Estula
Il y avait jadis deux frères, sans le soutien de père ni mère, et sans nulle autre parenté. Pauvreté était
leur grande amie, car elle se tenait très souvent avec eux ; c’est la chose qui cause le plus de
tourment à ceux qu’elle assiège continuellement. Pire mal ne peut arriver à personne... Ensemble
demeuraient les deux frères dont je vais parler. Une nuit, ils se trouvèrent bien angoissés, exténués1
par la faim, la soif et le froid. Ces trois maux-là reviennent souvent chez ceux que Pauvreté
accable ! Ils se mirent alors à réfléchir aux moyens de se défendre contre Famine qui les tourmente :
celle-ci cause tant de souffrance !
Un homme qu’on savait très riche vivait tout près de leur maison. S’il avait été pauvre, on l’aurait
considéré comme fou. Ce riche avait des choux dans son potager et des brebis dans sa bergerie. Les
deux frères se rendirent chez lui. Pauvreté fait perdre la tête à bien des hommes !
L’un emporte un sac sur son dos, et l’autre un couteau dans sa main. Par un sentier, ils entrent
directement dans le jardin ; le premier s’installe, sans se soucier d’en être blâmé. Il coupe des choux
dans le potager, le second s’approche de la bergerie pour ouvrir la porte et finit par y parvenir. Il lui
semble que l’affaire se déroule bien, et il se met à tâter les moutons pour trouver le plus gras. Mais
on était encore à table dans la maison : on entendit la porte de la bergerie grincer quand il l’ouvrit.
Le fermier dit à son fils :
« Va voir dans la bergerie, et appelle Estula2 pour qu’il rentre ! »
(C’est le chien qui s’appelait « Estula »). Heureusement pour les deux frères, il n’était pas cette
nuit-là dans la cour. Le garçon s’y rend, et crie :
« — Estula ! Estula ! »
Et l’autre, du bercail3, lui répond :
« — Oui, bien sûr que je suis ici ! »
L’obscurité était très profonde, si bien que le fils ne put apercevoir celui qui lui avait répondu de là-
bas. Mais il était intimement persuadé que c’était le chien qui lui avait répondu. Incapable de rester
là un instant, il rentra chez lui, presque évanoui de peur.
« — Qu’as-tu, mon cher fils ? lui demanda son père.
— Mon père, par la foi que je dois à ma mère, Estula vient de me parler !
— Qui ? Notre chien ?
— Oui, notre chien, je vous assure ! Et si vous ne voulez pas me croire, appelez-le à l’instant, vous
l’entendrez parler ! »
Le fermier, sur-le-champ, se précipite ; il entre dans la cour intrigué par ce phénomène, et appelle
Estula, son chien. Et le voleur, qui ne se doutait de rien, répond :
« Bien sûr que je suis là ! »
Le brave homme n’en croit pas ses oreilles.
« Cher fils, par le Saint-Esprit, j’ai déjà entendu bien des histoires surprenantes, mais jamais rien de
tel ! Va vite raconter ce prodige au prêtre, et ramène-le ! Dis-lui bien d’apporter avec lui son étole4
et de l’eau bénite5 ! »
Le fils s’y emploie le plus vite possible et arrive donc au presbytère. Sans perdre de temps, il entre
directement s’adresser au prêtre et lui dit :
« Venez tout de suite entendre quelque chose d’incroyable, vous n’avez jamais rien entendu de
pareil… Prenez votre étole autour du cou ! »
Le prêtre lui dit :
« Je te crois complètement fou de vouloir me conduire dehors à cette heure. Je suis pieds nus, je ne
peux pas sortir. »
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Le fils lui répond sans hésiter :
« Si, vous viendrez, je vous porterai ! »
Le prêtre, ayant emporté son étole, sans ajouter mot, monte sur les épaules du garçon qui reprend
le même chemin qu’à l’aller, car il voulait aller plus vite. Il coupe par le sentier qu’avaient emprunté
les deux frères partant en quête de victuailles. Celui qui était en train de prendre les choux vit la
forme blanche du prêtre et crut que c’était son acolyte6 qui lui rapportait quelque butin ; il lui
demanda tout joyeux :
« Rapportes-tu quelque chose ?
Ce que je devais », répondit le fils, croyant que c’était son père qui lui avait parlé.
« Alors vite, reprend l’autre, jette-le par terre ! Mon couteau est bien aiguisé, je l’ai fait hier affûter
à la forge, il aura vite fait de lui trancher la gorge ! ».
Quand le prêtre l’entendit, il fut persuadé qu’on l’avait trahi : il sauta à terre, quittant les épaules du
garçon qui n’était pas moins effrayé que lui et qui s’enfuit immédiatement. Le prêtre sur le sentier
s’élança ; son surplis7 s’accrocha à un pieu, mais il l’y laissa, car il n’osa pas perdre du temps pour
l’en décrocher.
Le coupeur de choux ne fut pas moins tout ébahi8 que ceux qui s’enfuyaient à cause de lui, car il
ignorait qui ils étaient. Cependant, il alla prendre l’objet blanc qu’il voyait pendre au pieu : il se
rendit compte que c’était un surplis. Au même moment, son frère sort de la bergerie avec un mouton
et appelle son compère qui avait son sac rempli de choux : tous deux ont les épaules bien chargées !
Ils n’osèrent pas s’attarder mais reprirent le chemin de leur logis, qui était tout proche. Alors celui
qui avait ramassé le surplis montra son butin. Ils en plaisantèrent et en rirent de bon cœur, car ils
avaient retrouvé la gaieté, qui leur était naguère interdite.
Qu’en peu de temps Dieu fait son œuvre ! Tel rit le matin qui pleure le soir, tel est furieux le soir
qui sera joyeux le lendemain matin...
Notes
1 affaibli, épuisé.
2 à prononcer « es-tu-là ? ».
3 synonyme de bergerie.
4 large écharpe que le prêtre porte autour du cou lorsqu’il célèbre la messe.
5 pour exorciser le chien s’il est possédé par le démon.
6 aide, compagnon habituel.
7 tunique blanche portée par les prêtres lors des cérémonies religieuses par-dessus leur soutane.
8 stupéfait, surpris.
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