0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
28 vues223 pages

Corruption et développement humain au Burkina

Transféré par

kevinmpele624
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
28 vues223 pages

Corruption et développement humain au Burkina

Transféré par

kevinmpele624
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

RAPPORT SUR LE

BURKINA FASO 2003


BURKINA FASO
DÉVELOPPEMENT

HUMAIN

2003
CORRUPTION ET DÉVELOPPEMENT HUMAIN

RAPPORT SUR LE DÉVELOPPEMENT HUMAIN


EF

PRÉFACE

D
epuis 1997, le Groupe National de Réflexion sue le Développement Humain
Durable (GNR-DHD) publie un rapport national en tant que contribution au
dialogue sur les politiques nationales, grâce à l'appui du Programme des Nations
Unies pour le Développement au Burkina Faso. Cette année, le GNR-DHD a retenu la lutte
contre la corruption pour thème de son rapport.

En effet, la corruption constitue un phénomène mondial et aucun pays ne semble plus y


échapper. Sans aucun doute, elle constitue une entrave importante au développement
humain, notamment dans les pays en développement. Parce qu'elle conduit à des projets mal
gérés et finalement inefficaces et à une perte d'efficacité des dépenses sociales, elle favorise
finalement l'accroissement des inégalités et de la pauvreté humaine. La corruption se nourrit
aussi du manque de transparence dans la conduite des affaires publiques et s'accompagne
souvent de moindres libertés publiques, affectant notamment les contre pouvoirs tels que la
presse et la justice.

Au Burkina Faso, la prolifération dans le langage populaire de termes pour désigner la


corruption atteste déjà de l'importance que le phénomène a pu prendre. D'ailleurs, ces termes
semblent désigner autant la petite corruption ("l'argent de la bière", "pourboire", "il faut
pimenter ma sauce") que la grande ("couler de l'encre", "10%", "20%"). L'enquête menée par le
GNR-DHD confirme cet état de fait. La corruption est perçue aujourd'hui comme un
phénomène répandu au pays des hommes intègres, et ceci dans les principaux secteurs
d'activité!: police et gendarmerie, douane, marchés publics, mairies, justice, éducation, santé,
secteur privé etc.

Les causes de la corruption sont certes multiples, mais deux facteurs sont parmi les plus
cités!: les mauvaises conditions de vie en amont et l'impunité en aval. Seule une minorité des
individus interrogés par le GNR-DHD considère l'ignorance et l'analphabétisme comme un
facteur explicatif important de la corruption. C'est plutôt la perte de valeurs collectives de

"Corruption et développement humain"


Préface III
référence, qu'il s'agisse du civisme, du patriotisme, ou encore des valeurs morales et religieuses
et aussi l'émergence de valeurs individuelles négatives telles que la recherche du gain facile,
qui expliquent le développement du phénomène de la corruption.

La définition d'une politique nationale de lutte contre la corruption apparaît donc nécessaire
aujourd'hui. Malgré quelques vides juridiques, notamment sur le financement privé des
partis politiques, le cadre normatif et institutionnel burkinabè apparaît relativement complet
pour que puisse s'engager une politique systématique de lutte contre la corruption. D'ailleurs,
les institutions étatiques, de création ancienne ou récente, sont en place pour prendre en
charge cette politique. Reste à dégager les priorités pour mener à bien ces actions, parmi
lesquelles on peut citer!: une meilleure diffusion de l'information administrative, la mise en
place d'un code des bonnes conduites, le développement de la culture démocratique et de
l'éducation civique, l'ouverture de la saisine du juge aux structures et organisations de lutte
contre la corruption.

Christian Lemaire
Représentant Résident du PNUD et
Coordonnateur du Système des Nations Unies

IV Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


EF
ANNEXES

Annexe 1 Bibliographie 188

Annexe 2 Caractéristiques du développement humain 192


durable au Burkina Faso

Annexe 3 Méthodologie de calcul du revenu par habitant 198

Annexe 4 Méthodologie de calcul des différents 200


indices de développement

186 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Annexe 1. Bibliographie

Accord de Partenariat ACP-CE signé à Cotonou le 23 juin 2000.

Afrique contemporaine!(1999) : "La corruption comme mode de gouvernance locale :


trois décennies de décentralisation au Sénégal", Afrique contemporaine, 3e trimestre,
p.!106-118.

Anand Swamy, Stephen Knack, Young Lee, and Omar Azfar 2000, Gender and
Corruption

Balima S.A (1996) : "Légendes et histoires des peuples du Burkina Faso" JA Conseil.

Banque Mondiale 1991, 1997!: Rapport sur le développement dans le monde.

Banque Mondiale!: La réforme du secteur public au Mali,

Bertok Janos 2000!: Corruption, éthique et intégrité, OCDE

Blundo G. et de Sardan J.P O, "La corruption au quotidien en Afrique de l'Ouest",


dans : Politique africaine n°83, octobre 2001.

Giorgio Blundo coordonne, avec J.-P. Olivier de Sardan, une recherche


d’anthropologie comparative sur la corruption en Afrique de l’Ouest.

Pierre B. Bouda, 1998 "L’explication de la violence. Compte rendu du livre de Jean


Bernard Ouedraogo, Violence et communautés en Afrique noire", cahiers du
CERLESH, n°15, pp.305-308.

Pierre B. Bouda et Pierre G. Nakoulma, 2000b, Devant la raison!: les résistances


identitaires en Afrique comme processus de reconstructions idéologiques rationnelles,
à paraître dans le cadre du projet inter universitaire belgo-burkinabé "pluri".

Cirila P. Limpangog 2001, Struggling through Corruption: A gendered perspective, A


background paper presentation in the workshop “Mobilizing the Society in Fighting
Corruption. The Role of Women Organizations”, 10th International Anti-Corruption
Conference, Prague, Czech Republic.

Bio Tchane Abdoulaye, Lutter contre la corruption!: un impératif pour le


développement du Bénin dans l’économie mondiale, Paris, l’Harmattan, 321p.

André Jules Boncoungou 1975 L’autorité chez les Mossi de Haute Volta, Institut
Supérieur de pastorale catéchétique, Paris

Blundo Giorgio (s/dir)!: Monnayer les pouvoirs!: espaces, mécanismes et


représentations de la corruption, Genève, Nouveaux Cahiers de l’IUED, 2000, 344p.

Blundo G. et Olivier de Sardan J.-P. (sous la direction de)!: La corruption au quotidien


en Afrique de l’ouest!: approche socio-anthropologique comparative au Niger, Bénin et
Sénégal.!; CIRD, 2.5/25

"Corruption et développement humain"


Annexes 187
Jacques Bouveresse, 2001, Schmock ou le triomphe du journalisme

Bulletin officiel de l’UEMOA N° 18 du deuxième trimestre 2000 ( directives portant


adoption du code de transparence dans la gestion des finances publiques au sein de
l’UEMOA

Cadre stratégique sur la lutte contre la pauvreté 2000-2002, Ministère de l’Économie


et des Finances, Ouagadougou, 2000

David Dollar, Raymond Fisman, Roberta Gatti 1999, Are Women Really the “Fairer
Sex? Corruption and Women in Government, The World Bank, Policy Research
Report on Gender and development, Working Paper Series, No. 4.

Développement et Coopération (D+C) N°2/2000, Mars/Avril

L’Évènement, n° 15 du mois d’août 2002

Lambert Denis Clair, Le devoir d’intégrité est – il aussi impératif dans la vie
économique que dans la vie politique, document non publié, Mai 2000

Mwalimu Mati 2001, Perspectives on the Gender Dimension of Corruption,


Transparency International-Kenya presentation to the National Commission on the
Status of Women, Nairobi 9th August.

Gray, Cheryl W. et Kaufmann, Daniel: Corruption et développement in Finances et


développement, Mars 1998

Hors Irène 2000, Lutter contre la corruption dans les pays en voie de développement,
OCDE l’Observateur, Centre de développement

INSD août 2002 Résultats des enquêtes auprès des attributaires de marchés publics
pour l’année 2001

Kayizzi-Mugerwa Steve (2002)!: «!Privatization in Sub-saharan Africa!. On factors


affecting Implementation», United nations university, WIDER Discussion paper N°.
2002/12

Robert Klitgaard, 1975, Combattre la corruption, Nouveaux Horizons, Paris.

Le pays, 5 septembre 2001!: «!Banque mondiale, réduire la corruption et la fraude!»


article paru dans «!Le Pays!»

Maria Gonzales de Asis, Reducing Corruption at the Local Level, World Bank Institue,
October 2000.

Mahbub ul Haq: Reflexion on human development, Oxford 1995

Ndiaye Fatou Oumar!: La corruption et les délits voisins, Dakar, Edition Goose, 2000,
196p.

OCDE/UNDP (1998) : “Integrity improvement initiatives in developing countries”

OCDE, How globalisation improves Governance!? Technical paper, n°181.

OCDE, Négative Alchemy ? Corruption and composition of capital Flows.

188 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


OCDE, W. Goudie Adrew et Stasavage David, 2000!: Corruption!: the issues,
Technical paper n°122,.

Jean-Bernard OUEDRAOGO, 1997, Violence et communautés en Afrique oire. La


région de la Comoé entre règles de concurrence et logique de la destruction,
L’Harmattan, Paris.
Politique africaine (2001)!: “Dessus de table”. La corruption dans la passation des
marchés publics locaux au Sénégal", Politique africaine, 83, octobre, p.!79-97.
PNUD : «!Les objectifs du Millénaire pour le développement : un pacte entre les pays
pour vaincre la pauvreté humaine!». Rapport sur le développement humain 2003.

PNUD Burkina Faso et La Haute Autorité de Coordination de Lutte contre la


Corruption, Rapport Final, déc. 2002 : "Etude sur l'état des lieux de la législation anti-
corruption et du dispositif de contrôle de l'administration." PNUD (Burkina-Faso) et La
Haute Autorité de Coordination de Lutte contre la Corruption, Rapport Final

PNUD!2000 : Rapport national sur le développement humain!: Le rôle de la


gouvernance

PNUD, New York, Notes de lecture sur la corruption.


Réunion des experts OUA 2001!: Projet de l’OUA/UA sur la lutte contre la corruption

PNUD, Rapport sur le développement Humain 2001

Roslyn Hees 1998, Impact of Corruption on Women’s Development, Transparency


International, Sofia, Bulgaria, October.
[Link]

REN-LAC, 2002!: Lois contre la corruption!: Inventaire des dispositions réglementaires


et juridiques relatives à la lutte contre la corruption au Burkina Faso

REN-LAC, 2001!: Rapport sur "Etat de la corruption au Burkina Faso".

REN-LAC juin 2001!: Morale et Corruption dans les sociétés anciennes du Burkina
(Bobo, Manga, San et Winye)

REN-LAC!(2001) : Le Burkina Faso à l’épreuve de la corruption, Ouagadougou, REN-


LAC, 2001, 265p

REN-LAC!2000 : Rapport sur "Etat de la corruption au Burkina Faso"

REN-LAC Actes du séminaire international sur "La lutte anti-corruption de


Ouagadougou"

RNDHD (1997) : PNUD, Burkina Faso

RNDHD (1998) : PNUD, Burkina Faso

RNDHD (1999) : PNUD, Burkina Faso

RNDHD (2000) : “Le rôle de la gouvernance” PNUD, Burkina Faso

RNDHD (2001) : “La lutte contre le VIH-SIDA” PNUD, Burkina Faso

Shang-Jin Wei ()!: “!Corruption in economic Development : Beneficial Grease, Minor

"Corruption et développement humain"


Annexes 189
Annoyance or Major Obstacle” IMF Working paper

Sanou Alain et Al!; morale et corruption dans les sociétés anciennes du Burkina Faso
(Bobo, Moaga, San, Winye), REN-LAC, Ouagadougou, 2001

J.-P. Olivier de Sardan et alii (2001), La corruption au quotidien en Afrique de l’Ouest.


Approche socio-anthropologique comparative : Bénin, Niger et Sénégal, Commission
des communautés européennes et Direction du développement et de la coopération
Suisse. Marseille, 2002, 282 p.

J.-P. Olivier de Sardan (2001)!: "La corruption quotidienne en Afrique de l’Ouest",


Politique africaine, 83, octobre, p.!8-37.

J.-P. Olivier de Sardan (2001)!: "Sémiologie populaire de la corruption", Politique


africaine, 83, octobre, p.!98-114.

J.-P. Olivier de Sardan (2000)!: "La corruption comme terrain. Pour une approche
socio-anthropologique", in Blundo, G. (ed.). Monnayer les pouvoirs. Espaces,
mécanismes et représentations de la corruption. Paris, Presses Universitaires de
France - Genève, IUED, p.!21-46.

Stiglitz J.E!(2002) : "La grande désillusion" Fayard

Stiglitz J.E!(1998) : «!Towards a new paradigm for development!: Strategies, Policies


and Processes!» Presbisch Lecture

Transparency international : “Global corruption report. 2003” Profile books.

Transparency International!: Combattre la Corruption!: enjeux et perspectives, Paris,


Karthala, 2002, 356p.

UEMOA (2003)!: Législation communautaire de la concurrence

UEMOA!: Traité de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine

UNDP, 1995 Public sector management, Governance and Sustainable human


development.

UNDP: Challenges and prospects for sustainable human development, New York
1995

Union africaine!: «!Mécanisme africain d’évaluation entre les pairs!».

Union européenne-ACP 2000!: Etudes Diagnos!: Analyse de l’environnement de


l’entreprise au Burkina Faso, Union Européenne-ACP

Zagré Pascal : Les Politiques Économiques du Burkina Faso!: une tradition


d’ajustement, Karthala, 1994.

190 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Annexe 2. Caractéristiques du développement humain
durable au Burkina Faso

Après le lancement, du dernier rapport mondial du PNUD sur le Développement


Humain: "Les Objectifs du Millénaire pour le Développement: un pacte entre les pays
pour vaincre la pauvreté humaine", un débat national s’est instauré au Burkina Faso
sur le classement du pays à partir l’Indicateur du Développement Humain (IDH). Cette
note procède de la volonté d’éclairer et de fournir une meilleure compréhension de
l’IDH afin qu’il puisse servir d’instrument de dialogue de politique de développement et
de formulation des stratégies de développement. En ce sens, il convient tout d’abord
de présenter simplement le concept de développement humain que l’IDH, un
indicateur aussi imparfait que les autres indicateurs de développement, s’efforce de
mesurer.

1. LE CONCEPT DE DÉVELOPPEMENT HUMAIN

Le développement humain durable (DHD) ou processus d’élargissement quantitatif et


qualitatif des choix individuels et collectifs obéit à deux principes complémentaires.
L’être humain est le tenant de son mieux-être. Pour prendre en main sa destinée, il
doit se doter de capacités. C’est le premier principe du DHD. Que fait-il de ses
capacités!? Il les utilise pour satisfaire durablement ses besoins. C’est le second
principe. Le premier principe conduit au second qui le renforce, car ce dernier raffermit
davantage les capacités de l’homme. Ce processus d’élargissement des choix des
individus se fonde sur quatre piliers.

L'équité est l'accessibilité de tout individu, sans discrimination aucune, à toute


opportunité économique, sociale, culturelle et politique. C’est un principe élémentaire des
droits humains. Pouvoir la revendiquer et en jouir de façon efficace suppose qu’il soit sain
de corps et d'esprit. Tout doit être mis en œuvre dans la dynamique du développement
afin qu’aucun être humain ne soit marginalisé dans le processus productif, dans la
définition des choix de la société. L’homme et la femme sont couverts par les mêmes
droits: droit à l’éducation, à la terre, au crédit, droit de vote, etc. Il en est de même du
riche et du pauvre. La bonne gouvernance se doit de fonder son assise sur la base de
l’équité pour un renforcement de la sécurité individuelle, collective et politique de la
nation. La participation dans l’équité à la définition des choix de société permet d’orienter
les ressources rares pour la réalisation de priorités véritablement nationales. Les
dépenses pour le pain et l’eau des populations se substitueront par exemple aux
dépenses d’armement.

La dynamique d’élargissement des choix des individus se veut durable. Il s’agit d’un
développement qui assure l’équité pour une génération et entre les générations. Les
décisions de la génération présente ne doivent aucunement porter préjudice aux
générations à venir. La durabilité du développement implique une reproductibilité
continue et qualitative des ressources humaines et physiques et ne signifie
aucunement un renouvellement à l’identique des ressources humaines et physiques.
Autrement dit, toute génération est appelée à saisir toutes les opportunités qui
s’offrent à elle pour améliorer son bien-être sans compromettre les chances des
générations à venir.

"Corruption et développement humain"


Annexes 191
L’utilisation intelligente des capacités des individus conduit à la création continue de
richesses. Ce processus ne peut se faire dans un milieu caractérisé par des
distorsions de prix. Les signaux du marché devront refléter les coûts d’opportunités
réels des ressources utilisées. C’est là le gage d’une utilisation rationnelle des
facteurs de production. Le développement humain durable se veut donc productif.

Le Développement Humain Durable se veut habilitant. Il se démarque donc du


paternalisme et de la charité. C’est un développement de l’individu par lui-même.
Celui-ci participe à tous les échelons de la définition des objectifs et de la prise de
décision quels que soient sa race, son sexe et sa richesse. Aucun individu n’est
omniscient et peut décider de l’affectation des ressources à la place des autres. Le
Développement Humain Durable se démarque donc de la charité, car il respecte la
dignité de l’homme. Dans bien des communautés traditionnelles, l’arbre à palabre
était l’instrument par lequel les individus participaient aux décisions devant influencer
leur vie. Malheureusement, ces instances villageoises et locales ont été remplacées
par des administrations gérant des programmes élaborés et dirigés par un État
central. L’habilitation des populations, parce qu’elle les implique dans la vie de la
Nation, crée les fondements durables, équitables et productifs dans l’utilisation des
ressources.

Comme tout processus nécessite d’être suivi, il est nécessaire d’établir des
indicateurs mesurables et de lecture simple qui dans la mesure du possible,
embrassent l’essence de la dynamique. C’est là toute la problématique d’identification
des instruments de suivi et d’évaluation.

2. LES MESURES DU DÉVELOPPEMENT HUMAIN DURABLE

Trois indicateurs seront présentés. Il s’agit de l’IDH qui constitue l’outil de référence,
des indicateurs Sexo-spécifique du Développement (ISDH) et de Pauvreté Humaine
complémentaires à l’IDH pour la prise en compte de l’équité homme-femme dans le
développement et la participation.

2.1. L’indicateur de développement et ses composantes

L'Indicateur de Développement Humain (IDH) introduit dans le premier Rapport


Mondial (1990) sur le Développement Humain (RMDH) veut mesurer le niveau de
développement global d'un pays. Il se construit autour de trois besoins fondamentaux:

• Vivre longtemps et pleinement conduit à considérer de très faibles taux de


mortalité à tous les âges. Lesquels se synthétisent dans un indicateur d’espérance
de vie à la naissance élevé.
• Vivre pleinement et en possession de toutes ses facultés psychiques et physiques
traduit des besoins d’éducation et de santé satisfaits. Lesquels permettent, si
certaines conditions sont réunies, une participation active à la vie de l’entité.
• Acheter des biens et services: une aspiration qui a été prise en compte et non des
moindres est le besoin. L'individu a besoin d'un revenu qui lui permet d'exercer ses
choix.

L’indicateur de Développement humain (IDH) proposé par le PNUD dans ses


différents rapports mondiaux a deux dimensions. La première est relative à la
dynamique interne du développement de l’individu. Elle se confond à l’humainement
possible, compte tenu de l’état présent de la science qui permet à l’homme d’atteindre
une espérance de vie maximale à la naissance de 85 ans, et des taux d’instruction -

192 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


scolarisation et alphabétisation - pour tous les individus (100%). Il en est de même du
revenu par habitant situé au plafond de 40 000 dollars PPA et qui tient compte du
caractère décroissant de son utilité marginale1. Il est à noter que les maxima établis
pour le revenu et l’espérance de vie à la naissance sont appelés à évoluer avec les
différentes mutations technologiques qui s’opèrent de nos jours.

Tout IDH indique la distance ou l’effort supplémentaire à fournir dans la dotation


humaine en capacité de tous ordres. En outre, il fournit à toute Nation une mesure
évolutive de son niveau de Développement atteint et ceci, comparativement au
groupe auquel il appartient ou à l’entité qu’elle veut rattraper. Malheureusement, c’est
très souvent sur ce thème que les débats les plus vifs s’établissement au sein de des
communautés. Des questions récurrentes apparaissent. En voici quelques unes:
Pourquoi tel pays d’apparence plus pauvre est-il mieux positionné dans le classement
mondial que le notre!? En quoi sont-ils plus développés que nous!? Comment se fait-il
que notre pays qui arrive à payer ses fonctionnaires régulièrement n’est-il pas mieux
classer que ceux qui n’y arrivent pas!? Pourquoi sommes nous une terre d’asile de
milliers de personnes venant de pays humainement plus développés!?

Il s’agit d’interrogations légitimes qui souvent occultent des aspects de développement


plus importantes. En effet, l’IDH fondamentalement peut servir de point focal pour la
définition d’objectif de développement humain étant donné les ressources disponibles.
Dès lors, Il permet d’ancrer les stratégies et les politiques de développement vers des
activités de dotation et d’accroissement des capacités des individus afin qu’ils
puissent élargir quantitativement, qualitativement et durablement leurs choix
individuels et collectifs.

L’IDH peut se calculer en fonction des groupes sociaux culturels de la Nation, en


fonction de la division territoriale du pays. Ainsi calculé, il est un outil de réorientation
de la politique de développement pour une meilleure redistribution des richesses et un
développement spatial harmonieux.

2.2. La lecture de l’IDH en relation avec sa composante revenu per capita!

Avant la publication de l’IDH à partir de 1990, le niveau de développement d’un pays


était le plus souvent lu à l’aune de revenu par tête du pays. Celui-ci est incorporé dans
l’IDH en tant que sous composante de même poids que l’espérance de vie à la
naissance et le niveau d’instruction. Ceci pour dire que Produit National Brut (PNB)
par habitant n’est pas synonyme de Bonheur Nation Brut (BNB) par habitant. En effet,
des nuisances fortes peuvent accroître le revenu d’une Nation industrialisée. La
production et le revenu augmentent lorsqu’un accident conduit à accroître la
prestation des infirmiers et médecins ou lorsque des bouchons sur les autoroutes se
forment et conduisent à l’accroissement de la consommation d’essence.

L’ajout d’indicateurs de développement (espérance de vie à la naissance, niveau de


scolarisation) au revenu signifie que la capacité humaine est très importante dans le
processus de développement et que le développement constitue un processus de
long terme conduit par l’individu éduqué et qui vit longtemps.

Un indicateur de développement humain faible associé à un revenu par tête élevé


pose le problème d’une redistribution inégalitaire du fruit de la croissance économique
et d’une fixation des priorités nationales au détriment d’une grande partie de la
population. C’est aussi un indicateur d’une faible habilitation de la population.

1
Le rapport mondial sur le Développement humain a introduit une modification logarithmique du
calcul du sous indicateur de revenu pour refléter la décroissance de son utilité marginale.

"Corruption et développement humain"


Annexes 193
Un indicateur de développement humain faible associé à un faible revenu par tête
prouve l’existence d’une faible dotation en capital humain et donc une faible capacité
d’élargissement durable des choix individuels et collectifs. Ce cas de figure est
caractéristique de beaucoup de pays d’Afrique au Sud du Sahara. L’initialisation du
Développement Humain Durable (DHD) dans cette partie pauvre du monde passe par
une dotation en infrastructure humaine - Santé de base, éducation de base, eau et
assainissement.

2.3. Quelques limites de l’IDH et le besoin d’indicateurs complémentaires tels


que l’ISDH, l’IPF et l’IPH

L’indicateur de développement humain durable, bien que comblant quelques-unes des


lacunes dans l’utilisation du revenu comme un unique indicateur du niveau de bien-
être d’une population, n’est pas la panacée. En effet, il ne met pas en relief les
fondamentaux du développement humain que sont l’équité, la durabilité et la
participation. Un taux de scolarisation, dans beaucoup de pays est seulement
représentatif du niveau d’instruction des hommes. Il ne traduit pas le biais introduit
dans le système éducatif au détriment des filles. Dès lors et ne serait - ce qu’à ce
niveau, la lecture du principe d’équité et de participation est faussée.

La discrimination entre les Hommes et les Femmes est corrigée par l’indicateur sexo-
spécifique (ISDH) qui, utilisant les mêmes composant que l’IDH, le décompose
cependant entre Homme et Femme. Plus l’inégalité genre est prononcée plus l’ISDH
se différentie de l’IDH.

L’IDH ne permet pas de mesurer la participation de la population aux choix des


stratégies de développement et de leur mise en œuvre. Dans bien de communautés,
une frange importante de la population est en marge de la vie socio-économique et
politique. Il s’agit des pauvres et des femmes. Tenant compte de ce besoin de
participation, il est également associé à la lecture de l’IDH, des Indicateurs comme
celui de la Pauvreté Humaine (IPH) et de la Participation de la Femme (IPF).

Quant à l’IPF, il utilise des données relatives à la participation du genre féminin dans
les débats menés au niveau des instances décisionnelles. Il s’agit:

• Du pourcentage de femmes parlementaires,


• Du pourcentage de femmes occupant des fonctions de représentation, de direction
et d’encadrement supérieur,
• De la part des femmes occupant des postes de cadres et de fonctions techniques
• De la part estimée du revenu du travail des femmes sur celle des hommes.

L’IPF et aussi bien l’ISDH sont des outils qui doivent être associés à l’interprétation de
l’IDH. Ils permettent de mettre en relief l’existence d’une discrimination de genre dans
le processus de développement humain.

L’Indicateur de pauvreté humaine se compose de quatre sous indicateurs:

• La probabilité à la naissance de décéder avant 40 ans,


• Le taux d’analphabétisme,
• Le pourcentage de la population privée d’accès régulier à un point d’eau potable
aménagé,
• L’insuffisance pondérale des enfants (de moins de 5 ans).

Il permet de déterminer la frange de la population n’ayant pas les capacités pour


participer efficacement au processus d’élargissement des choix des individus car

194 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


incapables de satisfaire leurs besoins élémentaires.

3. LE NIVEAU DE DÉVELOPPEMENT HUMAIN DU BURKINA FASO ET DE SES 45


PROVINCES!

3.1. Le contexte de développement

Le niveau de développement Humain du Burkina Faso est faible. Il est estimé à 0,330
en 2001 contre 0,325 en 1999. C’est l’un des plus bas niveau de développement au
monde. Le Burkina Faso se classe ainsi 173ième sur 175 pays. Il se caractérise par:

• Une espérance de vie à la naissance de 45,8 ans. Les Burkinabé sont donc
soumis à une forte probabilité de mort précoce contrairement aux Japonais qui
peuvent espérer à la naissance vivre plus de 81 ans;
• Un faible accès à la connaissance. Les burkinabé accèdent très peu au savoir: à
peine 22% de leurs enfants burkinabé fréquentent le système scolaire et 24,8%
des adultes savent lire et écrire;
• Un revenu par tête relativement faible 1120 dollars US(PPA).

Tableau 1. Indicateurs de développement: Burkina Faso, Congo (RDC), Mali et Rwanda

IDH Espérance Taux de Taux Revenu par


de vie scolarisation d'alphabéti- tête
(années) (%) sation ($ US, PPA)
(%)
Burkina Faso 0,330 45,8 22,0 24,8 1!120
Rwanda 0,422 38,2 52,0 68,0 1!250
Mali 0,337 48,4 29,0 26,4 810
Congo (RDC) 0,363 40,6 27,0 62,7 680

Source: Rapport Mondial sur le DHD, 2003

Même si le revenu par tête au Burkina Faso est supérieur à celui du Rwanda, du Mali
et de la République Démocratique du Congo (RDC), le potentiel de développement de
ces derniers en termes de capacité humaine est plus important. Sur 100 enfants, le
Burkina Faso n’en scolarise que 22 tandis que le Rwanda en scolarise 52, le Mali 29
et la RDC 27. La capacité de lire et d’écrire chez les adultes est encore plus élevée au
Rwanda (68%), au Mali (26,4%) et en RDC (62.7%).

La dynamique de développement humain du Burkina Faso se fait en laissant à la


périphérie une part importante de la population. L’indicateur de Pauvreté Humaine
indique que 58,6% des Burkinabè sont soumis à la pauvreté humaine mesurée sur la
base de l’analphabétisme, de la précocité de la vie et de l’incapacité à accéder aux
services sociaux de base. Autrement dit plus de la moitié des Burkinabè ne peuvent
efficacement participer au processus de développement humain. Par ailleurs, le taux
d’analphabétisme des femmes (86,1%) est très important et de plus de deux fois
supérieur à celui des hommes (34,9%). Ce niveau de discrimination genre est si fort
que l’Indicateur Sexo-spécifique du Développement Humain (ISDH), se situe à 0,317
indiquant que les inégalités genre (Homme / Femme) diminuent la valeur de l’IDH
(0,330) de 13 points.

3.2. Le niveau de développement humain des 45 provinces du Burkina Faso

La faiblesse du niveau de développement humain peut cacher des disparités

"Corruption et développement humain"


Annexes 195
régionales. C’est pourquoi, il convient de décomposer l’IDH entre les provinces du
Burkina Faso. La province moyenne atteint un niveau de développement estimé à
0,332. La province du Bale a un IDH identique à la moyenne province. Autrement dit,
elle serait un concentré des caractéristiques de l’ensemble des provinces du Burkina
[Link] dispersion des niveaux de développement est faible car l’écart type est
estimé à 0,4%. Il existerait donc une homogénéité de DHD entre les 45 provinces. La
valeur maximale est affectée à la province du Kadiogo (0,492).

Figure 1: Les cinq meilleurs indices DHD régionaux (2001)

0,600 0,492
0,500 0,442
0,387 0,382 0,381
0,400
0,300
0,200
0,100
0,000
Kadiogo Houet Nahouri Comoé Yatenga

Au bas de l’échelle, figure la province du Namentenga (0,269).

Figure 2. Les cinq plus faibles indices régionaux (2001)

0,280 0,278
0,278 0,276
0,276 0,275
0,274
0,274
0,272 0,269
0,270
0,268
0,266
0,264
Gnagna Ziro Soum Yagha Namentenga

Le Namentenga a un niveau de revenu par tête (PPA) estimé à 464 dollars supérieur
par exemple à celui de la Sissili (435), il s’en différentie pourtant par la faiblesse de
son taux de scolarisation (25!% contre 47%) et de son taux d’alphabétisation (18,8
contre 25,5%). Le niveau de Développement Humain des provinces mesuré à l’aune
de l’IDH se différentie donc du niveau de revenu des provinces. Le Namentenga a un
niveau de développement humain quasi identique à celui du Burkina Faso du début
des années quatre-vingt.

196 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Tableau 2. Les indicateurs de développement humain des 45 provinces du Burkina Faso

Espérance
scolarisa-

Alphabé-

+ 15 ans
Taux de
par tête

- 15 ans
Revenu

tisation

I educ
de vie

I evie
I rev
2001

2001
PPA

IDH
Kadiogo 755 90 55,81 53,1 0,337 0,671 0,468 0,492
Houet 826 70 40,76 53,1 0,352 0,504 0,468 0,442
Nahouri 1053 52 23,88 51 0,392 0,334 0,433 0,387
Comoé 1000 61 28,59 47 0,384 0,394 0,366 0,382
Yatenga 1031 56 25,4 49 0,389 0,354 0,4 0,381
Boulkiemdé 1025 57 26,97 47 0,388 0,370 0,366 0,375
Mouhoun 984 50 28,19 47 0,381 0,355 0,366 0,368
Poni 1045 41 20,28 51 0,391 0,272 0,433 0,366
Boulgou 941 44 22,51 48 0,374 0,298 0,383 0,352
Gourma 1022 36 20,67 49 0,387 0,259 0,4 0,349
Sanmatenga 1089 35 31,03 44 0,398 0,321 0,316 0,346
Seno 724 24 26,78 49 0,330 0,257 0,4 0,329
Nayala 446 81 26,78 51 0,249 0,447 0,433 0,377
Tuy 546 45 40,76 47 0,283 0,420 0,366 0,357
Sourou 489 47 26,78 51 0,265 0,336 0,433 0,345
Zandoma 537 55 25,4 49 0,280 0,352 0,4 0,344
Kouritenga 532 46 24,09 51 0,279 0,312 0,433 0,342
Zoundweogo 559 46 21,29 51 0,287 0,296 0,433 0,339
Bale 498 52 28,19 47 0,268 0,362 0,366 0,332
Sanguié 517 57 24,54 47 0,274 0,352 0,366 0,331
Leraba 550 44 28,7 47 0,284 0,339 0,366 0,330
Passoré 537 47 22,27 49 0,280 0,306 0,4 0,329
Loroum 523 41 25,4 49 0,276 0,307 0,4 0,328
Kénédougou 512 46 28,7 47 0,272 0,343 0,366 0,328
Kourweogo 568 49 22,73 47 0,289 0,314 0,366 0,324
Oubritenga 555 49 22,73 47 0,286 0,314 0,366 0,322
Kossi 477 39 29,68 47 0,260 0,326 0,366 0,318
Noumbiel 557 28 20,28 51 0,286 0,228 0,433 0,316
Banwa 489 35 29,68 47 0,265 0,313 0,366 0,315
Bam 547 43 26,55 44 0,283 0,320 0,316 0,307
Ioba 552 49 23,44 44 0,285 0,319 0,316 0,307
Ganzourgou 545 35 19,49 48 0,283 0,246 0,383 0,304
Bazéga 559 48 22,22 44 0,287 0,309 0,316 0,304
Kompienga 464 35 18,81 49 0,255 0,241 0,4 0,299
Koulpelogo 546 28 22,51 47 0,283 0,243 0,366 0,298
Sissili 435 47 25,52 44 0,245 0,325 0,316 0,296
Bougouriba 467 46 23,44 44 0,257 0,309 0,316 0,295
Oudalan 410 27 20,8 49 0,235 0,229 0,4 0,288
Tapoa 527 26 18,81 47 0,277 0,213 0,366 0,286
Komandjari 539 15 20,67 47 0,281 0,186 0,366 0,278
Gnagna 554 22 16,35 47 0,285 0,181 0,366 0,278
Ziro 404 33 25,52 44 0,232 0,279 0,316 0,276
Soum 397 25 21,66 47 0,230 0,228 0,366 0,275
Yagha 402 18 19,21 49 0,232 0,189 0,4 0,274
Namentenga 464 35 18,08 44 0,255 0,2356 0,3167 0,269
Moyenne 0,332
Ecart type 0,044

I rev Sous indicateur de revenu I evie Sous indicateur d'espérance de vie


I éduc Sous indicateur d'éducation IDH Indicateur de développement humain

"Corruption et développement humain"


Annexes 197
Annexe 3. Méthodologie de calcul du revenu
par habitant

1. LE MODÈLE

Soit Y le revenu, Yp le revenu tiré du secteur primaire et Yst celui issu des secteurs
secondaire et tertiaire. Le revenu se décompose alors comme suit!:

(1) Y = Yp +Yst avec Yp = aY (a!: part du secteur primaire dans le revenu national)

Le revenu par tête est le rapport du revenu sur la population (P). On a donc!:

(2) Y/P= 1/P (Yp +Yst)

Une hypothèse forte est retenue : la productivité du travail est identique d’un secteur à
l’autre.

Autrement dit, le PIB du secteur primaire (Yp) est le produit de la force de travail (Lp) et
de la productivité du travail!(wp) dans le dit secteur :

Yp= wp Lp

De même, le PIB des secteurs secondaire et tertiaire Yst est le produit de la force de
travail (Lst) et de la productivité du travail (wst)!de ces secteurs :

Yst = (wst) Lst

2. RÉPARTITION DU PIB PAR PROVINCES

La nation est composée de n provinces. La productivité du travail est supposée


identique d’une région à l’autre!: wi = wj= w

Le PIB se répartit entre les régions au prorata de leurs poids dans la force de travail
de la nation. Autrement dit, dan le secteur primaire, l’entité i, qui a li comme force de
travail, engrange Ypi comme PIB!:

Ypi= wp (lpi/Slpi) Lp
avec (lpi/Slpi) poids de l’entité dans la force de travail (Lp) du secteur primaire et Lp = Slpi

De même pour les secteur secondaire et tertiaire, on a!:

Ysti = (wst) (lsti/Slsti) lst


avec (lsti/Slsti) poids de l’entité dans la force de travail (Lst) du secteur primaire
Lst= Slsti

198 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Tous secteurs confondus, le PIB d’une entité s’écrit alors!:
Yi = wp (lpi/Slpi) lp + (wst) (lsti/Slsti) lst

Au niveau du secteur primaire, la productivité est!:


wp= wpi = aY/ (Slpi)
De même, pour les secteurs secondaires et tertiaires!:
wst= wsti= (1-a)Y / (Slsti)

Le revenu par tête (Yi/Pi) d’une entité est alors le rapport de son revenu (Yi) sur sa
population totale (P)!:

(2’) Yi/Pi = ( 1/ Pi ) [(wp) (lpi/Slpi) Lp] + (1/Pi) [(wst) (lsti/Slsti) (Lst)]

Pour chaque province, les variables à renseigner sont donc (lpi/Slpi) et (lsti/Slsti).

3. RÉPARTITION SECTORIELLE DE LA FORCE DE TRAVAIL DU BURKINA FASO

Au Burkina Faso, il n’existe pas d’information régulière sur la répartition spatiale de la


population active. Toutefois, les dernières données de recensement (1998) permettent
d’obtenir une information sur la répartition des actifs occupés comme suit!:

Tableau 3. Répartition des actifs occupés

Secteurs d'activités Milieu urbain Milieu rural Général


Primaire 38,4 97,0 90,2
Secondaire 9,6 1,0 2,0
Tertiaire 52,0 2,0 7,8
Total 100,0 100,0 100,0

Source: INSD (2000) - RGPH, 1998

90,2% de la force de travail burkinabè est occupée dans le secteur primaire


(agriculture, élevage, chasse et pêche) et 9,8% dans les secteurs secondaire et
tertiaire. En outre, il existe au Burkina Faso douze provinces urbaines!: dix abritent
des villes moyennes et deux provinces qui logent Ouagadougou et Bobo-Dioulasso.
De ce fait, on distingue donc trente trois provinces rurales.

Les coefficients urbains ou ruraux du tableau ci-dessus sont alors appliqués aux
provinces identifiées pour la répartition de leurs forces de travail entre les secteurs
primaires secondaire et tertiaire.

Les principales sources de données utilisées sont les suivantes:


• INSD (2000)!: Recensement Général de la Population et de l’Habitat, 1998
• PNUD (2003)!: "Les OMD!: un pacte entre les pays pour vaincre la pauvreté
Mondiale", Rapport Mondial sur le Développement Humain, eds Economica, Paris
2003

"Corruption et développement humain"


Annexes 199
Annexe 4. Méthodologie de calcul des différents
indices de développement

1. L'INDICATEUR DU DÉVELOPPEMENT HUMAIN

L'indicateur de développement humain durable (IDH) est un indicateur composite


comportant trois éléments : la durée de vie, mesurée par l'espérance de vie à la
naissance, le niveau d'éducation, mesuré par un indicateur combinant pour deux tiers
le taux d'alphabétisation des adultes et pour un tiers le taux brut de scolarisation (tous
niveaux confondus), et le niveau de vie, mesuré d'après le PIB réel par habitant
(mesuré en parités des pouvoirs d’achat).

Avant de calculer l’IDH lui-même, il faut établir un indice pour chacune des trois
composantes. Puis, avant d’être agrégé dans l’IDH, chaque indice doit être normalisé
de façon à prendre une valeur comprise entre zéro et un. Aussi, les valeurs minimale
et maximale que l’indice élémentaire peut prendre doivent être définies au préalable.

Tous les indicateurs qui entrent dans la composition de l'IDH se calculent selon la
formule générale suivante :

valeur constatée - valeur minimale


Indice dimensionnel =
valeur maximale - valeur minimale

L’IDH correspond à la moyenne arithmétique de ces indices dimensionnels.



Le tableau ci-dessous illustre son calcul pour un pays témoin.

Tableau 4. Valeurs minimales et maximales pour le calcul de l’IDH

Critères Valeur maximale Valeur minimale


Espérance de vie à la naissance (années) 85 25
Taux d’alphabétisation (%) 100 0
Taux brut de scolarisation (%) 100 0
PIB par habitant (en PPA) 40 000 100

1.1. Calcul de l’indice d'espérance de vie

L’indice d’espérance de vie mesure le niveau atteint par le pays considéré en termes
d’espérance de vie à la naissance. Par exemple, pour l’Arménie, l’espérance de vie à
la naissance était de 72,7 ans en 1999, soit un indice de 0,795:

72,5 - 25
Indice d'espérance de vie = = 0,795
85 - 25

200 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


1.2. Calcul de l’indice de niveau d’instruction

L’indice de niveau d’instruction mesure l’avancement du pays considéré en termes


d’alphabétisation des adultes et d’enseignement (taux brut combiné de scolarisation
dans le primaire, le secondaire et le supérieur). La procédure consiste, tout d’abord, à
calculer un indice pour l’alphabétisation des adultes et un autre pour la scolarisation.
Ces deux indices sont ensuite agrégés pour donner l’indice de niveau d’instruction,
dans lequel l’alphabétisation des adultes reçoit une pondération des deux tiers et le
taux brut de scolarisation une pondération d’un tiers. En Arménie, où le taux
d’alphabétisation des adultes atteignait 98,3% et le taux brut de scolarisation combiné
79,9% en 1999, l’indice de niveau d’instruction est de 0,922:

98,3 - 0
Indicateur d' alphabétisation des adultes = = 0,983
100 - 0

79,9 - 0
Indicateur de scolarisation = = 0,799
100 - 0

Indice de niveau d'instruction = 2/3 (indice d' alphabétisation des adultes)
+ †
1/3 (indice de scolarisation) = 2/3 (0,983) + 1/3 (0,799) = 0,922

1.3. Indicateur de PIB réel par habitant (PPA)



L’indice de PIB est calculé sur la base du PIB par habitant corrigé de la parité des
pouvoirs d’achat (PPA). Le revenu intervient dans l’IDH afin de rendre compte de tous
les aspects du développement humain qui ne sont pas représentés par la longévité, la
santé et l’instruction. Son montant est corrigé parce qu’un revenu illimité n’est pas
nécessaire pour atteindre un niveau de développement humain durable acceptable.
Le calcul s’effectue donc à partir du logarithme du PIB. Pour l’Arménie, dont le PIB par
habitant était de 2215 dollars (PPA) en 1999, l’indice de PIB s’établit à 0,517.

log(2215) - log(100)
Indice de PIB = = 0,517
log(40000) - log(100)

1.4. Calcul de l’IDH



L'IDH est la moyenne arithmétique de la somme des trois indicateurs de durée de vie,
de niveau d'éducation et de PIB réel corrigé par habitant (PPA), ce qui donne pour la
Grèce et le Gabon les résultats suivants :

IDH = 1/3 (indice d'espérance de vie) + 1/3 (indice de niveau d'instruction)


+ 1/3 (indice de PIB) = 1/3 (0,795) + 1/3 (0,922) + 1/3 (0,517)

2. CALCUL DE L'INDICATEUR SEXOSPÉCIFIQUE DU DÉVELOPPEMENT



HUMAIN ET DE L'INDICATEUR DE LA PARTICIPATION DES FEMMES

Dans le cadre des comparaisons internationales, l'indicateur sexospécifique du


développement humain (ISDH) et l'indicateur de la participation des femmes (IPF)
sont limités aux données généralement accessibles et communes à tous les pays.
Nous nous sommes efforcés, dans ce rapport, d'utiliser les données les plus récentes,
les plus fiables et présentant la plus grande cohérence interne possible. Le recueil de
données sexospécifiques nombreuses et fiables est une tâche complexe à laquelle la
communauté internationale doit s'attaquer résolument.

"Corruption et développement humain"


Annexes 201
2.1. L'indicateur sexospécifique du développement humain

L'ISDH a pour objectif de refléter les disparités sociologiques entre hommes et


femmes, ceci pour les mêmes variables que l'IDH (pour une explication détaillée de la
méthodologie utilisée pour le calcul de l'ISDH, voir la note technique 1 du Rapport
mondial sur le développement humain 1995).

Dans le calcul de l'ISDH, les valeurs maximale et minimale de l'espérance de vie sont
corrigées pour tenir compte de l'avantage biologique des femmes dans ce domaine.
Pour les femmes, la valeur maximale de l'espérance de vie est ainsi de 87,5 ans et la
valeur minimale de 27,5 ans. Pour les hommes, ces valeurs sont respectivement de
82,5 ans et de 22,5 ans.

Le calcul de la composante du revenu est plus complexe. Pour calculer les parts du
revenu du travail des hommes et des femmes, deux données ont été utilisées : le
rapport entre la moyenne des salaires féminins et celle des salaires masculins et la
part de la population active âgée de 15 ans et plus. Pour les pays pour lesquels il n'y
a pas de données disponibles pour le rapport des salaires, une valeur de 75 %,
moyenne pondérée du rapport des salaires pour tous les pays pour lesquels les
données sont disponibles est retenue. Ensuite le PIB corrigé par habitant moyen est
pondéré sur la base de la disparité entre les sexes en matière de parts de revenus et
de la proportion de femmes et d'hommes dans la population.

La dernière opération du calcul de l'ISDH consiste à additionner les indicateurs de


l'espérance de vie, du niveau d'éducation et du revenu et à diviser la somme par 3.

Exemple de calcul de l'ISDH

Nous avons choisi la Norvège pour illustrer la méthode de calcul de l'indicateur


sexospécifique du développement humain.

Norvège

Femmes Hommes
Pourcentage de la population totale 51 % 49 %
Espérance de vie à la naissance 80,4 ans 74,6 ans
Alphabétisation des adultes 99 % 99 %
Scolarisation tous niveaux confondus 93 % 92 %

Première étape : calcul de l’indicateur d’espérance de vie également réparti

Espérance de vie

Femmes (80,4 - 27,5)/60 = 0,882


Hommes (74,6 - 22,5)/60 = 0,868

Indice d'espérance de vie également réparti

{[(% de la population féminine x (indicateur d’espérance de vie des femmes)-1] +


[(% de la population masculine x (indicateur d'espérance de vie des hommes)-1]}-1 =
[0,51(0,882)-1 + 0,49(0,868)-1]-1 = 0,875

202 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Deuxième étape!: calcul de l’indicateur de niveau d’éducation également réparti

Alphabétisation des adultes

Femmes (99 - 0)/100 = 0,990


Hommes (99 - 0)/100 = 0,990

Taux brut de scolarisation tous niveaux confondus

Femmes (93 - 0)/100 = 0,930


Hommes (92 - 0)/100 = 0,920

Indice de niveau d'éducation

Femmes 2/3 (taux d'alphabétisation des adultes) + 1/3 (taux brut de scolarisation
tous niveau confondus) = 2/3(0,990) + 1/3(0,930) = 0,970

Hommes 2/3 (taux d'alphabétisation des adultes) + 1/3 (taux brut de scolarisation
tous niveau confondus) = 2/3(0,990) + 1/3(0,920) = 0,967

Indice du niveau d’éducation également réparti :

{[(% de la population féminine x (indicateur de niveau d'éducation)-1] + [(% de la


population masculine x (indicateur de niveau d'éducation)-1]}-1
= [0,51(0,970)-1 + 0,49(0,967)-1]-1 = 0,968

Troisième étape!: calcul de l’indice de revenu également réparti

Pourcentage de la population active


Femmes 45,5
Hommes 54,5

Rapport des salaires non agricoles féminins aux salaires masculins : 0,870

PIB réel corrigé par habitant (en parité des pouvoirs d’achat) : 6 073 PPA (voir plus
haut dans cette section)2

A. Calcul des parts proportionnelles féminine et masculine des revenus

Salaire moyen (w) = (% de femmes dans la population active x salaires féminins)


+ (% d'hommes dans la population active x 1)
= (0,455 x 0,870) + (0,545 x 1) = 0,941

Rapport du salaire féminin au salaire moyen (w)


0,870/0,941 = 0,925

Rapport du salaire masculin au salaire moyen (w)


1/0,941 = 1,063

Part des revenus du travail

Note : [(salaires féminin/salaires moyens) x % de femmes dans la population active] +


[(salaires masculins/salaires moyens) x % d'hommes dans la population active] = 1.

2
Rapport mondial sur le developpement humain 1997

"Corruption et développement humain"


Annexes 203
Femmes Salaires féminins/population active féminine = 0,9247 x 0,4553 = 0,4210
Hommes Salaires masculins/population active masculine = 1,063 x 0,545 = 0,579

Parts proportionnelles féminine et masculine des revenus

Femmes Part féminine des revenus du travail/% de la population féminine


= 0,421/0,505 = 0,834

Hommes Part masculine des revenus du travail/ % de la population masculine


= 0,579/0,495 = 1,169

B. Indice du revenu également réparti (pondération Œ = 2)

{[(% de la population féminine x (part féminine du revenu)-1] +[(% de la population


masculine x (part masculine du revenu)-1]}-1
= [0,505(0,834)-1 + 0,495(1,169)-1]-1 = 0,972
= 0,972 x 6 073 = 5 903
= (5 903 - 100)/(6 154 - 100) = 0,934

Quatrième étape!: Calcul de l'indicateur sexospécifique du développement


humaine

ISDH = 1/3 (indice d’espérance de vie également réparti) + 1/3 (indice de niveau
d’instruction également réparti)+1/3 (indice de revenu également réparti)
= 1/3(0,875 + 0,968 + 0,959) = 0,934

2.2. L'indicateur de la participation des femmes

L'indicateur de la participation des femmes (IPF) a pour composantes des variables


définies explicitement pour mesurer le contrôle que les hommes et les femmes
peuvent exercer sur leur destinée dans les domaines politique et économique.

Le premier ensemble de variables a été choisi pour rendre compte de la participation


et du pouvoir décisionnaire dans la sphère économique. Il comprend les pourcentages
d'hommes et de femmes exerçant, d'une part, des fonctions de direction et
d'encadrement supérieur et, d'autre part, des professions techniques et libérales. Ce
sont là des catégories d'emploi très vastes et aux définitions assez floues. Les
groupes de population concernés par ces deux grandes catégories étant différents,
des indicateurs distincts pour chacune d'elles ont été calculés, qui ont ensuite été
additionnés. La troisième variable est constituée par le pourcentage de femmes et
d'hommes occupant des fonctions parlementaires. Elle a été choisie pour refléter la
participation à la vie politique et le pouvoir de décision des femmes.

A chacune des trois variables est appliquée la méthode de la moyenne pondérée en


fonction de la population pour calculer un pourcentage équivalent également réparti
(PEER) pour les deux sexes considérés conjointement. Chaque variable est ensuite
indexée en divisant le PEER par 50 %.

La variable du revenu est choisie pour exprimer le contrôle des ressources


économiques. Elle est calculée de la même manière que pour l'ISDH, à la différence
près que c'est le PIB réel par habitant non corrigé qui est ici utilisé (au lieu du PIB
corrigé). La valeur maximale du revenu est, là encore, de 40 000 dollars (PPA) et la
valeur minimale de 100 dollars (PPA).

En dernière étape, les indicateurs des trois variables - participation et pouvoir

204 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


décisionnaire économiques, participation et pouvoir décisionnaire politiques, contrôle
des ressources économiques - sont additionnés avant de diviser le résultat par trois
pour obtenir l'IPF global.

Exemple de calcul de l'IPF

Nous avons choisi le Cameroun pour illustrer les différentes étapes du calcul de
l'indicateur de la participation des femmes. Le paramètre d'aversion pour l'inégalité est
égal à 2. (les résultats des calculs présentent parfois de légères variations dues à
l'arrondissement des chiffres.)

Première étape : Calcul des indicateurs de représentation parlementaire, de


fonctions de direction et d'encadrement supérieur, et de professions techniques
et libérales.

Cameroun

Femmes Hommes
% %
Représentation parlementaire 12,1 87,8
Fonctions de direction et de 10,1 89,9
cadres supérieurs
Fonctions cadres et de 24,4 75,6
techniciens
Population totale 50,38 49,62

Calcul du PEER de représentation parlementaire


[0,4962 (87,8)-1 + 0,5038 (12,1)-1]-1 = 21,3

Calcul du PEER pour les fonctions de direction et les cadres supérieurs


[0,4962 (89,9)-1 + 0,5038 (10,1)-1]-1 = 18,05

Calcul du PEER pour les cadres et les techniciens


0,4962 (75,6)-1 + 0,5038 (24,4)-1]-1 = 36,75

Indexation de la représentation parlementaire


21,30/50 = 0,426

Indexation des fonctions de direction et d'encadrement supérieur


18,05/50 = 0,361

Indexation des postes de cadres et de techniciens


36,75/50 = 0,7350

Calcul de l'indicateur combiné de fonctions de direction et d'encadrement supérieur et


des emplois de techniciens et professions libérales
(0,3610 + 0,7350)/2 = 0,5480

Deuxième étape : Calcul de l'indicateur des parts de revenu du travail

Pourcentage de la population active


Femmes 37,4
Hommes 62,6

"Corruption et développement humain"


Annexes 205
Rapport des salaires non agricoles féminins aux salaires non agricoles masculins :
75%

PIB réel non corrigé par habitant : 2 120 dollars (PPA)

Rapports du salaire féminin et du salaire masculin au salaire moyen (w)


W = 0,374 (0,75) + 0,626 (1) = 0,9065

Rapport du salaire féminin au salaire moyen : 0,75/0,9065 = 0,8274


Rapport du salaire masculin au salaire moyen : 1/0,9065 = 1,1031

Part des revenus du travail


Note : [(salaire féminins/salaires moyens) x % féminin de la population active] +
[(salaires masculins/salaires moyens) x % masculin de la population active] = 1.

Femmes 0,8274 x 0,374 = 0,3094


Hommes 1,1031 x 0,626 = 0,6095

Parts proportionnelles féminine et masculine des revenus


Femmes 0,3094/0,5038 = 0,6141
Hommes 0,6905/0,4962 = 1,3916

Calcul de l'indicateur du revenu également réparti


[0,4962 (1,3916)-1 + 0,5038 (0,6141)-1]-1 = 0,8496
0,8496 x 2 120 = 1 801
= (1 801 - 100)/(40 000 - 100) = 0,0426

Troisième étape : Calcul de l'indice de la participation des femmes


3
[1/3(0,0426 + 0,0548 + 0,426)] = 0,3389

3. L'INDICE DE PÉNURIE DE CAPACITÉ

Les trois variables composant l'indice de pénurie de capacité (IPC) couvrent un


champ considérable de l'expérience humaine : elles vont de la nutrition et la santé de
l'ensemble de la population (insuffisance pondérale des enfants), aux possibilités
d'accès aux soins de gynécologie d'obstétrique et à l'accès effectif aux services de
santé en général (naissances non suivies par du personnel soignant), en passant par
le niveau d'éducation de base, avec également des informations sur l'inégalité
sociologique entre les sexes (analphabétisme des femmes adultes). Cette dernière
variable permet par exemple d'évaluer les pays d'après la façon dont il traitent le
groupe le plus défavorisé de leur société. Plutôt que de viser l'exhaustivité et de tenter
de rendre compte de la misère dans la totalité des domaines prioritaires de l'existence
humaine, cet indicateur souligne les points essentiels dans lesquels les progrès sont
les plus nécessaires.

Le taux d'alphabétisation des femmes correspond au pourcentage de femmes âgées


de 15 ans et plus qui peuvent, en le comprenant, lire et écrire un texte simple et court
se rapportant à leur vie quotidienne. Le taux d'analphabétisme chez les femmes est
une variable informative permettant d'évaluer l'état de la pauvreté générale des
femmes qui a un effet multiplicateur fort sur le bien-être de la famille et sur le niveau
général de développement humain de la société.
3
Exemple de calcul issu du rapport mondial sur le développement humain durable 1997.

206 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


À mesure que le taux d'alphabétisation des femmes augmente, le taux de fécondité
baisse, la santé des nourrissons et des enfants s'améliore, le niveau d'éducation des
enfants s'élève et les conditions d'alimentation et d'hygiène des ménages
s'améliorent.

On considère qu'un enfant souffre d'insuffisance pondérale lorsque son poids corporel
est inférieur de deux écarts-types au poids médian par âge d'une population
internationale de référence. C'est une variable significative qui reflète le manque de
potentialités dans divers domaines, en particulier les services de santé, l'eau potable,
l'assainissement et l'alimentation.

En tant qu’indicateur de résultat, elle exprime les effets de nombreuses variables


d'entrée. Le pourcentage de naissances non suivies par un personnel de santé
spécialisé est une variable d'entrée, mais qui constitue un indicateur prévisionnel
fiable de substitution à la capacité de procréer dans de bonnes conditions de sécurité
et de santé. La définition du personnel de santé utilisée ici est large : médecins,
infirmières, sages-femmes, aides-soignants qualifiés et accoucheuses ayant reçu une
formation traditionnelle. Malgré l'ampleur de cette définition, le taux de naissances
non suivies reste très élevé dans un grand nombre de pays.

"Corruption et développement humain"


Annexes 207
EF
CHAPITRE 8

POLITIQUES ET STRATÉGIES DE
LUTTE CONTRE LA CORRUPTION

INTRODUCTION contre la corruption est-elle suffisam-


ment avancée ? Quelles sont les princi-
pales limites à l’efficacité du dispositif
actuel ?

L
a lutte contre la corruption se
définit comme l’ensemble des
mesures et actions visant à ré- L’analyse des institutions chargées de
duire, voire à éradiquer les pratiques de la lutte contre la corruption doit être
corruption dans toutes les structures enrichie d’un rappel des règles et prati-
économiques, politiques, juridiques et ques qui en permettent un bon fonc-
sociales. Pour analyser l’état de la lutte tionnement, comme l’autonomie de la
contre la corruption, il apparaît néces- cour des comptes, l’indépendance des
saire de présenter d'abord, le cadre médias et le pouvoir réel de contrôle du
normatif, les lois et les règlements, qui législatif sur l’exécutif (cf. tableau 8.1).
permet de définir concrètement la cor-
ruption au Burkina Faso sur une base La connaissance du dispositif de lutte
juridique (partie 1); puis, les institutions contre la corruption ne serait pas com-
étatiques en charge de la lutte contre la plète sans l’étude des mécanismes
corruption, de près ou de loin, (partie auxiliaires, qui permettent notamment
2); enfin la place et le rôle du parlement de prévenir les actes de corruption et
et de la société civile dans la lutte d’améliorer les systèmes de gestion.
contre la corruption.
Ces mécanismes sont étudiés dans
Cet état des lieux permet de souligner deux cas!: celui des banques et institu-
les forces et aussi les limites du dispo- tions financières et celui du budget de
sitif actuel de lutte contre la corruption l’État (cf. partie 3). À partir de ce bilan
au Burkina Faso!: les principales critique du dispositif de lutte contre la
formes de la corruption sont-elles bien corruption, des éléments de stratégie
appréhendées par le cadre normatif sont proposés (prévention, dénoncia-
actuel ? L’institutionnalisation de la lutte tion et répression).
conme une

144 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Tableau 8.1. Les piliers institutionnels et leurs règles de conduite

Piliers institutionnels Règles et pratiques de base correspondantes


Exécutif Préservation du bien commun, mise en œuvre d’une stratégie
cohérente

Législatif Élections justes et équitables, pouvoir de contrôle réel de


l’exécutif

Judiciaire Indépendance et équité, protection des témoins

Cour des comptes Pouvoir de questionner les élus et les agents publics

Inspection Générale d’État Obligation de publier les rapports de contrôle, capacité de


Inspection Générale des Finances saisir la justice

Administration publique Fonctionnement selon les règles éthiques du service public

Médias Indépendance et droit à l’information, fin de l’ère de


l’autocensure

Société civile Liberté d’expression et d’association

Médiateur et autorité de Objectivité, autorité morale et suivi des dossiers de


régulation réclamation et de plaintes

Agence de surveillance, de Autonomie - lois applicables et appliquées


prévention et de lutte contre la
corruption
Secteur privé Code de conduite, politique de concurrence y compris dans le
domaine des marchés publics

Acteurs internationaux Incitation contractuelle à la transparence, coopération légale


et judiciaire mutuelle efficace

Source!: Transparency International, Combattre la corruption – enjeux et perspectives, Paris, Ed. Karthala, 2002,
p.68

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 145
8.1. LE CADRE NORMATIF auprès du Conseil Constitutionnel.

Afin d’assurer l’effectivité de ce principe


à valeur constitutionnelle, un mécanis-

L
e Burkina Faso dispose d’un ca- me de vérification de la véracité des
dre normatif important en matière déclarations de biens a été institué par
de lutte contre la corruption, qu’il la loi n° 22/95/ADP du 18 mai 1995 qui
s’agisse de prévention ou de répres- crée une commission à cet effet. Selon
sion. Preuve de cette importance du l’article 9 de ladite loi, "en cas de faus-
dispositif normatif, la constitution rend se déclaration, de déclaration inexacte
obligatoire la déclaration des biens du ou incomplète ou de dissimulation dû-
chef de l’État à l’occasion de son inves- ment établies par la commission de
titure. Le Code pénal burkinabè définit vérification, il appartient au chef du
explicitement la corruption. Si cette gouvernement d’en tenir rapport au
définition peut apparaître restrictive, Président du Faso qui statue en dernier
d’autres délits, assimilables à des actes ressort sur l’aptitude d’un membre du
de corruption sont également sanction- gouvernement à poursuivre l’exercice
nés par le Code pénal. Il s’agit par de ses fonctions sous préjudices des
exemple de l’enrichissement illicite. poursuites judiciaires". Seule ombre au
tableau, cette loi ne s’applique pas au
Enfin, les principales lois organisant la Président du Faso qui jouit, en l’espè-
bonne gouvernance économique (code ce, d’une véritable immunité en cas de
des impôts, code des douanes, règles fausse déclaration.
d’organisation de la concurrence, code
de la publicité) et démocratique (code
électoral) sont présentées27. 8.1.2. LE CODE PÉNAL

8.1.1. LA CONSTITUTION
L e Code pénal, en matière de
corruption, opère une distinction
entre deux types de corruption!: la cor-

L a loi fondamentale de la République


n’est pas indifférente aux problèmes
de corruption et s’intéresse tout
ruption passive et la corruption active,
le corrompu et le corrupteur. Selon
l’article 156 du code pénal, se rend
particulièrement à celle qui peut coupable de corruption passive tout
toucher les gouvernants. C’est à ce titre fonctionnaire de l’ordre administratif ou
qu’à son article 44 alinéa 2, elle fait judiciaire, tout militaire ou assimilé, tout
obligation au Président du Faso de agent ou préposé de l’administration,
remettre, à l’occasion de la cérémonie toute personne investie d’un mandat
de son investiture, une déclaration électif qui agrée des offres ou promes-
écrite de ses biens au président du ses, qui reçoit des dons ou présents,
Conseil Constitutionnel. pour faire ou s’abstenir de faire un acte
de ses fonctions ou de son emploi. Par
Dans le même ordre d’idée, l’article 77 contre, et aux termes de l’article 158, le
alinéa 2 relayé par la loi n°014-2002 délit de corruption active est constitué
/AN portant détermination de la liste quand une personne contraint ou tente
des personnalités soumises à la décla- de contraindre par voies de faits ou
ration de leurs biens, astreint les mem- menace, corrompt ou tente de corrom-
bres du gouvernement, les présidents pre les personnes de la qualité expri-
d’institutions et certaines personnalités mée [à l’article 156], que cette tentative
au dépôt de la liste de leurs biens ait eu ou pas de l’effet. Dans l’un
aupres comme
____________________________________________

27 Le Burkina Faso a également ratifié de nombreuses conventions, accords et chartes au plan


international (cf. chapitre 8).

146 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


comme dans l’autre cas, les sanctions et à la fraude commise à l’occasion
répressives sont les mêmes28. d’examen ou concours autre que
public.
Si le Code pénal s’en tient donc à une
définition restrictive de la corruption, il Quant aux pratiques frauduleuses sus-
n’en comporte pas moins des disposi- ceptibles d’entacher les jugements
tions qui punissent certains faits qui rendus par les magistrats, le Code pé-
s’apparentent à la corruption. Il en est nal retient le faux témoignage ainsi que
ainsi de la prise illégale d’intérêt29, de la la subornation de témoin et d’inter-
concussion30, du trafic d’influence31, de prète35. En la matière, la sanction en-
la soustraction ou du détournement de courue porte sur une peine d’emprison-
biens32 et surtout de l’enrichissement nement et/ou une sanction pécuniaire.
illicite33. La lourdeur de cette sanction dépend
d’abord de la nature du faux témoi-
Le code pénal punit également les pra- gnage (matière criminelle, délictuelle,
tiques frauduleuses qui s’apparentent à de simple police ou en matière civile,
la corruption, à savoir les pratiques commerciale, sociale ou administrati-
frauduleuses aux examens et concours ve). De plus, la peine maximale est
et celles qui sont susceptibles d’enta- prononcée si le témoin a reçu de l’ar-
cher les jugements rendus par les ma- gent, une récompense ou une promes-
gistrats. Concernant les fraudes aux se (généralement six mois à vingt ans
examens et concours, la fraude est et 75!000 à 1!500!000 F CFA). Ces
définie avec précision par le code pé- sanctions s’appliquent aussi bien à
nal34. En conséquence, la loi a prévu l’interprète qui dénature volontairement
des sanctions qui vont d’un emprison- lors d’un procès la substance des
nement de six mois à un an et d’une déclarations orales ou documents
amende de 150!000 à 1!000!000 de F traduits, qu’à l’expert désigné par une
CFA. Ces sanctions sont applicables autorité judiciaire, qui donne un avis
aux cas de tentatives de fraude, de mensonger ou une affirmation de faits
non-observation des règlements et contraire à la vérité. Le délit de subor-
d’imprudence favorisant une fraude, à nation de témoin est également sanc-
la fraude commise à l’occasion d’un tionné par l’article 293 du Code qui
examen ou concours d’accès à un em- dispose que "Commet le délit de
ploi public ou l’obtention d’un diplôme subornation de témoin et est puni d’un
et empriso

____________________________________________

28 Articles 154 à 172 du Code pénal.


29 définie par le fait d’avoir un intérêt, direct ou indirect, qui met en conflit son intérêt personnel et les
devoirs de la fonction (article 161 et 162).
30 définie comme le délit consistant à recevoir ou à exiger des sommes dans l’exercice d’une fonction
publique (article 155).
31 qui consiste pour une personne à abuser de l’influence que lui donne son mandat ou sa qualité ou de
l’influence supposée en vue de faire obtenir ou tenter d’obtenir des récompenses, distinctions des
fonctions, marchées ou une décision favorable d’une autorité publique, des entreprises ou avec une
administration placée sous son contrôle d’influence (articles 156, 157, 302, 303, 306 et 307).
32 qui concerne toute personne dissipant à des fins personnelles des deniers publics, des valeurs
mobilières des titres de paiement (articles 154 et 161).
33 illicite qui est une forme de détournement, lorsqu’une personne s’enrichit en se servant des biens de
l’État ou tout autre moyen de l’État ou de ses collectivités.
34 cf. l’article 311 du Code pénal; la fraude aux examens est définie comme le fait de transmettre,
communiquer, diffuser ou vendre des épreuves, leurs corrigés ou leurs solutions; de substituer des
dites épreuves, les résultats ou les listes de candidats; de modifier par rajout ou retrait des notes ou
des noms de candidats des listes relatives auxdits examens et concours.
35 Selon l’article 288 le faux témoignage est "l’altération volontaire de la vérité faite sous la forme du
serment par un témoin dans une disposition devenue irrévocable dans le but de tromper la justice en
faveur de l’une des parties".

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 147
emprisonnement de un à trois ans et Ainsi et aux termes de l’article 19 de la
d’une amende de 300!000 à 900!000 loi n°13/98/AN du 26 avril 1998 "les
francs ou l’une de ces deux peines agents de la fonction publique ne doi-
seulement, quiconque, en toute matiè- vent, en aucun cas, solliciter ou ac-
re, en tout état de procédure ou en vue cepter des tiers, directement ou par
d’une demande ou d’une défense en personne interposée, des dons, gratifi-
justice, use de promesses, offres ou cations ou autres avantages quel-
présents, de pressions, menaces, voies conques pour les services qu'ils sont
de fait, manœuvres ou artifices pour tenus de rendre dans le cadre de leurs
déterminer autrui à faire ou à délivrer fonctions ou en relation avec celles-ci".
une déposition, une déclaration ou une
attestation mensongère, que la subor- Le dispositif législatif contre la corrup-
nation ait ou non produit effet". Il en est tion comporte un spectre de domaines
de même pour la subornation d’inter- très diversifiés. À ce titre, on peut citer!:
prète (article 296).
• La loi n° 3/92/ADP du 3 décembre
1992 portant révision du Code des
8.1.3. LE RÉGIME JURIDIQUE APPLI- douanes (article 37);
CABLE AUX EMPLOIS ET AUX
AGENTS DE LA FONCTION PUBLI- • La loi organique n°036-2001/AN du
QUE 31 décembre 2001 portant statut du
corps de la magistrature (art.11 à
14);

A u titre des comportements éthiques


attendus des agents des admi-
nistrations publiques figurent les exi-
• La loi N°47/96/ADP du 21 novembre
1996 portant statut général des
gences de loyauté, de probité, d’impar- agents des collectivités territoriales
tialité, de discipline, d’une saine gestion (articles 27 à 34);
des biens publics, d’égards et de
diligence à l’endroit du public. Mais de • La Résolution N°99-001/AN/BAN/
toutes ces exigences celles de loyauté, PRES du 12 mai 1999 portant statut
de probité et d’impartialité sont les plus de la Fonction publique parle-
porteuses d’éthique, ce qui explique mentaire (articles 79 à 81).
que leur efficience est renforcée par
une série d’interdictions assorties de Tous ces textes de lois, dans les arti-
régimes disciplinaires pour en assurer cles cités, condamnent et sanctionnent
l’effectivité (cf. titre V de la loi). À ce la prise illégale d’intérêt par toute per-
titre, on peut citer l’interdiction!: sonne investie d’une mission de service
public.
• De solliciter ou d’accepter des dons,
gratifications ou autres avantages Les dispositions du statut du corps de
quelconques pour les services qu’ils la magistrature et de la fonction publi-
sont tenus de rendre dans le cadre que parlementaire imposent en plus
de leurs fonctions ou en relation des obligations qui rendent incompati-
avec celles-ci, c’est-à-dire l’interdic- bles ces fonctions avec toute autre
tion de la corruption (article 19); fonction publique ou toute autre activité
• D’avoir un intérêt, direct ou indirect, professionnelle, salariée ou commer-
qui met en conflit son intérêt per- ciale. Les conjoints des agents visés
sonnel et les devoirs de la fonction, sont astreints à la déclaration de leur
c’est-à-dire l’interdiction de la prise activité lucrative privée à l’adminis-
illégale d’intérêt (article 16 al.2); tration dont ils relèvent. Une mention
• De soustraction et de détournement spécifique sur le statut des magistrats
des biens et deniers publics (article souligne à l’article 14 qu’aucun "magis-
18 al.2). trat ne peut, à peine de nullité de la
mesure

148 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


décision, intervenir, connaître d’une et des taxes sur les valeurs mobilières
cause dans laquelle son conjoint ou lui- prévoit, en la matière, des mesures
même, ses alliés, parents jusqu’au préventives et répressives. Les mesu-
degré d’oncle et de neveu inclus res préventives visent à combattre la
exercent ou ont exercé des fonctions dissimulation de fonds et à renforcer
de magistrat, d’avocat, d’expert de l’obligation d’honnêteté du contribuable
syndicat ou de liquidateur judiciaire". par la signature de documents de dé-
claration assortis de la mention!: "je
soussigné affirme, sous les formes
8.1.4. LE CODE DES IMPÔTS ET LE édictées par l’article 137 du code de
CODE DE L’ENREGISTREMENT, DU l’enregistrement, que le présent acte
TIMBRE ET LES TAXES SUR LES exprime l’intégrité du prix ou de la
VALEURS MOBILIÈRES36 soulte".

Pour les mesures répressives, l’article

D ans un souci de garantir une bonne


entrée des ressources financières
au trésor public, le Code des impôts et
130 dispose que "toute dissimulation
dans le prix d’une vente d’immeuble,
d’une cession de fonds de commerce
celui de l’enregistrement, du timbre et ou de clientèle ou d’une cession de
des taxes sur les valeurs mobilières, droit à bail ou promesse de bail immo-
prévoient des sanctions visant à répri- bilière et dans la soulte d’un échange
mer toutes les infractions empêchant le ou d’un partage est punie d’une
recouvrement. amende égale à la moitié de la somme
dissimulée et payée solidairement par
Sur le plan de la vérification et du les parties à répartir entre elles par
contrôle, le Code des impôts, en son égale part".
article 454, dispose!: "quiconque s’est
frauduleusement soustrait, ou a tenté
de se soustraire frauduleusement au 8.1.5. LE CODE DES DOUANES37
paiement total, ou partiel des impôts
directs et taxes assimilées, soit qu’il ait
volontairement omis de faire sa décla-
ration dans les délais prescrits, soit qu’il
ait organisé son insolvabilité, ou mis
L e Code des douanes distingue deux
types d’infractions à la réglementa-
tion douanière!: les contraventions et
obstacle par d’autres manœuvres au les délits de douanes. Les contraven-
recouvrement de l’impôt, est passible tions douanières sont classées en
des sanctions fiscales applicables quatre grandes catégories dans le code
d’une amende de soixante mille à trois des douanes!: le refus d’obtempérer
cent mille francs ou/et d’un emprison- aux injonctions des agents, du déchar-
nement de deux mois à deux ans". Il gement et du jet de marchandises en
est à noter que les dispositions du code cours de route (contravention de pre-
des impôts réprimant les infractions au mière classe, article 257); les irrégula-
recouvrement de l’impôt ont été renfor- rités qui ont pour résultat d’empêcher le
cées à l’occasion de l’adoption de la loi recouvrement d’un droit ou une taxe
de finance pour l’exécution du budget notamment les excédents sur le poids,
de l’État 2002 (articles 455 bis et ter le nombre en la mesure déclarée
nouveaux). (contravention de deuxième classe,
article 258); les faits de contrebande
Le Code de l’enregistrement, du timbre d’importation ou d’exportation sans
en mesure mesure.
____________________________________________

36 Les lois n° 6-65-AN du 26 mai 1965 et ensemble avec ses modifications et n° 26-63-AN du 24 juillet
1963 portant respectivement Code des impôts directs et indirects et Code de l’enregistrement, du
timbre et les taxes sur les valeurs mobilières.
37 La loi n°3/92/ADP du 3 décembre 1992 portant code des douanes (révision en 1992).

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 149
déclaration, des fausses déclarations bles et édicte, sous peine de sanction,
de toute nature (contravention de troi- des obligations aux acteurs de la vie
sième classe, article 259) et les économique.
infractions relatives à des marchan-
dises soumises à autorisation spéciale Les principales pratiques prohibées
l’entrée ou à la sortie (contravention de concernent les ententes et les abus de
quatrième classe, article 260). position dominante, les prix imposés et
de reventes à pertes, les pratiques
Quant au délits douaniers, le Code en discriminatoires entre professionnels et
prévoit trois principaux!!: la publicité mensongère ou trompeuse.

• Le délit de première classe, prévu Les exigences de la loi en matière de


par l’article 261, et qui est restreint consommation sont principalement!:
par "tout fait d'importation ou
d’exportation sans déclaration lors- • L’information des consommateurs
que ces infractions se rapportent à par tout procédé approprié (mar-
des marchandises de catégories de quage, étiquetages, affichage, voie
celles qui sont soumises à autori- de presse) sur les prix, la limitation
sation spéciale"; de la responsabilité contractuelle,
• Le délit de deuxième classe que les conditions particulières de vente,
définit l’article 262 comme une etc);
"contrebande commise par une
réunion de trois individus et plus • L’obligation d’établir ou d’exiger une
jusqu’à six inclusivement que tous facture pour laquelle l’article 12 in
portent ou non des marchandises de fine de la loi dispose que "les origi-
fraude"; naux et les copies des factures doi-
• Le délit de troisième classe qui, vent être conservés par l’acheteur et
selon l’article 263 a et b, "est une le vendeur pendant un délai de cinq
contrebande commise soit par plus ans à compter de la date de la tran-
de six individus, soit par trois indivi- saction et en tout état de cause
dus ou plus à dos d’animal, à véloci- jusqu’à épuisement du stock";
pède, par aéronef et par véhicule
autopropulsé". • La communication des barèmes de
prix et des conditions de vente (date
Dans tous ces cas, la peine encourue, de paiement, ou rabais par exemple)
selon l’article 263, est, en plus de la exigée à tout revendeur à tout in-
confiscation de l’objet de fraude, des dustriel, grossiste ou importateur.
moyens de transport, des objets ser- Cette mesure participe à une meil-
vant à masquer la fraude, d’une amen- leure visibilité des prix entre profes-
de égale au quadruple de la valeur des sionnels et sa non-observation cons-
objets confisqués et d’un emprisonne- titue une infraction aux règles de
ment d’un an à cinq ans. transparence du marché et une
restriction de la concurrence.

8.1.6. LES RÈGLES D’ORGANISA- Le non-respect de ces exigences cons-


TION DE LA CONCURRENCE38 titue une infraction aux règles de
concurrence loyale et expose le contre-
venant à une peine d’emprisonnement

E n la matière, la loi définit un


ensemble de pratiques commer-
ciales anti-concurrentielles répréhensi-
pouvant aller de six jours à six mois
et/ou d’amende de cinq mille à cinq
millions de francs.
bles
____________________________________________

38 La loi n°15/94/ADP/ du 5 mai 1994 porte organisation de la concurrence.

150 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


8.1.7. LE CODE DE LA PUBLICITÉ39 de publicité d’un autre commerçant"
(article 131). La loi prévoit, en pareil
cas, une réparation des dommages

C ette loi a permis de donner une


définition claire des professions
causés à la victime par le coupable,
nonobstant la cessation des actes ré-
publicitaires et les différentes formes préhensibles (article 134).
d’exercice de la profession. Ainsi
l’article 21 de la loi dispose que "tout
message publicitaire doit être conforme 8.1.8. LE CODE ÉLECTORAL
aux exigences de véracité, de décence,
et de respect de la personne humaine".
Cette disposition indexe les deux
infractions majeures que sont la publi-
cité mensongère ou trompeuse et la
L e code électoral a subi plusieurs
modifications dans le souci de
dégager un consensus minimal entre
concurrence déloyale. Constitue une l’ensemble des acteurs politiques. Tout
publicité mensongère ou trompeuse ce processus d’amendement des dispo-
"toute publicité comportant des sitions du code électoral est intervenu à
allégations ou des présentations la suite d’organisations d’élections
fausses, ayant pour effet d’induire le régulières (présidentielles, législatives
consommateur en erreur", que les allé- et municipales) afin d’adapter la légis-
gations, indications ou présentations lation aux exigences du jeu démo-
fausses portent sur la composition, les cratique.
qualités substantielles, l’espèce, l'origi-
gine, mode et date de fabrication, les C’est ainsi que la quatrième République
propriétés, etc. (cf. articles 115 et 116). est celle qui a connu la plus grande
Outre la cessation éventuelle de la production législative en matière électo-
publicité, ce délit, conformément à rale. En effet, sur une période de onze
l’article 150 du Code de la publicité, est (11) ans (1991-2002) le pays aura
puni d’une peine d’amende de 5!000 à changé sept (7) fois de Code électoral
5!000!000 francs CFA et/ou d’empri- ce qui veut dire que la compétition
sonnement de deux à trois ans. politique aura été régie dans ce laps de
temps par huit (8) codes électoraux40.
Quant à la concurrence déloyale, elle
désigne selon l’article 129 "toute publi- Cette succession rapide de textes légis-
cité tendant soit au dénigrement, soit à latifs sur l’organisation des compétitions
la confusion en vue de détourner une électorales est la traduction d’un man-
clientèle" ; le dénigrement étant "tout que de consensus sur les règles du jeu
acte tendant à déprécier ou à discrédi- électoral. Les changements intervenus
ter même implicitement l’industrie, le ont plus affecté la gestion des élections
commerce, les services ou les produits que le mode de scrutin41. Le code élec-
d’un concurrent" (article 130) alors que toral réprime lourdement la fraude avec
la confusion, elle, consiste pour un une panoplie de sanctions adaptées à
commerçant à "s’inspirer des moyens chaque cas42. Ces sanctions vont d’un
en mesure. emprison
____________________________________________

39 La loi n°025-2001 du 25 octobre 2001 portant Code de la publicité.


40 Il s’agit de la Zatu An VIII 0020/FP/PRES du 20 février 1991, de l’ordonnance n° 92-018/PRES du
25 mars 1992 , de la loi n° 003/97/ADP du 12 février 1997, de la loi n° 021/98/AN du 7 mai 1998, de
la loi n° 033/99/AN du 23 décembre 1999, de la loi n°004/2000/AN du 18 avril 2000, de la loi n°
014/2001/AN du 13 juillet 2001 et de la loi n° 002/2002/AN du 23 janvier 2002.
41 Ainsi le mode de scrutin pour les élections autres que présidentielles, n’a connu qu’une modification
passant de la proportionnelle à la plus forte moyenne à la proportionnelle au plus fort reste.
42 Il s’agit de l’inscription sous un faux nom ou une fausse qualité; la délivrance d’un faux certificat
d’inscription ou de radiation; vote d’une personne déchue du droit de vote; la soustraction, l’ajout de
bulletin ou la lecture d’un nom autre que celui inscrit; la soustraction d’une urne contenant des
suffrages émis et non encore dépouillés.

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 151
emprisonnement d’un mois à cinq ans 3 de la loi n° 12-2000/AN qui dispose
et d’une amende de dix mille à cent que "l’utilisation par les partis politiques
mille francs CFA. des biens et services de l’État autres
que les prises en charge et les sub-
Afin de parvenir à des élections justes ventions prévues par la loi est interdite".
et équitables, le législateur burkinabè a,
en 2000, adopté la loi n° 12/2000/AN L'autre aspect de la question, à savoir
du 2 mai 2000 portant financement des le financement privé des partis
activités des partis politiques et des politiques, est complètement occulté.
campagnes électorales, loi modifiée en Une lacune qui ouvre des brèches dans
ses articles 14 et 19 par la loi le dispositif tendant à prévenir la cor-
n°12/2001/AN du 28 juin 2001. Ainsi ruption et à assurer l’égalité des candi-
aux termes de l’article 14, "la contribu- dats, surtout que ladite loi ne comporte
tion de l’État prévue à l’article 10 ci- aucune disposition relative au plafon-
dessus est accordée à tous les partis nement des dépenses de campagne.
politiques ayant obtenu au moins 5%
des suffrages exprimés aux dernières Toutes choses qui remettent en cause
élections législatives. La répartition l’idée de l'organisation d'une compé-
s’effectue au prorata du nombre de tition loyale entre candidats bénéficiant
suffrage obtenus". relativement des mêmes potentialités
de victoire en résorbant les inégalités
L’article 19 précise que "nonobstant les matérielles de départ. En effet, les
dispositions de l’article 14 ci-dessus et principales causes de ces inégalités,
pour une période allant jusqu’à la fin de contre lesquelles il faut se prémunir ou
la prochaine législature, la contribution lutter sont l'argent et les faveurs du
de l’État est répartie de la manière sui- pouvoir.
vante!: 50% à répartir entre tous les
partis politiques ayant obtenu au moins Sans réglementation du financement
5% des suffrages exprimés aux derniè- privé des partis politiques par une limi-
res élections législatives au prorata du tation des dons privés et surtout sans
nombre de suffrages; 50% à répartir de un plafonnement des dépenses de
façon égalitaire entre tous les partis campagne, le risque est grand que
politiques reconnus à ce jour eu égard cette loi soit un coup d'épée dans l'eau.
à leurs statuts et ayant pris part au
moins à un scrutin". Sur ce point, on pourra utilement
s'inspirer des lois allemandes des 24
L'objectif poursuivi par ce projet de loi juillet 1967 et 22 juillet 1969, de la
est non seulement de préserver l’équité Fédéral election compaign act du 7 avril
dans la compétition et de permettre aux 1972 ou de la loi française du 11 mars
partis politiques de jouer pleinement le 1988. Le principe qui doit sous-tendre
rôle que leur assigne la constitution à cette loi est le principe d'égalité de
son article 13 mais surtout d’éviter la chance et de transparence financière.
corruption par le biais des détourne-
ments des biens publics et le finance- Autre lacune à relever, la loi sur le
ment privé des partis. financement des activités des partis
politiques et des campagnes élec-
Force est de constater que la loi portant torales n'aménage pas des sanctions
financement des activités des partis véritablement dissuasives. Il faut que le
politiques et des campagnes électo- non-respect du plafond de dépenses
rales comporte de graves lacunes à autorisées par un candidat soit puni par
même d’hypothéquer sa capacité à la perte de son mandat s'il est élu, et le
enrayer la corruption dans le domaine remboursement des fonds publics dans
de la compétition politique. le cas contraire. De même et hors
campagne électorale, le parti qui n'aura
En effet, si le souci d’éviter les détour- pas utilisé à bon escient (détourne-
nements est pris en compte par l’article ment) les fonds publics devrait être

152 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


exclu, pour une durée à déterminer, du soumissionnaires et attributaires de
bénéfice des fonds publics. marchés.

Pour l’administration, le fractionnement


de marché, la passation de marché
8.2. LE CADRE RÈGLEMEN- avec des soumissionnaires non agréés
TAIRE ou la rédaction de faux rapports d’exé-
cution de marché fournis par les agents
de contrôle et de vérification constituent
les principaux cas d’infraction. Les
sanctions applicables sont générale-

L
es textes réglementaires en
matière de lutte contre la ment la réparation du dommage causé
corruption et la fraude portent par les auteurs sans préjudice des
essentiellement sur l’organisation des sanctions disciplinaires (cf. articles 123
marchés publics d’une part et celle des à 126). Pour les soumissionnaires et
examens et concours professionnels les attributaires, la réglementation
scolaires et universitaires d’autre part. générale des marchés publics retient
deux types d’infractions!: la constitution
de dossier avec des fausses attesta-
8.2.1. LES MARCHÉS PUBLICS tions ou publications ainsi que la cor-
ruption des agents chargés des procé-
dures de passation, d’exécution, de
contrôle ou de réglementation des
L e texte le plus significatif et le plus
récent en matière d’organisation des
marchés publics, le décret n°2003-269/
marchés. La sanction encourue est le
retrait partiel ou total, temporaire ou
PRES/PM/MBF du 27 mai 2003 portant définitif de leur agrément ou la suspen-
réglementation générale des achats sion de la commande publique (cf.
publics, pose un principe fondamental articles 127 à 129).
de base qui est la mise à concurrence
des soumissionnaires des marchés de Nonobstant les sanctions ci-dessus
l’État43. Toutefois, cette mise à concur- prévues, des poursuites judiciaires peu-
rence est modérée dans deux cas vent être engagées contre les coupa-
d’extrême urgence, la défaillance d’un bles d’infraction à la réglementation.
fournisseur ou d’un entrepreneur et
aussi le cas de force majeure motivée
par des circonstances imprévisibles. 8.2.2. LES EXAMENS PROFESSION-
Certaines dispositions autorisent alors, NELS ET LES CONCOURS
dans des conditions bien définies, la
consultation restreinte et le gré à gré.
Quelle que soit la nature de l’offre, Les examens professionnels
(ouverte, restreinte ou de gré à gré), les
articles 21 à 48 du décret imposent, à Les modalités d’organisation des
la puissance publique comme au examens professionnels et concours
soumissionnaire, des formalités afin de prévoient des sanctions disciplinaires
garantir la transparence des opérations. lourdes contre tout agent public ou
La violation des dispositions régle- candidat ayant commis ou tenté de
mentant la procédure de passation des commettre des fraudes pendant les
marchés publics entraîne des sanctions examens44 Les sanctions contre l’agent
selon que l’infraction est imputable à public vont de l’exclusion temporaire à
l’administration et à ses agents ou aux la radiation sans suppression des droits
mesures. en mesure.
____________________________________________

43 Cf. le décret n°2003-269/PRES/PM/MEF du 27 mai portant réglementation générale des achats


publics. Ce décret a remplacé le décret n°2002-110/PRES/PM/MEF du 20 mars 2002.
44 Cf. le décret n°99-103/PRES/PM/MFPDI/MEF du 29 avril 1999

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 153
à pension. Quant au candidat fautif, il de fraude, la tentative de fraude ou dé-
est passible d’une suspension de tout claration frauduleuse commise lors de
concours ou examen organisé par les l'inscription ou au cours d'un examen
services publics de l’État. Les sanctions entraînent l'annulation de l'inscription
pénales et /ou pécuniaires sont prévues ou de l'examen du candidat et le cas
par le code pénal. échéant de ses complices et leur
expulsion s'il y a flagrant délit46. Les
Les examens et concours organisés sanctions sont prononcées par le prési-
par les Ministères en charge de dent du jury avant que les contreve-
l’Éducation Nationale nants soient traduits devant la Com-
mission de discipline qui peut décider
Les dispositions relatives aux cas de de l’application deux sanctions princi-
fraude décelés dans les examens et pales. D’abord, l'interdiction d'inscrip-
concours organisés par les ministères tion et de subir des examens dans
en charge de l’Éducation Nationale l'établissement d'enseignement supé-
retiennent quant à elles trois cas de cas rieur dans lequel il a commis la fraude.
de fraude45. Les malversations relatives Enfin, l'exclusion perpétuelle de tout
à la préparation des concours (l'élabo- établissement universitaire et l’interdic-
ration, la confection, l’impression, la tion de se présenter à l'épreuve du
conservation et le transport des sujets) baccalauréat, et à tout autre examen
et aussi au déroulement des examens organisé par l'université, les instituts et
et concours (correction des copies, les écoles d'enseignement supérieur
interrogation des candidats, le relevé publics et libres.
des notes et le calcul des notes), les
communications pendant les épreuves Ce texte porte en fait davantage sur
et toute introduction ou usage de do- l’application de la discipline attendue
cuments non autorisés et enfin l’usur- des étudiants que sur une lutte géné-
pation ou la falsification d’identité rale contre la fraude. Ce texte n’aborde
(usage de fausses pièces tels que di- en effet que de manière laconique les
plômes ou extraits d’acte de nais- cas de fraudes dans l'enseignement
sance). supérieur, alors que la situation actuelle
pourrait compromettre sérieusement la
Selon les articles 3 et 4 de l’arrêté, les bonne formation des futurs cadres et
sanctions prévues sont l’exclusion responsables.
immédiate de la salle d’examen du ou
des candidats ayant commis des Conclusion
fraudes et la traduction, devant le
Conseil de discipline, de tout membre La lutte contre la corruption et la fraude,
de commission ou agent de comme le montrent les développe-
l’administration pris en flagrant délit ments ci-avant, jouit d’une garantie
d’irrégularité grave. Il est à noter que normative et réglementaire certaine au
l’action disciplinaire ne fait pas obstacle Burkina Faso. Toutes choses qui
à l’action publique. Ce texte qui date de traduisent une prise de conscience de
près de vingt ans mériterait un toilet- l’importance du fléau. Cependant, les
tage pour mieux l’adapter à la lutte déficiences dans les conditions
efficace contre la fraude aux examens d’application des textes peuvent les
qui est de plus en plus grandissante. rendre formels et virtuels. En outre, le
dispositif normatif comporte des
Les sanctions disciplinaires lacunes; il en est ainsi du vide juridique
constaté en ce qui concerne le
Ces modalités concernent les pratiques financement privé des partis politiques
en mesure en mesure.
____________________________________________

45 Cf. l’arrêté n°13/EN/DEC du 20 mai 1985


46 Kiti n°AN V-0137/FP/ESRS

154 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


tout comme l’inexistence d’une législa- vice public;
tion régissant le régime des cadeaux
alors que la pratique est répandue dans • Évaluer la qualité du fonctionnement
les administrations et constitue souvent et la gestion des services;
une brèche par laquelle la corruption
peut s’introduire. • Vérifier l’utilisation des crédits et la
régularité des opérations;

• Proposer des mesures susceptibles


8.3. LE DISPOSITIF DE LUTTE de renforcer la qualité de
CONTRE LA CORRUPTION l’administration publique.

L’IGE a une mission de contrôle géné-


ral; ce contrôle s’exerce sur la gestion
8.3.1. LES INSTITUTIONS ÉTATI- financière et administrative des admi-
QUES nistrations centrales, des administra-
tions décentralisées, des institutions de
l’État, des missions diplomatiques à

L es structures institutionnelles mises


en place par l’État sont d’origine
législative (Inspection Générale d’État,
l’étranger, des sociétés d’État à partici-
pation publique, des circonscriptions
administratives majoritaires, des collec-
Inspections techniques des services, tivités territoriales et de leurs établis-
Cour des Comptes, Commission Natio- sements publics ainsi que des person-
nale de la Concurrence) ou réglemen- nes morales de droit public bénéficiant
taire (Coordination Nationale de lutte du concours financier de la puissance
contre la pauvreté, Comité National publique.
d’Éthique, Haute Autorité de Coordi-
nation de la Lutte contre la Corruption). Conformément à l’article 8 de la loi n°
13/93/ADP du 18 mai 1993, l’IGE, pour
L’Inspection Générale d’État, instan- ce qui concerne l’accomplissement de
ce supérieure de contrôle ses missions, intervient à la demande
du chef de l’État, du Chef du gouver-
Depuis 1993, l’Inspection Générale de nement et du Président de l’Assemblée
l’État (IGE), rattachée au premier Nationale. Elle peut également s’auto-
ministère, est chargée de quatre saisir de tout dossier ou de toute affaire
missions essentielles47,48. de corruption ou de mauvaise gestion.
La structure est dirigée par un Inspec-
• Contrôler l’observation des textes teur Général qui coordonne les activités
législatifs et réglementaires qui des Inspecteurs d’État, tous nommés
régissent le fonctionnement adminis- en Conseil des Ministres sur proposi-
tratif, financier et comptable dans tion du Premier Ministre "parmi les
tous les services publics, les collecti- agents de l’État appartenant à la caté-
vités publiques locales, les établis- gorie A1 ou à des catégories assimilées
sements publics et tous les organis- et comptant au moins dix (10) ans de
mes investis d’une mission de ser- services effectifs dans ladite catégorie"
vece en mesure
____________________________________________

47 Cf. la loi n°13/93/ADP du 18 mai 1993.


48 Depuis l’accession du Burkina Faso à l’indépendance en 1960, on note, de la part des pouvoirs
successifs une certaine volonté de mettre en place des organes de contrôle général comme
l’Inspection Générale des Finances et l’Inspection Générale des Affaires Administratives. Ces
organes ont connu des évolutions selon les régimes politiques. Ainsi, sous le Comité Militaire de
Redressement pour le Progrès National (CMRPN) de 1980-1982, ces organes ont été fusionnés pour
constituer une Inspection Générale d’État. Cette structure disparaîtra sous le Conseil de Salut du
Peuple (CSP1 et CSP2) de 1982-1983, et le Conseil National de la Révolution (CNR) de 1983-1987,
pour réapparaître avec l’avènement du Font Populaire en 1987.

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 155
(article 2 du décret n°95-185/PRES/PM un type d’organigramme inadéquat,
portant statut des inspecteurs d’État). de nature à entraver l’indépendance
et l’esprit d’initiative des inspecteurs,
Ils doivent en outre "jouir d’une bonne indépendance pourtant consacrée
moralité et être physiquement, intellec- dans les textes; en effet, aux termes
tuellement et moralement aptes à exer- du décret n° 98-456/PRES/PM du
cer des fonctions d’inspection" (article 4 25 novembre 1998 portant organi-
du statut). La loi confère à l’IGE des sation des services de l’IGE, les
pouvoirs d’investigation dont, en inspecteurs sont placés dans des
particulier, l’accès à toutes les sources liens de subordination hiérarchique
de documentation, à tous les dossiers au sein des directions techniques
et à tout document que les inspecteurs placées sous la coordination du
jugent nécessaires à l’accomplissement Secrétaire Général qui, lui-même,
de leurs missions déjà citées plus haut. est placé sous l’autorité de l’Inspec-
Le droit à tout renseignement dont ils teur Général d’État; (des inspecteurs
ont besoin ne peut souffrir d’aucune dits indépendants sont sous la
opposition, même en ce qui concerne direction de directeurs généraux);
les organes privés dans le cadre de
leurs rapports avec les agents ou orga- • Le pouvoir d’investigation limité des
nismes contrôlés (cf. article 15 de la loi inspecteurs qui n’ont pas la possi-
n°13/93/ADP du 18 mai 1993). Ces bilité d’aller au bout de leur action en
pouvoirs sont renforcés par des garan- matière de prévention, de dénoncia-
ties statutaires aménagées par le légi- tion et de répression. L’institution n’a
slateur en vue d’assurer l’indépendance pas la capacité de publier les
et l’esprit d’initiative des inspecteurs rapports qu’elle établit, ni de faire
dans l’exercice de leur fonction. instruire des dossiers de corruption
par les tribunaux suite à ses
L’inspecteur général adresse des rapports;
rapports périodiques et un rapport
général annuel au Premier Ministre qui • Le pouvoir discrétionnaire dont
l’informe, en retour, des suites qui disposent les destinataires de ces
peuvent être réservées à ces rapports. rapports quant aux suites à donner
À ce titre, l’institution a produit, depuis sur le plan administratif ou judiciaire
le démarrage effectif de ses activités, constitue un réel frein et une limite
cent trente cinq (135) rapports soit une réelle à la visibilité de l’action de
quinzaine par an. l’IGE. La confidentialité des rapports
de contrôle ne permet pas au public
Comme on peut le constater, cette d’avoir accès à l’information sur le
structure instituée comme instance contenu de ces rapports, ni sur leur
supérieure de contrôle de l’État a aboutissement. Ce faisant, ces rap-
préséance sur tous les autres corps de ports restent, la plupart du temps,
contrôle au Burkina Faso et la loi sans suite malgré la création, en
d’application qui la régit fait obligation à 2000, d’un comité chargé de leur
toutes les inspections générales suivi. La création de ce comité de
techniques des départements suivi et de mise en œuvre des rap-
ministériels et des institutions de lui ports, présidé par le Secrétaire
adresser copie de tous leurs rapports. Général du Premier Ministère, n’a
Mais en réalité, il apparaît que cette visiblement pas contribué à amélio-
structure théoriquement bien outillée rer l’image que l’opinion publique se
pour mener la lutte contre la corruption; fait de l’IGE, tant les résultats
se révèle, dans la réalité, peu escomptés se font toujours attendre;
opérationnelle du fait d’un certain
nombre de facteurs, notamment!: • L’insuffisance des moyens finan-
ciers, humains et matériels n’est pas
• La lourdeur de ses procédures liée à non plus négligeable dans les

156 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


obstacles à l’atteinte des objectifs de cadre de ces inspections techniques
cette institution. L’IGE, qui apparaît devrait également permettre de lutter
plus comme "une salle d’attente contre la petite corruption.
pour les personnalités en instance
d’affectation", mérite un renforce- Il faut noter le cas particulier de l’Ins-
ment de ses pouvoirs. Dans le cadre pection Générale des Finances (IGF),
du programme de bonne gouvernan- qui est chargée du contrôle de tous les
ce, l’IGE a formulé des propositions services financiers et fiscaux de l’État,
qui visent à lui donner la capacité des sociétés d’État et d’une manière
non seulement de rendre publics générale de tous les établissements qui
ses rapports mais surtout de saisir reçoivent, détiennent ou manipulent
directement la juridiction compétente des fonds publics.
en cas de découverte de faits ou de
pratiques de corruption. Ces réfor- La Cour des comptes, juridiction
mes, si elles aboutissaient, donne- supérieure de contrôle des finances
raient plus de pouvoirs et de crédit à publiques
l’institution.
La Cour des comptes est régie par la loi
Les inspections techniques des organique n°014-2000AN du 16 avril
services du département ministériel 2000. Elle est une institution juridic-
tionnelle qui succède à la Chambre des
Chaque département ministériel com- comptes de la Cour Suprême. En sa
prend une inspection technique des qualité de juridiction suprême de con-
services chargée du contrôle et de trôle des finances publiques, elle a pour
l’appui-conseils dans l’application de la tâches!:
politique du département49. Les mis-
sions qui lui sont confiées portent • La sauvegarde du patrimoine public
essentiellement sur!: et la sincérité des finances publi-
ques;
• Le contrôle de l'application des
textes législatifs, réglementaires, et • L’amélioration des méthodes de
des instructions administratives gestion en veillant au respect de la
régissant le fonctionnement adminis- transparence;
tratif, financier et comptable de tous
les services et projets; • La rationalisation des activités de
l’administration et la bonne affec-
• L'étude des réclamations des admi- tation des ressources;
nistrés et usagers des services;
• Le jugement des comptes des
• Les investigations relatives à la comptables publiques et la répres-
gestion administrative et financière, sion des fautes de gestion;
l'étude de la qualité du fonction-
nement et de la gestion en vue de • L’assistance à l’Assemblée Natio-
proposer toutes mesures de renfor- nale dans sa fonction de contrôle de
cement ou d'amélioration de la l’exécution des lois de finances.
qualité des services;
Pour remplir ces missions, la Cour des
• L'appui-conseil pour l'organisation comptes dispose de pouvoirs d’inves-
des services et des projets. tigation qui lui permettent d’entendre
tout responsable ou de se faire commu-
Le contrôle hiérarchique exercé dans le niquer tout rapport d’inspection, de
menu. mesure.

________________________________________

49 Cf. le décret N° 2002-254/PRES/PM/SGG/CM du 20 décembre 1999;

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 157
vérification ou de contrôle. On note par placée sous l’autorité du Ministre
ailleurs que le Procureur général près chargé des Finances50. Elle est chargée
la Cour des comptes peut déférer de l’exécution de la politique nationale
directement aux juridictions compé- contre la fraude. À ce titre, elle a pour
tentes les agissements constitutifs de mission de!:
crimes ou de délits. La Cour établit trois
types de rapport!: • Organiser et animer la réflexion sur
la lutte contre la fraude;
• Un rapport général annuel qu’elle
dépose sur le bureau de • Coordonner l’action des différentes
l’Assemblée Nationale en même administrations qui interviennent
temps que le projet de loi de dans la lutte contre la fraude;
règlement du gouvernement;
• Proposer la stratégie nationale de
• Un rapport adressé au Chef de l’État lutte contre la fraude et en assurer la
et publié dans le Journal Officiel, mise en œuvre;
dans lequel elle peut suggérer toute
réforme nécessaire à l’attention du • Constater et poursuivre devant les
destinataire; tribunaux ou régler par voie
transactionnelle les cas de fraude
• Un rapport d’ensemble sur l’activité, découverts à l’occasion de ces
la gestion et les bilans des contrôles;
entreprises qu’elle a contrôlées.
• Créer et exploiter un fichier national
Comme on le constate, la Cour des sur la fraude.
comptes apparaît, au regard de ses
attributions, comme une des structures La Coordination peut, sur instruction du
pouvant lutter efficacement contre les Ministre chargé des finances ou sur la
pratiques de la corruption; encore faut-il demande du service compétent, se
qu’après sa récente installation, elle saisir de tout dossier de fraude. Elle est
soit dotée des moyens logistiques, organisée autour de trois sections, qui
humains indispensables lui permettant traitent respectivement de la fiscalité de
d’aller au-delà du bilan d’activités de la porte, de la fiscalité intérieure et des
Chambre des comptes de la Cour infractions à la législation sur l’industrie,
Suprême. En effet, la structure n’a le commerce (concurrence déloyale,
publié qu’un rapport depuis sa création contrefaçons, importation de produits
en 1984, rapport qui date de la période prohibés) l’artisanat, les mines, la
révolutionnaire. Par ailleurs, il importe culture, le tourisme, l’environnement et
de relever que la Cour des comptes, au le transport (concurrence déloyale,
regard des attributions qui lui sont contrefaçons, importation de produits
reconnues (cf. article 18 de la loi prohibés).
organique n°014-2000AN du 16 avril
2000) ne peut être performante du fait Les actions engagées ces dernières
de l’immensité de la tâche. Il s’avère années portent autant sur la prévention
donc nécessaire de procéder à sa (appui au groupement professionnel
déconcentration aux niveaux régional et des industriels) que sur la répression
provincial. (opérations "coup de poing" de lutte
contre les produits interdits
La Coordination Nationale de Lutte d’importations au Burkina Faso,
contre la Fraude contrôle de la TVA sur certains produits
spécifiques notamment sur les baux
Créée en 1994, la Coordination est d’immeubles à usage professionnel, de
placée mesure
____________________________________________

50 par le décret n°94-047/PRJS/PFPL du 05 février 1994

158 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


bureau ou commercial, la vérification compétences
des doubles bilans fiscal et bancaire
des contribuables).

La situation du recouvrement des


amendes et des pénalités au titre de Encadré 8.1. Les limites de la CNCC et l’organisation
l’année 2002, faisait ressortir, à la date de la société civile
du 4 décembre 2002, un total de cent
dix neuf millions cent seize mille six Les limites à l’efficacité de la Commission Nationale
de la Concurrence et de la Consommation tiennent à
cent soixante francs (119!116!660 F
divers facteurs, notamment!:
CFA) y compris la TVA. Pour mieux
• La méconnaissance de la structure par le public;
lutter contre ce fléau, la Coordination
• L’insuffisante diffusion des rapports d’activité de
envisage!:
l’institution. Dans son rapport 2000, la
Commission épingle la BRAKINA en ce qui
• La création d’un numéro d’appel vert concerne la création de la SODIBO qui constitue
"Alerte à la Fraude" par téléphone un abus de position dominante (cf. avis du 9
ou par fax qui fonctionnera 24 octobre 2000 de la Commission Nationale de la
heures sur 24 et 7 jours sur 7; Concurrence et de la Consommation, CNCC);
• L’absence d’une application rigoureuse de la
• La mise en place d’outils de législation sur la concurrence;
communication en vue de sensibi- • Le non-respect de l’article 3 de la loi sur la
liser les populations sur les méfaits concurrence qui fait obligation à l’Administration
de la fraude et les inciter à dénoncer de soumettre à l’avis de la Commission tous les
les cas suspects; projets de textes touchant le domaine de la
concurrence;
• Le développement et l’entretien d’un • L’insuffisance de la volonté politique. Les mandats
réseau officiel d’informations avec le des commissaires expirés en 2001 n’ont été
concours des forces de sécurité et renouvelés qu’en 2003 ce qui a entraîné une
de défense; paralysie de l’institution puisque durant cette
période elle ne pouvait pas être saisie. En outre, le
• Le développement d’un réseau de caractère non permanent de l’activité de
partenaires dans toutes les structu- commissaire influe négativement sur la rigueur de
res où existent des unités de lutte la commission dans son travail;
contre la fraude en vue de renforcer • Enfin, l’insuffisance des moyens financiers,
l’action sur le terrain. humains, logistiques et matériels. Ainsi, le rapport
2001 n’est pas encore publié faute de moyens
financiers.
Mais pour cela, la Coordination a
En réaction à cette situation, on assiste à une
besoin d’être renforcée en moyens
multiplication des associations de consommateurs qui
matériels, humains et financiers. Malgré sont aujourd’hui au nombre de trois (3)!: la ligue des
des résultats sur le terrain, la Coordina- consommateurs du Burkina, l’association des
tion nationale de lutte contre la fraude consommateurs au Burkina et l’organisation des
reste inconnue du grand public du fait consommateurs du Burkina. Ces organisations
du caractère secret de ses activités, à rencontrent également des difficultés dans leurs
telle enseigne que l’on s’interroge sur actions. Il s’agit, entre autres!:
son caractère opératoire. • De l’analphabétisme qui limite l’accès des
consommateurs à l’information sur la qualité et
La Commission Nationale de la l’utilisation des produits;
Concurrence et de la Consommation • Du faible pouvoir d’achat de la plupart des
consommateurs;
C’est en application de la loi du 5 mai • De l’ignorance par les consommateurs de leurs
1994 portant organisation de la concur- droits.
rence que la Commission Nationale de
la Concurrence et de la Consommation
(CNCC) a été instituée. Cette
commission n’avait, au départ, que des

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 159
compétences consultatives. En effet, sa riz, la SONABEL pour la distribution
fonction se limitait à donner des avis d’électricité et l’ONATEL pour la télé-
sur les textes d’application de la loi ci- phonie mobile, ont perdu l’exclusivité
dessus, les pratiques anticoncurrentiel- ou le monopole qu’elles détenaient.
les et sur tous les faits qui paraissent S’agissant de la concurrence, la loi qui
susceptibles d’infraction au sens de la régit dispose, que les prix des
ladite loi. Elle était exclusivement saisie produits, des biens et des services sont
par l’administration. libres sur toute l’étendue du territoire et
déterminés par le seul jeu de la
Suite à une révision de la loi, la concurrence.
Commission a acquis des pouvoirs de
décisions51. À ce titre elle peut!: Malgré ces avancées, le jeu de la libre
concurrence que la CNCC est chargée
• Entendre les parties à un litige et de favoriser et d’appuyer rencontre en
ordonner qu’il soit mis fin aux pratique des limites encore importantes
pratiques anti-concurrentielles; dans le cas de l’économie burkinabè,
• Infliger des sanctions pécuniaires ou comme en témoignent par exemple
d’emprisonnement. certaines importations frauduleuses.
Dans son dernier rapport sur l’État de la
Le droit de saisir la structure a été concurrence et de la consommation au
également élargi à d’autres acteurs, Burkina Faso en 2000, la Commission,
notamment les opérateurs économi- tout en soulignant l’effectivité de la
ques et les associations de consom- concurrence, observe l’existence de
mateurs. limites au principe de la libre concur-
rence et des problèmes de consom-
La mise en œuvre d’une politique de mation. La mise en application du libre
libéralisation de l’économie nationale et jeu de la concurrence se heurte encore
la réduction progressive du rôle de à des difficultés qui s’expliquent par
l’état dans l’activité économique ont l’étroitesse du marché national et des
favorisé l’instauration d’un environne- situations de monopole de fait, tant
ment concurrentiel. Notamment, les dans le commerce que l’industrie52. In
formalités du commerce intérieur et fine, la capacité à appliquer la législa-
extérieur ont été simplifiées!: les tion relative à la concurrence, au droit
Autorisations Préalables d’Importation du travail et à la fiscalité se trouve
(API) ont été supprimées de même que aujourd’hui encore limitée par le retard
les agréments accordés aux commer- pris dans la publication des rapports
çants grossistes et demi-grossistes; la d’activité, la non-soumission systéma-
liste des produits soumis à Autorisation tique à la CNCC des projets relatifs à la
Spéciale d’Importation (ASI) a été concurrence et enfin par le manque de
considérablement réduite pour se moyens financiers (cf. encadré 8.1).
limiter surtout aux armes, munitions,
aux effets militaires et aux substances Le Comité National d’Éthique
appauvrissant la couche d’ozone.
Le Comité National d’Éthique constitue
De même, de grandes entreprises un observatoire chargé de veiller à la
étatiques comme la Caisse Générale sauvegarde des valeurs laïques et
de Péréquation pour l’importation du républicaines en application des enga-
MESURE gements pris par le chef de l’État lors
de la journée nationale de Pardon de
____________________________________________ mars 200153.

51 cf. loi n° 033-2001/AN du 04 novembre 2001, articles 3 et 3bis


52 On se souvient qu’il n’y a pas si longtemps, l’Inspection générale des Affaires Économiques a saisi
du Nescafé sur le marché de Ouagadougou qui aurait été frauduleusement importé par des
commerçants non bénéficiaires du monopole. Même si ces produits ont été restitués, l’événement est
symptomatique de l’existence de positions monopolistiques.

160 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


gements pris par le Chef de l’État lors La Haute Autorité de Coordination de
de la Journée Nationale du Pardon de Lutte contre la Corruption, instituée à la
mars 200153. fin 2001, constitue l’élément central de
lutte contre la corruption. Ses missions
Ce comité, composé de trois représen- sont de deux ordres54!:
tants des autorités coutumières et reli-
gieuses désignés par le Præsidium de • Coordonner la lutte contre la corrup-
la Journée nationale de pardon, de trois tion. À ce titre, elle doit proposer au
représentants des grands corps de gouvernement une politique généra-
contrôle de l’État (Cour des comptes, le et des programmes sectoriels de
Inspection Générale d’État, Médiateur lutte contre la corruption;
du Faso) et de trois personnalités • Assister le gouvernement dans la
désignées par le Président du Faso est prévention, la dénonciation et la lutte
appelé à faire des propositions relatives contre les pratiques de délinquance
à la moralisation de la vie publique et à financière et de corruption au sein
la préservation du civisme. de l’administration.

Le Comité établit un rapport annuel sur Pour assurer ses missions, elle est
l’état de l’éthique au Burkina Faso. Ses habilitée à!:
avis et recommandations sont destinés
au Président du Faso qui en assure la • Étudier et exploiter les rapports de
publication par toute voie autorisée contrôle et d’inspection émanant de
(article 8). Le premier rapport du l’IGE et des inspections techniques
Comité National d’Éthique a été publié des départements ministériels;
à l’automne 2003.
• Faire des recommandations sur le
Eu égard à la création récente de cette fonctionnement et l’organisation des
institution, il serait hasardeux d’en faire structures de contrôle des services
le bilan. Au titre de ses toutes premiè- publics;
res activités publiques, on peut noter
l’organisation d’une série de conféren- • Recevoir et étudier les dénoncia-
ces sur l’éthique dans les différents tions et faire diligenter toute enquête
secteurs de la vie nationale, conféren- par les organes de contrôle compé-
ces au cours desquelles il est ressorti la tents ou sur toute autre affaire dont
nécessité d’une décentralisation des elle s’auto saisit;
activités du Comité.
• Déceler les dysfonctionnements de
Au regard des textes qui le régissent, le l’administration et les foyers de cor-
Comité National d’Éthique apparaît plus ruption au sein des ministères;
comme un tableau de bord de bonne
conduite, qu’un véritable instrument de • Faire toute proposition en vue
lutte contre la corruption. Afin de d’aider le Premier Ministre à donner
pouvoir définir le contenu des valeurs les orientations visant à assurer la
éthiques au Burkina Faso et œuvrer à bonne gestion des ressources publi-
leur ancrage au sein de la société, il ques et le fonctionnement régulier
mérite d’être structuré de manière à des services publics.
déconcentrer ses activités et doté de
moyens. À la lecture des attributions de la Haute
Autorité, on ne peut s’empêcher de
La Haute Autorité de Coordination souligner les risques de contradictions
de Lutte contre la Corruption à venir avec les compétences dévolues
à
____________________________________________

53 créé par le décret n°2001-278/PES du 05 juin 2001.


54 cf.décret n° 2001-773/PM/MEF du 31 décembre 2001.

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 161
à l’IGE. De plus, certaines des missions différentes structures qui se juxtaposent
de l’institution risquent de rester fic- avec parfois des contradictions et des
tives, notamment l’éventuelle saisine de doubles emplois dans les compé-
l’IGE, en l’absence d’une révision de la tences. Il est donc plus qu’impérieux de
loi n°13-93-ADP du 18 mai 1993 qui, à coordonner l’action de ces différentes
son article 2, réserve cette compétence structures et de définir des politiques
de saisine au Président du Faso, au cohérentes afin d’impliquer la société
Président de l’Assemblée Nationale et civile dans la lutte contre la corruption.
au Chef du gouvernement. Une telle
procédure, si elle devait être mise en
œuvre, constituerait une violation du 8.3.2. LE PARLEMENT
principe de la hiérarchie des normes
puisque l’IGE est une structure créée
par la loi.

En conséquence, la Haute Autorité qui


L a Constitution, en son article 84,
consacre le pouvoir de contrôle de
l'action gouvernementale par le
est d’origine réglementaire ne devrait parlement. C'est le règlement intérieur
pas pouvoir faire diligenter une enquête de l'Assemblée Nationale qui fixe les
par l’IGE. Il est souhaitable que l’arrêté procédures de contrôle. À cet effet, le
devant préciser les modalités de fonc- parlement peut créer une commission
tionnement de la nouvelle structure d'enquête conformément aux conditions
corrige cette contradiction en vue définies dans le règlement intérieur afin
d’éviter les conflits d’autorité et de de diligenter une enquête sur toute
préséance. En outre, et en l’absence de situation ou dossier qu'elle juge néces-
plan ou de programme d’action énoncé saire pour situer les responsabilités
dans le décret de création, les tâches dans la gestion des affaires publiques.
de coordination de la lutte contre la
corruption risquent d’être problémati- Dans le cadre du contrôle de la poli-
ques dans la mesure où il n’existe pas tique gouvernementale, le parlement
une politique gouvernementale claire- peut à tout moment exiger tous docu-
ment définie à laquelle participerait, à ments et renseignements permettant
divers niveaux, d’autres acteurs de la l'exercice du contrôle du budget des dé-
lutte contre la corruption. partements ministériels ou la vérifica-
tion des comptes des entreprises natio-
Il ressort, de ce qui précède, que le nales et des sociétés d'économie mixte.
dispositif institutionnel construit par Mais il faut reconnaître que ce contrôle
l’État comprend six structures qui, peu a des limites qui peuvent le rendre inef-
ou prou, s’occupent de la lutte contre la ficace.
corruption. La multiplication de ces
structures ces derniers temps avec la En effet, le gouvernement dispose d'un
création du Comité National d’Éthique moyen pour éteindre l'action parlemen-
et la Haute Autorité de Lutte contre la taire puisque, selon les dispositions du
Corruption laisse supposer une prise de règlement intérieur 200255, dès lors que
conscience des méfaits de la corruption le Ministre chargé de la justice fait
sur la stabilité même de l’État. ouvrir une information judiciaire sur
quelque dossier ou affaire pour les-
Cette première impression positive est quels des commissions d'enquêtes
vite dissipée par le constat de l’absence devaient être créées ou étaient déjà en
d’une véritable stratégie de lutte contre activité, la procédure de création prend
la corruption. Ce qui conduit à une fin si elle est en cours et la commission
déperdition des efforts du fait du man- est immédiatement dissoute si elle avait
que de synergie dans l’action entre les déjà été créée. À cela, il faut ajouter le
mesures mesure
____________________________________________

55 Article 136 du règlement intérieur 2002.

162 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


fait majoritaire qui constitue un autre du REN-LAC se répartissent dans ces
élément limitant la portée de ce type de différentes commissions.
contrôle dont les résultats ne sont
d’ailleurs pas obligatoirement publiés. Plus récemment, le réseau a ajouté à
Une commission d’enquête avait été son programme de travail la recherche
mise en place lors de privatisations, de partenariat pour assurer son finan-
mais le rapport n’a pas abouti. cement et le développement des
relations publiques avec le gouverne-
ment, les médias et certaines structures
8.3.3. LA SOCIÉTÉ CIVILE administratives comme l’IGE.

Le REN-LAC a été saisi d’environ une

L es structures de la société civile


sont soit des organismes spécia-
lisés dans la lutte contre la corruption
centaine de dossiers qui portent sur
des plaintes de pratiques de corruption.
30% de ces plaintes concernent la justi-
(REN-LAC), soit des structures d’in- ce. Le REN-LAC n’ayant pas la capaci-
tervention occasionnelle (mouvements té d’ester en justice, sauf s'il est directe-
d’association des droits de l’homme, ment concerné, n’a pas souvent pu
syndicats, médias). faire aboutir ces dossiers. En vue
d’obtenir de meilleurs résultats, le
Le Réseau National de Lutte Anti- Réseau met actuellement en place un
Corruption (REN-LAC) Conseil juridique qui pourra instruire les
dossiers de plaintes en justice.
Créé le 20 décembre 1997, le REN-
LAC est une ONG regroupant une On peut se réjouir du dynamisme de ce
trentaine d’organisations de la société Réseau qui mène diverses activités de
civile qui s’est assignée comme objectif sensibilisation (publication d’articles de
principal d’œuvrer à l’enracinement de presse dont "corruption dans la Cité"
la bonne morale et de la transparence dans l’Observateur Paalga) et qui a, à
dans la gestion des affaires de la cité. son actif, deux publications en 2000 et
en 2001 sur l’état de la corruption au
Dans sa lutte contre la corruption, il Burkina Faso. Il faut reconnaître que le
s’engage notamment à mener des travail et les études réalisés par le
campagnes de sensibilisation, à veiller REN-LAC ont l’avantage de!:
à l’application des textes existants, à
faire des propositions de codification • Mettre à nu l’ampleur du phéno-
dans le domaine de la lutte contre la mène dans tous les secteurs d’acti-
corruption et à recevoir et instruire les vité du pays;
plaintes et à engager toutes actions
visant la lutte contre la corruption. Il • Informer et sensibiliser le public sur
veille également à ce que l’État prenne les enjeux et les défis de la lutte
des mesures pour combattre les actes contre le fléau;
de corruption dans les transactions
commerciales nationales et internatio- • Proposer des mesures pour amélio-
nales. rer le dispositif existant de lutte
contre la corruption.
Le REN-LAC est dirigé par un Secréta-
riat Permanent élu par l’Assemblée Cependant, la structure souffre de cer-
Générale et appuyé dans ses fonctions taines limites dans son action parmi
par un secrétaire permanent adjoint et lesquelles on peut citer!:
trois secrétaires à la tête des trois
commissions!: la commission "Informa- • L’insuffisance de la participation des
tion, communication et sensibilisation", délégués des organisations mem-
la commission "Études et contentieux" bres du Réseau aux différentes ré-
et la commission "Enquête". Les trente unions pour la seule raison de
délégués des organisations membres l’absence de prise en charge (per-

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 163
diems); place. Quelle que soit l’appréciation
que l’on porte sur ce mouvement, à tort
• L’inaccessibilité des informations sur ou à raison, force est de reconnaître
la grande corruption (marchés pu- qu’il a énormément contribué à
blics, justice, douane…) compte l’évolution politique et organisationnelle
tenu de la méfiance de l’adminis- du Burkina Faso vers un système plus
tration vis-à-vis de la structure; démocratique et plus respectueux des
droits humains.
• L’insuffisance de la prise en compte
des propositions du Réseau dans Les syndicats
les stratégies gouvernementales de
lutte contre la corruption. Au Burkina Faso, les organisations
syndicales ont constitué les premières
Nonobstant ces insuffisances, le REN- structures de veille en matière de
LAC mérite d’être appuyé en matière contrôle de la gestion des affaires de la
de moyens pour qu’il poursuive sa no- cité et ce, par la dénonciation des diffé-
ble mission. rentes pratiques de corruption que sont
les fraudes aux examens et concours,
Les mouvements et associations de le trafic d’influence, le népotisme et les
défense des droits de l’homme autres actes de corruption perpétrés
dans le cadre des marchés publics.
Le développement des associations et Lors des assemblées générales et par
mouvements de défense des droits de la voie des représentants du personnel,
l’homme a été remarquable depuis ils indexent souvent la mauvaise ges-
l’avènement du Mouvement Burkinabè tion des entreprises publiques et para-
des Droits de l’Homme et des Peuples publiques, dénoncent les privatisations
(MBDHP) en 1987. Ces organisations, et leur cohorte de corruption, en
par leurs actions contre l’injustice et somme, toutes les pratiques et com-
pour la promotion des droits humains, portements tendant à compromettre les
participent de manière indirecte à la intérêts des travailleurs. Ces luttes que
lutte contre la corruption surtout par mènent les syndicats pour améliorer
l’éveil à la citoyenneté. Au Burkina leurs conditions de travail contribuent
Faso, elles ont, ces dernières années, en partie à sensibiliser les pouvoirs
suite au drame de Sapouy en décem- publics sur la nécessité de prendre des
bre 1998, mis sur pied, en alliance avec mesures tendant à réduire l’emprise de
des syndicats et des organisations poli- la corruption56. Par exemple, les syndi-
tiques, le Collectif des Organisations cats en exprimant l’intérêt de leurs
Démocratiques de masse et de partis membres peuvent permettre d’assurer
politiques dont les préoccupations affi- une plus grande transparence dans les
chées sont la lutte contre l’impunité et privatisations. Ils constituent à ce titre
le traitement diligent des affaires pen- une structure de régulation.
dantes en justice. Ces préoccupations
affichées par cette alliance ont fait Les médias
l’objet de critiques de la part de certains
acteurs proches du pouvoir. Ces der- La diversité du paysage médiatique au
niers estiment que ladite alliance cache Burkina Faso peut être considéré com-
des ambitions politiques et une volonté me un élément positif dans la lutte
de récupération politique de l’indi- contre la corruption. En la matière, le
gnation consécutive au drame de constat est celui d’un engagement plus
Sapouy par les partis d’opposition aux élevé des médias privés qui se révèlent
fins de déstabilisation du régime en plus actifs que les médias publics ou
mesure mesure
____________________________________________

56 cf. décret n° 99-103/PRES/PM/MFPDI/MEF du 29 avril 1999 portant organisation des examens et


concours

164 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


d’État qui semblent appliquer l’autocen- ciation ("Ça ne va pas" ou "Trop c’est
sure. Cet état de fait s’explique par la trop") en application de l’article 17 al.5
culture de la peur instillée pendant la qui lui assigne de veiller à la protection
période des régimes d’exception, l’in- de la personne humaine contre les
suffisance de formation et la banalisa- violences résultant du secteur de l’infor-
tion de la profession de journaliste assi- mation, si elles étaient en partie justi-
milée à celle de propagandiste ou de fiées eu égard aux excès relevés, ont
griot. conduit à la disparition de tribunes qui
peu ou prou participaient, par la dénon-
La conséquence est que d’une manière ciation, à la lutte contre la corruption.
générale et à quelques exceptions
près, il n’existe pas un véritable journa- Il ressort de l’analyse du cadre institu-
lisme d’investigation permettant de tionnel que les différentes structures
porter à la connaissance du public des créées par l’État sont, pour des raisons
faits vérifiés de corruption. Les médias diverses, mal connues du grand public
se contentent d’informations d’ordre avec, en sus, un manque de visibilité
général, parcellaires ou relevant même de leurs activités qui n’ont pas l’impact
parfois de la simple rumeur. Toutes attendu dans la lutte contre la corrup-
choses qui ne sont pas à même tion. En outre, la multiplicité de ces
d’asseoir une lutte efficace contre la structures est cause de confusion ou de
corruption, d’autant plus qu’il ne faut contradiction dans les missions et attri-
pas occulter, en la matière, l’inter- butions; c’est le cas de la Haute Auto-
vention de puissants groupes pour rité de Coordination de la Lutte contre
museler la presse et étouffer les prati- la Corruption et du Comité National
ques de corruption. Dans ce cas, il d’Éthique, toutes les deux chargées de
convient de signaler la création, depuis proposer des mesures pour la normali-
1996 du Conseil Supérieur de sation de la vie publique. Cette multipli-
l’Information recréé par la loi organique cité conduit également à des difficultés
n° 20-2000/AN du 28 juin 2000 portant en matière de moyens humains, logisti-
création, composition, attributions et ques, matériels et financiers pour le
fonctionnement du Conseil Supérieur fonctionnement efficient de chacune de
de l’Information. Certaines des attribu- ces structures.
tions de la nouvelle institution pour-
raient servir dans la lutte contre la cor- De même, l’insuffisance du pouvoir réel
ruption. Il s’agit, entre autres, de!: dans l’accomplissement des missions
est un frein à lutte contre la corruption
• L’article 19!: "le CSI veille, par ses (exemple!: voir le cas de l’IGE où
recommandations, au respect du l’inspecteur n’a pas le pouvoir de
pluralisme et de l’équilibre de poursuivre des cas de corruption ou de
l’information dans les programmes mauvaise gestion). Dans l’ensemble,
des sociétés et entreprises publi- on retiendra qu’une multitude de
ques ou privées, des organes de structures n’est pas un gage de réus-
presse écrite de la radiodiffusion so- site dans la lutte contre la corruption.
nore et télévisuelle"; Quant à l’action de la société civile
dans ce domaine, il est à déplorer,
• L’article 21!: "le CSI garantit l’égalité malgré l’existence d’un tissu associatif
d’accès des partis politiques, des assez dense, que la plupart des asso-
associations professionnelles, des ciations ne s’intéressent pas véritable-
syndicats et des composantes de la ment à la lutte contre la corruption.
société civile à la presse écrite et
aux médias audiovisuels publics". De l’efficacité du dispositif

Cependant, les premières interventions Il ressort de l’analyse du cadre institu-


de l’institution pour censurer certaines tionnel que les différentes structures
émissions d’antenne directe de dénon- créées par l’État sont mal connues.

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 165
Encadré 8.2. Liberté de la presse, éthique, déontologie

La vérité d’un ancien journaliste

C’est le Conseil supérieur de l’information (CSI) qui est à l’origine des retrouvailles entre les
confrères burkinabè et leur aîné en saisissant l’occasion de la présence dans notre capitale de
ce dernier pour le séminaire de l’UNESCO sur le NEPAD, tenu la semaine dernière. Le
doyen, il a 40 ans de pratique du métier de journaliste et est retraité de l’UNESCO depuis
1999, ne s’est pas fait prier pour échanger à bâtons rompus avec l’auditoire composé pour
l’essentiel de jeunes journalistes. D’entrée de jeu, le doyen a trouvé le thème très actuel avec
les questions soulevées qui se sont de tout temps posées à la profession. Une profession qui,
selon Monsieur Da Costa, repose sur un trépied!: le savoir, le savoir-faire et la savoir-être.
Concernant la liberté de presse, l’ancien directeur d’Afrique nouvelle dira qu’elle n’est
jamais acquise étant donné que tout pouvoir notamment le politique, a tendance à avoir sous
son contrôle les médias qui sont eux-mêmes des instruments de pouvoir. Le conférencier a
ensuite jeté une lumière crue sur le journalisme burkinabé et a affirmé être témoin, durant le
laps de temps de sa présence à Ouagadougou de pratiques dans la profession qui lui font peur,
d’autant plus qu’elles se généralisent et se banalisent. Toutes choses qui sont à l’opposé du
journalisme voltaïque, synonyme de grandeur, de qualité, d’intégrité de ses acteurs dont il a
côtoyé certains en participant par exemple à la confection du N°00 de Sidwaya. Un exemple
de pratique abhorrée par le doyen est le perdiem, le fameux "gombo" servi et exigé à tout
bout de champ par les journalistes au grand dam de la déontologie de leur profession.
Monsieur Da Costa dit ne pas être contre le perdiem qui doit être seulement compris comme
des frais donnés à un journaliste, en déplacement, pour couvrir ses différents besoins!:
logement, restauration, transport, etc. Mais il est farouchement contre son
institutionnalisation systématique qui s’apparente à de la corruption.

Sur la liberté prise avec la déontologie évoquée ci-dessus, Al Cino Da Costa a énuméré
quelques raisons, non spécifiques au Burkina, qui l’expliquent. Il s’agit de la méconnaissance
de la profession prise d’assaut par toute sorte de personne à la faveur de la libéralisation de
l’espace médiatique, le manque de formation de la plupart des journalistes, les lacunes dans
la formation elle-même à cause du bas niveau de culture générale. Autres raisons de non-
respect de la déontologie!: la généralisation de la corruption qui n’épargne donc pas les
journalistes dont la majorité est dans la précarité ici comme ailleurs, le manque de statut de
journaliste dans la plupart des pays, le manque de cadre législatif pour la profession, etc. La
conséquence qui en résulte est le non-respect du métier et de ceux qui l’exercent par les
autres corps. D’où cette invite du doyen aux journalistes en général, à travers ceux du
Burkina, à faire la police dans leur métier pour le préserver et pour garantir la liberté de
presse dont ils sont les premiers gestionnaires. Il a aussi invité les journalistes à s’organiser, à
se battre à l’image de ceux de sa génération qui ont par exemple doté la profession d’une
convention collective au Sénégal après d’âpres luttes.

Après les propos introductifs d’environ une heure d’horloge, la parole a été donnée à
l’auditoire par le modérateur du jour, Roger Nikiéma, un autre doyen. Les uns et les autres
ont posé des questions de compréhension ou apporté leur contribution au débat.

LE PAYS N°2835 du 14 mars 2003

166 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Les activités des institutions en charge blications.
de la lutte contre la corruption, qui n’ont
pas l’impact attendu, restent peu En matière de lutte contre la corruption
visibles. De plus, la multiplication des l’expérience tend à montrer que l’éthi-
structures peut être source de contra- que est la base sur laquelle les dimen-
diction entre leurs missions et attribu- sions légales et institutionnelles du
tions respectives; c’est le cas de la développement durable doivent être
Haute Autorité de Coordination de la bâties parce que si le développement
Lutte contre la Corruption et du Comité durable est affaire de volonté collective,
National d’Éthique, tous deux chargés de raison collective, il est aussi et sur-
de proposer des mesures pour la tout affaire de morale collective. C’est
normalisation de la vie publique. dire que l’éthique et les principes du
développement durable doivent être au
Le fonctionnement de ces nombreuses cœur de la réponse à donner à l’insi-
structures souffre souvent d’insuf- dieuse expansion de la corruption. Il
fisance en matière de moyens humains, importe donc de promouvoir la transpa-
logistiques, matériels et financiers. De rence, d’aménager des mécanismes de
même, l’insuffisance du pouvoir réel contrepoids et de contrepouvoir, de
dans l’accomplissement des missions développer l’habilitation et la reddition
constitue également un frein à la lutte de comptes. C’est donc dire que
contre la corruption. l’élaboration d’une stratégie cohérente
de lutte contre la corruption implique!!:
L’exemple le plus probant est le cas de
l’IGE, qui apparaît comme "une salle • La définition d’objectifs mesurables;
d’attente pour les personnalités en • L’établissement d’un programme
instance d’affectation". Pourtant, elle assorti d’un échéancier;
mérite un renforcement de ses • La mobilisation de ressources suffi-
pouvoirs. Dans le cadre du programme santes;
national de bonne gouvernance, l’IGE a • La mise en place de mécanismes ou
formulé des propositions qui visent à lui d’instruments d’évaluation;
donner la capacité non seulement de • La publication des rapports.
rendre public ses rapports mais surtout
de saisir directement la juridiction
compétente en cas de découverte de
faits ou de pratiques de corruption. Ces 8.4. LES MÉCANISMES SUBSI-
réformes, si elles aboutissaient, DIAIRES
donneraient plus de pouvoirs et de
crédit à l’institution.

L
Dans un contexte de moyens financiers es mécanismes subsidiaires cons-
limités, la multiplication des structures tituent des garde-fous aménagés
ne constitue en rien un gage de réus- afin de prévenir la survenance
site pour la lutte contre la corruption. d’acte de corruption. Ces mécanismes
d’appoint apparaissent en effet néces-
Du côté de la société civile, malgré saires pour prévenir les actes de cor-
l’existence d’un tissu associatif assez ruption et améliorer les systèmes de
dense, les associations ne semblent gestion. Ils constituent donc des méca-
pas s’intéresser véritablement à la lutte nismes intégrés de procédures de con-
contre la corruption à l’exception no- trôle ou d’exécution au sein des servi-
toire du REN-LAC. Si ce réseau pos- ces de l'État et des institutions privées,
sède peu de moyens pour ester en en complément de l’ensemble du dispo-
justice et surtout n’a pas accès aux sitif normatif et institutionnel de lutte
informations sur la grande corruption, il contre la corruption. Ainsi, les services
bénéficie tout de même d’une forte publics (État, établissements publics) et
audience et popularité grâce à ces pu- privés (Banques, Établissements Finan-

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 167
ciers Sociétés industrielles, etc.) sont de la fraude comptable, de la fraude
généralement soumis à un double con- informatique et de l'évasion fiscale.
trôle!: interne, par les structures de con- Cette situation a conduit à la construc-
trôle et de suivi créées au sein des ces tion d’un véritable cadre normatif de
entités et externe, par des organes de lutte contre le blanchiment de capitaux
contrôle compétents de l’administration avec la révision et/ou l'adoption d'ins-
ou des sociétés-mères. Pour un bon truments juridiques portant règlement
accomplissement de ces contrôles, il de gestion et de contrôle tant aux
est mis en place des procédures et des niveaux international, régional que
techniques de leur exécution, l’objectif national.
poursuivi étant!:
Au plan international, les textes juridi-
• D’assurer une exécution efficace de ques ci-après constituent aujourd’hui le
la mission de contrôle et de surveil- cadre de référence sur lequel s’ap-
lance exercée par les structures puient les institutions financières inter-
spécifiques; nationales, notamment celles de
Bretton Woods pour apprécier les ef-
• De prévenir ou de stigmatiser les forts des États en matière de lutte
éventuelles utilisations abusives des contre le blanchiment de capitaux. Il
règles établies, et dont la corruption s’agit de!:
est souvent à la base.
• La convention des Nations-Unies
D'une manière générale, les mécanis- contre le trafic illicite de stupéfiants
mes subsidiaires existent dans tous les et des substances psychotropes
services publics et privés pour, non adoptée à Vienne le 19 décembre
seulement permettre le bon fonction- 1988;
nement de ces services mais aussi
contribuer à limiter la corruption. Ces • La convention du Conseil de
mécanismes concernent toutes les l’Europe du 8 novembre 1990 rela-
structures disposant de documents tive au blanchiment, au dépistage, à
statutaires devant être contrôlés. La la saisie et à la confiscation des
diversité de ces mécanismes exclut produits du crime;
donc tout examen exhaustif. Seuls
deux cas importants sont analysés ici!: • La convention des Nations-Unies
les banques et les institutions financiè- sur le crime organisé adopté le 15
res d’une part, le budget de l’État décembre 2000 à Palerme en Italie;
d’autre part.
• La directive du Conseil de l’Union
Européenne du 04 décembre 2001
8.4.1. LES BANQUES ET INSTITU- modifiant la directive du 10 juin 1991
TIONS FINANCIÈRES invitant les États membres de
l’Union Européenne à modifier leur
droit national afin de prévenir l’utili-
Les mécanismes d’exécution sation du système financier aux fins
de blanchiment;
Les banques et des institutions finan-
cières sont de plus en plus confrontées • La déclaration de Bâle de 1988 défi-
au phénomène de la corruption qui nissant les règles et pratiques de
semble prendre des proportions inquié- contrôle des opérations bancaires
tantes. En effet, il s’y développe, et plus de la Banque de Règlements Inter-
particulièrement ces dernières années, nationaux (BRI);
plusieurs formes de corruption et no-
tamment le blanchiment d'argent sale • Les quarante (40) recommandations
dont les fonds proviennent de la crimi- du Groupe d’Action Financière sur le
nalité organisée (drogue, proxénétisme, blanchiment de capitaux (GAFI)
vente d'armes, trafic et vente d'enfants) créées en 1989 au sommet du

168 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Groupe du G7 à Paris par les pays matière d’exécution des relations
membres de l’OCDE; financières avec l’étranger;
• L’arrêté n°97/61/MEF/SG/MDCFDE
• L’US Patriot Act, texte de loi améri- /DGTCP/DAMOF relatif aux rela-
cain adopté le 11 septembre 2001 tions financières avec le Cap Vert, la
par le Congrès des États-Unis Gambie, la Guinée, le Libéria, la
d’Amérique et instituant une nou- Mauritanie, le Nigeria et la Sierra
velle régulation de l’information et Leone.
les possibilités d’échange d’informa-
tions entre banques et qui précise la À l’ensemble de ce dispositif normatif
réglementation relative à l’identifica- externe aux institutions bancaires, il
tion des clients. faut ajouter les dispositions internes
adoptées par les établissements de
Au plan régional, les textes adoptés crédit. En matière de dispositif anti-
sont les suivants!: blanchiment, force est de constater que
les établissements bancaires reliés à
• Le règlement n°09/98/CM/UEMOA des groupes internationaux ont une
du 20 décembre 1998 relatif aux longueur d’avance sur ceux qui n’ont
relations financières extérieures des qu’une activité locale. Il importe aussi
États membres de l'UEMOA; de souligner que le faible taux de
• Le règlement n°15/2002/CM/UE- bancarisation constitue un écueil dans
MOA du 19 septembre 2002 relatif la lutte contre le blanchiment dans la
aux systèmes de paiement dans les mesure où une grande partie des tran-
États membres de l'UEMOA; sactions financières se fait en marge du
• La directive n°08/2002/CM/UEMOA système financier.
du 19 septembre 2002 portant sur
les mesures de promotion de la En dehors des questions de blan-
bancarisation et l’utilisation des chiment, il convient de relever que les
moyens de paiement scripturaux; procédures d'exécution et de contrôle
• Le règlement n°14/2002/CM/UE- bancaire reposent sur les principes
MOA du 19 septembre 2002 relatif définis par la loi-cadre portant règle-
au gel des fonds et autres ressour- ment de gestion financière dans les
ces financières dans le cadre de la banques et institutions financières
lutte contre le financement du terror- (version 1996). Elle est complétée par
isme dans les États membres de la convention adoptée toujours dans le
l'UEMOA; cadre sous régional créant une com-
• La directive n°07/2002/CM/UEMOA mission bancaire chargée de détermi-
du 19 septembre 2002 relative à la ner les règles de gestion et de contrôle.
lutte contre le blanchiment de capi-
taux dans les États membres de Il revient donc à chaque établissement
l'UEMOA; bancaire d'adopter et d'appliquer un
règlement intérieur ou un code déonto-
Au plan national, on peut citer!: logique conformément à l'esprit de la
loi-cadre et de la convention. Les règles
• La loi uniforme contre le blanchi- de procédures dans les banques s'ap-
ment de capitaux (en cours d’adop- pliquent selon la nature des opérations.
tion); Dans tous les cas, pour chaque opé-
• La loi n°017/99/AN du 29 avril 1999 ration, les intervenants sont définis et
portant Code des drogues promul- leurs pouvoirs bien balisés ce qui exclut
guée par le décret n°99-213/PRES le conflit de compétence et permet de
du 23 juin 1999; situer les responsabilités en cas
• L’arrêté n°97/60/MEF/SG/MDCFDE d'infraction. La procédure de dossier de
/DGTCP/DAMOF définissant les crédit au profit des clients illustre bien
attributions de l’administration des cette situation. Ainsi, dans une banque
Postes et Télécommunications en de la place, le principe est la collégialité

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 169
dans la prise des décisions d’octroi de blanchiment d'argent qui peut se saisir
crédit. Par exemple une demande de de toute affaire relative à toute opéra-
crédit d’un montant supérieur à tion douteuse de transaction financière
1!000!000 de dollars devra franchir six et de la cellule de lutte contre la fraude
étapes avant que le compte du client créée au sein de l’Association Profes-
soit, le cas échéant, approvisionné. Ces sionnelle des Banques et Institutions
étapes sont les suivantes!: Financières (APBF) et qui réunit les
• Étude de la demande par le chargé directeurs de contrôle interne de cha-
de compte; que banque.
• Décision du Comité de Crédit (le
dossier doit obtenir un avis favorable Le contrôle au niveau des banques
d'au moins trois membres du Comité et des institutions financières
dont un doit avoir une expérience
d’appréciation des risques en Le contrôle dans les banques se dé-
rapport avec le montant du crédit); roule au plan interne et externe. Au
• Avis motivé du Siège (maison niveau interne, il existe plusieurs phase
mère); de contrôle. Au cours des procédures
• Avis du Conseil d’Administration; d'exécution, chaque acteur intervenant
• Vérification des conditions de déblo- dans la procédure, soit de dossier de
cage; crédit soit d'opération de transfert fi-
• Autorisation de décaissement; nancier, effectue un autre contrôle dans
• Approvisionnement du compte. le cadre de sa mission étant donné qu'il
procède à une vérification de la confor-
Comme on le voit, le chargé de compte mité des règles applicables à chaque
n’intervient que pour introduire le dos- opération. Il y a également le contrôle
sier dans le circuit. En outre, pour éviter qu'exercent les commissaires aux
que ce dernier prêche "le faux pour comptes qui à l'occasion de l'arrêt des
avoir le vrai" ou tente de saboter le comptes à la fin de l'année comptable
dossier d’un client parce que ce dernier vérifient si les règles de gestion ont été
refuse de céder à la corruption, il a été respectées. Ils rendent compte aux
créé un mécanisme de contrôle consis- actionnaires de la banque qui à leur
tant en un examen hebdomadaire des niveau vont s'assurer qu'il y a eu une
dossiers de crédit par le directeur gestion saine et que les chiffres d'af-
général et son adjoint. faires sont exacts.

Outre la hiérarchisation dans les procé- Enfin, le contrôleur général de la ban-


dures d'exécution, il existe d'autres que contrôle systématiquement tous les
dispositions comme le contrôle externe services centraux, décentralisés de la
effectué par le siège (contrôle des opé- banque dans le but de s'assurer de
rations, contrôle du crédit, contrôle de l'application dans la légalité des règles
la qualité du service), le plafonnement bancaires dans les procédures d'exécu-
des crédits accordés aux administra- tion des opérations financières; il adres-
teurs et au personnel de banque qui se un rapport à la direction générale et
sont éligibles au taux d’endettement à l'attention du conseil d'administration
légal afin d’éviter un surendettement et dans lequel il consigne les éventuels
qui les fragiliserait surtout s’ils sont en dysfonctionnements des services.
contact avec la clientèle. Toutes ces
mesures à caractère préventif visent à Au niveau externe, la Commission ban-
minimiser le détournement de fonds et caire, au sein de la zone BCEAO, a un
les actes de corruption. pouvoir de contrôle sur les banques et
institutions financières des pays mem-
Les banques ont également mis en pla- bres de l'organisation. Elle contrôle
ce des structures spécifiques de lutte l'effectivité de la mise en œuvre des
contre les pratiques de la corruption; il règles établies par la convention qui les
s'agit de la création du comité anti- lie. Jusqu'en 1989, les contrôles étaient

170 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


conduits par les représentations natio- Les procédures de contrôle
nales de la Banque Centrale (BCEAO).
Depuis cette date, le contrôle est Le budget de l’État est soumis à un
effectué par les contrôleurs de la Com- triple contrôle!: administratif, juridiction-
mission bancaire et de la Banque nel et parlementaire. Il s’agit essentiel-
Centrale. L'objectif visé par cette lement de contrôles de régularité des
restructuration du système de contrôle opérations financières exercés aux dif-
est de supprimer les contrôles de férents stades de la dépense publique.
complaisance sous l'effet du trafic
d'influence sur les plus hautes autorités Le contrôle administratif
des banques et d’assurer une plus
grande transparence dans la gestion Le contrôle administratif est triple!:
des banques. Les sanctions encourues hiérarchique, fonctionnel et organique.
en cas d’infractions lors d’un contrôle
externe vont du paiement d’une péna- Le contrôle hiérarchique est exercé
lité au retrait de l'agrément. d’une manière permanente par les
supérieurs hiérarchiques des services
et des départements ministériels sur les
8.4.2. LE BUDGET DE L’ÉTAT agents placés sous leur responsabilité.

Le contrôle fonctionnel résulte du devoir


Les procédures d’exécution de contrôle lié aux fonctions d’adminis-
trateur, d’ordonnateur ou de comptable
En attendant l’adoption de la réforme (contrôle de régularité budgétaire et
en cours portant régime financier et comptable des engagements, des liqui-
comptable au Burkina Faso, c’est le dations, des ordonnancements et des
décret N° 69-197/PRES/MFP du 19 paiements de dépenses).
septembre 1969 portant régime finan-
cier et comptable en République de Le contrôle organique est effectué à
Haute Volta qui reste d’application en deux niveaux. D’une part, par les orga-
matière de gestion des deniers publics. nes de contrôle a priori tel que le
Des dispositions de ce texte définissent contrôle financier qui assure de maniè-
les principes de préparation, d'élabo- re permanente un contrôle de régularité
ration ainsi que les attributions, obliga- et de moralité des dépenses publiques.
tions et responsabilités de tous les À cet effet, tous les actes de nature à
intervenants dans le processus d’élabo- exercer des répercutions sur les finan-
ration du budget de l'État. Les différents ces de l’État doivent obligatoirement
acteurs (les administrateurs de crédits, être visés par ce service sous peine de
les ordonnateurs et les comptables pu- nullité de leurs effets sur le plan budgé-
blics) qui participent aux différentes taire. D’autre part, les organes de
étapes de la procédure des dépenses contrôle a posteriori, notamment l’Ins-
publiques à savoir l'engagement, l'or- pection Générale des Finances et l’Ins-
donnancement, la liquidation et le paie- pection Générale d’État qui, à tout
ment sont responsables de la légalité, moment et à n’importe quelle étape de
la régularité et l'exactitude des certifie- l’exécution de la dépense, peuvent
cats qu'ils délivrent. Cette responsabi- vérifier l’utilisation des crédits et la
lité s'exerce selon les règles appliqua- régularité des opérations budgétaires,
bles en matière disciplinaire, adminis- tant au niveau des administrateurs de
trative, civile et pénale. La complexité crédits, des ordonnateurs que des
des procédures et la multiplicité des comptables publics. Ces vérifications
intervenants sont à la fois des moyens peuvent se faire!:
pour s'assurer de la véracité des opéra-
tions financières et réduire les risques • Soit à la demande du Chef de l’État,
de corruption. du Premier Ministre ou du Président
de l’Assemblée Nationale (saisine

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 171
de l’Inspection d’État); du Ministre • Les pièces justificatives produites à
des Finances ou de tout autre mem- l’appui du compte de gestion (pré-
bre du gouvernement (saisine de sence effective et régularité de ces
l’Inspection Générale des Finances); pièces);
• La légalité et la régularité des paie-
• Soit sur initiatives des premiers res- ments.
ponsables de ces structures, suite à
des constats de mauvaise gestion, La Cour statue après examen du rap-
ou sur la base de présomptions ou port du conseiller et des réponses
de dénonciations faites auprès de éventuelles du comptable ou les obser-
ces organes. vations du ministère public. Elle statue
par des arrêts qui déterminent si le
D’une manière générale, les procé- comptable est quitte, en avance ou en
dures du contrôle administratif connais- débet. Outre le contrôle juridictionnel, la
sent les mêmes étapes que les procé- Cour des Comptes exerce un contrôle
dures d’exécution des dépenses bud- administratif de l’exécution des recettes
gétaires. et des dépenses publiques et rend
compte de ses constats et observations
Le contrôle juridictionnel par un rapport adressé au chef de
l’État.
Le contrôle juridictionnel est exercé par
la Cour des Comptes (autrefois Cham- Le contrôle parlementaire
bre des Comptes). C’est un contrôle de
la régularité et de l’exactitude des opé- Le contrôle parlementaire de l’action
rations budgétaires de l’État et des gouvernementale est assuré par l’As-
comptes des comptables publics exer- semblée Nationale. Il est concrétisé par
cé a posteriori par cet organe situé en l’adoption de la Loi de Règlement après
dehors des hiérarchies administratives que les comptes de résultats aient été
de l’exécutif et jouissant d’une indé- au préalable adoptés par le gouverne-
pendance administrative et fonction- ment et transmis à l’Assemblée Natio-
nelle. nale, accompagnés d’un rapport et d’un
procès verbal de concordance établi
À cet effet, les comptes de gestion des par la Cour des Comptes. L’Assemblée
comptables principaux du Trésor Nationale peut également contrôler
doivent être transmis, en état d’exa- l’exécution du budget de l’État par la
men, à la Cour des Comptes au plus mise en place des commissions parle-
tard à la fin du premier semestre de mentaires. Comme on peut le consta-
chaque année, pour le compte de l’an- ter, cet arsenal de contrôles (adminis-
née financière écoulée. Le Président de tratif, juridictionnel et parlementaire)
la Cour désigne un conseiller-rappor- effectués à divers stades du processus
teur pour chaque compte de gestion, de la dépense publique (a priori et a
chargé d’examiner attentivement!: posteriori) a pour objectif principal de
protéger les finances publiques contre
• Le fascicule "compte de gestion" les erreurs de gestion, les dilapidations
(vérification de la sincérité du comp- de fonds, les détournements et autres
te de gestion et de sa conformité malversations financières qui puisent
avec le plan comptable de l’État, de souvent leurs origines dans la cor-
l’exactitude des chiffres etc); ruption.

172 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Tableau 8.2. Le contrôle!: étapes, acteurs et actions
Contrôle
Étapes Acteurs et nature Actions
Administrateurs des crédits • Contrôle de régularité des engagements faits par lui-même ou
par ses collaborateurs
Contrôle hiérarchique a • Vérification de la présence effective de toutes les pièces
Les engagements

priori justificatives
• Certification du bon d’engagement
• Transmission de l’ensemble au Contrôleur financier pour visa
Contrôleur Financier • Contrôle de légalité, de régularité, de moralité de la dépense et
Contrôle organique a des pièces jointes au bon d’engagement
priori • Certification du bon d’engagement et des pièces jointes
• Transmission en retour des documents à l’administrateur de
crédits, après certification
Administrateurs des • Contrôle de l’établissement du bon de liquidation
crédits • Certification de la facture
Contrôle hiérarchique a • Transmission de l’ensemble des pièces au contrôleur financier
priori
Les liquidations

Contrôleur Financier • Vérification de l’exactitude de la liquidation


Contrôle organique a • Vérification de la certification de la facture définitive
priori • Visa du bon de liquidation
• Transmission du dossier au service Ordonnancement ou rejet
Ordonnateur • Contrôle du bon de liquidation
(Direction Générale • Contrôle des pièces jointes
du budget) • Édition du mandat de paiement si aucune irrégularité n’est
Contrôle fonctionnel a relevée
priori • Transmission du dossier au Trésor pour paiement, ou rejet
Service de la Dépense • Contrôle du mandat de paiement
L’ordonnancement de

du Trésor. • Contrôle des pièces justificatives


Contrôle fonctionnel a priori • Édition du bon de caisse ou du bordereau de virement ou rejet
s’il y a des irrégularités
la dépense

Le comptable • Vérification de la présence effective et de la régularité des


Contrôle fonctionnel a pièces justificatives exigées!:
priori • Vérification de la disponibilité des fonds
• Vérification de l’application des règles de prescription et de
déchéance.
• Paiement de la dépense.
Inspection Générale des • Contrôle budgétaire
Les paiements et tout le processus

Finances • Contrôle de la qualité des intervenants


ou (administrateurs et ordonnateurs)
Inspection Générale d’État • Contrôle de la régularité de toutes les opérations (engagement,
Contrôle organique a liquidation, ordonnancement)
de la dépense

• Contrôle comptable
posteriori • Contrôle de la qualité du payeur (comptable public)
• Contrôle de la régularité de toutes les pièces justificatives ayant
servi au paiement
• Transmission d’un rapport circonstancié aux Autorités de tutelle
indiquées, avec des propositions de redressements des
irrégularités, situant les responsabilités administratives et
pécuniaires et les sanctions applicables en cas de mauvaise
gestion

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 173
8.5. LES STRATÉGIES DE dans la lutte contre la corruption.
LUTTE CONTRE LA CORRUP-
"Un État qui n’a pas les moyens
TION d’évoluer n’a pas non plus les moyens
d’assurer sa survie". Cette affirmation
d’Edmund BURKE est plus qu’ap-
propriée quand on envisage la question

L
a prévention consiste en une sy- des stratégies de lutte contre la cor-
nergie d’actions des différents ruption. Une lutte dont la nécessité ne
acteurs de lutte contre la corrup- se discute plus, surtout pour les pays
tion sur le plan national et international en développement qui risqueraient
afin de faire mieux connaître le phéno- alors de pérenniser leur marginalité
mène et ses conséquences désastreu- économique et politique au niveau in-
ses pour les citoyens. La connaissance ternational. Or, d’après les résultats de
du phénomène participe à un éveil et à l’enquête, la corruption semble répan-
une prise de conscience individuelle et due ou très répandue au Burkina Faso.
collective sur les conséquences de la Un constat qui impose une mobilisation
corruption. Elle est surtout déterminan- sociale contre un phénomène qui
te dans l’engagement des uns et des constitue à la fois une cause et un
autres à la combattre. À cet effet, l’exi- symptôme du dysfonctionnement de
gence de transparence et de l’imputabi- l’État.
lité constitue un passage nécessaire à
une prévention efficiente et efficace du Ces caractérisations soulignent, s’il en
phénomène. était encore besoin, le danger que
constitue la corruption pour les pays en
La dénonciation consiste en la divulga- développement et les risques de pau-
tion des cas de corruption avérés; elle périsation croissante qu’ils encourent si
passe inéluctablement par l’information une lutte énergique n’est pas engagée
du grand public sur les actes et prati- contre la corruption. Mais pour ce faire,
ques de corruption sous toutes ses for- il importe d’avoir une claire connais-
mes. Cette tâche incombe principale- sance des enjeux et défis en présence
ment aux médias et aux structures spé- si l’on veut obtenir des résultats signifi-
cialisées de lutte contre la corruption catifs dans la lutte contre la corruption.
mises en place par l’État, le secteur Ces enjeux et défis se situent aux plans
privé comme la société civile, qui par politique et administratif, éthique et
une large diffusion des résultats de social.
leurs enquêtes, études ou audits, con-
tribuent à mettre à nu les actes et prati- Sur le plan politique et administratif, on
ques de corruption qui pervertissent le relève quatre enjeux!:
tissu social et l’annihilent les efforts de
développement. À terme, elle devrait • Sauvegarder la démocratie et assu-
être assumée par l’ensemble des rer le bon fonctionnement de l’état
citoyens et toutes les structures de la de droit car le développement du
gouvernance. fléau que constitue la corruption me-
nace dangereusement les fonde-
Quant à la répression, elle consiste non ments de l’État démocratique;
seulement en l’adoption de textes légi- • Instaurer une plus grande transpa-
slatifs et réglementaires visant à répri- rence et l’obligation de rendre comp-
mer les actes et pratiques de corrup- te, l’amélioration de la gestion des
tion, mais aussi en la mise en place de ressources humaines fondée sur le
structures institutionnelles fonctionnel- mérite, la simplification et la rationa-
les en vue de l’application effective et lisation de l’intervention de l’État
équitable des dits textes. Dans ce do- dans l’activité économique;
maine, l’indépendance du pouvoir judi- • Intensifier la coopération internatio-
ciaire est une condition préalable et nale afin d’endiguer le développe-
nécessaire à l’obtention de résultats ment des nouvelles formes de crimi-

174 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


nalité transfrontière consécutives Un cadre éthique intégré à l’action
aux NTIC et à l’action des mafias; publique est essentiel pour orienter les
• Assurer l’indépendance de la justice; actions vers la recherche du bien com-
mun au sens le plus large et amorcer
Quant au plan éthique et social, il un cercle vertueux favorisant le déve-
s’agit!: loppement et l’amélioration de la gou-
vernance.
• D’entreprendre la revalorisation de
l’éthique dans la société toute Identifier les directions d’action à suivre
entière; n’est qu’une petite partie du chemin à
• D’assurer une meilleure redistri- parcourir. La difficulté principale reste la
bution des richesses et de mener la mise en œuvre de ces principes d’ac-
lutte conte la pauvreté; tion, car elle passe par la définition
• De lever les obstacles que d’une stratégie réellement opération-
constituent d’une part les intérêts de nelle qui exige une réelle volonté
la pyramide politico-administrative politique. Si l’on peut considérer, avec
qu’elle remet en cause et d’autre les dernières évolutions institution-
part le fatalisme et l’ignorance des nelles, qu’il existe une prise de cons-
victimes souvent maintenues dans cience des méfaits du phénomène, il
la peur. est difficile de parler de véritable
volonté politique au regard non seule-
Ces enjeux et défis soulignent que ne ment de la perception du citoyen qui
pas combattre la corruption, c’est considère, d’ailleurs, que les gouver-
exposer la société à des risques nants alimentent la corruption au lieu
d’implosion et de violence, consécutifs de la combattre, mais aussi et surtout
à la prédation systématique qui annihile de l’impunité ambiante et des réactions
les efforts de développement et débou- par à-coup aux manifestations de la
che sur une injustice sociale caracté- corruption. Une stratégie de lutte contre
risée par l’accentuation de la précarité la corruption devra s’articler autour de
et une crise de confiance dans les trois axes majeurs à savoir!: la pré-
institutions républicaines. vention, la dénonciation et la répres-
sion.
Dans cette optique, le Burkina Faso se
doit d’adopter des politiques et straté-
gies qui lui sont propres étant entendu 8.5.1. LA PRÉVENTION
que l’on ne saurait transposer mécani-
quement les textes de lois et les procé-
dures de contrôle des pays développés
aux pays en voie de développement. A u regard de l’importance de
l’ancrage de la corruption dans la
société, le choix des stratégies
Quelle stratégie peut-on élaborer pour susceptibles de la combattre avec suc-
le renforcement de la lutte contre la cor- cès reste une équation difficile à
ruption au Burkina Faso ? La réponse à résoudre. Mais une chose est sûre, en
pareille interrogation n’est pas aisée. la matière, mieux vaut prévenir que
guérir. Ce faisant, c’est en amont que
Une stratégie de lutte contre la corrup- doivent se concentrer les différentes
tion doit viser la restauration des actions à entreprendre dans la lutte
valeurs éthiques dans la gestion politi- contre la corruption et qui doivent viser
que, économique et administrative de la à!:
Cité, une valorisation des vertus de pro-
bité et d’impartialité, un sens aigu du Préserver et renforcer l’État de droit
bien commun, en d’autres termes, un
sursaut moral dans le sens d’une meil- Si l’État burkinabè présente formel-
leure prise en compte de l’intérêt géné- lement les caractéristiques d’un État de
ral. droit, l’amer constat est celui que les

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 175
fragiles gains démocratiques sont institutions publics la reddition de
menacés par certains phénomènes comptes. En somme, il s’agit de cons-
contre lesquels l’État de droit était truire un système de responsabilité
censé protéger le citoyen!: la vertical mais aussi horizontal. Cela
corruption, l’abus de pouvoir, le passe par une pratique révisée de la
népotisme, le clientélisme, etc. Constitution afin d’assurer un rééquili-
brage des pouvoirs en faveur du parle-
Or il est connu que la corruption, parce ment.
qu’elle ébranle les valeurs et institutions
démocratiques fondamentales et Mettre en place les mécanismes
compromet le développement social, d’une compétition politique honnête,
économique et politique ainsi que libre et transparente
l'exercice des droits de l'homme,
menace dangereusement l'État de droit Enjeu politique, la démocratie est
et, partant, la stabilité et la sécurité de assise sur la contradiction et la compé-
la société du fait de l’iniquité dans la tition. Mais cette contestation et cette
répartition des ressources. compétition exigent un minimum de
consensus sur les règles du jeu politi-
Une vigoureuse action s’impose donc que (loi électorale, conception des
car la confiance, la crédibilité et institutions, institutionnalisation du
l'autorité de la puissance publique dans pouvoir, continuité de l’État), en un mot,
une société moderne et démocratique l’existence d’un civisme politique, c’est-
passent nécessairement par l'intégrité, à-dire un accord sur la nature du
la responsabilité et la transparence du régime et les valeurs de référence. Ces
système politique et de la fonction valeurs trouvent leur fondement dans
publique. La préservation de l’État de l’éthique car l’éthique et la politique se
droit et son renforcement nécessitent partagent un domaine commun!: l’agir
que des initiatives soient prises dans des hommes; l’éthique est la science
les directions qui suivantes!: du "bien agir" tandis que la politique est
la gardienne du "vivre ensemble".
Rendre effective la séparation des
pouvoirs et leur autonomie Les pratiques de corruption étant
étroitement liées au mode de gouver-
Le déséquilibre des pouvoirs dans la nement, il s’agit, en tout premier lieu,
Constitution du 02 juin 1991, notam- d’ouvrir et d’investir le chantier de
ment au profit de la fonction présiden- l’institutionnalisation du pouvoir car il
tielle, rend formelle la séparation des faut bien que les dirigeants, les gouver-
pouvoirs surtout dans le contexte nants s’imprègnent de l’idée qu’ils ne
politique actuel caractérisé par un parti sont pas propriétaires du pouvoir d’État
dominant. Cet état de fait contient les mais de simples mandatés, chargés de
germes d’une présidentialisation du la réalisation du bien commun. L’institu-
régime qui, par la confusion des tionnalisation du pouvoir constitue le
pouvoirs qui en résultera, constituera fondement de la puissance de l’État.
un terrain favorable à la corruption. En
effet, en l’absence de véritables contre- Ce faisant, l’instauration dans les
poids ou contrepouvoirs, la corruption institutions d’une contrainte éthique à
et l’impunité irriguent le corps social par l’exercice du pouvoir, bien que
le haut. nécessaire, est insuffisante car
l’éthique passe par la conscience des
C’est dire qu’il importe de mettre en hommes politiques. Ces derniers
place un système efficient de contre- doivent être sélectionnés en vue de
pouvoirs et de garde-fous à même de "l’utilité publique et du bien commun"
garantir le respect des principes fonda- parce que la droiture des gouvernants
mentaux contenus dans la Constitution renforce l’intériorisation des valeurs
et les lois de la République et d’as- éthiques. De façon immédiate, le retour
surer, au sein des organismes et à la pratique des maisons de fonction et

176 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


à une saine et stricte gestion du pouvoir pour le pouvoir mais sont inti-
patrimoine de l’État (notamment des mement liés à des enjeux économiques
véhicules de fonction) permettraient immédiats.
d’enclencher le processus d’institution-
nalisation du pouvoir. Ensuite, il convient d’améliorer le sys-
tème électoral à toutes les étapes
Cette institutionnalisation du pouvoir (confection des listes, administration
exige aussi de repenser les modalités des élections, campagnes électorales,
de sélection, de promotion et de sanc- etc.) afin d’avoir des élections concur-
tion des hommes politiques bannissant rentielles, libres, transparentes et hon-
la cooptation, peu susceptible d’offrir nêtes car si les hommes politiques ne
des garanties de vertu, et fondées sur sont pas sanctionnés par le pouvoir
des critères éthiques dirimants. Dans judiciaire, ils peuvent l’être par les
ce sens, la mise en place d’un système électeurs.
inspiré du contenu de l’article 6 de la
Déclaration des Droits du Citoyen de À cet effet, différentes mesures méri-
178957 devrait conduire à plus tent d’être prises pour mettre un frein
d’intégrité dans le personnel politique. au développement de la corruption
Dans cet ordre d’idées, et eu égard au politique qui ne prend pas seulement la
mode de scrutin en vigueur, forme de la corruption électorale par
l’organisation de primaires dans toutes l’achat des voix, mais s’étend à l’achat
les formations politiques pour et à la cooptation des opposants pour
l’établissement des listes de candidats fausser la compétition politique. Il s’agit
devrait être promue afin d’éviter la cor- en particulier de!:
ruption, l’intrigue, le copinage, le népo-
tisme. • L’établissement d’une liste électo-
rale informatisée;
La réalisation de cet objectif • L’utilisation d’un seul document
d’institutionnalisation du pouvoir passe d’identification pour l’inscription sur
d’abord par la transformation de l’État, les listes électorales;
débarrassé de ses dérives néo-patri- • L’adoption d’une législation sur le
moniales qui conduisent à l’insidieuse financement des partis et les cam-
confusion des domaines public et privé pagnes électorales qui renforce la
dans le fonctionnement de l’État. En transparence dans le processus
effet dans l’État néo-patrimonial, le électoral avec la définition d’un ca-
pouvoir et la richesse tendent à se dre de financement public de la vie
confondre car la possession du pouvoir politique avec un plafonnement des
ouvre la voie à l’accumulation écono- dépenses et l’interdiction du recours
58
mique, surtout dans un contexte au financement par les entreprises
structurel de rareté des ressources et les opérateurs économiques,;
comme c’est le cas au Burkina Faso. pareille législation devrait, entre
autres dispositions, faire obligation
Ce faisant, les enjeux de la compétition aux partis et organisations politiques
politique, dans un tel contexte où le de déclarer leurs moyens de
contrôle du pouvoir politique constitue financement et prévoir de lourdes
la clé de l’accès aux ressources éco- peines pour les transgresseurs.
nomiques, ne se réduisent pas seule-
ment au simple contrôle de positions de Enfin, il importe non seulement de don-
mesure ner
____________________________________________

57 "Tous les citoyens sont admissibles aux dignités et emplois publics selon leur capacité et sans autre
distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents"
58 Pour plus de détails sur la notion d’État néo-patrimonial, voir J.F. MEDARD, "L’État néo-patrimonial
en Afrique noire" in J.F. MEDARD (éd), États d’Afrique Noire, Paris Karthala,1991. Voir aussi du
même auteur, "la crise de l’État néo-patrimonial et l’évolution de la corruption en Afrique
subsaharienne", in Monde en développement, 1998, tome 26, n°102, pp.55-67.

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 177
ner à l’opposition les moyens d’inter- partialité dans le traitement de la
venir de manière efficace pour amener carrière des agents - avancement et
le gouvernement à rendre compte de récompenses à la tête du client, af-
son action et favoriser ainsi la probité, fectation dans des postes "juteux"
la transparence, la responsabilité et la ou "secs" en fonction de l’appar-
bonne gouvernance, mais aussi et tenance politique;
surtout que cette opposition cesse de • Des hiérarchies formelles inopéran-
jouer les faire-valoir pour véritablement tes, surqualification ou sous-qualifi-
endosser le costume de contrôleur de cation par rapport aux tâches à ef-
l’action gouvernementale et joue son fectuer;
rôle de contrepouvoir. Cela passe, • L’indiscipline et à l’impunité tant
aussi, par la reconnaissance, en dehors disciplinaire que des crimes écono-
des périodes électorales, à toutes les miques.
formations politiques et organisations
de la société civile, d’un droit d’expres- Toutes choses qui ont pour consé-
sion sur les médias d’État. Toutes quence la démotivation des agents et
choses qui ne peuvent que renforcer le l’installation d’une conception préda-
pluralisme politique et l’enracinement trice du bien public. Le rôle des fonc-
de la culture démocratique. tionnaires est de servir le public et non
les intérêts politiciens du parti au pou-
En la matière, le Conseil Supérieur de voir. Il en résulte que le personnel de
l’Information serait bien inspiré d’orga- l’État a une double obligation!: faire
niser en dehors des périodes électo- preuve de loyauté vis-à-vis de l’autorité
rales, comme dans bon nombre de tout en défendant l’intérêt général et
pays occidentaux, notamment en viser l’efficacité dans sa part d’exercice
France, des tranches de passage des du pouvoir. Pour construire une admi-
formations politiques et organisations nistration républicaine c’est-à-dire éviter
de la société civile sur les antennes des sa politisation, il importe de!:
médias publics en vue de rendre
compte de la vie des partis et des acti- • Veiller à l'adoption de la législation
vités de la société civile. de contrôle qui s'impose pour
assurer la transparence et la
La corruption dilapide les ressources responsabilité dans la gestion
publiques, entrave le développement et publique par le recours à des
fausse la concurrence. Pour tenter d’y canaux de communications clairs et
remédier, un certain nombre de mesu- sans équivoque et notamment le
res ou d’actions méritent d’être entre- caractère écrit de toutes les
prises pour assainir l’activité économi- directives;
que et assurer la démocratie.
• Établir un régime déontologique
Construire une administration répu- cohérent, détaillé et facile à com-
blicaine prendre en vue de consolider la pra-
tique d’une conduite conforme à
L’allocation des postes politiques et l’éthique, l’accès privilégié à l’infor-
administratifs est de nos jours influen- mation et l’attribution de fonds
cée non seulement par les ressources publics conséquents. Cela passe
potentielles qu’ils représentent mais par la rédaction d’un code de déon-
surtout par l’appartenance politique. La tologie spécifique reposant sur dix
politisation de l’administration qui valeurs essentielles à savoir!: le dé-
s’ensuit conduit à une administration sintéressement, l’impartialité ou ob-
fondée sur le clientélisme et non la jectivité, la probité, l’intégrité, la
compétence. Une situation qui aboutit transparence, la légalité, l’efficience,
à!: la responsabilité l’équité et le lea-
dership car au titre des comporte-
• La négation du mérite et partant la ments éthiques attendus des agents

178 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


des administrations publiques figu- En somme, une plus grande transpa-
rent les exigences de loyauté, de rence, l’obligation de rendre des
probité, d’impartialité, de discipline, comptes, l’amélioration de la gestion
de saine gestion des biens publics, des ressources humaines dans l’admi-
d’égards et de diligence à l’endroit nistration publique fondée sur le mérite
du public; sont autant de principes d’action qui,
mis en œuvre, permettront d’endiguer
• Créer un environnement de travail la corruption.
qui garantisse la transparence et
renforce l’intégrité dans la gestion Mettre en place un système de diffu-
quotidienne par l’adoption d'une lé- sion de l’information administrative
gislation visant à prévenir la corrup-
tion là où elle est particulièrement Le monopole de la détention de
tentante, et ce par les mesures sui- l’information est un des facteurs expli-
vantes!: catifs du développement de la corrup-
tion. Assurer l’égal droit des opérateurs
- Réduire à l’extrême la situation économiques à l’information constitue
de pouvoir discrétionnaire car la un levier essentiel dans la lutte contre
concentration du pouvoir entre la corruption. En la matière, il faudrait
les mains d’une seule personne exploiter de manière optimale les nou-
peut constituer une tentation velles technologies de l’information et
forte d’en tirer profit à l’occasion de la communication faciliter l'accès
par exemple de la délivrance des usagers à l'information touchant!:
d’autorisations administratives;
pour éviter un usage arbitraire de • Les informations administratives,
ce pouvoir, il importe d’inverser économiques et financières qui sont
la tendance et de faire de la si- l’objet de monnayage et donc de
tuation de compétence liée le corruption à tous les niveaux (État,
principe et celle de pouvoir dis- bailleurs de fonds, ONG, etc.);
crétionnaire l’exception;
• Les informations relatives aux trai-
- Garantir à chaque citoyen un ni- tements des factures et autres sup-
veau satisfaisant de protection ports de règlements et principale-
sociale; ment ceux réalisés par le Trésor pu-
blic;
- Introduire dans la fonction publi-
que des structures de rémunéra- • Les informations relatives aux coûts
tion qui n'incitent pas à la corrup- des projets à soumettre à la concur-
tion; rence afin d’éviter le dumping et les
revalorisations de prix et assurer la
- Instituer des mécanismes trans- transparence dans les procédures
parents et rigoureux pour le choix d’aliénation des biens de l’État.
des titulaires de hautes charges
publiques afin de s'assurer que Il s’agit, par une claire définition des
seuls les plus compétents et les conditions des libertés économiques et
plus honnêtes sont nommés aux le renforcement des lois et réglemen-
postes visés; tations d’enrayer les tendances mono-
polistiques et de garantir l'équité en
- Prévoir des procédures adminis- matière de procédures des marchés
tratives rapides et transparentes publics, de régime d'imposition de
par l’édiction de manuels de pro- privatisations et d'administration de la
cédures à la disposition du public justice.
permettant à tous de participer
dans des conditions d'égalité aux Les règles ne peuvent éliminer la
processus de prise de décisions. nécessité de se fixer des normes de

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 179
conduite personnelle élevées, d’assurer Promouvoir la démocratie comme
un leadership, d’éduquer et d’établir valeur de référence
des énoncés clairs sur les valeurs
organisationnelles et déontologiques La lutte contre la corruption est
communes telles l’intégrité, la dignité, tributaire des avancées démocratiques,
l’équité entre les sexes, le respect, c’est-à-dire des progrès dans la
l’impartialité et la reddition de comptes. défense des droits humains et la
En effet, outre les règles officielles, les consolidation de la liberté d’expression.
principaux moyens pour réussir une Sans la garantie aux citoyens de la
politique de lutte contre la corruption pleine jouissance des droits et libertés,
sont l’éducation et le leadership. le combat pour une société débar-
rassée du fléau de corruption est voué
à l’échec et la rhétorique sur la question
Encadré 8.3. Les Comités Anti-Corruption (CAC) dans un vœu pieu. En outre, il est bien connu
la police Burkinabè que la démocratie ne peut s’épanouir
sans développement d’une citoyenneté
Le 8 novembre 2001, le REN-LAC a organisé un active. Cette dernière suppose, dans le
séminaire atelier sur le thème "La police Burkinabè contexte du Burkina Faso, un
face à la corruption" regroupant les responsables investissement exceptionnel dans l’édu-
régionaux de la police Burkinabè. Les discussions cation et l’installation d’une logique de
permirent de souligner et de faire comprendre droits et devoirs dans la perception des
l’importance du management participatif dans la lutte gouvernants. Il y a lieu, pour ce faire!:
contre la corruption. En effet, une stratégie efficace de
lutte repose sur l’implication de tous les agents d’une
• D’engager un combat déterminé
administration et à tous niveaux de responsabilité.
contre l’analphabétisme;
Aussi, lors de ce séminaire, les principales techniques
• De renforcer l'instruction civique
et outils utiles au management participatif furent
présentés à l’ensemble des participants. Une des dans les programmes scolaires et
conclusions importantes de cette rencontre a été inscrire la lutte contre la corruption
l’acceptation par la direction générale de la police dans les curricula d’éducation
d’une proposition du REN-LAC consistant à civique;
constituer de comités de lutte contre la corruption. • D’encourager le public à dénoncer
et condamner la corruption et, à cet
Depuis ce séminaire, ces comités de lutte anti- effet, veiller, par des mesures léga-
corruption (CAC) ont commencé à être mis en place les et autres, à assurer à toutes les
dans la police. Ils constituent en fait une petite personnes qui jouent un rôle actif
structure interne à l’administration, avec pour dans la lutte contre la corruption un
principale fonction, le suivi et la résolution des appui et une protection efficaces
dysfonctionnements et des pratiques illégales dans contre l'intimidation;
l’exécution du travail quotidien. Afin de redonner une • Contribuer à promouvoir un sens
bonne image de l’administration dans sa mission de élevé de la probité et de l'intégrité
service public, ces comités doivent à la fois détecter morale par des campagnes de
les causes favorisant la corruption et proposer en aval sensibilisation et des actions d’éveil
des solutions et des mesures pour la réduire. à la citoyenneté (connaissance par
le citoyen de ses droits et devoirs);
Le CAC constitue un groupe permanent qui se réunit
en principe au moins une fois tous les quinze jours. Il Certes, la formation et la sensibilisation
doit exister un CAC dans tout service dont l’effectif n’aideront pas ceux qui, se nourrissant
dépasse cinq personnes. La direction doit reconnaître de la corruption, ne s’intéressent pas à
et appuyer l’existence des CAC. Pour cela, un groupe
l’éthique; mais pour ceux qui s’en
constitué du Directeur Général et des différents
soucient (la plus grande majorité), elle
directeurs est chargé du suivi des activités des CAC.
contribuera à accroître leur compré-
Un coordonnateur est nommé à cet effet.
hension et leur sensibilité à la question
éthique. Les communautés sont
interpellées pour œuvrer en faveur de
l’éducation éthique de base des

180 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


enfants; des pratiques comme la moralisation de la vie publique. En ce
parenté à plaisanteries, encouragées sens la société civile et les médias
par les institutions de l’État et des peuvent contribuer à l’émergence d’une
acteurs sociaux, peuvent constituer des volonté politique en dénonçant la cor-
vecteurs d’éthique car elles participent ruption, en faisant pression sur le
immanquablement à la valorisation de gouvernement et en contrôlant ses
nos bonnes traditions, à la cohésion et actions. Car le constat du dévelop-
la préservation de la paix sociale. pement de la corruption impose une
mobilisation sociale en phase de
Asseoir un leadership dans le devenir un symptôme du dysfonc-
domaine éthique tionnement de l’État. Une stratégie en
matière de dénonciation devrait tendre
Le leadership dans le domaine de la à!:
lutte contre la corruption constitue le
principal facteur déterminant d’une Renforcer l’implication de la société
conduite conforme à l’éthique dans les civile dans la lutte contre la
organisations du secteur public et du corruption
secteur privé. Même les meilleurs
codes déontologiques ne sauraient Il s’agit de mobiliser toutes les couches
protéger les Burkinabè contre les de la société en faveur de la lutte
agissements d’un gouvernement qui ne contre la corruption et de la promotion
serait pas fondamentalement honnête. de l’intégrité. Les citoyens doivent être
Les hauts responsables doivent être les les acteurs, les partisans actifs et les
premiers à donner le bon exemple car gardiens du processus et non des
les comportements indélicats peuvent sujets passifs si l’on veut réaliser des
faire école et se répandre facilement changements réels et durables et non
jusqu’aux niveaux inférieurs de l'admi- une vitrine, une façade de mesures
nistration cosmétiques. Pour ce faire, il faudrait!:

Les leaders d’opinion (hommes • Mettre en place une large coalition


politiques, personnalités marquantes du sur la base d’une approche partici-
secteur privé et de la société civile) pative rassemblant tous ceux qui, au
doivent être des modèles exemplaires sein de la société, ont intérêt au
d’une conduite personnelle conforme à changement;
l’éthique. D’où la nécessité de procé- • Renforcer les capacités institution-
dures de surveillance de la fortune et nelles des organisations de la
du train de vie des dirigeants par, société civile;
notamment, une mise à disposition du • Imaginer une mise en réseaux dans
public des déclarations de biens et la laquelle les différents niveaux de
tenue d’un registre des cadeaux et des gouvernance œuvrent conjointement
civilités d’hospitalité. Toutes ces actions à l’élaboration, à la proposition, à la
doivent viser à prévenir l’enrichis- mise en œuvre et au suivi des politi-
sement personnel, le népotisme, et les ques.
sinécures à vie (nombre de mandats
illimités). Il s’agit, en application du principe de
subsidiarité, de construire un régime
cadre destiné à créer les conditions
8.5.2. LES STRATÉGIES EN d’une fructueuse collaboration État /
MATIÈRE DE DÉNONCIATION Société civile et ce par!:

• L’amélioration de la coordination

L es acteurs de la société civile


(associations, organisations syndi-
cales, communautés religieuses, etc.)

administrative;
L’amélioration des capacités d’infor-
mation et d’analyse;
ont une place de choix dans la • L’établissement de procédures

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 181
concertées de suivi. l’existence d’un dispositif normatif et
institutionnel, la lutte contre la corrup-
Garantir l’indépendance de la presse tion laisse apparaître un manque de
volonté politique pour appliquer la loi
Le rôle des médias est d’attirer dans son intégralité. La lutte contre la
l’attention et d’informer le public sur les corruption souffre donc d’un déficit
faits et cas de corruption. Pour leur d’effectivité. Pour y remédier, on peut
permettre d’assurer cette fonction so- envisager des actions concrètes!:
ciale, il faudrait!:
Rationaliser le dispositif institution-
• Renforcer les capacités des entre- nel et normatif
prises de presse car des médias in-
dépendants et en bonne santé Il s’agit de revisiter l’ensemble du dis-
constituent des vecteurs de transpa- positif afin de combler les vides juridi-
rence; ques mais surtout d’éliminer les che-
• Former les professionnels de la vauchements, double-emploi, et autres
presse au journalisme d’investi- contradictions, pouvant être source
gation; d’inerties. Ces interférences peuvent
• Œuvrer au renforcement de la donner lieu à des conflits positifs de
déontologie et de l’éthique par la compétences, à savoir la concurrence
création d’une structure de veille, entre institutions sur une même matière
afin de protéger le droit du public à ou à des conflits négatifs de compé-
une information pertinente et crédi- tence où toutes les structures se décla-
ble, c’est-à-dire libre, exacte et hon- rent incompétente pour connaître de la
nête (équilibre). question. Cette préoccupation n’est pas
• Intégrer les principes de la charte une simple vue de l’esprit. Ainsi des
dans le code de l’information; textes créant l’Inspection Générale
• Réviser les textes organiques du d’État, (institué comme instance supé-
Conseil Supérieur de l’Information rieure de contrôle de l’État ayant pré-
(CSI) afin d’en faire une structure séance sur tous les autres corps de
indépendante des gouvernants du contrôle) et ceux de la Haute Autorité
moment. de Coordination de la Lutte contre la
Corruption laissent entrevoir des
L’information est un des éléments qui conflits de compétence possibles. Une
permet l’action. Elle doit être nourrie mise en cohérence de l’ensemble du
par des études et des travaux de re- dispositif institutionnel et normatif
cherche à même de préciser l’indice de s’impose. Cette mise en cohérence
la corruption, son organisation et ses devrait s’accompagner de l’élaboration
déterminations afin de guider et de d’une stratégie nationale ou d’un plan
susciter la collaboration de tous les national de lutte contre la corruption.
acteurs.
Garantir l’indépendance et l’impar-
tialité de la justice
8.5.3. LES STRATÉGIES EN MA-
TIÈRE DE RÉPRESSION La liberté du système judiciaire ainsi
que celle de la presse constituent des
contre-pouvoirs dans la gestion de la

L orsque le fonctionnement du service


public manque de transparence et
qu’il devient opaque pour les adminis-
chose publique et des remparts contre
le développement de la corruption. De
leur degré d’indépendance dépend leur
trés, il génère corruption et clientélisme. capacité à jouer leurs rôles de super-
C’est alors la faute de la puissance vision et de vigilance vis-à-vis de la
publique qui se traduit par un mépris conduite des gouvernants.
des principes du droit public et une
absence de contrôle. En effet, malgré Au Burkina Faso, s’il existe un cadre

182 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


normatif (constitutionnel et légal) pro- • Sanctionner disciplinairement les
pice à l’indépendance de la magistra- comportements contraires à l’éthi-
ture (cf. titre VIII de la Constitution et loi que mais aussi poursuivre pé-
organique n° 036-2001/AN du 31 dé- nalement toute forme de corruption
cembre 2001 portant statut du corps de active ou passive, directe ou indi-
la magistrature), l’institution judiciaire recte et les infractions aux valeurs
reste souvent indexée comme une des fondamentales du service public
institutions les plus corrompues. Or la telle que l’utilisation d’une charge
consolidation de l’État de droit et de la publique en vue de bénéfices per-
démocratie passe par une réhabilitation sonnels;
véritable et complète de l’impartialité de • Publier les rapports de l’inspection
la magistrature c’est-à-dire son éman- d’État, des audits et autres enquêtes
cipation des autres pouvoirs comme le parlementaires;
veulent l’esprit et la lettre de la Consti- • Ouvrir la possibilité de saisine du
tution. Pour asseoir une justice à même juge aux structures, associations et
d’assumer pleinement son rôle dans la organisations de lutte contre la cor-
lutte contre la corruption, il importe, en ruption en instituant en la matière
plus du raffermissement des garanties " l’actio popularis" ou "action popu-
statutaires d’indépendance!: laire";

• Sinon de couper le cordon ombilical En définitive, une stratégie cohérente


qui lie la chancellerie au parquet, de de lutte contre la corruption suppose la
supprimer le pouvoir de la chancel- construction d’un système national
lerie d’interférer dans le cadre de d’intégrité c’est-à-dire un système de
procédure précises en vue d’arrêter transparence et de responsabilité avec
le déclenchement d’une poursuite; un double objectif!: prévenir la fraude
• De recruter et de former des juges en faisant de la corruption "une
spécialisés dans la lutte contre la entreprise à hauts risques et à petits
corruption et de les doter des profits" et la sanctionner systémati-
moyens modernes d’investigation et quement lorsqu’elle se manifeste. Dans
de travail; cette tâche, il importe de ne pas
• De poursuivre et de renforcer la sombrer dans l’excès, qui consisterait à
politique actuelle d’appui à l’adminis- développer des règles toujours plus
tration de la justice. détaillées et de normes dans l’espoir
qu’à l’avenir toutes les situations soient
Lutter résolument contre l’impunité déjà couvertes par une règle actuelle.
et l’irresponsabilité

Une lutte contre l’impunité et CONCLUSION


l’irresponsabilité est consubstantielle à
la lutte contre la corruption car il a été
observé une corrélation entre niveau de

L
a stratégie de lutte contre la cor-
corruption et le degré d’impunité. Lais- ruption pour être opératoire exige
ser se développer l’impunité, c’est faire la mise en place d’une infrastruc-
le lit de la corruption. Ce faisant, et pour ture de l’éthique c’est-à-dire une
enrayer le phénomène, il importe de!: gamme d’instruments et de processus
qui réglemente les comportements
• Voter des lois anti-corruption incri- indésirables et incite à la bonne con-
minant la corruption qui prévoient duite. Cela exige la réunion d’un certain
des peines suffisamment sévères et nombre de conditions fondamentales
dissuasives à l’endroit des délin- dont principalement!:
quants potentiels;
• Ratifier les instruments internatio- • L’engagement politique (les hom-
naux et assurer leur transposition mes politiques doivent souligner
dans le droit positif l’importance de l’éthique, donner

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 183
l’exemple et soutenir la bonne • La garantie de bonne condition
conduite avec des ressources adé- d’emploi (traitement juste et équita-
quates); ble, rémunération et sécurité appro-
priées);
• La construction d’un cadre juridique
efficient et efficace (lois et régle- • Le renforcement des capacités des
mentations). Si ce cadre juridique organismes intervenant dans la lutte
est relativement complet aujourd’hui contre la corruption;
au Burkina Faso, certains vides doi-
vent être comblés, notamment afin • L’existence d’une société civile ac-
d’encadrer le financement privé des tive et de médias libres qui surveil-
partis politiques; lent les activités gouvernementales.

• La mise en place d’institutions char- La stratégie à mettre en œuvre part de


gées de lutter contre la corruption. la moralisation de la vie publique pour
Parce que ces institutions sont au- asseoir une éthique appliquée c’est-à-
jourd’hui assez nombreuses au Bur- dire!:
kina Faso et que la création de cer-
taines d’entre elles est récente, il • Une pratique éducative car l’éthique
apparaît nécessaire de clarifier leurs appliquée, se fondant sur le principe
missions et attributions respectives selon lequel "le jugement moral ne
afin d’éviter toute source de contra- s’apprend pas mais se cultive", vise
diction et de conflit de compétences. à accélérer la prise de conscience;

• La mise en place d’un organi- • Une pratique politique en ce que


gramme clair de l’ensemble des l’éthique appliquée, avec le bien
structures concernées par la lutte commun comme valeur de réfé-
contre la corruption, en précisant rence, cherche à mettre en place les
leurs compétences respectives et en conditions optimales pour l’exercice
établissant une hiérarchie fonction- du jugement moral;
nelle;
• Une pratique philosophique dans la
• La mise en place de mécanismes de mesure où l’éthique appliquée tend
responsabilisation efficaces (procé- au développement de la conscience
dures administratives, audits, éva- critique et créatrice, articulée autour
luations de la performance, méca- de l’excellence humaine.
nismes de consultation et de super-
vision); Dans cette œuvre de longue haleine, il
convient d’avoir présent à l’esprit que
• L’élaboration de codes de conduite sans l’engagement des dirigeants pu-
(énoncé de valeurs, des obligations blics ou politiques, la construction d’une
et des restrictions); véritable infrastructure de l’éthique est
illusoire.

184 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Encadré 8. Les corrupteurs protégés

Le 02/12/02 dans la matinée, mon chauffeur a été arrêté par un policier municipal à Ouagadougou. Il a
brûlé un feu rouge. Son permis a été retiré. Il devait revenir à 15 heures avec une somme de 4 800
francs CFA pour récupérer son permis. Je continuais à Kaya. La nuit, mon chauffeur me rejoint. Je lui
demande son reçu des 4 800 francs. Il dit!: j’ai discuté avec un autre policier et il a demandé 2 000
francs sans reçu. Je suis allé voir le directeur de la police municipale, Monsieur Konsimbo Pierre
Claver. Il faisait semblant d’être furieux. Mon chauffeur assurait qu’il reconnaîtrait le policier qui lui a
rendu le permis s’il le voyait. La réaction de Monsieur Konsimbo non il ne pouvait pas accepter que
mon chauffeur aille chercher un policier corrupteur dans la caserne, et monsieur le directeur ne pouvait
pas non plus savoir qui a remis le permis (pour 2 000 francs) à mon chauffeur. J’ai mis ma plainte par
écrit et envoyé l’ampliation à monsieur le maire de Ouagadougou et au ministre de l’administration
territoriale et de la décentralisation. Le 05/12/02, monsieur le maire Simon Compaoré m’a appelé et ne
présence de son premier adjoint Monsieur Martin Ouédraogo et de son chef de cabinet. Ils faisaient tous
semblant d’être furieux. J’exprimais aussi mon indignation sur le fait qu’au bureau de la police toute
personne pouvait prendre des documents aussi importants qu’un permis de conduire, sans qu’on puisse
retrouver qui a pris le document et encore moins ce qu'il avait fait du document. J’ai dit que le directeur
d’un tel service est incompétent pour ce travail et devrait être destitué immédiatement. À ce moment, le
ton changeait et les batteries pour la protection du policier étaient mises en position. Mon chauffeur était
au fond le responsable car il avait accepté de payer 2 000 francs sans demander un reçu. Quant à moi, ce
n’était pas à moi de juger la compétence du directeur de la police. J’ai répondu qu’un simple chauffeur
ne pouvait pas faire face à un policier. Et moi, j’ai la liberté d’exprimer mes pensées sur la compétence
du directeur.

Le 19/12/02, j’ai téléphoné à monsieur Martin Ouédraogo pour demander des nouvelles du policier
corrupteur mais il m’a dit de m’adresser à Monsieur le directeur de la police. Le même jour, je visitais
Monsieur Konsimbo Pierre Claver qui me dit que son adjoint poursuivait le dossier. Le 28/12/02, les 4,
8 et 9 janvier, j’ai téléphoné de nouveau à Monsieur Konsimbo, il était toujours sorti. Le 20 janvier j’ai
eu de la veine. J’ai entendu que la réceptionniste disait au directeur que le Père Balemans voulait lui
parler et il a répondu qu’elle n’a qu’à dire qu’il était sorti, je lui ai répondu que j’ai compris les sorties
du directeur. La police municipale a eu à ses débuts le renommée d’être intègre mais avec des patrons
qui protègent la fraude, cette intégrité s’est assez vite affaiblie.

Bonne nouvelle!: un cadre de la police qui voyait qu’un policier empochait 2 000 francs pour rendre la
mobylette d’une dame qui avait brûlé un feu rouge, est intervenu et a obligé le policier corrupteur à
rendre les 2 000 francs à la dame.

F. Balemans

Le Pays N° 2837 du 18 mars 2003

"Corruption et développement humain"


Politiques et stratégies de lutte contre la corruption 185
EF CHAPITRE 7

COOPÉRATION RÉGIONALE ET
INTERNATIONALE ET LUTTE CONTRE
LA CORRUPTION

INTRODUCTION met à tous les pays du monde d’avoir


accès à davantage de capitaux, de
ressources technologiques, à des im-
portations moins coûteuses et aussi de

L
e Burkina Faso, qui connaît les
conséquences de ressources développer leurs débouchés à l’expor-
budgétaires propres insuffisantes tation.
et de la mondialisation de l'économie,
trouve, dans la coopération régionale et Cependant, les marchés ne garan-
internationale un soutien précieux, par- tissent pas nécessairement que l’effi-
fois contraignant mais certainement cience accrue de la concurrence et de
indispensable au maintien des équili- la division du travail profite à tous. Il y
bres macroéconomiques et de l’inves- a, en effet, des domaines que l’État ne
tissement, notamment dans les do- peut laisser aux forces du marché, en
maines sociaux. En effet, le budget de raison de la pauvreté encore étendue
l’État est structurellement déficitaire. au sein de la population. Ces domaines
Pour preuve, le budget de l’État année sont, en général, ceux des secteurs de
2003 s’établit en recettes ordinaires l’éducation et de la santé.
(fiscales, non fiscales et en capital) à
354,08 milliards de FCFA contre un C’est pourquoi un pays comme le
total de dépenses estimé à 616,21 Burkina Faso, enclavé au cœur de
milliards de FCFA, soit un déficit de l’Afrique de l’Ouest, peuplé de 11,6
262,13 milliards de FCFA. millions d'habitants dont 46,4% vivent
en dessous du seuil de pauvreté en
Grâce aux recettes spéciales (aides, 2003 (seuil estimé à 82 672 CFA par
dons, subventions et emprunts) qui adulte et par an), a l’obligation perma-
s’élèvent à 204,05 milliards de FCFA, nente de poursuivre les réformes enga-
ce déficit budgétaire est ramené à gées depuis le début du processus de
58,08 FCFA milliards de FCFA. restructuration économique et politique
en 1991 pour tirer parti de la mondiali-
Par ailleurs, depuis le début des sation. Ces réformes politiques et éco-
années 1980, on assiste à une nomiques sont effectivement engagées
intégration des économies dans le et bénéficient de l’appui de la com-
monde entier, au moyen surtout des munauté internationale.
courants d’échanges et des flux finan-
ciers. Il s’agit de l’apparition et du déve- Les flux financiers du partenariat entre
loppement de la mondialisation qui per- le Burkina Faso et l’extérieur sont

"Corruption et développement humain"


Coopération régionale et internationale et lutte contre la corruption 121
considérables. À titre d’exemple, le toute influence néfaste de la tutelle sur
tableau 7.1 présente un aperçu des l’exécution des projets. Ainsi est-il
interventions multilatérales au Burkina prévu que les chefs de projets et le
Faso. personnel soient recrutés à partir d’un
test organisé sur la base d’un appel à la
concurrence.
Tableau 7.1. Apports des principaux bail-
leurs de fonds multilatéraux en millions de Quel est donc le dispositif mis en place
dollars US pour protéger les deniers publics de
l’aide des assauts de la corruption!?
Institutions Montant Comment assure-t-on que le circuit des
BAD 48,3 partenariats donne aux destinataires
Banque Mondiale 93,0 finaux la substance des fonds mobilisés
BID 7,9 à cet effet!? Quel rôle le bailleur de
Union Européenne 55,5 fonds peut-il tenir pour impulser un
FMI 23,0 ordre de transparence dans la gestion
SNU 19,0 des fonds provenant de la coopération
internationale!? Ce sont les interroga-
Source Rapport sur la coopération au déve- tions auxquelles tente de répondre ce
loppement (2001)
chapitre. Pour répondre à ces ques-
tions, la lutte contre la corruption sera
analysée à trois niveaux essentiels!: le
L’importance et la nature de cette aide cadre institutionnel de la coopération
commandent qu’un dispositif consé- régionale et internationale et la lutte
quent de transparence et de bonne contre la corruption, le rôle des parte-
gestion soit mis en place afin d’éviter naires au développement dans la lutte
que les fonds destinés aux populations contre la corruption et les programmes
ne soient détournés de leurs objectifs. de coopération et la lutte contre la cor-
ruption.
La grande préoccupation est de
s’assurer que les hommes chargés de
la gestion des fonds publics ainsi que
les procédures en place permettent 7.1. LE CADRE INSTITU-
d’éviter que les deniers publics ne ser- TIONNEL ET NORMATIF
vent à alimenter les appétences des
personnes corrompues. Une bonne
gestion des ressources budgétaires
apparaît alors nécessaire pour assurer 7.1.1. LE CADRE SOUS RÉGIONAL
une répartition judicieuse des fonds.

La réglementation sur les projets de


développement, principaux vecteurs de
financements extérieurs, a été renfor-
L ’Union Économique et Monétaire
Ouest Africaine (UEMOA), dans le
Traité portant sa création en janvier
cée en 1998 avec l’adoption de sept 1994, avait énoncé une volonté de
décrets (N° 98- 240 à 246 du 19 juin mieux gérer l’aide au développement à
1998). L’objectif, au-delà de la formali- travers l’article 88 qui stipule!: "Un an
sation des procédés généraux sur la après l’entrée en vigueur du présent
gestion des projets, visait à prévenir Traité sont interdits de plein droit (…)
toute influence ou mainmise de la su- Les aides publiques susceptibles de
perstructure administrative sur ces en- fausser la concurrence en favorisant
tités sous tutelle et réputées financiè- certaines entreprises ou certaines pro-
rement nanties. Ces décrets ont donc ductions". C’est, cependant, la directive
été conçus et formalisés dans le but de N°02/2000/CM/UEMOA portant adop-
donner une certaine indépendance aux tion du Code de transparence dans la
structures et personnes chargées de la gestion des finances publiques au sein
gestion des projets, cela pour éviter de l’UEMOA qui va véritablement éta-

122 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


blir des dispositions réglementaires en cité et de clarté.
la matière et effectuer un pas qualitatif
important dans la législation en la ma- Les concepteurs de ce code ont bien
tière. compris que le domaine de la corrup-
tion est aussi celui de la sensibilité et
Un des principes fondamentaux de de la faiblesse humaines. Aussi, l’article
cette directive est l’obligation faite aux A-2-1-5 du Code de transparence de
États membres de l’UEMOA de conce- l’UEMOA apparaît-il beaucoup plus
voir et d’affirmer, quel que soit le niveau comme une requête profonde adressée
de leur développement, des principes aux dirigeants des pays. Il aurait pu
clairs au regard de l’orthodoxie finan- constituer la base de cette directive
cière et de la gestion saine et transpa- puisqu’il énonce que l’efficacité de l’ad-
rente des finances publiques. ministration des finances est largement
tributaire de la qualité des ressources
Ce code de transparence qui dérive de humaines aux différents échelons de
la déclaration des Chefs d’États et de responsabilités et d’exécution. Pour
gouvernement de l’UEMOA en date du l’application adéquate des textes finan-
8 décembre 1999 intitulée "Relever ciers, les États doivent assurer une
ensemble, dans la solidarité, les défis formation initiale suffisante et un recy-
du troisième millénaire", vise à préciser clage permanent des personnels des
les principes et les bonnes pratiques services financiers et fiscaux.!
devant conduire à l’amélioration de la
transparence dans la gestion des finan- Cette importante directive concerne
ces publiques. également deux institutions autonomes
de l’Union. Il s’agit de la Banque Cen-
La transparence des finances publiques trale des États de l’Afrique de l’Ouest
est définie par le texte communautaire (BCEAO) et de la Banque Ouest Afri-
comme "l’information claire du public caine de Développement (BOAD).
sur la structure et les fonctions des Cette dernière institution de coopéra-
administrations publiques, les visées de tion régionale concourt en toute indé-
la politique des finances publiques, les pendance à la réalisation des objectifs
comptes du secteur public et les pro- de l’UEMOA, notamment le soutien à
jections budgétaires." mener pour une moralisation des finan-
ces publiques. La BCEAO, quant à elle,
Le texte de l’UEMOA laisse cependant a pour politique d’exercer une ferme
la primeur aux lois intérieures. Ainsi, le surveillance sur les politiques monétai-
cadre juridique de la transparence est res et financières des pays, tout en
défini comme le "dispositif constitution- assurant la disponibilité et l’intégrité de
nel, législatif et réglementaire qui régit l’information financière. La BCEAO
la gestion des finances publiques dans assure le contrôle interne au niveau
chacun des États membres de l’Union des banques commerciales de
Économique et Monétaire Ouest Afri- l'UEMOA et a pour ambition de préser-
caine". ver la zone de pratiques commerciales
illégales comme le blanchiment d’ar-
Le code de l’UEMOA prescrit une gent sale. C’est dans cette perspective
conduite à chaque État dans le sens de qu’a été initiée une directive de lutte
l’adaptation du cadre juridique de ses contre le blanchiment. Ce texte trans-
finances publiques. Il met l’accent sur mis pour adoption à la Commission de
les procédures de passation des mar- l’UEMOA devrait permettre de protéger
chés publics que les différents États la zone monétaire d'opérations de
doivent mettre en œuvre en s'appuyant transfert ou de trafics irréguliers
sur des principes d’économie, d’effica- d’avoirs monétaires.
ce

"Corruption et développement humain"


Coopération régionale et internationale et lutte contre la corruption 123
7.1.2. LE CADRE RÉGIONAL d’importantes ressources. Il commande
que des règles de bonne gestion et de
lutte contre la corruption soient définies,

L a Charte africaine des droits de


l’homme et des peuples adoptée à
Nairobi en 1981 et entrée en vigueur le
et le document de référence évoque un
dispositif sans véritablement indiquer
les moyens et les modalités de la lutte!:
21 octobre 1986 n’a pas pris en compte "afin de renforcer la gouvernance politi-
véritablement le phénomène de la cor- que et de consolider la capacité à res-
ruption. Néanmoins quelques articles, pecter ces engagements, les dirigeants
sans toutefois être très précis, relèvent du NEPAD engageront un processus
la nécessité de préserver une bonne d’initiatives ciblées de renforcement
morale. L’article 17 de la charte énonce des capacités. Ces réformes institu-
que "la promotion et la protection de la tionnelles se concentreront sur!:
morale et des valeurs traditionnelles
reconnues par la communauté cons- • Une réforme de la Fonction publique
tituent un devoir de l’État dans le cadre et de l’Administration,
de la sauvegarde des droits de l’hom- • Le renforcement du contrôle
me ". Quant à l’article 29, il renchérit en parlementaire,
relevant que "l’individu a le devoir (…) • Une lutte efficace contre la
de contribuer à la promotion de la santé corruption et les détournements de
morale de la société". fonds,
• La réforme du régime judiciaire".
C’est la Charte africaine de la Fonction
publique en Afrique, adoptée le 05 fé- L’initiative pour la bonne gouvernance
vrier 2001 par la troisième conférence économique engage les dirigeants afri-
biennale panafricaine des ministres de cains à assumer un certain nombre de
la fonction publique à Windhoek (Nami- responsabilités parmi lesquelles la
bie), qui sera plus explicite, notamment promotion et la protection des investis-
en son article 25 "l’agent public doit sements en établissant des normes
s’abstenir de toute activité contraire à claires de responsabilités et de transpa-
l’éthique et à la morale, tels que les rence.
détournements de deniers publics, le
favoritisme, le népotisme, la discrimina- Aussi, revient-il aux États d’adopter un
tion, le trafic d’influence ou l’indiscrétion code de bonne conduite pour mettre en
administrative". confiance les investisseurs et pour as-
surer l’atteinte des objectifs du pro-
Au niveau africain toujours, il faut rap- gramme. L’adhésion des investisseurs
peler que la Déclaration du millénaire sera fonction des gages qui leur seront
des Nations Unies, adoptée en sep- donnés sur la volonté des États afri-
tembre 2000 a réaffirmé son soutien à cains à renforcer leur gouvernance par
la création de conditions de stabilité et des mesures de stabilité durable né-
de démocratie sur le continent. La dé- cessaires aux investissements effi-
claration attire également l’attention sur cients et sécurisés.
l’engagement de la communauté mon-
diale à accroître le flux de ressources À cet effet, les investisseurs ont décidé,
vers l’Afrique en augmentant notam- lors du sommet du 17 avril 2002 à
ment le flux de capitaux privés des Dakar, d’instituer une structure de
pays développés. Ce qui suppose, au coordination internationale afin de
préalable, les conditions d’une gestion mieux collaborer avec le Comité de
saine de ces flux de ressources. Mise en Œuvre du NEPAD.

De même, le NEPAD (Nouveau Un projet de l’Union Africaine, Méca-


Partenariat pour le Développement de nisme d’Évaluation entre les Pairs, a
l’Afrique), une initiative africaine, est été adopté pour la mise en œuvre
une résolution propre à générer d’une convention de l’Union Africaine

124 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


sur la prévention et la lutte contre la ministrations publiques, l’Assemblée
corruption. Cette convention devra Générale des Nations Unies a adopté
permettre de promouvoir et renforcer la au cours de sa 51e session tenue le 12
mise en place en Afrique des méca- décembre 1996 la résolution N° 51/59
nismes nécessaires pour détecter, ré- instituant un code de conduite des
primer et éradiquer la corruption et les agents de la fonction publique.
infractions assimilées dans les secteurs
public et privé.
Encadré 7.1. Le NEPAD
Cette convention se donne pour ambi-
tion de promouvoir, faciliter et régle- Il faut rappeler que le NEPAD est la fusion de trois
menter la coopération entre les états plans de développement de l’Afrique proposés par
parties par une coordination et une des Chefs d’État!:
harmonisation des politiques et législa- • La "renaissance africaine" du président sud
tions entre les États parties aux fins de africain Thabo Mbeki,
prévention, de détection, de répression • Le "millenium African Plan" du président
et d’éradication de la corruption sur le nigérian Olusegun Obasanjo,
continent. • Le "Plan OMEGA" du président sénégalais
Abdoulaye Wade.

Le document de référence du Secrétariat du


7.1.3. LE CADRE MONDIAL
NEPAD, adopté au sommet des Chefs d’États de
Lusaka les 06 et 07 juillet 2001 et publié à Abuja
en octobre de la même année, a consacré le
L’Organisation des Nations Unies
NEPAD comme un programme de l’Union
(Onu) Africaine.
Cette organisation, qui a pour ambition Source!: Document des références du NEPAD
de contribuer à l’instauration d’un ordre (ABUJA, octobre 2001)
mondial fondé sur la justice, la paix et
le développement, place désormais la
corruption au centre des débats afin de Cette résolution s’est justifiée par les
parvenir à une meilleure appréhension préoccupations soulevées au niveau de
de la problématique du développement. l’Assemblée Générale sur l’ampleur de
En effet, les efforts déployés par les la corruption devenue "un phéno-
organisations internationales et les mène!transnational" pouvant affecter
gouvernements pour lutter contre la toutes les sociétés et tous les pays "et
pauvreté sont parfois mis à mal par les sur les liens qui existent entre la cor-
pratiques de fraude, de détournements ruption et d’autres formes de crimina-
des fonds vers les paradis fiscaux par- lité, en particulier la criminalité organi-
fois en complicité avec les grandes sée et la délinquance économique, y
sociétés internationales. La grande compris le blanchiment de l’argent".
corruption se joue ainsi des investisse-
ments destinés au pays en développe- Ce code qui traite des principes géné-
ment. À cela s’ajoute la faiblesse du raux, de la fonction publique, des
système judiciaire dans bon nombre de conflits d’intérêts, de la déclaration des
pays en développement. Aussi, pour biens, de l’acceptation des dons, des
contrer cette grande corruption au ni- activités politiques et confidentielles, a
veau international, il convenait qu’un été recommandé aux États de l’Orga-
organisme crédible par son envergure nisation comme guide dans la lutte
et ses moyens s’investisse pour placer contre la corruption.
des balises pouvant contribuer à ré-
duire le phénomène de la corruption. L’ONU s’est ensuite engagée dans la
lutte contre la corruption avec l’adoption
Face à la montée de la corruption, per- le 4 décembre 2000 de la résolution
ceptible notamment au niveau des ad- 55/61 par son l’Assemblée Générale

"Corruption et développement humain"


Coopération régionale et internationale et lutte contre la corruption 125
intitulée "instrument juridique interna- parvenir à un assainissement de prati-
tional efficace contre la corruption". Le ques commerciales frauduleuses. Ainsi,
20 décembre de la même année, une l’article 9 de la convention retrace
autre résolution a été adoptée, la l’engagement des parties à s’accorder
55/188 intitulée "prévention et lutte mutuellement une entraide judiciaire
contre la corruption et le transfert illégal aux fins des enquêtes et procédures
de fonds et rapatriement desdits fonds pénales relatives aux infractions rele-
dans les pays d’origine". vant de la convention; mais la conven-
tion va également dans le sens d’un
Ces deux résolutions sont destinées à traitement égalitaire de l’infraction
préparer une Convention des Nations commise en stipulant en son article 7
Unies contre la corruption. À cet effet que les parties considéreront la corrup-
un comité spécial a été créé et chargé tion d’un agent public comme infraction
de négocier la future convention. La principale aux fins de l’application de
première réunion de ce comité a eu lieu leur législation relative au blanchiment
du 21 janvier au 1er février 2002 à de capitaux, au même titre que s’il
Vienne. Il a adopté le projet révisé de s’agissait de la corruption de leurs
convention. agents publics.

L’organisation de Coopération et de Les autres organismes


Développement Économique (OCDE)
On peut citer l’Organisation Mondiale
La convention de l’OCDE sur la lutte des Douanes (OMD) dont le but est la
contre la corruption d’agents publics coopération entre les différentes doua-
étrangers dans les transactions com- nes des pays membres en vue
merciales internationales signées à d’assurer la transparence et l’intégrité
Paris le 17 décembre 1997 est entrée dans toutes les transactions commer-
en vigueur le 15 février 1999. ciales internationales. Il y a la Chambre
de Commerce Internationale (CCI) qui
Ce document précise tout d’abord en a pour ambition la facilitation des inves-
son article 1-4a le champ d’application tissements privés, et qui pourrait inclure
de la convention qui fait obligation aux dans son plan d’actions l’acceptation
parties signataires de sanctionner toute par les grandes firmes d’un code de
personne détenant un mandat législatif, bonne conduite au niveau des affaires.
administratif ou judiciaire dans un pays L’Association Internationale des Procu-
étranger, toute personne exerçant une reurs et l’Association Internationale des
fonction publique pour une entreprise Barreaux sont bien placées pour ap-
ou un organisme public et tout fonc- puyer la réflexion menée sur les dispo-
tionnaire ou agent d’une organisation sitifs anti-corruption à mettre en place
internationale publique. au niveau international.

Cette convention, comme on le voit, Actes de la société civile


permet à un État de sanctionner des
agents publics étrangers. Elle apparaît Au niveau de la société civile, on peut
comme un bouclier, une réponse au noter l’existence de plusieurs ONG et
phénomène du blanchiment d’argent l'organisation de conférences internatio-
sale qui s’est répandu depuis un certain nales.
temps dans les sphères commerciales
au niveau international. Transparency International

Les pays signataires se sont rendu L’ONG Transparency International qui


compte que la collaboration inter-états dispose de 80 sections nationales à
dans le but de lutter contre certaines travers le monde joue, à travers son
pratiques de corruption au niveau inter- Secrétariat International, un grand rôle
national était la seule voie à suivre pour dans la définition et la mise en œuvre

126 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


de politiques et instruments destinés à
lutter contre la corruption dans le
monde. Tableau 7.2 . Classement de quelques pays par
degré de transparence décroissant
Cette ONG publie annuellement le
classement des pays en fonction d’un Classement Pays IPC
Index de Perception de la Corruption 1 Finlande 9,9
(IPC) et de l’IPCE. L’IPC est 2 Danemark 9,5
principalement la vision qu’ont les 24 Botswana 6,3
hommes d’affaires sur l’évolution de la 25 France 6,4
corruption dans le pays. Quant à l'Indi- 66 Sénégal 2,9
ce de Corruption des Pays Exporta- 101 Nigéria 1,6
teurs (IPCE), il classe les principaux 102 Bangladesh 1,2
pays exportateurs en fonction du degré
selon lequel ils sont perçus comme Source!: Transparency International 2002
abritant des entreprises versant des
pots-de-vin de corruption. La Conférence internationale de
Lima
Le classement IPC 2002 fait référence
à la perception du degré de corruption Tenue en septembre 1997 elle a
tel que le ressentent les hommes engendré la Déclaration de Lima contre
d’affaires, les universitaires et les ana- la corruption. Cette conférence qui a
lystes de risques et s’étend de 10 (haut réuni plus de mille représentants d’or-
niveau de probité) à 0 (haut niveau de ganisations internationales, de repré-
corruption). En 2002, cent deux pays sentations professionnelles, de jour-
ont été classés (cf. tableau 7.2). Cet nalistes a mis en exergue le rôle parti-
IPC n’a pas pris en compte le Burkina culier et important de la société civile,
Faso. Les pays d’Europe du Nord sont capable de mobiliser efficacement les
généralement classés parmi les moins gens autour de réformes significatives
corrompus (par exemple la Finlande et dans le but de combattre la corruption.
le Danemark). Bien que le Botswana ait Cette déclaration appelle les institutions
été classé avant la France, les pays internationales à appuyer les organisa-
d’Afrique subsaharienne sont généra- tions de la société civile dans la promo-
lement classés parmi les pays les plus tion de la bonne gouvernance. Elle en
corrompus. Le Nigéria est ainsi avant appelle aussi à une réglementation des
dernier. opérations effectuées par toutes les
places bancaires internationales pour
En 2001, le Burkina Faso avait été garantir que les avoirs contrôlés par
classé 65e avec un index de 3/10. Ce elles soient gérés selon des normes
qui montre un niveau de corruption internationales agréées et que les biens
assez élevé pour ladite année. On peut acquis de manière illicite puissent être
aisément conclure à une stagnation repérés, gelés et saisis.
voire une évolution négative de cet
indice déjà bas, eu égard à la faible La Conférence internationale anti-
répercussion des actions du dispositif corruption de Durban
interne de lutte contre la corruption.
Elle s’est tenue du 10 au 15 octobre
Il faut souligner que Transparency 1999 et a généré l’Engagement de
International organise des rencontres Durban. Cet engagement énonce la
internationales qui se positionnent volonté des 135 pays participants à
comme des tremplins indispensables considérer la lutte contre la corruption
dans la lutte contre la corruption. comme un devoir et à combattre toute
corrup

"Corruption et développement humain"


Coopération régionale et internationale et lutte contre la corruption 127
forme de corruption en considérant que plus la corruption dans tous les
"la main qui donne!est au moins aussi programmes qu’elle finance". À l'issue
coupable que la main qui reçoit". de cette interpellation, des mesures ont
été effectivement prises pour lutter
À cette occasion, il a été décidé de contre la corruption et protéger les
renforcer les dispositions d’entraide ressources de la Banque Mondiale.
judiciaire et d’encourager la pénalisa-
tion effective de toutes les formes de Dans les "Directives pour la passation
corruption. Depuis, les conférences des marchés financés par la Banque
anti-corruption de Prague (2001) puis Mondiale", mises à jour en janvier 1999
de Séoul (2003) ont également eu lieu. et avril 2002, document de référence
pour les procédures à utiliser par les
La convention inter américaine de emprunteurs de cette institution, des
lutte contre la corruption dispositions nouvelles ont été introdui-
tes (article 1.15) qui font obligation aux
C'est une convention de l’Organisation emprunteurs auprès de la Banque
des États américains souvent citée en Mondiale, aux soumissionnaires, entre-
exemple pour l’effectivité d’application preneurs et fournisseurs des marchés
de certaines décisions au niveau du financés par cette institution d’observer,
continent américain dans le domaine de lors de la passation et de l’exécution de
la lutte contre la corruption. ces marchés, les règles d’éthique pro-
fessionnelle les plus strictes. Dans ce
Les bailleurs de fonds et la lutte document, la Banque Mondiale consi-
contre la corruption dère comme coupable de corruption
quiconque offre, sollicite ou accepte un
Au plan international, la coopération quelconque avantage en vue d’influen-
que le Burkina entretient avec les cer l’action d’un agent public au cours
partenaires multilatéraux et bilatéraux de l’attribution ou de l’exécution d’un
constitue un cadre de mobilisation de marché ou alors quiconque se livre à
ressources financières indispensables des manœuvres frauduleuses (entente
à la mise en œuvre de la stratégie ou manœuvre collusoire des soumis-
gouvernementale de lutte contre la sionnaires) visant à maintenir artifi-
pauvreté. Aussi, les dispositifs mis en ciellement les prix des offres à des
place par quelques partenaires du niveaux ne correspondant pas à ceux
Burkina Faso sont passés en revue. qui résulteraient de la concurrence libre
et ouverte.
La Banque Mondiale
Une unité d’investigation a été créée au
La Banque Mondiale, premier parte- sein de la Banque Mondiale chargée
naire du Burkina Faso en termes de d’analyser les plaintes et dénonciations
volume d’investissements (1!170 mil- d’allégations de fraude et de corruption
lions de dollars US depuis 1973) est, et surtout d’y donner suite. La particula-
depuis près d’une décennie, préoccu- rité de cette unité est qu’elle peut agir
pée par la corruption en général dans contre le personnel même de la Ban-
les pays en développement. À tel point que, convaincu de fraude; la sanction
qu’en 1996, lors de l’assemblée du pouvant aller jusqu’à la rupture de
Comité des gouverneurs, le Président contrat. Cette disposition fait suite à un
de la Banque Mondiale, Monsieur Ja- amendement à l’article 8.01 du règle-
mes Wolfenson déclarait!: " N o u s ment intérieur de l’institution concernant
devons aborder les questions de la tolérance zéro à la fraude intervenue
transparence, de bonne gestion comme en 1997 et qui prévoit la radiation de
des capacités institutionnelles (…), tout agent de l’institution impliqué dans
nous devons nous occuper du cancer la mauvaise gestion des fonds de la
de la corruption. Laissez-moi insister banque ou usant d’abus dans sa posi-
que la Banque Mondiale ne tolèrera tion à la banque pour obtenir des gains

128 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


financiers. droits de l’homme, des principes de la
démocratie, de l’État de droit et de la
Cette unité dispose d’un téléphone bonne gestion des affaires publiques.
rouge par lequel le personnel de la
Banque Mondiale et le grand public L’accord de Cotonou, dans son préam-
peuvent rapporter sous le couvert de bule, reconnaît qu’un environnement
l’anonymat toute allégation de fraude garantissant la bonne gestion des affai-
ou de corruption. Il faut noter qu’au res publiques fait partie intégrante du
Burkina Faso ce téléphone rouge n’est développement à long terme. Les
pas connu du grand public. En PCV , concepteurs de l’Accord de Cotonou
c’est le numéro 704 556 7076. ont voulu, à partir de cette assertion,
donner une place de choix à la lutte
Ces dispositions, qui s’attaquent à la contre la corruption. Ainsi l’alinéa 3 de
corruption interne à une institution, l’article 9 du Titre II de l’Accord situe
stigmatisent cette idée que l’on a sou- plus clairement les objectifs poursuivis
vent de croire que le phénomène de la par l’Union Européenne et le Burkina
corruption est exclusif au réceptacle notamment sur le cadre institutionnel
des ressources, donc aux pays qui envisagé pour lutter contre la cor-
reçoivent l’aide en provenance des ruption. Cet alinéa dit en substance que
pays riches. la gestion transparente et responsable
implique la mise en œuvre de mesures
Le souhait est que de telles dispositions visant en particulier la prévention et la
puissent figurer dans les procédures de lutte contre la corruption. Le deuxième
tous les partenaires au développement. paragraphe de cet alinéa stipule en-
suite que!: " la bonne gestion des
L’Union Européenne affaires publiques, sur laquelle se fonde
le partenariat ACP-UE, inspire les
Les conclusions de l’Accord de parte- politiques internes et internationales
nariat "Afrique, Caraïbes, Pacifique, des parties et constitue un élément
Union Européenne", signé au sommet fondamental du présent accord. Les
de Cotonou le 23 juin 2000, engagent parties conviennent que seuls les cas
non seulement l’Union Européenne graves de corruption, active et passive,
considérée comme entité unique, mais tels que définies à l’article 97 consti-
également les pays signataires pris tuent une violation de cet élément".
individuellement et parmi lesquelles on
retrouve d’importants partenaires du L’article 97 intitulé "Procédure de
Burkina Faso!: le Danemark, la France, consultation et mesures appropriées
les Pays-Bas et l’Allemagne. concernant la corruption" a été conçu
dans un esprit plus conciliateur que
L’accord de Cotonou apparaît comme répressif. En effet, il met en place un
un nouveau défi des différentes parties processus "d’arrangement" pour résou-
pour mener une stratégie de coopéra- dre les cas graves de corruption. Ainsi
tion qui associe aide au développement l’alinéa 1 de cet article énonce que "les
et conception d’un cadre propice au parties considèrent que, dans les cas
développement commercial et aux in- où la Communauté est un partenaire
vestissements. Pour ce faire, le Com- important en termes d’appui financier
missaire européen au développement aux politiques et programmes écono-
et à l’aide humanitaire, Monsieur Poul miques et sectoriels, les cas graves de
Nielson, a affirmé au cours de ce corruption font l’objet de consultations
sommet le code de conduite à tenir entre les parties".
pour réaliser le défi de Cotonou 2000.
Ainsi a-t-il insisté sur la nécessaire À la suite, l’article énonce les modalités
volonté d’œuvrer dans un environ- de réaction face aux cas avérés de
nement qui se caractérise par sa corruption. Il faut cependant noter qu’à
stabilité politique et par son respect des ce niveau, le texte ne spécifie pas les

"Corruption et développement humain"


Coopération régionale et internationale et lutte contre la corruption 129
mesures à prendre, laissant sans doute réduction de la pauvreté. Ce deuxième
à chaque pays le soin d’appliquer sa cadre de coopération concentrera ses
législation en la matière. Il est en effet interventions sur des thèmes réunis
dit que "si les consultations ne condui- autour de trois axes!: la gouvernance
sent pas à une solution acceptable par démocratique, la gouvernance écono-
les parties ou en cas de refus de mique et enfin l’environnement et le
consultation, les parties prennent les développement local.
mesures appropriées. Dans tous les
cas, il appartient en premier lieu, à la L’appui du PNUD vise donc l’amélio-
partie auprès de laquelle ont été cons- ration de la gouvernance en général
tatés les cas graves de corruption de afin de créer un environnement propice
prendre immédiatement les mesures à la lutte contre la pauvreté. Le choix
nécessaires pour remédier à la situa- du thème de ce Rapport sur le déve-
tion. Les mesures prises par l’une ou loppement humain durable constitue un
l’autre partie doivent être proportion- appui à la lutte contre la corruption. Le
nelles à la gravité de la situation". niveau d’intervention de ce bailleur
étant institutionnel, les questions de
La Suisse gouvernance sont donc essentielles.
Elles sous-tendent une volonté certaine
Il est intéressant de s’arrêter sur le cas de mener une action contre les systè-
de ce pays qui intervient dans le finan- mes propres à installer et entretenir la
cement du développement au Burkina corruption.
Faso à travers un bureau de coopéra-
tion. En effet, ce pays, de par sa posi- Le PNUD a apporté un appui pour la
tion de neutralité, a longtemps accueilli réalisation d’une étude d’état des lieux
des fonds publics détournés notam- sur la corruption parue en décembre
ment par des chefs d’État de pays pau- 2001 et a indiqué sa disponibilité dans
vres (par exemple Mobutu Séssé la poursuite du processus de mise en
SEKO, Jean Claude Duvalier, etc.). place de la Haute Autorité de Coordi-
nation de Lutte contre la Corruption et
Aujourd’hui, il existe en Suisse une son opérationnalisation. Il a notamment
législation de lutte contre le blanchi- apporté son appui à l’Organisation du
ment codifiée dans la loi fédérale du 10 Comité interministériel chargé de l’éla-
octobre 1997. Cette loi fait obligation boration des termes de références de la
aux intermédiaires financiers de dénon- mission de Coordination de la Haute
cer les transactions financières douteu- Autorité de Coordination de la Lutte
ses. Ces intermédiaires financiers sont contre la Corruption.
les banques, les institutions
d’assurance ou toute personne qui La Banque Africaine de Développe-
garde en dépôt ou aide à placer ou ment (BAD)
transférer des valeurs patrimoniales
appartenant à des tiers. La BAD contribue à la lutte contre la
corruption à travers deux programmes.
Il faut aussi dire que la Suisse dispose Le premier programme financé depuis
d’une loi d’entraide judiciaire qui permet 1991 et achevé en 1998 était intitulé
de récupérer les deniers publics dépo- "appui institutionnel à quatre ministè-
sés dans ce pays. Cette loi aura permis res". Un deuxième programme intitulé
par exemple la restitution aux Philippi- "Programme d’appui à la bonne gouver-
nes des fonds détournés par Marcos. nance" a été signé le 15 février 2002 et
vise à contribuer à l’amélioration de
Le Programme des Nations Unies l’efficacité des prestations de services
pour le Développement (PNUD) publics et à renforcer l’utilisation ration-
nelle et équitable des ressources publi-
Le cadre de coopération pays (2001- ques en vue de la réduction de la pau-
2005) s’inscrit dans la dynamique de vreté.

130 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Encadré 7.2. Le Mécanisme Africain d’Évaluation entre Pairs (MAEP)

Le Mécanisme Africain d’Évaluation entre Pairs (MAEP) constitue un processus par lequel les États
membres de l’Union Africaine (UA) y ayant volontairement adhéré s’engagent à renforcer la bonne
gouvernance à travers l’adoption de politiques, normes et pratiques. Les objectifs visés sont une
croissance économique élevée, un développement durable et une intégration sous-régionale et
continentale accélérée (cf. article 3). Les États membres s’engagent à se soumettre à des évaluation
périodiques, dans le domaine de la bonne gouvernance politique, économique et des entreprises.

Le MAEP s’appuie sur quatre composantes organisationnelles!:


• Le Comité des Chefs d’État et de Gouvernement Participants qui constitue la plus haute instance de
prise de décision du MAEP;
• Le Panel des Éminentes personnalités qui doit superviser le processus d’évaluation, examiner les
rapports d’évaluation et faire des recommandations;
• Le Secrétariat du MAEP, pour l’appui technique et administratif au MAEP;
• L’Équipe d’Évaluation des pays, pour la visite des pays et la préparation des rapports d’évaluation.

Le MAEP constitue un processus qui comporte cinq étapes principales!:


• Après son adhésion au MAEP, un pays doit prendre les mesures nécessaires pour se préparer au
processus, notamment pour établir son programme d’action. De son côté, le Secrétariat du MAEP
collecte et analyse l’information disponible sur le pays en vue de préparer un document de base ainsi
que des fiches techniques;
• La deuxième étape constitue la visite du pays par l’équipe d’Évaluation du MAEP. Les responsables
du pays ne jouent que le rôle de facilitateur afin que l’équipe d’évaluation puisse entamer de larges
consultations avec les représentants des partis politiques, les opérateurs économiques et les
représentants de la société civile;
• La troisième étape consiste en la préparation du rapport par l’équipe. Les recommandations de
l’équipe doivent essentiellement porter sur l’amélioration possible du programme d’action du pays,
en vue d’accélérer la réalisation des meilleures pratiques. Le projet de rapport de l’Équipe est
discuté avec les autorités du pays, en vue de contrôler l’exactitude de l’information;
• Le Secrétariat soumet le rapport de l’Équipe au Panel des Personnalités Éminentes. Cette quatrième
étape prend fin lorsque les décisions sont transmises au chef de l’État ou du Gouvernement du pays
qui fait l’objet d’une évaluation;
• Dans la cinquième et dernière étape, les rapports du MAEP sont publiés. Ils sont également
présentés officiellement et publiquement dans les structures régionales et sous-régionales.

La Banque Ouest Africaine de Le Royaume des Pays-Bas


Développement (BOAD)
Le Royaume des Pays-Bas intervient
C’est l’institution commune de finan- au Burkina essentiellement dans le
cement des États de l’UEMOA. Elle domaine du développement rural, de
intervient surtout dans l’économie en l’éducation de base et de la santé. La
général (industrie, développement rural, lisibilité de son concours à la lutte
infrastructures de base, télécommu- contre la corruption apparaît dans les
nications, etc.) sans disposition parti- conventions signées avec le Burkina.
culière de lutte contre la corruption.
C’est ainsi que dans la convention N°
Cependant, on peut considérer que le BF 01 4401 pour le financement du
code de transparence de l’UEMOA Programme Décennal de l’Ensei-
s’applique à tous ses programmes. gnement de Base (PDDEB), l’article 15

"Corruption et développement humain"


Coopération régionale et internationale et lutte contre la corruption 131
précise!: "les parties s’abstiendront de la bonne gouvernance du pays pour-
proposer à des tiers, de solliciter ou raient s’impliquer par des actions op-
d’accepter de tiers, soit pour elles- portunes ayant pour ambition de rédui-
mêmes, soit pour toute autre partie, re les risques de mauvaise gestion
tout don, toute rémunération, tout notamment les pratiques de corruption.
dédommagement ou tout autre avan
tage de quelque nature que ce soit qui Le rôle de ces partenaires peut être
puisse être interprété comme une prati- étudié du point de vue du comporte-
que illicite ou de corruption ou d’en ment des gouvernants, des actes des
accepter la promesse de la part de contrepouvoirs de contrôle, de la mise
tiers. Une telle pratique peut entraîner en œuvre des politiques de lutte contre
la résiliation de tout ou partie du pré- la corruption, des modes et des niveaux
sent contrat" d’intervention, de la grande et petite
corruption.
Le Royaume du Danemark

C’est sans aucun doute la coopération 7.2.1. LE COMPORTEMENT DES


la plus impliquée à l’heure actuelle GOUVERNANTS
dans la lutte contre la corruption. En
effet, le Danemark et le Burkina Faso
ont signé le 7 novembre 2002 une
convention pour le financement du
projet N° 104 BKF 43.32, "appui à la
L ’exécutif, du fait de sa position
privilégiée dans la gestion quoti-
dienne de la vie économique, sociale et
mise en place et au démarrage des culturelle de la nation dispose d’im-
activités de la Haute Autorité de Coor- portants moyens matériels et financiers
dination de la Lutte Contre la Corrup- pouvant entraîner des utilisations
tion". Ce projet porte sur un budget de abusives.
trente quatre millions de francs CFA
pour appuyer l’institution chargée de la L’homme politique a, en effet, besoin
lutte contre la corruption, notamment d’argent pour faire de la politique, soit
sur le plan matériel. pour assurer une réélection, soit pour
assurer l’après-défaite. L’ampleur des
De plus le Royaume du Danemark, lors besoins l’amène le plus souvent à utili-
de consultations avec le partenaire ser les deniers publics à des fins per-
burkinabé, ne se prive guère de mani- sonnelles. Pour cela, l’homme politique
fester sa ferme volonté d’apporter les aux commandes des affaires de l’État
concours nécessaires à la stratégie de dispose de pouvoirs pratiquement im-
lutte contre la corruption tout en dénon- parables!: le pouvoir de nomination et
çant au passage certains crimes restés de révocation qui contraint les collabo-
impunis. rateurs à répondre à ses exigences
pécuniaires. Il y a aussi la fameuse
valise diplomatique qui peut constituer
un puissant moyen de transfert de ri-
7.2. LE RÔLE DES PARTE- chesses (liquidités et valeurs) et de
NAIRES AU DÉVELOPPEMENT blanchiment d’argent, notamment ef-
fectué avec les firmes nationales et
internationales.

I
l importe que les pays bénéficiaires Le décideur politique subit aussi des
de l’aide extérieure prennent des influences externes, notamment dans le
dispositions adéquates pour que ces domaine des marchés publics. Les
ressources soient utilisées avec le grandes firmes dans leur stratégie de
maximum d’efficacité et d’efficience. marketing réservent une place de choix
Toutefois, les partenaires au dévelop- à l’approche directe des décideurs. Par
pement qui apportent leur assistance à des pratiques corruptrices, elles con-

132 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


tournent les procédures usuelles niveau international pour lutter contre
d’attribution des marchés en répercu- cette grande corruption. Cette pression
tant les charges supplémentaires liées doit cerner les pays de transit et le dé-
à la corruption sur le coût des mar- pôt d’argent ou de valeurs communé-
chés. Le décideur politique ainsi cor- ment considérés comme des paradis
rompu utilisera à son tour son arsenal fiscaux ("Andorre, Monaco, le Liech-
favori cité plus haut, le pouvoir de no- tenstein, le Luxembourg, la Suisse, les
mination et de révocation, pour influen- îles Caïmans", etc.).
cer le président de la commission
d’attribution ou tout autre personne Malheureusement, cette lutte s’avère
indiquée. difficile en raison de la mainmise des
gouvernants sur la quasi-totalité des
Ces comportements liés à la grande instruments du pouvoir, de l’exécutif au
corruption interpellent!: législatif en passant par le judiciaire.
Pour preuve, ce n’est que lorsqu’un
• Les organisations de la société civile "président-pilleur" de deniers publics
à mener la sensibilisation et l’incita- est destitué que des actions sont enga-
tion à la création de mécanismes gées pour connaître le forfait et en ré-
internationaux de contrôle de la cor- clamer la restitution. C’est à ce moment
ruption; seulement que des chiffres sont avan-
cés et cet état de fait montre la limite
• La presse dans un rôle de suivi bien particulière pour la dénonciation
méthodique, régulier et impartial des de certains abus.
actions gouvernementales à rendre
compte des actions illégales et des
comportements immoraux des gou- 7.2.2. LES CONTREPOUVOIRS DE
vernants; CONTRÔLE

• Les bailleurs de fonds à soutenir les


actions de cette presse indépen-
dante, engagée dans les actions de
moralisation de la vie publique mais
L a crédibilité des institutions
appelées à contrôler l’exécutif
(Parlement, Cour des comptes) est
aussi dans la réflexion à mener pour souvent mise à mal eu égard à la main-
la revue des procédures de passa- mise de l’exécutif sur ces institutions.
tion de marchés publics. Les investigations qu’elles effectuent,
aboutissent à des résultats qui ne sont
Sur ce comportement des gouvernants, communiqués qu’au décideur politique
il faut remarquer qu’un rapport des et quelquefois, la machine d’investi-
Nations Unies sur la prévention de la gation reste bloquée pour raison d’État.
criminalité estime que le prix de la cor- Toujours est-il que selon l’opinion publi-
ruption pour le continent s’élève à 30 que, l’action de ces organes est
milliards de dollars soit l’équivalent de toujours considérée comme influencée
15!000 milliards de F CFA. Ce qui nous par l’exécutif.
amène à constater et conclure que
certains pays africains sont littérale- Les partenaires au développement,
ment mis à sac par leurs dirigeants notamment les organisations de la so-
avec la complicité du réseau internatio- ciété civile (OSC) qui participent à la
nal de blanchiment d’argent. Quant on lutte contre la corruption peuvent ap-
sait que ce sont les populations qui porter un appui au renforcement des
souffrent de ces détournements de capacités de ces institutions permettant
fonds à grande échelle, il revient aux de garantir leur indépendance fonction-
partenaires au développement engagés nelle vis-à-vis de l’exécutif. Cependant
dans la lutte pour le développement de leur objectif principal devrait être la pro-
mettre la pression nécessaire pour la motion de la mise en concordance des
mise en œuvre des mesures prises au actions de ces organes avec la straté-

"Corruption et développement humain"


Coopération régionale et internationale et lutte contre la corruption 133
gie de bonne gouvernance prônée dans macro-économiques importantes. De-
le CSLP. puis 1991, le pays a mis en œuvre plu-
sieurs réformes économiques dans le
cadre d’une série de programmes
7.2.3. LA MISE EN ŒUVRE DES PO- d’ajustements structurels et de stabili-
LITIQUES DE LUTTE CONTRE LA sation avec le soutien des partenaires
CORRUPTION au développement, notamment les ins-
titutions de Bretton Woods. En con-
séquence, le PIB réel qui était en

L a volonté de mener des politiques


rigoureuses de lutte contre la cor-
ruption est réellement établie au plus
baisse dans la première moitié des
années 1990 a augmenté à partir de
1994. Le taux de croissance du PIB a
haut niveau. Cette volonté s’est encore ainsi atteint 5,1 % en moyenne annuel-
manifestée dès la mise en place du le entre 1997 et 2001.
gouvernement en juin 2002. En effet, le
Premier Ministre a, lors de la confé- Les aspirations du Burkina et des par-
rence de presse du 11 juin 2002, tenaires au développement qui l’accom-
consacrée à la formation du gouverne- pagnent consistent à réaliser de bon-
ment précisé!: "nous allons travailler à nes performances et relever les défis
mettre en place un dispositif de lutte de la bonne gouvernance pour attein-
anti-corruption très lisible, pour réprimer dre des taux de croissance durables,
ceux qui commencent à faire de la cor- réduire la pauvreté et les écarts
ruption une activité professionnelle. financiers.
Nous en avons besoin afin d’éviter que
le phénomène ne devienne un poids Le processus de formulation du premier
très lourd à supporter dans la conduite CSLP en février 2000 a été conduit
de notre politique économique et so- selon une méthodologie participative
ciale". qui a impliqué tous les partenaires au
développement du Burkina à
Cependant, la mise en application de l’élaboration même du document de
cet engagement dépasse le simple référence. Ensuite, au moment de la
cadre de la phraséologie. Il y a les lecture du bilan de la première année
moyens à mettre en œuvre pour confir- d’exécution du CSLP, les partenaires
mer la réelle disponibilité gouverne- ont été également sollicités pour don-
mentale de porter un coup de frein au ner leurs points de vue sur les forces et
phénomène de la corruption. faiblesses de la mise en œuvre de la
stratégie.
Les bailleurs de fonds, en tant que
partenaires privilégiés et influents du Cette tradition d’associer les partenai-
gouvernement, peuvent contribuer effi- res à la conception de la stratégie na-
cacement à la réalisation de cette vo- tionale permet à ces bailleurs de fonds
lonté du gouvernement en orientant de jouer le double rôle d’appui à la
certains financements vers la formula- conception de la politique et de suivi-
tion et l’exécution de stratégie de lutte contrôle des résultats de mise en œu-
contre la corruption. vre.

Appui à la conception des stratégies


7.2.4. LES MODES ET NIVEAU
D’INTERVENTION Ce rôle consultatif porte sur les moda-
lités de gestion administrative à mettre
en place pour prévenir la mal gouver-
Intervention actuelle nance et la corruption. Il faut dire que
cette fonction tacite, en raison du poids
Au cours de la décennie passée, le important de la communauté des bail-
Burkina a enregistré des performances leurs de fonds, prend une tournure plus

134 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


suggestive

Encadré 7.3. Le CFAA et le PRGB

L’évaluation de la Responsabilité Financière du Pays!: CFAA

Le gouvernement, la Banque Mondiale, la Banque Africaine de Développement, l’Union européenne, le


Programme des Nations Unies pour le Développement, l’Ambassade du Danemark, l’Ambassade des
Pays-Bas, la Coopération canadienne pour le développement, l’Agence Française pour le
Développement et la Coopération suisse au développement ont participé à l’élaboration du CFAA,
finalisé en janvier 2001. La particularité de ce document est qu’il est celui des bailleurs de fonds.
L’objectif général de l’étude était d’évaluer la qualité des mécanismes qui assurent la transparence de la
gestion financière au Burkina. L’étude de la responsabilité financière du pays s’est surtout focalisée sur
le secteur public et para public. Elle a identifié les atouts et faiblesses, ainsi que les risques du cadre de
responsabilité financière et proposé des recommandations en vue d’améliorer le système en place.

L’étude s'appuie sur la révision de la gestion budgétaire faite par le gouvernement à travers le Plan de
renforcement de la gestion budgétaire (PRGB). Ainsi le CFAA a abordé de façon plus globale la
question de la transparence budgétaire et réalisé une analyse de risque fiduciaire détaillée en tenant
compte des choix stratégiques pour l’appui du pays.

L’étude a reconnu une avancée réalisée par les autorités burkinabè ces dernières années en matière de
gestion de dépenses publiques et de risques fiduciaires. Par ailleurs, un progrès notable a été enregistré
dans l’informatisation de la gestion des finances publiques, notamment les dépenses, à travers
l’adoption de différents systèmes tels que!: le circuit intégré de la dépense (CID), le système intégré de
gestion administrative et salariale du personnel de l’État (SIGASPE), le système de gestion et d’analyse
de la dette publique (SYGADE) et le réseau inter-administratif (RESINA).

Malgré ces avancées, l’étude a noté que des progrès restent à faire dans un certain nombre de domaines.
Le système de contrôle des postes a posteriori pour s’assurer que les services ont été effectivement
rendus aux bénéficiaires reste faible. Le mandat de l’Inspection Générale d’État (IGE) et celui de
l’Inspection Générale des Finances (IGF) doit être renforcé et un accent doit être mis sur la conception
de mécanismes pour la réalisation d’un audit régulier des finances publiques. Il faut également noter que
le contrôle parlementaire n’est pas efficace en raison de la livraison tardive (après la clôture de l’année
fiscale) des rapports d’exécution budgétaire à l’Assemblée Nationale.

L’étude a relevé une certaine dérive dans l’application des procédures. Ainsi, les dérogations aux
procédures budgétaires sont légion puisque 13 % seulement des dépenses publiques sont traitées
conformément aux procédures normales.

Le Plan de Renforcement de la Gestion Budgétaire (PRGB)

C’est en septembre 2001 qu’il a été finalisé puis adopté par le Conseil des ministres comme document
de base pour le renforcement du processus budgétaire au Burkina. Le PRGB permet d’avoir une vision
saine et globale du cadre institutionnel pour la gestion budgétaire. Il décrit le système de gestion
financière en place, identifie les difficultés et énonce les actions prioritaires.

"Corruption et développement humain"


Coopération régionale et internationale et lutte contre la corruption 135
suggestive que consultative. À tel point rité d’un nouveau décret sur la
qu’au sein de la population une grande réglementation des marchés publics
partie, même des intellectuels, reste (décret N° 2002-110 PRES/PM/MEFdu
convaincue que les stratégies écono- 20 mars 2002). Le Rapport sur l’ap-
miques mises en place au Burkina sont plication des normes et des Codes, le
dictées par les bailleurs de fonds, prin- Plan de Renforcement de la Gestion
cipalement les institutions de Bretton Budgétaire (PRGB) et l’Évaluation de la
Woods (Banque Mondiale et Fonds Responsabilité Financière du pays
Monétaire International). N’entend-t-on (Country Financial Accountability As-
pas dire ça et là, notamment dans la sesment- CFAA) ont été finalisés en
presse et l’opinion publique, que le 2001. À cette même période, l’Étude
Burkina est un bon élève de ces institu- sur la compétitivité et la croissance a
tions!? fait l’objet de discussions à Ouagadou-
gou avec la société civile et les bail-
Ce rôle consultatif est donc très leurs de fonds etc.
important dans la politique de bonne
gouvernance parce qu’il intervient à Rôle de la société civile
une phase initiale dans laquelle les
partenaires peuvent suggérer la mise Une affaire a défrayé la chronique du-
en place de systèmes propres à décou- rant l’année 2002. c’est l’affaire Cath-
rager la corruption, les détournements well, ONG caritative présente dans 43
de biens, etc. provinces du Burkina. Cette ONG amé-
ricaine intervient dans un domaine as-
Suivi et contrôle des résultats sez sensible pour notre pays, structu-
rellement déficitaire en céréales. Elle
C’est un rôle de suivi des résultats at- assure pour les cantines scolaires le
tendus de la mise en œuvre du Cadre service de 320!929 élèves par jour
Stratégique de Lutte contre la Pauvreté. dans 1741 écoles. Des commerçants
Pour exemple, la première phase du de la place ont en effet profité d’une
CSLP a établi un système de réduction certaine faiblesse des textes pour se
de la pauvreté à moyen terme qui a mis procurer à crédit du riz de cette ONG.
en place un programme de réformes Ils ont contracté ces dettes au nom de
triennal visant à permettre la mesure de leur société et ne veulent pas payer. Le
repères de progrès spécifiques et indi- plus gros débiteur doit 419 millions de F
cateurs de résultats définis et acceptés CFA.
par le gouvernement et l’ensemble des
bailleurs de fonds. Cette situation appelle sans doute la
nécessité d’une moralisation de la vie
Dans ce rôle de "conseiller" des actions des affaires, mais aussi une revue de la
gouvernementales, les bailleurs de stratégie d’intervention des donateurs
fonds se doivent d’appuyer le gouver- d’aide directe.
nement par le biais de financement
d’études, de séminaires ou même de Les donateurs doivent avant de procé-
soutien par l’assistance technique ap- der à ce genre de dons s’assurer de
propriée. toutes les dispositions prises dans le
pays surtout en matière de législation
Pour exemple, quelques études, liées contre les différentes formes de corrup-
au souci de la gouvernance convena- tion et de détournement. Un certain
ble, ont été financées avec l’appui des renforcement du suivi physique de
partenaires!: six études d’Examen des l’aide directe pourrait s’opérer notam-
Dépenses Publiques ont été réalisées ment par un appui aux structures admi-
depuis 1999. En 2000, un Rapport na- nistratives chargées de ce suivi.
tional d’évaluation des marchés publics
a été finalisé. Ce rapport a permis Le rôle des ONG peut être déterminant
l’élaboration et la signature par l’auto- dans la lutte contre la corruption parce

136 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


que

Encadré 7.4. Engrais chimiques en provenance du Japon

Le journal l’Évènement du 10 août 2002 titrait!: "Engrais chimiques du Japon!: PLUS DE 2


MILLIARDS DÉTOURNÉS" (environ 3 000 000 de dollars US).

En effet, l’article nous apprend que dans le cadre des négociations de Kennedy Round ciblées
sur la coopération en vue de soulager la pauvreté dans le monde, le Japon ayant opté pour une
coopération dans le domaine de la fourniture d’engrais et de pesticides pour l’amélioration de
la production a signé avec le Burkina un protocole d’accord pour la fourniture de 3000 tonnes
d’engrais par an. Cet engrais, exonéré de diverses taxes, est rendu plus compétitif par rapport
à ses concurrents sur le marché. L’article continue ainsi!: "c’est la Direction des Intrants et de
la Mécanisation Agricole (DIMA, aujourd’hui Direction Générale de la Production Agricole)
qui se charge de la vente. Cet engrais est stocké dans deux entrepôts à Ouagadougou et Bobo-
Dioulasso. Dans le souci d’atteindre les objectifs assignés à l’opération, la DIMA a décidé de
privilégier les groupements villageois qui travaillent à la production de riz et en dehors des
zones cotonnières…. Des facilités étaient accordées à ces groupements!: 50% cash à la
commande, les 50% restants en fin de campagne. Mais la meilleure stratégie, c’est celle qui
s’accompagne d’un dispositif de suivi. Or ici il n' y en avait pas, dès que le producteur
franchissait la porte du magasin, le commerçant était là pour embarquer l’engrais qu’il
déchargeait dans ses propres magasins. On comprend dès lors pourquoi à ce jour, certains
débiteurs sont incapables de rembourser le moindre kopeck".

L’article, signé de Germain Bitiou Nama, poursuit en disant que les responsabilités sont plus
étendues parce que d’autres catégories de clients se sont approvisionnées directement à la
DIMA (commerçants, sociétés commerciales, institutions étatiques).

Il poursuit en disant!: "l’engrais japonais était devenu source d’affairisme. Nous avons
évoqué dans l’indépendant n°14 le cas de K. D. de Sindou propulsé du jour au lendemain
commerçant d’engrais. Depuis 1997 qu’il exploite le filon, il n’a pas remboursé un seul
centime malgré une ardoise salée de 41 650 000 F CFA. Interpellé par la police courant juillet
2002, il fut rapidement relâché après l’intervention d’amis puissants qui n’auraient pourtant
versé que 150 000 F CFA".

L’ensemble des dettes cumulées sur l’engrais a atteint 2 milliards 500 millions sans compter
25 millions de créances de débiteurs décédés. Bien entendu le Japon a réagi en mettant les
autorités en demeure de respecter le protocole d’accord notamment concernant le fonds de
contrepartie.

L’article conclut en disant!: "si parmi les débiteurs de l’ex-DIMA, bon nombre peuvent
payer, c’est le cas notamment des quelques hommes politiques (députés, maires, épouses de
dignitaires) mais aussi de certaines sociétés cossues ou de commerçants nantis, il s’en trouve,
par contre, qui, malgré leur bonne volonté sont incapables de le faire. C’est en quelque sorte
la triste conclusion de ce feuilleton où, une fois de plus, des biens publics sont détournés par
des individus peu scrupuleux, avec malheureusement pourrait-on dire, la complicité d’agents
de l’État".

"Corruption et développement humain"


Coopération régionale et internationale et lutte contre la corruption 137
qu’elles sont plus proches des besoins 7.3.1. LA COORDINATION DE L’AIDE
des populations mais aussi parce
qu’elles sont à même de faire la sensi-
bilisation au niveau de leurs sphères
d’intervention. En effet, il y a plus de
260 ONG (internationales et nationales)
U ne bonne coordination des aides
peut constituer un moyen assez
efficace de lutte contre la corruption
et à la base on compte près de 15!000 dans la mesure où, si elle est effective,
organisations, coopératives ou grou- elle permet à l’État d’avoir une vue
pements ruraux. d’ensemble des interventions de tous
les bailleurs de fonds.
Contrairement aux bailleurs de fonds
classiques (organisations internationa- La coordination de l’aide est un aspect
les, pays) qui ont une certaine réserve qui revient toujours quand on évoque
diplomatique, les ONG peuvent jouer l’aide publique au développement. La
un rôle important dans la lutte contre la difficulté de parvenir à une coordination
corruption, car elles ont une relative efficace relève de l’insuffisance de mise
liberté et une certaine indépendance en concordance des appuis au niveau
qui leur permettent de dénoncer la col- de l’administration et de la position
lusion des pouvoirs administratifs ou ambiguë de certains bailleurs de fonds.
politiques.
L’insuffisance de cette mise en concor-
Dans le domaine de la grande corrup- dance est liée à la faiblesse de la capa-
tion, les organisations de la société cité de l’administration à effectuer le
civile, seules, ne disposent pas d’assez suivi régulier et global des aides ap-
de marge de manœuvre pour arriver à portées au Burkina. Il s’agit générale-
bout de tels forfaits. Seule l’alliance ment de manque de logistique techni-
"Justice, presse indépendante et so- que et de personnel qualifié nécessaire
ciété civile" peut apporter une réponse à la mobilisation et à la coordination
à un tel niveau de corruption qui, géné- des ressources.
ralement, se pratique au sommet de
l’État. Quant aux bailleurs de fonds, ils militent
généralement en faveur d’une coordi-
nation de l’aide devant se faire néces-
sairement au niveau gouvernemental.
7.3. LES PROGRAMMES DE En effet, la plupart d’entre eux adhèrent
COOPÉRATION aujourd’hui à l’aide programme ou ap-
pui budgétaire. Cependant, les parte-
naires adoptent une position équivoque
dans la mesure où ils tiennent à brandir

L
e Burkina, comme on le sait, est leur bannière pour revendiquer leurs
engagé avec l’appui des parte- appuis (par des inaugurations officielles
naires au développement dans à grand renfort de publicité).
une stratégie de lutte contre la
pauvreté. À cet effet, les partenaires Outre la coordination de l’aide, il
bilatéraux et multilatéraux s’investissent convient de s’appesantir également sur
dans la définition de programmes de la coordination des actions en vue de
développement en fonction de consi- mener un combat collectif et soutenu
dérations particulières à chacun d’eux. contre la corruption au niveau interna-
Cependant, l’objectif commun vise à tional. Cette coordination concerne
sortir le pays de la pauvreté. aussi bien les bailleurs de fonds que les
organisations de la société civile. Il
Aussi est-il souhaitable que des méca- s’agit là de mener une action d’enver-
nismes de mobilisation et de gestion gure pour que les gouvernements et les
des ressources permettant de prévenir firmes nationales et internationales
des risques de corruption, soient mis en trouvent en face d’eux une force
place. coalisée et déterminée dans le combat

138 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


contre la corruption. Cette forme de souvent la poursuite desdits program-
coordination interpelle notamment les mes et projets.
ONG.
Par ailleurs, les mécanismes de mise à
Au Burkina, la coordination de l’Aide est disposition des fonds des partenaires
assurée par la Direction Générale de la au développement devraient également
Coopération. Par l’organisation de ta- être suivis. En effet, dans le cadre des
bles rondes, cette direction aide à la financements extérieurs, il y a des cas
mise en place des financements surtout de contrats dits arrangés par le bailleur
au niveau des programmes et projets de fonds avec un prestataire privé.
nécessitant l’intervention de plusieurs C’est en fait une forte recommandation
bailleurs de fonds. La Direction Géné- à l’endroit des gestionnaires nationaux
rale de l’Économie et de la Planification de programme qui se trouvent ainsi
assure elle aussi un suivi de l’évalua- sous influence. Cette pratique est no-
tion des investissements extérieurs et toire dans le domaine de l’assistance
partant contribue aussi à la coordina- technique qui est parfois un véritable
tion de l’aide. marché de placements contrôlé par les
personnes qui, au sein des organismes
de financement, disposent de la latitude
7.3.2. LA MISE EN PLACE DE MÉCA- de proposer des procédés de gestion
NISMES DE CONTRÔLE des fonds publics. Cette latitude alliée
au pouvoir financier de leur institution
amène ces personnes à devenir de

L es mécanismes de contrôle jouent


un rôle important dans la lutte
contre la corruption.
véritables recruteurs d’assistants tech-
niques notamment étrangers. Elles
proposent les postes à pourvoir et les
curricula vitae en insistant sur celui
Au niveau gouvernemental, ce constat qu’ils préfèrent et très souvent les ges-
a été bien perçu et, de ce fait, le gou- tionnaires locaux n’ont d’autre choix
vernement a décidé de placer au sein que de suivre ces recommandations.
de la Direction chargée de vérifier les
contrats sur financements extérieurs (la Aussi est-il souhaitable qu’au sein des
DGCOOP) un service de contrôle fi- institutions de financement il puisse y
nancier. avoir des organes de contrôle, surtout
externe, qui s’appuient sur les procédu-
Par ailleurs, des organes de contrôle res internes pour évaluer les résultats
administratifs sont chargés de la atteints au niveau des interventions
vérification de l’utilisation des deniers spécifiques de ces organismes et de
publics. C’est le cas de l’Inspection leurs personnels.
Générale des Finances (IGF) qui as-
sure l’audit des comptes pour les pro- Enfin, l’audit devrait également concer-
jets financés par le PNUD. Quant à ner les responsables administratifs et
l’Inspection Générale d’État (IGE), elle financiers des grands projets de déve-
est en mesure, comme l’IGF, de mener loppement. Il s’agit surtout d’un appui
toute mission de contrôle au niveau des que les différents partenaires peuvent
programmes et projets de développe- apporter à la Cour des comptes, aux
ment. inspections administratives, aux institu-
tions et associations luttant contre la
On peut noter que pratiquement tous corruption pour un renforcement de
les bailleurs de fonds exigent que leurs leurs capacités internes et pour les
interventions (les projets et program- appuyer dans l’œuvre de vérification de
mes) soient soumises à un audit ex- la mise en application de la stratégie
terne dont les résultats conditionnent nationale de bonne gouvernance.
souvent

"Corruption et développement humain"


Coopération régionale et internationale et lutte contre la corruption 139
7.3.3. LES POLITIQUES DE tualité, certaines exigences des
CONDITIONNALITÉ bailleurs de fonds perpétuent l’esprit de
l’aide liée.

E lles sont mises en place par les


bailleurs de fonds pour!:
Pour minimiser ce risque, il conviendrait
de modifier les conditions de négocia-
tion. Le bénéficiaire, en l’occurrence
• S’assurer que les financements l’État, doit être mieux impliqué à
qu’ils consentent seront utilisés à l’évaluation des programmes à mettre
bon escient; en œuvre et avoir une force de propo-
• Garantir le remboursement de leurs sition dans le schéma de négociation
investissements; des financements.
• Guider la politique économique d’un
pays dans une voie particulière.

Les politiques de conditionnalités sont 7.4. PERSPECTIVES DANS LE


établies essentiellement par les institu- PARTENARIAT
tions de Bretton Woods (le FMI et la
Banque Mondiale). Elles constituent un
moyen sur lequel les bailleurs de fonds

L
peuvent se fonder pour amener le gou- ’étude menée en 2001 sur le
vernement à la prise de mesures visant renforcement de la gestion bud-
à réduire la corruption. Son utilisation gétaire (PRGB) complétée par le
peut cependant être circonscrite à des diagnostic extérieur réalisé de manière
crédits bien définis (par exemple celui coordonnée par les partenaires au
de la stratégie de réduction de la pau- développement (CFAA) a convaincu le
vreté) pour éviter que la conditionnalité gouvernement de mener une réflexion
non remplie ne soit une entrave au sur la gestion budgétaire dans la pers-
démarrage de projets à caractère so- pective de l’établissement et du renfor-
cial. cement d’un nouveau cadre de parte-
nariat avec les bailleurs de fonds. Ainsi,
le gouvernement a décidé de s’orienter
7.3.4. LES CONDITIONS DE NÉGO- de plus en plus vers la stratégie de
CIATIONS budget programme. L’appui des parte-
naires au développement est désor-
mais voulu plus direct, plus ciblé sur

L es programmes de coopération sont


généralement inscrits dans des
conventions conclues entre le Burkina
des priorités budgétaires. C’est la no-
tion d’appui budgétaire.

et le bailleur de fonds. Très souvent, L’appui budgétaire peut être conçu


c’est le bailleur de fonds qui propose comme un outil permettant une stabilité
une convention type sur lequel le macro-économique mais visant égale-
Burkina a très peu de marges de ment la couverture des besoins induits
manœuvre. Les besoins étant pres- par la mise en œuvre de la stratégie de
sants, les signatures de convention lutte contre la pauvreté.
sont faites avec des conditions pas
toujours avantageuses pour le pays. L’appui budgétaire permet une inter-
vention des partenaires au développe-
Les financements ainsi obtenus lient les ment dans un cadre unique qui assure
actions à mener aux intérêts du bailleur une analyse plus globale et plus cohé-
de fonds. C’est l’aide liée. On deman- rente de la politique gouvernementale.
dera par exemple qu’un véhicule d’un Il permet de soutenir le dialogue global
programme soit acheté dans le pays du avec le gouvernement en matière de
bailleur de fonds. Bien que cette forme politiques économiques et de lutte con-
de conditionnalité ne soit pas d’ac- tre la pauvreté. Par ailleurs, l'appui bud-

140 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


gétaire à travers le budget, permet de nemark, les Pays-Bas, la Suède, la
maintenir un dialogue sur les modes de Suisse et la France.
gestion des finances publiques dans les
pays bénéficiaires, notamment sur leur Cette forme d’appui va nécessairement
amélioration. impliquer de la part des bailleurs de
fonds un suivi plus rigoureux et un ren-
De façon globale, le diagnostic général forcement des mécanismes de contrôle
fait ressortir que la situation en termes a posteriori sur les progrès accomplis.
de transparence, de crédibilité et Ils doivent mettre l’accent sur les ré-
d’efficacité concernant la gestion des sultats susceptibles d’être suivis sur le
dépenses publiques, semble suffisante terrain pour s’assurer de la bonne
pour effectuer un appui budgétaire. Le l’utilisation des fonds dépensés au ni-
cadre budgétaire est préférable pour veau de l’État. En effet, cette forme
les bailleurs de fonds parce qu’il favo- d’appui, si elle n’est pas accompagnée
rise une plus grande appropriation des d’un suivi adapté, peut constituer la
politiques par l’administration et une porte ouverte à toute forme de détour-
durabilité des mesures de réformes nement de fonds et de corruption dans
engagées. Il faut également ajouter que les services chargés de l’administration
l’appui budgétaire facilite la coordina- de ces fonds.
tion des interventions des bailleurs, du
fait de l’unicité du cadre de financement Le rôle des bailleurs de fonds devrait
et améliore la capacité d’absorption à d’abord consister à apporter un appui
cause de l’utilisation d’une procédure aux organes de contrôle a posteriori,
unique à travers le budget de l’État. notamment l’Inspection Générale d’État
et l’Inspection Générale des Finances.
D'ores et déjà, un certain nombre de Ces administrations sont en effet char-
partenaires au développement s'est en- gées de repérer les cas de détourne-
gagé à soutenir le Gouvernement dans ments de fonds ou les cas d’irrégu-
la mise en œuvre du CSLP, à travers larités dans le processus de mise à
des appuis budgétaires coordonnés en disposition des fonds des bailleurs. Le
privilégiant!: renforcement en amont des capacités
de contrôle du circuit de la dépense, tel
• Une plus grande appropriation de la qu'il est défini notamment dans le
définition et de la mise en œuvre de PRGB, mérite également l’appui des
la stratégie de réduction de la pau- partenaires au développement.
vreté par le gouvernement;
• Une amélioration de l’efficacité de la Il faut enfin que les exigences des bail-
politique du gouvernement et de leurs de fonds sur les irrégularités dé-
l’aide extérieure grâce au suivi d’in- celées connaissent une sanction effec-
dicateurs de performances dans les tive appropriée. C’est en effet le pan
secteurs concernés par la lutte faible de la procédure de lutte anti-cor-
contre la pauvreté; ruption au Burkina. Les dossiers des
• Une amélioration de la prévisibilité différentes inspections administratives
et de la régularité des appuis bud- et des auditeurs sont le plus souvent
gétaires; rangés sans suite dans les tiroirs des
• Un renforcement de la coordination décideurs. Les bailleurs de fonds doi-
entre les partenaires grâce à des vent s’assurer que les éléments de
évaluations conjointes. mesure de la régularité des opérations
sont crédibles et mis en œuvre par des
Au nombre des bailleurs de fonds qui procédés d’évaluation indiscutables.
se sont engagés dans l’appui budgé-
taire, on compte des institutions multi- Aussi, pour permettre le suivi de la
latérales (la Banque Mondiale et l’Union régularité du système, l’exercice "test
Européenne notamment) et aussi des de conditionnalité", initié par l’Union
bilatéraux comme la Belgique, le Da- Européenne et adopté par la plupart

"Corruption et développement humain"


Coopération régionale et internationale et lutte contre la corruption 141
des bailleurs, propose un ensemble cessus de transfert de l’aide.
d’indicateurs destinés à faciliter le suivi-
évaluation des activités gouvernemen- Les détournements concernent le plus
tales. souvent des biens en nature et ne
peuvent se réaliser sans la complicité
Dans cet exercice d’aide budgétaire, il des personnes clés de la chaîne de
faut noter le rôle essentiel du Fonds transfert.
Monétaire International (FMI) qui ap-
porte une aide technique dans la pro-
grammation financière et budgétaire en CONCLUSION
poursuivant les objectifs ci-après!:

• Améliorer la gestion des dépenses

E
n raison de la place importante
publiques en s’assurant que les des bailleurs de fonds dans le
fonds d’aide visent réellement à contexte du Burkina Faso et
proposer de meilleurs services; compte tenu du processus participatif
• Rendre plus efficaces les ministères mis en place au niveau de la
clés et les structures chargées des conception des mécanismes de lutte
dépenses au niveau local en créant contre la pauvreté et dans le processus
progressivement un réseau des mé- d’ancrage de la bonne gouvernance
canismes et qualifications nécessai- dans tout le système administratif, il
res pour une meilleure gestion bud- apparaît que les bailleurs de fonds
gétaire. peuvent avoir un rôle important dans la
formulation d’une stratégie de lutte
Malgré cette batterie de mesures et les contre la corruption. Le souhait est
efforts pour améliorer les systèmes de qu’ils puissent insuffler une dynamique
gestion et des marchés publics, quel- utile et surtout visible pour la popula-
ques risques fiduciaires demeurent. tion, lasse de la passivité ambiante
Voilà pourquoi, sur la base du diagnos- autour de ce phénomène qui, pourtant,
tic partagé, les réformes envisagées prend de l’ampleur.
doivent s’articuler autour des axes sui-
vants!: Le défi majeur sera de rendre opéra-
tionnelle la Haute Autorité de Coordina-
• L’amélioration de l’équilibre des tion de Lutte contre la Corruption. Il
pouvoirs par un renforcement du s’agira de mener jusqu’au bout et de
pouvoir judiciaire, en particulier juri- manière efficace la stratégie de lutte
dictionnel des comptes, préconisée par cette institution. Et pour
• La moralisation et la transparence cela, le personnel de cette structure
des affaires publiques, doit s’exercer à la pro activité dans tous
• Le renforcement de l’organisation et les domaines susceptibles de générer
des responsabilités au sein de des actes de corruption.
l’exécutif,
• La transposition en droit national Aussi, conviendrait-il de doter la struc-
des directives de l’UEMOA relatives ture d’une stratégie propice. Pour ce
aux finances publiques, faire, les mesures d’accompagnement
doivent être à la hauteur des résultats
Les limites de l’aide directe recherchés.

Certains bailleurs de fonds et ONG Ces mesures pourraient être!:


procèdent par des dons en nature.
C’est parfois dans la nature de l’aide • L’apport assez conséquent en res-
qu’il y a le plus de risque de détourne- sources humaines qualifiées, au titre
ments des moyens de transfert en rai- des membres de la structure;
son de la faiblesse, voire de l’absence • L’instauration de la prestation de
de bornes de contrôles durant le pro- serment pour lesdits membres;

142 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


• La désignation des membres disposition du public pour recueillir
comme "point focal" au niveau des toute information sur la corruption.
administrations sensibles (impôts et
douane); L’évolution préoccupante du
• Leur participation (ponctuelle et phénomène de la corruption au Burkina
ciblée pour le moment) comme Faso doit également engager les
observateurs aux séances des partenaires au développement à
Commissions d’Attribution des apporter le soutien nécessaire aux
Marchés de l’État; organisations qui œuvrent dans la lutte
• Le pouvoir de l’institution à donner contre la corruption.
l’information au public, dans le
respect des principes du code de C’est une bataille de longue haleine,
l’information; face à un adversaire insaisissable,
• La production de rapports périodi- abstrait dans l’évidence et qui ne fai-
ques avec des plans d'actions dé- blira réellement qu’avec la réduction
taillés; durable et générale de la pauvreté au
• La mise en place d’un contact Burkina Faso et une lutte assidue
(téléphone rouge, messagerie) à la contre ce fléau.
pauvre

"Corruption et développement humain"


Coopération régionale et internationale et lutte contre la corruption 143
EF CHAPITRE 6

CORRUPTION ET VALEURS
SOCIOCULTURELLES

INTRODUCTION avec le mode de vie de la société,


notamment avec les habitudes que le
temps a durcies et qui, de ce fait, sont
devenues pratique courante. La culture

L
a corruption est un phénomène
qui se nourrit des ressources de est l’ensemble des usages, des
la communauté. Cela n’est pas manières d’agir et de penser, des
seulement vrai sur le plan économique, attitudes, des croyances et des senti-
même si c’est là que son caractère ments, des manières d’appartenir à une
"prédateur" est le plus perceptible. communauté. Et plus on s’éloigne de
C’est aussi vrai sur le plan socioculturel l’espace de la culture occidentale, plus
où les effets de la corruption peuvent on se pose la question de savoir quels
être plus destructifs encore. Les prati- rapports existent entre les coutumes
ques corruptrices se développent, en locales, les traditions d’une part, et la
effet, dans un environnement sociocul- corruption de l’autre. Plus précisément,
turel tolérant ou même incitatif. Elles on cherche à déterminer la mesure
ont comme conséquence l’altération du dans laquelle les cultures non occi-
tissu social, et le déracinement culturel dentales sont susceptibles d’engendrer
de la communauté, rongeant ainsi sa ou d’amplifier le phénomène de la cor-
charpente spirituelle ou morale. De ce ruption.
fait, l’analyse de la corruption doit
nécessairement tenter d’éclairer les En réalité, le sens de la question n’est
implications socioculturelles de ce phé- pas tout à fait clair. Elle peut être portée
nomène. par le présupposé de l’existence de
certaines pratiques consacrées par des
traditions ancestrales qui, parce
qu’elles sont mal assorties aux princi-
6.1. RACINES TRADITIONNEL- pes du libéralisme économique, par
LES ET CORRUPTION exemple celui de la libre concurrence,
constituent un terrain propice au déve-
loppement de la corruption; ou alors,
ces pratiques apparaissent comme

O
n s’avise assez rapidement du étant en mesure de susciter des actions
fait que la corruption, en tant qui, interprétées à l’intérieur des cane-
que pratique sociale, ne peut se vas modernes, sont ambiguës ou sus-
développer et avoir une ampleur pectes. C’est ce jeu de significations
conséquente que si elle est compatible équivoques et d’enjeux divers qu’il faut

"Corruption et développement humain"


Corruption et valeurs socioculturelles 101
avoir à l’esprit lorsque l’on aborde la On sait qu'entre ceux du Yatenga et
question du fondement culturel de la ceux de Ouagadougou, il y a des dif-
corruption. férences substantielles du point de vue
des mœurs, des attitudes et des
Selon Prosper Farama, "les sociétés croyances. On voit, à partir de ces
traditionnelles (…) ont (…) une part de considérations que l’analyse des
responsabilité dans le phénomène de rapports entre corruption et culture est
corruption que connaît l’Afrique mo- une tâche immense et complexe.
derne"20. Or le Burkina, comme la plu-
part des États africains, est une mosaï-
que ethno-culturelle. On y compte une 6.1.1. LA PRATIQUE DES DONS
soixantaine d’ethnies. Cela ne signifie
pas, bien entendu, que nous avons
autant d’unités culturelles distinctes.
Les contacts qui eurent lieu dans
l’histoire ont noué des liens, parfois
R . Klitgaard écrit (1995, pp 150-
151): "les Coréens avaient une
coutume bien établie: celle de remettre
dans le conflit, et créé les conditions de des cadeaux", coutume liée, explique
dynamiques de recompositions identi- Martin, "au problème traditionnel de la
taires qui supposent échanges, brassa- corruption au sein de l’État coréen." Un
ges et "métissages" culturels. autre expert affirme: "Les Coréens sont
l’un des peuples les plus affables et les
Les communautés, dont l’organisation plus généreux qu’on puisse rencontrer.
implique une autonomie villageoise Ils sont prévenants et attentionnés, et
poussée, semblent être particulière- s’efforcent par tous les moyens d’ins-
ment perméables aux influences cultu- taurer une relation de type personnel
relles. Par exemple, autour de la avant d’entamer la moindre affaire. Le
Comoé, la civilisation dioula a pu fait de donner et de recevoir des
constituer ce que l’on pourrait appeler cadeaux fait partie de la transaction et
une "culture véhiculaire" pour les est considéré comme une commission
communautés Turka, Gouin, Karaboro, normale pour services rendus".
Sénoufo, Komono, etc. C’est ainsi qu’ils
établissent des correspondances entre En Afrique en général et au Burkina
leurs noms de famille à partir de leurs Faso en particulier, la pratique des
traductions en dioula, accroissant ainsi dons est, dans la tradition, également
la qualité de la compréhension mutuelle inscrite dans le code du savoir-vivre.
et dégageant ce qu’on pourrait appeler Penser à donner "quelque chose de sa
un espace culturel inter-ethnique21. main" est un impératif moral. Ici, en-
core, on a analysé cet usage comme
On ne peut penser que chaque ethnie faisant partie de ces habitudes sociales
constitue une entité culturelle homo- qui sont susceptibles de créer chez les
gène. Les faits historiques introduisent individus une disposition mentale favo-
des nuances entre composantes d’une rable à des pratiques corruptrices. Le
même communauté ethnique. Jean- REN-LAC écrit: " Villa clés en main,
Bernard Ouédraogo (1997 p. 48) parle, cadeau de véhicule, de terrain, de tête
par exemple, d’un éclatement des Ka- de bétail même, etc. Tels sont les for-
raboro en Syem, matrilinéaires comme mes et types de cadeaux qui ont cours
les Gouins, et en Kai, patrilinéaires. et qui participent de la mise en place
d’une culture de pots-de-vin"22.
Parmi les Mossi, les écarts dans les
façons de faire peuvent être notables. Et comme on pouvait s’y attendre, ce
On sait qu’entre ceux du Yatenga et sont
________________________________________

20 REN-LAC, 2001 b p. 76.


21 Jean-Bernard Ouédraogo, 1997.
22 REN-LAC 2001, p. 121.

102 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


sont les traditions qui sont désignées mensal de l’occasion est transformé en
comme des phénomènes qui incitent à "connaissance", en "relation", voire en
la corruption. Il est vrai que ceux qui se ami. Offrir une bière, cela "peut toujours
livrent à la pratique des cadeaux sus- servir".
pects ont coutume d’invoquer la tradi-
tion quand ils sont dénoncés. Aux ob- Ce point de vue doit être nuancé. En
servations du REN-LAC, on a pu ré- effet, dans la tradition, la pratique du
pondre que ce mouvement de lutte con- don fait partie de l’effort de convivialité.
tre la corruption "a des positions Le présent n’est pas un placement,
contraires à la culture africaine (…), est mais un témoignage du fait que l’on
contre la tradition (…), ignore les réali- pense les uns aux autres. De là deux
tés du terrain" (Ibidem). Qu’en est-il en conséquences: d’une part, sa valeur
réalité!? matérielle n’est pas la chose la plus
importante, c’est sa valeur symbolique
Pour la clarté de la présentation, on qui importe; d’autre part, recevoir, c’est
peut distinguer les dons échangés en- être honoré, de la même manière que
tre particuliers et ceux qui sont faits par l’on est honoré de voir son présent
des particuliers aux autorités coutu- agréé. Un proverbe moaga dit qu’il vaut
mières. mieux recevoir en cadeau une figue qui
vous honore qu’une noix de kola qui
Selon une présentation courante, l’habi- vous déshonore.
tude de faire des cadeaux passe pour
être une des causes les plus impor- Si donc le cadeau est porté par une
tantes de la corruption systémique. En intention corruptrice, il est lui-même
apparence, elle semble en effet contri- corrompu en raison de sa source
buer à la personnalisation des rapports, déshonorante. Il doit, en toute rigueur,
ce qui rend les gens disponibles pour être rejeté. Les Bobo considèrent le
des pratiques comme le favoritisme don comme " l’expression d’une
quand elle ne les y oblige pas. reconnaissance". Si le don est suspect,
Recevoir, c’est toujours se sentir obligé c’est-à-dire qu’il représente un privilège
à la gratitude; c’est être l’objet d’une non mérité, ou est fait par un inconnu
attention et d’une sollicitude qui vous (…), il est rejeté"23.
obligent à "rendre service" le moment
venu, sous peine d’être mal perçu par Si les dons entre particuliers ne peu-
la société. vent pas conduire à une accumulation
matérielle, ceux que l’on fait aux auto-
Cultiver les "relations" est un moyen rités semblent être substantiels. Sou-
bien connu pour réussir dans la vie aux vent, on dénonce les cadeaux que les
yeux de la société. Les occasions populations font aux chefs comme des
abondent d’ailleurs où l’on peut mani- pratiques corruptrices dans les sociétés
fester une solidarité qui est un place- traditionnelles. En effet, apparemment,
ment pour l’avenir: naissances, décès, on tient là l’évidence d’une corruption
funérailles, baptêmes, mariages, fêtes administrative. On s’imagine que lors
coutumières, etc. des procès par exemple, les attentions
aux chefs sont, au moins quelques fois,
Il y a aussi des lieux privilégiés et des destinées à influer indûment sur le ver-
codes: celui qui est "dans les affaires" dict. D’un autre côté, le cadeau n’est-il
sait, à Ouagadougou, quels débits de pas attendu!? N’est-ce pas là une cou-
boissons il doit fréquenter pour aug- tume illégitime d’extorsions de biens!?
menter ses chances de faire une ren- N’est-ce pas la même chose que font
contre intéressante. On s’offre à boire, les agents publics qui exigent "quelque
on discute à bâtons rompus; et le com- chose" avant d’accomplir un acte pour
mensal lequel
________________________________________

23 REN-LAC, 2001 b, p. 28

"Corruption et développement humain"


Corruption et valeurs socioculturelles 103
lequel ils perçoivent déjà un salaire!? des intentions qui motivent le don, et de
veiller à ce que la valeur soit contenue
Si l’on veut coûte que coûte contenir la dans des limites raisonnables.
pratique des dons à l’intérieur de la
problématique de la corruption, on ne Il est vrai cependant que cette gestion
pourra pas comprendre ce qui donnait patrimoniale semble être l’arrière fond
son sens à cette coutume, dans une culturel de l’État néo-patrimonial, terrain
société réglée officiellement sur de développement d’une corruption
l’idéologie de l’intégrité. Par suite, on particulièrement sévère. De même que
pourra difficilement en tirer des ensei- la tradition des dons entre particuliers
gnements intéressants pour forger des donne l’impression de s’être muée en
armes dans la perspective de la lutte pratique sociale qui crée les conditions
contre la corruption. On s’avise, d’une corruption systémique sous la
d’entrée de jeu, que le fonctionnaire forme de la corruption-échange social,
corrompu perçoit, pour son travail, un de même les dons aux autorités tradi-
salaire régulier, alors que le chef, lui, ne tionnelles semblent avoir un lien parti-
bénéficie pas d’un traitement formelle- culièrement fort avec le patrimonialisme
ment institué. Le responsable tradition- et, par voie de conséquence, avec le
nel est au service de la communauté au néo-patrimonialisme.
profit de laquelle il remplit son office.
C’est pourquoi la société considère qu’il
doit être honoré à chaque fois qu’on a 6.1.2. LA DOMINATION PATRIMO-
recours à lui. Comme dit le proverbe, NIALE
"on ne peut pas aller voir le chef les
mains vides comme si l’on allait prier
Dieu." Le propos est clair. Les présents
que l’on fait au chef ne lui sont pas dus
en raison de son importance, puisqu’on
L e concept de domination patrimo-
niale a été forgé par Max Weber qui
s’en sert dans État et société pour
le compare, évidemment à son désa- désigner précisément le fait que dans
vantage, à Dieu, mais plutôt en raison l’organisation traditionnelle du pouvoir,
du fait que, s’étant engagé à s’occuper le public et le privé pouvaient ne pas
des affaires publiques, il est désormais être distingués l’un de l’autre. Chez les
à la charge de la communauté. Alors Moosé, le "naam" n’est pas une
que Dieu possède tout, le chef n’a rien; institution formellement établie dans un
il est d’autant plus démuni qu’il gère les espace public distinct du domaine
problèmes de tous, c’est-à-dire des privé. Le pouvoir, au contraire, est un
autres, au détriment de ses propres bien familial. C’est toujours un héritage,
affaires. À vrai dire, il n’a pas d’intérêts le patrimoine d’une famille dont un
privés. L’État, c’est lui; et lui, c’est ancêtre passe pour l’avoir conquis. Il
l’État. Normalement, il y a congruence n’y a pratiquement pas de bien public.
quasi parfaite entre sa personne et la Dès que, pour une raison ou pour une
fonction insigne qu’il remplit. Les hon- autre, quelqu’un perd définitivement ou
neurs lui sont dûs à ce titre. Et comme pour un temps seulement le bénéfice
les présents sont une manière d’un bien quelconque qui lui appar-
d’honorer le chef, ils doivent lui être tenait, celui-ci était confié à une autorité
offerts de façon officielle et publique. qui, en général, l’exploitait à son propre
On n’honore pas, en effet, quelqu’un en profit. C’était souvent lorsque deux par-
cachette, en secret. Chez les moosé, il ties prétendaient chacune avoir un droit
y a toujours un intermédiaire qui, té- exclusif sur un objet, que celui-ci était
moin privilégié devant les autres té- confié à une autorité déterminée. Provi-
moins (en fait, tous ceux qui, pour une soirement en attendant le règlement du
raison ou pour une autre, se trouvent litige, ou définitivement quand la situa-
être là), prend le présent des mains du tion se révélait inextricable.
donateur et le présente au chef. En fait,
il est chargé de s’assurer de la pureté Jean-Pierre Jacob écrit que chez les

104 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Winye, le chef de terre est «le destina- de la Révolution, on a pu se rendre
taire unique des biens qui n’ont plus de compte que bien des responsables
propriétaires ou des choses qui sont politiques ne faisaient pas une grande
"puissantes ou dangereuses" pour pou- différence entre les biens de l’État et
voir être possédés par n’importe qui: les leurs propres. Du reste, cette confu-
épis de mil tombés des paniers lors de sion des biens publics et privés qu’on
leur transport à la récolte, charges des peut considérer comme étant à la base
commerçants touchant le sol au pas- de certains détournements est devenue
sage des villages (…), gibier "amer" une culture que l’on retrouve même à la
(…), et, d’une manière générale, toute racine de la petite corruption banalisée.
chose, personne, fétiche, ou animal L’utilisation des véhicules de l’État à
domestique "sans propriétaire", trouvés des fins privées participe de la menta-
en brousse» (REN-LAC, 2001 b, 14- lité patrimoniale. N’a-t-on pas vu des
15). fonctionnaires s’approvisionner en eau
dans leurs services!?
Le chef moaga a aussi la possibilité de
distribuer des prébendes, de créer des Ainsi, il semble que le mode traditionnel
fonctions et de les confier à qui il veut. de gouvernement patrimonial est le
Et toute fonction de ce genre est terrain dans lequel se développe une
recherchée en ce qu’elle ouvre les certaine corruption de l’État en Afrique
portes des honneurs à celui qui y est en général, et au Burkina en particulier.
nommé. Les Mossi disent bien que "si, Toutefois, comme le remarquent Gior-
méprisant, tu refuses la fonction de gio Blundo et Jean-François Médard, la
"chef des termites", un autre corruption qui s’enracine dans le cadre
l’acceptera; et, pendant qu’il marchera idéologique de la domination patrimo-
les bras ballants, portant seulement le niale "ne correspond pas à des finalités
titre, toi, tu marcheras ployé sous la uniquement économiques d’enrichis-
charge de ton panier de termites". sement individuel, (…) elle a aussi des
fonctions politiques et sociales qu’on ne
Comme l’écrivent Giorgio Blundo et peut ignorer" (Ibidem).
Jean-François Médard, "l’État néopa-
trimonial est une sorte d’État avorté et En effet, la corruption néo-patrimoniale
la corruption lui est consubstantielle." relève, dans une large mesure, de
(Transparency International, 2002, p. pratiques clientélistes et du patronage,
11). Alors que le domaine public est et vise à renforcer la longévité d’un
formellement institué avec des structu- dirigeant au pouvoir. Une telle problé-
res propres, le dirigeant politique afri- matique était largement inconnue dans
cain gère le bien commun de la même les sociétés traditionnelles où le chef
manière que le chef traditionnel gou- n’avait pas à fonder sa légitimité sur
vernait son royaume, c’est-à-dire l’achat de l’adhésion à son pouvoir. De
comme un bien privé. Les moyens de la même manière, il ne semble pas non
l’État sont mobilisés à son propre profit: plus que l’accumulation matérielle soit
ressources matérielles et financières, la finalité de la domination patrimoniale.
fonctions et distinctions, tout est à la
disposition du chef moderne qui en use Selon Jean-Pierre Jacob, chez les Wi-
pour servir ses intérêts personnels au nye, "les populations et leurs chefs eux-
détriment, bien entendu, de l’intérêt mêmes font couramment la distinction
général. On s’avise aussitôt du carac- entre les réseaux [de noblesse] en
tère profondément prédateur d’un tel parlant de l’appartenance de certains
État susceptible non seulement de dila- villages à des noblesses qui "mangent
pider les richesses nationales, mais grand" ou, au contraire, à des nobles-
encore de pratiquer le favoritisme clien- ses qui "mangent petit". Les premières
téliste à outrance. exploitent au maximum toutes [leurs]
prérogatives (…). Les secondes n’opè-
À la faveur des Tribunaux Populaires rent que des prélèvements symboliques

"Corruption et développement humain"


Corruption et valeurs socioculturelles 105
(par exemple une pincée de mil au lieu gement égal par les hommes politiques
de la totalité du mil tombé à terre) et les ou par les simples citoyens, quelles que
chefs de terre travaillent pour se soient leurs ethnies.
nourrir." (REN-LAC, 2001, p. 18-19).
L’État néo-patrimonial opère donc un Cela est d’autant plus vrai que les
détournement d’objectif par rapport à la postes que l’on s’arrache ne sont pas
tradition patrimoniale. recherchés forcément pour leur intérêt
politique, mais bien plus souvent pour
la possibilité qu’ils offrent d’un accès
6.1.3. LE CULTE DE LA PUISSANCE probable aux ressources. On peut donc
affirmer que la compétition politique
actuelle, sous les formes diverses du

L e pouvoir traditionnel passe, en


général, pour être absolu, surtout
dans les sociétés monarchiques ou
népotisme, du clientélisme, du régiona-
lisme ou encore de la fraude électorale,
constitue un canal sûr pour s’enrichir.
aristocratiques fortement hiérarchisées. C’est ce contexte, et non le cadre
L’analyse, sur ce point, se focalise sur culturel traditionnel, qui constitue une
la structure politique d’ensembles eth- des causes importantes du dévelop-
niques dont l’importance démographi- pement de la corruption.
que est, il est vrai, considérable. Chez
les Moosé, centralisation et concentra- D’autre part, on peut dire qu’un profond
tion des pouvoirs semblent être des respect pour l’autorité favorise des at-
faits caractéristiques. Cela a pour titudes qui font violence à l’esprit de
conséquences deux attitudes devant le l’état de droit. L’individu obéit au chef
pouvoir qui sont considérées comme plutôt qu’à la loi qu’à sa décharge, il ne
étant susceptibles de rendre compte de connaît pas le plus souvent.
certains comportements préjudiciables
à la culture démocratique et à la bonne Et le contexte électoraliste aidant, ces
gouvernance. Ce sont, d’une part, la autorités deviennent des sortes de
survalorisation du pouvoir, et, d’autre "grands électeurs" ou comme on dit
part, la soumission apparemment in- souvent, dans une volonté d’euphé-
conditionnelle à l’autorité. misation, des "personnes ressources".
La chasse aux voix consiste alors, dans
Sur le premier point, les Mossé disent une mesure importante, à s’assurer de
qu’il faut préférer une poignée de leur soutien intéressé. Rien d’étonnant
naam, de pouvoir, à une pleine cor- alors dans le fait qu’ils deviennent
beille de roture. Il apparaît que la intouchables, des citoyens de première
société traditionnelle moaga est, classe. Et le cercle vicieux se referme:
comme l’écrit P. Bouda, "une société de plus ils reçoivent des faveurs du per-
la puissance ou du pouvoir" dans sonnel politique, plus leur prestige
laquelle "il s’agit de rayonner, il importe augmente et plus leur ascendant sur
de dépasser la nudité, la quasinaturalité une partie de la population devient
de celui qui n’a rien, qui n’en impose à irrésistible; or, plus ces gens privilégiés
personne" (REN-LAC, 2001 b, p. 49). acquièrent de l’ascendant, plus ils
Cela explique que les gens cherchent à deviennent en un sens, "incontour-
se distinguer, à se hisser au-dessus du nables" pour une certaine race d’hom-
commun, à sortir de l’anonymat, et cela mes politiques qui ne reculent pas
à tout prix. devant les diverses formes de corrup-
tion électorale pour parvenir à leurs
Il est vrai qu’aujourd’hui, les Moosé fins.
sont réputés être ceux sur lesquels les
postes de responsabilité exercent le Toutefois, il convient de remarquer que
plus grand attrait. Cependant, dans les le respect était dû, dans la tradition, à
faits, on constate que la course aux l’autorité légitime. Et il ne suffisait pas
honneurs est pratiquée avec un enga- d’être arrivé au pouvoir par des voies

106 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


régulières pour exercer une autorité Dans un rapport du REN-LAC, un
légitime. Encore fallait-il régner, au jour chauffeur dit "les patrons" en parlant de
le jour, avec intégrité, dans le respect deux gendarmes 25. Et tous les escrocs
de l’éthique, c’est-à-dire de l’ensemble connaissent le bon usage des mots
des normes consacrées qui définissent "grand frère", "koro" en langue dioula,
la vie de l’homme digne du nom etc.
d’Homme.
Cette "corruption rhétorique" n’est inno-
Chez les Moosé, le chef qui cente qu’en apparence seulement. Elle
contrevenait gravement aux normes est en effet un pari sur la vénalité des
éthiques était, au sens propre, cor- agents de l’État, elle tire son origine
rompu, et assumait jusqu’au bout les dans une volonté de passer outre la loi,
conséquences morales, politiques et elle suscite et répond à une demande.
pénales de son inconduite, en se don-
nant lui-même la mort. Autant dire que Si l’offre de corruption correspond à
le chef régnait sous le contrôle sourcil- une demande, ce genre de geste, qui
leux d’un collège de sages qualifiés. Il vient d’ailleurs, comme un effort d’ap-
est donc conforme à la vérité de dire point en appui à des arguments corrup-
que quelque chose de nouveau, teurs d’un autre type, concerne la petite
d’étranger à la tradition, joue derrière corruption généralisée. Ce sont souvent
les comportements corrupteurs qui se les agents subalternes qui accordent de
présentent sous les apparences de l’importance à ces signes extérieurs de
prolongements naturels de la coutume. respect et de crainte auxquels ils n’ont
pas souvent droit dans l’exercice
On ne peut pas réfléchir sur cette normal de leur métier. Ce sont principa-
question sans être amené à se pencher lement eux qui tiennent à se sentir eux
sur un point connexe, celui de ce qu’on aussi "chefs".
pourrait appeler le "griottage" ou
"l’esprit de griot". Le griot semble pou- À cela s’ajoute le sentiment que l’on
voir tout obtenir de n’importe qui, et peut toujours s’arranger, et échapper à
d’abord du Prince, en usant de la pa- la sanction. On peut être tenté de relier
role, c’est-à-dire d’un récit flatteur. Gé- cette assurance au fait que dans cer-
néralement, il fait l’épopée de la famille taines traditions ethniques, de nom-
de celui à qui il veut arracher quelque breuses voies de recours existent pour
chose. Son poème, improvisé ou obtenir, à coup sûr, le pardon de celui
interprété, est, en principe, irrésistible24. qu’on a offensé.
De là peut naître l’impression que l’on
peut toujours arracher un privilège Chez les Moosé, les neveux, les pa-
auprès d’une autorité à force de rents à plaisanterie, sont des interces-
courbettes et de flagorneries. L’idée est seurs que, théoriquement, on ne peut
que l’on peut toujours contourner la loi pas éconduire. Dans d’autres ethnies,
par la flatterie, étant entendu que ce comme les Samo et les Bobo26, ce sont
que désire le prince, c’est d’être loué à les forgerons et ou les griots qui ont ce
tort ou à raison par quelqu’un qui sait y statut. Cela entre dans le cadre du
faire. "Naaba" est en effet le mot par désir d’harmonie, d’entente et de convi-
lequel le transporteur indélicat, fléchis- vialité. Les Moosé disent que "si tu refu-
sant le genou avec componction, s’a- ses d’agréer la demande de pardon
dresse au policier. Ou, alors, il utilise un (Dieu te donne un cœur de pardon), tu
mot français, "patron" ou "chef", dont il agréeras le souhait de bon rétablis-
use comme un équivalent de "Naaba". sement (Dieu te donne la santé) ".

_______________________________________

24 cf, le récit de Paul Tinoaga Ouédraogo, REN-LAC, 2001b, p. 85-86


25 REN-LAC, 2001a, p. 35.
26 REN-LAC, 2001b

"Corruption et développement humain"


Corruption et valeurs socioculturelles 107
L’idée est que le conflit est nécessai- d’où il a accès aux ressources,
rement catastrophique, que l’on peut en négligerait d’en profiter personnel-
sortir vainqueur, mais jamais indemne. lement et d’en faire profiter les cercles
Ils disent encore que "si chacun tire à sociaux au sein desquels s’exerce
soi la calebasse, il n’y en aura plus prioritairement le réflexe de solidarité,
bientôt que des morceaux". Autrement sera l’objet d’un désaveu social.
dit, il faut que des deux protagonistes,
l’un au moins cède. Nous avons là une De manière caractéristique, on peut
variante du mot selon lequel "un voir dans une ville comme Ouaga-
mauvais arrangement vaut mieux qu’un dougou, certaines ethnies essayer de
bon procès". C’est un trait, en général, recréer des cadres traditionnels pour
des sociétés non capitalistes. pousser, justement, au réflexe de soli-
darité. Les Dagari organisent par exem-
Dans le capitalisme, c’est le culte de la ple des "marchés dagari" où les tradi-
compétition et de la concurrence; c’est tions anciennes sont revisitées dans
la logique de l’affrontement permanent. l’objectif de contrer les effets indésira-
Dans les autres types de société, il y a bles de l’individualisme moderne (P.
au contraire, souvent un effort pour Bouda et Pierre Nakoulima, 2000).
neutraliser les tendances agressives,
dont on n’a aucune raison de penser C’est dans la même intention que sont
qu’elles ne sont pas centrifuges. périodiquement organisées les
journées culturelles "gourounsi" qui
Dans certaines régions de France, si essaient de faire revivre les traditions,
après avoir discuté du prix d’un porc notamment, la parenté à plaisanterie
par exemple avec un paysan, vous présentée comme un dispositif
voulez le payer aussitôt l’accord ob- traditionnel qui agit efficacement dans
tenu, il vous dira de remettre votre le sens de la concorde et de la
argent dans votre poche, de prendre le solidarité.
porc, et de venir boire d’abord un verre
avec lui. Après seulement, vous Mais il y a plus grave encore: l’État
paierez. La médiation (ou la diversion) moderne est parfois perçu comme un
du verre convivial lui permet d’éviter la héritier de la colonisation et, par consé-
brutalité du donnant-donnant. quent, il est, dans certaines ethnies,
l’objet d’un rejet. C’est ce qui se passe
La corruption semble aussi se nourrir dans la région de la Comoé où les
de la force des cadres traditionnels qui Gouins, les Turka, les Karaboro et les
règlent l’existence de l’individu. La fa- Dogosié, ethnies qui ont cultivé pen-
mille, le clan, le village, la région, dant longtemps une tradition de la li-
l’ethnie même sont des structures plus berté, s’opposent à l’État par le boycott
impressionnantes, plus anciennes, plus ou la défiance de certaines structures
visibles et plus prégnantes que l’État et comme les écoles ou les structures de
ses structures administratives. La soli- santé. Par exemple, certains conflits
darité à leur égard est instinctive et ethniques (comme celui, qui en février
parfois absolue, n’étant en tout cas pas 1995, opposa les Karaboro aux Peuls à
limitée par le devoir envers un État Mangodara) ou entre groupes sociaux
impersonnel, formel, lointain et impré- comme les agriculteurs et les éleveurs
cis: "Le bien de l’État, ce n’est pas le font partie de ces manifestations de
champ du père de quelqu’un" peut-on rejet de l’État moderne considéré
entendre parfois. comme l’héritier de l’État colonial.

Dans ces conditions, servir l’État au Dans un tel contexte, la dissipation des
détriment de sa famille ou de sa région biens de l’État apparaîtra toujours
est passible d’une appréciation comme un acte de résistance contre la
profondément négative de la part de la colonisation et son héritier, l’État
société. Celui qui, occupant un poste moderne.

108 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


6.2. CORRUPTION ET VA- l’étude sur la société traditionnelle
LEURS SOCIOCULTURELLES Samo a pu désigner un terme de ce
genre.

Cette absence du mot pose évidem-


ment un problème délicat: ne signifie-t-

T
outes les considérations qui pré-
elle pas, quant au fond, que dans ces
cèdent montrent jusqu’à quel
sociétés anciennes, on n’avait aucune
point ces propos du président
notion de la corruption!? Et si tel est le
nigérian Obassandjo sont justes: "Je
cas, ne doit-on pas en conclure qu’elles
frémis à l’idée que l’on puisse prendre
ne connaissaient pas la corruption, non
un élément inhérent à notre culture
seulement au sens où elles n’en au-
comme base d’explication raisonnée
raient pas eu conscience, mais encore
d’un comportement par ailleurs mépri-
au sens où le phénomène n’y aurait
sable. Dans la conception africaine de
pas eu cours!?
la reconnaissance et de l’hospitalité, le
cadeau est généralement un symbole.
La première réaction serait de considé-
(Transparency International, 2002, p.
rer que l’absence du mot ne signifie pas
54).
l’absence de la chose, ni, encore
moins, l’absence d’une prise de cons-
Cela signifie que les sociétés ancien-
cience du phénomène.
nes n’avaient pas une culture de la
corruption. Toutefois, il serait évidem-
En réalité, le problème est plus délicat.
ment inexact de considérer qu’il n’y
Comme le dit Pierre Bouda, dans la
avait pas des faits de corruption dans
mesure où la corruption est un
l’Afrique traditionnelle. Une institution
phénomène social, c’est-à-dire non pas
peut ne pas être corrompue en elle-
un objet physique mais une action
même, et cependant engendrer des
accomplie par les hommes, dans la
actions assimilables à la corruption à
mesure où elle est déterminée à partir
des degrés divers en croisant les pro-
des intentions des individus. On voit
jets des individus. Par exemple, un
mal comment elle peut avoir lieu dans
système quelconque de taxes peut
l’espace social, produire des effets
développer la corruption à partir du
dans la conscience des individus qui
moment où les individus s’avisent de le
désirent, calculent, montent des
contourner. C’est d’abord dans le cœur
stratégies avant de passer à l’acte,
de l’homme que germent les graines de
sans que la société ne la désigne par
la corruption.
un mot (Transparency International,
Aussi bien, dans les sociétés 2002, p. 54)
traditionnelles, on développe une
conception entièrement morale de la S’il est vrai que "le mot est inventé dans
corruption qui est considérée comme le but d’établir une distinction", il est
l’expression de la qualité humaine mé- permis de penser que les sociétés tra-
diocre du corrompu. ditionnelles qui n’ont pas de mot pour
désigner la corruption la conçoivent
dans un sens moral absolu, la compre-
6.2.1. LA QUESTION DU MOT nant dans la notion générale de vice.

Toutes les études réunies par le REN-

E n général, les sociétés tradition-


nelles n’ont pas de mots pour
nommer le phénomène de la corrup-
LAC insistent sur le caractère fonda-
mentalement moral de la corruption
pour les sociétés traditionnelles. Com-
tion. Dans une étude du REN-LAC me l’écrit Lazare Ki-Zerbo, dans l’esprit
(2001b), les chercheurs pensent que des Anciens, "le corrompu est celui qui
les Moosé et les Bobo n’ont pas de trahit un serment, une fidélité à la Loi"
termes pour traduire "corruption". Seule (REN-LAC, 2001b, p.56).

"Corruption et développement humain"


Corruption et valeurs socioculturelles 109
6.2.2. LA CONCEPTION "ÉTHIQUE" d’une répartition que fit un jour l’hyène.
DE LA CORRUPTION Ayant tué trois chèvres, elle les em-
porte jusqu’à sa demeure où elle dit à
sa compagne: "Prenez, ton fils et toi,

S i l’on essaie de comprendre la cor-


ruption depuis la lettre même du
une chèvre; vous serez donc trois. Moi,
de mon côté, je prendrai les deux chè-
mot, on s’aperçoit qu’elle a une forte vres restantes; nous aussi nous serons
connotation morale. La corruption est, donc trois". Par contre, les expressions
en effet, altération, c’est-à-dire, chan- "ni yoogo" ou "ni yaalga" signifient, à
gement qui affecte la substance d’une peu près, "homme de peu de valeur".
entité dans le sens de la dégradation,
de la perte d’une qualité essentielle. Ce En un sens, celui qui est l’objet d’une
qui est corrompu, c’est d’abord ce qui corruption passive est le premier cou-
est usé, en un double sens: au sens où pable, puisqu’il n’a pas la consistance
il a été utilisé, et au sens où il est usé. humaine qui dissuade préventivement
le corrupteur, et l’empêche de passer à
La corruption est ainsi comprise dans l’acte. Les choses se passent comme si
un sens physique. Mais ce sens physi- sa personne était en elle-même une
que est ensuite infléchi dans un sens incitation constante à la corruption.
profondément moral par le fait que le D’ailleurs, c’est lui qui accepte de trahir,
processus corrupteur est perçu comme de renoncer à son intégrité, de se
aboutissant à un état "d’inauthenticité". constituer en objet, dégradant ainsi la
L’être corrompu est celui qui subit une qualité humaine présente en lui.
évolution contraire à l’ordre naturel, et
s’achevant par une transformation plus Cela permet de comprendre pourquoi,
ou moins complète qui fait qu’il devient souvent, les sociétés traditionnelles ne
véritablement différent de ce qu’il de- voient de la corruption, de la "vente de
vrait être. soi", que dans les transactions où
quelqu’un accepte de se conduire indi-
C’est ce point de vue qui est celui des gnement en échange d’un avantage
sociétés traditionnelles sur la corrup- matériel. Par exemple, comme dans le
tion. Les Moosé semblent ainsi consi- proverbe moaga, celui qui consent à
dérer le corrompu comme, chronologi- mentir en échange d’un dîner. Ou en-
quement, la première victime de la cor- core, celui qui s’improvise croque-mort
ruption. Il est en effet, celui qui a subi pour avoir un gros mouton. La société
une érosion de sa valeur humaine qui déclare ne plus pouvoir compter sur cet
est donc comme vidé de sa substance. homme qui, ainsi et à ses yeux, ne
compte plus.
Illustratif à cet égard est le fait qu’alors
que dans les émissions radiophoniques À contrario, celui qui enfreint la loi par
du REN-LAC on utilise le mot "wegbo" souci pour un parent, par fidélité à un
pour traduire "corruption", des locuteurs ami, par gratitude à un bienfaiteur ou
exclusifs du mooré pensent aux ex- par solidarité avec un associé, n’est
pressions "ni yoogo" et "ni yaalga" pour pas l’objet d’une condamnation
traduire "corrompu", et à l’expression définitive et sans nuances. Mieux, c’est
"ni wenga" pour traduire "corrupteur" plutôt celui qui par respect pour la règle
(cf. les émissions sur la radio "Savane néglige de couvrir un parent ou un ami
FM" les samedis matins et l’étude sur le en danger, sera parfois couvert de
moaga traditionnel dans REN-LAC, mépris. Cela vient du fait que la
2001b). Le mot "wegbo" qu’emploient solidarité est une valeur placée
les journalistes désigne le fait de pro- particulièrement haut dans l’échelle des
céder à un échange ou à un partage normes sociales. La solidarité per-
inique, qui lèse autrui. L’exemple le sonnalisée qui est solidarité de corps,
plus accompli du "wegbo", ou partage celle que l’on manifeste à l’égard
non équitable, est donné dans l’histoire d’individus précis qui font partie de la

110 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


base sociale de votre existence est un aujourd’hui, largement acceptée. Les
impératif éthique. enquêtes du REN-LAC montrent que
les Burkinabè croient, massivement,
Et puis, les Anciens semblent dire qu’à que la corruption se développe parce
l’impossible nul n’est tenu. On ne peut que la conscience morale se relâche de
pas demander à quelqu’un de respecter plus en plus: "perte de la valeur morale"
des normes abstraites quand ses inté- (REN-LAC, 2001a, p.66), "absence
rêts concrets sont en jeu. Or les intérêts d’intégrité", de dignité et d’honneur,
les plus inestimables sont ceux qui sont "perte du sens de l’intérêt général" et
liés à la famille et à l’amitié pour les- du service public (Ibidem), telles sont
quelles le devoir de fidélité est sacré. des causes couramment alléguées de
C’est un sentiment de ce genre qui la corruption. En conséquence, on ne
justifie qu’un magistrat puisse se dé- voit de solution à ce phénomène que
sister quand il a des parents parmi les dans la "moralisation", dans "l’éduca-
parties en cause dans le dossier dont il tion civique" et dans l’adoption de
est chargé: "On ne met pas des cailloux codes d’éthique (Ibidem), seules capa-
dans l’aliment qui va passer sous sa bles de guérir les individus du goût du
dent". "gain facile" et de l’avidité.

Le point de vue moral sur la corruption


a ainsi tendance à la situer au niveau 6.2.3. QUELQUES MANIFESTATIONS
des rapports sociaux qui structurent DE LA CORRUPTION DANS LES
officiellement ou souterrainement la SOCIÉTÉS TRADITIONNELLES
communauté. L’effort de l’individu doit
tendre vers le maintien de ces rapports.
Et la société ne considère pas, de ce
fait, que c’est un signe de faiblesse de
le faire éventuellement au prix d’une
C ompte tenu de ce qui a été dit sur
quelques traits caractéristiques des
sociétés traditionnelles et sur leur no-
entorse aux principes. C’est pourquoi L. tion de corruption, on ne s’étonnera pas
Ki-Zerbo a raison, dans l’analyse de la de constater que ce que nous dési-
notion de la corruption chez les Samo, gnons sous ce mot n’apparaîtra sou-
d’insister sur les notions de fidélité et vent que sous la forme de l’abus de
de serment. L’homme véritable est celui pouvoir ou du détournement d’une
qui est fidèle à ses engagements. Or fonction de service public pour servir
les engagements par lesquels l’individu des intérêts particuliers.
doit se sentir le plus impérativement lié
sont ceux qui portent concrètement Comme tout détenteur de pouvoir,
l’existence de la communauté et aussi l’autorité traditionnelle peut commettre
la sienne propre. On n’est vraiment des abus assimilables à la corruption.
homme que dans l’exacte mesure où la Jean Pierre Jacob (op. cit. p.19) parle
société, la famille, les amis, etc. peu- de certaines noblesses winye particuliè-
vent compter sur vous en toutes cir- rement "gourmandes" auxquelles les
constances. Par conséquent, on perd populations résistent par des migra-
de sa qualité d’homme quand on trahit; tions, des renversements de chefs, si
on se corrompt quand on n’honore pas elles ne se contentent pas de "laisser le
ses engagements quand on ne res- chef avec Dieu". Les chefs peuvent en
pecte pas la parole donnée qui vous lie venir aussi à abuser du principe qui
à autrui, de telle sorte que les fils qui veut que l’objet d’un litige leur soit
vous rattachent à la communauté se confié jusqu’au règlement de la
relâchent et que vous devenez, de ce contestation. On peut parler ici de cor-
fait, comme quelqu’un qui a perdu son ruption, c’est-à-dire au moins de dé-
inscription dans l’espace social. chéance déontologique, dans la me-
sure ou le chef se prévaut d’une posi-
Il faut reconnaître que la conception tion de pouvoir conférée par une fonc-
morale de la corruption est, encore tion de service public, pour servir des

"Corruption et développement humain"


Corruption et valeurs socioculturelles 111
intérêts privés, personnels. Et cela arri- relations qui sont des rapports de cor-
vait peut être assez fréquemment. ruption mutuelle: le chef posant pour
l’histoire, a besoin de la complaisance
Un musicien traditionnel (Yiungo) dit du griot pour lui dessiner, par sa parole
ceci de très illustratif dans une de ses agrémentée, un portrait flatteur. De son
chansons: «Le règne de Naaba Koom côté, le griot a besoin des largesses du
est juste et bon. Un point cependant fait chef (ou du roi) dont il dépend pour,
désordre: "Attraper l’enfant pour payer simplement, vivre (REN-LAC, 2001b,
le Blanc"». On sait que pendant les p.74-75).
travaux forcés, il y eut des chefs qui,
pour épargner certains de leurs sujets Ce point de vue appelle quelques re-
de ce calvaire, faisaient aux Blancs des marques. En réalité, le rôle du griot est
"dons" en tous genres. Il en était de tellement éminent dans l’élaboration et
même pour le recrutement des enfants dans la transmission du récit central de
qui devaient être envoyés à l’école, et la communauté, dans l’encodage de
du recrutement en faveur des armées. l’image que la société se fait d’elle-
Et même si tous ces faits concernent la même qu’il est fort probable que sa
période coloniale, on ne peut pas nier fonction était très précisément réglée,
qu’ils traduisent un état d’esprit peu et soustraite dans une mesure consé-
orthodoxe. quente à la possibilité de sa manipula-
tion indue.
Il y a de bonnes raisons de penser que
les procès donnaient lieu souvent à des Chez les Moosé, l’historiographe au
actes de corruption dans la mesure où tam - tam du chef est l’un de ses
les parties en conflit pouvaient faire ministres les plus importants. On aurait
assaut de cadeaux pour convaincre le donc tort de considérer la fonction de
chef de donner un verdict en leur fa- griot comme une espèce de profession
veur. L’histoire des deux protagonistes libérale dont l’exercice se ferait selon
qui voulurent corrompre le chef en lui des modalités négociables entre le
apportant, l’un un canari de miel (ou de chef/roi et le griot sans que la société
dolo), l’autre un bœuf (ou des boucs) n’interfère. Évidemment, comme tou-
revient souvent. Elle est racontée dans jours, il est possible, dans un cas par-
Morale et corruption dans des sociétés ticulier, qu’il y ait un écart entre les prin-
anciennes du Burkina (REN-LAC, cipes et la réalité. Un chef particuliè-
2001b) par trois auteurs avec des va- rement fort et autoritaire peut en venir à
riantes mineures. Comme l’écrit Jean- vassaliser complètement le griot. Un
Pierre Jacob, cette "anecdote (…) griot à forte personnalité peut profiter
paraît suffisamment "saillante" (c’est-à- de la jeunesse ou du manque de
dire stéréotypique et répandue) pour caractère d’un chef pour s’imposer à lui
pouvoir appartenir à un registre narratif et négocier, à son propre avantage, les
non contemporain, et donc témoigner conditions de sa mission.
d’un modèle théorique historique."
(Idem, p.9). Toute fonction peut être mise au servi-
ce d’intérêts privés, et servir ainsi la
Le griot est souvent apparu comme corruption. Cela arrive quand celui qui
quelqu’un qui est facilement sujet à la l’exerce nourrit des intentions corrup-
corruption. On raconte qu’il lui arrive trices; il détourne alors la fonction de sa
d’user soit de la force de sa parole pour mission première de service public, et
corrompre par la flatterie, soit de sa ceci est relativement aisé quand, avec
position d’historiographe du roi pour le temps cette mission tombe en désué-
faire pression sur ce dernier afin tude. Quand une fonction perd sa subs-
d’obtenir pour lui-même des avantages tance, tout peut arriver.
divers. Albert Ouédraogo dans un arti-
cle que cite Prosper Farama affirme En fait, ce n’est jamais sans anachro-
que le couple chef/griot entretient des nisme qu’on peut chercher à établir

112 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


l’évidence d’une corruption massive En effet, la corruption a quelque chose
dans les sociétés anciennes. En effet, à voir avec le déclin et la décadence.
une telle opération implique que l’on Quand une culture commence à perdre
perd de vue l’épaisseur du temps histo- de sa vitalité, elle cesse d’être une
rique, et que l’on transplante des prati- culture pour ne plus être qu’une civili-
ques culturelles dans un environnement sation selon la distinction de Spengler.
idéologique moderne. Quand P. Fa- Ses structures deviennent des coquilles
rama fait du "griot (…) l’exemple d’une vides. Il suffit alors d’un peu d’audace
corruption systémique", on ne peut ou d’une pression un peu forte des
s’empêcher de penser qu’il a pris le besoins (c’est le thème des "bas salai-
parti déterminé d’imposer les normes res") pour que l’hyène se glisse dans
contemporaines sur la vie des Anciens. cette peau de brebis afin de tromper
Adopter un tel procédé, c’est s’autoriser son monde. Cela explique que les
à voir partout dans les sociétés ancien- cultures traditionnelles, qui sont en
nes de la corruption ce qui est loin perte de vitesse devant l’avancée irré-
d’être une réalité. sistible des valeurs culturelles moder-
nes, voient leurs cadres perdre leur
signification originelle et apparaître
comme des sources de comportements
6.3. CORRUPTION ET MUTA- susceptibles d’engendrer la corruption.
TIONS SOCIOCULTURELLES
C’est parce que les valeurs tradition-
nelles qui assuraient la socialisation de
l’individu sont désormais en voie de
6.3.1. LE CAS DE LA RÉVOLUTION péremption qu’elles peuvent être ex-
ET DU CNR ploitées massivement maintenant à des
fins particulières. En effet, la corruption
est liée à l’égoïsme, à tout ce qui tourne

L a place de la corruption dans les


sociétés anciennes est difficile à
analyser parce que notre information
l’attention de l’individu exclusivement
vers ses intérêts les plus personnels,
en le détournant de l’espace public.
sur ces sociétés est imparfaite et su-
jette à caution. Cette difficulté C’est dans cet esprit que certains ont
s’explique aussi par la démarche qui cru pouvoir situer le moment historique
consiste à chercher des preuves d’une du développement considérable de la
corruption suffisamment aggravée dans corruption au Burkina dans les années
des sociétés supposées être à l’apogée du pouvoir du Conseil National de la
de leur épanouissement culturel. Révolution. Le REN-LAC rapporte
l’opinion suivante au sujet de la cause
En effet, si l’on peut raisonnablement de la corruption: "C’est l’éducation de
penser que toutes les sociétés connais- base qui est fondamentale: c’est elle
sent la corruption, on considère généra- seule qui permettrait à l’agent de placer
lement néanmoins que celle-ci se déve- son devoir professionnel avant
loppe gravement dans un contexte de l’enrichissement. C’est ainsi que la
relâchement de l’encadrement institu- corruption s’est aggravée avec la géné-
tionnel. J. P. Jacob écrit que les attitu- ration actuelle qui est issue d’une pé-
des corruptionnistes "sont des attitudes riode où les dirigeants ont voulu faire
partagées par toutes les époques, à table rase du passé sans discerne-
partir du moment où celles-ci ont en ment" (REN-LAC, 2001a, p. 51).
commun un environnement institution-
nel défaillant". Le REN-LAC indique "le Selon ce point de vue, le C.N.R. qui a
dysfonctionnement de l’Administration" voulu insuffler aux Burkinabè l’audace
comme l’une des causes les plus im- de l’initiative, "l’esprit d’oser lutter", a,
portantes de la corruption (REN-LAC, ce faisant, appris aux gens à transgres-
2000, p. xiii). ser les tabous, et donné aux ambitieux

"Corruption et développement humain"


Corruption et valeurs socioculturelles 113
l’audace de tous les coups tordus. Alors vertus prêtées au régime du CNR,
que les Voltaïques avaient l’habitude de celui-ci a pu être présenté comme un
la simplicité, et avaient tendance à se moment où la corruption a été combat-
contenter de peu, le CNR. a appris aux tue vigoureusement. Dans cette opti-
Burkinabè à relever la tête et à voir que, il aurait initié des changements
grand. Avec la dénonciation des "vesti- socioculturels favorables à la lutte
ges des forces féodales", et les efforts contre la corruption: mise en place
pour briser les bases sociales des an- d’instruments effectifs de lutte contre la
ciens hommes politiques, le régime corruption, institution des TPR à la fois
révolutionnaire a achevé de déstructu- comme instrument de répression et
rer, en profondeur, la société. d’éducation, promotion d’une idéologie
de l’intégrité, … On a pu même dire
En schématisant un peu, on peut dire que les années CNR ont été celles où
que les structures révolutionnaires la corruption a le plus considérablement
n’étaient pas encore suffisamment diminué au Burkina.
profondes pour pouvoir réussir un en-
cadrement mental efficace. Malgré ce
handicap, elles libéraient les esprits des 6.3.2. L’HÉRITAGE COLONIAL
puissants cadres traditionnels. Du
coup, on a su qu’on pouvait marquer le
plus grand irrespect pour des choses
qui faisaient l’objet d’un respect sécu-
laire: le culte du travail, le sens du de-
T outefois, on peut estimer qu’il y a eu
un dérapage dans les attitudes en-
vers la corruption à partir du grand
voir, etc. Conséquences possibles à chambardement colonial et post-
long terme: l’esprit du "gain facile", le colonial. Ainsi, l’intérêt a été porté de
recours à des raccourcis, l’audace qui plus en plus aux questions matérielles.
rend l’individu disponible pour toutes Alors qu’auparavant, on courrait après
les entreprises aventureuses, toutes les honneurs, et on cherchait à protéger
ces attitudes qui constituent un terrain sa dignité, la colonisation va enclencher
fertile pour la corruption gagnent du un processus de mutation socioculturel
terrain. Celui qui pratique la corruption le dont l’effet sera la mise au premier
active n’est pas dans le même esprit plan des biens matériels qui s’imposent
que le!"traditionaliste" qui fait un don désormais comme valeurs centrales.
quelconque au chef. Alors, en effet, que
ce dernier se tient soumis à la coutume, On a souvent désigné l’institution de
à l’autorité, le corrupteur a, en réalité, l’impôt comme une cause importante
l’audace de défier l’autorité qu’il veut du développement de la corruption
corrompre, de passer outre la loi. dans l’Afrique coloniale. La nécessité
d’avoir la somme due au titre de cet
Les enquêtes du REN-LAC font voir impôt, la peur de l’humiliation et des
que dans l’opinion, on a une cons- sévices qui sanctionnaient l’incapacité
cience aiguë du fait que c’est une "nou- de s’acquitter du "prix de la vie", cela
velle mentalité" (REN-LAC, 2001a, p. donnait aux populations africaines un
51) qui cultive la corruption. Dans la sens largement nouveau de la valeur
cupidité qui pousse les agents publics de l’argent qui apparaissait désormais
de tous ordres à pratiquer la corruption, comme pouvant faire sinon le bonheur,
on perçoit la prégnance de nouveaux du moins la sécurité et la paix. C’est,
standards de vie qui coûtent particuliè- d’ailleurs, à cette occasion que certai-
rement cher. Ainsi, s’est instauré un nes populations se sont mises à prati-
climat mental "qui rend plus pénible le quer les cultures de rente.
fait de ne pas posséder ou de posséder
moins, que de posséder des biens mal- L’introduction de ces cultures est sour-
honnêtement acquis" (Ibidem). ce d’un changement important dans les
mentalités puisqu’elle se place dans la
Cette analyse semble contredire les logique de la recherche de l'argent pour

114 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Encadré 6.1. Dignité et morale dans les sociétés traditionnelles

On considère généralement que les sociétés anciennes valorisaient au plus haut point la dignité,
l’honneur, la probité, la famille, la solidarité et le respect absolu pour les traditions vénérables. Par
exemple, l’Abbé André Jules Boncoungou donne comme "valeurs fondamentales" de l’éducation chez
les Moosé: la piété filiale entendue comme "soumission aux parents, aux aînés et à tous les anciens du
village" auxquels on doit le plus grand respect (1971, p162) Lazare Ki - Zerbo insiste sur l’honneur
comme valeur centrale dans le système moral traditionnel des Samo (REN-LAC, 2001b,p. 62). En
principe, ces valeurs sont censées éloigner, des individus et des groupes sociaux, la volonté de se servir
d’abord, envers et contre tout, qui est tout l’esprit de la corruption. Les Moosé désignent l’homme
véritable par le mot "Burkina". Et ils pensent, sous ce mot, à un homme qui possède toutes les vertus
désirables: un homme qui dit la vérité, quoi qu’il lui en coûte, un homme qui tient la parole et à qui, par
conséquent, on peut se fier, un homme qui ne trempe jamais dans des transactions dont la clarté n’est
pas des plus nettes. On voit bien qu’une société qui parviendrait à former ses membres, de telle sorte
que chacun d’eux conforme ses actions aux exigences d’un idéal aussi élevé, se débarrasserait de la
corruption à coup sûr et totalement. Nous sommes ici encore devant l’évidence de l’idée que la source
de la corruption est d’abord dans le cœur de l’homme, que c’est à l’individu et non aux institutions
qu’incombe la responsabilité pénale, politique et morale de son acte. Dans l’optique de la plupart des
sociétés anciennes, c’est l’indignité de l’individu qui affecte la communauté et non l’inverse. Et si la
famille ou le village pâtit de l’inconduite d’un de leurs membres, c’est généralement parce qu’une faute
extrêmement grave rompt l’harmonie qui doit régner, dans le monde, entre le visible et l’invisible, l’ici-
bas et l’au-delà, l’humain, le zoologique, le végétal, l’inorganique, etc. Du coup l’individu devient une
victime expiatoire trop dérisoire. Et la règle de solidarité intervient et s’impose en invoquant une
responsabilité collective sous la forme un peu forcée d’une défaillance de l’encadrement pédagogique.

En somme, les sociétés traditionnelles, loin de noyer la responsabilité individuelle dans une
responsabilité collective, donnaient à leurs membres une conscience aiguë de leurs devoirs personnels
qui culminent dans les notions de dignité, de probité et de fidélité. Ces normes sont destinées à
éradiquer la corruption depuis le cœur de l’individu. La dignité et l’honneur impliquant la probité, la
nécessité de s’éloigner des entreprises qui compromettent l’individu en ce sens qu’elles l’entraînent à
poser des actions dont il ne peut pas être fier: faire argent de toute main, "se vendre", tricher, ignorer le
droit d’autrui, etc.

En réalité, il faut tenir compte, ici, de la hiérarchie des valeurs. On peut dire que, d’une certaine
manière, la fidélité passe avant toute autre considération: fidélité à la famille, au village, aux amis, à soi
aussi. De telle sorte qu’une action contraire au principe d’honneur et de dignité peut être excusable
quand on cède ainsi devant les intérêts supérieurs de la communauté, de sa famille, de l’amitié, etc. Le
conflit des valeurs peut bousculer les principes qui commandaient une conduite au-dessus de tout
soupçon. La fidélité, entendue au sens de solidarité impérative, a un pouvoir étendu de transformation
plus ou moins complète dont l’effet est d’enjoliver les actes ordinairement réprouvés, et de les faire
apparaître sous un jour honorable. Toutefois, on conviendra que cette situation limite considérablement
la corruption dans la mesure où l’individu n’est pas encouragé à rechercher par tous les moyens la
défense de ses intérêts personnels stricts. D’autre part, dans les faits, les situations dans lesquelles
l’individu est amené à trancher inconditionnellement en faveur de la famille, de la communauté à
laquelle il appartient, ou de ses amis, n’ont pas, la plupart du temps, une dimension économique. Il
s’agit, en général, de situations dans lesquelles ce qui est en jeu, c’est plutôt l’honneur que des biens
matériels. De telle sorte qu’on peut dire qu’il n’y a pas, en toute rigueur, domination d’une valeur
(fidélité ou solidarité) sur les autres (honneur, dignité et probité), mais renforcement d’un principe par
un autre . En effet, l’individu n’a pas à choisir entre l’honneur et la fidélité à sa famille, il doit choisir
entre son honneur personnel et l’honneur de sa famille. Ainsi, il est raisonnable de considérer que les
principes de dignité, d’honneur et de probité constituent une espèce d’idéologie destinée à agir, en
principe contre la possibilité d’un développement important de la corruption. Il est clair toutefois qu’il
faut éviter toute vision romancée de la situation parce que des normes comme la dignité ou l’honneur
sont susceptibles, dans les cas concrets, d’être interprétées diversement, et de justifier des actes très
éloignés les uns les autres.

"Corruption et développement humain"


Corruption et valeurs socioculturelles 115
lui-même, et par la suite, d’une accep- leurs ordres" et dont ils apprirent à
tation des pratiques d’accumulation. "acheter" le silence au prix qu’il fallait
Dans les sociétés traditionnelles, no- (Boncougou, 1971, P.77-81). On peut
tamment dans les sociétés égalitaires, expliquer le comportement des
une telle accumulation était souvent auxiliaires par leur "formation som-
mal vue et proscrite. En effet, on maire". Il y avait certainement aussi le
considérait qu’elle était susceptible réflexe du parvenu, et l’avidité aiguisée
d’entraîner des différences entre les par les possibilités offertes par les flux
fortunes qui, si elles atteignent un importants de biens matériels qui
certain niveau, menacent le principe s’accumulaient dans des proportions
d’égalité parce que celui qui est beau- qu’ils n’avaient jamais vues: arachides,
coup plus riche que les autres risque noix de karité, coton, argent, tous ces
toujours d’avoir un ascendant redouta- biens étaient rassemblées dans les
ble sur l’ensemble de la communauté. villages sur un ordre du commandant
C’est pourquoi, chez les Samos par pour être acheminés à Ouagadougou. Il
exemple, les surplus étaient "redistri- y avait probablement aussi le désir
bués de façon ostentatoire dans les d’imiter le Blanc dont ils étaient des
cérémonies religieuses, ou bien dans le collaborateurs proches, et le fait que
cadre d’une sociabilité communautaire, ces intermédiaires, tout en connaissant
au cabaret" (REN-LAC, 2001b, P.61). les us et coutumes africains, en étaient
Cet état de choses va changer profon- affranchis.
dément et rapidement.
Ce sont à peu près les mêmes causes
Un autre fait majeur qui avait lieu pen- qui vont expliquer le détournement
dant la période coloniale est l’institution post-colonial de certaines traditions
des intermédiaires qui se sont signalés vers des objectifs qui engendrent la
par leur vénalité et leur brutalité. Les corruption. La tradition du don s’est
interprètes, les secrétaires, les garde- dégradée en pratique de corruption
cercles constituaient une nouvelle dans la mesure où elle sert maintenant
classe sociale qui donnait des exem- des stratégies personnelles d’accumu-
ples de la manière dont la force et le lation. Comme l’indique Ousmane
pouvoir pouvaient être utilisés dans le Dianor, la redistribution va désormais
sens des intérêts individuels. Hampâté "dans les réseaux d’adhésion", par
Ba note que "la perception de l’impôt de exemple dans des circuits de mili-
capitation [fut] une source d’abus de la tantisme politique partisan.
part des divers intermédiaires". Et La-
zare Ki-Zerbo qui cite ce mot considère De la même manière, ce sont les aspi-
que "la mise en place d’intermédiaires rations individuelles à un certain niveau
et d’auxiliaires administratifs [donna] de vie et à un style de vie, dont les
naissance à une catégorie d’acteurs modèles sont occidentaux, qui expli-
très corruptibles" (REN-LAC, 2001b, quent parfois les détournements de
p.62). Ils vont exploiter leur proximité fonds. Et là encore, il faut admettre que
avec le Blanc et leur connaissance des l’incitation peut venir directement des
traditions culturelles africaines pour Occidentaux. Ainsi, Marilo Mathieu écrit
élaborer des stratégies d’enrichis- que les pratiques de corruption dans
sement personnel sur le dos des les projets de développement "ont été
populations. provoquées souvent délibérément par
les expatriés eux-mêmes, arrivés avec
L’Abbé Boncougou dit par exemple les opérations de distribution massive
qu’ils se sont posés en ‘‘nouvelle chef- de vivres à partir de 1979, puis avec les
ferie’’ qui enseignait la corruption. Par programmes d’aide alimentaire. Il fallait
exemple, les chefs traditionnels crai- aller vite, passer outre les procédures
gnaient les secrétaires, "ces fonction- administratives, les autorisations". De
naires armés, rudes, intransigeants, là, la mise en place de "caisses noires",
prêts à brutaliser ceux qui résistaient à ou des "enveloppes diplomatiques",

116 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


(Giorgio Blundo, 2000, PP.127-128). quer les populations sans être inquiétés
ont décidé de leur emboîter le pas".
Les corrompus en viennent même à C’est la course aux "postes juteux" au
être arrogants et agressifs à l’égard de détriment des métiers où l’on peut
la critique. Comme l’écrit J. Bouve- s’épanouir d’un point de vue moral et
resse, quand la corruption règne sur la intellectuel. Comme le sens du bien
société, "l’honnêteté ne fait pas le poids public s’est corrompu, la citoyenneté ne
devant le culot", et "l’imagination mo- s’exerce plus de manière pleine et en-
rale devient si pauvre et si stéréotypée tière.
qu’on ne trouve plus, pour expliquer le
comportement des contestataires (…)
que des motivations personnelles peu Encadré 6.2 . Transformations socioculturelles du
honorables et même franchement sus- fait de la corruption
pectes" ( Idem, p.164).
Dès que la corruption trouve un terrain favorable
En parcourant le rapport 2001 du REN- pour s’établir, elle renforce les conditions qui lui
LAC, on se rend compte du niveau que permettent de se développer toujours plus. Elle a
l’arrogance des corrompus a atteint au par exemple, le pouvoir d’annihiler la conscience
Burkina: "Le REN-LAC même est un morale et de rendre ainsi les individus insensibles à
réseau de voleurs" (p.7-8), "vous du la critique, compliquant ainsi à l’extrême, la tâche
de ceux qui luttent contre elle. Karl Kraus qui a
REN-LAC, vous nous fatiguez pour
consacré sa vie à combattre la corruption,
rien. Foutez le camp!! Vous gâtez
notamment celle qui sévit dans la presse, écrit:
même les affaires des gens. Vous-mê-
"Dans les époques d’élévation morale, le blâme
mes, vous êtes corrompus" (p.8), tels
aiguise les consciences, dans les époques de déclin
sont les propos que les enquêteurs ont moral, il les émousse. Car il y a deux façons de
dû subir. répondre aux attaques: que les organes de défense
soient renforcées ou que l’organisme devienne
La corruption est "normalisée":"(…) on insensible. Nous vivons une époque de décadence
ne peut pas éradiquer la corruption. morale, et par conséquent d’endurcissement moral.
C’est normal d’ailleurs. Je suis pour sa Il est plus difficile que jamais aujourd’hui de
survivance" (p.37). Pourquoi ne peut-on s’attaquer aux profiteurs de la corruption, parce
pas lutter contre la corruption!? Parce qu’ils se sont rendus insensibles à toute attaque"
que "tout le monde est corrompu". (Bourveresse, 2000, p.171). C’est ainsi que Pierre
Yaméogo met en scène un signalé corrompu que
Et pourquoi ne faut-il pas lutter contre ses concitoyens appelaient, significativement,
elle!? Parce que ceux qui s’y livrent ne "10%". Comme sa fille s’enquérait auprès de lui
sont pas mauvais; ils veulent seulement sur ce qu’il en était réellement, il répondit,
vivre: "On cherche notre pain". Conclu- goguenard, que ses détracteurs étaient bien en
sion: "la corruption est un mal néces- retard, qu’il y avait longtemps qu’il n’acceptait
saire" (p.7). Les mots perdent leurs plus seulement 10% de commission sur chaque
sens: "Je ne considère pas cela comme marché qu’il aidait un particulier à obtenir; il était
de la corruption, c’est une façon de passé à 15%. On peut dire qu’il arrive bien souvent
maintenir de bonnes relations entre les que la réalité quotidienne dépasse l’imagination de
agents et nous". Pour un peu, on trou- l’artiste.
verait même étrange le désir de lutter
contre la corruption.

La corruption change l’échelle des va-


leurs. Par exemple le travail perd de D’ailleurs, de la même façon que l’indi-
son intérêt au profit des expédients qui vidu ne vit plus son statut de citoyen
rapprochent plus ou moins indûment avec toutes ses exigences, de même
des sources d’enrichissement. En gé- l’Administration corrompue ne lui
néral, c’est la politique qui suscite des assure plus tous les droits qui s’atta-
vocations. La vertu est découragée, chent à sa qualité de citoyen.
l’honnêteté rend les armes: "Les ensei-
gnants, à force de voir les autres arna- Enfin, en accentuant la pauvreté, la

"Corruption et développement humain"


Corruption et valeurs socioculturelles 117
corruption réduit les possibilités de ce code a perdu une bonne partie de sa
développement et même de survie de substance par suite du fait colonial.
certains secteurs de la culture. En effet, C’est ainsi que, comme l’explique Ous-
"elle fausse (…) les décisions à mane Dianor (Giorgio Blundo, 2000,
l’avantage des entreprises à forte inten- p.157), l’accaparement redistributif con-
sité capitalistique (plus lucratives en duit maintenant à une corruption préda-
termes de corruption) et au détriment trice dont l’objectif principal est le
des activités [qui bénéficient] aux renforcement de la légitimité de l’élite
pauvres" (PNUD/Burkina, 1998). au pouvoir par le biais du clientélisme
et du patronage.

On peut considérer les questions


6.4. MESURE DES DIMEN- suivantes comme pouvant constituer un
SIONS SOCIOCULTURELLES outil de mesure des dimensions
socioculturelles de la corruption:
DE LA CORRUPTION
• L’intégrité est-elle considérée com-
me un principe important de ré-
gulation de la vie de la communauté,

L
es sociétés traditionnelles ré- des groupes et des individus!? Ou
glaient leur existence sur le prin- bien, est-elle, au contraire, considé-
cipe de la solidarité qui implique la rée comme une valeur désuète!?
conscience de la valeur absolue, de
l’intérêt général. De telle sorte que les • L’idéal qui inspire l’action des grou-
actes posés par les individus, mais pes et des individus relève t-il de la
encore plus par ceux qui détiennent le volonté de "réussir dans la vie" à
pouvoir, sont guidés par le souci de tout prix ? Le travail perd-il en
promouvoir l’intérêt de la communauté considération au profit d’expédients
en maintenant l’équilibre entre les divers qui assurent le "gain facile"!?
hommes et leur environnement, entre
les individus, et entre les groupes so- • Le sens du service et du bien public
ciaux. Il y a la recherche constante de subit-il une érosion importante!? Les
la mesure, fondée sur l’idée qu’un cer- gens sacrifient-ils plus volontiers
tain excès serait inévitablement fatal à l’intérêt général à leurs intérêts par-
la communauté et donc, bien entendu, ticuliers!?
aux individus. De là, la pratique du don
qui vise à la fois l’instauration de rela- • La pratique des dons et de
tions conviviales, la réciprocité dans le l’hospitalité prend-elle la forme inté-
souci de l’autre, et la redistribution en ressée des pots-de-vin ou du clien-
faveur des couches les plus défavori- télisme!?
sées de la population dont la pauvreté
a atteint un certain seuil considéré • Les organes politiques traditionnels
comme la limite au-delà de laquelle le sont-ils détournés du service public
manque devient inacceptable au sein vers la promotion d’intérêts particu-
d’une communauté digne de ce nom. liers (enrichissement personnel, né-
potisme, régionalisme, tribalisme)!?
Or le nouveau code des valeurs privilé-
gie l’intérêt individuel, l’accumulation On a en souvenance ces images des
personnelle de richesses à laquelle on périodes coloniales où l’on voit quel-
se livre, sans s’imposer une limite quel- ques parents d’élèves offrir un coq à
conque. Pris au point de collusion de l’instituteur du village. La perception du
ces représentations de la vie, de ces geste diffère selon les cultures. Ici on a
systèmes de normes, l’individu dé- un geste normal, "africain", qui valorise
tourne l’ancien code de sa destination le donateur à ses yeux. Donner un
primitive, pour servir ses intérêts pro- présent au chef de village, au préfet, à
pres. Il faut d’ailleurs reconnaître que l’instituteur, à l’infirmier, … était-ce le

118 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


point de départ de la corruption de l’ad- la gestion des affaires publiques sans
ministration ou la manifestation de rap- que cela n’implique un engagement
ports de convenances somme toute financier propre à susciter des convoiti-
normale ou jugée comme telle!? ses de toute nature.

Aujourd’hui, le phénomène a subi une La manière dont le chef était vérita-


déviance dans l’esprit, une extrapo- blement entouré, surveillé, contrôlé et
lation dans la pratique tout en conser- guidé, peut éventuellement inspirer des
vant cette substance de valorisation de réflexions sur le moyen de mettre en
soi-même et du respect de l’autre. Sauf place un mode de gouvernement res-
bien entendu pour ce qui est des cas ponsable où les principes s’impose-
de trafic d’influence. raient réellement à tous (bonne gouver-
nance).

CONCLUSION De la même manière, l’éducation tradi-


tionnelle, loin d’être seulement une en-
treprise vouée à l’instruction simple, à

B
ien entendu, les traditions qui l’acquisition de connaissances et d’ap-
organisaient la vie des sociétés titudes techniques, méritait vraiment le
anciennes ne peuvent plus être nom d’éducation en ce sens qu’elle
toutes réhabilitées. Même quand une était attachée à promouvoir des valeurs
pratique ancienne nous paraît bonne, il essentielles qui donnent à l’individu le
n’est pas certain que l’on puisse lui sens de la communauté et, donc, du
redonner la vie, ni qu’elle puisse aujour- bien collectif, de l’intérêt général. Cela
d’hui produire les fruits qui en faisaient est essentiel, par exemple, pour la mise
la valeur autrefois. Cependant, on peut en place de systèmes d’intégrité solides
essayer, sur certains points, sinon de et fiables comme le recommande
réinstituer des codes anciens, du moins Transparency International (2002).
de suivre l’exemple des hommes du Enfin, l’esprit de responsabilité qui a
passé, de nous inspirer de leur style caractérisé les sociétés traditionnelles
pour essayer de faire barrage aux prati- (l’individu est responsable de ses actes,
ques que nous rangeons ordinairement et il est responsable du bien-être de
dans le registre de la corruption. tous; la communauté dans son ensem-
ble est responsable de l’intégration - et
Par exemple, on pourrait mener une de l’intégrité!?- de l’individu, ce qui
réflexion autour du mode de gouver- donne son sens et sa nécessité à la
nement de la cité. Il y avait, dans les pratique de l’éducation collective) est,
sociétés anciennes des principes qui selon toute évidence, une clef de la
assuraient une relative transparence de lutte contre la corruption.
ges

"Corruption et développement humain"


Corruption et valeurs socioculturelles 119
Encadre 6.3. Corruption et proverbes

Contre!?
• Entre dîner au prix du mensonge, et jeûner pour prix de la vérité, le choix d’un homme
digne est clair.
• L’homme digne préfère la pauvreté au discrédit.
• On ne s’improvise pas croque-mort à la vue du gros mouton destiné à ceux qui enterrent
le mort.
• Un morceau de figue qui honore est préférable à une noix de cola qui déshonore.

Pour!?
• Ce n’est pas quand ta mère est préposée au partage des beignets, que tu peux craindre
d’en manquer.
• L’enfant intelligent achète les beignets de sa mère: les beignets sont pour sa mère,
l’argent est pour sa mère
• On ne peut pas partager le miel sans se lécher les mains.
• La chèvre broute là où elle est attachée.
• Là où la rivière se fait tortueuse, là aussi le caïman doit faire des contorsions.
• D’une bouche aigre ne sortent que des paroles aigres.
• Nul ne met du sable dans ce qu’il doit manger.
• La bouche qu’emplit la farine est réduite à l’impuissance.

120 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


EF CHAPITRE 5

CORRUPTION ET SECTEURS
SOCIAUX DE BASE

INTRODUCTION ce fléau.

L
’accès des populations les plus
pauvres aux services sociaux de 5.1. LE SECTEUR DE LA
base constitue une préoccupation SANTÉ
majeure de l’État Burkinabè, qui l’a
situé de ce fait au cœur de ses politi-
ques de développement. Elle figure en
effet en bonne place dans le Cadre LES ORIGINES DE LA CORRUPTION
Stratégique de Lutte contre la Pauvreté
(CSLP) dont elle constitue un des axes
prioritaires. Toutefois, la mise en œuvre
de cette politique n’a pas produit à ce
L e secteur de la santé est par
essence celui dans lequel la corrup-
tion devrait être absente. Activité tour-
jour les résultats escomptés. née vers l'allègement des souffrances,
la guérison des maux et la restauration
La corruption est perçue aujourd’hui de la dignité humaine, la santé est l’une
comme un phénomène répandu aussi des activités les plus nobles que l'être
ses effets sur les secteurs sociaux de humain puisse exercer auprès de ses
base doivent être étudiés. Dans un tel semblables.
contexte socioéconomique de pauvreté
et de pénurie en services sociaux de Dans la société traditionnelle, la méde-
base, la corruption apparaît pour le cine n'était pas rémunérée. Le poulet,
corrompu, comme une voie rapide pour les cauris ou autres biens demandés
satisfaire ses besoins et lui procurer le n'étaient pas conçus comme une rému-
bien-être et le confort social. nération de l'acte médical mais comme
une composante des produits médi-
Pour cerner l’ampleur de la corruption caux. La contrepartie de l’acte médical
dans le domaine des secteurs sociaux, consistait à remercier le guérisseur
des travaux de recherche et d’inves- après guérison.
tigation ont été menés dans les
secteurs de la santé, de l’éducation, de S'il est difficile de définir avec précision
l’environnement, des infrastructures de l'époque où le phénomène de la cor-
base (eau, électricité, propriété fon- ruption a pris de l'ampleur dans le sec-
cière). Le constat est amer et appelle teur de la santé, tant en médecine tra-
une action vigoureuse pour lutter contre ditionnelle que moderne, on peut affir-

"Corruption et développement humain"


Corruption et secteurs sociaux de base 89
mer qu’il découle de la conjugaison de citer les cas suivants:
plusieurs facteurs comme la croissance
démographique, la stagnation puis la • Certains praticiens reçoivent les
régression de l'offre en service de santé patients en consultation et se font
créant un déséquilibre entre l'offre et la régler directement le prix de la
demande, la prise de conscience des consultation;
possibilités d'enrichissement personnel, • Certains membres du personnel
la perte progressive des valeurs mora- (infirmiers, brancardiers, gardiens…)
les et sociales attachées à la fonction démarchent auprès des patients
de praticien médical, la banalisation pour leur faciliter la consultation au-
progressive de la souffrance et de la près de médecins, moyennant en-
mort, le coût élevé de la santé par rap- caissement d'une certaine somme.
port aux revenus des populations. Ces patients sont ensuite présentés
au médecin comme étant membres
Ces facteurs ont transformé certains de leur famille.
praticiens en "vendeurs peu scrupuleux
des soins de santé". Les opérations chirurgicales

LES MANIFESTATIONS Les pratiques les plus courantes dans


ces prestations sont surtout les déloca-

D ans les services de santé, les prati-


ques de la corruption les plus
courantes se manifestent à certaines
lisations des patients dans les cliniques
privées, la réalisation des actes chirur-
gicaux dans les hôpitaux publics, suivi
occasions comme: du transfert dans les cliniques privées
et les petites interventions chirurgicales
La prise des rendez-vous pratiquées et encaissées directement
par certains infirmiers spécialistes.
La fixation des rendez-vous est parfois
fonction de la capacité financière du Les radiologies
patient. Ainsi le patient peut se voir fixer
le rendez-vous dans une clinique privée La pratique la plus courante consiste à
ou dans un cabinet de soins dans les faire croire au patient que le service ne
meilleurs délais. Bien que travaillant possède plus de consommables ou que
dans une formation sanitaire publique la machine est en panne. On lui sug-
et étant rémunéré par l'État, certains gère alors "la solution": payer une cer-
médecins et infirmiers se constituent taine somme afin d'obtenir un film. Les
une clientèle privée solvable. En écu- radios sont souvent réalisées en dehors
mant l'hôpital, ils ne laissent dans les des heures de services, les frais sont
formations sanitaires publiques que les payés directement à l'infirmier spécia-
indigents ou économiquement faibles, liste qui fait lui-même les interpréta-
privant ainsi ces structures de ressour- tions. Lorsqu'il juge celle-ci trop compli-
ces importantes qu'elles auraient pu quée, il présente le cliché au radiologue
encaisser. Cette pratique, que certains comme ayant été régulièrement réalisé.
professionnels de la santé ne prennent
même plus la peine de dissimuler, crée Lorsqu'un patient ne passe pas par ce
un manque à gagner important pour le circuit, ses examens sont retardés.
secteur public. Ainsi les consommables, achetés pour
le centre hospitalier sont revendus au
Les consultations profit des agents corrompus. Ces prati-
ques sont de plus en plus courantes.
La démarche normale veut que la Elles conduisent parfois à des
consultation soit payée à la caisse. Au interprétations d'examen de mauvaise
titre des pratiques anormales, on peut qualité qui peuvent conduire à des
consu ereurs

90 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


erreurs de diagnostic. paraître;
• Dégrade la capacité opérationnelle
Les examens de laboratoire des services et des plateaux techni-
ques, les formations sanitaires
La pratique de la corruption dans ce n’ayant pas suffisamment de res-
domaine emprunte la même démarche sources financières;
que la radiologie. Malgré le manque de • Annihile l’efficacité du contrôle des
temps et l’absence de réactifs, il existe services et de l'autorité par un jeu
un circuit parallèle où certains laboran- pervers où chacun tient l'autre.
tins, moyennant finance, font les analy-
ses en dehors des heures de services, Il n'est pas rare de voir dans les forma-
avec les matériels et les consommables tions sanitaires des personnes aban-
du centre hospitalier. données gémissant ou baignant dans
leur sang sans que personne ne se
Cette technique bien mise au point est soucie de leur sort, en raison du man-
souvent imparable. Elle s'appuie sur la que de ressources financières ou
méconnaissance du fonctionnement d’accompagnateurs influents.
des formations sanitaires et le désarroi
des patients et de leurs accompagna-
teurs face à la maladie et l'urgence du
traitement qui dépend lui-même des 5.2. LE SECTEUR DE L'ÉDU-
résultats des examens de laboratoire. CATION
LES CAUSES

LES MANIFESTATIONS
L a société burkinabè semble avoir
perdu une partie de ses repères et
valeurs morales. "Perdez l'argent et
vous perdez jusqu'à votre père et votre L a corruption se manifeste sous plu-
sieurs formes:
mère " dit le nouveau dicton populaire.
Le très grand déficit de l’offre sanitaire Lors des recrutements scolaires en
accroît les occasions de corruption. milieu urbain et périurbain
Ainsi, le secteur de la santé est devenu
un secteur où se développent des idées En principe les effectifs par classe sont
mercantiles à l’instar des activités arrêtés par les ministères en charge de
commerciales. La situation d'impunité l'enseignement. Au primaire, ces effec-
qui semble être tolérée au Burkina tifs varient entre 65 et 67 élèves pour
Faso renforce et consolide la pratique les classes à simple flux et jusqu'à 90
de la corruption dans les formations pour les classes à double flux.
sanitaires.
Pour éviter les coûts trop élevés de
L'IMPACT l’enseignement privé, les parents
d’élèves ont recours à l’enseignement
public. Les classes les plus recher-
D ans ce secteur la corruption: chées sont, bien sûr, celles qui sont à
simple flux; viennent ensuite les clas-
• Établit et entretient une inégalité ses à double flux. Les directeurs et
d'accès aux soins; maîtres sont donc l'objet de beaucoup
• Déshumanise la pratique de la mé- de sollicitude. Chaque parent étant prêt
decine; à payer pour trouver une place dans
• Dérégule le fonctionnement des une école publique, le phénomène a
services de santé en utilisant les développé des pratiques de corruption.
services publics à des fins privées;
• Détériore progressivement la qualité Pour les inscriptions, les parents doi-
des services rendus, la notion de vent accompagner les enfants munis
service public ayant tendance à dis- des documents administratifs nécessai-

"Corruption et développement humain"


Corruption et secteurs sociaux de base 91
res. Les inscriptions se font par ordre Les recrutements parallèles
d'arrivée et selon les conditions d'âge
fixées par le MEBA. La pratique cepen- Les recrutements parallèles existent
dant montre que les enseignants reçoi- surtout dans le secondaire. Le person-
vent à domicile les dossiers de certains nel enseignant et administratif se cons-
élèves à recruter. De ce fait, lors des titue un "stock" d'enfants ou un "fonds
sessions officielles de recrutement, de commerce".
l'essentiel des effectifs est déjà inscrit.
Ce sont des "inscriptions pirates", qui
Dans le secondaire, en complément du se font après les compléments d'effec-
budget insuffisant et pour permettre aux tifs officiels, où les enfants ne figurent
établissements de fonctionner, l'État sur aucune liste de l'établissement et
autorise des recrutements complé- en cas de contrôle, les enseignants font
mentaires, appelés "compléments sortir ces enfants. Ces inscriptions va-
d'effectifs" qui devraient compléter les rient de 30!000 FCFA à 50!000 FCFA
quotas de boursiers et constituer par élève. Certains enseignants ont des
l’effectif global autorisé. "listes" de 10 à 20 élèves.

Ces "compléments d'effectifs" ont un Ces pratiques se font à l'insu du Direc-


tarif légal fixé par l’État, mais il arrive teur de l'établissement; les enfants
que le montant payé soit supérieur et "clandestins" n'ont pas de bulletin en fin
ce, au seul profit de l’agent corrompu. d'année. Ils ignorent pour la plupart, le
Chaque élève recruté par ce biais "rap- système dont ils sont victimes et la
porte" 45!000 FCFA à 50!000 francs précarité de leur situation.
CFA et jusqu'à 100!000 francs CFA
dans l'enseignement technique selon la Même si des sanctions ont été infligées
réputation de l'établissement. à certains contrevenants, la pratique
persiste et s'étend aux personnes ayant
des relations dans le milieu enseignant
Encadré 5.1. L’importance de l’éducation qui deviennent des démarcheurs et qui
encaissent et négocient la place. Le
"On te dit de la reconnaissance pour ce citoyen que parent de l'élève ne saura pas avec
tu as donné au peuple et à la patrie; d’accord mais quel enseignant le "deal" a été conclu.
à condition que tu en fasse un être précieux à sa
patrie, utile aux champs, utile en temps de guerre Les exclusions sous conditions
comme en temps de paix. Ce qui compte avant
tout, c’est l’éducation morale que tu lui donnes, les En fin d'année, des enfants devant
principes comme les méthodes. La cigogne nourrit redoubler sont exclus afin de susciter
ses petits avec les serpents et les lézards qu’elle a un "geste" de la part des parents. Le
trouvés dans les chemins écartés. Quand les ailes "prix" à payer pour que l'enfant reste
leur ont poussé, ils recherchent les mêmes dans l'établissement varie de 30!000 à
animaux. Le vautour s’arrache aux chevaux, aux 50!000 francs CFA suivant la côte de
chiens et aux hommes mis en croix pour rapporter
l'établissement. Si ces exigences ne
bien vite à ses petits des lambeaux de cadavres.
sont pas satisfaites, l'enfant est
Telle est encore sa nourriture une fois qu’il est
effectivement exclu et la place
devenu grand et qu’il chasse lui-même et niche sur
revendue à quelqu'un d'autre.
son arbre. L’aigle, lui, le noble oiseau de Jupiter,
ce qu’il chasse dans les bois, c’est le lièvre ou le
chevreuil. Il rapporte ces proies dans son aire. Puis LES CAUSES
quand ses petits ont l’âge de voler de leurs propres
ailes, la faim les pousse sur le butin auquel ils
avaient goûté dès leur sortie de l’œuf". L 'enseignement est un service de
base essentiel. L'éducation de
l'enfant étant une obligation morale et
JUVENAL, la décadence, Paris, Aléa, 1999, pp 114-5 sociale, certains parents lui consacrent
d'énormes moyens ou font des
sacrifices considérables afin que leurs

92 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


enfants aient toutes les chances de suite à la corruption dans les exa-
leurs côtés. Aucune voie y compris mens et concours;
celle de la corruption n’est alors
occultée. • Formation d'enfants sans repères
civiques et moraux;
La faiblesse de l'offre publique, conju-
guée à la cherté relative de l'enseigne- • Iniquité sociale dans l’accès à
ment privé amène les parents à recher- l’enseignement.
cher des solutions alternatives pour
l'accès de leurs enfants au système
scolaire. La pratique administrative du
recrutement pour "complément d'effec- 5.3. LES SECTEURS DE L'EAU
tifs" qui n'a pas pour vocation de facili- ET DE L'ÉLECTRICITÉ
ter l'accès des enfants à l'école, ouvre
une voie royale à la corruption.

L
Il faut également retenir la perte des 'ONÉA et la SONABEL ont le
vertus liées à la fonction d'enseignant. monopole de la distribution de
Celui-ci, membre à part entière du l'eau et de l'électricité dans les
corps social, ne peut rester insensible centres urbains et semi-urbains;
au courant qui traverse toute la société. entreprises tentaculaires elles subis-
Il se voit entraîné, soit par sa propre sent aussi les méfaits de la corruption.
volonté soit par la pression sociale
dans le mouvement collectif de la cor- LES MANIFESTATIONS
ruption. La tendance générale étant
l'exploitation optimale de toute situation
à des fins d'enrichissement personnel,
le statut d'enseignant et les services
L a corruption se manifeste à tous les
niveaux de la chaîne des presta-
tions des services de l'ONÉA et de la
qu'il engendre sont monnayés. SONABEL.

L'IMPACT Établissement des devis

L e secteur de l'enseignement,
sensible par essence, est le
véhicule du savoir, donc un facteur
Des agents de ces sociétés subtilisent
des imprimés de devis. Lorsqu'ils sont
sollicités par des clients ou des démar-
essentiel du développement humain. cheurs pour un branchement d'eau. Ils
établissent alors un faux devis à des
Les différences observées aujourd'hui tarifs prohibitifs. À la remise du devis,
entre les générations, en termes de ils proposent une intervention pour
qualités morales et techniques sont une obtenir une réduction, le client donne la
résultante de l'influence de l'enseigne- contrepartie et lorsqu'il revient, le véri-
ment sur l'homme. table devis au tarif officiel lui est remis.
Le client a donc payé l'abonnement à
L'impact de la corruption sur le secteur son juste prix plus un "batchich" qui, en
de l'enseignement est des plus dévas- fait, ne lui a rien apporté, sinon qu’il l’a
tateurs, il se manifeste à plusieurs ni- appauvri à son insu.
veaux:
Branchements
• Baisse progressive et tendancielle
de la qualité de l'enseignement du La technique consiste à faire traîner les
fait d’effectifs pléthoriques dans les travaux de branchement. Les raisons
classes, de la qualité de la formation invoquées sont nombreuses:
et des modalités de recrutement des
enseignants; • Manque de personnel pour effectuer
les travaux;
• Baisse de la qualité de la formation • Travaux urgents à réaliser;

"Corruption et développement humain"


Corruption et secteurs sociaux de base 93
Las d'attendre, le client passe "un mar- continuent de monnayer des
ché" avec un agent et les travaux se interventions pour écourter des
réalisent normalement. Certains clients, délais qui le sont déjà;
sachant qu'il faut passer par ce chemin
pour avoir le branchement, négocient • Le manque de transparence des
dès la réception du devis et sont servis procédures. Pour le client, l'abon-
sans attendre. nement à l'ONÉA et à la SONABEL
se résume à la pose de son comp-
Lorsque les agents découvrent un teur. Il ne connaît pas les étapes qui
branchement illégal, ils passent un existent entre sa demande et la dis-
"deal" avec le client indélicat. Le man- ponibilité de l'eau et de l'électricité;
que à gagner constitue une rente men-
suelle pour l'agent qui accepte de gar- • L’insuffisance de contrôle des
der le silence. Comme dans tout pro- agents;
cessus de chantage, les sommes de-
mandées augmentent au rythme des • L'impunité: les clients, victimes, se
besoins de l'agent malhonnête. refusent à dénoncer les agents in-
délicats de peur d'être indexés
Paiement des factures comme étant la cause du malheur
de l'autre;
Lors des opérations de coupure pour
non-paiement de factures, les agents L'IMPACT
s'arrangent pour couper le vendredi
matin. Deux cas peuvent alors se pré-
senter: L 'impact de la corruption dans ce
secteur se traduit par:

• Le client ne peut pas payer la fac- • Le renchérissement artificiel du coût


ture. Il donne alors quelque chose à d'accès à l'eau et à l’électricité;
l'agent qui ne procède pas à la cou-
pure. Le client bénéficie alors d'un • Les délais artificiellement longs de
délai supplémentaire; l'accès à l'eau et à l’électricité;

• L'agent procède à la coupure. Le • Le dysfonctionnement des services;


client est alors invité à aller régler la
facture et à présenter l'ordre de • Les manques à gagner pour les
rétablissement au service technique, sociétés et les clients.
qui va lui proposer un "service
rapide" en dehors des heures de Les statistiques recueillies auprès des
services. Le client ne voulant pas sociétés donnent les chiffres suivants
rester tout le week-end sans eau ou sur l'accès de la population à l'eau et à
électricité est obligé de s'exécuter. l'électricité. Pour l'ONÉA, la population
totale raccordée au réseau sur tout le
Afin de prévenir ces pratiques, la SO- territoire est de 2!328!882 en 2000 et
NABEL et l’ONÉA ont mis en place un de 2!398!748 en 2001, soit une aug-
système de contrôle interne. mentation de 3%. Le nombre d'abonnés
particuliers est passé de 55!417 en
LES CAUSES 2000 à 59!815 en 2001, soit une aug-
mentation de 8%. Pour la SONABEL,
• Le déficit d'information de la clien- on dénombre 202!175 abonnés sur
tèle. Les délais de branchement l'ensemble du territoire. Ces chiffres
sont passés de deux mois à vingt donnés par les concessionnaires
jours pour l'ONÉA et à 15 jours pour indiquent la faiblesse de la partie de la
la SONABEL. Cependant, cette population qui a accès à leurs services.
amélioration des délais n'est pas La forte demande peut expliquer la
connue de la clientèle et les agents pression des usagers sur les agents

94 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


des sociétés et le développement de la pés en tranches" inférieures au montant
corruption. réglementaire de la passation de gré à
gré, et donnés à la même entreprise.

Des pratiques scandaleuses se retrou-


5.4. LES INFRASTRUCTURES vent dans les constructions d’infras-
DE BASE tructures publiques, les travaux n'étant
pas réalisés suivant les règles de l'art,
malgré le contrôle des travaux effectué:

• écroulement des bâtiments avant la

D
ans le domaine des infrastructu-
res de base, il est courant de réception,
constater des pratiques de cor-
ruption dans leur réalisation suscitant • écroulement du bâtiment à la pre-
une vive indignation des populations et mière saison des pluies,
des bailleurs de fonds (cas des routes,
écoles, barrages, dispensaires,…). • débordement des barrages.

LES MANIFESTATIONS Les entreprises ne sont pas poursui-


vies, personne ne s'occupant de la
garantie décennale normalement exi-
A u stade de la passation des
marchés, ce secteur est caractérisé
par le manque de transparence. Le
gée dans les constructions, le seul cri-
tère étant d'attribuer le marché au
caractère stratégique de ces moins disant.
infrastructures favorise l'implication du
politique dans le choix des entreprises Pour ce qui concerne le milieu des
adjudicataires: ONG, la corruption y est souvent plus
subtile:
• Le marché est donné à l'entreprise
qui a "rendu des services", • Certains responsables d'ONG
montent leurs propres entreprises
• Le marché est donné à une entre- par prête-nom interposé. Le marché
prise qui va faire un "retour de est passé de gré à gré ou par
commission", consultation restreinte, mais "l'en-
trepreneur" dispose de toutes les
• Le marché est donné à une entre- données pour faire ce qu’il est
prise dont le responsable est le convenu d’appeler une "bonne pro-
prête-nom d'une personnalité, position".

• Le marché est donné au moins di- • Depuis un certain temps, on remar-


sant, même si techniquement on sait que une implication de plus en plus
qu'il est impossible de réaliser les grande des responsables d'ONG en
travaux dans les règles de l'art à ce politique. L'ONG devient alors un
prix. Un avenant sera fait en cours tremplin pour accéder à des postes
de chantier et le coût dépassera politiques de premier plan.
alors le plus disant.
En effet, pour la population, le
Les appels d'offres sont passés nor- responsable de l'ONG est assimilé à
malement, mais le résultat est connu l'ONG et les biens de l'ONG sont les
d'avance. Malgré les règles de passa- biens du responsable. Ainsi on ne
tion des marchés publics et les mon- dit pas du responsable d'une ONG
tants fixés, il n'est pas rare de voir des qu'il est président ou secrétaire
marchés d'une valeur considérable général, mais "qu'il a une ONG", de
(quelques centaines de millions et même on dira, il a X voitures alors
même plus d'un milliard) passés de gré que ce sont les véhicules achetés
à gré. Certains marchés sont "décou- par l'ONG.

"Corruption et développement humain"


Corruption et secteurs sociaux de base 95
• De même, les réalisations de ces 5.5. LA PROPRIÉTÉ FON-
ONG sont considérées comme les CIÈRE
réalisations personnelles des res-
ponsables. Au moment des élec-
tions, le responsable devenu candi-
dat fera campagne avec les moyens

L
'habitat constitue l’une des
de l'ONG et n'aura pas de mal à premières préoccupations de
drainer les voix de la population en l'homme qui a toujours comme
reconnaissance des réalisations ef- souci de se protéger des intempéries et
fectuées. des dangers extérieurs. La possession
d'un logement est aussi un élément de
C'est ce qui explique que les partis reconnaissance sociale et une
politiques courtisent les dirigeants "assurance-vie".
d'ONG et la tendance de certains
hommes politiques à créer des ONG LES MANIFESTATIONS
pour soutenir leur action.

LES CAUSES L es manifestations de la corruption


dans ce secteur sont nombreuses et
multiformes. Elles existent dans l'attri-
L a première cause est fondamentale-
ment le manque de contrôle ou de
rigueur dans les adjudications des mar-
bution des parcelles et les dispositions
actuelles de la Réforme Agraire et Fon-
cière (RAF) ouvrent grandement les
chés. La faiblesse organisationnelle de portes à toutes sortes de manipulations
la société civile, le faible niveau d'indé- parce qu’elles sont trop restrictives.
pendance de la justice, la fragilité fi-
nancière de la presse et son interdé- Ainsi, selon la RAF nul ne peut avoir
pendance avec le politique sont des plus d'une parcelle dans un même cen-
facteurs aggravant la pratique de la tre urbain, ni prétendre à la vente ou à
corruption. la cession d'une parcelle non mise en
valeur. Elle stipule également que la
Le laisser aller généralisé découlant de vente porte sur le bâtiment et non sur la
la lassitude dans le combat contre la terre.
corruption ouvre un boulevard à sa
pratique. En milieu urbain
L'IMPACT Les pratiques anormales se retrouvent
à toutes les phases d'un lotissement:
L ’impact est observable à plusieurs
niveaux:
Phase de préparation
• La réduction de la capacité d'équi- La procédure la plus classique est de
pements des services publics; prendre possession d'un terrain non
loti, d'y investir et d'attendre la prépara-
• Le déséquilibre dans la répartition tion du lotissement. Le propriétaire de
géographique et spatiale des équi- l'investissement s'arrange alors avec
pements. Celui-ci se traduit par une l'ingénieur urbaniste ou le géomètre
concentration des biens pour les uns afin de ne pas morceler la parcelle et
et une pénurie pour les autres; de préserver les investissements réali-
sés.
• L’insécurité et l’inefficacité des in-
frastructures publiques; Lors de l'attribution des parcelles
Les demandes de parcelles sont
• L'affaiblissement du rôle de contre- tellement nombreuses que la corruption
pouvoir des organisations de la so- sévit à tous les niveaux.
ciété civile.

96 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Dans la réglementation, le processus la transaction aux frais de mutation,
d'attribution suit les priorités suivantes:
En milieu péri-urbain
• Les résidents déguerpis par le lotis-
sement (voirie, réserve administra- Dans les zones péri-urbaines, il s'est
tive); créé des "entreprises" d'intermédiation
• Les demandeurs résidents, avec foncière. Des ressortissants des villa-
enfants; ges et même des chefs de village s'ac-
• Les demandeurs résidents, sans cordent avec des démarcheurs. Les
enfants; terrains ruraux sont morcelés et ven-
• Les demandeurs célibataires rési- dus. Un même terrain peut être vendu à
dents; plusieurs personnes.
• Les demandeurs non-résidents.
Certains s'organisent pour avoir plu-
Malgré cette hiérarchisation des priori- sieurs terrains, qui sont ensuite reven-
taires, il n'est pas rare de voir les non- dus ou mis en valeur pour en garder la
résidents bénéficier des parcelles au jouissance, ou même véritablement
détriment des résidents. bâtis pour être loués.

Certains membres des commissions Lors des opérations de lotissement, les


d'attribution font des listes fictives de "propriétaires" sont prévenus par les
demandeurs et revendent ensuite les agents des services de l'État afin d'as-
parcelles, les noms des véritables pro- sister au recensement et de s'assurer
priétaires sont alors inscrits sur les des noms à inscrire sur les listes. Ce
documents officiels. sont les mêmes pratiques que dans les
centres urbains.
Les inscriptions multiples
Cette technique consiste pour une En zone rurale
même personne à acheter plusieurs
parcelles non encore attribuées auprès Dans les relations entre les usagers de
de membres des commissions. Le nom certains services de l’Administration
du conjoint ou des enfants est porté sur impôts, commerce, douane et mairies
les documents provisoires. Après la par exemple et les agents publics, la
transaction, le nom du véritable pro- pratique de la corruption publique est
priétaire est porté sur les documents. courante. Au niveau des mairies, les
spéculations foncières, par le biais des
Les mutations lotissements, constituent 82%19 des cas
• Quelques fois, la mutation n'a pas de corruption.
pu être réalisée à temps et le prête-
nom est resté propriétaire de la par- En milieu rural, la spéculation foncière
celle, mais ne le sait pas. est aussi l’une des principales causes
de corruption qui existent entre certains
• Afin de contourner l'interdiction des exploitants agricoles et les chefs
mutations des parcelles non mises coutumiers propriétaires terriens. Pour
en valeur: pouvoir bénéficier régulièrement de
* le futur acquéreur réalise les in- terrains favorables à la culture, les
vestissements nécessaires, exploitants agricoles sont souvent
* la mise en valeur est constatée, obligés d’offrir des "cadeaux" aux
* le prix convenu est payé au ven- propriétaires terriens coutumiers. Ceci
deur malgré la promulgation et l’application
* la cession est sous estimée de la réorganisation agraire foncière
sinon gratuite afin de soustraire (RAF).
la
_______________________________________

19 REN-LAC: Rapport de 2001 page 53

"Corruption et développement humain"


Corruption et secteurs sociaux de base 97
La pratique se rapproche des modes L'analyse de ces articles montre un
traditionnels. La terre appartenant au contrôle total du foncier par l'État. Ainsi
chef de terre, il faut trouver une il est propriétaire des terres rurales
personne du village "connue et comme urbaines. Il définit les
reconnue" des membres du village qui conditions de cession de la terre aux
va servir d'intercesseur. En zone rurale, tiers. Il conduit ou supervise toutes
les terrains ne sont en principe pas opérations relatives au foncier. Ce
vendus, mais "prêtés" soit pour cons- monopole que s'adjuge l'État au nom
truire une maison d'habitation soit pour de la puissance publique et de l'intérêt
cultiver. Les pratiques anormales vont général est souvent détourné dans la
s'organiser autour de l'intercesseur qui pratique par les agents de l'État à leur
va demander des sommes d'argent ou profit. Par la concentration de tous les
des dons en nature. droits afférents à la terre entre les
mains de l'État, la RAF porte les
LES CAUSES germes de la corruption.

C onsidérée comme un domaine


sensible, la terre a fait l'objet d'un
encadrement strict de la part de l'État à
L'IMPACT

• La corruption est un élément


travers la RAF. À ce titre, on peut déstructurant de l'accès à la pro-
retenir les dispositions suivantes: priété foncière.

• L'article 3 stipule que le domaine • Les populations à faibles revenus


foncier national est constitué de sont refoulées à la lisière des cen-
toutes les terres et des biens tres urbains dans les zones non
immeubles ou assimilés situés dans loties; et, lors du lotissement, elles
la limite du territoire national et de ne sont pas sûres d'obtenir une par-
ceux acquis par l'État et les celle malgré les dispositions régle-
collectivités publiques à l'étranger. mentaires. Il y a donc une grande
injustice dans l'accès à la propriété.
• L'article 4 précise que le domaine
foncier national est de plein droit • Les services de l'État connaissent
propriété de l'État. un disfonctionnement rendant im-
possible toute gestion rigoureuse du
• L'article 5 indique que certaines patrimoine foncier loti. La gestion
terres du domaine foncier national informatisée des parcelles de
peuvent être cédées à titre de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso
propriété privée aux personnes n'a pu être mise en œuvre; sa
physiques ou morales dans les réalisation devant mettre fin à des
conditions fixées par la présente loi. pratiques jusque-là cachées et
Les terres ainsi cédées cessent servant de "rentes" aux agents.
d'être propriété de l'État.
• Le manque à gagner sur les
• L'article 34 traite de la prise en mutations et les taxes foncières est
compte dans le domaine foncier très important pour l’État.
national de certains biens immeu-
bles en raison de leur nature et de la • "La course aux lotissements". La
nécessité de leur gestion par l'auto- concentration des parcelles, entre
rité publique. les mains d'une minorité, amène les
candidats à l'accès à la propriété
• L'article 38 indique que les terres du foncière à s'installer dans les zones
domaine foncier national sont clas- péri-urbaines. Vivier électoral, ils
sées en deux catégories suivant leur font pression sur les élus afin d'obte-
situation et leur destination: les nir un lotissement, dont une bonne
terres rurales et les terres urbaines. partie n’en aura pas l’accès.

98 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Et le cercle vicieux continue. de contrôle. En effet, la chaîne de
production, de transport et de com-
• Dans les zones péri-urbaines, les mercialisation est soumise à une régle-
populations sont privées de terres mentation et les acteurs de chaque
cultivables et donc de revenus, sans étape doivent s'acquitter d'un agrément
pour autant que le montant de la professionnel ou occasionnel. Le con-
vente leur ait assuré une conversion trôle de cet agrément donne lieu à une
leur garantissant des revenus à pratique de corruption qui ouvre la voie
court et moyen terme. au non-paiement des amendes.

• Création de frustration chez les an- La pêche


ciens propriétaires terriens. Cette activité est régie par deux
départements ministériels:
• Une autre cause réside dans la spé-
culation immobilière. L’immobilier • L'agriculture, l'hydraulique et les
apparaît comme un bon investisse- ressources halieutiques pour les
ment puisqu’il permet d’encaisser un aspects production et exploitation,
loyer et évite d’en payer. Cette si-
tuation exacerbe la spéculation fon- • L'environnement et le cadre de vie
cière. pour les aspects réglementation et
contrôle.
• La pratique de l'impunité, invite les
"gens biens placés" à faire un véri- Les acteurs de cette filière sont soumis
table pillage des parcelles au détri- à des contraintes d'agrément. Les
ment de la population à qui elles pratiques illégales (exercice sans auto-
sont destinées. risation des activités de pêche) peuvent
donner lieu à l’usage de corruption lors
• Le manque de politique sociale de de contrôle.
logement.
La faune
La pratique de la chasse est soumise à
l'acquisition d'un permis de chasse. Si
5.6. LE SECTEUR DE L'ENVI- les chasseurs étrangers respectent ces
RONNEMENT dispositions, il n'en est pas de même
des nationaux. La pratique de la
corruption s'observe lors des opérations
de contrôle.

L
'environnement est l’une des
composantes de la politique du LES CAUSES
développement humain durable. Il
est pris en compte dans tous les
secteurs du développement écono- A l'exception du volet assainis-
sement où les causes de corruption
rejoignent celles des infrastructures de
mique en tant que préoccupation trans-
versale. Les aspects intéressant le base, celles des autres volets sont:
thème à traiter sont:
L'insuffisance d'agents et le manque
• le bois d'énergie, de moyens pour l'exécution de leur
• la pêche, mission
• la faune.
• La Direction Générale des Eaux et
LES MANIFESTATIONS Forêts est dotée par l'État de 22
motocyclettes pour 1 000 agents de
Le bois d'énergie terrain et 350 départements.
Dans ce sous-secteur, la corruption Relevant d’un corps paramilitaire,
s'observe dans les activités ou missions les agents sont contraints d'exécuter

"Corruption et développement humain"


Corruption et secteurs sociaux de base 99
leur mission avec leurs propres conséquences parfois vitales, toujours
moyens. déterminantes dans le devenir de l'indi-
vidu.
Les pressions administratives et
politiques Dans un contexte où la pauvreté est de
plus en plus grande, la corruption dans
• Les amendes infligées sont la les prestations des services de base
plupart du temps supprimées par aggrave la vulnérabilité des couches
l'intervention de personnalités politi- les plus défavorisées.
ques ou administratives. Les agents
préfèrent donc prendre un "batchich" Elle crée une fracture sociale de plus
plutôt que de se voir ridiculiser par le en plus grande qu'il sera difficile de
contrordre des supérieurs. combler.

L'IMPACT La corruption sera le tombeau du déve-


loppement économique et social. Elle

L 'impact principal de la corruption est


la perte tendancielle de recettes
pour l'État au titre de ce secteur. Les
attaque tout le corps social et le détruit
progressivement.

agents des Eaux et Forêts bénéficient La prise de conscience sur les dangers
cependant d'une bonne réputation de que crée le phénomène suffira-t-il à
rigueur dans l'application de la endiguer le mal ?
réglementation et sont classés parmi
les moins corrompus du secteur. Sera-t-il possible, sans une mobilisation
effective de l’ensemble des acteurs du
développement, d'engager avec succès
une campagne de lutte contre la
CONCLUSION
corruption?

La volonté politique, si elle existe, aura-

L
es secteurs de la santé et de t-elle raison de la politique de la
l'éducation sont les plus sensibles volonté?
puisque les déséquilibres engen-
drés par la corruption ont des Les questions restent posées.
consuences

100 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


EF CHAPITRE 4

CORRUPTION ET GOUVERNANCE
DÉMOCRATIQUE

INTRODUCTION - La primauté du droit;


- La participation;
- La transparence;
- L’imputabilité;

T
out État est porté à se parer du
label de bonne gouvernance que - La productivité;
les bailleurs de fonds internatio- - La durabilité.
naux imposent, au titre des condition-
nalités de leur coopération, aux États La gouvernance démocratique com-
africains en ce qu’il est présenté prend la gouvernance politique et la
comme l’une des valeurs de la légiti- gouvernance administrative et locale.
mité étatique. Le renforcement institu- La gouvernance politique désigne le
tionnel de l’État qu’implique la bonne type de régime politique, sa nature, son
gouvernance est conçu comme une mode opératoire et ses relations avec
condition pour garantir un développe- la société civile. Elle inclut le processus
ment réel, durable et participer à la de prise de décisions politiques,
consolidation de la démocratie. l’élaboration et la mise en œuvre des
L’accent est ainsi mis non pas sur les politiques d’un État légitime qui fait
fondements de l’État africain qui sont à autorité. Dans les États démocratiques,
l’origine de sa crise actuelle, mais sur elle implique la séparation des pouvoirs
son rôle, son fonctionnement en vue exécutif, législatif et judiciaire, la repré-
d’une double finalité!: le développement sentation des différents intérêts
et la démocratie. existants dans la communauté politique
et permet aux citoyens d’élire en toute
Dans son rapport sur le développement liberté leurs représentants. Elle
humain de l’année 2000 sur le "rôle de implique donc la promotion de la
la gouvernance", le Groupe national sur démocratie.
le développement Humain Durable
définit la bonne gouvernance comme Toujours selon le rapport sur le déve-
"l’ensemble des mesures mises en loppement humain sur le "rôle de la
œuvre pour assurer et optimiser la ges- gouvernance", la gouvernance admi-
tion des affaires publiques (sur le plan nistrative englobe le système d’action
économique, politique et social et ad- publique par lequel les politiques publi-
ministratif)". Dans cette perspective, la ques sont conçues, mises en œuvre et
bonne gouvernance se caractérise es- évaluées par l’appareil administratif.
sentiellement par!: L’administration publique est donc au
cœur

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance démocratique 63
cœur de la gouvernance administrative. veau des communes de plein exercice,
Elle repose sur l’organisation adminis- après celles de 1995. Cette expérience
trative et la fonction publique. de gestion communale connaît cepen-
dant des insuffisances!: les transferts
Si le rattachement de la gouvernance de ressources et de compétences pré-
politique à la gouvernance démocrati- vus par les Textes d’Orientation de la
que ne pose pas, a priori, de problème, Décentralisation (TOD) au profit des
parce que le Burkina Faso est un pays collectivités locales, ne sont pas encore
de démocratie politique, il n’en va pas effectifs alors que la mise en œuvre
de même du rattachement de la gou- d’une politique de décentralisation terri-
vernance administrative et locale. Com- toriale est fondamentale pour promou-
me de nombreux pays le Burkina Faso voir la participation, la distribution équi-
n’est pas une démocratie administrative table des bénéfices du développement,
et la démocratie locale y est à un stade l’accès aux services, la responsabilité
embryonnaire comme en témoignent gouvernementale et l’efficacité, l’impli-
les considérations qui suivent. cation des femmes et des organisations
de la société civile.
Le code électoral édicté par la loi
n°021/98/AN du 7 mai 1998 modifiée Une décentralisation effective requiert
par la loi n°33/99/AN du 23 décembre une forte capacité des organisateurs,
1999 et par la loi n°004-2000/AN du 18 des collectivités territoriales, notam-
avril 2000 en ses articles 180 alinéa 1 ment au niveau de leurs ressources
et 2 d’une part, et 206 d’autre part, de humaines, des procédures appropriées
même que la loi n°042/98/AN du 6 août et l’existence d’une volonté politique
1998 relative à l’organisation et au ferme se traduisant par l’instauration
fonctionnement des collectivités loca- d’un cadre institutionnel et politique
les, prévoient deux types d’assemblées favorable, définissant les pouvoirs,
locales dans le cadre de la décentrali- l’autorité déléguée et permettant au
sation administrative. Il s’agit des con- niveau local la formulation et la mise en
seils provinciaux et des conseils œuvre de projets et de programmes de
municipaux. développement ainsi qu’une mobilisa-
tion des ressources et une gestion fi-
Les premiers ne sont pas encore nancière responsable.
fonctionnels en tant qu’assemblée élue.
Ils restent actuellement dirigés par les La réflexion sur "la corruption et la
Hauts-Commissaires qui sont des bonne gouvernance" est conduite au-
organes déconcentrés de l’Adminis- tour de trois axes!:
tration centrale. Néanmoins, les textes
prévoient l’élection de leurs membres - Les pratiques et manifestations de la
au suffrage universel direct pour un corruption;
mandat de cinq ans à la représentation - Ses causes;
proportionnelle selon la technique de la - Ses conséquences.
plus forte moyenne. Les seconds, en
revanche, fonctionnent de manière
démocratique depuis 1995, puisqu'ils
ont à leur tête des maires élus par des 4.1. PRATIQUES ET MANIFES-
conseillers municipaux issus du suffra- TATIONS DE LA CORRUPTION
ge universel direct. Les délégations
spéciales qui ont été pendant long-
temps la dominante du droit des collec-

E
tivités locales au Burkina Faso ont lles sont toutes aussi diverses
disparu, sauf cas exceptionnel. que variées. Les principales sont
la corruption électorale, la
Le 24 septembre 2000, des élections cooptation et l’achat d’opposants, la
municipales ont été organisées au ni- violation des droits humains, l’achat de

64 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


conscience, la criminalisation du politi- que par leur ampleur et leur gravité le
que et l’instauration d’un système de juge les retienne.
parti État.
En effet, il y a une incompréhension de
la population qui croit que toute irré-
4.1.1. LA GOUVERNANCE POLITI- gularité doit entraîner l’annulation de
QUE l’ensemble de l’élection. Ainsi, au len-
demain des élections législatives du 24
mai 1992, plus d’un avait jugé dé-
La corruption électorale concertante l’attitude de la Cour Su-
prême. En effet, après avoir reconnu
Les élections participent à l’instauration les irrégularités qui ont entaché ces
et au renforcement de la démocratie. élections dans le procès-verbal du 8
Cette démocratie est compromise si juin 1992, irrégularités qui tiennent en
des fraudes entachent le processus de multiples erreurs, anomalies et inci-
électoral car les élections doivent être dents, la chambre constitutionnelle a
libres, transparentes, crédibles et hon- refusé d’invalider ces élections parce
nêtes. Ces fraudes sont le fait à la fois que ces irrégularités ne remettaient pas
des partis d’opposition et des partis au en cause les résultats du scrutin. Les
pouvoir. Mais elles profitent aux partis partis politiques victimes s’attendaient à
au pouvoir quand les élections sont ce que la chambre annulât ces résul-
organisées uniquement par l’adminis- tats. Elle ne l’a pas fait non par pusilla-
tration. Cela dit, les partis d’opposition nimité afin d’être dans les bonnes grâ-
peuvent également profiter des failles ces du pouvoir, mais par respect du
du système électoral pour frauder. D’où droit car les requêtes contenant des
qu’elles viennent, les fraudes faussent griefs qui ne peuvent manifestement
le jeu démocratique. avoir une influence sur le résultat des
élections sont rejetées (article 176 ali-
Une démocratie sans possibilité néa 2 du code électoral). Cela n’a pas
d’alternance a un goût d’inachevé. Les empêché l’opinion de douter de l’indé-
fraudes sont donc contraires aux exi- pendance de la chambre chargée de
gences de la gouvernance politique. Au rendre la justice constitutionnelle.
Burkina Faso, pour limiter leur ampleur,
à défaut de neutraliser leurs effets, une La cooptation et l’achat des
Commission Électorale Nationale Indé- opposants politiques
pendante (CENI) a vu le jour à l’issu de
concertations entre les partis politiques, Il s’agit pour le régime en place d’infil-
la société civile et l’État. La CENI est un trer les partis qui ne sont pas de la
organe de gestion des élections neutre, mouvance présidentielle et d’y provo-
permanent et indépendant du gouver- quer la scission, des démissions ou des
nement, ce qui constitue une garantie "débauchages" de militants. Le pouvoir
de confiance pour les citoyens et pour politique peut aussi très bien exploiter
la société civile. En soi, c’est un dispo- les situations de crise que vivent les
sitif de dissuasion pour les éventuels partis d’oppositions dans l’espoir de
fraudeurs tout comme l’observation des s’attacher les services des principaux
élections par des observateurs natio- dirigeants de ces partis soudoyés aupa-
naux et internationaux. ravant; c’est une manifestation de la
corruption. Ces situations de crise ont
Comment le juge constitutionnel doit-il des causes multiples!: non-respect des
réagir face aux cas de fraudes dont il textes régissant les partis (statuts et
est saisi!? Il prendra en compte ces règlement intérieurs) et des principes
irrégularités si elles sont établies. Mais organisationnels, mauvaise gestion des
pour qu’elles exercent une influence ressources humaines et financières,
décisive sur les résultats ou affectent le culte de la personnalité, refus de la
résultat d’ensemble d’un scrutin, il faut critique et de l’autocritique, luttes intes-

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance démocratique 65
tines. blée Nationale au nom d’un parti qui n’a
pas pris part aux élections législatives!?

Encadré 4.1. Arrêté du 14 juillet 1994 de la Chambre Avant d’y répondre, rappelons que ce
Constitutionnelle
phénomène de migration politique n’est
pas une hypothèse d’école. Il a déjà été
″ Considérant que le Député jouit d’une
vécu par la classe politique burkinabè
compétence totale dans la limite de ses attributions
et a même été l’objet d’un arrêt rendu
à l’Assemblée des Députés du Peuple!: la liberté
par la chambre constitutionnelle le 14
dans l’exercice de ses compétences,
l’irrévocabilité ou l’impossibilité pour une juillet 1994. Cet arrêt concerne la
formation politique ou pour le corps électoral de le Convention Nationale des Patriotes
démettre, l’impossibilité pour le corps électoral de Progressistes/Parti social-démocrate
rectifier les actes de son élu; …. (CNPP/PSD), principale formation poli-
tique de l’opposition au moment des
Considérant que la liberté des alliances politiques, faits. Neuf députés élus sur la liste de
leur non-concordance avec l’éventail idéologique, ce parti ont démissionné pour créer un
demeure la condition indispensable à l’existence nouveau parti, le Parti pour la
de la démocratie et du fonctionnement des Démocratie et le Progrès (PDP) qui
institutions publiques dans un régime n’existait pas lors des élections
multipartitaire; que dans une société législatives du 24 mai 1992. La Cham-
démocratique, le pluralisme politique est bre constitutionnelle dans son arrêt à
inévitable car il conduit à asseoir implicitement la "la Ponce Pilate", a rappelé le principe
liberté sous les conditions de garanties effectives de la liberté des alliances politiques et
des libertés fondamentales, notamment celle de le mandat représentatif et non impératif
l’opposition, du droit à la différence et de qu’exerce le député, réhabilitant ainsi
l’existence d’un esprit de tolérance générale se l’élu du peuple; mais elle n’a pas tran-
traduisant par le respect réciproque de toutes ché véritablement le problème qui lui a
opinions; été soumis. Du reste, la loi n°032-
2001/AN du 29 novembre 2001 portant
Considérant que l’adhésion à un parti ou à une charte des partis et formations politi-
formation politique ne saurait conduire les élus ou ques au Burkina Faso conforte le no-
les citoyens à l’aliénation à leur liberté
madisme politique à travers son article
transformant alors les élus en commis, serviteurs
8 qui dispose!: "Tout citoyen jouissant
ou préposés soumis aux ordres, instructions
de ses droits civils et politiques est libre
impératives, directives des électeurs ou des
d’adhérer au Parti ou formation politi-
groupes parlementaires″.
que de son choix et d’en démissionner
en cas de besoin".

Ces formes de corruption compromet- La criminalisation des actes


tent la bonne gouvernance par ce politiques
qu’elles participent de la logique de la
pensée unique et s’accommodent par- Des actes politiques sont qualifiés de
faitement de l’unanimisme, ce qui est criminels lorsque les pouvoirs publics
regrettable dans un pays qui est à un accomplissent des actes politiques et
stade d’approfondissement ou d’affer- économiques en dehors de toute léga-
missement de la démocratie. Elles lité. Ces actes tendent à la privatisation
constituent, en dernière instance, un de l’État et peuvent relever de réseaux
obstacle à l’alternance. mafieux. Rappelons en effet que la
corruption renvoie à la différenciation
La corruption peut également expliquer du public et du privé c’est-à-dire de
le nomadisme politique. Pratiqué par l’intérêt général et de l’intérêt particu-
des députés, il est constitutif d’un man- lier. La criminalisation du politique ne
quement à l’éthique politique ou d'une peut se concevoir. Alors que dans le
trahison de la volonté du peuple. Est-il cadre du privé, c’est-à-dire dans le ca-
normal qu’un député siège à l’Assem- dre du patrimonialisme ou du néo-pa-

66 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


trimonialisme, on n’est donc pas loin de de l’État à l’instar d’un parti unique. Par
la célèbre formule de Louis XIV!: "l’État, ailleurs, ce parti n’a d’existence que par
c’est moi ". Mais on est loin des la volonté du chef de l’État. Un tel sys-
exigences de la bonne gouvernance tème de parti État qui voit un seul parti
sur le plan politique. Cette forme de monopoliser toute la vie politique et
corruption se rapproche beaucoup du économique dans un cadre multiparti-
trafic d’influence. san, altère la gouvernance politique.

L’achat de conscience Cependant, cette mainmise n’est pas


totale au Burkina Faso car si le Parti au
Dans cette forme de corruption, le pou- pouvoir choisit principalement les diri-
voir de l’argent joue un rôle détermi- geants du Pays parmi ses militants, des
nant. Il consiste généralement pour les membres de partis d’opposition modé-
hommes politiques à remettre à des rée ont fait leur entrée dans le gouver-
électeurs, qui promettent de leur accor- nement à certaines occasions. De plus,
der leur suffrage, des billets de banque au lendemain des élections législatives
dans le cadre d’une campagne électo- du 5 mai 2002 auxquelles une trentaine
rale. Cette pratique qui favorise les de partis a pris part, une opposition
partis riches s’intensifie à la faveur de revigorée (54 députés contre 57 pour le
l’extrême pauvreté dans laquelle vivent parti majoritaire) siège à l’Assemblée
les populations alors que, selon l’article Nationale. Certes, elle ne peut pas
13 de la Constitution, ils sont égaux en renverser le gouvernement, mais elle
droits et en devoirs. constitue désormais une force politique
avec laquelle il faut compter.
Dans ces conditions, le suffrage des
électeurs n’est pas sollicité sur la base En attendant que cette opposition re-
d’un programme politique que les partis trouve ses marques ou soit mieux lotie,
politiques ont l’obligation de confection- elle doit compter avec la presse, no-
ner dans la perspective de la conquête tamment la presse privée dans le
du pouvoir par des voies légales, mais contrôle de l’action gouvernementale,
en fonction de considérations basse- encore faut-il que les hommes qui
ment matérielles. l’animent accomplissent correctement
leurs missions.
Cela signifie que les partis politiques
n’assument pas suffisamment leur La violation des droits humains
fonction d’éducation, c’est-à-dire de
formation et d’information de leurs mi- La garantie et la promotion des droits
litants ou sympathisants pour les mettre humains sont une exigence de la gou-
à l’abri de telles pratiques avilissantes vernance politique. La corruption, en-
parce que portant atteinte à la dignité nemie de la gouvernance politique
de l’individu. parce qu’elle contredit, entre autres, les
droits de l’Homme, intensifie la pau-
L'instauration de système de parti vreté surtout lorsque les pouvoirs pu-
État blics en sont les auteurs. En effet, elle
sape les efforts déployés dans la lutte
C’est un système dans lequel le parti contre ce fléau, puis elle favorise le
au pouvoir se confond avec l’État à non-respect des lois et mine la stabilité
cause de sa mainmise sur l’État ou de sociale et politique, conditions idoines
sa situation hégémonique. En effet, pour la défense des droits humains. On
c’est lui qui fournit le personnel gouver- peut donc inférer que dans son es-
nemental, contrôle les mécanismes sence, la corruption constitue un obsta-
étatiques, dispose d’un monopole dans cle pour le développement économique
l’orientation de la vie politique. En un du pays et une menace pour le droit
mot, il déteint sur toutes les institutions naturel sur lequel reposent les droits
républicaines. Il est le centre nerveux humains. Ceux-ci ne sont sauvegardés

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance démocratique 67
que s’il existe une séparation nette constitutifs d’infractions douanières. Il a
entre intérêt public et intérêt privé et si pour but ou pour effet d’éviter le paie-
la démocratie est renforcée. ment des droits et taxes de douanes ou
d’obtenir une exonération, un droit ré-
Dans un pays comme le Burkina Faso duit ou un avantage quelconque atta-
où la corruption est considérée comme ché à l’importation ou à l’exportation.
répandue ou très répandue par une très En raison de ce trafic, une génération
large majorité de la population (cf. cha- spontanée d’opérateurs économiques
pitre 2.), il n’est pas surprenant que l’on appelés "les intouchables", a vu le jour.
enregistre une violation des droits hu- Dans le cadre de la répartition des
mains. Cette violation qui se traduit par amendes et confiscations prévues pour
le travail et le trafic des enfants, les récompenser les douaniers perspicaces
atteintes à la vie ou encore le chômage dans leur tâche, des hauts responsa-
endémique appelle une intervention de bles se font octroyer des ristournes qui
l’État. Celui-ci pourrait dissuader les ne leur reviennent pas de droit.
corrupteurs et les corrompus par un
durcissement des lois pénales, par Dans les marchés publics, le trafic
l’instauration d’une culture démocrati- d’influence se traduit par des pressions
que. Sur le plan institutionnel, de nom- diverses exercées pour obtenir un
breuses structures ont été créées dans avantage. Ces pressions ont précisé-
le cadre de la stratégie de lutte contre ment pour finalité l’attribution de mar-
la corruption!: la coordination nationale chés à des amis, parents de décideurs
de la lutte contre la fraude, la coordina- politiques, opérateurs économiques
tion nationale de la bonne gouver- militants du parti au pouvoir, ou res-
nance, le Comité National d’Éthique et ponsables administratifs qui, sous le
la Haute Autorité de Coordination de la couvert de la technique du prête-nom,
Lutte contre la Corruption. Mais le pro- créent des sociétés après avoir obtenu
blème de leur efficacité se pose. des agréments de complaisance.

Ainsi, se sont développées des entre-


4.1.2. DANS LE DOMAINE DE LA prises de prête-noms. Au niveau des
GOUVERNANCE ADMINISTRATIVE transitaires ou de certaines entreprises
commerciales par exemple, les gérants
visibles agissent sans vergogne parce
Les facteurs généraux qu’ils jouissent d’une protection réelle
au sommet où leurs vrais patrons sont
Le trafic d’influence ou abus de des personnalités issu du sérail politico-
pouvoir administratif.
Il touche tous les secteurs de la vie
économique et sociale!: police, gendar- Inutile de préciser que tout ceci se fait
merie, douane, éducation, marchés au mépris de la réglementation sur les
publics… Ce trafic se manifeste par des marchés publics et favorise ainsi le
fraudes, détournements, pots-de-vin, développement du clientélisme politi-
rackets (rackets systématiques sur les que et de l’incivisme. Il arrive parfois
routes par la police et la gendarmerie, que les pressions exercées par
dans les postes de gendarmerie), etc. l’administration ou le pouvoir politique
Mais nous retiendrons deux secteurs soient destinées à couvrir des commer-
qui d’après l’enquête menée par le çants pris en flagrant délit de fraude. Si
GNR-DHD sont particulièrement frap- le trafic d’influence vise généralement
pés par la corruption (cf. chapitre 2., un avantage économique, l’achat de
tableau 2.1.)!: la douane et les marchés conscience est toujours un enjeu et un
publics. moyen d’influence politique.

Dans le secteur des douanes, ce trafic La criminalisation des structures


d’influence est un ensemble d’actes administratives

68 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Parallèlement au repérage des méca- certaines dispositions de leur arsenal
nismes de la petite corruption, d’autres réglementaire. Les administrations
infractions et délits contre la chose pu- peuvent aussi jouer sur la complexité
blique ont été relevés. Ils alimentent la ou la lenteur "naturelle" des procédu-
corruption et en sont en même temps le res. Enfin, l’administration peut être
produit, témoignant d’un processus en bloquée dans son fonctionnement par
cours de criminalisation des structures des formes variées de pénurie (structu-
administratives. L’analyse de la docu- relle, organisée ou simulée).
mentation journalistique et les recher-
ches de terrain ont révélé l’importance Système participatif limité dans le
de fraudes fiscales et de falsifications processus de prise de décisions
de toutes sortes!: trafic de devises, fal- administratives
sification d’actes d’état civil, trafic de En édictant les actes administratifs
faux passeports, vente de certificats unilatéraux ou décisions exécutoires,
médicaux complaisants, falsification l’administration poursuit une mission
d’épreuves d’examen. d’intérêt général. Dans cette perspec-
tive, les administrés sont parfois asso-
Le "faux et usage de faux" est donc ciés à l’élaboration de ces décisions par
monnaie courante. Il est cause de cor- des procédures participatives qui sont!:
ruption des fonctionnaires publics et les consultations et les enquêtes. La
permet à son tour de dissimuler plus participation des citoyens à l’action
aisément les détournements et autres administrative est l’un des principes de
irrégularités. L’on a souvent dit qu’en bonne gouvernance. À cet égard, le
Afrique, l’administration fonctionne à Plan National de Bonne Gouvernance
l’oralité. Ceci ne signifie pas pour au- souligne "la participation des femmes et
tant qu’elle ne produit pas des docu- des hommes à la prise de décisions,
ments écrits, mais plutôt que les soit directement, soit par le biais
contrats réels, les accords les plus soli- d’instituions légitimes et reconnues
des, les règlements les plus respectés articulant leurs intérêts".
restent au niveau de l’oralité, de la pa-
role donnée, de l’éthique non-écrite de La consultation intervient avant le pro-
la corruption. Le rapport écrit, le noncé de la décision qui affecte la si-
compte-rendu financier, le procès-ver- tuation personnelle des administrés.
bal de délibération, servent à garder
l’apparence formelle du respect des Ainsi, au niveau de la fonction publique,
procédures administratives, vidées la loi n°013/98/AN du 28 avril 1998,
ainsi de leur contenu initial. L’écrit est portant régime juridique applicable aux
souvent, à des degrés divers, falsifié. emplois et aux agents de la fonction
publique institue auprès du Ministre
Si le manque de personnel qualifié gé- chargé de la fonction publique un cadre
nère une surcharge des services et de concertation dénommé Conseil
engendre des longues "files d’attente" Consultatif de la fonction publique. Il est
pour l’obtention du moindre service, également institué au sein des dépar-
des goulots d’étranglement peuvent tements ministériels et institutions pu-
aussi être créés sciemment par les bliques de l’État, les organes consulta-
agents. Outre le prétexte classique du tifs de concertation et de gestion parti-
dossier gisant au fond de la pile, les cipative appelés Conseil d’admi-
administrations, disposent de plusieurs nistration du secteur ministériel, comité
atouts pour "prendre en otage" le temps technique paritaire, conseil de disci-
des usagers et offrir ensuite une accé- pline. Le but de la consultation est de
lération personnalisée et payante du faire participer les citoyens à la prise de
service. décisions qui les concernent.

Pour les administrations de contrôle, il Quant à l’enquête publique, c’est un


s’agit de brandir la menace d’appliquer mode d’information et de consultation

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance démocratique 69
préalable à l’intervention d’une décision tion gouvernementale en matière de
administrative17. Il s’agit d’informer les privatisation des entreprises publiques,
citoyens et d’avoir leur avis avant d’autre part. Or, l’absence de sanction
d’entreprendre certaines actions les fait le lit de l’impunité, toute chose qui
touchant directement. En France, ce encourage la corruption.
procédé a longtemps été utilisé en ma-
tière d’expropriation pour cause d’utilité Les facteurs spécifiques
publique. Au Burkina Faso, cette pro-
cédure n’est pas organisée par le Ce sont des facteurs qui intéressent les
législateur alors qu’elle intéresse les agents publics pris individuellement.
opérations d’urbanisme comme le Mais il existe également des facteurs
lotissement. Sur ce dernier point, favorisant la corruption dont l’insuf-
signalons cependant la loi n°14/96 du fisance du personnel administratif,
26 mai 1996 sur la réforme agraire et l’affluence des usagers dans les
foncière et son décret d’application. Ce services, la rétention volontaire de
vide juridique crée des conditions l’information et le désengagement de
propices à la corruption. l’État.

Inefficacité du contrôle de l’action Lorsqu’un nombre insuffisant d’agents


administrative publics est commis à une tâche (traite-
Le contrôle de l’action de ment de dossiers), il s’ensuit une len-
l’administration est difficile. Il s’agit du teur dans l’accomplissement de leurs
contrôle administratif exercé par missions. Les administrés qui désirent
l’Inspection Générale d’État sur les un traitement rapide de leurs dossiers
administrations centrales, les adminis- n’hésitent pas à soudoyer les fonc-
trations décentralisées, les institutions tionnaires. Pour d’autres, c’est par des
de l’État, les sociétés d’État, les collec- interventions politiques que leurs
tivités territoriales, en un mot, sur tou- dossiers seront examinés en priorité.
tes les personnes morales de droit pu-
blic et les personnes morales de droit Mais lorsque la demande dépasse la
privé qui bénéficient du concours finan- charge de travail des agents, des me-
cier de la puissance publique. sures spécifiques sont prises. Ainsi, en
douane, au-delà des heures légales de
Ce contrôle administratif, n’est pas travail, il est autorisé d’effectuer des
toujours suivi d’effet parce que le véri- heures supplémentaires que le deman-
table chef de l’Administration publique deur doit payer. Et c’est précisément à
qu’est le Président du Faso, est cette occasion que les douaniers
toujours en position de force par "bosseurs" réalisent un supplément sur
rapport aux contrôleurs, puisqu’il est leur salaire. Comme on pouvait s’y
maître de l’opportunité des poursuites. attendre, certains douaniers ont
exagéré en rallongeant les heures de
À cet égard, le sort réservé aux travail supplémentaires avec la
rapports produits par deux Commis- complicité de transitaires amis.
sions d’enquêtes parlementaires sur
des contrôles effectués en 1995, est Ces risques existent également quand
assez éloquent. Ces contrôles, rappe- l’agent public fait face à l’affluence des
lons-le, ont porté sur la gestion des administrés, le service public étant
subventions de l’État aux Établis- gratuit. Ceux qui ne peuvent attendre
sements publics à caractère adminis- seront tentés de lui graisser la "patte"
tratif, aux organismes et aux opérations pour être rapidement servis. Ainsi, à la
conjoncturelles d’une part, et sur l’ac- santé, des pots-de-vin sont offerts pour
cen une

________________________________________

17 (René Romeuf, la justice administrative!: droits et recours des administrés, Paris, Masson, 1989)

70 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


obtenir un certificat médical à l’hôpital Naturellement, la corruption a des ef-
en sus des frais de consultations; dans fets néfastes sur la gouvernance admi-
l’enseignement primaire, au secon- nistrative. Quand l’administration va
daire, il faut verser une caution pour mal parce qu’elle est minée par la cor-
une demande de place, caution qui ruption, cela a nécessairement des
n’est pas remboursée; à la justice, il conséquences sur la productivité. En
faut payer pour l’établissement d’un effet, la productivité administrative
casier judiciaire, d’un certificat de natio- connaît une baisse sensible justifiée
nalité et pour l’inscription sur le registre par des insuffisances tenant à la défi-
de commerce est monnaie courante. cience de la gestion des ressources
humaines. Le système de la fonction
C’est le désir de corrompre qui sous- publique de carrière exclusivement
tend enfin la rétention volontaire de utilisé jusqu’alors comme mode de
l’information par un agent public. Il gestion, favorise la corruption. C’est
s’agit, en effet, de contraindre morale- pourquoi, depuis 1998, l’Administration
ment l’administré dont le droit à l’infor- générale a entrepris de faire peau
mation est déjà bafoué, à négocier, neuve en introduisant dans la gestion
voire à payer l’information dont il a de ses personnels des principes du
besoin. Quand cette information n’est management et des mécanismes du
pas retenue, l’agent en donne une lec- système de la fonction publique de
ture intéressée pour le même but. l’emploi, sans pour autant rompre avec
la conception statutaire.
Cette vénalité des charges se retrouve
à l’occasion du désengagement de Des insuffisances existent également
l’État notamment au moyen de la priva- dans les systèmes de rémunération (les
tisation. Conscient qu’il ne peut pas tout salaires ne sont pas négociables pour
faire, qu’il ne peut continuer à jouer le des agents contractuels de l’État) et
rôle de l’État Providence, l’État se dé- dans les systèmes d’évaluation (le nou-
sengage de plus en plus des secteurs- veau système d’évaluation fondé sur
clefs de la vie économique et sociale. l’exécution d’un contrat de mission n’est
Alors, certains agents publics profitant pas encore entré en vigueur).
de cette situation où il faudrait désor-
mais payer pour accéder par exemple La mauvaise gouvernance a, de plus,
aux soins de santé vont spolier les po- affecté la qualité des prestations de
pulations dont la grande majorité est service administratif. La défaillance et
pauvre. le manque de visibilité des structures
de contrôle (Inspection Générale d’État,
Tous ces cas examinés montrent bien Inspection Générale des Finances) en
que les agents publics utilisent l’ap- sont une preuve. On peut également
pareil administratif pour s’enrichir et souligner que dans l’exécution des
c’est l’administré qui en pâtit, puisque marchés publics, on s’efforce souvent
l’obtention du moindre acte administratif de corrompre les contrôleurs pour qu’ils
relève parfois pour lui d’un véritable ne soient pas très regardants sur les
parcours de combattant. Vous n’êtes règles d’exécution notamment les dé-
servi qu’après avoir arpenté les couloirs lais contractuels.
de plusieurs services et payé. Une telle
administration est bureaucratique parce À toutes ces tares s’ajoutent des frais
qu’elle n’est pas au service des popula- supplémentaires illégaux que les pa-
tions. Elle est propice au développe- tients doivent payer dans les services
ment de l’affairisme. De même, la cor- sanitaires spécialisés, notamment en
ruption se développe quand les condi- chirurgie et en radiologie, l’octroi de
tions de travail sont mauvaises (pas de pots-de-vin pour des services pourtant
matériel de bureau, locaux exigus, gratuits, les surfacturations multiples, la
etc.). fabrication de bulletins de notes ou la
concus-

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance démocratique 71
délivrance de certificats de scolarité reproche parce que ne tenant pas
contre paiement dans l’enseignement, compte des capacités financières du
les passe-droits, la concussion, les Pays.
détournements de deniers et biens
publics. Tous ces actes condamnables De plus, l’exécution des politiques pu-
ont pour effet d’augmenter les coûts bliques connaît de nombreux goulots
dans les services administratifs. d’étranglement. En effet, qu’il s’agisse
de la lutte contre la pauvreté, de la lutte
Dans un tel environnement, l’admi- contre le sida ou des politiques de mo-
nistration ne peut réaliser ses pro- dernisation et de réforme de l’admi-
grammes d’activités et atteindre ses nistration publique d’une part, et de
objectifs qui sont la satisfaction de démocratisation et de développement
l’intérêt général, l’utilité publique et le participatif d’autre part, toutes ces
bien commun. Les actions qu’elle doit politiques subissent les effets de la
entreprendre dans la perspective de la mondialisation et dépendent pour leur
réalisation de ces objectifs seront aussi réalisation de l’aide extérieure.
bien relatives aux capacités d’orga-
nisation, de gestion et de coordination.
On remarque en effet une faible coor- 4.1.3. DANS LE DOMAINE DE LA
dination entre les structures admi- GOUVERNANCE LOCALE
nistratives. L’exemple le plus éloquent
est celui de la santé!: la désorga-
nisation de l’administration s’explique
par le non-respect des heures d’ouver-
ture par de nombreux médecins qui
E lles sont d’ordre politique, admi-
nistratif, économique et social.

passent plus de temps dans des clini- Dans le domaine politique


ques privées qu’à l’Hôpital, alors qu’ils
émargent au budget de l’État en tant Au niveau local, l’espace politique est
que fonctionnaires ou agents publics. jonché de sites de pratiques
Cette situation est favorisée par l’ab- corruptrices.
sence de statut d’hospitalo-universi-
taires pour les médecins qui enseignent La composition de l’espace politique
à l’Unité de Formation et de Recherche Le processus tendant à l’implantation
en Sciences de la Santé (UFR-SDS). des formations politiques, à leur enraci-
nement, au recrutement de militants et
Cela dit, les pouvoirs publics ont pris à leur fidélisation, mais aussi à l’expres-
des dispositions en vue de l’élaboration sion du suffrage, entretient des rela-
de tableaux prévisionnels des emplois tions avec la corruption. Comment se
et des effectifs d’une part, et du para- fait l’intégration (ou la mobilisation) des
chèvement des textes d’organisation citoyens autour des idéaux du parti!?
des emplois, d’autre part. En bonne démocratie, ce sont les partis
politiques qui structurent l’électorat,
L’administration publique connaît de suscitant chez l’électeur un sentiment
nombreux dysfonctionnements qui li- d’identification qui souvent se transmet
mitent son efficacité interne. Certains de génération en génération. Cette
ont déjà été mis en évidence. Il s’agit identification se fait par le biais des pro-
du caractère inopérant des structures grammes proposés aux électeurs.
de lutte contre la corruption, de la per-
sistance de la culture de l’impunité Dans un régime corrompu, la structura-
(agents publics indélicats récompen- tion de l’électorat obéit à tout autre
sés), du système d’évaluation dans la considération, puisqu’on passe du vote
fonction publique qui n’est toujours pas d’identification au clientélisme, le vote
opérationnelle, du caractère lacunaire étant une sorte de bon d’achat que l’on
de la coordination administrative, d’une négocie en échange de faveurs. Dans
gestion financière qui n’est pas sans ces conditions, on ne peut s’étonner

72 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


que le nomadisme politique s’installe. parti et non pour tous les citoyens du
département ou de la province. Le plus
La corruption peut aussi modifier le révoltant, ce sont les postes officiels
système politique et administratif. Ainsi, réputés comme "juteux" et attribués,
on peut examiner comment sont modi- non pour récompenser des compéten-
fiées certaines fonctions essentielles ces, mais pour acheter des voix. Ce qui
des partis politiques, selon qu’on est en constitue alors un hymne au clientélis-
bonne démocratie ou dans un système me et à la corruption.
corrompu.
La collusion entre le politique et
Comment s’opère la sélection du per- l’économique
sonnel politique!? La collusion entre le Politique et
l’Économique constitue un autre aspect
En bonne démocratie, les élus doivent de la corruption. Il n’est un secret pour
être capables de convaincre les ci- personne que de nos jours bon nombre
toyens de l’utilité de leurs programmes, d’opérateurs économiques burkinabè
puis de mettre éventuellement ces pro- financent à coup de millions les cam-
grammes en application. Les satisfac- pagnes électorales.
tions qu’ils en tirent sont plus morales
(notoriété, autorité, prestige) que maté- Des opérateurs économiques finançant
rielles. les campagnes politiques, estiment (ou
espèrent) devoir être rétribués en retour
Dans un régime corrompu, la situation une fois la victoire politique acquise.
est différente. Le choix des partis se C’est une action de récupération pour
portera de préférence sur les individus tout procédé des provisions financières
les mieux à même de négocier les mar- électoralistes. Le risque de collusion
chés douteux, qui leur permettront de entre les décideurs politiques et ces
recueillir les fonds pour alimenter leurs opérateurs économiques est conforté
caisses. La carrière politique est donc par des pratiques corruptrices. Le mode
envisagée comme un moyen particuliè- de financement des partis politiques qui
rement rapide de promotion sociale, ne s’inscrit nullement dans une optique
d’autant qu’on assiste à une interaction de moralisation de la vie politique ne
croissante des milieux politiques et des garantit pas le financement privé des
milieux d’affaires. partis politiques.

Corruption électorale L’importance prise ces dernières an-


Qu’on le veuille ou non, l’administration nées, avec la démocratisation, par les
publique est en grande partie respon- clientélismes politiques, est spectacu-
sable de la gestion des opérations laire. Les "remerciements" pour servi-
électorales au Burkina, du fait de sa ces rendus au parti s’insinuent dans
responsabilité dans l’établissement des tous les actes administratifs et politi-
actes administratifs (bulletins de nais- ques. Certes, le clientélisme politique
sance, CIB), toutes choses indispensa- ne fait pas disparaître les autres formes
bles pour faire valoir son droit électif. de clientélisme, mais il s’y conjugue, il
les recouvre, les englobe ou les domine
De même, certains responsables admi- souvent.
nistratifs utilisent les biens de l’État
(véhicules, carburant, matériels de bu- Dans le domaine administratif
reau) et même de l’argent public pen-
dant les campagnes électorales. La Si les pratiques corruptrices empruntent
presque totalité des préfets et hauts- certaines formes et certains mécanis-
commissaires utilisent leur autorité pour mes, elles traduisent une criminalisa-
défendre des causes partisanes du tion des structures administratives. Le
parti au pouvoir. Ils sont considérés "fonctionnement réel" de l’État, au-delà
comme étant là pour les membres d’un des organigrammes, des textes juridi-

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance démocratique 73
ques ou réglementaires et des déclara- ruption dans ce secteur, le REN-LAC
tions politiques, est en effet très éloigné tire les conclusions suivantes!: «Il est
de son fonctionnement "officiel". difficile de mesurer l’ampleur réelle des
enrichissements illicites connus dans
Sans porter de jugement de valeur, en les passations des marchés publics.
se référant simplement aux normes Dans le silence, nombre de responsa-
proclamées, aux discours publics et bles s’y sont fait des fortunes colossa-
aux attentes des usagers, on peut les, donnant même l’impression que
parler d’un ensemble "systémique" de l’importance d’une responsabilité de
"dysfonctionnement", qui sert de ministre, de directeur ou autre décideur
terreau aux pratiques corruptrices, sans de l’administration est à la dimension
pour autant se confondre avec ces des marchés publics dont il a la charge.
dernières. On ne peut par exemple Plus il en a, plus il est courtisé par les
tracer une frontière claire entre le entreprises "des affaires". Les marchés
"favoritisme", le "clientélisme" et le publics constituent un domaine où la
"piston" généralisés, d’un côté, et les corruption a étendu le plus de tentacu-
"arrangements" faisant intervenir des les au Burkina. Elle y a permis
contreparties monétaires, de l’autre; ou l’ascension de nouveaux riches qui font
encore entre les commissions et quasi subitement impression par
gratifications légitimes, d’un côté et les l’étalage de leur capacité financière. La
pots-de-vin illégitimes, de l’autre. réalité, c’est que pratiquement tous
ceux qui commettent de telles bavures
Pour tenir compte de cette imbrication au détriment de l’État bénéficient d’une
entre les pratiques corruptrices et le impunité. C’est en fait un travail de ré-
fonctionnement "réel" quotidien des seau dont l’efficacité, dit-on, dépend
services de l’État, nous avons adopté, aussi du soutien politique apporté. Mi-
loin des définitions strictement juridi- nistres, Directeurs généraux, DEP,
ques, une acception aussi large que DAF, responsables ou membres de
possible du "complexe de la corrup- commission, fournisseurs, secrétaires,
tion", c’est-à-dire l’ensemble des prati- etc. chacun a son rôle à jouer dans la
ques d’usage abusif (illégal et/ou illégi- chaîne, selon l’importance du "deal".
time) d’une charge publique procurant Les subsides à engranger varient aussi
des avantages privés indus. selon l’importance du marché et c’est
ce qui explique souvent que des offres
Oscillant entre la dimension de classées deuxième ou même troisième
l’échange et celle de l’extorsion, ces moins disantes se voient octroyer des
pratiques occasionnent des processus marchés au détriment des plus quali-
de redistribution des ressources publi- fiées. Du clientélisme politique, l’avis de
ques détournées, mais engendrent cet opérateur économique est sans
également des mécanismes d’inégalité détour!: "vous savez, c’est l’époque où
et d’exclusion dans l’accès à ces res- les marchés se donnent aux opérateurs
sources. économiques du parti". Cet autre a une
opinion différente!: "Le marché se
Dans le domaine économique donne à qui le mérite, celui qui sait
qu’autour du marché public il faut savoir
En matière économique, les marchés stimuler le décideur. L’argent n’a pas
de travaux et fournitures constituent le d’odeur. C’est au plus offrant". Dans le
terrain de prédilection de la corruption cercle ainsi créé, les uns donnent des
aussi bien au niveau national que local. marchés, s’enrichissent, les autres
s’enrichissent et financent les campa-
Les différents rapports du REN-LAC gnes politiques. Les fautes et incom-
sont édifiants à ce propos. Dans son pétences ne comptent pas ou sont tolé-
rapport 2001 sur l’état de la corruption rées si elles ne sont pas simplement
au Burkina Faso après une étude mi- rangées dans les tiroirs "bons pour
nutieuse sur les mécanismes de cor- impunis" ».

74 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


La corruption dans les marchés publics circuits des opérateurs de lotissement
est un phénomène si structurel que le depuis le recensement des deman-
terme "marchés publics" paraît syno- deurs jusqu’à l’attribution définitive des
nyme de "corruption" et de "magouil- parcelles. À chaque étape correspond
les". La corruption dans le système des un mécanisme particulier de corruption
marchés publics fonctionne comme une et des techniques particulières que
sorte de pressoir dont l’étau se resserre développent les membres de commis-
au fur et à mesure qu’on avance dans sion en charge des opérations de lotis-
le circuit. Il existe de nombreux sites de sement.
corruption qui jonchent le circuit des
marchés publics depuis l’appel d’offre Les opérations de lotissement se dé-
jusqu’au remboursement de la retenue roulent en plusieurs phases et concer-
de garantie. nent généralement les zones d’habita-
tion non loties. La première étape
À travers le court-circuitage des normes concerne le recensement des résidents
de transparence, de concurrence et qui sont prioritaires par rapport aux
d’impartialité censées réglementer les autres demandeurs. Ce recensement
marchés publics et par le paiement d’un est subordonné à une condition!: le
prix supérieur à celui qui pourrait être résident pour être inscrit doit posséder
accepté par le privé, les décideurs une maison d’habitation dont la toiture
créent une rente illicite, qu’ils partagent est formée d’au moins vingt (20) tôles.
avec l’entrepreneur ou le fournisseur C’est un critère discriminatoire, puisque
par le biais du versement par ce dernier tous les résidents ne remplissent pas
d’une commission. C’est à ce niveau forcement cette condition. À ce stade,
qu’on observe donc les formes les plus les pratiques corruptrices se manifes-
accomplies de corruptions transaction- tent. Ainsi un résident ne remplissant
nelles. pas les conditions peut néanmoins être
recensé moyennant rétribution des
Les marchés de fourniture sont seuls agents recenseurs. Mais la corruption
considérés comme des marchés de ne se limite pas à ce niveau seulement,
corruption facile, du fait des possibilités puisque plusieurs demandeurs non-
de surfacturation et du régime de gré à résidents sont recensés et se voient
gré, avec possibilité permanente de accorder un statut de privilégiés.
fractionnement.
La deuxième phase concerne
Les collusions entre commanditaires et l’attribution prononcée par la commis-
fournisseurs y sont difficiles à déceler sion par un acte de notification accom-
différemment. La facilité de corruption pagné d’une lettre d’attribution.
ici est liée (aussi) à la faiblesse relative
des montants en jeu. Le fournisseur est Après les travaux de la commission
rarement victime, car la surfacturation d’attribution, la liste des attributaires est
ne se fait pas à son détriment. Il sert arrêtée et portée à la connaissance du
juste d’intermédiaire pour faciliter le public. La liste publiée peut comporter
détournement de fonds publics par le cependant des noms fictifs établis par
commanditaire. les membres de la commission. Pour
ces bénéficiaires fictifs des membres
Dans le domaine social de la commission conservent par-de-
vers eux des notifications vierges et ce
Les pratiques de corruption reposent sont ces notifications qui vont faire
essentiellement sur les opérations de l’objet de transactions. Ces parcelles
lotissement. En la matière, il existe des constituent un moyen de maintenir le
sites de corruption qui jonchent les clientélisme politique.
corrup

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance démocratique 75
partout des désillusions. À la question
Encadré 4.2. Le financement des partis politiques "pensez-vous que la corruption existe
analysé par la Cour des comptes plus qu’auparavant", près de 91 % des
personnes interrogées par le GNR-
Le Premier président de la Cour des Comptes a DHD répondent par la positive. Au
l’honneur de rappeler aux partis politiques Burkina Faso, cette phase est terminée
bénéficiaires des fonds de l’État dans le cadre du et l’enjeu principal porte maintenant sur
financement de leurs campagnes électorales et de la consolidation de la démocratie. À
leurs activités hors campagne, que les dispositions des cette fin, les pouvoirs publics ont pris
articles 7, 12 et 13 de la loi N°012-2000/AN du 02 mai d’importantes initiatives!: élaboration
2000 portant financement des activités des partis
d’un statut de l’opposition revendiquée
politiques et de campagnes électorales, leur font
par l’opposition elle-même, phénomène
obligation de rendre compte dans un rapport financier
plutôt rare en Afrique et dans les dé-
(accompagné des pièces justificatives) de l’utilisation
mocraties occidentales à la différence
des fonds reçus. Au terme de ces dispositions:
de la Grande-Bretagne, réformes du
• Le rapport financier concernant les opérations des Code électoral par la création d’une
campagnes électorales qui doit être certifié et Commission Électorale Nationale Indé-
affirmé sincère par la structure compétente du pendante (CENI), organe démocratique
parti est transmis à la Cour des Comptes dans les de gestion des élections, par l’intro-
trois mois qui suivent le jour du scrutin; duction du scrutin proportionnel selon la
• Le rapport financier relatif au financement des technique des plus forts restes qui
activités hors campagne électorale est transmis, favorise la représentation des petits
chaque année à la Cour des Comptes, dans le partis, par l’instauration du bulletin uni-
premier trimestre de l’année suivant celle de que pour limiter les fraudes électorales,
l’exercice concerné par les activités. Il y est par l’adoption d’une charte qui moralise
annexé un bilan comptable certifié par la structure la vie des partis et formations politi-
compétente du parti. ques, par la création d’une juridiction
constitutionnelle, etc.
Il invite par conséquent les partis retardataires qui ne
l’ont pas fait à régulariser leur situation dans les plus Incontestablement, ces réformes cons-
brefs délais. tituent des progrès de l’État de droit.
Mais il existe des facteurs de désillu-
Ouagadougou, le 24 février 2003 sion de l’opinion publique sur les bien-
Boureima Pierre NEBIE
faits de la transition!: détournements de
deniers publics, enrichissements illici-
tes, assassinat de journaliste, culture
de l’impunité entretenue et qui explique
4.2. LES CAUSES DE LA l’arrogance des auteurs de détourne-
CORRUPTION ments, le fait de brader les entreprises
publiques au moyen des privatisations
et l’absence d’imputabilité publique.

O
n distingue les causes L’absence d’imputabilité publique
générales et les causes
spécifiques. Depuis la publication en 2001 du
rapport sur l'évaluation de la gestion
des finances publiques et des pratiques
4.2.1. LES CAUSES GÉNÉRALES de la comptabilité du secteur privé
(Country Financial Accountability
Assessment), l'État doit faire
Les désillusions de la transition d'avantages d'efforts pour informer les
partenaires du Burkina Faso sur!:
La transition démocratique c’est-à-dire
le passage d’un régime d’exception à • Le budget de l’Administration
un régime démocratique a provoqué publique;

76 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


• La comptabilité publique et la personnel.
résolution de la gestion financière;
• Le système de contrôle interne dans La faible institutionnalisation du
l’administration publique, la gestion pouvoir
des documents / fichiers ou dossiers
/ archives y compris; La faible institutionnalisation du pouvoir
• Les technologies de l’information; traduit la difficulté des autorités politi-
• L’audit de l’Administration publique; ques en principe titulaires de fonctions,
• Le contrôle par le parlement de la à se départir de la conception patrimo-
gestion des finances; niale du pouvoir. Mais en dépit de ce
• La gouvernance des entreprises et handicap, elles affichent une volonté
l’obligation de rendre compte de la d’objectivation de celui-ci!: moralisation
gestion financière; des partis et formations politiques,
• L'accès du public aux informations transparence et réglementation de leur
sur la gestion des finances publi- mode de financement ou encore obli-
ques; gation de déclaration des biens avant la
• Les ONG / les organisations com- prise de fonction, etc.
munautaires de base.
Naturellement, la faible institutionnali-
Mais depuis l’adoption de ce rapport, y- sation du pouvoir favorise l’opacité de
a-t-il eu progrès dans la gestion des la gestion de la chose publique, le
dépenses budgétaires!? Il est encore manque d’imputabilité publique et le
prématuré de répondre. financement occulte des partis politi-
ques source d’inégalité entre eux. Sur
Par ailleurs, les partis politiques qui ce point, il est à noter qu’en dehors du
bénéficient du financement public doi- financement public effectué par le Tré-
vent rendre compte de l’utilisation de sor public, le financement privé n’est
ces fonds. Certains l’ont fait, mais d’au- pas réglementé. Le déséquilibre entre
tres n’ont pas encore rendu compte de les pouvoirs constitutionnels est égale-
la gestion des moyens mis à leur dispo- ment une des causes de la corruption.
sition par le Trésor public. D’où cet
appel de la Cour des Comptes!: Opacité de l’administration!: non-
publication des circulaires et ins-
Le parlement également contrôle l’exé- truction de service
cution du budget national par l’adoption
de lois de règlement. En 2000, seules Les circulaires ou instructions de ser-
deux lois de règlement ont été adop- vice sont des prescriptions que les
tées, pour les gestions 1993 et 1994. chefs de service donnent aux agents
On est donc loin d’une imputabilité publics placés sous leur autorité en vue
publique parfaite. de l’interprétation et de l’application des
lois et règlements. Ne faisant pas l’objet
L’État de droit constitue également un de publication au Burkina Faso, "ces
état d’esprit, une certaine culture politi- mesures d’ordre intérieur" ne sont pas
que elle-même étroitement reliée à un en principe connues des administrés
certain équilibre du système social ainsi qui ne peuvent se prévaloir de leur vio-
qu’à un certain contexte international. Il lation ni en demander l’annulation. La
faut, par conséquent, veiller à ce que transparence administrative voudrait
les survivances des pratiques autoritai- cependant qu’elles soient publiées. La
res ne conduisent pas le peuple à re- publication contribue à l’information des
gretter les situations de non-droit ou de citoyens car une démocratie adminis-
pouvoir non institutionnalisé. Le pouvoir trative ne peut s’accommoder du se-
est institutionnalisé quand il n’est la cret. Le Burkina Faso n’en est pas en-
propriété d’aucun individu, ni d’aucune core à ce point. En France, la loi du 17
fraction du peuple. Du reste, l’article juillet 1978 autorise une publication
168 de la constitution rejette le pouvoir régulière des directives, instructions,

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance démocratique 77
circulaires, notes et réponses ministé- certains ministères connaissent une
rielles qui comportent une interprétation déconcentration, mais le taux reste fai-
du droit positif ou une description des ble. Qui plus est, ces structures dé-
procédures administratives. Dès lors, concentrées fonctionnent difficilement
tout intéressé peut s’en prévaloir à faute de ressources humaines et maté-
l’encontre de l’administration selon le rielles suffisantes.
décret du 28 novembre 1983. Ainsi se
trouve résolu du même coup le pro- Le déséquilibre entre les pouvoirs
blème de l’accès aux documents admi- constitutionnels
nistratifs.
Tout en proclamant l’État de droit, la
Politisation de l’administration Constitution du Burkina Faso a consa-
cré la prééminence du Chef de l’État. Il
Dans un État de droit, l’administration est la clef de voûte des institutions. Ses
doit faire preuve de neutralité politique, importantes prérogatives ci-après le
matrice des obligations des agents confirment. Il est le chef des armées, il
publics de l’État. Mais dans les faits, on promulgue les lois, préside le Conseil
constate de plus en plus une politisa- des Ministres; il nomme aux emplois de
tion de l’administration que l’on soit en la haute administration civile et militaire,
présence d’un système de la fonction il peut dissoudre l’Assemblée Natio-
publique de carrière ou d’un système nale, mettre fin aux fonctions du Pre-
de la fonction publique de l’emploi. Cet- mier Ministre s’il présente sa démission
te politisation est favorisée par le pou- ou dans l’intérêt supérieur de la Nation.
voir discrétionnaire de l’Administration Il peut recourir au référendum législatif.
que l’on retrouve dans les nominations De plus, la position du chef de l’État est
où il faut tenir compte des compétences aujourd'hui confortée par une majorité
techniques en faisant prévaloir le critère qui lui est favorable au Parlement.
du mérite sur celui de l’allégeance poli- Dans ces conditions, le parlement ne
tique au régime. peut exercer aucun contrôle sur le gou-
vernement parce qu’il n’aura qu’une
Au Burkina Faso, ce souci n’a pas tou- fonction de ratification et jouera un rôle
jours prévalu car les nominations et le de parade ou de mise en forme de la
népotisme ont permis de constituer des volonté du Président. La prédominance
réseaux de clientèle politique. Il en ré- des projets de loi sur les propositions
sulte une mauvaise utilisation des res- de lois et les habilitations législatives
sources humaines de l’administration, accordées au gouvernement sont un
"l’homme qu’il faut" n’étant pas toujours témoignage.
à "la place qu’il faut". L’administration
est inféodée au pouvoir politique et la Cette situation d’omnipotence de
corruption y va grandissante. l’exécutif met en péril les libertés car
comme l’a écrit Montesquieu, il n’y a
Centralisation excessive de l’admi- point de liberté sans séparation des
nistration pouvoirs (chapitre VI du livre XI de
l’Esprit des lois (1748)).
L’organisation administrative du Bur-
kina Faso est marquée par une centra- La justice est une institution centrale
lisation excessive des services malgré dans le fonctionnement de l’État de
l’existence des textes d’orientation de la droit car ce sont les juges qui doivent le
décentralisation. Cette centralisation rendre effectif. Pour ce faire, ils jouis-
résulte de la concentration des structu- sent de l’indépendance de la magistra-
res de l’administration dans la capitale ture qu’ils tiennent de leur statut et sont
et dans quelques centres urbains. Elle ainsi à l’abri des interventions des pou-
entraîne une concentration de person- voirs publics. Ce troisième pouvoir peut
nel pouvant atteindre des niveaux éle- ainsi assurer la protection des libertés.
vés selon les ministères. Cependant, Mais la réalité montre que ce principe

78 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


d’indépendance de la magistrature est Cependant, les élections législatives de
hypothéqué car les juges font parfois mai 2002 ont marqué l’ouverture d’un
l’objet de pressions exercées aussi bien jeu politique plus ouvert au niveau du
par les particuliers que par les pouvoirs pouvoir législatif.
publics. Dans ces conditions, l’opinion
publique n’hésite pas à conclure que la Le multipartisme intégral au Burkina
justice obéit à des ordres, ternissant Faso reste marqué par un foisonne-
ainsi son image. Le déséquilibre ne ment de partis politiques (plus de
touche pas que les pouvoirs constitu- soixante dix) qui traduit l’euphorie poli-
tionnels, il affecte également le sys- tique qui a caractérisé les premières
tème partisan marqué par le multipar- heures de l’État de droit. Mais l’émiette-
tisme. ment de ces partis n’est pas toujours de
bon augure pour la démocratie, surtout
Un système partisan marqué par un que la plupart d’entre eux connaît des
multipartisme de façade remous, des turbulences ou des
soubresauts dus à une crise dont les
Le Burkina Faso a une tradition multi- causes sont endogènes et exogènes.
partite qui, après une éclipse, est réap- Pour les causes endogènes, notons les
parue à la faveur de la transition démo- luttes intestines résultant du non-
cratique. respect de la démocratie à l’intérieur
des partis. Quant aux causes exogè-
Ainsi, après le reflux de l’idéologie nes, elles sont souvent liées à la
communiste et le discrédit qui a frappé politique de division menée par le parti
les partis uniques en Afrique suite à au pouvoir qui tente d’attirer les mili-
leur faillite totale dans le domaine de la tants des autres partis dans son orbite.
cohésion nationale et de l’amélioration
de la situation économique des pays La déstructuration de l’ordre moral
depuis la décolonisation, le constituant
Burkinabè a renoué avec le multipar- La morale agonise au Burkina Faso, a-
tisme. Ce faisant, il a rejeté, la thèse t-on écrit. Cela est si vrai que les
alarmiste selon laquelle le multipar- fonctionnaires ne se soucient plus de
tisme réveille les vieux démons de la l’intérêt public ni du respect des biens
division et en a fait un principe intangi- publics. En un mot, la conscience
ble puisqu’il ne peut faire l’objet de ré- professionnelle n’est pas la vertu la
vision. mieux partagée. Les valeurs morales
disparaissent. Les différents cas de
L’article 13 de la constitution consacre fraudes déjà examinés avec leurs
un multipartisme intégral. Le multipar- acteurs (agents publics de l’État et des
tisme est une condition nécessaire de collectivités locales, détenteurs du pou-
la démocratie. Il permet de jauger la voir politico-administratif et particuliers)
démocratie qui se mesure à son aune. le confirment amplement.
N’a-t-on pas écrit que la démocratie
moderne ne se conçoit pas sans De plus, la perception culturelle de la
l’existence de partis. Si le multipartisme corruption n’est pas la même selon que
présente toutes ces qualités, est-il pour l’on se trouve dans une société tradi-
autant un gage de la démocratie au tionnelle ou dans une société moderne.
Burkina Faso!? Ainsi, si le fait de donner un poulet à
quelqu’un pour service rendu n’est pas
Jusqu’aux dernières élections législati- condamnable en milieu traditionnel, en
ves, une seule formation politique milieu étatique, ce même cadeau est
domine l’échiquier politique national, le perçu comme un acte de corruption
Congrès pour la Démocratie et le parce que le bénéficiaire de cette offre
Progrès. La propension à parler d’un est payé pour rendre un tel service aux
multipartisme de façade était grande usagers de l’administration. De la
parce qu’il cachait un parti dominant. même manière, il n’est pas normal que

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance démocratique 79
les agents des médias posent comme considérés comme les appendices du
condition préalable le paiement d’une pouvoir chargés de faire la propagande
somme d’argent avant la couverture de ses actions, etc. Tous ces facteurs
d’événement car il s’agit d’un service montrent bien que l’éthique profession-
public. nelle n’est pas toujours de mise et qu’il
est difficile par conséquent d’éviter les
Cependant, un tel paiement est pressions qu’elles viennent du pouvoir
raisonnable pour des médias privés qui politique ou du pouvoir économique.
constituent une entreprise commerciale
et qui doivent par conséquent faire face Une charte d’éthique et de déontologie
à des frais récurrents. professionnelle reconnue et respectée
aurait sans doute permis d’éviter cer-
Le non-respect d’une charte d’éthi- tains dérapages. Mais hélas!! À l’heure
que pour les professionnels des actuelle, seul le Conseil Supérieur de
médias l’Information œuvre au respect de la
déontologie professionnelle par les
La liberté d’expression existe au Bur- sociétés et entreprises de radiodiffusion
kina depuis l’amorce du processus dé- sonore et télévisuelle privées et publi-
mocratique, ce qui explique la floraison ques, par les journaux et publications
de la presse et des médias privés dont périodiques publics comme privés
le rôle primordial en matière de promo- (article 17 de la loi organique n° 020-
tion de la démocratie et de la bonne 2000/AN du 28 juin 2000 portant créa-
gouvernance n’est plus à démontrer. Il tion, composition, attributions et fonc-
n’y a pas de place pour le monoli- tionnement du Conseil Supérieur de
thisme. l’Information).

Une charte des journalistes du Burkina L’analphabétisme des administrés


Faso a été adoptée en 1990, mais elle
n’est pas reconnue par l’ensemble des C’est un terreau qui peut favoriser le
professionnels. Les médias constituent développement de la corruption. Dans
des instruments de lutte contre la cor- un pays comme le Burkina Faso où la
ruption. grande majorité de la population est
analphabète, seuls ceux qui possèdent
En effet, par les critiques, les une culture juridique suffisante vont
dénonciations, la prise de parole des devant le juge administratif parce qu’ils
auditeurs et des lecteurs, ils obligent saisissent le sens et l’intérêt du contrôle
les pouvoirs publics à améliorer leur juridictionnel.
gestion de la cité. Les hommes qui les
animent ne respectent-ils pas toujours Le procès administratif est également
l’éthique ou la déontologie profession- soumis à des conditions de forme et de
nelle!? Dans le contexte de pauvreté du délai que les administrés ne connais-
Burkina Faso, il est difficile d’avoir une sent pas toujours. Par exemple, le re-
presse libre et responsable. cours contentieux doit être formé dans
les deux mois de la décision attaquée.
En effet, les maux qui minent la presse Le délai court à compter de la publica-
et les médias, tant publics que privés, tion si l’acte attaqué est un acte régle-
sont nombreux et ont pour noms!: le mentaire. S’il s’agit d’une décision indi-
manque de professionnalisme, l’auto- viduelle, le délai court à compter de la
censure, le manque d’objectivité, les notification à l’intéressé. Un peuple peu
attitudes partisanes et l’intolérance, instruit peut-il se retrouver dans les
l’absence de messagerie pour la distri- arcanes de cette procédure complexe ?
bution des journaux, la création de
certaines presses par des fonctionnai- Le problème se complique en cas de
res sans ressources ni compétences, le silence de l’administration sur la de-
fait que les médias publics sont souvent mande d’un administré restée sans

80 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


réponse. Le commun des mortels règle, et la sanction l’exception, on peut
ignore que le silence gardé par alors se demander si l’application ex-
l’administration pendant quatre mois à ceptionnelle des textes et des règle-
compter de la demande, emporte déci- ments, allègements bafoués au quoti-
sion implicite de rejet et que le recours dien par chacun, ne relève pas le plus
contentieux est possible sur la base de souvent de motivations qui n’ont rien à
cette décision. Des mesures de simpli- voir avec la justice ou avec la bonne
fication administrative sont donc sou- marche des services!: règlements de
haitables. comptes, élimination de gêneurs, refus
de passer à la caisse, de redistribuer
ou de prêter allégeance, etc. C’est un
4.2.2. CAUSES SPÉCIFIQUES grave problème pour la lutte contre la
corruption.

L’impunité Les conditions économiques

La corruption est un phénomène glo- Les bas salaires, le faible pouvoir


balement nocif qui a des conséquences d’achat des fonctionnaires, les moyens
très graves sur l’économie nationale et de travail limités, sont à la racine des
les individus. Si malgré tout, la corrup- pratiques corruptives. Sur ce registre,
tion prend de l’ampleur, c’est en partie des argumentaires sont mis en avant
dû à l’impunité et à l’envie d’imiter les pour justifier les comportements dé-
corrompus et les corrupteurs qui ne viants des agents publics.
sont pas punis. La corruption se géné-
ralise dans tous les secteurs de la so- Les conditions économiques précai-
ciété. res
Bas salaires, pauvreté, incertitudes du
C’est là une conséquence directe du lendemain (précarisation de l’emploi,
clientélisme, qui brise toute tentative de …), telles sont les conditions dans les-
réforme, en particulier au niveau de la quelles se trouvent la majorité de la
lutte contre la corruption. population. Même si ces conditions
économiques difficiles ne sont pas à
Toute sanction pose en effet problème, l’origine de la corruption, on peut ad-
parce que le sanctionné est à peu près mettre qu’elles contribuent à son ag-
toujours inséré dans des réseaux gravation dans nos pays.
clientélistes qui le protègent. Celui qui
veut sanctionner se voit ainsi Le niveau de revenu et la corruption
immédiatement l’objet de multiples Dans une administration donnée, les
"interventions", voire de menaces, agents les moins payés sont parfois
venant de pairs ou de personnages plus exposés à la corruption et/ ou ren-
plus haut placés. La plupart du temps, il contrent plus de situations où les occa-
se voit désavoué par sa propre sions de corruption sont plus nombreu-
hiérarchie, qui ordonne la relaxe de ses. En effet, le petit agent de la circu-
l’auteur de l’infraction ou la suspension lation, mal payé face à des usagers de
de la peine. C’est un facteur important la route, très nombreux et ignorant sou-
de dissuasion quant à l’application vent les règles élémentaires de la cir-
normale des règlements. culation, peut facilement être tenté
d’abuser de sa position plutôt que
D’ailleurs, un sanctionné n’a en général d’appliquer la loi. De même, l’agent
rien fait d’autre que ce que font les au- public chargé de la délivrance de piè-
tres personnes de son réseau, et en ces administratives courantes, devant
sanctionnant un individu, c’est tout un l’importance de la demande et
système que l’on menace. l’inorganisation des services, peut se
laisser tenter par l’application de règles
C’est pourquoi l’impunité est, de fait, la illégales lui permettant d’arrondir ses

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance démocratique 81
fins de mois. Bien sûr dans ces cas, les systématiquement assimilée à un
montants payés sont en général très "cadeau", forme sociale par excel-
modiques en comparaison, par exem- lence du savoir-vivre, dont on
ple, des enveloppes qui pourraient être conteste souvent qu’elle ait quoi que
perçues dans le cadre de marchés pu- ce soit à voir avec la corruption.
blics, dont les montants seront nette-
ment plus consistants. [ La corruption comme privilège

Argumentaire justificatif La corruption est parfois assimilée à


La perception de la corruption une sorte "d’avantage de fonction",
s’exprime à travers un certain nombre qui, en tant que tel, est un prolon-
de représentations!: gement naturel du statut de fonc-
tionnaire. Le "privilégisme" est en
[ La corruption comme moyen de effet une forme d’extension démesu-
compensation rée des "avantages de fonction",
que l’on retrouve dans toutes les
La corruption serait, pour l’agent administrations africaines. Recevoir
public ou pour l’usager, un moyen de l’argent de l’usager ou détourner
de "récupérer un dû", et donc une des matériels ou des fonds publics
compensation pour une injustice n’est alors qu’un privilège légitime
dont il s’estime victime. S’il s’agit parmi bien d’autres, qui expriment
d’un agent public, c’est la faiblesse l’appropriation par les fonctionnaires
de son salaire (ou, plus encore, le de l’espace, des facilités et des
fait que celui-ci ne lui ait pas été matériels de leur service.
versé), comparée aux rémunéra- Cette pression sociale peut être
tions versées par le secteur privé, exercée aussi bien par la famille, par
les "projets", les coopérations étran- l’entourage ou par les collègues.
gères ou les organisations interna- Dans tous les cas, la pression des
tionales, qui légitiment les rétribu- proches ou des pairs oblige
tions illégales et autres "supplé- l’intéressé à abandonner ses éven-
ments de salaire" informels. S’il tuels scrupules éthiques personnels
s’agit d’un usager, la corruption ap- «anti-corruption" pour céder à une
paraît comme un moyen de com- éthique de groupe qui privilégie les
penser des taux jugés excessifs de services rendus ou la redistribution
taxation ou de ponction. ostentatoire. On n’est pas loin d’une
justification "culturelle".
[ La corruption comme "bonne ma-
nière" Par ses largesses, le corrompu ob-
tient le silence des collègues ou la
La corruption relèverait aussi de la bienveillance de la population. Il
gentillesse ou de la bienséance. Ici s’agit encore une fois de se confor-
aussi, l’argument est décliné dans mer à l’étiquette qui informe l’univers
plusieurs registres!: la compassion, de la corruption. Le fait d’avoir
le savoir-vivre, la courtoisie "bouffé" ne suffit pas à déclencher la
d’affaires. D’un côté, celui de la stigmatisation, encore faut-il l’avoir
compassion, lorsqu’un agent public fait de façon égoïste, avoir pêché
sait "avoir pitié" de l’usager et cède par gourmandise et arrogance, avoir
aux implorations et supplications exclu les autres des bénéfices du
des uns et des autres. De l’autre détournement.
côté, celui de l’obligation d’accepter
la gratification venant de l’usager [ La corruption comme mimétisme
satisfait du service obtenu. C’est
une question de politesse, de savoir- Il s’agit ici de "faire comme tout le
vivre. La contrepartie monétaire de monde", pour ne pas être le dindon
la transaction est, dans les trois cas, de la farce. L’exemple de la

82 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


corruption vient d’en haut. Les hauts L’inadaptation du modèle adminis-
responsables montrent le chemin. tratif
Bien stupide serait donc celui qui ne
ferait pas comme eux. Une variante Dans les pays en développement, le
plus professionnelle, consiste à choc brutal de la modernité n’a pas suffi
renvoyer la responsabilité des à effacer les solidarités traditionnelles
pratiques corruptives à la hiérarchie, qui continuent dans une certaine
qui s’y livre la première. La mesure à influencer les comporte-
généralisation de la corruption est ments. Les relations collectives qui se
alors le produit d’une agrégation de développent dans les communautés
stratégies individuelles fondées sur africaines traditionnelles, l’interférence
un effet de tâche d’huile. Le risque dans les sociétés en pleine mutation et
est grand, en effet, d’être désavoué soumises à un processus de moder-
par les supérieurs hiérarchiques - nisation accélérée, des solidarités et
qui annuleront les sanctions des mentalités qui en résultent, affec-
infligées - et d’être exclu des tent directement le cadre dans lequel
bénéfices de l’accord illicite, qui sera se développent ces relations, c’est-à-
désormais scellé à un niveau dire la structure et surtout le fonction-
supérieur de la hiérarchie admi- nement étatique. Celles-ci ne sont pas,
nistrative. par définition, reçues, comprises et
vécues de façon différente par des
[ La recherche de l’enrichissement populations. Celles-ci ont subi en moins
rapide d’un siècle "le traumatisme d’une
domination exogène et le bouleverse-
Le fait de bénéficier d’un poste "ju- ment d’une indépendance brutale".
teux" dans un service public quel-
conque est conçu le plus souvent L’adoption du constitutionnalisme en-
comme une occasion dont il faut tendu comme la volonté de soumettre
profiter au plus vite et au maximum, l’exercice du pouvoir à des règles pré-
car elle n’est pas éternelle. À cet établies et déterminées en fonction d’un
égard, il s’agit de stratégies à court but choisi rationnellement a été la
terme, où tous les moyens sont conséquence directe de la colonisation.
bons pour accroître sa richesse. L’élaboration des constitutions adop-
tées au moment de l’accession à
[ La manipulation des registres nor- l’indépendance des nouveaux États
matifs et réglementaires africains au Sud du Sahara, fut large-
ment dominée par des considérations
Les transactions et pratiques illicites, étrangères au milieu social dans lequel
contrairement à ce qu’on pourrait ces textes devaient être appliqués. Le
penser, ne sont pas liées à une mouvement constitutionnel initial peut
ignorance des normes par les fonc- être considéré comme étranger par son
tionnaires, mais au contraire à une inspiration et ses buts et marginal par
manipulation de celles-ci, fondée sur son inspiration dans la mesure où il
leur maîtrise et leur connaissance. n’affecte pas en profondeur la société
C’est seulement du côté des usa- africaine.
gers que, souvent, la méconnais-
sance des normes favorise l’accep- Il a cependant été rapidement remis en
tation des pratiques corruptrices, en cause, en raison de la résurgence des
créant un rapport de force défavo- particularismes locaux et la restauration
rable. Du côté des professionnels, d’une culture traditionnelle. Le décalage
en revanche, le jeu sur ou autour de plus en plus accentué entre
des normes est central pour imposer l’infrastructure socioculturelle de l’État,
ou susciter des transactions corrup- qui rejette progressivement le modèle
trices. initial de référence, et sa superstructure
juridique

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance démocratique 83
juridique, qui continue à le reproduire, le type wébérien comme l’explique J.C.
confère à celle-ci un caractère de plus Gautron!: «on a induit de la sociologie
en plus formel qui en limite par là- wébérienne la perspective stratégique
même sa portée. Le modèle adminis- qu’une administration de type "légal-
tratif occidental était nécessaire à rationnel" devait être substituée à des
l’apparition de l’État moderne en Afri- modes de domination et à des légitimi-
que dans la mesure où la société con- tés traditionnelles, et pourrait, en au-
temporaine fonde les rapports des gmentant ses capacités techniques,
groupes humains sur des institutions relever à la fois de la logique de l’État
juridiquement et hiérarchiquement or- et de celle du développement».
ganisées en fonction de la notion de
l’État. Les principes sur lesquels ont été
construites les administrations publi-
Les administrations africaines portent ques africaines reposent sur une
l’empreinte des anciennes puissances conception wébérienne de la bureau-
colonisatrices. Dans le cas du Burkina cratie. Modèle d’organisation ration-
Faso, elles sont soumises à un nelle, fondé sur la division du travail, la
système juridique emprunté à la société compétence et le caractère imperson-
française et marquées par la double in- nel de ses règles et procédures, la bu-
fluence de son régime politique et éco- reaucratie est indissociable du proces-
nomique capitaliste. sus d’industrialisation occidental, lui-
même dérivé d’une transformation des
L’imposition d’un appareil administratif représentations liée au basculement de
initialement conçu et progressivement l’Occident dans la modernité. La pen-
révisé dans des sociétés non africaines sée scientifique et rationnelle se subs-
participe du mimétisme administratif, titue aux catégories traditionnelles en
"péché origine des États nouveaux", qui vigueur dans les représentations et
fait qu’on a toujours affaire à "une copie imprègne l’ensemble des processus
approximative, ne tenant pas compte sociaux, y compris les modes d’organi-
d’aspirations profondes, des particula- sations collectifs, comme l’entreprise et
rités et des tendances de la population; l’administration. Or, la transposition des
ce modèle, reste non autochtone, structures administratives s’est réalisée
même s’il paraît superficiellement as- dans un univers culturellement très
similé". différent où le rapport à la modernité
était largement méconnu. Dès lors, tous
Comme le souligne G. Timsit, l’admi- les mécanismes bureaucratiques fon-
nistration africaine ressemble étrange- damentaux se sont trouvés biaisés.
ment à celle de l’ex-colonisateur!: elle
en est le calque. Ce qui n’étonne point!:
elle en est un héritage direct. La
persistance des mimétismes adminis- 4.3. LES IMPACTS DE LA
tratifs, au-delà même des accessions à CORRUPTION
l’indépendance, est plus surprenante!:
c’est qu’en vérité cette administration
se construit sans référence, à son

L
contexte socioculturel, mais unique- es conséquences de la générali-
ment dans la perspective d’un dévelop- sation de ces pratiques sont di-
pement économique considéré comme verses. D’une part, l’attribution
objectif premier et fin ultime de l’État. des marchés selon des logiques cor-
ruptives contribue à l’augmentation de
Si, comme l’indique M. Grozier, le mo- la dépense publique (due à la pratique
dèle administratif est aussi un "modèle courante de la surfacturation) et en-
culturel", on mesurera mieux l’inadap- gendre une baisse de la qualité. Ceux
tation des instruments choisis. L’admi- qui gagnent les marchés ont souvent
nistration africaine a été conçue selon les compétences requises mais ils sont

84 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


obligés pour obtenir le marché tout en que. La confusion qui s’opère entre le
gardant une marge bénéficiaire de di- domaine public et le domaine privé
minuer la quantité ou de réduire la qua- permet de souligner la perméabilité des
lité des matériaux utilisés. Des routes frontières entre le politique et l’écono-
plus étroites que la norme, du goudron mique, comme l’illustre le phénomène
de mauvaise qualité, des puits plus de Straddling. De même, l’âpreté des
petits ou inachevés!: les exemples ne luttes pour l’enrichissement et la domi-
manquent pas. D’autre part, la situation nation pousse à l’émergence d’un
de monopole dont bénéficient les quel- mode de gouvernement dont la figure
ques entreprises soutenues politique- du "pouvoir personnel" symbolise l’arbi-
ment génère la faillite des concurrents traire.
dépourvus d’appuis et favorisent la
multiplication de la sous-traitance. L’État africain repose dans son principe
L’État et le contribuable sont en défini- sur l'absence de dissociation entre les
tive les victimes réelles. rôles politiques et économiques. Cette
interpénétration découle en grande
En ce qui concerne les politiques appli- partie de la logique même du pouvoir
quées par le pouvoir, en bonne démo- qui conduit son détenteur à asseoir sa
cratie, ce sont les partis politiques qui domination en développant ses réseaux
doivent contribuer à l’élaboration des par les pratiques patrimoniales déjà
politiques du pouvoir. Dans un régime mentionnées. Pour fructifier, le capital
corrompu, le personnel corrompu ne économique grâce auquel il sera possi-
peut que s’intéresser en priorité aux ble de s’attacher encore plus solide-
décisions les plus "rentables" en termes ment des clientèles et des dépendants.
de pots-de-vin. Il aura tendance à in- Le mécanisme, en quelque sorte,
vestir davantage de fonds publics dans s’auto entretient dans la mesure où les
les secteurs les moins contrôlés de ressources économiques confortent la
l’économie, créant une sorte de cercle position politique et, réciproquement,
vicieux qui affaiblit l’autorité et donc sa les ressources politiques ainsi obtenues
capacité de contrôle. En outre, de par permettent d’acquérir de nouvelles
sa nature même, la corruption privilégie richesses. Un tel mécanisme d’accumu-
le secret par rapport à la transparence, lation résulte de la spécificité historique
le groupe restreint d’initiés par rapport à de l’Afrique post-coloniale. L’absence
la masse des citoyens. Alors que les de capitaux locaux disponibles et d’une
mécanismes de contrôle reposent sur bourgeoisie capitaliste a poussé à l’offi-
la transparence, le caractère occulte cialisation du rôle de l’État comme
des décisions prises réduit d’autant la entrepreneur. L’interventionnisme éco-
possibilité de mettre au jour les activités nomique de la puissance publique était
illégales. considéré comme une nécessité en
vertu du principe de la substitution de
l’État aux carences du secteur privé.
4.3.1. LE PATRIMOINE DES DÉCI- Aussi l’État s’est-il trouvé légitimé
DEURS POLITIQUES officiellement dans les doctrines et les
idéologies post-coloniales comme un
acteur obligé du développement éco-

L e paradigme de la corruption et du
patrimonialisme, quel que soit en-
suite le type de conceptualisation
nomique. Les acteurs étatiques, politi-
ques et bureaucratiques, se sont ainsi
trouvés dans une position de chevau-
adopté, conduit à souligner les caracté- chement entre des secteurs norma-
ristiques propres, les invariants de l’État lement cloisonnés18. Systématisé, le
africain dans son fonctionnement prati- chevauchement permet de comprendre
que. comment

_______________________________________

18 Le terme anglo-saxon correspondant est le straddling, qui signifie "être à cheval", "enfourcher"

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance démocratique 85
comment se sont constituées des for- Le pouvoir personnel s’inscrit dans la
tunes considérables au sud du Sahara. logique de l’accumulation "vertueuse"
mise en évidence par la stratégie du
Le politique devient ainsi la voie chevauchement et plus largement
d’accès privilégiée à l’enrichissement comme manifestation du néo-patrimo-
tandis que, symétriquement, l’économi- nialisme. Le pouvoir personnel renvoie
que conforte le pouvoir. Le monde des à un savoir-faire particulier dans un
entrepreneurs économiques en Afrique contexte de faible institutionnalisation
n’est que marginalement indépendant politique. Dans les États occidentaux, le
dans sa composition du complexe pouvoir ne peut être qualifié de person-
politico-étatique. La trajectoire normale nel en raison des limites institutionnel-
de l’entrepreneur passe d’abord par la les qui balisent tant la compétition qui le
conquête d’un poste politique lui per- précède que son exercice. Ceci ne
mettant ensuite d’étendre sa fortune. signifie pas que l’homme politique ne
Cette pratique a d’ailleurs été officiel- doive pas faire preuve de capacités
lement organisée et réglementée dans personnelles déterminantes pour
un certain nombre d’États où, au nom s’affirmer dans un univers de concur-
de l’impératif du développement, les rence exacerbée, mais il ne détient pas
fonctionnaires se sont vus autorisés, à lui seul les clés de son accès et de
voire incités, à investir dans l’activité son maintien au pouvoir. En Afrique
privée. Quelques exceptions viennent subsaharienne, le facteur personnel
relativiser le constat du chevauchement dans la réussite est beaucoup plus
à travers notamment l’excroissance du grand. Le caractère aléatoire des insti-
secteur informel et les fortunes qui, ici tutions politiques ne permet pas en
ou là, se sont constituées sur cette effet de borner l’action du chef ou du
base. Mais, même le secteur informel responsable politique, à la différence
n’est pas à l’abri des convoitises des des systèmes politiques à forte institu-
hommes politiques qui voient dans tionnalisation où les dirigeants peuvent
celui-ci une base potentielle d’accumu- se succéder sans que le fonctionne-
lation à ne pas négliger. ment du système global ne s’en trouve
modifié, au point de faire apparaître les
Cette interpénétration réciproque et dirigeants comme permutables. Au
nécessaire entre les positions politiques contraire, dans les contextes néo-pa-
et économiques culmine, selon J.F. trimoniaux, les choix et les comporte-
Médard dans la figure du big man. ments du chef vont directement affecter
S’inspirant des travaux anthropologi- le fonctionnement global du système,
ques de M. Sahlins sur le cas mélané- déterminant simultanément le degré de
sien, J.F. Médard voit dans les diri- corruption et de coercition.
geants de l’Afrique contemporaine des
illustrations du big man. De même que
le big man de M. Sahlins résulte d’une 4.3.2. LE MODE D’ADMINISTRATION
stratégie d’accumulation qui lui permet,
grâce à ses capacités d’entrepreneur,
de s’attacher des dépendants et de
devenir un homme important, l’homme
politique africain se doit de recourir
L a bonne gouvernance ne peut
trouver sa pleine expression dans
un système partisan de gestion des
pour survivre à des stratégies identi- affaires locales, puisqu’il ne garantit ni
ques d’accumulation. Toutefois, à la efficacité, ni transparence de la gestion
différence du big man mélanésien qui publique. L’instauration d’une "gestion
réussit à partir de son capital initial qui partisane" est source d’inefficacité.
est économique et social, le big man
africain est d’abord investi dans l’action Un mode d’administration efficace peut
politique condition de son accès aux aider à définir de bonnes orientations
richesses économiques. de fournir, au moindre coût, les biens et
serve

86 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


les services publics essentiels. D’une chasse aux pots-de-vin, les décisions
manière générale, l’efficacité de la ges- d’investir ne sont plus motivées par
tion est l’aptitude à utiliser adroitement l’opportunité de l’investissement mais
et judicieusement les ressources publi- par l’importance des pots-de-vin qu’on
ques pour traiter et améliorer les pro- pourrait toucher. Dans ces conditions,
blèmes publics. Sans une gestion effi- le risque est grand d’une mauvaise
cace, les collectivités locales ne peu- utilisation des ressources à travers la
vent s’acquitter de manière satisfai- réalisation d’investissement inutile qu’il
sante de leurs missions et courent le faut cependant réaliser.
risque, de perdre leur légitimité en rai-
son de la déception engendrée par La corruption peut amener certains
leurs contre-performances. Il faut établir responsables à allouer des ressources
les fondements d’une gestion "efficace" du budget, moins sur la base de
conduite par des hommes ayant un l’intérêt de la collectivité que sur la pos-
esprit de corps sur des valeurs parta- sibilité qu’il y a de solliciter des pots-de-
gées de l’intérêt local (général). C’est à vin. L’un des préjudices majeurs, causé
la fois une exigence de la démocratie et par la corruption, est la distorsion du
de bonne gestion. processus de décision. Les décisions
d’achat de bien et services sont négati-
D’abord, la population a le droit de sa- vement affectées par la corruption.
voir comment les décisions la concer- L’opportunité de l’achat de qualité, le
nant sont prises par qui et pour quoi coût, les conditions d’achat, cessent
faire. Ensuite, la transparence est ga- d’être les critères déterminant l’achat.
rante de la bonne gestion car la mau-
vaise gestion s’accommode de l’opacité Les conséquences de toutes ces prati-
et redoute la lumière. Elle participe, à ques dévoyées sont!:
cet égard et dans certains cas, à la lutte
contre la corruption qui figure parmi les - L’inopportunité de la dépense;
grandes priorités internationales, eu - Le choix du mauvais fournisseur;
égard à l’entrave au développement - L'acceptation de produits ou servi-
que constitue ce fléau. En effet, la cor- ces mauvais, inutiles.
ruption peut affecter les ressources de
la collectivité en privilégiant des projets
peu utiles au détriment de ceux qui sont CONCLUSION
censés en être les bénéficiaires mais
qui seront extrêmement rentables pour
les décideurs corrompus.

L
a banalisation des pratiques
observées, leur enracinement
dans le service public, l'encrage
4.3.3. LE DÉVELOPPEMENT LOCAL dans des logiques sociales qui
concourent à les légitimer, amènent
sans doute à une sorte de cercle

L es pratiques corruptives peuvent


avoir un impact néfaste sur les
coûts des investissements!: augmen-
vicieux. Du point de vue de l’usager de
l’administration, la corruption est sou-
vent un mode de gestion et de dépas-
tation des charges financières par l’effet sement de l’incertitude, mais, en même
des surfacturations des biens et ser- temps, elle concourt à augmenter cette
vices achetés par la collectivité sans incertitude.
appel d’offres concurrentiel.
L’incertitude découle de l’opacité des
De manière générale, la corruption peut règles adoptées par les services admi-
être cause de mauvaise allocation des nistratifs et de la possibilité de les ma-
ressources locales. nipuler sans cesse; de l’ambivalence
dans les relations avec le public, tantôt
Dans une économie dominée par la maltraité, tantôt choyé (selon son statut

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance démocratique 87
social ou politique, son potentiel cor- électorales, suppression de la Chambre
ruptif, sa proximité avec le fonction- des Représentants, création de trois
naire); de l’interventionnisme des ré- juridictions suprêmes et d’une juridic-
seaux politiques qui peuvent attribuer tion constitutionnelle, création de la
des marchés en dehors de tout critère CENI qui se perfectionne de plus en
de concurrence. Face à ce sentiment plus dans la gestion des élections.
de précarité, la défense consiste pour
l’usager à rechercher des protecteurs, Par ailleurs, le pouvoir politique a
des guides dans les méandres de la affiché sa volonté d’apaiser les cœurs
bureaucratie, des intermédiaires qui se des Burkinabè et de parvenir à une
chargeront d’intercéder pour lui. Par- réconciliation nationale par l’organisa-
fois, on profitera de parents, amis, tion de la journée du Pardon, par
connaissances, liens de clientèle et de l’indemnisation des victimes de violen-
dépendance. Parfois encore, il faudra ces en politique et par la réhabilitation
acheter la protection, payer le "prix de administrative des fonctionnaires et
la kola", "graisser la bouche". Le fait agents publics injustement sanctionnés
que chacun pense qu’il faut se protéger pendant la période de la Révolution
des dysfonctionnements des services Démocratique et Populaire.
publics par la corruption, amène tout un
chacun à la pratiquer au quotidien. Les Cependant, il existe de nombreux fac-
pratiques corruptives se généralisent teurs qui jettent le doute dans l’esprit
donc et se banalisent, augmentant de des citoyens sur la volonté réelle des
la sorte les dysfonctionnements, les pouvoirs publics d’approfondir et de
incertitudes quant à l’issue des démar- promouvoir la démocratie.
ches administratives, et l’offre de cor-
ruption. Ils ont pour noms la corruption
généralisée qui a justifié la création
Notons cependant qu’avec la libéralisa- d’institutions chargées de son éradica-
tion, les pouvoirs publics ont affiché tion, et les révisions constitutionnelles à
une volonté d’œuvrer à une rationalisa- répétition qui donnent l’impression d’un
tion de la gestion et à l’appro- "tripatouillage" de la loi fondamentale
fondissement de la démocratie!: régle- pour renforcer le pouvoir présidentiel
mentation du mode de financement des auquel la Constitution fait déjà la part
partis politiques et des campagnes belle.
suppres

88 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


EF
CHAPITRE 3

CORRUPTION ET GOUVERNANCE
ÉCONOMIQUE

INTRODUCTION lutte contre la corruption11, des mesures


ont été engagées comme la publication
régulière des résultats des dépouille-
ments des marchés publics.

L
a gouvernance économique re-
groupe les processus de prise de
décisions qui ont une incidence Malgré les évolutions institutionnelles
sur les activités économiques d’un pays favorables (cf. chapitre 8), le phénomè-
et sur ses relations économiques avec ne de la corruption continue à être
les autres nations. Elle a incontesta- perçu comme un important problème
blement des répercussions importantes perturbant l’efficacité de l’action publi-
sur la croissance, l’équité, la pauvreté que en général et de la dépense publi-
et la qualité de la vie des populations. que en particulier, ainsi que l’ensemble
de l’activité économique (cf. chapitre 2).
Le concept de "bonne gouvernance"
implique la promotion des valeurs de L’objectif de ce chapitre est donc
rigueur, d’équité, de probité, de trans- d’étudier le rôle des politiques économi-
parence et d’efficacité dans les affaires ques, et notamment la place et le rôle
publiques. Ceci doit se traduire par une de l’État dans l’économie, comme
meilleure gestion des finances publi- agent aggravant ou au contraire réduc-
ques, la lutte contre la corruption, le teur de la corruption. Dans un premier
népotisme et le clientélisme. En ce temps, la place des politiques de
domaine, des efforts importants ont été libéralisation de l'économie est analy-
réalisés au cours de ces dernières an- sée, en particulier en opposant deux
nées au Burkina Faso: recherche d'une périodes!: avant et aprè[Link] politiques
meilleure transparence et d'une plus d'ajustement structurel. Les conséquen-
grande efficacité dans la gestion ces de la corruption sont alors étu-
budgétaire et des affaires publiques à diées. Ensuite, les pratiques et
travers des instruments comme les manifestations sont passées en revue.
budgets-programmes, l’adoption de lois Enfin, parce que le budget de l’État est
et de règlements, la création d’une un élément essentiel de la bonne
Cour des Comptes. S'agissant de la gouvernance, les principales étapes de
lutte son
________________________________________

11 Cette loi a consacré l’éclatement de la Cour Suprême en un Conseil Constitutionnel et trois


juridictions suprêmes que sont la Cour des Comptes, le Conseil d’État et la Cour de Cassation.

38 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


son élaboration sont rappelées puis les les bases d'un développement écono-
efforts de transparence du gouver- mique et social durable.
nement sont présentés (tests de nou-
velles conditionnalités, Circuit Informati-
sé de la Dépense, Programme de 3.1.1. LA CORRUPTION AVANT LA
Renforcement de la Gestion Budgé- MISE EN ŒUVRE DU PROGRAMME
taire). D’AJUSTEMENT STRUCTUREL

3.1. CORRUPTION ET POLITI- D ans un premier temps, il s’agit


d’analyser l’état de la gouvernance
économique à partir de la deuxième
QUE ÉCONOMIQUE
moitié des années soixante dix. La cor-
ruption a-t-elle contribué à détruire les
équilibres macroéconomiques dans les
années 80!? En effet, la situation éco-

S
uite aux difficultés économiques,
financières et structurelles appa- nomique du Burkina pendant la période
rues dès le milieu des années 1975-1982 a été caractérisée par dif-
soixante-dix, le Gouvernement burkina- férents dérapages13. La dégradation de
bè issu de la période post-révolution- la situation économique prit alors diffé-
naire s’est résolu, à l'issue des assises rentes formes: un relâchement de la
nationales tenues en mai 1990, à met- discipline financière, une prolifération
tre en œuvre à partir de 1991 un pro- de sociétés d’État et une politique de
gramme d’ajustement structurel avec le protection industrielle désastreuse.
concours de la communauté financière
internationale. Jusqu'à cette date, le Un relâchement de la discipline fi-
Gouvernement avait déjà mis en œuvre nancière
des mesures d'auto ajustement, no- Après la période de politique d’auto
tamment pendant la période dite de la ajustement qui caractérisa la période
"Garangose"12 (1966-1974) ou encore 1966-1974, le gouvernement commen-
pendant la période révolutionnaire puis ça à desserrer l’étau financier. Le plan
du front populaire (1983-1990). quinquennal 1977-1981 ne put être
adopté. Le gouvernement décida un
Les résultats du premier programme programme d’investissement spécial.
d'ajustement structurel couvrant la pé- Cette situation déboucha sur des désé-
riode 1991-1993 ont montré l'utilité et la quilibres financiers qui seront financés
nécessité de poursuivre, voire d'appro- par des emprunts extérieurs. Cette
fondir les réformes entreprises. C'est insuffisance dans la gestion des res-
pourquoi le Gouvernement a engagé de sources publiques traduisant le train de
nouveaux programmes pour les pério- vie de l’État et des élites dirigeantes qui
des 1994-1996 et 1997-1999, avec ne reflétait pas les possibilités réelles
l'accord et le soutien financier du FMI et du pays, fut caractérisée par la gabe-
de la Banque Mondiale. De façon géné- gie, les détournements et les vols.
rale, ces programmes visaient à réta-
blir les équilibres économiques et fi- Une prolifération de sociétés d’État
nanciers internes et externes, à accroî- dont la création n’obéissait à aucune
tre la productivité et la compétitivité de rationalité économique et où sévis-
l'économie nationale et à constituer les saient la fraude et la corruption
bases d'un

________________________________________

12 Cette politique porte le nom du Ministre des Finances de l’époque, Marc Tiémoko Garango qui se
caractérisait par une gestion rigoureuse des dépenses publiques.
13 Voir "Étude rétrospective macroéconomique du Burkina Faso" Décembre 2001, Ministère de
l’Économie et des Finances, Direction Générale de l’Économie et de la Planification.

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance économique 39
Ces sociétés d’État dont la gestion était • Le recouvrement des recettes
chaotique, ont amené l'État à intervenir publiques et la gestion des dépen-
en 1983 sous forme de subvention pour ses publiques, y compris la passa-
un montant de 6,4 milliards de FCFA, tion des marchés et la fourniture des
soit 12% des recettes budgétaires14 services publics;
(gratification ou auto-gratification ex- • Les mécanismes de réglementation
cessive d’avantages divers, détourne- des affaires (privatisation des entre-
ments flagrants de fonds, octroi d’avan- prises et des sociétés de services
tages en nature supporté par la société, publics).
etc.).
Dans ces conditions, il y a réduction
Une politique de protection et de des moyens de l'État, alourdissement
promotion industrielle désastreuse de ses charges et de la dette publique
Pour permettre à l’industrie nationale et une stagnation ou même une régres-
d’évoluer dans un environnement pro- sion des investissements. Par ailleurs,
pice à son essor, l'État a dressé dans les textes réprimant la corruption et les
les années 1980 tout un mur de barriè- détournements de deniers publics ne
res protectrices. Si ces barrières tarifai- sont pas appliqués. De même, le dispo-
res et non tarifaires, ont pu initialement sitif institutionnel mis en place n’a pas
aider l’industrie à soutenir la concur- correctement fonctionné. Il s’agit de
rence extérieure, elles ont finalement l’Inspection Générale d'État créée en
constitué un frein à son développe- 1980, puis supprimée en novembre
ment. Ce système de protection a en 1982, qui renaîtra plus tard sous l’ap-
effet, contribué à créer le phénomène pellation de Commissariat Général à
de la fraude par contrebande et à géné- l’Inspection d'État après la constitution
rer la corruption, à telle enseigne que le du 2 juin 1991. De sorte que le sens du
Conseil National de la Révolution service public est devenu de moins en
(CNR) a dû créer l’Inspection Générale moins aigu au niveau des agents pu-
des Douanes. Sous la révolution, les blics et des usagers du service public.
TPR furent installés pour juger sévère- L’impunité dont bénéficient les agents
ment et publiquement les crimes et publics coupables de détournements
délits politiques et économiques et pro- est de nature à démotiver les agents
céder entre autres, au dégagement des intègres et dévoués.
douaniers corrompus. Cet organe de
contrôle mena alors des actions Au cours de la période 1983-1990, dite
d’éclats sous formes d’opérations "coup d’auto-ajustement, un Programme Po-
de poing" pour intimider et décourager pulaire de Développement (PPD, 1984-
les fraudeurs. 1985) puis un Plan Quinquennal de dé-
veloppement Populaire (PQDP, 1986-
La fraude et la corruption ont contribué, 1990) définirent des orientations de
en particulier, à bouleverser les équili- politique économique, avec pour option
bres macroéconomiques et financiers fondamentale la mise en place d’une
précaires, à alimenter la spirale infer- étatisation de l’économie. Malgré les
nale de l’endettement et à rendre né- résultats obtenus au cours de cette pé-
cessaire un ajustement des structures riode, l’économie Burkinabè souffrait
économiques. Les activités du secteur toujours au début des années 1990 de
public, où le risque de corruption est le nombreuses limites au plan écono-
plus élevé, sont, en particulier: mique, financier et structurel et notam-
men

________________________________________

14 Pascal ZAGRE, Les politiques économiques du Burkina Faso!: Une tradition d’ajustement structurel,
Edit. Karthala, 1994, page 116.

40 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


ment d’un déséquilibre des finances par des licenciements dans la
publiques. fonction publique;
• La réduction des subventions accor-
dées aux entreprises publiques en-
3.1.2. CORRUPTION ET PROGRAM- traînant une gestion plus rigoureuse
ME D’AJUSTEMENT STRUCTUREL de leur part;
• Le désengagement de l’État dans
les entreprises publiques traduit par

U n premier programme d'ajustement


structurel (PAS) a été mis en place
à partir de 1991. Avec le recul de dix
des liquidations, des restructurations
et des privatisations.

années, certaines questions valent la L’ensemble de ces mesures a entraîné


peine d'être posées. Quels liens exis- un accroissement du taux de chômage
tent-ils entre corruption et PAS!? Au créant ainsi une nouvelle classe de
regard des résultats atteints au cours pauvres. On assiste alors à l’émer-
des dix ans de mise en œuvre du PAS gence d’une catégorie de chômeurs
et des mesures de réformes adoptées dits "travailleurs déflatés". En quête de
en matière de gouvernance, peut-on survie, une partie de cette classe de
affirmer que ceux-ci ont contribué à chômeurs s’est retrouvée dans le sec-
réduire ou à accélérer le phénomène teur informel dynamique, caractérisé
de la corruption!? Pour répondre à ces par un affairisme exacerbé (la recher-
questions, trois domaines de la politi- che de marchés à tout prix) et ceci pro-
que économique sont abordés: la politi- bablement sur fond de corruption.
que budgétaire, la déréglementation de
l’économie et les privatisations des Si les suppressions d'emploi sont la
entreprises. première conséquence négative du
PAS, le chômage n’est qu’un aspect de
Politique budgétaire: d’abord l’assai- la dégradation des conditions de vie
nissement des finances publiques des populations. La politique de maî-
trise de la masse salariale et l’augmen-
Les politiques d’ajustement structurel tation des prix, notamment des produits
décidées au début des années 90 ont alimentaires, ont conduit à une baisse
d’abord permis d’améliorer la situation du pouvoir d’achat des travailleurs. En
des finances publiques, principalement particulier, les salariés du bas de
pour ce qui concerne la mobilisation l’échelle ont été les plus touchés.
des recettes fiscales et la maîtrise des
dépenses de fonctionnement. Toute- En raison de la politique de la maîtrise
fois, le déficit budgétaire s'est accru de la masse salariale, les agents pu-
régulièrement au cours de la période, blics, notamment aux niveaux inférieurs
passant de 64,7 milliards de FCFA en de la pyramide administrative, recou-
1991 à 198,9 milliards de FCFA en rent à des stratégies de survie comme
1999, essentiellement du fait des efforts la réduction de la présence sur les lieux
soutenus du Gouvernement en matière de travail (pour se livrer à des activités
d’investissement. informelles et se procurer ainsi des
revenus complémentaires) et une at-
Toutefois, l’ajustement structurel a éga- tention peu soutenue à la chose publi-
lement eu des conséquences sociales que (utilisation abusive des biens pu-
malheureuses, notamment la hausse blics comme le téléphone et les véhi-
du chômage et du sous-emploi, aug- cules, le détournement des deniers
mentant ainsi la proportion de la publics, etc.). Pour les hauts fonction-
population vivant au-dessous du seuil naires, on assiste à une quête effrénée
de pauvreté. On peut citer: de primes complémentaires versées
par les projets ou les donateurs.
• La réduction des dépenses
salariales, mesure qui s’est traduite Parce que la pauvreté et les mauvaises

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance économique 41
conditions de vie constituent une des d’une économie très fortement admi-
principales causes de la corruption pour nistrée, tant au niveau des prix que des
les enquêtés (cf. chapitre 2) et que la régimes fiscal et douanier
mise en œuvre des PAS a pu aggraver
la pauvreté, on peut admettre que Le PAS a eu pour objectif de réduire les
certains effets négatifs de ces réformes mécanismes de protection établis de-
économiques entreprises par le gouver- puis des décennies. Ces formalités
nement ont créé indirectement des constituaient des entraves découra-
conditions propices au développement geant l’activité économique et incitant à
de la corruption. En effet, les réformes la violation des textes réglementaires
menées ont eu des impacts négatifs sur par la corruption, la fraude ou la contre-
les conditions de travail des agents des bande. Elles ont grevé le prix de revient
secteurs public et privé et par consé- des produits importés et le pouvoir
quent sur les conditions de vie des d’achat des populations.
populations à travers la baisse de leurs
revenus créant ainsi une situation d’ex- Les mesures de réformes mises en
trême pauvreté propice à la corruption. œuvre ont permis de simplifier les
procédures administratives en matière
Certes, les nouvelles mesures intro- de création d’entreprises (création du
duites dans le cadre du PAS au niveau guichet unique), de libéraliser le com-
des administrations financières, en merce extérieur et intérieur (suppres-
matière de libéralisation de l’économie, sion de l’Autorisation Spéciale d’Impor-
de restructuration du cadre juridique, de tation ou de l’Autorisation Préalable à
réforme du système bancaire et finan- l’Importation) et d’assurer une progres-
cier, de restructuration des entreprises, sive liberté des prix (homologation des
ont permis d’améliorer la gestion et prix).
l’efficacité des dépenses publiques. En
effet, les réformes opérées à travers Les monopoles détenus par certaines
l’augmentation numérique du personnel structures, comme l’Office National de
des administrations fiscales et douaniè- la Promotion de l’Emploi (ONPE) sur le
res ainsi que sa modernisation, la ré- marché de l’emploi ou la Caisse Géné-
forme du système fiscal par l'introduc- rale de Péréquation pour le marché du
tion de la TVA en 1992, l'abandon du riz, ont également été supprimés. Le
système de taxation spécifique ou en- système de vérification préalable des
core la réforme des tarifs de la douane importations avec la SGS, outre l’objet
ont permis d’améliorer le niveau des pour lequel il a été conclu, a permis
recettes à partir de 1992. Cependant, également de réduire les pratiques de
ces réformes n’ont pas empêché le fausses déclarations en douanes.
développement de la fraude fiscale et
douanière, fraude perçue comme pen-
dant de la corruption. Compte tenu de Encadré 3.1. Propos d’un inspecteur des douanes
l’évolution du phénomène de la fraude,
le gouvernement a mis en place à partir Sur le plan technique, un inspecteur explique que
de 1992 un système de vérification "la prise de mesures instituant les bons à enlever
préalable des importations, confié à provisoires, les identifications pour prise en
une société privée la Société Générale charge et les prises en charges directes ont été à la
de Surveillance (SGS). La vérification base, ces dernières années, de l’enrichissement
illicite en douane". Sont dénoncées, la délivrance
porte sur le poids (nombre ou volume),
abusive de dispense SGS ("une source
le prix, la provenance et la nature de la
d’enrichissement colossale et illicite" selon un
marchandise importée.
inspecteur), et les multiples pressions exercées
pour couvrir des commerçants pris en flagrant délit
Déréglementation de l’économie de fraude.

Le diagnostic de l’économie burkinabè Source Rapport 2001, REN-LAC, page 77


établi dans les années 1990 faisait état

42 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Privatisations des entreprises 3.2.1. PRÉSENTATION DU CADRE
STRATÉGIQUE DE LUTTE CONTRE
Afin de promouvoir le développement LA PAUVRETÉ
économique du Burkina Faso dans le
cadre de l’économie de marché, le
Gouvernement a entrepris un proces-
sus de désengagement de l’État des
secteurs d’activités de la vie économi-
L a stratégie de réduction de la
pauvreté telle que contenue dans le
Cadre Stratégique de Lutte contre la
que. À cet effet, une commission de Pauvreté (CSLP) repose sur sept
privatisation a été créée en 1992 en principes directeurs qui sont:
vue de mettre en œuvre ce processus.
Ce transfert de la gestion publique à la • Le recentrage du rôle de l’État par
gestion privée, mû par le souci de ren- rapport à celui de la société civile et
tabilité économique, devait contribuer du secteur privé;
théoriquement à ralentir la pratique de • La gestion durable des ressources
la fraude et de la corruption. naturelles soumises à une exploi-
tation abusive qui compromet la
Interrogés par le GNR-DHD, les durabilité des actions de
enquêtés citent fréquemment la forte développement;
pression fiscale et douanière et les • La promotion d’un nouveau
lenteurs administratives comme facteur partenariat avec les bailleurs de
explicatif de la corruption. Ainsi, les fonds qui doivent insérer leur appui
sondés sont favorables à une dans le cadre des stratégies et politi-
simplification et à un allègement des ques définies par le Gouvernement
règles qui encadrent la vie économique et non développer des programmes
et sociale. Toutefois, l’apport de la parallèles;
libéralisation économique à la lutte • La promotion de la bonne Gouver-
contre la corruption n’apparaît pas nance pour consolider la démocratie
systématique: 56,3% d’entre eux par l’amélioration des conditions de
pensent en effet que la privatisation vie des pauvres;
encourage la corruption. Ils ne sont • La prise en compte de la dimension
qu’environ 27% à penser le contraire. genre car la participation de la
femme au processus de dévelop-
pement constitue un élément essen-
tiel dans la stratégie de dévelop-
3.2. CORRUPTION ET LUTTE pement;
CONTRE LA PAUVRETÉ • La réduction des disparités
régionales;
• La prise en compte de la dimension
régionale en renforçant les mesures

L
e Cadre Stratégique de Lutte d’accompagnement et de solidarité
contre la Pauvreté (CSLP) régionale afin d’assurer une cohé-
constitue le cadre central et de rence et des synergies entre les
référence de la politique du gouver- politiques nationales et régionales
nement en matière de développement en matière de lutte contre la
économique. Parce que cette stratégie pauvreté.
de lutte contre la pauvreté repose en
son premier axe sur une croissance Le cadre stratégique de lutte contre la
durable et équitable, les conséquences pauvreté a pour ambition de concilier
de la corruption sont d’abord analysées les nécessités de réformes structurelles
sous cette double dimension, après une et de redressement de l’économie aux
brève présentation de la politique de objectifs d'accroissement des revenus
lutte contre la pauvreté. des pauvres. Conscient cependant du
ca

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance économique 43
Encadré 3.2. Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD)

l Éliminer l’extrême pauvreté et la faim: réduire de moitié, entre 1990 et 2015, la


proportion de la population dont le revenu est inférieur à un dollar par jour et la
proportion de la population qui souffre de la faim;

l Assurer une éducation primaire pour tous: d’ici à 2015, donner à tous les enfants,
garçons et filles, partout dans le monde, les moyens d’achever un cycle complet d’études
primaires;

l Promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes: Éliminer les disparités
entre les sexes dans les enseignements primaire et secondaire d’ici à 2005 si possible, et à
tous les niveaux de l’enseignement en 2015 au plus tard;

l Réduire la mortalité des enfants de moins de 5 ans: réduire de deux tiers, entre 1990 et
2015, le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans;

l Améliorer la santé maternelle: réduire de trois quarts!entre 1990 et 2015, le taux de


mortalité maternelle;

l Combattre le VIH/SIDA, le paludisme et d’autres maladies: d’ici à 2015, avoir stoppé


la propagation du VIH/SIDA et commencé à inverser la tendance actuelle. D’ici à 2015,
avoir maîtrisé le paludisme et d’autres grandes maladies, et avoir commencé à inverser la
tendance actuelle.

l Assurer un environnement durable: intégrer les principes du développement durable


dans les politiques nationales et inverser la tendance actuelle à la déperdition des
ressources environnementales; réduire de moitié, d’ici à 2015, le pourcentage de la
population qui n’a pas accès de façon durable à un approvisionnement en eau potable
salubre; réussir, d’ici à 2020, à améliorer sensiblement la vie d’au moins 100 millions
d’habitants de taudis.

l Mettre en place un partenariat mondial pour le développement: poursuivre la mise en


place d’un système commercial et financier multilatéral ouvert, fondé sur des règles,
prévisible et non discriminatoire; (cela suppose un engagement en faveur d’une bonne
gouvernance, du développement et de la lutte contre la pauvreté, aux niveaux tant national
qu’international); s’attaquer aux besoins particuliers des pays les moins avancés; (la
réalisation de cet objectif suppose l’admission en franchise et hors contingents des
produits exportés par les pays les moins avancés; l’application du programme renforcé
d’allègement de la dette des PPTE et l’annulation des dettes publiques bilatérales; et
l’octroi d’une APD plus généreuse aux pays qui démontrent leur volonté de lutter contre
la pauvreté.

44 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


caractère limité des ressources dont il (cf. chapitre 2). Ainsi, ces dernières
pourrait disposer et soucieux du ré- années, et malgré les mesures prises
alisme dans son approche des problè- par le Gouvernement, l’image positive
mes, le Gouvernement a énoncé ses dont jouissait le Burkina Faso en ma-
priorités de développement en matière tière de bonne gestion des ressources
de lutte contre la pauvreté. Il s’agira publiques commence à s’effriter au
d’abord de s’attaquer au déficit social, à regard de l’importance de la fraude, de
la sécurité alimentaire et à l’accès des la pratique de la corruption et des dé-
pauvres aux services sociaux de base tournements des deniers publics.
et à l’eau potable. La réalisation des
objectifs du cadre stratégique s’articule
autour de quelques programmes orga- 3.2.2. CORRUPTION ET CROIS-
nisés en quatre axes stratégiques: SANCE ÉCONOMIQUE DURABLE

• Axe 1: Accélérer la croissance et la


fonder sur l’équité;

Axe 2: Garantir l’accès des pauvres


L es effets négatifs de la corruption
généralisée constituent des condi-
tions peu propices au développement
aux services sociaux de base; durable et à la réduction de la pauvreté.

• Axe 3: Élargir les opportunités en En effet, mise en œuvre par des indivi-
matière d’emploi et d’activités dus soucieux de préserver leur situation
génératrices de revenues pour les de rente, la corruption crée les condi-
pauvres; tions favorables à la présence des fac-
teurs contribuant à réduire la crois-
• Axe 4: Promouvoir la bonne Gou- sance économique. En d’autres termes,
vernance; elle sape les efforts de développement,
entraînant ainsi des dérapages dans la
De manière générale, on constate gestion des affaires publiques.
qu’aucun pays n’est complètement
exempt de corruption. La corruption nuit Le dysfonctionnement dans la gestion
non seulement au fonctionnement des affaires publiques, suite à
normal et efficace de l’État mais aussi à l’affaiblissement des institutions, au
la cohésion sociale. Elle ralentit la manque d’efficacité des administra-
croissance économique, entrave les tions, aux défaillances du marché, à la
efforts nationaux en matière de fuite des capitaux, à la faiblesse de
développement durable et peut, avec le l’épargne et de l’investissement, est de
temps, engendrer la pauvreté. nature à retarder le développement
socio-économique du pays. Ces élé-
La corruption constitue un facteur im- ments constituent des entraves à la
portant de manque de croissance éco- réalisation des objectifs de croissance
nomique durable. En effet, elle dis- économique durable et ont pour consé-
suade les investisseurs étrangers et quence!: la baisse des recettes publi-
affecte la crédibilité du gouvernement ques, l’accroissement des dépenses
et le sérieux des réformes entreprises. publiques, la mauvaise allocation des
Elle nuit aussi à l’efficacité de l’aide au ressources budgétaires et des investis-
développement et s’avère préjudiciable sements publics, la faiblesse de l’aide
à la mise en œuvre d’une telle politique au développement, et l’accroissement
car elle met en cause le bien fondé de de l’endettement du pays.
l’aide internationale.
Les carences dans la gestion des affai-
L’enquête réalisée par le GNR-DHD sur res publiques, engendrées par la cor-
la corruption dans le cadre de ce rap- ruption, ont entraîné dans certains cas
port a permis d’établir que la corruption des conflits parfois violents (par
était jugée répandue au Burkina Faso exemple les grèves dans le secteur de

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance économique 45
la santé et de l’éducation concernant mais aucune action n’a pu être
les indemnités). Or, la cohésion sociale entreprise au niveau de la direction de
et la stabilité sociale sont la base d’un la répression des fraudes, ni auprès du
développement durable. ministère des Finances et du Budget15.

Dans les systèmes économiques cor-


rompus, l’entrepreneur n’est pas valo- 3.2.3. CORRUPTION ET CROISSAN-
risé par sa compétence et sa capacité CE ÉCONOMIQUE ÉQUITABLE
technique. Il est jugé en fonction de
l’importance des pots-de-vin qu’il peut
verser ou de son appartenance à la
sphère politique. Dans ses conditions,
l’esprit d’entreprise ne peut se dévelop-
L a croissance économique est certai-
nement indispensable pour relever
le niveau de revenu général et le bien-
per. Par ailleurs, la corruption conduit être des populations burkinabè, mais
aussi à l'abandon des investissements elle ne suffit pas à elle seule pour lutter
productifs au profit d’une course à contre la pauvreté et les inégalités.
l’enrichissement personnel. Dans le cadre d’une politique écono-
mique qui se veut judicieuse et efficace
Au niveau du transport routier, le "rac- pour les couches les plus pauvres de la
ket" est devenu une pratique courante. population, l’équité doit constituer un
Les transporteurs sont régulièrement objectif essentiel. L’équité est l’acces-
soumis à des contrôles des différentes sibilité de tout individu, sans discrimina-
autorités (armée, police, gendarmerie, tion aucune, à toute opportunité offerte
eaux et forêts, etc.) tout au long des par la nation. Les opportunités sont de
parcours. Ils sont tenus de payer sou- plusieurs ordres notamment écono-
vent des "pénalités" non justifiées. Ces miques.
contrôles intempestifs n’ont aucune jus-
tification car il existe une lettre de voitu- Cependant, la corruption, de par ses
re intra-communautaire qui garantit les effets, introduit l’inégalité de traitement
transports transfrontaliers. Il convien- du corrompu et du corrupteur vis à vis
drait simplement de faire appliquer ces de l’honnête citoyen, devant l’admi-
procédures pour remédier au racket. nistration fiscale, dans l’exécution des
politiques et programmes (par exemple
La plupart des chefs d’entreprises de mauvaise allocation ou exécution
interrogés par le GNR-DHD a des dépenses d’investissements publi-
mentionné des problèmes de corruption ques dans l’espace et dans le temps),
à tous les niveaux de l’administration le traitement des dossiers adminis-
juridique et judiciaire. Ceci a non seu- tratifs, etc.
lement eu un impact sur la marche des
affaires, mais également sur la disponi- De plus, les trafics d’influence politique
bilité et le coût des financements. dans les domaines économiques et
politiques, renforcés par l’impunité,
En matière de surveillance des l’injustice, la discrimination, la corrup-
marchés, la Commission Nationale de tion, ne sont pas de nature à garantir
la Concurrence et de la Consommation une croissance économique équitable.
(CNCC) a été créée en 1994. Cepen-
dant, de nombreux secteurs souffrent Le rythme et la qualité, c’est-à-dire la
encore de concurrence illégale. Pour composition, la répartition et la durabi-
preuve, prenons l’exemple des motocy- lité de cette croissance sont des fac-
clettes Peugeot dont la fabrication illici- teurs particulièrement importants pour
te a été dénoncée par les fabricants, assurer une croissance économique
ma assurer

________________________________________

15 Ce n’est que depuis novembre 2001 que la CNCC peut prendre des décisions (cf. chapitre 9).

46 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


fondée sur une redistribution équitable tructures et de la qualité des services.
des fruits de celle-ci. En d’autres ter-
mes, il s’agit de veiller à ce que les
bénéfices qui en résultent soient judi-
cieusement répartis entre les catégo-
ries sociales et entre les régions. Sur
ce plan, l’application des principes de la
bonne gouvernance reste un moyen Encadré 3.3. Discours du secrétaire général des
d’assurer une meilleure redistribution Nations-Unies sur la corruption
sociale et une diminution des inégalités.
Cependant, force est de constater que La corruption est un fléau qui sape les fondements
les mesures de redistribution en faveur de toute société civile. Elle porte atteinte à la
des pauvres se heurtent souvent à morale, à la démocratie, à la bonne conduite des
l’opposition des élites qui détiennent le affaires publiques et à l’État de droit, et absorbe
pouvoir économique et politique. La des ressources nécessaires au développement. En
corruption devient, dans ce cas, un outre, elle est un affront pour ceux qui observent
fidèlement l’éthique dans leur travail et leurs
facteur de paupérisation. Cette paupé-
rapports avec autrui et attendent des autres le
risation des individus est générée par la
même comportement suivant le précepte
petite corruption et aggravée par la
immémorial "Ne fais pas à ton prochain ce que tu
grande corruption, celle des dirigeants
ne voudrais pas qu’il te fasse". La corruption est
et gouvernants qui détournent, non un mal insidieux qu’il ne faut cesser de combattre.
seulement les fonds publics provenant
des recettes fiscales ou douanières Une étude menée récemment par le Programme
mais aussi de l’aide publique. des Nations Unies pour le Développement a
montré que les pauvres étaient les principales
La corruption renchérit le coût des victimes de la corruption puisque, du fait qu’ils
prestations des services publics au constituent le groupe le plus faible et le plus
détriment des populations pauvres et démuni, ils ne peuvent pas verser de dessous-de-
marginalisées, quand bien même cel- table pour bénéficier des services publics et des
les-ci sont gratuites ou subventionnées. possibilités offertes par le marché. Nous devons
Par le biais de l’influence politique et extirper ce mal, supprimer cette véritable plaie qui
économique, la corruption peut engen- est le signe d’un très grave dysfonctionnement
drer des distorsions dans le système de dans la gestion de l’État.
gestion des marchés, entraînant ainsi
une mauvaise allocation spatiale des Aucun pays n’est à l’abri de la corruption, et un
projets d’investissements, d’où des grand nombre d’entre eux sont particulièrement
inégalités de développement régional vulnérables en raison de la faiblesse de leurs lois et
au niveau du pays. De même, institutions. La corruption revêt elle aussi une
l’attribution des marchés se faisant dimension internationale. Les frontières ouvertes,
souvent au profit du plus offrant en les progrès technologiques, les communications
termes de pots-de-vin constitue une sont autant de facteurs qui permettent à la
corruption de s’enraciner et de s’étendre. Aussi la
voie de marginalisation et d’exclusion
coopération internationale entre les
des petits opérateurs économiques de
gouvernements, le secteur privé et la société civile
l’activité économique du pays.
est-elle indispensable si l’on veut venir à bout de
cette menace….
Il y a aussi la marginalisation des
entreprises efficaces. Souvent, les Extrait du message adressé par M. Koffi Annan à la
pots-de-vin sont incorporés dans les huitième Conférence internationale contre la corruption
coûts de production et ceci se traduit - Lima, 07- 11 septembre 2002.
par un accroissement du niveau des
prix et donc une baisse de la
compétitivité économique. La corruption
entraîne aussi une mauvaise qualité
des investissements, se traduisant par
une détérioration rapide des infras-

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance économique 47
3.3. FACTEURS EXPLICATIFS bilités sont promis à des électeurs intel-
ET CONSÉQUENCES DE LA lectuels ou aux opposants des partis
concurrents qui acceptent de trahir leur
CORRUPTION parti.

Les interventions excessives de l’État


sont souvent sources de corruption. La

L
es causes de la corruption
dentifiées par le GNR-DHD sont corruption fleurit là où il est fait obstacle
principalement la pauvreté et à la concurrence, lorsque les lois et
l'impunité. Différents facteurs institution- règlements sont excessifs et discré-
nels ont pu favoriser l'émergence de la tionnaires, ou lorsque les objectifs de
corruption. l’organisation qu’ils servent sont impré-
cis ou contradictoires.

3.3.1. LES FACTEURS EXPLICATIFS Le Burkinabè vit dans un cadre où la


capacité de corrompre accorde des pri-
vilèges de tout bord, où c’est un senti-
Un cadre socio-politico- administratif ment de "laisser aller général" car, tout
peu performant semble s’acheter. Ainsi, est-on tenté de
penser qu’au Burkina, la bonne gouver-
C’est le cadre dans lequel évoluent nance n’a pas droit de cité car:
l’agent public et l’agent privé qui va
permettre et favoriser l’émergence de la • Comment admettre des lenteurs
corruption. L’organisation et la gestion administratives dans le traitement
de l’administration publique souffrent des dossiers, sans que l’usager ne
souvent de lourdeurs et de dysfonc- reçoive d'explication!?
tionnements qui rendent le pays parti- • Comment expliquer tant de favoritis-
culièrement vulnérable à la corruption. me, de laxisme, de clanisme, de tri-
Les défaillances observées sont sou- balisme dans les promotions des
vent entretenues par l’ignorance des uns et des autres à des postes de
usagers de l’administration sur les pro- responsabilité dans l’administration,
cédures administratives et judiciaires sans qu’aucun critère justificatif n’ait
réglementant la vie économique. été préalablement défini!?
• Pourquoi bloquer la "libération" des
La multiplication des réglementations énergies humaines en renonçant à
parfois contraignantes et complexes ne la prise en compte du mérite, de
favorisent pas les poursuites judiciaires. l’éthique, des capacités de créativité
En effet, les capacités des usagers du qui sont, sans nul doute, des élé-
service public à analyser les situations ments déterminants pour bâtir un
et à infléchir les comportements des développement durable!?
agents publics sont encore réduites. • Que peut-on attendre d’un agent de
l’État ou d’un citoyen mécontent de
Dans le cadre politico-administratif, son vécu quotidien!?
l’exercice du pouvoir laisse croire que
la pratique de la corruption est un acte Un cadre socio-politico- économique
de bonne gouvernance, car le mérite peu transparent et empreint de favo-
n’existe presque plus. Les fraudes de ritisme
toutes sortes sont quotidiennes!: les
mensonges et les détournements n’em- Il faut noter que certains acteurs du
barrassent plus personne. pouvoir politique et/ou économique font
de la corruption la règle "idéale" des
Les populations peuvent être égale- affaires, cette contrainte pèse sur tout
ment corrompues lors des échéances le monde, même les bailleurs de fonds
électorales (exemple: une voix contre semblent de plus en plus préoccupés
un Tshirt). Les postes de responsa- par cette situation.

48 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Les pratiques de la corruption sont parfois même ne le sont pas".
étroitement liées au mode de gouver-
nance où l’accès au pouvoir politique Ainsi, les magistrats, les policiers, les
mène souvent à des privilèges écono- gendarmes, les douaniers sont perçus
miques. On vit une situation de fait par les populations comme complices
avec les marchés fictifs, le protection- des auteurs dans différents délits et
nisme de toutes sortes, les finance- crimes. Généralement, le plaignant
ments occultes (dont les sources res- devient subitement le coupable.
tent inconnues du grand public) et le
manque d’autonomie dans les groupes Tous les secteurs sont gangrenés
socio-économiques nationaux. d’une manière flagrante. Cette situation
globale n’encourage pas le développe-
La force de la corruption a fait perdre ment en particulier, les investissements
les bonnes habitudes. Cette immoralité de qualité source d’une croissance éco-
semble toucher également la société nomique soutenue et de qualité, favo-
traditionnelle où certains rois et chefs rable à un développement économique
traditionnels se font corrompre sous la durable, mais engendre plutôt son
poussée de la misère et de la pauvreté. déclin et tue tout effort de développe-
Le processus de démocratisation et ment.
l’organisation des élections diverses
nous éclairent mieux, tant en milieu
urbain que rural. 3.3.2. IMPACT DE LA CORRUPTION

Un cadre socio-politico-judiciaire
peu efficace La corruption influence négativement la
prise de décision et favorise la médio-
Les conditions favorables à l’éclosion crité et le favoritisme qui conduisent au
du secteur privé national et étranger se sous-développement et à la pauvreté
détériorent. En effet, les voies de re- qui avilit l’homme et le contraint à la
cours et de règlement des conflits sont mendicité. Elle affaiblit les institutions
parfois entachées d'irrégularité. Cette financières, réduit le niveau des res-
situation fort embarrassante ne favorise sources publiques et détériore l’effi-
pas le développement, mais accroît cacité, l’efficience et l’équité de la
plutôt la misère générale, psychologi- dépense publique.
que et économique. Elle fruste les po-
pulations et les agents économiques. La corruption a des conséquences né-
Le droit est bafoué et la qualité du ver- gatives sur le fonctionnement des ad-
dict correspond au poids ou à la dimen- ministrations financières et le budget de
sion de l’enveloppe financière versée. l’État (réduction des ressources publi-
ques, augmentation des dépenses
Seuls les corrupteurs semblent avoir publiques et un accroissement de la
droit à la "justice", leur "justice" au détri- dette); conséquences qui sont de na-
ment de la "vérité" qui est étouffée par ture à compromettre l’effort de déve-
les dessous-de-table, les pots-de-vin, loppement national orienté sur la lutte
les avantages politico-professionnels. contre la pauvreté.
Les pauvres démunis n’ont pas droit à
l’égalité de "droit pour tous" tel que Affaiblissement des administrations
prôné par la charte des Nations Unies. financières

À cause de la corruption, la justice dans La corruption affaiblit les moyens dont


"les affaires économiques se fait au dispose le gouvernement pour remplir
bénéfice du plus offrant et malgré cer- efficacement son rôle. Les pots-de-vin,
tains cas très flagrants devant susciter le népotisme et la vénalité paralysent
des remous, les décisions de justice l’administration et monopolisent au
tardent toujours à être exécutées et profit d’un groupe de privilégiés la four-

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance économique 49
niture des services publics. L’impor- de l’exécution de travaux par des
tance de l’impact de la corruption contrôleurs corrompus entraîne des
(notamment la fraude et le détour- reprises de travaux et engendre de ce
nement) au sein de l’administration fait des coûts supplémentaires pour
publique a donc nécessité la création l’État.
des corps de contrôle au niveau des
administrations financières (impôt, Les augmentations imprévues de dé-
douanes et trésor) et des inspections penses, conjuguées à des amputations
de services au niveau des différents des ressources, ont des conséquences
départements ministériels. graves sur le budget de l’État et cons-
tituent donc une menace pour la stabi-
Réduction des ressources budgétai- lité macro-économique. En effet, le
res budget de l’État, notons le, est l’instru-
ment de politique économique dont la
Le Burkina tire l’essentiel de ses res- gestion permet d’assurer une redistribu-
sources propres des recettes fiscales et tion équitable des ressources et la pro-
douanières. À ce titre, on peut noter motion des services sociaux de base et
que la fraude constitue un réel danger partant de participer à la lutte contre la
pour la survie de l’État. En effet, les pauvreté.
pertes de recettes occasionnées par la
fraude et la corruption sont de nature à Mauvaise allocation et exécution des
compromettre l’effort de développement dépenses d’investissements publics
national orienté sur la lutte contre la
pauvreté. Quelques pratiques et mani- La croissance coûte en efficacité à
festations au niveau des administra- cause du gaspillage et de la mauvaise
tions publiques sont préjudiciables au allocation des ressources qui souvent
trésor public dans la mesure où elles l’accompagnent. D’une manière géné-
réduisent le niveau des ressources rale, on constate que du fait de la cor-
publiques. En effet, la fraude fiscale, ruption, la décision de réaliser une dé-
due à des pratiques comme la falsifica- pense n’est plus motivée par l’oppor-
tion des données relatives à une so- tunité de la dépense mais par
ciété pour modifier la base imposable, l’importance des pots-de-vin. Dans ces
la réduction des taxes par les agents conditions, le risque est grand d’une
lors des contrôles, les rackets pour mauvaise utilisation des ressources à
diminuer les pénalités ou le volume de travers la réalisation d’investissements
redressement fiscal, financières, etc. inutiles et l’absence de compétition
entraîne des pertes de recettes fiscales pour le choix des opérateurs écono-
pour l’État. De même, les détourne- miques.
ments de fonds publics constituent
également des ressources en moins La corruption va à l’encontre du critère
pour l’État. d’efficacité exigé dans le choix ou la
sélection des marchés. Les entreprises
Hausse des dépenses publiques sélectionnées ne sont pas forcement
les plus performantes ce qui laisse à
Cette hausse est occasionnée par la désirer de la qualité des investisse-
surfacturation des commandes de ments qui seront réalisés.
biens et services. Il faut alors à l’État
plus d’argent pour obtenir une même De plus, l’absence de contrôle ou le
quantité de biens et de services, le contrôle de complaisance en violation
surplus étant le prix de la corruption. De des textes dans le cadre de l’exécution
plus, les investissements mal adaptés, des investissements physiques comme
parce que réalisés du fait de la les constructions des infrastructures
corruption des décideurs et donc voués scolaires, sanitaires, routières, etc.,
à être repris, sont source de conduit souvent à des investissements
gaspillages. Enfin, le mauvais contrôle nécessitant soit des travaux supplé-

50 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


mentaires sur l’ouvrage, soit une re- • Pots-de-vin souvent exigés pour
prise complète des travaux. Ce qui accélérer des procédures judiciaires,
engendre des dépenses supplémentai- le traitement des dossiers ou la
res, souvent non prévues, entraînant délivrance des pièces adminis-
des surcoûts pour l’investissement tratives (passeport, casier judiciaire,
considéré. Il en résulte un rapport légalisation, carte d’identité, extrait
qualité/coût de l’[Link] de naissance, etc.), pour briser des
satisfaisant. luttes syndicales, etc.;
• Rackets des accompagnateurs de
malades dans les formations
sanitaires, des agents de police, de
3.4. CORRUPTION ET GES- douane ou de gendarmerie sur les
TION DES RESSOURCES voies publiques, de citoyens par des
intermédiaires qui gravitent autour
du palais de justice, etc.;
• Ventes d e vivres détournés
initialement destinés à des malades

A
ppréciée sous l’angle de la
gouvernance économique, la ou indigents au niveau des restau-
corruption au Burkina Faso rants des formations sanitaires, à
apparaît d'abord comme la consé- des élèves dans le cadre des can-
quence d’un mauvais système de tines scolaires, etc.;
motivations et aussi de l’insuffisance de • Ventes d’échantillons gratuits ou de
contrôles et d’application des sanctions. médicaments subtilisés aux
malades;
• Spéculations sur les lits d’hospi-
3.4.1 MANIFESTATIONS ET talisation et les exonérations de frais
PRATIQUES DE LA CORRUPTION dans les formations sanitaires;
• Détournements de malades des
formations sanitaires publiques vers
des formations sanitaires privées
D ans le cadre de la gestion des
finances publiques, les pratiques et
manifestations de la corruption dans •
moyennant commissions;
Surfacturations sur les achats de
quelques administrations méritent fournitures diverses;
d’être relevées, compte tenu de leur • Trafic des faux permis de conduire;
impact sur le niveau de mobilisation • Passations de marchés truqués et
des recettes publiques et d’exécution lenteurs inexpliquées dans l’exécu-
des dépenses publiques d’une part et le tion de certains travaux;
volume et l’efficacité des dépenses • Trucage des appels d’offres pour les
d’investissements d’autre part. marchés publics à travers l’utilisation
des prête-noms, l’organisation des
Les entretiens menés lors de l’enquête appels d’offres accélérés, le non-
du GNR-DHD permet de noter respect de l’anonymat lors de la
l’existence de deux types de corruption: réception des offres, le non-respect
une petite corruption routinière, visible des procédures à l’ouverture des
dans tous les services et qui côtoie une plis, lots uniques pour réduire la
grande corruption perceptible dans la concurrence, morcellement des lots
hiérarchie administrative. pour multiplier le nombre de com-
missions à percevoir, organisation
La petite corruption d’appel d’offres infructueux
permettant de passer des marchés
Elle se manifeste dans tous les de gré à gré même quand la
secteurs d’activités et est le fait de situation ne le justifie pas, etc.;
petits agents du secteur public ou du • Escroqueries, trafics d’influence,
privé ([Link] 1). Ces pratiques se gabegie, chantages politiques, etc.
manifestent par des: lors des opérations de lotissements;

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance économique 51
• Interventions d’employeurs au La grande corruption
tribunal de travail pour arranger des
procès contre leurs employés; Elle est favorisée par l’existence de
• Promesses de versement d’une réseaux politico-administratifs et se
partie des condamnations pécu- manifeste principalement dans les
niaires en échange d’un arran- secteurs suivants:
gement du procès par le juge;
• Escroqueries de certains auxiliaires La douane
de justice sous prétexte d’arranger Les résultats de ce phénomène en
les procès; douane engendre le développement
• Disparition de certains dossiers sans précédent de la grande fraude:
compromettant au sein de une fraude qui quitte progressivement
l’administration!judiciaire; la contrebande pour devenir intellec-
• Influence de certaines personnalités tuelle. Une des formes courantes
pour protéger leurs parents ou consiste à soudoyer les fonctionnaires
maîtresses; des douanes pour qu’ils laissent entrer
• Vente des épreuves pour les des importations illégales, appliquent
examens scolaires. un droit de douane inférieur au taux
légal ou accélèrent le dédouanement
des marchandises.

Les marchés publics


La corruption n’est pas moins visible.
Elle y tisse ses tentacules à travers des
Encadré!3.4. Citation du REN-LAC sur le "deal" commissions ou bien de pratiques
mafieuses qui ont fini par enrichir
"Le deal" le vrai "deal" en douane est favorisé, nombreux hauts responsables.
protégé même par la haute hiérarchie administrative.
Cela, de nombreux agents de la douane le répètent Hormis ces secteurs de haute
lorsqu’on les approche. Des "vétérans" très corruption, d’autres pratiques aussi
regardants sur la déontologie vous en confirmeront condamnables existent à savoir celles
avec exemples à l’appui. La hiérarchie, c’est à ce qui consistent à:
niveau de responsabilité que de nombreux réseaux
entre hommes politiques, commerçants et douaniers se • Se faire payer pour traiter un
sont durablement dressés pour réussir dans dossier, fournir un relevé ou une
l’enrichissement illicite. attestation courante;
• Accepter des pots-de-vin pour
Lorsqu’on les interroge, les douaniers sont unanimes réduire le montant imposable ou
sur un fait, ces dernières années ont consacré un
cesser d’importuner des contribua-
délitement de l’orthodoxie douanière, au point que
bles qui n’avaient pas d’impôts à
s’est développée dans cette institution une pratique de
acquitter;
lettres ouvertes, de dénonciation de divers abus conçus
• Détourner des fonds publics;
au sommet de la hiérarchie. L’Assemblée Nationale, le
Premier Ministre en ont même été ampliataires. Ces • Imprimer illégalement des étiquettes
lettres ouvertes sont sans équivoques. Certaines d'entre et des timbres fiscaux;
elles parlent de!:"l’ère de toutes les dérives dans une • Faire dépendre les décisions tels
gestion autocratique avec prime d’inobservation que les transferts et nomination de
généralisée des lois et règlements". personnel, des sommes d’argent
reçues, de liens de parenté et
Source: Rapport 2001, REN-LAC, page 76 d’influences diverses;
• Saper enfin les systèmes de
contrôle interne.

Toutes ces pratiques sont favorisées


par un certain nombre de causes qui
sont issues du cadre socio-politico-

52 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


administratif, socio-politico-économique tion. Elle peut être la cause des détour-
et socio-politico-judiciaire. nements de l’aide par rapport à sa des-
tination finale ou le vol des fonds
concernés. Elle remet en cause la
3.4.2. CORRUPTION ET GESTION DE confiance de la communauté des bail-
L’AIDE PUBLIQUE AU DÉVELOP- leurs de fonds et par conséquent peut
PEMENT entraîner la réduction de l’aide qui est
une source vitale pour l’État burkinabè.

C ompte tenu de la faiblesse des


ressources internes du Burkina,
l'APD constitue l’une des principales
Encadré 3.5. Quelques évaluations sur la fraude

sources privilégiées du financement du L’étude sur l’analyse de l’environnement de


développement. Elle comprend les l’entreprise réalisée par le programme Diagnos de
ressources extérieures sous forme de l’Union Européenne a montré que la fraude (non-
dons et prêts octroyés par les partenai- paiement des droits de douane, produits non
res extérieurs, l’assistance technique conformes, contrefaçons) entraîne un manque à
gagner important pour État et crée une concurrence
autonome ou liée aux projets d’inves-
déloyale pour les entreprises formelles, entravant
tissements ainsi que l’aide extérieure.
ainsi le développement du secteur privé. Par
Pour ce qui concerne l’assistance
ailleurs, cette étude souligne qu’entre 40% et 50%
technique autonome ou liée aux projets des produits sont importés frauduleusement. Ces
d’investissements, il faut noter que les produits n’étant pas taxés conduisent à des
dépenses liées à celle-ci sont difficiles distorsions dans les mécanismes de marchés. Sur la
à estimer. De ce fait, elles n’ont pas pu période 1993-2001, les amendes et confiscations
être prises en compte dans le calcul du récupérées par État ne représentent pourtant
volume de l’APD. L’analyse des dépen- qu’entre 0,3% et 0,6% des recettes fiscales totales.
ses d’investissement révèle l’impor-
tance du financement extérieur soit Source Etudes Diagnos Analyse de l’environnement
82,5% sur la période 1985-2002. En de l’entreprise au Burkina Faso, Union Européenne-
termes de pourcentage du PIB exprimé ACP, janvier 2000.
en francs CFA de 1985, l’APD
représente 4,8% du PIB en 1985 et
plus de 10% à partir de 1992.
Secteur public
Les financements extérieurs (dons et
prêts) représentent 74,6% de l’APD sur Bon nombre de projets de développe-
la période 1985-2002. L’analyse de la ment gérés aussi bien par les pouvoirs
structure de l’APD par type d’assis- étatiques échouent par manque de
tance montre une évolution très transparence dans la gestion mais
significative de l’aide budgétaire à partir aussi d’une utilisation peu efficace des
de 1991 (25,3% contre 1,6% en 1986). ressources dans le cadre des projets
Cela s’explique par l’importance des de développement.
appuis reçus de la part de la commu-
nauté des bailleurs de fonds en raison En effet, ce manque de transparence
de l’engagement du pays, dès 1991, se situe à deux niveaux dans le cadre
dans la mise en œuvre du programme de la gestion des projets de dévelop-
de réformes économiques et structu- pement financés sur les fonds de l’aide
relles. Pour ce qui concerne l’aide ali- extérieure traduisant ainsi un mauvais
mentaire, elle a connu une évolution usage de l’aide extérieure.
moyenne de 3 à 4 milliards de FCFA
par an à l’exception de quelques an- Concernant la gestion administrative et
nées. financière des projets, la corruption se
fait sentir dans le recrutement du per-
C’est dans la gestion de ces projets sonnel des projets, l’exécution de cer-
d’investissements que sévit la corrup- taines dépenses (salaires souvent éle-

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance économique 53
vés, distribution d’indemnités et de l’efficacité dans la gestion des ressour-
perdiems, avantages de fonction irré- ces et la cohésion sociale (conflits de
guliers) et les détournements des fonds familles, de clans et inter villages).
à des fins personnelles.
Secteur privé
Au niveau de l’exécution des marchés,
les pratiques de pots-de-vin ont cours Dans le cadre de la gestion des projets
dans les entreprises ou maisons de de développement, le secteur privé
commerce, fournisseurs de biens et intervient en tant que fournisseur des
services aux projets. Il y a aussi biens et services et agent d’exécution
l’importance démesurée des marchés des travaux d’investissements (par
de gré à gré quand bien même cela ne exemple les constructions des infras-
se justifie pas. L'analyse de la situation tructures routières et les infrastructures
partielle des marchés passés pour les scolaires et sanitaires). À ce titre, pour
années 2000 et 2001 permet de obtenir ou conserver un marché, les
montrer que sur 397 marchés recensés entreprises sont souvent obligées
en 2000, 84 ont fait l’objet de gré à gré d’offrir des paiements illicites ou
pour un montant total représentant près d’autres avantages indus. Ainsi, elles
de 7,3 milliards de FCFA (soit 27,4% du deviennent à la fois victimes et acteurs
montant total des marchés concernés). de la corruption. Les pratiques
En 2001, ces chiffres sont de 71 courantes de la corruption dans le
marchés pour un montant total d’en- secteur privé sont:
viron 7,1 milliards de FCFA (soit 21,6%
du montant total des marchés con- • La fraude fiscale;
cernés)16. • Les modes de passation des mar-
chés publics;
Par ailleurs, pour bénéficier de • La corruption des fonctionnaires
certaines rentes, la préférence est dans les structures juridico-adminis-
souvent accordée à l’élaboration des tratives;
projets produisant des commissions • Le blanchissement d’argent;
pour les dirigeants mais sans intérêt • Le travail mal réalisé et parfois ina-
pour les populations. chevé.

En outre, compte tenu du fait que les Organisations de la société civile


appuis des projets sont en général
orientés vers des entités associatives, Au Burkina Faso, les organisations de
cela a entraîné la prolifération des as- la société civile comprennent les
sociations et organisations paysannes. Organisations non gouvernementales
La multiplication de celles-ci, pour bé- (ONG), les organisations de défense
néficier de l’aide, a quelque peu rendu des droits humains, les syndicats, les
difficile la coordination des efforts lo- associations professionnelles, les grou-
caux de développement sur le terrain. pes de femmes, les communautés reli-
gieuses et les autorités coutumières,
Avec le processus de décentralisation les organes de presse et les médias
en cours, il est à craindre que dans le privés, etc. Dans la mise en œuvre des
cadre des pouvoirs locaux qui seront projets de développement, la plupart
établis, le phénomène de la corruption des organisations de la société civile
ne soit transféré et ne se développe sont soumises aux mêmes actes de
davantage, à travers népotisme, clien- corruption et aux mêmes pratiques et
télisme et trafic d’influence, toutes cho- ce, dans tous les secteurs de la vie
ses qui pourraient remettre en cause en économique.
cause

_______________________________________

16 Données produites par la Direction Centrale des Marchés Publics

54 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


3.5. LE BUDGET DE L’ÉTAT contenues les instructions du
Président du Faso sur les modalités
de l’élaboration du budget pour
l’année à venir. C’est à partir de

L
a lutte contre la corruption passe cette circulaire que l’élaboration du
par une bonne maîtrise des dé- budget s’enclenche. Ce document
penses publiques et des recettes précise en effet les orientations du
fiscales. Les différentes étapes dans gouvernement et les modalités de
l’élaboration du budget sont donc rap- présentation des propositions de
pelées. Pour accroître la transparence recettes et de dépenses.
de ce processus, le gouvernement
burkinabè a mis en place différentes ré- " L’élaboration des avant-projets de bud-
formes visant à accroître la transpa- get des ministères et institutions. Cha-
rence du processus budgétaire, parfois que Département ministériel et Ins-
avec l’appui des partenaires techniques titution élabore son avant-projet de
et financiers, notamment ceux qui ont budget conformément aux instruc-
choisi l’aide budgétaire comme mode tions contenues dans la circulaire.
d’intervention principale. Le Circuit Pour ce faire, chaque Ministre et
Informatisé de la Dépense (CID), les chaque Président d’institution com-
tests sur les nouvelles conditionnalités munique à ses services la circulaire
et le Plan de Renforcement de la accompagnée au besoin de ses
Gestion Budgétaire (PRGB) sont donc propres instructions. Les services
présentés. évaluent sur la base de leur pro-
gramme d’activité, leurs besoins qui
seront par la suite centralisés et vé-
3.5.1. LES ÉTAPES DE L’ÉLABO- rifiés par la Direction des Affaires
RATION DU BUDGET DE L’ÉTAT Administratives et Financières
(DAAF).

# Les discussions devant la Commission


L ’élaboration du budget de l’État
constitue sans conteste l’un des
actes fondamentaux de la vie de l’État,
budgétaire. Les avant-projets de
budget des ministères et institutions
car le budget est devenu le principal sont transmis dans les délais
instrument de réalisation de la politique prescrits par la circulaire au Cabinet
économique du gouvernement. En du Ministre chargé du Budget pour
effet, c’est par le biais du budget que le centralisation et vérification à la
Gouvernement traduit, sur un plan stric- Direction Générale du Budget
tement financier, sa politique en (DGB). Les vérifications sont
matière économique et sociale. Elle est effectuées par des équipes d’agents
déterminante pour l’exécutif. Et c’est vérificateurs et sont sanctionnées
pourquoi les plus hautes personnalités par un rapport soumis à l’appré-
de l’État, le Président en premier lieu y ciation de la Commission Budgé-
participent. L’élaboration du budget de taire. Cette commission est com-
l’État est actuellement soumise à la posée des représentants des
procédure ci-après organisée par le directions centrales du Ministère
décret n°69-197/ PRES/ MFC du 19 chargé du budget ainsi que des
septembre 1969 portant régime finan- représentants du Premier Ministère
cier de la République de Haute-Volta. et de l’Inspection Générale d’État.
Cette procédure comporte les sept Elle est chargée de l’examen des
étapes suivantes: recettes et des dépenses et de la
formulation à l’attention du Gou-
! La parution de la circulaire budgétaire vernement, de toute mesure tendant
au plus tard le 1er Mai de l’année à réaliser une meilleure adéquation
précédant celle donnant son nom au entre les ressources et les charges
budget et dans laquelle sont de l’État. Il est à noter que l’arbitrage

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance économique 55
des dépenses d’investissements la Commission des Finances et du
équipements est confié à une com- Budget pour examen au fond.
mission technique composée de re-
présentants de la Direction Générale Toutes les autres commissions sont
de l’Économie et de la Planification saisies pour avis. Le Ministre chargé
(DGEP), la Direction Générale de la du budget présente, à la Com-
Coopération (DGCOOP), de la Di- mission des Finances et du Budget
rection Générale du Budget (DGB) élargie à tous les députés intéres-
et de la Direction du Contrôle Finan- sés, le contexte économique dans
cier (DCF). Cette étape s’achève par lequel s’insère le projet de budget,
l’élaboration d’un avant-projet de expose les grandes tendances du
budget de l’État. projet de budget et les grandes
lignes de la politique budgétaire.
$ L’examen de l’avant-projet de budget
de l’État en Conseil des Ministres. Suivant un calendrier et un canevas
Instance délibérative suprême du élaborés par la Commission des Fi-
Gouvernement, le Conseil des Mi- nances et du Budget, commence
nistres arrête: d’abord l’examen des recettes et
- Les grandes orientations budgé- ensuite celui des dépenses.
taires,
- Les plafonds de crédits suscepti- Les ministères pourvoyeurs de
bles d'être retenus pour chaque recettes passent d’abord devant la
département ministériel, Commission pour présenter et
- Le projet de loi de finances qui justifier leurs prévisions de recettes,
sera soumis à l'Assemblée Na- faire le point des recouvrements des
tionale. trois (03) années antérieures,
expliquer les contraintes liées au
Devant le Conseil, peuvent toujours recouvrement et les perspectives
être examinées des questions im- envisagées pour une réalisation
portantes qui font l'objet de désac- optimale des prévisions. Il s’ensuit
cords persistants entre le Ministre un débat entre les membres de la
chargé du budget et les Ministres Commission et les ministères et qui
sectoriels. Par ailleurs, le Ministre aboutit généralement à des
chargé du budget a toujours la pos- propositions de relèvement des
sibilité d’infléchir le montant global prévisions.
des crédits arrêtés dans l'avant-
projet de budget. Le Chef de l’État et Pour les dépenses, c’est le même
le Premier Ministre deviennent à cet principe. Chaque Ministre vient pré-
instant les arbitres et concourent à senter, justifier et défendre ses pro-
l’obtention d’un compromis. positions de dépenses, devant la
Commission. Cela fait l’objet d’un
L'avant-projet de budget, repris sur débat ne portant pas uniquement
la base des amendements apportés sur les demandes de crédits à al-
par le Conseil des Ministres, est louer pour l’année à venir, mais plus
adopté et devient ainsi le projet de généralement sur la politique qu’il a
loi de finances de l’État qui est dé- suivie et sur celle qu’il entend suivre.
posé sur le bureau de l’Assemblée Ce débat est l’occasion d’un tour
Nationale. Celle-ci dispose alors de d’horizon sur l’action menée dans le
soixante (60) jours pour l’adopter. secteur en cause. Cet aspect du dé-
bat est fondamental, car l’examen
% Les discussions du projet de loi de fi- du budget est en fait la principale
nances de l’État devant la Commission opportunité accordée aux parle-
des Finances et du Budget (COMFIB) mentaires d’évoquer et de discuter
de l’Assemblée Nationale. À sa récep- de façon détaillée les différentes po-
tion le projet de loi de finances par litiques menées par le gouverne-
l’Assemblée Nationale, est imputé à ment. Et c’est l’un des intérêts de la

56 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


discussion budgétaire à l’Assem- aux termes de l’article 120 de la
blée. Ensuite, la Commission se Constitution, "les propositions et
prononce, Titre par Titre et Chapitre amendements déposés par les
par Chapitre, sur le maintien, la députés sont irrecevables lors-
diminution ou même la hausse des que leur adoption aurait pour
propositions de dépenses du conséquence, soit une diminution
ministère. des ressources publiques, soit la
création ou l’aggravation d’une
Après le passage des différents charge publique, à moins qu’ils
ministres, le Ministre chargé du ne soient accompagnés d’une
budget vient soutenir le projet de proposition d’augmentation de
texte de loi de finances. Il s’agit de recettes ou d’économie équiva-
l’examen des articles décrivant les lentes".
dispositions relatives aux charges et • Les débats budgétaires sont
aux ressources ainsi que les autres limités dans le temps. Ainsi,
dispositions à partir desquelles va l’article 103 de la Constitution
s'exécuter le budget à venir. enferme les débats budgétaires à
l’Assemblée dans une durée de
À la fin des travaux de la Commis- soixante (60) jours.
sion des Finances et du Budget, un
Rapport Général est préparé et pré- º La promulgation de la loi de finances
senté en séance plénière par le par le Président du Faso. Une fois la
Rapporteur Général. À l’issue des loi de finances adoptée, elle est
débats en plénière, le projet de loi promulguée dans les vingt et un
de finances est soumis au vote des jours qui suivent par le Président du
députés. Faso.

ª L’adoption du projet de budget en


plénière de l’Assemblée Nationale. Il 3.5.2. LE CIRCUIT INFORMATISÉ DE
s’agit pour les députés réunis en LA DÉPENSE (CID)
plénière de se prononcer sur le
projet de loi de finances qui leur est
soumis. Il faut noter cependant que
l’exercice du pouvoir budgétaire de
l’Assemblée est soumis à des règles
A près une décennie d’ajustement
structurel visant, entre autre, à
améliorer la gestion des finances
strictes. Ainsi, le vote du budget par publiques et sa transparence, les réfor-
les députés n’intervient qu’après mes engagées avec l’appui des parte-
discussion marquée par un certain naires au développement ont connu
nombre de restrictions, notamment: des succès remarquables. Des progrès
ont été enregistrés dans la moderni-
• L’interdiction des "cavaliers sation des outils et techniques de
budgétaires": Aux termes de gestion. On peut citer le Circuit
l’article 3 de l’Ordonnance de Informatisé de la Dépense (CID). Il a
1969, "les lois de finances ne été développé pour traiter:
peuvent contenir que des
dispositions entrant dans leur • L’élaboration budgétaire pour l’en-
objet", c’est-à-dire des mesures semble des recettes et dépenses du
d’ordre financier. Par consé- budget de l’État;
quent, les débats budgétaires ne • L’élaboration budgétaire en recettes
sauraient donner l’occasion pour et dépenses des budgets particuliers
examiner des dispositions ne se (comptes spéciaux, fonds d’équi-
rapportant pas au budget. pement, fonds communs, fonds de
• Le pouvoir d’amendement des garantie);
députés est limité par des dispo- • Le suivi et le contrôle des dépenses
sitions constitutionnelles. Ainsi, du titre 1, 3, 4, 5 et 6 du budget de

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance économique 57
l’État et sur les comptes spéciaux, Financier (DCCF);
depuis la phase d’engagement jus- • La Direction Générale du Trésor et
qu' à la mise en paiement; de la Comptabilité Publique
• Le suivi et le contrôle des dépenses (DGTCP);
sur les budgets particuliers (hormis - L'Agence Comptable Centrale du
les comptes spéciaux) en phase de Trésor (ACCT);
paiement; - La Paierie Générale;
• Le suivi de la mise en place des - La Direction de la Dette Publique
financements extérieurs; (DDP);
• Le suivi et le contrôle des dépenses • La Direction Générale de la
effectuées sur les financements ex- Coopération (DGCOOP);
térieurs jusqu’à la prise en compte - La Direction de la Coopération
des paiements effectifs. Bilatérale DCB;
- La Direction de la Coopération
Dans la phase d’exécution du budget, Multilatérale;
le système mis en place se caractérise - La Direction Générale des Impôts
par: (DGI).

• Une saisie unique et contrôlée des Au stade actuel de la mise en œuvre du


données concernant la dépense CID, si des efforts sont entrepris pour
pour l’engagement puis la liquidation réaliser le reversement des données
au niveau de l’initiateur de la des financements sur ressources
dépense (DAF, DBC et DM pour les extérieures dans le CID, le traitement
dépenses communes, DDP, des recettes n’est pas encore effectif.
DGCOOP);
• Un parcours imposé des dossiers de
dépenses dans lequel chaque 3.5.3. LES TESTS SUR LES
acteur doit intervenir à son tour, NOUVELLES CONDITIONNALITÉS
contrôler, valider puis transmettre à
l’acteur suivant;
• Un accès à l’information en temps
réel au niveau d’un dossier ou des
données synthétisées selon des
L es résultats de l’enquête menée par
le GNR-DHD ont permis de montrer
que parmi les secteurs d’activités les
critères variables; plus corrompus se trouvent la police, la
• Une confidentialité paramétrable gendarmerie, les douanes ainsi que les
permettant de donner à chaque marchés publics (cf. chapitre 2.).
intervenant du circuit de la dépense Pourtant, des mesures importantes ont
l’autorisation de consulter et/ou de été mises en place pour lutter contre la
mettre à jour les seules données qui corruption dans le secteur des marchés
lui sont nécessaires. publics. La réglementation des marchés
publics a été réformée pour permettre
Les acteurs intervenant dans le circuit une plus grande transparence (cf.
de la dépense sont multiples: chapitre 8.). On note ainsi (cf. tableau
3.1.) une tendance à la baisse des
• Les Directeurs de l’Administration et bons de commandes au profit des
des Finances (DAF) de tous les lettres de commandes et des marchés.
ministères et institutions; Cette pratique participe de la transpa-
• La Direction Générale du Budget rence et de la saine concurrence
(DGB); souhaitée dans l’exécution de la
- La Direction du Budget et des dépense publique.
Comptes (DBC);
- La Direction du Matériel (DM); De plus, dans le cadre des nouveaux
- La Direction de la Solde et de tests de conditionnalité et de la
l’Ordonnancement (DSO); reformulation de l’aide budgétaire, l’État
• La Direction Centrale du Contrôle Burkinabè a mis en place une enquête

58 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


pour assurer l’évaluation ex post sur la budgétaires dans la perspective de son
dépense publique et sa transparence. Il renforcement. Ce diagnostic interne à
s’agit de disposer d’indicateur permet- l’Administration a été conforté par des
tant d’apprécier les écarts constatés diagnostics externes, en particulier
entre un certain nombre de produits "l’obligation de rendre compte de la
obtenus par les marchés publics et gestion des finances publiques et des
ceux obtenus par le secteur privé. pratiques de comptabilité du secteur
L'analyse de l’évolution des écarts rela- privé", CFAA, conduit de manière
tifs moyens des prix unitaires moyens décentralisée par les partenaires au
des variétés d’articles du panier, tant au développement sous l’égide de la
niveau central (Ouagadougou) qu'au Banque Mondiale et le rapport sur
niveau régional (Koudougou, Bobo- l’observation des normes et des codes
dioulasso) montre une tendance géné- (RONC) réalisé par le FMI.
rale à la hausse des lignes de
dépenses budgétaires relatives aux
dépenses de biens et services (titre III)
sauf pour la ligne "Entretien- Tableau 3.1. Types de procédures utilisés par l'État
Réparation" qui connaît une légère
baisse au niveau central. En % 2000 2001

Cette situation d’ensemble pourrait être Bon de commande 84 64


imputable à la prédominance du bon de Lettre de commande 12 23
commande comme procédure d’exé- Marché 4 13
cution des marchés publics. Par Marché de gré à gré 0 0
ailleurs, le dépouillement des dossiers
a permis de relever des lacunes
Total 100 100
relatives à la gestion du fichier des
fournisseurs de l’État.

3.5.4. LE PLAN DE RENFORCEMENT


DE LA GESTION BUDGÉTAIRE
(PRGB) Sur la base de ces analyses internes et
externes, le Gouvernement burkinabè a
adopté en juillet 2002 un Plan pour le

C onvaincu que la réussite de la lutte


contre la pauvreté repose entre
autres sur une amélioration de la
Renforcement de la Gestion Budgétaire
sur la période 2002-2004. Ce plan
constitue un cadre de référence pour la
gestion budgétaire et un accroissement conduite des réformes prioritaires dans
de l’efficacité des dépenses publiques le domaine de la gestion budgétaire et
dans un cadre de gestion transparent, une valeur ajoutée dans la poursuite de
le Gouvernement du Burkina Faso a l’objectif général du département des
classé la bonne gouvernance Finances et du Budget: "améliorer
économique au titre des axes prio- durablement la transparence, la fiabilité
ritaires du CSLP. Dans ce sens, il a et l’efficacité de la gestion des dépen-
déjà engagé d’importantes réformes ses budgétaires".
institutionnelles (CID, Cadre des
dépenses à Moyen terme). Il est articulé autour de huit grandes
orientations qualifiées d’objectifs inter-
Reconnaissant toutefois la persistance médiaires et qui sont:
de certaines faiblesses imputables pour
l’essentiel au non-achèvement de • Le renforcement des capacités de
certaines réformes, le Gouvernement gestion des structures en charge de
burkinabè a entrepris en début 2001 un la gestion budgétaire;
travail de réflexion interne sur le
système de gestion des dépenses • L’amélioration du cadre juridique de

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance économique 59
Tableau 3.2. Rubriques de dépenses selon les écarts relatifs des prix moyens 2000

Rubriques Moy Min Max Q1 Q2 Q3 Q3-


Q1
630 - 41 0,2 236 18 21 53 35
Matières - Services - Fournitures
631 - 51 1,1 256 18 23 67 49
Entretien - Réparation
639 - 38 2,1 165 18 18 42 24
Autres biens et services
consommés

Tableau 3.3. Rubriques de dépenses selon les écarts relatifs des prix moyens 2001 (en %)

Rubriques Moy Min Max Q1 Q2 Q3 Q3-


Q1
630 - 48,8 0,5 456,3 18 21,2 51,7 30,5
Matières - Services - Fournitures
631 - 48,8 2,5 351,7 18 18 63,5 45,5
Entretien - Réparation
639 - 56,8 1,04 206,6 18 57,3 71,7 14,4
Autres biens et services
consommés

Encadré 3.6. Exemple d’interprétation des quartiles relatifs à la rubrique de dépenses


"Matières - Services – Fournitures"

Q1 = premier quartile
Q2 = deuxième quartile
Q3 = troisième quartile
Q1 = 18% signifie que 25% des variétés d’articles ont des écarts relatifs de prix unitaires
moyens inférieurs à 18%
Q2 = 21% signifie que 50% des variétés d’articles ont des écarts relatifs de prix unitaires
moyens inférieurs à 21%
Q3 = 53% signifie que 75% des variétés d’articles ont des écarts relatifs de prix unitaires
moyens inférieurs à 53%
Q3 – Q1 = intervalle interquartile: 50% des variétés d’articles ont des écarts relatifs de
prix unitaires moyens supérieurs ou égaux à 18% et inférieurs à 53%.
Moyenne = Moyenne des écarts relatifs de prix unitaires moyens
Min = Minimum des écarts relatifs de prix unitaires moyen
Max = Maximin des écarts relatifs de prix unitaires moyens

60 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


la gestion budgétaire et son appli- doit lutter pour l’émergence d’un cadre
cation; juridique et institutionnel sain, capable
de promouvoir la transparence, de
• L’amélioration de la qualité et de la lutter contre la corruption et la fraude et
transparence de la loi de finances; pour une sécurité juridique pour
l’investissement.
• L’amélioration de la déconcentration
budgétaire; Les organisations de la société civile
peuvent également influencer les déci-
• L’amélioration de la qualité de la sions gouvernementales, en particulier
gestion des dépenses spécifiques; celles qui affectent leurs intérêts, les
priorités de développement, la manière
• L’amélioration de la qualité et de la dont les services publics sont fournis et
pérennité du processus d’informa- la manière dont les ressources publi-
tisation; ques sont utilisées. Elles sont appelées
à jouer des fonctions importantes no-
• Le renforcement du contrôle de la tamment en matière de protection des
gestion budgétaire. citoyens contre l’arbitraire, de contrôle
de l’action publique et d’organisation de
Une année après l’adoption du Plan la participation des populations au
d’action, une revue de sa mise en processus de développement. Elles
œuvre avec le concours de certains peuvent aussi contribuer à l’émergence
partenaires au développement prati- d’une volonté politique en dénonçant la
quant les appuis budgétaires devrait corruption, en faisant pression sur le
aboutir fin septembre 2003. Les conclu- gouvernement et en contrôlant ses
sions de cette revue permettront d’ap- actions.
préhender les progrès réalisés par le
gouvernement mais aussi les insuf- À ce titre, le secteur privé et la société
fisances et les blocages dont la civile peuvent contribuer à:
résolution devra constituer ses priorités.
• Renforcer les mécanismes de
gestion et de contrôle des finances
CONCLUSION publiques;

• Surveiller la coordination de l’aide et

L
’analyse institutionnelle de la de son impact;
corruption fournit des indications
sur les remèdes à apporter afin de • Lutter contre la corruption en
réduire la corruption: une plus grande soutenant les mesures efficaces
transparence, l’obligation de rendre dans ce sens;
compte, l’amélioration de la gestion des
ressources humaines dans l'admi- • Lutter contre les pratiques contraires
nistration fondée sur un système méri- à l’intérêt général, en particulier le
tocratique, la simplification et la rationa- népotisme et le clientélisme;
lisation de l’intervention de l’État dans
l’activité économique. • Jouer un rôle actif dans le réseau
national de lutte anti-corruption en
Le secteur privé peut constituer un allié proposant des solutions et des
important de la société civile pour lutter mesures efficaces;
contre la corruption. Il est en effet dans
l’intérêt du secteur privé d’opérer dans • Dénoncer les actes à travers les
un environnement structuré où l’État, médias;
en s’appuyant sur des institutions
fortes, réglemente et arbitre le jeu de la • Faire des plaidoyers et des
concurrence. À ce titre, le secteur privé lobbyings.

"Corruption et développement humain"


Corruption et gouvernance économique 61
Les organisations internationales et Les agences d’aide bilatérale peuvent
régionales ont aussi un rôle important à également participer à la lutte contre la
jouer dans la mesure où elles peuvent corruption à travers des programmes
servir de relais aux demandes expri- de renforcement des capacités
mées par la société civile en permettant institutionnelles mais aussi en appli-
aux hommes politiques d’insérer des quant systématiquement les principes
programmes de réformes difficiles dans recommandés de transparence et
un cadre de contraintes extérieures. d’efficacité dans la gestion des affaires.

62 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


EF
CHAPITRE 2

PERCEPTION DE LA CORRUPTION
AU BURKINA FASO

INTRODUCTION 2.1. L’IMPORTANCE DE LA


CORRUPTION

L
e Groupe National de Réflexion
sur le Développement Humain
Durable a réalisé une enquête 2.1.1. LA CORRUPTION AU BUR-
qualitative auprès de la population pour KINA FASO!: UNE RÉALITÉ IN-
cerner et analyser le problème de la CONTOURNABLE
corruption au Burkina Faso sur une
base objective. Cette enquête a donc
été réalisée pour appuyer le diagnostic
et les analyses développées dans ce
rapport. Ainsi, cette enquête permet
J adis réputé pour son intégrité, la
droiture morale et la modestie de
ses hommes, le Burkina Faso connaît
d’abord de définir la corruption, aujourd’hui un développement de la
d’analyser les principaux secteurs de la corruption qui prend la forme d’une
vie sociale et économique qui sont at- course à l'enrichissement illicite, avec
teints (cf. partie 2.1.), puis de décrire pour conséquence la perte des valeurs
les formes et pratiques sous lesquelles morales. Ainsi, la remise d’un billet en
la corruption intervient (cf. partie 2.2.). échange du service rendu dans un
Elle a également permis d’interroger les cadre strictement professionnel tend à
Burkinabè sur les principales causes de devenir un comportement habituel, peu
la corruption (cf. partie 2.3.) et ses connu des générations précédentes.
conséquences (cf. partie 2.4.). Enfin, la L’ampleur du phénomène serait telle
connaissance des institutions chargées que certains observateurs de la société
de lutter contre la corruption et Burkinabè ont pu dire que si certains
l’appréciation de leur efficacité ont pu pays sont assis sur des poudrières
être également étudiées à travers cette identitaires, le Burkina Faso est assis
enquête (cf. partie 2.5.). Ce chapitre, en sur une poudrière sociale dont la mè-
présentant les principaux résultats de che est la corruption.
l’enquête menée par le GNR-DHD,
dresse donc un état des lieux sur la Les enquêtés ont d'abord été interrogés
corruption au Burkina Faso et permet sur la signification du terme de
ainsi d’en assurer une meilleure corruption. Trois définitions leur étaient
compréhension. proposées a priori, pour préciser la

22 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


signification du terme corruption, à La corruption se définit donc principa-
savoir!: une utilisation des ressources lement comme un arrangement, ensuite
publiques à des fins personnelles, un comme une utilisation des ressources
arrangement et l’altération des valeurs publiques à des fins personnelles et
au niveau de l’individu. Les enquêtés enfin comme une altération des valeurs
étaient également invités à donner leur au niveau individuel, ceci quel que soit
propre définition de la corruption. l’âge, le milieu de résidence et le sexe
des enquêtés. Toutefois, la complexité
La corruption est définie par le terme du phénomène est réelle parce que
générique d’arrangement par 29,3% près de 47,7% des enquêtés pensent
des enquêtés. Si cette terminologie que la corruption se définit plutôt
peut paraître vague, elle souligne que comme une combinaison de ces trois
la corruption constitue un "jeu" illégal définitions.
entre deux acteurs, en marge des ré-
glementations et normes en vigueur. Dans le langage populaire, on assiste à
Seulement 13,7% des personnes inter- une prolifération de termes pour dési-
rogées définissent la corruption par gner la corruption. Parmi les principales
l’utilisation des ressources à des fins expressions figurent "les feuilles", le
personnelles et 9,3% par une altération "gombo (frais ou sec)", le "tais-toi", qui
des mœurs. désigne un billet de 10 000 francs CFA

Encadré 2.1. Méthodologie de l'enquête

L’enquête sur les perceptions de la corruption au Burkina Faso porte sur le milieu urbain. Elle devait
initialement porter sur l’ensemble du territoire national. Compte tenu des contraintes de financement, le
milieu urbain a été couvert à travers trois strates!: les grandes villes (Bobo-Dioulasso et Ouagadougou),
les villes moyennes (Banfora, Dori, Fada, Pouytenga et Tenkodogo) et les villes frontalières (Bittou,
Gaoua, Faramana, Kantchari, Ouahigouya et Pô). Les villes frontalières ont été retenues comme une
strate à part entière du fait de l’importante activité des douanes qui les caractérise!: elles offrent ainsi
l’opportunité d’enquêter avec pertinence sur le bon fonctionnement de cette administration.

L’échantillon enquêté est composé de sept catégories d’enquêtés!: le grand public (230), les opérateurs
économiques (160), les experts d’administration publique (35), les experts d’administration privée (20),
les organismes (5), les leaders d’opinions (30) et les autres experts (20). Dans cet échantillon, les
responsables et cadres sont donc représentés à travers six catégories spécifiques et sont ainsi fortement
représentés parce que leur situation professionnelle leur permet de mieux cerner et analyser l’ampleur
de la corruption au Burkina Faso.

La répartition de l’échantillon "grand public" a été faite sur la base des zones de dénombrement (ZD)
issues du recensement de 1996. Les unités primaires sont donc les localités et les zones de
dénombrement des localités sont tirées au prorata de leur nombre de ménages. Au second degré, la
méthode des itinéraires a été retenue, c’est-à-dire que dans une direction donnée, l’enquêteur soumet le
questionnaire à un ménage sur dix dans les grandes villes et un ménage sur cinq dans les villes
moyennes. Pour les autres catégories, les enquêtés ont été ciblés par choix raisonnés.

Cette enquête a également été complétée par des entretiens avec des personnes reconnues pour leur
connaissance de la vie économique, sociale et politique et donc des problèmes de corruption. Il s’agit
des chefs coutumiers, de responsables religieux, des mouvements de droits de l’homme, des hommes
politiques et des responsables d’ONG et d’associations.

La population enquêtée comporte deux caractéristiques importantes qu’il convient de garder à l’esprit.
D’abord, la population est urbaine. Ensuite, parce qu’une part importante des personnes enquêtées a été
ciblée par choix raisonné pour différentes catégories de cadres et responsables définies a priori, la
population enquêtée est majoritairement masculine!: seulement 19,8% des enquêtés sont des femmes.

"Corruption et développement humain"


Perception de la corruption au Burkina Faso 23
que l'on donne à une personne pour la également 39,8% à penser que la
faire taire, "parler bon français" etc. corruption est répandue. In fine,
Interrogés par le GNR-DHD sur leur seulement 3,4% des enquêtés estiment
connaissance des termes et expres- que la corruption n’existe pas au
sions qui désignent la corruption, les Burkina Faso. La corruption est donc
Burkinabè citent encore!: "le gâteau", perçue comme une réalité importante
"graisser la patte", "mettre du beurre de la société burkinabè contemporaine.
dans les haricots", "il faut pimenter ma À la question "pensez-vous que la
sauce" , "l’argent de la bière", " m o n corruption existe plus qu’auparavant",
verre de vin", "six-quatre", "mouiller la près de 91 % des sondés répondent
barbe", "les affaires", "mettre la main par la positive, quel que soit le milieu
dans la poche", "pourboire", "cadeau", de résidence, le niveau d’instruction, la
"déposer un caillou", "il faut pisser" etc. situation socioprofessionnelle et le
Si ces expressions semblent désigner sexe. Cette appréciation est plus sé-
la petite corruption, d’autres ex- vère chez les personnes enquêtées de
pressions connues des Burkinabè défi- plus de trente cinq ans, sans doute
nissent davantage la grande parce ce que ces derniers ont pu
corruption!: "dessous de table", "couler connaître la période révolutionnaire qui
de l’encre" (pour faire un chèque), constitue leur point de référence. Aussi,
"10%", "20%", etc. 70% des enquêtés pensent que la cor-
ruption est devenue une règle de
Dans certains secteurs d'activités, il conduite.
existe même des expressions et des
termes spécifiques pour désigner le À la question de savoir si le Burkina
phénomène de la corruption. Ainsi, Faso est davantage frappé par la cor-
dans le secteur de la douane, le terme ruption que les pays voisins (le Bénin,
"Johannesburg" désigne un poste ju- la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger et le
teux où l'on s'enrichit très rapidement. Il Togo), les enquêtés sont près de 60%
en est de même dans certains ministè- à répondre par la négative. Ce résultat
res où le terme "filon" désigne la ges- témoigne de la conscience que le ci-
tion d'un projet juteux à la manière toyen burkinabè peut avoir de la di-
d'une mine. Lorsque le projet est ter- mension régionale du problème de la
miné, ils retournent à leurs services corruption.
d'origine en laissant derrière eux du
matériel inutilisable telle une mine
abandonnée. Au niveau du ministère de 2.1.2. L’INTENSITÉ DE LA COR-
la justice, le terme "margouillats" dési- RUPTION PAR SECTEUR
gne les intermédiaires qui monnayent
l'obtention de pièces administratives. La
seule multiplication des termes pour
désigner la corruption sous ses diffé-
rentes formes témoigne que le phéno-
P our comprendre et apprécier les
conséquences de la corruption sur
la vie économique et sociale, ce pre-
mène est aujourd’hui bien ancré dans mier diagnostic sur l’ampleur de la cor-
la société. ruption et ses manifestations doit être
complété d’une analyse par secteur
L’enquête révèle d’abord l’importance d’activité. Dans l’enquête menée, onze
du phénomène. Ainsi, la corruption au secteurs principaux ont été retenus!: la
Burkina Faso est perçue comme un fait santé, l’éducation, les douanes, la po-
avéré. En effet, une majorité lice et la gendarmerie, les marchés
d’enquêtés (55,6 %) pense que la publics, les médias, la justice, les mai-
corruption est très répandue. Ils sont ries, les impôts et l’activité politique7.
egarer
________________________________________

7 Un secteur "autres administrations" a été également retenu pour permettre de couvrir l'ensemble de
l'administration.

24 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Pour plus de 80% des enquêtés, la La corruption au niveau des services
corruption est importante et constitue sociaux (santé, éducation) et des mé-
une pratique courante dans l’ensemble dias serait d’une intensité moyenne
des secteurs retenus à l’exclusion des d’après les enquêtés (cf. tableau 2.1. et
médias (cf. tableau 2.1.). Le clas- graphique 2.1.).
sement des secteurs d'activités selon le
degré de corruption (toutes modalités Si des secteurs comme l’éducation et la
confondues) donne les résultats sui- santé qui touchent à la vie quotidienne
vants!: 1er la police et la gendarmerie, des Burkinabè et jouent un rôle central
2e la douane, 3e les activités politiques, dans la politique de lutte contre la pau-
4e les marchés publics, 5e la justice, 6e vreté sont également appréciés comme
les mairies, 7e la santé, 8e l’éducation, corrompus, l’intensité y apparaît moins
9e l’administration, 10e les impôts et 11e forte. Seulement 20 % des enquêtés
les médias (cf. tableau 2.1.). jugent ces secteurs très corrompus.
Toutefois, les formes qu’y prend la
Aux yeux des enquêtés, si les princi- corruption touchent directement à la vie
paux secteurs de la vie économique et quotidienne des Burkinabè. Dans le
sociale apparaissent corrompus, secteur de la santé, la revente de
l’intensité du phénomène peut cepen- médicaments a priori destinés aux
dant varier d’un secteur à l’autre. malades limite sérieusement l’efficacité
L’enquête a permis d’établir un classe- des services rendus alors que dans le
ment de l’intensité de la corruption par secteur de l’éducation, ce sont les
secteur à travers la modalité "très cor- procédures de recrutement des élèves
rompu" (cf. graphique 2.2.). qui sont remises en question.

Les douanes, les activités politiques et Du côté des contre pouvoirs, qui de-
les marchés publics sont les trois sec- vraient jouer un rôle important dans la
teurs pour lesquels la corruption appa- lutte contre la corruption, la justice
raît comme très importante!: le secteur apparaît elle-même comme très
douane est perçu comme "très cor- corrompue pour plus de 51,8% des
rompu" par plus de 78% des enquêtés, personnes interrogées. Au contraire,
les activités politiques par plus de seuls 13% des enquêtés considèrent
75,6% et les marchés publics par plus que les médias constituent un secteur
de 67,8%. très corrompu.

Tableau 2.1 . Perception des enquêtés selon l'étendue de la corruption et des


différentes pratiques

Type de pratique Degré de corruption en % Rang


Très Moyen Modéré Total
Police Gendarmerie 55,8 30,7 6,1 92,6 1
Douanes 78,1 10,9 3,2 92,2 2
Activités politiques 75,6 10,9 3,8 90,3 3
Marchés publics 67,8 14,7 4,0 86,5 4
Justice 51,8 25,3 9,2 86,1 5
Mairies 45,9 30,9 8,8 85,6 6
Santé 21,0 37,3 27,2 85,5 7
Éducation 21,0 37,3 27,2 85,5 7
Autres administrations 45,3 28,2 10,1 83,6 9
Impôts 45,5 26,7 9,7 81,9 10
Médias 13,0 27,2 24,2 64,4 11

Source!: Enquête du GNR-DHD

"Corruption et développement humain"


Perception de la corruption au Burkina Faso 25
Graphique 2.2. Classification des secteurs selon le degré de corruption (modalité "très corrompu")

90

80

70

60

50

40

30

20

10

0
Marchés pub.
Éducation
Santé

administrations
Douane

Mairies
Médias
Autres

Justice
Police

Source!: enquête GNR-DHD

2.2. LES PRATIQUES EN La manifestation la plus répandue


MATIÈRE DE CORRUPTION serait le don d’argent (pour 95,4% des
enquêtés), suivie des pots-de-vin. Pour
les détournements de fonds, pratique
qui caractérise sans doute le mieux la
2.2.1. LES PRINCIPALES FORMES grande corruption, près de 80% des
DE LA CORRUPTION enquêtés considèrent qu’il s’agit d’une
pratique répandue ou très répandue.

L ’analyse des pratiques de la corrup-


tion dans la société Burkinabè per-
met de cerner l’importance des diffé-
2.2.2. Les pratiques de la corruption
par secteur
rentes formes de la corruption. Interro-
gés sur sept formes de la corruption
jugées a priori principales (les pots-de-
vin, le trafic d’influence, le don de
l’argent, la tricherie dans le recrute-
L a police et la gendarmerie
(principales pratiques!: rackets des
transporteurs, trafic d’influence, pots-
ment, l’escroquerie, les détournements de-vin, intimidations, enquêtes
de fonds et le dévoiement des enquê- réalisées à la tête du client).
tés), les enquêtés sont une majorité à De par leur rôle, ces deux corps sont
estimer que toutes ses manifestations en contact direct avec la population; ce
de la corruption sont ou répandues ou qui explique en partie, leur place dans
très répandues (cf. tableau 2.2.). le classement.

26 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Tableau 2.2. Perception des enquêtés sur les différentes pratiques

Type de pratique Degré de corruption Rang


Répandue Très Total
répandue
Don d'argent 11,8 83,6 95,4 1
Pots-de-vin 25,9 63,6 89,5 2
Tricherie dans le recrute- 24,2 61,3 85,5 3
ment
Détournement de fonds 35,4 44,6 80,0 4
Trafic d'influence 44,2 35,2 79,4 5
Escroquerie 36,2 36,1 72,3 6
Dévoiements des enquêtes 29,1 27,0 56,1 7

Source Enquête du GNR-DHD

92,6% des personnes interrogées Ainsi, le maire est corrompu pour


pensent que la corruption sévit dans ce 59,0% des personnes enquêtées, le dé-
secteur. Celle-ci se manifeste surtout puté pour 56,4% et le ministre pour
par le racket sur les routes, aux contrô- 54,1%.
les, à la frontière, dans les brigades de
gendarmerie et les commissariats de
Encadré 2.2. Récit sur la corruption au niveau de la
police et lors de l'établissement des police et de la gendarmerie
pièces administratives, en témoigne le
récit ci-après (cf. encadré 2.2.). M. X est un chauffeur qui ne respecte pas les pan-
neaux de signalisation. C'est ainsi qu'un jour, alors
La douane qu’il s'engageait dans un sens interdit, il rencontre un
L’ampleur de la corruption (92,2% des agent de police en service. Ce dernier, avec courtoisie
enquêtés) dans le secteur de la douane et politesse lui demande les pièces du véhicule de
est voisine de celle de la police et de la même que son permis de conduire. Après vérification
gendarmerie. La corruption se manifes- des pièces, le policier retire la carte grise du véhicule
te aux postes frontières, à l'aéroport, et l'invite à le suivre au bureau pour le retrait d'une
sur les routes, au niveau de Ouaga- fiche sur laquelle figure le montant de la
Inter et des brigades mobiles. contravention à payer. Machinalement, le chauffeur
glissa un billet de mille (1000) francs entre les pièces
Les activités politiques (principales et les présenta au policier. Ce dernier se mit en colère
pratiques!: trafic d’influence, pots-de- et nota sur la fiche de retrait la tentative de
vin, népotisme, détournement, dévoie- corruption, ce qui aggravait son cas. La voiture fut
ment des enquêtes, recrutement et retenue à la police, mais le lendemain il revint
nomination aux postes). prendre son véhicule comme si rien ne s’était passé.
Il est loin le temps où l’homme politique Interrogé, le chauffeur dit que son patron avait appelé
dans la nuit pour tout arranger.
était censé incarner des idées, où sa
conduite était le reflet de ses engage-
Source!: Enquête du GNR-DHD
ments. De l’avis des enquêtés, 86,5%
des personnes interrogées pensent que
l'activité politique n’est pas dénuée de Les marchés publics (principales pra-
corruption. C'est une activité dont la fi- tiques!: processus de passation de
nalité n'est plus la défense des idées marché, appel d’offre accéléré et liste
mais bel et bien, un moyen par lequel restreinte, octroi de pourcentage et de
on peut s'enrichir rapidement. Les ré- dessous de tables, recours au marché
sultats de l’enquête reflètent cette mau- gré à gré, trafic d’influence).
vaise perception de la vie politique. Ce secteur est classé après la douane

"Corruption et développement humain"


Perception de la corruption au Burkina Faso 27
et la gendarmerie, probablement parce analphabétisme de justiciables)
que ce service est mal connu. De l'avis Dans toutes les sociétés, la justice
de ceux qui œuvrent dans le domaine constitue un des piliers de l'organisation
des marchés publics, (86,5%), la cor- sociale. Au Burkina Faso, la majorité
ruption porte sur des montants très des citoyens n'a plus confiance en la
importants. Elle intervient au niveau justice. Aux yeux des personnes inter-
des appels d'offres, du dépouillement rogées, elle ne constitue plus un rem-
des offres et des commissions char- part contre les injustices et semble
gées de l'attribution des marchés. Don- avoir choisi de défendre le plus fort.
ner 10 % pour avoir un marché est Elle est perçue comme non indépen-
devenu une pratique courante au ni- dante du pouvoir politique. Ainsi 86%
veau de l'attribution des marchés. des personnes interrogées pensent que
la justice est corrompue. Les secteurs
où la corruption se manifeste le plus
Encadré 2.3. Le comportement de l’administration sont les suivants!: les tribunaux, les
dans un conflit cabinets d'avocats, les cours d'appels
et les bureaux chargés de l'établisse-
Un conflit grave a opposé des agriculteurs et des ment des pièces administratives. La
éleveurs ayant entraîné des morts d'hommes et des
nomination des magistrats ainsi que les
dégâts matériels importants (bétail abattu,
verdicts sont souvent sous la coupe
habitations endommagées etc.) Après avoir
des influences politiques et de prati-
commis ces actes, les auteurs (des dozos) ont
ques illicites.
empêché l'accès des lieux aux autorités. Celles-ci
(Préfet, Gendarmes, Policiers) ont obtempéré à
cette injonction. Cela avait pour but d'empêcher les Les mairies (principales pratiques!:
constats d'usage en de telles occasions. Malgré ces établissement de pièces administrati-
obstructions, les faits ont été reconstitués et ves, lotissements, trafics d’influence,
l'enquête préliminaire conduite. Les forces de arrangements).
l'ordre se sont alors retrouvées dans l'impossibilité Considérées comme un service de
de procéder aux interpellations. Cela ne le sera proximité, les mairies sont gagnées par
qu'avec l'accord du leader politique de la zone, et l'affairisme et la corruption. Environ
suite à la menace de marche des parents des 89,8% des enquêtés estiment que le
victimes. Les auteurs des actes seront interpellés et secteur est corrompu. Trois services
détenus sans inculpation. Mieux à six (06) jours sont concernés dans les mairies!: la
des élections législatives, sur injonction des perception des taxes, les lotissements
mêmes leaders politiques, ils seront relaxés pour et la délivrance des pièces administra-
éviter le boycott de ces élections par la population tives. Selon un usager, le prix des diffé-
dans la zone. Suite à des publications dans la rentes pièces administratives suit l'aug-
presse, les intéressés seront inculpés sans être mentation des prix du marché.
interpellés et détenus, avec la promesse du
jugement du dossier en cours d'assise. Les leaders
La santé (principales pratiques!: pots-
politiques locaux, les ministres et députés, le haut-
de-vin exigés pour passer rapidement
commissaire et le préfet, le procureur et les
les consultations; vente d’échantillons
officiers de police judiciaire!ont-ils été impliqués
dans ces événements ? gratuits ou de médicaments destinés
aux malades; trafic d’influence; affec-
Source!: Enquête du GNR-DHD tation)
Depuis quelques années, les conditions
sanitaires du pays se sont détériorées
La justice (principales pratiques!: pas- accentuant ainsi le phénomène de la
sation de marché, appel d’offre accé- corruption. En effet, 85,5% des sondés
léré et liste restreinte, octroi de pour- estiment que le secteur est corrompu.
centage et de dessous de tables, re- Les services concernés le plus souvent
cours au marché gré à gré, trafic sont les urgences, les services payants
d’influence, renvoi de dossier, lenteur comme la radiologie et les services de
des procédures, rédaction de décisions laboratoire. À tout cela s'ajoutent le
de justice, interférences du politique, trafic des médicaments et les transferts

28 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


vers les cliniques. une pratique très répandue. Elle serait
pratiquée à tous les niveaux. Parmi les
L'éducation (principales pratiques!: indicateurs possibles, il y aurait!:
recrutement parallèle d’élèves; pots-de- • Le train de vie des agents qui serait
vin; affectations; trafic d’influence; ins- au-dessus de leurs revenus. Cela
criptions frauduleuses) est reconnu par des membres de
85,5% des personnes interrogées af- cette administration, même s'ils in-
firment que ce secteur est corrompu. sistent pour souligner l'apport des
Cette corruption se manifeste principa- ristournes légales annuellement ser-
lement lors du recrutement des élèves vies;
et de la gestion des établissements. • L'amenuisement des recettes fisca-
les;
Autres administrations publiques • Les difficultés de l'État pour faire
(principales pratiques!: lourdeurs admi- face aux charges salariales et so-
nistratives, trafics d’influence, établis- ciales en rapport avec les besoins
sement de pièces des dossiers, recru- des ménages;
tement personnel, détournements, • Des exemples vécus et rapportés
avancement du personnel, dévoiement par de petits opérateurs!: surimposi-
des enquêtes) tion pour intimider, lettres d'intimida-
La rigueur administrative semble ap- tion, transferts de commission, faus-
partenir au passé. À ce niveau, ce ne ses déclarations de valeurs compta-
sont plus tellement les usagers qui ten- bles;
tent de corrompre. Les agents de l’État • Le discours et le comportement de
sont à la recherche des clients et leur corrupteur qui se banalisent comme
proposent des tarifs pour faire avancer les dons injustifiés (mais intéressés)
des dossiers. Il est bien connu que cer- aux agents, la règle établie du pour-
taines signatures se payent très cher. centage, etc.
La tactique est la suivante!: lorsque le
dossier arrive au niveau de l’agent, Encadré 2.4. Récit sur le comportement d’un agent
celui-ci le bloque, appelle l’intéressé des impôts
pour lui fixer la somme à payer. Les
domaines les plus exposés à la corrup- Un agent des impôts a proposé un arrangement
tion sont!: le service de la solde, le ser- (moyennant une certaine somme) à un commerçant
vice des avancements, le service char- sachant à peine parler le français pour diminuer le
gé de la gestion des carrières. Certai- montant de ses impôts. Suite au refus du
nes fonctions sont convoitées par leur commerçant, l’agent déclare que le bilan
position au sein de l'appareil adminis- comptable du commerçant est très en deçà du
tratif. Il s'agit des fonctions de Directeur chiffre d’affaires réel et de ce fait il le classe dans
une catégorie supérieure. Dès réception de sa
Administratif et Financier (DAF) et de
facture d’impôts, le commerçant a remarqué une
Directeur des Études et de la Planifica-
hausse très sensible de ses impôts. Après cela,
tion (DEP).
l’agent lui a remis son numéro de téléphone pour
lui indiquer qu’à tout moment il pouvait l’appeler
Les impôts (principales pratiques!: s’il changeait d’avis. Ce commerçant, ne pouvant
pots-de-vin, intimidations, sous factura- pas payer ce qui lui est demandé, craint qu’un jour
tions ou surfacturations des impôts, on ne vienne fermer sa maison de commerce. Le
détournements, arrangements) commerçant déclare lui-même, que s’il avait
C'est un service exposé à la corruption d’autres issues, il mènerait d’autres activités. En
par la nature même du travail qui s’y attendant, il n’a pas d’autres solutions. Malgré
fait, 81,9% des enquêtés estiment que tout, il persiste dans sa position parce qu’il est
la corruption est présente dans le sec- contre la corruption même s’il sait par ailleurs que
teur. La corruption se rencontre surtout d’autres commerçants et opérateurs économiques
au niveau du recouvrement. Des résul- corrompent les agents pour fructifier davantage
tats des entretiens sur la perception de leurs activités.
la corruption dans l'administration fisca-
le, on peut retenir que la corruption est Source!: Enquête GNR-DHD

"Corruption et développement humain"


Perception de la corruption au Burkina Faso 29
La petite corruption qui a cours dans Pourtant elle y est présente et se
cette administration et qui est la plus pratique sous une forme plus ou moins
perceptible serait pratiquée à l'opportu- fine. Elle est essentiellement d'ordre
nité, de façon non organisée en réseau, politique et se manifeste par le
sans procédures et méthodes formel- traitement partial de l'information.
les. Elle se généraliserait comme un
effet de mode, en prenant l'allure de La plupart des journalistes sélectionne
traditions. Les formes de petite corrup- l'information en fonction des intérêts du
tion sont assez nombreuses selon les journal. Le choix des reportages est
évocations et récits des entretiens!: souvent l'objet d'un marchandage et
parfois des articles sont commandés à
• Les rééchelonnements de créance des fins inavouables. Le citoyen consi-
pour entretenir (couvrir) l'évasion dère que les principaux responsables
fiscale. Les sommes ainsi défiscali- des organes de presse sont corrompus.
sées faisant l'objet des transactions
illégales entre l'agent du fisc et le Les Organisations Non Gouverne-
contribuable; mentales (ONG)8
Le Burkina Faso connaît une proliféra-
• Les fausses déclarations (sur les tion des organisations non gouverne-
quantités et les prix) en douane pa- mentales. Dans la majorité de ces or-
ralysent l'action fiscale en réduisant ganisations, les bailleurs exigent la
l'assiette. Les réclamations dans de transparence dans la gestion des res-
telles situations sont aussi l'objet de sources financières. Cette situation
transactions. Ces transactions se traduit un écart entre la philosophie de
traduisent souvent de façon conflic- l'ONG et les pratiques sur le terrain.
tuelle par le chantage, l'intimidation, Certaines organisations sont créées
le harcèlement ouvert ou insidieux. parce qu'il y a un financement et sou-
vent ces financements restent la pro-
En dehors du fisc, on rencontrerait des priété de quelques individus.
comportements similaires avec des
agents de la Caisse Nationale de Sécu- Le secteur privé8
rité Sociale (CNSS) et les services Les opérateurs économiques et les
techniques chargés de la vérification de professions libérales se plaignent de
l’application de la réglementation, no- l'ampleur de la corruption, essentielle-
tamment dans le secteur BTP (des ment dans les attributions de marchés
passations de marché, comme occa- et au niveau de l'exonération des taxes.
sions de ristournes d'hébergement des Les services avec lesquels ils travail-
missions de l'administration, de cons- lent, la douane, le ministère du com-
truction dans le BTP). merce sont jugés par eux corrompus.
Malgré ce constat amer fait par les
Les médias (principales pratiques!: opérateurs économiques, ils reconnais-
financement occulte de certains des sent que pour la survie de leurs entre-
journaux; diffusion d’informations ten- prises, ils sont souvent obligés de jouer
dancieuses) le jeu de ces agents corrompus et qui
L’ouverture démocratique a entraîné le sont malheureusement aux postes
développement de la presse publique stratégiques de l’administration (cas
et privée. La corruption dans les mé- des appels d’offres). Le délit d’initié est
dias est peu connue du grand public. monnaie courante dans ce domaine.

________________________________________

8 Les ONG et le secteur privé n’ont pas été retenus comme secteur d’activité dans le questionnaire de
l’enquête. Les résultats présentés ici sont donc le seul résultat d’entretiens avec des professionnels de
ces secteurs sur leur propre activité.

30 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


2.3. LES CAUSES DE LA COR- sont expliquées par les effets négatifs
RUPTION de la modernisation, notamment à
travers la mise en place d’une société
de consommation et d’un contexte de
concurrence professionnelle et com-
2.3.1. LES FACTEURS GÉNÉRAUX merciale renforcée. En contrepartie, les
FAVORISANT LA CORRUPTION enquêtés constatent l’absence de va-
leurs de références collectives qu’il
s’agisse du civisme, du patriotisme ou
Au niveau de l’individu encore de valeurs morales et religieu-
ses.
Au niveau de l’individu, les facteurs
explicatifs possibles de la corruption Le mauvais exemple des leaders et de
peuvent être appréhendés sous plu- la hiérarchie en général, le mauvais
sieurs aspects!: éducatif et culturel, choix des responsables, le manque de
économique, psychologique, social et transparence dans le travail et le
selon la nature du groupe. Sur le plan manque de rigueur dans la gestion
éducatif, le manque ou l’insuffisance publique constituent également pour les
d’instruction civique ainsi que la mé- enquêtés des signes évidents dans la
connaissance de la culture et des tradi- perte de valeurs de référence collecti-
tions sont des facteurs qui favorisent la ves. Pour un individu déchiré entre la
corruption au niveau de l’individu. En montée en puissance de valeurs indivi-
effet, le respect de la culture et la tradi- duelles et le déclin de valeurs plus col-
tion sont des valeurs inestimables pour lectives qui assurent sa socialisation, la
une bonne conduite de l’individu. Mal- faiblesse de caractère, la peur de
heureusement, ces valeurs sont au- l’échec, le mimétisme ou tout simple-
jourd’hui bafouées dans nos sociétés ment la paresse peuvent permettre
de plus en plus monétarisées, notam- d’expliquer des actes de corruption à
ment dans les grandes villes. un niveau individuel.

Sur le plan économique et social, les Enfin, la corruption est également ex-
bas salaires peuvent également pliquée au niveau de l’individu par la
constituer un facteur explicatif de la pauvreté humaine, c’est-à-dire les bas
corruption. L’insuffisance de revenus salaires, la faiblesse du pouvoir
liée à une utilisation non rationnelle d’achat, le chômage mais aussi
(consommation excessive d’alcool, l’ignorance. Face à ces mauvaises
activités extraconjugales intenses, etc.) conditions de vie, les charges familiales
expose l’individu à la corruption. Ceci a restent élevées.
pour corollaire la recherche du gain
facile, sans référence à aucune valeur Au niveau de la société
morale.
Au niveau de la société, on peut es-
Interrogés directement sur les facteurs sayer de regrouper les facteurs expli-
qui favorisent la corruption au niveau catifs de la corruption en deux grands
des individus, les enquêtés ont des groupes!: les causes endogènes et les
réponses variées que l’on peut toutefois causes exogènes. Parmi les causes
essayer classer et de comprendre endogènes, on trouve les causes éco-
comme suit. D’abord, les valeurs qui nomiques, sociologiques, culturelles et
sous tendent le comportement politiques. Le manque de formation à
économique et social de l’individu sont l’instruction civique, ainsi que l’absence
remises en question. Il s’agit de modèle de référence sont également
notamment de l’individualisme, de la sources de corruption. Sur le plan so-
cupidité, de la mégalomanie, de la folie cial, les frustrations dans le travail,
des grandeurs et de la recherche du l’anarchie dans l’administration, les
gain facile. Ces valeurs individuelles rancœurs au sein des services consti-

"Corruption et développement humain"


Perception de la corruption au Burkina Faso 31
tuent également des facteurs favora- Toutefois, l’apport de la libéralisation
bles au développement de la corrup- économique à la lutte contre la corrup-
tion. tion n’apparaît pas systématiquement
aux yeux des sondés!: la libéralisation
Les causes exogènes de la corruption sauvage et les privatisations sont citées
qui viennent le plus souvent de l’exté- comme constituant des facteurs favori-
rieur du pays sont plus difficilement sant la corruption. La pauvreté, l’igno-
identifiables. En effet, les pratiques de rance, le chômage, la faiblesse des
corruption trouvent dans les relations revenus, les inégalités constituent éga-
internationales un terrain de prédilec- lement un socle favorable à l’émergen-
tion. En sortant des frontières, l’argent ce de la corruption selon les enquêtés.
échappe aux règles des pays d’origine
sans être souvent soumis aux règles Dans le domaine politique, la mauvaise
des pays d’arrivée parce que celles-ci gouvernance explique bien sûr la
sont inexistantes ou laxistes ou tout corruption pour les sondés. Celle-ci
simplement faciles à contourner. Cet peut prendre différentes formes!: le
argent est investi sans autres formes népotisme et aussi le régionalisme, la
de procès. De même, d’importantes non-application des lois. Au niveau de
sommes peuvent traverser des frontiè- la lutte contre la corruption, les struc-
res et être utilisées pour des investisse- tures en place sont jugées inefficaces.
ments des activités licites et produire L’impunité, le laxisme des autorités
des gains légalement déclarés9. Étant voire le manque de volonté politique
donné la proximité du Burkina Faso constituent un facteur encourageant la
avec cinq pays de l’UEMOA, le pays corruption aux yeux des Burkinabè.
n’échappe pas au trafic de drogues et à
la pratique du faux monnayage.
2.3.2. LES CONDITIONS DE VIE
Comme pour étudier les facteurs favo- MATÉRIELLES ET L’IMPUNITÉ
risant la corruption au niveau individuel, EXPLIQUENT LA CORRUPTION
une question sur les facteurs qui favori-
sent la corruption au niveau de la
société a été introduite dans le ques-
tionnaire. Les réponses peuvent appa-
raître à première lecture parfois confu-
L es réponses aux questions ouvertes
sur les contextes favorables à la
corruption au niveau individuel et de la
ses parce que les niveaux contextuels société permettent de dresser un
individuels et collectifs sont en fait panorama assez large de ses détermi-
étroitement liés. Cependant les résul- nants. Toutefois, pour préciser l’impor-
tats obtenus par l’enquête du Groupe tance relative des différents facteurs
National de Réflexion sur le Développe- avancés, des questions plus précises et
ment Humain Durable permettent de systématiques ont dû être posées a
mettre en avant quelques conclusions. priori. Dans l’enquête réalisée sur la
corruption au Burkina Faso par le GNR-
Au plan socio-économique, les sondés DHD, cinq causes possibles avaient été
citent la forte pression fiscale et retenues a priori!: les bas salaires, la
douanière et les lenteurs administrati- pauvreté, l’impunité, l'ignorance et
ves comme facteur explicatif de la cor- l'analphabétisme.
ruption. Ainsi, les sondés sont favora-
bles à une simplification et à un allège- Les Burkinabè interrogés par le GNR-
ment des règles qui encadrent la vie DHD expliquent la corruption par les
économique et sociale. conditions de vie matérielles et aussi

________________________________________

9 Bien que le blanchissement d’argent, soit difficile à mesurer, le FMI considère que cette activité
représente 2 à 5% du PIB mondial, soit un montant de 590 millions à 1,5 trillons de USD.

32 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


par l’impunité. Ils sont une minorité à
penser que l’ignorance et l’analpha-
bétisme constituent une cause impor- Encadré 2.5. Lourdeur administrative et corruption
tante de la corruption10. Ainsi, la pau-
vreté, les bas salaires et l’impunité Peut-on justifier l'ampleur de la pratique par une
constituent les trois principales causes charge fiscale très lourde, ou par des faiblesses insti-
de la pauvreté aux yeux des Burkinabè, tutionnelles!? Les problèmes semblent provenir de
respectivement pour 75,4%, 69,0% et quelques caractéristiques de notre système fiscal tels
60,4%. Ils sont une minorité à considé- que la complexité des règles, le taux et la nature de
rer l’ignorance (39,4%) et l’analphabé- certains impôts!et la politique de privatisation
tisme (34,9%) comme une cause
importante de la corruption. Le système fiscal du Burkina Faso est inspiré de celui
de la république française. Il est suffisamment com-
Dans l’enquête menée par le GNR- plexe pour faire du contribuable un otage de l'agent du
fisc, qui peut déceler, à tout moment, des infractions à
DHD, il a également été demandé aux
la loi. Il est aussi, par moments, source de contradic-
Burkinabè d’exprimer leur point de vue
tions qui renforcent cette dépendance du contribuable.
sur la place de la libéralisation écono-
Aussi le BIC dont le taux actuel est de 35 % (il était de
mique dans le développement de la
50% auparavant) selon l'expertise de l'agent du fisc, de
corruption. Seulement 47,4% des en- constatations d'assiette, et de vérifications, peut attein-
quêtés pensent que les politiques dre 70 % du bénéfice d'un opérateur économique.
d’ajustement structurel ont encouragé Cette marge flottante de 35 % par exemple peut être
la corruption. l'objet de la négociation et de l'appropriation fraudu-
leuse entre les deux parties. Cela peut être d'autant
Cependant, ils sont une majorité plus alléchant pour un exemple de bénéfice commer-
(56,2%) à considérer que les privati- cial de trois millions (3 000 000) de francs, une marge
sations permettent la corruption. Seuls de 70 % peut ramener le commerçant à un revenu
16,9% des enquêtés pensent le annuel de neuf cent mille (900 000) francs.
contraire. Cette appréciation négative
des enquêtés sur les privatisations va à Pour ce qui est de la TVA, il semble y avoir un man-
l’encontre des principes énoncés de la que de discernement dans les objectifs. Cet impôt créé
bonne gouvernance économique; elle a et appliqué pour la construction et la reconstruction
le mérite de souligner les attentes des des États-Unis et l'Europe, présente l'avantage d'un
Burkinabè à davantage de transparen- recouvrement rapide de leur mise pour les entreprises
ce en la matière. et d’un d'allégement de leur trésorerie. Dans notre
contexte, le capital étranger, plus puissant, a pris pos-
session des investissements les plus lourds dans les
privatisations. Les avoirs du capital étranger étant
rapatriés, l'effet de la TVA ne présente plus de perti-
2.4. LES CONSÉQUENCES DE nence. Car les acteurs nationaux préfèrent alors agir en
LA CORRUPTION dehors de la légalité parce que les bons contribuables
ne sont pas encouragés, les mauvais contribuables ne
sont pas sanctionnés, les longs délais d'attente engen-
drent des pertes et les bons contribuables sont même

S
elon les enquêtés, la corruption a démotivés par la surimposition (taux maximum).
des conséquences négatives
pour 91,4%. Seulement 2,7% À ce bilan, des corps comme les impôts et la justice
pensent qu'elle peut avoir des censés être les remparts aux dérives, semblent
conséquences positives pour la société s’essouffler depuis plusieurs années.
et 5,9% restent sans opinion sur la
question. Parmi les conséquences Source: Enquête GNR-DHD
malheureuses de la corruption, c’est
l’effritement de la société, la perte de
crédibilité v
________________________________________

10 La pauvreté constitue une cause de la corruption pour 75,4% des enquêtés, les bas salaires pour
75,4%, l’impunité pour 60,4%, l’ignorance pour 39,4% et l’analphabétisme pour 34,9%.

"Corruption et développement humain"


Perception de la corruption au Burkina Faso 33
la crédibilité vis-à-vis des bailleurs et la l'évaluation de l'acte de corruption au
pauvreté qui sont le plus fréquemment plan technique, économique, financier
avancés par les enquêtés (respecti- et social.
vement 74,1%, 62,5% et 58,5%).
Seulement 38,7% des enquêtés consi- Au plan technique, l’impossibilité de
dèrent que la corruption peut conduire réaliser les travaux et produits selon les
à une situation d’instabilité politique. normes, les règles de l'art et la légalité
économique. Les sommes défiscalisées
ne peuvent pas intégrer le circuit nor-
Tableau 2.3. Connaissance des structures mises en mal de la circulation monétaire (gel des
places par l'État pour lutter contre la corruption fonds expatriés). Cela contribue à ter-
me à l'étouffement des entreprises.
Structures Oui Non
% % Au plan financier, le phénomène se
Inspection Générale des 23,8 73,7 traduit par l’amincissement des res-
Finances sources à affecter aux revenus des
Coordination de la lutte 26,3 73,7 ménages, (salaires) aux secteurs so-
contre la pauvreté ciaux (éducation, santé, etc.) et aux
Inspection Générale d'État 14,1 85,9 équipements. Cela conduit aux conflits
entre individus, entre agents économi-
Cour des Comptes 26,1 73,9 ques.

Comité National 28,0 72,0


d'Éthique
Haute Autorité de 37,9 62,1 2.5. LA LUTTE CONTRE LA
Coordination de lutte CORRUPTION
contre la corruption

Source!: Enquête du GNR-DHD


2.5.1. DES INSTITUTIONS PEU
CONNUES
Tableau 2.4. Connaissance des structures mises en
place par l'État pour lutter contre la corruption

Niveau d'instruction
Sans niveau
Oui
4,0
Non
65,3
NSP
30,6
L es principales institutions mises en
place par l’État pour lutter contre la
corruption (Inspection Générale des
Alphabétisés 0,0 75,0 25,0 Finances, Coordination de Lutte contre
Primaire 14,0 54,0 32,0 la Fraude, Inspection Générale d’État,
Secondaire 35,8 45,0 19,2 Cour des Comptes, Comité National
Supérieur 78,7 17,8 3,5 d’Éthique) ne sont pratiquement pas
connues. Le Comité National d’Éthique
NSP !: Ne sait pas et la Haute Autorité de Coordination de
Source!: Enquête du GNR-DHD Lutte contre la Corruption sont les deux
institutions les plus connues, avec
respectivement 28,0% et 37,9% (cf.
Au cours des entretiens, les interlocu- tableau 2.3.).
teurs ont suggéré la notion de seuil cri-
tique de corruption et une comparaison Cette connaissance des structures
entre notre situation et celle des pays dépend en fait du niveau d’instruction
européens. En effet, au-delà d'un seuil (cf. tableau 2.4.). Les cadres supérieurs
donné (atteint ou dépassé) les réper- qui connaissent ces institutions les
cussions sont très dommageables sur jugent inefficaces à 81%, les enquêtés
l'ensemble du système économique et de niveau secondaire émettent le
social. Le dépassement du seuil s'ex- même jugement à 65,3% et ceux de
pliquerait d'abord par l'ignorance de niveau primaire à 66,7%.

34 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


2.5.2. LA CLASSE POLITIQUE DÉSA- 2.5.3. DES INSTITUTIONS INEFFI-
VOUÉE CACES

L e degré de confiance du citoyen en-


vers l’exécutif, le législatif, le judi-
ciaire s’est largement effrité. On note
L es institutions mises en place par
l’État pour lutter contre la corruption
ne sont pas connues et sont souvent
que 59,6% des enquêtés estiment que jugées inefficaces. Dans l’ensemble,
le gouvernement ne lutte pas contre la seulement 43% des individus enquêtés
corruption, 34,3% pensent le contraire. connaissent ces structures.
Lorsqu’on procède à une approche
socioprofessionnelle de l’échantillon, on
remarque que le jugement des cadres 2.5.4. LES PROPOSITIONS DES
supérieurs et moyens est plus sévère. ENQUÊTÉS

La perception par les Burkinabè des


efforts de l'Assemblée Nationale pour
lutter contre la corruption n'est guère
plus favorables. Ainsi, 59,2% des per-
L e GNR-DHD a également souhaité
interroger les Burkinabè sur les
solutions qu’ils envisageaient pour lut-
sonnes interrogées pensent que l’As- ter contre la corruption, ceci tant à un
semblée Nationale ne lutte pas contre niveau individuel qu’au niveau de la
la corruption. En fait, c’est l’ensemble société. L’ensemble des réponses à
de la classe politique qui est mal per- ces deux questions a pu être synthétisé
çue par les Burkinabè. À la question (encadré 2.7). Il ressort de ces répon-
"pensez-vous que pour faire de la ses que les principaux éléments d’une
politique, il faut être corrompu", 54,3% lutte contre la corruption devraient être
des enquêtés répondent hélas par les suivants!:
l’affirmative. Ce désaveu touche l’en-
semble de la classe politique!: minis- • L'information, la conscientisation et
tres, députés et aussi maires. À la la sensibilisation sur la corruption et
question "Pensez-vous que le ministre ses conséquences;
est un homme corrompu", les réponses • Le renforcement de l'éducation gé-
affirmatives représentent 54,1% de nérale, mais aussi morale, civique!et
l’ensemble. Pour le député ou le maire, religieuse;
les réponses positives atteignent des • Le bon fonctionnement de l'État, as-
niveaux voisins, respectivement 56,4% surant!: un bon choix des responsa-
et 59%. bles, un contrôle hiérarchique, la
transparence (la déclaration des
biens des responsables), le réamé-
nagement de certaines structures;
• La simplification des règles et des
Tableau 2.5. Le Gouvernement lutte-t-il con- mesures d'exonération fiscale;
tre la corruption • L'amélioration des conditions des
agents (salaires, ristournes) et l'en-
Niveau d'instruction Oui Non couragement des bons agents (par
Cadres supérieurs 29,0 66,1 exemple une plus grande rigueur
Cadres moyens 28,6 66,7 dans l’attribution des décorations);
Employés 34,8 57,9 • La fin de l’impunité qui passe par la
Commerçants 37,0 55,5 dénonciation et les sanctions des
auteurs (par exemple à travers la
Source!: Enquête du GNR-DHD mise en place d’un téléphone
rouge).

"Corruption et développement humain"


Perception de la corruption au Burkina Faso 35
Encadré 2.7. Des solutions contre la corrup-
tion proposées au niveau de la société

• Effectuer des contrôles réguliers;


• Créer des structures de contrôle
(exemple des brigades);
• Alléger les impôts et les taxes;
Encadré 2.6. Des solutions contre la corrup-
• Moderniser l’administration;
tion proposées au niveau des individus • Réinstaller les TPR;
• Faire fonctionner les structures de lutte
• Créer des brigades de surveillance et de contre la corruption;
contrôle; • Décentraliser les structures de lutte sur
• Appliquer la réglementation; le plan sectoriel et géographique dans le
• La transparence et la rigueur dans les public comme dans le privé;
services étatiques; • Dénoncer et sanctionner les auteurs y
• Moraliser la vie publique et politique; compris les corrupteurs;
• Dénoncer et sanctionner les auteurs; • Choisir des responsables compétents et
• Choisir les responsables intègres; intègres;
• Instaurer un téléphone rouge; • Amnistier les crimes antérieurs;
• Mettre fin à l’impunité; • La bonne gouvernance;
• Mener des enquêtes de moralité; • Promouvoir la culture démocratique;
• Mieux gérer les compétences • Assurer l’alternance politique;
professionnelles; • Éduquer (y compris le civisme et la
• L’alphabétisation; morale);
• L’éducation civique, morale et • Sensibiliser et informer les usagers (
religieuse; populations) et les leaders sur les droits
• La sensibilisation, la conscientisation, et devoirs, les méfaits de la corruption;
l’information; • Encourager les travailleurs non
• L’encouragement des bons agents corrompus;
(primes, décoration, etc); • Conscientiser la population;
• La valorisation des fonctions et • Développement de l’agriculture- créer
professions; des projets;
• Lutte contre la pauvreté- augmentation • Lutter contre le chômage – création
des salaires - amélioration des d’emplois;
conditions de vie; • Alléger (ou subventionner) les prix de
• Création d’emplois; produits de premières nécessités;
• Développement de l’agriculture; • Lutter contre l’analphabétisme;
• Maintien de l’aide au développement; • Assurer un partage équitable des
• Renforcer la confiance en soi; ressources du pays;
• Respecter les autres; • Appliquer effectivement les lois et les
• Assurer l’équité; textes en vigueur;
• Dépolitiser l’administration;
Source!: Enquête du GNR-DHD • Lutter contre l’impunité;
• Le retour de la révolution;
• Le bon exemple du gouvernement;
• L’indépendance de la justice;
• Augmenter les activités génératrices de
revenus.

Source!: Enquête du GNR-DHD

36 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


CONCLUSION mène date des années quatre vingt-dix.
Cette période correspond, dans
l’histoire politique du Burkina Faso, à
celle de l’ouverture démocratique et de

L
a corruption tend à devenir une la libération économique. La notion de
norme de conduite au Burkina démocratie est souvent interprétée
Faso. En effet, selon les résultats comme une ouverture au laxisme, à la
de l’enquête plus de 90% des enquêtés corruption et à l’enrichissement illicite.
estiment que la corruption est plus Faire de la politique, "c’est se créer une
importante de nos jours, quel que soit place au soleil" et se servir
le niveau d’instruction, le sexe ou la prioritairement en gérant de manière
situation professionnelle. patrimoniale.

Les pratiques les plus répandues sont Les solutions à apporter pour freiner le
le don d'argent, et les pots-de-vin, et les phénomène de la corruption doivent
secteurs les plus corrompus sont la d'abord venir des autorités. Comme on
police, la gendarmerie et la douane. a souvent coutume de le dire, l’exemple
Ces secteurs travaillant directement vient d’en haut par la gestion saine de
avec les opérateurs économiques, les la chose publique. Dans ce cadre, une
commerçants, les transporteurs, sont vaste sensibilisation des publics sur les
les plus exposés à la corruption. règles et les bonnes pratiques ainsi que
la sanction des agents corrompus
Les entretiens menés par le GNR-DHD apparaissent aujourd'hui nécessaires
montrent que l’accélération du phéno- au Burkina Faso.

"Corruption et développement humain"


Perception de la corruption au Burkina Faso 37
EF CHAPITRE 1

PROBLÉMATIQUE DE LA CORRUPTION
ET DÉVELOPPEMENT HUMAIN

INTRODUCTION depuis le début des années 1990. Ces


études ont, en général, révélé l’ancrage
du phénomène dans la société burki-
nabè. Il est réel et puise ses forces

L
a corruption est un fléau mondial
qui frappe particulièrement les dans une multitude de causes. Presque
pays en développement. En l'ab- toutes les personnes enquêtées par le
sence de mesures efficaces, elle peut Groupe National de Réflexion sur le
compromettre notablement les efforts Développement Humain Durable (GNR-
d’un pays pour l’instauration d’une DHD) (plus de 95%, voir chapitre 2.)
bonne gouvernance et réduire considé- estiment que la corruption est plutôt
rablement, les ressources disponibles "répandue" ou "très répandue". En
pour la lutte contre la pauvreté. Ses effet, on constate une présence des
multiples méfaits (gaspillage de res- pratiques de la corruption dans de
sources financières limitées, baisse de nombreux secteurs d’activités comme
la croissance, augmentation des coûts l’Éducation, la Santé, la Justice, la
de transactions, baisse de la qualité, Douane et la Police.
augmentation de l’incertitude, création
d’un environnement d’insécurité, etc.) Corrélativement à ces observations,
peuvent mettre en cause la stabilité plusieurs initiatives ont émergé en vue
sociale et politique d’un pays. de lutter contre ce fléau. L’émergence
du REN-LAC, du Comité National
La corruption dénote en général une d’Éthique et de la Haute Autorité de
faiblesse structurelle des institutions Lutte contre la Corruption peut être
nationales et une incapacité des pou- perçue comme autant de premiers
voirs publics à exercer un contrôle ri- éléments d'une politique de lutte contre
goureux sur les actes des fonctionnai- la corruption.
res et des opérateurs économiques.
Elle peut entraîner le désintéressement Les discussions sur la corruption au
des bailleurs de fonds du pays Burkina Faso en particulier, se sont
lorsqu'elle conduit à dissiper l’aide au généralement focalisées autour de
développement et provoquer ainsi une l’appréhension de son ampleur et de
baisse de l’assistance financière de la son enracinement dans la société plutôt
communauté internationale. qu’autour de la définition de son cadre
conceptuel, de ses causes profondes et
Au Burkina Faso, plusieurs études ont surtout de ses conséquences néfastes
montré la progression de la corruption, pour le développement humain et la

"Corruption et développement humain"


Problématique de la corruption et développement humain 1
lutte contre la pauvreté. Dans un sens juridique, la corruption
peut être analysée suivant les conven-
Dans ce chapitre, deux aspects seront tions bilatérales et multilatérales sur la
développés!: corruption ou la juridiction pénale. Les
conventions bilatérales sont constituées
• Le cadre conceptuel de la corruption par les accords signés entre deux pays
afin de s’accorder sur son contenu dans le but de lutter contre le fléau. Au
et ses implications; Burkina, les différentes conventions
• Le développement humain durable bilatérales en matière de corruption
et le phénomène de la corruption. concernent la fraude douanière. Les
conventions multilatérales (Nations
Unies, Union Africaine ou encore Orga-
nisation du Commerce et du Dévelop-
1.1. LE CADRE CONCEPTUEL pement Économique) se justifient par la
DE LA CORRUPTION dimension de plus en plus mondiale de
la corruption et la volonté politique
affichée au plan international de lutter
contre ce fléau. Elles se matérialisent
par la définition d’un cadre réglemen-

S
i la corruption, à l’image de la
prostitution, est un phénomène, taire permettant à chaque État partie
dit-on, aussi vieux que le monde, d’appliquer la règle en cas de manque-
ce n’est qu’au XIIeme siècle que le terme ment. Ce cadre doit, au préalable,
de "corruption" apparaît. Pour appré- définir de manière claire et précise
hender la corruption sous tous ses as- l’objet sur lequel il porte, c’est-à-dire la
pects, on peut distinguer les définitions corruption. Ainsi la convention des
et approches de la corruption, analyser Nations Unies définit la corruption
ses causes généralement admises, comme "le fait de commettre ou
faire un repérage historique du phé- d’inciter à commettre des actes qui
nomène au plan international et na- constituent un exercice abusif d’une
tional, et enfin proposer des typologies fonction (ou un abus d’autorité), y com-
des actes de corruption. pris par omission, dans l’attente d’un
avantage ou pour l’obtention d’un avan-
tage, directement ou indirectement
1.1.1. DÉFINITIONS ET APPROCHES promis, offert ou sollicité, ou à la suite
DE LA CORRUPTION de l’acceptation d’un avantage directe-
ment accordé, à titre personnel ou pour
un tiers".

L es origines de la corruption sem-


blent assez difficiles à établir. Elle
proviendrait de l’inobservation des rè-
La convention de l'OCDE portant sur la
corruption d’agents publics étrangers
gles d’éthique ou de la morale. Nous dans les transactions commerciales
analyserons dans la présente partie les internationales définit la corruption
définitions et approches de la corrup- comme "le fait intentionnel, pour toute
tion qui sont essentiellement d’ordre personne, d’offrir, de promettre ou
juridique. d’octroyer un avantage pécuniaire indu,
directement ou par des intermédiaires,
Les définitions de la corruption à un agent public étranger, à son profit
ou au profit d’un tiers, pour que cet
Dans sa première acception, le concept agent agisse ou s’abstienne d’agir dans
de corruption, qui provient du latin cor- l’exécution de fonctions officielles, en
ruptio, se définit comme une altération vue d'obtenir un marché ou un autre
du jugement, du goût, du langage. De avantage indu dans le commerce inter-
ce fait, la corruption peut être perçue national". "Le fait de se rendre complice
comme une dépravation, un avilisse- d’un acte de corruption d’un agent pu-
ment, une déformation. blic étranger, y compris par instigation,

2 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


assistance ou autorisation; la tentative Les approches de la corruption
et le complot en vue de corrompre un
agent public étranger" est assimilé à de L’ampleur prise par le phénomène et
la corruption. Ces tentatives de défini- surtout la vitesse à laquelle il s’est pro-
tions ne sont pas suffisamment larges pagé ont suscité une mobilisation des
et peuvent omettre certains aspects ou chercheurs de plusieurs disciplines en
manifestations de la corruption; c’est sciences sociales (économistes, socio-
pourquoi certains pays avaient proposé logues, géographes et politologues)
de recenser les actes de corruption. pour essayer de l’expliquer. Cependant,
Plusieurs actes ont ainsi été énumérés dans cette analyse, nous retiendrons
et définis dans la convention des Na- quatre approches principales!: l’appro-
tions Unies (cf. encadré 1.1). Généra- che économique, l’approche par les
lement, on confère le caractère d’infrac- structures de la gouvernance, l’appro-
tion à ces actes conformément à la che par le système et enfin l’approche
juridiction pénale de chaque État partie. par les caractéristiques.

Au Burkina, le code pénal1 présente la Dans l’approche économique, le point


corruption comme une infraction com- de vue de deux écoles émerge, l’école
mise par une autorité publique qui du libéralisme économique et celle de
agrée des offres ou promesses, reçoit l’institutionnalisme. Pour la première, la
des dons ou présents afin d’accomplir corruption dans le secteur public est le
un acte de son emploi, de s’en abstenir, résultat de la faiblesse de l’offre de
soit encore de fournir des informations biens et services publics par rapport à
mensongères. Aux côtés de la une demande forte et pressante. C’est
corruption, deux autres infractions es- une situation qui engendre de longues
timables se distinguent!: le trafic d’in- files d’attente pour le demandeur. Lors-
fluence et la concussion. Le trafic d’in- que celui-ci dispose d’un pouvoir
fluence consiste, pour un individu, à d’achat substantiel par exemple, il peut
contraindre ou à tenter de contraindre être amené à proposer un pot-de-vin à
un individu par voie de fait ou de me- l’agent dépositaire de l’autorité publique
nace, à accomplir un acte de son em- en charge de l’offre des biens et servi-
ploi. La concussion consiste pour un ces publics en vue de contourner la file
agent public à exiger ou recevoir ce d’attente. Pour certains analystes cette
qu’il savait n’être pas dû en tant que approche en termes d'offre et de de-
droit et taxe, salaire et traitement, de- mande expliquerait assez bien la cor-
niers, contributions, revenus (code pé- ruption dans les pays en développe-
nal 1996, article 155, cf. chapitre 8.1.1). ment, compte tenu de l'insuffisance
En fait, l’attribution du caractère d'offres de services publics.
d’infraction pénale à la corruption per-
met de renforcer les fonctions régalien- Pour la seconde école de l’approche
nes de l’État!: il faudrait punir ou répri- économique, le pouvoir discrétionnaire
mer sévèrement ceux qui se seraient très souvent mis à la disposition des
laissés corrompre ou tenteraient de agents publics est l’une des causes de
corrompre pour dissuader d’éventuels la corruption. Le "pot-de-vin" peut alors
contrevenants car on n’ose pas, par devenir l’élément déterminant pour le
exemple, imaginer un État où la justice, choix des bénéficiaires des services et
la police ou la défense nationale sont des biens publics. Ce pouvoir discré-
corrompues. D’autres termes et prati- tionnaire peut être couplé à des situa-
ques également peuvent se rattacher tions de monopole. Ces cas sont très
au concept de corruption qui recouvre fréquemment rencontrés dans le sec-
un vaste champ sémantique (cf. teur des entreprises d’État gérant des
encadré 1.1). rentes de situation.

____________________________________________

1 Cf. Code pénal du Burkina Faso, article 156

"Corruption et développement humain"


Problématique de la corruption et développement humain 3
Encadré 1.1. Les formes élémentaires de la corruption

Abus de fonction!: actes intentionnels consistant pour un agent public à agir ainsi qu’il suit:
• prendre une décision d’émettre une résolution ou un avis manifestement contraire à la loi et de
s’abstenir ou refuser d’accomplir un acte relevant de ses fonctions, ou de l’ajourner;
• abuser de son mandat ou de sa fonction en assumant des fonctions publiques autres que celles qui lui
incombent en vertu de la loi.

Avantages indus!: le fait pour un agent public ou une personne qui exerce des fonctions publiques, de
solliciter, directement ou indirectement, tout objet ayant une valeur pécuniaire ou tout autre avantage
indu ou une somme supérieure à celle prévue par la loi, à titre d’impôt ou de contribution, de surtaxe, de
droit, de traitement ou d’émoluments (voir aussi rétribution indue ou concussion).

Chantage!: action d’exiger de quelqu’un de l’argent ou quelque avantage en abusant d’un pouvoir quel-
conque, sous la menace d’une imputation diffamatoire, de la révélation d’un scandale.

Commission!: pourcentage qu’un intermédiaire perçoit pour un service rendu. La commission devient
une pratique de corruption lorsqu’un fonctionnaire est payé par un bénéficiaire d’un service public, pour
le service rendu. Ces pratiques se retrouvent de nos jours au cœur du fonctionnement administratif de
plusieurs pays en développement: paiement pour accélérer les formalités administratives, la règle des 10
% ou 15 % (selon les pays) au niveau des marchés publics que le fonctionnaire reçoit, s’il réussit à faire
obtenir le contrat à un particulier soumissionnaire.

Concussion (droit pénal)!: perception illicite par un agent public de sommes qu’il sait ne pas être dues.

Détournement de biens (CNU)!: acte par lequel un agent public détourne de leur destination, à son
profit ou à celui de tiers, des biens meubles ou immeubles, de l’argent ou des valeurs appartenant à
l’État ou à un particulier, qui ont été mis en sa possession en raison de ses fonctions à des fins de ges-
tion, de garde ou autres.

Enrichissement illicite!: augmentation significative du patrimoine d’un agent public que celui-ci ne
peut raisonnablement justifier par rapport aux revenus perçus légitimement dans l’exercice de ses fonc-
tions.

Gratification non statutaire!: somme d’argent, donnée à un agent public, supérieure à ce qui lui est dû.
Lorsqu’une faveur est faite par un agent public à un particulier et qu’il sait que cela donnera lieu à des
cadeaux ("pourboires de l’agent public"), nous nous approchons plus vers une pratique de corruption.
Malheureusement, il est difficile aujourd’hui de distinguer dans les administrations les cadeaux
véritables (cadeaux après coup, laissés à l’initiative de l’usager), des cadeaux anticipés, sollicités ou
même attendus. Dans tous les cas, cette pratique du cadeau contribue à brouiller les pistes. Par exemple:
"lors des restitutions de l’enquête réalisée au Bénin, Sénégal et Niger, un cadre des douanes, qui
revendiquait un rôle actif dans la lutte contre la corruption, a raconté comment ayant bien travaillé pour
opérer un dédouanement avec célérité et selon les règles, il a été remercié par le commerçant par une
somme de 500!000 F CFA. Il opposait ce cadeau légitime aux pratiques de corruption" (Blundo, G!&
Olivier de Sardan: "La Corruption au quotidien en Afrique de l’Ouest. Approche socio-anthropologique
comparative: Bénin, Niger et Sénégal", p.19).

Harcèlement!: action de soumettre quelqu’un, physiquement ou moralement, à de petites attaques réité-


rées, à de rapides assauts incessants, sans répit.

Malversation!: faute grave, généralement inspirée par la cupidité, commise dans l’exercice d’une
charge, d’un mandat.
…/…
Sources: le Petit Robert, Code pénal, Convention des Nations-Unies

4 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Les entreprises publiques des secteurs pouvoirs - dits constitutionnels pour les
des télécommunications ou de l’électri- sociétés disposant d’une loi fondamen-
cité en sont des illustrations. L’établis- tale, des femmes et des hommes sont
sement d’une ligne téléphonique ou commis à la gestion des règles et des
d’un branchement électrique est sou- procédures qui régissent son bon fonc-
vent l'occasion d'actes de corruption tionnement. Ce sont les cadres moyens
dans la mesure où il n’existe pas et supérieurs et les élites des pouvoirs,
d’autres entreprises concurrentes sus- lesquels sont appuyés dans leur fonc-
ceptibles de satisfaire la demande. tion par des exécutants. Le dispositif
institutionnel sommairement décrit de la
D’une manière générale, l’analyse éco- gouvernance est en relation avec le
nomique considère donc la corruption secteur privé et les organisations de la
comme étant issue d’un processus de société civile.
maximisation illégale des profits entre
deux entités, au détriment d’une tierce Les organisations du secteur privé sont
personne qu’est l’institution publique. chargées de toute la chaîne de produc-
Dans les deux cas, force est de cons- tion des biens et services marchands;
tater que les incitations à la corruption la recherche du profit est leur raison
sont d’autant plus grandes que les inté- d’être. Par contre, les organisations de
rêts en jeu sont importants. la société civile sont à but non lucratif;
elles sont faites de femmes et d’hom-
L’analyse de la corruption, à travers mes regroupés autour d’objectifs parti-
l’approche économique, apparaît res- culiers qui s’articulent autour de la
trictive parce qu’elle se résume à un recherche de biens et services non
acte par lequel une charge publique est marchands. Indépendantes de l’État,
utilisée par une personne particulière les organisations de la société civile ont
en contrepartie d’un avantage illégitime. pourtant besoin d’être reconnues par
De même, les Nations Unies et la les structures de l’administration.
Banque Mondiale ont adopté la défini- Indépendantes du secteur privé, elles
tion simple, proposée par Transparency peuvent aussi bénéficier de ses appuis
International qui considère la corruption multiformes pour atteindre leurs objec-
comme "tout abus d’un pouvoir public à tifs. L’interaction des trois piliers du sys-
des fins privées". Pour enlever toute tème de gouvernance, à savoir l’État, le
l’ambiguïté du mot "public", le terme de secteur privé et les organisations de la
corruption peut se résumer à "tout abus société civile, se fait selon des règles et
d’un pouvoir (quel qu’il soit) à des fins des procédures établies pour le fonc-
privées" . Il peut, en effet, s’agir d’un tionnement harmonieux et équitable de
pouvoir politique, économique, social la société. C’est à la pratique de ces
ou encore religieux. L’approche par les relations que peut naître la corruption,
structures de la gouvernance permet une des perversions du système de
d’éclairer davantage cette analyse. gestion des affaires publiques.

Selon cette approche, la corruption se


retrouve au cœur du dispositif institu- Schéma 1.1. Interface entre les acteurs de la Gouvernance
tionnel du cadre de la gouvernance et
de l’interaction de ses acteurs. En effet,
toute société humaine possède un dis-
positif institutionnel articulé autour de
trois pôles de pouvoir!: la société civile, Société Secteur Secteur
le secteur public et le secteur privé. civile public privé
Leur fonctionnement est régi par des
règles et procédures de gestion des
affaires publiques visant à la morali-
sation de la vie sociale, économique et
publique. À la tête des pôles de

"Corruption et développement humain"


Problématique de la corruption et développement humain 5
Encadré 1.1. Les formes élémentaires de la corruption (suite)

Malversation!: faute grave, généralement inspirée par la cupidité, commise dans l’exercice d’une
charge, d’un mandat.

Népotisme!: abus qu’un homme en place fait de son crédit, de son influence pour procurer des avanta-
ges, des emplois à sa famille, à ses amis (terme proche du favoritisme).

Patronage!: appui donné par un personnage puissant ou un organisme. Par extension, avantage accordé
par une autorité reconnue en échange d’une faveur quelconque.

Perruque!: usage du matériel étatique pour des comptes personnels. Cette pratique est également très
courante dans les administrations des pays en développement. Du mobilier au matériel bureautique
(ordinateurs, chaises, photocopieuses) en passant par le matériel de transport, leur usage privé semble
aujourd’hui la règle en vigueur dans les administrations publiques.

Piston!: échanges de faveur, usage de ses relations pour obtenir des services publics ou pour accéder
plus facilement à un emploi. Par exemple, pour se faire établir une pièce d’identité civile avant le délai
d’une semaine, il faudrait verser un pot-de-vin ou connaître quelqu’un au sein de l’administration
policière. Ce comportement tend de plus en plus à devenir une règle.

Pot-de-vin!: somme d’argent ou autre faveur, offerte à une personne occupant une position de pouvoir,
afin d’influencer ses vues ou sa conduite.

Recel!: Acte intentionnel consistant à dissimuler, à détenir ou à transmettre des biens meubles ou des
fonds , ou à faire office d’intermédiaire afin de les transmettre (ou à les retenir), en sachant que ces
biens meubles ou ces fonds proviennent de l’une des infractions établies conformément à la convention
des Nations Unies.

Rétribution!: on parle de "rétribution indue d’un service public" dans le cas d’une vente pure et simple
de ce service public. Par exemple, une des pratiques la plus courante dans l’administration policière est
celle qui consiste à payer les frais d’essence pour le déplacement de la police en cas de besoin.

Surfacturation!: action de surélever la nature et les prix des marchandises vendues, des services exé-
cutés.

Trafic d’influence (Convention des Nations Unies)!: acte intentionnel par lequel un individu promet,
offre ou accorde, (sollicite ou accepte), directement ou indirectement, tout avantage indu, de quelque
nature que ce soit, pour (abuser) obtenir d’un agent public ou de toute autre personne, qu’il ou elle
abuse de son influence réelle ou supposée en vue de faire obtenir d’une administration ou d’une autorité
publique de l’État, tout avantage indu ou toute décision favorable, pour lui-même ou elle-même ou pour
toute autre personne.

Trafic d’influence par une personne privée (Convention des Nations Unies)!: Acte ou omission de
toute personne qui, elle-même, par personne interposée ou comme intermédiaire, cherche à obtenir des
pouvoirs publics une décision dont serait illicitement tiré, pour elle-même ou pour un tiers, un avantage
ou un bénéfice quelconque.

Tribut ou péage!: contribution forcée par une autorité supérieure. Les commerçants importateurs ra-
content souvent que pour éviter les "tracasseries" (les contrôles consistant à fouiller le véhicule) de la
Douane, le chauffeur devrait disposer d’une somme cotisée par l’ensemble des voyageurs, pour acheter
le "regard" des douaniers.

Sources!: le Petit Robert, Code pénal, Convention des Nations-Unies

6 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Cependant, si la corruption s’établit le sans rapport aucun avec le secteur. Ils
plus souvent dans les interfaces entre sont alors susceptibles d’exercer des
les trois catégories d’acteurs identifiés, pressions sur les journalistes, les ré-
elle peut également découler de liens dacteurs et les diffuseurs, courroie
sociaux internes à chaque groupe. En majeure de la chaîne de l’information
effet, au sein du secteur privé, en juste et accessible au grand public.
dehors de toute administration publi- Malheureusement, la corruption de l’ap-
que, il peut s’avérer qu’un entrepreneur pareil étatique (administration publique,
veuille corrompre ses subordonnés législative et judiciaire) dans les pays
pour un profit strictement personnel. Il en développement est le plus souvent
n’y a, alors, ni détournement de biens mise en relief; elle occulte celle de la
publics, ni utilisation frauduleuse d’un société civile commise au contrôle des
pouvoir public, ni implication de la actes clés du système de la bonne
société civile. De même, certaines gouvernance en faveur du développe-
organisations de la société civile se ment humain. Ceci est imputable en
sont retrouvées mêlées à des contro- partie aux rôles généralement admis de
verses dans lesquelles le bien public ou l’État comme moteur du développement
privé n’était pas extorqué. Les exem- socio-économique, garant de la paix
ples d’abus sur des enfants par des sociale, de l’éthique, de la justice, des
organisations non gouvernementales libertés individuelles et collectives.
ou par des autorités religieuses sont
nombreux. Dans ces cas, il y a égale- Étant donné l’ancrage possible de la
ment "délit de corruption" comme défini corruption au sein de chaque acteur du
précédemment!: la pression sur un tiers système de la gouvernance, une défini-
comme le harcèlement physique et ou tion plus large s’avère nécessaire en
moral servent alors de moyens pour remplacement de celle restrictive
"abuser d’un pouvoir donné pour des adoptée par Transparency Internatio-
fins privées". La corruption s’exerce nal. Pour ce faire, toute implication des
alors en dehors de tout cadre personnes investies de pouvoir (public,
institutionnel, au sein même de la privé, société civile) dans toute relation
société, toutes sphères confondues. faisant consciemment des entorses aux
règles et procédures établies ou utili-
Aujourd’hui, les corruptions nationale et sant leurs limites inhérentes pour obte-
internationale s’imbriquent pour former nir pour elles ou pour une tierce per-
un système complexe. La corruption sonne des avantages quelconques
peut alors être perçue comme l’iceberg autres que ceux officiellement prévus
dont la face cachée est souvent mise à est illégale. On dit qu’il y a un délit de
nu par les organisations de la société corruption.
civile, notamment les médias qui ont
pour rôle de relater, avec discernement Le délit de corruption peut également
et exactitude, les événements de la être mis en évidence à travers
scène politique, sociale, économique et l’approche par le système. L’analyse
culturelle. Elles soumettent l’exercice conceptuelle de la corruption englobe
du pouvoir (public et privé) à une sur- différents éléments consécutifs (cf.
veillance constante et étroite. Les schéma 1.2.). En amont, existent les
médias, étant de ce fait un quatrième causes aussi bien internes qu’externes
pouvoir, peuvent aussi subir ou faire et en aval, ses conséquences à court,
des actes de corruption lorsqu’ils altè- moyen et long termes, notamment sur
rent intentionnellement, d’une manière le développement social, économique
ou d’une autre, l’information diffusée au et politique. Au cœur du système, il y a
public. Les moyens de communication le "délit de corruption", à proprement
sont en effet fréquemment dominés par parler qui, en soi, implique un objet de
des groupes économiques avec leurs corruption, des acteurs et des moyens.
multiples connexions aussi bien loca-
les, nationales que mondiales, souvent, L’objet de la corruption est convoité

"Corruption et développement humain"


Problématique de la corruption et développement humain 7
pour des ambitions (accéder plus faci- heureusement) toléré.
lement à un poste par exemple). Il peut
être de nature variée (une pièce Sa première caractéristique est son
d’identité, levée d’une contravention par aspect frauduleux et illégal. La corrup-
exemple). C’est sur cet objet que va tion se pratique toujours en dehors des
porter le délit de corruption perpétré règles et procédures connues ou utilise
par des acteurs. D’un côté, il y a le leurs limites inhérentes. La deuxième
corrupteur qui souhaite que le déposi- caractéristique de la corruption est son
taire d’une autorité contourne les règles aspect abusif. On parle "d’abus de pou-
et procédures établies qu’il est chargé voir" . En effet, le pouvoir est abusé
d’appliquer ou contrôler pour lui procu- lorsqu’une personne accepte, sollicite
rer un avantage indu. Lorsque le dépo- ou exige un avantage particulier en
sitaire du pouvoir accepte la transac- échange de l’exercice ou du non-
tion, il est dit corrompu. accomplissement de sa fonction, de
son mandat, ou de sa mission. De
Pour atteindre ces objectifs, le corrup- même, le pouvoir est abusé lorsqu’une
teur dispose de moyens matériels ou personne offre un avantage particulier
moraux. Le corrupteur peut avoir un pour contourner les règles et procédu-
poids social considérable ou détenir un res ou pour les faire appliquer. Le plus
secret que le corrompu cherche à ca- souvent, cet avantage se manifeste
cher - le corrupteur peut alors le faire sous la forme d’un pot-de-vin. Cepen-
chanter pour obtenir ce qu’il désire -. dant, la corruption peut se faire sans le
L’ensemble constitué de l’objet, des versement de pot-de-vin. Il s’agit des
acteurs et des moyens de corruption cas de népotisme, de patronage ou de
génère le délit de corruption. surfacturation. Le troisième trait fonda-
mental est son caractère secret. Le
Enfin le délit de corruption tient sa spé- délit de corruption s’accomplit dans
cificité de quatre caractéristiques es- l’ombre, à l’abri des regards, de façon
sentielles. Le délit de corruption est à la occulte. Seules les personnes impli-
fois frauduleux, abusif, secret et (mal- quées dans la corruption en sont ins-

Schéma 1.2. Le système de la corruption

Causes Délit de corruption Conséquences

Objet de
Corruption

Corrupteur Corrompu

8 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


truites et la chose n’est pas divulguée. publique mise sous son autorité, appelé
C’est pourquoi les pots-de-vin sont népotisme, constituent un exemple
souvent appelés des "dessous-de-ta- illustratif.
ble" ou des "enveloppes". Enfin si la
corruption perdure, elle s’élargit et de- Absence ou faiblesse de l’État de
vient systémique, autrement dit impli- droit
citement tolérée. Dans les pays en développement, on
constate en général une succession de
Par ses différentes caractéristiques, la régimes politiques illégitimes, dans les-
corruption se présente comme un fléau quels l’horizon temporel des responsa-
difficile à cerner et à quantifier. Elle est bles politiques, détenteurs du pouvoir,
perverse et difficile à combattre!: le défi est incertain. La probabilité de perdre
de mettre en place des moyens effica- son poste par un coup d’État par
ces de lutter contre la corruption en est exemple est assez élevée; ce qui ac-
d’autant plus important. croît la propension à l’enrichissement
illicite. On a aussi des régimes dits
démocratiques qui ont vu la corruption
1.1.2. Causes de la corruption s’ériger en système. Ainsi, le Cameroun
serait un régime démocratique mais
selon Transparency International, il se-

L es causes généralement admises


de la corruption, d’origines aussi
bien internes qu’externes, se renfor-
rait également dans le groupe des pays
les plus corrompus au monde.

cent. Les principales causes internes Bien entendu, et à quelques exceptions


sont au nombre de trois, fréquemment près, des régimes autoritaires ont
évoquées par les observateurs du souvent pu endiguer des actes de cor-
phénomène. Elles ne constitueraient, ruption. Certains observateurs estiment
pour certains, qu’une extension, voire que les vastes opérations de procès
une perversion des pratiques sociales. des tribunaux populaires de la révo-
Pour d’autres, c’est l’absence de l’État lution (TPR) réalisées au Burkina Faso
de droit. Enfin, et pour ce qui est de sous le régime révolutionnaire (CNR)
l’Administration publique en particulier entre 1983 et 1986 ont conduit plus
et du secteur public en général, la d’un responsable à se conformer aux
corruption serait la révélation d’un règles de morale et d’éthique dans la
grave dysfonctionnement du système gestion des affaires publiques.
administratif.
Le sentiment d’insécurité personnel
L’extension et la perversion des La faiblesse des salaires des agents de
pratiques sociales l’administration publique et/ou l’absen-
Dans les valeurs traditionnelles africai- ce de politique de protections sociales
nes caractérisées par un fort sentiment sont aussi des incitations potentielles à
de domination du groupe sur l’individu, la corruption, dans la mesure où elles
recourir au pouvoir (politique, économi- créent une précarité des conditions de
que) dont on dispose pour favoriser un vie des fonctionnaires de l’administra-
membre du groupe, est tout à fait ap- tion publique. Autrement dit, les motiva-
prouvé. Au contraire, ne pas y recourir tions à se laisser corrompre ou à cor-
peut se traduire par une exclusion so- rompre sont grandes dans les adminis-
ciale ou une marginalisation de l’indivi- trations des pays en développement.
du. Certains responsables publics se
réfugient derrière ces réalités sociologi- La faiblesse de l’administration
ques pour utiliser les pouvoirs qui leur La corruption apparaît dans une admi-
sont conférés à des fins particulières. nistration lorsque celle-ci est faible et
Les recrutements consistant à favoriser incapable d’assurer un contrôle efficace
l’emploi des membres de son groupe des actes de ses agents. Ainsi, la ré-
dans l’administration ou l’entreprise glementation administrative peut offrir

"Corruption et développement humain"


Problématique de la corruption et développement humain 9
diverses opportunités aux agents de se monde car elle découlerait de la nature
faire corrompre. humaine. La recherche effrénée des
intérêts égoïstes peut conduire les indi-
Les occasions de se faire corrompre vidus à proposer des pots-de-vin dans
sont également assez abondantes dans les situations de faiblesse de l’offre de
les économies où les rentes de mono- biens et services. Il apparaît ainsi que
pole sont considérables. Le pouvoir la corruption existe dans toutes les
discrétionnaire très important de quel- sociétés mais peut-être sous des for-
ques fonctionnaires, ainsi que le faible mes différentes. Cependant, elle n’a
niveau de développement de l’adminis- commencé à devenir une préoccupa-
tration judiciaire constituent autant de tion qu’à partir des années 1960. Ama-
limites favorisant la corruption des tya Sen (Prix Nobel d’économie 1998),
agents publics. estime que ce sont les chercheurs des
nations pauvres qui ont été les pre-
La corruption trouve également ses miers à mettre en évidence la
origines dans des causes externes, corruption et le développement. À ce
notamment dans les transactions des propos, Amatya Sen souligne que "la
États avec les firmes multinationales, condition préalable à tout développe-
l’acquisition des biens et services ne se ment est la lutte contre la corruption".
faisant pas sur la base de la compétiti-
vité du prix mais sur celle de la com- Mais il faut surtout signaler la contribu-
pétitivité du pot-de-vin. Elle met en rela- tion, combien importante, des organis-
tion les décideurs des pays en dévelop- mes d’aide au développement dans la
pement et les firmes multinationales ou prise en compte de la corruption dans
les entreprises des pays développés. les préoccupations de développement.
Des observateurs du phénomène tels Ces organismes ont, en effet, investi
que Transparency International affir- des ressources énormes pour aider ces
ment que c’est la compétitivité interna- pays dans leurs tâches de développe-
tionale et la mise en œuvre des projets ment. Les résultats obtenus sont dans
de développement qui nourrissent la l’ensemble mitigés (croissance faible,
corruption dans les pays en dévelop- aggravation de la pauvreté) et
pement et qui conduisent à l’inefficacité s’expliquent par l’existence d’une gan-
de l’Aide Publique au Développement grène dans le mécanisme d’aide au
(APD) à lutter contre la pauvreté. On développement!: la corruption.
comprend aisément pourquoi les
critiques formulées sur l'APD affirment Ces faits ont suscité au plan interna-
que c’est un système de taxation des tional des recherches et des rencontres
pauvres des pays riches pour le finan- afin de proposer des solutions pour
cement des besoins des riches des remédier au problème. Ainsi, c’est sur-
pays pauvres. Et comme la corruption tout à partir des années 1990 que la
au sommet suscite une imitation à la communauté internationale va se mobi-
base, il se produit un effet de boule de liser contre ce fléau!: la création de
neige. La corruption interne se nourrit Transparency International, les lois
donc de la corruption internationale. américaines et les conventions des
pays de l’OCDE sur la lutte contre la
corruption d’agents publics étrangers
1.1.3. La prise en compte de la dans les transactions commerciales
corruption au plan international et internationales. Des forums interna-
national tionaux sont organisés à cet effet,
notamment la quatrième conférence
européenne spécialisée dans la lutte
Au plan international contre la corruption. La lutte contre la
corruption devient l’une des condition-
Les observateurs avertis estiment que nalités de la Banque Mondiale pour sa
la corruption est aussi vieille que le collaboration avec les pays en

10 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


développement. Le PNUD, dans ses La période de 1960 à 1982!: l'étati-
travaux visant la promotion du sation de l’économie
développement humain, éclaire les Cette période peut être considérée
décideurs publics et privés sur la comme celle des premières expérien-
nécessité de lutter contre la corruption. ces des années de l’indépendance. Elle
En effet, il montre que la bonne se caractérise par la continuité et le
gouvernance ou la saine gestion trans- renforcement du régime économique
parente couplée avec l’obligation de fondé sur l’interventionnisme étatique,
rendre compte des affaires publiques mis en place pendant la colonisation
est un fondement indispensable à la mais également par des tentatives
lutte contre la pauvreté. Le constat de d’institution de régimes de gouverne-
l’aggravation de la corruption qui a ments démocratiques.
caractérisé le fonctionnement des éco-
nomies dirigées mais aussi l’échec, L’interventionnisme étatique suppose
attribué à la corruption, des privatisa- une intervention accrue de l’État dans
tions de la fin des années 1980, ont l’économie par la création d’entreprises
motivé cette mobilisation. et de sociétés d’État. Dans ce contexte,
de nombreuses unités industrielles ou
Au plan national commerciales ont été créées à partir
des années soixante-dix et leur gestion
Au Burkina Faso, quatre grandes a été confiée à des fonctionnaires dotés
périodes peuvent être identifiées!: d’un pouvoir discrétionnaire et d’une
responsabilité non-remise en cause en
La période avant l’indépendance cas de mauvais fonctionnement de ces
Cette période est caractérisée par une unités. Une partie de ces responsables
société burkinabè à économie moderne va utiliser de façon abusive ce pouvoir
purement embryonnaire. Selon les ré- discrétionnaire!: création d’emplois fic-
sultats de la recherche effectuée à l’ini- tifs, favoritisme, détournements, trafics
tiative du REN-LAC, intitulée "morale et d’influences, adjudication frauduleuse
corruption dans les sociétés anciennes de marchés défiant les règles de
du Burkina", il ressort d’abord qu’il concurrence2. La corruption s’est donc
existait rarement un mot pour traduire développée avec l’intervention de l’État
le phénomène; ce qui ne signifie pas sa dans l’économie. Le fort ancrage de la
non-existence. Apparaît ensuite une tradition communautaire (famille élar-
pratique, apanage de toutes les gie, culture du don etc.) dans la société
sociétés anciennes burkinabè, celle du constitue alors un contexte favorable au
don!: "Le don constituait un geste développement de la corruption, à tra-
hautement symbolique d’allégeance, de vers notamment les différentes sollicita-
déférence, de reconnaissance". Cette tions dont un responsable est l’objet.
pratique, répandue en Afrique en
général et au Burkina en particulier, est La période révolutionnaire!(1983 à
susceptible de porter des soupçons ou 1990)!: l’intégrité comme politique
des germes d’une corruption. Toutefois, Cette période se caractérise par un
la conclusion à laquelle cette recherche régime d’exception qui se veut promo-
a abouti, conduit à considérer que le teur de l’intégrité dans la sphère
phénomène était presque méconnu économique et politique. Dans ce
dans les sociétés traditionnelles. contexte, de nombreux procès (avec
____________________________________________ les Tribu

2 Pascal ZAGRE, (dans les politiques économiques du Burkina Faso!!: Une tradition d’ajustement
structurel, Edit. Karthala, 1994) souligne que les raisons de la débâcle des sociétés d’État dans les
années 1970 est due entre autres!: aux recrutements népotistes, aux gratifications ou auto-
gratifications excessives d’avantages, aux nominations de complaisance à la tête de ces sociétés de
cadres incompétents sur des bases politiques, trafics d’influence, adjudications frauduleuses des
marchés, détournements de fonds, ingérences malsaines des politiciens qui utilisent abusivement le
patrimoine de la société etc.

"Corruption et développement humain"


Problématique de la corruption et développement humain 11
les TPR) ont eu lieu entre 1983 et teurs se voient distribuer des sommes
1986. Ces opérations ont convaincu d’argent importantes, des mobylettes
plus d’un à se conformer aux règles ou encore des tee-shirts. Il y a alors
morales et éthiques. Chaque respon- une recrudescence du phénomène.
sable de service public cherchait ainsi à
montrer une certaine transparence
dans la conduite des affaires de l’État, 1.1.4. TYPOLOGIES DE LA CORRUP-
de peur d’être dénoncé comme "un TION
affameur du peuple". Cette peur fut
intégrée dans les habitudes de gestion
de la chose publique si bien que durant
cette période, le Burkina Faso est
retenu comme l’un des pays les moins
L a corruption peut habituellement
être classée suivant trois typologies.
La première est celle qui différencie la
corrompus d’Afrique. corruption active de la corruption pas-
sive (cette distinction est faite par rap-
Cependant, il faut souligner que certai- port au rôle des acteurs de la corrup-
nes actions menées pendant cette pé- tion). La deuxième distingue la grande
riode étaient loin d’avoir des bases corruption de la petite corruption. Enfin
juridiques. La plupart des TPR était la dernière distingue la corruption légis-
sans fondement juridique fiable et des lative de la corruption administrative.
règlements de compte entre adversai-
res politiques ont pu se passer au cours Corruption passive et corruption
de cette période. Cet état de fait est active
considéré comme l’une des raisons
ayant conduit à la réhabilitation des La corruption passive est le fait de solli-
droits des personnes jugées pendant citer, d’agréer ou d’exiger, directement
cette période. ou indirectement, des offres, des dons,
des présents ou des avantages quel-
À partir de 1991!: la recrudescence conques pour accomplir ou s’abstenir
du phénomène de corruption d’accomplir un acte relevant directe-
En 1991, le Burkina Faso est rentré ment de sa fonction, de sa mission ou
dans une phase de multipartisme avec de son mandat ou un acte illicite par sa
l’organisation des premières élections fonction, sa mission ou son mandat
présidentielles. D’un point de vue (schéma 1.1).
économique, c’est à partir de cette date
que le Burkina Faso a signé son
premier programme d’ajustement Schéma 1.3. La corruption passive
structurel avec les Institutions de
Brettons Wood. Ceci a eu comme
conséquence la mise en place de diffé-
Solliciter, agréer,
rentes formes de libéralisation de l’éco- exiger
nomie, la consolidation du système des
projets financés par la coopération (Le corrompu)
multilatérale ou bilatérale, les ONG qui
drainent d’importantes ressources.

Ce contexte a créé et entretenu des La corruption active est le fait de propo-


pratiques ou des tentations à la prati- ser, à tout moment, directement ou
que de corruption. Des élections multi- indirectement, des offres, des promes-
partites ont entraîné le recours à des ses, des dons, des présents ou des
formes complexes de "clientélisme avantages quelconques pour obtenir
partidaire"!: les partis sont financés de d’une personne en charge d’une fonc-
façon occulte par des commerçants tion, d’un mandat ou d’une mission,
amis, des entreprises privées ou publi- qu’elle accomplisse ou s’abstienne
ques. Au cours des élections, les élec- d’accomplir un acte de sa fonction, de

12 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


sa mission ou de son mandat ou facilité élevé. La corruption au sommet suscite
par sa fonction, sa mission ou son certainement une imitation à la base.
mandat. Dans un tel contexte où les deux types
de corruption s’auto entretiennent, on
dit que la corruption devient systémi-
Schéma 1.4. La corruption active que.

Encadré 1.2. Un exemple de corruption passive


Proposer,
offrir Docteur X est médecin. Elle travaille dans un
dispensaire public. Monsieur Y accompagne un
(Le corrupteur)
malade. Docteur X exige, explicitement ou
implicitement de Monsieur Y de l’argent avant de
soigner son malade. Elle prétexte qu’elle a
beaucoup de malades à surveiller. Il s’agit d’un
Petite et grande corruption
délit de corruption passive et Docteur X est
corrompue.
La deuxième typologie est celle qui
distingue la grande corruption de la Docteur X a un pouvoir!!: celui de soigner. Elle
petite corruption. La corruption est sou- reçoit à la fin du mois un salaire pour ses
vent caractérisée de grande , parce prestations et est sous le serment d’Hippocrate.
qu’elle est manœuvrée par les déci- Elle a abusé de son pouvoir en exigeant d’être
deurs – cadres moyens, cadres supé- soudoyée en échange des soins médicaux. Si
rieurs, élites au pouvoir – chargés de l’échange est fait, Docteur X a un sursalaire. Et
gérer ou de créer les règles et procédu- Monsieur Y, qui est un honnête citoyen subit une
res du système de gouvernance. La double taxation. D’abord, du fait de sa
grande corruption a très souvent un citoyenneté, il paie ses impôts et taxes à l’État qui
collier de diamants!: de gros intérêts l’utilise pour payer les salaires des fonctionnaires
sont en jeu. Synonyme de la corruption de l’administration publique dont Docteur X.
du sommet ou des dirigeants, elle se Ensuite, Monsieur Y subit une taxation privée!!:
situe à des échelons nationaux ou celle du Docteur X.
internationaux, aussi bien dans les
sphères du secteur public que dans
celles des organisations de la société
civile ou du secteur privé.

À contrario, la corruption est dite petite Encadré 1.3. Exemples de petite corruption
lorsqu’elle est le fait d'exécutants sou-
vent appelés petits fonctionnaires qui Monsieur Alpha est responsable de l’octroi
n’ont aucun pouvoir de décision. Elle a d’autorisation d’investissement à l’entreprise
souvent pour support de petits pots-de- Dupont et Sœur. Monsieur Alpha exige 10 % de la
vin. valeur de l’autorisation.

Cependant, il n’y a pas de démarca- Le policier de la mairie exige ou sollicite de


tions claires entre la grande et la petite l’étudiant en sciences politiques qui a brûlé le feu
corruption. Il existe de multiples combi- de signalisation, la somme de 1!000 francs CFA
naisons possibles. Ainsi, certains actes pour ne pas appliquer la contravention portant sur
de corruption sont à cheval entre la l’infraction au code de la route.
"grande" et la "petite" corruption. Il peut
arriver que la petite corruption soit à la Nous sommes le 15 du mois. Le coursier de
l’entreprise! "Z et frères" glisse un billet
base de la grande. Des réseaux pyra-
"craquant" de 5!000F CFA à l’Agent public pour
midaux se constituent au sein d’un
le traitement diligent de son dossier d’appel
même organisme; l’accumulation d’ac-
d’offres.
tes de corruption à la base donne
naissance à une corruption à un niveau

"Corruption et développement humain"


Problématique de la corruption et développement humain 13
Encadré 1.4. Un exemple de corruption active

Monsieur Alpha est portier au cinéma Y dont le pro-


priétaire est Monsieur Béta, un riche commerçant de
mangues. La mission de Monsieur Alpha est de véri- Encadré 1.6. Un exemple de corruption
fier que tout cinéphile, avant d'accéder à la salle de administrative
projection cinématographique, a au préalable, acheté
son titre d'accès au prix de 1 000 F CFA. Après un contrôle fiscal effectué par
l’Inspecteur Alpha, le DG de l’entreprise
Monsieur Gama, qui jamais ne rate les films hindous, Béta constate qu’il est dans le "pétrin". En
s’approche de Monsieur Alpha et lui propose 500 F effet, les livres comptables qu’il présentait
CFA. C’est un délit de corruption active. Monsieur habituellement au fisc étaient faux. Dans
Gama est le corrupteur et Monsieur Alpha, qui a ac- les vrais livres comptables qui ont été
cepté la proposition est corrompu. découverts, il s’avère que l’entreprise
Alpha réalise annuellement un chiffre
Monsieur Gama a tenté d'abuser du pouvoir que Mon- d’affaires de plus d’un milliard de F CFA
sieur Alpha a reçu mandat de Monsieur Béta de gérer. contre une déclaration de 250 millions de F
Il propose, à Monsieur Alpha une transaction au dé- CFA par an. Le DG ayant demandé à
triment de Monsieur Béta et à son profit personnel!: discuter en privé avec l’inspecteur qui
payer la séance à 500 FCFA au lieu de débourser l’accepte, lui tend une mallette ouverte et
1000 FCFA. Monsieur Alpha a accepté la transaction. contenant des billets "craquants" dont la
Il a utilisé frauduleusement le mandat qui lui a été valeur est estimée à 150 millions de F
confié pour s’enrichir de 500 FCFA. Monsieur Béta CFA. Il veut en échange que l’Inspecteur
par ticket vendu possède une marge bénéficiaire de ferme les yeux sur ce qu’il a découvert.
10% soit 100 FCFA. La transaction lui fait perdre un N’ayant jamais eu une telle somme à sa
capital de 900 FCFA et un bénéfice de 100 FCFA. Si portée, l’Inspecteur se précipite et conclut
ces délits de corruption se poursuivent, Monsieur Béta le marché. Il vient par cet acte de permettre
perdra la totalité de son capital et liquidera le cinéma au DG et son entreprise de frauder le fisc.
Y. Ceci s’accompagnera d’une série de licenciements
dont celui de Monsieur Alpha. L’État perdra une base
imposable car le cinéma Y pour avoir l’autorisation
de faire son métier est assujetti aux impôts et taxes de
l’État et de la municipalité.

Encadré 1.5. Un exemple de corruption législative

Un projet de loi est introduit auprès de l’Assemblée Nationale pour examen. Il concerne la création
d’une taxe relative à la pollution de l’air par les véhicules de transport automobiles. Le Syndicat des
transports routiers entreprend de faire des "affaires" afin que cette loi ne soit pas adoptée par
l’Assemblée.

Il contacte à cet effet différents députés et leur propose un pot-de-vin de 50 millions de F CFA à chacun
si le projet de loi n’est pas adopté. Pour montrer sa bonne volonté à coopérer, 25 millions de francs
CFA seront virés au compte de chacun à la veille des plénières et le reste après que le projet ait été
ajourné. Le jour des plénières, le groupe parlementaire "environnement-sain" a ainsi donné l’ordre à
tous ses députés de voter contre. Le projet de loi fût ainsi ajourné parce qu’il représentait le groupe
majoritaire à l’Assemblée.

Ce groupe parlementaire était censé lutter contre la pollution de par son nom. Les électeurs lui ont fait
confiance en lui accordant leurs voix qu’il a trahies en acceptant de recevoir le pot-de-vin de 50 mil-
lions de F CFA contre le vote majoritaire de l’ajournement du projet de loi portant institution de taxe
sur la pollution de l’air des véhicules de transport.

14 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Corruption législative et adminis- En somme, il s’agit d’un processus
trative d’élargissement des choix des individus
qui se veut équitable, productif, durable
Cette typologie considère qu’une cor- et habilitant. Ce sont là les principes de
ruption est législative si les politiciens base d’une bonne gouvernance qui
trahissent leurs électeurs en vendant veut que les responsables rendent
leurs voix à des groupes de pression. compte de la gestion des ressources
qui leur sont confiées3.
Elle est par contre dite administrative,
lorsque les fonctionnaires permettent
en échange de pots-de-vin, à un parti- 1.2.1. ÉQUITÉ ET CORRUPTION
culier d’obtenir un marché ou d’assurer
son immunité après avoir fraudé le fisc.

Quelle que soit la manifestation de la


L ’équité que prône le DHD est la
capacité de la dynamique de déve-
loppement à offrir à tout individu, sans
corruption, il s’agit d’une atteinte à la
discrimination aucune, la possibilité de
moralisation de la vie publique, écono-
bénéficier des opportunités de tous
mique et sociale. C’est un dysfonction-
ordres, notamment, économiques, poli-
nement des règles de base de l’éthique
tiques, sociales et culturelles créées
qui peut relever du secteur public, du
par la nation. C’est un principe élémen-
secteur privé ou de la société civile, et
taire des droits humains. Tout doit être
ceci tant à un niveau national qu’inter-
mis en œuvre afin qu’aucun être
national.
humain ne soit marginalisé dans le pro-
cessus productif, dans la définition des
choix de la société. L’homme et la fem-
me sont couverts par les mêmes
1.2. DÉVELOPPEMENT HU-
droits!: droit à l’éducation, à la terre, au
MAIN DURABLE ET CORRUP- crédit ou droit de vote. La bonne
TION gouvernance doit fonder son assise sur
la base de l’équité pour un renforce-
ment de la sécurité individuelle, collec-
tive et politique de la nation. La partici-

L
e Développement Humain Dura- pation dans l’équité à la définition des
ble (DHD) que prône le PNUD choix de société permet d’orienter les
depuis le lancement en 1990 de ressources rares pour la réalisation des
son premier rapport mondial sur le sujet priorités véritablement nationales.
a trois composantes. Il s’agit d’abord
d’un développement de l’individu. Il La corruption, qu’elle soit active ou
consiste à accroître les capacités de la passive, est une utilisation abusive des
femme et de l’homme afin qu’ils puis- règles et procédures qui réglementent
sent mener une vie saine et longue. et encadrent les comportements éco-
Ensuite, il s’agit d’un développement nomique, politique, culturel et social de
pour l’individu. Toute personne doit chaque individu. Elle donne des avan-
pouvoir bénéficier des opportunités tages indus à ses acteurs au détriment
créées. Enfin, c’est un développement de la majorité. Elle est donc un facteur
par la femme et par l’homme à qui qui aggrave les inégalités sociales.
l’occasion doit être donnée de participer Ceux qui ne contournent pas les règles
à son propre développement. Le pro- et procédures établies, fondement actif
cessus devant permettre à l’Homme de de la corruption, sont désavantagés et
mener une vie saine et longue par lui et donc exclus des opportunités de parti-
pour lui ne doit pas compromettre les ciper aux processus de création des
chances des générations futures. biens et services.
________________________________________

3 Rapport national DHD, 2000, page 21

"Corruption et développement humain"


Problématique de la corruption et développement humain 15
La corruption, notamment celle de tal. L’efficience mesure la capacité
l’administration publique conduit à l’utili- d’amélioration quantitative et qualitative
sation des ressources de l’État pour de la production d’un bien ou d’un ser-
des intérêts privés. Elle amoindrit les vice tout en utilisant la même quantité
capacités de l’appareil étatique à de facteurs de production. Le choix des
répondre avec efficacité et surtout avec individus que le concept de DHD veut
efficience aux exigences des politiques élargir se fonde sur ces deux notions
et programmes de lutte contre la pau- essentielles du développement écono-
vreté. Au demeurant, ces services es- mique.
sentiels sont devenus payants. Comme
la pauvreté humaine qui est l’incapacité L’un des acteurs clés de la création
d’une frange de la population à partici- continue des richesses est un secteur
per au développement du fait d'un man- privé dynamique, évoluant dans un
que de capacités, la corruption devient environnement économique sain où,
un frein pour la réalisation d’un déve- par exemple, les prix reflètent les coûts
loppement équitable. d’opportunités réels des ressources et
où les règles et procédures régentant la
De façon spécifique, lorsqu’une entre- compétition économique sont connues
prise efficace est abusivement écartée et appliquées équitablement. Lorsque
d’un processus de passation de mar- d’une manière ou d’une autre, des en-
chés publics, elle n’a pas l’opportunité torses sont faites aux règles et procé-
de faire le métier pour lequel elle paie dures établies, la compétition économi-
des impôts et taxes divers. Les corrom- que s’en trouve perturbée. En particu-
pus lui retirent la chance de distribuer lier, lorsqu’une entreprise, pour avoir un
des revenus à ses employés. À la lon- agrément ou un marché, est dans l’obli-
gue, et ne pouvant pas exercer son gation de verser un pot-de-vin à une
métier, le licenciement des travailleurs autorité, elle alourdit ses coûts de
devient l’unique alternative qui lui reste. production. Ceux-ci sont répercutés
La liste des demandeurs d’emplois s’al- dans le prix des biens et services
longe et la pauvreté des individus et fournis aux consommateurs qui, au
des familles s’approfondit tout en ex- demeurant, ont des revenus fixes.
cluant du processus de création des L’accroissement des coûts de produc-
richesses des hommes et des femmes. tion occasionné par la corruption et
celle concomitante des prix à la con-
La corruption, qu’elle soit active ou sommation réduit le pouvoir d’achat du
passive, petite ou grande, administra- consommateur. La demande qui
tive ou législative ou toute combinaison s’adresse aux autres entreprises du
de l’une ou de l’autre, détruit le principe privé baisse. La corruption nuit à la
d’équité du DHD. création de richesses nouvelles..

Le développement humain durable


1.2.2. PRODUCTIVITÉ ET CORRUP- prône également un rôle repensé de
TION l’État. Il a ainsi orienté ses actions vers
la réalisation d’infrastructures de base à
but social à savoir, l’amélioration de

L a productivité associée au concept


de développement humain durable
se définit comme la capacité d’utiliser
l’accès des pauvres aux services so-
ciaux de base. Dès lors, le budget de
l’État, instrument privilégié de l’action
efficacement des ressources producti- gouvernementale, a, dans ses compo-
ves pour créer des biens et services santes, un intérêt plus prononcé pour la
pour l’Homme et par l’Homme. L’effi- facilitation des services de santé de
cacité est la capacité de produire dans base, d’éducation, d’eau potable et
le temps un bien ou un service en utili- d’assainissement. Ceci, pour mieux sa-
sant une combinaison de facteurs de tisfaire les besoins des plus pauvres.
production comme le travail et le capi- La corruption des fonctionnaires de

16 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


l’État et plus particulièrement ceux qui Développement. Ils ont contribué à
sont en charge du recouvrement des l’alourdissement du poids de la dette et
recettes fiscales (douanières, impôts) et ont compromis les chances de déve-
non fiscales réduit les ressources de loppement des générations futures.
l’État qui devraient permettre d’assurer
l’élargissement quantitatif et qualitatif La corruption détériore les biens et les
des services sociaux de bases, favora- services publics de base et demeure
bles à l’accroissement des capacités une source d’insécurité. Dans le finan-
des plus pauvres. cement public d’écoles ou de centres
de santé (par exemple dispensaires et
La corruption affecte négativement maternités), la corruption apparaît
l’efficacité économique. En effet, elle souvent au moment de la passation de
diminue le taux d’investissement du marché. Les entreprises compensent
secteur privé4 dans la mesure où les généralement la perte de revenus occa-
pots-de-vin versés (ou commissions) sionnée par le versement des pots-de-
constituent une ponction sur l’épargne vin avec le non-respect des normes de
privée. Elle favorise également les fui- construction ou avec des constructions
tes des capitaux car les pots-de-vin ne au rabais. Entre autres, on citera la
sont généralement pas réinvestis dans baisse de la quantité de ciment par bri-
l’économie, mais placés à l’étranger. Ils que fabriquée ou l’insuffisance de fer
échappent donc aux taxes directes ou dans le béton. Les locaux publics cons-
indirectes sur les revenus. La plupart truits sont une insécurité pour les usa-
des commissions reçues servent à des gers (par exemple élèves et maîtres,
consommations ostentatoires ou de femmes enceintes et bébés) et risquent
prestiges qui grèvent les importations de s’effondrer à tout moment.
et, de ce fait, détériorent la balance
commerciale. Lorsque la corruption sévit dans le
secteur de la santé et de l’éducation,
La corruption altère les choix des in- les pauvres qui n’ont pas de ressources
vestissements désormais influencés en sont exclus. Les médicaments sub-
par des intérêts particuliers qui n’ont ventionnés par l’État sont vendus par
aucun lien avec leurs effets bénéfiques des agents de santé à leur profit. Et
attendus pour la nation entière. Dans comme les recettes ne sont pas rever-
les pays corrompus, les investisse- sées, les stocks ne sont évidemment
ments choisis présentent presque tou- pas renouvelés. La corruption de l’insti-
jours un ratio coût/bénéfice élevé par tuteur accroît le coût déjà prohibitif de
rapport aux autres. Dans les pays ca- l’éducation pour les parents d’enfants
ractérisés par une faiblesse de l’épar- en âge d’aller à l’école. Les familles
gne intérieure et qui font appel à l’Aide pauvres, qui supportent à peine l’ab-
Publique au Développement pour finan- sence de la main d’œuvre infantile dans
cer les investissements publics, la gran- leur champ au profit de l’école, voient la
de corruption a souvent orienté ces res- corruption exclure leurs enfants, surtout
sources rares vers des projets et pro- les filles des services d’éducation. Et
grammes dont la mise en œuvre leur a pourtant, l’éducation demeure la source
procuré des pots-de-vin au détriment privilégiée d’accroissement de capacité
des priorités nationales comme la et de productivité du travail.
réduction de l’analphabétisme et de la
mortalité infantile. Les éléphants blancs La corruption alourdit donc les coûts de
qui ont poussé en Afrique sont des production du secteur privé et de ce
exemples éloquents de projets non fait, réduit le pouvoir d’achat des
aboutis, financés sur l’Aide Publique au consommateurs.
Dveloppement.
____________________________________________

4 [Link] (2000) estime que 7% des recettes des entreprises en Albanie et en Lettonie sont absorbés
par les pots-de-vin contre 15% en Georgie.

"Corruption et développement humain"


Problématique de la corruption et développement humain 17
Elle décourage les investissements car participaient aux décisions devant
elle contourne les règles et procédures influencer leur vie. Malheureusement,
établies. Celle des fonctionnaires de ces instances villageoises et locales ont
l’État affaiblit les ressources budgé- été remplacées par des administrations
taires. Lorsqu’elle s’installe dans les gérant des programmes élaborés et
services sociaux de base, elle en dimi- dirigées par un État central dont le
nue l’accessibilité et exclut les pauvres fonctionnement est caractérisé par des
des bienfaits de l’éducation et de la règles et procédures opaques.
santé, facteurs essentiellement de for-
mation du capital humain et fondement De ce point de vue, le DHD prône la
de la productivité globale. Cependant, formation des regroupements d’indivi-
la recherche de la croissance conduit à dus pour l’enracinement des orga-
la mise en œuvre de politiques de libé- nisations de la société civile. Celles-ci
ralisation qui peuvent, en l’absence de participent à la gestion des affaires
contrôle vigilant, être le levain de la nationales devant affecter leur vie. Elles
corruption. éclairent l’action publique et dénoncent
les abus de pouvoir. Elles protègent la
Ce constat a déjà été fait dans certains femme et la jeune fille des pesanteurs
pays de l’Union Européenne5 où, en sociales et culturelles qui les tiennent
quelques décennies, des libéralisations éloignées de la définition des objectifs
ont nourri la prolifération de fléaux so- et des stratégies et de leur mise en
ciaux tels que la toxicomanie, la crimi- œuvre. Elles surveillent les règles et
nalité, les fraudes fiscales, la corruption procédures établies et dans la mesure
des hommes politiques. C’est pourquoi du possible influencent leur modifica-
des politiques visant le DHD doivent tion pour une meilleure protection de
également mesurer l’ampleur des ris- l’individu. L’habilitation de la femme et
ques et l’irréversibilité de ces fléaux de l’homme leur donne le pouvoir de
avant toute mise en œuvre. participer pleinement à la vie économi-
que, sociale et culturelle.

1.2.3. HABILITATION ET CORRUP- Lorsque survient la corruption, les pro-


TION cédures et règles établies sont utilisées
pour des intérêts particuliers. Généra-
lement, ce sont les pauvres, les fem-

L e Développement Humain Durable


se veut habilitant6. Il se démarque
du paternalisme et de la charité. C’est
mes et les minorités ethniques ou reli-
gieuses et les populations rurales qui
sont brimées. La corruption peut contri-
un développement par l’homme et pour buer à une concentration du pouvoir
l’homme. Celui-ci participe à tous les économique, social et politique entre
échelons de la définition des objectifs et les mains de quelques individus. Elle se
de la prise de décisions quels que démarque de la décentralisation du
soient sa race, son sexe et sa richesse. pouvoir que prône le DHD par le biais
Aucun individu est omniscient et ne de la mise en œuvre de la dynamique
peut décider de l’affectation des res- de l’habilitation.
sources et des objectifs à poursuivre à
la place des autres. Il se démarque de La corruption érode le pouvoir de l’État
la charité, car il respecte la dignité de en affectant sa crédibilité et donc sa
l’homme. Dans bien des communautés légitimité. Elle a très souvent été citée
traditionnelles, l’arbre à palabre était comme la principale cause des coups
l’instrument par lequel les individus d’États dans de nombreux pays de par
partici-paient aux le monde et surtout en Afrique.
________________________________________

5 On peut citer le cas de l’Angleterre ou de l’Espagne où la toxicomanie s’est accrue après différentes
vagues de libéralisations.
6 Traduction maladroite de l’expression anglo-saxonne "Empowerment".

18 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


le monde et surtout en Afrique. De ce pement implique une reproductibilité
fait, elle est le canal par lequel des continue et qualitative des ressources
régimes d’exception ont confisqué le humaines et physiques et ne signifie
pouvoir au peuple et ont dénié à l’indivi- aucunement un renouvellement à
du toute possibilité de participer à la l’identique de ces ressources. Autre-
gestion de la cité. Elle sape les fon- ment dit, toute génération est appelée à
dements de la bonne gouvernance qui saisir toutes les opportunités qui
est la gestion transparente et saine des s’offrent à elle pour améliorer son bien-
affaires publiques par le Gouvernement être sans compromettre les chances
en partenariat avec le secteur privé et des générations à venir. Le dévelop-
la société civile. Elle détruit le principe pement humain se démarque donc de
de transparence que prône la bonne toute attitude puritaine.
gouvernance.
La corruption brime le développement
Plus fondamentalement, la corruption des générations futures. En effet, pour
inhibe l’ensemble des droits humains. une nation faisant recours aux em-
Les droits communs tels les droits civi- prunts publics pour financer son déve-
ques, les droits économiques et so- loppement par le biais des projets
ciaux, les droits politiques sont bafoués. d’investissements, les bénéfices atten-
Quand un individu se voit obligé de dus sont minorés par les actes de cor-
payer un pot-de-vin pour obtenir un ruption sans qu’aucune base de déve-
papier officiel comme une pièce d’iden- loppement économique ne soit offerte
tité ou un permis de conduire, il perd aux générations à venir. La corruption
une partie de ses droits civiques. Le conduit à de mauvais choix d’inves-
détournement de ressources financiè- tissements. Et lorsque ceux-ci sont réa-
res va à l’encontre des droits écono- lisés sur emprunt extérieur, même à
miques (surtout de la frange la plus des taux préférentiels comme ceux de
pauvre de la population). De même, l’APD, le poids de la dette publique
quand les ressources financières ser- s’alourdit. Les constructions de bâti-
vant à la construction d’une école sont ments publics sur fond de corruption
récupérées à des fins privées, l’éduca- ont très souvent une durée de vie plus
tion ne peut plus être assurée dans les courte car les commissions versées par
meilleures conditions; les droits de les entrepreneurs sont compensées par
l’enfant ne sont plus garantis. le non respect des normes internationa-
les. À ceci s’ajoute l’évasion fiscale
La corruption, par sa nature illicite, dé- subie par l’État qui l’empêche d’honorer
truit les droits humains et le dévelop- le service de la dette contractée par les
pement par l’homme et pour l’homme. générations antérieures et dont le poids
Pourtant, l’habilitation des populations, sera reporté sur les générations futu-
parce qu’elle les implique dans la vie de res. Elles sont nombreuses les indus-
la Nation, crée les fondements dura- tries polluantes qui ont pu s'implanter
bles, équitables et productifs de l’utilisa- en Afrique à cause d’actes de corrup-
tion des ressources. tion des secteurs aussi bien publics que
privés, nationaux qu’internationaux.

1.2.4. DURABILITÉ ET CORRUPTION La corruption contribue à détériorer le


patrimoine de l’humanité, légué de gé-
nération en génération. Les biens cultu-

L a dynamique d'élargissement des


choix des individus se veut durable.
Il s'agit d'un développement qui assure
rels (monuments, musées mais égale-
ment objets d’arts etc.), supposés ap-
partenir à l’ensemble de l’humanité,
l'équité entre les générations. Les déci- sont parfois récupérés à des fins pri-
sions de la génération présente ne doi- vées; l’argent, initialement prévu pour
vent pas porter préjudice aux généra- préserver ou rénover certains sites ou
tions futures. La durabilité du dévelop- monuments, est détourné.

"Corruption et développement humain"


Problématique de la corruption et développement humain 19
De même, la sauvegarde de la planète, De tels actes sont des menaces pour la
de la faune et de la flore demeure fonc- sécurité nationale, gage de tout déve-
tion du degré d’intégrité des individus. loppement durable.
Une usine construite de façon illégale
sur une zone à risque peut être à
l’origine de grands problèmes environ- CONCLUSION
nementaux. De même, la protection de
la couche d’ozone comme le respect de
la ponction des ressources naturelles

A
une époque où l’on considère
(eau, pétrole, gaz notamment) dépend que tout peut être sujet à
de la volonté des autorités concernées, corruption, le concept de corrup-
entrepreneurs comme décideurs, de tion ne peut que regorger d’un éventail
suivre les règles en vigueur. Si une de termes ou de qualificatifs. Il est donc
firme pétrolière décide de contrefaire important d’avoir une définition large
des analyses scientifiques et déclare qui puisse permettre d’intégrer cet
une quantité de pétrole inférieure à aspect comme celle présentée dans
celle réellement prélevée, le risque l’approche en termes de gouvernance.
d’épuisement des nappes n’est pas
perçu à sa juste mesure et les politi- De nos jours, ce n’est plus un secret
ques proposées se révèleront inadé- pour personne que la bonne gouver-
quates. Les impacts seront alors sup- nance est la base de l’approfon-
portés par les générations futures. Par dissement du Développement Humain
ailleurs, la corruption en creusant les Durable. La corruption qui est l’utili-
inégalités économiques, a également sation des règles et procédures pour
un impact négatif sur l’environnement des intérêts particuliers en est une des
car les pauvres vivent généralement entraves fondamentales. Étant une
dans les milieux où les services sociaux opération frauduleuse et secrète, elle
de bases sont inaccessibles, notam- altère les principes de base de la bonne
ment les services d’assainissement. gouvernance que sont la transparence
Les ressources naturelles sont leurs et l’imputabilité.
sources de survie. La déforestation, la
dégradation de l’environnement et l’éro- La corruption détruit le principe d’équité
sion des sols sont d’autant plus mar- en niant aux individus l’accès aux
quées dans les zones de pauvreté. La opportunités offertes par la société. Elle
corruption est une source d’accrois- réduit les possibilités de croissance
sement de la pauvreté. Les ressources économique par la distribution des
supposées être investies dans le do- opportunités d’investissements aux
maine public pour les générations futu- entreprises les moins performantes.
res, sont accaparées par quelques indi- Les pots-de-vin distribués sont une
vidus. La corruption compromet ainsi la épargne qui aurait pu être investie de
durabilité des projets de développe- façon plus productive.
ment. Enfin, la corruption peut conduire
les pouvoirs publics à ne pas réprimer La corruption encourage l’évasion
les activités illégales (par exemple le fiscale et la fuite des capitaux. Elle
trafic de drogues, la prostitution ou sape les bases d’un développement
encore la criminalité) ou à favoriser harmonieux des générations futures en
indûment une partie au détriment d’une alourdissant le fardeau de la dette, en
autre dans le cadre des actions en jus- dégradant l’environnement et en
tice ou de la mise en œuvre des projets accroissant de la pauvreté dont elle
et programmes de développement. n’encourage pas l’éradication.

20 Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Tableau 1.1. Les principaux effets négatifs de la corruption sur le DHD

Au plan micro Au plan macro


• Exécution inefficace et inefficiente des • Baisse des investissements étrangers et
projets, intérieurs à long terme,
• Nuisances à l’investissement privé par • Baisse de la compétitivité de l’économie
suite du biais introduit au niveau de la par suite de l’internalisation des coûts
Secteur privé

concurrence, de transaction et de l’incertitude qui ont


• Informalisation des entreprises, augmenté,
• Mauvaise répartition des talents et leur • Baisse de la croissance économique,
propension à rechercher des activités de • Baisse de l’épargne privée,
rentes plutôt que des activités pro- • Fuite des capitaux,
ductives, • Chômage,
• Délocalisation des entreprises,

• Inefficacité de l’administration, • Accroissement des inégalités,


• Fausse les priorités sectorielles (les • Accroissement de l’inflation,
secteurs de l’éducation et de la santé • Accroissement de la pauvreté humaine,
sont relégués au second plan par rapport • Baisse des recettes publiques,
Secteur public

à des secteurs comme la défense), • Accroissement de la dette publique,


• Emplois fictifs, • Accroissement des déficits budgétaires,
• Baisse des impôts et redevances • Apparition d’arriérés de paiement,
prélevées, • Augmentation de la pauvreté humaine
des populations,
• Détérioration de la balance des paie-
ments,

• Négation des droits humains, • Criminalité,


• Assassinats de journalistes, • Insécurité nationale et perte de
démocratique
Gouvernance

• Fermeture de médias, légitimité de l’État,


• Absence de transparence et d’impu- • Instabilité politique,
tabilité, • Coups d’État,
• Justice à deux vitesses,

"Corruption et développement humain"


Problématique de la corruption et développement humain 21
EF PRÉAMBULE

CORRUPTION ET DÉVELOPPEMENT
HUMAIN AU BURKINA FASO

L
e Burkina Faso s’est engagé en faveur du développement humain depuis déjà
presque dix ans. Esquissé dans le discours du 2 juin 1994 du Chef de l’État,
Monsieur Blaise Compaoré, cet engagement national a été mis en œuvre par le
gouvernement à travers notamment la Lettre d’Intention de Politique de
Développement Humain Durable (LIPDHD) 1995-2005. À travers ce cadre de
référence global, le gouvernement a impulsé une nouvelle démarche de réflexion
nationale pour guider ses actions de développement à long terme. À cet égard et
conformément aux orientations générales du gouvernement, le Programme des
Nations-Unies pour le Développement (PNUD) a lancé au milieu des années quatre-
vingt dix, l’initiative stratégique de Développement Humain Durable (DHD) sous les
auspices du ministère alors en charge de l’économie et des finances. Cette initiative a
permis la mise en place d’un Groupe National de Réflexion DHD (GNR-DHD)
associant responsables publics et représentants de la société civile et du secteur
privé.

Quatre rapports nationaux sur le DHD ont ainsi pu être publiés. Dès 1997, le premier
rapport a permis de dresser un état des lieux des principales dimensions du DHD au
Burkina Faso. Le deuxième rapport, publié en 1998, fut consacré à la thématique de
la lutte contre la pauvreté. Par son impact sur le dialogue des politiques et des
stratégies de développement, il a contribué à la définition du premier Cadre
Stratégique de Lutte contre la Pauvreté (CSLP). De plus, la pertinence de son
contenu lui valut deux prix internationaux!: celui de la qualité de l’analyse et celui de
l’impact des politiques. La qualité de la gouvernance et ses implications pour une
meilleure gestion des affaires publiques burkinabè ont été scrupuleusement étudiées
dans le troisième rapport DHD. Publié en 2000, ce rapport a encouragé la mise en
œuvre de projets et de programmes de renforcement des capacités des institutions
nationales chargées d’approfondir le processus d’élargissement qualitatif et quantitatif
des choix des burkinabè. Après ces premiers défis importants pour la promotion du
dialogue des politiques de développement, le Groupe National de Réflexion DHD a
porté la problématique du VIH/SIDA au-devant de la scène nationale et internationale
avec son dernier rapport publié en 2001. Traduit dans les principales langues du pays,
celui-ci a permis la tenue de plusieurs ateliers régionaux et national qui ont permis
d’élaborer des stratégies pour endiguer la propagation du VIH/SIDA et lutter contre
ses effets dévastateurs sur la dynamique du développement humain. Ce rapport DHD
sur le VIH/SIDA a également nourri la réflexion des experts et des praticiens du
développement pendant la XIIeme Conférence Internationale sur le VIH/SIDA et les

"Corruption et développement humain"


Préambule V
Maladies Sexuellement Transmissibles (CISMA) tenue à Ouagadougou en décembre
2001.

Le présent rapport national revêt un caractère assez novateur puisqu’il est le premier
au niveau mondial à porter sur le thème de la corruption et particulièrement sur ses
conséquences néfastes pour le DHD. Le choix de ce thème a été guidé par le souci
d’abord de mieux appréhender l’ampleur actuelle de la corruption au Burkina Faso,
qu’il s’agisse de la petite ou de la grande corruption, et aussi de comprendre ses
conséquences néfastes sur le développement du pays. À travers l’analyse des liens
existant entre corruption, pauvreté et DHD (chapitre 1), ce rapport souhaite appuyer
la conception et la mise en œuvre d’une politique nationale efficace de lutte contre la
corruption.

Cependant, analyser l’état de la corruption ne constitue pas un exercice aisé en raison


de son caractère secret. Il pourrait même apparaître provocateur et être utilisé dans le
débat public à des fins partisanes. Aussi, pour qu’une analyse de la corruption une
fois publiée puisse contribuer à l’instauration d’un débat constructif dans lequel toutes
les parties intéressées se sentent concernées, l’objectivité de la démarche et de
l’étude doit être reconnue de tous.

Une enquête qualitative pour comprendre la perception de la corruption

Pour diagnostiquer l’état de la corruption au Burkina Faso, le Groupe National de


Réflexion DHD a mené sa propre enquête. Elle a permis ainsi de décrire la perception
que les Burkinabè ont de la corruption et aussi d’entendre leurs attentes.

Les champs investis lors de l’enquête permettent d’abord d’apprécier la perception


que les burkinabè ont de la corruption, d’en expliquer les causes et conséquences et
enfin de diagnostiquer également les secteurs d’activité les plus concernés (chapitre
2). Différents modules ont également été introduits afin d’enrichir les analyses du lien
de la corruption avec la gouvernance économique (chapitre 3), la gouvernance
démocratique (chapitre 4) et aussi les secteur sociaux de base (chapitre 5). Le
dernier module de l'enquête permet de présenter les attentes et les mesures
proposées par les burkinabè en matière de lutte contre la corruption. Aussi, le
huitième chapitre analyse les politiques de lutte contre la corruption développées ces
dernières années et les confronte aux attentes des burkinabè. Des propositions pour
répondre à ces attentes et renforcer les stratégies actuelles sont alors esquissées.

Il importe aussi de préciser le contexte de cette étude. Le contexte historique d’abord


parce que la Burkina Faso s’est engagé après une période révolutionnaire agitée dans
l’édification progressive d’un état de droit. Le contexte macro-économique ensuite
parce que de nombreuses réformes de libéralisation et d’ouverture sur l’extérieur ont
été menées au cours des dix dernières années et que l’État a pu y perdre en partie sa
capacité à contrôler directement la gestion de l’économie. Le contexte socio-
économique et culturel enfin parce que l’ampleur de la pauvreté chronique au Burkina
Faso rend plus insupportable qu’ailleurs le gaspillage des ressources financières que
les pouvoirs publics ont pu mobiliser, parfois avec l’appui des Partenaires Techniques
et Financiers (PTF).

Le contexte historique!: l’évolution du cadre institutionnel

La lutte contre la corruption reste sans doute encore étroitement associée dans l’esprit
burkinabè à la période révolutionnaire 1983-1987. Cette période vit le pays de Haute-
Volta changer d’appellation pour devenir Burkina Faso, ce qui signifie en langues
nationales "pays des hommes intègres". La volonté politique de lutter contre la

VI Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


corruption s’exprima alors avec vigueur, notamment à travers la création d’une
Commission du Peuple chargée de la prévention de la corruption et en particulier de
la déclaration des biens des hommes politiques dont le chef de l’État. La lutte contre
la corruption s’organisa également à cette époque autour des Tribunaux Populaires
de la Révolution (TPR). Chacun de ces tribunaux était composé de trois militaires, de
douze militants issus des Comités de Défense de la Révolution (CDR) et enfin de trois
magistrats professionnels. Plus que sur l’application du droit, l’efficacité de ces
tribunaux révolutionnaires reposa parfois sur la crainte inspirée et sur la délation.

Depuis les évènements d’octobre 1987, le retour à un état de droit et le passage


progressif à une démocratie politique constituent les principaux objectifs en matière
d’organisation de la vie publique. Dans la phase actuelle de construction et de
renforcement de l’état de droit, la lutte contre la corruption s’organise autour des
principes de bonne gouvernance. Les institutions chargées de lutter contre la
corruption sont certes anciennes au Burkina Faso (par exemple Inspection Générale
d’État, Inspections techniques des différents départements ministériels), mais de
nouvelles structures ont été créées récemment, notamment en 2001 avec le Comité
National d’Éthique et la Haute Autorité de Coordination de Lutte contre la Corruption.
De plus, sous l’actuel chef de l’État, la volonté politique de lutter contre la corruption
s’est exprimée à travers le Plan National de Bonne Gouvernance (PNBG) puis le
Cadre Stratégique de Lutte contre la Pauvreté (CSLP) en son quatrième axe qui vise
à promouvoir la bonne gouvernance.

Dans ce rapport qui souhaite contribuer au renforcement de la bonne gouvernance


pour un meilleur Développement Humain Durable, l’analyse portera sur les institutions
de lutte contre la corruption et leur bon fonctionnement. Un panorama des structures
de régulation et de contrôle mises en place ces dernières années sera dressé afin
d’en permettre une meilleure connaissance, de s'interroger sur leur efficacité réelle et
de comprendre le rôle que les acteurs de la société civile peuvent jouer dans une
stratégie de lutte contre la corruption.

Parce que la bonne gouvernance est généralement perçue comme une condition sine
qua non de l’efficacité des programmes de développement et de réduction de la
pauvreté, l’impact négatif de la corruption sur l’état de la gouvernance démocratique
au Burkina Faso est analysé (chapitre 4).

Le contexte macro-économique!: des réformes structurelles importantes

Au cours des années quatre-vingt dix, la politique économique et sociale du Burkina


Faso a été fortement influencée par le consensus dit de Washington, qui vit les
institutions de Bretton Woods, FMI et Banque mondiale coordonner leurs interventions
respectives autour de trois objectifs clé!: politique macroéconomique restrictive à court
terme, privatisation d’entreprises publiques et libéralisation commerciale à long terme.
C’est dans ce contexte général que s’inscrit la politique économique menée au
Burkina Faso au cours des années quatre-vingt dix, notamment avec la mise en place
du premier programme d’ajustement structurel en 1991.

L’une des premières conséquences attendues de ce changement d’orientation


économique portait bien sûr sur une meilleure gouvernance économique. Grâce à une
politique d’orientation libérale, la corruption qui sévissait dans le secteur public est
directement réduite. De même, la suppression des barrières douanières permet de
réduire la fraude aux frontières et la corruption qui lui est associée. Généralement, la
libéralisation des politiques commerciales, sur un plan intérieur ou extérieur,
s’accompagne de l’émergence d’une nouvelle classe d’entrepreneurs. L’expérience a
cependant montré que les conséquences bénéfiques attendues du passage d’une

"Corruption et développement humain"


Préambule VII
économie où l’État intervient directement à une économie libéralisée n’ont rien de
systématique. Ainsi, certains économistes soutiennent que le passage trop rapide à
une économie de marché, sans renforcement concomitant de la concurrence et de la
réglementation, peut renforcer la corruption, à travers par exemple la privatisation
d’entreprises publiques sous-évaluées ou la libéralisation d’organismes para-publics
de commercialisation au profit de quelques opérateurs économiques. La libéralisation
ne porte en effet pleinement ses fruits que dans le cadre d’un environnent
concurrentiel réglementé et d’institutions de contrôle efficaces. Or, dans le cas d’un
pays en développement comme le Burkina Faso, ces conditions ne sont pas toujours
remplies. Les liens existant entre corruption et bonne gouvernance économique sont
donc étudiés (chapitre 3).

Les contextes socio-économiques et culturel de la corruption

Malgré une croissance économique supérieure à la croissance démographique de


plus de deux points de pourcentage, les conditions de vie des ménages sont restées
précaires au Burkina Faso. La pauvreté monétaire a même augmenté de 1994 à
2003!: l’incidence de la pauvreté atteignait 45,3% en 1998 contre 44,5 % en 1994. De
plus, la précarité de la situation sanitaire et le faible niveau de scolarisation et
d’alphabétisation sont mis en évidence par le mauvais classement récurrent du
Burkina Faso sur l’échelle de l’indicateur DHD. Dans cette situation de pauvreté
humaine chronique et aussi de ressources financières réduites, la lutte contre la
corruption peut constituer un instrument de politique économique et sociale. Pour
cette raison, l’impact de la corruption sur le fonctionnement des secteurs sociaux est
étudié (chapitre 5).

Le bon fonctionnement des structures de lutte contre la corruption et l’efficacité des


stratégies mises en place supposent une bonne connaissance du contexte socio-
culturel dans lequel elles s’inscrivent. Parce que certains analystes ont pu voir dans la
confrontation des valeurs fondamentales des civilisations africaines et de leur
immersion avec l’économie marchande un facteur explicatif ou aggravant de la
corruption, la dimension socio-culturelle est également intégrée à l’analyse (chapitre
6). D’autres analystes voient également dans la pauvreté un facteur favorisant ou
aggravant la corruption.

Le rôle des partenaires dans la lutte contre la corruption est abordé (chapitre 7).
Surtout, un inventaire exhaustif du cadre normatif permettant de lutter contre la fraude
au Burkina Faso et les institutions qui appuient ou peuvent appuyer la lutte contre la
corruption permet de présenter les premiers éléments d’une stratégie renforcée en la
matière (chapitre 9).

VIII Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


GROUPE NATIONAL DE RÉFLEXION
SUR LE DÉVELOPPEMENT HUMAIN DURABLE
Dieudonné O. Badini Docteur Pascal Niamba
Ministère de l’Économie et du Budget Épidémiologiste CIC DOC

Daniel Bambara Bamory Ouattara


DG de l'Économie et de la Planification Directeur Général de l'INSD

Docteur Charles Batungwanayo Awa Ouédraogo


Médecin S/c PNUD La marche des femmes

Christian Béré Cheick Ouédraogo


Sociologue Président de la Cour de Cassation

Eric Bonkoungou Clémentine Ouédraogo


Association Vive le Paysan Directrice de Programmes PROMO-FEMMES

Boureima Bougma Harouna Ouédraogo


Expert socio-économiste Assistant au Représentant Résident - PNUD

Bonoudaba Dabiré Jean-Pierre Ouédraogo


Secrétaire Exécutif STC/PDES Ligue des Consommateurs du Burkina Faso

Cyprien Faho Madeleine Hamsétou Ouédraogo


Directeur Général PROMEXPORT Conseiller au CES

Louise Gouba Séraphine Solange Ouédraogo


Chargée de Mission CES Maire de Boulmiougou

Marcelline Ilboudo Nicolas Ponty


Journaliste Editions Sidwaya Économiste Principal - PNUD

Tibo Hervé Kaboré Lazare Pouya


Secrétaire Permanent du PDDEB Journaliste Télévision Nationale

Adama Jean Apollinaire Kafando Rikke Damm


ONLS Chargée de Programme - PNUD

Michel Adrien Kan Hamado Sawadogo


Consultant indépendant Statisticien STC - PDES

Théophane Kinda Amy Tapsoba


Chargé de communication PNUD Assistante de programme/PNUD

Hervé Kouraogo Adèle Traoré


Économiste - PNUD Inspectrice du Travail/Ministère du Travail

Bonaventure Kyelem Morin Yamongbe


Chargé de programme - PNUD Journaliste Editions Le Pays

Augustin Marie Gervais Loada Simone Zoundi


Directeur Exécutif du Centre de Gouvernance PDG SODEPAL
Démocratique

"Corruption et développement humain"


Préambule IX
ÉQUIPE DE PRÉPARATION DU RAPPORT

SUR LE DÉVELOPPEMENT HUMAIN DURABLE

Coordonnateur Principal
Christian Lemaire

Conseillers techniques Consultants nationaux

Adama Coulibaly Ahmed Tidiani Ba


Luc-Joël Grégoire Yacouba Belem
Harouna Ouédraogo Pierre Benoît Bouda
Nicolas Ponty Dembo Gadiaga
Luc Marius Ibriga
Groupe de relecture Benoît Kambou
Nicolas Etienne Kiba
Dieudonné O. Badini Marie Eugénie Malgoubri -Kiendrébéogo
Eric Bonkoungou Edmond Ouédraogo
Cyprien Faho Alain Sanou
Louise Gouba Hamado Sawadogo
Bamory Ouattara Mariama Tani
Cheick Ouédraogo Adèle N’Péré Traoré
Awa Ouédraogo
Stefania Perrini
Nicolas Ponty Maquette et mise en page
Amy Tapsoba
Adèle Traoré Danielle Deloche

Appui documentaire et secrétariat Dessin

Amy Tapsoba Tim Pouce

Imprimerie

Presse du Faso

X Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


SOMMAIRE

Chapitre 1. Problématique de la corruption et développement 1


humain
Introduction 1
1.1. Le cadre conceptuel de la corruption 2
1.2. Le développement humain et la corruption 15
Conclusion 20

Chapitre 2. Perception de la corruption au Burkina Faso 22


Introduction 22
2.1. L’importance de la corruption 22
2.2. Les pratiques en matière de corruption 26
2.3. Les causes de la corruption 31
2.4. Les conséquences de la corruption 33
2.5. La lutte contre la corruption 34
Conclusion 37

Chapitre 3. Corruption et gouvernance économique 38


Introduction 38
3.1. Corruption et politique économique 39
3.2. Corruption et lutte contre la pauvreté 43
3.3. Facteurs explicatifs et conséquences de la corruption 48
3.4. Corruption et gestion des ressources 51
3.5. Le budget de l’État 55
Conclusion 61

Chapitre 4. Corruption et gouvernance démocratique 63


Introduction 63
4.1. Les pratiques et manifestations de la corruption 64
4.2. Les causes de la corruption 76
4.3. Les impacts de la corruption 84
Conclusion 87

Chapitre 5. Corruption et secteurs sociaux de base 89


Introduction 89
5.1. Le secteur de la santé 89
5.2. Le secteur de l’éducation 91
5.3. Les secteurs de l'eau et de l'électricité 93
5.4. Les infrastructures de base 95
5.5. La propriété foncière 96
5.6. Le secteur de l’environnement 99
Conclusion 100

Chapitre 6. Corruption et valeurs socioculturelles 101


Introduction 101
6.1. Racines traditionnelles et corruption 101
6.2. Corruption et valeurs socioculturelles 109
6.3. Corruption et mutations socioculturelles 113
6.4. Mesures des dimensions socioculturelles de la corruption 118
Conclusion 119

"Corruption et développement humain"


Préambule XI
Chapitre 7. Coopération régionale et internationale et lutte contre 121
la corruption
Introduction 121
7.1. Le cadre institutionnel et normatif 122
7.2. Le rôle des partenaires au développement 132
7.3. Les programmes de coopération 138
7.4. Perspectives dans le partenariat 140
Conclusion 142

Chapitre 8. Les politiques et les stratégies en matière de lutte 144


contre la corruption
Introduction 144
8.1. Le cadre normatif 147
8.2. Le cadre réglementaire 154
8.3. Le dispositif de lutte contre la corruption 155
8.4. Les mécanismes subsidiaires 167
8.5. Les stratégies de lutte contre la corruption 174

Annexes Caractéristique du DHD au Burkina Faso 187

XII Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Liste des encadrés

Encadré 1.1. Les formes élémentaires de la corruption 4


Encadré 1.1. Les formes élémentaires de la corruption (suite) 6
Encadré 1.2. Un exemple de corruption passive 13
Encadré 1.3. Exemples de petite corruption 13
Encadré 1.4. Un exemple de corruption active 14
Encadré 1.5. Un exemple de corruption législative 14
Encadré 1.6. Un exemple de corruption administrative 14

Encadré 2.1. Méthodologie de l’enquête 23


Encadré 2.2. Récit sur la corruption au niveau de la police et gendarmerie 27
Encadré 2.3. Le comportement de l’administration dans un conflit 28
Encadré 2.4. Récit sur le comportement d’un agent des impôts 29
Encadré 2.5. Lourdeur administrative et corruption 33
Encadré 2.6. Des solutions contre la corruption au niveau des individus 36
Encadré 2.7. Des solutions contre la corruption au niveau de la société 36

Encadré 3.1. Propos d’un inspecteur des douanes 42


Encadré 3.2. Objectifs du Millénaire pour le développement 44
Encadré 3.3. Discours du secrétaire général des Nations-Unies 47
sur la corruption
Encadré!3.4. Citation du REN-LAC sur le "deal" 52
Encadré 3.5. Quelques évaluations sur la fraude 53
Encadré 3.6. Exemple d’interprétation des quartiles relatifs à la 60
rubrique de dépenses "Matières - Services - Fournitures

Encadré 4.1. Arrêté du 14 juillet 1994 de la Chambre Constitutionnelle 66


Encadré 4.2. Le financement des partis politiques analysé par la Cour 76
des Comptes

Encadré 5.1. L'importance de l'éducation 94

Encadré 6.1. Dignité et morale dans les sociétés traditionnelles 115


Encadré 6.2. Transformations socioculturelles du fait de la corruption 117
Encadre 6.3. Corruption et proverbes 120

Encadré 7.1. Le NEPAD 126


Encadré 7.2. Le Mécanisme Africain d'Évaluation entre Pairs (MAEP) 132
Encadré 7.3. Le CFAA et le PRGB 135
Encadré 7.4. Engrais chimiques en provenance du japon 137

Encadré 8.1. Les limites de la CNCC et l’organisation de la société civile 159


Encadré 8.2. Liberté de presse, éthique, déontologie 166
Encadré 8.3; Les comités anti-corruption dans la police burkinabè 180
Encadré 8.4. Les corrupteurs protégés 185

"Corruption et développement humain"


Préambule XIII
Liste des schémas

Schéma 1.1. Interface entre les acteurs de la Gouvernance 5


Schéma 1.2. Le système de la corruption 8
Schéma 1.3. La corruption passive 12
Schéma 1.4. La corruption active 13

Schéma 2.1. Classification des secteurs selon le degré de corruption 26

XIV Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Liste des tableaux

Tableau 1.1. Un exemple de corruption passive 21

Tableau 2.1. Perception des enquêtés selon l'étendue de la corruption 25


et des différentes pratiques
Tableau 2.2. Perception des enquêtés sur les différentes pratiques 27
Tableau 2.3. Connaissance des structures de lutte contre la corruption 34
Tableau 2.4. Connaissance des structures de lutte contre la corruption 34
suivant le niveau d'instruction
Tableau 2.5. Perception de la lutte contre la corruption 35

Tableau 3.1. Types de procédures utilisées par l'État 59


Tableau 3.2. Rubriques de dépenses selon les écarts relatifs 60
des prix moyens 2000
Tableau 3.3. Rubriques de dépenses selon les écarts relatifs 60
des prix moyens 2001

Tableau 7.1. Apports des principaux bailleurs de fonds 122

Tableau 8.1. Les piliers institutionnels et leurs règles de conduite 146


Tableau 8.2. Le contrôle, les étapes, les acteurs, les actions 173

"Corruption et développement humain"


Préambule XV
Liste des abréviations et sigles

ACCT Agence Comptable Centrale du Trésor


APBF Association Professionnelle des Banques et des Institutions Financières
BAD Banque Africaine de Développement
BISD Banque Islamique de Développement
BRI Banque des règlements Internationaux
BTP Bâtiments et Travaux Publics
CENI Commission Electorale Nationale Indépendante
CFAA Country Financial Accountability Assessment
CID Circuit Intégré de la Dépense
CGP Caisse Générale de Péréquation
CNLS Comité National de Lutte contre le Sida
COMFIB Commission des Finances et du Budget
CMRPN Comité Militaire de Redressement pour le Progrès National
CNCC Commission Nationale de la Concurrence et de la Consommation
CNE Comité National d’Ethique
CNSS Caisse Nationale de Sécurité Sociale
CNR Comité National Révolutionnaire
CSI Conseil Supérieur de l’Information
CSLP Cadre Stratégique de Lutte contre la Pauvreté
DAAF Direction des affaires Administratives et Financières
DCF Direction du Contrôle Financier
DGB Direction Générale du Budget
DGEP Direction générale de l’Économie et de la Planification
DGCOOP Direction générale de la Coopération
DEP Direction des Études et de la Planification
GAFI Groupe d’Action Financière sur le blanchiment des capitaux
GNR-DHD Groupe National de Réflexion sur le Développement Humain
GRIP Groupe de Recherches et d’Information pour la Paix
IGE Inspection Générale d’État
IGF Inspection Générale des Finances
IPC Indice de Perception de la Corruption
FMI Fonds Monétaire International
LPDHD Lettre Politique de Développement Humain Durable
MAEP Mécanismes d’Évaluation Entre Pairs
MEBA Ministère de l'Enseignement de Base et de l'Alphabétisation
NEPAD Nouveau Partenariat Pour le Développement Économique de l’Afrique
PRGB Plan de Renforcement de la Gestion Budgétaire
OCDE Organisation de Coopération et de développement Économique
OMD Organisation Mondiale des Douanes
OMD Objectifs du Millénaire pour le Développement
ONPE Office National de la Promotion de l’Emploi
PAS Politique d’Ajustement Structurel
PASEC.T Projet d’Ajustement Sectoriel des Transports (PASEC.T)
RAF Réorganisation Agraire et Foncière
RESINA Réseau Inter-Administratif
RONC Rapport sur l’Observation des Normes et des Codes
SIGASPE Système Intégré de Gestion Administrative et Salariale du Personnel de
l’État

XVI Rapport sur le développement humain - Burkina Faso - 2003


Liste des abréviations et sigles (suite)

SGS Société Générale de Surveillance


SNU Système des Nations-Unies
SYGADE Système de Gestion et d’Analyse de la Dette Publique
UEMOA Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine
TOD Textes d’Orientation de la Décentralisation
TPR Tribunaux Populaires de la Révolution
UFR Unité de Formation et de Recherche en Sciences de la Santé

"Corruption et développement humain"


Préambule XVII

Vous aimerez peut-être aussi