Défis de l'infrastructure hydraulique en Inde
Défis de l'infrastructure hydraulique en Inde
Thèse pour l’obtention du Doctorat ès Sciences Economiques (Arrêté du 30 mars 1992) présentée
et soutenue publiquement le 1 décembre 2009
ANASTASIA ANGUELETOU-MARTEAU
M. Gerbier Bernard
Professeur des Universités, Université Pierre Mendès France de Grenoble
Directeur de thèse
M. Criqui Patrick
Directeur de recherche au CNRS – LEPII
Je remercie Bernard Barraqué et Pierre-Noël Giraud d’avoir accepté d’être les rapporteurs de
ce travail de recherche, ainsi que les autres membres du jury de m’avoir accordé une partie de
leur temps, pour lire et évaluer cette recherche.
Je tiens à remercier Bernard Gerbier qui a bien voulu suivre et diriger ce travail qui me tenait
à cœur.
Un grand merci à Marie-Hélène Zérah ; tout au long de ce travail, ses conseils précieux et ses
critiques m’ont été un encouragement permanent.
La thèse est un long travail solitaire, mais je voudrais ici exprimer ma gratitude à toutes les
personnes qui m’ont soutenue et m’ont encouragée.
Véronique Dupont et toute l’équipe du Centre de Sciences Humaines de New Delhi qui m’ont
accueillie grâce au soutien financier du Ministère des Affaires Etrangères.
Linda et Julie, pour m’avoir transmis leur passion de l’Inde.
Shilpa qui m’a aidée à mener à bien mon étude de terrain.
Effi, pour m’avoir offert un second « chez-moi ».
Je remercie également Patrick Criqui et l’équipe du LEPII qui, pendant quatre ans, m’ont
offert un cadre agréable et enrichissant pour mon travail.
Merci à Catherine, Céline, Danièle, Mehdi, Odile pour vos conseils, votre soutien et votre
patience. Merci à Arnaud et à Yvan pour vos encouragements et nos échanges stimulants.
Je voudrais enfin exprimer toute ma reconnaissance à mes amis d’ici et d’ailleurs, et plus
particulièrement à Mélanie, Delphine, Murielle, Virginie, Achraf, Stella, ainsi qu’aux
membres de la Gaïa Team.
Enfin, c’est ma famille et ma belle-famille que je souhaite remercier pour leur soutien et la
confiance qu’ils m’ont manifestée. Merci, Stéphane, pour avoir toujours cru en moi.
A mon grand-père Aristophanis
A René
Avertissement
L’université n’entend donner ni approbation, ni improbation aux opinions émises dans cette
thèse
Sommaire
Introduction générale 7
Chapitre 1. Le contexte institutionnel du service d’approvisionnement en eau dan les villes
indiennes 15
Section 1. L’environnement institutionnel 16
Section 2. Les institutions de l’eau 29
Section 3. L’évolution de l’approvisionnement domestique 39
Conclusion du chapitre 1 47
Partie I Arrangements institutionnels et territoires périurbains de Mumbai 48
Chapitre 2 Le service public d’approvisionnement : enjeux et limites 50
Section 1. Présentation de la méthodologie et de l’étude de terrain 51
Section 2. Les dynamiques de périurbanisation de la mégalopole de Mumbai 60
Section 3. La remise en cause de l’approvisionnement par le service public 75
Conclusion du chapitre 2 89
Chapitre 3. L’émergence de nouveaux arrangements institutionnels : une réponse à
l’inefficacité du service public 90
Section 1. Les opérateurs informels : une lecture théorique 91
Section 2. Revue de la littérature 103
Section 3. Présentation et caractéristiques des arrangements institutionnels complémentaires
d’approvisionnement en eau potable 114
Conclusion du chapitre 3 132
Conclusion de la partie I 133
Partie II Les stratégies des ménages face à la pauvreté hydraulique domestique 134
Chapitre 4. Vers une meilleure compréhension de la pauvreté hydraulique domestique :
proposition d’une définition et d’un nouvel indicateur 137
Section 1. Les fondements de la pauvreté 138
Section 2. Variations autour de la notion de la pauvreté hydraulique 142
Section 3. Construction d’un indicateur alternatif de la pauvreté hydraulique domestique 149
Section 4. La perception de la pauvreté hydraulique domestique sur les villes étudiées 164
Conclusion du chapitre 4 171
Chapitre 5. Le comportement hydraulique des ménages 172
Section 1. Caractérisation de la demande en eau domestique 173
Section 2. Les stratégies compensatoires des ménages 188
Conclusion du chapitre 5 204
Conclusion de la partie II 205
Partie III La gouvernance urbaine de l’eau : limites et perspectives 206
Chapitre 6. Une gouvernance de l’eau basée sur des rapports de force 208
Section 1. La gouvernance urbaine de l’eau 208
Section 2. Les enjeux dans les territoires périurbains de Mumbai 218
Section 3. La corruption comme institution informelle 230
Conclusion du chapitre 6 240
Chapitre 7. Des recommandations pour sortir du blocage de la gouvernance urbaine de l’eau
241
Section 1. L’évolution des institutions de l’eau 243
Section 2. Le rôle de l’Etat face aux petits opérateurs privés 251
Section 3. Le renforcement du rôle de l’Etat 263
Conclusion du chapitre 7 277
Conclusion de la partie III 278
Conclusion générale 279
Bibliographie 285
2
Cartes
Carte 1.1. Carte des Etats de l’Inde 24
Carte 2.1. Usages du sol de l’Aire Métropolitaine de Mumbai (AMM) 53
Tableaux
Tableau 1.1. Proposition de disponibilité de fonds (2007-12) 21
Tableau 1.2. Evolution de la population urbaine dans les Etats les plus urbanisés en Inde 25
Tableau 1.3. L’organisation de l’approvisionnement par les opérateurs publics en Inde 37
Tableau 1.4. Demande en eau en Inde pour tous les secteurs 44
Tableau 1.5. Accès à l’eau dans les villes indiennes 44
Tableau 1.6. Normes d'accès à l'eau en Inde 46
Tableau 2.1. Evolution de la population dans l’aire métropolitaine de Mumbai (1971-2011) 63
Tableau 2.2. Evolution de l’offre et de la demande en eau sur la région de Vasai-Virar 76
Tableau 2.3. L’approvisionnement de la région de Vasai-Virar 77
Tableau 3.1. Arrangements institutionnels alternatifs d’approvisionnement en eau potable dans les
villes des pays en développement 110
Tableau 3.2. Les arrangements institutionnels complémentaires d’approvisionnement dans les villes
de Vasai-Virar 114
Tableau 3.3. Les caractéristiques des arrangements complémentaires dans la région de Vasai Virar
126
Tableau 4.1. Population indienne et maharastienne en dessous du seuil de pauvreté (en %) 139
Tableau 4.2. Accès à l’eau des ménages de l’échantillon selon les normes de l’OMS et les normes
indiennes 143
Tableau 4.3. Répartition des ménages selon le niveau de consommation à Mumbai et dans les villes
de Vasai-Virar 153
Tableau 5. 1. Perception de la qualité de l’eau selon les usages 176
Tableau 5.2. Prix de l’eau sur la région de Vasai-Virar (en Rs) 178
Tableau 5.3. Nombres de sources d’approvisionnement selon les villes 180
Tableau 5.4. Revenu moyen selon le nombre de sources d’approvisionnement 181
Tableau 5.5. Confiance des ménages envers les sources d’approvisionnement 182
Tableau 5.6. Normes indiennes de quantité d’eau par usage et données de l’enquête (lppj) 186
Tableau 5.7. Stratégies compensatoires des ménages dans la région de Vasai-Virar 190
Tableau 5.8. Caractéristiques de la stratégie de collecte selon les sources 196
Graphiques
Graphique 1.1. Couverture par une source améliorée selon les régions dans le monde en 2004 42
Graphique 3.1. Répartition de la population (en %) selon les sources d’approvisionnement 124
Graphique 4.1. Répartition des ménages en fonction de leur consommation individuelle en eau, selon
la ville de résidence (lppj) 152
3
Graphique 4.2. Répartition des ménages en fonction de leur consommation individuelle en eau, selon
le nombre de sources d’accès (lppj) 154
Graphique 4.3. Répartition des ménages en fonction de leur consommation individuelle en eau par
type d’habitat (lppj) 155
Graphique 4.4. Consommation journalière individuelle (en lppj) selon le revenu individuel. 156
Graphique 4.5. Répartition des ménages selon la part du revenu consacrée à l’eau 159
Graphique 4.6. Répartition des ménages selon la part du revenu consacré à l’eau et le lieu de résidence
159
Graphique 4.7. Répartition des ménages selon la part du revenu consacrée à l’eau et le nombre de
sources d’accès 160
Graphique 4.8. Part des revenus consacrée à l’eau selon la consommation moyenne individuelle dans
le ménage (lppj) 161
Graphique 4.9. Répartition des ménages selon la part du revenu consacrée à l’eau et le type d’habitat.
162
Graphique 4.10. Répartition des ménages par la fréquence d’approvisionnement selon leur source
principale. 163
Graphique 5.1. Répartition de la quantité de stockage selon le type d’habitat (en litres/mng/jour) 192
Graphique 5.2. Répartition des modes d’accès à une source souterraine 194
Graphique 5.3. Type de traitement de l’eau utilisé 200
Schémas
Schéma 1.1. Les institutions de l’eau 29
Schéma 4.1. Perception de la pauvreté hydraulique domestique 151
Schéma 4.2. Pauvreté hydraulique des ménages avec un approvisionnement par plusieurs sources
dans les quatre villes de Vasai-Virar. 165
Schéma 4.3. Pauvreté hydraulique des ménages avec un accès unique par le réseau municipal dans
les quatre villes de Vasai-Virar. 166
Schéma 4.4. Pauvreté hydraulique des ménages avec un approvisionnement par le réseau municipal
selon le type de connexion. 167
Schéma 4.5. Pauvreté hydraulique des ménages avec une source unique d’approvisionnement 169
Schéma 4.6. Pauvreté hydraulique des ménages avec plusieurs sources d’approvisionnement 170
Schéma 7.1. L’Etat face aux institutions de l’économie parallèle 251
Schéma 7.2. Modalités de gestion du service d’approvisionnement selon la politique favorable aux
intérêts communs 264
4
Sigles et Acronymes
5
NSSO National Sample Survey Organisation
NSA National Accounts Statistics
OMS Organisation Mondiale de la Santé
ONG Organisation non gouvernementale
PCS Programme commun de surveillance
PED Pays en développement
PIB Produit Intérieur Brut
PNUD Programme des Nations Unies pour le Développement
Pop petits opérateurs privés
SNA System of National Accounts
WSP Water and Sanitation Program
WSSCC Water Supply and Sanitation Collaborative Council – Conseil de coopération
pour l’approvisionnement en eau et l’assainissement.
WWAP World Water Assessment Programme – Programme mondial pour l’évaluation
des ressources en eau
WWC World Water Council – Conseil mondial de l’eau
Taux de Change
1 euros = 56 Roupies (02/05/05)
6
Introduction générale
Cette thèse porte sur les arrangements institutionnels d’approvisionnement en eau potable sur
six villes des territoires périurbains de Mumbai (Inde). Elle s’appuie sur une étude de terrain
réalisée à partir de questionnaires ménages et d’entretiens.
L’objectif est d’identifier les déterminants d’une amélioration des conditions d’accès à l’eau
dans les petites et moyennes villes indiennes.
A travers une analyse mobilisant les outils de la nouvelle économie institutionnelle, nous
appréhendons le rôle joué par les petits opérateurs privés d’approvisionnement en eau potable
dans la satisfaction de la demande domestique et leur participation à la gouvernance urbaine
de l’eau.
1. Le contexte de la recherche
Va-t-on garantir un jour l’accès à l’eau à l’ensemble de la population mondiale ? Sous quelles
conditions économiques, technologiques et politiques, cette ambition peut-elle voir le jour ?
On estime aujourd’hui qu’environ un milliard de personnes n’ont pas accès à l’eau potable et
que 1,2 milliards d’individus n’ont pas accès à un assainissement adéquat. Selon les objectifs
du millénaire, 1,5 milliard de personnes supplémentaires devront accéder à l’eau d’ici 2015.
Depuis les années 1970, la question de l’accès aux services essentiels s’est progressivement
intégrée à l’agenda international à travers un ensemble de manifestations. De la Mar del Plata1
(1977) à la Conférence internationale de Dublin (1992) et au Sommet du millénaire (2000)
(New York) jusqu’au dernier forum mondial sur l’eau à Istanbul (2009), la communauté
internationale se mobilise pour définir les normes techniques, ainsi que les moyens financiers
et gestionnaires pour améliorer l’accès à l’eau potable dans le monde.
1
En 1977 a eu lieu la première conférence internationale sur l’eau organisée par les Nations unies à Mar del
Plata. L’eau était définie comme un bien commun. Une des conclusions de cette manifestation était que tous les
êtres humains devraient avoir accès à un approvisionnement en eau potable de qualité et en quantité suffisante
pour satisfaire leurs besoins essentiels.
7
Malgré cela, on assiste à une crise de l’eau qui, bien au-delà du simple problème
hydrologique (disponibilité et variabilité de la ressource dans le temps), dans les villes des
pays en développement, elle est due au manque d’institutions appropriées ainsi qu’au
dysfonctionnement chronique des arrangements institutionnels dans le secteur
d’approvisionnement. Un consensus se forme pour dire que cette crise de l’eau est une crise
de gouvernance et de sous investissement.
L’échec d’une desserte publique de l’eau pour l’ensemble de la population explique en partie
la raison de l’émergence de débats sur de nouvelles approches d’approvisionnement en eau
dans les pays en développement. Dans ce contexte, on voit apparaître une multiplicité
d’acteurs (publics, parapublics, privés, associatifs) et de modalités (techniques et de gestion)
d’intervention, d’organisation et de fourniture du service. Le propos de notre recherche est
notamment d’étudier le rôle des petits opérateurs privés.
8
Le réseau est ségrégatif et son extension se fait souvent aux dépens de l’organisation d’un
système minimum, créant des exclus. Nous faisons l’hypothèse que les petites et moyennes
villes sont propices au développement des arrangements institutionnels complémentaires
(privé, associatif, coutumier) du service public afin de satisfaire la demande d’une population
urbaine croissante. Ces arrangements proposent un service différencié et adapté à une
demande très localisée. La différenciation du service signifie que les ménages
s’approvisionnent par des infrastructures autres que la connexion du réseau à domicile et que
de nouveaux acteurs (producteurs et fournisseurs d’eau) informels apparaissent.
3. L’ancrage théorique
Nous avons choisi de mobiliser les travaux de la nouvelle économie institutionnelle,
notamment ceux de North, pour expliquer l’évolution du secteur de l’eau en Inde. Pendant
longtemps, l’eau a semblé naturellement relever d’un cadre monopolistique. Mais ce cadre a
été remis en cause il y a une quinzaine d’années, car il faut inventer de nouvelles règles qui
répondent à un service différencié et favorisent la coordination des différents acteurs
d’approvisionnement. La nouvelle économie institutionnelle permet d’analyser la multiplicité
des modalités d’approvisionnement. Dans ce sens, les institutions (règles) formelles (service
public, vente de l’eau) et informelles (accès coutumier) constituent des mécanismes
institutionnels régulateurs du secteur de l’eau dans les villes périurbaines de Mumbai.
Cette théorie permet d’expliquer le dépassement du système conventionnel et explique
l’apparition d’arrangements institutionnels complémentaires (formels et informels) qui
structurent le secteur de l’approvisionnement et impliquent de nouvelles formes de
gouvernance.
Le choix de cette approche tient aussi à la possibilité qu’elle offre d’analyser les données de
l’enquête de terrain. Comme l’explique Ménard (2003), les études de cas jouent un rôle
important dans la mise au jour et l’analyse des règles, mais aussi dans l’étude des
arrangements institutionnels ou des modes d’organisation. Notre étude de cas sert de point
d’appui pour le développement théorique des phénomènes que nous avons observés.
Mobiliser la nouvelle économie institutionnelle nous permet de représenter la réalité locale
que nous avons observée.
4. Hypothèses et questionnements
L’objectif de notre recherche est de mieux identifier le rôle des petits opérateurs privés dans
l’approvisionnement domestique des petites et moyennes villes indiennes. Quelques études et
9
travaux existent sur l’accès à l’eau des petits opérateurs privés en milieu urbain en Inde, mais
la littérature reste marginale. Mieux connaître le fonctionnement de ce secteur dans ces
territoires favorisera l’intégration de ces populations et des territoires périurbains dans les
politiques de développement des villes. Notre travail s’organise autour de trois grandes
questions : quel service les petits opérateurs privés peuvent-ils offrir ? La demande
domestique en eau est-elle satisfaite par la multiplicité des sources d’approvisionnement qui
émerge ? Quels changements doit-on engager pour que les petits opérateurs privés participent
à l’amélioration de l’accès à l’eau du service urbain et deviennent des acteurs à part entière de
la nouvelle gouvernance urbaine de l’eau ?
Les petits opérateurs privés sont des acteurs complémentaires aux opérateurs officiels
(autorités locales, opérateur privé contractuel) et leur activité (vente de l’eau) n’est pas
reconnue par les autorités locales.
Dans la première partie, nous faisons l’hypothèse que l’environnement institutionnel indien
est propice à l’émergence de modes complémentaires d’approvisionnement (privés, publics et
communautaires). Ces arrangements institutionnels contribuent-ils à l’universalisation du
service de l’eau ou bien renforcent-ils la fragmentation de la ville et du service en s’adaptant à
une demande diversifiée ?
Actuellement, un certain nombre d’évolutions technologiques et sociales remettent en cause la
répartition territoriale des réseaux, ce qui définit de nouveaux rapports entre les services
urbains et les territoires, d’une part, et la satisfaction des besoins, d’autre part. Nous faisons
l’hypothèse que la forme d’urbanisation des petites et moyennes villes indiennes, avec la
fragmentation entre habitat « physique » et « statutaire », empêche la mise en place d’un
réseau d’eau efficace sur l’ensemble du territoire et favorise le développement de modes
d’approvisionnement complémentaires propres à chaque territoire. Notre recherche s’oriente
vers l’identification et l’analyse de ces systèmes de services urbains d’approvisionnement en
eau, et des nouvelles formes de gouvernance qu’elles impliquent.
L’incapacité à généraliser le réseau sur les territoires des villes étudiées a favorisé l’apparition
de modes d’approvisionnements complémentaires (marchés de l’eau et accès coutumier). De
nature différente, ces arrangements institutionnels se sont multipliés et sont devenus essentiels
au fonctionnement et à la régulation du secteur de l’eau, car eux proposent des solutions face
à l’incapacité des pouvoirs publics locaux de fournir un service adéquat.
Même si ces institutions ne sont pas toujours socialement efficientes (dans le sens qu’elles ne
fonctionnent pas pour l’intérêt commun), elles constituent une réponse pour une grande partie
de la population. En décidant que ces arrangements complémentaires sont fondamentalement
10
inadéquats, on méprise des opportunités importantes pour l’amélioration des conditions
d’accès. Mais considérer qu’ils sont fondamentalement souhaitables est aussi problématique
(Kjellén, McGranahan, 2006). Sur le terrain de notre étude, ces nouvelles règles formelles et
informelles qui apparaissent renforcent la segmentation et la différenciation de la demande à
travers le territoire. Mais la demande est-elle pour autant satisfaite ?
Dans la seconde partie, notre ambition est de comprendre comment, face à cette multiplicité
de sources d’approvisionnement, les ménages parviennent à satisfaire leurs besoins. L’objectif
de ce travail est de mieux concevoir la notion de pauvreté hydraulique domestique,
indépendamment de la classification des normes nationales et internationales, à travers une
meilleure compréhension de la manière dont les ménages appréhendent leur accès à l’eau.
Nous faisons l’hypothèse que la perception que le ménage a de son niveau de richesse ou de
pauvreté hydrauliques détermine son comportement hydraulique et ses choix pour améliorer
son accès ainsi que les stratégies compensatoires qu’il va adopter pour remédier à un service
intermittent, insuffisant, cher ou de mauvaise qualité. Quels sont les individus pauvres en
eau ? Comment vivent-ils et remédient-ils à leur pauvreté ? Selon le degré d’insatisfaction de
leurs besoins, nous allons identifier différents niveaux de pauvreté hydraulique à l’intérieur de
chaque ville. Nous proposons un indicateur de la pauvreté hydraulique, afin de représenter la
perception qu’a l’individu de sa condition d’accès à l’eau et de montrer la diversité des
situations rencontrées.
Les variables qui déterminent le comportement hydraulique des ménages et définissent leurs
choix d’approvisionnement ne sont pas universelles, mais varient selon les pays et les régions.
Nous avons notamment cherché à savoir s’il existe une relation entre le niveau de
consommation, le type d’habitat, le nombre de sources d’approvisionnement et la part de
revenu consacrée à l’eau. Nous faisons l’hypothèse que la volonté de s’approvisionner par une
source dépend de la nature des besoins que cette eau satisfait, de la substituabilité de cette eau
en termes de prix, de qualité ou de disponibilité avec celle d’une autre source, le type
d’habitat, ainsi que du revenu du consommateur.
Dans les villes de notre étude, les arrangements institutionnels d’approvisionnement en eau
potable ne parviennent pas à satisfaire la demande locale. Dans la troisième partie, nous
verrons que les petits opérateurs privés forment un lobby qui contrôle l’évolution de
l’urbanisation et celle du réseau, ainsi que la politique d’approvisionnement. L’évolution de
l’accès et le contrôle de l’eau sont liés au système actuel en vigueur de relations sociales et de
11
pouvoir qui influent sur la manière dont l’eau est utilisée, voire dont on en abuse. Une pénurie
d’eau peut être fabriquée par différents acteurs politiques et économiques, pour répondre à des
objectifs et intérêts privés. Ainsi, les arrangements institutionnels d’approvisionnement dans
la région de Vasai-Virar ne constituent pas, en l’état, une solution satisfaisante à la demande
de généralisation de l’eau potable en ville. Dans ce sens, les partenariats entre le secteur
public et les petits opérateurs privés sont difficiles à mettre en place.
Nous faisons l’hypothèse que les arrangements institutionnels (formels et informels) en
matière d’approvisionnement ont des impacts importants sur la fourniture du service et
l’amélioration de cet approvisionnement. Notre recherche vise à mieux appréhender les
conditions d’accès aux services urbains en créant un nouveau référentiel technico-économique
et politique qui va déterminer le mode de production et de gestion des infrastructures et du
service. L’amélioration de la gouvernance de l’eau peut être comprise comme « le processus
de réformes institutionnelles et organisationnelles restructurantes qui participent à une gestion
des ressources en eau plus efficiente » (Narain, 2000, p. 434).
Les petits opérateurs privés ont souvent été considérés comme une solution temporaire.
Aujourd’hui, face aux enjeux économiques, financiers et politiques des villes des pays en
développement, ils occupent une place importante dans l’extension de l’approvisionnement à
l’ensemble du territoire et pour l’ensemble de la population. Comment les opérateurs
informels peuvent-ils constituer des partenaires dans la gouvernance urbaine de l’eau ? Quelle
norme d’approvisionnement doivent-ils respecter, afin que la différenciation du service ne
s’accompagne pas d’une dégradation de l’approvisionnement pour une partie de la
population ? La difficulté réside dans la recherche d’un compromis entre universalisation et
différenciation du service.
Une multiplicité de systèmes de gouvernance de l’eau apparaît propre à l’environnement
institutionnel de chaque ville. Les solutions à identifier doivent correspondre à
l’environnement institutionnel de chaque pays, de chaque ville. Les grandes entreprises
privées du secteur n’ont pas réussi à conquérir le marché de l’eau en Inde. Les initiatives
privées émanent de petits opérateurs qui occupent pour le moment des niches commerciales.
Si la volonté est de tendre vers une commercialisation croissante du service, il faudra
examiner les conditions qui rendent possibles les partenariats entre autorités locales et petits
opérateurs privés ainsi que les modèles de régulation. Mais faire des petits opérateurs privés
des acteurs à part entière de la gouvernance urbaine de l’eau nécessite que les autorités locales
soient compétentes, indépendantes, transparentes et redevables de leurs actions.
12
Des réformes institutionnelles sont nécessaires afin de rendre la coopération possible dans le
contexte des villes étudiées. Elles passent par des changements et une sécurisation des droits
de propriété, par la réglementation de l’intervention des opérateurs privés ainsi que par des
réformes internes des organisations publiques compétentes. Il s’agit d’examiner les conditions
de contractualisation et les réformes propres aux organisations. Même si, dans plusieurs pays
dans le monde et dans les villes étudiées, les petits opérateurs privés constituent une solution
pour l’amélioration de l’accès à l’eau en complémentarité au réseau, il est important que la
gestion des ressources en eau continue à relever de la responsabilité publique et communale.
Avec une volonté de préserver les intérêts de l’ensemble des citoyens des villes étudiées,
l’autorité locale devrait rester l’acteur principal de l’approvisionnement des villes étudiées.
Elle doit être tout au moins présente (directement ou indirectement) tout au long de la chaîne
d’approvisionnement.
5. Méthodologie
Le terrain choisi pour vérifier les hypothèses est constitué de six villes des territoires
périurbains de Mumbai. L’objectif de l’étude de terrain que nous avons menée était
d’examiner la relation entre l’évolution des services publics de l’eau et les espaces urbanisés,
afin de comprendre les choix d’approvisionnement des ménages et leur niveau de satisfaction.
L’étude de terrain s’est déroulée de janvier à octobre 2005. Nous avons réalisé 613
questionnaires ménages sur les villes étudiées et des entretiens semi-directifs avec des acteurs
de l’approvisionnement en eau potable, de la planification du territoire, des élus et des acteurs
de la société civile. Nous sommes retourné sur le terrain en septembre-octobre 2006 et août-
septembre 2007, afin de constater les évolutions concernant l’approvisionnement en eau dans
les villes étudiées.
6. Structure de la thèse
Notre travail est structuré en sept chapitres (un chapitre introductif et trois parties, chacune
constituée de deux chapitres). Le chapitre introductif présente l’environnement institutionnel
du secteur d’approvisionnement en eau urbain en Inde, ainsi que le niveau de service, et
identifie le poids des facteurs exogènes qui influent sur le niveau d’accès à l’eau potable. La
première partie porte sur les arrangements institutionnels d’approvisionnement en eau existant
sur les territoires périurbains de Mumbai. Il s’agit à la fois de l’approvisionnement par le
réseau municipal (chapitre II) et les autres arrangements complémentaires formels (marchés
de l’eau) et informels (accès coutumier) (chapitre III). Malgré la multiplication des sources
13
d’approvisionnement, les ménages urbains souffrent d’un certain degré de pauvreté
hydraulique. La deuxième partie explique à travers un indicateur de la perception de la
pauvreté hydraulique que nous avons créé, la manière dont les ménages appréhendent leur
accès à l’eau (chapitre IV). Le chapitre V présente les éléments déterminants du
comportement hydraulique des ménages ainsi que les stratégies compensatoires domestiques
adoptées afin de remédier à un approvisionnement insuffisant. La troisième partie traite des
enjeux de la gouvernance urbaine de l’eau dans les territoires périurbains de Mumbai.
L’objectif est à la fois d’identifier les caractéristiques endogènes qui influent sur la qualité de
la gouvernance dans les territoires étudiés (chapitre VI) et de proposer des changements dans
les institutions et les organisations de l’eau, susceptibles d’améliorer l’accès à l’eau (Chapitre
VII).
14
Chapitre 1. Le contexte institutionnel du service
d’approvisionnement en eau dan les villes indiennes
Ce premier chapitre introductif propose une lecture du secteur de l’eau en Inde à travers
l’approche de la nouvelle économie institutionnelle. Nous nous appuierons sur les travaux de
North (2005 ; 1994 ; 1991 ; 1990), auteur qui porte un intérêt particulier à l’environnement
institutionnel et aux institutions dans l’économie.
L’environnement institutionnel est défini par les conditions historiques, constitutionnelles,
économiques, sociales, politiques et physiques d’un pays, tant au niveau du contexte général,
qu’à celui, spécifique, de la ressource ; il est aussi lié à d’autres facteurs tels que l’agriculture,
le développement urbain, l’environnement (Saleth, 2004). Selon North, l’environnement
institutionnel renvoie aux règles politiques, sociales et légales qui établissent la base pour la
production, les échanges et la distribution entre les acteurs. Les arrangements institutionnels
renvoient aux modes d’utilisation de ces règles par les acteurs, aux modes d’organisation des
transactions dans le cadre de ces règles. Ces facteurs sont reliés entre eux et il est difficile
d’isoler le rôle de chacun. C’est l’interaction et les effets conjoints des facteurs qui vont
déterminer la structure, la performance, les changements dans le secteur de l’eau ainsi que des
arrangements institutionnels et vont faire apparaître de nouvelles institutions.
Les institutions sont décomposées en droit de l’eau, politiques de l’eau et administrations de
l’eau. Les arrangements institutionnels fournissent la structure dans laquelle les membres de
la société, individuellement ou collectivement, coopèrent ou entrent en compétition (Saleth,
Dinar, 2004). Les institutions de l’eau fixent des règles formelles (constitution, lois, droits de
propriété, organisation) et informelles (accès coutumier) qui guident le comportement (North,
1990). Elles sont formées selon la nature du secteur de l’eau2. Elles ne sont pas indépendantes
des caractéristiques du secteur de l’eau. Une autre distinction essentielle est à souligner entre
2
Le secteur de l’eau concerne les sources de surface et souterraines mobilisables ainsi que les sources recyclées.
Il concerne tous les usages (consommation et non consommation) ainsi que tous les enjeux majeurs liés à l’eau
(conflit quantité-qualité, sécheresse-inondations, etc.) (Saleth, Dinar, 2004).
15
institutions et organisations. Si les institutions sont des règles du jeu, les organisations sont
des groupes d’individus liés par un but commun et des objectifs à atteindre. Ils jouent dans le
cadre de règles existantes et participent dans l’évolution du cadre institutionnel.
Dans ce chapitre, nous allons présenter l’environnement institutionnel du secteur de l’eau en
Inde. La première section décrit les conditions économiques politiques et les enjeux de
l’urbanisation. La deuxième section présente les institutions (règles) et organisations (acteurs)
de l’approvisionnement en eau urbain et la troisième section traite de la disponibilité de
l’offre et de la demande en eau dans l’Inde urbaine.
3
Le système de Licence Raj est un ensemble de licences et réglementations préalables pour l’établissement et le
fonctionnement des acteurs privés. Il a été instauré en 1947 et les réformes économiques de 1980 et surtout 1991
ont contribué à son démantèlement. Ce contrôle bureaucratique de l’économie a été le résultat d’une économie
planifiée, où tous les aspects de l’économie étaient contrôlés par l’Etat et les licences étaient accordées à peu
d’entrepreneurs.
16
intermédiaires et les diversifications d’activité. Ces réformes ont été accompagnées par
plusieurs mesures : dévaluation de la roupie, extension des incitations fiscales à l’exportation,
accès amélioré au crédit et aux devises étrangères, libéralisation des prix administrés sur
certains secteur clés de la production industrielle (Cavalier, 2006).
Mais, en facilitant les importations sans que des réformes de structure aient pu renforcer la
capacité indienne à exporter, l’ouverture s’est achevée par une crise de la balance de
paiements, aggravée par une politique de déficits publics imprudente (Racine, 2004). La
deuxième vague de réformes est engagée en 1991 à la demande du Fonds monétaire
international pour l’attribution d’un plan d’ajustement structurel afin que le pays puisse sortir
de la crise.
La deuxième vague des réformes organise la libéralisation de l’économie autour de 4 axes : la
déréglementation industrielle, l’ouverture prudente des entreprises nationales au marché
mondial, l’aménagement du système fiscal et l’assainissement des finances publiques. Les
objectifs principaux du gouvernement indien sont d’ouvrir le marché indien progressivement
sur l’extérieur, d’assurer l’amélioration des performances des entreprises et de réduire l’écart
technologique avec les pays développés, afin de stimuler les exportations et ainsi de rétablir
l’équilibre de la balance commerciale (Chaudhuri, 2001). Des grands travaux d’infrastructure
sont nécessaires. Pour les financer et augmenter la productivité indienne, le gouvernement
facilite les investissements étrangers. Les réformes fiscales engagées ne sont pas allées assez
loin pour assainir les finances publiques, qui souffrent d’une trop faible assiette de l’impôt et
d’un endettement croissant (Racine, 2004). Le pays n’a pas su se libérer rapidement d’un
lourd service de la dette et engager les réformes sensibles du budget de l’Etat. L’absence de
privatisation caractérise la forme que la libéralisation a prise en Inde. La priorité pour l’Etat a
plutôt été d’accompagner l’industrie privée dans sa dynamique de modernisation et de
croissance et de ménager la petite industrie (Ruet, 2006).
Les réformes engagées ont été poursuivies au long des années 1990 par tous les partis
politiques. Une nouvelle vague de réformes a été engagée depuis 2004. Elle vise l’abolition de
la taxe d’imposition sur les sociétés, la refonte des tranches pour le recul de l’impôt sur le
revenu, l’introduction d’une taxe sur la valeur ajoutée, la réduction supplémentaire des taxes
douanières à l’importation, la poursuite de la libéralisation de l’investissement direct étranger,
ainsi que la reprise du plan d’ajustement budgétaire en 2005/06 mis en veille l’année
précédente (Cavalier, 2006).
Malgré ces efforts, des problèmes structurels demeurent : déficits publics, faiblesse des
investissements productifs privés, baisse ou stagnation des investissements publics dans les
17
domaines clés (santé, éducation, etc.), faiblesse sur le front de l’emploi et crise des couches
les plus fragiles du monde agricole (Racine, 2004). Malgré les réformes déjà engagées, il y a
une certaine lenteur dans les changements qui s’explique par le souci de l’Inde de maintenir
une certaine continuité avec la période précédente. (Landy, 2001). Des mesures essentielles se
font encore attendre dans plusieurs domaines, nécessaires pour le développement
économique, telles que les infrastructures physiques4, l’électricité5, la législation du travail, la
modernisation de l’agriculture, ainsi que la réforme du système bureaucratique du pays
(Mahadevia, 2003 ; Cavalier, 2006). Le ralentissement des réformes résulte principalement de
la méthode des compromis au sein d’une coalition hétéroclite. En juin 2006, le premier
ministre indien a suspendu le programme de privatisation, suite à des protestations de certains
membres et alliés de sa coalition, notamment sur le processus de désinvestissement dans
certaines entreprises du secteur public.
Le retard sur ces réformes reste un obstacle considérable à une croissance économique forte et
soutenable à moyen terme pour l’Inde, capable de réduire la pauvreté. L’économie indienne a
connu une croissance relativement soutenue tout au long des années 2000. Pour l’année
fiscale 2005, le PIB a augmenté de 9,2 %, il a atteint 9,7 % en 2006 et 9 % en 2007. En 2008,
l’économie indienne commence à percevoir des signes de faiblesse. Le taux d’inflation est au
niveau le plus élevé depuis 3 ans (à 7 % par an), poussé par une flambée des prix de
l’alimentation, de l’énergie et des métaux. Les experts redoutent une nouvelle hausse des taux
d’intérêts qui pourrait ralentir la croissance. La crise économique à partir du troisième
trimestre de 2008 a fait chuter le PIB à 6,3 %. Cette baisse est susceptible de se poursuivre en
2009 (5,8 %) avant de connaître une nouvelle augmentation à partir de 2010 et atteindre,
selon les prévisions, 7,7 % (World Bank, 2009).
4
Congestion du réseau routier, des ports, des aéroports, voirie, qualité médiocre des services publics. Les
infrastructures restent un obstacle considérable à une croissance économique plus forte et soutenable à moyen
terme.
5
Le problème principal est les ruptures chroniques de l’alimentation en électricité en dépit d’une faible
consommation par tête.
18
statut constitutionnel et leur donne le pouvoir et l’autorité nécessaires pour fonctionner en tant
qu’institutions autonomes au niveau local. Le 74e amendement est avant tout en Inde un enjeu
politique de démocratisation de la vie politique locale et de redéfinition de la relation entre les
Etats et les autorités locales afin d’induire un nouveau type de gestion urbaine6.
Dans le processus de démocratisation de la vie politique locale, les réformes ont introduit la
régularité des élections locales (tous les cinq ans et la fixation d’un délai maximum entre la
dissolution d’une assemblée locale et de nouvelles élections à six mois) ainsi que des quotas
pour les castes et les tribus répertoriées (en proportion de leur poids démographique local) et
pour les femmes7 (un tiers de sièges). Ces deux mesures aboutissent à un véritable
renouvellement du personnel politique local. L’impact des quotas d’élections varient
fortement en fonction du territoire. Dans les villes caractérisées par une culture politique
importante (ex : Kolkata et Mumbai), l’impact des quotas sur la participation politique des
femmes a été fort (Tawa Lama-Rewal, 2007).
En ce qui concerne la gestion de la ville8, le 74e amendement organise les autorités locales
selon la taille de la ville en trois types d’organisations (municipal corporation, municipal
council et nagar panchayat) 9. Il a élargi les fonctions des autorités locales urbaines qui sont
dorénavant responsables de tous les aspects de développement, des services municipaux et de
l’environnement des villes10. Certaines de ces fonctions, telles que la planification urbaine ou
l’approvisionnement en eau potable, étaient déjà inscrites dans la loi municipale de la plupart
6
La Banque mondiale, la Banque asiatique de développement et autres agences de financement, en mettant
l’accent sur les politiques de décentralisation, essaient d’accroître le rôle des gouvernements locaux dans les
projets d’adduction d’eau en territoires urbain et rural.
7
Jusqu’en 1992, des quotas électoraux pour la représentation des castes et tribus répertoriées existaient déjà. Ce
n’était pas le cas pour les femmes, tant au niveau national, qu’au niveau régional. Ces quotas ont constitué un
grand changement dans l’organisation du pouvoir locale (Tawa Lama-Rewal, 2007).
8
Le Census définit la ville comme étant tous les territoires organisés en Municipality, Municipal Corporation,
Cantonment Board et Notified town. La population doit être supérieure à 5 000 personnes et au moins 75 % de la
population masculine doit être engagée dans une activité non-agricole. La densité doit être supérieure à
400 pers/km2
9
Les municipals corporations, que nous allons dorénavant appeler « grandes municipalités » est l’organisation
administrative des villes de plus de 500 000 habitants. Les villes de 20 000 à 500 000 habitats sont organisées en
municipal councils, qu’on va appeler dorénavant « conseil municipal ». Le gram panchayat est une organisation
administrative au niveau des villages.
10
Les municipalités sont responsables de : 1) la planification urbaine, 2) la réglementation des usages du sol et
des permis de construire, 3) le développement économique et social, 4) la construction et maintenance des routes
et des ponts, 5) l’approvisionnement en eau pour un usage domestique, industriel et commercial, 6) la santé
publique, l’assainissement et la gestion des déchets, 7) la caserne des pompiers, 8) la protection de
l’environnement, 9) la protection des individus les plus vulnérables, 10) l’amélioration des bidonvilles, 11)
l’atténuation de la pauvreté, 12) la fourniture des équipements urbains (parcs, jardins, etc.), 13) la promotion
culturelle et éducative, 14) les lieux de crémation, 15) les bassins d’eau pour le bétail et la protection des
animaux, 16) la tenue des statistiques des naissances et des décès, 17) les équipements publics (illumination des
rues, arrêt de bus, etc.), 18) la réglementation des abattoirs et des tanneries.
19
des Etats, dont le Maharashtra. Le 74e amendement prévoyait la création d’un « deuxième
niveau » de décentralisation, situé à une échelle intermédiaire pour favoriser la participation
des habitants à la gestion des affaires locales11 (Tawa Lama-Rewal, 2007). Les wards
committees, qui devaient constituer des lieux de rencontre entre les élus locaux,
l’administration du quartier et la société civile, n’ont pas bien fonctionné.
La forme de décentralisation envisagée par le 74e amendement est cohérente avec la pensée
néolibérale des réformes économiques (Mahadevia, 2003). Elle donne une grande souplesse
aux municipalités pour faciliter la recherche de fonds privés en vue de soutenir leur
développement. Mais toutes les collectivités n’ont pas à ce jour tous les pouvoirs en main de
manière égale, pour participer à ce renouveau de la gouvernance urbaine. En effet, le transfert
de pouvoir décisionnel ne s’est pas accompagné d’une plus grande allocation de moyens
techniques et financiers auprès des autorités locales. Les municipalités se trouvent alors
dépourvues de moyens pour répondre aux exigences d’une population, en constante
croissance, qui demande des services urbains adéquats. Des revenus insuffisants constituent la
faiblesse majeure des autorités locales.
En réalité, le bilan de la politique de décentralisation reste assez mitigé, car les réformes
législatives n’ont pas été très ambitieuses et leur mise en application reste limitée.
11
L’amendement prévoit aussi la constitution des wards committees, des District Planning Committees, des
Metropolitan Planning Committees au tant que lieux d’échange, ainsi que des State Finance Commissions pour
faciliter la diversification des financements.
20
systèmes de comptabilité au niveau des autorités locales, un renforcement de la mobilisation
des ressources financières locales, des efforts de privatisation et l’instauration du coût
complet12 pour le financement des services par les usagers et la diversification des taxes
locales. Mais, la mise en place de ces réformes reste marginal et dépend de l’environnement
institutionnel des villes.
La décentralisation financière a été lente. Face au fossé croissant entre besoins de financement
et ressources mobilisées, les municipalités sont complètement dépourvues. Les villes, étant
considérées comme des centres de croissance économique, doivent assurer leur
autofinancement en diversifiant leurs sources de financement (Mahadevia, 2003). Cinq
sources de financement sont identifiées pour le développement urbain : i) revenu local ; ii)
transfert des ressources du gouvernement central ou fédéral sous forme de subventions,
compensations, taxes ; iii) emprunt par des institutions financières nationales et
internationales ; iv) émission des obligations sur les marchés des capitaux nationaux et
internationaux ; v) investissements directs de l’étranger. Le tableau qui suit donne les sources
et les montants estimés.
Traditionnellement, les politiques urbaines ont été subventionnées par le budget et le secteur
public. L’Etat avait un rôle de « fournisseur » d’infrastructures et de services publics et il
contribuait au bien-être social.
Aujourd’hui, le gouvernement central assiste les autorités locales et le gouvernement de l’Etat
à travers un certain nombre de plans13 et programmes14 qui ont été mis en place pour financer
12
La 8e et la 9e commission de finances (respectivement 1984 et 1990) ont proposé le recouvrement des coûts
d’opération et maintenance. Vu l’écart croissant entre les besoins et les financements disponibles, la
rationalisation des tarifs est nécessaire. La 10e commission de finances (1995) va plus loin en demandant le
recouvrement total, y compris une partie du coût en capital (Saleth, 2004).
13
La part des dépenses des plans quinquennaux dans le financement des services urbains d’eau et
d’assainissement n’a jamais dépassé les 2 % du budget. Malgré cela, Mathur et Ray (2003) expliquent que la
21
les infrastructures urbaines. Les fonds investis proviennent du gouvernement central, des
gouvernements de l’Etat, ainsi que des investisseurs institutionnels nationaux et
internationaux. Des institutions financières semi-étatiques et intermédiaires ont été mises en
place pour faciliter la mobilisation des fonds. Malgré cela, ces initiatives laissent un grand
nombre de villes hors de tout soutien.
La diminution des investissements de la part de l’Etat (central, fédéral) et la décentralisation
ont eu pour conséquence des responsabilités financières accrues pour les villes. Depuis le
lancement des réformes économiques, le gouvernement joue un rôle de « facilitateur » de
services (Mahadevia, 2003).
Des compagnies d’assurance et de finance nationales, des institutions financières nationales15,
ainsi que des agences internationales telles que la Banque mondiale et la Banque asiatique du
développement ont investi dans le secteur de l’eau ainsi que le secteur privé (GoI, 2008).
En faisant levier avec des fonds du gouvernement central16 et en collectant des ressources
directement sur les marchés de capitaux par l’émission des obligations municipales17,
certaines grandes municipalités ont pu augmenter le financement des projets d’infrastructures
urbaines (Mathur, Ray, 2003). C’est le cas d’Ahmedabad, Bangalore, Hyderabad, Indore,
Ludhiana, Madurai, Nagpur, Nashik et Thane. Les gouvernements locaux ont collaboré avec
des agences d’accréditation afin d’obtenir une note qui leur permettait le développement de ce
type de financement.
totalité des fonds disponibles par les plans quinquennaux n’étaient pas mobilisés. Cela tient aux contraintes et
dysfonctionnements institutionnels du secteur de l’eau, que nous examinerons dans la troisième partie de ce
travail.
14
Certains grands programmes en cours sont : le Megacity project qui concerne les villes de Mumbai, Kolkata,
Chennai, Hyderabad et Bangalore ; le Jawaharlal Nehru National Urban Renewal Mission et Urban
Infrastructure Development Scheme for Small and Medium Towns qui finance des infrastructures (eau,
assainissement, drainage, transport, électricité, déchets). D’autres programmes existent tel que l’Integrated Slum
Development Program qui fournit des ressources supplémentaires dans les bidonvilles pour des projets d’eau et
d’assainissement.
15
Des institutions spécialisées dans le financement des projets en infrastructures sont : Life Insurance
Corporation of India, General Insurance Corporation of India, Industrial Development Bank of India, Industrial
Credit and Investment Corporation of India, etc. (Mathur, Ray, 2003).
16
La création du Pooled Finance Development Fund (en 2006) au niveau de l’Etat et du National Urban
Infrastructure Fund permet, grâce à leur accréditation, de mobiliser des fonds communs pour servir de garantie
aux bailleurs de fonds, lorsqu’ils hésitent à emprunter aux municipalités (GoI, 2008). De plus, le State finance
commission a pour rôle de réaliser des transferts financiers indépendamment des orientations du gouvernement
(Kennedy, 2009).
17
L’emprunt municipal en Inde est régulé par la Local Authorites Loans Act de 1914, qui précise les raisons de
l’emprunt, les limites du montant, la durée, la sécurité et les conditions de remboursement. Les obligations
municipales en Inde sont des instruments sécurisés de dette, qui fournissent des revenus futurs du projet comme
garanties. L’emprunteur signe un droit pour un revenu annuel futur en faveur de l’emprunteur (Mathur, Ray,
2003).
22
Dans le secteur de l’eau et de l’assainissement, les investissements privés ont été inférieurs
aux attentes. Malgré un certain nombre de contrats négociés dans les années 1990, les
investissements privés représentent toujours une faible part des investissements.
Les vagues de réformes économiques en Inde ont induit, au moins en théorie, une évolution
du rôle de l’Etat qui est passé d’un Etat « fournisseur » à un Etat « facilitateur ». Les réformes
de décentralisation mettent les villes au centre du développement urbain, les rendant
responsables de la gestion des infrastructures urbaines. Les réformes financières ont ouvert la
voie à la multiplication des sources de financement des infrastructures urbaines. Malgré des
évolutions importantes, le bilan de la décentralisation est assez mitigé, à cause de la réticence
des Etats à transférer les fonctions, les finances et les fonctionnaires aux niveaux inférieurs
(Tawa Lama-Rewal, 2007).
23
Carte 1.1. Carte des Etats de l’Inde
L’Etat du Maharashtra, dont Mumbai18 est la capitale, est très peuplé et très urbanisé. C’est le
2e Etat le plus peuplé de l’Inde (96 752 247 habitants) après l’Uttar Pradesh (166 052 859). La
population du Maharastra n’a cessé de croître depuis 1901 (à l’exception de la période 1911-
18
Bombay a été renommé Mumbai en 1995, quand le parti nationaliste Shiv Sena a pris le pouvoir au niveau du
gouvernement de l’Etat. Dans ce document, nous utilisons le terme de Mumbai, indépendamment de la période
historique.
24
1921). Depuis les années 1950, la population de l’Etat de Maharashtra a augmenté à un
rythme supérieur à 20 % par décennie19.
La population de Maharastra représente 9,42 % de la population totale du pays et 14,37 % de
la population urbaine (Census of India, 2001a). Depuis 1951, le Maharashtra était l’Etat le
plus urbanisé en Inde ; il a été dépassé par le Tamil Nadu (43,9 %) en 2001, suivi par le
Gujarat en troisième position. En 2001, le taux d’urbanisation de l’Etat du Maharashtra était
de 42,4 %. La croissance décennale de la population a été plus importante en ville (34,31 %),
que dans les régions rurales (15,16 %) (Census of India, 2001a).
Tableau 1.2. Evolution de la population urbaine dans les Etats les plus urbanisés en Inde
Maharashtra Inde Tamil Nadu Gujarat
Année
eff % eff % eff % eff %
1941 5 700 000 21,1 43 800 000 13,7 5 200 000 19,7 3 300 000 23,8
1951 9 200 000 28,8 62 000 000 17,2 7 300 000 24,3 4 400 000 27,2
1961 11 200 000 28,2 78 300 000 17,8 9 000 000 26,7 5 300 000 25,8
1971 15 700 000 31,2 108 300 000 19,7 12 500 000 30,3 7 500 000 28,1
1981 22 000 000 35,0 158 200 000 23,2 16 000 000 33,0 10 600 000 31,1
1991 30 500 000 38,7 215 700 000 25,5 19 100 000 34,2 14 200 000 34,5
2001 41 000 000 42,2 285 400 000 28,7 27 200 000 43,9 18 900 000 37,4
Source : Census of India, 2001a.
19
La variation décennale de la population de Maharashtra était de 23,60 % pour la période 1951-1961, 27,45 %
pour la période 1961-1971, de 24,54 % pour la période 1971-1981, de 25,73 % pour la période 1981-1991 et
22,57 % pour la période 1991-01 (CoI, 2001b).
20
La classe des villes est définie par la taille de la population urbaine. Les villes de classe I ont une population
supérieure à 100 000 habitants, celles de classe II ont une population de 50 000 à 99 999 habitants, celles de
classe III une population de 20 000 à 49 999 habitants. Les villes de classe IV ont une population de 10 000 à
19 999 habitants, celles de classe V une population de 5 000 à 9 999 habitants et celles de classe VI une
population inférieure à 5 000 habitants.
25
Selon les données du Census 2001, la population urbaine habite dans 5 161 villes. Les 35
villes métropolitaines regroupent 37 % de la population urbaine du pays. Le reste de la
population habite dans 366 villes (de 100 000 à 1 million d’habitants) et 4761 villes (de moins
de 100 000 habitants) (GoI, 2005a). Les villes de « classe I » (au niveau national et de l’Etat
de Maharashtra) ont montré historiquement un taux de croissance de la population plus grand
que les petites villes21 (Kundu, Sarangi, 2007) (annexes tableau 1.3.). Elles ont été capables,
notamment dans les années 1990, d’attirer les capitaux privés du marché national et du
marché des capitaux, ce qui a entraîné une meilleure qualité de services (Kundu, 2007).
Même si les mégalopoles jouent un rôle important pour absorber la croissance future, il ne
faut pas oublier que, dans un avenir proche, la majorité des résidents urbains demeureront
dans des centres urbains de taille plus petite (Cohen 2004). Aujourd’hui, il existe un
ralentissement dans la croissance des villes métropoles, par rapport aux années 1980-90. La
population se concentre davantage dans les petites villes et les villes moyennes. En Inde, le
terme de ville « moyenne » désigne des villes déjà immenses qui vont de 50 000 à 500 000
habitants. Ainsi, au-delà des mégalopoles22 indiennes, les petites et moyennes villes situées à
leur périphérie connaissent une transformation urbaine, par l’ouverture de l’économie
indienne. Gurgaon au sud-est et Noida au sud-ouest de Delhi, ou New Mumbai à l’est de
Mumbai, ainsi que des villes de taille plus petite, participent au développement de la
mégalopole.
L’afflux de population pose des problèmes en termes d’infrastructures urbaines et crée
d’importants problèmes de planification, de gestion et de gouvernance. Les petites et
moyennes villes ne sont pas capables de supporter les flux de l’urbanisation massive et ne
possèdent pas la capacité administrative, financière et technique des grandes métropoles pour
s’engager sur l’augmentation des infrastructures nécessaires. Selon le rapport sur le
développement dans le monde en 2009 de la Banque mondiale, le déplacement de la
population vers des villes de taille moyenne s’explique par des changements dans la structure
économique et industrielle des grandes villes et un déplacement de certaines activités vers la
périphérie. La population peut être maintenue sur ces villes tant qu’elles offrent des
économies de localisation pour les entrepreneurs locaux (Banque mondiale, 2009). Cela
conduit à des pressions fortes sur le développement des infrastructures physiques et la
dégradation de l’environnement urbain des petites et moyennes villes.
21
A l’exception des villes de classe VI qui, selon Kundu et Sarangi (2007), sont principalement des townships
industriels ou des villes qui n’ont pas les mêmes caractéristiques.
22
Ce sont les villes de plus de 10 000 000 d’habitants
26
Mais, ces centres, en comparaison avec les mégalopoles, n’ont pas reçu une attention
suffisante de la part des institutions nationales et internationales ainsi que des professionnels
de l’eau. Tout laisse à croire que les problèmes de ces villes sont significativement plus
difficiles à résoudre, car les réformes économiques et politiques ne leur donnent pas les
pouvoirs financiers et politiques adéquats, ni ne les dotent des capacités techniques et de
gestion pour pouvoir gérer l’urbanisation ainsi qu’une demande croissante de services
urbains. Seules les plus grandes, organisées en Municipal Corporation, sont en situation de
profiter des marchés de capitaux et des investissements directs de l’étranger. Les petites
villes, organisées en Municipal Council, disposent de facilités de recours à l’emprunt
intérieur, mais ne peuvent pas contracter d’emprunts extérieurs. Elles ont peu d’autonomie
dans la collecte des taxes locales et restent très dépendantes des transferts du gouvernement
central. Cela met les villes de l’aire métropolitaine en compétition pour attirer les
financements tant publics que privés. Une hiérarchisation des villes se dessine sur les
territoires périurbains selon leur statut et l’accès aux financements. Il est urgent de repenser
les politiques d’infrastructures envers les petites et moyennes villes, afin d’offrir des services
urbains adéquats.
23
La population urbaine indienne, qui représentait 17,2 % de la population totale en 1951 ne contribuait alors
que pour 29 % au revenu national. En 1981, les 23,2 % de la population vivant en ville apportaient une
contribution de 47 % environ, tandis qu’en 2001, les 27,8 % de la population urbaine contribuent à environ 60 %
au revenu national (Milbert, 2001).
27
investissements privés et publics. Les politiques de développement urbain24 doivent optimiser
les avantages différentiels des villes et en même temps minimiser ou atténuer les impacts
négatifs de l’urbanisation (Mahadevia, 2003).
24
Les prémisses d’une réflexion sur la libéralisation de la politique urbaine sont apparues en 1983, avec la
création de groupes de travail sous l’égide de la commission du plan. Dans le 7e plan (1985-1990), le processus
de l’urbanisation est pour la première fois considéré comme faisant partie du développement économique.
28
Section 2. Les institutions de l’eau
25
Pour une présentation globale d’une approche institutionnelle du secteur de l’eau en Inde cf. Shah, Van
Koppen (2006) ; Llorente, Zérah (2005) ; Saleth (2005) ; Saleth, Dinar (2004) ; Saleth (2004) ; Llorente (2002) ;
Anand (2001) ; Narain (2000) ; Saleth (1996).
26
En 1992, la conférence internationale de Dublin sur l’eau et l’environnement pose les principes d’une gestion
intégrée des ressources en eau. Les principes annoncés sont : i) l’eau est une ressource limitée ; ii) le
développement et la gestion de l’eau se basent sur une approche participative impliquant les usagers à tous les
niveaux ; iii) le rôle des femmes est primordial et iv) l’eau est considérée comme un bien économique. Ces
recommandations ont été adoptées par l’Agenda 21 au Sommet de Rio la même année.
29
principes néolibéraux, imposés par les conditionnalités des prêts octroyés par les institutions
financières internationales. Ces réformes considèrent l’eau un bien économique.
Dans ce contexte, les réformes du secteur de l’eau se caractérisent par un puissant mouvement
de rationalisation gestionnaire27, une pluralité d’acteurs dans la fourniture des services,
notamment des opérateurs privés au sein des partenariats public/privé pour faciliter
l’investissement , l’exploitation ou la gestion du service (Jaglin, 2002).
Les défenseurs des réformes soulignent la diminution des coûts et la meilleure adaptation des
services aux besoins différenciés des consommateurs tandis que les détracteurs dénoncent
l’accroissement des inégalités d’accès à des services pourtant essentiels.
27
Améliorer les performances des opérateurs, assurer leur autonomie financière, réduire l’endettement public,
accroître le taux de desserte et améliorer la qualité des prestations.
28
Pour une présentation détaillées des avancées et modifications de la politique de 2002, cf. Iyer, 2003a.
30
(1980-1990) lancée par les Nations-Unies, l’objectif national était une couverture à 100 % de
la population urbaine en eau et à 80 % en assainissement. Mais, à mi-parcours, les objectifs
ont été revus à la baisse. Le 6e plan quinquennal marque une évolution majeure dans la
planification de la ressource et la logique d’intervention, avec le passage des politiques de
construction de nouveaux projets vers une politique de gestion des infrastructures et projets
existants. Le 8e plan quinquennal (1992-1997) marque une nouvelle orientation du
gouvernement. L’eau est considérée comme une marchandise. Le plan favorise la
participation du secteur privé et propose la séparation du budget d’approvisionnement en eau
potable et d’assainissement du budget municipal, afin d’améliorer l’efficacité et la
responsabilité des autorités compétentes. Le 9e plan (1997-2002) insiste sur la diversification
des sources de financement, par l’intervention des institutions financières et le recours au
marché des capitaux (Mahadevia, 2003). Le 10e plan (2002-2007) a intégré les objectifs du
millénaire. Le 11e plan (2007-2012) s’oriente vers une planification et une gestion intégrée de
la ressource, avec comme objectifs principaux le développement de l’approvisionnement et
l’assainissement urbain afin d’accroître l’efficacité et la productivité des villes. Il propose la
création des institutions de régulation indépendantes et encourage la participation du secteur
privé pour le financement des infrastructures urbaines (ADB, 2007a). Le 11e plan vise la
couverture de l’emble de la population urbaine par une source d’approvisionnement et
d’assainissement améliorée (70% connecté à un système d’égout avec traitement et 30 % par
des méthodes décentralisées) pour 2012 (ADB, 2007a).
Aujourd’hui, seuls un petit nombre d’Etats ont leur propre politique de l’eau (Andhra
Pradesh, Karnataka, Madya Pradeshn Tamil Nadu, Uttar Pradesh) (Saleth, 2004). Quelques
Etats ont prononcé des propositions de textes de lois. Depuis 2003, l’Etat de Maharashtra a
formulé un projet de loi sur l’eau29.
Ce texte de loi reprend les grandes lignes de la politique nationale. La priorité est
l’approvisionnement pour les usages humains et industriels au détriment des usages agricoles.
Cette politique affiche la volonté de diversifier les acteurs (associations et privés) dans le
financement, la gestion, la maintenance et le fonctionnement des infrastructures hydrauliques.
Elle accorde un intérêt particulier aux droits de propriété bien définis sur la ressource et
alloués par un système transparent et sécurisé. Elle montre qu’il existe des réserves sur
l’exploitation de l’eau souterraine (GoM, 2003). De plus, elle introduit la rationalisation
économique dans la gestion du service avec la tarification volumétrique au coût complet pour
les coûts d’opération et de maintenance, et pour une partie seulement de l’investissement en
29
La proposition du texte de loi peut être consulté par le site [Link]
31
capital. La politique promeut la généralisation des méthodes de récupération d’eau de pluie, le
recyclage, la réutilisation des eaux usées et la sensibilisation en matière de la ressource.
D’importants changements légaux et institutionnels ont été introduits par les politiques et les
plans, mais le fait qu’elle n’ait pas été traduite en action constitue une grande faiblesse de la
politique de l’eau.
32
un volume alloué sur une période donnée ou définie selon le type d’usage et la localisation de
l’utilisation.
En Inde, entre un accès libre et des droits privés, une grande variété d’arrangements
coutumiers existe30. Les lois sur l’eau en Inde sont un amalgame entre droit coutumier,
législation héritée de la période coloniale et droit positif moderne (Llorente, Zérah, 2005). Les
règles informelles qui gouvernent l’accès aux ressources au niveau local sont différentes des
prescriptions légales ou des politique de gestion (Batterbury, Fernando, 2006).
L’Inde n’a pas de cadre légal explicite qui spécifie les droits à l’eau, même si plusieurs lois
essayent de défendre certains de ses droits. L’Easement Act (1882) donne à l’Etat le droit
absolu sur l’eau de surface (lac, rivières) qui est traitée en tant que propriété publique. Le
droit à l’eau souterraine est rattaché au sol. Selon la Transfer of Act (1882), les droits sont
accordés à l’héritage dominant31 et la Land Acquisition Act (1894) affirme que les droits à
l’eau souterraine sont liés à la terre (Narain, 1998). Ces deux lois donnent le pouvoir aux
propriétaires fonciers d’extraire l’eau sur leurs terrains. Les Model Ground Water Bills de
1970 et 1992 encadrent les licences des puits et les forages, mais ne définissent pas les limites
dans l’exploitation de l’eau (Narain, 2000). En absence de limites dans l’exploitation, il est
peu probable d’atteindre une utilisation soutenable des eaux souterraines. La révision de ce
texte en 2005 porte un intérêt particulier au renforcement de la réglementation des eaux
souterraines. Cette proposition de loi prévoit la création d’une autorité des sources
souterraines sous le contrôle direct du gouvernement pour les protéger contre la
surexploitation et l’octroi de permis de création de puits et forages. En 2005, l’adoption du
Master Plan for Groundwater recharge (GoI, 2005b) vise l’amélioration et la conservation de
la ressource souterraine.
Ainsi, tout propriétaire foncier disposant d’un puits peut prélever de l’eau de façon illimitée
(Llorente, Zérah, 2005) et la revendre, car l’eau lui appartient. Ce cadre légal ne promeut ni
l’équité entre les usagers, ni une exploitation durable des aquifères. Ne pas posséder de terres
devient discriminant et être propriétaire ou avoir le droit d’utiliser une source donne du
pouvoir. Dans ce sens, les droits à l’eau représentent les structures locales de pouvoirs et
montrent qui en bénéficie ou pas.
Alors que des réglementations contrôlent la localisation et la profondeur des puits en territoire
rural32, elles manquent en territoires urbains. Sur les sources souterraines publiques en
30
La législation anglaise avait reconnu le droit coutumier à l’eau pour les individus.
31
Droits qui sont obtenus par héritage et voie de succession.
32
La limite entre les puits en territoire rural est fixée à 200 mètres.
33
territoire urbain, des règles d’accès et de partage de la ressource clairement définies n’existent
pas. Des arrangements informels organisent le partage de l’eau entre les ménages et vont
jusqu’à exclure certains individus. Des règles informelles traitent de la ressource en tant que
propriété commune, voire en libre accès. Cela risque d’entraîner une exploitation incontrôlée
des sources publiques, qui se traduit par une course aux prélèvements, dont le fonctionnement
et les résultats s’apparentent à la « tragédie des communaux » décrit par Hardin (1968).
Les révisions des politiques et des lois sur l’eau sont adoptées facilement, à cause de leur
nature non contraignante. Alors que des points importants sont ignorés, tel que la constitution
des agences inter-bassins. Certaines faiblesses tiennent à la difficulté de faire appliquer
certaines lois, d’autres tiennent à l’absence de certaines lois. Un problème d’efficacité de la
régulation se pose33. Mais, en même temps, d’un point de vue de changement institutionnel,
en tant que processus long et séquentiel, cette initiative reste significative, car elle crée
certaines des conditions nécessaires pour initier des changements dans la structure
institutionnelle et une éventuelle amélioration dans la gestion du secteur de l’eau.
34
Engineering Organisation (CPHEEO) qui définit les normes techniques et sanitaires du
service. L’approvisionnement en eau des zones rurales est placé sous la responsabilité du
ministère des zones rurales et de l’emploi. Le Ministère de l’énergie et l’Autorité centrale
d’électricité gèrent l’eau pour la production de l’énergie.
D’autres ministères interviennent dans le secteur de l’eau : le Ministère de l’agriculture
(irrigation), le Ministère de la santé et du bien être familial, le Ministère de transport, ainsi
que le Ministère des finances, la Commission du Plan et la Commission de Finance pour le
financement et la planification.
Ce partage de responsabilité et de pouvoir entre plusieurs agences est en contradiction avec
une approche intégrée de la ressource, puisqu’il ignore les liens fonctionnels entre les eaux et
les usages. La faible coordination conduit à une vision fragmentée de la ressource, à toutes les
échelles de pouvoir, qui s’opère dans une séparation fonctionnelle entre les eaux de surface et
les eaux souterraines, une séparation des mesures de gestion touchant à la quantité et à la
qualité des ressources en eau, ainsi qu’une vision très sectorielle de la ressource qui va à
l’encontre de la justification des transferts d’eau. Plusieurs fonctions sont dupliquées entre
diverses agences et organisations, alors que d’autres sont incertaines (Narain, 2000) ou
inexistantes (contrôle qualité, régulation de l’eau souterraine urbaine). La multiplication des
acteurs avec des logiques antagoniques et d’intérêts diverses, réduit la gouvernabilité du
secteur (Jaglin, 2001b ; Le Galès, Lorrain, 2003) et pose des problèmes de coordination, ainsi
qu’un manque de responsabilisation des acteurs.
35
Aujourd’hui, les réformes introduites dans le secteur de l’eau modifient le statut et le rôle de
cette agence. Avec l’ouverture du secteur d’approvisionnement à d’autres acteurs, on se dirige
vers la commercialisation de l’agence. La MJP devient une organisation parmi d’autres pour
la fourniture de ces services.
Les municipalités collaborent aussi avec la Ground Water Survey and Development Authority
qui a pour mission de surveiller l’évolution quantitative et qualitative des sources souterraines
en territoire rural, de développer de nouvelles sources souterraines et d’octroyer des certificats
d’extraction en territoires urbains.
L’objectif prioritaire de la Maharashtra Industrial Development Corporation est le
fonctionnement des projets d’adduction d’eau pour les industries. Mais, depuis quelques
années, cette organisation vend aux municipalités les excès d’eau potable produite. Sur les
territoires périurbains de Mumbai, la MIDC revend de l’eau aux municipalités de l’est de la
région (Thane, Kalyan, New Mumbai, etc.).
En 2005, le GoM a adopté la création de la Maharashtra Water Resources Regulatory
Authority35 (MWRRA). Il s’agit d’une organisation indépendante au niveau de l’Etat pour la
régulation des ressources naturelles ainsi que pour faciliter la gestion, l’allocation et
l’utilisation équitable, soutenable et judicieuse de la ressource. Pour la première fois en Inde,
un texte de loi donne à un organisme le pouvoir de mettre en place des mécanismes de
transfert des droits de propriété dans le secteur de l’eau. Cette loi fixe les quantités à utiliser
pour chaque secteur d’activité et entre consommateurs et détermine le niveau des tarifs de
l’eau et des eaux usées, en protégeant les clients contre tout abus. La mise en place d’une
autorité de régulation est une avancée considérable dans la structure institutionnelle du secteur
de l’eau indien. Mais elle a été beaucoup critiquée car elle ne permet pas la participation des
personnes autres que celles du gouvernement et elle adopte une politique libérale
(Dharmadhikary, 2007).
35
Une des conditions pour l’octroi d’un prêt de la Banque mondiale de 325 millions de dollars pour le
Maharashtra Water Sector Improvement Project était l’établissement de cette agence avant le 31 décembre 2005
et sa mise en fonctionnement avant le 30 septembre 2006. La loi qui prévoyait la création de cette agence est
apparue dans la Gazette du 4 mai 2005. Le 26 mai 2005, le prêt a été accordé à l’Etat de Maharashtra. (Thakkar,
2007).
36
l’approvisionnement urbain en eau et l’assainissement a été décentralisée par les Etats aux
gouvernements locaux. Les municipalités du Maharashtra étaient responsables de ce service
depuis l’adoption du Maharashtra Municipalities Act de 1965. Les municipalités peuvent
développer et maintenir une source seules, avec l’assistance de la MJP ou d’un acteur privé,
ou acheter de l’eau à des agences étatiques telle que la MIDC. Les arrangements
institutionnels d’approvisionnement dans le secteur de l’eau en Inde se caractérisent par la
combinaison de plusieurs organismes publics et parapublics. Malgré quelques tentatives de
privatisation36, la contractualisation avec des acteurs privés reste limitée à certaines activités
d’exploitation et d’entretien (ex : facturation37, lecture des compteurs, entretien).
Selon l’organisation administrative de la ville, soit en Municipal Council, soit en Municipal
Corporation, le service n’est pas organisé de manière identique. Les villes en Municipal
Corporation disposent de plus de moyens au sein de leur département de planification urbaine
et d’approvisionnement. Elles ont la capacité financière et la connaissance technique
nécessaire pour s’engager sur des grands projets d’adduction. Elles traitent directement avec
le ministère au niveau de chaque Etat. C’est le cas des villes de Kalyan, New Mumbai,
Mumbai et Thane sur les territoires périurbains de Mumbai. Au niveau des villes, organisées
en Municipal Council, le département hydraulique de la municipalité assure surtout la gestion
du service de l’eau.
36
Nous allons revenir sur le processus de privatisation dans le chapitre 7.
37
C’est le cas sur la ville de Kalyan, où une entreprise privée est responsable de la lecture des compteurs et de la
facturation des usagers.
37
A l’opposé de ce mode d’organisation, une agence ou un département para-étatique sous la
tutelle de l’Etat, tels que les boards (Delhi, Bangalore), est responsable de toutes ces
fonctions (arrangements n° 5). L’intérêt de cette organisation autonome est d’avoir un budget
indépendant, plus précis, concernant tant les ressources que les dépenses, ce qui permet une
meilleure gestion du service et des infrastructures. Les deux modes d’organisation les plus
courants sont les n° 2 et n° 3. Les autorités locales sont responsables du traitement, de la
distribution, de l’exploitation du service et de l’entretien du réseau et des autres équipements
et elles participent au financement des projets d’adduction d’eau. Elles collaborent avec un ou
plusieurs départements de l’Etat qui sont responsables du captage et du transport de l’eau.
Enfin les agences métropolitaines (arrangement n° 4) ont leur propre département hydraulique
qui gère le cycle de l’eau au sein de la grande municipalité. C’est le cas pour Mumbai, Pune,
Ahmedabad.
38
Section 3. L’évolution de l’approvisionnement domestique
L’accès limité d’une eau de bonne qualité est un problème essentiel que rencontrent les pays
en développement. Des données fiables sur la qualité et la disponibilité de
l’approvisionnement en eau et des services d’assainissement sont insuffisantes dans plusieurs
pays. Les données nationales officielles surestiment la fourniture en équipements
d’approvisionnement. Dans ce cas, la véritable situation pourrait être pire que ne l’indiquent
les chiffres. Les données présentées dans cette section pour illustrer l’accès à l’eau potable
proviennent du programme commun de surveillance Unicef et OMS38.
38
Avant 2000, les chiffres étaient calculés à partir des données provenant des fournisseurs de services, tels que
les services publics, les ministères et les compagnies distributrices des eaux, plutôt que d’enquêtes effectuées
auprès des consommateurs. La qualité des informations était très variable. Les données des fournisseurs, par
exemple excluaient souvent les infrastructures construites par les familles elles-mêmes, comme les puits ou les
latrines à fosse privée, ou même les systèmes installés par les communautés locales. Les gouvernements avaient
leurs propres définitions des sources d’approvisionnement en eau et d’assainissement améliorés, qui changeaient
au fil du temps. Par conséquent, il était impossible de faire des comparaisons entre les pays ou pour un même
pays sur une donnée déterminée. En 2000, le recours aux enquêtes sur les ménages et la clarification des
définitions ont permis d’obtenir une image plus précise en surveillant le type de services et d’installations
utilisés.
39
quotidiennement au moins 20 lppj39. Les sources d’approvisionnement considérées améliorées
sont : un raccordement au réseau, une borne-fontaine, un puits foré, un puits creusé protégé ou
autre source protégée ainsi qu’une citerne d’eau de pluie. Les sources non améliorées sont : le
puits ou une autre source non protégée, la rivière ou l’étang, l’eau fournie par un vendeur,
l’eau en bouteille40 ainsi que par un camion-citerne.
Une des cibles des Objectifs du développement du millénaire41 est de diminuer de moitié d’ici
2015 la proportion de la population qui n’a pas accès à une eau potable améliorée.
39
Lppj : litres par jour et par personne.
40
L’eau en bouteille est considérée un approvisionnement non amélioré à cause de la quantité limitée de cet
approvisionnement et non pas en raison de sa qualité.
41
Au Sommet de 2002, le même objectif a été adopté en termes d’assainissement.
42
Une source améliorée peut contenir des substances nocives et l’eau peut être contaminée durant son transport
ou son entreposage.
40
Ainsi, ce qu’on retient de ces données, c’est que les différents indicateurs constituent un
repère utilisé à des fins de suivi plus qu’une définition d’accès approprié à l’eau.
43
Les données de la section sont tirées d’un document intermédiaire de l’OMS et de l’Unicef de 20006 sur la
réalisation des objectifs du millénaire en eau potable et assainissement en territoire urbain et rural.
41
Graphique 1.1. Couverture par une source améliorée selon les régions dans le monde en 2004
Des disparités importantes existent entre territoires urbains et ruraux. L’accès à l’eau potable
par une source améliorée est supérieur en territoire urbain qu’en territoire rural (WHO,
Unicef, 2006) (annexes graphique 1.3.). Alors que la couverture urbaine entre 1990 et 2004
est restée inchangée par rapport à 1990 (à un niveau de 95 % de la population mondiale), le
niveau d’accès en territoires ruraux est passé de 64 % en 1990 à 73 % en 2004 et il est estimé
que 80 % de la population rurale aurait accès par une source améliorée en 2015.
L’amélioration dans la couverture de la population rurale s’explique par la mise en place de
programmes d’amélioration de l’accès dans les campagnes, mais aussi par l’exode rural. La
stagnation du taux de couverture de la population urbaine couverte est due à l’urbanisation44.
Si des changements majeurs n’ont pas lieu, ce taux de couverture risque de diminuer d’ici
2015. Des efforts importants devraient être réalisés dans les centres urbains dans les années à
venir, afin de prémunir ces centres des risques sanitaires graves (WHO, Unicef, 2006).
Un troisième niveau de disparité est celui de l’accès au réseau. Même si le nombre de
personnes avec un accès amélioré a augmenté, cela ne passe pas par le réseau mais par
d’autres sources complémentaires. Des efforts importants restent à faire pour améliorer la
couverture par le système réseau.
44
Il est estimé qu’environ 10 % des pays dans le monde ont vu leur niveau de couverture baisser au moins de
2 % depuis 1990, probablement à cause de l’urbanisation.
42
Alors que 80 % de la population dans les pays en voie de développement ont accès à une
source améliorée, seulement 44 % ont accès par un branchement au réseau. Même si le niveau
d’accès est élevé en Asie du Sud et du Sud-Est (85 % et 82 %), la part de la population qui
s’approvisionne par le réseau est seulement de 20 % et de 28 % respectivement. Malgré ce
faible niveau, l’Asie du Sud est la région qui a réalisé les progrès les plus importants (+13 %)
dans la période 1990-2004.
Si les tendances actuelles continuent, d’ici 2015, 150 millions d’individus supplémentaires
auront un accès amélioré, dont 139 en Asie du Sud. Malgré ces améliorations, 900 millions
d’individus ne disposeraient pas d’un service aux normes en vigueur ; parmi eux, une grande
partie vivrait en Afrique sub-saharienne.
45
Dont une partie de l’Etat de Maharashtra qui se situe dans le bassin de tapi.
43
Tableau 1.4. Demande en eau en Inde pour tous les secteurs
Secteur Demande en eau en km3
Ministère des ressources en eau NCIWRD
2010 2025 2050 2010 2025 2050
Irrigation 688 910 1072 557 611 807
Eau potable 56 73 102 43 62 111
Industrie 12 23 63 37 67 81
Energie 5 15 130 19 33 70
Autres 52 72 80 54 70 111
Total 813 1093 1447 710 843 1180
Source : 11e plan quinquennal.
Remarques : Les estimations de National Commission on Integrated Water Ressources Development (NCIWRD)
sont faites en 2000. Le ministère des ressources hydrauliques réévalue périodiquement la demande en eau entre
secteurs.
44
Selon les données du Census (2001), sur l’ensemble des ménages urbains, 69 % des ménages
ont le réseau comme source principale d’approvisionnement et le reste de la population
urbaine dépend de forages et des pompes manuelles pour satisfaire les besoins quotidiens.
Parmi les 36 870 000 ménages avec accès par le réseau, 72 % ont accès par un robinet dans
les limites du logement, 22 % près de leur logement et 6 % doivent se déplacer au-delà. Des
variations importantes existent entre les territoires et les villes selon leur taille. Selon des
données du gouvernement indien (GoI, 2008), en moyenne 73 % de la population dans les
villes de classe I ont accès à l’eau potable, contre 63 % pour les villes de classe II, 61 % pour
les villes de classe III et seulement 58 % dans les plus petites villes de moins de 20 000
habitants. Ce qui montre qu’un réel problème existe pour les petites et moyennes villes
indiennes.
Si on compare les données du Census avec celles de l’OMS/Unicef selon les objectifs du
millénaire, des écarts apparaissent, qui tiennent surtout aux modalités de comptabilisation et
aux définitions des sources (Annexes tableau 1.4). La couverture par une source d’accès
améliorée était de 82 % au niveau de l’Inde (93 % en territoire urbain et 78 % en territoire
rural) selon le Census. Les données de l’OMS montrent des taux plus élevés d’accès à l’eau,
98 % en territoire urbain et 85 % en territoire rural, mais la part de la population qui a accès
au réseau est moindre. Ces bons résultats, qui montrent que l’Inde est en bonne voie pour la
réalisation des objectifs du millénaire, s’expliquent par des sources souterraines en grande
partie considérées améliorées.
Ainsi, même si l’on constate une amélioration de l’accès à l’eau ces dernières décennies (en
termes de population couverte), celui-ci ne passe pas nécessairement par le réseau et le niveau
de service d’eau en termes de qualité et de quantité n’est pas garanti.
45
Tableau 1.6. Normes d'accès à l'eau en Inde
Normes Approvisionnement (en lppj)
Norme CPHEEO
Villes métropolitaines avec réseau d'assainissement 150
Villes avec système d'assainissement 135
Villes sans système d'évacuation 70
Petites villes avec un accès par des robinets publics et des forages 40
Norme du Bureau Of Indian Standards
Villes avec un système de d’évacuation 200
Norme de National Commision of Urbanisation
Norme minimale pour toute la population 70
7e et 9e Plans Quinquennaux (2002-2007 et 1997-2002)
Villes avec un système d'assainissement 125
Villes sans système d'assainissement 70
Villes avec un approvisionnement par un robinet public 40
10e Plan Quinquennal (2002-2007)
Villes métropolitaines avec un système d'assainissement 150
Villes avec un système d'assainissement 135
Normes MMRDA pour MMR 1991 2001 2011
Mumbai et Navi Mumbai 200 225 250
Autres grandes villes 150 175 200
Petites villes 100 125 150
Villages en voie d'urbanisation 70 85 100
Villages 40 50 70
Source : CPHEEO, 1999, [Link], GoI, s.d, GoI, 2008.
46
Des progrès importants doivent être réalisés afin de satisfaire l’ensemble de la population.
Mais, tout laisse à croire que l’Inde va pouvoir réaliser les objectifs du millénaire en termes
d’approvisionnement en eau potable. Mais, l’accès aux infrastructures hydrauliques ne
signifie pas pour autant la satisfaction des besoins domestiques.
Conclusion du chapitre 1
L’environnement institutionnel du secteur de l’eau en Inde dans les petites et moyennes villes
a connu des changements importants depuis les années 1980 et surtout 1990. Les services
d’eau urbains sont confrontés à trois principaux défis : la croissance démographique qui
s’accompagne d’un étalement spatial dans de vastes périphéries à faible densité, où les statuts
fonciers résidentiels sont souvent illégaux ou précaires ; l’urbanisation de la pauvreté ; la
raréfaction des ressources financières. Afin d’éviter la crise urbaine en Inde, il faudra donner
les moyens aux petites et moyennes villes de relever des défis démographiques et
économiques majeurs. Zérah (2006) insiste sur le fait que les petites et moyennes villes ont
besoin d’être soutenues dans leurs efforts de fourniture de services urbains. Dans la première
partie, nous allons examiner les modalités d’approvisionnement dans les petites et moyennes
villes de la périphérie de Mumbai. Nous traiterons la difficulté de l’extension du réseau, et la
multiplication des sources d’approvisionnement comme nouvelle norme de desserte sur ces
territoires.
47
Partie I
48
En Inde, le secteur public est le modèle institutionnel dominant pour la fourniture des services
de l’eau. Plusieurs travaux analysent les arrangements institutionnels à l’égard des services
d’eau dans les villes indiennes (Ruet et al. (2007) ; Allen et al. (2006a) ; Maria (2006) ; Zérah
(2006) ; Llorente, Zérah (2005) ; Llorente (2002) ;Tovey (2002) ; Zérah (2000). Cette partie
présente les résultats de l’étude de terrain relative aux opérateurs d’approvisionnement dans
les villes périurbaines de Mumbai.
En parallèle du service par le réseau, un certain nombre d’arrangements complémentaires
existent pour approvisionner les villes et satisfaire les besoins de la population. Nous avons
identifié quatre modes d’approvisionnement sur les territoires périurbains de Mumbai : i)
l’approvisionnement par le réseau municipal ; ii) les marchés de l’eau : approvisionnement
par des entreprises de camions-citernes privés, par des abonnés revendeurs, par des
revendeurs de sources souterraines ; iii) l’accès direct à des sources privées souterraines ; iv)
l’accès coutumier à des sources publiques (souterraines et superficielles).
Le deuxième chapitre présente l’approvisionnement domestique par l’opérateur public. Mais
les autorités locales des petites et moyennes villes périurbaines de Mumbai ne réussissent pas
à remplir la norme de service. Face à un service insuffisant, le troisième chapitre présente les
modes d’approvisionnement complémentaires (gratuits et payants) qui apparaissent sur les
territoires étudiés afin de satisfaire la demande domestique.
49
Chapitre 2 Le service public d’approvisionnement : enjeux et
limites
Ce chapitre a pour objectif de montrer les enjeux d’accès à l’eau domestique par le réseau
municipal dans les villes périurbaines de Mumbai. Le secteur public est le modèle
institutionnel dominant pour la fourniture des services de l’eau en Inde mais il échoue à
satisfaire les besoins de l’ensemble de la population.
Nous faisons l’hypothèse que la forme d’urbanisation des petites et moyennes villes
indiennes, avec la fragmentation entre un habitat « physique » (alternance des terrains bâtis et
vides) et « statutaire » (alternance des logements formels et informels), empêche la mise en
place d’un réseau d’eau efficient sur l’ensemble du territoire et favorise le développement
d’autres sources d’approvisionnement.
La question qu’on se pose est de savoir comment les petites et moyennes villes indiennes
assurent l’approvisionnement en eau potable et notamment si elles réussissent à remplir la
norme officielle (niveau minimum et moyen d’approvisionnement).
Le deuxième chapitre est organisé en trois sections. La première présente la méthodologie de
terrain (entretiens, questionnaires ménages) de l’enquête que nous avons mené dans six villes
périurbaines de Mumbai en 2005, ainsi que les difficultés à de collecter des données fiables,
en absence de registres systématiques informatisés de leurs activités. La deuxième section
montre la complexité institutionnelle des territoires périurbains dans la fourniture de services
publics. Dans l’aire métropolitaine de Mumbai, les infrastructures de réseau ne réussissent pas
toujours à structurer et organiser l’espace et à générer des institutions compétentes au niveau
du territoire. La dernière section est dédiée à la présentation de la fragmentation du réseau
d’approvisionnement et à son incapacité actuelle à satisfaire les besoins de l’ensemble de la
population.
50
Section 1. Présentation de la méthodologie et de l’étude de terrain
Nous avons mené une étude de terrain sur les territoires périurbains de Mumbai afin de mieux
appréhender l’accès à l’eau dans les villes indiennes. L’objectif de l’enquête était d’examiner
la relation qui existe entre l’évolution des services publics de l’eau et les espaces urbanisés et
de comprendre les choix d’approvisionnement des ménages entre les différentes sources
d’approvisionnement et leur niveau de satisfaction.
46
Pour la réalisation de l’étude de terrain, le projet a bénéficié de l’aide financière et logistique du Centre de
Sciences Humaines de New Delhi. Pour le suivi du projet, nous avons bénéficié des financements du programme
franco-indien Arcus (2005-08) MAE et Région Rhône-Alpes, ainsi que du financement de la Région Rhône-
Alpes MIRA 2006-07.
51
Corporation of Maharashtra47 (CIDCO). La volonté était de mieux comprendre l’évolution
du service par une petite autorité locale, comme celles de Vasai-Virar. Kalyan dans l’est de
Mumbai se situe à 60 km de la métropole ; il s’agit d’une grande ville organisée en grande
municipalité.
47
La CIDCO est une agence spéciale d’urbanisme fondée en 1970 par le Gouvernement du Maharashtra pour
développer les villes nouvelles.
52
Carte 2.1. Usages du sol de l’Aire Métropolitaine de Mumbai (AMM)
53
1.2. Méthodologie de l’étude
Nous avons réalisé des questionnaires ménages et des entretiens semi-directifs avec des
acteurs de l’approvisionnement en eau potable et de la planification du territoire, des élus et
des acteurs de la société civile.
L’étude de terrain s’est déroulée en deux temps : de janvier à juillet 2005 et de septembre à
octobre 2005. Lors de la première période, nous avons réalisé des entretiens avec les acteurs
de la région de Vasai-Virar et de Kalyan, identifié les zones de l’enquête ménage à Vasai-
Virar, construit le questionnaire ménage traduit de l’anglais en hindi et en marathi, réalisé
l’étude pilote (30 questionnaires), constitué et formé l’équipe des enquêteurs et réalisé les
questionnaires ménages sur les quatre villes de Vasai-Virar. Pendant la deuxième phase de
l’étude, des informations complémentaires ont été recueillies auprès des municipalités de la
région de Vasai-Virar et des acteurs de Kalyan et de Panvel. Des entretiens auprès des
ménages ont été menés dans ces deux villes.
54
Nous avons aussi conduit des entretiens auprès des opérateurs du marché immobilier (agences
d’urbanisme locales - la CIDCO (City and Industrial Development Corporation of
Maarashtra) - et métropolitaine – la MMRDA (Mumbai Metropolitain Regional Development
Authority), des architectes, des constructeurs et des promoteurs48 de la région. Nous avons
recueilli des renseignements via le Property and House Tax Department sur le nombre et le
type de structures d’habitation et via le bureau de l’état civil sur l’évolution des prix du
foncier et du bâti à usage résidentiel et commercial. Nous avons aussi mené des entretiens
auprès des élus locaux, notamment ceux du parti politique au pouvoir, le Vasai Vikas Mandal,
et des partis adverses, le parti de la Shiv Sena et le parti du Congrès. Nous avons aussi
interviewé des membres des associations de protection de l’environnement locales et des
journalistes. L’objectif en multipliant les acteurs interviewés était d’avoir une bonne
connaissance des enjeux et des problèmes qui se posent dans cette région.
Par ailleurs, nous avons constitué une revue de presse des parutions locales sur les questions
d’approvisionnement en eau, l’évolution du marché immobilier et sur les faits politiques
marquants de la région.
Enfin, nous avons réalisé dans les deux années qui ont suivi des visites49 supplémentaires sur
le terrain, afin de compléter et vérifier les informations recueillies par les autorités locales et
de mesurer l’évolution des services
48
Les promoteurs (developers) sont des entrepreneurs privés qui viabilisent les terrains. Ils peuvent aussi être
constructeurs ou les revendre à d’autres constructeurs.
49
Les missions supplémentaires sur le terrain étaient du 05 octobre au 14 novembre 2006 et du 25 août au 09
septembre 2007.
55
• 1° niveau de stratification : la population de la ville. Le nombre de questionnaires par
ville est proportionnel à la population de la ville selon les données du recensement de
2001 (Census of India, 2001a). En 2001, la population des quatre villes de Vasai-Virar
était 469 526 personnes. Nous avons partagé 500 questionnaires entre les quatre villes.
Vasai comptait 49 337 personnes, soit 53 ménages interrogés ; Navghar-Manikpur
116 723 individus, soit 124 ménages ; Nallasopara, 184 538 personnes, soit 197
ménages et Virar, 118 928 personnes, soit 127 ménages interrogés.
• 2° niveau de stratification : le type d’habitat. Notre volonté était d’examiner la relation
qui existe entre le type d’habitat et les modes d’approvisionnement en eau potable.
C’est pourquoi, le nombre de questionnaires réalisés est proportionnel au type d’habitat
présent dans chaque ville (annexes tableau 2.1 et 2.2).
Les types d’habitats identifiés sur le territoire de l’enquête sont : les maisons individuelles, les
bungalows, les chawls, les row houses, les immeubles et les huts. Selon les informations que
nous avons pu collecter, les informations concernant le type d’habitat et l’accès au réseau
peuvent être synthétisées de la manière suivante :
• Bungalows et Maisons individuelles : ce groupe de logements regroupe des
constructions en dur, habitées par un seul ménage. L’accès à l’eau se fait via une
connexion individuelle. La différence entre les deux types de construction réside dans le
fait que les maisons individuelles sont mitoyennes et sans jardin, alors que les
bungalows sont entourés d’un jardin.
• Building et Chawls : il s’agit de logements en dur qui ont accès à l’eau par un
raccordement collectif, partagé en moyenne entre 12 à 18 appartements.
• Huts et Row Houses : cette catégorie d’habitat regroupe les habitats précaires, les
constructions semi-permanentes dans lesquelles l’accès à l’eau est assuré
majoritairement par des raccordements collectifs et des robinets publics.
Il a été difficile de recueillir des données sur le nombre de constructions par type d’habitat,
car toutes les villes ne tiennent pas les mêmes registres et ne comptabilisent pas les logements
de manière identique50. De plus, les données communiquées par le service de la taxe
d’habitation (House Tax Department) et les départements hydrauliques de chaque ville
n’étaient pas identiques. Nous avons choisi de nous baser sur les informations communiquées
par le département hydraulique, afin de pouvoir y associer le nombre et le type de
raccordements. Ainsi, faute de disponibilité de données identiques pour les quatre villes, la
50
Certaines municipalités comptabilisent le nombre de logement (12 logements pour un immeuble) et d’autres le
nombre de constructions (un immeuble).
56
stratification selon la typologie des habitats a été adaptée selon les informations recueillies
dans chacune des villes : par exemple, à Vasai et Nallasopara, l’échantillon est proportionnel
au nombre de constructions dans chacune de ces villes tandis qu’à Navghar-Manikpur,
l’échantillon est proportionnel au nombre de raccordements dans la ville. On identifie ainsi
trois catégories de raccordements : le raccordement individuel (pour les maisons individuelles
et les bungalows), le raccordement collectif (pour les immeubles et les chawls) et le
raccordement dit tribal (dans les bidonvilles). A Virar, l’échantillon est proportionnel au
nombre de logements.
• 3° niveau de stratification : le choix des quartiers. Grâce aux entretiens conduits auprès
des administrations et des visites de terrain51, nous avons pu identifier un certain
nombre de villages où travailler. Le nombre de questionnaires par ville a été partagé
entre les différents villages, afin d’avoir une représentativité de l’ensemble du territoire.
Les tableaux 2.4 et 2.5 en annexe présentent la construction de l’échantillon par ville et
par village52 ainsi que par type d’habitat.
• 4° niveau de stratification : le choix aléatoire des ménages. Pour chaque village étudié,
nous avons identifié un point de départ central, et partant de celui-ci, l’enquêteur a
réalisé les entretiens. Des règles ont été établies afin de choisir les ménages à
interroger53.
La construction de l’échantillon dans les villes de Kalyan et Panvel a été plus simple : les
entretiens avec les autorités locales et un bon support cartographique nous ont permis
d’identifier les zones d’habitat précaire ainsi que les zones résidentielles (immeubles et
logement individuel) (annexes chapitre 2 Echantillon de l’enquête à Kalyan et Panvel). C’est
au hasard que nous avons choisi les ménages interviewés54.
51
Nous avons fait des visites de terrain avec des ingénieurs hydrauliques et des élus de chaque municipalité.
L’intérêt était d’identifier dans chaque quartier le type d’habitat dominant et les sources d’approvisionnement
présentes.
52
Chaque ville s’est formée par l’assemblage d’espaces de villages urbanisés. Aujourd’hui, on se réfère toujours
à ces territoires par le nom du village d’origine.
53
A titre d’exemple, il fallait réaliser un entretien tous les 25 à 30 ménages. Pour les entretiens en immeubles, il
fallait à chaque fois interroger un ménage d’étage supérieur. Pour plus de renseignements sur le choix des
ménages, on peut se référer au guide de passation des questionnaires en annexes.
54
Pour une présentation de l’échantillon des villes de Kalyan et Panvel, se reporter en annexes.
57
questionnaire et y apporter les corrections nécessaires (réorganisation, reformulation et
suppression de certaines questions et rajout de questions manquantes), ainsi que pour finaliser
l’organisation de l’enquête (durée des entretiens, organisation de l’équipe d’enquêteurs,
finalisation du manuel d’utilisation du questionnaire). L’étude ménage s’est déroulée du 10
mai au 15 juillet 2005. Une équipe de cinq personnes a été mobilisée : une assistante de
recherche ainsi que quatre enquêteurs. Les questions étaient posées en marathi55 (voire en
hindi selon les familles), mais pour des raisons de simplicité, les enquêteurs remplissaient un
questionnaire en anglais. Selon le type d’habitat et les modes d’approvisionnement en eau, un
entretien ménage durait entre quarante minutes et une heure.
Lors d’un premier retour sur le terrain en octobre 2006, nous avons refait un passage dans les
quartiers interrogés l’année précédente ou nous avons conduit trente nouveaux questionnaires.
Il s’agissait d’entretiens sélectifs par type d’habitat et village, là où des problèmes importants
avaient été relevés lors de notre première enquête.
c. Présentation du questionnaire
Le questionnaire (annexes chapitre 2 Questionnaire des ménages) a pour objectif d’expliquer
le comportement hydraulique des ménages. Il vise à identifier les sources d’accès public et
privé permettant de satisfaire la demande des ménages. Il est organisé en 5 parties :
• La première partie porte sur les caractéristiques du ménage (structure et profil socio-
économique, habitat, équipements domestiques).
• La deuxième partie recueille des informations concernant les sources
d’approvisionnement (réseau municipal, camions-citernes, puits et forages, lac,
revendeur). Pour chacune de ces sources, les mêmes informations sont collectées :
modalités d’accès, choix de la source, usages, quantité, qualité, prix, etc. Lors des
entretiens, nous avons insisté sur l’importance de citer les sources d’approvisionnement
par ordre d’importance (source principale, secondaire, etc.).
• La troisième partie révèle les pratiques domestiques liées à l’eau. On cherche à évaluer
la quantité stockée, la consommation journalière selon les usages et la manière dont les
membres du ménage utilisent l’eau.
• La quatrième partie construit le profil économique du ménage. L’objectif est de calculer
la part du revenu consacré à l’eau et de la comparer avec les autres postes de dépenses.
• Dans la cinquième et dernière partie du questionnaire, nous essayons de comprendre
comment le ménage appréhende la ressource.
55
Il a été quasi-impossible de mener des entretiens en anglais.
58
Nous avons créé un manuel de passation du questionnaire (annexes chapitre 2 Manuel de
passation du questionnaire) qui rassemble, dans un seul document et de manière claire et
précise, l’ensemble des instructions permettant de procéder aux entretiens et de remplir le
questionnaire. Le manuel est organisé en quatre parties. La première partie présente l’enquête
et les objectifs de l’étude. La deuxième partie contient des définitions et des précisions sur
certains termes clés afin de favoriser la bonne compréhension de l’enquête et d’en favoriser
ainsi le déroulement. Elle donne aussi des informations concernant la passation des
questionnaires et présente brièvement le questionnaire. La troisième partie fournit des
instructions concernant le remplissage du questionnaire (des explications sont données sur la
manière dont les réponses doivent être saisies). La dernière partie du document présente le
questionnaire lui-même : chaque question est explicitée.
59
vision d’ensemble de la réalité du secteur d’approvisionnement dans les villes étudiées, la
réalisation d’une étude de terrain apparaît encore plus justifiée.
Afin de mener notre travail dans de bonnes conditions, nous nous sommes entretenu au début
de notre enquête avec le Chief officer de chaque ville et le président du conseil municipal.
Leur accord était nécessaire pour la prise de contact avec les ingénieurs du département
hydraulique. Notre expérience de l’enquête de terrain témoigne de la double difficulté que
nous avons rencontrée pour collecter des informations claires et cohérentes. Elles étaient
contrôlées par un groupe d’individus, et nous avions le sentiment désagréable que notre
travail était sous surveillance. Dans ce sens, très vite après le début de nos entretiens avec les
municipalités, il nous a été conseillé de présenter notre travail à l’élu parlementaire de la
région (H. Thakur). Son soutien moral s’est avéré indispensable pour la bonne marche de
l’enquête et du travail de terrain.
56
Cette section est issue du chapitre « Etalement urbain et périurbains des grandes métropoles indiennes, le cas
de Mumbai » publié dans Etalement urbain et ville fragmentée à travers le monde (Angueletou-Marteau, 2008).
60
et d’environnement. Ce sont des territoires en transition qui subissent des transformations
importantes : physiques, morphologiques, sociodémographiques, culturelles, économiques et
fonctionnelles (Dupont, 2007).
Les territoires périurbains constituent des « territoires supports » pour le développement des
métropoles. En ce sens, nous ne pouvons plus penser l’évolution et le devenir des territoires
périurbains indépendamment de celui de la métropole.
L’extension rapide des grandes métropoles indiennes est une tendance forte qui va se
poursuivre dans les années à venir. Dans la littérature indienne, l’évolution des zones
périurbaines en Inde est décrite selon deux thèses différentes. La première, soutenue par
Kundu et Schenk (2002), défend l’idée d’une « périurbanisation décadente » qui se caractérise
par une population majoritairement défavorisée (résultant de l’installation de nombreux
migrants ruraux pauvres et de la délocalisation des habitants des bidonvilles urbains), un
manque d’infrastructures au niveau des services et des équipements urbains, la présence
d’industries polluantes ou lourdes écartées des centres et un environnement dégradé. La
deuxième thèse, développée et soutenue par Dupont (2007), défend celle d’un éclatement-
étalement, à la fois morphologique (variété des formes d’urbanisation) et socio-spatial, d’une
hétérogénéité et d’une segmentation accrue des espaces périurbains et de l’émergence, au sein
de ces espaces, de nouvelles formes de ségrégation, de polarisation voire de fragmentation.
Ainsi, le processus d’urbanisation est principalement « horizontal », procédant par le
peuplement des zones périphériques et l’absorption rapide dans le tissu urbain de localités
rurales ou périurbaines plutôt que par la densification des centres-villes. Ce mécanisme a
l’avantage de décongestionner le cœur des grandes cités, mais tend à engendrer des aires
métropolitaines de plus en plus vastes. Cela implique des changements morphologiques et
socio-économiques dans les noyaux villageois originels, avec un accroissement et une
densification de l’habitat et des changements de structures sociodémographiques de la
population, avec un afflux de migrants venant soit de la métropole, soit des régions de
l’arrière-pays (Guilmoto, 2005 ; Allen, 2006).
En même temps qu’une urbanisation diffuse occupe les territoires de la métropole, l’espace
environnant des villes est de plus en plus inséré dans le système urbain et plus précisément
dans le système socio-spatial des grandes agglomérations. La zone périurbaine devient
l’extension de la ville plutôt qu’un territoire séparé, parce que la métropole fonctionne d’une
manière plus ou moins intégrée en termes de processus économique, démographique et
d’empreintes écologiques. Ainsi, l’échelle du territoire, pour comprendre les dynamiques
sous-jacentes, n’est pas la ville satellite ou la métropole mais l’aire métropolitaine formée. La
61
région métropolitaine comprend des périmètres statistiques et/ou administratifs qui servent à
désigner, dans la plupart des pays, des aires placées dans l’orbite directe d’une ville, selon
différents critères (densité, migration journalière, emplois, etc.). Ainsi, longtemps négligés par
les décideurs politiques, les territoires périurbains deviennent importants pour le
développement de la métropole et semblent constituer la clé du développement urbain futur
(Shenck, 2005). Ils sont importants pour l’intégration de la mégalopole dans l’économie
mondiale. C’est une relation à deux sens : en augmentant son intégration dans l’économie
mondiale, la ville-centre entraîne ses territoires environnants dans cette dynamique. C’est ce
que les décideurs politiques ont voulu faire de Mumbai et de son aire d’influence. Mais,
comme Banerjee-Guha (2002) l’indiquent, l’insertion des grandes métropoles indiennes dans
le mouvement de la mondialisation entraîne de nouvelles fragmentations et une aggravation
des inégalités socio-spatiales entre les territoires environnant la métropole.
57
Mumbai est la 6e plus grande région métropolitaine du monde, après Tokyo, Mexico, Séoul, New York et Sao
Paulo.
62
Tableau 2.1. Evolution de la population dans l’aire métropolitaine de Mumbai (1971-2011)
Population Variation décennale
Villes 2011 2001-11
1971 1981 1991 2001 1971-81 1981-91 1991-01
(prév.) (prév.)
Mumbai MCo 5 970 575 8 243 405 9 925 891 11 914 398 12 931 000 38,1 20,4 20,0 8,5
Vasai MC 30 594 34 940 39 781 49 346 65 000 14,2 13,9 24,0 31,7
Navghar-Manikpur
9 000 31 494 59 324 116 723 185 000 249,9 88,4 96,8 58,5
MC
Nallasopara MC 6 000 20 724 67 732 184 538 315 000 245,4 226,8 172,5 70,7
Virar MC 15 000 23 303 57 600 118 945 295 000 55,4 147,2 106,5 148,0
Panvel MC 69 112 101 623 158 362 172 349 199 625 47,0 55,8 8,8 15,8
Kalyan MCo 246 038 440 310 820 584 1 400 348 1 766 503 79,0 86,4 70,7 26,1
Navi Mumbai MCo 46 200 97 018 318 199 915 513 1 540 995 110,0 228,0 187,7 68,3
AMM urbaine 6 711 247 9 837 116 13 378 249 17 845 935 46,6 36,0 33,4
AMM rurale 1 080 341 1 254 676 1 156 115 1 047 124 16,1 -7,9 -9,4
AMM 7 791 588 11 091 792 14 534 364 18 893 059 42,4 31,0 30,0
Source : MMRDA 2003, Census 1991, 2001.
Remarques : MCo : villes organisées en grande municipalité ; MC : villes organisées en petites municipalités.
Mumbai a connu une forte croissance en termes de population mais aussi en termes
d’occupation de l’espace. Selon les données du recensement, la population est passée de
229 000 en 1830 à 928 000 personnes en 1901, à 12 millions d’habitants en 2001, soit deux
tiers de la population métropolitaine. La ville n’a pas cessé de croître du port vers le nord et
s’étend aujourd’hui sur 60 km depuis son centre d’affaires au sud jusqu’aux banlieues. Les
limites administratives de la ville de Mumbai se sont étendues progressivement sur le
territoire en intégrant des villes voisines. La dernière augmentation du territoire administratif
de Mumbai a eu lieu en 1990 avec l’extension des limites de la ville jusqu’à Dahisar sur la
ligne ferroviaire ouest et Mulund sur la ligne centrale.
58
Le Statut des autorités locales varie selon un critère de taille. La composition et le mode de fonctionnement du
gouvernement local ne sont pas identiques.
59
Le District est une division administrative du territoire. En Inde, chaque État est organisé en district, puis en
tehsil, qui sont eux-mêmes constitués de villes et de villages.
63
administratives, ni les limites physiques. L’aire métropolitaine est administrée par la Mumbai
Metropolitan Regional Development Authority60 (MMRDA).
a. L’urbanisation de Mumbai.
Le premier plan d’urbanisme de Mumbai a été formulé par le Mayor & Modak Committee en
1948. Il préconisait le développement des banlieues, l’expansion des limites de la ville et le
développement des villes satellites au nord de Mumbai, dans le but de favoriser la dispersion
de l’urbanisation. Bien que ce plan ait été approuvé par le Gouvernement de l’Etat, il n’a pas
été appliqué. Dans les années 1960 et 1970, les gouvernements successifs ont essayé de
ralentir le rythme de l’urbanisation, en limitant l’extension des grands centres
métropolitains61. En 1964, le premier plan de développement de la métropole a été publié ; il
se concentrait sur la ville de Mumbai. Jusqu’en 1968, une part importante de l’urbanisation
est restée dans les limites de Mumbai. Dans les années 1970, il s’agissait de promouvoir un
développement régional planifié et équilibré à travers le territoire, afin d’éviter la formation
de grandes villes. Le développement multi-modal de la région métropolitaine devait être
promu avec la création d’une série de villes autonomes capables de recevoir le débordement
d’industries et de population.
Le Gouvernement de Maharashtra (GoM) a voulu créer une nouvelle ville de l’autre coté de la
baie de Thane pour décongestionner Mumbai et ouvrir un nouvel axe de développement est-
ouest, situé sur l’axe routier de Pune. Le site de New Mumbai a été choisi car il n’y avait pas
de restrictions sur les limites physiques.
L’évolution démographique de l’aire métropolitaine a suivi l’expansion spatiale de
l’agglomération vers le nord, l’est et le sud-est. Depuis les années 1960, le nombre de centres
urbains a augmenté dans la région. Le développement s’est opéré le long des couloirs de
transports, notamment ferroviaires, initialement (dans les années 1970) sur l’axe Mira-
Bhayander / Vasai-Virar et Thane / Kalyan et par la suite (depuis 1983) sur l’axe Vashi / Navi
Mumbai / Panvel. Le processus d’urbanisation a eu pour avantage de décongestionner le cœur
60
La MMRDA est l’agence de planification de Mumbai. Son rôle sur le contrôle des projets s’étend à l’ensemble
du territoire métropolitain. Elle est notamment l’agence de coordination pour deux projets en cours : le Mumbai
Urban Infrastructure Project et le Mumbai Urban Transport Projet financés par la Banque mondiale (Zérah, à
paraitre).
61
De façon délibérée, dès les années 1950 (à l’exception de Delhi), les politiques publiques ont ignoré les
besoins de la ville (Milbert, 2001). La planification urbaine ne démarre en Inde qu’avec le 4e plan quinquennal
(1969-1974) qui propose de « traiter le problème des villes métropolitaines au niveau régional », de
« promouvoir le développement de petites villes et de nouveaux centres urbains », de « changer le cadre
organisationnel et financier des agences locales pour la mise en place des ou de programmes de développement
urbain » (Mahadevia, 2003).
64
de la ville, mais il a engendré une aire métropolitaine de plus en plus vaste. Avec une
augmentation rapide du prix du foncier à Mumbai, les ménages de classe moyenne et
inférieure trouvent là des logements à prix modérés. Depuis les années 2000, des terrains au-
delà de Virar et de la baie de Vaitarna sont déjà habités par une population qui se déplace
quotidiennement à Mumbai pour travailler. Dans un article de l’India Times (datant du
04/01/09), neuf localités62 sont identifiées comme intéressantes pour un investissement
immobilier au niveau national dans les années à venir dont deux dans la région métropolitaine
de Mumbai (la région Bandra-Khar dans le sud de la ville et la région de Vasai-Virar), les prix
au ft2 63 restant bas comparativement à Mumbai64.
62
Les villes périurbaines concernées seraient : Dwarka prés de Delhi, Mogappai-Porur région à Chennai,
Koramangala à Bangalore, Gachibowli et Tellapu à Hyderabad, et certains quartiers de Mohali, Kochi,
Ahmedabad et Pune. Avec des prix au ft2 relativement proches de ceux de Vasai-Virar.
63
Ft2 : pied au carré. 1 ft2 = 0,029 m2.
64
Sur la région de Vasai-Virar, l’immobilier varie de 2 500 à 3 500 Rs/ft2 (soit, 1 550 à 1 860 euros/m2) alors
qu’à Bandra-Khar il varie de 18 000 à 25 000 Rs/ft2 (11 070 à 15 380 euros/m2).
65
Ce qui implique que cette région peut supporter encore plus d’urbanisation dans les années à venir.
65
provenance de Mumbai vers les territoires périurbains, le second en provenance de l’arrière-
pays vers la ceinture de Mumbai, dans l’espoir de trouver un travail.
En 1973, la MMRDA a réalisé le premier plan d’urbanisme approuvé par les villes de Vasai-
Virar. Ce document rendait urbanisables les territoires autour d’1,5 km des trois arrêts
ferroviaires de la région, soit une superficie de 7,76 km2. Pendant les années 1980, le
gouvernement du Maharashtra a continué à augmenter les terres urbanisables, malgré le fait
que toutes les zones n’étaient pas pleinement développées. Ainsi, en mai 1990, près de 28 %
du territoire de la région était en zone urbaine (Sharma, 1990). En 1988, la MMRDA66 a été
désignée comme l’agence d’urbanisme de la région. Elle a été remplacée en 1990 par la
CIDCO. Mais, cette agence qui approche 20 années de présence sur la région n’a toujours pas
pu faire approuver un plan d’occupation du sol par les autorités locales et n’a toujours aucun
pouvoir de contrôle sur l’urbanisation de la zone.
Il n’existe pas sur la région de discours cohérent sur le développement du territoire, à cause
des divergences d’intérêts et de priorités entre l’autorité de planification et les quatre
municipalités, ainsi qu’en raison de l’omniprésence d’un système parallèle de contrôle de la
terre67 qu’il est difficile d’évincer. Un grand nombre de constructeurs et developers continue à
fonctionner en dehors des règles d’urbanisme, provoquant une prolifération de constructions
illégales (tant en termes d’habitats précaires que de haut standing).
Le développement de la ville de Panvel68 était prévu avec la création de la ville de Navi
Mumbai. En 1962, Panvel a adopté son plan d’urbanisme, révisé en 1964, suite à l’extension
des limites administratives de la municipalité. Lorsque CIDCO a été désignée comme
l’agence d’urbanisme de la région de Navi Mumbai, la nouvelle ville (New Panvel) est passée
sous l’autorité de CIDCO et les fonctions et les pouvoirs de la municipalité ont été suspendus
sur ce territoire. A ce moment là, la municipalité a voulu formuler une nouvelle version du
plan de développement pour les limites de Old Panvel. Le développement de la zone
industrielle de Belapur dans les années 1970, le développement de Navi Mumbai et
l’extension du train périurbain ont changé la situation de la ville. Actuellement, Panvel est
considérée comme une ville résidentielle périurbaine de Navi Mumbai. Elle devrait à terme se
fondre dans le tissu de Navi Mumbai.
66
La MMRDA s’est plaint d’avoir un rôle fantôme, en ne fournissant qu’un travail symbolique car tous les
permis de construire des constructeurs étaient approuvés par le ministère de développement urbain (Sharma,
1990).
67
Depuis les années 1980, un double marché foncier formel et informel s’organise sur la région en l’absence
d’une autorité capable de contrôler l’urbanisation.
68
Nous utilisons indifféremment le terme de Panvel et d’Old Panvel.
66
L’urbanisation de Kalyan est sensiblement différente : elle a eu lieu pendant la première
vague d’occupation de l’espace périurbain. La ville est en effet entrée dans les limites de
l’aire métropolitaine de Mumbai, en 1973, avec la formulation du plan de développement de
la région métropolitaine de Mumbai de la part de la MMRDA pour la région de Dombivali,
Kalyan, Ulhasnagar et Ambernath. Depuis juillet 1992, le département d’urbanisme de la
municipalité est responsable de la planification de la municipalité. Le plan de développement
a été révisé en 1980 et en 1996 afin de s’adapter aux nouvelles limites administratives de
l’agglomération de Kalyan. Aujourd’hui, la municipalité de Kalyan est constituée de deux
villes (Kalyan et Dombivali) et de 21 villages. Kalyan est une ville importante d’un point de
vue industriel, de services et de commerces. Pourtant, dans le plan de développement 1996-
2016 (KMC, 1995), il est prévu que le territoire industriel diminue en faveur des zones
résidentielles de classe moyenne et supérieure.
67
a. Le processus d’urbanisation
Les territoires périurbains de Mumbai n’ont pas suivi le même rythme et n’ont pas bénéficié
des mêmes instruments de la politique urbaine. La périphérie métropolitaine est une structure
complexe qui résulte d’un mélange d’opérations planifiées et de forces spontanées. Les
stratégies de développement sur ces territoires dépendent de trois facteurs : le niveau initial de
développement de la zone à développer, la valeur foncière et le système de propriété, le cadre
conceptuel du développement urbain. Diverses politiques plus ou moins dirigistes ou libérales
ont été mises en place.
Les principaux outils adoptés pour la planification du territoire ont été :
• L’acquisition des terres : par une politique dirigiste, le gouvernement de Maharashtra a
acheté des terres agricoles sur la région de Navi Mumbai à des prix plafond afin de
contrôler la spéculation et les a cédées à City and Industrial Development Corporation
(CIDCO) pour développer les infrastructures. Ce type de développement n’a pas pu
s’appliquer sur la région de Vasai-Virar, la région ayant opposé une forte résistance. Les
terres agricoles de la région étaient plus fertiles et donc plus chères et les agriculteurs
étaient soutenus par des associations de défense de l’environnement. De plus, la
structure foncière du territoire était différente. Les quatre villes existaient déjà et les
terres agricoles étaient partagées entre un très grand nombre de petits agriculteurs et très
peu de terrains vacants gouvernementaux étaient disponibles. De plus, un secteur
immobilier très corrompu contrôlait déjà le marché foncier tant formel qu’informel et
empêchait toute planification du territoire.
• La fixation de l’aire d’urbanisation : depuis les années 1960, le plan de développement a
été l’outil essentiel pour contrôler et organiser l’urbanisation. L’objectif premier d’un
tel plan est de fixer les limites de la ville et les usages du sol. Mais, il devient difficile
de contrôler le développement des périphéries de villes en expansion et l’urbanisation a
vite dépassé les limites prédéfinies. En l’absence de plans approuvés par les autorités
locales, comme c’est le cas à Vasai-Virar, l’occupation de l’espace suit une autre
logique, celle des acteurs privés.
• Le marché : avec la mise en place des réformes économiques et la libéralisation de
l’économie indienne, il fallait renouveler les sources de financement des infrastructures
urbaines. Le plan de développement de la région de l’aire métropolitaine de Mumbai
1996-2011, met en avant la participation du secteur privé dans le financement des
infrastructures et la mise en place de politiques foncières permettant le développement
du marché. La MMRDA a vendu des terrains viabilisés à des promoteurs privés et a
68
mobilisé des fonds pour investir dans les infrastructures. Ce mécanisme de mobilisation
des fonds devrait s’accentuer dans les années à venir. Ainsi, sur le site de New Mumbai,
CIDCO s’est vue attribué un nouveau rôle, celui de promouvoir les forces du marché
foncier, en utilisant la terre comme ressource pour mobiliser des fonds. Mais, le
fonctionnement du marché a longtemps été quelque peu biaisé. New Mumbai n’a pas
fait l’objet d’investissements privés pendant près de 15 ans, par manque de confiance de
la part de ces acteurs et par manque d’infrastructures de transport et de
télécommunications. Ainsi, le secteur public a du pré-investir et a même construit les
premiers quartiers. Le secteur privé ne s’est intéressé à la ville nouvelle que lorsque le
succès était assuré et que la « greffe » avait pris (Milbert, 2001).
• Le Coefficient d’Occupation du Sol69 (COS) : le COS est un coefficient qui détermine
la superficie constructible d’un terrain. L’idée est que l’augmentation de cet indicateur
permet une croissance verticale dans les endroits ayant une grande valeur foncière, de
générer plus d’espace, mais aussi de mobiliser des ressources financières
supplémentaires en vendant le COS qui n’est pas utilisé (Kundu et. al., 2002). Or,
l’échange (sur un marché) de COS supplémentaires, modifie la densité de l’habitat, ce
qui favorise la réorganisation, la segmentation et le déplacement de la population.
Ces outils d’urbanisme ont induit des modes de développement différents selon les villes.
b. La fragmentation sociale
Le niveau économique des habitants explique les formes d’évolution spatiale et sociale à
l’intérieur des villes et au sein de l’aire métropolitaine. Nous adoptons l’hypothèse de Dupont
(2007) selon laquelle, à l’intérieur d’une aire métropolitaine, la localisation d’installation des
ménages n’est pas neutre. Le choix de localisation d’un ménage est lié à un arbitrage entre les
coûts du foncier, les coûts de transports, les services, la qualité de l’environnement ou encore
la sécurité, lesquels varient du centre aux périphéries. Les ménages les plus aisés choisissent
avec soin leur lieu d’habitation et relèguent les plus pauvres là où ils ne veulent pas aller, ce
qui progressivement fait évoluer la structure et la géographie sociale de la ville. Cela crée une
ségrégation entre une population aisée et les groupes à bas revenu relégués vers les zones
périphériques, souvent sous-aménagées. Ainsi, l’une des grandes tendances qui se dessinent
sur les territoires périurbains de Mumbai est que les villes de New Mumbai, Kalyan, Thane,
Vashi attirent majoritairement des ménages de classes supérieure et moyenne, alors que les
69
Plusieurs institutions internationales (Banque mondiale, etc.) ont recommandé l’introduction de l’échange du
COS supplémentaire.
69
villes de la région de Vasai-Virar et Panvel attirent la classe moyenne et la population à faible
revenu. Toutes les villes étudiées connaissent la prolifération des quartiers précaires. Sur la
région de Vasai-Virar, depuis les années 2000, le problème touche surtout le coté ouest de la
ville de Nallasopara (où les prix de l’immobilier sont les plus faibles de la région). Les
quartiers précaires s’étendent sur des terrains publics et tribaux dans les limites
administratives de la ville et au-delà.
c. La fragmentation économique
L’Etat du Maharashtra contribue à 15 % au revenu national et le revenu par habitant y est de
23 849 Rs70 (426 euros), soit plus de 60 % supérieur à la moyenne nationale.
Depuis 1973, le développement industriel de la région bénéficie d’une politique de
localisation sur le territoire. La Maharashtra Industrial Developement Corporation (MIDC) a
été créée afin de développer les infrastructures permettant l’installation des industries.
Une nouvelle politique de localisation industrielle a été formulée en 1992. Elle organise l’aire
métropolitaine de Mumbai en trois zones, selon les activités industrielles à maintenir et à
développer sur le territoire. La zone I regroupe les corporations de Mumbai, Thane et Mira-
Bhayandar. Cette zone devrait voir se développer des industries non-polluantes de haute
technologie et à haute valeur ajoutée. Sur la zone II, les industries de biens de consommation
courante devraient se développer, afin de répondre à la demande future. Les activités
polluantes ne peuvent s’installer que sur des sites contrôlés par la MIDC. Aucune restriction
n’est émise sur les activités de la zone III. Les villes de Kalyan et de Vasai-Virar font partie
de la zone II et Panvel de la zone III.
Alors que les villes satellites de Mumbai auraient du constituer des pôles économiques
complémentaires au développement de la mégalopole, elles ont aujourd’hui le statut de villes
dortoirs. L’étude de la MMRDA (2006) sur les déplacements dans la métropole, montre
qu’environ 40 à 60 % des habitants des territoires périurbains de Mumbai se rendent
quotidiennement à Mumbai pour travailler71. Les villes périurbaines n’ont en effet pas réussi à
créer des activités économiques autonomes en volume suffisant pour limiter le phénomène
des allers et retours journaliers. Pour New Mumbai qui devait décongestionner Mumbai, le
transfert des administrations a été limité et la création de nouvelles activités économiques
médiocre. Le manque d’infrastructures a longtemps retardé le décollage de la ville.
70
Le revenu par habitant est calculé en référence aux prix de 1998-99
([Link]
71
A Kalyan, la part de la population est de 40 %, pour les quatre villes de la région de Vasai-Virar 60 %, pour
New Mumbai 50 %.
70
Dans les années 1980, la fermeture d’usines à Mumbai s’est vue impulsée surtout par la
volonté d’éliminer les activités polluantes du centre-ville et de les relocaliser dans la
périphérie, ce qui a entraîné la fermeture de nombreuses usines à Mumbai. Mais, le nombre
d’emplois créés dans l’aire métropolitaine n’a pas remplacé ceux détruits et souvent ces
nouveaux emplois ont été créés dans le secteur non organisé.
Depuis les années 1990, le gouvernement indien a voulu dynamiser la croissance économique
indienne par la promotion des « zones économiques spéciales ». L’objectif est d’attirer les
capitaux nationaux et internationaux, en octroyant des avantages fiscaux aux investisseurs
pour favoriser l’installation de nouvelles industries. Mais cela se fait sans aucun contrôle sur
le développement de la zone. Mais ces zones économiques, à l’opposé de la Chine, ne font
pas l’unanimité et il existe une forte résistance de la population rurale. La zone industrielle de
Thane-Belapur (250 km2) a été installée entre Mumbai, Thane et Kalyan. De plus, la
MMRDA a planifié trois nouveaux centres d’affaires : à Diwanman, dans la ville de Navghar-
Manikpur, à Newale, près de Kalyan et à Kanjumarg, près de Bandra Kurla Complex. Enfin,
l’entreprise de Mumbai Housing Developement and Infrastructure Ltd (HDIL) a planifié la
création d’une zone économique spéciale de 55,47 km2 sur la région de Vasai-Virar, avec une
première phase de 25 km2. Pendant l’été 2008, le gouvernement du Maharashtra a formulé un
accord de principe pour un tel développement ([Link], consulté le 24 juin 2008).
72
Cette étude, financée par la Commission européenne, étudiait les territoires périurbains de Kolkata, Mumbai,
Delhi, Ahmadabad et Chennai. [Link]
73
Depuis 2002, le Mumbai Urban Transport Project a été engagé afin de réduire les distorsions et les problèmes
dans le secteur. Des investissements disproportionnés ont eu lieu en faveur des axes routiers, notamment à
l’intérieur de Mumbai. L’idée est que les « cols blancs » de Mumbai se déplacent en voiture.
71
(ponts, etc.). L’étude de la MMRDA (2006) montre que le temps de transport est un facteur
important dans le choix du lieu de résidence des ménages. La marche74 (pour les courtes
distances) et le train périurbain75 (pour les grandes distances) sont les deux moyens de
transport dominants. Pourtant, les trains périurbains desservent de manière inégale76 la région
et le réseau ferroviaire entre les villes périurbaines est peu développé77. Il y a beaucoup plus
de trains rapides qui vont à Kalyan, Vashi, Thane et New Mumbai qu’à Virar, Panvel et
Ulhasnagar. Aujourd’hui, Virar est le terminus du train périurbain sur l’axe nord-sud. Mais
avec l’urbanisation de la région au-delà de la baie de Vaitarna, le réseau ferroviaire devrait
augmenter sur la région. Panvel et le sud-est sont très mal desservis, en attendant la
construction d’un nouveau pont qui reliera cette région à Mumbai et réduira le temps de
transport en voiture à vingt minutes au lieu d’une heure trente actuellement.
D’importants travaux visant à améliorer les conditions du transport routier et ferroviaire sont
prévus par la MMRDA. Il est prévu d’augmenter le nombre de trains rapides jusqu’à Virar,
notamment pendant les heures de pointe78. Une ligne métro est prévue, reliant les villes de
Dahisar, Mira Road, Manikpur et Virar sur 31,80 km pour 58 milliards de roupies
(1,04 millions d’euros). Un train intra-régional Panvel-Vasai de 53 km est programmé pou
36 milliards de roupies (643 millions d’euros). Des travaux sont aussi prévus sur les axes
routiers, notamment une liaison de 30 km le long de la mer entre Bandra, Dahisar et Virar,
pour 72 milliards de roupies (1,29 millions d’euros) ([Link] consulté le
24 juin 2008).
Le temps de desserte par le réseau électrique est un autre facteur de hiérarchisation des villes.
L’Etat du Maharashtra a la production d’énergie la plus importante du pays (14 000 Mega
Watt). Malgré cela des déficits importants sont comptabilisés (environ 5 700 MW). Les
coupures (par zonage) sont la règle afin de pouvoir satisfaire la demande. Une tendance
générale qui se dessine sur l’aire métropolitaine de Mumbai est que les zones industrielles et
les zones résidentielles de classe moyenne et supérieure souffrent moins de ce phénomène.
Les territoires ruraux subissent les interruptions de service les plus longues alors que la ville
de Mumbai est quasiment épargnée, les coupures concernent principalement les quartiers les
74
A Mumbai, la moitié des travailleurs se déplacent à moins de deux kilomètres (Banque mondiale, 2009).
75
Parmi les moyens de locomotion mécaniques, le train est utilisé par plus de 50 % de la population, alors que
23 % d’entre elle utilise le bus (MMRDA, 2006).
76
Deux types de trains desservent l’aire métropolitaine : les « lents » (qui s’arrêtent à tous les arrêts) et les
« rapides » (qui desservent seulement les grandes villes).
77
Seulement deux trains par jour relient l’est à l’ouest de la région, c'est-à-dire New Mumbai à la région de
Vasai-Virar.
78
La fréquence d’un train toutes les cinq minutes n’est actuellement pas garantie.
72
plus défavorisés. En 2005, au moment de notre étude, la région de Vasai-Virar subissait en
moyenne cinq heures de rupture journalière, voire plus dans certains quartiers, alors que le
centre de Virar ne connaissait qu’une coupure journalière d’une demi-heure79. Dans les villes
de Kalyan et de New Mumbai, les coupures ne dépassaient pas trois heures. Sur le reste du
territoire, les coupures duraient environ cinq heures, notamment à Panvel. Il s’avère en effet
que les petites villes sont incapables de négocier une meilleure desserte pour satisfaire les
besoins de leur population. Mais, depuis avril 2007, les coupures d’électricité se sont
intensifiées dans l’ensemble des villes, avec, à titre d’exemple, des interruptions de huit
heures et demi à Kalyan, Vasai-Virar et Dombivali, et entre 8 heures et 9 heures à Ambernath.
Ainsi, le gouvernement du Maharashtra s’est engagé à augmenter la production d’électricité
de façon à limiter les coupures de courant de 2 000 MW.
Un dernier facteur de hiérarchisation entre les territoires80 concerne l’accès à l’eau potable qui
relève de la responsabilité des gouvernements locaux. La fragmentation de l’environnement
bâti (logement formel vs logement informel) des villes indiennes affecte les services de l’eau
tant en termes de quantité que de qualité. Deux tendances dans l’approvisionnement se
dessinent sur ces territoires : la fragmentation du service allant jusqu’à la rupture et la
différenciation du service en fonction des caractéristiques particulières de la demande. Cette
offre différenciée est proposée soit par un fournisseur unique du service public, soit par une
multiplicité de fournisseurs indépendants privés, soit via un recours direct à des ressources
privées et publiques.
e. La fragmentation de l’habitat
Face à l’absence de politique de logement social dans les villes étudiées81, ainsi que l’absence
des réglementations strictes d’habitat et surtout à la difficulté de faire appliquer et respecter
les réglementations existantes d’urbanisme, des formes irrégulières de production d’habitat se
développent dans la région étudiée. Il s’agit d’une urbanisation non réglementaire, d’une
occupation du sol sans titre de propriété officiel. La fragmentation de l’habitat est soit
« physique » (alternance des terrains bâtis et vides), soit « statutaire » (alternance des
logements formels et informels). Ces deux types de fragmentation empêche la mise en place
79
A Virar se trouve le siège de l’élu parlementaire de la région, ainsi que des bureaux des divers organismes
publics.
80
Cette classification des territoires pourrait aussi être étendue à d’autres services urbains : écoles, hôpitaux,
parcs, centres de loisirs, centres commerciaux.
81
L’absence de politique de logement social s’explique souvent par le manque de volonté politique provoqué par
la crainte d’attirer une population pauvre.
73
d’un réseau d’eau efficient et favorise le développement de sources d’approvisionnement
hétérogènes.
Le développement de l’habitat informel82 concerne à la fois l’installation des plus pauvres
dans des quartiers défavorisés, par l’auto-construction ou par la construction des groupements
(row houses) par des entrepreneurs, mais aussi l’installation des plus aisés dans des quartiers
résidentiels de la classe moyenne et supérieure. C’est là l’une des caractéristiques clés de
l’aire métropolitaine de Mumbai : la prolifération de l’habitat informel concerne l’ensemble
de la population. Plusieurs immeubles des années 1970 et 1980 sont illégaux, car bâtis sans
permis de construire ou autre autorisation de l’autorité compétente. Plusieurs villes
périphériques de Mumbai connaissent ce problème : à titre d’exemple, à Ulhasnagar (au nord-
est de Mumbai) environ 70 % des constructions sont illégales83. Aujourd’hui, ce phénomène
perdure dans la région métropolitaine à une échelle moindre. L’existence d’une autorité de
planification, comme à Vasai-Virar, ne permet pas la disparition de ce phénomène.
Nous avons fait l’hypothèse que les territoires périurbains étaient fragmentés tant au niveau
de la métropole qu’au niveau de la ville. Dans la section qui suit, nous allons voir comment
cette fragmentation se reflète dans l’accès à l’eau.
82
Tout nouveau logement doit recevoir un certificat de non objection (non objection certificate N.O.C.) par
CIDCO. Ce certificat garantit que la construction est achevée, que le bâtiment est connecté à l’eau et à
l’électricité et que les charges sont payées. Le constructeur doit obtenir ce certificat avant l’installation des
habitants. Ce document est également nécessaire pour l’octroi des prêts bancaires immobiliers. Malgré cela,
nombre d’immeubles habités n’ont pas leur N.O.C., ce qui les qualifient de constructions informelles et illégales.
83
Périodiquement, les autorités locales lancent des programmes de régularisation des constructions illégales.
C’est notamment le cas, lorsqu’il faut récupérer des terrains au centre ville pour le développement
d’infrastructures.
74
Section 3. La remise en cause de l’approvisionnement par le service public
Le monopole public d’approvisionnement est défaillant sur les territoires périurbains de
Mumbai. Ainsi, des arrangements institutionnels complémentaires apparaissent pour satisfaire
les besoins de la population. Nous avons identifié quatre modes d’approvisionnement sur les
territoires périurbains de Mumbai :
i) l’approvisionnement par le réseau municipal ;
ii) les marchés de l’eau : approvisionnement par des entreprises de camions-citernes privés,
par des abonnés revendeurs ou par des revendeurs de sources souterraines ;
iii) l’accès direct à des sources privées souterraines ;
iv) l’accès à des sources publiques (souterraines et superficielles).
La présence de ces arrangements varie selon les villes. Dans cette section, nous examinons
l’approvisionnement par les autorités locales. Les trois autres modes d’approvisionnement
seront traités au chapitre suivant.
84
Mlj : millions litres par jour
85
Le bassin hydrographique de Damanganga est partagé entre les Etats du Maharashtra et de Gujarat.
75
Tableau 2.2. Evolution de l’offre et de la demande en eau sur la région de Vasai-Virar
Estimation demande domestique et industrielle (Mlj)
1991 2001 2011
Villes
Déficit/ Déficit/ Déficit/
Demande Offre Demande Offre Demande Offre
Surplus Surplus Surplus
Mumbai 3 026 2 502 -524 3 848 3 810 -38 4 471 4 412 -59
Vasai et Navghar-
21 3 -18 33 33 0 48 45 -3
Manukpur
Le tableau 2.2. montre un déséquilibre entre l’offre et la demande pour l’année 1991 pour
l’ensemble de l’aire métropolitaine. Ce déficit s’explique surtout par une mobilisation
insuffisante des ressources. Le bilan hydrologique présenté pour l’année 2001 semble
meilleur mais, en réalité, il cache d’importantes inexactitudes tant du coté de l’offre que de la
demande. A titre d’exemple, l’approvisionnement de la région de Vasai-Virar devait
s’améliorer avec la réalisation du projet d’adduction de Surya, mais, en 2001, les travaux
avaient à peine commencé et la MMRDA le comptabilise comme étant en fonction. Ainsi, en
2008, le projet de Surya n’était encore que partiellement en fonction et la région a continué de
connaitre d’importants problèmes de pénurie.
Pour 2011, l’estimation de la demande en eau pour l’aire métropolitaine s’élève à
6 415 Mlj86 (9 972 Mlj en 2021 et 12 493 Mlj en 2031). Selon les calculs de la MMRDA, les
ressources mobilisables seraient capables de satisfaire les besoins de la population de l’Aire
Métropolitaine de Mumbai jusqu’à cette date.
Initialement, l’approvisionnement en eau de Vasai-Virar87 était organisé autour de puits et de
forages privés et publics. Les premiers kilomètres du réseau ont été mis en place dans les
années 1980. L’extension du réseau s’est accompagnée de la mise à disposition de nouvelles
ressources en eau selon un rythme plus ou moins soutenu.
86
L’estimation de la demande tient compte de certaines hypothèses de pertes de 20 % d’eau dans le réseau et
d’un accroissement annuel de la demande de 2,28 %.
87
Présentation synthétique des sources d’approvisionnement des villes en annexes (annexes tableau 2.3).
annexes.
76
Les quatre villes de Vasai-Virar se sont lancées en 1985 dans les projets d’adduction d’eau de
Pelhar et d’Usgaon pour alimenter leurs centres urbains en expansion. Le projet de Surya est
en cours. Initialisée en 1996, la première phase de ce projet devait permettre avec ses
100 Mlj, d’alimenter en 2006 les quatre villes ; la deuxième phase en 2010 devrait apporter
100 Mlj supplémentaires. Depuis le printemps 2005, les villes (à l’exception de Vasai)
s’approvisionnent par Surya, mais gardent le même niveau de service d’approvisionnement
que par les sources précédentes88. Le coût de production de l’eau de Surya est de
9,20 Rs/1 000 litres89 (0,16 euros/1 000 litres). En été 2009, ce projet n’est toujours pas
achevé et la région connaît encore des problèmes de pénurie, aggravée par le retard de la
mousson.
88
Les sources de Usgaon et Pelhar alimentent les villages alentours.
89
Le coût de production de l’eau comprend les charges d’investissement et de fonctionnement. Il englobe les
coûts d’exploitation (prélèvement, aménagement) et les coûts d’adaptation de l’offre à la demande (travaux
nécessaires pour ajuster quantitativement, qualitativement et spatialement la ressource à la demande : coût de
transport, d’adduction, de distribution, de stockage et traitement avant usage). Alors que dans les pays
développés les coûts de récupération et de traitement des eaux usées sont inclus dans les calculs des coûts de
production, ce n’est pas le cas dans les villes étudiées ici.
77
En 2000, la communauté de communes90 de Vasai-Virar a été créée par les gouvernements
locaux afin de prendre en charge le développement des services urbains. Elle est responsable
du fonctionnement des sources d’approvisionnement.
Depuis 1950 et jusqu’en juin 2003, la municipalité de Panvel s’approvisionnait par le barrage
municipal de Dehrang, à hauteur de 4 Mlj. Depuis, grâce à d’importants travaux, elle prélève
11 Mlj. Le coût de production actuel de l’eau municipale du barrage est de
0,50 Rs/1 000 litres (0,009 euros/ 1 000 litres). A cause de capacités de stockage limitées, la
ville achète de l’eau à MJP 2 Mlj, pour 7,90 Rs/1 000 litres (0,141 euros/ 1 000 litres) et à
MIDC 2 Mlj, pour 7 Rs/1 000 litres (0,125 euros/ 1 000 litres). En 2001 la demande en eau
pour la ville de Panvel était estimée à 11,80 Mlj (dont 20 % de pertes sur le réseau) pour un
niveau de service de 150 lppj. Pour 2031, la demande de la ville est estimée à 33,13 Mlj
(Designo, 2006). Pour cela, des travaux devraient être entrepris afin d’augmenter la capacité
de stockage et un nouveau barrage devrait être construit à partir de 2017. La municipalité ne
devrait plus avoir de problème d’approvisionnement ; elle devrait même voir son niveau
d’approvisionnement augmenter (en quantité) et elle réalisera en parallèle l’extension et le
remplacement de son réseau. La volonté de la municipalité est de généraliser le raccordement
aux compteurs pour l’ensemble des usages (domestiques, industriels, administratifs). La ville
prévoit aussi des travaux importants pour l’amélioration de l’état des lacs urbains.
La municipalité de Kalyan distribue quotidiennement 230 Mlj. Elle achète
105 Mlj à la MIDC91 et elle prélève 120 Mlj de sa propre source, à la rivière Ulhas. La source
municipale a un coût de production de 1,85 Rs/m3 (0,033 euros/m3), alors que celui de la
MIDC est de 7 Rs/m3 (0,125 euros/m3). La municipalité collecte 5 Mlj supplémentaires dans
d’autres sources souterraines dans les alentours. Depuis 2003, la municipalité a demandé au
gouvernement du Maharashtra d’augmenter sa capacité de pompage dans la rivière de Ulhas,
afin de satisfaire les besoins futurs et diminuer sa dépendance vis-à-vis de la MIDC. La
municipalité souhaite développer ce nouveau projet sans l’assistance d’une agence publique,
sans l’aide de MJP, avec des financements de la MMRDA ou encore de la Housing and
Urban Development Corporation (HUDCO).
90
Plus d’information sur le rôle de cette organisation dans le chapitre VII.
91
Dans les années 1970, la MIDC voulait développer une zone industrielle dans la partie ouest de Mumbai. La
MIDC a entrepris des travaux afin de satisfaire la demande industrielle future. Mais la demande industrielle a été
faible. Aujourd’hui, la MIDC fournie 80 % (soit 550 Mlj) des besoins des villes (Kalyan, Navi Mumbai, Thane,
Ulhasnagar, etc.) et le reste 20 % pour une utilisation industrielle.
78
3.2. L’évolution du service
Le « 2007 Benchmarking and Data Book of Water Utilities in India » de la Banque asiatique
de développement (ADB, 2007c) présente les résultats d’une étude sur la performance du
service public d’approvisionnement de 20 villes indiennes92. La couverture du réseau est
assez élevée. La ville de Mumbai annonce une couverture de 81,2 % et Chandigarh considère
que l’ensemble de sa population est approvisionnée. La disponibilité de la ressource est en
moyenne de 4,3 heures/jour, mais avec de grands écarts entre les villes. Le service dure 12
heures à Chandigarth et seulement une demi-heure à Rajkot. Le niveau moyen de
consommation reste élevé (123,3 lppj) mais cache également de grandes disparités entre
Mumbai (191 lppj) et Bhopal (72 lppj). L’approvisionnement en eau de la région de Vasai-
Virar n’a pas vraiment une forme urbaine, ni une forme rurale. Le manque et/ou le retard de
planification, de moyens financiers et de volonté politique n’ont pas permis de pourvoir ces
territoires d’un système d’approvisionnement fiable. L’extension du réseau devrait maintenant
se limiter aux quartiers planifiés et légaux. Or, en l’absence d’un plan d’occupation des sols
approuvé, l’évolution du réseau reste incertaine. Cela tient à la fois au manque de financement
pour investir, à la ressource en eau qui est elle-même limitée, mais aussi à un problème de
gestion93. Ainsi, l’augmentation et la densification de la population a conduit à une
détérioration du service ces dernières années94. Les autorités locales n’ont pas été capables de
maintenir le niveau de service qui était offert aux anciens clients. L’opérateur unique est
fortement incité à « attendre » que la densité des nouveaux quartiers soit suffisante afin
d’implanter le réseau (Ménard, 2001).
Même si la couverture sur la région est élevée, ce n’est pas pour autant que le service est de
qualité. En réalité, de grandes variations existent en termes de quantité et de qualité, surtout
selon les saisons, ce qui peut aller jusqu’à la rupture totale du service. Le service95 (tableau
2.3) est intermittent tous les jours, voire tous les deux jours, surtout en été. Tous les ménages
92
L’étude concerne le service public d’approvisionnement sur 19 villes organisées en grandes municipalités
(Ahmedabad, Amritsar, Bangalore, Bhopal, Chandigarh, Chennai, Coimbatore, Indore, Jadalpur, Jamshedpur,
Kolkata, Mumbai, Nashik, Rajkot, Surat, Varanasi, Vijayawada, Visakhapatnam) et une petite municipalité
(Mathura). Pour la collecte des données, les autorités locales ont rempli un questionnaire.
93
Nous allons revenir sur ce point dans la troisième partie.
94
Une grande partie du réseau de l’Etat est un réseau secondaire ce qui rend son adaptation difficile à
l’expansion que ce soit par la densification de certains quartiers centraux ou par son étalement vers les nouveaux
quartiers urbanisés.
95
Dans plusieurs pays asiatiques, l’intermittence du service est la norme et non plus l’exception, surtout pour les
petites et moyennes villes.
79
(riches et pauvres) sont touchés par le caractère irrégulier de cet approvisionnement96, ainsi
que les territoires régularisés et les territoires « en marge ». Malgré les données
communiquées par les municipalités, la norme indienne de 70 lppj (tableau 1.6.) pour les
petites villes sans systèmes d’assainissement n’est pas respectée. Ce sont les quartiers les plus
pauvres qui sont les plus touchés. Notre étude auprès des ménages montre des niveaux
d’approvisionnement bien inférieurs à la quantité déclarée par les municipalités. Néanmoins,
au cours des études complémentaires que nous avons menées en 2006 et 2007, nous nous
sommes aperçus, en retournant dans les mêmes quartiers, qu’un certain nombre de ménages
ne faisaient plus appel à des opérateurs privés, car l’approvisionnement par le réseau s’était
amélioré.
L’intermittence du service demande une organisation de la part des ménages pour collecter
chaque jour la quantité nécessaire (voir Chapitre II). Ainsi, la Banque asiatique de
développement (ADB, 2007b) pose désormais le problème de l’intermittence non plus en
termes de quantité, mais plutôt de qualité de l’eau97 (contamination et pollution), de pertes sur
le réseau ou encore de dimensionnement du réseau (pour acheminer davantage d’eau sur une
période plus courte).
Les pertes de réseau sont un problème important du fonctionnement du réseau en Inde98. La
norme officielle indienne de perte de réseau est de 15 %. Or, selon Mathur (2003) les pertes
de réseau sont estimées entre 25 et 30 % de la quantité produite. L’étude de la BAD (ADB,
2007c), elles sont en moyenne de 31,8 %, mais certaines villes dépassent 51 % (Amritsar
57,4 %, Nagpur 51,9 %). Les villes de Vasai-Virar sous-estiment ce problème en avançant des
chiffres très faibles s’élevant, à peine à 5 %. Les pertes du réseau s’expliquent par une pénurie
en termes de gestion (Molle, Mollinga, 2003) qui est indépendante de la disponibilité de la
ressource.
Faute de compteurs à la sortie des usines de traitement, aux jonctions entre la conduite
principale et l’arrivée de l’eau dans chaque ville, ainsi qu’à la sortie des châteaux d’eau, les
96
Jusqu’en 2005 Nallasopara et Virar s’approvisionnaient tous les deux jours, tout au long de l’année. Depuis
cette date, le service est journalier dans l’ensemble des villes sauf l’été où le service n’est assuré qu’un jour sur
deux.
97
La qualité du réseau et sa durée de vie dépendent des investissements en infrastructures ainsi que des travaux
de maintenance et d’entretien. L’intermittence du réseau, les longues périodes d’inactivité qui accélèrent le
processus de rouille, les fissures et les pertes ainsi qu’une pression trop faible aggravent les problèmes de
contamination de l’eau du réseau et de détérioration de la qualité pour le consommateur final.
98
Les pertes de réseau sont la différence entre la quantité d’eau produite et d’eau vendue. Elles s’expliquent par
la présence de fuites dans les canalisations, de compteurs qui fonctionnent mal, de vols d’eau, etc. En Inde, la
quantité d’eau distribuée par les robinets publics est comptabilisée dans les pertes du réseau. Par la suppression
de cette source d’approvisionnement, les municipalités estiment qu’elles résoudront ainsi le problème des pertes.
C’est en tout cas, l’idée des administrations dans les villes de Vasai-Virar.
80
municipalités ne peuvent calculer avec précision ni le niveau d’approvisionnement, ni les
fuites du réseau. Tout laisse à croire que le manque de précision sur la quantité d’eau
acheminée dans les quatre villes satisfait les intérêts d’un groupe local et permet un éventuel
détournement de la ressource vers certains usages et certains acteurs.
Les immeubles qui n’ont pas accès à l’eau par le réseau s’approvisionnent par une source
souterraine. Ils doivent obtenir une autorisation de forage99 (Feasability Certificate Borewelle,
FCE) de la GWSDA. Ce certificat100 définit la profondeur du forage et la quantité journalière
qui peut être puisée. L’obtention de ce certificat est un préalable à l’obtention du permis de
construire de la part de CIDCO. La diminution du niveau de la nappe a conduit depuis 1997 à
interdire de creuser de nouveaux puits et forages dans la zone du sud-ouest de la région de
Vasai-Virar, mais cette interdiction n’est pas respectée.
Sur Panvel, le réseau s’étend sur l’ensemble de la ville, mais il rencontre des problèmes de
congestion dans le quartier gaothan101. Pour approvisionner les quartiers avec une pression
faible, la municipalité a signé un contrat de service avec une entreprise de camions-citerne102.
Sur Kalyan, l’approvisionnement est de 150 lppj et dure de 4 à 10 heures par jour selon les
quartiers. Il existe une politique d’installation des compteurs. L’installation des compteurs,
leur lecture et la facturation ont été confiées via un contrat de service à une entreprise privée
qui utilise des compteurs électroniques.
99
Le FCE est un certificat qui donne le droit de creuser un forage et d’y puiser de l’eau. Tous les forages publics
et privés doivent avoir ce certificat. Depuis 1992, la GWSDA de Thane a fourni 1 000 FCE, surtout dans la zone
Est de la région de Vasai-Virar. Le directeur de la GWSDA estime (de manière informelle) que le nombre de
nouveaux forages est sous-estimé et qu’il pourrait être au moins 4 à 5 fois plus élevé (entretien, 10 juin 2005).
100
Le certificat est valable un an ; il est renouvelable tous les ans, pour tous les immeubles raccordés à une
source souterraine. Peu d’immeubles s’engagent dans cette démarche.
101
On appelle gaothan le premier noyau urbain d’une ville. Il s’agit souvent d’un quartier densément peuplé.
102
Les véhicules s’approvisionnent à des sources municipales et livrent de l’eau à domicile. Ce service est inclus
dans la facture municipale de l’eau et l’autorité locale verse 125 Rs (2,23 euros) par chargement.
81
• spatiale, car ceux qui ne sont pas connectés au réseau sont localisés dans certains
quartiers (Bakker, Koy, 2008). Cette différenciation s’aggrave en l’absence d’une
politique en faveur des ménages pauvres dans les villes étudiées.
103
Le diamètre des tuyaux est mesurée en inches (pouces), 1’’ = 1 pouce = 2,54 cm.
104
Les quantités communiquées par les municipalités ne sont que des estimations. Ainsi à Navghar-Manikpur, la
consommation estimée par robinets publics est de l’ordre de 30 lppj, alors que, pour certains quartiers
résidentiels, elle est de 70 lppj (par des connexions de groupe).
105
Le fait que les habitants des quartiers précaires qui vivent dans des habitats irréguliers paient une taxe
foncière est assez paradoxal. Nous n’avons pas pu avoir une explication officielle. Cela signifie que les autorités
locales reconnaissent l’existence de ces quartiers. Les ingénieurs responsables du département hydraulique
affirment qu’ils ne peuvent pas « laisser les gens mourir sans eau », ils ont l’obligation morale d’approvisionner
la population qui accepte de payer pour ce service.
82
au réseau et le paiement des taxes locales peuvent être considérés des droits de propriété. Il
s’agit des règles informelles qui ne sont pas clairement définies, ni sécurisées par la loi, mais
par des accords locaux informels. Mais, en situation de pénurie, le respect de ces règles n’est
pas facile106. Ainsi, l’extension du réseau sur Vasai-Virar suit le développement de nouveaux
quartiers urbanisés, régularisés (dans un premier temps) et informels (par la suite).
Mais, tous les ménages vivant dans les quartiers irréguliers payant les taxes locales ne
reçoivent pas l’eau. Comme Jaglin (2001a) explique, le réseau subit les prescriptions
politiques, afin de préserver certains quartiers et leurs clients (ménages aisés, quartiers en
faveur du parti politique en pouvoir, etc.). Une pénurie politique de l’eau se dessine sur le
territoire (Molle, Mollinga, 2003). C’est une pénurie artificielle liée à une politique
d’approvisionnement en faveur des intérêts politiques locaux et à un certain clientélisme.
b. Le coût de raccordement
Au-delà du droit au réseau, l’accès est souvent conditionné par les coûts de branchement et la
structure de tarification. Les charges de raccordement incluent le matériel, la main d’œuvre,
des charges administratives et d’autres frais. Elles sont constituées d’un dépôt (remboursable)
et de frais de connexion (non remboursables). Les coûts de branchement dans les villes
étudiées dépendent notamment de la taille de la connexion, de l’existence ou pas d’un
compteur, de la catégorie des consommateurs (ménages, commerce, etc.)107. Notre étude
révèle deux facteurs supplémentaires qui influent sur les charges de raccordement : le type
d’habitat (maison, immeuble, habitat précaire) et les matériaux de construction (logements
paca108, semi-paca109 ou katcha110).
L’étude de la BAD (ADB, 2007c) montre l’existence d’une grande variété de frais de
connexion selon les villes en Inde. La moyenne est de 1 584 Rs (28,3 euros) mais les
variations peuvent être très grandes d’une ville à l’autre : alors qu’Ahmenadabad facture
100 Rs (1,78 euros) pour une connexion, Vijayawada facture 5 500 Rs (98,2 euros). La
106
Nous allons revenir sur ce point dans la troisième partie.
107
D’autres facteurs influent sur les frais de raccordement tels que la localisation de l’habitat (centre ville ou
périphérie) et la distance entre le logement et le réseau primaire.
108
Paca est une construction dont le sol, les murs et le plafond sont des matériaux solides (pierres, béton,
briques, etc.)
109
Semi-paca est une construction dont un des trois éléments : sol, murs ou plafond, ne sont pas faits de
matériaux solides.
110
Katcha est une construction dont deux des trois éléments : sol, murs ou plafond, ne sont pas faits des
matériaux solides, mais plutôt de matériaux temporaires (bois, feuilles, plastique, etc.).
83
Banque asiatique de développement estime que 2 500 Rs (44,6 euros) est un montant
approprié pour les frais de connexion. A Vasai-Virar, les frais de raccordement individuel
sont plus onéreux, entre 2 000 et 11 000 Rs (35,7 et 196,4 euros) (annexes tableau 2.4.) selon
les villes. Pour les logements collectifs, les charges varient de 2 500 à 5 000 Rs (44,6 à 89,2
euros) par appartement, de 500 à 3 500 Rs ( 8,9 à 62,5 euros) par logement chawl et de 300 à
2 000 Rs (5,4 à 35,7 euros) par habitat précaire.
A Kalyan, avec l’installation des compteurs, les frais de branchement ont augmenté. Le coût
du raccordement collectif sans compteur est passé d’environ 3 000 Rs (53,6 euros) (à partager
entre les appartements) à 25 000 à 50 000 Rs (446,5 à 892,8 euros) selon la taille de la
connexion. Sur Panvel, les frais de branchement sont de 1 250 Rs (22,3 euros) (500 Rs
correspondant au dépôt de garantie, 250 Rs aux frais de plomberie, 250 Rs aux frais de main-
d’œuvre, 50 Rs aux taxes de robinet et 200 Rs aux réparations effectuées dans la rue) 111. Des
coûts de branchement trop élevés éliminent les ménages à bas revenus et favorisent les
branchements illégaux, alors que des frais de connexion faibles facilitent les connexions d’un
plus grand nombre de ménages, mais empêchent la municipalité d’avoir les fonds nécessaires
pour étendre le réseau. Sur l’ensemble des villes étudiées, les frais de branchement
représentent un obstacle pour l’accès au réseau pour les ménages habitant dans des huts et des
constructions semi-permanentes. A Panvel, un groupement de ménages en habitat précaire
nous a montré leur branchement illégal au réseau, qui fonctionne depuis plus de 10 ans. Faire
payer les frais de connexion, ou participer en heures de travail aux travaux d’infrastructure du
réseau, permet de faire participer les ménages à l’expansion du service et témoigne de leur
volonté de payer pour le service.
c. Le système de tarification
L’accessibilité au réseau dépend aussi de la structure des prix pratiqués. La structure tarifaire
est un ensemble de règles qui détermine les conditions de service et la facturation de l’eau aux
usagers. Le choix de la structure tarifaire est important tant dans la création d’incitations
adéquates pour l’opérateur que dans la protection de l’intérêt des usagers (Ménard, 2001). Le
processus de fixation des tarifs est assez complexe. Cette complexité tient aux objectifs
parfois contradictoires du système de tarification : un objectif financier considérant le prix
moyen d’équilibre des investissements ; un objectif social subventionnant la consommation
des usagers à revenu modeste ; un objectif économique recherchant la vérité des prix pour
111
Ce qui correspond à 8,9 euros pour le dépôt de garantie, 4,5euros pour les frais de plomberie, 4,5 euros aux
frais de main-d’œuvre, 0,9 euros aux taxes de robinet et 3,6 euros aux réparations effectuées dans la rue.
84
éviter les gaspillages et usages abusifs et un objectif politique, indépendamment du prix,
représentant la volonté d’être réélu. C’est pourquoi, le prix de l’eau peut être complètement
déconnecté du prix de revient réel.
Le tarif de l’eau peut être lié à la quantité d’eau consommée ou en être indépendant. Plusieurs
types de tarification volumétrique sont appliqués dans les villes indiennes (Mathur, 2003) :
• les tarifs qui augmentent par palier avec l’augmentation de la consommation. C’est le
type de facturation pour des grandes villes telles que Delhi et Hyderabad ;
• des tarifs volumétriques uniformes : le prix de l’eau est le même pour chaque unité
d’eau consommée. Ce système tarifaire ne produit pas d’incitations à limiter sa
consommation en eau.
• une tarification en deux parties avec un prix fixe pour une quantité fixe et au-delà de ce
seuil, un tarif qui augmente par palier ou de manière uniforme.
Lorsque le prix de l’eau est indépendant du niveau de consommation, le prix se fixe sur
différentes bases : la taille du logement, le nombre de résidents, le nombre de robinets, la taxe
d’habitation, etc. Dans les villes étudiées, le prix est fixé selon le type de logement et la
dimension de la canalisation (annexes tableau 2.4.). L’avantage de ces tarifs est leur
simplicité, mais le contrôle du niveau de la consommation est difficile. Le problème principal
de ce type de tarification est que les ménages sont contraints de payer les charges
indépendamment de la disponibilité de la ressource ou des interruptions du service.
Depuis 2005, des efforts ont été réalisés afin d’introduire la tarification volumétrique.
Certaines villes périurbaines (Kalyan, Panvel, New Mumbai) installent progressivement des
compteurs112, dans un effort de rentabilité du service d’approvisionnement. Malgré cela, à
l’exception de Vasai, qui compte un petit nombre de compteurs, les villes de la région sont
réticentes. Pourtant, l’installation des compteurs sur les quatre villes a été une condition
préalable à l’obtention du financement du projet de Surya. Mais cette condition n’a jusque là
pas été respectée. Mais, l’installation des compteurs, selon le type de tarification peut être un
moyen de contrôler l’activité de la revente. Nous réalisons que les politiques mises en place
par les autorités locales vont à l’encontre de l’objectif du gouvernement indien d’un accès à
l’eau pour tous par le réseau. De grandes variations peuvent exister entre les villes, de
20,55 Rs/m3 (0,4 euros/m3) à Bangalore à 1,39 Rs/m3 (0,02 euros/m3) à Kolkata (ADB,
2007c). A Vasai, les logements individuels avec compteurs sont facturés 10 Rs/m3 (0,18
112
Selon l’étude de la BAD (ADB, 2007c) à l’exception de quelques villes (Coimbatore, Bangalore, Nashik,
Chandigarth et Mumbai) où plus de 75 % de la population a un accès avec compteur, les compteurs ne sont pas
généralisés et les tarifs varient beaucoup d’une ville à l’autre.
85
euros/m3), ces ménages sont les seuls à payer un prix supérieur au coût de production. A
Panvel, des discussions sont en cours pour généraliser l’installation des compteurs. Les
branchements avec compteurs sont facturés 5 Rs/m3 (0,09 euros/m3) et les branchements
commerciaux 16 Rs/m3 (0,3 euros/m3). Sur la ville de Kalyan, les raccordements domestiques
avec compteurs sont facturés 2,50 Rs/m3 (0,05 euros/m3) et 6 Rs/m3 (0,1 euros/m3) pour les
raccordements industriels, bien en-dessous du prix d’achat de l’eau par la MIDC.
Aucune des villes étudiées n’a une politique de l’eau gratuite. Depuis 2003, les municipalités
procèdent à la fermeture systématique des robinets publics dans l’aire métropolitaine. La
logique actuelle des municipalités est la généralisation des connexions privées, ce qui signifie
une commercialisation croissante de l’eau pour l’ensemble de la population. C’est la fin de la
gratuité de l’eau.
Il est souvent soutenu que l’augmentation des prix, tout en gardant la structure institutionnelle
intacte, ne devrait pas avoir d’impacts positifs sur la qualité du service et la préservation de la
ressource. Les révisions des prix ne sont pas fréquentes113 et le niveau de révision des prix est
plafonné par le gouvernement de chaque Etat.
Les prix ont été révisés le 1er avril 2007 sur les villes de Vasai-Virar. La révision a eu lieu
juste après les élections qui ont eu pour résultat la réélection de l’élu parlementaire de la
région. C’est à ce moment que les municipalités devaient commencer à rembourser les
emprunts contractés pour le financement de Surya. Un prix unique a été appliqué à tous les
ménages (200 Rs/mois/famille114) (3,6 euros/mois/famille), indépendamment du type de
logement et de la taille de connexion. L’augmentation du prix était considérable et
inégalitaire, surtout pour les ménages qui partageaient des connexions de groupe. Il a été
demandé aux ménages de payer plus, pour un service qui n’était pas encore meilleur mais le
risque d’une interruption immédiate du service en cas de non paiement a incité les ménages à
accepter l’augmentation des prix.
113
Dans les années 1970, sous la pression de l’électorat, des tarifs subventionnés pour l’eau et l’électricité ont
été mis en place. Les services publics de réseau sont entrés au cœur d’une économie de conquête des votes, où la
révision et l’augmentation des tarifs n’étaient pas souhaitées. A titre d’exemple, parmi les villes étudiées, la
dernière révision des prix de l’eau à Panvel date du 1er avril 1998, alors que celle des quatre villes de Vasai-Virar
date du 1e avril 2007, après 10 ans de tarifs inchangés.
114
Avant la révision des tarifs, le prix d’accès à l’eau par un raccordement collectif était d’environ 12 à
16 Rs/mois/famille (0,2 à 0,3 euros/mois/famille).
86
détermination des tarifs et des politiques d’approvisionnement (Mathur, 2003). Malgré cela,
presque tous les centres urbains dans le Maharashtra ont maintenu des tarifs qui ne couvraient
pas les coûts. Le recouvrement des coûts de fonctionnement et de maintenance varie de 5 à
83 % (FIRE, 2001). Selon les données communiquées par les municipalités, à l’exception de
Vasai, les villes connaissent des déficits dans leur budget (annexes tableau 2.5.), notamment
Virar, à cause des dépenses importantes en achat d’énergie pour le fonctionnement du réseau
de distribution. Kalyan a un déficit de 25 % dans son budget du département hydraulique.
Presque la moitié des dépenses sont consacrées à l’achat de l’eau et au remboursement des
emprunts. A Panvel, la part des dépenses de fonctionnement et de maintenance diminue, mais
la municipalité rembourse déjà l’emprunt engagé pour réaliser des travaux à peine
commencés.
Les déficits budgétaires des municipalités sont dus à des politiques tarifaires inadaptées115,
une gestion commerciale improductive, d’importants surcoûts dans le fonctionnement du
service (sureffectifs de main d’œuvre peu qualifiée) et un mauvais état du réseau (problèmes
de maintenance, vieillissement prématuré des installations). La sous-tarification affecte la
santé financière des autorités compétentes, avec des répercussions sur l’état du réseau.
Actuellement, les pertes de revenu des municipalités doivent être soit effacées, soit absorbées
par des subventions futures (Mathur, 2003).
Le recouvrement total paraît actuellement hors de portée dans les petites villes indiennes et
dans les pays en développement en général. Dans ce contexte, les organismes internationaux
considèrent de plus en plus souvent que le recouvrement des coûts de fonctionnement est pour
le moment le seul objectif raisonnable. Mais, alors que l’augmentation des tarifs, afin de
couvrir les coûts, devient nécessaire, des raisons économiques, politiques et sociales rendent
cet objectif impraticable. Ce dilemme est encore plus aigu dans les villes périurbaines.
115
Toutes les villes étudiées vendent l’eau en dessous du prix de revient.
87
sources publiques ; il y a un manque criant de cohérence dans l’action publique sur ces
territoires.
Ainsi, la généralisation de cette norme devient de plus en plus difficile à mettre en place dans
les villes des pays en développement. Dans la nouvelle économie institutionnelle, une norme
est considérée comme une institution formelle si elle est appliquée à tous et si tous les agents
la respectent. Si une norme (service public) n’est pas appliquée, cela veut dire qu’elle n’est
pas cohérente avec l’environnement institutionnel. Pour qu’une norme soit acceptée, il faut
qu’elle soit crédible, acceptable et faisable. Or, il existe un réel décalage entre les objectifs
affichés de la part du gouvernement et les moyens (financiers, techniques) mis à disposition
pour les atteindre. L’objectif des municipalités de fournir un service adéquat par le réseau à
l’ensemble de la population est irréaliste. Cela conduit progressivement à l’abandon du
modèle antérieur de généralisation de services uniformes et ,par conséquent, du dogme « du
robinet pour tous ». En même temps, le développement d’une approche client qui se substitue
à la demande technicienne antérieure est d’emblée disqualifiée par son ambition d’une norme
unificatrice (Jaglin, 2001a).
La fragmentation de l’environnement bâti dans les villes indiennes affecte les services de
l’eau en termes de quantité et de qualité et une part de la population est soit exclue du réseau,
soit le réseau ne suffit pas à satisfaire ses besoins. Deux tendances dans l’approvisionnement
apparaissent sur ces territoires : i) la fragmentation du service qui va jusqu’à la rupture (il
s’agit d’un processus de dislocation et d’atomisation à des échelles très fines au sein de la
ville) ; ii) la différenciation du service en fonction des caractéristiques particulières d’un
espace, d’un groupe ou d’une catégorie des ménages. Il s’agit d’une desserte sélective d’îlots
urbains. Cela implique le développement d’une approche-client centrée sur la demande qui se
substitue à la démarche technicienne antérieure structurée autour d’une norme unificatrice et
centrée sur l’offre.
Des dispositifs institutionnels complémentaires apparaissent et reflètent la différenciation
croissante des demandes urbaines en eau potable et la diversification des conditions
(techniques et gestionnaires) de leur satisfaction. Cette offre différenciée peut désormais venir
soit d’un fournisseur unique de service public, soit d’une multiplicité de fournisseurs
indépendants (privés) qui sont en concurrence sur le territoire, soit d’un accès direct auprès
des ressources privées et publiques.
Nous faisons l’hypothèse que cette différenciation des niveaux de service produit une
diversité technique dans les solutions offertes, ce qui nous amène à une redéfinition du service
public, du rôle de l’Etat et des moyens techniques mobilisés. Historiquement, la capacité à
88
satisfaire les besoins essentiels d’une partie toujours plus grande de la population consolide la
légitimité des pouvoirs publics. Cette affirmation trouve ses limites dans l’échec constant des
politiques publiques d’approvisionnement des territoires périurbains. Ainsi, l’accès par un
service différencié pourrait constituer la solution vers l’universalisation du service dans les
territoires périurbains. Au-delà des normes du service, cela renvoie à une redistribution des
rôles entre les acteurs avec l’émergence d’une troisième voie, celles des ONG et des petits
opérateurs privés.
Conclusion du chapitre 2
Les territoires périurbains de Mumbai connaissent une forte fragmentation de l’urbanisation et
des infrastructures, en termes de forme et de rythme. Les petites et moyennes villes disposent
de moyens inégaux pour répondre aux défis démographiques, économiques, d’urbanisation et
de développement d’infrastructures.
Dans les villes de notre étude, la méthode conventionnelle d’approvisionnement ne fonctionne
pas. Le réseau ne dessert pas l’ensemble du territoire et l’approvisionnement n’est pas
uniforme. Notre étude révèle qu’une multiplicité de facteurs (économiques, politiques,
localisation de l’habitat, etc.) influent sur l’accès au réseau des ménages.
Des arrangements institutionnels complémentaires au service public apparaissent afin de
satisfaire la demande d’une population urbaine croissante. Ils proposent un service différencié
et adapté à une demande très localisée. Dans le chapitre suivant nous allons examiner la
diversité des sources d’approvisionnement qui coexistent sur les villes périurbaines de
Mumbai.
89
Chapitre 3. L’émergence de nouveaux arrangements
institutionnels : une réponse à l’inefficacité du
service public
Les économies de l’eau dans les pays en développement sont largement informelles, avec peu
de liens avec les autorités publiques (Shah, Van Koppen, 2006). Le terme « informel » se
réfère à la fois au statut des opérateurs, aux modes d’approvisionnement ainsi qu’aux relations
entre usagers et fournisseurs. Cela signifie qu’une partie des activités et des opérateurs qui
sont en interactions dans le cycle de l’eau urbain échappe à tout contrôle officiel. Notre travail
consiste à analyser les modes d’approvisionnement et de partage « informels » de la ressource
en territoire urbain, à travers la grille de la nouvelle économie institutionnelle
L’échec de la généralisation du réseau et l’incapacité à satisfaire la norme en termes de niveau
d’approvisionnement a largement favorisé l’apparition et la persistance de modes
d’approvisionnement complémentaires. Ces derniers sont qualifiés d’informels, car ils ne sont
pas contrôlés par la loi ; or, ces activités informelles, loin de disparaître, se sont multipliées et
sont même devenues essentielles au fonctionnement économique et à la régulation sociale
(Arellano et al., 1992). Ces arrangements complémentaires proposent en effet des solutions
face à l’incapacité des pouvoirs publics locaux à fournir un service adéquat.
La nouvelle économie institutionnelle permet d’analyser ces modalités d’approvisionnement
par delà leur nature informelle. Elle les qualifie d’arrangements institutionnels
complémentaires (marchés de l’eau, accès coutumier) qui structurent le secteur de
l’approvisionnement et engendrent de nouvelles formes de gouvernance.
Adopter cette approche permet d’expliquer l’évolution du secteur de l’eau sur nos terrains
d’étude. La vision, selon laquelle l’eau relève naturellement d’un cadre monopolistique, est
remise en cause. Il faut inventer de nouvelles règles qui correspondent à un service différencié
et qui permettent la coordination des différents acteurs de l’approvisionnement. Nous faisons
l’hypothèse que l’environnement institutionnel indien est propice à l’apparition de ces modes
d’approvisionnement complémentaires (privés et publics).
90
La question que nous posons est de savoir si ces arrangements institutionnels contribuent à
l’amélioration du service d’eau ou bien s’ils renforcent la fragmentation de la ville et du
service en ne faisant que s’adapter à une demande diversifiée.
Ce chapitre porte sur les modes d’approvisionnement complémentaires au réseau municipal.
La première section présente la manière dont la théorie économique traite de l’informalité et
l’intérêt d’une analyse institutionnelle. La deuxième section cible de façon détaillée les
arrangements institutionnels complémentaires payants (marché de l’eau) et les organisations
qui les structurent (petits opérateurs privés) dans les pays en voie de développement et en
Inde. La dernière section porte sur les arrangements institutionnels complémentaires sur les
territoires périurbains de Mumbai.
91
ambulant, l’artisanat de production, les services aux personnes, les services collectifs, les
activités illicites, les activités qui se fondent sur des liens de violence ou de solidarité. La
généralisation des logiques informelles fait que ces activités se retrouvent dans tous les
secteurs économiques : i) les secteurs primaire, secondaire et tertiaire116 ; ii) les milieux
urbains et ruraux ; iii) les secteurs public et privé ; iv) les secteurs marchand et non marchand.
Il s’agit d’un ensemble d’activités de nature différente ayant des capacités à créer des revenus
différents. Il n’y a aucune unité ni dans les déterminants, ni dans les lois de fonctionnement
internes, ni dans les dynamiques évolutives de ces activités. La seule chose que ces activités
ont en commun est justement leur caractère « non officiel ».
116
La prédominance des services (commerce, services à la personne) dans le secteur informel a été mise en avant
par plusieurs études. En Inde, les services informels créent plus d’emplois que l’industrie informelle (Dasgupta,
2003).
92
Depuis cette époque, le secteur informel a connu plusieurs définitions empiriques à travers
différentes études dans les pays en développement. Longtemps, il n’a pas existé de consensus
autour une définition unique. Ce n’est que dans les années 1990 que, pour la première fois,
une définition internationale s’est imposée avec pour objectif de mieux mesurer ce
phénomène et le comprendre.
En 1991, le rapport du directeur général de la conférence internationale du travail a posé les
limites du secteur informel. Le secteur informel se rapporte à un ensemble de très petites
unités de production et de distribution de biens et services implantées dans les zones urbaines
des pays en développement. Ces ces unités appartiennent essentiellement à des travailleurs
indépendants qui emploient parfois une main d’œuvre familiale, voire quelques salariés ou
apprentis. Elles ne disposent, au mieux, que de capitaux très modestes. Elles font appel à des
techniques rudimentaires et à une main d’œuvre peu qualifiée, si bien que leur productivité est
faible. Elles ne procurent généralement à ceux qui en vivent que des revenus minimes et très
irréguliers et un emploi des plus instables (BIT, 2002). En 1993, la 15e conférence
internationale des statisticiens du travail a adopté pour la première fois, une définition
statistique internationale du secteur informel117, qui a été reprise par la suite dans le Système
de comptabilité nationale révisé des Nations unies. La définition adoptée se rapporte aux
unités de production dans lesquelles se déroulent ces activités (approche axée sur
l’entreprise), et non pas sous l’angle des personnes qui en font partie ou de leurs emplois
(approche axée sur la main d’œuvre) (BIT, 2002). Ainsi, trois critères définissent les limites
du secteur informel118 : i) les entreprises ne sont pas enregistrées, car elles ne suivent pas les
lois nationales d’installation des entreprises et de versement des taxes et charges ; ii) leur
petite taille en terme d’emplois générés ou de nombre d’employés permanents ; iii) l’absence
de déclaration des employés, ce qui enfreint les lois qui régissent le travail et la protection des
travailleurs. Par ailleurs, la décision d’inclure l’agriculture dans le champ du secteur informel
ou de l’exclure est laissée à l’appréciation de chaque pays (Nations unies, 2006).
L’expression « secteur informel » est de plus en plus souvent jugée inadéquate, voire
trompeuse, car elle ne permet pas de traduire les aspects dynamiques, hétérogènes et
complexes d’un phénomène qui, en réalité, ne constitue pas un « secteur » au sens de groupe
117
La 15e Conférence internationale des statisticiens du travail donne pour la première fois au niveau
international des directives pour la mise en place de statistiques propres au secteur informel.
118
Etant donné que la définition du secteur informel axée sur l’entreprise ne pouvait appréhender l’emploi
informel dans toutes ses dimensions, il a été suggéré de classer les travailleurs des secteurs formels et informels
selon leur situation d’emploi.
93
industriel ou d’activité économique spécifique. L’expression « économie informelle119 »
désigne finalement un groupe de plus en plus large et varié de travailleurs et d’entreprises qui
exercent des activités non reconnues par les administrations locales dans des zones urbaines et
rurales. La notion d’informalité est une notion relative variant selon le cadre culturel et légal
et il serait imprudent de chercher à la préciser indépendamment d’un environnement
particulier.
119
La 90e conférence internationale du travail (2002) a décidé d’utiliser la notion d’économie informelle plutôt
que celle de secteur informel.
120
Nous faisons une distinction entre activités illégales, dont la nature est délictueuse ou criminelle, et activités
légales (morales) menées en dehors du cadre réglementaire de l’activité économique.
121
Ces unités sont ensuite divisées en trois classes : les unités constituées d’indépendants, les unités comprenant
2 à 5 personnes et les unités comprenant 6 à 10 personnes.
94
Une deuxième façon de repérer le secteur informel est d’identifier le rapport à la loi de ces
structures ou activités. Nous appelons informelles toutes les activités économiques échappant,
d’une manière ou d’une autre, au contrôle de l’Etat, même si elles sont intégrées dans le
circuit économique. Il peut s’agir de lois concernant le paiement des impôts ou des cotisations
de sécurité sociale, de réglementations concernant les conditions de travail ou encore
l’hygiène, de lois délimitant des espaces où peuvent s’exercer les activités, etc. La plupart des
chercheurs qui se référent au critère de la loi choisissent la non-inscription dans les registres
de l’administration fiscale, car on postule que le non-respect de la loi fiscale entraîne celui des
autres lois (Lautier, 2004). En ce sens, c’est le non-respect systématique et non occasionnel
des lois qui permet de qualifier une activité d’informelle.
Selon les estimations du BIT (2002), l’emploi dans le secteur informel représente 30 à 50 %
de l’emploi en Amérique latine, 50 à 70 % en Asie, 40 à 60 % en Afrique et 60 à 80 % en
Afrique subsaharienne et contribue ainsi de manière significative aux économies nationales.
122
La Factories Act de 1948 fixe des bases minimales en terme de réglementation des conditions de travail en
Inde. Cette loi s’applique aux entreprises de plus de dix travailleurs et aux entreprises employant plus de 19
travailleurs, si elles n’utilisent pas d’électricité (Kannan, Papola, 2007).
95
En Inde, le groupe d’experts pour la définition du secteur informel123, constitué par le
gouvernement indien, a adopté la définition du secteur informel qui avait émané de la 15e
Conférence International des Statisticiens du Travail de 1993. Cette définition, basée sur
l’entreprise, a conduit à évaluer le secteur informel en Inde à partir des études d’entreprises du
National Sample Survey Organisation (NSSO) (Sudarshan, Unni, 2003). L’économie
informelle peut être considérée en utilisant soit une définition étroite (qui comprend les seuls
travailleurs indépendants) ou une définition plus large (qui inclut tous les travailleurs, du
secteur organisé et non-organisé, dépourvus de protection). En 2004-05, selon la définition
étroite, 55 % des travailleurs étaient considérés comme appartenant au secteur informel
(253 millions de personnes sur 458 millions de travailleurs). Selon la définition large, 92 %124
(423 millions) étaient des travailleurs informels, ce qui signifie qu’une part importante de
l’emploi dans le secteur formel est en réalité de nature informelle.
1.2.1. Evolution des débats théoriques sur le secteur informel dans les pays en développement
Au sein des analyses traditionnelles, nous pouvons distinguer deux grands courants qui
traitent de l’économie informelle : les analyses orthodoxes, inspirées de la théorie
néoclassique, et le courant structuraliste. Parmi les analyses orthodoxes, on distingue une
vision « idéologique » portant un projet néolibéral qui voit dans le secteur informel la
concrétisation de la concurrence pure et parfaite et des analyses s’inspirant des modèles
dualistes classiques de développement.
123
Le gouvernement indien a mis en place une Commission nationale pour les entreprises du secteur non
organisé (NCEUS) chargée d’étudier les divers problèmes que rencontrent les entreprises et les travailleurs et de
faire des recommandations pour accélérer la croissance de la production et de l’emploi dans ce secteur, tout en y
améliorant les conditions de travail et la couverture sociale des travailleurs.
124
Données du 55e round de la NSSO du gouvernement indien de l’étude nationale sur le secteur informel pour
les entreprises non-agricoles, réalisé de janvier à juin 1998.
96
a. Les années 1970
Selon la théorie, l’économie informelle est composée d’un système de marchés parallèles par
rapport au système officiel, dont la présence s’explique par la rigidité vers le bas du salaire
fixe sur le marché officiel et/ou la présence de barrières à l’entrée pour les nouvelles
entreprises. Le secteur informel est considéré comme segmenté, c'est-à-dire non directement
relié au marché officiel, moderne, vu les multiples barrières à l’entrée, créées par l’Etat
(protectionnisme, mesures légales, bureaucratie excessive, rigidité des salaires, etc.). Cet
ensemble de mesures empêche le marché de fonctionner de manière compétitive. Dans cette
approche libérale125, la caractéristique principale du secteur informel est la relation qu’il
entretient avec le système légal, indépendamment des facteurs technologiques, de la taille des
unités ou des relations de marché. C’est, de loin, la perception du secteur informel qui a été la
plus diffusée à travers les études empiriques et les travaux des institutions internationales.
Dans l’approche dualiste126, le développement des activités informelles s’explique par l’écart
technologique qui existe entre les activités de l’économie informelle et celles de l’économie
formelle (secteur moderne – manufacturier) ainsi que celles de l’économie traditionnelle
(secteur agricole) (Lewis, 1954). Il existe un nombre important de micro-entreprises très
productives qui ont vocation à grandir, à se moderniser et peut-être à réussir à entrer dans le
cadre légal. Leur situation « informelle » provient d’un manque (en capital, en technologie,
etc.) et non pas d’un choix délibéré des acteurs. Vu leur potentiel et leur contribution dans la
production, en attendant leur formalisation, ces activités informelles sont admises faute de
mieux.
Dans ces deux modèles néoclassiques, les secteurs formels et informels ont peu de relations
entre eux.
125
De Soto (1994) est l’un des auteurs phares de ce courant libéral.
126
Cette approche dualiste a été la base théorique d’une vaste littérature sur le secteur informel dans les pays en
voie de développement, notamment émanant des libéraux et des néo-classiques. Mais, cette distinction de deux
secteurs complètement séparés est assez simpliste (Bromley, 1978). Une approche alternative à l’approche
dualiste est de considérer qu’il existe un continuum d’activités de production dans les villes des pays en
développement. Elle montre que des relations complexes et de dépendances existent entre plusieurs systèmes de
production et de distribution, qui vont des unités les moins capitalistiques jusqu’aux firmes monopolistiques
(Hugon, 1980).
97
identifié au segment du marché du travail le moins productif, ayant les rémunérations les plus
faibles.
Au sein du courant structuraliste, la thèse marginaliste pose le problème du secteur informel
en termes d’emplois (Valenzuela, 2005) : l’enjeu de ce secteur est de créer des emplois et de
lutter contre la pauvreté. Il constitue le filet de sécurité sociale des populations. Ainsi,
l’économie informelle développe une « économie de subsistance » qui ne participe pas au
processus d’accumulation globale.
La crise économique des années 1980 et 1990 a nourri une crise sociale qui a elle-même
imposé un revirement dans la façon de penser le secteur informel127. Il a alors été vu comme
un palliatif à la crise économique et sociale des pays en développement. Ce n’était plus un
rôle productif qui lui était assigné, mais plutôt un rôle social. En effet, ce n’est pas parce que
les petites entreprises sont des entreprises capitalistes, appelées à croître, qu’elles résistent à la
crise, c’est justement parce qu’elles n’en sont pas (Lautier, 2004). Le secteur informel a pour
vocation de créer des emplois et des revenus, même très faibles et non fiscalisés. Ainsi,
l’économie informelle joue un rôle social, à défaut d’être le moteur du développement
économique. Le secteur informel est alors défini comme une réserve de main d’œuvre dans
laquelle le secteur moderne puise la force de travail dont il a besoin et rejette celle dont il n’a
plus l’utilité (Charmes, 1990). Cette thèse de la substitution met en avant la capacité de ces
entreprises à résister à une conjoncture très fluctuante. Mais, en même temps, elle entraine
souvent une dégradation des conditions de travail (flexibilité à l’embauche et licenciement,
flexibilité des taches à réaliser, flexibilité des rémunérations128). La thèse de la compétitivité
des micro-entreprises face au secteur organisé (notamment industriel) doit être relativisée, car
ces entreprises supportent aussi des coûts de salaire, de matières premières et de
transformation.
98
de l’économie moderne (Hart, 2005). Certaines activités entretiennent des rapports avec
l’économie formelle capitaliste (de subordination ou de concurrence). D’autres activités se
placent dans des « niches », que l’économie formelle n’atteint pas, pour satisfaire aux besoins
non satisfaits des populations. Leur capacité d’accumulation et de participation à la croissance
économique dépend du regard que les pouvoirs politiques portent sur elles.
99
fondement. Williamson considère la transaction comme l’unité analytique de base. Les
principales institutions sont le marché et la hiérarchie (la firme). Ces institutions constituent
des modes d’organisation, des structures de gouvernance alternatives afin d’encadrer leurs
transactions. Leur finalité première est d’économiser les coûts de transaction. Williamson
essaie de comprendre les caractéristiques des attributs d’une transaction particulière et
cherche à saisir les structures de gouvernance mises en place pour les encadrer. Llorente
(2002) fait une présentation intéressante de la théorie des coûts de transaction dans le secteur
de l’eau indien. Elle montre l’importance de la prise en compte du contexte institutionnel
local dans la réussite des arrangements engagés.
Les travaux de la nouvelle économie institutionnelle relèvent de l’individualisme
méthodologique. Ils adoptent deux hypothèses comportementales attribuées aux agents
économiques. La première hypothèse est celle de la rationalité limitée, les agents étant soumis
à une incertitude totale. Ils n’ont pas la possibilité d’affecter une distribution de probabilité
subjective de l’ensemble des possibles. L’homme réalise son accomplissement personnel, en
situation d’information imparfaite (Hugon, 1999). Il en résulte que les problèmes auxquels les
agents sont confrontés dans leurs interactions, en raison des asymétries d’information, doivent
être résolus essentiellement de manière ex-post à la transaction. Celle-ci débouche
inévitablement sur l’importance de l’apprentissage et de la sélection car les acteurs peuvent se
tromper, mais aussi corriger leurs erreurs passées ou améliorer les solutions qu’ils apportent
aux problèmes qu’ils rencontrent. Le temps historique est introduit parce que les acteurs et le
système ne se comportent jamais de la même manière (Brousseau, 1999). Les agents sont
capables d’anticiper et de faire preuve d’apprentissage face aux problèmes contractuels qu’ils
rencontrent.
La deuxième hypothèse unificatrice est celle du comportement opportuniste des agents. Les
institutions, en tant qu’arrangements contractuels, ont pour rôle fonctionnel d’éviter la
perturbation de la coopération entre les agents et de faciliter les échanges et la production. A
la base du raisonnement figurent les règles sociales, formelles ou informelles, et bilatérales de
la production et de l’échange.
a. L’institution
Il n’existe pas de définition universelle de ce qu’est une institution. Selon North les
institutions sont perçues comme « l’ensemble des règles formelles et informelles constituant
les contraintes humaines qui structurent les interactions politiques, économiques et sociales »
(North, 1990, p. 3). Elles sont des contraintes humaines qui structurent les interactions
100
politiques, économiques et sociales. Les règles sont là pour limiter les risques, permettre la
prévisibilité des décideurs et accroître la crédibilité des politiques (Hugon, 1999).
North (1990) fait une distinction entre les institutions formelles et les institutions informelles.
Les institutions formelles cadrent les acteurs, définissent des droits de propriété et sécurisent
les transactions. Elles réduisent l’incertitude et servent de guide aux interactions entre acteurs.
L’un des rôles majeurs de l’Etat est de faire respecter ces règles à travers des mécanismes de
mise en vigueur, tels que la police ou les systèmes judiciaires. Les institutions informelles
sont les croyances de la société, les normes et les coutumes. Elles éclairent la part non
formalisée qui guide les comportements et expliquent que l’acteur fasse ce qu’il fait sans
répondre à des instructions précises (Lorrain, 2008). Le respect de ces règles tient aux valeurs
et conventions sociales. Les institutions sont subjectives au niveau de leur origine et de leur
fonctionnement, mais objectives dans leurs manifestations et leur impact (Saleth, Dinar,
2004).
Les institutions de l’eau naissent d’une demande sociale et des variations de raretés relatives
de la ressource. L’efficacité de l’allocation des ressources dépend de la structure des droits de
propriété et de la définition des institutions (Hugon, 1999). L’existence ou l’absence de droits
de propriété sur la ressource permettent de considérer ces modes d’approvisionnements
complémentaires en tant qu’institutions. La fonction principale des institutions est de fournir
des informations129 et de réduire l’incertitude dans les relations humaines lors de leur prise de
décision. L’impact des institutions dépend de l’étendue qu’elles laissent pour la pensée et
l’action des individus.
Les institutions formelles peuvent être modifiées délibérément130 (par le pouvoir politique).
Les institutions informelles évoluent à travers un processus socioculturel qui est difficile à
influencer délibérément. Avec le temps, certaines institutions informelles deviennent des
institutions formelles ou elles disparaissent. Elles sont ancrées les unes les autres et agissent
en complément les unes des autres.
101
accès à l’eau par des modes d’approvisionnement autres que le service public (marché, accès
coutumier), qui ne reçoivent pas une protection officielle, nous pouvons nous demander
comment se forment des institutions spécifiquement consacrées à protéger des droits de
propriété et d’usage non reconnus par la loi (Cusinato, 2007). Nous ne pouvons pas imaginer
qu’un agent mette en place une activité, aussi petite soit-elle, en dehors du cadre officiel, sans
bénéficier de la protection d’une quelconque institution « parallèle ». Peut-on imaginer que
ces situations sont tout simplement hors la loi, comme suspendues dans une sorte de vide
institutionnel ?
Selon Cusinato (2007), « une fois mis au clair que tout accès, tout circuit économique exige la
présence d’un appareil institutionnel consacré à la protection des droits de propriété, sa nature
légale, illégale, criminelle ou informelle ne dépend pas des caractères intrinsèques des agents
ou des activités qui en font partie, mais de la nature des institutions qui règlent ce même
marché ou circuit. Il devient ainsi possible d’obtenir une nouvelle définition de l’économie
informelle d’un point de vue institutionnel » (Cusinato, 2007, pp. 80-81). Nous pouvons
affirmer que le facteur qui permet de qualifier d’informelle une économie en réalité illégale
tient à la décision prise, d’une façon nécessairement informelle, par les autorités de l’Etat d’en
tolérer la présence. Cette décision de tolérer la présence d’un ou plusieurs secteurs informels
des villes confère une sorte de légitimité aux institutions qui opèrent à l’intérieur du secteur.
L’Inde connaît une grande variété d’institutions locales de gestion de l’eau, surtout dans les
régions en pénurie (Saleth, 2004). Ces institutions sont des coutumes, conventions informelles
et organisations communautaires de partage et de gestion de la ressource. Des règles
informelles sécurisent ces modes d’accès, fondent des droits de propriétés qui ne sont pas
sécurisés. Ces institutions restent largement indépendantes des institutions formelles de l’eau
et fonctionnent à la périphérie du secteur formel. En complémentarité de ces arrangements
traditionnels, de nouveaux types d’arrangements apparaissent pour partager et gérer l’eau,
surtout dans les régions riches en eau souterraine. Ces innovations institutionnelles spontanées
constituent une réponse face à un service inefficace et des solutions économiquement viables.
En réalité, ce que les institutions peuvent ou ne peuvent pas faire dépend de ce que les
individus peuvent ou ne peuvent pas faire et cela dépend des droits de propriété et des modes
d’accès (Anand, 2001).
102
privés d’approvisionnement en eau potable et le développement des pratiques informelles de
la part des usagers pour garantir leur approvisionnement en eau.
131
Elles ont été en grande partie initiées et/ou financées par la Banque mondiale et le Water and Sanitation
Program (WSP), la Banque asiatique du développement (BAD) et d’autres institutions internationales.
132
Les villes étudiées sont Cebu (Philippines), Delhi (Inde), Dhaka (Bangladesh), Ho Chi Minh ville (Vietnam),
Jakarta (Indonésie), Kathmandu (Népal), Shanghai (Chine), Ulaanbaatar (Mongolie). En complément un
opérateur informel a été étudié à Manille (Philippines). Conan (2004), McIntosh (2003) et Raghupathi (2003a)
présentent une partie des résultats de ces études.
103
Plusieurs travaux existent sur le rôle de ces opérateurs dans le monde. Nous n’en ferrons pas
ici une présentation exhaustive133. Zaroff et Okun (1984) présentent une des premières
études134 portant sur la vente de l’eau en zones urbaines, comme forme alternative
d’approvisionnement à faible coût. Pour la première fois, la vente de l’eau est considérée
comme une solution intermédiaire économique pour les régions qui attendent des
approvisionnements par canalisations, sous certaines conditions de contrôle du service.
Snell135 (1998) propose une première typologie des fournisseurs de petite échelle (small-scale
providers) et de leurs caractéristiques après une étude sur vingt villes en Afrique, Asie et
Amérique Latine. Les opérateurs informels satisfont surtout les besoins des plus pauvres et
des quartiers informels en eau et assainissement. L’auteur fait la typologie et dresse les
caractéristiques des opérateurs informels. C’est une première étude assez exhaustive sur les
opérateurs informels dans plusieurs pays du monde. Valfrey et Collignon (1998) et Collignon
et Vézina (2000) identifient une grande variété de fournisseurs indépendants d’eau
(independent water providers) dans les petits centres urbains de dix pays africains136. Solo
(1999, 2003) montre que, dans certaines villes d’Amérique Latine137, un nouvel
environnement d’affaires se met en place. Selon lui, un environnement concurrentiel qui crée
de la concurrence entre les opérateurs informels participe à l’amélioration du service et
maintient les prix bas. Loach et al. (2000) dans leur étude menée au Paraguay montrent
l’importance des petites entreprises dans la fourniture d’eau au sein des petites et moyennes
villes du pays. Par l’étude des aguateros138, ils montrent comment dans un pays ayant une
133
Certains auteurs fournissent des études sur des villes, d’autres synthétisent des travaux de recherche sur
plusieurs pays : Kjellén, McGranahan (2006) ; McGranahan et al. (2006) présentent les résultats d’une étude à
Dar es Salaam, Nairobi, Khartoum et Accra ; Triche et al., (2006) sur des villes au Cambodge, Colombie,
Paraguay, Philippines et Uganda ; Kariuki et Schwartz (2005) ont étudié plus de 400 documents sur 44 pays afin
d’identifier le rôle des fournisseurs de service à petite échelle dans le secteur de l’eau et de l’électricité ; Njiru
(2004) ; Njiru, Albu (2004) sur la ville de Khartoum (Soudan) ; Conan (2004) et McIntosh (2003) présentent les
résultats de l’étude de la BAD sur les villes de Cebu, Delhi, Dhaka, Ho Chi Min Ville, Jakarta, Katmandu,
Shanghai, Ulaanbaatar ; Kjellén (2000) à Dar es Salaam en Tanzanie ; Crane (1994) pour la ville de Jakarta ;
Whitttington et al. (1991, 1993) à Onitsha (Nigeria) et à Kumasi (Ghana) etc.
134
L’étude porte sur plusieurs villes en Afrique, en Asie et en Amérique Latine.
135
L’étude a été financée par la Banque mondiale et la coopération allemande et belge. Vingt profils de petits
opérateurs privés fournis par UNDP-World Bank WSP ont été traités : six en Afrique, huit en Asie et six en
Amérique latine.
136
Ce sont les résultats d’un programme de recherche piloté par Hydroconseil en 1996 « Evaluation du rôle
actuel, du potentiel et des limites des opérateurs privés qui participent à la distribution d’eau dans les centres
secondaires et dans les quartiers d’habitat irrégulier des grandes villes » et coordonné par l’ONG française PS-
Eau. Le programme de recherche a concerné les petits centres ruraux de 2 000 à 20 000 habitants et les quartiers
mal lotis, irréguliers des grandes villes. Les villes étudiées sont : Kampala, Conakry, Abidjan, Bamako, Cotonou,
Nairobi, Nouakchott, Dar es Salaam, Dakar, Ouagadougou.
137
Les villes de l’Amérique Latine étudiées sont : Cordoba, Asunción, Barranquilla, Guatemala, Lima, Cuzno,
Santa Cruz.
138
Les aguateros sont des opérateurs qui gèrent des petits réseaux alimentés par une source souterraine.
104
grande disponibilité hydraulique et peu chère à pomper, cela peut favoriser l’apparition de ces
opérateurs. Plummer (2002) présente des opérateurs de petite échelle indépendants
(independent small-scale providers) qui couvrent les besoins des plus pauvres. L’auteur
considère que l’informalité des opérateurs indépendants pose problème pour leur réussite,
notamment pour qu’ils s’engagent dans de nouveaux types de partenariats avec les autorités
locales. Plummer introduit la solution139 des partenariats public-privé avec des opérateurs
informels pour résoudre les problèmes. Allen et al. (2006 ; 2003) ont mené une étude sur
l’accès à l’eau et à l’assainissement sur les territoires périurbains de cinq grandes métropoles
du Sud140. Même dans des villes ayant un système de réseau développé, les petits opérateurs
privés approvisionnent une partie importante de la population et pas seulement les ménages à
faible revenu (Dardenne, 2006). Kariuki et Schwartz (2005) proposent une synthèse des
régulations formelles et informelles qui organisent l’approvisionnement en eau et
l’assainissement des pauvres dans les quartiers périurbains, ainsi que le comportement des
consommateurs.
Les études montrent que les petits opérateurs privés constituent une solution pour une grande
partie de la population urbaine des pays en développement. Il est pourtant difficile d’estimer
la part des petits opérateurs privés dans le service d’approvisionnement. Les données varient
beaucoup entre les sources. Dardenne (2006) estime que les petits opérateurs privés
approvisionnent 25 % de la population urbaine en Amérique latine et en Asie et 50 % en
Afrique. Selon Conan (2004), en Asie du sud, les petits opérateurs privés jouent un rôle
mineur (5 à 15 %), alors qu’en Asie du sud-est, il est estimé que 20 à 45 % de la population
des villes est approvisionnée par des petits opérateurs privés (Conan, 2004). Selon les
données du NSSO, seulement 1 % de la population urbaine s’approvisionne par des vendeurs
d’eau (McKenzie, Ray, 2009), alors que le Water and Sanitation Program estime que ces
opérateurs approvisionnent à hauteur de 31 à 50 % la population indienne.
Les petits opérateurs privés sont potentiellement capables de répondre aux manques du
service public. Des études en Amérique latine et en Afrique montrent des expériences réussies
liées à l’intervention d’opérateurs informels. Malgré cette littérature abondante, peu d’études
ont été menées sur les opérateurs privés d’approvisionnement en eau potable dans les villes
indiennes. Ce n’est pas pour autant qu’il faut sous-estimer ce phénomène. A l’exception de la
139
Nous allons revenir sur ce point dans la deuxième partie au chapitre VII.
140
L’étude porte sue les villes de Chennai (Inde), Dar es Salaam (Tanzanie), Caire (Egypte), Mexico (Mexique)
et Caracas (Venezuela).
105
ville de Chennai, les autorités tolèrent la présence de ces opérateurs mais ne souhaitent pas
leur développement. Les travaux de Maria (2006), Llorente et Zérah (2005, 2003),
Raghupathi (2003a), Llorente (2002), Tovey (2002), Zérah (2000) ont révélé divers
arrangements institutionnels d’approvisionnement à Delhi ; ceux de Choe et al., (1996)
concernent la ville de Dehra Dun ; Ruet et al. (2007) et Allen et al. (2006) la ville de Chennai.
Ces études révèlent des arrangements d’approvisionnement originaux, à la fois d’un point de
vue technique (installation des petits réseaux flexibles cf. Raghupathi, 2003a), de gestion
(associations de quartiers) et de l’apparition de nouveaux marchés de l’eau (eau en bouteille
cf. Llorente, Zérah, 2003).
Ces études posent la question de la viabilité des modes de distribution classiques et de la place
des acteurs privés dans la distribution de l’eau dans la ville de Delhi. Llorente et Zérah (2003)
ont montré le service offert par les entreprises de camions-citernes et la place croissante d’un
marché de vente d’eau en bouteille. Une diversité d’arrangements ont été adoptés selon les
classes sociales. Raghupathi (2003a) explique que l’approvisionnement insuffisant du service
municipal favorise le développement des opérateurs informels qui cherchent à couvrir l’écart
entre l’offre et la demande. Selon l’auteur, il faut réguler ces opérateurs, car cela permettra
d’améliorer leurs normes de service. Mais les travaux sur la ville de Chennai montrent aussi
qu’une coopération est possible entre les acteurs publics et privés. Enfin, si ces quelques
travaux se concentrent sur les grandes métropoles, on connaît mal la présence et l’impact de
ces opérateurs dans les petites et moyennes villes141. Pourtant la présence des opérateurs
privés dans les villes indiennes est un phénomène réel, mais sous-estimé ou tout au moins
ignoré par les pouvoirs locaux.
2.1.2. Définitions
En termes d’approvisionnement urbain en eau potable, le terme « informel » se réfère à la fois
au statut des opérateurs, aux modes d’approvisionnement (technologie engagée et
organisation des marchés) ainsi qu’aux relations qui s’organisent avec les autres acteurs
(entreprises concurrentes, autorités locales, ménages). Qui sont ces acteurs et quels sont ces
arrangements institutionnels ? La diversité de ces opérateurs montre que les définitions
dépendent des spécificités de l’endroit où ces opérateurs apparaissent.
Plusieurs termes existent pour décrire la variété des opérateurs en dehors des acteurs publics
et des grandes entreprises privées d’approvisionnement en eau potable. Le vocabulaire anglo-
141
A l’exception de l’étude de Maria (2006) qui est consacrée sur les nouvelles villes résidentielles autour de
Delhi.
106
saxon (small-scale water providers, informal operators, small water enterprises, operators,
suppliers, water vendors, resellers, private local entrepreneurs, etc.) est bien plus riche que le
vocabulaire français (petits opérateurs privés, dispositifs compensatoires privés, prestataires
indépendants, opérateurs alternatifs, etc.). Les limites dans la définition de chaque terme sont
difficilement identifiables et il n’existe pas une définition standard pour décrire et classifier
les activités et les opérateurs.
Zaroff et Okun (1984) donnent l’une des premières définitions de la « vente de l’eau ». Il
s’agit de la vente et de la distribution de l’eau à l’aide de divers types de récipients allant des
camions-citernes aux porteurs d’eau. L’eau peut être obtenue par des robinets publics ou
municipaux, des rivières, des puits et forages et être vendue soit par des stations publiques de
vente, soit par du porte à porte. Les vendeurs peuvent vendre l’eau soit directement aux
consommateurs, soit être des intermédiaires vendant l’eau à des porteurs qui, à leur tour,
fournissent des clients. C’est une définition très large qui se construit en examinant la
prolifération des divers modes d’approvisionnement marchands qui prennent place dans les
villes des pays en développement. De manière plus synthétique, la Banque Asiatique du
Développement (Conan, 2004) définit les fournisseurs privés de petite échelle (small-scale
private water providers) comme ayant trois caractéristiques principales : i) les entreprises sont
de petite taille ; ii) les opérateurs sont indépendants dans le sens où ils ne reçoivent aucune
subvention publique ou support des ONG ; iii) il s’agit d’opérateurs privés.
La multiplicité des opérateurs en jeu implique aussi une multitude de manière de les
catégoriser. Whittington et al. (1991) organisent les opérateurs informels en i) opérateurs de
vente en gros (wholesale vendors) qui fonctionnent sur l’ensemble de la chaîne de distribution
; ii) vendeurs distributeurs qui s’approvisionnent auprès d’une source ou d’un opérateur de
vente en gros et vendent l’eau directement aux ménages (par divers moyens techniques) ; iii)
vendeurs directs qui s’approvisionnent auprès de l’opérateur et vendent l’eau aux ménages.
Collignon et Vézina (2000) classifient les opérateurs selon le degré d’investissement, de
reconnaissance et de respect de la loi en i) vendeurs de bornes fontaines (standpipe
vendors) qui opèrent sur des robinets de rues installés par le service de la ville ; ii) abonnés
revendeurs ayant un permis de revente (licensed water resellers) de la part des autorités
locales. Ces deux types d’arrangements se situent dans une logique de contractualisation entre
l’administration d’approvisionnement et l’opérateur placé sur le point d’eau ; iii) la troisième
catégorie concerne les abonnés revendeurs qui sont sans licence de la part des autorités
compétentes. Cette classification est assez restrictive, car elle considère comme seule source
d’approvisionnement celle du réseau municipal et ne prend pas en compte les marchés de
107
l’eau souterraine. Kariuki et Schwartz (2005) proposent une classification selon le type de
modalité de service employée. Trois catégories de technologie sont identifiées : i) le réseau
qui approvisionne directement les ménages par des connexions à domicile ou à proximité ; ii)
les points d’eau fixes, où les ménages doivent se déplacer pour s’approvisionner ; iii) les
vendeurs ambulants qui se déplacent pour approvisionner les clients. Une autre classification
des opérateurs informels est proposée par Wegelin-Schuringa (1999)142 selon la relation à la
source. Les opérateurs sont organisés en i) opérateurs primaires qui fournissent de l’eau de
leur propre source (puits, forages) et ii) opérateurs secondaires qui dépendent du service
public centralisé pour s’approvisionner. Une classification des petits opérateurs privés peut
être faite selon les relations qu’ils entretiennent ou pas avec le service public : i) il s’agit des
fournisseurs intermédiaires qui travaillent comme une extension du service public et ii) des
fournisseurs indépendants qui travaillent séparément du service public. Nous pouvons
continuer cette énumération de classifications des petits opérateurs privés car les études de
terrain révèlent des réalités diverses, qui motivent des classifications différentes.
Nous avons vu que le secteur informel est considéré comme opérant en dehors du cadre
institutionnel et de la réglementation. Malgré cela, la limite entre les deux reste assez floue.
Les petits opérateurs privés peuvent être plus ou moins informels. Les activités répondent à
certaines réglementations mais pas à toutes. Les segments de l’économie informelle ne sont
jamais totalement dans l’informalité. Nous pouvons regarder le degré de formalité et
d’informalité tant au niveau de l’entité commerciale (être inscrit sur un registre de commerce,
faire partie d’une association professionnelle, être un contractuel ou un sous-traitant de
l’autorité locale, etc.), que de l’activité (avoir un permis d’extraction pour les sources
souterraines, payer des taxes commerciales/d’exploitation, foncières, de transport d’eau pour
les entreprises de camions-citernes, etc.).
Dans l’élaboration de ce travail, nous considérons que les opérateurs informels
d’approvisionnement sont des petits opérateurs privés, complémentaires aux opérateurs
officiels (les municipalités ou autres opérateurs privés contractuels) et dont l’activité (vente
d’eau) n’est pas reconnue par les autorités locales. Il s’agit d’opérateurs indépendants car ils
n’ont pas de relations institutionnelles avec les autorités locales, ni avec les opérateurs du
service. L’indépendance est aussi vue comme une indépendance financière. En ce sens, les
142
Cette définition est le résultat d’un travail collaboratif entre l’IRC, la Banque Mondiale, Hydro-Conseil et des
partenaires locaux dans l’objectif de comprendre l’importance de ces opérateurs, leur environnement
opérationnel et les prix en comparaison avec le service municipal centralisé. L’étude de terrain a été réalisée sur
10 villes en Afrique et en Amérique Latine.
108
opérateurs privés ne reçoivent pas d’aides et subventions publiques et investissent des
capitaux privés.
109
Tableau 3.1. Arrangements institutionnels alternatifs d’approvisionnement en eau
potable dans les villes des pays en développement
Types Activités
d’arrangements
Exploitation
Captage Pompage Transport Traitement Stockage Distribution
& Entretien
1 Opérateur Direct
Vendeur Indirect :
2 Gouvernement Municipal
revendeur abonné
3 Gouvernement Municipal Vendeur Indirect : revendeur abonné
Propriétaire d'une Vendeur Vendeur
4 p.c. p.c.
source souterraine Indirect Indirect
Propriétaire d'une Vendeur
6 p.c. p.c.
source souterraine Indirect
Propriétaire d'une Propriétaire d'une source
5 p.c.
source souterraine souterraine
Propriétaire
d'une
7 Vendeur Indirect p.c. Vendeur Indirect p.c.
source
souterraine
8 Accès direct (auto-producteur)
9 Accès libre
Source : A. Angueletou-Marteau (2009).
p.c. : pas concernés
110
clients. Ils se déplacent à pied, en vélo, en chariot ou en camion citerne. La quantité143 d’eau
transportée dépend du moyen de transport.
Au-delà de ces marchés de l’eau qui sont des arrangements complémentaires au réseau, nous
pouvons aussi identifier l’accès à des puits et forages privés et publics, ainsi qu’aux lacs
publics, qui apparaissent comme des arrangements complémentaires gratuits. Les ménages
s’approvisionnement soit directement auprès d’une source privée (arrang. 8) dont ils sont le
propriétaire, soit à une source publique à laquelle ils ont un libre accès (arrang. 9).
La variété des modes d’approvisionnement privés ainsi que la persistance d’un accès
coutumier foisonnent dans la littérature et confirment l’idée qu’il n’existe pas un modèle
unique de fourniture d’eau et d’assainissement (Solo, 1999). Les institutions de l’eau que
nous retrouvons en Inde ne voient pas nécessairement le jour dans d’autres pays, au moins
sous la même forme. Elles ont été développées pour répondre aux conditions locales et aux
contraintes sociales, institutionnelles, politiques et législatives (Plummer, 2002). Le succès
des arrangements institutionnels complémentaires réside dans leur capacité de produire des
modèles appropriés répondant à une demande diversifiée de la part des ménages. Ces modes
d’approvisionnement accroissent la fragmentation de la ville en termes de services publics
(Barraqué, 2008).
143
Lorsque, l’activité dépend simplement de la force physique du vendeur (à pied et à vélo), la quantité d’eau est
limitée. Lorsque le service est assuré par chariot ou par camion-citerne, la quantité vendue est plus importante.
111
(évolution de l’offre et de la demande), le prix étant le principal moyen d’allocation de la
ressource. Le marché de l’eau est défini comme un lieu d’échanges formels ou informels de
droits (d’usage ou de propriété) préalablement alloués ou de volumes d’eau disponibles entre
des individus ou des collectivités (Strosser, Montginoul, 2001). Ce sont des mécanismes qui
organisent le transfert volontaire des droits de propriété (Hugon, 1999) et la réallocation de la
ressource entre les secteurs (Easter, Hearne 1994). Ces droits fonctionnent selon les
principes : i) du premier arrivé, premier servi (droit d’appropriation) ; ii) du droit riparien, le
droit à la ressource est lié au propriétaire de la terre; iii) de l’allocation publique. En Inde, la
législation actuelle n’est pas capable d’établir des droits de propriété bien définis qui soient
effectivement respectés (ex : faire respecter la quantité d’eau à prélever).
Plusieurs études empiriques montrent que les marchés de l’eau se développent même lorsqu’il
n’existe pas de lois pour les réguler, car les coûts de transaction ne sont pas prohibitifs. En
l’absence de droits de l’eau bien définis, des droits d’usages reconnus (institutions
informelles) assurent la plupart du temps aux propriétaires ou aux détenteurs de droits non
sécurisés permanents et transmissibles, une sécurité foncière et d’échange suffisante pour y
investir. Ces règles locales fournissent une base suffisante pour le développement de marchés.
Les marchés de l’eau en Inde145 sont informels dans le sens où des règles informelles les
organisent et les font respecter. Ils sont souvent limités à la vente de l’eau entre agriculteurs146
et, depuis quelques années, entre agriculteurs et urbains (Janakarajan (s.d.) ; Ruet et al.
(2007) ; Saleth, Dinar (2004) ; Mohanty, Gupta (2002) ; Rosegrant, Binswanger (1997) ; Shah
(1993)). Les marchés informels de l’eau fonctionnent bien pour l’eau souterraine à condition
que la recharge des nappes soit suffisante et qu’il existe un nombre suffisant de vendeurs sur
le marché. Les marchés de l’eau souterraine peuvent, s’ils continuent d’être régis par le
système légal et institutionnel actuel, vont accélérer la baisse du niveau des aquifères. Les
travaux sur les arrangements complémentaires au réseau municipal en ville montrent
l’existence des pratiques citadines, bien distinctes de celles qui sont rencontrés en territoire
144
Les marchés de l’eau apparaissent lorsque la ressource en eau est rare et qu’il y a une hétérogénéité des
valorisations de l’eau. Du point de vue de la théorie économique, les marchés augmentent l’efficacité
économique en allouant les ressources aux usages ayant la plus grande valeur. Ainsi, sous certaines conditions,
les marchés peuvent fournir de bonnes incitations et conduire à une utilisation efficiente de l’eau.
145
Nous avons des informations sur les pratiques de vente d’eau en Inde depuis les années 1920 (Saleth, 2004).
Il s’agit des marchés de l’eau dans l’irrigation. Ces marchés sont beaucoup plus documentés depuis les années
1960. La caractéristique essentielle est leur apparition en absence de tout système légal formel de droits à l’eau
et sans nécessite de modifier l’irrigation personnelle. Ces marchés de l’eau sont limités à des territoires
géographiques avec des aquifères importants.
146
Les marchés de l’eau entre agriculteurs sont très répandus au Gujarat, Punjab, Uttar Pradesh, Tamil Nadu,
Andhra Pradesh et Bengale Occidental, mais ils sont surtout développés à Gujarat (Mohanty, Gupta, 2002). On
estime qu’en Inde, 20 % des propriétaires des puits en zone rurale sont engagés dans la vente de l’eau.
112
rural. Les territoires périurbains de notre étude révèlent des arrangements plus complexes, à
savoir une coexistence des modes d’approvisionnement urbains et ruraux. C’est ici une des
spécificités des modes d’approvisionnement des petites et moyennes villes périurbaines.
113
Section 3. Présentation et caractéristiques des arrangements institutionnels
complémentaires d’approvisionnement en eau potable
Sur la région de Vasai-Virar, les droits à l’eau sont définis mais non-protégés. Des
incompatibilités entre droits formels et coutumiers et une distribution inéquitable des droits de
propriété sont sources de conflit dans la région.
114
3.1.1. Les auto-producteurs
Les auto-producteurs d’eau sont les ménages qui puisent et consomment l’eau souterraine
d’un puits ou d’un forage privé, situé dans les limites de leur terrain. Même si aucune loi n’est
a priori enfreinte, nous considérons ce mode d’approvisionnement comme informel car aucun
contrôle systématique n’existe sur la qualité et la pérennité de la source. Seuls les ingénieurs
du département hydraulique de Vasai effectuent des prélèvements sporadiques sur les puits et
forages privés de la ville afin de contrôler la qualité de l’eau147.
La construction des puits et forages a longtemps constitué la solution unique
d’approvisionnement des ménages de la région. Aujourd’hui, nombre d’entre eux continuent
cette pratique afin de pallier l’insuffisance du service et le manque de couverture du réseau
municipal. Ce mode d’approvisionnement qui n’est possible que lorsque l’on dispose d’une
eau de bonne qualité sur son terrain est présent dans les quatre villes étudiées, mais surtout à
Vasai, où les ménages dépendent le plus de ces sources souterraines. Les ménages interviewés
laissent d’ailleurs entendre un attachement à l’usage de cette eau souterraine au détriment du
service municipal par le réseau.
Il n’existe pas de données précises
concernant le nombre de puits et forages au
sein des quatre villes étudiées. Aucune
administration ne contrôle le nombre et la
localisation des sources souterraines sur le
territoire urbain. Ni les autorités locales, ni
la CIDCO, ni la GWSDA ne tiennent de
registre pour répertorier les sources
souterraines. Pourtant, selon le Municipal
Act de 1965, les municipalités doivent tenir
un registre des puits et forages présents sur
leur territoire. Toute nouvelle source doit
avoir un certificat attribué par le Chief
Officer148 de la municipalité moyennant une
taxe de 50 Rs (0,9 euros), mais ce dispositif
n’est que très rarement appliqué. La
GWSDA a certes un rôle de contrôle sur la Pompe manuelle
Source : [Link]-Marteau, 2005.
147
Le coût de ce service reste à la charge des ménages.
148
Il s’agit du Directeur en chef de la municipalité désigné par le gouvernement du Maharashtra.
115
quantité puisée, mais elle ne dispose
pas du personnel adéquat pour faire ce
travail. Pourtant, il existe un marché
très florissant autour de la
construction des puits et forages sur
l’ensemble des territoires périurbains.
La qualité et la disponibilité de la
ressource varient beaucoup selon les
saisons et selon la localisation. L’eau
est a priori de bonne qualité mais, Puits ouvert
Source : [Link]-Marteau, 2005.
depuis les années 1990, la région
connait des problèmes de surexploitation et de salinisation surtout sur sa façade ouest.
Souvent, les propriétaires de sources souterraines, une fois leurs propres usages satisfaits,
revendent l’eau de leurs sources aux ménages voisins. Cette pratique de revente de l’eau
souterraine n’a pas été identifiée dans les autres villes périurbaines étudiées.
116
Nallasopara qui s’approvisionnent par des revendeurs d’eau souterraine. Ainsi, les résultats de
notre étude vont à l’encontre de ce que Collignon et Vézina (2000) montrent dans les villes
africaines où l’utilisation des sources souterraines porte un stigmate social. En effet, en
Afrique, les sources souterraines sont considérées comme étant de mauvaise qualité et c’est
pourquoi, même si les ménages l’utilisent, elles ne sont pas payantes. Sur notre terrain
d’étude, à contrario, nous avons constaté que si ce type d’approvisionnement est moins
fréquent, il constitue une source importante pour les ménages qui n’ont pas les moyens
d’investir dans la construction d’un forage.
149
Nous n’avons pas rencontré ce type de pratiques pour des ménages habitant dans des logements collectifs, à
l’exception d’un groupement de ménages vivant en habitat précaire (row houses) à Tulling. Ces ménages ont un
accès par le réseau par cinq raccordements extérieurs ; ils s’approvisionnent par trois robinets et en utilisent deux
pour la revente. Cela est pour le moins étonnant car ces ménages approvisionnent pas moins de trois immeubles
avoisinants qui n’ont pas de connexion au réseau.
150
Nous avons demandé aux ménages qui s’approvisionnent par un revendeur de nous indiquer l’adresse de leur
fournisseur afin que nous puissions à leur tour les interroger. Plusieurs ont réfuté cette activité, d’autres ont sous-
estimé l’importance de cette pratique et peu ont accepté de nous donner des informations sur les quantités
vendues et le revenu mensuel procuré.
117
moyenne 43,7 litres par jour, pour un montant de 139 Rs/mois (2,48 euros/mois) (alors que la
facture mensuelle de l’abonné revendeur est de seulement 200 Rs/mois (3,57 euros/mois).
Parfois les ménages abonnés remplissent les seaux de leurs clients et, dans ce cas, les clients
paient plus cher. Nous pouvons ainsi estimer qu’un ménage vend en moyenne
0,32 millions litres/an, soit près du double de sa consommation et gagne ainsi environ
33 000 Rs/an151 (589,3 euros/an). La revente de l’eau est donc une activité très lucrative. Il
s’agit là de calculs approximatifs, mais ces montants témoignent bien de l’impact de ce
phénomène sur le revenu des ménages concernés et en révèlent l’ampleur.
Alors que la revente de l’eau est une pratique totalement illégale, elle n’est pas réprimée par
l’administration, parce qu’elle arrange finalement tous les acteurs : i) les usagers, qui trouvent
de l’eau près de chez eux ; ii) les abonnés revendeurs, qui vendent de l’eau et augmentent
leurs revenus ; iii) les municipalités, qui ne sont pas en mesure de satisfaire toute la
population. Les abonnés revendeurs peuvent sous certaines conditions, comme le montrent
Valfrey et Collignon (1998) s’agissant des villes d’Afrique, augmenter le taux de couverture
du service d’eau, sans que de nouveaux investissements publics n’aient à être réalisés.
151
Ce qui correspond à un revenu mensuel de 2 750 Rs (49,1 euros) alors que le niveau de salaire moyen est de
2 774 Rs/mois (49,5 euros/mois).
118
marché reste contrôlé par un petit nombre d’entrepreneurs. Il s’agit de petites entreprises non
enregistrées au registre de commerce mais organisées en associations152 (il en existe une dans
chaque ville à Nallasopara et à Navghar-Manikpur). Chaque association organise
l’approvisionnement par camions-citernes à l’intérieur de la ville dans laquelle elle se situe.
Elle négocie et fixe les prix, protège l’activité de chacune des entreprises adhérentes, contrôle
la venue des nouveaux arrivés et partage la clientèle153. Nous pouvons décrire ce type
d’organisation du marché de la vente d’eau par camions-citernes comme un cartel. Il s’agit
plus précisément d’un oligopole dans lequel les vendeurs obtiennent le contrôle du marché
par entente. Ce marché est très fermé et bien structuré. Des relations amicales ou familiales
régissent les rapports entre les membres du réseau des camions-citernes et des constructeurs.
Llorente et Zérah (2003) dans leur étude à Delhi montrent qu’un opérateur qui entre dans le
marché de vente d’eau par camion-citerne doit au moins posséder un des facteurs de
production nécessaires (terre, véhicules de transport d’eau, puits). Notre analyse montre que
la possession d’un des facteurs de production est importante, mais l’appartenance dans le
réseau social des propriétaires de camions-citernes est beaucoup plus importante. Les
participants entretiennent de bonnes relations avec les élus locaux pour être en mesure de
travailler et de fournir leur service librement. Il est intéressant de noter que la réunion avec le
président de l’association de Navghar-Manikpur a été organisée et a eu lieu en présence de
l’ingénieur du département hydraulique et du Chief Officer de la ville
Ce mode d’approvisionnement est celui qui demande le plus grand investissement initial
même si les entreprises achètent souvent des camions-citernes d’occasion qui leur coûtent
moins cher154. Pour qu’un camion-citerne puisse circuler, il doit être enregistré au service des
cartes grises (Road Traffic Officer). L’inscription doit être renouvelée tous les trois ans et
coûte 15 000 Rs/an (267,8 euros/an). Les propriétaires des camions-citernes doivent aussi
payer des taxes de circulation dont le montant annuel s’élève à 12 000 Rs (214 euros). Au sein
des villes étudiées, les entreprises payent une taxe pour circuler mais n’en reverse pas pour la
vente de l’eau. Cette activité n’est pas reconnue par la municipalité, mais n’en est pas pour
autant inconnue des autorités locales. Les entreprises de camions-citernes enfreignent la loi
152
Les associations sont inscrites dans le registre des associations du District de Thane. Nous avons pu avoir des
entretiens avec les présidents et certains membres des deux associations.
153
Les nouveaux immeubles sont répartis à l’intérieur de l’association. Pour qu’un immeuble change
d’opérateur, il faut qu’il obtienne de son fournisseur précédent un certificat de non gage (non objection certificat
-NOC), que l’entreprise de camion-citerne va fournir à condition que l’immeuble lui ait réglé toutes les charges.
154
Avec le renforcement des normes environnementales liées aux émissions de véhicules dans la ville de
Mumbai, une grande quantité des camions-citernes qui opéraient à Mumbai a été vendue et ces camions circulent
dorénavant dans les villes périurbaines.
119
concernant la vente d’eau, mais paient des taxes pour la circulation et le transport des
véhicules.
Dans les premières phases de développement de cette activité, les camions-citernes
s’approvisionnaient à des puits et forages agricoles situés dans les zones vertes de la partie
ouest de Vasai-Virar, car la région était riche en eau souterraine de bonne qualité. Mais en
raison de la surexploitation de ces sources et du refus des agriculteurs de continuer à vendre
cette eau, ils se sont tournés davantage depuis 2000 vers l’approvisionnement aux puits et
forages situés du coté est. Aujourd’hui, les entreprises de camions-citernes s’approvisionnent
soit auprès de leurs propres sources souterraines, soit auprès des agriculteurs ou encore via
des propriétaires de carrières dans les zones forestières155. Ils paient 50 à 60 Rs (0,89 à
1,07 euros) par chargement de 10 000 litres aux propriétaires des sources et nouent pour ce
faire des contrats informels de long terme avec les propriétaires de sources souterraines.
Pendant la saison sèche, les entreprises diversifient leurs sources d’approvisionnement.
Certaines vont jusqu’à s’approvisionner à un barrage du département de l’irrigation contre
20 Rs (0,36 euros) par chargement156.
Camion-citerne Camions-citernes
Source : [Link]-Marteau, 2005.
Les opérateurs approvisionnent les ménages vivant dans des immeubles (grands réservoirs de
stockage), des chantiers en constructions et certaines activités commerciales (hôtels et
restaurants). La desserte des ménages des bidonvilles est exceptionnelle car elle n’est pas très
155
Les propriétaires de carrières inexploitables vendent l’eau qui emplit les creux des carrières pendant la saison
des pluies à des entreprises de camions-citernes.
156
Cette information communiquée par le président de l’association des camions-citernes de Navghar-Manikpur
a été difficile à vérifier alors même qu’elle était contestée par le département de l’irrigation. Ces réactions
témoignent de la gêne (que nous analyserons plus finement dans la troisième partie de ce travail) à reconnaître
officiellement la collaboration avec ces opérateurs.
120
lucrative157. C’est surtout l’été que les chauffeurs de camions-citernes vendent de l’eau « au
seau » dans les quartiers défavorisés158. L’eau est de qualité médiocre car elle ne subit aucun
traitement159.
Les entreprises de camions-citernes ont des clients réguliers tout au long de l’année et des
clients saisonniers surtout en période estivale. L’enquête, menée auprès des ménages, montre
une variation de la quantité d’eau vendue selon les saisons. Pour les clients réguliers, les
entreprises de camions-citernes facturent, pour un usage domestique, 480 Rs (8,57 euros) par
camion de 10 000 litres, si la source se situe à moins de 35 kilomètres, sinon le prix est plus
élevé. Pour les clients saisonniers et occasionnels, le prix varie selon les saisons entre 800 à
1 200 Rs (14,29 à 21,4 euros) par camion de 10 000 litres. Il faut souligner qu’en 10 ans, le
prix de l’eau a doublé160. L’association explique cette variation du prix par l’augmentation du
prix du pétrole et des charges de maintenance. Les frais fixes sont estimés de 125 à
150 Rs/trajet (2,32 à 2,67 euros/trajet) selon les saisons, soit 20 % du prix de vente161. Il
existe une entente entre camions-citernes pour la fixation des prix, à l’intérieur des
associations. Par ailleurs, nos entretiens ont révélé que ce prix est négocié tous les ans entre
les deux associations et le thasildar162 de la région, l’objectif étant de s’entendre sur un prix
acceptable pour la population.
Depuis 2007, une diminution de l’approvisionnement par entreprises de camions-citernes a
été observée dans certains quartiers, grâce à l’amélioration du service du réseau municipal.
Mais, l’été 2009 a été très sec, le niveau d’eau au barrage de Surya est bas et les pluies de la
mousson sont très faibles. Ainsi, les municipalités rationalisent la durée de
l’approvisionnement qui ne peut dépasser 15 à 20 minutes par jour. Selon un article du Times
of India du 20 juin 2009, le barrage Surya pourrait n’être en capacité d’approvisionner les
157
Il s’agit d’un problème liée au temps de desserte : il faut une demi-heure pour remplir le réservoir d’un
immeuble et deux à trois heures pour approvisionner un bidonville en distribuant de l’eau en petites quantités à
plusieurs clients.
158
Lors de notre enquête de terrain, il nous a été rapporté que des habitants des quartiers précaires arrêtent des
camions-citernes dans la rue afin d’acheter de petites quantités d’eau (entre 10 et 30 litres). L’argent de cette
vente va au conducteur. Les propriétaires des camions connaissent ces pratiques mais cela semble ne pas leur
poser problème outre mesure. Les immeubles achètent par camions de 10 000 litres. Comme il n’existe pas de
compteurs à l’entrée des réservoirs pour mesurer exactement la quantité remplie, on estime qu’un camion fournit
environ 9 000 litres, le différentiel correspondant aux pertes liées au transport et aux ventes à la sauvette.
159
Jusqu’aux années 2000, la municipalité de Navghar-Manikpur distribuait des pastilles de chlore pour traiter
l’eau des camions.
160
En 1995, le prix d’un approvisionnement était d’environ 250 Rs/camion (4,46 euros/camions).
161
L’étude de Whittington et al. (1991) à Onitsha (Nigeria) montre que les coûts de fonctionnement (salaires,
essence, maintenance, achat de l’eau) des entreprises de camions citernes représentent 80 % du coût total
mensuel.
162
Le thasildar est responsable d’un thasil, sous-division d’un district.
121
villes que pour quinze jours supplémentaires. Dans ce contexte de pénurie de la ressource, les
camions-citernes connaissent un regain d’activité dans l’ensemble des villes étudiées.
Si la vente par camions-citernes est aussi importante sur Mira-Bhayandar (au sud de Vasai-
Virar), elle reste marginale dans les autres villes de notre étude. Depuis la fin des années
1970, des entreprises de camions-citernes approvisionnent la ville de Panvel163 mais à
l’inverse, des entreprises de Vasai-Virar, elles n’ont pas leurs propres sources
d’approvisionnement. A Kalyan, l’activité des camions-citernes se limite à
l’approvisionnement des constructions et des activités commerciales.
163
Environ 25 véhicules de camions-citernes approvisionnent Panvel et les territoires alentours. Ils facturent aux
clients 450 Rs/ 10 000 litres (8,04 euros/10 000 litres). Au-delà des limites de la ville, ils facturent 100 Rs
(1,79 euros) par tranche de 10 km parcourus. Ils paient environ 50 Rs/chargement (0,9 euros/chargement) aux
agriculteurs qui les fournissent.
164
Le nouveau plan d’urbanisme de Kalyan et de Panvel prévoit des investissements importants pour la
réhabilitation des lacs urbains avec pour objectif de promouvoir un environnement urbain agréable et non pas
pour améliorer l’accès à l’eau des ménages.
122
Lac Récupération d’eau de pluie
Source : [Link]-Marteau, 2005.
Parmi les sources à approvisionnement saisonnier, on peut également citer l’eau de pluie.
Dans les définitions adoptées au niveau international, cette eau est considérée comme une
source améliorée. En ce qui nous concerne, nous la considérons comme une source informelle
dans la mesure où aucun contrôle n’existe ni sur la qualité, ni sur la quantité collectée pendant
la mousson. La disponibilité de cette ressource dépend en partie de la topographie du
territoire. La récupération de l’eau de pluie n’est pas obligatoire sur Panvel et Vasai-Virar165.
Pourtant, plusieurs chercheurs indiens pensent que l’une des solutions à la problématique de
l’accès à l’eau passe précisément par la mise en place de systèmes de récupération d’eau de
pluie, surtout sur les territoires ruraux et dans les petites villes.
165
Depuis 2003, la récupération de l’eau de pluie est obligatoire à Kalyan pour tout nouvel immeuble d’une
superficie supérieure à 1 000 m2. Mais la mise en place de ce type de réglementation n’est pas facile. A Navi
Mumbai, le lobby des constructeurs s’est longtemps opposé à la municipalité dans l’adoption d’une telle
réglementation.
123
3.2.1. La taille des marchés
Il est très difficile d’évaluer la taille des marchés de l’eau des petits opérateurs privés dans les
villes étudiées166.
13%
4%
Réseau municipal
Camions-Citernes
47%
Puits et Forage
Lac
28% Rev. Individuel
8%
Malgré cela, nous avons identifié des critères qui, combinés, donnent des bonnes indications
sur la taille des marchés. Un premier critère serait le nombre de ménages engagés dans au
moins un marché de l’eau ou bien le nombre de ménages qui s’approvisionnent par une
source libre. Il n’existe pas de registres municipaux ou de documents de ce type recensant le
nombre de ménages qui s’approvisionnent selon les différents types de sources. Parmi les
ménages interviewés, 47,7 % s’approvisionnent par le réseau municipal, 7,9 % par un
camion-citerne, 27,7 % par une source souterraine et 12,5 % par un revendeur individuel et
3,9 % par un lac. Le fait que presque 30 % de la population étudiée s’approvisionne à une
source souterraine montre l’importance de cet accès pour les ménages. Cette tendance va dans
le même sens que les résultats de l’étude de Maria (2006) sur Delhi, où l’accès important aux
sources souterraines n’est pas contrôlé par les autorités locales. Les deux études révèlent que
166
Les deux associations n’ont pas voulu nous fournir des informations exactes sur l’étendue de leur activité.
124
ces sources ne sont pas prises en compte par les municipalités pour l’amélioration de l’accès
domestique.
Un second critère serait la quantité d’eau vendue de manière journalière. Il n’existe pas de
registres qui comptabilisent ces données dans les villes étudiées. En 2005, les estimations sur
la quantité d’eau souterraine vendue quotidiennement par des camions-citernes varient très
fortement et s’échelonnent de 30 Mlj (données de la MJP) à 80 Mlj (données de CIDCO) ;
d’après les données issues de notre enquête, elles vont jusqu’à 96 Mlj. Il est très difficile
d’estimer la quantité vendue émanant des autres sources (revendeurs abonnés, sources
souterraines).
Un troisième critère pour évaluer la taille du marché pourrait être les revenus générés mais les
données sont rares et la fiabilité des données est contestée. Pendant des entretiens, les
entreprises de camions-citernes et les revendeurs étaient tous très réticents à divulguer ce type
d’informations. D’ailleurs, malgré l’étendue de leur étude, Kariuki et Schwartz (2005), n’ont
pas pu dégager de tendances générales sur les revenus générés par les petits opérateurs privés.
3.2.2. Le service
Les marchés de l’eau urbains en Inde ne sont pas régulés. Aucune autorité publique
n’organise directement la manière dont ces marchés fonctionnent ou les conditions de
réalisation des transactions. Il n’existe pas de dialogue entre les autorités locales et les
opérateurs privés.
Face à une demande fragmentée, les arrangements institutionnels d’approvisionnement en eau
ne sont pas uniformes, mais localisés et fragmentés. Ils sont spécifiques à une ville ou à
certains quartiers de la ville, voire limités à certaines saisons. Ainsi, tous les petits opérateurs
privés identifiés ne couvrent pas la totalité du territoire et il existe de fortes disparités en
termes de quantité distribuée, de qualité ou encore de prix entre les petits opérateurs.
125
Tableau 3.3. Les caractéristiques des arrangements complémentaires dans la région de
Vasai Virar
Caractéristiques du Arrangements complémentaires d’approvisionnement
service
Camions Puits et Forages Revendeurs d'une
Abonnés revendeurs Sources libres
citernes privés source souterraine
Nallasopara, Nallasopara, Nallasopara,
Nallasopara, Navghar-
Villes desservies Navghar- Navghar-Manikpur, Nallasopara Navghar-
Manikpur, Virar
Manikpur, Virar Vasai, Virar Manikpur, Virar
Indépendant Indépendant
Relation à la Dépendant Indépendant Indépendant
(Propriété (Propriété
ressource (Propriété publique) (Propriété privée) (Propriété privée)
privée) commune)
Distributeur Point de source Point de source
Technologie utilisée Point de source fixe Point de source fixe
mobile fixe fixe
Sources Sources
Source souterraines, Sources souterraines souterraines (puits
Réseau municipal
d'approvisionnement carrières, lac, (puits et forage) et forages), lac,
barrage eau de pluie
Collecte/
Caractéristiques du Service à Collecte auprès du Collecte auprès
Auto-consommation utilisation auprès
service domicile vendeur du vendeur
de la source
Lessive, vaisselle,
Tous usages,
Eau potable et cuisson toilettes, hygiène
Usages sauf l’eau Tous usages Tous usages
(en priorité) corporelle
potable
(en priorité)
Bonne, dépend de la Bonne, dépend de Dépend de la
Qualité de l'eau Mauvaise Bonne
saison la saison saison
Pas d'horaires, Toute la journée,
Horaires de
Heures de Heures de
Horaires Toute la journée l'approvisionnement Toute la journée
fonctionnement de la fonctionnement de
municipal
pompe électrique la pompe électrique
Traitement Par le ménage Par le ménage Par le ménage Par le ménage Par le ménage
Pour remédier à Pour remédier à
Raison de Pour remédier à Disponibilité de la Pour remédier à
l'insuffisance du l'insuffisance du
l'approvisionnement l'absence de réseau source l'absence de réseau
réseau réseau
Paiement Mensuel Mensuel pc Mensuel pc
Frais de
Frais de construction construction
Achat du variables en fonction variables en
véhicule Frais de connexion au de la profondeur. fonction de la
Investissements 25 000 à réseau. Variables selon 4 000 à 6 000 Rs profondeur. 0
30 000 Rs les villes région ouest et 4 000 à 6 000 Rs
(d'occasion) (1) 17 000 à 30 000 Rs région ouest et
région est (2) 17 000 à 30 000 Rs
région est (2)
Frais d'électricité si Frais d'électricité si
17 000 Rs/an pompe électrique, pompe électrique,
Frais de
taxes routières et Facture mensuelle nettoyage pour nettoyage pour 0
fonctionnement
salaires (3) environ environ
100 Rs/an (4) 100 Rs/an (4)
Prix au litre en
0,22 0,11 0,02 0,07 0
moyen (Rs/l)
Prix au litre en
0,004 0,002 0,0004 0,0013 0
moyen (euros/l)
Source : Données de l’enquête.
p.c. : pas concerné
(1) L’achat d’un véhicule d’occasion varie de 446 à 536 euros.
(2) Le coûts de construction d’un puits ou forage dans la zone ouest varie de 71,4 à 107 euros et dans la zone est
de 303 à 536 euros.
(3) Le montant des taxes routières annuelles pour un camion-citerne est de 303 euros.
(4) Les frais de fonctionnement et d’entretien d’une source souterraine est de 1,8 euro/an.
126
L’émergence des arrangements institutionnels formels et informels dépend de la disponibilité
et de l’accessibilité, tant physique (naturelle ou artificielle) que temporaire, de la ressource
(pluviométrie, recharge de la nappe), de la disponibilité et du coût de l’énergie, mais aussi de
la localisation de la demande, du type d’habitat et des moyens financiers des ménages. Ainsi,
de grandes disparités existent entre les villes et les quartiers. A titre d’exemple, dans la ville
de Vasai, 30 000 personnes s’approvisionnent par des puits et forages privés. Les sources
souterraines de la ville, peu profondes, offrent une eau abondante de bonne qualité tout au
long de l’année, à la différence de la situation à Nallasopara et Navghar-Manikpur où
plusieurs puits et forages n’ont plus d’eau dès le début de l’été.
Le service des petits opérateurs privés s’étend plus vite que celui du réseau municipal. Les
petits opérateurs privés, notamment les propriétaires des entreprises de camions-citernes
jouent un rôle important dans l’extension des infrastructures urbaines en particulier dans les
nouveaux quartiers. Comme nous le verrons dans le chapitre VI, les propriétaires des
camions-citernes et les constructeurs de la région font partie des conseils municipaux des
villes de Vasai-Virar. Leurs intérêts privés ont tendance à l’emporter sur ceux des élus de la
ville qui défendent l’intérêt général. En ce sens, l’extension du réseau ainsi que la présence
d’un service intermittent et insuffisant est propice au développement des activités privées
d’approvisionnement.
Les opérateurs privés sont à proximité de leurs clients et leur succès tient souvent à la création
des liens de loyauté avec eux. C’est notamment le cas pour les ménages qui
s’approvisionnement auprès des abonnés revendeurs. Les entretiens avec les ménages
montrent que ces opérateurs sont considérés comme généreux, presque philanthropes, car ils
constituent parfois la seule source d’approvisionnement du ménage, tout au moins en eau de
bonne qualité.
a. La quantité
La quantité d’eau fournie par les petits opérateurs privés dépend de la qualité du service offert
par le réseau de distribution. Les petits opérateurs privés répondent à une demande spécifique,
en termes de quantité, de qualité, de prix et d’horaires et ils sont capables de s’adapter aux
conditions locales, à la morphologie des lieux (terrains accidentés, en pente, en zones
inondables), aux conditions climatiques (sécheresse, inondations), aux événements
exceptionnels (fêtes, mariages, etc.). Ils peuvent accroitre ou restreindre leur
approvisionnement en fonction de la demande. Comme Hugon (1980) l’explique, ces petits
127
commerçants participent à la différenciation et à la divisibilité du service. Ils gèrent un stock
d’eau et fragmentent le produit en fonction de la demande, permettant l’acheminement de
l’eau en quantité variée. Nous faisons l’hypothèse que le type de logement est un facteur
décisif concernant le choix des arrangements complémentaires car chaque type de logement a
des capacités de stockage différentes, ce qui peut ou non favoriser l’émergence d’un opérateur
privé. Les immeubles et bungalows ont de grands réservoirs qui permettent un
approvisionnement par camions citernes, alors que les ménages vivant en habitat précaire
stockent l’eau dans un grand nombre de petits récipients, ce qui favorise l’approvisionnement
en petites quantités.
Des conditions exceptionnelles (sécheresse, très forte mousson, problèmes d’infrastructures,
défaillance électrique, etc.) peuvent perturber les marchés de l’eau. A titre d’exemple, les
pluies violentes qui se sont abattues sur Mumbai pendant la mousson de 2005 ont endommagé
le réseau de plusieurs villes de l’aire métropolitaine sur des kilomètres. Sur la région de
Vasai-Virar, une partie des canalisations de la distribution principale qui acheminait l’eau
vers les quatre villes a été détruite. Pendant quelques jours, les entreprises de camions citernes
et les sources souterraines ont été les seuls modes d’approvisionnement. Le développement
d’un mouvement d’entraide a montré la solidarité qui existe entre les acteurs. Des dons d’eau
entre consommateurs ont été observés et les camions-citernes ont collaboré avec les
municipalités afin d’approvisionner l’ensemble de la population, sans pour autant augmenter
leur prix.
b. La qualité
La qualité de l’eau dépend de la source d’approvisionnement (privée ou publique,
superficielle ou souterraine). Plusieurs études montrent que les opérateurs privés fournissent
une eau de mauvaise qualité, notamment pendant l’été et la mousson. En particulier, l’eau
connaît des problèmes de salinisation. Mais les opérateurs interviewés ne portent aucun
intérêt particulier à la qualité de l’eau qu’ils fournissent. Souvent, ils se retranchent derrière
l’argument qu’ils fournissent un service indispensable et qu’ils constituent la seule solution
pour la population.
128
c. La technologie
Les petits opérateurs privés adoptent une grande variété de technologies d’approvisionnement
pour la fourniture de leur service. Les solutions techniques identifiées dans une ville ne sont
pas nécessairement transférables ailleurs.
Les opérateurs privés sont critiqués car ils utilisent des solutions techniques (matériaux,
traitement, conditions de stockage et de transport) qui ne correspondent pas aux normes
nationales. Ils sont en effet à la recherche des solutions techniques à faible coût afin de
diminuer leurs charges d’investissement. La technologie utilisée dépend du créneau d’activité
dans lequel l’opérateur se trouve, mais aussi des contraintes que l’opérateur subit. Ils ne vont
pas chercher à améliorer la technologie utilisée si cela n’est pas nécessaire et utilisent le
minimum technologique qui leur permet de réaliser leur activité. Comme il n’existe pas de
réelle compétition entre les acteurs et qu’ils ne subissent pas de contraintes gouvernementales
(normes de potabilité, d’infrastructure, etc.), aucune amélioration n’est apportée. Ils n’ont pas
peur de perdre de la clientèle à cause du faible niveau de leur service. Même si les camions-
citernes sont vieux et sales et qu’ils s’approvisionnent souvent à des sources de qualité
médiocre, les ménages sont contraints de poursuivre leur recours à ce mode
d’approvisionnement.
129
consommateurs, à savoir la volonté de payer pour des privilèges (par exemple pour un service
en quantité et un accès à domicile).
Certaines études (Wegelin-Schuringa 1999 ; UN-Habitat, 2003) soutiennent que le prix de
l’eau des opérateurs privés ne serait pas plus élevé que celui des autorités locales si ce service
n’était pas subventionné. Selon ces études, le prix affiché des opérateurs privés reflète le coût
réel. Mais, même si les deux opérateurs supportent les mêmes coûts, ils ne fournissent pas
pour autant le même service. Le service des petits opérateurs privés est souvent inférieur (à
celui du réseau municipal) en termes de qualité. Il faut rester prudent sur la manière dont l’on
peut généraliser ces tendances de comportement des petits opérateurs privés, car des
variations locales importantes peuvent exister. Dans les territoires où les opérateurs privés
sont en compétition avec le réseau municipal, ils appliquent des prix proches de ceux des
autorités locales. Ainsi, nous soutenons l’idée que l’environnement institutionnel de Vasai-
Virar, dans lequel ces arrangements complémentaires sont les plus présents, le manque de
concurrence entre les opérateurs et la tolérance excessive de la part des autorités locales
tendent à laisser les prix augmenter.
Il a été très difficile de trouver les facteurs explicatifs de la structure des prix des petits
opérateurs privés de notre terrain. Les prix les plus élevés sont pratiqués par les entreprises de
camions-citernes et les abonnés revendeurs. Au-delà des coûts de production, il s’agit surtout
d’un prix psychologique, autrement dit d’un prix d’acceptabilité : les opérateurs privés ont
identifié une fourchette de prix qui est acceptée par les clients167. La détermination de ce prix
psychologique reflète les dimensions symboliques et les différentes représentations qui
caractérisent les marchés et populations.
Une autre caractéristique des opérateurs informels concerne la flexibilité des modes de
paiement qu’ils acceptent. C’est ici l’une des raisons majeures qui explique la manière dont
ils s’installent dans les quartiers précaires et pauvres. Une multiplicité de types de paiement
existe, comme cela a été repéré dans des études réalisées en Afrique ou en Amérique latine :
paiement à chaque approvisionnement, à crédit, par prépaiement, etc. Nous n’avons pas
observé de telles pratiques dans les villes étudiées. En dehors des ventes occasionnelles
auprès d’un ménage pour lesquelles le paiement est immédiat, les entreprises de camion-
citerne et les revendeurs facturent à leurs clients sur une base mensuelle. Les entretiens n’ont
pas révélé la préférence des ménages pour un autre système de paiement. L’étude montre
167
Les opérateurs n’ont pas réalisé des études de marché pour définir la zone d’acceptabilité (c'est-à-dire
l’intervalle de prix maximum et minimum à l’intérieur duquel il existe des clients potentiels).
130
également que le taux de non-recouvrement est très faible, mais ces opérateurs sont aussi plus
souples avec les retardataires et ne procèdent pas à la rupture immédiate du service.
131
v) les associations professionnelles : les petits opérateurs privés se structurent en association
afin d’organiser collectivement leur action et défendre leurs intérêts. C’est le cas des
entreprises de camions-citernes mais, alors que chaque association organise l’activité de ses
membres, il n’existe aucune collaboration entre elles.
vi) la collusion : la différence est mince entre la coopération des acteurs et la collusion
économique ou le partage des territoires. Au-delà de la protection des intérêts communs, les
cartels imposent un contrôle total du marché. Nous observons qu’une certaine entente existe
entre les entreprises de camions-citernes et cette situation d’entente nuit a priori aux
consommateurs qui ne peuvent profiter des effets positifs de la concurrence.
La persistance de ces modes d’approvisionnement s’explique car les monopoles non menacés
tant par les autorités locales que par les autres petits opérateurs privés ou autres institutions
informelles n’ont pas besoin de s’améliorer pour survivre. Du moment que les organisations
fonctionnent sans aucun obstacle de la part des autorités locales, elles ne sont pas incitées à
modifier ni les relations qu’elles entretiennent entre elles, ni la technologie utilisée pour la
fourniture du service, car ces choix engendrent un coût qu’ils auraient à supporter et pour le
moment, rien ne nécessite un tel changement (North, 2005).
Conclusion du chapitre 3
Depuis une dizaine d’années, des études sont menées sur les petits opérateurs privés des
grandes métropoles indiennes. Chacune révèle des arrangements propres au territoire étudié.
Notre travail de recherche montre l’existence des marchés de revente de l’eau du réseau
municipal et de l’eau souterraine. Il s’agit là de résultats originaux qui viennent diversifier
davantage les modalités d’approvisionnement rencontrées en Inde.
L’analyse institutionnelle du secteur de l’approvisionnement nous permet de dire que les
modes d’approvisionnement complémentaires au réseau s’étendent plus vite que celui-ci. De
plus, les marchés de l’eau et les petits opérateurs privés étudiés, notamment les propriétaires
des entreprises de camions-citernes, ne fonctionnent pas dans un environnement hostile. Cette
conclusion va à l’encontre de plusieurs études antérieures qui décrivent un environnement
institutionnel concurrentiel et défavorable (par rapport à la loi) dans lequel ces activités
peinent à se développer. Parce que l’environnement est propice au développement des
arrangements complémentaires et que la distribution par le réseau est un échec, nous estimons
que la diversification des sources devient la norme d’approvisionnement des petites et
moyennes villes des territoires périurbains.
132
Conclusion de la partie I
En Inde, les textes de lois et les politiques sont hostiles aux petits opérateurs privés. Mais en
réalité, des politiques sans moyens, des textes de lois qui ne sont pas appliqués et des droits de
propriété qui ne sont pas sécurisés, créent un environnement institutionnel propice à
l’apparition et au maintien d’arrangements institutionnels (payants et gratuits),
complémentaires au réseau municipal. Ces modes d’approvisionnement, qu’ils soient
réglementaires ou non, contribuent à la gouvernance de l’eau dans ces territoires. Les petites
et moyennes villes périurbaines de Mumbai présentent une multiplicité de services (en terme
de quantité, de qualité et de prix) offerts par différents acteurs publics et privés avec des
solutions techniques et fonctionnelles propres à chaque demande.
Les marchés de l’eau et l’accès aux sources libres sont des institutions indispensables car la
norme officielle n’est pas satisfaite. Même si ces institutions ne sont pas socialement
efficientes (dans le sens où elles ne défendent pas l’intérêt général) et même si elles existent
davantage pour servir les intérêts de ceux qui ont le pouvoir de négocier et de créer des règles
(par exemple les propriétaires de camions-citernes, les constructeurs, etc.), elles apportent une
réponse aux besoins d’une grande partie de la population. Faire l’hypothèse que ces
arrangements complémentaires sont fondamentalement inadaptés peut conduire à ignorer les
opportunités importantes qu’ils offrent pour améliorer les conditions d’accès. A l’inverse,
faire l’hypothèse que la vente d’eau est fondamentalement souhaitable est aussi
problématique à cause des problèmes d’organisation du service. Dans notre travail, nous
considérons que les nouvelles règles qui apparaissent, tant formelles qu’informelles, satisfont
et renforcent la segmentation et la différenciation de la demande. Ainsi, la diversification des
sources d’approvisionnement devient la norme dans les petites villes périurbaines. Dans la
deuxième partie, nous verrons si et comment ces innovations institutionnelles satisfont la
demande domestique en eau potable des ménages de notre étude.
133
Partie II
134
La pauvreté hydraulique est une notion utilisée pour décrire la difficulté que les gens
rencontrent pour s’assurer un accès adéquat et fiable à la ressource pour différents usages (eau
domestique, production, sécurité alimentaire, besoins environnementaux). Dans notre travail,
nous nous intéressons à l’usage domestique.
Les normes internationales et nationales d’accès à l’eau potable ne suffisent pas pour
expliquer le niveau d’approvisionnement d’un individu. Pour une meilleure compréhension de
l’approvisionnement, Zérah (1999) dans son travail utilise la notion d’inconstance de l’offre.
Elle entend par inconstance, les défaillances quantitatives et qualitatives des infrastructures
hydrauliques. Cette notion est liée aux éléments techniques du fonctionnement du réseau : une
desserte discontinue (intermittence de l’offre de l’eau), un débit insuffisant ou irrégulier ou un
service imprévisible (coupures soudaines). Face à cette offre limitée, les individus vont
adopter des stratégies compensatoires afin de remédier à l’inconstance de l’offre.
Dans notre travail, nous considérons l’inconstance de l’offre par le réseau comme un élément
structurant du service municipal. Les ménages doivent diversifier leurs sources
d’approvisionnement. Notre analyse part du principe que la multiplication et la diversification
des sources constituent la norme d’approvisionnement sur ces territoires.
En se plaçant du côté de la demande, notre travail cherche à montrer comment le ménage
perçoit son niveau d’accès à l’eau. Pour cela, nous allons chercher à identifier la perception
hydraulique par l’individu. Quelle que soit la disponibilité de la ressource et les normes en
matière d’offre, le ménage peut se considérer riche ou pauvre en eau. Face à cet état de
pauvreté hydraulique, les ménages multiplient leurs sources d’approvisionnement et
développent des stratégies compensatoires afin de disposer d’un service régulier et de bonne
qualité.
L’objectif de notre étude est de mieux concevoir la notion de pauvreté hydraulique
domestique, notion qui au-delà des aspects techniques de fréquence d’approvisionnement
(définition basée sur l’offre de service) cherche à montrer comment les individus perçoivent
leur accès à l’eau (définition basée sur la demande). Ainsi, un ménage peut se considérer être
riche ou pauvre en eau indépendamment de sa classification selon les normes nationales et
internationales. Car nous faisons l’hypothèse que la perception que le ménage a de son niveau
de richesse ou de pauvreté hydraulique détermine son comportement hydraulique et le choix
qu’il va faire pour améliorer son accès.
Cette partie est organisée en deux chapitres. Le chapitre IV donne une définition de la
pauvreté hydraulique domestique qui permet de prendre en compte la perception des ménages
et de créer un indicateur pour la représenter. Le chapitre suivant porte sur le comportement
135
hydraulique des ménages. Nous allons identifier les différentes variables qui déterminent le
comportement domestique et nous présenterons les stratégies compensatoires des ménages,
ainsi que les coûts associés, permettant de remédier à l’insécurité de l’offre d’une eau de
bonne qualité pour les besoins quotidiens.
136
Chapitre 4. Vers une meilleure compréhension de la pauvreté
hydraulique domestique : proposition d’une
définition et d’un nouvel indicateur
Il n’existe pas de consensus sur ce qu’est un « pauvre en eau », cela dépend de la norme fixée
et du niveau de besoins humains qu’on adopte. Or les besoins humains ne sont pas seulement
biologiques, ils sont aussi historiquement, socialement et institutionnellement définis.
Nous faisons l’hypothèse que la perception de l’état de pauvreté hydraulique est souvent
différente de la classification définie par les différentes normes. Il s’agit de comprendre la
pauvreté de l’intérieur. Quels sont les individus pauvres en eau et comment vivent-ils leur
pauvreté ?
Depuis quelques années, une série de travaux ont été développés afin de définir et estimer la
pauvreté hydraulique. Des variables explicatives sont identifiées et les chercheurs essaient de
formuler des seuils critiques pour décrire cet état. Ces travaux donnent des indications très
générales sur l’évolution de l’offre et de la demande entre les pays, mais précisent mal le
niveau de pauvreté hydraulique domestique. L’utilisation d’une norme unique cache de
grandes disparités locales et ne constitue pas un bon indicateur de la satisfaction des besoins
humains.
Face à la limite des outils pour mieux appréhender la pauvreté hydraulique domestique, nous
allons proposer un indicateur qui représente la perception des ménages sur leur état de
richesse ou de pauvreté en eau. Le concept de pauvreté hydraulique est introduit comme base
d’un nouveau répertoire de problèmes structurels de l’eau.
Le chapitre comprend trois sections. La première revient rapidement sur les différentes
définitions de la pauvreté afin de montrer que le même procédé a été adopté pour formuler les
définitions et les différents indicateurs de la pauvreté hydraulique. La deuxième section fait
une revue de la littérature sur les différentes définitions et indicateurs de la pauvreté
hydraulique et propose notre propre définition empirique construite à partir de nos
137
observations de terrain. La troisième section présente l’indicateur de perception de la pauvreté
hydraulique que nous avons construit.
169
Nous utilisons le terme francisé de « capabilités » pour traduire le terme de capabilities de Sen, tout en
acceptant les limites et les imperfections de ce terme.
170
L’indicateur a été présenté pour la première fois dans le World Development Report de 1990.
171
Le niveau a été fixé aux prix de 1985 ajustés aux prix de pouvoir de parité d’achat de chaque pays. Le niveau
a été révisé aux prix de 1993, ainsi le niveau initial d’un dollar par jour est devenu 1,08 dollar et aux prix de
2005 qui porte le seuil à 1,25 dollar.
138
est en bonne voie pour respecter les objectifs du millénaire en terme de réduction du niveau
de pauvreté (GoI, 2005a).
Mais la proportion de la population qui vit sous ce seuil n’est pas uniforme172 à travers le
pays. L’Inde a défini différents seuils de pauvreté selon les Etats et régions (urbaines et
rurales), qui reflètent les différences du coût de la vie. Depuis 1999-2000, le seuil de pauvreté
pour le Maharashtra a été fixé à 318 Rs/pers/mois (5,68 euros/pers/mois) dans les zones
rurales et 539 Rs/pers/mois (9,63 euros/pers/mois) en ville (soit 17,96 Rs/jour, soit
0,32 euros/jour), légèrement en dessous du seuil de la Banque mondiale. Ce seuil est toutefois
critiqué pour être très bas, avec un panier de biens très maigre.
En 2007, la part de la population maharastienne vivant sous le seuil de pauvreté est de 16,2 %,
taux légèrement inférieur à la moyenne nationale. La tendance depuis le début des années
1990 est à la diminution de la pauvreté rurale à un rythme plus soutenu qu’en ville.
172
Dans certains Etats comme le Bihar et l’Orissa le pourcentage atteint 40 %, alors que dans l’Haryana,
l’Himanchal Pradesh et le Punjab le pourcentage est de 10 %.
139
Le gouvernement du Maharashtra a fixé le seuil de pauvreté pour l’aire métropolitaine de
Mumbai, à cause du développement économique de la région, à 15 000 Rs/pers/an, soit
1 250 Rs/pers/mois (267,9 euros/pers/an, soit 22,32 euros/pers/an). L’échantillon de la zone
principale de l’étude a un revenu moyen par individu173 de
2 538,8 Rs/pers/mois (9,6 euros/pers/mois) (annexes tableau 4.1., 4.2. et graphique 4.1.).
Notre étude montre qu’en 2005, 23,6 % des ménages interrogés étaient en dessous du seuil de
pauvreté fixé pour l’aire métropolitaine de Mumbai (annexes tableau 4.3 et graphique 4.2.),
alors que seulement 1,5 % des ménages étaient en dessous du seuil de pauvreté de l’Etat de
Maharashtra.
173
Le revenu moyen est calculé à 2 538,8 Rs/pers/mng (45,3 euros/pers/mng), sous réserve que les ménages nous
ont révélé leurs revenus réels. C’est pourquoi, lors du questionnaire, nous demandions le revenu mensuel de
chaque membre de la famille.
174
L’IDH a été créé par le PNUD en 1990 et intégré dans le Rapport de développement humain de 1997.
175
Le fait qu’il s’agit d’un indicateur composite, le poids de certains indicateurs peut être minimisé au détriment
des autres. De plus, les variables sont corrélées entre elles et cela rend la représentativité des indices limitée.
140
1.3. Définition de la pauvreté en termes de capabilités
Sen (2000) a défini la pauvreté comme une privation de capabilités, à savoir des libertés
réelles d’un individu de réaliser et d’user de cette liberté. Les critères définissant les
capabilités varient d’une société à l’autre et dans le temps. La pauvreté n’est pas simplement
une affaire de revenu, mais il s’agit plutôt de l’échec de s’accomplir. Elle revêt trois formes :
i) les ressources (monétaires et autres) et les dotations sont à la base des échanges et seront
transformées en réalisations176. Sans ressources, l’individu ne peut prétendre à atteindre une
quelconque réalisation personelle; ii) les droits, qui permettent à un individu de convertir ses
dotations en fonctionnements. Des raisons personnelles et institutionnelles expliquent cette
transformation ; iii) la liberté de choisir parmi les différents fonctionnements.
Ce qui importe n’est pas la quantité consommée d’un bien, mais plutôt le niveau de
réalisations qu’un individu peut avoir par l’utilisation de ces biens. La conversion des biens
en réalisations personnelles dépend d’une variété de facteurs (personnels, sociaux,
environnementaux et institutionnels)177 dans lesquels l’individu évolue et qui déterminent son
degré de liberté (Sen,1985). Ces opportunités diffèrent selon les personnes, même si les
ressources sont identiques. Selon Sen, deux personnes dotées du même revenu ou du même
panier de biens n’ont pas une utilisation équivalente puisque les individus diffèrent l’un de
l’autre. Ils n’ont pas les mêmes fonctions d’utilisation et cela même à l’intérieur d’un même
ménage. Ce qui signifie que les individus ont des besoins différents et vont chercher à les
satisfaire de manière différente. Sen met l’accent sur la liberté de choix et le manque de
liberté qui empêche un individu de transformer ses biens en réalisations. Une personne peut
posséder des ressources sans pour autant être capable de vivre comme elle l’entend. Le
problème provient des moyens dont elle dispose pour convertir ses ressources en fins178. Cela
tient plus à un problème de liberté d’accomplir qu’aux dotations.
176
Les réalisations (accomplissements) sont les choses qu’un individu parvient à réaliser (manger suffisamment,
lire, écrire, avoir du travail, être politiquement actif, être respecté des autres, être en bonne santé physique et
mentale, avoir reçu une bonne éducation et une bonne formation, être en sécurité, avoir un toit, faire partie d’une
communauté, etc.).
177
Des facteurs personnels de conversion (ex : sexe, condition physique, etc.) ; des facteurs sociaux de
conversion (ex : normes sociales, hiérarchies sociétales, etc.) et des facteurs environnementaux de conversion
(ex : influence du climat, géographie) coexistent (Farvaque, Robeyns, 2005).
178
Nous pouvons comprendre le comportement et les choix individuels de Sen à travers son analyse de la
famine. Une personne qui souffre de la faim est une personne dont la capacité de demande alimentaire est
insuffisante, alors que l’offre générale de biens alimentaires peut être suffisante (Mahieu, 1999). Le problème
n’est pas un simple manque de nourriture, mais devient un problème d’accès à la nourriture. La capacité dépend
de ses dotations (endowments), force de travail, actifs, éducation, formation, relations, etc., ainsi que des paniers
de biens (carte de droits à l’échange) (entitlements), l’ensemble de tous les lots alternatifs de biens qu’une
personne peut acquérir en échange de ce qu’elle possède (Mahieu, 1999).
141
Section 2. Variations autour de la notion de la pauvreté hydraulique
Depuis quelques années, nous constatons une demande importante de la part des institutions
internationales pour la création d’indicateurs hydrauliques qui permettent une meilleure
compréhension des enjeux liés à l’accès à la ressource et l’accès à l’eau179. Il s’agit d’outils
d’évaluation d’une réalité, à un moment donné et dans l’espace. Le choix en amont des
variables va influencer le résultat des indicateurs et la vision de la réalité qui est à représenter.
Divers indices et indicateurs sur l’eau sont utilisés ou proposés afin de pouvoir capter les
différentes formes de pénurie de l’eau.
179
L’identification et l’élaboration d’indicateurs sont les fondements du Rapport mondial des Nations unies sur
la mise en valeur des ressources en eau.
180
Le tableau 4.4. dans les annexes montre selon le niveau de service les modalités d’accès, les besoins
domestiques satisfaits et les risques sanitaires associés.
142
Tableau 4.2. Accès à l’eau des ménages de l’échantillon selon les normes de l’OMS et
les normes indiennes
Accès à l'eau Ville
Nallasopara Navgar-Manikpur Vasai Virar Total
(197 mng) (149 mng) (46 mng) (149 mng) (541 mng)
Norme OMS
Accès amélioré 112 141 45 147 445
1 km/30 min (56,9 %) (94,6 %) (97,9 %) (98,7 %) (82,6 %)
20 lppj
Conso moyenne lppj 43,7 48,3 50,3 50,2 48,1
Norme Indienne
Accès par le réseau 0 3 2 20 25
70 lppj (0 %) (2,0 %) (4,3 %) (13,4 %) (4,6 %)
Conso moyenne lppj 43,5 48,4 47 50,2 47,3
Source : A. Angueletou-Marteau (2009).
Remarque : Dans l’estimation des ménages respectant les normes de l’OMS, nous considérons comme « sources
améliorées » le réseau municipal et les sources souterraines privées, alors que les puits et forages publics sont
considérés comme des « sources non améliorées », car aucun contrôle n’existe sur elles. Nous ne prenons pas en
compte l’eau de pluie, car la quantité de l’eau collectée est très faible et la qualité de l’eau inconnue.
En examinant la part de notre échantillon qui a un accès selon la norme nationale de 70 lppj,
le phénomène de pauvreté hydraulique prend une autre envergure. Seuls 4,6 % des ménages
interrogés ont un accès selon les normes du CPHEEO. Ces données reflètent l’absence réelle
d’un service adapté sur la région et un manque chronique d’eau sur la région.
L’objectif de cet exercice n’est pas d’adopter un seuil de pauvreté, mais de montrer comment,
en mesurant l’accès à l’eau d’un échantillon selon des normes différentes, il est possible
d’obtenir selon les cas un niveau d’accès satisfaisant ou problématique. Ces conclusions
entraîneront des décisions différentes quant aux politiques hydrauliques à mettre en place. Ce
sont bien là les limites de l’utilisation des indicateurs de l’offre. C’est pourquoi nous avons
construit un indicateur qui représente la manière dont les individus perçoivent leur niveau
d’accès.
143
pays est en situation de pénurie d’eau et en dessous de 500 m3/pers/an le pays rencontre une
pénurie d’eau absolue. En 2007, on considère que 224 millions d’Indiens vivent dans des
régions de stress hydrique (ADB, 2007a) et cette situation ne va pas s’améliorer.
Les indicateurs de Falkenmark181, longtemps utilisés pour classer les pays et inciter les
politiques économiques, connaissent un certain nombre de limites. Ils font l’hypothèse que la
demande est proportionnelle à la population, ce qui implique une dégradation perpétuelle de
la situation de la ressource. Ils ne montrent pas la capacité du pays à s’adapter à une
diminution de la disponibilité en eau.
Salameh (2000) a proposé un indicateur de pauvreté hydraulique, défini comme le ratio du
montant de ressources disponibles renouvelables nécessaires pour couvrir la production
agricole et les usages domestiques pour une personne pendant une année. Cet indicateur se
construit en relation avec l’autosuffisance alimentaire, sans pour autant prendre en
considération ni la demande environnementale (Sullivan, Meigh, 2003a), ni les divers enjeux
relatifs à l’agriculture (eau virtuelle, importation de graines, etc.) (Molle, Mollinga, 2003), ni
les usages industriels.
Un autre indicateur, qui se construit autour de l’arbitrage de l’offre et de la demande, est celui
proposé par Feitelson et Chenoweth (2002). Cet indicateur représente la situation où un Etat
ou une région ne peuvent pas supporter de manière soutenable les coûts d’une eau potable
pour toute la population et à travers le temps. Les auteurs construisent un indice de pauvreté
hydraulique selon les investissements nécessaires, puis évaluent si cela est réalisable pour le
pays. L’intérêt de cet indicateur est qu’il donne la priorité aux usages domestiques, à la
contrainte environnementale et prend en compte les usages des générations futures. Malgré
l’approche en terme de coût développée par les auteurs, l’indicateur n’intègre pas le prix de
l’eau.
La limite essentielle de ces indicateurs de la pauvreté hydraulique qui ramènent la quantité de
la ressource à la population est qu’ils ne prennent pas en compte la capacité adaptative de la
société (Molle, Mollinga, 2003). De plus, aucun de ces indices ne montre les enjeux de
l’accès domestique, ni ceux liés à la qualité de la ressource.
181
Deux variantes de l’indicateur en terme d’offre et de demande sont le modèle WaterGap, développé par
l’équipe de Water Vision, et les travaux des chercheurs de l’International Water Management Institute (IWMI).
144
Ohlsson (1998) a construit un indice de pénurie sociale de l’eau (social water stress index), en
essayant de relier la disponibilité physique de la ressource à des facteurs sociaux. L’indicateur
se calcule en divisant les indicateurs standard hydrologiques (ex : ressources en eau
disponibles) par l’IDH. Cet indicateur est une première tentative d’évaluer la capacité
adaptative de la société, mais il fait le lien indirectement182.
Sullivan (2002) a créé un indicateur international de pauvreté hydraulique183 (water poverty
index-WPI). Cet indicateur relie le bien-être des ménages à la disponibilité de la ressource et
indique le degré à partir duquel la pénurie de l’eau porte atteinte à la population humaine
(Lawrence et al., 2002 ; Sullivan et al., 2002). Il combine la disponibilité et l’accès à l’eau
avec des mesures de la capacité des individus d’accéder à l’eau.
Cet indicateur de pauvreté hydraulique (WPI) est calculé par la pondération moyenne de cinq
indicateurs de l’eau et du bien-être humain : i) les dotations en ressource en eau : l’indice
combine deux indices, celui des sources internes et celui des sources de l’extérieur qui coulent
dans le pays ; ii) l’accès à l’eau. Trois indices constituent cet élément : le pourcentage de la
population ayant accès à une source améliorée, le pourcentage de la population ayant accès à
un assainissement amélioré et un indice de terres irriguées ; iii) la capacité humaine. Quatre
composantes constituent cet élément : le revenu par tête corrigé par la parité de pouvoir
d’achat, le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans, l’indice d’éducation du PNUD
du Rapport sur le développement humain 2001 et le coefficient de Gini ; (iv) les usages de
l’eau efficients. Cet indicateur a trois composantes : la consommation domestique fixée à
50 lppj184 ainsi que la consommation d’eau industrielle et agricole ramenée par personne ; (v)
la qualité de l’environnement hydraulique : cet indice essaie de rassembler un certain nombre
d’indicateurs environnementaux qui montrent l’approvisionnement et la gestion de l’eau.
Ainsi calculé, l’indice de pauvreté hydraulique indien est de 53,2185 (Lawrence et al., 2002).
Les informations de chaque indicateur partiel sont très intéressantes, voire plus que l’indice
final, notamment le deuxième sous-indicateur de la pauvreté de l’accès à l’eau (water access
poverty - WAP). Il semble que cet indicateur soit lié à l’indicateur de développement humain
182
Cet indicateur échoue à fournir une mesure de la capacité d’un pays de gérer efficacement la pénurie de l’eau
à travers des processus adaptatifs et technologiques. De plus, il ne traite directement ni des enjeux de la qualité
de la ressource, ni des aspects financiers de la fourniture de la ressource (Feitelson, Chenoweth, 2002).
183
Une série de publications présentent cet indicateur, cf. Sullivan et al. (2005), Sullivan, Meigh (2003a) ;
Sullivan, Meigh (2003b) ; Lawrence et al. (2002) ; Sullivan (2002).
184
Gleick (1996) propose pour un accès satisfaisant des ménages la norme de 50 lppj.
185
L’indicateur varie de 0 à 100. Il se décompose en 5 paramètres, chacun allant de 0 à 20. L’indice de pauvreté
hydraulique indien se décompose en Ressources 6,8 ; Accès 11 ; Capacités 12,1 ;Usages 13,8 et Environnement
9,5. La Chine a un indicateur de 51,1 et la France de 68,0.
145
(Shah, Van Koppen, 2006). Ainsi, plus l’IDH est élevé, plus la pauvreté hydraulique est faible
et cela indépendamment de la dotation nationale des ressources en eau.
En 2007, l’Asian Water Development Outlook de 2007 (ADB, 2007b) a proposé un nouvel
indicateur composite d’eau potable (Index of Drinking Water Adequacy, IDWA)186.
L’indicateur se structure à partir de cinq composantes : i) la quantité estimée de ressources en
eau renouvelables internes ; ii) l’accès : le pourcentage de la population qui bénéficie d’un
accès amélioré à l’eau ; iii) la capacité d’acheter de l’eau : la capacité nationale d’acheter de
l’eau, basée sur le produit national brut (en parité de pouvoir d’achat en dollars américains) ;
iv) la consommation par personne pour les usages domestiques : le pourcentage de l’eau
utilisé pour le secteur domestique par rapport à l’ensemble ; v) la qualité de l’eau potable : un
indice indirect est utilisé, celui du nombre de morts par diarrhées pour 100 000 personnes.
L’Index of Drinking Water Adequacy pour l’Inde a une valeur de 60187 et elle occupe la 13e
place sur une liste de 23 pays évalués dans le rapport de la Banque asiatique du
développement (ADB, 2007b).
186
L’objectif de l’Asian Water Development Outlook 2007 est de faire une évolution pour le futur des eaux dans
les régions les plus peuplées du monde. C’est un premier document d’analyse sur l’évolution future de l’eau en
Asie qui se concentre sur la gestion de l’approvisionnement et de l’assainissement en territoire urbain.
187
Chaque variable de l’indicateur IDWA prend une valeur de 0 à 100 (une variable peut être négative). Le
calcul de l’indicateur se fait par la moyenne des variables. Pour l’Inde les valeurs des cinq variables sont :
Ressource 60, moyen ; Accessibilité 82, bon ; Capacité 46, faible ; Usage 56, moyen ; Qualité 57, moyen. La
qualité de cet indicateur s’améliore au fur et à mesure de la disponibilité des données.
188
Pour une critique des différents indicateurs de pauvreté hydraulique, voir les travaux de Buchs, 2008.
146
En examinant les données des trois derniers indicateurs (WPI, WAP, IDWA), on s’aperçoit
que deux pays peuvent avoir le même indice, avec des indices composants complètement
différents et reflétant des réalités hydriques variées. C’est ici que se trouve la grande limite de
ces indicateurs, tout au moins de l’usage que l’on peut en faire. Ils permettent le classement
des pays, mais quelle est l’utilité de ce classement ? Est-ce qu’ils envoient des signaux assez
solides pour impulser des politiques publiques et engager des réformes et des financements ?
Notre avis est que ces indicateurs macro ne sont pas capables de mener à bien ce rôle.
189
L’article d’Anand (2001) est une présentation intéressante de la pauvreté hydraulique selon l’approche des
capabilités de Sen.
147
Le concept de capabilités de Sen permet d’expliquer pourquoi les individus mobilisent de
manière différente des biens spécifiques afin d’accomplir certaines fonctions (Bakker, Kooy,
2008). Un niveau d’hygiène et de santé peut être atteint de diverses façons. Cette analyse
montre que toutes les réalisations ne correspondent pas à l’approche conventionnelle d’accès
à l’eau. Ainsi, adopter une approche en terme de capabilités nous ouvre à deux perspectives :
i) que des facteurs exogènes limitent la capabilité de l’individu (ce qui empêche le choix de se
connecter au réseau, ex : légalité de l’habitation), ii) les ménages peuvent faire le choix
rationnel de ne pas se connecter au réseau, même si cette possibilité est inclue dans leurs
capabilités (c’est le choix des ménages de Vasai de ne pas se connecter au réseau). Mais des
éléments de l’environnement institutionnel peuvent aussi changer les réalisations de
l’individu. Une pénurie sévère peut changer le comportement190. Les ménages interviewés
affirment restreindre la consommation de certains usages (eau des toilettes et de l’hygiène
corporelle) en période de pénurie.
190
Anand (2001) montre la pauvreté hydraulique subie par les ménages de Chennai et l’organisation sociale qui
se modifie (ex : fermeture des écoles).
191
Les travaux d’Allen et al. (2006a ; 2006b) vont dans le même sens.
148
Les pauvres en eau ne forment pas un groupe homogène. A part le fait qu’ils connaissent un
manque de ressources hydrauliques, ils ont des besoins différents. Le niveau de pauvreté
hydraulique dépend de l’étendue de satisfaction des besoins des ménages, or cela est propre à
chaque ménage, à chaque individu. Ainsi, selon le degré d’insatisfaction des besoins, nous
pouvons identifier différents niveaux de pauvreté hydraulique à l’intérieur de la population.
Notre travail se concentre sur la pauvreté hydraulique au niveau domestique dans les petites et
moyennes villes indiennes. C’est pourquoi il faut regarder au-delà des indicateurs macro de
disponibilité de la ressource et identifier des outils qui nous permettent une meilleure
compréhension du comportement hydraulique de l’individu. Définir la pauvreté hydraulique
comme le manque de liberté d’accéder et utiliser les sources disponibles selon la manière dont
un individu l’entend apporte des avancées importantes afin d’appréhender la pauvreté
hydraulique du côté de l’individu, afin de comprendre quand un ménage se considère être
pauvre en eau. La section suivante propose un indicateur de pauvreté hydraulique domestique
qui permet de montrer l’appréhension d’un individu sur son état de pauvreté/richesse
hydraulique.
149
Nous avons construit un indicateur de la perception de la pauvreté hydraulique, dont l’objectif
est de montrer comment l’individu appréhende son niveau d’accès à l’eau. C’est une approche
clairement qualitative, qui ne cherche pas à effectuer un classement de la performance entre
les individus. Cet indicateur va nous permettre de mieux cibler les règles à mettre en place
pour l’amélioration du service.
Les variables retenues pour construire cet indicateur sont celles citées par les ménages lorsque
nous les avons interrogés sur les problèmes rencontrés, ainsi que sur ce qui est important,
selon eux, dans l’accès à l’eau par une source d’approvisionnement.
Elles sont représentées sur les quatre axes :
• la consommation journalière individuelle (en lppj) ;
• la perception de la qualité de l’eau domestique. Cette variable prend trois valeurs :
mauvaise (M), variable selon les saisons (VS) et bonne (B).
• la part des dépenses annuelles consacrées à l’approvisionnement. Les valeurs de cette
variable varient de 0 à 10 % et plus. Lorsqu’un ménage consacre 10 ou 25 % de son
revenu pour son approvisionnement, cela ne représente bien sûr pas le même montant,
ni la même pénibilité, mais nous considérons qu’au-delà du seuil de 10 %, le sacrifice
du ménage est le même, c’est pourquoi nous avons rassemblé ces valeurs dans un seul
groupe.
• la fréquence de l’approvisionnement. Les valeurs de cette variable sont :
approvisionnement quotidien192 (6 à 7j/7), approvisionnement alternatif (JA) et moins
fréquent (MF). Les sommets des quatre axes représentent la situation que le ménage
cherche à atteindre, c’est un état de richesse hydraulique.
192
Les ménages considèrent qu’un approvisionnement sept jours ou six jours par semaine est un
approvisionnement quotidien. C’est un discours fréquent, notamment des ménages interrogés de Virar, car le
service y est interrompu les vendredis à cause des problèmes d’électricité
150
Schéma 4.1. Perception de la pauvreté hydraulique domestique
3.2.1. La consommation
La consommation en eau dépend de l’offre193 (disponibilité et proximité des sources, temps de
collecte, régularité, prix et qualité) et des besoins des ménages194 (nombre de personnes, sexe
et âge, habitudes de consommation).
193
Shaban et Sharma (2007) expliquent que les ménages s’ajustent à l’offre en termes de quantité et de qualité.
151
La consommation individuelle moyenne dans la région de Vasai-Virar, si nous prenons en
compte toutes les sources d’approvisionnement des ménages, est de 49,4 lppj195 et la
consommation médiane individuelle est seulement de 43,25 lppj, avec de faibles variations
entre les villes (annexes tableau 4.5.). Le niveau de consommation est bien inférieur aux
normes nationales. Le minimum de consommation individuelle enregistré est de 20,18 lppj,
c’est-à-dire légèrement en dessus de la norme quantitative de l’OMS.
Le graphique ci-dessus présente la répartition des ménages selon leur niveau de
consommation dans les villes de la région étudiée.
80%
60%
40%
> 60
] 50-60]
20% ] 40-50]
] 30-40]
< = 30
0%
Nallasopara Navghar- Vasai Virar Total
Manikpur
194
Il existe certains usages de l’eau strictement individuels (ex : eau potable, eau pour se laver). Ainsi, selon
l’âge, le sexe et le nombre de personnes du logement, le niveau de la consommation varie.
195
Face à ces résultats, nous pouvons nous interroger sur la crédibilité des données, parce qu’elles reposent sur
les déclarations des ménages et non pas des relevés des compteurs. C’est pourquoi, lors des entretiens, afin de
calculer la quantité d’eau consommée par les ménages, nous avons demandé de nous préciser la quantité d’eau
utilisée en nombre de seaux utilisés. Les enquêteurs étaient capables de vérifier la taille des seaux.
152
Tableau 4.3. Répartition des ménages selon le niveau de consommation à Mumbai et
dans les villes de Vasai-Virar
Consommation Ménages en %
en lppj Mumbai Nallasopara Navghar- Vasai Virar
Manikpur Vasai-Virar
<= 50 5,4 73,1 69,8 69,6 57,7 67,8
] 50-75] 29,4 17,3 20,8 21,7 34,9 23,5
] 70-100] 34,2 3,6 4,0 2,2 6,7 4,4
] 100-135] 23,6 4,6 3,4 4,3 0,7 3,1
] 135-175] 5,0 0,0 1,3 0 0 0,4
> 175 2,4 1,5 0,6 0,6 2,17 0,7
Total 100,0 100,0 100,0 100 100 100,0
Moyenne 90,4 50,3 47,2 50,3 50,2 49,4
Source : Shaban et Sharma (2007) et données synthétisées de l’enquête.
Nous avions fait l’hypothèse que les ménages qui combinent plusieurs sources auraient une
consommation supérieure. Le graphique 4.2 montre que le niveau de consommation
n’augmente pas avec la multiplication des sources d’approvisionnement. Notre hypothèse
n’est confirmée que pour les ménages à consommation très faible, en dessous de 30 lppj ou
très élevée au-delà de 65 lppj, où plusieurs sources combinées semblent améliorer le niveau
de consommation. En règle générale, la multiplication des sources ne permet pas au ménage
d’augmenter sa consommation moyenne mais plutôt de lui garantir une quantité d’eau
(minimale) nécessaire.
196
Shaban et Sharma ont réalisé en 2005, une étude sur l’accès à l’eau potable domestique sur sept villes
indiennes : Mumbai, Delhi, Kolkata, Hyderabad, Kampur, Ahmedabad et Madurai.
153
Graphique 4.2. Répartition des ménages en fonction de leur consommation individuelle
en eau, selon le nombre de sources d’accès (lppj)
100%
80%
> 60
60% ] 50-60]
] 40-50]
40% ] 30-40]
< = 30
20%
0%
1 accès 2 accès 3 accès et plus Total
154
Graphique 4.3. Répartition des ménages en fonction de leur consommation individuelle
en eau par type d’habitat (lppj)
100%
80%
60%
40%
>60
]50-60]
20%
]40-50]
]30-40]
0% <=30
Appartement Bungalow Chawl Construction Hut Maison Total
semi-
permanente
Source : Données de l’enquête (annexes tableau 4.9.).
La consommation journalière moyenne des ménages varie en fonction du type d’habitat. Les
ménages habitant une construction semi-permanente ont une consommation journalière
moyenne significativement197 inférieure à la consommation de l’ensemble des ménages
(38 lppj contre 49,4). A l’inverse, la consommation individuelle moyenne est
significativement supérieure dans les ménages qui habitent un appartement. Cela s’explique
peut-être par leur capacité de stockage. Etonnamment, les ménages en hut semblent avoir un
bon niveau de consommation. Un nombre important d’entre eux consomment entre 50 et 60
lppj. Cela s’explique, car il s’agit surtout des ménages habitant à Vasai qui bénéficient de
sources gratuites.
Plusieurs études Crane, (1994), Fass (1988), Whittington et al. (1991) montrent que les
ménages pauvres consomment moins et paient plus pour chaque unité d’eau consommée, en
comparaison avec les ménages avec une connexion au réseau.
Le graphique ci-dessous présente la consommation journalière individuelle en fonction du
revenu individuel.
197
La différence significative de consommation en fonction du type d’habitat a été calculée par l’analyse de la
variance par le biais de l’écart type.
155
Graphique 4.4. Consommation journalière individuelle (en lppj) selon le revenu individuel.
250
Consommation journalière individuelle (en lpcd)
200
150
100
R2 = 0,0045
50
0
0 100 200 300 400 500 600
Revenu individuel journalier (en Rs)
Comme on peut le voir, notre étude révèle une autre réalité. On ne constate pas
d’augmentation de la consommation individuelle en eau avec l’augmentation du revenu
individuel des personnes du ménage. Le coefficient de détermination R2 est très faible, il n’y a
donc pas a priori de relation forte entre les deux variables. Zérah (1999), dans son étude sur
Delhi, est arrivée au même résultat. L’absence d’un réel impact du revenu sur la
consommation peut s’expliquer par des charges municipales fixes et faibles, et le recours à
plusieurs sources gratuites. On peut considérer que cette variation est peut-être due au fait que
45 lppj représente le seuil de quantité nécessaire à la survie humaine en territoire urbain.
198
A titre d’exemple, une eau trouble peut être considérée de mauvaise qualité à cause de sa couleur, mais être
en réalité conforme aux normes sanitaires. De même, une eau qui sent le chlore très fort sera considérée comme
étant de mauvaise qualité, même si c’est le chlore qui en réalité rend l’eau potable.
156
l’eau de pluie comme étant de bonne qualité, car ce sont des sources naturelles, considérées
pures. Nous faisons l’hypothèse que la perception de la qualité de l’eau est importante dans le
choix des sources des ménages.
Le tableau 4.10. dans les annexes représente la perception de la qualité selon la source dans
les villes de Vasai-Virar. L’étude montre qu’indépendamment de la source
d’approvisionnement, la mauvaise qualité est le problème le plus fréquemment cité (annexes
tableau 4.11-4.17), même si les personnes interviewées ne réussissent pas toujours à formuler
les problèmes qu’elles rencontrent. Le goût, la couleur et l’odeur de l’eau influencent leur
perception. Ainsi, l’eau fournie par le réseau municipal199 est a priori de bonne qualité, mais
son état varie selon les saisons, notamment pour les ménages de Virar. Les problèmes les plus
fréquemment cités sont que l’eau est boueuse, qu’elle sent mauvais et qu’elle est saline.
L’intermittence du service, les fuites et les branchements illégaux entraînent une détérioration
de la qualité de l’eau desservie par le réseau pour le consommateur final.
La perception de la qualité de l’eau fournie par des camions-citernes varie selon les villes et
les quartiers, car chaque entreprise a ses propres sources. Cela rend impossible la formulation
d’une tendance générale sur la qualité de la ressource de ces opérateurs. Nous pouvons
imaginer, sans pouvoir le vérifier, que les immeubles avec un accès quotidien ont plus de
chance d’obtenir une eau de bonne qualité que les ménages dont l’approvisionnement est
saisonnier ou exceptionnel. Ce sont surtout les ménages de Navghar-Manikpur qui souffrent
de la mauvaise qualité, se plaignant d’avoir des eaux « dures », « lourdes », « boueuses » et
malodorantes. L’étude montre que l’eau des camions-citernes est l’eau chère, même si elle est
de moindre qualité200.
Alors que les ménages avec un accès direct à l’eau du réseau considèrent à 37,5 % que l’eau à
des problèmes de qualité, les ménages qui s’approvisionnement par un revendeur individuel
du réseau municipal la jugent globalement de qualité satisfaisante. Ces ménages ne formulent
pas de problèmes particuliers. Dans leurs discours, l’approvisionnement par le réseau n’ai pas
défaillant. En ce qui concerne la perception de la qualité des eaux souterraines, les réponses
semblent contradictoires. Un grand nombre de ménages trouve que l’eau est « safe », c’est-à-
dire sans danger. Il ne la qualifie pas pour autant de « bonne ». De plus, à notre question
concernant la salinité de l’eau ils répondent qu’elle est effectivement salée. En réalité, la
199
Selon l’étude de Shaban et Sharma (2007) pour la ville de Mumbai, seuls 33,60 % des ménages interrogés
disent que l’eau est « très sure ».
200
En effet, afin de minimiser la distance vers des puits et des forages de meilleure qualité, les camions-citernes
s’approvisionnent à des lacs, des étangs et des carrières. Les propriétaires des carrières qui ne sont plus
exploitables les font exploser pour augmenter leur capacité de stockage d’eau pendant la mousson. Plusieurs
entreprises s’approvisionnent à ces sources et vendent cette eau comme potable.
157
salinité de l’eau est le problème le plus souvent cité par les ménages. Enfin, l’eau fournie par
un lac est considérée de mauvaise qualité et lourde.
Roy et al. (2004) font l’hypothèse que le ménage est capable d’évaluer les changements de la
qualité de l’eau. Notre étude va dans ce sens puisque plusieurs ménages ont mentionné la
variabilité de la qualité d’une source, notamment selon les saisons, ce qui explique le
traitement de l’eau pour en améliorer la qualité. Pendant la mousson, les ménages craignent la
turbidité de l’eau et de recevoir des eaux mélangées de différentes sources.
Nous pouvons aussi associer la perception de la qualité à l’état de santé (annexes tableau
4.18). Peu de ménages (11,1 %) avouent avoir eu des problèmes de santé liés à l’eau. Est-ce
lié au fait qu’ils sous-estiment certaines maladies ou certains symptômes ? Nous aurions
tendance à répondre oui. Ce qui est remarquable, c’est le fait que les ménages qui
reconnaissent avoir des problèmes de santé liés à l’eau sont ceux qui ont accès à l’eau par le
réseau, voir uniquement par le réseau (à 53 %) (annexes tableau 4.19.).
201
McGranahan et al. (2006), Njiru, Albu (2004), Whittington et al. (1991), Zaroff, Oku (1984), etc.
158
Graphique 4.5. Répartition des ménages selon la part du revenu consacrée à l’eau
14% 15%
0%
] 0;2 [
[2;5 [
Plus de 5%
33%
38%
Graphique 4.6. Répartition des ménages selon la part du revenu consacré à l’eau et
le lieu de résidence
100%
80%
60%
Plus de 5 %
40%
[2;5 [
] 0;2 [
20% 0%
0%
Nallasopara Navghar- Vasai Virar Total
Manikpur
La part du revenu consacrée à l’eau par les ménages varie en fonction de la ville de résidence.
Les habitants de Vasai sont significativement plus nombreux à ne rien dépenser pour accéder
à l’eau : 50 % d’entre eux contre 14,5 % de l’ensemble de l’échantillon des ménages, grâce à
une bonne disponibilité des sources souterraines tout le long de l’année. Par contre, les
ménages de Nallasopara sont significativement plus nombreux à dépenser plus de 5 % de
159
leurs revenus pour l’eau : 28,8 % d’entre eux contre 13,8 % de l’ensemble de l’échantillon des
ménages. A Virar, ils ne paient pas l’eau.
Nous avons cherché à savoir si des différences importantes existaient entre les ménages qui
ont une source unique et ceux qui en combinent plusieurs (annexes tableau 4.21.). Pour les
ménages approvisionnés par une seule source, la part du revenu consacrée à l’eau par le
réseau est de 2,3 %, bien en dessous des recommandations internationales, contre 16,1 % pour
les ménages qui sont fournis par des camions-citernes. Les ménages qui s’approvisionnent
auprès des revendeurs privés consacrent environ 9,6 % de leur revenu à l’achat de l’eau, alors
que les ménages qui s’approvisionnent uniquement par un puits ou un forage privé ont une
eau presque gratuite. En combinant plusieurs sources, notamment des sources gratuites, la
part du revenu consacrée à l’eau diminue. Malgré cela, les ménages les plus démunis y
consacrent une partie importante de leur revenu. A titre d’exemple, les ménages les plus
pauvres de Nallasopara consacrent jusqu’à 5,3 % de leur revenu à l’achat de l’eau par diverses
sources (même lorsqu’ils utilisent celle du lac).
Graphique 4.7. Répartition des ménages selon la part du revenu consacrée à l’eau et
le nombre de sources d’accès
100%
80%
60%
40% Plus de 5%
[2;5 [
20%
] 0;2 [
0
0%
1 accès 2 accès 3 accès et plus
Notre étude montre que la part du revenu consacrée à l’eau par les ménages varie en fonction
du nombre de sources d’accès. Comme on peut le voir sur le graphique 4.7., les ménages
bénéficiant de 3 accès et plus sont significativement plus nombreux à consacrer plus de 5 %
de leurs revenus à l’eau (respectivement 33 % d’entre eux contre 13,8 % pour l’ensemble des
ménages). Ainsi la part moyenne du revenu consacrée à l’eau (%) par les ménages selon le
nombre de sources d’accès à l’eau est de 1,9 % pour les ménages avec un seul accès, 2,7 %
160
pour les ménages avec deux accès et 2,9 % pour les ménages avec trois accès et plus. La part
moyenne du revenu consacrée à l’eau est significativement supérieure pour les ménages ayant
3 sources ou plus d’accès à l’eau par rapport à la moyenne observée pour l’ensemble de
l’échantillon.
Graphique 4.8. Part des revenus consacrée à l’eau selon la consommation moyenne
individuelle dans le ménage (lppj)
Le graphique en nuage de point ci-dessus montre qu’il n’existe pas de lien entre la part du
revenu consacrée à l’eau dans un ménage et la consommation individuelle en eau à l’intérieur
du ménage. En effet, on n’observe pas d’augmentation de la part du revenu consacrée à l’eau
au fur et à mesure que la consommation augmente.
161
Graphique 4.9. Répartition des ménages selon la part du revenu consacrée à l’eau et
le type d’habitat.
100%
80%
60%
40%
2 % ou plus
] 0;2 [
20% 0%
0%
Appartement Bungalow Chawl Construction Hut Maison Total
semi-
permanente
Source : Données de l’enquête (annexes tableau 4.23.).
La part du revenu consacrée à l’eau par les ménages varie en fonction du type d’habitat.
Comme le montre le graphique ci-dessus, les ménages qui habitent dans une maison ou dans
une construction semi-permanente sont plus nombreux à ne rien dépenser pour accéder à l’eau
(respectivement 63 % et 43 % contre 14,5 % pour l’ensemble des ménages) grâce à leur accès
à des sources privées ou gratuites. A l’inverse, plus de 80 % des ménages habitant dans les
hut consacrent 2 % ou plus de leur revenu à l’eau contre 46 % pour l’ensemble des ménages
de l’échantillon.
Ainsi, la part moyenne du revenu consacrée à l’eau atteint 6 % pour les ménages habitant en
hut, chiffre significativement supérieur à la part moyenne observée pour l’ensemble de
l’échantillon. Les ménages en maison consacrent la part la plus faible (0,4 %) suivis par les
ménages en constructions semi-permanentes (0,9 %). Les familles en appartement et en chawl
ont des niveaux proches, à savoir 2,7 % et 2,6 % respectivement.
162
de la fréquence d’approvisionnement par le lac, dont les ménages utilisent l’eau pour des
activités fortement consommatrices (ex : lessive).
100%
80%
saisonier
60% exceptionnel
2j/7
40% jours alternés
7j/7 et 6j/7
20%
0%
Réseau Camions- Puits et Puits et Revendeur Revendeur Lac total
municipal citernes Forage Forage individuel individuel
privés publics du réseau d'une
municipal source
souterraine
En ce qui concerne l’accès par le réseau municipal, seulement 59,2 % des ménages interrogés
ont un accès quotidien contre 84,4 % pour Mumbai (Shaban, Sharma, 2007).
Les ménages ne semblent pas très bien informés de la fréquence de l’approvisionnement par
les camions citernes et un petit nombre d’entre eux s’approvisionne au quotidien. La quantité
(vente en gros) et le prix peuvent expliquer un approvisionnement moins fréquent.
Il est difficile de dresser un comportement uniforme domestique sur les villes étudiées. La
section suivante présente différents niveaux de pauvreté hydraulique domestique.
163
Section 4. La perception de la pauvreté hydraulique domestique sur les
villes étudiées
Dans les villes de notre étude, l’ensemble de la population n’a pas accès à l’eau par le réseau
municipal, soit par choix (dans le cas les ménages de Vasai), soit par contrainte (parce que le
réseau ne dessert pas le quartier, pour des raisons financières, etc.). Les ménages diversifient
leurs sources d’approvisionnement. Dans ce sens, la pauvreté hydraulique ne s’explique pas
seulement par un mauvais service du réseau. C’est pourquoi dans notre étude nous
considérons que la notion de pauvreté hydraulique des ménages existe quelque soit la source
d’approvisionnement.
Cette section présente des exemples du niveau de pauvreté hydraulique domestique dans la
région de Vasai-Virar. A cause de la grande diversité des ménages sur les territoires
périurbains étudiés, un indicateur global sur la région est difficile à créer.
La diversité des variables étudiées rend impossible de dresser un comportement uniforme
entre les villes, selon le revenu, ou selon le type d’habitat. Nous identifions en réalité une
grande atomisation des comportements hydrauliques des ménages, conforme à la
fragmentation du territoire, des services et de la demande. Notre objectif était de montrer la
diversité des situations hydrauliques, ce qui explique la différenciation du service et de la
demande. C’est là peut-être l’une des caractéristiques essentielles des territoires périurbains.
Nous présentons dans le paragraphe suivant l’indicateur de pauvreté hydraulique des
différents échantillons.
164
entre les quatre villes est la part de revenu consacrée à l’eau. Ainsi, on voit que les ménages
de Nallasopara dépensent en moyenne plus de 5 % de leur revenu pour l’eau. Les ménages de
Vasai semblent être les plus satisfaits avec un niveau élevé de consommation, une faible part
des dépenses, un accès fréquent et une eau de bonne qualité. Or, il faut rappeler, que dans
cette ville, seul un tiers de la population, à l’époque de l’enquête, était connecté au réseau
municipal. La satisfaction des habitants tient alors à des facteurs autres que l’accès au réseau.
Elle provient de leur autonomie par rapport à la source. L’étude montre que les ménages de
Virar connaissent d’importants problèmes d’approvisionnement. Lorsque les ménages ont
accès à plusieurs sources, l’approvisionnement le plus fréquent est en jours alternés et la
qualité est mauvaise. Pour les ménages de Virar qui se fournissent uniquement au réseau
(schéma 4.3.) la fréquence est meilleure, mais la qualité de l’eau varie selon les saisons. Les
résultats pour cette ville sont étonnants. On avait supposé que l’approvisionnement de Virar
serait meilleur, car c’est la ville commerciale et administrative de la région où le revenu
moyen est le plus élevé.
Source : Composition personnelle à partir des données recueillies en 2005 (annexes chapitre 4, pauvreté
hydraulique PH 1, PH 2, PH 3, PH 4).
Remarque : Ce schéma représente le niveau de pauvreté hydraulique moyen de chaque ville étudiée, lorsque les
ménages interrogés combinent plusieurs sources d’approvisionnement.
165
Schéma 4.3. Pauvreté hydraulique des ménages avec un accès unique par le réseau
municipal dans les quatre villes de Vasai-Virar.
Source : Composition personnelle à partir des données recueillies en 2005 (annexes chapitre 4, pauvreté
hydraulique PH 5, PH 6, PH 7, PH 8).
Lorsqu’on compare les deux schémas (4.2. et 4.3.), on s’aperçoit que l’accès au réseau n’est
pas la variable déterminante pour définir le niveau de pauvreté hydraulique dans une ville. La
différence est due aux autres sources d’approvisionnement, qui vont à la fois permettre de
maintenir un niveau de consommation élevé et de diminuer la part de revenu consacrée à
l’eau. L’étude montre qu’en multipliant les sources d’approvisionnement les ménages
réussissent à diminuer la part de leur revenu consacrée à l’eau.
Nallasopara montre une autre réalité. C’est la seule ville où l’amélioration du niveau de
consommation dépend de l’augmentation de la part de revenu consacrée à l’eau. Lorsqu’un
ménage s’approvisionne à une source unique, il consacre 2,4 % de son revenu pour une
consommation moyenne de 41,7 lppj, alors qu’un ménage qui multiplie les sources
d’approvisionnement, consomme 50,3 lppj en dépensant 5,4 % de son revenu. Le problème
est double, une part de la population n’a pas accès au réseau et lorsque c’est le cas, il est
faible. A cause d’un approvisionnement insuffisant par le réseau, la multiplication des sources
à Navghar-Manikpur et Nallasopara va améliorer le niveau de consommation, mais la
contrepartie monétaire est bien plus importante pour Nallasopara que pour Navghar-
Manikpur, à cause des sources gratuites limitées d’un point de vue saisonnier.
166
4.2. Des niveaux différents de pauvreté hydraulique selon le type d’accès au réseau
Le schéma 4.4. est intéressant car il renforce l’idée d’une inégalité de l’accès à l’eau selon le
mode de connexion au réseau municipal. Les modalités de raccordement sont : i) une
connexion à usage individuel à l’intérieur du logement (ex : maison individuelle, bungalow) ;
ii) une connexion de groupe à partager entre un ensemble de ménages à l’intérieur ou à
l’extérieur du logement (ex : immeuble, chawl) ; iii) un robinet public dans la rue qui fournit
de l’eau gratuitement à un grand nombre de ménages.
Source : Composition personnelle à partir des données recueillies en 2005. Données de l’enquête, (annexes
chapitre 4, pauvreté hydraulique PH 9, PH 10, PH 11).
Remarque : Les ménages s’approvisionnent par plusieurs sources, dont le réseau municipal.
Le schéma ci-dessus est intéressant car il montre que parmi les ménages avec un accès par le
réseau municipal, ceux qui s’approvisionnent par un robinet public semblent être le plus
satisfaits. Ils ont certes le niveau de consommation le plus faible, mais toutes les autres
variables montrent que ces ménages ont un grand degré de satisfaction. Les ménages avec un
raccordement individuel consacrent une plus grande partie de leur revenu pour
s’approvisionner. Les ménages en habitat collectif semblent se sentir les plus pauvres en eau à
cause d’une fréquence faible, une qualité variable et une part de revenu consacrée à l’eau
importante.
167
Si l’approvisionnement par des robinets publics satisfaits en grande partie les ménages,
pourquoi les municipalités veulent-elles les supprimer, alors que cela peut être la meilleure
forme de distribution ? Selon les municipalités, l’eau distribuée par les robinets publics est
comptabilisée dans les pertes du réseau. La volonté est de diminuer les pertes et les
subventions du secteur. Or, un certain nombre d’études montre que dans les pays en
développement, les subventions des infrastructures bénéficient aux classes aisées. La
suppression des raccordements de rue risque de ce fait d’augmenter les subventions pour les
ménages avec un accès privé et de détériorer l’accès des ménages les plus démunis (Zérah,
2006). En réalité, au-delà de l’absence d’une politique de l’eau en faveur des plus démunis sur
la région de Vasai-Virar, Barraqué (2005) souligne que l’impossibilité de desservir les
pauvres en une eau saine vient de l’absence de soliarité entre les couches sociales des pays
concernés.
168
une part très importante de leur revenu à leur approvisionnement. L’approvisionnement par
les autres sources donne des niveaux de consommation relativement proches, mais des parts
de revenu assez disparates. Les ménages qui s’approvisionnent auprès des revendeurs203 y
consacrent une partie importante de leur revenu, tandis que l’accès par un puits et forage
public est gratuit.
Schéma 4.5. Pauvreté hydraulique des ménages avec une source unique d’approvisionnement
203
Neuf ménages s’approvisionnent uniquement par un revendeur du réseau municipal. Il s’agit des ménages en
chawls et habitats précaires à Acholle et Tulling à Nallasopara. Un seul ménage s’approvisionne uniquement par
un revendeur individuel d’une source souterraine.
169
Schéma 4.6. Pauvreté hydraulique des ménages avec plusieurs sources d’approvisionnement
Lorsque nous examinons le niveau de pauvreté hydraulique des ménages qui combinent
plusieurs sources, on s’aperçoit qu’on tend vers une uniformisation de l’accès. Des
ressemblances existent entre les ménages qui s’approvisionnent par le réseau municipal et des
sources souterraines privées et publiques. Mais, ces niveaux de pauvreté hydraulique ne sont
pas pour autant identiques. La manière dont les ménages satisfont leurs besoins n’est pas
identique, leurs stratégies compensatoires (chapitre V) afin de satisfaire leurs besoins seront
différentes. Une autre tendance se dessine chez les ménages qui s’approvisionnent par des
camions-citernes et des revendeurs d’une source souterraine. Malgré la différence des
sources, il est étonnant de voir que ces ménages ont la même perception de la pauvreté
hydraulique. Ce sont les ménages qui souffrent le plus d’un accès inadéquat. La qualité de
l’eau est jugée mauvaise par ces ménages, alors qu’ils y consacrent une partie importante de
leur revenu. Multiplier les sources d’approvisionnement permet a priori de diminuer les
dépenses liées à l’eau, à cause de l’accès à des sources gratuites, sans pour autant augmenter
la qualité de l’eau consommée.
170
Conclusion du chapitre 4
Notre étude montre des résultats originaux dans le comportement hydraulique des individus.
Le niveau de consommation des villes périurbaines est bien inférieur à celui de Mumbai. Les
données sommaires de l’étude sur Panvel et Kalyan vont dans le même sens. La
consommation moyenne sur la zone principale de l’étude est de 49,7 lppj, c’est une différence
essentielle par rapport à Mumbai. Le niveau de consommation est indépendant à la fois du
nombre de sources d’approvisionnement que les ménages combinent et de leur revenu. Par
contre, le type d’habitat se révèle être un facteur explicatif du niveau de consommation.
L’inégale représentativité des sources d’approvisionnement dans les territoires périurbains
renforce l’idée d’une fragmentation du territoire et constitue une caractéristique essentielle
des villes périurbaines. La présence inégale des entreprises de camions-citernes selon les
villes renforce cette idée. Dans les territoires périurbains de Mumbai, les entreprises de
camions-citernes ont le pouvoir d’empêcher l’extension du réseau par leur capacité à contrôler
l’approvisionnement.
Notre étude montre une multiplicité de niveaux de pauvreté hydraulique domestique selon les
sources d’accès, le nombre de sources, la localisation et le type d’habitat, les saisons, etc.
Cette multiplicité de niveaux de pauvreté hydraulique renforce la différenciation et la
fragmentation du service au niveau du territoire. C’est une caractéristique essentielle des
territoires périurbains. Nous verrons dans le chapitre suivant comment, face à cette pauvreté
hydraulique, les ménages adaptent leur comportement.
171
Chapitre 5. Le comportement hydraulique des ménages
Depuis la fin des années 1980, un ensemble de travaux en Inde204 et ailleurs205 renouvelle la
perception du comportement des ménages face aux services d’eau et d’assainissement dans
les pays en développement. L’importance de ces travaux tient à leur capacité à montrer la
complexité sociale des divers comportements d’approvisionnement domestique en territoire
urbain.
Ces études identifient différentes variables qui expliquent le comportement hydraulique des
ménages, selon l’accès ou pas au réseau et la régularisation des quartiers. A Delhi, Zérah
(1999) a étudié le comportement des ménages raccordés légalement au réseau pour faire face
à un service municipal pas fiable. L’étude de Dutta et al. (2005) concerne les ménages qui
n’ont pas accès au réseau. Les travaux de Tovey (2002), de Raghupathi (2003a) et de Llorente
(2002) ciblent le comportement des ménages en bidonvilles. L’étude de Shaban et Sharma
(2007) traite des quartiers formels, celle d’Anand (2001) à Chennai des quartiers régularisés
et non-régularisés. Chaque étude explique le comportement hydraulique des ménages à
travers une série de critères tels que : le type d’habitat, la localisation de l’habitat (type de
quartier), l’étage, le revenu, etc. Ces études révèlent une multiplicité de mode
d’approvisionnement afin d’améliorer l’accès à l’eau des ménages. Il s’agit à la fois d’un
recours à plusieurs sources d’approvisionnement, la mise en place des moyens techniques
originaux et innovant206 et l’adoption des stratégies qui permettent de pérenniser
quantitativement et qualitativement le service.
204
Shaban et Sharma (2007) à Delhi, Kanpur, Kolkata, Ahmedabad, Mumbai Hyderabad et Madurai ; Roy et al.
(2004) à Kolkata ; Venkatachalam (2003) à Coimbatore (Tamil Nadu) ; Anand (2001) à Chennai ; Maria (2006) ;
Dutta et al. (2005), Raghupathi (2003) ; Llorente (2002), Tovey, (2002) et Zérah (1999) à Delhi ; Choe et al.
(1996) à Dehra Dun (Uttar Pradesh) ; etc.
205
Yang et al. (2006) au Sri Lanka ; Kjellén (2000) ; Whittington et al. (1998) à Lugazi ; World Bank Water
Demand Research Team (1993) au Bazille, au Nigeria, en Zimbabwe, au Pakistan et en Inde ; Whittington et al.
(1991) au Nigéria, au Kenya et au Ghana ; Whittington et al. (1990) ; etc.
206
A titre d’exemple : les gali taps (raccordements illégaux sur le réseau municipal) présentés par Tovey
(2002) ; les mini-réseaux privés des bidonvilles présentés par Raghupathi (2003a) ; la sophistication des
stratégies de stockage présentées par Maria (2006) ; etc.
172
L’objectif de notre travail est de revenir sur les différentes variables qui déterminent le
comportement des ménages et définissent leurs choix d’approvisionnement ainsi que
d’identifier des variables explicatives propres aux petites villes des territoires périurbains.
Nous faisons l’hypothèse qu’il n’existe pas de comportement uniforme en terme de
consommation d’eau domestique dans les villes étudiées.
Le chapitre est organisé en deux sections. La première section définit les déterminants du
comportement hydraulique des ménages. Nous faisons l’hypothèse que le choix de stratégies
compensatoires dépend de la perception du niveau de pauvreté hydraulique subi. Ce qui
revient à dire que le comportement d’un individu ne dépend pas de critères exogènes, mais de
son propre ressenti. Dans notre analyse, nous avons considéré la pauvreté hydraulique
indépendamment de la source d’approvisionnement. La deuxième section porte sur les
stratégies compensatoires des ménages et leur coût pour améliorer leur niveau d’accès.
207
Plusieurs ménages considèrent à tort que leur logement est régularisé, du seul fait qu’ils disposent d’un acte
d’achat.
208
Nous n’avons pas vérifié si tous les équipements fonctionnaient correctement.
173
1.1. Une demande en eau fortement élastique
Plusieurs facteurs influencent conjointement la demande en eau. Les ménages font leurs choix
en fonction des caractéristiques de l’approvisionnement (multiplicité des sources gratuites et
payantes, variabilité saisonnière, différences de qualité), de leurs caractéristiques socio-
économiques (logement, équipement sanitaire, revenu, etc.) et de celles relatives à la structure
familiale (sexe, âge, taille du ménage, niveau d’éducation, etc.). La demande évolue dans le
temps et dans l’espace mais aussi entre les individus, même à l’intérieur du même ménage.
L’estimation de la demande devient difficile avec un tel nombre de variables.
174
1.1.2. Une définition empirique de la demande
Nous considérons que les facteurs qui influencent le comportement des ménages ne sont pas
universels et varient selon les pays et les régions. Le comportement hydraulique des ménages
dans les pays en développement est ancré dans un système complexe caractérisé par différents
systèmes sociaux, économiques, politiques, institutionnels et culturels. A l’intérieur de ces
systèmes, North (2005) explique que les choix effectués par les individus sont commandés par
leurs perceptions, c’est à dire de leurs croyances et préférences. Cela dépend pour partie de
leur héritage culturel, pour partie des problèmes quotidiens locaux qu’ils doivent affronter et
résoudre, pour partie enfin d’apprentissages non locaux. North insiste sur la nécessité de partir
des calculs des individus pour saisir le choix ou pour comprendre l’évolution des institutions.
Il explique qu’il est difficile d’échapper aux schémas mentaux qui nous ont formés. Les
individus analysent l’environnement en traitant l’information à l’aide de schémas préexistants
à travers lesquels ils perçoivent l’environnement et résolvent les problèmes auxquels ils sont
confrontés. Dans ce contexte, l’individu effectue des anticipations imparfaites sur ses propres
intérêts et ceux des autres. C’est un individu à la fois rationnel, raisonnable (capable de
coopérer avec les autres) et responsable (assumant des droits et des obligations vis-à-vis de
son entourage). Sen met l’accent sur le fait que, jusqu’à un certain niveau de droits et de
capabilités, la révélation des préférences ne peut être assurée, l’individu ne peut pas être ou
faire ce qu’il souhaite réellement. C’est à ce niveau que se fixe le seuil d’accès à l’eau, seuil
qui varie selon les individus et les ménages. Si ce niveau n’est pas respecté, pouvons nous
parler d’un choix parmi les sources d’approvisionnement et sous quelles conditions, sachant
que les différents modes d’approvisionnement complémentaire sont très localisés et
saisonniers et dépendent de contraintes techniques (infrastructures) et socio-économiques ?
Nous faisons l’hypothèse que la volonté des consommateurs d’acheter l’eau d’une source
(produit) dépend de la nature des besoins que cette eau satisfait, de la substituabilité de ce
produit en termes de prix, de la qualité ou de la disponibilité d’un autre produit, ainsi que du
revenu du consommateur. Dans ce sens, le choix des ménages est un optimum de second rang.
Les consommateurs ne perçoivent pas de la même manière l’approvisionnement par la
municipalité et par les autres sources privées et gratuites. Par contre, ce sont des eaux de
qualité différente qui se substituent entre elles selon la perception de la qualité de chacun et
des usages. Des eaux de qualité différente peuvent être substituables car les ménages estiment
qu’elles sont de qualité égale (avec ou sans traitement).
175
McGranahan et al. (2006) prennent en compte les préférences des individus pour chaque
usage. Nous considérons que cela est central pour comprendre le comportement des ménages
et la structure de la demande. Nous allons estimer la demande par une approche en termes
d’usages de l’eau. Afin de mieux comprendre la demande des ménages, il est important
d’identifier la qualité de l’eau nécessaire pour chaque usage domestique et par conséquent la
source potentielle d’approvisionnement. La diversification de la demande, qui se réalise par
plusieurs sources d’approvisionnement, explique que chaque source offre une eau différente
en termes de quantité, de qualité et de prix. Kjellén et McGranahan (2006) et Conan et
Paniagua (2003) montrent qu’un grand nombre de ménages pauvres choisissent au jour le jour
leurs sources d’approvisionnement, selon la disponibilité, leur budget et le temps qu’ils ont à
y consacrer. Notre étude ne montre pas cette variabilité au jour le jour. La seule variabilité
que nous avons remarquée est à l’échelle des saisons (mousson ou sécheresse).
209
Ces niveaux de qualité représentent la perception de la qualité de l’eau des ménages pour chaque usage avec
ou sans traitement.
176
Nous pouvons considérer que l’eau de qualité j=1 (Très bonne) est utilisée pour la boisson et
la cuisson. La quantité nécessaire est assez limitée, en moyenne 5,4 lppj selon notre enquête.
Les eaux de qualité j=2 ou j=3 n’ont pas besoin d’être traitées pour être consommées. L’eau
de qualité j=2 (Bonne) peut être utilisée pour l’hygiène corporelle, la lessive et la vaisselle et
l’eau de qualité j=3 (Mauvaise) pour le nettoyage du logement, les toilettes et l’arrosage. La
prise en compte de la qualité dans le choix révèle des niveaux d’utilité différents selon les
sources. La qualité, qui change par le traitement, modifie le niveau d’utilité.
Le ménage dispose de plusieurs sources i, i=1,2, etc., telles que i=1 est le réseau municipal,
i=2 est le camion-citerne, etc. Chaque source peut avoir plusieurs qualités. Le ménage paie
(Pij), pour une eau de source i et de qualité j. Il est important de noter que, sur le terrain de
notre étude le prix n’est pas fonction de la qualité. L’individu accepte de dépenser une somme
d’argent afin d’obtenir de l’eau d’une certaine qualité. Une grande variété de prix unitaires
existe selon les sources et selon les villes.
Le tableau 5.2. présente le prix d’un litre d’eau selon chaque source d’approvisionnement210.
Une grande variabilité de prix existe selon les opérateurs et entre les villes. Malgré l’existence
de sources d’approvisionnement communes pour les quatre villes, la facture que les ménages
payent sont très variables. Il est étonnant de noter qu’à Vasai l’eau est la moins chère et c’est
la seule ville où le budget du département hydraulique n’est pas déficitaire. Sans surprise le
prix de l’eau des camions-citernes est uniforme entre les villes. Il est étonnant de constater
que le prix unitaire au m3 de l’eau municipale et des camions-citernes à Virar est presque
identique (49,90 Rs/m3 et 50,00 Rs/m3 respectivement), peut être à cause des charges de
fonctionnement très élevés pour la consommation electrique. L’écart important du prix de
l’eau provenant des puits et forages privés peut s’expliquer par l’utilisation de pompes
électriques.
Lorsqu’on examine les prix appliqués par les revendeurs individuels, nous constatons des
variations importantes dans les prix appliqués par les revendeurs du réseau municipal dont le
prix au litre varie de 0,07 à 0,25 Rs/litre, ainsi que pour les revendeurs d’un puit et forage
(0,01 à 0,26 Rs/litre). Les revendeurs semblent appliquer des prix bien plus élevés que les
entreprises de camions-citernes. Or, ces opérateurs ont des coûts d’investissements plus
faibles.
210
Le tableau 5.2 dans les annexes donne le prix d’un litre d’eau selon chaque source d’approvisionnement en
euros.
177
Tableau 5.2. Prix de l’eau sur la région de Vasai-Virar (en Rs)
Sources Villes
dd'approvisionnement Nallasopara Navghar-Manikpur Vasai Virar Vasai-Virar
Toutes sources
Prix au litre (Rs) 0,07 0,02 0,01 0,05 0,05
Prix au m3 (Rs) 74,50 28,30 11,50 50,89 47,00
Réseau municipal
Prix au litre (Rs) 0,04 0,03 0,02 0,05 0,02
Prix au m3 (Rs) 40,50 27,60 18,10 49,60 24,30
Camions-citernes*
Prix au litre (Rs) 0,05 0,05 0,05 0,05
pc
Prix au m3 (Rs) 48,00 50,00 50,00 50,00
Puits et forages privés
Prix au litre (Rs) 0,02 0,00 0,01 0,06 0,02
Prix au m3 (Rs) 16,60 0,00 6,3 60,90 18,20
Revendeur du réseau
municipal
Prix au litre (Rs) 0,11 0,11
pd pc pc
Prix au m3 (Rs) 106,00 106,00
Revendeur d'une source
souterraine
Prix au litre (Rs) 0,07 0,07
pc pc pc
Prix au m3 (Rs) 73,90 73,90
Puits et forages publics gratuit
Lac gratuit
Source : Données de l’enquête.
Remarque : A l’exception des entreprises de camions-citernes, nous n’avons pu obtenir les prix unitaires au m3
ni par les autorités locales, ni par les revendeurs. C’est pourquoi nous avons calculé le prix unitaire de chaque
source en nous basant sur les données communiquées par les ménages qui s’approvisionnent exclusivement à la
source concernée.
pd : pas défini
pc : pas concerné
(*) Le prix pour un client régulier est estimé à 480 Rs ou 500 Rs pour 10 000 litres de chargement (8,6 à 8,9 eurs
par chargement) en saison normale. Llorente et Zérah (2003) ont calculé le prix de camions-citernes à
0,08 Rs/litre, soit 800 Rs/m3 (0,0014 euros/litre, soit 14,29 euros/m3), alors que l’eau par le réseau est facturé
1Rs/m3, soit 0,018 Rs/litre (0,018 euros/m3) pour les usages domestiques.
Pour chaque usage, l’eau consommée ne doit pas dépasser un certain montant. Ce seuil de
prix est fixé par la contrainte budgétaire, mais c’est aussi un seuil psychologique, propre à la
perception de la qualité de chaque individu. Nous pouvons ainsi définir la demande en
fonction de la qualité de la source d’eau, la contrainte budgétaire des ménages et une
constante qui représente les contraintes techniques et institutionnelles d’accès à l’eau. La
demande peut être modifiée sous certaines contraintes : budgétaire (diminution du revenu du
ménage), saisonnière (raréfaction de la ressource, détérioration de sa qualité) et autres (fêtes,
mariages, etc.). La théorie économique fait l’hypothèse d’une élasticité prix de la demande
relativement élevée. Ce qui veut dire qu’avec l’augmentation du prix l’individu réduit la
178
consommation du bien et le remplace par un autre. Or, la demande en eau est le plus souvent
considérée comme étant inélastique. Si cela est vrai dans les pays développés, dans les villes
des pays en développement, lorsque le prix croît, certains ménages vont chercher à diversifier
davantage leurs sources d’approvisionnement, vers des sources moins chères, alors que
d’autres vont continuer à payer le prix fort211. Tous les ménages (riches et pauvres) modifient
leurs demandes afin de minimiser leurs dépenses. Ils vont diminuer ou éliminer des sources
chères (camions-citernes), de bonne qualité (eau en bouteille, etc.), au profit des sources
moins chères, voire gratuites (lacs, étangs, puits et forages publics) ou ils vont même changer
leurs comportements (ex : se laver moins souvent, etc.). Lors de notre retour sur le terrain, les
entretiens que nous avons menés révèlent une amélioration de l’approvisionnement par le
réseau de certains quartiers et une diminution du nombre de camions-citernes qui les
approvisionnent. A titre d’exemple, pendant la mousson, l’eau de pluie remplace d’autres
sources payantes ou gratuites. Plusieurs ménages attestent que c’est une eau de bonne qualité
et en abondance et que récupérer l’eau de pluie est un moyen de garder les sources d’eau
utilisées le reste de l’année.
211
Des contraintes d’infrastructures ne permettent pas toujours un changement facile. C’est notamment le cas
des habitants en immeuble qui s’approvisionnent par camions-citernes.
212
Quelques études montrent la hiérarchisation des usages : Yang et al., (2006) ; Solo (2003), Anand (2001), etc
179
d’approvisionnement (annexes tableau 5.3.) afin d’assurer un approvisionnement continu et
de bonne qualité. Cela afin de se prémunir contre : i) les risques naturels sur les sources ; ii)
les droits de propriété non sécurisés sur l’accès aux sources ; iii) le coût d’opportunité du
travail (nombre de membres du ménage et leur part d’occupation sur le marché de travail) ;
iv) quantité et qualité de l’eau des différentes sources (Anand, 2001).
Parmi les ménages interrogés, 63,4 % ont une source unique d’approvisionnement. Parmi eux
68 % s’approvisionnent au réseau, 22,7 % à une source souterraine, 2,6 % auprès de
revendeurs et 5,8 % auprès d’entreprises de camions-citernes. Parfois, la source unique n’est
pas réellement un choix, mais reflète la difficulté de diversifier davantage les sources.
Nous avons identifié 34 arrangements d’approvisionnement en eau sur la région de Vasai-
Virar. Cette grande diversité de combinaisons montre l’absence de normes de modalités
d’accès. Elle témoigne de la difficulté des ménages à satisfaire leurs besoins. L’ordre dans
lequel les sources213 sont citées est significatif pour comprendre la hiérarchisation des choix
des ménages. Dans ce sens, nous considérons que la décision d’un ménage d’être
approvisionné par le réseau puis par un camion-citerne correspond à un choix différent que
celui d’être approvisionné par un camion-citerne puis par le réseau. L’étude montre que les
ménages de Nallasopara ont le plus grand nombre de combinaisons (23) de sources
d’approvisionnement.
Les ménages interrogés ont en moyenne 1,4 source d’approvisionnement, la majorité de ceux
de Navghar-Manikpur ont en deux. Dans certaines villes et quartiers (annexes tableau 5.3.),
les ménages connaissent une situation particulièrement complexe (Achole à Nallasopara,
Manikpur et Bharampur à Navghar-Manikpur) puisqu’ils combinent trois sources et plus
d’approvisionnement. Alors que Naringi (quartier résidentiel avec des bungalows) et Vasai
213
Lors des entretiens, nous avons insisté sur l’importance de nous citer par ordre d’importance les sources
d’approvisionnement (source principale, secondaire, etc.) auxquelles les ménages ont accès.
180
(zone 2, quartier gaothan où le réseau s’est implanté au début) s’approvisionnent par une
source unique.
Nous avons fait l’hypothèse que le type d’habitat est un facteur décisif pour
l’approvisionnement d’un ménage214 (annexes tableau 5.4.). L’analyse de la variance par le
biais de l’écart type montre que le nombre d’accès à l’eau varie en fonction du type d’habitat.
Les ménages habitant une construction semi-permanente ou une hut sont significativement
plus nombreux à avoir trois accès et plus (19,1 % contre 4,8 %) pour l’ensemble des ménages)
tandis que ceux habitant un bungalow ou une maison ont plus souvent un seul accès à l’eau,
79,2 % d’entre eux contre 63,4 % pour l’ensemble des ménages.
Nous avons voulu vérifier si une relation existait entre le niveau journalier individuel et le
nombre de sources d’approvisionnement. Le revenu journalier individuel moyen du ménage
est d’autant plus faible que le nombre de sources d’accès à l’eau augmente.
Ainsi les ménages ayant un seul accès à l’eau ont un revenu individuel moyen de 94,8 Rs
contre seulement 57,5 Rs pour les individus ayant 3 accès ou plus, chiffre significativement
inférieur à la moyenne observée pour l’ensemble des ménages (84,6 Rs/pers/jour).
Plusieurs motifs expliquent les raisons d’approvisionnement selon les sources (annexes
tableau 5.5.). L’accès par le réseau municipal est préféré à cause de la bonne qualité215 de
l’eau (56,4 %) et de la disponibilité de la ressource (annexes tableau 5.6.).
L’approvisionnement par une entreprise de camions-citernes ou par un puits et forage privé
est principalement dû à un accès insuffisant par le réseau, 42,9 % et 22,9 % respectivement
(annexes tableaux 5.7. et 5.8.). En réalité le choix ne se fait pas en fonction des bénéfices
procurés par la source, mais plutôt à cause de l’insuffisance d’une autre source, à laquelle le
ménage aurait préféré s’approvisionner. La disponibilité de la source dans les prémisses du
214
Zérah (1999) a vérifié cette hypothèse dans son travail à Delhi.
215
Il est intéressant de constater que c’est pour sa bonne qualité que l’eau du réseau municipal est choisie et, en
même temps, que les problèmes que les ménages évoquent concernent justement la qualité.
181
logement et la bonne qualité de l’eau sont aussi cités. En ce qui concerne l’accès par des
sources souterraines publiques et des lacs, ils sont preferés par les ménages pour la gratuité de
l’eau (36,4 % et 53,3 % respectivement) (annexes tableaux 5.9. et 5.10.). Concernant l’accès
par un revendeur individuel, la bonne qualité de l’eau (33,0 %) est la raison principale
avancée et, pour 25,3 % des ménages, c’est parce que le réseau ne dessert pas le quartier
(annexes tableau 5.11.).
En deuxième position des raisons du choix de la source d’approvisionnement, quelque soit la
source apparaît la réponse « pas d’autres choix ». Cela est révélateur du fait que les ménages
n’ont pas nécessairement une réelle liberté parmi les sources d’approvisionnement qui leur
sont proposées. Des contraintes économiques, techniques et de disponibilité de la ressource
contraignent leur choix. Ces contraintes renforcent les niches de marché que les petits
opérateurs privés occupent. De manière générale, sur les points d’eau publics, la gratuité de
l’eau est mise en avant, alors que, sur les sources payantes, les ménages accordent plus
d’importance à la qualité. Si une réelle concurrence existait sur les territoires étudiés, le choix
des sources pourrait influencer le prix de l’eau sur d’autres marchés (Anand, 2001) ainsi que
la qualité et la disponibilité de la ressource.
1.2.2. La confiance
Lors de notre enquête, nous avons voulu savoir quelles sont les sources d’approvisionnement
auxquelles les ménages font le plus confiance. Afin de révéler les caractéristiques de cette
confiance, nous avons cherché à savoir ce qui est important dans l’approvisionnement par une
source ou une autre. La confiance dans la source d’approvisionnement est très subjective. Le
tableau 5.4. représente le niveau de confiance selon les sources d’approvisionnement dans les
quatre villes. Nous avons représenté la confiance en une source, selon que le ménage est
satisfait en terme de quantité, qualité, régularité du service.
182
La grande majorité (68,4 %) des ménages interviewés font confiance à l’approvisionnement
par le réseau municipal. Cela tient surtout à la bonne qualité (64,2 %), à la quantité (31,4 %)
et, pour un moindre degré, à la régularité des horaires (29,5 %) (annexes tableau 5.12.). Il est
important de souligner que la confiance dans le réseau signifie la confiance à un certain type
d’infrastructure et de service et non pas nécessairement à l’opérateur du service public, à qui
plusieurs ménages reprochent souvent une mauvaise gestion et un comportement corrompu.
Malgré l’attachement à l’approvisionnement par les sources souterraines, seulement 17 % des
ménages font confiance à ces sources, notamment les ménages de Vasai, région où l’eau
souterraine est en abondance et de bonne qualité. Ce qui semble être le plus important (tant
pour les sources privées que publiques), c’est la grande disponibilité de la ressource et la non-
restriction dans les horaires (annexes tableaux 5.13 et 5.14). Très peu de ménages font
confiance aux entreprises de camions-citernes (annexes tableau 5.15). A la question « qu’est-
ce qui est le plus important pour vous dans l’accès par un camion-citerne ? », la réponse pour
23,8 % des familles est « rien ». Cette réponse est révélatrice de la non-satisfaction des
ménages et de la contrainte qu’ils subissent plutôt que d’un réel choix dans leur
approvisionnement. Il est intéressant de noter que 11,9 % des ménages interrogés ne font
confiance à aucune source d’approvisionnement. Ce sont les ménages de Nallasopara qui
utilisent plusieurs combinaisons d’accès, qui se prononcent ainsi, ménages.
216
Venkatachalam (2006), WSP (1999), Choe et al.(1996), World Bank (1993), Whittington et al. (1990), etc.
217
Les chercheurs utilisent des méthodes de préférence déclarée et préférence révélée pour évaluer la demande et
comprendre les préférences.
183
demandé si la personne accepterait de payer plus pour une eau de meilleure qualité et pour
une plus grande quantité et le prix à consacrer en plus par mois. Notre intention était de
révéler l’intention des ménages interviewés.
Parmi les ménages interrogés, environ 15,9 % consentent à payer plus pour une plus grande
quantité d’eau (annexe tableau 5.16.) et 28,8 % pour une eau de meilleure qualité (annexe
tableau 5.17.). La demande des ménages pour une eau de meilleure qualité se révèle être plus
importante que les problèmes quantitatifs. Mais est-ce que cela signifie que les ménages n’ont
pas besoin d’une plus grande quantité ? Ou bien le manque chronique d’eau à disposition
contraint-il les comportements individuels ? C’est plutôt cette idée que nous aurions tendance
à suivre. Vu le niveau de consommation, avec un seuil de 50 lppj, le rationnement de l’eau est
tel que souvent en avoir plus peut ressembler à du gaspillage. L’étude montre à quel point les
ménages s’adaptent aux disponibilités de la ressource, au point de ne plus sentir de besoins
supplémentaires.
Les ménages acceptent de payer plus, pour une plus grande quantité, indépendamment de la
part de leurs dépenses liées à l’eau. Ils consacrent en moyenne 3,21 % de leur revenu annuel.
Parmi ces ménages, 16,4 % consacrent déjà plus de 5 % alors que seulement 4,3 % des
ménages qui ont accès à des sources gratuites accepteraient de payer plus pour une plus
grande quantité d’eau (annexes 5.18.). Parmi les ménages qui acceptent de payer plus pour
une meilleure quantité, plus de la moitié ont accès à deux sources d’approvisionnement
(annexes tableau 5.19.) et presque deux tiers ont accès au réseau municipal (annexes tableau
5.20.). Nous aurions tendance à croire que les ménages qui acceptent de payer pour une plus
grande quantité d’eau sont ceux qui ont un accès moindre. Or, il s’agit des familles dont la
consommation moyenne est de 52 lppj, au-dessus de la moyenne de la région, qui est de
49,4 lppj. L’étude montre que seuls 15,6 % des ménages avec un accès en dessous de 30 lppj
accepteraient de payer plus pour une plus grande quantité d’eau (annexes tableau 5.21.). Ce
sont les plus riches en eau qui en achèteraient plus, à savoir 24,4 % des ménages avec un
accès situé entre 50 et 60 lppj, et 20,7 % des ménages avec un accès supérieur à 60 lppj.
Parmi les ménages qui acceptent de payer plus pour une meilleure qualité de l’eau, un tiers
s’approvisionne uniquement au réseau municipal (annexes tableau 5.22.), or il s’agit a priori
d’une eau de bonne qualité. Des ménages de tous les niveaux de consommation sont
concernés (annexes tableau 5.23.). Ce sont notamment les plus dotés en eau qui accepteraient
de payer plus pour une meilleure qualité. Presque 44 % des ménages pour un niveau de
consommation entre 50 et 60 lppj et 38 % des ménages pour un niveau de consommation
supérieur. Presque la moitié des ménages ont une seule source d’approvisionnement (annexes
184
tableau 5.24.) et utilisent moins de 2,5 % de leur revenu pour leur approvisionnement
(annexes tableau 5.25.).
Notre étude révèle qu’un ménage accepte de payer en moyenne 29,15 Rs/mois (soit
0,5 euros/mois) supplémentaires lorsqu’il accède au réseau municipal. Or, ce montant est bien
inférieur à l’augmentation des prix appliqués par les municipalités en 2006. Dans les villes
étudiées, malgré l’augmentation de la facture de l’eau, à un niveau supérieur à celui exprimé
par les ménages dans notre enquête, tous les consommateurs acceptent de payer plus. Lors de
notre enquête, nous n’avons été informé d’aucune protestation contre l’augmentation des
tarifs. La crainte d’une interruption immédiate du service conditionne leur comportement. Les
municipalités ne disposent pas de données sur le nombre d’interruptions de service depuis la
mise en application de la nouvelle tarification.
218
En absence de compteur, pour évaluer la quantité consommée par les ménages, nous avons demandé lors de
l’entretien : dans un premier temps, la quantité journalière stockée par source (par récipient avec la fréquence de
stockage), dans un deuxième temps, les consommations du ménage pour chaque usage. Nous avons comparé la
totalité d’eau stockée par jour par les ménages et la quantité consommée. Nous avons pu ainsi vérifier les
données communiquées et corriger les écarts observés.
185
Tableau 5.6. Normes indiennes de quantité d’eau par usage et données de l’enquête (lppj)
Normes du
Ministère du Données de
Normes du Bureau of Indian Standard
développement l’enquête
rural
Utilisation de l'eau
Villes avec système
Petites villes Territoire rural Villes étudiées
d'égouts
lppj en % lppj en % lppj en % lppj en %
Eau potable 5 2,5 5 3,7 3 7,5 2,9 5,2
Eau pour la préparation
des aliments 5 2,5 5 3,7 5 12,5 2,5 4,5
Selon les normes indiennes, moins de 15 % de la consommation est consacrée à l’eau potable,
la cuisine et la vaisselle219, ce qui représente une quantité très faible, environ 20 à 25 litres,
doit respecter les normes de potabilité. Sur Vasai-Virar, ces trois usages représentent en
moyenne 18,4 % de l’eau domestique, mais pour une quantité encore plus faible, 10,2 lppj. De
plus, alors que les normes considèrent que l’eau pour la vaisselle doit être de très bonne
qualité, les ménages n’ont pas la même considération sur la qualité nécessaire et ils lui
associent une eau de qualité bonne.
L’eau potable est définie comme étant une eau de qualité acceptable en termes physiques,
chimiques et bactériologiques afin qu’elle puisse être utilisée sans danger pour la boisson et la
préparation des aliments. Selon l’OMS, un adulte de 60 kilos a besoin de 2 litres d’eau par
jour (Howard, Bartram, 2003)220. Il s’agit d’une quantité d’eau incompressible, qui ne varie
pas selon le revenu des individus (Roy et al., 2004). La moyenne d’eau pour la boisson entre
les quatre villes est légèrement supérieure, soit 2,88 lppj (annexes tableau 5.26.).
219
Selon les normes indiennes, la part de l’eau pour l’eau potable, la cuisine et la vaisselle représente 12,5 %
dans les villes avec un système d’égouts et 14,9 % de la quantité d’eau consommée dans les petites et moyennes
villes.
220
Norme également proposée par Gleick (1996).
186
En ce qui concerne les besoins en eau pour la préparation des aliments, il est difficile de les
évaluer, car ils dépendent du régime alimentaire et du rôle de l’eau dans la préparation des
aliments. Diverses études sur les pays développés et en voie de développement montrent
qu’en moyenne une quantité d’environ 10 à 20 litres est nécessaire. Gleick (1996) propose
10 lppj et Howard et Bartram (2003) 7,5 lppj. La norme indienne, indépendamment de la
localité du ménage, est inférieure, car fixée à 5 lppj. La moyenne sur notre terrain est bien
plus faible, en moyenne 2,46 lppj (annexes tableau 5.27.).
L’eau pour une bonne hygiène corporelle est essentielle pour l’élimination des risques
sanitaires. Des études effectuées dans les pays développés estiment que la quantité journalière
varie de 45 lppj à 100 lppj avec une moyenne de 70 lppj. Peu d’études concernent les pays en
voie de développement. Gleick (1996) estime à 15 lppj la quantité journalière pour se laver.
Dans notre étude, la consommation individuelle moyenne pour l’hygiène corporelle est de
14,30 lppj (annexes tableau 5.28.), niveau inférieur à la norme d’accès en territoire rural
(15 lppj). Cette activité, comme celle de la lessive, peut avoir lieu soit à l’intérieur du
logement, soit sur le point d’eau. Les ménages utilisent en moyenne 13,50 lppj pour laver le
linge (annexes tableau 5.29.), contre 20 lppj fixés par la norme indienne. Alors que 15,8 %
des ménages ont un lave-linge, qu’ils utilisent selon la disponibilité de la ressource, une petite
minorité (4,3 %) fait la lessive au lac. La consommation moyenne d’eau pour faire la vaisselle
est de 4,79 lppj (annexes tableau 5.30.), ainsi presque 85 % des ménages consomment moins
que la norme indienne en territoire rural.
L’OMS considère qu’une quantité de 20 lppj est le niveau d’eau le plus efficace pour
l’évacuation des excréments et réduire les maladies liées à l’eau. La consommation moyenne
pour les toilettes par usage est de 6,46 litres/usage (annexes tableau 5.31.), soit 8,1 lppj. En ce
qui concerne la consommation journalière individuelle pour nettoyer le logement, elle est en
moyenne de 3,01 lppj (annexes tableau 5.32.), encore une fois bien inférieure à la norme
nationale. Environ 11,6 % des ménages utilisent de l’eau pour l’arrosage du jardin et des
plantes. Il faut toutefois préciser qu’il s’agit souvent d’une eau de qualité « inférieure » qui est
réutilisée. L’utilisation de l’eau domestique pour des usages professionnels ou autres est très
limitée, voire marginale.
Selon le niveau de pauvreté hydraulique ressenti, le ménage fait des choix pour améliorer son
accès à l’eau, qu’il élargit au-delà du réseau. Selon les usages à satisfaire, les ménages
choisissent parmi différentes sources et y consacrent un budget. Nous allons présenter dans la
187
section suivante les stratégies compensatoires des ménages qui leur permettent de dépasser les
fluctuations temporelles de l’offre et de la demande.
221
Pattanayak et al. (2005), Anand (2001), Zérah (1999) ; Choe et al. (1996), etc.
222
Merrett (2002b), Whittinghton et al. (1998), Pattanayak et al. (2005), etc.
188
ménages. Elle n’aurait aucun sens, car le nombre de stratégies dépend de l’accès et du niveau
de pauvreté hydraulique. Un ménage peut combiner plusieurs stratégies parmi les six
identifiées, mais peut adopter plusieurs modalités à l’intérieur de celles-ci. Par d’exemple, un
ménage peut adopter la stratégie de collecte, mais il peut collecter de l’eau par un puits privé
ou par un revendeur du réseau municipal. Ainsi, nous avons calculé la part de la population
qui adopte une modalité sur l’ensemble des ménages qui adoptent cette stratégie et non pas
sur l’ensemble de l’échantillon.
Le choix des stratégies dépend de la manière dont les individus se sentent pauvres ou pas en
eau, ainsi que de leur revenu, puisque les stratégies ont aussi un coût que les ménages doivent
supporter. Tous n’ont pas les moyens d’adopter les mêmes stratégies223.
Les stratégies compensatoires sont consommatrices de temps et d’argent, afin de se procurer
la quantité d’eau journalière nécessaire. Les coûts des stratégies compensatoires des ménages
sont ceux que les ménages doivent supporter pour améliorer leur accès à l’eau et diminuer
leur niveau de pauvreté hydraulique. Ces dépenses doivent être ajoutées aux dépenses
allouées à l’approvisionnement, ce qui rendra la part de revenu liée à l’eau bien plus
importante.
Les coûts des stratégies comprennent le coût des investissements en infrastructures (achat
d’un réservoir), de fonctionnement (dépenses en électricité) et d’entretien (réparation et
nettoyage) ainsi que les coûts d’opportunité de temps. Les coûts d’opportunité sont la
valorisation monétaire du temps perdu par les ménages en adoptant les différentes stratégies
(se rendre à la source, collecter de l’eau, faire la queue, etc.). Nous avons transformé le temps
d’opportunité en coût monétaire en multipliant le temps consacré par le taux horaire d’un
travailleur non qualifié dans le secteur informel224. Il s’agit en réalité d’un manque de revenu
monétaire pour la famille. Un autre coût de transaction est difficilement calculable, les pots-
de-vins, versés aux employés et aux techniciens.
223
Yang et al. (2006) et Pattanayak et al. (2005) considèrent que les pauvres ne peuvent pas adopter un grand
nombre de stratégies, car ils ne peuvent pas en supporter le coût.
224
Pattanayak et al. (2005) ont pris 50 % du revenu horaire, Choe et al. (1996) prennent 80 % du taux horaire.
Pour plus d’information sur le calcul du coût monétaire dans les annexes, dans la partie coût de collecte.
189
Tableau 5.7. Stratégies compensatoires des ménages dans la région de Vasai-Virar
Modalités Ville
Stratégies Navghar-
Nallasopara Vasai Virar Total
Manikpur
(197 mng) (46 mng) (149 mng) (541 mng)
(149 mng)
eff. % eff. % eff. % eff. % eff. %
1 Stocker
1.1 Stockage 184 93,4 146 98,0 46 100,0 148 99,3 524 96,9
Stockage eau de
1.2 27 13,7 25 16,8 1 2,2 1 0,7 54 10,0
pluie
2 Puiser
2.1 Seau 1 0,5 12 8,1 6 13,0 19 3,5
2.2 Pompe électrique 51 25,9 30 20,1 23 50,0 16 10,7 120 22,2
2.3 Pompe manuelle 37 18,8 26 17,4 4 8,7 67 12,4
3 Collecter
Branchement
3.1 5 2,5 52 34,9 6 13,0 12 8,1 75 13,9
extérieur
3.2 Robinet public 15 7,6 9 6,0 24 4,4
Puits et forage
3.3 4 2,0 22 14,8 11 23,9 37 6,3
privé
Puits et forage
3.4 39 19,8 16 10,7 55 10,2
public
3.5 Lac 9 4,6 24 16,1 1 0,7 34 6,3
Revendeur
3.6 98 49,7 3 2,0 2 1,3 103 19,0
individuel
3.7 Forage privé 6 3,0 6 1,1
3.8 Puits privé 2 1,0 2 0,4
3.9 Réseau municipal 60 30,5 1 0,7 2 1,3 63 11,6
4 Traiter
4.1 Chlore 1 0,7 4 8,7 2 1,3 7 1,3
4.2 Alum 1 0,5 2 1,3 3 0,6
4.3 Tissu 94 47,7 41 27,5 15 32,6 55 36,9 205 37,9
4.4 Ebullition 33 16,8 86 57,7 20 43,5 142 95,3 281 51,9
4.5 Filtre électrique 2 1,3 6 13,0 7 4,7 15 2,8
4.6 Filtre à charbon 26 13,2 68 45,6 5 10,9 61 40,9 160 29,6
4.7 Pas de traitement 33 16,8 74 49,7 15 32,6 2 1,3 124 22,9
5 S'adapter
5.1 Réutilisation 46 23,4 41 27,5 12 24,5 62 41,6 161 29,8
Réaménagement
5.2 175 88,8 82 55,0 11 23,9 111 74,5 379 70,1
des activités
6 Fuir 75 38,1 11 7,4 6 12,2 7 4,7 99 18,3
Source : Données de l’enquête.
Remarque : Les ménages développent plusieurs stratégies. Il n’y a pas une hiérarchisation dans le choix des
stratégies. Les pourcentages pour chaque stratégie sont calculés sur l’effectif de la stratégie.
Zérah (2000) montre qu’en moyenne le coût des stratégies compensatoires des ménages à
Delhi est cinq fois supérieur à la facture de l’autorité locale. La Banque asiatique du
développement a estimé ce coût à un montant six fois supérieur au paiement à la municipalité
(ADB, 2007a). L’étude de Pattanayak et al. (2005) montre que le coût des stratégies
compensatoires est le double de la facture mensuelle d’approvisionnement en eau. Une
190
meilleure analyse de ces résultats nécessite de les replacer dans leur contexte local. A cause
d’une grande multiplicité de comportements, il nous a été difficile de calculer un seul montant
pour pallier l’intermittence du service. Les données que nous avons collectées dans les villes
étudiées pour calculer le coût de chaque stratégie sont présentées en annexes.
225
Les ménages qui attestent ne pas stocker d’eau puissent directement dans les réservoirs des immeubles sans
stockage intermédiaire au niveau de leur appartement et de ce fait estiment qu’ils disposent d’un accès à l’eau en
continu.
191
Graphique 5.1. Répartition de la quantité de stockage selon le type d’habitat (en
litres/mng/jour)
Le graphique 5.1. montre des différences importantes selon le type de logement. Nous avons
expliqué que lorsque les robinets du logement sont directement connectés aux réservoirs de
l’immeuble226, les ménages considèrent ne pas stocker l’eau, d’où une quantité de stockage
égale à zéro. Les ménages en habitat précaire et en maison semblent stocker des quantités
faibles. Cela s’explique par des capacités de stockage moindres, mais aussi d’un accès
immédiat à une source souterraine ou aux lacs. Le stockage n’est pas nécessaire, car le
ménage peut puiser l’eau sans aucune contrainte d’horaire. Les ménages en habitat précaire
stockent l’eau dans plusieurs petits récipients. Le type de récipients (ouverts ou fermés) et
leur entretien affectent la qualité de l’eau stockée.
Les ménages stockent l’eau de plusieurs sources d’approvisionnement (annexes tableau
5.37.). A priori, ils préfèrent ne pas mélanger des eaux de qualité différente, mais un certain
nombre de ménages, surtout en immeuble, y sont contraints faute d’infrastructures
adéquates227. Dans certains logements, il y a des mélanges d’eaux, celle du réseau avec celle
226
Les immeubles ont d’habitude un grand réservoir souterrain dont la capacité dépend du nombre
d’appartements de l’immeuble. Il est en moyenne de 10 000 litres pour 12 à 16 appartements. L’eau du réseau,
des camions-citernes ou de la source souterraine arrive dans le réservoir souterrain. Elle est ensuite amenée par
une pompe électrique dans des réservoirs situés sur les toits des immeubles. De là, par un système de gravité,
l’eau dessert chaque appartement. Les appartements disposent d’un ou deux réservoirs surélevés d’une capacité
moyenne de 300 à 500 litres. L’eau est alors distribuée aux différents points d’eau de la maison. Les maisons
individuelles et bungalows ont généralement un grand réservoir qui amène directement l’eau à l’intérieur du
logement. Sa capacité de stockage varie de 1 000 à 5 000 litres.
227
Maria (2006), dans son étude sur les nouvelles zones urbanisées des classes moyennes et supérieures près de
Delhi, présente des stratégies de stockage plus élaborées. Les immeubles qui s’approvisionnent à plusieurs
sources disposent de réservoirs souterrains compartimentés pour chaque source avec un double réseau de
distribution.
192
des camions-citernes ou des puits et forages. Dans ce cas, souvent le gardien de l’immeuble
apporte à chaque appartement un seau d’environ 20 litres avec de l’eau du réseau, prise à une
connexion extérieure. Le stockage est géré par un ou plusieurs membres du ménage. Selon les
sources d’approvisionnement, le stockage peut être une pratique quotidienne, en jours
alternatifs ou moins fréquente. Le fait de jeter l’eau stockée restante, pour remplir les
réservoirs avec l’eau fraîche ne se pratique pas. Ce comportement a été qualifié de très
gaspilleur par les personnes interviewées.
En plus des autres sources d’approvisionnement, 10 % des ménages de notre échantillon
collectent et stockent l’eau de pluie (annexes tableau 5.38.) et cela indépendamment de leur
niveau de consommation (annexes tableau 5.39.) et de leur revenu (annexes tableau 5.40.). Ce
sont les ménages de Nallasopara et de Navghar-Manikpur qui sont surtout concernés. Les
ménages combinent souvent (59 %) deux sources d’approvisionnement (annexes tableau
5.41.). Nous pouvons considérer la collecte de l’eau de pluie comme une source
d’approvisionnement saisonnière supplémentaire, ce qui diversifie davantage les sources
d’accès. Les ménages expliquent ce choix par l’intérêt d’avoir une source gratuite et de bonne
qualité en abondance. Souvent, l’utilisation de cette eau remplace d’autres sources, surtout
souterraines. Les ménages estiment participer ainsi à la préservation de la ressource, ce qui
leur permettra d’avoir de l’eau après la mousson. Il ne s’agit pas en réalité de systèmes très
sophistiqués de récupération d’eau de pluie, mais simplement du remplissage de seaux et de
bidons à l’extérieur du logement. Ce sont surtout les ménages en chawls ou en habitat
individuel qui sont concernés, quel que soit leur revenu. Les immeubles n’ont pas de systèmes
centralisés de récupération de l’eau de pluie. Les quelques témoignages dont nous disposons
concernent des initiatives individuelles. Les ménages estiment mal la quantité d’eau collectée,
car elle est utilisée au fur et à mesure.
Les ménages doivent supporter le coût initial d’achat des récipients de stockage (annexes coût
stratégie de stockage), lequel varie selon la capacité de stockage et les matériaux.
L’investissement initial est supporté par le propriétaire du logement ou le constructeur (pour
les logements collectifs). L’entretien et le nettoyage de ces récipients est nécessaire afin de
préserver la qualité de l’eau.
193
à une source privée et 28,4 % à une source publique. Les puits et forages sont soit connectés à
une pompe électrique ou à essence (57,7 %), soit l’eau est puisée par une pompe manuelle
(32,2 %) ou avec des seaux (9 %).
L’accès aux sources publiques se fait surtout par des pompes manuelles (78,8 %) ou à l’aide
de seaux (18,2 %), alors que, les sources privées, à usage individuel ou collectif, sont en
grande majorité connectées à une pompe électrique (annexes tableau 5.43.). L’existence des
pompes électriques permet souvent l’arrivée de l’eau directement dans le logement et diminue
la pénibilité de l’activité ainsi que le temps consacré. Lorsqu’une source est partagée entre un
certain nombre de ménages, des règles de partage existent sur la priorité à la source, la
quantité puisée et le temps de collecte. Certains logements sont équipés à la fois d’une pompe
électrique et d’une manuelle afin de remédier aux problèmes d’électricité. Autant les femmes
(43,7 %) que n’importe quel autre membre de la famille (39,4 %) sont responsables de cette
activité (annexes tableau 5. 44).
Nous avons voulu examiner le type de logement et le revenu du ménage comme facteurs
explicatifs du choix du mode d’approvisionnement par une source souterraine. Les ménages
en hut s’approvisionnent uniquement par des pompes manuelles alors que les ménages en
bungalow et en immeuble utilisent presque exclusivement des pompes électriques (annexes
graphique 5.4.). L’étude montre que le revenu n’est pas une variable explicative de la
disponibilité d’une pompe électrique.
Garantir l’approvisionnement d’un nouvel immeuble par une source souterraine facilite la
vente des logements. Les constructeurs construisent des forages liés à une pompe électrique
194
afin de vendre des logements avec un « accès à l’eau illimité », sans contrainte horaire. C’est
un gage de confort et de qualité. Mais ce type de pompage est très onéreux (énergie), c’est
pourquoi il est préférable de n’utiliser la pompe que pendant un certain temps dans la journée
pour stocker l’eau dans les réservoirs. Les charges d’électricité sont souvent les seules
dépenses liées à l’eau pour certains ménages.
Le coût initial de cette stratégie est supporté soit par le constructeur et répercuté sur le prix
pour les logements collectifs, soit directement par le ménage pour les logements individuels
(annexes coût stratégie de puisage). Le prix dépend du type de la source (puits ou forage) et
de la profondeur. A l’investissement initial, il faut rajouter des frais de fonctionnement
lorsque la source est connectée à une pompe électrique, ainsi que des frais de maintenance et
de nettoyage.
En l’absence d’un système de surveillance et de contrôle de la qualité et de la disponibilité de
la ressource de la part des autorités locales, il est difficile de prévoir la disponibilité
quantitative et de qualitative de la ressource à long terme. Les pressions urbanistiques
aggravent ce problème et les ménages commencent à subir la détérioration des sources
souterraines. La raréfaction progressive et/ou saisonnière de la ressource ainsi que des
problèmes de salinité, obligent à diversifier davantage les sources et favorise le
fonctionnement des petits opérateurs privés.
195
Tableau 5.8. Caractéristiques de la stratégie de collecte selon les sources
Sources d'approvisionnement
Branchement Robinet Puits et forage Puits et forage
Lac Revendeur
extérieur public privé public
effectif 75 24 37 55 34 73
Les quatre Navghar-
Nallasopara, Nallasopara,
villes, en Nallasopara et Nallasopara et Manikpur et
Navghar- Navghar-
Villes desservies majorité à Navghar- Navghar- Virar, mais
Manikpur, Manikpur et
Navghar- Manikpur Manikpur en majorité
Vasai Virar
Manikpur Nallasopara
Revenu moyen mensuel
8 461 6 595 8 724 4 044 5 288 5 150
des ménages (Rs/mois)
Revenu moyen mensuel
des ménages 151,1 117,7 155,8 72,2 94,4 92,0
(euros/mois)
Chawl et
Construction Construction
Construction Chawl et
Type d'habitat Chawl semi- Chawl semi-
semi- Hut
permanente permanente
permanente
Distance moyenne de la
24,7 153,3 11,8 122,2 743,9 775,6
source (en mètres)
Temps moyen pour
5,6 7,7 6,2 8,4 25 43,4
faire l'a/r (en minutes)
Temps d’attente et de
12,8 18,75 16,7 34,0 59,6 68,3
collecte (en minutes)
Total temps (en
86,5 121,8 167,17 154,3 pr nsp
minutes)
Nombre de trajets par
4,7 4,6 7,3 12,8 pr nsp
ménage par jour
Quantité collectée
116,3 118,5 122,2 (2) 125 (2) 49,6 (3) 79,8
journalière (en l/mng/j)
Coût monétaire annuel
3 285 4 636 6 351 5 877 pr pr
de la collecte (Rs/an)
Prix au litre (Rs/l) (5) 0,07 0,10 0,14 0,13 pr pr
196
Le tableau essaie de dresser les caractéristiques de collecte selon la source
d’approvisionnement, ainsi que le coût estimé. Nous avons examiné pour chacune des
sources : la distance du point d’eau, le temps nécessaire pour faire un aller-retour, le temps
passé à la source (faire la queue et collecter), la quantité collectée, le nombre de trajets par
jour, la fréquence de l’approvisionnement ainsi que la personne responsable de l’activité. Les
données varient selon les sources de manière considérable.
Le revenu moyen des ménages qui collectent l’eau est bien inférieur au revenu moyen de la
région (10 806 Rs) (193 euros). Les ménages les plus aisés collectent l’eau par des sources
privées et les ménages à faible revenu par des sources gratuites. La tendance générale est que
ce sont les ménages en habitations précaires (chawls, constructions semi-permanentes et huts)
qui adoptent la stratégie de la collecte.
Intuitivement, nous avons tendance à croire que les sources privées (connexion extérieure et
puits et forage privés) sont localisées le plus près du domicile. C’est effectivement le cas. Les
sources d’accès les plus éloignées228 sont le lac et les revendeurs. Ce sont aussi les deux
sources où le temps de trajet est le plus long et la quantité collectée journalière la plus faible.
Alors que la quantité d’eau collectée par le ménage aux quatre autres sources
d’approvisionnement est relativement la même, autour de 120 litres/mng/jour, la quantité
moyenne collectée par un revendeur est de 80 litres/mng/jour et l’eau puisée dans un lac est
en moyenne de 50 litres/mng/jour. Les ménages qui s’approvisionnent par une connexion
extérieure ou un robinet public ne font en moyenne que 4,7 et 4,6 trajets par jour
respectivement, alors que le nombre de trajets est de 7,3 lorsque le ménage s’approvisionne
par un puits et forage privé, voire 12,8 par une source souterraine publique. Ainsi, même si
certaines sources sont proches du domicile, le nombre de trajets rend cette activité très pénible
physiquement et consommatrice de temps.
Nous avons remarqué que, lorsqu’il s’agit de sources privées, n’importe quel membre de la
famille est responsable de la collecte de l’eau car, indépendamment des contraintes du
ménage il faut collecter la quantité pour laquelle le ménage paie. Alors que, pour les sources
gratuites, ce sont surtout les femmes qui sont chargées de cette tâche. Des études montrent
que, selon les régions, les femmes peuvent consacrer jusqu’à 25 % de leur temps productif à
la collecte de l’eau. Cet investissement en temps et en énergie représente une lourde charge
pour l’économie du ménage. De plus, cette stratégie peut comporter des risques pour la
sécurité229 des femmes et des jeunes filles (Plummer, 2002). En Inde, on estime que la
228
Les entretiens révèlent qu’un petit nombre de ménages parcourt des distances supérieures à un kilomètre.
229
Notre étude n’a pas révélé ces dangers (agressions) pour les femmes rencontrées.
197
collecte de l’eau par les femmes coûte au pays 150 millions de jours-femmes de travail par an,
l’équivalent d’une perte de revenu national de 10 milliards de dollars (UN-Water, 2005).
En annexe, nous présentons un calcul détaillé du coût d’opportunité du temps (annexes coût
stratégie de collecte) pour les ménages interviewés. Le tableau 5.7. reprend pour chaque
source le coût monétaire journalier et annuel de cette stratégie. Malheureusement, nous ne
disposons pas de données pour les ménages qui s’approvisionnent auprès de revendeurs ou
dans des lacs. Si l’on confronte ces coûts d’opportunité au revenu mensuel moyen, on
remarque que les ménages qui s’approvisionnent à des puits et forages publics perdent
annuellement plus d’un mois de salaire pour la collecte de l’eau. Alors qu’ils
s’approvisionnent à un robinet public ou à un puits et forage privé, les ménages consacrent
chaque année l’équivalent de trois quarts d’un revenu mensuel. Il faut bien rappeler qu’il
s’agit des coûts indirects, qui s’ajoutent au prix de l’approvisionnement. Nous avons par la
suite calculé le prix unitaire du litre selon la source d’approvisionnement et l’avons comparé
aux données du tableau 5.2. qui présente le prix unitaire à l’achat pour chaque source. En
effet, le prix au litre est bien supérieur et cela est vrai pour toutes les sources pour lesquelles
on dispose de données.
Les arrangements de partage de la source dépendent des règles formelles et informelles et de
la disponibilité de la ressource. Plusieurs règles coexistent qui définissent à la fois l’ordre et la
quantité collectée. Des arrangements spécifiques (système de rotation, système de numéro)
existent surtout pour le partage de l’eau d’une connexion extérieure au réseau, car les
ménages doivent être assurés que tous auront accès à l’eau qu’ils paient. En ce qui concerne
les sources souterraines privées, individuelles ou collectives (partagées par un petit nombre de
ménages), les règles de partage semblent être moins spécifiques. L’accès aux robinets publics
se fait par la règle « premier arrivé, premier servi », ce qui rend cette stratégie encore plus
consommatrice de temps, car il faut arriver tôt et attendre pour être bien placé. En ce qui
concerne les sources gratuites (puits et forages et lac), souvent aucune règle n’existe.
Finalement en cas d’approvisionnement par des revendeurs individuels, les ménages doivent
faire la queue, pour recevoir une quantité fixée et préalablement définie.
Bien qu’il s’agisse d’une stratégie quotidienne (à l’exception de l’approvisionnement par un
robinet extérieur), le niveau de consommation des ménages qui collectent de l’eau est
inférieur à la moyenne de la région. Ainsi, la distance au point d’eau se révèle être un facteur
décisif pour expliquer la quantité d’eau consommée par les ménages230. La disponibilité de la
230
Howard et Bartram (2003) montrent qu’au-delà de 1 000 mètres de distance et 30 minutes de temps de
collecte, la quantité collectée diminue.
198
source rend cette stratégie attractive, malgré sa pénibilité physique et le temps qu’elle
nécessite. Cette stratégie a un coût d’opportunité très élevé, qui accroît considérablement la
part du revenu consacrée à l’eau.
231
Lors des entretiens, nous avons remarqué que tous les ménages ne font pas bouillir l’eau pendant la même
période et le même nombre de fois.
232
Il est estimé qu’un tiers des maladies liées à l’eau pourraient êtres éliminées si l’eau était filtrée à travers un
morceau de tissu, par exemple un vieux sari.
199
Graphique 5.3. Type de traitement de l’eau utilisé
Le troisième type de traitement est l’utilisation d’un filtre à charbon, cela concerne 21,1 %
des ménages. L’investissement initial pour ce mode de traitement est assez important. Le coût
varie selon le type de filtre et la marque.
L’étude montre aussi que 15,4 % des ménages ne traitent pas l’eau. Parfois c’est un choix, car
ils considèrent que l’eau est de bonne qualité233, parfois ils y sont contraints financièrement,
car ils ne peuvent pas supporter les coûts associés. Le revenu se révèle être un facteur
important dans le choix du traitement234. Plus le revenu est élevé, plus les dépenses pour
améliorer la qualité de l’eau sont importantes. Plusieurs ménages à faible revenu235 avouent
qu’ils sont contraints dans leur choix de traitement de l’eau, même s’ils savent que ce n’est
pas le plus fiable. Faire bouillir l’eau est une stratégie très coûteuse. Ces ménages traitent
l’eau lorsqu’un membre de la famille est malade et/ou pendant la saison des pluies où l’eau
est plus trouble. Notre étude montre que les ménages ne consomment pas d’eau minérale,
comme 17 % des ménages interrogés par Narrain (2001) à Chennai.
Selon la source d’approvisionnement, les ménages adoptent différents types de traitement
(annexes tableau 5.56). Les ménages avec accès au réseau font bouillir l’eau à 40 %, sinon ils
la filtrent à travers un tissu ou un filtre à charbon. Par contre 42,3 % des ménages ne traitent
233
A titre d’exemple, les ménages mettent parfois des grenouilles dans leurs puits afin de contrôler la qualité de
l’eau. Si les grenouilles restent vivantes, l’eau est considérée comme étant de bonne qualité pour la
consommation humaine et donc ils ne la traitent pas.
234
Narrain (2001) montre qu’une relation forte existe entre le revenu et la qualité de l’eau consommée.
235
Les ménages en bidonvilles interrogés par Roy et al (2004) n’ont aucun système de purification.
200
pas l’eau d’un revendeur du réseau municipal car elle est considérée comme étant de bonne
qualité. L’eau des camions-citernes est soit bouillie (34,9 %), soit passée à travers un filtre à
charbon (27,6 %) ou un tissu (21,1 %). 47,3 % des ménages qui s’approvisionnent par des
sources souterraines (gratuites et payantes) ne traitent pas l’eau car elle est considérée comme
étant de bonne qualité.
Selon le type de traitement adopté, les ménages ne supportent pas les mêmes coûts
d’investissement initial (achat de filtres, de pastilles de chlore ou de pierre d’alun), d’entretien
(changement des filtres) et de fonctionnement (électricité, pétrole, etc.) (annexes coût
stratégie de traitement de l’eau).
201
consacrent une faible part de leur revenu à l’achat de l’eau (2,3 %). Il est intéressant de noter
que 64,0 % des ces ménages ont une seule source d’approvisionnement (annexes tableau
5.54.). Nous aurions tendance à croire que cette pratique de réutilisation de l’eau reflète une
perception de la rareté et de l’inaccessibilité de la ressource, que les ménages ont connu.
Nous avons repéré un deuxième comportement d’adaptation qui est dû à l’intermittence et à
l’irrégularité de l’approvisionnement. Les ménages doivent organiser (70,1 %) leurs activités
de façon à ce qu’une personne soit toujours présente au domicile ou au point d’eau pour la
collecte (annexes tableau 5.55.). Ce sont en majorité les ménages de Nallasopara qui adoptent
cette stratégie. Tous les ménages sont concernés, quel que soit leur niveau de revenu (annexes
tableau 5.56.), mais ce sont surtout les ménages dans la tranche de 2 000 à 8 000 roupies de
revenu mensuel (35,7 à 142,9 euros/mois) qui sont les plus représentatifs. C’est ce groupe de
population qui adopte aussi la stratégie de réutilisation d’eau. Tous les ménages,
indépendamment du nombre de sources d’accès qu’ils utilisent, ont recours à cette stratégie
(annexes tableau 5.57.). Si l’on examine le nombre de ménages qui adoptent cette stratégie
selon leur type d’habitat, il est difficile d’en extraire de grandes tendances. Tous les ménages,
indépendamment de leur type de logement sont contraints à cette stratégie, mais les familles
en appartement et en maison l’adoptent en moindre proportion. Cela paraît logique pour les
ménages en immeuble, car l’approvisionnement par le réseau arrive dans une réserve
souterraine collective et ils sont moins dépendants des horaires du service municipal. L’étude
montre que les ménages qui adoptent cette stratégie ont un niveau de consommation en
dessous de la moyenne de la région (annexes tableau 5.58.).
Le comportement d’adaptation le plus souvent cité est qu’il y ait en permanence un membre
de la famille à la maison (79,3 %) (annexes tableau 5.59.). Lorsque des personnes âgées
habitent dans le logement, cette stratégie paraît moins contraignante pour les autres membres
de la famille. D’autres comportements rencontrés sont : se réveiller plus tôt le matin, rester
réveillé plus tard, rentrer à la maison plus tôt.
Les coûts d’opportunité engendrés par la stratégie d’adaptation sont difficiles à estimer. En ce
qui concerne la réutilisation de l’eau, nous pouvons associer à la fois des économies
monétaires, car une moindre quantité d’eau a été achetée, et des dépenses, liées aux maladies
dues à l’utilisation d’une eau de mauvaise qualité. En ce qui concerne la réorganisation de la
vie de la famille, cela dépend du « dommage » subi. A ce titre, il faut évaluer le coût de la
déscolarisation d’un enfant, ou celui de la réduction des heures de travail, ou celui de la
fatigue physique et de la diminution du bien-être d’un individu en charge de cette tache.
202
3.6. Stratégie de fuite
La dernière stratégie identifiée sur le territoire de Vasai-Virar est la fuite. C’est une stratégie
radicale, car le ménage accepte de déménager à cause des problèmes liés à l’eau. Peu de
ménages (19,0 %) déclarent vouloir ou seraient susceptibles (1,3 %) de déménager à cause de
problèmes liés à l’approvisionnement en eau. Or, étant donné les contraintes quantitatives,
qualitatives et monétaires qu’ils supportent, nous aurions eu tendance à croire qu’un plus
grand nombre de ménages adopteraient cette stratégie (annexes tableau 5.60.). En réalité,
l’étude de terrain montre que les ménages s’accommodent du manque chronique d’eau et
qu’au lieu de déménager, ils cherchent à diversifier davantage leurs sources
d’approvisionnement, voire restreignent leurs besoins et s’adaptent à la pénurie hydraulique.
La consommation moyenne des ménages qui adopteraient cette stratégie est de 55 lppj
(supérieure à la moyenne de la région), ce qui montre une fois encore combien la perception
de la richesse ou de la pauvreté hydraulique est subjective.
Ce sont les ménages de Nallasopara qui envisagent cette éventualité (38,1 %) et surtout ceux
dans des habitats précaires (annexes tableau 5.61.). Cela pourrait s’expliquer par le statut
ambigu du logement, car il s’agit souvent de logements sans autorisation légale sur des
terrains publics, forestiers et tribaux. Même si les familles ont des droits de propriété (par
l’achat du logement sur le marché informel de l’immobilier), ils peuvent craindre un
changement de politique. De plus, ces ménages n’ont pas les moyens financiers de diversifier
davantage leurs sources d’approvisionnement, par exemple en construisant un puits ou un
forage.
Les ménages qui accepteraient de fuir consacrent en moyenne 4,6 % de leur revenu pour leur
approvisionnement. Ce sont les ménages dont le revenu mensuel est inférieur à 8 000 roupies
(142,9 euros) qui adoptent cette stratégie. Nous pensions que les ménages utilisant plusieurs
sources d’approvisionnement, auraient tendance à vouloir fuir. Or peu adoptent cette stratégie
(annexes tableau 5.62.). Un nombre important de ménages qui s’approvisionnent (annexes
tableau 5.63.) auprès de revendeurs individuels serait tenter de déménager, alors que peu de
ménages disposant d’un accès direct au réseau seraient prêts à adopter cette stratégie. Malgré
ce choix de fuir, seule la moitié des ménages considère que l’accès à l’eau est difficile
(annexes tableau 5.64.). Le coût de cette stratégie est très important, c’est là peut-être un
facteur dissuasif pour l’adoption de ce comportement.
203
Conclusion du chapitre 5
Notre étude montre que l’accès au réseau n’est pas la norme d’approvisionnement dans les
territoires périurbains. Les ménages s’approvisionnement à une multiplicité de sources. Ce
chapitre a présenté le comportement hydraulique des ménages périurbains, lequel est
tributaire des sources disponibles. Il dépend également de leur perception de leur niveau de
pauvreté hydraulique. Il n’existe pas de comportement hydraulique unique parmi les ménages
interviewés. Notre étude montre que les ménages procèdent à une hiérarchisation de leurs
besoins en eau par usage. A chaque usage identifié, une qualité d’eau et un budget sont
associés. Cette hiérarchisation de leur demande est un élément déterminant pour comprendre
leur comportement.
Pour un niveau d’accès donné, les ménages adoptent des stratégies afin d’améliorer la
disponibilité et la qualité de l’eau, ainsi que des pratiques qui rendent moins pénibles
(physiquement) l’accès à la ressource. Malgré une multiplicité de stratégies adoptées, le
niveau de consommation des ménages interrogés reste faible, bien en dessous des normes
indiennes.
204
Conclusion de la partie II
Notre volonté ici était de mieux appréhender la pauvreté hydraulique des ménages. En
l’absence d’indicateurs performants, nous avons construit un indicateur de pauvreté
hydraulique qui se situe du côté de la demande. Il représente la perception des ménages quant
à leur état de pauvreté ou de richesse en eau. Notre étude a montré une multiplicité de niveaux
de pauvreté hydraulique entre les villes et à l’intérieur de celles-ci, selon les sources
d’approvisionnement et le nombre de sources. Malgré la multiplication des opérateurs et des
sources d’approvisionnement, les ménages urbains ont des niveaux de consommation faibles
et adoptent un ensemble de stratégies coûteuses pour se prémunir contre la variabilité
(quantitative et qualitative) de l’offre.
La multiplicité et l’atomisation des comportements hydrauliques constituent une des
caractéristiques essentielles des territoires périurbains. Elles reflètent la fragmentation du
territoire et des modes d’approvisionnement à l’échelle de l’aire métropolitaine.
Dans notre étude, nous avons porté un intérêt particulier à trois variables explicatives du
niveau d’approvisionnement : le revenu, le nombre de sources d’approvisionnement et le type
d’habitat. Nous avons vu que le niveau de consommation est indépendant des deux premières
mais que l’habitat se révèle être un facteur explicatif. Par contre, ces trois paramètres
semblent influencer les stratégies adoptées (le type d’habitat contraint les choix de stockage,
le revenu celui du traitement de l’eau, le nombre de sources d’approvisionnement influe sur
les dispositions que les ménages doivent adopter pour s’approvisionner à toutes les sources).
Dans la dernière partie, nous allons revenir sur les conditions qui peuvent garantir un meilleur
approvisionnement par ces multiples sources et les divers opérateurs, et améliorer la
gouvernance de l’eau dans les petites et moyennes villes des territoires périurbains de
Mumbai.
205
Partie III
206
Cette troisième partie identifie les enjeux de la gouvernance de l’eau sur les villes
périurbaines de Mumbai et explore des pistes pour une amélioration de la performance du
secteur de l’eau urbain.
Il n’existe pas une seule manière d’approvisionner l’ensemble de la population des villes en
développement. Une multiplicité de systèmes de gouvernance de l’eau apparaît propres à
l’environnement institutionnel de chaque ville. Nous faisons l’hypothèse que les arrangements
institutionnels (formels et informels) d’approvisionnements ont des impacts importants sur la
fourniture du service. L’objectif est de réfléchir aux changements institutionnels du secteur de
l’eau, en termes d’évolution et d’amélioration de la performance du secteur. Il s’agit
d’identifier les conditions nécessaires à la coopération entre les acteurs et d’examiner les
conditions de contractualisation et les réformes propres aux organisations. Même si les petits
opérateurs privés constituent une solution pour l’amélioration de l’accès à l’eau en
complémentarité au réseau (et non pas en concurrence), sur plusieurs pays dans le monde et
sur les villes étudiées, il est important que la gestion des ressources en eau continue à être une
responsabilité publique et communale.
207
Chapitre 6. Une gouvernance de l’eau basée sur des rapports de
force
L’idée que la crise de l'eau est une crise de gouvernance commence à faire son chemin. Au-
delà d’un déséquilibre entre l’offre et la demande, la crise de l’eau est avant tout un problème
des institutions et de structure de gouvernance. La conférence ministérielle de Dublin en
1992, avec les principes de gestion intégrée qu’elle a institués, a donné les outils pour la
gestion de cette crise (Turton et al., 2007).
L’objectif de ce sixième chapitre est de montrer les spécificités de la gouvernance de l’eau sur
les territoires périurbains de Mumbai au-delà des grands principes normatifs. Le chapitre est
structuré en trois sections. La première présente la notion de gouvernance dans les sciences
sociales et le secteur de l’eau, en mettant en avant les principes phares de cette notion. La
deuxième section présente les mécanismes de gouvernance de l’accès à l’eau sur les territoires
périurbains de Mumbai. Nous verrons que la structure de gouvernance qui émerge s’organise
autour de rapports de force inégaux et conflictuels entre les différents acteurs de la région, et
que la corruption et la collusion d’intérêts structurent le comportement des acteurs (section 3).
On s’aperçoit à travers l’analyse de la structure de gouvernance sur la région de Vasai-Virar
que la pénurie d’eau est fabriquée par différents acteurs politiques et économiques pour
répondre à des objectifs et intérêts privés.
236
Pour une présentation de la notion de gouvernance, voir la Revue Internationale des Sciences Sociales, 1998,
n° 155.
208
1.1. Variations autour la notion de gouvernance
237
Williamson insiste sur les coûts de transaction comme paramètre de référence dans le choix des structures de
gouvernance. North insiste, quant à lui, sur l’impact des coûts de transaction dans le développement économique
(Chabaud et al., 2004).
209
Elle définit la bonne gouvernance comme « la manière par laquelle le pouvoir est exercé dans
la gestion des ressources économiques et sociales d’un pays au service du développement »
(World Bank, 1992, p.1). La bonne gouvernance implique que la sécurité des citoyens soit
assurée et le respect de la loi garanti, notamment par l’indépendance des magistrats (Etats de
droit), que les organismes publics gèrent de façon correcte et équitable les dépenses (bonne
administration), que les dirigeants politiques rendent compte de leurs actions (responsabilité
et imputabilité), que l’information soit disponible et accessible à tous (transparence). Le terme
de bonne gouvernance devient synonyme de bonne gestion des affaires publiques (Froger,
2001). Depuis les années 1990, la bonne gouvernance légitime la promotion des réformes
économiques, l’adoption des plans d’ajustement structurel et la conditionnalité des prêts
octroyés dans les pays en développement. Elle promeut les changements institutionnels dans
la gestion économique et financière, la restructuration sectorielle et les réformes de politiques
sectorielles.
c. la gouvernance urbaine
Les chercheurs en sciences politiques ont introduit le terme de gouvernance urbaine afin de
traiter des changements dans le fonctionnement des services urbains. Ce terme suppose une
plus grande diversité dans la manière d’organiser les services, une variété des acteurs, une
transformation des formes que peut prendre la démocratie locale, la complexité des nouvelles
formes de citoyenneté (Le Galès, 1995).
On retient la définition de gouvernance urbaine du Programme des Nations unies pour les
établissements humains qui considère que la gouvernance est « la somme de toutes les façons
dont les individus et les institutions, qu’elles soient publiques ou privées, planifient et gèrent
les affaires courantes de la ville. C’est un processus permanent par lequel des intérêts divers et
en opposition peuvent être appréhendés et une action coopérative peut être entreprise. Cela
inclut les institutions formelles ainsi que les arrangements informels et le capital social des
210
citoyens. » (UN-Habitat, 2002, p.14). Selon Dupont (2007), c’est une définition qui permet
d’expliquer les réalités des mégalopoles indiennes après les réformes des années 1990. Le
gouvernement indien avec l’aide du United Nations Centre for Human Settlements (UNCHS)
a lancé en septembre 2001 une campagne de bonne gouvernance238. Mais, même si les
orientations politiques et des programmes nationaux existent, la gouvernance urbaine n’est
pas à ce jour un processus établi. Le concept de gouvernance s’applique à l’ensemble de
l’économie. Donc, la gouvernance de l’eau est influencée par le niveau de la gouvernance du
pays dans sa globalité, ses coutumes, ses mœurs, sa politique. Kundu (2003b) explique qu’en
Inde la structure démocratique et l’inertie bureaucratique ont rendu l’émergence de ce
processus assez long. L’administration urbaine peut difficilement prendre en charge les
services urbains.
238
La campagne de bonne gouvernance urbaine est orientée à : i) la viabilité de toutes les dimensions du
développement urbain, ii) la subsidiarité des autorités et des ressources à un niveau approprié, iii) l’accès
équitable au processus de prise de décision, iv) l’efficacité dans la fourniture des services publics et la promotion
du développement économique local, v) la transparence et la responsabilisation de tous les acteurs-décideurs ; vi)
l’engagement civique et la citoyenneté, vii) la sécurité des individus et de leur environnement.
211
les territoires urbains, ruraux et périurbains) et verticalement (à travers les différents niveaux
administratifs et politiques). La gouvernance de l’eau inclut toutes les structures sociales,
politiques et économiques, les règles formelles et informelles ainsi que les processus qui
influencent l’utilisation, la régulation, la gestion et l’allocation de la ressource. L’objectif est
de trouver, pour chaque pays, un système démocratique adapté aux circonstances et à
l’histoire locale (UNDP, 2002).
212
• Approche de cohérence : la cohérence demande un leadership politique et une
responsabilisation des acteurs. La délégation de la mise en œuvre à des autorités
décentralisées ou des agences spécialisées est nécessaire selon une approche basée sur
des objectifs.
213
l’approvisionnement des ressources en eau change. D’un rôle de constructeur et de
fournisseur des services de l’eau, l’Etat prend le rôle d’un facilitateur et régulateur de
fournisseur de service. Le 74e amendement renforce le pouvoir des autorités locales qui se
transforment en gestionnaires des affaires de la ville.
c. La société civile
Le terme générique de société civile regroupe un ensemble de dispositifs d’actions
collectives : des organisations non gouvernementales, des associations de quartiers, des
associations d’usagers, des groupements communautaires, etc. A partir des années 1990, les
individus sont de plus en plus sollicités à travers des dispositifs de consultation, de
concertation et autres formes de mobilisation dans le choix des projets, mais aussi dans la
réalisation, les investissements et la fourniture des services urbains, ce qui permet de diminuer
les coûts de transaction (coût d’information, de contrats, d’exécution). La société civile peut
jouer un rôle de régulateur du service de proximité et d’intermédiaire entre l’opérateur
principal et les usagers (Jaglin, 2002a). Mais, la représentativité de la société civile exclut de
fait une partie des citoyens, ceux qui ne bénéficient pas du service défendu par la société
civile, des processus de concertation et de formulation des objectifs collectifs.
214
métropoles des pays en développement. Nous considérons que les petits opérateurs privés
peuvent constituer, sous certaines conditions239, des acteurs à part entière de la gouvernance
urbaine de l’eau. Ils ont une bonne connaissance de la demande et des moyens techniques
pour agir dans les villes des pays en développement et peuvent lever les fonds nécessaires
pour leur activité, sans faire appel aux ressources publiques. Vu l’implication de ces acteurs
dans la fourniture des services urbains et notamment l’approvisionnement, leur rôle ne peut
plus être négligé dans l’analyse.
239
Ce point sera développé dans le chapitre VII section 2.
240
L’évolution du réseau se trouve empêchée par le droit foncier, la géographie et le régime des eaux, la nature
des sols, les habitudes de consommation et la relation entre les élus et les usagers (Lorrain, 2008).
215
1.2.3. La légitimité
La notion de gouvernance attire l’attention sur le déplacement des responsabilités, le retrait de
l’Etat et sa volonté de s’en remettre aux secteurs privés et associatifs (Stocker, 1998). Or,
l’exercice du pouvoir doit pouvoir apparaître comme légitime pour que l’action soit efficace
dans la durée. La gouvernance élargit les fondements du pouvoir. Il ne sont plus seulement
juridiques, mais aussi sociaux (Baron, 2003a). Les acteurs peuvent désormais créer, modifier
ou interpréter les règles de coordination par eux-mêmes.
La question qui se pose est de savoir comment des acteurs peuvent acquérir leur légitimité,
lorsqu’ils n’ont pas une représentativité globale, mais qu’ils représentent les intérêts de
certains groupes d’acteurs. La diversité affichée des acteurs ne suppose pas le même pouvoir
d’intervention pour chacun, ni la même implication au niveau de l’élaboration du projet
urbain (Baron, 2003b). La gouvernance implique un processus de redéfinition des droits et
responsabilités des citoyens dans leurs rapports entre eux et dans leurs rapports à l’Etat et en
ce sens, une modification de la notion même de « citoyenneté démocratique » (Campbell,
2000).
On peut se poser la question de la légitimité d’intervention des petits opérateurs privés dans la
gouvernance urbaine de l’eau. C’est le regard que les autres acteurs ont sur les petits
opérateurs privés, qui leur accordent cette légitimité241. Lorsqu’ils sont supposés remplir une
fonction essentielle dans les services urbains, leur légitimité peut être reconnue ; mais lorsque
leur activité est ignorée ou entravée par la loi, leur légitimité est mise en cause.
216
devraient fonctionner sur tous les territoires indépendamment de l’environnement
institutionnel. Les spécificités locales (économiques, politiques, géographiques, naturelles,
etc.) ne sont pas prises en considération dans le choix des institutions et des organisations à
mettre en place.
242
North explique qu’il n’est pas possible de construire ex ante des structures de gouvernance.
217
Section 2. Les enjeux dans les territoires périurbains de Mumbai
Cette section porte sur les enjeux de la gouvernance urbaine de l’eau dans les territoires de
Vasai-Virar. A travers l’approche analytique de la gouvernance, nous allons présenter les
acteurs de la gestion de l’eau dans la région, leurs rôles formels et informels, examiner leur
légitimité et les relations entre eux. Nous constatons que la gouvernance des villes étudiées
s’organise autour d’une alliance forte entre l’argent (provenant de l’eau et de la terre), le
pouvoir politique et le pouvoir bureaucratique.
2.1.1. Le lobby
Depuis quelques années, un puissant lobby, constitué d’élus politiques, de hauts
fonctionnaires, d’acteurs du marché foncier et d’entrepreneurs, apparaît dans les grandes
villes indiennes avec la volonté de faire des affaires en contrôlant le développement urbain
(Kundu, 2003b). Ce groupe défend la suppression des restrictions de zonage, des lois et des
règlementations de construction ; il demande l’indépendance des villes par rapport au
gouvernement fédéral et aux Etats ; il influence le choix de localisation des zones industrielles
et demande l’assouplissement des changements dans l’usage des sols au niveau local.
Nous pouvons considérer qu’un lobby, qui prône l’autonomie des villes, s’est formé sur la
région de Vasai-Virar. Depuis la fin des années 1980, un groupe de personnes, constitué
d’élus locaux, d’acteurs du marché foncier et immobilier ainsi que des propriétaires
d’entreprises de camions-citernes, contrôle le développement de la région. Notre étude montre
que les élus, les propriétaires de camions-citernes et les constructeurs sont les mêmes
personnes. Ces individus contrôlent à la fois le pouvoir politique, l’accès à l’eau et à la terre.
L’urbanisation de la région est contrôlée par la famille de Hitendra Thakur, actuel élu
parlementaire de la région. La famille s’est installée à Virar dans les années 1970. Dans les
218
années 1980, début de l’urbanisation de Vasai-Virar, Hithedra Thakur était agent immobilier.
La famille s’est lancée dans l’achat des terres d’un grand nombre de petits agriculteurs, grâce
à l’argent que son frère Thakur a gagné en participant au commerce illégal de marchandises
avec les pays du Golfe243. Aujourd’hui, on considère que la famille Thakhur contrôle 70 %
des terrains urbanisables de la région244. Cela signifie que soit la terre lui appartient, soit elle
appartient à des gens dans son réseau proche. Par des arrangements informels, les titres de
propriété restent au nom des agriculteurs, mais la terre revient à Thakur. A la même époque,
des ministres et des hauts fonctionnaires du gouvernement de Maharashtra, des constructeurs
de Mumbai et de la région ont également acheté des terres245.
En l’espace d’une décennie, 12 451 hectares de terres agricoles ont été transformées en terres
urbanisables246. L’augmentation de territoires urbanisables a été faite de manière unilatérale
de la part du ministère du développement urbain du gouvernement de Maharashtra, sans
prendre en compte les objections de la population locale, ni les propositions de modification
de la part des urbanistes de la MMRDA. Le gouvernement de Maharashtra n’a pas proposé un
plan de développement de la région et n’a prévu ni des dispositifs relatifs au développement
des infrastructures (approvisionnement en eau potable, évacuation des eaux usées, transport,
réseau de communication, espaces verts, etc.), ni des études et des cartes d’usage de sol,
comme il a l’obligation de le faire.
Dans les trois mois qui ont précédé la désignation de la MMRDA comme agence d’urbanisme
de la région, la surface des terres agricoles transformées en zone urbaine a quadruplé247. La
vitesse à laquelle le gouvernement du Maharashtra a accordé les changements d’usage de sol,
ainsi que l’absence d’un plan de développement, peuvent être considérés comme une
opération calculée du gouvernement afin d’ouvrir la région aux constructeurs. Le
gouvernement a justifié cette modification rapide par l’accroissement de l’urbanisation et par
l’occupation hasardeuse de la terre de la part des constructeurs. Or, à l’époque il n’y avait
qu’une faible partie du territoire qui était occupée. Ces explications n’ont satisfait ni les
membres des organisations non gouvernementales, ni les élus locaux des partis d’opposition,
243
Entretien avec le Père de Brito, le 6/10/05.
244
Entretien avec Mme Patil, élue de la Shiv Sena sur Nallasopara, le 02/11/06.
245
La région de Vasai-Virar est située au-delà des limites de l’Urban Land Ceiling anf Regulation Act.
246
Changement de l’usage du sol sur une région : L’agence d’urbanisme doit proposer un plan avec le nouveau
zonage. Ce plan d’occupation du sol est proposé au ministère du développement urbain. Il reçoit des objections
et des propositions de modifications et peut ensuite soit approuver le plan soit demander la réalisation d’un
nouveau plan intégrant les modifications. Le plan modifié sera à nouveau soumis aux objections et propositions.
247
Jusqu’au mois d’août 1988, les quatre villes de la région Vasai-Virar représentaient une superficie de
3 311 hectares de zone urbaine. Le 31 août 1988, 9 140 hectares de terres agricoles sont passés en zone
urbanisable.
219
ni les bureaucrates de la MMRDA Cette agence d’urbanisme n’a eu qu’un mandat très court
sur la région, jusqu’en 1990. Elle s’est retirée de la planification de ce territoire, car son rôle
était détourné par le ministère du développement urbain, qui continuait à octroyer les permis
de construire. L’agence devait simplement les valider. Lorsque la MMRDA s’est retirée de la
région, CIDCO248 a été désignée comme agence spéciale d’urbanisme. Alors que les plans
d’occupation des sols proposés par CIDCO maintenaient un niveau d’urbanisation élevé sur la
région, l’agence a refusé de planifier la fourniture de l’eau potable. Le 26 janvier 1992, une
grande marche a eu lieu pour protester contre l’urbanisation de la région et pour la protection
des zones vertes.
248
Le gouvernement du Maharashtra a désigné le responsable du plan d’urbanisme de la région. Celui-ci avait
été précédemment suspendu de ses fonctions pour des escroqueries foncières (Sharma, 1990).
249
Les adivasi sont une population tribale. Ils étaient esclaves des propriétaires fonciers avant l’indépendance.
Ils ont été libérés du travail forcé depuis 1976. L’Atrocity Act protège les droits de la population adivasi et des
gens de caste OBC.
250
CIDCO n’a pas le droit d’octroyer des permis de construire
251
Les territoires de Vasai-Virar font partie de la région de Konkan.
252
Les rapports de l’association Transparency Internationale de 2005 et 2008 sur l’Inde montrent l’étendue de la
corruption dans les services fonciers.
220
région. Des acteurs locaux nous ont rapporté qu’avec le changement dans l’usage du sol le
prix de la terre a subi une croissance vertigineuse entre 1980 et 2000.
Avec l’Etat occupant un rôle limité, les opérateurs privés (camions-citernes, revendeurs
individuels) se constituent des petits monopoles locaux qu’ils sont prêts à défendre par la
force253. Nous pouvons considérer qu’une rente de monopole est accaparée par les entreprises
de camions-citernes, du fait de leur position dominante et de leur entente pour fixer le prix de
l’eau à un niveau supérieur à celui qu’ils pratiqueraient si la concurrence existait entre eux.
Les constructeurs approvisionnent leurs immeubles, qui ne sont pas connectés au réseau, par
des camions-citernes. Ils s’alimentent soit auprès de leurs propres sources254, soit ils achètent
l’eau à des agriculteurs. Sur la région de Vasai-Virar, le rôle des entreprises de camions-
citernes est primordial dans l’approvisionnement des villes. Pourtant, la Maharashtra Jeevan
Pratikaran (MJP) avait lancé pour la période 1995-2000 un programme de « tanker-free »,
d’élimination des camions-citernes de l’approvisionnement urbain (Sangameswaran, 2009).
Malgré cela, leur activité n’avait pas été interrompue ou perturbée.
Le fonctionnement des élus municipaux en tandem avec les entreprises de camions-citernes
n’est pas un cas isolé autour de Mumbai (Indian Express, 12 mars 1999). La ville de Mira-
Bhayander (entre Mumbai et la région de Vasai-Virar) connaît depuis les années 1990 une
sévère pénurie d’eau, controlée par les propriétaires des camions-citernes. Fin 1998, le réseau
de distribution avait subi des sabotages (détérioration du réseau d’approvisionnement) de la
part des entreprises de camions-citernes. Des fonctionnaires de la ville restent sans rien faire,
car ils risquent leurs postes. Ce groupement d’entrepreneurs a un contrôle total de la
population et toute résistance est punie (par la force) par les propriétaires des camions-
citernes et les élus municipaux (Indian Express, 12 mars 1999).
De plus, il nous a été rapporté255 que dans le village Umerale (Vasai-Virar) des propriétaires
fonciers, proches du milieu de Thakur, ont construit des grands puits qui alimentent par un
réseau de distribution d’eau d’une longueur de 1,5 km des immeubles de Nallasopara.
253
C’est aussi le cas à Port-au-Prince (Haïti) présenté par Valfrey et Collignon (1998). A Jakarta (Indonésie), les
vendeurs de rue ont formé un cartel qui verse des pots-de-vin aux fonctionnaires locaux, afin de minimiser le
nombre de robinets de rue et maximiser les rentes des opérateurs privés (Kenny, 2009). Le Bangladesh et
l’Equateur sont des pays où il est de notoriété publique que des vendeurs privés, des cartels voire même des
mafias ont établi des collusions avec des agents publics chargés de la gestion de l’eau afin d’entraver l’extension
du réseau ou encore de provoquer des ruptures du système (Sohail, Cavill, 2008).
254
Plusieurs constructeurs ont acheté des terrains agricoles dans la partie ouest de la zone (Agashi, Nadahar,
Umerale, Nale, Waigoli).
255
Entretien avec le Père de Brito, 02/11/06). Nous n’avons pas pu vérifier cette information.
221
Le pouvoir politique de la région s’est structuré autour d’un parti indépendant local256, Vasai
Vikas Mandal, créé en 1990. Hitendra Thakur257 a été élu quatre fois de suite représentant
parlementaire (MLA) de la région de Vasai-Virar. Ce parti domine la vie politique de la
région depuis le début de sa constitution. Les présidents des quatre conseils municipaux
appartiennent à Vasai Vikas Mandal. Ce parti a la majorité absolue dans les quatre conseils
municipaux ainsi que dans les autorités villageoises. A titre indicatif, la ville de Virar aux
dernières élections municipales n’a aucun élu d’un parti politique adverse. C’est pourquoi, il
est souvent dit que l’élu parlementaire de la région « contrôle » les conseils des petites
municipalités258.
L’élu parlementaire de la région dirige ce lobby. Son soutien constitue un droit d’exercer une
activité (ex : construire un immeuble, créer un commerce, etc.), qu’elle soit légale ou pas. Ce
soutien n’est jamais gratuit259. A titre d’exemple, il est fortement conseillé que, pour tout
nouveau logement, le constructeur doit verser 700 Rs/ft2 (12,5 euros/m2) à Thakur260. C’est le
prix de la protection. Dans ce cas, l’obtention du permis de construire n’est plus obligatoire et
l’accès par le réseau ou une autre source sera garanti. Les futurs clients peuvent même
bénéficier des prêts bancaires261, accordés par la banque régionale détenue par la famille
Thakur.
256
H. Thakur a été président du parti politique de 1991à1996.
257
Pour une grande part de la population de la région, Thakur paraît comme un sauveur. Disponible tous les
après-midi dans son bureau, il reçoit les gens et reste à l’écoute pour résoudre tous types de problèmes
(personnels, économiques, etc.).
258
Entretien avec V. Pandit, Chief district de Shive Sena, le 04/04/2005.
259
Des militants associatifs et des constructeurs qui ne font pas partie de ce lobby nous ont fait part de ces
pratiques. Ce sont des allégations que nous n’avons pas pu vérifier.
260
En 2007, le coût de la construction était de 1 100 Rs/ft². Avec le montant à verser à Thakur, le coût de
construction devient 1 800 Rs/ft². Jayendra Thakur (le frère du MLA) est allé en prison en 1995 car il a été
condamné pour avoir assassiné un constructeur qui voulait travailler de manière indépendante sur la région.
261
L’illégalité du logement n’est pas un obstacle pour l’obtention d’un prêt bancaire.
262
Pour une meilleure présentation de la société civile en Inde cf. Tawa Lama-Rewal, 2007 ; Kennedy, 2009.
263
Le programme national Jawaharlal Nehru National Urban Renewal Mission prévoit que chaque ville, qui
bénéficie du soutien de ce programme, devra organiser des consultations avec tous les intervenants comme part
du processus du plan de développement de la ville (Kennedy, 2009).
222
interviennent varie selon leurs capacités et leurs moyens. Cela dépend du statut de ces
organisations, si elles sont ou non des entités commerciales, si elles sont financièrement
indépendantes, selon leur sources de financement (usagers, privé, public, etc.) et si elles sont
contrôlées par l’Etat. Il faut aussi regarder qui participe, qui a le droit de décision et qui
bénéficie du service. Pour que la société civile soit capable de communiquer, sensibiliser les
individus et contrôler le service, il faut que les individus soient réellement capables d’avoir
accès aux informations (Stålgren, 2006 ; Tayler, 2005). Les ONG ont un réel rôle à jouer afin
de soutenir les efforts et renforcer les liens entre les utilisateurs de service, les décideurs
politiques et les fournisseurs de service. Mais, même si les textes de loi prévoient la
participation de la société civile, l’environnement institutionnel de la région de Vasai-Virar
n’est pas propice à son développement. Les autorités locales ne favorisent pas la participation
de la population dans la formulation des politiques et des objectifs d’approvisionnement, dans
le choix des priorités en terme de service et dans le contrôle.
Des mouvements d’associations d’usagers ou d’associations de quartiers n’existent pas.
Lorsque des problèmes techniques (interruption du réseau, faible pression, horaires irréguliers
ou inappropriés) surviennent, les consommateurs se plaignent individuellement à l’ingénieur
chef du département hydraulique264. Or, les associations d’usagers, organisées par quartier sur
les villes étudiées, peuvent constituer des instances de régulation de proximité et de
représentation des usagers.
Les mouvements sociaux se sont mobilisés autour des enjeux environnementaux et sociaux à
l’échelle de la région. Le rôle de la société civile a été fort à certains moments de l’histoire de
la région, mais son succès est marginal. Les organisations non gouvernementales ont su
sensibiliser et rassembler les gens de la région à des moments de crise hydraulique sévère. Le
1e avril 1989, l’association Harit Vasai Saurakshan Samiti (Save Green Vasai Mouvement ) a
été formée, sous l’égide du Père De Brito265, pour la préservation de l’environnement. En
octobre 1989, l’association a pu mobiliser les habitants de la région et a présenté à l’Etat un
mémorandum signé de 50 000 personnes contre l’urbanisation massive de la région.
L’association a organisé des réunions dans les villages afin de sensibiliser la population aux
risques environnementaux (pollution, surexploitation de la nappe) et de l’urbanisation
264
Il nous est arrivé plusieurs fois d’être interrompue lors d’un entretien avec l’ingénieur en chef, afin qu’il
puisse recevoir une foule de femmes en colère surtout à cause du non respect des horaires de service et du
manque de pression. Les logements en amont utilisent des moteurs pour pomper plus d’eau, les quartiers en aval
ont une faible pression.
265
Autour du Père de Brito, toute la communauté catholique s’est mobilisée, mais celui-ci a su dépasser des
divisions religieuses et rassembler dans ce mouvement des habitants de toutes les religions et castes.
223
excessive. Elle a financé une étude, par un bureau indépendant, sur la qualité et la quantité de
l’eau afin de montrer le niveau de surexploitation de la ressource.
En mai 1990, un mouvement de femmes organisées en association, « Women save water
movement », s’est formé pour la protection des ressources en eau et contre les transferts d’eau
de l’agriculture vers la ville. Une autre association s’est formée pour défendre les droits de
adivasi. Il s’agit de Shramjeevi Sanghatana and Vidkayak Sansad, présidée par Vivek
Pandit266. Dans l’action quotidienne, la société civile est assez divisée, ce qui constitue une
faiblesse. Même si des différences idéologiques fondamentales ne séparent pas les différentes
organisations, chaque mouvement critique le positionnement politique et idéologique des
autres, en reprochant des idées trop archaïques (contre le développement), la volonté d’une
promotion personnelle (faire carrière), la corruptibilité (par le lobby). C’est pourquoi, un
certain nombre d’individus préfèrent travailler seuls, hors de toute structure.
Il n’existe pas une pluralité d’acteurs dans la gouvernance de l’eau à Vasai-Virar. Le lobby
occupe la place centrale et contrôle l’évolution de l’urbanisation et de l’approvisionnement
des villes en collusion avec l’Etat. En réalité on distingue une structure de gouvernance
formelle et une autre informelle (invisible). Or, c’est la partie invisible qui contrôle réellement
le développement de la région.
266
Vivek Pandit travaille depuis les années 1970 dans cette association. Son travail a une renommée nationale et
internationale. Il a reçu neuf prix nationaux et internationaux.
224
municipal, on peut s’interroger sur la motivation des élus pour le choix et l’orientation de
l’approvisionnement et l’engagement des finances dans le développement des infrastructures.
Ainsi, la pénurie d’eau sur la région de Vasai-Virar, peut être qualifiée d’après nous de
« pénurie politique ».
Le Chief Officer, administrateur de la ville, avec un mandat de deux ans267, nommé par le
gouvernement, ne peut que de manière marginale influencer les politiques de la ville. Il
connaît mal la ville qu’il gère et sa prise de décision est limitée. Pour tous les investissements
importants c’est le conseil municipal qui statue. L’idée défendue est que le lobby contrôle
l’évolution des projets hydrauliques, oriente l’extension du réseau et favorise le sous-
dimensionnement des infrastructures. Ce qui revient à dire qu’entrer dans la vie politique à
Vasai-Virar est un moyen de renforcer son activité commerciale.
Lorsque CIDCO a été nommée agence d’urbanisme, elle devait fournir les infrastructures
nécessaires (approvisionnement, assainissement, etc.). Depuis 1996, elle avait instauré une
taxe de 5 Rs/ft² par permis de construire afin de constituer un fond pour financer les travaux
d’approvisionnement. Mais, un an plus tard, l’agence a arrêté la collecte de cette taxe, sous la
pression des entrepreneurs de camions-citernes.
La formulation de la politique de la ville est cruciale. Selon Zérah (à paraître) on doit
s’interroger sur le rôle de la compétition politique et sur les méthodes d’intervention des
partis. Le mode de gouvernance qui émerge sur les territoires étudiés relève d’un ensemble
d’arrangements informels qui se substituent à des processus formels basés sur les lois et le
droit. Nous voyons clairement comment le pouvoir politique remplace certaines règles
formelles. Par la force, le politique peut attribuer ou faire appliquer des droits de propriété.
C’est ainsi que les marchés de l’eau fonctionnent avec l’appui du pouvoir politique. Les élus
utilisent l’influence politique pour approvisionner certains quartiers informels pauvres
(bidonvilles), car ils constituent des banques de vote. Les structures de prise de décision
présentent des biais pour léser certains ménages (quartiers précaires qui votent contre le parti
au pouvoir).
267
Le mandat peut être de moindre durée. De 2005 à 2008, trois chief officers ont changé à Nallasopara. Les
postes dans les petites villes périurbaines sont des postes de moindre intérêt pour leur carrière.
225
a-spatiale qui repose sur une définition technique et un découpage hydraulique du territoire
(région, communauté des communes, département) support des politiques d’aménagement et
de gestion ; ii) une vision qui s’appuie sur le bassin versant, territoire qui forme un découpage
de la nature, dont les limites s’étendent au-delà de limites administratives et juridiques. Le
bassin versant nécessite la coopération des gouvernements locaux, qui n’ont pas l’habitude de
travailler ensemble (Rogers, Hall, 2003). Indépendamment de l’approche adoptée, la
territorialisation de la politique de l’eau se renforce. Le territoire devient un concept
opératoire aussi bien dans le domaine de l’aménagement du territoire que dans celui de la
gestion de l’eau (Ghiotti, 2006).
Sur la région étudiée, les territoires de l’eau ne suivent ni une notion a-spatiale, ni une logique
de bassin versant. Les territoires de l’eau sont des espaces socio-politiques qui fonctionnent
selon une logique de territoire, c'est-à-dire une relation entre un espace, une autorité locale et
un groupe socialisé (Bied-Charreton et al., 2004). Nous pouvons considérer que les territoires
de l’eau coïncident avec les territoires desservis, à savoir les limites du pouvoir politique (les
limites des territoires de banque de vote).
226
Il n’existe pas une réelle concurrence entre les partis. Comme il nous a été souvent expliqué,
l’argent et la force peuvent « acheter » les petits candidats des partis adverses. La Shive Sena,
en s’éloignant de ses racines nationalistes, milite pour la résistance au pouvoir de Thakur. La
Shive Sena, avec V. Pandit, a su, à un moment donné, rassembler autour de lui le mouvement
chrétien du Père de Brito. Mais, les idéaux du parti, des individus et des groupes mobilisés
divergeaient trop pour que cette coopération dure longtemps.
Tama Lama Rewal (2007) explique que la promotion de la société civile dépend de la volonté
de certains leaders en faveur de la bonne gouvernance. Or, Thakur ne promeut ni la
concertation, ni la participation dans la prise de décision. Il est dans une relation très
paternaliste avec les citoyens de la région. La confiance des citoyens n’est pas fondée sur la
représentativité du pouvoir politique, mais plutôt sur des relations personnelles avec les élus
et notamment le MLA de la région. Thakur contrôle le pouvoir, l’information, l’argent (la
terre), « c’est le roi269 ». Il a développé un système parallèle pour la protection de ses intérêts.
Différents témoignages, que nous avons recueillis, attestent de l’utilisation de la force afin de
contrôler les mouvements écologiques et sociaux. Les enjeux économiques sont si importants
qu’il y a une volonté de museler tout effort qui va à l’encontre des intérêts du lobby. Les
opposants ont peur de parler. Des menaces de morts, des arrestations sans motifs, des
agressions physiques, mais aussi des assassinats270 ou des tentatives d’assassinats271 font
partie de l’histoire du développement urbain de la région de Vasai-Virar. Seuls les dirigeants
de ces mouvements associatifs ne craignent pas ou plus de s’exprimer. La presse, qui pourrait
contrôler le pouvoir politique, est limitée, car elle est contrôlée par le lobby.
269
Entretien avec Mme Svitare le 03/11/06.
270
Le 19 juin 2002, l’activiste Navlee Kumar, qui travaillait de manière indépendante a été assassiné (Frontline,
2002).
271
V. Pandit a survécu à six tentatives d’assassinats.
227
Depuis le début des années 1980, les entreprises de camions citernes s’approvisionnaient aux
puits agricoles dans la zone ouest. A la fin de la décennie, des signes de surexploitation272 de
la ressource souterraine sont apparus sur la région, notamment à cause du transfert excessif de
l’eau de l’agriculture aux villes. C’est à ce moment que des conflits sur l’appropriation de la
ressource souterraine sont apparus.
Le 17 mai 1990, les agriculteurs dans le village Nirmal ont refusé l’approvisionnement aux
camions-citernes273. Ceux-ci devaient donc trouver d’autres sources d’approvisionnement.
Des combats violents ont opposé les agriculteurs (soutenus par les mouvements
environnementaux) et les propriétaires de camions-citernes (soutenues par le lobby). Les
femmes du village se sont mobilisées274. Elles ont fait barrage avec leurs corps275, ont bloqué
le passage des camions-citernes et se sont opposées au transfert et à la vente de l’eau. La
police est arrivée, a dissous ce mouvement et a interpellé 32 femmes. Le soir, des « hommes
de main276 » de Thakur ont bloqué les entrées des stations de train de la région et agressé
physiquement les individus proches des mouvements environnementaux. Durant cette nuit de
violence, deux personnes ont été tuées et plusieurs blessées. La presse locale n’a pas
communiqué sur ces événements. La population locale a reproché à la police d’avoir protégée
les intérêts des entreprises de camions citernes au détriment des citoyens de la région.
Depuis cette date, les camions-citernes ont cherché a diversifié davantage leurs sources
d’approvisionnement sur le territoire. Suite à cet événement, le Collector277 de Thane a
demandé des preuves aux associations qu’un réel problème de surexploitation de l’eau existait
sur la région. Des tests sur l’eau ont été effectués. Les constructeurs ont demandé une étude
gouvernementale sur la qualité et la disponibilité de l’eau. Les ONG craignaient une étude
biaisée à cause de la corruption et ont réalisé une contre-analyse par un organisme
indépendant qui montrait la surexploitation et la salinisation de l’eau sur certaines parties de
la région. Le Collector a proposé de trouver d’autres sources alternatives
d’approvisionnement de la zone verte. En 2000, avec l’aggravation de la diminution du
272
Il n’existe pas à strictement parler une définition rigoureuse de la surexploitation. Elle renvoie généralement à
une situation où les quantités extraites sont estimées être plus importantes que la recharge de la nappe (Petit,
2004). Les agriculteurs s’aperçoivent du phénomène par le manque d’eau pour les cultures.
273
La tension entre les agriculteurs et les entreprises de camions-citernes a explosé lorsqu’un véhicule a renversé
un enfant à Nirmal où il venait s’approvisionner. Les autres villages qui se sont opposés à la vente de l’eau aux
camions-citernes sont ceux de Mulgao et Giriz.
274
C’est à ce moment que le mouvement des femmes s’est lancé.
275
Les femmes sont mises en avant car culturellement « on ne peut pas toucher une femme ».
276
Entretien avec Père De Brito le 03/09/05
277
Le Collector est le représentant administratif d’un district.
228
niveau des nappes et l’accroissement de la salinisation de l’eau des puits agricoles, le
thasildar a décidé que les camions-citernes devraient avoir leurs propres sources
d’approvisionnement.
La confrontation violente entre les deux groupes s’explique par un manque institutionnel
permettant de gérer le transfert entre les deux territoires (Janakarajan., s.d.). Avec la
raréfaction de la ressource, le stress hydrique urbain a été transféré dans les territoires
périurbains (Janakarajan., s.d.). Le transfert d’eau des villages sur les villes affecte la vie et
l’économie villageoises, à cause de la diminution de l’activité agricole. Par conséquent, des
conflits peuvent apparaître entre les intérêts urbains et ruraux. L’accès à une eau en quantité
suffisante et de qualité définie devenait moins sûr, ce qui rendait les marchés de l’eau moins
prévisibles. Les camions-citernes et le lobby avaient intérêt à capter cette eau en la prenant au
détenteur actuel. Alston et Mueller (2005) expliquent que l’usurpation des droits de propriété
est plus aisée lorsqu’ils sont mal définis et que les individus considèrent qu’ils vont percevoir
des gains importants.
229
Section 3. La corruption comme institution informelle
La troisième section examine les relations de corruption pour l’accès à l’eau entre les élus
municipaux, les bureaucrates du service d’approvisionnement et les consommateurs. Nous ne
traitons pas ici de la corruption en tant que sujet moral, mais plutôt étant que problème
économique. C’est un mécanisme de redistribution et de captation des ressources.
278
Le rapport rassemble des contributions d’un ensemble d’experts dans le domaine de l’eau. Il analyse dans
quelle mesure l’incapacité à gérer l’eau de manière plus transparente et redevable à des conséquences sur notre
vie d’aujourd’hui et sur celle des générations futures (TII, 2008).
230
un traitement préférentiel à des amis, à la famille ou à une personne proche. La corruption
sociale inclut l’échange de faveurs, de reconnaissance et de pouvoir social qui ne peut pas être
directement traduit d’une manière matérielle (Stålgren, 2006). Le patronage donne accès à des
biens et services inaccessibles hors des relations de clientélisme (Kumar, Landy, 2009).
L’installation des branchements dans les bidonvilles pour des raisons électorales en est un
exemple typique. La corruption économique permet le même service, mais elle peut être un
obstacle à cet accès, car le service est rendu contre une contrepartie monétaire. Dans ce sens,
Kumar et Landy (2009) expliquent que le patronage est un moyen facilitateur, alors que la
corruption économique est souvent un obstacle.
L’espace urbain de la région de Vasai-Virar est un terrain favorable à la corruption et au
patronage. La corruption est encastrée dans les territoires de l’eau. Elle est attachée à un
territoire, à une circonscription électorale, à un quartier informel ou un réseau communautaire
(Kumar, Landy, 2009).
La corruption peut être active (ex : l’influence politique peut changer les termes d’un contrat)
ou passive (ex : un fonctionnaire public ignore volontairement la pollution d’une source
d’eau) (Stålgren, 2006).
231
Les raisons de l’apparition de la corruption dépendent de l’environnement institutionnel local.
Une grande partie de la littérature sur la corruption explique que la faiblesse institutionnelle
est une source importante de corruption (Ackerman, 1999 ; Bardhan 2006 ; Tøndel, Søreide,
2009). Kumar et Landy (2009) expliquent la persistance du phénomène pour des raisons plus
sociologiques, car la corruption tient à l’absence d’un comportement moral de la part des
acteurs. L’association Transparency International dans son rapport de 2005 dresse une liste
des raisons principales : i) le manque de transparence et de responsabilité dans le système, ii)
le manque de mécanismes qui fonctionnent et qui traquent la corruption, iii) le manque
d’honnêteté des fonctionnaires dans le gouvernement, v) l’inefficacité du système judiciaire,
vi) la formation et l’orientation insuffisantes des fonctionnaires. La corruption apparaît à
l’opposé de la bonne gouvernance.
279
La rente reflète principalement la rareté d’un bien ou d’un facteur de production donné. Dans la théorie
économique, la rente est le surplus de revenu d’un facteur de production provoqué par l’inélasticité de l’offre par
rapport à son prix, en raison de la non-reproductibilité du facteur ou des délais trop longs d’adaptation de l’offre
à la demande. Les rentes sont des revenus qui rémunèrent les détenteurs de facteurs de production à la suite
d’une modification accidentelle de l’environnement économique (Rapoport, 1995). La rente différentielle de
Ricardo est liée à la fertilité inégale des terres et à la pression démographique qui pousse à mettre en culture des
terres de moindre rendement. Elle est engendrée par l’inélasticité à long terme de l’offre des terres. Les néo-
institutionnalistes appellent rente organisationnelle l’ensemble d’avantages qui résultent de la signature d’un
contrat entre les agents. Cette rente ne rémunère aucun facteur de production précis, puisqu’elle est la
conséquence de leurs interactions.
232
les élus, les constructeurs et les camions-citernes afin de maximiser leurs profits et préserver
leurs intérêts ; ii) les ressources utilisées dans les activités de recherche de rente sont des
facteurs de production soustraits à d’autres activités et détournés vers des activités
socialement improductives (Rapoport, 1995).
Selon la théorie de la recherche de rente, l’intervention de l’Etat crée des possibilités de rente
à cause de la législation et le rôle des fonctionnaires. Les individus et les groupes de pression
seront incités à investir des ressources pour rechercher des rentes et obtenir des privilèges au
lieu de chercher à accroître la production. Les responsables politiques offrent des rentes en
échange de rémunération monétaire et/ou de soutien politique. Batterbury et Fernando (2006)
expliquent que dans ce cas la décentralisation risque d’accroître davantage la corruption car
les élites locales obtiennent de nouvelles opportunités de capture de la rente. Cette recherche
de rente entraine un gaspillage de ressources et un facteur de violence politique pour
s’approprier les rentes. Mais la décentralisation peut aussi être vue comme un moyen de
diminuer la corruption. Selon Asthana (2004) la décentralisation peut amener des
améliorations importantes dans le secteur public. La proximité des gouvernements locaux
avec leurs citoyens-usagers permet une meilleure gestion des services dans l’intérêt commun.
233
là même d’obtenir à la fois une protection politique et une sécurité financière (Sohail, Cavill,
2008).
234
3.2.3. Les responsables politiques
L’interférence politique excessive est généralement citée par les membres de la bureaucratie
comme l’une des raisons du mauvais fonctionnement du système. Une distinction importante
doit être faite entre corruption initiée par les fonctionnaires, qui prennent des décisions qui
vont à l’encontre de la volonté politique, et la corruption initiée par les représentants
politiques, qui influencent les procédures administratives afin de remplir un accord corrompu
avec une tierce personne (privée, publique). La corruption politique peut influencer les
procédures bureaucratiques, par exemple en donnant des instructions aux organismes de
régulation de contourner les règles (accorder un permis de construire, permettre la vente de
l’eau) (Tøndel, Søreide, 2009). Les règles ne sont pas nécessairement respectées : elles
peuvent être annulées par le pouvoir et remplacées par des règles informelles. Sur les quatre
villes étudiées, nous avons vu qu’il n’existe pas une réelle politique de l’eau cohérente pro-
pauvre, ni pro-intérêt communs. La corruption donne à ceux qui détiennent le pouvoir les
moyens de s’opposer aux règles et de les contourner pour satisfaire les intérêts privés (TII,
2008).
Les réformes politiques de décentralisation ont entraîné un déplacement de la corruption au
niveau des élus municipaux (Stålgren, 2006 ; Véron, Williams, 2006). Ceux-ci, notamment
dans les petites villes, forment une nouvelle classe d’entrepreneurs politiques qui bénéficient
de la décentralisation pour servir leurs intérêts privés au détriment du bon fonctionnement et
du contrôle des projets locaux. Ils ne rendent plus compte de leurs activités à la communauté
ou les administrations, mais aux groupes de pression.
De plus, les conseillers municipaux se transforment en gestionnaires du personnel dans les
institutions publiques (Asthana, 2004 ; Davis, 2004). Le transfert de postes est devenu un
marché très lucratif280. Tous les postes ont leur prix. Les employés municipaux ont développé
un système de calcul pour chaque poste afin d’évaluer sa valeur et le revenu extra-salarial
qu’il procure ainsi que le montant qu’ils sont disposés à payer pour l’avoir. Un autre moyen
d’obtenir le poste est de proposer un service aux élus (ex : connexion d’un quartier hors
réseau) (Davis, 2004). Ainsi, le système de transfert de personnel en Inde peut avoir des
conséquences importantes dans la performance des services publics.
Des propositions d’apporter des modifications dans le fonctionnement, l’organisation et le
développement technique du réseau peuvent mettre en danger les intérêts des fonctionnaires et
des élus. Ils n’ont pas intérêt en réalité à décentraliser la gestion et à faire intervenir les
usagers (Ostrom, 1995), cela risque de diminuer la rente.
280
Nous n’avons pas pu vérifier cela sur les villes étudiées.
235
3.3. La corruption dans le secteur d’approvisionnement en eau potable
Depuis les années 1960, le gouvernement indien a vu la lutte contre la corruption comme une
priorité, mais, les mesures anti-corruption n’ont pas connu un réel succès et la corruption a
augmenté281 (Mishra, 2006). Selon le 10e plan quinquennal, la corruption est la manifestation
endémique d’une gouvernance pauvre dans la société indienne, au point qu’elle est devenue
un fait accepté dans la vie de tous les jours. Le 11e plan quinquennal ajoute que la bonne
gouvernance n’est pas réalisable sans combattre la corruption dans ses diverses facettes,
notamment dans le contexte des services de base (TII, 2008).
Depuis 2000, quelques études empiriques ont été réalisées sur la corruption du secteur
d’approvisionnement en Inde. L’association Transparency International a conduit trois études
depuis 2003 sur l’état de la corruption en Inde. L’étude de 2005282 évalue la manière dont les
individus perçoivent la petite corruption dans la fourniture des services publics, alors que
celle de 2008283 cible cette perception pour les ménages en dessous du seuil de pauvreté.
L’article de Davis (2004) fournit des données empiriques284 de la corruption sur les services
publics d’approvisionnement et d’assainissement dans l’Asie du Sud.
Les deux études de Transparency International montrent que les services de police sont les
plus corrompus en Inde, suivis par l’administration du cadastre. Le service
d’approvisionnement en eau potable n’occupe que la quatrième position (TII, 2005 ; TII,
2008). L’étude de 2005 montre que 62 % des ménages interrogés avouent avoir payé
quelqu’un ou utilisé un contact afin d’obtenir un service dans les services publics (TII, 2005).
L’étude de 2008 montre que les pauvres sont les plus affectés par la corruption, car ils
dépendent beaucoup plus des services publics. Un tiers de la population en dessous du seuil
de pauvreté a versé des pots-de-vin dans l’année qui a précédé l’étude.
281
Heuzé (2001) soutient que les réformes économiques des années 1990 ont renforcé et accentué la corruption.
282
L’étude de 2005 a été effectuée sur 20 Etats, 151 villes et 306 villages et 14 405 individus ont été interrogés.
L’étude révèle la corruption dans 11 services publics : les institutions financières rurales, l’impôt sur le revenu,
la municipalité, le système judiciaire, le cadastre, la police, l’école, l’approvisionnement en eau potable, les
cartes de rationnement, l’électricité, les hôpitaux publics.
283
L’étude de 2008 a été effectuée sur 31 Etats et Territoires de l’Union et a couvert 22 728 ménages vivant en
dessous du seuil de pauvreté. Les services mesurés ont été regroupés en deux catégories : les services essentiels
qui comprennent i) le système de distribution publique, ii) l’hôpital, l’éducation scolaire, iv) l’électricité, v)
l’approvisionnement en eau et les services de base qui incluent i) le plan national de l’emploi garanti rural ii) le
service foncier, iii) les forêts, iv) le logement, v) les banques et vi) la police.
284
L’enquête de Davis (2004) présente les résultats d’une enquête sur huit villes en Inde et une au Pakistan. Elle
est basée sur plus de 1 400 entretiens et rencontres avec des militants et des journalistes.
236
Selon les deux études de Transparency International, les services d’approvisionnement en
eau connaissent un faible niveau de corruption. En 2005, seuls 9 % des individus interrogés
ont payé un pot-de-vin et 13 % ont dû utiliser une personne d’influence, afin d’obtenir un
service (branchement, amélioration de la quantité d’approvisionnement sur certains quartiers,
permettre le service des entreprises de camions-citernes) (TII, 2005). La part des ménages en
dessous du seuil de pauvreté qui ont eu recours à ces pratiques est plus importante car 15 %
des ménages ont payé des pots-de-vin ou ont utilisé un contact afin d’accéder à un service lié
à l’eau, notamment pour 49 % d’entre eux pour l’installation et la maintenance des pompes
manuelles (TII, 2008).
Les conclusions de l’étude de Davis (2004) sont plus alarmantes que celle de Transparency
International. Davis constate que 40 % des consommateurs d’eau avaient versé de
nombreuses petites sommes d’argent au cours des six derniers mois de l’enquête afin de
falsifier le relevé des compteurs d’eau dans l’intention de réduire le montant de la facture,
d’accélérer des travaux de réparation ou de faciliter la mise en place de nouveaux
raccordements d’eau et d’assainissement. Il montre que les consommateurs qui ne veulent pas
ou qui sont incapables de payer des pots-de-vin pour une accélération de service doivent se
rendre disponibles et consacrer beaucoup de leur temps afin de se déplacer auprès des
autorités locales et entre les différents bureaux de fonctionnaires.
Les faveurs les plus souvent pratiquées dans le secteur de l’eau sont : falsification de la
lecture des compteurs, changement du choix des sites d’installation d’infrastructures285, vols
d’eau, approvisionnement inégalitaire entre les quartiers, influence du rythme et direction de
l’extension du réseau, existence ou suppression des robinets publics, etc.
285
Même si le gouvernement peut avoir des règles techniques claires sur la manière de les installer, souvent les
fonctionnaires locaux sont incités à les installer près des logements de gens influents (Asthana, 2004).
237
En essayant de comprendre les problèmes de gouvernance de l’eau dans la région de Vasai-
Virar, la corruption est apparue comme un problème diffus. Nous avons eu peu
d’informations, de la part des ménages interrogés, sur des pratiques de corruption et le
versement de pots-de-vin à des employés municipaux. Nous pouvons par contre constater des
faits et des événements qui attestent de pratiques de corruption. Nous avons assisté, par
exemple, à des protestations de femmes aux sièges des quatre municipalités, à cause de la
faible pression du service due à l’utilisation de pompes qui accélèrent la quantité puisée par le
réseau. L’utilisation de ces pompes est interdite, mais plusieurs bungalows dans les quartiers
résidentiels en utilisent, ce qui diminue la quantité d’eau pour les quartiers en aval. Des
ménages se sont plaints d’un service inégalitaire en terme d’horaires de distribution. A
Panvel, nous avons eu connaissance de branchements illégaux sur le réseau qui alimentent les
quartiers d’une centaine de familles depuis plus de dix ans. Comme nous le verrons dans le
chapitre suivant, une plainte a été déposée au tribunal, contre des élus de la région, pour
détournement de l’eau afin d’alimenter des immeubles en construction et des quartiers
résidentiels illégaux.
286
Cet indicateur classe les pays selon le degré de corruption perçu parmi les responsables publics et les
personnalités politiques. C’est un indicateur composite basé sur les sondages réalisés auprès de membres des
milieux d’affaires et des évaluations effectuées par des experts de chaque pays. Il varie de 0 (très corrompu) à 10
(haute probité) (TII, 2008).
238
Kenny (2009) propose des indicateurs spécifiques à l’activité, plus objectifs, en calculant des
indicateurs d’apports et de résultats. L’intérêt de l’approche proposée par Kenny est qu’il est
plus facile de former des indicateurs de mesure. Il propose un indicateur « de résultat » qui
mesure l’efficacité du service, le niveau d’accès, la qualité et le prix, le nombre de coup de
plaintes, le prix des branchements, etc. (Kenny, 2009).
La difficulté de mesurer l’étendue de ce phénomène rend aussi difficile l’estimation du
montant d’argent détourné ou payé.
287
C’est le cas aussi dans certains pays développés, comme la Russie ou l’Italie.
239
Conclusion du chapitre 6
La gouvernance de l’eau dans les villes de notre étude présente des caractéristiques originales.
Elle s’organise autour de rapports de force inégaux et conflictuels entre les acteurs. Un
puissant lobby contrôle le pouvoir politique, l’accès à l’eau et à la terre. Les objections et les
contestations sont résolues par la force physique. Des structures de gouvernance formelles et
surtout informelles (invisibles) coexistent et contrôlent l’accès à l’eau. La corruption est une
relation sociale qui structure la gouvernance invisible. Nous avons vu que les périmètres
desservis par les autorités locales sont des territoires « politiques », des territoires de « banque
de vote ». De plus, la pénurie de l’eau est « fabriquée » par différents acteurs politiques et
économiques pour satisfaire leurs intérêts privés.
240
Chapitre 7. Des recommandations pour sortir du blocage de la
gouvernance urbaine de l’eau
288
Pour percevoir le monde, les individus construisent des schémas mentaux dans lesquels interviennent des
idéologies. Ces idéologies vont jouer un rôle dans la construction et le fonctionnement des institutions formelles
et informelles.
241
Les arrangements institutionnels d’approvisionnement sur la région de Vasai-Virar ne
constituent pas, en l’état289, une réponse satisfaisante à la généralisation de l’eau potable en
ville. Avec une volonté de préserver les intérêts de l’ensemble des citoyens des villes
étudiées, les autorités locales devraient rester les acteurs principaux de l’approvisionnement.
Elles doivent être tout au moins présentes (directement ou indirectement) tout au long de la
chaîne d’approvisionnement.
Ce chapitre s’organise en trois sections. La première présente les changements des droits de
propriété à mettre en place. Les changements institutionnels sont difficiles à effectuer et,
souvent, des institutions considérées « inefficaces » perdurent. Dans la deuxième section,
nous allons examiner comment et dans quelles conditions les petits opérateurs privés peuvent
coopérer avec l’Etat et faire partie de la gouvernance urbaine de l’eau. Il s’agit d’identifier les
modalités de partenariat entre les acteurs. Même si les petits opérateurs privés, sous certaines
conditions, sont une solution pour l’amélioration de l’accès à l’eau en complémentarité au
réseau sur plusieurs pays dans le monde, il est important que la gestion des ressources en eau
continue à être une responsabilité publique et communale. La troisième section présente les
réformes internes nécessaires à la bureaucratie de l’eau afin qu’elle soit plus efficiente.
289
Faute de régulation adéquate, ces modes d’approvisionnement peuvent susciter d’importants risques
sanitaires, des spirales inflationnistes saisonnières et des mécanismes spéculatifs.
242
Section 1. L’évolution des institutions de l’eau
La première section s’interroge sur l’efficacité et l’évolution des institutions de l’eau. La
définition de règles claires et sécurisées est importante pour la performance du secteur.
243
la culture qui l’accueille y est prête. Cela signifie que l’institution doit être attractive, faisable
et crédible aux yeux des individus. Les règles formelles introduites à l’occasion de la réforme
de la distribution d’eau dans les pays en développement se sont souvent heurtées à des règles
informelles locales.
La temporalité des règles formelles et informelles dans ces mécanismes de changement n’est
pas identique. Les institutions formelles et informelles ne sont pas soumises aux mêmes
temporalités de changement. Dans la nouvelle économie institutionnelle, les premières
changent rapidement, alors que les secondes ne se modifient que très progressivement.
Les changements dans les institutions formelles sont évalués à travers la grille des coûts de
transaction. Un changement devrait apparaître lorsque les coûts de transaction de la réforme
sont moins importants que les coûts d’opportunité291 de continuer avec la même institution.
Les changements des institutions informelles sont plus difficiles à évaluer. Les règles sociales
tiennent à des modèles mentaux qui sont difficiles à changer.
La difficulté du changement des institutions tient à ce que North appelle le « sentier de
dépendance ». Cela signifie que les expériences du passé et l’héritage politique encadrent
l’action présente. Les comportements qui ont démontré leur réussite seront utilisés de
nouveau pour répondre aux nouveaux enjeux. Dans ce sens, les institutions marginalisent les
autres acteurs du processus politique qui peuvent avoir intérêt à mettre en place des
arrangements complémentaires (Sehring, 2009).
Il faut faire une précision concernant la temporalité des changements institutionnels dans le
secteur de l’eau. La spécificité du produit, un bien sans substitut, nécessaire à la survie
humaine, implique que les individus vont chercher à s’adapter rapidement lors des
changements dans l’environnement hydraulique. Dans ce cas, nous remarquons que les
institutions informelles changent plus vite que les règles formelles. A titre d’exemple, la
sécheresse prolongée de l’été 2009 a rationné la distribution municipal et a favorisé
l’approvisionnement accru par des camions-citernes sur Vasai-Virar. La capacité des
individus, des acteurs, à modifier les institutions face à la pénurie de la ressource est ce que
North appelle l’efficacité adaptative (Alston, Mueller, 2005).
291
Le coût d’opportunité dans le secteur de l’eau est largement influencé par des facteurs externes et internes au
secteur de l’eau (Saleth, Dinar, 2004). A titre d’exemple, une situation météorologique extrême (sécheresse), une
rupture technique du réseau modifient la structure du marché et peuvent faire émerger de nouveaux
arrangements institutionnels qui ont des coûts (ex : diversifier les sources d’approvisionnement, changer la
technologie d’approvisionnement).
244
1.1.2. Les institutions socialement inefficaces perdurent
Les institutions sont sujettes à l’arbitraire, à l’inefficacité et à l’erreur (North, 2005). Nous ne
pouvons pas prévoir les arrangements institutionnels qui vont apparaître avec le changement
des institutions. Les institutions ont un caractère très normatif. Elles n’existent que par les
dispositifs qui définissent. Elles représentent un ensemble limité des alternatives acceptées à
un moment donné dans une société. On ne peut pas considérer une forme institutionnelle
comme supérieure ou universellement valide. Il n’y a pas une sorte de progrès constant vers
des institutions de plus en plus efficientes292. Lorsque North abandonne la vision en termes
d’efficacité néo-classique des institutions293, il considère la possibilité que des institutions
socialement inefficaces perdurent. Il utilise le terme d’efficience pour désigner une condition
dans laquelle, étant donné l’état des techniques et des coûts d’information, le marché présente
les coûts de production et de transaction les plus bas possibles (North, 2005). « Les
institutions ne sont pas nécessairement ni même habituellement créées en vue d’être
socialement efficaces. Elles sont plutôt créées, tout au moins en ce qui concerne les règles
formelles, pour servir les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir de négociation afin de
créer de nouvelles règles » (North, 1994, pp. 360-361). Le changement institutionnel est
d’autant plus difficile à réaliser que les réformateurs doivent négocier avec les perdants de la
réforme.
C’est ainsi que le lobby qui fonctionne sur la région de Vasai-Virar essaie de sauvegarder sa
position au prix d’institutions socialement inefficaces. Ces institutions inefficaces qui
proviennent d’un comportement de recherche de rente ne promeuvent pas un usage et une
gestion de l’eau efficiente. Les individus à la tête de l’Etat développent des institutions qui
sauvegardent leurs intérêts. Des règles inefficientes peuvent se développer et persister dans le
temps, des arrangements institutionnels de second et troisième rang peuvent durer (Saleth,
Dinar, 2004 ; North, 2005). C’est ce que Ménard (2003) appelle « efficacité comparative »
des institutions.
292
Il existe pourtant une série de travaux récents qui visent à établir la supériorité absolue de certaines
institutions en termes d’efficience économique (North, 2005).
293
Les institutions constituent des solutions efficaces à des problèmes économiques.
245
l’environnement institutionnel (Saleth, Dinar, 2004). Parce que l’efficacité des institutions est
difficile à mesurer ou à estimer, Saleth a créé des indicateurs de performance. Saleth (1996) a
adopté une approche simple afin d’évaluer la performance de l’ensemble du secteur de l’eau
en Inde en termes de trois écarts (gaps) : l’écart physique, l’écart financier et l’écart
économique :
i) la performance physique montre l’écart entre l’offre et la demande. Elle est mesurée en
termes de qualité physique des infrastructures, d’efficacité de résolutions des conflits, de
facilité des transferts de l’eau entre secteurs d’activité, régions et consommateurs. Sur la
région de Vasai-Virar, la ressource mobilisée par l’autorité locale est limitée et les institutions
adéquates pour gérer les conflits liés à l’accès et au partage de la ressource manquent.
ii) la performance financière s’évalue en termes de manque d’investissement (en cours vs
nécessaire) et manque de financement (dépenses vs recouvrement des coûts). Même si les
municipalités ont pu mobiliser les fonds nécessaires à la réalisation du projet de Surya, la
première phase, qui n’est toujours pas finie, s’avère insuffisante. Les quatre villes devront
mobiliser davantage de financement pour démarrer la deuxième phase du projet. Or, pour le
moment, rien n’est fait pour mobiliser ces financements.
iii) l’efficacité économique se mesure en termes d’écart de prix (prix de l’eau vs coût de
production et prix de l’eau actuel vs valeur de rareté de l’eau). L’écart économique montre, à
la fois, la faible performance de la tarification et l’absence des politiques de recouvrement des
coûts. De plus, la structure de la tarification ne reflète pas les préoccupations
environnementales.
Les institutions du secteur de l’eau qui apparaissent sont le résultat d’un processus
d’interaction entre l’environnement institutionnel et les organisations existantes. Même si
elles peuvent paraître inefficaces d’un point de vue économique, elles perdurent car elles
organisent le secteur, et que des groupes d’individus y trouvent leurs intérêts. A titre
d’exemple, le non recouvrement des coûts peut être considéré comme une institution
inefficace, mais à Vasai-Virar il permet la paix sociale et le contrôle des banques de vote par
les élus locaux.
246
1.2.1. L’importance des règles pour la régulation du secteur
La gouvernance urbaine de l’eau nous oblige à réfléchir au statut de l’eau294, aux règles
formelles et informelles qui le régissent, ainsi qu’aux organisations (publiques, privées,
communautaires) qui vont gérer son approvisionnement. La question ne se pose plus en
termes de privatisation de la gestion ou des infrastructures, ni de la marchandisation de l’eau,
mais en termes, d’asymétrie de pouvoir, d’absence de respect des contrats et de régulation des
entreprises de services publics (Hugon, 2007). Ce qui revient à dire que les problèmes
rencontrés dans le secteur de l’eau sont un problème de règles et non pas de propriété de la
ressource ou des infrastructures.
La propriété est devenue le mode de régulation de la nature (Mansfield, 2007). C’est une
relation sociale qui accorde un droit sur certains objets. Ce qui compte n’est pas la déclaration
de la propriété, mais plutôt la décision de la part d’autres individus de reconnaître cette
déclaration (j’accepte de me comporter comme si cela t’appartenait) (Mansfield, 2007). Pour
qu’une institution fonctionne, il faut installer un système judiciaire. Selon North, la structure
des droits de propriété sur les actifs est déterminante pour les incitations qui s’exercent sur les
acteurs. En absence d’un système judiciaire fiable et transparent, ce sont les autres qui
donnent la possibilité de l’existence de ce droit en le respectant à travers des règles formelles
et surtout informelles. Ce sont les règles informelles qui font respecter des droits formels ou
informels.
L’idée défendue est que les règles qui organisent et structurent l’activité dans le secteur de
l’eau (que nous verrons dans la section deux et trois) ont un impact plus important sur la
performance des services publics d’approvisionnement que la propriété. Indépendamment du
statut du bien, ce sont des règles formelles (Etat) et informelles (communauté) claires et
respectées qui importent, règles qui vont faire respecter les droits de propriété (privés, publics,
communautaires) et permettre aux acteurs d’approvisionnement de travailler seuls ou en
partenariat.
Les caractéristiques physiques de la ressource295 et le caractère indispensable pour la survie
de l’homme jouent un rôle crucial en rendant la définition des droits de propriétés clairs et
respectés indispensable. Tout en préservant les droits de propriété privés selon le droit
riparien, nous considérons que face à la difficulté d’imposer des droits de propriété privés,
nous aurons tendance à nous orienter vers une définition de la ressource en termes de droits de
propriétés communs.
294
Pour une présentation des différentes approches théoriques du statut de l’eau, voir le texte d’Hugon (2007).
295
Mobilité physique, usages simultanés ou séquentiels par plusieurs parties.
247
1.2.2. Les droits de propriété296 communs, une alternative pour la gestion de la ressource
Sur notre étude, nous considérons que les sources publiques en accès coutumier (lacs urbains,
puits et forages publics) peuvent aller vers une gestion commune en séparant les droits à l’eau
(communauté) des droits à la terre (public) et en donnant aux communautés locales le
contrôle. Même si la propriété de la ressource reste au niveau de l’Etat, la gestion peut être
faite à des niveaux inférieurs, plus pertinents (Barraqué, 2004a). L’idée réside dans le fait que
les sources publiques peuvent bénéficier d’une meilleure gestion si elles sont gérées par un
groupe de personnes définies et des règles claires (formelles ou informelles) existent pour
organiser l’accès à la ressource. Sur la région de Vasai-Virar, la mise en place d’une gestion
communautaire des points d’eau peut favoriser le développement de la société civile à travers
la formation des associations communautaires, de quartier, d’usagers, afin de gérer la
ressource. La gestion communautaire des points d’eau publics peut constituer une résistance
au pouvoir du lobby.
La gestion de la ressource297 en tant que bien commun298 avec contribution des
consommateurs dans le fonctionnement et la maintenance est possible, grâce à l’instauration
de règles qui vont éviter la « tragédie des biens communs ». En l’absence de règles claires sur
l’accès et l’usage de la ressource, le comportement des individus conduit à des gaspillages et à
la dégradation de la qualité du fait de la rivalité entre les utilisateurs.
Lorsque la ressource appartient à un groupe, celui-ci peut contrôler l’évolution de la
ressource, le niveau de la nappe, la capacité de recharge et réaliser des contrôles sanitaires sur
la qualité de l’eau. Les ménages peuvent fixer des règles d’accès et de partage (fréquence de
l’approvisionnement, quantité collectée, priorité à la source, etc.) formelles et informelles. La
communauté peut aussi organiser la surveillance du respect des règles et des sanctions299 en
cas d’abus. Le contrôle peut être exercé soit par les utilisateurs, soit par un agent choisi par
eux, soit par l’autorité locale propriétaire de la source. Des programmes de sensibilisation
peuvent aider à une gestion plus responsable de la part des ménages. Les entretiens, sur
l’ensemble des villes étudiées, montrent une grande sensibilité des ménages à la disponibilité
296
Dans le premier chapitre, nous avons présenté les catégories des droits de propriété.
297
Selon le Groundwater Recharge Master Plan (2005), à l’exception des forages, les autres sources devraient
être considérées comme des ressources communes (Shah, 2008).
298
On retient l’importance des travaux d’Ostrom (1990) sur la gestion des ressources communes.
299
Les sanctions peuvent être appliquées en tenant compte des possibilités d’apprentissage. L’exclusion du
système n’est pas la meilleure solution. Il faut aller vers des processus d’apprentissage et de respect volontaire
des règles.
248
de la ressource, le respect dans l’utilisation ainsi que les problèmes liés à une consommation
excessive.
L’administration des droits de propriété communautaires est plus facile et moins coûteuse à
mettre en place que la généralisation des droits de propriété privés. Elle permet d’améliorer
l’état quantitatif et qualitatif de la ressource, de minimiser les risques sanitaires et de protéger
la communauté de la surexploitation de la ressource. La principale difficulté de la gestion
commune tient à la légitimité du groupe. Il est difficile d’avoir une représentation de tous les
membres de la communauté. De plus, les membres du groupe ne sont pas des professionnels
et leur contribution peut être limitée. La coopération avec les autorités locales et des agences
publiques compétentes est nécessaire afin de pérenniser ces droits.
249
propriété sécurisés est une réponse sine qua non à l’efficacité et à la gestion soutenable des
ressources en eau. Plus les droits de propriété d’un individu ou un groupe d’individus sont
exclusifs, plus la volonté est grande de maintenir la valeur de l’actif et ainsi mettre en place la
protection et la préservation de la ressource (Alston, Mueller, 2005). La sécurisation des
droits de propriété est nécessaire indépendamment du type de droits de propriété et de mode
de gestion de la ressource. Ainsi, la sécurisation des sources communautaires est une étape
nécessaire pour la préservation de la ressource de la région.
Les changements institutionnels sont difficiles à mettre en place et leurs résultats incertains.
La définition et la sécurisation (formelle ou informelle) des droits de propriété, ainsi que leur
diffusion, sont des conditions essentielles pour les changements institutionnels (Narain,
1998). Des règles claires sont importantes pour le fonctionnement du secteur de l’eau,
indépendamment du type de gestion publique ou privée du service d’approvisionnement. La
sécurisation des droits au-delà du renforcement du cadre légal peut se faire par une
participation active de la société civile et la gestion communautaire.
250
Section 2. Le rôle de l’Etat face aux petits opérateurs privés
Les deux sections qui suivent portent sur les réformes des organisations du service de l’eau.
Dans ce paragraphe, nous allons examiner le rôle de l’Etat face à ces opérateurs et la manière
dont ils réagissent. Faut-il interdire les petits opérateurs privés ? Les ignorer ? Ou les aider ?
Nous allons présenter chacune de ces politiques afin de comprendre leurs implications au
niveau du service local.
300
Le caractère d’illégalité des institutions concerne le contenu des normes positives ou des sanctions appliquées
aux transgresseurs (Cusinato, 2007).
251
Avec la volonté de l’Etat de promouvoir les acteurs privés au-delà des grandes entreprises, il
faut regarder la place des petits opérateurs privés. Une étude réalisée par l’université de
Birmingham en 1999 sur 35 villes indiennes montre que le secteur privé ne risque pas d’avoir
un rôle significatif à jouer301, à cause d’un grand nombre d’intérêts particuliers exercés dans
le cadre institutionnel existant (Sridhar, 2007). C’est dans ce contexte que le rôle des petits
opérateurs privés devient important et qu’ils trouvent leur place.
301
En Inde, seuls quelques contrats pour construire des usines de traitement ou d’épuration ont été conclus. Des
négociations pour la privatisation du service de l’eau ont eu lieu sur diverses villes en Inde (Delhi, Bangalore,
Mumbai) mais elles n’ont pas abouti. Pour plus d’informations sur l’échec de la privatisation en Inde, voir Zérah,
2006.
252
économie en réalité illégale tient à la décision prise, de manière informelle, par les autorités
de l’Etat d’en tolérer la présence. Cette décision confère une sorte de légitimité aux
institutions qui opèrent à l’intérieur. C’est ainsi que les normes sociales organisent
l’approvisionnement et le service des opérateurs (Hart, 2005) et font exécuter les contrats
basés sur la réputation, la moralité et la confiance entre individus dans le réseau social (Easter
et al., 1999).
Sur notre terrain, on identifie la tolérance par les autorités locales des revendeurs individuels.
Lors de nos entretiens avec les fonctionnaires municipaux, ceux-ci semblaient surpris,
ignorants, puis avouaient qu’ils connaissaient leur existence, mais qu’ils ne pouvaient rien
faire. L’autre exemple de tolérance concerne la présence de camions-citernes. Tous les ans,
les associations des entreprises de camions-citernes négocient avec le thasildar le prix de
l’eau selon les saisons. Ce sont les représentants des associations des entreprises de camions-
citernes et des membres des associations environnementales qui nous ont communiqué cette
information, alors que le thasildar a nié cette négociation. Le dernier exemple de tolérance est
l’achat d’eau au département d’irrigation pendant les mois d’été par les camions-citernes.
Cette information nous a été communiquée par les petits opérateurs privés, mais l’ingénieur
chef du département d’irrigation de Vasai-Virar a démenti cela. On voit bien la difficulté des
fonctionnaires locaux à justifier des choix qui sont considérés comme illégaux. Même si la
vente de l’eau est considérée illégale, il sera difficile pour les services publics de développer
des partenariats avec les opérateurs privés.
302
La fourniture d’un service à un territoire irrégularisé peut sécuriser des droits d’installation sur la zone.
303
Un grand nombre d’auteurs soutient la mise en place de politiques pro-petits opérateurs privés afin
d’améliorer le service : OCDE (2009), BAD (2008b), Bakker, Kooy (2008), ADB (2007a), Dardenne (2006),
Kjellén, McGranahan (2006), McGranahan, Satterthwaite (2006), Triche et al. (2006), Unesco (2006), Baron
(2005), Kariuki, Schwarz (2005), Conan (2004), Njiru (2004), World Bank (2004), Snell (1998), McIntosch
(2003), Raghupathi (2003a), Solo (2003), Jaglin (2001a), Collignon, Vézina (2000), Kjellén (2000), Valfrey,
Collignon (1998).
253
politiques qui promeuvent un accès à long terme universel, devraient aussi promouvoir des
politiques qui encouragent et soutiennent le rôle des opérateurs privés.
304
Nous n’allons pas traiter ici le partenariat public-privé-monde associatif. Ce type de coopération est délicat du
fait des conflits d’intérêts, de pouvoir et d’horizon temporel entre les acteurs et également en raison des
défaillances institutionnelles (Hugon, 2007).
305
La privatisation signifie un changement en termes de propriété du secteur public vers le secteur privé.
306
La commercialisation se réfère à un remaniement des institutions de gestion (règles, normes et coutumes) et
implique l’introduction du marché comme mécanisme d’allocation, des techniques de marché de simulation de
prise de décision et l’introduction des principes néolibéraux dans la formulation des politiques (Bakker, 2007).
254
autres parties du cycle de l’eau urbain, où les opérateurs privés peuvent, sous conditions,
paraître plus compétitifs (ex : choix technologique). Il faut identifier les zones d’intervention
des opérateurs privés et donner les règles de service et de fonctionnement.
En Inde, l’exemple de coopération le plus remarquable entre opérateurs officiels et opérateurs
privés est l’approvisionnement de la ville de Chennai307. Le Chennai Metropolitan Water
Supply and Sewerage Board (CMWSSB) est approvisionné par des sources (privées et
publiques) à travers des accords tripartites308 (autorités locales, agriculteurs, entreprise de
l’électricité d’Etat).
Nous allons revenir de manière plus détaillée sur la réglementation, les conditions de la
contractualisation et les normes quantitatives, qualitatives et techniques du service.
2.2.1. La réglementation
Le statut légal des petits opérateurs privés varie entre les pays et souvent la loi reste ambigüe.
Comme Solo le remarque pour l’Amérique latine « les fournisseurs indépendants sont laissés
dans une espèce de flou, pas complètement légal, pas complètement illégal » (Solo, 2003,
p. 22).
L’Etat doit faciliter la légalisation et la régularisation en ayant à l’esprit les contraintes que
cette activité peut constituer pour les petits opérateurs privés. Il faut exclure toute formalité
complexe (nombre de procédures309, délais) ou coûteuse (Morrisson, 1995 ; Ruer, 2004). Si
l’enregistrement procure à terme des avantages, les intéressés s’inscriront spontanément et
sans difficulté. Par contre, le choix de rester dans le secteur informel ne diminue pas pour
autant la valeur du service de ces opérateurs.
Même si la reconnaissance officielle du statut de l’opérateur n’est pas réussie, il existe des
approches plus souples pour aller vers la formalisation. La délivrance d’une carte
professionnelle, liée à l’activité et non au statut, renouvelable tous les ans, permet la tenue
statistique, la reconnaissance officielle ainsi que la protection des consommateurs (Morrisson,
1995). L’inscription dans un registre, même en dehors de l’activité, peut faciliter la
formalisation. A titre d’exemple, les camions-citernes en Inde payent des taxes routières,
307
Autre exemple de coopération : Le gouvernement de l’Etat de Andhra Pradesh a demandé par directive aux
municipalités de contracter avec des entreprises privées de camions-citernes pour l’amélioration de
l’approvisionnement. Pour plus d’information sur ces contrats, voir le document de Tayler (2005).
308
Pour plus d’informations sur les modalités de contrat à Chennai, voir le document de Ruet et al. (2007) et
Anand (2001).
309
L’idée est qu’un plus grand nombre de procédures provoque de la complexité bureaucratique et cela facilite la
corruption.
255
sinon les véhicules sont immobilisés. L’organisation de ce registre peut être un moyen
d’identifier des opérateurs et d’institutionnaliser leur présence et leur rôle.
2.2.2. La contractualisation
Vouloir coopérer avec des petits opérateurs privés nécessite d’adapter les contrats (taille,
objectifs, performance, sanctions) aux caractéristiques de ces acteurs.
Les autorités locales doivent adapter les procédures d’appel d’offre aux caractéristiques des
petits opérateurs privés afin de garantir leur représentativité et leur participation. Cela signifie
souvent le découpage du projet en plusieurs petits contrats. Les petits contrats simplifiés sont
plus faciles à établir lorsque les acteurs qui coopèrent n’ont pas l’habitude de travailler
ensemble. Ils constituent un moyen d’apprentissage des partenariats entre les acteurs publics
et privés et génèrent des informations et des droits de propriété sécurisés (Ruet, 2004). La
multiplication du nombre de petit contrats se fait au détriment des économies d’échelles tant
dans la réalisation du travail que dans l’administration du contrat (Davis, 2004). Les petits
opérateurs seront contraints d’augmenter les coûts de transaction et les procédures de contrôle
(Stålgren, 2006).
Un contrat permet le partage optimal du risque entre l’autorité concédante et le
concessionnaire, tout en spécifiant les incitations nécessaires pour assurer la couverture des
besoins de la population (Ménard, 2001). Il permet la meilleure identification des acteurs et
une clarification de leurs rôles (Jaglin, 2002a). Les contrats prévoient la répartition de la
propriété des infrastructures de production et de distribution, les modalités de gestion et les
responsabilités financières entre les entrepreneurs privés et les autorités locales. Selon le type
de gestion, les coûts sont partagés entre les différents acteurs.
Plusieurs types de contrats peuvent exister310. Nous sommes devant une multiplication de
contrats spécifiques à un maillon de la chaîne d’approvisionnement. Le contrat de bail est la
forme la plus simple de partenariat. Une activité identifiée est donnée à bail à l’opérateur
privé. Les conditions de viabilité sont précisées dans le contrat. Le partenaire privé jouit d’une
autonomie de fonctionnement dans la réalisation du service et les pouvoirs publics assurent le
contrôle et la supervision d’ensemble (Sarangi, 2002). Dans les mini-contrats d’affermage (le
propriétaire des investissements initiaux et finaux est l’autorité publique), l’opérateur est
responsable de la maintenance et de l’exploitation. Les mini-concessions sont des contrats où
310
Construction-exploitation-transfert (de propriété) (Build-Operate-Transfer, BOT ; Construction-exploitation-
propriété-transfert (Build-Operate-Own-Transfer, BOOT) ; Construction-exploitation-propriété (Build-Operate-
own, BOO) ; Construction –exploitation-bail-transfert (Build-Operate-Lease-Transfer, BOLT).
256
l’opérateur a, à sa charge l’expansion des investissements. Ainsi, Jaglin (2001a) voit émerger
un système à deux étages : au sommet, pour l’approvisionnement de gros, un service public
organisé au niveau de la municipalité ; en dessous, pour le service de distribution, plusieurs
entités délégataires, éventuellement de statuts différents, dotées d’un monopole territorial,
mais fermement encadrées (notamment en matière tarifaire) par une instance de régulation
publique locale. Lorsque des problèmes quantitatifs sur la disponibilité de la ressource
n’existent pas, ce type d’organisation peut fonctionner. Lorsqu’une autorité locale ne peut pas
mobiliser les ressources en eau nécessaires, les contrats doivent insister davantage sur la
qualité et le prix de l’eau vendue par les opérateurs privés.
Le contrat fournit un cadre de réglementation stricte qui définit les paramètres du service :
technologie des infrastructures, niveau d’approvisionnement, qualité de la ressource, horaires
du service, modalités de fixation du prix. Le choix de la structure tarifaire est important tant
dans la création d’incitations adéquates pour l’opérateur311 que dans la protection de l’intérêt
des usagers (Ménard, 2001). Les ménages peuvent payer leur factures directement auprès de
l’opérateur ou à la municipalité selon le contrat. Les entreprises, délégataires du service, ont
et/ou développeront plus de compétences que les municipalités sur la partie de la chaîne
d’approvisionnement où elles interviennent. Entre ces acteurs, l’inégalité est structurelle
(Lorrain, 2000). Le contrat doit prévoir des mécanismes de révélation de l’information
(Ménard, 2001), ainsi que des paramètres de contrôle du cahier des charges et des
performances (ex : pression de l’eau, qualité de l’eau, etc.) et des clauses de sanctions. La
capacité de contrôler les opérateurs privés est importante pour l’administration d’une ville qui
les engage (Zérah, 2006a), notamment lorsqu’elles n’ont pas l’habitude de ces partenariats.
Pour que ces contrats fonctionnent, il faut que le contrat soit pertinent et bien établi et que
toutes les parties le respectent. Or, comme Tayler (2005) l’explique, ces conditions,
notamment la première, sont rarement respectées dans l’Asie du Sud.
Avec l’introduction des petits opérateurs privés, l’idée n’est pas de remplacer un monopole
public de service par un monopole privé. Il faut chercher la compétition dans la fourniture des
services afin de motiver les opérateurs à innover et à adapter leur service312. Augmenter la
compétition au niveau de l’offre, dans un environnement coercitif, peut diminuer la corruption
et les pots-de-vin versés aux services d’eau (Clarke, Xu, 2004), améliorer la transparence de
311
Les tarifs doivent le pousser à entretenir et améliorer les technologies utilisées.
312
A Chennai, le Board maintient la concurrence entre les camions-citernes en augmentant le nombre de « static
tanks » où ils s’approvisionnent. C’est un choix politique afin de maintenir les prix bas pour les populations qui
ne sont pas branchées (Anand, 2001).
257
l’activité et rendre les opérateurs plus responsables face à leurs clients. Le dynamisme et les
performances d’un opérateur privé dépendent de la concurrence à laquelle il est soumis
(Valfrey, Collignon, 1998). Le gouvernement devrait être orienté vers la performance du
secteur, afin de réussir à obtenir par la concurrence une amélioration des services et générer
de nouvelles informations (Devarajan, Shah, 2004).
Afin de faciliter la coopération avec les petits opérateurs privés, l’organisation de ces
opérateurs privés en associations professionnelles et commerciales est importante. Elles
peuvent aider à l’organisation du partenariat et à la réglementation de l’activité. Du moment
que ces associations restent représentatives des groupes d’entreprises, à savoir que l’entrée
dans l’association dépend simplement du fait d’exercer cette activité, elles peuvent
implicitement formaliser les opérateurs et faciliter les procédures administratives et la
contractualisation313. Il est plus facile pour la municipalité de coopérer avec une association
qu’avec un grand nombre d’opérateurs. Les associations professionnelles peuvent aider au
renforcement des capacités et au professionnalisme des opérateurs privés en fixant des règles
et des procédures communes, en reconnaissant et en protégeant les investissements privés, en
améliorant les comportements professionnels et la qualité du service fourni, tout en
promouvant l’innovation technique (Collignon, Vézina, 2000 ; N.U., 2006). Elles peuvent
promouvoir des codes de conduite, des chartes de citoyens afin d’accroitre le
professionnalisme et l’intégrité de leurs opérations (Sohail, Cavill, 2008) et créer des espaces
de dialogue avec les consommateurs et les membres des communautés locales (WUP, 2003).
313
Afin de diminuer les coûts de transaction, le Board de Chennai a demandé aux entreprises de camions-
citernes de s’organiser en association. Les tarifs sont négociés avec l’association une fois par an (Tayler, 2005).
258
eaux superficielles et souterraines), des spécificités de la demande domestique et des
contraintes locales du territoire (pente, etc.) pour pouvoir définir de nouvelles normes
qualitatives et quantitatives du service. Les contrats doivent prévoir le territoire du service, la
quantité, la qualité, le prix et la technologie utilisée pour l’approvisionnement.
Les normes doivent prévoir les conditions d’approvisionnement par les sources contrôlées par
l’autorité locale et des sources hors contrôle officiel. Lorsque la ville peut mobiliser une eau
en quantité abondante et de bonne qualité mais qu’elle connaît des problèmes
d’infrastructures (extension du réseau, fuites, etc.), elle peut vendre l’eau aux petits opérateurs
privés. Il suffit de trouver la norme technique adéquate afin d’atteindre les ménages sous
approvisionnés et non connectés au réseau. Lorsque des contraintes quantitatives sur la
ressource existent, la municipalité doit diversifier ses sources d’approvisionnement (c’est le
cas à Chennai) en achetant de l’eau à des opérateurs privés. Il suffit d’acheminer l’eau auprès
des usagers par le réseau ou par d’autres moyens techniques. L’autorité locale doit fixer des
normes de qualité, sans aller jusqu’à imposer des règles strictes de potabilisation pour
l’ensemble de la quantité d’approvisionnement. La nouvelle norme devrait prendre en compte
la différenciation de la qualité de l’eau que les ménages pratiquent selon les usages à
satisfaire. Les petits opérateurs privés interviennent sur des demandes/produits spécifiques.
L’autorité locale ou un autre organisme indépendant devrait contrôler régulièrement les points
d’eau. La ville de Vasai, consciente qu’une grande part de la population s’approvisionne à des
puits privés, procède à des contrôles réguliers de la qualité de l’eau de ces sources.
Les normes techniques d’approvisionnement adoptées par les autorités locales ne sont pas
neutres. Elles reflètent les manières de penser de la société qui les produit (Brelet, 2004). Cet
approche techniciste privilégie une définition de la demande articulée autour d’une
technologie (existante ou en construction) (Botton, 2005). Dans la mesure où les outils
technologiques conventionnels ne permettent pas de réaliser le raccordement de tous au
réseau, l’accent doit être mis sur le fait que les normes techniques du réseau devraient
s’assouplir afin de pouvoir utiliser des technologies appropriées en mettant en place des
solutions innovantes, techniquement simples, flexibles et peu coûteuses. Le choix
technologique influe sur la quantité distribuée, c’est pourquoi les contrats doivent prévoir la
quantité approvisionnée au niveau des ménages.
259
a. les points d’eau fixes
Les municipalités peuvent installer des points d’eau fixes avec compteurs qui approvisionnent
un quartier, sans pour autant s’engager sur des investissements lourds liés à l’extension du
réseau et au branchement à domicile.
Les points d’eau peuvent être gérés par des petits opérateurs privés, des organisations
communautaires, des associations de quartier, etc. La localisation et la forme des points d’eau
peut faire partie du programme d’extension du service de la part de la municipalité. Pour
pérenniser leurs activités, les gestionnaires du point d’eau construisent des réservoirs afin de
remédier à l’irrégularité et l’intermittence du service (WUP, 2003). Selon la demande,
l’opérateur peut fournir de l’eau à domicile par des branchements individuels (mini-réseaux,
par portage) où les individus collectent l’eau au robinet. La distance est une contrainte quant à
la quantité à collecter.
Les revendeurs individuels du réseau municipal peuvent constituer des partenaires des
municipalités pour étendre l’approvisionnement sur un quartier autour de l’installation d’un
point d’eau fixe. Le simple abonnement peut prendre la forme d’un contrat entre l’autorité
locale et le revendeur individuel. L’installation des compteurs qui engagent les revendeurs sur
un tarif volumétrique et la fixation du prix aux usagers sont nécessaires pour le
développement de ces partenariats. Dès 1990, Crane (1994) a montré dans son étude sur la
ville de Jakarta que la municipalité a autorisé tous les ménages disposant d’un raccordement
avec compteur à vendre l’eau à des voisins et à des revendeurs. Sur la région de Vasai-Virar,
les revendeurs individuels de l’eau du réseau municipal ont un branchement légal, mais ils
n’ont pas le droit de vendre l’eau. Leur activité (prix, quantité, fréquence, absence de contrat,
respect de paiement et de fourniture) s’organise par des règles informelles et sociales. Cette
activité est aujourd’hui pratiquée en dehors de tout contrôle par les autorités locales.
Organiser ce mode d’approvisionnement (réglementation du prix de l’eau) peut être une
solution intermédiaire vers l’extension du service. Le fait que les autorités locales ne
contrôlent pas cette activité peut être vu comme un désintérêt envers les populations les plus
pauvres. Les subventions du service, dont les ménages aisés bénéficient au prix de
l’installation d’un raccordement individuel, ne peuvent pas être répercutées aux plus pauvres.
260
par chariots et les clients sont livrés à domicile. Le transport d’eau par porteurs est une
réponse à la difficulté de créer des infrastructures hydrauliques d’acheminement de la source
à l’usager. Le mode de transport dépend du territoire (spécificités du lieu), de la demande et
du revenu des ménages. Il est par exemple difficile pour un camion-citerne d’entrer dans un
bidonville à cause de l’état des routes. De plus la distribution d’eau est très consommatrice de
temps (remplir plusieurs petits récipients). Malgré les bénéfices d’un tel service (diminution
du temps de collecte, réorganisation de la vie familiale, etc.), ce mode d’approvisionnement
est inexistant dans les six villes que nous avons étudiées. Lors des entretiens, nous n’avons
pas non plus identifié cette demande de la part des ménages interviewés. L’intérêt de la
coopération entre porteurs et autorités locales est l’amélioration de la qualité, la diminution de
la distance du point d’eau au consommateur et ainsi la diminution du prix.
A Panvel, la municipalité lance un appel d’offre annuel pour un contractant qui va alimenter
par camions-citernes les quartiers où la faible pression rend le service par le réseau
insuffisant. Depuis 2001, à l’exception d’une année, le même entrepreneur (M. Pardeshi)
obtient le marché. Il possède huit camions citernes et peut collaborer avec d’autres entreprises
si nécessaire. Les véhicules s’approvisionnent à un château d’eau municipal. Les ménages
paient leur facture d’eau à la municipalité au même titre que s’ils étaient approvisionnés par le
réseau. La municipalité verse un montant de 125 Rs/trajet. Lorsque des consommateurs
contactent directement les camions-citernes pour avoir plus d’eau certains jours de fêtes, de
mariage et d’autres événements exceptionnels, ils ont le droit de s’approvisionner à un point
d’eau municipal, mais ils paient directement 400 Rs/citerne.
314
En 2005, la Banque asiatique du développement a conçu des projets pilotes pour démontrer l’utilité des petits
réseaux d’approvisionnement. L’objectif est de raccorder la population pauvre dans un court délai.
261
de mini-réseaux remplacent progressivement les camions-citernes sur certaines villes. Les
petits opérateurs privés achètent de l’eau en gros à l’opérateur public d’un point fixe et la
revendent par petites quantités à travers des branchements individuels. Pour se prémunir
contre l’irrégularité de l’approvisionnement municipal, les opérateurs construisent des
réservoirs de stockage afin de garantir la continuité de leur approvisionnement. Si la
planification et la mise en place est techniquement correcte, l’approvisionnement à domicile
par des connexions avec compteurs ressemble beaucoup à des connexions au réseau
municipal avec un service régulier et en quantité suffisante.
Lorsque la ressource municipale n’est pas suffisante, les opérateurs construisent des forages
pour alimenter leurs clients. Les petits opérateurs privés souvent engagent leur propre
financement. Lorsque les infrastructures sont financées de manière privée, cela constitue
réellement un intérêt pour les autorités locales pour fournir un service à un grand nombre
d’habitants qui ne seraient pas desservis. Solo (2003) a estimé que l’installation de ces
infrastructures coûte moins que le montant que les autorités locales auraient dû investir si
elles voulaient étendre le service dans ces quartiers. Le risque lié à ce mode de financement
est que, si un environnement coercitif fort n’existe pas, ces mini-réseaux ouvrent la voie à la
formation de mini-concessions de réseaux.
Les changements technologiques ne peuvent être efficaces que s’il y a en même temps de
nouvelles institutions et des règles de gestion qui les accompagnent. En l’absence d’une
capacité de régulation fermement maîtrisée, le risque est la diversification des niveaux de
services et de gestion, amplifiant la segmentation de la clientèle et le cloisonnement des
territoires, engendrant de nouvelles formes de fragmentation urbaine (Jaglin, 2001a) qui
renforcent l’existence d’un système à deux niveaux (Bakker, Kooy, 2008) où seulement les
ménages les plus riches ont accès à un service amélioré. Pour ne pas figer cette situation, il
faut intégrer ces dispositifs innovants dans une perspective dynamique de long terme et
envisager des modalités d’adaptation aux processus d’urbanisation, aux programmes
d’extension des réseaux d’infrastructure et à l’élévation des niveaux de vie (Jaglin, 2001a).
262
Mais, la privatisation et la commercialisation ne sont pas une solution sur les villes étudiées à
cause de la cartellisation des camions-citernes, la corruption et le lobby. La reconnaissance de
l’activité des petits opérateurs privés risque de légitimer la présence du lobby et de le doter
d’un pouvoir légal lui permettant de continuer à agir de manière arbitraire. Dans
l’environnement institutionnel actuel, la formalisation des contrats avec les opérateurs privés
sur Vasai-Virar n’est pas souhaitable.
Les différentes études sur les partenariats entre collectivités locales et petits opérateurs privés
présentent des conditions de coopération qui ne s’appliquent à notre terrain d’étude. La
présentation de ces partenariats est très normative. Or, la formalisation de ces contrats est bien
plus compliquée que les études ne le laissent paraître. Nous soutenons l’idée que l’étude des
différents modes de partenariats oblige à s’intéresser aux droits de propriété de la ressource et
des infrastructures, ainsi qu’au rôle des organisations publiques. La définition des règles et la
sécurisation des droits de propriété, traitées dans la première section, sont indispensables à la
pérennisation des partenariats entre les petits opérateurs privés et les autorités locales. La
dernière section porte sur la réforme des organisations publiques, en tant qu’étape nécessaire
pour le développement des partenariats. Dans ces conditions, la coopération avec les petits
opérateurs privés peut améliorer l’accès de la population à l’ensemble du territoire, tout en
réalisant des économies d’investissements dans les travaux d’infrastructures et en créant de
nouveaux revenus locaux.
263
les mieux adaptées. Nous allons identifier les modalités de gestion du service
d’approvisionnement selon deux modalités : i) l’existence d’une politique locale qui promeut
les intérêts communs de l’ensemble de la population ou les intérêts privés d’un groupe ; ii)
l’homogénéité ou pas de la demande de la population desservie.
Dans un contexte politique ayant des objectifs clairs et facilement surveillés, le service peut
être rendu par le secteur public en contractant soit avec des opérateurs privés, soit par des
organisations de la société civile (modalité n° 1). Le partenariat est possible grâce à un secteur
public responsable et bien établi, une bonne gestion de l’information, des institutions
compétentes (y compris le système légal), qui permettent la mise en place des contrats et la
surveillance des services. Mais, lorsque le service est difficile à surveiller, la
contractualisation n’est pas souhaitée et le secteur public centralisé s’avère être le meilleur
système de fourniture (modalité n° 2).
264
Partant du principe que la préférence des individus est importante, un approvisionnement
approprié implique des choix de service spécifiques, au niveau d’un individu ou d’une
communauté. Avec des préférences hétérogènes de la demande entre les individus, les
gouvernements locaux devraient s’impliquer davantage dans la fourniture des services.
Lorsque les politiques locales promeuvent les intérêts communs de l’ensemble de la ville, les
gouvernements locaux peuvent participer au financement des infrastructures et coopérer avec
des opérateurs privés et la société civile (modalité n° 3) pour la fourniture du service, car ces
acteurs connaissent bien la demande locale. Le succès de cet approvisionnement tient à la
capacité des autorités locales à contrôler l’information et à avoir un système légal
compétent315. Mais, lorsque le service est difficile à surveiller, il est préférable de confier la
responsabilité de gestion aux autorités locales316 (modalité n° 4).
Lorsque les politiques publiques d’approvisionnement reflètent les intérêts privés des élus et
de certains groupes d’acteurs, la meilleure chose à faire est de renforcer le pouvoir des clients
et de la société civile (modalités n° 5,6,7,8). Différentes modalités de contrat peuvent être
prévues, selon le contrôle sur l’activité. Mais ce type de gestion a ses limites car, étant donné
que les politiques en place favorisent certains groupes d’individus, le risque est que ces
groupes se retrouvent à contrôler le service et que toute la population ne soit pas représentée.
Face aux enjeux de gouvernance de l’eau sur la région de Vasai-Virar, les autorités locales
doivent rester l’acteur principal d’approvisionnement et s’orienter davantage vers le
renforcement de la gestion publique locale du service d’approvisionnement (modalité n° 4).
La responsabilité du service devrait rester au niveau des gouvernements locaux, en rendant les
autorités locales plus efficientes. Un secteur public fort est un préalable à un partenariat
public-privé réussi (modalité n° 3). Les réformes de services doivent venir d’abord de
l’interne (gestion du personnel, gestion de l’information, etc.), avant de créer des partenariats
avec des acteurs privés et associatifs.
315
Nous venons de voir à la section 2 de ce chapitre les conditions de contractualisation.
316
Nous allons revenir dans la section suivante sur les conditions qui facilitent l’action publique.
265
3.2.1. Les réformes des organisations
La décentralisation a impulsé un transfert du pouvoir exécutif vers les villes. La
réorganisation des services entre les différents niveaux d’administration nécessite une
redéfinition du rôle et du pouvoir de chaque administration.
317
Tawa Lama-Rewal (2009) note que le gouvernement métropolitain n’a jamais fonctionné, ni été opérationnel
en Inde, à l’exception de celui de Kolkata (Calcuta), avec la mise en place du métropolitain planning committee.
266
un système plus unifié, notamment au niveau des territoires hydrographiques appropriés de
bassin versant.
Les services publics sont alloués par plusieurs niveaux de gouvernement. Chaque niveau de
gouvernement a ses propres intérêts légitimes. Or, il faut identifier les différents niveaux de
gouvernement compétents et clarifier les responsabilités et les fonctions entre eux. Les
réformes peuvent modifier le partage des juridictions entre les différents niveaux de
gouvernement, redéfinir les structures, les rôles et les fonctions des différentes
administrations, ainsi que les ressources qui devront leur être attribuées et permettre ainsi une
meilleure coopération entre les autorités locales et les agences étatiques. A chaque niveau de
territoire et de gouvernement, la planification de l’eau et les informations sur la ressource
devraient être coordonnées afin de prendre en compte les eaux souterraines et de surface et les
enjeux de qualité et de quantité de la ressource.
Le financement transite par un grand nombre d’agences indiennes de développement et de
financement. L’attribution peu claire des dépenses entre les différents niveaux décisionnels
(national, de l’Etat, métropolitain et local) contribue à un manque de responsabilisation dans
la livraison des services, à des problèmes de coordination et à une certaine incertitude de la
population locale sur les responsabilités de chaque acteur. Dans une entreprise de fourniture
de service public, le décideur devrait être séparé du fournisseur. La bureaucratie de l’eau
devrait être organisée dans des agences financièrement indépendantes, avec l’autorisation
d’avoir des sources de revenus qui correspondent à leurs responsabilités318. L’organisation en
entités commerciales séparées rendra la gestion publique plus transparente, plus autonome et
empêchera les interférences politiques. Cette autonomisation financière (ring fencing)
n’empêche a priori ni subventions, ni péréquations mais elle requiert une transparence des
transferts et une responsabilisation des pouvoirs politiques (Hugon, 2007).
Des résistances à l’autonomie de la structure du service peuvent exister de la part des élus et
des bureaucrates à cause de collusion d’intérêts. Aujourd’hui, les mêmes personnes possèdent
le pouvoir exécutif et décisionnel au niveau des petites autorités locales. Avec la séparation
des pouvoirs, ces personnes risquent de perdre des bénéfices provenant d’un comportement de
corruption et de patronage. La réalisation de ces changements nécessite un grand
bouleversement de l’environnement institutionnel local qui peut provenir d’événements
majeurs (crise financière, changement politique, changement d’une source).
318
La municipalité de Mumbai a créé, dès 1973, un budget séparé pour l’eau et l’assainissement (Zérah, 2003).
267
3.2.2. L’intercommunalité, réponse aux problèmes des petites villes
Face à l’incapacité des petites villes à fournir un service fiable, il existe une réelle volonté de
se regrouper entre autorités locales de même taille afin de coopérer pour la fourniture d’un
service. Ce regroupement permet aux petits gouvernements de maintenir un certain niveau
d’autonomie tout en bénéficiant d’économies d’échelle. Les arrangements légaux et financiers
entre les membres sont définis à l’intérieur du groupe, selon leurs besoins (Prud’homme,
1996). Prud’homme (1996) considère que ces groupements volontaires devraient être
davantage encouragés par les gouvernements centraux, régionaux ou métropolitains.
Les quatre municipalités de Vasai-Virar sont organisées depuis 2000 en un Joint Committee
of Local Authority (COLA)319. La Municipal Act de 1965 de Maharashtra (section 85) prévoit
la création d’une telle structure. L’idée était qu’une action globale sur le territoire devrait être
menée, mais en l’absence d’une agence fédératrice publique, les municipalités ont cherché à
s’organiser entre elles. La volonté était de coopérer dans l’approvisionnement en eau potable,
la gestion de déchets solides, la mise en place d’une caserne de pompiers et le développement
d’un réseau régional de transport. Des infrastructures élémentaires pour le développement de
la région manquaient. La volonté de coopérer a été facilitée par le fait que la majorité des élus
des quatre conseils municipaux appartiennent au même parti politique. D’une certaine
manière, on peut considérer que la communauté des communes défend les intérêts du lobby.
La communauté de communes gère aujourd’hui les trois projets d’adduction d’eau (Usgaon,
Pelhar, Surya) et les municipalités sont responsables de la distribution à l’intérieur des villes.
Une caserne de pompier a été créée, mais la communauté de communes ne s’est pas engagée
sur d’autres projets d’intérêt général (réseau d’égouts, collecte des déchets, etc.).
Lors de la constitution de cette structure, le gouvernement de Maharashtra a demandé pour la
gestion de chaque source d’approvisionnement une tenue de comptes séparée. Les autorités
locales devraient avoir des comptes pour le fonctionnement de la source de Surya, d’Usgaon
et de Pelhar. Mais, jusqu’à ce jour, la communauté de communes gère un seul compte pour
tous les services (eau et pompiers). Ce qui montre un manque de transparence, de
responsabilité et d’engagement de la part du comité.
319
La loi Local Bodies Regulating Proceedings of the Joint Committee Regulation de 1997 prevoît la
constitution des COLA. Les membres de la communauté de communes sont : les présidents des quatre conseils
municipaux et des élus locaux. Jusqu’en 2006, le président du conseil intercommunal était le président de la ville
de Virar.
268
La formation d’une communauté de communes320 est unique sur les territoires périurbains de
Mumbai. La volonté politique locale est de montrer la nécessité d’un regroupement des
municipalités.
3.2.3. Le renforcement du pouvoir local à travers l’organisation dans une grande municipalité
Pour le lobby et les élus de la région, la constitution d’une communauté des communes était
une étape importante vers la formation sur la région d’une grande municipalité (municipal
corporation).
Depuis le début des années 2000, le parti au pouvoir demande au gouvernement du
Maharashtra la formation d’une grande municipalité incluant les quatre villes et les 48
villages de la région de Vasai-Virar. Face à l’augmentation croissante de l’urbanisation de la
région et le manque d’infrastructures, la grande municipalité constituera la réponse au
développement et au progrès économique de la région.
Une telle structure administrative a le pouvoir de décider ses propres règles de
développement. Dotée de son propre département d’urbanisme, le risque relevé par les
opposants élus des partis adverses et des associations environnementales est qu’elle pourra
approuver des plans d’occupation du sol qui profitent aux intérêts de certains acteurs. Ils
craignent l’urbanisation en masse de la région et un développement hors contrôle avec le
risque de voir transformer une grande partie des zones vertes, des salines et des zones
forestières en zones urbaines.
La grande municipalité va modifier aussi la représentation politique de la région. Le système
de vote étant différent, les petits partis politiques de la région ont peur d’être peu ou pas
représentés et de perdre le faible contre-pouvoir qu’ils ont. De plus, les 48 villages de la
région, bien qu’ils soutiennent le Vasai Vikas Mandal, se sont opposés à la formation de la
grande municipalité car ils ont peur de perdre leur autonomie.
Un des enjeux de la formation de la corporation est les limites du territoire inclus dans la
grande municipalité. Les opposants proposent d’inclure seulement les quatre villes et
quelques villages avec des signes confirmés d’urbanisation. Ils craignent de voir les limites
administratives des villes et des villages ne deviennent celles de la zone d’urbanisation.
Les sympathisants de la grande municipalité justifient ce choix par le fait que cette structure
administrative municipale permet de diversifier davantage ses sources de financement,
320
L’organisation en communauté de communes est encouragée par la Banque mondiale pour une meilleure
gestion des petites villes. Le fonctionnement de ces structures est basé sur les principes de bonne gouvernance.
On est loin de la structure et du fonctionnement de la communauté de communes de Vasai-Virar.
269
notamment en accédant aux emprunts des marchés nationaux et internationaux, et pourrait
contracter des prêts avec les organisations internationales telles que la Banque mondiale pour
le financement des besoins en infrastructures afin de ne pas dépendre des prêts et des
subventions du gouvernement de l’Etat.
Pendant longtemps, le gouvernement de Maharashtra s’est opposé à la création d’une grande
municipalité. Il y a seulement 15 ans, à l’exception de Vasai, il n’existait sur la région que des
villages. Le chief minister de Maharashtra a approuvé la demande. La création de la municipal
corporation a été annoncée dans le journal officiel du 3 juillet 2009 pour les quatre villes et
53 villages de la région. Dès l’annonce de la création, des villageois ont manifesté leur
mécontentement. Pour la première fois des manifestations violentes ont opposés les
représentants des villages (membres du Vasai Vikas Mandal) à Thakur en août 2009 (Indian
express, consulté le 21 septembre 2009). Vivek Pandit et six autres membres d’associations
environnementales de la région ont commencé une grève de la faim pour protester contre
l’établissement de la corporation.
On aurait pu croire que l’organisation en conseils municipaux serait plus favorable au
maintien des intérêts privés du lobby et des élus car, en passant en grande municipalité, les
pouvoirs des élus sont modifiés et affaiblis. Nous avons vu qu’au sein du conseil municipal,
les élus ont le pouvoir décisionnel le plus important par rapport au chief officer. La grande
municipalité comprend deux entités : un executive committee, constitué des municipals
commissionners (hauts fonctionnaires) qui dirigent l’administration locale, et, une
corporation, constituée des élus municipaux. Le rôle des élus se limite à la prise des décisions
politiques et l’approbation du budget, alors que les commissionner ont un pouvoir
considérable (Zérah, 2003). Ce qui revient à dire que les élus locaux risquent de perdre leurs
pouvoirs au profit des hauts fonctionnaires désignés par le gouvernement de Maharashtra. Or,
avec la collusion d’intérêts qui existe entre les membres du gouvernement de Maharashtra
avec l’élu parlementaire de la région, nous pouvons considérer que ces hauts fonctionnaires
risquent de perpétuer un comportement corrompu et collaborer avec le lobby en place sur
Vasai-Virar.
270
correctement, l’échec du service est évident. Il est important de renforcer le pouvoir des
autorités locales, de le rendre transparent et redevable aux citoyens et non pas au lobby.
L’élément principal qui garantit un bon gouvernement est la responsabilité et l’imputabilité
(accountability) des fonctionnaires publics dans leurs fonctions (Ackerman, 2004). Cela
signifie à la fois l’obligation des fonctionnaires de répondre de leurs actes (answerability) et
d’informer sur leur travail, ainsi que la possibilité d’être sanctionnés lorsqu’ils agissent aux
dépends de l’intérêt général.
L’organisation de forums et de débats publics où les fonctionnaires et les élus se rendent
redevables et responsables de leurs actions envers les usagers/consommateurs, ainsi que la
mise en place des discussions de groupes par les municipalités et des acteurs locaux peuvent
constituer des terrains d’échanges privilégiés. Les élus locaux ont un rôle important à jouer
dans la mise en place des changements.
Des réformes internes aux services d’approvisionnement sont nécessaires afin d’améliorer la
transparence, la responsabilisation et la mise en exécution des politiques urbaines.
321
La Maharashtra Regional and Town Planning Act de 1966 prévoit la création d’un plan de développement
urbain.
271
même, à l’exception des autres villes périurbaines, tous les ménages paient des taxes locales.
Le fait que toute la population, même en quartiers précaires, paie des taxes foncières
institutionnalise leur présence et les individus deviennent des usagers potentiels du service
public et leur demande doit être identifiée et prise en compte.
Les objectifs en terme de politique hydraulique ne sont ni clairement définis, ni cohérents. Il
n’existe pas une politique en faveur des plus démunis. Un service minimum est installé sur
une grande partie du territoire des quatre villes avec un service amélioré pour certains
quartiers. Le niveau de service et la facturation ne sont pas régis par des principes d’équité.
Nous avons vu dans le deuxième chapitre que les ménages pauvres payaient autant que les
ménages riches pour des niveaux d’accès différents. Cela n’est pas le cas dans les autres villes
périurbaines étudiées. A Panvel, même si les ménages en habitat précaire ont accès à une
moindre quantité d’eau par la municipalité, ils paient moins pour ce service. A Kalyan, une
tarification sociale a été introduite afin d’étendre le service à l’ensemble de la population.
272
L’objectif est de stimuler l’intérêt des employés en leur montrant combien leur travail
contribue au bien-être de la communauté (Davis, 2004). La formation et la spécialisation des
employés ainsi que des postes à responsabilité motivent les employés (Davis, 2004).
Une meilleure gestion du personnel passe par des promotions au mérite, des augmentations de
salaires, une rotation fréquente dans les postes sensibles, un contrôle des fonctionnaires sur
des postes à risque par des enquêtes auprès des consommateurs et une amélioration des
procédures disciplinaires (rétrogression, licenciements) (Davis, 2004 ; Dommel, 2003 ;
Kenny, 2009)
L’introduction des incitations économiques peut motiver le comportement des fonctionnaires.
L’idée est d’avoir un corpus de fonctionnaires plus restreint mais mieux rémunéré. Des études
ont montré que l’instauration de ce type de salaires peut économiser jusqu’à 20 % des prix
facturés dans divers services (Bardhan, 2006). Mais, pour que ces incitations soient efficaces,
un système de contrôle doit exister à la fois pour le fonctionnaire et pour le service fourni.
273
d’activité. Les villes n’ont pas de registres cohérents sur le nombre de branchements, la taille
des connexions, le nombre de bénéficiaires, etc. Des plans de réseau avec les repères de
branchement des robinets de rue et de forages publics ne sont pas disponibles.
L’introduction des compteurs est un moyen simple afin de contrôler la quantité d’eau
distribuée. Or, après la sortie de l’usine, il n’existe aucun compteur tout le long du réseau
d’acheminement jusque dans les quatre villes. Les techniciens des châteaux d’eau calculent le
volume d’eau reçue et distribuée à l’aide d’une jauge graduée. Ainsi, au niveau de la
consommation domestique, le niveau d’approvisionnement des ménages reste très estimatif.
Notre étude révèle des écarts importants entre le niveau de service présumé et la quantité
d’eau collectée par les ménages. Or, une des conditions pour l’octroi du financement de Surya
était l’introduction des compteurs.
Les autorités locales devraient s’orienter vers une meilleure connaissance de leurs
infrastructures et de leur service, avec un renforcement en termes de ressources humaines et
techniques de leurs équipes, car souvent il n’y a qu’une seule personne dans le département
qui possède la « mémoire du réseau ».
274
des plaintes. En l’absence d’une société civile organisée, les usagers préfèrent venir se
plaindre au MLA et autres conseillers.
La e-gouvernance323 vise à la publication et à la diffusion de l’information liée aux services
publics. Elle devrait fournir une seule fenêtre de services aux citoyens, augmenter l’efficacité
et la productivité des autorités locales, fournir des informations de bonne qualité en un temps
limité, etc. (GoI, 2008). L’introduction des technologies de l’information dans les différentes
phases de la chaîne d’approvisionnement permet de simplifier certaines démarches, d’avoir
une meilleure connaissance du service, de collecter des informations de manière systématique
et de contrôler certaines opérations. A titre d’exemple, si le prix d’un branchement est affiché,
il devient plus difficile de demander des pots-de-vin. L’introduction des technologies de
l’information diminue l’influence des élus dans la prise de décision des agences publiques et
peut diminuer la petite corruption des fonctionnaires (Davis, 2004). Elle peut en contrepartie
améliorer la transparence dans la politique de la ville et dans le fonctionnement des services.
Sur les villes étudiées, les ordinateurs s’entassent, faute de personnel qualifié. La ville de
Kalyan est dans un processus d’informatisation de l’ensemble des services publics. Dans
l’approvisionnement en eau potable, l’installation des compteurs électriques facilite et
améliore le service et minimise les risques de fraude. Devarajan et Shah, (2004) expliquent
que l’informatisation des registres fonciers dans l’Etat de Karnataka a diminué le temps de
transaction à 30 minutes et supprimé en grande partie les pots-de-vin, qui augmentaient de 20
à 50 % le prix du service.
L’adoption du Right to Information Act, en septembre 2005, par le gouvernement indien
constitue une avancée importante dans l’accès à l’information. Elle permet à chaque individu
de demander des renseignements auprès des administrations. L’organisme a 30 jours pour
communiquer l’information, sinon il doit payer une amende.
La loi sur l’information donne davantage de pouvoir à la société civile, afin de contrôler les
affaires publiques et faire pression sur les gouvernements locaux pour qu’ils respectent leurs
devoirs. Une meilleure information permet aux citoyens d’être plus informés sur l’argent
investi, les conditions de service ainsi que sur le comportement des responsables politiques et
des fournisseurs. Elle peut être une force puissante permettant de supprimer un comportement
clientéliste (Devarajan, Shah, 2004). Elle peut contribuer à une amélioration de la
323
La e-gouvernance est promue par le Jawaharlal Nehru National Urban Renewal Mission (plan de
développement urbain lancé pendant le 10e plan quinquennal pour le développement en infrastructures et
services publics de 63 villes indiennes de classe I en priorité.
275
gouvernance, à la diminution de l’asymétrie d’information, à une meilleure transparence entre
les acteurs et à un recul de la corruption.
Jusqu’à l’adoption de cette loi, les membres des quatre conseils municipaux de Vasai-Virar ne
possédaient pas toutes les informations concernant l’organisation de l’approvisionnement. Ils
n’avaient pas accès aux documents officiels. En 2007, l’élue de la Shiv Sena, Mme Patil324, a
fait appel à cette loi afin de vérifier les registres de production d’eau à la station de pompage
d’Usgaon. Les quatre villes ont un quota de prélèvement de 20 MLD à cette source. Or, sur
les registres de la station, 28 MLD sont pompés quotidiennement. Sa volonté est de connaître
où passent les 8 MLD d’eau. S’agit-il de pertes ou de vols d’eau ? Selon l’hypothèse avancée
par Mme Patil, cette eau est arbitrairement détournée par Thakur et le lobby afin d’alimenter
des quartiers résidentiels à Virar. Elle a porté plainte contre le président de la Communauté de
Communes pour détournement des ressources publiques325. Nous n’avons pas pu vérifier ces
accusations.
Cela explique la volonté de ne pas installer des compteurs sur les villes de la région. Les
compteurs créeraient de nouvelles informations et une meilleure connaissance du niveau
d’approvisionnement. Or, actuellement, avec une connaissance médiocre de la réalité du
service, les intérêts des membres du lobby sont cachés. A priori la presse peut avoir un rôle
important pour divulguer l’information. La circulation des journaux, notamment en langue
locale, peut être associée à une meilleure performance des gouvernements locaux.
Même si les retombées de la procédure lancée par l’élue de la Shiv Sena sont incertaines, le
droit à l’information est une avancée importante en Inde pour la création et l’accès à
l’information et ainsi la diminution de la corruption.
324
Entretien avec M. Dhahanjey, constructeur, développeur et travailleur social et Mme Patil, élue de Shive Sena
sur la ville de Nallasopara. Entretien 02/11/06.
325
L’affaire est toujours en instruction.
276
Conclusion du chapitre 7
Bien qu’annoncées, les réformes du secteur de l’eau demeurent souvent des textes de lois sans
réelle mise en application. Les changements institutionnels sont longs à se concrétiser et les
problèmes rencontrés par la population urbaine exigent la mobilisation de solutions
(techniques et de gestion) innovantes.
Mais la prise en compte d’initiatives locales par les autorités peut ouvrir la voie à
l’amélioration du service. La littérature qui présente ce type de partenariats ne s’intéresse pas
assez au rôle des institutions de l’eau dans la réalisation de ces partenariats. Pourtant la
définition de droits de propriétés clairs et respectés est une étape essentielle avant d’identifier
des contrats adaptés au statut, à la taille des entreprises et au service fourni. Mais le
renforcement du pouvoir des autorités locales est également une étape majeure pour qu’elles
puissent coopérer avec les petits opérateurs privés et la société civile. Des transformations
internes aux administrations publiques sont nécessaires afin de rendre les employés et les élus
plus responsables de leurs actes et renforcer le rôle de la société civile.
277
Conclusion de la partie III
Des rapports de force et des conflits structurent la gouvernance de l’eau dans la région de
Vasai-Virar. La politique et la gestion du secteur sont contrôlées par un puissant lobby
organisé autour de l’élu parlementaire de la région, des entreprises de camions-citernes et des
constructeurs. Dans ce contexte, nous considérons que les opérateurs privés participent déjà à
la gouvernance de l’eau dans ces territoires, mais que leur intervention est hors de toute
réglementation. Ils appartiennent à la partie invisible de la gouvernance.
Faire perdurer ce système n’est pas souhaitable, à cause du mauvais niveau
d’approvisionnement des ménages. Des réformes institutionnelles sur la gestion de la
ressource sont nécessaires qui passent par des changements dans les droits de propriété et par
la requalification des cadres de réglementation et des organisations compétentes.
La collaboration avec les petits opérateurs privés peut faire évoluer l’environnement et les
arrangements institutionnels, et créer une culture d’entreprise qui permette à ces derniers de
trouver leur place dans l’organisation du service, pour une meilleure satisfaction de la
demande.
278
Conclusion générale
279
L’Inde connaît une grande variété d’institutions locales de gestion de l’eau. Il s’agit de
coutumes, de conventions informelles et d’organisations communautaires de partage et de
gestion de la ressource. Cette structure traditionnelle est complétée par de nouveaux types
d’arrangements (marchés de l’eau), des innovations institutionnelles spontanées qui
constituent des solutions économiquement viables face à un service inefficace.
La nouvelle économie institutionnelle propose aussi un ensemble d’outils pour explorer
l’amélioration de la performance du secteur à travers les changements des institutions et des
organisations compétentes. Même si des institutions socialement inefficaces demeurent, la
performance du secteur de l’eau ne se pose plus en terme de gestion, mais d’institutions.
Sur les territoires de notre étude, un décalage important existe entre les espaces urbanisés et
les arrangements institutionnels d’approvisionnement en eau potable. La méthode
conventionnelle d’approvisionnement ne fonctionne pas. Le réseau ne s’est pas étendu sur les
territoires des villes et ne satisfait pas les besoins de l’ensemble de la population. Des
arrangements institutionnels complémentaires au service public apparaissent pour satisfaire la
demande d’une population urbaine croissante. Des modes d’approvisionnement payants
(vente de l’eau par des entreprises de camions-citernes, des revendeurs individuels du réseau
municipal et d’une source souterraine, etc.) et gratuits (accès coutumier auprès des sources
publiques et récupération de l’eau de pluie) s’organisent. Moins de la moitié des ménages de
notre échantillon s’approvisionnent par le réseau, dont 68% comme source unique
d’approvisionnement. Concernant les arrangements complémentaires identifiés, notre travail a
révélé l’existence des marchés de revente de l’eau du réseau municipal et de l’eau souterraine
280
(12,5% des ménages). 30% des ménages s’approvisionnent par une source souterraine. Il
s’agit là de constats intéressants au niveau de l’approvisionnement urbain indien.
Notre étude a aussi montré qu’il s’agit d’arrangements institutionnels qui ne sont pas
socialement efficients (dans le sens ou ils ne défendent pas l’intérêt général) et même s’ils
sont davantage créés pour servir les intérêts de ceux qui ont le pouvoir de négocier et de créer
des règles (les propriétaires de camions-citernes, les constructeurs, etc.), ils répondent aux
besoins d’une grande partie de la population.
Nous avons également révélé au cours de notre travail qu’à la différence d’autres études sur
l’activité des petits opérateurs privés, les marchés de l’eau et les opérateurs privés de notre
étude, notamment les propriétaires des entreprises de camions-citernes, ne fonctionnent pas
dans un environnement hostile. Nous avons présenté la constitution d’un puissant lobby
politique qui contrôle l’accès à l’eau et à la terre.
Nous avons considéré que les nouvelles règles d’approvisionnement, tant formelles
qu’informelles, qui apparaissent, satisfont et renforcent la segmentation et la différenciation
de la demande. Ainsi, la diversification des sources d’approvisionnement devient la norme
dans les petites villes périurbaines. Les marchés de l’eau et l’accès aux sources libres
apparaissent des institutions indispensables car la norme officielle n’est pas satisfaite. Cette
situation ne risque pas de changer dans les années à venir.
L’accès au réseau n’est pas la norme d’approvisionnement sur les territoires périurbains. Les
ménages sont approvisionnés par une multiplicité de sources, et leur comportement
hydraulique varie selon la disponibilité des sources et la perception qu’ils ont de leur niveau
de pauvreté hydraulique.
Nous ne pouvons pas identifier un comportement uniforme de consommation en eau
domestique sur la région. Il existe une grande multiplicité et une grande atomisation des
comportements, qui reflètent la fragmentation du territoire, des services et de la demande. Il
s’agit d’une caractéristique essentielle du comportement hydraulique des ménages dans les
territoires périurbains. Les ménages organisent leur approvisionnement en hiérarchisant leurs
besoins en eau selon les usages. A chaque usage identifié sont associés, une qualité d’eau et
un budget. Cette hiérarchisation de la demande est un élément déterminant pour comprendre
les choix de sources d’approvisionnement.
281
Les villes périurbaines ont un niveau très faible de consommation, bien inférieur aux normes
nationales et celles de Mumbai. L’étude montre que ni la multiplication des sources
d’approvisionnement, ni le niveau élevé du revenu impliquent une augmentation de
consommation du ménage. Par contre, le type d’habitat se révèle un facteur explicatif du
niveau de consommation.
Pour évaluer l’accès à l’eau au niveau domestique, nous avons créé un indicateur de la
pauvreté hydraulique. C’est un indicateur sur la perception qu’un individu a de son état de
pauvreté ou de richesse hydraulique. Notre volonté était de construire un indicateur prenant en
compte la demande. Ainsi, les ménages étudiés se considèrent riches ou pauvres en eau
indépendamment des normes indiennes et internationales. Une multiplicité de niveaux de
pauvreté hydraulique existe dans les villes étudiées. Cela soutient l’idée des comportements
hydrauliques atomisés. Face à cet état, les ménages adoptent un ensemble de stratégies
coûteuses pour se prémunir contre la variabilité (quantitative et qualitative) de l’offre.
Question n°3 : Quels changements doit-on engager pour que les petits
opérateurs privés participent à l’amélioration de l’accès à
l’eau du service urbain et deviennent des acteurs à part
entière de la gouvernance urbaine de l’eau ?
La gouvernance de l’eau sur les territoires périurbains s’organise autour des rapports de force
inégaux et conflictuels. Un lobby (propriétaires de camions-citernes, élus locaux,
constructeurs) contrôlent la politique d’approvisionnement et l’évolution du service dans la
région de Vasai-Virar. Une alliance forte existe entre l’argent (provenant de la vente de l’eau
et du marché foncier et immobilier), le pouvoir politique et le pouvoir bureaucratique. A la
question de savoir qui décide de la forme de l’évolution du service d’approvisionnement dans
les territoires étudiés, la réponse est : le lobby. A la place de la concertation, des rapports de
force fondés sur la violence structurent les relations entre les acteurs. La gestion de l’eau est
pensée selon une logique territoriale très clientéliste, limitée aux territoires de banque de vote.
Des structures de gouvernance formelles et surtout informelles (invisibles) coexistent pour le
partage de la ressource et la gestion du service. La corruption est une relation économique et
sociale qui organise la gouvernance invisible. Ainsi les petits opérateurs privés, notamment
les propriétaires de camions-citernes, participent à la gouvernance de l’eau des territoires
périurbains en créant un environnement propice à leurs intérêts.
282
Dans la littérature, les partenariats entre les petits opérateurs privés et les autorités locales
sont considérés comme possibles si un travail important est effectué sur les conditions de
contractualisation. Mais ces travaux ne s’intéressent pas à l’état des institutions de l’eau, dont
leur prise en compte est pourtant primordiale pour la réussite de ces partenariats. Sinon, la
coopération entre les opérateurs privés et les autorités locales (de manière officielle) est
impossible dans la région de Vasai-Virar. Des droits de propriété clairement définis et
sécurisés constituent une étape essentielle, préalable à l’identification de contrats adaptés à la
taille de l’entreprise et au service fourni. En l’absence d’une capacité de régulation fermement
maîtrisée, le risque est la diversification des niveaux de services et de gestion, amplifiant la
segmentation de la clientèle et le cloisonnement des territoires, engendrant de nouvelles
formes de fragmentation urbaine (Jaglin, 2001a) qui renforcent l’existence d’un système à
deux niveaux (Bakker, Kooy, 2008), où seuls les ménages les plus riches ont accès à un
service amélioré. Mais ces changements institutionnels sont difficiles à mettre en place et
leurs résultats incertains. Ce qui explique la persistance des modes d’approvisionnement
socialement inefficaces sur la région de notre étude.
Les petites et moyennes villes de l’étude ne sont pas dotées du pouvoir nécessaire pour gérer
de manière autonome leur développement. De plus, à cause de leur emplacement dans la
périphérie de Mumbai, leur développement dépend des enjeux et décision politiques au
niveau métropolitain. Des réformes importantes devraient être engagées pour que ces villes
puissent prendre en mains leur développement avec une réelle autonomie administrative,
technique et financière. Ces réformes devraient aussi revoir le rôle et le pouvoir des élus et
des bureaucrates locaux afin de rendre leur service plus transparent et leur activité davantage
redevable aux usagers-citoyens.
Les réformes à engager dans le scteur de l’eau nécessitent un soutien politique qui aujourd’hui
n’existe pas.
283
petites et moyennes villes indiennes, afin de confirmer les spécificités des territoires
périurbains.
Certains aspects de notre étude mériteraient d’autres approfondissements. Il serait intéressant
de mener un travail d’analyse sur l’organisation et l’activité des entreprises de camions-
citernes et des revendeurs individuels du réseau municipal. On pourrait également transcrire
cette recherche dans des villes indiennes dont les structures de gouvernance se basent moins
sur des rapports de force conflictuels et dans lesquelles le lobby n’est pas aussi puissant.
Finalement, dans l’extension de notre travail, nous pourrions formaliser les hypothèses de
comportement des ménages, puis les traduire sous forme d’un modèle de comportement qui
cherche à reproduire le raisonnement économique des ménages.
284
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Table des matières
Sigles et Acronymes 5
Introduction générale 7
1. Le contexte de la recherche 7
2. La problématique de l’accès à l’eau potable dans les petites et moyennes villes
indiennes 8
3. L’ancrage théorique 9
4. Hypothèses et questionnements 9
5. Méthodologie 13
6. Structure de la thèse 13
Chapitre 1. Le contexte institutionnel du service d’approvisionnement en eau dan les villes
indiennes 15
Section 1. L’environnement institutionnel 16
1.1. L’ère des réformes économiques et politiques 16
1.2. Les enjeux des petites villes et des villes moyennes 23
Section 2. Les institutions de l’eau 29
2.1. Le contexte des réformes dans le secteur de l’eau 29
2.2. La politique indienne de l’eau 30
2.3. Les lois sur l’eau 32
2.4. Les acteurs publics de l’eau 34
Section 3. L’évolution de l’approvisionnement domestique 39
3.1. L’approvisionnement dans le monde 39
3.2. L’accès à l’eau en Inde 43
Conclusion du chapitre 1 47
Partie I Arrangements institutionnels et territoires périurbains de Mumbai 48
Chapitre 2 Le service public d’approvisionnement : enjeux et limites 50
Section 1. Présentation de la méthodologie et de l’étude de terrain 51
1.1. Définition du cadre d’analyse 51
1.2. Méthodologie de l’étude 54
Section 2. Les dynamiques de périurbanisation de la mégalopole de Mumbai 60
2.1. La périurbanisation en Inde 60
2.2. Une meilleure compréhension de l’évolution de l’aire métropolitaine de Mumbai 62
2.3. Les spécificités des territoires périurbains de Mumbai 67
Section 3. La remise en cause de l’approvisionnement par le service public 75
3.1. Les projets d’adduction d’eau sur la région métropolitaine 75
3.2. L’évolution du service 79
3.3. Les politiques de l’eau sur la région de Vasai-Virar 81
3.4. Vers la diversification du service 87
Conclusion du chapitre 2 89
Chapitre 3. L’émergence de nouveaux arrangements institutionnels : une réponse à
l’inefficacité du service public 90
Section 1. Les opérateurs informels : une lecture théorique 91
1.1. Evolution et définition du terme d’économie informelle 91
1.2. La théorie économique face à l’économie informelle 96
Section 2. Revue de la littérature 103
2.1. Une multiplicité de petits opérateurs privés 103
Section 3. Présentation et caractéristiques des arrangements institutionnels complémentaires
d’approvisionnement en eau potable 114
3.1. Les arrangements institutionnels d’approvisionnement sur la région de Vasai-Virar 114
3.2. Caractéristiques des petits opérateurs privés sur la région de Vasai-Virar 123
Conclusion du chapitre 3 132
307
Conclusion de la partie I 133
Partie II Les stratégies des ménages face à la pauvreté hydraulique domestique 134
Chapitre 4. Vers une meilleure compréhension de la pauvreté hydraulique domestique :
proposition d’une définition et d’un nouvel indicateur 137
Section 1. Les fondements de la pauvreté 138
1.1. Définition de la pauvreté monétaire 138
1.2. Définition de la pauvreté humaine 140
1.3. Définition de la pauvreté en termes de capabilités 141
Section 2. Variations autour de la notion de la pauvreté hydraulique 142
2.1. Définition de la pauvreté hydraulique en termes d’infrastructure 142
2.2. Définition de la pauvreté hydraulique en termes d’offre et de demande 143
2.3. Définitions multi-facteurs de la pauvreté hydraulique 144
2.4. Définition de la pauvreté hydraulique à partir des travaux de Sen 147
2.5. Les pauvres en eau dans la région de Vasai-Virar 148
Section 3. Construction d’un indicateur alternatif de la pauvreté hydraulique domestique 149
3.1. Construction d’un indicateur de perception de la pauvreté hydraulique 149
3.2. Les variables explicatives de la pauvreté hydraulique 151
Section 4. La perception de la pauvreté hydraulique domestique sur les villes étudiées 164
4.1. Différents niveaux de pauvreté hydraulique entre les villes 164
4.2. Des niveaux différents de pauvreté hydraulique selon le type d’accès au réseau 167
4.3. Des niveaux différents de pauvreté hydraulique selon les sources
d’approvisionnement 168
Conclusion du chapitre 4 171
Chapitre 5. Le comportement hydraulique des ménages 172
Section 1. Caractérisation de la demande en eau domestique 173
1.1. Une demande en eau fortement élastique 174
1.2. L’expression des choix des ménages 179
1.3. La consommation selon les usages 185
Section 2. Les stratégies compensatoires des ménages 188
3.1. Stratégie de stockage 191
3.2. Stratégie de pompage 193
3.3. Stratégies de collecte 195
3.4. Stratégie de traitement 199
3.5. Stratégie d’adaptation 201
3.6. Stratégie de fuite 203
Conclusion du chapitre 5 204
Conclusion de la partie II 205
Partie III La gouvernance urbaine de l’eau : limites et perspectives 206
Chapitre 6. Une gouvernance de l’eau basée sur des rapports de force 208
Section 1. La gouvernance urbaine de l’eau 208
1.1. Variations autour la notion de gouvernance 209
1.2. Les caractéristiques du concept de gouvernance urbaine de l’eau 213
1.3. Une pluralité des modèles de gouvernance l’eau 217
Section 2. Les enjeux dans les territoires périurbains de Mumbai 218
2.1. Une gouvernance dominée par un puissant lobby 218
2.2. Les déterminants de la structure de gouvernance sur la région de Vasai-Virar 224
Section 3. La corruption comme institution informelle 230
3.1. Définition de la corruption 230
3.2. Les incitations des individus dans la corruption 232
3.3. La corruption dans le secteur d’approvisionnement en eau potable 236
3.4. Mesurer les conséquences de la corruption. 238
Conclusion du chapitre 6 240
308
Chapitre 7. Des recommandations pour sortir du blocage de la gouvernance urbaine de l’eau
241
Section 1. L’évolution des institutions de l’eau 243
1.1. Le choix des institutions qui émergent 243
1.2. L’importance des institutions 246
Section 2. Le rôle de l’Etat face aux petits opérateurs privés 251
2.1. L’Etat face aux petits opérateurs privés 251
2.2. Les conditions de pérennisation des arrangements institutionnels complémentaires 254
2.3. Les limites des partenariats 262
Section 3. Le renforcement du rôle de l’Etat 263
3.1. Choix de l’organisation compétente 263
3.2. Les réformes des organisations 265
3.3. Les réformes internes des organisations au niveau de la région de Vasai-Virar 270
Conclusion du chapitre 7 277
Conclusion de la partie III 278
Conclusion générale 279
1. Les apports de la nouvelle économie institutionnelle 279
2. Présentation des principaux résultats 280
3. D’autres pistes de recherche à explorer 283
Bibliographie 285
309
Private water operators play a significant supplementary role in urban governance of Indian cities. They function in contexts where public supply is deficient, particularly in small and medium cities. These operators fill service gaps through informal agreements and partnerships, albeit their contributions often escape formal regulatory frameworks, highlighting the need for an inclusive governance model .
The urbanization efforts in the Mumbai metropolitan region, including developing suburbs and satellite cities, aimed to disperse urbanization and manage congestion. However, plans such as the one proposed by the Mayor & Modak Committee in 1948 were not fully implemented. Efforts in the 1970s focused on regional development and multimodal transport corridors but were met with challenges like inconsistent policy application and real estate market complications, leading to a vast metropolitan area with mixed outcomes .
Institutional reforms should create a regulatory framework that clearly defines property rights and contract types suitable for private operators' sizes and services. Enhancing the power and accountability of local authorities can foster cooperation with private providers. Overcoming informal practices by aligning laws with realities and engaging stakeholders is crucial to integrate these operators into formal systems .
Urbanization transformed Panvel into a periurban residential area within the Navi Mumbai framework, driven by industrialization and infrastructure like suburban railways. Such changes have provided affordable housing for middle/lower-income groups, though they also caused socio-economic shifts as existing governance struggled with unregulated development pressures and land use challenges .
Small and medium cities in India adopt complementary institutional arrangements involving private, associative, and customary mechanisms alongside public services to meet increasing urban water demands. These arrangements provide differentiated and localized services beyond the conventional network, introducing new informal actors like private water suppliers .
The fragmentation of water services in Mumbai's periurban areas leads to uneven development as diverse supply modes—formal, informal, and private—interact, creating variability in service quality and accessibility. This service heterogeneity hinders cohesive growth and reinforces socio-economic disparities, complicating efforts towards comprehensive regional urban development .
Perceptions and strategies towards hydraulic poverty in Mumbai's periurban areas vary significantly. Factors like source types, household income, and water supply strategies contribute to differing levels of hydraulic poverty. While some households depend on expensive tanker services, others use multiple sources to manage costs but face quality issues, leading to diverse coping mechanisms and an overall low water consumption compared to Mumbai standards .
Historic policies like the Urban Land Ceiling and Regulation Act of 1976 with its poorly implemented provisions contributed to housing market complexities and rising land prices in the Vasai-Virar region. This area saw rapid urbanization driven by private developers and transport network expansions, further compounded by multiple governance challenges and fragmented development agendas .
The Mumbai Metropolitan Regional Development Authority (MMRDA) sought to manage metropolitan growth via plans and infrastructure projects, yet faced difficulties in consistent execution and regional coordination. Projects sometimes advanced despite inadequate developmental synchronization, reflecting limitations in addressing the complexities of planning amidst rapid urban sprawl .
Local governance in Mumbai's periurban areas is influenced by networks of professional associations among small-scale private operators like tanker services. While these associations collaboratively organize operations, they lack cooperation and exhibit characteristics of market control, potentially harming consumer interests. The absence of stringent regulation ensures the survival of such supply modes without innovation pressures .