Langage médical au Maroc : décalage pratique
Langage médical au Maroc : décalage pratique
Abstract: Like other areas of professional scholarly activity, the medical field in
Morocco is experiencing a real linguistic divide between the theoretical training of medical students
(with all its specialties) and practical reality in the workplace. Theoretical courses in the medical
schools are done in specialized French, whereas during the internships or during the actual work,
after allocation of the new laureates, the verbal exchanges are done in Arabic (AR), Amazigh (AMZ),
in ordinary French (FR) and learned or in mixture of language according to the speaker, the situation
and the specialty of the field in question. This particular situation generates several problems
between speakers of different levels of instruction (experienced doctors, trainees, patients, etc.) which
sometimes hinders the smooth running of the work. This article is part of sociolinguistics. It aims to
elucidate the gap between the theory and practice of specialized language of the medical field in
Morocco through a language corpus collected at the Faculty of Medicine and Pharmacy of
Marrakech (FMPM) and the University Hospital Center (CHU) from the same city. Observations and
questionnaires were used to collect the data and verify the results qualitatively and quantitatively.
Keywords: Language, specialized, field, medicine, shift.
Introduction
La politique d’arabisation, adoptée par le Maroc au lendemain de l’indépendance,
n’a touché que les trois niveaux de l’enseignement primaire, collégial et secondaire alors
que la plupart des matières scientifiques sont enseignées en français dans les études
supérieures (Tamesna, 2004 : 85)2. Cette situation a favorisé la fracture linguistique entre
la langue de formation au lycée (AR) et celle utilisée à l’université (FR) (Messaoudi, 2013 :
116) ; ce qui a engendré plusieurs difficultés en matière de maitrise du français spécialisé
en plus de l’affaiblissement de son rôle en tant que langue de formation par excellence de
l’enseignement supérieur de domaines différents (médecine, agriculture, ingénierie, etc.). Il
une restauration légitime de la langue arabe dite moderne qui en avait été écartée du fait de la
colonisation. (Tamesna, 2004 : 85).
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est à noter aussi que pour les lauréats dont le métier exige un contact direct avec des
citoyens arabophone ou amazighophone, ayant des connaissances modestes du français ou
ignorant totalement cette langue, les échanges communicatifs doivent se faire en arabe ou
en amazigh ou en mélange de langue, ce qui pose problème pour les spécialistes de ces
domaines qui ont effectué leur formation en français. De ce fait, le système de formation
supérieure au Maroc se trouve face à plusieurs difficultés car il doit répondre à la fois aux
exigences du marché linguistique marocain afin de satisfaire les services citoyens tout en
restant fidèle à la langue française à savoir son rôle véhiculaire des connaissances savantes
des domaines techniques et scientifiques. A travers l’exemple du domaine médical à
Marrakech, que nous proposons de traiter dans cette étude, nous allons tenter de mettre en
évidence la fracture linguistique entre la langue de formation et la réalité pratique des
études en médecine en adoptant une approche comparative des corpus collectés à partir des
cours théoriques et des travaux pratiques (stages) afin de connaître la nature du langage
spécialisé dans des situations formelle et informelle grâce à l’analyse linguistique.
« l’auteur exprime le besoin de distinguer entre termes génériques non spécifiques (…) et
le vocabulaire spécifique (…) tout en utilisant des expressions du technicien (…) dont
quelques-unes sont compréhensibles par l’homme de la rue» (De Vecchi, 2014 : 83).
spécialisées. Le choix entre « langue » et « langues », ajoute Kocourek, « exprime plutôt les
préférences du chercheur ou les nuances du contexte qu’une différence fondamentale.»
(Kocourek, 1991 :16)
Autrement dit, le technolecte savant est utilisé dans le cadre formel en se focalisant
sur l’écrit ou l’écrit oralisé, tandis que le technolecte ordinaire est sollicité dans le domaine
informel et se base nécessairement sur l’oralité. Les adjectifs savant et ordinaire réfèrent au
« type de médium linguistique utilisé et non aux contenus et savoirs – qui peuvent être
hautement spécialisée, pointus ou banalisés.» (Messaoudi : 69). Pour cela, les intersections
entre les deux types de langages ne doivent pas être négligées voire le degré de technicité et
le savoir en commun entre spécialistes de différents niveaux d’instructions.
1 Nous avons choisi l’utilisation de l’expression « langage spécialisé » pour toucher toutes les
appellations liant la langue à son domaine de spécialité et dépasser le problème de dénomination.
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durant les stages. La deuxième étape est quantitative, elle se constitue du questionnaire pour
vérifier les résultats des observations en visant un grand nombre d’informateurs.
-Anatomie :
Langage des cours théoriques Langage des cours pratiques
Adénopathie [wlsis]
Bassin [lhkak]
Cartilage [lgǝrwǝʃ]
Col de l’utérus [fǝm lwalda]
Côlon [msran lkbir]
Œsophage [fǝm lmǝ’da]
Testicules [lfulat]
Trompes [lgrun]
Utérus [lwalda]
Vessie [nbula]
- Pathologies :
Langage des cours théoriques Langage des cours pratiques
Asthme [ddiqa]
Coqueluche [l’uwaja]
Diabète [sukkar]
Herpès labial [sxana]
Migraine [ʃqiqa], [tiʒʒiʒt]
Paralysie faciale [llaqwa]
Pneumothorax [bǝrd bin rija u sdǝr]
Rhumatisme [lbǝrd]
Rougeole [buhamrun]
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- Outils de diagnostic :
Langage des cours théoriques Langage des cours pratiques
Bandelette urinaire [tǝhlila tel bul]
ECG [taxTiT tǝl qalb]
EEG [taxTiT tǝ rras]
Échographie [tǝlfaza]
IRM [skanir lkbir]
Laboratoire [laboratwar]
Radio [rradio]
Stéthoscope [ssǝnnaTa]
Tensiomètre [apparaj t tansio]
Thermomètre [mizan t ssxana]
- Moyens de traitement :
Langage des cours théoriques Langage des cours pratiques
Alcool [lankul]
Auréomycine [bumada sǝfra]
Chimiothérapie [dwa tel mǝrd lxajb]
Chirurgie cardiaque [l‘amalija tǝl qalb]
Eosine [dwa lhmǝr]
Intervention chirurgicale [l’amalija]
Médicament [dwa]
Pansement [fasma]
Radiothérapie [rradio]
Tonsillectomie [hijǝd lǝhlaqǝm]
En comparant les données de ces tableaux, nous soulignons une grande différence
entre les dénominations des cours théoriques qui sont issues du français spécialisé avec des
unités langagières savantes simples: (« coqueluche », « éosine ») et complexes (« Syndrome
du côlon irritable »), et le langage des cours pratiques qui trouve ses ressources en arabe
marocain ([lhkak]/ bassins, [lgǝrwǝʃ]/ cartilage, [fǝm lwalda]/ col de l’utérus) ou classique
([taxTiT]/ électrocardiogramme), en amazigh ([tiʒʒiʒt]/ migraine), ou en français spécialisé
avec une certaine adaptation phonétique ou morphologique des mots empruntés ([bumada]/
paumade, [rradio]/ la radio, etc.).
Langage spécialisé
Cours pratiques Cours théoriques
Classes
Nominale [lwalda], [tǝlfaza], [sxana], « utérus », « échographie », « fièvre »,
etc. etc.
Adjectivale [kbir], [sfra], [sriR], etc. « jaunâtre », « oblique », « stabilisé »,
etc.
Verbale [ftǝh], [duwǝz], [tǝbbe’], etc. « opérer », « consulter», « poursuivre »,
etc.
Adverbiale [bin] : [bǝrd bin rija u sdǝr], « sous-cutané », « sur dosé », etc.
etc.
Déterminants Article défini [l] : [lwalda], Tous les articles définis du FR au
[l’amalija], etc. premier plan et les adjectifs
démonstratifs et autres au second plan.
Prépositive [t] : [taxTiT t rras], « à », « de », « pour », « avant de », etc.
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A travers ce tableau, nous remarquons que les deux corpus langagiers contiennent
des catégories lexicales similaires avec des natures diversifiées. Le langage des cours
pratiques a presque les mêmes noms, adjectifs, adverbes, déterminants et prépositions de
l’arabe marocain AR en plus de quelques emprunts au FR. En revanche, la totalité du
langage savant puise dans la langue française.
Langage spécialisé
Cours pratiques Cours théoriques
Dérivation
Mots dérivés [buhamrun], [buzǝllum], etc. « pansement », « déchocage», etc.
Radicaux [hamr], [zǝll], etc. « pans », « choc », etc.
Procédés de Affixation (préfixes et suffixes) Affixation (préfixes et suffixes)
dérivation
Outils de dérivations « bu », « un », « um », etc. « ment », « dé », « age », etc.
- La composition
La formation lexicale des unités complexes se fait en recourant au procédé de
composition. Les deux types de langages obéissent généralement aux mêmes principes que
nous résumons dans le tableau ci-dessous :
Langage spécialisé
Cours pratiques Cours théoriques
Composition
Soudée [tǝlfaza] (nom+nom), etc. Chimiothérapie, pneumothorax,
(nom+nom) etc.
Par conjonction [taxTiT tǝl qalb], [taxTiT tǝ rras], Col de l’utérus, points de sutures,
ou préposition etc. (nom+ prép+ nom) (nom+ prép+ nom), etc.
Par juxtaposition [dwa lhmǝr], [bumada sǝfra] (nom+ Paralysie faciale, herpès labial (nom+
adj), [fǝm lwalda] (nom+nom), etc. adj),
Les stagiaires recourent souvent aux abréviations dans les cours pratiques et
théoriques pour assurer l’économie des mots. Nous citons, à titre d’exemple les unités
brachygraphiques idéologiques constituées de symboles spéciaux et de chiffres
numériques comme le cas des : symboles mathématiques (°, %, etc.), ou des lettres
grecques (γ, β, α, etc.), ou de l’ellipse textuel (ex : «la voie » pour l’expression « la voie
veineuse ») ou encore de la siglaison (ex : ECG, EEG, IRM, «mg», « kPa », « mmHg», etc.)
Langage spécialisé
Cours pratiques Cours théoriques
Emprunts au FR Emprunts à l’AR Usage du FR spécialisé
B- La formation du féminin
Le langage spécialisé des cours théoriques obéit aux normes du FR dans la
formation des féminins telles que l’adjonction de la voyelle (e) à la fin des mots (labial/
labiale) ou le recours aux déterminants pour distinguer le féminin du masculin (une
seringue, la sonde, etc.). Pour le langage des cours pratiques, les emprunts à la langue
française et à l’AR subissent les règles de la langue maternelle: les mots se terminant par la
lettre (e) connaissent une nouvelle finale en [a] pour marquer le féminin.
Langage spécialisé
Cours pratiques Cours théoriques
Emprunts au FR Emprunts à l’AR Usage du FR spécialisé
C- La formation du pluriel
Le langage savant des cours théoriques obéit aux normes de la langue générale du
FR telles que l’adjonction du (s) ou du (x) à la fin des mots pour former le pluriel. Alors
que la formation du pluriel du langage pratique obéit aux règles de la langue maternelle
pour les emprunts au FR ou à l’AR. Les mots se terminant par une consonne ou les sons [e]
et [ᾶ] connaissent une nouvelle finale en [at] pour marquer le pluriel.
Langage spécialisé
Cours pratiques Cours théoriques
Emprunts au FR Emprunts à l’AR Usage du FR spécialisé
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Sur le plan phonétique, nous allons traiter quelques phénomènes qui affectent les
emprunts au FR lors de leurs intégrations dans les langages étudiés tels que le changement
vocalique et consonantique en plus de la dénasalisation et l’assimilation.
Langage spécialisé
Changements Cours pratiques Cours théoriques
vocaliques
[y] en [i] [pikir], etc. Absence de changement : piqure, etc.
[e] en [i] [saknir], etc. Absence de changement : scanner, etc.
Langage spécialisé
Changements consonantiques Cours pratiques Cours théoriques
[p] en [b] [baumada] Absence de changement :
paumade
[p] en [f] [fasma] Pansement
[n] en [l] [betadil] Bétadine
- La dénasalisation
Un autre phénomène qui affecte les emprunts au FR du langage pratique est celui
de la dénasalisation des voyelles ([œ̃], [ɔ]̃ , [ɑ̃]) qui se fait en prononçant le [n],
contrairement au langage des cours théoriques qui conserve la structure du français.
Langage spécialisé
Cours pratiques Cours théoriques
Réalisation du [n]: [ponsmon], [lbassan], Absence de réalisation du [n] : pansement, bassin,
[lbanda], [fǝrmasian], etc. bonde, pharmacien, etc.
- L’assimilation
Certains mots empruntés au française subissent également l’assimilation de la
première lettre dans le langage pratique des enquêtés. Par ailleurs, le langage des cours
théoriques conserve la structure d’origine du FR.
Langage spécialisé
Cours pratiques Cours théoriques
Présence d’assimilation : [rradio], Absence d’assimilation : radio, échographie, scanner, etc
[ttǝlfaza], [sskanir], etc.
Langage spécialisé
Cours pratiques Cours théoriques
Sens d’origine
Corps humain [fǝm lm’da] bouche de l’estomac qui Tête du bistouri, bras de l’écarteur,
désigne le sphincter cardia ou bien main du spéculum, etc.
l’œsophage, etc.
Animaux [katnǝmmel]/ effet fourmille dans les Bec de lièvre : déformation labiale
pieds, [krǝvita] crevette qui désigne d’un nouveau-né, syndrome
un nouveau-né. [lgrun] col de d’éléphant : qui désigne le
l’utérus, etc. syndrome de Protée, etc.
Plantes [fǝʒla] navet : qui désigne une Champignon, grain de beauté
situation délicate, (Naevius mélanocytaire), etc.
Autres domaines [kaydǝrbǝk do] effet électrique Ecume de la bouche : (dans une
ressenti, [Tijara] avion : pour crise épileptique), l’eau du cartilage
désigner le vertige, etc. (liquide synovial), etc.
Profils concernés Public largement initié Public plus ou moins initié/ tout
public.
Lieu Faculté de médecine CHU Marrakech
Conclusion
L’analyse linguistique et l’approche comparative nous ont permis de comprendre
quelques aspects du langage spécialisé du domaine médical dans le contexte étudié. Cela a
élucidé aussi le décalage linguistique qui génère le côté pratique et théorique des enquêtés
durant leur parcours d’apprentissage du métier. La question qui se pose maintenant est la
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suivante : à quel point les stages vont-ils réussir à dépasser cette problématique ? A savoir
la durée insuffisante de leur programmation et le volume horaire chargé des cours
théoriques au détriment des stages surtout pour le cycle élémentaire et les premières années
du deuxième cycle. L’usage du langage ordinaire relevant de l’arabe dialectal marocain ou
de l’amazigh par les patients complique la tâche pour les stagiaires qui ont l’habitude
d’utiliser des notions savantes de leur domaine. En plus, les médecins expérimentés qui ont
appris ce langage ou inventé un langage intermédiaire (FR, AR, AMZ) à travers des années
considérables de travail trouvent également des difficultés de communication avec les
nouveaux étudiants qui ont besoin de beaucoup de temps pour s’adapter. Il est à noter aussi
que les cours de terminologie médicale en premier cycle de la faculté de médecine ne
contiennent que des unités savantes en français spécialisé en ignorant cette réalité pratique
en situation de travail. Chose qui exige que la politique linguistique universitaire devrait se
remettre en question en s’ouvrant davantage sur la réalité imposé par le marché linguistique
marocain. Il est temps, alors, de valoriser le langage ordinaire qui permet de véhiculer des
notions savantes vulgarisées sans pour autant toucher au français spécialisé des cours
théoriques. La constitution de guides linguistiques comportant des unités savantes et leurs
équivalents ordinaires en plus des séances de traduction seraient bénéfiques pour le bon
déroulement de la formation.
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