils en ôtent pourtant ce qu'elle a de meilleur & de plus énergique pour
déterger & pour mondifier: car comme l'huile éthérée & subtile que la
térébenthine contient en soi lenit & adoucit par sa qualité balsamique, ce sel
subtil & détersif agit aussi en même temps, parce qu'il déterge & qu'il
mondifie puissamment & qu'il sert comme de précurseur à l'autre, qui lenit &
qui tempère ce que le premier avait comme presque irrité. De là, l'Artiste doit
conclure que cet esprit est bon, pour nettoyer les viscosités, les impuretés &
les autres mauvaises dispositions des reins, des uretères, des vaisseaux
spermatiques, des prostates & des parastates, lors qu'il s'est fait
quelqu'irritation & quelqu'autre vilenie qui s'est logée dans la sinuosité de ces
parties-là, qui ne peuvent être ni ôtées ni corrigées que par le moyen des
remède mondifiants & balsamiques, qui soient capables de garder & de
conserver leur vertu sans aucune altération, afin de la pouvoir charrier quant
& eux jusques dans les parties qui ont besoin de leur secours. Car il faut faire
une remarque générale qui est de haute importance pour la Médecine, qui
doit prendre indication de l'effet des remède & principalement de ceux qui
sont employés pour les reins & pour la vessie: car tous les médicaments qui
sont doués d'un sel sulfuré, volatil & balsamique, conservent leur vertu
inviolable dans la digestion même, & la poussent jusques dans les parties
malades, ainsi que l'odeur de l'urine le témoigne, ce que fait aussi sa couleur,
ce qui prouve évidemment qu'il ne s'est fait aucune mauvaise altération: mais
qu'au contraire, le remède est demeuré le vainqueur, puis qu'il a passé par tant
de lieux sans avoir été corrompu, & qu'au lieu de cela, il s'est perfectionné par
l'action de la chaleur interne: car l'urine de ceux qui ont pris de la
térébenthine ou de son huile éthérée, sent la violette ou l'iris: & pour une
preuve plus convaincante, il faut qu'on sache que ce n'est pas la térébenthine
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 307

seule qui produit cette bonne odeur: car noix muscade, le macis, le girofle, les
baies de genièvre, les racines de persil, de fenouil, de daucus, que nous
appelons carottes & les panais ou pastinaca sativa donnent une odeur de
violette à l'urine, à cause de leur vertu balsamique & sulfurée volatile, qui
s'exalte & se perfectionne par le moyen de l'esprit & du sel de l'urine: ce qui
est un mystère qui n'est pas peu considérable pour ceux qui se donnent la
peine d'examiner les remède par l'effet des digestions naturelles, afin de
connaître jusqu'où peut aller la sphère de leur activité. Mais ce qui est encore
plus admirable, c'est que la térébenthine qui est dissoute dans un lavement
pénètre par la vertu de son huile éthérée au travers de toutes les parties
membraneuses & nerveuses, où elle imprime le caractère de son efficace, &
de là prouve cette vérité par l'agréable odeur de violette que l'urine en reçoit:
ce qui fait connaître qu'il ne faut aucunement craindre de donner de la
térébenthine ou des remède qui en sont tirés aux blessés ou par la bouche ou
dans les lavements, à cause que l'effet n'en peut jamais, être que très-heureux
pour le bien du malade, pour la réputation de Médecin & pour celle du
Chirurgien. Il faut aussi qu'on reconnaisse que comme les choses qui
s'exaltent en bonne odeur témoignent par là le bien qu'elles peuvent apporter:
qu'au contraire, aussi que celles qui dégénèrent en mauvaise odeur & qui
troublent l'économie des reins & de la vessie, témoignent quelque mauvaise
qualité qui doit être évitée comme l'autre doit être mise en usage. Nous avons
cru devoir dire cela, pour déraciner de plus en plus les préjugés de ceux qui
craignent toujours le chaud & le froid, sans considérer la vertu spécifique du
mixte qu'ils veulent employer. La vertu de l'huile éthérée de térébenthine,
qu'on appelle vulgairement essence ou esprit de térébenthine, mais
improprement, est grande: car elle pénètre subtilement, elle incise, résout &
atténue les mucilages & les glaires tartareux des reins & de la vessie, &
provoque l'urine. Elle est aussi excellente contre la toux & contre les autres
affections des poumons, qui proviennent de quelque matière tartarée: contre
les obstructions de la rate & de la matrice, contre la strangurie & la difficulté
d'urine, pour chasser le sable des reins & de la vessie, contre les chaudepisses
& les gonorrhoeés, & en fin contre les ulcères du col de la vessie & de toutes
les autres parties qui servent au déduit, lors qu'elles sont infectées du venin
verolique. La dose est depuis quatre goutes jusques à vingt dans les liqueurs
appropriées. l'huile jaune & le baume qui n'est rien autre chose que l'huile
rouge, ne sont pas beaucoup différentes en vertu, c'est pourquoi on les
pourra employer ou conjointement ou séparément, car elles échauffent,
atténuent, mondifient & consolident également. Ce qui fait qu'elles sont très-
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 308

utiles & qu'on s'en peut servir avec un heureux succès pour les membres qui
ont été endommagés du froid & de la gelée, pour les tumeurs schirreuses,
pour les vieux ulcères baveux & pourris, contre la gangrène, contre les
engelures des pieds qu'il guérit & qu'il réunit parfaitement, mais le baume
plutôt que l'huile. Mais à cause que l'huile éthérée qui se tire de la
térébenthine commune n'est pas si subtile ni si agréable à l'odeur ni au goût,
que celle qu'on distille de celle de Venise par la vessie, il faut que nous
enseignions comment il faut que l'Artiste fasse bien & exactement cette
opération. Pour cet effet, il faut qu'il prenne huit livres de térébenthine de
Venise de la plus claire, de la plus coulante & de la plus odorante: car toutes
ces marques-là témoignent qu'elle est nouvelle & qu'elle en est par
conséquent meilleure, qu'il la mette dans la vessie, qu'il verse dessus douze
pintes d'eau de roses & huit pintes de vin blanc, qu'il y ajoute aussi trente
citrons coupés par rouelles, qu'il couvre la vessie & qu'il donne le feu comme
pour distiller de l'eau de vie, & ainsi il fera trois opérations d'un seul coup: car
il tirera premièrement une huile éthérée très-subtile, très-efficace & de très-
bonne odeur: secondement, il aura un esprit diurétique très-excellent; & pour
le troisième, une eau qui lui servira, pour donner l'huile après l'avoir mêlée
avec du sucre en poudre, & qui peut toujours servit à la même distillation.
Sans doute qu'il y en aura qui diront que c'est faire beaucoup de frais pour
avoir de l'huile de térébenthine, & qu'il n'est pas nécessaire de prendre tant de
peine puis qu'on en peut avoir à meilleur marché une livre entière que ne
coûte la térébenthine de Venise. Mais que ceux qui raisonneront de la sorte
rentrent en eux-mêmes & qu'ils considèrent l'odeur & la vertu de l'une & de
l'autre, qu'ils en fassent les épreuves & ils connaitront alors qu'elle différence
il y a de l'un à l'autre: c'est pourquoi, j'exhorte l'Apothicaire chimique de ne
regarder jamais aux frais ni au travail, parce que l'une & l'autre de ces attaches
chargeront sa conscience & diminueront sa réputation. Il faut que l'Artiste ait
soin de changer de récipient lors qu'il y aura environ quatre ou cinq livres de
liqueur dedans, afin de n'avoir pas la peine de rectifier l'esprit; & lors que la
distillation sera achevée & que les vaisseaux seront refroidis, il trouvera la
colophone dans le fonds de la vessie, qui n'est rien autre chose que la
térébenthine qui est privée de son huile éthérée, il la faut fondre lentement
dans l'eau pour la couler à travers un linge ou une étamine, afin de la purifier
& de la séparer d'avec les tranches de citron.
Or comme la colophone n'est qu'une portion des résines, aussi lui peut-on
légitimement attribuer les mêmes vertus, hormis que la colophone n'est pas si
pénétrante ni si active, car elle échauffe & dessèche, elle agglutine &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 309

consolide, & comme elle se fond & se lie bien avec les choses onctueuses &
grasses, aussi est-ce son principal usage d'entrer en la composition des
emplâtres & des onguents. On peut aussi s'en servit dans les opiates au lieu
de la térébenthine cuite: mais je conseille plutôt de se servir de la térébenthine
qui n'ait été ni bouillie ni distillée, afin qu'elle soit encore fournie de ses
facultés balsamiques.

Comment il faut distiller la resine élémi.

Ce qu'on appelle dans les boutiques gomme élémi, c'est la larme ou la résine
d'une espèce de cèdre qui croit en Éthiopie. La meilleure est celle qui est
claire blanchâtre, qui est mêlée de quelques petites particules jaunes, qui est
réduite en masse, & qui lors qu'elle est enflammée pousse une odeur qui n'est
point désagréable. Il faut mettre l'élémi en poudre & le mêler avec trois
parties de farine de briques & une partie de sel décrépité, & mettre le tout
dans une retorte, qu'il faut placer au réverbère clos sur un couvercle de terre
qui soit renversé, & sur lequel il y ait du sable, il y faut adapter un récipient &
couvrir le fourneau, puis donner le feu par degrés, jusques à ce qu'il n'en sorte
plus rien, on pourra garder une partie de cette huile sans la rectifier: mais il
faut distiller l'autre en la mêlant avec trois fois autant de sel décrépité, il faut
mettre ce mélange dans une cornue de verre & faire la rectification de cette
huile au sable. L'une & l'autre de ces huiles ne se donne point intérieurement:
mais elles sont spécifiques pour toutes les maladies des nerfs, &
principalement contre la paralysie & contre les contractions des nerfs qui
rendent les parties estropiées & inhabiles. Elles atténuent, résoudent &
dissipent toutes les matières catharrheuses, flatueuses & douloureuses, elles
amollissent les duretés des contusions, & fortifient néanmoins les relaxations
des parties, qui sont affaiblies par quelque abondance d'une matière indigeste
& froide, car cette résine est fort balsamique. On peut distiller de la même
façon les huiles du tacamaca, de l'animé & du caranna, parce que ce sont des
résines qui sont approchantes de celle de l'élémi.

SECTION ONZIESME.

Des gommes résines, & des gommes.

Les gommes résines participent de la nature des resines & de celle des
gommes, en ce qu'elles ne sont autre chose que les larmes de certains arbres,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 310

qu'on peut dissoudre dans l'huile avec beaucoup plus difficilement; parce
qu'elle participent davantage de la substance sulfurée, huileuse & inflammable
que de la saline, qui est celle qui est dissoluble dans l'eau. Celles qui sont de
cette classe ou qui en approchent, sont le camphre, le mastic, le ladanum, le
benjoin, le styrax, la myrrhe, & quelques autres qu'il n'est pas nécessaire de
rapporter. Nous enseignerons le travail qui se peut faire sur les principales &
les plus utiles. Les gommes, proprement ainsi dites, ne sont rien autre chose
que des liqueurs concrètes qui se dissoudent facilement dans l'eau ou dans les
autres menstrues aqueux, comme sont le vin & le vinaigre: elles sont de deux
sortes: les premières sont composées d'un sel volatil, qui prédomine & qui est
un peu sulfuré & d'un suc gommeux & visqueux, celles-là proviennent des
plantes, des arbrisseaux & des arbres ferulacés, comme l'ammoniac, le
galbanum, l'opoponax, l'euphorbe, le sagapenum, l'assa foetida & plusieurs
autres. Les secondes sont purement gommeuses & mucilagineuses, elles
proviennent aussi de quelques plantes & des arbres fruitiers, qui sont la
gomme arabique, celle des pruniers & des cerisiers & la gomme tragacanth.
Celles-ci ne peuvent être distillées, parce qu'elle n'ont que peu ou point de sel
ni de soufre. La distillation du Ladanum. quoi que le ladanum ne soit pas
beaucoup en usage, si est-ce pourtant qu'il a beaucoup de belles propriétés, &
je peux assurer que ce n'est que le défaut de l'avoir anatomisé & d'en avoir fait
les expériences qui cause qu'il a été négligé: car il est impossible que ceux qui
le connaitront ne s'en servent pas. C'est une gomme résine qui se tire de
dessus les feuilles d'un arbrisseau qui s'appelle, Cistus ledon, le meilleur est
celui qui est d'un noir verdâtre, qui est friable & qui néanmoins se met
facilement en pilules entre les doigts, qui est inflammable & qui donne une
odeur douce & agréable lorsqu'il est allumé. Mais il y a cela de considérable;
que quoi que le ladanum soit inflammable, si est-ce pourtant qu'il ne s'allie
pas facilement avec les huiles ni avec les autres choses grasses & onctueuses:
la raison est qu'il a beaucoup de sel volatil & une portion d'extrait herbacé,
qui empêche cette union & qui est cause qu'il se grumelle: & c'est ce qui
marque sa vertu principale, parce que ce sel sulfuré passe par la distillation en
une huile qui est spécifique à beaucoup de maux elle se fait ainsi. Prenez une
livre de ladanum qui est rouleaux & non pas de celui qui est en masse,
mettez-le en poudre & le mêlez avec trois livres de bol, qu'il faut réduire en
masse avec de l'eau de vie, il en faut former des boulettes & les mettre dans
une cornue après qu'elles auront été séchées lentement, mettez en suite la
retorte au sable, adaptez-y le récipient qui soit bien lutté, donnez le feu par
degrés & le continués jusques à ce que toute la liqueur soit sortie, & lorsque
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 311

les vaisseaux seront refroidis, il faut tirer ce qu'il y aura dans le récipient &
séparer l'huile de l'esprit par l'entonnoir & les réserver à leurs usages. On peut
donner depuis deux goutes de l'huile & de l'esprit jusques à douze goutes
dans un peu de vin chaud, pour ouvrir & pour atténuer les matières grossières
qui causent les catharres; c'est aussi un bon remède contre la dysenterie: mais
c'est un vrai spécifique pour apaiser les irritations de la matrice, si on en
donne la même dose dans de l'eau d'armoise ou dans celle de pouillot royal.

Le travail qui se doit faire sur le benjoin.

Le benjoin est une des plus excellentes gommes résines que le règne
végétable fournisse, tant à cause de son odeur agréable & douce, qu'on
emploie aux parfums pour le dehors; qu'à cause aussi principalement des
vertus essentielles qu'il a en soi-mêmes, qui proviennent de l'abondance de
son sel volatil sulfuré, ce que nous prouverons amplement par les opérations
que nous allons faire suivre: car on pourrait dire, à proprement parler, que le
benjoin est un vrai baume sec. On le tire de la Samarie & de Sion, d'un grand
arbre, duquel on ouvre l'écorce au temps convenable, afin d'en faire sortir
cette larme précieuse. Le meilleur, est celui qui est en quelque façon
transparent, qui est mêlé de grains & de raies blanches dans une masse jaune
rougeâtre, qui est friable, qui n'est pas trop pesant, qui se fond facilement &
qui a une odeur très-douce & très-agréable. Nous en ferons les opérations qui
suivent, qui seront, la teinture, le magistère, les fleurs, l'huile, la manne ou le
cristal, l'esprit acide mercuriel & le bavrac ou l'huile grossière.

Pour faire la teinture & le magistère de benjoin.

Prenez deux onces de benjoin qui soit de la meilleure marque, mettez-le en


poudre très-subtile, qu'il faut passer par le tamis de soie, afin d'en séparer
toutes hétérogénéités, mettez cette poudre dans un matras & versez dessus
six onces d'alkohol de vin qui ait été préparé sur le sel de tartre: à cause que
s'il y avait tant soit peu de flegme l'opération ne réussirait pas bien: agitez
prestement la matière & tenez le matras dans un peu d'eau tiède & la
dissolution se fera en très-peu de temps, ce qui témoigne manifestement que
cette résine est composée d'un sel volatil sulfuré très-pur & très-subtil: car si
elle tenait d'un soufre grossier & onctueux l'alkohol de vin n'en ferait qu'une
simple extraction & non pas une dissolution entière: que si aussi elle tenait
d'un mucilage grossier & terrestre, cela ne conviendrait nullement ni de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 312

proportion, ni de matière avec la netteté & avec la subtilité de nôtre esprit


vital, non plus qu'avec celle de l'alkohol de vin. Car comme on emploie les
remèdes qui se tirent du benjoin pour les maladies de la poitrine & pour celles
des poumons, il faut aussi de toute nécessité que la matière dont on les tire,
soit composée de parties subtiles, volatiles & balsamiques, afin qu'ils puissent
être conduits & appropriés par l'archée, jusques aux digestions des parties
malades, servata & illibata suae virtutis potestate. Il faut filtrer la dissolution
qui sera rouge & transparente dans une fiole qui soit bien sèche: car s'il y avait
la moindre humidité aqueuse cela blanchirait la teinture d'abord, à cause
qu'elle la précipiterait en magistère. Il faut garder la moitié de la teinture à
part dans une fiole qui soit très-exactement bouchée, afin de s'en servir à ses
usages. Ceux qui voudront avoir du benjoin bien dépuré, précipiteront l'autre
partie de la dissolution dans de l'eau commune qui soit bien claire; & lors
qu'on aura retiré l'esprit de vin dans une petite cucurbite à la vapeur du bain,
le prétendu magistère se trouvera au fonds, il faut retirer l'eau par inclination,
& laver ce pur benjoin avec de l'eau de roses, puis le sécher lentement. Nous
lui laisserons néanmoins le nom de magistère, quoi qu'improprement, à cause
qu'il y a plusieurs Auteurs qui l'appellent de la sorte. Mais il est beaucoup plus
utile de garder la dissolution que de la précipiter, parce qu'elle peut servir plus
utilement que le magistère. La teinture n'est pas mieux nommée, car ce n'est
proprement qu'une dissolution: dont la vertu est pourtant augmentée, à cause
de la noblesse & de l'excellence du menstrue: c'est pourquoi on la peut
légitimement employer au dehors & au dedans. Pour le dehors c'est un
excellent cosmétique, qui déterge la peau des mains & du visage à merveilles,
qui en efface les taches, & qui digère & qui dessèche les bourgeons, les
boutons, les bubes & les rougeurs du cuir, à cause qu'il résout puissamment
les sérosités acres & malignes que l'air empêche de sortir, parce que le visage
n'est pas couvert comme les autres parties, & comme la matière est retenue
entre cuir & chair, cela cause tous les vices du cuir. Pour se bien servir de
cette teinture, il en faut appliquer le soit en se couchant sur les endroits qui en
ont besoin, & le lendemain, il les faut laver avec de l'eau d'orge & de l'eau,
qu'il faudra rendre blanche comme du lait avec quelques goutes de la teinture
de benjoin, & puis s'essuyer le visage ou les mains doucement avec un linge
fort doux. Mais outre cet usage extérieur pour réparer ces défauts, c'est que si
ceux qui se font raser, se font en suite laver avec de l'eau blanchie avec cette
teinture, ils ne seront jamais sujets aux enleuvres ni aux rougeurs qui arrivent
ordinairement, à cause de la mauvaise préparation du savon, & du sel lixivial
qui est toujours un peu caustique qui le compose. Pour l'usage intérieur, on en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 313

peut donner aux asthmatiques, aux phtysiques & à ceux qui ont des toux
invétérées depuis deux goutes jusques à dix ou douze goutes, dans un œuf
mollet ou dans une cuillerée de sirop d'hysope, qui soit fait selon la
description que nous en avons donnée ci-dessus, on en peut donner le matin
à jeun & le soit deux heures avant le repas. Pour le magistère on en pourra
donner aussi dans des œufs frais ou dans quelque conserve thorachique
depuis quatre grains, jusques à quinze & vingt grains pour ceux qui ne
pourront pas souffrir l'odeur ni le goût de l'esprit de vin: on en peut aussi
mêlerez dans des électuaires & dans des tablettes. Ceux qui voudront faire des
bonnes savonnettes, & qui ne causeront jamais aucun mauvais accident au
visage de ceux à qui ils feront le poil, prépareront & laveront curieusement
leur savon, afin d'en ôter la qualité maligne du sel lixivial, & qu'il ne lui reste
que celle qui est simplement mondifiante & détersive, lors qu'il sera réduit à
ce point-là, il faut le lever & le nourrir longtemps avec de la teinture de
benjoin, & y ajouter une demie once de magistère pour chaque livre de savon,
en suite de quoi, ils formeront leurs savonnettes de la grosseur de deux onces
& les laisseront sécher lentement. Que s'ils y veulent ajouter un peu de musc
& d'ambre gris, ils se pourront vanter d'avoir des savonnettes plus excellentes
pour le parfum & plus utiles pour l'entretien & pour la netteté du cuir des
mains & du visage, que celles de Bologne dont on fait tant de cas.

Pour faire les fleurs de benjoin.

Comme les fleurs de benjoin sont excellentes en vertu, aussi faut-il que
l'Artiste soit curieux de les bien préparer: c'est à cause de cela que nous en
donnerons deux moyens, le premier sera le plus simple, parce qu'il se peut
faire à tous moments selon la nécessité, & le second sera réservé, lorsque
nous parlerons de la distillation du benjoin. Pour cette première manière de
faire les fleurs, il faut simplement prendre un bon creuset d'Allemagne qui
soit rond & un peut haut, dans lequel il faut mettre deux onces de benjoin en
poudre, il le faut placer dans une petite capsule avec du sable, & le couvrir
avec un haut cornet d'un bon double papier bleu qui soit bien fort & bien
collé, & que le cornet soit proportionné d'entrée à l'orifice du creuset: après
cela il faut donner le feu par degrés, & lors que l'Artiste sentira que les
vapeurs du benjoin s'élèvent, il ôtera le cornet & y en substituera un autre de
la même matière & de la même proportion, afin d'avoir le temps d'ôter avec
une plume les fleurs qui seront sublimées dans le premier cornet, & de ne
perdre pas celles qui s'évanouiraient pendant que le creuset serait découvert; il
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 314

faut continuer ainsi, jusques à ce que tout le sel volatil sulfuré du benjoin ait
été élevé en fleurs. On les donne depuis trois grains jusques à un demi
scrupule de la même façon & pour les mêmes maladies que la teinture & le
magistère. C'est par cette opération que l'Artiste connaîtra clairement, que le
benjoin possède un sel volatil sulfuré qui est très-subtil & très-pénétrant: car
dés que la chaleur est suffisante pour le pousser hors de son sujet, il se fait
sentir au nez, aux yeux & à la poitrine, qu'il irrite & qu'il picote de telle façon
qu'il excite l'éternuement, les larmes & la toux, à cause de la pointe subtile &
spiritueuse de ce sel, dans lequel réside tout ce que le benjoin a d'activité & de
puissance.

La distillation du benjoin.

La distillation du benjoin produit beaucoup de belles préparations toutes à la


fois, pourvu que l'Artiste soit adroit & vigilant, & qu'il n'épargne point tout ce
qui est nécessaire pour en bien venir à bout: car il ne faut pas que
l'Apothicaire chimique se persuade faussement, comme il y en a beaucoup qui
l'ont cru & qui le croient encore, qu'il se faut contenter de prendre les restes
du Droguiste ou celui de leur boite pour travailler aux opérations: parce que
c'est une très-grande absurdité de le penser de la sorte, vu qu'outre que les
matières ne peuvent donner ce qu'elles n'ont pas, à cause que le sel & l'esprit
résident toujours dans le plus pur; c'est aussi de plus, que ce qu'il y a de bon
serait surmonté & absorbé, parce qu'il y aurait d'impur & d'hétérogène. Il faut
donc que ceux qui seront curieux de se bien acquitter de leur devoir en la
profession de la Pharmacie spagyrique fassent un choix des matières, sur
lesquelles ils veulent travailler, comme si c'était pour un chef-d'œuvre, parce
qu'outre qu'ils perdraient la matière distillable, c'est que de plus, ils
consumeraient inutilement le temps, le feu & les vaisseaux. Cela soit dit en
passant pour une seule fois, mais principalement en cet endroit, où il est
absolument nécessaire que la matière soit nette, afin qu'elle pousse hors de soi
quelque chose de pareil. Car on tirera premièrement un esprit de vin qui sera
chargé d'une portion du sel volatil sulfuré & spirituel du benjoin:
secondement il en sortira ce sel volatil le plus pur qui s'attachera au col de la
retorte: pour le troisième une matière butireuse qui n'est rien autre chose que
la partie la plus grossière du sel & du soufre: en quatrième lieu, il en distillera
un peu d'esprit acide mercuriel: en cinquième lieu, un peu d'huile jaune de
couleur d'hyacinthe qui sera de bonne odeur, & pour la fin lors qu'on
donnera le dernier feu, il en sortira un baume épais & noirâtre. Pour faire
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 315

artistement & méthodiquement cette ample distillation, il faut choisir une


livre de benjoin qui soit du plus excellent, le mettre en poudre & le mettre
digérer à la vapeur du bain dans un vaisseau de rencontre avec quatre livres
d'alkohol de vin durant l'espace de cinq jours naturels; au bout de ce temps, il
faut verser le tout dans une grande cornue de verre, dans laquelle on aura mis
une livre de sable pur & net & une demie livre de paillettes de fer qui
tombent de l'enclume, en sorte que la matière ne surpasse de guère le tiers du
vaisseau, qui doit avait un col qui soit long & large, & que la bouche en soit
d'un pouce de diamètre, il la faut placer aux cendres mêlées de sable, y
adapter un moyen récipient qui soit net & sec, dont on luttera la jointure avec
une simple vessie trempée dans de l'eau, afin de pouvoir l'ôter plus facilement
lors qu'on sera obligé de changer de récipient. Tout cela ayant été exactement
observé, il faut donner le feu lentement par degrés, en sorte que les goutes se
suivent doucement les unes après les autres sans que le récipient s'échauffe, &
ne se point hâter davantage autrement on ne ferait rien qui vaille: car comme
dit nôtre très-expérimenté Paracelse, omnis precipitatio à diabolo, il faut donc
sur toutes choses que l'Artiste soit patient & judicieux, à moins qu'il ne le
veuille devenir à ses dépends & à sa confusion après en avoir été bien &
dument averti. Lors qu'il jugera que l'esprit de vin est à peu prés tout sorti, il
faut qu'il ait un particulier égard, afin d'augmenter un peu le feu & de
remarquer lors que les fleurs ou le cristal commenceront à se coaguler dans le
col de la cornue afin de changer de récipient qui ne doit point être luté, à
cause qu'il le faut ôter fort souvent ou pour ôter les cristaux & les fleurs qui
se forment à son entrée, ou pour les retirer du dedans du col de la retorte
avec un bâton fait exprès de peur qu'elles ne le bouchent tout à fait, ce qui
ferait crever la cornue, à cause que les vapeurs n'auraient pas le passage libre:
lors que toutes les premières fleurs qui sont les plus subtiles & les plus
blanches seront tirée & que la substance butireuse commencera de paraitre, il
faut alors lutter derechef la cornue au récipient avec de la vessie & augmenter
un peu le feu, afin que toute la liqueur acide & mercurielle suive le beurre;
cela passé, il faut changer encore de récipient pour recevoir la vraie huile de
benjoin qui sera d'un jaune de couleur d'hyacinthe, mais il y en aura peu & de
très-bonne odeur: c'est pourquoi, il faut que l'Artiste prenne garde au
changement de la couleur: car lors que les goutes paraissent rouges, c'est le
vrai temps de substituer un nouveau récipient, pour recevoir un baume épais
& noirâtre par la dernière expression du feu. Il ne nous reste plus à présent
que de dire les vertus & les usages des diverses substances que le benjoin
nous aura fourni par la distillation: & pour commencer par l'esprit, nous
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 316

dirons qu'il peut servir de cosmétique excellent tout seul sans y ajouter
davantage de nôtre gomme résine, à cause qu'il est déjà empreint & chargé
d'une partie du sel volatil, qui est proprement le sujet en qui réside la force &
la vertu détersive, mondifiante & résolutive du benjoin, il a mêmes plus de
faculté de pénétrer que la teinture; & cela à cause que la teinture est chargée
du corps onctueux du benjoin qui bouche les pores & qui dessèche le cuir.
Cet esprit est aussi plus capable de bien tirer la teinture véritable du benjoin:
mais ce ne sera pas du benjoin corporel: mais de celui qui est dépouillé de son
huile subtile & grossière & de son esprit acide: car il faut prendre deux
drachmes des fleurs ou des cristaux de benjoin & une demie once de la
matière butireuse qu'il faut mettre dans une rencontre & verser dessus trois
onces de l'esprit ci-dessus & les digérer ensemble quelque temps & l'esprit se
chargera d'une couleur jaune, qui ne sera que l'addition & l'extrait du sel
volatil & du soufre qui sont gradués & exaltés au suprême point de
perfection, il faut filtrer la liqueur, il reste au fonds du vaisseau une gomme
blanche qui peut être employée dans les parfums. Cette teinture a toutes les
belles vertus du benjoin en raccourci: la dose est depuis deux goutes jusques à
douze dans de l'eau de sassafras, dans du sirop d'hysope ou dans quelque
conserve en bol, pour toutes les maladies de la poitrine que nous avons ci-
devant énoncées. Mais comme nous avons dit que nous donnerions ici le
moyen de faire des fleurs de benjoin en plus grande quantité & en moins de
temps que celles qu'on peut faire par la sublimation dans le creuset, il faut en
enseigner la méthode, qui n'est autre que de dissoudre une once du premier
beurre du benjoin & du plus blanc, qui sort immédiatement après les cristaux
ou les fleurs dans de l'eau bouillante, & filtrer la liqueur très-promptement
par le papier & les fleurs se coaguleront à l'instant sous la main & comme en
un clin d'œil; il faut en suite retirer l'eau blanchâtre par inclination, & la laisser
affaisser & on aura au fonds un magistère, qui est de pareille efficace que
celui qui est fait par la précipitation de la teinture ou de la dissolution
grossière: il faut laisser sécher les fleurs & le magistère très-lentement entre
deux papiers, afin de les garder en suite à leurs usages. Les cristaux qui sont
proprement les fleurs & le vrai sel volatil du benjoin sont sudorifiques & sont
un grand spécifique contre la verole, si on en donne depuis six grains jusques
à vingt dans un verre de teinture de sassafras faite avec le vin blanc, ou encore
dans un verre de la décoction de salsepareille, de squine & d'écorce de gayac:
car c'est un furet qui pénètre en un instant tout le corps; on le peut aussi
donner en moindre dose comme les premières fleurs qui ont été sublimées.
l'huile est un excellent vulnéraire & un excellent parfum. Le baume noirâtre
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 317

qui est lent & visqueux est fort bon pour mondifier les ulcères, c'est pourquoi
on le peut mêlerez dans les onguents & dans les emplâtres. Il y en a qui le
mêlent parmi le baume du Pérou pour le falsifier & pour l'augmenter: & c'est
la sophistication qui est la plus malaisée à connaître. Le benjoin donne si peu
de l'esprit acide que cela ne vaut pas la peine de dire son utilité, néanmoins on
s'en peut servir aux mêmes usages, auxquels nous avons dit que celui de
térébenthine était propre. Ceux qui voudront avoir la curiosité de faire un
beau & bon mélange d'un parfum onctueux, qui servira pour des peaux &
pour des gants peuvent dissoudre le beurre de benjoin & une partie de ses
fleurs dans de l'huile de ben, cela leur servira d'un corps pour recevoir le
musc, l'ambre gris & la civette, selon la proportion de la bonté qu'ils voudront
donner à leurs peaux.

Pour faire une excellente eau d'ange & la masse qu'on appelle d'Espagne.

Prenez quatre onces de benjoin très-pur, deux onces de styrax en larmes, une
once de bons clous de girofles, deux drachmes d'ambre gris, une drachme de
musc de levant & un scrupule de civette très-fine; mettez toutes ces choses en
poudre fort subtile, que vous triturerez en suite ensemble dans un mortier de
marbre, joignez-y la râpure superficielle & subtile de l'écorce de douze
citrons, mettez tout ce mélange dans un vaisseau de rencontre & versez
dessus une livre & demie de très-excellente eau de roses, & autant de vin
muscat bien clair ou de quelqu'autre vin blanc, qui soit clair, odorant & subtil,
couvrez la rencontre de son alambic aveugle & la placés au bain marie, auquel
vous donnerez le feu de digestion durant huit jours si c'est en hiver, ou vous
exposerez ce même vaisseau au réverbère des rayons du Soleil si c'est en été.
Cela passé, il faut ouvrir le vaisseau & retirer à part l'eau qui sera colorée &
d'une très-excellente odeur pour parfumer le linge de table, de nuit ou de jour,
comme aussi pour faire une cassolette vaporeuse, en faisant exhaler un peu de
cette eau pour parfumer le lieu ou on mangera, ou on couchera, ou celui où
on voudra recevoir le monde. Mais il faut faire chauffer la masse de pâte qui
est au fonds, afin de la mêler & de la malaxer avec les mains ointes des huiles
de jasmin ou de fleur d'oranges, de celles de girofles ou de cannelle, selon
l'odorat qui agréera le mieux à ceux qui s'en voudront servir: car en cette
matière il y a autant de caprice que pour le goût: on peut aussi avoir égard à
l'intention du Medecum & à celle du malade, parce qu'il y a des odeurs qui
choquent les uns & qui restaurent les autres, & principalement en ce qui
regarde les femmes: c'est pourquoi on y pourra toujours ajouter, comme on
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 318

en peut aussi retrancher. Lors que le masse est rendue traitable & ductile par
la malaxation, il faut en former des bracelets, des pommes de senteur ou des
cassolettes perpétuelles, qui se font de la manière qui suit. Il faut avoir une
boite d'argent qui ait un double fonds, que l'un soit éloigné de l'autre d'un
pouce de hauteur, qu'il y ait au dedans ou au dehors de la boite un canal qui
pénètre au travers du second fonds, afin de pouvoir faire entrer telle eau
qu'on voudra dans le vide d'entrer les deux fonds. Cette boite étant ainsi
construite, il la faut emplir de la masse odorante de la hauteur d'un pouce,
puis la fermer avec un couvercle qui soit fait en dôme & qui soit percé de
tous les côtés afin de pousser plus facilement l'odeur: lors qu'on voudra faire
agit cette cassolette, il faut emplir le fonds d'eau de roses ou de vin ou d'eau
simple, selon qu'on voudra frapper doucement ou fortement l'odorat, puis la
poser sur un feu médiocre, qui agira doucement sur la masse de senteur, &
qui l'excitera doucement & peu à peu à jeter une odeur plaisante, agréable &
continuelle qui n'a point sa pareille. On peut aussi dissoudre de cette masse
dans tous les parfums qu'on fera avec l'huile de ben, auxquels on donnera la
couleur qui agréera le plus, comme aussi le plus & le moins de mélange, de
force & de douceur. Qu'on ne pense pas ici que ce soit sortir de nôtre texte,
d'avoir enseigné le mélange & la dose des parfums, il faut au contraire, qu'on
croie qu'ils sont totalement de l'essence de nôtre traité, puis qu'il y a plusieurs
accidents de la vie, auxquels on ne peut remédier que par le moyen de
l'odorat; tellement que les exemples que nous avons donnés de ceux qui sont
utiles & agréables, pourront servir d'enseignement & de règle, pour faire ceux
qui ne serviront qu'au seul usage de la Médecine pour les malades.

Du Camphre.

Plusieurs ont cru que le camphre était un bitume: mais ceux qui nous
rapportent la véritable histoire de leurs voyages des Indes orientales & de la
Chine, nous apprennent que c'est une larme résineuse ou une gomme résine,
dont la plus excellente vient de Bornéo, & la seconde en bonté du Royaume
de la Chine de la province de Chincheo, elle distille goute à goute d'un grand
arbre qui ressemble à nos noyers, dans le tronc duquel elle s'assemble. Les
Médecins Indiens ne sont pas du sentiment de ceux qui en apprehendent
l'usage, à cause de ce froid qu'on lui attribue: car ils l'emploient avec un très-
heureux succès, comme un vrai remède divin: aussi faut-il reconnaître le
camphre, comme une des productions naturelles les plus merveilleuses & les
plus approchantes de la nature lumineuse: car comme nous avons dit tant de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 319

fois, que le sel volatil est la dernière enveloppé de l'esprit, que l'esprit n'est
rien autre chose qu'une concrétion de la lumière, & que la lumière n'est autre
chose qu'un feu invisible & la véritable émanation de la Divinité: aussi
pouvons-nous dire que le camphre est la seule production naturelle, où la
main de la nature a le plus excellemment fait paraitre une de ses plus nobles
opérations, en la séparation qu'elle fait d'un pur sel volatil sulfuré hors d'un
sujet qui semble en être incapable, & ce qui est de plus admirable, c'est que
toute d'adresse des plus habiles Artistes ne saurait imiter que de bien loin
cette préparation naturelle; puis que tout ce qu'ils peuvent faire de plus parfait
dans leur Art ce sont les sels volatils qu'ils accomparent ordinairement au
camphre, lors qu'ils ont cru les avoir réduits au plus haut point de leur
perfection: mais ils n'approchent jamais de la subtilité, de la transparence, ni
de la blancheur de ce mixte nom pareil. Il semble mêmes que la nature veuille
avoir elle seule toute la gloire de sa beauté, de sa perfection & de ses vertus:
car lors que les Chimistes, ont taché de vouloir élever & exalter cette gomme
en huile ou en quelqu'autre liqueur analogue, elle s'est toujours recorporifiée,
toujours évanouie, ou toujours perdu le plus pur & le plus excellent de ses
forces & de son efficace. Il faut donc que l'Artiste soit ici plutôt admirateur
qu'operateur, puis qu'il n'y a rien à corriger, & que le camphre est de soi-
même assez pur, assez subtil & assez volatil, pour être réduit de puissance en
acte sans qu'il se peine inutilement de vouloir corriger, par une témérité
ignorante & superbe, ce que Dieu a créé & que la nature a produit avec tant
de perfections. Pour prouver ce que nous venons de dire, il faut que nous
donnions les marques du vrai camphre, que nous enseignions un de ses plus
beaux usages, & que nous fassions quelques remarques là-dessus avant que de
venir à quelqu'une des opérations qui se pratiquent sur cette belle résine. Il
faut donc que le camphre soit très-blanc & transparent comme le cristal, qu'il
soit très-pur sans tache & sans mélange étranger, qu'il ait une odeur subtile &
pénétrante, qu'il soit friable entre les doigts, & qu'il ne se puisse presque pas
éteindre lors qu'il est une fois allumé: car il brule dans l'eau même: & pour
mieux découvrir s'il est sophistiqué, il faut avoir un pain de seigle qui sorte
immédiatement du four, l'ouvrir & faire un trou dans le milieu, y mettre un
morceau de camphre de la grosseur d'une noix, puis recouvrir le pain & le
laisser encore un peu de temps chaudement. & cet essai fera paraitre
évidemment la vérité, car si le camphre est pur, il s'évanouira tout & se
fondra: mais s'il est mélangé de quelque matière hétérogène, il se brûlera, ou
pour mieux dire, le camphre se dissipera & la matière grossière qui le falsifiait
se trouvera encore en corps dans le pain toute sèche & comme rôtie. Mais
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 320

pour mieux faire voir la volatilité de ce mixte & sa vertu pénétrante & subtile.
Il faut que nous disions que c'est un remède approuvé contre les fièvres
tierces, pourvu qu'on en mette du très-pur selon l'age, depuis un demi
scrupule jusques à quatre scrupules dans un noüet de taffetas, qu'il faut
pendre au col du malade & faire descendre le noüet jusques sur le creux de
l'estomac, qui en est l'orifice supérieur, où se font les premières sensations de
la joie & de la douleur: il faut porter ce noüet neuf jours continuels & le
neuvième jour, il faut jeter le noüet sans regarder dedans ce qu'il y reste dans
une eau courante, & cela sans y manquer si on en veut percevoir la guérison.
Mais quelqu'un pourra dire ici, que ce nombre de neuf jours est superstitieux,
comme aussi de ne point regarder dans le noüet & de le jeter dans une eau
courante. Il faut que l'Artiste répondre à cela que toutes ces observations sont
nécessaires purement naturelles & convenables à la nature du remède & à la
maladie. Car quoi que le camphre soit fort volatil, si est-ce qu'il faut une
chaleur plus violente que la chaleur humaine pour le volatiliser en moins de
temps que de neuf jours: or il faut qu'il se volatilise pour produire son effet,
qui se fait par l'odorat du malade qui le respire continuellement, & ainsi ce sel
volatil fait une impression dans les esprits naturels, qui chassent peu à peu par
une transpiration sensible ou insensible ou par les urines, ce qui faisait le
levain de la fièvre & qui détruit par cette opération lente son action & sa
violence. Pour ce qui est de regarder dans le noüet & de le jeter dans l'eau
courante, c'est une observation qui dépend d'une plus haute philosophie, qui
fait connaître que comme le camphre a effacé le caractère & l'idée de la fièvre
par l'irradiation de sa vertu magnétique, qu'aussi l'esprit de la vie a-t-il
imprimé l'idée & le caractère de la maladie au noüet d'où le remède est sorti,
& qu'ainsi il faut éloigner autant qu'on pourra cette idée de la personne qui a
été malade, de crainte que l'irradiation & l'écoulement des esprits subtils qui
fluent continuellement des corps, ne soit cause que ces esprits ne soient
derechef atteints du venin & de la contagion de l'idée de la maladie, que l'eau
entraine avec elle, & qui la perd & la détruit en sorte que le malade en est
exempt tout à fait sans appréhension de récidive: car il n'y a personne qui ne
sache, qu'une chandelle nouvellement éteinte se rallume très-facilement par
l'approche d'un autre qui est allumée, quoi qu'elle en soit encore loin & qu'elle
n'en touche aucunement la flamme; & c'est ce qui arrive à ceux qui regardent
dans le noüet après l'avoir ôté de leur col, & qui ont négligé de le jeter dans le
même instant dans l'eau courante. Nous pourrions avoir encore ici recours à
la force de l'imagination du malade: mais quoi que cela pourrait y faire
beaucoup, il n'est pas nécessaire, puis que nous prouverons ci-après, que les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 321

remède qui sont faits avec le camphre font le même effet lors qu'ils sont pris
intérieurement. Il faut que nous venions à présent aux remarques qui sont
nécessaires pour la preuve de ce que nous avons dit ci-devant: car l'examen
du camphre dans le pain & la cure de la fièvre tierce, sont des signes
infaillibles de sa subtilité & de sa prompte pénétration. Ce qui fait voir que
ceux qui le croient froid sont imbus d'une fausse & vaine philosophie, qu'ils
ont puisée des Anciens qui n'en avoient aucune expérience: mais qui se
fondaient sur des ouï dire, comme font aussi leurs disciples: mais, disent-ils, le
camphre ne peut être que froid, parce qu'il empêche la génération & que
mêmes il empêche l'érection & toutes les autres irritations nécessaires à l'acte
vénérien; cela ne fait rien pour eux: car posé que cela soit vrai, ce qui est
pourtant très-faux, il ne s'ensuit pas pourtant que le camphre doive être froid:
& je veux mêmes que quelqu'un en voulut faire l'expérience, par un long
usage dedans & au dehors, & que l'effet de l'impuissance & la privation de la
conception suivit: cela prouverait beaucoup plutôt sa chaleur & la subtilité de
ce sel volatil sulfuré, qui tiendra toujours les pores ouverts & qui résoudra
continuellement insensiblement ou sensiblement les exhalaisons spiritueuses,
qui font absolument nécessaires à l'acte vénérien & à la conception. Les
Anciens Romains connaissaient mieux que ces Philosophes chimériques, que
les choses qui ont une odeur subtiles & pénétrante énervaient, puis qu'ils
défendaient à leurs soldats par une des lois des douze tables, Mentham in
bello nec edtio, nec cedito: ne voit-on pas aussi, que la rue & l'agnus castus
diminuent la semence & empêchent l'érection & les éguillonnemens, par la
même raison que le camphre, quoi que tous les tiennent pour des remède
chauds, ce qui prouve plus qu'invinciblement l'insipidité de cette fausse
doctrine qui s'attache toujours aux apparences & aux effets, sans faire
réflexion & sans avoir recours à la cause: il n'y a que la Chimie qui les puisse
connaître & qui soit capable de ce beau discernement; & c'est aussi ce qui a
obligé les Médecins chimiques de se servir du camphre dans les maladies
malignes & pestilentielles, comme aussi dans les fièvres; soit qu'ils le donnent
intérieurement, ou qu'ils l'appliquent extérieurement en épithèmes ou en
frontaux. Mais sur tout on s'en sert avec un succès surprenant dans les
suffocations de la matrice, si on en fait brûler un scrupule, une demie
drachme ou une drachme entière dans un verre d'eau de mélisse ou mêmes
dans un verre d'eau simple, ce qui fait voir clairement que c'est la seule vertu
du camphre qui agit. Nous n'avons peu nous empêcher de faire voir la vérité
dans ce discours, afin de lever le scrupule de ceux qui craignent de se servir
du camphre: car comme je suis persuadé de ses bonnes vertus par
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 322

l'expérience, j'ai cru aussi être obligé d'en persuader l'usage, afin que la société
civile ne soit pas frustrée du bien qu'elle en peut recevoir. Lorsque nous
avons dit que l'Artiste ne pouvait beaucoup agir sur le camphre sans le perdre,
nous avons dit la vérité: car il ne peut rien ajouter à sa perfection, & ne peut
que gâter beaucoup de sa substance qui est toujours utile & remplie de vertu:
néanmoins il y a pourtant quelque sorte d'opération qui est nécessaire pour le
réduire en liqueur & pour le mêlerez indivisiblement avec les autres choses,
qui ne le peuvent retenir facilement, si l'Artiste n'agit avec circonspection &
avec méthode. Or à cause qu'il y en a qui ont cru jusques ici qu'il était
impossible d'en faire de l'huile, il faut néanmoins montrer que labor improbus
omnia vincit: mais ce sera en petite quantité. Nous en donnerons deux
exemples, l'un d'un huile de camphre sans addition d'autre huile; & l'autre qui
se fera avec addition de deux huiles nécessaires pour augmenter sa vertu de
plus en plus.

Comment il faut faire l'huile de camphre simple.

Prenez une demie livre de camphre qu'il faut mettre en poudre & le mêlerez
avec une livre & demie de bol, puis mettre ce mélange dans une cornue de
verre, & en faire la distillation au sable avec un feu bien gradué & le camphre
en sortira en forme de beurre. Il faut en suite retirer cette substance butireuse
& la mêlerez avec le double de son poids de tartre très-bien calciné, il faut
mettre ce mélange dans une curcurbite & verser dessus de l'esprit de vin
jusques à l'éminence de trois ou de quatre doigts, & en faire la distillation au
bain marie avec toutes les précautions requises. Mais il faut sur tout que
l'Artiste ait l'œil au guet, pour bien prendre garde lors que le camphre
commencera à se sublimer: car des qu'il verra qu'il paraitra dans le chapiteau,
il faut aussitôt retirer le feu & laisser refroidir les vaisseaux. Il faut mettre
l'esprit de vin qui sera dans le récipient dans une bouteille qui ait
l'embouchure étroite & verser de l'eau de pluie distillée, jusques à ce que le
mélange des deux soit blanc comme du lait, ainsi l'esprit de vin étant affaibli
par le moyen de l'eau, on verra aussi que l'huile de camphre qui était mêlée &
unie à cet esprit éthéré, s'élèvera & surnagera la liqueur. Il faut continuer de la
même manière de verser de l'esprit de vin sur la matière qui est restée dans la
cucurbite, & distiller avec les mêmes circonspections qu'auparavant, jusques à
ce qu'il ne se fasse plus aucune séparation de l'huile, l'Artiste pourra garder de
cet esprit de vin qui est empreint de l'huile de camphre: car c'est le véritable
esprit de vin camphré, & non pas celui dans lequel on a simplement dissout le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 323

camphre. On ne tire ordinairement que la huitième partie du camphre en


huile. L'huile de camphre est un très-excellent remède, car elle résiste à la
putréfaction & aux venins: c'est pourquoi on en peut donner dans la peste,
dans les maladies malignes, & dans les fièvres continues & intermittentes. La
dose est depuis une goute jusques à six dans quelque liqueur appropriée.
L'esprit de vin camphré a les mêmes vertus, mais la dose en est plus grande,
car on en peut donner depuis un demi scrupule jusques à une drachme: mais
leur usage extérieur est aussi admirable: car l'huile & l'esprit arrêtent la
gangrène & apaisent la douleur des dents, comme aussi celle des goutes &
particulièrement l'ischiatique. Notés qu'il ne faut pas perdre l'esprit de vin qui
sera mêlé avec l'eau de pluie distillée: car il faut le retirer par la distillation au
bain marie, vu qu'il pourra encore servir ou à cette même opération ou
mêmes aussi à quelques autres. Il ne faut pas aussi perdre le sel de tartre qui
demeure dans la cucurbite, il faut seulement le dissoudre avec de l'eau chaude,
le filtrer, l'évaporer & le dessécher pour s'en servir à toute autre chose comme
auparavant.

La façon de faire l'huile de camphre composée.

Mettez de l'esprit de nitre dans un matras environ une livre, mettez aussi dans
le même matras six onces de camphre, bouchez le matras avec un autre
matras en sorte que le col de l'un entre dans celui de l'autre, lutez les jointures
avec de la vessie & du blanc d'œuf, faites digérer à la vapeur du bain jusques à
ce que le camphre soit résout en huile qui surnagera l'esprit, séparez après
cela cette huile & la mêlez avec quatre onces d'huile de succin rectifiée &
autant d'huile de genièvre, digérez-les ensemble afin d'en faire l'union & les
distillés aux cendres par la retorte trois fois de suite: après quoi vous en ferez
la rectification sur du colcotar de vitriol, jusques à ce que l'huile sorte belle,
claire & fluide & que le camphre soit totalement décorporifié & passé en
huile. C'est un sudorifique qui est très-sûr pour chasser la malignité de la
peste, des fièvres malignes & celle du poison mêmes. C'est aussi un remède
préservatif en temps de contagion pour l'intérieur & pour l'extérieur: si c'est
pour l'intérieur, il faut réduire cette huile en baume dissoluble avec du sucre
en poudre & en prendre tous les matins trois goutes dans un peu de vin. Mais
pour l'extérieur il en faut frotter les temples & les poignets à l'endroit des
artères, & ainsi cela agita concurremment en dedans & en dehors: car ce
noble remède fortifiera suffisamment les esprits en sorte qu'ils ne pourront
être infectés du venin de la peste. Mais on ne saurait assez recommander
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 324

l'usage de cette huile pour celles qui sont sujettes aux passions hystériques:
car ce remède pénètre comme en un instant & apaise toutes les irritations de
la matrice. La dose est depuis deux goutes jusques à six & huit goutes: mais il
faut noter de plus, que cette huile est un spécifique très-notable dans
l'épilepsie des jeunes & des vieux & principalement dans celle qui provient de
la matrice.

La façon de distiller la gomme ammoniac.

Nous prenons la gomme ammoniac pour l'exemple de la distillation des


autres gommes, à cause qu'elle est douée de beaucoup de belles propriétés
médicinales, & à cause aussi qu'elle abonde plus que les autres en esprit & en
huile. Cette gomme provient d'une plante ferulacée, qui croit en la région où
fut autrefois le temple de Jupiter Ammon, ce qui lui a donné le nom de
gomme ammoniac. Pour en tirer une huile & un esprit qui soient excellents, il
faut qu'elle soit bien choisie. Les bonnes marques de l'ammoniac sont, qu'il
soit jaune au dehors & blanc au dedans, qu'il soit en grumeaux ou en grains
comme l'oliban, qu'il ait l'odeur approchante de celle du castor, qu'il soit amer
au goût & qu'il s'amollisse facilement lors qu'on le manie quelque temps avec
les doigts. Il faut mettre de cette gomme ainsi bien choisie dans une cornue
de verre, jusques au tiers de sa capacité, il faut placer cette retorte dans une
marmite de fer crû qui soit ajustée dans le fourneau en sorte qu'il y ait des
registres dans les encoignures, il ne faut pas que le cul de la cornue touche au
fer: mais elle doit être soutenue par trois morceaux de terre qui serviront
comme de trépied, afin que l'huile & l'esprit ne contracte aucune odeur
empyreumatique si faire se peut. Il faut couvrir la marmite de son couvercle
& lutter en sorte qu'il n'y ait que l'air chaud qui entoure la cornue, afin de
faire sortir les vapeurs dans le récipient, qui doit être exactement luté avec des
bandes de ligne trempées dans du blanc d'œuf & poudrées de chaux vive. Il
faut graduer le feu comme il est requis & continuer la distillation, jusques à ce
qu'il n'en sorte plus rien; & lors que le tout sera refroidi, il faut séparer l'huile
de la liqueur acide, & les rectifier aux cendres chacun à part pour en suite les
appliquer à leurs usages. l'huile & l'esprit peuvent être pris intérieurement
depuis quatre goutes jusques à quinze & vingt, dans du vin blanc ou dans de
l'eau de sassafras ou de petite centaurée pour ouvrir les obstructions des
parties du ventre intérieur & particulièrement celles de la rate. C'est aussi un
remède spécifique pour résoudre & pour évacuer par les selles & par les
urines les glaires & les viscosités tartarées, qui causent les douleurs des
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 325

articles, c'est pourquoi on en peut faire user librement à ceux qui sont sujets à
la goute & aux rhumatismes, comme aussi à ceux qui ont la poitrine chargée
de colles & de vilenies épaisses qui empêchent la liberté du mouvement des
poumons: l'esprit est sur tout recommandable pour purger la matrice de ses
impuretés, comme aussi pour nettoyer les reins & la vessie de glaires & de
sable. L'huile est aussi très-excellente pour appliquer extérieurement sur la
région de la rate, afin de l'amollir & de la remettre en son état naturel lors
qu'elle est devenue schirreuse. Elle est aussi très-efficace pour résoudre les
tophes, les duretés & les callosités des pieds & des mains de ceux qui ont été
tourmentés de la podagre & de la chiragre. C'est aussi un des plus excellents
remède qu'on puisse appliquer aux écrouelles, pourvu qu'on purge en même
temps le malade alternativement avec quelque bon remède antimonial &
mercuriel. Ainsi nous finissons ce chapitre des végétaux, dans lequel nous
croyons avoir donné à l'Artiste de quoi le conduire dans le travail qu'il sera
obligé d'entreprendre sur les choses qui composent cette belle & ample
famille de la nature, soit par une simple curiosité, pour se rendre plus savant
& plus expert, soit aussi pour les remède dont il se pourra servir pour l'utilité
publique. Il faut que nous continuions les mêmes règles & les mêmes
enseignements sur les minéraux, ce que nous ferons, Dieu aidant, dans le
chapitre qui suit, avec toute l'intelligibilité & toute la ponctualité qui est
requise & possible.

CHAPITRE X.

Des minéraux & de leur préparation chimique.

Nous sommes enfin parvenus au dernier chapitre de nôtre traité chimique,


qui contiendra le travail des opérations que l'Artiste aura pour modèle & pour
patron, de ce qu'il voudra entreprendre sur quelqu'une des parties qui
constituent la famille des minéraux, qui est à ce que quelques-uns disent le
propre gibier de la Chimie. Car quoi que nous ayons fait voir combien cet Art
peut tirer de beaux remède des animaux & des végétaux: si est-ce pourtant
qu'il semble que tout cela ne soit qu'un jeu à l'égard des opérations qu'il faut
entreprendre, pour ouvrir & pour désunir ce que la nature a si fortement lié
& comme fixé dans les êtres qui composent les minéraux. Tout cela paraitra
plus évidemment lors que nous en parlerons en particulier: car quoi que nous
ayons traité de leur génération dans la Théorie de ce traité, si est-ce
néanmoins qu'il est nécessaire que nous fassions la subdivision de cet ample
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 326

genre, & que nous énoncions les genres subalternes qu'il contient, comme
aussi les espèces qui les composent, & que nous fassions aussi une
description de leur origine, que nous donnions leur définition & la
description de leurs parties constituantes, afin que cela fasse mieux concevoir
la vérité des choses & la beauté, comme aussi la difficulté du travail: qui doit
rendre étonné & confus ceux qui prétendent de se dire Naturalistes, & qui
néanmoins n'ont aucune connaissance des plus belles & des plus nobles
actions de la nature: car que pourrait-elle produire de plus parfait & de moins
corruptible que l'or, de plus blanc que la perle, de plus lumineux & de plus
éclatant que le rubis & le diamant, de plus miraculeux que l'aimant & enfin de
plus surprenant pour tous ces Philosophes putatifs, que tout ce qui compose
la famille des minéraux: mais ce qui est étrange & qui néanmoins est le propre
de l'ignorance; c'est que ces Messieurs ne se contentent pas de négliger
l'anatomie & l'examen des minéraux, ils passent au mépris & aux injures
contre les vivants & contre les morts, qui se sont adonnés & qui s'adonnent
encore à un travail si nécessaire à la belle Médecine: & croient d'avoir assez
fait d'avoir mis en avant que tous ces corps minéraux n'ont aucune
correspondance ni aucune analogie avec l'homme ni avec les maux qui
l'affligent. Mais nous ferons paraitre le contraire dans la suite, si Dieu le
permet, où nous ferons voir très-évidemment qu'il n'y a que l'ignorance de la
belle Physique & l'inhabilité au travail qui ont été les causes véritables de leurs
contradictions, qui ne sont que vaines & importunes, puisque la Médecine, la
Pharmacie & la Chirurgie ne se peuvent aucunement passer des beaux
remèdes qui se tirent des minéraux par le moyen des opérations de la Chimie,
Le règne minéral contient sous soi plusieurs familles ou plusieurs genres
subalternes, qui sont premièrement les terres qui contiennent plusieurs
espèces, mais principalement celles dans lesquelles on a reconnu de tout
temps quelque vertu particulière: celles qu'on appelle proprement terres
minérales & médicinales, sont toutes les espèces de bol, comme l'arménien ou
l'oriental & le bol commun. Toutes les terres sigillées ou scellées, comme celle
de Turquie ou de Lemnos, celle de Silésie & celle de Blois. La craie, le plâtre,
l'ocre, la terre rouge & le tripoli. Ce règne contient secondement les pierres
minérales, qui sont divisées en précieuses & en moins précieuses. Les
précieuses sont l'améthyste, la cornaline, la topaze, la grenat, l'hyacinthe, le
rubis oriental, le saphir & l'émeraude; auxquelles on ajoute, quoi qu'assez
improprement la perle, le corail & le bézoard oriental & l'occidental. Entre
toutes celles que nous avons nommées la Médecine & la Pharmacie appellent
les cinq fragments précieux par excellence, le grenat, l'hyacinthe, le saphir,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 327

l'émeraude & la cornaline. Les moins précieuses sont la pierre d'aigle,


l'albâtre, l'amianthos ou l'alun de plume, la pierre arménienne, la pierre
calaminaire, le cristal de roche, l'hématite ou la sanguine, la pierre judaïque, le
lapis ou la pierre d'azur, la pierre de lynx, l'aimant, le marbre, la pierre
néphrétique, l'osteocolle, la pierre ponce, l'ardoise, la pierre serpentine, le
caillou, l'émeri, la pierre speculaire on luisante, la pierre d'éponge & le talc. Il
y a en troisième lieu les métaux; les choses qui ont quelqu'affinité avec eux, &
les excréments naturels ou artificiels des métaux. Les métaux sont, l'or,
l'argent, le cuivre, le fer, l'étain & le plomb. Les choses qui ont de l'affinité
avec les métaux, sont le mercure ou le vif argent, le cinabre ou le vermillon &
l'antimoine. Les excréments naturels des métaux, sont les marcassites ou les
moyens minéraux, comme le zinc le bismuth, le cobalt & la cadmie métallique
& naturelle. Ceux qui sont artificiels, sont les deux espèces de litharge, le
pompholix & la tutie. Les sels tiennent le quatrième rang dans ce règne
minéral, dont il y en a de deux sortes qui sont les naturels & les artificiels. Les
naturels sont le sel commun, le sel gemme & le vitriol; les artificiels sont les
aluns, le sel armoniac & le salpêtre, qui se peut aussi appeler naturel. Pour le
cinquième & dernier, les minéraux contiennent sous eux les mixtes sulfurés,
qui sont les soufres, l'arsenic, l'orpiment, le réalgar, l'ambre gris, le karabé ou
le succin, le sperme de baleine, l'asphalte, le naphte, la pétrole ou l'huile de
pierre naturelle, le charbon de terre & le jayet, que quelques-une prennent
pour le karabé noir. Nous choisirons dans chacune de ces familles
subalternes, ce qu'il y aura de plus considérable, nous donnerons à chacun des
sujets une section à part, dans laquelle nous expliquerons autant que nous le
pourrons la nature de la chose, comme nous donnerons aussi la façon de faire
sur ces produits naturels toutes les plus belles & les principales opérations
que l'étude & l'expérience nous a fait acquérir; afin que la connaissance de la
chose & celle du travail servent ensemble aux Artistes de règle & de conduite,
tant pour leur aider à la connaissance extérieure & intérieure des matières
minérales, qu'aussi pour leur servir de modèle pour toutes les opérations
médicinales & chimiques, qui sont nécessaires pour en tirer les beaux & les
riches remèdes que Dieu & la nature y ont logé: car pour ce qui est des
opérations mécaniques & vulgaires, qui se font sur les mines des métaux &
des minéraux, ceux qui en sont curieux, les trouveront dans ceux qui en ont
traité fondamentalement. Qu'on ne pense pas aussi trouver ici des
sophistications, des blanchiments ni des rubifications: car outre que cela n'est
pas du traité de la Chimie médicinale & pharmaceutique: c'est que de plus, il
suffit à l'Artiste d'en savoir assez pour se garder de la fourberie ordinaire de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 328

ceux qui s'en mêlent, dont le nombre n'est que trop grand à présent: mais de
plus, ce serait faire tort à la société civile d'enseigner des choses que les
méchants ne pratiqueraient que trop, quoi que les bons pussent s'en abstenir.

SECTION première.

Des Terres.

Nous commençons par la terre, comme par le sujet de toutes les générations
physiques: car la terre est la mère commune, non seulement des animaux &
des végétaux: mais elle est aussi encore plus proprement celle des minéraux,
puis que son sein leur sert comme de matrice, dans le centre de laquelle ils
sont engendrés & procréés. Nous ne prétendons pas parler ici de la terre
comme d'un élément simple, qui ne peut être conçu qu'intellectuellement;
nous n'en voulons pas aussi traiter, comme de cette terre qui est empreinte de
l'âme du monde, & qui quoi que morte de soi-mêmes, vit néanmoins d'une
vie invisible, que l'esprit universel y verse incessamment pour lui faire
produire les minéraux au dedans, les végétaux à la surface & les animaux qui
semblent être les maitres de tout le reste: car nous avons traité de cette belle
& de cette ample matrice dans la partie théorique de ce traité. C'est pourquoi
nous dédions cette section aux terres minérales, qui sont douées de quelque
vertu médicinale, afin d'enseigner le moyen spagyrique d'en retirer cette vertu
& de la séparer par les opérations de la Chimie, ou mêmes si cette vertu ne
peut être séparée sans altération de son sujet ou des seules propriétés
essentielles, de les y conserver & de plus les augmenter, par l'addition de ce
qui peut concourir à l'intention & à l'indication de l'Artiste qui s'en veut
servir. Ces sortes de terres ont été nommées diversement pour trois raisons
principales: le première est le lieu de leur origine: la seconde, la matrice qui les
a fournies & la couleur qu'elle leur a donnée: & la troisième, à cause de
certains caractères ou de certaines figures qu'on leur a imprimées. Ainsi on dit
la terre lemnienne, celle de Malte & celle de Turquie. Ainsi la mine ou la terre
aurée ou solaire, la mine ou terre lunaire, la vénérienne, saturnienne & c. &
finalement la terre sigillée ou la terre marquée, selon les lieux d'où on nous
l'apporte. Nous ne parlerons pas ici des terres minérales ou des mines des
métaux, non plus que des marcassites, des moyens minéraux ou des terres
vitriolique & sulfurées, parce que nous serons obligés d'en parler, lors que
nous traiterons des métaux & de leur origine dans les sections suivantes, nous
ne parlerons donc ici que des bols ou des terres proprement ainsi dites, afin
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 329

que ce que nous en dirons serve de lumière & d'enseignement, pour toutes les
autres espèces de terres qui auront quelque rapport avec elles.

De la terre sigillée.

Avant que de dire le choix de ces terres & de designer particulièrement les
marques de leur bonté & de leur vertu, il faut que nous fassions une petite
réflexion mentale sur ce qui peut être la cause principale de la vertu qu'elles
contiennent. Or nous avons déjà tant dit de fois que la lumière est la source
de toutes les bonnes impressions, que nous ne presserons pas davantage là-
dessus, vu qu'il faut de toute nécessite, que ce soit cette lumière qui ait
transmis ses rayons jusques au centre de ces terres, puis qu'on y rencontre
une vertu cardiaque, céphalique, hépatique, stomacale, ce qui ne peut être, que
cette terre ne soit empreinte de quelque vitriol ou quelque soufre solaire,
martial ou lunaire, qui ne sont pourtant encore qu'embryonnés en elle,
comme nous le ferons voir dans la suite: car comme ces sortes de terres ne se
trouvent que dans les lieux d'où l'on tire des métaux parfaits ou imparfaits,
aussi sont-elles aussi plus ou moins pures & plus ou moins efficaces &
remplies de vertu, selon qu'elles participent de la pureté ou de l'impureté du
vitriol & du soufre, qui sont les principes des métaux qui se trouvent au lieu
de leur origine. La plus excellente de toutes ces terres, est celles qui se tire
dans l'Ile de Lemnos, par les ordres du Grand Seigneur, d'où elle est portée à
Constantinople & de la distribuée selon ses intentions. Celle qui tient le
second rang se trouve proche d'une ville de Silésie nommée Striga, où on a
commencé de la sceller, elle porte la marque de deux montagnes, il y en qui
l'appellent la graisse ou l'axonge de l'or ou du Soleil, à cause qu'elle est
empreinte d'un soufre solaire & celle-là est rougeâtre: il y en a aussi une
seconde espèce qui est grise ou blanchâtre qu'ils appellent la graisse ou
l'axonge de la Lune, à cause qu'elle est empreinte d'un soufre lunaire. Celle
qui est solaire est dédiée au cœur & à ses maladies, comme celle qui est
lunaire est dédiée au cerveau & au foie. La troisième sorte de terre en bonté,
est celle de Blois & toutes les autres espèces qui lui ressemblent. Le choix des
unes & des autres dépend de deux remarques principales. Il faut
premièrement qu'elle adhère subitement à la langue, lors qu'elle en est
touchée. Secondement, il faut que la salive qu'on met dessus ou quelqu'autre
humidité que ce soit, s'élève aussitôt en vessie & fasse comme une petite
ébullition, & que lorsqu'on les jette dans l'eau qu'elles la fassent bouillonner
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 330

fort subitement. Or comme nous avons dit que ces terres participaient de la
vertu solaire & de la lunaire, à cause du soufre minéral embryonné qu'elles
ont en elles, aussi peut-on dire que ce sont des remède purement naturels &
qui sont capables de faire paraitre leur vertu, en sortant des mains de la
nature, sans qu'il soit besoin que l'Art y produise rien du sien: au contraire, il
semble que l'Art ferait ici du tort à la nature, puis que ces terres ont beaucoup
plus de vertu avant la préparation commune que la Pharmacie ordinaire
prêtent faire de ces terres, qui sont de les laver & de les triturer sur le marbre
ou sur le porphyre, ce qui n'est proprement faire autre chose, sinon de leur
ôter cette portion vitriolique embryonnée, & c'est pourtant en quoi consiste
leur efficace & leur vertu. Mais il y a la préparation spagyrique, qui est capable
d'en tirer ce qu'elles contiennent de meilleur, & qui se peut donner aux
malades plus agréablement & en moindre dose. Les vertus générales &
particulières des terres & des bols, sont de dessécher, d'être astringentes, de
résister à la pourriture & au venin, de résoudre le sang caillé, de fortifier le
cœur & le cerveau & de purifier la masse du sang par le moyen de la sueur:
c'est pourquoi on les peut donner avec une grande utilité dans la peste, dans
les fièvres malignes, dans la diarrhée, dans la dysenterie & contre les morsures
des animaux vénéneux. Leur usage extérieur est, qu'on les peut appliquer sur
les plaies malignes & envenimées & pour arrêter les hémorragies.

La distillation de la terre sigillée.

Prenez cinq ou six livres de terre de Silésie qui est marquée de deux
montaignettes & qui ait toutes les marques de bonté que nous avons
rapportés, rompez les rotules en trois ou quatre morceaux & les mettez dans
une cornue de verre que vous placerez au réverbère clos, adaptez-y un ample
récipient, lutez-en exactement les jointures, couvrez le fourneau & donnez le
feu par degrés durant l'espace de vingt ou trente heures ou jusques à ce qu'il
ne paroisse plus aucun nuage, & que l'Artiste verra qu'il se sera fait une
sublimation non seulement au col de la cornue: mais qu'elle soit aussi passée
jusques dans le corps du récipient: car alors c'est la vraie marque que la terre a
donné tout ce qu'elle contenait en soi de sel & de soufre, & quoi que cela ne
paroisse pas par sa quantité: si est-ce que ce qui en est sorti est très-estimable,
à cause de ses rares vertus & de son agrément; car la liqueur est d'une petite
acidité fort agréable, il faut soigneusement joindre ce qui s'est sublimé à la
liqueur qui est dans le récipient, qu'il faut mettre dans une fiole & la garder à
ses usages. Il n'est pas nécessaire de la rectifier, car il n'y a rien qui ne soit pur
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 331

utile. On s'en peut servir au lieu du corps de la terre dans toutes les maladies,
auxquelles nous avons dit qu'elle était convenable, il y a pourtant encore ceci
de plus, que cette liqueur est excellente pour apaiser les douleurs des goutes
vagues, & pour corriger la malignité de la gratelle & de toutes les autres
éruptions du cuir. La dose est depuis quatre jusques à quinze ou vingt goutes
dans du bouillon, dans du vin ou dans quelqu'eau distillée qui soit appropriée
à la maladie. Mais il faut remarquer que la terre qui est demeurée dans la
cornue après la distillation ne s'attache plus à la langue, ni ne fait plus
bouillonner la liqueur ou la salive lors qu'elle en est humectée, quoi qu'elle ait
pourtant encore sa figure & sa couleur, ce qui témoigne évidemment, que son
humide radical & son feu interne qui faisaient l'adstriction & le
bouillonnement sont passés dans le récipient, & qu'il n'y a par conséquent
que cela qui faisait le principal de sa vertu.

Du Bol.

Le bol est une espèce de terre qui est rougeâtre, qui participe & qui est
empreinte des vapeurs de quelques mines ou veines de fer qui est le mars &
qui tient aussi quelque peu de la nature solaire. On l'appelle ordinairement
dans les boutiques du bol d'Arménie ou du bol oriental & fin: parce qu'il
vient des parties orientales de l'Arménie. Le meilleur est celui qui est pur, qui
n'est point mêlé de sable, qui s'écoule insensiblement comme la chaux
lorsqu'il a été humecté & qui se fond comme du beurre dans la bouche, qui
est fort astringent & qui s'attache facilement & prestement aux lèvres & à la
langue. Ses vertus principales, sont de dessécher fortement, d'être astringent
& de fortifier: c'est pourquoi, il est très-utile pour arrêter les fluxions, pour
empêcher les colliquations, pour résister à la pourriture & pour résister aux
venins. Ce qui fait qu'il est convenable aux diarrhées, à la lienterie & à la
dysenterie, aux flux des femmes soit au rouge ou au blanc, au crachement de
sang, au saignement du nez & pour arrêter le sang des plaies. On le peut aussi
mêler dans les cataplasmes & dans les onguents & parmi les poudres
astringentes pour l'usage extérieur. On peut distiller le bol de la même façon
que la terre sigillée & l'appliquer aux mêmes usages: mais à cause que le bol
est excellent de soi, il faut que nous enseignions comment l'Artiste le pourra
encore améliorer, non pas en faisant la séparation de ses parties; mais plutôt
en y ajoutant quelques substances qui augmenteront sa vertu, selon
l'indication qui obligera de s'en servir: car comme cette terre est aride &
sèche, aussi attire-t-elle avidement à soi les esprits & les sels des liqueurs qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 332

l'abreuvent, qu'elle retient en soi pour les rendre, lors que la chaleur de
l'estomac du malade en fait la séparation, nous en donnerons quatre
descriptions diverses, afin qu'on en puisse faire des autres à leur imitation.
La première sera pour le rendre plus astringent & plus capable de produire
son effet plutôt & plus surement pour l'extérieur. La seconde sera pour le
rendre plus efficace pour dissoudre le sang caillé & coagulé dans le corps, afin
de fortifier la nature & de faire évacuer ce sang ainsi dissout par la sueur ou
par les urines. La troisième le rendra plus astringent pour l'intérieur, afin qu'il
arrête plutôt le flux de ventre, la dysenterie & le flux immodéré des femmes.
La quatrième le rendra plus capable de produire des effets très-notables dans
les maladies pestilentielles & dans toutes les fièvres malignes, où les forces
défaillent à cause de l'excés du venin, qu'il faut faire nécessairement transpirer
& le chasser du centre du corps malade à la circonférence & au dehors par le
moyen de cette terre préparée, qui aura retenu en soi le plus subtil & le plus
excellent de la liqueur dont elle aura été imbue.

La préparation da bol pour le rendre plus astringent pour le dehors.

Cette préparation ne se peut faire qu'une fois l'année au mois de Mars, à cause
qu'on ne peut avoir du frais de grenouilles qu'en cette seule saison, qui est le
commencement du Printemps. Il faut prendre en ce temps-là un demi seau de
sperme de grenouilles, qu'il faut mettre dans un sac de toile qui soit un peu
claire avec un demi cent d'écrevisses pilées au mortier de pierre ou de marbre,
jusques à ce qu'elles soient réduites en bouillie, le tout étant mêlé ensemble, il
faut suspendre le sac au dessus d'une terrine, qui recevra la liqueur qui
distillera du sac, lors qu'il y aura environ quatre livres de cette liqueur, il faut la
purifier par la colature & y mêlerez du salpêtre purifié & cristallisé & de l'alun
de roche de chacun une once & demie: après quoi, il faut mettre une livre de
bol fin en poudre, qu'il faut humecter de cette liqueur & le faire sécher en
suite, & continuer ainsi d'humecter & de sécher, jusques à ce que le bol ait été
abreuvé de toute la liqueur, & c'est de ce bol ainsi préparé qu'il se faut servir
pour l'extérieur, tant pour arrêter le sang, que pour empêcher l'inflammation
& les autres accidents qui suivent ordinairement les contusions & les plaies. Il
le faut aussi employer dans les emplâtres, dans les onguents & dans les
cataplasmes.

La préparation du bol pour résoudre le sang caillé intérieurement.


N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 333

Prenez de l'ache, de l'oseille & du plantain de chacune de ces plantes récentes


une livre, battez-les au mortier de marbre & les pressez fortement pour en
avoir le suc, que vous mettrez dans une cucurbite au sable avec quatre onces
de racines mondées des mêmes plantes & deux poignées de chardon laité ou
de nôtre-Dame, trois poignées de cerfeuil & quatre poignées de pimprenelle,
il faut couvrir le vaisseau de sa rencontre & faire bouillir le tout durant six
heures, puis en faire la colature la plus nette que faire se pourra; de laquelle il
faudra abreuver une livre de bol fin en poudre & le laisser sécher & continuer
ainsi d'humecter & de dessécher jusques à ce que toute la colature soit
achevée & garder ce bol ainsi préparé, pour en donner à ceux qui sont
tombés de haut & qui ont quelque quantité de sang épandu dans la poitrine
ou dans le bas ventre, on en donne depuis dix grains jusques à quatre
scrupules mêlé avec autant de noix muscade en poudre dedans des bouillons
ou dans quelque décoction vulnéraire, faite avec le bugle, le sanicle, le pyrola
& la consolide sarrasine, où mêmes on le peut donner en bol & faire boire
par dessus.

La préparation du bol contre la dysenterie & les diarrhées.

Prenez des racines de bistorte, d'oseille, de langue de chien ou cynoglosse, de


patience aigue ou étroite ou lapathum acutum, de plantain & de tormentille
de chacune une once & demie, des herbes récentes de plantain, de
millefeuille, de pyrola & des feuilles récentes des extrémités des branches de
chêne de chacune deux poignées, il faut éplucher le tout, le laver & le hacher,
puis le faire bouillir dans un pot de terre au sable avec une livre de flegme de
vitriol & trois livres d'eau de renouée, & réduire cela jusques à un tiers, il faut
presser & couler le plus nettement qu'on pourra, & arroser & humecter de
cette liqueur une demie livre de bol fin & continuer ainsi d'abreuver & de
dessécher, jusques à ce que toute la décoction soit employée; & ainsi on aura
un bol qui est admirable pour arrêter la dysenterie & toutes les espèces de
flux de ventre immodérés: sans qu'on puisse craindre d'enfermer, comme on
dit en proverbe, le loup dans la bergerie: car ce remède agit en fortifiant, il
corrige simplement l'irritation ou la faiblesse & le relâchement du pylore &
remet le ventricule en état de retenir les aliments & de les digérer. La dose est
depuis cinq grains jusques à deux scrupules, avec la moitié d'autant de sel de
corail, en bol dans de la conserve de roses vitriolée ou mêlé dans quelque
décoction stomacale ou dans du bouillon: mais il vaut beaucoup mieux le
donner en bol, afin qu'il séjourne plus longtemps dans l'estomac, & qu'il y
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 334

puisse mieux imprimer le caractère & l'irradiation de sa vertu.

La préparation du bol contre les maladies contagieuses.

Prenez du scordium & de la rue de chacune de ces herbes deux poignées, des
écorces superficielles d'oranges & de citrons de chacune deux onces, de la
racine d'angélique, de carline & de celle de contrayerva de chacune une once,
hachez menu les plantes & les écorces & mettez les racines en poudre
grossière, mettez-les dans un matras avec une livre & demie de vin d'Espagne
que vous boucherez avec un autre matras de rencontre & le mettrez digérer
au bain vaporeux durant l'espace de trois jours naturels, & cela passé, il faut
laisser refroidir les vaisseaux, puis presser fortement les espèces & filtrer la
liqueur, dont il faudra humecter une demie livre de bol oriental en poudre en
quatre portions égales: mais à cause que ce serait dommage de perdre l'eau
qui s'en irait en l'air par une simple exsication, il faudra retirer l'eau au bain
marie, jusques à sec dans une cucurbite couverte de son chapiteau, & cela
jusques à ce qu'on ait par quatre diverses fois humecté le bol, qu'il faut garder
en poudre dans une bouteille qui soit bien bouchée; il faut aussi garder l'eau
bien curieusement: car comme le bol a retenu l'extrait & la vertu centrique
des choses qui augmentent sa vertu cardiaque & alexitère, aussi l'eau a-t-elle
en soi ce qu'elle contenait de spiritueux & de volatil qui n'est pas de moindre
conséquence que le reste. On peut donner de ce bol antipestilentiel depuis
cinq grains jusques à trente, avec la moitié d'autant de chair de vipères dans
une cuillerée ou deux de l'eau qu'on a retirée de la préparation dans toutes les
maladies malignes: mais principalement contre la peste, & mêmes on peut
donner de cet admirable remède contre tous les poisons. Ce sont-là les quatre
sortes de préparations que nous avons cru devoir dire, afin qu'elles servent de
patrons pour en faire d'autres, selon les indications que prendront les
Médecins qui seront curieux du salut de leurs malades. L'Artiste chimique
pourra distiller le bol de la même manière que nous avons dit qu'il fallait
distiller la terre sigillée & approprier ce qu'il en tirera, selon les vertus que
possède le bol, avec les mêmes observations & la même dose que celle des
remède qu'on aurait tirés de la terre sigillée, comme nous l'avons assez fait
connaître ci-dessus.

SECTION DEUXIESME.

Des Pierres.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 335

Avant que de donner la définition des pierres & de décrire les opérations qui
se font sur quelques-unes d'elles, nous avons jugé nécessaire de dire deux
mots de l'essence ou de l'esprit minéral qui domine dans la terre, dans le sein
de laquelle elle commence & achève la génération des pierres & celle de tous
les autres corps minéraux: or cette essence ou cet esprit ne peut agir s'il n'est
aidé de l'eau qui lui sert de véhicule pour le porter & le charrier dans son
corps mol & fluide jusques dans les entrailles de la terre. Cette essence
minérale ne semble être rien autre chose que l'esprit universel ou l'esprit du
monde engrossé par la lumière de toutes les idées minérales qu'elle imprime
& qu'elle communique à l'eau, afin qu'elle produise les fruits du règne minéral
dans les diverses matrices de la terre, selon le genre & l'espèce de cette
essence qui est différente en nomination, quoi qu'elle soit une en essence: car
selon qu'elle est metalline, pétrifique, saline, bitumineuse & terrestre, elle
produit aussi la diversité des substances de chacun de ces genres subalternes,
& selon le caractère & l'idée qui prédomine les choses minérales sont pures
ou impures, fixes ou volatiles, & ainsi de toutes les autres propriétés de ces
mixtes. Cela étant ainsi, il n'est pas malaisé de concevoir, que les pierres en
général ne sont rien autre chose que des corps terrestres, durs, inductiles &
friables, qui ont été coagulés par la force du ferment lapidifique. Nous avons
dit ci-dessus la différence & la diversité des pierres, nous n'avons plus à
présent qu'à faire le choix de celles que nous voulons donner pour l'exemple
du travail des opérations qui se peuvent faire sur toutes les autres en général.
Nous prendrons donc pour les sujets des préparations qui se font sur les
pierres. Premièrement l'émeraude: secondement le cristal; tiercement le corail,
en quatrième lieu la pierre judaïque, en cinquième le talc, & finalement la
chaux. Mais comme il y a des observations générales qu'on peut donner pour
toutes les pierres en général, il en faut dire quelque chose, à cause que cela
servira beaucoup à l'Artiste pour faciliter l'intelligence de tout ce que nous
dirons ci-après, non seulement des pierres, mais aussi de tous les autres
minéraux & des métaux mêmes. Ceux qui voudront avoir une très-exacte
connaissance des pierres, il faut qu'ils aient recours au tres docte livre qu'en a
écrit Boetius à Boodt Médecin de l'Empereur Rodolphe second, & il trouvera
son esprit très-satisfait sur toutes sortes de pierres: car nous ne prétendons ici
que de faire l'anatomie de celles que nous avons nommées; parce qu'elles
suffiront pour l'instruction de l'Apothicaire chimique, pour travailler sur
toutes les autres qui ont quelque relation avec elles. Nous disons donc
premièrement, qu'il faut que l'Artiste considère, que comme le corps des
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 336

pierres précieuses ou non précieuses, sont plus fixes & plus durs, que ceux
des animaux & des végétaux, qu'aussi faut-il qu'il entreprenne leur anatomie
d'une toute autre façon, & qu'il se serve de menstruës différents pour les
extraire & pour les dissoudre: & que de plus, ces menstruës n'agiraient pas le
plus souvent sur des corps si fixes, si on ne les calcine auparavant, ou seules
ou mêlées avec le sel ou avec le soufre, afin de pénétrer la compactitude de
leurs corps & de les rendre poreux, afin que les liqueurs dont on se servira
pour l'extraction ou pour la dissolution puissent agir plus facilement & plus
utilement. Or la calcination est une des principales opérations qui se fasse sur
les pierres, soit pour les rendre capables de servir en Médecine, soit aussi
pour les ouvrir & pour les disposer aux plus exactes préparations chimiques.
La calcination dispositive est triple, car elle est simple ignition, comme quand
on fait la chaux commune: il y a secondement l'ignition avec extinction de la
matière dans quelque liqueur, afin de la désunir par cette action réitérée &
ainsi de la réduire en poudre ou en chaux; & la troisième calcination se fait
avec le sel commun, avec le salpêtre ou avec le soufre. La solution suit la
calcination, elle se fait avec plusieurs menstrues différents, selon le plus ou le
moins de fixité qui se trouve dans les corps dissolubles, les principaux qu'on
emploie, sont le vinaigre distillé simple ou alkalisé, l'esprit de vinaigre
térébenthiné & le vinaigre de miel, l'esprit de vitriol, celui de sel & l'huile de
soufre qui a été faire par la campane: mais il y a l'esprit de venus qui surpasse
en activité & en vertu tous les menstrues susdits pour extraire ou pour
dissoudre toutes sortes de pierres calcinées ou non calcinées, nous en
donnerons le procédé dans la section des métaux. En suite de la dissolution
on vient à la coagulation, qui se fait de deux manières, ou en retirant le
menstrue par evaporation ou par distillation, & alors ce qui reste est un sel,
où elle se fait par précipitation, & la poudre qui demeure s'appelle
improprement un magistère. Il y a de plus, l'édulcoration & la purification, qui
se font par les ablutions, par les solutions & par les coagulations plusieurs fois
réitérées: & pour la fin & la dernière opération, il y a la liquation ou la
solution des sels qui ont été tirés des pierres, en une liqueur qu'on appelle
ordinairement l'huile par défaillance, elle se fait en quelque lieu humide sur
quelque table de verre ou de marbre, & la couronne de tout le travail, c'est la
volatilisation de la liqueur ou du sel d'une pierre par le moyen de quelque bon
menstrue cordial, elle ne se peut faire que par la moyen de la digestion & de
la distillation réitérée; car il monte toujours à chacune de ces opérations une
portion du sel avec le menstrue, que si on laisse le menstrue empreint de ce
sel on l'appelle l'élixir de la pierre: mais si on retire le menstrue à une chaleur
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 337

douce & bénigne, ce qui demeure au fonds du vaisseau en forme d'huile


s'appelle l'essence de la pierre. Ainsi par cette gradation d'opérations on
convertit les pierres en sel, en magistère, en liqueur, en élixir & en essence:
mais avant que de finir ces remarques générales, il faut que nous donnions un
procedé general sur toutes sortes de pierres, pour les réduire en sel & en
essence avec moins de travail: ce qui se fera comme nous l'allons dire dans la
suite. Réduisez en poudre impalpable telle sorte de pierre qu'il vous plaira, par
l'une des trois calcinations que nous avons dites, broyez cette poudre très-
subtile sur le porphyre ou sur une écaille de mer avec son poids égal de sel
marin bien desséché, mettez ce mélange dans un creuset que vous couvrirez
de son couvercle qui soit juste & que vous luterez ensemble bien adroitement,
lors que le lut sera sec vous le mettrez dans le fourneau d'un potier au même
temps qu'il commence à donner le feu pour cuire ses vaisseaux, laissez-le là
durant vingt-quatre heures, cela expiré retirez vôtre vaisseau & l'ouvrez;
dissoudez la matière que vous y trouverez avec de l'eau de pluie distillée qui
soit chaude, dans une terrine vernissée, agitez & triturez fortement la matière
avec un pilon de verre ou de bois, versez ce qui sera dissout & trouble dans
une autre terrine qui soit aussi vernissée & continuez ainsi de broyer, d'agiter
& de dissoudre avec de la nouvelle eau chaude, jusques à ce que la chaux de la
pierre demeure indissoluble au fonds, il faut la faire sécher & réitérer le même
travail avec du sel desséché, jusques à ce que tout le corps de la chaux soit
passé en limon gras & collant avec l'eau chaude: lors que le tout sera affaissé,
il faut séparer l'eau claire qui surnage le limon par inclination, mettre toutes
ces eaux dans une cucurbite au sable, donner le feu & en retirer la moitié par
évaporation ou par distillation, puis verser sur la liqueur qui reste dans la
cucurbite de l'huile de tartre par défaillance, goute à goute, tant que cette
liqueur devienne blanche comme du lait, il faut filtrer cette eau blanche, afin
d'en séparer ce qui aura été précipité, & continuer de précipiter & de filtrer,
jusques à ce que l'eau demeure claire. Joignez alors toute la limosité des
terrines, avec celle qui est demeurée dans le filtre & les lavez avec de l'eau de
fontaine tiède, jusques à ce que l'eau en sorte insipide comme on l'y aura
versée, ce qui sera un vrai signe, que toute la matière qui reste sera privée de
toute salure; separez-en l'eau le plus exactement que vous pourrez, puis
mettez cette matière dans une cucurbite & versez dessus du très-bon vinaigre
distillé jusques à l'éminence de quatre doigts, mettez le tout digérer aux
cendres jusques à ce que le vinaigre ait perdu son acidité & qu'il soit devenu
doux, retirez-le alors par inclination & en reversez de l'autre jusques à la
même hauteur & continuez ainsi, tant que le vinaigre distillé ne change plus
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 338

de goût: joignez toutes les extractions & dissolutions, filtrez-les & les
évaporez au sable lentement sans bouillir jusques à sec, & il vous restera le sel
de la pierre de couleur grisâtre, qu'il faut broyer & mettre dans un matras &
verser dessus de l'esprit de vin tartarisé jusques à la hauteur de quatre doigts,
il faut boucher le vaisseau avec un autre matras de rencontre & en tirer la
teinture au bain marie, & lors que l'esprit sera coloré, il le faut séparer & en
remettre de l'autre jusques à ce qu'il ne se colore plus, il faut filtrer toutes les
teintures & en retirer doucement l'esprit à la vapeur du bain, jusques à ce que
l'essence de la pierre demeure au fonds en consistance d'un sirop clair. Voilà
le moyen général de travailler sur les pierres de quelque qualité & vertu qu'elle
soient, & lors que l'Artiste aura fait quelque essence de cette nature, il aura
recours aux Auteurs qui ont traité de ces pierres en particulier, comme aussi
de leurs vertus, & ainsi il sera capable de les appliquer à leurs usages: on peut
seulement ajouter la dose générale de ces nobles remède, qui est depuis une
ou deux goutes jusques à huit ou dix le matin à jeun, dans du bouillon, dans
du vin, dans quelque décoction ou dans quelqu'eau distillée qui soit spécifique
à la maladie & au remède: cela soit dit en passant touchant les pierres en
général, venons maintenant au détail des opérations que nous faisons servir
d'exemple en particulier.

De l'émeraude & de sa préparation chimique.

L'émeraude est une pierre précieuse transparente, qui est très-belle à cause de
sa belle couleur verte, & qui est la plus tendre & la plus cassante de toutes les
autres. Les plus excellentes émeraudes sont les orientales, tant à cause que
leur couleur verte est plus chargée & plus agréable, qu'à cause aussi qu'elles
ont plus de vertu. Les moindres sont celles qui viennent du Pérou & celles
qui se trouvent en Europe. Lors que les fragments de l'émeraude ont été
simplement calcinés par l'ignition & par l'extinction dans de l'eau de suc du
buglosse, & qu'elle est en suite triturée en alkohol sur le porphyre avec la
même eau & séchée, on la peut donner en bol avec de la conserve de fleur de
souci depuis quatre grains jusques à dix, contre toute sorte de flux de ventre
& de flux de sang: mais principalement contre la dysenterie, soit qu'elle
provienne de l'érosion des intestins ou qu'elle ait sa cause de quelque matière
maligne: elle est aussi capable de remédier aux morsures des bêtes
venimeuses, à la peste, aux fièvres pestilentielles & à toutes les autres fièvres
malignes. On attribue encore beaucoup d'autres belles vertus à l'émeraude
entière & sans préparation; mais ce n'est que par l'application extérieure,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 339

comme de la pendre au col, contre le mal caduc: de la lier à la cuisse pour


faciliter l'accouchement; de l'appliquer sur le ventre pour empêcher
l'avortement, de pouvoir arrêter le saignement du nez en la tenant dans la
bouche, comme aussi le flux de sang du ventre & celui des hémorroïdes
appliquée en ceinture sur les reins: on dit aussi qu'elle réjouit les sens
intérieurs & les extérieurs étant portée au doigt qu'elle chasse la peur & les
mauvaises visions. Jusques-là qu'il y a des Auteurs qui rapportent qu'elle se
casse quelquefois, lors que celui qui la porte s'adonne trop abandonnément à
l'acte vénérien. Nous avons bien voulu rapporter tout cela en raccourci, pour
faire connaître ce que l'expérience a peu faire remarquer d'efficace dans les
pierres précieuses, qui ont toutes en celles quelque portion d'un soufre
métallique très-pur, qui leur communique des vertus beaucoup plus étendues
que n'ont les animaux & les végétaux. Or ce soufre n'est que la plus pure
partie du la lumière condensée, qui fait une irradiation continuelle de sa vertu,
sans qu'elle diminue aucunement, à cause de la vertu magnétique de la pierre
qui attire perpétuellement son semblable du plus haut des Cieux. Comme
l'exemple s'en voit encore au saphir oriental, qui est miraculeux contre la
peste, en sorte que si le malade a plusieurs charbons sur le corps, il n'y en aura
pourtant pas un qui suppurera ni qui fera escarre, que celui à l'entour duquel
on aura fait une circonscription avec le saphir en touchant la peau; & si de
plus, l'escarre ne passera jamais les bornes, qu'il semble que la vertu de la
pierre lui a prescrites. Venons à la préparation chimique de l'émeraude pour
en tirer le sel, la teinture & l'élixir ou l'essence.

La préparation chimique de l'émeraude.

Prenez des fragments d'émeraudes les plus verts & les plus nets que vous les
pourrez recouvrer, mettez-les en poudre dans un mortier d'acier & passez-en
la poudre à travers d'un fin linge dans une boite, ce qu'on appelle cicotriner
dans les boutiques; mais il vaut autant les triturer en poudre impalpable, qu'il
faut mettre dans un matras & verser dessus de l'esprit volatil d'urine qui ait
encore du flegme en soi, afin d'en tirer la couleur, cela étant suffisamment
coloré, il le faut retirer & en remettre d'autre jusques à ce qu'il ne se colore
plus, en suite de quoi, il faut filtrer les teintures par le coton, & les mettre
dans une cucurbite, afin d'en retirer l'esprit jusques en consistance d'un
extrait, sur lequel il faut verser du très-bon esprit de vin, fermer le vaisseau de
sa rencontre, lutter & mettre extraire, digérer & circuler à la vapeur du bain,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 340

jusques à ce que l'esprit soit teint d'une haute couleur verte: il faut en suite
retirer la moitié ou les deux tiers de l'esprit à une chaleur fort lente & il
restera un élixir ou une essence d'émeraude, qui est un souverain remède
contre la dysenterie & aussi contre toutes les autres espèces de flux de ventre,
du flux rouge & blanc des femmes, du flux hémorroïdal & contre les
hémorragies. Il n'est pas moins profitable contre toutes les affections du
cerveau & contre les maladies du cœur, & principalement contre la syncope,
les faiblesses & la palpitation; comme aussi contre la mélancolie, la phrenesie
& les hébétations des fonctions des esprits, lors qu'elles sont arrivées en suite
de quelque grande & périlleuse maladie. Car outre le soufre centrique &
lumineux d'où toutes ces belles vertus dérivent: c'est que de plus, il demeure
dans cet élixir une certaine portion du sel volatil de l'urine, qui se joint à ce
soufre par le moyen de l'esprit de vin qui forment ensemble une essence qui
est douée de toutes les propriétés que nous lui avons attribuées: la dose est
depuis deux goutes jusques à dix, dans des liqueurs appropriées aux maladies
de la teste, à celles du cœur & à celles du ventre inférieur.

Du cristal & de sa préparation chimique.

Le cristal est une pierre transparente, qui ressemble proprement à de l'eau


congelée & réduite en glace lucide & diaphane. Si bien que ce que les Grecs
appellent cristal, nous le nommons congelé. Nous ne nous amuserons pas ici
à faire une longue dispute, pour prouver que le cristal n'est pas une simple
eau congelée, puis qu'il suffit de dire pour détruire la fausseté de cette
opinion, que le cristal ne se fond pas: mais qu'il se calcine en chaux & en sel,
par la force de l'esprit duquel il a été coagulé d'une terre très pure & d'un peu
d'eau qui a dissout la terre par la vertu du sel qu'elle charriait avec elle, & qui
avait en soi l'idée & le ferment pétrifiant. Nous ne parlerons pas aussi de la
figure hexagone que le dehors du cristal représente: nous dirons seulement
que la figure circulaire est la plus parfaite de tous, & que l'hexagone en
approche plus prés que pas une autre, & que comme le cristal est une des
substances les plus pures & les plus parfaites, que c'est aussi à cause de cela
qu'elle approche le plus de la figure sphérique ou circulaire. Le cristal se
trouve en Portugal, en l'Ile de Chypre, en Allemagne, en Hongrie & en
Bohême. Le choix que l'Artiste en doit faire n'est pas malaisé, à cause de la
pellucidité de la matière, il faut donc qu'il choisisse celui qui est le plus serré,
le plus pur & le plus transparent. Pour le préparer un peu mieux que
communément, il faut le mettre en poudre grossière & le faire rougir dans un
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 341

creuset au four à vent, & lors qu'il est tout à fait ignifié, il le faut verser dans
de l'eau de raves ou de racines d'arrête boeuf qui soit rendue aigrelette avec
un peu d'esprit de sel, & continuer cette ignition & extinction jusques à trois
ou quatre fois, il faut en suite le broyer sur le porphyre en poudre impalpable
avec la même eau qui a servi à soi extinction, & lors qu'il sera séché il le faut
garder à ses usages, qui sont. Le cristal a la vertu astringente, c'est pourquoi il
est bon contre le flux de ventre & contre la dysenterie, contre la colique,
contre le Colera morbus, contre le flux blanc & rouge des femmes, & contre
les gonorrhées & les chaudepisses. Il augmente le lait aux femmes, & chasse
& dissout le tartre contre nature de toutes les parties du corps: sur tout il
dissout & résout les tophes & les duretés des membres des gouteux: mais son
principal usage est pour chasser les glaires & le sable des reins & de la vessie,
afin d'empêcher la coagulation de la pierre. La dose en est depuis un demi
scrupule jusques à deux, en bol dans de la conserve du fruit de l'églantier ou
dans de l'eau de persil si c'est pour les affections néphrétiques, & ainsi dedans
des autres conserves ou dedans des autres eaux, qui seront appropriées par le
Médecin prudent & expérimenté, selon les maladies auxquelles il le voudra
faire servir.

La préparation chimique du cristal.

Avant que de venir à l'exacte & parfaite préparation de l'élixir & de l'essence
du cristal, il faut que nous fassions précéder une opération instantanée à
l'égard de l'autre, afin que l'Artiste puisse être toujours prêt pour donner du
soulagement à ceux qui en auront besoin & selon l'ordre des Médecins. Pour
cet effet, il faut prendre égales parties des eaux de persil, d'ortie, de raves &
d'arrête bœuf & les acuer avec de l'esprit de vitriol ou avec de l'huile de
soufre faite par la campane, il faut mettre ces eaux dans une bonne terrine
vernissée, & faire rougir dans un creuset au four à vent, autant d'onces de
cristal qu'il y aura de pintes de ces eaux, il faut que le cristal soit seulement
battu grossièrement, & lors qu'il sera bien ignifié, il faut l'éteindre dans les
eaux susdites & recommencer ainsi dix ou douze fois, afin que les eaux
attirent à elles une bonne partie du sel du cristal, cela fait il faut filtrer la
liqueur qui reste & y ajouter deux onces de sucre candi blanc en poudre pour
chaque livre, & ainsi vous aurez un remède tout prêt, pour en donner à ceux
qui sont persécutés des douleurs de la jusques à trois onces dans des
bouillons ou dans de la plante qu'on appelle Virga aurea qui soit faite dans
parties égales de vin blanc & d'eau, & notez qu'il faut que le malade soit dans
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 342

le demi bain lors qu'il avalera le remède, & qu'il ait pris & rendu un lavement
avec de la térébenthine avant que d'y entrer.

Pour faire le sel du cristal.

Il faut faire sécher ce qui reste de l'opération précédente & le broyer en


poudre très-subtile sur le porphyre, puis il faut faire fluer dans un creuset
autant pesant de salpêtre très-pur, & lors qu'il sera tout à fait en flux, il y faut
jeter peu à peu la poudre de cristal qui soit bien sèche & les laisser ainsi
durant cinq heures, cela fait il faut dissoudre ce qui reste dans le creuset avec
de l'eau de pluie distillée pour en ôter le salpêtre qui reste, il faut mettre dans
un matras & verser dessus du très-bon vinaigre distillé qui ait été cohobé trois
sur des orties brulantes, & continuer de dissoudre jusques à ce que le vinaigre
ne tire plus rien, alors il faut filtrer toutes les dissolutions & les évaporer
jusques à sec, & on aura au fonds du vaisseau un sel grisâtre, qu'il faut
dissoudre de nouveau avec le même menstrue, filtrer & évaporer, afin de le
purifier, on le gardera sec comme un sel, ou on le fera résoudre à la cave en
liqueur, qui sera ce qu'on appelle improprement huile de cristal: la dose du sel
est depuis quatre grains jusques à seize dans les liqueurs appropriées & avec
les précautions requises, & la dose de la liqueur est un peu plus forte, à cause
de l'humidité que le sel a tiré à soi, qui la réduit en liqueur. Il faut avoir
recours à ce que nous avons dit des vertus du cristal préparé, pour savoir
celles du sel & de sa liqueur, avec cette remarque pourtant, qu'ils servent
principalement contre les maladies podagriques & spécifiquement contre
celles des reins & de la vessie.

Comment il faut faire l'élixir ou l'essence de cristal.

Prenez du plus pur cristal de roche, mettez-le en poudre grossière & en


emplissez en creuset que vous placerez au four à vent & le ferez bien rougir,
ayez une terrine vernissée qui soit demie pleine de très-bon vinaigre, &
réitérez cette ignition & cette extinction jusques à sept fois ou ce qui est
encore mieux, jusques à ce que le cristal s'en aille de soi-même en chaux
comme du sable, alors il faut sécher cette chaux & la mêlerez avec poids égal
de fleurs de soufre & les calciner ensemble dans un creuset jusques à ce que
tout le soufre soit consommé, il faut faire la même calcination trois, puis
mêlerez ce qui restera dans le creuset avec le double de son poids de très-fin
salpêtre qu'il faudra faire fluer dans un très-bon & très-fort creuset & les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 343

calciner ainsi ensemble durant l'espace de douze heures: mais il faut avoir
égard au creuset, de crainte qu'il ne vienne à fendre ou à percer, afin d'en
substituer un autre aussitôt: c'est pourquoi, il faudra en avoir un tout prêt &
tout recuit, qui soit chaud sous la grille four à vent, afin qu'il soit prêt d'être
mis au feu violent sans aucune risque. Lors que le temps est passé & que la
calcination est achevée, il faut broyer la matière qui reste sur le porphyre,
quatre onces à la fois & y ajouter peu à peu du très-bon vinaigre distillé
jusques à dix onces & continuer ainsi, jusques à ce que vous ayez une livre de
matière qui soit broyée, il faut mettre le tout dans un matras assez ample &
verser encore par dessus huit livres de nouveau vinaigre distillé qui soit pur &
fort, il faut boucher le vaisseau avec un matras de rencontre, de la chaux vive
& du blanc d'œuf battu, puis le mettre digérer au bain marie durant deux
jours naturels à une chaleur modérée, & cela expiré on trouvera le vinaigre
coloré d'un rouge de sang: cela étant ainsi, il faut ouvrir les vaisseaux & filtrer
la liqueur, la mettre dans une cucurbite au bain marie & en retirer toute
l'humidité jusques à sec; il faut tirer la matière & la mettre sur une table de
verre à cave ou en quelqu'autre lieu humide, afin de la faire résoudre en
liqueur rouge, qu'il faudra recevoir dans une écuelle de verre, & avoir soin de
regarder souvent si les goutes qui tombent sont encore rouges, à cause qu'il
n'y a que celles qui sont de cette couleur qui possèdent l'essence du cristal: car
lorsqu'elles changent de couleur, c'est un signe manifeste, que c'est le sel fixe
du salpêtre qui se résout, c'est pourquoi on gardera la première liqueur à part
sans se soucier de la dernière. Il faut laisser affaisser la liqueur rouge durant
quelques jours & retirer par inclination le pur de l'impur, qu'il faut garder
dans une fiole forte; & lors qu'on s'en voudra servir, il en faut prendre une
once & la mêlerez avec une autre once de bon vin blanc dans une fiole & les
agiter ensemble, puis les laisser reposer durant vingt-quatre heures, & il se
fera encore une nouvelle défécation, il faut verser ce qui sera clair & rouge
sans le troubler dans trois livres de vin blanc, auquel cette liqueur se joindra
sans aucune séparation d'impureté; il faut donner de ce mélange tous les jours
trois fois à ceux qui sont tourmentés de la pierre, de la gravelle ou de la
néphrétique, & à ceux aussi qui ont déjà quelque disposition aux goutes & qui
sentent quelqu'inhabilité dans les membres: mais principalement à ceux qui
ont des tophes & des duretés, à cause du tartre qui s'est coagulé vers les
extrémités. La prise ou la dose est d'un verre de quatre ou cinq onces, la
première doit être prise le matin à jeun, la seconde à trois ou quatre heures
aptes midi, & la troisième, lors que le patient sera prêt de se mettre au lit. Il
en faut continuer l'usage durant le temps du mois philosophique, qui est de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 344

quarante jours pour la guérison entière, que s'il arrivait durant cet intervalle
que le ventre fut paresseux, il ne se faut servir d'aucun purgatif, il suffira que
le malade prenne alternativement de deux jours en deux jours un simple
lavement d'urine toute nouvelle rendue sans aucun autre addition, & l'autre
jour un scrupule de la liqueur du sel de tarte de Sennert dans un bouillon de
veau & de volaille, qui soit altéré avec la racine de persil & avec celle de
scorzonere. Mais si quelqu'un veut prendre de ce vin essensifié seulement par
précaution, il suffira d'en prendre seulement un verre le matin à jeun durant
quinze jours deux fois par an; savoir huit jours avant les deux Équinoxes de
Mars & de Septembre & en finir l'usage huit jours après, & ceux qui le feront
ne seront pas privés du succès de leur espérance.

Du corail & de sa préparation chimique.

Nous mettons le corail & sa préparation au rang de celle des pierres, tant à
cause de l'analogie de sa substance pierreuse, qu'à cause aussi que les
opérations qui se font sur le corail ont beaucoup de rapport avec celles qui se
font sur les pierres, soit à raison du travail, soit aussi à raison des menstrues
que les Artistes emploient pour le dissoudre & pour l'extraire. Le travail que
nous enseignerons sur le corail, servira d'exemple pour les perles, pour toutes
les pierres des animaux & pour les coquillages: car ce serait un chagrin de
répéter tant de fois une même chose, vue que le travail & les menstrues qu'on
emploiera que le corail, servent aussi sur tous ces autres corps. Nous ne nous
amuserons pas ici à faire des vaines disputes sur le sentiment des anciens &
des modernes sur la génération du corail, pour savoir s'il a été bois ou d'une
tige tendre avant que d'être hors de rien à nôtre intention, il suffira seulement
que nous disions à peu prés ce que c'est, que nous en donnions les
différences, & que nous enseignons le choix, mais principalement la belle
façon de le réduire en bons remède. Le corail n'est rien autre chose qu'un
arbrisseau pierreux, qui se trouve attaché à des pierres au fonds de la mer. Il y
a plusieurs différences de corail, à cause de la diversité des couleurs, & aussi à
cause du plus ou du moins de compactitude & de dureté; mais sans insister là
dessus, nous ne prétendons parler ici que du corail rouge, qui sont serré,
compact, sec & dur, haut en couleur & qui soit pur & net; comme de celui
qui a le plus de vertu & qui possède en soi comme en raccourci tout ce que
toutes les autres sortes de corail peuvent avait en elles d'efficace & de
propriétés essentielles. Mais quelqu'un pourrait demander, pourquoi le rouge
se préfère à tous les autres; la réponse n'est pas difficile, puis que cette
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 345

rougeur est un signe extérieur de la vertu intérieure du soufre minéral, qui est
un des principes du corail, & qui est celui qui lui fournit le principal de ses
vertus, à cause qu'il est de la nature solaire; & c'est aussi ce qui est la cause
que les Artistes ont de tout temps recherché avec une grande diligence & avec
beaucoup d'étude & de soin le moyen de tirer la teinture véritable du corail,
parce que c'est un des principaux remède de la Médecine chimique: car s'il y a
quelqu'un qui pense être capable de rendre les raisons de cette rougeur par les
premières & les secondes qualités des choses, assurément qu'il s'y trouvera
trompé, puis qu'on ne peut avoir recours pour cela qu'à la volonté du
Créateur, qui a orné les choses de telles couleurs qu'il lui a plu, & qui les a si
sagement plantées dans leurs séminaires, que leur archée intérieur ou leur
esprit architectonique naturel & inné ne peut aucunement s'en dévoyer ni les
changer que par un erreur, ou par l'inaptitude de la matière, qui sont
ordinairement la cause des monstres qu'on attribue à grand tort à quelque
erreur de la nature. La préparation chimique du corail. Comme le corail est
rempli de beaucoup de belles & nobles vertus, aussi les Artistes ont-ils
cherché de tout temps, les moyens possibles de l'ouvrir avec une grande
diversité de menstrues, afin de tacher de tirer du centre de ce mixte les beaux
remède que la nature y a logés. Je peux mêmes lequel ont ait essayé tant de
différentes liqueurs végétables ou minérales; & pour prouver cette vérité, j'en
dirai seulement les principales, qui sont toutes les sortes de vinaigres distillés,
les sucs de berberis, de citron, de coings, d'oranges, l'esprit de rosée & celui
de miel, l'esprit acide de la térébenthine, la liqueur du bois de bouleau, les
esprits des bois de gayac, de buis, de genièvre, des sommités de l'aulne, du
sorbier sauvage; ceux du tartre, du sel, du vitriol & du soufre, l'eau tempérée
ou l'esprit de vin acué de ces sels, le propre esprit ardent ses coraux, leur
vinaigre ou leur esprit acide, & enfin l'esprit & le flegme de saturne: mais sur
tout, celui qui est le plus agissant & le plus efficace qui est l'esprit de venus,
duquel nous avons déjà parlé ailleurs, & dont nous donnerons la description
en la section des métaux. J'ai voulu faire connaître la différence de tous ces
menstrues, afin de faire mieux concevoir combien de différentes opérations
on a commencé & fini sur le corail, & qu'ainsi lors que l'Apothicaire chimique
cherchera dans quelques-uns des Auteurs qui en ont traité, & qu'il trouvera
une si grande différence, il ne saura à quel parti se ranger parmi une si grande
diversité: c'est pourquoi, afin de lui servir de guide & de le conduire comme
par le fil de l'expérience que nous en avons faite, nous donnerons les
exemples, comment il faut bien faire les sel de corail & le faux magistère,
après comment l'Artiste fera le vrai magistère qui doit être dissoluble: pour le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 346

troisième, nous donnerons le moyen d'en extraire la teinture, & pour le


dernier comment il en fera le véritable sirop. Et afin qu'il ait une ample &
véritable idée des vertus du corail & qu'il la puisse attribuer à l'un de ces
quatre remède, selon leur corporéité ou leur spiritualité & selon leur dose,
nous avons jugé nécessaire de faire précéder les vertus générales &
particulières, que les anciens & les modernes ont attribués au corail, qui sont
telles. Les vertus générales du corail sont d'être astringent, de rafraîchir & de
dessécher, de fortifier le cœur, le ventricule & le foie & de purifier la masse du
sang. Ce qui fait qu'il est bon contre la peste contre les venins & contre les
fièvres malignes. Il réjouit les sens intérieurs, comme aussi les extérieurs, il
arrête toute sorte de flux, du ventre, de la matrice & de la verge. Paracelse dit
que le corail qui est haut en couleur & luisant étant porté en amulette, garantit
de l'épouvantement du sortilège, de l'enchantement, du poison, de l'épilepsie,
de la mélancolie, des insultes des démons & du foudre. Comment il faut bien
faire le sel de corail. Il faut que l'Artiste prenne autant qu'il voudra de corail
rouge bien choisi, qui soit sec, dur & d'un rouge haut en couleur, qu'il le
mette en poudre grossière au mortier de bronze qui soir bien net & le pilon
aussi, qu'il en mette quatre onces dans un matras & qu'il verse dessus peu à
peu du vinaigre distillé qui soit très-pur & très-fort; j'ai dit peu à peu, parce
que s'il en versait trop à la fois, il serait aussitôt une ébullition subite par
l'action du dissolvant sur le corps dissolution: c'est pourquoi, il faut qu'il
agisse avec prudence & avec patience, jusques à ce que la violence de l'action
de l'esprit soit passée, alors il peut poursuivre de verser tout à la fois du
vinaigre distillé sur le corail, jusques à l'éminence de quatre doigts, il faut
placer le matras aux cendres ou au sable & le remuer souvent, jusques à ce
que le vinaigre n'agisse plus ou que le même vinaigre soit devenu tout à fait
insipide; ce qui témoigne évidemment alors que toute son acidité s'est perdue
par l'action qu'elle a faite sur la substance du corail: il faut après cela retirer
cet esprit empreint & chargé du corail par inclination, & y en remettre du
nouveau pour extraire, & continuer ainsi de digérer, d'extraire & de retirer,
jusques à ce que toute la substance dissoluble du corail soit achevée. Il faut en
suite filtrer toutes les dissolutions à froid, à cause que si on faisait la filtration
lors que la dissolution est encore chaude; la chaleur ferait pénétrer des petits
corpuscules terrestres au travers du filtre, qui empêcheraient la pureté & la
dissolubilité du sel: il faut mettre toutes les dissolutions filtrées dans une
cucurbite au sable & retirer l'humidité à une chaleur modérée, jusques à ce
qu'il se fasse un bord blanc à l'entour du vaisseau, alors il faut cesser le feu, à
cause que c'est un signe que la liqueur est par trop chargée, il ne faut pas
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 347

toucher au vaisseau que tout ne soit refroidi, parce que cela empêcherait que
le sel ne fasse une espèce de cristallisation, qui le rend de plus facile
dissolution & plus agréable à la vue, il en faut séparer par inclination la
liqueur qui reste, afin de continuer l'évaporation dans une écuelle jusques à
sec, mais ce dernier sel ne sera jamais si beau ni si agréable que le premier.
Mais on pourrait dire que l'évaporation du menstrue se ferait plus
promptement dans des écuelles ou dans une terrine que dans une cucurbite
couverte de son chapiteau, je l'avoue mais elle ne se ferait pas si nettement:
car il serait impossible que l'Artiste peut empêcher que ce sel ne fut gâté par
la poudre du charbon qu'il manie continuellement dans son laboratoire: or il
faut que l'Apothicaire chimique s'étudie à la netteté: il y a pourtant encore une
autre raison philosophique chimique, qui le doit obliger à retirer le menstrue
dans une cucurbite couverte de son chapiteau: qui est premièrement, qu'il
connaîtra par ce moyen que l'esprit du vinaigre est tout à fait changé, & que
ce qui distille est insipide comme de l'eau de pluie: de plus, c'est que cette eau
qu'il retirera n'est pas inutile, puis qu'elle est beaucoup meilleure que
beaucoup d'autres eaux distillées pour en faire des juleps dans les fièvres
ardentes: car il y a dans cette eau un esprit imperceptible au goût qui est très
subtil & qui est capable de faire beaucoup de bien aux malades: secondement,
c'est que le sel de corail en sera plus beau & plus pur, mais il en sera mêmes
meilleur, parce que par cette lente distillation, il se subtilise de plus en plus, ce
qui fait qu'il en est plus capable de produire son efficace & sa vertu. Il faut ici
répondre une difficulté qui est de très-haute importance, qui est, que presque
tous les Auteurs qui ont traité de la pratique de la Chimie veulent, qu'après
que le sel de corail & tous les autres qui ont été faits avec le vinaigre distillé,
soient édulcorés par diverses dissolutions & évaporations avec de l'eau de
pluie distillée, parce qu'il semble qu'ils appréhendent que l'acidité qui reste
dans ces sels ne soit nuisible aux malades. Or il faut avouer qu'ils ont grand
tort: car ce sel qu'ils prétendent ôter est absolument nécessaire; & je dis
mêmes que s'il se pouvait ôter par ce moyen qu'ils enseignent, que ce qui
demeurerait serait absolument inutile pour ne point dire nuisible. Car comme
le vinaigre n'est rien autre chose qu'un vin fixé par la prédomination du sel
tartareux acide sur l'esprit volatil sulfuré du vin, il faut reconnaître que ce
n'est rien autre chose qu'un tartre liquide, qui est encore enveloppé de
beaucoup d'impuretés: mais lors que le vinaigre est distillé, ce n'est plus qu'un
tartre liquide plus épuré & plus subtilisé, qui ne peut être mauvais de soi non
plus que la crème de tartre qu'à cause de son flegme: or lorsque cet esprit a
dissout le corail & que l'Artiste retire ce flegme, le tartre subtil du vin fixé
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 348

s'arrête avec le corps du corail & forme ce qu'on appelle sel de corail, qui n'a
de la vertu qu'à cause de l'union de ce tartre volatilisé qui charrie le corail
jusques dans les dernières digestions de nôtre corps, & qui chasse par la
transpiration sensible & insensible & par les urines tout ce qui est mauvais &
contre nature dans la masse du sang. Mais pour une preuve plus évidente, il
faut que nous fassions, comme toucher au doigt cette vérité, lorsque nous
parlerons tout présentement du faux magistère de corail.

Comment il faut faire le faux magistère de corail.

Pour faire ce magistère, il faut dissoudre le corail dans le vinaigre distillé, de la


même manière que nous l'avons dit pour le sel, & filtrer la dissolution, dont il
faut retirer les deux tiers du menstrue par la distillation, & lorsque les
vaisseaux sont refroidis, il faut mettre la liqueur qui reste dans une écuelle de
verre ou de faïence & verser dessus goute à goute du sel de tartre résout,
qu'on appelle improprement huile par défaillance; & vous verrez qu'il se fera
un caillé blanc, qui n'est tien autre chose que la recorporification du corps
terrestre & pierreux du corail, qui se sépare de son dissolvant, qui est ce sel
du vinaigre qui est acide: or tous les sels lixiviaux qui sont faits par calcination
tuent les acides, ce qui fait que les dissolvants quittent le corps qu'ils avaient
dissout, & qu'ainsi ce corps est recorporifié & précipité en bas, n'ayant plus ce
sel subtil qui le rendait visible dans la liqueur; il faut en suite de cela verser ce
qui surnage cette matière blanche & verser de l'eau nette dessus, afin de
l'édulcorer & continuer ainsi, jusques à ce que l'eau en sorte insipide, comme
on l'y aura versée: il faut faire sécher lentement ce corps blanc & on aura ce
qu'on prétend être le magistère de corail & qui n'est néanmoins en effet,
qu'une terre fixe & astringente, qui vaut beaucoup moins que le corail préparé
ou mis purement & simplement en poudre subtile. Car ceux qui diront que ce
faux magistère est utile aux flux de ventre & qu'il fortifie l'estomac relâché, &
que par conséquent, il ne doit pas être proscrit hors du commerce des
remède. Nous répondons à cela, qu'il faut considérer la cause efficiente des
flux de ventre & du relâchement de l'estomac, qui est ordinairement une
sérosité acre, acide & maligne qui fait une colliquation mauvaise, non
seulement des aliments, mais aussi de la substance mêmes des parties: or le
corail en poudre sera plus capable de remédier à cela que le prétendu
magistère, parce que cet acide contre nature agira dessus & le détruira,
comme on voit par expérience que le corail adoucit le vinaigre, & qu'ainsi la
cause étant ôtée l'effet cessera. Mais il vaut beaucoup mieux se servir du sel
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 349

de corail par tout où on aura besoin de remède, parce qu'outre qu'il corrigera
cet acide malin: c'est que de plus, il évacuera par les sueurs & par les urines les
choses qui ont été altérées & fondues, & par conséquent l'effet que le
Médecin désire ne manquera jamais de suivre. Mais ce prétendu magistère ne
peut aucunement servir en ce rencontre, contre, parce qu'il est fixe & que le
vinaigre distillé, ni mêmes les esprits corrosifs n'agissent aucunement dessus,
ce qui fait connaître qu'il n'est pas capable de tuer ni de changer l'acide contre
nature qui cause les flux de ventre & le relâchement de l'estomac, c'est
pourquoi il est tout à fait inutile en la Médecine. Or on me dira peut-être
qu'on le peut aussi précipiter avec l'esprit de vitriol, avec son huile, avec celle
de soufre ou avec l'esprit de sel & qu'il en sera meilleur, & c'est encore ce que
nous nions, parce que s'il y avait quelque chose de bon à espérer de ces
magistères, ce serait de celui qu'on précipite avec la liqueur du sel de tartre,
plutôt que de celui qu'on précipiterait avec ces esprits, parce qu'il serait
encore beaucoup plus fixe que l'autre & par conséquent moins capable d'agir.
Mais il ne faut pas parler de cela davantage, puis que Paracelse dit au sixième
livre des Archidoxes, qu'il faut que le magistère pénètre tout nôtre corps
presque en un instant, par la subtilité de ses parties: ce qui fait voir
manifestement qu'il faut que ce soit toute autre chose que ces terres fixes, qui
ne sont capables d'aucune action & encore moins de pénétration, à cause
qu'elles sont privées de tout sel & de tout esprit, de l'activité desquels
dépendent toutes les actions & toutes les puissances: c'est assez sur ce sujet, il
faut passer à la vraie façon de faire un magistère qui ne démente pas son
nom, c'est à dire que ce soit en maitre remède ou un remède de maitre.

Comment il faut faire le vrai magistère de corail.

Nous ne nous servirons pas en cette opération d'un simple vinaigre distillé
non plus que du coup de quelque sel, pour ouvrir & pour pénétrer le corps
du corail sans diminution de ses puissances & de ses facultés séminales: au
contraire, nous les conserverons & les augmenterons plutôt par le moyen
d'un esprit volatil, pénétrant, actif & qui n'agit point comme les corrosifs, qui
font bien la dissolution des matières, mais qui en changent & qui en tuent les
vertus. Ce sera de cet admirable esprit de venus que nous prendrons pour
faire un vrai magistère pénétrant & dissoluble: car ce véritable vinaigre
philosophique réduira le corail comme dans son premier être ou en suc
spermatique, sans que néanmoins il altère en rien la bonté de son soufre
principiel; parce qu'on retire ce noble dissolvant avec le même goût, la même
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 350

vertu & la même puissance dissolutive qu'il avait auparavant son action sur le
corail, & qu'il peut être encore employé à une pareille opération ou à
quelqu'autre que ce soit, ce qui n'est pas un des moindres mystères de la
nature & de l'Art, dont nous avons l'obligation à cet admirable Médecin
Allemand Monsieur Zvvelfer qui vit encore, qui nous a ouvert ce beau secret
& qui nous a de plus enseigné le moyen comment il s'en fallait servir. Pour
parvenir à bien faire le magistère, il faut choisir quatre onces du plus beau
corail rouge qui se pourra trouver & le mettre en poudre, qu'il faut mettre
dans un ample matras, & verser dessus peu à peu crainte de l'ébullition
violente, vingt onces d'esprit de Venus bien rectifié, & lors que toute l'action
est cessée, il faut mettre le matras en digestion au bain vaporeux l'espace d'un
jour naturel; cela expiré, il faut filtrer toute la liqueur, & vous trouverez que
tout le corail est dissout, & que ce qui reste dans le filtre n'est rien autre chose
qu'une terre grasse & limoneuse, qui sont les impuretés & les fèces du corail;
il faut mettre ce qui est filtré dans une cucurbite au bain marie, la couvrir de
son chapiteau & retirer vôtre esprit à une chaleur tellement proportionnée,
que les goutes se suivent l'une après l'autre, & continuer ainsi jusques à ce que
la matière demeure au fonds du vaisseau comme demie sèche, il faut alors
cesser le feu, mettre l'esprit dans une fiole, car il est aussi bon qu'auparavant.
En suite de cela, il faut laver ce qui est resté dans le filtre dans huit onces
d'eau de scorzonere d'Espagne, mêlée avec autant de la seconde eau de
cannelle, car il y a encore quelque chose du magistère qui se dissoudra dans
ces eaux, filtrez-les & y dissoudez aussi la substance qui est demeurée dans la
cucurbite, que si cette quantité d'eau ne suffisait pas, vous en prendrez encore
une demie livre afin d'achever la dissolution qu'il faut filtrations dans une
cucurbite, que vous couvrirez & mettrez au bain marie, & retirerez toutes les
eaux jusques à sec; ainsi vous aurez une eau cordiale & céphalique, qui sera
excellente conte l'épilepsie & contre les convulsions des petits & des grands;
& vous aurez au fonds de vôtre vaisseau un vrai magistère, qui se dissout
subitement dans la bouche & dans toutes sortes de liqueurs, & qui a des
vertus presque innombrables. La dose en est depuis cinq grains jusques à
vingt, dans des bouillons, dans du vin ou dans de l'eau qu'on en a retirée.
C'est un des plus souverains cordiaux, & un spécifique contre la mélancolie &
contre la manie; c'est aussi un excellent antiscorbutique, parce qu'il purifie
toute la masse du sang, par tous les émonctoires naturels, & presque
insensiblement; enfin c'est un vrai préservatif contre les maladies malignes,
parce qu'il fortifie si merveilleusement le ventricule, qu'il en empêche le
séminaire: & comme la vérole ne provient & n'a son siège que dans la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 351

corruption du sang, qui infecte en suite toutes les parties, à cause du venin
que les sérosités charrient avec cet aliment universel, aussi n'y a-t-il rien qui la
retarde & qui l'empêche mieux que cet admirable magistère, à cause qu'il
corrige & qu'il évacue sensiblement ou insensiblement tout ce qui fomente &
qui entretient la corruption de la masse du sang.

De la teinture du corail.

Il n'y a rien de si commun dans la bouche des Artistes chimiques & dans leurs
esprits que la teinture de corail, il n'y a pas un de ceux qui s'en sont mêlés, qui
ne se soit vanté d'en avoir le plus assuré procédé, & qui n'ait dit en avoir fait
des miracles: mais il y a une grande différence entre les paroles & les effets:
car il est aisé de parler, mais il est très-malaisé de prouver cette vérité par les
effets. Or comme tous les Auteurs, & principalement Paracelse, attribuent des
vertus extraordinaires à ce remède, aussi est-il raisonnable de ne se point
laisser surprendre par ceux qui se vantent de la savoir faire, & qui néanmoins
disent que cela leur est particulier, & que c'est un secret qu'ils se réservent,
sans vouloir s'ouvrir en aucune manière sur la façon de l'extraction, & encore
moins sur la matière dont ils tirent le menstrue, dont ils se servent pour
l'extraction de cette teinture. Véritablement le doute de leur capacité n'est pas
sans fondement, car ceux qui se vantent de savoir faire cette teinture, ne
savent pas quelquefois ce que c'est que teinture, & ce que c'est que menstrue:
or il faut que ceux qui s'en voudront mêler, sachent que la plupart de ces
teintures prétendues ne sont que des dissolutions du corps du corail, s'il est
entier & sans calcination préalable; ou que ce n'est que l'exaltation & la
rubification du menstrue qu'on emploie sur les coraux calcinés par une
simple réverbération, ou avec l'addition de quelques sels; car les sels calcinés
& réverbérés se communiquent aux liqueurs qu'on emploie pour l'extraction,
& ainsi exaltent & rougissent le sel volatil du menstrue, ce qui trompe la
plupart de ceux qui ont cru jusques ici avoir fait la vraie teinture du corail:
mais la vérité se découvre de ceux qui ont cru jusques ici avoir fait la vraie
teinture du corail: mais la vérité se découvre par la précipitation ou par
l'évaporation, parce que par ces deux actions on découvre le sel ou le corps
du corail, qui était épars invisiblement dans le menstrue. Or il faut que la
teinture du corail soit exempte de toutes ces impositions, il faut qu'elle soit
pure & simple, sans être chargée d'aucun corps. parce que les soufres internes
des choses ont une grande irradiation de vertu, mais à peine sont-ils
compréhensibles par leur corporéité Il faut de plus que les menstrues
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 352

premiers ou seconds qu'on emploie, ne puissent acquérir d'eux-mêmes


aucune couleur, quoi qu'on les tienne longtemps en digestion sans aucune
addition. Alors que l'Artiste sera assuré de tout cela & qu'il tirera par ce
moyen de la teinture du corail, il sera très-assuré qu'elle sera vraie & qu'elle
aura les effets que les Auteurs lui attribuent. Je n'en peux pas donner une
description plus philosophique ni meilleure que celle qui suit.

Procédé véritable de la teinture de corail.

Pour arriver à la perfection d'un si noble médicament, il faut employer du


temps & des matières, & si de plus, il ne faut pas que ce soit un apprenti en
Chimie qui se mêle d'en venir à bout du premier coup; car il faut être capable
de distiller, de digérer, de cohober, de rectifier & d'extraire, & tout cela avec
jugement & proportion. C'est pourquoi nous commencerons par la
préparation des menstrues nécessaires pour la première & pour la seconde
extraction, & il faut que l'Artiste chimique considère bien ces deux menstrues,
car ils ne sont pas sans mystère.

Le premier menstrue.

Prenez quatre livres de tartre de Montpellier qui soit nettoyé & purifié,
comme nous l'avons dit en la préparation du tartre, qu'il faut mettre en
poudre subtile & le mêler exactement avec une livre de vitriol verdâtre, qui
soit de la nature martiale, il faut mettre ce mélange dans un bon matras assez
ample & verser dessus trois livres de flegme de vitriol qui soit empreint de
son esprit sulfuré volatil, cela fait il faut boucher le vaisseau avec un matras de
rencontre & le luter exactement & le mettre en digestion à la vapeur du bain
dans de la paille coupée durant l'espace de sept jours naturels à une chaleur
moyenne. Cela achevé il faut avoir une cucurbite qui soit lutée jusques à
moitié d'un bon lut qui puisse résister au feu & qui soit bien séché, laquelle il
faut accommoder au four de réverbère & laisser quatre registres aux coins du
fourneau pour gouverner le feu, versez ce qui a été digéré dans cette
cucurbite, couvrez-là aussi-tôt de son chapiteau, que vous luterez comme il
faut, & y adapterez un récipient sont les jointures soient aussi lutées, donnez
alors le feu par degrés doucement & modérément jusques à ce que les goutes
commencent à se suivre, alors entretenez le feu dans cette médiocrité, jusques
à ce que les goutes cessent tout à fait, lors que cela ainsi augmentez le feu de
plus en plus, jusques à ce que toutes les vapeurs soient passées & que le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 353

chapiteau s'éclaircisse de soi-mêmes, cessez alors le feu & laissez refroidir le


tout. Séparez de la liqueur, distillée l'huile de tartre par la filtration & rectifiez
l'esprit aux cendres jusque à sec, & ainsi vous aurez le premier menstrue pour
extraire les coraux sans aucune préalable calcination. Mais avant que de passer
plus avant, il faut que nous avertissions l'Artiste qu'il ne perde pas ce qui reste
au fonds de la cucurbite après la première distillation: au contraire, il faut qu'il
le dissoude dans de l'eau de pluie distillée, qu'il le filtre & qu'il l'évapore
lentement jusques à sec & il aura un tartre vitriolé, qui n'est pas à mépriser:
car c'est un grand désopilatif pour toutes les obstructions du bas ventre: la
dose est depuis six grains jusques à un scrupule, dans des bouillons, dans du
vin blanc ou dans quelque décoction de scolopendre & des racines de
chicorée & de persil.

Le second menstrue.

On appelle ordinairement ce menstrue Aqua temperata, l'eau tempérée, &


aussi l'esprit de sel doux ou dulcifié: car il se fait de parties égales d'esprit de
vin alkoholisé très-pur & d'esprit de sel très-bien déflegmé, qu'il faut mêler
ensemble peu à peu, puis les distiller ensemble & les faire passer par le bec de
l'alambic aux cendres quatre ou cinq fois, ou ce qui est mieux, jusques à ce
qu'ils soient inséparablement joins & unis ensemble par la distillation réitérée:
lors que cela sera fait ainsi, vous aurez un très-bon remède préservatif &
curatif de la peste & de toutes les maladies contagieuses, parce qu'il empêche
toute corruption & qu'il conserve les parties naturelles dans la vigueur & dans
l'égalité nécessaire: c'est aussi le menstrue qui servira pour recevoir en soi le
soufre interne du corail, que e premier menstrue cachait encore sous l'ombre
du corps.

Comment on fera la teinture du corail.

Prenez autant du plus beau & du plus rouge corail que vous pourrez
recouvrer & le mettez très-nettement en poudre très-subtile, que vous
mettrez dans un matras & verserez dessus du premier menstrue environ une
once ou deux à la fois, que vous agiterez subitement, puis recommencerez de
verser & d'agiter, jusques à ce que vous ayez mis du menstrue sur la matière
jusques à l'éminence de quatre pouces, bouchez le vaisseau de sa rencontre &
le mettez en digestion au bain vaporeux dans de la paille coupée durant
l'espace de trois semaines à une chaleur un peu plus que tiède, après cela
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 354

ouvrés les vaisseaux, retirez la teinture rouge par inclination & la gardez dans
une fiole, puis reversez du nouveau menstrue sur le corps du corail qui reste
& continuez la digestion & l'extraction, jusques à ce que le menstrue ne se
colore plus: joignez alors toutes les teintures & les filtrez, mettez les dans une
cucurbite au sable & en retirez la liqueur jusques à sec à une chaleur modérée,
& vous trouverez au fonds du vaisseau une poudre rouge, qui cache dans son
centre le soufre interne du corail, qui est celui qui constitue sa couleur & sa
vertu. mettez cette poudre dans un vaisseau circulatoire, qu'on appelle un
pélican, & versez dessus du second menstrue qu'on appelle eau tempérée
jusques à la hauteur de six doigts, lutez exactement l'orifice supérieur du
vaisseau, après l'avoir bouché avec un bouton de verre, placez-le dans le bain
& le tenez en digestion durant l'espace du mois philosophique, & ce menstrue
doux & agréable tirera lentement à soi ce soufre admirable & se chargera
d'une couleur très-agréable. Cela fait il faut cesser le feu, ouvrir le vaisseau &
filtrer la teinture pour en séparer la féculence qui se trouve au fonds du
pélican, mettez la filtration dans une cucurbite & en retirez les deux tiers ou la
moitié du menstrue, & gardez précieusement ce qui reste, comme un des
principaux remède de la boutique spagyrique. Que l'Artiste ne présume pas
d'abréger le temps de quarante jours, quoi qu'il voie que le menstrue soit
coloré: car il faut que la circulation fasse l'extraction, l'exaltation & l'union, ce
qui ne se peut faire en moins de temps: car il faut que l'Apothicaire chimique
qui désire de réussir en ses opérations suive la nature, qui ne fait rien que
lentement & qu'il se souvienne de ce que dit nôtre grand Maitre Paracelse,
que omnis praecipitatio à diabolo, & qu'il aura toujours assez tôt fait, lors qu'il
aura bien fait. Mais avant que nous donnions la dose & les vertus ce cette
teinture, il faut que nous prévenions les esprits, qu'elle n'est pas seulement
bonne par opinion, mais qu'elle l'est en effet. Pour cet effet, il faut faire une
réflexion judicieuse sur la matière & sur les menstrues. Or il n'y a personne
qui ne reconnaisse que le corail a beaucoup de belles vertus, si bien que les
anciens & les modernes ont reconnu tous unanimement que cette vertu
résidait en sa rougeur & ont tous désiré de la pouvoir extraire avec quelque
liqueur qui fut analogue à nôtre nature. C'est ici que cela se voit; car ce que
nous avons employé pour la distillation du premier menstrue est bon de soi
chacun à part: mais il s'en fait de plus une union mystique & philosophique,
par la distillation & par la digestion qui l'a précédée, si bien que le vitriol a été
modère & adouci par le tartre, par leur action & réaction de l'un sur l'autre, &
ainsi de la mariage, il en résulte un esprit qui est ami de la nature & qui n'a
rien de corrosif, c'est pourquoi on ne doit point appréhender qu'il ait altéré
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 355

les principes séminaux du corail: au contraire, il les a seulement dégagés du


commerce de la matière qui les tenait emprisonnés, & les a plutôt
perfectionnés qu'il ne les a avilis. Pour ce qui est du second menstrue, je crois
qu'il n'y a personne qui ose rien dire à l'encontre, puis que l'esprit de vin &
celui de sel, sont deux vrais baumes conservatifs, non seulement des corps
vivants, mais aussi des corps morts lors qu'ils sont encore séparés: mais qui
est-ce qui n'admirera pas les admirables ressorts de la nature & de l'Art, qui
sont capables de faire l'union du plus subtil & du plus volatil de tous les
esprits avec un des plus fixes, & d'en faire un esprit neutre, qui ne tient plus
du goût ni d'aucune des qualités d'aucun des deux en particulier. Si bien que
je conclus, que cette teinture ne peut être qu'un des plus excellents remède
que la Chimie puisse fournir. Aussi a-t-elle cette prérogative d'être le premier
& le principal de tous les remède pour purifier la masse du sang de toutes les
impuretés dont elle puisse être entachée, soit de lèpre, de vérole ou de
scorbut, elle fortifie, le cœur, réjouit les sens, chasse la mélancolie, empêche
les songes fâcheux, arrête les hémorragies, apaise les douleurs internes,
fortifie l'estomac, apaise les irritations de la matrice, corrige les météorismes
de la rate, ôte les obstructions du foie, du mésentere & du pancréas, provoque
& arrête les purgations lunaires, purge & nettoie les reins & la vessie, &
fortifie le cerveau & toutes les fonctions du corps & de l'esprit: enfin je
n'aurais jamais fait, si je rapportais tout ce que les anciens & les modernes
disent à la louange de cette teinture: aussi faut-il avouer qu'on se peut
légitimement promettre des merveilles de tous les remède qui sont faits des
esprits volatils, animés de la force & de la vertu des soufres internes des
choses, & principalement de celles qui sont de la nature solaire, parce que ces
nobles médicaments pénètrent comme la lumière en un instant jusques dans
nos dernières digestions, & impriment en passant dans toutes les parties le
caractère & l'idée de leur vertu balsamique, ce qui est cause qu'elles se
déchargent de toutes les impuretés que le vice des digestions y avait laissé.
Il faut se servir de cette teinture pour préservatif le matin & le soir dans du
bon vin ou dans de l'hydromel vineux, dans du bouillon ou dans quelqu'eau
appropriée au sujet pour lequel on s'en servira: la dose est depuis une goute
jusques à quatre. Et pour un remède curatif, il en faut faire prendre au malade
dans les maladies ordinaires ou dans les maladies chroniques depuis une
goute jusques à dix dans des menstrues analogues à leur mal, & cela durant le
temps de quarante jours, parce que cet espace est capable de renouveler tout
le corps dans les maladies les plus opiniâtres, & ainsi à proportion au dessous
de ce terme selon l'exigence du mal: c'est pourquoi cela dépendra du
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 356

jugement du Médecin. Mais à cause que tous ne sont pas capables de faire ce
remède, & que je sais que nôtre nation ne se peut donner la patience qui est
requise pour parvenir à la possession des teintures & des arcanes: j'ai jugé
nécessaire d'enseigner ici la façon de faire un sirop de corail, dont la
préparation sera prompte & facile, qui pourra servir comme en la place de
cette teinture; mais ce sera de très-loin, encore ne sais-je, si les Apothicaires
voudront se donner la peine & faire les frais nécessaires à la confection de ce
sirop, quoi qu'à dire le vrai, ce serait la plus excellente pièce de leur cabinet,
j'espère pourtant que ceux qui seront curieux du bien de leur prochain & de
l'acquit de leur profession s'adonneront à l'un & à l'autre de ces bon remède.

Pour faire le vrai sirop de corail.

On se sert ordinairement de ce sirop pour fortifier les facultés vitales & les
animales, & comme c'est son principal emploi, aussi en donnerons-nous une
description qui suivra par son contenu l'intention du Médecin. Cela
n'empêche pas pourtant qu'on ne puisse substituer quelqu'autre liqueur, lors
qu'on le voudra particulariser & spécifier à quelqu'autre usage moins général,
comme l'eau de cannelle, le suc de grenades & celui de coings, le suc de
mélisse & celui de cochlearia & ainsi de beaucoup d'autres, selon l'indication
que prendra l'Artiste. On pourra néanmoins se servir de celui-ci en la place de
tous les autres, parce que comme il fortifie généralement la nature & ses
fonctions. aussi est-il capable d'en corriger tous les vices particuliers. Pour cet
effet, Prenez de l'écorce superficielle de citron & d'orange de chacune trois
onces, coupez-les fort menu & les mettez dans une cucurbite, versez dessus
une livre & demie de très bon vin d'Espagne ou de quelqu'autre vin fort &
généreux, mettez en suite dans le bec de l'alambic un noüet de toile de soie,
dans lequel vous aurez mis deux drachmes de graine de kermès qui soit
bonne & récente, une drachme du meilleur safran & une demie drachme de
très bon ambre gris en poudre & qui aura été exactement mêlé avec les deux
autres corps, couvrez la cucurbite de ce chapiteau, lutez-en les jointures très-
exactement, comme aussi celles du récipient que vous y adapterez, placez le
vaisseau au sable & y donnez le feu par degrés & fort lentement, jusques à ce
que vous en ayez retiré environ douze ou quinze onces d'esprit. après cela
Prenez deux onces de magistère dissoluble de corail & les dissoudez dans dix
onces de l'esprit que vous aurez distillé & y ajoutez une livre de sucre très-fin,
qui soit réduit en poudre impalpable, agit le tout ensemble, puis le mettez
dans un vaisseau de rencontre qui soit bien lutté, placez-le à la très-lente
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 357

chaleur du bain vaporeux autant de temps qu'il en faudra pour faire la


dissolution: laissez refroidir le vaisseau & mettez le sirop dans une fiole qui
soit bien bouchée, & vous aurez un remède souverain contre toutes les
faiblesses de l'estomac, contre toutes les maladies de la rate, & sur tout qui
réjouit & qui recrée le cœur & le cerveau. On peut avoir recours aux vertus
que nous avons attribuées, au corail, à son sel, à son vrai magistère & à sa
teinture, pour voir les beaux usages auxquels on peut employer ce noble
sirop: la dose en est depuis une drachme jusques à une once, ou seul ou dans
quelque liqueur convenable. Nous ne donnerons pas d'autres exemples de
travailler sur les perles que celles que nous avons données de travailler sur le
corail: car pour peu que l'Artiste soit éclairé, il ne manquera jamais de
reconnaître la différence qu'il y aura pour travailler sur cette précieuse
matière, que s'il a affaire de quelqu'autre préparation, il consultera ceux qui en
ont écrit plus précisément.

De la pierre judaïque & de sa préparation chimique.

La pierre judaïque est de la forme & de la grosseur d'une olive, elle est tendre
& friable, elle a des rayes en long qui sont également distantes les unes des
autres, comme si elles avoient été faites au tour, elle est de la couleur de blanc
cendré. On l'appelle pierre judaïque, à cause qu'on la trouve en Judée, on en
trouve aussi en Silésie. Quelques-uns la veulent distinguer en mâle & femelle,
& destinent la femelle à la vessie & le mâle au riens, mais tout cela n'est que
pure chimère; c'est pourquoi nous ne nous y amuserons pas, afin de passer à
quelque chose de plus utile, qui est la préparation qui servira d'exemple & de
modèle pour celle qui se fera sur la pierre de lynx & sur celle des éponges, Il
faut donc prendre autant que vous voudrez de la pierre judaïque & la mettre
en poudre grossière & la mêlerez avec son poids égal de soufre battu, il faut
mettre le tout dans un pot de terre non vernissé ou dans un creuset, & le
calciner au feu de roue peu à peu, jusques à ce que le soufre s'enflamme &
qu'il soit tout à fait consommé, après cela il faut mettre la matière calcinée
dans un matras & verser dessus de l'esprit du vinaigre de miel, jusques à
l'éminence de quatre pouces, & mettre digérer & dissoudre aux cendres &
agiter souvent le vaisseau, & lors que le menstrue sera bien chargé, il faut le
retirer par inclination & en remettre du nouveau jusques à trois fois, afin de
tirer le sel que la matière contient, il faut en suite filtrer les dissolution, les
mettre dans une cucurbite & les faire évaporer lentement au sable jusques à
sec & ainsi vous aurez le sel de la pierre judaïque, qu'il faudra purifier par
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 358

plusieurs dissolution, filtrations, évaporations & coagulations, jusques à ce


qu'il soit pur & net: mais notés que si l'Artiste aiguise le menstrue, avec lequel
il fera la purification avec un peu d'esprit de sel, qu'il en viendra plutôt à bout,
& que mêmes le sel en aura plus de vertu & meilleur goût. On peut garder ce
sel à ses usages, ou sec ou résout, & c'est la résolution qu'on appelle
improprement l'huile de la pierre judaïque, si on le donne sec dans des
bouillons, dans du vin blanc ou dans quelqu'eau ou quelque décoction
diurétique: la dose est depuis quatre grains jusques à douze, & si on en donne
la liqueur résoute dans les mêmes menstrues; la dose en doit être double, à
cause de l'humidité que le sel a tirée. La vertu du sel & de la liqueur est de
remédier à la difficulté d'urine, qui provient des obstructions causées par des
matières tartareuses, mucilagineuses, graveleuses & pierreuses qui se
rencontrent aux reins, dans les uretères ou dans la vessie. Ces remède
chassent aussi le sable & les pierrettes de toutes les parties où cela s'engendre
ordinairement.

Du talc & de sa préparation chimique.

Il y en a qui ne mettent point de différence entre la pierre spéculaire ou


resplendissante, que les anciens appelaient sélénite ou lunaire & le talc, mais
ils se trompent: car c'est une pierre qui est différente de l'autre par sa
friabilité, par sa couleur verdâtre & par sa fixité. Il y a de deux sortes de talc,
qui sont le blanc & le coloré: le blanc est encore différent d'espèce: car il y a
celui qui vient de Venise qui est verdâtre & qui se lève par écailles, qu'on
estime le meilleur & le plus pur. Il y a de plus, celui qui vient de Moscovie qui
n'est pas si estimé que celui de Venise, mais il ne laisse pas d'être bon, quoi
qu'il semble être un peu moins pur. La seconde forte de talc est le coloré, qui
est le rouge & le noir, dont Paracelse fait mention dans la chronique de la
Carinthie; les Auteurs chimiques appellent quelquefois énigmatiquement le
talc, l'étoile de la terre. Nous donnerons un exemple des opérations qui se
peuvent faire sur le talc qui est coloré & sur celui qui ne l'est pas, afin qu'on
ne puisse pas nous reprocher que nous ayons négligé une pierre dont la
préparation a tant tourmenté & tourmente encore si violemment la cervelle
de ceux qui se sont peinés pour en tirer de l'huile, qui a toujours été l'idole
des plus fameuses Courtisanes, à cause du secours qu'elles prétendent en tirer
pour l'entretien & pour l'augmentation de leur beauté. Je suis pourtant plutôt
de l'opinion de ceux qui croient que l'huile de talc des anciens Philosophes est
une opération qui se fait sur la Lune; ou mêmes que c'est le grand œuvre au
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 359

blanc, qui possède le plus haut éclat de blancheur qui se puisse jamais voir, &
qui doit infailliblement être capable de faire ce qu'on espère de cette huile de
talc, que l'on a tant vantée jusques ici. La principale opération qui se fasse sur
le talc, c'est la calcination; car comme cette pierre est extraordinairement fixe,
ce doit être le but principal de l'Artiste de l'ouvrir par cette première
préparation: or ceux qui ont tenu le talc de Venise en morceau assez massifs,
six semaines entières dans un feu de verrerie, sans aucun changement en son
poids, en sa couleur, ni en sa friabilité, sont capables d'étonner ceux qui
mettent la main à l'œuvre, pour le réduire en quelque matière onctueuse, pour
en faire ce beau blanc que les Dames recherchent avec tant de curiosité &
avec tant de frais; & comme il n'y a pas un de ceux qui se disent Chimistes,
qui ne se vante d'avoir quelque secret là dessus; nous confesserons néanmoins
ingénument que nous croyons que cette matière est trop fixe pour en
prétendre tirer quelque chose sans l'aide de quelques sels, qui soient capables
de pénétrer cette pierre: car je n'ai aucune expérience ni aucun raisonnement
qui me puisse persuader autrement, après avoir éprouvé la fixité invincible du
vrai talc, lors lors que j'en ai voulu faire la calcination sans aucune addition.
Mais lors qu'on se servira de quelques sels ou de quelques esprits, je ne nie
point qu'on ne puisse en faire un bon cosmétique qui détergera, qui nettoiera
& qui blanchira la peau: mais c'est que le soufre de cette pierre retient
toujours avec soi une portion de la graisse du sel ou de l'esprit salin qui sera
recorporifié; c'est pourquoi il faut se servir de ces choses avec grande
précaution & avec grand jugement, de crainte qu'on ne vienne à user & à
ulcérer la peau, au lieu de la rendre déliée, délicate & blanche.

La préparation chimique du talc de Venise.

Prenez du vrai talc de Venise qui soit pur, net & verdâtre, mettez-en une
demie livre en poudre très-subtile dans un mortier de fer, qui soit presque
rouge par le moyen du feu, comme aussi le bout du pilon duquel on se
servira, ou bien ce qui serait mieux, il le faut limer très-subtilement en poudre
avec une lime douce, il faut mêler diligemment cette demie livre de talc en
poudre avec une livre de sel de tartre qui soit très-banc & très-sec, il faut
mettre ce mélange dans un grand creuset au four à vent, & le calciner à feu du
dernier degré, durant l'espace de douze ou quinze heures, & lors que ce
temps sera passé, il faut mettre la masse en poudre dans un mortier chaud,
puis mettre la poudre dans une terrine de grès ou de faïence à la cave, afin de
faire résoudre le sel de tartre en liqueur, qui coulera dans une écuelle par le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 360

bec de la terrine: après que tout le sel en est séparé, il faut dessécher ce qui
reste, & le mettre avec quatre fois son poids de salpêtre très-pur, il faut mettre
le tout dans un nouveau creuset qui soit d'un bonne matière, qui puisse bien
soutenir la violence du feu; il faut mettre ce creuset au four à vent & lui
donner le feu peu à peu, jusques à ce que vous veniez jusques au plus haut
degré de la violence du feu, & ainsi vôtre talc se fondra en une masse qui sera
blanche & comme transparente. Il faut mettre cette masse en un lieu frais &
humide, & elle se résoudra avec le temps en une liqueur onctueuse &
glutineuse. C'est de cette liqueur dont on se servira pour ôter & pour effacer
toutes les taches, les âpretés & les excroissances de la peau du visage, de celle
des épaules & de sein, & encore de celle des bras & des mains; mais il faut
appliquer cette liqueur discrètement avec un pinceau & fort superficiellement;
mais sur tout empêcher qu'elle ne fasse pas un long séjour sur la partie, qu'il
faudra laver aussi tôt avec de l'eau de Lis blancs, avec celle de fleurs de fèves,
ou avec celle de fleurs de nénuphar, qu'il faut avoir blanchies avec quelques
goutes de teinture de benjoin. mais lors qu'on se voudra servir de cette
liqueur onctueuse sans crainte d'aucun danger, il en faut mettre une partie
dans un matras & verser dessus de l'esprit de vin alkoholisé, & les digérer
ensemble à la chaleur du fumier ou à celle du bain vaporeux, durant l'espace
de trois semaines, puis il faut en retirer l'esprit par distillation au même bain,
& en faire la cohobation jusques à vingt fois au moins, en y ajoutant à chaque
fois quatre onces de nouvel esprit de vin; ainsi vous tuerez toute la corrosion
qui était en cette liqueur, & vous aurez de quoi décrasser & de quoi blanchir
la peau plus avantageusement qu'avec quelqu'autre chose que ce soit, pourvu
que les mains & le visage ou les autres parties aient été bien & dument
nettoyées avec quelque bonne pâte, avant que de faire aucune autre
application.

Pour faire une crème de talc qui n'est pas si difficile à préparer que la
précédente.

Prenez autant que vous voudrez de talc en poudre très-subtile que vous
arroserez deux ou trois fois avec du très-excellent vinaigre distillé, dans une
écuelle de verre, & cela jusques à ce qu'il soit réduit comme en bouillie, qu'il
faut agiter deux ou trois heures durant avec une spatule de verre; augmentez
le vinaigre peu à peu, jusques à ce qu'il y en ait assez pour y faire nager le talc
en bouillant, mettez cette écuelle au sable & y donnez le feu par degrés,
jusques à ce que la matière bouille, alors il s'élèvera peu à peu une écume
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 361

grasse au dessus, qu'il faut recueillir avec grand soin avec une écumoire, &
continuer ainsi, jusques à ce qu'il ne s'élève plus rien: il faut en suite faire
évaporer doucement l'humidité superflue du vinaigre, & garder ce qui reste
pour s'en servir comme d'un des meilleurs cosmétiques du monde. Car si on
s'en veut servir pour laver le visage ou les autres parties, il en faut résoudre &
mêler une partie avec du flegme de l'esprit de sel, & aussi-tôt après appliquer
de la pommade faite avec la moelle des pieds de mouton, la nature de baleine,
la cire grenée & un peu de graisse de porc qui soit bien lavée, dans cette
pommade il y faut mêler de cette crème de talc & un peu de fleurs de benjoin,
& l'éclat, la netteté & la blancheur dureront plus de quinze jours. La
préparation chimique du talc rouge. Il ne suffit pas d'avoir enseigné quelque
préparation sur le talc blanc, qui ne sert que pour l'embellissement du dehors,
il faut aussi que nous donnions le moyen de faire un bon remède intérieur
avec le talc rouge; car comme cette pierre a dans son centre un soufre minéral
qui est de la nature solaire, aussi faut-il travailler à son extraction par le moyen
des sels qui sont capables d'ouvrir les corps & de les pénétrer, pour y
chercher la vertu qui s'y trouve resserrée & comme emprisonnée.

Pour cet effet, il faut prendre quatre onces de talc rouge, qu'il faut mettre en
poudre subtile dans un mortier chaud, mêlez cette poudre avec autant de sel
de tartre préparé selon Sennert, ainsi que nous l'avons enseigné ci-devant,
mettez ce mélange dans un creuset & les faites calciner ensemble au four à
vent durant l'espace de douze heures, cela passé mettez ce qui se trouvera
dans le creuset en poudre dans un mortier chaud, mettez la matière pulvérisée
dans un matras, versez dessus de l'esprit de vin tartarisé jusques à l'éminence
de quatre doigts, digérez-les ensemble au bain vaporeux, jusques à ce que
l'esprit ait acquis une couleur très-rouge, tirez-le hors par inclination, & y en
remettez du nouveau, en continuant ainsi de digérer & d'extraire, jusques à ce
que l'esprit ne se colore plus; filtrez en suite toutes les teintures & les mettez
dans une cucurbite, afin d'en retirer les trois quarts de l'esprit à la lente
chaleur du bain, & ainsi vous aurez une teinture qui sera chargée de soufre
interne du talc rouge, qui est un remède préservatif & curatif de la peste &
de toutes les autres maladies malignes, on donne cette teinture depuis trois
goutes jusques à douze, dans du vin ou dans du bouillon pour préservatif,
que si on la donne aux malades on en peut augmenter la dose de la juste
moitié, on la peut donner dans l'eau de petite centaurée, dans celle de
scordium ou dans celle de racine de petasites: c'est un souverain cordial, un
céphalique & un stomachique admirable, qui ne laisse aucune impureté du
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 362

reste des digestion, mais il les chasse par insensible transpiration, par les
urines ou par les sueurs.

De la chaux qui se fait des pierres & de sa préparation chimique.

La préparation de la chaux vive qui se fait par la calcination violente des


pierres ordinaires des carrières ou par celle des cailloux est si commune &
tellement connue de tous, à cause de la nécessité qu'on en a pour bâtir, que ce
que nous en pourrions dire serait tout à fait inutile & superflu. Il suffit que
nous disions en passant qu'elle n'est guère employée dans la Pharmacie
qu'après quelqu'autre préparation que la simple calcination: car la chaux vive
n'a point d'autre vertu pour l'extérieur que d'être d'une nature ignée, caustique
& corrosive: mais lors qu'elle est préparée comme nous l'enseignerons ci-
après, elle devient capable de fournir des remède qui sont tout à fait hors du
commun, tant pour le dedans que pour le dehors.

Comment il faut faire l'eau de la chaux vive & la chaux préparée.

Prenez quatre livres de bonne chaux vive qui soit bien calcinée & en
morceaux bien entiers, c'est à dire qui n'ait point été éventée & qui soit sans
aucune impression de l'air & de l'eau, mettez-là dans un grand bassin d'étain
& versez dessus de l'eau de pluie ou de celle de rivière jusques à l'éminence
d'un demi pied, laissez-là résoudre doucement & l'agitez de temps en temps
avec une spatule de bois, & lors que l'eau sera bien chargée & bien empreinte
du sel de la chaux, il la faut filtrer & la garder au besoin. Il faut continuer ainsi
avec de la nouvelle eau jusques à trois fois, qu'il faut filtrer & réserver
séparément à leurs usages. Il faut en suite mettre la chaux qui reste sur le filtre
en trochisques & la faire sécher, c'est ce qu'on appelle dans les boutiques la
chaux préparée, qui a la vertu de dessécher doucement sans aucune
mordacité: c'est pourquoi elle est fort bonne pour la guérison & la
cicatrisation des ulcères malins & principalement de ceux qui tiennent du
venin vérolique; elle est aussi très-utile pour guérir les brulures, c'est pourquoi
on la peut faire servir dans les liniments, dans les onguents, dans les emplâtres
& dans toutes les poudres epulotiques & desiccatives, qu'on employe pour la
cure des ulcères qui sont d'une réunion difficile. La première, la seconde & la
troisième eau de la chaux vive qu'on a réservées chacune à part, peuvent être
aussi employées chacune à part selon l'exigence des cas: car ce sont les
fondements des eaux contre la gangrène, & de celle contre les maladies des
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 363

yeux. On s'en peut tres utilement servir sans aucune addition, pour laver les
ulcères putrides, sordides & rongeants, il dépendra du jugement & de
l'expérience du Chirurgien de se servir de la première, de la seconde ou de la
troisième, selon qu'il connaîtra la malignité de l'ulcère par les signes qui lui
paraitront.

Pour faire l'eau simple contre la gangrène & contre les accidents qui
l'accompagnent.

Il faut avouer que cette eau est un des meilleurs remède que possède
aujourd'huy la Chirurgie pour prévenir les funeste ravages que produit la
gangrene & ses suites; & comme ce remède est tout à fait nécessaire au
public, il ne faut pas le tenir davantage dans le silence,quoi que cela n'agréera
peut-être pas à plusieurs qui l'ont tenu & qui le tiennent encore pour un
grand secret; mais comme ce noble médicament n'a été connu que par le
moyen de la Chimie, aussi est-il raisonnable que ce soit le traité de la même
Chimie qui le communique nettement & ingénument à tous les membres de
la Chirurgie qui n'est sont point encore participants, afin qu'ils l'emploient
charitablement pour la santé & pour la guérison des pauvres malades: car
cette est un grand don de Dieu, qui ne coûte presque rien & qui se trouve par
tout, c'est pourquoi on en doit être libéral dispensateur envers les pauvres qui
en ont besoin. Tout le secret ne consiste qu'à mêler beaucoup ou peu de
mercure sublimé corrosif dedans l'une des trois eaux de la chaux vive, selon
qu'on voudra l'avoir plus ou moins forte & violente, & ainsi la dose du
mélange dépend du jugement du Chirurgien qui s'en voudra servir pour
prévenir les accidents de la gangrène, ou pour l'arrêter & en empêcher le
progrès, lorsqu'elle a déjà mortifié quelque portion d'une partie: car les esprits
& le feu caché qui sont dans cette eau raniment la chaleur naturelle, rappellent
les esprits évanouis & bannis par le commencement de la mortification, &
séparent par leur subtilité & par leur prompte pénétration le mort du vif. Mais
en ces occurrences, il faut très-diligemment observer de mêler dans cette eau
miraculeuse deux ou trois onces d'excellent esprit de vin qui soit privé de tout
flegme, parce que cela sert à deux fins très-considérable. La première, c'est
afin de rendre cette eau plus pénétrante & plus active, lors que la nécessité
presse & que le péril est éminent: & la seconde, c'est afin que l'esprit de vin
s'unisse aux sels & aux esprits de la chaux vive du sublimé corrosif, & qu'il les
tempère & les mortifie de telle sorte qu'ils ne puissent nuire aucunement aux
parties nerveuses, tendineuses & membraneuses qui se trouvent nues &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 364

découvertes dans l'action & après l'action du remède: or il n'y a que ceux qui
sont connaissants de l'action & de la réaction des esprits & des sels les uns
sur les autres, qui puissent rendre la raison pertinente des effets que produit
ce remède admirable après le mélange de l'eau de la chaux vive, du sublimé &
de l'esprit de vin. Or cette eau ainsi composée n'est pas seulement utile à ce
que nous avons dit ci-devant: mais elle est aussi très-bonne dans tous les
coups de feu où il y a fracas d'os, & où il y a grande chaleur & bien
douloureuse, pourvu qu'on y ajoute dans le commencement le suc d'une
douzaine d'écrevisses de rivière pilées toutes vives & arrosées d'un peu de
flegme d'alun. Mais il y a encore une autre eau contre la gangrène, contre les
ulcères & contre les maladies des yeux, outre celle que nous avons enseignée,
dont il faut que nous donnions aussi la description en faveur des Chirurgiens
& des malades, quoi qu'elle soit tenue très-secrète par ceux qui s'en servent
tous les jours avec succès: en suite de cela, nous donnerons la façon de faire
l'eau ophtalmique, & celle de la distillation du vrai esprit de la chaux vive, qui
n'est pas un des moindres chefs-d'œuvres de l'Art.

L'admirable & la véritable eau contre la gangrène.

Prenez vingt livres d'eau de pluie ou de rivière, mettez-les dans un grand


bassin d'étain, & y jetez quatre livres de bonne chaux vive qui ne soit
aucunement altérée, & la laissez éteindre doucement par une ébullition lente
sans aucune agitation, & lors qu'on apercevra que l'extinction est parachevée
& que le bouillonnement & l'action sera cessée, il y faut ajouter deux onces
d'arsenic en poudre & une once de bon mastic bien choisi qui soit aussi réduit
en poudre, agitez le tout avec une spatule de bois, afin qu'il se mêlera comme
il faut, alors laissez le bon mastic bien choisi qui soit aussi réduit en poudre,
agitez le tout avec une spatule de bois, afin qu'il se mêlera comme il faut, alors
laissez le rassoir jusques à ce que la matière soit bien assemblée au fonds &
que l'eau qui surnage soit bien claire: cela étant ainsi, il faut verser par
inclination ce qui se pourra tirer sans troubler le reste & filtrer ce qui restera
pour les joindre ensemble dans une terrine de grès, afin d'y ajouter deux
onces de mercure sublimé corrosif en poudre, six onces de très-bon esprit de
vin sans aucun flegme & deux dragmes de bon esprit de vitriol; il faut mettre
ce mélange lors qu'il est encore trouble dans des bouteilles & le réserver à ses
usages. Si on se sert de cette eau pour d'autres maladies que pour celles des
yeux, il la faut troubler & rejoindre ce qui est au fonds à ce qui sera clair, ainsi
on s'en servira contre la gangrène & ses accidents pour la cure des vieux
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 365

ulcères humides, chancreux, sinueux & malins; contre toute sorte de chaleur
étrange & douloureuse & contre toutes les inflammations externes, contre les
phlegmons, lis erysipeles, les brulures, & mêmes contre les douleurs
arthritiques qui sont chaudes, & enfin contre l'inflammation & la douleur des
plaies. Si on la juge trop violente on la tempèrera par l'addition d'une plus
grande quantité d'esprit de vin ou par celle du flegme de vitriol ou de celui
d'alun. Mais si on s'en veut servir aux ophtalmies & aux ulcuscules des coins
des yeux ou à ceux des paupières, on la pourra tempérer avec de l'eau du suc
de plantain ou avec celle de grande chélidoine, ou mêmes encore avec le
flegme d'alun: mais il faut sur tout, bien prendre garde que l'eau qu'on
emploiera pour les yeux ait été bien filtrée, & qu'il n'y ait aucune portion de la
résidence qui se fait au bas de la bouteille. On applique ordinairement cette
eau avec des compresses, des plumaceaux de charpie ou de linge, & je puis
assurer que ceux qui s'en serviront, réussiront contre tous les maux que nous
avons dit avec un succès admirable & comme inespéré.

La façon de faire l'eau ophtalmique.

Prenez une partie de la première eau de la chaux vive, deux parties de la


seconde & trois de la troisième, mêlez-les ensemble & y faites dissoudre une
drachme de sel armoniac, pour chaque livre d'eau, mettez cette dissolution
dans une bassine de cuivre ou d'airain & l'y laissez l'espace de douze ou
quinze heures, ou jusques à ce qu'elle soit teinte de la couleur du saphir
oriental; alors il la faut filtrer exactement & la garder dans une bouteille au
besoin. Cette eau n'a presque point sa pareille, pour toutes les maladies des
yeux, sans s'enquérir de qu'elle cause elles aient tiré leur origine: car le sel de
la chaux joint avec le sel volatil de l'urine qui constitue le vertu du sel
armoniac, tirent un vitriol subtil du cuivre & de l'airain, qui se trouvent unis
inséparablement dans l'eau & qui lui communiquent la vertu réfrigérante,
mondificative & dessiccative. Je dirai bien davantage, c'est que ces trois sels
ainsi unis sont capables d'amortir & de détruire toute la malignité des sels
acres, corrosifs & mordicants, qui sont mêlés dans la sérosité du sang, & qui
sont la véritable cause occasionnelle non seulement de la douleur, de
l'inflammation & des ulcères des yeux: mais qui le sont aussi de plus, de
toutes les démangeaisons, de toutes les éruptions & de tous les ulcères qui se
font & qui se forment au dehors des parties du corps humain: c'est pourquoi
on peut & on doit se servir de cette eau non seulement contre les maladies
des yeux, mais aussi contre les démangeaisons, les gratelles & les ulcères. Que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 366

si elle était trop chargée de ces sels, à l'égard des personnes délicates, & aussi
à cause de la sensibilité & de la délicatesse des parties, on pourra l'adoucir &
la tempérer par l'addition de l'eau d'euphraise, de celle de fenouil, de roses ou
de plantain.

Pour faire l'esprit ou le vrai magistère de la chaux vive.

Prenez autant qu'il vous plaira de la meilleure chaux vive qui se pourra
trouver, mettez là en poudre très-subtile & la broyés sur le porphyre jusques
en alkohol, c'est à dire impalpable, puis la mettez dans une cucurbite & versez
dessus peu à peu du plus subtil & du plus pur alkohol de vin autant que la
chaux en pourra boire: car il faut bien prendre garde de ne point noyer la
chaux: mais qu'il y ait seulement de cet esprit, autant qu'elle en peut tirer à soi
sans être humectée, ni que la liqueur paroisse aucunement au dessus de la
matière; couvrez la cucurbite de son chapiteau, lutez-en les jointures très-
exactement avec une triple vessie humectée avec du blanc d'œuf & poudrée
de chaux vive, comme aussi la jointure du récipient, placez le vaisseau au bain
marie & retirez-en l'esprit à une chaleur très-lente jusques à sec, laissez
refroidir les vaisseaux, ouvrez-les après & reversez le même esprit sur la
chaux qui est au fonds de la cucurbite & continuez de distiller & de cohober
avec les mêmes précautions jusques à dix fois, afin que par ces diverses
imbibitions, on augmente & on exalte le feu interne auquel réside l'esprit,
l'arcane ou le magistère de la chaux: & afin que personne ne se trompe, c'est
qu'il est absolument nécessaire d'observer toutes les choses que nous avons
dites, autrement on perdra le temps, les vaisseaux & les matières. après que les
dix cohobations auront été achevées, il faut prendre la chaux qui est dans le
vaisseau & la broyer très-subtilement, sèchement & sans relâche sur le
porphyre, & y ajouter la dixième partie de son poids de sel de tartre très pur
& très-sec, & encore autant de la teste morte du tartre, qui reste après qu'on
en a tiré le sel par elixiviation: mais il faut que cette teste morte ait été
nouvellement séchée & chauffée avant que de la mêler avec les autres
matières, lors que le mélange aura été prestement & exactement fait, il faut
mettre le tout dans une cornue qui soit bien lutée, & que la matière ne passe
pas le tiers de la capacité de la cornue: placez cette cornue au fourneau de
réverbère clos & adaptez à son col un récipient, qui ait un canal gros comme
le doigt & long de quatre pouces environ le milieu de son canal qui reçoit la
cornue, en sorte que le bout de la cornue puisse choir directement dans le
petit récipient qu'on appropriera à ce petit canal: mais notez qu'il faut avoir
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 367

mis deux ou trois onces d'esprit de vin alkoholisé & privé de tout flegme dans
le corps du grand récipient avant que de le luter. Lors que les vaisseaux seront
bien lutés les uns avec les autres autant exactement qu'il se pourra & que le
lut sera bien sec, il faut commencer à donner le feu par degrés, jusques à ce
que le peu de flegme qu'il y a soit sorti, & lorsque l'Artiste apercevra qu'il ne
tombe plus de goutes, & qu'il verra paraitre une vapeur blanche qui sortira du
col de la cornue & qui coulera comme une petite nuée le long du haut du
canal du grand récipient, où elle est attirée par l'esprit de vin qui est au fonds
du récipient comme par un aimant, alors il faut augmenter & presser le feu
vivement de plus en plus, jusques à ce que toutes les vapeurs soient passées.
Lorsque les vaisseaux seront refroidis, il les faut déluter & les ouvrir; il faut
jeter le flegme comme inutile & réserver l'esprit qui est dans le grand
récipient pour le rectifier, afin d'en séparer l'esprit de vin si faire se peut: mais
s'ils sont tellement unis qu'ils montent également ensemble, il faut mettre cet
esprit dans une écuelle de verre qui soit un peu épaisse & qui ait été chauffée
auparavant, puis y mettre le feu avec un peu de papier allumé, l'esprit de vin
se consumera & l'esprit de la chaux vive restera dans l'écuelle, qu'il faut garder
très-soigneusement, comme un des plus merveilleux agents que la nature &
l'Art aient pu fournir, ainsi que le dit très-doctement Basile Valentin lorsqu'il
parle de la chaux vive. Cet esprit est le meilleur, le plus présent & le plus sur
remède que l'on puisse donner contre toutes les espèces de goutes: car il
résout & consume insensiblement toutes les matières tartarées qui ont été
coagulées en quelque endroit du corps que ce soit; par la puissante vertu &
par la subite pénétration que produit le feu interne qu'il contient, on en
donne depuis une goute jusques à cinq dans trois doigts de vin chaud le matin
à jeun, puis on en attend doucement l'effet dans le lit, afin que si la nature
détermine son action par les urines ou par la sueur, que le malade soit en état
d'aider à la nature & au remède; autrement il agit ordinairement par insensible
transpiration. On fait aussi avec cet admirable esprit un remède très-efficace,
contre la pierre & contre la gravelle, avec une partie de pierres d'écrevisses &
deux parties de chaux de cristal de roche, qu'il faut digérer & dissoudre dans
six fois leur poids d'esprit de chaux vive & les distiller & cohober tant de fois
à la chaleur des cendres, que tout ou la plus grande partie soit passée en
liqueur: de laquelle il faudra donner aussi dans un petit verre de vin chaud
depuis une goute jusques à cinq le matin à jeun, pour guérir radicalement tous
ceux qui se trouveront être atteins de ces maladies: car il nettoie tellement
tous les passages des urines de ce mauvais levain, qu'il ne s'y en peut plus faire
de là en avant aucune génération. cet esprit dissout & réduit en liqueur toutes
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 368

les pierres de quelque dureté qu'elles soient; & tout au contraire, il fixe par
l'action & par la vertu de son feu les esprits les plus volatils. Si bien que ceux
qui s'en serviront pour remède ou pour dissolvant s'étonneront de ce que la
nature a caché des si hauts mystères, dans un sujet si vil & si contemptible
que la chaux vive: ce qui a fait dire à Paracelse par un acte de réflexion & de
grande admiration, que tel jette & chasse du pied une pierre ou un caillou, qui
lui vaudraient mieux qu'une vache, s'il connaissait ce que Dieu & la nature y
ont logé de mystérieux.

SECTION TROISIESME.

Des métaux.

Les métaux sont des corps durs, ductiles & malléables, qui proviennent d'un
suc salin & mercuriel, qui a été coagulé dans la terre par la force de la propre
chaleur de son soufre. Or comme nous avons dit ci-devant que toutes les
choses prenaient leur origine de la lumière, qui par son éjaculation & son
iradiation imprimait l'idée & le caractère de sa vertu dans l'eau comme dans
une matrice générale & commode, pour après cela la rendre capable de
fournir de matière & de forme, de corps & d'esprit, de sel, de soufre & de
mercure à toutes les générations physiques: aussi pouvons nous à présent
faire comprendre plus pathétiquement & plus particulièrement la génération
des métaux, parce que lors que l'eau est une fois empreinte de la lumière, de
l'esprit & du sel qui fluent d'une même source, le soufre interne travaille
aussitôt à cuire, à digérer & à murir les choses qu'il a commencées, soit
animales, soit végétables, soit minérales: or l'eau étant fournie de ce principe
fermentatif & génératif, qui est encore indifférent a été fait toutes choses, est
charriée & poussée dans toutes les matrices générales & particulières, qui la
déterminent & la modifient selon l'idée & le caractère de leur prédestination
naturelle dans la création. Car comme Dieu a une fois crée les choses, aussi
leur a-t-il donné la suite & le moyen de se perpétuer & de se conserver, qui
n'est rien autre chose que ce que nous appelons Nature. Or dés que l'eau est
reçue dans une matrice métallique ou dans un lieu qui est propre & destiné
par la nature à la génération des métaux, l'esprit du sel qui est dans l'eau qui
était encore indifférent & général reçoit l'impression, le caractère & l'idée
vitriolique, qui est la première détermination à la nature métallique, & le
soufre interne de ce vitriol embryonné travaille sans aucune interruption à la
digestion, à la maturation, à la cuite & à la coagulation de l'eau qu'il a
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 369

engrossée, si bien que le premier principe visible des métaux est un vitriol qui
est plus ou moins pur, & plus ou moins mêlé des semences métalliques, selon
que la matrice, l'eau & le sel auront été purs ou mêlés. Ainsi l'Archée qui
dirige les productions métalliques les conduit & les guide doucement & par
une gradation qui est tout à fait admirable & surprenante jusques au point de
leur prédestination naturelle. Car il altère & change le vitriol en soufre de la
nature métallique, comme cela se prouve par l'examen des marcassites, qui
paraissent déjà comme métalliques par leur poids, par leur dureté & par leur
couleur, & qui ne sont néanmoins encore en elles, mêmes qu'un vitriol changé
& modifié par les actions du feu de son soufre, ce qui se prouve par leur
anatomie qui se fait par le moyen de l'air & du feu, par l'aide desquels l'Artiste
les déduit & les ramène à leur première matière visible, qui n'est rien que du
soufre & du vitriol, quoi que ces marcassites contiennent néanmoins en elles
des métaux embryonnés, ce qui se prouve par la digestion & par la maturation
qu'on en fait avec l'aide du feu, des sels & des esprits, après quoi on en tire
des métaux de diverse nature & ainsi illud quod erat ocultun fit manifestum;
si bien qu'on peut plausiblement & légitimement appeler les marcassites, les
rudiments & les semences imparfaites des métaux: ce qui me fait dire qu'il
serait à souhaiter qu'on peut recouvrer des pures, vraies & légitimes
marcassites de tous les métaux en particulier, afin que l'Artiste chimique peut
les ouvrir & les anatomiser avec beaucoup plus de facilité avant que la nature
les ait poussées jusques au dernier point de leur perfection, qui est leur
coagulation, leur endurcissement & leur fixation: car cela sauverait beaucoup
de peines & de frais, parce qu'on ne serait pas obligé de faire la réincrudation
des corps métalliques, afin de chercher jusques dans le centre de leurs
principes secondaires la vertu que Dieu & la nature y ont logés. Voilà ce nous
avons jugé nécessaire d'être dit pour servir de préliminaire à la description de
chaque metal en particulier & des opérations que nous enseignerons sur
chacun d'eux, qui serviront de guide & de modèle aux Artistes, pour
philosopher & pour travailler plus exactement sur la famille des métaux. On
divise les métaux en trois classes, & cela avec grande raison, tant à cause de la
conformité & de la disparité de leur dureté, qu'à cause aussi de la
ressemblance qu'il y a dans leurs préparations. La première classe contient les
métaux les plus nobles, qui sont l'or & l'argent ou le Soleil & la Lune, à cause
de la grande correspondance qu'il y a entre ces deux puissants luminaires &
ces deux nobles métaux; car ce que sont le Soleil & la Lune dans le Ciel, c'est
ce que sont le cœur & le cerveau dans les animaux, & ce que sont aussi l'or &
l'argent parmi les minéraux & les métaux. La seconde classe contient les deux
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 370

métaux les moins nobles qui sont les plus durs, qui sont le cuivre & le fer, ou
Venus & Mars, à cause de l'analogie qu'il y a de ces deux planètes à ces deux
métaux, & à cause aussi de l'amitié qu'il y a de ces deux astres l'un envers
l'autre, Venus préside sur les parties destinées à la génération & à toutes les
fonctions des reins & de la vessie: & Mars influe ses asterismes sur le foie &
sur la vésicule du fiel, sur la ratte & sur les parties adjacentes du ventricule. La
troisième classe contient les deux autres métaux moins nobles & qui sont les
plus doux & les moins durs qui sont le plomb & l'étain, ou Saturne & Jupiter,
à cause de la ressemblance qu'il y a entre ces astres & ces deux métaux, qui
président à la rate du petit monde & à la matrice: Nous parlerons plus
amplement de tout cela, lors que nous traiterons de chacun des métaux en
particulier. Il est seulement nécessaire de joindre ici en général toutes les
opérations qui se font ordinairement sur les métaux pour les rendre utiles à la
Médecine. La première préparation que l'Artiste est obligé d'entreprendre sur
le corps des métaux, est leur purification. La seconde est leur calcination, qui
se fait de cinq façons; la première est celle qu'on appelle immersive, qui se fait
par les menstrues ou dissolvants appropriés. La seconde est celle qu'on
appelle vaporeuse ou illinitive, qui est lors qu'on se contente de la vapeur ou
de l'illinition ou aspersion du dissolvant. La troisième est celle qu'on appelle
amalgamatoire, qui se fait par le mélange du métal avec le vif-argent ou le
mercure. La quatrième est celle qu'on appelle cimentatoire, qui se fait lors
qu'on met les metaux dans un creuset lit sur lit avec des matières salines ou
sulfurées, ou pour corriger leur défaut ou pour les resserrer ou les ouvrir. La
cinquième est celle qu'on appelle réverbératoire, qui se fait par le feu de
flamme, jusques à ce que le métal soit réduit en une chaux capable de servir
aux intentions de l'Artiste. La troisième préparation des métaux est
l'extraction, ou pour mieux dire la maturation ou l'exaltation de ce qu'il y a de
plus pur, de plus cuit & de meilleur dans le soufre interne des métaux dont
proviennent les teintures. La quatrième est la volatilisation, qui n'est rien autre
chose que de changer tellement la nature métallique, que l'Artiste soit capable
de les subtiliser de telle sorte, qu'il les fasse voler, c'est à dire qu'il les fasse
passer en esprit ou en huile qui soient irréductibles en corps de métal, ce qui
n'est pas la moindre des opérations de la Chimie. La cinquième est la
sublimation, par laquelle les métaux sont météorisés & réduits en vapeurs qui
s'attachent en fleurs dans les vaisseaux qui les reçoivent, il y en a qui croient
que ce travail est capable de méliorer & de murir les métaux ignobles, & cela
n'est pas sans fondement. La sixième est la salification des métaux qui est la
réduction des corps métalliques en sel, ce qui néanmoins n'est pas si facile
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 371

que beaucoup d'Artistes ce le sont imaginé, parce qu'il y en a qui croient


d'avoir assez fait, s'ils ont dissout les métaux avec quelque menstrue salin, &
de les avoir coagulés & cristallisés en une substance dissoluble, qui n'est
proprement que le vitriol des métaux qui s'est joint à la substance saline de
l'esprit dont on s'est servi pour leur dissolution & qui s'est recorporifié avec la
chaux du métal. Il y a pour la septième la mercurification des métaux, ou la
prétendue réduction de ces corps solides en un vif-argent ou en mercure
coulant, comme le vulgaire. Ce qui est encore à mon avis un abus entre les
Artistes, qui ne s'est glissé parmi eux, que pour n'avoir point entendu les
Auteurs comme il faut: car ils prétendent que lorsque les Anciens ont dit qu'il
fallait réduire les corps des métaux en sel, en soufre & en mercure, qu'il fallait
les réduire par conséquent en argent-vif coulant: mais les anciens
Philosophes n'ont entendu, selon mon sens, par la réduction des corps en
mercure, sinon de les rapprocher de leur universalité, c'est à dire de les réduire
en un esprit qui approchât de la nature des sels volatils sulfurés, qui sont les
dernières enveloppes de l'esprit invisible de soi, & de la lumière coagulée: car
comme le sel volatil des semences végétables contient en soi le principe
séminal & toute la vertu de la plante; ainsi aussi le mercure ou le vrai esprit
des corps métalliques contient en soi le sperme de ce corps, son ingrès & sa
teinture, & par conséquent tout ce qu'il a possédé de vertu, de puissance &
d'activité depuis le premier moment de sa coagulation, jusques au dernier de
sa fixation: c'est pourquoi ce doit être le dernier but de l'Artiste, de tacher par
son étude & par son travail de réduire le Roi des métaux jusques à cette
sublimité de perfection, afin de l'appliquer en suite à la cure des plus
opiniâtres maladies: mais il faut qu'il rejette bien loin ces prétendus
chercheurs de mercure coulant, parce qu'outre que cette recherche est
impossible & inutile: c'est que de plus, elle consume le temps & le bien de
ceux qui s'y amusent, & leur fait perdre l'occasion de découvrir beaucoup
d'autres choses utiles à eux en particulier, à leur prochain & à la société civile.

De l'or & de sa préparation chimique.

L'or est le plus noble, le plus solide & le plus fixe de tous les métaux; il est de
couleur jaune, compact & d'une union presque indivisible en sa substance, ce
qui fait connaître qu'il est composé d'un sel, d'un soufre & d'un mercure, qui
sont parvenus au plus haut point de la digestion & qui sont à cause de cela
très-fixes & très unis. Les Chimistes lui donnent le nom de Soleil, & le
dépeignent par le caractère & par l'hiéroglyphe qu'on donne au Soleil, à cause
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 372

qu'il a, ce disent-ils, de la sympathie & de la correspondance, tant avec le


Soleil du macrocosme, qu'avec celui du microcosme qui est le cœur, aussi lui
attribuent-ils la vertu de guérir toutes les maladies du cœur & d'en guérir
toutes les faiblesses & tous les défauts: ils le croient être, finalement le vrai &
le légitime restaurateur des facultés du baume & de la chaleur naturelle, & le
souverain remède contre les défauts & le manquement des esprits & de
l'humide radical. Mais il y a de l'abus dans la Pharmacie que les Arabes ont
introduit, qui est de mêler de l'or en feuille dans les confections & dans les
poudres cordiales, comme si la chaleur digestive de l'estomac & l'humidité du
chyle imparfait, étaient capables d'altérer en aucune façon la solidité de ce
noble métal: car outre que rien de pareil à l'eau régale ne se rencontre dans le
ventricule pour dissoudre l'or, c'est que si cela se faisait par quelque mauvaise
fermentation de quelque superfluité des aliments, cela causerait des douleurs
mortelles & ferait des ulcérations & des colliquations tellement contre nature,
qu'elles produiraient infailliblement la perte & la ruine du sujet qui les
souffrirait, plutôt que la mélioration & la restauration prétendue de toutes les
facultés vitales & animales. Mais il y en a qui objecteront peut-être, que quoi
que l'or ne se dissoude pas dans le ventricule, qu'il ne laisse pourtant pas de
faire beaucoup de bien par les iradiations & les écoulements de vertu qu'il
envoie au cœur, à cause de leur mutuelle sympathie; à quoi je répons, qu'il
sera donc simplement nécessaire de le porter extérieurement sur soi, &
mêmes en plus grande quantité qu'on n'en avale, & ainsi il apporterait encore
beaucoup plus d'utilité que s'il était pris au dedans en petite quantité, & de
plus, il ne s'en ferait aucune perte; ce qui fait conclure que si l'or n'est préparé
& ouvert en telle manière, que nôtre chaleur digestive soit capable de s'en
approprier la vertu avec l'aide des sels volatils sulfurés qui sont mêlés dans les
aliments ou secs ou humides, ou bien que l'Art ait déjà tellement réduit ce
métal en médecine, par le moyen des sels & des esprits qui soient analogues à
ceux-là & qui ne soient point corrosifs, qu'alors il soit capable d'être conduit
& poussé par le directeur des fonctions naturelles jusques dans nos dernières
digestions, afin de corriger tous les défauts qu'il y rencontrera & de purifier
par l'impression de sa vertu cordiale & solaire toute la masse du sang vénal &
artériel, autrement il n'en faut espérer aucun bien; au contraire, il en faut
plutôt attendre quelque mauvais effet, à cause qu'il ne peut produire que
quelque chose de mauvais s'il a été préparé avec des sels ou avec des esprits
corrosifs: & s'il n'est pas dissout ni ouvert, il n'est capable d'aucune vertu.
Ceux qui veulent faire choix de l'or pour les préparations chimiques doivent
prendre de celui qui est le plus pur & le moins allié: car de faire de la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 373

différence entre celui des Indes, celui d'Arabie, celui d'Hongrie & celui de
Bohême ou d'Allemagne, cela n'est pas beaucoup nécessaire, puisqu'on le
peut mettre au plus haut point de bonté & de pureté par les purifications
qu'on a accoutumé de faire sur ce métal, qui sont celles qui suivent. Il y a
premièrement la purification qui se fait de l'or pour en ôter les ordures qui
sont à la superficie: & secondement, il y a celle qui se fait pour en ôter
quelque portion d'un ou de plusieurs métaux imparfaits, qui ont été mêlés ou
dans les monnaies ou par les Orfèvres, ou finalement du mélange de son
origine. Pour la première purification, il faut laver l'or dans de la lessive crue
ou dans de l'eau qui soit empreinte de tartre & de sel commun, qu'on appelle
le bouillitoire, ou bien encore le faire bouillir & le laver dans de l'eau forte qui
soit faible de soi-même, ou qui soit mêlée du flegme de l'alun ou de celui du
salpêtre ou du vitriol, ces trois lotions suffisent à cette première intention.
Mais lorsque l'or est mêlé de quelque portion des métaux imparfaits, on ne
peut en faire la séparation que par la division d'un des métaux d'avec l'autre
qui ne se peut faire que par la dissolution qu'on appelle la calcination
immersive ou par la destruction du métal imparfait, comme quand on fait
passer l'or par l'antimoine ou par le plomb: ou lors qu'on en fait la
cimentation avec des matières qui sont capables de ronger & de détruire les
métaux imparfaits qui sont mêlés avec l'or. Pour la dissolution, qui est la
calcination immersive, elle se fait avec deux, trois ou quatre parties d'eau
régale, de laquelle nous enseignerons la distillation lors que nous traiterons
des sels: car l'eau régale dissoudra l'or seulement & les autres métaux
demeurent au fonds du vaisseau, & principalement si l'argent prédomine,
parce que l'eau régale ne touche aucunement à l'argent: lors que la dissolution
est faire, il la faut filtrer ou la verser doucement par inclination, puis la
précipiter avec de l'huile de tartre par défaillance ou avec de l'esprit de sel
armoniac volatil ou avec celui d'urine, ou bien encore en y jetant de l'argent-
vif qui rassemble à soi l'or qui était diffus dans la solution, ou bien par
l'évaporation de la liqueur dissolvante: enfin de quelque façon qu'on ait réduit
l'or en chaux; il n'y aura plus après cela qu'à le fondre dans un creuset avec un
peu de borax, & le jeter en lingot & on aura de l'or qui sera pur. Que si vous
voulez mettre l'or simplement à la coupelle avec le plomb pour en séparer les
métaux hétérogènes, il faudra faire cela sur une cendrée avec trois ou quatre
parties de plomb, qu'il faut chasser à force de feu & de soufflets, ainsi que
nous en parlerons plus amplement, lors que nous traiterons de la purification
de l'argent. Mais à cause que la coupelle n'ôte pas tout à fait le soupçon, qu'il
n'y ait encore quelque petite portion d'argent fin qui soit intimement mêlée
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 374

avec l'or. Les Artistes n'ont point trouvé de moyen qui fut meilleur pour le
rendre pur tout à fait que de le passer à l'antimoine, à cause que le soufre de
ce minéral ronge & détruit absolument, non seulement tous les metaux
imparfaits qui pourraient être mêlés avec l'or: mais il détruit même totalement
l'argent le plus fin en quelque petite quantité qu'il y puisse être, si on réitère
cette purification jusques à trois fois; après que cela a été fait on peut dire que
l'or est très-pur & qu'il n'y en peut pas avoir de plus fin: ce qui se fait ainsi.
Prenez autant qu'il vous plaira d'or & y ajoutez quatre, cinq ou six parties
d'antimoine crû, mettez-les ensemble dans un bon creuset & les faites fondre
dans le four à vent, & lors que cela sera en flux jetez-y environ une once de
salpêtre qui soit pur & sec mêlé avec deux ou trois drachmes de limaille de
fer, & lors que le tout sera bien en fonte & qu'il fera, comme on dit, l'œil de
perdrix, il faut jeter la matière dans le cornet au régule qui soit chaud & qui ait
été graissé avec un morceau de cire jusques au fonds, puis frapper avec un
marteau sur le bort du cornet jusques à ce qu'il se soit fait une croute au
dessus de la matière, à cause que cela aide beaucoup à faire descendre le
régule au bas & à le séparer des fèces ou des scories: séparez le régule des
scories après qu'il sera refroidi, puis il faut broyer les scories & les mêler
encore une fois avec deux parties d'antimoine crû en poudre & les faire
fondre comme auparavant, puis jeter encore sur la fin de la fonte un peu de
salpêtre & de limaille de fer, afin de séparer le reste du régule de ces scories
qui pourrait avoir retenu une partie de l'or en soi, on pourra même réitérer
cela jusques à la troisième fois, afin qu'il n'y reste aucune portion de régule &
qu'on soit assuré qu'il n'y sera rien resté de l'or. Alors mettez vôtre régule
solaire en poudre grossière dans un bon creuset que vous placerez au four à
vent & lui donnerez le feu dessous à coté & par dessus, afin de faire fumer
l'antimoine, on peut aussi y ajouter l'aide des soufflets, afin d'avoir plutôt fait
& ainsi donner le feu & continuer de souffler, jusques à ce que toute la
substance de l'antimoine soit exhalée en vapeurs & que l'or soit pur & net au
fonds du creuset, qu'il faut après cela jeter en lingot, il faut répéter cela
jusques à trois fois pour l'avoir très-pur. Ceux qui ne voudront pas se donner
tant de travail, pourront se servir du régule d'antimoine tout fait pour purifier
leur or: mais la première façon vaut mieux, parce que le régule est déjà
dépouillé de la plus grande partie de son soufre externe qui est celui qui sert
le plus à la corrosion des métaux imparfaits qui sont mêlés avec l'or. Il reste la
troisième manière de purifier l'or, qui est la cimentation. Qui n'est rien autre
chose que de mettre l'or forgé en lames d'une épaisseur convenable, qu'il faut
mettre lit sur lit ou S. S. S. dans un creuset ou dans un pot de terre non
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 375

vernissé qui soit de grandeur convenable, avec du ciment vulgaire ou


commun ou avec du ciment royal, & lors que cela est accommodé, il faut
donner le feu de roue peu à peu trois ou quatre heures durant, puis il le faut
augmenter de plus en plus durant encore l'espace de six heures, en sorte que
le pot ou le creuset rougissent sur la fin de l'opération du feu. Et ainsi on
trouve les lames de l'or qui sont purgées de ce qu'elles pouvaient avoir en elles
de métal imparfait, à cause que la matière du ciment a détruit, brulé & calciné
le métal, il faut broyer la masse & laver les lames, pour les purifier après par la
fonte avec un peu de salpêtre & de borax ou avec un peu de sublimé corrosif.

Pour faire le ciment commun ou vulgaire.

Prenez de la farine de briques quatre onces, deux onces de sel desséché &
deux drachmes de salpêtre qui soit sec & pur & autant de verdet ou vert de
gris, il faut mettre le tout en poudre chacun à part, puis les mêlerez ensemble
pour en faire la cimentation ordinaire. Mais il faut noter, qu'il faut toujours
commencer par la poudre du ciment à faire le premier lit & puis mettre du
métal & continuer ainsi jusques à ce que le pot, la boite ou le creuset soient
plains & finir aussi par le ciment, puis il faut couvrir le vaisseau d'un
couvercle qui soit bien approprié, qu'il faut lutter d'un bon lut qui ne fende
pas & qui soit bien séché avant que de commettre le vaisseau au feu.

Pour faire le ciment royal, auquel il n'y a que l'or qui résiste.

Prenez quatre onces de farines de briques, du sel armoniac, du sel gemme &
du sel commun desséché de chacun une once, mêlez-les ensemble lors qu'ils
seront en poudre & en faites une pâte avec de l'urine, dont vous ferez la
cimentation en la mettant lit sur lit avec le mental en lames. Il y a encore
beaucoup d'autres sortes de ciments, qui sont plus ou moins corrodants, il y
en a aussi qui sont simplement reserrants & fixatifs: mais comme ils ne sont
pas de nôtre sujet & qu'ils n'ont aucune relation à la préparation de l'or pour
la Médecine, c'est ce qui fait aussi que nous ne les mettons pas, laissants à la
curiosité de ceux qui en auront besoin de les chercher chez ceux qui traitent à
fonds de la métallurgie.

De la calcination de l'or afin de l'ouvrir.

Il ne suffit pas à l'Artiste d'avoir purifié l'or & de l'avoir séparé de toute
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 376

hétérogénéité, parce que comme l'or est un corps solide, compact, serré &
fixe, aussi faut-il l'ouvrir, afin que ce qu'il emploiera pour le dissoudre & pour
l'extraire soit capable de faire ce qu'il désire. Or il ne peut faire cela que par la
calcination amalgamatoire, la cimentatoire & la dissolutive, qui le preparent &
le réduisent en poudre & en chaux, qui peut en suite être mise à la calcination
réverbératoire. Nous en traiterons le plus distinctement que faire se pourra,
afin d'instruire l'Artiste avec moins de confusion. La calcination qui se fait par
l'amalgamation de l'or avec le mercure ou l'argent-vif, n'est point suspecte
d'aucune corrosion violente, qui puisse imprimer & laisser à l'or quelque
espèce de corrosion cachée, comme on l'appréhende de tous les sels & de
tous les esprits corrosifs: néanmoins il faut avouer, que les esprits ni les sels
ne sont pas capables d'imprimer aucune mauvaise qualité à l'or, ni ne peuvent
lui ôter le caractère de corps métallique, si ce ne sont des esprits ou des sels
extraordinaires, & dont la connaissance n'est pas encore venue, jusques aux
Auteurs qui nous en ont laissé quelque chose par écrit, ou s'ils en ont dit
quelque chose, ca été avec des énigmes tellement embarrassées, qui font voir
ou qu'ils n'ont pas voulu être entendus, ou qu'ils ne se sont peut-être pas
entendus eux-mêmes: car il n'y a pas un Artiste qui ne sache que l'eau & le
feu peuvent ôter à la chaux de l'or les impressions des sels & des esprits
corrosifs ou par la lotion ou par la réverbération: c'est pourquoi cela doit ôter
tout sujet de crainte à ceux qui en feraient quelque scrupule. Parce que tout ce
que les Artistes ont fait par le passé & font encore à présent, ne tend à aucun
autre dessein que d'ouvrir l'or & de le rendre capable d'être dissout & extrait
sans aucun corrosif. Nous donnerons dans ce qui suivra ce qui est venu de
plus sur à nôtre connaissance par l'étude & par le travail, & nous laisserons le
reste à la recherche de ceux qui voudront pousser plus outre.

L'amalgamation de l'or & du mercure.

Il faut faire battre de l'or qui aura passé trois fois par l'antimoine en lames
très-déliées, qu'il faut couper menu avec des cisoires ou avec des ciseaux, il
faut mettre une partie d'or dans un petit creuset & le faire rougir, & mettre
aussi en même temps six parties de mercure crû dans un autre creuset & le
mettre aussi au feu, jusques à ce qu'il commence à fumer, il le faut alors verser
dessus l'or qui est chaud & agiter & remuer les deux matières ensemble avec
un petit morceau de bois, & lors que le tout est bien uni, il le faut jeter dans
une écuelle qui soit à demi pleine d'eau; cela fait il faut jeter cette première
eau & en reverser de la nouvelle sur l'amalgame & le manier là dedans & le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 377

laver, afin d'en séparer toute la fuliginosité & toute la noirceur; & continuer
ainsi jusques à ce que l'eau en sorte aussi nette qu'on l'y aura versé; cela fait il
faut mettre cet amalgame qui est maniable & comme onctueux dans une
petite cornue, au col de laquelle on adaptera un récipient avec de l'eau, il faut
placer la cornue entre quatre briques & lui donner le feu à nu par degrés,
jusques à ce que tout le mercure soit passé dans le récipient, & que l'or
demeure pur & ouvert au fonds de la cornue; mais cela ne se peut faire à la
première ni à la seconde fois: au contraire, il faut réitérer l'amalgamation & la
distillation jusques à vingt ou trente, ou mêmes jusques à ce que l'or se trouve
ouvert, spongieux & capable d'être réduit en poudre de soi-même. Or comme
cela est d'un très-long travail & qui est fort ennuyeux, les Artistes ont inventé
le moyen de pouvoir discontinuer les parties de l'or après l'amalgamation en
moins de temps & avec beaucoup plus de progrès, ce qui se fait par la
cimentation avec le sel commun desséché ou avec le soufre en poudre: car
comme on broie l'amalgame avec le double de son poids de sel ou de soufre,
cela discontinue & desunit ses parties en des particules ou en des atomes si
petits que cela est cause que le feu & les matières le calcinent beaucoup plus
facilement, & ainsi on le réduit beaucoup plutôt en poudre subtile & bien
ouverte, qui est en suite capable d'être réverbérée, & d'être poussée par la
seule action du feu jusques au point de rarité & de spongiosité requise, cela se
fait ainsi.

La cimentation calcinatoire de l'or.

Quoi que nous ayons parlé ci-devant de la cimentation de l'or, l'Artiste se


souviendra que ce n'a été que pour enseigner à l'éprouver & à le purifier: mais
ce que nous allons enseigner, est afin de le calciner & de l'ouvrir comme nous
l'avons déjà dit. L'Artiste y procèdera de la sorte, il prendra l'amalgame lors
qu'il aura été bien lavé & bien séché avec un linge bien net, en sorte qu'il n'y
ait plus aucune humidité, & le pressera autant qu'il pourra au travers d'un
morceau de chamois, afin d'en séparer le mercure superflu, il pèsera en suite
le reste & le broiera sur le porphyre avec le double de son poids de soufre vif
en poudre, & cela jusques à ce que l'amalgame & le soufre soient tellement
unis & confondus, qu'on n'y puisse rien du tout apercevoir de distinct, alors il
faut mettre cette poudre dans un creuset qui soit un peu grand, afin de ne
point perdre du poids de l'or par le pétillement du soufre, il faut aussi couvrir
le creuset avec un couvercle qui soit juste & qui ait un trou au haut, gros
comme le tuyau d'une plume à écrire, il faut lutter le couvercle & mettre le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 378

creuset au feu de roue peu à peu, jusques à ce qu'il commence à rougir & que
le soufre s'enflamme & s'évapore par le trou du couvercle, cela étant achevé,
ce qui se connaîtra par la cessation de la flamme, il faut tirer le creuset du feu
& l'ouvrir, on y trouvera l'or haut élevé & tellement discontinué qu'il semble
une éponge: qu'il faut après cela broyer avec le triple de son poids de sel
commun bien desséché, ou le mettre simplement lit sur lit dans un creuset
qu'il faut couvrir d'un couvercle sans trou, & le lutter puis le mettre au feu de
roue & lui donner le feu jusques à faire rougir le creuset, alors il faut cesser le
feu & laisser refroidir le creuset, puis l'ouvrir & broyer la matière qu'il
contient dans un mortier de marbre afin de dissoudre le sel & on aura son or
en chaux ou en poudre qui sera déjà assez subtile. Il faut continuer cette
amalgamation & les deux cimentations avec le soufre & avec le sel jusques à
sept fois chacune, qui font en tout vingt & une opérations, & ainsi on aura
une poudre ou une chaux d'or, qui sera capable d'être exposée à la
réverbération, comme nous l'allons enseigner.

La réverbération de l'or.

Prenez la chaux de l'or préparée, comme nous l'avons dit ci-devant & la
mettez sur une tuile plate ou sur un carreau qui soient capables de bien
souffrir le feu, couvrez l'or d'une moufle, qui est un instrument dont les
Orfèvres se servent pour parfondre les ouvrages qu'ils chargent d'émail,
couvrez la moufle de bon charbon qui soit bien sonnant & bien sec de tous
les côtés hormis par le devant, où il faut simplement avoir une petite platine
de fer, afin de l'ôter quand on voudra pour remuer l'or avec une petite verge
de fer qui soit nette & polie, il faut allumer le feu & le continuer ainsi jusques
à ce que la chaux de l'or soit extrêmement subtiliée & ouverte & qu'elle soit
exaltée en couleur d'un rouge pourpre: alors on pourra dire qu'on aura une
vraie chaux d'or, qui sera capable d'être extraite & d'être dissoute lors qu'on
aura acquis la vraie connaissance des menstrues doux & bénins & qui ont
quelque analogie & quelque sympathie avec nos esprits naturels & avec nôtre
humide radical: car jusques à ce qu'on soit parvenu à cette véritable
dissolution & extraction radicale du sol: je ne donne aucune croyance à tous
les prétendus remèdes qu'on tire de l'or par quelqu'autre voie, qu'on appelle
ordinairement or potable, teinture d'or &c. parce que je n'en ay pas encore vu,
dont la liqueur ou la substance n'ait été réductible en corps de métal, ce qui
est absolument contraire aux beaux sentiments des Anciens qui ont traité de
cette matière; ce n'est pas que je nie la possibilité de l'extraction & de la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 379

dissolution du sol: mais j'aime mieux me servir d'autres remède cordiaux &
corroborants, jusques à ce que j'aie été persuadé de la vérité par ma propre
expérience, ou par la communication de quelqu'autre qui aura été plus
heureux & plus connaissant que moi, ou par la propre étude ou par la
manuduction de quelque bon ami. Mais à cause qu'il y a quelques
préparations, qui sont belles & curieuses pour la dissolution, pour la
précipitation & pour l'extraction de l'or, qui sont capables de bien instruire
l'Artiste & d'élever son esprit à l'étude & à la recherche de quelque chose de
meilleur, & que ces préparations entrent dans quelques remèdes qui sont fort
recommandables, j'ai cru nécessaire d'en donner ici le procédé, comme aussi
celui d'une sublimation du sol que quelques uns admirent & dont on prétend
faire une bonne teinture.

Pour faire le crocus & la teinture de l'or.

Prenez une demie once d'or qui ait été passé à l'antimoine & le faites battre
en lames ou en feuilles très-déliées, mettez-les dans une cucurbite de verre
avec dix onces de très-bon salpêtre bien affiné, huit onces d'alun de roche &
cinq onces de sel commun très-pur, versez là dessus quatre ou cinq livres
d'eau de pluie distillée, placez la cucurbite au sable & lui donnez le feu pour la
faire bouillir, continuez ainsi jusques à ce que tout l'or soit dissout; ce qui se
remarquera à la couleur de l'eau qui se charge d'un beau jaune, & aussi lors
qu'on ne verra plus de substance dissoluble au fonds de la cucurbite; lors que
cela sera ainsi, il faut continuer le feu un peu plus lentement & évaporer l'eau
jusques à sec, & il restera au fonds une masse colorée, qui contient en soi le
sol qui est dissout & diffus par toute la substance des sels. Prenez la moitié de
cette masse, mettez-là en poudre, que vous verserez dans un matras &
verserez dessus de l'esprit de vin alkoholisé jusques à l'éminence de trois
doigts, mettez un matras de rencontre dans le col de celui qui contient les
matières & le placez aux cendres, donnez-y le feu de digestion & d'extraction
& en peu de temps l'esprit se chargera d'une couleur jaune très-agréable; lors
que cet esprit aura été en digestion durant trois jours, il le faut filtrer & en
remettre de l'autre à la même éminence, & en continuer la digestion jusques à
la même couleur du premier esprit qu'on a retiré, & continuer ainsi de digérer
& d'extraire jusques à trois ou quatre fois, ou jusques à ce que l'esprit ne se
colore plus du tout; cela fait il faut joindre toutes les teintures ensemble, lors
qu'elles auront été filtrées, il les faut mettre dans une cucurbite bien nette &
bien sèche qu'on placera au bain marie, afin d'en retirer par la distillation à
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 380

chaleur lente les trois quarts de l'esprit, & on aura au fonds une teinture jaune
qui aura en soi la meilleure partie de l'or qui a été extrait & dissout par les sels
& dans les sels, qui est tellement ouvert & uni à cet esprit qu'il ne s'en sépare
point que pour se coaguler en une forme de sel jaunâtre lors que l'esprit en
est trop chargé: car cette coagulation n'empêche pas qu'il ne soit toujours
coloré & qu'il n'ait une amertume & une acerbité, qui témoigne que l'or a été
décorporifié jusques à le réduire en quelque chose qui est analogue à son
principe vitriolique, puis qu'il en conserve la saveur. Je ne nie point qu'on ne
puisse recorporifier cet or en quelque façon: mais je nie qu'on le puisse
recorporifier tout: & que puis que l'esprit de vin très-pur a été capable de
l'extraire hors des sels qui l'avoient dissout par le seul moyen de l'eau de pluie,
qu'il faut nécessairement qu'une partie de cet or ait été changé de telle façon,
qu'il ait été comme remis au chemin de sa première matière. C'est pourquoi,
je ne rejette pas tout à fait l'usage intérieur de cette teinture d'or, quoi qu'elle
n'ait pourtant pas encore acquis toute la perfection que doit avoir la vraie
teinture de l'or ou le vrai or potable: car comme j'en suis convaincu par
l'expérience de plusieurs de mes amis & par la mienne en particulier, je ne
puis aller au contraire, vu même que nous nous servons tous les jours des
dissolutions & des sels des autres métaux avec un très-heureux succès, quoi
que néanmoins ils soient encore réductibles en corps de métal, comme cela se
voit aux remèdes que l'on tire du mars & du saturne, qui ont aussi en eux la
saveur vitriolique douce ou austère, selon la propre nature de chacun d'eux,
comme l'or a aussi son amertume: & cependant la saveur des préparations qui
se font sur le mars & sur le saturne, nous sont ordinairement des signes
concluants de leur vertu & des bons effets que nous en espérons. Ce qui fait
que je ne répugne pas à l'usage de cette teinture, pourvu qu'on la donne en
temps convenable dans un menstrue approprié, & qu'on observe une dose
qui soit exacte selon l'age, les forces & l'exigence de la maladie. La dose sera
depuis une demie goute jusques à trois & quatre goutes, dans du vin, dans des
bouillons ou dans les eaux de racine de scorzonere, dans celle de tête de cerf
ou dans celle de mélisse; les maladies où on en peut donner, sont toutes celles
qui ont quelque venin ou quelque malignité conjointe; & toutes celles où les
forces & les esprits défaillent, il faut que le malade soit couvert après l'avoir
pris & qu'il attende le plus doucement & le plus patiemment qu'il pourra
l'effet que le remède produira, qui arrive ordinairement par les sueurs, &
quelquefois par les urines & par les selles: car comme ce remède fortifie
universellement toutes les fonctions naturelles; aussi chasse-t-il tout ce qu'il
trouve de mauvais ou d'hétérogène dans le corps, par les émonctoires que la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 381

nature a fournis, lorsqu'ils sont trop matériels, & qu'ils ne peuvent pas
pénétrer du centre à la circonférence, par la transpiration sensible ou par
l'insensible.

Pour faire le crocus de l'or.

Prenez le reste de la masse qui vous est restée après l'évaporation de la


dissolution de l'or avec les sels, & la faite dissoudre à une chaleur lente avec
autant d'eau de pluie distillée qu'il en faudra pour la dissoudre, filtrés la
dissolution par le papier & en faites la précipitation avec une quantité
suffisante d'huile de tartre par défaillance, qu'on versera dessus goute à goute,
jusques à ce que l'or soit précipité au fonds, il le faut laisser affaisser & rassoir,
puis il faut séparer la liqueur qui surnage par inclination, & édulcorer le
crocus de l'or avec de l'eau de pluie distillée, puis le sécher bien lentement. Il
faut aussi précipiter de nouveau la liqueur qu'on a séparée de dessus le crocus
avec de l'esprit d'urine, afin que s'il y restait encore quelque portion d'or qu'on
la retirât: après quoi il faut aussi édulcorer ce qui aura été précipité & le
dessécher, afin de le joindre au premier crocus, & de les réverbérer durant
l'espace d'un quart d'heure dans un creuset à une chaleur médiocre, & ainsi
on aura un safran ou un crocus de sol qui sera très-ouvert, & qui sera d'une
belle couleur de pourpre violet, qui est un très-bon sudorifique & un cordial
qui n'est pas à mépriser. La dose en est depuis un demi grain jusques à cinq &
six grains dans quelque conserve, ou dans quelque gelée cordiale. On en peut
aussi faire une poudre confortative & diaphorétique qui est excellente.

Poudre cordiale diaphorétique solaire.

Prenez du crocus de sol une drachme, du très bon safran, deux scrupules, du
bezoar minéral quatre scrupules, de la chair de vipères trois drachmes, du
magistère dissoluble de perles & de celui de corail, de chacun deux drachmes,
de l'ambre gris allié avec un peu d'huile de cannelle & avec un peu de celle de
l'écorce extérieure de citron, puis broyez avec une drachme de sucre un
scrupule, du musc de Levant dissout avec l'esprit de roses dix grains, il faut
triturer chacune de ces choses à part, puis il les faut mêler ensemble & les
garder dans une boite d'argent qui se ferme à vis, ou dans une fiole de verre
qui soit bien bouchée, afin de s'en servir comme d'un souverain cordial &
d'un sudorifique admirable: dont la dose est depuis six grains jusques à vingt-
quatre dans des conserves, dans des gelées, dans des eaux cordiales, dans du
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 382

vin, ou finalement dans du bouillon, selon qu'il conviendra le mieux à la


maladie & à l'agrément du malade. C'est un remède sans pair dans toutes les
maladies pestilentielles, dans les fièvres malignes dans la rougeole & dans la
petite vérole, & outre cela il est généralement bon où il est besoin de fortifier.
Pour faire la sublimation du sol. Pour parvenir à bien faire cette opération, il
faut avoir de la bonne eau régale, ainsi que nous enseignerons de la faire, lors
que nous parlerons du salpêtre, de laquelle il faut prendre trois onces &
dissoudre dedans ce menstrue dans un matras qui soit assez ample, une demie
once d'or en lames ou en feuille déliées, qui ait été passé à l'antimoine & qui
soit découpé fort menu, il faut placer ce matras aux cendres, afin de faire la
dissolution de l'or, & lors qu'elle sera achevée, il faut verser la dissolution
dans une petite cornue & la placer au sable, y adapter un récipient & en
retirer doucement environ la cinquième partie du menstrue ou mêmes un peu
davantage; après quoi il faut cesser le feu & reverser dessus ce qui reste au
fonds de la cornue, trois onces de nouvelle eau régale, & poursuivre de la
retirer par la distillation au sable comme auparavant, & continuer ainsi avec
de la nouvelle eau régale, jusques à quatre fois: mais à la quatrième, il faut que
le cul de la cornue soit si proche du cul du vaisseau qui contiendra le sable,
qu'il n'y ait que la moitié d'un travers de doigt de sable entre deux, & cela afin
de donner meilleur feu sur la fin de l'opération, afin de faire la sublimation
d'une portion du sol avec le sel armoniac de l'eau régale: car lors que tout le
menstrue liquide est passé, la violence du feu que l'Artiste donne sur la fin
élève les sels de l'eau régale, que l'or avait arrêté & recorporifié avec soi au
fonds de la cornue, qui se subliment au col d'icelle & qui enlèvent avec eux la
portion de l'or qui était la plus ouverte, que quelques uns prennent pour le
soufre ou pour l'âme de l'or, ce qui n'est pas pourtant, parce qu'on le peut
encore remettre en corps de métal, mais non pas tout: c'est pourquoi, il y a
aussi quelque vertu à prétendre de la teinture de ces cristaux ou de ces fleurs
rouges, comme le safran qui se trouvent au haut de la cornue & dans son col,
si l'Artiste a bien observé ce qui est nécessaire à cette opération qui est très-
curieuse & très belle à voir. Or le sel armoniac qui se sublime dans cette
préparation est d'une nature volatile sulfurée, & qui enlève par conséquent
avec soi la plus subtile partie du soufre de l'or, ce qui se témoigne par la haute
couleur de la sublimation & par la portion de l'or, qui ne se retrouve pas. Il
faut prendre tout ce qui a été sublimé & le mettre dans un petit matras &
verser dessus de l'esprit de vin tartarisé jusques à l'éminence d'un pouce, qui
se chargera aussi-tôt d'une belle couleur jaune, il faut en suite mettre le matras
bouché avec un autre matras de rencontre au bain vaporeux en digestion, afin
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 383

qu'il achève d'extraire la plus pure portion de ce qui a été sublimé; ce qui se
fait en trois jours naturels, il faut filtrer cette teinture & la garder au besoin.
Pour ce qui est du corps qui est demeuré au fonds du matras ou dans le filtre,
il le faut rejoindre à l'or qui est demeuré dans la cornue après la sublimation,
& les fondre & assembler dans un creuset avec un peu de sel de tartre ou avec
un peu de borax; alors on pourra juger par le poids, de la diminution de l'or,
qu'il faut conserver à d'autres usages à cause de sa pureté. Pour ce qui est de
la teinture on peut la mettre légitimement de pratique dans la Médecine, parce
qu'elle n'a rien en soi qui ne soit recevable: car si on considère de prés ce qui
est monté en la sublimation, on connaîtra que ce n'est que la plus pure partie
du sel armoniac qui était entré en la composition de l'eau régale, qui est de soi
un sel volatil sulfuré qui est ami de la nature, qui est diurétique, désopilatif &
sudorifique, & qui de plus, est animé & chargé du soufre solaire qu'il a enlevé
avec soi. De plus, le menstrue qui sert à la dissolution & à l'extraction est un
vrai baume conservatif & le plus subtil de tous les esprits, qui est capable de
faire agir & de faire pénétrer les deux autres substances, jusques dans nos
derniers digestions pour en corriger tous les défauts, & pour chasser de toute
l'habitude du corps ce qu'il y a d'impur & de superflu, qui sont ordinairement
les causes occasionnelles de nos maladies: c'est pourquoi on en peut donner
depuis une goute jusques à six dans toutes les maladies malignes &
principalement en celles qui requièrent un prompt secours par la transpiration
insensible, par les sueurs & par les urines. C'est un remède très particulier
dans la lèpre, dans la vérole & dans le scorbut & toutes ses dépendances. Il
réjouit le cœur & en chasse toutes les faiblesses. Que si on veut se servir de ce
médicament pour prévenir les maladies, lors qu'on se sent lourd & pesant,
que l'on a des démangeaisons, de la plénitude, & des lassitudes spontanées, on
en peut prendre une dose qui réponde à l'age, au sexe & à la force de la
personne, dans du bouillon, dans du vin chaud ou dans quelqu'eau cordiale,
puis se faire bien couvrir & attendre doucement la sueur, qui ne manquera
pas de venir, ou si on ne se peut contenir cette teinture ne manquera pas aussi
de chasser les sérosités superflues par les urines: car il n'y a que cette
superfluité & cette surabondance de sérosités qui gonflent les veines & les
artères, qui causent aussi les picotements aux bouts des doigts & qui excitent
les douleurs de la teste & des autres membres inférieurs, parce qu'elles irritent
& qu'elles tendent outre mesure les parties membraneuses & nerveuses.

De l'argent & de sa préparation chimique.


N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 384

L'argent est le second métal en noblesse, il est moins fixe que l'or, parce que
son vitriol principiel n'est pas digéré & cuit jusques à la parfaite union &
fixation avec son soufre, ce qui est cause qu'il est plus facilement dissout que
l'or par les menstrues nitreux, vitrioliques & alumineux, à cause de ce reste de
vitriol indigeste qui est en lui. Les Chimistes le nomment lune ou cerveau, à
cause qu'il a de la sympathie avec la Lune céleste & avec le cerveau humain:
c'est pourquoi on dédie les remèdes qu'on en tire, à fortifier la tête & les
esprits animaux; si bien qu'on dit que c'est un spécifique pour la cure des
principales affections du chef, comme sont l'apoplexie, l'épilepsie, la manie &
les autres maladies qui tirent à ce qu'on dit leur origine du cerveau. Le choix
de l'argent n'est pas important pour le travail chimique, à cause qu'il s'en
trouve très-peu qui soit pur dés son origine, ce qui est cause qu'on a même
besoin de la Chimie pour en séparer les impuretés ou l'alliage: car il n'est pas
assez pur, ni chez les Orfèvres ni chez les Monnayeurs: car pour ce qui
concerne le nettoiement de l'argent de ses impuretés extérieures, il ne faut
que le faire bouillir dans de l'eau qui soit empreinte de tartre & de sel
commun, après qu'il aura été rougi au feu, puis le jeter dans l'urine & dans de
l'eau & il sera très-pur quant à l'extérieur: mais lors qu'il en faut séparer
l'alliage & le remède, il faut avoir recours à la dissolution qui est la calcination
immersive & à la fonte par la coupelle avec le plomb, qui ne servent que pour
la purification de l'argent, avant que de le soumettre aux autres calcinations,
qui doivent précéder les préparations de ce métal, pour le mettre en état d'être
dissout & extrait pour en faire la teinture, dont les trois principales sont, la
calcination immersive, l'amalgamatoire & la cimentatoire: car on va peu
souvent jusques à la calcination réverbératoire, à cause que l'argent est moins
fixe que l'or & que par conséquent, il n'a pas besoin d'une longue & puissante
action du feu pour être suffisamment ouvert. Pour la première séparation des
impuretés & des métaux qui sont dans l'argent, il faut le dissoudre dans trois
ou quatre parties l'eau forte, qui soit faite avec le vitriol & le salpêtre, ainsi
que nous l'enseignerons ci-après, puis il faut précipiter l'argent en chaux ou en
poudre avec de l'eau salée, c'est à dire avec de l'eau dans laquelle on aura
dissout du sel commun autant que l'eau est capable d'en porter, qui est-ce
qu'on appelle aussi chez les Artistes de l'eau marine; ou bien il faut mettre des
lames de cuivre rouge dans la dissolution de l'argent, & affaiblir l'eau forte
avec de l'eau commune & le cuivre attirera & assemblera à soi tout l'argent en
forme d'une poudre blanche: mais de quelque façon que l'on ait fait cette
précipitation de l'argent, il faut en suite édulcorer la poudre ou la chaux par
diverses lotions avec de l'eau simple puis la sécher. Mais à cause que cette
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 385

chaux n'est pas encore exempte de quelque mélange, il est nécessaire de la


mettre à la coupelle avec trois ou quatre fois autant de plomb & le chasser sur
la cendrée qui sera couverte d'une pièce de bois qui soit sèche &
proportionnée à la coupelle & avec du charbon agencé comme il faut, à force
de feu & de soufflets, jusques à ce que le plomb ait emporté avec soi en
vapeurs les impuretés & le mélange métallique hétérogène de l'argent, ou que
le même plomb se soit imbu dans la cendrée ou soit au dessus converti en
une écume ou en un excrément du plomb calciné, qui est ce qu'on appelle
litharge, qui est plus ou moins rouge, selon qu'elle a plus ou moins souffert la
chaleur du feu. Ce qui est le plus remarquable dans cette opération, c'est que
lors que l'argent est une fois affiné & qu'il est pur, il se durcit dans le milieu
du feu le plus violent, quoi qu'un peu auparavant il fluât comme de l'eau, lors
que le plomb y dominait encore & qu'il y avait quelque reste d'impureté.
L'argent qui est ainsi resté sur la coupelle est très-pur & ne peut être
soupçonné d'aucun mauvais mélange, c'est celui qu'on appelle de l'argent très-
fin & de l'argent de coupelle: il faut donc en prendre autant qu'on voudra &
le faire mettre en lamines déliées ou en limaille subtile, puis le mettre dans un
matras & verser dessus trois fois son poids de bonne eau forte, ou ce qui
serait encore mieux trois fois autant de bon esprit de nitre, il faut mettre
digérer le matras au cendres ou au sable, afin d'accélérer la dissolution & lors
qu'elle sera achevée, il la faut verser par inclination dans une petite cucurbite,
afin de séparer ce qui pourrait être d'impur au fonds du matras. Il faut après
cela retirer la moitié du menstrue aux cendres, puis laisser refroidir le vaisseau
& le lendemain on trouvera l'argent réduit en des cristaux, qu'on appelle le
vitriol de l'argent selon quelques-uns, il les faut dessécher lentement & les
garder dans une fiole bien bouchée, pour en donner à ceux qui sont affligés
de quelque maladie céphalique pour les purger, on en donne depuis deux
grains jusques à dix dans des bouillons ou dans quelque décoction apéritive &
céphalique, ils purgent fort doucement & déchargent puissamment la tête de
ce qui lui nuit. Il faut en suite précipiter la liqueur qui surnageait les cristaux
avec de l'eau salée, afin de faire la chaux de la Lune ou de l'argent, qu'il faudra
édulcorer & sécher, pour en faire les préparations qui suivront, & c'est ce
qu'on appelle chez les Auteurs de l'argent calciné ou de la chaux de Lune.
Nous donnerons trois exemples de l'extraction de la teinture de l'argent,
qu'on appelle de la Lune ou de l'argent potable, afin de faire mieux
comprendre aux Artistes la manière de travailler, parce que les menstrues sont
différents & la façon d'opérer aussi. La première préparation de la teinture de
la Lune. Pour parvenir à la perfection de cette teinture, il faut premièrement
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 386

préparer un menstrue pour son extraction, qui se fera comme nous l'allons
enseigner. Pour cet effet, il faut prendre une partie de sel armoniac très-pur &
deux parties de minium, qui n'est rien autre chose que du plomb calciné, &
réverbéré en rougeur, il faut mêler ces deux matières & les mettre dans une
retorte que l'Artiste placera au sable & après avoir adapté & lutté exactement
le récipient, il donnera le feu par degrés, qu'il faudra continuer jusques à ce
que les goutes & les vapeurs soient passées: mais il faut avoir égard, que le col
de la cornue soit large de plus d'un bon pouce de diamètre, afin que s'il se
faisait quelque sublimation que la matière puisse entrer dans le récipient &
qu'elle ne bouche pas le col de la cornue pour la casser: les vaisseaux étants
refroidis, il faut verser ce qui sera distillé dans une cucurbite & rectifier cet
esprit aux cendres, afin qu'il soit plus pur. après cela Prenez une partie de
chaux de Lune qui soit faite avec l'esprit de nitre, précipitée avec l'eau salée,
édulcorée & séchée, mettez-là dans un vaisseau de rencontre & versez dessus
six parties de l'esprit susdit, & le mettez digérer au bain vaporeux à une
chaleur lente, & vous verrez que cet esprit se chargera dans peu de temps
d'une belle couleur bleue, lors qu'il sera haut en couleur, il le faut verser par
inclination & en remettre de l'autre & continuer ainsi, jusques à ce que le
menstrue ne se teigne plus, alors joignez toutes les teintures & les filtrez, puis
retirez le menstrue au bain marie jusques à sec & vous aurez au fonds du
vaisseau une poudre qui sentira l'urine, sur laquelle il faut verser de l'eau de
pluie distillée jusques à la hauteur de trois doigts, & la retirer par distillation,
& continuer ainsi avec de la nouvelle eau de pluie distillée, jusques à ce que la
poudre de la Lune ait perdu tout à fait cette mauvaise odeur & le mauvais
goût d'urine que l'esprit du sel armoniac y avait imprimé; & lorsque la poudre
sera en cet état & qu'elle sera bien sèche, il la faut mettre dans un vaisseau
circulatoire, & verser dessus de l'esprit de vin très-alkoholisé, la hauteur de
trois pouces, il faut boucher le vaisseau très-exactement & le mettre extraire
& circuler à la très-lente chaleur du bain vaporeux, jusques à ce qu'il soit
d'une couleur bleue qui soit fort haute en couleur; cessez alors le feu, filtrez la
teinture & en retirez au bain la moitié du menstrue, gardez le reste
curieusement: car c'est la vraie essence de l'argent, qui est très-excellente
contre toutes les affections du cerveau & particulièrement contre la manie, la
folie, l'apoplexie, l'épilepsie & la paralysie, si on en donne depuis une goute
jusques à six, sept & huit dans des liqueurs convenables, comme dans l'esprit
de cerises noires ou dans celui qui est fait des grains de sureau.

La seconde préparation de la teinture de la Lune.


N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 387

Le procédé de cette teinture est de beaucoup plus philosophique que le


précédent: c'est pourquoi, il faut que l'Artiste le fasse avec attache & avec
jugement, & comme nous avons parlé ci-devant de la calcination cimentatoire
de la Lune, aussi avons-nous réservé d'en enseigner la meilleure manière en
cette opération, comme nous réservons l'amalgamatoire pour celle qui suivra.
Prenez de l'argent de coupelle, faites-le battre en lamines déliées & les mettez
dans un creuset ou dans une boite à cimenter, lit sur lit, ou S. S. S. avec du
tartre vitriolé qui soit bien sec & qui ait été préparé avec du sel de tartre très
pur & de l'huile de vitriol bien rectifiée, il faut commencer la stratification par
le sel & la finir de même, il faut lutter le creuset ou la boite & laisser sécher le
lut, puis il faut placer le vaisseau au feu de roue, qu'il faut commencer
lentement & le continuer ainsi durant l'espace de quatre heures, & après
l'augmenter fortement encore quatre autres heures ce temps passé il faut
laisser refroidir le creuset, & l'ouvrir après pour en retirer l'argent qui se
trouvera calciné & rompant de couleur verte, il le faut mettre en poudre, & s'il
en a encore qui ne soit pas assez calciné, il faut réitérer la cimentation avec du
nouveau sel & joindre le tout ensemble. Il faut mettre cette poudre verte dans
une cucurbite & verser dessus du très-bon vinaigre distillé jusques à
l'éminence de quatre doigts, puis mettre le vaisseau aux cendres à une chaleur
médiocre, & le laisser ainsi huit ou dix jours à cette chaleur continuelle, afin
qu'il dissoude & qu'il fasse l'extraction de la Lune, & lorsque l'esprit du
vinaigre sera chargé d'un beau vert d'émeraude, il le faut séparer & y en
remettre du nouveau, jusques à ce que cet esprit ne se charge plus de la
couleur verte: alors il faut joindre toutes les teintures ensemble & les filtrer. Il
reste au fonds du vaisseau un limon jaunâtre, qui est le reste de l'argent ou sa
terre privée de son soufre. mettez toutes les extractions filtrées dans une
cucurbite au bain marie, & en retirez le menstrue par la distillation à une
chaleur graduée jusques en consistance d'un sirop bien épais, sur lequel il faut
verser de l'esprit de vin qui ait été rectifié deux fois sur le sel de tartre à la
hauteur de quatre doigts, couvrez la cucurbite de sa rencontre & mettez
circuler les matières au bain vaporeux dans de la sciure de bois à une chaleur
de digestion proportionnée à celle de l'estomac humain, durant l'espace de
quarante jours naturels qui est le mois philosophique, aptes cela tirez le
vaisseau & s'il s'est fait quelque défécation au fonds, séparez l'impur par
inclination, ou filtrez l'esprit de vin qui est chargé du soufre centrique de la
Lune & qui est d'une couleur verte très-agréable: mettez la filtration dans une
cucurbite au bain & en retirez les deux tiers ou les trois quarts de l'esprit & il
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 388

restera le vrai élixir de la Lune en liqueur verte, qu'il faut garder dans une fiole
bien bouchée à sec usages. Qui sont semblables & mêmes plus excellents &
plus amples que ceux de l'essence précédente: car c'est un rare remède pour
faire évacuer insensiblement l'enflure des hydropiques: la dose est depuis une
goute jusques à huit dans des bouillons, dans des eaux céphaliques &
apéritives, ou mêmes dans du bon vin blanc.

La troisième préparation de la teinture de la Lune.

Nous avons réservé à cette troisième teinture de parler de la calcination


amalgamatoire de l'argent, afin de ne point faire des redites inutiles, & afin
aussi que l'Artiste puisse mieux concevoir tout d'une suite le travail de ce
dernier procédé sur la Lune. Il faut prendre de l'argent très-fin réduit en
feuilles & le mettre dans un creuset & le faire chauffer entre les charbons
ardents assez médiocrement & avoir aussi en même temps autant de mercure
coulant que l'argent pèse dans un autre creuset & le mettre aussi chauffer
jusques à ce qu'il commence à fumer, alors il faut joindre les deux ensemble
& les agiter avec un bâton jusques à ce qu'ils soient réduits en un amalgame
bien uni & comme onctueux, auquel il faut ajouter le quart d'autant qu'il
pèsera de sel commun desséché, puis il le faut remettre dans le creuset, qu'il
faut placer au feu de roue & lui donner le feu par degrés, en l'augmentant peu
à peu jusques à ce que tout le mercure soit exhalé, lors que le creuset sera
refroidi, il faut broyer ce qu'on y trouvera dans un mortier de marbre & le
laver avec de l'eau de pluie distillée, afin d'en séparer la salsuginosité, puis
faire sécher la chaux qui reste après la lotion, la peser & la mettre dans un
matras & verser dessus trois fois autant d'esprit de nitre & les digérer
ensemble au sable jusques à l'entière dissolution; cela fait il faut verser la
liqueur dans une petite cucurbite & en retirer le menstrue aux cendres jusques
à sec, puis il faut verser de l'eau de pluie distillée sur ce qui reste & la retirer
par distillation, & réitérer ainsi avec de la nouvelle eau jusques à ce que la
chaux de la Lune ait tout à fait perdu l'acrimonie qu'elle avait retenue de son
dissolvant: lors que cela est fait & que cette chaux est bien sèche, il faut la
mettre dans un matras & verser dessus de l'esprit de Venus jusques à la
hauteur de quatre doigts & le mettre à digérer & extraire aux cendres à une
chaleur lente, & notez qu'il faut que le matras soit bouché avec un autre
matras de rencontre & qu'il soit lutté à cause de la subtilité de l'esprit, il faut
qu'il demeure ainsi en digestion l'espace de quinze jours sans discontinuer la
chaleur, puis il faut filtrer la teinture qui sera bleue; & continuer la digestion
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 389

& l'extraction, jusques à ce que le menstrue ne se colore plus, & lorsque


toutes les teintures sont achevées & filtrées, il les faut mettre au bain marie
dans une cucurbite, afin de retirer le menstrue, jusques à la consistance d'un
sirop épais, sur lequel il faut verser de l'esprit de vin acué de la seizième partie
de son poids de sel volatil d'urine dessus ce sirop & mettre une rencontre sur
la cucurbite & la lutter très-exactement, puis il la faut placer au bain vaporeux,
& lui donner une chaleur fort douce durant l'espace de trois semaines &
l'esprit se teindra d'une couleur bleue très-agréable par l'extraction qu'il fera
du soufre centrique de la Lune: cela fait il faut filtrer la teinture, s'il y a
quelque impureté qui se soit séparée, il en faut retirer les deux tiers du
menstrue au bain marie à une très-lente chaleur, & il restera une vraie essence
antiépileptique & le vrai spécifique contre toutes les maladies du cerveau que
nous avons déjà énoncées: la dose en est depuis une goute jusques à huit &
dix goutes dans l'eau de fleur de tillot ou dans une émulsion faite avec cette
eau & la semence de paeone ou dans quelqu'autre véhicule approprié à la
maladie & au goût du malade.

Du fer & de sa préparation chimique.

Le fer est l'un des deux métaux de la seconde classe, qui est celle des moins
nobles & des plus durs. Il est composé d'un mercure & d'un soufre qui sont
les moins fusibles & les plus crus, ou encore si on veut le fer est composé
d'un mercure, d'un soufre & d'un sel qui sont mêlés de beaucoup de parties
terrestres & très-crues, en un mot, il n'y a point de métal qui abonde tant en
vitriol que le feu ou le mars qui est ainsi nommé, à cause de l'analogie qu'il a
avec cet astre, comme nous l'avons déjà dit ci-dessus. Le mars est un des
métaux qui fournit le plus de remède à la boutique de l'Artiste chimique, & de
ceux qui font paraitre les meilleurs effets & les plus pathétiques. Nous
enseignerons ici la façon de faire ceux qui sont les plus utiles à la santé des
pauvres malades, & les plus nécessaires à l'instruction de l'Artiste. Comme
sont premièrement la perfectibilité prédatoire qui purifie le fer de toutes
impuretés, & qui le change en ce que nous appelons acier, qui n'est, à
proprement parler, qu'un fer bien resserré & bien épuré. Secondement nous
le calcinerons pour en faire le crocus de mars astringent & celui qui est
apéritif. Tiercement nous le dissoudrons pour en faire le vitriol, le sirop & le
sel. En quatrième lieu nous en ferons l'extraction, qui nous fournira la
teinture astringente & la teinture apéritive. Et pour le cinquième & dernier
nous donnerons la façon de faire les cristaux de Mars, qui seront empreints
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 390

de l'âme interne de l'acier: ce qui se verra par la couleur rouge de son soufre,
dont ces cristaux seront doués.

Comment on purge & resserre le fer pour en faire l'acier.

Prenez des verges de fer battu de la grosseur du maitre doigt, & les stratifiez
dans un vaisseau propre avec une poudre grossière, faite avec une partie de
charbon de saule ou de celui de hêtre, & deux parties de cornes de bœufs
râpées, il faut lutter les jointures la couverture du vaisseau & le mettre dans
un four à vent qui soit bâti exprès, & lui donner le feu de charbon de tous les
côtés durant l'espace de cinq ou six heures, & lors que le tout sera refroidi, on
trouvera le fer plus pur, plus resserré & plus compact, à cause que le sel
volatil & l'huile de la corne de bœuf a pénétré les verges de fer & les a
beaucoup corrigées & adoucies: de sorte qu'il en est moins poreux & moins
terrestre, il en est aussi plus ductile & plus malléable avant la trempe, & en est
beaucoup plus dur & beaucoup plus tranchant, après qu'il a été trempé: mais
comme cela n'est pas de nôtre sujet, nous nous contenterons de dire, que puis
que l'acier est plus pur & mieux corrigé que le simple fer, que c'est aussi par
conséquent l'acier qui doit être pris par l'Artiste pour le travail des opérations
chimiques. Ceux qui se serviront de limaille prendront de celle que font les
Maitres qui font ils prendront du plus pur & du meilleur acier qu'ils pourront
& le feront mettre en limaille subtile. Nous n'avons mis ici cette opération
que pour faire comprendre de plus en plus à l'Artiste que les sels volatils
servent toujours à méliorer les sujets sur lesquels on les emploie, afin qu'il les
estime d'autant plus & qu'ils mette la principale confiance qu'il puisse avoir en
pas un autre remède.

Pour faire le crocus de Mars astringent.

Nous donnerons deux moyens de faire ce crocus, l'un par la réverbération


pour l'intérieur, & l'autre par la dissolution pour l'extérieur. Pour le premier, il
faut prendre parties égales de limaille d'acier & de sel commun & les broyer
sur le marbre ensemble jusques à ce qu'ils soient bien mêlés, étendez ce
mélange sur une tuile qui ait un rebord & la placez au réverbère & y donnez
le feu de flamme qui lèche la matière par dessus durant l'espace de trente
heures: cela passe il faut laver la matière réverbérée avec de l'eau de pluie
distillée & la sécher, afin de la remettre encore au réverbère, afin de la
subtilier & de l'ouvrir de plus en plus, & tant que la limaille soit changée en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 391

une poudre légère & rouge qui est astringente, qui est ce qu'on appelle du
crocus ou du safran de Mars, à cause que les Chimistes ont donné ce nom aux
préparations des métaux & des minéraux qui sont réduits en une poudre
rouge par la dissolution ou par la réverbération. Lorsque ce crocus a été bien
ouvert par l'action du feu, il le faut broyer sur le porphyre avec de l'eau de suc
de plantin ou d'alchimille, jusques à ce qu'il soit réduit en alkohol, puis le
mettre en petits trochisques sur le papier, afin de le sécher nettement & de le
garder à ses usages. On emploie ce crocus de Mars intérieurement, quand on
à besoin d'un remède astringent & dessiccatif: comme dans la dysenterie,
lienterie, chaudepisse, gonorrhée & dans le crachement de sang: la dose est
depuis quatre grains jusques à une demie drachme dans de la conserve de
roses en bol, ou avec de la racine confite de grande consoude ou dans de la
décoction de plantin, de virga aureau ou d'alchymille, avec un peu de sirop de
roses sèches ou avec un peu de celui de berberis. Pour le second crocus de
Mars astringent, qu'on emploie extérieurement, il se fait avec toute sorte de
liqueur corrosive ou acide, comme avec l'eau forte vulgaire, l'esprit de nitre,
de sel, de vitriol, d'alun & de sel armoniac, nous ne nous servirons pour nôtre
exemple que de l'eau forte faite de parties égales de vitriol & d'alun, dont on
dissoudra la limaille d'acier, il maille & la verser par demi drachmes dans une
livre de cette eau forte: car si on versait le menstrue sur la limaille, il se ferait
une ébullition & une si subite calefaction de la matière & du vaisseau, que
l'une se perdrait ou l'autre se casserait, que si aussi on mettait trop de limaille
à fois dans le menstrue cela pousserait des vapeurs soudaines & mauvaises,
qui causeraient la suffocation de poitrine à Artiste: c'est pourquoi, il faut que
le menstrue soit dans une cucurbite un peu haute, afin qu'il ne se perde rien
par l'ébullition qui ne se peut empêcher par aucun autre moyen, que par le
peu de limaille qu'on y met à la fois: lors que l'Artiste aura achevé de mettre
les quatre onces de limaille, il peut y en ajouter autant qu'il voudra, si le
menstrue n'est pas tout à fait absorbé: car il faut y en mettre jusques à ce que
la limaille ait réduit le menstrue en une pâte de médiocre consistance, qu'il
faut mettre dans un matras qui ait le col un peu large, que l'Artiste placera sur
une culotte de terre ou sur un morceau de brique avec un peu de lut, au feu
de roue & donnera le feu peu à peu, pour faire exhaler le menstrue: il faut en
suite augmenter le feu jusques à ce que le matras rougisse de tous les côtés, &
après qu'il sera refroidi on y trouvera un crocus de Mars astrigent, qui sera
d'un rouge fort haut en couleur, qui est très-bon pour l'extérieur, pour
dessécher les plaies & les ulcères & pour arrêter les hémorragies: c'est
toujours de ce crocus qu'il faut mettre dans les liniments. Nous avons
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 392

pourtant encore ceci à dire de plus, que si l'Artiste ne met qu'une once de
limaille d'acier sur six onces d'eau forte, & qu'il en fasse l'évaporation au sable
dans un matras jusques à sec, il aura un crocus qui sera résoluble à la cave ou
en quelqu'autre lieu humide & frais, en une liqueur rouge, qui est un
souverain remède pour mondifier les ulcères baveux & rongeants, comme
aussi ceux qui ont des bords calleux & qui ont des superfluités d'une chair
spongieuse & mauvaise: car il consomme tout ce qui est contre nature, par
l'action des esprits des sels qui sont résouts, & rend l'ulcère capable de
cicatrisation, qu'il procure par la faculté astringente qu'il a de sa terre
vitriolique.

Comment il faut faire le crocus de Mars apéritif.

Il faut que nous donnions deux manières de faire ce crocus de Mars apéritif,
comme nous en avons donné deux de faire le crocus astringent. Pour la
première façon de le faire, il faut prendre une livre de limaille d'aiguilles qui
soit bien nette, & la mettre dans une terrine de grès qui soit plate, puis il la
faut humecter peu à peu avec de l'eau de rosée si cela se fait en Mai, ou avec
de l'eau de l'équinoxe de Mars, jusques à ce que la limaille commence à se
grumeler, & ne point passer outre de peur de la noyer; car lors qu'elle est
seulement humectée en une forme de pâte ou en grumeaux, elle se fermente
& s'échauffe de soi-même avec l'eau, comme on le remarque par le tact & par
l'odorat: car il y a un certain esprit salin qui est caché dans ces eaux qui
pénètre le Mars & qui le dissout insensiblement: c'est pourquoi il le faut faire
sécher aussi-tôt au Soleil, & lors qu'il est sec il le faut broyer sur le marbre, &
l'humecter derechef sans le noyer, & en moins de trois ou de quatre jours
toute la limaille sera convertie en une poudre noire, qui commencera à
changer en violet à sa surface, & qui témoignera par un petit goût d'encre ou
vitriolique que l'eau commence à faire la réincrudation du métal en ses
principes séminaux, qui sont le soufre & le vitriol; car lors que l'on y mêle
l'eau, il donne une odeur de soufre, & le vitriol se manifeste au goût. Notez
qu'il faut broyer le Mars sur le marbre toutes les fois qu'il a été desséché, si
l'Artiste est vigilant, il peut faire trois exsiccations par jour & avoir achevé
l'opération en trois semaines, sinon il faudra pour le moins un mois ou six
semaines, avant qu'il puisse avoir réduit le corps de ce métal en une poudre
impalpable qui est colorée d'un brun violet, que l'Artiste mettra dans un
chaudron de fer cru, qu'il posera sur le feu ouvert & le réverbèrera ainsi,
jusques à ce qu'il rougisse dans le chaudron en l'agitant toujours avec une
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 393

spatule de fer; & dès lors qu'il commence à rougir, il le faut ôter & on aura le
crocus de Mars apéritif réverbéré en une belle couleur rouge brune. Mais il
est beaucoup plus expédient de ne le point réverbérer, parce que cette chaleur
est capable de faire exhaler le vitriol qui a commencé de se former dans le
crocus, & c'est néanmoins ce sel vitriolique qui constitue sa vertu apéritive. La
dose de ce crocus est depuis trois grains jusques à vingt & trente grains,
pourvu qu'on le donne par degrés & qu'on y accoutume l'estomac peu à peu,
on le donne dans des opiates ou dans des conserves, ou mêlé parmi des
poudres aromatiques, il faut que ce soit à jeun, trois ou quatre heures avant
aucun repas, & que le malade se promène doucement & lentement dans
quelque lieu égal & agréable, après la promenade il pourra prendre un
bouillon de veau & de volaille qui soit altéré avec les racines de persil & celles
de scorzonere d'Espagne. Les maladies chroniques la cachexie, la
leucophlegmatie & toutes les autres maladies qui proviennent des
obstructions de la rate, du foie, du mésantere & du pancréas, ont besoin de ce
remède, mais il y en a d'autres qui se tirent du Mars qui sont beaucoup plus
prompts & plus efficaces, comme nous l'enseignerons ci-après.
La seconde façon de faire le crocus de Mars apéritif, est qu'il faut prendre une
barre de bon acier & le faire chauffer à la forge d'un Maréchal ou à celle d'un
Serrurier, jusques à ce qu'il soit rouge & étincelant de tous les coté, qui est ce
qu'ils appellent chaud à souder, qui est une espèce de demie fonte, & lors qu'il
est réduit en cet état, il faut avoir une terrine pleine d'eau, & tenir la bille
d'acier au dessus de la terrine; & appliquer fortement contre l'acier un grand
magdaleon de soufre, qui fondra l'acier & le fera tomber goute à goute en
grenaille dans l'eau qui est au dessous; il faut continuer ainsi jusques à ce que
vous ayez suffisamment de cet acier en grenaille, qu'il faut séparer du soufre
qui a filé dans l'eau & le broyer au mortier de fer en poudre qu'on passera par
le tamis de soie, & après le préparer sur le porphyre ou sur une écaille de mer
avec quelqu'eau apéritive, jusques à ce qu'il soit réduit en alkohol, dont il faut
en former la moitié en trochisques & les sécher & garder: c'est ce qu'on
appelle, acier préparé. Il faut prendre l'autre partie & le réverbérer dans le
chaudron de fer cru, comme nous l'avons dit ci-devant, jusques à ce qu'il soit
devenu de couleur rouge pourpre, sans qu'il faille avoir peur de consommer
sa faculté vitriolique: au contraire on l'ouvrira de plus en plus, à cause que ce
crocus a été préparé d'une autre façon que le précédent. La dose est pareille à
l'autre avec les mêmes précautions & pour la cure des mêmes maladies, il y en
a mêmes qui le préfèrent au précédent, mais je ne suis pas de ce sentiment.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 394

Comment il faut faire le vitriol de Mars.

Prenez de la limaille d'aiguilles qui soit bien nette, mettez-là dans une
cucurbite de verre, & versez dessus peu à peu du bon esprit acide de vitriol,
qui ne soit pas tout à fait déflegmé, jusques à ce que la limaille en soit bien
imbue, agitez cela comme il faut avec une spatule de feu, sans néanmoins
casser la cucurbite, puis versez dessus aussi-tôt de l'eau de pluie distillée, ou
de celle de l'équinoxe sans avoir été distillée, qui soit presque bouillante,
jusques à l'éminence de quatre bons doigts, placés la cucurbite au sable qui
soit déjà échauffé, l'y laissez en digestion & en dissolution durant douze
heures, cela passé, filtrez chaudement la liqueur & la mettez évaporer
lentement, jusques à la moitié à la vapeur du bain bouillant, puis la mettez
cristalliser en un lieu froid, & vous trouverez le lendemain que le vitriol de
Mars sera cristallisé au fonds & à l'entour du vaisseau en cristaux beaux &
verts, qu'il faut mettre entre deux papiers, & les sécher à une chaleur fort
lente, si on en veut avoir davantage, il faut poursuivre le même travail sur la
limaille qui est restée avec l'esprit de vitriol, puis avec l'eau chaude, filtrer,
évaporer & cristalliser, jusques à ce que tout le corps du métal soit passé en
vitriol ou en une terre qui demeure en petite quantité, si la limaille était pure:
mais la quantité du vitriol surpasse de beaucoup le poids de la limaille, il va
mêmes quelquefois jusqu'au triple, ce qui doit faire remarquer à l'Artiste que
ce n'est que la recorporification de l'esprit de vitriol, qui a repris son idée &
son caractère vitriolique par le moyen du mars, comme dans un corps qui a
été autrefois vitriol: mais il faut pourtant avouer que ce vitriol est beaucoup
plus excellent que le vitriol commun, dont on avait distillé l'esprit qu'on a
employé: car les esprits recorporifiés ont une grande sphère d'activité &
agissent beaucoup plus puissamment, que les matières purement &
simplement naturelles. Ce vitriol a plus que le crocus apéritif, dans toutes les
maladies que nous avons énoncées ci-devant: mais la dose en est beaucoup
moindre: car on commence d'en donner par degrés depuis un grain jusques à
huit, dix & douze grains ou en bol dans quelque conserve ou dans des
bouillons: mais il faut remarquer que l'usage des remède qui sont tirés du
mars, doivent être continués long-temps, & toujours en les augmentant d'un
grain ou de deux, jusques à ce qu'à la fin ils commencent à faire soulever
l'estomac & à causer quelque nausée; alors il faut rétrograder de deux grains
ou même d'un peu davantage, à cause que c'est un signe que la nature est au
vrai point de faire agir le remède sans beaucoup de violence si on ne
l'augmente pas: il faut encore remarquer, qu'il faut être soigneux de purger de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 395

quatre en quatre jours ceux qui se servent du mars, si le remède ne tient pas le
ventre libre, & de leur ouvrir aussi le ventre tous les deux jours avec un
lavement qui soit simple & qui ne reçoive autre chose que de l'urine nouvelle
rendue: car comme le mars a son vitriol qui désopile & qui ouvre, aussi a-t-il
sa terre qui constipe & qui dessèche. C'est pourquoi, il faudra faire infuser
tous les quatre ou cinq jours deux drachmes de senné avec un scrupule de
tartre vitriolé dans un bouillon de veau & de volaille, afin de balayer &
d'entrainer hors du corps les matières que le remède aura rendues capables
d'être évacuées. Ceux qui voudront faire un crocus de Mars très-beau & très-
utile, calcineront quatre onces de ce vitriol de Mars dans un creuset à feu
ouvert jusques à ce qu'il soit converti en une poudre belle, subtile & rouge,
qui n'a point de dégout & qui peut être donné aux plus délicats en bol, en
tablettes ou en opiate, depuis cinq grains jusques à trente, avec les mêmes
observations & les mêmes précautions que ci-devant.

Pour faire l'extrait ou le sirop de Mars.

Prenez une demie livre de limaille d'aiguilles, qui soit pure & nette, mêlez-là
avec deux livres de bon tartre blanc de Montpellier qui ait été mis en poudre
très-subtile; puis mettez une marmite ou un chaudron de fer crû au feu qui
contienne un seau d'eau, mettez-y de l'eau jusques au tiers: mais que ce soit de
l'eau de rosée, de celle de l'équinoxe de Mars ou de l'eau de pluie distillée,
faites-là bouillir & lorsqu'elle sera en cet état versez-y peu à peu le mars & le
tartre qui sont mêlés, n'en mettez pas plus d'une once à la fois, à cause de
l'ébullition & du gonflement qui se fait lors que la dissolution de la matière
commence, lors que le tour sera dans le vaisseau, il faut remuer
continuellement au fonds avec une cuiller de fer, afin d'élever dans le bouillon
ce qui s'affaisse au bas, & ainsi d'en faciliter & hâter la dissolution: il faut aussi
avoir auprès du même feu de l'eau semblable à celle qui fait la dissolution
dans un cocquemart, afin de la remettre toutes chaude en la place de celle qui
s'évapore par l'action du feu, qu'il faut rétablir au même point, de temps à
autre de peur que le tartre ne se coagule trop, faute de liqueur, & qu'il ne se
brule au fonds ou à l'entour du vaisseau, & encore afin que le menstrue soit
en suffisante quantité pour bien dissoudre le tartre, qui par l'action de son
acide, agit sur le mars & le dissout; il faut continuer le feu en agitant sans
cesse & en remettant de la nouvelle eau chaude, jusques à ce que l'Artiste voit
que la liqueur que contient la marmite ou le chaudron sera changée tout à fait
& qu'elle sera devenue épaisse & de la couleur d'un gris blanchâtre, qui fait
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 396

des veines au dessus brunes & noirâtres, & si de plus, la matière acquiert une
odeur comme du soufre du mars, qui est comme désagréable & nauséabonde:
mais le dernier signe & le plus concluant de la fin de l'opération & de la
dissolution du mars, c'est le goût: car il faut en filtrer un peu lors que les
premiers signes apparaissent & si la liqueur est rouge brune & qu'elle ait le
goût d'encre & vitriolique entre acide & amer, il faudra alors remplir le
vaisseau tout à fait, avec de l'eau bouillante & en faire la filtration
chaudement, qu'il faut mettre à mesure qu'elle sera filtrée dans un autre
vaisseau de fer & la faire évaporer lentement sans bouillir, & continuer ainsi
de filtrer & d'évaporer jusques à ce que le tout soit réduit en consistance d'un
sirop ou d'un demi extrait, ce qui se connaîtra lors qu'il se fera une pellicule
au dessus de ce que l'Artiste fait évaporer, il faut retirer le vaisseau de feu, &
la matière étant refroidie, il la faut mettre dans un pot de terre de faïence pour
s'en servir au besoin. Nous n'aurons pas beaucoup de peine à persuader aux
moins connaissants, que cet extrait ou ce sirop est un des plus excellents
remède que la Chimie fournisse: car tous savent que le tartre est ami de nôtre
nature & que ce sel est de soi-même un grand apéritif & un grand désopilatif:
il n'y en a guère aussi qui ne connaissent que les Médecins se sont servis de
tout temps de l'acier crû & de l'acier préparé, ou de son crocus pour ouvrir les
obstructions & pour la guérison des maladies chroniques & opiniâtres qui ont
leur siège vers la région qui contient le ventricule, le foie, la rate & les autres
parties adjacentes: mais je puis dire très-sincerement que tout ce que nous
avons dit ci-devant doit céder à cet extrait martial: car lorsque le tartre est une
fois uni intimement au mars & que l'un & l'autre ont agi & réagi de telle façon
que l'un a perdu son grand acide & l'autre sa corporéité métallique, comme
cela s'est fait en cette opération, il en résulte un tiers qui a toute la puissance
nécessaire pour agir suivant l'intention du Médecin. Cito, tuto, & jucunde: car
cet admirable remède ne pourra jamais nuire & fera toujours du bien, comme
nous en suons l'expérience; par la cure de plusieurs grandes & fâcheuses
maladies, qui ont été guéries par la due administration de ce noble
médicament, qui se donne très-heureusement & avec un succès surprenant &
comme inconcevable, dans le commencement des enflures des hydropiques,
contre les tumeurs schirreuses de la rate, contre toutes les obstructions des
parties du ventre inférieur, contre les maux des reins & de la vessie, contre les
mauvaises fermentations de l'estomac, contre les vers des jeunes & des vieux,
dont il efface & détruit le séminaire radicalement, contre les fièvres
intermittentes & principalement celles qu'on appelle fièvres de l'estomac, &
généralement contre toutes les coagulations des matières tartareuses en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 397

quelque partie du corps qu'elles aient leur siège. La dose est depuis cinq
goutes jusques à soixante, dans du bouillon, dans des décoctions apéritives,
ou dans des eaux spécifiques à la maladie qui domine le plus évidemment.

Pour faire le sel de Mars.

Prenez une demie livre de limaille d'aiguille bien subtile & bien nette & la
mettez dans une terrine de grès arrosés-là de très-bon vinaigre distillé jusques
à ce qu'elle soit réduite en pâte, qu'il faut en suite faire sécher à la vapeur
bouillante du bain marie; & lors qu'elle sera sèche, il faut la broyer sur le
marbre, puis l'humecter derechef avec du même vinaigre, puis dessécher,
broyer & humecter tant de fois de suite qu'on commence à connaître par le
goût un sel douceâtre qui domine dans le corps du mars: alors il faut mettre la
poudre dans une cucurbite & verser dessus du flegme de vinaigre jusques à
l'éminence d'un demi pied & placer la cucurbite au sable & faire bouillir la
liqueur, afin de mieux faire l'extraction du sel du mars: mais il faut substituer
toujours du nouveau flegme de vinaigre tout chaud à celui qui s'exhale en
bouillant, lors qu'on connait que le menstrue est suffisamment chargé, il faut
en faire la filtration à froid, afin qu'elle soit plus pure: mettez la liqueur filtrée
au bain marie & en retirez les deux tiers ou les trois quarts à la chaleur du
bain marie, puis mettez la cucurbite en lieu froid, afin de faire cristalliser le
sel: il faut séparer la liqueur qui surnage les cristaux & l'évaporer encore &
cristalliser & continuer ainsi, jusques à ce qu'il ne se forme plus de cristaux; il
les faut sécher tous & lors qu'ils seront secs, il les faut mettre dans un vaisseau
de rencontre & verser dessus de l'alkohol de vin jusques à la hauteur de trois
doigts & boucher & lutter la rencontre & les mettre digérer ensemble à la
lente chaleur du bain vaporeux durant le temps de sept jours naturels; cela
passé, il faut déboucher la rencontre & mettre un chapiteau, afin de retirer
l'esprit de vin à la même chaleur, & on aura au fonds du vaisseau un sel de
Mars qui sera très-agréable, & qui n'a guère de pareil pour ôter les
obstructions & principalement pour les personnes faibles & délicates: il est
généralement bon contre toutes les maladies mélancoliques & contre celles
des reins & de la vessie: mais il est particulièrement dédié au secours des
pauvres hydropiques, comme aussi aux obstructions de la matrice. Ma dose
est depuis quatre grains jusques à vingt dans du bouillon ou dans des
décoctions ou des eaux appropriées selon la maladie.

Pour faire la teinture astringente du mars.


N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 398

Prenez quatre onces de limaille d'aiguille qui soit très-pure & très-nette,
mettez-là dans une cucurbite de verre & versez dessus de l'esprit de Vénus
tant qu'elle en soit humectée & qu'elle commence à s'assembler, couvrez la
cucurbite de son chapiteau & lui donnez la chaleur lente aux cendres jusque à
sècheresse, cohobez ce que vous en avez retiré s'il a du goût, sinon humectez
derechef le mars avec de l'esprit de Vénus nouveau & desséchez comme
auparavant, & continuez ainsi trois fois, ou jusques à ce que le mars soit
changé en un crocus subtil & rouge, lorsque cela est ainsi, il faut broyer ce
crocus sur le porphyre & le remettre dans la cucurbite & verser dessus du
même esprit de Vénus jusques à l'éminence de quatre doigts, puis bouchez
avec la rencontre & mettez extraire au bain marie, jusques à ce que l'esprit
soit devenu très-rouge, séparez la teinture & y remettez du nouveau
menstrue, & continuez ainsi tant qu'il se chargera de couleur: cela fait joignez
toutes les teintures & les filtrez, retirez l'esprit de vin jusques à la hauteur de
trois doigts, qu'il faut digérer à la vapeur du bain & laisser extraire, puis filtrer
& extraire avec le même menstrue jusques à ce que vous ayez tout extrait,
filtrez les teintures & en retirez les trois quarts de la liqueur, & il vous restera
une teinture de Mars astringente qui n'est pas un petit secret dans la
Médecine & qui est digne du cabinet d'un Artiste curieux. Cette teinture se
donne par goutes, depuis quatre jusques à quinze & vingt dans de la
décoction de plantin ou dans de l'eau de son suc, on la peut aussi donner
dans de l'eau aigrie avec le suc de grenade. Elle a la vertu d'arrêter toute sorte
de flux de ventre immodéré, de corriger & d'apaiser les fureurs & les
irritations du pylore, elle guérit la dysenterie & la lienterie, comme aussi le
flux rouge & blanc des femmes & le flux haemorthoidal; enfin elle dessèche
la gonorrhée & la chaudepisse, & étanche toutes les hémorragies.

Pour faire la teinture apéritive du Mars.

Prenez deux onces de vitriol de Mars, fait comme nous l'avons enseigné ci-
devant, mettez-le en poudre & le mêlez avec son poids égal de sel de tartre de
Sennert qui soit aussi en poudre dans un mortier de marbre, & vous serez
tout étonné que ce sel admirable tirera en un moment l'âme ou le soufre du
Mars du centre de son vitriol, car quoi que ce sel soit blanc & le vitriol aussi,
la surprise est agréable de voir prédominer en un instant une rougeur plus
haute que celle du safran, il faut agiter cette masse qui se réduit bientôt en
bouillie, & l'exposer à l'air humide, afin que le tour se résoude en liqueur, qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 399

est déjà de soi un remède apéritif & désopilatif, qu'on peut donner contre
toutes sortes d'obstructions & contre la coagulation du tartre microcosmique,
depuis six goutes jusques à quinze dans des bouillons, ou dans des décoctions
apéritives. Mais cela est encore trop grossier, il faut faire voir que la Chimie
est capable de pousser les choses jusques au dernier point de leur perfection
& au dernier degré de leur subtilité. Pour cet effet, il faut peser la matière
rouge lors qu'elle a été mêlée dans le mortier de marbre & marquer son poids.
Il la faut aussi peser après la résolution à l'air, afin d'en retirer par la
distillation au bain marie le poids de l'humidité qu'elle aura attiré de l'air, afin
de verser dessus autant de l'esprit de Venus que cette humidité pèse, il les faut
digérer ensemble au bain vaporeux dans une rencontre durant vingt-quatre
heures; cela passé, il faut retirer l'esprit avec le chapiteau jusques en
consistance d'un sirop épais, sur lequel il faut verser de l'esprit de vin tartarisé
jusques à l'éminence de quatre doigts & fermer la rencontre puis digérer
durant trois jours naturels, au bout desquels il faut filtrer la teinture à froid, &
en retirer la moitié ou les deux tiers du menstrue au bain à lente chaleur, &
ainsi vous aurez le plus noble remède que la matière & l'Art puissent jamais
fournir, autant & plus pour sa vertu, que pour son agrément au goût des
malades. Cette noble teinture consomme & résout tout le tartre du corps
humain qui causait les obstructions en quelque partie qu'il soit coagulé: c'est
pourquoi on le peut donner surement dans toutes les maladies où il est
nécessaire d'ouvrir & de chasser ce qu'il y a de superflu. Mais ce qu'il y a de
plus admirable c'est qu'il n'est pas pesant à l'estomac, comme sont
ordinairement tous les autres remèdes qui se tirent du mars: au contraire, il
fortifie le ventricule & purifie des glaires & des viscosités qui ordinairement
l'appétit. C'est de plus un grand antiscorbutique, parce qu'il dégorge la rate &
qu'il purifie la masse du sang de ces impuretés grossières & terrestres qui
causent tous les accidents de cette mauvaise maladie. La dose est dans les
liqueurs appropriées que avons déjà tant de fois répétées.

Comment on fera les cristaux rouges du mars.

Faites premièrement une bonne eau forte avec parties égales de vitriol & de
salpêtre, dont nous donnerons la description au chapitre des sels. Prenez-en
une livre & dissoudez dedans quatre onces de salpêtre très-pur & bien sec,
après cela mettez six onces d'acier en morceaux entiers, gros comme le doigt
& longs de deux pouces au fonds d'une cucurbite qui soit placée aux cendres,
versez l'eau forte dessus & la laissez agir: mais notez qu'il faut que la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 400

cucurbite soit grande, & que ce n'est pas sans raison que nous avons dit qu'il
fallait mettre de l'acier entier & non pas de la limaille; la raison est. que le
vaisseau s'échaufferait trop soudainement & qu'il se ferait une ébullition trop
subite, quelque précaution que l'Artiste peut prendre: mais lorsqu'il est en
corps, le dissolvant ne le peut pénétrer & ne peut agir dessus que doucement
& par mesure. Nous changeons ainsi les manières d'agir, afin de munir le
jugement de l'Artiste contre les accidents qui arrivent dans le travail: il faut
donner une chaleur lente aux cendres pour hâter la dissolution, & lorsque
toute l'action du dissolvant sera passée, il faut verser dans la cucurbite deux
livres & demie de bon vinaigre distillé qui soit chaud: mais il le faut verser peu
à peu & agiter doucement ce qui eat au fonds de la cucurbite: mais si par
hasard, il y était resté quelque petit morceau d'acier au bas, il le faut ôter avant
que de verser le vinaigre; il faut en suite digérer cette solution trois jours
entiers au bain marie & elle deviendra très-rouge, après cela il la faut filtrer au
travers du papier, & la faire évaporer au bain marie, pour en retirer les deux
tiers du menstrue par la distillation au bain marie, il faut mettre la cucurbite
en un lieu froid & il se formera des cristaux rouges qui participent encore de
quelque impureté, il les faut mettre à part, & achever d'évaporer le reste de la
liqueur, pour en tirer ce qui se peut cristalliser: joignez tous les cristaux
ensemble & les dissoudez dans une quantité suffisante de vinaigre distillé,
filtrés la solution & en retirez la moitié du menstrue à la lente chaleur du bain
marie, puis faites cristalliser au froid; continuez ainsi de dissoudre, filtrer,
distiller & cristalliser jusques à ce que les cristaux soient beaux, rouges &
transparents, & qu'il ne se fasse plus aucun sédiment ni aucune séparation
d'impureté au fonds du vaisseau où se fait la cristallisation. Séchez les cristaux
à une chaleur lente entre deux papiers & les mettez dans une fiole pour les
garder à leurs usages. Ce sel est un apéritif très-subtil & très-agréable, qui se
donne dans des bouillons ou dans des apozèmes, ou mêmes qui peut être
donné comme un vrai tartre martial, sans qu'il y ait rien à craindre, à cause
que l'eau forte a servi de dissolvant: car il faut que l'on sache que toute la
corrosion des esprits de l'eau forte s'est émoussée & tuée par son action sur le
mars, comme cela se peut connaître par le goût agréable des cristaux qui en
résultent. La dose est depuis six grains jusques à vingt & trente grains. Que si
l'Artiste est curieux, il peut prendre deux onces de cristaux & autant de très-
beau sel armoniac & les broyer & mêlerez ensemble, puis les mettre dans un
matras qui soit luté, qu'il faut placer au sable proche de la platine de fer d'un
travers de doigt & donner le feu par degrés, jusques à le donner si fort que le
sel armoniac se sublime & qu'il enlève avec soi le soufre au mars; ainsi il aura
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 401

des fleurs de Mars qui seront très-rouges & très-efficaces pour servir d'un
bon sudorifique & diurétique contre les fièvres intermittentes, &
principalement contre la fièvre tierce & contre la quatre. Que s'il a fait cette
sublimation en quantité, il peur dissoudre une partie de ses fleurs de Mars
dans de l'eau chaude, afin d'en séparer le sel par édulcoration & lotion, & il
aura le vrai soufre du mars en sa pureté, dont il pourra se servit de
diaphorétique. La dose des fleurs est depuis deux grains jusques à douze, &
celle du soufre depuis un grain jusques à six en bol, ou dans des liqueurs
convenables.

Du cuivre & de sa préparation chimique.

Le cuivre est l'autre métal moins noble & dur de la seconde classe, il est
composé, selon Paracelse, d'un soufre pourpré, d'un sel rouge & d'un
mercure jaune. Mais comme nous avons dit du fer, aussi pouvons nous dire
du cuivre qu'il a beaucoup de vitriol en soi, & qu'il a moins de terre que le fer
& moins d'impureté par conséquent. On l'appelle Venus entre les Chimistes, à
cause qu'il reçoit les influences de cet astre, & qu'il a de la relation avec les
parties qui sont destinées à la génération. Les vertus générales du cuivre, sont
de fortifier les parties spermatiques & génératives, tant au mâle qu'à la
femelle, jusques-là que les anciens & Hippocrate même & ses successeurs
après lui en ont fait grande estime & s'en sont servis fréquemment, quoi que
ça ait été très-grossièrement, à cause qu'ils n'étaient pas éclairés des lumières
de la Chimie, qui tire das remède admirables de ce métal, & particulièrement
ce merveilleux esprit de Venus, duquel nous avons tant parlé ci-devant, &
auquel nous sommes enfin parvenus. Nous pourrions bien ici mettre toutes
les manières de calciner le cuivre, ou par la dissolution ou par l'illinition ou
par la cémentation, mais comme toutes ces opérations regardent plutôt la
métallique que la Médecine, nous ne nous y arrêterons pas, afin de suivre
incessamment l'intention que nous avons de découvrir les beaux remèdes que
les métaux nous fournissent, nous donc premièrement de la préparation du
verdet ou du vert de gris, qui est plus philosophique & plus mystérieuse qu'on
ne se l'imagine. quoi que cette opération soit commune & qu'il n'y ait que les
femmes & les filles qui la fassent à Montpellier.

La préparation du verdet. Le verdet n'est, à proprement parler, que la


volatilisation du cuivre en vitriol fort subtil par le moyen du tartre qui est
contenu dans le marc de l'expression du vin. Or on ne peut faire cette
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 402

opération par tout où il y croit du vin, c'est pourquoi il faut que l'Artiste
chimique philosophe là dessus & qu'il en recherché la cause dans les matières
qui produisent le verdet, qui sont le cuivre & de marc du raisin. Or tout raisin
a son marc après l'expression, & néanmoins toute expression de raisin n'est
pas capable de réduire le cuivre en vert de gris ou en verdet, comme est celui
qui vient de Montpellier, & par conséquent il faut qu'il y ait quelque chose
dans le raisin de Montpellier & des environs, qui soit capable de ronger ou
d'extraire plutôt le vitriol du cuivre sans corrosion: ce qui ne se peut faire que
par le moyen d'un tartre subtil & agissant, qui pénètre le cuivre & qui le
change en verdet & ce tartre est encore imperceptible dans le marc des
raisins: mais lors que l'on a stratifié le cuivre avec cette expression & qu'on l'a
mis en lieu propre, le feu interne & l'esprit fermentatif de ce marc de raisin,
excite une chaleur qui le reduit de puissance en acte, & volatilise le tartre qui
est contenu là dessous & le change en un esprit subtil qui n'est pas tout à fait
vineux & qui néanmoins n'est pas encore vinaigre, si bien qu'il possède les
qualités volatiles sulfurées, & ne laisse pas pourtant d'avoir en soi, un esprit
salin mercuriel & acide, qui agit sur le cuivre & qui le change en la substance
que nous appelons vert de gris ou verdet, qui est la base & le fondement de
nôtre esprit de Venus. Or ce n'est pas sans raison que nous avons fait ce
discours sur le verdet qui se fait avec l'expression du vin des environs de
Montpellier: car il est tout à fait différent de celui qui se fait par le vinaigre &
le cuivre enfermés dans des barils: car nous savons que le vin de Languedoc
& de Provence & principalement celui des environs de Montpellier fournit
une grande abondance de tartre qui est très-pur & très-excellent, tant pour en
faire des remède que pour le travail de la Chimie: or ce n'est que le plus subtil
de ce qui est destiné à être fait tartre qui se volatilise, & qui agit sur le cuivre
sans une corrosion violente: car cela se fait plutôt par une espèce de
dissolution amiable: mais le vinaigre agit plus violemment & ne se joint pas ni
ne s'unit à la substance du cuivre comme fait cet esprit moyen, ce que
prouvera très-évidemment l'extraction que nous enseignerons, sa
cristallisation & sa distillation, ce que feront aussi les discours que nous y
joindrons pour une plus ample instruction des Artistes curieux.

Pour faire le vitriol volatil de Venus.

Nous avons fait voir ci-dessus que le verdet n'est rien autre chose qu'un
cuivre qui a été ouvert, dissout & comme volatilisé par le moyen de l'esprit
fermentatif tartareux des restes de l'expression du vin; & nous avons dit
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 403

ailleurs, lors que nous avons parlé du vinaigre & de sa distillation, que son
esprit n'était aussi qu'un espèce de tartre rendu subtil, spirituel & volatilisé.
Cela posé, nous n'aurons pas beaucoup de peine à faire comprendre aux
Artistes que l'extraction du verdet que nous allons enseigner, ne soit une suite
pour pousser cet agent & ce patient jusques à une volatilisation plus subtile;
afin qu'après avoir converti le verdet en un vitriol clair, bleu, subtil & comme
déjà tout volatil, nous puissions en suite le faire passer par la distillation en un
esprit le plus subtil & le plus admirable qui ait jamais été employé, soit en la
Médecine pour la cure des maladies, soit en la Chimie, pour servir de
dissolvant & de moyen unissant pour faire l'union & la conjonction de
plusieurs sujets qui semblent tout à fait hétérogènes & incapables de pouvoir
être unis ensemble, sans ce merveilleux esprit, qui provient du vitriol volatil
du verdet qui se fait ainsi. Prenez quatre livres de bon verdet de Montpellier,
mettez-le en poudre subtile, que vous mettrez dans une cucurbite de verre &
verserez dessus du très-bon vinaigre distillé, jusques à l'éminence de six
pouces, agitez la matière souvent avec une spatule de bois, après avoir placé la
cucurbite au sable, & lors que le menstrue sera chargé d'un vert haut en
couleur, retirez la liqueur qui surnage la matière par inclination, & y remettez
du nouveau vinaigre que vous digèrerez & agiterez comme auparavant, &
retirerez après qu'il sera bien chargé de couleur: vous continuerez ainsi quatre
fois, & si le menstrue n'est pas beaucoup chargé la quatrième, vous ferez
bouillir le tout dans un chaudron de cuivre rouge, jusques à ce qu'il ait extrait
& dissout ce qu'il pourra tirer du reste du verdet: enfin vous continuerez ainsi
avec du nouveau vinaigre distillé, jusques à ce que vous ayez tout dissout le
verdet, duquel il ne restera pas plus de quatre ou cinq onces de matière
terrestre & féculente, qui n'a aucune qualité métallique en soi, il est vrai qu'on
y trouve quelques petits morceaux de lames de cuivre qui ont été laissés
parmi le verdet, par la négligence de ceux qui radent la substance qui a été
dissoute par la fermentation, mais tout le reste n'est que pure terre. Il faut
mêler & assembler toutes les teintures & les filtrer à froid par le papier, &
mettre évaporer la filtration dans une terrine de grès à la vapeur du bain marie
à une chaleur lente: il faut en suite digérer encore ce qui sera resté après la
filtration dans du nouveau vinaigre distillé, le filtrer & le joindre à l'autre
teinture & continuer ainsi jusques à ce que tout soit passé par le filtre à froid
en une liqueur claire & transparente comme l'émeraude. Et lors que vous
verrés que la teinture qu'on évapore commencera à faire une petite pellicule
au dessus, il faut mettre la terrine en lieu froid & l'y laisser reposer jusques au
lendemain & vous trouverez au fonds & aux parois du vaisseau des cristaux
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 404

d'un beau vitriol bleu, qu'il faut mettre entre deux papiers & les faire sécher à
une chaleur très-lente & très-modérée: car le Soleil est mêmes capable de
dépouiller ce vitriol de son meilleur esprit, tant il est volatil: c'est pourquoi il
faut que l'Artiste y prenne garde, s'il ne veut devenir sage & prudent à ses
dépens. Il faut continuer l'évaporation, la cristallisation & l'exsiccation,
jusques à ce que toute la teinture soit passée en vitriol cristallisé. Que si les
derniers cristaux, ou mêmes les premiers n'étaient pas beaux, bleus &
transparents, il faut les redissoudre dans du nouveau vinaigre distillé, & qu'il
n'y en ait que la quantité qu'il en faudra pour les dissoudre à froid: il faut
laisser reposer la dissolution durant vingt-quatre heures, afin que s'il y a
quelques atomes de matière féculente qui se soient separés & formés durant
la première évaporation, qu'il s'en fasse la résidence. On retirera la teinture
claire très-doucement par inclination sans troubler le fonds, & lors qu'on en
approchera, on filtrera le reste par le papier: que s'il y a quelque substance
considérable dans le filtre on la dissoudra dans du nouveau vinaigre distillé,
on en filtrera la teinture qu'on joindra avec le reste; qu'il faut faire évaporer à
moitié aussi lentement que faire se pourra, puis mettre cristalliser & on
trouvera les cristaux en leur perfection, qu'il faut faire sécher avec les
précautions que nous avons dites & achever tout le reste de même: après que
tout sera séché, on trouvera autant de vitriol qu'on aura dissout de verdet, si
l'Artiste a été exact, on en doit même trouver davantage: car toute la
substance acide saline & tartareuse du vinaigre, s'est jointe au vitriol & a
mêmes causé sa cristallisation, car toute la vapeur qui s'exhale a bien
quelqu'odeur de vinaigre, mais elle n'a non plus de goût que de l'eau de pluie
lors qu'on la reçoit dans un récipient par le bec de l'alambic. Si bien que ceux
qui voudront encore mieux réussir sont obligés de continuer la dissolution de
leurs cristaux dans du nouveau vinaigre distillé, jusques à ce qu'ils puissent
connaître par l'épreuve qu'ils en feront par la distillation au bain marie ou tout
au plus aux cendres, si le vinaigre monte encore insipide: car si cela est ainsi, il
faut continuer la dissolution, la filtration, l'évaporation & la cristallisation,
jusques à ce que le vinaigre en sorte avec la même force & la même acidité
qu'on l'y aura versé. Cela étant ainsi on sera parvenu au vrai point de la
perfection requise à ce noble vitriol, qu'il faut sécher très lentement entre
deux papiers pour en faire l'esprit comme nous l'allons enseigner, après qu'on
l'aura digéré trois diverses fois avec du très-bon esprit de vin alkoholisé qu'il
surnage de trois doigts dans un vaisseau de rencontre durant vingt-quatre
heures, & qu'on aura retiré cet esprit toutes les fois au bain marie, afin de
l'ouvrir de plus en plus, pour lui faire acquérir les perfections & les vertus qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 405

paraissent dans l'esprit qu'on en tire.

La distillation de l'esprit de Venus.

C'est en cette opération ou l'Artiste chimique à besoin de toute sa patience &


de son jugement s'il veut réussir en la distillation présente, qui lui doit servir
de règle & de modèle pour toutes les autres qu'il entreprendra, à cause de
l'extrême volatilité de la matière de laquelle il s'agit. Il faut donc qu'il prenne
son vitriol lors qu'il sera bien sec, & qu'il le mette en poudre dans un mortier
de marbre, qu'il le mette dans une cornue qui ait le col long & large
d'embouchure, lors que toute la matière sera dedans, il aura le soin de bien
nettoyer le haut de la cornue & le col entier avec une plume liée à un bâton,
afin qu'il ne vienne pas à croire que la verdeur qu'il verra paraitre aux goutes
qui distilleront, ayant été colorées par la poudre du vitriol qui pourrait y être
restée en la versant dans la cornue. Après cela il placera sa cornue au
fourneau du réverbère clos; & y laissera quatre registres aux coins de la
couverture du fourneau & un autre au milieu, afin de pouvoir gouverner le
feu plus modérément: c'est pourquoi il faut que ces registres soient fournis de
bouchons qui ferment juste. En suite il adaptera un ample ballon ou récipient
de verre bien net & bien sec au col de la cornue & mettra de la vessie
mouillée entre le col de la cornue & celui du récipient, afin d'en fermer mieux
les jointures, & lutera de plus ces mêmes jointures avec de la chaux vive & du
blanc d'œuf, comme nous l'avons répété tant de fois; & lors que le lut sera
sec, il commencera à donner le feu avec jugement & lenteur & ne se hâtera
nullement; au contraire, il attendra avec une patience exemplaire, que la
matière pousse peu à peu ses vapeurs qui se condenseront dans le col de la
cornue & tomberont par goutes limpides & claires dans le récipient: car il faut
que le bec de la retorte avance pour le moins de quatre doigts jusques dans le
corps du récipient, afin qu'il puisse distinguer la diversité des couleurs des
goutes qui cherront; non tant pour contenter sa curiosité, quoi qu'il y ait du
plaisir, qu'afin aussi que cela lui serve de règle pour le régime du feu, qui est
de la plus haute importance dans cette opération; parce que pour peu qu'il
augmente le feu sans nécessité, cela est capable de faire tout perdre & de
rompre les vaisseaux. Ce qui le doit obliger d'avoir l'œil alerte, afin de ne rien
faire qui lui puisse préjudicier, ce qu'il doit aussi observer régulièrement dans
toutes les autres distillations des sels, dont il prétendra tirer des esprits. Nous
avons voulu dépeindre cela avec toute la ponctualité imaginable, afin que lors
que l'Artiste viendra à manquer par sa précipitation, il ne puisse pas nous en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 406

imputer la faute. Il continuera ce même régime tant que les goutes claires
tomberont, & ne pressera aucunement le feu: car les goutes tomberont assez
vite, si on conte lentement jusques à six entre le temps d'une goute à l'autre.
Mais lors que les goutes deviendront vertes & que les vapeurs blanches
commenceront à paraitre dans le récipient qui se condenseront en esprit & en
une liqueur subtile qui formera des stries & des veines sinueuses tout à
l'entour dudit récipient; ce qui témoigne que l'esprit volatil commence à se
manifester en abondance, & qu'il faut aller doucement en besogne & ne rien
précipiter: car le récipient s'échauffe par la chaleur de la vapeur & par
l'affluence des esprits. Les goutes claires durent environ quatre ou cinq
heures, les vertes & les premières vapeurs volatiles autant. Lors que cela est
passé, il faut commencer à pousser le feu & le récipient s'emplira tout à fait
de vapeurs très-blanches, ce qui durera en augmentant toujours le feu de plus
en plus encore environ cinq ou six heures, & sur la fin il en sortira par
l'extrême action du feu des goutes jaunes qui se convertiront peu à peu en
rougeur, ce qui témoigne nettement la fin de l'opération, qui dure
ordinairement de douze à quinze heures, selon le plus ou le moins de la
matière qu'il v a dans la cornue. Lorsque les vaisseaux seront refroidis, il faut
déluter le récipient d'avec la cornue & verser l'esprit qui sera jaunâtre & qui
sentira le soufre très-fort dans une cucurbite, que l'Artiste placera bain marie
& luttera dessus un chapiteau avec exactitude, comme aussi le matras qu'il
appliquera au bec de l'alambic; il donnera le feu proportionnément à la
volatilité de la matière: car cet esprit monte aussi facilement que l'esprit de
vin; mais il faut pousser un peu le feu davantage sur la fin, & le tout montera
jusques à sec en un esprit volatil, subtil & non corrosif, mais ignée, subtil &
pénétrant, qui possède plus de vertus en soi qu'on ne le peut exprimer, soit
aussi qu'on l'emploie à la préparation d'autres médicaments, parce que ce
noble esprit ouvre & dissout les corps, sans les corroder ni sans altérer leurs
puissances séminales, & ce qui est tout à fait surprenant & merveilleux: c'est
que cet esprit admirable a la même vertu en Médecine & même puissance
dissolutive, après qu'il a servi à la dissolution & à la préparation de beaucoup
de matières différentes, soit pierres, soit métaux. Nous ne voulons pourtant
pas assurer que cet esprit demeure inaltérable: mais nous pouvons dire que
nôtre expérience ne nous à pas encore poussé jusques à lui avoir vu perdre sa
puissance active: au contraire, après l'avoir retiré par la distillation, il a
toujours agi par nous mais avec la même vigueur qu'il avait fait auparavant ou
sur de la même matière ou sur quelqu'autre, comme l'éprouveront très-
certainement ceux qui l'emploieront à leurs opérations. C'est un remède
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 407

souverain contre l'épilepsie de quelque espèce qu'elle soit, contre l'apoplexie,


contre toutes les irritations de la matrice, contre toutes les maladies
mélancoliques & hypocondriaque contre les maux de teste qui sont invétérés,
& contre les maladies scorbutiques, on le donne depuis une goute jusques à
dix dans les liqueurs appropriées: mais la dose la plus judicieuse est dans
toutes les liqueurs jusques à une agréable acidité. Nous ne pouvons nous
empêcher de rapporter ici les mêmes mots, que met Monsieur Zvvelfer
Médecin de sa Majesté Impériale, dans l'appendice, qui nous a découvert ce
trésor, où il achève les louanges qu'il donne à cet esprit par ces mots: & ut
summatim dicam, tanquam expertus in multis affectibus, qui Herculea etiam
remedia rident & contemnunt, ad hunc spiritum tanquam asylum, si quis
accurrerit, medicamentum reperiet, quovis pretionredimendum. Hoc fruere
lector amice secreto, & favore mei pro fideli commmunicatione benevole
persevera. Voilà ce qu'en dit en peu de mots cet expert & savant Médecin:
c'est pourquoi j'insiste encore après lui, & conseille aux Médecins & aux
Artistes de ne point négliger la pratique du remède & du dissolvant, qui ne
sont qu'une seule & même chose. Or quoi que nous ayons enseigné le plus
sublime remède qui se puisse tirer du cuivre, si est ce néanmoins qu'il est
nécessaire d'apprendre le travail de quelques préparations qui sont utiles en la
Médecine & en la Chirurgie, afin que lorsque l'Apothicaire chimique les
trouvera dans quelqu'Auteur qu'il les puisse faire, & que le Médecin le puisse
employer au salut des malades, lors qu'il le jugera à propos.

Pour faire le vitriol de Venus, son soufre narcotique & son crocus.

Entre les préparations qui se font sur le cuivre, il n'y en a point qui
comprenne tant de travail pour la manière d'opérer, ni tant de remèdes utiles
tout à la fois, que celle que nous allons enseigner: c'est pourquoi nous l'avons
choisie, afin de mieux informer l'Artiste de ce qu'il peut faire sur les métaux,
pour les réduire en leurs principes par une gradation d'opérations: car comme
nous avons dit que les métaux ont été vitriol, aussi ont-ils été soufre avant
que d'être tout à fait coagulés & durcis en corps métallique: ce qui fait qu'il
faut que l'Art se serve du soufre qui tient le milieu pour décorporifier les
métaux, afin de les pouvoir réduire en vitriol, ce qui se pratique ainsi. Prenez
du cuivre en platine faites-le couper en morceaux, qui se puissent agencer &
stratifier dans un grand creuset avec du soufre en poudre, il faut commencer
par un lit de soufre, & puis mettre du cuivre & continuer ainsi lit sur lit ou
S.S.S. & finir par le soufre. Lorsque le creuset sera plein, qu'il faut couvrir
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 408

d'un couvercle qui soit percé au milieu de la grosseur pour passer un tuyau de
plume à écrire, il faut lutter l'entour du creuset & du couvercle d'un bon lut
qui ne fende pas & le laisser sécher lentement: lorsqu'il sera bien sec, il le faut
placer au feu de roue & lui donner le feu peu à peu durant une heure, afin que
les soufre se fonde doucement & pénètre les lamines du cuivre avant qu'il
s'enflamme, parce qu'il le calcinera beaucoup mieux de cette façon; après une
heure de temps, il faut approcher le feu plus prés du creuset & l'augmenter de
degré en degré jusques à ce que le soufre s'enflamme & qu'il commence à
sortir en une flamme pyramidale par le trou du couvercle, il faut alors
approcher le feu tout à fait & le faire monter jusques au haut du creuset sans
y en remettre davantage: car cela serait inutile, à cause que la flamme du
soufre venant à cesser l'opération qui est la première calcination est achevée;
c'est pourquoi il n'y a plus rien à faire qu'à laisser refroidir le creuset pour en
tirer le cuivre qui est renflé & cassant comme du verre, & qui est rouge lors
qu'il est en poudre, ceux qui voudront faire un crocus de Venus grossier
prendront ce cuivre calciné, qu'on appelle Aes ustum dans les boutiques, le
mettront en poudre & le feront réverbérer durant trois fois vingt-quatre
heures & ils auront une poudre rouge qui sera sort ouverte & qui sera bonne
pour entrer dans les onguents & dans les emplâtres: car nous enseignerons ci-
après la vrai e façon de faire le crocus de Venus. Mais il y a une remarque à
faire, qui ne doit pas être oubliée ni négligée, qui est qu'il fait faire rougir trois
fois les lamines de cuivre dans un creuset au four à vent & les éteindre dans
de l'urine autant de fois, à cause que cela les ouvre & les prépare à la
calcination, en sorte que tout le reste de l'opération en est beaucoup plus
facile. Prenez en suite le cuivre calciné & le mettez en poudre & ajoutez pour
chaque livre une once & demie ou deux onces de soufre pulvérisé, qu'il faut
exactement mêler, puis accommoder un pot de terre non vernissé sur le
dessus d'un fourneau, en sorte qu'il soit ferme & stable & qu'il puisse être
échauffé par dessous avec modération & augmentation du feu: il y faut mettre
la poudre & donner le feu par degrés & remuer continuellement avec un
racloir de cuivre ou de fer, afin que la poudre ne s'attache point au pot, &
bien prendre garde de faire consommer tout le soufre, que s'il arrive que la
matière se mette en grumeaux, il faut cesser le feu & la broyer après qu'elle
sera refroidie, puis y mêler encore le même poids de soufre, & continuer ainsi
cette calcination sept fois de suite, ou ce qui sera encore meilleur autant qu'il
sera nécessaire, jusques à ce que l'Artiste reconnaisse par son goût que la
poudre du cuivre calciné est tout à fait vitriolique & que lors qu'on en fait
l'essai avec de l'eau de pluie distillée, que l'eau se charge de la couleur & du
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 409

goût du vitriol: cela étant ainsi, il faut mettre toute la poudre dans une terrine
de grès & verser de l'eau de pluie distillée bouillante dessus peu à peu &
l'agiter subitement & long-temps avant que de la mettre en digestion au sable
pour en extraire tout le vitriol, autrement la poudre se durcirait & se
grumellerait en sorte, qu'on ne pourrait la bien mêler avec l'eau & l'extraction
ou la dissolution du vitriol ne se ferait pas, & ainsi ce serait à recommencer.
Lors que l'eau est teinte d'une belle couleur bleue, il la faut filtrer & l'évaporer
jusques à pellicule, puis il faut mettre le vaisseau en lieu froid & le laisser-là
jusques à ce que les cristaux de Venus se soient formés. Il faut séparer la
liqueur qui surnage & l'évaporer encore & continuer ainsi à cristalliser,
jusques à ce qu'il ne se forme plus de cristaux; faites sécher lentement ceux
que vous aurez, & les gardez pour les préparations qui suivent. On peut
néanmoins employer ce vitriol en petite dose contre les vices de l'estomac &
du cerveau, il tue les vers & fortifie le cerveau contre les convulsions &
contre les insultes des épilepsies naissantes, il est aussi spécifique pour
nettoyer la matrice, il y en a qui font un grand secret d'un dissoudre un peu
dans de l'eau contre l'ardeur & l'intempérie des parties spermatiques & des
autres parties voisines, & de s'en servir pour en faire injection, &
véritablement ils ont raison; mais ils ne doivent pas priver le public de la
Médecine & de la Chirurgie de ce remède, qui produit des beaux effets, à
cause que ce vitriol possède en soi une bonne portion de ce soufre de Venus,
qui est capable d'apaiser les irritations des parties: & que son sel est un grand
& puissant détersif & réfrigératif. La dose pour l'intérieur, est depuis trois
grains jusques à quinze, & pour l'injection il en faut mettre le poids d'une
drachme dans une livre d'eau de plantain mêlée avec un peu de suc clarifié de
joubarbe ou de grand sempervivum.

La préparation du soufre narcotique du vitriol de Venus.

Prenez une demie livre de vitriol de Venus & quatre onces de limaille d'acier
qui soit très pure, mêlez-les ensemble par une longue trituration dans un
mortier de fer, mettez la poudre dans un matras qui soit bien égal de verre &
qui soit fort, humectez cette matière peu à peu avec du très-bon vinaigre
distillé, jusques à ce que toute la masse en soit bien imbue, sans néanmoins
que l'humidité surnage, il faut que le matras ait le col un peu large, à cause
qu'il se doit faire évaporation de l'humidité. Placés le matras au sable & ne
laissez qu'un demi doigt de sable entre la platine de fer & le cul du vaisseau,
donnez le feu & faites exhaler lentement le menstrue, puis augmentez le feu
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 410

en sorte que le cul du matras rougisse si faire se peut: cessez alors le feu &
laissez refroidir le vaisseau qu'il faut casser & en retirer la masse qui sera d'un
rouge brun, il la faut mettre en poudre subtile & la verser dans un autre
matras plus ample & jeter dessus du bon vinaigre distillé peu à peu en agitant
toujours la matière, jusques à ce qu'il surnage de quatre doigts, il faut le
mettre en digestion & en extraction au sable & le remuer souvent & il
deviendra beau & rouge, lors qu'il est bien teint il le faut séparer & y en
remettre de l'autre & continuer ainsi jusques à ce qu'il ne se colore plus, alors
il faut filtrer toutes les teintures, & les évaporer lentement à le vapeur du bain
jusques à la réduction d'un tiers; qu'il faut précipiter avec de l'huile de tartre
par défaillance, jusques à ce que tout le soufre en soit séparé: car le sel de
tartre attire à soi & se joint dans la liqueur avec le sel du vitriol, & le soufre
n'étant plus mêlé avec son sel se précipite & se sépare de l'humidité & tombe
au fonds du vaisseau, il faut laisser rassoir le soufre & retirer par inclination ce
qui surnagera, & verser sur le soufre de l'eau de pluie distillée qui soit tiède
afin de l'édulcorer, & continuer ainsi jusques à ce que l'eau en sorte insipide,
après cela il faut sécher ce soufre très lentement & le garder dans une fiole au
besoin. On peut donner de ce soufre en bol ou en dissolution dans
quelqu'eau hystérique ou antiépileptique, depuis un grain jusques à six contre
toutes les passions de l'utérus & contre l'épilepsie sympathique &
idiopathique. C'est ce soufre qui entre dans le laudanum sans opium du
célèbre Hartmannus. Mais la teinture de ce soufre est de toute autre efficace
que lors qu'il est encore en corps, elle se fait ainsi.

La teinture du soufre du vitriol de Venus,

Prenez une once de ce soufre du vitriol de Venus, broyez-le & le mettez dans
un matras & versez dessus de l'esprit volatil de Venus jusques à la hauteur de
quatre doigts, fermez le matras de sa rencontre & le mettez digérer au bain
marie à une chaleur lente, jusques à ce qu'il soit bien chargé de la teinture de
ce soufre, séparez la teinture & continuez l'extraction jusques à ce que cet
esprit ne se colore plus, filtrez le tout & en retirez le menstrue jusques à la
consistance d'un extrait liquide, sur lequel vous verserez de l'esprit de grains
de sureau alkoholisé la hauteur de trois pouces, couvrez & lutez le vaisseau de
rencontre ou le pélican, placez-le à la lente chaleur du bain vaporeux & l'y
laissez circuler, digérer & extraire sept jours durant sans interruption de la
chaleur, & toute la teinture de ce soufre sera communiquée à cet esprit, qui
est déjà de soi un spécifique hystérique. Il faut filtrer cette essence à froid &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 411

en retirer au bain la moitié du menstrue, & ainsi on aura le vrai soufre de


Venus volatilisé, qui est propre contre les maladies du cerveau & contre celles
de la matrice. La dose est depuis une goute jusques à huit, dix & douze
goutes dans des bouillons ou dans des liqueurs appropriées:

Pour faire le crocus du vitriol de Venus.

Prenez une livre de ce vitriol, mettez-le dans une cornue que vous placerez au
réverbère clos & lui adapterez un ample récipient, que vous luterez
exactement, donnez le feu par degrés & le continuez durant quarante-huit
heures avec le charbon: mais il faut après cela se servir de bois qui soit bien
sec, afin de donner le dernier degré du feu de flamme douze heures entières,
& ainsi vous serez assuré d'avis tiré le flegme, l'esprit volatil, l'esprit acide &
l'esprit corrosif ou l'huile improprement dite, du vitriol de Venus, & que vous
aurez au fond de la cornue un crocus astringent, léger & subtil, que quelques
uns appellent la tête morte de ce vitriol. Or il y en a qui prescrivent de mettre
ce vitriol dans un creuset, afin de le calciner & de le réduire en crocus: mais je
ne suis pas de leur sentiment & ne puis souffrir que l'Artiste perde ce qu'il y a
de bon & de virtuel dans les matières, sur lesquelles il travaille: car si la
calcination se fait dans un creuset, il faut de nécessité, que tout ce qui se
trouve condensé dans le récipient après la distillation, s'exhale & se perde
inutilement: or il ne faut pas que cela soit, puis que le crocus qui se trouve
dans le cornue n'est pas moins bon: mais au contraire, il est plus net &
meilleur que celui qui se fait dans le creuset. Si on rectifie toute la liqueur qui
a été distillée aux cendres ou au sable jusques à sec sans aucune distinction,
c'est un esprit spécifique contre les maladies céphaliques & utérines, si on en
mêlera dans des juleps ou dans des apozèmes jusques à une agréable acidité,
ou qu'on en mette aussi dans la boisson ordinaire des malades. Pour ce qui est
du crocus, c'est un remède infaillible pour étancher le sang & pour dessécher
& cicatriser les ulcères & les plaies. C'est de plus, un spécifique intérieur en
opiate & extérieur en injection, pour la cure des gonorrhées & pour celle des
chaudepisses. C'est aussi un remède excellent contre les flux de ventre
immoderés, contre le dysenterie, la lienterie, & contre le crachement de sang,
si on en donne depuis quatre grains jusques à quinze ou vingt dans de la
conserve de roses, pourvu qu'on ait purgé le malade avant que d'en user avec
une bonne teinture de rhabarbe faite que de l'eau de sec de chicorée. C'est
aussi de ce vitriol que se fait la vraie poudre de sympathie, qui est capable de
guérir beaucoup de plaies sans y mettre d'autre appareil qu'une simple
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 412

compresse qui soit trempée dans de l'eau commune, pourvu qu'on ait du sang
ou du pus de la plaie, & qu'on mette le linge qui l'aura reçu dans une boitte
qui ferme juste, où il y ait de ce vitriol desséché doucement à l'air chaud, ou
dans un lieu qui soit capable de le priver insensiblement de son flegme & de
le faire réduire en poudre de soi-même: il arrête aussi toutes les hémorragies,
si on fait les mêmes observations que nous avons remarquées pour les plaies.
Il y a aussi des Auteurs qui croient qu'on peut sublimer ce vitriol avec sel
armoniac pour le réduire en mercure coulant, & qui veulent cuire & précipiter
ce mercure sans addition, pour en faire un remède spécifique & tout à fait
extraordinaire contre la vérole & contre toutes ses dépendances. Ceux qui
voudront en faire les essais en trouveront les procédés chez les Auteurs qui
en ont traité, il suffit que nous ayons insinué la manière de bien travailler sur
le cuivre, étants assurés que celui qui pourra faire ce que nous avons enseigné,
ne pourra jamais manquer à faire les autres opérations qu'il entreprendra sur
ce métal.

Du plomb & de sa préparation chimique.

Nous arrivons enfin à la troisième & dernière classe des métaux, qui contient
ceux qui sont les moins nobles & les moins durs, qui sont le plomb ou
Saturne & l'étant ou Jupiter. Nous parlerons du plomb le premier, à cause que
toutes les opérations qui se font sur le plomb peuvent servir de règle pour
celles qui se doivent faire de l'étain, car on se sert du même menstrue & de la
même façon de travailler. Le plomb est le plus vil & le plus abject de tous les
métaux, qui est composé d'un soufre indigeste, d'un sel alumineux plus que
vitriolique, & d'un mercure qui approche fort de la nature de l'antimoine. On
l'appelle saturne, à cause du rapport qu'il a avec cette planète céleste, comme
aussi avec la rate, qu'on appelle le saturne du microcosme ou du petit monde
à laquelle il est consacré. Le plomb est généralement réfrigérant, astringent,
incrassant & c. Il incarne les plaies & les ulcères & les cicatrise; il rabat le
caquet de ceux qui sont trop amoureux, il apaise les douleurs & la chaleur des
ulcères & résout les tumeurs qui sont occasionnées par les sérosités qui sont
retenues entre le cuir & la chair. Mais tout cela n'est rien en comparaison des
vertus qu'il acquiert, lors qu'il est bien & artistement ouvert & préparé par le
moyen des opérations de la Chimie, comme nous le ferons voir dans la suite.
Les préparations générales pour ouvrir le plomb. Comme nous avons
toujours commencé par la purification des mixtes sur lesquels nous avons
voulu travailler, aussi faut-il que nous fassions plus particulièrement la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 413

purgation du plomb, puis que c'est le plus grossier & le plus impur des
métaux: c'est pourquoi il faut que les Artistes qui voudront l'employer en
leurs opérations de fassent fondre auparavant dans un pot de fer, & lorsqu'il
sera bien fondu, il faut jeter au dessus, de temps en temps des petits
morceaux de cire, qui se consommera peu à peu, & lors qu'il verra que le
plomb a un bel œil & bien clair au dessous de la pellicule superficielle qu'il
ôtera, il le jettera dans de l'eau nette, & s'en servira après à ce qu'il voudra. Or
il faut réduire ce plomb ainsi purifié en chaux si on en veut tirer la vertu: car
quoi que ce métal soit mol & de facile fusion, si est-ce néanmoins qu'il le faut
calciner afin de l'ouvrir, pour hâter non seulement l'opération des menstrues
qu'on emploiera; mais aussi afin que ce qu'on en tirera ait beaucoup plus
d'efficace & de vertu. Cette calcination qui réduit le plomb en cendres
grisâtres, qui se fait en agitant du plomb fondu dans un pot de terre qui a été
rougi au feu. Il y a de plus la calcination reverbératoire, qui est lorsqu'on
réverbère cette première chaux dans un réverbère au feu de flamme, en sorte
néanmoins qu'elle ne fonde pas: & lors que la chaux a changé de couleur &
qu'elle est jaune, c'est de quoi les Peintres se servent & qu'ils appellent du
macicot: mais si elle passe jusques à la couleur du rouge orangé, c'est qu'on
appelle du minium dans les boutiques. La troisième calcination, est celle qui
se fait en la purification de l'or & de l'argent par la coupelle, où le plomb qui
ne s'envole point en vapeurs, est calciné & changé comme en une écume
jaune, rouge ou blanche, qu'on appelle litharge. La quatrième est la calcination
cimentatoire, qui se fait en calcinant le plomb en table coupé par morceaux,
avec du soufre en le stratifiant & le calcinant après, comme nous l'avons
enseigné du cuivre & lors que le plomb calciné est lavé, séché & réduit en
poudre, c'est ce qu'on appelle dans les boutiques plumbum ustum ou du
plomb bruslé ou calciné. La cinquiéme & dernière calcination du plomb, est
celle qu'on appelle calcination vaporeuse, qui se fait en suspendant des
lamines de plomb du dessus d'un esprit ou d'une liqueur acide, dont la vapeur
calcine le plomb peu à peu & le réduit en ce qu'on appelle blanc de plomb ou
céruse. L'Artiste doit choisir celle qui lui plaira de ces chaux de plomb, pour
en faire les remèdes qui suivront: mais il ne doit pas hésiter à prendre celles
qui sont les plus ouvertes par l'action du feu, comme sont le minium & la
litharge & il parviendra beaucoup mieux à son but. Nous enseignerons
premièrement à bien faire la liqueur & le sel de Saturne, qu'on appelle aussi
son sucre, à cause de sa douceur alumineuse, comme aussi le faux & le vrai
magistère. La crème, le beurre ou le nutritum de Saturne: le baume de
Saturne: l'esprit, l'huile jaune & l'huile rouge de Saturne, dont il faut que nous
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 414

donnions tous les procédés les uns après les autres.

Pour faire le sucre ou le sel de Saturne.

Prenez une demie livre de minium & autant de litharge, mettez-les en poudre
subtile, & les mettez dans une cucurbite de grès ou de verre & versez dessus
du très-bon vinaigre distillé, jusques à l'éminence de quatre ou cinq pouces,
placez la cucurbite au sable & donnez le feu, placez la cucurbite au sable &
donnez le feu jusques à faire bouillir le vinaigre, mais notez qu'il faut agiter
continuellement la matière avec une spatule de bois, aussi-tôt que vous y
aurez mis le vinaigre, ou autrement elle s'affaissera trop subitement au fonds
du vaisseau & s'y formera en une masse pierreuse & compacte puis ne se
pourra plus délayer & qui bouchera les pores du fonds du vaisseau, ce qui
sera cause qu'il se cassera par l'action de la chaleur qui trouvera le passage
fermé. Il faut faire bouillir ces chaux de Saturne huit ou dix heures durant & y
substituer toujours du nouveau vinaigre distillé qui soit chaud, à mesure que
le premier s'évaporera. Au bout de ce temps il faut filtrer toute la dissolution
& toute la matière chaudement, & mettre à part le quart de la liqueur filtrée,
qui est ce qu'on appelle la liqueur de Saturne. Mais il faut verser le reste dans
un bassin d'étain qui soit net & le mettre en lieu froid ou frais durant vingt-
quatre heures, & on trouvera que toute cette liqueur est presque toute
changée en un sel blanc cristallin, qui est doux à l'abord & vitriolique sur la
fin, il faut en séparer la liqueur superflue par inclination, & l'évaporer à
moitié, puis la mettre aussi dans de l'étain, & continuer ainsi jusques à ce que
la liqueur ne se veuille plus cristalliser, il faut mêler ce qui reste avec la liqueur
qu'on a déjà réservée si elle est nette, sinon il la faut couler à travers un linge,
& les mêler & digérer ensemble afin de les mieux unir. Faites en suite sécher
le sel de Saturne entre deux papiers à une chaleur tempérée & le gardez au
besoin. Si on demande la raison pourquoi nous faisons mettre la dissolution
du plomb dans un bassin d'étain, nous répondons, que c'est à cause que ce
métal a en soi un esprit aigre & coagulatif, qui fait que tout ce qui est
cristallisable dans cette liqueur se fige & se corporifie mieux & plus vite que
dans pas un autre vaisseau, comme l'expérience le fera voir à ceux qui
l'éprouveront. C'est une chose étrange que tous les Auteurs anciens & mêmes
la plupart des modernes, se soient si fort équivoqués sur la vertu de ce sel de
Saturne: car ils veulent que ce sel soit froid lors qu'il est pris en dedans & qu'il
empêche l'acte vénérien; & néanmoins ils attribuent à l'esprit qui se tire de ce
sel par la distillation, une vertu active, subtile & pénétrante; qui chasse par les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 415

sueurs la malignité des maladies pestilentielles & venimeuses, & disent de plus
que c'est un spécifique contre la vérole, ce qui ne se peut nullement accorder:
mais tout cet abus & cet embarras ne procède, que de ce que les Anciens ont
tous unanimement dit que le plomb était fort terrestre & par conséquent
froid; de plus on emploie du vinaigre pour sa préparation, qui est froid aussi
selon eux: mais & eux & les modernes devraient avoir conçu que le plomb est
un métal qui a beaucoup de soufre, & qu'on l'appelle aurum leprosum, l'or
lépreux, & que quoi qu'il ait beaucoup d'immaturité & de terrestréité, si est-ce
qu'il a toujours en soi, quelque mauvais qu'il soit, quelque portion des deux
plus nobles métaux, qui sont mêlés indivisiblement parmi la matière
chaotique & indigeste du plomb, ce qui lui donne & lui communique
beaucoup de vertu: il faut aussi considérer que le feu externe qu'on emploie
pour la calcination du saturne, excite puissamment son feu interne, qui cuit &
qui digère toutes les immaturités prétendues, qui chasse ce qu'il y a d'impur &
qui exalte & perfectionne de plus en plus les semences du pur qui s'y trouvent
enfermées. Ce qui fait que je puis dire hautement, que le sel de Saturne est un
très-bon médicament, contre toutes les fièvres, ou continues ou
intermittentes; c'est aussi un spécifique contre les maladies de la rate & contre
tous les météorismes qu'elle engendre: on le peut aussi donner contre les
maladies de la poitrine si on le dissout dans l'eau du suc de scabieuse avec son
poids égal de nitre purifié, les cristaux qui en proviennent sont très-
recommandables contre l'asthme. La dose du sel de Saturne est depuis deux
grains jusques à vingt dans des liqueurs appropriées, ou en bol dans quelque
conserve ou dans quelque gelée. La dose du sel de Saturne nitreux est depuis
quatre grains jusques à une demie drachme. Mais si le sel de plomb est si
efficace pour les maladies du dedans, il ne est pas moins pour celles du
dehors: car on ne peut assez estimer cette admirable mumie métallique, ce
baume & ce sel doux qui tue tous les sels corrosifs, acres & mordicants, qui
causent les douleurs des layes & des ulcères qui en excitent la douleur &
l'inflammation & de qui découlent tous les autres accidents. Il résout &
amollit les tumeurs dures & schirreuses, il efface la couleur mauvaise des
contusions & empêche que le sang extravasé ne se corrompe & ne vienne à
suppuration. C'est un remède sans pareil pour ôter la démangeaison & les
inflammations des yeux. On le mêlera pour tous les beaux effets qu'on en
espère dans les onguents, dans les liniments, dans les emplâtres & dans les
collyres.

L'usage de la liqueur de Saturne, & la façon d'en faire le faux magistère, & la
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crème, le beurre ou le nutritum.

Nous avons dit ci-dessus, que l'Artiste devait mettre à part une portion de la
dissolution de la chaux du plomb, afin de s'en servir à ses usages, qui sont
très-considérables: car on se peut servir de cette liqueur en la mêlant parmi de
l'eau commune pour en faire un oxycrat saturnien, qui a des vertus
merveilleuses, pour résoudre, pour dessécher, pour tempérer & pour
rafraîchir toutes les parties externes qui pâtissent, si on trempe des
compresses dedans cet oxycrat, & qu'on en enveloppe les membres après
qu'ils ont été pensés & accommodés par le Chirurgien. Cela empêche toutes
les inflammations & résout toutes enflures; si bien que je conseille au
Chirurgien qui sera curieux du bien de ses blessés & de la réputation de n'être
jamais sans cette liqueur. Que si on met de cette liqueur dans une écuelle &
qu'on verse dessus de l'huile de tartre par défaillance, il se fera aussi-tôt une
précipitation de sel de Saturne en une poudre très-blanche; qui est-ce qu'on
appelle improprement le magistère de Saturne, & qui n'est à proprement
parler qu'une céruse fort subtile: car lors que le sel du vinaigre qui est acide &
qui tient le plomb en dissolution, vient à perdre cette acidité qui est sa force
dissolutive par l'action su sel de tartre qui est lixivial, il faut que le plomb
tombe de toute nécessité, parce qu'il n'a plus rien qui le soutienne. Il faut
laver ce précipité dans de l'eau commune jusques à ce qu'il soit doux, puis le
laver la dernière fois avec de la bonne eau de roses & le sécher lentement:
c'est un beau blanc pour les pommades, on s'en peut aussi servir dans les
onguents & dans les collyres, car c'est un très-bon dessiccatif qui agit
doucement.

Pour faire la crème, le beurre ou le nutritum de Saturne.

Il faut simplement broyer dans un mortier de bronze de la liqueur de Saturne,


avec de l'huile d'olives, ou avec de l'huile rosat, en mettant un peu de chacune
de ces substances l'une après l'autre, & les agiter subitement & fortement
ensemble, jusques à ce que le tout soit uni & formé en une substance pareille
à de la crème ou à du beurre, qu'on appelle nutritum dans les boutiques, si on
s'en est servi de l'huile d'olives, ce liniment sera très-blanc; mais si on a pris de
l'huile rosat il sera jaune, à cause que l'acide a ressuscité en quelque façon la
couleur de la rose, qui était cachée & ensevelie sous la verdeur de l'huile. C'est
un souverain remède contre les écorchures, les démangeaisons, la gratelle, les
inflammations des phlegmons & des érysipèles, car outre qu'il dessèche
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 417

puissamment, c'est que de plus, il mortifie le mauvais ferment qui est dans la
partie qui en cause toutes les irritations & tous les accidents, il faut des
merveilles contre les brulures, & pour apaiser les douleurs des goutes
chaudes, sans qu'on puisse avoir sujet d'appréhender que cela renvoie au
dedans par la prétendue frigidité qu'on lui attribue, au contraire il s'en faut
servir avec assurance, car tous les remède qui proviennent du plomb agissent
par la subtilité de leurs parties & en résoudent tout ce qui est superflu,
comme ils tuent & mortifient toute l'acidité & l'acrimonie maligne & contre
nature, qui cause la tension, l'inflammation & la douleur des parties.

Pour faire le vrai magistère de Saturne.

Prenez deux onces de céruse, mettez-là en poudre subtile & la jetez dans un
matras. Versez dessus six onces d'esprit de Venus peu à peu & les agitez
ensemble. afin que l'esprit aille jusques au fonds, placez le matras au bain
marie & l'y tenez chaudement en digestion durant douze heures, après cela
filtrez chaudement la dissolution & laissez reposer au froid la filtration durant
une nuit & vous la trouverez prise & coagulée en cristaux blancs, il faut
séparer la liqueur superflue & en retirer l'esprit au bain par la distillation
jusques à sec, & vous aurez au fond du vaisseau le magistère de Saturne
dissoluble dans toutes les liqueurs; qui est pareil en vertu au premier qui est
en cristaux, qu'il faut faire sécher à une chaleur lente entre deux papiers. On
peut donner de ce magistère dans toutes les maladies, auxquelles nous avons
dit que le sel de Saturne était bon & convenable, & on y rencontrera des
effets beaucoup meilleurs & plus prompts que ceux que nous avons attribués
au sel de saturne qui a été fait avec le vinaigre: mais la dose n'en est pas si
ample, car il ne faut donner de ce magistère que depuis deux grains jusques à
douze. Notez que l'esprit de Venus dont on s'est servi & qu'on a retiré par la
distillation, est encore bon à la même opération & aussi à toute autre à
laquelle on le voudrait employer, car il ne pert pas son action, quoi que ce soit
de sa vertu pour la Médecine, ni de sa puissance pour la dissolution ou pour
l'extraction des teintures.

Pour faire le baume de Saturne.

Prenez deux onces de bon sel de Saturne qui soit en cristaux subtils & légers,
mettez-les en poudre, que vous jetterez dans un matras & verserez dessus
quatre onces d'huile éthérée de térébenthine, qu'on appelle ordinairement
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 418

essence, qui soit distillée, comme nous l'avons enseigné, & non pas de cette
mauvaise huile de gaudron que l'on vend chez les Épiciers: faites digérer ces
deux matières aux cendres à une chaleur modérée, & les agitez cinq ou six
fois par jour, jusques à ce que l'huile soit chargée d'une belle couleur rouge,
alors ajoutez-y une demie once de camphre & les laissez encore en digestion
ensemble durant vingt-quatre heures, ou jusques à ce que le camphre soit
dissout & bien uni à cet excellent baume, qu'il faut filtrer dans un entonnoir
de verre au travers d'un peu de coton & le garder dans une fiole à ses usages.
Ce baume a de très-grandes vertu, ce qui le rend digne du cabinet des Artistes
chimiques & de la pratique des plus habiles Chirurgiens; car il guérit les
ulcères les plus invétérés, dissout & résout toutes les tumeurs, il ranime &
réhabilite les membres atrophiés, guérit les plaies récentes & en empêche les
accidents. Il fait des merveilles dans les fistules, au cancer naissant & à la
morphée enfin c'est un des bons & un des excellents remèdes dont se servent
les plus habiles hommes de l'Allemagne.

Pour faire l'esprit, l'huile jaune & l'huile rouge du sel de Saturne.

Prenez une livre de sel de Saturne qui soit bien cristallin & bien subtil,
dissoudez-le sept fois de suite avec du plus excellent vinaigre distillé &
l'évaporez aussi autant de fois, après la septième mettez-le résoudre durant les
jours caniculaires dans une cave bien fraiche en liqueur, mettez cette liqueur
dans une cornue qui soit posée au four du réverbère sur un couvercle de terre
renversé & qu'il y ait un bon pouce de sable ou de cendres sur le couvercle
avant que d'y poser la cornue, adaptés à son col un très-ample récipient, dont
vous luterez les jointures avec toute l'exactitude imaginable & possible, lors
que le lut sera bien desséché, il faut donner le feu avec les mêmes précautions
& le même régime de feu que nous avons prescrits pour la distillation de
l'esprit de Venus: & lors que l'Artiste verra qu'il tombera des goutes pesantes
& rouges & que le récipient s'éclaircira de soi-même, il cessera la feu, il faut
ordinairement vingt vingt-quatre heures pour cette opération. Ce qui se
trouve dans le récipient après la distillation, contient quatre liqueurs; à savoir
un esprit volatil & subtil, une huile jaune, un flegme & une huile rouge, il en
faut faire la rectification & la séparation dans une retorte de verre qui soit
bien nette, au bain marie ou aux cendres; il faut changer de récipient pour en
faire la séparation suivant les marques qui suivent. L'esprit éthéré & volatil
passe au travers du col de la cornue sans y former aucune veine, l'huile jaune
suit pares qui former des veines obliques & sinueuses, c'est pourquoi il faut
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 419

changer de récipient dés que ce signe parait. Le flegme suit l'huile jaune qui
forme des veines droites, & l'huile rouge & lente demeure au fonds de la
retorte. L'esprit volatil de Saturne est un sudorifique admirable: c'est pourquoi
il est excellent contre la peste, contre la manie, la paralysie, l'épilepsie & les
restes d'apoplexie simple qui affligent le corps ou l'esprit & quelquefois tous
les deux ensemble, comme aussi dans les fièvres malignes & ardentes, & dans
la vérole: la dose est depuis quatre goutes jusques à vingt dans des décoctions
ou des eaux convenables aux maladies. Il faut digérer l'huile jaune sur de la
chaux d'or qui soit bien ouverte, ou sur du crocus du sol à la chaleur lente du
bain vaporeux dans un vaisseau circulatoire qui soit scellé hermétiquement &
elle deviendra rouge comme du sang. C'est un grand arcane contre toutes les
maladies du cœur & du cerveau, si on en donne depuis une demie goute
jusques à quatre, dans de l'esprit de muguet ou dans du bon vin d'Espagne.
l'huile rouge est un baume miraculeux s'il est circulé avec parties égales d'huile
de camphre & de l'esprit de vin tartarisé durant quinze jours, au bout
desquels il faut retirer l'esprit de vin à la lente chaleur du bain & il reste une
essence balsamique qui guérit les plaies simples d'un jour a l'autre, si on les en
frotte seulement avec une plume fort légèrement. On le peut employer à la
guérison de tous les maux, auxquels nous avons dit que le baume de Saturne
était propre, car c'est le véritable baume & la mumie chargée du soufre du
saturne.

De l'étain & de sa préparation chimique.

L'étain est le second métal de la dernière classe, il est un des moins nobles
quoi qu'il ait beaucoup de bonnes choses en soi, pour la Médecine & pour la
métallique. C'est un métal qui est mol, blanc , qui a une lueur qui est mêlée de
quelque obscurité noirâtre, qui est composé d'un mercure qui est plus pur que
celui des métaux durs, mais qui est plus mol & plus volatil, il est pourtant plus
fixe que celui du plomb, & d'un soufre blanc indigeste & non mur; ce métal a
très-peu de sel, qui est ordinairement le moyen d'union entre le mercure & le
soufre, ce qui est cause de sa porosité & de son aigreur. Les Philosophes
hermétiques l'appellent Jupiter, à cause de la relation qu'il a avec cet astre
qu'on appelle Jupiter dans le grand monde, & de la sympathie virtuelle qu'il a
par les remèdes qu'on en tire avec le foie & avec la matrice, auxquels il est
particulièrement dédié. Il n'est pas nécessaire que nous répétions ici
inutilement les procédés de faire de sel, le faux & le vrai magistère de Jupiter,
puis qu'ils sont semblables à ceux que nous avons enseigné sur le saturne,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 420

nous avons seulement à faire remarquer à l'Artiste, qu'il faut faire réverbérer
la chaux d'étain, qu'il achètera des potiers d'étain durant deux jours pour
l'ouvrir comme il faut, autrement il n'en tirera presque rien. Le sel & le vrai
magistère sont des remède spécifiques & très-excellents contre les
suffocations de la matrice, qu'il apaise comme par miracle, soit qu'on le fasse
prendre intérieurement ou qu'on l'applique en dehors. Ce sont aussi des
tropiques admirable pour la cure des ulcères puants, sinueux, fistuleux, &
chancreux, & contre les estiomenes. La dose pour l'intérieur est depuis un
grain jusques à six, en bol dans quelque conserve de mélisse ou de fleurs de
pouillot royal, dans l'esprit de grains de sureau ou dans celui de karabé. Mais
que l'Artiste prenne bien garde à purger celles qui en auront pris avec quelque
remède qui n'irrite point la matrice, autrement c'est à recommencer. C'est
pourquoi il aura grand égard à ne point effaroucher ce dangereux animal, lors
qu'il est une fois apaisé & assoupi par l'irradiation de la vertu des soufres
métalliques ou minéraux: & comme il reconnait que la vertu anodine vient de
cette famille, il faut aussi qu'il se serve des remède purgatifs, diurétiques &
sudorifiques qu'elle fournit si abondamment, qui n'ont aucune odeur ni
aucune saveur, qui puissent irriter de nouveau. La distillation de l'étain, dont il
provient beaucoup de beaux remède contre les maux intérieurs & extérieurs.
Nous sommes obligés de donner ici une opération sur le jupiter, qui contient
beaucoup de très-bons remèdes, & beaucoup de très-belles observations, soit
sur le travail, soit aussi sur les matières qui sont employées, qui serviront
d'enseignement à l'Artiste pour pénétrer plus avant dans la connaissance de
beaucoup d'autres choses pour y parvenir. Prenez quatre onces de limaille
d'étain qui soit fort déliée, mêlez-là dans un mortier de marbre avec douze
onces de mercure sublimé corrosif, mettez cette poudre dans une cornue qui
ait le col fort ample, placés-là au sable, qu'il n'y ait qu'un demi pouce
d'intervalle entre la platine & le cul de la retorte, donnez-y le feu & vous en
tirerez premièrement un esprit qui fume continuellement. Il en sortira en
suite un beurre ou une espèce d'huile glaciale corrosive, & pour le troisième le
mercure se revivifiera en abondance, à cause qu'il est plus arrêté ni coagulé
par les esprits des sels qui l'ont abandonné pour agir sur le corps de l'étain;
cela passé il faut augmenter le feu par en bas & donner celui de suppression
& toute la substance de l'étain montera dans le col de la cornue, en la forme
d'une gomme grise & qui sera fort dure, si bien qu'il ne restera dans le fonds
que très-peu de fèces rouges. Il faut pulvériser aussi-tôt cette gomme,
autrement elle s'humecterait à l'air subitement, & mettre cette poudre à la
cave sur une platine de fer blanc qui ait un rebord & un bec, afin que lors que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 421

l'humidité & la fraicheur de la cave la résoudront en une huile jaune, elle soit
reçue dans une écuelle de verre ou de grès, qu'on mettra au dessous du bec de
la platine pour servir de récipient. Cette huile est un médicament admirable
en Chirurgie pour manger les chairs baveuses & les bords calleux des ulcères
malins: mais il faut que le Chirurgien manie cette huile avec dextérité & avec
jugement: car il ne la faut appliquer qu'avec un pinceau bien légèrement, à
cause de la subtilité de sa pénétration, elle n'est pourtant pas si corrosive que
le beurre qui en est sorti après l'esprit, qui est un vrai caustique, duquel il se
faut aussi servir avec discrétion, lors qu'on l'appliquera pour arrêter le cours
de quelque dangereuse mortification; & pour hâter l'exfoliation des os & la
séparation des parties cariées & les exostoses que les nodus de la vérole ont
causés. Mais on peut faire un excellent diaphorétique jovial de cette huile ou
de ce beurre en le dissoudant avec de l'eau de pluie distillée: car à mesure que
l'Artiste fera l'agitation & que l'eau résoudra les sels du sublimé corrosif qui
tenaient l'étain en dissolution, aussi-tôt l'étain tombera & se précipitera en
poudre blanche au fonds du vaisseau, qu'il faut édulcorer & sécher, & ce sera
un diaphorétique qui n'est point méprisable, qui se peut donner depuis deux
grains jusques à huit, dans des conserves ou dans des confections, ou encore
dans des eaux appropriées ou dans des esprits, à ceux qui sont incommodés
de sérosités superflues & principalement dans les accidents de la vérole: mais
particulièrement aux femmes qui ont la matrice relâchée & trop humide. Et
comme nous avons dit si souvent, qu'il ne faut pas que l'Artiste chimique
perde aucune des choses qu'il prépare: mais au contraire, il faut qu'il les
connaisse à fonds autant qu'il pourra, afin de les employer utilement selon la
vertu qu'elles possèdent; cela dis-je, est cause qu'il est obligé de prendre ce qui
est resté dans la cornue après la distillation qui est rouge & le joindre avec ce
qui reste après la résolution de la gomme à la cave sur la plaque de fer blanc,
qui ne sont rien que le soufre & le sel du mercure & de l'étain; dont il fera la
séparation par le moyen de l'eau de pluie distillée qui dissoudra le sel & le
soufre s'en ira en bas, il en faut séparer la liqueur, qu'il faut filtrer & l'évaporer
en sel, qu'il faut dissoudre de nouveau, le filtrer & coaguler jusques à ce qu'il
soit clair, beau & vert comme l'émeraude. Pour le soufre il le faut édulcorer &
le sécher lentement & les réserver à leurs usages.

Le sel diurétique & apéritif.

On le donne depuis un grain jusques à quatre, dans des bouillons ou dans du


vin blanc, pour nettoyer la matrice & les parties qui ont quelque relation avec
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 422

elle. Le soufre set un bon sudorifique & anodin; la dose en est depuis un
demi grain jusques à trois grains dans des émulsions faites avec les semences
de citron, de chardon bénit & de pavot blanc, avec les eaux cordiales; c'est un
remède spécifique pour les femmes qui sont tourmentées des maux de la
matrice. L'esprit qui fume toujours, qui a été tiré le premier est aussi un
étrange compagnon: car outre qu'il ne peut être contenu dans aucun vaisseau,
sans qu'il exhale continuellement des vapeurs blanches sans diminution
sensible de son poids ni de sa vertu; c'est qu'il est tellement subtil & tellement
actif & pénétrant, qu'il arrête & qu'il coupe broche non seulement à la
gangrène & à l'estiomene si on en frotte seulement les parties offensées: mais
même il peut empêcher le progrès à la sphacele; où il est même au dessus de
l'eau de chaux que nous avons enseignée. Outre tout ce que nous venons de
dire, il y a encore une belle préparation à faire avec cet esprit, qui est de
prendre autant qu'on voudra de cet esprit fumant & le mettre dans un matras
qui ait le col large, puis verser dessus peu à peu à diverses fois de la teinture
du sel de tartre, aussi-tôt il s'élèvera une fermentation avec des ampoules, qui
crèveront avec du bruit & de la fumée, il faut continuer de verser de cette
teinture jusques à ce que le bruit & les ampoules cessent, placez en suite le
vaisseau aux cendres chaudes & la matière se convertira en un coagulé noir
comme de la poix, auquel il faut donner le feu de sublimation, & il s'élèvera
des cristaux blancs qui se fondent comme de la cire, qui guérissent les ulcères
scrophuleux & chancreux, comme aussi les véroliques; parce qu'ils cautérisent
presque sans douleur jusques au fonds & causent la séparation d'un escarre,
qui laisse un ulcère sans malignité, qu'on achève de remplir avec le baume de
soufre & avec l'emplâtre diasulphuris de Rullandus. Avec cela nous finissons
les métaux pour passer aux minéraux qui sont les plus approchants des
métaux.

SECTION QUATRIESME.

Des demi métaux & moyens minéraux, qui sont ceux qui approchent de plus
prés les métaux.

Nous faisons suivre dans cette section les choses qui ont le plus de proximité
& plus de correspondance avec les métaux, que quelques-une appellent les
demi métaux, les moyens minéraux & quelquefois aussi marcassites; mais ce
dernier nom ne peut convenir qu'à l'antimoine & non pas au vif-argent: or ce
sont le vif-argent & l'antimoine qui sont la matière de cette section: car nous
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 423

ne parlerons pas du cinabre minera là part, puisque nous en dirons un mot,


lors que nous parlerons ci-après du cinabre ou du vermillon artificiel, qui est
une sublimation du mercure & du soufre.

Du vif-argent ou mercure & de sa préparation chimique.

Le mercure est une liqueur minérale ou métallique qui est volatile, qui
s'attache avidement aux métaux & sur tous les autres à l'or. L'argent-vif ou le
mercure se trouve quelquefois tout coulant & tout pur dans les mines, mais
cela est rare; parce qu'on le tire ordinairement par la revivification, qu'on fait
d'une terre minérale, qu'on appelle ordinairement du cinabre. Le choix est
recommandable en cette matière, parce qu'elle n'est pas également bonne;
mais elle est plus ou moins utile & bonne au travail de la Chimie: car le
mercure peut tenir quelque chose de l'impureté de sa matrice, qui est le lieu
de son origine, ou à raison des ordures, des terrestréités & des autres vilenies
qui le gâtent, ou enfin à cause de quelque mélange impur & de quelque
amalgamation & sophistication des Marchands qui le débitent. Pour ce qui est
du choix qu'on en doit faire à raison de son origine, il faut toujours prendre
de celui qui est proche des mines des métaux les plus purs & les plus nobles,
& principalement de celles de l'or: c'est pourquoi on préfère toujours celui
d'Espagne & celui qui vient du Royaume d'Hongrie. Les matières qui
dépravent le mercure naturellement sont l'arsenic, l'antimoine, le plomb & la
cadmie: mais il y a de plus une sophistication artificielle, qu'il est bien difficile
de discerner ni à la vue ni au poids: car on le mêlera de quelque portion de
plomb ou de bismuth de telle manière que le tout passe au travers du cuir
sans y rien laisser: mais il y a deux épreuves qui peuvent découvrir cette
fraude: la première est la distillation par la cornue: car s'il ne demeure aucune
impureté dans le fonds c'est un signe que le vif-argent est pur: la seconde est
lors qu'on le fait évaporer dans une cuiller d'argent au feu nu: car si le
mercure ne laisse qu'une tache jaune ou blanchâtre c'est un signe de sa pureté:
mais s'il laisse une tache brune, noire ou obscure, c'est un signe de son
impureté & de la sophistication. Il y a néanmoins encore des mettrons au
nombre des préparations du mercure. Les vertus générales du mercure ne se
peuvent bien décrire, à cause qu'elle n'ont pas encore été éprouvées: car on
peut dire véritablement que personne ne les a jamais connues à fonds: on
peut néanmoins dire que le mercure est un vrai mondificatif interne de route
la masse du sang, & qu'il en chasse tout ce que la dépravation des digestion,
& tout ce que la mauvaise fermentation y peut avoir mêlé de mauvais, &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 424

avance l'accouchement difficile: mais pour l'extérieur, il guérit toute sorte de


galle & de gratelle tue, & chasse toute forte de vermine & résout les duretés
& les tumeurs. Si on le pend au col il préservé de la peste, & il y en a mêmes
qui disent, qu'il est capable d'empêcher les enchantements & les sortilèges.
Enfin on peut dire avec beaucoup de raison, qu'il n'y rien sous le Soleil,
excepté l'antimoine qui ait tant de vertu, & qui fournisse tant de différents
remèdes contre les maladies: car il nous donne le vomitif, le purgatif, le
diaphorétique & le lénitif, comme cela paraitra lorsque nous donnerons les
diverses descriptions & les divers procédés parle moyen desquels on le
prépare. Mais il faut avertir l'Artiste que le vif-argent est appelé mercure, à
cause de la correspondance qu'a ce demi métal avec cet astre, & que comme
Mercure est un astre inconstant & changeant, qui est bon avec les bons &
mauvais avec les mauvais, qu'aussi de même, nôtre minéral se fait tout en tous
chaud avec les chauds, froid avec des froids & ainsi des autres. Quelques-uns
font présider aux poumons & d'autres au ventre inférieur aussi bien qu'à celui
du milieu: mais je tiens une opinion plus universelle, & dis que je crois que le
mercure agit universellement sur tout le corps humain, & qu'il en chasse
généralement tous les maux de quelque nature qu'ils soient; puis que nous
voyons que les remède tirés du mercure, guérissent la lèpre & la vérole qui
sont des maladies de toute la substance. Le Laisse néanmoins le jugement
libre à ceux qui ne seront pas de mon sentiment. Les préparations générales
qui se font sur le mercure sont: la purification, la calcination & la
précipitation, la sublimation, la distillation, l'extraction, la liquation, la
résolution en liqueur & la salification. Il faut que nous donnions quelques
exemples du travail que toutes ces opérations générales demandent, afin qu'ils
servent de modèle & d'introduction à l'Artiste, pour entrer par ce moyen dans
l'ample moisson des remède que le mercure fournit à ceux qui en font
l'anatomie: car comme c'est un prothée qui reçoit & qui prend toutes sortes
de formes & toutes sortes de couleurs, ce ne serait jamais fait si nous
voulions rapporter ce que la lecture, le travail & les observations de la
pratique nous ont fait acquérir de lumière là dessus.

La purification du mercure.

Nous ne nous amuserons pas ici à faire une longue description de toutes les
lotions & de toutes les frictions & agitations, avec lesquelles il y en a qui ont
prétendu de purifier le mercure de ses impuretés naturelles ou de la
sophistication qu'on y peut avoir faire, parce que ce ne sont pas les vrais
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 425

moyens de le priver de tout ce qu'il a de mauvais, il suffira seulement que


nous enseignions le moyen de le revivifier & de le tirer hors du cinabre
artificiel par le moyen de la limaille de fer, puis que c'est le plus sur moyen
d'avoir du mercure bien pur & bien net, pour s'en servir en suite à toutes les
préparations que l'Artiste voudra entreprendre.

La revivification du cinabre en mercure coulant.

Prenez une livre de vermillon ou de cinabre artificiel, qui n'est rien autre
chose que la sublimation du vif-argent avec le soufre, broyez-le dans un
mortier de marbre avec un pilon de bois ou de verre & le mêlez avec son
poids égal de limaille de fer, mettez ce mélange dans une petite cornue, en
sorte qu'elle en soit remplie à un pouce prés de son haut, mettez la cornue sur
un morceau de brique avec un peu de lut dessous & adaptez à son col un
récipient qui soit moitié plein d'eau, lutez-le & faites un rond de briques à
l'entour du corps de la cornue à quatre doigts de distance, remplissez l'espace
vide de charbons noirs deux pouces de haut, puis mettez-y-en qui soient demi
allumés en quatre endroits également distants & achevez de couvrir la cornue
de charbons noirs jusques au haut: laissez allumer le feu lentement, afin
d'échauffer la retorte peu à peu, & tout vôtre cinabre passera en mercure
coulant, en vapeurs ou en corps dans le récipient, hormis le soufre qui s'était
sublimé avec lui lors qu'on a fait le calciné & demi ouvert dans la cornue &
qui est propre pour en faire le crocus apéritif ou astringent, afin de ne rien
perdre. Il faut après cela déluter le récipient, jeter l'eau & sécher le mercure en
le passant souvent dans du linge blanc & sec, puis il la faut passer deux ou
trois fois par le chamois, & le mettre dans une fiole pour s'en servir aux
opérations comme d'un mercure bien net & bien pur: car outre qu'il a déjà été
purifié par la première opération qui est la sublimation avec le soufre, que
nous enseignerons ci-après, c'est que cette revivification le nettoie & le purifie
encore beaucoup mieux, parce que le fer retient le soufre avidement à soi, &
retient aussi ce que le soufre pourrait avoir élevé d'impur avec soi dans la
sublimation précédente.

La calcination & la précipitation du mercure.

Quoi qu'on appelle ordinairement la calcination du mercure une précipitation,


si est-ce pourtant que c'est très-improprement parlé: car on ne peut dire
qu'une chose est précipitée que lorsqu'elle a été dissoute & qu'on la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 426

recorporifiée par l'infusion ou l'injection de quelque sel ou de quelqu'esprit, &


alors le dissolvant quitte ce qu'il avait dissout qui tombe & se précipite au
fonds du vaisseau: mais comme l'usage à prévalu & qu'on appelle le mercure
cuit, digéré & calciné un précipité nous conserverons cette appellation qui se
trouve chez tous les Auteurs. Cette précipitation se fait du mercure seul ou
avec l'addition de l'un des deux luminaires, ou avec tous les deux ensemble,
qui sont le Sol & Lune ou l'or & l'argent, nous en donnerons l'exemple,
comme aussi de quelques autres précipités qui se font après la dissolution
dans quelque menstrue.

Pour faire le précipité de Mercure sans addition.

Prenez un enfer qui soit plat & large par le bas, jetez dedans deux, trois ou
quatre onces de mercure, purifié comme nous l'avons enseigné ci-dessus,
bouché le haut de l'enfer avec un simple parier, & le placez au sable bien
également dans son équilibre, en sorte que le mercure soit également étendu
sur toute la surface du fonds du vaisseau, & qu'il ne soit pas plus épais en un
endroit qu'en l'autre, afin que le feu puisse agir également sur toute la
substance du mercure en même temps, lequel il faut commencer lentement &
le continuer de degré en degré, jusques à ce que tout le mercure soit changé,
calciné ou précipité en une poudre qui soit rouge comme le cinabre minéral,
& qui est belle & étincelante à voir. Il la faut digérer durant trois semaines
avec de l'alkohol de vin, & en suite l'enflammer sept fois dessus, ce qui
achèvera de le cuire & de le fixer. C'est un remède mercuriel universel contre
toutes les fièvres: mais sur tout c'est un vrai spécifique contre la vérole qu'il
guérit radicalement, si on en donne au malade jusques à sept fois, pour le
faire suer: car ce médicament est un sudorifique infaillible, il tue aussi les vers
de l'estomac & ceux qui s'engendrent dans les intestins. La dose en est depuis
deux grains jusques à huit dans quelque conserve, dans quelque confection ou
dans quelque extrait cordial, il faut que le malade soit au lit lors qu'il le
prendra, qu'il se fasse couvrir & qu'il attende la sueur patiemment, qui ne
manquera pas de venir & d'apporter le soulagement qu'on espère. Mais il faut
que l'Artiste ne se lasse pas en cette opération, car elle est de longue haleine, il
faut de plus qu'il gouverne le feu avec jugement & avec règle, autrement ce
sera toujours à recommencer, à cause que les vaisseaux se cassent si le feu
n'est réglé comme il faut. Cette opération est lente & ennuyeuse à cause de sa
longueur: car elle ne se peut achever en moins de six semaines, de deux, de
trois ou de quatre mois, selon que l'Artiste aura le soin de bien ou mal
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 427

préparer son mercure & de bien & assiduellement régler & gouverner le feu.
Pour faire le précipité solaire ou lunaire.

Il n'est pas besoin que nous répétions ici la façon du vaisseau: nous ferons
seulement remarquer à l'Artiste, qu'il peut faire cette opération, comme aussi
la précédente dans un simple matras, sans employer un enfer: car comme ces
vaisseaux sont rares, il semblerait que ce serait rendre le travail impossible:
mais il faut pourtant que le matras ait le dessous plat & uni, & qu'on lui
bouche l'entrée avec une simple cheville de bois que l'Artiste puisse ôter
facilement: afin de faire retomber le mercure qui se sera sublimé en corps
jusques dans le col du vaisseau. Nous n'avons à mettre ici que les doses des
métaux qu'on voudra ajouter au vif-argent, afin de lui communiquer
quelqu'autre vertu, que celle qu'il a déjà de soi: car comme nous avons dit, on
peut ajouter de l'or ou de l'argent ou de tous les deux ensemble. Si c'est de
l'or tout seul, il faut amalgamer une partie d'or qui aura été passé trois fois à
l'antimoine avec huit parties de mercure purifié, & mettre cet amalgame dans
le vaisseau & le cuire comme il a été enseigné ci-devant. Que si c'est de
l'argent tout seul on en peut mettre deux parties sur huit: mais il faut que ce
soit de l'argent très-fin de coupelle qui soit en feuilles ou en chaux bien
subtile, afin de le pouvoir mieux amalgamer avec le mercure & le cuire en
suite dans le vaisseau comme il a été dit. Que si l'Artiste à l'intention de
communiquer au mercure les propriétés des deux luminaires, il amalgamera
une partie d'or & deux parties d'argent qui auront été fondues avec six parties
de régule d'antimoine très-pur & très-net, qu'il amalgamera avec douze parties
de mercure purifié, qu'il fera cuire selon l'Art. Le précipité solaire se donne
depuis un grain jusques à six dans les mêmes choses que nous avons dites &
pour les mêmes maladies, sinon qu'il a encore cela de plus qu'il est spécifié
pour fortifier le cœur & pour en chasser toutes les faiblesses & toutes les
incommodités. Le précipité lunaire est aussi comme spécifié & destiné aux
maladies de la tête, outre les vertus générales qu'il a de soi. Mais ni l'un ni
l'autre n'égalent point en force, ni en vertu le dernier, qui reçoit en son
mélange l'or, l'argent, l'antimoine & le mercure: car c'est un remède universel
& une vraie panacée: si bien qu'un des plus savants & des plus renommés
entre les Auteurs chimiques ne feint point de lui donner le nom, d'or des
Médecins, & l'appelle aussi la consolation des malades. La dose du précipité
lunaire est depuis trois grains jusques à dix. Et celle du précipité général &
universel est depuis un grain jusques à douze. Ceux mêmes qui voudront s'en
servir pour prévenir les maladies, lors qu'ils se sentiront chargés des sérosités
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 428

impures qui proviennent de la superfluité des digestions, en prendront quatre


grains à jeun & se feront bien couvrir afin de suer, que s'ils se sentaient faibles
durant la sueur, ils se feront donner un bon bouillon ou du biscuit trempé
dans du vin, puis ils se feront bien essuyer, en suite de quoi ils garderont la
chambre pour ce jour là, & ils se trouveront changés & tellement allégés, qu'il
leur semblera d'être plus légers de la juste moitié. Voilà ce que nous avions à
dire sur ces précipités sans addition de sels ni d'esprits: mais comme ces
premiers précipités sont longs à préparer, & que tous les Artistes ne sont pas
stylés à ces hautes opérations, il est nécessaire que nous donnions la
description de quelques autres précipités de mercure qui se peuvent faite en
moins de temps & qui ne manquent jamais, il est vrai qu'il n'auront pas une
vertu si ample ni si étendue, ils pourront néanmoins être substitués en
quelque façon aux précédents, pourvu que la dose en soit plus circonspecte &
que l'usage en soit redoublé & réitéré plus souvent.

Pour faire un précipité fixe qui est très excellent.

Prenez trois onces de mercure purifié, deux onces de soufre jaune & une
once & demie de sel armoniac qui soit très-pur, mêlez & broyez le tout dans
un mortier de marbre tant & si longtemps, qu'il ne paraisse plus rien du
mercure en le frottant sur la paume de la main, mettez ce mélange dans une
fiole ou dans un matras au sable & lui donnez le feu pour sublimer; la
sublimation étant achevée, il faut casser le vaisseau & séparer nettement ce
qui sera sublimé & le triturer derechef & le bien mettre avec ce qui sera
demeuré au fonds du vaisseau, puis recommencer la sublimation &
recommencer ainsi quatre fois: mais à la quatrième il faut donner bon feu sur
la fin, jusques à ce que le cul du matras ou de la fiole rougisse: c'est pour quoi
il faudra que l'Artiste laisse moins de sable au dessous que les autres fois. Le
tout étant refroidi, il gardera ce qui sera au fonds du vaisseau & le conservera
comme un très bon médicament, qui est capable de chasser du corps sain ou
malade tout ce qui lui peut nuire, par la transpiration insensible ou par la
sensible, on le donne depuis quatre grains jusques à vingt, dans de la
thériaque ou dans de l'extrait des grains ou baies de genièvre.

Pour faire le précipité qu'on appelle l'arcane corallin.

Prenez trois onces de mercure purifié, mettez-le dans un matras & versez
dessus quatre onces & demie d'esprit de nitre, faites le dissoudre à la lente
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 429

chaleur des cendres, & lors que tout le mercure sera dissout, il faut mettre le
vaisseau au sable sous une cheminée: mais il faut que le col du matras ait été
coupé & qu'il soit court, afin de faciliter l'évaporation de l'esprit, il faut
donner le feu graduellement jusques à ce que le mercure soit sec, alors il faut
cesser le feu & laisser refroidir le matras, s'il est rompu ou cassé il faut retirer
la masse & la broyer dans un mortier de marbre, puis verser la poudre dans
un nouveau matras: mais si celui duquel on s'est servi est encore entier, on
peut s'en servir pour y continuer l'opération; car il n'y a qu'à verser encore
autant d'esprit de nitre qu'auparavant dedans l'un des deux vaisseaux & le
mettre digérer aux cendres, jusques à ce que la poudre ou la masse soit
dissoudre, puis le remettre au sable & faire évaporer l'esprit de nitre jusques à
sec: cela fait il faut recommencer encore pour la troisième fois avec autant
d'esprit de nitre, & placer le vaisseau au sable après la dissolution, & lorsque
l'Artiste connaîtra que tout l'esprit sera évaporé, il faut qu'il pousse le feu, &
le continuer jusques à ce que le mercure soit changé en une poudre rouge:
mais s'il en veut être mieux assuré, il broiera la masse qui se trouvera dans le
matras après l'évaporation de l'esprit de nitre & la broiera dans un mortier de
marbre, il mettra la poudre dans un creuset qu'il fera rougir peu à peu dans le
feu nu, & lors qu'elle sera devenue d'un beau rouge couleur de corail, &
qu'elle sera insipide, alors il tirera le creuset du feu & laissera refroidir la
poudre, qu'il mettra après dans le mortier de marbre & l'humectera d'esprit de
vin alkoholisé jusques à ce qu'il surnage d'un demi doigt, il y faut mettre le feu
& le faire exhaler jusques à sec, ce qu'il faut continuer jusques à sept fois, &
alors on est sur d'avoir un précipité purgatif, qui est capable de beaucoup de
beaux effets & qui n'a nulle corrosion. La dose est depuis deux grains jusques
à dix, dans des extraits purgatifs, ou dedans un peu de la masse des pilules
angéliques. C'est un vrai arcane contre la vérole & toutes ses dépendances: car
il purge également & universellement tout ce qui est nuisible & superflu: c'est
pourquoi il est bon contre l'hydropisie, contre la goute, contre les venins,
contre le peste, contre les fièvres & pour résoudre les catharres. Pour
l'extérieur il n'y en a guère de pareil pour la cure des ulcères malins &
corrosifs, & principalement pour celle des ulcères qui proviennent du venin
verolique, il est aussi excellent contre la galle, contre la gratelle & contre
toutes les éruptions du cuir, si on en mêlera une demie drachme ou deux
scrupules parmi de la pommade, & qu'on en frotte les pouls de bas & du haut
deux ou trois fois seulement. Nous ne nous amuserons pas ici à décrire les
précipités blancs, rouges, incarnats, jaunes, verts & de beaucoup d'autres
couleurs qui se font avec l'esprit de nitre, l'eau régale, l'eau forte, l'esprit de sel
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 430

& avec des autres dissolvants, & qu'on précipite avec l'eau de sel ou l'eau
marine, avec l'esprit d'urine, avec l'urine, avec la teinture de l'émeri & avec
beaucoup d'autres choses, parce que cela ne requiert pas grand artifice ni
beaucoup d'observation: c'est pourquoi nous renvoyons l'Artiste à
l'expérience qu'il aura déjà acquise ou à la simple lecture des Auteurs qui ont
amplement traité du mercure, il nous suffit d'avoir enseigné ce qu'il y a de
plus beau, de plus notable & de plus digne pour faire les précipités.

La sublimation du mercure.

Ce mot de sublimation peut être pris généralement pour toute sorte de


distillation, puis qu'il ne sonne & ne signifie autre chose que l'élévation des
vapeurs & des exhalaisons des matières en haut: mais on le prend ici en un
sens plus rétréci; car il ne veut dire autre chose que l'élévation du corps du
mercure en vapeurs ou en exhalaisons qui se condensent & s'épaississent en
un corps dur & serré en haut & aux parois des vaisseaux, dans lesquels on
met le mercure après avoir été dissout, mêlé ou comme uni avec des sels, avec
des esprits ou avec du soufre; nous donnerons des exemples de ce travail, afin
que l'Artiste puisse le pratiquer ponctuellement & sciemment avec toutes les
observations requises.

Pour faire le sublimé corrosif.

Prenez une demie livre de mercure purifié, faites-le dissoudre dans un matras
par douze onces d'eau forte qui soit bonne, mettes le matras au sable & faites
évaporer l'eau forte doucement jusques à sec, cessez alors le feu & cassez le
vaisseau après qu'il sera refroidi, pesez la masse & la broyez au mortier de
marbre avec autant pesant de vitriol calciné à blanc & autant de sel desséché;
mettez le mélange dans une cucurbite, dans un matras ou entre deux pots de
terre, mettez lequel vous aurez pris de ces vaisseaux au sable proche de la
platine, si c'est une cucurbite qu'elle soit basse, couvrez-là de son chapiteau, si
c'est un matras il le faut boucher avec du papier simplement, & si ce sont
deux pots de terre, que celui qui sera le cul en haut sur l'autre ait un trou au
milieu, pour évaporer l'humidité des sels, & lorsque le trou pousse des
vapeurs sèches & blanches, il le faut aussi boucher avec du papier: il faut
donner le feu de sublimation par degrés, jusques à ce que toute la substance
du mercure soit montée, qui se coagule en une matière cristalline au haut des
vaisseaux & qui contient en soi beaucoup des esprits corrosifs des sels qu'on
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 431

a employés, si on veut avoir un sublimé très-pur & bien corrosif, il faut broyer
ce qui sera sublimé avec encore douze onces de sel desséché & quatre onces
de vitriol calciné à rouge, & le sublimer pour la seconde fois, & continuer la
troisième avec autant de sel desséché sans addition de vitriol, & pour la
dernière fois, il le faut encore broyer seul & le sublimer au sable dans une
fiole ou dans un matras, & ainsi on aura un mercure sublimé corrosif, qui sera
très-pur & qui sera propre pour en faire non seulement le mercure sublimé
doux; mais qui peut aussi servir à beaucoup d'autres belles préparations
chimiques: or il faut que l'Artiste ait le soin de faire lui-même le sublimé
corrosif qu'il emploiera & qu'il ne se fie pas à celui qui se vent chez les
droguistes, qui est encore trop impur, & qui mêmes est quelquefois mêlé de
substances arsenicales, à cause qu'elles coutent peu au lieu où se font ces
sortes de sublimé en gros: mais il y a pourtant des marques pour le connaître,
qui sont une odeur puante d'arsenic, qui s'attache fortement aux doigts pour
l'avoir simplement touché, de plus il y a encore la revivification ; mais on a
aussitôt fait d'en faire soi-même pour être tout à fait hors de soupçon, c'est
pourquoi je conseille à l'Artiste de ne s'y point fier du tour. 8

Pour faire le sublimé doux.

Avant que de donner la manière du travail de cette opération, il faut que nous
fassions concevoir autant que nous le pourrons, comment l'adoucissement du
corrosif se fait, afin que l'Artiste puisse mieux raisonner sur son travail, &
qu'ainsi il ne fasse aucune faute, dont il ne puisse se satisfaire soi-même &
mêmes aussi les autres. Pour cet effet, il faut qu'il considère que ce qui a
rendu le mercure corrosif, qui ne l'est point de soi, sont les esprits du sel, du
vitriol & du nitre, qu'il a employés pour mortifier & pour sublimer le
mercure; or si longtemps que ces esprits demeureront joins au mercure, ils
sont en puissance d'agir à cause de leur acrimonie; mais si on leur donne
quelque chose à ronger, qui les saoule & qui les énerve, ils perdent a lors cette
activité qu'ils avoient, & laissent le mercure insipide, comme il l'était avant
que ces esprits y eussent été joins : cela parait évidemment par la
revivification du sublimé du sublimé corrosif, par le moyen de la chaux vive
& du sel de tartre : car ces sels qui sont des alkali tuent & changent la nature
des autres sels qui sont acides, acres & corrosifs, & ainsi ces esprits ne
pouvant plus retenir le mercure, il est élevé par l'action du feu & tombe en sa
première nature d'argent vif coulant & insipide dans le récipient. Mais cela se
fait d'une autre façon dans la sublimation: car l'acrimonie de ces sels
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 432

spiritualisés & recorporifiés avec le mercure, achèvent une partie de la sphère


de leur activité sur le mercure vif, qu'on ajoute au sublimé corrosif; car ils
agissent dessus pour le mortifier & pour l'éteindre, & en le mortifiant ils se
mortifent eux-mêmes, & s'il en reste encore quelque partie le feu achève de le
chasser par son action durant les trois sublimations qu'on pratique
ordinairement pour achever de l'adoucir, ce qui se fait ainsi. Prenez douze
onces de sublimé corrosif, broyez-le dans un mortier de marbre & lorsqu'il
sera en poudre, ajoutez-y peu à peu huit onces de mercure purifié, agitez &
triturez le tout ensemble, jusques à ce que le mercure soit mortifié & éteint en
telle sorte qu'il n'en paraisse aucun atome de vif, mettez la poudre dans une
fiole on dans un matras au sable, qu'il n'y ait qu'un pouce de sable dessous le
vaisseau, donnez le feu par degrés huit ou dix heures durant, ou jusques à ce
que l'Artiste voie que le mercure est tout à fait monté & sublimé au haut
vaisseau, alors il faut cesser le feu & laisser refroidir le vaisseau, qu'il faut
casser étant froid & en séparer le mercure qui sera sublimé en une substance
compacte, serrée & cristalline, qui a déjà presque perdu toute sa faculté
corrosive, pour les raisons ci-devant dites. Broyez-le derechef & le sublimez
pour la seconde fois, & continuez ainsi jusques à la troisième, & alors vous
aurez ce qu'on appelle mercure doux, sublime doux, l'aigle douce & mitigée &
le dragon apprivoisé; qui est ce célèbre panchymagogue de Quercetanus;
enfin c'est un remède qui est si connu qu'il n'est nécessaire de dire qu'il est
bon contre toutes les maladies vénériennes, on le donne mêmes aux petits
enfants pour tuer les vers : La dose est depuis quatre grains jusques à une
demie drachme, sans aucune autre crainte que de la salivation qu'il provoque
assez facilement : mais si on le mêlera avec des purgatifs, comme les
électuaires, les gelées ou les extraits, & qu'on fasse prendre aussitôt au malade
un bouillon clair, ou un verre de tisane par dessus après l'avoir avalé, on ne
doit plus appréhender que ce grand accident arrive, Mais il faut que l'Artiste
remarque, qu'il ne faut jamais broyer le mercure ni mêmes aucune de ses
préparations dans des mortiers de metal ni avec des pilons de métal, à cause
qu'il s'allie facilement avec les métaux. Il ne faut pas aussi faire mâcher les
opiates ou les électuaires où il y aura du mercure; mais il les faut faire avaler
en bol avec du pain à chanter ou dans quelque conserve ou confiture, afin
qu'il n'en reste point dans la bouche ou dans la gorge, parce que c'est ce qui
est la cause occasionnelle de la salivation : c'est aussi pour la même raison
qu'il ne faut pas dissoudre ni mêler les remède mercuriaux dans des liqueurs
pour les faire boire aux maladies, à cause qu'ils demeurent ordinairement au
fonds du vaisseau par leur pesanteur, ou bien leur substance s'arrête &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 433

s'attache dans la bouche, gorge, ou le long de l'œsophage, & ainsi cause la


salivation.

Pour faire la sublimation du cinabre ou vermillon.

Nous avons dit ci-devant que nous dirions un mot en cet endroit du cinabre
minéral : & afin que l'Artiste ait l'esprit, satisfait là dessus, il faut qu'il sache
que ce cinabre minéral n'est rien autre chose que du mercure qui a été élevé &
sublimé dans les mines par la chaleur interne de la terre, qui a fait monter
avec lui une portion du soufre minéral embryonné qui dominait dans cette
même mine: or selon la pureté de la terre, de la pierre, du sable ou lieu où ce
mercure & ce soufre sont élevés & coagulés en cinabre, ce mixte en est aussi
plus ou moins pur, comme cela se prouve par le cinabre minéral de Carinthie
qui est beaucoup plus pur, & qui a beaucoup plus de vif-argent en soi que n'a
pas celui de Hongrie, qui a beaucoup plus de terre, de pierre & de sable que
de mercure & de soufre. Or le mercure qui se tire de ce cinabre n'est pas plus
pur que celui qu'on tirera du cinabre artificiel, si ce n'est à raison de ce qu'il
provient des lieux qui abondent en mines d'or: mais si l'Artiste n'en peut pas
avoir, il ne doit pas s'y arrêter, pourvu qu'il ait le soin de le bien purifier: or la
première purification se fait par la sublimation avec le soufre commun. Ce qui
se fait ainsi. Prenez une demie livre de soufre, faites-le fondre à un feu
modéré dans une terrine de terre qui soit vernissée, & lors qu'il sera tout à fait
fondu, faites presser dix onces de vif-argent ordinaire à travers d'un morceau
de chamois, afin d'en discontinuer les parties & que cela fasse comme une
pluie fort subtile, qu'il faut mêler subitement avec un pilon de bois avec le
soufre fondu, & continuer la pluie du mercure & l'agitation jusques à ce que
tout le mercure ait été englouti par le soufre; lors que cela sera refroidi ce sera
une masse noire, qu'il faut broyer & mettre en poudre entre deux pots de
terre, qui soient lutés exactement bouche contre bouche, & que ce lui d'en
haut ait un trou gros comme un tuyau de plume au milieu; il faut placer ce
pot au feu de roue sur deux petites barres de fer, afin de pouvoir lui donner le
feu par dessous, qu'il faut commencer par degrés & boucher légèrement le
trou de pot d'en haut avec du papier, & lors que l'Artiste verra que la vapeur
ou l'exhalaison qui s'attache au papier commence à changer de jaune en
rouge, alors il le faut boucher plus exactement & donner bon feu durant trois
ou quatre heures, puis finir & laisser refroidir les vaisseaux, & on trouvera
dans le pot le mercure sublimé en une masse rouge & luisante, qui est ce
qu'on appelle le cinabre artificiel, qui peut servir à donner le parfum pour
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 434

provoquer le flux de bouche, car son usage n'est pas propre à l'intérieur; mais
nous l'avons décrit, afin de faire mieux comprendre à l'Artiste l'action de la
sublimation qui se fait dans la terre, & pour lui apprendre le travail avec le
soufre, aussi bien que celui qui se fait avec les sels. Pour faire les fleurs
argentées & perlées du mercure. Quoi que cette opération soit longue &
laborieuse, si est-ce qu'elle mérite d'être enseignée, non seulement à cause de
la vertu de ces fleurs mercurielles: mais aussi principalement à cause du
modus faciendi, qui est capable de bien instruire l'Artiste & de le conduire à
la patience qu'il doit avoir pour la préparation des arcanes qui se tirent du
mercure, & que nôtre incomparable Paracelse recommande si souvent. Pour
venir à bout de cette opération, il faut premièrement prendre une livre de sel
commun & autant de salpêtre, qu'il faut mettre en poudre & les mêlerez avec
six livres de bol commun, qui soit aussi en poudre, il faut ajouter de l'eau
commune peu à peu à ce mélange, afin de le pister en une masse qui soit de la
consistance propre, pour en former des boulettes, qu'il faut faire bien sécher
au Soleil ou sur un four où l'on cuit du pain tous les jours. après cela il en faut
tirer une eau régale, selon manière que nous enseignerons au chapitre des sels.
Il faut dissoudre dix onces de mercure bien purifié dans une livre de cette eau
régale, puis en retirer les deux tiers ou les trois quarts du menstrue aux
cendres, & lorsque le vaisseau sera refroidi, il faut ôter le chapiteau & on
trouvera le mercure changé en cristaux au fonds de la cucurbite, qu'il faut
séparer de la liqueur & les édulcorer, puis les mettre dans un vaisseau de
rencontre & verser dessus de l'esprit de vin tartarisé jusques à l'éminence de
trois doigts, il faut lutter le vaisseau très-exactement & le mettre en
putréfaction au bain marie durant l'espace de quarante jours qui est le mois
philosophique. Lors que ce temps est expiré, il faut verser tout ce qui est dans
le vaisseau dans une cornue, qu'il faut placer au sable & en retirer l'esprit de
vin à une chaleur fort lente, & lors qu'il sera tout passé, il faut augmenter le
feu durant quatre ou cinq heures & une partie du mercure se sublimera & l'
autre partie demeurera au fonds de la cornue en un précipité rouge, il faut
casser le vaisseau & joindre ces deux substances ensemble en les broyant dans
un mortier de marbre & en mettre la poudre dans un matras, sur laquelle il
faut verser du très-bon vinaigre distillé jusque à l'éminence de deux doigts, il
faut mettre ce matras en digestion au bain marie ou mêmes aux cendres ou au
sable & donner le feu par degrés durant vingt-quatre heures, ou jusques à ce
que la substance de ce sublimé & de ce précipité soit dissolute, qu'il faut
filtrer chaudement dans un vaisseau de verre qui soir bien net, & aussitôt le
menstrue s'éclaircira & la substance mercurielle se coagulera en fleurs qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 435

seront semblables à de la soie plate blanche & éclatante, ou à du coton & à


des floquets de neige, de couleur d'un bel argent brillant & bruni, il faut
séparer ces fleurs avec une cuiller de verre, & les mettre doubles, sans les
presser, afin de les sécher sans qu'elles perdent leur éclat. Il faut continuer la
même dissolution, avec du nouveau vinaigre, avec la matière qui sera restée,
puis la filtrer & la faire coaguler jusques à ce qu'elle soit toute passée en
fleurs, qui sont un très-bon remède purgatif, contre toutes les maladies
vénériennes, contre les vers, contre les fièvres intermittentes, contre la lèpre
& contre toute sorte de galle & de gratelle: la dose est depuis deux grains
jusques à huit, il faut le réduire en pilules avec de l'extrait de réglisse, pour le
faire avaler aux malades, & leur faire boire par dessus quelque petit verre
d'une décoction qui soit appropriée à la maladie, ou leur faire prendre aussi-
tôt un bouillon par dessus.

La distillation du mercure.

Presque tous les Auteurs mettent la distillation du beurre d'antimoine au rang


de la distillation du mercure, mais ils ont tort: car quoi que le sublimé
corrosif serve à cette distillation, si est-ce que le beurre qui en sort n'est rien
autre chose qu'un antimoine dissout & épuré, par le moyen des esprits salins,
qui avaient coagulé le mercure en sublimé; mais ce qui prouve invinciblement
cette vérité: c'est que lors que le beurre d'antimoine est privé de ses esprits
salins par l'affusion de l'eau, il se précipite en une poudre, qu'on remet
facilement en régule par la fonte avec un peu de tartre, & qu'aussi le sublimé
se remet en mercure coulant si on fait le beurre avec du régule, ou il se
sublime en cinabre si c'est avec de l'antimoine crû, à cause qu'il a encore son
soufre extérieur & grossier. Mais ici nous voulons traiter simplement de la
distillation du vif-argent sans avoir été préparé, ou après qu'il a été préparé,
pour en tirer beaucoup d'excellents remède, qui servent à la cure des maladies
les plus opiniâtres & les plus enracinées. La distillation de l'esprit du mercure
sans addition. Cette opération est plus difficile que celles qui suivent, parce
qu'en celle-ci les parties du vif-argent ne sont pas discontinuées, ni n'en sont
pas ouvertes par l'assemblage & par l'addition des sels ou des esprits; & si de
plus, il n'a encore reçu aucune impression de leurs mélanges: ce qui est cause
qu'il y en a plusieurs qui estiment, cet esprit simple beaucoup plus que les
suivants, & croient qu'il a plus de vertu & plus d'efficace. Il se fait ainsi. Il faut
premièrement avoir un fourneau, sur lequel il faut ajuster un creuser, en sorte
qu'il soit un demi pied au dessus de la grille de ce fourneau, il faut lutter au
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 436

dessus de ce creuset une cucurbite de grès haute d'un pied & demi, qui soit
percée haut & bas également, en bas pour recevoir le bord du creuset en
dedans & en haut, afin de mettre un grand chapiteau de verre par dessus, il
faut aussi qu'il y ait une petite ouverture quarrée deux pouces au dessus du
bord qui reçoit le creuset, qui ait un bouchon qui ferme juste, afin de pouvoir
jeter le mercure dans le creuset: il faut lutter très-exactement les jointures du
creuser & du bas de la cucurbite avec un bon lut qui ne fende pas, & la
jointure du chapiteau avec de la vessie & du blanc d'œuf, cela fait il faut
donner le feu peu à peu pour commencer à échauffer les vaisseaux &
l'augmenter toujours jusques à ce que le cul du creuset soit rouge, cela étant, il
faut avoir auprès de soi du mercure purifié & en verser environ deux
drachmes à la fois dans le creuset par l'ouverture quarrée de la cucurbite, qu'il
faut boucher aussi-tôt, & le mercure passera dans le chapiteau en vapeurs, qui
se réduiront une partie en corps de mercure coulant & l'autre en une liqueur
claire qui sera en petite quantité, il faut continuer ainsi de verser & de mettre
du mercure, jusques à ce que cous ayez assez de cet esprit à vôtre usage.
Notez qu'on peut ôter le récipient & en substituer un autre en la place, afin
d'en retirer la liqueur distillée & d'en séparer le vif-argent, afin de continuer la
distillation avec ce mercure qui est aussi bon que de l'autre qui n'aura pas été
employé. Il faut rectifier cet esprit au bain maire ou aux cendres & le garder
au besoin, c'est un furet qui pénètre tout le corps, & qui en chasse toutes les
impuretés par la transpiration sensible ou par l'insensible & principalement
par les sueurs. On en peut aussi laver les ulcères malins & sordides &
particulièrement ceux qui proviennent du venin vérolique. Nous en ferons
encore une application plus particulière, lors que nous aurons donné la
description des deux esprits suivants.

Pour faire l'esprit blanc & diaphorétique du mercure.

Quoi qu'il y en ait qui donnent le nom d'huile à ces préparations, c'est
néanmoins improprement, parce qu'on ne peut légitimement appeler huile qu
ce qui est gras & inflammable & non pas ce qui est aqueux: c'est pourquoi
nous avons mieux aimé retenir le nom d'esprit, comme celui qui exprime le
mieux la nature de la chose. cet esprit se fait ainsi. Prenez une livre de sublimé
corrosif préparé, comme nous l'avons enseigné ci-dessus, mettez-le en
poudre très-subtile sur le marbre, puis le mêlez avec trois fois autant d'argile
rouge, & pistez le tout avec un peu d'eau de pluie distillée en une masse, dont
on puisse former des boulettes qui puissent entrer dans le col d'une cornue
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 437

de verre; faites-les entièrement sécher à l'ombre, puis les mettrez dans le


retorte, que vous placerez au sable & lui adapterez un ample récipient qui soit
bien lutté: mais notez qu'il faut que le col de la cornue soit large de plus d'un
bon pouce de diamètre à son entrée, tant pour faciliter l'entrée des boulettes,
qu'aussi afin de mieux faire réussir l'opération, qui court hasard de manquer si
la sublimation venait à boucher le col de la cornue avant que toutes les
vapeurs aqueuses soient sorties, ce qui ferait casser la retorte & peut-être le
récipient. Lors que le lut sera bien sec, il faut donner le feu par degrés durant
deux ou trois heures & il en sortira un esprit excellent, qu'il faut mettre à part,
que s'il s'est sublimé du mercure, il le faut de nouveau mêler & pister avec de
la nouvelle argile & procéder comme auparavant, jusques à ce que vous ayez
réduit tout le sublimé en esprit, qu'il faut mêlerez puis le rectifier & le garder
au besoin dans une fiole très-bien fermée, nous en donnerons les vertus & la
dose avec celui qui suit.

Pour faire l'esprit rouge & diaphorétique du mercure.

Comme cet esprit est de plus grand travail que le précèdent, aussi a-t-il
beaucoup plus de vertu, & je dis mêmes que s'il avoir quelque crainte de se
servir de ces remède, qu'il y en aurait néanmoins beaucoup à rabattre en
l'usage de celui dont nous allons enseigner la pratique, parce que le mars ou le
fer, dont on se sert mortifie beaucoup l'acrimonie des esprits du sublimé:
mais il ne doit y avoir aucune doute pour l'usage de ces bons médicaments,
qui sont corrigés par le feu & qui se donnent en une si petite dose, à cause de
la subtilité de leur pénétration, que personne n'en doit aucunement
appréhender les effets, qui ne peuvent être que profitables & louables, il se
fait ainsi. Prenez une livre de bon sublimé corrosif, & autant de limaille
d'aiguilles qui soit pure, nette & subtile, broyez le sublimé très-subtilement &
y ajoutez la limaille, mettez-en le mélange à la cave ou en quelqu'autre lieu
frais sur une table de verre qui ait un rebord & un bec, sous lequel il faut
mettre une écuelle pour recevoir une liqueur jaune qui provient de la
résolution de ces deux substances, qu'il faut garder soigneusement, & lorsque
la résolution sera achevée, Prenez le reste & le mettez dans une cucurbite de
verre, versez dessus de l'eau de pluie distillée, jusques à ce qu'elle surnage d'un
demi pied pour en tirer le sel, digérez cela aux cendres & agitez souvent les
matières, au bout de trois jours filtrez la dissolution & l'évaporez en sel, qu'il
faut redissoudre, filtrer, évaporer & cristalliser, jusques à ce qu'il soit bien pur,
faites-le sécher & le mettez en poudre, qu'il faut mêler avec la liqueur jaune
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 438

que vous avez gardée & elle deviendra rouge comme du safran; versez le tout
dans une basse cucurbite de verre, sur laquelle vous ajusterez un chapiteau qui
ait un bec court & gros, auquel vous adapterez un récipient proportionné,
lutez les jointures & faites la distillation au sable en donnant de feu par
degrés, il en sortira premièrement un flegme, & lors que l'Artiste verra que
des vapeurs jaunes commenceront à paraitre, il changera de récipient &
augmentera le feu & cette vapeur jaune se condensera en une liqueur rouge,
qui tombera en partie dans le récipient & le reste qui sera trop épais
s'attachera dans le corps du chapiteau & dans son bec, cela fait il faut laisser
refroidir les vaisseaux & ôter le chapiteau, afin de pouvoir laver avec le flegme
qui est sorti le premier, les parois & le bord de la cucurbite, où il se sera
attaché quelque chose de cette substance rouge, qu'il faut reverser sur la tête
morte qui est au fonds de la cucurbite si elle n'est pas cassée, sinon il en
faudra prendre une autre: mais il faut laisser ce qui est dans le chapiteau &
dans son bec, parce que lors qu'on aura lutté & commencé le feu pour réitérer
la distillation dés que l'alambic sera échauffé & que les vapeurs
commenceront à l'élever, ce qui est dans le chapiteau se résoudra en liqueur &
coulera dans le récipient, aussitôt que toute la liqueur rouge est montée &
passée, il faut changer de récipient, afin de recevoir le flegme, en suite duquel
il montera encore de la liqueur rouge, qu'il faut recevoir à part & la joindre à
l'autre, il faut réitérer ces distillations & cohobations jusques à ce qu'il ne
monte plus rien de rouge. Il faut mettre toute la liqueur rouge dans un
vaisseau de rencontre & verser dessus de l'alkohol de vin jusques à l'éminence
de trois doigts & les digérer & circuler ensemble au bain vaporeux durant le
temps de trois semaines, au bout de cet espace il faut ôter l'alambic aveugle &
en remettre un à bec & retirer l'esprit de vin à la chaleur très-lente du bain
marie & garder l'esprit rouge qui restera dans une forte fiole bien bouchée
comme un des meilleurs remède du mercure. Tant l'un que l'autre de ces
esprits sont de très-grande & de très-louable usage dans la Médecine: mais
celui qui est rouge est encore beaucoup plus recommandable que pas un des
autres. Tous poussent également par les sueurs tout ce qui nuit au corps & qui
empêche l'économie de la vie & de la santé: ils remédient mêmes à plusieurs
maladies, qui n'ont peu céder à beaucoup d'autres remèdes. On peut dire avec
vérité que ces esprits & principalement le rouge, sont les vrais spécifiques
contre les véroles invétérées, ce qui se connaîtra par leur usage: car les
pustules s'évanouissent & tombent d'elles-mêmes; les nodus & les duretés
diminuent insensiblement: les douleurs nocturnes cessent, & les ulcères
puants & ouverts se mondifient & se consolident, sans que l'on se serve
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 439

d'aucun remède La dose est depuis une goute jusques à quatre au plus, dans
de l'eau thériacale, dans de l'esprit thériacal camphré, dans de l'esprit de vie de
Paracelse, dans de l'esprit de guaïac, dans de l'esprit Diatrion ou mixtura
simplex du même Paracelse, ou mêmes dans de la teinture de sassafras & de
squine qui soit faite avec le vin blanc. Je sais qu'il y aura la plus grande partie
de ceux qui liront ceci, qui auront un tout autre sentiment que le mien, qui
croiront que j'expose des impossibilités, & qui diront que je suy la piste de
tous les autres, à cause des vertus que j'attribue aux préparations du mercure
qui est passé en esprit; ce qui ne m'étonne pas, parce que ceux qui en jugeront
de la sorte, ne connaissent pas l'action subtile & fermentative du mercure &
de ses remède. Quel changement ne fait-il pas au corps humain lors qu'il est
simplement employé en frictions, en parfums & en emplâtres? Que ne fait-il
pas par le moyen des bains? Quel étranges effets ne produit-il pas en pilules,
& tout cela lors qu'il est encore en corps, ou qu'il est simplement altéré par le
moyen des sels & des esprits. Que n'en doit-on pas donc espérer lorsqu'il est
poussé plus outre & qu'il est passé en une substance spiritueuse liquide qui se
mêlera avec les liqueurs potables: car alors il est capable d'être volatilisé par la
chaleur naturelle & poussé du centre à la circonférence, & ainsi il pénètre
toutes les parties & entraine avec soi par la sueur tout ce qu'il y rencontre
d'impur & de mauvais, soit que ce soit une matière maladive ou que ce soit
simplement la superfluité des digestions. Mais afin de clore la bouche aux
médisants & aux incrédules; je suis obligé de rapporter l'histoire d'une
personne de condition & d'un bel emploi, qui est encore en vie, qui a été
aveugle confirmé, & qui a été guéri par un remède mercuriel, qui était encore
en poudre & qui n'était pas poussé jusques en esprit. Ce qui est de plus
considérable dans cette cure, c'est qu'on lui souffla simplement un grain &
demi de ce mercure préparé dans chacune des narines avec un tuyau de
plume; ce qui produisit en peu de temps des effets tout à fait surprenants: car
la tête lui enfla extraordinairement, puis il cracha, bava, pleura, moucha,
éternua, vomit, pissa, fut copieusement à la selle & sua de mêmes, & cela en
moins de huit heures de temps, après quoi les accidents cessèrent &
relâchèrent peu à peu: mais ce qui est de plus merveilleux, c'est que dés le
lendemain il commença de voir mais très-confusément, & de jour en jour il
commença à distinguer les objets, & fut enfin guéri entièrement, & vit avec
une vue la meilleure & la plus assurée qu'homme puisse avoir, & qui a en
suite rendu des services très-importants à la France. La même personne qui le
traita guérissait aussi les verolés les plus perdus avec le même remède, en la
même quantité & en le soufflant dans le nés. Où est, je vous prie, le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 440

médicament qui puisse produire un effet pareil, ni mêmes qui en approche de


bien loin. Ce que j'ai rapporté est si véritable que j'en peux produire des
témoins dignes de foi en très-bon nombre. C'est pourquoi je crois que
personne ne trouvera plus étrange, que j'aie attribué aux préparations
précédentes des effets qui sont beaucoup au dessous de ce que nous avons
rapporté. C'est pourquoi je suis contraint de dire avec une profonde
admiration de la souveraine Sagesse, & du mépris de l'ignorance humaine, que
l'age de l'homme est trop court, pour pouvoir anatomiser le mercure, pour en
tirer tous les beaux remède que Dieu & la nature ont logé dans ce mixte
hétéroclite & neutre qui n'a rien qui lui soit pareil, ni qui approche de son
essence, dans tous les autres êtres sublunaires.

Pour faire une huile douce du mercure.

Nous avons encore deux distillations du mercure à décrire, à cause que les
procédés en sont différents des autres, & que les menstrues en sont aussi
différents, afin que l'Artiste soit mieux instruit & qu'il puisse mieux concevoir
tout ce que les plus experts & les plus savants des Anciens, nous ont laissé
dans leurs œuvres pour la préparation des grands arcanes. La première se fait
ainsi. Il faut prendre autant qu'on voudra de sublimé corrosif, qui ait été fait
avec le sel, le vitriol & le salpêtre, & qui ait été sublimé trois fois avec du
nouveau vitriol & du sel qui ait été en flux ou en fonte, & prenant toutes les
fois moitié de la tête morte qui reste après la sublimation & moitié de
nouvelle matière. Mettez ce sublimé en poudre subtile & versez dessus du
très-bon vinaigre distillé jusques à l'éminence de trois doigts, digérez-les
ensemble & les faites dissoudre, séparez ce qui sera dissout & y remettez du
nouveau vinaigre, & continués ainsi jusques à ce que tout le sublimé soit
dissout, mettez toutes ces dissolutions dans une cucurbite & en retirez le
menstrue au sable à un feu bien gradué jusques à sec: tirez la matière & la
mettez dans une rencontre & versez dessus de l'esprit de vin très-alkoholisé,
fermés la rencontre & la lutés exactement, & la mettez digérer au bain
vaporeux durant l'espace de trois semaines, ou jusques à ce que la matière
s'ouvre & qu'elle devienne lente & visqueuse, alors retirez l'esprit de vin à une
chaleur proportionnée à sa nature: puis mettez le vaisseau au sable & la
distillez au plus haut degré de feu que vous puissiez donner, & enfin il en
sortira une liqueur qui sera blanche comme du lait; cohobez ce qui est sorti
sur la matière qui est restée au fonds & réitérez la distillation, & vous aurez
une huile douce & qui sent bon, qui ne participe d'aucune faculté corrosive.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 441

Ceux qui connaissent l'action & la réaction des sels & des esprits ne
trouveront pas ce changement de corrosif en doux impossible: car ces
mélanges, ces actions, ces digestions, ces dissolutions & ces distillations
produisent des êtres nouveaux que l'Artiste n'eut mêmes jamais esperé,
comme le dit très-bien le très profond Philosophe & Médecin Helmont.
Distillatio parit novum ens. Cette huile ou cette liqueur guérit tous les ulcères
internes & chasse toutes les impuretés qui causent les maladies par les sueurs;
sur tout c'est un spécifique admirable contre les ulcères de la gorge, contre
ceux des reins & contre ceux de la vessie. La dose est depuis une goute
jusques à trois dans quelque liqueur appropriée. Mais si l'Artiste veut achever
un vrai magistère ou un élixir de mercure, il faut qu'il fasse digérer de la chaux
d'or qui soit bien ouverte dans cette huile durant six semaines entières dans
un vaisseau circulatoire, & il aura un remède sans prix, qui sera beaucoup
exalté en vertu, & dont la dose ne passe pas depuis un demi grain jusques à
deux au plus.

Pour faire l'astre du mercure.

Prenez une demie livre de mercure vif, qui ait été sublimé sept fois avec le sel,
le salpêtre & le vitriol, & qui ait été revivifié autant de fois avec la chaux vive,
mettez-le dans une cucurbite & versez dessus douze onces de très-bon esprit
de nitre, couvrez la cucurbite de sa rencontre & les mettez dissoudre à la lente
chaleur des cendres, s'il en est besoin, sinon placez la cucurbite au sable après
l'entière dissolution du mercure & en retirés l'esprit jusques à sec: après cela
mettez la masse qui reste en poudre dans un mortier de marbre, mettez la
poudre dans une nouvelle cucurbite, versez dessus du très-bon vinaigre
jusques à l'éminence de quatre pouces, couvrez la cucurbite de sa rencontre &
mettez-là au sable, faites digérer & bouillir les matières ensemble durant
vingt-quatre heures, après ôtez la rencontre & mettez un chapiteau, retirez le
vinaigre jusques à sec; réitérez cela trois fois. mettez la masse en poudre &
distillez sept fois de l'eau de pluie distillée dessus, ou jusques à ce que la
masse ne sente plus aucunement le vinaigre, alors il la faut mettre en poudre
& la mettre digérer pour la dernière fois dans un vaisseau de rencontre avec
son poids égal du véritable alkohol de vin; il faut couvrir la rencontre & la
bien luter, puis la placer au bain vaporeux dans de la paille coupée, & la faire
digérer durant six semaines à une chaleur égale & continuelle. Cela passé il
faut verser le tout dans une cornue & les distiller aux cendres mêlées de sable
à une chaleur graduée, jusques à ce qu'il n'en sorte plus rien par
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 442

l'augmentation du feu. Ouvrez les vaisseaux après qu'ils seront refroidis, &
versez ce qui sera dans le récipient dans une cucurbite, retirez-en l'esprit de
vin à la lente chaleur du bain marie, & vous aurez au fonds du vaisseau une
huile ou une liqueur qui est précieuse & qui sent bon, qui est-ce qu'on
appelle, l'astre du mercure, qui ne se donne aux malades que depuis une
demie goute jusques à trois dans les liqueurs appropriées. Nous en dirons les
vertus après que nous aurons enseigné l'extraction du sel du mercure, à cause
qui a les mêmes propriétés & la même efficace.

Pour faire le sel du mercure.

Prenez ce qui est resté après la distillation de l'astre du mercure, mettez-le


dans un vaisseau de rencontre & versez dessus l'astre du mercure, faites-les
digérer ensemble aux cendres à une chaleur modérée durant huit jours, au
bout de ce temps, séparez l'extraction par inclination, afin qu'il n'y ait rien
d'impur, versez dessus une bonne quantité d'esprit de vin très-subtil, circulez-
les ensemble durant quinze jours dans un vaisseau qui soit bien bouché, après
cela retirés l'esprit de vin au bain marie, puis faites monter l'huile aux cendres
& vous aurez le précieux sel du mercure au fonds du vaisseau; gardez ces
deux excellents remède à leurs usages. L'un & l'autre sont un remède très-
secret & très-spécifique pour mondifier & rectifier toute la masse du sang:
c'est pourquoi ils sont merveilleux pour la cure de la lèpre & de la vérole. Ils
guérissent aussi toutes sortes d'ulcères quelques malins & invétérés qu'ils
soient, & emportent & nettoient très-facilement toutes sorte de teigne, de
galle & de gratelle: la dose du sel est pareille à celle de la liqueur. Ils agissent
par la transpiration & pas les sueurs. Nous ne parlerons pas de la liquation ou
de la résolution du mercure, quoi que nous en ayons promis ci-devant un
exemple, à cause que cette opération se rapporte aux deux dernières
distillations que nous avons décrites: c'est pourquoi il ne nous reste plus que
l'extraction pour avoir le soufre du mercure: car nous avons montré ci-devant
comment il en faut faire le sel.

Teinture du mercure, qu'on appelle son soufre.

Prenez une partie de précipité rouge qui ait été fait avec l'esprit de nitre,
broyez-le dans un mortier de marbre avec deux parties de sel desséché & trois
parties de vitriol desséché à blancheur, mettez ce mélange dans un matras &
en faites la sublimation au sable à feu violent sur la fin. mettez ce sublimé
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 443

dans une rencontre & versez dessus du bon vinaigre distillé, jusques à ce qu'il
surnage de quatre doigts, couvrez la rencontre & la mettez digérer aux
cendres durant trois semaines & le vinaigre se chargera d'une couleur jaune; il
le faut retirer par inclination & en mettre de l'autre, & continuer ainsi
l'extraction par la digestion avec du nouveau menstrue, jusques à ce qu'il ne se
colore plus. Filtrez toutes les teintures & les versez dans une cucurbite, que
vous placerez au sable & en retirerez par la distillation toute la liqueur jusques
à sec, & vous trouverez au fonds de la cucurbite le soufre du mercure en une
poudre rouge, qu'il faut mettre dans une fiole de verre & le garder à ses
usages. Paracelse donne des beaux éloges à ce soufre & lui attribue la vertu de
guérir la goute, l'épilepsie & la maladie vénérienne radicalement & sans
aucune crainte de récidive; ses effets sensibles sont les urines & les sueurs,
autrement il agit par une transpiration naturelle douce & insensible. La dose
est depuis un grain jusques à trois, dans quelque conserve ou dans quelque
confection cordiale, ou mêmes dans l'extrait de genièvre. quoi que nous ayons
déjà ci-devant averti les Artistes dans la théorie de ce traité de ne se point
servir des remède chimiques, qu'ils ne les aient préparés eux-mêmes ou qu'ils
ne connaissent bien l'expérience, la science & la conscience de ceux de qui ils
les prendront. Si est-ce que nous nous sentons encore obligés d'en dire
quelque chose ici; principalement à cause des pernicieux accidents que nous
avons vu arriver à plusieurs personnes de toutes les conditions, pour avoir été
traitées avec des remède tirés du mercure qui n'étaient pas bien préparés: c'est
pourquoi il vaut beaucoup mieux se passer de leur administration & de leur
usage, que d'avoir sujet de s'en repentir toute sa vie, ou en sa personne, ou en
celle de ceux qu'on a fait souffrir par un mauvais & dangereux remède. Ce qui
est cause que je conseille à ceux qui ne sont pas encore asses instruits en la
théorie & en la pratique de la Chimie, de ne point entrer dans la préparation
des grands remèdes qui se tirent du mercure, qu'ils n'aient acquis une
suffisante connaissance des matières qu'il emploieront; & une assez longue &
assez heureuse expérience des remèdes qu'ils auront faits: puis que nous
lisons que le grand Hippocrate recommande, que l'expérience se fasse sur un
sujet vil, lors qu'il s'agit d'une racine ou d'une plante: à combien plus forte
raison doit-on tenir bride en main, lors qu'on veut se servir des remèdes qui
sont tirés des minéraux & des métaux, lors qu'on n'a pas encore l'entière
connaissance de leur vertu ni leur activité. Il faut donc aller ici à tâtons &
sonder le gué, afin qu'on ne fasse pas naufrage de sa réputation & du salut du
malade. Car quoi que les procédés semblent ingénus & aisés à pratiquer, si
est-ce que le mauvais choix des matières, l'action du feu, le manque des
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 444

vaisseaux, quelque inadvertance, quelque négligence ou l'impatience de


l'Artiste, qui est assez ordinaire à nôtre nation; changent la nature des choses,
& leur imprime d'autres facultés, que celles que nous en attendons. Que
chacun agisse donc avec science, avec prudence & circonspection, avec
conscience, & avec une très longue patience si on veut parvenir à la
possession des grands remèdes que fournissent à la Médecine le mercure &
l'antimoine, duquel nous parlerons dans la suite.

De l'antimoine & de sa préparation chimique.

Comme l'antimoine est la pierre d'achoppement de plusieurs de ceux qui font


profession de la Médecine & que ceux qui ne le connaissent pas, le veulent
faire passer pour la vaine idole des Chimistes & de la Chimie, aussi faut-il que
nous tachions de tout nôtre possible de faire voir, que si les Artistes font cas
de l'antimoine, que c'est avec une juste raison; puis que ce n'est qu'à cause
qu'ils le connaissent bien & qu'ils ne se sont pas contentés de son écorce,
comme ceux qui le blâment; mais ils l'ont ouvert & l'ont anatomisé, afin d'en
tirer les admirables remèdes, dont on voit tant de beaux effets tous les jours, à
l'exaltation & à la louange de la Chimie, & au mépris de ceux qui font
profession publique de crier à l'encontre & de déchirer par leurs invectives &
par leurs calomnies ridicules, ceux qui s'en servent tous les jours avec science,
avec connaissance, avec ordre & avec méthode & par conséquent avec succès.
Mais afin de mieux éclaircir la vérité que nous venons de poser, il faut que
nous découvrions en peu de mots ce que c'est que l'antimoine & de quoi il est
composé, afin de faire comprendre aux moins entendre, que ceux qui l'ont en
horreur, ne le condamnent qu'à cause qu'ils ne le connaissent pas, non plus
que sa preparation dont nous parlerons dans la suite. L'antimoine donc n'est
rien autre chose qu'une marcassite ou un moyen minéral, qui était destiné par
la nature au genre métallique; mais qui est demeuré en chemin à cause qu'il
n'avait pas en soi, les dispositions nécessaires pour parvenir jusques à cette
perfection; ou encore à cause qu'on l'a prématurément arraché de sa matrice,
comme un fruit non mûr, que l'on détache de son arbre; ou finalement
encore à cause de l'impureté terrestre de son mélange, & de la disproportion
& de l'indigestion de ses principes. Mais afin de faire mieux comprendre ce
que nous venons de dire; il faut que l'Artiste sache que l'antimoine est
composé premièrement d'un soufre minéral, qui est en partie très-pur & de la
nature de celui de l'or, qui a son fondement dans sa rougeur & qui est fixe, &
c'est dans le centre de ce soufre solaire que résident les merveilles de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 445

l'antimoine; & l'autre partie de ce soufre est impur, brûlable & volatil, comme
le soufre commun, & c'est à ce soufre qu'on attribue ordinairement la
violence de ses opérations, lors qu'il n'est pas bien corrigé ou qu'il n'est pas
bien séparé. Secondement ce minéral est fait d'un mercure métallique en
abondance, qui est néanmoins indigeste & fuligineux; mais qui est pourtant
plus cuit & plus coagulé que le vif-argent, à cause qu'il participe de la nature
saturnienne. Enfin la troisième partie qui constitue nôtre antimoine est une
substance crasse & terrestre qu'il tient de sa matrice, qui contient fort peu de
sel sensible, quoi que le sel l'ait produit le premier: mais il a changé de nature,
à cause des diverses altérations & des divers changements qui se sont faits par
la cuite & par la digestion de son feu centrique. Or on voit par la description
que nous venons de donner de l'antimoine & de ses parties constituantes,
qu'il n'est autre chose que l'assemblage d'un vitriol, d'un soufre & d'un
mercure de la nature du plomb, & que par conséquent il ne peut être
condamnable en soi, puis qu'on se sert tous les jours de ces trois choses
séparées dans la Médecine, ou crues & naturelles ou préparées, pourquoi
donc ne se servirait-on pas aussi de l'antimoine crû & du préparé. Mais on
m'objectera que les plus célèbre Auteurs qui ont traité de l'antimoine le
nomment un poison & disent qu'il participe de quelque mélange d'arsenic &
de réalgar: à quoi nous répondons, que le plomb, le mercure & le soufre sont
aussi participants de ce même mélange, & que néanmoins on les bannit pas
du commerce de la Médecine: puisqu'on se sert même de l'arsenic & du
réalgar, lorsqu'on a corrigé la malignité de leur soufre & de leur sel par le
moyen du feu & des esprits qui en sont capables, en sorte qu'on en peut
donner intérieurement, & qu'ils fournissent les plus excellents remèdes
topiques contre tous les ulcères malins. Mais il en va tout autrement de
l'antimoine, qui se donne tout les jours tout crû par la bouche sans aucun
accident & mêmes aux enfants à la mamelle: & que de plus on le met bouillir
jusques au poids d'une demie livre dans les décoctions contre la vérole, &
qu'on le met de mêmes en infusion à froid dans de l'eau pour ouvrir le ventre
& pour ôter les obstructions des viscères. Que l'Artiste sache donc que lors
que les anciens ou les modernes, qui ont traité de l'antimoine, ont dit qu'il
était un poison, que ce n'a été que par la comparaison qu'il y a des simples
préparations de l'antimoine, qui ne sont pas encore assez corrigées, & qui
purgent & font vomir avec grande violence, avec celles qu'ils décrivent, qui
n'ont aucun mauvais effet: mais qui fortifient seulement la nature & l'aident à
chasser insensiblement ce qui lui est nuisible. C'est pourquoi fermons ce petit
avant propos de l'antimoine par les mots de Monsieur Zvvelfer, qu'il met
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 446

dans l'appendice qu'il a ajoûté aux remarques qu'il a faites sur la pharmacopée
d'Auxbourg, à la louange de ce noble minéral & contre les ignorants qui le
méprisent. Cum stibit vel antimonii nomen apud aliquos artis pulcherrimae
osores, praesertim ignorantes, tam malè audiat, ut qui solummodo illud ore
excidere permittit, mox ex caetu medentium prescriptus, ad veneficos
amandetur: quia tamen hoc de antimonio judicium, non in alia officina, quam
cerebri ad luna crescentis & decrescentis mutabilitatem tornati excuditus; &
Traicté de la Chimie. 873 vix alius de ve magis perversè & perfrictâ fronte
loquitur, quam qui ejusdem minimam habet cognitionem. Idcirco nullo
canum similium hoc sydus allatrantium, convitio à veri tramite dimotus, hoc
in praesens asserere non erubesco: Antimonium verè unam & principalem
esse columnam universae medicinae; Quippe ex eo tanquam Protheo, diversis
duntaxat praeparationibus, diversarum operationum medicamenta
saluberrima, ut potè antiloimica, antivenerea, diaphoretica, purgantia &
vomitoriae blanda, sanguinem universum mundificantia, vulneraria,
pectoralia; imo universale medicamen seu panacaea ipsa ervi possunt. Nec
constat ex vegetabilibus unicum emeticum, quod minore cum periculo
exhiberi possit, quam antimonium dextré & debitè praeparatum; Nunquam
enim tormina ventris, connulsiones, hypercatharsin, fluxumque nimium
colliquatiuum causabit, etiamsi aqua frigida superbibatur. Nous croyons qu'il
serait superflu d'en dire davantage: c'est pourquoi il faut que nous passions
aux choix de l'antimoine, & aux diverses dénominations que lui ont donné
ceux qui en ont voulu cacher la préparation & les mystères, afin que cela
serve à l'Artiste pour l'intelligence de leurs énigmes & pour l'explication de
leurs hiéroglyphes. Les Philosophes chimiques nous dépeignent ce minéral
avec un caractère qui représente le monde avec la croix au dessus, pour
signifier que comme le mystère de la croix purifie & sauve l'âme de toutes ses
souillures spirituelles: qu'aussi l'antimoine & ses remède bien & dument
préparés, purifient & délivrent le corps de toutes les impuretés, qui causent &
qui entretiennent les maladies qui l'affligent. Ils le nomment de plusieurs
noms énigmatiques, comme le loup, à cause qu'il consomme & qu'il dévore
tous les métaux à l'exception de l'or, d'autres l'ont nommé Prothée, parce qu'il
reçoit toutes sortes de formes & qu'il se revêt de toutes les couleurs par le
moyen de Vulcain qui est le feu: d'autres l'appellent la racine des métaux, tant
à cause qu'on en trouve proche de leurs minières, qu'à cause aussi qu'il y en a
qui croient qu'il est la racine & le principe des métaux: on l'intitule encore le
plomb sacré, celui des Philosophes & celui des sages, à cause qu'il a quelque
rapport à la nature de Saturne, qui dévorait ses enfants comme il dévore les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 447

métaux, & à cause aussi qu'il y en a qui le prennent, pour le sujet du grand
œuvre des Philosophes & de leur quintessence: Basile Valentin l'appelle le
lion oriental, Paracelse le nomme le lion rouge, & Glauber nous le décrit
comme le premier être de l'or. Tous les Auteurs sont d'accort, qu'il faut
choisir l'antimoine d'Hongrie ou celui de Transilvanie pour en faire les plus
belles & les plus hautes opérations, à cause qu'il est le plus pur & à cause aussi
qu'il participe davantage de la nature solaire, & qu'ainsi son soufre interne en
est beaucoup plus exalté. On en trouve néanmoins en beaucoup d'autres
endroits & particulièrement en Allemagne & nôtre France en possède aussi
qui n'est aucunement méprisable. Si bien que ceux qui n'en pourront pas
avoir de celui qui se tire proche des mines d'or prendront & choisiront pour
leur travail, un antimoine qui soit clair, net & resplendissant, qui ait des faces
ou des glaces claires & luisantes, si c'est du minéral, qui soient mêlées d'une
certaine couleur ondoyante & changeante, comme est celle des gorges des
pigeons, comme celle de l'opale ou comme celle de l'arc en ciel, ce qui
témoigne l'abondance de son soufre: mais si c'est de l'antimoine ordinaire qui
ait été fondu, il faut choisir celui qui a les plus longues aiguilles qui soient
brillantes & claires, & qui ait aussi les marques & le coloris que nous venons
de remarquer en l'autre. Ceux qui le voudront éprouver pour en être plus
certains, prendront une drachme d'antimoine & le mettront en poudre très-
subtile, & l'arroseront avec du très-excellent esprit de vinaigre, puis il le
mettront sécher & évaporer lentement au feu sur une petite planche de fer,
ou sur un petit morceau de pot de terre, en sorte néanmoins qu'il ne flue pas
ni ne se fonde au feu: car si la poudre demeure d'une couleur rouge, c'est un
signe assuré de la bonté & de l'abondance de son soufre. Mais nous croyons
que la meilleure épreuve de l'antimoine est sa réduction en régule par le
moyen du mars & du nitre, sans aucun mélange du tartre, à cause de son
alkali qui dissout les soufres: car celui qui donnera le plus de régule & le plus
net est le meilleur, puis que le régule n'est rien autre chose qu'un antimoine
bien purifié.

Les préparations générales de l'antimoine.

Avant que d'entrer au détail des opérations qui se font sur l'antimoine, nous
avons jugé nécessaire de donner une idée générale des préparations qui se
font sur ce noble minéral; parce que la moisson est si ample que qui voudrait
décrire ce que les anciens & les modernes en ont remarqué, & ce que nôtre
propre expérience nous a confirmé, il faudrait faire des volumes sans fin, ainsi
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 448

que les vertus de l'antimoine sont inépuisables & sans fonds, comme nous le
ferons voir par la suite. Nous donnerons donc seulement, selon nôtre
coutume, des exemples de chacune des opérations générales, qui serviront de
règle & de conduite à l'Artiste pour toutes les autres que la nécessité des
malades ou sa seule curiosité l'obligeront d'entreprendre, afin qu'il ne manque
pas à recevoir ou à donner la satisfaction qu'il espère. Les préparations
générales qui se font sur l'antimoine sont. Premièrement, la calcination,
secondement, la sublimation, en troisième lieu, la distillation, en quatrième, la
liquation ou la résolution, en cinquième, l'extraction, en sixième, l'infusion, en
septième, la salification: Quelque-uns y ajoutent la huitième, qui est la
mercurification: mais nous n'en parlerons pas, parce que nous en avons fait
cent épreuves différentes, qui qui ne nous ont pas convaincu de la vérité, c'est
pourquoi nous nous en abstenons pour les mêmes raisons que nous avons
alléguées, lorsque nous avons parlé des mercures des métaux, & que de plus,
que nous connaissons que Paracelse & les autres n'entendent par le mercure
d'antimoine autre chose que son régule bien préparé, sans aucune diminution
de son soufre solaire & centrique; nous n'en nions pas pourtant la possibilité:
mais nous ne voulons surprendre personne, ni faire perdre le temps
inutilement à des procédés qui n'ont pas réussi & qui ne peuvent réussir. La
calcination est double, la sèche & l'humide, la sèche fournit les verres, les
crocus ou les safrans, les diaphorétiques & les régules. La calcination humide
donne les précipités. La sublimation fait les fleurs & le cinabre ou le
vermillon. La distillation tire les vinaigres, les huiles & les esprits. L'extraction
communique les soufres & les teintures. L'infusion donne les vins émétiques
& les eaux ophtalmiques, & la salification le sel.

Les préparations particulières de l'antimoine.

Comment il faut faire le verre d'antimoine par la calcination simple.

Il y a tant de diverses descriptions de la façon de faire le verre d'antimoine,


que les Artistes sont bien empêchés de choisir celle qui est la meilleure: mais
comme nous savons par la théorie & par la pratique que celui qui est sans
addition est le meilleur, nous donnerons l'exemple du travail de celui-ci, parce
que quiconque le pourra faire exactement ne manquera jamais au travail des
autres, dont la fonte, la clarification & la diaphanéité est beaucoup plus facile,
à cause de la jonction des sels qui en rendent le flux plus prompt & plus net,
ce verre sans addition se sait ainsi. Prenez du bon antimoine bien choisi,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 449

mettez le en poudre très-subtile, que vous calcinerez dans un large plat de


terre non vernissé, au dessus d'un feu lent en l'agitant continuellement avec
une spatule de fer, il faut que cette calcination se fasse en un lieu perméable à
l'air & que l'Artiste soit au dessus du vent, afin que les vapeurs qui exhalent
du soufre impur de l'antimoine ne l'incommodent point & ne lui choquent
pas la poitrine, il faut sur tout prendre garde de ne point donner trop de feu,
autrement on chasserait trop soudainement l'humidité excrémentielle de ce
minéral, qui emporterait aussi avec soi l'humidité radicale, ce qui empêcherait
la fonte & la réduction en verre. Lors que l'Artiste aura tenu l'Antimoine trois
ou quatre heures dessus le feu & qu'il verra qu'il commencera de se grumeler
& de s'assembler, il faut qu'il retire le vaisseau du feu & qu'il verse la matière
sur le porphyre, afin de la remettre en alkohol après qu'elle sera refroidie, puis
il recommencera la calcination avec un peu plus de feu que la première fois &
continuera ainsi, jusques à trois ou quatre fois, en augmentant toujours le feu
à chaque fois qu'il aura rebroyé l'antimoine, & alors il aura une chaux
d'antimoine qui sera d'un gris blanchâtre, qui lui servira pour en faire le verre
& pour en faire aussi un diaphorétique excellent contre la peste & contre les
fièvres malignes: pour y parvenir, il faut qu'il réverbère une partie de cette
chaux dans un creuset au feu nu, jusques à ce qu'elle soit changée de blanche
en jaune, que si la chaux venait à se grumeler pendant la réverbération, il faut
aussitôt la tirer du feu & la rebroyer, & continuer ainsi jusques à ce que tout le
soufre externe soit evaporé & que l'interne commence à se manifester par la
couleur jaune, qu'il communique lors qu'il est en cet état, il le faut mettre dans
un matras & verser dessus du très-bon esprit de vin & les digérer ensemble
durant quinze jours, cela passé, il faut enflammer de ce même esprit jusques à
sept fois sur le diaphorétique, afin de le mieux fixer. La dose est depuis quatre
grains jusques à douze dans de la conserve de fleur de souci. Mais pour la
vitrification, il faut prendre une demie livre de la chaux que l'Artiste aura
préparée & y ajouter une demie once d'antimoine crû en poudre, afin d'en
faciliter la fonte, qui se fera au feu du four à vent dans un creuset qui soit
d'une bonne matière permanente au feu, & lors que l'Artiste verra que la
matière qui est dans le creuset est en flux beau & net, il en fera l'épreuve avec
un petit stylet de fer qui soit net, il opposera le verre à la lumière, & s'il est
rouge & transparent comme le rubis ou le grenat, il le versera dans un bassin
d'airain, ou sur une platine sur quoi on sèche le linge, qui ait été bien ecurée &
qui ait été chauffée avant que de jeter le verre dessus, & ainsi on aura un verre
beau, rouge & transparent, duquel on se servira à beaucoup de très-belles &
de très salutaires préparations, que nous mettrons en leur rang selon la chasse
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 450

de leur préparation générale, c'est pourquoi il faut que l'artiste en soit toujours
fourni.

Pour faire le crocus ou le safran d'antimoine, qu'on appelle le crocus des


métaux.

Nous donnerons trois descriptions de cette opération, l'une qui sera légère,
commune & facile, une autre qui sera un peu plus embarrassante; & la
troisième qui requiert plus de travail, afin que comme le travail en est
différent & pour des raisons diverses, qu'aussi l'Artiste soit instruit de l'un &
de l'autre, afin d'en pouvoir rendre raison aux autres & à soi-même.

Le premier crocus metallorum.

Nous avons toujours recommandé à l'Artiste le choix & la pureté des


matières: mais il faut qu'il soit encore plus circonspect que jamais dans les
opérations qui se font sur l'antimoine, à cause que le bien ou le mal réussi
dépend de sa prudence & de sa connaissance. Voilà pourquoi il faut qu'il
prenne de l'antimoine bien choisi & du salpêtre bien dépuré, pour faire toutes
les préparations qui suivront: car comme on appelle le nitre le savon des
sages, aussi faut-il qu'il soit pur & net pour faire le nettoiement & l'action que
les Auteurs en espèrent. Prenez donc de l'antimoine bien choisi & du salpêtre
bien purifié de chacun parties égales, broyez-les en poudre chacun à part, puis
mêlez les & les mettez dans un mortier de bronze que vous couvrirez d'un
couvercle de pot de terre, ou d'une tuile arrondie qui ait un trou de la
grandeur d'un bon pouce de diamètre, afin d'y pouvoir mettre le feu avec un
petit charbon bien allumé, il faut faire cette opération, qu'on appelle
fulmination, fulguration & détonation dans un lieu découvert & se mettre au
dessus du vent, afin de ne point être englouti par la fumée qui est puante &
maligne, à cause de la corrosion de l'esprit du nitre & de l'inflammation du
soufre externe de l'antimoine. Lors que le mortier sera refroidi, il faut en tirer
la matière, qui sera de deux sortes: l'une qui est au dessus, qui participe du
salpêtre & du soufre de l'antimoine, & l'autre qui est au dessous en une masse
compacte & serrée comme du foie, ce qui est cause qu'on l'appelle Hepar
antimonii ou le foie de l'antimoine, qui n'est à proprement parler, qu'une
vitrification instantanée, imparfaite, & opaque de l'antimoine, par la
calcination que le salpêtre en fait en un moment. Il faut mettre ces deux
matières ensemble dans un mortier de bronze & les triturer en une poudre
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 451

subtile, dont il faut faire la lotion avec de l'eau chaude, afin d'en séparer la
salsuginosité, il faut mettre la première lotion à part pour en faire ce que nous
dirons ci-après, & continuer la trituration, la lotion & l'effusion de la liqueur
chargée de la plus subtile poudre, jusques à ce que tout le corps du foie
d'antimoine soit passé en poudre impalpable avec l'eau, il en faut séparer l'eau
& le faire sécher lentement, & on a ce qu'on appelle ordinairement, Crocus
metallorum, ou le safran des métaux. Si on filtre la première lotion & qu'on
precipite cette eau claire avec du vinaigre distillé, il se fait une poudre rouge,
qu'on appelle Sulphur auratum diaphoreticum, le soufre auré diaphorétique,
mais cela très-improprement; parce que ce n'est rien autre chose qu'une
portion du soufre externe de l'antimoine, que le sel fixe du nitre tenait dissout
& caché en soi, & qui a été rendu visible & corporel par le moyen du vinaigre
distillé, à cause que tout ce qui est dissout par les alkali est précipité par les
esprits acides: & au contraire, tout ce qui a été dissout par les esprits acides
est précipité par l'alkali. Mais qu'on ne s'imagine pas que ce prétendu soufre
auré soit diaphorétique, & qu'on ne se fie pas pour cela à parole des Auteurs:
car on s'y trouvera trompé, si on ne le donne en très-petite dose qui n'agira
point, que si on augmente la dose il fera vomir avec grande violence: car ce
n'est rien autre chose que du crocus metallorum fort subtil, dont il y a
plusieurs qui font leur vin émétique. Le second crocus metallorum, qu'on
croit être celui de Rullandus. Cette seconde préparation n'est pas différente
quant à la matière, elle l'est seulement quant au travail qui est un peu plus
long: car il faut prendre une demie livre de nitre & le faire fondre dans un
creuset & lors qu'il sera fondu, il faut le tirer du feu, & éprouver avec une
petite portion d'antimoine en poudre, s'il ne prendra pas feu lors qu'on l'y
mettra, si cela arrive il faut attendre encore un peu, car il ne faut pas qu'il
s'enflamme: mais aussi-tôt que l'Artiste aura reconnu par l'essai que le
mélange se peut faire sans inflammation, il faut y verser peu à peu une demie
livre d'antimoine en poudre & le bien mêler avec le nitre fondu avec une
spatule de fer, jusques à ce que le tout soit bien allié; lors que cela sera fait, il
faut y mettre le feu avec un charbon allumé comme à l'autre & il fera la même
chose. Or ce mélange & cette observation ne se fait qu'à cause que le nitre en
flux se mêlera, s'unit & pénètre beaucoup mieux l'antimoine, que le nitre froid
& en poudre, & qu'ainsi la conflagration emporte beaucoup mieux le soufre
impur de l'antimoine, ce qui rend le crocus metallorum beaucoup moins
violent en son opération, puis que tout ce qu'on appréhende de mauvais de
l'antimoine provient de ce mauvais soufre auquel l'on attribue, quoi qu'assez
légèrement, les vapeurs arsenicales & vénéneuses. Le troisième crocus
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 452

metallorum. Le travail de cette troisième préparation est tout à fait différent


des deux précédents, mais il n'en est pas moins estimable: car il se fait une
plus longue calcination & par conséquent une plus exacte & une meilleure
maturation des parties indigestes de l'antimoine, par le moyen des sels & du
feu. Ce qui se fait ainsi. Prenez de l'antimoine bien choisi, du salpêtre bien
dépuré & du sel commun bien net & bien desséché de chacun parties égales,
mettez-les en poudre chacun à part, puis faites-en le mélange, que vous
mettrez dans un creuset lutté & couvert avec un couvercle qui ait un trou au
milieu qui soit grand comme le bout du petit doigt, qui servira de passage aux
exhalaisons. Il faut placer le creuset sur une culotte au four à vent, &
l'entourer de charbons noirs & vifs jusques au haut du couvercle, afin de
l'échauffer peu à peu, & lors qu'il est une fois échauffé & que les vapeurs des
sels & du soufre de l'antimoine commencent à pousser par le trou, il faut
augmenter le feu & ouvrir toutes les portes du four à vent, & mêmes y
joindre l'air des soufflets s'il en est besoin, afin de bien faire fluer les matières
dans le creuset & continuer ainsi, jusques à ce que les fumées cessent, &
mêmes l'augmenter encore durant un bon quart d'heure, puis laisser refroidir
le creuset & le casser après, & vous y trouverez l'antimoine réduit en une
espèce de régule rouge comme du vermillon, au dessous des sels qui ont
surnagé au dessus comme de scories: il le faut casser avec un marteau, le
mettre en poudre sans aucune lotion & le garder au besoin, comme un des
meilleurs crocus metallorum, pour en faire le vin émétique, on lui attribue la
faculté d'agir plus par bas que par haut, il ne laisse pourtant pas de faire
vomir, mais c'est avec moins de violence. On peut se servir de ces trois
crocus également au défaut l'un de l'autre, puis qu'ils ont les mêmes vertus,
sinon qu'il agissent plus ou moins violemment, à quoi on peut remédier en
diminuant la dose. Ils ont la vertu d'ôter la douleur de tête qui provient des
impuretés de l'estomac, comme aussi d'aider aux épileptiques, aux
pleurétiques, aux mélancoliques, aux maniaques, & à ceux qui ont des
douleurs vagues & des lassitudes spontanées. Ce sont aussi des très bons
remèdes dans toutes les fièvres, tant dans les continues que dans les
intermittentes. Ils font merveille contre la peste, contre les douleurs
arthritiques, contre la coagulation du sang. On ne les donne point en
substance, mais on en tire la vertu par infusion ou par ébullition, si on a hâte,
avec quelque liqueur fermentée, comme le vin, l'hydromel, le cidre & la biere;
la dose est depuis trois grains jusques à huit, dix & douze grains. Ce sont de
plus des remède admirables dans les lavements, si on en met l'infusion depuis
un scrupule jusques à quatre dans du bouillon de viande ou dans quelque
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 453

décoction émolliente ou carminative. Voilà ce que nous avions à dire de ce


qu'on appelle crocus, à cause de la ressemblance de la couleur qu'ils ont avec
le safran qui a une teinture solaire: mais ils ne sont pas analogues en vertu à
ce noble aromat des Philosophes: c'est pourquoi c'est improprement qu'on
les appelle les safrans des métaux: car les vrais Artistes ne donnent ce beau
nom qu'à cette belle & excellente réduits en une poudre safranée douce &
agréable, qui est leur pur soufre volatil, qui est capable de toutes les vertus
que possède le safran, qui sont de concilier le sommeil, d'apaiser les douleurs,
de fortifier le cœur & toutes les fonctions de la vie, d'ouvrir les obstructions,
d'être un baume consolidatif & d'empêcher les accidents des plaies, de mûrir
& de résoudre les duretés & les nodus: or on attribue tous ces effets au safran
végétable bien que faiblement: mais le vrai safran des métaux qui est le vrai
Crocus philosophique possède éminemment & parfaitement toutes les vertus
que nous avons énoncées: car il provoque le sommeil & apaise toutes les
douleurs, parce qu'il calme toutes les irritations de l'Archée & qu'il en corrige
toutes les erreurs, il fortifie toutes les faiblesses naturelles, ôte toutes les
obstructions de tous les viscères très efficacement & en peu de temps: il
arrête aussi & apaise toutes les colliquations & les flux immoderés; enfin il
guérit en dedans & en dehors toutes sortes d'ulcères malins, chancreux,
fistuleux, & pour le dire en un mot remédie à tous les maux auxquels la
nature humaine est sujette, parce que c'est un vrai soufre volatil, qui
consomme & qui chasse doucement par la puissance de sa chaleur & de sa
lumière interne tout ce qu'il y peut être resté de mauvais dans les superfluités
des plus extrêmes digestions. Mais ce n'est pas ici le lieu d'en dire davantage,
nous avons seulement voulu faire connaître à l'Artiste, qu'il sera capable de
chercher ce noble & divin Crocus, lors qu'il se sera adonné tout le bon à
l'amour de son Créateur, afin que par le moyen de sa lumière, il puisse
pénétrer jusques au profond du cabinet des mystères de la nature & de l'Art,
qui sont contenues dans le vrai Crocus des Philosophes.

Comment il faut faire l'antimoine diaphorétique.

Si nous avons recommandé la purification du salpêtre pour le crocus


metallorum, nous la recommandons encore davantage pour la préparation du
diaphorétique; car comme ce remède est excellent, aussi faut-il que l'Artiste
s'étudie de tout son pouvoir à le faire avec toutes les circonstances requises.
Or le principal de cette opération dépend de la bonté, de la pureté & de la
siccité du nitre; à cause que c'est lui qui doit chasser le soufre impur de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 454

l'antimoine & qui doit digérer, mûrir & fixer l'indigestion de son mercure,
comme nous le ferons voir dans la suite de l'opération, qui se fait ainsi.
Prenez deux parties de salpêtre très-pur & très-sec & une partie d'antimoine
bien choisi, mettez-les en poudre subtile chacun à part, puis les mêlez
ensemble: accommodez un pot de bonne terre non vernissée ou un bon
creuset sur une culotte dans le four à vent & le couvrez, entourez-le de
charbons noirs & allumés, jusques à peu prés du haut, afin d'échauffer ce
vaisseau par degrés, & lors qu'il sera rouge de tous côtés, il faut souffler
dedans pour en faire sortir les ordures s'il y en a, puis y verser une demie
cuillerée de ce mélange, & couvrir le pot avec un couvercle qui soit juste:
aussitôt que la matière touche le pot elle s'enflamme & le salpêtre enlève
impétueusement avec soi le soufre impur de l'antimoine, & ce qui reste après
cette détonation ou fulguration se fixe au bas du vaisseau par l'action du sel
fixe du nitre & par celle du feu; il faut continuer ainsi jusques à ce qu'on ait
achevé la calcination de l'antimoine, en le mettant ainsi peu à peu: cela fait,
ajoutez encore une partie de nitre très-sec à ce qui est dans le pot, afin qu'il
flue avec la matière & qu'il en achève la cuite & la fixation par la pénétration
& par l'action des esprits du nitre, qui s'introduiront par leur subtilité jusques
dans les moindres atomes du corps de l'antimoine, & ainsi le cuisent, le lavent
& le fixent en une substance blanche & friable après qu'elle est édulcorée &
séchée. Il faut encore continuer le feu durant une ou deux heures après qu'on
a mis la dernière partie de salpêtre, puis il faut finir & laisser refroidir les
matières & le vaisseau: il faut bien ôter toutes les impuretés qui pourraient
être à l'entour du pot, avant que de le mettre tremper dans une terrine qui soit
pleine d'eau bouillante, qui dissoudra peu à peu le nitre fixe qui fait la masse
qui est dans le pot avec le diaphorétique, & cette masse étant dissoute tout à
fait, il faut agiter ce qui sera au fonds du vaisseau avec un bistortier, & lors
que l'eau sera blanche comme du lait, il la faut verser dans une autre terrine,
après quoi il faut prendre ce qui restera dans la terrine & le triturer dans le
mortier de marbre & achever de le laver toujours avec la même eau, jusques à
ce que toute la substance antimoniale soit passée en alkohol, comme nous
l'avons enseigné en la préparation du crocus metallorum. Que si on veut avoir
plutôt fait, il faut casser le pot au sortir du feu & en retirer la matière, qu'il
faut broyer au mortier de marbre & la laver avec deux ou trois livres d'eau
seulement, jusques à ce que le tout soit passé en alkohol. Il faudra retirer cette
première eau par inclination aussitôt qu'elle sera reposée & la mettre à part, &
en verser de la nouvelle sur ce qui reste & continuer jusques à ce que l'eau en
sorte insipide, après quoi il faut faire sécher le diaphoretique & le garder à ses
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 455

usages. Nous n'avons pas dit sans raison qu'il fallait mettre la première eau
qui a fait la dissolution du nitre fixe à part; parce que ce sel a changé de
nature par le soufre de l'antimoine & qu'il est devenu de la nature des alkalis
& des sels lixiviaux, qui sont d'une nature & d'une essence subtile, pénétrante
& ignée plutôt que corrosive, ce qui est cause qu'il a dissout la plus pure
partie du régule de l'antimoine qui est chargé de son soufre fixe & solaire, qui
est bien cuit & bien digéré par l'action du nitre & du feu; & quoi que cette eau
paroisse claire, si est ce qu'elle est pesante: c'est pourquoi il faut précipiter
cette eau avec du vinaigre distillé & aussi-tôt elle devient blanche comme du
lait, parce que le diaphorétique qui se trouvait en dissolution dans cette eau se
manifeste, qui n'a pas l'odeur désagréable: au contraire il sent la crème & le
lait aigrelet lors qu'on en fait l'édulcoration, & après la dessiccation pour s'en
servir au besoin: or comme nous avons dit que la précipitation de ce
diaphorétique sentait bon, à cause de la fixité de son soufre interne, aussi
faut-il que nous fassions voir, que celle que l'on fait du soufre auré prétendu,
dont nous avons parlé ci-devant, avec du vinaigre distillé, sent très mauvais, à
cause que ce n'est que le soufre externe, impur & volatil que le sel avait tiré à
soi, à cause qu'il n'était pas bastant de l'enlever ni de le chasser & encore
moins de le fixer, puis qu'il n'y avait que partie égales de nitre & d'antimoine
pour faire le crocus metallorum, au lieu que dans la préparation du
diaphorétique, il y a d'abord deux parties de nitre contre une d'antimoine; &
que de plus on en ajoute encore une après que la fulguration ou la détonation
est faite, qui achève de mûrir & de fixer, ce qu'il y pouvait encore avoir de crû
& d'indigeste. Nous avons cru devoir ajouter ceci, afin de faire d'autant mieux
connaître à l'Artiste que ce qui doit fixer doit toujours être au triple
davantage, que ce qui doit être fixé; & au contraire, que ce qui doit être
volatilisé doit être moindre de trois parties que ce qui doit volatiliser: &
mêmes on va jusques à quatre contre un, comme quatre onces d'esprit pour
volatiliser une once de sel, & quatre onces de sel pour fixer une once d'esprit,
ce qui passe pour un axiome fondamental en la Chimie. La dose du
diaphorétique corporel & grossier est depuis quatre grains jusques à trente; &
celle de celui qui a été précipité est depuis trois grains jusques à vingt. La
vertu de tous les deux est très-recommandable dans la Médecine: car quoi que
nous les appelions fixes, ce n'est pourtant que comparativement, à cause des
remède antimoniaux qui font vomir & qui purgent avec violence: car le
diaphorétique agit par une irradiation de vertu & d'efficace qui est presque
inconcevable, parce qu'il fortifie doucement & naturellement l'Archée, qui est
le directeur principal santé ou dans la maladie: c'est pourquoi il en faut
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 456

continuer l'usage durant le temps du mois philosophique, parce que durant ce


terme, il est capable d'altérer & de changer en mieux tout ce qui nuit & qui
empêche la liberté des actions de cet archée principal. Mais si on en fait
l'application & l'appropriation aux maladies particulières, comme aussi aux
parties du corps, nous dirons que le diaphorétique d'antimoine est un remède
sans pareil pour résister à la corruption qui se peut faire au corps, qu'il
mondifie & qu'il rectifie toute la masse du sang, qu'il est capable d'ouvrir les
obstructions les plus invétérées du foie, de la rate, du mésentere, du pancréas
& celles encore de toutes les autres parties: qu'il remédie à la rétention des
mois & aux pales couleurs, à l'hydropisie, à la mélancolie hypocondriaque, à la
vérole & à ses accidents; qu'il mondifie & qu'il guérit les ulcères internes &
externes, qu'il rompt les abcès du dedans sans danger; & qu'enfin il est très-
bon contre les fièvres malignes, contre le pourpre, contre la rougeole &
contre la petite vérole. quoi que le diaphorétique soit un remède presque
général, si est ce pourtant qu'il y en a qui croient de le particulariser & de le
spécifier à quelques parties & à quelques maladies, en joignant des métaux,
comme l'or, l'argent, l'étain, le cuivre ou le fer à l'antimoine ou à son régule
avant de le calciner avec le nitre, & prétendent ainsi de le rendre cordial,
céphalique, stomachique, splenetique ou hépatique: mais nous croyons que
ces métaux ne sont pas assez ouverts par cette simple fonte avec l'antimoine,
pour communiquer si facilement leur vertu qui réside proprement dans un
soufre centrique qui ne se tire pas si facilement, & comme l'antimoine est un
minéral qui a un soufre moins lié & moins fixe, il se faut contenter de ce que
la nature & l'Art nous fournissent si libéralement avec une vertu si ample & si
étendue.

Du régule d'antimoine.

Nous avons déjà dit ci-devant que le régule d'antimoine n'est rien autre chose
qu'un antimoine dépuré, comme le cristal de tartre n'est qu'un tartre purifié:
mais il faut que cette purification se fasse sans tartre, à cause que l'alkali qui se
forme de la calcination du tartre & du nitre est un sel mêlé, qui extrait & qui
dissout les soufres les plus fixes & les plus intimes des mixtes, comme cela
parait par les fèces qui surnagent le régule qui est fait avec le tartre qui sont
hautes en couleur, & par le peu de régule qu'on en tire par ce moyen. Mais on
pourra dire que l'Artiste ne doit pas tant rechercher la quantité que la qualité,
& que quoi qu'il en trouve davantage avec une autre façon de travailler, si est-
ce qu'il doit se tenir à celles qui en donne moins, parce qu'on le croit plus pur
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 457

& plus ouvert. Pour répondre à cet Argument, il faut que nous posions
premièrement que nous nous servirons du mars pour faire le régule, afin
d'établir, que le fer ou l'acier sont des agents capables d'attirer à soi le soufre
impur & combustible de l'antimoine, à cause de la sécheresse, de la porosité
& de la terrestreité du mars qui est avide de ce fournir de ce dont il a besoin,
& qu'il le tire à soi par tout où il le rencontre: comme nous en avons donné
un échantillon de la preuve, lors que nous avons décrit la purification du fer
pour le convertir en acier par le moyen du soufre gras, volatil & onctueux des
cornes de bœuf. De plus le nitre cause une inflammation subite & une fusion
qui élève par une ébullition & comme par une fermentation instantanée tout
le mars, les impuretés terrestres & le soufre externe de l'antimoine, de sorte
que la seule partie réguline & mercurielle de l'antimoine demeure en flux au
bas du creuset, qui possède en soi son soufre fixe & solaire, qui a tiré à soi par
sympathie & par analogie de substance l'âme du mars, qui est son soufre pur.
Ainsi l'Artiste doit considérer que nous conservons dans cette opération le
pur de l'antimoine & que nous en chassons l'impur, & que de plus, nous
joignons encore à ce pur un autre soufre qui n'est pas de moindre efficace
que celui qu'il contient en soi: au lieu qu'avec le tartre on ne manque jamais
de dissoudre & d'extraire le pur & son soufre, qu'il faut nécessairement
conserver, si on veut réussir à bien faire les autres opérations qui en résultent
avec la vertu qu'on y désire, qui ne peut provenir que de ce pur mercure & de
son soufre. Tout cela nous fait conclure à donner la description du régule qui
va suivre. Comment il faut bien faire le régule d'antimoine. Prenez une demie
livres de pointes de clous à ferrer les chevaux, ou une demie livre de limaille
de fer ou d'acier qui soit bien nette, mettez-là dans un bon creuset qui soit un
peu grand & profond, placez-le sur la culotte au four à vent, couvrez-le d'un
morceau de brique & l'ensevelissez de charbon noir mêlé de charbons vifs,
afin qu'ils s'allument peu à peu & que cela serve de recuite au creuset, & lors
que le feu sera bien allumé & que l'Artiste verra que le mars est en une
ignition très-rouge & claire, en sorte qu'elle tende sur le blanc, il y faut alors
ajouter une livre d'antimoine bien choisi en poudre, puis recouvrir le creuset
de la brique & de charbons, afin de hâter la fonte & l'union des deux
matières, & dès lors que cela se connaîtra par la fréquente inspection de
l'Artiste, il apprêtera le cornet à régule s'il en a, le tiendra chaud & le frottera
de cire jusques au fonds, puis il jettera dans le creuset trois ou quatre onces de
nitre qui soit réduit en poudre grossière & qui soit très-sec & un peu
échauffé, afin qu'il s'enflamme plutôt avec le soufre de l'antimoine, & que la
fusion en soit plus prompte & plus nette; car dés que le nitre est dans le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 458

creuset il se fait une ébullition des matières avec un bruit & des
espincellemens qui proviennent de l'air du nitre & du mélange du soufre avec
le mars: mais il faut que l'Artiste prenne bien garde d'être prêt avec des
tenailles pour tirer le creuset & verser les matières dans le cornet, aussitôt que
l'ébullition est passée, autrement il se ferait une croute au dessus qui en
empêcherait le jet & qui se fond aussi très-difficilement. Aussitôt que les
matières sont dans le cornet, il faut frapper sur son bord avec un pilon ou
avec un marteau pour mieux faire la séparation du régule: mais si l'Artiste
n'est pas fourni de cet instrument, il se contentera de tirer aussitôt le creuset
du feu & de le poser sur une brique un peu chaude & frapper doucement sur
le bord & le laissera refroidir. Il serait pourtant nécessaire qu'il eut un cornet
dans son laboratoire, à cause qu'il ne serait pas obligé de rompre son creuset,
qui lui servirait aux autres fontes pour la purification du régule, & que de plus
il ne perdrait pas tant de temps ni de feu inutilement; car il ferait ses quatre
fontes de suite & dans un même vaisseau. L'un des deux vaisseaux étant
refroidis, il faut ou renverser le cornet & frapper contre la terre pour en faire
sortir le régule ou casser le creuset, & on trouvera une masse qui semblera
uniforme: mais il faut frapper dessus environ le milieu & le régule qui est au
bas se séparera des fèces qui sont au dessus, qui ne sont rien autre chose que
le mars, le soufre & les impuretés terrestres de l'antimoine avec si peu que
rien du nitre, qui composent aussi une masse compacte à part, qui se résout
de jour en jour à l'air en une poudre sèche qui ressemble à de la limaille de fer
qui est salle & terrestre. Le régule n'est pas assez pur à la première fonte: c'est
pourquoi il le faut mettre en poudre & y ajouter trois onces de poudre
d'antimoine, afin d'en hâter la fonte & le mettre dans un nouveau creuset, &
le faire fluer au feu du four à vent, & lors qu'il paraitra en flux, il y faut jeter
deux ou trois onces de nitre très-sec & chauffé en poudre, & il se fera encore
une petite ébullition, jetez-le aussi-tôt dans le cornet & frappez dessus,
séparez le régule des scories noirâtres & impures & il sera le double plus pur
& plus blanc, continuez la troisième fois de même & les scories seront plus
grises ou blanchâtres, ce qui témoigne qu'il commence d'approcher du point
de sa pureté: c'est pourquoi il faut encore faire la quatrième fonte & toujours
avec du nouveau nitre sec & chaud & donner très-violent feu cette dernier
fois, afin que le nitre flue comme il faut & qu'il fasse l'œil de perdrix; jetez-le
prestement & agitez le cornet, qui ait été bien chauffé, en rond & vous aurez
un régule étoilé jusques dans son centre, qui est blanc comme de l'argent, &
qui commence à faire connaître sa teinture solaire: car le nitre qui a flué au
dessus est tout jaune, ce qui est un signe infaillible avec l'étoile qui est au
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 459

dessus, que le régule est au vrai point de sa pureté & de sa perfection, pour
être employé à la préparation des bons remède qu'on prétend tirer de
l'antimoine. Si l'Artiste veut avoir la curiosité, il peut faire mouler des gobelets
& des coupes de ce régule comme aussi des balles de petit calibre, & il aura ce
qu'on appelle Pocula perpetua, & Pilulae perpetuae, des coupes & des pilules
perpétuelles, qui ne s'épuisent jamais de leur vertu purgative & vomitive, quoi
qu'on y mette tous les jours du vin en infusion dans les coupes, ou qu'on
fasse avaler tous les jours une pilule, qu'on peut rechercher dans les selles & la
laver pour s'en servir à des semblables usages, comme l'expérience le
témoigne tous les jours, ce qui prouve bien évidemment que l'antimoine
participe autant ou plus, que pas un autre mixte de la lumière & du feu céleste
qui ne diminue jamais de vertu, quoiqu'il envoie tous les jours ses rayons & sa
chaleur : or c'est aussi par une irradiation de vertu que ces coupes & ces
pilules agissent, & c'est aussi par l'irradiation & par l'influence supérieure, que
la substance ignée & sulfurée, de la substance qui les composent, que leurs
vertu est comme miraculeusement refournie.

La calcination solaire de l'antimoine.

Nous avons fait voir ci-dessus que les calcinations de l'antimoine avec le nitre
l'ouvraient, le purifiaient & le fixaient, ce qu'il ne pourrait faire, si ce sel ne
participait tout à fait de la lumière qui se trouve corporifiée en lui: mais il faut
que nous fassions voir ici pathétiquement, que le Soleil qui est le père & la
source de la lumière qui engendre le nitre, purifie & fixe l'antimoine beaucoup
mieux & plus efficacement que le nitre ne le peut faire, ce qui est une
calcination véritablement philosophique & digne d'un Artiste curieux de
rechercher les merveilles de la nature & de l'Art. Or ceux qui ne savent pas les
beaux effets du feu magique & céleste, qui se tire des rayons du Soleil par le
moyen du miroir ardent, pourront à peine croire, ce que nous avons à dire &
à démontrer là-dessus. Car ce digne feu conserve & multiplie l'antimoine, au
lieu que le feu commun & les sels le changent & le détruisent. Ce que nous
prouvons ainsi. Si l'Artiste prend douze grains d'antimoine minéral ou
commun, qui soient réduits en une poudre impalpable, & qu'il les calcine au
feu ordinaire, ou par le sel il pousse une fumée d'une couleur & d'une odeur
désagréable, qui a du poids: car si cette fumée était reçue dans des vaisseaux
sublimatoires, on y trouverait des fleurs qui ne sont que de l'antimoine qui est
météorisé, comme nous le ferons voir lors que nous parlerons de la
sublimation de ce minéral; ce qui fait que l'antimoine se trouve diminué de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 460

cinq ou six grains lors que la calcination est poussée jusques en une poudre
grise ou blanche qui est encore purgative & vomitive: mais si on calcine le
même poids d'antimoine avec le miroir ardent, qui concentre les rayons de la
lumière du Soleil pour la faire agir sur la matière, ce minéral jette aussi des
vapeurs comme lors qu'on le calcine au feu commun, & par conséquent il
devrait aussi diminuer de la même quantité, ce qui ne se fait pourtant pas: car
lors que la calcination a été souvent réitérée & que l'antimoine est converti en
une poudre blanche, on en trouve quinze grains au lieu de douze & par
conséquent il est augmenté de la moitié, puisque les vapeurs qui en ont été
exhalées le devaient avoir diminué d'autant: mais ce qui est encore plus
merveilleux & moins concevable; c'est que ces quinze grains de poudre
blanche ne sont ni vomitifs ni purgatifs, au contraire ils sont diaphorétiques &
cordiaux; ce qui cause avec quelque raison l'étonnement des plus intelligents
& des plus sensés physiciens. Il faut pourtant cesser d'admirer lors qu'on a
connu & qu'on a compris, que la lumière est ce feu miraculeux qui est le
principe de l'antimoine, & que c'est elle aussi qui l'a préparé. Ce qui montre
que ce noble minéral possède un aimant naturel en soi, d'attirer du plus haut
des Cieux ce noble semblable qui l'a produit & qui lui fournit sa vertu. La
calcination solaire se fait de la sorte. Il faut que l'Artiste ait un miroir ardent
qui soit de trois quarts de pied de diamètre, qu'il soit de deux pièces jointes
ensemble, dont les deux concaves soient unis & les deux convexes en dehors,
& qu'il y ait un trou pour emplir la concavité avec de l'eau claire; car ce miroir
concentrera plus de rayons & calcinera mieux que s'il était d'une seule pièce &
qu'il fut plus large de diamètre. Ce miroir doit être bien collé avec de la colle
de poisson afin que l'eau n'en puisse sortir, & doit être ajusté sur un pied qui
ait une vis qui le puisse faire monter & baisser selon la nécessité, il faut qu'il
ait de plus des lunettes d'un verre qui soit vert, afin de conduire la pointe des
rayons sur l'antimoine, & qu'il le puisse remuer à mesure qu'il se calcine,
autrement la vivacité de cette lumière endommagerait & ruinerait sa vue. Il
faut placer l'antimoine sur un porphyre bien poli & avoir une molette auprès
de soi pour le broyer lors qu'il est en grumeaux, l'antimoine doit être en
poudre la plus subtile qu'on puisse faire, il faut avoir grand soin de conduire
la lumière, de remuer la matière & de la broyer, & continuer ainsi jusques à ce
qu'elle soit réduite en une poudre blanche, qui ne s'assemble plus en
grumeaux & qui ne fume plus lors que l'on y fait darder la lumière, ou qu'on
la met sur un morceau de fer rouge & étincelant, ce qui est la preuve de sa
fixité. On peut calciner beaucoup mieux & beaucoup plutôt le régule étoilé,
que l'antimoine ordinaire. Et si le diaphorétique en sera plus efficace &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 461

meilleur. La dose en est depuis deux grains jusques à douze, pour s'en servir
contre toutes les maladies que nous avons dites ci-devant, & on connaîtra par
les effets que ce remède est sans comparaison plus excellent que le
diaphorétique ordinaire. La figure qui est ici jointe démontrera tout ce qui
appartient à cette opération beaucoup plus naïvement qu'elle ne se peut
décrire. Et ainsi nous finissons les produits de la calcination sèche de
l'antimoine, & passons à la calcination humide qui est la précipitation.

De la calcination humide de l'antimoine.

Il n'est pas nécessaire que nous répétions ici inutilement ce que nous avons
dit, lors que nous avons traité des précipités du mercure, parce que c'est
plutôt un calciné qu'un précipité, c'est pourquoi nous renvoyons l'Artiste à ce
que nous en avons dit ci-devant. Nous donnerons deux exemples de ces
prétendus précipités, afin de tant plus instruire l'Artiste de toutes les manières
de travailler, qui sont capables d'élever son esprit à des choses plus sublimes
& plus hautes, dont ces préparations ne sont proprement que les rudiments.

Le premier précipité de l'antimoine.

Prenez autant que vous voudrez d'antimoine bien choisi, mettez-le en poudre
grossière, jetez-le dans un matras qui ait le col long & large, & versez dessus
peu à peu de l'eau régale qui soit bonne en agitant doucement la matière,
jusques à ce que le menstrue surnage de trois doigts: mais il faut prendre
garde à l'action du dissolvant, mettez le vaisseau en digestion aux cendres à
une chaleur égale, jusques à ce que vous voyez que l'antimoine paraisse au bas
du vaisseau en une chaux blanche, alors versez le tout dans une retorte &
retirés l'eau régale par distillation au sable, jusques à ce que la poudre qui sera
au bas soit bien sèche: il faut digérer cette chaux dans de l'eau de pluie
distillée & la bien édulcorer, avec de la nouvelle eau & la faire sécher
lentement. Mettez-là après cela dans un creuset & la réverbérez durant six,
sept ou huit heures, ou jusques à ce que sa couleur soit changée & exaltée en
rougeur: que si on veut épargner du feu & de la peine on peut mettre cette
chaux dans un creuset, qui soit couvert & bien lutté & le mettre réverbérer
dans le four d'un Potier de terre durant tout le temps qu'il cuise son ouvrage.
Ce précipité purge très-heureusement les sérosités jaunes & acres qui
séjournent ordinairement au fonds de l'estomac & aux parties circonvoisines,
qu'il évacue très-bien par haut & par bas: ce n'est pas qu'il soit violent ni
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 462

purgatif de soi-mêmes: car il opère autrement en ceux qui ne sont pas farcis
de ces sérosités superflue, & qui n'ont pas la fermentation du ventricule
viciée: car il agit en ceux-là par les sueurs, par les urines ou par la transpiration
insensible. La dose est depuis un grain jusques à huit, dans des conserves
cordiales ou dans la gelée de quelques fruits.

Le second précipité de l'antimoine.

Prenez autant que vous voudrez d'antimoine qui soit bien choisi, broyés-le en
poudre que vous mettrez dans un matras, & verserez dessus de l'eau régale
jusques à ce qu'elle surnage de deux pouces; mettez digérer le vaisseau aux
cendres & l'agitez de temps en temps, afin de faciliter la dissolution: retirez la
dissolution par inclination bien purement, ou la filtrez dans un entonnoir de
verre avec du verre grossièrement pilé: versez la filtration dans une cornue &
distillez lentement au sable jusques à sec: versez sur la poudre qui reste de
l'eau de pluie distillée, & digérez au bain marie jusques à ce qu'elle soit teinte
d'une couleur rouge; séparez ce qui est teint & continuez la digestion &
l'extraction avec de la nouvelle eau, jusques à ce qu'elle ne tire plus de couleur,
assemblés toutes les teintures & les filtrez, puis retirez l'eau aux cendres par
une lente distillation jusques à sec dans une cucurbite: versez sur ce qui reste
du très-bon vinaigre distillé & en faites encore l'extraction, jusques à ce que le
vinaigre ne se colore plus, filtrez la teinture & jetez les fèces blanches qui
restent: retirez le vinaigre aux cendres lentement jusques à sec, ou plutôt
seulement jusques en la consistance d'un sirop épais, sur lequel vous verserez
de l'esprit de vin tartarisé, lutez bien le vaisseau avec sa rencontre, & le mettez
digérer & extraire au bain vaporeux durant trois semaines & vous aurez une
teinture belle & rouge que vous filtrerez & rejetterez encore les fèces; vous
retirerez l'esprit de vin à la très-lente chaleur du bain marie jusques à sec &
vous aurez une poudre ou un précipité qui n'est pas une des moindres
préparations de celles qui se tirent de l'antimoine. C'est un remède souverain
contre la vérole & contre le scorbut; mais sur tout il n'en a guère de pareil
pour dissoudre le sang caillé, & pour résoudre & faire évacuer les abcès
internes & leur matière contenue sans aucun danger. La dose est depuis un
demi grain jusques à quatre ou cinq grains dans quelqu'eau ou dans
quelqu'esprit cordial & stomachique, ou en bol dans quelque confection ou
dans quelque conserve.

La sublimation de l'antimoine.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 463

Cette opération est une de celles qui sont les plus nécessaires pour ouvrir le
corps de l'antimoine & pour commencer à murir les substances indigestes qui
sont en lui. Or il faut que l'Artiste apprenne, que lors que Paracelse parle de
réduire l'antimoine en alkohol pour la préparation de son Lili, qu'il n'entend
pas de le faire triturer sur le marbre pour le réduire en une poudre
impalpable; mais il entend une autre trituration qui est beaucoup plus
philosophique, qui est sa météorisation & son exaltation en vapeur par le
moyen de feu, qui n'est rien autre chose que la sublimation: car il faut
remarquer que ce grand & merveilleux Artiste demande que tout le corps de
l'antimoine passe, sans qu'il reste aucune petite portion de son soufre ni de
son mercure, ce qui ne se peut faire par aucune autre voie que par la
sublimation. La sublimation fournit les fleurs & le cinabre, dont nous
parlerons dans la suite.

Comment il faut faire les fleurs d'antimoine.

Il faut placer au four à vent un pot de terre qui ne soit point vernissé & qui
soit d'une bonne matière qui puisse résister au feu longtemps, il faut qu'il y ait
quatre trous à l'entour du pot pour mieux évoquer le feu, il faut luter sur ce
pot un autre pot qui reçoive le bord de celui de dessous & que ce pot soit
percé au cul de la largeur de trois ou de quatre pouces de diamètre: & qu'il
soit aussi percé à coté d'une ouverture d'un pouce de diamètre, afin de
pouvoir jeter l'antimoine dans le premier pot, il faut après cela ajuster encore
trois ou quatre autres pots sur ces deux premiers, qu'ils soient percés par le
cul comme le second, mais que le dernier n'ait qu'un trou de la grosseur du
bout du doigt qu'on puisse fermer avec un bouton de terre. Il faut aussi avoir
un bouchon de terre qui soit fort juste pour fermer le trou par où on jettera
l'antimoine. Les pots étants bien lutés & le lut séché, il faut donner le feu
doucement d'abord, puis l'augmenter jusques à ce que le premier pot rougisse
de tous les côtés, & alors il faut commencer à y jeter deux drachmes
d'antimoine en poudre à la fois & non pas davantage, il faudra en jeter autant
de demi quart d'heure en demi quart d'heure, & entretenir toujours le feu,
afin que le pot rougisse de plus en plus; l'Artiste continuera autant qu'il
voudra l'opération, & il trouvera l'antimoine sublimé en fleur grises, blanches,
jaunâtres & quelquefois rouges, selon qu'il aura gouverné son feu. On ne se
sert pas beaucoup de ces fleurs pour purger les malades, à cause de leur
violence, car ce sont proprement le soufre de l'antimoine, mais elles servent
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 464

pour en faire d'autres remèdes, lors qu'elles sont corrigées. On en peut


néanmoins donner depuis deux grains, jusques à quatre & à six aux personnes
les plus robustes dans de la corrosive de roses, ou en infusion dedans du vin
blanc. Mais ceux qui voudront se servir des fleurs d'antimoine sans en
appréhender la violence, en sublimeront les fleurs, comme nous l'allons
enseigner.

Les fleurs du régule d'antimoine.

Nous prenons du régule d'antimoine pour cette opération, à cause qu'il est
déjà privé de la plus grande partie de son soufre impur, & que de plus, le sel
armoniac qu'on y ajoute n'élève avec soi que le soufre & le mercure les plus
purs de l'antimoine. Prenez donc une demie livre de beau régule d'antimoine,
& autant de sel armoniac très-pur, mettez-les en poudre chacun à part & les
mêlez exactement, mettez-les dans une cucurbite au sable, couvrez-là de son
chapiteau, adaptez un matras pour récipient, lutez & donnez le feu, jusques à
ce que ce qui peut monter soit monté. Retirez les fleurs qui seront jaunes &
les édulcorez avec de l'eau de pluie distillée, & vous aurez un remède
excellent, qui n'a point la violence qu'ont les simples fleurs. On en donne aux
maniaques, aux mélancoliques, & à ceux qui ont la fièvre quarte. La dose est
depuis deux grains jusques à six dans de la conserve de roses, ou en infusion
dans quelque liqueur fermentée. Notez que si on fait fluer les fleurs simples
d'antimoine avec le double de leur poids de salpêtre très-pur dans un creuset
au feu, & qu'on les édulcore en suite, puis qu'on les digère dans de l'esprit de
vin durant quinze jours, & qu'on l'enflamme après dessus, qu'il reste une
poudre diaphorétique qui est merveilleuse pour la purification du sang, dont
la dose est depuis quatre grains jusques à dix ou douze grains. Or comme les
fleurs d'antimoine simples & bien blanches sont un remède admirable dans
les maladies les plus enracinées, & que leur violence empêche qu'on ne s'en
serve, il faut que nous en enseignions la véritable correction.

La correction des fleurs d'antimoine.

Prenez une once de fleurs d'antimoine qui soient bien subtiles & bien
blanches, mêlez-les avec une once & demie de sel de tartre de Sennert, mettez
ce mélange dans un bon creuset & les faites fondre à force de feu au four à
vent, & il s'en fera une masse rouge: qu'il faut mettre en poudre dans un
mortier chaud & y ajouter du magistère de perles dissoluble & de celui de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 465

corail de chacun une drachme & demie, il faut mettre cette poudre dans un
matras & verser dessus de l'esprit devin aromatisé jusques à l'éminence de
quatre doigts, & boucher le matras avec un autre matras de rencontre, qu'il
faut faire digérer aux cendres lentement durant trois jours naturels, puis il faut
verser le tout dans une petite cucurbite & retirer l'esprit de vin jusques à sec, à
la lente chaleur du bain marie, & on aura un antimoine bien corrigé & bien
agréable, qu'il faut garder à son usage dans fiole bien bouchée, autrement il se
résoudrait à l'air. On le donne dans de la conserve ou dans du vin, depuis
quatre grains jusques à seize, contre toutes les maladies invétérées &
principalement contre les plus fortes & les plus opiniâtres impression de la
mélancolie, contre les fièvres intermittentes & contre toute sorte
d'obstructions. Son action se fait différemment selon les matières qu'il
rencontre dans l'estomac, car il fait quelquefois vomir, mais non pas toujours,
il purge par les selles & par les urines: mais son principal & son meilleur effet
se fait par la transpiration insensible, à cause qu'il fortifie par l'irradiation &
par l'écoulement de sa vertu toutes les digestions, & fait que l'archée chasse &
pousse du centre à la circonférence tout ce qui est nuisible à l'économie de la
santé & de la vie.

Comment il faut faire l'esprit de vin aromatisé.

Prenez du galanga, du giroffle, de la canelle & du macis de chacun deux


drachmes, du safran une drachme & demie, du bois d'aloès une drachme, de
l'ambre gris un scrupule & six grains de musc, mettez le tout en poudre & les
mêlez; faites-en l'extraction dans un vaisseau de rencontre avec du très bon
esprit de vin alkoholisé, retirés la teinture & en continuez l'extraction, jusques
à ce que l'esprit de vin n'en tire plus rien, joignez le tout & le gardez dans une
bouteille, comme un grand confortatif pour le cœur, pour le cerveau & pour
l'estomac; comme aussi pour la digestion & pour la correction des remède
chimiques, & particulièrement pour celle de ceux qui se tirent du mercure &
de l'antimoine. Nous ne parlerons pas ici du cinabre ou du vermillon de
l'antimoine, quoi qu'il se fasse par la sublimation, à cause que nous réservons
de la dire ci-après, lors que nous décrirons la distillation du beurre ou de
l'huile glaciale de ce minéral, car une des ces opération ne se peur faire sans
l'autre.

La distillation de l'antimoine.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 466

Qui fournit le vinaigre ou l'esprit acide, l'huile & l'esprit de l'antimoine. Il faut
que l'Artiste se fournisse de patience pour la distillation du vinaigre
d'antimoine, car outre qu'on en tire très peu, c'est que de plus il y faut
employer beaucoup de temps & beaucoup de circonspection; mais comme il
trouvera dans les Auteurs que cet acide extrait son propre corps, il est
nécessaire qu'il sache une bonne mécanique pour la distiller: ce qu'il fera de la
sorte qui suit.

La distillation du vinaigre d'antimoine.

Il faut prendre de l'antimoine minéral en poudre grossière, & en mettre


environ une once dans des pots de terre qui soient faits comme des petites
coupelles, qu'il faut agencer en échiquier les uns dessus les autres dans un
dessous de grande retorte de terre qui soit coupée en deux pièces, puis il faut
y remettre le dessus, la bien lutter & la lier avec du gros fil de fer, il la faut
placer au réverbère clos, & adapter un grand récipient & y donner le feu
durant vingt-quatre heures, comme pour la distillation de l'esprit de sel ou de
vitriol; il faut après cela cesser le feu & ouvrir les vaisseaux, garder l'esprit
acide qui sera en très-petite quantité; puis remettre de l'antimoine dans les
petits pots & recommencer, & continuer tant que vous ayez assez de cet
esprit ou pour le travail que vous voudrez entreprendre, ou pour s'en servir
en Médecine. Mais il faut que l'Artiste mette toujours à part l'antimoine
minéral, lors qu'il a été distillé & qu'il l'expose à un air ouvert: car il attirera de
l'influence des astres & de l'air de quoi fournir à la distillation au bout de six
semaines ou deux mois, & ainsi il n'aura pas besoin que de sept ou huit livres
d'antimoine minéral pour la distillation de cet esprit, à cause qu'il en aura
toujours du prêt pour s'en servir à la même opération. cet esprit acide sert à
l'extraction de la teinture de son propre corps: voilà pourquoi il ne faut pas
que l'Artiste se laisse surprendre lors qu'il trouvera dans les plus célèbres
Auteurs qui ont traité de l'antimoine qu'il faut l'extraire avec du vinaigre
distillé: car il ne doit point entendre que ce soit du vinaigre; mais il doit savoir
qu'ils demandent du vinaigre qui a été tiré de l'antimoine sans addition. cet
acide est excellent pour rafraîchir toutes les intempéries des parties du corps,
& principalement les ébullitions du sang, c'est pourquoi en l'emploie avec un
très-heureux succès dans les fièvres continues, malignes, chaudes & pourries:
car il pénètre le corps & apporte un grand rafraichissement aux pauvres
malades, il en faut mêlerez avec de l'eau d'alleluya, ou seulement dans de l'eau
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 467

commune avec un peu de sirop du suc d'alleluya. La dose est jusques à une
agréable acidité. Outre son usage intérieur, il est encore admirable pour
l'extérieur: car il ôte le feu & l'inflammation des brulures qui ont été faites
avec la poudre à canon, si on le mêlera avec du sel de saturne dans de l'eau &
qu'on l'applique avec des compresses, ou qu'on en fasse un nutritum ou un
liniment avec de l'huile, afin d'en oindre les parties brulées & on ne manquera
pas d'en voir des effets notables.

La distillation de l'huile ou du baume de l'antimoine.

Prenez parties égales de sucre candi blanc & d'antimoine bien choisi, broyés-
les chacun à part & les mêlez exactement, mettez-les dans une cornue, &
mettez par dessus une poignée de chanvre bien nette, afin d'empêcher que la
matière ne passe en corps dans le récipient lors qu'elle s'élève & qu'elle fait
son ébullition, qu'on ne peut autrement empêcher qu'avec cette filasse. Placez
cette cornue au réverbère clos & lui adaptez un bon récipient, commencez le
feu doucement & le continuez en l'augmentant peu à peu, jusques à ce que
l'Artiste connaîtra qu'il ne passe plus de goutes ni de vapeurs. Laissez refroidir
les vaisseaux & versez ce qui sera dans le récipient dans un matras, ajoutez-y
de l'esprit de vin tartarisé jusques à l'éminence de trois doigts, & les digérez
ensemble au bain vaporeux durant trois ou quatre jours, filtrez le tout à froid
par le coton dans une petite cucurbite, que vous placerez au bain marie & en
retirerez l'esprit de vin, gardez cette huile ou ce baume dans une fiole au
besoin: car c'est un excellent baume pour la guérison subite & comme
miraculeuse des plaies récentes, des ulcères & des contusions, si on l'applique
simplement dessus ou dedans avec des plumaceaux ou avec du coton. Mais
c'est encore un remède surprenant contre les fièvres intermittentes &
principalement contre les quartes, pour la cure desquelles on en fait des
pilules qui suivent.

Les pilules contre les fièvres.

Prenez une once de baume d'antimoine, une demie once d'aloé purifié par le
suc de chardon bénit & réduit en extrait, deux drachmes d'ambre gris & une
drachme de teinture de bon safran, épaissie & évaporé en sirop épais:
réduisez le tout en une masse dont on puisse former des pilules, que
quelques-uns appellent du Laudanum mercuriel & contre les fièvres. La dose
est depuis quatre grains jusques à seize dans de la conserve de fleurs de souci
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 468

ou dans celle de roses. Elles purgent doucement par le bas & provoquent
quelquefois la sueur, ou agissent par une insensible transpiration.

La distillation du beurre ou de l'huile glaciale de l'antimoine.

Il est nécessaire que nous donnions quelques remarques sur cette opération
avant que de la décrire: car elle a été faite de tant de façons & les Auteurs en
ont eu jusques-ici des sentiments si différents que l'Artiste aurait beaucoup de
peine à se fixer à ce qu'il en doit croire. Car ils ont cru premièrement que le
mercure sublimé contribuait beaucoup à la vertu purgative des remèdes qu'on
prépare de cette huile, & que la substance du mercure passait & faisait partie
de cette huile, ce qui néanmoins n'est ni vrai ni probable, comme le prouve
hautement la sublimation du mercure avec le soufre de l'antimoine, & le reste
de ce mercure qui se revivifie en corps d'argent-vif coulant ou dans la cornue
ou dans le récipient: que si cette huile se fait avec le régule de l'antimoine, il
ne se fait aucune sublimation, à cause que le régule est privé de son soufre
externe & grossier; mais tout le mercure se revivifie en son même poids à la
réserve des esprits des sels qui l'ont abandonné pour agir sur l'antimoine & le
dissoudre pour le faire passer en beurre. Mais la preuve en est encore plus
convaincante, lors que les Artistes prendront la peine de réduire la poudre
émétique qui se fait de ce beurre en régule avec du sel de tartre & du nitre, ce
qui prouve que cette poudre n'est que pur antimoine. Et la plus sure &
dernière preuve est, qu'on peut faire de ce beurre d'antimoine sans y
employer du mercure sublimé: car si on se sert simplement du vitriol, du sel
commun & de l'antimoine, on tirera un huile glaciale qui sera de même nature
que celle qui se fera avec la sublimé, hormis qu'elle ne sera pas si subtile,
parce que les esprits de ces substances grossières ne sont pas capables de bien
pénétrer ni de bien dissoudre l'antimoine, comme les esprit qui sont coagulé
avec le sublimé corrosif: la seconde remarque est pour la dose du sublimé: car
quelques-uns en prennent parties égales, d'autres le double & d'autres plus ou
moins; mais comme il faut que l'Artiste fasse ses opérations sans hésiter &
avec connaissance des matières qu'il emploie & de leur action l'une sur l'autre,
il faut qu'il pose pour un axiome indubitable, qu'il faut toujours que le
dissolvant qui est l'agent prédomine en poids sur le dissoluble & qu'ainsi il ne
manquera jamais de bien réussir, s'il prend trois parties contre une. Il y en a
qui mettent cette opération au rang de celles du mercure; & l'appellent
mercure de vie: mais nous l'avons voulu mettre parmi celles de l'antimoine, à
cause des raisons que nous avons rapportées ci-dessus.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 469

Elle se fait ainsi.

Prenez une livre d'antimoine bien choisi, & trois livres de sublimé corrosif,
qui soit bien cristallin, mettez-les en poudre chacun à part, puis les mêlez,
versez ce mélange dans une cornue, qui ait pour le moins les trois quarts de
vide, adaptez-y un récipient qui ait le col étroit, afin que le bec de la retorte
n'entre pas plus d'un bon pouce dans ce col, à cause de la nécessité qu'il y a
de fondre & de faire couler l'huile glaciale, lors qu'elle se coagule dans le col
de la retorte ou dans celui de récipient; lutez simplement avec du papier & de
la colle faite avec de la farine, donnés le feu peu à peu à nu, jusques à ce que
les vapeurs & les goutes commencent à donner, alors entretenez-le ainsi
modérément, jusques à ce qu'il commence à se sublimer quelque chose au
haut du col de la cornue, car c'est un signe que le cinabre ou le vermillon
monte & se sublime, il faut alors ôter le récipient & en substituer un autre, à
cause que ce qui distillerait gâterait en quelque façon ce que le premier
contiendrait: cela fait il faut pousser le feu comme il faut & mêmes en
entourer la cornue presque jusques au haut avec des charbons ardents qu'il y
faut poser doucement, afin de chasser toute la sublimation dans le col de la
retorte & le reste du mercure qui n'aura pas assez de soufre pour être coagulé
en cinabre se revivifiera, comme cela se verra après la sublimation achevée. Il
faudra séparer le cinabre du mercure coulant, & garder le dernier aux mêmes
usages que le vif-argent ordinaire: mais on peut employer le cinabre pour en
faire des trochisques pour donner le parfum à ceux qu'on traitera de la vérole.
On s'en sert aussi en pilules dans la maladie vénérienne & dans toutes ses
dépendances, à cause que ce soufre d'antimoine qui s'est joint au mercure &
qui l'a coagulé est d'une vertu beaucoup plus exaltée que ne l'est pas la soufre
commun, si bien que l'un & l'autre joints ensemble purifient insensiblement la
masse du sang & empêchent toutes les corruptions, qui s'engendrent dans les
parties qui servent à l'acte vénérien. La dose en est depuis six grains jusques à
vingt, en pilules ou en bol, avec de la térébenthine de Chio, du baume du
Pérou ou de l'extrait de succin ou de karabé. Il faut verser l'huile glaciale qui
est dans le premier récipient dans une autre retorte après qu'on l'aura fait
fondre à une chaleur lente, il faut aussi que l'entonnoir soit chaud, afin que
rien ne se coagule, faites couler tout ce qui sera dans le col de la retorte qui
reçoit, afin qu'il n'y ait rien que de bien pur; placez cette retorte au sable,
appliquez-y un récipient qui soit sec & net, & le rectifiez à une chaleur
graduée jusques à ce qu'il ne coule plus rien, que si l'air d'alentour congelait la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 470

liqueur qui distille, il faudra la faire fondre avec un charbon bien allumé,
qu'on approchera peu à peu du col du récipient & de celui de la cornue. La
rectification étant achevée, il faut mettre le tiers de ce qui est distillé dans une
fiole, qui sera l'huile glaciale d'antimoine ou son beurre, qui n'a point d'autre
usage que l'extérieur, pour apaiser & empêcher les gangrènes & les
mortifications, si on en frotte tout doucement & simplement au dessus de la
partie morte avec un pinceau ou avec un coton. On en peut aussi faire autant
sur les charbons pestillentiels, qui s'amortissent tout aussitôt & dont l'escarre
se sépare avec facilité, sans une plus ample mortification, & si de plus la cure
en est beaucoup plus facile: sur tout cette huile sert aux Chirurgiens pour
faire des cautères sur le champ, pour arrester la carie des os & pour en hâter
l'exfoliation, c'est pourquoi c'est un caustique commode pour achever la cure
des fistules lacrymales. Les deux autres parties serviront à faire la poudre
émétique, & le bézoard minéral comme nous le dirons ci-après.

Comment il faut faire la poudre émétique.

Prenez la moitié de ce qui vous est demeuré de vôtre huile d'antimoine


glaciale, & la faites fondre si elle est coagulée, sinon vous la verserez comme
elle sera dans une terrine où il y ait trois livres d'eau de pluie distillée & aussi-
tôt elle se précipitera en un corps blanc comme de la neige, à cause que les
sels qui tenaient la partie réguline & mercurielle de l'antimoine en dissolution
se joignent à l'eau qui est leur dissolvant & ainsi ils abandonnent le corps de
l'antimoine, comme ils avoient quitté le mercure sublimé dans la distillation
précédente. Lors que la précipitation sera parachevée, il faut agiter le tout
avec un pilon de bois qui soit bien net, afin de bien faire la jonction des
esprits salins avec l'eau, puis il faut laisser reposer, & lors que l'eau sera bien
claire, il la faut séparer par inclination autant qu'on le pourra sans troubler le
fonds & garder l'eau à part, puis il y faut reverser de la nouvelle eau jusques à
ce que la terrine soit pleine, & continuer ainsi la lotion jusques à ce que l'eau
en sorte insipide, après cela il faut séparer toute l'eau par la filtration & faire
sécher la poudre entre deux papiers fort lentement & ainsi on aura une
poudre émétique qui sera belle & blanche, que quelques-uns appellent la
poudre d'algarot, à cause d'un Italien nommé Algarotto, qu'on dit en être
l'inventeur: & d'autres la nomment improprement & faussement mercure de
vie. Il y en a encore qui honorent cette poudre du nom de poudre angélique,
ou de celui de l'aigle blanche, à cause de ses rares & précieuses vertus. La dose
est depuis deux grains jusques à sept & huit: on s'en sert ordinairement pour
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 471

nettoyer & pour purger toutes les matières nuisibles de tout le corps &
principalement celles de la première région, que cette poudre évacue par le
vomissement & par les selles. C'est pourquoi on l'emploie fréquemment dans
la peste & dans les fièvres malignes, dans les maladies de la tête, dans la
vérole, dans les douleurs vagues, dans la cure des ulcères malins & dans
l'hydropisie, où elle agit presque ordinairement sans faire vomir. Nous avons
dit qu'il fallait mettre à part la première eau dans laquelle on a fait la
précipitation, à cause qu'elle est empreinte de la vertu des esprits des sels qui
avaient servi à la sublimation du mercure, ce qui parait par son goût qui est
très-acide. Si on retire l'eau par la distillation au sable jusques à la réduction de
trois ou quatre onces de liqueur on aura ce que les Auteurs appellent esprit de
vitriol philosophique, qui est fort efficace pour en mettre dans les juleps &
dans la boisson des febricitans & de ceux qui ont la migraine; mais surtout il
fait des merveilles à ceux qui ont les douleurs invétérées de la vérole, parce
qu'il évacue comme il faut les sérosités malignes qui picotent toutes les
membranes & toutes les parties nerveuses du corps. Que si on ne la distille
pas, il faut garder cette eau & en mêlerez dans le breuvage des vérolés & dans
celui des hydropiques jusques à une agréable acidité, & on en verra des beaux
effets, parce que ces esprits salins ont encore conservé en eux quelqu'idée &
quelque caractère de la vertu & de l'efficace du mercure & de l'antimoine.
Ceux qui voudront faire une poudre émétique moins violente, & un bézoard
minéral plus efficace distilleront leur huile glaciale, avec du beau régule
d'antimoine, mais ils n'auront pas de cinabre.

Comment il faut faire le bézoard minéral.

Prenez la dernière partie de vôtre beurre d'antimoine que vous pèserez &
verserez dans un matras qui soit assez ample, puis vous jetterez dessus son
poids égal de très-bon esprit de nitre goute à goute au commencement, à
cause de la prompte action de cet esprit sur la matière & à cause aussi des
vapeurs subtiles & acres qui sortent tout en un coup du vaisseau qui seraient
capables de nuire à l'Artiste, il faut continuer ainsi peu à peu jusques à ce que
vous y ayez tout mis, & lors que la dissolution sera faite & que la liqueur
paraitra claire, il faut la verser dans une cucurbite qu'il faut placer au sable
sous une cheminée & laisser évaporer l'esprit jusques à sec: après quoi il y
faut encore verser autant d'esprit de nitre qu'auparavant, mais il ne se fera
plus aucune action, parce que l'écume du dragon est déjà mortifiée par l'esprit
du cerbère infernal, il faut le faire encore évaporer jusques à sec, & y en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 472

renverser encore le même poids, pour la troisième & dernière fois, & le faire
aussi évaporer jusques à ce que ce qui demeurera au fonds de la cucurbite,
soit beau, blanc, sec, friable & qu'il n'ait aucun goût, s'il y restait pourtant
quelque petite pointe aigrelette & agréable, elle ne nuira nullement: c'est
pourquoi il ne sera pas nécessaire de pousser le feu davantage; au contraire il
faut retirer le vaisseau, laisser refroidir la matière qui est le bézoard minéral &
le mettre dans une fiole pour le garder au besoin.
C'est un grand alexitaire, & qui agit contre toutes les sortes de venins, & c'est
cette belle vertu qui lui a fait donner le nom de Bézoard par excellence,
auquel on a ajouté le surnom de minéral, pour en faire la différence d'avec le
bézoard animal, auquel on attribue aussi d'être un grand contrepoison: mais il
n'approche point de la bonté ni de la vertu de nôtre remède antimonial, qui
possède encore beaucoup d'autres propriétés qui lui sont particulières &
essentielles, à cause de ce soufre solaire qu'il contient en soi, dont l'efficace
est inépuisable: car ce rare médicament chasse puissamment par les sueurs,
par les urines; mais par la transpiration insensible tout ce qu'il y a de malin &
de vénéneux dans les corps sains & dans ceux qui sont malades, &
spécialement dans toutes les maladies où la sueur est absolument nécessaire.
Enfin je puis dire avec une vérité constante, que ceux qui s'en serviront ne
seront jamais frustrés tôt ou tard du secours qu'ils en attendent, pourvu que
la maladie provienne des sucs & des sérosités surabondantes & malignes,
comme celles qui dominent dans la vérole, dans le scorbut, dans les galles &
dans les gratelles. La dose est depuis deux grains jusques à douze & si la
nécessité le requiert, on peut mêmes aller jusques à vingt. Mais il faut que
ceux qui s'en serviront aient le soin de faire prendre à leurs malades des
bouillons de veau & de volaille avec de la racine de scorzonere, & qu'ils leur
tiennent le ventre libre avec des lavements de simple urine nouvellement
rendue: & qu'ils mettent de trois jours l'un scrupule ou une demie drachme
du sel de tartre de Sennert dedans le bouillon que le malade prendra à jeun.
Mais il faut que l'Artiste sache que le bézoard minéral n'est proprement qu'un
antimoine diaphorétique, qui a été fixé par l'esprit du nitre, à cause que c'était
un antimoine qui était passé en liqueur par le moyen des esprits salins, &
qu'ainsi il fallait une liqueur ignée pour la fixer, comme le corps du nitre fixe
le corps grossier de l'antimoine, & que comme ce diaphorétique est plus pur
& plus subtil, qu'aussi opère-t-il plus prestement & en moindre dose, ceux qui
s'en voudront servir auront recours aux vertus que nous avons légitimement
données au diaphorétique d'antimoine. Or comme ce remède est universel, si
est-ce qu'on le peut aussi spécifier à quelques parties, en y ajoutant quelqu'un
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 473

des métaux, soit or, argent, cuivre ou étain, dont on peut mettre un huitième
avec le régule, qui se peut fixer avec le triple de nitre pur, ou distiller ce même
régule avec trois fois autant de sublimé corrosif, & en faire l'huile glaciale, que
l'Artiste fixera avec trois diverses dissolutions & exsiccations de l'esprit du
nitre, & l'Artiste en fera par ce moyen ce moyen ce qu'on appelle
diaphorétique ou bézoard solaire, lunaire, vénérien & jovial, dont on trouvera
la description dans les Auteurs, il suffit d'avoir ici enseigné le travail qui est
commun à toutes ces préparations.

Comment il faut faire l'eau ou l'esprit d'antimoine composé.

Prenez de l'antimoine bien choisi, du soufre commun & du nitre bien purifié,
de chacun parties égales, mettez-les en poudre chacun à part, puis les mêlez
ensemble. Ayez en suite une cornue de terre qui ait un canal au derrière, long
de quatre pouces & large d'un pouce de diamètre, placez cette cornue au
réverbère clos, en sorte qu'elle soit enclose & murée de tous les côtés, hormis
quatre registres pour évoquer le feu & le bout du canal pour jeter la matière,
adaptez un très-grand récipient où il y ait une livre d'eau au col de la cornue,
& le lutez exactement, mettez le feu sous la cornue & l'échauffez en sorte
qu'elle rougisse, commencés alors à jeter une drachme de la matière que vous
l'avez mêlée dans la cornue par le canal que vous boucherez aussitôt, & le
récipient s'emplira de vapeurs & de nuages qui proviendront de la matière qui
se sera enflammée, & Prenez garde sur tout de n'y mettre pas davantage d'une
drachme de cette matière à la fois, autrement vous feriez tout sauter en l'air, à
cause de la violence de la soudaine inflammation: c'est pourquoi je conseille à
l'Artiste de se servir en cette opération d'un premier récipient de grès à trois
canaux, dont le premier recevra le col de la cornue, & les deux autres chacun
un grand ballon de verre, afin que les vapeurs trouvent plus détendue à leur
sortie, & qu'ainsi l'Artiste ni l'opération ne courent aucune risque. Continuez
le feu pour entretenir la rougeur du vaisseau, & jetez de la nouvelle matière
aussi-tôt que les récipients s'éclairciront d'eux-mêmes, & cela jusques à ce que
vous croyez d'avoir assez de liqueur distillée. Les vaisseaux étants refroidis,
retirés la liqueur du récipient & la filtrez, retirés au sable à chaleur lente l'eau
que vous aviez mise dans le récipient, qui emportera avec elle la plus grade
partie de l'empyreume de l'esprit, que vous garderez à ses usages. Ce remède
atténue, incise, subtilie, digère & dissout toute sorte de matière tartareuse,
glaireuse, crasse & lente en quelque partie du corps qu'elle se rencontre, &
quelque fortement qu'elle y soit engagée & enracinée, & la chasse par les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 474

emonctoires appropriés, comme par les selles, par les urines, par les sueurs &
par la salivation. C'est pourquoi il est excellent contre les obstructions du foie,
de la rate, du mésentere, du pancréas, de la matrice & des hypocondres, &
principalement lors que cet esprit est acué du sel de mars. On le donne durant
l'espace de six semaines dans de l'eau de fontaine avec un peu de sucre,
jusques à une agréable acidité, si bien que cela fait une vraie eau minérale,
dont les malades peuvent boire autant qu'il leur plaira. On peut aussi faire
cette même opération avec du tartre au lieu de soufre: mais ce dernier aura
plus mauvais goût que le précèdent.

La liquation ou la résolution de l'antimoine.

Cette opération n'est rien autre chose que la résolution qui se fait à l'air
humide ou à la cave des scories ou des fèces du régule qui a été fait avec du
tartre, ou bien il faut calciner de l'antimoine du nitre & du tartre ensemble, &
puis exposer à l'air ou à la cave ce qui se trouve dans la cornue. L'union de ces
trois matières coule en une liqueur crasse & rouge brune, qui n'a point d'autre
usage que pour la mondification & la cure des ulcères rongeants & fétides, &
principalement ceux qui sont sinueux & où il y a des fistules. Car les sels
détergent & le soufre de l'antimoine sert de baume consolidatif.

L'extraction de l'antimoine.

Nous voici enfin parvenus à la véritable volatilisation de l'antimoine pour en


tirer les soufres & les teintures, qui sont les deux plus excellentes préparations
qu'on en puisse faire, c'est pourquoi il faut que l'Artiste soit averti de ne se
hâter pas dans ce travail & d'agir ponctuellement selon que l'Art le requiert,
s'il veut parvenir à la fin qu'il se sera proposée. Nous décrirons donc
premièrement la lessive forte, avec laquelle on extraira le soufre de
l'antimoine. En suite de quoi nous enseignerons l'extraction de ce soufre. En
troisième lieu, nous donnerons la fixation du soufre. après cela nous
parlerons des teintures & du moyen de les tirer, nous en donnerons deux
exemples différents, afin de tant mieux instruire l'Artiste sur des préparations
qui sont de la plus haute & de la dernière importance, à cause de leurs
éminentes vertus & de leur grande efficace. Description

Description de la lessive forte pour l'extraction du soufre de l'antimoine.


N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 475

Prenez du sel de tartre, des cendres gravelées, de la chaux vive & de l'alun
brûle, de chacun parties égales, mettez-les en poudre chacun à part, puis les
mêlez avec le double de leur poids de cendres du foyer, que vous mettrez
dans un linge crû sur un tamis renversé, que vous poserez sur une grande
terrine, puis vous verserez dessus de l'eau de pluie qui soit plus que tiède, il
faut cohober l'eau jusques à dix ou douze fois, afin de la bien empreindre des
sels; après cela il la faut filtrer au travers du papier, afin qu'il n'y reste aucune
impureté. On en peut purifier le mercure, aussi bien que d'en extraire le
soufre de l'antimoine comme il s'ensuit.

Comment il faut extraire le soufre de l'antimoine.

Prenez une livre de cinabre d'antimoine, mettez-le en poudre subtile & le


jettés dans un pot de terre vernissée, versez dessus de la lessive forte jusques
au tiers du pot, faites-les bouillir ensemble durant trois heures, voire mêmes
davantage, remettant toujours de la nouvelle lessive chaude en la place de
celle qui s'évapore par l'action du feu. Séparez par inclination la lessive du
mercure coulant qui est au fonds du pot, & la laissez reposer & le soufre de
l'antimoine s'affaissera peu à peu au bas de belle couleur rouge, il au faut
séparer la lessive doucement & le laver avec de l'eau de pluie distillée, jusques
à ce qu'elle en sorte insipide, faites-les sécher doucement & ainsi vous avez le
vrai & le propre soufre de l'antimoine; dont on fait la panacée qui suit.

La panacée du vrai soufre de l'antimoine.

Prenez de ce soufre d'antimoine & du régule d'antimoine qui soit très-pur de


chacun une once, mettez-les en poudre chacun à part & les mêlez exactement
ensemble, mettez ce mélange dans une cornue & versez dessus trois onces
d'huile de soufre bien rectifiée, ou autant de très-bonne huile de vitriol, faites-
les digérer ensemble à une chaleur fort lente durant huit jours, puis placez la
cornue au sable & distillez jusques à sec, cohobez ce qui sera sorti jusques à
sept fois, & à la septième poussez le feu autant que vous le pourrez durant
douze heures après que toute l'humidité sera sortie. Ou bien ce ne sera pas
mal fait de casser la cornue après que toute la liqueur sera passée & broyer la
matière qui était au fonds, & la réverbérer quatre ou cinq heures durant sur
un test sous une moufle, afin d'en chasser toutes les impressions des esprits
acides & corrosifs. mettez ce qui a été réverbéré dans une cucurbite &
cohobez quatre fois dessus de l'esprit de vin aromatisé comme nous l'avons
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 476

enseigné ci-dessus. On peut donner de ce remède tout seul depuis un grain


jusques à huit dans des confections cordiales ou dans des conserves. Mais il
est beaucoup meilleur si on le mêlera avec deux fois autant de magistère de
corail dissoluble & qu'on en donne depuis quatre grains jusques à vingt dans
les mêmes confections ou dans les conserves & qu'on fasse boire par dessus
un peu de bonne malvoisie ou de quelqu'autre vin qui soit subtil & généreux.
Ce médicament n'en a pas beaucoup de pareils pour chasser par les sueurs
tout ce qui gate & qui infecte la masse du sang, qu'il purifie parfaitement, de
sorte qu'il est propre & convenable à toutes les maladies, qui ont besoin de la
transpiration sensible, & particulièrement à la lèpre, à la vérole, au scorbut, &
à la puanteur & aux éruptions du cuir de quelque nature qu'elles soient; il en
faut répéter la dose selon la fixité ou la volatilité de la maladie: car il sert
également contre la colliquation & contre l'obstruction, parce qu'il fortifie les
esprits qui sont les maitres & les directeurs des fonctions de la vie & de la
santé. C'est particulièrement un spécifique admirable dans toutes les maladies
pestilentielles, épidémiques & malignes; car c'est en celles-là qu'il fait
beaucoup plus excellemment paraitre ses forces & sa vertu

Des teintures de l'antimoine.


Avant que de décrire les teintures en particulier, il faut que nous donnions
quelques notions générales aux Artistes qui contribueront beaucoup à leur
instruction & qui feront voir qu'il vaudrait beaucoup mieux donner les
remède qui se tirent de l'antimoine sans vin qu'avec du vin, à cause que ce
qu'il y a de volatil dans le vin augmente toujours sa faculté vomitive & qu'il
l'ouvre trop au lieu de le resserrer & de le fixer. Il faut donc que l'Artiste
remarque & observe généralement que lorsqu'il voudra extraire l'antimoine
avec l'intention d'en faire un remède cordial, corroborant & diaphorétique,
qu'il ne doit jamais commencer son extraction ou sa dissolution par l'esprit de
vin, ni par aucun autre esprit volatil sulfuré qui lui soit analogue; au contraire
cela se doit faire avec quelqu'esprit acide qui ait la vertu concentrante &
fixative, & après cela se servir de l'esprit de vin pour la dernière extraction.
De telle sorte qu'on peut dire que la teinture de l'antimoine n'est rien autre
chose qu'une dissolution d'une partie de ce même antimoine & l'extraction de
son soufre interne & fixe. La première opération se fait par le moyen d'un
esprit acide, & la seconde par l'entremise de l'esprit de vin par la digestion &
par la circulation, comme nous l'allons enseigner dans la suite.

La première teinture de l'antimoine.


N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 477

Nous avons enseigné ci-devant la véritable correction de l'antimoine pour en


ôter tout le soufre impur, lors que nous avons décrit comment il en fallait
faire le verre sans addition: c'est pourquoi nous ne le répéterons pas ici. Nous
dirons donc seulement qu'il faut prendre une demie livre de ce verre qui a été
fait sans addition, qui soit beau, rouge & transparent comme un grenat
oriental, & le mettre en poudre impalpable, le broyant sur le porphyre, mettez
la poudre dans un matras & versez dessus de l'esprit de Venus jusques à
l'éminence de quatre doigts, agitez-le comme il faut dans le commencement,
& le mettez digérer, dissoudre & extraire aux cendres à une chaleur lente &
vôtre esprit se colorera dans l'espace de trois ou de quatre jours aussi rouge
que du plus beau vin de Bourgogne, il faut retirer cet esprit teint par
inclination, & en reverser du nouveau pour encore extraire durant trois jours
& continuer ainsi jusques à trois fois, cela fait il faut filtrer les teintures & les
mettre dans une cucurbite au bain marie & en retirer le menstrue à chaleur
lente jusques à consistance d'un sirop épais, sur lequel il faut verser la hauteur
de trois doigts de très-bon alkohol de vin & boucher la cucurbite de sa
rencontre & la bien luter, puis mettre ce vaisseau au bain vaporeux & l'y faire
extraire, circuler & exalter, & l'esprit se chargera peu à peu du soufre
centrique & solaire de l'antimoine, lors qu'il est suffisamment chargé de
couleur, il le faut retirer & en remettre de l'autre & continuer ainsi, jusques à
ce que l'esprit de vin ne se colore plus, joignez toutes les teintures & les
filtrez, mettez la teinture filtrée dans une cucurbite à la vapeur du bain & en
retirez les trois quarts de la liqueur & gardez ce qui reste comme une teinture
excellente & qui est remplie de vertus sans nombre. Car c'est un remède
excellent contre toutes les obstructions invétérées du foie, de la rate & de
toutes les autres parties du bas ventre, comme aussi contre celles des
poumons, contre le rétention de moins, contre les pales couleurs, contre les
deux espèces de jaunisse, contre l'hydropisie, la phtise, l'asthme, la pleurésie,
la cachexie, la mélancolie hypocondriaque; contre toutes sortes d'ulcères tant
internes qu'externes, contre la lèpre, la peste, la vérole, toutes les espèces de
galle & de gratelle, contre la petite vérole, la rougeole & généralement contre
tout ce qui cause l'altération de la santé. Elle purge & chasse tout ce qui nuit
au corps, par les sueurs, par les urines, par la salivation & par la transpiration
insensible. La dose est depuis deux goutes jusques à neuf ou dix dans du vin
d'Espagne ou dans quelqu'autre liqueur analogue, comme l'hydromel vineux
ou la malvoisie, il faut que ceux qui s'en serviront soient au lit & qu'ils
attendent patiemment la sueur, on en peut continuer l'usage de trois en trois
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 478

jours pour les malades, & une fois par mois par précaution, & pour décharger
la nature de la superfluité des digestions. Or comme ces teintures ne se
peuvent transporter sans danger, on peut évaporer le reste de l'esprit de vin
jusques en consistance de miel cuit & ajouter deux onces de poudre de corne
de cerf préparée philosophiquement pour once de ce sirop épais, & ainsi on
aura une confection admirable qui se pourra transporter & envoyer par tout,
dont la dose sera depuis quatre grains jusques à vingt, & on boira par dessus
des mêmes liqueur que nous avons dites, ou bien on mêlera cette confection
avec une cuillerée de l'une de ces boissons & on avalera le reste d'un petit
verre par dessus, avec les mêmes observations que ci-devant. La seconde
teinture de l'antimoine. Pour parvenir à faire cette teinture, il faut
premièrement faire le menstrue, qui reçoit dans sa composition du bon vitriol
bien choisi, du sel commun bien pur & de la chaux vive de chacun une livre,
du sel armoniac quatre onces, mettez-les en poudre chacun à part, puis les
mêlez & les jetez dans une cucurbite & versez dessus trois livres de très-bon
vinaigre distillé, il faut boucher la cucurbite de sa rencontre & la lutter & les
faire ainsi digérer ensemble à une chaleur lente durant un jour naturel; cela
passé il faut mettre le tout dans une retorte & en tirer l'esprit par un feu bien
gradué durant vingt-quatre ou trente heures. Pesez ce qui sera passé en
liqueur & y joignez autant pesant de sel commun qui soit sec & le rectifiez à
une chaleur bien réglée, en sorte que tout ce qui distillera sorte beau & clair &
qu'il n'en sorte rien de trouble. Prenez en suite une livre de verre d'antimoine
fait sans addition qui soit réduit en alkohol sur le porphyre, mettez-le dans un
grand matras & versez dessus l'esprit que vous avez distillé, agitez-les
ensemble & les mettez digérer & dissoudre aux cendres à une chaleur égale,
& lors que le verre sera dissout, il faut verser tout ce qui sera clair par
inclination & filtrer le reste: mettez le tout dans une cucurbite, couvrez-là de
son chapiteau, lutez & placez le vaisseau au bain marie & en retirez le
menstrue à une chaleur modérée jusques à sec; il restera au bas de la cucurbite
une matière épaisse, lente & noirâtre, qu'il faut mettre à la cave sur une table
de verre, afin de la faire résoudre en une huile, ou plus proprement dit, en
une liqueur rouge, qui laissera quelques fèces sur le verre. versez cette liqueur
rouge dans une petite cucurbite & en retirez l'humidité aux cendres jusques à
ce que la matière soit sèche, qu'il faut retirer prestement avant que l'air s'y soit
communiqué & la mettre dans un pélican ou dans un vaisseau de rencontre &
verser dessus du plus excellent alkohol de vin, qui ait été déflegmé sur du
tartre calciné, lutez les ouvertures & les jointures du vaisseau & le mettez
digérer au bain vaporeux dans la sciure de bois, jusques à ce que l'esprit soit
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 479

coloré d'un beau rouge haut en couleur, qu'il faut retirer & en remettre de
l'autre & continuer ainsi tant que l'esprit de vin ne se colore plus, filtrez toutes
les teintures & en retirez les deux tiers du menstrue à la très-lente chaleur du
bain marie & gardez la teinture comme un riche trésor pour la santé. Elle est
convenable à toutes les maladies auxquelles nous avons dit que la première
était propre, avec les mêmes précautions & en la même dose. Mais notez qu'il
ne faut pas que l'Artiste jette les restes de ces deux teintures: au contraire il
faut qu'il les garde pour en tirer le sel, comme nous l'enseignerons en son lieu.
Il faut aussi que l'Artiste sache que la liqueur rouge qui a été faite à la cave est
un des plus excellents baumes qui soit au monde par la cure des plaies & de
toutes sortes d'ulcères quelques malins qu'ils soient, & principalement contre
ceux qui sont véroliques & contre les nodus, c'est pourquoi il en gardera une
partie à part pour s'en servir au besoin.

L'infusion de l'antimoine.

L'infusion de l'antimoine préparé ou non préparé ne contient pas des grands


mystères: c'est pourquoi nous n'y ferons pas beaucoup de réflexion, nous
dirons donc seulement que cette opération produit les vins émétiques & le
eaux ophtalmiques. Or les vins émétiques ont divers noms chez les Auteurs:
car les uns les appellent, l'eau bénite, vin émétique, vin antimonial, vin sacré
& ainsi d'autres nom: quelques-uns ont aussi employé des matières
diversement préparées pour faire ce remède, comme aussi des menstrues
différents: car on s'est servi du verre, des fleurs, du crocus metallorum, de la
poudre émétique & mêmes de l'antimoine crû; on a extrait la vertu de ces
différentes préparations ou avec du vin ou avec du vinaigre ou avec de
l'hydromel, ou avec de la bière ou avec du cidre ou encore avec de l'eau de
vie. De plus on en a fait des extraits, des électuaires, des tablettes & des
sirops, tellement qu'on leur a donné tel masque qu'il a plu à ceux qui s'en sont
servis pour la santé. L'Artiste pourrait choisir de toutes ces matières & de ces
menstrues ce qui lui agréerait le plus: mais nous lui conseillons de choisir
toujours la matière la mieux préparée & celle qui contient le moins de soufre
impur: c'est pourquoi il prendra le verre fait sans addition, & afin qu'il soit
encore plus assuré de son fait, il faut que nous enseignions le moyen de le
corriger encore mieux & d'en faire quelques infusion & quelques préparations
qui feront voir, que ceux qui blâment les remède de l'antimoine ne l'ont pas
connu, puis qu'on le peut rendre plus sûr & plus agréable, que le plus facile &
le plus bénin purgatif, qui se tire des végétaux. Et comme nous avons dit que
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 480

le vin volatilisait trop l'antimoine, nous ferons pourtant voir, qu'on le peut
extraire avec le vin & lui ôter pourtant en même temps cet esprit volatil, qui le
chasse & le pousse trop promptement dans son opération.

La correction du verre d'antimoine, ou la poudre émétique corrigée.

Prenez douze onces de verre d'antimoine fait sans addition, & trois onces &
demie de salpêtre très-pur & très-sec, mettez-les en poudre chacun à part,
puis mêlez-les ensemble très-exactement. après cela mettez un petit pot de
terre non vernissée, dans un fourneau sur une culotte, entourez-le de feu &
de charbons & l'échauffez peu à peu, jusques à le faire rougir, il y faut alors
jeter de vôtre mélange par cuillerées, & lors que tout y sera, il faut faire rougir
doucement la matière sans la faire fondre; puis retirés le pot & en ôtez la
masse qui sera jaunâtre, mettez-là en poudre dans un mortier chaud, jettez
cette poudre dans une chopine d'eau de pluie distillée & l'agitez
instantanément, afin que le nitre se dissoude vite, & en retirés l'eau aussitôt,
sechez la poudre qui reste, avec cette remarque, qu'il ne faut pas mêler ce qui
sera de plus grossier au fonds du vaisseau, mais qu'il se faut contenter de la
plus subtile portion de la poudre, & ainsi on a une poudre émétique si peu
violente & si bien corrigée, qu'on la peut donner en infusion ou en sirop, &
mêmes dans le vin aux enfants à la mamelle & aux personnes les plus âgées,
sans en appréhender jamais aucun mauvais accident. La dose pour les enfants
est depuis trois grains jusques à neuf en infusion dans du vin bouillant en
quantité proportionnée, qu'il faut filtrer le matin & le faire prendre au malade.
La dose pour les personnes âgées est depuis huit grains jusques à un scrupule
de la même façon. Mais pour mieux faire, il en faut faire un sirop comme il
suit.

Le vrai sirop de l'antimoine.

Prenez une once de cette poudre émétique corrigée & la mettez en infusion
au bain marie dans une cucurbite de verre, avec quatre livres de suc de coings
bien dépuré durant trois ou quatre jours, après cela retirez ce qui sera clair par
inclination & filtrez ce qui sera trouble, mêlez dans ce suc empreint de la
vertu antimoniale deux livres de sucre en poudre, cuisez le tout en
consistance de sirop dans une terrine vernissée à la vapeur du bain, & lors
que le sirop sera achevé, ajoutez-y six goutes d'huile de cannelle & deux
goutes d'huile de girofles, qui aient été bien mêlées avec une drachme de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 481

sucre en poudre. Ce sirop est un noble purgatif & émétique pour les
personnes les plus délicates. La dose en est depuis deux drachmes jusques à
une once, une once & demie, & jusques à deux onces.

Le vrai tartre émétique purgatif.

Prenez quatre onces de la poudre émétique corrigée, avant que d'avoir été
lavée, mêlez-les avec le même poids de sel de tartre qui soit pur & sec, mettez
le mélange dans une cucurbite de verre au sable, & versez dessus trois livres
d'eau de pluie distillée, faites les bouillir & évaporer ensemble jusques à sec,
retirés la masse & la dissoudez dans une quantité suffisante de la même eau,
filtrez la dissolution, afin d'en séparer la poudre, puis évaporez la liqueur
filtrée en sel, sur lequel vous verserez goute à goute du très-bon esprit de
vitriol, jusques à ce qu'il ne se fasse plus aucune ébullition ni aucun bruit, ce
qui est le vrai signe qu'il y en a assez, evaporez toute l'humidité superflue,
jusques à ce que vous ayez un sel bien sec qui est d'un goût agréable, qui se
donne dans des bouillons ou dans quelque décoction convenable, il n'agit
quelquefois que par les selles & par les urines, mais il fait aussi le plus souvent
vomir, lors que l'estomac se trouve farci de glaires & de matières qui se
gonflent & qui se fermentent facilement. La dose est depuis un demi scrupule
jusques à une demie drachme: c'est un remède qui ne se peut assez
recommander ni assez louer. Nous conseillons donc que l'Artiste fasse son
vin émétique avec de ce verre corrigé; c'est à savoir, en mettant infuser une
once & demie de sa poudre émétique corrigée dans six livres de vin bouillant
au bain marie, dans un grand vaisseau de rencontre ou dans un pélican durant
l'espace de vingt-quatre heures, & qu'il le filtre en suite au travers du papier,
dans lequel il aura mis une once & demie de sucre en poudre, qui soit
empreint d'un scrupule d'huile de cannelle & d'un demi scrupule de celle de
girofles. Ainsi il aura un vin émétique auquel il pourra se fier entièrement, &
duquel il n'aura jamais de reproche. La dose en sera depuis une demie once
jusques à trois & quatre onces. L'Artiste trouvera les vertus de ces trois
derniers remèdes avec celles que nous avons attribuées aux autres
préparations purgatives & émétiques où nous le renvoyons, à cause qu'il n'est
pas besoin de répétition inutile.

L'eau ophtalmique antimoniale.

Prenez du verre d'antimoine réduit en alkohol, ou du crocus metallorum


N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 482

trituré de mêmes une demie once, mettez-le dans un matras avec une
drachme de racine d'iris de Florence & six girofles en poudre grossière, versez
dessus de l'eau de rue, de celle d'euphraise & de celle de fenouil, de chacune
six onces, mettez-les en infusion au bain vaporeux ou au Soleil en été, &
agitez souvent le vaisseau, lors que l'infusion se fera durant quinze jours, &
vous aurez une eau ophtalmique, qui n'en a guère de pareille pour fortifier la
vue contre les suffusions, & pour dessécher & mondifier les ulcuscules qui se
forment aux coins des yeux & aux paupières, qui causent ordinairement la
démangeaisons, la cuisson & l'inflammation. Mais ce qui est de plus
admirable, c'est que cette eau ne cause aucune douleur, & produit néanmoins
des très-beaux effets. La salification de l'antimoine.

Nous donnerons deux diverses façons de faire le sel de l'antimoine, comme


nous avons donné deux différentes manières d'en faire la teinture.

Pour la première, il faut prendre le reste du verre d'antimoine, duquel on a


tiré la première teinture & le mêlerez avec son poids égal de soufre en
poudre, puis il faut les calciner ensemble de la même sorte qu'on a calciné
l'antimoine pour en faire le verre, & bien remuer les matières, jusques à ce
que tout le soufre soit consommé, mais il faut bien prendre garde de ne point
donner trop chaud, autrement la poudre se fondrait & se remettrait en corps
d'antimoine. Cela fait, il faut broyer ce qui reste en alkohol sur le porphyre,
mettre la poudre dans un matras & verser dessus du très-bon vinaigre distillé,
tant qu'il surnage de quatre doigts, il le faut mettre digérer & extraire au sable
durant huit jours, puis il faut retirer le vinaigre & y en remettre du nouveau,
jusques à ce que tout le sel soit extrait, filtrés les extractions, & évaporez le
vinaigre jusques à pellicule, ou ce qui sera mieux jusques à sec, dissoudez le
sel qui restera dans du flegme de vinaigre, filtrés & évaporez, & continuez
ainsi jusques à ce que le sel soit net & blanc, lors qu'il sera en cet état, digérez-
le durant quinze jours avec de l'esprit de vin alkoholisé, puis retirez l'esprit
lentement au bain marie, & conservez ce précieux sel dans une fiole bien
bouchée duquel nous dirons la dose & les vertus, après avoir parlé de l'autre
qui va suivre.

La seconde façon de faire le sel de l'antimoine.

Prenez la matière noire qui est restée après l'extraction de la seconde teinture,
& faites sécher comme il faut dans une écuelle de terre, mettez-là sans aucune
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 483

autre calcination préalable dans un matras, & versez dessus de l'esprit de


vinaigre qui soit très-pur & très-subtil, digérez les ensemble & en faites
l'extraction, la filtration, l'évaporation, la dissolution & la dépuration, comme
nous l'avons dit en la précédente description; faites-en aussi la digestion avec
l'esprit de vin que vous retirerez de ce noble sel, jusques à sec & le garderez
au besoin. On met ce sel en parallèle avec celui de l'or, parce qu'il nettoie &
purifie le sang, qu'il purge le corps de toutes superfluités & de toutes ordures,
guérit la lèpre & la vérole, fait des merveilles pour la goute, digère & évacue
comme insensiblement les abcès internes, il guérit tous les ulcères du dedans
& du dehors & chasse toutes les fièvres & principalement les quartes. La dose
est depuis un grain jusques à quatre dans les mêmes liqueurs & avec les
mêmes observations que celles que nous avons données en parlant de l'usage
des teintures de l'antimoine. Or que personne ne s'étonne si nous avons
attribué tant de belles vertus aux remède qui se tirent de l'antimoine, car outre
que je n'ay pas suivi les Auteurs les plus hyperboliques, si est-ce pourtant que
je suis si pleinement convaincu de ses belles; nobles & très-excellentes
propriétés par les effets que je dis, & confesse hautement que la vie de
l'homme est trop courte pour pouvoir anatomiser l'antimoine comme il faut,
& que son esprit est incapable de pouvoir découvrir ni de pouvoir pénétrer
dans les secrets mystères qu'il contient, car l'ignorance humaine est cause
qu'on y trouvera toujours de plus en plus à admirer qu'à comprendre. Nous
avons déjà dit ci-devant, que nous ne parlerions pas de l'extraction des
mercures des métaux & encore moins de celui de l'antimoine, nous en avons
donné quelques raisons, auxquelles nous ajoutons, que quoi que nous ayons
fait très-exactement les expériences d'une infinité de procédés imprimés ou
manuscrits. avec toute l'attache & la ponctualité requise, si est-ce que nous
n'en avons peu faire réussir aucun; nous ne nions pas néanmoins
orgueilleusement l'impossibilité de cette extraction: nous aimons mieux en
laisser la possibilité à la nature des choses & à l'Art, & en donner la faute à
nôtre ignorance ou à celles de ceux qui ont composé les procédés que nous
avons suivis jusques-ici, & laisser la liberté de les rechercher à ceux qui en
voudront prendre la peine.

Du bismuth, que quelques-uns appellent l'antimoine blanc.

Quoi que cette marcassite ou cet excrément métallique ne soit pas employé
intérieurement en la Médecine, si est-ce qu'il a de très-belles vertus pour
l'extérieur: C'est pourquoi nous joindrons sa préparation à celles de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 484

l'antimoine, à cause qu'il y en a qui le prennent pour une espèce de ce minéral


& l'appellent l'antimoine femelle, les François le nomment étain de glace, les
Allemands bismuth, & plusieurs l'appellent marcassite par excellence. Nous
en décrirons quatre préparations, qui seront le magistère, les fleurs, la liqueur
ou l'huile & le sel.

Le magistère de l'étain de glace.

Faites premièrement une eau forte avec parties égales de salpêtre & de sel
commun. Prenez une demie livre de cette eau & y faites dissoudre quatre
onces de bismuth bien net & bien choisi, filtrez la dissolution s'il y a quelque
impureté & la précipitez avec de l'esprit de vin tartarisé, retirez la liqueur qui
surnagera le magistère & le lavez avec de l'eau de pluie distillée jusques à ce
qu'il soit tout à fait adouci. C'est un bon remède pour tous les vices & toutes
les éruptions du cuir & sur tout contre les démangeaisons, il efface les taches,
& adoucit l'âpreté de la peau du visage & des mains. Mais si on en veut faire
un cosmétique qui soit blanc & s'en servir avec de la pommade ou sans
pommade, il en faut faire la précipitation avec de l'huile de vitriol, & on en
aura un blanc qui n'a presque point de pareil, il le faut bien adoucir & le
sécher pour s'en servir au besoin.

La distillation du bismuth. Pour en tirer les fleurs, l'huile ou la liqueur & le sel.

Prenez cinq livres de bismuth comme il sort de la mine & qui n'ait point
passé par le feu, mettez-le en poudre & le digérez & macérez avec du bon vin
blanc dans un vaisseau de rencontre durant l'espace de trois jours, retirez le
vin après la digestion & y en remettez du nouveau & continuez ainsi de
digérer avec du nouveau vin jusques à ce que vous ayez employé huit ou dix
pintes de vin: enfin reversez le quart du vin qui a été digéré sur cette
marcassite sur son corps dans une cucurbite que vous placerez au sable & la
couvrirez de son chapiteau, retirez le menstrue à une chaleur modérée jusques
à sec, cohobez le second quart, puis le troisième & enfin le quatrième à la
même chaleur jusques à sec, & lorsque l'Artiste verra qu'il n'en sortira plus
aucune humidité, il faut qu'il bouche le bec de l'alambic, & qu'il augmente le
feu & il se sublimera des fleurs blanches & argentées dans le chapiteau, qu'il
faut garder comme elles sont dans une fiole bien bouchée, ou les mettre à la
cave sur une table de verre où elles se résoudront en huile ou pour mieux dire
en liqueur, qu'il faut aussi garder à ses usages. Il faut après cela mettre tout ce
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 485

qu'on en aura retiré par la distillation dans une grande cucurbite, afin d'en
retirer l'esprit du vin, qui pourra encore servir à quelques autres opérations
sur les minéraux; puis il faut verser le reste dans une terrine de grès &
l'évaporer au sable jusques à une pinte, puis le laisser reposer durant trois
jours, & si l'Artiste ne voit pas qu'il se fasse aucune cristallisation de sel, il
évaporera encore la moitié de ce qui reste & mettra des morceaux de paille
bien nette dans la liqueur qu'il mettra encore reposer en lieu frais & les
cristaux du sel s'attacheront à la paille, il faut continuer d'évaporer & de
cristalliser jusques à ce qu'il ne se forme plus de sel, il faut sécher celui qu'on
aura fait lentement, & le garder dans une fiole à ses usages. Les fleurs sont
plus excellentes que le magistère pour l'extérieur de la peau, & la liqueur qui
se fait à la cave en ôte toutes les taches. On peut mêler les fleurs dans les
pommades. Mais la liqueur & le sel sont des remèdes merveilleux, contre
toute sorte d'ulcères malins & chancreux, & pour la cure des fistules. Enfin le
Chirurgien qui s'en saura servir connaîtra par l'expérience que ce sont deux
remède externes qui ne cèdent à aucun autre médicament topique, que ce
puisse être, il les pourra mêler avec les injections ou avec les eaux vulnéraires,
avec lesquelles il seringuera, lavera ou fomentera les ulcères &
particulièrement ceux qui tiennent de la nature carcinomateuse: car ce minéral
possède en soi un soufre volatil & un sel balsamique ne peuvent être assez
estimés pour l'adoucissement de la douleur, pour la mondification & pour
l'entière guérison des ulcères les plus malins & les plus désespérés.

SECTION CINQUIESME.

Des Sels.

Nous pouvons dire généralement, que les sels ne sont rien autre chose que
des minéraux qui sont dissolubles dans l'eau, & qui peuvent après
l'évaporation de l'eau être remis & cristallisés en sel. Mais comme nous ne
parlons pas ici des sels entant qu'ils sont les principes & les Auteurs des
générations physiques, aussi dirons-nous simplement nôtre pensée des sels
minéraux, naturels ou artificiels qui entrent en l'usage de la Médecine, &
desquels on tire beaucoup de très-bons remèdes & beaucoup d'excellents
dissolvants par le moyen de la Chimie. Or comme nous avons parlé ci-devant
de la préparation des sels des animaux & de celle des sels des végétaux, aussi
ne nous reste-t-il plus que l'examen & la description de la nature des sels
minéraux qui sont naturels, & de ceux qui quoi qu'artificiels ne laissent pas
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 486

pourtant de garder encore en eux le caractère & l'idée des sels minéraux
naturels. Il faut pourtant dire quelque chose de leur origine en général, avant
que de les décrire chacun en particulier, & que nous donnions aussi une idée
générale des opérations qui se font sur les sels. On ne peut bonnement
concevoir l'origine des sels minéraux qu'intellectuellement & par la
comparaison que le Philosophe naturel doit faire des choses sensibles &
connues avec les choses qui sont cachées & inconnues. Car comme le
Naturaliste voit qu'il se fait des substances salines dans les animaux & dans
les végétaux, de la surabondance de leur nourriture, ou par quelqu'action de
leur chaleur interne ou par quelque coagulation de leur tartre, qui est
naturellement coagulable; aussi voit-il que le grand monde reçoit une
nourriture spiritueuse & lumineuse pour entretenir la génération & la
production de toutes les choses par le moyen de la chaleur: or lorsque cet
aliment spiritueux & lumineux a une fois imprimé son caractère & son
efficace & que cela s'échauffe en soi-même & surabonde, c'est là aussi que les
sels minéraux sont engendrés; & comme les matrices ou cette coagulation se
fait sont différentes, aussi se forme-t-il des sels qui sont d'une nature diverse:
comme sont le sel commun, le sel gemme, l'alun, le salpêtre & le vitriol,
auxquels on ajoute aussi le sel armoniac quoi qu'artificiel. Les préparations
générales des sels sont. La purification, la calcination, la distillation, la
sublimation, la fixation & la liquation. Nous donnerons des exemples de
toutes ces opérations lors que nous décrirons chacun de ces sels en
particulier, afin de mieux instruire l'Artiste & d'agir toujours, comme nous
avons fait jusques ici, avec le moins de confusion que nous le pourrons.

Du sel commun & de sa préparation chimique.

Le sel commun n'est rien autre chose que ce qui fait la salure de l'eau salée,
soit que cette eau soit de l'eau de la mer, ou que ce soit quelque fontaine qui
la fournisse, & lors qu'on a évaporé l'eau il en résulte ce que nous appelons
sel commun ou sel de cuisine. Or quoi qu'il y en ait diverses espèces sous ce
genre, si est-ce que le meilleur est celui qu'on appelle sel marin, &
principalement celui qui a été desséché dans les marais salants par la force des
rayons du Soleil & par le ferment salifique qui est particulier à la terre de ces
marais après avoir reçu l'impression de la lumière: voilà pourquoi nous
recommandons à l'Artiste de se servir toujours de ce sel, lors qu'il trouvera la
mot de sel commun dans quelqu'Auteur ou dans quelque procédé manuscrit.
Et comme le sel gemme n'est rien autre chose qu'une concrétion naturelle du
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 487

sel commun dans quelque matrice de la terre, aussi ne lui donnerons-nous


point de préparation particulière, puis qu'on le préparera de la même façon
que le sel commun.

La purification du sel commun.

Cette purification n'est rien autre chose que la simple dissolution du sel, sur
lequel on veut travailler, dans de l'eau de pluie ou dans celle de fontaine, pour
en séparer quelques impuretés terrestres qui pourraient communiquer
quelque mauvaise qualité aux remèdes qu'on en tire. Il faut que la dissolution
se fasse dans une quantité d'eau proportionnée & qu'elle se fasse à une
chaleur modérée; après quoi il faut couler la dissolution chaudement au
travers d'une chausse de drap ou d'un blanchet ou si on veut être très-exact il
la faut filtrer par le papier, & faire cristalliser le sel, & continuer après de faire
évaporer l'eau à demi & faire cristalliser au froid jusques à ce qu'on ait retiré
tout son sel pur & net, qu'il faut faire sécher & le mettre dans une boite ou
dans un tonnelet qui ferme bien, qu'il faut tenir en lieu chaud & sec, afin de
s'en servir à ses opérations.

La calcination du sel commun.

Il y a deux sortes de calcinations pour le sel, la décrépitation & la fusion. La


décrépitation n'est rien autre chose que la calcination du sel dans un pot de
terre non vernissé au feu de roue, jusques à ce que le sel ne pète plus; elle se
fait à cause du mélange qui se fait du sel avec des autres matières & lorsque le
feu agit dessus, il pétille, saute & pète, & ainsi il peut éparpiller les autres
matières, ce qu'il ne fait pas lors qu'il est décrépité, cette calcination le prive
aussi de son humidité & de son flegme: mais si on lui donne trop chaud
l'esprit acide s'en va aussi: c'est pourquoi il faut que l'Artiste gouverne le feu
doucement en cette opération & que ce soit plutôt une exsiccation violente,
qu'une calcination qui prive le sel de son esprit actif. La calcination qui se fait
par la fusion n'est autre chose que la fonte du sel décrépité dans un creuset
dans le four à vent, si on garde ce sel fondu dans un lieu chaud & sec, il se
garde en masse dont on se sert au besoin. Mais si on l'expose à l'air, il se
résout en eau, qu'il faut filtrer & la mettre dans une bouteille, c'est ce que
Paracelse appelle Sal solutum & aqua salis, l'eau de sel ou le sel résout. Il y a
encore une troisième calcination du sel, qui s'appelle la calcination fixatoire,
qui se fait avec parties égales du sel commun & de la chaux vive, que l'on met
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 488

dans un pot de terre non vernissée, & que l'on couvre de son couvercle, puis
on les met dans le four à vent à une chaleur violente, jusques à ce qu'ils se
fondent en masse, après quoi il faut cesser le feu, & dissoudre la masse dans
de l'eau de pluie, la filtrer & l'évaporer jusques à sec, il faut réitérer cette
calcination trois fois avec de la chaux vive, & à la fin on a un sel fusible, qui
sert à l'extraction des teintures des métaux, à quoi l'Artiste fera réflexion, car
cela n'est pas sans quelque mystère. après avoir donné ces préparations
générales, il faut que nous disions quelque chose des vertus générales du sel
commun, avant que de venir à l'application particulière de celles que
possèdent chaque préparation qui s'en fait. Le sel commun en général est bon
pour mondifier les ulcères pourris & sinueux, pour résoudre les tumeurs
simples & les pestillentielles, il apaise le feu des brulures, il dessèche la galle &
la gratelle, il ôte les démangeaisons, il résout le sang extravasé & efface la
lividité des contusions, il apaise la douleur des dents, celles de la tête & les
douleurs de la goute: mais pour tout cela l'usage n'en est qu'extérieur, mêlé
dans de l'eau, dans du vinaigre ou dans de l'urine selon la maladie, celui qui
est le plus propre à tout cela, c'est celui qui a été fondu sans addition, à cause
que son soufre interne commence à se manifester, comme cela parait par sa
couleur rouge. Mais si le sel a des vertus pour l'extérieur, il en possède encore
beaucoup plus éminemment pour l'intérieur: car il échauffe. il dessèche, il
déterge, il purge, il a une douce adstriction, il consomme les superfluités, il
pénètre, il digère, il ouvre, il incise, il aiguillonne à l'amour & résiste à la
pourriture & aux venins: c'est pourquoi il est très bon pour corriger les
crudités de l'estomac pour réveiller l'appétit, pour le rappeler lorsqu'il est
perdu, pour ôter les obstructions du ventre & des reins, & contre les douleurs
de la colique; c'est enfin selon Basile le plus noble & le meilleur aromat, & le
vrai baume de la nature.

La distillation du sel commun.

Quoi qu'il y ait beaucoup d'Artistes qui ont philosophé sur la distillation du
sel commun. & qu'entre les autres Glauber ait enseigné le moyen d'en tirer
une grande quantité en peu de temps, si est-ce néanmoins que je n'ai pas
trouvé de moyen qui soit plus sur, plus prompt, plus aisé ni plus net que celui
que j'enseignerai. Mais il faut que nous fassions quelques remarques qui sont
nécessaires avant que de venir à cette description: car premièrement n'est-ce
pas une chose étrange, que la plupart de ceux qui décrivent cette opération
veulent que le sel soit décrépité: or comme nous avons dit ci-devant, cette
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 489

violente exsiccation, pour ne point dire calcination, sépare & enlève du sel,
son esprit volatil, son flegme & presque toujours la plus grande partie de son
esprit acide, ce qui ne doit pas être, puis que l'esprit volatil & le flegme ont
aussi leurs usages en la Médecine & qu'il ne faut pas que l'Artiste perde, faute
de connaissance, ce qu'il peut facilement conserver sans aucune risque de son
opération, pourvu qu'il observe bien les degrés du feu. Il faut que l'Artiste
remarque aussi en second lieu, que quelques-uns mêlent des matières
hétérogènes avec le sel, pour en prétendre faciliter la distillation, comme de
l'alun brulé & du colcotar de vitriol: mais ils ne considèrent pas que c'est
altérer & changer la vertu de l'esprit de sel. D'autres y mêlent de l'argile
commune, & ne prennent pas garde que cette terre est ordinairement mêlée
de quelque semence métallique ou minérale, comme on le sent manifestement
par l'odeur de la fumée des fourneaux où l'on cuit des tuiles ou des briques &
par celle des Potiers de terre. Si bien que tout cela bien médité, l'Artiste doit
choisir une terre qui soit la plus fixe de toutes & qui ne contribue que le
moins qu'il est possible du sien à l'esprit de sel: or entre toutes les terres celle
qu'on appelle sigillée ou le bol fin sont d'une nature qui ne peut altérer le sel,
qu'en mieux: c'est pourquoi il se faut servir de l'une des deux pour la
distillation de cet esprit, qui se fait comme nous l'allons dire, pour empêcher
la fonte du sel.

Comment il faut bien faire l'esprit de sel.

Prenez deux livres de sel commun purifié, broyez-le au mortier de marbre &
le meslez par parcelles de deux onces à la fois, avec six onces de bol fin ou de
terre sigillée, & lors que tout le mélange sera bien exactement fait, il faut
pister le tout avec de l'eau de sel, qui est le sel fondu résout à la cave, & en
former une pâte; dont on fera des boulettes, qu'on fera sécher dans un four,
après que le pain en aura été ôté, ou à la chaleur du Soleil. Il faut casser une
des boulettes pour connaître si elles seront séchées jusques dans le centre, &
cela étant, il en faut emplir une grande cornue de terre, qui soit lutée, & la
mettre au réverbère clos, adapter un grand & ample récipient à son col, qu'il
faut exactement lutter & couvrir le fourneau, auquel il faut laisser un registre
dans le milieu au dessus de la retorte, afin de mieux faire circuler le feu à
l'entour. Lors que le lut sera bien séché, il faut donner le feu doucement
d'abord, afin de simplement échauffer & modifier la matière & le vaisseau, &
lors que les goutes commenceront à tomber & que le corps du récipient
s'échauffera, il faut aller bellement en besogne, car c'est un signe que l'esprit
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 490

volatil du sel commence à se dégager du commerce de son corps, & comme


c'est un esprit subtil & ignée, il faut fermer le registre & modérer le feu,
jusques à ce que cette première furie soit apaisée, car c'est en ce moment
qu'est le plus dangereux de toute l'opération, à cause que cet esprit sulfuré ne
se coagule que difficilement, cela dure ordinairement quatre ou cinq heures,
en suite de quoi l'esprit acide commence, ce qui parait par des vapeurs & des
nuages blancs qui occupent le récipient, l'Artiste peut alors augmenter le feu,
sans appréhender aucun danger & le continuer de plus en plus, jusques à ce
que la flamme sorte par le registre & que le col de la cornue paraisse tout le
feu au travers du corps du récipient, l'opération ne peut être bien achevée que
dans l'espace de trente heures, cela passé, il faut cesser le feu, & le lendemain
ouvrir les vaisseaux & on trouvera dans le récipient une liqueur mêlée de
l'esprit volatil, du flegme & de l'esprit acide du sel, quelques autres ajoutent
aussi l'huile de sel, mais c'est improprement. Il faut verser le tout dans une
cucurbite & l'ajuster au bain marie, afin d'en retirer l'esprit volatil qui monte le
premier, qui a une odeur sulfurée, & qui forme des veines subtiles & obliques
dans le chapiteau, il le faut recevoir tant qu'elles durent, & lors que l'Artiste
verra que les veines se feront droites & qu'il se formera des goutes qui
n'auront plus l'odeur ni le goût de l'esprit volatil, il changera de récipient pour
recevoir le flegme, & continuera le feu plus fort qu'auparavant, à cause qu'il
ne monte pas si facilement que l'esprit volatil. Et lorsque les goutes qui
distilleront auront de l'acidité, il faut cesser le feu, car on aurait trop de peine
au bain marie, dont la chaleur n'est pas suffisante d'élever l'esprit acide, à
cause de sa pesanteur. Or si l'Artiste veut se servir de l'esprit de sel en
Médecine, il n'aura pas besoin de le rectifier davantage, car il est d'une acidité
excellente au sortir du bain marie; c'est pourquoi il en conservera le tiers ou la
moitié pour son usage; & mettra la cucurbite au sable, afin de retirer encore la
moitié par la distillation, & il aura un vrai acide du sel qui sera très-clair &
très-agréable, & ce qui demeurera au fonds de la cucurbite sera jaune, pesant
& d'un acide mordicant & violent, qui servira à la dissolution des métaux, des
minéraux, & principalement des pierres, c'est ce qu'on appelle improprement
huile de sel. Nous avons mis ici toutes les circonstances de la distillation & de
la rectification des esprits des sels, afin que nous n'ayons pas besoin de le
répéter inutilement lors que nous parlerons des autres sels, puisque celui qui
pourra faire bien l'esprit de sel, ne manquera jamais en la distillation des
autres. Si bien qu'il ne nous reste plus que de dire les propriétés & les vertus
des diverses substances qui sont sorties du sel commun. Premièrement l'esprit
volatil sulfuré est céphalique & sudorifique, c'est pourquoi on en peut donner
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 491

depuis deux goutes jusques à dix dans des bouillons & dans des eaux
appropriées à ceux qui sont tourmentés de la migraine & de quelqu'autre
douleur de tête; il est aussi excellent si on en mêlera dans le breuvage
ordinaire des fébricitants, parce qu'il étanche la soif, & apaise leurs
inquiétudes. Il faut aussi leur faire des fronteaux avec le flegme, pour ceux qui
ont des douleurs invétérées, & pour concilier le sommeil aux malades qui ont
beaucoup de chaleur & d'inquiétude. Mais le flegme est sur tout excellent
pour laver les plaies & les ulcères, qu'il mondifie admirablement sans douleur,
au contraire il l'apaise s'il y en avoir. Il est aussi merveilleux pour fomenter les
parties enflées & douloureuses des gouteux, pourvu qu'on y mêlera un peu de
son esprit volatil & un peu de sel de Saturne. L'esprit acide du sel est
diurétique & bon contre la pierre & la gravelle, il résout & chasse
puissamment le tartre & le mucilage de toutes les parties du corps: c'est
pourquoi il est utile pour ouvrir les obstructions du foie & de la rate &
généralement de toutes les parties du bas ventre, il est excellent contre
l'hydropisie; car il éteint la soif de ceux qui en sont attaqués; il est admirable
contre la jaunisse & contre les ébullitions du sang, parce qu'il chasse par les
urines tout ce qui causait ces deux maladies. Il est souverain pour arrêter la
gangrène & pour résister à toute sorte de corruption & de pourriture, si on
en mêlera avec de l'huile de térébenthine ou avec celle de cire, il apaise la
douleur des goutes, & en dissipe les tophes & les nodosités, il ranime aussi &
guérit la contraction des membres & leur sécheresse, comme aussi leur
atrophie. Nous avons parlé ci-dessus de l'esprit de sel doux ou de l'eau
tempérée, lors que nous avons traité du corail & de sa teinture, où nous avons
aussi dit ses propriétés & ses vertus: c'est pourquoi nous ne le répèterons pas
ici. Nous ajouterons seulement encore une distillation d'un esprit de sel
extraordinaire qui est bien philosophique, & qui a une vertu toute particulière.

L'esprit de sel essentiel & stomachique.

Prenez du sel purifié qui soit bien sec, & qui ait été calciné au feu ouvert dans
un creuset jusques à blancheur. Mettez-le dans un matras & l'imbibez d'huile
de sel, qui est le dernier esprit qui demeure en la rectification au fonds de la
cucurbite, faites l'imbibition peu à peu en agitant le vaisseau jusques à ce que
le mélange soit réduit en une bouillie claire, il faut lutter le matras avec un
autre de rencontre, puis le mettre digérer aux cendres à une chaleur modérée
& égale jusques à ce que l'huile de sel soit bien unie avec le sel calciné & qu'il
soit desséché; recommencez alors l'imbibition, la digestion, l'union &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 492

l'exsiccation, tant de fois & si longtemps que le sel ne veuille plus recevoir
l'imbibition & qu'il soit tellement saoulé de cette huile, qu'elle surnage sans le
pénétrer; mais le vrai signe concluant, que ce sel sera prêt à être distillé; c'est
qu'il sera devenu d'un beau jaune doré & qu'il aura une odeur agréable &
douce, cela étant il le faut mettre dans une cornue, le distiller à un feu bien
gradué, & il en sortira des fumées & des nuages très-blancs, qui se
convertiront peu à peu en liqueur, la distillation étant achevée, il faut rectifier
cet esprit au bain marie pour en séparer le flegme & on aura un esprit de sel
essentiel & stomachique, qui n'a point son pareil dans la Médecine, pour
arrêter en un moment & comme par miracle tous les vomissements dans
quelque accident ou dans quelque maladie que ce soit. Il y en a qui croient
que cet esprit est capable d'extraire & d'attirer la teinture de l'or en soi, sans
une entière dissolution ni désunion de tout le corps. La dose est depuis une
goute jusques à quatre, dans un peu de bouillon dedans une cuillerée de sirop
de grenades ou d'écorce d'oranges, ou dans un peu de vin.

Comment il faut faire les cristaux doux du sel commun, ou l'esprit de sel
coagulé.

Il faut avoir premièrement une retorte qui soit grande & ample, qui soit faite
d'une bonne terre qui soutienne bien le feu & qui ne soit point poreuse, il
faut que le col de la retorte soit large de trois bons doigts de diamètre, afin de
donner une plus libre sortie aux esprits qui sortent en abondance, il faut
encore qu'elle ait en haut un canal en forme d'entonnoir, qui soit haut de
seulement cinq pouces & qu'il ait un bouchon fort juste qui le ferme
facilement, & qu'on puisse en retirer avec la même facilité sans ébranler la
cornue ; il faut de plus murer cette cornue dans un réverbère clos, y laisser
quatre registres aux quatre coins, & que le canal du haut de la retorte soit
justement au milieu, cela étant il faut jeter dans la cornue quatre livres de sel
marin bien purifié & bien desséché, adapter un très ample ballon au col de la
retorte, & qu'il y ait une livre d'eau de pluie distillée dedans luter les jointures
exactement & laisser sécher le lut qu'il n'y ait aucune fente, puis commencer à
donner le feu par degrés, qu'il faut augmenter de telle force qu'il mette le sel
en fusion dans la cornue, cela étant il faut jeter une ou deux gouttes d'eau
froide avec une plume dans le canal d'en haut, & le boucher aussitôt, on verra
grande abondance de vapeurs, qui passeront dans le récipient, lorsque le
récipient est éclairci, il faut recommencer d'y jeter encore une ou deux gouttes
d'eau au plus, car autrement il sauterait, & l'artiste courrait le risque d'être
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 493

blessé ; il faut aussi continuer l'entretient du feu violent pour la fonte du sel &
d'y mettre de l'eau jusqu'à ce que tout le sel soit passé en esprits & en vapeurs,
ce qui étant il faut finir le feu & laisser refroidir le vaisseau. Il faut mettre tout
ce qui se trouvera dans le récipient au bain marie dans une cucurbite, s'il est
clair & net, sinon il le faudra filtrer avant que d'en retirer le flegme & l'eau de
pluie qu'on y avait ajoutée, puis essayer au froid s'il se fera quelque
cristallisation, si cela se fait, il faut en séparer les cristaux & continuer
l'extraction de l'humidité superflue & la cristallisation jusques à ce qu'il ne se
fasse plus de cristaux: il faut conserver une partie de ces cristaux qui sont
doux & agréables dans une fiole qui soit très-exactement bouchée, à cause
qu'on les peut transporter plus facilement, & mettre résoudre le reste à la cave
en une liqueur qui aura la même vertu, mais la dose en sera plus grande. Les
cristaux & la liqueur sont deux bons sudorifiques, ils apaisent tout à fait la
soif des hydropiques, ils rétablissent dans les corps de ces pauvres
languissants l'humidité essentielle que cette maligne maladie épuise tous les
jours, ils fortifient leur digestion & rétablissent tous les viscères qui souffrent
& qui sont altérés; enfin c'est un vrai baume vital dans toutes les autres
maladies & particulièrement dans la peste & dans toutes les fièvres malignes
& ardentes. Ce sont aussi des bons remède topiques pour mondifier les
mauvais ulcères & pour résoudre les tumeurs.

Du nitre ou du salpêtre, & de sa préparation chimique.

Quoi qu'il y en ait plusieurs, qui prennent le salpêtre pour un sel universel, à
cause qu'ils croient qu'il possède en soi l'âme du monde, si est-ce que nous ne
sommes pas de ce sentiment; si on entend par le nitre ou par le salpêtre, ce sel
cristallin hexagone, qui sert à la composition de la poudre à canon. Mais si on
entend par le nitre ou par le salpêtre, un sel mystérieux qui est l'âme de la
génération physique, le fils de la lumière & le père de toute germination & de
toute végétation, nous confessons que ce sel à cet égard est universel: mais
nous disons en même temps qu'il est plus intelligible que sensible, & que ce
divin sel ne peut être compris ni voilé sous aucune autre écorce, que sous
l'enveloppe du sel sulfuré volatil & mercuriel de tous les produits naturels,
puis que ce sel est doué de toutes les vertus essentielles & centriques des
mixtes sublunaires. Mais pour ce qui est du nitre ou du salpêtre, dont nous
nous servons tous les jours, nous ne nions pas qu'il ne possède en soi
beaucoup de soufre volatil & d'esprit mercuriel, qui proviennent de la
lumière; qui sont enveloppés, ensertis & scellés dans une matière saline,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 494

grossière & terrestre, qui lui vient de la terre & de l'eau, ce qui est cause qu'il
faut beaucoup philosopher & beaucoup travailler, avant que de se rendre
capable de faire la séparation de ces diverses substances, par le dégagement de
cet admirable agent, hors du commerce de sa matière sans perte d'aucune de
ses qualités essentielles & célestes. Or comme ce n'est pas nôtre projet de
traiter universellement du salpêtre, aussi n'en parlerons nous ici que comme
d'un sel minéral, qui se tire de la terre fertile & grasse, dont on fait une lessive
avec l'eau que ce sel coagule avec soi, comme cela se prouve par la fonte du
nitre, qui perd dans cette action du feu ce qu'il avait d'aqueux en lui, en sorte
qu'il ne lui reste que le goût & la vertu d'un sel urineux & lixivial, qui n'est
proprement autre chose, que ce sel gras & fertile qu'on a tiré de la terre, que
le feu a séparé de l'eau que la nature ou l'Art y avait mêlé, ce qui n'est pas un
des moindres mystères de la Chimie, si on y prend garde & qu'on médite bien
là dessus. Car il faut confesser que le nitre est un des plus merveilleux & des
plus puissants agents que la nature ait prêté à l'Art, comme l'Artiste l'aura peu
remarquer par les opération où nous l'avons employé, & le remarquera encore
par celles que nous décrirons dans la suite. Disons donc que le salpêtre, est un
sel sulfuré volatil en partie, & qui est mêlé d'un autre sel terrestre d'un goût
salin & amer, qui se tire des terres grasses, & des démolitions des bâtiments
antiques, comme aussi des voutes des caves & des écuries, à cause que la terre
a reçu l'impression des excréments & de l'urine des animaux, dont le sel
volatil s'est joint & corporifié avec le sel de la terre, & qui se sont joints &
unis comme indivisiblement ensemble par l'action de la lumière & de l'air, &
par celle de l'archée de la terre qui est le directeur de toutes les générations
minérales. Les Chimistes l'appellent le cerbère chimique, le sel infernal, le sel
sulfuré, le dragon de la terre & le serpent ailé. Or comme nous avons
toujours commencé par la recommandation que nous avons faite à l'Artiste,
de faire bien le choix des matières avant qu'il les mette en œuvre, aussi faut-il
qu'il prenne bien garde à l'élection du salpêtre & qu'il sache faire différence
entre celui qui sera bon de soi, sans aucune séparation préalable, & entre celui
qui a beaucoup de sel fixe en soi, qu'il faut nécessairement dépurer & séparer
de ce sel, afin qu'il soit sans mélange. Le marques visibles de cette pureté,
sont la longueur des aiguilles, leur blancheur & leur transparence & la figure à
six pans que ce sel prend toujours dans sa cristallisation: il y a de plus le goût,
qui doit être d'une acidité acerbe & un peu amère, qui se termine en un acide
salin: néanmoins toutes ces marques ne sont pas encore concluantes à sa
bonté & à sa pureté, c'est pourquoi l'Artiste aura recours à l'épreuve qui s'en
fait par le feu; il faut donc qu'il prenne un charbon ardent & qu'il mette une
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 495

drachme ou deux de nitre dessus, & qu'il le laisse brûler & évaporer en l'air,
s'il ne reste rien sur le charbon lors que l'action du feu est passée, c'est un vrai
signe de la bonté & de la pureté du salpêtre: mais il jugera de son prix & de sa
bonté par le moins ou le plus de sel fixe qui demeurera sur le charbon. Les
Médecins disputent entre-eux des premières qualités du nitre, car il y en a qui
le croient froid & les autres le croient chaud: mais sans nous amuser à cette
vétille, disons généralement les vertus du nitre, qui feront paraitre que les
derniers ont plus de raison que les premiers; puis qu'il résiste à la pourriture,
qu'il étanche la soif & qu'il rafraichit puissamment les malades,
particulièrement les fiévreux; mais il ne produit pas ce bel effet par quelque
qualité froide; mais par la subtilité de ses parties, qui insinue & qui fait
pénétrer le breuvage des malades depuis le centre du corps jusques à sa
circonférence, & que ce sel a de plus un soufre & un esprit subtil en soi qui
recrée & qui fortifie l'archée, en sorte qu'il le dispose à méliorer les fonctions
qu'il exerce: de plus le nitre incise & atténue les glaires, les mucilages & les
coagulations tartarées qui causent les obstructions, il résout le sang caillé &
apaise les douleurs. On le donne aux malades qui sont travaillés de la
pleurésie, des fièvres ardentes & putrides, contre la gravelle de reins & de la
vessie & dans les chaudepisses. Son usage est aussi fort recommandable en
gargarisme contre les inflammations de la gorge & contre la squinancie. On
l'applique avec beaucoup d'effet extérieurement en fomentation, avec des
compresses pour ôter la chaleur & la douleur des bruslures, & des autres
inflammations qui proviennent de quelque effervescence du sang. Mais c'est
assez parler de son usage général, il faut attendre d'en parler plus
particulièrement en la description de ses préparations, qui sont sa purification,
sa calcination, sa fixation & sa distillation.

La purification du nitre.

Prenez dix livres de nitre commun, qui est celui qu'on appelle de la première
cuite, mettez-le dans un pot de terre non vernissée, placez le pot au four à
vent & lui donnez le feu peu à peu, jusques à ce que le nitre fonde, lors qu'il
sera en fonte, il y faut jeter peu à peu deux onces de poudre d'alun & de sel
armoniac, qui ayent été broyés ensemble, cela fera une effervescence à chaque
fois, qui chassera la graisse & les impuretés du nitre, qu'il faut ôter avec une
cuiller de fer qui soit chaude, & lors que la poudre sera achevée, il faut bien
nettoyer la superficie du nitre de tout ce qu'il y a d'impur, puis le jeter dans un
mortier de bronze qui soit bien net & bien chaud. Lorsque le nitre est refroidi
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 496

dans le mortier, il le faut broyer & le dissoudre dans de l'eau de fontaine à la


chaleur d'un feu de bois qui soit bien clair, puis le couler au travers d'un
blanchet de drap & verser aussi-tôt dans cette colature chaude, quatre onces
de bon vinaigre distillé, puis mettre le vaisseau en un lieu frais, & l'y laisser
durant vingt-quatre heures, & vous trouverez vôtre nitre bien cristallisé en
beaux cristaux clairs & transparents, il faut en séparer l'eau, & la faire
évaporer par une ébullition lente jusques à la réduction de la moitié, qu'il faut
aussi faire cristalliser au froid. Mais il faut que l'Artiste remarque, qu'il est
nécessaire qu'il se serve toujours du nitre qui est provenu de la première
cristallisation pour toutes les préparations qui doivent être prises par la
bouche; & qu'il doit se servir de celui qui reste pour faire les eaux fortes &
des opérations qui sont de moindre conséquence. il faut faire sécher
doucement le nitre entre deux tamis renversés & couverts de linge ou de
papier, afin qu'il ne soit point souillé; puis le mettre dans des boites qui soient
bien fermées en quelque lieu sec & chaud, pour s'en servir aux opérations
qu'il est nécessaire d'avoir dans la boutique chimique.

La calcination du nitre. Pour faire le cristal minéral.

Prenez du nitre purifié de la première cristallisation qui soit bien sec, mettez-
là fondre au feu ouvert dans un bon creuset qui résiste bien au feu, qui ne
fende pas & qui ait été bien recuit, lors qu'il sera fondu il y faut jeter peu à
peu une demie drachme de fleurs de soufre pour chaque once de nitre, cela
fait, il le faut jeter dans une bassine de cuivre, qui soit très-nette & l'agiter,
afin qu'il s'étende en forme de plaque dont on puisse couper des tablettes en
losange, ou bien il en faut former des rotules avec une petite cuiller de fer qui
soit chaude, en le versant sur une platine de fer poli, ou sur un marbre. Si on
ne veut pas se donner cette peine, il faut simplement verser ce nitre ainsi
préparé & fondu dans un mortier qui soit net & chaud. Orie prend cette
calcination plutôt pour une réitération de purification que pour une vraie
préparation du cristal minéral, c'est pourquoi il faut avoir de l'eau qui ait été
distillée du suc de la chicorée sauvage, de la buglosse ou de la bourrache, &
faire fondre ce prétendu cristal minéral dedans une portion convenable de
cette eau & le filtrer par le papier, qui soit rempli de roses de Provins, ou de
fleurs de buglosse & de bourrache, qui ayant été humectées avec un peu
d'esprit de soufre, de sel ou de vitriol, & ainsi vous aurez un cristal minéral
agréable pour son goût, pour sa couleur & pour sa vertu, qui aura
véritablement en soi les propriétés que nous avons attribuées au salpêtre: mais
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 497

sur tout ce sera un vrai anodin & un excellent sédatif de la soif & des
inquiétudes des fébricitants, auquel on peut & doit donner légitimement le
nom de Lapis prunellae, ou sal prunellae, car c'est un souverain remède
contre ces fièvres malignes & putrides, qu'on appelle les fièvres prunelles,
comme qui dirait ardentes, parce que pruna en latin, signifie une braise, ou un
charbon ardent. La dose est depuis un demi scrupule jusques à une drachme,
dans la boisson ordinaire des malades, dans quelque décoction, dans des
bouillons, ou dans quelque eau distillée qui soit appropriée à maladie. Ce
cristal minéral est un remède général, qui peut être spécifié par l'addition de
beaucoup de sels, qui se peuvent unir & incorporer avec lui, comme le sel de
Saturne, duquel nous avons parlé en traitant du plomb, celui de perles, celui
de corail & ainsi des autres, & ainsi on aura un cristal minéral, cordial,
hépatique, splénétique ou stomachique, selon la vertu du sel qu'on aura joint
& coagulé avec le nitre bien préparé.

La fixation du nitre.

Faites fondre six livres de nitre bien pur dans une marmite de fer au feu
ouvert, & lors qu'il sera fondu, jetez-y continuellement par parcelles de la
poudre de charbon, qui s'allumera aussitôt & qui consumera doucement par
l'action de son feu & de son soufre, l'humidité aqueuse que le sel de la terre
avait coagulé & uni à soi en la cristallisation, il faut continuer de jeter de la
poudre de charbon, tant & si longtemps qu'elle ne s'enflamme plus, & que ce
qui reste du nitre devienne épais & d'une couleur bleuâtre & verdâtre; alors il
faut cesser & retirer ce sel du pur dans un mortier chaud: que si l'Artiste en
veut conserver entier, il faut qu'il le mette tout chaud & tout sec dans une
bouteille & qu'il la bouche exactement avec un bouchon qui ait été trempé
dans de la cire fondue. Ceci est veritablement du nitre fixe & qui a bien
changé de nature, car il n'est plus volatil ni ne se cristallise plus, au contraire, il
se résout à l'air en liqueur ignée, subtile & pénétrante, qui a un goût urineux
& lixivial comme le sel de tartre, mais qui est pourtant plus piquant & plus
pénétrant. On a l'obligation de cette liqueur à Monsieur Glauber, qui nous en
a donné la description sous le nom de la liqueur Alkahest, pour tirer par son
moyen les teintures de tous les corps naturels, soit animaux, soit végétaux,
soit minéraux, & véritablement cette liqueur a quelque chose en soi qui est
très-considérable, puis qu'elle est capable d'extraire les soufre des métaux,
pourvu qu'on les ait bien ouverts auparavant, ceux des minéraux lui cèdent
très-facilement, ce qui doit faire conclure, qu'il se charge comme en un instant
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 498

des soufres & des sels volatils des animaux & de ceux des végétaux. Les
Apothicaires chimiques qui seront curieux de ces belles opérations les
trouveront dans les livres que nous a donnés ce grand & célèbre Artiste. Mais
le Naturaliste a beaucoup à philosopher sur cette fixation du nitre, qui se fait
par le moyen du soufre végétable du charbon, qui le change en la nature des
sels alkali qui a un goût urineux & lixivial, puis que ce sel est capable de
rendre les plus mauvaises terres fertiles, si on prépare les semences avec une
liqueur qui sera composée de ce sel & de quelques autres choses, puis que cet
admirable sel anime & nourrit tellement le germe de la semence, qu'il
multiplie jusques à un nombre si grand, qu'il semble hyperbolique & fabuleux
à ceux qui ne comprennent pas le mystère que la nature tire de la lumière, des
esprits & des sels, & comme le sperme végétable de la semence trouve dans
cette liqueur saline, ce qui est analogue à son principe, il le tire & le suce
avidement, ce qui est cause qu'étant fortifié & comme doublé, il pousse des
tuyaux beaucoup plus robustes & en plus grand nombre, qui fournissent des
épis & des grains au dessus de la croyance, comme cela s'est vu dans Paris
depuis quelques années. Mais afin de rendre cela plus palpable & plus
pathétique, il faut méditer sur ce que font les paysans de la Bretagne & des
Ardennes, qui rencontrent des terres ingrates & infertiles qui ne produisent
que des bruyères, de la fougère, des méchants joncs & du genet, ces pauvres
gens écorchent la terre de son gazon, arrachent les genets & la fougère, font
sécher le tout par monceaux éloignés les uns des autres, ils y mettent le feu &
laissent agir les influences & la pluie sur cette terre calcinée qui contient
l'alkali de toutes ces plantes qui a été fixé par le soufre qu'elles avoient en
elles: or ce sel alkali a par le moyen de ce soufre une graisse & une humidité
visqueuse, pesante & lente qui se communique à la légèreté, à la sécheresse &
à la trop grande porosité de la terre, qui retient avec plaisir comme une
nourriture agréable, & lorsque la pluie abonde il n'en peut être si-tôt désuni,
ni ne peut être enlevé par la violence de la chaleur du Soleil à cause de sa
fixité, & ainsi lors que ces paysans ont labouré & ensemencé ces terres, ils en
recueillent beaucoup de seigle la première année & de l'avoine la seconde.
Nous n'avons rapporté ceci, qu'afin que l'Artiste médite sur ce sel & qu'il en
remarque mieux l'excellence & la bonté, qui ne lui vient que du mystère de
nature qui est contenu dans le salpêtre, & qu'il cherche le moyen de l'en
dégager.

Pour faire la terre feuillée dissoluble du nitre fixe.


N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 499

Prenez une livre du nitre fixé que vous aurez réservé dans la bouteille, versez
dessus deux livres de bon vinaigre distillé, faites-les digérer ensemble durant
vingt-quatre heures aux cendres, puis distillez & retirez la liqueur jusques à
sec, & vôtre vinaigre montera en eau insipide; réitérez la même opération &
de la même sorte avec du nouveau vinaigre distillé, jusques à ce que le
vinaigre en sorte avec la même acidité que vous l'y aurez versé, alors
desséchez-le comme il faut & le dissoudez dans du très-bon esprit de vin
alkoholisé & le filtrez, digérez-les ensemble durant quatre jours naturels, puis
les distillez au bain marie jusques à sec, afin d'en retirer l'esprit de vin, qui sera
encore bon à toute sortes d'usages. Mettez en suite la cucurbite où est le sel
au sable & lui donnez bon feu, & le sel se purifiera de tout ce qui lui peut être
resté d'impureté, & restera au fonds du vaisseau en une substance talqueuse,
blanche d'un goût très-agréable & dissoluble dans toutes sortes de liqueurs, &
qui fond à la chaleur comme de la cire. C'est un des meilleurs remède qui soit
sorti de la boutique chimique, car il ouvre toutes les obstructions & purge
doucement & sans préjudice de la faculté digestive de l'estomac, par les selles,
par les urines & par la sueur. Il corrige la malignité de tous les purgatifs &
augmente leur vertu au double. C'est un des plus souverains médicaments
dont on se puisse servir contre les maladies chroniques & enracinées. La dose
est depuis un demi scrupule jusques à une demie drachme & deux scrupules,
dedans de l'infusion de rhabarbe faite avec ce sel, un peu de cannelle & du vin
blanc, ou dans du bouillon.

La distillation du nitre. Pour faire l'esprit de nitre.

Prenez deux livres de salpêtre dépuré, broyez le peu à peu avec six livres de
bol commun, & lors qu'ils seront bien mêlés, formez-en une pâte avec de
l'eau qui soit aussi chargée d'autant de salpêtre pur quelle en aura pu
dissoudre à froid, malaxez bien la masse & la roulez pour en former des
boulettes qui puissent entrer dans une grande retorte de terre qui soit bien
lutée, qu'il faut placer au réverbère clos, & adapter un grand récipient au col
de la cornue, qui soit exactement lutté d'un lut salé. Lors que le lut sera sec, il
faut commencer à donner le feu par degrés & le continuer durant vingt ou
vingt quatre heures, avec la même gradation que nous l'avons enseignée en la
distillation de l'esprit de sel. Il y a pourtant cette différence, qu'il n'y a que le
seul salpêtre qui pousse des esprits rouges, à cause de son âme & de son
soufre interne qui est le fils du Soleil, car tous les autres sels ne poussent que
des vapeurs blanches, c'est ce que les anciens ont appelé le sang de la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 500

salamandre, comme qui dirait le sang & l'âme du feu. Voilà la plus ordinaire
façon de faire l'esprit de nitre pour s'en servir à toutes les dissolutions & aux
autres opérations chimiques. Mais il y a encore un autre manière de le faire
plus subtil pour l'usage intérieur, afin qu'il serve de remède: ce qui se fait
ainsi. Prenez du plus fin salpêtre qui se puisse trouver, qui soit très-sec,
mettez-en deux livres en poudre dans un mortier chaud en un jour bien sec &
bien serein, mettez aussi en poudre six livres de pots de terre ordinaire qui
aient seulement été travaillés & séchés, mais qui n'aient point été cuits, mêlés
cela exactement ensemble & le versez dans une cornue de verre qui soit
ample, & dont le col soit fort large & principalement du coté du ventre de la
cornue, il faut que la cornue soit lutée d'un bon lut bien adhérent & qui soit
permanent au feu sans se détacher & sans faire des fentes, adaptez au col un
très-grand récipient, lutez simplement d'une vessie mouillée, commencez le
feu très-lentement & continuez de même en augmentant peu à peu, jusques à
ce que tout le flegme soit passé & que le récipient commence à rougir, alors il
faut vider le récipient ou en substituer un pareil en sa place qui soit sec & net,
qu'il faut luter avec de la même terre, avec laquelle on aura lutté la cornue; il
faut alors augmenter le feu le continuer tant & si longtemps que l'Artiste
apercevra que les goutes tomberont rouges ou jaunes, ou que le récipient
commence à perdre de sa haute rougeur, durant même la plus forte
expression du feu; car c'est le vrai signe de la fin de l'opération, & non pas
attendre qu'il s'éclaircisse, car cela ne se ferait jamais, à cause des vapeurs
rouges que cet esprit pousse continuellement Mais il faut que l'Artiste soit
averti de se précautionner lors qu'il viendra à déluter les vaisseaux & à verser
cet esprit qui sera rouge, fumeux & tellement subtil & volatil, que cela serait
capable de le suffoquer ou de lui faire tout perdre & tout casser: c'est
pourquoi il se mettra au dessus du vent & bouchera son nez, n'ouvrira point
la bouche & versera cela avec grande circonspection; ce qui est cause qu'il
faut qu'il tienne la bouteille & l'entonnoir de verre tous prêts, afin de ne point
tarder. Il faut boucher très-exactement la fiole où sera cet esprit avec un
bouchon de verre qui joigne justement de tous les côtés, afin que rien n'en
puisse expirer. cet esprit a des vertus admirables pour la médecine & pour la
métallique: mais comme il est si subtil & si volatil qu'à peine le peut-on
conserver & encore moins le transporter ni l'envoyer, il faut le mêler & le
circuler comme il s'en suit.

L'esprit de nitre circulé pour la médecine.


N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 501

Prenez six onces de l'esprit rouge du nitre, douze onces d'eau de mélisse &
deux onces d'esprit des fleurs de muguet, mettez-les ensemble dans un
pélican qui soit ample ou dans des matras de rencontre qui aient le col fort
long & les placer au bain vaporeux dans de la paille d'avoine, & les digérer à
une chaleur extrêmement douce & humaine durant sept jours continuels: puis
il faut mettre cet esprit circulé & uni à l'autre esprit & à l'eau dans une fiole
forte qui soit bouchée comme nous l'avons dit de l'esprit: c'est un admirable
remède contre l'apoplexie & contre l'épilepsie, contre les coliques &
généralement contre toute sorte d'obstructions, il est aussi très bon contre les
fièvres & contre la peste. La dose est depuis un scrupule jusques à une
drachme & une drachme & demie, dans du vin, dans des bouillons, dans
quelque décoction ou dans quelqu'eau distillée, qui soit appropriée à la
maladie. Or comme les eaux fortes & les eaux régales ne tirent proprement
leur vertu dissolvante que du nitre, quoi qu'on y mêlera ordinairement des
autres sels, tels que sont, l'alun, le sel commun, le sel gemme, le vitriol & le sel
armoniac; aussi faut-il que nous donnions leur description en cet endroit
comme nous l'avons promis ci-devant.

Comment il faut faire la bonne eau forte.

On a donné ce nom d'eau forte à l'esprit qui se tire du nitre & du vitriol, à
cause qu'il a la force de dissoudre les corps de tous les métaux à l'exception
de l'or, auquel elle ne touche point qu'elle ne soit régalisée; c'est à dire qu'elle
ne soit rendue capable de dissoudre l'or qui est le Roi des métaux, ce qui a fait
qu'on a nommé cet autre dissolvant de l'eau régale ou royale. L'eau forte se
fait ainsi. Il faut prendre parties égales de salpêtre de la seconde cristallisation
& de vitriol qui soit simplement desséché, auxquels il faut ajouter la moitié de
leur poids de farine de briques qui soit bien sèche & les mettre dans une
bonne retorte de terre qui soit bien lutée, adapter le récipient & en faire
l'opération & la distillation, avec les mêmes précautions que celles que nous
avons remarquées pour la distillation de l'esprit de sel. Il faut pousser le feu
durant vingt-quatre heures, & les huit dernières heures doivent être chassées
au feu de flamme, afin de bien tirer les derniers esprits du centre de leur
propre terre, dans laquelle ils sont étroitement engagés. Or il y reste un sel
d'une nature moyenne dans la tête morte (qu'on appelle) qui a beaucoup de
vertu, à cause du mélange & de l'action & réaction du vitriol & du nitre l'un
sur l'autre, dont on peut faire un très-bon remède ainsi qu'il s'en suit.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 502

Le nitre vitriolé, autrement l'arcane, ou la panacée double.

Mettez digérer la tête morte de l'eau forte dans de l'eau de pluie distillée qui
soit bouillante & l'agitez souvent afin d'en mieux extraire le sel, filtrez la
dissolution & en faites l'évaporation lentement aux cendres dans une terrine
de grès ou dans un vaisseau de verre, & lors qu'il se formera une pellicule au
dessus de la liqueur mettez cristalliser, & continuez après l'évaporation
jusques à ce que vous ayez retiré tout le sel; qu'il faut tant de fois dissoudre,
filtrer, évaporer & cristalliser, qu'il soit clair, net & pur. Prenez alors deux
parties & demie de ce sel & une demie partie de cristal minéral, qui soit
préparé comme nous l'avons enseigné, mettez-les ensemble dans une
cucurbite qui soit bien lutée, après les avoir triturés ensemble en poudre très
subtile, il faut les calciner ensemble au feu ouvert dans cette cucurbite en
donnant le feu par degrés jusques à ce qu'ils fluent ensemble, il faut retirer la
matière après que le vaisseau sera refroidi, & la broyer encore une fois avec
un huitième de cristal minéral, & recommencer encore la calcination & la
fonte dans une nouvelle cucurbite lutée. après cette seconde calcination, il
faut dissoudre ce qui sera resté dans de l'eau de pluie distillée, & filtrer la
dissolution, puis l'évaporer à la vapeur du bain marie jusques à sec: après cela
il faut broyer ce sel ainsi desséché sur le porphyre en alkohol avec une
huitième partie de chaux d'or qui soit très-bien ouverte & les mêlerez comme
indivisiblement ensemble par la trituration, puis il faut remettre ce mélange
dans une nouvelle cucurbite lutée, & le calciner à un feu bien gradué jusques à
ce qu'il ait flué, il faut alors cesser le feu & laisser refroidit le vaisseau, & en
retirer ce grand remède, dont on a plusieurs belles expériences contre toutes
les maladies mélancoliques, & dans toutes les sortes de fièvres, tant celles qui
sont continues que contre celles qui sont intermittentes, contre la gravelle &
le scorbut, & enfin contre toutes fortes d'obstructions La dose est depuis un
demi scrupule jusques à deux dans quelque confection, dans quelque
conserve ou dans quelque liqueur propre. On ne saurait trop louer les vertus
de ce sel ni sa façon d'agir: car il provoque doucement le sommeil & remet
l'archée du ventricule dans sa tranquillité ordinaire lors qu'il est détraqué;
enfin il y a un certain mystère caché là dessous, dont il est bien difficile de
pouvoir rendre aucune raison, si ce n'est que nous concevions qu'il faut que
ce sel ait reçu les irradiations du soufre anodin du vitriol, par le moyen de la
grande expression du feu, ou qu'il ait suffisamment ouvert le sol pour lui faire
communiquer ses bénignes influences, mais nous croyons plutôt le premier
que le dernier.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 503

Comment il faut regaliser l'eau forte.

Les Artistes ont accoutumé de régaliser leurs eaux fortes avec du sel décrépité
ou avec du sel armoniac. Les uns en font la simple dissolution de l'un ou de
l'autre dans l'eau forte; savoir une partie de sel & quatre parties d'eau forte.
D'autres mêlent deux parties de nitre & une partie de sel armoniac avec trois
parties de la tête morte de l'eau forte & distillent cela à l'ordinaire. Il y en a
encore d'autres qui font des eaux gradatoires, qu'ils appellent, avec le sublimé,
l'arsenic, l'orpiment, le soufre, le cinabre, de l'aes-ustum, du verdet & ainsi
avec beaucoup d'autres choses: mais comme tout cela ne sert pas à la
médecine; & que de plus, les mauvaises vapeurs qui en sortent tuent &
hébètent le cerveau & donnent des tremblements mauvais, nous n'en
mettrons aucune description ici, puis qu'elles ne font point à nôtre projet, qui
est de conserver & de rendre la santé & non pas de la détruire ou de
l'affaiblir. Mais comme nous avons besoin d'une bonne eau régale qui soit
pure & bien faite pour réduire l'or en une chaux subtile & bien ouverte,
l'Artiste la fera comme il suit.

Comment il faut faire la vraie eau régale.

Prenez six onces de rouge esprit de nitre, & quatre onces de sel gemme en
poudre, mettez le sel gemme dans une cornue assez ample, versez dessus
l'esprit de nitre & les mêlez bien ensemble, placezs la retorte au sable & lui
appropriez un très-grand récipient, qu'il faut luter sans beaucoup de
circonspection pourvu que le col de la cornue soit ample & qu'il entre un
demi pied dans le corps du récipient, donnez le feu par degrés & l'augmentez
peu à peu jusques à ce que le sel gemme soit tout à fait desséché & qu'il n'en
sorte plus de goutes ni de vapeurs. Il faut verser cette véritable eau régale,
dans une bouteille qui soit d'un bon verre de Lorraine & qui soit double &
bien recuite, qu'il faut boucher avec un bouchon de verre qui ait été rendu
juste au col de la bouteille en le tournant dedans avec de l'émeri en poudre &
de l'huile, autrement elle s'évaporerait: c'est pourquoi je conseille aux Artistes
de ne la point faire qu'ils ne soient prêts à la mettre en œuvre: c'est avec ce
dissolvant qu'il sera capable de préparer l'or comme il faut, afin de le réduire
en une chaux qui puisse servir aux préparations qu'il voudra entreprendre, ou
pour satisfaire sa curiosité & pour connaître la sphère de l'activité de l'Art, ou
pour en tirer des remèdes qui puissent servir aux pauvres malades.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 504

De l'alun & de sa préparation chimique.

Nous n'entendons ici autre chose par alun qu'une substance saline qui est
dissoluble dans l'eau, quoi qu'il y ait beaucoup d'autres choses qui portent
improprement ce nom, qui tiennent plutôt de la nature du talc par leur
incombustibilité que de celle de l'alun, dont nous voulons traiter, comme
d'une matière qui est propre à cette présente section, où nous ne parlons que
des sels. L'alun dont nous entendons donner les préparations, est celui qu'on
appelle en Pharmacie alumen repeum, & en Français alun de roche: qui n'est
rien autre chose que la salure d'une terre minérale, qui tient de la nature du
plomb ou de Saturne, qui porte en soi un esprit acide & un sel acre &
caustique. Nôtre alun se fait de trois façons, car on en trouve premièrement
de tout fait & condensé de soi-même dans les veines des terres alumineuses.
Secondement, il se fait par l'évaporation des eaux minérales alumineuses: &
tiercement, on le tire aussi par la dissolution des terres, des pierres ou des
autres minéraux qui abondent en sel alumineux. Les vertus générales de ce sel
sont de dessécher, d'astreindre & d'épaissir ou d'encrasser. On ne s'en sert pas
beaucoup intérieurement sans préparation, quoi qu'il y en ait qui le donnent
contre les fièvres; mais on s'en sert beaucoup dans les gargarismes qu'on
emploie pour la guérison des maux de la gorge, & principalement dans
l'enflure & l'inflammation des amygdales & dans la relaxation, l'enflure &
l'inflammation de la luette, il est encore bon contre la squinancie, contre la
pourriture & les ulcères des gencives, tant ceux qui proviennent du venin
scorbutique, que du venin verolique, c'est aussi un bon résolutif, qui ôte
l'enflure & la tumeur œdémateuse des pieds, si on en met dans le bain, qu'on
appelle un lave pieds, parce qu'il résout & qu'il apaise l'ardeur des esprits qui
ont été attirés & irrités dans ces parties basses, ou par la fatigue, ou par la
maladie. Les préparations qui se font ordinairement sur l'alun, sont la
purification ou la cristallisation; la calcination ou l'ustion; la distillation &
l'extraction ou la subtiliation, nous donnerons des exemples de chacune de
ces opérations, afin que l'Artiste soit pleinement instruit du travail & de la
vertu des remède qui en resultent.

La purification de l'alun.

On ne fait pas la purification de l'alun avec la simple intention de séparer les


impuretés & la terrestréité, mais il faut que l'Artiste ait une visée & une fin
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 505

plus excellente qui est la correction de son acerbité, de son austérité & de
l'ingratitude de son mauvais goût. Pour y parvenir, il faut faire dissoudre
autant qu'on voudra d'alun de roche dans de l'eau de pluie distillée, qui ait été
chauffée dans une terrine de terre vernissée, car il ne faut pas que l'alun soit
mis dans aucun vaisseau métallique, à cause qu'il agit aussi-tôt dessus, & qu'il
en tire le goût & la teinture par son esprit acide & pénétrant. Lors que l'alun
sera dissout, il le faut filtrer & faire en suite évaporer l'humidité superflue à
une chaleur lente comme est celle du bain vaporeux bouillant, jusques à
pellicule, puis mettre le vaisseau en un lieu frais, afin de le faire cristalliser, &
continuer l'évaporation & la cristallisation jusques à ce qu'il n'en reste plus. Il
faut réitérer ce travail jusques à quatre fois, & ainsi vous aurez un alun subtil
& agréable en comparaison du commun, duquel vous vous servirez pour le
dedans & pour le dehors avec plus de succès, plus surement & plus
agréablement.

La calcination ou l'ustion de l'alun.

Ce ne serait pas la peine de parler de cette opération, à cause de sa facilité, si


nous n'avions quelques remarques à faire dessus, car il n'y a personne qui ne
soit capable de mettre un morceau d'alun sur une platine de fer, & de lui
donner le feu par dessous, jusques à ce que le flegme & l'esprit en soient
évaporés, & que ce morceau qui était uni, pesant, clair & serré soit devenu
léger, opaque, spongieux & blanc. Or puis que l'Artiste a besoin du flegme &
de l'esprit de l'alun, & que ce qui reste après leur extraction par la distillation a
la même vertu que ce qui demeure sur la platine de fer, il est beaucoup plus à
propos qu'il le distille pour le calciner, afin de conserver le flegme & l'esprit
qui se perdent inutilement. L'alun brulé est excellent pour consumer peu à
peu & sans beaucoup de douleur les chairs baveuses & fongueuses, & les
excroissances des lèvres & des bords des plaies & des ulcères, il sert aussi
pour en empêcher la corruption, parce qu'il dessèche & qu'il résout leurs
superfluités. On en tire aussi le sel fixe de l'alun, comme nous le dirons après
avoir parlé de la distillation qui sert à le calciner.

La distillation de l'alun.

Prenez autant que vous voudrez d'alun, mettez-le en petits morceaux dans un
ample retorte de verte jusques au tiers, que vous placerez au sable &
adapterez à son col un ample récipient, donnez-y le feu peu à peu, afin d'en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 506

tirer le flegme avec un feu qui soit bien & dument gradué, & lors que les
vapeurs blanches commenceront à sortir du col de la cornue, il faut changer
de récipient & augmenter le feu par degrés, jusques à ce que tout l'esprit soit
sorti, & on trouvera l'alun calciné au fonds de la retorte. Mais comme cet
esprit est ingrat & mauvais, il a besoin de rectification, de correction &
d'adoucissement, ce qui se fait avec l'esprit de vin, avec lequel il le faut
rectifier trois ou quatre fois, il devient doux & agréable, en sorte que c'est un
excellent remède pour mêler dans la boisson ordinaire de ceux qui ont la
fièvre, parce que sa petite pointe & sa subtilité rafraichit & tempère la chaleur
qui les domine & leur ôte la soif. Il est diurétique & désopilatif, s'est pourquoi
il est très-bon pour ouvrir toutes les obstructions du bas ventre. Mais s'il est
bon pour le dedans, il ne l'est pas moins pour le dehors, car il nettoie & guérit
admirablement bien tous les ulcères de la bouche, & particulièrement les
ulcuscules ou les aphtes, qu'on appelle le chancre des petits enfants. La dose
en est depuis quatre goutes jusques à dix dans du vin ou dans quelque
décoction convenable. Le flegme de l'alun sert à tempérer l'inflammation des
yeux, comme aussi celle des phlegmons & des érysipèles, il est aussi très-utile
à laver & à fomenter les plaies les ulcères & les brûlures.

Comment il faut faire passer l'alun en un magistère liquide.

Prenez autant que vous voudrez d'alun purifié & cristallisé, mettez-le dans
une cucurbite de verre & l'arrosez d'eau de pluie distillée, & mettez le vaisseau
en un lieu frais, jusques à ce que tout l'alun soit résout en liqueur; qu'il faut
filtrer & distiller aux cendres jusques à sec, arrosés encore l'alun qui est resté
avec de la liqueur distillée & le faites encore résoudre, & la redistillez aux
cendres jusques à sec comme auparavant, & continués ainsi cet arrosement, la
résolution & la distillation, jusques à ce que tout le corps de l'alun soit passé
en liqueur par le bec de l'alambic, qui est ce qu'on appelle le magistère liquide
de l'alun ou plutôt, pour mieux dire, son vrai esprit astringent: car ce remède
est un des plus nobles & des plus assurés styptiques & astringents qui soit en
la Médecine, & qui ne le cède pas aux préparations du mars, à celles du bol, ni
à aucune autre que ce soit, soit pour le dedans ou pour le dehors, ainsi que
l'expérience en fera foi. La dose pour l'intérieur est depuis quatre goutes
jusques à douze dans les flux immodérés, dans les gonorrhées & dans les
chaudepisses, pourvu qu'on ait ôté le venin par quelque excellente purgation,
qui soit appropriée au sujet malade & à la maladie. On en peut mêler, avec
l'espérance d'un succès prompt & heureux dans les eaux epulotiques, car il n'y
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 507

a rien qui hâte mieux la cicatrisation & la réunion des diverses solutions de
continuité.

Comment il faut faire le sucre de l'alun.

Mettez deux ou trois livres d'alun dans une bonne retorte de verre, que vous
placerez au sable pour en tirer le flegme tout doucement à une chaleur bien
graduée, dés que cela est fait, il faut cesser le feu, & lors que la cornue sera
refroidie, il faut cohober le flegme sur l'alun desséché & les faire digérer
ensemble à une simple chaleur du bain vaporeux durant vingt-quatre heures;
cela passé, il faut remettre la cornue au sable, en retirer le flegme, & continuer
ainsi sept fois de suite la cohobation, la digestion & l'extraction du flegme, &
lorsque cela sera achevé, il faut mettre ce qui sera au fonds de la cornue après
la septième séparation du flegme à la cave ou en quelqu'autre lieu frais, pour
le faire résoudre en liqueur; la résolution achevée; il faut filtrer ce qui est
résout bien nettement, & mettre digérer cette liqueur dans un vaisseau de
rencontre aux cendres à une chaleur lente, durant douze jours naturels; après
quoi il le faut mettre dans une cucurbite aux cendres, & en en retirer toute
l'humidité jusques à sec, & il reste le sucre d'alun, qui est un remède tout
particulier contre les maladies de la poitrine & qui apaise la douleur des dents,
si on en applique sur la gencive. Sur tout, il est recommandable pour ceux qui
ont la poitrine infectée de quelques vapeurs métalliques, minérales,
arsenicales, mercurielles & autres semblables. La dose est depuis cinq grains
jusques à quinze dans des bouillons ou dans quelques décoctions pectorales
& diurétiques. Il sert aussi pour apaiser la soif des fiévreux & fait beaucoup
de bien à ceux qui sentent des chaleurs & des douleurs peryodiques vers la
region du sternum, ou au haut de 992 Traicté de la Chimie. la poitrine, à cause
des serosités malignes, acres & piquantes, que le venin verolique envoie
ordinairement en ces parties à ceux qui en sont attaqués il y a longtemps, ce
remède agit par les urines, par les crachat, par les sueurs, & par une
transpiration insensible & naturelle.

La salification de l'alun.

Pour avoir le fixe de l'alun, il faut prendre une livre ou deux de la tête morte
de la distillation de l'esprit de l'alun & les mettre dans une cucurbite, puis
verser dessus de l'eau de pluie distillée jusques à l'éminence de six doigts,
mettez digérer cela aux cendres à une chaleur médiocre, qu'il faut augmenter
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 508

peu à peu, jusques à faire presque bouillir la liqueur, qu'il faut agiter de temps
à autre avec une spatule de bois, cela fait il faut filtrer le tout & évaporer ce
qui sera filtré à la vapeur du bain bouillant dans une terrine de grès ou de
faïence jusques à pellicule, & laisser en suite cristalliser le sel en un lieu frais,
ou le faire évaporer jusques à sec en l'agitant toujours jusques à son entière
exsiccation. Ce sel est beaucoup plus actif que l'alun brulé, à cause qu'il est
séparé de sa terre, c'est pourquoi on s'en peut servir en beaucoup moindre
quantité aux mêmes usages. On peut donner aussi intérieurement à ceux qui
ont l'estomac farci de glaires ou d'autres vilenies qui tuent l'appétit; car il les
incisera & atténuera & les chassera par les selles ou par le vomissement. La
dose en est depuis six grains jusques à douze ou quinze grains dans du
bouillon ou dans de la décoction de racines de chicorée sauvage & de
scorzonere d'Espagne.

L'extraction de l'alun.

Prenez six livres d'alun bien net sans aucune préparation préalable, faites-le
cuire à une chaleur modérée dans un pot de terre non vernissée jusques à ce
que tout le flegme soit bien évaporé, augmentez alors le feu comme il faut &
faites que le pot & l'alun rougissent de tous les côtés, cela étant, ayez une
grande terrine où il y ait trois ou quatre livres de vinaigre distillé, dans lequel
vous jetterez cet alun calciné & tout rouge, & aussi-tôt le vinaigre se chargera
de l'essence & du magistère de l'alun & le reste de son corps s'en ira au bas de
la terrine en une poudre blanche, qu'il faut laver après l'avoir séparée jusques
à douceur, la faire sécher & la garder au besoin. Mais il faut filtrer ce qui est
resté du vinaigre empreint des vertus de l'alun, y joindre une demie once de
teinture de grains de sureau qui aura été faite avec son propre esprit fermenté,
mettre le tout dans une cucurbite au bain marie & en retirer par distillation
toute la liqueur superflue jusques à la consistance de miel cuit ou d'un sirop;
après cela il faut placer la cucurbite en un lieu bien frais & l'y laisser reposer
quatre ou cinq jours, & on trouvera au bout de ce temps, qu'il se sera formé
des cristaux dans cette liqueur, qu'il faut séparer & les faire sécher, &
continuer l'évaporation & la cristallisation jusques à ce qu'il ne se forme plus
de cristaux. Ces cristaux sont sudorifiques, diurétiques & stomachiques: c'est
pourquoi, c'est un très-bon remède contre le scorbut, on en peut donner deux
fois la semaine, dans de la décoction de racines d'orties ou dans du suc de
cerfeuil bien dépuré, mêlé avec un peu de vin blanc, on peut en donner aussi
par trois fois à ceux qui ont la fièvre tierce un peu avant leur accès dans les
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 509

mêmes liqueurs: la dose est depuis six grains jusques à un scrupule.

Du sel armoniac & de sa préparation chimique

Les anciens font mention d'un sel armoniac naturel, qui se formait & se
sublimait à ce qu'ils disent dans les sables de la Libye, par le mélange de
l'urine des chameaux des caravanes, qui font ordinairement leurs posées en
des lieux marqués pour cela. Mais nous n'en avons pas à présent & nous n'en
connaissons pas d'autre que celui qui est artificiel, qui est composé du sel
commun ou du sel gemme, du sel de la suie de cheminée & de l'urine, ce sel a
un goût acerbe, mêlé d'une amertume acide qui est subtile & piquante. Les
Chimistes l'appellent le sel solaire, l'aigle blanche, la pluie blanche mercurielle
& le sel mercuriel des Philosophes. Il faut choisir celui qui est le plus pur, le
plus clair & le plus blanc. celui qui vient de Venise est le meilleur, & celui qui
vient d'Anvers tient le second rang en bonté, mais celui qui vient d'Hollande
est le plus grossier & le moins bon. Ses vertus générales sont, de provoquer
les sueurs & les urines & d'agir aussi par la transpiration insensible: il est très-
efficace contre toutes les fièvres & principalement contre la fièvres quarte, il
résiste à la corruption & à la pourriture. La dose est depuis quatre grains
jusques à un scrupule. On s'en sert aussi extérieurement contre la gangrène,
& pour consumer les chairs superfluës & corrompuës. Il est aussi très-bon en
gargarisme contre la squinancie; & de plus, on en mêlera dans les eaux pour le
mal des yeux. De plus, il faut que l'Artiste remarque que le sel armoniac est
un des plus puissants agens de tout le travail de la Chimie pour l'extraction
des soufres des métaux & des minéraux par le moyen de la sublimation: c'est
pourquoi ce n'est pas sans raison, que la plupart des plus célèbres Auteurs qui
on traité de nôtre Art, l'ont déguisé de plusieurs noms énigmatiques &
figurés. Les préparations du sel armoniac sont, la purification ou la
cristallisation, la sublimation, la calcination, la distillation & la liquation, nous
traiterons dans la suite de toutes ces opérations en particulier, & donnerons
des exemples des remède & du travail, afin de si bien instruire l'Artiste, qu'il
ne soit pas surpris des divers changements qui arrivent par le mélange de ce
sel avec plusieurs matières différentes, sur lesquelles il agit avec tant de
puissance, que cela ravit en admiration ceux qui sont les plus connaissants des
mystères qu'il fait paraitre & qu'il tire du sein & du centre des choses
naturelles: & principalement à cause que ce sel est composé de diverses
parties qui font union entre elles, qui produit un sel qui est différent de tous
les autres sels, & qui agit aussi par conséquent d'une toute autre manière; ainsi
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 510

que l'éprouveront manifestement ceux qui le mettront en pratique.

La purification & la cristallisation du sel armoniac.

Cette purification ne se fait pas autrement que par le moyen de la dissolution


avec de l'eau de pluie distillée à une chaleur très-lente, après quoi, il le faut
filtrer & l'évaporer à la même chaleur, puis le mettre cristalliser en un lieu
froid, & continuer ainsi jusques à ce qu'on ait retiré tout le sel armoniac beau,
net & clair. Ce sel n'est pas plus efficace que les simple sel armoniac en pains,
quoi qu'il soit un peu plus net: c'est pourquoi nous ne lui attribuerons pas
aussi plus de vertu, ni ne lui prescrirons pas d'autre dose.

La sublimation des fleurs du sel armoniac.

Il faut prendre autant de sel qui ait été fondu que de sel armoniac & les
mêlerez exactement ensemble, puis verser ce mélange dans un matras ou dans
une cucurbite, puis en faire la sublimation au sable; il faut réitérer cette
sublimation quatre fois, afin de purifier, de subtilier & de volatiliser d'autant
mieux le sel armoniac. Quelques-uns veulent qu'on mêlera anatiquement de
limaille d'acier avec le se armoniac. afin de les sublimer ensemble; mais ils
s'abusent & se trompent: car lorsque le sel armoniac est mêlé avec le mars, il
agit aussitôt dessus & le sel ronge tout le mars, dont on peut après cela faire
un très-bon vitriol. Mais comme l'intention de ceux qui ajoutent le mars à
cette sublimation n'est autre, que de faire que les fleurs de ce sel soient plus
incisives, plus apéritives & plus splénétiques & hépatiques, nous conseillons à
l'Artiste de mêler un quart de cette vitrification opaque & verdâtre ou bleue,
qui se trouve dans les forges ou se fait la premier fonte du fer, ou bien qu'il y
mêlera le quart de ces paillettes de fer, qui tombent de l'enclume: mais il faut
remarque qu'il ne faut pas que l'une ou l'autre de ces deux matières soit en
poudre fort subtile: au contraire, il se faut contenter de la mettre en poudre
grossière, afin que le sel armoniac ne fasse que les lécher en se sublimant, &
qu'ainsi il n'en tire que l'âme ou qu'une portion de son soufre interne, qui le
rendent beaucoup plus excellent & plus efficace. Il faut que l'Artiste
considère, que comme ces fleurs sont plus subtiles & plus pénétrantes que
n'est pas le sel armoniac, qui est simplement purifié & cristallisé: qu'aussi
doit-il avoir par conséquent beaucoup plus de vertu, & particulièrement lors
qu'on veut se servir de ce sel contre la fièvre quarte & contre les autres
fièvres intermittentes. Ces fleurs sont aussi excellentes pour corriger la
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 511

crudité du ventricule & pour en ôter les mauvaises fermentations, si on en fait


prendre tous les matins à jeun au malade dans un verre de vin d'absinthe, ou
dans une infusion du bois de sassafras qui soit faite dans du vin blanc: mais il
faut que l'usage en soit continué jusques à quinze jours ou jusques à trois
semaines entières. Que si on donne ce remède contre la leucophlegmatie ou
contre quelqu'hydropisie naissante, qui suit ordinairement les longues
maladies & les diverses agitations des mauvaises fièvres, il faut prendre garde
que le malade soit dans le lit lors qu'il prendra le remède, & qu'il soit couvert
afin qu'il aide à la provocation de la sueur, à la sortie de laquelle il ne faut pas
manquer de nourrir le malade avec quelque chose qui soit de facile digestion,
& sur tout de le bien essuyer, à cause des mauvaises impressions que ces
sueurs communiquent aux linges qui enveloppaient le malade, & qui peuvent
produire quelque chose de malin sur une peau, qui est ouverte & qui exhale
encore quelque chose qui est capable de nuire. La dose de ces fleurs est
depuis trois grains jusques à quinze, on peut mêmes passer jusques à vingt
grains si les forces du malade le permettent, & qu'on y ait accoutumé la
personne qui s'en doit servir par les moindres doses en augmentant.

La calcination ou la fixation du sel armoniac.

Nous avons toujours suffisamment fait connaître à l'Artiste qu'il ne faut pas
qu'il perde, ce que les substances, qui lui servent de matière au travail, ont de
bon. C'est pourquoi nous ne pouvons permettre qu'il fixe ou qu'il calcine
simplement le sel armoniac dans un pot de terre au feu de roue ou au four à
vent, à cause qu'il perd par ce moyen tout l'esprit urineux volatil, que ce sel
mystérieux contient. C'est pour cela que nous disons qu'il faut en faire
l'opération dans la cornue ouverte, que Glauber décrit en la seconde partie de
ses fourneaux philosophiques: car on conservera par ce moyen, ce qui s'en
vole autrement inutilement en l'air, on y procèdera donc de la sorte qui suit.
Prenez une partie de chaux vive, qui soit bien conditionnée & non pas
éventée, & une partie & demie de sel armoniac, mettez-les chacun à part en
poudre, puis mêlez-les ensemble & les réduisez en bouillie avec de l'urine
nouvellement rendue: mais avant que de faire ce mélange, il faut que l'Artiste
ait mis le feu sous la cornue & qu'il l'ait tellement rougie, qu'elle ait fondu le
plomb, qui est dans la rigole & qui soit servir de lut au couvercle: cela étant
ainsi, il faut mettre une petite cuillerée de cette matière à la fois, & couvrir
aussi-tôt la retorte de son couvercle & les vapeurs entreront aussi-tôt dans le
récipient qu'on aura adapté à son col & qu'on aura bien exactement lutté. Il
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 512

faut continuer de cette sorte jusques à ce que toute la matière soit consumée,
ou jusques à ce que l'Artiste ait assez d'esprit volatil si c'est son intention de le
tirer, ou jusques à ce qu'il ait assez de sel armoniac calciné ou fixe, s'il ne
travaille que pour cela L'Artiste tirera l'esprit hors du récipient & le rectifiera:
nous en parlerons en la distillation du sel armoniac ci-après: mais il faut qu'il
tire la masse qui restera dans la cornue pendant que le feu règne dans sa
force, parce qu'elle est molle & qu'on la peut puiser aisément avec une petite
cuiller de fer qui ait le manche un peu long. Il faut dissoudre & digérer la
matière qu'on aura tirée dans de l'eau de pluie, puis filtrer la liqueur, &
continuer ainsi tant qu'il n'en sorte plus de sel; après cela il faut faire évaporer
toutes les liqueurs filtrées jusques à sec, en les agitant sur la fin
assiduellement, jusques à ce que toute l'humidité soit dissipée, on pourra
garder une partie de ce sel tout sec dans une fiole qui soit bien exactement
bouchée & mettre l'autre à la cave pour la résoudre en liqueur, qui sert à
l'extraction de beaucoup de teintures, comme le sel peut servir à la
cimentation. Nous ne parlons pas de la dose de ce sel fixe, à cause qu'on ne
s'en sert jamais intérieurement aux maladies. On peut néanmoins se servir
extérieurement de la liqueur résoute de ce sel, pour amollir & pour dissoudre
les corps & les callosités qui se forment aux pieds & qui causent quelquefois
beaucoup de douleur: on peut aussi s'en servir avec un peu d'esprit de vin,
pour frotter les duretés des gouteux, afin de résoudre & d'atténuer la dureté
de la matière gypsée & pierreuse, que ces nodosités contiennent. La
distillation du sel armoniac. Plusieurs ont équivoqué sur la distillation de cet
admirable sel: car les uns ont voulu que ce fut l'esprit volatil, qui fut la
principale partie de ce composé mystérieux, & les autres ont cru qu'il en
fallait tirer l'esprit acide, pour avoir ce que les anciens Philosophes
demandaient: il faut avouer que les uns & les autres ont beaucoup de raisons
qu'il allèguent: mais ils n'ont pas encore bien décidé la question, parce que
ceux qui l'ont voulu rendre plus claire, n'ont pas bien considéré la double
nature du sel armoniac, qui est composé du sel commun qui est acide &
comme fixe & du sel volatil de l'urine: or le mélange & l'union de ces deux
sels est tellement étroite qu'il est très-difficile, voire presque impossible de les
faire passer en liqueur l'un avec l'autre: au contraire, le sel urineux & volatil
emporte le corps de l'acide, ce qui ne produit que la sublimation du même sel.
Mais ceux qui ont tenté de les avoir tous deux ensemble n'y ont peu réussir,
que par l'addition de quelqu'autre corps, qui peut retenir le sel acide, afin de
faire monter un esprit d'urine & un sel volatil d'urine, qui ne sont tous deux
qu'une seule & même chose, comme cela parait par la sublimation de cet
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 513

esprit en corps de sel volatil. Ce serait pourtant un excellent remède, si l'Art


avait peu parvenir à faire monter ce sel armoniac en esprit, qui fut également
partagé des vertus du sel volatil & de celle du sel commun sans aucun
mélange étranger: à cause que comme l'action de ces deux sels l'un sur l'autre
a produit un sel tout différent de saveur, d'odeur & de vertu de tous les deux
séparés, aussi aurait on un esprit subtil & pénétrant qui serait capable de
beaucoup de beaux effets en la Médecine & pour la préparation de beaucoup
d'autre beaux remèdes, si on pouvait une fois faire monter le sel armoniac en
un esprit qui fut doué des vertus de ce qui le compose. Mais comme il y a
plusieurs qui on tenté de faire cette opération & qui n'y ont peu réussir, aussi
suis-je obligé de confesser ici mon ignorance & de dire qu'il faut se contenter
des fleurs du sel armoniac, jusques à ce que quelque plus habile Artiste nous
ait rendus plus savants & plus experts, ou que nôtre propre travail nous y ait
fait parvenir, afin d'en faire en suite part à la république de la Médecine
chimique. Nous donnerons néanmoins deux moyens de tirer l'esprit du sel
armoniac & son sel volatil urineux. Le premier n'enseignera que le moyen
d'en tirer le seul esprit & le seul sel urineux: mais le second enseignera aussi la
séparation de son esprit acide, qui a beaucoup plus de vertu, que n'en possède
l'esprit du sel commun, à cause du mélange & de l'action du sel volatil de
l'urine, qui a tué une partie de sa faculté corrosive.

Pour faire l'esprit & le sel volatil urineux du sel armoniac.

Prenez une livre de sel armoniac bien choisi & autant de sel de tartre bien
purifié & qui soit soit bien sec, mettez le sel armoniac en poudre dans un
mortier chaud, puis y ajoutez le sel de tartre, qu'il faut mêler exactement, &
mettre tout aussi-tôt ce mélange dans une cornue de verre qui ait le col bien
large, il la faut placer au sable & lui adapter un ample récipient, puis donner le
feu par degrés & vous aurez en peu de temps l'esprit volatil qui passera en
liqueur: le sel se sublimera en une substance claire & blanche comme le
camphre, cette opération peut être achevée en trois quatre ou cinq heures au
plus. On peut dissoudre le sel volatil avec son propre esprit & les garder ainsi
ensemble pour s'en servit à tout ce à quoi nous avons dit que l'esprit & le sel
volatil de l'urine étaient propre, à cause que c'est une seule & même chose,
nous avons seulement ceci à mettre de plus, à cause qu'il est de la plus haute
importance, qui est que comme ce sel volatil & cet esprit corrigent &
empêchent plus que toute autre chose la pourriture & la corruption, & que le
venin de la peste & de toutes les maladies qui ont quelque analogie avec elle,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 514

est corruptif & pourrissant & qui tue par cette mauvaise fermentation les
esprits naturels: qu'aussi faut-il que les Médecins aient le soin de se servir de
cet admirable remède, tant pour pour préserver de cette épouvantable fléau
que pour en empêcher le progrès, lors qu'elle a déjà commencé ses ravages
dans les corps humains. Nous dirons même que ce sel volatil & cet esprit
sont plus subtils & plus pénétrants & ont moins de mauvais goût & de
mauvaise odeur, que ceux qui ont été tirés de l'urine simple, parée qu'ils n'ont
pas été fermentés & dépurés par le sel commun: C'est pourquoi nous les
recommandons: particulièrement, pour conserver de la corruption & de la
pourriture qui se fait dans l'estomac par le vice de la digestion, comme aussi
pour tuer & pour éteindre toutes les mauvaises fermentations acides qui se
font dans le ventricule, qu'on s'en serve aussi contre les maux de mère, contre
l'épilepsie contre l'apoplexie & contre les anciens maux de la la tête, & on en
verra des effets surprenants.

Comment on tirera l'esprit du sel armoniac.

Quoi que nous ayons déjà montré comment l'Artiste pourra tirer l'esprit & le
sel volatil de ce mixte, si est-ce que nous ne pouvons enseigner comment on
tirera l'esprit acide de ce sel que nous ne fassions aussi en même temps la
séparation de son esprit volatil. Or comme nous avons ci-devant fait voir
cette opération, lors que nous avons parlé de la fixation du sel armoniac, nous
ne répèterons pas inutilement ce que nous avons déjà dit une fois: Nous
ajouterons seulement qu'il faut ici mettre anatiquement de bonne chaux vive,
& de sel armoniac, & les réduire en bouillie avec de l'urine, puis en faire la
distillation par la retorte de fer bien rougie, & continuer comme nous l'avons
dit-ci dessus au lieu que nous avons jeté. Il faut que l'Artiste mette toute la
liqueur qui se trouvera dans le récipient après la distillation dans une
cucurbite qui soit haute d'une coudée, & qui soit étroite d'embouchure qu'il
faut placer au bain marie, & la couvrir de son chapiteau, qu'il faut luter
exactement, comme aussi le récipient qu'on y adaptera, puis il faut donner le
feu par degrés, afin que tout l'esprit volatil, & le sel volatil, urineux se sépare,
& monte à cette chaleur, & lors qu'il ne montera plus rien, il faut mettre la
liqueur qui reste dans une corne, & la rectifier au sable, & on aura un esprit
acide qui est plus agréable que l'esprit du sel commun, & qui a les mêmes
vertus, c'est pourquoi on n'aura recours à ce que nous en avons dit ci-dessus,
l'Artiste se souviendra seulement que cet esprit peut être comparé à l'égard de
l'esprit du sel commun à un homme parfait, & que celui qui provient du sel
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 515

commun ne peut-être égalé qu'a un adolescent, d'où il tirera les conséquences


que nous prétendons lui insinuer par cette belle comparaison. L'esprit & le sel
volatil qui se tire par ce moyen à les mêmes vertus que nous avons dites ci-
dessus.

La liquation du sel armoniac.

Il n'y a pas grand mystère à faire cette opération, car ce n'est que la résolution
du sel armoniac fixé par la chaux vive en liqueur par la fraicheur d'une cave,
ou c'est aussi la résolution du même sel armoniac purifié, cristallisé & réduit
en poudre, dans des blancs d'œufs cuits en dureté tout nouvellement puis
arrangés dans une terrine à la cave, afin de résoudre ce sel en une liqueur, que
les artistes nomment l'eau de sel armoniac: ces deux liqueurs qui se sont par
résolution ne servent point à la médecine, sinon qu'elles entrent en la
préparation des métaux, & des minéraux, qu'elles fixent ou qu'elles ouvrent
selon l'intention de ceux qui les emploient,

Du vitriol & de sa préparation chimique.

Nous avons montré au commencement du chapitre des métaux les principes


principiants du vitriol; C'est pourquoi nous y renvoyons l'Artiste, afin de
parler ici seulement du vitriol qui est réduit en corps ou naturellement ou
artificiellement, Car on trouve du vitriol tout fait & tout cristallisé dans la
terre des mines ou les métaux abondent, comme on en voit, que les curieux
des choses naturelles ont apporté des Indes, de Hongrie, d'Allemagne, d'Italie
& de beaucoup d'autres endroits de l'Europe. Mais il y a aussi celui qui est
artificiel, qui se tire des marcassites vitrioliques qui se trouvent ordinairement,
dans les terres grasses qui accompagnent toujours les lieux qui abondent en
semences métalliques, & qui ont une disposition naturelle à la génération du
soufre. Ceux qui auront la curiosité de se bien instruire la dessus chercheront
dans les lieux, d'où se tire la terre grasse qu'on emploie pour faire les tuiles &
les briques, ou ils trouveront de ces marcassites vitrioliques, qui ne sont bien
autre chose, qui est ce que nous appelons pierre d'arquebuse, pierre de
tonnerre & pierre à feu, & les faiseurs de tuiles, Mâchefer, & lors qu'ils auront
de ces pierres ils en feront l'examen au feu, qui ne leur fera paraitra que du
soufre, par la vapeur qui en sortira qui frappera le nez & la poitrine comme
du soufre allumé: Mais lors qu'ils auront exposé les restes à l'air, ils se
résoudront en une poudre grisâtre & noirâtre qui poussera des petites pointes
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 516

blanches à sa superficie qui se fondent en la bouche, & communiquent à


l'abord une douceur, qui se termine en une austérité vitriolique: Il faut alors
dissoudre cette poudre dans de l'eau de pluie à une chaleur lente, filtrer &
évaporer jusques à pellicule, & laisser cristalliser & vous aurez un excellent
vitriol verdâtre. Ainsi avec cette légère anatomie l'Artiste se sera contenté, &
aura connu par le démembrement de cette pierre une partie du moyen,
duquel la nature s'est servi pour son assemblage, & pour sa coagulation. Les
plus savants de ceux qui ont traité du vitriol & qui en ont bien conçu & bien
connu la nature ont tous unanimement confessé que c'était un mixte qui
possédait en soi de quoi fournir de remède pour la troisième partie de la
médecine, & mêmes qu'il y avait en lui de quoi remplir une boutique toute
entière. Basile Valentin, Paracelse, Phaedro, Sala & plusieurs autres ne se
sauraient lasser d'en prêcher les louanges: & ceux des Philosophes chimiques
qui lui ont donné le beau nom de Vitriolum. L'ont fait à ce qu'ils disent, à
cause que l'assemblage de ces lettres contient dans chacune d'elles les
mystères que ce sel minéral recèle dans son centre. Visitabis Interiora Terrae
Rectificando Invenies Optimum Lapidem Veram Medecinam. Ces paroles
insinuent où il faut chercher le vitriol, comment il le faut préparer, & la
louange du remède qu'on y trouvera. Or le vitriol est si connu que nous ne
consumerons pas davantage de temps à parler de ses divers noms, il suffira
que nous en fassions connaître le choix, & que nous en disions les vertus
générales, avant que de venir aux préparations que la Chimie nous fournit sur
ce beau composé. Qui n'est proprement rien autre chose qu'un sel minéral
qui approche fort de la nature métallique & particulièrement de celle du
cuivre & du fer, ou de Venus & de Mars. Il y en a de trois genres qui en
contiennent diverses espèces sous eux. Car il y a premièrement le vitriol qui
est bleu comme le Saphir, qui est en cristaux durs, solides, clairs & secs, qu'on
appelle ordinairement du vitriol de Chypre, & du vitriol de Hongrie. Il y a une
seconde sorte de vitriol qui est verdâtre de couleur herbacée, qui est moins
compact & en moindres cristaux, qui est grumeleux comme le sel commun,
qui est un peu onctueux & qui adhère à la main de ceux qui le touchent sans
avoir toutefois beaucoup d'humidité; tel est celui qu'on peut avoir du Pays de
Liège, qui se fait auprès de Spa, où il y a des fontaines acides, sulfurées &
vitrioliques; mais il faut bien prendre garde de ne se point laisser tromper &
surprendre par celui qui est bleuâtre & blanchâtre; qui est fort menu & qui
mouille la main de ceux qui le touchent, parce que c'est le pire de tous. La
troisième & dernière sorte de vitriol est celui qui est blanc qui se trouve chez
les droguistes en petits pains, qui est serré, dur & sec, qui est ce que nous
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 517

appelons en France de la couperose blanche, qu'on emploie ordinairement


pour faire vomir & pour mettre dans de l'eau pour les yeux. Il faut que
l'Artiste prenne pour son sujet la seconde espèce de vitriol, s'il veut en tirer
des remède, tels qu'il se les promet de ce sel: car celui qui est le premier, qui
tient d'argent ou de cuivre a trop de terre métallique & n'a pas beaucoup
d'esprit acide. Le second qui est bleuâtre est alumineux & terrestre, n'a pas
presque de bon acide & n'a qu'une terre grossière & excrémenteuse qui n'a
que peu ou point de teinture métallique: c'est pourquoi il prendra toujours
généralement du second pour ses opérations, si ce n'est qu'il ait
quelqu'intention particulière de soi-mêmes, ou que l'Auteur qu'il suivra le lui
prescrive de la sorte. après le choix du vitriol, il faut venir à ses propriétés & à
ses vertus générales, qui sont d'échauffer, de dessécher, d'astreindre, de faire
vomir avec violence, de constiper & d'ouvrir & de tuer les vers. Pour
l'extérieur, il fait éternuer si on met dans le nés, il arrête aussi le sang si on
l'applique à l'orifice des vaisseaux ouverts & dans les plaies. Nous avons aussi
parlé plus particulièrement des puissances du vitriol au chapitre des métaux,
lors que nous avons parlé du cuivre, ou l'Artiste aura recours pour se
satisfaire plus amplement. Les préparations générales que la Chimie exerce
sur le vitriol sont, la purification, la calcination, la distillation, la sublimation,
la précipitation, la salification & l'extraction, dont il faut que nous donnions
des exemples, afin que l'Artiste puisse après être capable de chercher de soi-
mêmes dans ce noble minéral, les vertus & les merveilles que Dieu & la
nature y ont concentré, pour le soulagement des misères humaines.

La purification du vitriol, & la façon de faire le gilla.

Nous avons déjà tant de fois parlé de la purification des sels, qu'il ne sera pas
malaisé de faire comprendre celle du vitriol à l'Artiste. Elle se fait de deux
façons & à deux diverses intentions. La première, n'est qu'une simple
dissolution du vitriol dans de l'eau de pluie, la filtration, l'évaporation jusques
à pellicule & la cristallisation. La seconde, se doit faire dans de l'eau de rosée
de Mai qui ait été distillée: mais il faut que la dissolution & la filtration faite,
que l'Artiste mette digérer la liqueur au bain marie durant l'espace du mois
philosophique, & il trouvera que la liqueur aura jeté une écume, & qu'elle aura
déposé au fonds des fèces, qu'il faut encore séparer par la filtration, il faut
continuer la digestion, jusques à ce que le vitriol ne jette plus aucune
impureté; en suite de quoi, il faut l'évaporer lentement & le cristalliser. La
première cristallisation ou purification n'ôte que les ordures superficielles &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 518

externes; mais la seconde sépare celles qui sont jusques dans le centre. Le
premier vitriol peut être employé à toutes les opérations ordinaires: mais il
faut réserver le second pour les préparations extraordinaires, qui sont les
teintures & les arcanes. Or l'Artiste rencontrera dans plusieurs Auteurs des
préparations qu'ils appellent Gilla, qui ne servent qu'à faire vomir & qui ne
sont proprement que des vitriol purifiés & séparés de leurs terres métalliques:
mais comme ces remèdes sont ordinairement violents & particulièrement le
Gilla, qui se fait avec le vitriol bleu, je conseille de s'en abstenir & de se servir
de la purification du vitriol blanc, qui se fait en le dissoudant quatre fois dans
de l'eau de petite centaurée, le filtrant, l'évaporant & le réduisant en cristaux:
car cette eau ne lui augmente pas seulement la faculté émétique; mais elle le
spécifie de plus à devenir un bon fébrifuge. La dose en est depuis dix grains
jusques à quatre scrupules, dans du bouillon, dans de la bière tiède, dans
quelque décoction ou dans quelqu'eau convenable: il fait vomir assez
doucement & nettoie l'estomac de toutes les impureté qui causent le dégout,
le mal de la tête & les cathares: il est bon contre les maladies du ventricule,
contre les fièvres tierces & quotidiennes, contre les vers, contre la peste &
contre l'épilepsie naissante.

La calcination du vitriol.

La calcination du vitriol se fait de diverses manières & pour diverses


intentions. Or entre les calcinations du vitriol, il y en a qui doivent plutôt être
appelées des exsiccations, comme celle qui se fait au réverbère des rayons du
Soleil durant les jours caniculaires, pour en faire ce fameux remède
magnétique, qu'on a tant vanté, & qu'on appelle la poudre de sympathie. Il y a
encore l'exsiccation qui s'en fait au Soleil, dans une poêle ou sur le cul d'un
four qui est chauffé tous les jours, afin de le priver de son humidité superflue,
& de le faire servir en suite à la distillation des eaux fortes, & à diverses autres
préparations chimiques. Mais comme la principale intention qu'ont les
Artistes, est de réduire le vitriol en colcotar, & que cette intention est
accomplie de tous points en la distillation du vitriol, je ne trouve pas
nécessaire de perdre ce qui en sort par une ignition violente à découvert, puis
que le tout est utile en la Médecine: c'est pourquoi nous n'en donnerons pas
la façon qui est trop simple pour être ignorée: mais nous enseignerons
comment on pourra calciner le vitriol d'une belle calcination philosophique,
sans perte d'aucune de ses propriétés essentielles, pourvu que l'Artiste suive
ponctuellement ce que nous lui prescrirons sur ce sujet. S s s iij I0I4 Traicté
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 519

de la Chimie.

La calcination philosophique du vitriol.

Prenez du vitriol qui ait été purifié par la digestion, comme nous l'avons
enseigné ci-dessus, séchez-le entre deux papiers à une chaleur très-lente,
jusques à ce qu'il se mette de soi-même en une poudre blanche, qu'il faut
mettre dans un, ou dans plusieurs matras, qui aient le cul plat, jusques à
l'épaisseur du dos d'un couteau & non pas d'avantage, autrement on ne
réussirait pas en son dessein, il faut sceller les vaisseaux du seau d'Hermès, &
les placer aux cendres jusques à la hauteur de la matière & environ un demi
doigt au dessus: puis y donner le feu, qui ne doit point excéder la chaleur du
Soleil en été, laquelle il faut continuer sans aucune interruption durant
l'espace de quarante jours qui est le mois philosophique, & ainsi le vitriol
passera peu à peu du blanc au jaune, & du jaune à la rougeur, qui doit être
comme celle du sang en poudre; alors il faut cesser le feu, casser les vaisseaux,
& garder ce vitriol philosophique comme une chose qui est excellente en
dedans & en dehors: mais qui possède en soi la vraie âme & la vraie teinture
essentielle de ce mixte, qui se peut tirer avec le vrai alkohol de vin tartarisé,
pourvu que l'Artiste ait de la patience, & qu'il ne prenne pas l'ombre pour le
corps de la chose même.

La distillation du vitriol.

Nous ne voulons pas enseigner ici la simple distillation du vitriol, pour en


tirer un esprit acide ou un esprit corrosif, qu'on appelle ordinairement &
improprement son huile: mais nous en voulons faire une exacte anatomie,
afin que l'Artiste puisse beaucoup mieux comprendre tout ce qu'il contient en
soi, & qu'ainsi son esprit soit bien & dument informé des diverses substances
qu'on en tire & de leurs propriétés médicinales.

Pour faire la rosée du vitriol.

Prenez autant que vous voudrez de vitriol purifié, mettez-le dans une
cucurbite qui soit large d'embouchure & qui ne soit haute que de huit pouces,
placez-là au bain marie, couvrez-là de son chapiteau & y adaptez un récipient,
lutés les jointures avec de la vessie mouillée de blancs d'œufs; puis donnez le
feu peu à peu jusques à ce que l'eau du bain bouille, & continuez ainsi cette
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 520

distillation jusques à ce que ce degré de chaleur n'en pousse plus rien & qu'il
n'en tombe plus aucune goute. Il faut mettre ce qui sera dans le récipient,
dans une bouteille qu'il faut boucher avec de la cire & de la vessie, à cause
d'un peu d'esprit volatil qui est mêlé avec cette rosée & qui cause sa plus
grande vertu. On donne depuis un scrupule jusques à deux & trois drachmes
de cette rosée de vitriol, dans du bouillon ou dans quelque liqueur
convenable, à ceux qui sont tourmentés de la migraine & des autres douleurs
de la teste, elle apaise les chaleurs & les ébullitions du sang, & fortifie les
entrailles.

Pour tirer l'eau aigrelette du vitriol.

Comme il faut que l'Artiste travaille avec méthode & avec étude, s'il veut
profiter: aussi faut-il qu'il ne perde point le temps, le feu ni les vaisseaux
inutilement. C'est pourquoi, il faut qu'il tienne un fourneau avec un capsule &
du sable tout chaud, lors qu'il aperçoit que le bain marie ne pousse plus rien
de son vitriol, parce que cela lui signifie que la matière a besoin d'un degré de
chaleur plus forte pour en tirer quelque chose: il tirera donc la cucurbite du
bain & l'essuiera pour en ôter l'humidité & la placera toute chaude & toute
lutée sur la hauteur d'un pouce & demi de sable chaud, & en mettre aussi de
celui qui sera également échauffé jusques à la hauteur de la matière: il
remettra le récipient & poussera le feu peu à peu & fera distiller ainsi au sable
jusques à ce que le chapiteau s'emplisse tout à fait de vapeurs blanches & qu'il
ne tombe plus aucune goute par le bec de l'alambic, alors il cessera le feu &
laissera refroidir les matières & le fourneau. Il faut mettre aussi la liqueur qui
est dans le récipient, dans une bouteille & la boucher comme l'autre: car ce
n'est pas un flegme inutile, comme plusieurs se le sont imaginé, qui l'ont jeté
& qui l'ont méprisé, à cause qu'ils ne connaissaient pas bien le vitriol & les
liqueurs qui en sortent par le moyen de la distillation. Cette eau n'a que très-
peu d'acidité en soi, mais elle participe déjà de la vertu apéritive & anodine du
vitriol: ce qui fait qu'on en use avec beaucoup d'utilité pour nettoyer les reins
& pour adoucir & lénir les corrosions internes. Elle étanche la soif des
fébricitants & les fait uriner copieusement. Cette liqueur est aussi excellente
pour laver les yeux si on y ajoute un peu de sel de Saturne, elle ôte aussi
l'inflammation & apaise les douleurs des ulcères rongeants & malins, si on les
en lave chaudement. Si on y mêlera quelque peu de sel de tartre, elle ôte les
démangeaisons du cuir & dessèche la gratelle.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 521

Pour faire l'esprit acide & l'huile corrosive du vitriol.

Prenez la matière sèche qui est restée dans la cucurbite, après la distillation
des deux liqueurs précédentes, mettez-là en poudre grossière, versez la
poudre dans une cornue de verre ou de grès, qui soit garnie de l'épaisseur
d'un doigt d'un bon lut, qui soit capable de résister au feu le plus violent,
placés cette retorte au réverbère clos lui adaptez un grand & ample récipient,
qu'il faut bien lutter & laisser sécher le lut, puis donner le feu par degrés
comme nous l'avons enseigné, lors que nous avons parlé de la distillation de
l'esprit de sel; mais il faut pousser le feu beaucoup plus longtemps avec la
flamme d'un bois bien sec: car il faut le continuer trois jours & trois nuits
sans aucune interruption, en sorte que le récipient soit toujours plein de
vapeurs & de nuages blancs, & qu'à la fin il en sorte des goutes rouges &
noirâtres, qui redeviennent sur la fin plus claires, ce qui témoigne la fin de
l'opération, & que le feu a tiré de la matière tout ce que l'Artiste en peut &
doit espérer, quoi qu'il y en ait qui se tourmentent inutilement, & qui
continuent encore le feu jusques à douze & quinze jours: mais ils font paraitre
par cette façon de faire, qu'ils ne connaissent pas la matière sur laquelle ils
travaillent & encore moins la sphère de l'activité du feu de flamme qu'ils ont
employé. Il faut donc que l'Artiste cesse le feu lors qu'il apercevra les signes
que nous avons marqués, & qu'il commence d'humecter le lut du col du
récipient avec un peu d'eau chaude, s'il ne veut attendre au lendemain ce qui
serait le mieux: il faut aller doucement en besogne, afin de ne rien casser & de
ne point perdre par une action précipitée, ce qui a coûté tant de travail & tant
de frais: il faut donc tirer le récipient doucement & verser ce qui dedans dans
une cornue de verre, qu'il faut placer au sable, puis y ajuster un récipient &
donner le feu par degrés, jusques à ce que les goutes commencent de tomber,
qu'il faut goûter de temps en temps, afin de charger de récipient aussi-tôt que
l'Artiste connaîtra qu'elles seront acides, & lors qu'il aura tiré les deux tiers de
la liqueur qui était dans le récipient il cessera le feu; ainsi il aura trois liqueurs,
dont la première sera comme insipide; mais elle aura une odeur soufrée, qui
témoigne l'esprit volatil, qu'il mêlera avec la liqueur aigrelette ou il la gardera à
part aux mêmes usages. La seconde est d'une acidité agréable & pénétrante,
qui est-ce qu'on appelle proprement l'esprit acide du vitriol, duquel on se sert
en la Médecine: car il est diurétique, diaphorétique, apéritif, incisif, & qui
résiste à la pourriture & aux inflammations. C'est pourquoi il est admirable
contre toutes les fièvres ardentes, qui sont occasionnées par les matières
putrides & malignes, & aussi contre les obstructions du foie, de la rate & du
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 522

mésentere: il est bon pour redonner l'appétit lorsqu'il est perdu, il rétablit les
facultés de l'estomac & en corrige les défauts. Il apaise la douleur des dents, si
on en mêlera avec du vin chaud & qu'on en gargarise la bouche. Si on mêlera
de cet esprit avec de l'eau du suc de grande chélidoine, & qu'on frotte la tigne
de ce mélange, il en coupe la racine & tue le mauvais suc acre & corrosif qui
infecte la peau. On le donne dans des bouillons ou dans la boisson ordinaire
des malades. La dose est usques à une agréable acidité, car autrement il
égacerait les dents & ferait de la peine à ceux qui s'en serviraient. Il faut filtrer
la liqueur qui est restée dans la cornue après la distillation de l'esprit acide au
travers du verre en poudre; car autrement elle rongerait toute autre matière, à
cause qu'elle est tout à fait corrosive, il la faut mettre dans une fiole de verre
double & la boucher avec un bouchon de verre qui ferme juste. C'est ce qu'on
appelle huile de vitriol, quoi qu'improprement, puis qu'elle ne s'enflamme pas
& qu'elle n'est pas onctueuse: mais on est contraint de suivre le langage des
Auteurs qui ont donné le nom d'huile à cette liqueur, qui est trop acre pour
remède, & qui ne sert que pour le travail. Nous ne parlerons pas ici de la
préparation de la terre douce du vitriol, que quelques-uns appellent terre
damnée, lors qu'elle est dépouillée de son sel: cette terre & ce sel le tirent de
la matière qui est restée dans la cornue après la distillation de l'esprit & de
l'huile de vitriol, que les Chimistes appellent, Caput mortuum, la tête morte.
Nous réservons ces deux choses, afin de les dire lorsque nous parlerons de la
salification, il faut seulement que l'Artiste mette cette tête morte à l'air
perméable, en un lieu où il ne pleuve pas, afin qu'elle puisse attirer les
influences du Ciel & de l'air. Nous pourrions mettre ici la description de
plusieurs esprits de vitriol composés & spécifiés à quelque maladie
particulière: mais nous en laissons le choix à la capacité de l'Artiste ou aux
procédés qu'il en trouvera chez les Auteurs qui en ont amplement traité; nous
nous contenterons seulement d'en donner deux échantillons, afin qu'ils lui
servent de guide pour le travail qu'il entreprendra là dessus. Le premier, sera
un esprit de vitriol doux & agréable: & le second un apéritif très-
considérable, & un dissolvant très-rare. Tous les deux proviennent d'une
même source, mais ce n'est que pour montrer la différence du travail.

Pour faire l'huile ou l'esprit doux du vitriol.

Prenez trois livres de vitriol calciné entre jaune & rouge dans un pot de terre
non vernissé à feu ouvert, mettez-le en poudre, versez-le dans une cucurbite
& l'arrosez de très-bon vinaigre distillé jusques à ce qu'il soit réduit en
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 523

bouillie, agitez continuellement le vaisseau, & y versez du nouveau vinaigre


distillé jusques à ce qu'il surnage de trois doigts, mettez la cucurbite au bain
vaporeux & la couvrez de sa rencontre, puis donnez le feu de digestion
durant trois jours naturels. Le quatrième, il faut que l'Artiste retire le vinaigre
par inclination, & en reversez du nouveau dessus & digérez durant trois jours
& retirez: continuez ainsi jusques à sept fois sans manquer à la digestion;
filtrez tout le vinaigre distillé, qui est empreint des facultés vitrioliques & le
mettez dans une cucurbite aux cendres, retirés-en le menstrue superflu par la
distillation avec un feu lent & gradué jusques en la consistance du miel cuit,
que vous réduirez en boulettes avec des cailloux calcinés en poudre, vous
mettrez ces boulettes dans une cornue & en tirerez l'esprit & l'huile, comme
on parle, avec la gradation du feu qui est requise, il faut environ vingt-quatre
ou trente heures de feu pour cette distillation. Il faut rectifier la liqueur qui se
trouvera dans le récipient dans une cornue de verre au sable & la garder au
besoin. cet esprit ou cette huile est d'un goût agréable & douçâtre, qui a les
vertus mêlées du vitriol & du tartre subtil qui est dans le vinaigre distillé: c'est
pourquoi on en peut donner avec beaucoup de succès dans toutes les
maladies qui proviennent des matières grossières & tartarées, comme dans le
scorbut, dans la gravelle, dans la vérole, dans les goutes, dans le rhumatismes
& les catarrhes: & généralement dans toutes les maladies où il y a grande
abondance de sérosités malignes, grossières & acres, comme dans la lèpre,
dans la galle & dans la gratelle: car cet esprit admirable rectifie toute la masse
du sang, par les urines, par les sueurs & par la transpiration insensible. La
dose est depuis un demi scrupule jusques à une demie drachme, dans des
bouillons, dans des décoctions, dans du vin blanc ou dans des eaux
appropriées. Nous aurions beaucoup de remarques à faire sur la théorie & sur
le travail de cet esprit: mais comme nous en avons parlé lors que nous avons
fait mention du premier menstrue pour l'extraction de la teinture de corail, où
nous avons parlé de l'action & de la réaction du vitriol & du tartre, nous y
renvoyons l'Artiste.

L'esprit de vitriol tartarisé.

Prenez deux livres de vitriol qui soit bien purifié & simplement desséché,
Prenez aussi une livre de tartre blanc de Montpellier qui ait été lavé dans du
vin blanc & séchez, mettez-les en poudre chacun à part, mêlez-les exactement
& les mettez dans une cornue de verre qui soit lutée, distillez-en l'esprit au feu
du réverbère clos avec les précautions requises, sur tout, il faut que ce soit un
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 524

très-ample récipient, ou en mettre un à trois embouchures, afin qu'il y ait


d'autant plus d'espace pour retenir la fougue de cet esprit, qui est fort violent,
poussez le feu durant quarante huit jusques à soixante heures, puis cessez. Il
faut rectifier tout ce qui sera sorti dans une retorte au sable jusques à trois
fois, puis mettre cet esprit dans une bouteille qui soit bien bouchée. après cela
Prenez la tête morte qui est dans la retorte, mettez-là en digestion dans de la
rosée de vitriol au bain vaporeux durant vingt-quatre heures, il faut séparer le
menstrue par inclination & recommencer la digestion avec du nouveau
menstrue, jusques à ce qu'il en sorte avec le même goût qu'on l'y aura versé, il
faut filtrer toutes les extractions & les évaporer lentement aux cendres
jusques à pellicule, puis le laisser cristalliser: mais il vaudra mieux pour
épargner le temps sécher toute la matière saline en un sel blanc & pur à la
vapeur du bain bouillant dans une terrine de grès ou de faïence: car il ne faut
pas se servir de métal, à cause que ce sel se charge facilement &
promptement du goût & de la couleur des métaux. Que si le sel n'était pas
assez pur ni assez blanc, il le faut redissoudre dans de la nouvelle rosée de
vitriol & le faire digérer à une chaleur fort douce au bain vaporeux, afin que
s'il y avait quelque impureté, qu'elle s'affaisse au fonds du vaisseau, il faut
filtrer la liqueur à froid, puis l'évaporer & la dessécher lentement &
nettement. Mettez ce sel dans un vaisseau de rencontre & versez son esprit
rectifié dessus, bouchés & lutez la rencontre & la mettez digérer & circuler au
bain marie à une chaleur moyenne durant l'espace de trois semaines, il faut au
bout de ce temps ouvrir le vaisseau & verser tout ce qui sera dedans, dans une
cornue après en avoir remarqué le poids, & en faire la distillation au sable,
jusques à ce qu'il n'en sorte plus rien par l'augmentation du feu, pesez la
liqueur qui en sera sortie, & la cohobez sur le sel qui est resté dans la cornue,
reiterez la distillation & vous trouverez que l'esprit est augmenté en poids, ce
qui témoigne que le sel monte en esprit, il faut cohober & distiller tant & si
longtemps, que tout le sel soit passé en esprit; cela fait, mettez cet esprit dans
une cucurbite & en retirez l'esprit doucement aux cendres, & poussez le feu
un peu plus fort sur la fin & le sel restera au fonds du vaisseau, qu'il faut
placer au sable & lui donner le feu de sublimation, & le sel montera pur & net
& laissera en bas ce qu'il avait de corporel & d'impur, il faut mettre ce sel
dans un pélican & verser son propre esprit dessus, puis lutter l'orifice du
vaisseau circulatoire avec un bouton de verre, du blanc d'œuf & de la chaux
vive & digérer circuler ces matières durant sept jours naturels & on aura le
plus excellent & le plus pénétrant esprit qui se puisse faire, auquel nous ne
pouvons pas attribuer assez de vertus & d'efficace pour la santé. Car c'est un
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 525

apéritif universel, qui ne manquera jamais au besoin. Ceux qui en connaitront


l'excellence pour la Médecine & pour le travail de la Chimie ne douteront
jamais de la vérité de ce que je dis: mais j'avertis l'Artiste qu'il soit circonspect
dans cette opération & qu'il ne s'ennuie point de sa longueur, parce qu'il en
recevra toute la satisfaction qu'il s'en peut légitimement promettre. Ce travail
ne regarde pas ceux qui se croient habiles hommes, lorsqu'ils savent faire du
cristal minéral, de la crème de tartre & du crocus metallorum: au contraire, il
est digne de l'application de ceux qui sont les plus consommés dans l'étude &
dans le laboratoire chimique. C'est aussi en faveur de ces derniers que nous
avons mis cette excellente, mais laborieuse préparation, parce qu'ils savent
que Dij laboribus omnia vendunt.

La précipitation du vitriol.

On confond ordinairement la simple résidence de la dissolution du vitriol, qui


n'est qu'une terre métallique, ou une ocre, avec les véritables précipitations,
qui ne se font que par l'instillation de quelque sels ou de quelques esprits:
mais il y a une grande différence, entre ce qui en provient, c'est pourquoi
nous en parlerons avec l'ordre nécessaire.

Pour faire la terre métallique ou l'ocre du vitriol.

Prenez autant que vous voudrez de vitriol purifié, dissoudez-le dans une
quantité suffisante d'eau de pluie distillée, mettez cette dissolution dans un
grand matras & le placez en un lieu modérément chaud & l'y laissez durant
quarante jours, & toute la terra métallique ou l'ocre du vitriol s'affaissera au
fonds du vaisseau, il faut séparer l'eau par inclination & laver cette terre, puis
la sécher, on s'en sert en la sublimation.

Pour faire le soufre doux du vitriol.

Prenez du vitriol le plus pur que vous pourrez avoir & le faites dissoudre dans
de l'eau de la rosée de Mai, digérez la dissolution durant sept jours naturels au
bain vaporeux, filtrez-là le huitième & en retirez la moitié du menstrue par la
distillation au bain bouillant, retirez le vaisseau lors qu'il est encore chaud &
précipitez le soufre que la liqueur contient avec de l'huile de tartre par
défaillance, il faut laisser éclaircir la liqueur peu à peu & la retirer par
inclination, puis il faut édulcorer par diverses affusions d'eau de pluie distillée
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 526

le soufre qui reste, puis le faire sécher très-exactement & le garder au besoin.
C'est un bon remède contre les affections de la poitrine, on en peut donner
depuis deux grains jusques à dix dans quelque sirop, dans quelque looch, dans
des tablettes ou dans quelque conserve appropriée à la maladie. On s'en sert
aussi heureusement, pour mondifier & pour cicatriser les mauvais ulcères. On
le peut aussi sublimer.

Pour faire le soufre purgatif du vitriol.

Prenez deux livres de vitriol du pays de Liège qui soit très-bien dépuré,
mêlez-le exactement avec six onces de limaille d'acier qui soit pure & nette,
mettez ce mélange dans un grand matras & versez dessus de l'eau aigrelette
de vitriol, jusques à l'éminence de quatre pouces, mettez-les digérer au bain
marie durant quatre jours & les agitez cinq ou six fois par jour; cela fait, il faut
filtrer la liqueur & en retirer la moitié par la distillation aux cendres; puis il
faut précipiter le reste avec de l'huile de tartre par défaillance, s'il y a trois
livres de liqueur, il y faut verser goute à goute cinq onces d'huile de tartre, &
s'il y en a plus ou moins, il y en faudra mettre à proportion: il faut laisser
affaisser le soufre, puis verser la liqueur claire par inclination, & faire
l'édulcoration & l'exsiccation comme nous l'avons enseigné ci-devant. Ce
soufre est un purgatif commode & bénin, qui est bon pour ceux qui ont des
affections de poitrine & la fièvre lente, on leur en peut donner depuis deux
grains jusques à six dans de la conserve des racines d'enula campana ou dans
celle du fruit de l'églantier, qu'on appelle Cynosbata: mais je conseillerais à
ceux qui voudront encore mieux réussir & qui seront curieux des bons
remède, de digérer ce soufre à une chaleur très-lente, dans un matras qui soit
scellé hermétiquement, durant l'espace de quarante jours & il doublera sa
vertu & la dose en sera moindre de la moitié.

Pour faire le soufre fixe & le soufre volatil du vitriol.

Faites dissoudre six livres de vitriol de Liège qui soit très-bien purifié, dans
une quantité suffisante d'eau de pluie distillée; cela fait, mettez une livre de
limaille d'aiguilles qui soit fort nette dans une terrine vernissée, versez cette
dissolution dessus & les agitez ensemble, puis mettez cette terrine en quelque
lieu qui soit bien exposé au Soleil & l'y laissez jusques à ce que la matière
s'épaississe peu à peu, laquelle il fait agiter souvent, & enfin la faire sécher
entièrement, alors il la saut mettre en poudre & y ajouter encore une demie
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 527

livre de nouvelle limaille d'aiguilles, puis les arroser avec de la nouvelle eau de
pluie distillée, jusques à ce que le tout soit réduit en une bouillie fort claire,
qu'il faut encore faire sécher au Soleil en remuant souvent, & continuer ainsi
jusques à sept fois ou jusques à ce que la matière soit changée en un rouge qui
soit haut en couleur, alors il faut bien priver de toutes humidité aqueuse, puis
la mettre dans un grand matras & verser dessus du très-excellent vinaigre
distillé jusques à l'éminence de quatre pouces, mettez-les digérer au sable &
les agitez souvent, continuez la digestion jusques à ce que le vinaigre soit bien
teint en rouge, alors il le faut ôter & y en verser de l'autre & continuer ainsi,
jusques à ce que le vinaigre n'en tire plus aucune teinture. Il faut filtrer en
suite toutes les extractions & les partager en deux parties égales, il faut mettre
l'une dans une cucurbite aux cendres & en retirer tout le menstrue par la
distillation à une chaleur graduée jusques à sec, puis faire la lotion &
l'édulcoration de la matière avec de l'eau de pluie distillée jusques à ce que
l'eau en sorte insipide, & après cela la sécher doucement entre deux papier à
une chaleur lente & égale, ainsi on a le soufre brulant & volatil du vitriol qui
est mêlé de celui du mars, qui s'enflamme & qui se consume presque tout si
on le brule, & qui jette une flamme pourprée comme le cinabre qui a
beaucoup de soufre en soi; il faut le garder pour en donner à ceux qui sont
affligés de l'asthme, au lieu des fleurs de soufre & on y trouvera beaucoup
plus d'efficace & de vertu, on le donne depuis quatre grains jusques à un
demi scrupule en tablettes avec des fleurs de benjoin, ou en bol avec la
conserve de fleurs de pied de chat ou de tussilage. Il faut après cela mettre
l'autre moitié de la liqueur filtrée au bain marie dans une cucurbite & en
retirer la moitié ou les deux tiers du menstrue, puis précipiter le reste avec de
l'huile de tartre par défaillance goute à goute, jusques à ce qu'il ne se fasse
plus aucune précipitation, laissés affaisser le soufre fixe au bas de la cucurbite
durant quelque temps, puis séparez-en la liqueur, lavés & édulcorez ce qui
reste & le faites sécher selon l'Art, mettez ce soufre dans un matras ou dans
un œuf philosophique & le cuisez & murissez à une chaleur égale &
fermentative durant le mois des Artistes & il deviendra beau, rouge & haut en
couleur. C'est un vrai remède pour conserver la santé & pour la restaurer, si
on en donne quatre fois le mois pour un préservatif & trois fois la semaine
pour curatif, depuis un grain jusques à huit dans de la confection d'hyacinthe
à jeun & faire boire par dessus deux doigts de quelque bon vin ou de quelque
boisson cordiale & stomacale: car ce soufre pousse l'irradiation de sa vertu
par tout le corps, & chasse tout ce qu'il y a d'impur, ou sensiblement par la
sueur ou par les urines, ou insensiblement par la transpiration douce &
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 528

amiable. On le peut mêmes pousser plus outre, mais nous réservons cela pour
la fin, lors que nous parlerons de l'extraction du vitriol. La sublimation du
vitriol. Nous venons présentement d'enseigner comment il fallait séparer par
la précipitation le soufre du vitriol ou sa terre métallique & la sublimation
enseigne comment on peut aussi en séparer les fleurs, qui ne sont rien autre
chose que la substance du cuivre ou du fer qui se rencontre dans toutes les
espèces de vitriol. Or nous ne donnons cette préparation que pour mieux
faire connaître le vérité de la composition des choses à l'Artiste. Il faut donc
prendre partie égales de terre métallique ou d'ocre de vitriol & de sel
armoniac & les mettre en poudre chacun à part, puis les mêlerez exactement
ensemble, & les sublimer au sable dans une cucurbite un peu basse qui soit
couverte de son chapiteau, il faut donner un feu lent d'abord & l'augmenter
peu à peu jusques à ce que l'Artiste remarque qu'il ne monte plus aucune
vapeur, alors il faut cesser & laisser refroidir les vaisseaux, puis retirer du
chapiteau ou des parois de la cucurbite, ce qui sera sublimé, & le mettre dans
un matras & verser dessus de l'eau commune, puis placer le vaisseau au bain
marie & l'y faire digérer durant vingt-quatre heures à une chaleur modérée, &
l'eau dissout le sel & la substance des fleurs métalliques, martiale &
vénériennes tombe au fonds en poudre subtile, il faut la séparer de la liqueur,
la laver, édulcorer & sécher. C'est un très-bon remède astringent & dessiccatif
pour toutes sortes d'ulcères & principalement pour ceux des yeux, il incarne,
mondifie & cicatrise mieux que tout autre remède.

La salification du vitriol

Nous avons réservé jusques-ci, de parler de la tête morte du vitriol, qui reste
après sa distillation, nous avons seulement dit ci-devant, qu'il fallait l'exposer
aux influences du Ciel & de l'air en un lieu couvert & qui soit perméable aux
vents: mais nous voulons enseigner ici d'en tirer le sel après qu'elle aura été
pénétrée de l'air durant l'espace de six semaines ou plus. Il la faut donc
prendre en ce temps-là & la mettre dans une cucurbite, ou ce qui sera mieux
dans une terrine & verser dessus de l'eau de pluie ou de l'eau de rivière qui
soit frémissante, & agiter la matière à mesure qu'on y jette l'eau autrement elle
s'endurcit au bas, il faut faire digérer le tout au sable & l'agiter souvent, afin
de mieux faire l'extraction du sel, puis il faut filtrer la liqueur, & l'évaporer
lentement jusques à pellicule, puis faire cristalliser, & continuer ainsi
d'évaporer & de cristalliser, jusques à ce qu'il ne se fasse plus de sel, qu'il faut
faire sécher lentement entre deux papiers & le garder au besoin. Il faut après
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 529

cela avoir le soin de bien édulcorer la terre rouge brune, qui reste après
l'extraction du sel, & de la faire sécher, & la garder à ses usages, qui sont pour
le dedans & pour le dehors. Pour le dedans, c'est un très-bon remède contre
la diarrhée & contre la dysenterie, elle est aussi excellente pour dessécher les
chaudepisses, pour arrêter le flux des gonorrhées, le flux blanc & rouge des
femmes & les hémorragies, & sur tout contre le crachement de sang. Pour le
dehors, c'est un remède emplastique & balsamique, qui mondifie & qui
cicatrise doucement & sans douleur les plaies & les ulcères: c'est pourquoi il
entre dans les onguents, dans les cérats, dans les liniments & dans les
emplâtres. Le vrai sel de vitriol que nous avons tiré de cette terre doit être
blanc avec un œil rougeâtre de couleur de roses, & doit être cristallisé comme
le sel de Saturne en petites aiguilles longuettes & subtiles, il doit avoir un goût
qui tire plutôt sur le nitre que d'avoir l'acerbité: car il ne faut pas qu'il
conserve l'idée ni le caractère du vitriol, ni qu'il prenne la figure losangique,
autrement ce ne serait pas le vrai sel de vitriol, lors que ce sel a les conditions
que nous lui avons données, il a des belles vertus, ce qui fait qu'on le donne à
ceux qui sont travaillés de l'épilepsie, & à ceux qui sont tourmentés des maux
de tête, qui proviennent de la corruption & de la superfluité des matières qui
farcissent l'estomac. On le donne aussi contre la pleurésie, contre les fièvres
malignes & pestilentielles, & dans les faiblesse & les syncopes qui sont
occasionnées de quelque réplétion du ventricule, comme aussi contre les
obstructions du foie, de la rate & contre celles des reins. On en tire aussi dans
le nez pour décharger le cerveau des matières séreuses & excrémenteuses, qui
le chargent & qui font la distention de ses membranes: car c'est un
sternutatoire qui est excellent & spécifique. La dose est depuis six grains
jusques à deux scrupules & à une drachme, dans du bouillon, dans de la bière
ou dans quelque décoction appropriée.

L'extraction du vitriol.

Nous n'entendons ici pour l'extraction du vitriol rien autre chose que
l'opération qui se fait pour en tirer la teinture, qui ne peut provenir que de
son soufre, c'est pourquoi nous enseignerons deux différentes extractions de
ce soufre. La première se tirera du soufre volatil, & la seconde du soufre fixe,
afin que comme ces procédés sont divers, qu'aussi l'esprit de l'Artiste soit
d'autant mieux illuminé pour pouvoir pénétrer plus avant dans la recherche &
dans le travail qui lui sera nécessaire pour parvenir à la possession des plus
grands arcanes que possèdent les corps naturels.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 530

La teinture ou l'essence du soufre du vitriol.

Avant que de venir à l'extraction de la teinture, il faut avoir ouvert le corps du


soufre & l'avoir dépouillé de ce qu'il avait de grossier & de matériel, afin qu'il
puisse communiquer son âme au menstrue qu'on emploie pour cet effet, il
faut prendre une livre de soufre doux du vitriol qui soit bien sec, & le mêlerez
avec une demie livre de sel de tartre qui soit très-blanc, très pur & très-sec, il
faut mettre ce mélange dans une cornue, qu'il faut placer au réverbère clos sur
un couvercle de pot de terre renversé où il y ait un pouce de sable dessus, & y
adapter un récipient qu'il faut bien lutter, puis donner le feu par degrés, & le
continuer toujours en augmentant, jusques à ce que l'huile rouge commence
d'en sortir par goutes, alors il faut entretenir le feu en même degré, & le
continuer jusques à ce qu'il n'en sorte plus rien par cette chaleur, ce qui est un
signe qu'il faut donner le dernier & l'extrême degré du feu, qu'on appelle le
feu de suppression, qui est de le donner violent dessus & dessous, il le faut
continuer durant quatre heures, cela passé, il faut cesser & laisser refroidir les
vaisseaux. Il faut verser la liqueur ou l'huile rouge dans une petite cucurbite &
verser dessus goute à goute du très-bon vinaigre distillé, jusques à ce que le
soufre interne du vitriol qui était monté en liqueur, soit précipité en une
poudre rouge pourprée violette, qu'il faut en suite séparer de la liqueur & la
laver pour l'édulcorer, & la faire sécher très-lentement. Il faut mettre cette
poudre précieuse dans un matras de rencontre & verser dessus du vrai
alkohol de vin tartarisé jusques à l'éminence de trois doigts, puis fermer la
rencontre & la luter d'une triple vessie mouillée dans du blanc d'œuf battu en
eau. Il faut placer cette rencontre au bain vaporeux dans de la paille coupée
durant l'espace de trois semaines, ou jusques à ce que l'Artiste aperçoive que
l'essence de ce soufre ait été dégagée du commerce de sa matière & qu'elle
surnage au dessus de l'esprit de vin en la forme d'une huile distillée de la
cannelle, qu'il faut séparer par l'entonnoir, après que les vaisseaux seront
refroidis, & la garder précieusement dans une fiole qui soit bien bouchée.
Tous ceux qui ont traité de cette essence du soufre du vitriol, lui attribuent
des vertus admirables, & la font aller du pair avec la teinture d'antimoine. On
la donne depuis une goute jusques à six dans de l'eau de mélisse qui soit faite
de la plante digérée & fermentée avec son propre suc, pour chasser par une
action insensible & naturelle tout ce qui nuit au corps & qui peut être la cause
occasionnelle des irritations de l'archée, elle chatouille l'appétit de l'estomac &
celui de Venus, elle fortifie la matrice & en apaise tous les mouvements
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 531

déréglés, elle rectifie & augmente la semence & la rend prolifique en l'un & en
l'autre sexe: elle fait des miracles dans l'hydropisie si on la donne dans de l'eau
de persil, elle empêche tous les météorismes & toutes les fougues de la rate
dans celle de sassafras: enfin on peut dire que c'est une panacée du vitriol. Il
faut remarquer qu'il en faut continuer l'usage selon la grandeur & la fixité des
maladies, mais il suffira d'en prendre deux ou trois fois le mois pour la
conservation de la santé.

La teinture du soufre fixe du vitriol.

Nous avons dit ci-dessus que nous remettions à parler en cet endroit de
l'extraction du soufre fixe du vitriol, duquel nous avons enseigné la
préparation, ce qui se fait de la sorte. Prenez quatre onces de ce soufre fixe de
vitriol, qui ait été cuit & mûri par soi-même & le mettez dans un pélican.
Prenez aussi six onces d'esprit de vitriol tartarisé & autant de très-pur alkohol
de vin, unissez-les ensemble par la distillation au bain marie, puis les versez
sur le soufre dans le pélican, lutez-en exactement les jointures & le mettez en
digestion & en circulation au bain vaporeux, tant & si longtemps que vous
voyez que la liqueur sera devenue rouge comme le sang, alors il faudra cesser
le feu & verser ce qui sera pur & net par inclination dans une petite cucurbite,
afin d'en retirer le tiers ou la moitié du menstrue & de garder le reste comme
un remède qui est encore plus universel & plus précieux que le précédent.
Nous ne lui attribuerons néanmoins aucune autre vertu ni faculté, car
quiconque le pourra faire ne manquera jamais de bien savoir le moyen de s'en
servir. La dose n'est que d'une goute jusques à quatre dans du bouillon ou
dans du vin.

SECTION SIXIESME ET dernière.

Des minéraux sulfurés ou des soufres.

Il ne nous reste plus pour achever nôtre œuvre, que de parler des minéraux
qui sont inflammables & sulfurés. Et comme nous avons dit que le
Philosophe chimique ne pouvait comprendre la génération des métaux ni
celle des minéraux, que par la comparaison qu'il en fait avec d'autres
productions naturelles qui lui sont plus palpables & plus sensibles, aussi
pouvons nous encore dire légitimement la même chose de la génération des
substances sulfurées, qui ne peut être conçue que par la comparaison qu'on
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 532

en fait avec les substances grasses & huileuses que la nature digère, cuit &
mène à leur perfection dans le regne des végétaux & dans celui des animaux;
car comme les huiles, les résines & les gommes des végétaux: la graisse le suif,
l'axonge & les excréments onctueux des animaux se font en eux de la
surabondance des parties grasses & soufrées de leurs aliments; ainsi aussi les
minéraux sulfurés proviennent de l'introduction du caractère du soufre & de
la lumière dans le sein des matrices des minéraux, où ce feu travaille
incessamment à la génération, à l'augmentation, à la digestion, à la cuite & à la
perfection des divers mixtes sulfurés selon leurs espèces, qui sont l'arsenic, le
soufre, le bitume, le succin, l'ambre gris, le sperme de baleine, l'asphalte, le
naphte, l'huile de pétrole, le charbon de terre & le jayet. Nous donnerons des
exemples du travail qui se doit faire sur les principaux, afin d'achever ce que
nous avons commencé avec la même ponctualité & avec la même clarté, que
nous avons continuées jusques-ici.

De l'arsenic & de sa préparation chimique.

L'arsenic est une suie ou un suc minéral coagulé, qui est gras & inflammable.
On l'appelle aussi orpiment: il y en a de trois espèces; le premier est blanc, qui
est proprement celui qui se met en usage & qui se nomme arsenic; le second
est jaune, qu'on appelle réalgar ou orpiment; & le troisième est rouge, que les
Grecs appellent Sandarache. L'arsenic blanc & cristallin n'est pas naturel, mais
il est artificiel, il se fait de parties égales de sel commun & de fragments
d'orpiment, mêlés & broyés ensemble, puis sublimés entre deux pots. Le plus
dangereux & le plus malin de tous est le rouge, le jaune ne l'est pas tant, à
cause qu'il n'est pas si chaud & qu'il n'est pas encore si fort exalté que le
rouge: & le blanc est le moins mauvais, à cause qu'une partie de sa chaleur, de
sa corrosion & de son venin a été corrigée par le sel avec lequel il a été
sublimée. Tous les trois sont des poisons mortels & très-dangereux; car ils
sont doués d'une si mauvaise & si étrange acrimonie, & qui est si fort
ennemie du baume de la vie, qu'ils causent des accidents horribles s'ils sont
pris intérieurement, ou s'ils sont appliqués extérieurement: car ils excitent les
convulsions, la perclusion des pieds & des mains, des sueurs froides, des
palpitations du cœur, des syncopes & des défaillances, des vomissements, des
érosions, des tranchées, des tonnerres & des vents, une soif épouvantable &
des chaleurs intolérable. néanmoins on peut ôter & corriger toute cette
malignité par la préparation chimique & rendre le poison même capable de
faire beaucoup de bien au dehors & au dedans. On ne laisse pas pourtant de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 533

se servir de l'arsenic sans préparation; car on en porte en forme de periapte


ou d'amulette, pendu au col en temps de peste pour servir de préservatif. On
s'en sert aussi parmi les dépilatoires, on en mêlera aussi quelquefois avec les
cautères. Or tout le but de la préparation sur l'arsenic, ne doit tendre qu'à le
priver de son acrimonie & de le dulcifier, afin d'en séparer l'impression &
l'idée du poison. On ne peut parvenir à cette fin que par le moyen de la
préparation chimique, qui est triple, la sublimation, la fixation & la résolution
ou la liquation.

La sublimation de l'arsenic.

Pour faire l'arsenic dulcifié. Prenez autant que vous voudrez d'arsenic
cristallin qui soit bien pur & net, mettez-le en poudre & le sublimez tout seul
dans un matras au sable à feu gradué. La sublimation étant achevée, il faut
laisser refroidir le vaisseau, puis le casser, & jeter ce qui sera le plus volatil &
élevé comme de la folle farine: mais il faut broyer dans un mortier de marbre
ce qui est compacte & le mettre dans un creuset qui soit couvert d'un autre
creuset, & luté, qu'il faut placer au feu de roue & le digérer & cuire
doucement durant trois ou quatre heures. Il faut après cela mêler cet arsenic
ainsi préparé avec des paillettes de cuivre qui tombent au bas de l'enclume des
chaudronniers, & les sublimer encore une fois: car ce cuivre demi calciné
attire à soi ce qu'il y a de poison grossier & malin dans l'arsenic, comme la
digestion & la cuite l'ont privé de ce qu'il avait de volatil & de noir. Cela fait, il
le faut sublimer trois fois de suite avec du sel commun qui ait été fondu, & ce
sel achèvera de le cuire & de l'adoucir, en sorte qu'on pourra s'en servir en
dedans & en dehors après l'avoir bien lavé avec de l'eau de pluie distillée,
jusques à ce que l'eau en sorte insipide. Mais avant que d'en user, il faut
éprouver s'il est corrigé comme il faut, ce qui se connaîtra en le jetant sur du
cuivre fondu: car s'il le blanchit & que cette blancheur soit belle & qu'elle lui
demeure encore en un autre fonte, c'est un signe évident, qu'il est privé de sa
malignité: mais s'il gate & noircit le mésal, c'est tout le contraire. On peut
aussi le juger en quelque façon par l'odorat: car l'arsenic qui est crû & qui
n'est pas bien préparé à une odeur mauvaise & ingrate qui frappe incontinent
le cerveau & qui cause des maux de cœur, au lieu que celui qui est bien
corrigé n'a rien qui choque. Il y en a plusieurs qui prêchent hautement les
vertus de cet arsenic dulcifié: mais je conseille à ceux qui connaissent bien les
remède, de se servir plutôt de ceux qui se tirent du mercure ou de l'antimoine
que de celui-ci, parce qu'on aura toujours l'esprit plus tranquille & plus assuré:
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 534

mais on peut s'en servir utilement au dehors pour la guérison des ulcères les
plus malins & les plus opiniâtres, & principalement lors qu'il est réduit en
liqueur par la résolution à la cause. S'il y a néanmoins quelqu'un qui s'en
veuille servir aux maladies désespérées & où il semble qu'il faille jouer à quitte
ou à double, il pourra se servir de ce sublimé d'arsenic doux en infusion
depuis trois grains jusques à huit.

Pour faire les rubis diaphorétiques de l'arsenic.

Il faut sublimer trois fois l'arsenic sans aucune addition, cette sublimation se
doit faire dans une cucurbite, afin que le soufre volatil se puisse mieux séparer
au haut de l'alambic: car il s'élève en la forme d'une poudre très-subtile, qu'il
faut jeter à chaque sublimation, parce que c'est la plus maligne & la plus
vénéneuse portion de l'arsenic. Prenez ce qui sera en cristaux & compact & le
broyez avec son poids égal de fleurs de soufre & le sublimez au sable & vous
aurez l'arsenic en cristaux rouges comme le rubis. On donne de ces rubis
contre les maladies de la poitrine, & particulièrement lors que les poumons
sont farcis de matières crasses, tartarées & mucilagineuses. On en donne aussi
pour provoquer la sueur dans les maladies malignes & envenimées. La dose
est depuis trois grains jusques à huit dans des conserves pectorales ou dans
de l'extrait de baies de genièvre. Ce remède est aussi très-excellent pour guérir
toute sorte d'ulcères opiniâtres, corrosifs, fistuleux, chancreux & malins: car il
tue tout le venin qui les cause, pourvu qu'on ait soin de bien purger le malade
en même temps avec quelque bon remède mercuriel, & qu'on lui fasse
prendre tous les jours de la teinture d'antimoine dans ces potions vulnéraires.
On peut faire de la même façon des rubis de l'orpiment: car comme nous
avons déjà dit ci-dessus, l'arsenic n'est rien autre chose que de l'orpiment qui a
été sublimé avec le sel & qui est déjà corrigé en quelque sorte. On en peut
donner en la même dose & contre les mêmes maux.

La fixation de l'arsenic.

Prenez une partie d'arsenic cristallin & pur, ou ce qui sera mieux, de l'arsenic
qui aura été déjà sublimé, & deux parties de salpêtre purifié, mettez-les en
poudre chacun à part, puis les mêlez exactement & les mettez dans un grand
creuset, qu'il faut couvrir d'un autre creuset qui soit percé par le cul, afin que
les vapeurs malignes puissent facilement sortir; lutez les creusets ensembles &
laissés bien sécher le lut, mettez-le au feu de roue peu à peu durant trois
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 535

heures, afin de faire exhaler ce qu'il y a de plus malin; après cela il faut
augmenter le feu & le continuer encore durant huit ou dix heures, & que le
creuset soit bien entouré de charbons sur la fin. Lors que les vaisseaux seront
refroidis, il faut en tirer la matière & la laver avec de l'eau de pluie afin d'en
retirer le sel, & après que l'eau en sortira insipide, il faut faire sécher la poudre
qui sera au fonds qui sera très-blanche & fixe. Ceux qui voudront être encore
plus assurés de la fixation de l'arsenic recommenceront trois fois l'opération
avec du nouveau nitre, & laveront aussi toutes les fois la matière. On ne se
sert de cette poudre fixe que pour faire l'arsenic fixe sudorifique & pour en
faire aussi l'huile d'arsenic par défaillance à la cave.

Pour faire l'arsenic fixe sudorifique.

Prenez autant que vous voudrez de la poudre fixe de l'arsenic, imbibez-la


d'huile de tartre par défaillance jusques en consistance d'une bouillie liquide,
puis faites sécher lentement cette bouillie au sable ou aux cendres, en agitant
avec une spatule de verre: recommencés cette imbibition & cette exsiccation
jusques à trois fois. Broyez ensuite ce mélange dans un mortier de marbre
avec de l'eau de vie commune, & la poudre demeurera au fonds après la
dissolution du sel de tartre, il faut édulcorer & sécher la poudre de laquelle on
peut donner en bol, depuis un demi grain jusques à cinq dans de la thériaque
ou dans de l'extrait de grains de sureau pour provoquer la sueur: mais il vaut
mieux se servir du bézoard minéral que de ce remède, si ce n'est qu'on
l'applique extérieurement.

La liquation ou la résolution de l'arsenic.

Cette liquation n'est rien autre chose que la résolution de la poudre fixe de
l'arsenic en une liqueur à la cause. Où c'est la résolution du beurre d'arsenic
en huile par défaillance, ce beurre se fait de la même façon que celui de
l'antimoine: c'est pourquoi nous ne l'avons pas mis ici. On se sert de ces deux
liqueurs contre les ulcères malins de quelque nature & condition qu'ils
puissent être, mais il ne les faut pas appliquer tous seuls: au contraire, il les
faut mêler dans de l'eau du suc de plantain ou dans celle de persicaire jusques
à ce que ces eaux puissent encore être souffertes au bout de la langue, il les
faut faire chauffer & en laver les ulcères véroliques, chancreux, sinueux,
fistuleux, comme aussi les morsures des chiens enragés, il les faut aussi
appliquer sur les ulcères avec des plumaceaux trempés ou avec des
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 536

compresses.

Du soufre & de sa préparation chimique.

Ce n'est pas sans raison que les Grecs ont appellé le soufre θείου qui est à
dire Divin: car il faut avouer que les soufres ont tous en eux quelque chose de
céleste & de grand, puis que ce ne sont que les produits du sel, de l'esprit &
de la lumière: & comme la lumière pénètre & s'étend facilement par tout, les
soufres aussi pareillement s'étendent & se communiquent au long & au large
par leur odeur & par leur couleur, & cela avec une si grande efficace, qu'à
peine est-il concevable. Or ce n'est pas ici le lieu de parler des soufres internes
des choses, qui constituent la meilleure partie de leur essence: car nous
voulons traiter à présent de cette résine & de cette graisse de la terre, qui est
mêlée de quelque portion d'une substance acide & vitriolique, qui est-ce
qu'on appelle ordinairement du soufre dans les boutiques & dans le
laboratoire chimique. Il y en a de deux sortes, l'un qui est naturel & l'autre qui
est artificiel. Le naturel est celui qu'on appelle du soufre vif out qui n'a point
passé par le feu, & l'artificiel est celui qui se tire de ces pierres à feu, dont
nous avons fait mention dans les opérations du vitriol: ceux qui voudront
savoir comment cela se fait, consulteront le très-docte George Agricola, qui a
écrit de la métallique & des minéraux. L'Artiste doit choisir pour ses
opérations le soufre le plus pur, comme celui qui est en petits canons qui est
d'un gris verdâtre, qui s'allume facilement, qui brule sans s'éteindre, & celui
qui jette une flamme plus bleue que blanchâtre. Que s'il ne peut recouvrer de
ce soufre, il aura recours au soufre jaune, qui est en plus gros canons qu'il
substituera en la place de l'autre: il faut néanmoins qu'il fasse l'épreuve s'il
brule facilement & constamment: car si cela n'est pas, il est trop indigeste &
témoigne par sa facile extinction, qu'il est encore trop vitriolique. Les qualité
& les vertus du soufre sont belles & efficaces avant sa préparation: car il est
généralement dédié à la poitrine & à toutes les maladies qui l'affligent, il
ouvre, il incise, il résiste à la pourriture & au poison, comme aussi à la
morsure des animaux vénéneux, il provoque la sueur, il adoucit & apaise les
irritations & les mouvements irréguliers de l'archée. C'est pourquoi on
l'emploie contre la phtisie, contre la toux, contre l'asthme, contre la peste, &
généralement contre toutes les fièvres putrides, malignes & pestilentielles.
Que s'il est appliqué en dehors, il résout puissamment la dureté des tumeurs,
il guérit les dartres malignes, la galle, la gratelle & empêche les
démangeaisons. Mais si le soufre crû a des propriétés si belles & si grandes,
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 537

que ne doit-on pas attendre de ce minéral, lors qu'il sera ouvert ou fixé,
dissout ou coagulé, précipité ou sublimé selon les préceptes de la Chimie, qui
ne tendent qu'à la correction & à la mélioration des sujets, sur lesquels les
Artistes travaillent, il faut donc que l'Apothicaire chimique emploie son temps
& ses soins à bien travailler sur ce mixte, comme sur un des principaux
instruments que Dieu lui met en main, pour en tirer beaucoup de beaux & de
bons remèdes, avec lesquels il pourra charitablement subvenir à la nécessité
des pauvres malades. Les préparations générales qui se font sur le soufre sont,
la sublimation, la précipitation, la distillation, l'infusion & l'extraction. Nous
donnerons selon nôtre coutume des exemples de toutes ces opérations, afin
que l'Artiste puisse bien comprendre le travail & qu'il apprenne aussi les
vertus & les doses des remède qui en proviennent.

La sublimation. Pour faire les fleurs de soufre.

Comme nous avons dit ci-devant, que le tartre se purifiait par la dissolution,
par la colature & par la cristallisation & l'antimoine par la réduction en régule,
aussi disons-nous ici que le soufre ne se purifie de ses fèces & de ses
superfluités terrestres que par la sublimation en fleurs, qui ne sont
absolument rien autre chose qu'un soufre bien purifié. Pour bien faire ces
fleurs, il faut avoir du meilleur soufre & le broyer grossièrement, puis il faut
mettre au sable une cucurbite de terre qui ait le fonds proche de la platine, en
sorte qu'il n'y ait qu'un doigt de sable entre la platine de fer qui le soutient &
le cul de la cucurbite, il y faut mettre une demie livre de soufre à la fois & la
couvrir d'un chapiteau qui ne doit pas être lutté, & en teint un autre tout prêt
& qui soit chaud, afin de le substituer en la place de celui qui sera sur la
cucurbite, lors qu'il sera rempli de fleurs, après que l'Artiste aura donné le feu
de sublimation peu à peu, il faut qu'il y ait aussi un petit matras pour
récipient, afin de recevoir à l'abord un peu d'esprit aigrelet, qui s'élève avant
les fleurs & qui se condense en liqueur dans le chapiteau. Il faut continuer
ainsi de retirer les fleurs & de substituer un chapiteau à l'autre jusques à ce
que l'Artiste connaisse que la plus grande partie du soufre est monté en
fleurs, après quoi il en peut remettre une autre demie livre & continuer de la
même sorte, tant & si longtemps qu'il en ait assez. Mais il faut que l'Artiste
prenne garde à changer prestement les chapiteaux, de peur que l'air ne soit
cause de faire enflammer le soufre, que si cela arrivait, il l'éteindra avec des
cendres ou avec de l'alun brulé. Il faut aussi qu'il règle le feu comme il faut
jusques à ce que la sublimation commence & qu'il l'entretienne dans ce même
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 538

point, autrement les fleurs se fondraient par trop de chaleur avant que d'être
élevée jusques dans le chapiteau. Or il y en a qui ajoutent du colcotar avec le
soufre & du sel fondu, afin de pouvoir donner le feu plus surement & qu'ils
croient aussi d'en tirer des fleurs plus pures & plus subtiles. D'autres y mêlent
aussi du bol fin ou de la terre sigillée, ce que nous approuvons beaucoup
mieux que ceux qui se contentent d'y mêler de la farine de briques; à cause
que le bol oriental ou la terre sigillée ont en eux un soufre solaire qui se joint
aux fleurs du soufre & qui les rend plus efficaces. Mais nous improuvons tout
à fait ceux qui mêlent avec le soufre des gommes & de l'aloé, à cause que la
sublimation ne se peut faire sans que les gommes ne se brulent, quelque
précaution qu'on y apporte: c'est pourquoi il vaut beaucoup mieux que
l'Artiste mêlera les gommes en poudre avec les fleurs de soufre qui seront
déjà sublimées; ou ce qui sera beaucoup meilleur, qu'on en tire la vertu
conjointement par le moyen de l'extraction, comme nous l'enseignerons ci-
après. On pourra sublimer les fleurs de soufre jusques à trois ou quatre fois
pour les mieux dépurer, pour les cuire & pour les mieux murir par la
réitération de l'action du feu, qui achève ainsi peu à peu ce que la nature
n'avait pas accompli, à cause du mélange hétérogène & terrestre des matières.
Les fleurs de soufre résistent à la pourriture, provoquent la sueur &
dessèchent. On les donne avec une grande utilité contre la peste & contre
toutes les fièvres malignes soit qu'on s'en serve de remède curatif ou de
remède préservatif. On les emploie aussi avec succès, pour soulager les
asthmatiques, les pulmoniques, ceux qui ont des toux enracinées & ceux qui
sont sujets aux suffocations de la poitrine & aux catarrhes. On ne passe pas
un demi scrupule pour préservatif, mais on en donne depuis un scrupule
jusques à une drachme pour la guérison des maladies. On les mêlera
ordinairement dans des tablettes ou dans des opiates, on les fait aussi prendre
dans des œufs mollets: mais lors qu'on les veut donner avec beaucoup d'effet,
il les faut faire prendre avec de la thériaque, de la conserve des racines d'enula
ou dans de l'extrait de baies de genièvre. Il y en a encore qui font la
sublimation des fleurs de soufre avec du corail rouge, puis ils en tirent la
teinture avec de l'huile d'anis, dont ils donnent aux phtisiques, comme d'un
vrai spécifique pour leur guérison: mais comme tout cela dépend de la science
& de l'expérience de Messieurs les Médecins, nous n'en donnerons ici aucun
exemple: car il suffit d'avoir enseigné le meilleur & le plus sûr moyen de faire
la sublimation, parce que quiconque saura faire les fleurs simples, manquera
encore beaucoup moins au travail de celles qui seront composées. La
précipitation.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 539

Pour faire le lait, la crème, le beurre ou le magistère du soufre.

Nous avons toujours recommandé la netteté & le choix des matières, c'est
aussi pour cela que nous recommandons encore ici à l'Artiste de ne point
épargner le beau sel de tartre pour faire la dissolution du soufre, quoi qu'il y
ait beaucoup d'Auteurs qui se contentent des cendres gravelées ou de la
soude grossière, qui est le sel de l'herbe kali, pour faire cette préparation: mais
outre qu'ils ne peuvent bien filtrer leur teinture à cause de la viscosité des
cendres, c'est que de plus le remède n'en est pas si bon, si beau, ni n'a pas la
vertu requise, parce que ces sels n'ont pas la force pénétrante & ignée qui est
nécessaire pour la dissolution du soufre, & pour la cuite & la maturation de
ce minéral; or c'est à cela qu'il faut que l'Artiste regarde, parce que le bien ou
le mal dans son opération en dépend, il y faudra donc procéder comme nous
l'allons faire suivre. Prenez des fleurs de soufre qui aient été sublimées deux
fois au moins un partie, & trois parties de sel de tartre très-pur & très-blanc,
mettez-les dans un pot de grès ou dans une cucurbite de verre, & versez
dessus douze ou quinze parties d'eau de pluie distillée, faites les bouillir
ensemble au sable durant l'espace de cinq ou de six heures, ou bien jusques à
ce que toute la substance du soufre soit dissoute & que la liqueur soit nette &
d'un rouge haut en couleur; & comme l'ébullition fait diminuer le menstrue, il
en faut ajouter de l'autre qui soit chaud, il faut aussi que l'Artiste agite
continuellement la matière, afin que la dissolution soit plutôt achevée. Il faut
de plus que le mélange du sel de tartre & des fleurs de soufre ait été fait dans
un mortier de marbre qui soit chaud & sec. Lorsque la dissolution sera bien
faite, il faut faire chauffer une grande terrine de grès, & y mettre ce qui sera
clair & dissout, sans qu'il soit besoin d'aucune filtration, qui ne se peut faire
assez promptement, à cause que le soufre se recorporifie dés que le menstrue
devient froid, il faut verser sur la teinture du très-bon vinaigre distillé en
l'arrosant par tout, jusques à ce que le tout soit changé en une liqueur blanche
comme du lait, lors que cela est ainsi, il faut achever d'emplir la terrine avec
de l'eau de fontaine qui soit pure & nette, afin d'en commencer l'édulcoration
& l'affaissement puis la couvrir & la laisser en un lieu sûr durant vingt-quatre
heures, il en faut séparer alors la liqueur claire par inclination, puis verser de la
nouvelle eau claire sur le lait qui est au fonds, & en continuer ainsi la lotion
jusques à ce qu'il ait perdu la mauvaise odeur & le goût lixivial du sel de tartre.
Mais notez qu'il faut pas jeter la première eau, au contraire il la faut évaporer
& vous retrouverez vôtre sel de tartre, qu'il faut réverbérer au creuset jusques
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 540

à rougeur, puis le dissoudre & le filtrer, & il sera aussi bon & aussi pur
qu'auparavant, pour l'employer à la même opération nou à quelqu'autre que
ce soit. Il faudra laver le magistère de soufre pour la dernière fois dans parties
égales d'eau de cannelle & de roses, puis le faire sécher lentement & le garder
au besoin. Mais à cause que ce magistère ne se peut faire qu'en petite quantité
& que les Artistes ne sont pas toujours fournis de sel de tartre ni de vinaigre
distillé, nous leur voulons apprendre un bon & sûr moyen de faire à peu de
frais & en tout temps un lait de soufre qui ne cèdera point en vertu au
précédent, duquel nous dirons les propriétés & la dose après la préparation de
l'autre.

Le moyen infaillible de bien faire le lait de soufre.

Prenez de la bonne chaux vive qui ne soit nullement éventée deux parties, &
une partie de bon soufre vert en petits canons, mêlez-les exactement
ensemble dans un mortier de fer par une longue trituration, puis les mettez
bouillir dans un grand chaudron de fer, dans une grande quantité d'eau de
pluie, en les agitant continuellement avec une spatule de fer, jusques à ce que
les trois quarts de l'eau soient consommés & que ce qui reste soit devenue
rouge comme du sang, par la dissolution du soufre, il faut alors en faire la
colature tout chaudement au travers de la chausse, il faut laisser refroidir la
liqueur coulée, puis la précipiter avec de l'urine toute nouvelle rendue sans
qu'elle ait été refroidie, il faut laisser reposer le magistère & en séparer la
liqueur qui surnage, puis le laver douze ou quinze fois avec de l'eau de
fontaine qui soit chaude, & lors qu'il n'aura plus de mauvais goût ni de
mauvaise odeur, il le faut laver comme le précédent avec de l'eau de roses &
de cannelle, & le faire sécher lentement, puis le garder au besoin. On appelle
ce remède le baume des poumons, qui consume & qui dessèche par
l'irradiation de sa vertu toutes les superfluités séreuses & malignes. C'est
pourquoi on le donne utilement à ceux qui sont affligés de catarrhes fondants
& suffocants, aux asthmatiques, aux phtisiques, à ceux qui ont des toux
invétérées, à ceux qui sont sujets à la colique, pour empêcher les vents & les
dissiper. On le donne aussi à ceux qui ont les articles abreuvés de sérosité
maligne, il facilite l'expectoration & fortifie merveilleusement la poitrine. La
dose est autant qu'il en faut pour blanchir de l'eau de cannelle ou celle de
mélisse comme du lait; on le donne tous les jours aux malades soir & matin
une cuillerée à la fois. quoi que ce remède ait beaucoup d'éloges parmi les
Auteurs; si est-ce que nous conseillons néanmoins de se fier plutôt aux
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 541

teintures qu'on en tirera qu'à ce corps qui est encore trop grossier pour en
espérer tous les bons & tous les louables effets qu'on lui attribue, nous
laissons pourtant la liberté de s'en servir en attendant qu'on ait reconnu la
vérité de ce que nous en avons dit, par l'étude & par le travail, qui sont les
deux pierres de touche pour bien connaître les choses.

La distillation du soufre.

Il y a long-temps que les Artiste cherchent le moyen de distiller le soufre pour


en tirer un bon esprit acide, qu'ils appellent improprement de l'huile de
soufre, & de le tirer en quantité, ce qui a fait qu'il y a cent sortes de procédés
sur ce sujet, il ont aussi cherché la manière de faire passer le soufre en huile
onctueuse, qui fut propre aux maladies du dedans & à celles du dehors, où
chacun a contribué de son expérience & de son industrie pour en venir à
bout : mais comme nous avons reconnu que le soufre à été vitriol avant que
de parvenir au vrai caractère de soufre, nous nous étonnons qu'ils se soient
tant tourmentés pour avoir cet esprit acide, vu qu'eaux-même confessent &
disent que l'esprit du vitriol est pareil en vertu que celui du soufre, or on aura
plutôt fait dix livres de l'un qu'une demi livre de l'autre ; il faut néanmoins
avouer qu'il y a quelque chose de plus subtil dans l'acide du soufre que dans
celui du vitriol, à cause que le sujet duquel on le tire a été plus exalté, plus cuit
& plus mûri que celui du vitriol, qui est beaucoup au-dessous, & par
conséquent plus indigeste. C'est pourquoi nous donnerons ici deux moyens
qui nous ont toujours bien réussi pour tirer l'acide du soufre, en suite de quoi
nous donnerons aussi le moyen de faire passer le corps du soufre en une huile
proprement dite, qui sera onctueuse & inflammable, & qui est une remède
qui est très considérable en la Médecine & dans la chirurgie.
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 542

La première façon de faire l'esprit de soufre.

Nous avons fait dessiner & graver la figure des vaisseaux pour ces deux
opérations, à cause que cette représentation frappe plus sensiblement l'esprit
de l'Artiste & que cela lui fait beaucoup mieux comprendre comment il
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 543

placera les choses, car les objets émeuvent mieux les puissance que ne font les
paroles; c'est pourquoi nous-y renvoyons ceux qui voudront travailler à
l'opération qui va suivre. Prenez une grande terrine de grès, au milieu de
laquelle vous placerez un trépied qui soit de fer, qui puisse soutenir une
écuelle de terre qui soit vernissée dedans & dehors, il faut remplir cette
écuelle de soufre réduit en poudre grossière, & le faire fondre à une allumette
ou avec un fer rougi au feu. après cela suspendez une cloche de verre, dont
on se sert à couvrir les melons, & qui ait été humectée d'eau de vie au dessus
de l'écuelle, en sorte que la flamme entre dans la cloche, mais qu'elle n'en
frappe pas le haut, il faut aussi prendre garde qu'il n'y ait pas davantage de
distance entre le contour de la terrine & celui de la cloche, que d'un pouce ou
d'un pouce & demi, parce que cet espace suffit pour entretenir la flamme du
soufre & empêcher qu'il ne s'éteigne, que si cela arrive, il faut avoir un grand
soin de le rallumer, afin que cela agisse sans interruption: & lorsque le soufre
sera consumé, il faut avoir une autre écuelle toute prête pour substituer en la
place de l'autre. Ainsi on aura du vrai esprit de soufre par la campane qui sera
pesant, très-aigre & d'une couleur rouge brune, si le temps n'a pas été trop
humide & que le soufre ne soit pas trop chargé de sel vitriolique. Que si la
liqueur qui a distillé est seulement jaune & claire, il la faut rectifier & en tirer
le flegme superflu. L'Artiste pourra mettre autant de terrines & de cloches,
qu'il en pourra tenir sous une large cheminée, afin qu'il ait plutôt fait, car il
gouvernera aussi facilement quatre ou cinq cloches qu'un seule. Sur tout, il
faut choisir le temps des deux équinoxes du Printemps & de l'Automne, pour
travailler à cet esprit, parce que cette saison est ordinairement humide &
pluvieuse, ce qui est nécessaire en cette opération, autrement on ne tirera que
très-peu d'esprit d'une livre de soufre, parce que si l'air est trop sec par le
moyen du chaud ou du froid, il n'est pas capable de retenir & de coaguler
l'esprit acide & vitriolique du soufre; au contraire, il se dissipe tout avec la
substance grasse & inflammable du soufre. Nous parlerons des vertus de cet
esprit après que nous aurons enseigné l'autre manière de le faire.

La seconde façon de faire l'esprit de soufre.

Il faut avoir un petit fourneau de terre cuite, qui puisse recevoir une cucurbite
de terre qui résiste bien au feu, qui ait une ouverture quarrée au ventre, qui se
puisse bien fermer avec un morceau qui soit bien approprié, il faut aussi que
la cucurbite ait quatre petites hauteurs également distantes les unes des autres,
qui soutiennent le bord du chapiteau qu'on appliquera dessus, afin qu'il y ait
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 544

de l'air pour évacuer une partie de la fumée qui monte du soufre qui
s'enflamme, autrement on n'aurait que des fleurs acides & une liqueur
blanchâtre. Cela étant ainsi, il faut échauffer la cucurbite doucement d'abord,
puis augmenter le feu jusques à ce qu'elle rougisse, alors il faut avoir du bon
soufre bien choisi & bien sec qui soit en poudre grossière & en jeter environ
deux drachmes à la fois dans la cucurbite, par l'ouverture & la refermer aussi
tôt, & continuer ainsi jusques à ce que les vapeurs qui sont élevées
commencent à se condenser dans le chapiteau & à distiller dans les récipients
qu'on aura appliqués aux deux becs du chapiteau. Il faut aussi choisir un
temps humide & pluvieux pour travailler à cet esprit si on en veut tirer
beaucoup; lors que le temps est propre, que le soufre est bon, que l'Artiste est
vigilant à bien entretenir le feu & à jeter du soufre aussi tôt que la flamme
cesse, on en peut espérer une once & demie de chaque livre de soufre.
L'Artiste verra mieux les proportions du fourneau & des vaisseaux
nécessaires à ce travail dans la figure, que nous ne l'avons peu décrire, c'est
pourquoi il y aura recours. Il cherchera aussi les vertus de l'esprit acide du
soufre avec celles que nous avons avons attribuées à l'esprit est spécifique
contre la peste & contre toutes les autres maladies qui sont occasionnées par
la pourriture & par la corruption, comme aussi encore contre l'asthme; sur
tout il conserve la santé si on en prend tous les matins trois goutes dans du
vin blanc ou dans du bouillon, à cause qu'il corrige les défauts du ventricule
& qu'il le fortifie suffisamment pour empêcher les indigestions, qui sont les
causes & les sources de la plupart de nos maladies. On emploie aussi
heureusement cet esprit mêlé dans de l'eau de plantain, dans la chute du
fondement, en fomentant & étuvant doucement la partie avec une éponge
trempée dans la liqueur.

Comment il faut distiller la vraie huile du soufre.

Tous ceux qui sont connaissants dans la philosophie naturelle, savent que les
minéraux ne sont crus & indigestes, qu'à cause qu'ils sont tels d'eux-mêmes,
ou encore à cause qu'ils ont été tirés prématurément de leur matrice, comme
un fruit vert & non mûr qu'on a détaché de son arbre. Or il n'y a que
l'indigestion qui les rende incapables de produire tous les beaux effets que la
nature y a logés: mais l'intention de cette bonne mère a été frustrée par le
mélange de quelque matière, ou par l'interruption qu'on a fait à son ouvrage,
qu'elle n'a peu achever, à cause de la privation de la chaleur interne & externe
qui le fomentait pour le digérer & le conduire au plus haut point de sa
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 545

prédestination naturelle: c'est pourquoi tous les Philosophes qui ont connu &
qui on suivi la nature comme pied à pied, se sont toujours peinés de
recommencer par l'Art, où la nature avait fini & où elle avait été interrompue,
afin de digérer & de murir les choses indigestes pour en réparer les défauts.
Ils se sont servis du feu visible & de sa chaleur, pour exciter celle du feu
invisible qui est dans le centre des mixtes & qui fait le principal de leur âme,
de leur essence, de leur efficace & de leur vertu. Que si ce seul moyen n'a pas
été capable de les faire parvenir à leur but, ils ont cherché dans les autres
mixtes, quelque chose qui eut de l'analogie, de la sympathie & de la chaleur
correspondante à celle qu'ils voulaient multiplier & accomplir. C'est aussi
cette même voie que nous voulons suivre pour murir le soufre commun, afin
de le corriger & de réveiller par ce moyen les puissances & les vertus
admirables, qu'il cache sous l'ombre de son corps, qui est l'enveloppe de la
lumière & du feu qui l'a produit.
Pour cet effet, il faut que l'Artiste prenne autant qu'il lui plaira de soufre
commun qui soit bien choisi, qu'il le mette en poudre & qu'il le digère aux
cendres à une chaleur moyenne dans un matras sans qu'il se fonde
aucunement, durant l'espace de quarante jours sans aucune interruption, cette
digestion corrigera la puanteur du soufre & augmentera ses vertus au
quadruple, ce qu'il connaîtra s'il fait dissoudre une petite portion de ce soufre
digéré dans quelque huile & qu'il fasse la même chose avec du même soufre
qui n'aura pas été cuit & mûri; car l'un sentira mauvais à l'ordinaire & l'autre
réjouira plutôt l'odorat qu'il ne le choquera. Il faut en suite de ce premier
moyen se servir du second, qui ne peut être autre qu'une huile subtile, éthérée
& volatile, qui ouvrira le corps de ce soufre & le rendra capable de passer en
une huile subtile & agréable. Cette huile n'est que celle de la térébenthine,
comme nous avons enseigné de la tirer. Et comme nous avons posé pour un
axiome infaillible qu'il faut que ce qui doit ouvrir & subtiliser, passe de
beaucoup ce qui doit être ouvert & subtil, aussi faut-il que l'Artiste mette huit
parties de cette huile sur une partie de soufre digéré, qui soit en poudre fort
subtile & qu'il les mette en digestion au bain marie, jusques à ce que cette
huile ait dissout presque toute la substance du soufre, & qu'elle soit devenue
rouge comme le rubis oriental: cela fait, il faut faire la distillation de l'huile de
térébenthine & la retirer à la très-lente chaleur des cendres, jusques à ce que
ce qui restera dans la cornue s'épaississe comme un sirop, alors il faut
cohober ce qui en est sorti & les digérer ensemble durant trois jours, puis
réitérer la distillation comme auparavant, & continuer ainsi sept fois de suite
de digérer, cohober & distiller, mais la septième, il faut retirer l'huile de
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 546

térébenthine à l'ordinaire jusques à la consistance d'un sirop liquide, puis il


faudra augmenter le feu d'un petit degré & changer de récipient, & ainsi
continuer la distillation & on aura une vraie huile de soufre, rouge, odorante
& pénétrante, qui est un vrai baume tant pour l'intérieur que pour l'extérieur,
dont l'efficace & la vertu se peut assez louer. C'est un très-excellent vulnéraire
qui guérit les ulcères internes, qui résiste puissamment à la pourriture, qui
apaise toutes les irritations de la matrice: c'est un miracle contre la peste,
contre la colique, contre les catarrhes, contre l'asthme & contre l'empyeme, il
provoque abondamment les sueurs & les urines & agit aussi par insensible
transpiration. La dose est depuis une goute jusques à six dans quelque sirop
approprié ou dans le jaune d'un œuf mollet le matin à jeun. Pour l'extérieur
c'est un remède sans pareil, pour résoudre & pour digérer les tumeurs
tartarées & scrophuleuses, comme aussi pour apaiser les douleurs &
principalement celles de la sciatique: enfin on peut dire que cette véritable
huile de soufre n'est pas un des moindres chefs-d'œuvre de l'Art, pourvu que
l'Artiste ait été ponctuel & assidu, & qu'il ait bien digéré & mûri le soufre
comme nous lui avons prescrit. Il faut donc qu'il suive l'exhortation de ce
grand & renommé Philosophe & Médecin Helmont, lors qu'il dit en parlant
aux Artistes curieux d'apprendre quelque chose de bon, Hortor itaque tirones,
addiscant sulfura mineralium spoliare vi peregrina ac virulenta sub cuius
custodia abditur ignis, Archeum in scopos desideratos placidissimè deducens.
Or comme cette opération est longue & pénible & que tous n'auront pas le
temps & la capacité pour y parvenir, il faut que nous donnions encore une
autre façon de distiller une huile balsamique du soufre qui ne servira que pour
l'extérieur, qui a pourtant en soi beaucoup de belles vertus.

Comment on fera l'huile puante du soufre.

Prenez une livre de soufre en poudre subtile, que vous mêlerez avec une livre
& demie d'huile de lin dans une terrine vernissée, puis vous mettrez cette
terrine sur un feu lent au commencement & agiterez continuellement la
matière en augmentant le feu peu à peu jusques à ce que le tout soit cuit & un
en une masse qui ressemblera à du sang de bœuf coagulé, il faut laisser
refroidir la matière pour la mêler après avec deux livres de vitriol calciné, & la
mettre dans une cornue qui soit ample & qui soit lutée, pour en faire la
distillation au réverbère clos selon les degrés du feu, il faudra séparer après la
distillation, l'huile, de la liqueur aqueuse; il faut rectifier l'huile au sable avec
deux fois son poids de sel de tartre & cela la subtilira & corrigera beaucoup
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 547

de sa puanteur. C'est un secret admirable durant la peste, pour murir les


bubons, & pour guérir les ulcères après la chute de l'escarre des charbons: il
hâte aussi la chute des escarres & empêche le venin de passer trop avant.

L'infusion & l'extraction. Comment il faut faire les baumes & les teintures du
soufre.

Nous mettons l'infusion & l'extraction l'une avec l'autre, parce que la dernière
suit nécessairement la première. L'une & l'autre nous fournissent les baumes
& les teintures, qui sont des remède qu'il faut estimer beaucoup, à cause de
leur efficace & de leur vertu. Car comme le soufre est de soi-mêmes in
corruptible & qu'il conserve les corps morts de pourriture, à combien plus
forte raison n'empêchera-t-il pas la corruption & la pourriture des corps
vivants, & ne rétablira-t-il pas les défauts du baume radical de nôtre vie, lors
qu'il est une fois altéré. C'est pourquoi nous recommandons sur toutes choses
à l'Artiste, de se plaire à travailler sur les baumes & les teintures du soufre, qui
lui fourniront des médicaments, qui manqueront moins dans leurs opérations
que les autres: car il faut avouer que tout ce que les plus excellents remède ont
de puissance, de faculté, d'efficace & de vertu, ne provient que de seul rayon
de lumière & du soufre qui réside dans leur intérieur, soit qu'on les tire de
l'animal, du végétable ou du minéral; c'est aussi pour cette seule raison que
nous avons tant recommandé la conservation du sel volatil sulfuré dans les
choses, à cause qu'il est la dernière enveloppe de l'esprit & de la lumière,
desquels proviennent toutes les vertus & les actions. Nous donnerons trois
diverses façons de baume de soufre, & autant de manières d'en faire la
teinture, afin que l'Artiste soit d'autant mieux informé de la façon de
travailler, & qu'il puisse mieux comprendre la nature des choses & leur vertu.

Le baume de soufre simple.

Il faut mettre quatre on ces de fleurs de soufre qui aient été sublimées deux
fois avec du vitriol calciné dans un matras à long col, & verser dessus huit
onces d'huile éthérée de térébenthine qui ait été distillée comme nous l'avons
enseigné, il faut placer ce matras au sable & lui donner un feu modéré
d'abord, qu'il faut augmenter peu à peu jusques à ce que les fleurs de soufre
soient dissoutes & que l'huile de térébenthine soit teinte d'une couleur fort
rouge, alors il faut le laisser refroidir, puis le filtrer par le coton & le mettre
dans sa bouteille pour s'en servir au besoin. Il y en a qui se servent de l'huile
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 548

distillée de l'anis, de celle du fenouil ou encore de celle des baies de genièvre


pour extraire ce baume, nous en laissons le choix & la liberté aux Artistes,
parce que cela ne peut être que bon pour augmenter les vertus de ce baume,
qui sont excellentes: car il est bon contre la phtysie & pour ôter la mauvaise
haleine, il est bon pour guérir les ulcères des poumons; mais sur tout, il est
recommandable contre la peste & contre toutes les autres maladies
contagieuses, soit qu'on le donne pour préservatif ou qu'on en fasse prendre
aux malades pour remède curatif. La dose est depuis trois goutes jusques à
vingt, dans de l'eau de petasites & dans celle de la racine d'enula.

Le baume de soufre composé.

On appelle ce baume composé, l'élixir contre la peste ou le baume de vie, à


cause des admirables vertus qu'il possède, il se fait avec huit onces d'huile
distillée de baies de genièvre, trois onces de celle de succin, deux onces de
celle de rue & une once de celle de camphre, qu'il faut mettre dans un matras
à long col & y ajouter trois onces de lait ou de magistère de soufre, deux
onces de myrrhe, une once d'aloé succotrin & une demie once de safran bien
choisi, il faut digérer le tout ensemble aux cendres à une chaleur égale durant
l'espace de sept jours naturels ou jusques à ce que le tout soit converti en un
baume fort rouge, qu'il faut filtrer par le coton & le garder comme un
précieux trésor contre la peste & contre toutes les maladies malignes. La dose
est depuis deux goutes jusques à douze, dans des sirops appropriés ou dans
quelqu'esprit.

Le baume du soufre vulnéraire.

Prenez quatre onces de bon soufre bien choisi, mettez-le en poudre subtile &
le melez avec autant de sel de tartre qui soit bien sec, mettez ce mélange dans
une écuelle de terre qui soit vernissée, posez-là sur un feu lent & modéré, &
l'agitez continuellement avec une spatule de fer, jusques à ce que le tout soit
réduit en une masse, qu'on appelle le foie de soufre, lors que cela est ainsi, il
faut cesser & laisser refroidir la matière, puis la mettre en poudre, qu'il faut
mettre dans un matras & y mêlerez & ajouter une once d'aloé succotrin, une
demie once de myrrhe fine & deux drachmes de safran, le tout en poudre
subtile, & verser dessus une partie d'huile jaune de térébenthine & deux
parties de son huile rouge, que quelques-uns appellent son baume, & cela
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 549

jusques à ce que les huiles surnagent les matières de quatre doigts, il faut
placer le matras aux cendres & l'y tenir en digestion, en augmentant le feu peu
à peu jusques à faire frémir les matières, alors il faut que l'Artiste voie si les
matières sont extraites & dissoutes, que si cela est, il filtrera le baume par le
coton pour s'en servir au besoin; sinon il continuera le feu jusques à ce que
cela soit fait. Nous pouvons assurer que ce remède ne trompera jamais ceux
qui sauront bien l'employer, dans la cure des plaies,des ulcères & des
contusions: car c'est un des plus excellents baumes que l'Art puisse fournir
pour l'extérieur, & dont il faut que l'Apothicaire chimique & curieux de son
métier se serve, lors qu'il voudra faire l'emplâtre diasulphuris, s'il veut qu'on y
rencontre les vertus qu'on lui attribue.

La première teinture du soufre.

Lorsque l'Artiste aura fait le baume de soufre simple, & que ce baume sera
bien empreint de la rougeur interne du soufre, il faut le mettre dans une
cucurbite de verre & verser dessus deux fois autant d'eau de pluie distillée,
puis placer le vaisseau au bain marie & en retirer l'eau par la distillation, &
l'esprit éthéré ou l'huile de térébenthine éthérée quittera le soufre qu'elle avait
extrait & montera avec l'eau, & le vrai baume de soufre demeurera au fonds
de la cucurbite, dont on peut donner depuis trois goutes jusques à huit,
contre toutes les maladies auxquelles le baume simple est propre, car celui-ci
est mêmes plus efficace. Et pour en faire la vraie teinture, il faut verser de
l'esprit de vin très-bien alkoholisé sur ce qui reste dans la cucurbite jusques à
l'éminence de quatre doigts, puis la couvrir d'une rencontre & les luter
ensemble avec de la vessie & du blanc d'œuf, & les mettre digérer & extraire
au bain vaporeux, jusques à ce que l'esprit de vin soit fort haut en couleur, il
le faut retirer & y en verser de l'autre & continuer, jusques à ce que l'esprit ne
se colore plus, il faut filtrer toutes les teintures & les distiller au bain marie
jusques à la réduction d'un tiers. Ceux qui ajouteront deux drachmes de bon
safran dans un nouet en faisant la dernière distillation augmenteront de
beaucoup les vertus de cette teinture, & ainsi il sera libre d'y ajouter encore
autre chose, selon le jugement & la science de ceux qui la feront & qui
voudront l'approprier à quelqu'usage particulier; mais il est bon de l'avoir
simple, à cause qu'on y peut toujours mêler quelqu'autre chose selon la
nécessité & les différentes espèces des maladies. Cette teinture est encore plus
souveraine que les baumes, parce qu'elle est plus ouverte & plus exaltée par le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 550

moyen de l'esprit du vin qui est le menstrue qui est le plus analogue & qui a le
plus de rapport avec nos esprits naturels, ce qui fait qu'il pousse & qu'il fait
pénétrer les remède qu'il a volatilisés, jusques dans les dernières digestions.
C'est pourquoi on s'en servir pour les maladies internes avec un tout autre
succès, que ne peuvent produire les baumes, on en donnera depuis deux
goutes jusques à dix, dans du vin qui soit empreint de la vertu des baies de
genièvre, dans des œufs frais ou dans quelque sirop pectoral & alexitère. La
seconde teinture du soufre. Il faut mettre en poudre une livre de salpêtre bien
pur & bien sec, & quatre on ces de soufre bien choisi, puis les mêlerez
ensemble: en suite de cela il faut placer un bon creuset ou un pot de terre non
vernissé, qu'on appelle communément un camion, dans le four à vent sur une
culotte & les entourer de charbons noirs & vifs, pour échauffer le vaisseau
peu à peu, jusques à ce qu'il soit rouge de tous les côtés; alors il y faut jeter la
matière, qui a été mêlée une cuillerée à la fois, & recommencer d'en mettre
autant, après que le bruit de la détonation précédente sera cessé & continuer
ainsi d'y en mettre jusques à ce que le tout soit achevé; cela fait il faut
augmenter le feu & ouvrir toutes les portes du four à vent, & le pousser
jusques à ce que le tout soit réduit & resserré en une masse rouge, qu'il faut
retirer du feu & la mettre en poudre dans un mortier chaud, puis il faut verser
cette poudre dans un matras & l'arroser d'esprit de vin tartarisé, jusques à ce
qu'il surnage de trois doigts, il faut aussi boucher le matras avec son vaisseau
de rencontre & le lutter, puis le mettre digérer & extraire aux cendres jusques
à ce qu'il soit chargé d'un rouge fort haut en couleur; cela étant il faut cesser
le feu & filtrer la teinture, puis en retirer la moitié du menstrue par la
distillation au bain marie à chaleur très lente, & il restera dans le fonds de la
cucurbite une vraie teinture de soufre qui est excellente & spécifique contre la
peste, contre les fièvres, contre le scorbut, contre les obstructions du foie &
contre toutes les maladies du poumon. La dose est depuis trois goutes
jusques à douze, dans les liqueurs susmentionnées.

La troisième teinture du soufre.

Comme il y a plusieurs personnes délicates, qui ne peuvent souffrir l'odeur


des baumes & des teintures du soufre, & que néanmoins ces remèdes sont
absolument nécessaires pour la cure de plusieurs maladies qui sont grandes &
malignes, aussi les Artistes chimiques ont-ils taché de faire en sorte de
pouvoir venir à bout de recorporifier la teinture de soufre & de la priver de la
mauvaise odeur, qui fait de la peine aux cerveaux & aux estomacs de ceux qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 551

sont délicats, ce qu'ils ont fait de la manière qui suit. Prenez autant que vous
voudrez de la première teinture du soufre, comme nous avons prescrit de la
faire retirez en la moitié de la liqueur & mettez ce qui restera en un lieu frais
ou en une cave, afin que la fraicheur de l'air corporifie & coagule cette
teinture en cristaux, qui contiennent en eux la quinte-essence & les vertus
centriques du soufre: séparez de ces cristaux la liqueur qui les accompagne, &
les dissoudez dans du nouvel esprit de vin, puis le retirez par la distillation
jusques au tiers, remettez ce tiers à la cave & le faites cristalliser &
recommencez ainsi jusques à sept fois; ou bien jusques à ce que ces cristaux
aient tout à fait perdu la mauvaise odeur qu'ils avoient acquise dans leur
première préparation. Ainsi vous aurez un vrai magistère ou une vraie teinture
sèche du soufre, qui vous servira aussi utilement, que les remède précédents,
pourvu qu'on s'en serve un peu plus long-temps. La dose en est depuis deux
grains jusques à dix & douze grains, dans quelque liqueur convenable, dans
des tablettes, dans quelque conserve ou dans un électuaire qui soient tous
appropriés à la délicatesse du malade & à la maladie.

La salification. Pour faire le sel de soufre.

Il reste ordinairement au fonds des écuelles qui ont servi pour tenir le soufre
enflammé, lors qu'on distille l'esprit de soufre, de certaines fèces ou une tête
morte qui est noirâtre, légère & comme feuillée, laquelle il faut calciner &
réverbérer dans un creuset jusques à ce qu'elle soit convertie en gris blanc. Il
faut en suite en faire la lessive avec de l'eau de pluie distillée ou avec de la
rosée de vitriol, qu'il faut filtrer & évaporer lentement aux cendres jusques à
pellicule ou jusques à sec; car comme il y a peu de matière, aussi y a-t-il très-
peu de sel: c'est pourquoi on peut toujours légitimement substituer celui de
vitriol en la place de celui de soufre, sans être obligé d'en faire aucun
scrupule, parce qu'il proviennent d'une même source & qu'ils ont les mêmes
vertus, qui sont de nettoyer & de fortifier l'estomac, d'en ôter le séminaire des
vers & de les en chasser. Voilà tout ce que nous avons cru devoir suffire sur le
soufre pour la pleine instruction des Artistes, qui pourront pousser plus outre
si bon leur semble Des bitumes. Nous avons généralement compris dans
cette section les soufres proprement dits & les bitumes, & comme nous avons
parlé ci-devant des premiers, il faut que nous achevions par les bitumes qui
sont les derniers. Or les bitumes se prennent généralement pour tout minéral
qui est très-gras: c'est pourquoi il y en a diverses espèces, comme le karabé ou
le succin, l'ambre gris, la nature de baleine, le bitume, l'asphalte, le pétrole, le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 552

charbon de terre & le jayet. Nous traiterons ici des bitumes, qui sont les plus
considérables & sur lesquels la Chimie travaille pour en tirer des remèdes &
pour en séparer le pur de l'impur: or entre tous le karabé & l'ambre gris
tiennent le premier rang: c'est pourquoi nous ne parlerons que de ces deux
bitumes & principalement, à cause que les autres souffrent si peu de
préparation, que cela serait inutile d'en dire quelque chose, puis que ce que
nous avons dit ci-devant & ce que nous dirons encore du karabé suffira pour
instruire l'Artiste.

Du succin ou du Karabé.

Les sentiments des Auteurs qui ont traité du succin soit fort différents, mais
principalement ceux des anciens, à cause qu'ils n'ont pas eu les lumières de la
Chimie, pour les faire pénétrer dans la connaissance des choses naturelles:
mais les modernes qui sont éclairés de ce beau fanal & qui s'en sont servis
pour faire l'anatomie des mixtes, sans aucune autre prévention d'esprit, que
du seul désir de découvrir la vérité pour eux-mêmes & de l'apprendre aux
autres, nous apprennent que le succin ou le karabé n'est rien autre chose,
qu'un suc bitumineux ou une résine de la terre qui est bien digérée, qui
s'écoule des veines d'icelle dans la mer où elle s'assemble, se coagule & se
durcit de plus en plus. Il y en a de trois principales sortes. Le premier qui est
le plus précieux & le plus recherché est blanc & opaque, qui est le plus digéré
& le plus mur de tous, ce qui se manifeste par sa pureté, par sa bonne odeur
& par la quantité de son sel volatil, qui est le signe le plus infaillible de sa
bonté & de ses vertus. Le second est le jaune qui est lucide & transparent, qui
abonde plus en huile qu'en sel, & qui est par conséquent moins digéré &
moins estimable. Le troisième est celui qui est mêlé des deux qui tient du
blanc & du jaune, mais qui a quelque mélange de terrestréité & d'impureté qui
le mettent au dessous des deux précédents. Tous trois ont des vertus qui ne
sont pas communes: mais si quelqu'un se veut servir du succin en Médecine
sans aucune autre préparation que de la trituration sur le porphyre, il faut
toujours prendre le plus blanc qui a une odeur balsamique qui rapporte à celle
du romarin en fleur, lors qu'il est un peu frotté pour lui faire pousser son
odeur. C'est aussi du blanc qu'il faut prendre pour en faire la teinture ou
l'essence comme nous l'enseignerons. Mais on se peut servir du second & du
troisième pour la distillation, à cause qu'il se fait séparation du pur de l'impur
& que la rectification peut réparer les défauts de la première distillation, qui a
déjà corrigé le vice de la digestion naturelle du karabé & qui en a séparé par
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 553

l'action du feu ce qu'il y avait d'hétérogène & de grossier. Karabé signifie en la


langue Persique tirepaille, qui est une propriétés du succin ou de l'ambre. Les
vertus générales du succin, sont d'échauffer, de dessécher, de fortifier &
d'astreindre légèrement, on le dédie principalement à la tête, à la rate & à la
matrice. C'est pourquoi on l'emploie très-utilement contre les catarrhes,
l'épilepsie, l'apoplexie, la léthargie & le vertige: comme aussi pour apaiser
toutes les irritations & tous les météorismes de la rate. C'est aussi un
spécifique merveilleux contre tous les maux de la matrice & principalement
contre son enflure & les suffocations qu'elle cause. C'est aussi un vrai baume
coagulé qui sert contre le flux du sang & contre celui de la semence, & sur
tout contre les fleurs blanches; enfin on peut dire légitimement du succin,
qu'il est l'âme des remède qui sont destinés à nettoyer la matrice & à corriger
tous ses défauts. Quelques-uns croient que ceux qui portent des colliers
d'ambre ne sont pas sujets aux maux des yeux ni à ceux de la gorge, dont ils
disent aussi qu'il empêche l'enflure. La dose du succin préparé est depuis un
demi scrupule jusques à une drachme, dans des œufs mollets, dans quelque
sirop, dans des tablettes ou dans quelque conserve. Les préparations
chimiques du succin sont, la dissolution ou l'extraction, pour en faire la
teinture ou l'essence & le magistère: & la distillation par le moyen de laquelle
on en tire l'esprit mercuriel, l'huile subtile, l'huile balsamique, le sel volatil & la
colophone.

Comment il faut faire la teinture ou l'essence de succin.

Il faut mettre trois ou quatre onces de succin blanc préparé sur le porphyre
dans un vaisseau de rencontre & verser dessus de l'esprit de vin très-
alkoholisé jusques à ce qu'il surnage de quatre doigts, il faut fermer la
rencontre & la lutter, puis la mettre digérer, dissoudre & extraire aux cendres
à une chaleur modérée jusques à ce que la liqueur soit devenue d'un beau
jaune doré; alors il faut ouvrir le vaisseau, retirer la liqueur par inclination, &
continuer la dissolution & l'extraction de la même sorte, jusques à ce que
l'esprit de vin ne se colore plus. Il faut filtrer en suite toutes les teintures &
retirer les trois quarts du menstrue par la distillation à la chaleur lente du bain
marie, & il restera l'essence du succin qui aura le goût & l'odeur de son mixte
qui est capable de très-beaux effets, à cause de la subtilité de ses parties. Il y
en a quelques-uns qui prétendent en faire le magistère en précipitant cette
teinture dans de l'eau commune, mais ils errent lourdement: car c'est
proprement défaire ce qu'on a eu bien de la peine de travailler, puis que l'eau
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 554

tire à soi l'esprit de vin, & ainsi le corps du succin s'en sépare & fait comme
une gomme ou une résine, qui ne vaut pas mieux que le succin blanc qui est
préparé, sinon qu'il est un peu plus pur. L'Artiste gardera donc cette essence
en liqueur & s'en servira à toutes les maladies, auxquelles nous avons
approprié les vertus générales du karabé. Mais il faut qu'il donne ce remède
dans quelque sirop, comme dans celui de cannelle, de corail, dans celui de
fleurs de paeone ou dans des jaunes d'œufs, il le peut aussi donner dans des
esprits ardents ou éthérés, comme dans celui de baies de genièvre ou de
sureau, dans celui de cerises noires ou dans l'esprit de fleurs de muguet fait
avec le vin d'Espagne, parce que s'il le donnait dans quelque liqueur aqueuse
le succin se recorporifierait, & ainsi il ne produirait pas des effets si bons ni si
prompts que lors qu'il est donné en liqueur & que toutes ses parties sont
désunies & volatilisées, afin que l'archée du ventricule réduise toutes ses
puissances en acte jusques dans leur plus grande perfection. La dose est
depuis six goutes jusques à vingt, voire jusques à trente goutes.

Comment il faut faire le magistère de l'ambre ou du karabé.

Comme nous avons condamné avec très juste raison le faux & le prétendu
magistère de succin, aussi faut-il que nous recommandions celui qui est
véritable, & qui est capable de produire quelque chose de bon pour la santé,
on y procèdera de la sorte. Prenez du succin blanc qui soit réduit en poudre
impalpable, autant que vous voudrez, mettez-le dans un matras ou dans une
cucurbite, & versez dessus du très-bon & très-subtil vinaigre distillé jusques à
l'éminence de quatre doigts, mettez le vaisseau au sable & les faites bouillir
ensemble durant trois ou quatre jours, en remettant toujours du nouveau
vinaigre distillé qui soit bien chaud à mesure que le premier s'évaporera, ce
qu'il faut continuer jusques à ce que la liqueur soit devenue rouge, alors il faut
filtrer & retirer le menstrue aux cendres jusques à ces, & le magistère
demeurera au fonds de la cucurbite, qu'il faut dissoudre dans parties égales
d'eau de roses, d'eau de mélisse & d'eau de cannelle & les digérer ensemble
durant vingt-quatre heures, puis il faut en retirer les eaux aux cendres
lentement, ce qu'il faut aussi pratiquer la première fois lors qu'on retire le
vinaigre, à cause que la précipitation & le trop de feu perdent tout le travail &
la vertu des choses. Il faut réitérer cette digestion & cette distillation jusques à
trois fois; mais la troisième, il faut cesser le feu lors qu'on en aura retiré les
trois quarts, il faut ajouter au reste un once de suc de citron bien filtré ou une
drachme d'esprit de vitriol bien acide & bien rectifié; cela fait il faut continuer
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 555

la distillation lentement, jusques à ce que la matière soit bien desséchée, qu'il


faut mettre en poudre & la garder au besoin: car c'est un bon médicament
pour provoquer la sueur & pour fortifier le cœur & ses fonctions, on le peut
donner avec l'espérance d'un bon effet dans la rougeole, dans la petite vérole
& dans la pleuresie: mais sur tout, c'est un spécifique contre le scorbut &
contre ses suites. La dose est depuis six grains jusques à quinze & vingt
grains, dans de la conserve d'œillets, dans de la confection d'hyacinthe ou
dans du Diascordium Fracastorii, & qu'on fasse boire au malade des eaux de
chardon bénit ou d'ulmaria par dessus.

Comment il faut faire la distillation du succin.

Nous conseillons à l'Artiste de prendre pour ce travail de la troisième sorte de


karabé, dont nous avons fait mention, à cause qu'il contient en soi beaucoup
d'huile & qu'il abonde aussi en sel volatil. Il en prendra donc trois ou quatre
livres, qu'il mettra dans une grande retorte, en sorte que la matière n'en
occupe que le tiers, qu'il placera au réverbère clos, sur un couvercle de pot
avec deux doigts de cendres dessous le cul de la cornue, ce qui lui servira de
lut, il adaptera au col de la retorte un grand récipient, qu'il luttera bien
exactement, puis il donnera le feu peu à peu jusques à ce que les goutes de
l'esprit acide soient passées & que l'huile commence à paraitre, alors il
l'augmentera tant soit peu & le règlera de telle sorte, que les goutes se suivent
l'une l'autre. Mais il faut qu'il commence à le renforcer & à le pousser, lors
qu'il apercevra que l'huile s'épaissit & que le sel volatil se sublime, ce qu'il
connaîtra par les vapeurs & les nuages épais qui sortiront de la cornue, il faut
ainsi continuer le feu jusques à ce que le récipient s'éclaircisse de soi-mêmes,
ce qui est un signe infaillible de la fin de l'opération. Ce qui est dans le
récipient après la distillation, contient trois choses distinctes qui proviennent
d'une seule & même chose. La première, est l'esprit où la liqueur mercurielle,
aqueuse & acide du succin qui sort la première. Il y a secondement, l'huile qui
est mêlée de beaucoup de sel volatil, ce qui la rendue un peu épaisse, ingrate à
l'odorat & haute en couleur. Et la troisième chose est le sel volatil sulfuré, qui
n'est pas le moindre des trois en efficace & en vertu. Or il faut que l'Artiste
sache séparer adroitement ces substances les unes des autres, afin de les
pouvoir employer chacune à part, selon les propriétés qu'elles contiennent. Ce
qui se fait comme il s'ensuit.

Comment il faut séparer l'esprit de succin.


N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 556

Il faut mettre dans un matras à long col tout ce que l'Artiste trouvera dans le
récipient après la distillation du succin & le boucher avec un autre matras, &
le mettre digérer au bain vaporeux dans de la sciure de bois à une chaleur
humaine durant trois ou quatre jours, afin que ce qu'il y a de liqueur acide &
mercurielle se sépare de ce qui est oléagineux; cela fait il faut verser l'huile qui
surnage par inclination, & lors qu'il n'y en aura plus guère, il faudra mouiller
un filtre de papier avec de l'eau de melisse ou de roses, & verser dedans peu à
peu la liqueur qui sera au fonds du matras, & ce qu'il y a de substance
oléagineuse demeurera sur le filtre, à cause qu'il est humecté d'eau & l'esprit
coulera clair au travers, qu'il faut rectifier aux cendres lentement jusques à sec,
afin que s'il y a du sel volatil qui se soit dissout dans l'esprit, qui est presque
de sa même nature, qu'il demeure au fonds sans se sublimer & sans se brûler.
Il faut garder cet esprit dans une fiole bien bouchée, afin de s'en servir au
besoin. C'est un souverain diurétique, désopilatif & céphalique, qu'on peut
employer à tout ce à quoi le succin peut être util: mais principalement contre
les obstructions & le schirre de la rate, lors qu'il est acué de son sel volatil. La
dose est depuis quatre goutes jusques à douze dans de la teinture de,
sassafras, dans du vin blanc ou dans des bouillons.

Comment il faut séparer & rectifier le sel volatil de succin.

Après que l'Artiste aura fait la séparation de l'esprit acide & mercuriel du
l'huile du succin, il faut qu'il en mette environ une demie livre à part, qui lui
puisse servir dans la nécessité pour le dehors & pour le dedans, quoi qu'elle
ne soit pas fort agréable: mais comme elle est animée de son sel volatil, aussi
peut-elle beaucoup mieux servir contre les suffocations de la matrice &
contre les insultes de l'épilepsie; comme aussi pour appliquer sur les membres
contractés, atrophiés & paralytiques, où elle est sans comparaison plus
excellente & plus active que n'est pas celle qui est privée de ce sel admirable.
Il faut donc prendre tout ce qui reste d'huile & la mettre dans un grand
matras ou dans un grand vaisseau de rencontre, & verser dessus de l'eau de
pluie distillée jusques à ce qu'il y en ait autant ou plus que d'huile, il faut
couvrir & lutter le vaisseau & le mettre digérer aux cendres à une chaleur
moyenne & l'agiter d'heure en heure, afin de mieux faire la séparation & la
dissolution du sel volatil d'avec son huile, car quoi qu'il y soit intimement
mêlé, à cause qu'elle est de la nature volatile & soufrée; si est-ce pourtant qu'il
s'en séparera à la longue, & qu'il se dissoudra & joindra à l'eau à cause de sa
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 557

nature saline, qui se joint & qui s'unit très-facilement avec l'eau. Lorsque
l'Artiste verra que l'eau sera bien chargée, il laissera cesser le feu, séparera
l'huile & filtrera l'eau qui est chargée du sel volatil du karabé, comme il le
connaîtra par son goût qui est acide & piquant. Il faut retirer les trois quarts
de l'eau par la distillation lente aux cendres, puis mettre le vaisseau en un lieu
au froid & l'y laisser durant deux jours, & on trouvera que le sel volatil se sera
cristallisé & coagulé en une substance rouge & brune, qu'il faut séparer de
l'eau & les faire sécher entre deux papiers à une chaleur lente & modérée: Il
faut continuer l'évaporation de l'eau superflue & retirer tout le sel, le faire
sécher & le joindre au premier qui est toujours le plus pur & le meilleur. Il
faut en garder une partie comme il est, si on veut. Sinon, il faut mettre le tout
dans une petite cucurbite qui soit couverte d'un alambic aveugle, & le
sublimer au sable à une chaleur bien graduée, & ainsi ce sel s'élève & se
sublime beau, blanc, pur & net, & laisse toutes les impuretés au fonds du
vaisseau. Ce sel volatil est la plus excellente partie du succin & qui est digne
que les Artistes la recherchent curieusement à cause de ses hautes vertus, qui
sont encore plus générales & moins bornées que celles du succin, de son
esprit ou de son huile, vu qu'il en est l'âme & l'essence intérieure. C'est un
remède admirable dans l'hydropisie naissante, & particulièrement dans la
leucophlegmatie où il fait des merveilles, à cause qu'il dégage puissamment la
rate & toutes les autres parties du bas ventre par les urines & par la
transpiration, outre cela il possède au quadruple toutes les vertus que nous
avons attribuées au succin; j'en recommande donc encore une fois l'usage à
l'Artiste, avec promesse qu'il n'y sera pas trompé. La dose est depuis trois
grains jusques à vingt dans du vin, dans des bouillons ou dans quelques autres
liqueurs qui soient appropriées à la maladie & au malade.

Comment il faut bien faire la rectification de l'huile du succin.

Après la séparation & la rectification de ces deux premières substances, il faut


aussi venir à celle de la troisième qui est l'huile; car comme elle est rouge
brune, puante & grossière, il faut que nous enseignions trois moyens à
l'Artiste pour la purifier & la rendre fluide, subtile & pénétrante, afin qu'elle
puisse mieux produire les merveilleuses propriétés qu'elle cache en elle. Pour
le premier de ces moyens, il faut mêler l'huile qui est restée après la séparation
du sel volatil, avec deux parties de cendres du foyer & une partie de sel
décrépité, & y en mettre autant qu'il en faudra pour réduire le tout en une
masse de pâte dont on puisse former des boulettes, qui puissent entrer par
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 558

l'embouchure du col d'une cornue de verre, dans laquelle il les faut mettre en
sorte néanmoins qu'elle ne soit que demie pleine, & la placer au réverbère
clos avec un récipient qui soit bien lutté, il faut y donner le feu doucement
jusques à ce que l'huile commence à distiller belle & claire & l'entretenir ainsi
ou l'augmenter peu à peu & de degré en degré, jusques à ce qu'on remarque
que les goutes qui tombent commencent à devenir jaunes ou rougeâtres, alors
il faut changer de récipient & en substituer un autre & le luter comme il faut,
puis presser le feu un peu plus fort, afin de contraindre l'huile de se séparer
des moindres atomes des corps parmi lesquels elle est mêlée, & le continuer
en l'augmentant de plus en plus, jusques à ce qu'il n'en sorte plus rien du tout.
Le second moyen de rectifier cette huile est, qu'il la faut mettre dans une
vessie avec de l'eau de roses, de celle de marjolaine, & de celle de mélisse de
chacune trois ou quatre pintes & la distiller par la tête de more avec le
tonneau & le canal, avec les mêmes observations que nous avons enjointes à
l'Artiste pour la distillation des huiles des végétaux & on aura une huile de
succin qui sera fluide & claire pour s'en servir à tous les usages, auxquels les
Auteurs la destinent dans leurs écrits. Le troisième & dernier moyen de
rectifier cette huile, est de la verser dans une retorte & de jeter dessus goute à
goute son poids égal d'esprit de sel, & placer la cornue au sable & la distiller
avec un feu bien gradué & l'huile en sortira claire & pure autant qu'on la peut
désirer. Nous ne répèterons pas inutilement les vertus de cette huile, parce
qu'on les trouvera avec les vertus générales que nous avons attribuées au
karabé. Ceux qui en voudront apprendre davantage consulteront ceux qui en
ont traité qui l'estiment un remède divin.

De l'ambre gris & de sa préparation chimique. L'ambre gris est une des
choses dont l'origine a beaucoup embarrassé les esprits: mais ceux qui ont été
aux Indes Orientales & qui l'ont le mieux recherché, disent tous
unanimement que l'ambre gris n'est rien autre chose qu'un bitume qui
provient du fonds de la mer, qui se coagule par le moyen de son sel, & qui est
digéré & mûri par les rayons du Soleil, on le trouve ordinairement le long des
costes de Sofala, de Mozambique & de Melinde, comme aussi vers les Iles
Maldives & vers le Cap Comorin. Le meilleur ambre gris est celui qui est d'un
gris jaunâtre qui se fond facilement & qui coule lors qu'on y fourre une
aiguille chauffée: mais la meilleure épreuve est celle de sa dissolution dans du
très-subtil esprit de vin, car celui qui est le plus pur & qui laisse de moins de
terrestréités & de fèces est toujours le meilleur. On s'en sert dans les parfums
& pour l'intérieur; il échauffe, il dessèche, il résout, il fortifie l'estomac & le
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 559

cerveau, il recrée & augmente les esprits vitaux & les esprits animaux, par son
soufre volatil & doux qui est ami de nôtre nature. Nous avons donné le
moyen d'en faire un bon parfum dans la préparation du benjoin. Mais comme
on le peut ouvrir & dissoudre pour plus facilement réduire sa puissance en
acte, nous donnerons deux façons d'en faire l'essence ou la teinture, afin de
finir par la préparation de cette noble production de la mer.

La première essence de l'ambre gris.

Prenez de l'ambre gris le plus pur deux drachmes, & douze grains de très-bon
musc, du sucre candi blanc un scrupule, broyez le tout ensemble très-
exactement, & lors que le tout sera bien mêlé, ajoutez-y peu à peu en broyant
une demie once d'esprit ardent de roses, mettez ce mélange dans un matras,
& versez dessus deux onces d'alkohol de vin, bouchez le matras d'une
rencontre & le mettez digérer durant quatre jours au bain vaporeux, après
cela filtrez cette teinture par le coton & la gardez au besoin, comme un des
plus grands confortatifs qui soit pour les vieillards & pour les refroidis, elle
augmente l'humide radical & rend le mâle & la femelle habiles à la génération.
On la dose depuis une goutte jusques à six dans du vin d'Espagne, dans de la
malvoisie, dans de l'hippocras ou dans quelqu'autre boisson analogue, qui
agrée au goût & à l'odorat des infirmes.

La seconde essence de l'ambregris.

Comme il y a beaucoup de personnes qui seront bien aises d'avoir de l'ambre


ouvert & dissout, sans aucun autre mélange, & que cela mêmes est nécessaire
durant la santé & pendant la maladie, aussi voulons nous donner le moyen de
faire cette dissolution toute ingénue & toute simple. Il faut donc prendre
deux drachmes de très-bon ambre gris & les broyer avec autant de sucre
candi blanc, jusques à ce que ces deux substances soient réduites en une
poudre impalpable & qu'elles soient tellement unies, qu'elles ne fassent
presque qu'un même corps, lors que cela est ainsi, il faut mettre ce mélange
dans un matras & verser dessus le quadruple de son poids de l'esprit de vin
qui ait été passé trois fois sur le sel de tartre, puis il faut boucher le matras &
le mettre digérer au bain vaporeux durant sept jours à une chaleur lente &
continuelle & agiter souvent la matière, & lors que l'Artiste verra que la
dissolution & l'union du sel, du soufre & de l'esprit sera faite, en sorte que la
liqueur soit claire, jaune & nette, hormis quelques petites impuretés qui
N. LEFEBVRE TRAICTE DE LA CHYMIE 560

proviennent de l'ambre gris qui seront au fonds du matras; cela étant ainsi, il
faut filtrer le tout chaudement par le coton dans sa fiole & le boucher, & lors
que cette essence sera refroidie elle sera coagulée & congelée en une
substance pareille à du beurre blanchâtre, qui se résout à la moindre chaleur,
voire à celle de la paume de la main, en une liqueur jaune, qui est très-subtile
& très-excellente pour ambrer les bouillons, les gelées, les confitures, les
conserves, & toutes sortes de boissons, on s'en peut servir contre les
faiblesses & pour fortifier l'estomac, comme aussi pour corriger la mauvaise
odeur de la bouche. La dose est depuis une goute jusques à huit dans les
liqueurs que nous avons dites ci-dessus. Voilà ce que nous avions à dire pour
achever la préparation chimique des animaux, des végétaux & des minéraux,
nous croyons n'avoir rien omis de ce qui peut servir à bien instruire ceux qui
s'adonneront à la Chimie: c'est pourquoi nous exhortons les Artistes de
vouloir suivre ponctuellement les brisées que nous leur avons tracées, afin
qu'il se rendent de plus en plus habiles en la recherche des vérités physiques:
& sur tout nous encourageons les Apothicaires, qui ne sont pas encore initiés
aux mystères de la Chimie de s'y employer à bon escient & de bonne grâce,
sans qu'ils se laissent emporter au torrent de l'opinion vulgaire, qui n'est
grossi que d'ignorance, de présomption, d'envie & de malice, afin que tous
ensemble puissent, selon mes légitimes souhaits, se rendre capables de servir
au public, comme j'ai taché de leur être utile en particulier. C'est la seule
passion que j'ai pour le bien des pauvres malades & pour l'instruction de ceux
de ma profession, qui m'a poussé & qui m'a provoqué de communiquer ce
que j'ai acquis d'expérience depuis plus de trente années d'étude & de travail,
afin que le tout puisse servir à la gloire de Dieu, au bien du prochain, & à
l'exaltation de la Médecine & de la véritable Pharmacie.

Fin du second Tome.

ISEAUTOPE SCELIEZ 2014

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