La course à pied : motivations et enjeux
La course à pied : motivations et enjeux
QU’EST-CE QUI LES FAIT COURIR ? : LA COURSE À PIED VUE PAR LES
COUREURS DE FOND
MÉMOIRE
PRÉSENTÉ
DE LA MAÎTRISE EN COMMUNICATION
PAR
KATHERINE LEMAY-CRILLY
SEPTEMBRE 2022
UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
Service des bibliothèques
Avertissement
La diffusion de ce mémoire se fait dans le respect des droits de son auteur, qui a signé
le formulaire Autorisation de reproduire et de diffuser un travail de recherche de cycles
supérieurs (SDU-522 – Rév.04-2020). Cette autorisation stipule que «conformément à
l’article 11 du Règlement no 8 des études de cycles supérieurs, [l’auteur] concède à
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que ce soit, y compris l’Internet. Cette licence et cette autorisation n’entraînent pas une
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intellectuelle. Sauf entente contraire, [l’auteur] conserve la liberté de diffuser et de
commercialiser ou non ce travail dont [il] possède un exemplaire.»
ii
iii
REMERCIEMENTS
Un énorme merci à Vincent Fournier, mon directeur de recherche, qui m’a permis de
suivre mes intentions de recherche. Je souhaite particulièrement te remercier pour ton
écoute et ton support tout au long de ce cheminement. Mais surtout, merci d’avoir prêté
main forte dans les moments que j’en avais grandement besoin.
Également, merci aux participants qui ont permis de rendre ce mémoire riche en
contenu. Mes discussions avec vous m’ont permis de rencontrer des gens passionnés
par un sport qui mérite d’être étudié.
Merci à mon conjoint, Maxime, pour ton encouragement sans fin. Ma reconnaissance
est indicible. Tu es la raison pour laquelle je suis motivée, et constamment à la quête
de mes rêves sans fin. Merci de m’encourager dans mon cheminement académique. Tu
m’as vu rêver de poursuivre mes études supérieures, sans jamais me dissuader d’avoir
foi en mes capacités. Tu as su illuminer mon potentiel en me permettant de
m’accomplir dans ce qui me semble la bonne voie. Merci d’être mon pilier dans cette
aventure personnelle, mais également familiale.
Je tiens aussi à remercier ma superbe amie Leila pour son soutien moral durant notre
rédaction respective. Nos nombreuses conversations m’ont été d’une aide formidable
qui m’a permis de rédiger dans des moments aquoibonistes.
Caro et Val, une chance que vous étiez là. Dans les moments les plus exaspérants, vous
avez su me donner envie de poursuivre. Je suis éternellement reconnaissante de votre
support, de votre écoute et de votre solidarité. Merci mille fois.
iv
Et sans oublier, merci à mes parents. Bien que vous fussiez constamment stupéfaits de
mon assiduité, vous n’avez jamais cessé de croire en moi, et j’en suis extrêmement
reconnaissante. Je vous aime.
v
DÉDICACE
RÉSUMÉ .......................................................................................................................x
ABSTRACT ................................................................................................................ xi
INTRODUCTION .......................................................................................................12
CHAPITRE I ...............................................................................................................15
PROBLÉMATIQUE ...................................................................................................15
1.1 L’âge moyen et les distances préconisées ...................................................15
1.2 Historique de la course à pied......................................................................17
1.3 Évolution de la course à pied ......................................................................18
1.4 La présence des femmes dans la course à pied ............................................21
1.5 Les types de coureurs et les éléments sociaux entourant la course .............24
1.6 Les motivations des coureurs ......................................................................26
1.7 La ténacité mentale ......................................................................................28
1.8 Les effets physiologiques et psychologiques...............................................31
1.9 Le rapport au temps .....................................................................................32
1.10 Passion harmonieuse et passion obsessionnelle ..........................................35
1.11 Runner’s high ..............................................................................................37
1.12 La course à pied, un loisir sérieux ...............................................................39
1.13 Influence des applications et des réseaux sociaux. ......................................41
1.14 La question centrale et les questions sectorielles de recherche ...................44
1.15 L’objectif général du mémoire ....................................................................45
1.16 Pertinence sociale et culturelle ....................................................................45
CHAPITRE II ..............................................................................................................48
LES DIMENSIONS THÉORIQUES DE L’ÉTUDE ..................................................48
2.1 Communauté de pratique .............................................................................48
2.1.1 L’identité comme expérience négociée ...................................................49
2.1.2 L’identité comme appartenance à la communauté ..................................50
2.1.3 L’identité comme trajectoire d’apprentissage .........................................52
2.1.4 L’identité comme noyau de multiappartenance.......................................54
2.1.5 L’identité comme relation entre le local et le global. ..............................55
vii
RÉSUMÉ
La course à pied est un sport qui regroupe beaucoup d’adeptes. Parmi ces adeptes, une
majorité va courir pour le simple plaisir des distances raisonnables, de 5 à 15 km par
exemple, alors qu’un petit groupe s’entraine sur des distances beaucoup plus longues,
avec pour objectif de courir des ultramarathons, soit des distances de 80, voir 160 km.
Ces coureurs s’entrainent très assidûment, mais sans être nécessairement des athlètes
professionnels. Cette recherche a donc pour but de cerner ce qui compose la sous-
culture de la course à pied, avec une emphase sur les personnes qui s’entrainent pour
des courses de longues distances. Plus spécifiquement, elle vise à comprendre les
motivations que les personnes ont de courir, à comprendre les façons dont la douleur
et la limite physique influencent la poursuite sportive, à évaluer l’impact des autres sur
la pratique de la course à pied, ainsi qu’à comprendre comment est perçue la
construction identitaire chez les coureurs. Quant au cadre théorique mobilisé dans cette
étude, celui-ci repose sur les concepts de communauté de pratique et de sous-culture.
De plus, le concept de soi-miroir, la conception de soi et d’intentionnalité collective
ont notamment été mobilisés dans le cadre de cette recherche. Sur le plan de la
méthodologie, des entrevues semi-dirigées et un questionnaire ont été utilisés pour
collecter des données sur la réalité des coureurs. Pour les entrevues semi-dirigées,
l’échantillon consiste en cinq femmes et quatre hommes, pour un total de neuf
participants. Puis, pour le questionnaire, l’échantillon consiste en dix hommes et six
femmes pour un total de seize participants. Les résultats obtenus ont permis de faire
une analyse qui cerne les motivations à courir, le rapport au corps, le rapport aux autres
et la construction de son identité. Dans cette analyse, différents sous-thèmes ont
émergé, dont la dichotomie entre le corps et l’esprit, les bienfaits et les troubles de santé
mentale et physique, la course en solitaire, puis la conciliation travail, famille et
entrainement.
ABSTRACT
Running is a sport that gathers many enthusiasts. Among these enthusiasts, a majority
will run for the simple pleasure of reasonable distances, from 5 to 15 km for example,
while a small group trains on much longer distances, with the objective of running
ultramarathons, distances of 80, even 160 km. These runners train very hard but are not
necessarily professional athletes. The purpose of this research is to identify what makes
up the running subculture, with an emphasis on those who train for long-distance races.
More specifically, it aims to understand the motivations that people have for running,
to understand how pain and physical limitations influence the pursuit of sport, to assess
the impact of others on the practice of running, and to understand how identity
construction is perceived among runners. The theoretical framework used in this study
is based on the concepts of a community of practice and subculture. In addition, the
concept of mirror-self, self-concept, and collective intentionality was used in this
research. In terms of methodology, semi-structured interviews and a questionnaire
were used to collect data on the runners' reality. For the semi-structured interviews, the
sample consisted of five women and four men, for a total of nine participants. Then,
for the questionnaire, the sample consisted of ten men and six women, for a total of
sixteen participants. The results obtained allowed us to make an analysis that identifies
the motivations to run, the relationship with the body, the relationship with others, and
the construction of one's identity. In this analysis, different sub-themes emerged,
including the mind-body dichotomy, mental and physical health benefits, and
disorders, running alone and balancing work, family, and training.
INTRODUCTION
Un matin d’été, à la suite d’un réveil brutal à 3 h, j’ai pris la route accompagnée de mes
deux amis coureurs. Avec notre marathon dans le sentier national de la réserve faunique
Mastigouche comme destination, nous attendions le départ avec impatience. Bien que
l’excitation fût à son summum durant la route, le contentement n’a pas cessé jusqu’à la
fin. À vrai dire, ce fut à ce moment, la plus longue et périlleuse course que j’aie jamais
endurée. La comparaison avec les autres coureurs et soi-même demeure un terrain
périlleux. Mais pour qui est-ce que je cours ? En observant les autres coureurs s’aider
de leurs bâtons de marche, je n’avais qu’une envie : m’en procurer une paire pour
affronter les montées qui me semblaient sans fin. Comme à chaque course, la fameuse
question revient toujours osciller entre mes deux oreilles : mais à quoi ça sert de courir
six heures ? À quoi bon ? Pourquoi se faire autant de mal ? Ai-je une limite de
tolérance ? Suis-je apte à parcourir d’aussi longues distances ? Simultanément, je perds
mon ongle d’orteil en descendant la pente trop abruptement. Est-ce que ma folie est
coupable de ma décision de courir des ultras ? La course à pied, c’est beau. C’est une
façon de s’émanciper, de s’évader, de faire le vide, mais également de réfléchir et de
vivre le moment présent. Tout compte fait, il n’est pas étonnant que cette frénésie me
regorge d’énergie. Je suis une victime de mon amour pour la course à pied. Je suis une
coureuse, une coureuse de fond. Et éventuellement, je serai une coureuse d’ultrafond
pour qui courir 100 kilomètres deviendra peut-être banal ou pas…
(Journal de bord, Sur la route près de Saint-Mathieu-du-parc, 2019)
13
Sachant maintenant que le taux de participation est bien élevé, on observe aussi que la
course à pied englobe un large éventail d’activités regroupant divers types de coureurs
rassemblant des traits à la fois semblables et disparates (Lassalle, Recours et Griffet,
2018). On note à la fois les disciplines d’athlétismes ainsi que les courses de courtes,
moyennes et longues distances. Ces courses peuvent se tenir sur différents types de
parcours, tels que sur route, en sentier, dans le désert, en haute altitude, etc. C’est
pourquoi nous avons souhaité mieux comprendre les éléments qui composent la sous-
culture de la communauté de coureurs, plus particulièrement les coureurs de fond. Une
immersion dans cette sous-culture a permis d’étudier les différents aspects sociaux et
individuels qui composent cet univers.
objectifs de cette recherche ainsi que la pertinence sociale et culturelle seront abordés
pour ensuite enchaîner vers la portion théorique.
Le chapitre 4 présente mon analyse. Pour cette analyse, j’ai classé les thèmes comme
suit : les motivations à courir, le rapport au corps (douleur et limites), le rapport aux
autres et la construction de son identité. Au cours de cette analyse, l’objectif est de
comprendre certaines des réalités et pratiques qui composent la sous-culture des
coureurs, ceci afin de comprendre en quoi consiste la réalité des personnes qui courent
et les attributs qui composent ce monde de coureurs.
CHAPITRE I
PROBLÉMATIQUE
De plus, la grande majorité des participants de ces épreuves sont des femmes. En temps
normal, les femmes qui courent ont tendance à le faire dès leur adolescence, souvent
en raison d’un parcours d’athlétisme pendant les études. Néanmoins, bien qu’elles aient
pris l’habitude de courir plus jeune que les hommes, elles demeurent celles qui cessent
de courir plus tôt (Ibid.). D’après l’analyse faite par Jens Jakob Andersen, les femmes
sont généralement contraintes de mettre un terme à la course à pied en raison de
grossesses et des obligations familiales (Ibid.). La moyenne d’âge des femmes s’avère
quelques années en deçà de la moyenne générale, soit des hommes et des femmes, qui
est de 42,5 ans (Ibid.).
L’âge moyen des participants est relativement élevé, particulièrement en raison des
coureurs âgés de 60 à 70 ans qui s’avèrent les plus assidus dans la pratique de ce sport.
D’ailleurs, il est normal de voir des gens de tous âges décider de se mettre en forme à
l’aide d’un marathon comme objectif. À cet effet, le nombre de participants prenant
part à des marathons est en hausse contrairement aux autres distances, dont cinq, dix et
les demi-marathons (Ibid.).
Pour ce qui est des coureurs d’ultrafond, les participants semblent de plus en plus
jeunes. Lors de la dernière décennie, la moyenne d’âge des participants était de 43,3
ans. Aujourd’hui, on constate que la moyenne d’âge est de 42,3 ans. La différence d’âge
n’est pas frappante. Cela dit, on constate tout de même une baisse de la moyenne d’âge
des participants qui prennent part à une course d’ultrafond (Dawson, 2020).
17
Certes, il ne faut pas oublier les athlètes qui réussissent à gagner leur vie en pratiquant
ce sport auquel s’intéresse un si grand nombre de personnes. Est-ce que la course est
pratiquée de la même façon pour les athlètes amateurs et les athlètes olympiques ?
Probablement pas. Cela dit, le niveau de compétitivité peut s’avérer important chez
bien des coureurs du dimanche. Le nombre de courses organisées est en augmentation
constante. En tant que coureurs amateurs, nous avons la possibilité de nous inscrire à
une panoplie de courses de tous genres accessibles autant pour des longues distances.
Mais ces courses sont également disponibles pour les jeunes enfants désirant suivre les
pas de leurs parents.
à leur époque. Certaines caractéristiques similaires ont été découvertes, telles que les
ligaments et les tendons des jambes et des pieds permettant d’agir comme des ressorts
(Ibid.).
Avant les années 1970, les coureurs amateurs et les élites couraient avec des souliers
de cuir mal adaptés ou simplement pieds nus. L’innovation des chaussures est en
concomitance avec le boom de coureurs des années 70. Puisque la commercialisation
des chaussures de course était en plein essor dans les années 70, l’avancement et la
recherche permettent aujourd’hui d’offrir de souliers modernes possédant un support
aux talons et à l’arche plantaire (Bramble et Lieberman, 2004).
Tout comme l’avènement des souliers de course dans les années 70, c’est également au
courant de ces années que l’épreuve du marathon a vu une augmentation de la
participation. En effet, le nombre de participants entre 1976 et 1980 a doublé, passant
de trois à six millions chaque année (Cohen et Hanold, 2016). C’est particulièrement
le marathon de New York de 1976, accueillant un grand nombre de coureurs élites, qui
a permis de rendre les événements comme celui accessible à la population. L’épreuve
du marathon s’est donc transformée en attrait commercial à la même période (Ibid.).
Avant les années 70, le temps limite pour participer à l’épreuve du marathon était
inférieur à quatre heures. Ce temps a dû changer au fil des années, considérant que le
nombre de participants au marathon n’a cessé d’augmenter. Cette augmentation a
amené plusieurs nouveaux types de coureurs n’ayant pas la même performance, et
perception quant à leur performance. Considérant cette hausse, le temps médian pour
compléter la distance du marathon a augmenté d’environ quarante-cinq minutes, autant
pour les hommes que pour les femmes, depuis les années 1980 (Ibid.).
En 2017, on dénombrait environ 56 millions de coureurs aux États-Unis, soit un léger
recul comparativement à 2013, où le taux de participation avait atteint le sommet à
57,55 % (Statista, 2019). Inversement au Québec, le nombre de courses officielles est
en hausse depuis 2015, à l’exception de la distance du marathon où l’on observe une
régression importante de 4 600 au nombre total d’événements de course à pied en 2015,
1
En 2019, c’est plus de 7 000 coureurs qui ont été refusés, bien qu’ils eussent satisfait les exigences de
temps. Pour assurer une place, il est nécessaire que le coureur réussisse à obtenir un temps de 4 minutes
et 52 secondes de moins que son groupe d’âge (Douglas, 2019).
20
à 4 100 événements en 2016 (Ibid.). À cet égard, on constate que ce sport augmente le
nombre d’heures que les coureurs doivent pratiquer afin de pouvoir retirer les bénéfices
que la course à pied procure. Non seulement il s’agit de nombreuses heures passées à
s’entrainer, mais la pratique d’un loisir, de manière sérieuse, requiert de faire des
sacrifices. On y compte notamment le désintérêt envers d’autres activités, soit par
manque de temps ou également en raison de fatigue ou des coûts. La pratique de la
course à pied peut parfois avoir plusieurs coûts associés, soit les frais d’inscriptions,
les frais d’accommodations pour un événement à l’extérieur, les frais reliés au matériel,
dont les chaussures à changer aux 400 kilomètres, les vêtements techniques, etc. Cela
a donc un impact direct sur les autres dépenses qui peuvent, entre autres, toucher celles
de la famille.
l’année 2018, où 6 812 coureurs ont pris part à cette distance comparativement à 6 056
coureurs en 2016 lors du pic (Ibid.). Les coureuses sont quant à elles moins nombreuses
à prendre part à des courses officielles sur route depuis les deux dernières années,
passant de 54,6 % en 2016 à 53,0 % en 2018. Toutefois, le nombre de femmes a
considérablement augmenté depuis 2008, passant de 37,1 % à 53,0 % en 2018. D’après
[Link], les femmes seraient plus nombreuses à se diriger vers les courses en sentier
(Ibid.).
Une étude parue en 2020 a aussi permis de constater que les coureuses féminines d’ultra
sont plus rapides que les coureurs d’ultra masculins en raison de l’œstrogène qui
devient un accélérateur de performance. Lorsque les distances dépassent 314
kilomètres, les coureuses féminines sont 0,6% plus rapides que les coureurs masculins
(Ronto, 2021). Malgré tout, la force mentale peut s’avérer la clé du succès pour la
réussite, surtout en ce qui a trait aux ultramarathons. Certes, la physiologie et la forme
physique sont à considérer, mais il faut aussi prendre en considération la capacité
mentale à maintenir la course pendant 12 heures ou 60 heures.
Bien qu’il puisse y avoir certains enjeux genrés dans la course à pied, il faut notamment
prendre en compte les éléments physiologiques de l’homme et de la femme. Le sport
devient un lieu de divergence entre les deux sexes, où la femme et l’homme vont
performer différemment en raison des différences physiologiques causées par le genre.
Ce faisant, le sport contribue à construire et maintenir les différences associées aux
genres. C’est pour cette raison que certains sports ont longtemps été pratiqués
uniquement par des hommes en raison des exigences physiques qui étaient vues comme
masculines par les normes de société. On peut donc dire que « les pratiques sportives
sont des lieux de construction, de différences et d’inégalités entre les sexes, de rapports
sociaux de sexe, de même sont-elles parties prenantes de la construction des identités
de sexe » (Louveau, 2004, p. 166). Le sport est donc un moyen de construire l’identité
de la femme sur un plan culturel et social (Ibid.).
Bien que ce ne soit plus le cas aujourd’hui, la présence des femmes dans le sport n’a
pas toujours été bien vue. En effet, le sport engendre parfois des « atteintes à l’intégrité
corporelle des personnes ou de dégradation des biens, sans compter les violences
23
langagières ou gestuelles sur les terrains sportifs : mots et codes corporels injurieux,
insultes, etc. » (Héas et coll., 2004, p.185). Si l’on recule de quelques décennies, il était
aberrant pour une femme d’obtenir un meilleur résultat qu’un homme. Ne convenant
pas à la norme, les femmes ayant battu des records mondiaux étaient perçues comme
non féminines (Hargreaves, 2002). Bien que cette ségrégation puisse occasionner une
baisse de la participation des femmes dans la pratique d’activités sportives, le sport
demeure prédominant dans la construction identitaire de bien des femmes.
Le rapport social du sexe vis-à-vis des femmes dans la pratique d’activités sportives
est un sujet d’étude qui a été analysé par plusieurs personnes dès les années 70. Dès
cette période, on dénote que les femmes sont freinées par les idéologies sexistes mises
en place. Les femmes ne sont donc pas en mesure de vivre pleinement leur vie au point
de voir juguler leur plénitude (Laberge, 2004). Dorénavant, les statistiques démontrent
que les femmes sont de plus en plus présentes dans les événements de course à pied.
D’après des données recueillies par une étude de Run Repeat et l’IAAF (International
Association of Athletics Federations) pour l’année 2019, le nombre de femmes ayant
participé à des événements de course sur route a bondi de plus de 31 % en 30 ans
(Andersen, 2019a). Bien que, d’après l’article, la pratique de la course à pied est en
déclin de 13 % depuis 2016, la participation des femmes est quant à elle en hausse. Les
statistiques sont frappantes : 50,9 % des coureurs ayant terminé une course sur route
sont des femmes (Ibid.). Cette augmentation est notable si l’on prend en compte qu’il
y a trente ans, les femmes correspondaient à seulement 20 % des coureurs prenant le
départ. Bien que le taux de participation des hommes au marathon soit supérieur à celui
des femmes, ce sont les femmes qui dominent le cinq kilomètres avec un taux de
participation à 60 % (Ibid.)
Selon une étude faite dans 193 pays, la hausse de la participation des femmes dans des
événements de course à pied est un phénomène mondial (Ibid.). Parmi l’ensemble des
24
pays sondés dans le cadre de cette étude, l’Islande figure au premier rang suivi des
États-Unis et du Canada. En revanche, la Suisse figure au dernier rang avec seulement
16 % de participation des femmes, suivie du Japon à 17 % (Ibid.).
Peut-on dire que le fait qu’une femme pratique un sport sérieusement a de plus grands
retombés sur la vie familiale ? Y a-t-il des contraintes pour les femmes de pratiquer la
course à pied ? Est-ce que la peur d’être seule dans les sentiers ou de courir très tôt ou
tard dans la journée constitue un frein pour certaines ? D’après Deem, il semblerait que
le mariage et la naissance d’un nouveau-né soient une contrainte à l’égard de la
participation des femmes dans les sports comme la course à pied (Deem cité par
Goodsell et Harris, 2011).
(Unruh, 1979)
s’agit du besoin d’acquérir des compétences qui découle du désir d’atteindre nos
objectifs. Ce besoin nous pousse à faire de notre mieux, allant même jusqu’à atteindre
un certain perfectionnisme. Et puis, le dernier besoin est celui des relations sociales.
Celui-ci correspond à notre nature humaine, soit d’être un animal social qui a le besoin
d’être entouré, aimé et reconnu (Deci et Ryan, 2004). Les différents types de
motivations soulevés par les deux chercheurs sont transposables à la réalité des
coureurs. Effectivement, le coureur agit de son propre gré en pratiquant la course
régulièrement, et ce dans l’optique d’atteindre le niveau de certains individus. Ces
derniers vont également être portés à agir en raison de motivation intrinsèque, soit
d’agir pour le plaisir, et/ou de motivation extrinsèque pour la récompense (Ibid.).
En prenant part à des courses de longue distance, il est indispensable pour l’athlète de
s’entrainer et de maintenir un certain mode de vie. Les exigences à l’égard de ce sport
ne sont pas citées avec précision. Cela dit, on ne peut imaginer participer à des courses
de longue distance sans avoir mis l’effort requis. Le monde du sport fait partie des
seules activités sociales qui touchent presque le monde entier. En effet, on pourrait
évoquer les Jeux olympiques en guise de comparaison. Le sport offre la possibilité de
rejoindre une majorité d’individus ayant les mêmes intérêts. À ce sujet, l’une des
motivations à la participation des courses est de se retrouver parmi d’autres athlètes
semblables à soi-même. Le coureur peut autant s’inscrire à des courses à domicile qu’à
l’international. Ceci permet aux différents coureurs de se rencontrer, peu importe la
région, en demeurant dans leur élément, même à des kilomètres de la maison. Même
en étant si loin du domicile, le fait de se retrouver au sein d’un groupe auquel nous
appartenons permet de briser les frontières. On parle ici d’un sentiment d’appartenance
(Konstantinos et coll., 2016). L’intérêt à l’égard d’un sport provient majoritairement
d’un attachement développé au cours de la pratique. On peut parler d’un sentiment
d’appartenance aux niveaux émotionnel, fonctionnel et symbolique. La motivation
d’un individu accordée à un sport est en corrélation avec le degré d’adhésion que celui-
28
D’après la banque de données Statista, les sources de motivation initiale pour lesquelles
les coureurs se lancent dans la course à pied sont principalement l’intérêt de faire de
l’exercice physique (24 %) et le maintien d’un poids santé (14 %). Certains vont
considérer que les encouragements provenant de la famille et des amis sont aussi une
source de motivation prédominante (9 %). Subséquemment, on recense d’autres
sources de motivation, dont la participation à une course (8 %), le fait d’avoir fait de la
compétition au niveau scolaire (8 %), le besoin de se stimuler (6 %), la gestion du stress
(6 %), le plaisir (6 %), les raisons de santé hormis le poids (5 %), ainsi que le maintien
de la forme physique pour la pratique d’un autre sport (3 %) (Statista, 2019). Ainsi, on
observe que la recherche d’effets physiologiques est la première source de motivation
pour courir.
Dans la sous-culture des sports d’endurance, tels que la course à pied, la force mentale
est un terme commun qui est utilisé en tant que code sportif (Ibid). La perspective de
la force mentale se singularise par l’engagement de l’acteur et du climat dans lequel
opère l’acteur lors de la pratique de son sport. Certes, tout est relatif à la perception de
l’individu dans sa pratique. Si l’acteur se considère comme étant en concurrence avec
ses pairs, il faut s’attendre à voir une différente valorisation de la force mentale que
chez un autre acteur qui ne jauge que par le développement de ses propres performances
(Ibid.). Dans une perspective de post-positivismes, il n’est pas possible que les
individus voient le monde tel qu’il est pour tous (Ibid.). En se basant sur l’objectivité,
la notion de sous-culture est construite par des expériences culturelles et les multiples
visions du monde. Bien que l’objectivité ne puisse pas être complètement atteinte, on
suggère plutôt de voir la notion de sous-culture sous un angle de triangulation de
multiples perspectives (Ibid.).
Les sports à risque, ou encore extrêmes sont souvent associés à des sous-cultures et
sont aussi liés aux mouvements de contre-culture (Langseth, 2011). La participation à
ces sports est liée à une perspective anti-conventionnelle, à l’autocommandement et à
l’individualisme (Ibid.). De même, les participants des sports à risque sont vus comme
des représentants des normes de subjectivité et d’authenticité de la modernité tardive
(Ibid.). Les participants des sports à risques font partie d’une sous-culture qui est
considérée comme une critique de la modernité puisque « l’affirmation de
l’individualité face aux normes et aux exigences supra-individuelles sera l’une des
caractéristiques de la modernité » (Citot, 2005, p.37). C’est en allant au-delà « des
dogmes et canons de la société à laquelle il appartient » que l’individu s’émancipe de
ses pairs, tout en affirmant son identité (Ibid.).
C’est à se demander si la course à pied est vue comme étant un sport à risque, soit
comme une critique de la vie quotidienne. Différents éléments permettent d’envisager
30
la course à pied comme une pratique à risque. On peut considérer d’une part les
blessures physiques, dont la tendinopathie d’Achille et la foulure des gastrocnémiens,
qui peuvent être occasionnées par le surentrainement qui s’avère fréquent chez les
coureurs de fond (DeJong, Fish et Hertel, 2021). D’un regard neurologique, les courses
d’ultrafond peuvent parfois mener à une réduction considérable du volume cérébral qui
peut être associé à une perte de protéines et de troubles électrolytiques (Scheer et coll.,
2022). Considérant ces risques, la course à pied, particulièrement la course de fond,
devient donc une façon de sortir des chemins traditionnels, soit des courses moins
risquées, et d’aller vers un nouvel air de modernité avec les courses de fond et
d’ultrafond.
La prise de risque dans le sport fait partie de la sous-culture de certains sports classés
comme extrêmes, surtout en ce qui a trait aux sports, dont les épreuves qui peuvent
mettre en péril la santé du participant. La course à pied est un sport qui peut s’avérer à
la fois très ludique, mais aussi devenir un sport extrême. En effet, plusieurs auteurs ont
démontré que la prise de risques est valorisée au sein de plusieurs cultures sportives.
C’est au travers de la prise de risques que les acteurs d’un même groupe obtiennent la
reconnaissance des pairs (Ibid.). Tout dépendamment du coureur ou du groupe de
coureur, les risques qui sont pris peuvent être vus comme une sorte de déviance
volontaire ou involontaire (Ibid.). Pour Langseth (2011), les individus qui décident de
prendre des risques en groupe ont plus de chance d’être marginalisés. D’autres études,
dont celle de Thorpe et Robinson, ont relevé que la prise de risques dans le sport est
majoritairement pratiquée par des hommes (Ibid.). Parallèlement avec le monde de la
course, ce fut le cas en 1990, lorsque seulement 25 % des participantes étaient des
femmes (Radio-Canada, 2016). Or, les femmes ont pris d’assaut ce sport pour en
atteindre une majorité de participations qui est équivalente à celle des hommes. Déjà
en 2015, 57 % des participants, lors des courses officielles, étaient des femmes aux
États-Unis (Ibid.).
31
Les bienfaits de l’activité physique sont bien démontrés et sont véritablement des atouts
importants pour la santé physique. C’est le cas, aussi, pour notre santé psychologique.
La littérature scientifique démontre encore des nuances qui ne permettent pas de bien
établir les liens de cause à effet (Oswald et coll., 2020). Des chercheurs de l’Université
de Edinburg et de l’Université de Wellington ont passé en revue la littérature sur les
32
effets de la course à pied sur la santé mentale. Dans le cadre de cette recherche, les
chercheurs ont identifié la santé mentale de la façon suivante : la dépression, l’anxiété,
le sentiment d’efficacité personnelle, le stress psychologique, les troubles alimentaires,
la confiance en soi, la dépendance, le bien-être psychologique, la perception de soi-
même et l’humeur (Ibid.). On constate notamment des facteurs qui sont généralement
associés à l’amélioration de la santé cardiaque, la prévention du diabète et le maintien
d’un poids santé (Benhaberou-Brun, 2012). Avec ces données, il est possible d’y voir
l’impact que le sport peut jouer un rôle important à l’égard de la santé physique et de
la santé mentale chez les individus. Ces effets permettent de comprendre certaines des
motivations qu’ont les personnes de commencer à pratiquer l’activité de la course à
pied, mais aussi de maintenir et de poursuivre cette pratique.
Bien que le temps de travail occupe une place prédominante chez un grand nombre
d’individus, il s’avère que le travail mérite de conserver cette place pour veiller au
besoin de libération (Ibid.). En ce sens, avec l’arrivée des entrées tardives sur le marché
du travail ainsi que les horaires allégés, la place pour les activités du temps libéré est
de plus en plus valorisée. Ce temps à l’extérieur du travail est vu comme libératoire et
non obligatoire (Ibid.).
Le sociologue Paul Yonnet fait un constat intéressant quant à la barrière entre travail
et loisir :
Le paradoxe entre le travail et le loisir est intéressant dans cet extrait cité du texte « Les
incertitudes du temps libre » de Paul Yonnet. On pourrait mettre les mots de Yonnet
en relief avec le monde de la course à pied. Certains coureurs vont pratiquer la course
à pied comme travail tandis que d’autres vont le faire comme loisir. Est-ce que la
satisfaction est la même ? Probablement pas. Les besoins et les objectifs ne sont pas les
mêmes. Le coureur amateur peut pratiquer un sport de façon assidue et même aussi
intensément qu’un coureur élite sans bénéficier de gain en revenu. Néanmoins, c’est à
voir si le coureur élite y voit du plaisir ou n’a seulement qu’une vision de performance
et de réussite professionnelle.
34
Ce passage du texte de Yonnet reflète une réalité de l’humain qui a besoin de se sentir
engagé et stimulé non seulement par une vie d’hédonisme, mais englobant des
obligations permettant de s’épanouir ailleurs que par le plaisir. Certes, dans le contexte
de cette recherche, la quête de plaisir par le sport est valorisée. C’est au travers du
travail que le déploiement du loisir se fait au fil du temps. On se construit au cours de
notre vie par plusieurs champs, dont le travail, mais on souhaite également s’épanouir
ailleurs. Lafortune (2005) mentionne, dans l’extrait ci-dessous, le dualisme entre le
travail et le loisir.
Pour répondre à ce passage de Lafortune (2005), on peut soulever une complexité liée
au monde du travail. Au premier regard, on constate que le travail devient une certaine
démotivation au point que les tâches sont effectuées sans entrain. Toutefois, cette
circonstance est relative puisqu’un individu peut vivre une adoration pour son emploi.
35
Le point de vue de Lafortune vient mettre le loisir sur un piédestal pour justement
pallier l’acharnement avec le travail. Pour Lafortune, le « temps libre est la clé de voûte
de la vie sociale » (Ibid.). Lafortune évoque notamment que la réalisation de soi se fait
dans le temps hors du travail (Ibid.). Le temps devient donc un élément sacré qui permet
la réalisation de soi ailleurs que par son emploi. D’un autre côté, Yonnet (2002), quant
à lui, croit que le loisir se construit en complément avec le travail : « Le désir de
disposer d’un temps libératoire — à la différence du temps de l’oisiveté — naît et se
ressource dans la niche de la contrainte » (Yonnet, 2002, p.70). C’est en vivant un
temps restreint que l’on souhaite obtenir du temps libératoire (Ibid.). Il apparait alors
intéressant de se questionner sur la manière dont les coureurs sérieux, qui doivent
s’entrainer de longues heures chaque semaine, réussissent à conjuguer cette pratique
avec leur travail. On peut aussi se demander la place que cette pratique, qui peut
s’apparenter à une passion, prend dans leur vie.
Bragoli-Barzan et Vallerand (2017) font mention de l’ampleur des passions sur la vie
quotidienne : « La PO [Passion obsessive] mène à des conflits entre les différentes
36
sphères de vie de l’individu et augmente les chances de vivre des expériences négatives
affectives, cognitives et comportementales avant, pendant et après l’engagement dans
l’activité » (Ibid.). Bien qu’il soit souhaitable d’avoir des passions par lesquelles on
peut s'accomplir, l’obsession peut contrer ce qui est bénéfique dans la pratique de
l’activité. En s’engageant dans des activités passionnantes, l’individu a donc des envies
impulsives qui s’avèrent parfois difficiles à concilier avec les autres aspects de leur vie
(Ibid.).
Paradoxalement, cette réalité de passion obsessive est commune dans le monde des
coureurs, particulièrement les coureurs de longue distance. À ce propos, Bragoli-
Barzan et Vallerand ont mené plusieurs études sur le concept de la passion afin de
déterminer ce qui construit ce type de loisir. D’après les résultats des études, les
participants passaient en moyenne 8,5 heures par semaine à exercer leur activité (Ibid.).
On peut donc dire que la volonté de parcourir des distances qui nécessitent de courir
pendant plus de 12 h requiert un investissement important en temps. À ce moment, la
course empiète sur bien des éléments importants de la vie courante. L’individu qui a
une passion obsessive envers la course va démontrer un manque de flexibilité quant
aux autres sphères (Ibid.). Il va sans dire que si les individus persistent dans leurs
activités, c’est parce que celles-ci touchent à un plaisir hédonique (le plaisir) et
eudémonique (la réalisation de soi) (Ibid.).
Différentes échelles ont d’ailleurs été développées pour tenter de mesurer le caractère
obsessionnel de la course à pied. En premier lieu, il y a les échelles unidimensionnelles,
dont la première ayant vu le jour est celle de Carmack et Martens (1979) et dont
l’objectif était de mesurer le degré d’engagement chez les coureurs (Kern, 2007).
Depuis, six autres échelles unidimensionnelles ont été développées par des chercheurs :
The Negative Addiction Scale de Hailey et Bailey (1982), The Obligatory Exercise
Questionnaire de Blumenthal et coll. (1984), The Obligatory Exercise Questionnaire
37
de Pasman Thompson (1988), The Running Addiction Scale de Rudy et Estok (1989),
The Exercise Involvement Questionnaire de Morrow et Harvey (1990), puis The
Running Addiction Scale de Chapman et de Castro (1990) (Ibid.). En second lieu, on
dénombre six échelles multidimensionnelles : The Commitment to Exercise Scale de
Davis Fox (1993), The Exercice Dependence Questionnaire de Ogden et coll. (1997),
The Bodybuilding Dependency Scale de Smith et coll. (1998), The Exercise Beliefs
Questionnaire de Loumidis et Wells (1998), The Exercise Dépendance Scale-Rivised
de Hausenblas et Downs (2002), et en dernier lieu, The Exercise Addiction Inventory
de Terry et coll. (2004) (Ibid.). Selon l’ensemble de ces échelles, les individus ayant
obtenu un score élevé ont des traits de personnalité semblables, tels que l’extraversion
et le nervosisme (Ibid.).
It’s a beautiful Sunday morning and you are running along your favourite
patch of asphalt. The day calls for a one hour run and right around the 30-
minute mark you settle into a comfortable rhythm. You feel remarkably
relaxed, the little nagging aches in your knees seem to have evaporated,
and you are overcome by a pleasant feeling of happiness. As you keep
plugging along, you forget the fact that you are running altogether and
experience a pervasive sensation of peace and inner strength. Life’s little
worries appear to you as just what they are, little, and before you know it,
you pass the one hour mark and feel invincible, perhaps even ecstatic
(Stoll, 2018, p.1).
Sometimes we get it, sometimes we don’t. But we always want it –and more
of it. It’s the runner’s high, and when we are lucky enough to tap into it our
runs feel easy, exhilarating, even euphoric. But we aren’t always that lucky,
are we? (Fetters, 2021).
Michael Sachs (1984) décrit le runner’s high comme une sensation d’euphorie qui se
produit de manière inopinée lors de la pratique de la course à pied, où le coureur
éprouve un effet de bien-être, d’harmonie avec la nature tout en n’ayant plus conscience
de la notion de temps et de l’espace (Sachs cité par Diamant, 1991). Sachs (1984)
mentionne également que certains coureurs ont évoqué ressentir une puissance leur
permettant d’augmenter leur vitesse de course et leur permettant de courir sans effort
tout en étant conscients de cette dose d’énergie, qui ultimement permet d’être exultant
de ces performances soudaines (Sachs cité par Diamant, 1991).
39
En 1978, une recherche menée par Lilliefors a permis de constater que 78 % des
coureurs, d’un groupe ciblé, ont vécu un sentiment de délectation au cours de leur sortie
de course à pied (Lilliefors cité par Diamant, 1991). Similaire à Lilliefors, Sachs (1984)
a également observé un résultat similaire au cours de sa recherche où 77 % des coureurs
ciblés ont expérimenté cette euphorie (Sachs cité par Diamant, 1991).
La pratique d’activités dans les temps libre peut s’avérer des loisirs « occasionnels » ou
des loisirs « sérieux » (Ibid.). Certains loisirs peuvent être basés sur un unique projet
ou des projets occasionnels. Pour certains, la passion est si forte que le loisir peut se
transformer en travail rémunéré. Stebbins a instauré ces deux catégories de loisirs
sachant que la pratique d’activités peut se montrer différente. Pour certains, les activités
pratiquées servent plutôt à sortir du quotidien. On pourrait évoquer les promenades
avec son chien, aller manger au restaurant, etc. Pour d’autres, la ou les activités
pratiquées deviennent des sphères monumentales de leur vie. Dans le cadre de ce
mémoire, il est question d’une pratique assidue de la course de fond. Lorsque la
pratique d’une activité prend une place de haute importance, on parle de « loisirs
sérieux » (Stebbins, 2015).
La pratique d’un loisir sérieux mène à une culture d’engagement, mais également
devient une sphère importante de l’identité (Anderson, 2011). Étant donné que ce ne
sont pas toutes les catégories qui regroupent le même type d’engagement et de
motivations de la part des individus, Stebbins a donc développé d’autres sous-
catégories de loisirs sérieux. On peut parler de loisirs amateurs, de loisirs volontaires
et de loisirs en passe-temps (figure 3).
41
Bien que pour certains, courir de longues distances soit désormais un mode de vie
habituel, il n’en va pas de même pour une autre majorité des coureurs. La pratique de
la course à pied peut débuter en étant un loisir occasionnel sur de courtes distances,
puis évoluer vers une pratique plus sérieuse, vers des courses de demi-fond, de fond et
d’ultrafond. Comme nous l’avons vu jusqu’ici, plusieurs facteurs intrinsèques et
personnels, physiques et psychologiques, peuvent expliquer pourquoi les gens
pratiquent ainsi de manière « sérieuse » la course. D’autres facteurs sociaux et même
commerciaux contribuent également aux motivations des personnes à courir.
des montres intelligentes particulièrement conçues pour les sportifs et les coureurs. Les
marques renommées de ce domaine sont principalement ; Garmin, Suunto, Polar, FitBit
et Apple Watch. Il s’agit de montres, d’appareils technologiques, d’applications ou
encore de site Internet ou de réseaux sociaux visant les adeptes de sports et permettant
d’enregistrer, de partager et de comparer des trajets et différentes données pour chaque
activité. Un grand nombre d’adeptes vont avoir recours à l’utilisation de technologies
comme les montres afin d’obtenir des renseignements quant à la pratique de leurs
activités. D’après la recherche menée par Stragier (2018) sur les coureurs amateurs et
l’utilisation des communautés sportives en ligne, l’usage des montres versus l’usage
des applications dépend de la fréquence de la pratique de la course à pied. Les jeunes
coureurs sont ceux qui foulent le moins de kilomètres, mais qui utilisent un plus grand
nombre d’applications telles que Google Fit, Strava, RunKeeper, Runtastic, Nike
Training Club et Endomondo. Bien similaires aux montres, ces applications permettent
de recueillir des données quant au nombre de pas, le nombre de kilomètres parcourus,
la vitesse de course, la cadence et le nombre de calories brûlées.
À l’inverse, les plus grands consommateurs de montres intelligentes sont les coureurs
plus âgés, soit de 46 ans et plus, en raison de leur fréquence de sorties de course plus
élevée (Ibid.). Également, les coureurs solitaires ont tendance à utiliser plus
fréquemment les applications comparativement à ceux qui courent avec un club de
course où la montre sera à l’honneur (Ibid.). On peut donc s’apercevoir que l’âge n’a
pas toujours de lien avec l’acceptation de la technologie, il s’agit plutôt d’un contexte
social qui serait une des causes primaires menant à son utilisation. À vrai dire, les
coureurs qui vont pratiquer la course à pied pour des raisons sociales vont utiliser les
réseaux sociaux plus fréquemment que ceux qui exercent la course à pied afin
d’accomplir des objectifs personnels (Ibid.).
43
Bien que Kipchoge portait le fameux soulier de Nike, plusieurs coureurs élites ont
également été approchés par la compagnie pour porter ce soulier lors d’événements
officiels. Le gagnant du marathon de New York en novembre 2019 portait les mêmes
souliers que Kipchoge. La gagnante et celle ayant battu le record du monde pour les
femmes lors du marathon de Chicago en octobre 2019, Brigid Kosgei, portait
également les Vaporfly 4 % de Nike (Ibid.).
Outre l’influence des coureurs élites sur les coureurs amateurs, le monde dans lequel
nous vivons nous pousse toujours à exceller et à nous surpasser. Il est commun de se
comparer à l’autre bien que celui-ci soit un coureur ordinaire.
Social media may also be affecting our relationship with health, wellness
and exercise. We smile, sweat and log miles and laps for our “followers”
to see. My Facebook was (and is) littered with pictures of my FitBit, not my
family. But behind every fitness blog, Facebook post and Instagram story
is a person, and what we see is rarely what we get. (Zapata, 2019)
Les réseaux sociaux font partie de notre quotidien. De multiples plateformes sont
constamment développées, ce qui est défavorable vis-à-vis des problématiques liées à
l’usage excessif des réseaux sociaux. L’utilisation d’applications comme Instagram,
44
Facebook ou encore Strava compromet notre santé mentale. En ayant accès aux
informations des autres coureurs, on se compare. Bien que ce ne soit pas le cas pour
tous, cette tendance à la comparaison avec autrui peut s’avérer destructrice et nocive
pour le bien-être individuel.
Social media outlets, like Instagram, add to the mania and obsessive
culture surrounding looking and feeling your best, » Holland said. « A
constant fear of missing out or needing to keep up to ideals make[s] this
addiction worse. (Zapata, 2019)
L’envie de partager les résultats, afin d’informer nos abonnés de ce qu’on en est
réellement capable d’accomplir, devient de plus en plus présente. Il s’agit de prouver
aux autres, mais également à soi-même qu’on peut en faire plus.
Avec l’avènement des diverses plateformes, il est désormais possible de trouver des
groupes en ligne partageant nos intérêts. À cet égard, je suis la première à joindre des
groupes sur le réseau social Facebook, mais également à suivre de nombreux coureurs
46
La course à pied peut sembler peu coûteuse et accessible à tous. À vrai dire, c’est bien
le cas. Toutefois, on peut facilement tomber dans la surconsommation pour les souliers
de courses, mais aussi pour les accessoires tels que les sacs d’hydratation, les
vêtements, les montres intelligentes, etc. Non seulement les biens matériels peuvent
être parfois onéreux, mais la participation à une course l’est également. Il est habituel
de payer des sommes allant jusqu’à 160 dollars pour participer à un marathon local
comme le marathon d’Ottawa. Les coûts augmentent lorsque les courses sont à
l’international, telles que le marathon de New York, qui coûte environ 470 dollars
canadiens. En plus de ce coût important, il faut ajouter l’hébergement à l’hôtel, les gels
pour s’alimenter durant l’entrainement ainsi que durant la course, et enfin, les
47
Le fait de se représenter au travers d’un sport est une forme de communication. À vrai
dire, l’identité est communicationnelle. Au travers de l’identité, on peut apercevoir ce
que l’on désire projeter de nous-mêmes à autrui. Prenons l’exemple d’un coureur qui
utilise la course à pied comme moyen de transport, le fait que ce coureur promène avec
son sac à dos et ces vêtements sportifs tout en courant démontre qu’il se dirige quelque
part. Cette action peut avoir une symbolique environnementale si l’on considère que le
transport permet à la fois de se maintenir en forme, mais également de ne pas utiliser
de véhicule ou l’autobus pour se déplacer. De plus, le simple geste de courir est un
indicatif que la personne est un coureur. Certains coureurs vont également mettre des
photos prises en pleine action, lors d’un événement, sur leurs réseaux sociaux, ce qui
permet de facilement les distinguer et de discerner leur loisir, qui consiste à être la
course à pied. Le rapport identitaire est un sujet qui peut être longuement discuté. À ce
propos, on en traitera davantage dans le chapitre suivant qui présentera le cadre
théorique de cette recherche.
CHAPITRE II
Dans ce chapitre, il sera question des diverses théories qui seront mobilisées dans le
cadre de cette recherche sur les coureurs. En premier lieu, je présenterai la notion de
communauté de pratique, telle que développée par Etienne Wenger (2005). Celle-ci
nous servira à comprendre comment s’acquiert une identité spécifique à travers la
participation à une communauté de coureurs. Ensuite, je discuterai de la notion de sous-
culture, afin de démontrer en quoi la course à pied conduit les gens qui la pratiquent à
développer des valeurs, des croyances et des représentations communes pouvant
correspondre à une forme de sous-culture.
Wenger nous explique qu’il existe un lien profond entre l’identité et la pratique. Il
conçoit en fait l’identité comme étant le reflet de la pratique et analyse son
développement en suivant les différentes composantes à travers lesquelles il définit la
pratique. Ces composantes sont : l’identité comme expérience négociée, l’identité
comme appartenance à la communauté, l’identité comme trajectoire d’apprentissage,
l’identité comme noyau de multiappartenance et l’identité comme relation entre le local
et le global.
Notre identité découle aussi de notre façon de vivre. La façon dont nous vivons au jour
le jour est un reflet de notre identité. Bien que nous ayons un discours autre de ce que
50
nous pensons ou disons de nous-mêmes, cela ne consiste à être qu’une infime partie de
notre identité (Ibid.). « Identity in practice is defined socially not merely because it is
reified in a social discourse of the self and of social categories, but also because it is
produced as a lived experience of participation in specific communities » (Ibid., p.151).
Notre expérience de participation peut être élaborée de plusieurs façons, dont par les
récits, les catégories, les rôles et les positions qui sont tous associés à la pratique.
Bien que ce ne soit pas le cas pour la majorité des membres, il s’avère néanmoins que
cette prise de vue qui est en cohésion avec la communauté contribue à son élaboration
par la négociation de sens. C’est par les décisions qui sont prises, les actions qui sont
posées, les interprétations qui sont faites, et les valorisations des expériences qu’on
remarque cette forme d’appartenance et de symbiose avec la communauté. Puis, une
autre dimension porte sur l’engagement dans une communauté, qui permet d’utiliser le
répertoire de ladite communauté. Vu l’engagement soutenu dans la communauté, les
connaissances à l’égard de l’histoire de la communauté, les actions posées et le langage
de la communauté deviennent monnaie courante. Au fil du temps, l’engagement au sein
de la communauté fait donc en sorte qu’on fait partie de l’histoire de la communauté,
ce qui permet de la raconter avec aisance. En ayant la communauté ancrée en soi,
l’identité devient un ensemble de références quant aux souvenirs et aux expériences
vécues au sein même de la communauté (Ibid.).
Wenger souligne que l’identité est mieux soutenue par le jeu de participation et de
réification (Ibid.). Pour l’auteur, l’identité est en constante mouvance et ne se façonne
pas autour de la personnalité qui est déjà ancrée dans soi. L’identité est constamment
en construction et se forge au fil du temps par notre participation au sein d’une
communauté. L’identité n’apparaît pas soudainement à un moment précis dans sa vie.
À vrai dire, l’identité est en constante évolution et ne cesse de s’imprégner de ce qui
est vécu quotidiennement. Donc, l’identité est changeante en plus d’être constamment
en renégociation, et ce, tout au long de la vie. De même, l’identité se construit dans les
trajectoires en fonction des pratiques ou « paysages de pratiques » qui sont partagées
dans la communauté (négociation de sens et réification). La trajectoire a un sens qui
est déterminant pour cerner ce qui est essentiel à la construction de notre identité. Le
53
concept de trajectoire est associé au fait que l’identité est fondamentalement temporelle
et en processus continu, vu que le travail identitaire se définit au travers des interactions
produites lors des trajectoires qui sont à la fois convergentes et divergentes (Ibid). Pour
Wenger, le terme trajectoire est utilisé afin de définir l’identité comme étant « un
mouvement incessant, qui a sa propre impulsion en plus d’un réseau d’influences »
(Ibid.). Au travers du temps, on construit notre identité, qui est basée sur le chemin que
nous avons parcouru au cours de notre vie, soit le passé, le présent et le futur (Ibid.).
quotidien au bureau, alors qu’à l’extérieur, ceux-ci ont des attachements à d’autres
endroits, dont un loisir ou un second emploi par exemple.
Et comme le soulève Wenger, bien que le travail occupe une place prenante pour la
plupart des travailleurs de bureau, cette partie de leur vie n’est qu’une partie de leur
identité : « nos formes variées de participation n’empruntent pas une trajectoire
séquentielle parce que nous ne pouvons pas compartimenter notre identité » (Wenger,
2005, p.177). Outre qu’être employés, les agents de réclamation sont aussi des parents
qui quittent les enfants le matin pour se rendre au bureau, pour ensuite revenir à la fin
de la journée pour les retrouver à la maison. Au bureau, ces employés parlent de cette
vie de famille, qui elle s’ajoute aussi à d’autres sphères de leur vie. Il est possible
d’entendre des conversations qui reflètent à la fois les enfants et des éléments qui
évoquent la participation dans d’autres communautés de pratique (Ibid.). On pourrait
donc dire que ces multiples formes de participation sont des pièces qui s’assemblent
pour former l’identité qui nous est propre, soit comme un noyau de multiappartenance
(Ibid.).
Bien que l’identité puisse sembler être de forme individualisée, il s’avère que le concept
d’identité sert de pivot entre le social et l’individuel, de sorte que chacun peut être
entremêlé l’un à l’autre (Ibid.). Les connexions avec autrui ne font qu’amplifier la
multitude de chapeaux portés par l’identité. En effet, on peut considérer que
l’individualité fait partie intégrante des communautés de pratique (Ibid.). Il est possible
néanmoins de croire que l’identité occupe une place individualisée. Dans ce cas, c’est
donc « une dichotomie erronée que de se demander si l’unité d’analyse de l’identité
doit être la communauté ou la personne » [Notre traduction] (Ibid.). C’est donc au
travers de l’identité collective et individuelle que l’on doit miser afin d’obtenir une
constitution mutuelle qui permet de bâtir une identité englobant les multitudes de
sphères qui s’y rattachent (Ibid.).
Notre identité est façonnée par l’appartenance à une communauté, tout en ayant une
identité unique (Ibid.). De ce sens, Wenger suggère de multiples formes identitaires :
– L’identité comme expérience négociée. Il s’agit de la façon dont nous sommes par
la manière dont nous nous expérimentons à travers la participation ainsi que par la
manière dont nous et les autres nous voient ;
– L’identité comme membre de la communauté. On se définit par ce que l’on connaît
et ce que l’on ne connaît pas ;
57
– L’identité comme parcours d’apprentissage. Nous définissons qui nous sommes, par
notre parcours personnel et par où nous allons ;
– L’identité comme lien de multiappartenance. Nous définissons qui nous sommes par
nos diverses formes d’appartenance en une seule identité ;
– L’identité comme relation entre le local et le global.
Nous définissons qui nous sommes en négociant des manières locales d’appartenir à
des communautés plus larges.
Plusieurs des personnes qui pratiquent la course, dont celles que nous avons
rencontrées et interviewées pour ce travail de recherche, appartiennent et participent
dans des groupes de coureurs qui correspondent assez étroitement à la définition de la
communauté de pratique de Wenger. Nous verrons comment la participation à une
activité, la course avec d’autres personnes, contribue à produire les différentes facettes
de l’identité énumérées ci-dessus.
Enfin, on observe que dans les communautés de pratique, les engagements sont libres
et volontaires de la part des membres. C’est au travers de ces multiples facettes
représentatives de l’identité que l’on observe que l’identité et la pratique deviennent un
miroir sur l’autre (Ibid.). À ce propos, on peut faire référence à la théorie du soi-miroir
développée par Cooley. Le point suivant discutera de cette théorie élaborée par l’un
des précurseurs de l’interactionnisme symbolique.
2.2 Le soi-miroir
Pour Charles Horton Cooley (1902), l’un des pères fondateurs de l’interactionnisme
symbolique du « soi », l’influence des autres occupe une place magistrale dans notre
construction identitaire, donc la façon par laquelle on se comprend et s’identifie
58
(Cooley cité par Famose et Bertsch, 2009). Le sociologue mentionne « que nous
sommes ce que les autres pensent de notre apparence, de notre caractère, de nos faits,
de nos gestes » (Ibid., p.60). Cooley a développé la théorie du soi-miroir (looking-glass
self) avec comme couplet : « Chacun a son miroir qui permet à l’autre de se voir »
(Ibid.). Dans cette théorie, on observe le processus de découverte de soi, par le biais du
regard des autres. Ce processus de découverte est constitué de trois étapes. D’abord,
dans une situation sociale, l’individu s'imagine la façon dont il apparaît dans le regard
des autres. En deuxième lieu, l’individu s’imagine la manière dont les autres la
perçoivent. La dernière étape consiste en la réponse de l’individu par rapport à ces
jugements et les sentiments qui en découlent, ce qui mène à la conception du self-idea
(Thompson, Hickey et Thompson, 2016).
De ces étapes, Cooley considère que nos sentiments à propos de nous-mêmes sont
systématiquement en lien avec l’impression que les autres ont de nous (Ibid). Tout ce
qui forge notre conception de soi, que ce soit physique, psychique, psychologique ou
autre, a été construit durant nos interactions avec les autres (Ibid.). Il faut cependant
considérer que certaines opinions à notre égard peuvent avoir une plus grande valeur à
nos yeux que d’autres, dont celles provenant de notre famille et de nos amis.
Néanmoins, il peut arriver qu’on ne soit pas en mesure de bien déterminer ce qui résulte
de l’interaction. C’est donc possible qu’on se questionne à la suite d’un fou rire de
l’autre lors d’une conversation, et se demander si ce fut un rire moqueur à notre égard
ou une réponse à notre blague. En bref, on analyse les situations en lien avec ce que
l’on a vécu ultérieurement lors de nos expériences sociales (Ibid.).
D’un second point de vue, Mead (1934) a notamment sa propre conception du soi qui
fut forgé par son collègue Charles Horton Cooley et sa théorie du soi-miroir. Mead a
une vision généraliste du soi-miroir. À vrai dire, le sociologue conçoit que c’est
« l’autrui généralisé » qui provoque le soi-miroir (Mead cité par Famose et Bertsch,
59
2009). La perception des autres dépasse les individus dans notre entourage. Pour Mead,
c’est le groupe social qui a majoritairement un impact sur notre perception de nous-
mêmes, soit notre soi-miroir. L’importance qu’on accorde à autrui n’est pas aussi
prenante que celle du groupe auquel nous tentons d’appartenir, et du même coup, de se
faire valoriser (Ibid.). Pour Cooley, ce sont tous les individus qui peuvent jouer un rôle
dans la conception du soi-miroir. On parle notamment de sa famille, ses amis,
professeurs, employeurs, collègues, etc. Pour Mead, ce sont les groupes qui vont
permettre de confirmer si nous sommes réellement ce que l’on croit être au sein d’une
communauté (Ibid.). Nous avons vu au chapitre précédent comment la comparaison
aux autres était importante pour les coureurs, notamment par l’entremise des
applications spécialisées pour la course et des réseaux sociaux. Cette notion de soi
miroir nous semble par conséquent utile pour analyser les rapports que les coureurs
entretiennent avec leur soi.
unique, mais qui appartient également à une même culture, ce qui mène à une cohésion
culturelle (Ibid.).
L’ère individualiste dans laquelle nous sommes nous plonge dans une quête identitaire
qui peut être en constante évolution. La quête identitaire prédomine particulièrement
lors de l’adolescence. Toutefois, il s’avère que cette quête peut s’étendre durant tout le
parcours d’une vie. On est en mesure de s’affirmer et de consacrer du temps à ce à quoi
l’on accorde de l’importance. De cela découle notre projection identitaire aux autres,
ce qui conduit à la formation d’engagement social (Pronovost, 2005). L’impact que
l’identité a aujourd’hui est complexe et demande une analyse approfondie sur le sujet.
C’est en ce sens que cette recherche s’applique à comprendre comment l’identité d’un
coureur joue un rôle au sein de la communauté et en quoi elle consiste exactement. Par
communauté, on entend un groupe social qui partage des intérêts similaires et qui
influence également leur identité (Price et Haydock, 2019). Un regroupement
d’individus mène à une identité sociale, et même collective. La notion d’identité est un
tournant au sein des relations sociales (Baudry et Juchs, 2007).
D’ailleurs, la pratique d’activité ludomotrice, soit toutes activités qui mettent de front
la motricité, a une composante importante pour le façonnage identitaire. La
construction identitaire par une activité ludomotrice a pour objectif d’« envisager avant
tout le processus dynamique par lequel le pratiquant se construit et se reconnaît comme
tel, dans son rapport au monde et aux autres, au fil de ses expériences et interactions »
(Level et coll., 2010).
est question de l’usage adverbial, soit lorsqu’on agit intentionnellement par l’acte d’une
simple action. En second lieu, il s’agit de l’usage substantiel, soit avoir l’intention
d’agir, ce qui place l’intention comme un état psychique. Le dernier concept est
lorsqu’on agit avec une intention (Ibid.). Le regroupement des intentions communes,
collectives et partagées résulte en une We-Intention d’actions collectives (Ibid.). C’est
Wilfred Sellars (1974), un philosophe américain, qui a développé le concept de We-
Intention (Sellars cité par Fisette, 2003). Pour ce philosophe, la We-Intention est « une
intention collective qui serait aux actions collectives ce que le I-Intention est aux
actions individuelles » (Ibid., p.355).
D’un point de vue collectif, la We-Intention est bienfaisante dans notre société
puisqu’elle favorise l’engagement de tous vers une même cause. Prenons l’exemple
des élections, ou même d’un mariage, qui requiert l’avènement de l’idée, mais
également la communion de plusieurs individus. Ce rassemblement d’individus porte
sur une intention commune dont découle systématiquement une action collective
(Ibid.). Par action collective, il ne s’agit pas de simplement faire sa part dans une
mission collective, mais bien d’avoir une intention commune partagée par l’ensemble
des membres d’un même groupe (Ibid.). En somme, une We-Intention regroupe ceux
ayant un objectif commun, collectif ou même partagé (Ibid.). « Does the we-
experience, the experience of being part of a we, presuppose, precede, preserve or
abolish the difference between self- and other-experience? » (Zahavi, 2016, p.1)
L’influence des autres vient systématiquement jouer un rôle sur notre conception d’une
expérience. Cela dit, les décisions personnelles ne sont pas toujours en phase avec
celles du groupe.
Bien qu’il soit possible, en tant que communauté, de partager une We-Intention, de
s’avère toutefois que les décisions personnelles peuvent s’avérer à la fois intentionnel
qu’irrationnel (Fisette, 2003). À cet égard, Donald Davidson soulève deux types de
62
jugements d’évaluation quant à nos actions. Bien qu’il puisse y avoir un grand nombre
de facteurs en corrélation avec notre prise de décision, nous sommes malgré tout sous
l’emprise de nos actions. En premier lieu, il s’agit des jugements conditionnels (prima
facie) (Ibid.). Ce type de jugement fait référence à Kant et à sa théorie de l’impératif
catégorique (Ibid.) Ce type de jugement est associé à une obligation, dans le sens où il
y a un devoir d’agir, sans prendre en considération le désir de poser l’action (Ibid.). En
second lieu, on parle des jugements inconditionnels (all-out) (Ibid.). Ces jugements
sont ceux que l’on considère comme volontaire. En employant des expressions
comme ; « toutes choses bien considérées », « a est meilleur que b », on peut explorer
les efforts qui ont été déployés afin de faire le choix final, soit celui qui a été
consciencieusement réfléchi (Ibid.). En somme, l’ensemble de nos actes peuvent être
représentés par des concepts intentionnels. Ils peuvent également être issus d’un modus
vivendi ou pour parvenir à ces fins ce qui résulte en une action de rigueur dans le cas
d’une situation précise (Ibid.).
La pratique de la course à pied est un sport qui peut autant s’exercer en groupe ou
encore de façon individuelle. Bien que la pratique se fasse parfois en groupe, la course
à pied demeure un sport qui est vécu par soi et seulement soi. Notre subconscient exerce
une intention sur le choix de nos décisions. Or, précise Sartre, l’analyse de ces
structures ressortit à une théorie de l’intentionnalité, et toute action est à concevoir
comme un comportement intentionnel. C’est en partant de cette caractérisation de l’agir
que Sartre définira la liberté comme « autonomie de choix » (Fisette, 2003). Nous
sommes donc en pleine conscience de nos choix d’actions. Il est primordial que
l’ensemble des acteurs d’un même groupe participe activement à la finalité d’un projet
commun afin que l’ensemble des membres partagent la même We-Intention. Lorsque
tous les acteurs d’un même groupe ont une intention commune, Tuomela soulève la
possibilité de les caractériser comme étant membres d’une équipe qui a pour but de
« faire sa part dans la promotion du but visé » (Fisette, 2003, p.357). Dans la mesure
63
La culture fait de nous des humains qui parviennent à communiquer par les langues, à
avoir une conscience globale et des aptitudes permettant de penser et raisonner
(Giddens, 2005, cité par Itulua-Abumere, 2013). En tant que société, il se crée un
système comportant de multiples relations, ce qui permet de relier tous les membres
d’une même société. Les liens unissant les membres et leur mode de vie font en sorte
que la culture ne pourrait exister sans société. C’est par la force des systèmes
d’interrelations que les membres d’un même groupe forgent le concept de culture.
La culture est un vecteur important dans la pérennisation des valeurs et des normes
d’une société. La culture permet aussi d’offrir de multiples opportunités menant à
l’amélioration et au changement.
64
On y recense plusieurs éléments qui font partie d’une culture. D’abord, les symboles
sont ceux illustrés qui représentent une signification particulière qui est facilement
reconnaissable par ceux qui partagent la même culture (Lawley, 1994, cité par Itulua-
Abumere, 2013). Selon la lecture de Swartz par Itulua-Abumere, (2013), le langage est
aussi une forme de symboles qui permettent aux individus de communiquer. Les
valeurs, elles, sont un aspect culturellement important qui est défini par les grandes
lignes directrices de la vie sociale (Griswold, 2004, cité par Itulua-Abumere, 2013).
Ensuite, les croyances sont des éléments, dont des concepts, que des gens d’une
certaine culture considèrent comme étant vrais (Swidler, 1986, cité par Itulua-
Abumere, 2013). Puis, les normes sont particulièrement vectrices de la façon qu’un
certain groupe souhaite orienter les conduites de ses membres. Pour Corchia (2010), il
existe deux types de normes, soit les mœurs et les coutumes. Les mœurs sont des
pratiques sociales qui reflètent la normativité morale d’une société. Dans un même
ordre d’idée, les coutumes sont, quant à elles, des normes associées à des interactions
routinières et occasionnelles (Corchia, 2010, cité par Itulua-Abumere, 2013).
Afin qu’un groupe d’individus soit considéré comme étant distinct, il est essentiel
qu’un autre groupe existe afin de pouvoir comparer les deux (Dowd et Dowd, 2003).
Il est aussi possible d’être vu comme un groupe à l’écart d’un autre, tout en ayant encore
un mode de vie similaire. Pour Dowd et Dowd (2003), lorsqu’on considère un groupe
comme étant à l’écart, on évoque dans ce cas une sous-culture. Les sous-cultures sont
65
normalement vues comme étant passives et sont simplement vues comme mises à
l’écart des autres groupes.
Gordon (1947) se prononce aussi sur la notion de sous-culture et la définit comme suit :
Les groupes de contre-cultures rejettent en grande partie les valeurs et les normes de la
société. En étant dans un mouvement de contestation, ces groupes valorisent des points
de vue alternatifs à la culture dominante de la société (Itulua-Abumere, 2013). La
contre-culture est perçue comme défiante (Ibid.).
Ken Roberts (1999) a soulevé que ce ne sont pas tous les individus qui ont tendance à
se sentir attachés à des communautés (Roberts cité par Veal, 2001). Roberts a observé
66
que ce sont particulièrement les jeunes qui évoquent une non-appartenance à une
communauté. Pour ce groupe, il s’agit plutôt d’une façon ordinaire d’être, sans
nécessairement y avoir d’attache qui se relie à l’identité (Ibid). Roberts fait aussi
référence à la classe sociale comme déterminant dans les différentes communautés de
loisir.
The main differences in leisure behaviour are still by social class, age and
sex. The principal conclusions from conventional leisure research are still
proving robust. Sex, age and socio-economic status continue to be related
to clear leisure differences; clearer than the differences between intra-
class lifestyle groups that have been identified in existing research.
(Roberts cité par Veal, 2001, p.365)
point de vue extérieur. À vrai dire, que ces règles de performance soient perceptibles
ou non, celles-ci peuvent s’avérer bien ancrées et fortes au sein de la communauté
(Ibid.).
CHAPITRE III
MÉTHODOLOGIE
Au cours de ce chapitre, il sera question des méthodologies qui ont été utilisées dans le
cadre de cette recherche. D’abord, je présenterai la stratégie générale de recherche qui
est de nature qualitative ethnographique. Ensuite, je vais aborder les entrevues comme
méthode de collecte des données et le processus de sélection des participants choisis
dans le cadre de cette étude. Enfin, je vais présenter les dimensions éthiques de cette
recherche étant donné que cette recherche a eu recours à des entrevues avec des
coureurs.
3.2.1 L’ethnographie
« Ethnography is the art and science of describing a group or culture. »
(Fetterman, 1989, p.11)
Bien que ces coureurs partagent un même univers, il s’avère pertinent de discuter avec
plusieurs coureurs pour dégager des informations puisque chaque coureur est unique
72
Afin de comprendre la réalité de chacun des coureurs interviewés, j’ai posé des
questions très globales et plus spécifiques entourant leur pratique sportive. D’abord,
j’ai discuté des éléments de base, tels que les motivations principales poussant les
coureurs à exercer ce sport. De cet aperçu global, la personne interviewée pouvait
discuter de son histoire la menant à pratiquer ce sport, mais également de ce que la
course lui apporte au quotidien. À la suite de cette question, j’ai soulevé des questions
plus spécifiques concernant l’entrainement, comme la fréquence, la planification et
l’endroit de pratique. Ensuite, j’ai enchaîné avec les obstacles qui peuvent brimer la
motivation ou, au contraire, devenir nocifs et/ou maladifs par un surentrainement. On
procédait ensuite vers les croyances comme les éléments jugés indispensables durant
une course et les opinions diverses portant sur les bénéfices et les dangers de la course
à pied. Enfin, j’ai discuté de l’importance du soutien et de l’appui lors de la
participation à des événements, mais également dans la routine quotidienne. Dans cette
section de l’entretien, j’aborde autant l’importance du support que la conciliation avec
le travail, la famille et l’ensemble des autres obligations. Cette section se poursuit avec
des questions à l’égard de la communauté et de la collectivité.
Les questions ont pour but de comprendre l’importance que le sport prend chez le
coureur. Comme j’en discuterai plus loin dans l’analyse des résultats, certains coureurs
verront la course comme étant un sport ludique, tandis que d’autres pratiquent la course
pour des raisons de dépassement de soi et des autres. D’ailleurs, la communauté de
course et l’aspect identitaire sont des éléments discutés dans cette section. Puis, la
dernière section porte sur les attentes du coureur. Le but est de cerner les objectifs et
les limites des coureurs interviewés. Enfin, l’objectif des entrevues était de collecter
73
3.2.3 Le questionnaire
Outil familier dans la recherche sociale, le questionnaire est utilisé afin de saisir le
langage et la terminologie des participants. Tout comme l’entrevue semi-dirigée, le
questionnaire consiste en une série de questions ouvertes et fermées permettant de
répondre aux questionnements de recherche. Le nombre de participants rejoints peut-
être grandement augmenter vu la portée et l’accessibilité d’un questionnaire en ligne.
De plus, l’envoi du questionnaire en ligne permet d’obtenir un plus large éventail de
réponses, lorsque les questions posées sont ouvertes. Cela permet donc d’accéder à des
données allant d’un point de vue, des expériences, des pratiques de créations de sens et
bien plus encore (Braun, Clarke, Boulton, Davey et McEvoy, 2021).
Puisque ces deux groupes s’avèrent pertinents dans le cadre de ma recherche, j’ai écrit
un résumé de mon projet et des explications entourant la collecte de données. La
sollicitation des participants s’est faite directement dans ces groupes. J’ai priorisé ceux
qui m’ont contactée en premier. Je suis ensuite entrée en contact avec eux pour leur
expliquer plus précisément en quoi consiste la recherche. Une fois l’intérêt confirmé,
j’ai validé à ce que le participant eut répondu aux critères d’admissibilité. Si tout était
conforme aux exigences, je leur ai envoyé la lettre d’information ainsi que le formulaire
de consentement. Une fois que les participants ont pris connaissance du projet et qu’ils
76
Dans le cadre de cette étude, on y compte cinq femmes et quatre hommes pour les neuf
entrevues semi-dirigées. J’ai fait quatre entrevues en présentiel, trois entrevues par
vidéoconférence, puis deux par téléphone. Les entretiens ont duré en majorité 58
minutes. Toutefois, trois entrevues ont pris la forme de conversations ouvertes et se
sont étendues sur plus de 1 h 30.
Pour ce qui est du questionnaire, dix hommes et six femmes ont participé, pour un total
de seize participants. J’ai d’abord envoyé les questions aux premiers participants ayant
répondu à la suite de mon annonce de recrutement sur les groupes « Course de Trail
Québec » et « Le Grand Écart — Jasons ! ». Tout comme l’entrevue semi-dirigée, le
questionnaire a été rempli de façon anonyme et confidentielle.
Les coureurs qui ont pris part aux entrevues et qui ont répondu au questionnaire entrent
tous dans la catégorie des coureurs sérieux, au sens où ce sont 15 coureurs qui ont déjà
pris part à des courses de la distance d’un marathon (42,195 kilomètres), et 10 d’entre
77
eux sont des coureurs qui ont participé à des courses d’ultramarathon (plus de 42,195
kilomètres).
À la suite des transcriptions des verbatims, je me suis affairée à découper mes entrevues
« en unités de sens, et à coder ces unités de sens » (Ayache et Dumez, 2011, p.35). Pour
ce faire, j’ai d’abord réuni mes contenus d’entrevues par question. Ensuite, au sein de
chaque question, j’ai cherché à regrouper les réponses similaires ensemble. Ceci a
conduit à l’émergence de nouvelles sous-catégories de thèmes pour chaque question.
J’ai procédé ensuite de la même manière pour chaque question. Sur la base de ces sous-
thèmes, j’ai regroupé tous les éléments d’informations pertinentes ensemble. Enfin, j’ai
78
cas, la pratique de l’exercice peut s’avérer excessive et même nocive pour l’individu.
Il est donc délicat de ne pas amener les répondants dans des moments ou des aspects
douloureux ou problématiques de leur vie.
Sachant maintenant en quoi cette recherche peut s’avérer problématique chez certains
participants, j’ai suivi une formation afin d’obtenir le certificat d’accomplissement de
la formation du groupe en éthique de la recherche. Le certificat d’accomplissement a
été obtenu le 28 janvier 2020 (voir annexe C). Par la suite, j’ai pu poursuivre la
demande auprès du CERPE. J’ai obtenu le certificat d’approbation le 9 avril 2020 (voir
annexe D).
Une fois le certificat éthique obtenu, j’ai pu commencer le recrutement des participants.
J’ai d’abord contacté les membres du Club de course Le Sommet pour connaître leur
intention de participer. Pour ce qui est du recrutement sur les groupes Facebook, j’ai
demandé l’accord des administrateurs afin d’annoncer ma recherche sur les groupes.
Les administrateurs des deux groupes, « Course de Trail Québec » et « Le Grand Écart
— Jasons ! », m’ont autorisé à publier mon avis de recrutement et de communiquer
avec les membres.
Une fois les participants recrutés, je me suis assurée de respecter les exigences à suivre
par le CERPE. Pour ce faire, j’ai informé les participants du sujet de l’étude et je leur
ai fait signer un formulaire de consentement au préalable des entrevues semi-dirigées
ainsi qu’à ceux ayant rempli le questionnaire. De cette façon, les participants étaient en
mesure de s’assurer des critères de la recherche tout en acceptant les responsabilités
qui s’en suivent. Les répondants ont été avisés dès le début que l’entrevue sera
anonyme, confidentielle et que les données recueillies serviront uniquement dans le
cadre de cette recherche. Considérant qu’il est nécessaire que les répondants soient en
accord avec la participation à cette recherche, j’ai invité les participants à lire la lettre
80
d’information où toutes les informations et tous les risques associés à cette étude sont
indiqués. Étant donné les répercussions possibles, j’ai également fourni une liste de
ressources par région pour de l’aide avec les troubles alimentaires ainsi que les troubles
de santé mentale.
Une fois les données recueillies, je me suis assurée que la confidentialité fut préservée
et qu’aucune information ne permet d’identifier les participants lors de la
retranscription des entrevues. Entre autres, j’ai conservé tous les documents associés à
cette recherche ainsi que le matériel dans un endroit sous clé.
ANALYSE THÉMATIQUE
Dans ce chapitre, je présente l’analyse des résultats provenant des entrevues semi-
dirigées réalisées avec neuf coureurs, et des réponses provenant d’un questionnaire
ouvert que seize coureurs ont rempli et m’ont retourné par courriel. Pour cette analyse,
quatre principaux thèmes ont émergé : les motivations à courir, le rapport au
corps (douleur et limites), le rapport aux autres et la construction de son identité. Au
cours de cette analyse, l’objectif est de comprendre certaines des réalités et pratiques
qui composent la sous-culture des coureurs. Ceci, afin de comprendre en quoi consiste
la réalité des personnes qui courent, seules ou en groupe.
L’intention principale dans le cadre de cette recherche était de répondre à ces questions
de recherche. Dans l’analyse des résultats, on dénote quatre thématiques principales
qui touchent à la sous-culture des coureurs. J’ai classé les thèmes comme suit : les
motivations pour courir, le rapport au corps : douleur et limites, le rapport aux autres
et la construction de son identité. Dans l’ensemble, ces thématiques sont dans le même
ordre d’idée que ce qui est présenté dans la question générale de recherche et les
questions sectorielles.
Le premier thème porte sur les motivations qui mènent à la pratique de la course à pied.
Au fil de l’analyse, j’ai observé que les motivations semblent récurrentes d’un individu
à l’autre. Néanmoins, on remarque que certains coureurs qui ont participé à cette
recherche semblent motivés par de mêmes éléments. C’est pourquoi cette thématique
comporte plusieurs sous-thèmes en raison des multiples facteurs constituant les
motivations individuelles.
Quant au troisième thème, le rapport aux autres est une partie dominante de cette
analyse. Le rapport aux autres en tant que raison même de courir est un besoin
particulièrement notable chez un grand nombre de coureurs. N’empêche qu’on a pu
remarquer que le besoin d’être seul est notamment un besoin bien présent chez d’autres.
construction de l’identité en tant que coureur, dont par le simple fait de courir, et parfois
par les événements de course effectuée.
Je cours pour le bien-être que la course me procure, mais aussi majoritairement pour
avoir un contrôle sur mes compétences physiques, mais aussi la façon que je me vois
physiquement, et que les autres me voient.
(Journal de bord, 2020)
La première question qu’on peut se poser est : pourquoi est-ce que les gens courent?
Plusieurs raisons poussent les personnes à pratiquer ce sport. Il y a comme élément de
motivation principale, une volonté d’avoir et de préserver une bonne forme physique.
Nous verrons que cette motivation revient à plusieurs reprises et sous différentes
formes. Il est difficile de déterminer un ordre d’importance des motivations et nous
n’avons d’ailleurs pas cherché à le faire.
Cela apparait peut-être davantage en filigrane que de manière explicite dans nos
entrevues, mais une raison principale de courir consiste à avoir une bonne forme
physique :
Je cours pour moi. C’est sûr que je souhaite maintenir une forme physique et
atteindre mes objectifs. (Stéphane)
2
Afin de préserver l’anonymat des participants, les noms ont été modifiés.
84
Pour moi, courir me permet d’être dehors, dans la nature afin de m’entrainer pour
des courses de trail et le maintien d’une bonne forme physique en alternance avec
d’autres sports. (Floralie)
L’un se dit même étonné des effets de la course sur sa santé physique.
Dans le cas des personnes que nous avons interviewées et qui sont en mesure de courir
des marathons, et pour certaines personnes des distances encore plus grandes, la forme
physique constitue en quelque sorte quelque chose qui va de soi. Tous n’ont par
conséquent pas explicitement mentionné cet élément. Plusieurs ont cependant
mentionné leur apparence corporelle et comment la course constitue un moyen leur
permettant de conserver une belle apparence physique.
La course permet aussi de se réapproprier son corps après des expériences qui peuvent
l’avoir transformé, comme dans le cas de grossesses.
Avec mes 5 grossesses, je pense que la course m’a permis d’aimer mon
corps malgré tous les changements. Même si le temps me manque, je sais
que je cours en partie pour m’aimer. Je suis particulièrement strict avec
mon alimentation et mon entrainement. Je ne saute pas une journée et je ne
85
cheat pas. Il faut dire que mon entourage trouve ça particulièrement heavy.
(Élisabeth)
Le fait que je sois allé courir me permet d’être en confiance avec moi-même
et mon corps. Je suis fière de me montrer en public depuis que je cours. J’ai
été capable de maintenir une silhouette convenant à mes standards de
société. Je cours, donc je me permets de manger un peu plus de choses que
je me serais empêché autrement. (Marjorie)
Cet extrait évoque néanmoins une préoccupation pour l’apparence corporelle de cette
femme. Cette préoccupation est également mentionnée par certains hommes. Étienne,
un coureur interviewé, constate que les modifications corporelles en lien avec la course
lui ont permis de mieux aimer son corps.
Étienne est cependant un cas spécifique, et plus loin il nous explique que la gestion de
son poids est en partie une obsession.
L’apparence physique est une motivation importante pour certains coureurs. Tout
comme le bien-être mental également. Pour les coureurs ci-dessous, le physique et le
mental sont deux types d’interprétation de l’expérience vécue lors de la pratique de la
course à pied.
Je cours pour mon bien-être mental, mais on s’entend que ma minceur est
une motivation. (Marjorie)
Pour plusieurs raisons, les coureurs peuvent entreprendre ce sport pour maintenir une
apparence physique souhaitée. Bien que ça peut sembler obsessif chez certains
coureurs, pour d’autres, c’est pour répondre à certains standards.
La course à pied semble aussi être utilisée comme alternative à la médication. Comme
Étienne en a fait mention dans son entrevue, ce sport lui permet de ne pas prendre de
médication, entre autres pour son anxiété et son trouble du déficit de l’attention avec
hyperactivité. Du même pas, il nous raconte un événement où il a dû arrêter de courir
et les effets qu’il a ressentis sur son bien-être.
Une des raisons principales pour laquelle je cours c’est que j’ai compris
que c’était pour moi meilleur que de la médication. Quand je cours de façon
régulière, je n’ai pas besoin de prendre de la médication pour l’anxiété et
le TDAH. Ce qui est difficile, c’est quand je me blesse ou comme
récemment, quand je suis trop fatigué pour courir. Et vu que je suis trop
fatigué, je ne courais pas donc j’étais de plus en plus anxieux. C’était
comme un cercle vicieux. C’est là que je pensais que j’allais tout
abandonner. Même le travail, la course et compagnie. Ça, ça l’a été un
moment très difficile. Puis, quand je ne cours pas, mes enfants et ma blonde
me le disent : « Papa, il est temps que tu recommences à courir ». Tu n’es
plus endurable. (Étienne)
Et d’autres personnes ont simplement souligné, sans que ce ne soit cependant très clair,
comment la course les aidait à faire face à des problématiques de santé mentale.
Je cours pour me sentir bien dans ma tête comme dans mon corps. Je dirais
que c’est le fait d’être seul avec mes pensées que je trouve le plus difficile.
Les journées où j’ai peu d’énergie et mes jambes sont lourdes, je trouve ça
plus difficile de maintenir des pensées positives pendant 1 h ou 2 h. En fait,
de tenter de ne pas considérer des pensées envahissantes. J’ai juste à me
pincer la main et dans 30 minutes c’est fini. Donc, les journées que ça va
88
bien, j’adore courir super longtemps, mais les journées où c’est plus
difficile, c’est définitivement l’aspect mental de poursuivre mon
entrainement. (Mélodie)
Il est quand même frappant de remarquer comment plusieurs des personnes à qui nous
avons parlé sont confrontées à des problématiques de santé mentale. Ce ne sont pas
toutes les personnes à qui nous avons parlé qui faisaient face à ce genre de
problématiques, mais pour celles ayant un trouble de santé mentale, la course semblait
apporter un soulagement important.
Je cours parce que j’ai trois enfants. C’est rapide et efficace. Je pars de chez
nous et j’arrive chez nous. C’est clair que pour moi c’est ça. (Alexandrine)
Je suis une maman de cinq cocos encore jeunes. Je te laisse imaginer que
ce n’est pas toujours facile de concilier travail-famille et entrainement.
(Élisabeth)
Pour certaines personnes, il est possible d’amener leurs enfants avec elles, par exemple
avec une poussette adaptée à la course. L’extrait suivant illustre comment Alexandrine
réussit à concilier la pratique de la course avec ses obligations familiales. Il illustre
également comment elle amène parfois ses enfants avec elle durant ses entrainements.
pousse, le chariot, je suis équipée pour. Dans le fond, j’inclus ma vie dans
ça. (Alexandrine)
Dans un contexte similaire, Francis évoque lui aussi la simplicité de cette activité qui
s’intègre bien à ses autres obligations. Il souligne aussi ses différentes obligations
comme faisant partie de ses limites, thème que nous développerons plus loin.
On constate que la pratique de la course est ainsi comme une activité jugée simple et
accessible et qui se pratique facilement en combinaison avec les différentes obligations
familiales de ces personnes.
Disons que c’est aussi pour m’éloigner des enfants pour une heure ou plus.
Je prends mes runnings, j’ouvre la porte et… aaaah, la paix. (Stéphane)
Marjorie évoque des propos similaires. Une plage pour la course est inscrite dans son
agenda de la journée, afin de plonger dans un moment de zénitude pour la durée de
l’activité.
90
Ainsi, non seulement la course est une activité qui est simple à intégrer à son quotidien,
mais elle permet également de s’évader momentanément. Les moments accordés à des
activités de loisirs participent à l’articulation du monde auquel on appartient et à la
construction de notre identité (Bruner cité par Dumora et Boy, 2008). Dans le cas de
Marjorie, la pratique de la course à pied permet de retrouver son identité de coureuse
pour un instant, à l’encontre de ses charges mentales associées à son rôle parental.
De manière similaire, Élisabeth désire se montrer à elle-même qu’elle est capable d’en
faire plus :
Même pour moi, c’est une façon de montrer que je peux faire plus, et que
je suis capable de plus. (Élisabeth)
Bien que ces personnes n’évoquent pas nécessairement le regard des autres, le désir du
dépassement de soi est construit à travers le regard des autres (Knobé, 2007).
Or, en quoi consiste concrètement ce dépassement de soi ? Les propos d’Aurélie sur ce
point sont intéressants et font référence à la douleur physique.
Le besoin d’avoir complété une épreuve peut aussi s’avérer nécessaire comme réussite
personnelle. Ça peut signifier une sorte de valorisation associée à l’accomplissement
de son objectif.
En croyant en ses capacités physiques et mentales, le corps devient donc l’objet nous
permettant d’atteindre l’objectif convoité. Les extraits précédents ont abordé la
question du rapport au corps, à la douleur et le rôle du mental dans la gestion du corps
et des performances. La prochaine section aborde spécifiquement ces questions.
Je m’entraine pour mon premier ultra pour prouver que je peux endurer plus que ce que
je crois pouvoir faire. […] Courir, c’est la preuve que tu contrôles ta limite, par nul
autre que le désir avide d’aller plus loin. C’est la preuve de mes capacités, de mon
dévouement à me dépasser. Je cours par principe de devenir une femme qui cherche à
mieux se connaître, mais surtout à grandir au travers de chacune de mes sorties.
(Journal de bord, 2020)
93
Si la course procure du plaisir, elle peut aussi être source de souffrance. Quiconque a
essayé de courir sait comment il peut être difficile de parcourir ne serait-ce que ses
premiers cinq kilomètres. Les personnes que nous avons interviewées s’entrainent pour
des courses de longue distance. Leurs entrainements sont exigeants, tout comme les
courses auxquelles elles participent. Ces personnes sont ainsi conscientes de
l’antagonisme entre leur volonté, leur esprit, et leur corps, des risques de blessures,
même à long terme et, finalement, des limites qu’elles se donnent ou choisissent de
dépasser.
Pour les coureurs, la tête a un pouvoir dominant sur le corps. C’est donc la tête qui va
chercher à imposer ses limites sur le corps.
Pour moi, il s’agit des limites de sa tête versus son corps. C’est à savoir qui
va gagner au-delà de la douleur d’une longue épreuve. (Philippe)
Dans cette lutte entre le corps et l’esprit, le corps semble perçu comme ce qui ralentit
ou limite les performances.
Ce contrôle sur le corps par l’esprit est le fruit d’un travail et d’un entrainement autant
physique que mental. Comme on verra plus loin, on court pour entrainer son corps.
Mais les coureurs parlent aussi d’entrainement mental.
Il est frappant de constater comment cette opposition entre le corps et le mental est
présente chez la plupart des personnes que nous avons interviewées. Nous pouvons
penser que ceci s’explique en raison des performances physiques auxquelles ces
personnes s’astreignent. En effet, certaines aspirent à courir des ultramarathons,
pouvant atteindre 160 km et se réalisant normalement sur plus de 24 heures. L’effort
physique est considérable. Et celui-ci s’accompagne donc, à l’entrainement et en
compétition, de souffrances physiques qui conduisent vraisemblablement à cette
opposition entre le corps et l’esprit.
J’ai croisé trop de coureurs qui n’ont pas porté attention aux limites et qui
ont dû abandonner la course dans la trentaine, quarantaine ou cinquantaine
pour des problèmes physiques. (Marc)
Pourtant, d’autres continuent à courir autant. C’est le cas, entre autres, de Max.
Quant à Rémi, ce coureur évoque être lui-même surmené par la course. Malgré la
douleur, il continue à courir et à vaincre ses douleurs.
96
Toutefois, d’autres coureurs ne semblent tout simplement pas en mesure de définir leur
limite. Pour eux, la limite n’est pas encore déterminée parce qu’elle n’est tout
simplement pas trouvée.
97
Pour certains coureurs, c’est le rapport entre le plaisir et le déplaisir qui leur fixe une
limite :
Ou encore de pouvoir avoir une pratique raisonnable qui leur assure de pouvoir
continuer à courir dans les années à venir :
Mais pour la majorité des personnes que nous avons interviewées, la limite constitue
au contraire quelque chose à dépasser.
Pour des coureurs, la performance définit la limite. Bien que ce besoin de performance
puisse se trouver dans d’autres sphères, dont le travail, c’est aussi possible de l’observer
98
dans les loisirs : « we perform in our leisure, just as we do in our work » (Rojek cité
par Veal, 2001, p. 367)
Repousser mes limites, c’est un test de performance. Mes limites sont dans
ma tête. (Stéphane)
Je ne le sais pas encore ma plus grande distance à date est 100 km. Je pense
pouvoir faire 100 miles. (Aurélie)
Pour moi, je ne suis pas très compétitive. À vrai dire, je ne cherche pas à
me classer dans une course. Ce que je recherche, c’est de repousser mes
limites en distance. Il y a juste quelques années, l’idée de courir
100 kilomètres me semblait impossible. Sachant maintenant que j’en suis
capable, le dépassement de mes propres limites est une source de
motivation, c’est extraordinaire de voir à quel point le corps peut se
surpasser de fois en fois. (Aurélie)
On observe dans ces extraits comment les distances que ces personnes peuvent
parcourir sont un élément important. On constate également qu’il s’agit véritablement
de très longues distances et comment celles-ci doivent être exigeantes à réaliser, autant
pour ce qui est des entrainements nécessaires que des courses elles-mêmes. On peut
alors se demander d’où proviennent ces distances. Elles proviennent en fait de ce que
d’autres personnes font et de ce qu’on fait. Or, tous semblent dire que la compétition
se vit davantage avec soi-même qu’avec les autres. Voyons maintenant ce qu’il en est.
Passons à l’analyse des rapports que les coureurs entretiennent entre eux.
Mon entrainement de ce matin a été une réussite. J’ai parcouru les rues de Sainte-
Thérèse en compagnie des amis du club. C’était une balade entre amis, à discuter,
contempler, chanter, souffrir, mais surtout à rigoler. Finalement, ils étaient ma raison
de me lever et de courir en cette grise matinée.
(Journal de bord, 2020)
Le côté social, c’est essentiel dans mon cas. Je me fais souvent inspirer par
les gens. Non en raison du côté compétitif, mais par ce que ces gens vivent.
Là, je découvre par exemple la chute du diable. Je veux vivre ça le fait de
courir plus longtemps. Le plus long que j’ai couru jusqu’à présent, c’est six
heures. Je veux vivre des choses que je ne vivrai jamais. (Marc)
La participation à une sortie de course à pied avec les autres mène à une relation
d’engagement mutuel. Les coureurs qui se regroupent partagent une proximité, et
ultimement mène à la formation une communauté (Wenger, 2005).
J’ai aussi énormément de plaisir à courir avec des amis. Entre autres, les
compétitions sont, pour moi, des événements où il est stimulant de côtoyer
plein de coureurs bien sympathiques. C’est loin de vouloir les surpasser. Je
n’ai pas l’esprit compétitif, comme parvenir à faire tel ou tel temps.
(Floralie)
Pour certains coureurs, le plaisir est avant tout ce qui permet de pratiquer un loisir qui
est motivé par la présence des autres. En prenant part à un engagement mutuel, au sens
où Wenger l’entend (2005), les coureurs établissent une relation à partir de la pratique,
ce qui permet d’évoluer ensemble dans une même communauté. Comme il sera
possible de reconnaître au vu des extraits ci-dessous, les autres ont un apport magistral
dans la sphère de plaisance pour bon nombre d’adeptes.
102
C’est vraiment le plaisir de courir avec les autres qui me motive. C’est
quand que le plaisir n’est plus que je me démotive. (Camille)
Le plaisir peut prendre forme de diverses façons qui peuvent se solder en un bonheur à
l’égard de la pratique de la course. Peu importe la façon dont le plaisir est créé au sein
de sa pratique, l’important pour les coureurs qui véhicule cette position est de conserver
cette manière d’être. Dans un sens similaire, la prochaine sous-section concerne les
autres et la motivation dans la course à pied.
103
4.3.2 Implication
Ce plaisir pour la socialisation en conduit aussi certains à s’impliquer davantage avec
les autres ou dans le club. C’est le cas, entre autres, pour Raphaëlle, une coureuse qui
partage son temps alloué à la course bénévolement à titre de fermeuse de parcours lors
des courses organisées.
Ceci illustre aussi un caractère d’entraide qui existe entre les coureurs. On peut même
associer cette entraide à une action collective qui résulte en une intention commune
partagée par l’ensemble des membres d’un même groupe (Sellards cité par Fisette,
2003). Dans la même veine, on observe un autre coureur qui évoque que sa femme
s’implique dans le conseil d’administration d’un club de course. Dans un sens, on voit
que l’implication est une forme d’entraide au soutien du club de course.
Le don de soi est observable comme attribut contribuant à la motivation de courir. Que
ce soit par sa présence en tant que bénévole au niveau du soutien lors d’un événement
ou au niveau de l’administration, les bénéfices sont suffisamment grands pour
aiguillonner le plaisir de courir.
104
Ce club de course là m’a pris mon sofa et m’a traîné jusqu’au marathon. Si
je n’avais pas voulu le faire, je ne l’aurais pas fait. Cependant, avec ce club
de course, j’ai pu aller chercher de la motivation et je suis allé chercher la
personne qui court un peu plus vite que toi et que tu as envie de rattraper.
Il y a toujours une personne que tu désires rattraper, à moins d’être le plus
rapide. C’est une super belle motivation. (Sébastien)
Dans certains cas, c’est aussi la motivation des autres qui nous permet de franchir une
distance qu’on aurait cru au préalable infranchissable. En ce sens, les autres participants
qui ont une intention commune à la nôtre permettent de générer une motivation
commune à un même objectif. Comme mentionné par Tuomela (1988), les désirs de
105
vouloir poser une action commune sont un point de mire qui permettra d’atteindre
collectivement l’objectif souhaité. Les prédispositions naturelles de poser une action
présupposent généralement des relations sociales qui nous entourent (Tuomela &
Miller, 1988). Que ce soit de courir pour la toute première fois ou de participer à une
course organisée, les autres permettent de mieux y parvenir :
L’année passée, j’ai accompli mon premier marathon avec des amis, et la
fierté que ça procure fait que je suis toujours une coureuse. (Floralie)
Parfois, le seul besoin est de se sentir accompagné, mais sans nécessairement y avoir
quelconque interaction. L’unique présence d’un autre est suffisamment stimulante pour
parvenir à ses fins.
Mais tu sais les premières fois que tu passes à travers quelque chose et que
tu as quelqu’un avec toi c’est super rassurant même si je ne lui parle pas et
que j’ai de la musique. Ça se passe beaucoup là-dedans. (Alexandrine)
Il arrive aussi que des amis fassent des courses qui sortent de l’ordinaire et, du même
coup, mènent à une certaine curiosité et la volonté d’atteindre ce nouvel objectif.
Quand je vois des amis qui s’inscrivent à des courses de fous, je réalise que
moi aussi je veux et je peux. En fin de compte, de voir mes amis faire ce
genre de course, ça me fait réaliser que c’est la recherche de défi et la
satisfaction d’atteindre un sommet personnel que je n’aurais jamais cru
pouvoir atteindre. (Sébastien)
Avec cet extrait, on observe que les autres sont une source de motivation, mais aussi
une source de comparaison. Aujourd’hui, il existe des applications de course qui
permettent d’enregistrer plusieurs informations concernant les performances de
chacun. L’application Strava est la plus populaire et se présente comme un réseau social
où les gens peuvent partager des informations et des statistiques concernant les sports
qu’ils pratiquent. Cette application est très populaire chez les coureurs. On y partage
106
les trajets qu’on parcourt, les distances parcourues, les temps réalisés, la vitesse, la
fréquence cardiaque, etc. Il existe également différents groupes sur Facebook. Comme
l’expliquent ces coureurs, les réseaux sociaux sont une source de motivation et
d’encouragement :
Également, les messages de félicitations que j’ai reçus sur les réseaux
sociaux. Ça m’a fait prendre conscience que j’ai le droit d’être fier de moi.
Ça suffit d’être arrogant avec toi. J’ai la chance de pouvoir pousser mes
limites et d’atteindre mes objectifs. (James)
Regarder ce que les autres font devient une source d’inspiration. Bien que certains
coureurs aillent se motiver par l’entremise de groupes virtuels, ces communautés
permettent de rallier et développer une identité de participation (Wenger, 2005).
Si j’ai une journée où je n’ai pas envie. Mais là, ce sont les gens autour de
moi qui vont avoir un impact. Je vais consulter des groupes Facebook pour
voir les sorties des autres au cours de la journée. C’est une source de
motivation gratuite. Je vois qu’un tel a fait une sortie de 20 kilomètres un
mardi. C’est systématique, ça va m’encourager à sortir. (Alexandrine)
Au fil des réponses obtenues par les entrevues et les questionnaires, on constate que la
présence des autres coureurs lors d’une compétition a permis à certains coureurs de
dépasser les limites qui s’étaient elles-mêmes imposées. C’est le cas de Carl ci-dessous.
Dans le cas de Michel, ce coureur fait référence au plaisir de courir avec les autres,
mais aussi de développer une sorte de compétitivité.
La compétition est cruciale dans le sens que ça veut dire que mon
entrainement paye. Je ne néglige pas les entrainements par intervalles avec
mon équipe. Je suis satisfaite de me dépasser, c’est une compétition avec
moi seule, pas les autres coureurs. (Amélie)
108
C’est certain que je peux le faire lors d’une course officielle, mais je peux
aussi le faire seule, j’en suis capable. Mon meilleur temps sur un 5 km a
été fait seul avec moi-même. C’est un peu maniaque à quel point j’ai un
besoin viscéral de courir toujours plus vite, comme si je n’étais jamais
suffisamment bonne. (Rosalie)
On observe même au fil de ces extraits qu’on mentionne bien plus que « les autres ».
Ainsi, on souhaite améliorer ses performances, pouvoir courir sur de plus longues
distances et le plus rapidement possible. Il existe évidemment une longue tradition
sportive et compétitive qui entoure la course. On s’entraine pour participer à des
compétitions. Mais en même temps, on dit ne pas être en compétition avec les autres.
Pourtant, c’est à travers la comparaison aux performances des autres qu’on peut
mesurer et évaluer ses propres performances. Dans cette perspective, Wenger (2005)
décrit la participation comme un engagement total dans l’action, tout en ayant une
connexion et une reconnaissance des pairs. Au fil de sa participation, l’individu évolue
dans une transformation de sens qui s’imprègne dans un processus de réification. Pour
Wenger, la participation et la réification est une dualité fondamentale dans la
construction de sens. Tout compte fait, devant cette dualité, Wenger se questionne : «
devant une action ou un artefact, on peut se demander comment la production de sens
est distribuée : quelle part est réifiée et quelle part est laissée à la participation ? »
(Wenger, 2005, p.70). Enfin, on remarque que les applications jouent un rôle important
pour certains coureurs, on remarque donc que pour certains, « la participation
s’organise toujours autour de la réification qui lui permet de se concrétiser et la
réification repose toujours sur la participation comme cadre d’interprétation »
(Guimaraes, 2007) :
Si la course en groupe est importante pour plusieurs des personnes interviewées, deux
coureurs ont mentionné leur préférence pour la course en solitaire. Ceux-ci
mentionnent explicitement la pression associée au groupe comme raison pour courir
seul. Pour ces coureurs, le fait d’y aller à leur rythme est à privilégier.
Je préfère courir seule. J’ai l’impression que je peux plus y aller à mon
rythme. Je suis moins stressée de suivre les autres personnes ou encore là,
ralentir le groupe. J’ai l’impression que j’ai moins de soucis de
performance ou de plaire aux autres, mettons. (Raphaëlle)
La course en solitaire peut aussi se pratiquer par simple envie de ne courir avec nul
autre que soi-même. Comme Max, un coureur d’ultramarathon pour qui courir en
solitaire est sa raison même de courir.
Être face à moi-même et seul avec moi-même pendant une 10-15-20h, c’est
ma raison de courir. (Max)
J’adore courir seul parce que ça me permet de prendre un temps seul avec
moi-même. (Alexandrine)
La course en solitaire devient pour certains une forme de méditation. Étienne évoque
que la course en solitaire lui permet de prendre le temps d’écouter son corps et, du
même coup, d’écouter ses pensées.
Puis, quand je suis seul avec le temps, j’en fais une forme de méditation.
Le principe de la méditation pleine conscience. Là, je cours et j’essaie de
voir comment je me sens dans mon corps. J’ai mal là un peu. Un moment
donné, ça s’estompe à faire de dire que je vis avec. Ça me permet de
réfléchir beaucoup. (Étienne)
À cet égard, l’application Strava a fait une étude analysant les comportements des
coureurs qui utilisent leur application. Parmi les données qui ont été recensées, ils ont
fait le constat que la course à pied en solo a gagné en popularité au cours des dernières
années. La majorité des coureurs âgés de 20 à 30 ans courent autant en solitaire qu’avec
d’autres personnes. Cependant, on constate que chez les hommes âgés de 55 ans et
plus, la course est principalement pratiquée seule. (Strava, 2020).
Lors de mes sorties de course à pied, je construis des petites parcelles de moi qui sont
ancrées ici et là. Ce sont des compositions de mon identité que je meuble avec le temps.
Je me construis, je vis et, ultimement, je deviens. […] Je ne peux m’imaginer cesser la
course. C’est un peu comme si je perdais une part considérable de mon identité.
(Journal de bord, 2020)
Comme évoqué par Bruner, notre identité est façonnée par notre façon de vivre (Bruner
cité par Dumora et Boy, 2008). Comme c’est le cas chez certains participants de cette
étude, la course à pied forge une grande part de la construction de leur identité.
Plusieurs éléments peuvent mener à la construction de l’identité en tant que coureur,
dont par simple fait de courir, et parfois par les événements de course effectuée. C’est
ce dont on discutera dans les prochaines sous-sections.
Comme souligné par Mead, l’entourage a un impact sur notre perception de nous-
mêmes, ce qui ultimement joue un rôle sur la construction de notre identité (Mead cité
par Famose et Bertsch, 2009) :
113
Johanne, soulève aussi le point d’être perçue comme une coureuse aux yeux des autres.
Dans le même sens que Wenger (2005) le souligne, son adhésion à la communauté
donne un sens à son identité. En fait, il est intéressant de voir comment les aspects
collectifs et individuels s’entremêlent dans son propos :
Mon identité de coureuse est quelque chose de très intime. Je cours le plus
souvent seule, parfois avec mon conjoint ou quelques amis, mais peu dans
les épreuves chronométrées. Mon identité, c’est la course en sentier. Je
dirais même plus spécifiquement en nature. C’est un moment que
j’apprécie seule, dans ma bulle. (Johanne)
Pour d’autres, la place de la course dans leur identité est plus incertaine :
Est-ce que la course me définit ? Je dirais que oui et non. En fait, c’est une
partie de moi, c’est une partie de ce que je fais. J’y mets du temps, j’y mets
du cœur. Je ne me définis pas comme un coureur en premier. Je suis un
gars qui fait de la course. Sans me présenter en disant : salut, je suis James
et je cours des trails. Je réalise toutefois qu’éventuellement, je finis par en
parler. […] Donc, en fait je ne me présente pas en tant que coureur,
cependant j’aime partager cette passion-là. Je suis capable d’amener
quelqu’un à courir tant mieux. Si je suis capable d’amener quelqu’un sur la
route et d’essayer en sentier pour y vivre autre chose. (James)
Dans le cas de James, on peut souligner qu’il faisait partie des personnes qui préfèrent
courir seules. Ainsi, ce rapport à soi et aux autres à travers l’activité n’est
éventuellement pas le même que pour les autres. Comme de Gaulejac le mentionne,
l’existence individuelle est une construction venant de l’individu qui s’est construit au
fil de ses relations sociales, de son altruisme, de la culture et de l’histoire (de Gaulejac,
V., 2010).
114
Les événements de course à pied peuvent ainsi jouer un rôle dans la construction
identitaire. Tel que souligné par de Gaulejac (2010), celui-ci soulève spécifiquement
que l’individu tente de trouver « la jouissance et la complétude dans des formes de
réalisation de soi qui le poussent à se créer et à s’affirmer comme être singulier, à
advenir en tant que sujet » (de Gaulejac, V., 2010, p.4). La course à pied semble donc
être révélatrice comme façon de parfaire son identité.
considération tout ce qui découle de ces thèmes, dont, par exemple, le bien-être
psychologique, le dépassement de soi, le contrôle alimentaire et physique, le besoin de
se sentir parmi un groupe, etc. Comme nous avons pu voir dans l'analyse, plusieurs
sous-thèmes ont été explorés et font référence à la constitution de la sous-culture des
coureurs. Ce sont tous ces éléments qui composent la sous-culture des coureurs.
Pour la première question sectorielle, quelles sont les motivations des coureurs à
pratiquer ce sport ?, les éléments de réponse se trouvent dans la première thématique,
qui porte sur les motivations à courir. Les réponses obtenues ont permis de constater
de nombreuses motivations qui poussent les individus à courir. Cela dit, on remarque
que certaines motivations ont prédominé chez la majorité des coureurs. D’abord, le
désir d’être en forme physiquement est une grande motivation chez plusieurs coureurs,
tout comme la pratique de la course à pied dans l’objectif de conserver une apparence
physique correspondant aux standards de beauté de la norme. Notamment, plusieurs
coureurs ont évoqué courir pour leur bien-être mental, ce qui vient à être une sorte de
méthode thérapeutique. Le dépassement de soi est aussi fréquemment abordé chez les
coureurs interviewés. Le désir de se surpasser semble récurrent pour une grande
majorité des coureurs. Puis, la simplicité de pratiquer ce sport est véritablement un
facteur motivationnel important. Le désir de s’entrainer ne nécessite pas de payer un
abonnement ou de trouver des coéquipiers, il suffit d’enfiler ses vêtements et ses
souliers.
coureurs. Il faut cependant dire que la réalité du coureur de fond nécessite de franchir
parfois des centaines de kilomètres dans la douleur, mais notamment dans la puissance
mentale. Ensuite, les limites ont été largement abordées par les participants. La
définition de la limite est certainement propre à chacun. Toutefois, il fut bien
intéressant de constater que certains ne considèrent pas avoir de limites. À l’inverse,
des coureurs définissent leur limite par une distance ou lorsque le plaisir se transforme
en déplaisir.
Quant à la troisième question sectorielle, quel est l’impact des autres sur la pratique
de la course à pied ?, on constate que le rapport aux autres est fort important dans la
communauté des coureurs. L’influence que les autres ont sur soi est distincte pour
chaque individu. Néanmoins, dans le cas de cette étude, les autres exercent toujours
une influence significative sur la raison même de courir. Au premier abord, on constate
que le plaisir de socialiser est un rôle important. On relate notamment que courir avec
un groupe permet notamment de contribuer à une intention collective, mais aussi à un
sentiment d’appartenance. Cela découle, entre autres, du fait que les autres nous
motivent à courir, mais aussi d’aller au-delà de nos limites sur le plan de la distance ou
de temps. La présence des autres génère bien souvent une impression que le temps est
passé en un claquement de doigts, même lors d’un très long entrainement ou
événement.
autre angle, certains coureurs vont utiliser les événements de course à pied effectués
comme composantes identitaires. Les distances parcourues permettent de définir plus
précisément le type de coureur. On peut donc parler de coureurs de courte distance,
coureurs de demi-fond, de coureurs de fond, de coureurs d’ultrafond, etc. On peut
d’ailleurs faire référence aux types de participants tels que présentés par Unruh (1979)
et Shipway (2013). Ces deux auteurs désignent des coureurs qui sont considérés comme
étranger, d’autres qui sont vus comme occasionnels, réguliers ou encore comme
expérimentés. Cette référence se traduit avec certaines limitations dans le cadre de cette
recherche. Étant donné que les participants ont été choisis sous certaines modalités, les
coureurs dans cette étude sont alors identifiés comme étant réguliers et expérimentés.
Comme présenté par Shipway (2013), les coureurs réguliers pratiquent la course
assidûment, mais souvent de façon complémentaire à d’autres activités. Tandis que les
expérimentés sont ceux qui connaissent les règles et les rituels de cet univers. Les
entrevues et les questionnaires regroupent un complément de ces deux types de
coureurs.
CONCLUSION
Cette recherche a été effectuée afin de comprendre la réalité des coureurs. Vu mon
intérêt particulier pour la course à pied, il me semblait opportun de discuter de ce sport
que pratique un nombre croissant d’individus. Or, qu’est-ce que ces personnes ont en
commun ? En quoi consiste cette activité qui est à la fois source de plaisir et de
souffrance ? Enfin, qu’est-ce qui pousse certaines personnes à vouloir parcourir de
longues distances et à atteindre des niveaux de performance qui, il n’y a pas si
longtemps encore, étaient réservés à des athlètes professionnels, et même à des athlètes
olympiques? Enfin, la course à pied peut être pratiquée de différentes façons, et il était
donc pertinent de comprendre la sous-culture de celle-ci.
catégorie des coureurs sérieux. Ces catégories ont servi à centrer cette étude sur les
coureurs sérieux, soit les personnes qui s’entrainent régulièrement et qui participent à
des marathons (42,2 kilomètres) et à des ultramarathons (80 kilomètres et plus). La
compréhension de la réalité de ces sportifs a conduit à la présentation de notre question
principale de recherche, soit de comprendre quels sont les éléments qui composent la
sous-culture de la communauté de coureurs. De cette question découlaient des
questions sectorielles. D’abord, la première question est de comprendre les motivations
des coureurs à pratiquer ce sport. Ensuite, de comprendre comment la douleur et la
limite jouent un rôle dans la poursuite sportive ainsi que l’impact des autres sur la
pratique de la course à pied. Et puis, de comprendre comment est perçue l’affirmation
identitaire des coureurs.
Le chapitre II s’est penché sur les dimensions théoriques de cette recherche. Afin
d’approfondir cette étude, différentes théories ont été mobilisées afin d’éclairer les
différentes dimensions de l’implication des personnes dans la pratique de la course.
D’abord, en utilisant la notion de communauté de pratique de Wenger (2005), nous
avons pu approfondir plusieurs aspects de l’implication dans une activité et son
influence sur l’identité, tels que proposés par Wenger, dont l’identité comme
expérience négociée, l’identité comme appartenance à la communauté, l’identité
comme trajectoire d’apprentissage, l’identité comme noyau de multiappartenance et
l’identité comme relation entre le local et le global. Nous avons aussi mobilisé la notion
de soi-miroir en raison de l’influence que les autres ont sur la construction identitaire.
Les propos de Cooley (1902) et de Mead (1934) ont été unis et utilisés pour diversifier
les points de vue de la même théorie. Ensuite, on a discuté de la construction de soi,
d’un point de vue interactionniste. En s’appuyant sur plusieurs auteurs, il fut établi que
la construction identitaire est une notion qui a pour objectif de comprendre le rapport
au monde et aux autres. Dans le même ordre d’idée, la notion d’intentionnalité
collective a été abordée afin de soulever les impacts des autres sur nos décisions et sur
121
nos motivations. Tel qu’expliqué par Sellars (1974), l’engagement des autres favorise
les actions collectives. Et dans un même sens, le fait d’avoir une intention commune
partagée permet de construire un objectif commun (Sellars cité par Fisette, 2003). La
dernière notion, soit celle de la sous-culture, a permis de faire émerger plusieurs
éléments qui font partie de celle-ci, tout en rappelant ce qui se rapporte à la culture.
Normalement vus comme étant opposés aux valeurs et aux normes de la société, les
groupes de sous-culture sont donc dans un mouvement alternatif à ce qui est
normalement vu (Dowd et Dowd, 2003).
de recrutement s’est faite par le biais de groupes Facebook. Au total, dix hommes et
six femmes ont participé, pour un total de seize participants. J’ai d’abord envoyé les
questions aux premiers participants ayant répondu à mon annonce de recrutement sur
les groupes « Course de Trail Québec » et « Le Grand Écart — Jasons ! ». Tout comme
l’entrevue semi-dirigée, le questionnaire a été rempli de façon anonyme et
confidentielle.
Le dernier chapitre a porté sur l’analyse thématique qui a émergé à la suite des
entrevues semi-dirigées et du questionnaire. Un entrecroisement de l’analyse et de la
discussion des résultats a permis de faire des références spécifiques à notre cadre
théorique ainsi que de comparer les multiples données obtenues. L’analyse des résultats
a été classée comme suit : les motivations à courir, le rapport au corps : douleur et
limites, le rapport aux autres et la construction de son identité.
En lien avec le point précédent, certaines personnes ont évoqué que courir est un
moment privilégié pour eux-mêmes. Le dépassement de soi est aussi une motivation
de courir afin d’atteindre un objectif, et même une sorte d’idéal.
Comme seconde thématique, nous avons discuté du rapport au corps par le biais de la
douleur et des limites. En premier lieu, on a soulevé l’antagonisme du corps et du
mental qui évoque un certain pouvoir du mental sur le corps. Dans un même ordre
d’idée, on poursuit avec une section qui porte sur le fait de vivre avec le risque de
blessures à long terme. Cette section permet de soulever la barrière franchissable de la
douleur physique qui comporte un risque dommageable à long terme. C’est dans ce
même sens que suit la section suivante, soit la perspective des limites des coureurs
interviewés. Ce thème est très récurrent dans la plupart des entrevues menées ainsi que
dans les réponses reçues aux questionnaires. Pour certains coureurs, la limite est parfois
infranchissable, tandis que pour d’autres, la limite est fixée par de multiples facteurs,
dont la distance et la perte de plaisir. On a aussi pu observer que pour certains coureurs,
la limite est quelque chose qui a pour objectif d’être dépassé.
Comme troisième thématique, on a discuté des rapports aux autres. Cette thématique
est un élément bien central chez les coureurs. On a constaté au fil des réponses obtenues
que les autres exercent une influence significative sur leur pratique sportive. Sous cette
grande thématique, on dénombre plusieurs sous-thèmes, dont le plaisir de la
socialisation. Ce sous-thème relève de plusieurs extraits qui démontrent que le simple
plaisir de courir avec d’autres coureurs permet de partager un moment plaisant lors
d’une activité commune. Comme deuxième sous-thématique, on a observé que le
plaisir de la socialisation permet même à certains coureurs à s’impliquer de façon
bénévole dans des événements ainsi que dans les clubs de course. La troisième sous-
thématique porte quant à elle sur l’influence que les autres ont sur notre propre
motivation. Selon les données obtenues, on a pu comprendre que le rapport aux autres
124
est un facteur important qui motive à courir. Que ce soit par la présence des autres
coureurs lors des entrainements ou par des groupes Facebook ou des applications
comme Strava, les autres ont un pouvoir motivationnel qui permet ultimement le
dépassement de soi. La quatrième sous-thématique porte sur les autres et la
compétition. Cette sous-thématique est aussi une forme de motivation importante qui
a permis à de nombreux coureurs de se surpasser lors des événements de course à pied.
Néanmoins, cette sous-thématique a notamment fait ressortir certains coureurs qui
évoquent ne pas être en compétition avec les autres. Puis, la dernière sous-thématique
porte sur le fait de courir seul vu la pression du groupe. On a observé que certains
coureurs préfèrent courir seuls par envie, tandis que d’autres aiment tout autant courir
accompagner que de courir en solitaire.
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140
Au préalable
§ Présentation de la recherche et l’ensemble des thèmes que l’on va aborder.
§ Assurer la confidentialité des propos et l’anonymat.
1. Est-ce que vous me permettez d’enregistrer l’entretien pour des fins pratiques ?
Aperçu global
2. Depuis combien de temps pratiquez-vous la course à pied ?
3. Pour quelle raison courez-vous ?
4. Quelle est votre source de motivation pour pratiquer la course à pied ?
5. Qu’est-ce que la course à pied vous apporte ?
6. Quel est votre lieu favori pour courir ?
7. Préférez-vous courir seul ou en groupe ? Ou les deux ?
Entrainement
8. Combien de sorties faites-vous par semaine ?
9. Comment prévoyez-vous vos entrainements ?
10. Êtes-vous inscrit à une salle d’entrainement ? Si oui, est-ce que vous courez sur
un tapis de course ? Si non, avez-vous un tapis de course ?
Obstacles
11. Êtes-vous capable de prendre des pauses telles qu’une journée de repos par
semaine et/ou lorsque nécessaire ?
12. Qu’est-ce que vous trouvez le plus difficile dans le fait de courir de longues
distances ?
13. Comment restez-vous motivé lorsque vous ne voulez pas courir ?
141
Croyances
14. Quels sont vos outils indispensables quand vous courez ?
15. Quelle est votre opinion face aux bénéfices vs aux dangers de la course à pied ?
Appui/soutien
16. Allez-vous seul ou accompagné lors des événements de course à pied ?
17. Est-ce important pour vous d’avoir du support lors de vos courses officielles ?
18. Trouvez-vous que vous vous investissez suffisamment ou pas assez dans ce
sport pour atteindre vos objectifs ?
19. Comment conciliez-vous le travail, la famille et toutes les autres obligations
avec la pratique de la course à pied ?
Communauté/collectivité
20. Est-ce que la course à pied est un sport compétitif ou ludique pour vous ?
21. Que pensez-vous de la communauté qui entoure le monde de la course à pied ?
22. Trouvez-vous que l’ambiance diffère dans les courses sur route et les courses
en sentiers ?
23. Pensez-vous que la participation à une épreuve de course à pied permet de
parfaire votre identité de coureur/coureuse ?
24. Quelle est la signification de la compétition avec vous-même et la possibilité
de vous tester et de tester ses propres compétences ?
Optimisme/attente
25. Que signifie pour vous l’exposition de votre corps à une épreuve de longue
distance ? Où sont vos limites ?
26. Quelles sont vos attentes au niveau de la course dans la prochaine année ?
27. Avez-vous d’autres commentaires à ajouter ?
142
ANNEXE B : QUESTIONNAIRE
4- Que signifie pour vous l’exposition de votre corps à une épreuve de longue
distance ? Où sont vos limites ?
143