Cassandra Clare
THE MORTAL
INSTRUMENTS
RENAISSANCE
Livre 1. La Princesse de la nuit
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Julie Lafon
À Holly.
C’était un elfe…
PROLOGUE
Los Angeles, 2012
Kit adorait les nocturnes du Marché Obscur.
Certains soirs, il avait l’autorisation de sortir pour aider son père à son
stand. Il connaissait le Marché depuis son septième anniversaire. Huit ans
plus tard, il éprouvait encore la même surprise et le même émerveillement
quand, après avoir traversé un banal mur en brique dans Kendall Alley, une
ruelle du vieux centre de Pasadena, il émergeait dans un monde fantastique
aux lumières et aux couleurs chatoyantes.
À quelques rues de là, on trouvait des Apple Store vendant des
ordinateurs et autres gadgets électroniques, des chaînes de fast-foods, des
marchés de produits bio, des American Apparel et des boutiques branchées.
Au bout d’une allée, on débouchait sur une immense place protégée de tous
côtés par des sortilèges pour empêcher les promeneurs imprudents de
s’introduire dans l’enceinte du Marché.
Le Marché Obscur de Los Angeles ouvrait ses portes par les nuits
chaudes et n’existait pas dans le « monde réel ». Kit savait, quand il flânait
parmi les étals décorés de couleurs vives, qu’ils auraient tous disparu au
lever du soleil.
Mais tant qu’ils étaient encore là, il en profitait au maximum. C’était
déjà assez pénible d’être le seul garçon de son âge à posséder le Don.
« Don », c’était le mot qu’employait son père. Hyacinthe, une divinatrice
aux cheveux lavande qui proposait ses services dans un coin du marché
appelait ça la Seconde Vue.
Kit trouvait cette expression plus adaptée. Après tout, la seule chose qui
le distinguait des autres, c’était ce qu’il voyait. Des petits détails, le plus
souvent : des fées minuscules cachées parmi les herbes qui poussaient dans
les fissures des trottoirs ; le visage pâle d’un vampire dans une station-
service tard dans la nuit ; un homme pianotant de ses griffes sur le comptoir
d’un bar. Il avait toujours eu ce don. Son père l’avait, lui aussi. C’était
héréditaire, pour ainsi dire.
Le plus dur, c’était de ne pas montrer ses émotions quand on voyait
quelque chose d’anormal. Un après-midi, en rentrant de l’école, il avait vu
une meute de loups-garous se battre sur un terrain de jeu désert. Immobile
sur le trottoir, il avait ameuté deux policiers avec ses cris, mais ils l’avaient
pris pour un fou. Après cet épisode, son père avait décidé de ne plus
l’envoyer à l’école. Il s’instruisait seul en lisant des livres, jouait au sous-
sol à des jeux vidéo et ne sortait que quand le Marché Obscur avait lieu.
Là-bas, il n’avait pas à s’inquiéter de ses réactions. Le Marché était un
endroit pittoresque même pour les vendeurs. On y croisait toutes sortes de
créatures : des ifrits tenant des djinns en laisse, des danseuses peri vendant
des poudres dangereuses aux reflets scintillants, une banshee qui se disait
capable de prédire l’heure exacte de votre mort – encore que Kit ne voyait
pas qui voudrait savoir une chose pareille –, un cluricaune qui se proposait
de retrouver les objets perdus, une jeune sorcière aux cheveux verts coupés
court qui fabriquait des bracelets et des pendentifs enchantés… En croisant
le regard de Kit, elle sourit.
— Hé, Roméo ! s’exclama le père du garçon en lui donnant un coup de
coude. Je ne t’ai pas amené ici pour flirter. Aide-moi à installer le panneau.
Il poussa un tabouret vers son fils et lui tendit un écriteau en bois sur
lequel il avait inscrit le nom de son stand : Johnny Rook.
Ce n’était pas le nom le plus créatif qui soit mais le père de Kit n’avait
jamais eu beaucoup d’imagination. C’était plutôt drôle, étant donné que sa
clientèle se composait de sorciers, de loups-garous, de vampires, de lutins,
de goules et même d’une sirène, songea Kit en montant sur le tabouret pour
suspendre l’écriteau. Après tout, les noms simples étaient peut-être plus
accrocheurs.
Le père de Kit vendait des potions et des poudres – et même, sous la
table, des objets plus ou moins légaux – or ce n’était pas ce qui amenait
toutes ces créatures chez lui. Johnny Rook était au courant de tout ce qui se
passait dans le Monde Obscur de Los Angeles. Il détenait beaucoup
d’informations et il était disposé à les partager en échange d’espèces
sonnantes et trébuchantes.
Kit descendit du tabouret et prit les deux billets de cinquante dollars
que son père lui tendait.
— Va me faire de la monnaie, dit-il sans le regarder.
Il avait sorti son registre rouge de dessous son comptoir, sans doute
pour se rappeler qui lui devait de l’argent.
— Je n’ai pas plus petit, ajouta-t-il à l’intention de son fils.
Kit hocha la tête avant de s’éloigner, tout content d’aller faire un tour.
La moindre course était un prétexte pour flâner dans les allées. Il passa
devant un étal chargé de fleurs blanches qui dégageaient un parfum lourd et
sucré, puis un groupe d’hommes en costume qui distribuaient des brochures
sous un écriteau proclamant : ÊTRES SURNATURELS, VOUS N’ÊTES
PAS SEULS ! LES DISCIPLES DU GARDIEN VOUS INVITENT À
VOUS INSCRIRE À LA LOTERIE DE LA CHANCE ! LAISSEZ LA
BONNE FORTUNE ENTRER DANS VOTRE VIE !
Une femme aux lèvres rouges et aux cheveux noirs tenta de lui fourrer
une brochure dans les mains. Comme il ne faisait pas mine de la prendre,
elle jeta un regard assassin à son père, qui lui répondit par un grand sourire.
Kit leva les yeux au ciel : il existait d’innombrables petites sectes
consacrées au culte d’un ange ou d’un démon mineur ; pour la plupart, elles
n’étaient d’aucune utilité.
Kit s’arrêta à l’un de ses stands favoris pour acheter un sorbet à la
framboise et au fruit de la passion. Il faisait toujours preuve de prudence :
au Marché Obscur, on trouvait des boissons et des sucreries mortellement
dangereuses, même si personne n’aurait couru le risque d’empoisonner le
fils de Johnny Rook : il savait trop de choses. Cherchiez-lui des noises, et
votre secret n’en était plus un.
Kit se dirigea vers la sorcière qui vendait des bijoux enchantés. Elle
s’était installée dans un coin sur un de ces sarongs bon marché aux couleurs
vives que l’on trouvait à Venice Beach. Elle leva les yeux à son approche.
— Salut, Wren ! lança-t-il.
Ce n’était sans doute pas son vrai prénom, mais au Marché Obscur, tout
le monde l’appelait comme ça.
— Salut, beau gosse ! (Elle se poussa pour le laisser s’asseoir en faisant
tinter les bracelets qu’elle portait aux poignets et aux chevilles.) Qu’est-ce
qui t’amène dans mon humble demeure ?
Il s’assit par terre près d’elle. Son jean était troué aux genoux. Il aurait
bien aimé pouvoir garder l’argent que lui avait remis son père pour
s’acheter quelques vêtements neufs.
— Mon père voudrait de la monnaie sur deux billets de cinquante.
— Chut ! fit-elle en agitant la main dans sa direction. Il y a des gens ici
qui tueraient père et mère pour cent dollars.
— Moi, je ne risque rien, objecta Kit d’un ton tranquille. Personne ne
me touche… sauf si je le décide, ajouta-t-il.
Il adressa un sourire à deux promeneurs : un grand et beau garçon avec
une mèche blanche dans ses cheveux noirs, et une brunette cachée derrière
des lunettes de soleil, qui passèrent devant lui en l’ignorant. Soudain, Wren
se redressa à l’approche d’un couple qui marchait juste derrière eux : un
homme robuste et une femme aux cheveux bruns rassemblés en une longue
tresse.
— Un bijou porte-bonheur ? lança-t-elle d’une voix charmeuse. J’en ai
aussi en or et en cuivre.
La femme finit par lui acheter une bague sertie d’une pierre de lune et
s’éloigna en bavardant avec son compagnon.
— Comment tu as deviné que c’étaient des loups-garous ? demanda
Kit.
— Le regard de cette femme, répondit Wren. Les loups-garous sont des
acheteurs compulsifs. Et leur regard glisse sans s’arrêter sur tout ce qui est
en argent. (Elle soupira.) Mes talismans cartonnent depuis cette histoire de
meurtres.
— Quelle histoire de meurtres ?
Wren fit la grimace.
— Un truc de dingues. On a découvert des cadavres entièrement
recouverts d’inscriptions en langue démoniaque. Des corps brûlés, noyés,
aux mains tranchées… Toutes sortes de rumeurs circulent. Tu n’étais pas au
courant ? Tu n’écoutes pas les ragots ?
— Non, répondit Kit. Pas vraiment.
Il regarda le couple se diriger vers le nord du Marché, là où les
lycanthropes se retrouvaient pour acheter de l’aconit, des couverts en bois
ou en fer et d’autres objets spécifiques aux loups-garous.
Bien que le Marché Obscur soit censé faciliter les échanges entre les
Créatures Obscures, elles avaient tendance à se regrouper entre elles. Il y
avait le coin où les vampires se réunissaient pour acheter du sang aromatisé
ou chercher de nouveaux assujettis parmi ceux qui avaient perdu leur
maître. Il y avait les tentes décorées de lierre et de fleurs où les fées
troquaient des charmes et prédisaient l’avenir. Mais le plus souvent, elles se
tenaient à l’écart du Marché car contrairement aux autres, elles n’avaient
pas le droit de faire du commerce. Les sorciers, rares et redoutés,
occupaient les stands situés tout au fond. Ils portaient tous la marque de leur
ascendance démoniaque : ailes, cornes, queue fourchue… Un jour, Kit avait
aperçu une sorcière avec une peau bleue de poisson.
Enfin, il y avait tous ceux qui possédaient la Seconde Vue, comme Kit
et son père, des gens ordinaires capables de voir le Monde Obscur au-delà
des charmes qu’il employait pour se protéger. Wren était de ceux-là :
sorcière autoproclamée, elle avait payé un sorcier pour qu’il lui enseigne les
sortilèges de base, mais elle faisait toujours profil bas. Les humains
n’étaient pas censés pratiquer la magie. Alors que l’enseignement des arts
occultes était une activité prospère, quoique clandestine. On pouvait se faire
beaucoup d’argent dans ce domaine, pourvu qu’on ne se fasse pas prendre
la main dans le sac par…
— Des Chasseurs d’Ombres ! s’exclama soudain Wren.
— Comment tu as deviné que je pensais à eux ?
— Parce qu’il y en a deux là-bas.
Les yeux brillants, Wren désigna d’un signe de tête les deux nouveaux
venus.
À vrai dire, tout le Marché semblait en émoi : avec des gestes
désinvoltes, les vendeurs mettaient leurs potions, leurs poisons et leurs
charmes à l’abri, et les djinns tenus en laisse se cachaient derrière leur
maître. Les peri, qui avaient cessé de danser, observaient les Chasseurs
d’Ombres, l’air impassible.
Ils étaient bien deux, un garçon et une fille sans doute âgés de dix-sept
ou dix-huit ans. Le garçon, un rouquin de haute taille, avait une silhouette
athlétique ; Kit ne voyait de la fille qu’une masse de cheveux blonds longs
jusqu’à la taille. Elle avait une épée dorée sanglée dans le dos et marchait
avec assurance.
Ils portaient tous les deux leur tenue de combat, ces vêtements de
protection noirs et rigides qui sont la marque de fabrique des Nephilim. Ces
créatures mi-humaines, mi-angéliques régnaient sans conteste sur toutes les
autres espèces surnaturelles de ce monde. Elles avaient des Instituts – des
sortes de gros postes de police – dans presque toutes les grandes villes de la
planète, de Rio à Bagdad, en passant par Lahore et Los Angeles. Les
Chasseurs d’Ombres l’étaient de naissance mais ils pouvaient, s’il leur en
prenait l’envie, accorder à un être humain le privilège de rejoindre leurs
rangs. D’ailleurs, ils cherchaient désespérément de nouvelles recrues depuis
qu’ils avaient été décimés pendant la Guerre Obscure. Le bruit courait
qu’ils kidnappaient tous les adolescents de moins de dix-neuf ans pour peu
qu’ils répondent à leurs critères.
En d’autres termes, tous ceux qui avaient la Seconde Vue.
— Ils se dirigent vers le stand de ton père, chuchota Wren.
Kit se raidit en les voyant s’avancer d’un pas décidé vers Johnny Rook.
— Lève-toi ! Faut que je file.
Wren était déjà debout. Kit l’imita et elle rassembla précipitamment sa
marchandise dans le sarong sur lequel ils étaient assis quelques instants plus
tôt. Il remarqua un drôle de dessin sur le dos de sa main : un symbole
représentant des vaguelettes sous une flamme. C’était peut-être elle qui se
l’était tatoué.
— C’est à cause des Chasseurs d’Ombres ? demanda-t-il, surpris, en
reculant pour la laisser emballer ses affaires.
— Chut ! siffla-t-elle en s’éloignant.
— Bizarre, marmonna-t-il en regagnant le stand de son père.
Il s’avança de biais, la tête basse, les mains dans les poches. Il était à
peu près sûr que son père le gronderait s’il se présentait devant les
Chasseurs d’Ombres – surtout s’ils enrôlaient vraiment de force tous les
Terrestres de moins de dix-neuf ans qui possédaient la Seconde Vue – mais
la curiosité l’emporta.
La fille blonde s’était penchée, les coudes posés sur le comptoir.
— Ça fait plaisir de te voir, Rook, dit-elle avec un sourire enjôleur.
Kit la trouva jolie. Elle était plus âgée que lui, et le garçon qui
l’accompagnait la dépassait d’une tête. Sur son bras nu, une longue cicatrice
blanche courait de son coude à son poignet. Des tatouages noirs
représentant d’étranges symboles s’entrelaçaient sur sa peau. L’un d’eux
dépassait du col en V de son tee-shirt. Ces tatouages étaient des runes, ces
marques magiques qui donnaient leur pouvoir aux Chasseurs d’Ombres et
étaient réservées à leur usage exclusif. Une seule de ces marques tatouée sur
la peau d’un être humain normal ou d’une Créature Obscure aurait suffi à
les rendre fous.
— Et lui, qui c’est ? demanda Johnny Rook en désignant le garçon qui
accompagnait la Chasseuse d’Ombres. Le fameux parabatai ?
Kit observa les deux jeunes gens avec un intérêt renouvelé. Tous ceux
qui connaissaient l’existence des Nephilim savaient ce qu’étaient des
parabatai : deux Chasseurs d’Ombres se jurant une loyauté éternelle et
promettant de se battre côte à côte jusqu’à la mort. Jace Herondale et Clary
Fairchild, les plus célèbres Chasseurs d’Ombres du monde, avaient tous les
deux un parabatai. Même Kit savait ça.
— Non, répondit la fille en prenant un pot rempli d’un liquide verdâtre
sur une pile disposée près de la caisse enregistreuse.
Il était censé contenir un philtre. Kit savait qu’en réalité, c’était de l’eau
additionnée de colorant alimentaire.
— Ce n’est pas vraiment le genre d’endroit prisé de Julian, ajouta-t-elle
en jetant un regard à la ronde.
— Je m’appelle Cameron Ashdown, dit le rouquin en tendant la main à
Johnny, qui la serra d’un air décontenancé – Kit en profita pour se glisser
derrière l’éventaire. Je suis le petit ami d’Emma.
Une petite grimace altéra brièvement les traits de la fille. Cameron
Ashdown était peut-être son petit ami mais Kit n’aurait pas donné cher de
leur couple.
— Ah, fit Johnny en prenant le pot des mains d’Emma. Et je suppose
que vous êtes ici pour récupérer ce que vous avez laissé la dernière fois.
Il sortit de sa poche un lambeau de tissu rouge. Kit ouvrit de grands
yeux. Que pouvait-il y avoir d’intéressant dans ce bout de coton ?
Emma se redressa vivement.
— Tu as trouvé quelque chose ?
— Si tu mets ce truc-là avec une lessive de blanc, tes chaussettes
ressortiront roses.
Emma lui prit le morceau d’étoffe des mains, la mine mécontente.
— Je ne plaisante pas. Tu n’imagines pas le nombre de personnes à qui
j’ai dû graisser la patte pour obtenir ce bout de tissu. Il provient du
Labyrinthe en Spirale. C’est un lambeau du chemisier que ma mère portait
le jour où elle a été tuée.
Johnny leva la main.
— Je sais. J’essayais juste…
— Ne fais pas le malin. Le sarcasme et les mots d’esprit, c’est mon
rayon. Ton boulot à toi, c’est d’aller pêcher les infos.
— Écoute, je ne peux pas t’aider, protesta Johnny. Il n’y a pas de magie
là-dessous. C’est juste un bout de coton défraîchi par l’eau de mer.
Sans chercher à dissimuler sa déception, la fille glissa le bout de tissu
dans sa poche. Kit ne put s’empêcher d’éprouver un élan de sympathie pour
elle, qui l’étonna : il n’aurait jamais pensé avoir de la peine pour un
Chasseur d’Ombres.
Comme si elle l’avait entendu penser tout haut, Emma se tourna vers
lui.
— Alors ? fit-elle, les yeux étincelants. Tu as la Seconde Vue, comme
ton père ? Quel âge as-tu ?
Kit se figea. Aussitôt, son père s’interposa.
— Et moi qui pensais que tu allais m’interroger sur les meurtres
commis récemment, dit-il. Tu es à la traîne, Carstairs.
Apparemment, Wren avait dit juste : tout le monde était au courant pour
ces meurtres. Il sentit au ton qu’employait son père qu’il devait se faire tout
petit mais il était coincé derrière l’étal, sans moyen de s’échapper.
— Il paraît qu’il y a eu des morts chez les Terrestres, lâcha Emma.
La plupart des Chasseurs d’Ombres employaient ce terme désignant les
êtres humains ordinaires avec un immense mépris. Chez Emma, c’était
davantage dû à la lassitude.
— Nous n’enquêtons pas sur les meurtres d’humains, poursuivit-elle.
C’est le rôle de la police.
— Il y avait aussi plusieurs elfes parmi les victimes.
— Ce n’est pas de notre ressort, intervint Cameron. Tu le sais. La Paix
Froide nous l’interdit.
Kit entendit des murmures s’élever des stands voisins, preuve qu’il
n’était pas le seul à épier la conversation.
La Paix Froide était une loi initiée par les Chasseurs d’Ombres, qui était
entrée en vigueur près de cinq ans auparavant. En fait de loi, c’était un
châtiment.
Quand Kit avait dix ans, une guerre avait ébranlé le monde des
Créatures Obscures et des Chasseurs d’Ombres. Sébastien Morgenstern, un
Nephilim, s’était retourné contre les siens. Il avait fait le tour des Instituts
pour en massacrer les occupants ou pour prendre le contrôle de leur corps
afin de les contraindre à se battre pour lui, et formé une épouvantable armée
d’esclaves. La plupart des Chasseurs d’Ombres de l’Institut de Los Angeles
avaient été tués ou réduits en esclavage. Kit en rêvait parfois et voyait des
rigoles de sang couler dans des couloirs aux murs couverts de runes.
Pour l’aider à anéantir les Chasseurs d’Ombres, Sébastien avait appelé
le Petit Peuple à la rescousse. À l’école et dans les livres, on décrivait les
fées comme de charmantes créatures vivant dans les arbres et coiffées de
couronnes de fleurs. La réalité était tout autre. Le Petit Peuple désignait
aussi bien les sirènes et les gobelins que les kelpies aux dents acérées et
l’aristocratie des fées qui fréquentait l’une des deux cours féeriques : la
Cour des Lumières, un endroit dangereux gouverné par une reine que
personne n’avait vue depuis des années, et la Cour des Ténèbres, un lieu
obscur où régnaient la perfidie et la magie noire, et dont le roi était un
monstre tout droit sorti d’une légende.
Comme les fées étaient des Créatures Obscures et qu’elles avaient juré
allégeance aux Chasseurs d’Ombres, leur trahison fut considérée comme un
crime impardonnable. Les Nephilim leur infligèrent un châtiment cruel et
expéditif – rebaptisé par la suite Paix Froide – qui les contraignait à
débourser des sommes faramineuses afin de reconstruire les bâtiments des
Chasseurs d’Ombres détruits, les privait de leur armée et interdisait aux
autres Créatures Obscures de leur porter assistance ; ceux qui se risquaient à
leur tendre la main étaient sévèrement punis.
Le Petit Peuple était un peuple ancien et très fier, du moins c’est ce
qu’on racontait ; Kit n’avait quant à lui jamais connu que leur déchéance.
La plupart des Créatures Obscures et des autres habitants du territoire
opaque qui séparait le monde des Terrestres de celui des Chasseurs
d’Ombres n’avaient rien contre les fées. Mais il n’y avait personne pour
s’opposer aux Nephilim. Les vampires, les loups-garous et les sorciers se
tenaient donc à l’écart des fées sauf dans des endroits comme le Marché
Obscur, où l’argent primait sur les lois.
— Vraiment ? fit Johnny. Et si je vous disais que les cadavres qu’on a
retrouvés étaient couverts d’inscriptions ?
Emma releva brusquement la tête. Ses yeux marron, presque noirs,
contrastaient avec ses cheveux clairs.
— Quel genre d’inscriptions ? Les mêmes que celles qu’on a retrouvées
sur les corps de mes parents ?
— Je n’en sais rien, répondit Johnny. Je ne fais que répéter ce que j’ai
entendu. Mais c’est louche, pas vrai ?
— Emma, intervint Cameron, ça ne va pas plaire à l’Enclave.
L’Enclave était le gouvernement des Chasseurs d’Ombres. D’après ce
qu’en savait Kit, ce n’était pas facile de plaire à ces gens-là.
— Je m’en fiche, répliqua Emma. (De toute évidence, elle avait
complètement oublié Kit ; ses yeux étaient rivés sur Johnny Rook.) Dis-moi
tout ce que tu sais et tu auras droit à deux cents dollars.
— D’accord, sauf que je ne sais pas grand-chose, répondit Johnny.
Quelqu’un se fait choper, et quelques jours après on retrouve son cadavre.
— Et la dernière fois que quelqu’un s’est fait « choper » ? demanda
Cameron.
— Avant-hier soir, marmonna Johnny, sentant qu’il méritait son pot-de-
vin. Ils balanceront sans doute son cadavre demain soir. Tout ce que vous
avez à faire, c’est vous pointer et attraper les « ils » en question.
— Et si tu nous expliquais comment ? lança Emma.
— Le bruit court qu’ils vont balancer le corps dans West Hollywood.
Au Sépulcre, pour être précis.
Emma battit des mains, l’air ravi. Son petit copain répéta son nom sur le
même ton de mise en garde, mais Kit voyait bien qu’il perdait son temps.
Elle était excitée comme une gamine sur le point de rencontrer son acteur
préféré. Elle semblait vibrer à la perspective de trouver un cadavre.
— Pourquoi tu t’intéresses autant à ces meurtres ? demanda Cameron à
Johnny. Tu cherches à tirer cette affaire au clair ?
Kit remarqua qu’il avait de jolis yeux. Ils étaient tellement beaux, tous
les deux, que c’en était presque agaçant. Il se demanda à quoi ressemblait le
fameux Julian. S’il avait juré d’être le meilleur ami de cette fille jusqu’à la
fin de ses jours, c’est qu’il devait être laid à faire peur.
— Pas du tout, répliqua Johnny. Ça m’a l’air sacrément dangereux.
Mais vous autres, vous adorez le danger. Pas vrai, Emma ?
Emma sourit. Apparemment, Johnny la connaissait bien. De toute
évidence, elle était déjà venue le voir. C’était bizarre que Kit ne l’ait jamais
croisée auparavant, mais il ne venait pas toujours au Marché. En la
regardant sortir de sa poche une liasse de billets, il se demanda si elle était
déjà venue chez lui. Chaque fois qu’un client devait lui rendre visite, son
père l’envoyait au sous-sol en lui recommandant de ne pas faire de bruit.
« Tu n’as pas à connaître les gens avec qui je fais affaire », se contentait-il
de dire.
Un jour, Kit s’était aventuré au rez-de-chaussée alors que son père
accueillait un groupe de monstres encapuchonnés aux yeux et aux lèvres
cousus, et dont le crâne chauve brillait au soleil. Son père lui avait expliqué
que c’étaient des Gregori, des Frères Silencieux, ou plus exactement des
Chasseurs d’Ombres qui avaient été scarifiés et torturés avec de la magie
afin de dépasser leur condition humaine ; ils communiquaient grâce à la
télépathie et savaient lire dans les pensées. Kit n’était plus jamais remonté
quand son père avait des visiteurs.
Il savait que Johnny était un criminel qui monnayait des secrets pour
gagner sa croûte. Néanmoins, il disait toujours la vérité : il se targuait de
fournir des renseignements fiables. Kit savait aussi qu’il suivrait sans doute
le même chemin. C’était dur de mener une vie normale quand on devait
toujours feindre de ne pas voir ce qu’on avait sous les yeux.
— Eh bien, merci pour le tuyau, dit Emma en se détournant.
La poignée dorée de son épée étincela. Kit se demanda comment c’était
d’être un Chasseur d’Ombres, de vivre parmi des gens qui voyaient les
mêmes choses que lui, de n’avoir jamais peur de ce qui rôdait dans la
pénombre.
— À un de ces quatre, Johnny, lança-t-elle avant de s’éloigner.
Elle fit un clin d’œil à Kit et Johnny se tourna brusquement vers lui au
moment où elle disparaissait dans la foule avec son petit ami.
— Tu lui as dit quelque chose ? Pourquoi elle t’a regardé comme ça ?
Kit leva les bras au ciel.
— Non, je n’ai rien dit ! protesta-t-il. Elle m’a juste surpris en train
d’écouter.
Johnny soupira.
— La prochaine fois, essaie de te faire moins remarquer.
Maintenant que les Chasseurs d’Ombres étaient partis, le Marché
retrouvait son animation. Kit entendait de nouveau la musique et le bruit
des conversations.
— Comment tu connais cette Chasseuse d’Ombres ?
— Emma Carstairs ? Ça fait des années qu’elle vient me voir. Ça n’a
pas l’air de la déranger d’enfreindre les règles édictées par les Nephilim. Je
l’aime bien, si tant est qu’on puisse aimer ces gens-là.
— Elle voulait que tu l’aides à trouver les meurtriers de ses parents.
Johnny ouvrit son tiroir-caisse.
— Je ne sais pas qui les a tués, Kit. Sans doute des fées. C’était pendant
la Guerre Obscure. (Johnny poursuivit, la main sur le cœur :) Je lui ai donné
un coup de main, et alors ? Les Chasseurs d’Ombres paient bien.
— Tu voulais détourner l’attention de toi, n’est-ce pas ? demanda Kit.
Johnny referma le tiroir d’un geste brusque.
— Peut-être bien.
— Pour quelqu’un qui vend des secrets, tu en gardes un paquet pour toi,
observa Kit en fourrant les mains dans ses poches.
Son père, d’ordinaire avare de gestes affectueux, passa un bras autour
de ses épaules.
— Mon plus grand secret, c’est toi.
1
UN SÉPULCRE EN CE ROYAUME
— Ça ne marche pas, dit Emma. Entre nous, je veux dire.
Des bruits indistincts lui parvenaient de l’autre bout du fil, qu’elle avait
du mal à discerner : le signal n’était pas particulièrement bon sur le toit du
Sépulcre. Elle faisait les cent pas près du vide, les yeux baissés vers la cour
en contrebas. Les flamboyants étaient décorés avec des guirlandes
électriques et du mobilier moderne éparpillé dans la cour. Des jeunes gens
tout aussi modernes s’agglutinaient autour des tables, un verre de vin à la
main. Quelqu’un avait loué le bar pour une fête privée : une banderole
d’anniversaire parsemée de paillettes avait été accrochée entre deux arbres,
et des serveurs se faufilaient parmi la foule en portant des plateaux chargés
de petits-fours.
Un tel déploiement de chic et de bon goût donnait à Emma l’envie de
faire tomber quelques tuiles du toit ou d’atterrir au beau milieu de la foule
après avoir exécuté un saut périlleux. Mais l’Enclave l’aurait bouclée pour
un bon bout de temps si elle s’était permis ce genre de fantaisie. Les
Terrestres n’étaient pas censés voir les Chasseurs d’Ombres. Même si
Emma décidait de surgir au milieu des invités, ils ne la verraient pas. Elle
était protégée par les runes que Cristina avait appliquées sur elle pour la
rendre invisible aux yeux de tous ceux qui n’avaient pas la Seconde Vue.
Emma poussa un soupir et colla de nouveau son téléphone à son oreille.
— Oui, je parle de notre relation. Notre relation ne marche pas.
— Emma ! siffla Cristina derrière elle.
Emma se retourna, les pieds en équilibre sur le rebord du toit. Assise
derrière elle, Cristina lustrait un poignard à l’aide d’un bout de tissu du
même bleu pâle que le bandeau qui retenait ses cheveux noirs. Chez
Cristina, tout était propre et net : dans sa tenue de combat, elle réussissait
l’exploit d’avoir l’air aussi professionnel qu’un cadre en costume-cravate.
Son médaillon porte-bonheur brillait à son cou et son anneau de famille
gravé d’une rose – pour Rosales – étincela à son doigt quand elle posa le
couteau près d’elle après l’avoir enveloppé dans le tissu.
— Emma, souviens-toi de ce qu’on avait dit.
Cameron déblatérait toujours à l’autre bout du fil, proposant un rendez-
vous pour en discuter. Emma savait que c’était inutile. Elle reporta son
attention sur la scène en contrebas : avait-elle vu une ombre se glisser dans
la foule ou son imagination lui jouait-elle des tours ? Elle prenait peut-être
ses désirs pour des réalités : d’habitude, on pouvait compter sur Johnny
Rook, et il semblait sûr et certain de ce qu’il avançait, mais elle s’était peut-
être emballée pour rien. Peut-être qu’il n’y aurait pas de combat pour se
défouler.
— Ce n’est pas toi, c’est moi, dit-elle dans le combiné. (Au moment où
Cristina levait les pouces à son intention, elle ajouta :) J’en ai marre. Alors
peut-être qu’on pourrait redevenir amis ?
Il y eut un déclic à l’autre bout du fil : Cameron venait de raccrocher.
Emma glissa le téléphone dans sa ceinture et scruta de nouveau la foule.
Rien. Agacée, elle remonta la pente du toit et s’assit à côté de Cristina.
— Eh bien, ça aurait pu mieux se passer.
— Ah oui, tu crois ? ironisa Cristina en enfouissant le visage dans ses
mains. Qu’est-ce qui t’a pris ?
— Je ne sais pas.
Emma poussa un soupir et prit sa stèle, l’objet en adamas que les
Chasseurs d’Ombres utilisaient pour tatouer des runes sur leur peau.
La sienne avait un manche en os de démon sculpté ; c’était un cadeau
de Jace Herondale, son premier béguin d’adolescente. La plupart des
Chasseurs d’Ombres changeaient de stèles comme de stylos, mais celle-ci
revêtait une importance particulière aux yeux d’Emma, et elle en prenait
grand soin, comme de son épée.
— C’est toujours pareil. Tout se passe bien et un matin, en me
réveillant, je m’aperçois que le seul son de sa voix me donne la nausée.
(Elle lança un regard coupable à Cristina.) J’ai essayé, je t’assure. J’ai
attendu des semaines ! J’espérais que ça s’arrangerait. Mais non.
Cristina lui tapota le bras.
— Je sais, cuata. C’est juste que tu n’es pas très douée pour…
— Rompre ? suggéra Emma.
Cristina n’ayant presque pas d’accent, Emma oubliait souvent que
l’anglais n’était pas sa langue maternelle. En plus de l’espagnol, Cristina
maîtrisait sept idiomes. Outre l’anglais, Emma baragouinait un peu
d’espagnol, de grec et de latin, savait lire trois langues démoniaques et jurer
dans cinq langues différentes.
— Non, pour les relations amoureuses, dit Cristina. (Ses yeux sombres
pétillèrent.) Je ne suis là que depuis deux mois et tu as déjà oublié trois
rendez-vous avec Cameron plus la date de son anniversaire, sans compter
que tu le largues pour aller patrouiller.
— Il veut toujours jouer à des jeux vidéo, protesta Emma. Et moi je
déteste les jeux vidéo !
— Personne n’est parfait, Emma.
— Mais il y a des gens qui s’entendent parfaitement. Ça existe, non ?
Une expression étrange se peignit sur les traits de Cristina, si fugace
qu’Emma pensa avoir rêvé. Certains détails venaient parfois lui rappeler,
bien qu’elle se sentît proche d’elle, qu’elle ne la connaissait pas très bien…
En tout cas, pas aussi bien que Julian, qu’elle côtoyait depuis l’enfance.
Cristina n’évoquait jamais les raisons qui l’avaient poussée à quitter
Mexico pour Los Angeles, en laissant derrière elle famille et amis…
— Eh bien, ironisa-t-elle, au moins tu as la sagesse de m’emmener avec
toi pour te soutenir moralement et t’aider à passer ce cap difficile.
Emma lui donna un coup de coude.
— Mais je n’avais pas prévu de plaquer Cameron ! Il m’a appelée et
son visage s’est affiché sur l’écran de mon téléphone… Euh… en fait, c’est
un lama qui s’est affiché parce que je n’ai pas de photo de lui… Et ce lama
m’a tellement énervée que je n’ai pas pu m’en empêcher.
— Il ne fait pas bon être un lama…
Emma entreprit de tracer une rune d’agilité sur son bras. Elle se targuait
d’avoir un très bon équilibre sans recourir aux runes, mais sur un toit on
n’était jamais trop prudent.
Avec un pincement au cœur, elle pensa à Julian, si loin, en Angleterre.
Il se serait réjoui de sa prudence en faisant une remarque drôle et
affectueuse. Il lui manquait horriblement, mais elle supposait que c’était le
cas pour tous les parabatai, puisqu’ils étaient liés par la magie autant que
par l’amitié.
À vrai dire, tous les Blackthorn lui manquaient. Elle avait passé son
enfance à jouer avec Julian et sa nombreuse fratrie, et vivait avec eux
depuis son douzième anniversaire, époque à laquelle elle avait perdu ses
deux parents et Julian, déjà orphelin de mère, son père. Emma l’enfant
unique avait été jetée au milieu d’une grande famille bruyante et
affectueuse. Ça n’avait pas toujours été facile mais elle les adorait, de
Drusilla la timide à Tiberius l’amateur de romans policiers. Au début de
l’été, ils étaient partis rendre visite à leur grand-tante du Sussex, la famille
Blackthorn étant d’ascendance britannique. D’après les explications de
Julian, Marjorie avait presque cent ans et risquait de décéder à tout moment.
Ils devaient aller la voir ; c’était une obligation morale.
Ils s’absentaient donc pour deux mois, tous excepté leur oncle, l’actuel
directeur de l’Institut. Le choc avait été sévère pour Emma. L’Institut était
devenu terriblement silencieux. Et surtout, quand Julian n’était pas là, elle
éprouvait une gêne constante, une douleur sourde au creux de la poitrine.
Si sa relation avec Cameron ne lui avait été d’aucun réconfort, l’arrivée
de Cristina l’avait énormément aidée. À leur majorité, les Chasseurs
d’Ombres décidaient souvent de séjourner dans des Instituts à l’étranger
pour se familiariser avec d’autres coutumes. Cristina était venue à Los
Angeles de Mexico – rien d’extraordinaire à ça – mais elle donnait toujours
l’impression de fuir quelque chose. Quant à Emma, elle cherchait à
échapper à la solitude. Les deux jeunes filles s’étaient donc jetées l’une sur
l’autre et elles étaient devenues les meilleures amies du monde en un temps
record.
— C’est Diana qui va être contente que tu aies plaqué Cameron,
observa Cristina. À mon avis, elle ne l’aimait pas beaucoup.
Diana Wrayburn était la préceptrice de la famille Blackthorn. Elle était
intelligente mais aussi sévère, et lasse de voir Emma s’endormir au beau
milieu de sa leçon parce qu’elle était sortie la veille.
— Diana pense que toutes les relations ne servent qu’à nous distraire de
nos études, marmonna Emma. Pourquoi fréquenter des garçons alors qu’on
pourrait apprendre une nouvelle langue démoniaque ? C’est vrai, qui ne
voudrait pas savoir comment on dit « Vous venez ici souvent ? » en
purgatique ?
Cristina éclata de rire.
— On croirait entendre Jaime. Il détestait les études.
Emma dressa l’oreille : Cristina parlait rarement de ses amis ou de sa
famille à Mexico. Emma savait que l’oncle de Cristina avait dirigé l’Institut
de Mexico jusqu’à ce qu’il soit tué au cours de la Guerre Obscure, et que sa
mère l’avait remplacé. Elle savait aussi que le père de Cristina était mort
quand elle était enfant.
— Diego, en revanche, adorait ça. Il était du genre à quémander des
devoirs supplémentaires.
— Diego le gendre idéal ?
Emma se mit à tracer une rune de vision sur son avant-bras. Les
manches de sa veste, qui lui arrivaient au coude, dévoilaient les cicatrices
pâles d’anciennes runes.
Cristina lui prit la stèle des mains.
— Attends, laisse-moi faire, dit-elle en terminant la rune pour Emma
avec des gestes soigneux et précis. Je n’ai pas envie de parler de Diego. Ma
mère le fait suffisamment comme ça. Je peux te poser une autre question ?
Emma acquiesça. Le contact de la stèle sur sa peau était familier,
presque agréable.
— Je sais que tu voulais venir ici parce que, d’après Johnny Rook, on a
retrouvé des corps recouverts d’inscriptions et que, toujours selon lui, l’un
de ces cadavres devrait refaire surface ici ce soir.
— Exact.
— Et tu espères que ces inscriptions seront les mêmes que celles qu’on
a retrouvées sur le corps de tes parents.
Emma se raidit malgré elle. Toute allusion au meurtre de ses parents
rouvrait une blessure toujours à vif. Même quand c’était Cristina, la
douceur incarnée, qui posait la question.
— Oui.
— L’Enclave affirme que c’est Sébastien Morgenstern l’assassin de tes
parents. Je le tiens de Diana. C’est ce qu’ils croient, en tout cas. Mais pas
toi.
L’Enclave. Emma parcourut des yeux le ciel nocturne de Los Angeles,
les gratte-ciel éclairés, les innombrables enseignes lumineuses qui
jalonnaient Sunset Boulevard. Enclave… Avant, ce mot lui paraissait
inoffensif. Ce n’était que le gouvernement des Nephilim, composé de tous
les Chasseurs d’Ombres actifs âgés de plus de dix-huit ans.
En théorie, tous les Nephilim avaient le droit de vote et leurs voix se
valaient toutes. Concrètement, certains Chasseurs d’Ombres étaient plus
influents que d’autres. Comme tout parti politique, l’Enclave n’était pas à
l’abri de la corruption et des préjugés. Pour les Nephilim, elle incarnait un
code d’honneur et des règles très strictes qu’ils devaient tous respecter sous
peine de s’exposer à de graves conséquences.
L’Enclave avait une devise : « La loi est dure, mais c’est la loi. » Tous
les Chasseurs d’Ombres savaient ce qu’elle signifiait. Les règles édictées
par l’Enclave devaient être respectées, si cruelles soient-elles. La loi primait
sur tout le reste : nécessités personnelles, deuil, chagrin, injustice, trahison.
Pour l’Enclave, Emma devait accepter le fait que ses parents soient des
victimes de la Guerre Obscure. Il ne pouvait pas en être autrement.
Or elle n’était pas d’accord.
— Non, répondit-elle après un silence. Ce n’est pas ce que je crois.
Cristina s’immobilisa, la stèle à la main, la rune inachevée. L’adamas
étincelait au clair de lune.
— Mais encore ?
— Sébastien Morgenstern était en train de former une armée, dit Emma,
les yeux toujours fixés sur les lumières de la ville. Il capturait les Chasseurs
d’Ombres pour les transformer en monstres destinés à le servir. À ma
connaissance, il ne couvrait pas leurs cadavres d’inscriptions en langue
démoniaque avant de les jeter dans l’océan. Quand les Nephilim ont essayé
de bouger les corps de mes parents, ils se sont littéralement désintégrés. Ça
ne s’est pas produit avec les victimes de Sébastien. (Elle promena le doigt
sur une tuile.) C’est une impression tenace. Quelque chose que j’ai toujours
cru. Et plus les jours passent, plus j’y crois. Je crois que la mort de mes
parents n’a rien à voir avec Sébastien, et qu’ils veulent lui mettre ça sur le
dos pour… (Elle s’interrompit dans un soupir.) Désolée, je divague. Ce
n’est peut-être rien. Tu ne devrais pas te préoccuper de ça.
— C’est toi qui me préoccupes, dit Cristina en appliquant de nouveau la
stèle sur le bras d’Emma, et elle acheva la rune sans un mot.
C’était ça qui, dès le début, lui avait plu chez Cristina : elle ne forçait
jamais les choses.
Emma examina d’un air approbateur l’œuvre de son amie : les contours
nets de la rune de vision luisaient sur son bras.
— La seule personne de ma connaissance qui trace mieux les runes que
toi, c’est Julian. Mais lui, c’est un artiste…
— Julian, Julian, Julian, répéta Cristina d’un ton moqueur. Julian est un
peintre, Julian est un génie, Julian saurait réparer ça, Julian pourrait
fabriquer ça. Tu sais, ces sept dernières semaines, j’ai entendu tellement de
compliments à son sujet que je commence à me demander si je ne vais pas
tomber follement amoureuse de lui à la minute où je vais le rencontrer !
Emma frotta ses mains poussiéreuses sur son pantalon. Elle était à cran.
« Toute prête à en découdre et pas d’occasion en vue », se disait-elle. Pas
étonnant qu’elle soit énervée.
— Je ne crois pas que ce soit ton genre, dit-elle. Mais c’est mon
parabatai, alors je ne suis pas objective.
Cristina lui rendit sa stèle.
— J’ai toujours voulu avoir un parabatai, songea-t-elle tout haut avec
une pointe de tristesse. Quelqu’un qui aurait juré de me protéger et de
veiller sur moi. Un ami cher à garder toute la vie.
Une fois orpheline, Emma s’était battue pour rester avec les Blackthorn.
D’abord parce qu’elle avait perdu tout ce qui lui était familier et qu’elle ne
supportait pas l’idée de repartir de zéro, ensuite parce qu’elle voulait rester
à Los Angeles afin d’enquêter sur la mort de ses parents.
Ça aurait pu mal se passer : elle aurait pu, elle, la seule Carstairs dans la
maisonnée Blackthorn, se sentir en décalage avec la famille. Or cela n’avait
jamais été le cas, grâce à Jules. Un parabatai, c’était plus qu’un ami, plus
qu’un être proche ; c’était un lien indestructible respecté de tous les
Chasseurs d’Ombres, au même titre que le lien qui unissait un mari et une
femme.
Personne ne pouvait séparer deux parabatai. Au demeurant, nul ne s’y
serait risqué : chez les parabatai, l’union faisait la force. Ils combattaient
ensemble comme s’ils lisaient dans les pensées de l’autre. Une rune donnée
par un parabatai en valait dix données par quelqu’un d’autre. Souvent leurs
cendres étaient rassemblées dans le même tombeau afin que même la mort
ne les sépare.
Tout le monde n’avait pas de parabatai : à vrai dire, ils étaient même
assez rares. C’était l’engagement d’une vie. Il fallait jurer de se protéger
mutuellement, aller où l’autre allait, considérer sa famille comme la sienne.
Les paroles du serment, très anciennes, étaient tirées du livre de Ruth : « Où
tu iras j’irai, où tu demeureras je demeurerai, ton peuple sera mon peuple.
Où tu mourras je mourrai, et là je serai enseveli. »
S’il existait une expression adéquate dans la langue des Terrestres,
c’était « âme sœur », songea Emma. Une âme sœur platonique, en
l’occurrence : il était interdit d’avoir une liaison amoureuse avec son
parabatai. Comme tant d’autres choses, c’était contraire à la loi. Emma
ignorait pourquoi – ça n’était pas très logique, après tout – mais le plus
souvent la loi n’obéissait à aucune logique. Ça n’avait aucun sens non plus
d’abandonner Mark, le demi-frère de Julian, et d’exiler sa demi-sœur Helen,
sous prétexte que leur mère était une fée, et pourtant c’était ce que
l’Enclave avait décidé en votant la Paix Froide.
Emma se leva en glissant sa stèle dans sa ceinture.
— Eh bien, les Blackthorn reviennent après-demain. Tu feras la
connaissance de Jules à ce moment-là. (Elle retourna au bord du toit et,
cette fois, elle entendit un raclement de bottes sur les tuiles qui trahit la
présence de Cristina derrière elle.) Tu vois quelque chose ?
Cristina haussa les épaules.
— Peut-être qu’il n’y a rien à voir. Peut-être que ce n’est qu’une fête.
— Pourtant, Johnny Rook semblait si sûr de lui, marmonna Emma.
— Diana ne t’a pas formellement interdit d’aller le voir ?
— Si. Elle l’a peut-être même traité de « criminel », ce que j’ai trouvé
un peu exagéré. Mais elle n’a jamais dit que je ne pouvais pas aller au
Marché Obscur.
— Parce que tout le monde sait déjà que les Chasseurs d’Ombres ne
sont pas censés y aller.
Emma ignora la remarque.
— Admettons que je sois tombée sur Rook au Marché, qu’il ait lâché
une info dans la conversation et que, par inadvertance, j’aie fait tomber un
ou deux billets par terre, qui peut affirmer qu’il m’a vendu des
renseignements ? Deux amis, l’un pas très prudent avec ce qu’il raconte,
l’autre pas très prudent avec ses finances…
— Ce n’est pas dans l’esprit de la loi, Emma. Tu te souviens ? « La loi
est dure, mais c’est la loi. »
— Je croyais que c’était : « La loi est agaçante, mais elle est flexible. »
— Ce n’est pas ça la devise. Et Diana va t’étriper.
— Pas si on arrive à résoudre cette affaire de meurtres. La fin justifie
les moyens. Et si ça ne donne rien, elle n’est pas obligée d’être au courant.
Je me trompe ?
Cristina ne répondit pas.
— Je me trompe ? répéta Emma.
Cristina laissa échapper un hoquet de stupeur.
— Tu l’as vu ? fit-elle en montrant les invités du doigt.
Oui, Emma l’avait vu, cet homme grand et beau aux cheveux lisses, à la
peau pâle et à la tenue soignée qui se frayait un chemin parmi la foule.
Hommes et femmes se retournaient sur son passage, fascinés.
— Il a eu recours à un charme, ajouta Cristina.
Emma leva un sourcil. Le charme dont parlait Cristina était un sortilège
d’illusion communément utilisé par les Créatures Obscures pour être
invisibles aux yeux des Terrestres. Les Chasseurs d’Ombres avaient recours
à des Marques qui produisaient le même effet, mais qu’ils ne considéraient
pas comme de la magie. La magie, c’était une affaire de sorciers ; les runes
étaient un don de l’Ange.
— La question qui subsiste : vampire ou elfe ? reprit Cristina.
Emma hésita. L’homme s’approchait d’une jeune femme perchée sur
des talons aiguilles qui tenait une coupe de champagne à la main. Son
visage prit une expression hébétée quand il lui adressa la parole. Après
avoir hoché aimablement la tête, elle défit le gros collier en or qui ornait
son cou et le déposa au creux de sa paume sans cesser de sourire.
— Elfe, répondit Emma en portant la main à sa ceinture.
Les fées, ça compliquait tout. D’après la Loi de la Paix Froide, un
Chasseur d’Ombres mineur n’avait pas le droit d’en approcher une sous
quelque prétexte que ce soit. Depuis la Paix Froide, les fées, cette espèce
maudite de Créatures Obscures qu’on avait spoliée de ses biens, de ses
droits, de son armée, étaient devenues inapprochables. Leurs terres
ancestrales n’étaient plus considérées comme leur propriété et les autres
Créatures Obscures se querellaient pour savoir qui en prendrait le contrôle.
Calmer ces tensions faisait partie du travail de l’Institut de Los Angeles,
mais c’étaient des histoires d’adultes. Les Chasseurs d’Ombres de l’âge
d’Emma n’étaient pas censés entrer en contact avec le Petit Peuple.
En principe.
« La loi est agaçante, mais la loi est flexible. » Emma tira d’un sac
pendu à sa ceinture un petit sachet fermé par un lien. Elle l’ouvrit au
moment où l’elfe s’éloignait de la femme pour se diriger vers un homme
svelte en costume noir, qui lui remit de bonne grâce ses boutons de
manchette. À présent, l’elfe se tenait juste en dessous d’Emma et de
Cristina.
— Les vampires ne s’intéressent pas à l’or. Le Petit Peuple, lui, rend
hommage à son roi ou à sa reine en lui offrant de l’or et des pierres
précieuses.
— J’ai entendu dire qu’à la Cour des Ténèbres on offre son sang, fit
remarquer Cristina d’un air sombre.
— Pas ce soir, répliqua Emma en vidant le contenu du sachet sur la tête
de l’elfe.
Cristina étouffa un cri d’horreur. L’elfe poussa une plainte rauque en
sentant son charme disparaître telle la mue d’un serpent. Un concert de
hurlements s’éleva lorsque la foule découvrit sa véritable apparence : des
branches semblables à des cornes tarabiscotées émergeaient de sa tête et sa
peau aussi craquelée que de l’écorce était du même vert sombre que la
mousse des arbres. Ses mains à trois doigts étaient hérissées de griffes.
— Emma, arrête, dit Cristina d’un ton lourd de reproches. Il faut
appeler les Frères Silencieux…
Mais Emma avait déjà sauté du toit.
Pendant les quelques secondes que dura sa chute, elle se sentit légère
comme une plume. Au moment de toucher le sol, elle plia les genoux
comme on le lui avait appris. Qu’ils étaient vifs, les souvenirs de ses
premiers sauts ! Les atterrissages loupés, les jours d’attente avant de
pouvoir recommencer…
Mais cette fois, Emma se releva d’un bond et fit face à l’elfe parmi les
invités qui fuyaient. Ses yeux de chat, enfoncés dans son visage ridé,
avaient la couleur de l’ambre.
— Nephilim, siffla-t-il.
Les invités continuaient de se ruer vers la grille menant au parking.
Aucun d’eux ne voyait Emma mais, poussés par leur instinct, ils l’évitaient
de la même façon que l’eau d’un fleuve contourne les piliers d’un pont. Elle
passa le bras par-dessus son épaule, referma la main sur la poignée de son
épée, Cortana, et la pointa sur l’elfe.
— Non, c’est le pape. J’ai juste mis un costume. (Devant l’air stupéfait
de l’elfe, elle ajouta en soupirant :) C’est dur de faire de l’humour avec le
Petit Peuple. Vous ne comprenez jamais rien aux blagues.
— Nous sommes célèbres pour nos boutades, nos farces et nos ballades,
protesta l’elfe d’un ton offusqué. Certaines d’entre elles durent des
semaines.
— Je n’ai pas trop le temps, là. Je suis une Chasseuse d’Ombres, moi.
(D’un geste impatient, Emma agita la pointe de son épée sous le nez de
l’elfe.) Allez, vide tes poches.
— Je n’ai pas enfreint nos accords de paix.
— Exact, techniquement parlant. Néanmoins, ce n’est pas bien de voler
les Terrestres. Vide tes poches ou je t’arrache une corne et je te la fourre là
où je pense.
L’elfe la dévisagea, perplexe.
— Et à quoi penses-tu ? C’est une devinette ?
Emma poussa un soupir de martyre.
— Allez, obéis, ou je te pèle l’écorce. Je viens de rompre avec mon
copain et je ne suis pas de très bonne humeur.
L’elfe entreprit de vider lentement le contenu de ses poches par terre
sans cesser de la fixer d’un regard noir.
— Alors comme ça, tu es célibataire ? lâcha-t-il. Je n’aurais jamais
deviné.
Une exclamation indignée lui fit lever la tête.
— Ça, ce n’est pas gentil, dit Cristina en se penchant par-dessus le toit.
— Merci, Cristina, lança Emma. C’est un sacré coup bas. Et pour ton
information, c’est moi qui ai rompu.
L’elfe haussa les épaules.
— Je ne comprends pas pourquoi, fit remarquer Cristina. C’est un gentil
garçon.
Emma leva les yeux au ciel. L’elfe continuait de sortir son butin :
boucles d’oreilles, luxueux portefeuilles en cuir, bagues serties de diamants
tombaient par terre dans un tintamarre chatoyant. Emma cachait mal sa
déception. Elle ne s’intéressait pas vraiment à cette histoire de vol de
bijoux. Elle cherchait des armes, un livre de sortilèges, n’importe quel objet
de magie noire qui puisse avoir un lien avec les inscriptions retrouvées sur
les cadavres de ses parents.
— Les Ashdown et les Carstairs ne s’entendent pas, c’est connu, dit-
elle.
En entendant ces mots, l’elfe se figea.
— Carstairs, répéta-t-il, ses yeux jaunes fixés sur Emma. Tu es Emma
Carstairs ?
Emma se figea à son tour, étonnée. Elle leva les yeux : Cristina avait
disparu de son perchoir.
— Je ne crois pas qu’on se soit déjà rencontrés. Un arbre qui parle, je
m’en souviendrais.
— Ah oui ? On pourrait espérer plus de courtoisie de ta part. Ou toi et
tes amis de l’Institut avez déjà oublié Mark Blackthorn ?
— Mark ? répéta Emma, stupéfaite.
À cet instant précis, elle vit un objet métallique fondre sur elle. L’elfe
venait de lui jeter un lourd collier à la figure. Elle se baissa… Trop tard : le
bijou lui érafla la joue.
Quand elle se redressa, l’elfe avait détalé. Elle essuya le sang sur son
visage.
— Emma ! cria Cristina en désignant une issue de secours. Il est parti
par là.
Toutes deux se précipitèrent vers la porte et débouchèrent dans la ruelle
située derrière le bar. Il faisait sombre ; quelqu’un avait dû briser l’ampoule
des réverbères voisins. Des bennes alignées contre un mur répandaient une
odeur d’alcool et de nourriture avariée. Emma sentit sa rune de vision lui
brûler la peau ; au bout de la ruelle, elle distingua la silhouette frêle de
l’elfe qui venait de prendre à gauche.
Elle s’élança à sa poursuite, Cristina à son côté. Elle avait passé
tellement de temps à courir avec Julian qu’elle avait du mal à s’ajuster au
rythme de quelqu’un d’autre. Elle accéléra pour dépasser son amie. Les
elfes avaient la réputation de courir vite. Après avoir tourné à l’angle, le
fuyard avait poussé deux poubelles en travers du passage. Emma prit appui
sur l’obstacle et sauta par-dessus.
Elle tomba et atterrit sur quelque chose de mou. Ses doigts agrippèrent
des lambeaux de tissu mouillé. Une odeur d’iode et de chair en
décomposition assaillit ses narines. Elle posa les yeux sur un visage inerte
et gonflé d’eau.
Elle réprima un cri. Un instant plus tard, Cristina l’avait rejointe.
Lâchant un juron en espagnol, elle la saisit par les épaules pour l’éloigner
du cadavre. Emma atterrit sur l’asphalte, les yeux toujours rivés à la forme
immobile.
C’était un homme d’un certain âge, un peu rond, avec une masse de
cheveux gris. Sur sa peau brûlée, on distinguait çà et là de grosses cloques
pareilles à des bulles de savon. Sa chemise grise déchirée laissait voir sa
poitrine et ses bras couverts d’inscriptions noires. Ces runes, très différentes
de celles des Chasseurs d’Ombres, Emma les connaissait aussi bien que les
cicatrices qui zébraient ses mains. Elle en avait scruté de manière
obsessionnelle les photos pendant cinq ans. L’Enclave avait relevé les
mêmes sur les corps sans vie de ses parents.
— Ça va ? demanda Cristina.
Adossée à un mur de brique malodorant et couvert de graffitis, Emma
ne quittait pas des yeux le corps du Terrestre et les Frères Silencieux qui
l’entouraient.
Dès qu’elle avait été en mesure de réfléchir, sa première réaction avait
été d’avertir Diana et les Frères. À présent, elle regrettait sa décision. Les
Frères Silencieux avaient débarqué aussitôt et s’étaient agglutinés autour du
corps pour l’examiner en prenant des notes et en échangeant de temps à
autre des observations muettes. Ils avaient eu recours à des runes pour se
donner le temps de travailler avant l’arrivée de la police terrestre et,
poliment mais fermement, ils empêchaient Emma de s’approcher du corps
en utilisant un soupçon de leur force télépathique.
— Je suis furieuse, répondit-elle. Il faut que je voie ces inscriptions, que
je les prenne en photo. Ce sont mes parents qu’on a assassinés. Et les Frères
Silencieux s’en fichent. Je n’en ai rencontré qu’un qui valait quelque chose
et il a quitté la Confrérie.
Cristina ouvrit de grands yeux. La mine fraîche et les joues roses, elle
avait réussi, malgré les péripéties de la soirée, à ne pas tacher son uniforme,
à l’inverse d’Emma, qui, avec ses cheveux hirsutes et ses vêtements salis,
devait avoir triste allure.
— Je ne savais pas qu’on pouvait quitter la Confrérie.
Les Frères Silencieux étaient des Chasseurs d’Ombres qui avaient
choisi de se retirer du monde, à la façon des moines, afin d’étudier et de
soigner leurs semblables. Ils vivaient dans la Cité Silencieuse, un vaste
ensemble de cavernes souterraines où reposaient la plupart des Chasseurs
d’Ombres après leur mort. Leurs terribles cicatrices provenaient de runes
trop puissantes y compris pour les Chasseurs d’Ombres, mais qui les
rendaient quasiment immortels. Ils faisaient office de conseillers,
d’archivistes, de guérisseurs et pouvaient aussi, à l’occasion, exercer le
pouvoir de l’Épée Mortelle.
C’était sous leur égide qu’avait eu lieu la cérémonie de parabatai
d’Emma et de Julian. Ils présidaient aux mariages, aux naissances et aux
rites funéraires. Chaque événement important dans la vie d’un Chasseur
d’Ombres était caractérisé par la présence d’un Frère Silencieux.
Emma songea au seul Frère Silencieux pour qui elle avait jamais eu de
l’estime. Il lui manquait encore, de temps en temps.
La ruelle s’éclaira soudain comme en plein jour. Emma se retourna en
clignant des yeux et vit un pick-up d’apparence familière se garer à l’entrée.
Le moteur se tut et Diana Wrayburn en descendit en laissant les phares
allumés.
Quand Diana avait pris son poste de préceptrice à l’Institut de Los
Angeles, quelque cinq ans plus tôt, Emma l’avait trouvée sublime. Elle était
grande, mince, élégante, avec une carpe koï tatouée sur la peau sombre de
sa pommette saillante. À cet instant, ses yeux marron mouchetés de vert
étincelaient de colère. Elle était vêtue d’une longue robe noire qui épousait
son corps longiligne en formant des plis gracieux. Elle ressemblait à la
terrible déesse romaine dont elle portait le nom.— Emma ! Cristina !
s’exclama-t-elle en s’avançant dans leur direction. Qu’est-ce qui s’est
passé ? Vous allez bien ?
Emma se laissa étreindre avec vigueur. Diana était trop jeune pour
qu’elle puisse la considérer comme une mère. Elle la voyait plutôt comme
une sœur aînée. Elle avait des manières très protectrices. Elle étreignit aussi
Cristina, qui fit des yeux ronds. Emma en déduisit qu’il ne devait pas y
avoir beaucoup d’embrassades dans sa famille.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? répéta Diana. Pourquoi tu regardes Frère
Enoch de cet air agressif ?
— On était en train de patrouiller et…, commença Emma.
— On a surpris un elfe en train de détrousser les invités d’une fête,
ajouta Cristina précipitamment.
— Je l’ai arrêté et je lui ai demandé de vider ses poches…
— Un elfe ? (L’inquiétude se peignit sur les traits de Diana.) Emma, tu
sais que tu ne dois pas te frotter à ces gens-là, même quand Cristina est avec
toi…
— J’ai déjà eu affaire à eux avant, protesta Emma.
Diana et elle avaient combattu côte à côte à Alicante quand les forces
de Sébastien avaient lancé l’attaque contre la capitale des Chasseurs
d’Ombres. Ce jour-là, l’armée du Petit Peuple avait envahi les rues. Les
adultes avaient enfermé les enfants dans la Salle des Accords pour les
mettre en sûreté. Mais l’ennemi avait forcé les portes…
L’épée à la main, Diana avait sauvé des dizaines d’enfants. Emma
faisait partie de ceux qui lui devaient la vie. Depuis lors, elle lui vouait une
affection sans faille.
— J’ai le pressentiment qu’il se prépare quelque chose de grave, reprit
Emma. J’ai poursuivi l’elfe quand il s’est enfui. Je sais que je n’aurais pas
dû mais… Je suis tombée sur un cadavre avec les mêmes inscriptions sur la
peau que les corps de mes parents. Les mêmes inscriptions, Diana !
Diana se tourna vers Cristina.
— Tu peux nous laisser seules un moment, s’il te plaît, Tina ?
Cristina obtempéra à contrecœur. En tant que jeune invitée de l’Institut
de Los Angeles, elle devait obéissance au personnel plus âgé. Avec un
dernier regard à Emma, elle s’éloigna vers l’endroit où gisait le cadavre
entouré d’un groupe de Frères Silencieux pareils à une volée d’oiseaux dans
leur robe claire. Ils répandaient une espèce de poudre scintillante sur les
inscriptions ; Emma aurait bien aimé se rapprocher pour mieux voir.
— Emma, tu es sûre ? demanda Diana en soupirant.
Emma ravala sa colère. Elle comprenait pourquoi Diana était sceptique.
Elle ne comptait plus les fois où elle avait cru mettre la main sur un indice,
une traduction des inscriptions ou un article intéressant dans un journal
terrestre. Mais il s’agissait toujours de fausses pistes.
— Je ne veux pas que tu t’emballes pour rien, c’est tout, ajouta Diana.
— Je sais, marmonna Emma. Mais je ne peux pas ignorer cette piste-là.
Il faut que tu me croies. Toi tu me crois, n’est-ce pas ?
— Si je crois que Sébastien Morgenstern n’a pas tué tes parents ? Oh,
ma chérie, tu sais bien que oui. (Diana lui tapota l’épaule.) Mais je n’ai pas
envie que tu souffres, surtout quand Julian n’est pas là…
Emma attendit la suite.
— Eh bien, quand Julian n’est pas là, tu es plus vulnérable. Les
parabatai se protègent mutuellement. Tu as beau être forte, c’est un
traumatisme qui remonte à l’enfance. Dès que ça concerne tes parents, c’est
la petite Emma de douze ans qui réagit, pas l’adolescente presque adulte.
(Diana fit la grimace en se touchant le crâne.) Frère Enoch m’appelle.
Les Frères Silencieux étaient capables de communiquer avec un
Chasseur d’Ombres par télépathie, et aussi de s’adresser à un groupe si
c’était nécessaire.
— Tu peux rentrer seule à l’Institut ? reprit Diana.
— Oui, mais j’aimerais bien revoir le corps juste une minute…
— Les Frères Silencieux ont dit non, répliqua Diana d’un ton sans
appel. Je vais voir ce que je peux apprendre et je t’en parle après, O.K. ?
Emma hocha la tête à contrecœur.
— O.K.
Diana se dirigea vers les Frères Silencieux, non sans s’être arrêtée pour
échanger quelques mots avec Cristina. Emma marcha vers sa voiture garée
non loin de là et Cristina la rejoignit quelques secondes plus tard. Sans
échanger un mot, elles s’engouffrèrent à l’intérieur.
Assise au volant, Emma s’immobilisa, les clés à la main, soudain
épuisée. Dans le rétroviseur, elle distinguait la ruelle éclairée comme un
stade par les phares puissants du pick-up. Diana allait et venait parmi les
Frères Silencieux. La poudre répandue sur le sol scintillait.
— Ça va ? demanda Cristina.
Emma se tourna vers elle.
— Il faut absolument que tu me dises ce que tu as vu. Tu étais tout près
du corps. Tu as entendu Diana parler aux Frères ? Est-ce que ce sont
réellement les mêmes inscriptions ?
— Je ne vais rien te dire du tout, répliqua Cristina.
— Je…
Emma s’interrompit. Elle se sentait minable. Elle avait fait échouer leur
plan pour la soirée, perdu la trace de leur criminel, laissé passer l’occasion
d’examiner le corps et sans doute énervé son amie au passage.
— Je sais bien. Je suis vraiment désolée, Cristina. Je ne voulais pas
t’attirer d’ennuis. C’est juste que…
— Laisse-moi finir, l’interrompit Cristina en fouillant dans ses poches.
Je ne vais rien te dire du tout, je vais faire mieux que ça.
Elle brandit son téléphone et le cœur d’Emma bondit dans sa poitrine en
la voyant faire défiler les photos qu’elle avait prises du cadavre, de la ruelle,
du sang par terre.
— Cristina, je t’aime. Veux-tu m’épouser ?
Cristina pouffa.
— Ma mère a déjà choisi mon futur mari pour moi, tu te souviens ?
Imagine un peu ce qu’elle dirait si je te ramenais à la maison.
— Tu ne penses pas qu’elle me préférerait à Diego le gendre idéal ?
— À mon avis, on l’entendrait hurler jusqu’à Idris.
Idris était le berceau des Chasseurs d’Ombres, le lieu où ils avaient vu
le jour, et c’était aussi là que se trouvait le siège de l’Enclave. C’était un
petit pays situé à la frontière de la France, de l’Allemagne et de la Suisse,
invisible aux yeux des Terrestres et protégé par de puissants sortilèges. Sa
capitale, Alicante, ravagée par la Guerre Obscure, était en cours de
reconstruction.
Emma rit, soulagée. Elles tenaient quelque chose, en fin de compte. Un
indice, aurait dit Tiberius, le nez plongé dans un polar. Prise d’une nostalgie
subite à l’évocation de Ty, elle se pencha pour démarrer la voiture.
— Tu as vraiment dit à cet elfe que c’était toi qui avais rompu avec
Cameron ? lança Cristina.
— Par pitié, ne me parle pas de ça, gémit Emma. Je n’en suis pas fière.
Cristina ricana.
— Tu peux passer me voir dans ma chambre en rentrant ? demanda
Emma en allumant les phares. Je veux te montrer quelque chose.
Cristina fronça les sourcils.
— Ce n’est pas une verrue ou une tache de naissance bizarre, hein ? Un
jour, mon abuela a voulu me montrer quelque chose, et c’était une verrue
sur son…
— Mais non !
En se mêlant à la circulation, Emma se sentait un peu anxieuse.
D’ordinaire, une fois l’adrénaline retombée, elle cédait à la fatigue. Mais
pas ce soir. Elle allait montrer à Cristina quelque chose que seul Julian avait
vu, et dont elle n’était pas particulièrement fière. Elle redoutait la réaction
de son amie.
2
NI LES ANGES AU CIEL
— Julian l’appelle mon mur de la honte, dit Emma.
Cristina et elle se tenaient devant le placard ouvert de sa chambre. Ce
placard ne renfermait pas un seul vêtement. La garde-robe d’Emma, qui se
composait essentiellement de robes vintage et de jeans achetés dans des
friperies de Silver Lake et de Santa Monica, était suspendue dans son
armoire ou pliée dans sa commode. Un des murs de la chambre peinte en
bleu était orné d’une fresque exécutée par Julian, représentant une nuée
d’hirondelles – symbole des Carstairs – au-dessus des tours d’un château.
L’intérieur du placard en question était tapissé de photographies, d’articles
découpés dans des journaux et de Post-it noircis de l’écriture serrée
d’Emma.
— Tout est classé selon un code couleur, expliqua-t-elle en désignant
les Post-it. Les articles de la presse terrestre, mes recherches sur les
sortilèges et les langues démoniaques, les renseignements que j’ai réussi à
extorquer à Diana au fil des ans… Ce placard renferme toutes les infos que
j’ai pu glaner sur la mort de mes parents.
Cristina s’avança pour examiner les parois du placard, puis se tourna
brusquement vers Emma.
— Certains papiers ressemblent à des documents officiels de l’Enclave.
— C’est bien ça. Je les ai piqués dans le bureau du Consul à Idris quand
j’avais douze ans.
— Tu as volé ces documents à Jia Penhallow ? s’écria Cristina,
horrifiée.
Emma ne pouvait pas lui en vouloir. Le Consul était le plus haut
dignitaire élu au sein de l’Enclave ; seul l’Inquisiteur l’égalait en termes de
pouvoir et d’influence.
— Oui ! Autrement, comment voulais-tu que j’obtienne des photos des
corps de mes parents ? répondit Emma en ôtant sa veste qu’elle jeta sur son
lit.
Elle portait en dessous un débardeur à bretelles. Elle sentit sur ses bras
nus la brise fraîche venue des hauteurs.
— Et les photos que j’ai prises ce soir ? Où tu vas les mettre ?
Cristina lui tendit les tirages. L’encre n’avait pas eu le temps de sécher ;
la première chose qu’elles avaient faite en rentrant, c’était d’imprimer les
deux clichés les plus nets de la ruelle. Emma se pencha pour les épingler
soigneusement à côté de ceux des cadavres de ses parents, à présent cornés
et fanés.
Elle recula pour les examiner à tour de rôle. Les inscriptions, laides,
anguleuses, semblaient repousser celui qui tentait de les déchiffrer.
Personne n’avait réussi à déterminer à quelle langue démoniaque elles
correspondaient ; c’était comme si l’esprit humain ne pouvait pas les
concevoir.
— Et maintenant ? dit Cristina. Qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Je verrai en fonction de ce que Diana me dira demain. Elle aura
peut-être découvert quelque chose. Les Frères Silencieux sont déjà au
courant pour les meurtres dont m’a parlé Rook ? Le cas échéant, je
retournerai au Marché Obscur. S’il le faut, j’y laisserai tout l’argent qu’il
me reste ou je devrai une faveur à Johnny Rook, peu importe. Si quelqu’un
assassine des gens puis recouvre leur corps avec ces inscriptions, ça signifie
que Sébastien Morgenstern n’a pas tué mes parents il y a cinq ans. Ça
signifie que j’ai vu juste et qu’il y a une autre explication à leur mort.
— Ça ne signifie peut-être pas tout à fait ça, Emma, objecta Cristina
d’une voix douce.
— Je suis l’une des rares personnes encore vivantes à avoir vu
Sébastien Morgenstern attaquer un Institut.
C’était un souvenir à la fois très vif et très confus : Emma se souvenait
d’avoir pris Tavvy dans ses bras, Dru sur ses talons, et de l’avoir porté dans
les couloirs de l’Institut. Elle se souvenait des hurlements des Obscurs, de
Sébastien lui-même, avec ses cheveux blond clair, ses yeux noirs et vides de
démon, elle se souvenait du sang et de Mark, de Julian qui l’attendait.
— Je l’ai vu. J’ai vu son visage, son regard posé sur moi. Ce n’est pas
que je ne le croie pas capable de tuer mes parents. Il aurait assassiné tous
ceux qui se dressaient en travers de son chemin. C’est seulement que je ne
vois pas pourquoi il se serait donné cette peine. (Emma sentit les larmes lui
picoter les yeux.) Il me faut juste des preuves pour convaincre l’Enclave.
Tant qu’on mettra leur mort sur le dos de Sébastien, le vrai meurtrier, lui,
restera impuni. Et je ne supporte pas cette idée.
— Emma… fit Cristina en lui effleurant le bras. Tu sais ce que je crois :
l’Ange a un projet pour nous. Pour toi. Et si je peux t’aider d’une
quelconque manière, je le ferai.
Emma savait tout ça. Pour de nombreux Chasseurs d’Ombres, l’Ange
qui avait créé la race des Nephilim n’était qu’un personnage vague et
lointain. Mais aux yeux de Cristina, Raziel était une présence bien vivante.
Elle portait autour du cou un médaillon à l’effigie de l’Ange. Sa silhouette
gravée sur le bijou s’accompagnait, au dos, d’une citation en latin : « Béni
soit l’Ange, mon rocher, qui exerce mes mains au combat, mes doigts à la
bataille. »
Cristina touchait souvent son médaillon, pour se donner du courage
avant un examen, une bataille. À de nombreux égards, Emma lui enviait sa
foi. Parfois, elle en venait à se dire que les seules choses en lesquelles elle
croyait, c’était la vengeance et Julian.
Elle s’adossa au mur.
— Même si ça implique d’enfreindre des règles ? Je sais que tu détestes
ça.
— Je ne suis pas aussi barbante que tu sembles le croire, répliqua
Cristina en lui donnant un coup d’épaule d’un air faussement offensé. En
tout cas, on ne peut rien faire de plus ce soir. Qu’est-ce qui pourrait te
changer les idées ? Une glace ? Un mauvais film ?
— Te présenter les Blackthorn, répondit Emma en se redressant.
Cristina la dévisagea comme si elle avait perdu la tête.
— Mais ils ne sont pas là !
— Oui et non. (Emma prit la main de son amie.) Allez, viens.
Cristina se laissa entraîner dans le couloir vitré qui donnait à la fois sur
l’océan et le désert. En emménageant à l’Institut, Emma s’était dit qu’elle
finirait par ne plus apprécier la vue, par ne plus s’émerveiller chaque matin
du bleu de l’océan et du ciel. Or elle était toujours fascinée par les reflets
changeants de la mer, ainsi que par la végétation et les ombres du désert.
À présent, à travers les baies vitrées, elle voyait la lune miroiter sur la
surface noire de l’océan.
Les deux jeunes filles se dirigèrent vers le grand escalier qui divisait
l’Institut en deux parties égales, l’aile nord et l’aile sud. Quelques années
plus tôt, Emma avait délibérément choisi une chambre à l’opposé de celles
des Blackthorn. C’était sa façon silencieuse de proclamer qu’elle était
toujours une Carstairs.
Appuyée à la rampe, elle regarda en bas, Cristina près d’elle. Les
Instituts avaient été bâtis avec l’ambition d’impressionner les visiteurs. Un
Institut était un lieu de rencontres pour les Chasseurs d’Ombres, le cœur des
Conclaves, ces communautés locales de Nephilim. Le vestibule, un grand
quadrilatère au centre duquel s’élevait l’escalier majestueux qui desservait
les deux étages, était dallé de marbre en damier et meublé de chaises
inconfortables dans lesquelles personne ne s’asseyait jamais. On aurait dit
l’entrée d’un musée.
Depuis le premier étage, on s’apercevait que les dalles formaient la
silhouette de l’Ange Raziel montant au-dessus des eaux du lac Lyn à Idris et
tenant dans ses mains deux des Instruments Mortels : une épée étincelante
et une coupe en plaqué or.
Cette image-là, tous les enfants des Chasseurs d’Ombres la
connaissaient. Mille ans plus tôt, Jonathan Shadowhunter, le père de tous
les Nephilim, avait appelé l’Ange Raziel afin qu’il l’aide à repousser une
invasion de démons. Raziel lui avait fait don des Instruments Mortels et du
Grimoire, dans lequel figuraient toutes les runes. Après avoir mêlé son sang
à celui d’un homme, il l’avait donné à boire à Jonathan et à ses disciples
afin que leur peau puisse supporter les runes, créant ainsi la première lignée
de Nephilim. L’image de Raziel s’élevant au-dessus des eaux était sacrée
aux yeux des Nephilim : ils l’appelaient le Triptyque, et on la retrouvait
partout, notamment dans les lieux de rencontre ou funéraires.
L’image sur le carrelage du vestibule était un mémorial. Avant que
Sébastien et son armée ne s’introduisent par la force dans l’Institut, le sol
était en marbre nu. Quand, à la fin de la Guerre Obscure, les enfants
Blackthorn étaient retournés à l’Institut, la pièce où tant de Chasseurs
d’Ombres étaient morts avait déjà été rénovée, les dalles remplacées, et une
fresque peinte sur un mur afin d’honorer la mémoire des défunts.
Chaque fois qu’Emma traversait ce vestibule, elle pensait à ses parents
et au père de Julian. Tant mieux : elle ne voulait pas oublier.
— Quand tu dis : oui et non, tu fais référence à la présence d’Arthur ?
demanda Cristina en observant l’Ange d’un air pensif.
— Pas du tout.
Arthur Blackthorn était le directeur de l’Institut de Los Angeles. Du
moins, c’était sa fonction. C’était un classiciste obsédé par les mythologies
grecque et romaine, toujours enfermé au grenier avec des fragments de
poteries anciennes et des livres poussiéreux. Emma ne se rappelait pas
l’avoir vu s’intéresser à un problème concernant les Chasseurs d’Ombres.
Elle pouvait compter sur les doigts de sa main le nombre de fois où elle et
Cristina l’avaient croisé depuis l’arrivée de cette dernière à l’Institut.
— Mais tu te rappelles qu’il habite ici, et en soi c’est admirable, ajouta
Emma.
Cristina leva les yeux au ciel.
— Je ne comprends toujours pas pourquoi tu m’as traînée jusqu’ici
alors que je voudrais prendre une douche et me changer. Et puis j’ai besoin
d’un café.
— Tu as toujours besoin d’un café, répliqua Emma en s’avançant dans
le couloir qui menait à l’autre aile de l’édifice. Tu es dépendante.
Cristina jura dans sa barbe en espagnol mais sa curiosité l’emporta, et
elle suivit Emma, qui se mit à marcher à reculons, le visage tourné vers elle,
tel un guide touristique.
— Bon, presque toute la famille vit dans l’aile sud. Premier arrêt, la
chambre de Tavvy.
La porte de la chambre d’Octavian Blackthorn était ouverte. N’ayant
que sept ans, il ne se souciait guère de son intimité. Emma passa la tête dans
l’embrasure et Cristina l’imita, un peu perplexe.
La pièce contenait un petit lit avec un dessus-de-lit multicolore à
rayures, une maisonnette presque aussi grande qu’Emma et une tente
abritant quantité de livres et de jouets.
— Tavvy fait des cauchemars. Parfois, Julian vient dormir avec lui sous
la tente.
Cristina sourit.
— Ma mère faisait pareil quand j’étais petite.
La chambre voisine était celle de Drusilla. Dru, à treize ans, était une
fan de films d’horreur. Des livres consacrés au gore et aux serial killers
jonchaient le sol et des posters de vieux films d’épouvante tapissaient les
murs peints en noir.
— Comme tu peux le voir, Dru adore les films d’horreur, expliqua
Emma. N’importe quel film avec le mot « sang » ou « terreur » dans le titre
l’intéresse. (Elle fit quelques pas dans le couloir et désigna deux portes
fermées qui se faisaient face.) Les jumeaux ont leur chambre en vis-à-vis.
Ça, c’est la chambre de Livvy.
Elle ouvrit une porte donnant sur une pièce propre et joliment décorée.
La tête de lit était recouverte d’un tissu imprimé de minuscules tasses à thé.
Des bijoux fantaisie étaient suspendus à des planches clouées sur un mur.
Des livres dédiés à l’informatique et aux langages de programmation
s’empilaient sur la table de chevet.
— Elle aime les ordinateurs ? demanda Cristina.
— Oui, et Ty aussi. Ty aime les ordinateurs pour leur capacité
d’organiser des schémas qu’il pourra ensuite analyser, mais il n’est pas très
bon en maths. C’est Livvy qui s’y colle, et ils font équipe.
Emma se tourna vers la chambre de Ty.
— Tiberius Nero Blackthorn. Je crois que ses parents se sont un peu
emballés avec son nom.
Cristina gloussa. La chambre de Ty était bien rangée, les livres classés
par couleur et non pas par ordre alphabétique. Celles que Ty préférait – le
bleu, l’or et le vert – étaient placées près du lit. Moins appréciés, l’orange et
le violet étaient relégués sur des étagères près de la fenêtre. Aux yeux d’un
étranger, la disposition des livres ne semblait pas particulièrement réfléchie,
mais Emma savait que Ty connaissait l’emplacement de chacun d’eux.
Ses livres favoris étaient posés sur la table de nuit : les histoires de
Sherlock Holmes par Conan Doyle y côtoyaient une collection de petits
jouets fabriqués par Julian quelques années plus tôt, lorsqu’il avait
découvert que pour aider Ty à se calmer ou à se concentrer, il fallait lui
mettre quelque chose dans la main. Il y avait une balle faite de fils chenille
de toutes les couleurs et un cube en plastique noir fabriqué avec des
éléments qui pouvaient s’emboîter de plusieurs manières.
Devant l’expression mi-moqueuse, mi-attendrie d’Emma, Cristina
lança :
— Tu m’as déjà parlé de Tiberius. C’est celui qui aime les animaux.
Emma hocha la tête.
— Il est toujours dehors en train d’enquiquiner les lézards et les
écureuils. (Elle désigna d’un grand geste le désert situé derrière l’Institut :
une terre vierge sans habitations ni traces de présence humaine qui
s’étendait jusqu’à la chaîne de montagnes séparant la mer de la Vallée.)
Heureusement, il s’éclate en Angleterre. Il passe ses journées à dénicher des
têtards et des grenouilles.
Emma passa à la chambre suivante, peinte du même bleu que la mer et
le ciel au-dehors. Pendant la journée, on avait l’impression que les murs se
fondaient avec la vue et qu’on flottait dans une immensité bleue. Des
fresques couraient tout autour de la pièce et sur le mur qui faisait face au
désert se dressait un château protégé par une forteresse d’épines. Un prince
chevauchait dans sa direction, la tête basse, l’épée brisée.
— La Bella Durmiente, dit Cristina. La Belle au bois dormant. Mais je
n’ai pas souvenir que ce soit si sinistre et que le prince soit si déprimé. (Elle
se tourna vers Emma.) C’est un garçon triste, Julian ?
— Non, répondit Emma d’un ton distrait.
Elle n’était pas entrée dans la chambre de Julian depuis son départ. Il
n’avait apparemment pas pris la peine de ranger avant de s’en aller : des
vêtements traînaient sur le sol, des dessins inachevés s’étalaient sur le
bureau, et une tasse posée sur la table de nuit contenait un fond de café figé.
— Il n’est jamais déprimé, reprit-elle.
— Déprimé, ce n’est pas la même chose que triste, objecta Cristina.
Mais Emma ne voulait pas penser aux états d’âme de Julian alors que
son retour approchait. Il était près de minuit, il devait donc rentrer le
lendemain. Emma était partagée entre l’excitation et le soulagement.
— Viens.
Elle fit quelques pas dans le couloir, Cristina sur ses talons. Elle posa la
main sur une porte fermée, du même bois que les autres, et recouverte d’une
fine couche de poussière
— C’était la chambre de Mark, dit-elle.
Tous les Chasseurs d’Ombres connaissaient le nom de Mark
Blackthorn. C’était le jeune homme, mi-elfe, mi-Chasseur d’Ombres qui
avait été enlevé pendant la Guerre Obscure et livré à la Chasse Sauvage,
une horde de cavaliers qui traversaient le ciel une fois par mois pour traquer
les humains comme du gibier, visiter les scènes de bataille, se repaître de la
peur et de la mort comme des vautours.
Mark avait toujours été un garçon doux. Emma se demandait s’il l’était
encore.
— C’est un peu à cause de Mark Blackthorn que je suis ici, dit Cristina
avec une pointe de timidité dans la voix. J’ai toujours voulu prendre part à
la négociation d’un traité de paix plus juste envers les Créatures Obscures et
ceux des Chasseurs d’Ombres qui les aiment.
Emma écarquilla les yeux.
— Je ne savais pas. Tu ne m’avais pas dit.
— Tu as partagé les Blackthorn avec moi. J’ai pensé que je devais faire
de même avec toi.
— Je suis contente que tu sois venue, dit Emma sans réfléchir, et
Cristina rougit. Même si c’est un peu pour Mark. Et que tu ne me donnes
pas toutes tes raisons.
Cristina haussa les épaules avec un sourire malicieux.
— J’aime Los Angeles. Tu es vraiment sûre que tu n’as pas envie d’une
glace et d’un mauvais film ?
Emma soupira. Julian lui avait dit un jour que quand la vie devenait
trop dure, il essayait d’enfermer certaines émotions dans une boîte.
« Range-les dans un coin de ta tête et elles ne t’ennuieront plus. »
Elle s’imagina donc prendre ses souvenirs du cadavre dans la ruelle, de
Sébastien Morgenstern et de l’Enclave, de sa rupture avec Cameron, de son
besoin de réponses, de sa colère contre le monde entier depuis la mort de
ses parents, de son impatience de retrouver Julian et les autres, et les
enfermer dans une boîte. Elle s’imagina ranger cette boîte dans un endroit
accessible, afin de pouvoir la rouvrir de temps en temps.
— Emma ? fit Cristina d’un ton anxieux. Tu vas bien ? Tu as la tête de
quelqu’un qui va vomir.
Clic fit la boîte en se refermant. Dans sa tête, Emma la mit de côté puis
sourit à Cristina.
— Une glace et un mauvais film ? Quelle bonne idée !
Le ciel au-dessus de l’océan était zébré de rose. Le soleil se couchait.
Emma ralentit sa course, hors d’haleine, le cœur battant.
Elle s’entraînait d’habitude l’après-midi et le soir, et préférait courir tôt
le matin, mais elle s’était réveillée tard après avoir veillé une bonne partie
de la nuit avec Cristina. Elle avait passé la journée à redisposer
fiévreusement ses preuves, appeler Johnny Rook pour le persuader de lui
donner plus de détails sur les meurtres, rédiger des notes sur des Post-it et
attendre impatiemment l’arrivée de Diana.
Contrairement à la plupart des précepteurs, Diana ne vivait pas à
l’Institut avec les Blackthorn : elle avait sa propre maison à Santa Monica.
Diana n’était pas censée passer à l’Institut dans la journée mais Emma lui
avait envoyé au moins six textos. Peut-être même sept. Cristina l’avait
empêchée d’envoyer le huitième, et suggéré qu’elle aille courir pour
relâcher la pression.
Les mains sur les genoux, elle se pencha pour reprendre son souffle. La
plage était presque déserte à l’exception de quelques couples de Terrestres
qui terminaient leur promenade romantique au coucher du soleil avant de
regagner leur voiture garée le long de la route.
Elle se demanda combien de kilomètres elle avait parcourus sur cette
bande de sable depuis son arrivée à l’Institut. Huit kilomètres par jour, sept
jours sur sept. Et tout ça après ses trois heures minimum d’entraînement
quotidien. La moitié de ses cicatrices, elle les avait causées elle-même en
sautant du haut d’une poutre ou en s’entraînant pieds nus sur du verre brisé
pour s’habituer à la douleur.
La plus impressionnante, c’était celle sur son avant-bras, vestige de la
blessure qu’elle s’était infligée avec Cortana le jour de la mort de ses
parents. Julian lui avait mis l’épée dans les mains et, malgré la douleur, elle
l’avait serrée jusqu’à ce que le sang coule. La lame avait laissé une longue
balafre blanche sur son bras, si bien qu’elle hésitait parfois à porter des
débardeurs ou des robes à manches courtes de peur que les autres Chasseurs
d’Ombres ne regardent sa cicatrice avec trop d’insistance ou lui demandent
d’où elle venait.
Julian, lui, ne la regardait jamais.
Elle se redressa. Du rivage, elle voyait l’Institut perché sur la colline qui
dominait la plage. Elle voyait même la fenêtre du grenier d’Arthur et celle
de sa propre chambre. Elle avait mal dormi la veille, elle avait rêvé du
Terrestre mort, des marques sur son cadavre et sur ceux de ses parents. Elle
s’était efforcée de visualiser ce qu’elle ferait lorsqu’elle confondrait leur
assassin, mais toutes les souffrances physiques qu’elle lui infligerait
pourraient-elles la consoler un tant soit peu de sa perte ?
Julian lui était apparu en rêve, lui aussi. Même si elle n’en gardait qu’un
souvenir très vague, elle s’était réveillée avec à l’esprit une image très nette
de son ami, son long corps dégingandé, ses boucles brunes et ses yeux bleu-
vert d’une clarté surprenante. Ses cils noirs, sa peau pâle, ses ongles qu’il
rongeait quand il était stressé, ses gestes sûrs quand il maniait les armes et
encore plus sûrs quand il s’agissait de pinceaux, tout y était.
Julian serait rentré demain. Lui, il comprendrait exactement ce qu’elle
ressentait : elle avait attendu si longtemps un indice sur ses parents ! Et
maintenant qu’elle en avait découvert un, le monde lui semblait soudain
plein de possibilités d’une imminence terrifiante. Elle se souvenait de ce
que Jem, l’ex-Frère Silencieux qui avait célébré sa cérémonie de parabatai,
lui avait dit au sujet de Julian et de son importance pour elle. Il existait
d’après lui une expression tout indiquée dans son mandarin maternel, zhi
yin : « Celui qui comprend ta musique. »
Bien qu’Emma ne sût pas jouer d’un seul instrument, Julian comprenait
sa musique. Même celle de la vengeance.
Des nuages noirs venaient de la mer. Il allait pleuvoir. Pour se sortir
Jules de la tête, Emma se remit à courir sur le chemin de terre qui menait à
l’Institut. Une fois en vue du bâtiment, elle ralentit. Un homme descendait
les marches du perron. Grand et mince, il était vêtu d’un long manteau noir.
Il portait presque toujours du noir ; c’était sans doute de là qu’il tenait son
nom. Sans être un sorcier, malgré son patronyme, Johnny Rook avait des
pouvoirs, à sa façon.
Il ouvrit de grands yeux en apercevant Emma. Elle piqua un sprint pour
lui couper la route avant qu’il puisse s’enfuir, et s’arrêta net devant lui.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
Ses drôles d’yeux balayèrent les alentours comme pour chercher une
échappatoire.
— Rien. Je passais juste.
— Est-ce que tu as mentionné à Diana ma présence au Marché Obscur
l’autre soir ? Parce que si tu l’as fait…
Il se redressa brusquement. Son visage avait une expression étrange, de
même que son regard. On aurait dit qu’un traumatisme ancien avait creusé
dans sa peau des rides profondes comme des coups de couteau.
— Tu n’es pas la directrice de l’Institut, Emma Carstairs, marmonna-t-
il. Les tuyaux que je t’ai donnés étaient vrais.
— Tu m’avais promis de ne rien dire !
— Emma, fit une voix de femme.
Emma se retourna lentement et vit Diana qui l’observait du haut des
marches, les cheveux ébouriffés par la brise du soir. Sa robe longue lui
faisait une silhouette longiligne et imposante. Elle était manifestement
furieuse.
— Je vois que tu as eu mes textos, lâcha Emma.
— Laisse M. Rook tranquille. Il faut qu’on parle. Je veux te voir dans
mon bureau dans dix minutes exactement.
À ces mots, Diana retourna à l’intérieur. Emma lança un regard
venimeux à Rook.
— Quand on passe un marché avec toi, c’est censé rester secret, lança-t-
elle en lui martelant la poitrine de l’index. Tu n’as peut-être pas
expressément promis de tenir ta langue, mais on sait tous les deux que c’est
ce qu’on attend de toi en général.
Un petit sourire étira les lèvres de Rook.
— Je n’ai pas peur de toi, Emma.
— Tu as tort.
— C’est ça qui est drôle avec vous, les Nephilim. Vous connaissez le
Monde Obscur mais vous n’y vivez pas. (Il se pencha vers son oreille, si
près qu’elle en fut mal à l’aise.) Il existe dans ce monde des créatures bien
plus effrayantes que toi, Emma Carstairs.
Emma s’écarta brusquement de lui et gravit quatre à quatre les marches
du perron.
Dix minutes plus tard, elle se tenait devant Diana après avoir pris une
douche expéditive. Ses cheveux encore mouillés gouttaient sur le carrelage.
Le bureau de Diana, petit mais confortable, donnait sur la route et la
mer. Dans la pénombre du crépuscule, Emma distinguait l’étendue d’herbe,
délimitée par des broussailles, qui bordait l’Institut. La pluie fouettait les
vitres.
La décoration était spartiate. Sur la table de travail trônait la photo d’un
homme grand, le bras passé autour d’une fillette qui ressemblait à Diana. Ils
posaient devant une échoppe dont l’enseigne indiquait : « La Flèche de
Diane ».
Pour égayer l’endroit, Diana avait disposé des fleurs sur le rebord de la
fenêtre. Les bras croisés, elle gardait les yeux fixés sur Emma sans trahir la
moindre expression.
— Tu m’as menti hier soir, dit-elle.
— Non. Enfin, pas tout à fait. Je…
— Ne me dis pas que tu as oublié de m’en parler, Emma.
— Qu’est-ce que Johnny Rook t’a raconté ?
Emma se mordit la langue en voyant le visage de Diana s’assombrir.
— C’est toi-même qui vas me dire ce que tu as fait et la punition que tu
mérites en conséquence. Ça te semble juste ?
Emma leva le menton d’un air de défi. Elle détestait se faire prendre et
Diana était douée pour ça. Cette femme était très intelligente, ce qui était
une bonne chose en général, mais pas quand elle était en colère.
Emma pouvait soit tout avouer à Diana, et risquer d’en dire plus que ce
qu’elle savait déjà, soit se taire, et risquer de l’énerver encore davantage.
Après avoir pesé le pour et le contre, elle déclara :
— Il fallait que je m’occupe d’une portée de chatons. Tu sais comme ils
sont cruels, avec leurs petites griffes et leur attitude déplorable.
— En parlant d’attitude déplorable, répliqua Diana en jouant avec un
stylo, tu es allée au Marché Obscur au mépris du règlement. Tu as parlé à
Johnny Rook. Il t’a révélé qu’un corps serait abandonné aux environs du
bar Le Sépulcre, et qu’il avait peut-être un lien avec la mort de tes parents.
Tu n’étais pas là par hasard. Tu n’étais pas en train de patrouiller.
— J’ai payé Rook pour qu’il tienne sa langue, marmonna Emma. Je lui
faisais confiance !
Diana reposa son stylo.
— Emma, ce type est un escroc notoire et il figure sur la liste des
personnes surveillées par l’Enclave parce qu’il travaille avec des gens du
Petit Peuple sans notre permission. Tout Terrestre, toute Créature Obscure,
qui collabore en secret avec eux n’a plus le droit de faire affaire avec les
Chasseurs d’Ombres et perd également leur protection. Tu le sais très bien.
Emma leva les bras au ciel.
— Mais on a besoin de ces gens-là ! Nous couper d’eux dessert
l’Enclave et revient à punir les Chasseurs d’Ombres !
Diana secoua la tête.
— S’il y a des règles, ce n’est pas par hasard. Être un bon Chasseur
d’Ombres, ça requiert plus qu’un entraînement quotidien de quatorze
heures.
— Je suis désolée, Diana. Et en premier lieu, désolée d’avoir entraîné
Cristina dans cette histoire. Ce n’est pas sa faute.
— Oh, ça je le sais !
— Mais hier soir, tu m’as dit que, comme moi, tu pensais que Sébastien
n’avait pas tué mes parents. Ce n’était pas une exécution aveugle.
Quelqu’un en voulait à leur vie. Leur mort signifiait quelque chose…
— La mort a toujours une signification, rétorqua Diana. (Elle se passa
la main sur le front.) J’ai parlé aux Frères Silencieux hier soir, j’en ai appris
davantage sur ce qu’ils savent, et… Dieu sait que j’avais l’intention de te
mentir… J’y ai pensé toute la journée…
— Je t’en prie, murmura Emma. Je t’en prie, dis-moi la vérité.
— Je ne peux pas ! À mon arrivée ici, tu n’avais que douze ans et tu
étais dévastée par le chagrin. Tu avais tout perdu. Tu n’avais que Julian à
qui te raccrocher, et ton désir de vengeance. Il fallait que Sébastien ne soit
pas le meurtrier de tes parents car, le cas échéant, comment aurais-tu pu le
punir ? (Diana soupira.) Johnny Rook ne t’a pas menti : il y a eu une vague
de meurtres. Douze, au total, en comptant celui d’hier soir. Le meurtrier n’a
pas laissé d’indice derrière lui et aucune des victimes n’a pu être identifiée :
on leur a cassé les dents, volé leurs papiers, détruit leurs empreintes
digitales.
— Et ni les Frères Silencieux, ni l’Enclave, ni le Conseil n’étaient au
courant ?
— Si, ils savaient. Et c’est là que ça ne va pas te plaire : certaines des
victimes faisaient partie du Petit Peuple. Ce ne sont donc pas les Instituts
qui auront la charge de cette affaire mais la Scholomance, les Centurions et
les Frères Silencieux. Ils savaient. L’Enclave savait. Ils ne nous ont rien dit
délibérément parce qu’ils ne veulent pas qu’on s’en mêle.
— La Scholomance ?
La Scholomance était un chapitre de l’histoire des Chasseurs d’Ombres
récemment ressuscité. Dans ce château vieux de plusieurs siècles niché au
cœur des Carpates, on apprenait aux élites à combattre une double menace :
les démons et les Créatures Obscures. Il avait été fermé à la signature des
premiers Accords pour enterrer la hache de guerre entre ces dernières et les
Chasseurs d’Ombres.
Néanmoins, avec l’avènement de la Paix Froide, on l’avait rouvert. Il
fallait passer une série d’épreuves très difficiles pour y être admis, et ce
qu’on y apprenait ne pouvait pas être partagé avec autrui. Les élèves
diplômés de cette école, qui portaient le nom de Centurions, devenaient des
érudits ou des guerriers légendaires ; Emma n’en avait jamais rencontré un
seul.
— Ce n’est peut-être pas juste, mais c’est comme ça.
— Mais les inscriptions… Ils ont admis que c’étaient les mêmes que
sur les corps de mes parents ?
— Ils n’ont rien admis du tout, répondit Diana. Ils ont simplement dit
qu’ils s’en occupaient et qu’il ne fallait pas s’en mêler : c’est le Conseil lui-
même qui en a donné l’ordre.
— Et les cadavres ? Est-ce qu’ils se sont désintégrés quand on a voulu
les déplacer, comme ceux de mes parents ?
Diana se leva.
— Emma ! Nous n’intervenons plus dans les affaires du Petit Peuple.
C’est toute la signification de la Paix Froide. Ce n’est pas une suggestion
que nous fait l’Enclave : il est formellement interdit de se mêler des affaires
du Petit Peuple. Si tu désobéis, cela pourrait avoir des conséquences, non
seulement pour toi mais aussi pour Julian.
Emma eut l’impression que Diana avait pris un presse-papiers sur son
bureau pour le lui écraser contre la poitrine.
— Comment ça ?
— Qu’est-ce qu’il fait tous les ans à la date anniversaire du traité ?
Emma eut une vision de Julian assis à ce même bureau. Chaque année,
depuis l’âge de douze ans, il s’installait avec de l’encre et du papier pour
écrire une lettre à l’Enclave, lui demandant de rappeler sa sœur Helen,
envoyée en exil sur l’île Wrangel.
Cette île était le centre névralgique de tous les sortilèges censés
protéger la planète des invasions démoniaques, un réseau de boucliers vieux
de mille ans. C’était aussi un morceau de banquise perdu dans l’océan
Arctique, à des milliers de kilomètres de chez eux. Quand la Paix Froide
avait été promulguée, l’Enclave avait envoyé Helen sur l’île, soi-disant pour
en étudier les sortilèges. Tout le monde avait compris qu’il s’agissait d’un
exil.
Depuis, elle avait pu rentrer chez elle pour de courts séjours,
notamment pour épouser à Idris Aline Penhallow, la fille du Consul. Mais
même cette relation puissante ne pouvait rien pour elle. Alors, chaque
année, Julian écrivait une lettre. Et, chaque année, sa demande était rejetée.
Diana reprit d’un ton radouci :
— Si tous les ans l’Enclave fait la même réponse, c’est parce qu’il se
pourrait bien que la loyauté d’Helen aille au Petit Peuple. Qu’est-ce qu’ils
vont s’imaginer s’ils découvrent qu’au mépris de leurs ordres nous avons
décidé d’enquêter sur la mort d’un elfe ? Tu ne crois pas que ça
compromettrait ses chances à elle de rentrer ?
— Julian serait d’accord pour que je… commença Emma.
— Julian se couperait la main si tu le lui demandais. Ça ne signifie pas
qu’il faut que tu le fasses. (Diana se massa les tempes.) La vengeance n’est
pas ton amie, Emma. (Elle se dirigea vers la fenêtre et jeta par-dessus son
épaule un coup d’œil sévère à la jeune fille.) Tu sais pourquoi j’ai accepté
ce poste à l’Institut ? Et épargne-moi une réponse sarcastique.
Emma baissa les yeux vers le carrelage en damier. Chaque dalle blanche
était ornée d’un motif différent : une rose, un château, un clocher, un ange,
un vol d’oiseaux.
— Parce que tu étais à Alicante pendant la Guerre Obscure, répondit-
elle d’une voix chargée d’émotion. Tu étais là quand Julian a dû… arrêter
son père. En nous voyant nous battre, tu nous as trouvés courageux et tu as
décidé de nous aider. C’est ce que tu m’as toujours dit.
— Plus jeune, j’ai eu la chance d’avoir quelqu’un qui m’aide à me
trouver.
Emma dressa l’oreille. Diana évoquait rarement son passé. Les
Wrayburn, célèbre famille de Chasseurs d’Ombres, n’avait plus qu’une
héritière. Diana ne parlait jamais de son enfance ni de ses proches. C’était
comme si sa vie avait commencé le jour où elle avait repris l’armurerie de
son père à Alicante.
— J’avais envie de faire ça pour toi. De t’aider à devenir celle que tu es
vraiment.
— C’est-à-dire ?
— La meilleure Chasseuse d’Ombres de ta génération. Je n’ai jamais vu
quelqu’un se battre comme toi, et c’est pourquoi je n’ai aucune envie que tu
gâches ton potentiel dans la poursuite d’un objectif qui ne peut pas panser
tes blessures.
« Gâcher mon potentiel ? » Diana ne comprenait pas. Elle n’avait pas
perdu sa famille pendant la Guerre Obscure. Et les parents d’Emma
n’étaient pas morts au combat, ils avaient été assassinés, torturés, mutilés.
Qui sait combien de temps avait duré leur agonie ?
On frappa à la porte et Cristina entra, vêtue d’un jean et d’un sweat-
shirt, les joues roses d’embarras à l’idée de les interrompre.
— Les Blackthorn sont là, annonça-t-elle.
Emma oublia complètement ce qu’elle était sur le point de dire et se
précipita vers la porte.
— Quoi ? Ils n’étaient pas censés arriver avant demain !
Cristina haussa les épaules.
— Alors c’est peut-être une autre famille nombreuse qui s’est téléportée
dans le hall.
Emma porta la main à sa poitrine. Cristina disait vrai. Le léger
pincement derrière les côtes qu’elle éprouvait depuis le départ de Julian
s’intensifia brusquement, mais de façon moins douloureuse, un peu comme
si un oiseau battait des ailes contre son cœur.
Elle se rua dans le couloir, descendit les marches quatre à quatre. Elle
percevait des voix, à présent. Elle crut entendre Dru poser une question de
sa voix flûtée et Livvy lui répondre.
Quand elle atteignit la galerie qui donnait sur le vestibule, l’air était
éclairé comme en plein jour par une myriade de couleurs tourbillonnantes,
vestiges d’un Portail en train de disparaître. Les Blackthorn se tenaient au
milieu du tourbillon : Julian, qui dépassait d’une tête les jumeaux de quinze
ans, Livvy et Ty, et Drusilla, tenant la main de son jeune frère Tavvy, qui
semblait dormir debout, sa tête bouclée appuyée contre le bras de sa sœur,
les paupières closes.
— Vous êtes rentrés ! s’écria Emma.
La famille au grand complet leva les yeux vers elle. Les Blackthorn se
ressemblaient beaucoup : ils avaient les mêmes cheveux bruns et bouclés,
les mêmes yeux bleu-vert. Néanmoins, Ty, avec ses yeux gris, son ossature
frêle et ses cheveux noirs en bataille, avait apparemment hérité d’un autre
gène familial.
Dru et Livvy sourirent, et Ty lui adressa un hochement de tête amical
quoique solennel, mais elle n’avait d’yeux que pour Julian. Elle sentit sa
rune de parabatai lui picoter le bras quand il la regarda.
Elle dévala les marches pour le rejoindre. Il remplissait son champ de
vision ; ce n’était pas seulement Julian, tel qu’il lui apparaissait maintenant,
qu’elle voyait, mais aussi l’ami qui au cœur de la bataille lui tendait un
poignard séraphique après l’avoir baptisé, le Julian qui l’enveloppait dans
une couverture quand elle avait froid, ce même Julian qui dans la Cité
Silencieuse récitait face à elle son serment de parabatai.
— Jules ! s’exclama-t-elle en se jetant dans ses bras.
Il la serra si fort contre lui qu’elle en eut le souffle coupé, puis recula
aussitôt. Surprise autant par la force de son étreinte que par la brusquerie
avec laquelle il s’était dégagé, elle faillit perdre l’équilibre.
Elle sentit que quelque chose avait changé chez lui, sans pouvoir dire
quoi.
— Je pensais que vous arriviez demain.
Elle essaya d’accrocher son regard mais il observait ses frères et sœurs
comme pour s’assurer qu’ils étaient tous là.
— Malcolm a débarqué très tôt, répondit-il par-dessus son épaule. Il
s’est matérialisé dans la cuisine de tante Marjorie, en pyjama.
Apparemment, il avait oublié le décalage horaire. Elle a ameuté toute la
maison avec ses cris.
Emma sentit la tension dans sa poitrine se relâcher un peu. Malcolm
Fade, le Grand Sorcier de Los Angeles, était un ami de la famille, et son
excentricité amusait beaucoup Emma et Julian.
— Ensuite, il nous a transportés à Londres sans le faire exprès, expliqua
Livvy en se précipitant dans les bras d’Emma. Et il a fallu trouver
quelqu’un pour ouvrir un autre Portail… Diana !
Livvy se détacha d’Emma pour courir vers son professeur. Tout le
monde échangea des bonjours et des embrassades. Tavvy, qui venait de se
réveiller, errait parmi les uns et les autres d’un air somnolent en tirant de
temps en temps sur la manche de quelqu’un.
« Ton peuple sera mon peuple. » La famille de Julian était devenue celle
d’Emma quand ils avaient échangé leurs vœux de parabatai. À cet égard, la
cérémonie s’apparentait un peu à un mariage.
Emma regarda Julian. Il couvait sa famille des yeux, comme s’il avait
oublié sa présence. À cet instant précis, il lui sembla que son cerveau se
réveillait, et tous les petits changements qui s’étaient opérés en Julian lui
sautèrent aux yeux.
Lui qui avait toujours privilégié les cheveux courts arborait désormais
de jolies boucles épaisses, typiques des Blackthorn, qui lui cachaient les
oreilles. Il était bronzé et ses yeux, dont elle connaissait pourtant la nuance
par cœur, lui semblaient soudain à la fois plus clairs et plus sombres. La
forme de son visage s’était modifiée elle aussi : ses traits paraissaient plus
adultes, ils avaient perdu la rondeur de l’enfance. Sa mâchoire était plus
proéminente, de même que sa clavicule visible sous l’encolure de son tee-
shirt.
Elle détourna les yeux. À sa surprise, son cœur s’était mis à battre plus
vite. Troublée, elle s’agenouilla pour serrer Tavvy dans ses bras.
— Il te manque une dent, déclara-t-elle alors qu’il lui souriait.
— Dru m’a dit que les fées volent les dents des enfants endormis.
— C’est moi qui lui ai raconté ça, dit Emma en se levant.
Elle sentit une main se poser sur son bras. Julian. Avec son doigt, il se
mit à tracer des lettres sur sa peau : c’était une vieille habitude, datant de
l’époque où ils avaient besoin de communiquer sans bruit pendant un cours
assommant ou au milieu d’une assemblée d’adultes. T-U-V-A-S-B-I-E-N ?
Elle hocha la tête. Il l’observait, l’air vaguement inquiet, et elle en fut
soulagée : ça, c’était familier. Avait-il réellement changé ? Il était moins
frêle, plus musclé. Il avait cette beauté brute des nageurs qu’elle admirait.
Toutefois, il portait toujours au poignet son bracelet orné de breloques,
coquillages, bouts de verre poli. Ses mains étaient toujours tachées de
peinture. Il était toujours Julian.
— Vous êtes tous bronzés, ma parole ! s’exclama Diana. Comment c’est
possible ? Je croyais qu’il pleuvait tout le temps en Angleterre !
— Moi, je ne suis pas bronzé, objecta calmement Ty.
Il détestait le soleil. À la plage, il s’abritait toujours sous un immense
parasol, absorbé dans la lecture d’un roman policier.
— Avec tante Marjorie, il fallait toujours qu’on s’entraîne dehors,
expliqua Livvy. Enfin, pas Tavvy. Lui, il restait à l’intérieur et elle le gavait
de confiture de mûres.
— Tiberius se cachait dans la grange, ajouta Drusilla.
— Je ne me cachais pas, protesta-t-il. C’était une retraite stratégique.
— Si, tu te cachais, répliqua Dru, l’air mécontent.
Avec ses tresses, elle ressemblait à Fifi Brindacier. Emma tira sur l’une
d’elles d’un geste affectueux.
— Ne te chamaille pas avec ton frère, intervint Julian avant de se
tourner vers Ty : Ne te chamaille pas avec ta sœur. Vous êtes tous les deux
fatigués.
— Quel est le rapport ? demanda Ty.
— Julian veut dire par là que vous devriez tous aller vous coucher,
répondit Diana.
— Mais il n’est que huit heures du soir ! s’exclama Emma. Ils viennent
d’arriver !
Diana désigna Tavvy qui dormait, roulé en boule comme un chat à
même le carrelage, sous le faisceau d’une lampe.
— En Angleterre, il est beaucoup plus tard.
Livvy souleva doucement son frère dans ses bras. La tête du petit
garçon retomba contre son épaule.
— Je vais le mettre au lit.
Julian échangea un bref regard avec Diana.
— Merci, Livvy. Je vais aller prévenir oncle Arthur de notre arrivée. (Il
regarda autour de lui en soupirant.) On s’occupera des bagages demain
matin. Allez, au lit, tout le monde !
Livvy marmonna quelque chose qu’Emma n’entendit pas. Elle était
perplexe. Bien qu’elle se fût étonnée que Julian réponde à ses appels et à
ses textos de manière un peu expéditive, elle ne s’attendait pas à le trouver
aussi changé. Elle voulait qu’il la regarde comme il l’avait toujours
regardée, avec un sourire de connivence.
Après avoir pris ses clés et son sac à main, Diana leur souhaita une
bonne nuit. Profitant d’un moment de distraction, Emma se mit à tracer des
lettres avec son doigt sur le bras de Julian.
I-L-F-A-U-T-Q-U-O-N-P-A-R-L-E, écrivit-elle.
Sans la regarder, il écrivit à son tour sur le bras d’Emma : D-E-Q-U-O-
I?
La porte de l’Institut se referma sur Diana en laissant s’engouffrer un
courant d’air glacial ainsi qu’une rafale de pluie. Des gouttelettes
aspergèrent la joue d’Emma au moment où elle se tournait vers Julian.
— C’est important, dit-elle.
Elle espérait avoir un air grave. « Important », ce n’était pas un mot
qu’elle employait d’habitude. Il devait bien voir que c’était sérieux !
— Passe dans ma chambre après avoir vu Arthur, ajouta-t-elle en
baissant la voix.
Il hésita quelques secondes, se passa la main dans les cheveux en
faisant tinter les breloques de son bracelet. Livvy était déjà montée avec
Tavvy, le reste de la fratrie dans son sillage. L’agacement d’Emma laissa
place à de la culpabilité ; Jules était fatigué, rien de plus.
— À moins que tu n’aies trop sommeil ? hasarda-t-elle.
Il secoua la tête avec une expression indéchiffrable. Emma avait
pourtant toujours su lire en lui.
— Je passerai, dit-il en lui tapotant distraitement l’épaule : à croire
qu’ils n’avaient pas été séparés pendant deux mois ! C’est bon de te revoir,
ajouta-t-il avant de monter l’escalier.
Bien sûr qu’il devait voir Arthur, songea Emma. Quelqu’un devait
avertir leur tuteur excentrique de leur arrivée. Bien sûr qu’il était fatigué.
Bien sûr qu’il semblait différent : c’était toujours le cas avec les gens qu’on
n’avait pas vus depuis longtemps ; il fallait parfois un jour ou deux pour se
réhabituer à eux.
Elle porta la main à sa poitrine. La tristesse liée à la séparation d’avec
Julian n’était plus là, et pourtant elle ressentait encore un étrange pincement
au cœur.
3
LA LUNE NE LUIT JAMAIS SANS M’APPORTER
DES SONGES
Le grenier de l’Institut était plongé dans la pénombre. Oncle Arthur avait
occulté avec du papier kraft les deux lucarnes percées dans le toit lorsqu’il y
avait transporté ses livres et ses papiers, de peur que la lumière du soleil
n’abîme les supports délicats de ses recherches.
Arthur et son frère Andrew, le père de Julian, avaient été élevés par des
parents passionnés par la période classique, les langues anciennes, les
exploits des héros antiques, la mythologie et l’histoire de la Grèce et de
Rome.
Toute l’enfance de Julian avait été bercée par les histoires de L’Iliade,
de L’Odyssée, des Argonautes et de L’Énéide, d’hommes et de monstres, de
dieux et de héros. Mais si Andrew n’avait gardé de son éducation qu’un
faible pour les lettres classiques – faible qui, certes, se reflétait dans le
choix des prénoms de ses enfants, tous inspirés par des empereurs et des
reines (Julian remerciait encore sa mère de l’avoir appelé Julian et pas
Julius, contrairement à la volonté de son père) –, chez Arthur c’était une
obsession.
Il avait rapporté d’Angleterre des centaines de livres et, les années
suivantes, des centaines d’ouvrages supplémentaires étaient venus s’ajouter
à sa collection. Ils étaient rangés selon un système de classement que seul
Arthur comprenait : l’Antigone de Sophocle cohabitait avec La Guerre du
Péloponnèse de Thucydide et de vieux volumes à la couverture déchirée,
des pages volantes étaient posées sur différents meubles. Il y avait au moins
six bureaux dans la pièce : quand l’un d’eux était trop chargé de paperasse,
de fragments de poterie et de statuettes, oncle Arthur en achetait un autre.
Il était assis à une table dans un coin de la pièce. À travers un accroc
dans le papier kraft qui masquait la lucarne, Julian entrevit un bout d’océan.
Arthur avait retroussé les manches de son vieux pull et chaussé des
pantoufles miteuses. Sa canne, dont il se servait peu, était appuyée contre
un mur.
— Achille avait un phorminx avec des cordes en argent, marmonnait-il,
et Hercule a appris à jouer de la cithare. Ces deux instruments ont été
désignés sous le terme de « lyre » mais étaient-ce vraiment les mêmes ?
Auquel cas, pourquoi avoir choisi deux mots différents pour les décrire ?
— Salut, mon oncle, lança Julian. On est rentrés.
Il leva le plateau qu’il portait, sur lequel il avait disposé un dîner
préparé à la hâte.
Arthur se retourna lentement, comme un chien qui lève la tête en
entendant un bruit.
— Andrew, comme c’est bon de te voir, dit-il. Je réfléchissais à la
conception grecque de l’amour idéal. Agapé, bien sûr, l’amour
inconditionnel et divin. Éros, l’amour romantique. Philia, l’amitié. Et
storgê, l’amour familial. Quel est, à ton avis, le sentiment que t’inspire ton
parabatai ? Est-ce philia ou agapé – éros étant interdit, bien entendu ?
Dans tous les cas, sommes-nous, en tant que Nephilim, dotés d’une capacité
de ressentir que les humains ne peuvent pas comprendre ? Auquel cas,
comment les Grecs étaient-ils au courant ? Un vrai paradoxe, Andrew…
Julian soupira. La dernière chose dont il avait envie, c’était de parler
des sentiments que lui inspirait son parabatai. Et il n’aimait guère qu’on
l’appelle par le nom de son père défunt. Il aurait voulu être ailleurs,
n’importe où, mais il s’avança dans la faible lumière pour que son oncle
puisse voir son visage.
— C’est Julian. Je viens te dire qu’on est rentrés. Tavvy, Dru, les
jumeaux…
Arthur observa Julian, perplexe, et celui-ci s’efforça de refouler une
vague de tristesse. Il avait dû se faire violence pour aller voir son oncle ; il
aurait préféré être avec Emma. Mais il avait compris, en lisant le dernier
message de Diana, qu’un détour par le grenier s’imposait.
Ça avait toujours été son rôle et ça le resterait.
Il posa le plateau sur le bureau, parmi les piles de papiers. Du courrier
et des rapports de patrouille s’entassaient près d’Arthur. La pile était
suffisamment importante pour inquiéter Julian.
— Je t’ai apporté le dîner, dit-il.
Les sourcils froncés, Arthur regarda le plateau et son contenu comme
s’il s’efforçait d’apercevoir un objet lointain à travers une nappe de
brouillard. Le repas en question se bornait à un bol de soupe réchauffée à la
hâte qui refroidissait déjà dans l’atmosphère glaciale du grenier. Julian avait
soigneusement enveloppé les couverts dans une serviette et posé une
corbeille de pain sur le plateau. Il savait qu’au matin il le trouverait presque
intact.
— Tu crois que c’est un indice ? demanda oncle Arthur.
— De quoi tu parles ?
— La cithare et le phorminx. Ils entrent dans la description, mais elle
est si vague…
Oncle Arthur se pencha en soupirant, les yeux fixés sur le mur tapissé
de centaines de bouts de papier noircis d’une écriture en pattes de mouche.
— La vie est courte et il y a tant de choses à apprendre, murmura-t-il.
— La vie n’est pas forcément si courte que ça, objecta Julian.
Sa remarque ne s’appliquait pas à ses parents, ni aux Chasseurs
d’Ombres en général. Mais que pouvait-il bien arriver à Arthur Blackthorn,
qui passait son temps cloîtré dans son grenier ? Il les enterrerait tous.
Julian songea à Emma, aux risques qu’elle prenait. Combien de
cicatrices avait-il entrevues quand ils nageaient ou s’entraînaient ? Elle
avait ça en elle. Dans ses veines coulait le sang des Chasseurs d’Ombres
qui, depuis des générations, risquaient leur vie et marchaient à l’adrénaline
et au combat. Mais il ne voulait pas songer à sa mort ; c’était une pensée qui
lui était insupportable.
— Il n’y a pas d’homme sous ce ciel qui vive deux fois, murmura
Arthur.
Comme souvent, il devait citer quelqu’un. Les yeux baissés vers le
bureau, il semblait perdu dans ses pensées. Julian plongea dans ses
souvenirs et revit le sol de ce même grenier couvert des empreintes
ensanglantées d’Arthur. C’était cette nuit-là qu’il avait appelé Malcolm
Fade pour la première fois.
— Si tu as tout ce qu’il te faut, oncle Arthur… dit-il en se détournant.
Arthur releva brusquement la tête et fixa son neveu d’un regard perçant.
— Tu es un brave garçon, dit-il. Mais ça ne t’aidera pas, en fin de
compte.
Julian se figea.
— Quoi ?
Mais Arthur était déjà retourné à ses papiers.
Julian descendit les marches du grenier qui émirent un craquement
familier sous son poids. L’Institut de Los Angeles n’était pas
particulièrement vieux comparé aux autres Instituts, mais ce grenier
poussiéreux avait un air ancien qui contrastait avec le reste de l’édifice.
Arrivé au pied de l’escalier, il s’adossa quelques instants contre le mur,
dans le silence et la pénombre.
Le silence, c’était quelque chose qu’il expérimentait rarement, sauf au
moment du coucher. D’ordinaire, il subissait les bavardages constants de
ses frères et sœurs. Ils n’étaient jamais loin, réclamaient son aide, son
attention.
Il pensa au cottage anglais, au bourdonnement discret des abeilles dans
le jardin, au silence sous les arbres, aux camaïeux de bleu et de vert, si
différents des tons bruns et or du désert. Il n’avait pas envie de laisser
Emma mais en même temps, il s’était dit que ça l’aiderait. Un peu comme
un toxicomane qui tente de s’éloigner de sa drogue.
« Ça suffit », songea-t-il. À quoi bon ressasser ? Depuis des années,
Julian survivait dans l’obscurité et les ombres qui recelaient les secrets.
C’était comme ça qu’il s’en sortait.
Avec un soupir, il s’avança dans le couloir.
Emma se promenait, seule sur la plage déserte. De part et d’autre d’elle
se déployaient de vastes étendues de sable, dont les particules de mica
scintillaient sous un soleil voilé.
L’océan miroitait, aussi beau et menaçant que les créatures vivant sous
sa surface : les grands requins blancs aux flancs pâles et rugueux et les
orques noires au ventre blanc. Emma contemplait l’océan et elle éprouvait
la même sensation que depuis toujours : un mélange de désir et de terreur,
une envie de plonger dans l’immensité verte et glaciale qui se rapprochait
d’un besoin de conduire trop vite, de sauter de trop haut ou de se jeter sans
armes dans la bataille.
Thanatos, aurait dit Arthur. La pulsion de mort.
L’océan poussa un rugissement semblable à celui d’un animal et
commença de se retirer en abandonnant des poissons morts dans son
sillage, ainsi que des tas d’algues, des restes d’épaves, les détritus du fond
de la mer. Bien qu’Emma sût qu’elle aurait dû fuir, elle regarda, paralysée,
un gigantesque mur d’eau se former devant elle. À travers ses parois
transparentes, elle distingua des dauphins et des requins impuissants qui se
débattaient dans l’écume. Elle lâcha un cri et tomba à genoux en voyant ses
parents, prisonniers de la vague comme d’un gigantesque cercueil de verre,
le corps de sa mère avachi, la main de son père tendue vers elle à travers le
bouillonnement des flots…
Emma se redressa d’un bond et saisit Cortana, qui était posée sur sa
table de nuit. L’épée lui échappa des mains et s’écrasa bruyamment par
terre. Elle tâtonna dans l’obscurité pour trouver l’interrupteur de la lampe.
Une lumière jaune éclaira la pièce. Elle regarda autour d’elle en
clignant des yeux. Elle s’était endormie en pyjama, sur les couvertures.
Elle s’assit au bord du lit en se frottant les yeux. Elle s’était allongée en
attendant Julian, la porte de son placard grande ouverte. Elle voulait lui
montrer les nouvelles photos, lui raconter tout ce qui s’était passé en son
absence, entendre sa voix apaisante, familière, aimante. Elle avait besoin de
ses conseils pour décider de ce qu’elle devait faire ensuite.
Mais Julian ne s’était pas montré.
Elle se leva, prit un pull jeté sur le dossier d’une chaise. Un rapide coup
d’œil vers le réveil l’informa qu’il était près de trois heures du matin. Elle
sortit dans le couloir silencieux et plongé dans l’obscurité. Tout le monde
dormait à cette heure. Elle se dirigea vers la chambre de Julian, poussa la
porte entrouverte et se glissa à l’intérieur.
Elle s’attendait presque à ne pas le trouver là. Elle pensait qu’il peignait
dans son atelier – ç’avait dû lui manquer, en Angleterre –, or il était assoupi
sur son lit.
Il faisait plus clair dans sa chambre que dans le couloir. La fenêtre
donnait sur une lune ronde suspendue au-dessus des montagnes, dont la
clarté laiteuse nimbait tous les objets d’un halo argenté. Les boucles brunes
de Julian s’étalaient sur son oreiller et ses longs cils caressaient ses joues,
doux et noirs comme de la suie.
Son bras reposait sur sa tête et son tee-shirt légèrement relevé laissait
entrevoir la peau de son ventre. Détournant les yeux, elle se pencha pour lui
toucher l’épaule.
— Julian, dit-elle tout bas. Jules…
Il remua et ouvrit lentement les yeux. Au clair de lune, ils semblaient
gris comme ceux de Ty.
— Emma, fit-il d’une voix ensommeillée.
Il semblait si fatigué qu’elle en eut le cœur serré. Elle écarta ses
cheveux de ses yeux, hésita, posa la main sur son épaule. Il roula sur le
côté ; elle reconnut le vieux tee-shirt et le pantalon de jogging qu’il portait.
Comme il refermait les yeux, elle demanda sans réfléchir :
— Jules, je peux rester ?
C’était leur code à eux, leur version courte d’une requête un peu plus
longue : « Reste dormir avec moi. Reste pour chasser mes mauvais rêves,
les souvenirs du sang, de mes parents morts, des guerriers obscurs aux yeux
vides, noirs comme du charbon. »
C’était une requête qu’ils avaient tous deux faite bien plus d’une fois.
Depuis leur plus tendre enfance, ils venaient se réfugier dans le lit de l’autre
au beau milieu de la nuit. Emma s’imaginait parfois que leurs rêves se
mélangeaient quand ils s’endormaient côte à côte. C’était cette magie-là
qu’elle recherchait en prenant un parabatai : d’une certaine manière, cela
impliquait qu’on n’était jamais seul. Pendant les heures de veille comme de
sommeil, sur le champ de bataille et dans le quotidien, elle aurait toujours
près d’elle une personne liée à sa vie, à ses espoirs, à son bonheur, un
soutien presque parfait.
Il se poussa pour lui faire une place, les paupières mi-closes.
— Oui, reste.
Elle se glissa sous les couvertures. Dans le creux du lit où il se trouvait
un instant plus tôt, les draps étaient chauds et exhalaient une odeur de savon
et de clou de girofle.
Encore frissonnante, elle se rapprocha un peu de lui pour sentir la
chaleur émanant de son corps. Il reposait sur le dos, un bras replié sous la
tête, l’autre main posée sur le ventre. Son bracelet étincelait au clair de
lune. Il lui lança un bref coup d’œil, puis son souffle devint régulier. Emma
regarda sa poitrine se soulever et s’abaisser avec la régularité d’un
métronome.
Ils ne se touchaient pas. Ils se touchaient rarement quand ils dormaient
ensemble. Enfants, ils se disputaient les couvertures et empilaient parfois
des livres entre eux pour régler une dispute concernant la place de chacun
dans le lit. Ils avaient fini par apprendre à dormir au même endroit, mais ils
avaient gardé la frontière des livres entre eux.
Elle entendait l’océan rugir au loin ; elle voyait encore s’élever le mur
d’eau de son rêve derrière ses paupières closes. Mais tout cela semblait
distant, le vacarme terrifiant des vagues étouffé par la respiration paisible de
son parabatai.
Un jour, Julian et elle se marieraient chacun de son côté. Ils ne
dormiraient plus dans le même lit, n’échangeraient plus de secrets à minuit.
Leur lien, s’il ne se rompait pas, se distendrait, prendrait une autre forme.
Elle devrait apprendre à vivre avec ça.
Mais ce jour n’était pas encore venu.
Quand Emma s’éveilla, Julian avait disparu.
Elle se redressa, un peu groggy. C’était le milieu de la matinée. Elle
avait largement dépassé l’heure du réveil habituelle, et la pièce baignait
dans une clarté rose et or. La couverture et les draps bleu marine de Julian
gisaient au pied du lit. Emma posa la main sur son oreiller ; il était encore
tiède : il venait sans doute de partir.
Elle chassa le vague malaise qui l’étreignait à la pensée qu’il ait quitté
sa chambre sans la prévenir. Il n’avait sans doute pas voulu la réveiller.
Julian avait toujours eu le sommeil léger et le décalage horaire n’avait pas
dû aider. S’étant persuadée que ce n’était pas bien grave, elle regagna sa
chambre, enfila des leggings et un tee-shirt, et glissa les pieds dans une
paire de tongs.
En temps normal, elle serait d’abord allée jeter un coup d’œil dans
l’atelier de Julian, mais en se tournant vers la fenêtre, elle vit que dehors,
c’était une belle journée d’été. Le ciel était traversé de quelques ébauches
de nuages. L’océan miroitait, des mouchetures dorées dansaient sur sa
surface. Au loin, Emma distinguait les silhouettes des surfeurs sur les
vagues.
Elle savait que l’océan lui avait manqué, d’après les rares et brefs
messages qu’il lui avait envoyés pendant son séjour en Angleterre. Elle
sortit de l’Institut et parcourut l’allée qui menait à la route, qu’elle traversa
en évitant les vans de surfeurs et les luxueuses décapotables en route vers
Nobu.
Il se tenait précisément à l’endroit où elle pensait le trouver : face à
l’eau, les cheveux ébouriffés par la brise marine. Depuis combien de temps
était-il planté là, les mains enfouies dans les poches de son jean ?
Elle s’avança d’un pas hésitant sur le sable humide.
— Jules ?
Il pivota vers elle, l’air un peu hébété, comme si le soleil l’aveuglait.
Il sourit, et elle se sentit soulagée en reconnaissant ce sourire familier
qui éclairait tout son visage. Elle courut jusqu’à l’eau ; la marée montante
effleurait le bout de ses chaussures.
— Tu t’es levé tôt, dit-elle en pataugeant dans l’eau pour le rejoindre.
— Il est presque midi.
Sa voix n’avait pas d’intonation particulière ; pourtant, une fois encore,
il lui sembla que quelque chose avait changé dans la forme de son visage,
de ses épaules sous son tee-shirt.
— De quoi tu voulais me parler ? reprit-il.
— Hein ? fit Emma, un peu désarçonnée par les changements qu’elle
notait chez lui et la soudaineté de sa question.
— Hier soir. Tu m’as dit que tu voulais me parler. De quoi s’agit-il ?
— Ah. (Emma leva les yeux vers les mouettes qui tournoyaient au-
dessus d’eux.) Allons-nous asseoir. Je n’ai pas envie de me faire
éclabousser par une vague.
Ils s’installèrent un peu plus haut sur la plage, à l’endroit où le soleil
chauffait le sable. Emma ôta ses tongs pour enfouir ses pieds dedans. Julian
rit.
— Quoi ?
— Toi et la plage. Tu aimes le sable mais tu détestes l’eau.
— Je sais. Quelle ironie, hein ?
— Ça n’a rien à voir. L’ironie, c’est l’intrusion de l’inattendu dans une
situation ordinaire. Là, il s’agit juste d’une de tes bizarreries.
— Tu me choques, répliqua Emma en lui tendant son téléphone. Je suis
choquée.
— Je note ton sarcasme, dit-il en examinant le téléphone dans sa main.
Les photos de la nuit précédente prises par Cristina étaient chargées sur
l’appareil. Tandis qu’il les faisait défiler, elle lui expliqua qu’elle avait suivi
la piste fournie par Johnny Rook et lui raconta la découverte du corps puis
le sermon de Diana à la suite de la venue de Rook à l’Institut. À mesure
qu’elle parlait, elle sentait ses muscles se détendre : son impression bizarre
au sujet de Julian se dissipait. La situation lui semblait normale, ils se
comportaient comme ils l’avaient toujours fait, se parlaient, s’écoutaient,
travaillaient en duo.
— Je suis sûre que ce sont les mêmes inscriptions, conclut-elle. Je ne
délire pas, si ?
— Non, répondit Julian. Mais Diana pense que si tu persistes à enquêter
sur cette affaire, ça pourrait compromettre le retour d’Helen.
— Oui.
D’un geste hésitant, Emma prit la main de son ami. Le bracelet chargé
de breloques qui ornait son poignet gauche se mit à tinter. Elle sentait sa
peau rugueuse, si familière, sous ses doigts.
— Je ne ferais jamais rien qui puisse nuire à Helen, ou à Mark, ou à toi,
dit-elle. Si tu estimes que Diana a raison, je… (Elle déglutit péniblement.)
Je laisse tomber.
Julian regarda leurs doigts entrelacés. Il se tenait immobile, mais elle vit
son pouls battre à la base de son cou. Ce devait être la simple évocation du
nom de sa sœur.
— Ça fait cinq ans, dit-il en retirant sa main, les yeux fixés sur l’océan.
Son geste n’avait rien de brutal, il semblait complètement naturel, et
pourtant il la mit mal à l’aise.
— L’Enclave n’a pas bougé d’un pouce concernant l’exil d’Helen et les
recherches pour retrouver Mark. Et dans l’affaire de tes parents, ils refusent
d’envisager un autre meurtrier que Sébastien. Tu passes ton temps à
chercher la vérité sur ce qui est arrivé à ta famille, alors que ta quête est
vouée à l’échec.
— Ne dis pas ça, Jules…
— Il y a une autre façon d’envisager les choses, dit-il. Si on parvient à
élucider cette affaire, l’Enclave nous devra une fière chandelle. Je ne crois
pas que ce soit Sébastien Morgenstern qui a tué tes parents. Je pense qu’il
s’agit d’un démon ou d’une autre force capable d’assassiner des Chasseurs
d’Ombres en toute impunité. Si on réussissait à vaincre un ennemi pareil…
Emma commençait à avoir mal à la tête. L’élastique de sa queue-de-
cheval lui tirait les cheveux ; elle la desserra.
— Ils nous feraient une fleur, tu veux dire ?
— Ils n’auraient pas le choix si tout le monde apprenait nos exploits. Et
on pourrait se débrouiller pour que ça se sache. (Julian hésita.) On a des
relations.
— Tu ne parles pas de Jem, hein ? Parce que je ne sais pas comment le
joindre.
— Non, ni Jem ni Tessa.
— Alors Jace et Clary ?
Jace Herondale et Clary Fairchild dirigeaient l’Institut de New York. Ils
faisaient partie des plus jeunes Chasseurs d’Ombres à avoir pu accéder à un
tel poste. Emma était amie avec Clary depuis l’âge de douze ans, depuis le
jour où Clary l’avait suivie alors qu’elle s’enfuyait de la Salle des Accords.
Apparemment, c’était la seule personne au sein de l’Enclave qui se souciait
de la mort de ses parents.
Jace était probablement l’un des meilleurs Chasseurs d’Ombres que la
terre ait portés, ne serait-ce que pour ses prouesses sur un champ de bataille.
Clary était née avec un autre don, celui de créer des runes. C’était un talent
qu’elle était seule à posséder. Un jour, elle avait expliqué à Emma qu’elle
ne pouvait pas contraindre les runes à lui apparaître, elles venaient
naturellement. Au fil des ans, elle en avait ajouté plusieurs au Grimoire :
une pour respirer sous l’eau, une autre pour courir sur de longues distances
et une troisième, assez controversée, aux vertus contraceptives, qui était
néanmoins rapidement devenue la rune la plus utilisée de la liste.
Tout le monde connaissait Jace et Clary. C’était normal, étant donné
qu’ils avaient sauvé le monde. Pour la plupart des membres de leur
communauté, ils étaient des héros ; pour Emma, c’étaient surtout des gens
qui lui avaient tendu la main pendant la période la plus noire de sa vie.
— Oui.
Julian se massa la nuque. Il avait l’air fatigué. Il avait les traits tirés et il
se mordait la lèvre, comme chaque fois qu’il était anxieux ou préoccupé.
— Ils sont parmi les plus jeunes directeurs d’Institut de tous les temps,
poursuivit-il. Et regarde ce qu’a fait l’Enclave pour Simon, pour Magnus et
Alec. Ils se montrent très généreux avec les héros.
Julian se leva et Emma avec lui. Elle détacha ses cheveux, qui
tombèrent en une cascade de boucles sur ses épaules et son dos. Julian lui
lança un bref regard.
— Jules… commença-t-elle.
Mais il prenait déjà la direction de la route. Après avoir chaussé ses
tongs, elle pressa le pas pour le rattraper.
— Tout va bien ?
— Oui, bien sûr. Tiens, désolé, j’ai oublié de te le rendre, dit-il en lui
tendant son téléphone. Écoute, c’est l’Enclave qui établit les règles. Et ce
sont ces règles qui nous régissent. Toutefois, cela ne signifie pas qu’on ne
peut pas les changer.
— Tu n’es pas très clair.
Il sourit et ses yeux pétillèrent.
— Ils n’aiment pas quand de jeunes Chasseurs d’Ombres comme nous
viennent fourrer leur nez dans les affaires sérieuses. Ça ne leur a jamais plu.
Mais Jace, Clary, Alec et Isabelle avaient notre âge quand ils ont sauvé le
monde. Et pour ça, ils ont eu droit aux honneurs. Des résultats : c’est la
seule chose qui puisse les faire changer d’avis.
Ils avaient atteint la route. Emma leva les yeux vers les collines.
L’Institut était perché sur un petit promontoire surplombant la route côtière.
— Julian Blackthorn, dit-elle en traversant la route, tu es un
révolutionnaire.
— Bref, nous enquêterons, mais discrètement. Dans un premier temps,
il faut comparer les photos du cadavre que tu as trouvé avec celles des corps
de tes parents. Ne t’inquiète pas, tout le monde acceptera de te donner un
coup de main.
Ils se trouvaient à mi-chemin de l’Institut. La circulation était dense,
même à cette heure-là : les Terrestres allaient travailler dans le centre-ville.
La lumière du soleil se réfléchissait sur les pare-brise.
— Et s’il apparaît que ces inscriptions ne sont que du charabia et que
c’est l’œuvre d’un tueur à la chaîne complètement barjo ?
— Impossible. Ce genre de tueur opère dans un laps de temps très court
et se déplace pour tuer.
— Alors c’est quoi ? Un tueur de masse ?
— Les tueurs de masse agissent vite, eux aussi, mais dans un seul et
même endroit. En l’occurrence, c’est d’un serial killer qu’il s’agit, car les
meurtres sont espacés dans le temps.
— C’est bizarre que tu saches tout ça, observa Emma.
Devant l’Institut, une pelouse roussie par le soleil, bordée de
broussailles et de plantes littorales, s’étendait jusqu’au bord de la falaise. La
famille y passait peu de temps ; elle était trop proche de la route, trop
exposée au soleil et envahie par les herbes sèches.
— Dru s’intéresse aux histoires de meurtres ces temps-ci, expliqua
Jules en gravissant l’escalier de l’Institut. Tu n’imagines pas tout ce qu’elle
m’a raconté sur les différentes méthodes pour cacher un corps.
Emma le doubla et se campa trois marches au-dessus de lui.
— Je suis plus grande que toi, annonça-t-elle.
C’était un jeu auquel ils jouaient enfants : Emma prétendait toujours
qu’elle serait plus grande que lui à l’âge adulte, puis elle avait rendu les
armes quand il avait pris quinze centimètres d’un coup, à l’âge de quatorze
ans.
Julian la dévisagea. Le soleil qui brillait face à lui soulignait d’or ses
iris bleu-vert, leur donnant le lustre patiné des fragments de verre datant de
l’époque romaine que collectionnait Arthur.
— Tu peux plaisanter si tu veux mais tu sais que je prends les choses
très au sérieux, dit-il. Ce sont tes parents. Tu mérites de savoir ce qui s’est
passé.
Elle sentit sa gorge se nouer.
— Cette fois, c’est différent, murmura-t-elle. Je sais bien que j’ai
souvent cru mettre la main sur quelque chose sans que ça donne quoi que ce
soit, ou suivi une fausse piste, mais là c’est différent.
Son téléphone sonna dans sa poche. Elle se détourna pour répondre. En
voyant le nom qui s’affichait sur l’écran, elle fit la grimace et remit
l’appareil dans sa poche. Jules leva un sourcil, l’air impassible.
— Cameron Ashdown ? Pourquoi tu ne décroches pas ?
— Je ne suis pas d’humeur, s’entendit-elle répondre, à sa grande
surprise. (Pourquoi ne lui avouait-elle pas que Cameron et elle avaient
rompu ?)
La porte d’entrée s’ouvrit.
— Emma ! Jules !
Drusilla et Tavvy s’avancèrent sur le seuil, toujours en pyjama. Tavvy
tenait une sucette à la main. En voyant Emma, son regard s’éclaira et il se
précipita vers elle.
Elle entoura de ses bras sa taille ronde de petit garçon et le serra contre
elle jusqu’à ce qu’il se mette à glousser.
— Tavvy ! s’exclama Julian. Ne cours pas avec une sucette dans la
bouche. Tu pourrais t’étouffer.
Tavvy ôta la sucrerie de sa bouche et l’examina comme s’il s’agissait
d’un pistolet chargé.
— Et mourir ?
— Oui, d’une mort atroce.
Julian se tourna vers Drusilla qui attendait, les poings sur les hanches.
Son pyjama noir était imprimé de squelettes et de tronçonneuses miniatures.
— Ça va, Dru ?
— On est vendredi, répondit-elle. Vendredi, le jour des crêpes. Tu te
souviens ? Tu avais promis !
— Ah oui, c’est vrai. (D’un geste affectueux, Julian tira sur l’une des
tresses de sa sœur cadette.) Va réveiller Livvy et Ty, je…
— Ils sont déjà réveillés, l’interrompit Dru. Ils attendent dans la
cuisine, ajouta-t-elle avec un regard appuyé vers son frère.
Julian sourit.
— O.K., j’arrive.
Il souleva Tavvy dans ses bras et le déposa dans le vestibule.
— Vous deux, courez à la cuisine rassurer les jumeaux avant qu’ils
décident de se mettre aux fourneaux.
Les deux enfants obtempérèrent en gloussant. Julian soupira.
— J’ai été victime d’une attaque de sucette, dit-il à Emma en désignant
une tache bleue sur le col de son tee-shirt.
— Belle médaille, commenta Emma en riant. On se retrouve dans la
cuisine. Il faut que je prenne une douche.
Elle monta les dernières marches et s’arrêta sur le seuil pour lancer un
regard à Julian.
— Jules… tu avais quelque chose à me demander ?
Il secoua la tête.
— Non, rien.
Cristina s’éveilla en sentant quelqu’un lui secouer l’épaule et cligna des
yeux. Elle avait rêvé de chez elle, de la chaleur l’été, de la fraîcheur des
jardins ombragés de l’Institut, des roses que sa mère faisait pousser malgré
le climat peu adapté à ces fleurs délicates. Les jaunes étaient ses préférées
parce qu’elles étaient celles d’un écrivain qu’elle adorait mais, quelle que
soit leur couleur, ces fleurs devaient être cultivées pour célébrer le glorieux
nom des Rosales.
Dans son rêve, Cristina se promenait dans un jardin quand, au moment
de tourner dans une allée, elle avait entendu un murmure de voix familières.
Elle avait pressé le pas, le sourire aux lèvres. Jaime et Diego… Son plus
vieil ami et son premier amour. Ils seraient forcément contents de la voir.
Parvenue dans l’allée, elle n’avait vu personne. Seul persistait l’écho des
voix, un lointain rire moqueur qui avait bientôt été emporté par le vent.
L’ombre et les fleurs disparurent, et Cristina vit le visage d’Emma
penché sur elle. Elle portait une de ses improbables robes à fleurs et ses
cheveux détachés étaient encore humides de la douche.
— ¡ Deja de molestarme, estoy despierta ! protesta Cristina en
repoussant ses mains. Emma, arrête ! Je suis réveillée !
Elle se redressa dans son lit et porta la main à son front. Elle
s’enorgueillissait de n’avoir jamais recours à sa langue maternelle sur le sol
américain mais parfois, quand elle était fatiguée, certains mots lui
échappaient.
— Allez, descends prendre le petit déjeuner avec moi, lui dit Emma
d’un ton cajoleur. D’ailleurs, c’est plutôt d’un brunch qu’il s’agit : il est
presque midi. Bref. Je veux te présenter tout le monde. Je veux que tu
rencontres Julian…
— Je l’ai vu hier soir depuis le sommet des marches, lâcha Cristina en
bâillant. Il a de jolies mains.
— Super, tu pourras le lui dire en personne.
— Non, merci.
— Lève-toi. Ou je m’assieds sur toi.
Cristina lui lança un oreiller.
— Va m’attendre dehors.
Quelques minutes plus tard, Cristina, après avoir enfilé à la hâte un pull
rose et une jupe droite, fut pratiquement traînée au rez-de-chaussée par son
amie. Elle entendait des bruits de voix en provenance de la cuisine. Elle
toucha le médaillon pendu à son cou, comme chaque fois qu’elle devait
rassembler son courage.
Depuis son arrivée à l’Institut, elle avait tellement entendu parler des
Blackthorn et de Julian en particulier qu’ils avaient revêtu une dimension
presque mythique à ses yeux. Elle redoutait les présentations : non
seulement les Blackthorn étaient les personnes les plus importantes dans la
vie d’Emma, mais ils avaient aussi le pouvoir de rendre le reste de son
séjour agréable ou cauchemardesque selon leur bon vouloir.
La cuisine était une vaste pièce dotée de grandes baies vitrées qui
donnaient sur l’océan. Une énorme table rustique flanquée de chaises et de
bancs occupait presque tout l’espace. Le comptoir et la table étaient carrelés
de mosaïques qui, de prime abord, paraissaient de style espagnol ; en y
regardant de plus près, on s’apercevait qu’elles représentaient des scènes
empruntées à la littérature classique : Jason et les Argonautes, Achille et
Patrocle, Ulysse et les Sirènes. Quelqu’un avait décoré cet endroit avec
amour ; quelqu’un avait choisi les ustensiles en cuivre, le double évier en
porcelaine, la nuance de jaune pour les murs.
Julian se tenait devant la cuisinière, pieds nus, un torchon drapé sur ses
larges épaules. Le reste de la fratrie Blackthorn était assis autour de la table.
Emma entra en traînant Cristina derrière elle.
— Je vous présente Cristina, lança-t-elle à la cantonade. Elle m’a sauvé
la vie une quinzaine de fois cet été, alors soyez gentils avec elle. Cristina,
voici Julian…
Julian adressa à la nouvelle venue un sourire qui illumina tout son
visage.
— Merci d’avoir évité à Emma de se faire tuer. Contrairement à ce
qu’elle a pu te dire, nous avons besoin d’elle ici.
— Je m’appelle Livvy. (Une jolie fille s’avança pour serrer la main de
Cristina.) Et voici Ty.
Elle désigna le garçon brun qui lisait Les Archives de Sherlock Holmes,
assis sur un banc.
— Dru, c’est celle qui a des tresses et Tavvy celui qui a une sucette
dans la bouche, poursuivit-elle.
— Ne cours pas avec une sucette dans la bouche, Cristina, dit Tavvy
avec le plus grand sérieux.
— Je… euh… promis, répondit Cristina, perplexe.
— Tavvy… grommela Julian en versant de la pâte à crêpes dans une
poêle posée sur le fourneau.
Une odeur de beurre et de pancakes flottait dans la pièce.
— Mettez la table, bande de fainéants… Non, pas toi, Cristina, ajouta-t-
il, l’air embarrassé. Toi, tu es une invitée.
— Pas vraiment, objecta Cristina en se joignant aux autres pour aller
chercher des couverts et des assiettes. Je suis ici pour un an.
Une animation joyeuse s’installa et Cristina se détendit. Il fallait bien
admettre qu’elle avait redouté l’arrivée des Blackthorn ; elle craignait qu’ils
ne perturbent le rythme agréable de ses journées avec Emma et Diana.
Maintenant que la famille était là, en chair et en os, elle se sentait un peu
coupable.
— La première fournée est prête, annonça Julian.
Ty reposa son livre et prit une assiette. Cristina, qui s’était levée pour
aller chercher une plaquette de beurre dans le frigo, l’entendit dire à Julian :
— Je croyais que tu avais oublié que c’était jour de crêpes.
Son ton, accusateur, trahissait aussi sa nervosité. Elle se souvenait avoir
entendu Emma dire que Ty devenait irritable quand on perturbait sa routine.
— Je n’ai pas oublié, Ty, répondit Julian gentiment. J’étais distrait mais
je n’ai pas oublié.
Ty parut se détendre.
— D’accord.
Il retourna s’asseoir à la table et Tavvy sautilla derrière lui. Les
Blackthorn étaient des enfants organisés, de cette façon inconsciente propre
aux familles : ils savaient qui serait servi le premier (Ty), qui prenait du
beurre et du sirop d’érable (Dru), qui ne prenait que du sirop (Livvy) et qui
saupoudrait ses pancakes de sucre (Emma).
Cristina dévora le contenu de son assiette. Les pancakes étaient gorgés
de beurre mais pas trop sucrés, et croustillants sur les bords.
— Ils sont délicieux, dit-elle à Julian, qui s’était enfin installé sur un
banc à côté d’Emma.
De près, on voyait des marques de fatigue autour de ses yeux,
incongrues chez un garçon aussi jeune.
— Question de pratique, observa-t-il en souriant. J’en fais depuis l’âge
de douze ans.
Livvy remua sur sa chaise. Avec sa robe débardeur noire, elle rappelait
à Cristina les Terrestres branchées de Mexico qui arpentaient d’un pas
décidé les quartiers de Condesa et de Roma dans leur robe moulante et leurs
talons aiguilles. Ses cheveux bruns avaient des reflets dorés dus au soleil.
— C’est bon d’être rentrée, dit-elle en se léchant les doigts. Ce n’était
pas pareil chez tante Marjorie, sans vous deux pour veiller sur nous. (Elle
désigna Emma et Julian.) Je comprends pourquoi on dit qu’il ne faut pas
séparer les parabatai, vous faites la paire, un peu comme…
— Sherlock Holmes et le Dr Watson, intervint Ty, qui s’était replongé
dans sa lecture.
— Le chocolat et le beurre de cacahuète, renchérit Tavvy.
— Achab et la baleine dans Moby Dick, suggéra Drusilla en dessinant
distraitement sur son assiette vide avec son doigt poissé de sirop d’érable.
Emma s’étrangla avec son jus de fruits.
— Dru, dans le livre, Achab et la baleine sont ennemis.
— Exact, confirma Julian. Sans Achab, cette baleine n’est qu’une
baleine comme les autres, sans problèmes, sans stress.
Le ton de Dru changea brusquement :
— Je vous ai entendus parler ce matin, dit-elle à Emma et à Julian.
J’étais dehors, j’allais rentrer pour chercher Tavvy. Emma a trouvé un
cadavre ?
Ty releva aussitôt la tête.
— Emma a trouvé un cadavre ?
Emma jeta un coup d’œil inquiet vers Tavvy, manifestement absorbé
par le contenu de son assiette.
— Eh bien, il y a eu une série de meurtres en votre absence…
— Des meurtres ? Pourquoi tu ne nous as rien dit ? s’exclama Ty en se
redressant. Tu aurais pu nous envoyer un mail ou une carte postale…
— Pour nous parler de meurtre ? s’étonna Livvy en fronçant le nez.
— Je n’ai appris tout ça qu’avant-hier, se justifia Emma, avant de leur
raconter brièvement ce qui s’était passé au Sépulcre. Le cadavre était
couvert de runes, conclut-elle. Le même genre de runes que celles qu’on a
relevées sur le corps de mes parents.
— Personne n’a jamais pu les traduire, n’est-ce pas ? demanda Livvy.
— Non. Et pourtant, Dieu sait qu’il y avait du monde sur le coup :
Malcolm, Diana et même le Labyrinthe en Spirale.
Emma faisait référence à la société secrète des sorciers, qui possédait
une grande quantité de connaissances ésotériques.
— Avant, ces inscriptions étaient l’unique cas qu’on connaissait, fit
remarquer Ty.
Ses yeux, d’un gris si particulier, brillaient comme de l’argent. Une
paire d’écouteurs pendait autour de son cou, le cordon disparaissant à
l’intérieur de son tee-shirt.
— Là, on en a un autre, poursuivit-il. En les comparant, on pourra peut-
être apprendre quelque chose.
— J’ai établi une liste de tout ce que je savais au sujet de ce cadavre, dit
Emma en sortant de sa poche un bout de papier dont Ty s’empara aussitôt.
Il y a là mes observations, ainsi que ce que j’ai appris de la bouche de
Johnny Rook et de Diana. Les empreintes digitales ont été mutilées, les
dents cassées et le portefeuille manquait.
— Donc on a cherché à dissimuler l’identité de la victime, déclara Ty.
— Ce n’est sans doute pas n’importe qui. Et son corps était gonflé
d’eau de mer, avec des traces de brûlure. Il y avait, outre les inscriptions sur
sa peau, des symboles tracés à la craie sur le sol autour de lui.
— C’est le genre de chose qu’on pourrait trouver dans les archives des
journaux terrestres, observa Ty, les yeux brillants d’excitation. Je vais faire
des recherches.
— Merci, dit Emma. Mais… (Elle lança un coup d’œil à Julian, puis
aux autres.) Diana ne doit pas savoir, O.K. ?
— Pourquoi ? demanda Dru, les sourcils froncés.
Tavvy ne prêtait aucune attention à la conversation. Assis sous la table,
il jouait avec ses camions en plastique.
Emma soupira.
— Parmi les cadavres, il y avait des membres du Petit Peuple. C’est une
raison suffisante pour se tenir à l’écart. (Elle se tourna vers Cristina.) Si tu
ne veux pas être mêlée à ça, je comprendrai. Tout ce qui a trait aux fées est
source de problèmes et Diana ne veut pas qu’on mette le nez dans cette
affaire.
— Tu sais ce que je pense de la Paix Froide, rétorqua Cristina. Je tiens
absolument à vous aider.
Un murmure approbateur parcourut la petite assemblée.
— Je t’avais dit de ne pas t’inquiéter, dit Julian en touchant l’épaule
d’Emma avant de se lever pour aller faire la vaisselle.
Quelque chose dans ce geste à la fois désinvolte et familier attira
l’attention de Cristina.
— Aujourd’hui, on n’a pas de leçons, reprit-il. Diana est partie à Ojai,
on peut donc y consacrer toute la journée. Surtout que ce week-end, on est
évalués par l’Enclave.
Un concert de grognements accueillit la remarque. Deux fois par an,
l’Enclave testait ses élèves afin de s’assurer qu’ils avaient un niveau
suffisant. Le cas échéant, on les envoyait à l’Académie d’Idris.
Ty, lui, ignora l’annonce de Julian. Il examinait les notes d’Emma.
— Combien de morts, exactement ? En comptant les humains et les
fées ?
— Douze, répondit Emma. Douze cadavres.
Tavvy émergea de dessous la table.
— Ils couraient avec une sucette dans la bouche ?
Ty resta muet d’étonnement et Emma se sentit coupable. La lèvre de
Tavvy tremblait un peu.
— Peut-être que ça suffit pour le moment, déclara Julian en soulevant
son petit frère dans ses bras. Voyez ce que vous pouvez dénicher, Tiberius,
Livia ?
Ty hocha la tête. Emma prit la parole :
— Cristina et moi, on allait s’entraîner, mais…
— Non ! N’annulez pas ! s’écria Livvy qui se leva d’un bond. J’ai
besoin de m’entraîner, moi aussi. Et pas avec quelqu’un qui est en train de
lire ou de regarder un film d’horreur, ajouta-t-elle avec un regard noir à
l’adresse de Drusilla. Je vais donner un coup de main à Ty, puis je reviens.
Il acquiesça et mit ses écouteurs en se dirigeant vers la porte. Livvy lui
emboîta le pas en marmonnant que son sabre lui manquait et que chez tante
Marjorie il fallait s’entraîner dans la grange infestée d’araignées.
Cristina jeta un dernier coup d’œil dans la cuisine avant de sortir. La
pièce était inondée de soleil ; un halo étrange nimbait les silhouettes
d’Emma et de Julian, et floutait leurs traits. Julian tenait Tavvy dans ses
bras. Emma s’était penchée vers lui et tous trois formaient un tableau de
famille insolite.
— Tu n’es pas obligé de faire ça pour moi, disait-elle d’un ton à la fois
grave et doux que Cristina ne lui connaissait pas.
— Il me semble que si, dit Julian. Il me semble que j’ai prêté serment.
— Où tu iras, j’irai, quoi que tu fasses, même si c’est idiot, je le ferai
aussi ? C’était ça, le serment ?
Julian rit et Cristina n’entendit pas la suite. Elle laissa la porte se
refermer derrière elle sans oser se retourner de nouveau. Elle avait plus
d’une fois envisagé de se trouver un parabatai ; et si elle avait renoncé à ce
rêve depuis longtemps, le moment de complicité qu’elle venait de
surprendre lui serrait quand même le cœur.
4
ET C’EST POURQUOI…
Emma tomba de tout son poids sur le tapis de sol et roula sur elle-même,
assez vite pour que Cortana, toujours sanglée à son dos, ne la blesse pas.
Les premiers temps, pendant l’entraînement, elle s’infligeait plus de
blessures avec le fil tranchant de son épée qu’avec n’importe quel exercice,
parce qu’elle refusait obstinément de la poser.
Cortana était sa propriété et avant elle, celle de son père et de son
grand-père. C’était tout ce qui restait de la famille Carstairs. Elle
l’emportait toujours quand elle partait au combat, même si elle projetait
d’avoir recours au feu, à des poignards ou à de l’eau bénite. Elle devait
donc savoir se battre en toute circonstance avec Cortana sanglée dans le
dos.
— Ça va ?
Cristina tomba à son tour près d’elle mais atterrit plus légèrement ; elle
n’était pas armée et ne portait que ses vêtements. Cristina avait de la
jugeote, elle, songea Emma en massant son épaule endolorie.
— Oui. Allez, encore une fois.
La médaille pendue au cou de Cristina étincela quand elle releva la tête
pour regarder Emma se hisser de nouveau sur l’échelle de corde. La lumière
du soleil entrait à flots par les fenêtres ; c’était la fin de l’après-midi. Elles
s’entraînaient depuis des heures et auparavant, elles avaient déménagé les
notes et les photos d’Emma (Cristina refusait de l’appeler le Mur de la
honte) dans la « salle d’informatique », si on pouvait la nommer ainsi, afin
que Livvy et Ty puissent les passer en revue. Livvy n’avait pas renoncé à
les rejoindre pour s’entraîner bien qu’elle soit manifestement très absorbée
par ses recherches sur Internet.
— Tu peux t’arrêter là, cria Cristina.
Emma, parvenue à mi-chemin, poursuivit toutefois son ascension
jusqu’à ce que sa tête touche le plafond.
Elle baissa les yeux. Cristina l’observait en secouant la tête, l’air
désapprobateur.
— Tu ne vas pas sauter de cette hauteur, Emma…
Emma se laissa tomber comme une pierre sur le tapis de sol, roula sur
elle-même, se redressa en position accroupie et chercha Cortana dans son
dos.
Mais sa main se referma sur le vide. Elle se releva d’un bond et vit que
Cristina tenait son épée à la main. Elle l’avait subtilisée au moment où
Emma se redressait.
— Pour savoir se battre, il ne suffit pas de sauter le plus haut possible,
dit-elle en la lui rendant.
Emma s’efforça de sourire.
— On croirait entendre Jules.
— Peut-être qu’il a raison. Tu as toujours été aussi casse-cou ?
— Les choses ont changé avec la Guerre Obscure.
Emma glissa Cortana dans son fourreau. Elle tira deux poignards de ses
bottes, en tendit un à Cristina, puis pivota vers la cible peinte sur un des
murs. Cristina se posta à côté d’elle, poignard brandi. Emma, qui n’avait
encore jamais lancé de couteaux avec elle, constata sans surprise que sa
posture et sa prise sur l’arme – le pouce parallèle à la lame – étaient
parfaites.
— Parfois je regrette d’en savoir aussi peu sur cette guerre, dit Cristina.
Je me cachais à Mexico. Mon oncle Tomás était persuadé que nous ne
serions pas en sécurité à Idris.
Emma revit Idris en flammes, le sang dans les rues, les corps empilés
comme des bûches dans la Salle des Accords.
— Ton oncle avait raison.
— Il est mort pendant la guerre, alors j’imagine que oui. (Cristina lança
son poignard, qui alla se planter au centre de la cible.) Ma mère possédait
une maison à San Miguel de Allende. On est allées s’y réfugier parce que
nous ne nous sentions plus en sécurité à l’Institut. Chaque fois que j’y
repense, j’ai l’impression d’avoir été lâche.
— Tu étais encore une gamine, objecta Emma. Ils ont eu raison de
t’envoyer là-bas.
— Peut-être, dit Cristina, les yeux baissés.
— Je ne dis pas ça pour parler, je le pense vraiment. Et Diego le gendre
idéal, que pense-t-il de tout ça ? Est-ce qu’il a l’impression d’avoir été
lâche ?
Cristina fit la grimace.
— J’en doute.
— Bien sûr que non. Il a toujours la bonne réaction, quelles que soient
les circonstances. On devrait tous prendre exemple sur lui.
— Hello !
Livvy s’avança vers elles, en tenue de combat. Elle s’arrêta pour
prendre son sabre accroché au mur près de la porte avec les autres épées.
Livvy avait choisi cette arme vers l’âge de douze ans et s’entraînait avec
ténacité depuis lors. Elle pouvait disserter sur les différentes sortes de
sabres, comparer les vertus des poignées en bois avec celles des poignées en
cuir ou en caoutchouc, et il valait mieux ne pas la lancer sur les soies et les
pommeaux.
Emma admirait sa loyauté, elle qui n’avait jamais eu à choisir une arme,
ayant toujours eu Cortana. Mais comme elle voulait acquérir un minimum
de compétences dans tous les domaines, il lui arrivait souvent de croiser le
fer avec Livvy.
— Tu m’as manqué, susurra Livvy en examinant son sabre. Je t’aime
tellement !
— C’est le cri du cœur, observa Emma. Si tu m’avais dit ça à ton
arrivée hier, j’en aurais pleuré.
Livvy abandonna son sabre et rejoignit les filles d’un pas sautillant. Elle
prit un tapis de sol et commença à étirer ses muscles. Elle pouvait se plier
en deux sans la moindre difficulté en agrippant ses orteils de ses doigts.
— Tu m’as vraiment manqué, ajouta-t-elle. On s’ennuyait ferme en
Angleterre et je n’ai pas vu un seul beau garçon.
— Julian m’a dit qu’il n’y avait pas âme qui vive à des kilomètres à la
ronde. Enfin, tu n’as pas raté grand-chose ici.
— À part deux ou trois meurtres, dit Livvy en allant chercher deux
poignards.
Emma et Cristina s’écartèrent pour la laisser se poster en face de la
cible.
— Je parie que tu t’es rabibochée avec Cameron Ashdown et que tu l’as
encore plaqué juste après, reprit Livvy.
— C’est exactement ça, intervint Cristina.
Emma lui lança un regard offusqué.
Le couteau de Livvy alla se planter loin de la cible. Elle se tourna vers
les deux filles en fouettant ses épaules de sa longue tresse.
— Emma sort avec lui tous les quatre mois, puis elle le jette comme une
vieille chaussette.
— Oh ? fit Cristina en lorgnant Emma. Et qu’a-t-il fait pour mériter une
telle torture ?
— Oh, ça va, grommela-t-elle. Ce n’était pas sérieux entre nous.
— Pour toi, peut-être, dit Livvy. On voyait bien que ça comptait pour
lui. (Elle tendit son second poignard à Cristina.) Tu veux essayer ?
Cristina se mit en position.
— Qui c’est, Diego ? demanda Livvy de but en blanc.
Cristina, qui était en train d’examiner son poignard, les sourcils froncés,
se tourna vers elle, la mine ébahie.
— Je vous ai entendues avant d’entrer, expliqua Livvy d’un ton jovial.
Qui c’est ? Pourquoi vous l’appelez le gendre idéal ? Bon sang, il y a un
garçon parfait sur cette terre et personne ne me tient au courant ?
— Diego est le type que la mère de Cristina veut lui faire épouser,
répondit Emma, et ce fut au tour de Cristina de prendre l’air offusqué. Ce
n’est pas un mariage arrangé, ce serait trop affreux ; c’est juste que sa mère
l’adore parce que sa mère à lui portait le nom de Rosales…
— Vous êtes parents ? demanda Livvy à Cristina. C’est un problème,
non ? Enfin, je sais que l’histoire d’amour entre Clary Fairchild et Jace
Herondale est célèbre mais ils n’étaient pas frère et sœur, en fin de compte.
Sans quoi je pense que leur idylle aurait été…
— … beaucoup moins célèbre, acheva Emma avec un grand sourire.
Cristina lança son couteau qui se planta tout près du centre de la cible.
— Il s’appelle Diego Rocio Rosales de son nom complet. Rocio est le
patronyme de son père, et Rosales celui de sa mère, ce qui ne signifie pas
qu’on est cousins pour autant. Les Rosales sont une grande famille de
Chasseurs d’Ombres. Ma mère le trouve parfait, voilà tout : beau,
intelligent…
— Et maintenant tu sais pourquoi on le surnomme le gendre idéal, dit
Emma en allant récupérer les poignards.
— Et il est aussi parfait qu’elle le prétend ? demanda Livvy.
— Non, répondit Cristina.
Quand elle était contrariée, elle se taisait. Ce qu’elle faisait en ce
moment même, les yeux fixés sur la cible peinte sur le mur. Emma fit
tournoyer les poignards dans ses mains.
— Nous te protégerons de Diego le gendre idéal. S’il se ramène ici, je
l’empale.
Sur quoi, elle se mit en position.
— Emma est une spécialiste de l’empalement, fit remarquer Livvy.
— C’est de ma mère qu’il faudrait s’occuper, marmonna Cristina.
Allez, flaquita, impressionne-moi. Voyons si tu peux en lancer deux en
même temps.
Un poignard dans chaque main, Emma prit un peu d’élan. Tout au long
de l’année, elle s’était entraînée sans relâche. Le bruit des lames fendant le
bois agissait comme un baume sur ses nerfs à vif. Elle était gauchère, si
bien que normalement elle devait reculer d’un pas en effectuant une légère
torsion du buste vers la droite, mais elle se forçait à lancer des deux mains.
Pour cela, elle reculait en ligne droite et non en diagonale. Elle ouvrit les
mains : les poignards s’envolèrent tels deux faucons et allèrent se planter,
l’un après l’autre, en plein dans le mille.
Cristina émit un sifflement.
— Je comprends mieux pourquoi Cameron Ashdown revient sans cesse
à la charge. Il craint les conséquences s’il ne le fait pas. (Elle alla récupérer
les couteaux.) Je vais retenter le coup. Je m’aperçois que je suis loin d’avoir
le niveau.
Emma rit.
— J’ai triché. Ça fait des années que je m’entraîne.
— Quand bien même, répliqua Cristina, si jamais tu changes d’avis sur
mon compte et que tu décides que tu ne m’aimes pas, je devrai être capable
de me défendre.
— Joli lancer, souffla Livvy en surgissant derrière Emma tandis que
Cristina se mettait en position.
— Merci, chuchota Emma.
Appuyée contre une étagère sur laquelle s’entassaient des gants et des
vêtements de protection, elle se tourna vers Livvy.
— Ça avance, cette histoire de parabatai avec Ty ?
Le visage de Livvy s’assombrit.
— Il refuse encore. C’est bien la seule chose sur laquelle on n’est pas
d’accord.
— Je suis désolée pour toi.
Emma savait que Livvy souhaitait désespérément avoir son frère
jumeau pour parabatai. Le fait qu’un frère et une sœur deviennent
parabatai, sans être courant, s’était déjà produit. Le refus catégorique de Ty
avait surpris tout le monde. Il s’opposait rarement à sa sœur, mais en
l’occurrence il semblait inflexible.
Le premier poignard de Cristina se planta juste au bord du cercle central
de la cible. Emma l’acclama.
— Je l’aime bien, lui dit Livvy à l’oreille.
— Tant mieux. Parce que je l’aime bien aussi.
— Et ça ne m’étonnerait pas que Diego le gendre idéal lui ait brisé le
cœur.
— En tout cas, il lui a fait du mal, déclara Emma d’un ton circonspect.
Enfin, c’est mon avis.
— Bref, je crois qu’on devrait la caser avec Julian.
Emma faillit en faire tomber l’étagère.
— Hein ?
Livvy haussa les épaules.
— Elle est jolie et hyper sympa, et puis elle va vivre avec nous. Et Jules
n’a jamais eu de copine… Tu sais pourquoi.
La tête bourdonnante, Emma regarda Livvy sans comprendre.
— Par notre faute ! explosa celle-ci. Quand on élève quatre gamins, on
n’a pas vraiment le temps de draguer. Alors puisqu’on l’empêche d’avoir
une copine depuis des années…
— Tu veux le caser, lui aussi. Sauf que ça ne marche pas comme ça,
Livvy. Il faut qu’ils se plaisent…
— Je pense qu’ils pourraient bien s’entendre si on leur en donnait
l’occasion. Qu’est-ce que tu en dis ?
Les yeux bleu-vert de Livvy, si semblables à ceux de Julian, brillaient
de malice. Emma allait répondre Dieu seul sait quoi quand Cristina lança
son second couteau. Il se planta dans la cible avec tant de force que le bois
se lézarda.
Livvy frappa dans ses mains.
— Excellent !
Elle jeta à Emma un regard triomphant qui semblait dire : « Tu vois,
elle est parfaite », puis consulta sa montre.
— Bon, il faut que j’aille donner un coup de main à Ty. Appelle-moi
s’il se passe un truc excitant.
Emma hocha la tête, un peu sonnée, tandis que Livvy s’éloignait d’un
pas léger pour ranger ses armes avant de prendre le chemin de la
bibliothèque. Elle sursauta en entendant une voix derrière elle. Cristina
l’avait rejointe, la mine inquiète.
— De quoi vous parliez, toutes les deux ? On dirait que tu as vu un
fantôme.
À cet instant, quelqu’un tambourina à la porte d’entrée, puis il y eut un
bruit de pas précipités. En un éclair, Emma sortit dans le couloir, Cortana à
la main.
Les coups frappés à la porte de l’Institut retentissaient dans tout le
bâtiment.
— Une minute ! cria Julian.
Il se réjouissait presque de cette visite. Ty et Livvy l’avaient chassé de
la pièce sous prétexte qu’il les déconcentrait à force de faire les cent pas et
il s’ennuyait au point d’envisager d’aller voir Arthur – ce qui le mettrait
sans doute de mauvaise humeur pour la journée.
Il ouvrit la porte. Un homme grand et blond se tenait sur le seuil, vêtu
d’un pantalon noir moulant et d’une chemise largement déboutonnée sur
son torse, une veste à carreaux jetée sur les épaules.
— On dirait un strip-teaseur qui vient faire son numéro pour un
anniversaire, lâcha Julian.
À une époque, le fait que Malcolm Fade soit un Grand Sorcier – c’est-à-
dire le sorcier référent de tous les autres, du moins en Californie du Sud –
impressionnait beaucoup Julian, à tel point qu’il était nerveux en sa
présence. Ce n’était plus le cas depuis la Guerre Obscure, où les visites de
Malcolm étaient devenues le lot quotidien. Dans les faits, Malcolm
ressemblait beaucoup à Arthur, ou du moins à l’image que s’en faisaient les
gens, celle du professeur toujours dans la lune. Il oubliait des choses
importantes depuis près de deux siècles.
Du fait de leur ascendance mi-humaine, mi-démoniaque, tous les
sorciers étaient immortels. Ils cessaient de vieillir à différents stades de leur
vie, selon la nature de leur parent démoniaque. Malcolm semblait avoir
vingt-sept ans alors qu’il était né, selon ses dires, en 1850.
Comme la plupart des démons qu’avait pu voir Julian étaient hideux, il
n’osait pas trop penser aux circonstances qui avaient présidé à la rencontre
des parents de Malcolm. De toute manière, celui-ci ne semblait guère enclin
aux confidences. Julian savait juste qu’il était né en Angleterre ; il en
gardait d’ailleurs des bribes d’accent.
— On peut commander un strip-teaseur pour son anniversaire ?
demanda-t-il, médusé, avant d’examiner sa tenue. Désolé, j’ai oublié de
boutonner ma chemise avant de partir de chez moi.
À peine avait-il franchi le seuil que Malcolm s’affala de tout son long
sur le carrelage. Julian fit un pas de côté et le regarda rouler sur le dos en
fixant ses pieds d’un air furieux.
— On dirait aussi que j’ai lacé mes chaussures ensemble.
Emma dévala l’escalier, Cortana à la main. Elle portait un jean et un
débardeur, les cheveux noués en queue-de-cheval. Son débardeur moulait
son buste, ce que Julian aurait préféré ne pas remarquer. Elle ralentit en
voyant Malcolm et parut se détendre.
— Salut, Malcolm. Qu’est-ce que tu fabriques par terre ?
— J’ai lacé mes chaussures ensemble.
Emma se pencha pour trancher les lacets d’un coup d’épée.
— Et voilà !
Malcom la dévisagea avec circonspection.
— Elle est peut-être dangereuse, murmura-t-il à Julian. Cela dit, toutes
les femmes le sont.
— Comme le reste du monde, répliqua Julian. Qu’est-ce que tu fais ici,
Malcolm ? Non pas que je sois mécontent de te voir…
Malcolm se releva en boutonnant sa chemise.
— Je t’ai apporté les médicaments d’Arthur.
Le cœur de Julian se mit à battre si fort qu’il eut peur qu’Emma
l’entende. Elle fronça les sourcils.
— Arthur est malade ?
Malcolm, qui était en train de fouiller ses poches, se figea. Il venait de
comprendre qu’il en avait trop dit. Julian le maudit pour son étourderie.
— Hier soir, Arthur m’a avoué qu’il n’était pas dans son assiette,
répondit-il. Les soucis habituels. C’est devenu chronique. Il se sentait
particulièrement fatigué.
— Si j’avais su, je lui aurais cherché un remontant au Marché Obscur,
dit Emma en s’asseyant sur la première marche de l’escalier, ses longues
jambes dépliées.
— Du poivre de Cayenne et du sang de dragon, lança Malcolm en tirant
de sa poche une fiole qu’il tendit à Julian. Ça devrait le réveiller.
— Ça oui, ça réveillerait un mort, répliqua Emma.
— La nécromancie est une science illégale, Emma Carstairs, objecta
Malcolm d’un ton désapprobateur.
— Elle plaisantait.
Julian empocha la fiole et, le regard fixé sur Malcolm, il l’implora en
silence de ne plus ouvrir la bouche.
— Quand est-ce que tu as dit à Malcolm que ton oncle n’allait pas bien,
Jules ? Je t’ai vu hier soir et tu ne m’en as pas parlé, s’écria Emma.
Julian était content de tourner le dos à son amie ; il avait blêmi, il en
était sûr.
— Vous avez entendu parler des pizzas vampires ? demanda Malcolm
de but en blanc.
— Hein ? fit Emma.
— Nightshade a ouvert une pizzeria vampire dans Cross Creek Road.
Ils font la meilleure pizza à la ronde, et ils livrent.
— Tu n’as pas peur de ce qu’ils mettent dans la sauce ? demanda
Emma ; visiblement, la tentative de diversion de Malcolm avait marché.
Oh ! fit-elle en portant la main à son front. Ça me rappelle que je voulais te
montrer quelque chose, Malcolm.
— Une verrue ? s’enquit-il. Je sais guérir ce genre de chose, mais ça va
te coûter cher.
— Pourquoi tout le monde croit que c’est une verrue ?
Emma sortit son téléphone de sa poche et montra au sorcier la photo du
cadavre qu’elle avait découvert à proximité du Sépulcre.
— Il y avait des inscriptions blanches, là et là, dit-elle en désignant la
photo. On aurait dit des graffitis, mais tracés à la craie…
— D’abord, c’est dégoûtant, gémit Malcolm. Par pitié, ne me montre
plus de photos de cadavres sans m’en avertir au préalable. (Il examina la
photo de plus près.) Deuxièmement, on dirait un cercle de rituel, ou ce qu’il
en reste. Quelqu’un a tracé un cercle de protection sur le sol dans le but,
peut-être, de se protéger pendant qu’il jetait le vilain sort qui a tué ce type.
— Son corps a été brûlé. Et noyé, à mon avis. En tout cas, ses
vêtements étaient mouillés et il sentait l’eau de mer.
Emma fronça les sourcils. Était-ce le souvenir du corps ou la pensée de
l’océan qui assombrissait son regard ? Elle vivait en bord de mer, allait
courir sur la plage tous les jours, mais Julian savait que l’océan la terrifiait.
Quand elle faisait l’effort de se baigner, il détestait voir ça, son Emma, si
forte en temps normal, submergée par une peur sans nom, si primitive
qu’elle-même ne pouvait pas se l’expliquer.
Dans ces moments-là, il était capable de tout pour la protéger. Alors
qu’elle pouvait se défendre toute seule. Elle était la personne la plus
courageuse qu’il connaisse.
Julian revint brusquement à la réalité.
— Envoie-moi ces photos, disait Malcolm. Il faut que je les étudie plus
attentivement. Je te tiendrai au courant.
— Hé ! cria Livvy du haut des marches. Ty a trouvé quelque chose
concernant les meurtres. (Devant l’air interloqué de Malcolm, elle ajouta :)
Sur l’ordinateur. Vous savez, celui qu’on n’est pas censés avoir. Salut,
Malcolm, lança-t-elle en agitant la main. Vous devriez venir voir.
— Tu restes, Malcolm ? demanda Emma en se relevant. Un coup de
main ne serait pas de refus.
— Ça dépend, dit-il. On peut regarder des films sur cet ordinateur ?
— Oui, répondit Julian d’un air méfiant.
Le visage de Malcolm s’éclaira.
— On peut regarder Notting Hill ?
— Ce que tu veux, tant que tu nous aides, marmonna Emma. (Elle jeta
un coup d’œil à Jules.) Allons voir ce que Ty a découvert. Tu viens, hein ?
Julian maudit en silence Malcolm et son faible pour les comédies
romantiques. Il avait envie de s’enfermer dans son atelier pour peindre,
mais il ne pouvait pas éviter Ty ni abandonner Malcolm.
— Je vais aller chercher de quoi grignoter dans la cuisine, dit Emma
d’un ton plein d’espoir.
Après tout, pendant des années, ils avaient regardé de vieux films sur
leur télé alimentée par de la lumière de sort, un saladier de pop-corn à
portée de main.
Julian secoua la tête.
— Je n’ai pas faim.
Il crut entendre Emma soupirer. Un instant plus tard, elle disparut à
l’étage derrière Livvy. Quand Julian voulut les suivre, Malcolm le retint,
une main posée sur son épaule.
— Ça s’est dégradé, pas vrai ?
— Oncle Arthur ? répondit Julian, un peu surpris. Je ne crois pas. Enfin,
ce n’était pas très judicieux de s’absenter, mais on ne pouvait pas repousser
indéfiniment ce voyage en Angleterre. On aurait fini par éveiller les
soupçons…
— Pas Arthur. Toi. Elle est au courant pour toi ?
— Qui ça ?
— Ne joue pas l’imbécile. Emma. Elle sait ?
Julian sentit son cœur se serrer. Il n’avait pas de mots pour décrire
l’agitation que les paroles de Malcolm provoquaient en lui. C’était comme
être balayé par une vague.
— Arrête.
— Non, répondit Malcolm. J’aime quand ça se termine bien.
— Malcolm, ce n’est pas une histoire d’amour, dit Julian entre ses
dents.
— Toutes les histoires sont des histoires d’amour.
Julian se dirigea vers l’escalier, le cœur battant la chamade. Il atteignit
le sommet des marches avant que le sorcier ait pu le rattraper. Il se retourna
malgré lui et le vit en train de l’observer.
— Les lois n’ont pas d’importance, mon garçon, déclara Malcolm d’une
voix sourde, qui, bizarrement, portait loin. Il n’y a rien qui passe avant
l’amour. Et aucune loi qui lui soit supérieure.
En théorie, les Instituts n’avaient pas le droit de posséder des
ordinateurs. L’Enclave s’efforçait par tous les moyens de résister à
l’avènement de la modernité et surtout refusait tout lien avec la culture
terrestre. Toutefois, il en fallait plus pour décourager Tiberius. Il avait
commencé à réclamer un ordinateur dès l’âge de dix ans afin de se tenir
informé des crimes terrestres et, en revenant d’Idris à la fin de la Guerre
Obscure, Julian lui en avait procuré un.
Ty avait perdu sa mère, son père, son frère et sa sœur aînés : c’était
l’argument que répétait Jules à l’époque. Il revoyait Ty, assis par terre au
milieu d’un entrelacs de fils électriques, en train d’essayer de brancher
l’ordinateur à l’une des rares prises électriques qu’ils avaient à leur
disposition ; à l’Institut, presque tout fonctionnait à la lumière de sort. S’il
pouvait offrir cela à Ty, c’était déjà quelque chose.
Et Ty s’était pris de passion pour cette machine. Il l’avait surnommée
Watson et passait des heures à tenter de comprendre comment elle marchait,
puisque personne autour de lui n’en avait la moindre idée. Julian lui avait
recommandé de ne rien faire d’illégal. Arthur, enfermé à longueur de
journée dans son bureau, n’avait rien remarqué.
Livvy, toujours dévouée à son frère, avait aussi appris à s’en servir avec
son aide, une fois qu’il s’était familiarisé avec. Ensemble, ils formaient un
duo redoutable.
Apparemment, Ty, Dru, Livvy et même Tavvy n’avaient pas chômé.
Dru avait étalé des cartes par terre. Un feutre bleu à la main, Tavvy prenait
des notes potentiellement utiles sur un tableau blanc, si tant est qu’on puisse
traduire les remarques d’un enfant de sept ans.
Installé dans une chaise à roulettes face à l’écran, Ty pianotait à toute
allure sur le clavier. Livvy s’était perchée sur le bureau, comme souvent ;
Ty n’oubliait jamais sa présence, tout en se concentrant sur la tâche qui
l’occupait.
— Alors, tu as trouvé quelque chose ? demanda Julian en entrant dans
la pièce.
— Oui. Juste une seconde, répondit Ty en levant la main d’un geste
impérieux. Vous pouvez discuter entre vous si vous voulez.
Julian sourit.
— C’est très gentil de ta part.
Cristina les rejoignit précipitamment en finissant de tresser ses cheveux
humides. Elle s’était douchée et avait troqué sa tenue d’entraînement pour
un jean et un chemisier à fleurs.
— Livvy m’a dit…
— Chut !
Emma posa l’index sur sa bouche et désigna Ty, les yeux fixés sur
l’écran bleu de l’ordinateur, qui éclairait ses traits délicats. Elle aimait bien
quand Ty jouait les détectives ; il endossait avec tant de bonheur le rôle de
Sherlock Holmes, l’homme qui avait réponse à tout !
Cristina hocha la tête et s’assit dans le canapé à côté de Drusilla. Dru
était presque aussi grande qu’elle malgré ses treize ans. Elle était de ces
fillettes dont le corps grandit trop vite : elle avait des seins et des hanches,
une silhouette toute en courbes qui avait donné lieu à des moments
embarrassants avec des garçons persuadés qu’elle avait dix-sept ou dix-huit
ans, et à quelques incidents lors desquels Emma avait dû intervenir pour
empêcher Julian d’assommer un adolescent terrestre.
Malcolm s’installa dans un vieux fauteuil rafistolé.
— Eh bien, s’il faut attendre, dit-il avant de se mettre à pianoter sur son
téléphone.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Emma.
— Je commande une pizza chez Nightshade. Il y a une appli.
— Une quoi ? fit Dru.
— Nightshade ? s’exclama Livvy en se retournant. Le vampire ?
— Il a ouvert une pizzeria. La sauce est divine, dit Malcolm en se
baisant les doigts.
— Tu n’as pas peur de ce qu’il y a dedans ?
— Vous les Nephilim, vous êtes complètement paranos, marmonna-t-il
en retournant à son téléphone.
Ty s’éclaircit la voix en faisant pivoter sa chaise pour faire face au
groupe. Tout le monde avait trouvé un fauteuil ou une chaise hormis Tavvy,
qui s’était assis par terre sous le tableau.
— J’ai trouvé quelque chose, dit Ty. Il y a effectivement des cadavres
qui correspondent à la description d’Emma. Les empreintes digitales
effacées, le corps gonflé d’eau de mer, la peau brûlée. (Il fit apparaître sur
l’écran la première page d’un journal.) Les Terrestres pensent que ces
crimes sont l’œuvre d’une secte satanique, à cause des inscriptions à la craie
trouvées autour des corps.
— Pour les Terrestres, c’est toujours une secte satanique, lâcha
Malcolm. Pourtant, la plupart des sectes servent d’autres démons que
Lucifer. Il est très célèbre, très difficile à joindre et il accorde rarement des
faveurs. Ce n’est franchement pas gratifiant de vénérer ce démon-là.
Emma et Julian échangèrent un regard amusé. Ty cliqua sur la souris, et
des photos s’affichèrent sur l’écran. Des visages d’individus d’âges, de
races et de sexes divers, tous figés par la mort.
— Il y a tout de même pas mal de meurtres qui collent à la description,
reprit Ty. Il y en a eu un par mois au cours de l’année dernière. Ça fait
douze en comptant le corps trouvé par Emma.
— Mais rien avant ? s’enquit-elle.
Ty secoua la tête.
— Alors il y a un vide de quatre ans entre ces assassinats et ceux de
mes parents ? Si l’assassin est une seule et même personne, il a fait une
belle pause avant de recommencer.
— Est-ce qu’il y a un lien entre toutes les victimes ? demanda Julian.
Diana a dit qu’il y avait des gens du Petit Peuple parmi elles ?
— Nous, on a épluché les journaux terrestres, répondit Livvy. Ils ne
sont pas censés savoir, pas vrai ? S’ils ont retrouvé le corps d’un elfe, ils ont
cru qu’il s’agissait d’un humain. Quant à un éventuel lien, ils n’ont rien
trouvé, pour la simple raison qu’ils n’ont pas pu identifier les corps.
— C’est bizarre, dit Dru. Et avec le sang ? Dans les films, on peut
identifier un corps grâce au sang et à l’ABN.
— L’ADN, rectifia Ty. Eh bien, d’après les journaux, ils n’ont rien
trouvé du tout. Mais peut-être que l’assassin a eu recours à des sortilèges
pour altérer le sang des victimes. Ou alors les corps se sont décomposés très
vite, comme avec les parents d’Emma, ce qui aurait pu limiter les
recherches des médecins légistes.
— Il y a tout de même un petit détail, intervint Livvy. Les articles de
presse mentionnent toujours l’endroit où les corps ont été retrouvés, et on a
établi une carte. Ils ont tous un point commun.
Ty avait sorti de sa poche sa balle fabriquée avec des fils chenille, qu’il
s’amusait à démêler. Pour canaliser son trop-plein d’énergie, il fallait qu’il
s’occupe les mains.
— Les corps ont tous été abandonnés sur des ley-lines, reprit-il, et
Emma perçut de l’excitation dans sa voix.
— Des ley-lines ?
— C’est un mot anglo-saxon qui désigne un réseau d’anciennes voies
magiques sillonnant le monde, expliqua Malcolm. Elles amplifient la
magie, si bien que durant des siècles, les Créatures Obscures s’en sont
servies pour ouvrir des portes sur le monde féerique. Alicante est construite
sur un point de convergence de ces fameuses lignes. Bien qu’elles soient
invisibles à l’œil nu, on peut détecter leur présence à force de pratique.
Il fronça les sourcils, les yeux rivés à l’ordinateur, qui affichait l’une
des photos prises par Cristina.
— Tu pourrais l’agrandir ?
Avant que Ty puisse répondre, la cloche de l’Institut retentit. Ce n’était
pas un tintement ordinaire ; on aurait dit un gong, dont le son se propageait
à tout le bâtiment en faisant trembler le verre et la pierre.
Emma se leva aussitôt.
— J’y vais, dit-elle en se précipitant vers l’escalier tandis que Julian
s’apprêtait à la suivre.
Mais elle voulait rester seule quelques instants, le temps de digérer ce
qu’elle venait d’apprendre : à savoir que ses parents avaient été les premiers
d’une longue série de victimes.
Ces meurtres étaient liés. Elle visualisait les fils qui les reliaient les uns
aux autres, formant un ensemble qu’elle commençait tout juste à entrevoir.
Il y avait quelqu’un derrière tout ça. Quelqu’un qui avait torturé et tué ses
parents, gravé des inscriptions démoniaques sur leur peau et jeté leurs corps
dans l’océan. Quelqu’un qui avait volé son enfance, détruit les fondations
de sa vie et l’avait laissée entièrement démunie.
Ce quelqu’un allait payer. « La vengeance n’est pas ton amie », avait dit
Diana. Emma n’était pas d’accord. La vengeance lui rendrait la capacité de
respirer. La vengeance lui permettrait de penser à ses parents sans qu’un
nœud glacé se forme au creux de son estomac. Elle pourrait s’endormir sans
voir leur visage de noyés et sans entendre leurs appels à l’aide.
Elle ouvrit la porte de l’Institut. Le soleil venait de se coucher et un
vampire à l’air morose se tenait sur le seuil, une pile de cartons de pizza en
équilibre sur un bras. Avec ses cheveux bruns coupés court et sa peau
criblée de taches de rousseur, il ressemblait à un ado, mais les apparences
ne signifiaient pas grand-chose chez les vampires.
— C’est pour une livraison de pizzas, dit-il sur le ton de quelqu’un qui
vient de perdre un proche.
— Ah bon ? fit Emma. Malcolm ne racontait pas d’histoires ? Tu livres
vraiment des pizzas ?
Il la considéra d’un regard inexpressif.
— Pourquoi, ça t’étonne ?
Emma fouilla dans la console près de la porte pour prendre l’argent
qu’ils y gardaient.
— Je ne sais pas. Tu es un vampire. J’aurais pensé que tu avais mieux à
faire de ta vie. Ou de ta mort. Bref.
Le vampire parut vexé.
— Tu mesures à quel point c’est dur de trouver du boulot quand on a
cent cinquante ans et qu’on ne peut pas sortir dans la journée ?
— Non, admit Emma. Je n’y avais jamais réfléchi.
— Les Nephilim n’ont pas de jugeote.
Alors qu’il glissait son billet de cinquante dollars dans la poche de son
jean, Emma remarqua qu’il portait un tee-shirt gris avec les lettres TMI
imprimées sur le devant.
— Ça veut dire quoi ? Technologie et Micro-Informatique ?
Le visage du vampire s’éclaira.
— The Mortal Instruments. C’est un groupe de Brooklyn. Tu connais ?
Oui, Emma connaissait. Simon, le meilleur ami et parabatai de Clary,
faisait partie de ce groupe quand il était encore un Terrestre. Leur nom
venait des trois objets sacrés de la culture nephilim. À présent, Simon était
un Chasseur d’Ombres, lui aussi. Elle se demanda ce qu’il pensait du fait
que le groupe ait continué sans lui.
Elle remonta l’escalier, l’esprit tourné vers Clary et les autres occupants
de l’Institut de New York. Clary avait découvert qu’elle était une Chasseuse
d’Ombres à l’âge de quinze ans. À une époque, elle avait imaginé pouvoir
mener la vie de n’importe quel Terrestre. Elle en avait parlé en présence
d’Emma, comme on parle d’un chemin que l’on a failli prendre. Elle n’avait
pas entièrement renoncé à son ancienne vie : même son meilleur ami,
Simon, l’avait suivie dans la nouvelle. Mais elle aurait pu faire un autre
choix. Elle aurait pu être une Terrestre.
Emma eut soudain envie de lui parler de ce que ça aurait impliqué.
Simon avait été le meilleur ami de Clary pendant toute sa vie, un peu
comme Jules avec Emma. Puis ils avaient échangé des serments de
parabatai, une fois que Simon était devenu un Chasseur d’Ombres. Qu’est-
ce qui avait changé ? Qu’est-ce qu’on ressentait quand on passait du statut
de meilleur ami à celui de parabatai ? En quoi était-ce différent ?
Et pourquoi ne connaissait-elle pas elle-même la réponse à cette
question ?
Quand elle revint dans la pièce, Malcolm se tenait près du bureau, ses
yeux violets fixés sur l’écran.
— Tu vois, ce n’est pas un cercle de protection, en fin de compte,
disait-il, mais il s’interrompit en voyant Emma entrer. C’est la pizza !
Ty continua d’examiner l’écran d’un air perplexe, comme s’il y
cherchait la pizza en question. Ses longs doigts avaient presque fini de
dénouer les fils chenille ; quand il avait terminé, il les mélangeait de
nouveau et recommençait.
— Bon, ça suffit, dit Julian. On va laisser de côté les meurtres le temps
de dîner.
Il prit les boîtes des mains d’Emma, lui lança une œillade
reconnaissante, et les déposa sur la table basse.
— Je me moque pas mal du sujet de conversation tant que ça n’a rien à
voir avec des meurtres et du sang.
— Mais c’est de la pizza vampire, objecta Livvy.
— On s’en fiche. Allez, assieds-toi sur le canapé. Et que ça saute !
— On peut regarder un film ? demanda Malcolm d’une petite voix, qui
n’était pas sans rappeler celle de Tavvy.
— Oui, répondit Julian, mais, Malcolm, Grand Sorcier de Los Angeles
ou pas, je veux que tu poses tes fesses dans ce fauteuil.
Contre toute attente, la pizza vampire était délicieuse. Emma refusa de
penser à ce qu’il y avait dans la sauce. Des têtes de souris, un hachis
d’organes humains mijotés ? Peu importe. Elle lécha le fromage sur ses
doigts et fit une grimace à Jules, qui avait d’excellentes manières à table.
Le film était beaucoup plus discutable. C’était l’histoire d’un libraire
qui tombait amoureux d’une femme célèbre, sauf qu’Emma ne connaissait
aucun des deux acteurs, et qu’elle se demandait si elle était censée les
connaître. Cristina regardait l’écran avec des yeux ronds comme des
soucoupes. Ty avait mis ses écouteurs et fermé les paupières. Quant à Livvy
et Dru, elles s’étaient assises de part et d’autre de Malcolm et lui tapotaient
gentiment le dos tandis qu’il sanglotait.
— C’est beau, l’amour, commenta-t-il au moment où le héros du film
courait dans les embouteillages.
— Ça n’a rien à voir avec ça, lâcha Julian en s’adossant au canapé. Là,
c’est un film.
La lumière vacillante de l’écran dessinait des ombres sur son visage et
lui donnait un aspect inhabituel.
— Je suis venu à Los Angeles pour ramener l’amour dans nos vies, dit
Malcolm, et une lueur de tristesse brilla dans ses yeux violets. Tous les
grands films parlent d’amour. L’amour perdu, retrouvé, l’amour détruit,
reconquis, l’amour acheté, vendu, l’amour naissant, l’amour mort. J’adore
le cinéma, mais il s’est égaré en cours de route. Les explosions, les effets
spéciaux, ce n’était pas comme ça quand je suis arrivé. On éclairait la
fumée des cigarettes pour qu’elle évoque le feu céleste et les femmes pour
qu’elles ressemblent à des anges. (Il soupira.) Je suis venu ici pour ramener
le véritable amour d’entre les morts.
— Oh, Malcolm, dit Drusilla avant d’éclater en sanglots. Pourquoi tu
n’as pas de copain ?
— Je suis hétéro, protesta Malcolm, surpris.
— Bon, ou de copine… Tu devrais te trouver une gentille fille du
Monde Obscur, une femme-vampire par exemple.
— Ne te mêle pas de sa vie amoureuse, Dru, intervint Livvy.
— Le véritable amour est dur à trouver, dit Malcolm en désignant le
couple qui s’embrassait à l’écran.
— L’amour tel qu’on le voit au cinéma est dur à trouver, rectifia Julian.
Tout simplement parce que ça n’existe pas.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Cristina. Que le véritable
amour n’existe pas ? Je ne suis pas d’accord.
— L’amour, ce n’est pas courir après quelqu’un dans un aéroport.
Il se pencha et Emma vit un bout de sa rune de parabatai dépasser de
son tee-shirt.
— L’amour, c’est voir l’autre. C’est tout.
— Voir l’autre ? répéta Tiberius d’un air dubitatif.
Il éteignit la musique sur son lecteur mais garda ses écouteurs sur les
oreilles.
Julian prit la télécommande. Le film était terminé ; le générique défilait
sur l’écran.
— Quand tu aimes une personne, elle devient une part de toi-même.
Elle est dans tout ce que tu fais, dans l’air que tu respires, dans l’eau que tu
bois, le sang dans tes veines. Le contact de ses doigts reste sur ta peau et sa
voix reste dans tes oreilles. Tu connais ses rêves ; ses cauchemars te
transpercent le cœur et ses rêves agréables sont les tiens. Tu ne penses pas
qu’elle est parfaite, tu connais ses défauts, leur vérité profonde, l’ombre de
ses secrets, et tu n’en as pas peur. À vrai dire, tu ne l’en aimes que
davantage, parce que la perfection ne t’intéresse pas. Tu veux…
Il s’interrompit comme s’il venait de prendre conscience que tous les
regards étaient braqués sur lui.
— Tu veux quoi ? demanda Dru en ouvrant de grands yeux.
— Rien. C’est juste du bla-bla. (Julian éteignit la télé et ramassa les
cartons de pizza.) Je vais les jeter, dit-il en quittant la pièce.
— Quand il tombera amoureux, ça risque d’être quelque chose, lâcha
Dru en le regardant partir.
— Là, c’est sûr, on ne le reverra plus jamais, dit Livvy. Et qui qu’elle
soit, cette fille aura bien de la chance.
Ty fronça les sourcils.
— Tu plaisantes, n’est-ce pas ? Pourquoi tu dis qu’on ne le verra plus ?
— Ça ne risque pas d’arriver, déclara Emma.
Quand Ty était plus jeune, il était parfois désarçonné par la façon de
parler des gens, leur tendance à exagérer pour faire valoir leur avis. Des
expressions comme « Il tombe des cordes » l’agaçaient en raison de leur
inexactitude.
À une époque, Julian s’était mis à faire de petits dessins idiots pour
illustrer le sens littéral et figuré d’une même expression. Par la suite, on le
trouvait souvent dans la bibliothèque en train de chercher de nouvelles
expressions et leur signification afin de les ajouter à sa collection. Ty
n’avait rien contre le fait qu’on lui explique des choses, et il n’oubliait
jamais ce qu’on lui avait appris, cependant il préférait s’instruire tout seul.
Parfois, il avait encore besoin qu’on le rassure au sujet d’une
exagération, même s’il était à quatre-vingt-dix pour cent sûr de l’avoir
comprise. Livvy, qui connaissait mieux que quiconque les angoisses qu’un
vocabulaire imprécis pouvait causer à son frère, alla le serrer dans ses bras,
la tête contre son épaule. Ty se laissa aller contre elle, les yeux mi-clos. Il
ne tolérait le contact physique que s’il était d’humeur, tant que ce n’était pas
trop intense : il aimait qu’on lui ébouriffe les cheveux, qu’on lui tapote le
dos, qu’on le gratte. Emma lui trouvait parfois des points communs avec
Church, le chat de la maisonnée, qui aimait bien qu’on le grattouille
derrière l’oreille.
Cristina ralluma la lumière au moment où Julian revenait dans la pièce ;
manifestement, il avait repris contenance.
— Il est tard, annonça-t-il. C’est l’heure d’aller se coucher. Ça vaut
surtout pour toi, Tavvy.
— Je déteste ça, aller me coucher, grommela le petit garçon.
Assis sur les genoux de Malcolm, il s’amusait avec le jouet qu’il lui
avait donné, une espèce de cube violet qui projetait des étincelles.
— C’est le début de la révolte, lâcha Jules. Merci, Malcolm. Je suis sûr
que nous aurons encore besoin de ton aide.
Malcolm reposa doucement Tavvy par terre et se leva en ôtant les
miettes de pizza sur ses vêtements froissés. Après avoir ramassé sa veste, il
sortit dans le couloir, Emma et Julian sur ses talons.
— Eh bien, vous savez où me trouver, dit-il en boutonnant sa veste.
J’avais l’intention de passer demain pour parler à Diana de…
— Diana ne doit pas savoir, l’interrompit Emma.
Malcolm la dévisagea avec étonnement.
— Ne pas savoir quoi ?
— Qu’on enquête sur ces meurtres, répondit Julian à la place d’Emma.
Elle ne veut pas qu’on s’en mêle. Elle prétend que c’est dangereux.
Malcolm parut mécontent.
— Vous auriez pu le dire avant. Je n’aime pas lui cacher la vérité.
— Désolé, dit Julian, l’air sincère.
Comme toujours, Emma était à la fois impressionnée et un peu effrayée
par sa capacité à mentir. Quand il le voulait, il était expert en la matière ;
ses émotions ne transparaissaient pas sur son visage.
— De toute façon, on ne pourra pas aller très loin sans l’aide de
l’Enclave et des Frères Silencieux, reprit-il.
— Bon, d’accord. (Malcolm les observa à tour de rôle, et Emma fit de
son mieux pour imiter la mine impassible de Julian.) Il y a une chose que je
ne vous ai pas dite. Les inscriptions à la craie autour du corps ne sont pas un
sortilège de protection.
— Pourtant tu as dit… commença Emma.
— J’ai changé d’avis en étudiant la photo de plus près. Ce sont des
runes d’invocation. Quelqu’un s’est servi de l’énergie de ce corps pour
invoquer quelque chose.
— Quelque chose ? Mais quoi ? demanda Jules.
Malcolm secoua la tête.
— Ça, je ne sais pas. Un ange ou un démon. Je vais examiner ces
photos à la loupe et me renseigner discrètement auprès du Labyrinthe en
Spirale.
— Et ce sortilège d’invocation, est-ce qu’il a marché ? s’enquit Emma.
— Un sortilège comme celui-ci, crois-moi, s’il avait marché, tu le
saurais, rétorqua Malcolm.
Emma fut réveillée par un miaulement plaintif.
Elle ouvrit les yeux et vit un chat assis sur elle. Un persan bleu, très
exactement, bien nourri, avec les oreilles plaquées sur le crâne et de grands
yeux jaunes.
Emma bondit sur ses pieds en laissant échapper un petit cri, et le chat
vola dans la pièce en miaulant d’effroi. Pour finir, elle parvint à allumer la
lumière et découvrit le matou sur le seuil de sa chambre, l’air hautain.
— Church, franchement, gémit-elle. Tu n’as pas d’autre endroit où
aller ?
Non, apparemment. Church appartenait à l’Institut, du moins quand il le
voulait bien. On l’avait déposé devant leur porte quatre ans plus tôt, dans
une boîte accompagnée d’un petit mot adressé à Emma : « S’il vous plaît,
prenez soin de mon chat. Frère Zachariah. »
À l’époque, Emma n’avait pas compris pourquoi un ancien Frère
Silencieux voulait qu’elle s’occupe de son animal de compagnie. Elle avait
appelé Clary, qui lui avait expliqué que ce chat avait vécu pendant un temps
à l’Institut de New York mais qu’il appartenait bien à Frère Zachariah, et
que si elle et Julian voulaient de lui, ils pouvaient le garder.
« Son nom est Church », avait-elle ajouté.
Church était le genre de chat qui ne reste jamais là où on le laisse. Il
s’échappait inlassablement par la moindre fenêtre ouverte et disparaissait
pendant des jours, voire des semaines. Au début, Emma s’affolait chaque
fois qu’il s’absentait, mais il revenait toujours délesté d’un peu de graisse et
plus arrogant que jamais. Quand Emma eut quatorze ans, il prit l’habitude
de revenir avec de petits cadeaux pour elle attachés à son collier :
coquillages, bouts de verre polis par la mer. Emma entreposait les
coquillages sur le rebord de sa fenêtre. Quant aux bouts de verre de mer, ils
ornaient le bracelet porte-bonheur de Julian.
Entre-temps, Emma avait fini par comprendre que ces cadeaux venaient
de Jem. N’ayant aucun moyen de le contacter pour le remercier, elle prenait
soin de Church du mieux qu’elle pouvait. Il y avait toujours des croquettes
et de l’eau fraîche dans le hall. Ils étaient contents de voir le chat quand il
daignait se montrer et ne s’inquiétaient pas quand il s’absentait.
Church miaula et se mit à gratter la porte. Emma avait l’habitude : ça
signifiait qu’il voulait qu’elle le suive. Avec un soupir, elle enfila un pull
sur son débardeur et chaussa ses pantoufles.
— J’espère que ça en vaut la peine, dit-elle à Church en prenant sa stèle
sur sa table de nuit. Ou je te transforme en raquette de tennis.
Church, pas inquiet pour deux sous, la précéda dans le couloir puis dans
l’escalier et sortit par la porte d’entrée. La lune brillait haut dans le ciel et se
reflétait sur la mer au loin. Elle creusait un chemin argenté dans le paysage,
où Emma s’engagea distraitement derrière le chat qui trottait à son rythme.
Elle le prit dans ses bras au moment de traverser la route et le déposa sur la
plage de l’autre côté.
— Eh bien, nous y voilà ! Le plus grand bac à litière du monde.
Church lui lança un regard suggérant qu’il n’était pas impressionné par
son mot d’esprit et se dirigea nonchalamment vers le rivage. Ils marchèrent
côte à côte le long de l’eau. C’était une nuit paisible, la mer était basse, plus
calme que le vent. De temps à autre, Church poursuivait un crabe, puis il
revenait auprès d’Emma. Elle commençait à se demander s’il avait un but
lorsqu’elle s’aperçut qu’ils avaient dépassé l’amas de rochers qui protégeait
leur crique secrète, à elle et à Julian, et que cette crique n’était pas déserte.
Elle ralentit le pas. Julian était assis sur le sable éclairé par la lune, à
bonne distance du rivage. Elle se dirigea sans bruit vers lui.
Elle n’avait pas souvent l’occasion de l’observer à son insu. Elle
trouvait ça étrange, voire un peu troublant. La nuit était assez claire pour
qu’elle distingue la couleur rouge de son tee-shirt. Il portait un vieux jean et
ses pieds étaient nus. Les breloques de son bracelet scintillaient au clair de
lune. Elle regrettait de ne pas savoir dessiner afin de pouvoir reproduire la
perfection de sa posture, de l’angle de sa jambe repliée jusqu’à la courbe de
son dos penché.
Arrivée à quelques pas de lui, elle s’arrêta.
— Jules ?
Il leva les yeux. Il ne semblait pas du tout étonné de sa présence.
— C’est Church que je viens de voir passer ?
Emma regarda autour d’elle. Il lui fallut un moment pour apercevoir le
chat perché sur un rocher, en train de se lécher la patte.
— Il est revenu, dit-elle en s’asseyant sur le sable à côté de Jules.
— Je t’ai vue contourner les rochers. (Il sourit à demi.) J’ai cru que
j’étais en train de rêver.
— Tu n’arrivais pas à dormir ?
Il se frotta les yeux du dos de sa main maculée de peinture.
— Ça, on peut le dire. (Il secoua la tête.) Je fais de drôles de rêves.
Avec des démons, des fées…
— C’est plutôt banal, pour un Chasseur d’Ombres, observa Emma. La
routine, quoi.
— Tu m’aides beaucoup, Emma.
Il s’affala de nouveau en arrière ; ses cheveux sombres formaient un
halo autour de sa tête.
— J’adore me rendre utile.
À son tour, elle se renversa en arrière pour contempler le ciel. Une
mince nappe de pollution voilait les étoiles mais elles étaient encore
visibles. La lune apparaissait et disparaissait entre les nuages. Emma
éprouvait un sentiment de paix, l’impression d’être chez elle, chose qu’elle
n’avait pas ressentie depuis le départ de Julian pour l’Angleterre.
— Je pensais à ce que tu m’as dit aujourd’hui concernant l’enquête sur
tes parents, dit-il. Toutes ces fois où on a cru mettre la main sur un indice,
pour se rendre compte que c’était une fausse piste.
Elle se tourna vers lui. Son profil se détachait sur le clair de lune.
— Je me suis dit qu’il y avait peut-être une raison, poursuivit-il. Que ça
devait peut-être attendre jusqu’à aujourd’hui. Te donner le temps de te
préparer. Je t’ai vue t’entraîner, t’améliorer, et je sais que tu es prête
désormais. Tu peux affronter ce qui t’attend. Tu peux vaincre.
Une sensation agréable envahit Emma. C’était bien Jules, le Jules
qu’elle connaissait, celui qui ne cessait jamais d’avoir foi en elle.
— J’aime bien me dire que les choses ont un sens, acquiesça-t-elle.
— C’est toujours le cas. (Il observa un silence.) J’ai essayé de compter
les étoiles. Parfois, ça aide de se lancer dans une tâche inutile.
— Tu te souviens, quand on était gamins et qu’on voulait fuguer ? On
se disait toujours qu’on se repérerait grâce à l’étoile Polaire. C’était avant la
guerre.
Il glissa un bras sous sa tête.
— Oui. Je voulais m’enfuir pour rejoindre la Légion étrangère. Me faire
appeler Julien, parce que ça sonne plus français.
— Sacré nom de couverture ! ironisa-t-elle avant de pencher la tête vers
lui. Jules… Qu’est-ce qui te tracasse ? Je sens que quelque chose ne va pas.
Il resta silencieux. Emma voyait sa poitrine se soulever et s’abaisser
lentement au rythme de son souffle, dont les vagues couvraient le bruit. Elle
posa la main sur son bras et se mit à tracer des lettres à toute allure. Q-U-E-
S-T-C-E-Q-U-I-T-A-R-R-I-V-E ?
Il détourna la tête. Elle le vit frissonner comme s’il avait froid.
— C’est à cause de Mark.
— Mark ?
— J’ai beaucoup pensé à lui. Plus que d’habitude. Malgré la distance,
Helen est toujours là si j’ai besoin d’elle, on se parle au téléphone. Mark, en
revanche… C’est comme s’il était mort.
Emma se redressa.
— Ne dis pas ça ! Il n’est pas mort !
— Oui, je sais, répliqua Jules d’un ton amer. Tu sais comment je le
sais ? Toutes les nuits, je cherche la Chasse Sauvage dans le ciel. Or je ne
les vois jamais. Statistiquement, ils ont dû passer par ici au moins une fois
au cours des cinq dernières années. Pourtant, je ne les ai jamais vus. À mon
avis, c’est parce que Mark fait en sorte qu’ils ne passent pas.
— Peut-être, dit Emma en l’observant.
Jules ne parlait jamais de cette façon. Pas avec une telle amertume dans
la voix.
— C’est parce qu’il ne veut pas nous voir, reprit-il.
— Parce qu’il vous aime ?
— Ou parce qu’il nous déteste. Va savoir. (Julian se mit à creuser le
sable.) Moi, à sa place, je nous détesterais. Parfois, je le hais, moi aussi.
Emma sentit sa gorge se nouer.
— Moi aussi, certains jours, j’en veux à mes parents d’être morts. Ça…
ça ne veut rien dire, Jules.
Il se tourna vers elle. Ses yeux étaient immenses, ses iris bleu-vert
cerclés de noir.
— Ce n’est pas ce genre de haine, chuchota-t-il. S’il était ici, tout serait
différent. Je ne serais pas le seul à m’inquiéter à l’idée que Tavvy se réveille
au beau milieu de la nuit. Ça ne me semblerait pas immoral d’aller me
balader sur la plage parce que j’ai besoin de prendre l’air. Tavvy, Dru,
Livvy, Ty… ils auraient quelqu’un pour les élever. Mark avait seize ans.
J’en avais douze.
— L’un comme l’autre, vous n’avez pas choisi…
— Non, c’est vrai. Nous n’avons pas choisi. Parce que si j’avais eu le
choix, j’aurais pris des décisions radicalement différentes.
— Lesquelles ? murmura-t-elle.
— Pour commencer, je n’aurais peut-être pas voulu de parabatai,
répondit-il d’un ton brusque.
Emma tressaillit, comme si elle venait de recevoir une vague en pleine
figure.
— Tu le penses vraiment ?
Il se leva. La lune venait de surgir d’entre les nuages et il faisait assez
clair pour qu’elle distingue la peinture sur ses mains, les taches de son qui
constellaient ses pommettes, le pli de sa bouche, la couleur de ses yeux.
— C’était une erreur.
— Jules, souffla-t-elle, stupéfaite et vexée.
Le temps qu’elle se relève, il escaladait déjà les rochers, silhouette
longue et fine. Puis il disparut. Elle aurait pu le rattraper, mais, pour la
première fois de sa vie, elle n’avait aucune envie de lui parler.
Elle sentit quelque chose lui frôler la cheville. Baissant les yeux, elle
aperçut Church. Une lueur de compassion semblait briller dans ses yeux
jaunes. Elle le souleva de terre, le serra contre elle et l’écouta ronronner
tandis que la marée montait.
Idris, 2007, la Guerre Obscure
À l’âge de douze ans, Julian Blackthorn avait tué son père.
Il avait bénéficié de circonstances atténuantes. Andrew Blackthorn
n’avait plus de père que le nom. C’était un monstre qui avait pris ses traits.
Néanmoins, au milieu de la nuit, dans les cauchemars de Julian, ça ne
faisait aucune différence. Il voyait le visage d’Andrew Blackthorn, sa main
qui tenait le poignard, la lame qui s’enfonçait dans la poitrine de son père,
et il savait :
Il était maudit.
C’était ce qui arrivait quand on commettait un parricide. On était
maudit par les dieux. C’était ce que son oncle lui avait dit, or il savait
beaucoup de choses, en particulier sur les malédictions des dieux et le prix
du sang.
Julian avait vu beaucoup de sang versé, plus que la plupart des garçons
de douze ans. C’était à cause de Sébastien Morgenstern, le Chasseur
d’Ombres qui avait déclenché la Guerre Obscure et qui, à force de ruses et
de sortilèges, avait transformé des Nephilim ordinaires en machines à tuer.
Une armée à sa disposition. Une armée rassemblée pour détruire tous les
Nephilim qui refuseraient de se rallier à lui.
Julian, ses frères et sœurs et son amie Emma s’étaient réfugiés dans la
Salle des Accords, la plus vaste d’Idris, censée les protéger des démons et
autres envahisseurs. Toutefois, elle ne pouvait pas les protéger des
Chasseurs d’Ombres, même s’ils avaient perdu leur âme.
L’énorme porte à deux battants avait cédé, et les Obscurs s’étaient
précipités à l’intérieur. Où qu’ils aillent, la mort les accompagnait. Ils
tuaient les enfants et ceux qui les protégeaient. Ils n’éprouvaient rien. Ils
n’avaient pas de conscience.
Ils progressaient dans la grande salle. Julian avait essayé de
rassembler les enfants : Ty et Livvy, les jumeaux à l’air solennel, Dru qui
n’avait que huit ans et Tavvy, le bébé. Il s’était campé devant eux, les bras
écartés, pour faire barrage à la mort en marche.
Elle s’était avancée vers lui sous la forme d’un Obscur au corps tatoué
de runes démoniaques, avec des cheveux bruns hirsutes et des yeux injectés
de sang, de la même nuance bleu-vert que ceux de Julian.
Son père.
Julian chercha Emma des yeux. Elle se battait farouchement contre un
elfe, son épée, Cortana, étincelait dans sa main. Julian voulait
désespérément la rejoindre mais il ne pouvait pas abandonner les enfants.
Quelqu’un devait les défendre. Sa sœur aînée combattait à l’extérieur ; son
frère aîné avait été enlevé par la Chasse Sauvage. Il ne restait que lui.
Andrew Blackthorn les avait rejoints. En dépit de son visage couvert
d’estafilades sanglantes, de sa peau grise et flasque, il tenait son épée
d’une main ferme, les yeux fixés sur ses enfants.
— Ty, dit-il d’une voix rauque en regardant son fils Tiberius d’un air
étrangement avide. Tiberius. Mon Ty. Approche.
Ty écarquilla ses yeux gris et fit un pas vers son père, malgré sa
jumelle, Livia, qui s’agrippait à lui.
— Papa ?
Un sourire féroce éclaira le visage d’Andrew Blackthorn. Julian eut
l’impression que ce sourire lui ouvrait le visage en deux et il crut distinguer
en dessous le mal et les ténèbres.
— Approche, mon garçon, mon Tiberius… répéta Andrew Blackthorn
d’une voix caressante.
Au moment où Ty faisait un autre pas vers lui, Julian dégaina son épée
et la lança.
Il n’avait que douze ans. Il n’était pas particulièrement fort ni habile,
mais les dieux qui le haïraient bientôt avaient dû guider sa main ce jour-là
car l’épée alla se planter comme une flèche dans le cœur d’Andrew
Blackthorn, qui bascula en arrière. Il avait cessé de respirer avant même de
heurter le sol en marbre et son sang se répandit autour de lui, formant une
flaque rouge sombre.
— Je te déteste ! cria Ty en se jetant sur Julian, qui serra son petit frère
contre lui en remerciant l’Ange, encore et encore, de l’avoir épargné tandis
que l’enfant lui martelait la poitrine de coups de poing, les yeux remplis de
larmes. Tu l’as tué, je te déteste, je te déteste…
Livvy prit Ty par les épaules pour le calmer. Julian sentit le sang de son
frère battre dans ses veines, il le sentit respirer contre lui, il perçut la force
de sa haine, et il comprit qu’il était en vie. Ils étaient tous en vie. Livvy
murmurait des paroles de réconfort, Dru ouvrait de grands yeux terrifiés,
des larmes d’incompréhension roulaient sur les joues de Tavvy.
Emma, son Emma. Elle était vivante, elle aussi.
Il avait commis le plus grand, le plus ancien des péchés : il avait tué
son père, l’homme qui lui avait donné la vie.
Et s’il le fallait, il recommencerait.
Quel genre de personne était-il ?
5
SES NOBLES PARENTS…
— B on, à quelle date ont été signés les premiers Accords ? demanda
Diana. Et quelles ont été leurs conséquences ?
C’était une journée magnifique. Le soleil entrait à flots par les baies
vitrées de la salle de classe, éclairant le tableau devant lequel Diana faisait
les cent pas en tapotant de sa stèle la paume de sa main gauche. Le plan du
cours inscrit au tableau était quasiment illisible : Emma reconnaissait juste
les mots « Accords », « Paix Froide » et « évolution de la loi ».
Elle regarda Jules du coin de l’œil. Il avait les yeux baissés sur les
polycopiés étalés devant lui. Hormis pour échanger des politesses au petit
déjeuner, ils n’avaient pas pris le temps de discuter aujourd’hui. Elle s’était
réveillée avec le ventre creux et des crampes aux mains à force d’agripper
ses draps. Church l’avait abandonnée au cours de la nuit. Idiot de chat.
— En 1872, répondit Cristina. C’était une série de traités signés entre
les Nephilim et les différentes espèces du Monde Obscur afin de maintenir
la paix et d’instaurer des règles communes.
— Ils servaient aussi à protéger les Créatures Obscures, ajouta Julian.
Avant les Accords, en cas de conflit entre différentes espèces, les Chasseurs
d’Ombres n’avaient pas le droit d’intervenir. Par le biais des Accords, nous
avons offert une protection aux Créatures Obscures. (Il marqua une pause.)
Du moins, jusqu’à la Paix Froide.
Emma se souvenait de la première fois où elle en avait entendu parler.
Julian et elle se trouvaient dans la Salle des Accords quand la proposition
avait été votée. Le châtiment du Petit Peuple pour le rôle qu’il avait joué
dans la Guerre Obscure. Elle se rappelait sa confusion. Ses parents étaient
morts à cause de cette guerre, mais Helen et Mark, qu’elle aimait, devaient-
ils être punis simplement parce que du sang de fée coulait dans leurs
veines ?
— Et où a été signée la Paix Froide ? demanda Diana.
— À Idris, dans la Salle des Accords, répondit Livvy. Toutes les parties
concernées étaient censées être là, cependant la reine de la Cour des
Lumières et le roi de la Cour des Ténèbres ne sont pas venus et pour finir le
traité a été ratifié sans eux.
— Que signifie ce traité pour le Petit Peuple ? demanda Diana en
regardant avec insistance Emma, qui baissa les yeux vers son pupitre,
agacée.
— Qu’il n’est plus protégé par les Accords, répondit Ty. On n’a plus le
droit de leur venir en aide et ils n’ont plus le droit de nous contacter. Seuls
la Scholomance et les Centurions peuvent les côtoyer. Sans oublier le
Consul et l’Inquisiteur.
— Ils n’ont pas le droit de détenir une arme sous peine de mort, ajouta
Jules.
Il semblait épuisé ; il avait des cernes sous les yeux. Emma aurait bien
voulu croiser son regard. Ils ne s’étaient pas disputés. Ils ne se disputaient
jamais. Elle se demandait s’il se sentait aussi dérouté qu’elle. Elle n’arrêtait
pas de repenser à ce qu’il lui avait dit, à savoir qu’il ne voulait pas d’un
parabatai. Était-ce une remarque d’ordre général ou faisait-il allusion à elle
en particulier ?
— Et qu’est-ce que l’Enclave, Tavvy ?
C’était une question trop élémentaire pour le reste du groupe. Tavvy,
pour sa part, sembla ravi de pouvoir y répondre.
— Le gouvernement des Chasseurs d’Ombres, récita-t-il. Tous les
Chasseurs d’Ombres en activité en font partie, mais c’est le Conseil qui
prend les décisions. Il est composé entre autres de trois Créatures Obscures
qui représentent leur race : un sorcier, un loup-garou, un vampire. Il n’y a
plus de représentant du Petit Peuple depuis la Guerre Obscure.
— Très bien, dit Diana, et Tavvy eut un sourire radieux. Est-ce que
quelqu’un peut m’énumérer les autres changements votés par le Conseil
depuis la fin de la guerre ?
— Eh bien, l’Académie des Chasseurs d’Ombres a rouvert, dit Emma.
C’était un sujet familier pour elle : le Consul lui avait proposé de
figurer parmi les premiers élèves. Elle avait choisi de rester avec les
Blackthorn.
— Désormais, c’est là qu’on forme un grand nombre de Chasseurs
d’Ombres, poursuivit-elle, et aussi les candidats à l’Ascension, des
Terrestres voulant devenir des Nephilim.
— La Scholomance a aussi rouvert ses portes, dit Julian. (Quelques
mèches folles, brunes et lustrées, retombèrent sur sa joue quand il releva la
tête.) Elle existait avant la signature des premiers Accords et, après avoir
été trahi par les fées, le Conseil a décidé de la rouvrir. C’est un lieu dédié à
la recherche, à l’entraînement des Centurions…
— Imaginez un peu comment c’était pendant toutes ces années avant
que ça rouvre, dit Dru d’un air ravi. Une école à l’abandon, perdue dans les
montagnes, remplie de spectres et de toiles d’araignée…
— Si tu veux un endroit vraiment effrayant, je te conseille la Cité des
Os, intervint Livvy.
C’était là, dans ce réseau de tunnels souterrains construits avec les
cendres des Chasseurs d’Ombres, que vivaient les Frères Silencieux.
— J’aimerais bien aller à la Scholomance, dit Ty.
— Pas moi, répliqua Livvy. Les Centurions n’ont pas le droit d’avoir un
parabatai.
— J’aimerais y aller quand même. Tu pourrais, toi aussi, si tu le
voulais.
— Eh bien, je n’ai aucune envie d’y aller. C’est au beau milieu des
Carpates. Il y fait un froid de canard et il y a des ours.
Le visage de Ty s’éclaira comme chaque fois qu’on faisait mention d’un
animal.
— Ah bon ?
— Trêve de bavardages, les sermonna Diana. Quand la Scholomance a-
t-elle rouvert ses portes ?
Cristina, assise près de la fenêtre, leva la main.
— Il y a des gens dans l’allée.
Emma lança un regard à Jules. À l’Institut, les visites imprévues
n’étaient guère fréquentes. Rares étaient ceux qui avaient l’autorisation d’y
pénétrer, et même les membres du Conclave prenaient rendez-vous avec
Arthur au préalable. Mais peut-être que ces visiteurs l’avaient fait. Si c’était
le cas, il suffisait de jeter un coup d’œil à Julian pour comprendre qu’il
n’était pas au courant.
Cristina laissa échapper une exclamation de surprise.
— Venez voir, s’il vous plaît.
Tout le monde se précipita vers la grande baie vitrée : du perron, l’allée
descendait vers la route séparant les collines de la plage. Il n’y avait pas un
seul nuage à l’horizon. Le soleil faisait briller les brides en argent des trois
chevaux qui venaient de faire halte devant l’entrée, montés à cru par trois
cavaliers silencieux.
— Hadas, dit Cristina, stupéfaite. Des fées.
Indéniablement, elle avait raison. La première monture était noire et le
cavalier qui la chevauchait était recouvert d’une armure, noire elle aussi,
qui semblait faite de feuilles calcinées. Le second cheval, aussi noir que le
premier, portait un cavalier vêtu d’une longue robe couleur ivoire. Quant au
troisième, il avait une robe baie et son cavalier était enveloppé de la tête aux
pieds dans une robe à capuchon marron. Emma n’aurait su dire si c’était un
homme ou une femme, un enfant ou un adulte.
— « D’abord laissez passer le noir, puis laissez passer le bai »,
murmura Jules, citant le vers d’un vieux poème elfique. Un noir, un bai, un
blanc… C’est une délégation officielle. Envoyée par l’une ou l’autre des
deux Cours. (Il se tourna vers Diana.) Je ne savais pas qu’Arthur avait
rendez-vous avec une délégation du Petit Peuple. Tu crois qu’il en a averti
l’Enclave ?
Elle secoua la tête, visiblement perplexe.
— Je ne suis pas au courant. Il ne m’en a pas parlé.
Le corps de Julian était tendu comme un arc ; Emma percevait sa
nervosité. Une délégation du Petit Peuple, ça ne se voyait pas tous les jours.
Il fallait une permission de l’Enclave pour organiser ce genre de rencontre.
Et cela valait aussi pour le directeur de l’Institut.
— Diana, il faut que j’aille voir, dit Julian.
Les sourcils froncés, Diana tapota sa stèle contre sa main, puis hocha la
tête.
— D’accord, vas-y.
— Je viens avec toi, dit Emma en se levant.
Julian, qui se dirigeait déjà vers la porte, s’arrêta brusquement.
— Non, ça ira. Je m’en occupe.
Et à ces mots, il sortit de la pièce. La surprise cloua Emma sur place.
En temps normal, si Julian lui disait qu’il n’avait pas besoin d’elle, elle
l’acceptait sans arrière-pensée. Parfois, les circonstances l’exigeaient.
Mais leur conversation de la veille avait accru son malaise. Que se
passait-il avec Jules ? En tout cas, il fallait se méfier du Petit Peuple, et il
était hors de question que Julian affronte ces gens seul.
— J’y vais, dit-elle en se ruant dans le couloir, non sans avoir pris au
passage Cortana qu’elle avait laissée près de la porte.
— Emma, s’écria Diana d’un ton lourd de sous-entendus, sois prudente.
La dernière fois que des fées avaient pénétré dans l’Institut, c’était pour
aider Sébastien Morgenstern à voler l’âme d’Andrew Blackthorn. Et ils
avaient enlevé Mark. Emma avait mis Tavvy et Dru en sécurité. Elle avait
aidé Julian à sauver la vie de ses frères et sœurs. Ils avaient réussi à
s’échapper de justesse.
À cette époque-là, elle n’avait pas toutes ces années d’entraînement à
son actif. À douze ans, elle n’avait pas encore tué de démons. Mais
aujourd’hui, elle n’avait pas l’intention de se dérober.
Julian courut dans le couloir et entra précipitamment dans sa chambre.
Les pensées se bousculaient dans sa tête. Des fées aux portes de l’Institut.
Trois coursiers, l’un bai, les deux autres noirs. Une délégation envoyée par
l’une ou l’autre des deux Cours, celle des Ténèbres ou celle des Lumières,
comment savoir ? Il n’avait vu aucune bannière.
Ils venaient discuter. S’il y avait un domaine dans lequel ils excellaient,
c’était celui-là. Discuter et rouler tout le monde dans la farine, Chasseurs
d’Ombres compris. Ils savaient déceler l’once de vérité dans un mensonge
et inversement.
Il attrapa la veste qu’il portait la veille. Elle était là, dans la poche
intérieure. La fiole que Malcolm lui avait donnée. Il n’aurait jamais pensé
en avoir besoin aussi vite. Il espérait…
Aucune importance. Il songea fugacement à Emma, et à tous les espoirs
brisés qu’elle représentait. Mais le moment était mal choisi pour penser à
tout ça. La fiole à la main, Julian ressortit en hâte de sa chambre. Arrivé au
bout du couloir, il ouvrit la porte qui menait au grenier, gravit les marches
quatre à quatre et déboula dans le bureau de son oncle.
Arthur était assis à sa table. Il portait un tee-shirt un peu défraîchi, un
jean et une paire de mocassins. Ses cheveux grisonnants lui arrivaient
presque aux épaules. Il comparait deux énormes livres en prenant des notes
et en marmonnant dans sa barbe.
— Oncle Arthur, lança Julian en s’avançant vers lui. Oncle Arthur !
Arthur le chassa d’un geste.
— Je suis occupé. Très occupé, même, Andrew.
— C’est Julian !
Il se glissa derrière son oncle et referma brusquement les deux gros
volumes. Arthur releva la tête, les yeux écarquillés.
— Il y a une délégation des fées en bas. Tu es au courant ?
Arthur se ratatina sur lui-même.
— Oui. Ils ont envoyé des messages… des tonnes de messages. (Il
secoua la tête.) Mais pourquoi ? C’est interdit. Les… les fées n’ont pas le
droit d’entrer en contact avec nous.
Julian s’arma de patience.
— Ces messages, où sont-ils ?
— Ils étaient écrits sur des feuilles, répondit Arthur. De vraies feuilles
d’arbres. Et ces feuilles se sont flétries, elles sont mortes, comme tout ce
que touchent les fées.
— Mais qu’est-ce qu’ils disaient, ces messages ?
— Ils demandaient un rendez-vous. Avec beaucoup d’insistance.
Julian prit une grande inspiration.
— Est-ce qu’ils précisaient la raison de cette visite, oncle Arthur ?
— Je suis quasiment sûr que oui, répondit-il d’un ton nerveux. Mais je
ne m’en souviens pas. Il faudrait peut-être demander à Nerissa.
Julian se raidit. Nerissa était la mère de Mark et d’Helen. Julian savait
peu de choses sur son compte : c’était une princesse belle et impitoyable,
d’après ce qu’en disait Helen. Elle était morte des années plus tôt et, dans
ses bons jours, Arthur se souvenait d’elle.
Arthur Blackthorn avait des hauts et des bas : quand il allait bien, il
travaillait en silence à son bureau sans répondre aux questions qu’on lui
posait. Dans ses mauvais jours, il était furieux, déprimé, souvent agressif.
Entre les deux, il parlait des morts comme s’ils étaient vivants et il était
alors totalement imprévisible, capable aussi bien d’entrer dans une colère
noire que d’éclater en sanglots. Ces jours-là, Julian sentait la panique
sourdre au creux de son ventre.
Son oncle n’avait pourtant pas toujours été ainsi. Julian se souvenait
d’un homme tranquille et silencieux, vague silhouette qu’on voyait peu lors
des vacances en famille. Il s’était montré assez éloquent le jour où, dans la
Salle des Accords, il avait pris la parole pour accepter la direction de
l’Institut. Personne ne le connaissait assez pour soupçonner que quelque
chose ne tournait pas rond chez lui.
Julian savait que son père et Arthur avaient été prisonniers des fées.
Qu’Andrew était tombé amoureux de dame Nerissa, dont il avait eu deux
enfants, Helen et Mark. Mais ce qu’avait subi Arthur pendant ces longues
années d’emprisonnement, nul ne le savait. Sa démence – c’est le terme
qu’aurait employé l’Enclave – n’était, aux yeux de Julian, que la
conséquence de son séjour forcé chez les fées. Si ces créatures ne l’avaient
pas rendu fou, elles l’avaient sans doute assez fragilisé pour que, des années
plus tard, lorsque l’Institut de Londres avait été attaqué et lui blessé, il
finisse par perdre complètement pied.
Julian posa sa main sur celle, osseuse et fine, d’Arthur, qui ressemblait
à la main d’un vieillard.
— Je sais que tu n’as aucune envie d’assister à cette réunion, mais ils
vont avoir des soupçons si tu n’y vas pas.
Arthur ôta ses lunettes et se massa l’arête du nez.
— Mon mémoire…
— Je sais. C’est important. Toutefois, cette visite aussi est importante.
Pas seulement pour l’Enclave ou pour nous, mais aussi pour Helen. Pour
Mark.
— Tu te souviens de Mark ? demanda Arthur, l’air surpris ; ses yeux
semblaient plus vifs sans ses lunettes. Ça fait tellement longtemps…
— Pas si longtemps que ça, oncle Arthur. Je me souviens parfaitement
de lui.
Arthur frissonna.
— Moi il me semble que c’était hier. Je me souviens des guerriers
elfiques. Ils sont entrés dans l’Institut avec leur armure couverte de sang. Il
y en avait tellement, on aurait dit qu’ils avaient franchi les lignes achéennes
au moment où Zeus avait fait pleuvoir du sang. (Sa main, qui tenait ses
lunettes, tremblait violemment.) Je ne peux pas voir ces gens.
— Il le faut bien.
Julian était également obsédé par des souvenirs. Il n’était encore qu’un
enfant lorsque la Guerre Obscure avait éclaté. Il avait vu des elfes
massacrer des tout-petits et entendu les hurlements de la Chasse Sauvage.
Pourtant, il n’en dit rien.
— Mon oncle, il le faut, répéta-t-il.
— Si j’avais pris mes médicaments… dit Arthur d’une petite voix. Mais
j’ai épuisé mon stock pendant votre absence.
— Je t’en ai apporté. (Julian sortit de sa poche la petite fiole.) Tu aurais
dû en demander à Malcolm.
— Je ne savais plus où le trouver… ni à qui me fier.
Arthur remit ses lunettes et regarda Julian vider le contenu de la fiole
dans un verre d’eau posé sur le bureau.
— Tu peux me faire confiance, dit-il d’une voix étranglée avant de
tendre le verre à son oncle. Tiens. Tu connais le Petit Peuple. Ces créatures
profitent du malaise qu’elles suscitent chez les humains. Ça t’aidera à rester
calme, même s’ils essaient de te jouer des tours.
Arthur regarda le verre avec un mélange de crainte et d’avidité. Son
contenu agirait sur lui pendant une petite heure tout au plus. Après, il
souffrirait d’un horrible mal de crâne qui le clouerait au lit pendant
plusieurs jours. Julian ne lui donnait presque jamais cette potion : les effets
secondaires étaient trop violents.
Oncle Arthur hésita puis, lentement, il porta le verre à ses lèvres et le
vida.
L’effet fut instantané. Soudain, il lui sembla qu’autour de lui les
contours des objets étaient plus nets, plus précis, comme si on les avait
redessinés. Il se leva et prit sa veste suspendue à une patère près de son
bureau.
— Aide-moi à me trouver des vêtements plus adaptés, Julian. Il faudra
faire bonne impression dans le Sanctuaire.
Chaque Institut était doté d’un Sanctuaire.
Il en avait toujours été ainsi. L’Institut était l’équivalent d’un hôtel de
ville doublé d’un lieu de résidence où Chasseurs d’Ombres et Créatures
Obscures pouvaient se rencontrer en présence du directeur. Dans toute la
Californie du Sud, il n’y avait pas de Chasseur d’Ombres plus haut placé
que le directeur de l’Institut de Los Angeles et l’endroit le plus sûr pour le
rencontrer était le Sanctuaire, où les vampires n’avaient pas à craindre de
pénétrer dans un lieu sanctifié, et où les Créatures Obscures en général
étaient protégées par un serment.
Le Sanctuaire avait deux portes. L’une, reliée avec l’extérieur, que
n’importe qui pouvait franchir. L’autre, qui communiquait avec l’intérieur
de l’Institut et que seuls les Chasseurs d’Ombres pouvaient emprunter.
Après avoir gravi l’escalier, Emma s’arrêta pour regarder par les baies
vitrées. Les représentants du Petit Peuple avaient laissé leur monture au
pied des marches du perron. S’ils connaissaient les Chasseurs d’Ombres, et
c’était sans doute le cas, ils se trouvaient déjà à l’intérieur du Sanctuaire.
La porte qui ouvrait sur le Sanctuaire était au bout d’un couloir qui
desservait le vestibule. Elle était en cuivre taché de vert-de-gris ; des runes
de protection et de bienvenue couraient comme de la vigne le long du
chambranle.
Emma entendait des voix de l’autre côté du battant : des voix
inconnues, l’une cristalline, l’autre sèche comme un craquement de
brindilles. Elle entra en serrant la poignée de Cortana dans sa main.
Le Sanctuaire, en forme de croissant de lune, faisait face aux
montagnes, aux canyons escarpés d’où émergeaient çà et là des broussailles
d’un vert argenté. Le relief masquait le soleil mais la pièce était
brillamment éclairée par un lustre dont les pendeloques de verre
réfléchissaient la lumière. Le sol en damier alternait des lattes de bois
claires et foncées ; il aurait fallu grimper sur le lustre pour s’apercevoir
qu’elles reproduisaient une rune de pouvoir angélique. Un trône en pierre
massif, destiné au directeur de l’Institut, se dressait dans un coin.
Deux elfes se tenaient au milieu de la pièce, l’un en robe blanche,
l’autre en armure noire. Quant au cavalier en robe brune, il avait disparu.
Les visages des deux elfes étaient dissimulés sous leur capuchon ; Emma
n’aurait pas su dire si elle avait affaire à des hommes ou à des femmes. Un
pouvoir surnaturel à l’état brut semblait émaner des deux visiteurs. Une
odeur humide de terre, chargée du parfum des fleurs et des feuilles des
flamboyants, flottait dans l’air.
L’elfe en armure noire éclata de rire et baissa son capuchon. Emma
sursauta. Peau vert sombre, mains griffues, yeux jaunes de chouette…
C’était l’elfe qu’elle avait vu au Sépulcre.
— Comme on se retrouve, ma jolie ! lança-t-il en souriant. Je suis
Iarlath, de la Cour des Ténèbres, et voici Kieran, de la Chasse Sauvage.
Kieran, montre ton visage.
L’autre elfe leva ses mains fines aux ongles presque transparents et
s’exécuta d’un geste frondeur. Emma réprima une exclamation de surprise.
Il était beau, d’une beauté qui n’avait rien d’humain. On ne lui aurait pas
donné plus de seize ou dix-sept ans, mais Emma le soupçonna d’être
beaucoup plus âgé. Ses cheveux noirs aux reflets bleutés encadraient son
visage aux traits sculptés. Son pantalon et sa tunique légère, jadis élégants
et désormais usés jusqu’à la corde, soulignaient la finesse et la grâce de sa
silhouette. Ses gants blancs élimés indiquaient son rang de prince ; ses yeux
– écartés et vairons : l’un noir, l’autre gris argenté – trahissaient son
appartenance à la Chasse Sauvage.
— C’est à cause de l’autre soir au Sépulcre ? demanda Emma en
regardant tour à tour Iarlath et Kieran.
— En partie, répondit Iarlath, dont la voix évoquait le craquement des
branches sous le vent, dans les profondeurs de quelque forêt de conte de
fées peuplée de créatures monstrueuses.
Emma s’étonna de ne pas l’avoir remarquée au bar.
— C’est elle, la fille ?
La voix de Kieran était très différente ; séductrice et un peu froide, elle
rappelait le clapotis des vagues. Il regardait Emma comme il aurait regardé
une nouvelle variété de fleur qu’il n’était pas sûr d’apprécier.
— Elle est jolie, poursuivit-il. Je ne pensais pas qu’elle serait jolie. Tu
ne l’avais pas mentionné.
Iarlath haussa les épaules.
— Tu as toujours eu un faible pour les blondes.
Emma claqua des doigts.
— Coucou, je suis là ! Je ne savais pas que je participais à un concours
de beauté.
— Et moi je ne savais pas que tu étais invitée, répliqua Kieran du ton
désinvolte de celui qui a l’habitude des humains.
— Vous êtes chez moi. Et qu’est-ce que vous fichez ici, d’ailleurs ?
Vous êtes venus me dire qu’il n’est pour rien dans le meurtre du Sépulcre ?
lança-t-elle en désignant Iarlath. Ça fait tout de même un gros détour pour
pas grand-chose, non ?
— Bien sûr que je n’y suis pour rien ! s’écria Iarlath. Ne sois pas
ridicule !
En d’autres circonstances, Emma n’aurait pas tenu compte de ses
dénégations. Toutefois, les membres du Petit Peuple ne pouvaient pas
mentir, du moins ceux de race pure. Seuls les sang-mêlé comme Helen et
Mark en étaient capables, et ils n’étaient guère nombreux.
Emma croisa les bras sur sa poitrine.
— Répète après moi : « Je n’ai pas tué la victime dont tu me parles,
Emma Carstairs. » Pour que je sois sûre que tu dis vrai.
Une lueur méprisante brilla dans les yeux jaunes d’Iarlath.
— Je n’ai pas tué la victime dont tu me parles, Emma Carstairs.
— Alors qu’est-ce que tu fabriques ici ? Oh, tu en pinces pour moi ? On
s’est rencontrés l’autre soir, tu as eu un coup de foudre ? Désolée, je ne sors
pas avec des arbres.
— Je ne suis pas un arbre ! se récria Iarlath, furieux.
— Emma, fit une voix réprobatrice.
À la stupéfaction d’Emma, c’était Arthur Blackthorn. Il se tenait sur le
seuil du Sanctuaire, vêtu d’un costume sombre, les cheveux soigneusement
peignés en arrière. Emma en éprouva un choc ; ça faisait longtemps qu’elle
ne l’avait pas vu porter autre chose qu’une vieille robe de chambre ou un
jean taché de café.
Julian se tenait près de lui, ses mèches en désordre. Elle chercha sur son
visage des traces de colère et n’en décela aucune ; il avait la tête de
quelqu’un qui vient de courir un marathon et s’efforce de ne pas s’écrouler
de fatigue et de soulagement.
— Je vous prie d’excuser le comportement de ma pupille, dit Arthur en
s’avançant dans la pièce. Bien qu’il ne soit pas interdit de se chamailler
dans le Sanctuaire, cela va à l’encontre de l’esprit des lieux. (Il se laissa
choir dans le trône en pierre.) Je suis Arthur Blackthorn. (Julian, qui était
venu se poster près de lui, salua d’un hochement de tête Kieran et Iarlath
quand ils se présentèrent à leur tour.) Maintenant, veuillez nous exposer
l’objet de votre visite.
Les deux elfes échangèrent un regard surpris.
— Quoi, pas un mot au sujet de la Paix Froide ? s’exclama Kieran. En
venant vous trouver, nous enfreignons la loi.
— Mon oncle n’a rien à faire de la Paix Froide, rétorqua Julian. Et ce
n’est pas le sujet de cette discussion. Vous connaissez les règles aussi bien
que nous ; si vous avez choisi de les enfreindre, ce doit être pour une raison
importante. Si vous n’avez pas l’intention de parler, mon oncle va devoir
vous demander de partir.
Kieran le dévisagea d’un air hautain.
— Soit. Nous sommes venus solliciter une faveur.
— Une faveur ? répéta Emma, étonnée.
La formulation du traité de paix ne laissait planer aucune équivoque :
les Chasseurs d’Ombres ne devaient en aucun cas venir en aide à un sujet
de la Cour des Lumières ou de la Cour des Ténèbres. Les représentants des
deux Cours n’avaient pas jugé utile de signer ce traité et ils en payaient les
conséquences.
— Vous devez vous méprendre, lâcha Arthur d’un ton glacial. Vous
avez sans doute entendu parler de mon neveu Mark et de ma nièce Helen.
Vous vous êtes peut-être imaginé qu’en raison de leur ascendance vous
trouveriez ici une oreille plus indulgente que dans un autre Institut. Mais ma
nièce a été bannie à cause de la Paix Froide, et mon neveu nous a été
enlevé.
Kieran eut un petit sourire.
— C’est votre peuple qui a décidé de punir votre nièce, pas le nôtre.
Quant à votre neveu…
Arthur soupira, les mains agrippées aux bras de son trône.
— Notre Consul n’aurait jamais agi de la sorte si votre reine ne nous
avait pas trahis. Des guerriers de la Cour des Ténèbres lui ont prêté main-
forte. Le Petit Peuple a du sang sur les mains et, de fait, nous ne sommes
pas bien disposés envers lui.
— Ce n’est pas la Paix Froide qui nous a pris Mark, renchérit Julian, les
joues cramoisies. C’est vous ! La Chasse Sauvage. Ne le nie pas : il suffit
de te regarder pour savoir que tu chevauches aux côtés de Gwyn.
Kieran eut un sourire narquois.
— Oh, je ne nie rien.
— Alors tu connais mon frère.
— Évidemment, répliqua l’elfe sans cesser de sourire.
Visiblement, Julian avait de plus en plus de mal à se contenir.
— Qu’est-ce que tu sais à son sujet ?
— Pourquoi jouer la surprise ? s’exclama Iarlath. C’est ridicule ! Il était
question de Mark dans la lettre que nous vous avons envoyée.
Emma vit la stupéfaction se peindre sur le visage de Julian. Elle
s’interposa aussitôt.
— Quelle lettre ?
— Elle était écrite sur une feuille qui est tombée en miettes, intervint
Arthur.
Il transpirait à grosses gouttes ; il tira un mouchoir de la poche de sa
veste et s’épongea le front.
— Dans cette lettre, on parlait de meurtres. Et de Mark. J’ai cru que
c’étaient des racontars. J’ai…
— Des meurtres ? s’exclama Julian.
Kieran le dévisagea et ses yeux bicolores s’assombrirent. Emma eut la
sensation déplaisante qu’il savait quelque chose au sujet de son parabatai
qu’elle ignorait elle-même.
— Vous êtes au courant, non ? lança-t-il. Emma Carstairs a retrouvé un
des corps. Vous savez qu’il y en a eu d’autres, ça nous en sommes certains.
— Qu’est-ce que ça peut vous faire ? demanda Julian. En temps normal,
vous ne vous intéressez pas aux affaires des humains.
— Elles nous intéressent quand le sang des nôtres est versé, lâcha
Kieran, observant leurs visages surpris. Comme vous le savez, il y a des
membres du Petit Peuple parmi les victimes. C’est pour cette raison
qu’Iarlath se trouvait au Sépulcre. Et qu’Emma Carstairs est tombée sur lui.
Ils traquaient la même proie.
Iarlath fouilla dans les replis de sa cape et en sortit une pleine poignée
de mica scintillant. Il la jeta devant lui ; les particules suspendues dans le
vide se rassemblèrent jusqu’à former des images en trois dimensions de
cadavres de fées. Tous avaient la peau marquée des mêmes inscriptions
noires que le corps retrouvé par Emma dans la ruelle. Malgré elle, elle se
pencha pour les examiner de plus près.
— Qu’est-ce que c’est ? Des photos magiques ?
— Des souvenirs préservés grâce à la magie, expliqua Iarlath.
— Des illusions, dit Julian. Les illusions ne sont pas la réalité.
Iarlath retourna sa main et les images changèrent. Emma reconnut le
cadavre qu’elle avait trouvé dans la ruelle, trois nuits auparavant. C’était
l’image exacte de cet homme, du plus petit détail vestimentaire jusqu’à
l’expression horrifiée de son visage.
— Est-ce que ça, c’est la réalité ? lâcha Iarlath.
Emma se tourna vers lui.
— Alors tu l’as vu ! Tu as dû passer près de lui juste avant moi. Je me
demandais, justement.
Iarlath referma la main ; les particules scintillantes tombèrent sur le sol
et l’illusion s’estompa.
— Oui, je l’ai vu. Il était mort depuis longtemps. Je ne pouvais rien
pour lui. Je l’ai laissé pour que tu le trouves.
Emma ne fit aucun commentaire. Il était évident, d’après les images
qu’elle venait de voir, que Iarlath disait la vérité. Et les fées ne mentaient
pas.
— Nous savons qu’il y a aussi des Chasseurs d’Ombres parmi les
victimes, dit Kieran.
— Il y a souvent des morts chez les Nephilim, objecta Arthur
Blackthorn. Les endroits sûrs, ça n’existe pas.
— Il y a des endroits sûrs là où il y a des protecteurs, répliqua Kieran.
— Vous voulez parler de mes parents, déclara Emma sans tenir compte
de Julian qui secouait la tête dans sa direction comme pour dire : « Ne leur
dis pas, ne te confie pas, ne leur donne rien. »
Il avait raison : c’était dans la nature des fées de se servir des secrets de
leur interlocuteur, de les retourner contre lui. Pourtant, il y avait peut-être
une chance pour qu’ils sachent quelque chose…
— Lorsqu’ils ont été tués, il y a cinq ans, on a retrouvé les mêmes
inscriptions sur leurs corps, reprit-elle. Quand les Chasseurs d’Ombres ont
voulu les déplacer, ils se sont désagrégés. Heureusement qu’ils avaient pris
des photos avant.
Kieran posa sur elle ses yeux trop étranges pour être humains : le noir
était trop sombre et le gris avait des reflets trop métalliques. Néanmoins,
l’effet général était d’une beauté troublante.
— Nous sommes au courant pour tes parents, dit-il. Nous connaissons
la langue inscrite sur leurs corps.
— Gravée, corrigea-t-elle. On les a mutilés.
Kieran demeura impassible.
— Nous savons aussi que depuis des années, tu essaies sans succès de
traduire ces inscriptions. Nous sommes en mesure de t’aider.
— Qu’est-ce que vous sous-entendez, exactement ? intervint Julian.
Son regard et sa posture trahissaient sa méfiance. La tension qui
transparaissait chez lui dissuada Emma de questionner les deux elfes.
— Les spécialistes de la Cour des Ténèbres ont examiné les
inscriptions, dit Iarlath. Il s’agirait d’une langue datant d’une époque très
ancienne, bien avant le début de l’histoire humaine et l’apparition des
Nephilim.
— Vous voulez parler de l’époque où les fées entretenaient un lien plus
étroit avec leurs racines démoniaques ? lança Arthur d’une voix rauque.
Kieran pinça les lèvres comme s’il venait de faire une plaisanterie de
mauvais goût.
— Nos savants ont commencé à les traduire, reprit-il.
Il sortit des plis de sa cape plusieurs feuilles de papier très fines
semblables à du parchemin. Emma reconnut aussitôt les inscriptions qu’elle
avait examinées des centaines de fois, sous lesquelles figuraient des notes
manuscrites. Son cœur se mit à tambouriner dans sa poitrine.
— Ils ont réussi à traduire la première ligne. Apparemment, il s’agit
d’un sortilège. C’est là que le bât blesse : le Petit Peuple ne s’occupe pas de
sortilèges ; c’est le domaine des sorciers…
— Vous avez réussi à traduire la première ligne ? s’écria Emma. Qu’est-
ce que ça dit ?
— Nous te révélerons tout et nous te remettrons le travail que nos
érudits ont fourni jusqu’ici, mais seulement si vous acceptez nos conditions.
Julian regarda les deux visiteurs d’un air suspicieux.
— Pourquoi vous n’avez traduit que la première ligne ? Pourquoi pas
tout le texte ?
— À peine nos spécialistes avaient-ils trouvé la signification de cette
première ligne que le roi de la Cour des Ténèbres leur a interdit de
poursuivre, expliqua Kieran. La magie de ce sortilège est d’origine
démoniaque. Il ne voulait pas qu’elle se réveille dans son royaume.
— Vous auriez pu continuer de votre côté, suggéra Emma.
— Cette interdiction s’étend à tout le monde, répliqua Iarlath avec
colère. Mais ça ne signifie pas que nous en resterons là. Nous pensons que
ces inscriptions peuvent vous conduire jusqu’au meurtrier, pour peu qu’on
les comprenne.
— Et vous voulez que nous traduisions ce qu’il reste en nous aidant de
ce que vous avez fait, conclut Julian.
— Mieux que ça. La traduction n’est que la première étape. Une fois
que vous aurez trouvé l’assassin, vous le livrerez au roi de la Cour des
Ténèbres afin qu’il soit jugé pour les meurtres des nôtres et que justice soit
faite.
— Vous voulez que nous enquêtions pour votre compte ? s’exclama
Julian. Nous sommes des Chasseurs d’Ombres ! Nous devons respecter le
traité, au même titre que vous. Nous n’avons pas le droit d’aider le Petit
Peuple, nous n’avons même pas le droit de vous recevoir ici. Vous savez ce
que nous risquons. Comment osez-vous nous demander une chose pareille ?
Emma percevait de la rage dans la voix de Julian, une rage
disproportionnée, mais elle ne pouvait pas le blâmer. Elle savait à quoi il
pensait quand il voyait un elfe, et en particulier un elfe de la Chasse
Sauvage. Il pensait aux déserts glacés de l’île Wrangel. Il pensait à la
chambre vide de Mark à l’Institut.
— Cette enquête ne concerne pas seulement le Petit Peuple, intervint-
elle calmement. Elle me concerne aussi.
— Je sais, dit Julian, dont la colère avait laissé place à un sentiment de
détresse. Mais pas comme ça, Emma…
— Pourquoi venir ici ? demanda Arthur, dont le teint avait viré au gris.
Pourquoi ne pas requérir l’aide d’un sorcier ?
Le beau visage de Kieran s’assombrit.
— Impossible. Les Enfants de Lilith refusent de traiter avec nous. La
Paix Froide nous a coupés des autres Créatures Obscures. Vous, vous
pouvez vous adresser au Grand Sorcier Malcolm Fade ou à Magnus Bane.
Nous, nous sommes enchaînés, alors que vous… (il cracha ce dernier mot
d’un ton méprisant)… vous êtes libres.
— Vous n’avez pas choisi la bonne famille, marmonna Arthur. Vous
nous demandez d’enfreindre la loi comme si nous entretenions une relation
particulière avec le Petit Peuple. Or, les Blackthorn n’ont pas oublié ce que
vous leur avez pris.
— Mais nous avons besoin de ces documents, balbutia Emma. Nous
avons besoin…
Arthur lui jeta un regard perçant.
— Emma, ça suffit.
Emma baissa les yeux mais son sang bouillait. Si les elfes repartaient
avec les documents, elle trouverait un moyen de les traquer, de récupérer les
informations relatives aux meurtres, de découvrir ce qu’elle cherchait.
D’une façon ou d’une autre. Si l’Institut ne pouvait pas courir ce risque, elle
le pouvait.
Iarlath se tourna vers Arthur.
— Je crois que vous ne devriez pas prendre de décision précipitée.
Le visage d’Arthur se ferma.
— Vous n’avez pas à me dicter ma conduite, voisin.
« Les Bons Voisins » : une vieille expression pour désigner le Petit
Peuple.
— Parce que nous avons une contrepartie très intéressante à vous offrir,
poursuivit Kieran comme si de rien n’était.
Julian blêmit. Emma fut si décontenancée par sa réaction qu’il lui fallut
quelques instants pour comprendre à quoi ils faisaient allusion. Quand elle
saisit le sens de leurs paroles, son cœur bondit dans sa poitrine.
— Quelle contrepartie ? murmura Julian. Qu’est-ce que vous avez à
nous offrir ?
— Oh, voyons… répondit Kieran. Qu’est-ce que ça peut être, à ton
avis ?
La porte du Sanctuaire qui communiquait avec le dehors s’ouvrit
brusquement et l’elfe en robe marron entra. Il se mouvait avec grâce, sans
bruit ni hésitation, d’une manière presque surnaturelle. Il s’arrêta au niveau
de la rune angélique. Un silence absolu régnait dans la pièce et, au moment
de repousser sa capuche, pour la première fois il hésita.
Il avait de longues mains hâlées par le soleil. Des mains familières.
Emma retenait son souffle. Julian semblait flotter dans un rêve. Le visage
d’Arthur trahissait sa perplexité.
— Ôte ta capuche, mon garçon, dit Iarlath. Montre-nous ta figure.
L’inconnu se débarrassa de sa cape d’un geste brusque. Emma entrevit
une longue silhouette déliée, des cheveux blonds et des mains fines au
moment où le vêtement tombait à ses pieds.
Le garçon qui se tenait devant eux devait avoir environ dix-sept ans.
Des épines et des brindilles s’entortillaient dans ses cheveux blonds et
bouclés, longs jusqu’aux épaules. Il avait les yeux vairons, signe
caractéristique des cavaliers de la Chasse Sauvage : l’un couleur or, l’autre
du bleu des Blackthorn. Il portait des haillons et ses pieds nus étaient noirs
de crasse.
Emma fut prise d’un vertige, tandis qu’un déluge d’émotions – horreur,
stupéfaction, soulagement – la submergeait. Julian s’était figé, la mâchoire
serrée, comme s’il venait de recevoir une décharge électrique. Il n’ouvrit
pas la bouche ; ce fut Arthur qui rompit le silence en se levant à demi.
— Mark ? fit-il d’une voix à peine audible.
Mark ouvrit de grands yeux égarés. Au moment où il allait répondre,
Iarlath se tourna brusquement vers lui.
— Mark Blackthorn de la Chasse Sauvage ! aboya-t-il. On ne t’a pas
donné la permission de parler !
— Et toi, ajouta Kieran en voyant Julian s’avancer vers son frère, reste
où tu es.
— Qu’est-ce que vous lui avez fait ? s’écria Julian, les yeux étincelants
de colère. Qu’est-ce que vous avez fait à mon frère ?
— Mark appartient à la Chasse Sauvage, répondit Iarlath. Nous le
relâcherons à condition que vous nous donniez votre parole.
Arthur était retombé sur son siège. Il clignait des yeux comme une
chouette en dévisageant tour à tour Mark et les deux elfes.
— Voici que les morts se lèvent et que reviennent les égarés, dit-il.
Suspendons des bannières bleues au sommet des tours.
Kieran le considéra d’un air perplexe.
— Qu’est-ce qu’il raconte ?
— Il est sous le choc, répondit Julian. Il a une santé fragile depuis la
guerre.
— Ce sont des vers extraits d’un vieux poème nephilim, expliqua
Emma. Ça m’étonne que vous ne le connaissiez pas.
— Les poèmes contiennent beaucoup de vérités, railla Iarlath.
Emma se demanda s’il se moquait d’eux ou de lui-même. Julian posa
sur son frère un regard qui exprimait à la fois un immense choc et un amour
intact.
— Mark ? dit-il.
Mais Mark détourna les yeux. Julian eut l’impression d’être transpercé
par une flèche d’elfe, cette arme sournoise qui distille un poison mortel sous
la peau. Toute la colère qu’Emma éprouvait à son égard depuis la veille
disparut. L’expression de son visage lui serrait le cœur.
— Mark, répéta-t-il, avant d’ajouter dans un souffle : Pourquoi ?
Pourquoi il ne me parle pas ?
— Gwyn lui a interdit de prononcer un seul mot tant que nous n’aurons
pas conclu un accord, répondit Kieran.
Il jeta un coup d’œil à Mark, et un éclair passa dans ses yeux.
Qu’éprouvait-il ? De la haine ? De l’envie ? Méprisait-il Mark parce que du
sang humain coulait dans ses veines ? Les autres pensaient-ils comme lui ?
Comment s’était manifestée leur haine pendant toutes ces années, alors que
Mark était à leur merci ?
Emma sentait que Julian se retenait de se précipiter vers son frère. Elle
prit la parole pour lui.
— Et donc, votre monnaie d’échange, c’est Mark.
Une rage soudaine s’empara de Kieran.
— Pourquoi faut-il toujours que vous enfonciez des portes ouvertes,
vous autres, les humains ? Idiote…
Julian se détourna alors de Mark et dit d’une voix tranquille (mais
Emma, qui le connaissait par cœur, décela aussitôt son changement
d’humeur) :
— Emma est mon parabatai. Si tu t’adresses encore à elle sur ce ton, il
y aura du sang sur le sol de ce Sanctuaire, et je me fiche pas mal des
conséquences.
Le beau regard étrange de Kieran étincela.
— Vous autres Nephilim, vous restez fidèles au partenaire que vous
vous êtes choisi, il faut bien le reconnaître. (Il eut un geste dédaigneux.)
Oui, Mark est notre monnaie d’échange, pour reprendre vos termes, mais ne
l’oubliez pas : c’est la faute des Nephilim si nous recourons à ce genre de
méthode. Il fut un temps où les Chasseurs d’Ombres auraient enquêté sur
les meurtres de nos semblables parce qu’ils étaient portés par leur mission
protectrice et non par leur haine.
— Il fut un temps où le Petit Peuple nous aurait rendu l’un des nôtres
sans rien exiger en retour, répliqua Arthur. La blessure est mutuelle, de
même que la perte de confiance.
— Eh bien, il faudra pourtant que vous vous fiiez à nous, dit Kieran.
Vous n’avez pas d’autre interlocuteur, pas vrai ?
Un long silence s’installa. Julian reporta le regard sur son frère, et à cet
instant Emma détesta le Petit Peuple car en détenant Mark, ils détenaient
aussi le cœur fragile de son ami.
— Donc vous voulez qu’on retrouve le responsable de ces meurtres,
lança-t-il. Et en contrepartie, vous nous rendrez Mark…
— La Cour est disposée à beaucoup plus de largesses. Nous vous
laissons Mark dès à présent. Il vous assistera dans votre enquête. Et une fois
l’affaire réglée, il pourra choisir de rester avec vous ou de rejoindre la
Chasse.
— Il restera avec nous, affirma Julian. Nous sommes sa famille.
Les yeux de Kieran lancèrent des étincelles.
— N’en sois pas si sûr, jeune Chasseur d’Ombres. Ceux qui font partie
de la Chasse Sauvage lui restent fidèles.
— Il n’a rien à voir avec vous, intervint Emma. C’est un Blackthorn
avant tout.
— Sa mère, Lady Nerissa, était une fée, objecta Kieran. Et il a
chevauché avec nous, appris à manier l’arc. Il maîtrise à la perfection notre
art de la guerre, ce qui ne signifie pas qu’il sache se battre comme vous. Ce
n’est pas un Nephilim.
— Si, dit Julian. Chez les Chasseurs d’Ombres, c’est le sang qui parle.
Sa peau supporte les Marques. Vous connaissez la loi.
En guise de réponse, Kieran se tourna vers Arthur.
— C’est au directeur de l’Institut de trancher. Laisse ton oncle
s’exprimer.
Tous les regards convergèrent vers Arthur, qui se mit à tripoter d’une
main nerveuse l’accoudoir de son trône.
— Vous nous avez envoyé ce garçon pour qu’il nous espionne, dit-il
d’une voix tremblante.
Emma se tourna vers Mark ; s’il était blessé par la remarque de son
oncle, il n’en montra rien.
— Si nous avions l’intention de vous espionner, il existe des moyens
plus simples qui ne nous obligeraient pas à renoncer à Mark, objecta Kieran
d’un ton glacial. C’est l’un des meilleurs combattants de la Chasse. Il va
beaucoup manquer à Gwyn.
Julian s’agenouilla devant son oncle pour lui parler à l’oreille. Emma
essaya d’entendre ce qu’il disait ; elle ne saisit que quelques bribes :
« frère », « enquête », « meurtre », « médicament », « Enclave ».
Arthur leva faiblement la main comme pour lui imposer le silence et se
tourna vers les deux elfes.
— Nous acceptons votre proposition à condition qu’il n’y ait pas de
coups fourrés. Quand nous aurons tiré cette affaire au clair, Mark sera libre
de rester ou de partir.
— Nous voulons savoir qui a du sang sur les mains, déclara Iarlath. Il
ne vous suffit pas de dire qu’untel a fait ceci ou qu’untel est responsable. Le
ou les meurtriers devront comparaître en justice.
« Pas si j’attrape le coupable avant vous, songea Emma. Vous aurez son
cadavre, et ça suffira amplement.
— Dans ce cas, jurez, ordonna Julian d’un ton sévère. Dites : « Je jure
qu’une fois les termes de l’accord remplis, Mark Blackthorn sera libre de
choisir où il veut aller. »
Les lèvres pincées, Kieran répéta :
— « Je jure qu’une fois les termes de l’accord remplis, Mark
Blackthorn sera libre de choisir où il veut aller. »
Pendant tout ce temps, Mark demeura impassible comme s’ils
décidaient du sort de quelqu’un d’autre. On aurait dit qu’il voyait à travers
les parois du Sanctuaire et contemplait l’océan au loin.
— Eh bien, marché conclu, déclara Julian.
Les deux elfes échangèrent un regard, puis Kieran se dirigea vers Mark.
Il posa ses mains blanches sur les épaules du garçon et prononça quelques
mots dans une langue gutturale qu’Emma ne connaissait pas ; cela n’avait
rien à voir avec l’idiome flûté qu’on employait à la cour des fées ou avec
une quelconque langue magique. Mark ne bougea pas d’un poil et Kieran
s’écarta de lui sans s’étonner de son absence de réaction.
— Il est à vous pour l’instant, dit-il. Nous lui laissons sa monture. Ils
ont fini par… s’attacher l’un à l’autre.
— Il ne pourra pas s’en servir à Los Angeles, répliqua sèchement
Julian.
Kieran lui adressa un sourire méprisant.
— Vous verrez que si.
— Oh ! cria Arthur en se tenant la tête à deux mains, le corps penché en
avant. J’ai mal…
Julian se précipita vers lui et lui prit le bras. Arthur le repoussa et se
leva en respirant avec peine.
— Je dois prendre congé, gémit-il. J’ai une migraine effroyable.
En effet, il semblait très mal-en-point ; il avait le teint cendreux et le col
de sa chemise était trempé de sueur. Kieran et Iarlath ne firent aucun
commentaire, pas plus que Mark, qui semblait avoir du mal à se tenir
debout. Ses deux geôliers observaient Arthur d’un air intrigué. Emma
devinait ce qu’ils pensaient : le directeur de l’Institut de Los Angeles est
malade, affaibli…
La porte de communication avec l’Institut trembla sur ses gonds et
Diana fit son entrée. Elle était, comme à son habitude, d’un calme
olympien. Son regard se posa sur Emma ; il n’exprimait aucune colère.
— Arthur, dit-elle, on a besoin de vous là-haut. Je vais raccompagner la
délégation jusqu’à la porte pour régler les derniers détails de notre accord.
Depuis combien de temps les espionnait-elle ? se demanda Emma
tandis qu’Arthur, soulagé, sortait en claudiquant. Diana savait se faufiler
sans bruit, comme un chat, quand elle le voulait.
— Est-ce qu’il est mourant ? demanda Iarlath en suivant Arthur des
yeux.
— Nous sommes mortels, répondit Emma. Nous vieillissons, nous
tombons malades. Nous ne sommes pas comme vous. Je ne vois pas ce qu’il
y a de surprenant là-dedans…
— Trêve de bavardages, l’interrompit Diana. Je vais vous escorter
jusqu’à la sortie, mais d’abord… la traduction.
Kieran lui tendit les parchemins d’un air dédaigneux. Diana les examina
rapidement.
— Que signifie la première ligne ? demanda Emma, incapable de se
contenir plus longtemps.
Diana fronça les sourcils.
— « Le feu puis le déluge » ? Qu’est-ce que ça signifie ?
Iarlath lui lança un regard glacial.
— C’est à votre peuple de le découvrir.
« Le feu puis le déluge. » Emma repensa aux corps noyés de ses
parents, qui s’étaient désagrégés comme des cendres quand on avait voulu
les déplacer. Au cadavre de l’homme dans la ruelle, portant des traces de
brûlure et gorgé d’eau salée. Elle se tourna vers Julian pour voir s’il suivait
le même chemin de pensée qu’elle, mais il regardait son frère immobile,
cloué sur place.
Elle brûlait de mettre la main sur ces parchemins… Diana les avait déjà
repliés avant de les glisser dans la poche de sa veste, et conduisait les deux
elfes vers la sortie.
— Vous comprenez bien que nous mènerons l’enquête sans que
l’Enclave en soit informée, dit-elle à l’intention de Iarlath.
Kieran marchait derrière eux, les sourcils froncés.
— Nous comprenons surtout que vous avez peur de votre
gouvernement, répliqua Iarlath. Nous craignons nous aussi les initiateurs de
la Paix Froide.
Diana décida d’ignorer sa remarque.
— Si vous devez entrer en contact avec nous pendant la durée de
l’enquête, il faudra être prudent.
— Nous nous en tiendrons au Sanctuaire, où vous pourrez nous laisser
des messages, dit Kieran. Si nous découvrons que vous avez soufflé mot de
notre accord à quelqu’un d’extérieur à l’Institut, nous vous le ferons
regretter. Mark a lui aussi reçu la consigne de ne pas divulguer cette affaire
et il saura tenir sa langue, je vous le garantis.
Diana ouvrit la porte du Sanctuaire et la lumière du soleil s’engouffra à
l’intérieur. Emma éprouva une bouffée de gratitude vis-à-vis de son
professeur en regardant les deux elfes s’éloigner. Elle lui était
reconnaissante d’avoir sauvé Arthur à la dernière minute et d’avoir épargné
à Julian la corvée de devoir persuader ses hôtes que son oncle allait bien.
Julian avait maintenant tout le loisir de regarder son frère, de le regarder
vraiment, sans témoin susceptible de juger sa vulnérabilité. Sans personne
qui risque de lui enlever de nouveau Mark.
Le jeune homme releva lentement la tête. Il était maigre comme un
clou, avec des traits beaucoup plus anguleux que par le passé. Ce n’était pas
tant qu’il avait vieilli ; son visage s’était creusé comme si les os de sa
mâchoire et de son menton avaient été sculptés au burin. Bien que frêle, il
était gracieux, à la manière des elfes.
— Mark, murmura Julian.
Emma songea à toutes les nuits où il s’était réveillé en appelant le nom
de son frère ; comme il semblait triste et perdu dans ces moments-là !
Il était pâle mais ses yeux brillaient comme s’il contemplait un miracle.
Et c’était bel et bien un miracle : d’ordinaire, on ne revenait jamais du
royaume des fées. Ou, du moins, on n’en revenait pas indemne.
Un frisson parcourut le dos d’Emma. Immobile, elle regarda Julian faire
un pas vers son frère, puis un autre, avant de répéter d’une voix brisée :
— Mark. Mark, c’est moi.
Mark regarda Julian. La dernière fois qu’Emma l’avait vu, il avait les
deux yeux bleus, et le changement qui s’était opéré dans son apparence
semblait refléter une blessure interne, quelque chose qui s’était brisé en lui,
tel le vernis craquelé d’une poterie. Il regarda Julian de la tête aux pieds,
s’attardant sur ses épaules larges, son grand corps dégingandé, ses cheveux
bruns ébouriffés, ses yeux bleus, emblème de la famille Blackthorn, et pour
la première fois, il parla, mais d’une voix éraillée comme si elle n’avait pas
servi depuis des jours.
— Père ? dit-il.
Et soudain, sous le regard ébahi de Julian, ses yeux roulèrent dans leurs
orbites et il s’effondra par terre.
6
DE BIEN DES PERSONNES BEAUCOUP PLUS
SAGES…
La chambre de Mark était envahie par la poussière.
Elle était restée fermée pendant deux années. Puis, le jour du dix-
huitième anniversaire de son frère, Julian s’était lancé dans un grand
nettoyage : vêtements, jeux, objets divers… La pièce avait été entièrement
vidée.
Emma s’affairait dans la chambre, écartant les rideaux poussiéreux et
ouvrant les fenêtres pour laisser entrer la lumière tandis que Julian, qui avait
porté son frère dans l’escalier, le déposait sur le lit.
Les couvertures étaient soigneusement repliées sous le matelas et une
fine couche de poussière recouvrait le dessus-de-lit. Elle s’éparpilla dans
l’air au moment où Julian allongeait son frère ; il toussa mais ne remua pas.
La lumière qui entrait à flots dans la pièce faisait danser dans
l’atmosphère les minuscules particules.
— Il est si maigre, dit Julian. Il ne pèse rien.
Quelqu’un qui le connaissait mal aurait trouvé son visage inexpressif.
Seules ses lèvres pincées trahissaient la tension qui contractait ses muscles.
C’était sa façon d’être quand il était sujet à une forte émotion et qu’il
s’efforçait de la dissimuler à ses frères et sœurs.
Emma s’approcha du lit. Pendant quelques instants, ils observèrent
Mark sans bouger. Ses coudes, ses genoux et sa clavicule ressortaient sous
son jean élimé et son tee-shirt presque transparent à force d’avoir été porté
et lavé. Ses cheveux blonds emmêlés lui tombaient sur la figure.
— Alors c’est vrai ? fit une petite voix depuis le seuil.
Emma se retourna. Ty et Livia venaient d’entrer dans la chambre.
Cristina se tenait derrière eux ; d’un regard, elle signifia à Emma qu’elle
avait essayé de les retenir. Emma secoua la tête. Elle savait qu’en général il
était impossible de détourner les jumeaux de ce qu’ils avaient décidé.
Livvy regarda dans la direction du lit en étouffant une exclamation de
surprise.
— Oui, c’est bien lui.
— Impossible, dit Ty.
Ses mains commençaient à s’agiter ; il s’était mis à compter sur ses
doigts, de un à dix et de dix à un, en fixant son frère inconscient d’un regard
incrédule.
— On ne revient jamais du royaume des fées, reprit-il.
— Non, fit Julian d’une voix douce, et Emma se demanda encore une
fois comment il pouvait se montrer si calme alors qu’il aurait dû hurler.
Toutefois, les miracles existent.
Ty ne répondit pas. Ses mains s’agitaient toujours ; à une époque, son
père avait tenté de lui apprendre à se tenir tranquille en lui maintenant
fermement les mains le long du corps quand il s’agitait et en lui répétant :
« Calme-toi, calme-toi. » Dans ces cas-là, Ty paniquait au point de se mettre
à vomir. Julian n’avait jamais approuvé cette méthode : il se contentait de
dire que c’était normal d’être nerveux de temps en temps. La plupart des
gens avaient des papillons dans le ventre, et Ty les avait dans les mains.
Cette image avait beaucoup plu au petit garçon : il aimait les papillons, les
abeilles, tout ce qui avait des ailes.
— Il n’est pas du tout comme dans mon souvenir, fit une petite voix.
Dru venait d’entrer à son tour en tenant Tavvy par la main.
— Eh bien, il a cinq ans de plus, dit Emma.
— Il n’a pas l’air plus vieux, objecta Dru. Il a l’air différent, ce n’est
pas pareil.
Un silence suivit cette remarque. Dru avait raison : Mark n’avait pas
l’air d’avoir vieilli.
— Il a vécu longtemps avec des fées, expliqua Julian. Là-bas, le temps
s’écoule différemment.
Ty s’approcha du lit en examinant son frère. Drusilla resta en arrière ;
elle n’avait que huit ans quand Mark avait été enlevé. Emma se demanda
quels pouvaient être ses souvenirs de lui ; ils étaient probablement vagues et
confus. Quant à Tavvy, il avait deux ans à l’époque. À ses yeux, le garçon
allongé sur le lit était un étranger.
Ty, en revanche, se souvenait très bien de Mark. Il se rapprocha encore,
et Emma vit derrière ses yeux gris les rouages de son cerveau se mettre en
marche.
— C’est logique, fit-il. Il existe plein d’histoires au sujet de gens qui
disparaissent une nuit, enlevés par les fées, et reviennent un siècle plus tard
sans que leur apparence ait changé. Il a l’air d’avoir le même âge que toi,
Jules.
Julian s’éclaircit la voix.
— Oui, c’est vrai.
Ty pencha la tête sur le côté.
— Pourquoi ils l’ont ramené ?
Julian hésita. Emma ne bougea pas : elle ne savait pas mieux que lui
comment expliquer aux enfants que leur frère n’était peut-être là que pour
une période temporaire.
— Il saigne, dit Dru.
— Quoi ?
Julian alluma la lampe de chevet. Emma retint son souffle : un côté du
tee-shirt de Mark ainsi que son épaule étaient tachés de sang, une tache qui
semblait lentement s’étendre.
— Donnez-moi une stèle ! cria Julian en tendant la main.
Il tira sur le tee-shirt de son frère pour dénuder son épaule et sa
clavicule ; une plaie s’était rouverte et du sang perlait de la blessure. Tavvy
poussa un cri de détresse inarticulé.
Emma sortit sa stèle de sa ceinture et la lança à Julian qui la rattrapa au
vol. Il se pencha pour en appliquer la pointe sur la peau de Mark et tracer
une rune de guérison…
Mark poussa un hurlement. Il ouvrit les yeux et battit l’air de ses mains
sales en jetant autour de lui un regard égaré.
— Éloigne cette chose ! rugit-il en tentant de se redresser.
— Mark…
Julian se pencha vers son frère qui le repoussa violemment. Il était
maigre mais il n’était pas faible pour autant, et Julian recula en titubant.
Emma s’interposa entre les deux frères et allait crier à Mark de se calmer
quand il ouvrit de grands yeux épouvantés en agrippant sa poitrine. Emma
vit briller un médaillon pendu à une cordelette autour de son cou, et soudain
son corps se cabra, il tomba du lit, ses ongles griffèrent le plancher.
— Reculez, ordonna Julian à ses frères et sœurs.
Ils obéirent sans se faire prier. Emma entrevit le petit visage triste de
Tavvy juste avant que Dru le prenne dans ses bras pour le faire sortir de la
pièce.
Mark s’était réfugié dans un coin de la chambre. Là, il se figea, dos au
mur, les mains nouées autour des genoux. Julian fit mine de s’avancer vers
lui, puis se ravisa, la stèle à la main.
— Ne me touche pas avec ça, dit Mark d’une voix claire, glaciale, très
reconnaissable, qui contrastait étrangement avec son allure d’épouvantail,
en les tenant à distance d’un regard féroce.
— Qu’est-ce qui lui prend ? souffla Livvy.
— C’est la stèle, répondit calmement Julian.
— Mais pourquoi ? fit Emma. Comment un Chasseur d’Ombres peut
avoir peur d’une stèle ?
— Tu me traites de trouillard ? s’exclama Mark. Insulte-moi encore et
je te tranche la gorge, petite.
— Mark, c’est Emma, dit Julian. Emma Carstairs.
Mark se recroquevilla contre le mur.
— Menteur.
— C’est moi, Julian. Ton frère Julian. Et lui, c’est Tiberius.
— Mon frère Tiberius est un enfant ! s’écria Mark en blêmissant. C’est
un petit garçon !
Un silence horrifié suivit cette déclaration.
— Ah non, protesta Ty sans cesser d’agiter les mains. Je ne suis plus un
petit garçon.
Mark ne répondit pas. Il ferma les yeux et des larmes roulèrent sur ses
joues.
— Ça suffit, intervint Cristina, à la surprise générale.
Toutes les têtes se tournèrent vers elle. Malgré son embarras, elle
redressa la tête et poursuivit :
— Vous ne voyez pas que vous le torturez ? Laissons-le seul une
minute…
— Allez-y, dit Julian sans lâcher son frère des yeux. Moi, je reste.
Cristina secoua la tête.
— Non, fit-elle d’un ton gêné mais ferme. Tout le monde sort. (Comme
Julian hésitait, elle ajouta :) S’il vous plaît.
Médusée, Emma regarda les Blackthorn quitter un à un la pièce. Un
instant plus tard, tout le monde se retrouva dans le couloir et Cristina ferma
la porte de la chambre de Mark derrière elle.
— Je ne sais pas s’il est sage de le laisser seul… marmonna Julian.
— C’est sa chambre, dit calmement Cristina.
— Mais il ne s’en souvient pas, objecta Livvy d’un ton nerveux. Il ne se
souvient de rien.
— Oh si, dit Emma en posant la main sur son épaule. Mais tout ce qu’il
se rappelle a changé.
— Pas nous !
Livvy semblait si désemparée qu’Emma l’attira contre elle et
l’embrassa sur le front, ce qui n’avait rien d’un exploit étant donné que
l’adolescente faisait à peu près la même taille qu’elle.
— Oh, bien sûr que si ! Nous avons tous changé. Y compris Mark.
— Mais sa chambre est pleine de poussière, protesta Tiberius. On a jeté
toutes ses affaires. Il va croire qu’on s’en fiche, qu’on l’a oublié.
Julian tressaillit.
— Je n’ai rien jeté du tout ! Ses affaires sont rangées dans un débarras
au rez-de-chaussée.
— Bien, fit Cristina en joignant les mains. Il en aura besoin. Et il lui
faudra aussi des vêtements de rechange. Tous ses objets familiers. Des
photos, tout ce qui pourra réveiller ses souvenirs.
— Ty et moi, on peut s’en charger, suggéra Livvy.
Ty parut soulagé qu’on lui assigne une tâche spécifique. Les deux
adolescents se dirigèrent vers l’escalier en échangeant des paroles à voix
basse. Julian les regarda s’éloigner avec un soupir de soulagement.
— Merci de leur avoir donné quelque chose à faire.
Emma serra la main de Cristina dans la sienne. Elle éprouvait une drôle
de fierté et l’envie de dire tout haut : « Regarde, mon amie sait toujours
quoi faire ! »
Elle obéit à son impulsion :
— Comment tu fais pour savoir exactement comment réagir ?
— Souviens-toi, c’est mon sujet d’étude, répondit Cristina. Le Petit
Peuple et les conséquences de la Paix Froide. Évidemment qu’ils allaient
réclamer une contrepartie, c’est une manifestation de leur cruauté. Mark a
besoin de temps pour se rétablir, se réacclimater à son ancienne vie.
Julian s’adossa au mur, l’air sombre.
— Ils l’ont blessé avant de nous le rendre. Pourquoi ?
— Pour que tu te serves d’une stèle, répondit Emma. Ils avaient
anticipé tes moindres faits et gestes.
Il jura dans sa barbe.
— C’était pour que je voie à quel point il me déteste ?
— Il ne te hait pas, dit Cristina. C’est lui qu’il déteste. Sa double nature.
Parce qu’ils lui ont appris à la détester. Œil pour œil, la haine appelle la
haine. C’est un peuple ancien et c’est leur idée de la justice.
— Comment va Mark ? demanda Diana en surgissant au sommet des
marches.
Elle s’avança dans leur direction dans un bruissement d’étoffe. Elle
écouta sans un mot Julian lui exposer la situation en bouclant sa ceinture de
combat par-dessus sa jupe longue. Elle avait enfilé une paire de bottes,
attaché ses cheveux et portait une sacoche en bandoulière.
— Heureusement, il va pouvoir se reposer, dit-elle quand Julian eut fini.
Kieran m’a dit qu’ils avaient chevauché pendant deux jours sans dormir, il
est probablement exténué.
— Kieran ? s’étonna Emma. C’est bizarre d’appeler un elfe de
l’aristocratie par son prénom. C’est bien un aristocrate, n’est-ce pas ?
Diana hocha la tête.
— Kieran est un prince ; il ne l’a pas mentionné, mais ça va de soi.
Iarlath est de la Cour des Ténèbres ; ce n’est peut-être pas un prince, on voit
bien toutefois que c’est un personnage important de la Cour.
Julian jeta un coup d’œil vers la porte de la chambre de son frère.
— Je devrais y retourner…
— Non, dit Diana. Emma et toi, vous allez chez Malcolm Fade.
Elle fouilla dans son sac et en sortit les documents que lui avait remis
Kieran, deux parchemins aussi fins qu’une pelure d’oignon. L’encre qui les
couvrait semblait avoir été gravée dans le papier.
— Apportez-lui ceci. Voyez ce qu’il peut en faire.
— Maintenant ? fit Emma. Mais…
— Maintenant. Le Petit Peuple nous laisse trois semaines pour résoudre
cette affaire. Ou ils emmèneront Mark.
— Trois semaines ? répéta Julian. Ce n’est pas suffisant.
— Je peux aller avec eux, suggéra Cristina.
— J’ai besoin de toi ici, Cristina, dit Diana. Quelqu’un doit veiller sur
Mark et il vaut mieux que ce ne soit pas l’un de ses frères et sœurs. Quant à
moi, je dois partir.
— Pour aller où ? demanda Emma.
Diana secoua la tête sans répondre. Emma avait l’habitude, pour s’être
plus d’une fois heurtée à son silence.
— C’est important, se contenta-t-elle de préciser. Il faut que vous me
fassiez confiance.
Julian ne répondit pas. Emma le soupçonnait d’être aussi agacé qu’elle,
sinon plus, par la réserve de Diana, mais il n’en montra rien.
— Grâce à Mark, tout a changé, dit Emma en s’efforçant de dissimuler
son soulagement, voire un sentiment de triomphe qu’elle n’aurait pas dû
éprouver. Grâce à Mark, tu vas nous laisser mener l’enquête.
— Oui. (Pour la première fois depuis son arrivée, Diana regarda Emma
dans les yeux.) Tu dois être contente. Tu as exactement ce que tu voulais.
Nous n’avons plus le choix désormais. Nous allons devoir enquêter sur ces
meurtres, et sans en avertir l’Enclave.
— Je n’y suis pour rien, protesta Emma.
— Ce n’est jamais une bonne chose de ne pas avoir le choix, Emma. Tu
finiras par t’en apercevoir. J’espère juste qu’il n’est pas trop tard. Tu penses
peut-être qu’il s’agit d’une bonne nouvelle, pourtant je peux t’assurer que
ce n’est pas le cas. (Diana reporta son attention sur Julian.) Comme tu le
sais, Julian, cette enquête n’a rien de légal. La Paix Froide nous interdit de
coopérer avec le Petit Peuple, et donc de travailler pour lui, sous quelque
prétexte que ce soit. Nous avons tout intérêt à élucider cette affaire au plus
vite pour éviter qu’elle ne remonte aux oreilles de l’Enclave.
— Et quand ce sera fini ? demanda Julian. Comment va-t-on leur
expliquer le retour de Mark ?
Diana cilla.
— Nous nous en inquiéterons le moment venu.
— Alors il va falloir aller plus vite que l’Enclave et les deux Cours,
résuma Julian. Génial. Il nous reste qui à mettre en rogne ? Le Labyrinthe
en Spirale ? La Scholomance ? Interpol ?
— Pour l’instant, on ne s’est mis personne à dos. Faisons en sorte de
continuer. (Elle tendit à Emma les deux parchemins.) Soyons clairs : on n’a
pas le droit de coopérer avec le Petit Peuple ni d’héberger Mark sans en
avertir l’Enclave, et pourtant on va le faire. Donc à l’extérieur, personne ne
doit savoir. Et comme je refuse de mentir à l’Enclave autrement que par
omission, espérons que ce sera réglé avant qu’ils ne commencent à poser
des questions. (Elle dévisagea tour à tour ses trois interlocuteurs avec le
plus grand sérieux.) Il va falloir travailler ensemble. Emma, je ne veux plus
de disputes. Cristina, si tu veux qu’on t’envoie dans un autre Institut, nous
comprendrons. Nous te demanderons seulement de tenir ta langue.
Emma laissa échapper un hoquet indigné.
— Non !
Mais Cristina secoua la tête.
— Pas la peine de m’envoyer ailleurs. Je garderai votre secret. Ce sera
le mien aussi.
— Bien, conclut Diana. En parlant de secrets, n’allez pas raconter à
Malcolm comment nous avons mis la main sur ces documents. Ne
mentionnez ni Mark ni la délégation elfique. S’il parle, il aura affaire à moi.
— Malcolm est notre ami, protesta Julian. On peut lui faire confiance.
— J’essaie de faire en sorte qu’il n’ait pas d’ennuis si quelqu’un venait
à découvrir le pot aux roses. Il faudrait qu’il puisse nier. (Elle remonta la
fermeture Éclair de sa veste.) Bon, je reviens demain. Bonne chance.
— Menacer le Grand Sorcier, marmonna Julian en la regardant
s’éloigner dans le couloir. De mieux en mieux. On devrait peut-être rendre
une petite visite au clan vampire pour coller une gifle à Anselm
Nightshade ?
— Pense un peu aux conséquences, ironisa Emma. Finies les pizzas.
Julian lui adressa un sourire en coin.
— Je peux aller seule chez Malcolm, suggéra-t-elle. Tu n’as qu’à rester
ici et attendre que Mark…
Elle ne finit pas sa phrase. Elle ne savait pas plus que les autres ce qu’il
fallait attendre de Mark.
— Non, rétorqua Julian. Malcolm a confiance en moi. C’est moi qui le
connais le mieux. Je peux le convaincre de ne pas divulguer notre secret. (Il
se redressa.) On y va ensemble.
« Comme des parabatai dignes de ce nom », songea Emma en hochant
la tête. Elle prit la main de Cristina.
— On fait aussi vite que possible. Ça ira pour toi ?
Cristina acquiesça, la main posée sur la chaîne qui ornait son cou.
— Je veillerai sur Mark. Tout ira bien.
Emma se surprit presque à la croire.
« Grand Sorcier, ça doit bien payer », pensa Emma comme à chacune
de ses visites chez Malcolm Fade. Sa demeure ressemblait à un château.
Malcolm habitait plus haut sur la route qui passait près de l’Institut,
après l’intersection de Kanan Dume Road. La maison, cernée par des
falaises tapissées de végétation, était protégée par un charme qui la
dissimulait aux yeux des Terrestres. Quand on arrivait en voiture, ce qui
était le cas d’Emma et de Julian, il fallait fixer des yeux un point entre deux
falaises, et un pont argenté s’enfonçant parmi les collines surgissait de nulle
part.
Emma se gara sur le bas-côté de la route où des files de voitures étaient
stationnées, la plupart appartenant à des surfeurs attirés par la vaste plage
qui s’étendait à l’ouest. Elle poussa un soupir en coupant le moteur.
— Bon, on…
— Emma, dit Julian.
Elle attendit la suite. Julian était resté silencieux pendant tout le trajet.
Elle ne pouvait pas l’en blâmer. Elle-même avait du mal à trouver un sujet
de conversation. Elle s’était concentrée sur la route tandis qu’il se tenait
immobile près d’elle, les paupières closes, le poing serré posé sur son
genou.
— Mark m’a pris pour mon père, dit-il soudain, et elle sentit qu’il se
remémorait ce moment affreux, la lueur d’espoir dans les yeux de son frère,
un espoir qui n’avait aucun rapport avec lui. Il ne m’a pas reconnu.
— Il se souvient de toi à douze ans. Il se souvient de vous tous, mais
plus jeunes.
— Et de toi aussi.
— J’en doute.
Julian ôta sa ceinture de sécurité. Le soleil éclaira les breloques du
bracelet qu’il portait au poignet gauche en y jetant des reflets colorés :
rouge flamme, or, bleu Blackthorn.
— Personne ne pourrait t’oublier.
Elle le dévisagea d’un air surpris. Un instant plus tard, il descendit de
voiture. Elle fit de même et claqua sa portière.
Julian se posta au pied du pont, les yeux levés vers la maison de
Malcolm. Elle distinguait ses omoplates à travers le coton fin de son tee-
shirt, la peau de sa nuque, un peu plus claire que le reste de son corps.
— Les membres du Petit Peuple sont malhonnêtes, dit-il sans se
retourner. Ils n’ont pas l’intention de renoncer à Mark : un sang-mêlé
d’ascendance à la fois elfique et nephilim, c’est trop précieux. Il y aura
forcément une clause dans notre accord qui leur permettra de le récupérer
quand tout sera fini.
— Eh bien, c’est à lui de décider, non ? Il devra choisir de rester ou de
partir.
Julian secoua la tête.
— Le choix semble simple, pourtant il ne l’est pas.
Ils commencèrent à gravir les marches d’un escalier en colimaçon
escaladant les collines. Il était lui aussi protégé par un sortilège : seules les
créatures surnaturelles pouvaient le voir. La première fois qu’Emma avait
rendu visite à Malcolm, c’était lui qui avait montré le chemin ; fascinée, elle
regardait les Terrestres qui filaient au volant de leur voiture sans savoir
qu’au-dessus d’eux un escalier scintillant s’élevait vers le ciel.
L’escalier débouchait sur une allée menant à l’entrée de la maison.
Emma sauta par-dessus les dernières marches et atterrit sur la terre ferme.
Un instant plus tard, Julian atterrit près d’elle en posant la main sur son dos
pour l’aider à retrouver son équilibre. Elle n’avait pas besoin d’aide (elle
était la plus agile des deux) mais elle prit conscience à ce moment que
c’était quelque chose qu’il faisait toujours, sans y penser, par instinct de
protection.
Elle lui lança un coup d’œil. Il était perdu dans ses pensées. Il fit un
écart au moment où l’escalier disparaissait derrière eux.
Ils se tenaient devant deux obélisques plantés à quelques mètres l’un de
l’autre dans le sol sablonneux, qui formaient une entrée monumentale. Ils
étaient gravés de symboles alchimiques représentant le feu, l’air, l’eau et la
terre. L’allée était bordée de plantes désertiques : cactus, sauge, lilas de
Californie. Des abeilles bourdonnaient parmi les fleurs. La terre sous leurs
pieds laissa place à du gravier tandis qu’ils approchaient de la grande porte
en métal brossé.
Emma frappa au panneau et la porte s’ouvrit dans un grincement à
peine audible. Le vestibule desservait une dizaine de couloirs, tous peints en
blanc et ornés de reproductions d’œuvres de pop art. Julian se posta en
silence près d’Emma ; il n’avait pas emporté son arbalète mais elle vit le
manche d’un couteau sanglé à son poignet dépasser de sa manche.
— J’entends des voix de ce côté, dit-il.
Ils prirent la direction du salon, une pièce circulaire en verre et en acier
avec une vue imprenable sur l’océan. Aux yeux d’Emma, c’était le genre de
décor qu’on ne voyait que dans les films : tout était ultramoderne, de la
sono qui diffusait de la musique classique à la piscine à remous construite à
flanc de falaise.
Malcolm était avachi sur l’énorme canapé qui occupait tout un pan de la
pièce, le dos tourné au Pacifique. Il portait un costume noir très simple qui
devait coûter une petite fortune. Il hochait la tête en souriant à l’intention de
deux hommes vêtus d’un costume sombre assez similaire au sien, qui se
tenaient debout devant lui, un attaché-case à la main, et lui parlaient d’une
voix basse et précipitée.
En voyant Emma et Julian, Malcolm leur fit de grands signes. Les deux
visiteurs étaient des hommes d’une quarantaine d’années avec un physique
quelconque. Malcolm claqua nonchalamment des doigts et ils se figèrent, le
regard vide.
— Ça me file toujours les jetons quand tu fais ça, marmonna Emma.
Elle s’avança vers l’un des deux hommes et lui tâta la joue du bout de
l’index, l’air pensif. Il se mit à tanguer un peu.
— Ne me casse pas mon producteur, dit Malcolm. Je serais obligé de
planquer son corps dans le jardin.
— C’est toi qui l’as figé, pas nous, répliqua Julian en s’asseyant sur le
bras du canapé.
Emma se laissa choir sur les coussins près de lui et posa les pieds sur la
table basse. Elle agita les orteils dans ses sandales.
— Et comment tu veux que je vous parle sans qu’ils écoutent ?
marmonna Malcolm.
— Tu aurais pu attendre la fin de ta réunion. Il n’y a pas mort d’homme,
à ce que je sache.
— Vous êtes des Chasseurs d’Ombres : avec vous, c’est toujours une
question de vie ou de mort, dit Malcom non sans raison. Et puis, je ne suis
pas certain de vouloir de ce boulot. Ces types-là sont producteurs de cinéma
et ils veulent que je leur trouve un sortilège qui assurera le succès de leur
film. Mais il a l’air vraiment nul.
Il considéra d’un air morose l’affiche abandonnée sur le canapé près de
lui, représentant un vol d’aigles fonçant vers le spectateur, légendé :
EAGLE EXPLOSION 3 : ÇA VA DÉPLUMER.
— Est-ce qu’il se passe autre chose dans ce film que ce qu’on a déjà vu
dans Eagle Explosion 1 et 2 ? demanda Julian.
— Il y a plus d’aigles.
— Quelle importance si c’est nul ? observa Emma. Ce sont souvent les
navets qui cartonnent au box-office.
Elle connaissait mieux le cinéma qu’elle l’aurait voulu. La plupart des
Chasseurs d’Ombres ne s’intéressaient pas à la culture terrestre, mais à Los
Angeles, on pouvait difficilement y échapper.
— Ça veut dire qu’il faudra un sortilège très puissant, donc plus de
travail pour moi. Cela dit, ça paie bien. Et j’ai envie d’installer un train dans
la maison pour m’apporter des chips de la cuisine.
— Un train ? répéta Julian. Un train comment ?
— Un petit train comme ça… (Malcolm joignit le geste à la parole.)
Qui ferait « tchou-tchou ».
Il claqua des doigts pour ponctuer sa phrase et les deux producteurs
reprirent brusquement vie.
— Oups, fit Malcolm. Ce n’est pas du tout ce que je voulais faire.
— Monsieur Fade, dit le plus âgé des deux hommes. Réfléchissez à
notre proposition.
Malcolm considéra l’affiche sans grand enthousiasme.
— O.K., je vous rappelle.
Les deux hommes prirent le chemin de la sortie, et le plus jeune
sursauta en apercevant Emma et Julian.
— Désolé, les gars, dit Malcolm. Ma nièce et mon neveu. Réunion de
famille.
Les Terrestres regardèrent Malcolm, puis Emma et Julian, se demandant
manifestement comment un homme à première vue aussi jeune pouvait
avoir des neveux de cet âge. Le plus âgé des deux haussa les épaules.
— Bonne journée, lança-t-il, et tous deux s’éloignèrent dans un sillage
d’eau de Cologne.
Malcolm se leva en tanguant un peu. Il avait une façon bizarre de
marcher ; Emma s’était souvent demandé s’il ne souffrait pas d’une vieille
blessure mal soignée.
— Tout va bien avec Arthur ? s’enquit-il.
Julian se raidit imperceptiblement.
— La famille va bien, merci, répondit-il.
Les yeux violets de Malcolm, sa marque de sorcier, s’assombrirent
avant de s’éclairer de nouveau, tel un ciel brièvement traversé de nuages. Il
se dirigea d’un pas tranquille vers le bar et se remplit un verre avec un
liquide transparent.
— En quoi puis-je vous aider ?
Emma sortit de sa poche les photocopies des documents que les elfes
leur avaient remis et les posa sur la table basse.
— Tu te rappelles notre conversation de l’autre soir…
Malcolm prit les documents.
— Encore la même langue démoniaque. Ce sont les inscriptions qui
figuraient sur le cadavre que tu as trouvé dans la ruelle et sur les corps de
tes parents… (Il s’interrompit pour siffler entre ses dents.) Regardez,
quelqu’un a traduit la première ligne. « Le feu puis le déluge. »
— On progresse, non ? dit Emma.
Malcolm secoua la tête.
— Peut-être, mais je ne peux rien faire si Diana et Arthur ne sont pas
dans la confidence. Je ne veux pas être mêlé à ça.
— Diana est d’accord. (Devant l’air dubitatif de Malcolm, elle ajouta :)
Vas-y, appelle-la si tu v…
Elle s’interrompit au moment où un jeune homme entrait dans la pièce
d’un pas nonchalant, les mains dans les poches. Grand, âgé d’une vingtaine
d’années, il avait des cheveux noirs coiffés en épis, des yeux de chat et
portait un costume blanc qui contrastait avec sa peau brune.
— Magnus ! s’écria Emma en se levant d’un bond.
Magnus Bane était le Grand Sorcier de Brooklyn et siégeait au Conseil
des Chasseurs d’Ombres. Il était probablement le sorcier le plus célèbre du
monde, bien que rien ne l’indiquât dans son apparence : il semblait jeune et
s’était toujours montré amical avec Emma et les Blackthorn pendant la
Guerre Obscure.
Emma appréciait beaucoup Magnus. Où qu’il aille, il transportait avec
lui une infinité de possibles. Il n’avait pas changé depuis leur dernière
rencontre : il avait toujours son sourire sardonique et de grosses bagues à
tous les doigts.
— Emma, Julian. Quel plaisir ! Qu’est-ce que vous faites là ?
Emma jeta un coup d’œil vers Julian. Malgré leur affection commune
pour Magnus, elle devina à son expression – vite remplacée par un intérêt
poli – qu’il n’était pas ravi de sa présence. Il fallait déjà que Malcolm
accepte de garder le secret. Mettre quelqu’un d’autre dans la confidence, en
particulier un membre du Conseil…
— Qu’est-ce que tu fais en ville ? demanda-t-il d’un ton désinvolte.
— Depuis la Guerre Obscure, l’Enclave traque des manifestations du
genre de magie utilisé par Sébastien Morgenstern, répondit Magnus. Toutes
les sources d’énergie malfaisantes, les dimensions infernales, et ainsi de
suite, susceptibles d’étendre le pouvoir et la durée de vie de quelqu’un.
Necyomanteis, c’est le mot employé par les Grecs.
— Nécromancie, traduisit Emma.
Magnus hocha la tête.
— Avec l’aide du Labyrinthe en Spirale et des Frères Silencieux – y
compris Zachariah –, nous avons établi une carte des zones où on a détecté
la présence de ce type de magie. L’une d’elles se trouve près de Los
Angeles, dans le désert, j’en ai donc profité pour passer voir Malcolm, au
cas où il saurait quelque chose.
— Ce nécromancien agit seul, apparemment, intervint Malcolm. Diana
m’a dit qu’elle s’en occupait.
— Bon sang, je déteste ces loups solitaires, s’écria Magnus. Pourquoi
ils ne peuvent pas suivre les règles ?
— Peut-être parce que la première d’entre elles interdit la
nécromancie ? suggéra Emma.
Magnus lui adressa un sourire de connivence.
— Bref. Ça ne me coûtait pas grand-chose de faire un saut ici avant de
partir pour Buenos Aires.
— Qu’est-ce qu’il y a à Buenos Aires ? s’enquit Julian.
— Alec, répondit Magnus.
Alexander Lightwood était le petit ami de Magnus depuis cinq ans. Ils
auraient pu se marier depuis le vote de la nouvelle loi permettant aux
Chasseurs d’Ombres d’épouser des Créatures Obscures (fées non incluses).
Emma ignorait pourquoi ils n’avaient pas voulu.
— Une vérification de routine chez une secte adoratrice de vampires,
poursuivit Magnus. Mais il a eu quelques problèmes là-bas.
— Rien de sérieux ? demanda Julian.
Il connaissait les Lightwood depuis plus longtemps qu’Emma ; les
Blackthorn et les Lightwood étaient des amis de longue date.
— Compliqué mais pas sérieux, répondit Magnus.
— Je vais appeler Diana, annonça Malcolm en s’éloignant dans le
couloir. Je reviens tout de suite.
— Alors… (Magnus s’assit sur le canapé, à la place que Malcolm
venait de laisser.) Qu’est-ce qui vous amène chez le Grand Sorcier de la
Cité des Anges ?
Emma échangea un regard inquiet avec Julian. Hormis plonger par-
dessus la table pour donner à Magnus une grande claque sur la tête – ce qui
était peu avisé pour de multiples raisons –, elle ne voyait pas ce qu’elle
pouvait faire.
— Quelque chose que vous ne pouvez pas me révéler, apparemment,
reprit Magnus. C’est au sujet des meurtres ? (Devant leur mine surprise, il
ajouta :) J’ai des amis à la Scholomance. Catarina Loss, pour ne citer
qu’elle. Tout ce qui touche à la magie ou au Petit Peuple m’intéresse.
Malcolm vous donne un coup de main ?
Julian secoua imperceptiblement la tête.
— Il y a des elfes parmi les victimes, dit Emma. Nous ne sommes pas
censés nous en mêler. La Paix Froide…
— La Paix Froide est un traité méprisable, répliqua sèchement Magnus.
Punir une espèce entière pour les actes de quelques-uns. La priver de ses
droits. Bannir ta sœur, ajouta-t-il en regardant Julian. J’ai discuté avec elle.
Elle m’a aidé à établir la carte dont je vous parlais. Une magie à si grande
échelle implique forcément les boucliers. Tu es souvent en contact avec
elle ?
— Toutes les semaines, répondit Julian.
— Elle m’a dit que tu lui répétais sans cesse que tout allait bien. Elle
s’inquiétait à l’idée que tu ne lui dises pas toute la vérité.
Julian garda le silence. En effet, il parlait à Helen toutes les semaines,
ainsi que ses frères et sœurs qui se passaient le téléphone ou s’installaient à
tour de rôle devant l’ordinateur. Il était vrai aussi que Julian ne lui disait
rien d’autre : ils allaient bien, tout allait bien, elle n’avait pas à s’inquiéter.
— Je me rappelle son mariage, poursuivit Magnus d’un ton radouci.
Vous étiez très jeunes, tous les deux. Ce n’est pourtant pas le dernier
mariage où je vous ai croisés, si ?
Emma et Julian échangèrent des regards perplexes.
— Je suis à peu près sûr que si, répondit Julian. À quel autre mariage on
aurait pu se voir ?
— Hmm… Avec l’âge, ma mémoire me joue peut-être des tours.
Il ne semblait pourtant pas convaincu. Il s’adossa aux coussins du
canapé en dépliant ses longues jambes sous la table basse.
— Quant à Helen, je suis sûr qu’elle s’inquiète parce qu’elle est l’aînée.
Alec s’inquiète beaucoup pour Isabelle, que ce soit justifié ou non.
— Qu’est-ce que tu penses des ley-lines ? demanda Emma.
Magnus leva les sourcils.
— Ce que j’en pense ? Eh bien, les points de convergence de ces lignes
ont la réputation de rendre les sortilèges beaucoup plus efficaces.
— Est-ce que ça marche avec tous les types de magie ? Magie de
sorcier, magie elfique, magie noire ?
Magnus fronça les sourcils.
— Ça dépend. Toutefois, ce n’est pas courant d’utiliser un point de
convergence pour décupler les effets d’un sortilège de magie noire. En
général, on s’en sert pour transférer un pouvoir d’un lieu à un autre. C’est
une sorte de service de livraison de magie, si tu veux…
— Que dites-vous de ça ? lança Malcom d’un ton amusé en revenant au
salon. Diana corrobore votre histoire. Ça m’en bouche un coin ! (Il reporta
le regard sur Magnus.) Qu’est-ce qu’il y a ?
Emma crut voir une lueur malicieuse briller dans ses yeux. Malcolm lui
semblait parfois puéril, avec ses histoires de chips, de trains et de films
idiots. À d’autres moments, elle le trouvait aussi intelligent et vif d’esprit
que Magnus.
— On parlait de ley-lines, répondit-il. Je leur expliquais qu’elles
peuvent décupler les effets de la magie, mais ça concerne uniquement celle
que l’on peut déplacer. Toi et Catarina, vous n’avez pas eu des problèmes
avec les ley-lines quand vous viviez en Cornouailles ?
Un léger trouble se peignit sur le visage de Malcolm.
— Je ne m’en souviens pas bien. Magnus, arrête d’asticoter Emma et
Julian, dit-il avec une pointe d’irritation. Ici, tu es sur mes terres. Tu as ton
propre lot de désespérés à New York.
— L’un d’eux est le père de mon enfant, observa Magnus.
Alec et Magnus avaient adopté un très jeune sorcier du nom de Max,
dont la peau scintillante était d’un beau bleu sombre.
— Quant aux autres, ajouta-t-il, ils ont tous sauvé le monde au moins
une fois.
Malcolm désigna Emma et Julian.
— J’ai fondé de grands espoirs dans ces deux-là.
Magnus sourit.
— À juste titre. Bon, je dois filer. J’ai un long voyage qui m’attend et
Alec n’aime pas quand je suis en retard.
Magnus donna une claque dans le dos de Malcolm puis échangea une
accolade avec Julian et Emma. En la prenant dans ses bras, il se pencha
pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. Elle leva les yeux vers lui,
étonnée, mais il se dirigea vers la sortie en sifflotant. À mi-chemin de la
porte, une odeur de sucre brûlé imprégna l’atmosphère et le miroitement
familier d’un Portail apparut. Quelques instants plus tard, Magnus s’était
volatilisé.
— Vous lui avez parlé de l’enquête ? demanda Malcolm d’un ton
anxieux. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de ley-lines ?
— C’est moi qui l’ai questionné à ce sujet, répondit Emma. Mais je n’ai
pas expliqué pourquoi ça m’intéressait. Et je n’ai pas mentionné les
inscriptions à traduire.
Malcolm examina de nouveau les parchemins.
— Vous n’allez pas me dire qui a traduit la première ligne, je suppose ?
« Le feu puis le déluge. » Ça m’aiderait de savoir ce que ça signifie.
— On n’a pas le droit d’en parler, dit Julian. À mon avis, le traducteur
n’en savait pas davantage. Tu peux en tirer quelque chose ? Dénicher le
reste du sortilège, si c’en est un ?
— Peut-être, à condition que j’identifie cette langue.
— C’est une langue très ancienne, intervint Emma. Plus ancienne que
les Nephilim.
Malcolm soupira.
— Vous ne m’aidez pas beaucoup. O.K., une langue démoniaque très
ancienne. Je vais voir ça avec le Labyrinthe en Spirale.
— Sois prudent en t’adressant à eux, dit Julian. Comme tu le sais,
l’Enclave ne doit pas savoir que nous enquêtons sur cette affaire.
— Ce qui signifie que les fées sont dans le coup, lâcha Malcolm, qui
sourit devant leur air horrifié. Ne vous inquiétez pas, je serai une tombe. Je
n’aime pas plus la Paix Froide que les autres Créatures Obscures.
Julian demeura impassible. « Il devrait jouer au poker », songea Emma.
— Combien de temps il te faudra pour traduire tout ça ? demanda-t-elle.
— Donne-moi quelques jours.
Emma s’efforça de cacher sa déception.
— Désolé, je ne peux pas aller plus vite. Venez, je vais vous
raccompagner. J’ai envie de prendre l’air.
Le soleil avait surgi de derrière les nuages et brillait sur le jardin de
Malcolm. Les fleurs du désert frissonnaient sous la brise venue des
canyons. Un lézard émergea de derrière un massif et les regarda avec des
yeux ronds. Emma lui tira la langue.
— Je m’inquiète, dit Malcolm sans crier gare. Je n’aime pas cette
histoire de nécromancie, de langues démoniaques, de meurtres inexpliqués.
Et il faut travailler sans l’aval de l’Enclave. Tout ça m’a l’air dangereux.
Julian fixa sans un mot les collines au loin. Ce fut Emma qui répondit.
— Malcolm, l’année dernière on a combattu tout un bataillon de
démons Forneus avec des tentacules et pas de visage. Il en faut plus pour
nous effrayer.
— Je dis juste que c’est dangereux. Danger : tu sais, ce truc qu’on évite.
— Pas nous, répliqua Emma d’un ton joyeux. Des tentacules, Malcolm.
Et pas de visage.
— Que tu es têtue ! (Malcolm soupira.) Promettez-moi de m’appeler si
vous avez besoin de moi ou si vous découvrez autre chose.
— Évidemment, dit Julian.
Emma se demanda s’il se sentait coupable comme elle à l’idée de faire
des cachotteries à Malcolm. La brise marine s’était levée ; elle soulevait le
sable du jardin. Julian écarta ses cheveux de son visage.
— Merci de nous aider, reprit-il. On sait qu’on peut compter sur toi.
À ces mots, il se dirigea vers le pont, qui se mit à scintiller à son
approche.
Le visage de Malcolm s’était assombri malgré la lumière éclatante qui
se reflétait sur l’océan.
— Ne comptez pas trop sur moi, dit-il, si bas qu’Emma se demanda s’il
s’adressait à elle.
— Pourquoi ?
Elle se tourna vers lui en clignant des yeux face au soleil. Les iris du
sorcier étaient de la couleur des fleurs de flamboyant.
— Parce que je finirai par vous laisser tomber. Comme tout le monde,
répondit-il en reprenant le chemin de sa maison.
7
LA MER INSONDABLE
Cristina était assise par terre, devant la chambre de Mark Blackthorn.
Depuis environ une heure, elle n’entendait pas un bruit à l’intérieur de
la pièce. Par le battant entrouvert, elle voyait Mark, roulé en boule dans un
coin comme un animal pris au piège.
Les fées étaient son sujet d’étude à Mexico. Elle avait toujours été
fascinée par les contes de hadas, par les nobles guerriers des Cours et les
duendes qui tourmentaient les humains. Contrairement à son père, elle
n’était pas à Idris pendant la proclamation de la Paix Froide, et cette histoire
lui donnait des frissons. Elle avait toujours voulu rencontrer Helen et Mark
Blackthorn pour le leur dire…
Tiberius apparut au bout du couloir, un carton dans les mains. Sa sœur
jumelle le suivait, une couverture en patchwork roulé sous le bras.
— Ma mère l’a fait pour Mark quand il est venu vivre avec nous, dit-
elle en voyant le regard de Cristina. J’ai pensé qu’il s’en souviendrait peut-
être.
— On ne pouvait pas entrer dans le débarras alors on a apporté des
cadeaux à Mark. Pour qu’il sache qu’il est le bienvenu ici, ajouta Ty en
jetant un regard anxieux derrière lui. On peut entrer ?
Cristina risqua un œil dans la chambre. Mark ne bougeait toujours pas.
— Je ne vois pas de raison de vous dire non. Essayez juste de ne pas
faire de bruit pour ne pas le réveiller.
Livvy entra la première et laissa la couverture sur le lit. Ty déposa le
carton sur le sol, puis s’avança vers l’endroit où Mark s’était pelotonné. Il
prit la couverture et s’agenouilla près de son frère. D’un geste un peu
gauche, il drapa le tissu autour de lui.
Mark ouvrit brusquement les yeux et saisit son frère par le col ; le
garçon poussa un petit cri d’effroi rappelant la plainte d’un oiseau. Avec
une rapidité incroyable, Mark le fit basculer par terre. Livvy poussa un
hurlement et s’enfuit au moment où Cristina se précipitait à l’intérieur.
Assis à califourchon sur Tiberius, Mark le plaquait sur le parquet avec
ses genoux.
— Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu fabriquais ?
— Je suis ton frère ! C’est moi, Tiberius ! cria Ty en se débattant,
faisant tomber ses écouteurs. Je te donnais une couverture !
— Menteur ! rugit Mark, le souffle court. Mon frère Ty est un petit
garçon ! C’est un enfant, mon petit frère, mon…
La porte grinça derrière Cristina et Livvy fit irruption dans la pièce.
— Lâche-le ! siffla-t-elle.
Elle brandissait un poignard séraphique dont la lame était éclairée. Elle
s’adressait à Mark comme à un inconnu, les dents serrées.
— Si tu fais du mal à Tiberius, je te tue. Je me fiche que tu sois Mark, je
te tue.
Mark se figea. Ty se débattait toujours. Mark, quant à lui, ne bougeait
plus. Lentement, il tourna la tête vers sa sœur.
— Livia ?
Livvy fondit en larmes. Malgré tout, Julian aurait été fier, songea
Cristina, car sa main qui tenait le couteau ne tremblait pas.
Ty profita de la distraction de Mark pour le frapper à l’épaule. Mark
tressaillit et roula sur lui-même sans riposter. Ty se releva d’un bond et
courut rejoindre sa sœur ; ils se tinrent côte à côte, les yeux fixés sur leur
frère.
— Sortez, tous les deux, dit Cristina.
Elle sentait la panique et l’inquiétude qui les submergeaient, et de toute
évidence Mark aussi. Il serrait et desserrait les poings en grimaçant comme
s’il avait mal quelque part. Elle se pencha pour murmurer aux jumeaux :
— Il a peur. Il n’est pas dans son état normal.
Livvy hocha la tête et rengaina son poignard. Elle prit Ty par la main et
lui souffla quelques mots de réconfort dans leur langue secrète. Il la suivit
dans le couloir après avoir lancé un dernier regard triste et stupéfait à son
frère.
Hors d’haleine, Mark s’était assis, le corps penché en avant. Sa blessure
à l’épaule s’était rouverte et remise à saigner. Lentement, Cristina
commença à battre en retraite.
Mark se raidit.
— S’il te plaît, ne pars pas.
Cristina le dévisagea. Pour autant qu’elle le sache, c’était la première
phrase cohérente qu’il prononçait depuis son arrivée à l’Institut.
Il releva la tête et pendant un bref instant, elle entrevit sous les bleus, la
crasse et les égratignures, le Mark Blackthorn qu’elle avait vu en photo.
— J’ai soif, dit-il d’une voix rocailleuse. Tu aurais de l’eau pour moi ?
— Bien sûr, répondit Cristina en se dirigeant vers la petite salle de bains
attenante à la chambre.
Quand elle en ressortit, un verre d’eau à la main, Mark était assis par
terre, le dos appuyé contre le panneau du lit. Il considéra le verre d’un air
amusé.
— L’eau du robinet. J’ai failli oublier. (Il but une grande gorgée et
s’essuya la bouche d’un revers de main.) Tu sais qui je suis ?
— Tu es Mark, répondit-elle. Mark Blackthorn.
Il y eut un long silence, puis il hocha imperceptiblement la tête.
— Ça fait longtemps que personne ne m’appelle plus comme ça.
— Et pourtant, c’est ton nom.
— Qui es-tu ? Je devrais peut-être m’en souvenir, mais…
— Je m’appelle Cristina Mendoza Rosales. Il n’y a pas de raison que tu
te souviennes de moi, étant donné qu’on ne se connaît pas.
— C’est un grand soulagement.
— Ah oui ? fit Cristina, surprise.
— Si tu ne me connais pas et que je ne te connais pas non plus, alors tu
n’auras pas… d’attentes particulières. (Il semblait épuisé, tout à coup.) À
tes yeux, je pourrais être n’importe qui.
— Tout à l’heure, quand tu étais allongé sur le lit… Tu dormais ou tu
faisais semblant ?
— Quelle importance, répondit-il, et Cristina ne put s’empêcher de
penser que c’était typique des fées de ne pas répondre à une question.
Qu’est-ce que tu fais à l’Institut ?
Cristina s’agenouilla en rabattant sa jupe sur ses genoux. Malgré elle,
les mots de sa mère, selon laquelle une Chasseuse d’Ombres devait toujours
être présentable, lui revinrent en mémoire.
— J’ai dix-huit ans. Je suis ici pour observer le fonctionnement de
l’Institut de Los Angeles, dans le cadre de mon année à l’étranger. Et toi,
quel âge as-tu ?
Cette fois, Mark hésita si longtemps que Cristina se demanda s’il allait
répondre.
— Je ne sais pas, dit-il enfin. Je suis parti un bout de temps. Julian avait
douze ans. Les autres étaient tout petits : dix, huit et deux ans. Tavvy avait
deux ans.
— Pour eux, cinq années ont passé. Cinq années sans toi.
— Helen, souffla-t-il. Julian. Tiberius. Livia. Drusilla. Octavian.
Chaque soir, je me répétais leurs noms pour ne pas oublier. Ils sont tous en
vie ?
— Oui, mais Helen ne vit plus ici. Elle est mariée et habite avec sa
femme.
— Alors elles sont heureuses ensemble ? Je suis content pour elles. J’ai
entendu parler de ses noces, il y a une éternité, me semble-t-il.
— Oui. (Cristina étudia le visage anguleux de Mark et ses oreilles un
peu pointues, signe de ses origines.) Tu as loupé pas mal de choses.
— Tu crois que je ne le sais pas ? s’écria-t-il d’un ton à la fois furieux et
perplexe. Je ne sais même pas quel âge j’ai. Je ne reconnais pas mes frères
et sœurs. J’ignore pourquoi je suis ici.
— Si, tu le sais. Tu as assisté à la discussion dans le Sanctuaire.
Il tourna la tête vers elle. Il avait une cicatrice sur le côté du cou et, à
l’évidence, ce n’était pas la marque d’une ancienne rune. Ses cheveux,
hirsutes, n’avaient pas été coupés depuis des mois, voire des années.
— Tu leur fais confiance, aux fées ?
Cristina secoua la tête.
Il détourna les yeux.
— Tu fais bien. (Il prit le carton que Ty avait laissé par terre.) Qu’est-ce
que c’est ?
— Tes frères et sœurs ont pensé que ça te ferait plaisir.
— Des cadeaux de bienvenue, dit Mark, étonné, en sortant du carton un
méli-mélo d’objets et de vêtements : des jeans et des tee-shirts qui devaient
appartenir à Julian, un microscope, du pain et du beurre, un bouquet de
fleurs cueillies dans le jardin derrière l’Institut.
Il releva la tête, les yeux brillants de larmes.
— Qu’est-ce que je vais leur dire ?
— À qui ?
— À ma famille. Mes frères et sœurs. Mon oncle. (Il secoua la tête.) Je
me souviens d’eux sans m’en souvenir. J’ai l’impression d’avoir vécu ici
toute ma vie, mais j’ai passé beaucoup de temps dans la Chasse Sauvage.
J’entends encore les hurlements, le son du cor, le mugissement du vent. Ça
couvre leurs voix. Comment je peux leur expliquer ça ?
— Tu n’as rien à expliquer, répondit Cristina d’une voix douce. Dis-leur
que tu les aimes et que tu as pensé à eux tous les jours. Dis-leur que tu
haïssais la Chasse Sauvage. Dis-leur que tu es content d’être rentré.
— Pourquoi je ferais ça ? Ils vont s’apercevoir que je mens, non ?
— Ils ne t’ont pas manqué ? Tu n’es pas content d’être de retour ?
— Je ne sais pas. Je n’arrive pas à entendre ce que me souffle mon
cœur. Je n’entends que le vent.
Avant que Cristina puisse répondre, quelque chose cogna contre la vitre
à plusieurs reprises ; on aurait dit un code secret.
Mark se leva d’un bond, alla ouvrir la fenêtre et se pencha au-dehors.
Quand il referma la fenêtre, il tenait quelque chose à la main.
Un gland. Cristina écarquilla les yeux. Les fées utilisaient toutes sortes
de végétaux – glands, feuilles, fleurs – pour s’envoyer des messages.
— Déjà ? fit-elle.
Ils ne pouvaient donc pas le laisser tranquille, même le temps d’une
journée, en compagnie de sa famille ?
Le visage blême et les traits tirés, Mark écrasa le gland dans son poing
et une minuscule feuille de parchemin tomba sur le sol. Il la ramassa et lut
le message en silence.
Soudain, il se laissa glisser par terre et ramena ses genoux contre sa
poitrine, la tête enfouie dans ses mains. Un bruit sourd jaillit de sa gorge, à
mi-chemin entre un grognement et un gémissement de douleur.
Cristina ramassa le parchemin et lut les mots délicatement tracés sur le
papier : Souviens-toi de tes promesses. Souviens-toi que rien de tout cela
n’est vrai.
— « Le feu puis le déluge », dit Emma tandis qu’ils filaient sur la route
pour regagner l’Institut. Après toutes ces années, je vais enfin savoir ce que
signifient ces inscriptions.
C’était Julian qui conduisait. Les pieds posés sur le tableau de bord,
Emma avait ouvert sa vitre, et l’air de la mer s’engouffrait dans la voiture
en faisant voler ses petits cheveux. C’était comme ça qu’elle aimait rouler
avec Julian : les pieds sur le tableau de bord et le vent dans les cheveux.
Julian aimait aussi ces moments-là, Emma assise à côté de lui avec le
ciel bleu au-dessus de sa tête et la mer à l’ouest. Dans ces circonstances,
tout paraissait possible ; il leur semblait qu’ils pouvaient rouler
éternellement avec l’horizon pour seule destination.
C’était un fantasme que Julian se rejouait parfois dans sa tête avant de
s’endormir. Emma et lui mettaient leurs bagages dans le coffre de la voiture
et quittaient l’Institut pour un endroit où il n’y avait pas d’enfants à charge,
pas de loi, pas de Cameron Ashdown, où ils avaient pour uniques limites
leur amour et leur imagination.
— Ça ne peut être qu’un sortilège, dit-il en s’arrachant à sa rêverie.
Il accéléra et une bourrasque de vent s’engouffra dans la voiture.
Quelques mèches soyeuses s’échappaient des tresses d’Emma, lui donnant
l’air plus jeune, plus vulnérable.
— Mais pourquoi l’avoir écrit sur la peau des cadavres ? demanda-t-elle
en tressaillant.
Julian ne supportait pas de lui faire de la peine. Et pourtant, il la faisait
souffrir, il le savait. Il croyait tenir une idée formidable lorsqu’il avait
décidé d’emmener les enfants en Angleterre pendant huit semaines, sachant
que Cristina Rosales arrivait à l’Institut et qu’Emma ne se sentirait pas
isolée. Son plan lui semblait parfait.
Il pensait que les choses seraient différentes à son retour. Qu’il aurait
changé.
Il n’en était rien.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit, Magnus ? demanda-t-il. Il t’a murmuré
quelque chose à l’oreille.
Elle regardait par la vitre en pianotant sur son genou.
— Il m’a dit qu’il existe des points de convergence entre les ley-lines,
répondit-elle en fronçant les sourcils.
— Et en quoi c’est important… ?
— Aucune idée. On sait tous que les corps ont été abandonnés sur des
ley-lines, et que c’est lié à une magie particulière. Peut-être que les points
de convergence ont une particularité qu’on devra découvrir. Tâchons de
dénicher une carte de ces endroits. Je parie qu’Arthur saurait où chercher
dans la bibliothèque. Le cas échéant, nous nous débrouillerons par nos
propres moyens.
— Parfait.
— Parfait ? répéta-t-elle, étonnée.
— Si tout va bien, il faudra quelques jours à Malcolm pour traduire ces
parchemins et je n’ai pas envie d’attendre les bras croisés. Il vaut mieux
qu’on ait de quoi s’occuper. Ça m’évitera de penser à Mark.
Sa propre voix lui semblait à peine audible. Il détestait montrer des
signes de faiblesse. Au moins, il n’y avait qu’Emma pour voir ça, et avec
elle il pouvait se le permettre.
Avant qu’il puisse ajouter quelque chose, le téléphone d’Emma vibra.
Les sourcils froncés, elle regarda le lama qui s’affichait sur l’écran.
Cameron Ashdown.
— Pas maintenant, dit-elle en remettant le téléphone dans sa poche.
— Tu comptes lui parler de tout ça ? demanda sèchement Julian, et il
maudit en silence l’aigreur de sa voix.
— De Mark, tu veux dire ? Jamais !
Il agrippa plus fort le volant, les lèvres serrées.
— Tu es mon parabatai, reprit-elle avec un soupçon de colère. Tu sais
bien que je ne ferais jamais ça.
Julian écrasa la pédale de frein. La voiture eut un soubresaut et le volant
lui échappa des mains. Emma poussa un cri. La voiture quitta la route et
acheva sa course dans le fossé.
Un nuage de poussière s’éleva autour d’eux. Julian se tourna vers
Emma. Elle était blême.
— Jules…
— Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Elle le dévisagea d’un air hébété.
— Quoi ?
— Le fait que tu deviennes mon parabatai, c’est la meilleure chose qui
me soit arrivée dans la vie.
Ces mots simples, il les avait prononcés d’un ton inflexible, sans
arrière-pensée. Il les avait gardés pour lui pendant si longtemps qu’il
éprouvait un soulagement presque insupportable.
Par réflexe, elle défit sa ceinture de sécurité et se redressa sur son siège
pour le regarder droit dans les yeux, avec solennité. Le soleil était haut dans
le ciel. De près, il distinguait les paillettes d’or dans ses iris bruns, les
taches de rousseur discrètes sur l’arête de son nez, les mèches claires de sa
chevelure qui contrastaient avec celles, plus sombres, de sa nuque. Il sentait
son eau de rose et l’odeur de lessive de ses vêtements.
Elle se pencha vers lui et il s’efforça de ne pas penser à la proximité de
son corps.
— Mais tu as dit…
— Je sais ce que j’ai dit. Quand j’étais loin, j’ai pris conscience de pas
mal de choses. Peut-être même que je le savais déjà avant de partir.
— Tu peux tout me raconter, murmura-t-elle en lui effleurant la joue, et
il se raidit aussitôt. Je me souviens de ce que tu m’as dit l’autre soir au sujet
de Mark. Ce n’est pas toi l’aîné, c’est lui. S’ils ne l’avaient pas emmené, si
Helen avait pu rester, tu aurais fait des choix différents, c’est vrai, parce
qu’il y aurait eu quelqu’un pour prendre soin de toi.
— Emma, chuchota-t-il, au supplice. Emma, si j’ai dit ce que j’ai dit,
c’est parce que… parfois, j’ai l’impression que si je t’ai demandé d’être
mon parabatai, c’est uniquement parce que je voulais te garder près de moi.
Le Consul voulait que tu t’inscrives à l’Académie et moi je ne supportais
pas cette idée. J’avais déjà perdu tant de proches. Je ne voulais pas te
perdre, toi aussi.
Elle était si près qu’il sentait la chaleur de son corps réchauffé par le
soleil. Elle garda le silence quelques instants et il eut l’impression
d’attendre sur la potence que le bourreau noue la corde autour de son cou.
Elle posa la main sur la console entre eux, une main délicate mais plus
balafrée, plus calleuse que la sienne.
— On agit de manière compliquée parce qu’on est compliqués, dit-elle
enfin. Les gens qui prétendent n’avoir choisi leur parabatai que pour de
belles raisons racontent n’importe quoi.
— Si je voulais t’enchaîner à moi, c’est parce que j’étais enchaîné ici.
Tu aurais peut-être dû aller à l’Académie. C’était la meilleure option pour
toi. Je t’ai peut-être privée de quelque chose.
Emma regarda Julian, le visage ouvert et confiant. Il sentit sa
détermination flancher, cette détermination qu’il avait forgée avant de partir
au début de l’été, et qu’il avait portée avec lui jusqu’à son retour, jusqu’au
moment de la retrouver. Il la sentait se fracasser comme du bois flottant sur
des rochers.
— Jules, tu m’as donné une famille. Tu m’as tout donné…
Le téléphone d’Emma se remit à sonner. Julian se redressa sur son
siège, le cœur battant, tandis qu’elle extirpait l’appareil de sa poche. Son
visage se ferma.
— C’est un texto de Livvy, annonça-t-elle. Mark est réveillé et il hurle.
Ils roulèrent à toute allure jusqu’à l’Institut. Emma avait noué les mains
autour de ses genoux tandis que le compteur de vitesse avoisinait les cent
kilomètres à l’heure. Ils déboulèrent dans le parking et Julian pila. Il sortit
en trombe de la voiture, Emma sur ses talons.
En arrivant à l’étage, ils trouvèrent la fratrie au grand complet assise par
terre devant la porte de la chambre de Mark. Dru, qui tenait Tavvy dans ses
bras, était blottie contre Livvy. Ty se tenait à l’écart, ses longues mains
posées sur ses genoux. Tous les quatre avaient les yeux fixés sur la porte
entrebâillée, d’où leur parvenaient les vociférations de Mark, entrecoupées
par la voix apaisante de Cristina.
— Désolée pour le texto, dit Livvy d’une petite voix. C’est juste qu’il
n’arrêtait pas de hurler. Il a fini par se calmer un peu. Cristina est avec lui,
mais si l’un de nous a le malheur d’entrer, il se remet à crier.
Alors qu’Emma s’avançait vers la porte, Julian la rattrapa par le bras et
la fit pivoter vers lui. Par-dessus son épaule, elle vit Ty se balancer d’avant
en arrière, les yeux fermés, comme à chaque fois que la situation devenait
trop pénible pour lui.
Julian disait toujours que le monde était trop intense pour Ty. On avait
l’impression que ses yeux voyaient mieux, que ses oreilles entendaient
mieux, et que c’était parfois trop pour lui. Il avait besoin d’étouffer les
bruits, de sentir un objet dans sa main pour se distraire, de se bercer pour se
calmer. Pour Julian, chacun gérait son stress comme il pouvait. C’était la
façon de Ty, et il ne faisait de mal à personne.
— Emma, dit Julian, les traits crispés. Il faut que j’y aille seul.
Elle acquiesça. Il se tourna vers ses frères et sœurs – Dru, ses joues
rondes, son air inquiet, Tavvy qui n’avait pas l’air de comprendre ce qui se
passait, Livvy, son regard triste… et les épaules voûtées de Ty.
— Ça va être dur pour Mark. Il ne va pas se rétablir tout de suite. Il est
resté absent trop longtemps. Il faut qu’il retrouve ses marques.
— Mais on est sa famille, protesta Livvy. On n’a pas besoin de temps
pour se réhabituer à sa propre famille…
— Parfois si, expliqua Julian d’une voix douce, quand on est resté trop
longtemps dans un endroit où le cerveau est mis à rude épreuve.
— Comme chez les fées, par exemple, dit Ty, qui avait cessé de se
balancer.
— Oui. Nous allons devoir lui donner du temps. Peut-être même le
laisser un peu seul.
Il chercha le regard d’Emma, qui essaya tant bien que mal de sourire
(elle n’était pas aussi douée que Jules).
— Malcolm a accepté de nous donner un coup de main dans cette
affaire de meurtres, dit-elle. De notre côté, on pourrait aller chercher des
infos sur les ley-lines dans la bibliothèque.
— Je peux venir ? demanda Drusilla.
— Tu pourrais nous aider à dessiner une carte, qu’est-ce que tu en dis ?
Dru hocha la tête.
— O.K.
Elle se leva et les autres l’imitèrent. En s’éloignant dans le couloir, elle
lança un dernier coup d’œil à Julian qui les regardait partir, debout près de
la porte de la chambre de Mark. Leurs regards se croisèrent pendant une
fraction de seconde, puis il détourna la tête.
Si Emma était avec lui, pensa Julian en poussant la porte, ce serait plus
facile. Quand elle était à ses côtés il respirait mieux, et il lui semblait que
deux cœurs battaient à l’unisson dans sa poitrine. Il imputait cette sensation
à la double magie des parabatai : avec elle, il était deux fois mieux que tout
seul.
Mais il avait dû l’envoyer s’occuper du reste de la fratrie ; il ne pouvait
confier cette tâche à personne d’autre, surtout pas à Arthur qui, songea-t-il
avec amertume, se terrait dans son grenier pendant qu’un de ses neveux
s’efforçait de sauver la famille et que l’autre…
— Mark ? dit-il.
La pièce était plongée dans la pénombre, quelqu’un avait tiré les
rideaux. Cristina était assise par terre, dos au mur. Elle serrait son pendentif
dans une main tandis que l’autre était posée sur sa hanche ; quelque chose
brillait entre ses doigts.
Mark faisait les cent pas près du lit, le visage dissimulé derrière ses
cheveux. Il releva brusquement la tête en entendant Julian l’appeler par son
nom.
Julian crut lire dans les yeux de son frère qu’il l’avait reconnu.
— Mark, répéta-t-il en s’avançant vers lui, la main tendue. C’est moi.
Julian.
— Arrête… l’avertit Cristina.
Trop tard. Mark émit un sifflement furieux.
— Mensonges ! rugit-il. Hallucinations ! Je te connais… Gwyn m’a
chargé de te prendre au piège…
— Je suis ton frère, reprit Julian malgré le regard féroce de Mark.
— Tu sais ce que mon cœur désire. Et tu t’en sers comme d’une arme.
Julian regarda Cristina. Elle venait de se lever lentement comme si elle
se préparait à s’interposer entre les deux frères. Mark se tourna
brusquement vers Julian et le fixa d’un regard inexpressif.
— Tu amènes les jumeaux devant moi et tu les tues, sans cesse et sans
cesse. Mon Ty, il ne comprend pas pourquoi je ne peux pas le sauver. Tu
m’amènes Dru. Dans un grand rire, elle demande à voir le château de conte
de fées protégé par des murailles végétales, et toi tu la jettes contre les
épines jusqu’à ce qu’elles transpercent son petit corps. Et tu me forces à me
laver dans le sang d’Octavian, car sous la colline, le sang d’un enfant
innocent a des vertus magiques.
Julian se rapprocha. Il se rappelait ce que lui avaient raconté Jace
Herondale et Clary Fairchild après avoir croisé Mark dans le royaume des
fées. Mark était costaud, se rassurait-il au cœur des innombrables nuits
d’insomnie qui avaient suivi. Il pouvait encaisser. Julian ne pensait alors
qu’à la torture physique. Il n’avait pas réfléchi à la torture mentale.
— Quant à Julian, reprit Mark, il est trop fort pour céder. Tu auras beau
lui infliger le supplice de la roue et le transpercer avec des poignards, il
tiendra bon. Amène-lui Emma, car ce que le cœur désire est une arme entre
tes mains.
C’en était trop pour Julian.
— Mark, dit-il en agrippant un des montants du lit pour ne pas
chanceler. Mark Antony Blackthorn. S’il te plaît. Tu ne rêves pas. Tu es bel
et bien ici. Tu es rentré à la maison.
Il voulut prendre la main de Mark, qui s’écarta d’un bond.
— Menteur !
— Je suis ton frère.
— Je n’ai pas de frère, pas de famille. Je chevauche seul parmi les
cavaliers de la Chasse Sauvage. Je suis fidèle à Gwyn le Chasseur, récita
Mark.
— Je ne suis pas Gwyn, dit Julian. Je suis un Blackthorn, tout comme
toi.
— Tu n’es qu’un fantôme, une ombre, le cruel espoir. (Mark détourna la
tête.) Pourquoi tu me punis ? Je n’ai rien fait qui déplaise à la Chasse.
— Je n’ai pas l’intention de te punir. (Julian fit un pas dans la direction
de Mark, qui s’était mis à trembler violemment.) Tu es chez toi. Je peux te
le prouver.
Il jeta un œil par-dessus son épaule. Adossée au mur, Cristina ne
bougeait pas, et il s’aperçut que l’objet brillant qu’elle tenait à la main était
un poignard. De toute évidence, elle se tenait prête au cas où Mark
attaquerait Julian. Il se demanda pourquoi elle était restée si longtemps
seule dans la pièce avec Mark ; n’avait-elle pas peur de lui ?
— Les preuves, ça n’existe pas, murmura Mark. Pas quand on peut faire
apparaître n’importe quelle illusion devant moi.
— Je suis ton frère, répéta Julian, et pour te le prouver je vais te
raconter une anecdote que je suis le seul à connaître.
À ces mots, Mark leva la tête et une lueur s’alluma dans ses yeux,
comme un feu brûlant sur des eaux lointaines.
— Je me souviens du jour où on t’a enlevé, reprit Julian.
Mark recula.
— Tout le monde connaît cette histoire.
— On était dans la salle d’entraînement. On a entendu des bruits et tu as
descendu l’escalier. Mais avant de t’en aller, tu m’as dit quelque chose. Tu
te rappelles ?
Mark se figea.
— Tu m’as dit : « Reste avec Emma. » Tu m’as dit de rester avec elle,
et c’est ce que j’ai fait. On est parabatai. J’ai veillé sur elle pendant toutes
ces années et je continuerai jusqu’à la fin parce que tu me l’as demandé,
parce que c’est la dernière chose que tu m’aies dite, parce que…
Se souvenant de la présence de Cristina, il s’interrompit net. Mark
l’observait en silence. Julian sentait le désespoir l’envahir. C’était peut-être
un mauvais tour du Petit Peuple ; il leur avait rendu Mark mais si brisé, si
amoindri qu’il n’était plus Mark.
Puis tout à coup, Mark se jeta dans ses bras. Il faillit perdre l’équilibre :
Mark était robuste malgré sa maigreur. Julian sentit son cœur battre à tout
rompre contre lui et ses os saillants sous sa peau.
— Julian, dit-il d’une voix étouffée. Julian, mon frère, mon frère…
Julian entendit vaguement le déclic de la porte qui se refermait ;
Cristina venait de sortir pour les laisser seuls. Il soupira. Il aurait voulu se
laisser aller dans les bras de son frère comme quand il était petit.
Cependant, Mark pesait moins lourd que lui, il semblait si fragile… C’était
à lui de le porter désormais. Ce n’était pas ce qu’il avait imaginé, mais
c’était comme ça. Mark était son frère. Il le serra plus fort et s’arma de
courage pour se charger de ce nouveau fardeau.
La bibliothèque de l’Institut de Los Angeles, beaucoup plus petite que
celles de New York ou de Londres, était toutefois réputée pour sa collection
étonnamment fournie d’ouvrages en grec et en latin. Elle renfermait plus de
livres sur la magie et l’occultisme de la période classique que l’Institut du
Vatican.
Avant, le sol de la pièce était recouvert de carrelage ocre et les fenêtres
étaient de style colonial espagnol ; à présent, c’était une pièce parquetée
toute en verre et en acier. L’ancienne bibliothèque avait été détruite au cours
de l’attaque que Sébastien Morgenstern avait menée contre l’Institut, les
livres éparpillés dans le désert avec les briques et les gravats.
Un escalier en colimaçon bâti dans la partie nord du rez-de-chaussée
menait à l’étage. Il était délimité, à l’extérieur, par des livres et de grandes
baies vitrées et, à l’intérieur, côté bibliothèque, par une rampe qui courait à
hauteur d’épaule. Il débouchait sur un oculus doté d’un gros verrou en
cuivre, découpé dans un verre large d’une trentaine de centimètres et orné
de runes de protection.
Les cartes étaient conservées dans un énorme meuble à tiroirs frappé du
sceau des Blackthorn – une couronne d’épines – et gravé de la devise
familiale : Lex mala, lex nulla. « Une loi injuste n’est pas une loi. » Emma
soupçonnait les Blackthorn de ne pas avoir été toujours en bons termes avec
le Conseil.
Drusilla fouillait dans le meuble dédié aux cartes. Livvy et Ty s’étaient
installés à la table avec un tas de cartes, et Tavvy jouait à leurs pieds avec
une armée de petits soldats en plastique.
— Tu peux savoir quand Julian ne va pas bien ? demanda Livvy en
dévisageant Emma d’un air anxieux, le menton appuyé sur sa main.
Emma secoua la tête.
— Ce n’est pas si simple. Je sens quand il est blessé physiquement,
mais je ne peux pas avoir accès à ses émotions.
Livvy soupira.
— Ce doit être génial d’avoir un parabatai.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de génial là-dedans, lâcha Ty.
— Il y a toujours quelqu’un qui te protège, qui surveille tes arrières.
— Je suis là pour ça quoi qu’il arrive, objecta-t-il en dépliant une carte
devant lui.
C’était une dispute qu’ils avaient souvent ; Emma en avait entendu des
dizaines de variantes.
— Tout le monde n’est pas fait pour ça, dit-elle.
Elle regretta de ne pas avoir les mots pour mieux l’expliquer : le fait
d’aimer quelqu’un plus que soi-même donnait de la force et du courage. À
travers les yeux de son parabatai, on voyait la meilleure version de soi-
même. Se battre à ses côtés, c’était jouer une partition ensemble avec une
harmonie parfaite, chacun des deux instruments venant améliorer l’autre.
— Quelqu’un qui a juré de te protéger du danger, reprit Livvy, les yeux
brillants. Quelqu’un qui est capable de traverser le feu pour toi.
Emma se remémora une anecdote : un jour, Jem lui avait raconté que
son parabatai, Will, avait plongé les mains dans le feu pour récupérer
quelque chose afin de lui sauver la vie. Elle n’aurait peut-être pas dû
raconter cette histoire à Livvy.
— Dans les films, Watson se jette devant Sherlock Holmes quand il y a
des coups de feu, dit Ty d’un ton pensif. Il est un peu comme son parabatai.
Livvy ne sut pas quoi répondre à cela, et Emma eut un élan d’affection
pour elle. Si Livvy décrétait que ce n’était pas la même chose, Ty
protesterait. Si elle tombait d’accord avec lui, il dirait qu’on n’avait pas
besoin d’être des parabatai pour assister l’autre en cas de danger. Il n’avait
pas tort mais Emma approuvait le désir de Livvy de devenir le parabatai de
Ty. Par là, elle cherchait à s’assurer que son frère serait toujours à ses côtés.
— J’ai trouvé ! annonça Drusilla d’un ton solennel en se redressant
avec un grand parchemin à la main.
Livvy se précipita pour l’aider à déplier celui-ci sur la table, au centre
de laquelle trônait un saladier rempli des morceaux de verre polis par la mer
que les Blackthorn avaient ramassés au fil des ans. Emma et Ty s’en
servirent pour lester les coins de la carte.
Assis à un coin de la table, Tavvy avait commencé à classer par couleur
le reste de la collection. Emma le laissa faire ; elle n’avait pas d’autre
distraction à lui proposer.
— Les fameuses ley-lines, dit-elle en suivant du doigt les lignes noires
tracées sur la carte.
C’était une carte de Los Angeles datant probablement des années 1940.
Des repères géographiques figuraient sous les ley-lines : le Crossroads of
the World, cet ancien centre commercial d’Hollywood, le Bullocks Building
dans Wilshire Boulevard, l’Angels Flight (le funiculaire de Bunker Hill), la
jetée de Santa Monica, les contours du littoral.
— Tous les cadavres ont été retrouvés sur l’une d’elles. D’après
Magnus, elles convergent à certains endroits.
— Quel est le rapport ? demanda Livvy, toujours pragmatique.
— Je l’ignore. Néanmoins je ne crois pas qu’il en aurait parlé si ça
n’avait pas eu d’importance. J’imagine que ces points de convergence
renferment une magie puissante.
Tandis que Ty se penchait sur la carte avec un intérêt renouvelé,
Cristina entra dans la bibliothèque et fit signe à Emma. Celle-ci se leva et la
suivit à la machine à café près de la fenêtre. Elle fonctionnait à la lumière
de sort, ce qui signifiait qu’il y avait toujours du café, pas très bon, en
général.
— Julian va bien ? demanda Emma. Et Mark ?
— Ils discutaient quand je suis partie. (Cristina remplit deux tasses de
café et prit du sucre dans un petit pot en émail posé sur le rebord de la
fenêtre.) Julian a réussi à le calmer.
— Julian réussirait à calmer n’importe qui.
Emma apprécia le contact chaud du récipient sur ses doigts en dépit du
fait qu’elle n’aimait pas trop le café. De toute façon, elle avait l’estomac
tellement noué qu’elle ne pouvait rien avaler.
Elle retourna à la table, où les Blackthorn se disputaient au sujet de la
carte.
— Je n’y peux rien, moi, si ça n’a aucun sens, disait Ty d’un ton irrité.
D’après la carte, c’est là que se trouve le point de convergence.
— Où ça ? demanda Emma en surgissant derrière lui.
— Là. Personne ne peut faire de magie à cet endroit.
Dru désigna le cercle que Ty avait tracé au crayon sur la carte. Il se
trouvait dans l’océan, à une distance encore plus éloignée des côtes que l’île
de Santa Catalina.
— Il faut croire que Magnus cherchait juste à faire la conversation,
conclut Livvy.
— Il ne savait sans doute pas… commença Emma.
Elle s’interrompit en voyant la porte s’ouvrir.
C’était Julian. Il entra dans la bibliothèque et s’effaça d’un air gêné, tel
un prestidigitateur qui montre le résultat d’un tour à demi raté, pour laisser
passer le visiteur derrière lui : Mark.
Julian avait dû remettre la main sur ses vieux vêtements dans le
débarras : il portait un jean un peu trop court pour lui et un tee-shirt gris
délavé de Julian. Par contraste, ses cheveux, qu’il avait tenté de discipliner,
semblaient très blonds, presque argentés.
— Salut, lança-t-il.
Ses frères et sœurs le dévisagèrent sans un mot, les yeux écarquillés.
— Mark voulait vous voir, annonça Julian en se frottant la nuque,
comme s’il ne savait pas trop quoi faire de lui.
— Merci pour les cadeaux de bienvenue, dit Mark.
Les Blackthorn continuèrent à l’observer en silence. Personne ne remua
à l’exception de Tavvy qui reposa lentement son fragment de verre sur la
table.
— Le carton dans ma chambre, précisa Mark.
Emma sentit qu’on lui prenait sa tasse des mains. Elle laissa échapper
une exclamation indignée, mais Cristina s’avançait déjà vers Mark en lui
tendant la tasse.
— Tu en veux ?
Mark prit la tasse, visiblement soulagé, et la porta à ses lèvres. Sa
famille au grand complet le regardait, fascinée, comme s’il venait
d’accomplir un geste miraculeux.
Il fit la grimace et s’éloigna de Cristina pour recracher sa gorgée.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Du café, répondit Cristina, légèrement décontenancée.
— C’est amer… Un vrai poison ! se récria-t-il.
Sans crier gare, Livvy se mit à rire, et son hilarité résonna dans le
silence de la pièce.
— Avant tu adorais le café, dit-elle, je m’en souviens !
— Je ne comprends pas pourquoi. Je n’ai jamais rien goûté d’aussi
atroce, répliqua-t-il en faisant la grimace.
Tout excité, Ty observait tour à tour Julian et Livvy ; ses longs doigts
pianotaient sur la table devant lui.
— Il n’a plus l’habitude du café, dit-il à Cristina. Ils n’en ont pas là-bas.
Livvy prit une pomme sur la table.
— Tiens. Goûte ça, plutôt.
Elle tendit le fruit à son frère. Elle ressemblait à une Blanche-Neige
moderne avec ses longs cheveux bruns et la pomme qu’elle tenait dans sa
main blanche.
— Tu n’as rien contre les pommes, j’espère ?
— Mille mercis, charmante sœur, dit Mark en s’inclinant, et il prit la
pomme sous les yeux étonnés de Livvy.
— Tu ne m’appelles jamais « charmante sœur », lâcha-t-elle en lançant
un regard accusateur à Julian.
Il sourit.
— C’est parce que je te connais trop bien, demi-portion.
Mark porta la main à son cou, où un pendentif en forme de pointe de
flèche brillait au bout d’une chaîne. Il était transparent comme du verre et
Emma se souvenait en avoir vu un semblable sur des photos que Diana leur
avait montrées.
Mark le détacha et entreprit de peler sa pomme avec le bord tranchant.
Tavvy, qui s’était de nouveau réfugié sous la table, sortit la tête de sa
cachette, intrigué. Mark lui adressa un clin d’œil. Tavvy battit aussitôt en
retraite, mais Emma vit qu’il souriait.
Elle ne pouvait pas s’empêcher de surveiller Julian du coin de l’œil.
Elle repensa au jour où il avait décidé de vider la chambre de Mark en jetant
rageusement ses affaires en tas sur le sol, comme pour effacer son souvenir.
Même si ça n’avait duré qu’une journée, son regard avait changé. Si Mark
restait, est-ce que ce regard-là disparaîtrait ?
— Tu as aimé les cadeaux ? demanda Dru, anxieuse, en contournant la
table. J’ai mis du pain et du beurre dans le carton au cas où tu aurais faim.
— Je ne me souvenais plus de ce que c’était, répondit Mark en toute
franchise. Les vêtements m’ont bien servi. Et l’objet en métal noir…
— C’est mon microscope, intervint Ty en cherchant des yeux
l’approbation de Julian. J’ai pensé que ça pourrait te plaire.
Julian résolut de ne pas demander à Ty ce que Mark pouvait bien faire
d’un microscope.
— C’est gentil de ta part, Ty.
— Tiberius veut devenir détective, expliqua Livvy à Mark. Comme
Sherlock Holmes.
Mark sembla dérouté.
— C’est quelqu’un qu’on connaît ? Un sorcier, peut-être ?
— C’est le personnage d’un livre, répondit Dru en riant.
— J’ai tous les livres de Sherlock Holmes, lança Ty. Je connais toutes
les histoires. Il y a cinquante-six nouvelles et quatre romans. Je peux te les
raconter. Et je vais t’apprendre à te servir du microscope.
— Je crois que j’ai mis du beurre dessus, avoua Mark d’un ton penaud.
Je ne me souvenais plus que c’était un instrument scientifique.
Emma dévisagea Ty avec inquiétude ; il était hyper soigneux avec ses
affaires et pouvait être très perturbé par le fait qu’on les touche ou qu’on les
déplace. Pourtant, il ne semblait pas fâché. La franchise de Mark le
réjouissait au même titre qu’une variété inhabituelle d’ichor démoniaque ou
que le cycle de vie des abeilles.
Mark avait coupé sa pomme en quartiers, qu’il dégustait lentement, à la
manière de quelqu’un qui a l’habitude de faire durer la nourriture. Il avait
une silhouette plus frêle que les Chasseurs d’Ombres de son âge, qu’on
encourageait à manger afin de développer leur endurance et leur masse
musculaire. En raison de l’entraînement physique brutal auquel ils étaient
constamment soumis, la plupart d’entre eux étaient très musclés. Drusilla,
que ses rondeurs gênaient de plus en plus à mesure qu’elle grandissait,
faisait figure d’exception. Emma avait été émue par son embarras
lorsqu’elle avait découvert que la tenue de combat attribuée aux filles de
son âge était trop petite pour elle.
— Je vous ai entendus parler de points de convergence, dit Mark en
s’avançant vers le groupe à petits pas prudents, comme s’il n’était pas
certain d’être le bienvenu. (À l’étonnement d’Emma, il poursuivit en
s’adressant à Cristina.) Ce sont des endroits où on peut pratiquer la magie
noire sans se faire repérer. Le Petit Peuple connaît bien les ley-lines, et s’en
sert souvent.
Son pendentif étincela à son cou quand il se pencha pour examiner la
carte dépliée sur la table.
— C’est une carte des ley-lines de Los Angeles, expliqua Cristina. Tous
les corps ont été abandonnés sur ces lignes.
— Faux, rétorqua Mark.
— Non, elle a raison, intervint Ty, les sourcils froncés. Les corps ont
bel et bien été abandonnés sur des ley-lines.
— Mais la carte est fausse. Le tracé des lignes et les points de
convergence sont erronés. (Il désigna de sa longue main le cercle tracé par
Ty.) Ça ne va pas du tout. Qui a fait cette carte ?
Julian se rapprocha et, pendant quelques secondes, les deux frères se
retrouvèrent épaule contre épaule, les cheveux blond clair de Mark offrant
un contraste saisissant avec ceux, très bruns, de Julian.
— C’est la carte de l’Institut, je suppose.
— On l’a trouvée dans le tiroir avec les autres cartes, dit Emma.
— Eh bien, il nous en faut une qui soit exacte, déclara Mark.
— Diana pourrait peut-être nous en trouver une autre, suggéra Julian en
prenant un bloc-notes et un crayon. Ou on peut demander à Malcolm.
— Ou encore aller faire un tour au Marché Obscur, s’écria Emma. (Elle
sourit sans remords devant le regard courroucé de Julian.) C’était juste une
suggestion…
Mark lança un coup d’œil à son frère, puis aux autres.
— Ça ne vous aide peut-être pas… J’aurais dû ne rien dire ? s’inquiéta-
t-il.
— Tu es sûr que cette carte est fausse ? demanda Ty.
Mark hocha la tête.
— Alors ça nous aide. On aurait perdu un temps fou.
Mark poussa un soupir de soulagement. Julian posa une main rassurante
sur le dos de son frère. Livvy et Dru sourirent. Tavvy observait la scène
depuis sa cachette avec curiosité. Emma échangea un regard avec Cristina.
Les Blackthorn semblaient soudés par une force invisible ; à cet instant
précis, ils formaient une vraie famille et Emma n’arrivait même pas à se
désoler à l’idée que Cristina et elle n’en faisaient pas partie.
— Je peux essayer d’en corriger les erreurs, proposa Mark, bien que je
doute d’en être capable. Helen… Helen saurait le faire. (Il se tourna vers
Julian.) Je sais qu’elle est mariée et qu’elle vit à l’étranger… toutefois je
suppose qu’elle accepterait de revenir pour s’en charger ? Et pour me voir ?
Comme dans un ralenti, tous les Blackthorn se figèrent, y compris
Tavvy. Soudain, ils mesuraient l’étendue de l’ignorance de leur frère
concernant les événements des dernières années. Il pâlit et posa le trognon
de sa pomme sur la table.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Mark, dit Julian, le regard tourné vers la porte, viens, on va discuter
dans ta chambre, je…
— Non. Dis-moi maintenant. Où est ma sœur ? Où est Helen ? Tu m’as
dit qu’elle était vivante, ajouta-t-il d’un ton accusateur.
— C’est la vérité, intervint Emma. Elle va bien.
Mark commençait à s’impatienter.
— Alors j’aimerais bien qu’on me dise où elle est. Julian ?
À la surprise d’Emma, ce fut Ty qui répondit d’un ton détaché :
— Elle a été bannie à la fin de la guerre.
— L’Enclave a voté, ajouta Livvy. Certains voulaient la condamner à
mort à cause de ses origines. Magnus Bane a défendu les droits des
Créatures Obscures. Helen a été envoyée en exil sur l’île Wrangel pour
étudier les boucliers.
Mark s’appuya à la table pour reprendre son souffle, comme s’il venait
de recevoir un coup de poing.
— L’île Wrangel ? murmura-t-il. Mais c’est un désert de glace ! J’ai
parcouru le ciel au-dessus de cette contrée aux côtés de la Chasse. Je
n’aurais jamais imaginé que ma sœur y vivait !
— Ils ne t’auraient pas permis de la voir, même si tu avais su, dit Julian.
— Et toi tu les as laissés faire ? cracha Mark, les yeux étincelants de
colère. Tu les as laissés bannir Helen ?
— Nous n’étions que des gamins, protesta Julian d’un ton égal. Je
n’avais que douze ans. Nous n’avions pas le choix. Je parle à Helen toutes
les semaines et chaque année nous envoyons une pétition à l’Enclave pour
qu’ils l’autorisent à rentrer.
— Des pétitions et de belles paroles… Je le savais… Je savais qu’ils
m’avaient laissé tomber. Je croyais que c’était parce qu’ils avaient peur de
Gwyn et de la vengeance de la Chasse. Je ne pouvais pas me douter qu’en
réalité ils me détestaient.
— Ce n’est pas de la haine, objecta Julian. C’est de la peur.
— Ils nous ont interdit de partir à ta recherche, dit Ty. Et aussi de rendre
visite à Helen.
Il avait sorti un de ses « jouets » de sa poche : un bout de cordelette
qu’il aimait enrouler autour de ses doigts.
Mark, furieux, se tourna vers Julian.
— Est-ce que vous avez essayé, au moins ?
— Je ne vais pas me battre avec toi, Mark, dit Julian.
La commissure de ses lèvres tremblait : c’était un tic qu’il avait quand il
était très contrarié et qu’Emma était sans doute la seule à remarquer.
— Tu ne t’es pas beaucoup battu pour moi non plus, ça c’est sûr. (Mark
balaya la pièce du regard.) On m’a rendu à un monde où je ne suis pas le
bienvenu, on dirait, lâcha-t-il avant de sortir en trombe de la bibliothèque.
— J’y vais, dit Cristina en s’élançant derrière lui.
Dans le silence qui suivit son départ, les Blackthorn se tournèrent vers
Julian et Emma réprima l’envie de s’interposer entre lui et le regard
implorant de ses frères et sœurs. Ils le regardaient comme s’il pouvait tout
arranger, ce qu’il avait toujours fait.
Julian se tenait immobile, les yeux mi-clos, les poings serrés. Emma se
rappela son expression désemparée dans la voiture. Il y avait peu de choses
susceptibles de lui faire perdre son calme mais Mark en avait toujours fait
partie.
— Ça va aller, dit Emma en tapotant le bras de Dru. Il est en colère,
mais ce n’est pas contre vous. (Elle chercha le regard de Julian.) Ça va aller.
La porte s’ouvrit sur Cristina.
— Il va bien, dit-elle. Il s’est enfermé dans sa chambre et je pense qu’il
vaut mieux le laisser tranquille. Je peux attendre dans le couloir, si vous
voulez.
Julian secoua la tête.
— Merci, mais il n’a pas besoin qu’on le surveille. Il est libre d’aller et
venir à sa guise.
— Et s’il se blesse ? demanda Tavvy d’une petite voix.
Julian se baissa pour serrer son frère dans ses bras.
— Il ne lui arrivera rien.
— Je veux aller à l’atelier, dit Tavvy. Je n’ai pas envie de rester ici.
Après une hésitation, Julian acquiesça.
— Je t’emmène. Il y a des restes de pizza dans la cuisine si ça intéresse
quelqu’un, et de quoi faire des sand…
— Ça ira, Jules, dit Livvy. On peut s’occuper du dîner.
— Je vous apporterai de quoi manger, à Tavvy et à toi, renchérit Emma.
— Merci, murmura Julian avant de s’éloigner.
Il avait presque atteint la porte quand Ty, qui était resté silencieux
depuis le départ de Mark, prit la parole.
— Tu ne vas pas le punir, dis ? demanda-t-il, sa cordelette enroulée
autour des doigts de sa main gauche.
Julian se retourna, étonné.
— Punir Mark ? Pour quel motif ?
— Pour tout ce qu’il a dit.
Les joues rouges, Ty démêla lentement la cordelette.
— C’est la vérité, ce qu’il a dit, poursuivit-il. Et il nous a aidés pour
notre enquête. Il ne devrait pas être puni pour ça.
— Bien sûr, dit Julian. Personne ne va le punir.
— Ce n’est pas sa faute s’il ne comprend pas tout ou si c’est trop
pénible pour lui. Ce n’est pas sa faute.
— Ty-Ty… dit Livvy.
C’était le nom qu’Emma donnait à Tiberius quand elle était petite. La
famille avait fini par l’adopter. Livvy se pencha pour lui toucher l’épaule.
— Ça va aller.
— Je ne veux pas que Mark s’en aille encore une fois, dit-il. Tu
comprends, Julian ?
Emma vit le visage de Julian s’assombrir devant cette nouvelle
responsabilité.
— Je comprends, Ty.
8
LE VENT SURGI D’UN NUAGE
Emma ouvrit d’un coup d’épaule la porte de l’atelier de Julian en
s’efforçant de ne pas renverser les deux bols pleins à ras bord de soupe
fumante.
L’atelier était composé de deux pièces : celle où Julian acceptait de
recevoir de la visite, et l’autre. Sa mère, Eleanor, avait en son temps
réquisitionné la plus grande des deux pour y faire son atelier et l’autre lui
servait de chambre noire pour développer ses photos. Ty avait souvent
demandé si elle avait conservé son état d’origine et s’il pouvait se servir du
matériel de sa mère.
Mais cette pièce était aussi le seul endroit où Julian n’avait pas à se
plier aux exigences de ses frères et sœurs. La porte peinte en noir restait
fermée à clé, et même Emma n’avait pas le droit d’entrer.
D’ailleurs, elle ne le demandait jamais. Julian avait si peu d’intimité
qu’elle ne voulait pas le priver du peu de temps qu’il gardait pour lui.
La grande pièce était un bel endroit. Deux des murs étaient percés de
grandes baies vitrées qui donnaient l’une sur l’océan et l’autre sur le désert.
Les deux autres murs, peints en gris taupe, étaient encore ornés des toiles
d’Eleanor – des tableaux abstraits aux couleurs vives.
Julian se tenait près de l’îlot central, un énorme plateau de granit jonché
de blocs de papier, de boîtes de couleurs et de tubes de peinture aux noms
lyriques : rouge alizarine, violet cardinal, jaune de cadmium, bleu outremer.
Il porta le doigt à ses lèvres en désignant Tavvy du regard. Assis devant
un petit chevalet et armé d’une boîte de peinture à l’eau, il barbouillait une
grande feuille de papier kraft, l’air ravi de sa création multicolore. Il y avait
de la peinture orange sur ses boucles brunes.
— J’ai enfin réussi à le calmer, dit Julian tandis qu’Emma s’avançait
pour poser les deux bols sur l’îlot central. Quoi de neuf ? Quelqu’un a parlé
à Mark ?
— Sa porte est toujours fermée. Les autres sont dans la bibliothèque.
(Emma poussa un des bols devant lui.) Mange. C’est Cristina qui l’a faite.
Soupe mexicaine. Sauf qu’on n’a pas les bonnes épices.
Julian prit l’autre bol et s’agenouilla pour le déposer par terre à côté de
Tavvy qui, levant les yeux, parut enfin remarquer la présence d’Emma.
— Jules t’a montré nos portraits ?
— Quels portraits ? demanda Emma.
— Ceux qui ressemblent à des cartes.
Emma se tourna vers Julian.
— C’est quoi, cette histoire ?
Il rougit.
— J’ai peint des portraits de nous à la manière du Rider-Waite.
— Les tarots terrestres ?
Julian prit un carton à dessin qui traînait dans un coin. Les Chasseurs
d’Ombres avaient tendance à éviter les objets de superstition et autres
pratiques divinatoires associés aux Terrestres : chiromancie, astrologie,
tarots, boules de cristal. Bien qu’il ne fût pas interdit d’en posséder, ils
étaient généralement associés à des individus peu fréquentables comme
Johnny Rook.
— J’ai procédé à quelques modifications, dit Julian en ouvrant le carton
pour lui montrer une série de dessins colorés.
On y voyait Livvy tenant son sabre, les cheveux au vent. En dessous, au
lieu de son nom, Julian avait écrit : LA PROTECTRICE. Comme toujours,
les peintures de Julian allaient droit au cœur d’Emma. Elle éprouva un élan
d’amour, d’admiration, et aussi un pincement au cœur : Julian n’en parlait
jamais mais il devait probablement envisager le passage à l’âge adulte de Ty
et de Livvy avec une certaine appréhension.
Puis venait Tiberius, tête baissée, un papillon voletant au-dessus de la
main. Ce portrait semblait communiquer à la fois l’intelligence, la
vulnérabilité de Ty et l’amour que lui vouait son frère. Il était accompagné
de la légende suivante : LE GÉNIE.
Venait ensuite LA RÊVEUSE : Dru, le nez dans un livre, et
L’INNOCENT : Tavvy en pyjama, sa tête somnolente appuyée sur sa main.
Les couleurs étaient chaudes, affectueuses, caressantes.
Enfin venait Mark. Les bras croisés sur la poitrine, les cheveux blonds
comme les blés, il portait une chemise ornée d’une paire d’ailes déployées.
Sur chaque aile, un œil ; l’un bleu, l’autre mordoré. Une corde était
enroulée autour de sa cheville.
Au-dessous de son portrait, Julian avait écrit : LE PRISONNIER.
Emma frôla l’épaule de Julian en se penchant pour examiner le portrait.
Comme toutes les peintures de Julian, il semblait s’adresser à elle dans une
langue silencieuse : il lui parlait de deuil, de chagrin, d’années gâchées.
— C’est à ça que tu travaillais en Angleterre ? demanda-t-elle.
— Oui. J’espérais pouvoir terminer. Il va peut-être falloir que je change
le titre du portrait de Mark, maintenant qu’il est libre.
— S’il le reste.
Le portrait suivant, L’EXILÉE, était celui d’Helen, debout sur la
banquise, ses cheveux blonds dissimulés sous un bonnet. Une autre carte,
LA DÉVOUÉE, représentait sa femme, Aline. Ses cheveux bruns flottaient
autour de son visage et elle portait au doigt la bague des Blackthorn. Le
dernier portrait, sans titre, était celui d’Arthur, assis à son bureau. Un ruban
rouge sang serpentait à ses pieds.
Julian rassembla les portraits pour les remettre dans le carton à dessin.
— Ce n’est pas encore terminé.
— Est-ce que je vais avoir droit à une carte, moi aussi ? demanda
Emma d’un ton malicieux. Ou est-ce que c’est un privilège réservé aux
Blackthorn et à leurs femmes ?
— Pourquoi tu ne dessines pas Emma ? demanda Tavvy. Tu ne la
dessines jamais.
Julian se raidit. Tavvy disait vrai. La dernière fois qu’Emma s’était vue
représentée sur l’une de ses œuvres, c’était sur le portrait de famille qu’il
avait peint pour le mariage d’Aline et d’Helen.
— Tu te sens bien ? demanda-t-elle à voix basse pour ne pas que Tavvy
l’entende.
Il soupira, leurs regards se croisèrent et la colère qui commençait à
monter en elle se dissipa. Il semblait si vulnérable en cet instant !
— Je suis désolé. J’ai toujours pensé que quand Mark reviendrait, il
prendrait les choses en main. Je n’avais pas imaginé qu’il serait un fardeau
supplémentaire.
Emma se souvint des semaines, voire des mois qui avaient suivi
l’enlèvement de Mark et le départ d’Helen, à l’époque où Julian s’éveillait
en appelant son frère et sa sœur disparus. Elle se rappelait que la panique le
faisait vomir, que certaines nuits il tremblait comme sous l’effet d’une
fièvre. « Je ne peux pas y arriver seul, disait-il. Je ne peux pas élever quatre
enfants. »
Emma sentit la colère l’assaillir de nouveau, dirigée contre Mark, cette
fois.
— Jules ? demanda Tavvy d’un ton anxieux.
Julian se passa la main sur le visage et ses traits recouvrèrent leur
impassibilité.
— Je suis là, répondit-il en se penchant pour prendre le petit garçon
dans ses bras.
Tavvy posa la tête sur l’épaule de Julian, barbouillant son tee-shirt de
peinture. Sans s’en formaliser, celui-ci sourit à Emma.
— Oublie ça. Je vais le mettre au lit. Tu devrais peut-être aller te
coucher, toi aussi.
Mais la colère faisait bouillir le sang d’Emma. Personne ne faisait de
mal à Julian. Personne. Pas même son frère tant aimé.
— J’y vais. Mais d’abord, je dois faire un truc.
Julian lui lança un regard inquiet.
— Emma, n’essaie pas de…
Elle avait déjà tourné les talons.
Emma attendait devant la porte de Mark, les poings sur les hanches.
Elle frappa pour la cinquième fois.
— Mark Blackthorn, je sais que tu es là. Ouvre cette porte.
Silence. La colère et la curiosité d’Emma l’emportèrent sur son respect
de l’intimité. Les runes de descellement ne fonctionnant pas sur les portes
de l’Institut, elle prit un petit poignard de sa ceinture et le glissa dans
l’interstice entre la porte et le chambranle. Le verrou sauta et la porte
s’ouvrit.
Emma passa la tête dans l’embrasure. La lumière était allumée et les
rideaux ouverts sur la nuit. Le lit était vide, les draps froissés. Mark n’était
pas dans sa chambre.
Emma referma la porte et regarda autour d’elle en soupirant. Elle
réprima un cri ; Dru se tenait derrière elle et l’observait, les yeux
écarquillés, en serrant un livre contre sa poitrine.
— Dru ! Tu sais, d’habitude, quand les gens arrivent à l’improviste
derrière moi, je les poignarde, dit Emma d’une voix tremblante.
Dru la considéra d’un air renfrogné.
— Tu cherches Mark.
Emma ne voyait pas de raison de nier.
— Oui, c’est vrai.
— Il n’est pas là.
— C’est vrai aussi. Tu as décidé d’enfoncer des portes ouvertes, on
dirait, répliqua Emma en souriant.
Elle éprouvait une sympathie particulière pour Dru. Les jumeaux étaient
si proches, et Tavvy si jeune, si dépendant de Jules… Ce devait être dur
pour elle de trouver sa place.
— Il va s’en remettre, tu sais, reprit Emma.
— Il est sur le toit, dit Drusilla.
Emma leva un sourcil.
— Comment tu le sais ?
— Il montait toujours sur le toit quand il avait le cafard.
Dru désigna la fenêtre au bout du couloir.
— Et de là-haut, il peut voir passer la Chasse.
Un frisson parcourut le dos d’Emma.
— Ils ne passeront pas par ici. Ils ne le reprendront pas.
— Même s’il a envie de retourner avec eux ?
— Dru…
— Va le voir et fais-le redescendre. S’il te plaît, Emma.
— Pourquoi moi ? demanda Emma, perplexe.
— Parce que tu es jolie, répondit tristement Dru en baissant les yeux sur
ses hanches rondes. Et que les garçons écoutent toujours les jolies filles.
C’est tante Marjorie qui le dit. D’après elle, je serais jolie si je n’étais pas si
grosse, et les garçons m’obéiraient au doigt et à l’œil.
— Quoi, qu’est-ce qu’elle t’a dit, cette vieille bique ? s’exclama Emma
d’un ton effaré.
Dru serra plus fort son livre.
— Bah, ce n’est pas si grave…
Emma ébouriffa les cheveux de Dru.
— Tu es magnifique. Quoi qu’elle en dise. Je vais aller voir ce que je
peux faire pour ton frère.
Les charnières de la trappe qui communiquait avec le toit n’avaient pas
été huilées depuis des années ; elles grincèrent au moment où Emma, en
équilibre sur le dernier barreau de l’échelle, se hissait en prenant appui sur
les tuiles.
Elle se redressa en frissonnant. Une brise glaciale venue de l’océan
soufflait, et elle s’était contentée d’enfiler un cardigan par-dessus son haut à
bretelles. Les tuiles étaient rugueuses sous ses pieds nus.
Elle était venue là des dizaines de fois. Le toit était quasiment plat, il
était facile de s’y déplacer ; il fallait juste prendre garde à la petite pente à
l’emplacement de la gouttière. Il y avait même une chaise pliante, où Julian
s’installait parfois pour peindre.
Il ne fallut qu’une seconde à Emma pour repérer Mark, assis au bord du
toit, les jambes dans le vide, le regard tourné vers l’océan.
Elle s’arrêta à quelques pas de lui et se remémora les mots durs qu’il
avait eus pour Julian.
— Mark !
Il tourna lentement la tête. Au clair de lune, ses yeux semblaient de la
même couleur.
— Emma Carstairs.
Il l’appelait par son nom complet ; ce n’était pas de très bon augure.
Elle croisa les bras sur sa poitrine.
— Je suis venue pour te faire redescendre, annonça-t-elle. Tu fais peur à
ta famille et tu contraries Jules.
— Jules… répéta-t-il.
— Julian. Ton frère.
— Je veux parler à ma sœur. Je veux parler à Helen.
— Très bien. Tu peux lui parler quand ça te chante. Tu peux emprunter
un téléphone portable ou on peut lui demander de t’appeler, même faire un
Skype, si c’est ce que tu veux. On aurait pu t’expliquer tout ça si tu nous
avais laissé en placer une.
— Skype ? répéta Mark, perplexe.
— Un truc d’informatique. Ty connaît bien. Tu pourras la voir en lui
parlant.
— C’est comme le miroir magique des fées ?
— Si tu veux… (Emma s’avança prudemment vers lui, comme si elle
essayait d’apprivoiser un animal sauvage.) On redescend ?
— Je suis bien là. J’étouffe dans cet espace confiné, j’ai l’impression
d’être écrasé par le poids du bâtiment, le toit, la charpente, le verre, la
pierre… Comment vous arrivez à vivre ici ?
— Tu t’y es fait pendant seize ans…
— Je m’en souviens à peine. C’est comme un rêve. (Il reporta le regard
sur l’océan.) Toute cette eau… Je peux voir à travers. Je vois les démons
qui dorment sous la surface. Je les vois et ça me semble irréel.
Emma comprenait ce qu’il ressentait. L’océan avait emporté les corps
de ses parents, puis les lui avait rendus, vides et mutilés. Les vers qu’Arthur
lui avait récités un jour lui revinrent en mémoire : « C’est là, entre les
portes de cet océan, où un désert d’eau pousse ses vagues, où de grands
navires sont engloutis au fond, où un abîme de mort attend… » C’était sa
définition de l’océan : un abîme de mort.
— Il y a de l’eau chez les fées, non ? demanda-t-elle.
— Oui, mais il n’y a pas d’océan. Et l’eau y est précieuse. J’ai souvent
chevauché pendant des jours avec la Chasse Sauvage sans être autorisé à en
boire une goutte. Il fallait vraiment qu’on tourne de l’œil pour que Gwyn
nous permette une halte pour nous désaltérer. Chez les fées, les fontaines
charrient du sang.
— « Car tout le sang de la terre s’écoule dans les sources de cette
contrée », récita Emma. Je ne savais pas que ces vers étaient à prendre au
sens littéral.
— Et moi je ne savais pas que tu connaissais cette vieille ballade, dit
Mark en la dévisageant avec intérêt.
— Dans la famille, on s’est toujours efforcés d’en apprendre le
maximum sur les fées, expliqua-t-elle en s’asseyant près de lui. Depuis
notre retour ici après la fin de la guerre, Diana nous donne des cours, et
même les plus jeunes d’entre nous veulent tout savoir sur le Petit Peuple. À
cause de toi, bien sûr.
— Compte tenu de l’histoire récente, ce doit être un sujet assez
impopulaire dans le programme.
— Ce n’est pas ta faute si l’Enclave a une mauvaise opinion du Petit
Peuple. Tu es un Chasseur d’Ombres et tu n’as jamais pris part à leur
complot.
— Je suis un Chasseur d’Ombres, oui. Mais comme ma sœur, j’ai du
sang de fée dans les veines. Ma mère était Lady Nerissa. Elle est morte
après ma naissance et comme il n’y avait personne pour nous élever, on
nous a rendus à notre père. Ma mère était une aristocrate, elle appartenait
aux plus hautes sphères.
— Est-ce que cela te valait un traitement de faveur ?
Mark secoua la tête.
— Ils tiennent mon père pour responsable de sa mort. Il lui aurait brisé
le cœur en la quittant. Ça ne les rendait pas très bien disposés à mon égard.
(Il glissa une mèche de cheveux blonds derrière son oreille.) Mais tout ce
qu’ils ont pu me faire n’était rien comparé à ce que j’ai ressenti le jour où
j’ai appris que l’Enclave ne viendrait pas me chercher. Quand j’ai croisé
Jace, il m’a dit : « Montre-leur de quoi nous sommes faits. » Mais de quoi
sont faits les Chasseurs d’Ombres, s’ils abandonnent les leurs ?
— Le Conseil ne représente pas tous les Chasseurs d’Ombres du
monde, objecta Emma. Bon nombre de Nephilim pensaient que tu étais
traité injustement. Et Julian n’a jamais cessé d’essayer de persuader
l’Enclave de changer d’avis. Tu finiras par le voir, maintenant que tu es
rentré chez toi.
— Est-ce vraiment chez moi ici ? répliqua-t-il en secouant la tête. J’ai
peut-être été injuste avec mon frère. Je n’aurais peut-être pas dû
m’emporter. J’ai l’impression de… d’évoluer dans un rêve. Il me semble
qu’il y a des semaines qu’on est venu me chercher pour me ramener dans ce
monde.
— Ils t’ont dit que tu allais rentrer chez toi ?
— Non. Seulement que je n’avais pas d’autre choix que de quitter la
Chasse. Que c’était un ordre du roi de la Cour des Ténèbres. Ils m’ont fait
descendre de cheval pour me lier les mains. On a chevauché pendant des
jours. Ils me donnaient à boire une espèce de potion hallucinogène,
j’imaginais des choses qui n’existaient pas. (Il contempla ses mains.)
C’était pour s’assurer que je ne retrouverais jamais le chemin du retour,
mais moi j’aurais voulu arriver ici la tête haute. J’aurais aimé que mes
frères et sœurs voient autre chose que cette créature tremblante et craintive.
— Tu sembles très différent aujourd’hui, dit Emma.
Elle avait raison. On aurait dit qu’il émergeait d’un sommeil long de
cent ans et qu’il ôtait encore sur lui la poussière d’un siècle de rêves. À son
arrivée, il était manifestement terrifié ; à présent, ses mains ne tremblaient
pas et son regard était déterminé.
Soudain, il eut un sourire moqueur.
— Quand ils m’ont ordonné de me découvrir dans le Sanctuaire, j’ai cru
que c’était encore un rêve.
— Un bon rêve ?
Il hésita avant de secouer la tête.
— Au début de ma captivité, comme je refusais d’obéir, on m’a donné
des visions atroces de ma famille en train de mourir. J’ai pensé que c’était
ce qui m’attendait ici. J’étais terrifié, non pas pour moi mais pour Julian.
— Maintenant, tu sais que ce n’est pas un rêve. Voir ta famille, ton
foyer…
— Emma. Arrête. (Il ferma les yeux.) À toi, je peux le dire parce que tu
n’es pas une Blackthorn. Notre sang ne coule pas dans tes veines. J’ai passé
des années dans le royaume des fées et là-bas, le sang des mortels se
transforme en feu. C’est un lieu d’une beauté et d’une horreur
inimaginables. J’ai chevauché avec la Chasse Sauvage. J’ai galopé parmi
les étoiles et filé plus vite que le vent. Et voilà qu’on me demande
aujourd’hui de regagner le sol.
— Chez toi, c’est là où vivent ceux qui t’aiment. Il y avait des gens qui
t’aimaient là-bas ?
Une ombre passa sur le visage de Mark.
— Je voulais te dire… Je suis désolé pour tes parents.
Emma attendit que la rage monte en elle, comme chaque fois qu’on
évoquait ses parents. Mais il y avait quelque chose d’étrangement
réconfortant dans la voix de Mark, ce formalisme qu’on ne trouvait que
chez les fées, mêlé à un regret sincère.
— Et moi je suis désolée pour ton père.
— J’espère qu’il n’a pas souffert.
Emma sentit son sang se glacer. Quoi, il ne connaissait pas les
circonstances de sa mort ? Personne ne lui avait rien dit ?
— Il… il est mort pendant la bataille, bredouilla-t-elle. Tout est allé très
vite.
— Tu l’as vu ?
Emma se releva.
— Il se fait tard. On ferait mieux d’aller se coucher.
Il la fixa de ses yeux étranges.
— Tu n’as pas sommeil, objecta-t-il, et, tout à coup, Emma crut
percevoir en lui la férocité de toutes les forces indomptées de la nature. Tu
as toujours été aventureuse, Emma, et je ne crois pas que tu aies changé
malgré le lien indéfectible qui t’unit à mon petit frère, ce garçon frileux.
— Julian n’est pas frileux, protesta Emma avec colère. Il est
responsable.
— Tu voudrais me faire croire qu’il y a une différence ?
Emma leva les yeux au ciel.
— Qu’est-ce que tu proposes ?
— J’ai eu une idée en regardant la mer, répondit-il. Je crois que je peux
retrouver les points de convergence de la région. J’en ai déjà vu avec la
Chasse. Ils libèrent une énergie que le Petit Peuple est capable de sentir.
— Quoi ? Mais comment…
— Je vais te montrer. Viens avec moi. À quoi bon attendre ? Le temps
presse, non ? Il faut retrouver le meurtrier.
Emma sentit une grande excitation l’envahir ainsi qu’un désir
irrépressible de connaître la vérité, de franchir une étape, de se jeter à corps
perdu dans l’enquête et dans la bataille.
— Il faut aller chercher Julian.
Mark se rembrunit.
— Je n’ai pas envie de le voir.
Emma tint bon.
— Alors c’est sans moi. Julian est mon parabatai.
Les yeux de Mark étincelèrent.
— Si tu ne veux pas partir sans lui, on ne va nulle part. Tu ne peux pas
me forcer à te livrer mes informations.
— Te forcer ? Mark… (Emma s’interrompit, exaspérée.) D’accord. On
y va tous les deux.
— Rien que nous deux, dit-il en se levant avec une agilité et une
rapidité extraordinaires. Mais d’abord, tu dois faire tes preuves.
Et à ces mots, il sauta dans le vide.
Emma se pencha par-dessus le bord du toit et le vit agrippé à la façade
de l’Institut, à un mètre sous elle. Un sourire carnassier éclairait ses traits.
Ce sourire évoquait le vent glacial, la surface agitée de l’océan, le bord
déchiqueté des nuages ; il s’adressait à la part rebelle et indomptée
d’Emma, cette part d’elle-même qui rêvait de feu et de bataille, de sang et
de vengeance.
— Allez, suis-moi, dit-il.
— Tu es fou, marmonna-t-elle, mais il avait déjà commencé à
descendre le long du mur en prenant appui sur d’infimes aspérités.
Le sol semblait tanguer sous Emma. Si elle tombait, elle se romprait le
cou ; elle n’était pas certaine qu’une iratze puisse la sauver.
Elle s’agenouilla, le dos tourné à l’océan, et se laissa glisser, les mains
agrippées à la gouttière et les jambes dans le vide, en cherchant un appui
pour ses pieds. Grâce à l’Ange, elle n’était pas chaussée et elle avait la
plante des pieds rugueuse à force de s’entraîner. Elle finit par trouver une
brèche dans la paroi ; elle y glissa les orteils et put relâcher la tension dans
ses bras.
« Ne regarde pas en bas. »
Aussi loin qu’elle se souvienne, la petite voix intérieure qui l’apaisait
quand elle se sentait nerveuse était celle de Julian. Elle l’entendait à présent
tandis que ses doigts cherchaient une prise quelques centimètres plus bas.
Jules poursuivit : « Tu escalades les rochers sur la plage de Leo Carrillo.
Quelques mètres à peine te séparent du sable moelleux. Tout va bien. »
Le vent soufflait dans les cheveux d’Emma. Elle tourna la tête pour les
chasser de son visage et aperçut une fenêtre près d’elle ; de la lumière
filtrait derrière les rideaux : la chambre de Cristina, peut-être ?
Elle avait parcouru la moitié du chemin, du moins c’est ce qu’il lui
sembla quand elle regarda en haut. Elle allait plus vite à présent, ses doigts
et ses orteils trouvant rapidement de nouvelles prises. Le ciment du mur lui
était d’un grand secours, il évitait à ses mains moites de glisser alors qu’elle
progressait, le corps plaqué contre le mur, et soudain, au prix d’un ultime
effort, son pied rencontra la terre ferme.
Elle se laissa tomber dans le sable. Ils se trouvaient à l’est de l’édifice,
côté jardin, près du petit parking donnant sur le désert.
Mark l’attendait. Sa silhouette pâle au clair de lune semblait faire partie
intégrante du désert, telle une sculpture insolite en pierre blanche. Hors
d’haleine – mais c’était l’euphorie qui lui coupait le souffle –, Emma sentit
son cœur tambouriner dans sa poitrine et son sang battre dans ses veines ; la
brise marine laissait un goût iodé sur ses lèvres.
— Viens, murmura Mark en se tournant vers les broussailles.
— Attends.
Mark lui lança un coup d’œil par-dessus son épaule.
— Il me faut des armes et des chaussures, reprit-elle en se dirigeant vers
la voiture.
Une rune de descellement déverrouilla le coffre. Elle y dénicha une
ceinture et une paire de bottes. Elle boucla la ceinture, y glissa plusieurs
dagues et poignards, et enfila les bottes.
Par chance, en rentrant de chez Malcolm, dans la précipitation, elle
avait laissé Cortana dans le coffre. Elle sangla l’épée dans son dos avant de
rejoindre Mark, qui accepta sans broncher le poignard séraphique qu’elle lui
tendait, ainsi que des couteaux, et lui fit signe de le suivre.
Derrière le mur bas qui longeait le parking se trouvait un jardin de
rocaille planté de cactus et agrémenté çà et là de statues en plâtre à l’effigie
de héros classiques qu’Arthur avait fait venir d’Angleterre.
Une autre forme inhabituelle, recouverte d’un drap noir, se détachait sur
l’obscurité de la nuit. Mark s’avança vers elle avec, de nouveau, un sourire
étrange sur les lèvres.
Quand il ôta le drap, qui dissimulait une moto, Emma laissa échapper
une exclamation de surprise. Ce n’était pas une moto ordinaire : d’un blanc
tirant sur le gris, on l’aurait crue taillée dans de l’os. Elle brillait au clair de
lune et, l’espace d’une seconde, Emma crut voir à travers, comme lorsqu’on
distingue, au travers d’un charme, la forme qui se cache en dessous…
Mark sourit devant son air ébahi.
— Les chevaux féeriques peuvent se transformer pour s’adapter au
monde terrestre.
— Tu veux dire qu’à l’origine c’était un animal ? demanda Emma, le
souffle coupé.
Il sourit de plus belle.
— Il y a toutes sortes de montures dans la Chasse Sauvage.
Emma s’était déjà approchée de la moto pour en sentir le métal sous ses
doigts. Il était lisse et froid comme du verre. Elle avait toujours eu envie de
conduire une moto. Clary et Jace en avaient même chevauché une qui
volait ; Emma avait vu des illustrations de la moto en question.
— Est-ce qu’elle vole ? s’enquit-elle.
Mark hocha la tête et elle resta muette pendant quelques secondes.
— Je veux la conduire, dit-elle enfin.
Pour toute réponse, il s’inclina d’un mouvement gracieux.
— Elle est à ta disposition.
— Julian va me tuer, dit-elle par réflexe, sans cesser de caresser la
machine.
Elle était si belle que l’idée de la conduire lui donnait des frissons ;
contrairement aux motos traditionnelles, elle n’avait ni compteur ni vitesses
ni pot d’échappement.
— Tu n’as pourtant pas l’air de te laisser impressionner, répliqua Mark,
et cette fois il ne souriait pas ; son regard semblait la mettre au défi.
Sans un mot de plus, Emma enfourcha la moto. Elle se pencha pour
agripper le guidon et il lui sembla qu’il se remodelait pour épouser
parfaitement ses mains. Elle se tourna vers Mark.
— Allez, monte.
Elle sentit la moto tanguer sous elle au moment où il l’enfourchait à son
tour en posant les mains sur ses hanches.
— Elle est vivante, chuchota-t-il. Elle obéit à ta volonté.
Emma serra plus fort le guidon. « Vole. »
La moto s’éleva brusquement dans les airs et Emma poussa un cri de
frayeur et de ravissement. Mark resserra ses mains autour de sa taille tandis
que le sol s’éloignait en dessous d’eux. Le vent mugissait dans leurs
oreilles. Libérée de la gravité, la moto fonçait dans le vide.
Ils dépassèrent l’Institut puis l’allée menant à la route. Le vent du désert
laissa place à la brise marine. Ils survolaient à présent la route côtière ;
Emma distinguait les phares des voitures en dessous d’eux. Elle lâcha un cri
de joie et dit à la machine : « Plus vite, plus vite ! »
La plage, d’un or pâle sous les étoiles, se déroula sous eux, puis ils
survolèrent l’océan. La lune semblait avoir tracé un sillon argenté sur
l’immensité vide dans le seul but d’éclairer leur route. Mark cria quelque
chose dans l’oreille d’Emma ; elle n’entendait que le vrombissement du
moteur et le vent qui ébouriffait ses cheveux.
C’est alors qu’elle regarda en bas.
De chaque côté du sillon d’argent, elle distinguait les flots presque noirs
dans l’obscurité. La terre n’était plus qu’un amas lointain de lumières au
pied des montagnes se détachant sur le ciel. Sous eux, il n’y avait plus que
l’océan, des kilomètres d’océan, et elle éprouva l’angoisse familière,
l’impression qu’on appliquait un bloc de glace sur sa nuque et que le froid
se propageait à ses veines.
Des kilomètres d’océan et – oh ! – l’immensité de ces flots noirs gorgés
de sel aux profondeurs inconnues peuplées de monstres terrifiants !
Imagine-toi tomber dedans et lutter désespérément pour te maintenir à la
surface ! La terreur qui s’emparerait de toi à l’idée de ce qui se trouve en
dessous… Des kilomètres et des kilomètres de néant grouillant de créatures,
et le fond de la mer si loin… Cette terreur te rendrait folle.
La moto tressauta comme si elle se rebellait. Emma se mordit la lèvre et
s’efforça de se concentrer sur sa conduite.
L’engin fit demi-tour et reprit le chemin de la plage. « Plus vite »,
supplia Emma, soudain pressée de retrouver la terre ferme. Elle crut voir
des ombres bouger sous la surface des flots et songea à de vieilles légendes
de marins.
La moto se cabra sous elle et le guidon lui échappa des mains. Ils
plongèrent vers le sol et Mark cria en voyant les vagues puis le sable se
rapprocher. Emma agrippa de nouveau le guidon et la moto rasa le sol avant
de s’élever au-dessus de la route.
Mark éclata d’un rire féroce ; Emma crut entendre l’écho de la Chasse,
le son du cor, le martèlement des sabots. Les cheveux au vent, elle aspira
une grande bouffée d’air pur. Il n’y avait plus de règles ; elle était libre.
— Tu as fait tes preuves, Emma, s’exclama Mark. Tu pourrais
chevaucher aux côtés de Gwyn si tu le voulais.
— La Chasse Sauvage n’accepte pas les femmes, objecta-t-elle.
— Alors ce sont des imbéciles. Je connais beaucoup de femmes plus
courageuses que les hommes. (Il désigna au loin les falaises qui
surplombaient la mer.) C’est là-bas que nous allons. Je vais te montrer le
point de convergence.
9
UN ROYAUME PRÈS DE LA MER
Emma ne s’étonnait pas que Jace Herondale ait sauté sur l’occasion
d’enfourcher une moto volante : elles offraient un point de vue privilégié
sur le monde. Mark et elle suivirent la route vers le nord. Ils survolèrent des
propriétés luxueuses dotées d’immenses piscines suspendues au-dessus de
la mer, des châteaux nichés dans des canyons ou perchés sur des falaises,
descendirent assez bas pour entendre la clameur d’une fête donnée dans un
jardin qu’illuminaient des lanternes multicolores.
Mark la guidait en lui donnant de petites tapes sur le poignet ; le vent
soufflait trop fort pour qu’elle puisse l’entendre. Ils passèrent au-dessus
d’un restaurant de plage d’où s’échappait de la musique. Emma y avait déjà
mangé ; elle se rappelait s’être installée à une table avec Jules pour manger
des huîtres frites servies avec de la sauce tartare. Des dizaines de Harley-
Davidson étaient garées devant le restaurant, dont Emma doutait qu’elles
puissent voler.
Elle sourit malgré elle, grisée par l’altitude et le vent glacial.
Mark lui tapota le poignet. Un chemin sablonneux partant de la plage
escaladait les falaises. Emma manœuvra la moto de sorte qu’ils se
retrouvent presque à la verticale ; ils longèrent le flanc de la première
falaise et atteignirent le sommet en frôlant le cirse qui poussait parmi les
herbes hautes.
Une colline de granite se dressait devant eux. Emma se pencha en
arrière pour faire accélérer la moto.
— Stop ! Stop ! hurla Mark.
La moto s’arrêta. Parmi les broussailles, on distinguait, au pied de la
colline, une étendue d’herbe qui semblait avoir été piétinée et, au loin, sur
la droite, un petit chemin de terre qui serpentait entre les falaises jusqu’à la
route bétonnée.
Emma et Mark descendirent de la moto. Ils restèrent un moment
immobiles, les yeux fixés sur la mer qui miroitait dans le lointain.
Ce fut Mark qui rompit le silence.
— Tu conduis trop vite.
Emma ricana et vérifia que Cortana était toujours sanglée dans son dos.
— On croirait entendre Julian.
— Mais je me suis bien amusé, ajouta-t-il. J’avais l’impression de
chevaucher à nouveau avec la Chasse et de goûter le sang du ciel.
— Bon, on croirait entendre Julian, mais sous l’emprise d’une drogue,
marmonna Emma en regardant autour d’elle. Où sommes-nous ? Où est le
point de convergence dont tu me parlais ?
— Là.
Mark désigna une ouverture dans le flanc de la colline. Avant de se
mettre en route, Emma toucha la poignée de Cortana dans son dos. Cet
endroit lui donnait la chair de poule : c’était peut-être juste l’effet de la
magie qui semblait émaner des lieux.
— L’herbe a été piétinée récemment, observa-t-elle en montrant le sol à
proximité de la caverne. Ils étaient plusieurs. En revanche, je ne vois
aucune trace de pneus sur la route.
Mark balaya les alentours du regard, la tête renversée en arrière comme
un loup humant l’air. Il était toujours pieds nus, ce qui ne semblait pas le
gêner malgré la végétation et les rochers pointus visibles entre les herbes
hautes.
Le téléphone d’Emma sonna. « Jules », pensa-t-elle en fouillant sa
poche.
— Emma ? fit la voix douce et grave de Cristina.
Emma sursauta, un peu étourdie par ce brusque retour à la réalité après
sa chevauchée irréelle dans le ciel.
— Où es-tu ? Tu as retrouvé Mark ?
— Oui, il est avec moi, répondit Emma en jetant un coup d’œil à
l’intéressé qui, apparemment, était en train d’examiner les plantes poussant
à l’entrée de la caverne. On est au point de convergence.
— Quoi ? Où ça ? C’est dangereux ?
— Pour l’instant, non, dit Emma en regardant Mark se baisser pour
pénétrer dans la caverne. Mark ! Mark, non… Mark !
La conversation téléphonique s’interrompit brusquement. Avec un
juron, Emma fourra son téléphone dans sa poche et en sortit sa pierre de
rune, qui s’alluma dans ses doigts. Elle se dirigea vers l’entrée de la caverne
en maudissant Mark.
Elle le découvrit à deux pas de l’entrée, penché au-dessus d’un amas de
végétation.
— Atropa belladonna, dit-il. Ça signifie « belle dame ». C’est une
plante très toxique.
Emma fit la grimace.
— Est-ce que ça pousse par ici en temps normal ?
— Pas en si grande quantité.
Comme il s’apprêtait à toucher la plante, Emma le retint par le poignet.
— Tu as dit qu’elle était toxique.
— Seulement si on en absorbe. Oncle Arthur ne t’a jamais raconté la
mort d’Auguste ?
— J’ai dû oublier.
Au moment de s’enfoncer dans les profondeurs de la caverne, qui
s’étrécissait jusqu’à former une espèce de tunnel, Emma songea à la
dernière fois où elle avait vu Mark, juste avant qu’il ne soit enlevé par
Sébastien Morgenstern. Le visage souriant, les cheveux coupés court
dévoilant ses oreilles pointues, les épaules larges – c’est du moins
l’impression qu’elle avait à douze ans. En tout cas, il était plus massif que
Julian et que n’importe lequel d’entre eux. Il était ce qu’ils appelaient « un
grand ».
À présent, alors qu’il marchait devant elle, sa longue chevelure éclairée
par la pierre de rune, il lui faisait penser à un enfant sauvage.
Tout à coup, il disparut au détour d’une saillie rocheuse.
— Emma ! cria-t-il, et sa voix se répercuta sur les parois de la caverne.
Viens voir ça.
Emma se précipita dans le tunnel. Il débouchait sur une grotte circulaire
dont les parois, entièrement recouvertes de bronze, évoquaient l’intérieur
d’un paquebot. Elles étaient gravées d’étranges symboles et d’inscriptions
en langues diverses ; Emma reconnut parmi elles du latin, du grec
démotique et quelques passages de la Bible.
Deux grandes portes vitrées en forme de hublot se découpaient dans le
mur. À travers le verre, Emma ne distinguait que des ténèbres.
Au centre de la pièce souterraine, un cercle de symboles était tracé à la
craie sur le sol noir et lisse. Emma sortit son téléphone de sa poche et
commença à prendre des photos. Le flash éclairait les lieux de manière
inquiétante.
Mark s’avança vers le cercle.
— Non ! Ne t’ap… proche pas, acheva-t-elle en soupirant.
Il était déjà entré dans le cercle et regardait autour de lui d’un air
intrigué.
— S’il te plaît, sors de ce cercle, dit Emma d’une voix implorante. Si tu
meurs terrassé par un sortilège, il va falloir que j’explique tout ça à Jules et
il ne va pas être content.
— Tu parles d’un euphémisme ! dit Mark en s’exécutant.
— C’est fait exprès, répliqua Emma. C’est pour ça que c’est drôle.
(Devant l’air interdit de Mark, elle ajouta :) Laisse tomber.
— J’ai lu quelque part qu’expliquer une blague, c’est comme disséquer
une grenouille, observa-t-il. Tu finis par comprendre comment ça marche
mais entretemps la grenouille est morte.
— On devrait peut-être filer d’ici avant qu’il nous arrive la même
chose. J’ai pris des photos avec mon téléphone donc…
Mark lui montra un petit objet en cuir.
— Regarde ce que j’ai trouvé. Ce truc était à l’intérieur du cercle avec
des vêtements et ce qui ressemblait à… (il fronça les sourcils)… à des bouts
de dent.
Emma lui prit l’objet des mains. C’était un portefeuille d’homme à
moitié carbonisé.
— Quand j’ai regardé, le cercle était vide, s’étonna-t-elle.
— Il est protégé par un charme. Je l’ai senti en franchissant la ligne.
Emma ouvrit le portefeuille et son cœur bondit dans sa poitrine. Il
contenait un permis de conduire plastifié. Il lui suffit de jeter un coup d’œil
à la photo pour reconnaître l’homme qu’elle avait retrouvé mort dans la
ruelle. Elle parvint à déchiffrer le nom qui figurait à côté de la photo :
Stanley Albert Wells. En revanche, l’adresse était illisible.
— Mark. Mark ! s’exclama-t-elle en agitant le portefeuille au-dessus de
sa tête. On tient un indice, un vrai ! Je crois que je t’aime.
— Chez les fées, ce genre de déclaration doit forcément s’accompagner
d’un serment.
Emma fourra le portefeuille dans sa poche.
— Ici, c’est juste une expression qui signifie : « Merci pour ce
portefeuille brûlé et taché de sang. »
— Que les humains sont bizarres !
— Tu fais partie de l’humanité, Mark Blackthorn.
Un bruit leur fit lever la tête.
— Il y a quelque chose dehors, dit Mark.
Emma se glissa dans le tunnel en éteignant sa pierre de rune pour éviter
de trahir leur présence. Mark lui emboîta le pas. Avec sa stèle, elle traça
rapidement des runes sur ses bras, puis se tourna vers Mark, qui secoua la
tête.
Elle glissa la stèle dans sa ceinture. Ils avaient atteint l’entrée de la
caverne. Le froid était tombé ; elle distinguait le ciel constellé d’étoiles et
l’herbe argentée au clair de lune. Les environs de la caverne semblaient
déserts. Emma ne voyait que l’étendue d’herbe piétinée ; le bourdonnement
d’un insecte troublait le silence.
Derrière elle, elle entendit Mark étouffer un cri de surprise.
— Remiel, souffla-t-il, et son poignard, en s’illuminant, éclaira des
créatures sifflantes tapies dans les herbes hautes.
Rapide comme l’éclair, Emma dégaina Cortana. Il y en avait des
dizaines, disséminées entre la caverne et le bas de la colline. Avec leur tête
triangulaire, leur long corps et leurs immenses pattes hérissées de pointes
aiguisées comme des rasoirs, elles ressemblaient à de grosses mantes
religieuses. Leurs yeux plats et laiteux semblaient fixés sur Emma.
— Des Mantidés, chuchota-t-elle. On ne peut pas tous les éliminer.
(Elle se tourna vers Mark, dont le visage était éclairé par Remiel.) Il faut
absolument rejoindre la moto.
Mark hocha la tête.
Emma s’élança. Dès qu’elle foula l’herbe, elle fut assaillie par une
sensation de froid et le temps sembla se suspendre. Elle vit l’un des
Mantidés se tourner vers elle et fouetter l’air de ses horribles pattes. Elle
bondit sur le monstre, dont elle trancha la tête d’un coup d’épée.
De l’ichor vert jaillit du cou de la bête, qui se recroquevilla et disparut,
renvoyée dans sa dimension d’origine. En voyant quelque chose bouger
dans son champ de vision, Emma fit volte-face et frappa de nouveau.
Cortana alla s’enfoncer dans le thorax d’un autre Mantidé, qui disparut à
son tour quelques instants plus tard.
Le cœur d’Emma battait dans ses oreilles. C’était dans ces moments-là
que les heures d’entraînement, la passion et la rage convergeaient vers un
seul but, tuer les démons. Cela seul comptait.
Mark était facilement repérable grâce à son poignard séraphique qui
éclairait l’herbe autour de lui. D’un ample geste circulaire, il sectionna les
pattes avant d’un Mantidé. Le monstre poussa un hurlement et se mit à
trembler violemment. Après s’être juchée sur un rocher, Emma attaqua de
biais le Mantidé mutilé, qu’elle coupa en deux. Le temps qu’elle retombe
sur ses pieds juste à côté de Mark, il avait déjà disparu.
— C’était à moi de l’achever, dit-il en lui jetant un regard glacial.
— Crois-moi, il y en a plein d’autres.
Elle lui prit le bras et le força à se retourner. Cinq Mantidés venaient
d’émerger de lézardes dans la colline.
— Vas-y, tue-les. Je vais chercher la moto.
Mark s’élança vers les Mantidés avec un cri de guerre. Il sectionna
plusieurs pattes et les monstres s’affaissèrent en répandant autour d’eux de
l’ichor verdâtre qui dégageait une forte odeur d’essence.
Emma courut vers la moto. Des démons surgissaient devant elle à
mesure qu’elle progressait. Elle s’efforçait d’atteindre les endroits où leur
carapace était plus fine, tranchait des têtes, des pattes… Son jean et son
cardigan étaient couverts d’ichor. Elle contourna un Mantidé à l’agonie, fila
vers le bord de la falaise…
Et se figea. Un énorme Mantidé avait soulevé la moto dans ses pattes.
Emma aurait pu jurer qu’il souriait, sa tête triangulaire s’ouvrait sur une
rangée de dents aiguisées tandis qu’il resserrait les pattes autour de la
carrosserie de la moto pour la réduire en miettes. Le métal grinçait, les
pneus explosèrent l’un après l’autre, des bouts de métal tombèrent de la
falaise, emportant avec eux l’espoir d’une retraite facile.
Emma fixa le Mantidé d’un regard haineux.
— C’était une belle moto, dit-elle en tirant de sa ceinture un couteau
qu’elle lança sur le monstre.
Il alla se planter dans son thorax. De l’ichor jaillit de sa gueule béante,
il bascula en arrière et alla rejoindre la moto au bas du précipice.
— Saleté, va ! marmonna Emma avant de rebrousser chemin.
Elle détestait lancer des couteaux sur l’ennemi, en grande partie parce
qu’il était très difficile de les récupérer. Il lui en restait encore trois, plus un
poignard séraphique et Cortana. Ce n’était pas suffisant pour venir à bout
des deux douzaines de Mantidés. Toutefois, elle devrait s’en contenter.
Elle vit Mark, perché sur un promontoire rocheux, poignarder un
Mantidé. Elle se précipita vers lui, évita de justesse les pattes d’un monstre,
qu’elle trancha d’un coup d’épée sans cesser de courir. Elle entendit le
Mantidé pousser un hurlement de douleur.
Une des créatures les plus imposantes du groupe se jeta sur Mark qui
réussit à lui trancher la tête. Au moment où le monstre se volatilisait, un
autre apparut derrière lui. Ses mâchoires se refermèrent sur la lame du
poignard séraphique ; il tomba en arrière en poussant un cri aigu et disparut
en laissant dans son sillage une flaque fumante d’ichor et d’adamas fondu.
Mark avait utilisé toutes les armes qu’Emma lui avait données. Il
s’adossa à la paroi en granite et attendit l’assaut final. Le cœur battant,
Emma s’élança pour le rejoindre. Un énorme Mantidé s’avançait vers lui, la
gueule béante. Emma voulut l’implorer de fuir mais son cri mourut sur ses
lèvres.
Quelque chose brilla dans les doigts de Mark. Emma entrevit l’éclat
d’une chaîne en argent et d’un pendentif en forme de pointe de flèche. Mark
le planta dans l’un des yeux blancs de la créature. Un fluide laiteux s’en
échappa. Le Mantidé recula en hurlant. Emma l’acheva d’un coup d’épée.
Mark remit sa chaîne autour de son cou et prit le poignard séraphique
qu’Emma lui tendait. C’était le seul qu’il lui restait.
— Baptise-le, dit-elle et, sans lâcher Cortana, elle tira un couteau de sa
ceinture.
— Raguel, dit Mark, et la lame du poignard séraphique s’éclaira.
Autour d’eux, les Mantidés poussèrent un cri strident et reculèrent,
aveuglés par la lumière. Emma en profita pour sauter du rocher en faisant
tournoyer Cortana au-dessus d’elle comme les pales d’un hélicoptère, et
l’air s’emplit de crissements d’insectes.
La suite parut se dérouler au ralenti. Emma tombait toujours. Il lui
semblait qu’elle avait tout son temps. Elle trancha quelques têtes, sectionna
des thorax et des mâchoires. Quand elle toucha enfin le sol, six cadavres de
Mantidés gisaient autour d’elle. Au bout de quelques secondes, ils
disparurent. Il ne resta qu’une patte, plantée tel un cactus bizarre dans le
sol.
Les monstres encore vivants encerclèrent Emma en sifflant mais aucun
d’eux ne fit mine de l’attaquer. Ils devenaient prudents ; leur cerveau
d’insecte avait fini par comprendre qu’elle était dangereuse.
Emma jeta un coup d’œil vers Mark. Il était toujours debout sur son
perchoir. Elle ne pouvait pas le blâmer ; cette saillie rocheuse était un
excellent poste stratégique. Un Mantidé fondit sur lui ; il lui transperça
l’abdomen de son poignard. La créature rugit et recula en titubant.
Dans la lumière vive du poignard séraphique, Emma vit une flaque de
sang rouge s’épanouir sur le tee-shirt du garçon.
— Mark… murmura-t-elle.
Il se tourna vers elle d’un mouvement gracieux avant de porter le coup
de grâce au Mantidé blessé, qui disparut au moment où des phares
éclairaient la nuit.
Une voiture surgit de la route et fonça dans leur direction. C’était une
Toyota rouge d’apparence familière. Ses phares balayèrent le champ de
bataille et les Mantidés. Une silhouette agenouillée sur le toit de la voiture
tenait les monstres en joue avec son arbalète. Julian.
La voiture accéléra et Julian se leva sans cesser de viser les monstres.
Son arbalète était une arme complexe, capable de tirer plusieurs flèches à la
fois. Une première flèche siffla dans l’air, suivie d’une autre. Julian se tenait
en équilibre sur le toit, tel un surfeur au sommet d’une vague, bien campé
sur ses jambes, tandis que la Toyota progressait en cahotant sur le sol
irrégulier.
Le cœur d’Emma se gonfla de fierté. La plupart des gens s’imaginaient
à tort que Julian n’était pas un bon guerrier parce qu’il était gentil avec sa
famille et ses amis.
Les deux flèches allèrent se planter dans le corps d’un démon. Elles
étaient couvertes de runes ; en atteignant leur cible, elles la firent exploser.
La voiture s’arrêta dans un grincement de pneus. Emma reconnut
Cristina au volant. Les Mantidés se dispersaient dans l’obscurité. La voiture
redémarra en trombe et écrasa quelques retardataires. Mark bondit de la
saillie rocheuse, atterrit gracieusement sur le sol et acheva un démon en
train d’agoniser, le corps agité de spasmes, en lui plantant son poignard
dans la tête. Le devant de son tee-shirt était couvert de sang noir. Le démon
disparut et Mark tomba à genoux en abandonnant son arme dans l’herbe.
Cristina coupa le moteur de la Toyota. Elle venait d’ouvrir sa portière
quand un Mantidé jaillit de sous la voiture et se jeta sur Mark. Julian poussa
un cri et sauta du toit de la Toyota. Mark se redressa sur les genoux,
cherchant à tâtons la chaîne autour de son cou…
Emma se sentit pousser des ailes grâce, sans doute, à la présence de
Julian. Non loin d’elle, elle aperçut la patte de Mantidé toujours enfoncée
dans le sol ; elle s’en saisit et la lança de toutes ses forces. La patte tournoya
dans le vide comme une hélice et alla se planter dans le corps du monstre. Il
poussa un hurlement de douleur et disparut dans un nuage d’ichor.
Mark retomba dans l’herbe. Julian se pencha vers lui, la stèle à la main.
— Mark, murmura-t-il au moment où Emma les rejoignait. Mark, je
t’en prie…
— Non, dit Mark, la voix pâteuse en repoussant sa main. Pas de runes.
(Après s’être relevé péniblement, il se tourna vers Emma.) Ça va ?
— Oui, répondit-elle en rengainant Cortana.
La fièvre de la bataille retombait et elle avait un peu le tournis. Julian
lui toucha la joue.
— Tu es sûre ? Tu saignes.
Il lui montra ses doigts maculés de sang. Elle porta la main à sa joue et
sentit une entaille sous ses doigts.
— Je ne m’en étais pas aperçue. Comment vous nous avez retrouvés ?
Avant que Julian puisse répondre, la Toyota recula dans un grondement
de moteur, effectua un demi-tour et s’arrêta à quelques pas d’eux. Cristina
se pencha par la vitre.
— On s’en va, dit-elle. C’est dangereux ici.
— Les démons n’ont pas disparu, renchérit Mark. Ils ont juste battu en
retraite.
Il disait vrai. Des ombres se mouvaient dans la nuit. Ils s’entassèrent
précipitamment dans le véhicule : Emma à l’avant avec Cristina, Julian et
Mark à l’arrière. Tandis que la caverne s’éloignait dans le rétroviseur,
Emma tâta la poche de son cardigan : le portefeuille s’y trouvait toujours.
Elle poussa un soupir de soulagement. Elle était saine et sauve, avec Julian
près d’elle et en possession d’un indice capital. Tout allait bien.
— Mark, il te faut une iratze, dit Julian.
— Ne t’approche pas de moi avec ce truc-là, répliqua Mark en jetant un
regard noir à la stèle que Julian tenait à la main. Ou je saute par la portière.
— Ça, ça m’étonnerait, dit calmement Cristina qui pressa le bouton de
verrouillage automatique des portes.
— Tu saignes partout sur la banquette, insista Julian.
Emma se retourna. Le tee-shirt de Mark était couvert de sang mais il
n’avait pas l’air de souffrir ; une lueur d’agacement brillait dans ses yeux.
— Je suis toujours protégé par la magie de la Chasse Sauvage. Mes
blessures guérissent vite. Inutile de s’inquiéter.
Avec le bord de son tee-shirt, il tamponna le sang sur sa poitrine ;
Emma entrevit la blancheur de son ventre plat zébré de cicatrices.
— Vous êtes arrivés au bon moment, dit Emma à Julian. Je ne sais pas
comment vous nous avez retrouvés mais…
— On vous a localisés grâce au GPS de ton téléphone, expliqua-t-il.
— Et comment vous avez deviné que nous étions en danger ?
Cristina lança un regard appuyé à Emma et Julian ne répondit pas.
Emma ôta son cardigan et transféra le portefeuille de Wells dans la
poche de son jean. À l’ardeur du combat avait succédé une sorte
d’engourdissement dont elle émergeait peu à peu : la douleur commençait à
se manifester et elle tressaillit en retroussant ses manches : elle avait une
grosse brûlure sur le bras, du coude au poignet. Levant les yeux vers le
rétroviseur, elle surprit Jules en train de l’observer. Il se pencha vers la
conductrice.
— Cristina, tu peux te garer, s’il te plaît ?
Jules et sa politesse exemplaire ! Cristina quitta la route et s’engagea
sur le parking d’un restaurant de plage qui servait des fruits de mer. Une
pancarte lumineuse accrochée à son toit annonçait : LE TRIDENT DE
POSÉIDON.
Les quatre jeunes gens descendirent de voiture. Quelques routiers et des
campeurs étaient attablés devant un café ou une assiette d’huîtres frites.
Cristina insista pour aller commander plats et boissons ; au terme d’une
petite discussion, ils se rangèrent à son avis. Julian jeta sa veste sur une
table.
— Il y a une douche juste derrière. Venez. Là-bas, on sera tranquilles.
— Comment tu le sais ? demanda Emma.
Sans répondre, il contourna la cabane et Emma lui emboîta le pas,
percevant sa colère.
Il y avait en effet un petit espace entouré de bennes, équipé d’un double
lavabo en acier et, comme l’avait promis Julian, d’une douche de plein air.
Des équipements de surf étaient entreposés juste à côté.
Mark ouvrit le robinet de la douche.
— Attends, dit Julian. Tu vas te…
L’eau jaillit du pommeau, et Mark se retrouva trempé. Il s’immobilisa
sous le jet d’eau glacée, aussi calmement que s’il se baignait sous une
cascade tropicale.
— … mouiller.
Julian passa la main dans ses cheveux emmêlés. « Des cheveux brun
chocolat », lui disait Emma quand elle était petite. Pour la plupart des gens,
le brun était une couleur terne mais pas chez Julian : il avait des reflets
clairs, roux et blonds.
Emma ouvrit le robinet du lavabo et nettoya la blessure sur son bras,
puis s’aspergea le visage et le cou pour ôter les éclaboussures d’ichor. Le
sang démoniaque était une substance toxique qui brûlait la peau.
Mark coupa l’eau avant d’émerger de la douche en dégoulinant de la
tête aux pieds. Son regard croisa celui d’Emma ; dans ses iris, l’un bleu,
l’autre or, elle entrevit la sauvagerie de la Chasse et l’immensité des cieux.
Elle frissonna.
Julian lui lança un regard sévère. Il glissa quelques mots à l’oreille de
Mark, qui hocha la tête et s’éloigna.
Emma referma le robinet et sursauta : elle avait une brûlure au creux de
la main. En sortant sa stèle de sa poche, elle fut prise d’un vertige et dut
s’agripper au bord du lavabo.
— Attends, dit Julian en se glissant derrière elle. Laisse-moi faire.
Les runes, en particulier celles qui servaient à guérir, fonctionnaient
mieux lorsqu’elles venaient d’un parabatai. Emma s’adossa au lavabo.
Julian était si près qu’elle sentait son odeur, mélange de peinture, de clou de
girofle et de bois brûlé. Il lui maintint le bras et appliqua la pointe de sa
stèle sur sa peau.
— Pardon, Jules, dit-elle soudain.
— Pardon pour quoi ?
— Pour être partie là-bas sans toi. Je n’essayais pas de…
— Qu’est-ce qui t’a pris d’y aller seule avec Mark ? demanda-t-il en
traçant une rune de guérison.
— La moto ne pouvait transporter que deux personnes. Oui, la moto,
répéta-t-elle devant le regard interdit de Julian, avant de se rappeler qu’un
Mantidé l’avait jetée dans le précipice. Bon, tu sais, le cheval de Mark ?
Celui dont parlait la délégation dans le Sanctuaire ? C’est une moto. Ou
plutôt, c’était. Un des Mantidés l’a détruite.
L’iratze était terminée. Emma retira sa main et regarda la blessure se
refermer sur son bras.
— Tu ne portes même pas ta tenue de combat. (Julian parlait d’un ton
calme mais ses mains tremblaient.) Tu n’es pas immortelle, Emma.
— Je m’en suis bien sortie…
— Tu ne peux pas me faire ça !
Elle se figea.
— Te faire quoi ?
— Je suis ton parabatai. Vous étiez aux prises avec, quoi… Deux
douzaines de Mantidés quand on est arrivés ? Si Cristina ne t’avait pas
passé un coup de fil…
— Je les aurais repoussés ! Je suis contente que vous soyez venus,
merci, mais je nous aurais sortis de là…
— Peut-être que tu y serais parvenue, oui, il n’empêche que tu aurais
aussi bien pu y laisser la vie ! Ça me tuerait, Emma, ça me tuerait. Tu sais
ce qu’il arrive…
Il ne termina pas sa phrase. « Tu sais ce qu’il arrive quand l’un des deux
parabatai meurt ? »
Ils se firent face sans un mot.
— Quand tu es parti, je l’ai senti là, dit-elle enfin en touchant sa rune de
parabatai. Et toi, tu l’as senti ?
Elle posa la main sur le tee-shirt de Julian, à quelques centimètres au-
dessus de son cœur. C’était là que se trouvait sa rune à lui.
— Oui, répondit-il en suivant son geste des yeux. Ça m’a fait mal d’être
loin de toi. J’avais l’impression qu’on m’avait planté un hameçon sous la
cage thoracique, et que quelqu’un tirait sur la ligne.
Emma revit Julian à quatorze ans, le jour de la cérémonie, dans la Cité
Silencieuse, debout au milieu d’un cercle de feu. Elle se souvenait de
l’expression de son visage quand il avait déboutonné sa chemise pour
qu’elle trace sur sa peau la rune qui les enchaînerait l’un à l’autre jusqu’à la
fin de leurs jours.
Elle effleura des doigts sa clavicule. Elle sentait la chaleur de sa peau à
travers son tee-shirt. « S’il te plaît, ne sois pas fâché, Jules. »
— Je ne suis pas une Blackthorn, dit-elle d’une voix tremblante.
— Quoi ?
— Je ne suis pas une Blackthorn. (Ces mots la blessaient, ils venaient
de très loin, d’un endroit où elle hésitait à s’aventurer.) Je ne fais pas partie
de l’Institut. Je suis ici grâce à toi, parce que je suis devenue ton parabatai.
Vous, vous n’avez rien à prouver pour rester ici. Moi si. Chaque fois que je
fais quelque chose, j’ai l’impression de passer un test.
— Pas avec moi, Emma. Tu as déjà fait tes preuves depuis longtemps.
Emma fut prise d’une envie folle de le serrer contre elle, de broyer ses
mains dans les siennes, de se faire mal et de lui faire mal. Elle ne
comprenait pas cet élan et il la terrifiait. Elle recula, troublée, et murmura :
— Retournons auprès de Mark et Cristina. Ça fait un bail qu’on est
partis.
Avant de se détourner, elle vit son visage s’assombrir et, à cet instant,
elle eut la certitude absolue que, malgré tous les démons qu’elle avait tués
ce soir, son courage lui avait fait défaut au moment où elle en avait le plus
besoin.
Mark et Cristina étaient attablés devant des barquettes de frites,
beignets de palourdes et tacos de poisson. Cristina tenait à la main une
bouteille de limonade et souriait à Mark.
— Mark me racontait la bataille, dit-elle tandis qu’Emma s’asseyait à
son tour en piochant une frite.
Julian s’installa près d’elle et prit un soda. Emma se lança dans sa
propre version des faits, depuis leur découverte de la caverne et du
portefeuille jusqu’à l’arrivée des Mantidés.
— Ils ont détruit la moto de Mark, si bien qu’on ne pouvait plus
s’échapper.
Mark se rembrunit.
— Ton cheval est mort, on dirait, ajouta Emma. Ils vont t’en donner un
autre ?
— Ça m’étonnerait, répondit-il. Le Petit Peuple n’a pas la réputation
d’être généreux.
— Voyons un peu vos trouvailles, dit Cristina.
Emma sortit le portefeuille de sa poche et il passa de main en main.
Puis elle montra les photos prises avec son téléphone.
— On peut traduire sans problème le grec et le latin. Mais il faudra faire
des recherches à la bibliothèque pour les autres langues.
— Stanley Wells, dit Julian en examinant le portefeuille à moitié brûlé.
Ce nom m’est familier.
— En rentrant, on demandera à Ty et à Livvy de faire des recherches.
Une fois qu’on aura son adresse, on ira jeter un œil chez lui. On dénichera
peut-être quelque chose susceptible d’expliquer pourquoi on l’a choisi pour
accomplir un sacrifice.
— C’est peut-être le hasard.
— Ça m’étonnerait, dit Mark.
Julian, qui allait porter sa bouteille à sa bouche, suspendit son geste.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
— On ne peut pas choisir n’importe qui pour accomplir un rituel
d’invocation.
— On t’a donné des cours de magie noire dans la Chasse Sauvage ?
demanda Julian.
— La Chasse Sauvage, c’est déjà de la magie noire. J’ai reconnu le
cercle tracé dans la caverne. C’est un cercle sacrificiel utilisé en
nécromancie.
Ils restèrent silencieux pendant quelques instants. Ce fut Emma qui
rompit le silence.
— Les Mantidés étaient les gardiens des lieux. Qui que soit ce
nécromancien, il ne voulait pas qu’on pénètre dans cette caverne.
— C’est donc qu’il en a encore besoin, dit Julian.
— Il ou elle. Il n’y a pas que des hommes chez les serial killers.
— C’est vrai. En tout cas, c’est l’unique point de convergence situé aux
abords de la ville. Un acte de nécromancie pratiqué sur une ley-line,
Magnus l’aurait répertorié sur sa carte mais… mais si c’est sur un point de
convergence ?
— Peut-être que ça a échappé à la vigilance des Nephilim, suggéra
Mark. Le meurtrier accomplit peut-être son rituel sur le point de
convergence avant…
— … d’abandonner les corps sur des ley-lines ? conclut Cristina. Mais
pourquoi ? Pourquoi ne pas les laisser dans la caverne ?
— Il veut peut-être que ces corps soient retrouvés. Après tout, il y a des
inscriptions sur leur peau. C’est peut-être un message qu’il cherche à faire
passer.
— Dans ce cas, il aurait dû l’écrire dans une langue compréhensible,
marmonna Emma.
— Peut-être que ce message ne nous est pas destiné.
— Il va falloir surveiller cette grotte, déclara Cristina. Y installer une
caméra. Il n’y a pas d’autre point de convergence ; le meurtrier reviendra
forcément sur les lieux à un moment ou à un autre…
— D’accord, acquiesça Julian. On va installer un système d’alerte.
— Demain, dans la journée, dit Emma. À l’heure où les Mantidés se
tiennent tranquilles…
Julian rit.
— Tu as oublié ? Demain, c’est jour d’examen.
Deux fois par an, Diana avait l’obligation de les tester sur leurs
connaissances élémentaires dans plusieurs domaines (tracé de runes,
entraînement physique, langues étrangères) et faire part de leurs progrès à
l’Enclave.
Un chœur de protestations retentit. Julian leva les bras au ciel.
— Je veux bien envoyer un texto à Diana. Mais si on ne passe pas ces
examens, l’Enclave va se méfier.
Mark jura dans une langue incompréhensible.
— Je ne crois pas avoir déjà entendu ce mot, dit Cristina, l’air amusé.
— Moi non plus, et pourtant je m’y connais en jurons, renchérit Emma.
Mark ébaucha un sourire, aussitôt remplacé par une grimace de douleur.
Il tira sur le col ensanglanté de son tee-shirt pour examiner sa blessure.
Julian reposa sa bouteille de soda.
— Laisse-moi regarder.
— Il n’y a rien à faire. Ça va guérir tout seul.
— Ta blessure a été infligée par un démon. Laisse-moi regarder.
Mark jeta un œil autour de lui. Le clapotis des vagues avait quelque
chose de réconfortant. Hormis eux, il n’y avait plus personne autour des
tables. Mark ne connaissait sans doute pas encore très bien la voix de son
frère quand il ne souffrait aucune contradiction, sa voix d’adulte, celle
qu’on écoutait.
Il souleva le devant de son tee-shirt. Sa blessure ne saignait plus mais
en voyant la chair déchiquetée, Emma serra les dents.
— Voyons… commença Julian.
— Je vais bien ! s’exclama Mark. Je n’ai pas besoin de tes runes. (Il se
toucha l’épaule, à l’endroit où se trouvait une rune permanente de
protection.) Je l’ai depuis mes dix ans. Elle était déjà là quand ils m’ont
emmené et elle ne les a pas empêchés de me faire du mal. Les runes de
l’Ange sont une imposture.
— Elles ne sont pas parfaites, admit Julian. La perfection n’existe pas.
Néanmoins elles ont leur utilité. Et je n’ai pas envie de te voir souffrir.
— Mark, dit Cristina d’une voix douce.
Mais Mark était ailleurs ; il s’était retranché dans un endroit où leurs
voix ne pouvaient pas l’atteindre. Il se leva, les yeux étincelants, les poings
serrés. Avec des gestes lents, il fit passer son tee-shirt par-dessus sa tête et
le laissa tomber dans le sable. Emma eut le temps d’apercevoir son torse, sa
carnation bien plus pâle que la sienne et sa taille étroite couverte
d’anciennes cicatrices. Puis il se retourna.
Son dos était entièrement couvert de runes. Cependant, ce n’étaient pas
les Marques des Chasseurs d’Ombres qui finissaient par disparaître en ne
laissant derrière elles qu’une pâle cicatrice. Celles-ci ressortaient, violettes,
sur sa peau blanche.
Julian avait blêmi.
— Qu’est-ce…
— À mon arrivée là-bas, on s’est moqué de mon sang de Nephilim. À
la Cour des Ténèbres, on m’a confisqué ma stèle et on l’a brisée en mille
morceaux puis, à l’aide d’un couteau, on a gravé les runes de l’Ange sur ma
peau. Après, je n’ai plus jamais essayé de défendre les Chasseurs d’Ombres
et je me suis juré que plus une seule rune ne mutilerait ma peau.
Après s’être penché pour ramasser son tee-shirt mouillé et taché de
sang, il se tourna face à eux. Sa colère s’était dissipée, remplacée par une
immense vulnérabilité.
— Les Frères Silencieux pourraient peut-être les faire disparaître,
suggéra Emma.
— Je veux les garder. Elles m’aident à me rappeler.
Julian se leva.
— À te rappeler quoi ?
— Qu’il ne faut faire confiance à personne.
Cristina échangea un regard peiné avec Emma.
— Je suis désolé que ta rune de protection n’ait pas fonctionné, dit
timidement Julian, et Emma éprouva une furieuse envie de le serrer dans
ses bras. Mais il existe d’autres moyens de se protéger. La famille, par
exemple. Nous serons toujours là pour te protéger, Mark. Nous ne les
laisserons pas te reprendre.
Mark sourit tristement.
— Je sais, petit frère. Je sais.
10
C’ÉTAIT UNE ENFANT
— C ’est fait, dit Diana en jetant son sac, qui fit un bruit métallique en
tombant sur l’îlot de la cuisine.
Emma leva les yeux. Debout devant la fenêtre avec Cristina à ses côtés,
elle testait les bandages sur ses mains. Les runes de guérison appliquées par
Julian étaient venues à bout de la plupart de ses blessures mais elle avait
encore des brûlures d’ichor qui la faisaient souffrir.
Livvy, Dru et Tavvy s’étaient rassemblés autour de la table et se
disputaient un fond de lait chocolaté. Ty lisait, ses écouteurs vissés sur les
oreilles, tranquille dans son monde. Debout aux fourneaux, Julian préparait
des œufs au bacon un peu brûlés sur les bords pour faire plaisir à Dru.
Diana alla se laver les mains. Elle portait un jean et un tee-shirt maculés
de terre et ses cheveux étaient rassemblés en chignon.
— Tu as installé le système de surveillance ? demanda Emma.
Diana acquiesça en prenant un torchon pour s’essuyer les mains.
— Julian m’a envoyé un texto. Vous pensiez peut-être pouvoir échapper
aux examens ?
Un concert de grognements lui répondit.
— En tout cas, c’est fait. Si quelqu’un pénètre dans cette caverne, on
recevra un appel sur le téléphone de l’Institut.
— Et si on est absents ? demanda Julian.
— Toi, Emma et moi, on sera aussi avertis par texto, répondit Diana en
s’adossant à l’évier.
— Et pas Arthur ? s’enquit Cristina. Il n’a pas de portable ?
D’après ce qu’en savait Emma, Arthur n’avait pas de téléphone
personnel. Diana ignora la question de Cristina.
— Autre chose : les Mantidés gardent le point de convergence pendant
la nuit mais, comme vous le savez, les démons ne se manifestent pas
pendant la journée. Ils ne supportent pas la lumière du jour.
— Je m’interroge, dit Emma. Ça n’est pas très logique de laisser le
point de convergence sans surveillance pendant tout ce temps.
— Tu as raison de te poser la question. (La voix de Diana n’exprimait
aucune émotion ; Emma chercha en vain des signes de colère sur son
visage.) Pendant la journée, l’accès à la caverne est fermé. J’ai regardé
l’entrée disparaître au lever du soleil. Ça ne m’a pas gênée pour installer les
runes et le matériel de surveillance – j’ai pu le faire de l’extérieur – mais
personne ne peut entrer dans la grotte tant qu’il fait jour.
— C’est peut-être un démon qui est derrière tout ça, suggéra Livvy.
Diana soupira.
— On n’est sûrs de rien. Par l’Ange, il me faut un café !
Cristina se précipita pour lui trouver une tasse tandis qu’elle époussetait
ses vêtements, les sourcils froncés.
— Est-ce que Malcolm t’a aidée à tout installer ?
Diana accepta avec gratitude la tasse de café que lui tendait Cristina et
sourit.
— Tout ce que vous avez besoin de savoir, c’est que c’est réglé,
répondit-elle. Maintenant, je vous rappelle que vous avez des examens
aujourd’hui. Vous êtes attendus en classe après le petit déjeuner.
Elle prit congé en emportant son sac et sa tasse de café.
— Je n’en reviens pas qu’on ait cours aujourd’hui, marmonna Dru.
Elle portait un jean et un tee-shirt rendant hommage à un vieux film
d’horreur.
— On est au beau milieu d’une enquête, renchérit Livvy. On devrait
être dispensés d’examens.
— C’est un affront, ajouta Ty.
Il avait ôté ses écouteurs et jouait avec un stylo rétractable, chose qu’il
faisait souvent quand il était anxieux, avant que Julian décide de lui
fabriquer de meilleurs outils de concentration.
Le téléphone d’Emma sonna au milieu des grognements. Baissant les
yeux, elle vit le nom de Cameron Ashdown s’afficher sur l’écran. Julian jeta
un coup d’œil dans sa direction avant de retourner à ses œufs. Il portait un
tablier par-dessus son pantalon de combat et un vieux tee-shirt au sujet
duquel Emma ne se serait pas privée de le taquiner dans d’autres
circonstances. Elle se dirigea vers la fenêtre pour prendre l’appel.
— Cam ? Qu’est-ce qui t’amène ?
Livvy leva les yeux au ciel et entreprit de mettre le couvert. Dru et
Tavvy se chamaillaient toujours, bien qu’il ait fini par avoir le lait chocolaté
— Je ne t’ai pas appelée pour qu’on se remette ensemble, si c’est ce que
tu penses, répondit Cameron à l’autre bout du fil.
Elle se le représenta les sourcils froncés, la tignasse en bataille comme
tous les matins au réveil.
— Euh… Bien le bonjour à toi aussi, lança Emma.
— Voleur de lait, grommela Dru à l’intention de Tavvy, avant de poser
un toast en équilibre sur sa tête.
Emma réprima un sourire.
— J’étais au Marché Obscur hier soir, reprit Cam.
— Ouh le vilain !
— J’ai surpris une conversation près du stand de Johnny Rook. Ça te
concernait. Il racontait qu’il s’était disputé avec toi quelques jours
auparavant. (Il baissa la voix.) Tu ne devrais pas le voir à l’extérieur du
Marché, Emma.
Emma s’adossa au mur. Cristina lui lança un regard appuyé puis s’assit
à table avec les autres ; bientôt, tout le monde fut occupé à beurrer des
tartines et à engloutir des œufs brouillés.
— Je sais, je sais. Johnny Rook est un criminel qui commet des crimes.
J’ai déjà eu droit à un sermon.
Cameron poursuivit avec colère :
— Quelqu’un d’autre a dit que tu mettais le nez dans des affaires qui ne
te regardaient pas. Et qu’il finirait par t’arriver des bricoles. Ce n’était pas
lui qui te menaçait directement ; je l’ai secoué un peu et il m’a dit que
c’était juste des rumeurs qu’il avait entendues. Qu’est-ce que tu fabriques,
Emma ?
À sa posture, Emma devina que Julian écoutait la conversation.
— Oh, je m’occupe, répondit-elle.
Cameron soupira.
— C’est ça, continue à faire n’importe quoi. Je m’inquiétais pour toi.
Sois prudente, pour une fois.
— Je le suis toujours, dit-elle avant de raccrocher.
Sans un mot, Julian lui tendit une assiette d’œufs brouillés. Emma
l’accepta, consciente que tout le monde la regardait. Après l’avoir posée sur
l’îlot central, elle se percha sur un tabouret et attaqua son repas avec une
cuillère.
— Bon, dit Livvy, puisque personne ne pose la question, qu’est-ce qu’il
voulait ?
Emma leva les yeux, agacée, et s’apprêtait à lui faire une réponse
cinglante mais les mots moururent sur ses lèvres. Mark se tenait sur le seuil.
La tension suscitée par son éclat de la veille dans la bibliothèque parut se
réveiller, et un silence pesant s’abattit sur la tablée. Les Blackthorn
dévisagèrent leur frère sans un mot ; Cristina baissa les yeux sur sa tasse de
café.
Mark, lui, semblait… normal. Il portait un tee-shirt propre, un jean noir
à sa taille et une vraie ceinture de Chasseur d’Ombres, reconnaissable aux
runes de précision gravées dans le cuir.
Tous les occupants de la cuisine le regardaient avec étonnement, y
compris Julian qui avait suspendu son geste, la spatule en l’air. Mark
redressa les épaules et pendant une fraction de seconde, Emma crut qu’il
allait faire une révérence, comme la veille.
— Je suis désolé pour hier soir, déclara-t-il. Je n’aurais pas dû m’en
prendre à vous, ma famille. Les décisions politiques de l’Enclave sont
souvent complexes et obscures, et ce n’est pas votre faute. Avec votre
permission, j’aimerais repartir de zéro et refaire les présentations.
— Mais on sait qui tu es, objecta Ty.
Livvy se pencha pour lui glisser quelques mots à l’oreille. Ty reporta le
regard sur Mark, l’air toujours perplexe mais à présent impatient.
Mark fit un pas dans leur direction.
— Je m’appelle Mark Antony Blackthorn. Je descends d’une longue
lignée de fiers Chasseurs d’Ombres. J’ai servi au sein de la Chasse Sauvage
pendant plusieurs années. J’ai parcouru les cieux sur un cheval de fumée
blanche et sillonné les champs de bataille pour emmener les morts au
royaume des fées, où leur peau et leurs ossements nourrissent les terres
sauvages. Je ne me suis jamais senti coupable, même si je le devrais peut-
être. (Il laissa pendre ses mains, qu’il avait jusqu’alors nouées derrière le
dos, le long de son corps mince.) Je ne sais pas où est ma place. Avec votre
aide, je vais tâcher de m’en faire une ici.
Il y eut un long silence. Emma retenait son souffle, sa cuillère à la main.
Mark se tourna vers Julian qui dit en se grattant la nuque, la voix un peu
enrouée par l’émotion :
— Assieds-toi, Mark. Je vais te faire des œufs brouillés.
Mark resta silencieux pendant toute la durée du petit déjeuner tandis
qu’Emma, Julian et Cristina relataient au reste de la tablée les événements
de la veille. Concernant l’attaque des Mantidés, Emma évita d’entrer dans
les détails : elle ne voulait pas donner de cauchemars à Tavvy.
Elle fit passer le portefeuille de Stanley Wells à Tiberius, surexcité à
l’idée de détenir un indice. Il promit de mener une enquête approfondie sur
le malheureux Stanley une fois les examens terminés. Puisque Mark en était
dispensé, Julian lui demanda s’il pouvait garder Tavvy dans la bibliothèque.
— Je ne le donnerai pas en pâture à un arbre, comme on le fait avec les
enfants turbulents à la Cour des Ténèbres, promit Mark.
— Me voilà rassuré, répliqua sèchement Julian.
Mark se pencha vers Tavvy, dont le regard pétillait.
— Viens avec moi, petit gars. Je vais te montrer les livres que j’adorais
quand j’étais enfant.
Tavvy hocha la tête et, avec une confiance totale, prit la main que Mark
lui tendait. Visiblement ému, celui-ci l’entraîna vers le couloir.
La mise en garde de Cameron occupa les pensées d’Emma pendant le
reste du petit déjeuner, la vaisselle et après qu’ils eurent tous pris place dans
la salle de classe où Diana les attendait, une pile de polycopiés sous le bras.
Elle ne parvenait pas à s’ôter ses mots de l’esprit et de fait, elle obtint des
résultats médiocres en langues étrangères et en classification des différentes
espèces de démons et de Créatures Obscures : elle confondit Azaël avec
Asmodée, le purgatique avec le chthonien et les nixes avec les pixies. Diana
la foudroya du regard en notant sa copie avec un gros feutre rouge.
Tous les autres eurent de bonnes notes ; quant aux quelques fautes de
Julian, Emma le soupçonna d’avoir délibérément commis des erreurs par
solidarité envers elle.
Elle se sentit soulagée une fois qu’ils eurent terminé les examens écrits
et oraux. Ils firent une pause à l’heure du déjeuner avant de se rendre dans
la salle d’entraînement. Diana avait déjà fini d’installer le matériel : des
cibles pour le lancer de couteaux, des épées de diverses tailles et, au centre
de la pièce, un mannequin en bois destiné à l’entraînement avec plusieurs
bras articulés et une tête en chiffon remplie de paille, entouré d’un cercle
formé avec un mélange de poudres noire et blanche – cendre et sel de roche.
— Il va falloir l’attaquer de loin, avec prudence et précision, expliqua
Diana. Si vous franchissez le cercle, vous avez perdu.
Elle alluma une radio posée par terre. Un bruit atroce retentit dans la
pièce. On aurait dit l’enregistrement d’une foule enragée en train de hurler
et de casser des vitres.
— Vous devez apprendre à ne pas vous laisser distraire… cria Diana.
Avant qu’elle puisse finir, on frappa à la porte. Mark entra timidement
dans la pièce.
— Tavvy est occupé à lire, dit-il à Diana, qui venait de baisser le son, et
vous m’avez proposé de participer à cet examen. J’ai jugé préférable de
venir dès maintenant.
— Mark n’a pas besoin de passer d’examen, objecta Julian. Ce n’est pas
comme si on allait communiquer ses notes à l’Enclave !
— Cristina non plus et pourtant elle est avec nous, dit Diana. Je veux
voir comment vous vous débrouillez. Si vous travaillez ensemble, il faut
que vous connaissiez le niveau de chacun d’entre vous.
— Je sais me battre, protesta Mark. Les chasseurs de la Chasse Sauvage
sont aussi des guerriers.
Il ne fit aucune allusion aux événements de la veille et au fait qu’il avait
réussi à repousser des Mantidés seul, sans l’aide des runes.
— Oui, excepté qu’ils ne se battent pas comme les Chasseurs
d’Ombres, dit Diana en désignant les poignards gravés de runes et les épées
en adamas. Ce sont les armes de votre peuple. Chacun de vous devra en
choisir une.
À ces mots, le visage de Mark se ferma, mais il ne protesta pas et
demeura à sa place tandis que le groupe s’éparpillait dans la salle. Emma
alla chercher Cortana, Cristina ses couteaux papillons, Livvy son sabre et
Dru une longue miséricorde. Quant à Julian, il opta pour des chakrams, des
disques d’acier tranchants comme des rasoirs.
Ty resta en retrait. Emma ne put s’empêcher de se demander si Diana
avait vu Livvy prendre une dague et la glisser dans la main de son frère
jumeau. Emma l’avait déjà vu lancer des couteaux : il était plutôt bon,
excellent parfois, mais seulement quand il en avait envie. Le cas échéant, on
ne pouvait pas le faire bouger d’un pouce.
— Julian, dit Diana en augmentant le volume de la radio. Tu
commences.
Julian prit son élan et lança les chakrams, qui virevoltèrent dans le vide
comme des cercles de feu. Avant de se planter dans le mur, l’un trancha le
bras droit du mannequin et l’autre son bras gauche.
— Ta cible n’est pas morte, fit remarquer Diana. Elle n’est que
manchote.
— Précisément, dit Julian. Comme ça je peux l’interroger.
— Bonne stratégie.
Diana réprima un sourire en prenant des notes dans son carnet. Elle alla
ramasser les deux bras du mannequin et les remit en place.
— Livvy ? À ton tour.
D’un grand coup de sabre, Livvy réussit à régler son compte au
mannequin sans franchir le cercle. Dru obtint un résultat honorable en
lançant sa miséricorde et Cristina planta ses deux couteaux papillons dans la
tête du mannequin, à l’endroit précis où auraient dû se trouver ses yeux.
— C’est dégueu, observa Livvy, admirative. J’adore !
En allant récupérer ses couteaux, Cristina adressa un clin d’œil à Emma
qui était en train de grimper à l’échelle de corde, Cortana dans une main.
— Emma ? fit Diana en levant la tête. Qu’est-ce que tu fabriques ?
Arrivée en haut de l’échelle, Emma se jeta dans le vide. Au moment de
sauter, elle éprouva une sensation de plaisir et de liberté qui chassa de son
esprit l’avertissement de Cameron. Elle atterrit sur le mannequin, les pieds
en équilibre sur ses épaules, et lui planta Cortana dans le corps jusqu’à la
garde. Puis elle décrivit un saut périlleux arrière et retomba sur ses deux
pieds à l’extérieur du cercle.
— Bonjour, la frime, s’exclama Diana, qui sourit en se penchant de
nouveau sur son carnet pour prendre des notes. Tiberius ? À toi.
Ty fit un pas vers le cercle. Le fil blanc de ses écouteurs ressortait sur sa
tignasse noire. Emma remarqua non sans étonnement qu’il était aussi grand
que le mannequin. Le plus souvent, elle voyait encore Ty comme un enfant.
Mais il avait quinze ans, il était plus vieux qu’elle et Julian à l’époque où ils
avaient accompli leur rituel de parabatai. Il avait perdu ses traits ronds et
enfantins.
Il leva le couteau dans sa main.
— Tiberius, fit une voix depuis le seuil. Ôte ces écouteurs.
C’était la voix d’oncle Arthur. Tous les regards se tournèrent vers lui ;
Arthur s’aventurait rarement au rez-de-chaussée, évitant les conversations,
les heures de repas, bref, tout contact avec autrui. C’était drôle de le voir
rôder sur le seuil de la pièce tel un spectre gris, en robe de chambre et vieux
pantalon, avec une ombre de barbe grise sur les joues.
— La technologie terrestre pollue tout, lâcha-t-il. Jusqu’à tes oreilles. Et
cet ordinateur… Tu crois que je ne suis pas au courant ? (Une lueur de
colère dansa dans ses yeux.) On ne peut pas se battre avec des écouteurs sur
les oreilles !
Diana ferma les yeux.
— Ty, dit-elle. Tu l’as entendu.
Ty obéit et tressaillit en entendant le bruit assourdissant de la radio.
— Alors je ne peux pas le faire, dit-il.
— Dans ce cas, tu ne remportes pas l’épreuve. Il faut que ce soit
équitable.
— Si vous ne le laissez pas mettre ses écouteurs, c’est tout sauf
équitable, intervint Emma.
— L’épreuve est la même pour tous, répliqua Diana. Dans la vraie vie,
on ne peut pas toujours se battre dans des conditions optimales. Il y a du
bruit, du sang, des distractions…
— Sauf que moi, je ne me battrai pas, objecta Tiberius. Je n’ai pas envie
d’être ce genre de Chasseur d’Ombres.
— Tiberius ! s’exclama Arthur d’un ton cinglant. Fais ce qu’on te
demande.
Le visage fermé, Ty leva le couteau et le lança avec une maladresse
délibérée, quoique avec force. Il heurta de plein fouet la radio, qui vola en
éclats.
Un silence de mort s’abattit sur la salle.
Ty regarda sa main droite ; elle saignait. Un débris de la radio lui avait
entaillé la peau. Morose, il alla se poster près d’un pilier. Livvy le suivit
tristement des yeux. Lorsque Julian voulut le rejoindre, Emma le retint par
le bras.
— Non, dit-elle. Laisse-lui une minute.
— C’est mon tour, lança Mark.
Emma le considéra d’un air surpris tandis qu’il se dirigeait droit sur le
mannequin en éparpillant le sel et la cendre sur le sol.
— Mark, dit Diana, tu n’es pas censé…
D’un geste brusque, Mark saisit le mannequin, l’attira vers lui et lui
arracha la tête en faisant pleuvoir de la paille alentour. Après avoir jeté la
tête au loin, il prit l’un des bras en bois, le brisa d’un coup sec et fit de
même avec l’autre. Enfin, il écrasa d’un coup de pied le torse du
mannequin, qui céda dans un craquement sonore.
La scène aurait pu être drôle, songea Emma, s’il n’avait pas affiché un
air lugubre.
— Voilà les armes de mon peuple, dit-il en montrant ses mains, dont la
droite saignait.
— Tu n’étais pas censé franchir le cercle, objecta Diana. Ce sont les
règles, ce n’est pas moi qui les fais. L’Enclave…
— Lex mala, lex nulla, répliqua Mark d’un ton glacial en s’éloignant.
Arthur faillit s’étrangler en entendant son neveu réciter la devise des
Blackthorn. Sans un mot, il se détourna et sortit de la pièce.
Julian regarda son frère s’avancer vers Tiberius et s’adosser au pilier,
juste à côté de lui. Ty, qui tenait sa main ensanglantée, le visage fermé, leva
vers lui des yeux étonnés.
— Mark ?
Doucement, Mark prit la main de son frère, qui se laissa faire. Ils
avaient les mêmes mains longues et délicates aux os saillants, une
caractéristique héritée des Blackthorn.
Peu à peu, la colère de Ty parut se dissiper. Il jeta un regard en coin à
Mark, comme s’il cherchait sur son visage une réponse à quelque
mystérieuse question. Emma se souvint de ses paroles dans la bibliothèque.
« Ce n’est pas sa faute s’il ne comprend pas tout ou si c’est trop pénible
pour lui. »
— Voilà, dit Mark. Maintenant, on a tous les deux mal à la main.
— Julian, dit Diana. Il faut qu’on parle de Ty.
Immobile, Julian regardait les grandes baies vitrées derrière elle et au-
delà, la route, la plage et l’océan.
Il gardait en mémoire un souvenir très précis, bien qu’il n’arrive pas à
se rappeler l’âge qu’il avait à l’époque. Assis sur le sable, il dessinait le
soleil qui se couchait sur la mer et les surfeurs qui s’ébattaient dans l’eau.
C’était plus une esquisse visant à capturer les mouvements joyeux autour de
lui qu’un rendu précis du décor. Ty était là, lui aussi, qui s’amusait à tracer
dans le sable humide des rangées de petits carrés géométriques parfaitement
identiques.
Julian avait comparé son dessin brouillon, imprécis avec les carrés
méthodiques de Ty, et pensé : « On voit la même chose, mais de façon
différente. Ty éprouve le même plaisir que moi à créer. On ressent les
mêmes choses mais on les exprime différemment. »
— C’est la faute d’Arthur, dit-il. Je… je ne sais pas ce qui lui a pris.
Il ne parvenait pas à dissimuler son trouble. D’habitude, quand Arthur
éprouvait de la haine ou de la rancœur, c’était contre lui qu’elles étaient
dirigées. Julian s’étonnait même que son oncle ait remarqué les écouteurs
de Ty : Arthur ne se souciait pas assez de ses neveux pour s’attarder sur ce
genre de détails.
— Je ne sais pas pourquoi il s’en est pris à Ty.
— Nous pouvons être cruels avec ceux qui nous rappellent trop qui
nous sommes, observa Diana.
— Ty n’est pas comme Arthur, répliqua Julian d’un ton cassant. Et il ne
devrait pas payer pour ses sautes d’humeur. Tu devrais le laisser repasser le
test, et cette fois avec ses écouteurs.
— Ce ne sera pas nécessaire. Je sais de quoi Ty est capable ; je veillerai
à ce que ses notes reflètent cela. Tu n’as pas à t’inquiéter au sujet de
l’Enclave.
Julian la dévisagea, perplexe.
— Si ça ne concerne pas ses notes, pourquoi tu voulais me voir ?
— Tu as entendu ce qu’il a dit tout à l’heure. Il n’a pas envie d’être « ce
genre de Chasseur d’Ombres ». Il veut intégrer la Scholomance. C’est pour
cette raison qu’il refuse d’être le parabatai de Livvy. Et pourtant, tu sais
qu’il ferait n’importe quoi pour elle.
Ty et Livvy étaient dans la salle d’informatique, occupés à rassembler
tout ce qu’ils trouvaient sur Stanley Wells. Ty semblait avoir mis sa colère
de côté, il avait même souri après que Mark était allé lui parler.
Julian se demanda si c’était mal de se sentir jaloux à l’idée que Mark,
qui venait à peine de réapparaître dans leurs vies, puisse parler à son petit
frère alors que lui-même n’y arrivait pas. Julian aimait Ty plus que sa
propre vie, et pourtant il n’avait pas songé à lui dire quelque chose d’aussi
simple et d’aussi élégant que : « Maintenant, on a tous les deux mal à la
main. »
— C’est impossible, dit-il. Il n’a que quinze ans. Les autres élèves en
ont au moins dix-huit. Cette école est réservée aux diplômés de l’Académie.
— Il en sait autant qu’eux.
Diana se pencha, les coudes posés sur le plateau en verre de son bureau.
Derrière elle, l’océan s’étendait jusqu’à l’horizon. L’après-midi touchait à
sa fin et les flots avaient pris une teinte bleu sombre. Julian se demanda ce
qui se passerait s’il abattait sa main sur le plateau en verre ; aurait-il la force
de le briser ?
— Ça n’a rien à voir avec ses connaissances, protesta-t-il.
Il se tut brusquement. Il s’approchait dangereusement du sujet qu’ils
n’abordaient jamais : la différence de Tiberius.
Julian voyait souvent l’Enclave comme une ombre menaçante qui
planait au-dessus de sa vie. Elle lui avait ravi son frère et sa sœur au même
titre que le Petit Peuple. Depuis des siècles, elle régissait de façon très
stricte le comportement des Chasseurs d’Ombres. Parle à un Terrestre du
Monde Obscur et tu seras puni, voire banni. Tombe amoureux d’une
Terrestre ou de ton parabatai et tu seras privé de tes Marques (un procédé
extrêmement douloureux auquel on n’était pas certain de survivre).
Le talent de Julian pour le dessin, de même que l’engouement de son
père pour les lettres classiques ne suscitaient que de la méfiance. Les
Chasseurs d’Ombres n’étaient pas censés avoir des centres d’intérêt
extérieurs à leur activité. Les Chasseurs d’Ombres n’étaient pas des artistes.
À l’instar des Spartes, ils étaient destinés à devenir des guerriers. Chez les
Nephilim, on ne cultivait pas l’individualité.
Julian avait conscience que son bel esprit curieux faisait de Ty un être à
part. Il avait entendu dire – à voix basse, du moins – qu’il existait d’autres
enfants de Chasseurs d’Ombres qui ne pensaient pas comme tout le monde.
Qui avaient du mal à se concentrer. Qui se plaignaient que l’ordre des
lettres changeait sur la page quand ils essayaient de lire. Qui étaient sujets,
sans raison, à de gros coups de déprime ou à des crises d’hyperactivité
incontrôlables.
Mais ce n’étaient que des rumeurs car l’Enclave refusait d’admettre que
des Nephilim de ce genre-là puissent exister. À l’Académie, on les
considérait comme des « rebuts » formés pour se tenir à l’écart des autres
Chasseurs d’Ombres. Envoyés dans des coins reculés du globe, cachés
comme des secrets honteux. Il n’y avait pas de mots pour désigner ces
Chasseurs d’Ombres pas comme les autres, ni pour décrire leur différence.
Car, pour qu’il y ait des mots, il aurait fallu reconnaître leur existence,
songea Julian. Or, il y avait des choses que l’Enclave refusait de
reconnaître.
— Avec eux, il va penser que quelque chose cloche chez lui, dit-il.
Alors que tout va bien.
— Je sais.
Diana était manifestement triste et fatiguée. Julian se demanda où elle
était allée la veille, pendant qu’ils rendaient visite à Malcolm, et qui l’avait
aidée à installer le dispositif de surveillance à l’entrée de la caverne.
— Ils vont s’efforcer de le faire entrer dans le moule. Il ne sait pas de
quoi ils sont capables…
— Évidemment, tu ne lui as rien dit ! s’exclama Diana. S’il idéalise la
Scholomance, c’est parce que tu n’as jamais rétabli la vérité. Oui, c’est dur
là-bas. L’enseignement y est très brutal. Dis-le-lui.
— Tu veux que je lui explique qu’il est différent, répliqua sèchement
Julian. Il n’est pas idiot, Diana. Il le sait.
— Non, fit-elle en se levant. Je veux que tu lui expliques ce que
l’Enclave pense des gens différents. Comment veux-tu qu’il fasse son choix
s’il ne dispose pas de toutes les informations ?
— C’est mon petit frère ! s’emporta Julian. Il est à trois ans du
diplôme…
Dehors, une légère brume recouvrait le paysage. Julian distingua son
reflet dans la fenêtre, et son regard l’effraya.
— Je sais que tu l’as pratiquement élevé, Julian, dit Diana, dont les
yeux marron brillaient d’une lueur féroce. Je sais que tu les considères tous
comme tes enfants. Et c’est un peu le cas. Toutefois, Livvy et Ty ne sont
plus des gamins. Il faudrait que tu lâches un peu de lest…
— Je ne communique pas assez avec eux, c’est ça que tu cherches à me
dire ?
— Tu es sur le fil du rasoir à force de dissimuler. Crois-moi, Julian, je
parle en connaissance de cause. On s’habitue, à tel point qu’on finit par
oublier que l’on souffre.
— Je suppose que tu n’as pas l’intention d’entrer dans les détails ?
— Tu as tes secrets, j’ai les miens.
— Je n’y crois pas ! (Julian avait envie de hurler, de taper du poing
contre un mur.) Les secrets, oh oui, ça te connaît ! Tu te souviens, quand je
t’ai demandé pourquoi tu ne voulais pas diriger l’Institut ? Tu n’as même
pas daigné me répondre !
Diana soupira.
— Ça ne résoudra rien de t’énerver contre moi, Jules.
— Tu as peut-être raison. Cependant, tu ne m’as pas beaucoup aidé sur
ce coup-là, alors pardonne-moi si je me sens seul. Crois-moi, j’aime Ty et je
veux qu’il fasse ce dont il a envie. Mais admettons qu’il décide d’entrer à la
Scholomance malgré toutes mes recommandations, tu pourrais me garantir
qu’il se sentira bien là-bas et qu’il supportera la séparation d’avec Livvy,
alors qu’ils n’ont jamais passé une journée l’un sans l’autre ?
Diana secoua la tête. Elle semblait vaincue et Julian n’éprouvait aucun
sentiment de triomphe.
— Je pourrais te répondre qu’il n’y a aucune garantie dans la vie, Julian
Blackthorn, mais je sais déjà que tu ne veux pas entendre ce que j’ai à dire
sur Ty. Alors parlons d’autre chose. Tu es sans doute la personne la plus
déterminée qu’il m’ait été donné de rencontrer. Pendant cinq années, tu as
maintenu une cohésion incroyable dans cette maison. À présent, tu vois
bien que ça ne peut pas durer. Ça finira par craquer, et ensuite ? Que se
passera-t-il ?
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Mark en ramassant Monsieur Laglu,
le lémurien en peluche de Tavvy, qu’il brandit en le tenant maladroitement
par une patte.
Il était assis par terre dans la salle d’informatique en compagnie
d’Emma, de Tavvy et de Dru, laquelle avait le nez plongé dans un livre
intitulé Danse macabre. Tavvy s’évertuait à convaincre son frère aîné de
jouer avec lui.
Cristina était allée se changer. Ty tapait à l’ordinateur pendant que
Livvy, assise au bureau à côté de lui, distribuait des ordres et des
suggestions. L’adresse de Stanley Wells se révélait inconnue au bataillon, et
Emma les soupçonnait tous deux d’employer des moyens illégaux pour
rassembler des informations sur la victime.
— Allez, donne-moi Monsieur Laglu, dit-elle en tendant la main vers
Mark.
Elle se sentait nerveuse et troublée. Diana avait expédié l’épreuve après
le départ d’Arthur et convoqué Julian dans son bureau. Sa façon de jeter ses
armes dans un coin avant de la suivre laissait penser que ce tête-à-tête ne
l’enchantait guère.
Cristina entra dans la pièce en passant les doigts dans ses longs cheveux
noirs encore humides. Mark, qui s’apprêtait à remettre Monsieur Laglu à
Emma, suspendit brusquement son geste. Il y eut un bruit de tissu qui se
déchire et la patte du lémurien en peluche lui resta dans la main.
Il poussa un juron dans une langue inconnue.
— Tu as tué Monsieur Laglu, gémit Tavvy.
— Je crois qu’il est mort de vieillesse, Tav, nuança Emma en ramassant
la patte du lémurien. Tu l’as reçu en cadeau à ta naissance.
— Ou de gangrène, ajouta Drusilla en levant les yeux de son livre.
C’est peut-être la gangrène qui l’a tué.
— Oh non ! s’exclama Cristina, les yeux écarquillés. Attendez… je
reviens.
— Non… bredouilla Mark. Quel balourd je fais ! marmonna-t-il
tristement. (Il se pencha pour ébouriffer les cheveux de Tavvy.) Je suis
désolé, mon grand.
— Vous avez trouvé l’adresse de Wells ? demanda Julian en entrant
dans la pièce.
Livvy leva les bras d’un air triomphant.
— Oui ! Il habite dans les Collines d’Hollywood.
— Ça ne m’étonne pas, commenta Emma.
C’était un quartier de riches, or on voyait bien, à l’apparence de cet
homme, qu’il avait des revenus confortables. Emma elle-même appréciait
beaucoup ce quartier, en dépit du prix des loyers. Elle aimait ses rues
sinueuses, les massifs de fleurs qui débordaient des palissades et la vue
imprenable sur les lumières de la ville. La nuit, la brise qui soufflait sur les
Collines transportait le parfum des fleurs – lauriers-roses et chèvrefeuille –
mais aussi la promesse du désert, situé à des kilomètres de là.
— Il y a seize Stanley Wells à Los Angeles, annonça Ty en pivotant sur
son fauteuil à roulettes. On a dû faire de l’écrémage.
— Bon boulot, le félicita Julian.
— Monsieur Laglu est mort, murmura Tavvy en se cramponnant au jean
de son grand frère, qui se pencha pour le soulever dans ses bras.
— Désolé, petit gars, dit Julian en posant le menton sur la tête de
Tavvy. On t’en trouvera un autre.
— Je suis un assassin, fit Mark d’un ton morne.
— N’en fais pas trop non plus, chuchota Emma en lui donnant un coup
de pied dans la cheville.
Mark parut vexé.
— Nous sommes un peuple sensible, c’est comme ça.
— J’aimais beaucoup Monsieur Laglu, dit Tavvy. C’était un gentil
lémurien.
— Il y a plein d’autres animaux intéressants, intervint Tiberius d’un ton
enthousiaste : avec les détectives, les animaux étaient son sujet de
conversation préféré.
Tavvy lui adressa un sourire confiant et affectueux.
— Les renards sont plus malins que les chiens, reprit Ty. On peut
entendre les lions rugir à quarante kilomètres à la ronde. Les pingouins…
— Et les ours, renchérit Cristina qui venait de réapparaître sur le seuil.
Elle tendit à Tavvy un ours en peluche gris, qu’il examina d’un air
dubitatif.
— C’était mon ours quand j’étais petite, expliqua-t-elle.
— Comment il s’appelle ? demanda Tavvy.
— Oso, répondit Cristina en haussant les épaules. Ça veut dire ours en
espagnol. Je n’avais pas beaucoup d’imagination.
— Oso…
Tavvy prit l’ours en souriant de toutes ses dents et Julian regarda
Cristina comme si elle venait de lui apporter de l’eau dans le désert. Emma
repensa à la réflexion de Livvy dans la salle d’entraînement et,
inexplicablement, elle eut un petit pincement au cœur.
Livvy venait d’entamer la conversation avec Jules en se balançant
joyeusement sur sa chaise.
— On n’a qu’à y aller tous ensemble, disait-elle. Ty et moi, on pourrait
y aller en voiture avec Emma et Mark, et toi tu irais avec Cristina pendant
que Diana reste ici…
Julian reposa son petit frère par terre.
— Bien essayé, mais c’est un boulot pour deux. Emma et moi, on ira
inspecter vite fait la maison.
— On ne fait jamais rien de drôle, protesta Livvy.
— C’est moi qui devrais inspecter cette maison, intervint Ty. Vous allez
louper tous les indices.
— Merci pour ta confiance, répliqua sèchement Julian. Écoutez, on a
vraiment besoin de vous ici pour examiner les photos de la caverne. Vous
arriverez peut-être à identifier la langue utilisée, voire à la traduire…
— Ça promet d’être passionnant, marmonna Livvy.
— Mais si, ce sera drôle, dit Cristina. On peut préparer du chocolat
chaud et s’installer dans la bibliothèque.
Elle sourit et Julian lui lança un regard reconnaissant.
— Ce n’est pas rien, ce que je vous demande, reprit-il. Il y a des choses
que vous êtes les seuls à pouvoir faire.
Il désigna l’ordinateur d’un signe de tête et Livvy rougit de plaisir.
Quant à Tiberius, il parut flatté.
Mark, en revanche, ne semblait pas satisfait de leur arrangement.
— Je devrais venir avec vous, lança-t-il. Les deux Cours ont insisté
pour que je prenne part à l’enquête.
Julian secoua la tête.
— Pas ce soir. Il faut qu’on trouve une solution puisqu’on ne peut pas
se servir des runes sur toi.
— Je n’en ai pas besoin… commença Mark.
— Si, répliqua Julian d’un ton sans appel. Il faut te marquer si tu veux
te fondre dans la masse. Et tu n’es pas encore remis de tes blessures. Tu as
beau guérir vite, ta blessure s’est rouverte tout à l’heure. Tu saignais…
— Ce ne sont pas tes affaires !
— Si ! On fait partie de la même famille.
— La famille, répéta Mark d’un ton amer avant de s’apercevoir que ses
frères et sœurs cadets avaient les yeux rivés sur lui.
Cristina, qui s’était tue elle aussi, échangeait des regards inquiets avec
Emma. Mark ravala ce qu’il était sur le point de dire.
— Si j’avais voulu recevoir des ordres, je serais resté avec la Chasse
Sauvage, marmonna-t-il en quittant la pièce.
11
… VIVAIT UNE JEUNE FILLE
— Je trouve que Ty lit trop de romans policiers, dit Julian en souriant.
Il avait baissé la vitre et le vent qui s’engouffrait dans la voiture
ébouriffait ses boucles.
— Il m’a demandé si, à mon avis, le meurtrier était « quelqu’un de la
maison », reprit-il.
— De quelle maison il parle ? demanda Emma en riant.
Affalée sur le siège du passager, les pieds posés sur le tableau de bord,
elle écoutait les bruits de la ville tandis qu’ils patientaient à un feu rouge.
Ils avaient pris Sunset Boulevard, traversé les rues calmes de Beverly
Hills et de Bel Air, puis gagné le cœur d’Hollywood, le Sunset Strip, où les
restaurants de luxe cohabitaient avec d’immenses panneaux d’affichage
vantant des films ou des émissions de télévision. Les rues, bruyantes,
grouillaient de monde : musiciens de rue, employés pressés de rentrer chez
eux après le travail, touristes se prenant en photo avec des sosies de stars…
Julian semblait plus à l’aise que ces derniers jours : adossé à son siège,
il tenait le volant d’un geste désinvolte.
En montant dans la voiture, Emma avait essayé de parler de Mark.
Julian s’était contenté de répondre en secouant la tête :
— Il faut qu’il s’adapte.
Visiblement, il n’avait aucune envie de parler de son frère et ça valait
peut-être mieux : elle n’avait pas de solution à proposer et c’était beaucoup
plus facile de reprendre leurs conversations et leurs plaisanteries
habituelles.
— Je crois que ce qu’il voulait savoir, c’est si je pensais que le
meurtrier était un Chasseur d’Ombres.
La circulation devenait plus dense à mesure qu’ils approchaient du
croisement de Sunset Boulevard et de Vine Street, et la voiture roulait
lentement sous les néons et les palmiers.
— J’ai répondu par la négative, poursuivit Julian. Manifestement, c’est
quelqu’un qui connaît la magie et je ne crois pas qu’un Chasseur d’Ombres
embaucherait un sorcier pour tuer des gens à sa place. On préfère s’en
charger tout seuls.
Emma gloussa.
— C’est ce que tu lui as dit ?
— On aime bien tout faire tout seuls, en général.
Le feu passa au vert ; Julian redémarra et Emma regarda par la vitre la
foule qui attendait, en file indienne, devant le théâtre chinois de Grauman.
Qu’auraient pensé ces gens s’ils avaient su que les deux adolescents de la
Toyota rouge étaient des chasseurs de démons qui transportaient dans leur
coffre des arbalètes, des lances, des dagues et des katanas ?
— Tout va bien avec Diana ? s’enquit-elle.
— Elle voulait parler de Ty. (La voix de Julian ne trahissait aucune
émotion particulière ; Emma perçut toutefois un changement dans son
attitude.) Il a tellement envie d’aller étudier à la Scholomance ! Ils ont accès
aux bibliothèques du Labyrinthe en Spirale et aux archives des Frères
Silencieux… Pense à tout ce qu’on ignore sur les runes et les rituels, pense
à tous les mystères et les énigmes qu’il pourrait élucider. Mais en même
temps…
— Il serait le plus jeune élève admis dans cette école. Ce serait difficile
pour nous tous. Ty a toujours vécu avec nous. (Elle toucha la main de
Julian.) Je suis contente de ne pas être allée à l’Académie. Et la
Scholomance est censée être plus dure encore. Certains élèves font des…
Clary appelle ça « dépression nerveuse ». Je crois que c’est un terme
terrestre.
Après avoir consulté le GPS, Julian tourna à gauche, en direction des
collines.
— Tu parles souvent avec Clary ces temps-ci ?
— À peu près une fois par mois.
Clary l’appelait régulièrement pour prendre de ses nouvelles depuis leur
rencontre à Idris, quand Emma avait douze ans. C’était l’un des rares sujets
qu’Emma évoquait peu avec Jules. Il lui semblait que ses conversations
avec Clary ne regardaient qu’elle.
— Elle est toujours avec Jace ?
Emma rit et se détendit. Clary et Jace étaient une institution, une
légende. Ils étaient faits l’un pour l’autre.
— Qui romprait avec un gars comme lui ?
— Moi, s’il n’était pas assez prévenant.
— Eh bien, elle ne me parle pas de sa vie amoureuse. Mais oui, ils sont
toujours ensemble. S’ils se séparaient, je devrais arrêter de croire à l’amour.
— Ah bon, parce que tu y crois ? Désolé, c’est sorti tout seul.
— Ce n’est pas parce que je n’étais pas amoureuse de Cameron…
commença Emma, indignée.
— C’est vrai, tu n’étais pas amoureuse ? (Julian accéléra.) Oublie ce
que je viens de dire. Ce ne sont pas mes affaires. Oublie que je t’ai parlé de
Jace et de Clary, ou de Simon et d’Isabelle…
— Tu ne m’as pas parlé d’eux.
— Ah oui ? (Il eut un petit sourire.) Tu savais qu’Isabelle était mon
premier béguin ?
— Bien sûr. (Elle lui lança le bouchon de sa bouteille d’eau.) Tu n’avais
d’yeux que pour elle le jour du mariage d’Aline et d’Helen.
Il se pencha pour éviter son projectile.
— N’importe quoi.
— Arrête. Est-ce qu’il faut qu’on se mette d’accord sur la façon de
procéder une fois qu’on sera chez Wells ?
— Je pense qu’on devrait plutôt improviser.
— « C’est sur la mesure de la distance que se règle le faucon pour
briser le corps de sa proie », récita Emma.
Julian lui jeta un regard incrédule.
— C’est un passage de L’Art de la guerre ?
— Peut-être bien.
Emma éprouva une joie si intense qu’elle en était presque douloureuse :
elle était avec Jules, ils plaisantaient, c’était un de ces moments d’entente
parfaite qui caractérisaient leur quotidien de parabatai. Ils roulaient dans un
quartier résidentiel avec de grandes demeures aux jardins fleuris
dissimulées derrière de hautes haies.
— On est arrivés, dit Julian en se garant le long du trottoir.
Dans l’obscurité, Emma distingua la maison de Wells, semblable à
l’image satellite qu’ils avaient trouvée sur Internet : le toit émergeait au-
dessus de l’énorme mur d’enceinte recouvert d’un treillage soutenant les
rameaux fleuris de bougainvillées.
Julian pressa le bouton de fermeture des vitres électriques. Emma se
tourna vers lui.
— La nuit vient de tomber. On vérifie l’activité démoniaque ?
Il jeta un coup d’œil dans la boîte à gants.
— Il n’y a rien sur le Détecteur mais pour en avoir le cœur net, on peut
utiliser une rune.
— O.K.
Il sortit sa stèle de sa poche. Emma retroussa ses manches et tendit ses
bras nus. Dans la pénombre, il se pencha pour y tracer des runes. Elle sentit
ses cheveux frôler sa joue et une odeur discrète de girofle chatouilla ses
narines.
— Bien, fit-il en se reculant pour admirer son œuvre.
Des runes bien nettes de précision, d’équilibre, de rapidité et de silence
ornaient les avant-bras d’Emma. Elle rajusta ses manches et prit sa propre
stèle. Julian frissonna en sentant son contact froid sur sa peau.
— Désolée, murmura-t-elle en prenant appui sur son épaule, et ses
doigts frôlèrent la peau nue de son cou.
Comme il tressaillait de nouveau, elle demanda :
— Je t’ai fait mal ?
— Non, ça va.
Il ouvrit sa portière et descendit de voiture en enfilant sa veste.
— Mais je n’ai pas fini ma rune de précision… protesta Emma en lui
emboîtant le pas.
Il contourna la voiture pour ouvrir le coffre, en sortit son arbalète et lui
tendit son épée.
— Ça ira.
Il referma le coffre. Il ne semblait pas contrarié ; il affichait le même
sourire calme qu’à l’accoutumée.
— Je n’en ai pas besoin, ajouta-t-il en levant l’arbalète d’un geste
désinvolte.
Une flèche en jaillit et alla se planter dans la caméra de surveillance
suspendue au-dessus de la grille. Elle explosa en émettant un petit nuage de
fumée blanche.
— Crâneur, lança Emma en glissant son épée dans son ceinturon.
— Je suis ton parabatai. Il faut bien que je frime de temps en temps.
Sans quoi personne ne comprendra pourquoi tu me gardes.
— Je te garde parce que j’ai besoin d’un public pour mes bons mots,
dit-elle alors qu’ils s’avançaient vers la grille.
Jules sortit sa stèle pour tracer une rune de descellement.
— Quels bons mots ?
— Oh, tu vas le payer cher, marmonna Emma. Je suis quelqu’un de très
spirituel.
Julian ricana. Ils s’engagèrent dans une allée qui menait à une vaste
maison en stuc avec une grande porte voûtée flanquée de deux énormes
baies vitrées. Des spots lumineux disposés le long de l’allée éclairaient le
jardin. La maison était plongée dans le noir.
Emma gravit les marches du perron et regarda à travers une des baies
vitrées ; elle ne distinguait que de vagues formes sombres à l’intérieur.
— Il n’y a personne… Oh !
Elle recula d’un bond en voyant une petite boule de poils se jeter contre
la vitre en y laissant une traînée de bave, puis s’agenouilla pour dégainer un
poignard de sa botte.
— Qu’est-ce que c’est ? fit-elle en se redressant. Un démon Raum ?
Un…
— Je crois que c’est un caniche nain, répondit Julian avec un petit
sourire. Et à mon avis, il n’est pas armé, ajouta-t-il tandis qu’elle se baissait
pour lancer un regard accusateur à la pauvre bête qui aboyait, le museau
collé à la vitre.
Emma lui donna une claque sur l’épaule et traça une rune de
descellement sur la porte. Aussitôt, le chien se précipita au-dehors en
aboyant. Il décrivit un cercle autour d’eux, puis courut vers un enclos situé
au fond du jardin. Julian s’élança à sa poursuite.
Emma lui emboîta le pas. Le terrain était joliment aménagé mais mal
entretenu. La pelouse était trop haute, les mauvaises herbes proliféraient et
les haies avaient besoin d’être taillées. Une piscine était séparée du reste du
jardin par un enclos en fer forgé, dont la grille était ouverte. En se
rapprochant, Emma vit que Julian se tenait immobile au bord du bassin
éclairé par des LED multicolores. Des chaises longues étaient disposées
tout autour, leurs coussins blancs jonchés d’aiguilles de pin et de fleurs de
flamboyant fanées.
Emma ralentit le pas. Le caniche s’était recroquevillé près de l’échelle ;
ses aboiements avaient laissé place à des gémissements plaintifs. D’abord,
Emma crut qu’il regardait l’ombre d’un arbre sur l’eau, puis elle s’aperçut
qu’il s’agissait d’un corps. Une femme en bikini blanc flottait à la surface
du bassin, le visage immergé, les bras le long du corps, ses longs cheveux
noirs étalés autour d’elle. Dans la lumière violacée des spots, sa peau
semblait bleue.
— Par l’Ange, Jules…
Ce n’était pourtant pas la première fois qu’Emma voyait un cadavre.
Elle en avait vu des dizaines. Des Terrestres, des Chasseurs d’Ombres, les
enfants massacrés dans la Salle des Accords. Malgré tout, la vue de cette
femme minuscule et si mince qu’on voyait les os de sa colonne vertébrale
lui serrait le cœur.
Elle s’avança vers une tache rouge entre les chaises longues, croyant
que c’était du sang, et constata qu’il s’agissait en fait d’un sac à main en
cuir vermillon, dont le contenu – un portefeuille en cuir doré et un
téléphone rose – était éparpillé par terre.
Elle ramassa le portefeuille pour l’examiner.
— Son nom est Ava Leigh, dit-elle. Elle a… elle avait vingt-deux ans.
Son adresse est enregistrée ici. Ce devait être sa petite amie.
Le caniche se remit à gémir et s’allongea, le museau entre les pattes, au
bord de la piscine.
— Il doit penser qu’elle se noie, dit Julian. Il veut sans doute qu’on la
sauve.
— On ne peut plus rien pour elle. Regarde son téléphone : ça fait deux
jours qu’elle ne répond plus à ses coups de fil. Ça nous donne une idée de la
date de sa mort.
Emma se baissait pour ramasser le sac quand elle entendit le déclic
d’une arbalète. Sans réfléchir ni lever les yeux, elle se jeta sur Jules et le
plaqua contre le sol. La flèche passa tout près d’eux en sifflant et disparut
dans la haie.
Ils roulèrent à l’abri entre deux chaises. Dans le feu de l’action, Emma
perdit le téléphone qu’elle tenait à la main. Elle l’entendit ricocher sur le
carrelage avant de tomber dans la piscine. Elle pesta intérieurement. Julian
se redressa, la prit par les épaules, son corps contre le sien ; une lueur
affolée brillait dans son regard.
— Tu vas bien ? Tu es touchée ?
— Non, ça va, balbutia-t-elle.
Le chien, blotti près de l’enclos, hurlait à la mort. Une autre flèche siffla
près d’eux et alla se planter dans le cadavre flottant sur l’eau, qui se
retourna en exposant son visage boursouflé et bleui au clair de lune. Un de
ses bras remonta à la surface comme dans un geste de protection. Avec un
frisson d’horreur, Emma s’aperçut qu’il lui manquait la main droite.
Elle rampa sous Julian, se redressa à demi et vit, perchée sur le toit de la
maison une grande silhouette, très probablement masculine, habillée en noir
de pied en cap, l’arbalète à la main. L’inconnu leva son arme, visa et
décocha une troisième flèche.
Une rage folle s’empara d’Emma. Comment osait-il s’en prendre à eux,
à Julian ? D’un bond, elle franchit l’enclos et courut vers la maison puis,
agrippant les barreaux en fer forgé qui protégeaient les fenêtres du rez-de-
chaussée, elle parvint à se hisser sur le toit malgré les mises en garde de
Julian, qui lui criait de se mettre à l’abri.
Elle s’accroupit sur les tuiles en regardant autour d’elle et aperçut, à
quelques mètres, la silhouette vêtue de noir qui lui tournait le dos. Son
visage était masqué. Emma dégaina Cortana ; la lame étincela dans
l’obscurité.
— Qui es-tu ? demanda-t-elle. Un vampire ? Une Créature Obscure ?
C’est toi qui as tué Ava Leigh ?
Elle fit un pas dans la direction de l’inconnu, qui recula. Il se déplaçait
tranquillement, avec des gestes posés, ce qui irrita encore davantage Emma.
En bas, dans la piscine, il y avait le cadavre d’une jeune fille et elle était
arrivée trop tard pour la sauver. Elle brûlait de réparer cette injustice.
— Écoute, je suis une Chasseuse d’Ombres, reprit-elle. Tu peux te
soumettre à l’autorité de l’Enclave ou je peux t’embrocher. À toi de voir.
L’inconnu fit un pas vers elle et, pendant un bref instant, Emma crut que
son injonction avait porté ses fruits : il allait se rendre. Mais soudain, il
plongea sur le côté et atterrit en bas sans un bruit.
Emma poussa un juron et courut jusqu’au bord du toit. Silence,
obscurité : elle ne distingua aucun mouvement hormis le miroitement de la
piscine.
Le dos courbé, Julian avait la main posée sur la tête du caniche. Il n’y
avait que lui pour essayer de réconforter un chien dans un moment pareil.
Emma sauta du toit – une image de la salle d’entraînement dansa derrière
ses paupières – et atterrit sur la pelouse.
— Jules ? dit-elle en se rapprochant.
Avec un cri plaintif, le chien détala dans l’obscurité.
— L’intrus s’est enfui, reprit-elle.
— Ah oui ? fit Julian en se redressant. Qu’est-ce qu’il fichait ici, à ton
avis ?
— Je ne sais pas. Je pencherais pour un vampire mais Nightshade gère
son clan d’une main de fer et… Jules ?
Sa voix monta brusquement dans les aigus. En se rapprochant, elle
venait de s’apercevoir qu’il avait la main plaquée sur le côté ; la veste de
son uniforme noir était déchirée.
— Jules, ça va ?
Il ôta sa main ; elle était barbouillée de sang, noir sous l’éclairage bleuté
de la piscine
— Oui, marmonna-t-il.
Il fit un pas vers elle… et chancela. Emma frémit d’effroi. Il tenait dans
sa main une pointe de flèche en métal couverte de sang. Jamais, au grand
jamais, il ne fallait ôter une flèche plantée dans la chair : elle causait plus de
dégâts en sortant qu’en entrant, Julian le savait.
— Qu’est-ce que tu as fait ? murmura Emma, la bouche sèche.
Du sang s’écoulait de la déchirure de sa veste.
— Ça brûlait trop, répondit-il. Pas comme une flèche normale. Emma…
Il tomba à genoux, l’air hébété, et poursuivit d’une voix rauque :
— Il faut qu’on se tire d’ici… Le tireur pourrait revenir, seul ou avec
des…
Sa voix s’étrangla et il bascula en arrière. Emma réagit aussitôt, mais
pas assez vite pour le rattraper avant qu’il ne heurte le sol.
Des nuages s’amoncelaient à l’horizon, au-dessus de l’océan. Une brise
glaciale soufflait sur le toit. Cristina entendait le rugissement des vagues en
progressant maladroitement sur les tuiles. Qu’est-ce qu’ils avaient tous avec
les toits, ici ? Entre Emma et les Blackthorn, depuis son arrivée à Los
Angeles, elle avait l’impression d’y passer le plus clair de son temps.
Mark était assis près d’une gouttière en cuivre, les jambes pendantes, un
des téléphones portables de l’Institut vissé à l’oreille. Cet objet semblait
incongru dans la main de ce garçon aux traits elfiques et à la longue
chevelure, dont la silhouette se détachait sur le ciel étoilé.
— Je suis sincèrement désolé, Helen, disait-il, et ces mots trahissaient
tant d’amour, tant de solitude que Cristina faillit tourner les talons.
Mais Mark l’avait entendue approcher. Il se retourna à demi et lui fit
signe de rester.
Elle s’avança vers lui d’un pas hésitant. C’était Dru qui lui avait dit
qu’elle trouverait Mark sur le toit, et les autres avaient insisté pour qu’elle
aille s’assurer qu’il allait bien. Elle s’était demandé si c’était vraiment son
rôle, mais Ty et Livvy étaient accaparés par leurs recherches et elle sentait
que Dru avait peur de Mark. Quant à Tavvy, il ne pouvait décemment pas
ramener son frère. À contrecœur, Cristina s’était décidée à grimper l’échelle
du toit.
Maintenant qu’elle était là, elle éprouvait de la compassion pour le
garçon assis au bord du vide. L’expression de son visage quand il
s’adressait à Helen… Elle n’osait pas imaginer ce qu’il ressentait. Être
séparé de la seule personne de sa famille qui partageait son sang et son
héritage, à cause d’une loi cruelle…
— Moi aussi, ma sœur, dit-il en raccrochant.
Il glissa l’appareil dans sa poche et regarda Cristina. Les nuages
projetaient des ombres sur son visage.
— Si tu es venue me dire que je me suis mal conduit, je le sais déjà.
— Ce n’est pas l’objet de ma visite.
— Néanmoins, tu es d’accord avec ça. Je me suis mal conduit. Je
n’aurais pas dû parler à Julian comme je l’ai fait, surtout devant les plus
jeunes.
Cristina choisit ses mots avec soin.
— Je connais mal Julian. Je crois toutefois qu’il s’inquiète pour toi et
que c’est pour ça qu’il ne voulait pas t’emmener avec eux.
— Je le sais bien, dit Mark, à sa grande surprise. Mais essaie
d’imaginer ce que tu ressentirais si ton petit frère s’inquiétait pour toi
comme si c’était toi l’enfant ? (Il se passa la main dans les cheveux.) Je
pensais qu’Helen s’occuperait d’eux en mon absence. Il ne m’a jamais
traversé l’esprit que cette responsabilité pourrait échoir à Julian. C’est peut-
être pour ça que je ne comprends pas ses réactions.
Cristina songea à Julian, à son air tranquille et responsable, à ses
sourires timides. Elle se souvint d’avoir dit à Emma sur le ton de la
plaisanterie qu’elle tomberait peut-être amoureuse de lui au premier regard.
Et il était beaucoup plus beau que ce qu’elle avait imaginé en voyant les
photos floues d’Emma ou en écoutant ses descriptions vagues. Pourtant,
bien qu’elle eût de la sympathie pour lui, elle ne se sentait pas attirée. Il ne
se livrait pas assez à son goût.
— Je crois que c’est un garçon très secret, dit-elle. Tu as vu la fresque
sur le mur de sa chambre ? À l’instar du château de conte de fées qu’il a
peint, il s’est barricadé derrière un mur d’épines. Puis, peu à peu, on en
vient à bout. Je suis persuadé que tu finiras par retrouver ton frère.
— J’ignore de combien de temps je dispose. Si on ne réussit pas à
résoudre cette affaire, la Chasse Sauvage reviendra me chercher.
— Et toi, tu as envie de repartir avec elle ?
Pour toute réponse, il leva les yeux vers le ciel.
— C’est pour ça que tu es monté sur ce toit ? reprit Cristina. Pour voir
passer la Chasse au cas où elle serait dans les parages ?
Mark resta longtemps silencieux.
— J’ai parfois l’impression de les entendre, répondit-il enfin.
D’entendre le bruit des sabots se répercuter sur les nuages.
Elle sourit.
— J’aime bien ta façon de parler. On dirait toujours que tu récites un
poème.
— Je parle comme on me l’a appris là-bas. J’ai vécu pendant des années
sous leur tutelle.
Il posa les mains sur ses genoux ; l’intérieur de ses poignets était zébré
de longues cicatrices.
— Combien d’années ? Tu le sais ?
Il haussa les épaules.
— Le temps n’a pas la même valeur qu’ici.
— En tout cas, il n’a pas de prise sur ton visage, dit-elle tranquillement.
Parfois, tu as l’air plus jeune que Julian et à d’autres moments, comme avec
les fées en général, on ne peut pas te donner d’âge.
Il la lorgna du coin de l’œil.
— Tu ne trouves pas que je ressemble à un Chasseur d’Ombres ?
— C’est ce que tu voudrais ?
— Je veux ressembler à ma famille. Je n’ai pas le teint mat des
Blackthorn mais je peux avoir l’air d’un Nephilim. Julian a raison : si je
veux prendre part à l’enquête, je ne peux pas me démarquer.
Cristina se retint de dire à Mark que quoi qu’il fasse, il se démarquerait
toujours dans les deux mondes.
— Je peux t’aider à ressembler à un Chasseur d’Ombres, mais il faudra
que tu redescendes avec moi.
Il se déplaçait sans bruit sur les tuiles, comme un chat. En s’effaçant
pour la laisser descendre la première, il frôla son bras : sa peau était aussi
froide que l’air nocturne.
Ils s’installèrent dans la chambre de Mark ; comme il n’avait pas allumé
la lumière, elle sortit sa pierre de rune et la posa sur la table de nuit.
— Apporte cette chaise et assieds-toi, lui dit-elle. Je reviens tout de
suite.
Il la regarda s’éloigner d’un air interrogateur. Quand elle revint
quelques minutes plus tard avec un peigne, une serviette et une paire de
ciseaux, il l’attendait, assis tel un roi sur son trône, le dos bien droit, l’air
d’avoir une couronne en équilibre sur la tête.
— Tu vas me trancher la gorge ? demanda-t-il.
— Je vais te couper les cheveux.
Après avoir noué la serviette autour de son cou, elle se planta derrière
lui et passa les doigts dans sa chevelure.
— Tiens-toi tranquille, dit-elle.
— Vos désirs sont des ordres, madame.
Elle entreprit de tailler dans la masse en veillant à garder toujours la
même longueur. À mesure qu’elle coupait, les mèches blondes formaient de
jolies boucles, comme les cheveux de Julian.
Cristina se souvenait d’avoir touché les cheveux de Diego ; ils étaient
épais, lourds sous ses doigts, alors que ceux de Mark étaient fins comme de
la soie et qu’ils accrochaient la lumière de sort.
— Parle-moi de la Cour, dit-elle. J’ai entendu beaucoup d’histoires de
la bouche de ma mère et de mon oncle.
— Je n’y suis pas beaucoup allé. Gwyn et les chasseurs ne font partie
d’aucune cour. Il préfère se tenir à l’écart. Nous ne séjournions à la Cour
que les soirs de fête. Mais c’était…
Il resta si longtemps silencieux qu’elle crut qu’il s’était endormi.
— Si tu avais assisté à l’une de ces fêtes, crois-moi, tu t’en
souviendrais, reprit-il tout à coup. Elles avaient pour décor des cavernes
scintillantes ou des bois déserts éclairés par des feux follets. Il existe encore
en ce monde des lieux uniquement connus du Petit Peuple. On y dansait
jusqu’à l’épuisement. Il y avait des filles et des garçons d’une beauté
saisissante, on s’embrassait à tout va, le vin était sucré et les fruits plus
sucrés encore. Et on s’éveillait au matin avec la tête encore pleine de
musique.
— Je crois que moi, j’aurais trouvé ça très effrayant, toute cette beauté.
Comment un être humain peut-il être à la hauteur ?
Il leva vers Cristina ses drôles d’yeux vairons et sa main se mit à
trembler, ce qui ne lui était encore jamais arrivé quand elle coupait les
cheveux de quelqu’un, ni avec Diego, ni avec Jaime, ni avec ses petits
cousins.
— Mais tu n’aurais pas du tout détonné à la Cour ! protesta-t-il d’un ton
surpris. Ils auraient transformé les fleurs et les feuilles en couronnes de
bijoux pour tes cheveux. Tu aurais été admirée. Le Petit Peuple n’aime rien
tant que la beauté mortelle.
— Parce qu’elle se fane.
— Oui, admit-il. C’est vrai, tu finiras par avoir les cheveux blancs, la
peau ridée, ton dos se voûtera et il se peut que des poils te poussent sur le
menton. Sans parler des verrues… (Il croisa le regard courroucé de
Cristina.) Mais ce n’est pas pour tout de suite, ajouta-t-il précipitamment.
— Et moi qui croyais que vous étiez galants ! répliqua-t-elle,
sarcastique.
Elle lui fit relever le menton pour couper les dernières mèches
indisciplinées. Il avait la peau aussi lisse qu’elle, sans le moindre soupçon
de barbe ni de rugosité. Il l’observa, les yeux plissés, tandis qu’elle posait
ses ciseaux en s’éclaircissant la voix.
— Et voilà. Tu veux voir ?
Il se redressa sur sa chaise.
— Penche-toi vers moi, dit-il. Pendant des années, je n’ai pas eu de
miroir ; j’ai dû apprendre à faire sans. Les yeux peuvent les remplacer.
Regarde-moi et je pourrai voir mon reflet dans les tiens.
Dans quels yeux s’était-il miré pendant toutes ces années ? se demanda
Cristina en se penchant. Elle ne savait pas trop pourquoi elle se pliait à sa
requête.
— Joli, dit-il enfin.
— Tu parles de ta coupe de cheveux ? demanda-t-elle d’une voix qui se
voulait taquine mais qui tremblait un peu.
Peut-être n’aurait-elle pas dû faire une proposition aussi intime à un
inconnu, même si l’inconnu en question semblait inoffensif, même si elle
n’avait aucune idée derrière la tête… À moins que…
— Non, répondit-il dans un souffle.
Elle perçut son haleine chaude sur son cou. Il posa sa main calleuse sur
la sienne et son cœur se mit à battre plus vite. Soudain, la porte de la
chambre s’ouvrit.
Cristina recula vivement en voyant Ty et Livvy s’avancer sur le seuil.
Livvy tenait son téléphone à la main et son regard trahissait l’inquiétude.
— C’est Emma, dit-elle en brandissant l’appareil. Elle vient de
m’envoyer un texto. Il faut les rejoindre immédiatement.
12
BEAUCOUP PLUS FORT…
En sortant de Fairfax, dans la même rue que Canter’s Deli, un des plus
célèbres restaurants de la ville, Emma s’engagea dans le parking désert d’un
magasin de peinture en faisant crisser les pneus de la Toyota. Le magasin
était fermé à cette heure. Elle se gara derrière, dans un coin tranquille, et
coupa le moteur. La voiture s’arrêta dans une dernière secousse qui arracha
un gémissement à Julian.
Elle se tourna vers lui en débouclant sa ceinture. Il était pâle et sa main
agrippait sa blessure. Elle n’y voyait pas grand-chose dans l’obscurité,
d’autant qu’il était entièrement vêtu de noir, mais le sang s’écoulait toujours
entre ses doigts. Elle sentit son estomac se contracter.
Quand il s’était effondré par terre, sa première réaction avait été de
tracer une rune de guérison sur sa peau. La deuxième de le relever et de le
traîner jusqu’à la voiture en portant leurs armes et le sac à main d’Ava.
Ce n’est qu’au bout de quelques minutes, en l’entendant gémir, qu’elle
avait vu qu’il saignait encore. Elle s’était garée pour lui administrer une
autre rune de guérison, puis une autre. Ça finirait bien par marcher. Il le
fallait.
Il existait peu de blessures qui résistaient à ces runes : il fallait qu’elles
soient causées par un poison démoniaque ou trop graves pour être soignées.
Soudain terrifiée à l’idée que celle de Julian entre dans une de ces deux
catégories, Emma avait envoyé un texto à Livvy en lui communiquant une
adresse facile à trouver et elle avait roulé à tombeau ouvert jusque là-bas.
Elle grimpa sur la banquette arrière à côté de Jules, qui s’était
recroquevillé dans un coin, le visage pâle et baigné de sueur.
Manifestement, il souffrait le martyre.
— Bon, dit-elle d’une voix tremblante. Il va falloir que tu me laisses
regarder.
Il se mordit la lèvre. Les lumières de Fairfax n’éclairaient pas
suffisamment l’habitacle de la voiture pour permettre à Emma de
l’examiner. Elle prit sa pierre de rune dans sa poche et une lumière vive
inonda l’intérieur de la Toyota. Le tee-shirt de Julian était trempé de sang
et, pire, les runes de guérison qu’elle avait tracées avaient disparu. Elles ne
fonctionnaient pas.
— Jules, il faut que j’appelle les Frères Silencieux. Eux seuls peuvent
t’aider. Je n’ai pas le choix.
— Impossible, souffla-t-il en fermant les yeux. Tu sais bien qu’on ne
peut pas faire appel à eux. Ils vont faire un rapport à l’Enclave.
— Eh bien, on leur dira que c’était une patrouille de routine. Je les
appelle.
— Non ! cria Julian avec tant de véhémence qu’Emma se figea. Ils
sauront qu’on a menti ! Ils ont l’Épée Mortelle, Emma. Ils vont s’apercevoir
qu’on enquête derrière leur dos. Ils vont savoir pour Mark…
— Tu ne vas pas te laisser mourir dans cette voiture pour le préserver !
— Non, dit-il en la fixant de ses yeux bleu-vert, seule touche de couleur
dans l’intérieur illuminé de la voiture. Tu vas me soigner.
— D’accord, dit-elle d’une voix à peine audible. D’accord. Accroche-
toi.
Après avoir ôté sa veste, elle se pencha pour poser sa pierre de rune sur
le plancher, puis elle aida Julian à se redresser en l’appuyant contre la
portière. Il ne dit pas un mot mais il se mordait la lèvre jusqu’au sang.
— Ta veste, dit-elle entre ses dents. Il va falloir que je la découpe, ainsi
que ton tee-shirt.
Il acquiesça, la tête renversée en arrière, tandis qu’elle dégainait
Cortana. Malgré son épaisseur, le tissu se déchira comme du papier sous la
lame de l’épée.
Bien qu’elle eût l’habitude du sang, cette fois, c’était différent. Il
s’agissait du sang de Julian et il coulait à flots, barbouillant sa poitrine et sa
cage thoracique ; la flèche s’était plantée entre deux côtes et il avait déchiré
la peau en l’arrachant.
— Pourquoi a-t-il fallu que tu l’enlèves tout seul ? grommela-t-elle en
ôtant son sweat, avec lequel elle se mit à tamponner la blessure.
Jules haletait de douleur.
— Parce que… quand tu reçois une flèche… ton premier réflexe, c’est
celui-là, murmura-t-il. Ça brûlait trop… comme si on avait trempé la pointe
dans de l’acide.
Elle poussa un soupir et dit d’un ton qui se voulait jovial :
— Tu es trop maigre. Trop de café, pas assez de pancakes.
— J’espère qu’on gravera ces mots sur ma tombe.
Il réprima une plainte quand elle se pencha de nouveau et tout à coup,
elle s’aperçut qu’elle était assise à califourchon sur lui, dans une position
très intime.
— Je… je te fais mal ?
Il déglutit péniblement.
— Essaie une autre iratze.
— D’accord, agrippe la poignée.
— Quelle poignée ?
— Là, au-dessus de la vitre ! C’est pour se cramponner dans les virages.
— Tu es sûre ? J’ai toujours cru que c’était pour suspendre les fringues
du pressing.
— Julian, ce n’est pas le moment de plaisanter. Agrippe cette poignée !
— D’accord ! fit-il en joignant le geste à la parole. Je suis prêt.
Emma reposa Cortana pour prendre sa stèle. Dans la précipitation, elle
avait peut-être bâclé ses précédentes iratze. Elle s’était toujours focalisée
sur l’aspect physique de la formation de Chasseur d’Ombres, en négligeant
le mental – voir à travers les charmes, tracer des runes.
Après avoir appliqué la pointe de la stèle sur l’épaule de Julian, elle
traça, en prenant son temps, une rune de guérison sur sa peau. Bien qu’elle
s’efforçât de ne pas trop appuyer, elle sentit qu’il se raidissait sous ses
doigts. La peau de son épaule était si douce ; elle aurait voulu être capable
de le guérir par la seule force de sa volonté.
Une fois l’iratze achevée, elle se redressa, tandis que Julian ramenait les
restes de son tee-shirt sur ses épaules. Il baissa les yeux vers sa blessure…
et regarda l’iratze disparaître, comme absorbée par sa peau.
Il releva la tête et Emma vit son image se refléter dans ses yeux ; elle
semblait anéantie, du sang maculait son cou et son débardeur blanc.
— Ça fait moins mal, murmura-t-il.
En voyant le sang se remettre à couler, elle toucha sa peau. Elle était
brûlante.
— Tu racontes des histoires, Jules. Ça suffit. Je vais aller chercher de
l’aide…
Il lui saisit le poignet.
— Em, dit-il. Emma, regarde-moi.
Elle obéit.
— Em, répéta-t-il en lui prenant la nuque, les yeux écarquillés. Tu as
embrassé Mark l’autre soir ?
— Quoi ? fit-elle, stupéfaite. Bon, tu as vraiment perdu trop de sang,
toi.
Il remua imperceptiblement sous elle, la main toujours posée sur sa
nuque.
— J’ai bien vu la façon dont tu le regardais devant le Poséidon.
— Si c’est le bien-être de Mark qui t’inquiète, je t’arrête tout de suite. Il
est à côté de ses pompes. Et je ne crois pas qu’il ait besoin qu’on
l’embrouille encore davantage.
— Ce n’est pas Mark qui m’inquiète. (Il ferma les paupières, comme
s’il comptait en silence dans sa tête ; quand il rouvrit les yeux, ses pupilles
semblaient avoir absorbé ses iris.) Normalement, c’est lui qui devrait
m’inquiéter. Mais ce n’est pas le cas.
— Je vais appeler les Frères Silencieux, dit Emma, paniquée. Ça m’est
égal que tu me haïsses jusqu’à la fin de mes jours ou que l’enquête soit
interrompue…
— S’il te plaît, protesta-t-il d’un ton désespéré. Essaie juste encore une
fois. Tu vas y arriver. Tu vas me soigner parce qu’on est parabatai.
Ensemble pour toujours. Tu te souviens de ce qu’on s’est dit ?
Elle hocha la tête d’un air las, le téléphone à la main.
— Les runes administrées par un parabatai sont plus puissantes. Le
poison dont cette flèche était enduite avait pour but de rendre la magie des
runes inopérante mais toi, tu peux me sauver. On est parabatai et ça signifie
qu’ensemble on peut accomplir des choses extraordinaires.
Il y avait du sang sur son jean à présent, du sang sur ses mains, sur son
débardeur, et il saignait encore. Sa plaie ouverte était d’une laideur
incongrue sur sa peau lisse.
— Essaie pour moi, reprit-il dans un souffle.
Il y avait une intonation enfantine dans sa voix, et elle le revit dans la
Salle des Accords, si jeune et si frêle face à son père qui s’avançait vers lui,
l’épée à la main. Elle repensa à ce qu’il avait fait alors pour les protéger.
Elle reposa son téléphone et prit sa stèle.
— Regarde-moi, Jules, dit-elle, et, les yeux rivés aux siens, elle
appliqua la stèle sur sa peau.
Elle resta immobile quelques instants, la respiration saccadée, et se
souvint.
Julian. Aussi loin qu’elle se le rappelle, il avait toujours fait partie de sa
vie. Des images défilèrent de leurs premières baignades et de leurs châteaux
de sable sur la plage. Julian, chantant faux au volant de la Toyota et
s’interrompant pour ôter une feuille prisonnière de ses cheveux. Ses mains
qui la rattrapaient quand elle tombait pendant l’entraînement. Sa voix
apaisante quand un jour, après leur cérémonie de parabatai, elle s’était
cassé la main en donnant un coup de poing dans un mur parce qu’elle
n’arrivait pas à manier correctement l’épée. Il était venu la voir et en serrant
dans ses bras son corps tremblant de rage, il avait dit : « Emma, Emma, ne
te fais pas de mal. Quand tu te blesses, je le sens aussi. »
Il lui sembla qu’une digue se rompait en elle. Un flot d’énergie circula
dans ses veines et sa main se mit à tracer les contours harmonieux d’une
rune de guérison sur la poitrine de Julian. Il laissa échapper une plainte et
ouvrit brusquement les yeux. Sa main se posa sur son dos et il l’attira contre
lui, les dents serrées.
— Continue, murmura-t-il.
Emma n’aurait pas pu s’arrêter même si elle l’avait voulu. La stèle
semblait obéir à une autre volonté que la sienne. Elle avait l’impression
d’être assaillie par un kaléidoscope de souvenirs. Dans chacun d’eux, Julian
était là. Le soleil dans ses yeux et Jules, assoupi près d’elle sur la plage,
dans son vieux tee-shirt. Elle l’avait laissé dormir et quand il s’était réveillé,
au soleil couchant, son premier sourire avait été pour elle. Maintes fois, ils
s’étaient endormis, main dans la main, comme des enfants dans le noir, sauf
qu’ils n’étaient plus des enfants ; leur relation actuelle était plus intime et
plus forte et Emma sentit, quand elle eut achevé la rune et que la stèle glissa
de sa main, qu’elle commençait seulement à la toucher du doigt.
L’iratze semblait briller de l’intérieur. Julian respirait fort mais le sang
avait cessé de couler et la plaie se refermait.
— Ça… ça fait mal ? demanda Emma.
Un sourire éclaira le visage de Julian.
— Non, répondit-il d’une voix étouffée. Tu as réussi. Tu m’as soigné.
(Il la regardait comme s’il venait d’assister à un miracle.) Emma, mon Dieu,
Emma…
La tension qu’éprouvait Emma se relâcha brusquement. Elle se laissa
aller, la tête posée sur l’épaule de Julian.
— Tout va bien, dit-il en la serrant contre lui. Je vais bien.
— Jules, murmura-t-elle.
Le visage de Julian était tout près du sien ; sous les traces de sang, elle
distinguait des taches de rousseur sur ses joues. Elle sentait son corps bien
en vie contre le sien, les battements de son cœur dans sa cage thoracique, la
chaleur de sa peau, accrue par l’iratze. Son propre cœur se mit à battre plus
fort et elle passa les bras autour du cou de Julian…
Soudain, la portière du conducteur s’ouvrit. De la lumière éclaira
l’habitacle. Emma recula vivement au moment où Livvy montait dans la
voiture, une pierre de rune à la main. La pierre illumina la scène étrange qui
se jouait à l’arrière de la Toyota : Emma, les vêtements maculés de sang, à
califourchon sur Julian, torse nu.
— Tout va bien ? demanda Livvy. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Elle tenait son téléphone dans son autre main ; elle avait dû guetter
d’éventuels messages, songea Emma, mal à l’aise.
— Tout est rentré dans l’ordre, répondit-elle en s’écartant de Julian.
Il se redressa à son tour en examinant les lambeaux de son tee-shirt
d’un air dubitatif.
— Quelqu’un m’a tiré dessus avec une arbalète, expliqua-t-il. Les iratze
ne marchaient pas.
— Eh bien, ça a l’air d’aller maintenant, dit Livvy en le considérant
d’un air perplexe.
— Il a suffi d’un peu de magie parabatai et elles se sont mises à
fonctionner. Désolé de vous avoir inquiétés.
Le soulagement se peignit sur le visage de Livvy.
— Qui t’a tiré dessus, au fait ?
— C’est une longue histoire. Et toi, comment tu as fait pour venir
jusqu’ici ? Tu n’as pas conduit, quand même ?
Une tête surgit derrière Livvy. Mark, ses cheveux blonds éclairés par la
lumière de sort.
— C’est moi qui conduisais, annonça-t-il. Sauf que c’est un cheval qui
nous a amenés jusqu’ici.
— Hein ? Mais… mais ta monture a été tuée par des démons !
— Chez nous, il y a autant de chevaux que de cavaliers, répliqua Mark,
visiblement ravi de jouer les mystérieux. Je n’ai pas dit que c’était mon
cheval.
Mark disparut tout à coup et, avant qu’Emma ait pu se demander où il
était passé, la portière du côté de Julian s’ouvrit. Mark se pencha à
l’intérieur, souleva son frère dans ses bras et le sortit de la voiture.
— Mais…
Emma ramassa sa stèle et descendit à son tour. Il y avait deux autres
personnes sur le parking : Cristina et Ty, éclairés par les phares d’une moto
noire avec des cornes peintes sur le châssis.
— Jules ?
Effrayé et pâle, Ty regarda son frère se libérer des bras de Mark et
rajuster les lambeaux de son tee-shirt. Cristina se précipita vers Emma
tandis que Julian s’efforçait de rassurer Tiberius.
— Tout va bien, Ty. Je n’ai rien.
— Mais tu es couvert de sang !
Ty ne regardait pas Julian dans les yeux, et Emma se demanda s’il se
remémorait la Guerre Obscure et son lot de cadavres.
— Les gens qui perdent autant de sang…
— Tu te souviens, Ty ? On est des Chasseurs d’Ombres. On peut
encaisser pas mal de choses.
— Toi aussi, tu es couverte de sang, dit Cristina à voix basse en ôtant sa
veste pour la draper autour des épaules d’Emma ; elle écarta ses cheveux de
son visage en la scrutant d’un air inquiet. Tu es sûre que tu n’es pas
blessée ?
— C’est le sang de Julian, chuchota Emma, et les deux amies
échangèrent une accolade.
En serrant Cristina dans ses bras, Emma décida que si jamais quelqu’un
essayait de s’en prendre à elle, elle lui ferait passer un sale quart d’heure.
Livvy s’était approchée de son frère pour lui prendre la main et le
rassurer à voix basse. Ty respirait bruyamment en serrant et desserrant la
main de sa sœur.
— Tiens, dit Mark en ôtant son tee-shirt pour le tendre à son frère. (Il en
portait un autre en dessous, gris, celui-là.) Il est propre.
— Pourquoi tu portes deux tee-shirts l’un par-dessus l’autre ? s’étonna
Livvy.
— Au cas où on m’en volerait un, répondit Mark comme si c’était la
chose la plus normale du monde.
— Merci, dit Julian en enfilant le vêtement.
Emma remarqua qu’il avait les cheveux plus courts et que cela lui
donnait un air plus jeune, plus moderne, qui jurait moins avec son jean et
ses boots. Un air de Chasseur d’Ombres.
Mark lui rendit son regard. Elle voyait encore dans ses yeux le vent et
les étoiles, les vastes étendues de nuages, la liberté et la fureur. Elle se
demanda s’il pouvait réellement redevenir un Chasseur d’Ombres.
— J’ai la tête qui tourne, dit-elle soudain en portant la main à son front.
— Tu devrais manger quelque chose, suggéra Livvy en lui prenant la
main. Ça nous ferait du bien à tous. Personne n’a mangé ce soir et quant à
toi, Jules, tu as interdiction de cuisiner. Je propose qu’on aille tous dîner
chez Canter’s et qu’on décide ensuite de ce qu’il faut faire.
L’intérieur du restaurant était entièrement jaune, des murs aux
banquettes. Emma fréquentait cet endroit depuis l’enfance ; elle y venait
souvent avec ses parents pour déguster des pancakes au chocolat ou du pain
perdu.
Ils s’entassèrent dans un box et pendant quelques minutes, tout redevint
normal. La serveuse, une grande femme aux cheveux grisonnants, vint
déposer une pile de menus plastifiés sur leur table. Ils étaient serrés les uns
contre les autres sur les banquettes. Emma sentait le corps fiévreux de
Julian pressé contre elle ; manifestement, son organisme était encore sous
l’effet de l’iratze.
Emma était nerveuse et sursautait au moindre mouvement. Elle faillit
pousser un cri quand la serveuse revint prendre leurs commandes. Elle
laissa Julian commander des gaufres et du chocolat chaud pour elle. Après
avoir rendu son menu à la serveuse, il se tourna vers elle d’un air inquiet.
Ç-A-V-A ? écrivit-il sur son dos.
Elle hocha la tête en prenant une gorgée d’eau tandis que Mark
commandait une assiette de fraises. La serveuse qui, d’après son badge,
répondait au nom de Jean, lança d’un ton perplexe :
— Ce n’est pas sur le menu.
— Vous avez des fraises. Vous avez des assiettes. Donc je ne vois pas
ce qui vous empêche de mettre les fraises dans une assiette et de me
l’apporter.
Jean le dévisagea sans mot dire.
— Il marque un point, intervint Ty. On sert souvent des fraises en
accompagnement. Vous pouvez bien en mettre quelques-unes de côté.
— Une assiette de fraises, alors, dit Jean.
— Moi je les préférerais dans un bol ! s’écria Mark d’un air triomphant.
Cela fait des lustres que je n’ai pas agi selon mon caprice, ma belle, et un
bol de fraises, voilà ce qui comblerait mes plus chers désirs.
— Euh… O.K., fit la serveuse, éberluée, avant de s’éloigner avec les
menus.
— Mark, dit Julian, tu n’es pas obligé de parler comme dans un poème
médiéval. La plupart du temps, tu agis normalement. Tu pourrais peut-être
envisager de faire profil bas.
— Je ne peux pas m’en empêcher, dit Mark avec un petit sourire. Il y a
quelque chose chez les Terrestres…
— Il faut que tu te comportes comme un être humain normal quand on
est en public.
— Il n’est pas forcé de faire ça ! protesta Ty avec colère.
— Avant d’entrer dans le restaurant, il a dit « Pardon, mademoiselle »
en se cognant à une cabine téléphonique.
— C’est poli de s’excuser, déclara Mark sans se départir de son sourire.
— Pas auprès d’objets inanimés.
— Bon, ça suffit ! s’exclama Emma.
Elle résuma au reste de la tablée les événements de la soirée : le corps
retrouvé dans le jardin de Stanley Wells, la mystérieuse silhouette sur le
toit.
Livvy fronça les sourcils.
— Je ne vois pas le rapport avec les autres meurtres. Il n’y avait pas
d’inscriptions sur le cadavre, on l’a jeté dans une piscine et pas sur une ley-
line…
— Et le type sur le toit ? intervint Cristina. Vous croyez que c’est lui, le
tueur ?
— J’en doute, répondit Emma. Il avait une arbalète et on n’a pas
retrouvé d’impacts de flèche sur les cadavres, à ce que je sache. Mais il s’en
est pris à Jules et quand on le retrouvera, je vais le découper en morceaux
pour nourrir mes poissons rouges.
— Tu n’as pas de poissons rouges, objecta Julian.
— Eh bien, je vais en acheter et je vais leur donner le goût de la chair
humaine.
— C’est dégueu, marmonna Livvy. Est-ce que ça veut dire qu’on va
devoir retourner chez Wells pour fouiller la maison ?
— On commencera par le toit.
— Impossible, dit Ty en désignant son téléphone. Je viens de vérifier
les nouvelles. Quelqu’un a signalé le meurtre. La police est sur les dents.
On ne pourra pas s’approcher de la maison pendant quelques jours.
Emma soupira et brandit le sac d’Ava.
— Bon, au moins on a ça.
Elle en vida le contenu sur la table : un portefeuille, une palette de
fards, du baume à lèvres, un miroir de poche, un peigne et un carton doré
recouvert de plastique.
— Pas de téléphone, observa Ty, déçu.
Dommage : le téléphone en question se trouvait au fond de la piscine de
Wells.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Livvy en désignant le carton plastifié.
— Je ne sais pas trop.
Emma examina de nouveau le portefeuille, qui contenait des cartes de
crédit, un permis de conduire et une douzaine de dollars en espèces.
— Pas de photos ni rien ? s’enquit Julian en regardant par-dessus son
épaule.
— Je ne crois pas que les gens conservent des photos dans leur
portefeuille, à part dans les films. En tout cas, pas depuis l’invention des
iPhone.
— En parlant de films… (Livvy fronça les sourcils.) Ce truc ressemble
au ticket d’or dans Charlie et la chocolaterie.
Elle brandit le carton doré.
— Laisse-moi voir, dit Cristina en le lui prenant des mains au moment
où la serveuse apportait leurs plats.
Cristina sortit sa stèle et se mit à griffonner sur un coin du carton doré
en fredonnant un air. La mine réjouie, Mark prit le flacon de sirop d’érable
sur la table et en arrosa copieusement ses fraises. Il en prit une et l’avala,
queue comprise, sous les yeux effarés de Julian.
— Quoi ? fit Mark. Ce n’est pas normal, comme façon de manger ?
— Si, lâcha Julian. Chez les oiseaux-mouches.
— Regardez, dit Cristina en poussant le carton doré vers le milieu de la
table.
À présent, on y voyait la photo scintillante d’un bâtiment et, au-
dessous, inscrit en majuscules :
LES DISCIPLES DU GARDIEN
VOUS INVITENT À LA LOTERIE.
LA REPRÉSENTATION DE CE MOIS-CI AURA LIEU
LE 11 AOÛT À 19 HEURES
AU THÉÂTRE DE MINUIT.
UN GROUPE PAR TICKET. TENUE CORRECTE EXIGÉE.
— La loterie ? répéta Julian. C’est quoi, une pièce de théâtre ?
— Je ne sais pas, mais ça a l’air flippant, fit Livvy.
— Surtout que le Théâtre de Minuit est fermé depuis des années. Je
connais l’endroit ; c’est au nord de Highland Park.
— Il a fermé il y a seize ans à la suite d’un incendie et il n’a jamais été
reconstruit, renchérit Ty, qui maîtrisait l’art de consulter son téléphone
d’une seule main.
— Je suis déjà passée devant en voiture, dit Emma. Le bâtiment est
condamné, non ?
Julian hocha la tête.
— Je l’ai pris pour modèle à l’époque où je peignais des lieux
abandonnés comme le ranch Murphy. Il me donnait la chair de poule.
— Intéressant, fit Mark. Mais quel est le rapport avec l’enquête et les
meurtres ?
Tout le monde parut surpris qu’il pose une question aussi pragmatique.
— À mon avis, ça pourrait être lié, intervint Emma. J’étais au Marché
Obscur la semaine dernière…
— J’aimerais bien que tu arrêtes d’y aller, marmonna Julian. C’est
dangereux…
— Ne viens pas me parler de danger, Monsieur-je-préférais-me-vider-
de-mon-sang-dans-la-voiture !
Julian soupira en prenant son soda.
— Et dire que je me plaignais du surnom Jules…
— On devrait peut-être en parler, du Marché Obscur, lança Cristina.
C’est là-bas qu’Emma a eu vent des meurtres pour la première fois.
— Eh bien, je vous laisse imaginer la joie des vendeurs du Marché en
nous voyant débarquer, Cameron et moi…
— Tu y es allée avec Cameron ? s’exclama Julian.
Livvy leva la main.
— À la décharge d’Emma, Cameron est saoulant mais il est sexy.
(Julian la foudroya du regard.) Enfin, si on aime les garçons qui
ressemblent à Captain America en version rousse… ce qui n’est pas mon
cas.
— Moi, je préfère Hulk, dit Cristina. Je suis prête à soigner son petit
cœur blessé.
— On est des Nephilim, je vous rappelle, marmonna Julian. On n’est
même pas censés avoir entendu parler des super-héros. Et puis, le plus
canon du groupe, c’est Iron Man, évidemment.
— Je peux finir mon histoire ? s’emporta Emma. J’étais au Marché
Obscur avec Cameron et – ça me revient maintenant – j’ai vu un étal avec
une pancarte proposant de s’inscrire à une espèce de loterie. Bref, je penche
pour le truc surnaturel plutôt que pour la pièce de théâtre expérimentale.
— J’ignore qui est Iron Man, dit Mark, qui avait terminé ses fraises et
s’attaquait à un sachet de sucre. (Ty parut content : il n’aimait pas les super-
héros.) Cependant, je suis d’accord avec toi. C’est une piste à explorer.
Même si la méthode est différente, la copine de Stanley Wells a été
assassinée, elle aussi.
— Je crois qu’on est tous d’accord sur le fait que ce n’est pas une
coïncidence, déclara Emma.
— Sauf que la fille a peut-être été tuée parce qu’elle savait quelque
chose, et pas pour accomplir un rituel quelconque. (Mark poursuivit, la
mine pensive.) Elle était invitée à cette fameuse loterie ; ce devait être
important pour qu’elle trimballe ce ticket partout avec elle. Je crois qu’il
faut creuser dans cette direction.
— Ça ne nous mènera peut-être nulle part, objecta Jules.
— On n’a pas grand-chose d’autre, observa Emma.
— Si. Il nous reste les photos de la caverne. Et le tireur du toit : on
pourrait demander à Malcolm d’examiner les traces de poison sur ma veste,
il en découvrira peut-être l’origine.
— Super, dit Emma. On peut faire les deux. Le 11 août, c’est demain.
(Elle regarda le ticket, les sourcils froncés.) Oh là là !, « tenue correcte
exigée ». Je ne suis pas sûre d’avoir une robe chic à me mettre et il faudra
un costume pour Mark…
— Mark n’est pas obligé d’y aller, dit précipitamment Julian. Il peut
rester à l’Institut.
— Non, fit Mark d’un ton calme, malgré ses yeux qui lançaient des
éclairs. Je suis ici pour enquêter sur ces meurtres et c’est ce que je vais
faire.
Julian se redressa.
— Pas si on ne peut pas te marquer. Ce n’est pas raisonnable.
— J’ai survécu sans les runes pendant des années. Si je ne vous
accompagne pas, alors ceux qui m’ont amené ici l’apprendront et ils ne vont
pas être contents. Leur châtiment sera sévère.
— Oh, Jules, laisse-le y aller ! s’exclama Livvy d’un ton anxieux.
— Tu n’es pas obligé de leur dire, marmonna Julian.
— Tu crois que c’est facile de mentir quand tu as passé la moitié de ta
vie avec des gens qui disent toujours la vérité ? s’écria Mark, les joues
empourprées de colère. Et tu t’imagines qu’ils ne sont pas capables de
détecter un mensonge ?
— Mais toi, tu n’es pas l’un d’eux ! s’emporta Julian. Tu n’agis pas
comme eux…
Mark se leva brusquement et s’éloigna, furieux.
— Qu’est-ce qu’il fabrique ? s’étonna Emma.
Le jeune homme se dirigea vers une bande de filles tatouées, avec des
piercings, assises à une table voisine, qui avaient l’air de sortir d’un night-
club. Elles éclatèrent de rire quand il leur adressa la parole.
— Par l’Ange…
Julian jeta un billet sur la table et se leva à son tour. Emma rassembla le
contenu du sac à main d’Ava et le suivit précipitamment, le reste du groupe
sur ses talons.
— Puis-je disposer de votre laitue, gente damoiselle ? disait Mark à une
fille aux cheveux rose vif attablée devant une salade.
Elle poussa son assiette vers lui.
— T’es canon, toi ! s’exclama-t-elle. Même avec tes fausses oreilles
d’elfe. Oublie la laitue, tu peux disposer de ma…
— Ça va, il a compris, intervint Julian en prenant le bras de Mark, pour
l’entraîner vers la porte. Désolé, mesdemoiselles, ajouta-t-il devant le
concert de protestations que son intervention déclenchait.
La fille aux cheveux roses se leva.
— S’il veut rester, il reste. T’es qui, toi, d’abord ?
— Son frère.
— Vous ne vous ressemblez pas du tout, lâcha-t-elle d’un ton qui
hérissa Emma.
Julian était aussi séduisant que son frère, quoique d’une beauté moins
tapageuse. Il n’avait pas les pommettes saillantes de Mark ni le charme
inhérent à ses origines, mais il avait un regard lumineux, une bouche
charnue…
Emma s’interrompit dans ses réflexions. Qu’est-ce qui lui prenait ?
Avec un soupir d’exaspération, Livvy s’avança vers la table au pas de
charge et agrippa Mark par le dos de son tee-shirt.
— Laisse tomber, dit-elle à la fille. Il a la syphilis.
La fille lui jeta un regard interdit.
— La syphilis ?
— Comme cinq pour cent de la population américaine, renchérit Ty.
— Je n’ai pas la syphilis ! protesta Mark avec indignation. Il n’y a pas
de maladies sexuellement transmissibles chez les fées !
Les filles terrestres le dévisagèrent, ébahies.
— Désolé, fit Julian. Vous savez ce que c’est. Ça attaque le cerveau.
Bouche bée, les filles regardèrent Livvy traîner son frère au-dehors,
bientôt suivis des autres.
Dès qu’ils eurent franchi la porte du restaurant, Emma éclata de rire.
Elle s’appuya contre Cristina, qui riait aussi, tandis que Livvy, qui avait
lâché Mark, lissait le devant de sa jupe, imperturbable.
— Désolée, gloussa Emma. C’est juste… la syphilis ?
— Ty a lu un article aujourd’hui, expliqua Livvy.
Julian lança un coup d’œil à Ty en réprimant un sourire.
— Pourquoi un article sur la syphilis ?
Ty haussa les épaules.
— Je suis tombé dessus en faisant des recherches.
— C’était vraiment indispensable ? demanda Mark d’un ton furieux. Je
faisais juste la conversation. Je m’entraînais à conter fleurette.
— Tu faisais exprès d’être ridicule, oui ! dit Emma. À croire que tu
trouves les manières des fées un peu stupides.
— C’était le cas au début, admit Mark. Et puis on s’habitue.
Maintenant… maintenant, je ne sais plus quoi penser.
Effectivement, il semblait un peu perdu.
— On n’est pas censés parler aux Terrestres, dit Julian, qui avait
retrouvé son sérieux. C’est… c’est une règle de base, Mark. Une des
premières qu’on nous enseigne.
— Et alors ? répliqua Mark. Personne n’est mort. Aucune malédiction
ne s’est abattue sur nous. Elles croyaient que j’étais déguisé. C’est vrai que
je ne passe pas inaperçu, mais les gens ne voient que ce qu’ils veulent voir.
— Et c’est peut-être débile comme règle, de ne pas pouvoir se battre
sans runes, renchérit Ty.
— Peut-être qu’il y a un paquet d’autres règles débiles, concéda Julian
avec une pointe d’amertume. Toutefois, ce sont les règles et il faut les
respecter. Ce sont elles qui font de nous des Chasseurs d’Ombres.
— Ah bon, suivre des règles débiles, c’est ce qui fait notre identité ?
demanda Livvy, perplexe.
— Non. Mais le châtiment pour avoir désobéi, si.
— Crois-moi, Julian, chez les fées, il est tout aussi sévère, sinon plus,
lança Mark. S’ils apprennent que vous me tenez à l’écart de l’enquête, ils
nous puniront tous. Je n’aurai pas besoin de le leur dire. Ils l’apprendront,
quoi qu’il arrive. Tu comprends ?
Julian lui sourit.
— Je comprends, Mark. Et je te fais confiance. Bon, en voiture, tout le
monde. On rentre à la maison.
— Je dois ramener le cheval. Je ne peux pas le laisser ici. La Chasse
Sauvage n’apprécierait pas.
— D’accord. Mais dans ce cas, tu rentres seul. Pas question que Ty et
Livvy remontent là-dessus, compris ? C’est trop dangereux.
Livvy sembla déçue, Ty soulagé. Mark hocha imperceptiblement la tête.
— Je pars avec Mark, annonça Cristina tout à trac.
Le visage de Mark s’éclaira, à la surprise d’Emma.
— Je vais chercher le cheval, dit-il. J’ai bien envie de voler un peu.
— Et respecte les limitations de vitesse ! cria Julian en regardant son
frère disparaître au coin du bâtiment.
— C’est le ciel, Julian, objecta Emma. Il n’y a pas vraiment de Code de
la route.
— Je sais, dit-il avec un sourire en coin.
C’était le sourire qu’Emma chérissait, celui qui n’était que pour elle et
qui signifiait : la vie m’oblige souvent à être sérieux, or je ne le suis pas tant
que ça. Soudain, elle eut une furieuse envie de le serrer dans ses bras.
La pleine lune était haute dans le ciel quand Mark gara la moto derrière
l’Institut.
À l’aller, la traversée de la ville avait été chaotique : Livvy s’agrippait à
la ceinture de Cristina de ses petites mains fébriles, Ty répétait sans cesse à
Mark de ne pas aller trop vite tandis que la route s’éloignait en dessous
d’eux. À leur arrivée dans le parking, ils avaient failli atterrir dans une
poubelle.
Le retour fut beaucoup plus calme. Les bras autour de la taille de Mark,
Cristina avait l’impression de voler au ras des nuages. La ville en contrebas
déployait une multitude de lumières chatoyantes. Cristina avait toujours
détesté les parcs d’attractions et les voyages en avion, mais là, ça n’avait
rien à voir : elle avait l’impression de se fondre dans l’air, de se faire
ballotter par le vent comme une petite embarcation sur l’eau.
Après être descendu de moto, Mark l’aida à descendre à son tour. Elle
avait encore la tête pleine de ce qu’elle avait vu, la jetée de Santa Monica,
les lumières éblouissantes de la grande roue. Elle ne s’était encore jamais
sentie aussi loin de sa mère, de l’Institut de Mexico, des Rosales, et ça lui
plaisait.
— Gente dame, dit-il au moment où ses pieds touchèrent le sable.
Elle sourit malgré elle.
— C’est un peu trop cérémonieux…
— Tout est cérémonieux à la Cour, admit-il. Merci d’être rentrée avec
moi. Tu n’étais pas obligée.
— Il m’a semblé que tu n’avais pas envie d’être seul.
Une brise douce soufflant du désert soulevait le sable et les cheveux de
Mark, qui formaient autour de sa tête un halo blond clair, presque argenté.
— Tu as bien deviné.
Ses yeux scrutèrent le visage de Cristina. Elle se demanda à quoi il
ressemblait quand ils étaient de la même nuance bleu-vert, et si leur
étrangeté ne le rendait pas encore plus beau.
— Quand personne ne nous dit la vérité, on apprend à voir ce qui se
cache sous la surface des choses, dit-elle en songeant à sa mère et à ses
roses jaunes.
— Je viens d’un endroit où tout le monde dit la vérité, même si elle est
dure à entendre.
— Et ça aussi, ça te manque ?
— Pour commencer, qu’est-ce qui te fait croire que le royaume des fées
me manque ?
— On sent que ton cœur est ailleurs. Tu dis que tu te sentais libre là-bas
mais tu nous as aussi raconté qu’on t’avait gravé des runes dans le dos.
J’essaie de comprendre pourquoi cette vie-là te manque.
— C’était la Cour des Ténèbres, pas la Chasse. Et je n’ai pas le droit
d’évoquer ce qui me rend nostalgique. Je n’ai pas le droit de parler de la
Chasse, c’est interdit.
— Quelle tristesse ! Comment tu peux choisir si tu ne peux pas mettre
des mots sur tes choix ?
— Le monde est triste, lâcha Mark d’un ton égal. Il y a ceux qui
sombrent et il y a ceux qui s’en sortent, qui s’élèvent en emmenant les
autres avec eux. Toutefois, ces gens-là ne sont pas très nombreux. Tout le
monde ne peut pas être Julian.
— Julian ? répéta Cristina, surprise. Je croyais que tu ne l’aimais pas. Je
croyais…
— Tu croyais quoi ? demanda Mark en levant un sourcil.
— Je croyais que tu n’aimais aucun d’entre nous, répondit-elle d’un ton
penaud.
Il lui prit la main et elle eut l’impression de recevoir une décharge
électrique dans tout le bras.
— Au contraire, je t’aime bien, Cristina Mendoza Rosales. Je t’aime
même beaucoup.
Il se pencha vers elle. Ses yeux bleu et or envahirent son champ de
vision…
— Mark Blackthorn ! fit une voix cinglante.
Cristina et Mark se retournèrent comme un seul homme.
Le grand guerrier-elfe qui avait amené Mark à l’Institut se tenait devant
eux comme s’il avait surgi de nulle part. Ses cheveux d’un noir de jais
bouclaient sur ses tempes et son œil gris étincelait comme de l’argent au
clair de lune. Il portait une tunique et un pantalon gris, et des dagues
brillaient à sa ceinture. Il avait la beauté d’une statue, une beauté
inhumaine.
— Kieran, souffla Mark. Je…
— Tu devais t’attendre à ma visite, lança Kieran en s’avançant vers lui.
Tu m’as emprunté mon cheval. Gwyn va finir par se douter de quelque
chose. Tu cherches à éveiller ses soupçons ?
— J’avais l’intention de te le rendre, protesta Mark d’une voix étouffée.
— Vraiment ? fit Kieran en croisant les bras sur sa poitrine.
— Cristina, rentre à l’Institut, dit Mark, les yeux fixés sur l’elfe.
— Mark…
— S’il te plaît. Par respect pour mon intimité, je t’en prie… rentre.
Elle hésita. Mais l’expression de Mark était sans équivoque. Il savait ce
qu’il voulait. Elle se dirigea vers l’Institut, ouvrit la porte de derrière et
s’engouffra à l’intérieur en la laissant claquer derrière elle.
Elle connaissait à peine Mark Blackthorn mais elle pensa aux cicatrices
sur son dos, à son corps recroquevillé dans un coin de sa chambre le jour de
son arrivée, à son attitude envers Julian, qu’il prenait pour une vision
envoyée par la Chasse pour le hanter.
Elle n’approuvait pas la Paix Froide, elle ne l’avait jamais approuvée.
Pourtant, la souffrance de Mark ébranlait ses convictions. Les fées étaient
peut-être aussi cruelles que ce qu’on racontait. Il n’y avait peut-être ni bonté
ni honneur chez ces créatures. Et si c’était le cas, comment pouvait-elle
laisser Mark seul dehors avec l’une d’elles ?
Elle fit volte-face, poussa la porte… et se figea.
Mark et Kieran surgirent dans son champ de vision comme les images
d’un écran éclairé. Ils se tenaient dans un coin du parking, sous un rayon de
lune. Mark avait le dos appuyé contre un chêne ; le corps penché vers lui,
Kieran le plaquait d’une main contre l’arbre, et ils s’embrassaient à pleine
bouche.
L’attitude de Mark ne laissait aucun doute sur son consentement. Les
mains dans les cheveux de Kieran, il l’embrassait avec voracité, le corps
plaqué contre le sien. Quant à Kieran, ses mains se cramponnaient à la taille
de Mark comme s’il cherchait à l’attirer encore plus près de lui. Il fit glisser
sa veste de ses épaules, caressa la peau de son cou, à la limite de son tee-
shirt, puis laissa échapper un gémissement sourd, comme un cri de détresse
venu du fond de la gorge, avant de se détacher de lui.
Son regard trahissait autant le désespoir que le désir. Cristina n’avait
encore jamais vu autant d’humanité chez quelqu’un du Petit Peuple. Les
yeux de Mark exprimaient le même amour, le même désir, la même tristesse
déchirante. Cristina ne pouvait pas s’empêcher de les espionner : la
surprise, la fascination la clouaient sur place, ainsi que le désir. Était-ce
Mark l’objet du désir de Cristina ou le couple qu’il formait avec cet elfe, à
moins que ce soit simplement l’idée de désirer quelqu’un à ce point ? Elle
recula, le cœur battant. Soudain, le parking s’éclaira comme un stade et une
voiture fit son apparition. De la musique se déversait par les vitres ouvertes.
Cristina perçut les voix d’Emma et de Julian par-dessus le vacarme.
En refermant la porte, Cristina entendit Emma questionner Mark à son
sujet, et Mark lui répondre qu’elle était à l’intérieur. Il s’exprimait d’une
voix tranquille, désinvolte, comme si de rien n’était.
Quand, le regard plongé dans le sien, il lui avait expliqué qu’au sein de
la Chasse Sauvage il avait dû se passer de miroir, elle s’était demandé dans
quels yeux il s’était miré pendant toutes ces années.
Maintenant, elle savait.
La Chasse Sauvage, quelques années plus tôt
Mark Blackthorn avait intégré la Chasse Sauvage à l’âge de seize ans,
contre son gré.
Après avoir été arraché à son foyer, il s’était réveillé dans une caverne
souterraine tapissée de mousse et de lichen. Un homme massif coiffé d’un
casque cornu, avec des yeux de deux couleurs différentes, se dressait devant
lui.
Bien entendu, Mark le reconnut aussitôt. Tous les Chasseurs d’Ombres
avaient entendu parler de la Chasse Sauvage et de Gwyn le Chasseur, qui
chevauchait à sa tête depuis des siècles. Une longue épée martelée pendait
à sa ceinture, tordue et noircie.
— Mark Blackthorn, dit-il. Tu fais partie de la Chasse désormais, car
ta famille n’est plus. Tu as enfin rejoint ton peuple.
Tirant son épée de son fourreau, il s’entailla la paume de la main et,
après avoir mélangé son sang à de l’eau, il força Mark à le boire.
Dans les années qui suivirent, Mark allait voir d’autres guerriers
rejoindre la Chasse et, chaque fois, Gwyn répétait les mêmes mots et leur
faisait boire son sang. Puis il regardait leurs yeux changer de couleur
comme pour symboliser la division de leur âme.
Gwyn estimait qu’il fallait briser les nouvelles recrues afin d’en faire de
vrais chasseurs capables de chevaucher des nuits entières sans dormir, de
supporter la faim et des souffrances intolérables pour un Terrestre. Il
pensait aussi que leur loyauté devait être sans faille. Rien ne devait passer
avant la Chasse.
Mark offrit sa loyauté à Gwyn et se mit entièrement à son service, mais
ne se fit pas d’amis dans la Chasse Sauvage. Il était le seul Chasseur
d’Ombres. Les autres venaient tous d’une Cour féerique ; s’ils étaient
entrés au service de la Chasse, c’était à titre de châtiment. Ils haïssaient les
Nephilim ; il percevait leur mépris et il les méprisait en retour.
Il voyageait donc en solitaire, sur le dos d’une jument grise, cadeau de
Gwyn qui, avec une certaine perversité, semblait l’apprécier, sans doute
pour agacer les autres. Il enseigna à Mark l’art de s’orienter grâce aux
étoiles et de guetter la clameur des combats, qui se répercutait parfois sur
des centaines, voire des milliers de kilomètres : cris de rage et râles des
mourants. Invisibles aux yeux des mortels, ils parcouraient les champs de
bataille et détroussaient les morts. Leur butin échouait le plus souvent à la
Cour des Ténèbres ou à la Cour des Lumières. Parfois, Gwyn en gardait
une partie pour lui.
Chaque nuit, Mark dormait seul, à même le sol, emmitouflé dans une
couverture, avec une grosse pierre pour oreiller. Quand il faisait froid, il
rêvait en frissonnant de ces runes qui peuvent réchauffer un corps, et de
l’éclat brûlant des poignards séraphiques. Dans sa poche, il gardait la
pierre de rune que Jace Herondale lui avait donnée, n’osant s’en servir que
quand il était seul.
Chaque nuit, avant de s’endormir, il récitait les noms de ses frères et
sœurs, du plus âgé au plus jeune. Chaque nom était une ancre qui
l’arrimait au sol et le maintenait en vie.
Helen. Julian. Tiberius. Livia. Drusilla. Octavian.
Les jours et les mois passaient. Le temps s’écoulait différemment dans
le monde terrestre. Mark avait renoncé à tenir le compte des jours : il
n’avait pas de quoi écrire et Gwyn n’approuvait guère ce genre de chose. Il
n’avait donc aucune idée du temps qu’il avait passé dans la Chasse
Sauvage avant l’arrivée de Kieran.
Il savait qu’ils devaient accueillir un nouveau chasseur ; les rumeurs
circulaient vite et Gwyn accomplissait toujours le rituel au même endroit :
une caverne non loin de l’entrée de la Cour des Ténèbres, aux parois
couvertes de lichen vert émeraude, où une nappe d’eau entre les rochers
formait une petite piscine naturelle.
D’abord, Mark ne distingua qu’une silhouette frêle, une masse de
cheveux noirs, des poignets et des chevilles osseux entravés par des
chaînes.
— Prince Kieran, dit Gwyn en s’approchant du garçon, et un murmure
parcourut l’assemblée de chasseurs.
Qu’avait donc fait ce prince pour être brutalement banni de la Cour,
arraché à sa famille et à ses proches, dépouillé de son nom et de ses
privilèges ?
À l’approche de Gwyn, le garçon releva la tête et Mark vit ses traits. De
toute évidence, c’était un aristocrate. Il avait un visage lumineux, étrange,
d’une beauté surnaturelle, avec des pommettes hautes et de grands yeux
noirs. Ses cheveux sombres avaient des reflets bleutés, de la couleur de
l’océan à la nuit tombée. Il détourna la tête quand Gwyn voulut le faire
boire, et il lui fit ingurgiter de force le mélange de sang et d’eau. Fasciné,
Mark regarda son œil droit passer du noir au gris argent et ses chaînes
tomber l’une après l’autre.
— Tu fais partie de la Chasse désormais, dit Gwyn d’un ton plus
solennel que d’habitude. Lève-toi et rejoins-nous.
Kieran était une drôle de recrue. Bien qu’on l’ait destitué de son rang
en le bannissant de la Cour, il conservait un air d’arrogance et de
supériorité qui déplaisait fort au reste du goupe. Tous se moquaient de lui,
l’appelaient « le petit prince » et auraient commis bien pire si Gwyn ne s’en
était pas mêlé. Apparemment, malgré son exil, Kieran avait un protecteur à
la Cour.
Mark ne pouvait pas s’empêcher de l’observer. Quelque chose le
fascinait chez lui. Il découvrit bientôt que ses cheveux changeaient de
couleur en fonction de son humeur, passant du noir de jais (quand il était
déprimé) au bleu pâle (quand il riait, ce qui n’arrivait pas souvent). Mark
avait envie de toucher son épaisse chevelure bouclée ; elle lui rappelait ces
tissus soyeux qui changent de couleur selon la lumière. Kieran montait le
coursier noir et squelettique que lui avait donné Gwyn – Mark n’en avait
jamais vu de pareil – comme s’il était né sur un cheval. À l’exemple
de Mark, il semblait déterminé à surmonter seul la douleur de l’exil
et adressait rarement la parole aux autres cavaliers de la Chasse, à qui il
ne prêtait pas la moindre attention.
Mark croisait parfois son regard quand les autres l’appelaient Nephilim
ou lui donnaient des noms d’oiseau. Un jour, la rumeur se répandit que
l’Enclave avait pendu à Idris un groupe d’elfes accusés de trahison. Ils
l’avaient forcé à se mettre à genoux et, comme il refusait de dire qu’il
n’était pas un Chasseur d’Ombres, ils l’avaient fouetté jusqu’au sang puis
ils l’avaient abandonné sous un arbre, dans un champ enneigé.
À son réveil, il sentit la chaleur d’un feu. En ouvrant les yeux, il trouva
Kieran agenouillé près de lui. Avec des gestes doux, il le prit dans ses bras
pour lui donner à boire et drapa une couverture autour de ses épaules.
— J’ai entendu dire que chez toi, il existe des runes de guérison, dit-il.
— Oui, croassa Mark.
Il n’osait pas bouger de peur de réveiller la brûlure laissée par les
coups de fouet.
— On les appelle les iratze, poursuivit-il. Mais ici à la Chasse, ça n’a
pas beaucoup d’importance si je suis défiguré.
Kieran eut un petit sourire et caressa les cheveux de Mark. Il ferma les
yeux. Ça faisait des années qu’on ne l’avait pas touché, et la caresse de
cette main le faisait frissonner malgré la douleur.
Par la suite, ils prirent l’habitude de chevaucher ensemble. Kieran
avait un don pour transformer ces chevauchées en aventures. Il montra à
Mark des merveilles que seul le Petit Peuple connaissait : des étendues
glacées silencieuses et immobiles sous le clair de lune, des vallons cachés
où poussaient les belles-de-nuit. Sans être heureux pour autant, Mark
n’était plus torturé par sa solitude.
La nuit, ils dormaient blottis l’un contre l’autre sous la couverture de
Kieran, dont le tissu épais tenait toujours chaud. Un soir, ils firent halte au
sommet d’une colline verdoyante, loin au nord. Un cairn – un de ces amas
de pierre édifiés par les Terrestres des siècles auparavant – s’élevait à cet
endroit. Mark s’y adossa pour admirer les champs qui s’étendaient jusqu’à
la mer, nimbés par la lumière argentée du crépuscule. « La mer est partout
la même », songea-t-il. C’étaient ces mêmes vagues qui venaient se briser
sur le rivage là-bas, dans cet endroit qu’il considérait comme son chez-lui.
— Tes plaies se sont refermées, dit Kieran en touchant la peau de Mark
à travers le tissu déchiré de sa tunique.
— Mais les cicatrices sont bien laides, objecta-t-il.
Il attendait que les premières étoiles se montrent pour donner à
chacune le nom d’un des membres de sa famille. Il ne vit pas Kieran se
rapprocher jusqu’à lui faire face, son beau visage à demi dissimulé dans
l’obscurité.
— Il n’y a rien de laid chez toi, dit-il soudain.
À ces mots, il se pencha pour embrasser Mark qui, une fois revenu de
son étonnement, lui rendit ses baisers.
C’était la première fois qu’il embrassait quelqu’un et il n’avait jamais
imaginé que ce pût être un garçon, mais il était content que ce soit Kieran.
Il n’aurait jamais cru qu’un baiser puisse être un tel supplice et une telle
extase en même temps. Cela faisait des mois qu’il avait envie de toucher les
cheveux de Kieran et voilà qu’il pouvait enfin glisser les doigts dans ses
mèches noires, qui prenaient des reflets bleus et or à son contact.
Cette nuit-là, ils se blottirent ensemble sous la couverture mais ils ne
trouvèrent pas le sommeil, et Mark oublia de baptiser les étoiles avec les
noms de ses frères et sœurs. Cette nuit-là, et les nuits qui suivirent…
Bientôt, Mark prit l’habitude de se réveiller dans les bras de Kieran.
Il découvrit que les baisers, les caresses et les déclarations d’amour
pouvaient faire tout oublier, et que plus il passait de temps avec Kieran,
plus il avait envie d’être avec lui. Il vivait dans l’attente de se retrouver seul
à seul avec son ami. La nuit venue, ils conversaient à voix basse pour ne
pas qu’on les entende : « Parle-moi de la Cour des Ténèbres », disait Mark,
et Kieran lui racontait les histoires de la cour où régnait le roi son père,
puis il disait : « Parle-moi des Nephilim », et Mark lui parlait de l’Ange, de
la Guerre Obscure, de ce qui leur était arrivé, à lui et à ses frères et sœurs.
— Tu ne me détestes pas parce que je suis un Nephilim ? demanda-t-il
un soir, alors qu’il se pelotonnait dans les bras de Kieran.
Ses cheveux blonds hirsutes frôlèrent la joue de son ami quand il se
tourna vers lui pour ajouter :
— Les autres me détestent, eux.
— Tu n’es plus obligé d’être un Nephilim. Tu peux choisir de faire
partie de la Chasse Sauvage. Assumer pleinement tes origines.
Mark secoua la tête.
— Le fait d’avoir été fouetté parce que je refusais de renier les
Chasseurs d’Ombres a renforcé ma certitude. Je sais qui je suis, même si je
ne peux pas le dire tout haut.
— À moi, tu peux le dire. Tu ne risques rien.
Ainsi, Mark se lova contre le corps chaud de son amant et seul ami, et
chuchota :
— Je suis un Chasseur d’Ombres. Je suis un Chasseur d’Ombres. Je
suis un Chasseur d’Ombres.
13
SANS AUTRE PENSÉE
Debout devant le miroir de sa salle de bains, Emma ôta lentement son
débardeur.
Il lui avait fallu vingt minutes et une bouteille d’eau de Javel pour
estomper les taches de sang. Ce n’était pas bien méchant. Elle avait
l’habitude de ce genre de taches. Mais elle éprouvait une émotion viscérale
à la vue de ce sang séché sur sa peau parce que c’était celui de Julian. En
ôtant son jean, elle découvrit d’autres taches sur la taille et les coutures
intérieures du vêtement. Après l’avoir roulé en boule, elle le jeta dans le
panier à linge.
Sous le jet brûlant de la douche, elle frotta les traces de sang et de sueur,
puis regarda l’eau rosée disparaître dans la bonde. Elle ne pouvait pas
compter le nombre de fois où elle avait vécu cette scène, où elle avait
saigné lors d’un entraînement ou d’une bataille. Elle avait des cicatrices sur
le ventre, les épaules, les bras, derrière les genoux.
Mais le sang de Julian, c’était autre chose.
En voyant ces taches, elle revoyait le corps recroquevillé de Julian, le
sang qui coulait entre ses doigts. C’était la première fois depuis des années
qu’elle envisageait sa mort. On disait que perdre un parabatai était aussi
terrible que de perdre un époux ou un frère. Emma avait perdu ses parents ;
elle croyait savoir ce qu’était le deuil, y être préparée.
Pourtant, rien ne l’avait préparée à l’idée de perdre Julian. S’il mourait,
le ciel s’obscurcirait à jamais et le sol ne serait plus jamais stable sous ses
pieds. Elle avait éprouvé un sentiment plus étrange encore quand elle avait
compris qu’il allait s’en sortir. Sa présence physique s’était imposée à elle
d’une façon presque douloureuse. Elle avait eu envie de le serrer dans ses
bras, de s’agripper à lui de toutes ses forces, jusqu’à faire fusionner leur
peau et leurs os. Elle n’arrivait pas à s’expliquer ce qu’elle avait ressenti ;
elle savait juste qu’elle avait été la proie d’émotions intenses, douloureuses,
inconnues, et que ça lui avait fait peur.
Elle sortit de la douche, se sécha les cheveux avec une serviette, enfila
un débardeur et une culotte propres.
Cristina l’attendait, assise sur son lit.
— Je ne savais pas que tu étais là ! s’exclama Emma. Et si j’avais été
nue comme un ver !
— On est faites à peu près de la même façon, il me semble, répondit
Cristina d’un ton distrait en jouant avec ses doigts, comme chaque fois
qu’elle était préoccupée.
— Tout va bien ? s’enquit Emma en s’asseyant près d’elle. Tu as l’air…
contrariée.
— Tu crois que Mark avait des amis au sein de la Chasse ? demanda
Cristina de but en blanc.
— Non, répondit Emma, étonnée. En tout cas, il n’y a jamais fait
allusion. (Elle fronça les sourcils.) Pourquoi ?
Cristina hésita.
— Eh bien, il a dû emprunter cette moto à quelqu’un ce soir. J’espère
juste qu’il ne va pas s’attirer des ennuis.
— Mark n’est pas bête. Ça m’étonnerait qu’il ait vendu son âme pour
pouvoir se servir d’une moto pendant quelques heures.
— Je suis sûre que tu as raison, murmura Cristina. (Elle jeta un coup
d’œil à l’armoire d’Emma.) Je peux t’emprunter une robe ?
— Quoi ? Tu as un rencard à minuit ?
— Non, pour demain.
Cristina se leva pour examiner le contenu de l’armoire.
— Le carton d’invitation précisait « tenue correcte exigée » et je n’ai
pas emporté une seule robe habillée.
— Mes fringues ne t’iront pas, dit Emma alors que Cristina dépliait une
robe noire imprimée de minuscules fusées. On n’a pas la même
morphologie. Tu es beaucoup plus… caliente !
— Tu parles espagnol maintenant ? répliqua Cristina en refermant
l’armoire.
Emma sourit.
— Je t’emmène faire du shopping demain. Ça te va ?
— Tout semble si normal. (Cristina tira pensivement sur ses tresses.)
Après ce qui s’est passé ce soir…
— Cameron m’a appelée, dit Emma.
— Je sais. J’étais dans la cuisine. Vous vous êtes rabibochés ?
— Non ! Il m’appelait pour me mettre en garde. Apparemment, il y a
des gens qui ne veulent pas que j’enquête sur ces meurtres.
— Emma… (Cristina soupira.) Et tu ne nous as rien dit ?
— C’est moi qui suis concernée, d’après Cameron. Ce sont donc mes
affaires.
— Mais Julian a été blessé. Et tu te dis que c’est ta faute.
Emma se mit à jouer avec les franges de son dessus-de-lit.
— Ce sont juste des rumeurs, j’ignore si elles viennent des Terrestres,
des fées ou des sorciers, mais le fait est que Cameron m’a prévenue, et que
je l’ai ignoré.
— Ce n’est pas ta faute pour autant. On sait déjà que quelqu’un, un
nécromancien sans doute, sacrifie des Terrestres et des Créatures Obscures
et qu’il a une armée de Mantidés à ses ordres. Ce n’est pas comme si Julian
ne s’attendait pas à risquer sa vie !
— Il a failli mourir dans mes bras. Il y avait du sang partout.
— Et tu l’as sauvé. Il va bien. (Cristina agita ses mains aux ongles
parfaits.) Pourquoi tu te flagelles, Emma ? C’est parce que Julian a été
blessé et que tu as eu peur ? Depuis que je te connais, je t’ai vue prendre
des risques plus d’une fois. Ça fait partie de toi et Julian le sait. Non
seulement il le sait, mais il aime ça.
— Ah bon ? Il me dit toujours de faire attention…
— C’est normal. Vous êtes les deux moitiés d’un tout. Vous devez vous
compléter, comme l’ombre et la lumière : il tempère ton audace avec sa
prudence, et inversement. Sans l’autre, vous ne pourriez pas fonctionner
aussi bien. C’est ça, un parabatai. Cameron n’est qu’un prétexte. Non, ce
qui te chamboule, c’est le fait que Julian ait été blessé.
— Peut-être, concéda Emma d’un ton sec.
— Tu es sûre que ça va ?
Les yeux noirs de Cristina trahissaient l’inquiétude.
— Oui, répondit Emma en s’adossant aux coussins kitsch, dont elle
faisait collection.
— On ne dirait pas, pourtant. Tu ressembles à… Les gens font parfois
une tête bizarre quand ils ont une révélation. Eh bien, tu as cette tête-là.
Emma avait envie de fermer les yeux pour dissimuler ses pensées à
Cristina. Des pensées perfides, dangereuses, mauvaises.
— C’est le choc, dit-elle. J’ai failli perdre Julian et… ça m’a
bouleversée. Ça ira mieux demain.
Elle s’efforça de sourire.
Cristina soupira.
— Si tu le dis, manita.
Après avoir fait sa toilette et pris des dispositions pour envoyer sa veste
tachée de poison à Malcolm, Julian alla voir Emma dans sa chambre.
Il s’arrêta à mi-chemin. Il avait envie de s’allonger avec elle sur son lit,
de discuter des événements de la soirée, puis de s’endormir auprès d’elle,
bercé par sa respiration. Chaque fois qu’il pensait à ce qui s’était passé à
l’arrière de la voiture, à l’air affolé d’Emma, au sang sur ses mains, il
n’éprouvait pas du tout ce qu’il aurait dû ressentir, à savoir de la peur, le
souvenir de la souffrance, le soulagement à l’idée d’avoir survécu. À la
place, il ressentait une tension dans tout le corps. Quand il fermait les yeux,
il voyait Emma à la lueur de la pierre de rune, les mèches s’échappant de
ses tresses.
Les cheveux d’Emma. C’était peut-être parce qu’elle les détachait
rarement, mais il lui semblait que ces longues mèches blondes et bouclées
étaient comme des cordelettes directement reliées à ses nerfs.
Il avait mal à la tête, le corps anormalement ankylosé, et il aurait voulu
revivre ce moment avec elle dans la voiture. C’était ridicule ; il décida de
rebrousser chemin et d’aller faire un tour à la bibliothèque. La salle était
plongée dans la pénombre et sentait le vieux parchemin. Julian n’eut pas
besoin d’allumer la lumière ; il savait exactement dans quelle section
regarder : la loi.
Il allait prendre un livre relié de cuir rouge sur une étagère en hauteur
lorsqu’un cri aigu retentit. Le gros volume sous le bras, il se précipita dans
le couloir. En approchant de la chambre de Drusilla, il vit que la porte était
ouverte. Elle se tenait sur le seuil ; sa pierre de rune, qu’elle tenait dans sa
main, éclairait son visage rond. Elle portait un pyjama imprimé de masques
grimaçants.
— Tavvy pleure, expliqua-t-elle. Il s’est arrêté un moment, puis il a
recommencé.
— Merci de m’avoir prévenu, dit-il en déposant un baiser sur son front.
Retourne te coucher, je m’en occupe.
Drusilla obéit et Julian se glissa dans la chambre de Tavvy en fermant la
porte derrière lui.
Le petit garçon était recroquevillé sous ses couvertures. Il dormait, la
bouche entrouverte, les joues encore humides de larmes.
Julian s’assit au bord du lit et lui toucha l’épaule.
— Octavian, réveille-toi. Tu fais un mauvais rêve.
Tavvy se redressa d’un bond, les cheveux en bataille. En voyant son
frère, il laissa échapper un hoquet et se jeta dans ses bras. Jules tapota
gentiment le dos osseux du petit garçon en songeant : « Si petit, si
maigre… » Depuis la Guerre Obscure, il menait une lutte continuelle pour
faire manger et dormir Tavvy.
Il se souvenait d’avoir couru dans les rues d’Alicante avec Tavvy dans
les bras, d’avoir trébuché sur les pavés craquelés en enfouissant le visage de
son petit frère contre son épaule pour ne pas qu’il voie les cadavres et le
sang autour de lui ; il pensait que s’ils s’en tiraient sans que Tavvy ait pu
voir ce qui se passait, tout irait bien. Il ne se souviendrait de rien.
Pourtant, il ne se passait pas une semaine sans qu’il s’éveille au beau
milieu de la nuit en pleurant, le corps trempé de sueur. Chaque fois que ça
se produisait, Julian se faisait la même triste réflexion : il n’avait pas réussi
à sauver son petit frère.
La respiration de Tavvy se calma peu à peu. Julian avait envie de
s’allonger à ses côtés et de s’endormir contre lui : il était si fatigué que le
monde tanguait autour de lui.
Mais il n’arrivait pas à trouver le sommeil. Il se sentait agité. Ça faisait
atrocement mal de recevoir une flèche ; l’ôter avait été pire encore. En
sentant sa peau se déchirer, dans un moment de panique animale, il avait eu
la certitude qu’il allait mourir, et il avait pensé : « Qu’est-ce qu’ils vont
devenir ? »
Puis il avait entendu la voix d’Emma et il avait su qu’il allait vivre. À
présent, quand il regardait l’endroit entre deux côtes où la flèche avait
traversé sa chair, il ne distinguait qu’une petite trace blanche sur sa peau
bronzée.
Malgré toutes ses tentatives pour la chasser de ses pensées depuis son
retour à l’Institut, l’image d’Emma à califourchon sur lui refit surface dans
son esprit. Il se souvint d’avoir pensé à ce moment-là que s’il mourait, au
moins ce serait aussi près d’elle que possible, dans les limites imposées par
la loi.
Tandis que Tavvy somnolait contre lui, Julian ouvrit le livre qu’il avait
pris dans la bibliothèque. Il l’avait consulté tant de fois qu’il s’ouvrait
toujours à la même page cornée consacrée aux parabatai.
Tous ceux qui ont accompli le rituel des parabatai et qui sont
éternellement liés par le serment de Saül et de David, de Ruth et de Naomi,
ont interdiction de se marier, d’enfanter et d’éprouver un sentiment
amoureux pour l’autre.
En cas d’infraction à la loi, le châtiment est à la discrétion de
l’Enclave : à elle de décider s’il faudra séparer les parabatai en question,
les éloigner de leur famille et, si ce comportement criminel devait se
poursuivre, les priver de leurs Marques. Ainsi, ils seront exclus à jamais de
la communauté des Chasseurs d’Ombres.
C’est Raziel lui-même qui l’a décrété.
Dura lex, sed lex. La loi est dure, mais c’est la loi.
Quand Emma entra dans la cuisine, Julian nettoyait les restes du petit
déjeuner. Mark était adossé à l’îlot, en jean et tee-shirt noirs. Avec sa
nouvelle coupe de cheveux, il semblait très différent du jeune homme en
haillons qui était entré dans le Sanctuaire.
Au réveil, Emma était allée courir sur la plage afin de s’aérer la tête et
d’esquiver le petit déjeuner en famille. Elle prit un smoothie dans le
réfrigérateur et quand elle se retourna, Mark s’adressait à son frère avec un
grand sourire.
— D’après ce que j’ai compris, ma tenue d’aujourd’hui n’est pas assez
chic pour la représentation de ce soir ? s’enquit-il.
Emma se tourna vers Julian.
— Monsieur Discipline a révisé ses principes et décidé que tu pouvais
venir ?
Julian haussa les épaules.
— Je suis quelqu’un de raisonnable.
— Ty et Livvy m’ont promis de m’aider à me trouver une tenue, dit
Mark en se dirigeant vers la porte.
— Ne les écoute pas ! s’exclama Julian dans son dos. Ne… (Il secoua la
tête en regardant Mark refermer la porte derrière lui.) Il va falloir qu’il
apprenne à ses dépens.
— J’y pense, dit Emma en s’appuyant au comptoir. On a une urgence.
— Une urgence ? s’inquiéta Julian. C’est Diana ?
— Hein ? Elle va bien ?
— Je suppose. Elle a laissé un mot disant qu’elle s’absentait
aujourd’hui. Elle est retournée à Ojai voir son ami sorcier.
— Elle n’est pas au courant pour ce soir, si ?
Julian secoua la tête.
— Je n’ai pas eu l’occasion de lui en parler.
— Tu pourrais l’appeler ou lui envoyer un texto.
— Oui, je pourrais. Sauf que, dans ce cas, il faudrait aussi que je lui
dise que j’ai été blessé hier soir.
— Ça vaudrait peut-être mieux.
— Mais je me sens très bien ! Je n’ai pas envie qu’elle me demande de
rester à la maison ce soir. Cette histoire de théâtre, ce n’est peut-être rien,
mais s’il se passe quelque chose, je veux être là. Si tu y vas, je veux y aller
aussi, ajouta-t-il après un silence.
— J’aime bien quand tu es fourbe.
Emma s’étira, les bras levés, en s’efforçant de dénouer les muscles de
son dos, et son tee-shirt se souleva, dévoilant la peau nue de son ventre.
— Si tu te sens aussi bien que ça, alors oui, tu n’es peut-être pas obligé
de le lui dire, reprit-elle.
Comme il ne répondait pas, elle leva les yeux vers lui. Il l’observait,
immobile, le visage impassible, le regard lointain, comme s’il avait été
transformé en statue de cire.
Qu’il était beau ! Elle aurait voulu se fondre à lui. Ce désir… La terreur
l’envahit. Jamais elle n’avait ressenti ça pour Julian. « C’est parce qu’il a
failli mourir », se dit-elle. Elle avait tant besoin de lui. Il avait failli mourir,
et tout le système d’Emma avait subi un court-circuit.
Il serait horrifié s’il savait ce qu’elle ressentait. Dégoûté, sans doute. Il
redeviendrait comme à son retour d’Angleterre, où elle avait eu
l’impression qu’il lui en voulait.
« Il savait à ce moment-là, fit une petite voix dans sa tête. Il connaissait
tes sentiments. Il savait ce que toi-même tu ignorais encore. »
Elle agrippa le comptoir en griffant le marbre de ses ongles pour
s’éclaircir les idées. « La ferme, dit la voix dans sa tête. La ferme. »
— Tu parlais d’une urgence ? dit-il soudain.
— Une urgence vestimentaire. Cristina a besoin d’une robe pour ce soir
et il n’y a rien qui convienne ici. (Elle consulta sa montre.) Ça devrait nous
prendre trente minutes maxi.
Il se détendit, visiblement soulagé.
— Tu penses à Trésors Cachés ?
Il avait deviné juste : la boutique de fripes favorite d’Emma était bien
connue de toute la famille. Chaque fois qu’elle allait y faire un tour, elle
revenait avec quelque chose : un nœud papillon pour Tavvy, un bandeau
fleuri pour Livvy, une vieille affiche de film d’horreur pour Dru.
— Oui. Tu as besoin de quelque chose ?
— J’ai toujours eu envie d’un réveil Batman pour égayer ma chambre.
— On a trouvé ! cria Livvy en déboulant dans la cuisine. Enfin, on a
quelque chose. Et c’est sacrément bizarre.
Emma se tourna vers elle.
— Vous avez trouvé quoi ?
— On a réussi à traduire une partie des inscriptions de la caverne,
répondit Ty en entrant à son tour, vêtu d’un sweat à capuche gris trop grand
pour lui qui faisait disparaître ses mains. Mais ça ne veut pas dire grand-
chose.
— C’est quoi, un message ?
Livvy secoua la tête et déplia une feuille qu’elle tenait à la main.
— Un extrait de poème.
Mais notre amour était beaucoup plus fort que l’amour
De nos aînés, de bien des personnes
Beaucoup plus sages que nous,
Et ni les anges au ciel tout là-haut
Ni les démons au fond de la mer
Ne pourront jamais séparer
mon âme de celle
De la belle Annabel Lee…
— « Annabel Lee », dit Julian. Edgar Allan Poe.
— Je connais le poème, répliqua Livvy, les sourcils froncés. Ce que je
ne sais pas, c’est pourquoi il est écrit sur les murs de cette caverne.
— C’est peut-être un code, suggéra Ty. Et dans ce cas, il se peut que le
reste du poème se trouve ailleurs. Ça vaudrait peut-être le coup d’en parler
à Malcolm.
— Je vais ajouter ça sur la liste, dit Julian.
Cristina passa la tête dans l’embrasure de la porte.
— Emma ? Tu es prête à partir ?
— Tu as l’air inquiet, dit Livvy. Emma t’emmène quelque part pour te
tuer ?
— Pire, répondit Emma. On va faire du shopping.
— Pour ce soir ? Je suis jalouse. Mais ne la laisse pas t’emmener dans
cet endroit à Topanga Canyon…
— Ça suffit ! s’écria Emma en plaquant les mains sur les oreilles de
Cristina. Ne l’écoute pas. Elle a perdu la boule à force de déchiffrer ces
inscriptions.
— Prends-moi des boutons de manchette, lança Jules en se dirigeant
vers l’évier.
— Quelle couleur ?
— Je m’en moque tant qu’ils tiennent les manches de ma chemise.
Le gargouillis de l’eau du robinet fut bientôt noyé sous la voix de
Livvy, qui avait commencé à réciter le poème :
— « Il y a bien longtemps, dans un royaume près de la mer… »
— C’est ici que tu comptes faire des emplettes ? s’étonna Cristina,
tandis qu’Emma garait la Toyota sur un parking de terre entouré d’arbres.
— C’est ce qu’il y a de plus près.
C’était un commerce isolé dont l’enseigne pailletée annonçait :
TRÉSORS CACHÉS. Une énorme machine à pop-corn rouge et blanche se
trouvait près de l’entrée, ainsi qu’une roulotte miniature vantant les services
de Gargantua le Grand.
— Et puis c’est un endroit super.
Cristina fronça le nez.
— Ça ne ressemble pas à une boutique qui vend de jolies robes. On
dirait plutôt un magasin louche où on risque de se faire kidnapper et d’être
vendu à un cirque.
Elle se laissa néanmoins guider à l’intérieur. L’espace était rempli de
bibelots kitsch : vaisselle colorée, vieilles poupées en porcelaine et, sur le
comptoir, des présentoirs de montres et de bijoux vintage. Au fond, une
autre pièce était dévolue aux vêtements. Et quels vêtements ! Des Levi’s de
seconde main, des jupes crayon des années 1950, des hauts en soie, en
dentelle, en velours.
Dans une troisième pièce en enfilade, des robes étaient suspendues
comme des papillons à leurs cintres : ici et là, on entrevoyait un volant en
organza rouge ou en satin pastel, un jupon en tulle froufroutant, le bord
d’une robe Balmain…
— Julian n’a pas dit qu’il avait besoin de boutons de manchette ?
s’écria Cristina en poussant Emma vers le comptoir.
La vendeuse, qui portait des lunettes papillon et un badge au nom de
Sarah, les ignora royalement.
Emma parcourut des yeux le présentoir consacré aux boutons de
manchette, pour la plupart fantaisie – en forme de chats, de dés ou de
pistolets – mais il y en avait aussi de plus élégants siglés Paul Smith,
Burberry ou Lanvin. En les examinant, elle se sentit soudain mal à l’aise.
Choisir des boutons de manchette, c’était le genre de chose que ferait une
petite amie. Pourtant, elle ne l’avait jamais fait pour Cameron ni pour aucun
autre garçon, tout simplement parce qu’ils ne comptaient pas assez pour
elle.
Machinalement, elle en prit une paire en plaqué or sertis d’une grosse
pierre noire. L’idée que Julian puisse avoir un jour une petite amie lui
causait une peine inexplicable.
Après avoir reposé les boutons de manchette sur le présentoir, elle se
dirigea vers la petite pièce remplie de robes.
« Je venais ici avec ma mère, songea-t-elle en effleurant les tissus. Elle
adorait le vintage, les vieilles vestes Chanel, les robes rebrodées de perles
des années 1920. »
— Il faut qu’on se dépêche, dit-elle. On ne devrait pas s’éloigner trop
longtemps de l’Institut.
Cristina choisit une robe de cocktail en brocart rose rebrodé de
minuscules fleurs dorées et disparut à l’intérieur d’une cabine d’essayage
dont le rideau avait été fabriqué avec un drap imprimé de figurines Star
Wars. Emma prit sur le portant une robe en soie ivoire avec des bretelles
argentées et l’admira avec la même émotion que quand elle regardait les
magnifiques couchers de soleil peints par Julian.
Elle alla se changer dans une cabine. Quand elle en ressortit, Cristina
examinait sa robe avec une moue sceptique.
— Elle est trop moulante.
— C’est fait exprès, j’imagine. Et elle te fait des seins d’enfer.
— Emma ! (Cristina leva les yeux, l’air scandalisé, et laissa échapper
un oh ! de surprise.) Tu es magnifique !
— Tu trouves ?
Cristina sourit.
— Tu sais, parfois tu es là où on t’attend et parfois pas du tout.
Emma se tourna vers le miroir.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Mark n’est pas le seul dont j’avais entendu parler avant de venir ici.
Toi aussi, tu es célèbre. Tout le monde disait que tu étais la future Jace
Herondale. Notre prochaine grande guerrière.
— N’importe quoi ! Je n’ai rien de spécial, Cristina. Ni sang de l’Ange
dans les veines ni superpouvoirs. Je suis une Chasseuse d’Ombres
ordinaire. Si je suis bonne dans ce que je fais, c’est parce que je m’entraîne
dur.
Sarah la vendeuse se planta sur le seuil et les regarda avec des yeux
ronds comme des soucoupes. Emma avait complètement oublié sa présence.
— Besoin d’aide ?
— Tu n’as pas idée ! répondit Emma.
Décontenancée, Sarah battit en retraite vers le comptoir.
Emma soupira.
— Allons payer.
— Mais je ne sais même pas si j’aime cette robe ! protesta Cristina.
Emma, qui s’apprêtait à retourner se changer, fit volte-face et pointa le
doigt sur elle.
— Si, tu sais ! J’étais sérieuse pour tes seins : ils sont super dans cette
robe.
— S’il te plaît, arrête de dire le mot « seins », gémit Cristina.
— Crois-moi, si j’avais des seins pareils, je les sortirais plus souvent !
dit Emma en tirant le rideau de la cabine.
Dix minutes plus tard, leurs robes pliées dans des sacs, elles roulaient
en direction de l’océan. Le paysage familier du canyon – roche grise,
chaparral et chênes – défilait par la vitre.
— Je ne suis pas d’accord avec ce que tu disais tout à l’heure, déclara
Cristina. Ce n’est pas juste une question d’entraînement. Tout le monde
s’entraîne, Emma.
— Oui, mais moi, je mets les bouchées doubles. Je ne fais quasiment
que ça. Dès le réveil, je vais courir, je m’abîme les mains sur le sac de sable
et j’y suis encore bien après la tombée de la nuit. Je n’ai pas le choix
puisque je n’ai pas de dons particuliers. Et il n’y a que ça qui compte. Ça, et
découvrir qui a tué mes parents. Ils étaient les seuls à penser que j’étais
spéciale, et celui qui me les a pris…
— Il n’y a pas qu’eux qui pensent ça, Emma.
— Moi, ce que j’ai, c’est de la volonté, dit Emma d’une voix teintée
d’amertume. J’en ai plus que n’importe qui. Et j’ai placé la vengeance au
centre de ma vie. Voilà tout ce que j’ai pour moi.
— Ce n’est pas vrai. Tu n’as pas encore eu l’occasion de t’illustrer,
c’est tout. Jace Herondale et Clary Fairchild ne sont pas devenus des héros
d’un coup de baguette magique. Il y a eu une guerre. Ils ont été forcés de
faire des choix. On traverse tous des moments comme ceux-là dans la vie.
Ce moment viendra également pour toi. L’Ange a un projet pour toi, je
t’assure, et tu es mieux préparée que tu ne le crois. Si tu as su rester forte,
c’est en partie grâce à l’entraînement et aussi à l’amour de ton entourage.
Julian et les autres t’ont empêchée de t’isoler avec ta vengeance et ton
amertume. De même que la mer, à force de se jeter contre les falaises, les
transforme en sable, l’amour nous grignote, il perce nos défenses. Tu sais
pourtant ce que c’est, d’avoir des gens qui se battent pour toi quand les
choses tournent mal…
La voix de Cristina se brisa et elle se tourna vers la vitre. Elles venaient
de s’engager sur l’autoroute ; Emma s’inséra dans la circulation et
demanda, affolée :
— Cristina ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Pour toute réponse, Cristina secoua la tête.
— Je vois bien qu’il t’est arrivé quelque chose à Mexico, que quelqu’un
t’a fait du mal. Je t’en prie, parle-moi. Promis, je n’essaierai pas de le
retrouver pour le jeter en pâture à mes poissons imaginaires. Je veux
seulement… (Emma soupira.) Je veux seulement t’aider.
— Tu ne peux rien pour moi. (Cristina regarda ses mains croisées sur
ses genoux.) Il y a des trahisons impardonnables.
— C’est Diego ?
— Laisse tomber, Emma.
Emma n’insista pas et pendant le reste du trajet, elles parlèrent de leurs
robes et du meilleur moyen de dissimuler des armes sur elles. Mais Emma
se promit de découvrir ce qui s’était passé.
En entendant tambouriner à la porte, Julian se précipita dans l’escalier.
Il était pieds nus, n’ayant pas eu le temps de se chausser. Après avoir
débarrassé la table du petit déjeuner, il avait passé une heure à essayer de
convaincre oncle Arthur que personne n’avait volé son buste d’Hermès
(qui, en réalité, était sous son bureau). Puis il avait aperçu Drusilla en train
de bouder dans la cabane de Tavvy parce qu’elle n’avait pas été conviée au
dîner de la veille. Tavvy avait découvert que Ty dissimulait un putois dans
sa chambre et s’était enfui en poussant des hurlements. Livvy s’était
efforcée de convaincre Ty de relâcher l’animal dans la nature, mais il
estimait que le fait d’avoir réussi à traduire le poème de Poe lui donnait le
droit de le garder.
Mark, le seul parent de Julian qui ne lui avait pas encore donné de fil à
retordre depuis son réveil, se cachait quelque part.
Julian ouvrit la porte. Malcolm Fade se tenait sur le seuil, en jean et
sweat-shirt de marque.
— Tu sais, ce n’est pas une bonne idée de frapper comme un sourd sur
cette porte, dit Julian. On a des armes pour se prémunir contre d’éventuels
cambrioleurs.
— Je ne vois pas le rapport entre ta première phrase et la deuxième,
répliqua Malcolm.
— Ah bon ? Pourtant, ça me semblait évident.
Les yeux de Malcolm étaient d’un violet intense, ce qui signifiait en
général qu’il était d’une humeur particulière.
— Tu ne vas pas me laisser entrer ?
— Non, répondit Julian.
Il ne fallait pas que Malcolm voie Mark. Son retour était un secret trop
lourd à garder et un indice trop flagrant quant aux raisons qui motivaient
leur enquête. Julian prit son air le plus affable mais ne bougea pas d’un
pouce.
— Ty a fait entrer un putois dans la maison. Crois-moi, il vaut mieux
que tu restes dehors.
Malcolm lui lança un regard inquiet.
— Un putois ?
— Un putois, répéta Julian, pour qui les meilleurs mensonges avaient
toujours un fond de vérité. Tu as fini de traduire les inscriptions ?
— Non, répondit Malcolm.
Il eut un geste imperceptible de la main, et les photocopies qu’ils lui
avaient remises apparurent entre ses doigts. Parfois, Julian oubliait que
Malcolm était un sorcier puissant.
— Toutefois, j’ai découvert leur origine, poursuivit-il.
— C’est vrai ? s’exclama Julian en feignant la surprise.
Ils savaient déjà que ces inscriptions appartenaient à une langue parlée
chez les fées à une époque lointaine, mais ils n’avaient pas eu l’occasion
d’en informer Malcolm. D’un autre côté, c’était l’occasion de vérifier que le
Petit Peuple leur avait dit la vérité. Julian dévisagea Malcolm avec intérêt.
— Attends, ce n’est pas la bonne feuille, dit Malcolm en examinant les
papiers qu’il avait entre les mains. On dirait ma recette de gâteau à l’orange.
Julian leva les yeux au ciel. Parfois, il fallait être patient avec Malcolm.
— Bref, reprit celui-ci. Ceci… (il désigna une autre photocopie)… est
une langue très ancienne parlée chez les fées. Tu avais raison ; elle est
antérieure à l’époque des Chasseurs d’Ombres. Je vais m’y remettre dans
les jours qui viennent. Cela dit, ce n’est pas pour ça que je suis passé. J’ai
examiné le poison sur le tissu que tu m’as envoyé hier soir. Je l’ai comparé
avec plusieurs toxines. Il s’agit d’un concentré d’un type rare de belladone
mélangé avec du poison démoniaque. Cette mixture aurait dû te tuer.
— Mais Emma m’a sauvé avec une iratze. Donc tu sous-entends qu’on
devrait chercher du côté de…
— Je ne sous-entends rien du tout. Je te dis juste ce qui est. Aucune
iratze n’aurait pu te guérir. Même avec le pouvoir cumulé des runes de
parabatai, tu n’aurais pas dû survivre. (Malcolm fixa Julian de ses drôles
d’yeux violets.) Je ne sais pas si c’est toi qui as fait quelque chose ou si
c’est Emma mais… c’est un miracle. Tu ne devrais pas être en vie.
Julian remonta lentement l’escalier. Il entendait des cris à l’étage – rien
qui l’inquiétât outre mesure. Quand on avait quatre enfants à charge, il était
impératif de savoir faire la distinction entre des cris de dispute et de
véritables appels à l’aide.
Il pensait encore à ce que lui avait dit Malcolm au sujet du poison.
C’était pour le moins déconcertant de s’entendre dire qu’on devrait être
mort. Il y avait toujours la possibilité que Malcolm se soit trompé, quoique
Julian en doutât. Emma n’avait-elle pas mentionné la présence de belladone
près de la caverne ?
Il chassa ces pensées de sa tête en s’engageant dans le couloir. Des
bruits de voix s’échappaient de la pièce où Ty avait installé son ordinateur.
Julian se figea sur le seuil.
Assis devant un jeu vidéo, Mark appuyait frénétiquement sur les
boutons du joystick. Sur l’écran, un camion fonçait droit sur lui ; il écrasa
son personnage avec un bruit visqueux et Mark jeta le joystick au loin.
— Cette boîte est un démon de l’enfer ! s’exclama-t-il d’un ton indigné.
Ty éclata de rire et Julian se sentit fondre ; le rire de son frère était l’un
de ses sons préférés, sans doute parce que Ty riait toujours de bon cœur.
L’ironie et les jeux de mots n’avaient le plus souvent aucun succès avec lui,
mais les gens ou les animaux qui agissaient de façon ridicule l’amusaient
beaucoup.
Au beau milieu de la nuit, quand, allongé sur son lit, il contemplait sa
fresque d’épines, Julian regrettait parfois de ne pas pouvoir troquer ce rôle
qui l’obligeait à expliquer à Ty qu’il ne pouvait pas garder un putois dans sa
chambre ou qu’il était l’heure de faire ses devoirs, contre celui d’un frère
normal qui aurait regardé avec lui des films de Sherlock Holmes et l’aurait
aidé à attraper des lézards.
La mère de Julian avait pour habitude de souligner la différence entre le
fait d’accomplir quelque chose pour quelqu’un et celui de lui donner les
outils pour se débrouiller tout seul. Elle s’était basée sur ce principe pour lui
apprendre à peindre. Julian s’était efforcé de faire de même avec Ty, mais il
avait souvent l’impression de tâtonner : trouver des livres, des jouets, des
méthodes d’enseignement qui correspondaient à sa façon de voir le monde,
était-ce vraiment la bonne solution ? Il espérait que oui.
Il se sentait également triste en pensant au jour où son frère n’aurait
plus du tout besoin de lui. Parfois, au plus profond de son cœur, il se
demandait si Ty aurait encore envie de passer du temps avec lui, le frère pas
drôle, quand ce jour viendrait.
— Ce n’est pas une boîte, corrigea Ty. C’est un joystick.
— Eh bien, cette chose est fourbe, répliqua Mark en se retournant sur sa
chaise. (En voyant Julian debout sur le seuil, il le salua d’un signe de tête.)
Hello, Jules.
— Salut, Mark.
— Tout va bien ?
Julian acquiesça.
— Je peux parler à Ty une minute ?
Tiberius se leva. Il commençait à avoir les cheveux longs. Julian prit
note mentalement d’emmener les deux jumeaux chez le coiffeur. Encore un
ajout à la liste de choses à faire. Ty sortit dans le couloir en fermant la porte
derrière lui et considéra son frère d’un air méfiant.
— C’est à cause du putois ? Livvy l’a remis dehors.
Julian secoua la tête.
— Non, ça n’a rien à voir.
Ty releva la tête. Il avait toujours eu des traits délicats, encore plus fins
que ceux de Mark et d’Helen. Leur père avait coutume de dire qu’il
ressemblait à leurs lointains ancêtres Blackthorn et, en effet, il n’était pas
sans rappeler les portraits de l’époque victorienne ornant les murs de la
salle à manger, sur lesquels on voyait des hommes costumés au corps
mince, au teint de porcelaine et aux cheveux noirs bouclés.
— Alors qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.
Julian hésita. La maison était silencieuse. On n’entendait que le
bourdonnement à peine perceptible de l’ordinateur de l’autre côté de la
porte.
Il avait envisagé de demander à Ty d’examiner le poison dont la flèche
était enduite. Mais pour cela, il aurait fallu lui expliquer qu’il avait failli
mourir. Les mots ne venaient pas. Ils formaient un barrage, derrière lequel
s’accumulaient beaucoup de non-dits : « Je n’ai aucune certitude. Je déteste
être l’adulte responsable, prendre les décisions. Je suis terrifié à l’idée que
vous finissiez par me détester. J’ai peur de vous perdre. J’ai peur de perdre
Mark. J’ai peur de perdre Emma. Je veux que quelqu’un me remplace. Je ne
suis pas aussi fort que vous le pensez. Je veux des choses que je ne devrais
pas vouloir. »
Il ne pouvait pas leur dire tout ça. La façade qu’il leur montrait devait
être parfaite : la moindre lézarde et leur monde se fissurerait, lui aussi.
— Tu sais que je t’aime, dit-il soudain, et Ty lui lança un regard surpris.
Avec les années, Julian avait fini par comprendre pourquoi Ty n’aimait
pas regarder les gens dans les yeux. C’était trop de mouvement, de
couleurs, d’expressions à la fois, un peu comme regarder une télévision
dont le son aurait fonctionné à plein volume. Il en était capable vis-à-vis des
autres, parce qu’il savait que ça comptait pour eux, mais il ne voyait pas
pourquoi il fallait le faire.
Pourtant, à présent, Ty scrutait le visage de son frère comme s’il y
cherchait une réponse à son étrange hésitation.
— Oui, je sais, dit-il enfin.
Julian ne put s’empêcher de sourire. C’était ce qu’un parent voulait
entendre de la bouche de ses enfants, non ?
— Je ne comprends pas pourquoi tu voulais me parler, reprit Ty,
perplexe. C’était quoi, la raison ?
Julian secoua la tête. Au loin, il entendit la porte d’entrée s’ouvrir, et les
rires d’Emma et de Cristina.
— Rien, dit-il.
14
LES YEUX BRILLANTS
Debout dans le vestibule, Julian s’examina une dernière fois dans le
miroir.
Quand Livvy était revenue avec la « tenue correcte » qu’il l’avait
envoyée chercher, il avait vu ses craintes se confirmer : tenue correcte
signifiait costume noir. Or, le seul qu’il possédait provenait de la boutique
de fripes qu’Emma affectionnait tant. La veste était gansée de satin noir et
fermée par des boutons en nacre. Quand il l’avait enfilée pour la première
fois, Emma, les mains jointes, s’était exclamée qu’il ressemblait à une star
de cinéma et, bien entendu, il l’avait achetée.
— Tu es très élégant, Andrew.
Julian fit volte-face. Oncle Arthur. Sa robe de chambre grise constellée
de taches laissait entrevoir son jean avachi et son vieux tee-shirt. Une barbe
de trois jours ombrait ses joues.
Julian ne prit pas la peine de corriger son oncle. Il savait qu’il
ressemblait beaucoup à son père quand il était jeune. Cela rassurait peut-
être Arthur de s’imaginer que son frère était toujours en vie. La vue de
Julian en costume lui rappelait probablement sa jeunesse et l’époque où
Andrew et lui fréquentaient les fêtes et les soirées dansantes, avant que sa
vie ne vole en éclats.
Julian savait qu’à sa manière Arthur pleurait la mort de son frère,
malgré les enchantements et les traumatismes qui lui avaient brouillé
l’esprit. S’il n’avait pas vécu en retrait, il aurait été diagnostiqué bien avant,
à l’époque où il dirigeait encore l’Institut de Londres. Julian soupçonnait
son état d’avoir nettement empiré depuis la Guerre Obscure. Mais, parfois,
quand il avait pris les médicaments que lui procurait Malcolm, il redevenait
pendant quelques instants le Chasseur d’Ombres qu’il avait été jadis :
courageux et vif d’esprit.
— Bonsoir, Arthur, dit-il.
Arthur hocha la tête et lui posa la main sur l’épaule.
— J’ai rendez-vous avec Anselm Nightshade, annonça-t-il d’une voix
grave.
— C’est bien, répondit Julian.
Arthur et Anselm étaient amis et partageaient le même engouement
pour les lettres classiques. Tout ce qui pouvait occuper Arthur était un plus.
Il se détourna avec une raideur quasi militaire et se dirigea d’un pas
déterminé vers la porte du Sanctuaire.
Des rires s’élevèrent derrière Julian. Tournant la tête, il vit Cristina
descendre l’escalier dans sa robe en brocart rose qui faisait ressortir sa peau
brune. Elle portait des pendants en or aux oreilles. Emma la suivait de peu.
Julian remarqua à peine la teinte ivoire de sa robe, longue jusqu’aux
chevilles, qui flottait autour d’elle comme les ailes d’un ange. Ses cheveux
détachés tombaient sur ses épaules en une cascade de boucles blondes.
Alors qu’elle atteignait le pied des marches, il s’aperçut que le tissu de
sa robe était si fin qu’on distinguait sa silhouette par transparence. Il sentit
son cœur s’emballer.
Elle lui sourit. Le fard doré qui soulignait ses yeux marron faisait
ressortir les paillettes plus claires de ses iris, ces cercles cuivrés qu’il avait
passé son enfance à mémoriser.
— J’y ai pensé, dit-elle, et il lui fallut un moment pour comprendre de
quoi elle parlait.
Il tendit ses poignets. Des boutons de manchette dorés, sertis d’une
grosse pierre noire, étincelèrent dans la main d’Emma. Elle les fixa avec
des gestes rapides, efficaces, mais chaque frôlement de ses doigts était
comme une brûlure sur sa peau.
Elle recula et fit mine de l’examiner d’un air pensif.
— Ça fera l’affaire, j’imagine.
Cristina leva les yeux vers le sommet des marches et laissa échapper
une exclamation de surprise. Julian suivit son regard. C’était au tour de
Mark de descendre. Julian écarquilla les yeux : son frère aîné portait en tout
et pour tout un long manteau élimé en fausse fourrure.
— Mark… Qu’est-ce que c’est que cette tenue ?
Mark s’arrêta au milieu des marches, décontenancé.
— Ty et Livvy m’ont dit que c’était parfait pour l’occasion.
Des rires éclatèrent à l’étage. Levant les yeux, Julian aperçut Ty et
Livvy. Cristina contemplait Mark, les joues cramoisies, la main plaquée sur
sa bouche.
— Mark… fit Emma en réprimant un sourire. Remonte, tu veux bien ?
(Elle se tourna vers Jules et poursuivit à voix basse :) Il va falloir lui trouver
autre chose.
— Tu crois ?
Emma leva les yeux au ciel.
— Va dans ma chambre, O.K. ? Dans le coffre au pied du lit, tu
trouveras de vieux vêtements de mes parents, dont le costume de mariage
de mon père. Il y a des runes cousues sur les manches, tu n’auras qu’à les
enlever.
— Je reviens tout de suite, s’écria Julian en gravissant les marches
quatre à quatre pour rejoindre Mark, qui examinait les manches de son
manteau, l’air de penser que tout le problème était là.
Dru avait rejoint les jumeaux en tirant Tavvy par la main, et ils riaient
tous de bon cœur. L’expression réjouie de Ty réchauffa le cœur de Julian,
tout en titillant sa jalousie. Et si Mark décidait de ne pas rester ? S’ils ne
parvenaient pas à retrouver le meurtrier et qu’il était contraint de repartir
avec la Chasse Sauvage ? Et si…
— À ton avis, c’est trop ou pas assez ? demanda Mark en fronçant les
sourcils.
Emma éclata de rire et un instant plus tard, Cristina se joignit à elle.
Julian avait envie de rire, lui aussi. Il aurait voulu pouvoir fermer les yeux
et se laisser aller, oublier pendant quelques instants les ténèbres dans un
coin de son champ de vision.
— Tu es prêt ? demanda-t-il de l’autre côté de la porte de la salle de
bains.
Après être allé chercher le costume de John Carstairs dans le coffre
d’Emma, il avait escorté Mark jusqu’à sa chambre pour qu’il se change.
L’image de son frère nu dans cette chambre ne lui plaisait guère, même si
Emma n’était pas présente.
La porte de la salle de bains s’ouvrit et Mark en sortit, vêtu d’un
costume noir tout simple, dans lequel il paraissait plus grand, plus policé.
Pour la première fois depuis son retour, le jeune homme prenait le pas sur
l’elfe, l’enfant sauvage. Il semblait humain.
— Pourquoi tu te ronges les ongles ? demanda-t-il.
Julian, qui n’avait même pas conscience de se mordiller l’ongle du
pouce, baissa la main.
— Sale manie.
— Les gens font ça quand ils sont stressés, dit Mark. Même moi, je sais
ça.
Ses doigts triturèrent sa cravate dénouée, qu’il examina avec perplexité.
Julian s’avança pour l’aider. Il ne se rappelait pas qui lui avait appris à
nouer une cravate. Malcolm, probablement.
— Qu’est-ce qui t’angoisse, petit frère ? reprit Mark. Tu n’as pas été
enlevé par les fées. Tu as passé ta vie ici. Je ne dis pas que la vie d’un
Chasseur d’Ombres n’est pas stressante, mais pourquoi tu portes toute la
misère du monde sur tes épaules ?
Julian suspendit son geste.
— Tu ne sais pas tout de moi, Mark. Et je suis prêt à parier que je ne
sais pas tout de toi non plus.
Mark planta son regard dans celui de son frère.
— Vas-y, demande-moi ce que tu veux.
— J’ai tout mon temps pour ça.
Julian tira une dernière fois sur le nœud et recula pour examiner son
œuvre. Mark paraissait tout droit sorti d’un magazine de mode, pour peu
que les mannequins aient les oreilles pointues.
— Pas moi, rétorqua Mark. Dis-moi une chose que je ne sais pas sur ton
compte et qui justifie le fait que tu te ronges les ongles.
Julian se tourna vers la porte et fit une pause, la main sur la poignée.
— Notre père, tu sais ce qui lui est arrivé ?
— Il a été transformé en Obscur par Sébastien Morgenstern. Comment
pourrais-je l’oublier ?
— Et ensuite ?
— Ensuite ? répéta Mark, déconcerté. Il est mort pendant la Guerre
Obscure.
— Oui, fit Julian. C’est moi qui l’ai tué.
Mark posa sur son frère un regard à la fois stupéfait et compatissant.
Julian se raidit ; il ne supportait pas l’idée qu’on puisse avoir pitié de lui.
— Il allait s’en prendre à Ty. J’ai fait ce que je devais faire.
— Ce n’était pas lui, dit Mark précipitamment.
— C’est ce que tout le monde ne cesse de me seriner.
Julian faisait toujours face à la porte. Mark lui toucha l’épaule pour
qu’il se retourne.
— Mais tout le monde n’était pas là quand notre père a été transformé,
Julian. Moi si. La lumière dans ses yeux s’est éteinte comme si on venait de
souffler une bougie. Il était déjà mort à l’intérieur. Ça revenait à enterrer
son corps, ce que tu as fait.
Il y avait de la tristesse dans le regard de Mark, ainsi que du vécu. Il
devait avoir du sang sur les mains, lui aussi. Pendant un bref instant, cette
idée procura un tel soulagement à Julian qu’il eut l’impression d’être
délesté d’un grand poids.
— Merci pour ton aide, déclara Mark d’un ton solennel. Dorénavant, je
ne ferai plus confiance aux jumeaux pour les questions vestimentaires.
Julian sourit malgré lui.
— Sage décision.
Mark examina sa tenue.
— Je suis présentable ?
— On dirait James Bond.
Mark sourit. Julian éprouva une bouffée de joie absurde en voyant que
son frère avait compris la comparaison et qu’il était flatté.
Ils se dirigèrent en silence vers le vestibule, silence qui fut bientôt
troublé par des cris. Ils s’arrêtèrent net en haut de l’escalier.
— Tu vois ce que je vois, petit frère ? lança Mark.
— Si ce sont des chihuahuas, alors oui, répondit Julian.
— Ce ne sont pas seulement des chihuahuas, intervint Ty qui observait
la scène d’un air ravi. Il y a aussi d’autres races.
Julian s’esclaffa. Le vestibule grouillait littéralement de petits chiens
qui couraient dans tous les sens en jappant.
— Pas d’affolement ! s’écria-t-il. Ils sont à Nightshade. Il les laisse là
pendant qu’il discute avec oncle Arthur.
Mark leva les sourcils.
— Nightshade ? Anselm Nightshade ? Le chef du clan vampire de Los
Angeles ?
— Oui, acquiesça Julian. Il passe de temps en temps. Bizarrement, il
s’entend très bien avec oncle Arthur.
— Et les chiens… ?
— Il adore les animaux, intervint Ty. (Un des chihuahuas s’était
endormi devant la porte, les quatre fers en l’air.) Ce chien est mort.
— Il ne l’est pas, s’exclama Julian en ébouriffant les cheveux de son
petit frère. Il se repose. Où sont Emma et Cristina ?
— Elles sont allées chercher la voiture. Et Livvy est retournée dans sa
chambre. Pourquoi je ne peux pas venir avec vous ?
— On risque d’attirer l’attention si on est trop nombreux. Et puis il faut
que quelqu’un reste ici pour garder l’Institut.
Ty, visiblement peu convaincu, regarda Mark et Julian se diriger vers la
grande porte. La voiture était garée devant l’Institut, le moteur en marche.
Emma ouvrit la portière du passager et siffla entre ses dents.
— Mark, tu es magnifique !
Mark parut surpris. Une sensation désagréable étreignit Julian. Assise à
l’arrière de la voiture, Cristina observait Mark, elle aussi, mais Julian ne
pouvait pas voir son expression.
Emma tapota le siège près d’elle. Dans la pénombre de l’habitude, on
ne distinguait que l’éclat doré de ses cheveux et sa silhouette vêtue d’ivoire,
pareille à l’illustration fanée d’un livre d’images.
— Monte devant, Jules. Tu seras mon copilote.
Julian se glissa sur le siège près d’elle.
— Tourne ici, dit Julian en montrant une rue.
— L’Institut aurait les moyens d’installer un GPS fiable dans cette
satanée bagnole, marmonna Emma en donnant un coup de volant vers la
droite.
Elle avait essayé de paramétrer le GPS avant de démarrer, mais il avait
obstinément refusé de s’allumer. Il avait aussi parlé avec un fort accent
allemand pendant des semaines, sans que l’on sache pourquoi. Julian le
soupçonnait d’être possédé.
Cristina poussa un petit cri aigu et s’agrippa à la portière. Emma
l’observa dans le rétroviseur. Elle se tenait à bonne distance de Mark. Un
inconnu n’aurait sans doute rien remarqué ; Mark lui-même ne semblait pas
s’en être aperçu. Il regardait par la vitre ouverte en fredonnant, les cheveux
ébouriffés par la brise.
— Ralentis, Fangio ! s’exclama Julian en entendant klaxonner derrière
eux.
— On est en retard, objecta Emma. La représentation est censée
commencer dans dix minutes. Si « quelqu’un » n’avait pas eu l’idée de
débarquer tout nu avec un manteau en fourrure sur le dos…
— Pourquoi tu m’appelles « quelqu’un » ? demanda Mark. Tu as oublié
mon prénom ?
— C’est bizarre, marmonna Julian. La rue est déserte.
— Les gens sont sans doute rentrés chez eux, suggéra Cristina.
— Mais il n’y a pas de lumière aux fenêtres. Il est un peu tôt pour aller
se coucher, non ? (Il désigna du doigt un bâtiment au loin.) Voilà le théâtre.
Emma aperçut un néon en forme de flèche sur lequel on pouvait lire :
THÉÂTRE DE MINUIT. Les collines d’Hollywood scintillaient dans le
lointain comme si on les avait saupoudrées de poussière d’étoiles. Ailleurs,
tout était plongé dans la pénombre ; même les réverbères étaient éteints.
Aux abords du théâtre, des voitures luxueuses étaient stationnées le
long du trottoir. Emma se gara en face du théâtre et coupa le moteur.
— Tout le monde est prêt ? (Cristina lui fit un clin d’œil et Mark hocha
la tête.) Alors c’est parti !
Julian était déjà descendu de voiture pour aller ouvrir le coffre. Après
avoir fouillé parmi les stèles et les armes, il tendit deux couteaux à Cristina.
— Tu as tout ce qu’il te faut ?
Cristina écarta la bretelle de sa robe pour lui montrer le couteau
papillon fixé à son soutien-gorge ; la rose gravée sur son manche étincela.
— Je me suis équipée avant de sortir.
— Pas moi.
Mark prit les deux couteaux et déboutonna sa veste pour les glisser dans
sa ceinture. D’un geste machinal, il toucha la pointe de la flèche suspendue
à son cou. Julian l’observait d’un air dubitatif. Sans doute se demandait-il si
son aîné était en mesure d’affronter un danger potentiel.
— Bien, dit-il. Cachez vos armes. Si vous voulez vous servir d’une
rune, c’est maintenant, et sur une partie du corps que vous pourrez
dissimuler facilement. Quant aux runes permanentes, vérifiez qu’elles ne
sont pas visibles. Il ne faut pas qu’on se fasse repérer par quelqu’un qui a la
Seconde Vue.
Emma hocha la tête. Elle avait déjà masqué sa rune de voyance et ses
runes de parabatai avec du fond de teint. Elle avait même fait son possible
pour couvrir les petites cicatrices que laissaient les runes temporaires en
disparaissant.
À côté des runes permanentes – comme la rune de voyance, qui avait la
forme d’un œil et servait à voir au travers des charmes, les runes de
parabatai ou les runes de mariage –, il y avait aussi des runes temporaires
qui s’estompaient au fil du temps : les iratze, par exemple, dont la durée de
cicatrisation variait en fonction de la gravité de la blessure, une rune
d’équilibre pouvait durer le temps de gravir une montagne. Pour un résultat
optimal, il fallait se marquer juste avant d’aller se battre.
Julian releva sa manche.
— À toi l’honneur, Emma…
Elle prit une stèle dans le coffre et traça sur son bras des runes de
précision, de rapidité et de courage. Quand elle eut terminé, elle souleva ses
cheveux pour présenter son dos dénudé à Julian.
— Si tu les traces entre mes omoplates, mes cheveux devraient suffire à
les cacher.
D’un geste hésitant, Julian posa la main sur son dos. Il respirait
bruyamment. « Les nerfs », songea-t-elle. Ils se retrouvaient dans une
situation pour le moins bizarre, et il s’inquiétait pour Mark.
Il se mit au travail et Emma sentit la brûlure de la stèle sur sa peau. Elle
fronça les sourcils ; en temps normal, les runes appliquées par un parabatai
n’étaient pas douloureuses. Pour tout dire, la sensation était presque
agréable : c’était un peu comme se sentir enveloppé par l’amitié et la
protection d’une personne entièrement dévouée.
Une fois que Julian eut fini, Emma traça rapidement une rune d’agilité
sur l’épaule de Cristina, juste en dessous de la bretelle de sa robe. Puis elle
se tourna vers Mark qui, comme chaque fois qu’on lui proposait une rune,
secoua la tête.
— Ça ira, intervint Julian. Il n’a pas de Marques sur lui hormis sa rune
de voyance, et on l’a cachée avec du maquillage. Il a l’air normal.
— Si on veut, objecta Cristina. Ses yeux et ses oreilles…
Elle s’avança pour ébouriffer les cheveux de Mark afin de leur donner
du volume et de recouvrir ses oreilles pointues.
— On ne peut rien faire pour ses yeux…
— Les Terrestres ont parfois les yeux vairons, eux aussi. Le plus
important, Mark, c’est que tu te comportes naturellement.
— Parce que ce n’est pas toujours le cas ? s’indigna-t-il.
Personne ne se hasarda à faire un commentaire, pas même Cristina.
Après avoir glissé deux dagues dans le fourreau qu’il avait sanglé sous sa
chemise, au niveau de l’épaule, Julian referma le coffre et ils se mirent en
route.
De la lumière se déversait sur le trottoir par les portes ouvertes du
théâtre. Emma entendait des rires et de la musique ; des effluves de parfum,
de vin et de cigarette lui chatouillaient les narines.
À la porte, une jeune femme en robe rouge vérifiait les tickets et
tamponnait les mains. Ses cheveux étaient coiffés à la mode des
années 1940, elle avait les lèvres carmin et elle portait des gants en satin
ivoire longs jusqu’aux coudes. Emma la reconnut sur-le-champ.
— J’ai déjà vu cette fille, chuchota-t-elle à Jules. Au Marché Obscur.
Il hocha la tête et lui prit la main. Emma sursauta imperceptiblement.
Étonnée, elle le vit sourire à l’ouvreuse, de l’air mi-blasé, mi-arrogant de
celui qui est sûr d’entrer. Il jouait un rôle et le fait de lui prendre la main
faisait partie du plan.
Il tendit son ticket à la fille.
— M. Smith, plus trois invités.
Il perçut une vague agitation derrière lui : Mark venait d’ouvrir la
bouche, sans doute pour demander qui était M. Smith, et Cristina lui avait
marché sur le pied pour le faire taire.
La fille sourit et déchira le ticket en deux. Si elle avait reconnu Emma,
elle n’en montra rien.
— Donnez-moi votre main, monsieur Smith, dit-elle.
Elle y appliqua son tampon rouge et noir, qui imprima sur la peau un
drôle de petit symbole figurant des vaguelettes sous une flamme.
— La représentation commencera un peu plus tard ce soir, dit-elle. Vos
numéros de siège et de rang sont indiqués sur votre ticket. S’il vous plaît,
asseyez-vous bien à votre place. (Elle posa sur Mark un regard insistant.) Et
bienvenue. Je suis sûre que vous trouverez les Disciples très…
sympathiques.
Mark sembla décontenancé.
Une fois toutes les mains tamponnées, le petit groupe pénétra dans le
théâtre. Dès qu’ils eurent franchi le seuil, une musique tonitruante les
assaillit ; Emma reconnut le genre de jazz big band que son père adorait.
« Ce n’est pas parce que je joue du violon que je n’aime pas danser », avait-
il dit un jour en entraînant sa mère dans un fox-trot endiablé au beau milieu
de la cuisine.
— Qu’est-ce qu’il y a, Emma ? lui murmura Julian.
Fâchée d’être aussi facile à percer à jour, elle détourna le visage pour
cacher son expression. Derrière eux, Mark et Cristina examinaient les lieux.
Dans un coin, un stand vendait du pop-corn et des sucreries. Il était
surmonté d’une pancarte sur laquelle était écrit : DANCING/THÉÂTRE
avec une flèche pointant vers la gauche. Une foule endimanchée se pressait
dans le hall.
— Rien, répondit-elle en le tirant par la main. C’est par là. Suivons la
foule.
— Et quelle foule ! marmonna-t-il.
Il disait vrai : Emma n’avait jamais vu autant de gens chic rassemblés
dans un seul et même endroit. Partout où se posait le regard, il y avait des
hommes et des femmes d’une beauté à couper le souffle, le genre de beauté
typique de Los Angeles, où l’on avait accès à des clubs de gym, des centres
d’UV, des coiffeurs hors de prix et à des vêtements haute couture.
— J’ai l’impression d’être dans un film noir, ajouta-t-il.
En effet, les invités étaient tous habillés comme les figurants d’un film
des années 1950. Les femmes portaient des robes en soie, les hommes des
feutres et des cravates fines. Apparemment, Julian avait eu du flair en
optant pour un costume vintage.
La salle où évoluait la foule était majestueuse avec son plafond
marqueté et ses fenêtres cintrées. Un tapis avait été roulé pour aménager
une piste de danse et des couples virevoltaient au son d’un orchestre installé
sur une estrade dans un coin. Grâce aux enseignements de son père, Emma
identifia plusieurs trombones et trompettes, une batterie, un piano, une
contrebasse et un clarinettiste qui ôta son instrument de ses lèvres pour lui
sourire. Il avait les cheveux bruns bouclés et un drôle de regard.
— C’est un elfe, dit Mark en se raidissant. Du moins en partie.
Emma observa plus attentivement les danseurs, qu’elle avait d’abord
pris pour des Terrestres, et aperçut, ici une oreille pointue, là des yeux
orange ou des mains griffues.
T-O-N-A-V-I-S ? écrivit Julian sur son dos.
— Ce ne sont pas des Terrestres, ça c’est sûr, dit-elle.
Elle se souvint de la pancarte au Marché Obscur : « Êtres surnaturels,
vous n’êtes pas seuls ! »
— Heureusement qu’on a planqué nos runes. Ils ont tous la Seconde
Vue.
— Les musiciens sont des aristocrates du Petit Peuple, ajouta Mark. Ça
n’a rien d’étonnant, étant donné qu’ils placent la musique au-dessus de tout.
J’aperçois aussi des créatures marines et des loups-garous.
— Allez, les petits nouveaux ! s’écria le clarinettiste et soudain, un spot
éclaira le groupe de Chasseurs d’Ombres. Il faut que ça swingue !
Comme Emma le regardait sans réagir, il remua les sourcils, et elle se
rendit compte alors qu’il avait des yeux de bouc avec de grosses pupilles
noires.
— Dansez ! reprit-il, et les autres personnes présentes se mirent à
applaudir en poussant des cris de joie.
Le faisceau aveuglant du spot donnait un teint livide à Julian, qui
entraîna Cristina vers la foule. Emma les regarda s’éloigner, la mort dans
l’âme, puis, s’efforçant de reprendre contenance, elle se tourna vers Mark.
— On y va ?
— Je ne sais pas danser, répondit-il d’un ton anxieux, et elle éprouva un
élan de sympathie pour lui. Chez les fées, les danses… n’ont rien à voir
avec ça.
— Ne t’inquiète pas, c’est moi qui vais mener.
Ils se faufilèrent sur la piste. Emma prit les mains de Mark et s’efforça
de se rappeler ce qu’elle avait vu dans les films. Bientôt, elle se demanda si
elle n’aurait pas dû laisser Mark la guider : il était d’une grâce incroyable
tandis qu’elle se trouvait un peu brusque, du fait, sans doute, de ses années
d’entraînement.
Elle jeta un coup d’œil vers une fille aux cheveux vert vif coupés court.
— Tu arrives à identifier tous ces gens ?
Mark plissa les yeux.
— Elle, c’est une dryade, une nymphe des bois. Mais pas seulement. Le
sang féerique peut refaire surface après plusieurs générations. La plupart
des humains qui possèdent le don de Seconde Vue ont du sang de fée dans
les veines.
— Et les musiciens ?
Mark fit virevolter Emma. Instinctivement, il avait commencé à mener.
La musique semblait lointaine, presque mélancolique.
— Le clarinettiste a du sang de satyre. Le bassiste à la peau bleu pâle
est un genre de sirénien. La mère de Kieran était une nixe, une nymphe des
eaux, et…
Il s’interrompit brusquement. Du coin de l’œil, Emma vit Jules et
Cristina, dont la robe rose vif contrastait avec le costume noir de son
cavalier. Elle se mordit la lèvre.
— Kieran ? Le prince qui t’accompagnait à ton arrivée à l’Institut ?
Le visage de Mark était sculpté par les lumières de la salle. Une odeur
d’encens bon marché, comme celui qu’on faisait brûler sur les promenades
de Venice Beach, flottait dans l’air.
— On était amis dans la Chasse Sauvage.
— Dans ce cas, il aurait pu se montrer plus sympa avec toi ce jour-là,
marmonna Emma.
— Je ne crois pas, non, répliqua Mark en souriant.
À ce moment précis, Emma le trouva plus humain que jamais : d’après
son expérience, les fées ne souriaient pas si franchement.
— Est-ce qu’il y avait des côtés positifs dans le fait d’appartenir à la
Chasse ?
— Oui, répondit-il en la faisant tournoyer.
— Quoi, par exemple ?
— Je ne suis pas censé en parler.
Emma soupira.
— Genre, si tu m’en parles, tu devras me tuer ?
— Pourquoi je ferais ça ? s’écria-t-il, stupéfait.
Emma sourit. Parfois, il lui rappelait Ty. Elle avait cru faire une blague
facile et s’apercevait qu’elle n’avait rien d’évident pour quelqu’un qui ne
maîtrisait pas les règles subtiles de la vie en société. Elle ignorait comment
elle les avait apprises, mais elle les connaissait, contrairement à Ty qui se
débattait encore avec ce genre de choses, et Mark aussi, de toute évidence.
Julian lui avait dit un jour qu’essayer de voir le monde avec les mêmes
yeux que Ty, c’était un peu comme regarder à travers un kaléidoscope, le
secouer, puis regarder encore. On voyait les mêmes cristaux chatoyants,
dans des configurations différentes.
— La Chasse Sauvage, c’était la liberté, dit Mark. Et la liberté, c’est
indispensable.
Dans ses yeux, Emma voyait les étoiles, la cime des arbres, le
scintillement éblouissant des glaciers, toutes les lumières embrassées depuis
le toit du monde. Elle songea à leur équipée à moto au-dessus de l’océan, à
la liberté, à l’absence d’entraves, à la tristesse qu’elle éprouvait parfois à
l’idée de n’être reliée à rien.
— Mark… commença-t-elle.
Soudain, l’expression de Mark changea et sa main se crispa dans la
sienne. Emma suivit la direction de son regard et ne vit que la fille du
vestiaire penchée par-dessus le comptoir, qui semblait s’ennuyer à mourir,
un fume-cigarette à la main.
Brusquement, il sauta d’un bond par-dessus le comptoir – à la grande
joie de la fille – et disparut.
Emma était sur le point de le suivre quand Cristina et Julian surgirent
devant elle.
— Mark s’est enfui, annonça-t-elle.
— Oui, il n’a décidément pas l’esprit d’équipe, marmonna Julian, la
tignasse ébouriffée et les joues rouges. Je vais tâcher de le rattraper et vous,
continuez à danser…
— Excusez-moi !
Un homme grand s’avança vers eux. Il devait avoir dans les vingt-cinq
ans et portait un costume en tweed avec un chapeau assorti et des
chaussures luxueuses aux semelles rouges qui clignotaient quand il
marchait. Une bague voyante sertie d’une énorme pierre rose étincelait à
son majeur. Il avait des cheveux blonds peroxydés et regardait Cristina avec
insistance.
— Vous m’accordez cette danse ?
— Si je puis me permettre, mon amie et moi… commença Julian d’un
ton d’une politesse glaciale en attrapant la main de Cristina.
L’expression affable de l’homme se modifia imperceptiblement, mais
Emma s’en aperçut, et Julian s’interrompit.
— Si je puis me permettre, vous n’avez peut-être pas remarqué que je
suis un Bleu.
Il tapota la poche de sa veste, dans laquelle était pliée une invitation
identique à celle qu’ils avaient trouvée dans le sac d’Ava, à l’exception du
papier couleur bleu pâle, et soupira devant leur mine interdite.
— Ah, les nouveaux, marmonna-t-il avec une lueur de mépris dans le
regard.
— Oh, bien sûr ! s’exclama Cristina en lorgnant Julian et Emma, avant
de se tourner vers l’inconnu avec un grand sourire. Pardon pour ce
malentendu.
Julian se rembrunit et suivit le couple des yeux. Emma se rassura à
l’idée que si son cavalier tentait quoi que ce soit, Cristina le taillerait en
pièces avec son couteau papillon.
— On ferait mieux d’aller danser, nous aussi, dit Julian. Apparemment,
c’est le seul moyen de ne pas se faire remarquer.
« Trop tard », songea Emma. Elle avait raison : bien qu’ils n’aient pas
fait de vagues en arrivant, une grande partie des danseurs les observaient à
la dérobée. Il y en avait certains qui semblaient parfaitement humains – et,
d’ailleurs, Emma n’avait pas vraiment compris la politique du lieu en
matière de Terrestres – mais en tant que nouveaux venus, ils attiraient
forcément l’attention. Le comportement du clarinettiste à leur égard ne
laissait aucun doute à ce sujet.
Elle prit la main de Julian et ils se dirigèrent vers l’autre bout de la
salle, un peu à l’écart de la foule, là où les lumières étaient moins vives.
— Des sang-mêlé, des ifrits, des loups-garous, murmura Emma en
prenant l’autre main de Julian pour lui faire face.
Il semblait encore plus échevelé et rouge que quelques minutes plus tôt.
Elle ne pouvait pas le blâmer d’être mal à l’aise. Dans la plupart des
endroits, leurs runes, si on les voyait, ne signifiaient rien. Mais elle avait le
pressentiment qu’ici les choses étaient différentes.
— Qu’est-ce qu’ils fabriquent tous là ?
— Ce n’est pas facile d’être le seul de son entourage à posséder la
Seconde Vue, répondit Julian à voix basse. On ne peut pas parler de ce
qu’on voit parce que les autres ne comprendraient pas. Il faut savoir garder
le secret, or les secrets, ça rend vulnérable.
Un je-ne-sais-quoi de troublant dans le timbre grave de sa voix effraya
Emma et lui rappela les lointains glaciers solitaires dans les yeux de Mark.
— Jules…
— Aucune importance, marmonna-t-il en la faisant tournoyer avant de
la ramener contre lui.
Elle constata avec surprise que du fait de leurs années d’entraînement
en duo, ils formaient un couple de danseurs parfait, capables de prévoir les
mouvements de l’autre, de se déplacer à l’unisson. Au rythme de son
souffle et à la pression de ses doigts, elle devinait dans quelle direction il
souhaitait aller. Ses boucles brunes étaient tout emmêlées et quand il
l’attirait contre lui, elle sentait l’odeur épicée de son eau de Cologne ainsi
que de vagues effluves de peinture.
Le morceau se termina. Emma se tourna vers l’orchestre ; le
clarinettiste les fixait. Contre toute attente, il lui adressa un clin d’œil.
L’orchestre se remit à jouer, cette fois un morceau lent. Comme hypnotisés,
les couples se remirent à danser, les corps enlacés.
Julian se figea. Emma, qui lui tenait toujours la main, s’immobilisa à
son tour, le souffle court.
Le moment s’étira, interminable. Le regard de Julian chercha le sien, et
ce qu’il y vit parut le décider. Il la prit dans ses bras et l’attira contre lui en
se cognant maladroitement le menton contre son épaule. Elle sentait sa
respiration, la chaleur de ses paumes sous ses omoplates et les battements
frénétiques de son cœur.
Elle noua les doigts autour de sa nuque et frissonna. Les cheveux de
Julian étaient particulièrement doux à cet endroit. Levant la tête vers lui,
elle s’aperçut qu’il était pâle et qu’il gardait les yeux baissés en se mordant
la lèvre supérieure, comme chaque fois qu’il était nerveux. Elle se demanda
quel goût aurait sa bouche si elle décidait de l’embrasser, mais chassa bien
vite cette pensée de son esprit. On n’avait pas le droit d’embrasser son
parabatai.
Il posa sa main gauche au creux de sa taille, non sans avoir effleuré ses
hanches. Elle tressaillit. L’expression « avoir des papillons dans le ventre »
prenait soudain tout son sens, si ce n’est qu’ils semblaient battre des ailes
partout sous sa peau. Elle traça en hâte des lettres sur son poignet : « Q-U-
E-S-T-C-E-Q-U-E-T-U-F-A-I-S ? »
Il n’y prêta pas attention ; pour la première fois, il ignorait leur langage
secret. Son regard était vague, rêveur. De sa main droite, il lui toucha les
cheveux.
— En te voyant descendre l’escalier ce soir, dit-il à voix basse, j’ai eu
envie de te peindre, de peindre ta chevelure. Il faudrait que j’utilise du blanc
de titane pour trouver la bonne teinte, celle qui accroche la lumière. Mais ça
ne marcherait pas… Tes cheveux ne sont pas juste blonds : ils ont des
reflets ambrés, fauves, blé, caramel et miel.
En temps normal, Emma aurait répondu par une blague : « On dirait la
description d’une marque de céréales. » En temps normal, ils auraient ri. Or
Julian n’était pas dans son état normal.
— Tu ne m’as jamais prise comme modèle, objecta-t-elle.
Il ne répondit pas. Il semblait tourmenté. Elle voyait son pouls battre
dans sa gorge. Ses bras la maintenaient fermement comme pour la tenir à
distance. L’air entre eux était chargé d’électricité. D’une main, il agrippa sa
hanche tandis que l’autre glissait sur la peau nue de son dos.
Il ferma les paupières.
Ils avaient cessé de danser. Immobile sur la piste de danse, Emma osait
à peine respirer. Ils s’étaient pourtant touchés des milliers de fois pendant
l’entraînement. Mais jamais de cette façon.
Julian était comme prisonnier d’un enchantement et manifestement, il
en avait conscience : il luttait de toutes ses forces contre son emprise.
— Emma, dit-il d’une voix étranglée en l’attirant contre lui.
Autour d’eux, la foule n’était plus qu’une masse de lumières et de
couleurs indistinctes. Il pencha la tête vers elle, sa respiration à l’unisson
avec la sienne.
Soudain, il y eut un roulement assourdissant de cymbales et la musique
se tut. Ils s’écartèrent l’un de l’autre alors qu’on ouvrait les portes d’accès
au théâtre et que des flots de lumière s’engouffraient dans la salle.
Une voix suave de femme jaillit d’un haut-parleur pour inviter les
danseurs à rejoindre leurs sièges. « La représentation de la loterie est sur le
point de commencer », dit-elle.
Les joues cramoisies, Cristina s’éloigna de l’homme en costume de
tweed pour les rejoindre. Le cœur d’Emma battait à tout rompre. Elle risqua
un coup d’œil dans la direction de Julian. Il avait la tête de quelqu’un qui
erre dans le désert de Mojave, assoiffé, et qui, croyant avoir vu une étendue
d’eau miroiter dans le lointain, s’aperçoit qu’il s’agit d’un mirage.
— Toujours pas de nouvelles de Mark ? demanda Emma à Cristina pour
détourner son attention de Julian.
Cristina secoua la tête.
— Allons-y, dit Julian d’un ton parfaitement calme. Mark nous
retrouvera.
Emma ne put dissimuler sa surprise. Elle savait depuis toujours qu’il
était doué pour jouer la comédie – les Chasseurs d’Ombres devaient mentir
et endosser des rôles en permanence – mais elle avait l’impression d’avoir
imaginé l’expression que trahissait son visage quelques instants plus tôt.
Avait-elle rêvé ce qui s’était passé au cours des dix dernières minutes ?
15
LES ANGES, LOIN D’ÊTRE AUSSI HEUREUX…
— Qu’est-ce que tu fais ici ? chuchota Mark.
Il était cerné par des rangées de vêtements de luxe. Le soir, il faisait
frais à Los Angeles, y compris l’été ; les invités avaient opté pour des vestes
légères – coton et lin pour les hommes, soie pour les femmes. Malgré la
pénombre, Mark n’avait pas résisté en voyant une main blanche l’attirer
tout au fond du vestiaire.
Kieran. À cet instant précis, ses cheveux étaient d’un bleu très sombre,
presque noir, de la couleur de la mer sous une tempête à la nuit tombée, ce
qui signifiait qu’il était d’une humeur de chien. Ses yeux lançaient des
éclairs.
— Comment veux-tu que je te voie, sinon ? répliqua-t-il en plaquant
Mark contre le mur.
La violence du geste arracha à Mark un hoquet de surprise. Il perçut de
la rage dans l’attitude de son ami.
— Je ne peux pas pénétrer dans l’Institut sauf dans le Sanctuaire, et on
me tuerait si on me surprenait là-bas, reprit-il. Je devrais passer mes nuits à
t’attendre dehors dans l’espoir que tu daignes me rendre visite ?
— Non, répondit Mark.
Kieran le plaqua un peu plus contre le mur en glissant son genou entre
ses jambes. Ses doigts cherchèrent les boutons de sa chemise, s’insinuèrent
dans les interstices pour lui caresser la peau.
— On est censés garder nos distances jusqu’à ce que ce soit fini,
poursuivit Mark.
Les yeux de Kieran flamboyèrent.
— Et ensuite ? Tu réintégreras la Chasse de ton plein gré, juste pour
moi ? Tu me prends pour un imbécile ? Tu les as toujours détestés !
— Mais toi, je ne te détestais pas.
D’innombrables parfums se mélangeaient dans le vestiaire, chatouillant
les narines de Mark. Des parfums synthétiques : fausse tubéreuse, faux
jasmin, fausse lavande. Chez les Terrestres, tout était faux. Mais le royaume
des fées l’était-il moins ?
— Tu ne me détestais pas ? répéta Kieran d’un ton glacial. Quel
honneur ! Quel compliment ! Est-ce que je te manque, au moins ?
— Oui.
— Et tu veux que je te croie ? Souviens-toi, sang-mêlé, je sais très bien
que tu peux mentir.
Mark plongea son regard dans celui de Kieran. Au-delà de la tempête
qui y faisait rage, il vit deux garçons aussi minuscules que les lointaines
étoiles dans le ciel, blottis l’un contre l’autre sous une couverture.
Mark prit le visage de l’elfe dans ses mains et soudain Kieran colla ses
lèvres aux siennes avec une telle passion qu’il se cogna la tête contre le
mur.
Les lèvres de Kieran avaient un goût de sang, de nuit glacée et, pendant
quelques instants, Mark replongea dans le passé : il chevauchait librement
aux côtés de la Chasse, le ciel nocturne était un domaine à conquérir. Il
montait un coursier blanc aux reflets argent, né du clair de lune et d’une
piste d’étoiles. Entouré de rires et de cris, il fendait la nuit, les yeux ouverts
sur le monde ; il voyait des endroits que nul homme n’avait encore foulés,
des vallées et des chutes d’eau secrètes. Il faisait halte au sommet des
icebergs et galopait sur l’écume des torrents, les bras blancs des nymphes se
tendaient vers lui pour l’agripper. Allongé avec Kieran dans l’herbe d’une
prairie, il comptait les étoiles en serrant sa main dans la sienne.
Ce fut Kieran qui se détacha de lui.
— Ce baiser, c’était un mensonge, peut-être ? demanda Mark, hors
d’haleine.
— Non, mais… (Kieran hésita.) Tes yeux, ils brillent pour moi ou pour
la Chasse ?
— La Chasse, c’était la souffrance et la gloire. Mais c’est toi qui m’as
aidé à me focaliser sur cette dernière, et pas sur la douleur.
— Cette fille… Celle avec qui tu es revenu l’autre soir… (Mark
comprit avec étonnement qu’il faisait allusion à Cristina.) Tu es amoureux
d’elle ?
Il gardait les yeux baissés tout en parlant. Ses cheveux avaient éclairci,
passant d’un noir bleuté à un bleu argenté, l’océan après l’orage. Mark se
rappela que Kieran n’était pas plus âgé que lui ; bien que sans âge, comme
tous les elfes, il avait traversé moins de vingt années. Et il en savait encore
moins que lui sur les êtres humains.
— Je ne crois pas qu’on puisse tomber amoureux aussi rapidement.
Disons que je l’aime bien.
— Tu n’as pas le droit de lui donner ton cœur, marmonna Kieran. Cela
excepté, tu peux faire ce qui te chante avec elle.
Mark étouffa un rire. À sa manière, Kieran essayait de se montrer
magnanime. Les fées et les elfes accordaient plus d’importance aux
promesses qu’à la fidélité des corps ou des cœurs. On prêtait serment auprès
de l’être aimé et on devait respecter sa parole.
Exiger de l’autre qu’il reste fidèle était chose rare ; on pouvait en
revanche lui demander de ne pas donner son cœur, et c’était monnaie
courante chez les fées. Le châtiment réservé à ceux qui trahissaient une
promesse était très sévère.
— Elle est issue d’une famille très ancienne, dit Mark. C’est une espèce
de princesse, si tu veux. Ça m’étonnerait que je l’intéresse.
— Elle semblait pourtant très intéressée quand tu dansais avec l’autre
fille, la blonde.
Mark considéra Kieran avec étonnement. Il avait déjà oublié que les
fées prenaient tout au pied de la lettre. À quoi bon tenter de lui expliquer
pourquoi il n’avait aucune chance avec Cristina ? Elle était sans doute trop
gentille pour laisser voir sa répulsion vis-à-vis du Petit Peuple. Plutôt que
de se lancer dans de vaines explications, il attira son ami contre lui pour
l’embrasser de nouveau et pour s’enivrer de ses souvenirs de la Chasse
comme de vin doux.
Ils échangèrent un long baiser. Deux garçons sous une couverture,
s’efforçant de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller les autres. Deux
garçons s’embrassant pour chasser les larmes et l’odeur du sang. Mark
glissa les mains sous la tunique de Kieran et caressa les cicatrices qui
zébraient son dos, vestiges de leurs souffrances passées.
— Ces vêtements terrestres, marmonna Kieran en se débattant avec les
boutons de la chemise de Mark, quelle plaie !
— Alors ôte-les, murmura Mark, grisé par les souvenirs de la Chasse.
Bien qu’il étreignît Kieran, il avait l’esprit tourné vers les aurores
polaires, le ciel peint en bleu et vert comme le cœur de l’océan. Comme les
yeux des Blackthorn.
— Non, fit Kieran en s’écartant.
Mark sentait battre dans ses veines une envie terrible de se perdre dans
Kieran et de tout oublier avec lui.
— Tu m’as dit un jour que les hommes veulent toujours ce qu’ils ne
peuvent pas avoir, reprit-il. Or leur sang coule dans tes veines.
— C’est vrai, admit Mark. Cependant, on aime ceux qui sont bons pour
nous.
— Dans l’immédiat, c’est ton désir qui m’intéresse, lâcha Kieran en
touchant le médaillon de Mark. Et le souvenir du cadeau que je t’ai fait.
Les flèches des elfes requéraient une grande quantité de magie et
possédaient beaucoup de valeur. Kieran avait offert la pointe de cette flèche
à Mark peu après son arrivée dans la Chasse Sauvage. Il l’avait suspendue à
une chaîne afin que Mark puisse la porter près du cœur.
— Frappe fort et juste, dit Kieran. Débusque le meurtrier et reviens-
moi.
— Mais ma famille… protesta Mark en lui prenant la main. Kieran, il
faut que tu…
— Reviens-moi, répéta Kieran.
Et, après avoir déposé un baiser sur les doigts de Mark, il disparut.
L’intérieur du théâtre, grandiose, était une ode romantique à l’âge d’or
du cinéma hollywoodien. Le dôme du plafond était divisé en huit segments
représentant une scène extraite d’un classique, peinte dans des tons
baroques. Emma ne reconnut qu’Autant en emporte le vent et Casablanca.
Sur un segment, on voyait un homme en portant un autre dans le désert ; sur
un autre, une fille agenouillée aux pieds d’un garçon avec un fusil sur les
épaules ; sur un troisième, une femme en robe blanche soulevée par la brise
comme la corolle d’une fleur.
Une odeur capiteuse et sucrée flottait dans l’air. La foule se pressait
pour rejoindre les sièges tapissés de velours violet avec la lettre « M »
brodée au fil doré sur le dossier. Comme l’avait annoncé l’ouvreuse, les
numéros de rang et de sièges figuraient sur le ticket. Cristina s’assit la
première, bientôt imitée par Emma et Julian.
— M pour Minuit ? demanda Emma en désignant le dossier de son
siège.
— Probablement, répondit Julian.
Les rideaux étaient tirés et un énorme tableau représentant une vue de
l’océan occupait tout le mur du fond. Quant à la scène, elle était vide, le
plancher brillait comme s’il venait d’être ciré.
Emma était désorientée. Julian parlait d’un ton tranquille, mais elle
n’avait pas oublié l’expression de son visage quelques minutes plus tôt ni sa
façon de la regarder alors qu’ils dansaient.
Ce regard lui avait révélé un Julian qu’elle ne connaissait pas, un visage
qu’elle n’avait encore jamais vu.
Elle sentit Cristina s’agiter à côté d’elle et éprouva une pointe de
culpabilité : elle était tellement absorbée dans ses réflexions qu’elle avait
oublié de lui demander pourquoi elle était aussi nerveuse. Elle fixait d’un
regard noir l’homme au costume de tweed qui s’était installé à côté d’une
blonde élégante en robe argentée et talons hauts.
— Pff, fit Cristina. J’étais à deux doigts d’en venir aux mains avec ce
type. Quel pervers ! S’il avait eu affaire à ma mère, elle lui aurait planté un
couteau là où je pense.
— Tu veux qu’on s’en occupe ? dit Emma, qui plaisantait à moitié. On
peut le coincer après le spectacle.
— Ce serait une perte de temps, répondit Cristina avec dédain. Je vais
plutôt te raconter ce que j’ai découvert : il est à demi loup-garou. Et il fait
partie des Disciples, comme il les appelle, depuis six mois. C’est ce qu’il
sous-entendait quand il s’est désigné comme un Bleu.
— À ton avis, c’est parce que c’est un Disciple de longue date ou c’est
le fait qu’il soit en partie lycanthrope ?
— Les deux, peut-être. Il s’est donné un mal fou pour m’expliquer ce
que ça voulait dire d’être en partie loup-garou. Il a insisté sur le fait qu’il est
plus fort et plus rapide qu’un être humain, et qu’il peut détruire un mur de
brique à coups de pied.
À ces mots, Cristina leva les yeux au ciel.
— Je ne comprends pas, dit Emma. Comment on peut être à moitié
loup-garou ?
— Cela signifie que tu peux transmettre le virus alors que chez toi, il
reste en sommeil, expliqua Julian. Tu ne pourras jamais te transformer en
loup-garou, mais ta force et ta rapidité sont supérieures à la normale.
— Apparemment, c’est le cas de tout le monde ici, renchérit Cristina.
D’après ce type, à chaque nouvelle loterie, les Disciples deviennent plus
forts.
— Sympa, comme magie, commenta Julian.
Soudain, Mark s’avança vers eux, les cheveux hirsutes et l’air agité. Il
se laissa choir dans le siège à côté de Julian.
— Désolé, je me suis perdu.
Julian le dévisagea longuement.
— Ne dis rien. Je n’ai pas envie de savoir.
Mark parut surpris.
— Ah bon ? Moi je serais curieux.
— Moi aussi, renchérit Emma.
Avant que Mark puisse ajouter quelque chose, les lumières
s’éteignirent.
Le silence se fit aussitôt. Un frisson parcourut le dos d’Emma au
moment où un unique spot s’allumait pour éclairer la scène.
L’orchestre, qui s’était rassemblé dans la fosse, se mit à jouer un air
lent, presque mélancolique, tandis que deux hommes en uniforme
poussaient sur scène un chariot transportant un objet dissimulé sous une
étoffe en velours noir. La musique se tut et on entendit un claquement de
talons ; un instant plus tard, la fille qui vérifiait les tickets à l’entrée fit son
apparition. Elle portait à présent une magnifique robe longue en dentelle
noire et bleue. Même à cette distance, Emma distinguait ses yeux soulignés
de khôl.
D’une main aux ongles peints en rouge carmin, la fille saisit l’étoffe
noire et la jeta par terre d’un geste théâtral. En dessous, il y avait une
machine constituée d’une grosse sphère en verre posée sur un socle en
métal, qui contenait des dizaines de boules colorées numérotées. Une
glissière en métal reliée à un plateau était fixée à la sphère.
— Mesdames et messieurs, lança la fille depuis la scène. Je me
présente : Belinda Belle.
— Belinda Belle ? murmura Julian. C’est un faux nom.
— Bravo, Sherlock ! se moqua Emma.
Il lui fit la grimace et elle se sentit soulagée. Ça leur ressemblait
tellement de se taquiner comme ça ! Bref, tout était normal.
La fille poursuivit :
— Bienvenue à la loterie.
La salle était silencieuse. Belinda sourit, la main posée sur la machine
de tirage au sort.
— Le Gardien ne peut pas être avec nous ce soir. Il a fallu renforcer la
sécurité. La dernière chasse a été interrompue par des Nephilim qui ont
compromis le sacrifice.
Des murmures s’élevèrent. Emma tressaillit. « Nephilim. » Cette fille
avait bien dit « Nephilim ». Tous ces gens connaissaient les Chasseurs
d’Ombres. Cela ne faisait que confirmer ses soupçons. Le Monde Obscur
était intimement lié à ce qui se tramait dans ce théâtre.
— Le sacrifice ? chuchota-t-elle. Elle parle de sacrifice humain ?
— Chut, fit Julian.
La musique reprit et Belinda appuya sur un bouton situé sur le côté de
la machine pour actionner le bras de métal qui servait à mélanger les balles.
Emportées par la vitesse, elles se confondirent en un maelström coloré
comme l’intérieur d’un kaléidoscope.
Tourne, tourne, tourne. Emma sur la plage, le bras de son père autour
d’elle. Les kaléidoscopes, c’est comme la magie, Emma. Deux personnes
qui regardent ne voient jamais la même chose.
À ce souvenir, Emma sentit son cœur se serrer. Le mouvement de la
machine s’accéléra, puis s’arrêta brusquement, et la sphère cracha une balle
rouge qui dégringola dans la glissière avant d’atterrir sur le plateau.
Belinda la prit délicatement dans ses doigts. Un silence crispé régnait
parmi la foule.
— Bleu, annonça-t-elle. Bleu 304.
Le silence s’étira quelques instants, puis un homme se leva avec
réticence, rigide comme une statue.
C’était le partenaire de Cristina, le type au costume de tweed. Il était
très pâle à présent, et la femme en robe argentée assise à son côté s’écarta
imperceptiblement de lui.
— Monsieur Sterling, dit Belinda. La loterie vous a choisi.
Emma ne put s’empêcher de regarder discrètement autour d’elle. Les
spectateurs ne bougeaient pas d’un cil, mais certains d’entre eux semblaient
soulagés. Sterling, l’homme au costume de tweed, avait la tête de quelqu’un
qui vient de recevoir un coup de poing dans le plexus solaire et qui cherche
à retrouver son souffle.
— Vous connaissez les règles, poursuivit Belinda. M. Sterling a deux
jours de liberté devant lui avant le commencement de la chasse. Personne
ne peut l’aider. Personne n’a le droit d’interférer avec la chasse. (Elle
parcourut des yeux le public.) Que nos Aînés nous apportent la bonne
fortune.
La musique reprit. La foule se leva et la salle résonna bientôt d’une
multitude de conversations à voix basse.
— Ils vont le tuer, souffla Emma. Cette chasse dont elle parlait…
— On n’en sait rien, rétorqua Julian entre ses dents.
— Emma a raison, intervint Mark. Une chasse, ça se termine par une
mise à mort.
Ils s’étaient joints à la foule, qui les poussait vers les issues. L’orchestre
jouait « As Time Goes By », l’air de Casablanca, dont la douceur jurait
avec la nervosité ambiante.
— Il faut l’aider, dit Cristina.
— Même si c’est un pervers, ajouta Emma. C’est notre rôle…
— Tu connais les règles, objecta Julian. On n’a pas le droit d’intervenir.
Emma se tourna brusquement vers lui.
— Mais ces règles ne s’appliquent pas à nous !
Le regard bleu-vert de Julian, qu’elle connaissait si bien, s’assombrit ; il
dut admettre sa défaite.
— Va, dit-il. Emmène Cristina.
Après avoir pris la main de son amie, Emma se fraya un chemin parmi
la foule en jouant des coudes et en écrasant quelques pieds. Elles venaient
d’atteindre le hall quand Cristina dit à voix basse :
— Le voilà.
Emma suivit la direction de son regard et aperçut M. Sterling juste
avant qu’il ne franchisse la porte. La femme qui lui tenait compagnie avait
disparu. Les deux jeunes filles se précipitèrent derrière lui. Emma bouscula
une fille aux cheveux arc-en-ciel qui laissa échapper une exclamation de
surprise.
Sterling venait de disparaître au coin de la rue. Elle s’élança à sa
poursuite, Cristina sur ses talons. Elles s’engagèrent dans une petite rue
transversale bordée de bungalows aux fenêtres obscures. Sterling se tenait
près d’une énorme jeep gris métallisé, sa clé à la main. Il les dévisagea avec
stupéfaction.
— Qu’est-ce que vous fabriquez ici ? balbutia-t-il.
On voyait qu’il était bouleversé. Il avait le teint blême et il transpirait à
grosses gouttes. Ses yeux jaune-vert étincelaient à la lueur des lampadaires.
Il était peut-être à moitié lycanthrope, songea Emma, n’empêche qu’il avait
l’air d’un Terrestre mort de peur.
— Nous pouvons t’aider, répondit-elle.
— De quoi vous parlez ? demanda-t-il avec une telle férocité que
Cristina dégaina son couteau papillon.
— Ton nom a été tiré au sort à la loterie.
— Tu crois que je ne le sais pas ? rugit-il. Tu ne devrais même pas
m’adresser la parole.
Il se passa distraitement la main dans les cheveux et sa clé tomba par
terre. Emma se pencha pour la ramasser et la lui tendit.
— Non ! cria-t-il en reculant d’un bond. Ne me touche pas ! Ne
t’approche pas de moi !
Emma jeta la clé à ses pieds, leva les mains en l’air et passa
mentalement en revue tout son arsenal de dagues dissimulées sous sa robe.
Cortana lui manquait.
— On ne te veut pas de mal. On cherche seulement à t’aider.
— Vous ne pouvez rien pour moi. Personne ne peut rien.
— Ta méfiance va finir par nous vexer, gronda Emma.
— Vous n’avez aucune idée de ce qui est en jeu. (Il ricana.) Tu n’as
toujours pas pigé ? Personne ne peut m’aider, encore moins deux gamines
écervelées…
Il s’interrompit, les yeux fixés sur le bras d’Emma. Elle réprima un
juron. Elle avait dû ôter le fond de teint qui masquait sa rune de parabatai
en bousculant la fille à l’entrée du théâtre.
— Des Nephilim ! vociféra Sterling. Bon sang, il ne manquait plus que
ça !
— D’accord, Belinda a bien précisé que personne ne devait intervenir,
dit Emma précipitamment. Toutefois…
— Ce n’est pas son vrai nom ! s’exclama Sterling avant de cracher dans
le caniveau. Vous savez que dalle, hein ? Vous les Chasseurs d’Ombres,
vous vous prenez pour le centre du Monde Obscur, vous semez la pagaille
partout où vous passez. Belinda n’aurait jamais dû vous laisser entrer.
— Tu pourrais être un peu plus poli, répliqua Emma, qui commençait à
perdre patience. Et d’une, on essaie de t’aider. Et de deux, tu as tripoté ma
copine.
— N’importe quoi ! protesta-t-il.
— C’est la vérité, gros dégoûtant, dit Cristina.
— Alors pourquoi vous essayez de m’aider ?
— Parce que personne ne mérite de mourir, déclara Emma. Et pour être
honnêtes, il y a trois ou quatre trucs qu’on voudrait savoir. À quoi sert cette
loterie ? Pourquoi vous rend-elle plus forts ?
Il secoua la tête.
— Vous êtes folles. (Il déverrouilla les portières de sa jeep.) Ne vous
approchez pas de moi. Comme l’a dit Belinda, on n’interfère pas.
À ces mots, il ouvrit la portière du conducteur et s’engouffra dans la
voiture. Quelques instants plus tard, la jeep s’éloigna dans un crissement de
pneus.
Emma soupira.
— C’est dur d’aider un gars pareil, hein ?
— L’Ange nous met à l’épreuve, déclara Cristina. Nous sommes là pour
sauver les gens, les bons comme les mauvais.
Avant qu’Emma puisse répliquer, la Toyota de l’Institut s’arrêta devant
elles. Mark se pencha par la vitre arrière.
— Votre carrosse est avancé, gentes damoiselles. Filons avant d’être
suivis !
Cristina monta à l’arrière et Emma s’installa sur le siège du passager.
— Ce n’est pas un franc succès, on dirait, lança Julian en redémarrant.
— Il n’a pas voulu de notre aide, résuma Emma.
— Et on va l’aider quand même, c’est ça ?
— Si on arrive à retrouver sa trace. Il est très possible que ce ne soit pas
son vrai nom. (Elle posa les pieds sur le tableau de bord.) Ça vaudrait peut-
être le coup d’interroger Johnny Rook puisqu’ils se font de la pub au
Marché Obscur et qu’il sait tout ce qui se passe là-bas.
— Diana ne t’a pas demandé de rester à l’écart de ce type ?
— Diana est en voyage, si je ne m’abuse, répliqua Emma d’un ton
suave.
— D’accord, acquiesça Julian, mi-amusé, mi-résigné. Je te fais
confiance. Si tu penses que ça peut nous servir, on ira voir Johnny Rook.
Ils venaient de tourner dans La Cienega Boulevard. Emma frappa dans
ses mains.
— C’est pour ça que je t’aime ! s’exclama-t-elle.
Elle avait parlé sans réfléchir. Ni Cristina ni Mark ne parurent s’en
apercevoir, mais les joues de Julian s’empourprèrent et ses mains se
crispèrent sur le volant.
Quand ils arrivèrent à l’Institut, des nuages noirs zébrés d’éclairs
s’amoncelaient au-dessus de l’océan. Les lumières étaient allumées à
l’intérieur du bâtiment. Cristina gravit péniblement les marches du perron.
Elle avait l’habitude des missions nocturnes, pourtant cette soirée l’avait
épuisée.
— Cristina !
Mark la rejoignit dans l’escalier. L’une des premières choses que
Cristina avait remarquées au sujet de l’Institut, c’était qu’en fonction de la
direction du vent l’air sentait soit l’iode soit la sauge du désert. Ce soir,
c’était la sauge qui l’emportait. Le vent ébouriffa les cheveux blonds de
Mark.
— Tu as fait tomber quelque chose devant le théâtre, dit-il.
Cristina jeta un coup d’œil vers Emma et Julian, qui venait de garer la
voiture et sortait Cortana du coffre. La poignée de l’épée étincela au clair de
lune. Emma la prit et promena la main sur le fourreau. À ce moment,
Cristina vit le regard de Julian s’attarder sur sa nuque, presque malgré lui.
— Cristina ? répéta Mark, et deux objets brillèrent sur sa paume :
c’étaient les boucles d’oreilles de Cristina, qui avaient dû tomber pendant sa
course et qu’elle pensait avoir égarées sur un trottoir de Los Angeles.
— Oh ! s’exclama-t-elle en les glissant dans la poche de son manteau.
(Comme il l’observait d’un air curieux, elle ajouta :) C’est un cadeau…
d’un vieil ami.
Elle revit Diego déposer les bijoux au creux de sa main. Ses yeux noirs
trahissaient une certaine inquiétude à l’idée qu’elles ne lui plaisent pas.
Mais elle les aimait forcément, puisqu’elles venaient de lui.
— Elles sont jolies, dit Mark. Et elles rehaussent la beauté de tes
cheveux. On dirait de la soie noire.
Cristina soupira. Emma dévisageait Julian en souriant. Il y avait de
l’incertitude dans son regard. Cristina en eut le cœur serré ; Emma lui
faisait beaucoup penser à elle avant qu’elle ne surprenne, au détour d’une
allée du jardin, une conversation entre Diego et Jaime. Avant que son
monde ne vole en éclats.
— Tu ne devrais pas me dire ces choses-là, murmura-t-elle.
Il écarta ses cheveux, que le vent rabattait sur son visage.
— Je croyais que les femmes mortelles appréciaient les compliments,
protesta-t-il, sincèrement surpris.
— Et les fées ?
— Je n’en ai pas fréquenté beaucoup. La reine de la Cour des Lumières
les aime bien, oui. Mais il n’y a pas de femmes dans la Chasse.
— En revanche, il y a Kieran. Qu’est-ce qu’il dirait s’il apprenait que tu
me fais des compliments de ce genre ?
La stupéfaction se peignit sur le visage de Mark.
— Comment…
— Je vous ai vus sur le parking. Et quand tu as disparu tout à l’heure, je
parie que c’était à cause de lui.
— Je t’en supplie, Cristina, ne dis rien à personne ! s’écria Mark,
effrayé. Ils nous puniraient tous les deux.
— Je saurai tenir ma langue, promit Cristina. Je n’en ai pas parlé à
Emma ni à qui que ce soit d’autre.
— Tu es aussi généreuse que belle, dit-il, mais ses mots sonnaient faux.
— Tu crois que tu ne peux pas faire confiance aux mortels. Mais je ne
te trahirai pas, c’est promis.
Il n’y avait aucune fausseté dans le regard qu’il lui lança.
— Quand j’ai dit que tu étais belle, je le pensais. Je te désire, et Kieran
ne sera pas fâché…
— Tu me désires ?
— Oui, répondit-il simplement.
Cristina détourna le regard, soudain gênée.
Comme tous les gens du Petit Peuple, Mark était d’une beauté
singulière, presque surnaturelle. Il lui paraissait inaccessible, voire
immatériel. Pourtant, elle l’avait vu embrasser Kieran et elle savait qu’il ne
fallait pas se fier aux apparences.
— Tu n’aimes pas être désirée ?
À une autre époque, Cristina aurait rougi.
— Ce n’est pas le genre de compliment qui plaît aux mortelles.
— Pourquoi ?
— Parce que ça leur donne l’impression d’être un objet. Et quand tu
prétends que Kieran ne serait pas fâché, tu te comportes comme si je ne
comptais pas.
— C’est très humain, ça, d’être jaloux d’un corps et pas d’un cœur.
Cristina avait étudié de près les fées et leurs semblables. Mark disait
vrai : chez les gens du Petit Peuple, indépendamment de leur orientation
sexuelle, les individus non mariés accordaient peu de valeur à la fidélité sur
le plan physique, lui préférant la loyauté des sentiments. Ils échangeaient
peu de serments relatifs au sexe, mais beaucoup de promesses d’amour.
— Moi, un corps sans cœur, ça ne m’intéresse pas, dit Cristina.
Il ne répondit pas. S’il lui avait offert plus… Eh bien, à une époque, elle
pensait ne plus jamais pouvoir s’intéresser à quelqu’un. Elle s’apercevait
avec joie que les choses avaient changé.
— Est-ce que Kieran est une raison suffisante pour retourner dans la
Chasse Sauvage, même si on attrape l’assassin ? s’enquit-elle.
— Kieran m’a sauvé la vie. Je n’étais personne là-bas.
— C’est faux. Tu es le fils de Lady Nerissa.
— Et Kieran est le fils du roi de la Cour des Ténèbres. Je lui dois tout.
Il m’a protégé, il m’a gardé en vie. Et je suis tout ce qui lui reste. Julian et
les autres, ils n’ont pas besoin de moi.
Toutefois, Mark n’avait pas l’air convaincu. Il parlait d’une voix atone,
désincarnée comme s’il était vide à l’intérieur, et Cristina se sentit
irrésistiblement attirée par lui car elle connaissait ce vide laissé par le
chagrin.
— Ce n’est pas de l’amour, ça, dit-elle. C’est un sentiment de dette.
Mark releva le menton. À cet instant, il ressemblait plus que jamais à un
Blackthorn.
— S’il y a une chose que j’ai apprise au fil des années, bien que je n’aie
pas l’impression d’avoir appris grand-chose, c’est que ni le Petit Peuple ni
les mortels ne savent ce qu’est l’amour. Personne ne le sait.
16
TOUT PRÈS
— B on, en gros, vous avez élucidé l’affaire, dit Livvy, allongée sur la
moquette.
Ils s’étaient tous rassemblés dans la chambre de Julian : Cristina
sagement assise sur une chaise, Ty adossé à un mur, ses écouteurs vissés sur
les oreilles, Julian assis en tailleur sur son lit. Il avait ôté sa veste et
retroussé les manches de sa chemise. Les boutons de manchette offerts par
Emma brillaient sur sa table de nuit. Mark, allongé à plat ventre au pied du
lit, regardait Church qui avait décidé de leur rendre une petite visite, sans
doute à cause de la météo.
— Maintenant, on sait qui a commis ces meurtres, ajouta Livvy.
— Pas tout à fait, objecta Emma, qui s’était installée par terre, le dos
appuyé contre la table de chevet. Bon, voici ce qu’on sait : ce groupe, ces
Disciples ou quel que soit le nom qu’ils se donnent, est responsable du
meurtre de Stanley Wells. La plupart de ces gens tâtent du surnaturel. Ils ont
la Seconde Vue, du sang de fée ou – comme Sterling – du sang de loup-
garou dans les veines. Chaque mois, ils organisent une loterie. Quelqu’un
est tiré au sort pour être sacrifié.
— C’était le cas pour Wells, dit Julian. On peut donc raisonnablement
penser que les onze autres meurtres ont eu lieu à cause de cette secte.
— Ça expliquerait aussi les cadavres des fées, intervint Cristina.
Puisqu’il y en a beaucoup parmi ces gens, c’est logique que certains d’entre
eux aient été tirés au sort pour être sacrifiés.
Julian lança un coup d’œil à Mark.
— Tu crois que les Cours savent si c’étaient des sang-mêlé ?
— C’est difficile à dire, répondit Mark, les yeux toujours fixés sur le
chat. Souvent, ça ne se voit pas au premier coup d’œil, et certains des
Disciples sont des fées de sang pur.
— Le Petit Peuple a mieux à faire, non ? lâcha Ty, qui venait d’ôter ses
écouteurs desquels s’échappait de la musique classique. Pourquoi il
voudrait être mêlé à ça ?
— C’est une secte qui s’adresse aux âmes perdues, dit Mark. Et depuis
la Paix Froide, beaucoup de gens du Petit Peuple sont en perdition.
— J’ai vu leur publicité au Marché Obscur, dit Emma. J’y ai même
croisé Belinda. Ils s’adressaient à tous ceux qui possédaient la Seconde Vue
et qui se sentaient seuls ou effrayés. Appartenir à un groupe, se voir
promettre la richesse et la chance, puiser des forces dans des sacrifices…
On peut comprendre que ça parle à certains.
— Ces gens-là ont l’air d’avoir beaucoup d’assurance, souligna
Cristina. Je me demande ce qu’ils savent au juste sur les Nephilim.
— Sterling semblait avoir peur de nous, dit Emma. C’est bizarre. Il a
été tiré au sort, ça signifie donc qu’ils vont le sacrifier. On pourrait penser
qu’il serait content de recevoir l’aide de n’importe qui, y compris de
Chasseurs d’Ombres.
— Mais accepter de l’aide, c’est interdit, non ? lui rappela Livvy. Si ces
gens l’apprenaient, ils pourraient faire pire que le tuer. Le torturer, par
exemple.
Cristina frissonna.
— On a peut-être affaire à un vrai fidèle pour qui accepter de l’aide est
un péché.
— Des hommes sont morts pour moins que ça, fit observer Mark.
— Combien étaient-ils, à votre avis ?
— Environ trois cents, répondit Julian.
— Eh bien, si on ne peut pas encore aller trouver les fées, on a deux
options, conclut Emma. Un, on traque ces trois cents minables un par un et
on les tabasse jusqu’à ce qu’ils nous avouent qui commet ces meurtres.
— Ça n’a pas l’air très facile à mettre en pratique, objecta Tiberius. Et
ça risque de nous prendre beaucoup de temps.
— Ou on essaie de dégoter leur chef. Si quelqu’un est au courant, c’est
cette Belinda.
Julian se passa la main dans les cheveux.
— Ce n’est pas son vrai nom…
— Je te parie que Johnny Rook la connaît. À vrai dire, il en sait
probablement beaucoup sur cette affaire, étant donné que le Monde Obscur
est son fonds de commerce. On va lui poser quelques questions.
— Oui, vous vous êtes déjà mis d’accord là-dessus dans la voiture,
intervint Mark. (Il fronça les sourcils.) Ce chat me regarde comme s’il me
jugeait.
— Mais non, marmonna Julian. C’est sa tête normale.
— Tu me regardes de la même façon, reprit Mark en se tournant vers
son frère.
— Bon, on progresse, déclara Livvy.
Elle jeta un regard en coin à Mark et Emma perçut de l’inquiétude chez
elle. C’était si rare de voir Livvy inquiète qu’elle dit aussitôt :
— On devrait peut-être aller trouver la délégation des fées pour lui
parler des Disciples…
— Non, dit Diana en s’avançant sur le seuil. Ils ont été très clairs. Ils
veulent le nom de la personne qui a « du sang sur les mains », et je doute
que vos progrès les intéressent. Ce qu’ils veulent, ce sont des résultats.
— Ça fait combien de temps que tu nous espionnes ? demanda Julian
sans animosité. (Il consulta sa montre.) Il est très tard.
Diana soupira. Elle paraissait épuisée. Ses cheveux étaient décoiffés et
elle portait un jean et un sweat-shirt, ce qui n’était pas dans ses habitudes.
Elle avait une longue égratignure sur la joue.
— Je suis allée au point de convergence à mon retour d’Ojai, dit-elle.
J’y ai juste fait un passage éclair. Il ne m’a fallu tuer qu’un seul Mantidé.
(Elle soupira de nouveau.) Je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu de la visite
là-bas depuis l’autre soir. J’ai bien peur que notre nécromancien se soit
trouvé un nouvel endroit.
— Eh bien, s’il ne se sert pas d’un point de convergence, la prochaine
fois qu’il utilisera de la magie noire, ça apparaîtra sur la carte de Magnus,
dit Ty.
— Tu as découvert des infos utiles à Ojai ? demanda Emma. Quel est le
sorcier installé là-bas ? Ce n’est pas quelqu’un qu’on connaît, si ?
— Non. (Diana s’adossa au chambranle ; visiblement, elle n’était pas
disposée à en dire davantage.) J’ai entendu parler des Disciples ; je ne
devrais pas m’étonner que vous enquêtiez sur eux. J’aurais préféré que vous
m’en touchiez un mot avant…
— Tu étais déjà partie, la coupa Julian. Mais je peux te faire un résumé.
Dès qu’il entama son récit des événements de la veille, Emma s’éclipsa
sans bruit de la pièce. Elle savait qu’elle n’avait pas lieu de s’inquiéter : il
relaterait fidèlement la soirée en n’omettant aucun détail. Pour l’heure, il y
avait deux personnes avec qui elle devait converser de toute urgence, et
pour cela elle avait besoin d’être seule.
— Maman, murmura Emma. Papa. J’ai besoin de votre aide.
Elle avait ôté sa robe et ses boots, qu’elle avait abandonnés dans un
coin avec ses armes. Le temps s’était gâté ; des rafales de vent s’abattaient
sur l’Institut et faisaient trembler les gouttières et les vitres. Au loin, des
éclairs déchiraient le ciel en éclairant l’océan par intermittence. Après avoir
enfilé un pyjama, Emma s’assit en tailleur devant son placard ouvert.
Aux yeux d’un étranger, la paroi du placard n’était rien de plus qu’un
mur de photos et de notes griffonnées sur des Post-it, mais pour Emma
c’était une lettre d’amour à ses parents. Au centre du collage, elle avait
épinglé une photo d’eux en train de rire aux éclats.
— Je me sens perdue, dit-elle. Si je me suis embarquée là-dedans, c’est
parce que je croyais qu’il y avait un lien entre ces meurtres et ce qui vous
est arrivé. Or, apparemment, il n’y en a pas. J’ai l’impression de marcher
dans le brouillard.
Emma avait une boule dans la gorge. Malgré la pluie, elle avait envie
d’aller courir sur la plage, là où le ciel et la mer se confondent, et de
pousser des cris noyés par le tonnerre.
— Il y a autre chose, murmura-t-elle. Je crois que je perds un peu les
pédales. Depuis la nuit où Jules a été blessé, j’ai des pensées… que je ne
devrais pas avoir pour mon parabatai. Je ne suis pas sûre qu’il ressente la
même chose mais ce soir, pendant qu’on dansait, l’espace de quelques
minutes, je me sentais… heureuse. (Elle ferma les yeux.) L’amour, c’est
censé rendre heureux, non ? Ce n’est pas censé faire mal ?
On frappa à la porte. « Julian », songea-t-elle en se relevant.
La porte s’ouvrit sur Mark.
Il portait toujours son costume, dont la couleur sombre faisait ressortir
la blondeur de ses cheveux. N’importe qui d’autre se serait senti mal à
l’aise, songea-t-elle tandis qu’il entrait dans la pièce en examinant son
placard, puis sa tenue. N’importe qui d’autre aurait demandé s’il la
dérangeait, étant donné qu’elle était en pyjama. Mais Mark se comportait
comme s’il avait rendez-vous.
— Le jour de mon enlèvement, c’est aussi le jour où tes parents sont
morts, dit-il.
Elle acquiesça en jetant un coup d’œil vers le placard. Le fait qu’il soit
ouvert lui procurait une étrange sensation de vulnérabilité.
— Je t’ai dit que j’étais désolé pour ce qui leur est arrivé, poursuivit-il.
Mais ce n’est pas assez. Je ne savais pas que cette enquête se focaliserait sur
moi et sur les efforts de ma famille pour me garder auprès d’elle. Je ne
pouvais pas imaginer que ma présence ici te priverait de la vérité sur eux.
Emma s’assit au bord du lit.
— Ce n’est pas ça, Mark…
— Ils ne devraient pas se donner tout ce mal dans le seul but de me
garder, alors que je ne vais peut-être pas choisir de rester.
Ses yeux brillaient dans la clarté étrange de la chambre. La fenêtre était
ouverte et la lueur émanant des nuages chargés d’éclairs s’immisçait dans la
pièce.
— Tu ne vas pas retourner chez les fées ?
— Ils ont juste promis de me laisser la décision. Je ne peux pas… (Il
serra les poings.) Je pensais que tu comprendrais. Tu n’es pas une
Blackthorn, toi.
— Je suis le parabatai de Julian. Et il a besoin de toi ici.
— Julian est costaud.
— C’est vrai. Mais tu es son frère. Et si tu pars… je ne sais pas si je
pourrai recoller les morceaux.
Il reporta le regard vers le placard et murmura :
— On survit bien à la mort d’un proche.
— Oui, concéda Emma. Mais mes parents n’ont pas choisi de me
laisser. Sinon je ne sais pas ce que je serais devenue.
Un coup de tonnerre retentit. Mark porta la main à sa gorge.
— Quand j’entends le tonnerre et que je vois les éclairs, mon sang
m’appelle, là-haut.
— Qui t’a donné ce pendentif ? demanda Emma. C’est une pointe de
flèche, n’est-ce pas ?
— Dans la Chasse, je savais tirer à l’arc comme personne. Je pouvais
abattre un ennemi tout en chevauchant et j’atteignais ma cible neuf fois sur
dix. Il m’appelait l’Archer parce que… (Mark s’interrompit et se tourna
vers Emma.) Nous sommes pareils, toi et moi. Toi aussi, l’orage t’appelle.
Je l’ai vu dans tes yeux. J’ai senti que tu avais envie de sortir sous les
éclairs, d’aller courir sur la plage, peut-être.
— Mark, je…
— Qu’est-ce qui se passe ? lança Julian depuis le seuil.
Il avait troqué son costume pour une tenue plus confortable. Il regarda
tour à tour Emma et Mark avec une expression indéchiffrable.
— Si vous êtes trop occupés, je repasserai, reprit-il sèchement.
Emma le dévisagea d’un air perplexe.
— On discutait, c’est tout.
— Et on a fini, ajouta Mark, l’air aussi surpris qu’elle, en se levant.
Julian reprit d’un ton calme :
— Demain après-midi, Diana emmène Cristina chez Malcolm.
Apparemment, Cristina doit interviewer le Grand Sorcier pour comparer sa
manière de procéder à celle de Mexico. Diana avait sans doute besoin d’un
prétexte pour vérifier comment Malcolm s’en sort avec la traduction.
— On en profitera pour aller voir Rook, dit Emma. Je peux même y
aller seule si tu veux, il a l’habitude de moi… Encore que notre dernière
rencontre n’ait pas été des plus amicales.
— Non, je vais t’accompagner. Rook doit comprendre que c’est une
affaire sérieuse.
— Et moi ? fit Mark. Est-ce que je peux prendre part à l’expédition ?
— Non, répondit Julian. Johnny ne doit pas savoir que tu es rentré.
L’Enclave n’est pas au courant et Rook ne sait pas garder un secret ; son
métier, c’est de les vendre.
Mark fixa son frère de ses drôles d’yeux vairons.
— Alors je suppose que je vais devoir faire la grasse matinée.
Après avoir lancé un dernier regard inquiet vers le placard d’Emma, il
sortit de la chambre en refermant la porte derrière lui.
— Qu’est-ce qui t’a pris ? s’exclama Emma en se tournant vers Julian.
Tu croyais quoi ? Qu’on était en train de se peloter quand tu es entré ?
— Même si c’était le cas, ce ne sont pas mes affaires, répondit Julian.
Je m’efforçais de respecter votre intimité.
— Tu t’es surtout comporté comme un imbécile. (Après s’être levée du
lit, Emma alla se planter devant sa commode pour ôter ses boucles
d’oreilles, tout en observant Julian dans son miroir.) Et je sais pourquoi.
L’expression étonnée de Julian disparut derrière un masque
impénétrable.
— Ah oui ?
— Tu es inquiet. Tu n’aimes pas enfreindre les règles et tu ne penses
pas que ce soit une bonne idée d’aller trouver Rook.
Il alla s’asseoir sur le lit.
— C’est comme ça que tu me vois ? Emma, s’il faut aller voir Rook,
alors je suis partant à cent pour cent.
Emma s’examina dans le miroir. Ses cheveux longs ne suffisaient pas à
cacher les Marques sur ses épaules. Son corps était couvert de cicatrices :
les marques blanches laissées par d’anciennes runes voisinaient avec des
coupures ou des brûlures causées par le sang démoniaque.
Soudain, elle se sentit beaucoup plus vieille que ses dix-sept ans. Et s’il
était trop tard ? Si elle avait dû retrouver le meurtrier de ses parents, ce
serait fait depuis longtemps.
— Excuse-moi, dit-elle soudain.
Il s’adossa à sa tête de lit. Il portait un vieux tee-shirt et un bas de
pyjama.
— Pourquoi ?
« D’éprouver ce que je ressens. » Elle ravala les mots qui lui brûlaient
les lèvres. Si elle éprouvait des sentiments bizarres pour Julian, ce n’était
pas juste de lui en parler. C’était elle qui dérapait ; à elle de se débrouiller.
D’autant qu’il n’avait pas l’air dans son assiette. Elle le voyait au pli
qui barrait sa bouche et à son regard assombri.
— D’avoir douté de toi, dit-elle.
— Je pourrais te dire la même chose.
Il s’affala contre les oreillers en laissant voir son ventre sous son tee-
shirt relevé.
— J’ai l’impression que je ne découvrirai jamais ce qui est arrivé à mes
parents, dit-elle.
— Mais si. Tu es la personne la plus déterminée que je connaisse.
— Pourtant, plus ça va plus j’ai la sensation de m’éloigner du but,
même si on tient une piste. Je ne vois pas comment leur mort pourrait être
liée à ce théâtre et à cette loterie. Je ne vois pas…
— Tu as peur.
Emma s’adossa à sa commode.
— Peur de quoi ?
— De découvrir des choses que tu n’as pas envie de savoir. Dans ta tête,
tes parents sont parfaits. Maintenant qu’on se rapproche des réponses, tu as
peur de découvrir qu’ils étaient…
— Mauvais ? hasarda Emma en s’efforçant de dissimuler son
agacement.
— Humains. Un jour ou l’autre, on finit par s’apercevoir que les adultes
qui prennent soin de nous sont humains, en fin de compte, et qu’ils
commettent des erreurs. Je vis dans l’angoisse du jour où je serai démasqué
par mes frères et sœurs.
— Désolée de t’annoncer ça, mais je crois qu’ils l’ont déjà deviné.
Il se leva en souriant.
— Ça y est, tu te moques de moi. Ça signifie que ça va, je suppose.
Il se dirigea vers la porte.
— On ne peut pas dire à Diana qu’on va voir Rook, lança Emma. Elle
le considère comme un escroc.
— Elle n’a pas tort. Emma, tu veux que je…
Il hésita mais Emma devina la suite : « reste avec toi ? »
« Reste, voulait-elle dire. Dors ici avec moi. Chasse mes mauvais rêves,
le souvenir du sang. »
Mais elle se contenta de sourire.
— Je devrais réussir à m’endormir, Jules.
Elle ne vit pas son expression quand il se détourna pour sortir.
— Bonne nuit, Emma.
Emma se réveilla tard le lendemain matin : au cours de la nuit, la
tempête avait lavé le ciel et un soleil radieux brillait par la fenêtre. La tête
lourde, elle se leva péniblement de son lit, prit une douche, s’habilla et
faillit bousculer Cristina en sortant de sa chambre.
— Tu as dormi tard, je m’inquiétais, lui dit celle-ci sur un ton de
reproche. Ça va ?
— Ça ira mieux quand j’aurai petit-déjeuné, répondit Emma. J’ai envie
de chocolat.
— Il est trop tard pour ça. L’heure du déjeuner est passée. Julian m’a
envoyée te chercher ; il dit qu’il y a des sandwichs et des boissons dans la
voiture, mais qu’il faut vous mettre en route.
Emma suivit Cristina dans le couloir.
— Tu vas chez Malcolm ?
Cristina ébaucha un sourire.
— Je vais poser un milliard de questions à votre sorcier pour ne pas que
Diana vous soupçonne d’être chez ce M. Rook.
— Je ne sais pas si c’est un monsieur, observa Emma en étouffant un
bâillement. D’habitude, on l’appelle Rook ou « cette ordure ».
— Ce n’est pas très gentil. (Une lueur malicieuse brilla dans les yeux
noirs de Cristina.) Je crois que Mark est nerveux à l’idée de rester seul avec
les autres. Ça promet d’être amusant. (Elle tira sur une des tresses
d’Emma.) Allez, Julian t’attend en bas.
— Bonne chance avec Malcolm, lança Emma tandis que Cristina se
dirigeait vers la cuisine où l’attendait probablement Diana.
— Et bonne chance avec Rook, cuata.
Emma trouva Julian sur le parking en train d’examiner le coffre de la
Toyota avec Mark.
— Je croyais que Cristina restait ici, dit Mark. Je ne savais pas qu’elle
allait chez Malcolm et que j’allais rester seul avec les enfants.
— Ce ne sont plus des enfants, rétorqua Julian en saluant Emma d’un
signe de tête. Ty et Livvy ont quinze ans ; ils savent se débrouiller seuls.
— Tiberius est fâché parce que tu ne l’as pas autorisé à venir avec vous.
Il a menacé de s’enfermer dans sa chambre.
— Super, fit Julian d’une voix enrouée.
Il avait la tête de quelqu’un qui n’a pas fermé l’œil de la nuit. Emma se
demanda ce qui avait pu le tenir éveillé. Des recherches ?
— Au moins, tu sauras où il est, reprit-il. Écoute, le seul dont tu doives
t’occuper, c’est Tavvy.
— Je sais, dit Mark, blême de terreur.
— C’est un enfant, pas une bombe ! s’exclama Emma en bouclant son
ceinturon, dans lequel elle avait glissé plusieurs poignards séraphiques ainsi
qu’une stèle.
À sa tenue de combat, elle avait préféré un jean et une veste censée
dissimuler son épée une fois qu’elle l’aurait sanglée dans son dos. Elle ne
s’attendait pas à avoir des ennuis mais elle détestait sortir sans Cortana qui,
pour l’heure, l’attendait dans le coffre.
— Ça ira, ajouta-t-elle. Livvy et Dru te donneront un coup de main.
— Cette mission est peut-être dangereuse, dit Mark en regardant Julian
refermer le coffre. Chez les fées, « rook », le corbeau, est un oiseau de
mauvais augure.
— Je sais, dit Julian en glissant une dague très fine dans un étui fixé à
son poignet.
— C’est vrai, Johnny Rook est un escroc, acquiesça Emma. Toutefois,
il se contente d’arnaquer les Terrestres. On devrait s’en tirer.
— Les enfants risquent de mettre le feu, dit Mark avec le plus grand
sérieux.
— Ty et Livvy ont quinze ans ! Ils ont presque le même âge que toi
quand tu as rejoint la Chasse Sauvage. Et tu as…
— Quoi ? fit Mark en se tournant vers elle. Survécu, c’est le mot que tu
cherches ?
Emma se sentit rougir.
— Rester un après-midi à la maison, ce n’est pas vraiment comme se
faire kidnapper par des elfes assoiffés de sang.
— Nous ne mangeons pas les gens ! s’exclama Mark d’un ton indigné.
En tout cas, pas à ma connaissance.
Julian ouvrit la portière de la Toyota, se glissa derrière le volant et se
pencha par la vitre pour jeter un regard compatissant à son frère pendant
qu’Emma s’installait à son tour.
— Mark, il faut qu’on y aille. S’il y a le moindre problème, demande à
Livvy de nous envoyer un texto. Rook est notre meilleure option, O.K. ?
Mark se redressa comme s’il se préparait à se battre.
— O.K.
Johnny Rook vivait à Victor Heights, dans un petit bungalow aux
fenêtres poussiéreuses pris en sandwich entre deux pavillons. Il paraissait à
l’abandon, ce qui, d’après Emma, était fait exprès, sans doute pour éviter
que les enfants du quartier ne viennent frapper à sa porte le soir de
Halloween.
Par ailleurs, la rue était agréable. Des gamins jouaient à la marelle
quelques maisons plus bas et un vieil homme lisait le journal dans sa
véranda, entouré de nains de jardin. Quand Julian essayait de se représenter
la vie des Terrestres, cela ressemblait beaucoup à ça. Et parfois, il ne
trouvait pas ça si mal.
Emma sangla Cortana dans son dos. Ils étaient déjà protégés par un
charme, aussi elle n’avait pas à craindre que les enfants la voient préparer
son attirail. Ses cheveux illuminés par le soleil brillaient encore plus que
l’or de Cortana. Ses cicatrices blanches ressortaient comme de la dentelle
sur ses mains.
Non. La vie terrestre n’était pas une option.
Emma releva la tête et sourit à Julian d’un air tranquille, comme s’il ne
s’était rien passé la veille – les danses, la musique qui le hantait encore tel
un rêve fiévreux.
— Tu es prêt ? lança-t-elle.
L’allée dallée qui menait à la porte était envahie par les mauvaises
herbes. Les racines d’un arbre avaient soulevé les dalles par endroits. « La
persistance de la végétation », songea Julian en regrettant de ne pas avoir de
toile et de pinceaux. Il allait prendre une photo avec son téléphone quand
une sonnerie retentit, lui annonçant qu’il avait reçu un message.
Il consulta l’écran. C’était un texto de Mark : « Je ne retrouve pas Ty. »
Julian fronça les sourcils et tapa une réponse en gravissant les marches
du perron derrière Emma. « Tu as regardé dans sa chambre ? »
La porte était équipée d’un heurtoir représentant un homme vert aux
cheveux hirsutes et au regard halluciné. Emma s’en servit. Le téléphone de
Julian sonna de nouveau. « Tu me prends pour un cornichon ? Bien sûr que
oui. »
— Jules ? fit Emma. Tout va bien ?
— Cornichon ? marmonna-t-il en pianotant sur le clavier de son
téléphone.
« Que dit Livvy ? »
— « Cornichon », c’est bien ce que tu viens de dire ? s’étonna Emma.
(Julian entendit des bruits de pas se rapprocher de l’autre côté de la porte.)
Julian, essaie de te comporter normalement, O.K. ?
La porte s’ouvrit. L’homme qui se tenait sur le seuil était grand et
longiligne. Il portait un jean, une veste en cuir ; il avait des cheveux coupés
très court, d’une couleur indéfinissable, et des verres teintés qui lui
cachaient les yeux.
En voyant Emma, il s’adossa au chambranle et grogna :
— Carstairs.
Le téléphone de Julian sonna de nouveau. « Livvy dit qu’elle ne sait
pas. »
L’homme leva un sourcil.
— On est débordé ? s’exclama-t-il d’un ton sardonique avant de se
tourner vers Emma : ton autre petit copain était plus poli.
Emma rougit.
— Ce n’est pas mon petit copain. C’est Jules.
— Bien sûr ! J’aurais dû le reconnaître, il a le regard des Blackthorn.
(Rook poursuivit d’une voix suave.) Tu ressembles trait pour trait à ton
père, Julian.
Julian n’aimait pas beaucoup l’air narquois de cet homme. Et il n’aimait
pas non plus l’idée qu’Emma s’associe avec lui. Les Terrestres qui tâtaient
de la magie, en particulier ceux qui possédaient la Seconde Vue,
constituaient une zone de flou pour l’Enclave : bien qu’aucune loi ne
s’appliquât à ces gens, les Chasseurs d’Ombres n’étaient pas censés faire
affaire avec eux. S’ils devaient avoir recours à la magie, il leur suffisait de
faire appel à un brave sorcier approuvé par l’Enclave.
Mais Emma se fichait pas mal de l’approbation de l’Enclave.
« Livvy te raconte des histoires. Elle sait toujours où est Ty. Tire-lui les
vers du nez. » Jules remit son téléphone dans sa poche. Il n’était pas rare
que Tiberius disparaisse, et on le retrouvait dans un coin de la bibliothèque
ou dans les collines, en train d’essayer d’amadouer un lézard caché sous un
rocher. Comme il était en colère, il était d’autant plus probable qu’il se soit
caché.
L’homme ouvrit grande la porte et dit d’un ton résigné :
— Entrez. Tu connais les règles, Carstairs. On laisse ses armes là où
elles sont. Et on ne la ramène pas.
Emma entra, suivie de près par Julian. Une onde magique épaisse
comme un écran de fumée dans un immeuble en flammes l’assaillit. On la
devinait presque dans la pénombre du salon obscurci par des rideaux jaunis.
Des étagères de fortune renfermaient des manuels de sortilèges, des
grimoires, des exemplaires du Malleus Maleficarum, de la
Pseudomonarchia Daemonum, du Lemegeton et un gros volume intitulé
Dragon rouge. Un tapis élimé assorti aux rideaux recouvrait le sol ; Rook
l’écarta d’un coup de pied avec un sourire déplaisant.
Le tapis dissimulait un cercle magique tracé à la craie sur le plancher.
C’était le genre de cercle qu’utilisaient les sorciers pour invoquer des
démons ; il faisait office de barrière protectrice. En réalité, il s’agissait de
deux cercles concentriques ; dans l’espace entre les deux, on avait griffonné
les sigils des soixante-dix seigneurs de l’enfer. Julian fronça les sourcils en
voyant Rook s’avancer au milieu du cercle, les bras croisés.
— C’est un cercle de protection, crut-il bon de préciser. Vous ne pouvez
pas entrer.
— Et tu ne peux pas sortir, observa Julian. Pas facilement, en tout cas.
Rook haussa les épaules.
— Pourquoi tu veux que je sorte ?
— C’est une magie dangereuse que tu manipules.
— Je t’interdis de me juger. Ceux qui ne peuvent pas bénéficier de la
magie angélique doivent se débrouiller avec ce qu’ils ont sous la main.
— Les sigils de l’enfer ? Il y a un juste milieu, tu ne crois pas ?
Rook sourit.
— Ainsi va le monde, Chasseur d’Ombres. Ce n’est pas facile de garder
les mains propres.
Les rideaux s’agitèrent, comme soulevés par une brise fantôme.
— Écoute, on n’est pas là pour te chercher des noises, dit Emma. On
veut juste un renseignement, et ensuite on file.
— Ça n’est pas gratuit, ce genre de chose.
— Pour une fois, j’ai pensé à toi. Ce que je t’apporte, ça vaut beaucoup
plus que de l’argent.
Sans regarder Julian, elle sortit de la poche intérieure de sa veste un
cylindre de pierre d’un blanc irisé. Les joues cramoisies, elle le vit
écarquiller les yeux en reconnaissant l’objet en question : un poignard
séraphique qui n’avait pas encore reçu de nom.
— Qu’est-ce que tu veux qu’il fasse avec cet adamas ? s’exclama-t-il.
— Une fois qu’il est passé entre les mains des Sœurs de Fer, c’est un
matériau très prisé au Marché Obscur, répondit Rook sans quitter des yeux
le cylindre. Mais ça dépend encore de ce que vous voulez savoir.
— Le Théâtre de Minuit, les Disciples, ça te dit quelque chose ?
Rook plissa les yeux.
— Qu’est-ce que vous voulez, exactement ?
Emma lui fit un bref exposé des événements de la nuit précédente en
omettant de mentionner Mark et la façon dont ils étaient remontés jusqu’à
la loterie. Quand elle eut fini, Rook émit un sifflement.
— Casper Sterling, dit-il. J’ai toujours pensé que ce type était un
minable. Il se trouvait toujours meilleur que tout le monde, les loups-
garous, les humains… Je ne peux pas dire que ça m’attriste que son nom ait
été tiré au sort.
— Johnny, fit Emma d’un ton sévère. Ils vont le tuer.
Une expression étrange se peignit sur le visage de Rook.
— Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? Ces gens-là font partie d’une
organisation, Carstairs.
— Nous voulons savoir qui est leur chef, dit Julian. Belinda l’appelle le
Gardien. C’est lui que nous recherchons.
— Je ne sais pas qui c’est. Je ne suis même pas sûr que votre adamas
mérite que je me mette à dos les Disciples.
Mais les yeux de Rook restaient fixés sur le cylindre blanc. Emma tenta
de tirer profit de la situation.
— Ils ne sauront pas que tu nous as aidés. Je t’ai vu flirter avec Belinda
au Marché Obscur. Cette fille est forcément au courant.
Rook secoua la tête.
— Non, elle ne sait pas non plus.
— Hein ? Mais qui sait, alors ?
— Personne. L’identité du chef des Disciples est secrète. Je ne sais
même pas si c’est un homme ou une femme.
— Si j’apprends que tu nous caches quelque chose, Johnny, il y aura
des conséquences, répliqua sèchement Emma. Diana sait que je suis ici. Si
tu ne peux pas me causer de problèmes avec l’Enclave, moi, en revanche, je
peux t’attirer de gros ennuis.
— Laisse tomber, Emma, fit Julian d’un ton las. Il ne sait rien.
Remballe ton adamas, on y va.
— Une fois que leur numéro est tiré au sort, ils ont deux jours, lâcha
Rook d’un ton furieux. Puis la chasse démarre. L’énergie libérée par la mort
d’une créature surnaturelle permet d’accomplir le sortilège qui augmente les
forces du groupe. Quant au chef… il assiste au sacrifice. C’est tout ce que
je sais. Si vous vous débrouillez pour être là vous aussi, vous le verrez.
— Il assiste au sacrifice ? répéta Emma. Pour quoi faire ? Collecter
l’énergie ?
— Donc si on colle aux basques de Sterling, on finira par voir le
Gardien ? demanda Julian.
— Normalement, oui. Enfin, si vous êtes assez fous pour vous pointer à
une cérémonie de magie noire de cette envergure, mais ça vous regarde.
— T’as tout compris, répliqua Julian.
Son téléphone sonna. « Livvy ne veut rien me dire. Elle s’est enfermée
dans sa chambre. »
Julian sentit l’inquiétude le gagner. Il avait beau se répéter que c’était
idiot, qu’il se faisait trop de souci pour ses frères et sœurs, que Ty s’était
sans doute lancé à la poursuite d’un écureuil ou d’un chat errant, à moins
qu’il ne se soit isolé quelque part avec un livre… Il tapa rapidement une
réponse : « Va voir dans le jardin. »
— Encore scotché à ton téléphone ? s’écria Rook, moqueur. Tu dois
avoir une vie mondaine bien remplie.
— Ça va, marmonna Julian, je n’ai presque plus de batterie.
Le téléphone sonna de nouveau. Il eut le temps de lire la réponse de son
frère : « J’y vais » avant que l’appareil s’éteigne. Au moment où il glissait
dans sa poche, un bruit assourdissant s’éleva du sous-sol, suivi d’un cri de
frayeur.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’écria Rook avec une surprise non
feinte tandis qu’Emma se précipitait vers l’escalier menant au sous-sol.
Rook laissa échapper un grognement de frustration ; conscient qu’il lui
faudrait un bon moment pour se libérer du cercle, Julian s’élança derrière
Emma sans lui accorder un regard.
Kit se blottit dans la pénombre de la cage d’escalier. Des voix lui
parvenaient du rez-de-chaussée, ainsi qu’un timide rayon de soleil. Son père
l’envoyait toujours à la cave quand ils avaient de la visite.
Il n’avait pas pu voir les visages des visiteurs mais il reconnaissait les
voix juvéniles d’un garçon et d’une fille. Il avait sa petite idée sur l’identité
de ces gens, qui n’étaient pas des Créatures Obscures, ça il en était certain.
Il avait bien vu la tête de son père quand ils s’étaient présentés : il y avait
des Nephilim à leur porte.
Kit sentit la colère monter. Alors que quelques minutes plus tôt il était
tranquillement assis devant la télé, il devait se planquer à la cave comme un
voleur dans sa propre maison parce que des Chasseurs d’Ombres avaient
décidé de leur rendre visite. Il fallait toujours qu’ils donnent des ordres à
tout le monde.
Une silhouette surgit devant lui. Il reçut un coup violent dans la poitrine
qui lui coupa le souffle et se retrouva plaqué contre le mur opposé. Une
lumière blanche éclaira le sous-sol. Il sentit le contact froid d’une lame sur
sa gorge et, levant les yeux vers son assaillant, il constata avec étonnement
qu’il s’agissait d’un garçon de son âge, avec des cheveux de jais, des yeux
gris acier, un long corps mince vêtu de noir et des runes de Nephilim
tatouées sur la peau.
Kit avait déjà réfléchi à ce qu’il ferait si un Nephilim lui tombait
dessus. Il s’était dit qu’il lui écraserait le pied, qu’il lui tordrait le poignet
ou qu’il lui cracherait au visage. Mais il ne fit rien de tout cela. Il regarda le
garçon qui venait de détourner la tête sans cesser de le menacer avec sa
dague, et la seule réflexion qui lui vint à l’esprit fut : « Qu’il est beau ! »
Toujours sans le regarder, l’inconnu demanda dans un souffle :
— Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu es trop jeune pour être
Johnny Rook.
Il avait une belle voix grave et légèrement rauque qui le vieillissait un
peu.
— Non, ce n’est pas moi, répondit Kit, hébété comme s’il venait d’être
aveuglé par le flash d’un appareil photo.
Le garçon ne le regardait toujours pas dans les yeux. La surprise de Kit
se dissipa, laissant place à de la colère. Pour qui se prenait-il, celui-là ?
— Vas-y, dit-il sur un ton de défi. Devine qui je suis.
Le visage du garçon s’assombrit un bref instant, puis s’éclaira.
— Tu es son fils.
Il eut une moue de mépris et soudain Kit sentit une vague de colère le
submerger. Il fit un pas de côté pour esquiver le couteau du garçon et lui
donna un coup de pied. Il laissa échapper un cri de douleur. La lumière
s’éteignit et Kit se retrouva plaqué contre le mur. Il sentit une main
l’agripper par son tee-shirt et de nouveau, le contact froid de la lame sur sa
gorge tandis que le garçon lui glissait à l’oreille : « Tais-toi, tais-toi, tais-
toi. » Soudain, la pièce fut inondée de lumière.
Le garçon se figea. Kit vit deux autres Chasseurs d’Ombres en haut des
marches : un garçon aux yeux bleus perçants et la fille blonde qu’il avait
aperçue au Marché Obscur la semaine précédente. Tous deux avaient le
regard fixé non pas sur lui mais sur son assaillant. Il fit la grimace mais ne
bougea pas d’un pouce, et la panique qui se peignait sur son visage laissa
bientôt place à un air renfrogné. « Ah ah, songea Kit. Tu n’es pas censé être
là, toi… »
— Tiberius Blackthorn, dit le garçon aux yeux bleus. Qu’est-ce que tu
fabriques ici ?
Emma regardait Ty, bouche bée. C’était comme si l’Institut venait de se
matérialiser dans le sous-sol de Johnny Rook : la présence de Ty dans cette
cave lui paraissait totalement incongrue.
Ty était plus agité que jamais, mais sa main qui tenait la dague ne
tremblait pas. Diana aurait été fière de lui. En revanche, elle n’aurait
probablement pas apprécié qu’il menace un Terrestre avec une arme.
Le Terrestre en question devait être âgé d’une quinzaine d’années et Emma
lui trouvait un air vaguement familier. Tout à coup, elle se rappela qu’elle
l’avait déjà croisé au Marché Obscur. Il avait des cheveux blonds en bataille
et portait un tee-shirt propre mais usé, ainsi qu’un jean délavé. Il semblait
prêt à frapper Ty, ce qui était plutôt courageux. En général, la menace d’un
couteau suffisait à dissuader un Terrestre de bouger.
— Ty, reprit Julian, qui, visiblement, hésitait entre la fureur et
l’affolement. Ty, lâche-le. C’est le fils de Rook.
Le garçon blond écarquilla les yeux.
— Comment… comment tu sais qui je suis ? balbutia-t-il.
Julian haussa les épaules.
— Je ne vois pas qui tu pourrais être d’autre. (Il pencha la tête de côté.)
Tu sais peut-être quelque chose sur la loterie du Théâtre de Minuit…
— Jules… fit Emma. C’est un gosse.
— Je ne suis pas un gosse ! protesta le garçon. Et d’abord, je m’appelle
Kit.
— On essaie d’aider quelqu’un, dit Julian. (Comme le garçon le
foudroyait du regard, il ajouta d’un ton radouci :) On cherche à sauver des
vies.
— Mon père prétend que vous racontez tout le temps des salades.
— Et tu crois tout ce qu’il te dit ?
— Il avait raison ce coup-ci, non ? C’est même toi qui l’as dit.
Le regard de Kit se posa sur Emma et elle rappela que ce jour-là au
Marché, elle s’était aperçue qu’il avait la Seconde Vue. En revanche, elle
était loin de se douter que c’était son fils. Ils ne se ressemblaient pas du
tout.
— Ce que je voulais dire… commença Julian.
— Je n’ai jamais entendu parler de cette loterie, s’écria Kit d’un ton
exaspéré.
Il jeta un coup d’œil à Tiberius. Bizarrement, Ty aussi l’observait.
Emma se souvenait de l’avoir entendu marmonner, des années plus tôt :
« Pourquoi les gens disent : “Regarde-moi” alors que ce qu’ils veulent dire,
c’est : “Regarde mes yeux.” » Mais il fixait les yeux de Kit d’un air
intrigué, comme s’ils lui rappelaient quelque chose.
— Kit ! rugit Johnny Rook depuis le rez-de-chaussée.
Emma entendit ses pas dans l’escalier et quelques secondes plus tard, il
les rejoignit. Une des manches de sa veste avait en partie brûlé. Emma ne
l’avait jamais vu aussi furieux.
— Laissez mon fils tranquille !
Ty se redressa sans lâcher sa dague et dévisagea Johnny Rook.
— Parle-nous un peu de cette loterie, dit-il soudain.
Emma vit Kit tressaillir. Johnny Rook, lui, semblait impressionné ; il
devait s’imaginer que des Nephilim avaient ordonné à l’un des leurs de se
glisser dans son sous-sol pour assassiner son fils.
— Je vais vous donner l’adresse de Casper Sterling, dit-il à la surprise
de Kit, qui ne l’avait jamais vu aussi ému. Je l’ai, O.K. ? Comme il utilise
plusieurs identités, ce n’est pas facile de lui mettre la main dessus, mais moi
je sais où il habite. D’accord ? Ça vous ira ? Maintenant, laissez mon fils !
Ty recula sans baisser son arme, les yeux toujours fixés sur Kit qui se
frotta la nuque d’un air penaud.
— Papa, je…
— Tais-toi, Kit, répliqua Johnny Rook. Je te l’ai déjà dit. N’ouvre
jamais la bouche devant eux.
— Hé, on est dans le même camp, objecta calmement Julian.
Johnny Rook se tourna brusquement vers lui, le visage rouge de colère.
— D’où tu sors, toi ? Tu ne sais rien, rien du tout…
— Ça suffit ! cria Emma. Par l’Ange, qu’est-ce qui t’effraie à ce point ?
— Je n’ai pas peur, dit Johnny entre ses dents. Allez, tirez-vous et ne
remettez plus jamais les pieds ici. Je t’envoie l’adresse par texto mais après,
ne vous avisez pas de me contacter ni de me demander un service. On est
quittes, Nephilim !
— D’accord, acquiesça Emma en faisant signe à Ty d’approcher. On y
va. Ty…
Ty glissa sa dague dans sa ceinture et remonta l’escalier, Julian sur ses
talons. Kit ne les regarda pas s’en aller ; ses yeux étaient fixés sur son père.
Il était à peine plus jeune qu’Emma – ils devaient avoir un ou deux ans
de différence d’âge – mais elle éprouva un besoin aussi subit
qu’inexplicable de le protéger. S’il avait la Seconde Vue, alors le Monde
Obscur s’offrait à lui, incompréhensible et terrifiant. À certains égards, il lui
faisait penser à Tiberius ; comme lui, il avait une autre vision du monde que
le commun des mortels.
— Écoute, Johnny, dit-elle. Si tu changes d’avis, tu as mon numéro.
Pour toute réponse, Johnny Rook la foudroya du regard.
— Dégage !
Emma s’éloigna, non sans avoir lancé un dernier coup d’œil à Kit par-
dessus son épaule.
Emma retrouva Ty adossé au coffre de la voiture, les cheveux agités par
le vent. Des nuages noirs s’amoncelaient dans le ciel.
— Où est Jules ? demanda-t-elle.
— Là-bas, répondit-il. Je suis entré en me servant d’une rune de
descellement. J’ai cassé la serrure de la porte du sous-sol ; il est en train de
la réparer.
Emma regarda vers la maison de Johnny Rook et distingua la longue
silhouette mince de Julian qui se détachait sur le mur en stuc. Elle ouvrit le
coffre, défit sa ceinture.
— Au fait, comment tu es arrivé jusqu’ici ?
— Je me suis caché entre les sièges avant et la banquette arrière, sous
une couverture.
Emma vit une paire d’écouteurs dépasser d’un grand plaid écossais
abandonné sur le siège.
— Tu crois que Julian m’en veut ? reprit Ty, le regard rivé aux nuages
au-dessus de sa tête.
Emma soupira.
— Il va te massacrer.
Julian s’avança vers eux, le regard sombre, les dents serrées et,
saisissant Ty par les épaules, il l’étreignit brusquement en enfouissant le
visage dans ses cheveux noirs. Ty se laissa faire, manifestement surpris.
— Jules ? dit-il. Tu te sens bien ?
Les épaules de Julian tremblaient. Il enlaça plus fort son frère et, les
yeux fermés, répondit d’une voix étouffée :
— J’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose. J’ai pensé que Johnny
Rook…
Il ne finit pas sa phrase. Avec des gestes précautionneux, Ty lui tapota
le dos. C’était la première fois qu’Emma le voyait réconforter son frère
aîné ; à vrai dire, c’était aussi la première fois qu’elle voyait Julian laisser
quelqu’un d’autre prendre soin de lui.
Ils gardèrent le silence pendant tout le trajet jusqu’à l’Institut. Le vent
venu de la mer poussait les nuages vers l’intérieur des terres. Le soleil était
bas sur l’océan tandis qu’ils filaient sur la route côtière. Ce fut Julian qui
parla le premier, en descendant de voiture.
— Tu n’aurais pas dû nous suivre, dit-il à Tiberius. (Il avait cessé de
trembler et s’exprimait d’une voix calme et posée.) C’était trop dangereux.
Ty glissa les mains dans ses poches.
— C’est aussi mon enquête.
— Mark m’a envoyé un message pour m’avertir de ta disparition.
Emma sursauta ; elle aurait dû se douter que c’était pour cette raison
que Julian restait vissé à son téléphone.
— J’ai failli rebrousser chemin alors qu’on était déjà dans la maison de
Rook, poursuivit-il. Je ne suis pas sûr qu’il nous aurait laissés entrer une
seconde fois.
— Je suis désolé si je t’ai causé du souci, dit Ty. C’est pour ça que je
t’ai serré dans mes bras, parce que j’étais désolé. Mais je ne suis pas Tavvy.
Je ne suis pas obligé de rester tout le temps à portée de voix.
— Quand bien même, tu n’aurais pas dû entrer chez Rook, rétorqua
Julian d’un ton plus véhément.
— Je n’avais pas prévu d’entrer. Je voulais juste jeter un coup d’œil à la
maison. Et puis j’ai vu quelqu’un bouger au sous-sol. J’ai eu peur qu’il vous
attaque par surprise. Vous n’aviez pas l’air de savoir qu’il y avait quelqu’un
en bas.
— Julian, intervint Emma. Tu aurais fait pareil.
Jules lui lança un regard exaspéré.
— Ty n’a que quinze ans.
— Ce n’est pas une question d’âge, répliqua Ty. Tu as fait des choses
tout aussi dangereuses quand tu avais quinze ans. Et puis Rook ne vous
aurait jamais donné l’adresse de Sterling si je n’avais pas menacé son fils.
— C’est vrai, concéda Emma. Il est allé se réfugier dans son cercle
magique presque immédiatement.
— Tu ne pouvais pas savoir que son fils était caché au sous-sol, Ty, dit
Julian. Tu ne pouvais pas prédire ce qui allait se passer. Tu as eu du bol,
c’est tout.
— Ça n’a rien à voir. J’ai entendu Emma et Diana parler de Rook.
Apparemment, il est du genre à faire des cachotteries et on ne peut pas lui
faire confiance. J’ai eu le nez creux, conclut Tiberius en gardant les yeux
obstinément fixés sur un point dans le vague. Tu cherches toujours à me
protéger. Mais tu ne me dis jamais quand j’ai raison. Si tu me laissais
prendre des décisions tout seul, tu t’inquiéterais moins pour moi.
Julian le dévisagea, abasourdi.
— Ça peut nous être utile, que Rook ait un fils, poursuivit posément Ty.
Et puis je vous ai procuré l’adresse de Sterling. Je vous ai rendu service,
même si tu ne voulais pas que je vienne. Je connais la loi. Je sais que quinze
ans, ce n’est pas bien vieux. Je sais qu’on a besoin de toi et d’oncle Arthur.
(Il fronça les sourcils.) O.K., je ne sais pas cuisiner, et Livvy non plus. Et je
ne saurais pas mettre Tavvy au lit. Je ne dis pas qu’il faut me laisser prendre
tout en main ou faire tout ce que je veux. Je sais bien qu’il y a des règles.
Mais peut-être que parfois… il faudrait laisser faire Mark ?
— Mais Mark… commença Julian, et Emma devina ses craintes : Mark
n’allait peut-être pas rester ; il n’en avait peut-être pas envie. Mark
commence à peine à retrouver ses marques avec vous et avec l’Institut. Je
ne suis pas sûr qu’il faille trop lui en demander.
— Et moi je pense qu’il serait content. Il nous aime bien.
— Il vous aime tout court, rectifia Julian. Et moi aussi. Mais, Ty, si on
ne retrouve pas l’assassin, Mark ne pourra peut-être pas rester.
— C’est bien pour ça que je veux vous aider à résoudre cette affaire,
répliqua Tiberius. Pour qu’il reste. Il pourrait s’occuper de nous, et toi tu
pourrais te reposer. (Il resserra les pans de sa veste autour de lui en
frissonnant.) Je vais rentrer voir Livvy. Et Mark aussi. Il a dû s’inquiéter.
Julian regarda tristement son frère regagner l’Institut.
— Ils croient tous que Mark va rester, dit-il après un silence.
Emma hésita. Quelques jours auparavant, elle aurait dit à Julian : « Ne
sois pas ridicule ! Quoi qu’il arrive, Mark restera auprès de sa famille. »
Cependant, elle avait vu le ciel étoilé et l’appel du large dans le regard de
Mark quand il parlait de la Chasse. Il y avait deux personnes qui
cohabitaient en lui : l’elfe et l’être humain. Le second avait envie de rester.
Quant au premier, il était imprévisible.
— On ne peut pas les blâmer, répliqua-t-elle. Si l’un de mes deux
parents revenait un jour, l’idée qu’il puisse repartir de son plein gré…
Le visage de Julian s’assombrit.
— Bien qu’on vive dans un monde peuplé de monstres et de démons, ce
qui m’effraie le plus, c’est que mon frère décide un jour que sa place est
auprès de la Chasse, même si on arrive à résoudre cette affaire et à
contenter le Petit Peuple. S’il part, il leur brisera le cœur.
Emma posa la main sur l’épaule de Julian.
— Tu ne peux pas les protéger de tout. Ils doivent se confronter au
monde qui les entoure, avec ses joies et ses peines. Si Mark décide de partir,
ce sera terrible. Mais ils s’en remettront. Ils sont plus forts que tu ne le
crois.
Il y eut un long silence, puis Julian reprit la parole.
— Parfois, j’en viens presque à regretter que Mark soit revenu, dit-il
sèchement. C’est horrible, non ?
C-E-S-T-H-U-M-A-I-N, écrivit Emma sur son dos et, pendant un bref
instant, il s’appuya contre elle pour tirer du réconfort de sa présence,
comme le ferait n’importe quel parabatai. Les bruits venus du désert se
turent autour d’eux ; c’était propre aux parabatai, cette capacité à créer une
bulle de silence, comme s’ils étaient seuls au monde.
Soudain, un fracas assourdissant fit voler le calme en éclats. Julian
s’écarta d’Emma en sursautant. Un autre bruit, identique au premier, leur
parvint de l’Institut. Julian se rua vers l’escalier situé derrière le bâtiment.
Emma le suivit. Une fois dans l’escalier, elle entendit un bruit de
vaisselle et des rires. À la dernière seconde, elle devança Julian et poussa la
porte de la cuisine.
Là, elle se figea de surprise.
17
LES DÉMONS AU FOND DE LA MER
On aurait dit qu’il y avait eu une explosion dans la cuisine.
Le frigo avait été vidé de son contenu. Des traînées de ketchup
maculaient le comptoir blanc. Une des portes du garde-manger pendait sur
ses gonds, à moitié arrachée. La moindre surface du plan de travail était
recouverte de sirop d’érable. Tavvy était assis sur un énorme sac de sucre en
poudre éventré ; avec son visage et ses vêtements saupoudrés de blanc, il
évoquait un abominable homme des neiges version miniature.
Apparemment, Mark avait tenté de cuisiner : il y avait des poêles
posées sur la cuisinière, qui contenaient toutes une substance brûlée
répandant de la fumée dans l’air. Les foyers étaient toujours allumés. Julian
se précipita pour les éteindre pendant qu’Emma observait la scène,
médusée.
La cuisine de Julian, dont il avait rempli les placards pendant cinq ans
et qu’il tenait toujours propre, cette cuisine où il préparait amoureusement
des pancakes pour ses frères et sœurs, n’était plus qu’un champ de ruines.
Des sachets de bonbons ouverts gisaient par terre. Assise sur le comptoir,
Dru touillait en fredonnant à voix basse une substance à l’aspect répugnant
qu’elle venait de verser dans un verre. Assise sur un des bancs, Livvy
gloussait, un bâton de réglisse à la main. Debout près d’elle, Ty léchait une
trace de sucre sur le dos de sa main.
Mark émergea du garde-manger, en tablier blanc imprimé de petits
cœurs rouges, avec deux tranches de pain carbonisées dans les mains.
— Les toasts ! annonça-t-il gaiement, avant d’apercevoir Emma et
Julian.
Silence. Julian semblait chercher ses mots ; d’instinct, Emma avait
battu en retraite vers la porte. Soudain, elle s’était souvenue des disputes
entre Mark et Julian quand ils étaient petits. Elles étaient d’une violence
mémorable, et Julian donnait autant de coups qu’il en recevait.
Mark leva les sourcils.
— Un toast ?
— Celui-là, il est pour moi, lança Ty.
— O.K. (Mark traversa la pièce en jetant un regard en coin à Julian, qui
n’avait toujours pas retrouvé sa voix.) Et tu veux quoi sur ton toast ?
— Du riz au lait, répondit Ty.
— Du riz au lait ? répéta Julian.
— Pourquoi pas ? objecta tranquillement Livvy en prenant dans le frigo
un pot de riz au lait qu’elle tendit à son frère jumeau.
À l’aide d’une petite cuillère, il commença à en étaler
consciencieusement le contenu sur son toast.
Julian se tourna vers Mark.
— Je croyais qu’elle s’était enfermée dans sa chambre.
— Elle en est sortie quand tu m’as envoyé un message pour m’avertir
que tu avais retrouvé Ty, répondit Mark.
— Il n’y avait plus aucune raison pour que j’y reste, expliqua Livvy.
— Et que fait le grille-pain dans le garde-manger ? demanda Julian.
— Je ne trouvais pas de… prise électrique, bredouilla Mark.
— Et pourquoi Tavvy est couvert de sucre ?
Mark haussa les épaules.
— Parce que ça lui fait plaisir.
— Ce n’est pas une raison pour le laisser faire ! s’exclama Julian. Et tu
n’étais pas obligé non plus de mettre à sac la cuisine ! Ni de laisser Drusilla
boire… Qu’est-ce qu’il y a dans ce verre, Dru ?
— Du lait chocolaté, répondit Drusilla. Avec de la crème fraîche et du
Pepsi.
Julian soupira.
— Il ne faut pas la laisser boire ça.
— Pourquoi ? (Mark dénoua son tablier et l’envoya sur une chaise.) Je
ne comprends pas ta colère. Ils sont tous en vie, non ?
— C’est un peu faible, comme argument. Si j’avais su que ta seule
conception de ton devoir, c’était de les garder en vie…
— Mais tout à l’heure, tu m’as assuré qu’ils pouvaient se prendre en
charge tout seuls, protesta Mark, qui hésitait entre l’étonnement et
l’indignation.
— Et c’est la vérité ! s’écria Julian en se redressant de toute sa hauteur.
C’est toi qui sèmes le chaos ! Tu es leur frère aîné, tu sais ce que ça veut
dire ? Tu es censé t’occuper d’eux un peu mieux que ça !
— Jules, tout va bien, intervint Livvy. Personne n’est mort.
— Tout va bien ? répéta Julian. Ty a filé en douce – et il va falloir qu’on
en reparle, Livia –, il s’est introduit dans la maison de Johnny Rook, il a
menacé son fils avec une dague. Tavvy est littéralement couvert de sucre et
Drusilla, je ne te donne pas cinq minutes pour vomir !
— Ça m’étonnerait, se renfrogna-t-elle.
— Je vais nettoyer, proposa Mark.
— Tu ne sais même pas faire ! répliqua Julian, blême de colère. Avant,
tu savais t’occuper d’eux, mais il faut croire que tu as oublié, reprit-il sans
lâcher Mark des yeux. Tu as oublié ce que c’est de se comporter
normalement.
À ces mots, Mark tressaillit. Tiberius se leva d’un bond, les yeux
étincelants de rage. Ses mains s’agitaient fébrilement, comme des ailes,
mais ces ailes-là savaient tenir une dague, elles pouvaient trancher une
gorge.
— Stop ! dit-il.
Emma ne savait pas s’il s’adressait à Julian, à Mark ou à toutes les
personnes présentes dans la pièce, mais elle vit Julian se figer. Le cœur
serré, elle le regarda dévisager tour à tour ses frères et sœurs. Dru ne
bougeait plus ; Tavvy s’était extrait du sac de sucre et fixait son frère de ses
grands yeux clairs. Mark restait immobile, lui aussi ; ses pommettes
saillantes, héritage de son ascendance elfique, étaient très pâles.
Il y avait de l’amour dans tous ces regards fixés sur Julian, ainsi que de
la peur et de l’inquiétude, et Emma se demandait s’il était capable de s’en
apercevoir. Il ne voyait sans doute pas les enfants pour lesquels il avait
sacrifié une grande partie de sa vie, ces enfants qui préféraient la compagnie
de quelqu’un d’autre. Il ne voyait sans doute que l’état de la cuisine, qu’il
briquait consciencieusement depuis l’âge de douze ans. Il avait appris à
cuisiner ; des plats simples, d’abord, des spaghettis, des toasts au fromage.
Combien de fois s’était-il brûlé avec la cuisinière ? Combien de fois avait-il
remonté la pente de la colline en portant les courses, avant d’obtenir son
permis de conduire ?
C’était sa mère qui avait aménagé la cuisine ; il y avait un peu d’elle
dans cette pièce mais il y avait aussi un peu de Julian, au travers de tout ce
qu’il avait donné à sa famille au fil des ans.
« Et il recommencerait sans l’ombre d’une hésitation, songea Emma.
Bien sûr qu’il recommencerait. » Il les aimait d’un amour féroce. La seule
chose qui le faisait sortir de ses gonds, c’était la peur qu’il éprouvait pour
eux.
Et il avait peur à présent, sans qu’elle sache pourquoi. Sa colère
retombée, il se laissa glisser sur le sol.
— Jules ? fit Tavvy en se traînant jusqu’à lui pour l’entourer de ses
bras.
Jules laissa échapper un drôle de gémissement et serra son petit frère
contre lui. La porte de la cuisine s’ouvrit et Cristina s’avança sur le seuil
avec un « oh ! » de surprise.
— ¡Qué desastre !
Emma n’eut pas besoin de traduction pour comprendre. Après s’être
raclé la gorge, Mark entreprit d’empiler la vaisselle sale dans l’évier. Livvy
s’avança pour l’aider.
— Où est Diana ? demanda Emma.
— Elle est rentrée avec moi au moyen d’un Portail ouvert par Malcolm,
répondit Cristina, les yeux fixés sur la cuisinière encombrée de poêles et
d’ustensiles brûlés. Elle m’a dit qu’elle avait besoin de dormir un peu.
Julian se leva sans lâcher Tavvy. Il avait du sucre en poudre sur les
vêtements et dans les cheveux.
— Désolé pour le désordre, Cristina, dit-il d’une voix dépourvue
d’émotion.
— Ce n’est pas grave, ce n’est pas ma cuisine. Mais je peux vous aider
à nettoyer, ajouta-t-elle précipitamment.
— C’est Mark qui va s’en charger, lâcha Julian sans regarder son frère.
Du neuf avec Malcolm ?
— Il est allé voir des sorciers susceptibles de nous venir en aide,
répondit Cristina. On a évoqué Catarina Loss. J’ai entendu parler d’elle :
elle donne des cours à l’Académie de temps en temps. Apparemment,
Malcolm et Diana sont amis avec elle, et ils ont échangé pas mal d’histoires
à son sujet.
Ce fut au tour d’Emma de raconter ce qu’ils avaient appris de la bouche
de Rook, en omettant de préciser que Ty avait failli trancher la gorge de son
fils
— Donc quelqu’un doit filer Sterling ! s’exclama Livvy avec
enthousiasme une fois qu’Emma eut terminé son récit. Ty et moi, on
pourrait s’en charger.
— Vous ne savez pas conduire, lui rappela Emma. Et on a besoin de
vous ici pour continuer les recherches.
Livvy fit la grimace.
— Alors on va rester ici à relire cent fois ce satané poème ?
— Vous n’avez qu’à nous apprendre à conduire, marmonna Ty. Mark
dit qu’on s’en fiche d’avoir seize ans, on n’est pas obligés d’obéir aux lois
terrestres de toute manière…
— Mark a dit ça ? répliqua Julian d’un ton calme. Très bien. Alors c’est
lui qui va vous apprendre.
Mark laissa tomber une assiette dans l’évier.
— Julian…
— Qu’est-ce qu’il y a, Mark ? Ah oui, tu ne sais pas conduire, toi non
plus. Et puis ça prend du temps d’apprendre, et toi tu ne seras peut-être pas
là, étant donné qu’il n’y a aucune garantie que tu restes…
— N’importe quoi ! répliqua Livvy. On a pratiquement résolu
l’affaire…
— Mais Mark a un choix à faire. (Julian regardait fixement son frère
aîné par-dessus la tête de Tavvy.) Dis-leur, Mark. Dis-leur que tu vas rester.
« Promets-leur, semblait implorer son regard. Promets-leur que tu ne
leur feras pas de mal. »
Mark ne répondit pas.
Emma se rappela ce que Julian lui avait dit dehors. Ses craintes se
confirmaient : ils aimaient déjà trop Mark. Il les lui aurait confiés sans la
moindre objection s’ils le lui avaient demandé. Il n’aurait pas protesté parce
qu’il les aimait, parce que leur bonheur comptait plus que le sien, parce
qu’ils étaient sa raison de vivre.
Mais Mark était son frère, lui aussi, et il l’aimait. Que faire ?
— Julian.
À la surprise générale, oncle Arthur s’avança sur le seuil. Il balaya d’un
regard distrait le désordre de la cuisine avant de se tourner de nouveau vers
son neveu.
— Julian, il faut que je te parle de quelque chose en privé.
Une lueur d’inquiétude brilla dans le regard de Julian. il hocha la tête et
s’apprêtait à suivre son oncle quand le téléphone d’Emma sonna dans sa
poche.
Son sang se glaça dans ses veines. Le message qu’elle venait de
recevoir ne contenait qu’un seul mot : CONVERGENCE. Quelqu’un avait
déclenché le signal d’alarme près de la caverne. Les pensées se
bousculèrent dans sa tête. Le soleil n’allait pas tarder à se coucher, ce qui
signifiait que la caverne allait s’ouvrir, mais aussi que les Mantidés allaient
se réveiller. Elle devait se mettre en route immédiatement afin d’arriver là-
bas le plus vite possible.— Quelqu’un t’a appelée ? lui demanda Julian.
Il reposa Tavvy par terre et le poussa gentiment vers Dru, qui avait
commencé à virer au vert. Emma hésita. Il aurait dû recevoir le même
message qu’elle… Soudain, elle se souvint que son téléphone s’était éteint
chez Johnny Rook. Et que Diana dormait. Elle était donc la seule à avoir
intercepté le message d’alerte.
Choisissant le premier prétexte qui lui venait à l’esprit, elle répondit :
— C’est Cameron.
Julian se rembrunit : peut-être qu’il s’inquiétait encore à l’idée qu’elle
puisse parler de Mark à Cameron.
La sagesse lui dictait d’emmener Julian avec elle au point de
convergence. Il était son parabatai. Toutefois, elle ne pouvait pas l’arracher
à sa famille dans l’immédiat. Impossible.
— Cristina ? dit-elle en se tournant vers son amie. Je peux te dire un
mot dans le couloir ?
Cristina sortit derrière elle.
— C’est au sujet de Cameron ? s’inquiéta-t-elle dès qu’elles eurent
refermé la porte de la cuisine. Je ne suis pas d’attaque à te donner un
conseil…
— Il faut que j’aille le voir, l’interrompit Emma.
Elle aurait pu emmener Cristina avec elle au point de convergence. On
pouvait lui faire confiance ; elle ne dirait rien à personne. Mais Julian avait
été si vexé quand elle s’était rendue là-bas avec Mark sans le prévenir… Et
leur relation avait été tellement troublée par une multitude de petits détails
qu’elle ne voulait pas le blesser une nouvelle fois en emmenant quelqu’un
d’autre.
— Ce n’est pas de ça que je voulais te parler, poursuivit-elle. Écoute, il
nous faut quelqu’un pour filer Sterling. Je ne pense pas qu’il risque quoi
que ce soit dans l’immédiat – les deux jours ne sont pas encore écoulés –
mais on ne sait jamais.
Cristina acquiesça.
— Je peux m’en charger. Diana a laissé le 4 × 4. Je vais l’emprunter. Tu
n’as qu’à me donner l’adresse.
— C’est Jules qui l’a. Je vais t’écrire un mot pour lui.
— Tant mieux, parce qu’il risque de poser des questions, répondit
sèchement Cristina.
Un bruit horrible leur parvint de la cuisine : Dru venait de vomir dans
l’évier.
— Oh, la pauvre ! s’écria Emma. En même temps, après ce qu’elle a
bu…
— Emma, je sais que tu ne me dis pas la vérité. Tu ne vas pas voir
Cameron Ashdown. (D’un geste, Cristina fit taire son amie.) Ce n’est pas
grave. Tu ne me mentirais pas sans une bonne raison. C’est juste que…
— Oui ?
Emma s’efforça de paraître désinvolte. C’était mieux comme ça,
songea-t-elle. Si elle s’attirait des ennuis, elle ne pourrait s’en prendre qu’à
elle-même. Cristina et Julian avaient autre chose à faire. Elle pouvait se
débrouiller toute seule.
— Sois prudente, lui dit Cristina. Ne me fais pas regretter de t’avoir
couverte, Emma Carstairs.
Le soleil ressemblait à une boule de feu posée sur l’océan quand Emma
s’engagea sur le chemin de terre qui menait au point de convergence. Le
ciel s’obscurcissait rapidement. La Toyota bringuebala sur les derniers
mètres et faillit atterrir dans un fossé. Emma donna un coup de frein et
coupa le moteur.
Elle descendit de voiture et alla chercher ses armes dans le coffre. Elle
avait laissé Cortana à l’Institut, non sans un pincement au cœur, mais en
partant avec son épée sanglée dans le dos, elle aurait forcément éveillé les
soupçons. Au moins, elle avait emporté des poignards séraphiques. Elle en
glissa un dans sa ceinture et sortit sa pierre de rune de sa poche en regardant
autour d’elle. Il régnait un calme étrange alentour ; pas un crissement
d’insecte ni un chant d’oiseau. On n’entendait que le vent qui soufflait dans
les herbes hautes.
La nuit, les Mantidés dévoraient sans doute toutes les créatures vivantes
dans les parages. Avec un frisson, elle se dirigea vers la caverne, qui serait
bientôt accessible : une brèche s’ouvrait peu à peu dans le granite.
Elle jeta un regard inquiet dans son dos : le soleil déclinait trop vite, ses
rayons teintaient de sang les flots bleus. Elle s’était garée aussi près que
possible de l’entrée de la caverne afin qu’en ressortant elle puisse regagner
rapidement la voiture. Mais elle devrait sans doute tuer quelques Mantidés
pour l’atteindre.
À mesure qu’elle se rapprochait de la caverne, la brèche s’élargissait.
Elle s’appuya d’une main contre la paroi rocheuse et jeta un œil à
l’intérieur. Une forte odeur d’iode flottait dans l’air.
Elle songea à ses parents. « Je vous en prie, faites que je trouve quelque
chose, pria-t-elle. Un indice, un lien entre cette affaire et votre mort.
Laissez-moi vous venger pour que je puisse dormir la nuit. »
À l’intérieur, Emma voyait luire la roche du tunnel qui s’enfonçait dans
les ténèbres. Sa pierre de rune à la main, elle pénétra dans la caverne.
La nuit était presque tombée : le ciel passait du bleu à l’indigo et les
premières étoiles s’allumaient au-dessus des lointaines montagnes. Assise à
l’avant du 4 × 4, les pieds posés sur le tableau de bord, Cristina gardait les
yeux fixés sur la villa de Casper Sterling.
La jeep, qu’elle reconnut au premier coup d’œil, était garée dans la cour
devant la maison, sous un vieil olivier. Un mur bas courait tout autour de la
propriété ; le quartier, qui jouxtait Hancock Park, était bâti de maisons au
luxe discret. Celle de Sterling était plongée dans le noir et les volets étaient
fermés. Le seul signe de sa présence était sa voiture.
Elle songea à Mark et chassa aussitôt cette pensée de son esprit. Elle
pensait beaucoup à lui ces temps-ci. Elle avait fait tant d’efforts pour
retrouver une vie normale après son départ de Mexico ! Elle s’était juré de
ne plus jamais tomber amoureuse d’un homme torturé, si séduisant soit-il.
Mark Blackthorn n’était pas torturé à proprement parler. Mais il
appartenait à Kieran et à la Chasse Sauvage. Mark Blackthorn avait le cœur
divisé.
Il avait aussi une voix douce et grave, des yeux étonnants et la manie de
dire des choses qui la déstabilisaient. En outre, il était bon danseur d’après
ce qu’elle avait vu, et à ses yeux, c’était un gros atout. « Les garçons qui
dansent bien embrassent mieux encore », avait coutume de dire sa mère.
Soudain, elle vit une ombre courir sur le toit de la maison de Sterling.
Rapide comme l’éclair, elle descendit de voiture, son poignard séraphique à
la main. « Mihael », chuchota-t-elle et la lame s’illumina. Une multitude de
charmes et de runes la protégeaient du regard des Terrestres, et le poignard
dispensait une lumière bienvenue.
Elle s’avança prudemment, le cœur battant, en gardant à l’esprit ce
qu’Emma lui avait raconté au sujet de la nuit où Julian avait été blessé :
l’ombre sur le toit, l’homme en noir.
Elle se faufila jusqu’à la maison. Tout était calme et silencieux. Au
moment où elle rebroussait chemin vers la jeep, une silhouette atterrit par
terre non loin d’elle et laissa échapper un grognement. L’homme se releva
et Cristina reconnut Sterling, entièrement vêtu de noir. En l’apercevant, il
vira au violet.
— Toi !
— Je peux t’aider, lui dit-elle calmement sans ranger son poignard. S’il
te plaît, laisse-moi t’aider…
La haine qui brillait dans ses yeux la surprit.
— Dégage, siffla-t-il en dégainant un pistolet de petit calibre.
Cristina recula. Les armes à feu ne faisaient pas partie de la vie des
Chasseurs d’Ombres ; elles se rapportaient aux Terrestres et au crime
ordinaire. Mais elles n’en étaient pas moins capables de répandre le sang.
Sterling recula jusqu’au bout de l’allée, son pistolet toujours braqué sur
Cristina. Puis il se détourna et s’enfuit à toutes jambes.
Cristina étouffa un juron, courut jusqu’à la jeep et s’agenouilla pour
tracer une petite rune de filature sur le flanc de la voiture, juste au-dessus de
la roue.
« Ce n’est pas un fiasco total », songea-t-elle en regagnant le 4 × 4.
Comme Emma le lui avait rappelé, les deux jours n’étaient pas encore
écoulés, et cette rune de filature leur serait très utile. Ils n’avaient plus qu’à
prendre leurs distances, le laisser croire qu’ils avaient renoncé et, avec un
peu chance, il les conduirait sur une piste intéressante.
Ce n’est qu’une fois dans la voiture qu’elle vit son téléphone clignoter.
Elle avait loupé un appel. Elle consulta l’écran et sentit son sang se glacer
dans ses veines.
Diego Rocio Rosales.
Elle lâcha le téléphone comme s’il lui brûlait les doigts. Pourquoi Diego
l’avait-il appelée ? Elle lui avait pourtant dit qu’elle ne voulait plus jamais
avoir de ses nouvelles.
Elle toucha machinalement le talisman pendu à son cou et récita une
prière à voix basse : « Donne-moi la force de ne pas le rappeler. »
— Tu te sens mieux ? demanda Julian.
Arthur, avachi derrière son bureau, regarda son neveu sans le voir.
— Il faut que je te parle, Julian.
— Je sais. Tu me l’as dit. (Julian s’adossa à un mur.) Tu te souviens de
quoi il s’agit ?
Il était vidé, à bout de forces. Il savait qu’il aurait dû regretter les mots
durs qu’il avait eus pour Mark et qu’il aurait dû éprouver plus de
compassion pour son oncle. Mais il était incapable de ressentir la moindre
émotion.
Il ne se rappelait même pas être sorti de la cuisine. Il se souvenait
d’avoir reposé Tavvy par terre, ça oui. Puis les autres lui avaient promis de
nettoyer les restes de fromage, de chocolat, de brownies et les traces de
brûlé. Même Dru, une fois qu’elle avait fini de vomir dans l’évier, s’était
engagée à frotter les traînées de ketchup sur le sol et sur les vitres.
En sortant dans le couloir, il avait cherché Emma des yeux mais elle
s’était éclipsée avec Cristina. Elles s’étaient sans doute repliées dans un
coin tranquille pour parler de Cameron Ashdown. Et la dernière chose dont
Julian avait envie, c’était de se joindre à elles.
Il ne savait pas quand ça avait commencé, quand le seul fait de penser à
Cameron lui coupait l’envie de voir Emma. Son Emma… Normalement, on
avait toujours envie de voir son parabatai. Il y avait quelque chose de
presque contre nature là-dedans, comme si le monde s’était subitement mis
à tourner dans l’autre sens.
— Je ne suis pas sûr, répondit Arthur après un silence. J’avais besoin
d’aide pour quelque chose. C’était au sujet de l’enquête, je crois. Vous
enquêtez toujours, n’est-ce pas ?
— Tu veux parler des meurtres ? Oui.
— Je crois que c’était au sujet de ce poème. Celui que Livia récitait
dans la cuisine. (Il se frotta les yeux, visiblement fatigué.) Je l’ai entendu en
passant.
— Le poème ? répéta Julian, confus. Annabel Lee ?
Arthur psalmodia de sa voix grave les vers du poème comme s’il
s’agissait d’un enchantement :
Mais notre amour était beaucoup plus fort que l’amour
De nos aînés, de bien des personnes
Beaucoup plus sages que nous,
Et ni les anges au ciel tout là-haut
Ni les démons au fond de la mer
Ne pourront jamais séparer
mon âme de celle…
— Je connais le poème, l’interrompit Julian. Mais je ne…
— « Nos aînés ». Je ne sais pas pourquoi, ça me rappelle quelque chose.
Ça remonte à l’époque de Londres, je crois. Je n’arrive pas à me souvenir
du contexte… (Il prit un stylo sur son bureau et se mit à le tapoter contre le
bois.) Je suis désolé… Ça ne me revient pas.
— Nos aînés, murmura Julian.
Les mots de Belinda lui revinrent en mémoire : « Que nos Aînés nous
apportent la bonne fortune. » Une idée vague germa dans son esprit mais
elle se déroba à lui quand il essaya de la creuser. Il devait s’enfermer dans
son atelier. Il avait besoin d’être seul et de peindre pour libérer ses pensées.
Il se détournait pour partir quand la voix d’oncle Arthur le rappela.
— Ça t’a aidé, mon garçon ?
— Oui, répondit Julian. Beaucoup.
Quand Cristina revint à l’Institut, il faisait nuit noire. Le vestibule était
plongé dans l’obscurité et quelques rares fenêtres étaient encore éclairées :
l’atelier de Julian, le grenier, la cuisine.
Les sourcils froncés, Cristina prit aussitôt cette direction. Elle se
demandait si Emma était rentrée de sa mystérieuse escapade et si les autres
avaient fini de nettoyer la pièce.
D’abord, elle crut qu’elle était déserte. Une seule lumière était allumée.
Des assiettes s’entassaient encore dans l’évier et bien que les murs et les
plans de travail aient été lavés à grande eau, il y avait encore des traces de
brûlé sur la cuisinière et deux énormes sacs-poubelle remplis à ras bord
étaient appuyés contre un mur.
— Cristina ?
Elle cligna des yeux dans la demi-pénombre, mais cette voix ne laissait
aucun doute sur l’identité de son propriétaire : Mark.
Il était assis en tailleur par terre. Tavvy dormait, à moitié vautré sur lui,
la tête appuyée contre son bras, ses petits membres recroquevillés. Le jean
et le tee-shirt de Mark étaient couverts de sucre en poudre.
Cristina défit lentement son foulard et le posa sur la table.
— Emma est rentrée ?
— Je ne sais pas, répondit Mark en caressant doucement les cheveux de
Tavvy. Si c’est le cas, elle a dû aller se coucher.
Cristina soupira. Elle devrait sans doute attendre le lendemain pour voir
Emma et apprendre de sa bouche ce qu’elle avait découvert. Elle lui
parlerait peut-être du coup de fil de Diego, si elle en trouvait le courage.
— Pourrais-tu m’apporter un verre d’eau, si ça ne t’ennuie pas ?
demanda Mark. (Il regarda d’un air contrit le petit garçon qui dormait sur
ses genoux.) Je n’ai pas le cœur à le réveiller.
— Bien sûr, répondit Cristina en se dirigeant vers l’évier.
Elle remplit un verre au robinet et revint s’asseoir en face de Mark. Il
lui prit le verre des mains d’un air reconnaissant.
— Je suis certaine que Julian n’est pas vraiment fâché contre toi, dit-
elle.
Mark émit un grognement et vida le verre d’un trait.
— Tu devrais porter Tavvy jusqu’à son lit si tu veux qu’il passe une
bonne nuit, suggéra Cristina.
— J’aime bien l’avoir ici avec moi, dit-il, les yeux baissés sur ses longs
doigts pâles qui caressaient les boucles brunes de l’enfant. Ils… ils sont
partis et il s’est endormi sur moi.
— Pas étonnant. C’est ton frère. Il te fait confiance.
— Personne ne fait confiance à un chasseur.
— Dans cette maison, tu n’es pas un chasseur, tu es un Blackthorn.
— J’aimerais que Julian soit de cet avis. Je pensais que je les rendais
heureux, que c’était ce que Julian voulait.
Tavvy remua dans les bras de Mark, qui changea de position lui aussi en
touchant la chaussure de Cristina de la pointe de la sienne. Ce contact
involontaire la fit sursauter.
— Il faut que tu comprennes, dit-elle. Julian fait tout pour ces enfants.
Je n’ai jamais vu un frère aussi dévoué. Il ne peut pas leur dire oui tout le
temps. Il doit leur inculquer de la discipline. Alors que toi, tu peux faire
comme tu veux et t’amuser avec eux.
— Julian aussi peut s’amuser avec eux, répliqua Mark, maussade.
— Non, parce qu’il doit être un père pour eux. Il est un peu jaloux :
dans sa tête, il s’imagine qu’ils le craignent et que toi, ils t’adorent.
— Julian, jaloux ? s’étonna Mark. De moi ?
— Je crois, oui.
Leurs regards se croisèrent.
— Sois gentil avec lui, reprit-elle. C’est un garçon sensible. Il est
terrifié à l’idée que tu partes et que tu brises le cœur de ces enfants qu’il
aime tant.
Mark baissa les yeux vers Tavvy.
— Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Je ne mesurais pas à quel
point ça me chavirerait le cœur de les retrouver. C’est le fait de penser à eux
qui m’a aidé à supporter mes premières années de captivité. Chaque jour, il
fallait remonter à cheval et dépouiller les morts. C’était une vie très dure.
La nuit, pour trouver le sommeil, j’essayais de me rappeler leurs visages. Je
n’avais qu’eux jusqu’à ce que…
Il s’interrompit. Tavvy se redressa en se frottant les yeux.
— Jules ? fit-il en bâillant.
— Non, répondit doucement le jeune homme. C’est Mark.
— Oh. (Tavvy cligna des yeux en souriant.) Je me suis endormi. Ça doit
être le sucre.
— Eh bien, tu en étais littéralement couvert de la tête aux pieds.
Tavvy se leva en s’étirant. Mark le considéra avec une lueur
mélancolique dans le regard. Cristina se demanda s’il pensait à tous les
événements importants qu’il avait ratés dans la vie du petit garçon. De tous
ses frères et sœurs, c’était forcément lui qui avait le plus changé.
— Dodo, dit-il en s’éloignant d’un pas traînant.
Avant de disparaître, il s’arrêta sur le seuil de la cuisine pour ajouter
timidement :
— Bonne nuit, Cristina !
Elle se tourna de nouveau vers Mark. Il semblait épuisé.
Cristina aurait sans doute dû aller se coucher, elle aussi. Il n’y avait
aucune raison qu’elle reste là, assise par terre avec un garçon qu’elle
connaissait à peine, qui aurait sans doute disparu de sa vie dans quelques
mois et qui était amoureux de quelqu’un d’autre. C’était probablement pour
cette raison qu’elle était attirée par lui. Elle savait ce que c’était d’être
séparé de celui qu’on aime.
— Et après ? dit-elle soudain.
Mark releva lentement la tête.
— Hein ?
— Tu disais que le souvenir de ta famille t’a aidé à tenir, et après ?
Kieran est arrivé ?
— Oui.
— C’était le seul à se montrer gentil avec toi ?
— La gentillesse, là-bas, ça n’existe pas. Le respect, oui. Un certain
sens de la camaraderie. Ils craignaient Kieran, bien sûr. Son père, le roi de
la Cour des Ténèbres, l’avait livré à Gwyn en exigeant qu’il soit bien traité.
J’ai profité indirectement des faveurs dont il bénéficiait mais, même avant
lui, j’avais appris à me faire respecter. (Ses épaules s’affaissèrent.) Le pire,
c’était les fêtes. Les gens du Petit Peuple affluaient de partout pour y
assister et ils n’acceptaient pas facilement la présence d’un Chasseur
d’Ombres. Ils faisaient tout pour me tourmenter.
— Personne ne prenait ta défense ?
Mark ricana.
— Les fées, y compris les aristocrates, ont des manières brutales. La
reine de la Cour des Lumières peut perdre tous ses pouvoirs si on lui dérobe
sa couronne. Même Gwyn, qui est à la tête de la Chasse Sauvage, est
contraint de céder le pouvoir à celui qui lui dérobe sa cape. Il ne faut pas
s’attendre que ces gens-là aient pitié d’un Chasseur d’Ombres. Ils avaient
même inventé une petite chanson pour se moquer de moi.
— Une chanson ? s’étonna Cristina avant d’ajouter précipitamment : Tu
n’es pas obligé de me raconter si tu n’en as pas envie.
— Ça m’est égal maintenant. « Le feu puis le déluge, et le sang des
Blackthorn. »
— Hein ? fit-elle en se redressant.
— C’était une façon de dire que le nom des Blackthorn portait malheur.
Bah, aucune importance. Ça n’avait ni queue ni tête.
— Les inscriptions sur les cadavres ! s’exclama Cristina.
— De quoi tu parles ?
— « Le feu puis le déluge. » Ce sont les mots qui figuraient sur les
corps des victimes.
— Quel rapport ?
— Je ne sais pas. (Cristina se passa la main dans les cheveux.) S’il te
plaît, jure-moi d’en parler à Emma et à Jules à la première occasion.
— Demain, c’est promis. (Il sourit.) J’ai l’impression que tu sais
beaucoup de choses à mon sujet, Cristina. Moi, pour ma part, je ne sais pas
grand-chose sur ton compte. Je connais ton nom, Mendoza Rosales. Je sais
que tu as laissé quelque chose derrière toi en quittant Mexico.
— Pas quelque chose. Quelqu’un.
— Diego le gendre idéal ?
— Et son frère Jaime. J’étais amoureuse du premier et le second était
mon meilleur ami. Ils m’ont tous les deux brisé le cœur.
Cristina s’étonnait presque que ces mots soient sortis de sa bouche.
— Je suis désolé qu’on t’ait brisé le cœur deux fois, dit Mark. Mais est-
ce que c’est mal si je me réjouis que ce chagrin t’ait conduite jusqu’à moi ?
Si tu n’avais pas été là à mon arrivée… je ne sais pas comment j’aurais fait.
En voyant Julian, je l’ai pris pour mon père. Je ne savais pas que mon frère
était si grand. Quand je les ai laissés, ils étaient tous des enfants. Et en
prenant conscience de tout ce que j’avais raté, de toutes les années
écoulées… Tu es la seule avec qui je n’avais pas de passé, et en plus j’ai
gagné une amitié.
— Une amitié, oui, dit Cristina.
Il tendit la main vers elle et elle le dévisagea, surprise.
— C’est la tradition chez les fées : une déclaration d’amitié
s’accompagne d’une poignée de main.
Elle serra sa main dans la sienne. Elle était chaude et calleuse. Elle
s’efforça de dissimuler son trouble : cela faisait si longtemps qu’elle n’avait
pas tenu la main de quelqu’un !
— Cristina, dit-il, et ce nom résonna comme une douce musique aux
oreilles de la jeune fille.
Ils étaient si absorbés l’un par l’autre qu’ils ne virent pas la silhouette
pâle qui les observait par la fenêtre en écrasant rageusement un gland entre
ses doigts.
La grotte n’avait pas changé depuis la dernière visite d’Emma. Les
mêmes parois en bronze, le même cercle tracé à la craie sur le sol. Les
mêmes hublots encastrés dans le mur, ouvrant sur un océan de ténèbres.
En foulant le cercle, elle sentit une décharge d’énergie lui picoter la
peau. C’était le sortilège qui faisait effet. À l’intérieur du cercle, on avait
une tout autre vision de la caverne : les parois devenaient floues comme sur
une vieille photo.
Le cercle était resté vide mais une étrange odeur de soufre et de sucre
brûlé flottait dans l’air. Emma s’avança vers les deux portes en forme de
hublot. À présent, elle distinguait de la lumière au-delà. En se rapprochant
encore, elle aperçut à travers le premier hublot une espèce de niche
contenant un gros candélabre en cuivre. Il aurait pu être une arme
formidable avec ses longues piques censées s’enfoncer dans la cire des
bougies. Des vêtements de cérémonie – une robe en velours rouge sombre,
de longues boucles d’oreilles serties de rubis et une paire de sandales
dorées – complétaient le tableau.
Se pouvait-il que le nécromancien soit une femme ?
Emma s’avança vers la seconde porte. En collant son nez à la paroi de
verre, elle distingua une immense étendue d’eau mouvante dans laquelle
nageaient des formes sombres. Quelque chose vint se cogner contre la vitre
et elle recula d’un bond en laissant échapper un cri, avant de s’apercevoir
qu’il s’agissait d’un petit poisson rayé aux yeux orange. Il l’étudia pendant
quelques instants avant de disparaître dans l’obscurité des flots.
Elle leva sa pierre de rune pour scruter l’eau du même bleu-vert que les
iris des Blackthorn. Elle vit défiler des poissons et des algues, ainsi que
d’étranges lumières colorées. Apparemment, cette nécromancienne aimait
les aquariums. Emma recula en secouant la tête.
Son regard se posa sur un objet métallique fixé entre les portes, qui
ressemblait à un levier. Elle referma sa main dessus et tira. Le métal était
glacé sous ses doigts.
Pendant quelques instants, rien ne se produisit. Puis, tout à coup, les
deux portes s’ouvrirent en grand.
Un rugissement inhumain résonna dans la caverne. Emma ouvrit de
grands yeux horrifiés. Au-delà de la deuxième porte-hublot, l’eau avait pris
une teinte presque phosphorescente, et c’est alors qu’Emma comprit : ce
n’était pas un aquarium, c’était une porte donnant sur l’océan. Un monde à
part entière s’étendait au-delà de cette porte, avec des algues tentaculaires,
des courants violents et toutes sortes de créatures effrayantes.
Une forte odeur d’iode l’assaillit. « Le déluge », songea-t-elle, et
soudain, une force invisible la souleva de terre et la précipita vers les flots,
comme si elle était aspirée par une gigantesque bonde. Elle poussa un
hurlement avant que le mur liquide ne se referme sur elle.
« Cameron Ashdown. »
Julian était en train de peindre. En descendant du grenier, il était tombé
sur Cristina, qui lui avait remis le mot d’Emma. Dans un style laconique,
elle lui expliquait qu’elle devait voir Cameron et qu’il ne fallait pas
l’attendre.
Après avoir froissé le bout de papier dans sa main, il avait remercié
Cristina du bout des lèvres et il était allé se réfugier dans son atelier. Là, il
avait sorti ses tubes de peinture, ôté sa veste et préparé sa palette. L’odeur
de la peinture, en se répandant dans la pièce, avait transpercé le brouillard
qui envahissait l’intérieur de son crâne.
Il avait attaqué la toile en tenant le pinceau comme une arme ; il lui
semblait que les couleurs jaillissaient de lui tel du sang. Il peignait avec du
noir, du rouge, de l’or pour se purger des événements des derniers jours. Il
lacérait la toile de son pinceau et les images défilaient dans sa tête. Mark
sur la plage au clair de lune, en train de montrer ses cicatrices sur son dos.
Ty, menaçant Kit Rook de sa dague. Tavvy appelant à l’aide après un
énième cauchemar.
Julian avait conscience qu’il transpirait à grosses gouttes, que la sueur
plaquait ses cheveux sur son front. Il savait qu’il aurait dû, comme à son
habitude, veiller sur Tavvy, trouver de nouveaux livres pour Ty, appliquer
une ou deux runes de guérison sur Livvy, qui s’était sans doute coupée une
fois de plus pendant l’entraînement, s’asseoir avec Dru pendant qu’elle
regardait un de ses mauvais films d’horreur…
Il aurait dû être auprès d’Emma. Mais Emma était partie, elle avait sa
vie et c’était dans l’ordre des choses. Ils n’étaient pas mari et femme, ils
étaient parabatai. Ce mot-là n’avait pas d’équivalent chez les Terrestres. Il
était censé se préoccuper davantage du bonheur d’Emma que du sien, et
c’était ce qu’il faisait.
Alors pourquoi avait-il l’impression d’avoir été poignardé en plein
cœur ?
Il chercha le tube de peinture dorée. Il sentait un désir mystérieux
monter en lui, son sang battait dans ses veines et seule la peinture parvenait
à le calmer. Mais il ne pouvait pas peindre Emma sans peinture dorée. Il
venait de mettre la main sur le tube quand soudain…
L’impression d’étouffer. Lâchant son pinceau, il tomba à genoux et
chercha son souffle, le corps secoué de spasmes. Il n’arrivait plus à
respirer ; ses yeux et sa gorge le brûlaient.
Un goût de sel sur la langue. Il toussa, le corps plié en deux, et cracha
un jet d’eau de mer sur le sol. Il s’essuya la bouche d’un revers de main. Il
n’avait pas mis les pieds sur la plage aujourd’hui et pourtant il entendait la
mer rugir dans ses oreilles. Il avait mal partout et sa rune de parabatai
l’élançait.
Pris d’un vertige, il posa la main dessus et c’est alors qu’il sut. Sans
s’expliquer comment, il sut, au fond de lui, au fond de son âme, là où son
lien avec Emma s’était forgé dans le feu et le sang. Il sut, de même qu’il
savait qu’elle faisait partie intégrante de lui, qu’ils partageaient le même
souffle, les mêmes rêves, le même sang, que le jour où le cœur d’Emma
cesserait de battre, le sien s’arrêterait aussi et que ce jour-là, il serait
content, car il ne pouvait pas concevoir la vie sans elle.
Fermant les yeux, il vit l’océan insondable et noir derrière ses
paupières. Et il sut.
« Où tu iras j’irai. »
— Emma, murmura-t-il en se ruant vers la porte.
Emma ne savait pas ce qui la terrifiait le plus dans l’océan. La
puissance des vagues ? Ourlées d’écume blanche, d’une beauté trompeuse,
elles se refermaient sur le nageur comme un poing juste au moment où il
atteignait le rivage. Une fois, Emma avait été emportée par une vague et
elle se souvenait de la sensation de chute, puis de la force de l’eau qui la
précipitait vers le sable. Comme elle avait dû lutter pour regagner la
surface !
Il y avait aussi ces profondeurs insondables. Elle avait lu des
témoignages de naufragés abandonnés en pleine mer, qui avaient cru
devenir fous en pensant à ce qui se trouvait au-dessous d’eux, aux millions
de litres d’eau et aux créatures féroces qui nageaient dans cette immensité
liquide.
Après avoir été aspirée par la porte-hublot, Emma sentit l’eau salée
s’immiscer dans ses yeux, son nez, ses oreilles, et se retrouva cernée par les
flots : des ténèbres s’ouvraient sous elle, noires comme le fond d’un puits.
La porte s’éloignait peu à peu, et elle avait beau nager de toutes ses forces,
elle ne parvenait pas à lutter contre le courant qui l’entraînait.
Dans la panique, elle avait perdu sa pierre de rune. La lumière émanant
de la porte, qui s’éloignait toujours, éclairait un petit périmètre autour d’elle
mais au-delà, elle ne voyait rien. Elle avait mal aux oreilles. L’Ange seul
savait à quelle profondeur elle se trouvait.
Elle chercha sa stèle dans sa poche, les poumons en feu, et parvint tant
bien que mal à tracer une rune sur son bras. La pression dans ses poumons
se relâcha aussitôt. Une fois la douleur calmée, la peur refit surface, une
peur aveuglante. La rune qu’elle venait de tracer l’empêchait de
s’asphyxier, mais l’horreur de sa situation était presque aussi oppressante.
Elle tira son poignard séraphique de sa ceinture et pensa : « Manukel. »
La lame s’éclaira dans sa main, et autour d’elle l’eau prit des reflets
dorés. Il lui fallut quelques secondes pour ajuster ses yeux à la lumière, et
c’est alors qu’elle vit en dessous d’elle, tout droit sorties d’un cauchemar,
des créatures visqueuses et couvertes de pustules, avec de longs tentacules
et des dents acérées, qui nageaient tranquillement dans sa direction. Elle
poussa un cri silencieux, trancha d’un coup de poignard l’appendice hérissé
de piques qui tentait de s’enrouler autour de sa jambe. Un nuage de sang
noir se forma dans l’eau.
Une espèce de serpent écarlate se jeta sur elle. Elle se débattit de toutes
ses forces, son pied entra en contact avec sa chair molle et elle fut prise
d’un haut-le-cœur. Elle réussit malgré tout à poignarder la créature
monstrueuse et autour d’elle, l’eau se teinta de noir.
Elle nagea désespérément vers la surface, poussée par un tourbillon de
sang démoniaque. À mesure qu’elle se rapprochait de son but, elle
distinguait la forme tremblotante de la lune au-dessus de sa tête. L’effet de
la rune commençait à se dissiper, ses poumons étaient au supplice. Elle
sentit les flots bouillonner sous elle, évita de regarder en bas, tendit les bras
vers le ciel. Sa main creva la surface et elle perçut la fraîcheur de l’air sur
ses doigts.
Soudain, quelque chose lui saisit le poignet et elle lâcha son poignard
séraphique. Elle ouvrit trop tôt la bouche pour inspirer une grande bouffée
d’oxygène. Ses poumons se remplirent d’eau et les ténèbres fondirent sur
elle comme un camion lancé à toute allure.
Idris, 2009
C’était lors de sa cérémonie de parabatai avec Julian qu’Emma avait
appris deux choses importantes. La première, qu’elle n’était pas la seule
Carstairs encore en vie.
Leur cérémonie avait eu lieu à Idris parce qu’ils avaient combattu
pendant la Guerre Obscure et qu’ils s’étaient distingués à cette occasion.
Leur valeur était reconnue au sein de la communauté ; cela arrivait parfois,
enfin sauf quand on avait une faveur à demander, d’après Julian qui
réclamait toujours le retour de sa sœur de l’île Wrangel.
À leur arrivée à Alicante, ils avaient parcouru les lieux d’un regard
étonné. En quittant Idris, ils avaient laissé derrière eux une capitale
ravagée par la guerre. Or elle avait retrouvé son lustre d’antan : on avait
rebâti les maisons, repavé les rues et les tours démoniaques scintillaient au-
dessus de la ville comme au bon vieux temps.
— Ça me paraît plus petit, dit Julian en regardant la vue depuis les
marches menant à la Salle des Accords.
— C’est normal, dit un jeune homme brun aux yeux sombres en leur
souriant. Vous avez grandi.
Ils le dévisagèrent avec surprise.
— Vous ne me reconnaissez pas ? reprit-il en baissant la voix. Emma
Cordelia Carstairs. Ne t’éloigne pas de ton parabatai. Il est parfois plus
courageux de ne pas se battre. Protège les enfants et garde ta soif de
vengeance pour une autre occasion.
— Frère Zachariah ? fit Emma, stupéfaite. Vous nous avez aidés
pendant la Guerre Obscure…
— Je ne suis plus un Frère Silencieux. Je suis redevenu un homme
ordinaire. Mon nom est James. James Carstairs. Mais tout le monde
m’appelle Jem. Et vous pouvez me tutoyer.
Cette déclaration donna lieu à des commentaires surpris, puis une
conversation s’engagea, et Julian laissa un peu d’espace à Emma pour
assaillir l’ex-Frère Zachariah de questions. Jem lui expliqua qu’il était
devenu Frère en 1878 et qu’il s’était défroqué pour épouser la femme qu’il
aimait, la sorcière Tessa Gray. Julian lui demanda s’il était vraiment âgé de
cent cinquante ans et Jem admit qu’il n’en était pas loin. On lui donnait
vingt-trois ans tout au plus.
— Pourquoi ne pas m’avoir dit plus tôt que tu étais un Carstairs ?
demanda Emma tandis qu’ils descendaient dans la Cité Silencieuse en
empruntant un grand escalier en pierre.
— C’était la guerre et comme je n’étais pas sûr d’en sortir vivant, je
trouvais cruel de t’en parler, répondit-il franchement. Après, Tessa m’a
conseillé de te laisser le temps de pleurer tes parents et de t’habituer à ta
nouvelle vie. (Il se tourna vers elle et l’expression de son visage trahissait à
la fois la tristesse et l’affection.) Tu es une Chasseuse d’Ombres, Emma, et
ni moi ni Tessa ne sommes des Nephilim. Si tu décidais de venir vivre avec
moi, tu serais évidemment la bienvenue, mais il faudrait que tu renonces à
ta vie de Chasseuse d’Ombres. Et je ne voulais pas te mettre face à ce choix
difficile.
— Venir vivre avec toi ? lança sèchement Julian. Et pourquoi cela ?
Elle a un foyer, une famille.
— Précisément, dit Jem. Mais il y a autre chose. Tu peux m’accorder
un moment en tête à tête avec Emma ?
Julian consulta du regard Emma, qui acquiesça. Il s’éloigna dans
l’escalier, non sans jeter un dernier coup d’œil par-dessus son épaule pour
s’assurer qu’elle allait bien.
Jem effleura le bras d’Emma. Elle portait sa tenue de cérémonie en vue
du rituel. Elle sentit la cicatrice de la blessure qu’elle s’était infligée avec
Cortana se réveiller quand il la toucha, comme si elle reconnaissait le sang
identique qui coulait dans leurs veines.
— Je voulais être là pour toi aujourd’hui car moi-même, j’ai eu un
parabatai autrefois, et ce lien m’est précieux.
Emma ne lui demanda pas ce qui était arrivé à son parabatai. Les
Frères Silencieux n’avaient pas le droit d’en avoir un et puis cent trente
ans, c’était si loin…
— J’ignore quand nous nous reverrons. Tessa et moi, nous devons nous
acquitter d’une mission importante. (Il hésita.) Ce sera dangereux, mais
une fois que nous aurons trouvé ce que nous cherchons, je pourrai entrer
dans ta vie. Devenir une espèce d’oncle pour toi. (Il sourit.) Même si on ne
le devinerait pas, j’ai pas mal d’expérience en la matière.
Il l’observa longuement et, bien qu’il n’y ait aucune ressemblance
physique entre eux, Emma pensa à son père, à son visage bon, son regard
droit.
— Ça me plairait, dit-elle. Je peux te demander une dernière chose ?
Il acquiesça d’un air solennel. C’était facile de l’imaginer en oncle : en
dépit de son apparence juvénile, le calme et l’assurance qui émanaient de
sa personne lui donnaient cet air intemporel que seuls avaient les fées ou
les sorciers.
— C’est toi qui m’as envoyé un chat ?
— Church ? répondit-il en riant. Oui. Il prend bien soin de toi,
j’espère ? Il t’a apporté les cadeaux que je lui ai confiés ?
— Les coquillages et les bouts de verre ? (Elle hocha la tête.) Le
bracelet de Julian est fabriqué avec toutes les petites choses que Church me
rapporte.
Jem sourit tristement.
— Comme il se doit. Ce qui est à l’un est à l’autre. Car vous ne faites
qu’un désormais. Vous avez le même cœur, la même âme.
Jem resta auprès d’Emma pendant toute la cérémonie, à laquelle
assistaient également Simon et Clary, qu’elle soupçonnait de devenir
parabatai un jour ou l’autre.
Après, Emma et Julian furent conduits dans la Salle des Accords, où les
attendait un dîner offert en leur honneur. Tessa, une jolie brune qui semblait
avoir le même âge qu’Emma, se joignit à eux. Elle la serra dans ses bras et
s’extasia sur Cortana, qu’elle prétendait avoir déjà vue un siècle plus tôt.
Au cours du dîner, d’autres parabatai se levèrent pour raconter leur
expérience. Tout en parlant, ils rayonnaient d’une joie qui faisait plaisir à
voir. En entendant Jace et Alec raconter en riant la fois où ils avaient failli
mourir ensemble dans les royaumes démoniaques, Emma se sentit heureuse
à l’idée qu’un jour, comme eux, elle et Julian se souriraient bêtement en
évoquant leur passé commun.
À un moment donné, Jem s’était discrètement levé de sa chaise puis
dirigé vers les grandes portes qui ouvraient sur la place de l’Ange. Après
avoir jeté sa serviette sur la table, Tessa s’était précipitée derrière lui ;
avant que les portes ne se referment, Emma l’avait vue poser la tête sur son
épaule.
Emma avait envie de les rejoindre, mais Clary la fit lever pour
prononcer un petit discours, et Julian vint se poster près d’elle avec son
sourire calme qui masquait d’innombrables pensées. Emma se sentait
heureuse. Elle arborait une de ses premières grandes trouvailles dénichée
dans une friperie, une vraie robe de fille à des années-lumière des vieux
jeans qu’elle portait d’habitude, avec des fleurs brodées au fil doré qui
ressemblaient à des tournesols, et elle avait lâché ses cheveux longs jusqu’à
la taille. Elle avait beaucoup grandi au cours de l’année précédente et elle
arrivait presque à l’épaule de Jace quand il était venu les féliciter, Julian et
elle.
Elle avait eu un énorme béguin pour Jace vers l’âge de douze ans et
elle se sentait encore un peu mal à l’aise en sa présence. Il avait presque
dix-neuf ans et il était encore plus beau qu’avant : plus grand, plus large
d’épaules, plus hâlé, les cheveux éclaircis par le soleil, mais surtout, il
paraissait beaucoup plus heureux. Elle gardait le souvenir d’un garçon
tendu, habité par un désir de vengeance autant que par le feu sacré ; à
présent, il semblait en paix avec lui-même, ce qui était une bonne nouvelle.
Elle s’en réjouissait pour lui et pour Clary, qui lui adressait des signes de
l’autre côté de la salle. Elle n’avait plus de papillons dans le ventre quand
il lui souriait ni envie de rentrer sous terre quand il lui disait qu’elle était
jolie dans sa robe.
— Tu as de sacrées responsabilités maintenant, dit-il à Julian. Tu vas
devoir t’assurer qu’elle se trouve un type qui la mérite.
Julian était blême. C’était peut-être l’après-coup de la cérémonie. Ils
avaient eu recours à une magie très puissante, qu’elle sentait encore
circuler dans ses veines.
— Moi aussi, je vais devoir m’assurer qu’il trouve la bonne personne ?
lança Emma.
— Bien sûr. Je l’ai fait pour Alec. Il l’a fait pour moi… Bon, au début,
il détestait Clary, ensuite il a changé d’avis.
— Je parie que tu n’aimais pas beaucoup Magnus non plus, répliqua
Julian avec la même expression étrange, un peu crispée.
— Peut-être, mais je ne me serais jamais permis de faire une réflexion.
— Parce que tu avais peur de blesser Alec ? demanda Emma.
— Non, parce que Magnus m’aurait transformé en rat, répondit Jace
avant de retourner auprès de Clary, qui riait avec Alec.
« Normal », songea Emma. Un parabatai avait tout intérêt à se lier
d’amitié avec la personne qu’avait choisie son partenaire pour passer le
reste de ses jours, parce que c’était comme ça que ça marchait. Mais elle
n’arrivait pas à s’imaginer l’homme de sa vie.
— Il faut que je sorte, dit Julian. J’ai besoin de prendre l’air.
Et il caressa la joue d’Emma avant de se diriger vers les grandes
portes.
Tard dans la nuit, Emma se réveilla en nage. Ils étaient logés dans le
vieux manoir des Blackthorn ; Julian dormait à l’autre bout de la maison et
elle ne connaissait pas aussi bien les couloirs qu’à l’Institut. Elle alla à la
fenêtre qui donnait sur l’allée du jardin. Après avoir enfilé ses pantoufles,
elle enjamba le rebord, sauta dans l’herbe et se dirigea vers l’allée qui
longeait les jardins des propriétés voisines. Elle respira l’air frais d’Idris.
Le ciel sans nuages était éclairé par une myriade d’étoiles, sans aucune
pollution lumineuse pour ternir leur éclat. Emma regrettait que Julian ne
soit pas là pour voir ça quand elle entendit des voix s’élever non loin d’elle.
Le manoir des Blackthorn avait brûlé longtemps auparavant et il avait
été reconstruit près de la demeure des Herondale. Emma tourna dans une
succession d’allées coquettes, la dernière débouchant sur un mur percé
d’une grille. En se rapprochant, elle entendit plus distinctement les voix.
Elle se blottit à côté de la grille et risqua un coup d’œil entre les barreaux.
De l’autre côté du mur, une vaste pelouse bordait le manoir des
Herondale, une imposante bâtisse en pierre blanche. L’herbe, scintillante
de rosée à la lueur des étoiles, était émaillée de ces petites fleurs blanches
qui ne poussent qu’à Idris.
— Et cette constellation là-bas, c’est celle du Lapin. Tu vois ses
oreilles ? fit la voix de Jace.
Clary et Jace étaient assis côte à côte dans l’herbe. Il portait un jean et
un tee-shirt, et Clary était en chemise de nuit, la veste de Jace drapée
autour des épaules.
— Je suis à peu près certaine qu’il n’y a pas de constellation du Lapin,
dit-elle.
Elle n’avait pas autant changé que Jace au cours des années ; elle avait
gardé sa silhouette frêle et son petit visage pensif, constellé de taches de
rousseur.
— Bien sûr que si, répliqua-t-il, et, en voyant son profil se découper sur
les étoiles, Emma eut un petit pincement au cœur. Et ici, c’est l’Enjoliveur.
Et là, la Grande Crêpe.
— Je retourne à l’intérieur. On m’avait promis une leçon d’astronomie.
— Quoi ? Les marins se repéraient grâce à la Grande Crêpe, protesta
Jace, et Clary fit mine de se lever en secouant la tête.
Jace la retint par la cheville et dans un éclat de rire, elle tomba dans
ses bras. Ils s’embrassèrent, et Emma se figea : l’atmosphère bon enfant qui
régnait entre eux, et qu’elle aurait pu interrompre pour les saluer, avait
soudain pris une tout autre tournure.
Jace roula sur Clary. La veste était tombée de ses épaules, laissant voir
les bretelles de sa chemise de nuit qui avaient glissé sur ses bras pâles. Elle
répéta son nom en riant et suggéra qu’ils retournent à l’intérieur.
— Tu te souviens du manoir des Wayland ? demanda-t-il en
l’embrassant dans le cou. Le baiser dans l’herbe ?
— Oui, je m’en souviens, répondit-elle, la voix soudain rauque.
— Je pensais que je ne pourrais jamais t’avoir, reprit-il en se
redressant sur les coudes. C’était l’enfer. J’aurais fait n’importe quoi pour
toi. C’est toujours le cas, d’ailleurs.
Clary posa la main sur son cœur.
— Je t’aime.
Sans attendre la suite, Emma s’éloigna de la grille et regagna en
courant le manoir des Blackthorn. Elle escalada la fenêtre et se hissa à
l’intérieur, hors d’haleine. La lune éclairait la chambre. Après avoir ôté ses
pantoufles, elle s’assit sur le lit, le cœur battant.
La façon dont Jace regardait Clary, sa manière de la toucher… Elle se
demandait si, un jour, quelqu’un la regarderait comme ça. « Impossible »,
songea-t-elle. Elle ne pouvait pas s’imaginer aimer quelqu’un à ce point.
Sauf Jules. Mais c’était différent. Elle ne pouvait pas l’imaginer allongé
sur elle, ni l’embrasser comme ça. Leur relation n’était pas sur le même
registre.
Elle s’allongea de nouveau sur le lit, les yeux fixés sur la porte. Au
fond, elle avait envie que Jules vienne la rejoindre, comme chaque fois
qu’elle se sentait malheureuse. Souvent, elle n’avait pas besoin de
l’appeler, il le devinait de lui-même. Aujourd’hui, ils avaient accompli leur
cérémonie de parabatai ; ç’aurait dû être le plus beau jour de sa vie avec
celui de son mariage. Et pourtant, elle se sentait nerveuse et, bizarrement,
au bord des larmes.
« Jules », pensa-t-elle, mais cette nuit-là, il ne vint pas. Alors elle se
blottit contre son oreiller et attendit l’aube, les yeux grands ouverts.
18
AUX RIVES DE LA NUIT
La lumière succéda aux ténèbres. Celle des étoiles, blanche et argentée,
sur la mer et sur le sable. Emma avait l’impression de voler au-dessus d’une
eau peu profonde ; elle distinguait le sable sous elle et une flaque de feu
formée par le reflet de la lune sur les flots.
Elle avait mal dans la poitrine. Elle remua un peu et s’aperçut qu’elle ne
volait pas ; on la portait. Elle sentit des bras autour d’elle, entrevit l’éclat
d’une paire d’yeux bleu-vert.
Julian. C’était Julian qui la portait.
Elle voulut parler et s’étrangla. Sa poitrine se contracta ; sa bouche se
remplit d’eau salée au goût âcre. Elle lut de l’inquiétude sur le visage de
Julian, il se mit à courir sur le sable et tomba à genoux pour la déposer sur
la terre ferme. Elle se mit à tousser, à suffoquer en le regardant d’un air
effaré et elle vit la même peur se refléter sur son visage ; elle voulut lui dire
que tout allait bien, mais elle ne pouvait pas articuler un son.
Il dégaina sa stèle de sa ceinture et elle en sentit la morsure sur sa peau.
Sa tête retomba sur le sol tandis qu’il traçait une rune sur son bras. La lune
dessinait un halo au-dessus de la tête de Julian. Elle avait envie de le lui
dire, ça l’amuserait peut-être. Mais les mots se noyaient dans sa poitrine.
Elle était en train de se noyer sur la terre ferme.
La rune était achevée. Emma sentit sa cage thoracique se creuser. Avec
un râle sourd, elle se voûta pour expulser l’eau de mer, le corps secoué de
spasmes. La main posée sur ses omoplates, Julian l’aida à se tenir assise.
Enfin, sa toux s’espaça. Elle roula sur le dos, regarda Julian et derrière
lui, le ciel constellé d’étoiles et le halo formé par la lune. Il frissonnait dans
ses vêtements trempés, le visage blême.
— Emma ? murmura-t-il.
— Ça va, Jules… fit-elle d’une voix rocailleuse.
— Qu’est-ce qui s’est passé, bon sang ? Qu’est-ce que tu fichais dans
l’eau ?
— Je suis allée au point de convergence, souffla-t-elle. J’ai été victime
d’une espèce de sortilège qui m’a aspirée dans l’océan…
— Tu es allée là-bas toute seule ? s’écria-t-il. C’est de l’inconscience !
— Il fallait que j’essaie…
— Pas toute seule ! (Il tremblait littéralement de rage.) À quoi ça te sert
d’avoir un parabatai si tu risques ta vie sans moi ?
— Je ne voulais pas te mettre en danger…
— J’ai failli me noyer dans l’Institut ! Je recrachais l’eau que tu
ingérais !
Stupéfaite, Emma le dévisagea en se redressant sur les coudes.
— Comment c’est possible ?
— On est liés l’un à l’autre, Emma ! Je respire quand tu respires, je
saigne quand tu saignes, je suis à toi et tu es à moi !
Elle ne l’avait encore jamais entendu parler sur ce ton, il semblait à
deux doigts de perdre son sang-froid.
— Je ne voulais pas te faire de la peine.
Il lui saisit le poignet.
— Tu plaisantes ? C’est une blague pour toi, Emma ? Tu ne comprends
pas ? (Sa voix se réduisit à un murmure.) Je ne peux pas vivre si tu meurs !
— Pardon, Jules, pardon…
Le masque derrière lequel il se réfugiait d’habitude était tombé ; elle
perçut de la panique dans son regard, du désespoir, du soulagement.
Il lui tenait toujours le poignet. Elle n’aurait su dire lequel des deux se
précipita vers l’autre, mais brusquement, ils s’embrassèrent.
— Emma, dit-il dans un souffle, entre la prière et le grognement.
Elle s’allongea sur le sable en l’attirant contre elle, les mains agrippées
à ses épaules. Quand il l’avait sortie de l’eau, dans un moment de
confusion, elle s’était demandé qui il était. Il lui avait paru plus fort, plus
massif que dans son souvenir. Plus adulte, aussi. Et à présent, chacun de ses
baisers éloignait un peu plus ses souvenirs du garçon qu’il avait été.
Il ôta son tee-shirt mouillé et se pencha de nouveau vers elle. Elle
promena les mains sur les cicatrices de ses anciennes Marques, sur sa peau
tiède recouverte d’une fine couche de sel, sur les breloques en verre de son
bracelet, étonnée par tant de familiarité. Elle reconnaissait le contact de ces
mains, le bruit de cette respiration, les battements de ce cœur.
Soudain, malgré le désir et l’impatience que trahissait son regard, il
détacha ses lèvres des siennes et se redressa en prenant appui sur le sable.
— Tu es sûre, Emma ?
Avec un hochement de tête, elle l’attira de nouveau contre elle. Alors,
sans la moindre hésitation cette fois, il revint se nicher entre ses bras et
l’embrassa encore. Emma avait l’impression que ses lèvres étaient reliées à
toutes les terminaisons nerveuses de son corps, et que tout son être
s’éveillait. C’était donc ça, embrasser quelqu’un ?
La bouche de Julian glissa le long de son cou et elle sentit son souffle
tiède sur sa peau. Les mains dans ses cheveux, elle regarda, fascinée, le ciel
scintillant au-dessus d’eux, et songea : « Ce n’est pas possible, je rêve, on
ne peut pas vouloir quelque chose à ce point et l’obtenir… »
— Jules, murmura-t-elle. Mon Julian…
— Toujours, dit-il, et il l’embrassa encore.
Emma s’efforça de graver chaque instant, chaque geste dans sa
mémoire : les mains de Julian se refermant sur ses épaules, ses soupirs, son
corps pressé contre le sien. Elle sut que, jusqu’à son dernier souffle, elle se
souviendrait de son visage enfoui dans son cou, de sa voix qui répétait son
nom, encore et encore, comme si tous les autres mots s’étaient perdus dans
l’immensité de l’océan.
Quand les étoiles s’éteignirent, Emma, lovée au creux du bras de Julian,
ouvrit les yeux. Appuyé sur un coude, il la contemplait, les yeux mi-clos,
l’air étourdi, en traçant des cercles sur son épaule nue. Son cœur battait
toujours la chamade contre le sien. Elle éprouva un tel élan d’amour qu’elle
crut que sa poitrine allait se déchirer.
— Est-ce que c’était… ton premier baiser ? finit-elle par demander.
— Non, je me suis entraîné avec des inconnues, répondit-il, espiègle,
avant d’ajouter : Oui. C’était mon premier baiser.
Un frisson parcourut le dos d’Emma et elle pensa : « Je t’aime, Julian
Blackthorn. Je t’aime plus que tout. »
— Ce n’était pas mal, pour un début !
Il rit et l’attira contre lui. L’aube était fraîche mais elle avait chaud, là,
dans les bras de Julian, à l’abri du vent derrière les rochers, emmitouflée
dans sa veste qui sentait son odeur.
— Dors, Emma, dit-il, et elle ferma les yeux.
— Emma ! fit une voix en lui secouant l’épaule. Emma, réveille-toi.
Elle roula sur le dos, cligna des yeux et se figea de surprise. Au lieu du
plafond de sa chambre, un ciel d’un bleu limpide s’étendait au-dessus
d’elle. Elle remua ses membres engourdis.
Julian se tenait debout près d’elle, pâle, et ses mains s’agitaient comme
celles de Ty.
— Il y avait quelqu’un ici.
Elle se redressa. Ils se trouvaient sur une petite plage de sable bordée de
chaque côté par des rochers s’avançant dans la mer. Emma rougit en se
remémorant les événements de la veille. À vue de nez, il était midi passé
mais, heureusement, la plage était déserte. Elle reconnut les lieux ; ils
n’étaient pas très loin de l’Institut.
— Oh, mon Dieu, murmura-t-elle.
Julian avait remis ses vêtements mouillés et couverts de sable. Elle
aussi était vêtue. Elle avait dû se rhabiller à un moment donné.
C’était marée basse ; des algues s’amoncelaient sur le sable. La mer
avait lavé leurs empreintes de pas mais il y en avait d’autres, bien visibles, à
proximité des rochers, appartenant à deux personnes distinctes. Après avoir
escaladé les rochers, ces deux personnes avaient marché dans leur direction
puis décidé de rebrousser chemin. Emma considéra les empreintes,
horrifiée.
— Quelqu’un nous a vus ?
— Oui, pendant qu’on dormait. Moi non plus, je ne me suis pas
réveillé. J’espère que c’étaient des Terrestres qui nous ont pris pour un
couple d’ados.
Des images de la nuit précédente défilèrent dans la tête d’Emma : l’eau
glacée, les démons, Julian la portant dans ses bras, Julian l’embrassant sur
le sable… Julian. Elle ne se sentait plus capable de l’appeler autrement.
Jules, c’était un surnom qui datait de l’enfance, et leur enfance ils l’avaient
laissée derrière eux.
Il se tourna vers elle et elle perçut de l’angoisse dans ses yeux.
— Emma, je suis sincèrement désolé, murmura-t-il.
— Désolé pour quoi ?
— Je n’ai pas réfléchi. On ne s’est même pas protégés.
— Moi, si. Je suis protégée.
— Hein ?
— J’ai la fameuse rune. Et puis je n’ai pas de maladie. Toi non plus,
j’imagine ?
— Euh… non. (Il eut l’air soulagé et, sans qu’elle puisse s’expliquer
pourquoi, sa réaction la blessa.) C’était ma première fois, Emma.
— Je sais, dit-elle dans un souffle. Et tu n’as pas à t’excuser.
— Si. J’aurais dû faire marcher mon cerveau. Je n’ai pas d’excuse.
J’étais à côté de mes pompes.
Elle ouvrit la bouche pour protester, puis se ravisa.
— Il fallait vraiment que je sois à côté de mes pompes pour faire ça,
reprit-il.
— Pour faire quoi ? demanda-t-elle en s’étonnant elle-même du calme
qui transparaissait dans sa voix.
— Pour faire ce qu’on a fait. (Il soupira.) Tu sais très bien de quoi je
parle.
— Tu sous-entends que c’était mal ?
— Je… On n’a rien fait de mal du point de vue moral. C’est une loi
idiote. Mais c’est la loi. Et on ne peut pas la contourner. C’est une des plus
anciennes de notre communauté.
— Mais elle n’a aucun sens.
Il la regarda sans la voir.
— La loi est dure, mais c’est la loi.
Emma se leva.
— Non. Aucune loi ne peut régir les sentiments.
— Je ne parlais pas de sentiments.
— Alors de quoi tu parlais ? demanda-t-elle, la bouche sèche.
— On n’aurait pas dû coucher ensemble. Ça signifiait quelque chose
pour moi, je mentirais si je prétendais le contraire, mais la loi n’interdit pas
le sexe. Elle interdit l’éros, le sentiment amoureux.
— Je suis à peu près certaine que l’interdiction s’étend aussi au sexe.
— Oui, hormis qu’on ne te bannit pas pour ça ! On ne te prive pas de
tes Marques ! (Il passa la main dans ses cheveux.) Si c’est contraire aux
règles, c’est parce que l’intimité physique débouche sur une intimité
émotionnelle, et c’est précisément ce qui les préoccupe.
— On avait déjà une intimité émotionnelle.
— Ne fais pas semblant de ne pas avoir compris. Il y a différentes
manières d’être proches. Ils veulent qu’on soit proches, d’ailleurs, mais pas
comme ça.
Il désigna la plage d’un geste ample comme pour englober tout le
déroulement de la nuit précédente.
Emma s’était mise à trembler.
— Éros. Au lieu de philia ou d’agapé.
Il parut soulagé, comme si sa remarque signifiait qu’elle était d’accord,
qu’elle avait compris. Comme s’ils venaient de prendre une décision
concertée. Emma avait envie de hurler.
— Philia, c’est ce qu’on a. Une belle amitié… et je suis désolé si j’ai
tout fichu par terre.
— J’étais là, moi aussi, répliqua sèchement Emma.
Il la dévisagea sans ciller.
— On s’aime, tous les deux. C’est normal, on est parabatai. Ça fait
partie du lien. Et il se trouve que je suis attiré par toi. Comment pourrait-il
en être autrement ? Tu es belle, et je…
Il s’interrompit et dans sa tête, Emma termina sa phrase pour lui : « Ce
n’est pas comme si je pouvais rencontrer d’autres filles, tu es la seule dans
les parages, Cristina est sans doute encore amoureuse de quelqu’un qui est
resté à Mexico, il n’y a personne, il n’y a que toi. »
— Et je… je ne suis pas aveugle, et j’ai du désir pour toi, cependant…
on ne peut pas. Sinon, on finira par tomber amoureux et ce sera un désastre.
— Tomber amoureux ? répéta-t-elle.
Ne voyait-il pas que le mal était déjà fait, du moins en ce qui la
concernait ?
— Je ne t’ai pas dit que je t’aimais hier soir ?
Il secoua la tête.
— On ne s’est jamais dit qu’on s’aimait.
Emma fouilla dans sa mémoire comme si elle cherchait désespérément
une clé perdue au fond de ses poches. « Julian Blackthorn, je t’aime plus
que tout. » Elle l’avait pensé mais elle ne l’avait pas dit. Et lui non plus. Il
n’avait pas prononcé les mots : « Je t’aime. »
Elle attendit qu’il dise : « J’ai perdu la tête parce que tu as risqué ta
vie », « Tu as failli mourir et ça m’a rendu dingue » ou toute autre variante
de « C’est ta faute ». Elle était à deux doigts d’exploser. Il se contenta de la
regarder ; les manches retroussées de sa veste laissaient voir la peau de ses
bras rougie par l’eau froide et le frottement du sable. Jamais il ne lui avait
paru aussi triste.
— Tu as raison, dit-elle en relevant la tête. Mieux vaut oublier tout ça.
Il tressaillit.
— Je t’aime, Emma.
Elle frotta ses mains l’une contre l’autre pour se réchauffer, songea à
l’océan qui, au fil des ans, parvenait à éroder même la pierre des murailles
les plus imprenables.
— Je sais. Mais pas comme ça, j’ai compris.
La première chose qu’Emma remarqua en arrivant à l’Institut fut la
Toyota, qu’elle avait laissée la veille à l’entrée de la caverne, garée au pied
du perron. Assise sur le capot, Diana fulminait.
— Qu’est-ce qui t’a pris, Emma ? demanda-t-elle. Franchement, tu as
perdu l’esprit ?
Interdite, Emma la dévisagea. Elle ne parlait pas d’elle et de Julian, si ?
Était-ce elle qui les avait surpris sur la plage ? Elle lança un coup d’œil à
Julian : il était aussi pâle qu’elle.
Diana planta son regard dans le sien.
— J’attends une explication. Qu’est-ce qui vous a fait penser que c’était
une bonne idée d’aller au point de convergence tout seuls ?
— Hein ? fit Emma, trop hébétée pour songer à formuler une réponse.
— J’ai eu le message d’alerte ce matin. En arrivant là-bas, j’ai trouvé la
voiture vide. Je vous laisse imaginer ce que j’ai pensé.
Emma éprouva une bouffée de culpabilité. Diana avait dû se faire un
sang d’encre pour elle et pour Julian, qui n’était même pas allé au point de
convergence.
— Je suis désolée, dit-elle, épuisée et à court d’arguments. Je me suis
mise en route aussitôt après avoir reçu le message. Je n’avais pas envie
d’attendre. Et, je t’en prie, ne te mets pas en colère contre Julian. Il n’était
pas avec moi. Il m’a trouvée après.
— Trouvée ? répéta Diana, perplexe. Où ça ?
— Sur la plage. Les portes dans la caverne… En réalité, ce sont des
Portails. L’un d’eux mène directement à l’océan.
— Emma, tu t’es retrouvée dans l’eau ? s’écria Diana, épouvantée.
Mais tu détestes l’océan. Comment as-tu réussi à…
— C’est Julian qui m’a sortie de là. Il a senti ma panique. Un truc de
parabatai. (Elle jeta un coup d’œil à Julian, dont le regard ne trahissait pas
le moindre trouble.) On a dû faire une sacrée trotte pour rentrer.
— C’est intéressant, cette histoire de Portail, déclara Diana en se
redressant. C’est sans doute pour ça que les corps étaient gonflés d’eau de
mer.
— Comment as-tu retrouvé la voiture ? demanda Emma tandis qu’ils
gravissaient les marches du perron.
— La formulation exacte serait plutôt : « Merci, Diana, d’avoir rapporté
la voiture », répliqua-t-elle en poussant la porte de l’Institut.
Elle examina d’un œil sévère les vêtements sales et mouillés d’Emma et
de Julian, leurs cheveux hirsutes, leur peau égratignée.
— Je vais rassembler tout le monde dans la bibliothèque. Il est grand
temps de réunir nos informations.
Julian s’éclaircit la voix.
— Pourquoi tu n’as eu le message que ce matin ? Moi, ma batterie était
déchargée, mais toi ?
— Ça ne vous regarde pas, répondit sèchement Diana. Allez prendre
une douche. Je suppose que vous avez des renseignements importants à
nous communiquer, néanmoins, tant que vous ne vous serez pas débarrassés
de tout ce sable, je ne suis pas sûre de pouvoir me concentrer sur autre
chose.
Emma avait prévu de se changer dès qu’elle aurait regagné sa chambre.
Bien qu’elle ait dormi quelques heures sur la plage, elle était si fatiguée
qu’elle s’effondra dès qu’elle se fut assise sur son lit.
Plus tard, après avoir pris une douche expéditive, elle enfila un jean
propre et un débardeur, puis se précipita dans le couloir avec l’impression
d’être une adolescente terrestre en retard pour l’école. Elle courut pendant
tout le trajet jusqu’à la bibliothèque et constata, à son entrée dans la pièce,
que tout le monde était déjà là. Ty était assis au bout de la plus grande table,
une pile de papiers posée devant lui. Mark s’était installé à côté de lui.
Livvy, perchée sur un coin de table, les pieds nus, balançait son sabre dans
sa main. Diana et Dru occupaient Tavvy avec un livre.
— Diana nous a dit que tu étais allée au point de convergence, dit
Livvy.
Cristina, qui se tenait près d’un rayonnage, lui lança un regard glacial.
— Tu es allée combattre les Mantidés sans moi ? s’exclama Mark en
souriant. Ce n’est pas très gentil.
— Il n’y avait pas de Mantidés, répondit Emma en s’asseyant sur la
table à côté de Ty, qui écrivait, penché sur une feuille.
Elle leur raconta ce qu’elle avait trouvé dans la caverne. Au milieu de
son récit, Julian entra, les cheveux humides. Il portait un tee-shirt couleur
jade qui accentuait les reflets verts de ses yeux. Leurs regards se croisèrent
et Emma oublia ce qu’elle était en train de dire.
— Emma ? demanda Cristina au bout de quelques instants. Qu’est-ce
que tu disais ? Tu as trouvé une robe ?
— Ça m’étonnerait, répliqua Livvy. Que ferait une robe dans une
caverne ?
— À mon avis, c’était une tenue de cérémonie, dit Emma. Il y avait
aussi des bijoux.
— Le nécromancien est peut-être une nécromancienne, observa
Cristina. Il pourrait s’agir de Belinda.
— Elle ne m’a pas semblé très puissante, objecta Mark.
— Tu sais évaluer le pouvoir d’une personne ? demanda Emma. C’est
encore un truc de fée ?
Mark secoua la tête.
— Non, c’est juste une impression.
— En parlant de Mark, il nous a aidés à progresser dans la traduction
des inscriptions, intervint Livvy.
— Ah bon ? fit Emma. Et qu’est-ce que vous avez trouvé ?
Ty releva la tête.
— Il a traduit la deuxième ligne, et après c’était plus facile. Avec Livvy,
on a réussi à déchiffrer la troisième ligne. D’après ce qu’on a pu observer,
c’est la même chose qui se répète sur cinq ou six lignes.
— Malcolm pense que c’est un sortilège d’invocation, dit Emma.
Ty se gratta la joue en y laissant une trace d’encre.
— Ça n’y ressemble pas, pourtant. Il s’est peut-être trompé. On s’est
beaucoup mieux débrouillés que lui jusqu’à présent, ajouta-t-il fièrement.
Livvy reposa son sabre et vint s’accroupir près de lui pour essuyer sa
joue avec sa manche.
— Malcolm n’a pas Mark sous la main, dit Julian.
Mark lui adressa un sourire à la fois étonné et reconnaissant, et ajouta :
— Ni Cristina. Je n’aurais jamais trouvé la suite si elle n’avait pas fait
le lien.
Cristina rougit.
— Et la troisième ligne, Tiberius ?
Ty récita :
— « Le feu puis le déluge, et le sang des Blackthorn. Cherche pour
oublier le passé… » C’est tout ce qu’on a pour le moment.
— « Le sang des Blackthorn » ? répéta Diana, qui était montée sur une
échelle pour attraper un livre en haut d’une étagère qu’elle tendit à Tavvy.
Emma fronça les sourcils.
— Je n’aime pas ça du tout.
— Rien n’indique que ces meurtres soient liés à un rituel de sang, fit
remarquer Julian. Les corps n’avaient aucune trace de coupure.
— Cette référence au passé, ça m’interpelle… songea Mark tout haut.
Chez les fées, les poèmes sont souvent un sortilège déguisé. On y trouve à
la fois une histoire et des instructions pour se délivrer d’un charme.
L’espace d’un instant, le visage de Diana se figea comme si elle venait
de se souvenir d’un détail important.
— Diana ? fit Julian. Tout va bien ?
— Oui, répondit-elle en redescendant de l’échelle. Il faut que je passe
un coup de fil.
— Tu veux appeler qui ? demanda Julian.
Elle secoua la tête et sortit de la pièce.
— Mais qu’est-ce que ça veut dire, « le sang des Blackthorn » ? lança
Emma sans s’adresser à quelqu’un en particulier.
— Et si c’est un poème elfique, le Petit Peuple devrait le connaître,
non ? s’étonna Dru. En théorie, ils sont de notre côté sur ce coup-là.
— Je leur ai envoyé un message, dit Mark. Mais pour ma part, je ne
connaissais que les deux premiers vers.
— Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est que ces meurtres, ces corps et
ces Disciples sont liés à cette famille, déclara Julian en jetant un regard à la
ronde. Je suis prêt à parier que cette affaire a un lien avec les Blackthorn.
— Ça expliquerait pourquoi tous les meurtres ont été commis à Los
Angeles, renchérit Mark. C’est chez nous.
Emma vit le visage de Julian s’éclairer brièvement et devina à quoi il
pensait : au fait que Mark considérait Los Angeles comme son chez-lui,
qu’il s’était inclus dans le groupe.
Soudain, la carte de Los Angeles dépliée sur la table se mit à vibrer et
un petit point rouge se déplaça sur le papier.
— Sterling est sorti de chez lui, dit Cristina en se penchant pour
l’examiner.
— Belinda Belle a dit qu’il lui restait deux jours, lança Julian. Ce qui
signifie que la chasse démarre ce soir ou demain, en fonction de leur façon
de compter.
— Cristina et moi, on va le prendre en filature, annonça Emma, qui
avait une furieuse envie de sortir pour s’aérer la tête et s’éloigner de Julian.
Mark fronça les sourcils.
— On devrait venir avec vous…
— Non ! s’exclama-t-elle en se levant d’un bond.
Tous la dévisagèrent avec surprise ; elle avait parlé plus fort qu’elle
n’en avait l’intention. À vrai dire, elle avait envie de se retrouver seule à
seule avec Cristina.
— On va devoir se relayer, de toute façon, dit-elle. Il faudra filer
Sterling vingt-quatre heures sur vingt-quatre jusqu’à ce qu’il se passe
quelque chose et si on y va tous en même temps, on sera crevés à la fin de
la journée. Cristina et moi, on commence puis Julian et Mark prendront le
relais.
— Ou Ty et moi, suggéra Livvy d’une voix douce.
Le regard de Julian s’assombrit.
— Emma, tu es sûre…
— Emma a raison, intervint Cristina. Il est plus prudent de filer Sterling
à tour de rôle.
« Prudent ? » Emma ne se rappelait pas qu’on ait déjà appliqué cet
adjectif à une de ses propositions. Julian détourna le regard et dit après un
silence :
— O.K. Vous avez gagné. Vous commencez, toutes les deux. Mais
promettez-moi qu’en cas de problème vous nous appellerez immédiatement.
Tout en parlant, il fixait Emma des yeux. Les autres avaient repris leur
discussion : ils envisageaient de chercher dans les rayonnages de la
bibliothèque des livres détaillant des sortilèges et se demandaient combien
de temps il leur faudrait pour achever la traduction avec un coup de pouce
de Malcolm, s’il acceptait de les aider.
— Allez, Emma, dit Cristina en repliant la carte, qu’elle glissa dans la
poche de sa veste. Il faut se mettre en route sans tarder. On doit encore aller
enfiler notre tenue de combat et rattraper Sterling… Il se dirige vers
l’autoroute.
Emma suivit Cristina et sentit le regard de Julian se poser sur elle. « Ne
te retourne pas », s’ordonna-t-elle. Sur le seuil de la porte, elle fut incapable
de résister. L’expression de Julian la bouleversa. Elle reflétait exactement ce
qu’elle ressentait. Ce qui l’effrayait, ce n’était pas tant le non-dit qu’il y
avait désormais entre elle et le garçon qu’elle aimait ; c’était le fossé qui
s’était brusquement creusé entre elle et son ami de toujours. Et, d’après
l’expression de son visage, Julian pensait la même chose.
— Je suis désolée, dit Emma en corrigeant d’un coup de volant la
trajectoire de la voiture.
Elles roulaient depuis des heures derrière Sterling et elle commençait à
avoir les mains engourdies à force d’agripper le volant.
Cristina soupira.
— Tu peux me dire ce qui te chiffonne comme ça ?
Emma remua sur son siège. Elle portait sa veste de combat et il faisait
chaud dans la voiture.
— Je n’aurais pas dû te demander de me couvrir. Ce n’était pas juste
envers toi.
Cristina resta silencieuse quelques instants.
— J’aurais volontiers accepté de le faire si tu m’avais expliqué
pourquoi.
— Ce n’est pas dans mes habitudes de faire confiance aux gens, dit
Emma, la gorge serrée. Mais j’aurais dû me confier à toi. Je ne sais pas ce
que je vais devenir quand tu ne seras plus là. Tu vas vraiment me manquer.
Cristina sourit.
— Viens à Mexico pour voir ce qui s’y passe. Tu pourrais séjourner
dans ma ville une petite année. (Elle s’interrompit.) Au fait, je te pardonne.
Emma se sentit plus légère, tout à coup.
— J’adorerais aller à Mexico. Et Julian…
Elle se tut. Bien sûr, beaucoup de gens suivaient leur parabatai à
l’étranger. Mais le seul fait de penser à Julian lui serrait le cœur.
— Tu vas me dire ce qui ne va pas, à la fin ? s’exclama Cristina.
— Non.
— Bon. Tourne dans Entrada Avenue.
— C’est comme un GPS magique, ce truc, observa Emma en jetant un
coup d’œil vers la carte dépliée sur les genoux de Cristina.
— Prends la direction de Santa Monica Boulevard, puis tourne dans la
Septième.
— Sterling est un idiot. Il sait qu’il est en danger de mort. Il ne devrait
pas se balader en ville.
— Il doit penser qu’il n’est pas en sécurité chez lui. Et il a raison. J’ai
réussi à le coincer là-bas.
— C’est vrai, acquiesça Emma distraitement.
Elle se repassait en boucle la scène de la plage avec Julian.
— Et il y a cette histoire de lapins géants.
— Hein ? fit Emma, s’arrachant à ses pensées.
— Ça fait cinq minutes que je te parle ! Qu’est-ce qui t’arrive, Emma ?
— J’ai couché avec Julian, répondit-elle.
Cristina laissa échapper un cri et plaqua sa main sur sa bouche.
— Tu as entendu ce que j’ai dit ?
— Oui. Tu as couché avec Julian Blackthorn.
Emma resta quelques instants silencieuse. Le fait d’entendre cette vérité
des lèvres de quelqu’un d’autre lui donnait le tournis.
— Je croyais que tu ne voulais pas me dire ce qui n’allait pas !
s’exclama Cristina.
— J’ai changé d’avis.
— Pourquoi ?
Elles roulaient dans une rue bordée de palmiers et de maisons en stuc.
Emma savait qu’elle conduisait trop vite, mais elle s’en fichait.
— Après qu’il m’a sortie de l’eau, la situation nous a un peu échappé…
— Je ne te demande pas pourquoi vous avez couché ensemble. Ce que
je veux savoir, c’est pourquoi tu as décidé de m’en parler.
— Parce que je mens très mal. Tu aurais fini par deviner.
— Peut-être pas. (Cristina soupira.) La première question, c’est : tu
l’aimes ?
Emma ne répondit pas. Elle gardait les yeux fixés sur la ligne jaune au
milieu de la route. Le soleil embrasait le ciel à l’ouest.
— Oui, tu l’aimes, dit Cristina.
— Je n’ai pas dit ça.
— Ça se voit sur ta figure. Je connais cet air-là, ajouta-t-elle tristement.
— Ne me plains pas, Tina. Je t’en supplie, ne me plains pas.
— J’ai peur pour toi, c’est tout. La loi est sans équivoque à ce sujet, et
la sanction très lourde.
— Ne t’inquiète pas, répliqua Emma d’un ton amer. Il ne m’aime pas.
Et à ce que je sache, ce n’est pas illégal de tomber amoureux de son
parabatai, tant que ce n’est pas réciproque.
— Quoi ? fit Cristina, choquée.
— Il ne m’aime pas. Il a été très clair sur ce point.
Cristina ouvrit la bouche et sembla se raviser.
— Ta surprise devrait me flatter, je suppose.
— Je ne sais pas quoi dire, admit Cristina, la main sur le cœur. Si ça
avait été quelqu’un d’autre que Julian, je t’aurais répondu que ce garçon a
bien de la chance d’avoir tapé dans l’œil d’une fille comme toi, et ensuite
on aurait comploté ensemble pour que cet idiot s’aperçoive de sa bonne
fortune. Mais là, c’est Julian et c’est illégal, alors il faut que tu me
promettes que ça n’ira pas plus loin, Emma.
— Il ne veut pas de moi, de toute façon. Je ne sais même pas pourquoi
c’est illégal. Ça n’a pas de sens. Julian et moi, on a tout fait ensemble
pendant des années alors, forcément, il n’y a personne qui me corresponde
mieux que lui…
— Il ne faut pas considérer les choses sous cet angle, Emma. On s’en
fiche, du pourquoi. C’est illégal, point. La loi est dure, mais c’est la loi.
— Une loi injuste n’est pas une loi, répliqua Emma en tournant
brusquement dans Pico Boulevard.
L’artère longeait des quartiers tour à tour chic, sales, dangereux ou à
l’abandon. À cet endroit où elle était coincée entre l’autoroute et l’océan,
elle était essentiellement bordée de restaurants et de petits commerces.
— Cette devise n’a jamais réussi aux Blackthorn, murmura Cristina.
(Tout à coup, elle tendit le bras.) Là ! Je viens de voir Sterling entrer dans
ce bâtiment.
Sur le côté gauche du boulevard, Emma aperçut un immeuble bas et
sans fenêtres peint en marron. Il était doté d’une unique porte surmontée
d’un écriteau sur lequel était inscrit : « Entrée interdite aux moins de
21 ans. »
— Ça a l’air sympa, marmonna Emma en se garant.
Elles récupérèrent leurs armes dans le coffre. Une fille aux cheveux vert
vif leur lança un coup d’œil.
— Tu as raison au sujet de Julian, dit Emma en glissant des poignards
séraphiques dans sa ceinture.
Cristina la serra brièvement dans ses bras.
— Et je sais que tu prendras la bonne décision.
Emma examina le bar. Une ruelle étroite, en partie envahie par les
mauvaises herbes, permettait d’accéder à l’arrière du bâtiment. Elle fit signe
à Cristina de la suivre.
Le soleil se couchait et il faisait sombre dans la ruelle. Derrière le petit
édifice, des poubelles enchaînées les unes aux autres s’alignaient sous une
fenêtre à barreaux.
— Je peux monter dessus pour scier les barreaux, chuchota Emma.
— O.K., mais d’abord, les runes, dit Cristina en sortant sa stèle.
Les Marques de Cristina étaient toujours précises, avec des courbes
harmonieuses. Emma sentit le pouvoir de la rune de force qu’elle venait de
tracer circuler dans ses veines comme un shoot de caféine. Avec Julian,
c’était différent : elle avait l’impression que son énergie venait s’ajouter à la
sienne.
Cristina se retourna en ôtant sa veste et tendit sa stèle à Emma, qui traça
deux runes de silence sur son épaule, ainsi qu’une rune de souplesse et une
autre de précision.
— Ne crois pas que je sois en colère, dit Cristina, le visage tourné vers
le mur. Je m’inquiète pour toi, c’est tout. Tu es forte, Emma. On peut
survivre à un chagrin d’amour et tu ne fais pas exception, mais Julian ne
touche pas que ton cœur. Il peut aussi toucher ton âme. Or, ce n’est pas la
même chose d’avoir le cœur brisé et de perdre son âme.
La stèle trembla dans la main d’Emma.
— Je croyais que l’Ange avait un projet pour moi.
— Il en a un. Mais je t’en prie, Emma, ne tombe pas amoureuse de ce
garçon.
— Et toi, qui t’a brisé le cœur ? demanda brusquement Emma, la gorge
serrée.
Cristina se tourna vers elle en remettant sa veste et l’observa avec le
plus grand sérieux.
— Tu m’as confié ton secret, alors je vais te révéler le mien. J’aimais
Diego et je croyais à tort que c’était réciproque. Je croyais aussi que son
frère était mon meilleur ami. Je me trompais là encore. C’est pour ça que je
suis venue ici. (Elle détourna les yeux.) Je les ai perdus tous les deux. Mon
amour et mon meilleur ami, le même jour. Ce jour-là, j’ai eu du mal à croire
que Raziel avait un projet pour moi.
Elle glissa sa stèle dans sa ceinture.
— Ce n’est pas moi, la dure à cuire, Tina, dit Emma. C’est toi.
Cristina lui tendit la main en souriant.
— À toi de jouer.
Emma se hissa sur une des poubelles en prenant appui sur Cristina et fit
tinter les chaînes qui les maintenaient ensemble. Puis elle saisit les barreaux
de la fenêtre et tira de toutes ses forces.
Les barreaux se détachèrent de la paroi en stuc en faisant pleuvoir de
minuscules débris de plâtre. Emma les tendit à Cristina, qui les jeta dans
l’herbe et se cramponna à la main de son amie pour se hisser à son tour.
Elles risquèrent un œil par la vitre crasseuse, qui donnait sur une arrière-
cuisine miteuse et un grand évier rempli de verres sales.
Alors qu’Emma prenait son élan pour briser la vitre d’un coup de pied,
Cristina la retint par l’épaule.
— Attends.
Elle se pencha pour agripper l’encadrement de la fenêtre. La rune de
force sur son cou rougeoya au moment où elle faisait pression sur le bois
vermoulu, qui céda. Elle laissa tomber le panneau de verre dans la poubelle
sous ses pieds.
— Ça fait moins de bruit.
Emma sourit et s’engouffra dans l’ouverture. Cristina la suivit. Leurs
pieds venaient de toucher le sol quand la porte de la cuisine s’ouvrit sur un
homme de petite taille en tablier de barman. En apercevant Emma et
Cristina, il émit un petit cri de surprise.
« Super, songea Emma. Il a la Seconde Vue. »
— Bonsoir, service d’hygiène. Vous savez qu’il n’y a plus de gel
antibactérien dans ce distributeur ?
Son entrée en matière ne parut pas impressionner le barman. Son regard
se posa d’abord sur elle, puis sur Cristina, et enfin sur la fenêtre ouverte.
— Qu’est-ce que vous faites ici, petites pestes ? Je vais appeler la…
Emma s’empara d’une grosse cuillère en bois sur l’égouttoir et la lança
sur le barman. Elle heurta violemment sa tempe et il s’effondra sur le sol.
Elle se baissa pour vérifier son pouls : il battait de façon régulière. Elle leva
les yeux vers Cristina.
— J’ai horreur de me faire insulter.
Cristina alla jeter un œil de l’autre côté de la porte pendant qu’Emma
traînait l’homme évanoui derrière des caisses de bouteilles.
— Beurk, fit Cristina en fronçant le nez.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Emma en lâchant les pieds du
barman.
— Ce bar est dégoûtant. Qui peut avoir envie de venir boire un verre
ici ?
Emma la rejoignit à la porte.
— Même à Mexico, les bars sont plus engageants, reprit Cristina. On
dirait que quelqu’un a vomi dans le coin là-bas.
Le bar était mal éclairé, mais Emma la crut sur parole. Le sol en béton
était jonché de mégots. Sur le miroir derrière le zinc, on avait inscrit au
marqueur les tarifs des consommations. Des hommes en jean et chemise de
flanelle étaient rassemblés autour d’une table de billard miteuse. D’autres
buvaient en silence, accoudés au comptoir. Une odeur âcre de bière éventée
et de fumée de cigarette flottait dans l’air.
À un bout du bar, Emma aperçut une silhouette voûtée vêtue d’une
veste en tweed. Sterling.
— Le voilà, dit-elle.
— Les runes de filature ne mentent jamais, souffla Cristina en
s’avançant dans la salle.
Emma la suivit et ressentit un léger picotement sur la peau, comme
chaque fois que trop de regards terrestres glissaient sur elle, mais elle était
protégée par ses runes. Le second barman leva les yeux au moment où la
porte de la cuisine se refermait, l’air de chercher du regard son collègue.
Comme il ne voyait personne, il se remit à essuyer des verres.
À l’approche des deux Chasseuses d’Ombres, des émotions
contradictoires se peignirent sur le visage de Sterling : d’abord la surprise,
puis le désespoir et enfin, une vague hilarité. Un verre à moitié rempli d’un
liquide ambré était posé devant lui ; il le vida d’un trait et le reposa
bruyamment, les yeux étincelants.
— Oh, des Nephilim ! marmonna-t-il.
Le barman le dévisagea avec étonnement et plusieurs clients se
retournèrent sur leur siège.
— Et voilà ! Ils me prennent pour un fou. (Il désigna d’un grand geste
les clients.) Je m’adresse au vide. Mais vous, vous vous en fichez ! Vous
êtes venues ici exprès pour me torturer !
Il se redressa en titubant.
— Hou ! toi tu as trop bu, lâcha Emma.
Sterling braqua ses index dans sa direction, comme s’il s’agissait de
deux pistolets miniatures.
— Bien observé, blondinette.
— Dis donc, mon gars ! s’exclama le barman en posant brusquement un
verre sur le comptoir. Si tu as décidé de parler tout seul, fais ça dehors ! Tu
pourris l’ambiance.
— Ah bon, parce qu’il y a de l’ambiance ici ? s’exclama Emma.
— Emma, reste concentrée, dit Cristina avant de poursuivre, les yeux
fixés sur Sterling. On n’est pas venues ici pour te torturer. On cherche à
t’aider, on n’arrête pas de te le répéter.
— C’est ça, fit-il en sortant de sa poche une liasse de billets qu’il jeta
sur le bar. Bye, Jimmy, ajouta-t-il à l’intention du barman. Et à jamais,
hein !
Il se dirigea vers la porte, la démarche un peu raide. Emma et Cristina
se précipitèrent derrière lui. Il s’éloigna dans la rue, la tête basse. La nuit
était tombée et les réverbères projetaient une lumière jaunâtre sur les
trottoirs. Des voitures filaient sur le boulevard.
Sterling marchait vite. Quand Cristina l’appela, il pressa le pas, la tête
rentrée dans les épaules. Soudain, il tourna à gauche et disparut entre deux
immeubles.
Emma poussa un juron et se mit à courir. Elle ressentit une décharge
d’adrénaline : elle adorait courir, elle n’avait rien trouvé de mieux pour faire
le vide dans sa tête, tout oublier sauf le rythme de sa propre respiration.
À sa gauche, elle aperçut une ruelle qui longeait l’arrière d’une longue
rangée d’immeubles résidentiels avec des balcons en stuc bon marché.
La jeep grise de Sterling était garée un peu plus loin. Il essayait d’ouvrir
la portière du côté conducteur. Au moment où Emma se jetait sur lui, il fit
volte-face, tituba et s’étala de tout son long sur la chaussée.
— Nom de Dieu ! s’écria-t-il en se redressant sur les genoux. Je croyais
que vous étiez censées m’aider !
— En théorie, oui, répliqua-t-elle. Parce que c’est notre boulot. Mais
personne ne m’appelle « blondinette ».
— Emma… fit Cristina.
— Lève-toi, dit Emma en tendant la main à Sterling. On t’emmène avec
nous. Et si tu m’appelles encore « blondinette », je te pète les rotules,
O.K. ?
— Arrête de lui hurler dessus, gémit Cristina. Casper…
Monsieur Sterling, on va rester avec vous, O.K. ? On sait que vous êtes en
danger et on va vous donner un coup de main.
— Si vous voulez vraiment me rendre service, alors laissez-moi
tranquille ! cria Sterling. J’ai besoin d’être seul !
— Pour qu’on retrouve ton corps noyé, brûlé, couvert d’inscriptions ?
rugit Emma. C’est ça que tu veux ?
Sterling la dévisagea.
— Quoi ?
Soudain, quelque chose fit lever les yeux à Emma. Une silhouette noire
courait sur le toit de l’immeuble derrière elles. Son cœur bondit dans sa
poitrine.
— Debout ! s’exclama-t-elle en saisissant la main de Sterling pour
l’aider à se relever.
Il tenta de se débattre et s’affaissa contre elle, bouche bée, en voyant
l’inconnu sur le toit sauter dans le vide et atterrir sur un balcon en
contrebas. Emma le distinguait plus nettement à présent : un homme vêtu de
noir, le visage dissimulé par une cagoule, tenant une arbalète. Il les mit en
joue. Emma poussa Sterling devant elle.
— Cours ! cria-t-elle.
Sterling ne bougea pas d’un pouce. Pétrifié, il regardait la silhouette en
noir d’un air incrédule.
Emma entendit une flèche siffler près de son oreille. Cristina lança son
couteau papillon. L’homme en noir cria. Son arbalète lui échappa des mains
et dégringola dans la ruelle. Un instant plus tard, il atterrit à califourchon
sur le dos de Sterling et dégaina un couteau qui étincela dans sa main…
Cristina se jeta sur lui et le fit basculer à la renverse. Sterling se releva d’un
bond, courut jusqu’à sa voiture, s’engouffra à l’intérieur. Avant qu’Emma
ait pu le rattraper, il démarra et disparut au bout de la ruelle.
Elle fit volte-face au moment où l’homme en noir se remettait debout.
Elle le rejoignit en un éclair et le plaqua contre le mur de l’immeuble. Il
tenta de se dégager mais elle le tenait fermement par le col.
— Tu as tiré sur Julian ! Je devrais te tuer sur-le-champ.
— Emma, s’écria Cristina, les yeux fixés sur l’homme en noir, il faut
d’abord qu’on sache qui il est.
Emma arracha la cagoule de l’homme et constata avec stupéfaction
qu’il s’agissait en fait d’un garçon à peine plus âgé qu’elle, avec une masse
de cheveux noirs. Ses yeux sombres flamboyaient de colère.
Cristina étouffa une exclamation de surprise.
— Dios mío, ¡no puedo creer que seas tú !
— Hein ? fit Emma en regardant tour à tour Cristina et le jeune homme.
Qu’est-ce qu’il y a ?
— Emma, déclara Cristina, médusée, je te présente Diego Rocio
Rosales. Diego, voici Emma Carstairs.
Une brise vivifiante soufflait, transportant avec elle un parfum d’iode et
de sauge. Diana referma le coffre, et le bruit fut couvert par les stridulations
des cigales. Elle contourna la voiture et s’arrêta en apercevant Julian sur le
perron.
— Jules… Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je pourrais te retourner la question. Tu t’en vas ? Encore ?
Diana glissa ses cheveux derrière ses oreilles ; des boucles
s’échappèrent aussitôt, ébouriffées par le vent. Elle portait un jean noir,
ainsi que des gants et une paire de boots.
— Je n’ai pas le choix.
Il descendit une marche.
— Tu t’absentes combien de temps ?
— Je ne sais pas.
— Alors on ne peut pas compter sur toi ?
Julian avait le cœur lourd. Il avait envie de taper dans quelque chose.
De voir Emma, de lui parler, d’être rassuré par elle. Mais il n’avait pas le
droit de penser à Emma.
— Même si tu n’es pas obligé de me croire, je fais ça pour vous.
Julian regarda ses mains. Son bracelet scintillait à son poignet. Il se
rappelait l’avoir vu briller dans l’eau la nuit précédente, tandis qu’il nageait
vers Emma.
— Qu’est-ce que je vais leur dire s’ils me demandent où tu es ?
— Tu trouveras bien quelque chose. Tu es doué pour ça.
Julian sentit la colère monter : s’il savait aussi bien mentir, c’est parce
qu’il n’avait jamais eu le choix.
— Je sais des choses sur toi, dit-il. Je sais que tu es partie en Thaïlande
pour étudier, que tu devais rester un an et que tu n’es rentrée qu’après la
mort de ton père.
Diana se figea, la main posée sur la poignée de la portière.
— Tu as enquêté sur moi, Julian ?
— Je me renseigne parce que je n’ai pas le choix. La prudence avant
tout.
Diana ouvrit la portière.
— Je suis venue ici en sachant que c’était une mauvaise idée, dit-elle
doucement. Je savais que m’occuper de vous, c’était m’enchaîner à un
avenir sur lequel je n’avais aucun contrôle. Si je l’ai fait, c’est parce que
j’étais touchée par l’affection que vous aviez les uns pour les autres. Tâche
de me croire, Julian.
— Je sais que la famille, ça compte pour toi. Tu avais un frère. Il est
mort en Thaïlande. Tu n’en parles jamais.
Diana monta dans le 4 × 4 et claqua la portière. Avant de démarrer, elle
se pencha par la vitre ouverte.
— Je ne suis pas tenue de te répondre, Julian. Je reviens dès que
possible.
— Ne t’inquiète pas, ils ne poseront pas de questions. (Il se sentit
soudain très fatigué.) Ils ne s’attendent même plus à te trouver ici.
Diana se passa la main sur le visage. Quelques instants plus tard, le
moteur du 4 × 4 rugit. Les phares balayèrent les herbes sèches et la voiture
s’éloigna en dévalant la colline.
Julian demeura immobile assez longtemps pour voir le soleil sombrer
derrière l’horizon. Au moment où il rassemblait son courage pour retourner
à l’intérieur, il entendit une clameur au loin. Il tourna la tête : une foule
s’avançait sur la route, en direction de l’Institut.
19
GLACER ET TUER
— C ristina, murmura Diego, pensé que eras tú, pero no estaba seguro.
¿Qué haces aquí ? ¿Por qué estabas tratando de proteger a este hombre ?
— Diego ?
Emma, qui ne comprenait pas un mot d’espagnol, examina de nouveau
le garçon et remarqua les runes qui disparaissaient sous le col de son tee-
shirt. Un Chasseur d’Ombres !
— Diego le gendre idéal ?
— Emma, dit Cristina en rougissant. Lâche-le.
— C’est hors de question. (Emma jeta un regard noir à Diego, qui lui
rendit la pareille.) Il a tiré sur Julian.
— Je ne savais pas que j’avais affaire à des Nephilim, répliqua-t-il avec
colère. Vous portiez des vestes à manches longues. Je ne pouvais pas voir
vos runes.
Il s’exprimait dans un anglais impeccable, ce qui n’était guère étonnant
au vu de son surnom.
— Vous n’étiez pas en tenue ? demanda Cristina sans quitter Diego des
yeux.
— On ne portait que nos vestes, répondit Emma en plaquant le jeune
homme contre le mur. Je suppose que de loin, on peut les prendre pour des
vêtements lambda. Toutefois, ce n’est pas une excuse.
— Vous portiez un jean ! Je ne vous avais jamais vus de ma vie. Vous
étiez en train de fouiller le sac d’un cadavre. Forcément, je vous ai pris pour
deux assassins !
Emma, qui n’avait pas envie d’admettre qu’il marquait un point, le
poussa de nouveau contre le mur.
— Et maintenant, tu sais qui je suis ?
Il sourit malgré lui.
— Oh ça oui, Emma Carstairs.
— Alors tu sais aussi que je pourrais t’éviscérer et fabriquer une
guirlande de Noël avec tes intestins sans même sourciller.
Les yeux du jeune homme étincelèrent.
— Essaie toujours.
— Arrêtez, tous les deux, dit Cristina. On n’a pas de temps pour ces
enfantillages. Il faut qu’on retrouve Sterling.
— Elle a raison, renchérit Diego. Je sais où il va. Il a rendez-vous avec
une sorcière du Marché Obscur.
— Est-ce que cette sorcière a l’intention de le tuer ? demanda Emma en
lâchant Diego, qui alla ramasser son arbalète, dans laquelle était fiché le
couteau papillon de Cristina.
Avec un ricanement, Diego le lui tendit. Elle le prit sans un mot.
— Si c’est une blague, ce n’est pas drôle, lança-t-il en s’éloignant dans
la ruelle.
— Ça n’a rien d’une blague, protesta Cristina. On essaie de le protéger.
— Quoi ?
Au coin de la ruelle, Diego tourna dans une impasse fermée par une
clôture grillagée. Il escalada le grillage avec agilité et se laissa tomber de
l’autre côté. Emma s’élança derrière lui, bientôt suivie de Cristina. Il fit
mine de rajuster son ceinturon, mais Emma le vit s’assurer du coin de l’œil
que Cristina atterrissait sans encombre de l’autre côté de la clôture.
— Pourquoi protéger un meurtrier ? reprit-il.
— Ce n’est pas un meurtrier, c’est une victime, expliqua Cristina. Il a
beau être désagréable, c’est notre travail.
L’impasse était bordée de maisons aux pelouses mal entretenues. Diego
se remit en marche d’un pas décidé.
— Vous n’avez rien compris ! s’exclama-t-il en secouant la tête. À votre
avis, pourquoi il ne faut pas s’approcher de lui ? Je n’arrive pas à croire
que… Vous avez assisté au tirage au sort, non ? Vous avez bien vu que
c’était lui qui avait été choisi ?
— Oui, répondit Emma, qui sentait son sang se glacer dans ses veines.
Oui, c’est là qu’on a compris qu’il aurait besoin d’aide…
Soudain, une lumière aveuglante éclaira le fond de l’impasse. Un
tourbillon de flammes vertes et bleues ourlées de rouge. Cristina, les
cheveux nimbés d’un halo écarlate, ouvrit des yeux ronds comme des
soucoupes. Diego jura dans sa barbe et piqua un sprint en direction des
flammes. Un instant plus tard, Emma et Cristina s’élancèrent derrière lui.
Emma n’avait encore jamais rencontré un Chasseur d’Ombres capable
de la semer, mais Diego courait vite. Très vite. En atteignant le fond de
l’impasse, elle était hors d’haleine.
Le cul-de-sac donnait sur une rangée de maisons à l’abandon. La
voiture de Sterling avait embouti un lampadaire ; le capot était enfoncé, la
portière du conducteur ouverte, un des airbags gonflé.
Au beau milieu de la route, Sterling était en train de se battre avec la
fille aux cheveux verts qu’Emma avait aperçue avant d’entrer dans le bar.
Elle essayait tant bien que mal de se dégager ; il agrippait le dos de son
manteau d’un air dément.
— Lâche-la ! cria Diego.
En voyant les trois Chasseurs d’Ombres fondre sur lui, Sterling essaya
de traîner la fille jusqu’à sa voiture. Emma sauta sur le capot de la jeep,
grimpa sur le toit et se laissa tomber de l’autre côté.
Tout à coup, un mur de flammes se dressa entre elle et Sterling, qui
empoignait toujours la fille. Son regard terrorisé croisa celui d’Emma. Elle
avait un petit visage aux traits fins ; Emma se souvint de l’avoir vue
également au théâtre.
Tandis qu’elle s’apprêtait à franchir le mur de flammes, il s’éleva
brusquement, la contraignant à reculer. Sterling dégaina un poignard.
— Arrête-le ! cria Diego.
Emma refit une tentative, mais c’était comme essayer de traverser un
typhon. Brusquement, Sterling plongea son arme dans la poitrine de la fille.
Cristina poussa un cri.
— Non, gémit Emma en se figeant d’horreur.
C’était le rôle des Chasseurs d’Ombres de sauver des vies. Ils ne
pouvaient pas laisser Sterling assassiner cette fille…
Pendant un bref instant, elle entrevit dans les flammes l’intérieur de la
caverne du point de convergence, ses parois gravées de vers et de symboles.
Surgies de nulle part, deux mains arrachèrent la fille à Sterling. Dans la
confusion, Emma ne put que les entrapercevoir – de longues mains
blanches, osseuses et crochues…
La jeune fille à l’agonie disparut dans les ténèbres. Sterling se tourna
vers Emma avec un sourire triomphant. Des traces de mains ensanglantées
maculaient sa chemise et le manche de son couteau était poissé de sang.
— Trop tard, Nephilim ! cria-t-il. C’était la treizième… et la dernière !
Diego jura entre ses dents et tenta de se jeter sur lui. Le mur de flammes
redoubla de vigueur et le projeta violemment en arrière. Les dents serrées, il
se releva aussitôt et s’avança vers Sterling d’un pas décidé.
Sterling avait cessé de sourire. Une lueur d’effroi brilla dans son regard.
Il tendit le bras et la main squelettique jaillit de nouveau du feu pour
l’emmener avec elle.
— Non ! cria Emma.
Elle roula sous le mur de flammes comme si elle plongeait sous une
vague et attrapa Sterling par la jambe.
— Lâche-moi ! rugit-il. Lâche-moi ! Gardien, emmène-moi loin d’ici…
La main squelettique tira de plus belle sur celle de Sterling. Emma
sentit qu’elle lâchait prise. Les yeux rougis, elle releva la tête juste à temps
pour voir Cristina lancer son couteau papillon. Il alla se planter dans la
main crochue ; ses os craquèrent et elle disparut en hâte dans l’obscurité en
relâchant Sterling, qui retomba lourdement sur le sol.
— Non ! gémit-il en tendant les bras vers les flammes qui s’affaiblirent
et moururent. Je t’en supplie ! Emmène-moi avec toi…
Les trois Chasseurs d’Ombres se ruèrent sur lui. Diego le saisit par le
col pour le remettre debout.
— Vous n’avez pas réussi à m’arrêter, dit-il avec un ricanement plaintif.
Bande d’idiotes, vous me suiviez partout, soi-disant pour me protéger…
Alors que Diego le secouait sans ménagement, Emma s’interposa.
— Si on t’a choisi, ce n’est pas pour être sacrifié, dit-elle à Sterling, la
bouche sèche. C’est pour accomplir le sacrifice ?
— Oh, Raziel, murmura Cristina en serrant son pendentif dans sa main.
Sterling cracha par terre.
— Eh oui ! Quand ton nombre est tiré au sort, tu tues ou c’est toi qui es
tué. Comme vous, Wren ne savait pas comment ça marchait. Cette idiote a
accepté de me retrouver ici. (Une lueur de démence brillait dans ses yeux.)
Maintenant que je l’ai tuée et que le Gardien l’a emmenée, à moi la vie
éternelle ! Dès qu’il m’aura retrouvé, il me donnera tout ce que je demande,
la richesse, l’immortalité…
— C’est pour ça que tu as accepté de devenir un assassin ? demanda
Cristina.
— Mon destin était scellé à la seconde où mon nom a été tiré au sort. Je
n’avais pas le choix.
Le hurlement d’une sirène de police retentit dans le lointain.
— Partons ! ordonna Cristina en regardant la voiture accidentée et le
sang sur la chaussée.
Emma dégaina Cortana et l’épouvante se peignit sur le visage de
Sterling.
— Non, gémit-il. Non…
— On ne peut pas le tuer, protesta Diego. On a besoin de lui. Je n’avais
encore jamais capturé l’un d’eux vivant. Il faut l’interroger.
— Relax, Diego, dit Emma en frappant Sterling à la tempe avec le
manche de son épée.
Il s’effondra comme une masse sur le trottoir.
Porter Sterling jusqu’à sa voiture ne fut pas une mince affaire, car il
n’était pas protégé par un charme : Diego passa son bras autour de ses
épaules et fit de son mieux pour se donner l’air d’aider un ami ivre à rentrer
chez lui. Une fois qu’ils eurent regagné la Toyota, ils ligotèrent les chevilles
et les poignets de Sterling avec du fil en électrum avant de l’installer à
l’arrière de la voiture.
Après s’être demandé s’ils devaient se rendre directement au point de
convergence, ils décidèrent finalement d’aller chercher d’autres armes à
l’Institut et de consulter le reste du groupe. Emma était impatiente de
retrouver Julian ; elle l’avait appelé plusieurs fois sur son portable, mais il
n’avait pas décroché. Elle avait beau se répéter qu’il devait être occupé avec
ses frères et sœurs, une vague inquiétude la tourmentait quand elle se glissa
derrière le volant. Cristina s’assit sur le siège passager et Diego à l’arrière à
côté de Sterling, son couteau pointé sur sa gorge.
Emma démarra dans un crissement de pneus. Elle enrageait contre elle-
même. Comment n’avait-elle pas deviné que Sterling n’était pas la victime
mais le bourreau ?
— Ce n’est pas ta faute, dit Diego comme s’il lisait dans ses pensées.
On aurait tout à fait pu imaginer que la loterie tirait au sort les victimes et
pas leur assassin.
— Johnny Rook nous a menti, marmonna Emma. Ou du moins… il
nous a laissés nous embarquer sur une fausse piste. On croyait protéger
quelqu’un.
— Et on a protégé un assassin, ajouta tristement Cristina.
— Arrêtez de vous flageller, dit Diego. Vous enquêtiez seuls, sans aide
extérieure.
Cristina se retourna pour lui lancer un regard noir.
— Et toi, comment tu étais au courant ?
— Qu’est-ce qui te fait penser qu’on enquête sur eux ? renchérit Emma.
C’est parce que tu nous as vus chez Wells ?
— Entre autres, répondit Diego. Je me suis renseigné. J’ai parlé à ce
type du Marché Obscur…
— Encore Johnny Rook ! s’exclama Emma avec un air de dégoût. C’est
à se demander s’il sait la fermer.
— Il m’a raconté que vous enquêtiez sur les meurtres à l’insu de
l’Enclave. J’ai eu peur pour toi, Cristina.
Cristina s’esclaffa.
— Tina, reprit Diego d’un ton suppliant. Tina, s’il te plaît…
Mal à l’aise, Emma s’efforça de se concentrer sur sa conduite. Cristina
serra plus fort son médaillon dans sa main sans répondre.
— Rook m’a aussi confié que cette affaire t’intéressait de près parce
qu’elle avait un lien avec la mort de tes parents, dit Diego à Emma. Mes
condoléances.
— C’était il y a longtemps, répondit Emma en croisant le regard de
Diego dans le rétroviseur.
Des runes s’entrelaçaient délicatement autour de son cou comme un
collier. Il avait des cheveux frisés un peu longs sur les oreilles. Il était
séduisant, il avait l’air sympathique et il savait se battre. En effet, il avait
tout du gendre idéal. Emma se demanda pourquoi Cristina lui en voulait
autant.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? interrogea celle-ci avec colère. Emma a
une raison d’enquêter sur ces meurtres, mais toi ?
— Tu sais que j’ai fait mes études à la Scholomance, répondit-il. Et tu
sais aussi que les Centurions sont souvent dépêchés pour résoudre des
affaires qui ne relèvent pas strictement de l’autorité des Chasseurs
d’Ombres…
Un cri rauque résonna dans la voiture. Sterling venait de reprendre
conscience. Le couteau de Diego étincela dans la pénombre. Emma donna
un coup de volant à droite et s’engagea dans Ocean Avenue sous un déluge
de coups de klaxon.
— Relâchez-moi ! rugit Sterling en se démenant pour se libérer de ses
liens.
Il laissa échapper un cri de douleur quand Diego le plaqua violemment
contre la banquette en lui mettant son couteau sous la gorge.
— Lâche-moi ! vociféra-t-il. Nom de Dieu, lâche-moi…
Diego l’immobilisa en écrasant son genou contre sa cuisse.
— Plus un geste !
Ils roulaient toujours dans l’avenue plantée de palmiers. Sans crier gare,
Emma changea de voie et prit la direction de la route côtière, ce qui lui
valut un autre concert de klaxons.
— Bon sang ! s’écria Sterling. Mais où tu as appris à conduire ?
— Personne ne te demande ton avis ! répliqua Emma en zigzaguant
entre les voitures.
Par chance, il était tard et la circulation était relativement fluide.
— Je n’ai pas envie de mourir dans un accident ! gémit-il.
— Si tu l’ouvres encore, c’est moi qui vais te régler ton compte, siffla
Emma.
— Petite garce !
Cristina se retourna pour lui asséner une gifle.
— Je t’interdis d’insulter mon amie. Compris ?
Sterling se frotta la joue. Ses yeux lançaient des éclairs.
— Tu n’as pas le droit de me toucher, protesta-t-il d’une voix
geignarde. D’habitude, les Nephilim n’interviennent qu’en cas d’infraction
aux Accords.
— On intervient quand ça nous chante, objecta Diego.
— Mais Belinda nous a dit…
— En parlant d’elle, intervint Cristina. Comment as-tu atterri dans cette
secte ?
Sterling poussa un soupir.
— On est tenus au secret, répondit-il après un silence. Si je vous révèle
tout ce que je sais, est-ce que vous accepterez de me protéger ?
— Peut-être, dit Emma. Cependant, tu es ligoté et nous sommes
lourdement armés. Tu n’es pas en position de négocier.
Sterling risqua un œil dans la direction de Diego qui tenait son poignard
d’un geste désinvolte, comme s’il s’agissait d’un stylo. Pourtant, il émanait
de lui une menace sourde, comme s’il pouvait exploser à tout moment. Si
Sterling avait un tant soit peu de jugeote, il devait être terrifié.
— C’est un ami producteur qui me l’a présentée. Il m’a raconté qu’il
avait trouvé un moyen infaillible de transformer en or tout ce qu’il touchait.
Pas littéralement, bien sûr, ajouta Sterling précipitamment.
— On avait compris, idiot, rétorqua Emma.
— Qui c’est, ce Gardien ? demanda Cristina. Qui règne sur les
Disciples du théâtre ?
— Je n’en ai aucune idée, répondit Sterling d’un ton maussade.
Personne ne sait. Même pas Belinda.
— J’ai vu Belinda au Marché Obscur, dit Emma. Elle faisait de la pub
pour votre petite secte. Je suppose qu’ils promettent la richesse et la bonne
fortune à tous ceux qui assistent à leurs réunions. Il suffit juste de tenter sa
chance à la loterie. J’ai bon ?
— Le risque ne me paraissait pas énorme, admit Sterling. Les réunions
n’étaient pas très fréquentes. Si tu étais tiré au sort, personne n’avait le droit
d’interférer tant que tu remplissais ta part du contrat.
Cristina fit une grimace de dégoût.
— Et ceux qui tuaient ? Qu’est-ce qui leur arrivait ?
— Ils obtenaient tout ce qu’ils voulaient. L’argent. La beauté. La gloire.
Après un sacrifice, tout le monde devient plus fort, celui qui l’accomplit
plus encore que les autres.
— Comment tu le sais ? Est-ce qu’il y a parmi les personnes présentes
au théâtre des gens qui ont déjà été tirés au sort ?
— Belinda, répondit Sterling sans hésiter. C’était la première. Les
autres ne sont pas revenus. Ils doivent profiter de leur nouvelle vie quelque
part. Enfin, pas Ava.
— Ava Leigh, la fille qui vivait avec Stanley Wells ? Elle avait été tirée
au sort ?
Diego appuya la pointe de son poignard sur le cou de Sterling.
— Qu’est-ce que tu sais sur elle ?
Sterling tressaillit.
— Oui, elle avait été tirée au sort. L’identité des victimes n’avait
aucune importance. Pas de Créature Obscure à l’exception des gens du Petit
Peuple, c’était la seule règle. Certains « gagnants » ont choisi des personnes
de leur entourage. Ava avait décidé de tuer le vieux qui l’entretenait. Elle en
avait marre de lui. Mais après, elle a pété les plombs. Elle s’est suicidée en
se noyant dans la piscine de son ex. C’était vraiment stupide de sa part. Elle
aurait pu avoir la belle vie.
— Elle ne s’est pas suicidée, dit Emma. On l’a assassinée.
Sterling haussa les épaules.
— Non, elle s’est tuée toute seule. C’est ce que tout le monde raconte.
— Tu la connaissais, lança Cristina, qui luttait pour conserver son sang-
froid. Ça ne te fait rien ? Et la fille que tu as tuée ? Tu n’éprouves pas de
remords ?
— Elle vendait des bijoux au Marché Obscur. Je lui ai fait croire que je
pouvais lui obtenir des contrats avec les grands magasins, et que je la
rendrais riche si elle acceptait de me rencontrer. (Il ricana.) Encore et
toujours l’appât du gain.
Ils venaient de quitter une zone de trafic dense et roulaient le long d’une
plage.
— Ces flammes bleues… songea Emma tout haut. Le Gardien se
trouvait de l’autre côté. Tu as poignardé la fille mais le Gardien l’a
emmenée juste avant qu’elle meure. La mort effective survient au point de
convergence et le rituel – les brûlures, l’immersion dans l’eau de mer, les
inscriptions – a lieu là-bas également ?
— Oui, et moi aussi, je devais y être transporté, répliqua Sterling avec
colère. Le Gardien m’aurait remercié comme il se doit en exauçant tous mes
souhaits. J’aurais pu assister au rituel. Il suffit d’une mort pour nous
régénérer tous.
Emma et Cristina échangèrent un regard circonspect. Au lieu d’éclaircir
les choses, Sterling les rendait encore plus confuses.
— Tu as dit que c’était la dernière victime, intervint Diego. Qu’est-ce
qui se passe ensuite ? Quelle est la récompense ?
— Aucune idée, marmonna Sterling. Si j’en suis arrivé là dans ma vie,
c’est justement parce que j’évite de poser des questions inutiles.
— Et regarde où ça t’a mené : à l’arrière d’une voiture, pieds et poings
liés ! ricana Emma.
Elle aperçut au loin les lumières de la jetée de Malibu, qui scintillaient
sur les flots noirs.
— Je m’en fiche pas mal, dit Sterling. Le Gardien finira par me
retrouver.
— À ta place, je ne compterais pas trop là-dessus, répliqua Diego.
Emma quitta la voie rapide et s’engagea sur la route criblée d’ornières
qui menait à l’Institut.
— Et quand il va te retrouver, qu’est-ce qu’il va te faire, à ton avis ?
lança-t-elle. Tu penses qu’il va t’accueillir à bras ouverts après tout ce que
tu nous as raconté ? Tu ne crois pas qu’il va te le faire payer ?
— J’ai une dernière chose à lui remettre, expliqua Sterling. Comme
Belinda avant moi. Et comme Ava, même. Une dernière chose et ensuite…
Sterling s’interrompit dans un glapissement de terreur. L’Institut se
dressait devant eux. Diego poussa un juron.
— Emma ! murmura Cristina. Emma, arrête-toi !
Emma voyait la forme familière de l’Institut, l’allée devant eux, le
canyon, les collines derrière… et des ombres qui surgissaient de partout.
Mais ce n’est qu’après avoir gravi la dernière pente, au moment où les
phares balayaient l’édifice, qu’elle comprit ce qu’elle voyait.
L’Institut était littéralement encerclé.
Des formes humaines se tenaient les unes à côté des autres, immobiles,
épaule contre épaule, comme dans les illustrations des guerriers de la Grèce
antique.
Sterling laissa échapper un juron incompréhensible. Emma donna un
coup de volant et les phares de la voiture éclairèrent comme en plein jour
les broussailles qui bordaient la façade du bâtiment et les silhouettes
alignées au-delà. Certaines d’entre elles étaient familières. Elle reconnut le
jeune homme bouclé qui jouait dans l’orchestre du Théâtre de Minuit, le
visage déformé par un rictus féroce. Près de lui, une femme aux cheveux
sombres et aux lèvres carmin braqua un pistolet dans leur direction…
— Belinda ! s’écria Sterling, terrifié. Elle…
Belinda tira ; le claquement sec d’une détonation retentit et le pneu
avant droit de la voiture explosa. La Toyota fit une brusque embardée et alla
finir sa course dans un fossé.
L’obscurité se fit dans la voiture, en même temps que retentissait un
bruit de verre brisé. Emma sentit le volant percuter sa poitrine et lui couper
le souffle. Cristina cria et Emma perçut du mouvement derrière elle. Elle se
débattit avec sa ceinture de sécurité. Quand elle parvint enfin à se détacher,
le siège de Cristina était vide.
Emma ouvrit sa portière d’un coup de pied et s’affala par terre. Elle se
releva à grand-peine et jeta un regard autour d’elle.
L’avant de la voiture avait basculé dans le fossé et de la fumée
s’échappait du pneu crevé. Diego venait de s’extirper lui aussi de la voiture
en portant Cristina dans ses bras. À vue de nez, elle avait la jambe cassée.
Ses doigts agrippaient la manche de la veste de Diego. Il désigna l’Institut
d’un signe de tête.
— Emma !
Emma se retourna. La foule se dirigeait vers eux. Dans la demi-
pénombre, elle distinguait mal les visages. Il y avait parmi ces gens des
sang-mêlé, loups-garous ou fées, mais aussi des vampires novices, des
ifrits. Bref, tous les Disciples du Gardien avaient répondu présents.
— Emma ! répéta Diego en dégainant sa stèle pour tracer une rune de
guérison sur le bras de Cristina. Sterling est toujours dans les parages et il a
ton épée…
Emma se retourna et vit Sterling passer près d’elle en courant à une
vitesse surnaturelle. Il avait donc réussi à se détacher ? Du sang maculait le
bas de son pantalon.
— Belinda ! cria-t-il. Je suis là ! À l’aide !
Sans cesser de courir, il brandit une épée dorée qui scintilla dans les
ténèbres. Cortana.
La rage au cœur, Emma s’élança à sa poursuite en bondissant par-
dessus les rochers. Elle dépassa à toute allure les silhouettes disséminées
autour de l’Institut. Sterling était rapide, mais pas autant qu’elle. Elle le
rattrapa sur les marches du perron, alors qu’il avait presque rejoint Belinda.
Elle l’agrippa par sa veste et le força à se retourner. Son visage souillé
de terre et de sang était blême de terreur. Elle lui saisit le poignet. Cortana.
Son épée. L’épée de son père. Le seul héritage d’une famille qui semblait
s’être dissoute dans le passé comme une traînée de poudre sous la pluie.
Le poignet de Sterling craqua sous ses doigts. Sterling poussa un
hurlement et tomba à genoux en lâchant Cortana. Emma se pencha pour
ramasser l’épée ; quand elle se redressa, elle était cernée par un petit groupe
de Disciples emmenés par Belinda.
— Qu’est-ce que tu lui as raconté, Sterling ? demanda-t-elle d’un ton
impérieux en découvrant ses petites dents blanches.
— Rien, balbutia-t-il en tenant son poignet apparemment cassé. J’avais
pris son épée pour te la donner… En gage de ma bonne foi…
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’une épée, imbécile ? (Elle se
tourna vers Emma.) On est venus pour lui, dit-elle en désignant Sterling.
Laisse-nous l’emmener et on s’en va. (Elle sourit.) Si tu te demandes
comment on a atterri ici, sache que le Gardien a des yeux partout.
— Emma ! cria Cristina.
Emma fit volte-face et aperçut Cristina et Diego au pied des marches. À
son grand soulagement, Cristina arrivait à marcher en clopinant.
— Laissez-les passer, ordonna Belinda.
La foule s’écarta le temps de permettre à Diego et à Cristina de
rejoindre Emma, puis le cercle se referma autour d’eux.
— Qu’est-ce que vous fabriquez ? demanda Diego. C’est toi leur chef ?
ajouta-t-il à l’intention de Belinda.
Elle éclata de rire. Quelques Disciples l’imitèrent, y compris le
musicien bouclé.
— Moi ? Tu es un vrai boute-en-train, toi ! (Elle adressa un clin d’œil à
Diego.) Non, je ne suis pas le Gardien. Je sais cependant de quoi il a besoin.
Et là, c’est Sterling qu’il lui faut. Les Disciples le réclament.
Sterling poussa un gémissement qui fut noyé sous les rires de la foule.
Emma essaya d’évaluer la distance qui les séparait de la porte de l’Institut ;
s’ils parvenaient à se réfugier à l’intérieur, les Disciples ne pourraient pas
les suivre. Mais alors, ils seraient piégés… et ils ne pourraient pas appeler
l’Enclave à l’aide.
Sterling agrippa la cheville de Diego. Visiblement, il avait décidé qu’il
était sa meilleure planche de salut.
— Empêche-les de m’emmener, implora-t-il. Ils vont me tuer. J’ai foiré
mon coup. Ils vont me tuer.
— On ne peut pas vous autoriser à l’emmener, dit Diego, et Emma crut
déceler une pointe de regret dans sa voix. C’est notre devoir de protéger les
Terrestres.
— Je ne sais pas si ça s’applique à ce type, marmonna Emma en
pensant à la fille aux cheveux verts.
Belinda esquissa un sourire.
— D’autant que ce n’est pas un Terrestre.
— Ça ne change rien, répliqua sèchement Diego.
Emma se tourna vers Cristina et comprit qu’elle partageait son opinion.
L’Ange exigeait de ses Chasseurs d’Ombres qu’ils soient miséricordieux.
Parfois, elle en venait à se demander si elle n’avait pas perdu sa capacité
d’empathie pendant la Guerre Obscure.
— Et nous devons l’interroger, renchérit Cristina d’un ton calme
Belinda pinça les lèvres.
— Il nous est plus nécessaire qu’à vous, dit-elle. Allez, laissez-le-nous.
Vous êtes trois, nous sommes trois cents. Pensez-y.
Rapide comme l’éclair, Emma lança Cortana. Belinda n’eut même pas
le temps de réagir ; telle l’aiguille dorée d’une boussole, l’épée tournoya au-
dessus du cercle des Disciples. Des cris de douleur et des exclamations de
surprise s’élevèrent puis, comme par enchantement, l’épée réintégra sa
main.
Belinda regarda autour d’elle d’un air stupéfait. En frôlant le premier
cercle des Disciples rassemblés autour des Chasseurs d’Ombres, la pointe
de l’épée d’Emma avait tailladé quelques vêtements et causé quelques
coupures. Cristina semblait jubiler ; Diego était plus dubitatif.
— Ce n’est pas parce que vous êtes plus nombreux que vous aurez le
dessus, dit Emma.
— Tuez-la ! rugit Belinda en pressant la détente de son pistolet.
Prise par surprise, Emma vit un objet métallique traverser son champ de
vision et elle entendit le claquement d’une détonation. Une dague tomba à
ses pieds, une balle logée dans la poignée.
Diego, qui avait lancé la dague pour dévier la trajectoire de la balle, la
regarda, la main encore suspendue dans le vide. S’il ne lui avait peut-être
pas sauvé la vie (leur tenue de combat les protégeait des armes à feu), il lui
avait du moins évité d’être projetée à terre par la violence de l’impact, voire
tuée d’une deuxième balle dans la tête.
Aussitôt, les autres Disciples fondirent sur elle, mais cette fois elle était
prête. Le monde parut tourner au ralenti. En voyant le sang-mêlé aux
cheveux bouclés se jeter sur elle, elle l’embrocha de son épée avant même
qu’il soit retombé sur ses pieds. Elle abattit son arme, encore et encore ;
chaque fois, des hurlements s’élevaient. Sterling s’était jeté à plat ventre sur
le sol et se protégeait la tête de ses bras.
Elle tranchait des bras, des jambes ; Diego et Cristina faisaient de
même. Cristina lança son couteau papillon, qui se ficha dans l’épaule de
Belinda. Celle-ci bascula en arrière et l’arracha avec un juron. Son pull
blanc était déchiré mais pas une goutte de sang ne s’écoulait de sa blessure.
Emma recula et vint se camper devant Sterling.
— Va chercher les autres ! cria-t-elle à Cristina.
Cette dernière s’élança dans l’escalier. Elle en avait gravi la moitié
lorsqu’un vampire novice à la peau grise et aux yeux rougis surgit devant
elle et planta ses dents dans sa jambe déjà blessée.
Cristina hurla. Emma et Diego se retournèrent et la virent poignarder
son assaillant qui s’effondra en crachant un filet de sang. Diego se précipita
pour porter secours à la jeune fille. Distraite par la scène qui venait de se
dérouler sous ses yeux, Emma n’aperçut pas Belinda dont les mains se
refermèrent autour de sa gorge. Emma se mit à suffoquer. Elle lui saisit le
bras pour la repousser et, dans la mêlée, Belinda perdit son gant.
— Il te manque la main droite, constata Emma. Comme Ava…
Les portes de l’Institut s’ouvrirent brusquement et un faisceau de
lumière aveuglante éclaira les combattants. Emma se figea, l’épée à la
main. Julian, sur le seuil, brandissait un poignard séraphique qui brillait
comme une étoile au-dessus de sa tête. Les Disciples s’écartèrent comme
pour se soustraire à sa lumière.
Dans le bref moment de confusion qui suivit, Emma et Jules
échangèrent un regard, et le cœur d’Emma se gonfla de fierté. Elle lisait sur
son visage que, pour la sauver, il était prêt à tuer tous ceux qui se mettraient
en travers de son chemin.
— Ça suffit, dit-il, et bien qu’il n’ait pas pris la peine d’élever la voix,
les Disciples se pétrifièrent.
Emma saisit Sterling par le dos de son tee-shirt et le força à se relever.
— Viens, dit-elle en le poussant devant elle.
Ils se dirigèrent vers l’escalier en se frayant un chemin parmi la foule.
S’ils réussissaient à atteindre la porte… Tout à coup, Belinda bouscula les
autres Disciples pour rejoindre l’escalier à son tour. Il n’y avait pas une
seule goutte de sang sur ses vêtements et elle avait récupéré son gant. Des
mèches noires s’échappaient de sa mise en plis et elle semblait furieuse.
Elle se campa sur la première marche.
— Julian Blackthorn ! cria-t-elle. Je te demande de nous livrer cet
homme ! Vous n’avez pas à vous mêler de nos affaires. Les Disciples du
Gardien n’ont rien à voir avec vous ni avec vos lois !
Julian descendit une marche. L’éclat de son poignard séraphique
donnait à ses yeux des reflets verts surnaturels.
— Comment osez-vous venir ici ? vociféra-t-il. Vous vous introduisez
chez nous et vous vous permettez d’avoir des exigences ? Votre secte idiote
ne nous regardait pas jusqu’à ce que vous vous mettiez à assassiner des
gens. Désormais, nous avons le devoir de vous arrêter.
Belinda eut un rire cruel.
— Nous sommes trois cents et vous n’êtes qu’une poignée… Des
enfants, qui plus est…
— Il y a aussi des adultes, dit Malcolm Fade en rejoignant Julian.
Les Disciples le dévisagèrent avec stupéfaction. De toute évidence, la
plupart d’entre eux ignoraient qui il était, mais son auréole de flammes
violettes les rendait manifestement nerveux.
— Je suis Malcolm Fade, le Grand Sorcier de Los Angeles, poursuivit-
il. Vous avez déjà entendu parler des sorciers, je suppose ?
Emma ne put s’empêcher de glousser de joie. Diego ouvrait des yeux
ronds comme des soucoupes. Sterling était pâle de terreur.
— Chacun de nous en vaut cent de vos pareils. Je peux vous carboniser
en moins de cinq secondes, si ça me chante.
— Tu es un sorcier et tu sers les Nephilim ? s’écria Belinda. Après tout
ce qu’ils ont fait subir aux Créatures Obscures ?
— Ne me sers pas tes maigres connaissances sur un millénaire de
politique, ma fille. Ça ne marche pas avec moi. (Malcolm consulta sa
montre.) Je vous accorde une minute pour déguerpir. Passé ce délai, si j’en
trouve encore un dans les parages, je le crame.
Personne ne bougea.
Avec un soupir, Malcolm pointa du doigt un petit buisson de sauge qui
poussait au pied des marches. Il prit feu aussitôt et une fumée âcre s’éleva
dans l’air. Des flammes dansaient au bout des doigts de Malcolm.
Les Disciples détalèrent à toutes jambes. Bientôt il ne resta plus que
Belinda.
Une rage terrible déformait ses traits, ainsi qu’un désespoir plus terrible
encore. Elle posa ses yeux noirs sur Julian.
— Toi, tu crois peut-être que tu as gagné grâce à ton petit copain le
sorcier, mais on sait tout de toi. Oh, on en aurait des choses à raconter à
l’Enclave ! On connaît la vérité sur ton oncle, on sait qui dirige vraiment cet
Institut, on sait…
Julian avait pâli. Avant qu’il ait pu esquisser un geste, un hurlement
s’éleva. Sterling agrippa sa poitrine à deux mains et toutes les personnes
présentes, y compris Belinda, se tournèrent vers lui d’un air stupéfait. Il
s’effondra dans l’herbe, un filet de sang au coin des lèvres, les yeux
écarquillés d’effroi, et griffa le sol une dernière fois avant de s’immobiliser.
— Il est mort, s’exclama Cristina d’un ton incrédule en dévisageant
Belinda. Qu’est-ce que tu lui as fait ?
Pendant un bref instant, Belinda demeura interdite, puis, se
ressaisissant, elle dit :
— Tu voudrais bien le savoir, hein ?
Elle s’avança vers le corps d’un pas tranquille et se pencha comme pour
l’examiner. Soudain, un gros couteau étincela dans sa main gauche et en
quelques secondes, elle trancha les deux mains du cadavre, qu’elle brandit à
l’intention des Chasseurs d’Ombres avec un sourire triomphant.
— Merci ! Le Gardien sera ravi d’apprendre qu’il est mort.
Emma revit en pensée le corps d’Ava flottant au milieu de la piscine, la
chair déchiquetée de son poignet. Le Gardien insistait-il toujours pour
avoir la preuve, par ce biais atroce, que ceux dont il avait ordonné le
meurtre étaient bel et bien morts ? Or Belinda était vivante, elle. Sa main
manquante était-elle un hommage ?
— À plus tard, petits Chasseurs d’Ombres, lança-t-elle en souriant
toujours.
Et elle se dirigea tranquillement vers la route sans cesser de brandir ses
trophées sanglants.
Alors qu’Emma s’apprêtait à gravir les marches, Malcolm l’arrêta d’un
geste.
— Emma, reste où tu es. Cristina, éloigne-toi du corps.
Cristina obéit, la main posée sur son médaillon. Le cadavre de Sterling
gisait à deux pas d’elle, roulé en boule. Ses poignets tranchés ne saignaient
plus, mais il baignait dans une mare de sang.
En reculant, Cristina bouscula Diego, qui la retint par les épaules pour
l’aider à garder son équilibre. À la surprise d’Emma, elle se laissa faire avec
une grimace de douleur ; du sang s’écoulait de sa jambe et tachait sa
chaussure.
Malcolm baissa la main en repliant les doigts et le corps de Sterling
s’enflamma. Sous la puissance du feu magique, il se consuma à toute allure,
rougeoya intensément pendant quelques secondes, puis se pulvérisa. Bientôt
il n’y eut plus qu’une grosse trace noire sur le sol.
La porte de l’Institut s’ouvrit et Mark s’avança sur le seuil.
— C’est fini ? demanda-t-il.
— Oui, répondit Julian d’un ton las. Pour le moment, du moins.
Les yeux de Mark passèrent d’Emma à Cristina avant de s’arrêter sur
Diego, qui parut un peu décontenancé par l’intensité de son regard.
— Qui est-ce ?
— Diego Rocio Rosales, répondit Emma.
— Diego le gendre idéal ? fit Mark d’un ton incrédule.
Diego parut encore plus perplexe. Cristina se laissa glisser sur le sol en
se tenant la jambe.
— J’ai besoin d’une autre iratze, haleta-t-elle.
Diego la souleva dans ses bras et gravit la volée de marches sans
écouter ses protestations.
— Il faut que j’entre, dit-il en bousculant Julian et Mark. Vous avez une
infirmerie ?
— Bien sûr, répondit Julian. Premier étage…
— Cristina ! cria Emma en se précipitant derrière eux, mais ils avaient
déjà disparu à l’intérieur du bâtiment.
— Elle va s’en tirer, affirma Malcolm. Mieux vaut ne pas les suivre, tu
risques d’effrayer les enfants.
— Comment vont-ils ? s’inquiéta Emma. Ty, Dru…
— Ils vont bien, répondit Mark. Je suis resté avec eux.
— Et Arthur ?
— Il n’a pas eu l’air de se rendre compte qu’il se passait quelque chose,
dit Mark d’un ton perplexe. C’était bizarre…
Emma se tourna vers Julian.
— Julian, que voulait dire Belinda quand elle prétendait savoir qui
dirigeait vraiment l’Institut ?
Julian secoua la tête.
— Je ne sais pas.
Malcolm poussa un soupir d’exaspération.
— Jules… dis-lui.
Julian semblait à bout de forces.
— Non, Malcolm… murmura-t-il.
— Est-ce que tu arrives encore à te retrouver dans tous tes mensonges ?
s’enquit Malcolm d’un ton sévère, à des années-lumière de sa nonchalance
habituelle. Tu ne m’as même pas informé du retour de ton frère…
— Oh… Mark ! s’exclama Emma, se rappelant soudain qu’ils avaient
décidé de ne rien dire à Malcolm.
Mark leva un sourcil ; il était remarquablement calme.
— Qu’est-ce que tu croyais ? Que j’allais refuser de vous aider en
apprenant que le Petit Peuple était mêlé à ces meurtres, par peur
d’enfreindre la Paix Froide ? reprit Malcolm.
— Je voulais te protéger, protesta Julian. Tu ne pouvais pas l’enfreindre
si tu n’étais pas au courant.
— Peut-être, mais j’en ai ma claque. Dis-leur la vérité ou ce n’est plus
la peine de compter sur moi.
Julian hocha la tête.
— J’en parlerai à Emma et à Mark. Les autres n’ont pas besoin de
savoir.
— Ton oncle saurait probablement te dire qui a écrit : « Ne dissimule
rien ; car le temps, qui voit tout et entend tout, révèle tout. »
— Je le sais déjà, répliqua Julian. C’est Sophocle.
— Tu es un malin, dit Malcolm d’une voix empreinte d’affection et de
lassitude.
Il descendit l’escalier. Arrivé au bas des marches, il s’arrêta pour lancer
un regard derrière lui. Il faisait trop sombre pour qu’Emma puisse le
déchiffrer ; il semblait fixer quelque chose qu’il était seul à voir, dans un
futur ou un passé trop lointain.
— Tu vas continuer à nous aider, dis ? cria Julian. Malcolm, tu ne vas
pas nous…
Il s’interrompit ; Malcolm avait disparu dans l’obscurité. Il s’adossa à
un pilier comme si c’était le seul soutien qui lui restait, et Emma le revit,
des années plus tôt, affalé contre une des colonnes de la Salle des Accords,
en train de sangloter, le visage enfoui dans ses mains.
Il n’avait pas beaucoup pleuré depuis. Il n’y avait pas grand-chose qui
puisse égaler le fait d’avoir tué son propre père.
Le poignard séraphique dans sa main ne brillait plus. Il le jeta au
moment où Emma s’avançait vers lui. Elle prit sa main. Il n’y avait aucune
passion dans ce geste, rien qui évoquât la nuit qu’ils avaient passée
ensemble sur la plage. Il exprimait simplement la solidité de l’amitié qu’ils
partageaient depuis plus de dix ans.
Il releva la tête et elle lut de la gratitude dans ses yeux. Pendant
quelques secondes, ils se retrouvèrent seuls au monde, et les doigts de
Julian formèrent M-E-R-C-I sur le poignet d’Emma.
— Et cette chose que, d’après Malcolm, tu es censé nous dire ? De quoi
s’agit-il ? lança Mark. Si on fait encore attendre les enfants, ça va tourner à
l’émeute.
Julian se redressa en hochant le menton. Il avait recouvré son calme
apparent, il était redevenu le grand frère, le bon soldat, le type qui a un plan.
— Je vais aller leur expliquer ce qui se passe. Vous deux, attendez-moi
dans la salle à manger. Malcolm a raison. Il faut qu’on parle.
Los Angeles, 2008
Julian se souviendrait toujours de l’arrivée d’oncle Arthur à l’Institut de
Los Angeles.
C’était la troisième fois qu’il venait, bien que son frère Andrew, le père
de Julian, ait dirigé le plus gros Institut de la côte Ouest pendant près de
quinze ans. Les relations étaient tendues entre Andrew et le reste de la
famille Blackthorn depuis qu’une femme s’était présentée à sa porte avec
deux petits enfants endormis dans les bras en affirmant qu’ils étaient le
fruit de ses amours avec Lady Nerissa, une dame de la Cour des Lumières.
L’épouse d’Andrew les avait rapidement adoptés et elle les traitait avec
les mêmes égards que ses propres enfants, mais cela n’avait pas suffi à
combler le fossé qui s’était creusé entre les membres de cette famille. Julian
avait toujours pensé qu’il y avait autre chose là-dessous et Arthur semblait
de cet avis, mais ni lui ni Andrew n’avaient révélé ce qu’ils savaient. Entre-
temps, Andrew était mort, et Julian soupçonnait son père d’avoir emporté
son secret dans la tombe.
Debout sur les marches du perron, Julian regarda son oncle descendre
de la voiture. C’était Diana qui s’était chargée d’aller le chercher à
l’aéroport. Il aurait pu utiliser un Portail, mais il avait préféré voyager
comme un Terrestre. Le vol l’avait visiblement fatigué. Tandis qu’il
gravissait les marches, Diana sur ses talons, Julian remarqua l’air sombre
de sa préceptrice, et se demanda si Arthur avait dit quelque chose qui
l’avait contrariée. Il espérait que non ; Diana vivait à l’Institut de Los
Angeles depuis un mois à peine et Julian l’aimait déjà beaucoup. Il valait
mieux pour tout le monde qu’Arthur et elle s’entendent bien.
Arthur entra dans le vestibule en clignant des yeux, le temps de
s’habituer à la demi-pénombre après le soleil du dehors. Les autres enfants
Blackthorn l’attendaient, vêtus de leurs plus beaux atours : Dru en robe de
velours, Tiberius cravaté. Livvy, avec Tavvy dans ses bras, affichait un beau
sourire plein d’espoir. Emma se tenait un peu en retrait au pied de
l’escalier, très consciente de son statut particulier au sein de la famille. Elle
avait noué ses tresses blondes en macarons. Julian s’en souvenait encore.
Diana fit les présentations. Julian serra la main de son oncle qui, de
près, ne ressemblait pas beaucoup à son frère, et c’était peut-être une
bonne chose. Le dernier souvenir qu’il avait de lui n’était guère agréable.
Arthur avait des cheveux bruns grisonnants, des yeux bleu-vert cachés
derrière des lunettes, des traits un peu grossiers, et il boitait à cause de la
blessure qu’il avait reçue pendant la Guerre Obscure.
Il se tourna pour saluer les autres enfants et Julian sentit son cœur
battre plus vite. Devant le petit visage plein d’espoir de Dru, le regard
timide de Ty, il songea : « Aime-les. Pour l’amour de l’Ange, aime-les. »
Lui, il se moquait pas mal d’être aimé. Il avait douze ans, il était assez
grand. Il avait des Marques de Chasseur d’Ombres. Et il avait Emma. Mais
les autres avaient encore besoin de quelqu’un pour les border le soir,
éloigner les cauchemars, panser leurs genoux égratignés et adoucir leurs
peines. Ils avaient besoin de quelqu’un qui leur apprenne à grandir.
Arthur s’avança vers Drusilla, lui serra maladroitement la main et le
sourire de la fillette s’évanouit tandis qu’il passait à Livvy sans faire cas de
Tavvy, puis à Tiberius, la main toujours tendue.
Ty ne réagit pas.
— Regarde-moi, Tiberius, dit Arthur d’une voix un peu enrouée. (Après
s’être éclairci la voix, il répéta :) Tiberius ! (Il se tourna vers Julian.)
Pourquoi il refuse de croiser mon regard ?
— Il n’aime pas trop regarder les gens dans les yeux.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qui ne va pas chez lui ?
Julian vit Livvy prendre la main de Ty. Ce fut la seule chose qui
l’empêcha de bousculer son oncle pour prendre son petit frère dans ses
bras.
— Rien. Il est comme ça, c’est tout.
— Bizarre, fit Arthur en se détournant et dès lors, Ty fut à jamais exclu
de sa vie. Où est mon bureau ? demanda-t-il à Diana.
Diana s’assombrit encore davantage. Avec une boule dans la gorge,
Julian répondit :
— Diana ne vit pas ici et elle travaille pour l’Enclave. C’est notre
professeur. Mais je peux t’aider à trouver ton bureau.
— Bien, fit Arthur en ramassant sa valise. J’ai du pain sur la planche.
La mort dans l’âme, Julian monta l’escalier sans écouter le monologue
d’Arthur à propos du mémoire qu’il était en train de rédiger sur L’Iliade.
Apparemment, la Guerre Obscure l’avait interrompu dans ses recherches,
la plupart ayant été détruites lors de l’attaque de l’Institut de Londres.
— Une plaie, cette guerre, dit-il en pénétrant dans l’ancien bureau
d’Andrew aux murs lambrissés de bois clair, avec des baies vitrées donnant
sur l’océan.
« Surtout pour ceux qui sont morts », songea Julian. Arthur parcourut
la pièce des yeux et secoua la tête en se cramponnant à la poignée de sa
valise.
— Oh non, dit-il, ça ne va pas du tout.
Julian s’aperçut que son oncle était blême et qu’il transpirait
beaucoup.
— Il y a trop d’ouvertures, reprit-il d’une voix réduite à un murmure.
Trop de lumière. (Il toussa.) Il y a un grenier ?
Julian n’avait pas mis les pieds au grenier depuis des années. Il se
trouvait au troisième étage et on y accédait par un petit escalier étroit. Il y
conduisit son oncle en toussant à cause de la poussière. Une couche de
moisissure noircissait le plancher. De vieilles malles s’entassaient dans un
coin, à côté d’un gros bureau branlant.
Arthur posa sa valise.
— C’est parfait.
Julian ne le revit pas avant le soir suivant. C’était sans doute la faim
qui l’avait chassé de son antre. Assis à la table de la cuisine, il expédiait
son repas en silence. Ce soir-là et le soir suivant, Emma avait essayé
d’engager la conversation. Même elle avait fini par renoncer.
— Je ne l’aime pas, annonça Drusilla un beau jour en le regardant
s’éloigner dans le couloir, les sourcils froncés. L’Enclave ne peut pas nous
envoyer un autre oncle ?
Julian entoura ses épaules de son bras.
— J’ai bien peur que non. C’est le seul oncle qu’ils aient sous la main.
Le temps passait et Arthur se repliait de plus en plus sur lui-même.
Parfois, il récitait des vers ou quelques mots de latin. Une fois, il demanda
en grec ancien à Julian de lui donner la salière. Un soir, Diana resta pour
le dîner ; après qu’Arthur fut sorti de table, elle prit Julian à part.
— Il vaudrait peut-être mieux qu’il ne dîne pas avec la famille, dit-elle
calmement. Tu pourrais lui porter son dîner sur un plateau.
Julian acquiesça. La colère et la peur des premiers jours avaient laissé
place à la déception. Arthur n’aimerait jamais ses frères et sœurs. Il n’irait
pas les border dans leur lit, il ne soignerait pas leurs genoux égratignés. Il
ne serait d’aucune aide.
Un soir, alors qu’il montait au grenier, quelques mois après l’arrivée de
son oncle à l’Institut, Julian se jura d’aimer ses frères et sœurs deux fois
plus que n’importe quel parent et de tout donner pour eux. Il veillerait à ce
qu’ils ne manquent de rien ; il les aimerait assez pour compenser tout ce
qu’ils avaient perdu.
D’un coup d’épaule, il ouvrit la porte du grenier. Pendant un bref
instant, il crut que la pièce était vide, que son oncle était descendu dormir.
— Andrew ? fit une voix.
Julian baissa les yeux et vit son oncle blotti contre l’énorme bureau.
Dans la pénombre, il lui fallut quelques instants pour prendre conscience
qu’il était assis dans une flaque de sang. Il y en avait partout sur le sol et
sur les feuilles éparpillées autour de lui. Il tenait dans sa main un couteau à
la lame émoussée.
— Andrew, dit-il d’une voix pâteuse en dodelinant de la tête. Pardonne-
moi. J’étais obligé de le faire. J’avais… trop de pensées dans la tête. Les
voix, c’est le sang qui les transporte. Quand je le fais couler, je ne les
entends plus.
Il fallut quelques secondes à Julian pour retrouver l’usage de la parole.
— De quelles voix tu parles ?
— Les anges du Ciel là-haut, répondit Arthur. Et les démons au fond de
la mer.
Il appuya son doigt sur la lame et regarda le sang perler sur sa peau.
Julian l’écoutait à peine ; il pensait aux années à venir, à l’Enclave et à la
loi.
« Démence », disaient-ils lorsqu’un Chasseur d’Ombres entendait des
voix ou avait des visions. Il existait d’autres mots encore plus laids.
Toujours est-il qu’il n’y avait aucune compréhension, aucune empathie,
aucune tolérance. La folie était un déshonneur, le signe que le cerveau avait
rejeté la perfection du sang de l’Ange. Ceux que l’Enclave considérait
comme fous étaient enfermés dans une Basilia dont ils ne ressortaient plus.
Et, de toute évidence, ils n’étaient pas autorisés à diriger un Institut.
En fin de compte, le manque d’amour n’était pas le plus gros problème
des enfants Blackthorn.
20
IL Y A LONGTEMPS
La salle à manger de l’Institut servait rarement ; la famille prenait ses
repas dans la cuisine sauf quand oncle Arthur décidait de se joindre à eux.
Des portraits de famille rapportés d’Angleterre étaient accrochés au mur,
leur nom gravé au bas du tableau : Rupert. John. Tristan. Adelaïde. Jesse.
Tatiana. Leur regard inexpressif était fixé sur la longue table en chêne
entourée de chaises à haut dossier.
Mark s’assit sur la table et jeta un regard autour de lui.
— Je les aime bien, ces portraits. Je les ai toujours aimés.
— Tu leur trouves l’air sympa ? ironisa Emma depuis le seuil.
La porte était entrouverte et au-delà, elle voyait le vestibule et Julian, en
grande conversation avec ses frères et sœurs cadets.
Livvy tenait son sabre à la main et semblait furieuse. Ty attendait près
d’elle, impassible, mais ses mains s’agitaient sans cesse.
— Tavvy est réveillé, il joue dans sa chambre, dit Drusilla, en pyjama,
les cheveux hirsutes. Avec un peu de chance, il va se rendormir. Il a vu
d’autres guerres…
— Ce n’est pas la guerre, rectifia Julian. Bien qu’on ait passé un sale
quart d’heure avant l’arrivée de Malcolm.
— Julian a appelé Malcolm malgré ta présence ici ? dit Emma en se
tournant de nouveau vers Mark.
— Il le fallait bien, répondit-il. Ils étaient trois cents et on ne pouvait
pas alerter le Conclave.
— Il aurait dû te demander de te cacher.
Emma s’aperçut que sa veste était tachée de sang. Elle la jeta sur le
dossier d’une chaise.
— Il l’a fait. Mais j’ai refusé.
— Hein ? Pourquoi ?
— Ta main saigne, dit-il au lieu de répondre à sa question.
Emma baissa les yeux. Il disait vrai : elle s’était entaillé les doigts.
— Ce n’est rien.
Il prit sa main dans la sienne pour l’examiner.
— Tu veux une iratze ? Ce n’est pas parce que je n’en veux pas pour
moi que je ne peux pas en tracer sur les autres.
Emma dégagea sa main.
— Ne t’inquiète pas, dit-elle en se tournant de nouveau vers le
vestibule.
— Et la prochaine fois ? s’inquiétait Ty. Il faudra qu’on appelle le
Conclave. On ne peut pas se débrouiller seuls ni espérer que Malcolm soit
toujours là.
— Le Conclave ne doit pas savoir, répondit Julian.
— Jules, intervint Livvy. On a tous compris, mais il y a peut-être un
moyen… Le Conclave peut comprendre pour Mark… C’est notre frère…
— Je contrôle la situation, dit Julian.
— Et s’ils reviennent ? dit Dru d’une petite voix.
— Tu me fais confiance ? demanda Julian d’une voix douce. (Comme
elle hochait la tête, il reprit :) Alors ne t’inquiète pas. Ils ne reviendront pas.
Emma soupira tandis que Julian envoyait ses frères et sœurs se
recoucher. Immobile, il les regarda remonter l’escalier, puis se dirigea vers
la salle à manger. Emma s’assit sur une chaise à son entrée.
Le lustre suspendu au plafond éclairait la pièce d’une lumière blafarde.
Julian referma la porte derrière lui et s’adossa au panneau. Ses yeux bleu-
vert étincelaient. Quand il repoussa ses cheveux de son front, Emma vit
qu’il s’était rongé les ongles jusqu’au sang. Pendant les entraînements,
Diana lui disait souvent : « Ce n’est pas en te rongeant les ongles que tu vas
apprendre à tenir une épée. » Il faisait ça quand il était contrarié ou nerveux,
quand Ty était triste, quand oncle Arthur avait une réunion avec l’Enclave,
quand Helen l’appelait pour lui demander des nouvelles, et qu’il répondait
que tout allait bien, qu’elle ne devait pas s’inquiéter, qu’il comprenait très
bien pourquoi Aline et elle ne pouvaient pas rentrer.
— Julian, tu n’es pas obligé de nous parler si tu n’en as pas envie,
déclara Emma.
— Si. Et à vrai dire, j’aimerais bien parler sans être interrompu.
Ensuite, je répondrai à vos questions. D’accord ?
Mark et Emma hochèrent la tête.
— Après la Guerre Obscure, s’ils nous ont autorisés à rentrer chez nous,
c’est uniquement grâce à la venue d’oncle Arthur. C’est parce que nous
avions un tuteur que nous avons pu rester ensemble. Quelqu’un de ni trop
vieux ni trop jeune, qui avait un lien de parenté avec nous et qui voulait
bien veiller sur six enfants, s’assurer qu’ils soient formés et entraînés.
Personne d’autre n’aurait accepté de s’en charger hormis Helen, et elle avait
été bannie…
— Je n’étais pas là non plus, intervint Mark.
— Ce n’était pas ta faute… (Julian s’interrompit et secoua la tête en
soupirant.) Si vous parlez, je ne pourrai jamais aller jusqu’au bout.
Mark baissa la tête.
— Désolé.
— Même si tu n’avais pas été fait prisonnier, Mark, tu étais trop jeune.
Seule une personne majeure peut diriger un Institut et être désignée comme
tutrice d’une fratrie. L’Enclave pensait qu’oncle Arthur était tout indiqué
pour cette fonction. Nous aussi. Je le croyais à son arrivée ici, et j’ai
continué de le croire encore pendant quelques semaines. Ou quelques mois,
je ne sais plus. Il n’a jamais vraiment pris la peine de nous connaître, mais à
l’époque je me disais que ce n’était pas grave, que nous n’avions pas besoin
d’être aimés de notre tuteur. L’essentiel, c’était que nous soyons ensemble.
Son regard se posa sur Emma et il lui sembla que la suite de son
monologue s’adressait directement à elle.
— Nous nous aimions assez pour que ça n’ait pas d’importance, c’est
ce que je me répétais. Il n’était peut-être pas capable de nous témoigner de
l’affection, toutefois il saurait diriger l’Institut. Puis, comme il descendait
de moins en moins, que les lettres des autres Instituts et les appels de
l’Enclave restaient sans réponse, j’ai commencé à prendre conscience qu’on
avait un sérieux problème. C’était peu après la proclamation de la Paix
Froide : la ville était déchirée par des conflits territoriaux, les vampires, les
loups-garous, les sorciers, tout le monde se disputait l’ancien domaine des
fées. Nous étions assaillis d’appels, de visites ; on nous pressait de régler le
problème au plus vite. Chaque fois que je montais au grenier pour apporter
son repas à Arthur, je le suppliais de prendre les mesures nécessaires pour
éviter que l’Enclave ne s’en mêle. Parce que je savais ce qui se passerait si
elle s’en mêlait. On n’aurait plus eu de tuteur ni de maison, et ensuite…
Il soupira.
— Toi, Emma, ils t’auraient inscrite à la nouvelle Académie d’Idris.
C’était leur intention au début. Nous, ils nous auraient sans doute envoyés à
Londres. Tavvy, qui n’était qu’un bébé à l’époque, aurait été placé dans une
autre famille. Drusilla aussi. Quant à Tiberius… je n’ose pas imaginer ce
qu’ils auraient fait de lui. À la seconde où ils se seraient aperçus qu’il était
différent, ils l’auraient forcé à intégrer l’Académie pour suivre le
programme qu’ils réservent aux « rebuts ». Ils l’auraient séparé de Livvy ;
ça les aurait tués tous les deux.
Julian s’avança vers le portrait de Jesse Blackthorn et plongea le regard
dans les yeux verts de son ancêtre.
— Alors je suppliais Arthur de répondre à l’Enclave, afin de lui montrer
qu’il était bien le directeur de l’Institut. Les lettres s’empilaient. Des
messages urgents. Nous n’avions pas d’armes et il n’en commandait pas.
Nous étions à court de poignards séraphiques. Un soir, je suis monté pour
lui demander… (sa voix se brisa)… pour lui demander s’il accepterait de
signer les lettres que je rédigerais en son nom concernant les conflits
territoriaux, et je l’ai trouvé assis par terre, un couteau à la main. Il s’était
tailladé le corps pour faire sortir le mal, m’a-t-il dit.
Il continua de fixer obstinément le portrait.
— J’ai pansé ses coupures. Et après avoir discuté avec lui, j’ai compris
que la réalité d’Arthur n’est pas la nôtre. Il vit dans un monde imaginaire,
où je suis tour à tour Julian et mon père. Il s’adresse à des gens qui ne sont
pas là. Oh, il a des moments de lucidité, mais ils sont rares et brefs. Dans
les mauvaises périodes, qui peuvent durer jusqu’à des semaines, il est
incapable de nous reconnaître.
— En résumé, tu nous dis qu’il est fou, lança Mark.
« Folie », c’était le terme employé par les fées. Pour le Petit Peuple, la
folie était un châtiment. En revanche, chez les Chasseurs d’Ombres, on
préférait le mot « démence ». D’après les films qu’elle avait vus et les livres
qu’elle avait lus, Emma croyait savoir qu’il existait encore d’autres
appellations chez les Terrestres. Qu’ils avaient une vision moins cruelle,
moins catégorique. L’Enclave, elle, ne transigeait pas. C’était inscrit dans la
citation qui régissait leurs vies. « La loi est dure, mais c’est la loi. »
— L’Enclave pencherait plutôt pour le terme « dément », répondit
Julian avec amertume. C’est incroyable, tout de même, de pouvoir encore
être considéré comme un Chasseur d’Ombres quand c’est le corps qui est
malade, mais pas quand c’est la tête. Je savais, même à douze ans, que si
l’Enclave découvrait la vérité au sujet d’Arthur, elle reprendrait les rênes de
l’Institut, détruirait notre famille, nous éparpillerait aux quatre vents. Et je
refusais que ça se produise.
Il regarda tour à tour Emma et Mark, les yeux étincelants.
— La guerre m’avait déjà pris assez de monde. Nous avions déjà perdu
notre mère, notre père, Helen, Mark. Elle nous aurait séparés jusqu’à l’âge
adulte et alors, nous n’aurions plus été une famille. Ils étaient mes enfants.
Livvy. Ty. Dru. Tavvy. C’était moi qui les élevais. Alors je suis devenu
oncle Arthur. J’ai pris en main la correspondance, j’ai répondu aux lettres,
j’ai rempli les formulaires de demande, établi le planning des patrouilles.
J’ai fait en sorte que personne ne sache qu’Arthur était malade. J’ai raconté
que c’était un excentrique, un génie qui travaillait d’arrache-pied dans son
grenier. La vérité, c’est que… (Il détourna les yeux.) Plus jeune, je le
haïssais. J’aurais voulu qu’il reste à jamais enfermé dans son antre,
cependant il fallait bien qu’il sorte de temps en temps. Les conflits
territoriaux devaient se régler de visu. Il y avait d’inévitables réunions et
aucun participant n’aurait accepté de négocier avec un gamin de douze ans.
Alors je suis allé trouver Malcolm. Il a réussi à fabriquer une drogue que je
pourrais donner à oncle Arthur en cas d’urgence. Elle l’aidait à retrouver sa
lucidité. Ses effets ne duraient que quelques heures et ensuite, Arthur avait
de violents maux de tête.
Emma se rappela qu’Arthur se massait les tempes dans le Sanctuaire,
lors de son entrevue avec la délégation du Petit Peuple. Le souvenir de son
visage crispé de douleur… Malgré tous ses efforts, elle ne parvenait pas à le
chasser de son esprit.
— Parfois, j’employais d’autres méthodes pour le tenir à l’écart,
poursuivit tristement Julian. Ce soir, par exemple, Malcolm lui a administré
un somnifère. Je sais que c’est mal. J’irai peut-être en enfer pour ça, si
l’enfer existe. Pendant toutes ces années, Malcolm a tenu sa langue, il n’a
jamais rien dit à personne, mais je voyais bien qu’il n’approuvait pas. Il
voulait que je vous dise la vérité. J’avais peur qu’elle ne détruise notre
famille.
Mark se pencha vers son frère, une expression indéchiffrable sur le
visage.
— Et Diana ?
— Bien que je ne lui en aie jamais parlé, je crois qu’elle a deviné, du
moins en partie.
— Pourquoi personne ne lui a jamais proposé de diriger l’Institut ?
— Je l’ai fait. Elle a refusé. Elle m’a répondu que c’était impossible,
mais qu’elle ferait de son mieux pour aider. Diana a ses propres secrets.
(Julian se détourna du portrait de Jesse.) Une dernière chose. J’ai dit que je
haïssais Arthur. C’était il y a longtemps. Je ne le déteste plus. En revanche,
je hais l’Enclave pour ce qu’elle lui ferait, à lui et à nous, si elle savait.
Il baissa la tête. La lumière de sort jetait des reflets dorés dans ses
cheveux.
— Maintenant, vous savez, conclut-il en agrippant le dossier d’une
chaise. Si vous m’en voulez, je comprendrai. Même si j’ignore ce que
j’aurais pu faire d’autre, je comprendrai.
Emma se leva de sa chaise.
— J’ai l’impression de l’avoir toujours su… sans le savoir. (Elle
regarda Julian.) On savait que quelqu’un s’occupait de tout et que ce n’était
pas Arthur. On a fini par se persuader que c’était lui qui dirigeait l’Institut
parce que c’était plus facile. On avait envie de le croire.
Julian se tourna vers son frère.
— Mark ? dit-il, et sa question était contenue dans ce seul mot : « Mark,
tu me détestes ? »
Mark se leva à son tour.
— Je n’ai pas le droit de te juger, petit frère. Avant, c’était moi l’aîné, à
présent, c’est toi. Quand je vivais parmi les fées, je pensais tous les jours à
toi, à Helen, à Livvy, à Ty, à Dru, à Tavvy. Chaque soir, je donnais vos
noms aux étoiles ; dès qu’elles s’allumaient dans le ciel, j’avais
l’impression que vous étiez près de moi. Je n’avais pas trouvé d’autre
moyen pour éloigner la peur qu’il vous soit arrivé quelque chose en mon
absence, et que je ne le sache jamais. Mais quand je suis revenu, j’ai trouvé
une famille soudée, en bonne santé, et tout ça c’est grâce à toi. Il y a
beaucoup d’amour dans cette maison. Il en restait même assez pour moi.
Julian observa Mark d’un air surpris. Emma sentit les larmes lui monter
aux yeux.
— Si tu veux que j’en parle aux autres, je le ferai, dit-il d’une voix
enrouée par l’émotion.
— Le moment est mal choisi : des ennemis encerclent l’Institut et nos
vies sont en danger, décréta Mark.
Dans cette seule phrase, dans le regard qu’il posa sur son frère à ce
moment-là, Emma entrevit pour la première fois depuis son retour un passé
commun, une époque où ils avaient pris soin de leurs frères et sœurs
ensemble, et trouvé un accord sur ce qu’il convenait de faire.
— C’est un secret lourd à porter, murmura Julian. Et si les Disciples
mettent leurs menaces à exécution…
Emma, le cœur serré, songea aux choix douloureux que ce garçon de
douze ans avait dû faire pour garder sa famille auprès de lui. Aux ténèbres
qui cernaient Arthur Blackthorn et qui lui attireraient les foudres de son
gouvernement si celui-ci découvrait la vérité. Au poids de tous ces
mensonges dictés par de bonnes intentions, mais qui n’en étaient pas moins
des mensonges.
— Comment ils sont au courant ? demanda-t-elle. Qui leur a dit pour
Arthur ?
Julian secoua la tête.
— Aucune idée. Et c’est ce qu’on va devoir découvrir.
Cristina observa Diego qui, après l’avoir déposée sur un des lits de
l’infirmerie, venait de s’apercevoir qu’il ne pouvait pas s’asseoir à son
chevet avec son épée et son arbalète sanglées dans son dos et commençait à
se débarrasser maladroitement de ces objets encombrants.
Diego était rarement maladroit. Dans son souvenir, il avait toujours été
gracieux. Des deux frères, c’était le plus distingué ; Jaime était plus violent,
plus belliqueux. Il adossa ses armes au mur puis défit la fermeture Éclair de
son sweat à capuche noir, qu’il suspendit à une patère près de la porte.
Il lui tournait le dos ; à travers son tee-shirt, elle distinguait des dizaines
de nouvelles cicatrices et d’autres Marques, permanentes pour certaines.
Une grosse rune noire de courage recouvrait toute son omoplate et dépassait
de son col. Il semblait avoir pris des épaules et du muscle. Ses cheveux
avaient poussé, ils lui tombaient dans le cou.
Emportée par le tourbillon des événements, elle avait jusque-là réussi à
dissimuler le choc que lui avaient causé ses retrouvailles avec Diego dans la
ruelle. À présent qu’ils étaient seuls à l’infirmerie, elle avait l’impression de
retrouver ce passé qu’elle avait fui et qu’elle s’était efforcée d’oublier. Il
était là, dans tous ses gestes, alors qu’il tirait une chaise pour s’asseoir à son
chevet, se penchait pour délacer ses boots, remontait la jambe gauche de
son pantalon, traçait avec application une rune de guérison sur sa peau, puis
se redressait, les sourcils froncés, pour examiner le résultat d’un œil
critique.
— Ça va mieux ? demanda-t-il.
La douleur refluait. Elle hocha la tête. Elle remarqua une vieille
cicatrice sur le dos de sa main qui tenait la stèle, et revit cette même
cicatrice alors que les doigts de Diego déboutonnaient sa chemise, dans sa
chambre à San Miguel de Allende, et que les cloches de la parroquia
sonnaient au-dehors.
— Oui, répondit-elle.
— Bien. (Il posa sa stèle.) Tenemos que hablar.
— En anglais, s’il te plaît. J’essaie de pratiquer le plus souvent possible.
— Tu n’en as pas besoin, répliqua-t-il, agacé. Ton anglais est parfait,
comme le mien.
— Toujours aussi modeste.
Il sourit.
— Ça m’a manqué, tes petites piques.
— Diego… (Elle secoua la tête.) Tu ne devrais pas être ici. Et ne viens
pas me dire que je t’ai manqué.
Il avait un visage anguleux aux traits prononcés, avec des lèvres pleines
barrées d’un pli amer. Malgré elle, elle repensa à leur premier baiser, dans
les jardins de l’Institut, et chassa rageusement cette image de son esprit.
— C’est pourtant la vérité, protesta-t-il. Cristina, pourquoi tu t’es enfuie
comme ça ? Pourquoi tu n’as pas répondu à mes messages et à mes appels ?
Elle l’interrompit d’un geste.
— Toi d’abord. Qu’est-ce que tu fais à Los Angeles ?
— Après ton départ, je ne pouvais pas rester. Tout me rappelait ton
absence. J’avais terminé la Scholomance. On devait passer l’été ensemble.
Et puis tu es partie. Du jour au lendemain, tu as disparu de ma vie. Je me
sentais perdu. J’ai repris le chemin des études mais je ne pensais qu’à toi.
— Tu avais Jaime, objecta-t-elle sèchement.
— Jaime n’appartient à personne. Comment crois-tu qu’il a vécu ta
désertion ? Vous étiez censés devenir parabatai.
— Il s’en remettra.
Diego resta silencieux quelques instants.
— À la Scholomance, on nous a signalé des actes de nécromancie dans
le secteur de Los Angeles. Le bruit courait que ton amie Emma enquêtait
sur la mort de ses parents. L’Enclave trouvait qu’elle faisait beaucoup
d’histoires pour pas grand-chose, qu’à l’évidence c’était Sébastien
Morgenstern qui avait assassiné ses parents, mais qu’elle refusait de
l’admettre. Moi, je n’exclus pas qu’elle ait raison. Je suis venu pour me
faire ma petite idée et, le jour de mon arrivée, je suis allé au Marché
Obscur. Bon, c’est une longue histoire… J’ai atterri chez Wells…
— Et là, tu as trouvé judicieux de tirer sur un camarade nephilim avec
une arbalète ?
— Je ne savais pas que c’étaient des Chasseurs d’Ombres ! Je les ai pris
pour des meurtriers. Je ne tirais pas pour tuer…
— ¡No manches ! Tu aurais dû leur dire que tu étais un Nephilim. Tes
flèches étaient empoisonnées. Julian a failli mourir.
— Il paraît, oui, fit Diego d’un ton penaud. Ce n’est pas moi qui les ai
empoisonnées. Si j’avais eu la moindre idée de ce qui se passait, je serais
resté. Les armes que j’ai achetées au Marché Obscur ont dû être
empoisonnées à mon insu.
— Qu’est-ce qui t’a pris d’acheter des armes là-bas ? Pourquoi tu n’es
pas venu à l’Institut ?
— Mais je suis venu ! s’exclama Diego, à la stupéfaction de Cristina. Je
voulais voir Arthur Blackthorn, le directeur. Je l’ai rencontré dans le
Sanctuaire. J’ai essayé de lui expliquer qui j’étais et la raison de ma
présence. Il m’a répondu que la damnation des Blackthorn ne regardait
qu’eux et que si j’avais un peu de jugeote, je ferais mieux de quitter la ville
avant que tout ne s’embrase.
— Il a dit ça ? demanda Cristina, abasourdie.
— J’ai compris que je n’étais pas le bienvenu. Il m’est même venu à
l’esprit que les Blackthorn pouvaient être mêlés à cette affaire de
nécromancie.
— Jamais de la vie !
— Pour toi, c’est facile à dire. Tu les connais. Ce n’est pas mon cas. Je
savais juste que le directeur de l’Institut m’avait demandé de partir, ce qui
était hors de question parce que tu étais ici et que tu courais peut-être un
grand danger. Si je me suis procuré des armes au Marché Obscur, c’est
parce que je craignais de trahir ma présence ici en allant m’approvisionner
dans les dépôts d’armes habituels. Écoute, Cristina, je ne suis pas un
menteur…
— Toi, tu n’es pas un menteur ? Tu veux savoir pourquoi je suis partie,
Diego ? En mai, on était à San Miguel de Allende. J’étais allée au Jardín et,
à mon retour, Jaime et toi étiez assis sur la terrasse. J’arrivais de la cour ;
j’ai surpris votre conversation.
— Je ne…, commença Diego, perplexe.
— Il t’a dit que ce n’était pas la bonne branche de la famille Rosales qui
était au pouvoir. Que ça aurait dû être toi. Il t’a dévoilé son plan. Tu t’en
souviens forcément. Toi, tu m’épouserais, lui deviendrait mon parabatai et,
ensemble, vous vous serviriez de votre influence sur moi et sur ma mère
pour l’évincer de son poste de directrice de l’Institut. Ensuite, tu prendrais
sa place. Selon lui, tu avais la part belle, parce que tu pouvais toujours me
laisser tomber une fois qu’on serait mariés, mais que parabatai, c’était pour
la vie. Je me souviens précisément de ses mots.
— Cristina… (Diego avait pâli.) C’est pour ça que tu es partie ce soir-
là ? Ce n’est pas parce que ta mère était malade et qu’elle avait besoin de
toi à l’Institut.
— C’est moi qui étais malade ! cracha Cristina. Vous m’avez brisé le
cœur, ton frère et toi. Je ne sais pas ce qui est pire, perdre son amour ou son
meilleur ami, mais je peux t’assurer que ce jour-là, tous les deux, vous êtes
morts pour moi. C’est pour ça que je n’ai pas répondu à tes messages. On
ne répond pas aux appels d’un mort.
— Et Jaime ?
— Il ne m’a jamais appelée, répondit Cristina, et l’air stupéfait de
Diego lui procura une joie mauvaise. Il est peut-être plus malin que toi.
— Je me rappelle très bien ce jour-là, Cristina. Jaime était ivre et il
racontait n’importe quoi. Tu m’as entendu intervenir ou tu n’as entendu que
lui ?
Cristina se creusa la cervelle. Dans son souvenir, cette conversation se
réduisait à une cacophonie de voix.
— Je n’ai entendu que Jaime, admit-elle après un long silence. Je ne t’ai
pas entendu prononcer un mot pour ma défense.
— Ça ne sert à rien de lui parler dans ces moments-là, objecta Diego
d’un ton amer. Je l’ai laissé dire. Je n’aurais pas dû. Son plan ne
m’intéressait pas. Je t’aimais. Je voulais partir loin avec toi. C’est mon frère
mais il… il est dépourvu de compassion.
— Il devait devenir mon parabatai. Je devais être enchaînée à lui pour
l’éternité. Et tu n’avais pas l’intention de lever le petit doigt pour m’éviter
ce triste sort ?
— Si, protesta-t-il. Jaime avait prévu de se rendre à Idris. J’attendais
qu’il parte pour te parler en tête à tête.
Elle secoua la tête.
— Tu n’aurais pas dû attendre.
— Cristina… Je t’en prie, si tu ne dois retenir qu’une chose, retiens
ceci : je t’ai toujours aimée. Tu crois que je t’aurais menti depuis tout ce
temps ? La première fois que je t’ai embrassée, j’avais dix ans. Tu t’es
enfuie en riant… Tu crois vraiment que ça faisait partie d’un plan ?
Elle ne prit pas les mains qu’il lui tendait.
— Mais Jaime, je le connaissais depuis l’enfance, lui aussi. Il était mon
ami depuis toujours. Tu savais qu’il se servait de moi et tu n’as rien dit.
— J’avais l’intention de t’en parler…
— Les intentions ne valent rien, répliqua Cristina.
Elle avait pensé qu’elle se sentirait soulagée après avoir eu cette
conversation avec Diego. Qu’elle allait enfin se libérer d’un poids, trancher
le fil qui les reliait encore l’un à l’autre. Or il n’en était rien. Elle avait
perçu le lien qui subsistait entre eux quand elle avait repris conscience dans
ses bras, après s’être évanouie dans la voiture. Il lui avait murmuré que tout
irait bien, qu’elle était sa Cristina, qu’elle était forte. Et pendant quelques
secondes, il lui avait semblé que les mois qui venaient de s’écouler n’étaient
qu’un rêve. Qu’elle était de retour chez elle.
— Je dois rester en ville, dit-il. Cette affaire est trop grave. Je suis un
Centurion ; je ne peux pas abandonner ma mission. Toutefois, rien ne
m’oblige à séjourner à l’Institut. Si tu veux que je m’en aille, je partirai.
Alors que Cristina ouvrait la bouche pour lui répondre, son téléphone
vibra. C’était un message d’Emma : « Arrêtez de vous bécoter, on a besoin
de toi dans la salle d’informatique. »
Elle leva les yeux au ciel et remit le téléphone dans sa poche.
— On ferait mieux d’y aller, dit-elle.
21
LES VENTS SOUFFLÈRENT
Dehors, le ciel se teignait de ce bleu translucide qui peut aussi bien
précéder l’aube que le crépuscule.
Les occupants de l’Institut s’étaient tous rassemblés dans la salle
d’informatique, à l’exception d’Arthur, qui dormait à poings fermés dans
son grenier. Ty avait rapporté des livres et des papiers de la bibliothèque, et
les autres les épluchaient consciencieusement. Tavvy dormait, roulé en
boule dans un coin. Des cartons de pizza vides provenant de chez
Nightshade s’empilaient sur la table. Emma ne se rappelait même pas quand
on les avait livrées, mais il n’en restait plus rien. Mark n’arrêtait pas de
lancer des regards noirs à Cristina et à Diego, qui ne paraissait pas s’en
apercevoir. Il n’avait pas non plus remarqué que Drusilla l’observait avec
des yeux ronds comme des soucoupes. À vrai dire, il ne remarquait pas
grand-chose, songea Julian avec une pointe d’aigreur. Sa beauté hors norme
le dispensait peut-être de regarder autour de lui.
Emma avait fini de raconter comment Cristina et elle avaient retrouvé
Sterling, et ce qu’il leur avait dit en chemin vers l’Institut. Ty prenait des
notes au crayon, un deuxième glissé derrière l’oreille. Ses cheveux noirs
étaient tout ébouriffés. Julian songea à l’époque où il était encore assez
jeune pour le laisser discipliner sa tignasse. Ce souvenir lui serra le cœur.
Assise à côté de Diego, les pieds nus, une jambe de son pantalon roulée
au-dessus de son mollet pansé, Cristina jetait des regards soupçonneux à
son voisin de table.
— Alors ? fit Ty en se tournant vers Diego. Il paraît que tu es un
Centurion ?
— J’ai étudié à la Scholomance, répondit-il. J’étais le plus jeune
aspirant Centurion.
Tout le monde sembla impressionné à l’exception de Mark.
— C’est un peu comme être détective, non ? s’enquit Ty. Vous enquêtez
pour l’Enclave ?
— Ça fait partie de notre travail. Nous échappons aux lois qui
empêchent les Chasseurs d’Ombres de se mêler des affaires des fées.
— L’Enclave peut faire une exception pour n’importe quel Chasseur
d’Ombres si les circonstances l’exigent, objecta Julian. Pourquoi avoir dit à
Diana qu’on n’avait pas le droit d’enquêter ? Pourquoi t’avoir envoyé ?
— Compte tenu des liens qui vous unissent au Petit Peuple, elle a jugé
que votre famille n’était pas en mesure d’enquêter de manière objective sur
une série de meurtres qui impliquent des fées.
— Ce n’est pas une raison valable, protesta Mark, les yeux étincelants.
— Ah oui ? (Diego regarda autour de lui.) D’après ce que j’ai compris,
vous avez décidé d’enquêter sans en informer l’Enclave, en gardant pour
vous les preuves que vous avez rassemblées. Vous avez découvert
l’existence d’une secte criminelle opérant en secret…
— À t’entendre, les criminels c’est nous, lâcha Emma. La seule chose
que tu aies faite depuis ton arrivée à Los Angeles, c’est tirer sur un autre
Chasseur d’Ombres.
Diego lança un coup d’œil à Julian.
— C’est presque cicatrisé, dit-il. Presque.
— Je parie que ça, tu n’en as pas parlé à la Scholomance, hein, Diego ?
marmonna Emma.
— Je n’ai pas communiqué avec la Scholomance depuis que j’ai
découvert que Cristina était mêlée à cette affaire. Je ne ferais jamais rien qui
puisse lui nuire.
À ces mots, Cristina piqua un fard.
— Tu es un Centurion, objecta Ty. Tu as prêté serment…
— Les serments d’amour et d’amitié importent plus à mes yeux.
— C’est beau ! s’extasia Drusilla.
Mark haussa les sourcils. À l’évidence, il ne faisait pas partie du fan-
club de Diego.
— C’est très touchant, ironisa Emma. Maintenant, accouche. Qu’est-ce
que tu sais, exactement ?
Julian lui jeta un coup d’œil. C’était bien elle, cette façon d’être, à la
fois encourageante et dure. Elle lui adressa un sourire fugace avant de se
tourner de nouveau vers Diego. Julian l’écouta distraitement raconter son
histoire ; une partie de son cerveau était en proie au chaos.
Ces cinq dernières années, il avait eu l’impression de marcher au bord
d’un précipice. S’il avait réussi à garder l’équilibre, c’était parce qu’il avait
su préserver ses secrets.
Mark lui avait pardonné. Mais il n’avait pas menti qu’à lui. Et mentir à
son propre parabatai… sans être interdit, cela ne se faisait pas. Emma
devait se sentir blessée qu’il lui ait caché tant de choses. Il l’observait à la
dérobée, s’efforçant de déceler sur son visage des signes de perplexité ou de
colère.
Diego relatait qu’à son arrivée à l’Institut oncle Arthur l’avait aussitôt
chassé sous prétexte qu’il ne voulait pas qu’un étranger se mêle des
problèmes de sa famille, quand Livvy leva la main.
— Pourquoi il ferait ça ? Oncle Arthur n’aime pas les étrangers mais ce
n’est pas un menteur.
Emma détourna les yeux et Julian sentit son sang se glacer. Ses secrets,
toujours ce même fardeau…
— Bon nombre de Chasseurs d’Ombres de sa génération ne font pas
confiance aux Centurions, répondit Diego. La Scholomance a fermé ses
portes en 1872. Tu sais comment sont les adultes quand ils se retrouvent
face à quelque chose qu’ils n’ont pas connu en grandissant.
Livvy haussa les épaules. Ty continuait de griffonner dans son carnet.
— Et après, Diego ? Où es-tu allé ?
— Il a rencontré Johnny Rook, intervint Cristina. Et Rook l’a renseigné
sur le Sépulcre, tout comme il l’a fait avec Emma.
— J’y suis allé tout de suite après, dit Diego. Pendant plusieurs jours,
j’ai patrouillé dans les ruelles derrière le bar.
Son regard se posa sur Cristina. Il ne faisait aucun doute que s’il n’avait
pas été inquiet pour elle, il n’aurait probablement pas monté la garde au
Sépulcre pendant des jours entiers.
— Et puis un soir, j’ai entendu une fille crier.
Emma se redressa.
— Nous, on n’a pas entendu ça.
— Je crois que c’était avant que vous arriviez. En suivant les cris, je
suis tombé sur Belinda et un groupe de Disciples. Je ne savais pas qui ils
étaient à l’époque. Ils s’en prenaient à une fille. Ils la frappaient, ils lui
crachaient au visage. Des cercles de protection étaient tracés à la craie sur le
sol. J’ai repéré un symbole – des vaguelettes sous une flamme – que j’avais
déjà vu au Marché, un symbole de résurrection très ancien.
— Résurrection ? répéta Tiberius. Tu veux parler de nécromancie ?
Diego hocha la tête.
— J’ai réussi à chasser les Disciples, mais entre-temps, la fille avait
regagné sa voiture.
Emma avait deviné de qui il parlait.
— C’était Ava ? demanda-t-elle.
— Oui. En me voyant, elle s’est enfuie. Je l’ai suivie jusque chez elle et
j’ai réussi à la convaincre de me révéler tout ce qu’elle savait sur le Théâtre
de Minuit, les Disciples, la loterie. Elle ne m’a pas appris grand-chose, si ce
n’est qu’elle avait été tirée au sort à la loterie. Que c’était elle qui avait
assassiné Stanley Wells sachant que si elle refusait, elle serait elle-même
torturée et tuée.
— Elle t’a tout raconté ? s’étonna Lizzy. Pourtant, ils sont tenus au
secret.
Il haussa les épaules.
— J’ignore pourquoi elle m’a mis dans la confidence…
— Sérieux, tu t’es déjà regardé dans un miroir ? s’écria Emma.
— Emma ! chuchota Cristina.
— Elle avait tué Wells quelques jours plus tôt et elle était rongée par la
culpabilité. Elle se trouvait dans la ruelle parce qu’elle avait décidé d’aller
voir son corps. Elle m’a dit un truc bizarre au sujet des cercles tracés à la
craie : selon elle, ils ne servaient à rien, c’était juste une fausse piste. Mais
la plus grande partie de ce qu’elle disait n’avait aucun sens. (Il fronça les
sourcils.) Je lui ai promis de la protéger et nous avons convenu que je
dorme sous son porche. Puis, le lendemain matin, elle a exigé que je m’en
aille. Elle voulait retourner auprès du Gardien et des autres Disciples, là où
était sa place. Comme elle insistait, je suis parti. Je suis retourné au Marché
pour acheter des armes à Johnny Rook et le soir suivant, quand je suis
retourné chez Ava, elle était morte. On l’avait noyée dans la piscine avant
de lui trancher la main.
— Je ne comprends rien à cette histoire de mains, dit Emma. Ava a été
tuée et amputée d’une main ; Belinda a perdu la sienne, elle aussi, mais elle
était bien vivante, et quant à Sterling, elle lui a coupé les deux mains après
sa mort.
— C’est peut-être une preuve à apporter au Gardien, suggéra Livvy. Un
peu comme le chasseur dans Blanche-Neige, qui doit rapporter son cœur à
la reine.
Diego fronça les sourcils.
— À moins que ça fasse partie du sortilège. Ava et Belinda ont été
amputées de leur main dominante ; peut-être que Belinda a emporté les
deux mains de Sterling parce qu’elle ne savait pas s’il était droitier ou
gaucher.
— La main de l’assassin comme partie intégrante du rituel ? réfléchit
Julian. Il faudrait éplucher plus attentivement la section de la bibliothèque
dévolue à la nécromancie.
— Oui, acquiesça Diego. J’aurais bien aimé y avoir accès après avoir
découvert le corps d’Ava. Je n’avais pas réussi à honorer la promesse que je
lui avais faite de la protéger. Comme je m’étais juré de retrouver son
assassin, je me suis caché sur le toit et j’ai attendu…
— Oui, on sait ce qui s’est passé ensuite, le coupa Julian. Je m’en
souviendrai quand j’aurai mal sur le côté, chaque fois qu’il fait froid.
Diego baissa la tête.
— Je suis vraiment désolé.
— Je voudrais savoir ce qui s’est passé après, dit Ty en continuant de
noircir des pages de sa belle écriture illisible. Tu as compris que Sterling
était le suivant et tu l’as filé ?
— Exactement. Et je me suis vite aperçu que vous essayiez de le
protéger. Pourquoi ? Mystère. Navré, mais après ce qu’Arthur m’avait dit,
je vous soupçonnais tous. Je n’arrivais pas à me résoudre à vous signaler à
l’Enclave. (Il regarda Cristina, puis détourna les yeux.) Ce soir, j’attendais
devant le bar dans l’espoir d’arrêter Sterling. Je dois admettre toutefois que
j’avais très envie d’entendre votre version de l’histoire. Maintenant que je
l’ai, je me réjouis de m’être trompé sur votre compte. (Il se redressa.) Et
maintenant, c’est à votre tour de me dire ce que vous savez, non ?
Julian fut soulagé que Mark prenne l’initiative de résumer la situation à
Diego. Il n’omit aucun détail, y compris les termes du marché qu’ils avaient
passé avec les fées et les conséquences de sa présence à l’Institut.
— Le sang des Blackthorn, déclara Diego d’un air pensif une fois qu’il
eut terminé. C’est intéressant. J’aurais pensé que les Carstairs montreraient
plus d’intérêt pour ces sortilèges après les morts survenues il y a cinq ans.
— Tu veux parler des parents d’Emma, dit Julian.
Il se souvenait bien d’eux, de leurs yeux rieurs, de leur amour pour leur
fille. Pour lui, ils ne seraient jamais des morts comme les autres.
Du coin de l’œil, il vit Tavvy se lever du fauteuil où il s’était installé.
Sans bruit, il se dirigea vers la porte et sortit. Il devait être épuisé ; il avait
sans doute attendu jusqu’au dernier moment que Julian aille le mettre au lit.
Julian eut un pincement au cœur à la pensée de son petit frère, si souvent
enfermé avec des gens plus âgés que lui qui ne parlaient que de sang et de
mort.
— Oui, répondit Diego. Une de mes interrogations concerne le fait
qu’ils soient morts il y a cinq ans et qu’il n’y ait pas eu d’autres meurtres
jusqu’à cette année. Pourquoi avoir autant attendu ?
— On s’est dit que c’était peut-être une exigence du sortilège, répondit
Livvy en bâillant.
Elle aussi semblait épuisée ; elle avait des cernes sous les yeux, comme
eux tous d’ailleurs.
— Il y a autre chose : dans la voiture, Sterling a prétendu que l’identité
de la victime n’avait aucune importance : humain, fée, voire Nephilim si on
inclut le meurtre des Carstairs.
— Néanmoins, il a précisé que ça ne pouvait pas être un loup-garou ni
un sorcier… dit Cristina.
— J’imagine qu’ils préféraient se tenir à l’écart des créatures protégées
par les Accords histoire de ne pas attirer notre attention, dit Julian.
— O.K., fit Diego. Mais de là à ce qu’ils n’accordent aucune
importance au type de victime qu’ils choisissent ? Homme, femme,
Terrestre, fée, jeune, vieux ? En général, la magie sacrificielle repose sur
des points communs entre les victimes : tous ceux qui ont la Seconde Vue,
toutes les vierges, etc. Là, ils ont l’air de frapper au hasard.
Ty observa Diego avec une admiration non dissimulée.
— Ce doit être tellement cool d’étudier à la Scholomance. Je ne savais
pas qu’on apprenait autant de choses sur la magie et les sortilèges.
Diego sourit. Drusilla était au bord de la pâmoison. Livvy aurait été
impressionnée si elle ne s’était pas sentie aussi fatiguée. Quant à Mark, il
paraissait de plus en plus agacé.
— Je peux voir les photos du point de convergence ? demanda Diego.
Cet endroit m’a l’air très intéressant.
— La caverne était cernée par des Mantidés quand nous y sommes
allés, alors nous n’avons que des photos de l’intérieur, répondit Mark tandis
que Ty allait chercher les photos en question. Quant aux démons, Emma et
moi on s’en est occupé.
Il adressa un clin d’œil à Emma. Elle lui sourit et Julian éprouva une
bouffée de jalousie, comme chaque fois que son frère flirtait avec elle. Il
savait pourtant que ça ne signifiait rien ; Mark flirtait à la manière des fées,
avec humour et courtoisie, sans que cela prête à conséquence.
Mark avait le droit de flirter avec Emma s’il en avait envie. Le Petit
Peuple avait la réputation d’être volage… et si Mark éprouvait des
sentiments pour elle, Julian n’avait aucun droit d’intervenir. N’aurait-il pas
de la chance, après tout, si son frère et sa parabatai tombaient amoureux
l’un de l’autre ?
Tiberius posa les photos sur la table.
— C’est de la magie qui sert à créer de l’énergie, dit-il. Ça, on en est
sûrs.
— Oui, acquiesça Diego. L’énergie, en particulier celle des morts, peut
être emmagasinée pour servir plus tard. Mais à quoi ? Là est la question.
— À accomplir un sortilège d’invocation ? suggéra Livvy en bâillant de
nouveau. En tout cas, c’est ce que dit Malcolm.
Diego fronça les sourcils.
— Ça m’étonnerait. Cette énergie-là est utilisée en nécromancie. Le
magicien ou la magicienne qui a recours à ce pouvoir tente de ramener
quelqu’un d’entre les morts.
— Mais qui ? demanda Ty après un silence. Quelqu’un de très puissant,
peut-être.
— Non, répondit Drusilla. Il essaie de ressusciter Annabel Lee.
Tout le monde parut si surpris qu’elle ait pris la parole qu’elle se
ratatina sur son siège. Diego l’encouragea d’un sourire.
— Le… le poème gravé sur les parois de la caverne, poursuivit-elle.
Depuis le début, tout le monde se demande si c’est un code ou un
sortilège… Et si c’était juste pour ne pas oublier ? Cette personne… ce
magicien… il a perdu sa bien-aimée et il veut la ramener à la vie.
— Tu sous-entends qu’il y aurait des gens assez fous pour fonder une
secte, assassiner plus d’une douzaine de personnes, dénicher une caverne
sur un point de convergence, graver un poème sur les parois, créer un
Portail permettant d’accéder à l’océan… et tout ça dans le seul but de
retrouver un amour perdu ? s’enquit Livvy, dubitative.
— Moi je pourrais faire ce genre de chose par amour pour quelqu’un.
Ce n’était peut-être pas sa fiancée… Il pourrait s’agir de sa mère ou de sa
sœur. Tu ne le ferais pas pour Emma, peut-être ? ajouta-t-elle à l’adresse de
Julian, qui blêmit.
— Ne sois pas morbide, rétorqua-t-il d’une voix étouffée.
— Julian, tu te sens bien ? s’inquiéta Emma.
Heureusement, il fut dispensé de répondre. Une petite voix s’éleva.
— Dru a raison.
Tavvy n’était pas allé se coucher, en fin de compte. Il se tenait sur le
seuil de la bibliothèque, les cheveux ébouriffés. Il avait toujours été menu
pour son âge et ses yeux bleu-vert semblaient immenses dans son petit
visage pâle. Il dissimulait quelque chose derrière son dos.
— Tavvy, qu’est-ce que tu tiens ? s’enquit Julian.
Tavvy montra l’objet : c’était un gros livre avec une couverture illustrée
et un titre imprimé en lettres d’or : Contes et légendes des Nephilim.
La littérature enfantine était rare chez les Chasseurs d’Ombres, car les
maisons d’édition n’étaient pas très nombreuses à Idris.
— Où tu l’as trouvé ? demanda Emma.
Elle possédait un livre de ce genre quand elle était petite, mais il avait
été égaré avec une grande partie des affaires de ses parents pendant la
période de chaos qui avait succédé à la guerre.
— C’est tante Marjorie qui m’en a fait cadeau, répondit Tavvy. J’aime
presque toutes les histoires. Celle du premier parabatai est chouette, il y en
a aussi des tristes et d’autres qui font peur, comme celle sur Tobias
Herondale. La plus triste, c’est celle de la Dame de Minuit.
Cristina se pencha vers lui.
— La Dame de quoi ?
— De Minuit. Comme le nom du théâtre où vous êtes allés. J’ai entendu
Mark réciter des vers du poème et je viens juste de me rappeler que je le
connaissais.
— Tu le connais ? s’exclama Mark d’un ton incrédule. Depuis quand tu
lis de la poésie elfique, Octavian ?
Tavvy ouvrit le livre.
— « Il était une fois une dame Chasseuse d’Ombres qui était tombée
amoureuse d’un homme qu’elle n’était pas censée aimer. Pour la punir, ses
parents l’emprisonnèrent dans un château en fer. Elle mourut de chagrin, et
son bien-aimé alla trouver le roi des fées pour lui demander s’il existait un
moyen de la ramener à la vie. Il répondit par un poème :
Le feu puis le déluge, et le sang des Blackthorn.
Cherche pour oublier le passé
D’abord treize puis le dernier.
Non pas le livre des anges gris,
Rouge ou blanc celui-là t’égarera.
Pour retrouver celle que tu perdis
Le livre noir il te faut à tout prix. »
— Et qu’est-ce qui est arrivé à cet homme ? l’interrogea Emma.
— Il a bu le sang des fées et il s’est retrouvé piégé là-bas. La légende
précise que dans le fracas des vagues qui se brisent sur le rivage, on peut
l’entendre appeler sa bien-aimée.
Julian soupira.
— Pourquoi on n’a pas réussi à mettre la main sur ce poème ?
— Parce que c’est de la littérature enfantine, expliqua Emma. Ce livre
n’était pas dans la bibliothèque.
— C’est dommage, déclara Tavvy d’un ton tranquille. C’est un bon
livre.
— Mais pourquoi ? Pourquoi le sang des Blackthorn ? insista Julian.
— Parce que la Dame de Minuit était une Blackthorn, répondit Tavvy.
On l’appelait comme ça parce qu’elle avait de longs cheveux noirs, mais
elle avait des yeux de la même couleur que les nôtres. Regardez.
Il retourna le livre pour leur montrer l’illustration qui représentait une
femme aux cheveux de jais, tendant les bras vers la silhouette lointaine d’un
homme. Elle avait de grands yeux bleu-vert, de la couleur de l’océan.
Livvy tendit la main. D’un geste hésitant, Tavvy lui donna l’ouvrage.
— N’arrache pas les pages, marmonna-t-il.
— Le voilà, ce fameux poème, dit-elle. Celui qui est écrit sur les corps.
— Ce sont des instructions, ajouta Mark. Si c’est vraiment un poème
elfique, alors pour son destinataire il contient une liste claire d’instructions.
Il explique comment ramener les morts à la vie. Enfin, pas n’importe quels
morts. Elle. Cette femme.
— Treize, songea Emma tout haut.
Malgré sa fatigue, elle sentait son cœur battre d’excitation. Son regard
croisa celui de Cristina.
— Oui, murmura celle-ci. Après avoir tué la fille, Sterling a dit que
c’était la treizième.
— « D’abord treize puis le dernier. » Il lui reste encore un sacrifice à
accomplir et il a rassemblé assez de puissance magique pour ressusciter la
Dame de Minuit.
— Une dernière victime… dit Julian. Apparemment, celle-là se
distingue des autres.
— Il doit y avoir d’autres instructions quelque part, suggéra Ty.
Personne ne peut compléter le sortilège en se basant uniquement sur ce
poème.
— Tu as raison, acquiesça Mark. Sauf que le poème explique comment
les trouver. « Non pas le livre des anges gris » : la réponse ne se trouve ni
dans le Grimoire, ni dans le Livre Blanc, ni dans les Textes Rouges.
— Il faut chercher dans le Livre Noir des Morts, dit Diego. J’ai entendu
parler de ce livre à la Scholomance.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Emma. On peut se le procurer
facilement ?
Diego secoua la tête.
— C’est un livre de magie noire quasi légendaire. Même les sorciers
n’ont pas le droit de l’avoir en leur possession. S’il en existe des
exemplaires, j’ignore où ils peuvent être. Nous verrons ça demain.
— Oui, demain, répéta Livvy d’un air las.
— Tu veux aller te coucher, Livvy ? s’enquit Julian.
C’était une question rhétorique : Livvy tombait de sommeil. Toutefois,
en entendant ces mots, elle se redressa d’un bond.
— Non, ça va, je peux veiller un peu…
Ty regarda sa sœur jumelle et son expression changea
imperceptiblement.
— Moi je suis crevé, dit-il. Je crois qu’on devrait tous aller se coucher.
Demain, on sera plus concentrés.
Julian ne lui trouvait pas l’air fatigué. Quand il était déterminé à
résoudre une énigme, il pouvait rester debout des nuits entières. Livvy
hocha la tête avec gratitude.
— Tu as raison.
Après s’être levée de sa chaise, elle prit Tavvy dans ses bras en lui
rendant son livre.
— Allez, viens. Tu devrais être au lit à cette heure-ci.
— Mais je vous ai aidés, hein ? demanda-t-il, la tête tournée vers Julian,
tandis que sa sœur s’éloignait en le tenant contre elle.
Julian songea qu’à son âge il avait dû guetter la même approbation dans
les yeux de son père, Andrew Blackthorn.
— Tu ne nous as pas seulement aidés, Tavvy, répondit-il. Je crois que tu
as résolu toute l’affaire.
— Cool, répliqua Tavvy d’une voix ensommeillée en posant la tête sur
l’épaule de Livvy.
Les autres allèrent bientôt se coucher à leur tour. Emma, qui craignait
de ne pas trouver le sommeil, alla s’asseoir sur les marches du perron pour
regarder le soleil se lever. Elle portait un bas de pyjama, un débardeur à
bretelles et une paire de tongs. Bien que la brise venue de la mer fût
glaciale, elle ne sentait pas le froid. Elle contempla l’immense étendue
d’eau, d’un bleu presque noir, ourlé çà et là d’écume blanche.
Elle repensa à cette eau glacée autour d’elle et se dit que ses parents
avaient dû éprouver la même panique le jour de leur mort.
Puis elle songea à Julian et au récit qu’il leur avait fait dans la salle à
manger.
— Emma ?
Emma se tourna à demi et vit Diego s’avancer dans l’escalier,
impeccable jusqu’à la pointe de ses boots cirés malgré la nuit qu’ils
venaient de passer. Avec ses cheveux bruns épais qui lui tombaient joliment
sur les yeux, on aurait dit un prince de conte de fées.
— Tiens, le gendre idéal, lança-t-elle.
— J’aimerais bien que tu cesses de m’appeler comme ça.
— Tu peux toujours courir. Où tu vas ? Et Cristina ?
— Elle dort. (Diego étudia l’océan.) C’est très joli ici. La vue est
reposante.
— Tu plaisantes ?
Il eut un grand sourire.
— Enfin, quand il n’y a pas de morts ni de mini-armées dans les
parages.
— Où tu vas ? répéta Emma. Le jour est presque levé.
— Même si la caverne ne va pas s’ouvrir, je voulais tout de même me
rendre sur place pour voir l’endroit de mes propres yeux, au cas où vous
auriez loupé quelque chose.
— Tu es le roi du tact, toi. C’est ça, vas-y. Va voir ce qu’on a loupé
pendant qu’on essayait de ne pas se faire tailler en pièces par des sauterelles
géantes.
— Les Mantidés n’ont rien à voir avec des sauterelles…
Emma le foudroya du regard et il s’éloigna en haussant les épaules.
Arrivé au bas des marches, il s’arrêta.
— Hormis ta famille, il y a des gens de l’Enclave qui sont au courant
pour l’enquête ?
— Diana, c’est tout.
— Diana, c’est votre préceptrice ? (Emma hocha la tête, et il fronça les
sourcils.) Si je me souviens bien, Jace Herondale et les Lightwood ont été
trahis par leur précepteur…
— Diana ne nous trahirait jamais ! se récria Emma d’un ton outragé. Ni
auprès de l’Enclave ni auprès de quiconque. Hodge Starkweather était
quelqu’un de très différent. C’était un sbire de Valentin. Diana, c’est
quelqu’un de bien.
— Et où est-elle ? J’aimerais la rencontrer.
Emma hésita.
— Je…
— Elle est en Thaïlande, fit une voix derrière eux. (C’était Julian, qui
avait enfilé une veste kaki par-dessus son tee-shirt.) Elle est allée voir une
sorcière pour la questionner sur les sortilèges d’énergie. Quelqu’un qu’elle
a connu plus jeune. (Il se tut quelques instants.) On peut lui faire confiance.
Diego inclina la tête.
— Je ne sous-entendais rien.
Julian s’adossa à un pilier. Emma et lui regardèrent Diego s’éloigner en
direction de la route. La lune avait entièrement disparu et à l’est, le ciel se
teintait de rose.
— Qu’est-ce que tu fais là ? demanda Julian.
— Je n’arrivais pas à dormir.
Julian avait renversé la tête en arrière comme s’il s’exposait à la pâle
lueur de l’aube. Dans cette étrange clarté, il évoquait une statue de marbre.
Il n’était pas parfait comme Diego mais aux yeux d’Emma, il n’existait
personne qui soit plus beau que lui.
— Il va falloir qu’on parle un jour ou l’autre de ce que tu nous as
raconté à Mark et à moi, dit-elle.
— Je sais. (Il baissa les yeux.) J’espérais… que nous n’aurions pas à le
faire, ou du moins pas avant l’âge adulte.
— Il va pourtant falloir régler ça comme des grands. Pourquoi tu ne
m’en as pas parlé avant ?
— Tu crois que ça m’amuse de te faire des cachotteries ? J’aurais bien
aimé pouvoir te le dire.
— Rien ne t’en empêchait.
— Si, fit-il tristement.
— Tu n’as pas confiance en moi ? Tu craignais que je ne le répète ?
Julian secoua la tête.
— Ce n’est pas ça.
Dans les premiers rayons de l’aube, ses yeux étaient clairs comme la
surface artificiellement éclairée d’une piscine. Emma repensa à la nuit où la
mère de Julian était morte. Elle était gravement malade et les Frères
Silencieux étaient restés à son chevet pour l’accompagner dans ses derniers
instants. Il y avait des maladies contre lesquelles même la magie des
Nephilim était impuissante. La mère de Julian avait été emportée par un
cancer des os.
Dans les semaines qui avaient suivi la mort de sa femme, Andrew
Blackthorn était trop anéanti pour trouver la force de se lever afin d’aller
voir Tavvy quand il pleurait la nuit. Helen avait été très efficace : c’était elle
qui préparait les biberons du bébé, qui lui changeait ses couches, qui
l’habillait. Mais c’était Julian qui demeurait avec lui pendant la journée. À
l’heure où Helen et Mark s’entraînaient, il s’installait dans la chambre de
Tavvy pour peindre ou pour dessiner. Emma lui tenait parfois compagnie et
ils jouaient comme au bon vieux temps pendant que Tavvy gazouillait dans
son berceau. À l’époque, elle ne réfléchissait pas beaucoup à la situation. Ils
n’avaient que dix ans mais elle s’en souvenait parfaitement.
— Je me rappelle qu’après la mort de ta mère, c’est toi qui t’occupais
de Tavvy pendant la journée. Je t’ai demandé pourquoi, et tu te souviens de
ce que tu m’as répondu ?
— Que j’étais le seul à pouvoir le faire, dit Julian en la regardant d’un
air étonné. Helen et Mark devaient s’entraîner… Mon père était… Eh bien,
tu sais dans quel état il était.
— Tu as toujours été responsable. Si tu n’avais pas décidé de couvrir
Arthur, personne n’aurait songé à le faire. Si tu n’avais pas pris soin de cette
famille, qui s’en serait chargé ? Ça date peut-être de cette époque-là, de
l’époque où tu t’occupais de Tavvy. Ça t’a peut-être conditionné.
Il soupira.
— Peut-être. Je ne me connais pas si bien que ça.
— Tout de même, j’aurais préféré que tu m’en parles. Tu devais
t’imaginer que c’était un acte généreux…
— Au contraire.
Elle le dévisagea, surprise.
— Si je ne t’ai rien dit, c’est pour des raisons purement égoïstes. Tu
étais ma bouffée d’oxygène, Emma. Quand j’étais avec toi, je me sentais
heureux.
Emma se leva.
— Mais il n’y a pas que moi qui te rends heureux…
— Certes. Il y a aussi ma famille. Toutefois, je ne suis pas responsable
de toi… Enfin, si : on est responsables l’un de l’autre. C’est ça, être
parabatai. Tu ne vois pas, Emma, que tu es la seule qui doives veiller sur
moi ?
— Alors je t’ai trahi. J’aurais dû deviner les tourments que tu endurais
et…
— Ne t’avise plus jamais de dire ça ! s’exclama-t-il en se redressant.
Le soleil qui se levait derrière lui jetait des reflets cuivrés dans ses
cheveux.
— Quoi, que j’aurais dû deviner ?
— Que tu m’as trahi, dit-il avec fougue. Si tu savais… C’est grâce à toi
que je tiens le coup. Même en Angleterre, penser à toi m’aidait à tenir. C’est
pour cette raison que je voulais être ton parabatai… Par égoïsme… Je
voulais t’attacher à moi. J’avais beau savoir que c’était une mauvaise idée,
savoir que…
Il s’interrompit brusquement, l’air bouleversé.
— Savoir quoi, Julian ? dit Emma, le cœur battant.
Il secoua la tête. Le vent faisait voler les quelques mèches qui
s’échappaient de la queue-de-cheval d’Emma. Le mine rêveuse, Julian en
lissa une derrière son oreille.
— Aucune importance…
— Est-ce que tu m’aimes ? souffla Emma.
Il enroula une mèche blonde autour de son doigt.
— Quelle différence ça fait ? Ça ne change rien.
— Si, murmura-t-elle. Pour moi, ça change tout.
— Emma… Tu ferais mieux de rentrer. Va te coucher.
Elle serra les dents.
— Si tu as décidé de me tourner le dos encore une fois, c’est à toi de
t’en aller. (Comme il hésitait, elle ajouta :) Va-t’en !
Soudain, il lui sembla qu’une digue cédait à l’intérieur de lui.
— Je ne peux pas, dit-il d’une voix sourde. Je ne peux pas…
Il ferma les yeux à demi, l’attira contre lui et colla ses lèvres aux
siennes.
Après coup, elle s’était demandé si ce qui s’était passé sur la plage
n’était pas que la conséquence d’un trop-plein d’adrénaline. Était-ce
vraiment cela embrasser quelqu’un, cette sensation d’être traversé par la
foudre, de perdre tout contrôle sur soi-même ?
Soudain, un bruit les ramena à la réalité. Ils se détachèrent l’un de
l’autre.
Ils étaient là quand la Chasse Sauvage avait déferlé dans la Salle des
Accords en poussant des hurlements féroces. Emma se rappelait le son du
cor de Gwyn qui couvrait la clameur de la bataille et faisait vibrer tous ses
nerfs. Une note triste, haut perchée, un peu fausse.
C’était ce même son qui transperçait l’aube.
Le soleil s’était levé pendant qu’Emma et Julian s’embrassaient. Il
éclairait la petite route escaladant la colline, sur laquelle s’avançaient trois
silhouettes à cheval : un noir, un blanc, un gris.
Emma reconnut immédiatement deux des cavaliers : Kieran, assis
comme un danseur sur sa monture, et à côté de lui Iarlath, enveloppé dans
une longue cape noire.
Le troisième cavalier, Emma le connaissait d’après les illustrations
qu’elle avait vues dans les livres. C’était un homme barbu et massif sanglé
dans une armure noire qui semblait faite d’écorce. Il portait son cor sous le
bras, un instrument imposant gravé d’un énorme cerf.
Gwyn le Chasseur, chef de la Chasse Sauvage, venait en visite à
l’Institut, et il n’avait pas l’air content.
22
NOS AÎNÉS
Debout près d’une fenêtre à l’étage, Mark regardait le soleil se lever sur le
désert. Les montagnes se détachaient sur le ciel en ombres chinoises.
L’espace d’un instant, il s’imagina qu’il pouvait les toucher, s’envoler par la
fenêtre et atteindre le plus haut sommet.
Depuis son retour à l’Institut, il avait l’impression de voir les choses
autour de lui à travers le voile d’un charme. Parfois, l’Institut lui
apparaissait tel qu’il était en réalité ; à d’autres moments, il s’évanouissait
et à la place, Mark voyait un paysage désertique et les feux du campement
de la Chasse Sauvage.
Il lui arrivait aussi de se retourner pour dire quelque chose à Kieran
avant de se rappeler qu’il n’était pas avec lui. Chaque matin, pendant des
années, Mark avait vu son visage en s’éveillant.
Le soir où Mark avait surveillé les enfants dans la cuisine, Kieran était
censé venir lui rendre visite, mais il ne s’était pas montré. Mark n’avait reçu
aucun message de lui et il commençait à s’inquiéter. Il avait beau se répéter
que Kieran avait probablement décidé d’être plus prudent, il se surprenait à
toucher son pendentif plus souvent que d’habitude. Ce geste lui rappelait
Cristina, cette façon qu’elle avait de toucher son médaillon quand elle était
nerveuse. Cristina… Il se demandait ce qui s’était passé entre elle et Diego.
Mark s’était détourné de la fenêtre quand il entendit le son du cor. Son
ouïe s’étant développée après toutes ces années passées au sein de la
Chasse, il doutait que quelqu’un d’autre l’ait entendu dans l’Institut.
Le cor de Gwyn le Chasseur émit une longue note dure et triste. Mark
sentit son sang se glacer dans ses veines. Cette note, ce n’était pas celle
qu’il jouait pour annoncer sa venue ou pour appeler la Chasse. Gwyn
sonnait le cor pour prévenir les siens qu’ils recherchaient un déserteur.
Cette note, c’était celle de la trahison.
Julian se redressa en passant la main dans ses cheveux bouclés, l’air
résolu.
— Emma, retourne à l’intérieur.
Emma obéit le temps d’aller chercher Cortana qui était suspendue près
de la porte. En ressortant, elle constata que les trois cavaliers étaient
descendus de leurs montures, qui demeuraient étrangement immobiles,
comme si on les avait attachées. Leurs yeux étaient injectés de sang, leur
bride tressée de fleurs rouges.
Gwyn s’avança jusqu’au pied des marches. Il avait un visage curieux
avec de grands yeux vairons – l’un noir, l’autre bleu – et de larges
pommettes.
Il était escorté de Iarlath et de Kieran. Emma trouva celui-ci aussi beau
et glacial que dans son souvenir. Son visage pâle paraissait sculpté dans du
marbre blanc et à la lumière du jour, il avait un regard encore plus troublant.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle. Il est arrivé quelque chose ?
Gwyn lui jeta un regard dédaigneux.
— Reste en dehors de ça, Carstairs. Cette affaire ne concerne que Mark
Blackthorn.
Julian croisa les bras sur sa poitrine.
— Tout ce qui concerne mon frère me concerne aussi. Et ça vaut pour le
reste de la famille.
Un pli sévère barrait la bouche de Kieran.
— Nous sommes ici pour régler une affaire de justice, annonça-t-il. Je
t’ordonne d’aller chercher ton frère.
Emma se campa sur la dernière marche et dégaina Cortana.
— Il n’a pas d’ordre à recevoir de vous ici. Vous êtes à l’Institut.
Contre toute attente, Gwyn éclata d’un rire caverneux.
— Ne fais pas l’imbécile, Carstairs. Un Chasseur d’Ombres seul ne
peut pas se mesurer à trois des nôtres, même s’il possède une des Grandes
Épées.
— À ta place, je ne sous-estimerais pas Emma, répliqua Julian d’un ton
tranchant. Ou ta tête va finir par terre, juste à côté de ton corps encore
chaud.
— Au moins, c’est explicite, ironisa Iarlath.
— Je suis là, fit une voix derrière Emma, qui frémit et ferma les yeux à
demi.
Mark.
Il avait enfilé un jean et un tee-shirt à la hâte, puis glissé les pieds dans
une paire de baskets. Avec ses cheveux ébouriffés, il semblait plus jeune
que d’habitude et ses yeux exprimaient un étonnement sincère.
— Mais le délai n’est pas écoulé…
Il s’adressait à Gwyn tout en fixant Kieran d’un regard à la fois heureux
et implorant.
— Le délai ? répéta Kieran. Écoute-toi parler. On dirait l’un d’eux.
— Mark Blackthorn, dit Iarlath, tu es accusé d’avoir révélé nos secrets
aux Chasseurs d’Ombres malgré l’interdiction formelle qui t’en avait été
faite.
Mark laissa la porte de l’Institut se refermer derrière lui et vint se poster
près de Julian, les mains nouées derrière le dos ; Emma s’aperçut qu’elles
tremblaient.
— Je… je ne comprends pas, balbutia-t-il. Je n’ai rien dit à ma famille.
— Ce n’est pas de ta famille qu’il est question, répliqua Kieran d’un ton
agacé. C’est d’elle.
— Elle ? répéta Mark en se tournant vers Emma, qui secoua la tête.
— Pas moi. Cristina.
— Tu n’espérais tout de même pas qu’on te laisserait sans surveillance.
(Les yeux noir et gris de Kieran lançaient des éclairs.) Je t’ai entendu
bavarder avec elle. Tu lui as dévoilé que Gwyn pouvait être déchu de ses
pouvoirs. C’est un secret qui ne doit être connu que de la Chasse.
Le visage de Mark avait pris une teinte grisâtre.
— Je…
— Inutile de protester, l’interrompit Iarlath. Kieran est un prince du
Petit Peuple, il ne peut pas mentir. S’il l’affirme, c’est que c’est vrai.
Mark se tourna vers Kieran, anéanti. La lumière implacable du soleil
éclairait sa peau et ses cheveux clairs.
— Ça ne signifiait rien pour Cristina. Elle n’en aurait jamais soufflé
mot à quiconque. Elle n’a rien contre moi, ni contre la Chasse…
Kieran détourna la tête, sa jolie bouche déformée par un rictus de
colère.
— Ça suffit.
Mark fit un pas vers lui.
— Kieran… Comment tu peux me faire ça ?
Le visage blême, Kieran répondit :
— Ce n’est pas moi le traître. Va donc faire des serments à ta princesse
nephilim.
— Gwyn… (Mark implora son chef du regard.) Cette affaire ne
concerne que Kieran et moi ; les Cours et la Chasse n’ont pas à intervenir.
Depuis quand vous mêlez-vous de nos histoires de cœur ?
« Des histoires de cœur ? » Emma regarda tour à tour Mark et Kieran, et
se demanda comment elle n’avait pas compris d’emblée que ces deux-là
s’aimaient. Seuls deux êtres qui s’aimaient pouvaient se traiter de la sorte.
— Mon garçon, dit Gwyn d’une voix dont la douceur déconcerta
Emma, je t’assure que je suis désolé de devoir te faire cette visite. Et, crois-
moi, la Chasse ne se mêle pas des histoires de cœur, pour reprendre ton
expression. Mais tu as enfreint une de ses plus vieilles lois et mis chacun de
ses membres en danger.
— Exactement, renchérit Kieran. Mark a enfreint les lois de notre
peuple et pour cette raison, il doit retourner auprès des siens sans plus
attendre.
— Non, dit Iarlath. Ce n’est pas le châtiment.
— Quoi ? (Kieran le considéra, perplexe.) Pourtant, tu as dit que…
— À aucun moment je n’ai évoqué un châtiment, petit prince, répliqua
Iarlath. Tu m’as mis au courant des actes de Mark Blackthorn et je t’ai
répondu qu’on s’en occuperait comme il se doit. Si tu croyais que sa
punition se résumerait à le renvoyer chez les fées, auprès de son
compagnon, tu devrais peut-être te rappeler que la sécurité de nos chefs est
plus importante que les caprices du fils du roi de la Cour des Ténèbres. (Il
toisa Mark avec sévérité.) Le roi m’a laissé libre de choisir ta punition. Ce
sera vingt coups de fouet et tu peux t’estimer heureux.
— NON ! rugit Julian.
Il dévala les marches et Emma lui emboîta le pas.
Mark et Kieran se dévisageaient en silence. Kieran ne bougea pas quand
Julian vint s’interposer entre son frère et lui.
— Si l’un de vous touche un cheveu de mon frère, je le tue.
Gwyn secoua la tête.
— J’admire ta détermination, Blackthorn mais à ta place, j’y
réfléchirais à deux fois.
— Un geste de votre part et notre accord sera caduc, ajouta Iarlath.
L’enquête sera suspendue et nous ramènerons Mark avec nous chez les fées.
Là-bas, il sera fouetté et pire encore. Vous n’y gagnerez rien.
Julian serra les poings.
— Vous croyez être les seuls à agir selon le code de l’honneur ? Pensez-
vous que nous allons vous laisser humilier Mark et le torturer devant nous ?
C’est pour cette raison que les fées sont autant détestées – pour leur cruauté.
— Du calme, mon garçon, marmonna Gwyn. Vous avez vos lois et nous
avons les nôtres. À ceci près que nous, nous ne prétendons pas qu’elles
soient justes.
— La loi est dure, mais c’est la loi, renchérit Iarlath d’un ton moqueur.
— Une loi injuste n’est pas une loi, intervint Mark.
Il semblait hébété. Emma songea au garçon qui s’était effondré dans le
Sanctuaire, qui hurlait dès qu’on le touchait ou qu’on lui parlait de sévices
qui, manifestement, le terrifiaient encore. Elle en avait le cœur brisé :
fouetter Mark ? Son corps s’en remettrait peut-être, mais son âme ?
— C’est vous qui êtes venus nous voir, dit Julian, au désespoir. Vous
avez passé un accord avec nous. Vous aviez besoin de notre aide. Nous
avons tout risqué pour résoudre cette affaire. D’accord, Mark a commis une
erreur, mais c’est une façon bien laide de mettre sa loyauté à l’épreuve.
— Ça n’a rien à voir avec la loyauté, rétorqua Iarlath. C’est pour
l’exemple. Il y a des lois. Si Mark n’est pas puni, d’autres penseront que
nous sommes faibles. (Il poursuivit d’un ton satisfait :) Notre accord est
important. Mais sa trahison l’est doublement.
Mark s’avança pour prendre son frère par l’épaule.
— Tu n’y peux rien, petit frère. Laisse tomber. (Il se tourna vers Iarlath
puis vers Gwyn, évitant soigneusement de regarder Kieran.) J’accepte mon
châtiment.
Iarlath ricana et sortit des replis de sa cape une poignée de cailloux
rouge sang. Il les lança par terre. Mark, qui avait manifestement compris ce
qu’il était en train de faire, blêmit.
À l’endroit où Iarlath avait jeté les cailloux, un arbre rabougri avait
commencé à pousser. Ses feuilles et son tronc noueux étaient rouge sang.
Mark observait la chose avec un mélange d’horreur et de fascination.
Kieran semblait sur le point de vomir.
— Jules… murmura Emma ; c’était la première fois qu’elle l’appelait
par son surnom depuis qu’ils avaient passé la nuit ensemble.
Julian la regarda sans la voir, puis dévala le reste des marches. Après un
premier moment de stupeur, Emma le suivit. Aussitôt, Iarlath s’avança pour
lui barrer le passage.
— Range ton épée, dit-il. Pas d’armes en présence du Petit Peuple. On
sait bien qu’on ne peut pas vous faire confiance.
Rapide comme l’éclair, Emma décrivit un arc-de-cercle avec Cortana et
la pointa sous la gorge de Iarlath, à un millimètre de sa peau. Il poussa un
grognement de surprise tandis qu’avec la même agilité elle la rengainait
dans le fourreau fixé sur son dos. Elle le scruta, les yeux étincelants de rage.
Gwyn gloussa.
— Et moi qui croyais que les Carstairs n’étaient doués que pour la
musique !
Iarlath jeta un regard mauvais à Emma avant de faire demi-tour et de se
diriger vers Mark en déroulant la corde qui était nouée autour de sa taille.
— Pose les mains sur le tronc du sorbier, dit-il en désignant l’arbre
noueux aux feuilles rouge sang.
— Non ! gémit Kieran en tombant à genoux. Moi, prince de la Cour des
Ténèbres, je te supplie d’épargner Mark. Laisse-moi prendre sa place.
Iarlath ricana.
— Te fouetter, toi, et m’attirer les foudres de ton père ? Merci bien !
Relève-toi. Ne te déshonore pas davantage.
— Je t’en supplie, répéta Kieran en se relevant, les yeux fixés sur Mark.
Mark lui renvoya un regard si brûlant de haine qu’Emma faillit reculer.
— Tu aurais dû prévoir cela, petit prince, dit Iarlath, qui regardait Mark
avec un air de convoitise.
Mark s’avança vers l’arbre… Soudain, Julian s’interposa.
— Laisse-moi prendre sa place.
Pendant quelques secondes, plus personne ne bougea. Emma avait
l’impression d’avoir reçu un coup dans la poitrine.
— Ne fais pas ça, murmura Mark à son frère. C’est mon crime, c’est
donc à moi d’être puni.
Julian s’avança vers Gwyn, la tête haute.
— Chez vous, à l’occasion d’un combat, on peut choisir de se faire
représenter par un champion. Si je peux prendre la place de mon frère dans
une bataille, pourquoi pas maintenant ?
— Parce que c’est moi qui ai enfreint la loi ! protesta Mark.
— Mon frère a été enlevé au début de la guerre, poursuivit Julian
comme s’il ne l’avait pas entendu. Il n’a jamais combattu sur un champ de
bataille. Il n’a pas votre sang sur les mains. Alors que moi, à Alicante, j’ai
tué des gens du Petit Peuple.
— Si quelqu’un se porte volontaire pour prendre la place d’un
condamné, on ne peut pas s’y opposer, marmonna Gwyn. Tu es sûr, Julian
Blackthorn ? Ce n’est pas ta punition.
Julian baissa la tête.
— Sûr et certain.
— Laissez-le donc si c’est ce qu’il souhaite, intervint Kieran.
Après, tout se passa très vite. Mark se jeta sur Kieran comme un fou
furieux. Avec un hurlement de rage, il l’agrippa par le devant de sa tunique.
Gwyn écarta brutalement Emma qui voulait s’interposer et sépara les deux
garçons.
— Salaud ! rugit Mark, la bouche en sang, en crachant aux pieds de
Kieran. Espèce de…
— Assez, Mark ! s’écria Gwyn avec colère. Kieran est un prince de la
Cour des Ténèbres.
— C’est mon ennemi, dit Mark. Maintenant et pour toujours.
Il leva la main comme pour frapper Kieran, qui le regardait sans bouger,
bouleversé, puis se détourna au dernier moment.
— Jules… dit-il. Julian, je t’en prie, ne fais pas ça.
Julian lui adressa un sourire résigné ; ce sourire exprimait tout l’amour
d’un petit garçon longtemps privé d’un grand frère qu’il avait enfin
retrouvé.
— Ça ne peut pas être toi, Mark…
— Emmène-le, dit Iarlath à Gwyn.
À contrecœur, Gwyn agrippa Mark par ses vêtements et l’entraîna à
l’écart. Il se débattit mais Gwyn était un homme massif avec des bras
énormes. Il le maintint fermement, la mine impassible, tandis que Julian
ôtait sa veste puis son tee-shirt.
À la lumière du jour, la peau légèrement plus claire de son torse et de
son dos paraissait encore plus vulnérable. En se penchant pour poser son
tee-shirt par terre, il regarda Emma.
Son regard la tira de son hébétude.
— Julian, dit-elle d’une voix tremblante, ne fais pas ça.
Elle fit un pas vers lui.
— Ne bouge pas, siffla Iarlath.
Alors qu’il s’éloignait pour rejoindre Julian, elle voulut le rattraper et
s’aperçut qu’elle était paralysée. L’enchantement dont elle était victime lui
donnait des fourmis dans les jambes et dans la colonne vertébrale. Elle se
contorsionna et réprima un cri de douleur ; la magie féerique lui brûlait la
peau.
Julian plaqua les mains sur l’écorce de l’arbre et baissa la tête.
— Lâche-moi ! cria Mark à Gwyn.
C’était comme un cauchemar, l’un de ces rêves où l’on court sans
jamais arriver nulle part. Emma luttait en vain contre la force invisible qui
la clouait au sol comme un insecte sur une planche.
Iarlath se rapprocha de Julian. Un objet métallique étincela dans sa
main. Un fouet en argent.
— Idiots de Chasseurs d’Ombres, marmonna-t-il. Vous êtes trop naïfs
pour savoir à qui vous fier.
Il abattit la lanière sur le dos de Julian. Emma la vit mordre sa chair,
elle vit le sang jaillir, Julian voûter les épaules.
Elle ressentit une douleur fulgurante, comme si on venait de la frapper
avec une barre de fer chauffée à blanc. Elle tressaillit, sentit le goût du sang
sur sa langue.
— Arrête ! cria Mark. Tu ne vois pas que tu les fais souffrir tous les
deux ? Ce n’est pas le châtiment qui était prévu ! Lâchez-moi, moi je n’ai
pas de parabatai, lâchez-moi, laissez-moi prendre sa place…
La douleur irradiait dans tout le corps d’Emma. Gwyn, Iarlath et Kieran
l’observaient du coin de l’œil. Quant à Julian, il s’agrippait de toutes ses
forces à l’arbre, le front couvert de sueur ; une grosse plaie ensanglantée
zébrait son dos. Emma sentit son cœur se serrer. Si elle avait éprouvé une
douleur atroce, alors que devait-il ressentir ?
— Dis-lui de s’en aller ! s’écria Iarlath, agacé. Ses gémissements sont
ridicules.
— Ce n’est pas une crise d’hystérie, Iarlath, intervint Kieran. Cette fille
est le parabatai de Julian Blackthorn. Sa sœur d’armes, si tu préfères… Ils
sont liés…
— Beaucoup de bruit pour rien, fit Iarlath en abattant de nouveau son
fouet.
Cette fois, Julian laissa échapper un cri étranglé et tomba à genoux, sans
cesser de se cramponner à l’arbre. Emma ressentit la même douleur
fulgurante, mais, cette fois, elle était préparée. En écho au cri de Julian, elle
poussa un hurlement qui exprimait à la fois la rage, l’horreur et un
sentiment de trahison.
Gwyn tendit la main vers Iarlath dont les yeux restaient rivés à Emma.
— Arrête, dit-il.
Emma sentit son regard peser sur elle, et l’enchantement qui la
paralysait se dissipa aussitôt. Elle se précipita vers Julian, s’agenouilla près
de lui et sortit sa stèle de sa ceinture. Elle entendit Iarlath protester et Gwyn
lui intimer l’ordre de se taire. Elle ne leur prêta pas attention. Elle ne voyait
que Julian, à genoux devant l’arbre dont il serrait toujours le tronc, le front
appuyé contre l’écorce. Du sang coulait sur son dos nu. « Jules », pensa-t-
elle et, comme s’il l’avait entendue, il tourna son visage à demi. Il s’était
mordu la lèvre jusqu’au sang. Il la regarda sans la voir, comme un voyageur
qui contemple un mirage dans le désert.
— Emma ?
— Chut, fit-elle en lui caressant la joue.
Il était en nage. Elle appliqua la pointe de sa stèle sur sa peau.
— Tout ceci est ridicule, protesta Iarlath. C’est Mark Blackthorn qui
devrait être fouetté…
— Tais-toi, Iarlath, intervint Gwyn, qui retenait toujours Mark.
Iarlath capitula en grommelant et Emma traça une rune sur le bras de
Julian.
— Dors, mon amour, dit-elle si bas que seul Julian put l’entendre.
Pendant un bref moment, il ouvrit de grands yeux étonnés, puis ils se
fermèrent et son corps s’affaissa par terre.
— Emma ! cria Mark. Qu’est-ce que tu lui as fait ?
Emma se releva et se tourna vers Iarlath, les yeux étincelants de colère.
Elle crut voir une lueur amusée briller dans le regard de Gwyn.
— Je l’ai endormi. Il est inconscient. Vous aurez beau essayer, vous
n’arriverez pas à le réveiller.
— Si tu crois nous faire renoncer à notre châtiment, tu es idiote,
s’exclama Iarlath. Gwyn, amène-moi Mark. Je vais le fouetter, ça nous fera
deux Blackthorn au lieu d’un.
— Non ! cria Kieran. Je vous l’interdis… Je ne pourrais pas le
supporter…
— Ça nous est bien égal, petit prince, répliqua Iarlath avec un sourire
cruel. Oui, nous les fouetterons tous les deux. Mark ne va pas s’en tirer
comme ça.
— Pour deux Blackthorn, tu pourrais avoir une Carstairs, proposa
Emma. Que dis-tu de ça ?
Gwyn ouvrit de grands yeux.
— Julian vous a dit qu’il avait tué des elfes pendant la Guerre Obscure,
mais moi j’en ai massacré encore plus, reprit-elle. J’ai tranché leurs gorges,
trempé mes doigts dans leur sang, et si c’était à refaire, je recommencerais.
— Silence ! rugit Iarlath. Comment oses-tu t’en vanter ?
La rage au cœur, Emma ôta son tee-shirt et se planta devant ses
bourreaux, en jean et soutien-gorge, avec un air de défi.
— Allez-y, fouettez-moi, qu’on en finisse. Sans quoi je jure que je vous
traquerai sans relâche jusque sur vos terres.
Iarlath jura dans une langue inconnue, les yeux fixés sur l’océan, et
Kieran s’avança vers le corps recroquevillé de Julian.
— Ne le touche pas ! cria Mark.
Sans le regarder, Kieran souleva Julian dans ses bras pour l’éloigner de
l’arbre.
Après l’avoir déposé à quelques mètres de là, il ôta sa longue tunique
pour en envelopper son corps ensanglanté. Emma poussa un soupir de
soulagement. Le soleil tapait sur son dos nu.
— Allez-y, fit-elle. À moins que vous soyez trop lâches pour vous en
prendre à une fille.
— Emma, arrête, la supplia Mark.
Une lueur mauvaise brillait dans les yeux de Iarlath.
— Très bien, Carstairs, lança-t-il. Prépare-toi, comme ton parabatai.
En s’approchant de l’arbre, Emma vit le visage de Gwyn s’assombrir.
L’écorce brun-rouge du tronc était lisse et froide au toucher. En l’agrippant
à pleines mains, elle entendit Mark l’appeler encore, et sa voix lui sembla
très lointaine. Iarlath vint se poster derrière elle. Le fouet siffla dans l’air et
elle ferma les yeux. Dans les ténèbres derrière ses paupières closes, elle
revit Julian dans la Cité Silencieuse. Elle l’entendit réciter l’extrait du livre
de Ruth remanié par les Chasseurs d’Ombres : « Où tu iras j’irai… »
Le fouet s’abattit sur son dos et il lui sembla que sa peau s’embrasait.
Elle serra les dents pour étouffer un cri.
« Ne me presse pas de t’abandonner… »
Le fouet claqua derechef. Cette fois, la douleur fut encore plus atroce.
Emma enfonça les ongles dans l’écorce.
« De m’éloigner loin de toi… »
Au troisième coup de fouet, Emma tomba à genoux.
« Que l’Ange me traite dans toute sa rigueur, ce n’est pas la mort qui
nous sépare. »
Au quatrième, la douleur afflua comme une vague qui obscurcit le ciel.
Emma ne s’entendait même plus hurler. Le fouet s’abattit une cinquième
fois, une sixième, une septième, mais elle ne sentait plus rien à présent et
peu à peu, les ténèbres se refermèrent sur elle.
23
… AVEC AUCUNE AUTRE PENSÉE
QUE D’AIMER ET D’ÊTRE AIMÉE
L’air sombre, Cristina sortit de la chambre d’Emma.
Mark entrevit l’intérieur de la pièce avant que la porte ne se referme
derrière elle. Il vit le corps inerte d’Emma, qui semblait minuscule sous le
tas de couvertures, et la silhouette de Julian assis à son chevet, la tête basse.
Mark ne l’avait jamais vu aussi malheureux.
— Comment va-t-elle ? demanda-t-il à Cristina.
Ils étaient seuls dans le couloir. Les autres dormaient à poings fermés.
Mark ne voulait pas se souvenir de la tête de son frère à son réveil,
quand il l’avait trouvé à genoux auprès d’Emma, une stèle à la main, en
train de tracer des runes de guérison sur sa peau mutilée d’une main
tremblante, inexpérimentée, lui qui ne maîtrisait plus la langue des anges.
Il ne voulait pas se souvenir de la tête de Julian quand il avait porté
Emma à l’intérieur, le tee-shirt maculé de son sang. Il ne voulait pas se
souvenir des cris de la jeune fille et du silence qui avait suivi quand elle
s’était effondrée au pied de l’arbre.
Il ne voulait pas se souvenir de la tête de Kieran quand il avait essayé
de le retenir, une main agrippée à son bras, le visage blême, le regard
implorant.
Mark s’était dégagé d’un geste brusque.
— Touche-moi encore et je t’arrache la main ! avait-il rugi en
s’éloignant.
Gwyn avait entraîné Kieran à l’écart en s’adressant à lui d’un ton
sévère, où perçait une pointe de tristesse.
— Laisse-le, Kieran, avait-il dit. Ça suffit pour aujourd’hui.
Ils avaient porté Emma jusque dans sa chambre et Julian l’avait
allongée sur le lit pendant que Mark allait chercher Cristina.
Cristina n’avait pas réagi quand il l’avait réveillée, ni quand elle avait
vu Emma dans ses vêtements lacérés et couverts de sang. Elle s’était
aussitôt mise au travail : après avoir habillé Emma avec des vêtements
propres, elle était allée chercher des bandages pour Jules et elle avait lavé le
sang qui poissait les cheveux de la jeune fille.
— Elle va s’en tirer, dit-elle à Mark. Elle guérira.
Mark ne voulait pas se souvenir du sifflement du fouet ni de l’odeur
métallique du sang se mêlant à l’air iodé.
— Mark, fit Cristina en lui caressant la joue.
Sa main était douce, ses grands yeux noirs l’observaient avec tristesse.
Il songea aux yeux de Kieran, qui lui rappelaient les fragments de verre
coloré d’un kaléidoscope. Le regard de Cristina, lui, ne changeait pas.
L’expression pensive, elle promena la main le long de sa joue. Mark avait
l’impression que tout son corps était noué.
— Mark ? appela Julian à mi-voix de l’autre côté de la porte.
— Tu devrais retourner auprès de ton frère, dit Cristina en lui tapotant
l’épaule. Ce n’est pas ta faute, compris ?
Mark hocha la tête sans un mot.
— Je vais réveiller les enfants pour leur annoncer la nouvelle,
poursuivit-elle en s’éloignant dans le couloir d’un pas décidé.
Avec un soupir, Mark poussa la porte de la chambre. Emma gisait
immobile sur le lit, ses cheveux clairs éparpillés sur l’oreiller. Sa poitrine se
soulevait et s’abaissait au rythme régulier de son souffle. On avait appliqué
sur sa peau des runes de sommeil et d’autres pour calmer la douleur, stopper
l’écoulement du sang, favoriser la cicatrisation.
Toujours assis à son chevet, Julian serrait ses doigts dans les siens.
Mark ne voyait que son dos voûté, la courbe vulnérable de sa nuque. Il
semblait si jeune à cet instant !
— J’ai essayé, dit Mark. J’ai essayé de prendre sa place mais Gwyn n’a
pas voulu.
— Je sais. Je t’ai vu, fit Julian d’un ton monocorde. Mais contrairement
à toi, Emma a tué des gens du Petit Peuple. Tu ne les intéressais plus dès
lors qu’ils avaient l’occasion de la punir.
Mark se maudit intérieurement. Il ne trouvait pas les mots pour consoler
son frère.
— Si elle mourait, poursuivit Julian de la même voix, j’aurais envie de
mourir, moi aussi. Je sais que ce n’est pas bien. Pourtant, c’est la vérité.
— Elle ne mourra pas, le rassura Mark. Elle va s’en tirer. Elle a juste
besoin de temps pour se remettre. J’ai vu des hommes à l’agonie. Ils ont un
regard particulier. Son heure n’a pas sonné.
— Je ne peux pas m’empêcher de m’interroger au sujet de cette affaire,
dit Julian subitement. Un type tente de ressusciter la femme qu’il aimait. On
pourrait presque penser qu’il faut le laisser faire.
— Jules… murmura Mark, qui lisait dans ses pensées. Ils tuent des
gens. On ne peut pas réparer une tragédie avec une autre tragédie.
— Je sais juste que si c’était Emma, je ferais la même chose, rétorqua
Julian, le regard perdu. Je serais capable de tout.
— Ce n’est pas vrai, protesta Mark en posant la main sur l’épaule de
son frère pour le forcer à se retourner. Tu prendrais la bonne décision,
comme tu l’as toujours fait.
— Je suis désolé…
— Désolé de quoi, Jules ? Si je n’avais pas parlé à Cristina de cette
histoire de cape…
— Ils auraient trouvé un autre prétexte pour s’en prendre à toi. Kieran
te voulait du mal. Tu l’avais blessé et il voulait te rendre la monnaie de ta
pièce. Je… je suis navré pour Kieran parce que je vois bien maintenant
qu’il comptait à tes yeux. Je ne savais pas que tu avais laissé un être cher
derrière toi. Je regrette d’avoir pensé pendant toutes ces années que toi, tu
étais libre, que tu prenais du bon temps pendant que je me tuais à élever
quatre enfants tout en dirigeant l’Institut pour protéger les secrets d’Arthur.
Je voulais tant me persuader qu’il y en avait au moins un de nous deux qui
allait bien…
— Tu voulais te persuader que j’étais heureux et j’ai fait pareil avec toi,
dit Mark. Je t’imaginais joyeux, bien portant, plein de vie… Je n’arrêtais
pas de me demander quel genre d’homme tu allais devenir. (Il observa un
silence.) Je suis fier de toi. Je n’ai pas eu beaucoup d’influence sur la
construction de ton identité, mais je suis fier de pouvoir t’appeler mon frère.
Je suis fier de vous tous. Et je ne vous abandonnerai plus.
Julian ouvrit de grands yeux.
— Tu ne retourneras pas chez les fées ?
— Quoi qu’il arrive, j’ai bien l’intention de rester ici.
Mark passa le bras autour des épaules de Julian et le serra contre lui.
Julian soupira comme s’il venait de se délester d’un poids qu’il traînait
depuis longtemps et que, la tête posée sur l’épaule de son frère aîné, il
pouvait enfin se décharger d’une partie de son fardeau.
Emma rêva de ses parents.
Ils se trouvaient dans la petite maison blanche qu’ils habitaient quand
elle était petite, dans le quartier de Venice Beach. Par la fenêtre, elle voyait
miroiter les canaux. Sa mère était assise devant le comptoir de la cuisine, un
linge déplié devant elle, sur lequel s’alignaient des armes blanches de tailles
différentes, de la plus petite à la plus grande, parmi lesquelles Cortana,
qu’Emma couvait d’un œil avide en s’attardant sur le tranchant de la lame
et ses reflets dorés.
Comparée à l’éclat des armes, sa mère semblait bien terne. Ses mains et
la couleur de ses cheveux ressortaient tandis qu’elle s’affairait, mais les
contours de sa silhouette étaient flous, et Emma se sentait terrifiée à l’idée
qu’elle disparaisse.
De la musique leur parvenait de la pièce voisine. John, le père d’Emma,
entra dans la cuisine, son violon appuyé sur l’épaule. D’habitude, il jouait
avec une épaulière, mais pas cette fois. La musique coulait comme de l’eau
de son instrument…
Soudain, un fouet claqua. Emma étouffa un cri. Sa mère releva la tête,
surprise.
— Quelque chose ne va pas, Emma ?
— Je… Non, rien. (Elle se tourna vers son père.) Continue à jouer,
papa.
John Carstairs sourit de son bon sourire.
— Tu es sûre que tu ne veux pas essayer ?
Emma secoua la tête. Chaque fois qu’elle frottait une corde avec
l’archet, elle produisait un bruit semblable au miaulement d’un chat qu’on
étrangle.
— Les Carstairs ont la musique dans le sang, reprit-il. Ce violon
appartenait à Jem Carstairs.
« Jem », songea Emma. Jem qui était venu la soutenir le jour de sa
cérémonie parabatai. Jem qui lui avait donné son chat pour qu’il veille sur
elle.
La douleur atroce et la voix de Cristina qui disait : « Emma, oh, Emma,
qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? »
Sa mère leva Cortana dans ses mains.
— Emma, tu as l’air ailleurs.
« Emma, fit la voix de Mark. Emma, reviens, s’il te plaît. Pour Julian.
Reviens. »
— Tu peux faire confiance à James Carstairs, dit John Carstairs. Il
viendra te trouver pour te demander de l’aide. Fais-lui confiance.
— Mais il m’a dit qu’il devait partir, papa, protesta Emma. Il m’a dit
qu’il devait trouver quelque chose.
— Il est arrivé au bout de sa quête. Toi, en revanche, tu as encore du
pain sur la planche.
« Jules, viens manger quelque chose… »
« Pas maintenant, Livvy. Je dois rester avec elle. »
— Mais, papa, murmura Emma. Papa, tu es mort…
John Carstairs sourit tristement.
— Tant que l’amour et les souvenirs subsistent, on n’est pas vraiment
mort.
À ces mots, il se remit à jouer. Emma se leva de sa chaise. Dehors, le
ciel s’assombrissait et le soleil couchant se reflétait sur les eaux du canal.
— Il faut que j’y aille.
— Oh, Emma, fit sa mère en contournant le comptoir de la cuisine,
Cortana toujours à la main. Je sais.
Des ombres traversaient son esprit. Quelqu’un lui broyait la main à lui
faire mal. « Emma, je t’en supplie, disait la voix qu’elle aimait le plus au
monde. Emma, reviens. »
La mère d’Emma déposa l’épée dans ses mains.
— La trempe de l’acier, ma fille. Souviens-toi qu’une lame forgée par
Wayland peut trancher n’importe quoi.
— Il est temps d’y retourner, Emma, dit son père en l’embrassant sur le
front. On a besoin de toi.
— Maman, murmura-t-elle. Papa.
Elle serra l’épée dans sa main. Autour d’elle, la cuisine disparut dans un
tourbillon qui emporta son père et sa mère avec elle.
— Cortana, murmura Emma en se redressant d’un bond.
Elle poussa un cri de douleur. Ses draps étaient enchevêtrés autour
d’elle. Elle était assise sur son lit, dans sa chambre. Les lampes étaient
allumées, la fenêtre entrouverte. Des serviettes et des bandages s’empilaient
sur la table de nuit. Une odeur de sang et de brûlé flottait dans la pièce.
— Emma ? fit une voix incrédule.
Cristina était assise au pied du lit, une paire de ciseaux et un rouleau de
gaze dans la main. Elle les laissa tomber par terre en voyant Emma ouvrir
les yeux et se précipita pour prendre son amie dans ses bras.
— Oh, Emma !
Pendant quelques instants, Emma se cramponna à elle en se demandant
si c’était ça, une sœur : une amie qui prenait soin de vous.
— Aïe, fit-elle d’une petite voix. Ça fait mal.
Cristina se détacha d’elle, les yeux rouges.
— Emma, comment tu te sens ? Tu te souviens de ce qui s’est passé ?
Emma porta la main à son front. Elle avait la gorge irritée ; était-ce à
force de crier ? Elle espérait ne pas avoir donné cette satisfaction à Iarlath.
— Je… J’ai dormi combien de temps ?
— Toute la journée. Julian n’a pas bougé de ton chevet. J’ai fini par le
convaincre d’aller manger quelque chose. Il va être mortifié quand il saura
que tu t’es réveillée en son absence.
— Il faut que je me lève… Que j’aille le voir… Tout le monde va bien ?
Il s’est passé quelque chose ?
Soudain, des visions horribles assaillirent Emma : les fées, une fois
débarrassées d’elle, avaient tout le loisir de s’en prendre à Mark, à Julian ou
aux enfants. Elle essaya de se traîner vers le bord du lit.
— Non, rien de spécial, répondit Cristina en la poussant doucement
vers les oreillers. Tu es faible et fatiguée ; tu as besoin de runes et de
nourriture. Après un choc pareil… Tu savais qu’on peut fouetter quelqu’un
à mort, Emma ?
— Oui, murmura-t-elle. Est-ce que mon dos gardera des cicatrices ?
— Probablement. À peine visibles, sans doute, car les iratze accélèrent
la cicatrisation. Emma, pourquoi tu as fait ça ? Tu crois vraiment que ton
corps est plus costaud que celui de Mark ou de Julian ?
— Non. À vrai dire, je crois que nous avons tous nos forces et nos
faiblesses, qui ne sont pas les mêmes d’une personne à l’autre. Il y a des
choses qui me terrifient et qui n’impressionnent pas du tout Mark. Comme
l’océan, par exemple. Mais il a subi assez de tortures… Quant à Julian… Je
l’ai senti dans mon corps et dans mon cœur quand ils l’ont fouetté. Je n’ai
jamais rien ressenti de pire, Cristina. J’aurais fait n’importe quoi pour que
ça cesse. C’était un acte égoïste, en fin de compte.
— N’importe quoi ! se récria Cristina en prenant la main d’Emma pour
la serrer dans la sienne. Ça fait longtemps que je répète que je ne voudrais
d’un parabatai pour rien au monde. Peut-être que je changerais d’avis si ce
parabatai, c’était toi.
« Moi aussi, j’aimerais que tu sois mon parabatai », songea Emma, qui
se garda de formuler sa pensée à haute voix : il lui semblait que, malgré
tout, ce n’était pas juste envers Julian.
— Merci, Cristina, dit-elle simplement. Mais l’enquête… Il faut que
j’aille avec vous…
— Où ça ? À la bibliothèque ? Tout le monde a travaillé d’arrache-pied
pendant toute la journée pour glaner des renseignements sur la Dame de
Minuit. On finira bien par dénicher quelque chose et on est déjà assez
nombreux sur le coup.
— Il y a autre chose à faire que des recherches dans les livres…
La porte s’ouvrit et Julian apparut sur le seuil. Il écarquilla les yeux et
pendant un bref instant, Emma ne vit que ces deux portes bleu-vert ouvertes
sur un autre monde.
— Emma… fit-il d’une voix éraillée.
Il portait un jean et une chemise blanche ample sous laquelle on
devinait le bandage qui enveloppait sa poitrine. Il avait les yeux rougis, les
cheveux ébouriffés et l’ombre d’une barbe sur les joues. Julian étant
toujours rasé de près, Ty lui avait dit sans préambule qu’il n’aimait pas ça.
— Julian, dit Emma. Tu vas…
Mais Julian se précipitait déjà. Sans prêter attention à Cristina, il tomba
à genoux devant le lit et noua les bras autour d’Emma en enfouissant le
visage contre son ventre.
D’une main tremblante, elle caressa ses boucles en échangeant un
regard inquiet avec Cristina, qui s’éloigna prétextant qu’elle devait
rejoindre les autres à la bibliothèque. Emma entendit le bruit que fit la porte
en se refermant derrière elle.
— Julian, murmura-t-elle, les mains dans ses cheveux.
Il inspira profondément avant de relever la tête.
— Par l’Ange, Emma, dit-il dans un souffle. Pourquoi tu as fait ça ?
En la voyant grimacer de douleur, il se redressa d’un bond.
— Il te faut d’autres runes de guérison. Bien sûr, quel idiot je fais,
évidemment qu’il t’en faut d’autres !
Il avait raison : elle souffrait. Elle s’efforça de respirer à fond, comme
Diana le lui avait appris, tandis qu’il sortait sa stèle de sa poche.
Il s’assit sur le lit à côté d’elle.
— Tiens-toi tranquille, dit-il en appliquant la pointe de la stèle sur sa
peau.
Peu à peu, elle sentit la douleur refluer.
— Et toi, tu t’es réveillé quand ?
— Si ce que tu me demandes, c’est si je les ai vus te fouetter, la réponse
est non, répondit-il d’un ton morne. De quoi tu te souviens, au juste ?
— De l’arrivée de Gwyn et des deux autres… Iarlath… Kieran.
Elle revit la lumière éblouissante du soleil, un arbre à l’écorce rouge
sang. Un œil noir, l’autre gris argent.
— Kieran et Mark… ils s’aiment, reprit-elle.
— Ou plutôt ils s’aimaient. Je doute que ce soit toujours le cas en ce qui
concerne Mark.
Emma sursauta.
— J’ai perdu Cortana…
— Mark l’a rapportée. Bon sang, Emma ! Quand je suis revenu à moi,
la délégation était partie et tu étais allongée sur le sol, en sang. Mark tâchait
de te relever et je t’ai crue morte. Ils t’ont fouettée à notre place, Emma ! Je
ne peux pas accepter cette idée, tu comprends ? (Sa voix se brisa.)
Comment tu as pu faire ça ?
— Mark ne l’aurait pas supporté. Ça l’aurait anéanti. Et je n’aurais pas
supporté de les voir te fouetter. Ça m’aurait anéantie.
— Et que penses-tu que je ressente ?
— Tu n’es pas tout seul, Julian ! Les enfants… Ils s’attendent que je me
batte, que je sois blessée. Dans ces cas-là, ils se disent : « Et revoilà Emma,
avec ses bleus et ses pansements ! » Toi, c’est différent. Si tu étais
gravement blessé, ils seraient morts de trouille. Et je ne veux pas qu’ils
aient peur.
Julian serra le poing. En voyant son pouls battre sous sa peau, Emma
songea soudain à ce graffiti qu’elle avait vu sur la jetée de Malibu : « Ton
cœur est une arme de la taille de ton poing. »
— Bon sang, Emma ! s’exclama-t-il. Tu as souffert le martyre par ma
faute !
— C’est ma famille aussi, dit-elle en s’efforçant de dissimuler son
émotion.
— Parfois je voudrais qu’on soit mariés et qu’ils soient nos enfants, dit-
il brusquement, la tête basse.
— Mariés ? répéta-t-elle, surprise.
Il releva la tête, les yeux rougis.
— Qu’est-ce que tu crois ? Que…
— Tu m’aimes moins que je t’aime ? Oui, parce que tu me l’as dit. (Ces
mots le firent tressaillir.) Quand je t’ai avoué mes sentiments sur la plage, tu
as répondu : « Pas comme ça, Emma. »
— Je n’ai…
— J’en ai assez qu’on se mente. Tu comprends ? J’en ai vraiment
marre, Julian.
Il se passa la main dans les cheveux.
— Je n’ai pas de solution. J’ai beau envisager tous les cas de figure, je
ne pourrai jamais t’avoir pour moi.
— Pas dans l’immédiat. Du moins pas comme ça.
Elle tenta de se redresser dans le lit. Son dos l’élançait et elle se sentait
courbaturée comme si elle avait couru un marathon.
Le regard de Julian s’assombrit.
— Tu as encore mal ? (Il fouilla parmi l’attirail qui jonchait la table de
nuit et trouva une fiole.) Malcolm m’a donné ça. Tiens, bois.
La fiole était remplie d’un liquide ambré comme de la Chartreuse, qui
avait un goût de champagne éventé. Dès qu’elle en eut avalé une gorgée,
elle sentit tout son corps s’engourdir. Peu à peu, la douleur dans ses
membres reflua, laissant place à une énergie nouvelle.
Julian lui prit la fiole des mains et la remit sur la table de chevet. Puis
après avoir glissé un bras sous ses genoux, l’autre sous ses épaules, il la
souleva du lit. Elle s’agrippa à lui, étonnée. Elle percevait les battements de
son cœur, sentait les effluves de savon, de peinture et de girofle qui
émanaient de lui. Ses cheveux étaient doux contre sa joue.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je veux te montrer quelque chose, répondit-il nerveusement, comme
s’il s’apprêtait à accomplir un acte horrible.
— À t’entendre, on croirait que c’est un congélo rempli de restes
humains, marmonna Emma tandis qu’il ouvrait la porte d’un coup d’épaule.
— L’Enclave serait sans doute moins fâchée.
Emma avait envie de frotter sa joue contre la sienne pour sentir la
rugosité de sa barbe. Elle éprouvait un tel élan de désir et d’affection que
tout son corps était crispé.
— Tu peux me reposer, ça va, dit-elle. Tu n’as pas besoin de me porter
comme une princesse.
Il réprima un gloussement et la déposa doucement par terre. Ils restèrent
appuyés l’un contre l’autre pendant un bref instant, comme s’ils ne
pouvaient pas supporter le fait de ne plus se toucher. Le cœur battant,
Emma suivit Julian dans le corridor désert et dans le petit escalier qui
menait à son atelier. Appuyée à une table maculée de peinture, elle le
regarda prendre une clé dans le tiroir d’un meuble près de la fenêtre.
Après avoir rassemblé son courage, il s’avança vers la porte verrouillée,
celle qu’il était le seul à ouvrir. Il fit tourner la clé dans la serrure et le
verrou coulissa avec un déclic sonore.
Il s’effaça pour la laisser passer.
— Entre.
Par habitude et par respect pour l’intimité de Julian, Emma hésita.
— Tu es sûr ?
Il acquiesça. Emma traversa l’atelier avec une pointe d’appréhension.
Julian était si pâle qu’elle en venait à imaginer le pire. Elle ne l’avait jamais
vu dans un état pareil.
En entrant dans la pièce, elle crut pendant un bref instant qu’elle venait
de pénétrer dans le palais aux miroirs d’une fête foraine. Les murs étaient
couverts de peintures et de dessins. Il y avait aussi, dans un coin près de
l’unique fenêtre, un chevalet avec une œuvre à moitié achevée. Des
esquisses s’empilaient sur des plans de travail courant le long des murs est
et ouest.
Chaque peinture, chaque dessin était un portrait d’elle.
Ici elle s’entraînait, Cortana à la main, là elle jouait avec Tavvy, lisait
une histoire à Dru. Sur une aquarelle, elle dormait sur la plage, une main
glissée sous sa nuque. Les détails de la courbe de son épaule, le moindre
grain de sable collé à sa peau avaient été reproduits avec tant de soin qu’elle
en avait le tournis. Sur une autre aquarelle, elle s’élevait, nue, au-dessus de
Los Angeles. À travers son corps transparent, on voyait briller les étoiles
dans le ciel nocturne. Ses cheveux tombaient en cascade comme une pluie
de lumière éclairant le monde.
Elle se remémora ses paroles lorsqu’ils avaient dansé ensemble :
« J’avais envie de te peindre, de peindre ta chevelure. Il faudrait que
j’utilise du blanc de titane pour trouver la bonne teinte, celle qui accroche la
lumière. Mais ça ne marcherait pas… Tes cheveux ne sont pas juste blonds :
ils ont des reflets ambrés, fauves, blé, caramel et miel. »
Elle toucha ses cheveux, qui lui avaient toujours semblé d’un blond
ordinaire, puis regarda la toile inachevée posée sur le chevalet, qui la
représentait sortant de l’océan, Cortana sanglée sur la hanche. Comme sur
la plupart des autres œuvres de Julian, elle avait les cheveux lâchés. On
aurait dit une projection d’écume au coucher du soleil, quand les derniers
rayons embrasent les flots. Elle avait l’air d’une déesse belle et terrible.
Elle se mordit la lèvre.
— Tu aimes quand je lâche mes cheveux.
Julian rit.
— C’est tout ce que tu as à dire ?
Elle se tourna vers lui. Ils étaient tout près l’un de l’autre.
— C’est magnifique. Pourquoi tu n’as jamais montré ça à personne ?
Il sourit tristement.
— Emma, on ne peut pas regarder ces dessins sans deviner mes
sentiments pour toi.
Elle s’appuya au comptoir pour s’empêcher de trembler.
— Ça fait combien de temps que tu me dessines ?
Il soupira.
— Je t’ai toujours dessinée.
— Je me souviens d’une époque où tu le faisais, et du jour au
lendemain, tu t’es arrêté.
— Je n’ai jamais arrêté. J’ai seulement appris à le cacher. (Son sourire
s’évanouit.) Mon dernier secret.
— Ça m’étonnerait.
— J’ai menti sans arrêt, dit-il après un silence. Je suis devenu un expert.
J’ai cessé de croire que c’était mal. Jusqu’à ce jour sur la plage où je t’ai dit
le contraire de ce que je pensais.
Emma agrippait si fort le comptoir qu’elle avait mal à la main.
— De quoi tu parles ?
— Tu le sais bien, répondit-il en s’éloignant d’elle.
Soudain, elle songea que, peut-être, elle l’avait trop poussé dans ses
retranchements. Pourtant, l’envie de savoir une fois pour toutes l’emporta.
— J’ai besoin de l’entendre, Julian. Crache le morceau.
Il se dirigea vers la porte. L’espace d’une seconde, elle crut qu’il allait
quitter la pièce mais il tourna la clé dans la serrure et revint vers elle. Ses
yeux brillaient dans la demi-pénombre.
— J’ai essayé, tu sais. C’est pour ça que je suis parti en Angleterre. Je
pensais qu’éloigné de toi mes sentiments changeraient peut-être. Or à la
seconde où je t’ai revue, j’ai compris que rien n’avait changé. (Il parcourut
la pièce d’un regard presque résigné.) Pourquoi tous ces portraits de toi ?
Parce que je suis un artiste, Emma. J’ai mis mon cœur dans ces dessins.
Elle planta son regard dans le sien.
— Tu le penses vraiment…
— Je sais, je t’ai menti sur la plage. Mais je le jure sur nos serments de
parabatai, maintenant je te dis la vérité. J’aime tout chez toi, Emma. Le
bruit de tes pas dans le couloir, que je peux reconnaître entre tous. Personne
ne marche ni ne bouge comme toi. Ton souffle saccadé quand tu dors,
comme si tes rêves te surprenaient. Quand on marche ensemble sur la plage
et que nos ombres se fondent. Quand tu écris sur mon bras avec ton doigt et
que je comprends mieux que si on me criait dans l’oreille. Je ne voulais pas
tomber amoureux de toi. C’est la pire idée au monde. Mais je ne peux pas
m’en empêcher. Crois-moi, j’ai essayé.
Plus encore que ses mots, sa voix acheva de la convaincre. Elle
exprimait tant de chagrin ! Ce chagrin qu’elle-même éprouvait depuis si
longtemps qu’elle avait cessé de l’identifier. Elle fit un pas vers lui, puis un
autre.
— Alors… alors, tu m’aimes ?
Il sourit tristement.
— Tu n’imagines pas à quel point.
Un instant plus tard, elle était dans ses bras et ils s’embrassaient. Elle
n’aurait pas su dire comment c’était arrivé, elle savait juste que c’était
inévitable. Autant Julian était calme quand il lui parlait deux minutes plus
tôt, autant ses baisers étaient avides à présent. Il la serrait contre lui en
traçant de ses lèvres le contour de sa bouche. Elle avait glissé les mains
dans ses cheveux ; elle avait toujours adoré ses cheveux, et maintenant
qu’elle pouvait les toucher à sa guise, elle plongeait les mains dans ses
boucles épaisses, les enroulait autour de ses doigts.
Il la souleva dans ses bras comme si elle ne pesait rien. Les mains
nouées autour de son cou, elle le regarda pousser d’une main les feuilles et
les tubes de peinture pour ménager un espace où elle pourrait s’asseoir.
— Dis-moi que je n’ai pas tout fichu par terre, chuchota-t-il entre deux
baisers. Je me suis comporté comme un imbécile sur la plage et en te voyant
dans ta chambre avec Mark…
Emma agrippa ses épaules, grisée par leur étreinte. Il y avait eu des
guerres, des gens s’étaient entretués, avaient gâché leur vie pour ça, ce
mélange de désir et de plaisir qui mettait ses nerfs au supplice.
— Il ne s’est rien passé…
Il lui caressa les cheveux.
— Je sais que c’est ridicule. À l’époque où tu avais un faible pour
Mark, vers l’âge de douze ans, je me souviens d’avoir été jaloux pour la
première fois de ma vie. C’est absurde, j’en suis conscient, mais nos plus
grandes peurs sont celles dont on a le plus de mal à se défaire. Si Mark et
toi… Je crois que je ne m’en remettrais pas.
L’honnêteté de cette déclaration toucha Emma.
— C’est normal d’avoir peur, murmura-t-elle en se pressant contre lui.
C’est humain.
Les yeux mi-clos, il lui enlaça la taille et promena les lèvres sur son
cou. Sa peau était brûlante. Elle comprenait soudain pourquoi on associait
toujours la passion avec le feu : elle avait l’impression que leurs corps
s’étaient embrasés comme les herbes sèches des collines de Malibu et qu’il
n’en resterait bientôt plus que des cendres.
— Dis-moi que tu m’aimes, Emma. Même si tu ne le penses pas.
Elle sursauta : comment pouvait-il s’imaginer…
Tout à coup, un bruit de pas résonna dans l’atelier, puis la voix de Livvy
s’éleva :
— Julian ? Hé, Jules, tu es là ?
Affolés, Emma et Julian se détachèrent l’un de l’autre, les cheveux
hirsutes, les lèvres gonflées. Elle avait beau se creuser la tête, Emma ne
parvenait pas à trouver un moyen d’expliquer pourquoi ils s’étaient
enfermés à double tour dans l’atelier privé de Julian.
— Juuules ! cria Livvy d’un ton jovial. On est dans la bibliothèque et
Ty m’a envoyée te chercher… (Un silence.) Sérieux, Julian…
Julian se figea en voyant la poignée tourner et la porte trembler sur ses
gonds. Il y eut un soupir, puis la porte s’immobilisa. Les pas s’éloignèrent
et ils entendirent la porte de l’atelier se refermer.
Emma regarda Julian. Il lui sembla que son sang s’était glacé dans ses
veines et qu’il circulait de nouveau comme un torrent après la fonte des
neiges.
— Tout va bien, chuchota-t-elle.
Julian la prit dans ses bras et, les mains agrippées à ses épaules, il la
serra si fort contre lui qu’elle avait du mal à respirer. Au bout de quelques
secondes, il la relâcha à contrecœur.
— On ferait mieux d’y aller, dit-il.
De retour dans sa chambre, Emma prit une douche rapide et enfila un
jean. Elle ne put s’empêcher de grimacer de douleur en faisant passer son
tee-shirt par-dessus sa tête. Elle aurait bientôt besoin de nouveaux bandages
et d’une autre iratze.
En sortant dans le couloir, elle trouva Mark adossé au mur.
— Emma, fit-il d’un ton las. Julian m’a dit que tu allais bien. Je… je
suis vraiment désolé.
— Ce n’est pas ta faute, Mark.
— Si. Je faisais confiance à Kieran.
— Tu lui faisais confiance parce que tu l’aimais.
Il la dévisagea d’un air surpris.
— Ça se voyait tant que ça ?
— Tu le regardais comme… (« comme je regarde Julian »)… comme
quelqu’un qui est amoureux. Je regrette de ne pas m’en être aperçue plus
tôt. Je croyais que tu… (« aimais bien Cristina ? Kieran avait l’air
sacrément jaloux d’elle »)… aimais les filles. Ça m’apprendra à faire des
hypothèses.
— Mais j’aime les filles, protesta-t-il.
— Oh, tu es bisexuel ?
— Il paraît que c’est comme ça qu’on dit, répliqua-t-il avec amusement.
Il n’y a pas de terme spécifique dans la langue des fées… En tout cas, tu as
raison pour Kieran. Il était tout pour moi à une époque.
— Il t’aime aussi, ça se voit. À mon avis, il voulait juste te ramener
avec lui. Il ne pensait pas qu’ils mettraient leurs menaces à exécution.
Au souvenir du fouet, Emma sentit sa gorge se serrer.
— Le jour de mon enlèvement, reprit Kieran, la dernière chose que j’ai
dite à Julian, c’est : « Reste avec Emma. » Par la suite, quand je pensais à
toi, j’avais toujours l’image d’une fille frêle, d’une petite chose avec des
tresses blondes. Je savais déjà que s’il t’arrivait quelque chose, Julian en
aurait le cœur brisé. Aujourd’hui, tu l’as protégé. C’est toi qui as reçu les
coups qui nous étaient destinés, à lui et à moi. J’aurais voulu que ce soit
moi. Mais je sais pourquoi mon frère voulait me protéger. Et je te suis
reconnaissant de l’avoir protégé à son tour.
— Il fallait que je le fasse, dit Emma une fois qu’elle eut retrouvé sa
voix.
— Je te serai redevable à jamais, déclara-t-il d’un ton solennel. Tu peux
me demander tout ce que tu veux.
— Ça, c’est une sacrée proposition. Rien ne t’oblige à…
— J’y tiens.
Après un silence, Emma hocha la tête et sa gêne se dissipa. Mark l’elfe
redevint Mark Blackthorn, qui lui fit un compte rendu détaillé des progrès
de l’enquête tandis qu’ils descendaient pour rejoindre les autres. Afin
d’éviter qu’Arthur n’apprenne ce qui s’était passé avec la délégation, Julian
lui avait arrangé un rendez-vous avec Anselm Nightshade dans sa pizzeria
de Cross Creek Road. Un peu plus tôt dans la journée, Nightshade avait
dépêché une voiture pour Arthur et promis de le ramener avant la tombée de
la nuit.
Le reste de la famille s’était rassemblé dans la bibliothèque pour
éplucher des livres afin d’y dénicher des informations sur la Dame de
Minuit.
— Ils ont découvert quelque chose ? s’enquit Emma.
— Je ne sais pas trop. J’étais en chemin vers la bibliothèque quand
Monsieur Univers a débarqué en disant qu’il avait des infos.
— Monsieur Univers ?
— Diego, grommela Mark.
Il n’eut pas le loisir de poursuivre ; ils étaient arrivés devant la porte de
la bibliothèque. À peine furent-ils entrés que Livvy se jeta dans les bras
d’Emma, les larmes aux yeux.
— Liv, attention à mes bandages !
— Je n’arrive pas à croire que tu aies laissé ces types te fouetter, oh je
les déteste, je déteste les Cours, je vais tous les tuer…
— « Laissé » n’est peut-être pas le terme qui convient, objecta Emma.
Mais tout va bien, Livvy. Je n’ai pas eu si mal que ça.
— Oh, la menteuse ! s’exclama Cristina en émergeant de derrière une
pile de livres, Diego à ses côtés. C’était héroïque, ce que tu as fait… et
aussi très bête.
Diego posa sur Emma ses yeux sombres et sérieux.
— Si j’avais su ce qui allait se passer, je me serais porté volontaire pour
être fouetté. Je suis plus robuste et plus musclé que toi ; je l’aurais sans
doute mieux supporté.
— Je m’en suis bien sortie, répliqua Emma, un peu agacée. Cela dit,
merci de nous rappeler que tu es super balèze. Sans ça, on l’aurait peut-être
oublié.
— Oh, ça suffit ! s’écria Cristina avant d’enchaîner sur un déluge de
mots en espagnol.
Emma leva les mains.
— Cristina, ralentis !
— Parce que ça t’aiderait à mieux comprendre ? railla Diego. Tu parles
espagnol ?
— Pas vraiment, admit Emma.
Il eut un petit sourire.
— Eh bien, dans ce cas, laisse-moi te dire qu’elle nous complimente.
— Des compliments ! Tu parles ! rétorqua Emma.
À ce moment, la porte s’ouvrit. Julian entra, donna aussitôt l’ordre
d’empiler les livres et de trier les papiers. Ty, qui s’était installé au bout de
la table comme s’il présidait une réunion d’entreprise, lança un regard
affectueux à Emma avant de se replonger dans ses recherches.
En se dirigeant vers la longue table, elle vit du coin de l’œil Julian se
poster derrière Ty pour examiner ses notes.
— Où sont Tavvy et Dru ? demanda-t-elle en prenant un livre sur une
pile.
— Tavvy commençait à trop s’agiter, alors Dru l’a emmené à la plage,
répondit Livvy. Ty pense avoir trouvé quelque chose.
— Je crois savoir qui est la fameuse Dame de Minuit, confirma
l’intéressé. Le livre de Tavvy m’a rappelé une chose que j’ai lue dans un
bouquin d’histoire consacré aux Blackthorn…
— Mais on les a tous passés au peigne fin, objecta Julian.
Ty lui coula un regard condescendant.
— Seulement ceux qui retracent le siècle écoulé. D’après le livre de
Tavvy, la Dame de Minuit était tombée amoureuse de la mauvaise personne.
C’était un amour interdit.
— Alors on s’est demandé : c’est quoi, un amour interdit ? ajouta Livvy
avec enthousiasme. Un parent, une personne plus âgée ou plus jeune, un
ennemi juré…
— Quelqu’un qui aime Star Wars alors que toi tu préfères Star Trek, et
ainsi de suite, l’interrompit Emma. Où tu veux en venir, Liv ?
— Ou un parabatai, comme Silas Pangborn et Eloisa Ravenscar,
expliqua Livvy, et Emma regretta aussitôt d’avoir plaisanté. Sauf que ça ne
nous paraissait pas très probable. Et puis on s’est souvenu qu’il était
strictement interdit de tomber amoureux d’une Créature Obscure avant les
Accords. C’était un véritable scandale.
— Alors on s’est plongés dans des histoires plus anciennes, enchaîna
Ty. Et c’est comme ça qu’on a appris qu’une Blackthorn s’était entichée
d’un sorcier. Ils avaient prévu de s’enfuir ensemble, mais sa famille a
découvert le pot aux roses et décidé de l’envoyer chez les Sœurs de Fer.
— « Ses parents l’emprisonnèrent dans un château en fer », dit Mark,
qui tenait à la main le livre de Tavvy. C’est ce qui est écrit.
— Puis elle est morte, conclut Emma. Comment s’appelait-elle ?
— Annabel Blackthorn, répondit Livvy.
— Et où ça s’est passé ? demanda Julian.
— En Angleterre, il y a deux cents ans. Avant qu’Edgar Allan Poe
écrive son poème.
— Moi aussi, j’ai trouvé quelque chose, dit Diego en sortant de la
poche intérieure de sa veste une tige flétrie avec plusieurs feuilles, qu’il
déposa sur la table. N’y touche pas, avertit-il Livvy qui s’apprêtait à la
prendre. C’est de la belladone, une plante très toxique. Même si elle n’est
mortelle qu’en cas d’ingestion.
— Elle provient du point de convergence ? demanda Mark. J’en ai vu
là-bas.
— Oui, confirma Diego. Elle est beaucoup plus dangereuse que la
belladone ordinaire. À mon avis, elle a servi à enduire les flèches qu’on m’a
vendues au Marché Obscur. (Il fronça les sourcils.) Ce qui est bizarre, c’est
qu’elle est censée ne pousser qu’en Cornouailles.
— La fille qui est tombée amoureuse du sorcier, était de là-bas, précisa
Ty.
La lumière se fit dans l’esprit d’Emma.
— Diego, qui t’a vendu ces flèches ?
— Un type qui avait la Seconde Vue. Je crois qu’il s’appelait Rook…
— Johnny Rook. (Le regard de Julian croisa celui d’Emma.) Tu crois
que…
Elle tendit la main vers lui.
— Donne-moi ton téléphone.
Sous les regards intrigués des autres, elle prit l’appareil et alla s’isoler
dans un coin de la pièce. Son interlocuteur décrocha au bout de plusieurs
sonneries.
— Allô ?
— Rook, c’est Emma Carstairs.
— Je t’ai dit de ne pas m’appeler, répondit-il d’un ton glacial. Après ce
que ton ami a fait à mon fils…
— Si tu refuses de me parler, tu vas recevoir une petite visite des Frères
Silencieux.
Emma sentait une colère terrible sourdre en elle, ainsi qu’un sentiment
de trahison.
— Écoute, je sais que tu as vendu des flèches à mon ami. Elles étaient
enduites d’un poison que seul le Gardien des Disciples pouvait se procurer.
Elle tentait le tout pour le tout. Au silence à l’autre bout du fil, elle
devina que son intuition était la bonne.
— Tu prétends ne pas connaître son identité. Je sais que tu mens,
poursuivit-elle.
— Je dis la vérité, protesta Rook après un silence. J’ignore qui est ce
type.
— Alors comment tu sais que c’est un homme ?
— Écoute, il porte toujours une longue robe avec des gants et un
capuchon, O.K. ? Il est couvert de la tête aux pieds. Il m’a demandé de
distiller ces feuilles pour fabriquer un mélange dont il pourrait se servir.
— Et il t’a dit d’en enduire des flèches ?
Elle aurait pu parier qu’à l’autre bout du fil Rook souriait d’un air
narquois.
— Il m’en restait un peu et je me suis dit que j’allais m’amuser. Les
Centurions ne sont pas très populaires au Marché Obscur et la belladone est
illégale.
Emma eut envie de le traiter de tous les noms, mais à quoi bon ?
— Qu’est-ce que tu as fait d’autre pour lui ? demanda-t-elle.
— Rien ne m’oblige à te révéler quoi que ce soit, Carstairs. Tu n’as
aucune preuve que je connais le Gardien…
— Ah oui ? Dans ce cas, comment tu as découvert qu’ils allaient
balancer un cadavre du côté du Sépulcre ? (Comme Rook ne répondait pas,
Emma poursuivit :) Tu sais à quoi ressemblent les prisons de la Cité
Silencieuse ? Tu tiens vraiment à en faire l’expérience ?
— Non…
— Alors parle ! Tu as eu recours à la nécromancie ?
— Non, pas du tout ! se récria Rook, pris de panique. D’accord, j’ai fait
des trucs pour les Disciples. J’ai fabriqué des porte-bonheur pour eux, fait
en sorte qu’ils aient de petites rentrées d’argent, qu’ils puissent avoir accès
à des fêtes, des premières, qu’ils fassent des rencontres amoureuses, qu’ils
concluent des affaires. Rien d’extraordinaire. J’en faisais juste assez pour
leur donner envie de rester, les convaincre que le Gardien veillait sur eux et
que tous leurs rêves allaient se réaliser.
— Et qu’est-ce que tu as obtenu en échange ?
— De l’argent. Une protection. Il a protégé ma maison contre les
démons. Ce type a des pouvoirs.
— Tu travaillais pour quelqu’un qui a sacrifié des gens, lui rappela
Emma.
— C’était une secte ! s’écria-t-il avec colère. Ce genre de chose a
toujours existé et n’est pas près de s’arrêter. Les gens veulent l’argent et le
pouvoir, et ils sont prêts à tout pour les obtenir. Ce n’est pas ma faute.
— C’est vrai que les gens font n’importe quoi pour du fric. Tu en es la
preuve vivante. (Emma s’efforça de maîtriser sa colère, mais son cœur
battait à tout rompre.) Dis-m’en un peu plus sur ce type. Tu as forcément
remarqué sa voix, sa démarche, un détail bizarre…
— Tout est bizarre chez lui, et je te rappelle qu’il était entièrement
masqué. Je n’arrivais même pas à voir ses chaussures, O.K. ? C’est lui qui
m’a chargé de te parler du Sépulcre. Il racontait un paquet d’histoires à
dormir debout, un jour il m’a dit qu’il était venu à Los Angeles pour
retrouver son amour perdu…
Emma raccrocha et se tourna vers les autres.
— C’est Malcolm, dit-elle d’une voix métallique, lointaine. Malcolm
est le Gardien.
Ils la dévisagèrent en silence, abasourdis.
— Malcolm est notre ami, protesta Tiberius. Il… il ne nous ferait
jamais ça.
— Ty a raison, renchérit Livvy. Ce n’est pas parce que Annabel
Blackthorn était amoureuse d’un sorcier…
— Elle était amoureuse d’un sorcier, répéta Emma. En Cornouailles.
Magnus a mentionné que Malcolm y avait vécu à une époque. Une plante
originaire de cette région pousse autour du point de convergence. Depuis le
début de l’enquête, Malcolm nous aide sans nous aider. Il n’a jamais traduit
un seul mot des inscriptions. Il nous a affirmé qu’il s’agissait d’un sortilège
d’invocation alors que c’est de la nécromancie. (Emma se mit à faire les
cent pas.) Il a une bague sertie d’une pierre rouge et les boucles d’oreilles
que j’ai trouvées sur le site étaient des rubis… D’accord, ça ne prouve rien
du tout, il n’empêche qu’il a dû prévoir des vêtements pour elle, non ? (Elle
se retourna et vit que tous les regards étaient braqués sur elle.) Malcolm n’a
emménagé à Los Angeles que cinq mois avant l’attaque de l’Institut. Il
prétend qu’il était absent quand c’est arrivé… Et s’il avait menti ? C’était le
Grand Sorcier de la ville. Il aurait pu facilement localiser l’endroit où se
trouvaient mes parents ce jour-là. Il aurait très bien pu les tuer.
Elle considéra les autres, dont l’expression oscillait entre la stupéfaction
et l’incrédulité.
— Je ne crois pas que Malcolm ferait une chose pareille, dit Livvy
d’une petite voix.
— Rook m’a dit qu’à chacune de leurs rencontres le Gardien
dissimulait son identité. Il m’a aussi dit qu’il était venu à Los Angeles pour
retrouver son amour perdu. Vous vous souvenez des mots que Malcolm a
prononcés quand on regardait ce film ? « Je suis venu ici pour ramener le
véritable amour d’entre les morts. » (Elle agrippait si fort le téléphone
qu’elle en avait mal aux doigts.) Et s’il parlait au sens littéral ? S’il était bel
et bien venu ici pour ressusciter sa bien-aimée ?
Un long silence suivit. À la surprise d’Emma, ce fut Cristina qui le
rompit.
— Je ne connais pas bien Malcolm et je n’ai pas pour lui le même
attachement que vous, dit-elle de sa voix douce. Alors pardonnez-moi si
mes paroles vous blessent : je crois qu’Emma a raison. Ça fait trop de
coïncidences. Annabel Blackthorn est tombée amoureuse d’un sorcier en
Cornouailles. Or, Malcolm a exercé sa magie là-bas. En soi, c’est suffisant
pour éveiller les soupçons. (Elle les regarda tour à tour d’un air grave.) Je
suis désolée, mais la prochaine étape pour le Gardien, c’est de se procurer
du sang des Blackthorn. Autant dire qu’on n’a pas de temps à perdre.
— Ne t’excuse pas, Cristina. Tu as raison, déclara Julian.
Il regarda Emma et elle lut dans ses pensées : « Voilà qui explique
pourquoi Belinda était au courant pour Arthur. »
— Il faut le retrouver, dit Diego de ce ton pragmatique qui le
caractérisait. Mettons-nous en route immédiatement…
La porte de la bibliothèque s’ouvrit et Dru entra précipitamment dans la
pièce, les joues roses. De longues mèches brunes s’échappaient de ses
tresses. Elle faillit heurter Diego et recula au dernier moment avec un petit
cri.
— Dru ? fit Mark. Tout va bien ?
Elle hocha la tête et s’avança vers Julian.
— Tu avais besoin de moi ?
Julian la considéra d’un air perplexe.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— J’étais sur la plage avec Tavvy, répondit-elle en s’appuyant à la table
pour reprendre son souffle. Et puis il est arrivé et il m’a dit que tu voulais
me parler, alors je suis revenue en courant…
— Hein ? fit Julian. Je n’ai envoyé personne, Dru.
— Mais il a dit… (Dru parut troublée, tout à coup.) Il a dit que tu
voulais me voir tout de suite.
Julian se leva.
— Où est Tavvy ?
La bouche de Dru se mit à trembler.
— Mais il a dit… Il a dit qu’il le ramènerait. Je lui ai laissé un jouet. Il
a déjà surveillé Tavvy des tas de fois, je ne comprends pas, qu’est-ce qui ne
va pas… ?
— Dru, dit Julian en s’efforçant de maîtriser sa voix, de qui tu parles ?
Qui est avec Tavvy ?
Dru avala sa salive à grand-peine, son petit visage rond pétrifié
d’épouvante.
— Malcolm, répondit-elle.
24
DU NOM D’ANNABEL LEE
— Je ne comprends pas, répéta Dru. Qu’est-ce qui se passe ?
Livvy attira sa sœur contre elle et la serra dans ses bras. Elles
mesuraient à peu près la même taille ; on n’aurait jamais pu deviner que
Livvy était l’aînée. Dru s’agrippa à elle.
Diego et Cristina étaient pétrifiés d’horreur. Ty, toujours assis dans sa
chaise, avait sorti un de ses jouets de sa poche et le triturait de ses mains
tremblantes, la tête basse, les cheveux dans la figure. Quant à Julian… il
semblait anéanti.
— Mais pourquoi ? murmura Dru. Pourquoi Malcolm a gardé Tavvy
avec lui ? Et pourquoi vous êtes tous aussi inquiets ?
— Dru, Malcolm est celui que nous cherchons, expliqua Emma d’une
voix étranglée. C’est le Gardien. L’assassin. Et il a besoin de Tavvy…
— … parce qu’il lui faut le sang d’un Blackthorn, conclut Julian à sa
place. Le dernier sacrifice. Le sang d’un Blackthorn pour ramener une
Blackthorn.
Dru fondit en larmes, la tête appuyée contre l’épaule de sa sœur. Mark
tremblait. Cristina s’écarta brusquement de Diego et se rapprocha de lui
pour lui prendre la main. Emma s’agrippa au bord de la table. Elle ne
sentait plus la douleur dans son dos. Elle ne sentait plus rien.
Elle ne voyait que Tavvy, le petit Tavvy, le dernier-né des Blackthorn.
Tavvy qu’elle avait porté dans ses bras cinq ans plus tôt pour le sauver du
carnage à l’Institut. Tavvy couvert de peinture dans l’atelier de Jules. Tavvy,
le seul parmi eux à avoir une peau qui ne tolérait aucune rune de protection.
Tavvy, qui ne devait pas comprendre ce qui lui arrivait.
— Attendez, s’écria Dru. Malcolm m’a remis un message pour toi,
Jules.
Elle s’écarta de Livvy pour fouiller dans sa poche et en sortit un bout de
papier plié en deux.
— Il m’a demandé de ne pas le lire, soi-disant que c’est personnel.
Livvy, qui s’était rapprochée de son frère jumeau, eut un grognement de
dégoût. Le visage de Julian était blême, ses yeux étincelaient de colère. Il
prit le papier des mains de Dru et faillit le déchirer en le dépliant. La
confusion se peignit sur ses traits.
— Qu’est-ce qu’il y a d’écrit, Jules ? demanda Mark.
Julian lut le message à voix haute.
— « Je te ramènerai, Annabel Lee. »
Et soudain, il y eut une explosion.
Un éclair noir jaillit de la feuille de papier et fit voler la verrière en
éclats avec la force d’un boulet de démolition.
Emma se couvrit la tête de ses mains tandis que des débris de verre et
de plâtre pleuvaient autour d’elle. Ty, qui se trouvait juste en dessous du
trou dans la verrière, se précipita pour plaquer sa sœur au sol. Une étagère
vacilla et se mit à pencher dangereusement vers Diego. Cristina s’élança
pour la faire dévier de sa trajectoire et elle s’écrasa par terre, à quelques
centimètres de Diego. Dru poussa un cri et Julian l’attira contre lui en la
protégeant de son bras.
Le faisceau de lumière noire brillait toujours. Julian jeta le bout de
papier par terre et l’écrasa d’un coup de talon. Aussitôt, il tomba en
poussière et la lumière s’éteignit comme si Julian venait d’appuyer sur un
interrupteur.
Le silence retomba. Après s’être dégagée de l’étreinte de son frère,
Livvy se releva et tendit la main pour l’aider à se lever à son tour.
— Ty, tu n’étais pas obligé de faire ça, dit-elle, mi-étonnée, mi-inquiète.
— Tu voulais quelqu’un qui te protège du danger, c’est ce que tu as dit.
— Je sais, mais…
Ty se leva… et poussa un cri. Un gros morceau de verre s’était planté
dans son mollet. Du sang traversait déjà le tissu de son pantalon. Il
s’agenouilla et avant que l’une des personnes présentes ait pu esquisser un
geste, il arracha le bout de verre de sa jambe.
— Ty ! cria Julian en se précipitant pour l’aider.
Ty secoua la tête et se laissa choir sur une chaise avec une grimace de
douleur. Une flaque de sang avait commencé à se former autour de sa
chaussure.
— Laisse Livvy s’en occuper, dit-il. C’est mieux…
Livvy s’avançait déjà pour tracer une iratze sur la jambe de son frère.
Un débris de verre lui avait entaillé la joue et le sang ressortait sur sa peau
claire. Elle s’essuya d’un revers de manche en achevant la rune de guérison.
— Laisse-moi voir la coupure, dit Julian en s’agenouillant à son tour.
Avec des gestes précautionneux, Livvy retroussa la jambe du pantalon
de Ty. La plaie s’était déjà refermée, mais sa jambe était couverte de sang.
— Une autre iratze devrait régler ça, observa Diego. Avec une bonne
rune de transfusion.
Julian serra les dents. Jusqu’à présent, il n’avait pas manifesté le même
agacement que Mark vis-à-vis de Diego mais Emma voyait bien qu’en ce
moment il se contenait difficilement.
— Oui, on sait, répliqua-t-il. Merci, Diego.
Ty se tourna vers son frère.
— Je ne sais pas ce qui s’est passé, dit-il d’un air hébété. Je ne m’y
attendais pas… J’aurais dû prévoir.
— Ty, personne n’aurait pu prévoir ça, objecta Emma. Julian a lu le
message et paf ! le rayon laser de la mort s’est déclenché.
— Quelqu’un d’autre est blessé ?
Entre-temps, Julian avait découpé la jambe du pantalon de Ty et, le
visage blême, Livvy appliquait des runes de guérison et de transfusion
sanguine sur la peau de son frère. Julian parcourut des yeux la pièce et
Emma comprit qu’il procédait à l’inventaire de la famille : « Mark va bien,
Livvy va bien, Dru va bien… » Elle le vit chercher machinalement Tavvy
des yeux et pâlir.
— Malcolm a dû enchanter ce bout de papier pour que le sortilège se
déclenche dès qu’on en aurait lu le contenu, dit-il.
— C’est un avertissement, ajouta Mark. J’ai déjà vu ce genre de chose à
la Cour des Ténèbres, où l’on pratique la magie noire.
Julian reprit, le teint livide :
— Je vais contacter l’Enclave. Je me fiche pas mal des répercussions
maintenant que Tavvy est en danger. J’en assume la totale responsabilité.
— Tu n’as pas à tout assumer, intervint Mark. Je dois prendre ma part,
moi aussi.
Julian, sans répondre, tendit la main vers Emma.
— Emma, mon téléphone.
Emma, qui avait oublié qu’elle l’avait encore, le sortit de sa poche et se
figea. L’écran était noir.
— Il est éteint.
— C’est bizarre, je l’ai rechargé ce matin.
— Tu n’as qu’à te servir du mien, dit Cristina. Tiens… (Elle se figea à
son tour.) Il s’est éteint, lui aussi.
Ty se leva de sa chaise en grimaçant de douleur.
— Il faudrait vérifier l’ordinateur et le téléphone fixe.
Il quitta la pièce avec Livvy. Le calme était revenu, on n’entendait que
le craquement du verre sous les pieds. Le sol était jonché de débris.
Apparemment, la lumière noire avait fait exploser le verre de l’oculus.
Drusilla étouffa un cri.
— Regardez… il y a quelqu’un là-haut.
Emma leva les yeux. L’oculus laissait voir un coin de ciel nocturne. Elle
entrevit un visage pâle au bord de l’ouverture circulaire.
Mark se précipita dans l’escalier, se pencha par-dessus l’oculus. Il y eut
un grand remue-ménage, puis il revint en agrippant par le col un jeune
homme mince aux cheveux bruns qui se débattait comme un beau diable. Ils
roulèrent sur le sol, parmi les débris de verre, en se rouant de coups de
poing.
Les vêtements du jeune inconnu étaient déchirés et couverts de sang.
Bientôt, il cessa de bouger. Mark s’assit à califourchon sur lui et au moment
où il dégainait une dague, Emma s’aperçut que l’intrus n’était autre que
Kieran.
Mark lui mit son couteau sous la gorge.
— Je devrais t’égorger sur-le-champ, dit-il entre ses dents.
Dru laissa échapper un petit cri d’effroi. À la surprise d’Emma, Diego
lui mit la main sur l’épaule pour la réconforter.
Le visage déformé par un rictus de colère, Kieran tendit le cou.
— Eh bien, vas-y, tue-moi ! cracha-t-il.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda Mark.
Julian fit un pas vers eux, la main posée sur le manche du couteau
pendu à sa ceinture. Emma savait qu’à cette distance il n’aurait aucun mal à
atteindre sa cible. Et qu’il n’hésiterait pas si Mark était en danger.
Bien que Mark tînt le couteau d’une main ferme, son visage trahissait
une grande angoisse.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? répéta-t-il. Pourquoi venir ici alors que tu
sais que tout le monde te déteste ? Tu cherches à te faire tuer ?
— Mark, s’il te plaît, l’implora Kieran en l’agrippant par la manche.
Mark se dégagea d’un geste brusque.
— J’aurais pu te pardonner si c’était moi que vous aviez fouetté. Or
vous vous en êtes pris à ceux que j’aime, et ça, je ne peux pas le pardonner.
Tu mérites de souffrir le même calvaire qu’Emma.
— Je suis venu vous aider…
Mark ricana.
— On ne veut pas de ton aide.
— Je suis au courant pour Malcolm Fade. Je sais qu’il détient ton petit
frère.
Mark blêmit.
— Lâche-le, Mark, ordonna Julian. S’il a des informations au sujet de
Tavvy, il faut le laisser parler. Lâche-le.
Mark hésita.
— Mark, intervint Cristina d’une voix douce.
Sans un regard pour Kieran, Mark se releva brusquement et alla se
poster près de Julian, qui serrait toujours le manche de son couteau.
Kieran se releva lentement et se tourna vers le petit groupe. Il était loin,
le guerrier arrogant qu’Emma avait vu pour la première fois dans le
Sanctuaire. Ses vêtements étaient ensanglantés et déchirés, son visage
couvert de bleus. Il ne semblait pas effrayé mais son attitude trahissait un
profond désespoir. Tout dans son apparence, de ses vêtements à sa posture,
en passant par le regard qu’il posait sur Mark, indiquait qu’il se moquait pas
mal de ce qu’il était devenu.
La porte de la bibliothèque s’ouvrit à la volée. Ty et Livvy entrèrent
dans la pièce.
— Tout est fichu ! s’exclama Livvy. Les téléphones, l’ordinateur et
même les radios…
Elle s’interrompit en apercevant Kieran, qui s’inclina brièvement
devant elle.
— Je suis Kieran de la Chasse Sauvage.
— Il faisait partie de la délégation qui a fouetté Emma ? demanda
Livvy en se tournant vers Mark puis vers Julian.
Julian hocha la tête. Ty regarda Mark et les autres.
— Pourquoi il est toujours en vie ? lança-t-il d’un ton glacial.
— Il a des infos sur Tavvy, répondit Drusilla. Julian, fais-le parler…
Julian lança son couteau. Il frôla la tête de Kieran et alla se planter dans
l’encadrement de la fenêtre derrière lui.
— Tu vas nous dire tout ce que tu sais, lâcha-t-il d’un ton tranquille, ou
je répands ton sang sur le sol de cette bibliothèque. J’ai déjà tué des elfes
avant toi. Je peux recommencer.
Kieran ne baissa pas les yeux.
— Inutile de me menacer. Je suis venu ici pour vous révéler ce que je
sais. La lumière noire que vous venez de voir, c’est de la magie féerique qui
permet de couper toutes les communications afin que vous ne puissiez pas
réclamer de l’aide auprès de l’Enclave ou du Conclave.
— On peut toujours téléphoner d’une cabine ou du restaurant près de la
route… objecta Livvy d’une voix hésitante.
— Et vous verrez alors que toutes les lignes téléphoniques ont été
coupées sur plusieurs kilomètres, répliqua Kieran. Je vous en conjure, ne
perdez pas de temps. Fade a emmené votre frère, ils sont déjà au point de
convergence. C’est là-bas qu’il accomplit ses sacrifices. Si vous voulez
sauver l’enfant, il faut vous mettre en route immédiatement.
Julian ouvrit la porte de la salle d’armes.
— Mettez-vous tous en tenue et armez-vous. Diego, Cristina, prenez ce
que vous voulez ici, ce sera plus simple que de retourner dans votre
chambre. Kieran, tu restes là où je peux te voir, ajouta-t-il en désignant une
table au milieu de la pièce. Ne bouge pas ou tu tâteras de mon couteau.
Kieran lui jeta un regard noir. Apparemment, il avait retrouvé un peu de
son éternelle arrogance.
— Je te crois sur parole, rétorqua-t-il en se dirigeant vers la table tandis
que tout le monde s’agitait autour de lui.
Ils s’étaient demandé s’ils devaient tous aller au point de convergence
ou si Drusilla devait rester pour garder l’Institut. Face à ses protestations,
Julian avait fini par capituler : l’Institut n’était plus un endroit sûr depuis
que l’oculus avait été détruit. Kieran avait réussi à entrer, ce qui signifiait
que d’autres le pouvaient aussi. Julian voulait pouvoir garder un œil sur sa
famille et il ne pouvait pas se servir de l’âge comme prétexte auprès de sa
sœur, étant donné qu’Emma et lui avaient combattu pendant la Guerre
Obscure alors qu’ils étaient plus jeunes qu’elle.
Il avait pris Ty à part pour lui dire que s’il préférait se tenir à l’écart des
combats parce qu’il était blessé, il n’y avait rien de honteux à ça. Il pouvait
rester dans la voiture s’il le souhaitait.
— Tu crois que je ne peux pas vous servir à quelque chose ? avait
répliqué Ty, agacé.
— Non, avait-il répondu en toute sincérité, mais tu es blessé et je…
— C’est la guerre. On risque tous notre peau. Je veux venir pour aider
Tavvy. C’est ma décision, et ça compte.
À présent, Ty se trouvait dans la salle d’armes avec eux. C’était une
pièce caverneuse, sans fenêtres. Des armes étaient suspendues un peu
partout sur les murs : épées, haches, masses. Des vêtements, des ceintures et
des bottes s’empilaient dans un coin. Un grand récipient en céramique était
rempli de stèles et des poignards séraphiques s’alignaient sur une table
recouverte d’un linge.
Tout le monde s’affairait. Mark venait d’ôter ses chaussures pour enfiler
une paire de bottes. Debout près de la table, Emma glissait dans sa ceinture
des poignards séraphiques préalablement baptisés, avant de distribuer le
reste aux autres.
Les pensées de Julian étaient tournées vers Tavvy. Une terreur
paralysante l’envahissait, sapant sa détermination et sa concentration. Il
n’avait jamais eu autant de mal à se focaliser sur le moment présent. Il
regrettait amèrement que les choses ne se soient pas passées autrement,
qu’ils n’aient pas demandé l’aide de l’Enclave quand c’était encore
possible. Ils auraient dû prévenir Magnus, il aurait ouvert un Portail…
Mais les regrets ne servaient à rien.
— Accouche, dit-il à Kieran en prenant une ceinture sur une étagère.
Cette lumière, tu prétends que c’était de la magie noire ?
Depuis que Mark ne s’intéressait plus à lui, Kieran semblait s’ennuyer.
Adossé à la table, il mettait un point d’honneur à ne pas regarder les armes
autour de lui, non pas parce qu’elles l’impressionnaient mais parce que
c’étaient des armes de Nephilim.
— La question, c’est de savoir si ce genre de magie apparaîtra sur la
carte de l’Enclave, intervint Ty en mettant ses gants de protection. Tu sais,
celle dont Magnus se sert pour localiser les manifestations de magie noire.
À moins qu’elle ne soit bloquée comme les téléphones portables ?
Il était déjà en tenue, son bandage à peine visible sous l’épais tissu de
son pantalon.
— C’était la magie que l’on voit à la Cour des Ténèbres, déclara
Kieran. Elle n’apparaîtra pas sur la carte. Ils ont pensé à tout.
Julian fronça les sourcils.
— Qui ça, « ils » ? D’ailleurs, comment se fait-il que tu en saches
autant sur Malcolm ?
— Iarlath, bien sûr, répondit Kieran.
Mark le dévisagea avec étonnement.
— Iarlath ? Qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans ?
— Je croyais que vous saviez au moins cela, marmonna Kieran. Iarlath
et Malcolm sont de mèche depuis l’attaque de l’Institut il y a cinq ans.
— Ils sont alliés ? Ça fait longtemps que tu es au courant ?
— Non, je viens de l’apprendre. J’ai commencé à avoir des soupçons
quand Iarlath a refusé avec un peu trop de véhémence de te ramener chez
nous. Il tenait tellement à ce que tu restes ici qu’il a imaginé cette parodie
de châtiment afin de s’assurer que tu ne repartirais pas. Après quoi, j’ai
compris qu’il ne t’avait pas ramené à l’Institut dans le seul but de trouver
l’auteur de ces meurtres. Il voulait surtout s’assurer que les membres de
votre famille ne puissent pas prévenir l’Enclave avant qu’il soit trop tard.
Emma, un poignard séraphique dans chaque main et Cortana sanglée
dans le dos, s’était figée de surprise.
— Au moment de me fouetter, Iarlath m’a dit que nous autres Chasseurs
d’Ombres, nous étions trop naïfs pour savoir à qui nous fier. Il faisait
référence à Malcolm, n’est-ce pas ?
— Sans aucun doute, acquiesça Kieran. Malcolm est la main invisible
qui guidait les Disciples. C’est lui qui a tué tes parents il y a cinq ans.
— Mais pourquoi ? s’écria-t-elle, et Julian eut une envie folle de la
prendre dans ses bras pour la réconforter.
— À mon avis, c’était une expérience. Il voulait voir si le sortilège
fonctionnait.
Comme Emma restait sans voix, Julian posa la question à sa place :
— Quelle expérience ?
— Il y a quelques années, Iarlath faisait partie de ceux qui s’étaient
alliés à Sébastien Morgenstern. C’était aussi un ami de Malcolm. Comme
vous le savez sans doute, il existe quelques livres que les sorciers n’ont pas
le droit de posséder mais qu’on peut trouver dans les bibliothèques des
Chasseurs d’Ombres, notamment des ouvrages de nécromancie. L’un
d’entre eux est le Livre Noir des Morts.
— Celui dont parle le poème, dit Dru, qui avait enfilé sa tenue de
combat et tressé ses cheveux. « Le livre noir il te faut à tout prix. »
— Il existe de nombreux livres noirs. Mais c’était celui-là que Malcolm
voulait. Une fois l’Institut vidé de ses occupants et Sébastien parti, Malcolm
a saisi l’occasion pour dérober le livre dans la bibliothèque. Dans ses pages,
il a trouvé le sortilège qu’il cherchait et découvert qu’il requérait le sacrifice
d’un Chasseur d’Ombres. C’est le moment qu’ont choisi tes parents pour
revenir à l’Institut.
— Alors il les a tués, conclut Emma. Pour un sortilège. (Elle eut un rire
amer.) Est-ce que ça a marché, au moins ?
— Non, répondit Kieran. Alors il a jeté leurs cadavres dans l’océan,
sachant que leur mort serait mise sur le compte de Sébastien.
— C’est Iarlath qui t’a raconté tout ça ? demanda Mark, suspicieux.
— Je l’ai entendu en faire le récit à la Cour des Ténèbres. Le reste, je
l’ai appris en le menaçant d’un couteau. Malcolm devait brouiller les pistes
pour que vous ne puissiez pas remonter sa trace et pour ce faire, il s’est
servi de Johnny Rook. La présence de Mark vous dissuaderait de prévenir
l’Enclave ou les Frères Silencieux et il aurait les coudées franches pour
mener à bien son projet de résurrection. Une fois qu’il aurait franchi toutes
les étapes, il ne lui resterait plus qu’à se procurer le sang d’un Blackthorn
afin de parachever l’enchantement.
— Mais Iarlath n’a pas le pouvoir de dépêcher une délégation ni de
chapeauter un projet pareil ! s’exclama Mark. Ce n’est qu’un courtisan ! Il
ne peut pas donner d’ordres à Gwyn. Qui lui en a accordé la permission ?
Kieran secoua la tête.
— Je ne sais pas, il ne m’en a rien dit. Il pourrait s’agir du roi mon père
ou de Gwyn…
— Gwyn ne ferait jamais une chose pareille ! répliqua Mark. Il a le sens
de l’honneur et il n’est pas cruel.
— Et Malcolm ? s’écria Livvy. Je pensais qu’il avait de l’honneur, lui
aussi. Je croyais qu’il était notre ami ! Il aime beaucoup Tavvy : il jouait
tout le temps avec lui, il lui apportait des cadeaux… Il ne lui ferait jamais
de mal.
— Il est responsable de la mort d’une douzaine de personnes au moins,
Livvy, lui rappela Julian.
— Les gens ont plusieurs facettes, intervint Mark, le regard fixé sur
Kieran. Ça vaut aussi pour les sorciers.
Emma n’avait pas lâché ses poignards séraphiques. Comme toujours,
Julian percevait ses émotions comme s’ils partageaient le même cœur :
colère, désespoir, chagrin. Plus que jamais, il avait envie de la toucher, mais
il craignait de trahir ses véritables sentiments pour elle. Or, il ne voulait pas
courir ce risque alors que son cœur était dévoré d’inquiétude pour son petit
frère, et qu’il ne pouvait pas laisser voir qu’il avait peur pour ne pas
démoraliser le reste de la fratrie.
— Nous avons tous plusieurs facettes, dit Kieran. Nous sommes plus
que nos actions, bonnes ou mauvaises.
Ses yeux étincelaient quand ils se posèrent sur Mark. Même dans cette
pièce pleine de Chasseurs d’Ombres, une force brute, propre aux cavaliers
de la Chasse Sauvage, imprégnait Kieran comme l’odeur des feuilles ou de
la pluie. Cette même force que Julian percevait parfois chez son frère et qui
s’étiolait depuis son retour à l’Institut, mais qui se manifestait encore
brièvement ici et là. L’espace d’un instant, en les regardant tous les deux, il
crut voir deux créatures primitives, incongrues dans cet environnement
policé.
— Le poème inscrit sur les corps, dit soudain Cristina. Celui qui
mentionne le Livre Noir. La légende veut que ce soit le roi de la Cour des
Ténèbres qui en ait fait don à Malcolm.
— Il en va de même dans la version des fées, renchérit Kieran. D’abord,
on a raconté à Malcolm que sa bien-aimée était devenue une Sœur de Fer.
Plus tard, il a appris qu’elle avait été emmurée vivante par sa propre
famille. Cette découverte l’a poussé à aller trouver le roi de la Cour des
Ténèbres pour savoir s’il existait un moyen de ressusciter les morts. Le roi
lui a fait cadeau de ce poème, qui contenait des instructions. Il lui a fallu
près d’un siècle pour les comprendre et pour dénicher le fameux Livre Noir.
— C’est pour cette raison que la bibliothèque a été détruite pendant
l’attaque, dit Emma. Pour ne pas qu’on s’aperçoive que le livre avait été
volé. Il y a eu énormément de dégâts. Mais pourquoi avoir ordonné aux
Disciples de tuer aussi des gens du Petit Peuple ? Si Iarlath était réellement
de mèche avec Malcolm…
— C’était à la demande de Iarlath. Il a beaucoup d’ennemis à la Cour
des Lumières. C’était un moyen efficace de se débarrasser d’une partie
d’entre eux. Malcolm les faisait éliminer par ses Disciples et Iarlath n’était
pas inquiété. Pour nous, tuer l’un des nôtres est un crime abominable.
— Où est le corps d’Annabel ? demanda Livvy. Elle devrait être
enterrée en Cornouailles, non ? « Dans sa tombe au bord de la mer »,
comme dans le poème de Poe.
— Les points de convergence sont des endroits hors de l’espace-temps,
expliqua Kieran. Celui qui nous intéresse ne se trouve ni en Cornouailles ni
en Californie : c’est un entre-deux-mondes, un peu comme le royaume des
fées.
— On doit sans doute pouvoir y accéder aussi par les Cornouailles,
observa Mark. Ce qui expliquerait la présence de ces plantes à l’entrée de la
caverne.
— Et quel est le rapport avec le poème « Annabel Lee » ? demanda Ty.
Le nom d’Annabel, les similitudes entre les deux histoires… c’est plus
qu’une coïncidence, non ?
Le prince-fée secoua la tête.
— Je sais juste ce que Iarlath m’a raconté et ce qui appartient à notre
folklore. Je ne savais même pas qu’il existait un poème terrestre intitulé
« Annabel ».
Mark se tourna de nouveau vers Kieran.
— Et Iarlath, où est-il maintenant ?
Les yeux de Kieran étincelèrent.
— On perd du temps. On devrait déjà être en route.— Il n’a pas tort, dit
Diego, qui était déjà sur le pied de guerre : il avait revêtu sa tenue de
combat et transportait plusieurs épées ainsi qu’une hache.
Par ailleurs, il avait glissé des poignards à sa ceinture et portait une
longue cape noire par-dessus sa tenue, fixée sur l’épaule avec l’insigne des
Centurions, représentant un branchage dénudé assorti des mots Primi
Ordines. En comparaison, Julian se sentait sous-équipé.
Il dévisagea une par une toutes les personnes présentes.
— Je sais qu’on a toujours considéré Malcolm comme un ami de la
famille, or c’est un menteur et un assassin. Les sorciers, bien qu’immortels,
ne sont pas invulnérables. Quand vous le verrez, visez le cœur.
Il y eut un silence qu’Emma rompit :
— Il a tué mes parents, c’est à moi de m’en charger.
— Jules, dit Mark en s’avançant vers son frère d’un air décidé, tu veux
bien appliquer une ou deux runes sur ma peau ? J’ai peur sinon d’être
désavantagé pendant la bataille.
Julian prit machinalement sa stèle et suspendit son geste.
— Tu es sûr ?
Mark acquiesça.
— Il est temps d’en finir avec les vieux cauchemars, répondit-il en
dénudant son épaule. Une rune de courage. Et une autre d’agilité.
Tandis que les autres discutaient du moyen le plus rapide de se rendre
sur les lieux, Julian sentit le regard d’Emma et de Kieran peser sur lui
quand il traça les deux runes sur l’épaule de son frère. Sous la brûlure,
Mark se raidit, puis se détendit presque immédiatement.
Une fois que Julian eut terminé, Mark rajusta ses vêtements et se tourna
vers lui, les yeux brillants.
— Pourquoi ? demanda Julian.
— Pour Tavvy, répondit Mark et soudain, Julian se reconnut dans
l’expression déterminée de son frère. Et aussi parce que je suis un Chasseur
d’Ombres, ajouta-t-il.
Il jeta un œil vers Kieran qui les observait tristement. L’amour et la
haine possédaient leur propre langage codé, songea Julian, qu’en ce
moment même Kieran et Mark étaient les seuls à comprendre.
— Parce que je suis un Chasseur d’Ombres, répéta-t-il avec une lueur
de défi dans le regard.
— Je vous ai dit tout ce que je savais, lâcha Kieran.
— Alors je suppose qu’il est temps pour toi de partir, répliqua Mark.
Merci pour ton aide, Kieran. Si tu retournes auprès de la Chasse Sauvage,
préviens Gwyn que malgré toutes leurs lois, je ne reviendrai pas. Je jure
de…
— Ne jure pas, l’interrompit Kieran. Tu changeras peut-être d’avis.
— Adieu, fit Mark en se détournant.
— J’ai apporté ma monture, dit Kieran.
Il s’adressait à Mark, mais tous les autres tendaient l’oreille.
— Nos chevaux ont le pouvoir de voler, poursuivit-il. Rien ne peut les
ralentir. Je pourrais partir devant pour essayer de les retenir jusqu’à ce que
vous arriviez.
— Je pars avec lui, annonça Mark sans une ombre d’hésitation.
Tous le dévisagèrent, surpris.
— Ne va pas le poignarder en cours de route, Mark, dit Emma. On aura
peut-être besoin de lui.
— Si agréable soit-elle, je n’avais pas cette idée en tête, répliqua-t-il.
Deux guerriers valent mieux qu’un.
— Bien dit, fit Cristina en glissant deux couteaux papillons dans sa
ceinture.
Julian se sentit gagné par la fièvre qui précède une bataille.
— En route ! s’écria-t-il.
Dans l’escalier, Julian se retrouva côte à côte avec Kieran. Ce garçon
étrange incarnait la magie indomptable et la sauvagerie meurtrière de la
Chasse Sauvage. Il ne comprenait pas ce que Mark avait pu aimer chez lui.
— Ton frère avait tort à ton sujet, déclara Kieran.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Julian, sur ses gardes.
Il se méfiait depuis longtemps du Petit Peuple, de leurs mots trompeurs
et de leurs insinuations.
— Il m’a dit que tu avais un caractère très doux. Que tu étais la
personne la plus gentille qu’il connaisse. (Il eut un beau sourire qui éclaira
ses traits comme le soleil sur la glace.) Tu n’es pas doux ; tu es impitoyable.
Julian resta silencieux un long moment ; on n’entendait que le
claquement de leurs pas dans l’escalier. Arrivé sur la dernière marche, il se
tourna vers Kieran et dit avant de s’éloigner :
— Souviens-t’en.
« Parce que je suis un Chasseur d’Ombres. »
Mark se tenait debout près de Kieran sur la vaste étendue d’herbe qui
descendait vers la mer. L’Institut se dressait derrière eux dans la pénombre
et de là où ils se trouvaient, le trou dans le toit était invisible.
Kieran siffla avec ses doigts, un son tristement familier pour Mark. La
vue de son ancien ami lui serrait encore le cœur : son maintien, le moindre
muscle de son corps qui témoignait de la discipline à laquelle il était soumis
depuis son plus jeune âge, ses cheveux trop longs parce que Mark n’était
plus là pour les couper, ses cils qui l’avaient tant fasciné par leur
longueur…
— Pourquoi ? dit Kieran en s’écartant un peu de lui comme s’il
craignait d’être giflé. Pourquoi tu es venu avec moi ?
— Parce qu’il faut te surveiller, répondit Mark. Je pouvais te faire
confiance autrefois mais c’est bien fini.
— Ce n’est pas la véritable raison. Je te connais, Mark. Je sais quand tu
mens.
Mark pivota brusquement vers Kieran. Il se rendait compte à présent
qu’il avait toujours eu un peu peur de lui, de son rang, de son inébranlable
confiance en lui. Or, cette peur s’était envolée et il ignorait si c’était dû à la
rune de courage sur son épaule ou si c’était simplement parce qu’il n’avait
plus besoin de lui pour s’en sortir. Le désir, l’amour, c’était autre chose.
Mais quoi qu’il advienne, il pourrait survivre sans lui. Parce qu’il était un
Chasseur d’Ombres.
— Bon, je vais te dire pourquoi j’ai voulu venir avec toi…
Il y eut un éclair blanc. Lancevent, sa fidèle monture, franchit le petit
monticule qui la séparait de son maître et s’avança vers eux au galop. Elle
laissa échapper un petit hennissement en apercevant Mark et glissa la tête
sous son bras.
Il lui caressa l’encolure. Elle les avait transportés tant de fois, Kieran et
lui ! L’un derrière l’autre, ils avaient chevauché, ils s’étaient battus, et en
voyant Kieran enfourcher la jument, Mark éprouva un sentiment d’intense
familiarité.
Kieran baissa les yeux vers lui, plus aristocratique que jamais malgré
ses vêtements tachés de sang.
— Eh bien, je t’écoute, dit-il.
Mark sentit sa rune d’agilité lui picoter le dos tandis qu’il se hissait
derrière Kieran. Sans y penser, il noua les bras autour de sa taille et, comme
toujours, ses mains agrippèrent sa ceinture. Il éprouva l’envie fugace de
poser la tête sur son épaule, d’éprouver les mêmes émotions qu’à l’époque
où il chevauchait avec la Chasse, le même sentiment de sécurité qu’alors,
parce qu’il avait Kieran et que Kieran ne le quitterait jamais. Pourtant, il
savait désormais qu’il y avait pire que d’être abandonné.
— Parce que j’avais envie de chevaucher avec toi une dernière fois,
répondit-il enfin.
Kieran se pencha pour glisser quelques mots à l’oreille de Lancevent
dans le langage des fées et la jument partit au galop. Mark toucha son bras,
à l’endroit où Julian avait appliqué des runes. Il avait vaguement paniqué
quand la stèle était entrée en contact avec sa chair puis, à son étonnement,
un grand calme l’avait envahi.
Peut-être qu’en fin de compte les runes célestes faisaient corps avec sa
peau. Peut-être qu’il était vraiment né pour les porter.
Il se cramponna à Kieran alors que Lancevent s’élançait vers le ciel et
que l’Institut s’éloignait en dessous d’eux.
Quand Emma et les autres arrivèrent sur le point de convergence,
Kieran et Mark s’y trouvaient déjà. Ils émergèrent de la pénombre, portés
par un magnifique étalon blanc. À cette vue, Emma songea avec nostalgie à
l’époque où elle voulait un cheval.
Julian gara la Toyota. Un croissant de lune argenté se détachait sur le
ciel sans nuages, tranchant comme la lame d’un couteau. Il éclairait les
silhouettes de Mark et de Kieran, leur donnant une apparence irréelle.
Le paysage était trompeusement paisible sous le clair de lune. La brise
agitait doucement les herbes hautes et les buissons de sauge. La colline en
granite se dressait dans le lointain et l’entrée de la caverne semblait les
inviter à s’approcher.
— La dernière fois, nous avons tué beaucoup de Mantidés, dit Mark en
sautant à terre. Nous avons peut-être réussi à sécuriser les lieux. On ferait
mieux de ne pas traîner, ajouta-t-il en levant la tête vers Kieran. Toi, tu
restes ici pour monter la garde avec Lancevent.
— Mais je… commença Kieran.
— C’est une affaire de famille, l’interrompit Mark d’un ton qui ne
souffrait aucune objection.
Kieran chercha du regard Diego et Cristina, ouvrit la bouche pour
protester, puis se ravisa.
— Vérifiez vos armes avant d’y aller, lança Julian.
Tous, y compris Diego, inspectèrent docilement leur ceinture et leur
tenue. Ty alla chercher un autre poignard séraphique dans le coffre de la
voiture. Mark vérifia l’équipement de Dru, non sans lui rappeler que son
rôle consistait à rester derrière eux.
Après avoir retroussé sa manche, Emma tendit son bras nu à Julian.
— Laquelle tu veux ? demanda-t-il.
— Endurance.
Elle avait déjà reçu des runes de courage, de précision et de guérison. Si
l’Ange était capable de remédier aux blessures physiques, il ne leur avait
jamais donné de quoi guérir leurs peines. Il n’existait pas de rune pour
soigner les cœurs brisés. L’idée que la mort de ses parents n’ait été qu’une
expérience ratée, un sacrifice inutile, l’affectait plus qu’elle ne l’aurait
pensé. Pendant toutes ces années, elle avait cru qu’ils étaient morts pour
une vraie raison.
Julian lui prit doucement le bras et elle sentit la brûlure familière,
presque bienvenue, de la stèle sur sa peau. À mesure que la Marque
s’imprimait dans sa chair et que ses effets se propageaient à son sang, elle
avait l’impression de s’immerger dans un bain d’eau fraîche.
Endurance. Elle devrait accepter ce fait nouveau, apprendre à vivre
avec, passer à autre chose. Pour Tavvy. Pour Julian. Pour eux tous. Et peut-
être qu’elle aurait enfin sa revanche.
Julian recula. La Marque rougeoya sur la peau d’Emma avec une
intensité qu’elle n’avait encore jamais vue, comme si ses contours
s’embrasaient. Elle rajusta sa manche en hâte, pour que personne ne s’en
aperçoive.
Au bord de la falaise, le cheval blanc de Kieran se cabra sous le clair de
lune. On entendait les vagues s’écraser en bas, contre les rochers. Emma fit
volte-face et se dirigea vers l’entrée de la caverne.
25
LA TOMBE AU BORD DE LA MER
Une fois à l’intérieur de la grotte, Emma et Julian prirent la tête du
cortège et Mark ferma la marche. Comme la fois précédente, ils
s’engagèrent dans le tunnel assez étroit sur les premiers mètres, en
trébuchant parfois sur le sol inégal. Les plus grosses pierres avaient été
poussées le long des parois. Même dans l’obscurité, Emma, qui n’avait pas
osé allumer sa pierre de rune, distinguait des traces sur la mousse, comme si
des mains humaines avaient griffé les murs.
— Des gens sont passés par ici, murmura-t-elle. Un paquet de gens.
— Des Disciples ? suggéra Julian à voix basse.
Elle secoua la tête. Elle n’en savait rien. Elle frissonnait un peu mais
c’était le genre de frisson qui précède la bataille, aiguise les sens et semble
suspendre le temps, comme si on avait une éternité pour corriger le lancer
d’un couteau ou l’angle d’attaque d’une épée.
Elle sentait le poids de Cortana entre ses omoplates, qui lui murmurait
avec la voix de sa mère : « La trempe de l’acier. »
En débouchant dans la caverne suivante, Emma s’arrêta net et les autres
s’agglutinèrent autour d’elle sans un mot.
La grotte n’avait pas grand-chose à voir avec le souvenir qu’elle en
gardait. Elle était beaucoup plus sombre et paraissait immense ; ses parois
disparaissaient dans l’obscurité. Les portes en forme de hublot avaient
disparu. Non loin d’Emma, sur une paroi, quelqu’un avait gravé les mots
familiers du poème.
« Elle était une enfant et j’étais un enfant
Dans ce royaume au bord de l’océan,
Mais nous nous aimions d’un amour
qui était plus que de l’amour
Moi et mon Annabel Lee,
D’un amour tel que les séraphins du Ciel
Nous jalousaient elle et moi. »
Les séraphins du Ciel : les Chasseurs d’Ombres.
Julian alluma sa pierre de rune, et la caverne s’éclaira brusquement.
Emma étouffa un cri.
Une table en pierre se dressait au milieu de la grotte, entourée d’un
grand cercle tracé à la craie sur le sol. Elle s’élevait à hauteur de poitrine et
semblait avoir été sculptée dans de la lave séchée.
Tavvy était allongé dessus, apparemment plongé dans un profond
sommeil : ses paupières étaient closes, son petit visage avait une expression
paisible. Ses chevilles et ses poignets étaient enchaînés à la pierre. Un
récipient en métal constellé de taches qui laissaient entrevoir le pire avait
été placé près de sa tête, à côté d’un couteau à la lame dentelée.
La lumière de sort ne parvenait pas à transpercer l’obscurité ; Emma se
demandait quelles étaient vraiment les dimensions de la caverne, et ce qui
était de l’ordre de l’illusion.
Livvy cria le nom de son frère et voulut s’élancer vers lui ; Julian la
retint par le bras. Elle se débattit en le dévisageant d’un air incrédule.
— Il faut lui venir en aide ! chuchota-t-elle avec colère.
— Il y a un cercle de protection tracé sur le sol, répliqua Julian à voix
basse. Tu risques ta peau si tu le traverses.
Mark se figea.
— Taisez-vous, dit-il. Quelqu’un arrive.
Ils firent de leur mieux pour se fondre dans les ténèbres et Julian
éteignit sa pierre de rune.
Une silhouette surgit de l’obscurité, vêtue d’une longue robe noire, un
capuchon rabattu sur la tête, les mains gantées. Le cœur d’Emma se mit à
battre plus vite.
La silhouette encapuchonnée se dirigea vers la table et le cercle de
protection s’ouvrit comme un verrou qui coulisse. La tête baissée, elle
s’avança vers Tavvy. Emma sentait la peur des autres autour d’elle. Elle-
même avait un goût de sang dans la bouche ; elle se mordait la lèvre pour
ne pas courir vers Tavvy.
Livvy parvint à se dégager de l’étreinte de Julian et se précipita vers la
silhouette vêtue de noir.
— Non ! cria-t-elle. Éloigne-toi de mon frère ou je te tue, je te tue !
La silhouette se figea et releva lentement la tête. Son capuchon tomba,
découvrant de longs cheveux noirs épais et le tatouage d’une carpe koï sur
sa joue brune.
— Livvy ?
— Diana ? s’exclama Ty d’un ton incrédule, à la place de sa sœur
jumelle muette d’étonnement.
Diana s’écarta brusquement de la table en ouvrant des yeux ronds.
— Par l’Ange, souffla-t-elle. Mais combien êtes-vous ?
Emma se souvint alors des paroles de Diego : « Si je me souviens bien,
Jace Herondale et les Lightwood ont été trahis par leur précepteur… »
— On est tous venus, répondit Julian.
— Même Dru ? Vous ne voyez pas que c’est dangereux… ? Julian, il
faut que tu fasses sortir tout le monde.
— On ne partira pas sans Tavvy, rétorqua Emma avec colère. Diana,
qu’est-ce que tu fabriques ici ? Tu nous as dit que tu partais en Thaïlande.
— Si elle y est allée, personne n’était au courant à l’Institut de
Bangkok, intervint Diego. J’ai vérifié.
— Tu nous as menti, dit Emma. Ces temps-ci, tu étais sans cesse
absente, comme si tu nous cachais quelque chose…
Les paroles de Iarlath lui revinrent à l’esprit : « Vous êtes trop naïfs
pour savoir à qui vous fier. » Parlait-il de Malcolm ou de Diana ?
— Emma, ce n’est pas ce que tu crois, dit Diana.
— Dans ce cas, je veux bien entendre ta version des faits parce que je
ne vois pas ce qui pourrait expliquer ta présence ici…
Soudain, des pas se rapprochèrent dans l’obscurité. Diana eut un geste
affolé.
— Reculez… reculez…
Julian saisit le bras de Livvy et l’entraîna vers les ténèbres au moment
où Malcolm surgissait dans la caverne, un peu débraillé, comme à son
habitude ; vêtu d’un jean et d’une veste en lin blanc chiffonnés, il tenait à la
main un gros livre noir fermé par un lien en cuir.
— Toi, murmura Diana.
Malcolm la dévisagea calmement.
— Tiens, tiens, Diana Wrayburn. Je ne m’attendais pas à te trouver ici.
Je pensais que tu t’étais enfuie.
Diana soutint son regard.
— Ce n’est pas mon genre.
Il l’examina, les sourcils froncés, comme s’il jaugeait la distance qui la
séparait de Tavvy.
— Éloigne-toi du petit.
Diana ne bougea pas d’un pouce.
— Allez, éloigne-toi, reprit-il en glissant le gros livre noir sous sa veste.
Ce garçon ne représente rien pour toi, de toute manière. Tu n’es pas une
Blackthorn, que je sache.
— Je suis sa préceptrice. Il est sous ma responsabilité.
— Si tu te souciais autant du sort de ces enfants, tu aurais accepté le
poste de directrice de l’Institut. Mais nous savons tous pourquoi tu ne l’as
pas fait.
Malcolm sourit et son visage en fut transformé. Si Emma avait encore
des doutes sur sa culpabilité et sur la véracité du récit que Kieran leur avait
fait, ils s’évanouirent à l’instant même. Les traits expressifs et joyeux de
Malcolm s’étaient durcis ; il y avait de la cruauté dans son sourire, et aussi
un immense chagrin.
Tout à coup, des flammes jaillirent tout autour de la table. Diana poussa
un cri et sortit du cercle de protection. Aussitôt, il se referma derrière elle.
Elle se précipita vers Tavvy et buta contre une paroi invisible qui la projeta
quelques pas en arrière.
— Aucun être humain ne peut franchir cette barrière, déclara Malcolm.
Tu as dû recourir à un charme pour la franchir la première fois, mais ça ne
marchera plus. Tu aurais dû rester en dehors de tout ça.
— Ne crois pas que tu vas t’en tirer, Malcolm ! s’exclama Diana d’une
voix tremblante en se tenant le bras, dont la peau semblait brûlée. Si tu tues
cet enfant, les Nephilim te pourchasseront jusqu’à la fin de tes jours.
— Ils s’en sont déjà pris à moi il y a deux cents ans. Et c’est elle qu’ils
ont tuée, dit Malcolm d’une voix qu’Emma ne lui connaissait pas. Nous
n’avions rien fait. Je ne les crains pas, ni eux ni leurs lois injustes.
— Je comprends ton chagrin, Malcolm, fit Diana d’un ton circonspect,
toutefois…
— Tu le comprends, Diana Wrayburn ? répliqua-t-il avec colère, avant
d’ajouter d’un ton radouci : peut-être. Toi aussi tu as souffert de l’injustice
et de l’intolérance de l’Enclave. Si seulement tu n’étais pas venue ici… Ce
sont les Blackthorn que je méprise, pas les Wrayburn. J’ai toujours eu de
l’estime pour votre famille.
— Oui, tu m’aimais bien parce que d’après toi, j’avais trop peur de
l’Enclave pour te soupçonner, répliqua Diana en se détournant pour faire
signe à Emma et aux autres de fuir.
Emma ne bougea pas mais elle perçut un bruit infime derrière elle ; si
elle n’avait pas eu recours à une rune pour aiguiser ses sens, elle ne l’aurait
sans doute pas entendu. À son étonnement, c’était Julian qui s’éloignait,
suivi de Mark. Ils regagnèrent le passage sans un bruit.
Emma fut tentée de le rattraper pour lui demander ce qu’il fabriquait,
mais elle craignait d’attirer l’attention de Malcolm, qui se rapprochait
toujours de Diana et qui risquait de les apercevoir. Elle posa la main sur la
poignée de Cortana. Ty agrippait toujours son couteau et Livvy tenait son
sabre d’un air déterminé.
— Qui t’a mis sur la piste ? demanda Malcolm. Rook ? Je ne pensais
pas qu’il devinerait. (Il pencha la tête sur le côté.) Non. Tu n’étais pas sûre
en arrivant ici. Tu avais des soupçons, c’est tout… (La commissure de ses
lèvres s’affaissa.) C’est Catarina, n’est-ce pas ?
Diana le dévisagea, bien campée sur ses jambes, dans une attitude de
guerrière.
— Une fois qu’on a réussi à déchiffrer le second vers du poème, en
découvrant la référence au sang des Blackthorn, j’ai compris que nous ne
cherchions pas un simple meurtrier de Terrestres et de fées. Toute cette
affaire avait un lien avec la famille Blackthorn. Or, s’il y a quelqu’un qui
s’y connaît en vieilles histoires familiales, c’est Catarina. Je suis donc allée
la trouver.
— Et tu n’as pas pu révéler aux Blackthorn où tu allais à cause de la
façon dont tu as connu Catarina. C’est une infirmière… une infirmière chez
les Terrestres. À ton avis, comment l’ai-je appris ?
— Elle ne t’a pas parlé de moi, Malcolm ! rétorqua Diana. Elle sait
garder un secret. Elle m’a juste dit ce qu’elle savait sur ton compte, à savoir
que tu étais tombé amoureux d’une Chasseuse d’Ombres et qu’elle était
devenue une Sœur de Fer. Elle n’a jamais remis cette histoire en question
parce que toi-même, tu ne l’as jamais fait. Mais après qu’elle m’a raconté
tout ça, j’ai pu mener ma petite enquête auprès des Sœurs, afin de m’assurer
qu’elle avait dit la vérité. Or, elles n’avaient jamais entendu parler de cette
femme. À partir de là, les pièces du puzzle ont commencé à s’assembler. Je
me suis souvenue de ce qu’Emma avait trouvé à cet endroit, les vêtements,
le candélabre. Catarina s’est mise en route pour le Labyrinthe en Spirale et
moi je suis venue ici…
— Alors c’est Catarina qui t’a donné le charme capable de te faire
franchir le cercle de protection. Dommage que tu aies laissé passer ta
chance. Tu avais un plan ou tu as agi dans la précipitation ?
Diana ne répondit pas. Son visage semblait sculpté dans la pierre.
— Il faut toujours avoir un plan, reprit Malcolm. Pour ma part, je
peaufine le mien depuis des années. Et tu arrives comme un cheveu sur la
soupe. Je suppose que je n’ai pas d’autre choix que de te tuer, chose que je
n’avais pas planifiée. Te dénoncer auprès de l’Enclave aurait été tellement
plus drôle…
Sans crier gare, Diana lança un chakram dans la direction de Malcolm.
Il le frôla avant de heurter la paroi de la caverne et de tomber par terre dans
un bruit de ferraille. Malcolm émit un sifflement furieux et des étincelles
jaillirent de ses doigts. Diana fut soulevée de terre par une force invisible et
projetée contre la paroi. Elle s’effondra sur le sol et roula sur elle-même
mais quand elle voulut se lever, ses genoux se dérobèrent sous elle. Elle se
débattit comme pour se libérer de liens invisibles.
— Tu ne peux plus bouger, tu es paralysée, dit Malcolm d’une voix
lasse. J’aurais pu te tuer sur-le-champ, bien sûr. Néanmoins, je suis sur le
point d’accomplir quelque chose de délicat et j’ai besoin d’un public. (Il
sourit.) Je devrais certes me contenter de celui que j’ai déjà, toutefois je ne
le trouve pas très vivant…
Soudain, la caverne s’éclaira. Les ténèbres autour de la table en pierre
se dissipèrent, et Emma vit que des sièges étaient disposés de part et d’autre
en rangs bien nets, comme les bancs d’une église. Ils étaient tous occupés.
— Les Disciples, murmura Ty.
Il ne les avait aperçus qu’une fois, à travers une fenêtre de l’Institut.
Emma se demanda ce qu’ils lui inspiraient, maintenant qu’il les voyait de
près. Il était difficile d’imaginer que Malcolm ait pu mener tous ces gens
jusqu’ici et qu’il ait assez de pouvoir pour se faire obéir d’eux. Malcolm,
qu’Emma et les Blackthorn avaient toujours pris pour un excentrique et un
étourdi…
Tels des mannequins de cire, les Disciples se tenaient immobiles sur
leur siège, les yeux grands ouverts, les mains à plat sur les genoux. Emma
reconnut Belinda et quelques autres qui étaient venus réclamer Sterling.
Leur tête était penchée sur le côté, et elle crut d’abord que c’était l’intérêt
pour la scène qui se jouait devant eux qui était à l’origine de cette posture
un peu bizarre. Mais en les étudiant plus attentivement, elle comprit que
leur immobilité n’était pas à mettre sur le compte de la fascination. On leur
avait brisé le cou.
Elle sentit une main se poser sur son épaule et la voix de Cristina lui
chuchota à l’oreille :
— Emma, il faut attaquer. Diego pense qu’on est assez nombreux pour
cerner Malcolm…
Emma resta clouée sur place. Bien qu’elle eût envie de passer à l’action,
une petite voix insistante lui soufflait d’attendre. Ce n’était pas la peur qui
la freinait. Si elle n’avait pas craint de passer pour une folle, elle aurait dit
que c’était la voix de Julian : « Attends, Emma. Attends, s’il te plaît. »
— Attendez, murmura-t-elle.
— Attendez ? (L’anxiété de Cristina était presque palpable.) Mais,
Emma, il faut…
Malcolm franchit le cercle et vint se poster près des pieds nus de Tavvy,
qui semblaient minuscules et vulnérables dans la lumière. Il se pencha vers
l’objet recouvert d’un linge qui se trouvait à côté et souleva celui-ci.
C’était le candélabre en cuivre qu’Emma avait vu lors de sa première
visite. À la place des bougies, on avait enfoncé sur chacune des pointes une
main tranchée, les doigts tournés vers le plafond. Sur l’une d’elles, Emma
reconnut la bague sertie d’une pierre rose de Sterling.
— Tu sais de quoi il s’agit, Diana ? demanda Malcolm avec une pointe
de triomphe dans la voix.
Diana leva la tête. Son visage était tuméfié et maculé de sang. Elle
répondit dans un souffle, d’une voix éraillée :
— Ce sont des Mains de Gloire.
Malcolm parut satisfait de sa réponse.
— J’en ai mis du temps pour comprendre que c’était ça qu’il me fallait !
C’est d’ailleurs pour cette raison que ça n’a pas marché avec les Carstairs.
Je croyais que je devais me procurer de la mandragore pour accomplir le
sortilège, alors qu’en réalité ce mot désignait la Main de Gloire, la plus
ténébreuse des magies noires.
— Ces mains appartiennent à des assassins, déclara Diana. Seule une
main qui a ôté la vie peut devenir une Main de Gloire.
— Oh, fit Ty tout bas. Je comprends maintenant.
Emma se tourna vers lui. Ils s’étaient tous plaqués contre la paroi du
tunnel, les uns à côté des autres, Livvy à la gauche de Ty, Diego à sa droite.
Quant à Dru et à Cristina, elles étaient juste à côté d’Emma.
— Diego trouvait bizarre que les victimes n’aient aucun point commun,
poursuivit Ty dans un souffle. C’est parce que ce qui intéressait Malcolm,
c’étaient leurs assassins. C’est pour ça que les Disciples voulaient récupérer
Sterling et que Belinda lui a tranché les mains avant de s’en aller. Malcolm
avait besoin des mains des assassins, celles avec lesquelles ils avaient tué,
pour accomplir le rituel. Si Belinda a pris les deux mains, c’est qu’elle ne
savait pas laquelle il avait utilisée et qu’elle ne pouvait pas lui poser la
question.
« Mais pourquoi ? voulait savoir Emma. Pourquoi ces traces de brûlure,
pourquoi la noyade, les inscriptions ? Pourquoi tout ce rituel ? »
— Tu as pété les plombs, Malcolm, dit Diana d’une voix étranglée. J’ai
passé des journées entières à discuter avec ceux qui t’ont côtoyé pendant
toutes ces années. Catarina Loss. Magnus Bane. Ils disent que tu étais
quelqu’un de bien. Il doit y avoir un fond de vérité là-dedans. Il n’y a pas
que des mensonges…
— Parlons-en, de mensonges ! s’exclama Malcolm. Ils m’ont menti au
sujet d’Annabel. Magnus, Catarina, Tessa : ils m’ont tous raconté les
mêmes sornettes, à savoir qu’elle était devenue une Sœur de Fer. C’est
quelqu’un du Petit Peuple qui m’a révélé la vérité sur Annabel, mais elle
était déjà morte depuis longtemps. Ce sont les Blackthorn qui l’ont
assassinée !
— C’était il y a plus d’un siècle ! L’enfant que tu as enchaîné à cette
table n’a pas connu Annabel. Ce n’est pas lui, ni ses frères et sœurs, qui
t’ont fait du mal, Malcolm. Ce ne sont pas eux qui t’ont pris Annabel. Ils
sont innocents.
— Personne n’est innocent ! C’était une Blackthorn ! Elle m’aimait et
ils me l’ont prise. Ils l’ont emmurée vivante ! Ça, je ne peux pas le
pardonner et je ne le pardonnerai jamais ! (Il inspira profondément pour
retrouver son calme.) Il me fallait Treize Mains de Gloire et le sang d’un
Blackthorn pour la ramener. Dans quelques minutes, elle sera enfin auprès
de moi.
À ces mots, il se tourna vers Tavvy et prit le couteau posé sur la table.
Dans le tunnel, la tension était palpable : les mains cherchaient les armes, se
refermaient sur la poignée d’une épée ou sur le manche d’un poignard.
Diego leva sa hache. Puis cinq paires d’yeux se tournèrent vers Emma.
Diana se débattit en vain tandis que Malcolm levait son couteau. Des
reflets d’une beauté étrange jouaient sur la lame, éclairant les vers du
poème gravés sur la paroi.
« Julian, songea Emma. Julian, je n’ai pas le choix. On ne peut plus
t’attendre. »
— Go, murmura-t-elle, et ensemble, ils jaillirent du tunnel.
L’espace d’une seconde, Malcolm parut surpris. Il laissa tomber le
couteau par terre. En heurtant le sol, la lame, qui était en cuivre, se tordit.
Le regard de Malcolm se posa sur le couteau puis sur les Blackthorn et leurs
amis… et soudain, il éclata de rire. Ils se précipitèrent vers lui et, un par un,
ils furent repoussés par le mur de protection invisible. Diego lança sa hache,
qui rebondit comme si elle avait rencontré un mur d’acier avant de s’écraser
sur le sol.
— Encerclez-le ! cria Emma. Il ne va pas rester éternellement à
l’intérieur de ce cercle !
Ils s’exécutèrent. Emma se retrouva face à Ty ; son couteau à la main, il
regardait Malcolm avec un mélange d’incompréhension et de haine. Si Ty
comprenait qu’on puisse mentir et jouer la comédie, en revanche, il ne
pouvait pas s’expliquer une trahison comme celle de Malcolm. Emma elle-
même avait du mal à comprendre et pourtant, elle ne se faisait plus
d’illusions sur les gens depuis que l’Enclave avait condamné Helen à l’exil
et abandonné Mark à son sort.
— Tu vas bien finir par sortir de ce cercle, reprit-elle à l’intention de
Malcolm. Et quand tu en sortiras…
Malcolm se pencha pour ramasser son couteau abîmé.
— Quand j’en sortirai, vous serez tous morts ! cracha-t-il.
À ces mots, il se tourna vers les rangées de cadavres assis, la main
tendue.
— Debout, mes Disciples ! Réveillez-vous !
Un concert de grognements lui répondit et, les uns après les autres, les
Disciples se levèrent. Ils s’avancèrent, sans armes mais avec détermination,
vers les Chasseurs d’Ombres. Belinda, le regard vide, la tête penchée sur le
côté, se jeta sur Cristina, les doigts repliés comme des serres, et avant que la
jeune fille ait pu réagir, elle lui griffa le visage jusqu’au sang. Cristina la
repoussa avec un cri de dégoût et lui planta son couteau papillon dans la
gorge.
Ce fut sans résultat. Belinda se releva aussitôt et se jeta une fois encore
sur elle, sans qu’une goutte de sang se soit écoulée de la plaie béante de son
cou. D’un coup de hache, Diego lui trancha la tête ; elle roula sur le sol
tandis que son corps s’effondrait par terre.
— Derrière toi ! cria Cristina.
Diego fit volte-face et aperçut deux Disciples qui marchaient dans sa
direction, les bras tendus. D’un grand geste du bras, il les décapita.
En entendant du bruit derrière elle, Emma évalua où se trouvait le
Disciple sur le point de l’attaquer ; elle se retourna d’un bond et le fit
basculer en arrière d’un violent coup de pied. C’était le clarinettiste aux
cheveux bouclés qu’elle avait vu le soir de la loterie. En lui coupant la tête
avec son épée, elle se rappela qu’il avait lui aussi adressé un clin d’œil au
Théâtre de Minuit. « Je ne saurai jamais son nom », songea-t-elle
tristement.
La grotte était en proie au chaos. Comme l’avait prévu Malcolm, les
Chasseurs d’Ombres avaient abandonné le périmètre du cercle pour se
défendre contre les Disciples.
Malcolm ne prêtait pas attention à ce qui se passait autour de lui. Il
avait posé le candélabre près de Tavvy, qui dormait toujours.
Dru se précipita pour aider Diana à se relever. Au moment où une
femme mort-vivant fondait sur elles, elle pivota sur ses talons et la
poignarda. En voyant la femme s’effondrer, Emma songea que c’était la
première victime de Dru sur un champ de bataille, bien que techniquement
elle soit déjà morte.
Livvy se battait avec panache, feintant et parant avec son sabre afin de
pousser les Disciples vers Ty. Il était armé d’un poignard séraphique qui
dispensait un halo de lumière autour de lui. Au moment où un Disciple
l’assaillait, il plongea le poignard dans sa nuque et aussitôt, son assaillant
prit feu. Il recula en griffant de ses mains sa peau brûlée, avant de s’écrouler
sur le sol.
— Servez-vous de vos poignards séraphiques ! cria Emma.
La caverne s’illumina bientôt en divers endroits et Emma entendit un
murmure de voix prononcer des noms d’ange : Jophiel, Remiel, Duma. À
travers un halo lumineux, elle vit Malcolm, armé de son couteau de cuivre.
Il passa la main sur la lame qui retrouva aussitôt sa forme originelle, et
entreprit de découper le tee-shirt Batman de Tavvy. Le coton fin céda
facilement, dévoilant la poitrine maigre et vulnérable du petit garçon.
Emma sentit son sang se glacer. Elle se battait toujours au milieu du
chaos, plongeant son poignard séraphique dans le corps d’un Disciple, puis
d’un autre… Les cadavres s’amoncelaient autour d’elle.
Elle tenta de se frayer un chemin vers Tavvy et entendit la voix de
Julian derrière elle. Elle se retourna et ne parvint pas à le voir, et pourtant
elle l’entendait distinctement qui disait : « Emma, Emma, éloigne-toi du
tunnel. »
Elle évita d’un bond le corps d’un Disciple qui venait de s’effondrer
tout près d’elle et entendit un claquement de sabots. Puis un autre bruit, à
mi-chemin entre un hululement et le tintement d’une énorme cloche,
résonna dans la caverne. Même Malcolm parut surpris.
Lancevent déboula à toute allure du tunnel. Julian chevauchait la
jument, les mains agrippées à sa crinière, tandis que Mark, assis derrière lui,
s’accrochait aux passants de sa ceinture.
Bouche bée, Malcolm regarda la jument s’élancer dans les airs et
franchir la barrière de protection formée par le cercle. Julian sauta et
retomba lourdement sur la table, à côté de Tavvy. Lancevent atterrit de
l’autre côté du cercle, guidée par Mark qui était resté en selle. Le cercle à
présent brisé commença à se ratatiner comme un serpent : les runes qui le
composaient rougeoyèrent une dernière fois avant de s’éteindre.
Julian se redressa sur les genoux. Avec un rugissement de colère,
Malcolm se pencha pour prendre Tavvy dans ses bras. À cet instant, Kieran
surgit de nulle part et le plaqua au sol. Ses cheveux étaient éclairés de
reflets bleu-vert ; il brandit un couteau aux reflets identiques et s’apprêtait à
le plonger dans la poitrine de Malcolm quand le sorcier leva les mains. Des
flammes violettes en jaillirent et Kieran fut catapulté en arrière. Malcolm se
releva, le visage déformé par un rictus haineux et pointa l’index vers l’elfe,
l’air menaçant.
Lancevent poussa un hennissement et se cabra pour donner un grand
coup de sabots dans le dos du sorcier ; sans pouvoir s’expliquer comment,
Mark parvint à rester en selle. Malcolm fit un vol plané. La jument, ses
yeux rouges écarquillés, se cabra de nouveau en hennissant de joie. Se
cramponnant d’une main à sa crinière, Mark tendit l’autre à Kieran.
— Viens, Kieran, dit-il.
Kieran obéit et se laissa hisser sur le dos de Lancevent. Ils chargèrent
un petit groupe de Disciples, que la jument éparpilla comme un jeu de
quilles ; Mark et Kieran se penchaient çà et là pour achever les morts-
vivants d’un coup d’épée.
Malcolm se remit debout à grand-peine, sa veste blanche souillée de
terre et de sang. Il s’avança de nouveau vers la table où, agenouillé à côté
de Tavvy, Julian se débattait avec les chaînes qui le retenaient prisonnier. Le
cercle de protection crépitait encore par intermittence. Emma prit une
grande inspiration et s’élança vers la table.
Elle sentit une décharge électrique au moment où elle franchissait le
cercle brisé. Elle bondit sur la table et atterrit à genoux à côté de Julian.
— Écarte-toi ! cria-t-elle.
Il s’exécuta docilement, alors que s’éloigner de son frère était sans
doute la dernière chose dont il avait envie. Emma entendit la voix de sa
mère lui glisser à l’oreille : « Une lame forgée par Wayland peut trancher
n’importe quoi. »
Elle abattit Cortana à quelques centimètres du poignet de Tavvy et les
chaînes se brisèrent net. Malcolm poussa un hurlement et un déluge de feu
violet déferla dans la caverne. Emma abattit de nouveau son épée pour
sectionner la dernière chaîne retenant Tavvy prisonnier et cria à l’intention
de Julian :
— Emmène-le !
Julian souleva son petit frère endormi dans ses bras et sauta de la table.
Emma ne le vit pas disparaître dans le tunnel ; elle avait déjà regagné le
chaos. Mark et Kieran étaient acculés par un groupe de Disciples dans un
coin de la grotte, Diego et Cristina dans un autre. Malcolm se dirigeait vers
Ty et Livvy. Il leva de nouveau la main tandis qu’une petite silhouette se
jetait sur lui en brandissant un poignard séraphique.
Dru.
— Ne t’approche pas d’eux ! cria-t-elle. Ne t’approche pas de mon frère
et de ma sœur !
Malcolm pointa l’index dans sa direction et un ruban de lumière violette
vint s’enrouler autour de ses jambes. Elle tomba à la renverse en lâchant
son poignard séraphique.
— Il me faut le sang d’un Blackthorn, siffla Malcolm en se penchant
vers elle. Et le tien fait aussi bien l’affaire que celui de ton petit frère. Tu as
sans doute plus de sang que lui…
— Ça suffit ! cria Emma.
Malcolm se figea. Emma s’était juchée sur la table, Cortana dans une
main, le candélabre dans l’autre.
— Il t’a fallu un bout de temps pour rassembler toutes ces mains, pas
vrai ? lança-t-elle froidement. Treize assassins… Pas facile…
Malcolm lâcha Dru, qui alla se réfugier dans un coin de la caverne en
dégainant un autre poignard séraphique de sa ceinture. Le visage de
Malcolm était déformé par la colère.
— Rends-moi ça ! rugit-il.
— D’accord, dit Emma, mais avant, rappelle tes Disciples.
— Tu me prives de ma seule chance de récupérer Annabel, et je vais te
le faire payer au centuple !
— Rappelle-les ou je taille en pièces cette chose immonde, répliqua
Emma en serrant plus fort Cortana dans sa main. Voyons un peu si ta magie
fonctionne sur eux.
Malcolm balaya la caverne du regard. Aussitôt, les Disciples
s’effondrèrent sur le sol, hormis une poignée d’entre eux qui acculaient
toujours Diego et Cristina dans un coin. Mark et Kieran étaient toujours
montés sur Lancevent, dont les sabots étaient maculés de sang.
Les poings serrés, le sorcier se tourna vers le petit groupe de Disciples,
cracha quelques mots en grec et ils s’affaissèrent par terre. Diego et Cristina
rejoignirent Dru en hâte tandis que, sur un signe de Kieran, Lancevent
s’immobilisait.
Malcolm se rua vers la table. Emma courut sur toute la longueur du
plateau, sauta, atterrit gracieusement sur le sol et se remit à courir en
direction des rangées de chaises qui se perdaient dans l’obscurité. La faible
lueur émanant de Cortana lui procura assez de lumière pour dénicher un
passage étroit entre les rochers, qui s’enfonçait sous la colline.
Le passage était éclairé par la mousse phosphorescente qui tapissait les
parois. Emma crut voir quelque chose briller au loin ; elle accéléra sans
lâcher le candélabre qui pesait dans sa main.
Le tunnel se scindait en deux. En entendant des pas derrière elle, elle
bifurqua à gauche. Elle n’avait parcouru que quelques dizaines de mètres
quand un mur de verre se dressa devant elle.
La porte-hublot. Elle avait gagné en largeur et occupait à présent
presque toute la paroi. Le gros levier qu’Emma avait actionné lors de son
précédent passage se trouvait juste à côté. L’immensité bleue au-delà de la
paroi de verre semblait éclairée comme l’intérieur d’un gigantesque
aquarium. Elle aperçut quelques poissons et des débris d’algues qui
flottaient paresseusement dans l’eau aux reflets bleu-vert.
— Oh, Emma, Emma, fit la voix de Malcolm derrière elle. Tu t’es
embarquée sur la mauvaise voie, on dirait. Mais c’est l’histoire de ta vie,
non ?
Emma fit volte-face en pointant le candélabre vers lui.
— Ne t’approche pas de moi !
— Est-ce que tu mesures la valeur de ces mains ? demanda-t-il. Afin de
libérer tout leur pouvoir, elles devaient être tranchées juste après
l’accomplissement du meurtre. Je te laisse imaginer les trésors d’audace, de
patience et d’organisation qu’il m’a fallu déployer pour tout mettre en
place. Tu ne peux pas savoir à quel point j’étais contrarié quand vous
m’avez pris Sterling avant que j’aie pu récupérer sa main. Belinda a dû
m’apporter les deux pour que je puisse déterminer laquelle avait servi à
tuer. Heureusement que Julian m’a appelé à l’aide… Un coup de chance, il
faut bien l’admettre.
— Ça n’a rien à voir avec la chance. On te faisait confiance.
— Moi aussi, je faisais confiance aux Chasseurs d’Ombres à une
époque. Nous commettons tous des erreurs.
« Fais-le parler jusqu’à ce que les autres te rejoignent », songea Emma.
— Johnny Rook prétend que tu lui as demandé de me parler du corps
abandonné près du Sépulcre, dit-elle. Pourquoi m’avoir lancée sur tes
traces ?
Malcolm fit un pas dans sa direction et elle pointa sur lui le candélabre
avec une vigueur renouvelée. Il leva les mains en signe d’apaisement.
— Pour que tu te concentres sur les victimes et non pas sur les
assassins. Et puis, je voulais que tu connaisses la situation avant l’arrivée de
la délégation du Petit Peuple.
— Cette même délégation qui nous a demandé d’enquêter sur les
meurtres que tu commettais. Qu’est-ce que tu avais à gagner là-dedans ?
— C’était pour moi la garantie que l’Enclave ne viendrait pas fourrer
son nez dans mes affaires. Une poignée de Chasseurs d’Ombres ne
m’effraie pas, Emma. En revanche, quand ils sont nombreux, ils peuvent
semer une belle pagaille. Je connais Iarlath depuis longtemps. Je savais
qu’il entretenait des liens avec la Chasse Sauvage, et je savais que la Chasse
avait entre ses mains de quoi vous faire remuer ciel et terre pour que
l’Enclave et les Frères Silencieux ne sachent pas ce qui se passait. Je n’ai
rien contre ce garçon ; au moins, chez lui, la lignée Blackthorn cohabite
avec du bon vieux sang de Créature Obscure. Mais je connais Julian ; je
savais où étaient ses priorités et j’étais sûr qu’il ne choisirait pas l’Enclave.
— Tu nous as sous-estimés. Nous avons tout découvert.
— Je pensais qu’ils finiraient par envoyer un Centurion, cependant je
n’aurais jamais imaginé que ce serait quelqu’un de votre connaissance, qu’il
vous inspirerait assez confiance pour que vous décidiez de le mettre dans la
confidence malgré la présence de Mark. En le voyant débarquer, j’ai
compris qu’il ne me restait pas beaucoup de temps et que je devais enlever
Tavvy sans délai. Heureusement, j’ai bénéficié de l’aide inestimable de
Iarlath. Oh, ajouta Malcolm après un silence, j’ai entendu parler de cette
histoire de fouet. J’en suis sincèrement désolé. Iarlath a une façon bien
particulière de s’amuser, que je ne partage pas.
— Tu es désolé ? s’écria Emma, incrédule. Tu as tué mes parents et tu
es désolé ? Je préférerais me faire fouetter mille fois et avoir mes parents
auprès de moi.
— Je sais ce que tu penses. Vous autres Chasseurs d’Ombres, vous
pensez tous de la même manière. Pourtant, il faut que tu comprennes…
(Malcolm s’interrompit.) Si tu comprenais, tu ne me blâmerais pas.
— Alors dis-moi ce qui s’est passé.
Emma venait d’apercevoir, du moins le croyait-elle, des ombres qui
s’avançaient dans le tunnel. Si elle parvenait à détourner encore un peu
l’attention de Malcolm, les autres pourraient l’attaquer par-derrière.
— Tu es allé voir les fées, reprit-elle. C’est là que tu as découvert
qu’Annabel avait été assassinée. C’est comme ça que tu as rencontré
Iarlath ?
— Bien qu’il n’appartienne pas à l’aristocratie, il était alors le bras droit
du roi de la Cour des Ténèbres. À mon arrivée, j’ai appris que le roi avait
l’intention de me faire assassiner. Ils n’aiment pas beaucoup les sorciers.
Mais je m’en moquais. Et quand il m’a demandé une faveur, j’ai accepté.
En échange, il m’a donné le fameux poème, un sortilège censé ressusciter
mon Annabel. Le sang d’un Blackthorn. « Sang pour sang », ce sont les
mots qu’a employés le roi.
— Pourquoi tu n’as pas essayé d’accomplir le sortilège à cette époque ?
— La magie féerique est très différente de celle des sorciers. C’était un
peu comme traduire un texte dans une autre langue. Il m’a fallu des années
pour déchiffrer ce poème. J’ai fini par comprendre qu’il m’orientait vers un
livre. Je croyais devenir fou : des années de travail et tout ce que j’avais,
c’était une devinette sur un bouquin… (Il plongea son regard dans celui
d’Emma, comme s’il voulait la forcer à comprendre.) La mort de tes
parents, c’est juste un coup de malchance. Ils sont revenus à l’Institut au
moment où je m’y trouvais. Mais ça n’a pas marché. J’ai fait tout ce qui
était écrit dans le livre et Annabel ne s’est pas réveillée.
— Mes parents…
— Ton amour pour eux n’aurait su égaler mon amour pour elle. Je
voulais faire les choses bien. Je n’avais aucune intention de te nuire, Emma.
Je n’ai rien contre les Carstairs. La mort de tes parents n’était qu’un
sacrifice parmi tant d’autres.
Emma sentait une rage folle monter en elle.
— Et tu as attendu cinq ans ? demanda-t-elle d’une voix étranglée.
Pourquoi tout ce temps ?
— Je voulais m’assurer que je maîtrisais parfaitement le sortilège. J’ai
mis ces cinq années à profit pour parfaire mes connaissances. J’ai exhumé
le corps d’Annabel et je l’ai transporté jusqu’au point de convergence. J’ai
créé la secte des Disciples du Gardien. Belinda m’a procuré la première
main, la sienne. J’ai suivi le rituel à la lettre – brûlé et immergé le cadavre,
gravé les inscriptions sur sa peau – et j’ai senti Annabel bouger. (Les yeux
de Malcolm étincelèrent.) J’ai su alors que j’allais la ramener à la vie.
Après, plus rien n’aurait pu m’arrêter.
— Mais pourquoi ces inscriptions ? (Emma s’adossa à la paroi ; le
candélabre était lourd, son bras lui faisait mal.) Pourquoi le poème du roi de
la Cour des Ténèbres ?
— C’était un message ! Emma, pour quelqu’un qui n’a que le mot
vengeance à la bouche, qui ne vit que pour elle, tu n’as pas l’air d’y
connaître grand-chose ! Je voulais que les Chasseurs d’Ombres sachent. Je
voulais qu’à la mort du plus jeune d’entre eux les Blackthorn sachent qui
avait porté le coup fatal. Quand quelqu’un t’a fait du mal, ce n’est pas
suffisant de le voir souffrir. Il faut aussi qu’il comprenne pourquoi. Je
voulais que l’Enclave, en déchiffrant ce poème, comprenne qui serait à
l’origine de sa destruction.
— Sa destruction ? s’écria Emma, abasourdie. Tu es fou. Tuer Tavvy
n’anéantira par les Nephilim, et tous ces gens bien vivants n’ont même
jamais entendu parler d’Annabel…
— Tu ne crois pas que ça m’afflige que son nom ait été oublié ? Les
Chasseurs d’Ombres ont fait de son histoire un conte pour enfants. Je crois
savoir que plusieurs membres de sa famille sont devenus fous : ils
n’assumaient pas leur acte, ils ne supportaient pas le poids du secret.
« Continue à le faire parler », songea Emma.
— Si c’était un secret, comment se fait-il que Poe l’ait appris ? Le
poème « Annabel Lee »…
— La première fois que j’en ai entendu parler, j’ai cru qu’il s’agissait
d’une vulgaire coïncidence. Néanmoins, il m’obsédait. Quand je me suis
décidé à aller trouver le poète, il était mort. « Annabel » était sa dernière
œuvre. (Il poursuivit d’une voix morne, perdu dans ses souvenirs.) Les
années passaient et je la croyais enfermée dans la Citadelle Imprenable.
C’était ma seule consolation, l’idée qu’elle soit vivante quelque part. Après
avoir appris la vérité, j’ai vécu dans le déni pendant quelque temps, mais le
poème a confirmé ce que je savais déjà au fond de moi. Poe tenait l’histoire
d’Annabel d’un Chasseur d’Ombres bien avant moi : on lui avait raconté
qu’Annabel et moi, nous nous aimions depuis l’enfance, qu’elle avait
tourné le dos aux Nephilim pour moi, mais que sa famille l’avait appris et
qu’elle avait jugé sa mort préférable au déshonneur. Elle avait donc choisi
de l’emmurer vivante, dans un tombeau près de la mer, en Cornouailles.
Plus tard, en retournant là-bas pour déplacer le corps, j’ai fait en sorte
qu’elle reste au bord de la mer. Elle a toujours aimé la mer.
Malcolm se mit à sangloter. Emma l’observa, incapable de bouger. Son
chagrin semblait aussi vif que si ces événements s’étaient produits la veille.
— Ils m’ont dit qu’elle était devenue une Sœur de Fer. Ils ont tous
menti : Magnus, Catarina, Ragnor, Tessa… Tous, corrompus par les
Chasseurs d’Ombres et leurs mensonges ! Et moi qui pleurais son absence,
jusqu’à ce que je découvre l’atroce vérité…
Soudain, des voix résonnèrent dans le tunnel ; Emma entendit un bruit
de pas. Malcolm claqua des doigts. Aussitôt, une lueur violette apparut dans
le passage derrière eux ; elle se solidifia peu à peu jusqu’à former un mur.
Les voix et les bruits de pas s’évanouirent. Emma se retrouvait piégée
avec Malcolm. Elle recula sans lâcher le candélabre.
— Je vais découper ces mains en petits morceaux, dit-elle, le cœur
battant.
Des flammes sombres dansèrent au bout des doigts de Malcolm.
— Je pourrais te laisser la vie sauve. Te laisser regagner le rivage à la
nage comme la dernière fois. Je pourrais te charger de porter mon message
à l’Enclave.
— Je ne souhaite pas m’enfuir, répliqua-t-elle malgré son cœur qui
tambourinait dans sa poitrine. Je veux me battre.
Il sourit tristement.
— Toi et ton épée, quelle que soit son histoire, vous n’êtes pas de taille
à lutter contre un sorcier, Emma.
— Qu’est-ce que tu veux, Malcolm ? demanda-t-elle d’une voix
stridente qui se répercuta sur les parois de pierre.
— Je veux que tu comprennes, répondit-il entre ses dents. Je veux que
quelqu’un mette l’Enclave face à ses responsabilités, je veux qu’elle sache
qu’elle a du sang sur les mains, je veux qu’elle sache pourquoi !
Emma considéra Malcolm, sa silhouette frêle, sa veste tachée, les
étincelles qui fusaient au bout de ses doigts, avec un mélange de tristesse et
d’effroi.
— Tes raisons ne les intéressent pas, dit-elle enfin. Tu as peut-être agi
par amour. Mais si tu crois que ça fait une différence, alors tu ne vaux pas
mieux que l’Enclave.
Il s’avança vers elle… et elle lança le candélabre sur lui. Il l’esquiva au
dernier moment et l’objet heurta le sol avec fracas. Les doigts des mains
tranchées se recroquevillèrent comme pour se protéger du choc. Bien
campée sur ses jambes, comme le lui avait appris Jace Herondale des
années plus tôt à Idris, Emma brandit Cortana à deux mains. Elle eut une
pensée pour Clary Fairchild et ce qu’elle lui avait dit quand elle avait douze
ans : « Les héros ne gagnent pas toujours. Parfois, ils échouent. Cependant,
ils ne renoncent jamais. C’est ce qui fait d’eux des héros. »
Elle se jeta sur Malcolm, qui réagit une seconde trop tard. De la lumière
jaillit de ses doigts, une pluie d’étincelles violettes et or. Mais cette seconde
d’hésitation permit à Emma de se baisser pour les éviter. Son épée brandie
au-dessus de la tête, elle fondit de nouveau sur Malcolm. Il parvint à parer
l’attaque et la pointe de Cortana déchira la manche de sa veste, ce dont il
parut à peine s’apercevoir.
— La mort de tes parents m’était nécessaire, dit-il. Il fallait que je sache
si le livre marchait.
— Tu devrais pourtant savoir qu’il ne faut pas réveiller les morts ! rugit
Emma.
— Parce que si Julian mourait, tu n’essaierais pas de le ramener à la
vie ? lança Malcolm en levant les sourcils, et elle recula comme s’il l’avait
giflée. Tu n’essaierais pas de ramener tes parents à la vie ? Oh, c’est si
facile pour vous autres Chasseurs d’Ombres de nous faire la morale, vous
vous croyez tellement au-dessus des autres…
— Mais je vaux mieux que toi, Malcolm ! Parce que moi, je ne suis pas
une meurtrière.
À la surprise d’Emma, Malcolm recula, l’air sincèrement étonné,
comme s’il n’avait encore jamais envisagé la question. Elle en profita pour
repartir à l’assaut et, cette fois, son épée s’enfonça dans la poitrine du
sorcier, puis quelque chose l’arrêta net, comme si la lame venait de
rencontrer une résistance.
Emma poussa un cri en sentant une décharge d’électricité remonter le
long de son bras. Malcolm éclata de rire et une onde d’énergie se propagea
de ses doigts au corps d’Emma. Elle fut soulevée de terre, projetée en
arrière et heurta violemment la paroi rocheuse derrière elle. Une brume
rouge envahit son champ de vision. À travers ce brouillard, elle vit
Malcolm se dresser au-dessus d’elle.
— Oh, quelle coïncidence incroyable ! C’était la main de Dieu, Emma !
Il ouvrit sa veste et elle vit ce qui avait arrêté son épée : le Livre Noir,
qu’il avait glissé dans la poche intérieure.
Cortana gisait, à quelques mètres d’Emma. Avec une grimace, elle se
redressa sur les coudes pour voir Malcolm ramasser le candélabre. Il
l’examina, puis se tourna vers elle en souriant.
— Merci. Ces Mains de Gloire auraient été très difficiles à remplacer,
contrairement au sang d’un Blackthorn.
— Ne t’approche pas d’eux, dit Emma d’une voix réduite à un
murmure.
Que lui avait donc fait ce maudit livre ? Elle avait l’impression d’avoir
un poids énorme sur la poitrine et son bras lui faisait horriblement mal.
— Tu ne sais rien d’eux, rugit Malcolm. Tu ne sais pas à quels monstres
tu as affaire.
— Tu… tu les as toujours détestés ? demanda-t-elle dans un souffle.
— Toujours. Même quand je donnais l’impression de les aimer.
Emma avait toujours le bras en feu comme si quelque chose avait
pénétré sa chair jusqu’à l’os. Sa rune d’endurance lui brûlait la peau. Elle
s’efforçait de n’en rien laisser paraître sur son visage.
— C’est horrible, chuchota-t-elle. Ce n’est pas leur faute. Tu ne peux
pas leur faire payer les crimes de leurs ancêtres.
— C’est le sang qui parle. Les dés sont jetés dès la naissance. Moi,
j’étais né pour aimer Annabel et on me l’a prise. Désormais, je ne vis que
pour me venger. Comme toi, Emma. Combien de fois t’ai-je entendue dire
que ton seul souhait dans la vie, c’était de tuer celui qui avait tué tes
parents ? Est-ce que pour ça tu pourrais renoncer aux Blackthorn ? À ton
précieux parabatai dont tu es amoureuse ? (Les yeux de Malcolm
étincelèrent quand elle secoua la tête.) Arrête. J’ai bien vu comment vous
vous regardiez tous les deux. Et Julian m’a confié que ta rune l’avait guéri
du poison de Rook. La rune d’un Chasseur d’Ombres ordinaire n’aurait
jamais pu accomplir un tel miracle.
— Aucune… preuve… murmura Emma.
— Des preuves ? Tu veux des preuves ? Je vous ai surpris tous les deux
sur la plage. Endormis dans les bras l’un de l’autre. Je me suis planté à deux
mètres de vous et je vous ai longuement observés en me disant que ce serait
tellement facile de vous tuer. Toutefois, j’ai vite compris que ce serait un
geste miséricordieux de vous ôter la vie alors que vous étiez dans les bras
l’un de l’autre. Si tu n’as pas le droit de tomber amoureuse de ton
parabatai, c’est qu’il y a une raison, Emma. Et quand tu la découvriras, tu
feras l’expérience de la cruauté des Chasseurs d’Ombres, tout comme moi.
— Menteur, dit-elle d’une voix presque inaudible.
La douleur dans son bras s’était dissipée. Elle pensa aux gens qui se
vidaient de leur sang ; ils racontaient tous qu’à la fin la douleur
disparaissait.
Sans cesser de sourire, Malcolm s’agenouilla près d’elle et lui tapota la
main.
— Laisse-moi te dire une vérité avant que tu meures, Emma. C’est un
secret qui concerne les Nephilim. Ils détestent l’amour, celui qu’éprouvent
les humains, parce qu’ils sont d’ascendance angélique. Comme Dieu voulait
que ses anges veillent sur les humains, il les a créés les premiers et ils ont
toujours haï sa deuxième création. C’est pour cette raison que Lucifer a été
déchu. Il refusait de s’incliner devant l’homme, l’enfant préféré de Dieu.
L’amour, c’est la faiblesse des êtres humains, et les anges les méprisent
pour cela. L’Enclave les méprise, elle aussi, et les punit en conséquence. Tu
connais le sort qu’on réserve à deux parabatai qui tombent amoureux l’un
de l’autre ? Tu sais pourquoi c’est interdit ?
Emma secoua la tête. Malcolm ébaucha un sourire si plein de haine
qu’elle en eut des frissons.
— Dans ce cas, tu ignores ce que tu épargnes à ton cher Julian en
mourant. Penses-y tant que tu es encore en vie. En un sens, ta mort est un
acte de miséricorde.
Il leva la main et des flammes crépitèrent entre ses doigts.
Alors il déchaîna sa magie sur Emma. Elle tendit le bras sur lequel
Julian avait tatoué la rune d’endurance, ce même bras qui la faisait souffrir
et qui lui hurlait de se servir de lui depuis qu’il était entré en contact avec le
Livre Noir.
Elle sentit le feu courir à toute allure dans son bras, puis plus rien. Le
pouvoir de la rune d’endurance pulsait dans tout son corps, mêlé à une rage
qui menaçait de la submerger.
La rage de savoir que Malcolm avait tué ses parents, la rage pour toutes
ces années passées à chercher leur assassin alors qu’il se trouvait sous ses
yeux. La rage pour tous les sourires qu’il avait adressés à Julian, toutes les
fois où il avait pris Tavvy dans ses bras alors que son cœur était rongé par la
haine.
Elle ramassa Cortana et la plongea dans les entrailles de Malcolm.
Cette fois, il n’y eut pas de Livre Noir pour le protéger. Emma sentit la
lame s’enfoncer dans la chair, traverser l’os et ressortir dans le dos de
Malcolm.
Elle se leva d’un bond, retira son épée. Malcolm émit un son étranglé et
du sang se répandit par terre, éclaboussant la pierre et les Mains de Gloire
du candélabre.
— Ça, c’est pour mes parents, dit-elle en le plaquant de toutes ses
forces contre la paroi de verre.
Elle sentit les côtes de Malcolm se briser et le verre se fissurer derrière
lui. De l’eau commença à s’infiltrer par les craquelures.
— Je vais tout te dire sur la malédiction des parabatai, fit-il d’une voix
entrecoupée. L’Enclave n’en parle jamais, c’est interdit. Si tu me tues, tu ne
sauras rien…
Emma actionna le levier et se jeta derrière la porte-hublot au moment
où elle s’ouvrait. Des trombes d’eau s’engouffrèrent dans la caverne en
prenant la forme d’une main gigantesque qui enveloppa Malcolm. Le temps
s’arrêta et pendant ce bref intervalle, Emma vit le sorcier se débattre
faiblement dans la petite flaque d’eau qui se dessinait sur le sol tandis que
l’énorme main l’emprisonnait tel un filet indestructible et le soulevait de
terre. Il poussa un cri de terreur au moment où l’océan refluait en
l’emmenant avec lui, puis la porte-hublot se referma brutalement.
Le silence retomba. Éreintée, Emma s’affaissa contre la paroi de verre à
travers laquelle elle voyait l’océan de la couleur d’un ciel nocturne. Le
corps de Malcolm n’était plus qu’une petite étoile blanche dans cette
immensité de ténèbres, il dérivait parmi les algues quand soudain, un
énorme tentacule hérissé de piquants vint s’enrouler autour de sa cheville et
l’entraîna vers le fond.
Une lueur vacilla derrière Emma et s’éteignit. En se retournant, elle vit
que le mur de lumière violette s’était volatilisé : le dernier sortilège du
sorcier venait de disparaître avec lui.
— Emma !
Un bruit de pas résonna dans le tunnel et Julian surgit de l’obscurité.
— Emma, bon Dieu ! s’exclama-t-il en la serrant dans ses bras. Je ne
pouvais pas t’atteindre avec ce satané mur, je ne pouvais pas te sauver…
— Et pourtant tu m’as sauvée, objecta-t-elle d’une voix éraillée en
essayant de lui montrer la rune d’endurance sur son bras, mais il la serrait si
fort qu’elle n’arrivait pas à bouger. Sans le savoir, tu m’as sauvée.
Les voix des autres se rapprochèrent dans le tunnel. Mark. Cristina.
Diego. Diana.
— Tavvy… murmura Emma. Est-ce qu’il…
— Il va bien. Il est dehors avec Ty, Livvy et Dru, répondit Julian en
déposant un baiser sur sa tempe. Emma… fit-il en effleurant ses lèvres des
siennes.
Elle frissonna.
— Lâche-moi. Il ne faut pas qu’ils nous voient, Julian, lâche-moi.
Il s’écarta d’elle en lui jetant un regard désemparé. Elle remarqua que
ses mains tremblaient. Elle baissa les yeux. Ils avaient de l’eau jusqu’aux
genoux. Le candélabre de Malcolm se trouvait quelque part là-dessous.
Emma se sentit heureuse, tout à coup. Le sel dissoudrait cet hommage
macabre au meurtre, il n’en resterait que des os blancs et polis perdus au
fond de l’immensité bleue, tout comme le corps de Malcolm. Et pour la
première fois depuis longtemps, elle éprouva de la gratitude envers l’océan.
26
LES SÉRAPHINS DU CIEL
« L a malédiction des parabatai. L’Enclave n’en parle jamais, c’est
interdit… »
Les mots de Malcolm résonnaient dans la tête d’Emma alors qu’elle
suivait les autres dans les tunnels humides du point de convergence. Julian
et elle marchaient délibérément derrière les autres. Elle avait remis Cortana
dans son fourreau. Elle la sentait vibrer d’une énergie nouvelle et en venait
à se demander si elle n’avait pas absorbé celle de Malcolm.
Mais elle ne voulait pas penser au sorcier, à son sang qui s’échappait
comme de petits tentacules rouges dans les flots noirs. Elle ne voulait pas
penser à ce qu’il lui avait dit.
Elle fut la dernière à sortir de la caverne. Ty, Livvy et Dru étaient assis
par terre avec Tavvy. Le petit garçon se blottissait dans les bras de Livvy,
l’air épuisé. Kieran se tenait à l’écart, la mine sombre. Son visage s’éclaira
quand il vit Mark émerger du point de convergence.
— Comment va Tavvy ? demanda Julian en s’avançant vers ses frères et
sœurs.
Dru se leva d’un bond, le serra dans ses bras… et se figea
d’étonnement, l’index pointé vers la colline.
Un énorme craquement se fit entendre. La caverne était en train de se
refermer. Diana se précipita pour l’empêcher et retira sa main juste à temps
pour ne pas avoir les doigts broyés.
— On ne peut rien y faire, dit Kieran. L’accès à la caverne et aux
tunnels était l’œuvre de Malcom. Maintenant qu’il est mort, ses
enchantements disparaissent. Il existe peut-être une autre entrée dans un
autre point de convergence. Mais cette porte, elle ne se rouvrira pas.
— Comment sais-tu qu’il est mort ? demanda Emma.
— Les lumières se sont rallumées en ville. Le courant est rétabli.
— Est-ce que ça signifie qu’on va enfin avoir du signal sur nos
téléphones ? demanda Ty.
— Je vais vérifier, dit Julian en s’éloignant, son portable collé à
l’oreille.
Emma crut l’entendre prononcer le nom d’Arthur dans le combiné, mais
ne parvint pas à entendre la suite car il était trop loin.
Diego et Cristina avaient rejoint Livvy, Ty et Dru. Cristina se pencha
vers Tavvy tandis que Diego fouillait dans la poche de sa veste. En se
rapprochant, Emma vit qu’il tenait une flasque en argent.
— Tu ne vas pas lui donner d’alcool, dis ? Je le trouve un peu jeune
pour ça.
Diego leva les yeux au ciel.
— C’est une potion énergisante préparée par les Frères Silencieux. Ça
contrera peut-être les effets du breuvage que Malcolm lui a administré pour
l’endormir.
Livvy prit la flasque des mains de Diego et en goûta le contenu avant
d’en verser une rasade dans la bouche de son petit frère. Tavvy but avec
gratitude. Emma s’agenouilla pour lui caresser la joue.
— Salut, petit bonhomme. Tu te sens mieux ?
Il lui sourit en clignant des yeux. Il ressemblait à Julian quand il était
petit. Avant que le monde ne le transforme. « Mon amour et mon meilleur
ami… » Elle songea à Malcolm, à la malédiction des parabatai et, le cœur
serré, déposa un baiser sur la joue de Tavvy. Quand elle se redressa, Cristina
se tenait derrière elle.
— Ton bras gauche, dit-elle doucement en l’emmenant à l’écart. Tends-
le.
Emma obéit et s’aperçut que la peau de sa main et de son poignet était
rouge et couverte de cloques, comme si elle s’était brûlée. Cristina sortit sa
stèle de sa veste.
— Pendant quelques minutes, quand tu étais derrière ce mur de lumière,
j’ai vraiment cru que tu ne ressortirais pas.
Emma posa la tête sur l’épaule de Cristina.
— Désolée.
— Ce n’est rien, répondit Cristina d’un ton brusque en retroussant la
manche d’Emma. Il te faut une rune de guérison.
Appuyée contre Cristina, Emma la regarda tracer une rune sur sa peau.
— C’était bizarre d’être coincée là-dedans avec Malcolm. Il ne me
parlait que d’Annabel. Et je dois admettre qu’à la fin j’avais de la peine
pour lui.
— Cette histoire est horrible. Ils n’avaient rien fait de mal, ni lui ni
Annabel. Apprendre que sa bien-aimée a connu une mort horrible… Se
croire abandonné d’elle pour découvrir, en fin de compte, que c’est lui qui
l’avait abandonnée…
Cristina frissonna.
— Je n’avais jamais envisagé les choses sous cet angle, dit Emma. Tu
crois qu’il se sentait coupable ?
— J’en suis persuadée. N’importe qui se sentirait coupable à sa place.
Emma songea à Annabel avec un pincement au cœur. Elle n’était
qu’une victime innocente dans cette affaire.
— Je lui ai dit qu’il ne se comportait pas mieux que l’Enclave et il a
paru surpris.
— Forcément. Dans sa version des faits, il ne se voyait pas comme le
méchant de l’histoire.
Cristina lâcha Emma et observa la rune qu’elle venait de tracer. La
douleur refluait déjà.
Julian mit fin à sa conversation et rempocha l’appareil.
— Alors, ça marche ? lança Ty. Avec qui tu discutais ?
— Le livreur de pizzas, répondit Julian.
Tous le dévisagèrent d’un air interloqué. Comme eux, il était sale,
hirsute, couvert d’égratignures.
— J’ai pensé qu’on aurait peut-être faim, reprit-il avec cette fausse
nonchalance qui le caractérisait, et Emma comprit qu’il manigançait
quelque chose. On devrait y aller. Les bouleversements qui ont eu lieu sur le
site vont se manifester sur la carte de l’Enclave. À la prochaine visite, m’est
avis qu’on ne sera plus seuls ici.
Ils se mirent rapidement en route. Livvy prit Octavian sur ses genoux à
l’arrière de la Toyota. Cristina, Diego et Diana montèrent dans le 4 × 4, que
cette dernière avait garé à l’abri derrière un amoncellement de broussailles.
Kieran proposa à Mark de le ramener à dos de cheval, mais cette fois, il
refusa.
— J’ai envie d’être avec mes frères et sœurs, dit-il simplement.
Julian se tourna vers Kieran. Ses yeux ne manifestaient aucune émotion.
Il aurait souhaité comprendre ce que son frère avait aimé chez lui. Il aurait
voulu pouvoir le remercier d’avoir accompagné Mark pendant tout le temps
qu’il avait passé dans la Chasse. Il aurait voulu éprouver moins de haine à
son égard.
— Tu n’es pas obligé de venir avec nous, dit-il. Nous n’avons plus
besoin de ton aide.
— Je ne partirai pas tant que je n’aurai pas la certitude que Mark est en
sécurité.
Julian haussa les épaules.
— Comme tu veux. À notre retour, n’entre pas dans l’Institut tant qu’on
ne t’en aura pas donné la permission. Le seul fait d’avoir combattu à tes
côtés pourrait nous attirer des ennuis.
Kieran se rembrunit.
— Sans moi, vous n’auriez pas réussi ce soir.
— C’est probable. Je penserai à te remercier chaque fois que je verrai
les cicatrices sur le dos d’Emma.
À ces mots, Julian se dirigea vers la voiture. Diana s’avança vers lui, la
main levée, les épaules enveloppées dans un grand châle. Son visage était
constellé de minuscules taches de sang.
— L’Enclave peut t’attendre, dit-elle sans préambule. Si tu me le
demandes, j’endosserai la responsabilité de tout ce qui s’est passé et je m’en
remettrai à sa miséricorde.
Julian la dévisagea longuement. Cela faisait si longtemps qu’il portait
tout ce poids sur ses épaules ! Protéger Tavvy, protéger Livvy et Ty,
protéger Dru. Protéger Emma. Récemment, sa liste s’était allongée : il
devait à présent veiller sur Mark et aussi sur Cristina parce qu’elle était
l’amie d’Emma.
Cet amour qu’il avait pour ses proches, peu de gens pouvaient le
comprendre. C’était un amour absolu, dévorant. Il se sentait prêt à mettre
une ville à feu et à sang si sa famille était menacée. Difficile d’apprendre la
modération quand, depuis l’âge de douze ans, on était l’unique barrage
entre sa famille et la folie du monde extérieur.
Il prit la peine de réfléchir, avec tout le détachement dont il était
capable, à ce qui arriverait si Diana portait le chapeau… Il caressa cette
idée, la retourna dans sa tête et décida de la rejeter.
— Non. Et ce n’est pas la gentillesse qui dicte mon refus. Je ne crois
pas que ça marcherait.
— Julian…
— Tu nous caches des choses. L’Ange seul sait quoi, mais tu nous
caches des choses. En premier lieu, la raison pour laquelle tu as refusé le
poste de directrice de l’Institut. Tu es peut-être douée pour dissimuler,
toutefois tu n’es pas une bonne menteuse. Ils ne te croiront pas. En
revanche, moi ils me croiront.
— Alors tu as déjà une histoire à leur refourguer ? demanda Diana en
écarquillant les yeux.
Comme Julian ne répondait pas, elle soupira en resserrant le châle
autour de ses épaules.
— Tu es un sacré numéro, Julian Blackthorn.
— Je prends ça pour un compliment.
— Tu m’as crue de mèche avec Malcolm, hein ?
— Je ne trouvais pas ça très plausible. Mais j’ai appris à me méfier de
tout le monde.
— Ça, ce n’est pas vrai, dit Diana en regardant Emma, à qui Mark
tenait la portière. Vous feriez mieux de rentrer. Vous n’allez pas beaucoup
me voir avant demain.
— Je leur dirai que tu ne savais rien. Des gamins qui trompent la
vigilance de leur préceptrice ? Ce genre d’histoire se produit tout le temps.
Et, de toute manière, tu ne vis pas avec nous.
Il entendit le moteur de la Toyota démarrer. Les autres l’attendaient.
— Alors tu déposes Diego et Cristina à l’Institut, puis tu rentres chez
toi ?
— Il faut bien que j’aille quelque part.
Il se dirigea vers la voiture. Au bout de quelques pas, il se tourna vers
elle.
— Tu ne regrettes jamais d’avoir accepté d’être notre préceptrice ? Rien
ne t’y obligeait.
Le vent ébouriffa les cheveux noirs de Diana.
— Non, répondit-elle. Si je suis devenue celle que je suis aujourd’hui,
c’est parce que je fais partie de votre famille. N’oublie jamais ça, Jules.
Nous sommes nos choix.
Le trajet du retour fut silencieux. Ty se taisait, les yeux fixés sur la vitre
du passager. Dru s’était roulée en boule dans un coin de la voiture. Tavvy, la
tête appuyée contre l’épaule de Livia, avait du mal à garder les yeux
ouverts. Emma était affalée contre la vitre arrière, Cortana dans une main,
ses cheveux blonds dans la figure, les paupières closes. Mark s’était glissé
entre Livvy et elle.
Julian avait envie de toucher Emma, de lui tenir la main pendant
quelques secondes, mais il n’osait pas, pas devant les autres. Il ne pouvait
pas s’empêcher de se retourner de temps en temps pour effleurer le bras de
Tavvy, afin de s’assurer qu’il était en vie, qu’il respirait encore.
Ils étaient tous en vie, ce qui relevait presque du miracle. Julian avait
les nerfs à vif. Il lui semblait que chacune de ses terminaisons nerveuses
réagissait comme un Détecteur à la présence de sa famille autour de lui.
Il pensa à Diana et à ce qu’elle avait dit : « Il faudrait que tu lâches un
peu de lest. » Il savait qu’elle avait raison. Un jour, il faudrait bien qu’il
laisse ses frères et sœurs prendre leur envol et découvrir le monde, un
monde qui les blesserait sans doute.
Mais pas encore. Non, pas encore.
— Ty, dit-il à mi-voix pour que les autres passagers ne l’entendent pas.
— Oui ? fit Ty en posant sur lui ses yeux cernés.
— Tu avais raison. Et j’avais tort.
— Ah bon ? dit-il, surpris. À propos de quoi ?
— Tu es venu avec nous sur le site. Tu t’es bien battu. Extrêmement
bien, même. Si tu n’avais pas été là… (Sa gorge se serra ; il lui fallut
quelques instants pour retrouver sa voix.) Je te remercie. Et je te demande
pardon. J’aurais dû t’écouter. Tu avais raison sur tes capacités.
— Merci pour les excuses, dit Ty.
Au bout de quelques instants, le petit garçon posa brièvement la tête sur
l’épaule de Julian, un peu comme Church quand il cherchait de l’affection.
Julian ébouriffa la tignasse de son frère avec un petit sourire.
Cette ébauche de sourire s’évanouit dès leur arrivée. L’Institut était
éclairé comme un arbre de Noël. Pourtant, les lumières étaient éteintes
quand ils avaient pris la route à l’aller. En descendant de voiture, Julian
remarqua un léger reflet irisé dans l’air.
Il échangea un regard avec Emma. Ce genre de miroitement faisait
automatiquement penser à Portail, et qui disait Portail disait Enclave.
Diana gara le 4 × 4 ; Cristina et Diego descendirent, claquèrent les
portières et Diana redémarra. Les Blackthorn montèrent ensemble les
marches du perron. Dru et Mark luttaient contre le sommeil, Ty avait un air
suspicieux et Livvy serrait Tavvy contre elle avec nervosité. Au loin, Julian
crut distinguer la robe claire de Lancevent. Arrivé au sommet des marches,
il hésita, la main posée sur la poignée de la porte.
Qu’allait-il trouver de l’autre côté ? Il pouvait aussi bien s’agir des
membres du Conseil que d’une douzaine de guerriers de l’Enclave. Il ne
servait plus à rien de cacher Mark. Il se retourna et vit qu’Emma
l’observait. Son visage sale accusait la fatigue mais il voyait dans ses yeux
qu’elle avait confiance en lui.
Il ouvrit la porte.
Le vestibule était brillamment éclairé. Les deux lustres fonctionnant à la
lumière de sort étaient allumés, ainsi que les torches de la galerie à l’étage
qu’ils n’utilisaient presque jamais. Un rai de lumière filtrait sous la porte du
Sanctuaire.
Magnus était planté au milieu du vestibule, resplendissant dans un
costume en brocart, les doigts chargés de bagues. Clary Fairchild se tenait
près de lui en robe verte, les cheveux rassemblés en un chignon négligé.
Tous deux semblaient sortir d’une soirée.
En voyant Julian et ses frères et sœurs franchir la porte, Magnus leva un
sourcil.
— Tuez le veau gras ! Les enfants prodigues sont de retour.
Clary porta la main à sa bouche.
— Emma, Julian… (Elle blêmit.) Mark ? Mark Blackthorn ?
Mark ne répondit pas. Tous restèrent muets. Julian s’aperçut
qu’inconsciemment ils avaient resserré les rangs autour de Mark, comme
pour le protéger. Même Diego, grimaçant de douleur et couvert de sang,
avait pris sa place dans le cercle qui s’était formé autour du garçon.
Mark demeurait silencieux ; ses cheveux blond clair dessinaient un halo
autour de sa tête, ses oreilles pointues et ses yeux vairons ressortaient dans
la lumière crue. Magnus le dévisagea longuement et leva les yeux vers
l’étage.
— Jace ! cria-t-il. Descends !
Clary fit un pas vers les Blackthorn. Magnus la retint doucement par le
bras.
— Ça va ? demanda-t-elle, les sourcils froncés, en se tournant vers
Emma, mais visiblement sa question s’adressait à tout le monde. Vous
n’êtes pas blessés ?
Avant que quelqu’un puisse répondre, une silhouette de haute taille
apparut au sommet des marches.
Jace.
La première fois que Julian avait rencontré Jace Herondale, le plus
célèbre des Chasseurs d’Ombres, il avait environ dix-sept ans et Julian
douze. Emma, qui avait le même âge, ne s’était pas privée de faire savoir
autour d’elle qu’à son avis Jace était le garçon le plus beau et le plus
formidable que la terre ait jamais porté.
Julian n’était pas d’accord, mais personne ne lui demandait son avis.
Jace descendit l’escalier comme s’il avait une magnifique traîne
derrière lui : lentement, majestueusement, pleinement conscient que tous les
regards étaient braqués sur sa personne… À moins qu’il ne se soit habitué à
être le centre de l’attention. À un moment donné, Emma avait cessé de
s’intéresser à lui. Les Chasseurs d’Ombres, pour leur part, continuaient à le
considérer comme un être hors du commun. Il était d’une beauté à couper le
souffle, avec des cheveux, de la même couleur miel que ses yeux. À l’instar
de Magnus et de Clary, il était en tenue de soirée : il portait une veste lie-de-
vin qui lui donnait un air d’élégance désinvolte. Arrivé au pied des
marches, il examina les vêtements sales et ensanglantés de Julian, puis
balaya le reste de l’assemblée.
— Eh bien, soit vous vous êtes battus contre les forces du mal, soit
votre fête était beaucoup plus rock’n’roll que la nôtre, lâcha-t-il. Salut, les
Blackthorn.
Livvy soupira. Elle regardait Jace avec les mêmes yeux qu’Emma à
douze ans. Dru, fidèle à son béguin pour Diego, lui jetait des regards noirs.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? demanda Julian, bien qu’il connût
déjà la réponse.
Toutefois, mieux valait jouer l’étonnement. Les gens gobaient
davantage vos réponses quand ils s’imaginaient qu’elles n’étaient pas
préparées.
— Nous avons repéré une importante manifestation de magie noire sur
la carte, expliqua Magnus. Elle émanait du point de convergence. (Son
regard se posa sur Emma.) J’étais sûr que tu te servirais de l’information
que je t’ai donnée. En matière de ley-lines, les points de convergence sont
toujours un élément clé.
— Alors pourquoi vous n’êtes pas allés là-bas ? demanda Emma.
— Magnus s’est servi d’un sortilège pour jeter un coup d’œil à la
caverne, répondit Clary. Il a repéré des traces de lutte alors on s’est
téléportés jusqu’ici.
— Depuis la fête de fiançailles de ma sœur, pour être précis, ajouta
Jace. Alors qu’il y avait un open bar.
— Oh ! s’exclama joyeusement Emma. Isabelle épouse Simon ?
Aux yeux de Julian, aucune fille n’arrivait à la cheville d’Emma.
Pourtant, il devait bien admettre que quand Clary souriait, elle était très
jolie. Tout son visage s’éclairait.
— Oui, répondit-elle. Il est très heureux.
— Mazel tov, dit Jace en s’adossant à la rampe. Bref, on était à la fête
quand Magnus a reçu une alerte concernant un acte de nécromancie
perpétré dans les environs de l’Institut de Los Angeles. Il a essayé sans
succès de joindre Malcolm. Alors on est partis en douce, tous les quatre.
C’est franchement dommage pour les autres invités parce que j’étais sur le
point de porter un toast mémorable. Simon ne s’en serait jamais remis.
— Ce n’est pas vraiment ce qu’on attend d’un toast dans une soirée de
fiançailles, Jace, déclara Clary en jetant un regard inquiet à Diego, qui était
pâle à faire peur.
— Tous les quatre ? (Emma regarda autour d’elle.) Alec est ici ?
Alors que Magnus ouvrait la bouche pour répondre, la porte du
Sanctuaire s’ouvrit à la volée et un homme grand et robuste aux cheveux
bruns apparut : Robert Lightwood, l’actuel Inquisiteur, bras droit du Consul
d’Idris, et chargé d’enquêter sur les Chasseurs d’Ombres qui enfreignaient
la loi.
Julian ne l’avait rencontré qu’une fois, lorsqu’il avait été convoqué
devant le Conseil pour donner sa version de l’attaque de l’Institut par
Sébastien. Il avait dû tenir l’Épée Mortelle dans ses mains et il avait eu
l’impression qu’on lui extorquait la vérité avec des crochets et des
couteaux. S’il n’avait pas menti au sujet de l’attaque – il n’en avait
d’ailleurs jamais eu l’intention –, il n’avait pas eu moins mal pour autant. Et
depuis qu’il avait tenu dans ses mains l’Épée Mortelle, même pendant un
laps de temps très court, son esprit associait la vérité à la souffrance.
L’Inquisiteur s’avança vers lui. Il était plus vieux que dans son
souvenir, ses cheveux avaient blanchi, mais la même lueur sévère brillait
dans ses yeux bleus.
— Qu’est-ce qui se passe ici ? demanda-t-il d’un ton impérieux. On a
détecté un acte de nécromancie à proximité de cet Institut il y a quelques
heures, et ton oncle prétend qu’il n’est pas au courant. Pour couronner le
tout, il a refusé de nous dire où vous étiez tous. (Il se retourna pour
examiner le petit groupe et son regard se posa sur Mark.) Mark
Blackthorn ?
— J’ai eu la même réaction, dit Clary.
Julian eut l’intuition qu’elle n’aimait pas beaucoup son futur beau-père,
pour peu que Jace et elle aient l’intention de se marier.
Mark se redressa comme s’il faisait face à un peloton d’exécution et
soutint le regard de Robert Lightwood avec une telle détermination que
Julian crut voir l’Inquisiteur ciller. Les yeux de Mark semblaient porter une
accusation. Ils disaient : « Vous m’avez abandonné. Je me suis retrouvé
seul, sans protection. »
— Je suis revenu, dit-il simplement.
— La Chasse Sauvage n’aurait jamais consenti à te laisser partir,
objecta l’Inquisiteur. Tu as trop de valeur et le Petit Peuple ne rend jamais
ce qu’il a pris.
— Robert… commença Magnus.
— Dites-moi si je me trompe, Magnus ? Quelqu’un d’autre ?
Magnus se tut, visiblement agacé. Quant à Jace, son expression était
indéchiffrable. Dru réprima un gémissement apeuré. Clary se tourna vers
Robert.
— Qu’est-ce que c’est que cet interrogatoire ? s’exclama-t-elle. Ce ne
sont que des enfants.
— Tu crois peut-être que j’ai oublié dans quel guêpier vous vous êtes
fourrés, Jace et toi, alors que vous n’étiez encore « que des enfants » ?
— Il marque un point.
Jace sourit à Julian et à Emma, et derrière ce sourire Julian devina un
tempérament d’acier.
Deux silhouettes apparurent sur le seuil du Sanctuaire. Anselm
Nightshade, dont le visage osseux exprimait la méfiance, et Arthur, l’air
fatigué, un verre de vin à la main. Julian en avait laissé une bouteille dans le
Sanctuaire plus tôt dans la soirée. C’était un bon cru.
Le périmètre protégé du Sanctuaire s’étendait un peu au-delà des portes.
Anselm risqua un orteil à l’extérieur de la pièce, fit la grimace et recula
promptement.
— Arthur. Vous prétendez que vous avez parlé de Sophocle avec
Anselm Nightshade toute la nuit ? demanda Robert Lightwood.
— « Celui qu’un dieu pousse à sa perte prend souvent le mal pour le
bien, et il n’est garanti de la ruine que pour très peu de temps », rétorqua
Arthur.
Robert leva un sourcil.
— Il cite Antigone, dit Julian d’un ton las. Ce qu’il veut dire, c’est oui.
— Approchez, Arthur, ordonna Robert. S’il vous plaît, ne me donnez
pas l’impression que vous vous cachez dans le Sanctuaire.
— Quand vous prenez cette voix, moi aussi j’ai envie de me cacher
dans le Sanctuaire, intervint Magnus, qui s’était mis à flâner dans le
vestibule, examinant divers objets.
Son comportement pouvait paraître anodin. Julian cependant le
connaissait assez pour savoir qu’il ne faisait jamais rien sans raison.
Il en allait de même pour Jace. Il s’était assis sur la première marche de
l’escalier et Julian sentait son regard peser sur lui. Il s’éclaircit la voix.
— Mes frères et sœurs n’ont rien à voir là-dedans. Et Tavvy est épuisé.
Il a failli se faire tuer ce soir.
Le regard vert de Clary s’assombrit.
— Quoi ? fit-elle. Comment c’est arrivé ?
— Je vais vous expliquer, répondit Julian. Mais d’abord, laissez-les
partir.
Robert hésita quelques instants avant de hocher la tête d’un mouvement
brusque.
— C’est bon, ils peuvent s’en aller.
Julian éprouva un immense soulagement en regardant Ty, Livvy et Dru
monter l’escalier. Livvy portait toujours Octavian qui somnolait, la tête sur
son épaule. Au sommet des marches, Ty s’arrêta pour lancer à Mark un
dernier regard craintif.
— « C’est sans doute un mal inhérent à la tyrannie, de n’avoir pas
confiance en ses amis », récita Anselm Nightshade. Eschyle.
— Je n’ai pas déserté la soirée de fiançailles de ma fille pour suivre un
cours de lettres classiques, répliqua Robert. Et cette affaire ne concerne pas
les Créatures Obscures. Veuillez, je vous prie, nous attendre dans le
Sanctuaire, Anselm.
Arthur donna son verre à Anselm, qui le leva d’un air ironique avant de
regagner le Sanctuaire, visiblement soulagé. Dès qu’il se fut éloigné, Robert
se tourna vers Arthur.
— Qu’avez-vous à nous dire sur toute cette histoire, Blackthorn ?
— Une délégation du Petit Peuple est venue chez nous, répondit Arthur.
Ils ont proposé de rendre Mark à sa famille. En contrepartie, nous devions
les aider à découvrir qui tuait leurs semblables à Los Angeles.
— Et vous n’avez pas prévenu l’Enclave ? protesta Robert. Vous saviez
pourtant que vous enfreigniez la loi, le traité…
— Je voulais récupérer mon neveu. Vous n’auriez pas fait la même
chose pour votre famille ?
— Vous êtes un Chasseur d’Ombres. Si on vous oblige à choisir entre
votre famille et la loi, vous devez choisir la loi !
— Lex mala, lex nulla, répliqua Arthur. Vous connaissez notre devise
familiale.
— Il a pris la bonne décision, intervint Jace. J’aurais fait pareil. Comme
n’importe lequel d’entre nous.
— Et vous avez trouvé qui tuait des gens du Petit Peuple ? lança
Robert, exaspéré.
— Oui, ce soir même, répondit Julian. C’est Malcolm Fade.
Magnus se raidit ; ses yeux de chat étincelèrent.
— Malcolm ? (Il fit volte-face et s’avança vers Julian.) Et qu’est-ce qui
te fait croire que c’est un sorcier qui est derrière tout ça ? Est-ce qu’on est
responsables de toute la magie noire qui sévit sur cette terre ?
— Je le sais parce qu’il me l’a dit.
Clary resta bouche bée. L’expression de Jace ne changea pas.
— Arthur, dit Robert, vous êtes le directeur de cet Institut. Parlez. Ou
avez-vous l’intention de laisser votre neveu continuer à votre place ?
— Il y a des choses que nous ne lui avons pas dites, intervint Julian.
Des choses qu’il ignore.
Arthur porta la main à sa tête comme si elle le faisait souffrir.
— Si on m’a trompé, alors laissez Julian s’expliquer.
Robert balaya d’un œil sévère le reste du groupe et son regard s’arrêta
sur Diego.
— Centurion, dit-il. Approche.
Julian se figea. Diego. Il l’avait momentanément oublié. En tant que
Centurion, Diego avait prêté serment : il était obligé de dire la vérité à
l’Enclave. Évidemment, Robert était plus intéressé par sa version des faits
que par celle de Julian. Celui-ci ne dirigeait pas l’Institut, contrairement à
Arthur. Peu importait qu’il ait correspondu avec lui pendant des années. Peu
importait qu’ils se connaissent bien, du moins de manière épistolaire. À ses
yeux, il n’était qu’un adolescent.
— Oui, Inquisiteur ? lança Diego.
— Parle-nous de Malcom Fade.
— Malcolm n’est pas celui que vous croyez. Il est responsable de
nombreuses morts, notamment celle des parents d’Emma.
Robert secoua la tête.
— C’est impossible. Les Carstairs ont été assassinés par Sébastien
Morgenstern.
En entendant le nom de son frère, Clary pâlit. Elle se tourna
immédiatement vers Jace, qui lui rendit son regard.
— Non, dit-elle. Sébastien était un meurtrier, mais Emma n’a jamais
voulu croire qu’il était responsable de la mort de ses parents, et ni moi ni
Jace ne l’avons cru. (Elle se tourna vers Emma.) Tu avais raison. Je savais
que tôt ou tard, tu finirais par le prouver. Je suis désolée que ce soit
Malcolm. C’était ton ami.
— Et le mien, ajouta tristement Magnus.
Clary se rapprocha de lui et posa la main sur son bras.
— C’était le Grand Sorcier de Los Angeles, dit Robert. De quoi était-il
coupable, au juste ?
— Il persuadait des Terrestres de commettre des meurtres, puis il les
assassinait à son tour pour récupérer des parties de leur corps afin
d’accomplir un rituel de nécromancie, expliqua Diego.
— Vous auriez dû alerter l’Enclave ! s’exclama Robert d’un ton furieux.
Vous auriez dû l’appeler à la minute où cette délégation du Petit Peuple
s’est présentée à l’Institut…
— Inquisiteur, fit Diego d’un ton las ; l’épaule de sa veste était couverte
de sang. Je suis un Centurion. Je rends des comptes directement au Conseil.
Pourtant, moi non plus je n’ai pas informé l’Enclave de ce qui se passait
car, une fois l’enquête démarrée, cela aurait ralenti sa progression.
L’Enclave aurait tout repris à zéro. Nous manquions de temps et la vie d’un
enfant était en jeu. (Il porta la main à sa poitrine.) Si vous décidez de me
confisquer mon médaillon, je comprendrai. Mais je maintiendrai jusqu’au
bout que les Blackthorn ont bien agi.
— Je n’ai pas l’intention de te confisquer ton médaillon, Diego Rocio
Rosales, dit Robert. Nous n’avons pas beaucoup de Centurions et tu
comptes parmi les meilleurs. (Il examina d’un œil sévère le bras
ensanglanté de Diego et ses traits tirés.) Tu devras rendre ton rapport au
Conseil dès demain. Dans l’immédiat, va soigner tes blessures.
— Je l’accompagne, dit Cristina.
Elle aida Diego à monter l’escalier en le laissant s’appuyer sur elle.
Mark les regarda disparaître dans l’obscurité.
— Robert, dit Jace une fois qu’ils furent partis. Quand Julian avait
douze ans, il a témoigné devant le Conseil. C’était il y a cinq ans. Laisse-le
parler.
Malgré sa réticence, Robert hocha la tête.
— Très bien. Si tout le monde veut que tu parles, Julian Blackthorn,
soit. Je t’écoute.
Calmement et sans fioritures, Julian décrivit la progression de
l’enquête, de la découverte des premiers corps à celle de la culpabilité de
Malcolm, plus tôt dans la soirée.
Emma observa son parabatai tandis qu’il parlait et se demanda ce
qu’aurait été leur vie si Sébastien Morgenstern n’avait pas attaqué l’Institut
de Los Angeles cinq ans plus tôt.
Dans son esprit, pendant des années, il y avait eu deux Julian. Celui
d’avant l’attaque, un garçon comme les autres, attaché à sa famille, parfois
agacé par ses frères et sœurs, avec qui il se chamaillait autant qu’il riait. Et
le Julian d’après, qui, malgré son âge, avait dû apprendre à changer et à
nourrir un bébé, à cuisiner trois repas par jour pour des enfants qui avaient
des goûts différents. Qui avait dû cacher la maladie de son oncle à des
adultes pour éviter qu’ils ne lui enlèvent ses proches. Qui s’était tant de fois
réveillé en hurlant parce qu’il avait rêvé qu’il arrivait quelque chose à Dru,
à Livvy, à Ty.
Emma était là pour l’épauler, mais elle n’avait jamais vraiment compris.
Et comment aurait-elle pu comprendre alors qu’elle n’était pas au courant
pour Arthur ? Elle n’avait pas mesuré à quel point Julian était seul. Elle
savait seulement que les cauchemars avaient fini par se raréfier et qu’en
sortant de l’enfance il avait développé une personnalité à la fois forte et
tranquille, ainsi qu’une détermination farouche.
Cela faisait longtemps qu’il n’était plus le garçon qu’elle avait accepté
comme parabatai. Ce garçon-là, elle n’aurait pas pu tomber amoureuse de
lui. Quant au Julian d’aujourd’hui, elle s’apercevait qu’elle lui avait donné
son cœur sans vraiment le connaître.
Elle se demanda si Mark avait la même impression étrange en voyant
Julian s’adresser à l’Inquisiteur d’égal à égal, comme un adulte. S’il voyait
le soin qu’il mettait dans son récit, en omettant certains détails clés –
notamment le rôle de Johnny Rook et de son fils Kit. À l’entendre, il était
normal, voire inévitable qu’ils n’aient pas prévenu l’Enclave de leurs
agissements. Il enjoliva son histoire de rebondissements qui n’étaient la
faute de personne, que personne n’aurait pu prévoir ni empêcher, sans trahir
le moindre trouble.
Quand il eut fini, Emma frémit intérieurement. Elle aimait Julian, elle
l’aimerait toujours, mais à ce moment précis, elle avait un peu peur de lui.
— Malcolm a orchestré des meurtres ? s’exclama Robert.
— Ça se tient, dit Magnus, le menton dans la main. Si la nécromancie
est interdite, c’est d’abord à cause des ingrédients qu’elle nécessite : la main
d’un meurtrier ayant tué de sang-froid, l’œil d’un pendu contenant les
dernières images qu’il a vues… C’était ingénieux de la part de Malcolm de
créer les situations qui lui permettraient d’obtenir ces ingrédients. (En
s’apercevant que Robert le regardait de travers, il ajouta :) Et aussi très mal.
— L’histoire de votre neveu est convaincante, Arthur, déclara Robert.
Je remarque que vous y brillez par votre absence. Comment se fait-il que
vous ne vous soyez aperçu de rien ?
Julian avait présenté sa version des faits de manière que l’absence
d’Arthur semble naturelle. Mais Robert se comportait comme un chien avec
un os. C’était sans doute pour cette raison qu’il avait été nommé Inquisiteur.
— C’est vraiment nécessaire, Robert ? lança Clary. Ils ont dû prendre
des décisions difficiles qui n’étaient pas mauvaises pour autant.
— Répondez au moins à cette question, Arthur, dit Robert. Quel
châtiment choisiriez-vous pour un Nephilim, même jeune, qui a enfreint la
loi ?
— Eh bien, ça dépend, répondit Arthur. Faut-il châtier quelqu’un qu’on
a déjà puni cinq ans plus tôt en le privant de son père, de sa sœur et de son
frère ?
Robert s’empourpra de colère.
— C’est la Guerre Obscure qui leur a pris leur famille…
— C’est l’Enclave qui leur a enlevé leur frère et leur sœur, intervint
Magnus. Une trahison digne d’un ennemi, et pas de ceux qui étaient censés
prendre soin d’eux…
— Nous aurions protégé Mark, objecta Robert Lightwood. Il n’y a
aucune raison de craindre l’Enclave.
Arthur avait le teint pâle, les yeux révulsés. Pourtant Emma ne l’avait
encore jamais entendu s’exprimer avec autant d’éloquence et de clarté.
C’était pour le moins bizarre.
— Ah oui ? fit-il. Dans ce cas, pourquoi Helen se trouve-t-elle toujours
sur l’île Wrangel ?
— Elle est plus en sécurité là-bas, répliqua Robert avec colère. Il y a
des gens – dont je ne fais pas partie – qui reprochent encore au Petit Peuple
sa trahison pendant la Guerre Obscure. À votre avis, comment se
comporteraient-ils avec elle si elle revenait parmi nous ?
— Alors admettez-le : vous n’auriez pas pu protéger Mark.
Avant que Robert puisse répondre, Julian intervint :
— Oncle Arthur, tu peux lui dire la vérité.
Arthur parut déconcerté. Malgré son apparente lucidité, il n’avait pas
l’air de comprendre à quoi Julian faisait allusion. Il respirait difficilement,
comme quand il avait été victime d’un malaise dans le Sanctuaire.
Julian se tourna vers Robert.
— Arthur voulait aller trouver le Conseil dès l’arrivée de Mark. Nous
l’avons supplié de ne pas le faire. Nous avions peur qu’on nous enlève notre
frère encore une fois. On s’est dit que si on arrivait à résoudre ces meurtres
avec son aide, le Conseil aurait une meilleure opinion de lui. Et que ça
suffirait à le convaincre de l’autoriser à rester.
— Mais tu comprends ce que vous avez fait ? s’exclama l’Inquisiteur.
Si Malcolm avait réussi à s’emparer d’un pouvoir maléfique… il aurait pu
représenter une menace pour toute l’Enclave, ajouta-t-il d’un ton peu
convaincu.
— Il n’était pas en quête de pouvoir, protesta Julian. Il voulait
ressusciter sa bien-aimée. C’est mal, ce qu’il a fait. Et il l’a payé de sa vie.
Toutefois, il n’avait pas d’autre but que celui-là. Il se moquait pas mal de
l’Enclave et des Chasseurs d’Ombres. Tout ce qui l’intéressait, c’était elle.
— Pauvre Malcolm, dit Magnus à mi-voix. Perdre celle qu’il aimait.
Nous pensions qu’il était tombé amoureux d’une jeune fille qui était entrée
chez les Sœurs de Fer. Nous ne connaissions pas la vérité.
— Robert, dit Jace. Ces gamins n’ont rien fait de mal.
— Peut-être, mais je suis l’Inquisiteur. Maintenant que Malcolm est
mort et que le Livre Noir gît au fond de l’océan avec lui, je vois mal
comment dissimuler tout ça à l’Enclave. Et pour couronner le tout, le
directeur de l’Institut n’était pas au courant…
Julian fit un pas vers lui.
— Il y a quelque chose qu’oncle Arthur ne vous a pas dit. Il n’est pas
resté les bras croisés pendant que nous nous agitions. De son côté, il
enquêtait sur une autre source de magie noire. Ce n’est pas une coïncidence
si Anselm Nightshade se trouve dans le Sanctuaire. Arthur l’a fait venir
parce qu’il savait que vous seriez là.
Robert leva un sourcil.
— C’est vrai, Arthur ?
— Tu ferais mieux de lui dire la vérité, lança Julian en fixant son oncle
avec insistance. De toute façon, ils finiront par l’apprendre.
— Je…
Arthur dévisagea Julian d’un air si désorienté qu’Emma sentit son
ventre se nouer.
— Je ne voulais pas en parler, reprit-il, parce que ça ne me paraissait
pas très intéressant comparé à ce que nous avons appris sur Malcolm.
— À quoi faites-vous donc allusion ?
— Nightshade a recours à la magie noire pour accroître ses bénéfices,
répliqua posément Julian. Il gagne des fortunes en ajoutant des poudres
addictives à ses pizzas.
— C’est vrai ! s’exclama Emma d’une voix forte pour faire oublier le
silence hébété d’Arthur. Un tas de gens sont tellement accros aux pizzas de
Nightshade qu’ils feraient n’importe quoi pour s’en procurer.
— Une dépendance à la pizza ? s’étonna Jace. C’est sans aucun doute la
chose la plus étrange que… (Clary lui marcha sur le pied et il
s’interrompit.) Ça m’a l’air sérieux, cette histoire de poudres addictives.
Julian alla ouvrir le grand placard du vestibule. Plusieurs cartons de
pizza en tombèrent.
— Magnus ? fit-il.
Après avoir rajusté son écharpe, Magnus s’avança et souleva le
couvercle de l’un d’eux avec autant de gravité que s’il ouvrait un coffre
contenant un trésor. Il promena la main au-dessus de son contenu.
— Arthur a raison, déclara-t-il. C’est de la magie noire !
Un cri s’éleva de l’intérieur du Sanctuaire.
— Trahison ! cria Anselm. Et tu, Brute ?
— Il ne peut pas sortir, chevrota Arthur. La porte est verrouillée de
l’extérieur.
Robert se précipita vers le Sanctuaire. Après quelques instants, Jace et
Clary le suivirent. Les mains dans les poches, Magnus fixa Julian de ses
yeux verts tirant sur l’or.
— Bien joué.
Julian regarda Arthur, qui s’était adossé au mur près de la porte du
Sanctuaire, les paupières fermées, bouleversé.
— Je vais brûler en enfer pour ça, marmonna le garçon.
— Il n’y a pas de honte à être damné pour sa famille, dit Mark. Je veux
bien brûler avec toi.
Julian le considéra, aussi surpris que ravi.
— Moi aussi, renchérit Emma. (Elle se tourna vers Magnus.) Désolée.
C’est moi qui ai tué Malcolm. Je sais que c’était ton ami, et je…
— C’était mon ami, confirma Magnus, la mine sombre. Tout ce que je
savais, c’était qu’il avait perdu sa bien-aimée. J’ignorais la suite de
l’histoire. L’Enclave l’a trahi, de même qu’elle vous a trahis. Je vis depuis
longtemps ; j’en ai vu des trahisons et des cœurs brisés. Il y a ceux qui se
laissent submerger par leur chagrin. Qui oublient que les autres souffrent
aussi. Si Alec mourait… J’aime à croire que je ne deviendrais pas comme
ça.
— Je suis contente de savoir enfin ce qui est arrivé à mes parents, dit
Emma.
Avant qu’elle ait pu ajouter quoi que ce soit, des éclats de voix leur
parvinrent du Sanctuaire. Jace surgit dans le vestibule, les cheveux
ébouriffés, sa belle veste déchirée. Il adressa un grand sourire aux
personnes présentes.
— Clary a réussi à coincer Nightshade. Il est plutôt vif pour un vampire
de son âge. Merci pour l’exercice, au fait… Et moi qui croyais que j’allais
passer une soirée ennuyeuse !
Après qu’Anselm Nightshade, qui criait toujours vengeance, fut
emmené de force et que tout fut réglé avec l’Inquisiteur, tous les occupants
de l’Institut ou presque allèrent se coucher.
Mark ouvrit la porte d’entrée et jeta un œil au-dehors. L’aube était
proche. Le soleil se levait sur l’océan en projetant des reflets nacrés sur
l’eau.
— Mark, dit une voix derrière lui.
Mark se retourna. C’était Jace Herondale.
La dernière fois que Mark avait croisé Jace et Clary, ils avaient à peu
près son âge. C’étaient les derniers Chasseurs d’Ombres qu’il avait vus
avant de partir avec la Chasse. Ils n’avaient pas tant changé que ça : ils
devaient avoir vingt et un ou vingt-deux ans aujourd’hui. Mais de près,
Mark voyait que Jace avait acquis une aura d’assurance et d’autorité
propres à l’âge adulte. Mark se souvenait du garçon qui lui avait dit d’une
voix tremblante : « La Chasse Sauvage… Tu es l’un des leurs, désormais. »
Ce garçon-là n’existait plus.
— Mark Blackthorn, dit Jace, j’aimerais pouvoir dire que tu as changé,
or ce n’est pas le cas.
— Oh si, j’ai changé, objecta Mark. Même si ça ne se voit pas.
Jace hocha la tête et reporta le regard vers l’océan.
— Je ne sais plus quel scientifique disait que si l’océan était aussi clair
que le ciel et que si on pouvait voir tout ce qui vit dans l’eau, plus personne
n’irait.
— Ce type-là ne connaît pas le ciel, répliqua Mark.
— Peut-être. Tu as toujours la pierre de rune que je t’ai donnée ?
Mark acquiesça.
— Elle ne m’a jamais quitté pendant tout le temps que j’ai passé chez
les fées.
— J’en ai donné à deux personnes dans ma vie. À Clary et à toi. (Jace
inclina la tête sur le côté.) Quand on t’a croisé dans ce tunnel, en dépit de ta
peur, on sentait que tu n’étais pas du genre à renoncer. J’étais certain de te
revoir un jour.
— Vraiment ? fit Mark en lui lançant un regard sceptique.
— Oui, vraiment, affirma Jace en souriant de ce sourire charmant qui
n’appartenait qu’à lui. Rappelle-toi que l’Institut de New York est de ton
côté. Pense à Julian la prochaine fois que tu auras des ennuis. Ce n’est pas
facile de diriger un Institut. Je sais de quoi je parle.
Sans laisser à Mark le temps de protester, Jace retourna à l’intérieur
avec Clary. Mark reporta le regard sur l’horizon. Il aperçut Kieran qui
regardait en direction de la mer, debout au bord de la route. Mark ne
distinguait qu’une ombre, mais il l’aurait reconnue entre toutes. Il descendit
les marches du perron et alla rejoindre son ancien ami. Il portait toujours
ses vêtements sales et la lame de son épée pendue à sa ceinture était noire
de sang séché.
— Kieran !
— Alors tu vas rester ? demanda Kieran en lui jetant un regard triste ;
après un silence, il ajouta : bien sûr que tu vas rester.
— Tu connais déjà ma réponse. L’enquête est terminée. Le meurtrier et
ses Disciples sont morts.
— Ce n’étaient pas les termes du marché. Les Chasseurs d’Ombres
devaient nous remettre le coupable afin que nous puissions rendre justice.
— Étant donné que Malcolm est mort et que Iarlath vous a trahis, je
suis en droit d’attendre un peu de clémence de la part de ton peuple.
— Tu sais bien que ce n’est pas dans ses habitudes. Il n’a pas été
clément avec moi.
Mark songea à sa première rencontre avec Kieran. Une lueur de défi
brillait dans ses yeux noirs dissimulés sous une masse de cheveux bruns.
Les autres Chasseurs semblaient se réjouir d’avoir un prince à leur merci,
qu’ils pourraient tourmenter et railler à leur guise. Kieran avait enduré les
vexations la tête haute, avec une moue arrogante. Il avait supporté le fait
que le roi son père l’ait jeté en pâture à la Chasse comme on jetterait un os à
un chien. Kieran n’avait pas de frère qui l’aime et qui se batte pour qu’il
rentre chez lui. Il n’avait pas de Julian.
— Pourtant, je me battrai pour toi, reprit-il en regardant Mark droit
dans les yeux. Je leur dirai que c’est ton droit de rester. (Il hésita.) Est-ce
qu’on se reverra ?
— Je ne crois pas, Kieran, répondit Mark avec toute la douceur dont il
était capable. Pas après tout ce qui s’est passé.
Une vive tristesse se peignit sur les traits de Kieran, qu’il masqua
aussitôt. La couleur de ses cheveux avait pris une teinte bleu argenté,
comme la mer au petit matin.
— Je ne m’attendais pas à une autre réponse, mais j’espérais. C’est dur
de tuer l’espoir. En fait, je crois que je t’ai perdu il y a longtemps.
— Non. Tu m’as perdu en venant ici avec Gwyn et Iarlath, et en les
laissant s’en prendre à mon frère. J’aurais pu te pardonner si ç’avait été
moi. En revanche, je ne te pardonnerai jamais ce qu’ont subi Emma et
Julian.
Kieran fronça les sourcils.
— Emma ? Je croyais que c’était l’autre fille qui te plaisait.
Mark réprima un ricanement.
— Par l’Ange, s’écria-t-il, et Kieran blêmit en entendant cette
expression typique des Chasseurs d’Ombres. La jalousie restreint ton
imagination. Kieran… Tous ceux qui vivent sous ce toit, qu’ils aient ou non
le même sang, sont unis par les mêmes valeurs : l’amour, le sens du devoir,
l’honneur et la loyauté. C’est ça, être un Chasseur d’Ombres. La famille.
— Qu’est-ce que j’en sais moi, de la famille ? Mon père m’a vendu à la
Chasse Sauvage. Je n’ai pas connu ma mère. J’ai trois douzaines de frères
qui préféreraient tous me voir mort. Mark, tu es tout ce que j’ai.
— Kieran…
— Et je t’aime. Je n’aime que toi.
Mark plongea son regard dans celui de Kieran, dans son œil noir et dans
son œil gris. Comme chaque fois, il y vit l’infinité d’un ciel nocturne et,
comme chaque fois, il éprouva ce pincement au cœur, cette impression
perfide que sa vraie place était là-haut, parmi les nuages, qu’il pouvait faire
fi des considérations humaines – argent, maison, règles et loi –, survoler à
dos de cheval des glaciers et des forêts inconnus des hommes, dormir dans
les ruines de cités oubliées depuis des siècles avec pour seul abri une
couverture, et compter les étoiles dans les bras de Kieran.
Des étoiles auquelles il avait toujours donné les noms de ses frères et
sœurs. L’idée de la liberté, quoique séduisante, était une illusion ; le cœur
humain était enchaîné par l’amour. Il fit passer par-dessus sa tête la pointe
de flèche qu’il portait autour du cou et la déposa au creux de la paume de
Kieran.
— Je ne tirerai plus de flèches pour la Chasse Sauvage. Tu peux la
reprendre ; elle te fera peut-être penser à moi.
Les doigts de Kieran se refermèrent dessus.
— Les étoiles s’éteindront avant que je t’oublie, Mark Blackthorn.
Mark effleura du bout des doigts la joue de Kieran. Ses yeux restaient
secs, mais Mark y lut une immense solitude, des milliers de nuits passées à
chevaucher sans espoir de retrouver un chez-soi.
— Je ne t’accorde pas mon pardon, dit-il. Cependant, tu es venu nous
aider à la fin. Je ne sais pas ce qui se serait passé si tu n’avais pas été là.
Alors si un jour tu as vraiment besoin de moi, fais-moi signe et je viendrai.
Kieran ferma les yeux à demi.
— Mark…
Mais Mark s’était déjà détourné. Kieran le regarda s’éloigner sans
bouger. Derrière les broussailles, Lancevent se cabra en hennissant, les
sabots de ses pattes avant levés vers le ciel.
La fenêtre de la chambre de Julian donnait sur le désert. Au cours des
cinq dernières années, il aurait pu décider de s’installer dans la chambre de
Mark, qui offrait une vue imprenable sur l’océan, mais cela revenait à
accepter l’idée que Mark ne reviendrait jamais. Et puis sa chambre était la
seule à bénéficier d’un large rebord de fenêtre, qu’il avait aménagé avec de
vieux coussins. Emma et lui y avaient passé des heures à lire ou à dessiner.
Il s’y était réfugié une fois de plus, après avoir entrouvert la fenêtre
pour chasser l’odeur qui semblait s’accrocher à lui même après la douche,
une odeur de sang, de pierre humide, d’eau de mer et de magie noire.
« Tout a une fin », songea-t-il. Même la nuit la plus étrange de sa vie.
Après la capture d’Anselm, Clary les avait emmenés à l’écart, Emma et lui,
pour les serrer dans ses bras et leur rappeler qu’ils pourraient toujours
compter sur elle. Il avait compris qu’à sa manière elle cherchait à leur dire
qu’avec elle ils pourraient vider leur sac s’ils le souhaitaient. Sauf qu’il n’en
avait aucune intention.
Son téléphone sonna. Il jeta un œil à l’écran. Emma venait de lui
envoyer une photo sans légende de son placard ouvert. Les photos, les
cartes et les Post-it gisaient sur le sol.
Après avoir enfilé un jean et un tee-shirt, il sortit dans le couloir.
L’Institut était silencieux ; tout le monde semblait dormir. Le seul bruit
qu’on entendait était le vent du désert soufflant au-dehors.
Emma était assise au pied de son lit, son téléphone posé près d’elle. Elle
portait une longue chemise de nuit blanche à bretelles.
— Julian, dit-elle, le regard rivé au placard. Tu étais réveillé, n’est-ce
pas ? J’ai senti que tu étais réveillé.
Elle se leva sans détacher les yeux du placard.
— Je ne sais pas quoi faire de tout ça. J’ai passé tellement de temps à
rassembler ce que je prenais pour des preuves, à faire des suppositions…
J’avais pensé à tout sauf à ça. C’était mon grand secret, le moteur de tout ce
que j’entreprenais. (Elle le regarda enfin.) Maintenant c’est juste un placard
rempli de vieilleries.
— Je ne sais pas ce qu’il faut que tu en fasses, dit Julian. Tout ce que je
sais, c’est que tu n’as pas besoin de t’en occuper dans l’immédiat.
Elle avait lâché ses cheveux qui tombaient en cascade sur ses épaules
nues. Il dut faire un gros effort de volonté pour ne pas l’attirer contre lui et
enfouir le visage dans ses boucles blondes. Il examina les entailles sur ses
bras et ses mains, la peau rouge de son poignet brûlé, preuves que la nuit
avait été dure.
— Mark va rester, hein ? demanda-t-elle. L’Enclave ne peut pas le
renvoyer ?
« Mark. Sa première pensée est pour Mark. » Julian chassa aussitôt
cette réflexion. Il la trouvait indigne, ridicule. Ils n’avaient plus douze ans.
— Non, répondit-il. Il n’a jamais été banni. La seule règle qu’on nous
avait fixée, c’était de ne pas partir à sa recherche. Nous l’avons respectée. Il
est rentré tout seul et ils ne peuvent rien contre ça. Et je crois qu’avec l’aide
qu’il nous a apportée, il serait très mal vu qu’ils essaient de le renvoyer là-
bas.
Elle esquissa un pâle sourire et s’allongea sur le lit en glissant ses
longues jambes nues sous les couvertures.
— Je suis allée voir Diego et Cristina. Elle l’a installé dans son lit et
elle s’est endormie dans un fauteuil à son chevet. Je ne vais pas me priver
de l’asticoter demain.
— Est-ce qu’elle est amoureuse de lui ? demanda Julian en s’asseyant
sur le lit près d’elle.
— Je ne sais pas trop. En tout cas, ce n’est pas réglé, cette histoire. (Elle
souleva un coin de couverture.) Tu restes ?
Il n’avait qu’une envie, s’allonger près d’elle, suivre les contours de son
visage du bout des doigts, ses pommettes larges, son petit menton pointu,
ses yeux mi-clos aux longs cils… S’il était trop fatigué pour éprouver du
désir, il avait besoin de sa proximité, de sa compagnie. Le contact de ses
mains, de sa peau, était le seul réconfort qu’il puisse trouver.
Il repensa à ce jour-là sur la plage en s’efforçant de se rappeler
comment c’était de tenir Emma dans ses bras. Ils avaient dormi tant de fois
l’un avec l’autre. Pourtant, jusqu’à ce jour, il n’avait jamais mesuré à quel
point c’était différent de tenir quelqu’un dans ses bras en réglant son souffle
sur le sien.
Il se glissa tout habillé sous les couvertures. Elle l’observa, la tête
appuyée sur sa main, une expression sérieuse sur le visage.
— La façon dont tu as tout orchestré ce soir… ça m’a fait un peu peur,
dit-elle enfin.
Il effleura une mèche de ses cheveux. Une douleur sourde se propageait
à son corps.
— Il ne faut pas avoir peur de moi. Jamais. S’il y a quelqu’un à qui je
ne ferai jamais de mal, c’est bien toi.
— Explique-moi ce qui s’est passé avec Arthur et Anselm, dit-elle.
Parce que je n’ai rien compris.
Il s’exécuta. Pendant des mois, il avait vidé le fond des fioles que
Malcolm lui donnait pour Arthur dans une bouteille de vin, au cas où, et
laissé la bouteille dans le Sanctuaire. Sur le site du point de convergence,
prenant conscience qu’il leur faudrait un Arthur lucide et sain d’esprit à leur
retour, il avait proposé à son oncle de partager la bouteille avec Anselm,
sachant que lui seul serait affecté. Il savait que c’était mal de droguer son
oncle à son insu, mais… Il avait entreposé les cartons de pizza dans le
vestibule la première fois qu’ils avaient passé commande. Il avait bien
conscience d’avoir joué un sale tour à Anselm, qui ne méritait pas le
châtiment qui l’attendait. Parfois, il ne savait plus qui il était ni ce qui le
poussait à commettre ces choses, mais il ne pouvait pas s’en empêcher.
Quand il eut fini, elle se pencha pour lui caresser la joue. Une odeur
discrète de savon à la rose émanait d’elle.
— Moi je sais qui tu es, dit-elle. Tu es mon parabatai. Le garçon qui
fait ce qui doit être fait, sans quoi personne ne s’en chargera.
« Mon parabatai. » En dépit de ce qu’il éprouvait pour Emma, ce mot
ne lui avait encore jamais inspiré de l’amertume. À présent, il songeait aux
années qui les attendaient : jamais ils ne se sentiraient en sécurité ensemble,
jamais ils ne pourraient se toucher ni s’embrasser sans craindre d’être
découverts. Et soudain, une émotion incontrôlable le submergea.
— Et si on s’enfuyait ? suggéra-t-il.
— S’enfuir ? Pour aller où ?
— Quelque part où personne ne nous trouvera.
Il lut de la compassion dans le regard d’Emma.
— Ils finiraient par comprendre pourquoi. On ne pourrait plus jamais
revenir.
— Ils ont besoin de Chasseurs d’Ombres, objecta-t-il d’un ton qui lui
sembla pathétique. On n’est pas assez nombreux. Ils nous pardonneraient,
comme ils nous pardonneront d’avoir enfreint la Paix Froide.
Il savait qu’il devait paraître confus et désespéré. Mais les mots
devaient sortir ; ils reflétaient une part de lui-même enfouie depuis si
longtemps qu’il en venait à se demander si elle existait encore.
— Julian, tu ne pourrais jamais vivre avec l’idée d’avoir abandonné tes
frères et sœurs. Et Mark vient juste de rentrer. C’est impossible.
Mais il ne voulait pas penser à eux.
— Qu’est-ce que tu essaies de dire ? Tu n’as pas envie de partir avec
moi ? Parce que si tu ne veux pas…
Soudain, un cri étouffé leur parvint du couloir. Tavvy.
Julian se leva d’un bond.
— Il vaudrait mieux que j’y aille.
Emma se redressa sur les coudes. Ses grands yeux sombres éclairaient
son visage grave.
— Je viens avec toi.
Ils coururent jusqu’à la chambre de Tavvy. La porte était entrouverte, la
lumière allumée. Allongé sous sa tente, la moitié de son corps en dehors,
Tavvy s’agitait dans son sommeil. Emma s’agenouilla près de lui et caressa
ses cheveux bruns.
— Mon pauvre bébé, quelle nuit tu viens de passer…
Elle s’allongea face à lui et Julian s’étendit de l’autre côté. Tavvy
poussa un petit cri et se recroquevilla contre son frère. Au bout d’un
moment, son souffle redevint régulier et il se détendit. Julian regarda
Emma.
— Tu te souviens ?
Il comprit à son regard qu’elle se rappelait toutes ces années passées à
veiller Tavvy, Dru, Ty ou Livvy. Il se demanda si parfois elle rêvait comme
lui qu’ils étaient mariés et que c’étaient leurs enfants.
— Oui, je me souviens, répondit-elle. Tu vois pourquoi je t’ai dit que tu
ne pourrais jamais les abandonner. Tu ne le supporterais pas. (Elle se
redressa sur un coude.) Je ne te laisserais jamais prendre une décision que
tu regretterais toute ta vie.
— J’ai déjà pris une décision que je regrette, répliqua-t-il en songeant à
la rune qui ornait sa clavicule. J’essaie de réparer ça.
Elle se rallongea près de Tavvy.
— Faisons comme avec mon placard, tu veux bien ? On verra ça
demain.
Il hocha la tête, la regarda fermer les yeux, écouta son souffle devenir
régulier. Il avait attendu si longtemps… Il pouvait bien attendre un jour de
plus.
À l’aube, Emma s’éveilla d’un cauchemar en criant le nom de Malcolm
et de ses parents. Julian la souleva dans ses bras et la porta jusqu’à sa
chambre.
27
SÉPARER MON ÂME
La dernière journée que Kit Rook avait passée avec son père était une
journée comme les autres. Assis par terre dans le salon, il lisait un livre sur
les escroqueries en tout genre. Pour Johnny Rook, il était temps d’apprendre
les classiques, et par là il ne sous-entendait pas Shakespeare ou
Hemingway…
Johnny avait pris place dans son fauteuil préféré, dans la pose qu’il
adoptait d’habitude pour réfléchir : les jambes croisées, le menton dans la
main. C’était dans des moments comme celui-ci, quand le soleil entrant par
la fenêtre éclairait le visage anguleux de son père, que Kit était taraudé par
une multitude de questions sans réponse : qui était sa mère ? Était-il vrai,
comme on le murmurait au Marché, que la famille de Johnny appartenait à
l’aristocratie anglaise et qu’ils l’avaient jeté dehors en découvrant son don ?
Si Kit s’en fichait pas mal d’être un aristocrate, en revanche, il aurait bien
aimé appartenir à une famille qui compte plus de deux personnes.
Soudain, il sentit le sol se dérober sous lui. Son livre vola dans les airs
et lui-même glissa sur plusieurs mètres avant de heurter la table du salon. Il
se redressa, le cœur battant, et vit son père courir vers la fenêtre.
— C’est un tremblement de terre ? demanda Kit.
Quand on vivait en Californie du Sud, on avait l’habitude de se réveiller
au milieu de la nuit en entendant les verres tinter dans les placards de la
cuisine.
Johnny se détourna de la fenêtre, le visage livide.
— Il est arrivé quelque chose au Gardien. Les sortilèges qui
protégeaient la maison ne fonctionnent plus.
— Hein ? fit Kit, stupéfait.
Aussi loin qu’il s’en souvienne, leur maison avait toujours été protégée
par la magie. Son père parlait de ces sortilèges comme s’il s’agissait du toit
ou des fondations. C’était quelque chose d’essentiel, qui faisait
intrinsèquement partie de la maison. Kit se souvint que l’année précédente,
son père avait fait référence à des sortilèges de protection démoniaques,
plus puissants…
Johnny lança une bordée de jurons et se précipita vers l’étagère remplie
de livres, sur laquelle il prit un vieux manuel de sortilèges.
— Descends à la cave, Kit, ordonna-t-il en repoussant d’un coup de
pied le tapis qui dissimulait le cercle de protection tracé sur le sol.
— Mais…
— Je t’ai dit de descendre ! (Johnny fit un pas vers son fils comme pour
le toucher, puis se ravisa.) Quoi qu’il arrive, tu restes en bas, aboya-t-il
avant de se tourner vers le cercle.
Kit se dirigea vers l’escalier, descendit une marche, une autre et
s’arrêta. Le téléphone de Johnny, posé sur l’étagère la plus basse de la
bibliothèque, était accessible depuis les marches. Kit s’en empara, chercha
le nom de la fille. « Si tu changes d’avis, tu as mon numéro », avait-elle dit.
À peine avait-il eu le temps d’envoyer un message que le sol du salon
vola en éclats et que des créatures jaillirent d’en dessous. On aurait dit de
gigantesques mantes religieuses avec une petite tête triangulaire, une
bouche hérissée de dents pointues, un long corps luisant de bave et des
pattes avant coupantes comme des rasoirs.
Le père de Kit s’était figé au milieu de son cercle. Un démon se jeta sur
lui et rebondit sur la paroi invisible qui le protégeait. Un autre connut le
même sort. Les créatures émirent un petit cri furieux.
Kit était incapable de bouger. Il connaissait l’existence des démons,
évidemment. Il avait vu des images et senti l’odeur de la magie
démoniaque. Or là, c’était différent. Il croisa le regard à la fois affolé et
furieux de son père : « Descends ! »
Kit voulait obéir mais la panique le clouait sur place.
Le plus gros des démons avait dû flairer son odeur car il s’avança dans
sa direction en bourdonnant d’excitation. Kit dévisagea son père. Mais
Johnny ne fit pas un geste. Il le regardait, debout au milieu de son cercle,
les yeux écarquillés d’horreur. Le démon se rua sur Kit, les pattes avant
tendues vers lui.
Tout étonné de découvrir que son corps savait comment faire, Kit sauta
par-dessus la rampe et atterrit à quatre pattes dans le salon. Le démon, en se
précipitant pour l’attraper, perdit l’équilibre et dégringola les marches avec
un hurlement aigu.
Kit se retourna. Pendant une fraction de seconde, il croisa le regard de
son père. Il y avait de la tristesse dans ce regard, chose que Kit n’avait
encore jamais vue. Puis un autre morceau de plancher s’effondra en
emportant avec lui un segment du cercle de protection.
Kit fut projeté en arrière. Il retomba en équilibre sur les bras d’un
fauteuil, juste à temps pour voir deux démons s’emparer de son père et le
couper en deux.
Emma se trouvait au beau milieu d’un rêve très déroutant à propos de
Magnus et d’une troupe de clowns quand elle fut réveillée par une main sur
son épaule. Elle marmonna quelques mots inintelligibles avant de replonger
sous les couvertures. La main se fit plus insistante. Elle lui caressa le bras,
ce qu’elle trouva très agréable, tandis que des lèvres tièdes frôlaient les
siennes.
— Emma ? fit la voix de Julian.
Elle se rappela vaguement qu’il l’avait portée jusque dans sa chambre
avant de s’écrouler à côté d’elle sur le lit. Il n’y avait vraiment aucune
raison de se lever alors qu’il se montrait si affectueux avec elle… Elle
feignit de dormir tandis qu’il déposait un baiser sur sa joue, son menton…
Elle se redressa d’un bond dans le lit.
— Tu as mis ta langue dans mon oreille !
— Oui, fit-il avec un grand sourire. Ça t’a réveillée, ça, hein ?
— Beurk ! gémit-elle en lui lançant un oreiller, qu’il évita adroitement.
Il portait un jean et un tee-shirt gris qui faisait ressortir le bleu de ses
yeux. De toute évidence, il venait de se réveiller. Elle fit la grimace.
— Ce truc avec mon oreille, c’était bizarre. Ne recommence pas.
— Et ça ? lança-t-il avant de se pencher pour embrasser la base de son
cou.
Un baiser en amena un autre et ils tombèrent à la renverse sur le lit, les
jambes entremêlées. Julian n’était pas un expert en la matière et c’était
justement ce qu’elle aimait. Elle aimait l’idée d’être la première. Elle aimait
qu’un simple baiser soit encore une source d’émerveillement pour lui.
Soudain, on frappa à la porte.
— Emma ? fit une voix.
Ils s’écartèrent l’un de l’autre ; Julian se leva aussitôt tandis qu’Emma
se redressait dans le lit, le cœur battant.
— Emma, c’est Dru. Tu as vu Jules ?
— Non, croassa Emma d’une voix éraillée. Non, je ne l’ai pas vu.
Dru entrebâilla la porte.
— Non ! cria Emma. Je… je m’habille.
— Et alors ? fit Dru d’un ton dédaigneux, mais elle n’entra pas dans la
pièce.
Emma s’abstint délibérément de regarder dans la direction de Julian.
« Tout va bien, se dit-elle. Reste calme. »
— Eh bien, si tu le vois, tu peux lui dire que Tavvy a faim et nous
aussi ? poursuivit Dru. Livvy et Ty sont en train de mettre la cuisine sens
dessus dessous, ajouta-t-elle avec une pointe de satisfaction.
— O.K. Tu as vérifié l’atelier ? Il y est peut-être.
— Bonne idée. À plus tard !
— Bye, fit Emma d’une petite voix.
Elle attendit que les pas de Dru s’éloignent dans le couloir pour
regarder enfin Julian. Le dos plaqué contre le mur, il respirait vite en se
mordant la lèvre inférieure. Il soupira.
— Par Raziel. C’était moins une.
Emma se leva, les jambes flageolantes.
— On ne peut pas continuer comme ça. On… on va finir par se faire
pincer…
Julian s’avança pour la prendre dans ses bras. Elle sentit son cœur battre
à tout rompre dans sa cage thoracique, mais il parla d’un ton résolu :
— C’est une loi idiote, Em. Une mauvaise loi.
La voix de Malcolm se fraya un chemin dans le cerveau d’Emma. « Si
tu n’as pas le droit de tomber amoureuse de ton parabatai, c’est qu’il y a
une raison, Emma. Et quand tu la découvriras, tu feras l’expérience de la
cruauté des Chasseurs d’Ombres, tout comme moi. » Elle avait pourtant
tout fait pour oublier ses paroles. Il mentait, de même qu’il avait menti sur
tout le reste. C’était forcément un mensonge, ça aussi.
Elle devait néanmoins en parler à Julian. Il avait le droit de savoir.
— Il faut qu’on parle.
— Ne dis pas ça. C’est toujours de mauvais augure. (Il la serra plus fort
contre lui.) N’aie pas peur, Emma, chuchota-t-il. Ne renonce pas à nous
parce que tu es effrayée.
— Mais ce n’est pas pour moi que j’ai peur, c’est pour toi ! Tout ce que
tu as fait pour avoir la garde des enfants, les mensonges, la dissimulation…
La situation n’a pas changé, Julian. Si vous deviez souffrir à cause de
moi…
Il la fit taire d’un baiser.
— J’ai lu tous les bouquins de droit possibles et imaginables au sujet
des parabatai, et je n’ai pas recensé une seule histoire semblable à la nôtre
qui se termine bien. C’est toujours la catastrophe. Et je ne peux pas perdre
ma famille. Tu as raison : ça me tuerait. Toutefois, ces histoires ne
concernent que des gens qui se sont fait prendre. Si on fait attention, ça
n’arrivera pas.
Elle se demanda si, la veille, Julian n’avait pas franchi un cap où les
responsabilités qui l’accablaient lui semblaient tout à coup insupportables.
Ça lui ressemblait si peu de vouloir enfreindre les règles ! Elle avait beau
souhaiter la même chose que lui, sa réaction la troublait.
— Il faudra établir des règles strictes dès qu’on décidera de se voir. Être
plus prudents qu’avant. Pas de plage, pas d’atelier. On devra s’assurer
chaque fois que personne ne peut nous surprendre.
Elle acquiesça :
— Et puis, il ne faut plus en parler. En tout cas, pas à l’Institut. On
pourrait nous entendre.
— Tu as raison, dit-il. On ne peut pas en parler ici. Je vais préparer le
déjeuner des enfants et on se retrouve un peu plus tard sur la plage, O.K. ?
Tu connais l’endroit.
« Là où je t’ai sorti de l’eau. Là où tout a commencé. »
— D’accord, fit-elle après une petite hésitation.
— L’essentiel, c’est de rester ensemble, Emma. C’est tout ce qui
compte…
Elle se hissa sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Un long baiser
grisant qui le laissa un peu étourdi. Quand elle s’écarta de lui, il la
considéra avec étonnement.
— Comment les gens arrivent à gérer ce genre de sentiment ? demanda-
t-il, l’air sincèrement perplexe. Quand on est amoureux, on pourrait passer
ses journées dans les bras l’un de l’autre…
Emma réprima une soudaine envie de pleurer. « Amoureux ». C’était la
première fois qu’il employait ce mot.
« Je t’aime, Julian Blackthorn », songea-t-elle en le regardant là, debout
dans sa chambre, où il était venu tant de fois. Tout avait changé, à présent.
Comment tout pouvait-il sembler à la fois sûr, familier, terrifiant et nouveau
en même temps ?
Elle voyait les marques faites au crayon sur le chambranle de la porte :
c’était là que, chaque année, ils mesuraient leur taille. Ils avaient cessé de le
faire quand il avait commencé à la dépasser et à présent, la marque la plus
haute lui arrivait bien en dessous de la tête.
— On se voit sur la plage, murmura-t-elle.
Il parut hésiter un instant, puis hocha la tête et sortit de la pièce. Elle
éprouva un pressentiment bizarre en le regardant s’éloigner. Comment
réagirait-il aux propos de Malcolm ? Même s’il considérait que c’étaient
des mensonges, comment pouvait-il planifier une vie de dissimulation et de
secrets comme s’il s’agissait de quelque chose de joyeux ? Bien qu’elle se
soit réjouie pour Isabelle et Simon, jusqu’alors elle ne voyait pas l’intérêt
d’organiser une fête de fiançailles. Mais maintenant, elle comprenait
pourquoi : quand on était amoureux, on avait envie de le dire à tout le
monde. Or, c’était exactement ce qu’ils ne pouvaient pas faire.
Au moins, elle pouvait le rassurer sur le fait qu’elle l’aimait et qu’elle
l’aimerait toujours.
Ses pensées furent interrompues par la sonnerie de son téléphone. Elle
alla chercher l’appareil sur son bureau. Un message s’affichait en grosses
lettres rouges sur l’écran d’accueil :
URGENCE
VENEZ TOUT DE SUITE SVP
KIT ROOK
— Cristina ?
Cristina déplia lentement ses jambes engourdies. Elle s’était endormie
dans le fauteuil près du lit alors qu’elle veillait sur Diego.
La blessure qu’il avait à l’épaule s’était révélée plus sérieuse que
prévu : l’entaille était profonde, la peau brûlée tout autour portait la marque
de la magie noire et résistait à toutes les runes de guérison. Elle avait dû
découper le tissu ensanglanté de sa veste et le tee-shirt en dessous, lui aussi
trempé de sueur et de sang. Puis, avec des serviettes humidifiées, elle avait
épongé le sang sur son visage et sur son cou. Malgré toutes les runes qu’elle
lui avait administrées pour combattre la douleur et accélérer la guérison, il
avait sombré dans un sommeil agité et n’avait pas cessé de se retourner
pendant la nuit.
Pour la première fois depuis son départ de Mexico, un événement venait
lui rappeler douloureusement le lien qui les unissait depuis l’enfance et
l’amour qu’elle avait éprouvé pour lui à une époque. Elle avait senti son
cœur se serrer lorsqu’il avait appelé son frère à l’aide d’un ton implorant :
« Jaime, Jaime, ayúdame. » Puis il avait crié son nom à elle : « Cristina, no
me dejes. Regresa. »
« Cristina, ne me laisse pas. Reviens. »
« Je suis là », avait-elle répondu. « Estoy aquí. » Mais il ne s’était pas
réveillé, et ses doigts avaient continué d’agripper désespérément les draps.
Elle ne savait pas trop quand elle s’était endormie à son tour. Elle se
souvenait d’avoir entendu des voix dans l’escalier et des bruits de pas dans
le couloir. À un moment donné, Emma était venue prendre des nouvelles de
Diego ; elle avait serré Cristina dans ses bras et elle était partie se coucher
quand celle-ci lui avait assuré que tout allait bien.
À présent, de la lumière entrait par la fenêtre et Diego l’observait, l’air
reposé. Visiblement, la fièvre était tombée.
— ¿Estás bien ? murmura-t-elle, la gorge sèche.
Il se redressa dans le lit. Il avait une marque violacée sur la poitrine,
juste au-dessus du cœur, à l’endroit où la magie de Malcolm l’avait frappé.
— Oui, ça va, répondit-il, un peu surpris.
Il baissa les yeux et, pendant quelques instants, Cristina crut voir le
petit garçon qu’elle avait bien connu, vivant dans l’ombre de son frère
dissipé, supportant calmement ses bêtises et les réprimandes qui en
résultaient.
— J’ai rêvé que tu étais restée avec moi, reprit-il.
— Mais je suis restée.
Elle résista à l’envie de remettre de l’ordre dans ses cheveux.
— Et tout va bien ? demanda-t-il. Je ne me rappelle pas grand-chose
après notre retour.
Elle hocha la tête.
— Étonnamment, tout s’est bien passé.
— C’est ta chambre ? s’enquit-il en regardant autour de lui. (Son regard
s’arrêta sur un objet et il sourit.) Je me souviens de ça.
Cristina tourna la tête. Un árbol de vida – un arbre de vie, une poterie
délicate ornée de fleurs, de lunes, de soleils, de lions, de sirènes et de
flèches – était posé sur une étagère près du lit. L’ange Gabriel se reposait au
pied de l’arbre, le dos appuyé contre le tronc, son bouclier sur son genou.
C’était l’un des rares souvenirs qu’elle avait emportés de chez elle.
— Tu me l’as offert pour mes treize ans, dit-elle.
Il se pencha vers elle.
— Tu as le mal du pays, Cristina ?
— Bien sûr. Ma famille me manque. Et même la circulation dans
Mexico ; encore que ça ne soit pas mieux ici… La cuisine aussi. Il faut voir
ce qu’ils appellent cuisine mexicaine ! Je suis nostalgique des jicaletas
qu’on mangeait ensemble dans le parc.
Elle se remémora la saveur du piment et du citron sur ses doigts.
— Tu me manques tous les jours, dit-il simplement.
— Diego…
Elle alla s’asseoir sur le lit et lui prit la main. Ils portaient tous deux
l’anneau des Rosales, mais l’intérieur de la bague de Cristina était gravé du
sceau des Mendoza alors que celle de Diego avait celui des Rocio.
— Tu m’as sauvé la vie, dit-elle. Je regrette de m’être mise en colère
contre toi. Je t’ai mal jugé.
— Cristina…
Il lui caressa la joue et se pencha lentement vers elle, comme pour lui
laisser tout le temps de reculer. Quand leurs lèvres se touchèrent, elle eut
l’étrange impression d’entrevoir en même temps son futur et son passé.
Julian avait rangé toutes les affaires de Mark dans des cartons avant de
les entreposer dans le débarras du rez-de-chaussée. Or, il était grand temps
pour Mark de les récupérer afin que sa chambre ait l’air un peu plus habitée.
Mais auparavant, il devait retrouver ce débarras.
Pour ça, il aurait suffi de poser la question à Julian, qui était
introuvable. Il s’était peut-être retranché quelque part pour s’occuper de
l’administration de l’Institut. Mark trouvait pour le moins curieux que les
choses reprennent tranquillement leur cours avec Julian aux commandes,
sans que l’Enclave en sache rien.
Il avait l’intention de soulager son frère d’un peu de son fardeau.
Maintenant qu’Emma et lui étaient au courant, la situation serait moins
compliquée pour Julian. Il était peut-être temps de l’annoncer aussi au reste
de la fratrie. En son for intérieur, Mark se jura d’épauler son frère dans les
épreuves qui l’attendaient. Kieran disait toujours qu’il était plus facile de
vivre dans la vérité que dans le mensonge.
À la pensée de Kieran, il tressaillit. Il ouvrit une porte : un salon de
musique. Manifestement, cette pièce ne servait pas beaucoup : le piano était
recouvert de poussière. Des instruments à cordes et un étui de violon étaient
appuyés contre un mur. Mark se rappela que le père d’Emma jouait du
violon. À la cour des fées, la vénération que suscitaient les musiciens l’avait
quant à lui éloigné de ce passe-temps.
— Mark ?
Il sursauta et fit volte-face. Ty se tenait derrière lui, vêtu d’un jean et
d’un sweat-shirt noirs, les pieds nus. Dans ses vêtements sombres, il
semblait encore plus frêle.
— Salut, Tiberius, lança Mark. (Il préférait le prénom de son petit frère
à son diminutif, le jugeant mieux adapté à son attitude toujours solennelle.)
Tu cherchais quelque chose ?
— Oui, toi, répondit Ty avec la franchise qui le caractérisait. Je t’ai
cherché en vain hier soir et j’ai fini par m’endormir.
— Je faisais mes adieux à Kieran.
— Ça veut dire que tu vas rester ici ?
Mark ne put s’empêcher de sourire.
— Oui, je reste.
Ty poussa un long soupir qui trahissait à la fois le soulagement et la
nervosité.
— C’est bien, dit-il. Comme ça, tu pourras prendre le relais.
— Prendre le relais ? répéta Mark, perplexe.
— Techniquement, Julian n’est pas l’aîné. Et même s’ils ne t’ont pas
désigné officiellement parce que tu as du sang de fée dans les veines, tu es
capable de t’occuper de nous et de nous dire quoi faire. Ce n’est pas obligé
que ce soit lui.
Mark s’adossa au chambranle. Il lut de l’espoir dans les yeux gris clair
de Ty et une vague de panique l’envahit.
— Tu en as parlé à Julian ? demanda-t-il.
Ty, qui n’avait pas remarqué le changement d’attitude de son frère,
fronça les sourcils.
— J’ai dû le mentionner, oui.
— Ty… Tu ne peux organiser la vie des gens à ton gré. Qu’est-ce qui
t’a fait croire que c’était une bonne idée ?
Ty balaya la pièce des yeux en évitant soigneusement le regard de
Mark.
— Je ne voulais pas te mettre en colère. Je pensais que tu t’étais bien
amusé l’autre jour dans la cuisine, quand Julian t’a laissé prendre les choses
en main…
— Je me suis bien amusé. On s’est tous bien amusés. Il n’empêche que
j’ai failli mettre le feu et Tavvy a fini avec du sucre partout. Les choses ne
peuvent pas se passer comme ça tout le temps. Ce n’est pas… (Mark
s’interrompit ; ses mains tremblaient.) Qu’est-ce qui te fait penser que je
peux devenir le tuteur de Tavvy ou de Dru ? Livvy et toi êtes plus âgés.
Cela ne signifie pas pour autant que vous n’ayez pas besoin d’un parent. Or,
votre parent, c’est Julian.
— Julian est mon frère, dit Ty d’un ton crispé. Et toi aussi. On est
pareil, ajouta-t-il.
— Non, répliqua Mark sèchement. Je suis à côté de la plaque, Ty. Je ne
sais pas vivre dans ce monde, contrairement à toi. Tu es un individu à part
entière ; tu as été élevé par quelqu’un qui t’aime plus que sa propre vie et il
n’y a pas de quoi être reconnaissant : c’est ce que font les parents. Moi, en
revanche, je n’ai pas eu ça pendant des années. Par l’Ange, c’est tout juste
si j’arrive à m’occuper de moi, alors m’occuper des autres…
Ty était devenu blême. Il recula d’un pas et partit en courant dans le
couloir. Mark écouta ses pas s’éloigner et songea : « Bon sang, quel
désastre. » Il commençait déjà à paniquer. Qu’avait-il dit à son frère ? Lui
avait-il fait sentir qu’il était un fardeau ? L’avait-il blessé de façon
irrémédiable ?
« Je suis un lâche », songea-t-il. Un lâche qui reculait devant la
responsabilité que son frère avait endossée pendant des années, effrayé à
l’idée de ce qui pourrait arriver à sa famille livrée à ses mains
inexpérimentées.
Il avait désespérément besoin de se confier à quelqu’un. Pas à Julian :
ce serait un fardeau de plus pour lui. Et Emma ne pourrait pas tenir sa
langue devant Julian. Livvy l’étranglerait ; les autres étaient trop jeunes…
Cristina. Cristina lui donnait toujours des conseils avisés, son sourire
doux apaisait son cœur. Il se dirigea en hâte vers sa chambre.
Il aurait dû frapper, évidemment. C’était ce que faisaient les gens
normaux. Mais Mark, qui avait vécu pendant des années dans un monde
dépourvu de portes, entra sans réfléchir.
Le soleil entrait à flots par la fenêtre. Cristina était assise sur son lit, le
dos calé contre ses oreillers et Diego l’embrassait, agenouillé devant elle, en
tenant précieusement sa tête entre ses mains.
Ils ne remarquèrent pas l’irruption de Mark, qui resta figé sur le seuil
pendant une fraction de seconde, puis referma discrètement la porte. Il
s’adossa au mur pendant quelques instants, soudain submergé de honte.
« J’ai tout gâché », se dit-il. Il éprouvait pour Cristina des sentiments
étranges et confus, mais le fait de l’avoir surprise en train d’embrasser
Diego le blessait plus qu’il ne l’aurait cru. À sa jalousie s’ajoutait
l’impression qu’il avait vécu trop longtemps loin des mortels pour les
comprendre.
« J’aurais dû rester avec la Chasse. » Il se laissa glisser sur le sol, le
visage enfoui dans ses mains.
Un nuage de poussière de plâtre et de bois flottait dans la maison de
Rook, auquel se mêlait une fine brume de sang. Kit descendit du fauteuil
sur lequel il s’était juché et s’immobilisa. Son visage était éclaboussé de
sang et il sentait son odeur métallique dans la pièce. L’odeur du sang de son
père.
Les démons s’étaient rassemblés en cercle pour déchiqueter le corps de
Johnny Rook. En entendant craquer les os du cadavre, Kit eut un haut-le-
cœur. C’est le moment que choisit le démon qui avait dégringolé dans
l’escalier pour remonter en poussant des hurlements aigus. Ses yeux laiteux
enfoncés dans sa tête spongieuse semblèrent fixer Kit. En voyant le monstre
foncer sur lui, le garçon saisit une chaise et la brandit comme un bouclier, à
demi fou d’horreur et de panique.
Au moment où le démon fondit sur lui, il le repoussa de toutes ses
forces avec la chaise. Le monstre recula et repartit à l’assaut. Kit essaya de
feinter, mais cette fois, le Mantidé le contra d’un coup de patte qui coupa la
chaise en deux. Kit se retrouva plaqué contre le mur que sa tête heurta
violemment. Abasourdi, il vit le monstre se dresser au-dessus de lui. « Fais
vite, songea-t-il. Pour l’amour du ciel, fais que je meure vite. »
Le monstre ouvrit sa gueule sur une rangée de dents pointues et un
gosier noir qui envahit tout son champ de vision. Par réflexe, il leva la main
pour se protéger et brusquement, la tête du Mantidé vola dans les airs tandis
qu’un jet de sang noir l’éclaboussait.
Kit entrevit deux silhouettes se pencher vers lui. La première était la
Chasseuse d’Ombres blonde de l’Institut, Emma Carstairs, qui tenait à la
main une épée dorée tachée d’ichor. L’autre était une jeune femme grande et
mince avec de longs cheveux bruns bouclés, qui semblait un peu plus âgée
qu’Emma. Il se souvenait vaguement de l’avoir déjà vue, mais où ? Au
Marché Obscur ? Il n’en était pas certain.
— Occupez-vous de Kit, dit Emma. Moi je vais régler leur compte aux
autres Mantidés.
Emma disparut du champ de vision de Kit. Il ne voyait plus que l’autre
femme. Elle avait un visage doux et bienveillant, et l’observait d’un air
affectueux, ce qui l’étonna.
— Je m’appelle Tessa Gray, dit-elle. Lève-toi, Christopher.
Kit se figea. Personne ne l’appelait Christopher hormis son père, quand
il était furieux. À la pensée de Johnny, son cœur se serra et il jeta un coup
d’œil vers l’endroit où gisait ce qui restait de lui.
Il découvrit, étonné, que deux personnes se trouvaient près de la
dépouille de Johnny. Un homme grand aux cheveux noirs brandissant une
canne-épée avait rejoint Emma, et tous deux trucidaient les démons en
faisant jaillir des geysers d’ichor.
— Mon père, dit Kit en humectant ses lèvres sèches. Il…
— Tu le pleureras plus tard car pour le moment, tu cours un grand
danger. D’autres créatures pourraient venir, cent fois pires que celles-ci.
Il dévisagea la femme à travers un brouillard rouge. Il avait un goût
amer dans la bouche.
— Vous êtes une Chasseuse d’Ombres ?
— Moi non, répondit Tessa Gray avec une véhémence qui le surprit.
Mais toi oui. (Elle lui tendit la main.) Allez, debout, Christopher Herondale.
Ça fait un sacré bail que nous te cherchons.
— Dis quelque chose, l’implora Emma. S’il te plaît.
Le garçon assis sur le siège du passager à côté d’elle resta muré dans le
silence. Il regardait l’océan à travers la vitre ; ils avaient rejoint la route
côtière sans qu’il ait proféré un mot.
— D’accord, dit Emma doucement. Tu n’es pas obligé de parler,
Christopher.
— Personne ne m’appelle comme ça, protesta Kit d’un ton monocorde.
Emma savait qu’il était un peu plus jeune qu’elle mais c’était son
attitude, plus que son apparence, qui trahissait son âge. Il était grand et sa
manière de se défendre contre les Mantidés l’avait impressionnée. Son jean,
son tee-shirt et ses cheveux blond clair étaient poissés de sang et d’ichor.
Emma avait compris que quelque chose n’allait pas à la seconde où elle
s’était garée devant la maison de Rook. Bien que tout fut apparemment
normal – la porte et les fenêtres étaient fermées et les lieux paraissaient
paisibles –, elle avait senti une baisse d’énergie magique par rapport à sa
précédente visite.
À l’intérieur de la maison, on aurait dit qu’une bombe avait explosé. De
toute évidence, les Mantidés étaient arrivés par le sous-sol (les démons se
déplaçaient souvent sous la terre pour éviter la lumière du jour). Ils avaient
défoncé le plancher pour se frayer un chemin jusqu’au rez-de-chaussée ; il y
avait du sang, de l’ichor, des éclats de bois partout.
Et des Mantidés, plus grotesques et plus monstrueux encore dans le
salon de Johnny Rook que dans les monts de Santa Monica. Leurs pattes
coupantes avaient détruit le plancher, les meubles, les livres.
Emma avait fait tournoyer Cortana et coupé un Mantidé en deux ; il
avait disparu dans un hurlement, lui laissant une vue dégagée de la pièce.
D’autres Mantidés éclaboussés de sang humain encerclaient le cadavre de
Johnny Rook gisant sur le sol.
Kit. Emma avait regardé autour d’elle, affolée, et aperçu le garçon,
accroupi et sans armes, près de l’escalier. Soudain, il s’était emparé d’une
chaise et l’avait abattue sur la tête d’un Mantidé.
Les enfants humains ne faisaient pas ce genre de chose. Ils n’étaient pas
capables de repousser l’attaque d’un démon. Ils n’en avaient pas
l’instinct…
La porte derrière elle était ouverte et Jem Carstairs avait fait irruption
dans la pièce, suivi de Tessa. Sans échanger un mot, ils avaient plongé dans
la bataille. À un moment, Emma avait croisé le regard de Jem et vu qu’il ne
semblait pas surpris de la trouver là. Il avait vieilli depuis leur rencontre à
Idris : on lui donnait à présent vingt-cinq ou vingt-six ans et il avait perdu
ses traits d’adolescent. Tessa avait la même expression bienveillante que
dans le souvenir d’Emma, et la même voix douce. Elle avait posé sur Kit un
regard à la fois triste et affectueux en s’adressant à lui.
Christopher Herondale.
— Mais Kit est un diminutif de Christopher, non ? insista Emma de la
même voix douce. (Comme Kit ne répondait pas, elle reprit :) Christopher
Jonathan Herondale est ton vrai nom. Et ton père s’appelait Jonathan lui
aussi, n’est-ce pas ?
Johnny. Jonathan. Il y avait des milliers de Chasseurs d’Ombres qui
portaient ce prénom. Jonathan Shadowhunter avait créé la race des
Nephilim. C’était aussi le prénom de Jace.
Emma avait entendu Tessa dans la maison, évidemment, mais elle n’en
croyait toujours pas ses oreilles. Un Chasseur d’Ombres en fuite, et un
Herondale par-dessus le marché ! Il faudrait en informer Jace et Clary au
plus vite.
— C’est un Herondale ? Comme Jace ?
— Jace Herondale, marmonna Kit. Mon père disait que c’était un des
pires.
— Un des pires quoi ? demanda Jem.
— Chasseurs d’Ombres, cracha Kit. Et je n’en suis pas un, d’ailleurs. Je
le saurais.
— Ah oui ? fit Jem. Comment ?
— Ce ne sont pas vos affaires. Je sais ce que vous faites. Mon père m’a
raconté que vous kidnappiez tous les gens de moins de dix-huit ans qui ont
la Seconde Vue pour en faire des Chasseurs d’Ombres, parce que vous
n’êtes plus très nombreux depuis la Guerre Obscure.
— Ton père te racontait beaucoup d’âneries, intervint Tessa. Bien que je
n’aime pas dire du mal des morts, Christopher, je ne t’apprends rien de
nouveau, à mon avis. C’est une chose d’avoir la Seconde Vue. C’en est une
autre de repousser un Mantidé sans aucun entraînement.
— Vous avez dit que vous le recherchiez ? demanda Emma. Pourquoi ?
— Parce que c’est un Herondale, répondit Jem. Et que les Carstairs ont
une dette envers eux.
Emma frissonna. Son père le lui avait répété maintes fois.
— Il y a bien des années, Tobias Herondale fut reconnu coupable de
désertion et condamné à mort, expliqua Jem. Comme il était introuvable, sa
femme hérita de la sentence. Elle était enceinte. Une sorcière, Catarina
Loss, recueillit le bébé à sa naissance et l’emmena en lieu sûr dans le
Nouveau Monde.
— Sa femme a été condamnée à sa place ? s’exclama Kit. Vous êtes
complètement barges !
— C’est dingue, renchérit Emma, qui était d’accord avec Kit, pour une
fois. Et donc Kit descend de Tobias Herondale ?
Tessa hocha la tête.
— Il n’y a pas d’excuse pour les actes ignobles commis par l’Enclave.
Comme tu le sais, à une époque de ma vie, je m’appelais Tessa Herondale.
J’avais entendu parler de Tobias ; son histoire horrible était devenue une
légende. Mais je ne connais l’existence de ce bébé que depuis quelques
années. Je l’ai apprise de la bouche de Catarina. Jem et moi, nous avons
décidé de retrouver les descendants des Herondale, et nos recherches nous
ont menés jusqu’à ton père, Kit.
— Le nom de famille de mon père, c’est Rook, marmonna Kit.
— D’un point de vue légal, ta famille possède plusieurs noms, ce qui
nous a rendu la tâche difficile. Je suppose que ton père savait qu’il était
d’ascendance nephilim et qu’il avait décidé de te cacher. L’idée de se faire
passer pour un Terrestre doté de la Seconde Vue était plutôt astucieuse. Cela
lui permettait de nouer des relations, de protéger sa maison, de cacher son
identité. De te cacher.
— Il ne cessait d’affirmer que j’étais son plus grand secret, lâcha Kit,
maussade.
Emma s’engagea sur la route de l’Institut.
— Christopher, dit Tessa, nous ne sommes pas des Chasseurs
d’Ombres, Jem et moi. Nous ne faisons pas partie de l’Enclave. Nous ne
sommes pas là pour te forcer la main. Sache que ton père avait beaucoup
d’ennemis. Maintenant qu’il est mort et qu’il ne peut plus te protéger, ils
s’en prendront à toi. Tu seras plus en sécurité à l’Institut.
Kit émit un grognement. Il ne semblait ni en confiance ni impressionné
par ce qu’il venait d’entendre.
Les seuls traits communs qu’il avait avec son père, songea Emma,
c’étaient sa taille et sa minceur. Ses yeux bleu clair et ses cheveux blonds, il
les tenait des Herondale, ainsi que ses traits fins et gracieux. Il avait beau
être sale, couvert de sang et d’égratignures, on voyait bien qu’un jour il
ferait des ravages.
Il regarda d’un mauvais œil l’Institut tout en verre et en bois qui
étincelait au soleil de l’après-midi.
— Les Instituts, c’est un peu comme des prisons, c’est ça ?
Emma s’esclaffa.
— Ce sont de grandes maisons où peuvent séjourner les Chasseurs
d’Ombres partout dans le monde. On y trouve des dizaines de chambres.
C’est là qu’est la mienne.
— M’en fiche, marmonna Kit. Je n’ai pas envie d’entrer.
— Tu peux t’en aller si tu veux, dit Tessa, et pour la première fois
Emma décela de la sévérité dans le ton de sa voix. Mais tu finiras
probablement dans l’estomac d’un Mantidé à peine le soleil couché.
— Je ne suis pas un Chasseur d’Ombres, maugréa-t-il en descendant de
voiture. Arrêtez de faire comme si j’en étais un.
— Eh bien, voilà un test rapide, lança Jem. Seul un Chasseur d’Ombres
peut ouvrir la porte de l’Institut.
Kit examina la porte d’entrée. Il garda un bras plaqué contre son corps,
comme s’il essayait de cacher une blessure. Peut-être qu’une partie du sang
dont il était couvert était à lui.
— Kit… commença Emma.
Il l’interrompit aussitôt.
— Est-ce que j’ai bien compris ? Si je n’arrive pas à ouvrir cette porte,
vous me laisserez partir ?
Tessa hocha la tête. Aussitôt, Kit gravit l’escalier. Emma le suivit, Tessa
et Jem sur ses talons. Arrivé devant la porte, kit donna un coup d’épaule
dans le panneau.
La porte s’ouvrit et il faillit s’affaler sur Tiberius, qui s’apprêtait à
sortir. Ty recula et dévisagea avec stupéfaction le garçon qui venait de
tomber par terre.
Kit se redressa sur un genou en se massant le bras gauche et balaya du
regard le vestibule, s’attardant sur le carrelage gravé de runes, les épées
accrochées aux murs, la fresque de l’Ange et des Instruments Mortels.
— C’est impossible, s’exclama-t-il. Je ne peux pas être l’un d’eux.
Une fois revenu de sa surprise, Ty demanda :
— Ça va ?
— Toi ! vociféra Kit. Tu m’as menacé avec un couteau.
Ty parut soudain mal à l’aise. Il tira sur l’une de ses mèches brunes.
— C’était pour le boulot. Rien de personnel.
Kit éclata de rire et se laissa de nouveau choir sur le carrelage. Tessa
s’agenouilla près de lui et posa les mains sur ses épaules. Emma ne put
s’empêcher de penser à sa propre réaction, quelques années plus tôt, quand
elle avait appris la mort de ses parents.
Kit la regarda, visiblement au bord des larmes.
— Des dizaines de chambres ?
— Quoi ? fit Emma.
— Tu as dit qu’il y avait des dizaines de chambres, marmonna-t-il en se
levant. Je vais m’en trouver une, m’y enfermer à double tour et si quelqu’un
essaie d’entrer, je le tue.
— Tu crois que ça va aller pour Kit ? demanda Emma.
Elle était assise sur les marches du perron avec Jem, qui tenait Church
contre lui. Le chat s’était montré quelques minutes après l’arrivée de Jem,
et il s’était littéralement jeté dans ses bras. Il lui grattait distraitement les
oreilles en contemplant l’océan. Tessa, un peu plus loin, passait un coup de
fil ; Emma entendait sa voix sans saisir ce qu’elle disait.
— Tu peux l’aider, dit Jem. Toi aussi tu as perdu tes parents. Tu sais ce
que c’est.
— Je ne crois pas que…
Emma s’interrompit, nerveuse. Elle songeait à Julian, à Arthur, à Diana,
à leurs secrets.
— Et toi, tu ne pourrais pas rester ? reprit-elle, étonnée de la tristesse
qui perçait dans sa voix.
Jem sourit et, sans qu’elle sache précisément pourquoi, ce sourire lui
rappela son père.
— J’aimerais bien. Depuis notre rencontre à Idris, tu m’as souvent
manqué et j’ai beaucoup pensé à toi. J’aimerais te rendre visite plus
souvent. Passer du temps avec mon vieux violon. L’ennui, c’est que Tessa et
moi avons du pain sur la planche. Nous devons retrouver le corps de
Malcolm, le Livre Noir car, même à des lieues de profondeur, un livre pareil
peut nous causer des ennuis.
— Tu te souviens du jour de ma cérémonie de parabatai ? Tu m’as dit
que tu aurais aimé pouvoir veiller sur moi mais que Tessa et toi, vous
deviez vous acquitter d’une mission. Cette mission, c’était retrouver Kit ?
— Oui, répondit Jem en reposant Church qui s’éloigna en ronronnant à
la recherche d’un coin ombragé.
Quand il souriait, Jem semblait si jeune qu’il était impossible pour
Emma de le considérer comme un ancêtre.
— Nous l’avons cherché pendant des années. Nous avons circonscrit
nos recherches à la région, puis au Marché Obscur, mais Johnny Rook était
un expert de la dissimulation. (Il soupira.) J’aurais voulu que ça se finisse
autrement. S’il nous avait fait confiance, il serait peut-être encore en vie.
Il se passa distraitement la main dans les cheveux, les yeux fixés sur
Tessa. Emma avait remarqué la façon dont il la regardait, cet indéfectible
amour qui n’avait jamais faibli malgré les années. « L’amour, c’est la
faiblesse des êtres humains, et les anges les méprisent pour cela. L’Enclave
les méprise, elle aussi, et les punit en conséquence. Tu connais le sort qu’on
réserve à deux parabatai qui tombent amoureux l’un de l’autre ? Tu sais
pourquoi c’est interdit ? »
— Malcolm… commença-t-elle.
Jem la dévisagea avec une lueur de compassion dans le regard.
— Magnus nous a tout raconté. Il paraît que c’est toi qui l’as tué. Ça a
dû être difficile. Tu le connaissais bien.
— Oui. Ou du moins, je croyais le connaître.
— Nous le connaissions bien, nous aussi. Tessa a eu le cœur brisé en
apprenant qu’il nous prenait tous pour des menteurs. Nous ne savions pas
qu’Annabel avait été assassinée par sa propre famille. Nous croyions tous à
cette histoire de Sœur de Fer. Il est mort en pensant que nous connaissions
la vérité. Comme il devait se sentir trahi !
— J’ai du mal à imaginer que c’était ton ami. Mais c’était le nôtre,
après tout.
— Les gens sont compliqués, les sorciers pas moins que les autres. Je
peux affirmer sans hésiter que Malcolm a fait beaucoup de bien autour de
lui avant de faire beaucoup de mal. C’est une des grandes leçons que nous
enseigne la vie, savoir que les gens sont capables du meilleur comme du
pire.
— Annabel et lui ont connu un destin tragique, tout ça parce qu’ils
s’aimaient. Malcolm m’a dit quelque chose… et je me demande si c’est
vrai.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Que l’Enclave méprise l’amour parce que c’est un sentiment
humain, et que c’est pour ça qu’elle a édicté toutes ces lois pour
réglementer les relations avec les Créatures Obscures ou entre parabatai…
Or ces lois n’ont aucun sens.
Emma lorgna Jem du coin de l’œil. En avait-elle trop dit ?
— L’Enclave est capable du pire, dit-il. Toutefois, certaines de ces lois
trouvent leur origine dans l’histoire. La loi sur les parabatai, par exemple.
Emma sentit son sang se glacer dans ses veines.
— C’est-à-dire ?
— Je ne sais pas si je devrais t’en parler, répliqua Jem, d’un ton si
lugubre que le cœur d’Emma se serra. C’est un secret… un secret que
même les parabatai ignorent. Seule une poignée de gens est au courant : les
Frères Silencieux, le Consul… J’ai prêté serment.
— Mais tu n’es plus un Chasseur d’Ombres, protesta Emma. Tu es
libéré de ta promesse. (Comme il ne répondait pas, elle ajouta :) Tu me dois
bien ça. Pour te faire pardonner ton absence.
Il sourit.
— Tu es dure en affaires, Emma Carstairs.
Emma entendit la voix de Tessa, portée par le vent. À un moment
donné, elle prononça le nom de Jace.
— Le rituel des parabatai a été créé pour permettre à deux Chasseurs
d’Ombres d’être plus forts ensemble que séparément. Ce rituel a toujours
été une de nos armes les plus précieuses. Tout le monde n’a pas de
parabatai, mais c’est leur existence qui fait la spécificité des Nephilim.
Sans eux, nous serions certainement plus faibles, pour des raisons qu’il
m’est interdit d’évoquer. Dans l’idéal, la cérémonie accroît le pouvoir de
chacun des deux parabatai, les runes qu’on leur administre sont plus
puissantes, et plus le lien qui les unit est fort, plus leur pouvoir est grand.
Emma songea aux runes de guérison auxquelles elle avait eu recours
après que Julian avait reçu une flèche empoisonnée et à la rune d’endurance
qu’il avait tracée sur sa peau.
— Le rituel s’est transmis de génération en génération, poursuivit Jem
en baissant la voix, jusqu’à ce que l’on découvre que si le lien était trop
fort, comme dans le cas d’une relation amoureuse, il altérait le pouvoir
généré par le sortilège. Un amour non réciproque, un petit béguin, passe
encore… Mais un amour profond et partagé ? Le prix à payer était
terriblement élevé.
— Les deux Chasseurs d’Ombres perdraient leur pouvoir ? hasarda
Emma.
— Au contraire, il augmenterait. Ils créeraient des runes uniques et
deviendraient capables d’exercer la magie, un peu comme des sorciers. Or
les Nephilim ne sont pas des magiciens. Leur pouvoir décuplé finirait par
les rendre fous. Ils deviendraient des monstres, détruiraient leur famille,
sèmeraient la mort autour d’eux jusqu’à ce qu’eux-mêmes périssent.
— Pourquoi on ne nous dit pas tout ça ? Pourquoi on ne nous met pas
en garde ?
— La soif de pouvoir, Emma. Si certains d’entre nous avaient la
sagesse de se tenir à l’écart de ce rituel, beaucoup d’autres seraient tentés
d’en tirer parti pour de mauvaises raisons. Le pouvoir attirera toujours les
cupides et les faibles.
— Moi je n’en voudrais pas, de ce pouvoir, chuchota Emma.
— Il faut aussi tenir compte de la nature humaine, dit Jem en souriant à
Tessa, qui s’avançait dans leur direction après avoir terminé sa conversation
téléphonique. Frapper quelque chose d’interdiction n’empêche rien. Au
contraire, ça renforce les sentiments.
— De quoi parlez-vous, tous les deux ? s’enquit Tessa.
— D’amour, répondit Jem. De la façon d’y mettre un terme, plus
précisément.
— Oh, s’il suffisait de le vouloir pour cesser d’aimer, la vie serait
tellement différente ! s’exclama Tessa en riant. Il est plus facile de perdre
l’amour de l’autre que de renoncer à son amour pour lui. Il suffit de le
convaincre qu’on ne l’aime plus ou qu’on n’en vaut pas la peine… Dans
l’idéal même, les deux. (Une lueur juvénile brillait dans ses grands yeux
gris ; on avait du mal à croire qu’elle puisse avoir plus de dix-neuf ans.)
Changer son cœur, c’est difficile voire impossible.
Soudain, un Portail apparut juste devant eux. Il s’ouvrit et, de l’autre
côté de la porte scintillante, Emma distingua Magnus aux côtés d’Alec
Lightwood, qui tenait dans ses bras un petit garçon à la peau bleu sombre
vêtu d’une chemise blanche. Alec affichait un air heureux et en voyant ses
gestes avec Max, Emma ne put s’empêcher de penser à Julian et à Tavvy.
Au moment de saluer Emma, Alec tourna la tête et elle crut l’entendre
prononcer le nom de Rafael. Il tendit Max à Magnus, puis disparut dans les
ténèbres au-delà du Portail.
— Tessa Gray ! cria Magnus en se penchant par-dessus le Portail
comme s’il s’agissait d’un balcon, tandis que Max gazouillait en leur
adressant des signes de la main. Jem Carstairs ! Il est temps de partir.
Quelqu’un remontait la route. Emma reconnut bientôt Julian, qui
revenait de la plage où il avait dû l’attendre.
Avec une courtoisie d’un autre temps, Jem se pencha pour lui baiser la
main.
— Si tu as besoin de moi, avertis Church, dit-il en se redressant.
Comme tu le vois, il sait toujours où me trouver. Il veillera à ce que ton
message me parvienne.
À ces mots, il s’avança vers le Portail. Tessa lui prit la main en souriant
et quelques instants plus tard, ils franchirent la porte scintillante, qui
disparut dans un éclair de lumière jaune pâle. Emma cligna des yeux et se
tourna vers le bas des marches, où Julian venait de s’arrêter, la tête levée
vers elle.
— Emma ? dit-il en gravissant l’escalier. Qu’est-ce qui s’est passé ? Je
t’ai attendue sur la plage…
D’instinct, elle se déroba devant sa main tendue. Il parut vexé puis
regarda autour de lui comme s’il venait de se rappeler où ils étaient, et
hocha le menton.
— Viens, dit-il à voix basse.
Emma le suivit comme dans un brouillard. Ils contournèrent l’Institut
en direction du parking. Julian traversa le petit jardin en louvoyant parmi
les statues et s’arrêta une fois qu’ils eurent franchi la ligne d’arbustes et de
cactus qui faisaient rempart entre eux et l’édifice.
Il se tourna vers elle, inquiet. Sa main se posa sur sa joue et elle sentit
son cœur tambouriner dans sa poitrine.
— Tu peux m’expliquer pourquoi tu n’es pas venue ?
D’une voix d’outre-tombe, Emma lui parla du message affolé de Kit.
Elle s’était aussitôt rendue chez lui en voiture, elle se sentait un peu
responsable de cet homme et de son fils. Elle avait essayé de prévenir Julian
en cours de route, mais il n’avait pas décroché. Elle lui raconta
l’affrontement avec les Mantidés, l’arrivée de Jem et de Tessa, la vérité sur
Kit. En bref, tout sauf ce que Jem lui avait dit au sujet des parabatai.
— Je suis content que tu ailles bien, dit-il quand elle eut achevé son
récit. (Il lui caressa la joue.) Mais je suppose que si tu avais été blessée… je
l’aurais su.
Emma garda les mains le long du corps, les poings serrés. Elle croyait
avoir surmonté des épreuves difficiles dans sa vie : la mort de ses parents,
les années d’entraînement, la trahison de Malcolm. Cependant, devant l’air
confiant de Julian, elle comprit qu’elle s’apprêtait à prendre la décision la
plus difficile de toute son existence.
Lentement, elle prit sa main qui lui caressait la joue en s’efforçant de
réduire au silence la petite voix dans sa tête qui lui disait : « C’est la
dernière fois qu’il te touche comme ça, la dernière fois. »
Ils se donnaient la main, mais Emma sentait la sienne, inerte comme
une créature morte, dans celle de Julian.
— Emma… ? fit-il, perplexe.
— On ne peut pas continuer comme ça. C’est ce que je voulais te dire
tout à l’heure. On ne peut pas être ensemble. Pas comme ça.
Il dégagea brusquement sa main.
— Je ne comprends pas. Qu’est-ce que tu dis ?
« Je dis qu’il est trop tard. Je dis que la rune d’endurance que tu m’as
donnée m’a sauvé la vie quand Malcolm s’en est pris à moi. Et malgré toute
la gratitude que j’éprouve, elle ne devrait pas avoir ce pouvoir-là. Je dis
qu’on est déjà en train de devenir ce contre quoi Jem m’a mise en garde. Je
dis qu’il faut tout arrêter. »
— Plus de baisers, plus de caresses, plus de rendez-vous. C’est assez
clair pour toi ?
Julian était un guerrier : il pouvait encaisser un coup et se préparer à
riposter deux fois plus fort. Mais là, il semblait anéanti. Même si Emma
avait terriblement envie de retirer ce qu’elle venait de dire et de lui avouer
la vérité, les mots de Jem résonnaient dans sa tête : « Frapper quelque chose
d’interdiction n’empêche rien. Au contraire, ça renforce les sentiments. »
— Je ne veux pas de ce genre de relation, reprit-elle. Se cacher,
mentir… Tu comprends ? Ça finira par nous empoisonner, par tuer tous les
bons côtés jusqu’à ce qu’on ne puisse même plus être amis.
— Ce n’est pas obligé de se passer comme ça, protesta-t-il. On devra
juste rester discrets le temps que les enfants grandissent, et quand ils
n’auront plus besoin de moi…
— Tavvy aura encore besoin de toi pendant au moins huit ans, répliqua
Emma d’un ton glacial. On ne va pas se cacher pendant tout ce temps.
— On pourrait faire une pause jusqu’à ce que…
— Je n’ai pas envie d’attendre.
— Je ne te crois pas.
— Pourquoi je dirais ça si ce n’était pas vrai ? Tu me fais passer pour
qui, Jules ?
— Jules ? répéta-t-il d’une voix étranglée. Tu m’appelles encore comme
ça ? On n’est plus des gamins, Emma !
— Bien sûr, mais on est encore jeunes. On commet des erreurs. Et cette
histoire entre nous, c’en est une. On risque gros. La loi…
— Il n’y a rien de plus important que l’amour, l’interrompit Julian
d’une voix étrange, lointaine, comme s’il se rappelait une conversation qu’il
avait eue avec quelqu’un d’autre. Et il n’existe pas de loi au-dessus de ça.
— C’est facile à dire. On peut se permettre de prendre des risques, mais
pour un amour solide, qui dure toute la vie. Tu comptes pour moi, Jules,
évidemment. Je t’aime depuis toujours. (Au moins, sur ce point-là, elle
disait la vérité.) Mais pas assez. Ce n’est pas assez.
« Il est plus facile de perdre l’amour de l’autre que de renoncer à son
amour pour lui. Il suffit de le convaincre qu’on ne l’aime plus ou qu’on
n’en vaut pas la peine. »
Julian respirait avec peine. Pourtant, le regard qu’il rivait sur elle ne
cillait pas.
— Je te connais, dit-il. Je te connais, Emma, et je sais quand tu mens.
Tu essaies de faire ce qui te semble juste. Tu cherches à m’éloigner de toi
pour me protéger.
« Non, pensa-t-elle, au désespoir. Ne m’accorde pas le bénéfice du
doute, Julian. Il faut que ça marche. Il le faut. »
— S’il te plaît, arrête. Tu avais raison… Ça ne peut pas marcher entre
toi et moi. Avec Mark…
Julian blêmit et elle comprit que seul le nom de Mark était capable de
transpercer son armure. « J’y suis presque. Il commence à y croire. »
Mais Julian était un menteur professionnel. Et les menteurs
professionnels savaient reconnaître les mensonges des autres.
— Tu essaies de protéger les enfants, c’est ça ? Je ne t’en aime que
plus.
— Oh, Jules ! s’exclama-t-elle, à bout d’arguments. Tu ne vois pas ? Tu
me parles de s’enfuir et moi je reviens de chez Johnny Rook. J’ai vu Kit,
j’ai vu ce que c’est de vivre caché, le prix à payer, pas seulement pour nous
mais imagine un peu qu’on ait des enfants un jour… Il faudrait qu’on
renonce à notre vie de Chasseurs d’Ombres. Et ça me tuerait, Jules.
— Alors on trouvera un autre moyen. On trouvera une solution
ensemble.
— Non, murmura-t-elle, se sentant fléchir.
— Emma, dit-il en lui prenant la main, je ne renoncerai jamais à toi.
« Quelle ironie », songea-t-elle ; parce qu’elle l’aimait plus que tout et
qu’elle le connaissait mieux que n’importe qui, elle savait exactement ce
qu’elle devait faire pour lui briser le cœur.
Elle se dégagea brusquement et rebroussa chemin vers l’Institut.
— Oh si, tu verras, dit-elle.
Emma ignorait combien de temps elle était restée assise sur son lit.
L’Institut résonnait d’une multitude de bruits : à peine avait-elle poussé la
porte qu’elle avait entendu Arthur crier quelque chose. Kit avait été installé
dans une des chambres disponibles et Ty s’était assis dans le couloir près de
sa porte avec un livre. Quand elle lui avait demandé ce qu’il fabriquait –
protéger l’Institut de Kit ou l’inverse ? –, il s’était contenté de hausser les
épaules. Livvy était dans la salle d’entraînement avec Dru. Emma entendait
leurs voix à travers le plancher.
Elle voulait parler à Cristina, la seule à connaître ses sentiments pour
Julian. Elle voulait pleurer dans ses bras, l’entendre lui dire que tout irait
bien et qu’elle avait pris la bonne décision. Sauf qu’elle n’était pas sûre que
Cristina l’approuverait.
Pourtant, au fond de son cœur, elle savait qu’elle ne pouvait pas faire
autrement.
En entendant la poignée de la porte tourner, elle ferma les yeux. Elle
n’arrêtait pas de revoir le visage de Julian au moment où elle s’était
détournée de lui.
— Emma ? dit Mark en se plantant sur le seuil. Je viens d’avoir ton
message. Tu voulais me parler ?
Emma se leva en lissant les plis de la robe qu’elle venait d’enfiler. Une
ravissante robe à fleurs jaunes.
— J’ai une faveur à te demander.
Il leva les sourcils.
— Une faveur ? Chez les fées, ce n’est pas une chose à prendre à la
légère.
— Chez les Chasseurs d’Ombres non plus. (Elle redressa les épaules.)
Tu m’as dit que tu avais une dette envers moi. Que tu tenais à me remercier
d’avoir sauvé la vie de Julian.
Mark croisa les bras sur sa poitrine. Elle voyait des runes noires sur son
cou et ses poignets. Sa peau avait déjà pris une teinte plus brune et il
semblait plus musclé maintenant qu’il s’était remis à manger.
— Je t’en prie, continue. Et si je le peux, je t’aiderai.
— Si Julian te demande… (Elle s’interrompit.) Non. Qu’il te le
demande ou pas. Je veux que tu te comportes comme si on était ensemble…
Comme si on était amoureux.
Il laissa retomber les mains le long de son corps.
— Quoi ?
— Tu m’as entendue.
Elle aurait voulu pouvoir déchiffrer son expression. S’il refusait, elle
n’aurait aucun moyen de le forcer. Elle n’y arriverait pas. Elle n’avait pas la
dureté de Julian.
— Je sais que ça peut paraître bizarre, poursuivit-elle.
— Très bizarre, en effet, acquiesça Mark. Si tu cherches à convaincre
Julian que tu as un petit ami, pourquoi ne pas demander à Cameron
Ashdown ?
— Il faut que ce soit toi.
— N’importe qui accepterait de sortir avec toi. Tu es jolie. Tu n’as pas
besoin de mentir.
— Ça n’a rien à voir avec mon ego, répliqua-t-elle avec colère. Et je ne
veux pas de petit ami. Il me faut juste quelqu’un qui accepte de mentir.
— Tu veux que je mente à Julian ou à tout le monde ? demanda Mark
en portant la main à son cou comme s’il cherchait machinalement la pointe
de flèche qu’il portait d’habitude en pendentif.
— À tout le monde, j’imagine, répondit-elle à contrecœur. On ne peut
pas leur demander de mentir à Julian.
— Non, fit Mark avec un petit sourire. Ce ne serait pas très pratique.
— Si tu ne veux pas, dis-le. Ou dis-moi ce que je dois faire pour te
convaincre. Ce n’est pas pour moi, Mark, c’est pour Julian. Cette décision
pourrait bien lui sauver la vie. Je ne peux pas t’en dire plus. Je dois te
demander de me faire confiance. Je l’ai protégé pendant toutes ces années.
Je veux juste continuer à le faire.
Le soleil se couchait. Une lumière rougeâtre entrait dans la pièce,
nimbant d’un halo rosé les cheveux et la peau de Mark. Emma se souvint
qu’à douze ans elle le trouvait très séduisant. Elle essaya de s’imaginer un
passé dans lequel Mark n’aurait pas été enlevé à sa famille. Un passé dans
lequel elle serait tombée amoureuse de lui et pas de son frère. Julian aurait
été son parabatai, elle aurait épousé Mark et ils auraient maintenu un lien
permanent les uns avec les autres.
— Tu veux lui dire à lui et à tous les autres qu’on est amoureux ?
Elle rougit.
— Il faut que ce soit crédible.
— Tu ne m’en dis pas assez, fit-il, les yeux étincelants. Je suppose qu’il
faudra que tout le monde sache qu’on s’est embrassés. Voire qu’on est allés
plus loin.
Elle acquiesça, les joues en feu.
— Je t’assure que je t’expliquerai tout ça beaucoup mieux, dans la
mesure du possible, si tu me donnes ton consentement. Et, je le répète, ça
pourrait bien lui sauver la vie. Je déteste te demander de mentir, mais…
— Mais pour ceux que tu aimes, tu ferais n’importe quoi, dit-il, et elle
ne sut que répondre à ça. (Il souriait maintenant, l’air amusé.) Je vois bien
pourquoi tu m’as choisi. Je suis là, tout près ; il aurait été facile pour nous
d’entamer une relation. Toi et moi n’avons personne. Tu es jolie et j’espère
que tu ne me trouves pas hideux…
— Non, dit Emma, soulagée. Pas hideux.
— Alors il ne me reste qu’une seule question. Mais d’abord…
Il referma la porte d’un geste délibéré. Quand il lui fit de nouveau face,
une lueur d’amusement féroce brillait dans ses yeux et il émanait de lui une
désinvolture héritée d’un monde où les lois humaines n’existaient pas. Il
semblait avoir apporté la sauvagerie de ce monde avec lui, une magie
froide, douce et néanmoins malfaisante dans ses origines.
Il lui fit signe d’approcher.
— Pourquoi mentir ?
ÉPILOGUE
Annabel
Pendant des années, son cercueil était resté sec. À présent, de l’eau de
mer mêlée de sang s’infiltrait dans les trous poreux du bois et de la pierre.
Elle suintait sur ses os et ses tendons desséchés, imprégnait son linceul,
humidifiait ses lèvres parcheminées en apportant avec elle la magie de
l’océan ainsi que le sang de celui qui l’avait aimée jadis, une magie plus
étrange encore.
Dans son tombeau au bord de la mer, Annabel ouvrit les yeux.
NOTES SUR LE TEXTE
« C’est là, entre les portes de cet océan, où un désert d’eau pousse ses
vagues, où de grands navires sont engloutis au fond, où un abîme de mort
attend… » est un extrait du poème de Swinburne, « Hymne à Proserpine ».
« Ton cœur est une arme de la taille de ton poing » est un célèbre
graffiti écrit sur un mur en Palestine, que de nos jours on trouve un peu
partout.
« Car tout le sang de la terre s’écoule dans les sources de cette contrée »
est extrait de la ballade « Tam Lin ».
Tous les titres des chapitres sont extraits ou inspirés du poème
« Annabel Lee » d’Edgar Allan Poe.
La plupart des endroits où Emma se rend à Los Angeles existent –
comme Canter’s Deli, par exemple – ou s’inspirent de lieux réels, mais
quelques-uns sont imaginaires, comme le Théâtre de Minuit. Le Trident de
Poséidon s’inspire du restaurant de fruits de mer Neptune’s Net, sauf qu’il
n’y a pas de douches derrière le Net. La maison de Malcolm et celle de
Wells s’inspirent de vraies maisons californiennes. J’ai grandi à Los
Angeles et, à de nombreux égards, la ville pleine de magie que je décris
dans ces pages est celle que j’imaginais enfant.
REMERCIEMENTS
Il faut tout un village pour éviter qu’un livre ne fasse naufrage. Sarah
Rees Brennan, Holly Black, Leigh Bardugo, Gwenda Bond et Christopher
Rowe, Stephanie Perkins, Morgan Matson, Kelly Link et Jon Skovron
m’ont aidée et conseillée. Maureen Johnson, Tessa Gratton, Natalie Parker,
Ally Carter, Sarah Cross, Elka Cloke, Holly et Jeffrey Rowland et Marie Lu
m’ont tous encouragée depuis le banc de touche. Viviene Hebel s’est
chargée des traductions en espagnol, et je lui en serai éternellement
reconnaissante : bien que j’aie grandi à L.A., à l’instar d’Emma, c’est une
langue que je parle très mal. J’ai une dette inestimable envers Emily Houk,
Cassandra Piedra, Catrin Langer et Andrea Davenport.
Ma gratitude éternelle envers mon agent, Russell Galen, mon éditrice,
Karen Wojtyla et l’équipe de Simon & Schuster sans qui ce livre
n’existerait pas. Et pour finir, merci à Josh, l’homme du match.
La Princesse de la nuit a été écrit à Los Angeles, en Californie ; à San
Miguel de Allende, au Mexique ; et à Menton, en France.
Découvrez :
UNE LONGUE
CONVERSATION
Une aventure inédite de Clary, l’héroine de la première série The Mortal
Instruments.
UNE LONGUE CONVERSATION
Clary contempla la salle de musique de l’Institut d’un air las mais ravi.
C’était une chaude nuit d’été new-yorkaise, les fenêtres étaient grandes
ouvertes et Magnus avait ensorcelé des blocs de glace suspendus au
plafond, qui scintillaient en dispensant une fraîcheur bienvenue. Clary avait
réuni tous ses proches dans une seule et même pièce, et de son point de vue
la fête était plutôt réussie, étant donné qu’elle avait dû se dépêcher de
trouver dans l’Institut un endroit convenable pour une soirée qui s’était
décidée vingt-quatre heures auparavant.
Il n’y avait vraiment aucune raison de ne pas se réjouir.
Deux jours plus tôt, Simon s’était présenté à l’Institut, hors d’haleine.
Jace et Clary étaient dans la salle d’entraînement, où ils évaluaient la
nouvelle préceptrice, Beatriz Mendoza, ainsi que les nouveaux étudiants du
Conclave.
— Simon ! s’était exclamée Clary. Je ne savais pas que tu étais en ville.
Simon, fraîchement diplômé de l’Académie des Chasseurs d’Ombres,
avait été nommé au poste de recruteur, un emploi créé par le Consul pour
regarnir les rangs des Chasseurs d’Ombres décimés pendant la guerre. Dès
qu’on repérait un candidat pour l’Ascension, c’était Simon qui était chargé
de lui expliquer à quoi ressemblait la vie d’un Chasseur d’Ombres
comparée à celle d’un Terrestre. Son travail, bien qu’il l’obligeât souvent à
s’éloigner de New York, lui permettait toutefois de consacrer une grande
partie de son temps à des Terrestres doués de la Seconde Vue, qu’il rassurait
et aidait à se sentir moins seuls.
Pourtant, à ce moment précis, il donnait une image de lui-même qui
était tout sauf rassurante. On aurait dit qu’il venait d’essuyer une tornade.
— Je viens de demander Isabelle en mariage, avait-il annoncé.
Beatriz avait poussé un cri d’excitation et certains étudiants, craignant
sans doute une attaque de démons, avaient crié à leur tour. L’un d’eux était
tombé d’une poutre et avait atterri sur un tapis de sol. Clary avait fondu en
larmes et s’était jetée dans les bras de Simon.
Jace était allongé par terre, les bras en croix.
— On va faire partie de la même famille, avait-il marmonné. On va
devenir frères, Simon. Les gens vont s’imaginer qu’on a un lien de parenté.
— Personne ne pensera ça, avait protesté Simon.
— Je suis si contente pour toi ! s’était exclamée Clary. Isa et toi, vous
allez être tellement heureux ! (Elle avait lancé un regard noir à Jace.) Quant
à toi, lève-toi pour féliciter Simon ou je vide ton shampooing de luxe dans
le lavabo.
Jace s’était relevé d’un bond. Simon et lui avaient échangé une accolade
virile qui avait réjoui Clary. Même s’ils étaient amis depuis des années, Jace
semblait encore avoir besoin de prétextes pour manifester son affection.
Clary se faisait un plaisir de les lui trouver.
— Comment ça s’est passé ? C’était romantique ? Tu l’as étonnée ? Je
n’arrive pas à croire que tu ne m’en aies rien dit avant. (Clary avait donné à
Simon une tape sur le bras.) Tu avais prévu des roses ? Isa adore les roses.
— J’ai fait ça sur un coup de tête. On était sur le pont de Brooklyn. Isa
venait de décapiter un Shax.
— Et elle ne t’avait jamais paru plus radieuse qu’à ce moment-là,
couverte d’ichor de la tête aux pieds ? avait raillé Jace.
— Il y a un peu de ça, avait admis Simon.
— C’est une demande en mariage digne d’un Chasseur d’Ombres, avait
commenté Clary. Donne-nous des détails ! Tu t’es mis à genoux ?
— Les Chasseurs d’Ombres ne font pas ce genre de truc, s’était récrié
Jace.
— C’est dommage. J’aime bien quand les hommes font ça dans les
films.
— Et pourquoi cet affolement ? s’était enquis Jace. Elle a dit oui, n’est-
ce pas ?
Simon s’était passé la main dans les cheveux.
— Elle veut une fête de fiançailles.
— Il faut un open bar, avait décrété Jace, qui avait développé un intérêt
amusant pour les cocktails.
— Non, tu n’as pas compris. Elle veut que la fête ait lieu dans deux
jours.
— Hmm… avait fait Clary. Je comprends qu’elle soit impatiente de
partager ce moment avec sa famille et ses amis, mais elle peut bien attendre
quelques jours de plus…
— Elle veut organiser la fête le jour de l’anniversaire de Max, avait dit
Jace d’un ton tranquille.
— Oh, avait soufflé Clary.
Max : le plus jeune des Lightwood, et le plus adorable des enfants. Il
aurait dû avoir quatorze ans dans deux jours, soit presque le même âge que
Tiberius et Livvy Blackthorn. Clary comprenait très bien pourquoi Isabelle
voulait que sa fête de fiançailles ait lieu un jour où elle se sentirait
particulièrement proche de son petit frère.
— Bon, tu as pensé à prévenir Magnus ?
— Évidemment. Et il m’a répondu qu’il m’aiderait dans la mesure du
possible, mais il y a Rafael…
— D’accord. Donc tu as besoin de notre aide ?
— J’espérais que la fête aurait lieu ici, à l’Institut. Et que tu pourrais
m’aider avec deux ou trois trucs que je ne maîtrise pas très bien…
Clary avait senti une légère angoisse l’envahir. L’Institut avait subi
d’importantes rénovations récemment ; certaines étaient toujours en cours.
La salle de bal, qui ne servait presque jamais, deviendrait bientôt une autre
salle d’entraînement ; du carrelage et du bois de charpente s’empilaient
dans les couloirs des étages. Il y avait aussi la salle de musique qui était
immense, mais encombrée de vieux pianos, violoncelles et même d’un
orgue.
— Comme quoi ?
Simon l’avait regardée avec des yeux de chien battu.
— Les fleurs, le traiteur, la décoration…
Clary avait poussé un grognement. Jace lui avait ébouriffé gentiment les
cheveux.
— Tu vas y arriver ! Tu as sauvé le monde, tu te souviens ? Moi je crois
en toi.
Et c’est ainsi que deux jours plus tard, Clary se retrouvait dans la salle
de musique de l’Institut, avec les blocs de glace de Magnus qui
dégoulinaient sur sa robe verte. De temps à autre, le sorcier passait à la
vitesse supérieure et des pétales de rose pleuvaient du plafond. Des hommes
de la meute de Maia avaient aidé à transporter la harpe, l’orgue et d’autres
instruments dans la pièce voisine, qui était vide, et dont la porte fermée à
clé était à présent dissimulée derrière une chute d’eau magique constituée
de minuscules papillons.
Cette illusion d’optique rappelait un peu à Clary la Cour des Lumières,
qui changeait d’aspect à chacune de ses visites, quelques années plus tôt :
quelquefois, les murs scintillaient comme de la glace, à d’autres moments
ils étaient tapissés de velours rouge. Elle eut un petit pincement au cœur,
non pas pour la reine, qui s’était toujours montrée cruelle et qui les avait
trahis, mais pour la magie des fées. Depuis que la Paix Froide était entrée
en vigueur, elle n’avait plus remis les pieds à la Cour. Central Park n’était
plus le théâtre de danses endiablées les nuits de pleine lune. On ne voyait
plus de pixies ni de sirènes dans les eaux de l’Hudson. Parfois, tard dans la
nuit, elle entendait le son aigu et triste du cor de la Chasse Sauvage qui
traversait le ciel, et elle pensait alors avec mélancolie à Mark Blackthorn.
Mais Gwyn et son peuple n’avaient jamais été soumis à une loi quelconque,
et le martèlement des sabots de la Chasse ne pouvait pas remplacer la
musique des fêtes féeriques qui avaient lieu jadis sur Hart Island.
Elle avait abordé le sujet avec Jace et il était d’accord avec elle, d’abord
parce qu’il était son petit ami et ensuite en sa qualité de directeur adjoint de
l’Institut : sans le Petit Peuple, le monde des Chasseurs d’Ombres n’était
plus le même. Ils avaient toujours eu besoin des Créatures Obscures. Se
comporter comme si le Petit Peuple n’existait pas les conduirait tous au
désastre. Mais Clary et Jace n’étaient pas membres du Conseil ; ils n’étaient
que les jeunes directeurs d’un Institut. Alors ils attendaient leur heure.
De l’avis de Clary, il n’y avait probablement pas d’autre Institut
susceptible d’accueillir une fête comme celle-ci. Les étudiants de Beatriz,
embauchés comme serveurs pour l’occasion, déambulaient dans la pièce en
portant des plateaux chargés de petits-fours et autres canapés fournis par la
sœur de Simon, qui travaillait dans un restaurant à Brooklyn. Les couverts
et les plats étaient en étain et non en argent, par égard pour les loups-garous
présents.
En parlant de lycanthropes, Maia, qui tenait Bat par la main, riait aux
éclats. Elle portait une ample robe orange, ses boucles étaient rassemblées
en chignon au sommet de son crâne et le médaillon des Praetor Lupus
brillait à son cou. Elle était en grande discussion avec Luke, le beau-père de
Clary, qui avait relevé ses lunettes sur son front. Ses cheveux grisonnaient
désormais, mais son regard était toujours aussi vif. Jocelyn s’était
retranchée dans un bureau avec Maryse Lightwood, la future belle-mère de
Simon, pour avoir une longue conversation avec elle. Clary la soupçonnait
de s’être lancée dans un discours élogieux au sujet de Simon pour bien faire
comprendre aux Lightwood la chance qu’ils avaient de le compter
dorénavant parmi les membres de leur famille, et qu’ils feraient mieux de
ne pas l’oublier.
Julie Beauvale, la parabatai de Beatriz, passa devant Clary en portant
un plateau débordant de minuscules pâtisseries. Lily, chef du clan vampire
de New York, se servit au passage et, après avoir adressé un clin d’œil à Bat
et à Maia, se dirigea vers le piano d’une démarche chaloupée. Simon, vêtu
d’un costume anthracite, discutait avec le père d’Isabelle, Robert
Lightwood, et semblait au bord de la crise de nerfs.
Jace, sa veste en velours jetée sur le dos de sa chaise, laissait courir ses
mains fines sur les touches du piano. Clary ne put s’empêcher de se
rappeler la première fois où elle l’avait vu jouer à l’Institut. Il lui tournait le
dos et il avait dit : « Alec, c’est toi ? »
Il était concentré, comme chaque fois qu’il se livrait à une activité qu’il
jugeait digne d’intérêt : se battre, jouer de la musique, embrasser
quelqu’un… Il leva les yeux comme s’il sentait son regard posé sur lui et
lui adressa un sourire. Même après tout ce temps, il arrivait encore à lui
donner des frissons.
Elle était incroyablement fière de lui. Ils avaient accueilli avec surprise
le vote du Conclave, qui avait décidé à l’unanimité de les nommer à la
succession de Maryse à la direction de l’Institut. Ils n’avaient alors que dix-
neuf ans et, naturellement, Clary avait pensé qu’Alec ou Isabelle hériterait
du poste. À vrai dire, aucun des deux n’en voulait. Isabelle avait envie de
voyager et Alec voulait se consacrer entièrement au projet d’alliance entre
Chasseurs d’Ombres et Créatures Obscures sur lequel il travaillait.
Ils pouvaient toujours refuser, avait-elle dit à Jace à l’époque. Personne
ne pouvait les forcer à diriger l’Institut. Ils avaient prévu de faire le tour du
monde ensemble ; Clary peindrait pendant que Jace combattrait les démons
de temps à autre. Or il souhaitait accepter. C’était pour lui un moyen de
s’acquitter de sa dette envers ceux qui étaient morts pendant la guerre et de
remercier la bonne fortune d’avoir épargné la plupart des gens qu’il aimait –
Alec, Isabelle, Clary –, lui qui ne croyait pas à l’amitié et pensait ne jamais
tomber amoureux.
C’était beaucoup de travail de diriger un Institut. Jace devait déployer
des trésors de séduction et Clary recourir à tout son instinct pour maintenir
la paix et bâtir des alliances. Seuls, ils n’y seraient pas arrivés ; ensemble, la
détermination de Clary, sa connaissance du monde terrestre et son
pragmatisme contrebalançaient l’ambition de Jace, son vieux sang de
Chasseur d’Ombres et son expérience au combat. Jace avait toujours été un
chef naturel pour leur petit groupe, un stratège accompli, très doué pour
assigner une personne à la tâche qui lui conviendrait le mieux. Clary savait
rassurer ; c’était aussi elle qui, en dépit de l’interdiction, avait insisté pour
s’équiper d’un ordinateur, qu’elle avait installé dans la salle où ils
discutaient stratégie.
Lily glissa quelques mots à l’oreille de Jace, sans doute pour lui
suggérer une chanson (elle était morte dans les années vingt et demandait
toujours du ragtime) avant de pivoter sur ses talons rouges et de se diriger
vers une couverture étalée sur le sol dans un coin de la pièce. Magnus
s’était installé dessus, son fils Max, un sorcier de trois ans à la peau bleu
sombre, blotti contre lui. Non loin d’eux se tenait un autre enfant, un garçon
de cinq ans aux cheveux bruns ébouriffés, qui accepta avec un sourire
timide le livre que Magnus lui tendait.
Beatriz s’avança vers Clary.
— Où est Isabelle ? demanda-t-elle à voix basse.
— Elle tient à faire une entrée remarquée, répondit Clary. Elle attendait
que tout le monde soit là. Pourquoi ?
Beatriz lui lança un regard lourd de sous-entendus et désigna la porte
d’un signe de tête. Quelques instants plus tard, Clary la suivit dans le
couloir en tenant le bas de sa robe verte pour ne pas marcher dessus. Jace
aimait cette couleur parce qu’elle était assortie à celle de ses yeux, mais à
une époque Clary avait du mal à en porter sans penser à son frère. Vert,
c’était la teinte qu’avaient prise les yeux de Jonathan à sa mort. Quand il
s’appelait Sébastien, ils étaient noirs. Tout ça était de l’histoire ancienne
désormais.
Beatriz la conduisit dans la salle à manger, qui était remplie de fleurs.
Une profusion de tulipes qui s’amoncelaient sur les chaises, la table, le
buffet.
— On vient de nous les livrer, annonça-t-elle d’un ton accablé, comme
s’il s’agissait de cadavres en décomposition.
— Quel est le problème ?
Une voix s’éleva de l’obscurité :
— Isabelle est allergique aux tulipes.
Clary sursauta. Alec Ligthwood, assis sur une chaise à l’autre bout de la
table, portait une chemise blanche par-dessus un pantalon de costume noir
et effeuillait une tulipe jaune.
— Beatriz, je peux parler à Clary une minute ?
Beatriz hocha la tête, visiblement soulagée de refiler le problème à
quelqu’un d’autre, et quitta la pièce.
— Qu’est-ce qui ne va pas, Alec ? demanda Clary en faisant un pas vers
lui. Qu’est-ce que tu fais tout seul ici ?
— Ma mère m’a dit que le Consul allait passer, répondit-il d’un ton
morne.
Clary ouvrit de grands yeux.
— Et ?
Alec se comportait comme un criminel dont la tête est mise à prix.
— Tu es au courant pour Rafe, non ? Tu connais les détails ?
Clary hésita. Quelques mois plus tôt, Alec avait été envoyé à Buenos
Aires pour enquêter sur une série d’attaques de vampires. Pendant son
séjour, il avait rencontré un petit Chasseur d’Ombres de cinq ans qui avait
survécu au massacre de l’Institut de Buenos Aires pendant la Guerre
Obscure. Magnus et lui avaient fait des allées et venues entre l’Argentine et
les États-Unis sans mettre qui que ce soit dans la confidence, jusqu’à ce
qu’ils débarquent un beau jour à New York avec ce petit garçon chétif aux
grands yeux, qu’ils avaient décidé d’adopter.
Ils l’avaient baptisé Rafael Santiago Lightwood.
— Quand j’ai trouvé Rafe, il vivait dans la rue, dit Alec. Il volait de la
nourriture aux Terrestres pour survivre et il faisait des cauchemars à cause
de la Seconde Vue. (Il se mordit la lèvre.) S’ils nous ont laissés adopter
Max, c’est parce que c’est une Créature Obscure. Personne ne voulait de
lui. Tout le monde s’en fichait. Rafe, en revanche, est un Chasseur
d’Ombres… contrairement à Magnus. Je ne sais pas ce que le Conseil va
penser d’un sorcier qui élève un enfant nephilim, alors qu’ils cherchent
désespérément de nouvelles recrues.
— Alec, dit Clary d’un ton ferme. Ils ne vous enlèveront pas Rafe.
Nous ne le permettront pas.
— Moi non plus. Je les tuerai tous s’il le faut. Cela dit, ça risque de
gâcher la soirée.
Clary eut une vision brève mais très réaliste d’Alec trucidant les invités
à coup de flèches pendant que Magnus déchaînait une tempête de feu, et
soupira.
— Est-ce que tu as une bonne raison de penser qu’ils emmèneront
Rafe ? Vous avez reçu une plainte émanant du Conseil ?
Alec secoua la tête.
— Non. C’est juste… Tu les connais. La Paix Froide les a tous mis sur
les dents. Et malgré la présence de Créatures Obscures au Conseil, ils ne
leur font toujours pas confiance. Parfois je me dis qu’ils sont encore pires
qu’avant la guerre.
— Je ne vais pas te donner tort. Cependant, puis-je te faire une
suggestion ?
— Tu projettes d’empoisonner le punch ? demanda Alec avec un
empressement inquiétant.
— Non. Je voulais juste te dire qu’à mon avis tu projettes tes angoisses.
Alec parut perplexe. En général, les Chasseurs d’Ombres avaient du
mal avec le jargon psychologique.
— Tu t’inquiètes et c’est normal : avoir un enfant, ce n’est pas rien, et
tout s’est passé très vite, poursuivit Clary. Mais pour Max aussi. Or,
Magnus et toi, vous avez déjà prouvé que vous étiez des parents
formidables. Vous vous aimez énormément et, ne t’inquiète pas, quel que
soit le nombre d’enfants que vous aurez, vous avez encore beaucoup
d’amour à donner.
Les yeux bleu vif d’Alec brillèrent sous leur frange de cils noirs. Il se
leva et s’avança vers Clary.
— Ce sont les paroles d’un sage, dit-il.
— Tu n’as pas toujours pensé ça de moi.
— Non, au début je te prenais pour une peste. Depuis, j’ai changé
d’avis.
Il déposa un baiser sur le front de Clary et s’éloigna dans le couloir, sa
tulipe toujours à la main.
— Jette ça avant d’y retourner ! lança Clary, qui s’imaginait déjà
Isabelle allongée par terre avec une crise d’urticaire.
Elle contempla les tulipes en soupirant. Ils pouvaient toujours se passer
de fleurs, mais…
On frappa à la porte et une fille aux longues tresses brunes vêtue d’une
robe en soie à imprimé patchwork glissa la tête dans l’embrasure. Rebecca,
la sœur de Simon.
— Je peux entrer ? dit-elle en poussant le battant. Waouh, des tulipes !
— Apparemment, Isabelle y est allergique, répliqua Clary d’un ton
acide.
— Mince. Je peux te parler une minute ?
Clary hocha la tête.
— Bien sûr.
Rebecca se percha sur un coin de la table.
— Je voulais te dire merci.
— Pour quoi ?
— Pour tout. (Rebecca parcourut des yeux la pièce avec ses portraits
d’ancêtres et ses motifs d’anges et d’épées croisées.) Je ne comprends
toujours pas grand-chose à cette histoire de Chasseurs d’Ombres. Simon ne
peut pas trop m’en parler. J’ignore au juste en quoi consiste son travail…
— Il est recruteur, l’interrompit Clary, sachant que ça ne signifiait rien
pour Rebecca mais elle était tellement fière de Simon !
Les épreuves qu’il avait traversées (devenir un vampire, perdre ses
souvenirs, devenir un Chasseur d’Ombres, perdre George) lui avaient
permis de trouver sa voie : aider les autres.
— Nous avons perdu beaucoup de Chasseurs d’Ombres au cours de la
dernière guerre. Et depuis, nous tâchons d’en recruter de nouveaux. Les
meilleurs candidats sont les Terrestres qui ont du sang de Chasseur
d’Ombres dans les veines : ces gens-là ne savent pas qu’ils sont des
Nephilim bien qu’ils aient la Seconde Vue. Ils peuvent voir les vampires,
les loups-garous, tout ce qui relève de la magie. Il n’en faut pas plus pour
qu’ils se croient complètement fous. Simon leur parle, il leur explique ce
que c’est d’être un Chasseur d’Ombres, pourquoi c’est difficile… et
pourquoi c’est important.
Clary savait qu’elle n’aurait sans doute pas dû raconter tout ça à une
Terrestre. Mais en premier lieu, elle n’aurait pas dû laisser Rebecca entrer à
l’Institut et encore moins lui confier le buffet de la soirée. Quand Jace et
Clary avaient accepté de prendre la direction de l’Institut, ils s’étaient juré
de réinventer le poste de directeur.
Après tout, Clary et Simon avaient eux aussi été des Terrestres qui
n’étaient pas censés se trouver à l’Institut.
Rebecca secoua la tête.
— Bon, je n’y comprends toujours rien. En bref, mon petit frère est
quelqu’un d’important, c’est ça ?
Clary sourit.
— Il a toujours été important pour moi.
— Il est très heureux dans sa vie amoureuse et professionnelle, et c’est
grâce à toi. (Rebecca se pencha vers Clary et poursuivit avec un air de
conspiratrice.) La première fois que Simon t’a ramenée à la maison, ma
mère a déclaré : « Cette fille va mettre de la magie dans sa vie. » Elle ne
croyait pas si bien dire !
— C’est gentil. Je suis contente pour Simon… Tu sais que je l’aime
comme un frère…
— Clary !
Clary se retourna, craignant de voir apparaître Isabelle. Ce fut Lily
Chen qui s’avança vers elle, suivie de Maia Roberts. Les cheffes vampire et
lycanthrope, ensemble. Ce n’était pas rare, elles étaient amies. Mais elles
étaient aussi des alliées politiques qui avaient parfois des désaccords.
— Salut, Rebecca, dit Maia.
Elle adressa un signe de la main à la sœur de Simon et l’anneau en
bronze que Bat lui avait offert étincela à son doigt. Maia, qui dirigeait la
meute de loups-garous de New York, était également chargée de reformer
les Praetor Lupus et suivait des études de commerce.
Lily jeta un regard indifférent à Rebecca.
— Clary, il faut qu’on parle, dit-elle. J’ai essayé d’en discuter avec Jace
mais il joue du piano, et Magnus et Alec sont occupés avec ces petites
créatures…
— Ce sont des enfants, Lily, dit Clary.
— J’ai pourtant expliqué à Alec qu’on avait besoin d’aide et il m’a
renvoyée à toi, s’exclama Lily d’un ton ulcéré.
Elle aimait beaucoup Alec, à sa manière. Il était le premier Chasseur
d’Ombres à accepter de faire fusionner ses connaissances de Chasseur
d’Ombres avec les compétences des Créatures Obscures, en l’occurrence
celles de Maia et de Lily. Quand Jace et Clary avaient pris la direction de
l’Institut, ils avaient rejoint cette drôle d’alliance. Simon et Isabelle leur
prêtaient main-forte quand ils le pouvaient. Clary avait dédié à leur petit
groupe une salle de stratégie avec des cartes, des plans et des contacts
importants en cas d’urgence.
Or, des urgences, il y en avait beaucoup. Avec la promulgation de la
Paix Froide, des quartiers de Manhattan qui appartenaient jadis au Petit
Peuple faisaient l’objet de disputes entre les autres Créatures Obscures.
Clary et Jace ne comptaient plus les soirs où, avec Alec, Lily et Maia, ils
s’étaient assis à une table pour tenter de négocier tel ou tel aspect de la trêve
entre vampires et lycanthropes, ou pour faire capoter un projet de
vengeance. Magnus avait même élaboré des sortilèges spécifiques pour
permettre à Lily d’entrer à l’Institut bien que son sol soit sanctifié, ce qui,
au dire de Jace, était une première pour un vampire.
— C’est au sujet de la High Line, dit Maia.
La High Line était un parc aménagé sur une portion désaffectée du
métro aérien dans le Lower West Side.
— La High Line ? répéta Clary. Vous vous intéressez à l’aménagement
urbain, maintenant ?
Rebecca fit un signe de la main à Lily.
— Salut, je m’appelle Rebecca. Ton eyeliner est incroyable.
Lily ignora sa remarque.
— C’est un nouveau territoire dans Manhattan et, de fait, il n’appartient
ni aux vampires ni aux lycanthropes. Évidemment, les deux clans le
revendiquent.
— Il faut vraiment qu’on parle de ça maintenant ? marmonna Clary.
C’est la soirée de fiançailles d’Isabelle et de Simon.
— Oh, j’ai failli oublier ! s’écria Rebecca en se levant d’un bond. Le
diaporama !
Elle sortit en trombe de la pièce, sous l’œil interloqué de Clary.
— Le diaporama ?
— D’après ce que j’ai compris, dans ce genre d’événement, la coutume
veut qu’on humilie les futurs mariés avec des photos de leur enfance,
expliqua Lily. (Comme Clary et Maia la dévisageaient avec étonnement,
elle haussa les épaules.) Eh bien quoi ? Je regarde la télévision.
— Écoute, je sais que le moment est mal choisi pour vous embêter avec
ça, dit Maia, mais apparemment il y a un groupe de loups-garous et de
vampires qui vont s’affronter dans ce secteur. Il nous faut l’aide de
l’Enclave.
Clary fronça les sourcils.
— Comment vous le savez ?
Maia brandit son téléphone.
— Je viens de leur parler.
— Donne-moi ça, dit Clary. Bon, qui est à l’autre bout du fil ?
— Leila Haryana, répondit Maia. Elle fait partie de ma meute.
Clary prit le téléphone, recomposa le numéro et attendit que quelqu’un
décroche.
— Leila, ici Clarissa Fairchild. (Un silence.) Oui, la directrice de
l’Institut. C’est moi, oui. Écoutez, je sais que vous vous trouvez du côté de
la High Line et que vous êtes sur le point d’affronter un clan de vampires.
Je vous demande de vous arrêter tout de suite.
Une exclamation indignée suivit cette déclaration. Clary soupira.
— Les Accords restent les Accords. Et là, vous les enfreignez. D’après,
euh… la section sept, paragraphe quarante-deux, vous êtes tenus de signaler
un conflit territorial à l’Institut le plus proche afin de trouver un compromis.
D’autres protestations suivirent. Clary interrompit la fille.
— Allez répéter aux vampires ce que j’ai dit. Et soyez ici demain à la
première heure, dans le Sanctuaire. (Elle pensa au champagne dans la salle
de musique.) Bon, peut-être pas trop tôt. Soyez là à onze heures, deux
vampires, deux lycanthropes, et on réglera ça rapidement. Le cas échéant,
vous serez considérés comme des ennemis de l’Institut.
Leila grommela son assentiment dans le combiné.
— O.K., fit Clary. Au revoir. Passez une bonne journée.
À ces mots, elle raccrocha.
— Passez une bonne journée ? répéta Lily en levant les sourcils.
Clary poussa un grognement et rendit son téléphone à Maia.
— Je ne sais jamais comment raccrocher.
— C’est quoi cette section sept, paragraphe quarante-deux ? s’enquit
Maia.
— Aucune idée. Je viens de l’inventer.
— Pas mal, admit Lily. Je m’en vais de ce pas retrouver Alec pour lui
annoncer que la prochaine fois qu’on a besoin de lui, il a intérêt à se bouger
ou je croque un de ses marmots.
Sur ces bonnes paroles, elle s’éloigna dans un bruissement d’étoffe.
— Je vais tâcher de prévenir la catastrophe ! ajouta précipitamment
Maia en s’éloignant derrière elle. À plus tard, Clary.
Une fois seule, Clary s’adossa à la grande table et inspira à fond pour se
calmer en essayant de se représenter un endroit paisible, comme la plage
par exemple, mais cela lui fit aussitôt penser à l’Institut de Los Angeles.
Jace et elle s’y étaient rendus au cours de l’année qui avait suivi la
Guerre Obscure. C’était l’Institut le plus touché parmi tous ceux que
Sébastien avait attaqués. Emma Carstairs les avait aidés à Idris et Clary se
sentait responsable de la jeune fille. Ils avaient passé une journée entière à
trier les livres de la nouvelle bibliothèque, puis Clary avait emmené Emma
à la plage pour chercher des coquillages et des bouts de verre poli. Emma
avait refusé de se baigner et ne pouvait pas regarder l’océan trop longtemps.
Clary lui avait demandé si elle allait bien.
— Ce n’est pas pour moi que je m’inquiète, avait répondu Emma. C’est
pour Jules. Je ferais n’importe quoi pour qu’il aille mieux.
Clary l’avait longuement observée. Emma, qui avait les yeux fixés sur
le soleil couchant, ne s’en était pas aperçue.
— Clary !
La porte s’ouvrit sur Isabelle, rayonnante dans sa robe en soie lilas et
ses sandales dorées. Elle n’avait pas fait deux pas dans la pièce qu’elle se
mit à éternuer.
Clarys se redressa d’un bond.
— Par l’Ange… (Cette expression typique des Chasseurs d’Ombres lui
venait désormais spontanément, alors qu’avant elle la trouvait désuète.)
Viens !
— Des tulipes ! s’exclama Isabelle d’une voix étranglée tandis que
Clary la traînait dans le couloir.
— Je sais, dit Clary en l’éventant. Je suis sincèrement désolée…
Pendant une seconde, elle se demanda si les runes de guérison
pouvaient quelque chose contre les allergies. Isabelle éternua de nouveau,
les yeux larmoyants.
— Ce n’est pas ta faute, hoqueta-t-elle. (Elle agita la main en reniflant
de manière fort peu élégante.) Ne t’inquiète pas. Ça ira mieux dans une
minute.
— J’ai commandé des roses, je te le jure. Je ne sais pas ce qui s’est
passé. Je vais demain chez le fleuriste pour l’étrangler. Ou Alec peut s’en
charger. Il est d’une humeur massacrante ce soir.
— Ce n’est pas grave, déclara Isabelle, qui avait retrouvé sa voix
normale. Et ce n’est pas la peine d’étrangler qui que ce soit. Je me marie !
Avec Simon ! Je suis si heureuse ! (Elle eut un sourire radieux.) Je pensais
que c’était de la faiblesse de donner son cœur à quelqu’un. J’avais peur
qu’on me le brise. Mais j’ai changé. Et ce grâce à Simon, et aussi grâce à
toi.
— Comment ça, grâce à moi ?
Isabelle haussa timidement les épaules.
— Tu aimes les gens de tout ton cœur. Tu leur donnes beaucoup. Et
c’est ce qui fait ta force.
Clary s’aperçut qu’elle avait les larmes aux yeux.
— Tu sais qu’en épousant Simon tu deviens ma sœur ? C’est comme ça
entre parabatai, non ?
Isabelle se jeta dans les bras de Clary. Pendant quelques secondes, elles
restèrent agrippées l’une à autre dans le couloir obscur. Clary repensa
malgré elle aux balbutiements de leur amitié qui avaient eu lieu dans ces
mêmes couloirs.
— Maintenant qu’on en parle, s’écria Isabelle en se détachant de Clary
avec un sourire malicieux, que penses-tu d’un double mariage ? Toi et
Jace…
Clary se figea. Elle n’avait jamais été douée pour cacher ses émotions.
Isabelle la dévisagea d’un air perplexe et allait reprendre la parole quand la
porte de la salle de musique s’entrouvrit. Un flot de lumière et de notes
mélodieuses se déversa dans le couloir. Maryse, la mère d’Isabelle, passa la
tête dans l’embrasure.
Elle souriait, l’air visiblement heureux. Clary s’en réjouit. Maryse et
Robert avaient divorcé après la Guerre Obscure. Robert avait emménagé
dans son logement de fonction à Idris tandis que Maryse était restée à New
York pour diriger l’Institut. C’était de bonne grâce qu’elle avait passé le
relais à Jace et à Clary quelques années plus tard. Elle était restée à New
York, officiellement pour les aider au cas où ils seraient dépassés. En fait,
Clary la soupçonnait de vouloir se rapprocher de ses enfants et de son petit-
fils, Max. Même si ses cheveux avaient un peu blanchi, elle avait conservé
sa prestance de Chasseuse d’Ombres.
— Isabelle ! s’exclama-t-elle. Tout le monde t’attend.
— Bien, fit celle-ci en prenant le bras de Clary. Alors je peux entrer.
Les lumières de la salle se braquèrent brusquement sur elles et les
invités se retournèrent en souriant.
Clary repéra Jace immédiatement : c’était toujours le premier visage
qu’elle apercevait quand elle entrait dans une pièce. En la voyant entrer, il
leva la tête et lui adressa un clin d’œil.
La bague des Herondale brillait à son doigt, éclairée par les dizaines de
globes lumineux – sans doute l’œuvre de Magnus – qui flottaient dans la
pièce. Clary pensa à Tessa, qui lui avait remis cette bague afin qu’elle la
donne à Jace, et regretta son absence. Tessa aimait beaucoup entendre Jace
jouer du piano.
Des applaudissements retentirent. Isabelle regarda autour d’elle,
radieuse, et envoya un baiser à Magnus et à Alec assis avec Max et Rafe,
qui ouvraient de grands yeux étonnés. Maia et Bat sifflèrent dans leurs
doigts, Lily leva son verre, Luke et Rebecca sourirent, Maryse et Robert
regardèrent fièrement leur fille s’avancer pour prendre la main de Simon.
Il rayonnait de bonheur. Sur le mur derrière lui, les photos du
diaporama mentionné par Rebecca défilaient toujours. Une citation
s’imprima sur le mur : « Un mariage heureux est une longue conversation
qui semble toujours trop brève. »
« Ouille », songea Clary. Elle vit Magnus poser sa main sur celle
d’Alec, qui regardait l’écran de projection, Rafe sur ses genoux. C’étaient,
pour l’essentiel, des photos de Simon ; les Chasseurs d’Ombres n’en
prenaient pas beaucoup. Un cliché de lui bébé, dans les bras de sa mère,
apparut sur le mur blanc. Clary aurait voulu qu’elle soit là mais Elaine
n’avait jamais entendu parler des Chasseurs d’Ombres. À sa connaissance,
Isabelle était une gentille fille qui travaillait dans un salon de tatouage. À la
photo de Simon bébé succéda un autre cliché de lui à six ans avec deux
dents manquantes, puis encore un autre où on le voyait jouer de la guitare.
Simon et Clary, à dix ans dans le parc, dans un tourbillon de feuilles mortes.
Simon regarda la photo et sourit à Clary, qui répondit à son sourire en
touchant sa rune de parabatai sur son bras droit. Elle espérait qu’il lirait
dans ses yeux qu’il était son ancre, un pilier, dans son enfance et aussi à
l’âge adulte.
À travers ses larmes, elle s’aperçut que la musique avait cessé. Jace
traversa la pièce pour glisser quelques mots à l’oreille d’Alec, qui hocha la
tête en posant la main sur son épaule.
Chaque fois qu’elle regardait Alec et Jace, elle voyait deux grands amis.
Elle mesurait à quel point Jace aimait Alec depuis qu’elle l’avait vu
s’effondrer – lui, qui était d’un sang-froid presque effrayant – alors qu’Alec
était blessé. Il fallait voir la façon dont il considérait ceux qui critiquaient
son ami. Et elle pensait comprendre leur relation à travers celle qu’elle avait
nouée avec Simon.
À présent que son ami d’enfance était devenu son parabatai, elle
comprenait doublement. En présence de son parabatai, on se sentait plus
fort. Simon était comme un miroir qui reflétait ses meilleurs côtés. Elle
n’arrivait pas à imaginer l’enfer que c’était de perdre son parabatai ; ce
devait être affreux.
« Prends soin de lui, Isabelle Lightwood, pensa-t-elle en observant les
fiancés se donner la main. S’il te plaît, prends soin de lui. »
Elle était tellement perdue dans ses pensées qu’elle n’avait pas entendu
Jace s’approcher. Il s’était posté juste derrière elle ; il sentait l’eau de
Cologne qu’elle lui avait offerte pour Noël.
— Allons-nous-en… murmura-t-il.
— On ne peut pas s’éclipser de notre propre soirée…
— Juste une seconde, fit-il de cette voix grave capable de la convaincre
que n’importe quelle mauvaise idée était judicieuse.
Ils se trouvaient juste à côté de la porte de la salle de stratégie, où ils
s’engouffrèrent sans attirer l’attention sur eux… ou presque. Alec les
aperçut au moment où Jace refermait la porte derrière lui et leva le pouce à
leur intention, ce qui surprit beaucoup Clary. Elle n’eut pas le temps de
s’étonner de vive voix car Jace l’attirait déjà contre lui pour l’embrasser.
Comme chaque fois, son corps tout entier répondit à ses baisers. Elle ne
s’en lassait pas, de même qu’elle n’imaginait pas pouvoir se lasser d’un
beau coucher de soleil ou de son livre favori.
Apparemment, Jace non plus ne s’était pas lassé d’elle. Il la serrait
toujours dans ses bras comme si c’était la dernière fois. Elle savait que
l’enfance qu’il avait eue l’avait fragilisé et elle s’efforçait de ne jamais
l’oublier. Malgré son inquiétude vis-à-vis des invités et de la fête, elle
s’abandonna dans ses bras.
— Waouh, fit-elle lorsqu’ils se détachèrent l’un de l’autre. J’ai
l’impression que tout ce romantisme et ces pétales de fleurs t’ont fait de
l’effet.
— Chut, dit-il en souriant, les cheveux ébouriffés, le regard indolent.
Laisse-moi profiter de ce moment.
— De quel moment tu parles ? demanda-t-elle en regardant autour
d’elle, l’air amusé. Du moment où on s’est cachés pendant la soirée de
fiançailles de nos amis ?
La pièce était plongée dans l’obscurité ; la seule lumière était celle qui
filtrait par-dessous la porte. Clary distinguait la forme des instruments de
musique recouverts, tels de pâles fantômes, de housses immaculées. Un
piano à queue était adossé au mur derrière eux.
Jace la souleva dans ses bras pour l’asseoir dessus. Elle le dévisagea,
surprise. Il avait la mine grave. Il se pencha pour l’embrasser, les mains
posées sur sa taille, ses doigts agrippés au tissu de sa robe.
— Jace, murmura-t-elle, le cœur battant.
Il lui sembla que les rires et la musique s’éloignaient ; elle n’entendait
plus que le souffle rapide de Jace. Sa main remonta le long de la bretelle de
sa robe et ses yeux étincelèrent dans l’obscurité.
— « Le vert pour soigner nos cœurs las », susurra-t-il, citant une
comptine qu’elle connaissait bien. Tu as guéri le mien. D’un gamin en
colère, tu as fait un homme heureux, Clary.
— Non, dit-elle d’une voix tremblante. Tu y es arrivé tout seul. Je me
suis contentée de t’encourager depuis le banc de touche.
— Je ne serais pas là sans toi. Et sans Alec, Isabelle, Simon… Mais toi,
tu es mon cœur.
— Et tu es le mien. Tu le sais.
Il leva vers elle son beau regard dur aux reflets ambrés. Elle l’aimait
tellement qu’elle en avait mal quand elle respirait.
— Alors tu veux bien ? demanda-t-il.
— Je veux bien quoi ?
— M’épouser. Épouse-moi, Clary.
Elle crut que le sol se dérobait sous ses pieds. Elle n’hésita qu’une
seconde, qui lui sembla une éternité. Elle vit l’étonnement se peindre sur le
visage de Jace et soudain, la porte vola en éclats.
Magnus entra dans la pièce, les cheveux en bataille, les vêtements
froissés. Jace plissa les yeux sans lâcher Clary.
— Tu aurais pu frapper. On est occupés, là.
D’un geste dédaigneux, Magnus lui fit signe de se taire.
— Crois-moi, j’ai surpris tes ancêtres dans une posture bien plus
délicate. Et puis, c’est une urgence.
— Magnus, j’espère que ce n’est pas à cause des fleurs ou du gâteau, dit
Clary.
Magnus gloussa.
— Je parlais d’urgence, ça, c’est une fête de fiançailles, pas la bataille
de Normandie.
— La bataille de quoi ? demanda Jace, qui n’était pas très au fait de
l’histoire terrestre.
— L’alarme reliée à la carte s’est déclenchée, annonça Magnus. Vous
savez, celle qui recense toutes les manifestations de magie noire. Il vient
d’y en avoir une à Los Angeles.
— Mais j’allais porter un toast, protesta Jace. L’apocalypse peut bien
attendre un peu…
Magnus lui jeta un regard noir.
— Cette carte n’est pas très précise. Toutefois, l’endroit en question
n’est pas loin de l’Institut.
Clary se redressa, affolée.
— Emma, Julian, les enfants…
— Rappelle-toi, la dernière fois, ce n’était rien, l’apaisa Magnus. Cela
dit, il y a deux ou trois détails qui m’inquiètent. (Il hésita.) Il y a un point de
convergence de ley-lines dans les parages. J’ai vérifié et j’ai l’impression
qu’il s’est passé quelque chose là-bas.
— Tu as essayé de joindre Malcolm Fade ? s’enquit Jace.
Magnus hocha la tête.
— Pas de réponse.
— Tu as prévenu quelqu’un d’autre ? demanda Clary.
— Je ne voulais pas gâcher la fête à cause d’une fausse alerte. Je n’en ai
parlé qu’à…
Une silhouette de haute taille s’encadra sur le seuil : Robert Lightwood,
un sac plein de poignards séraphiques jeté sur l’épaule. Il s’arrêta net en
voyant Jace et Clary tout échevelés.
— … lui, acheva Magnus.
— Excusez-moi, dit Robert.
Jace et Robert semblaient mal à l’aise. Quant à Magnus, il peinait à
masquer son impatience. Clary savait qu’il n’aimait pas beaucoup Robert,
bien que leurs relations se soient améliorées depuis qu’Alec et Magnus
avaient adopté Max. Robert était un bon grand-père (pour se rattraper peut-
être de ne pas avoir été un bon père), toujours disposé à chahuter avec ses
petits-enfants.
— Est-ce qu’on peut y aller maintenant ? lança Magnus.
— Eh bien, ça dépend surtout de toi, répondit Clary. Je ne peux pas
ouvrir un Portail, je n’ai pas vu la carte. C’est toi qui sais où nous allons.
— Je n’aime pas quand tu as raison, chérie, fit Magnus d’un ton
résigné.
Il écarta les doigts et des étincelles bleues en jaillirent, illuminant la
pièce comme des lucioles. Elles formèrent peu à peu un grand rectangle au-
delà duquel Clary distingua les contours de l’Institut de Los Angeles et, au
loin, les montagnes et l’océan.
Elle crut déceler une odeur d’iode et de sauge. Jace se glissa près d’elle
et lui prit la main.
« Épouse-moi, Clary. »
À leur retour, elle devrait lui donner sa réponse. Elle appréhendait un
peu. Mais pour l’heure, le devoir les attendait. Relevant la tête, Clary
franchit le Portail.
L’auteur
Cassandra Clare s’est tournée vers l’écriture de romans
après avoir été journaliste. Elle a beaucoup voyagé dans sa
jeunesse et lu un nombre incroyable de romans d’horror fantasy.
Forte de ces influences et de son amour pour la ville de New
York, elle a écrit la série à succès The Mortal Instruments, la
genèse de celle-ci : Les Origines, et la suite : Renaissance.
Directeur de collection :
Xavier d’Almeida
Titre original :
Lady Midnight
The Dark Artifices, Book 1
Loi no 49 956 du 16 juillet 1949 sur les publications
destinées à la jeunesse : mai 2017
First published in 2016 by Margaret McElderry Books
An imprint of Simon & Schuster Children’s Publishing Division, New York.
Copyright © 2016 by Cassandra Clare, LLC.
Design de couverture : Russel Gordon I llustration : Cliff Nielsen, 2016
© 2017, éditions Pocket Jeunesse, département d’Univers Poche,
pour la traduction française et la présente édition.
ISBN : 978-2-823-80674-8
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage
privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou
onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une
contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété
Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits
de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »