Iser (Wolfgang).
Penser le lecteur dans l’acte
d’interprétation
Marc Lacheny
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Marc Lacheny. Iser (Wolfgang). Penser le lecteur dans l’acte d’interprétation. 2019, pp.[En ligne].
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Iser (Wolfgang)
Marc Lacheny
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Marc Lacheny, Iser (Wolfgang). Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et critique des
publics. Mis en ligne le 07 janvier 2019. Accès : [Link]
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Iser (Wolfgang)
Penser le lecteur dans l’acte d’interprétation
Né dans la petite ville saxonne de Marienberg en Allemagne, Wolfgang Iser (1926-2007)
entreprit des études d’anglais, de philosophie et d’allemand aux universités de Leipzig, de
Tübingen et de Heidelberg. C’est dans cette dernière université qu’il soutint sa thèse dès 1950,
puis son habilitation à diriger des recherches en 1957. Après avoir enseigné à l’université de
Würzburg et à l’université de Cologne, il fit la majeure partie de sa carrière, de 1969 à 1991, à
l’université de Constance où il ne tarda pas à devenir, avec son collègue Hans Robert Jauss,
l’un des fers de lance de l’« École de Constance » (« Konstanzer Schule »), développée dans
les années 1970, qui, comme l’écrit fort justement Alexandra Saemmer (2016) dans la notice
« Esthétique de la réception » du Publictionnaire, « propose une redécouverte du rôle actif
du public dans l’acte d’interprétation » du texte littéraire.
« Esthétique de l’effet » (« Wirkungsästhetik ») et « esthétique de la réception »
(« Rezeptionsästhetik ») : prémices et précisions terminologiques liminaires
Il faut, d’abord, se garder d’identifier trop rapidement l’« École de Constance » et
« l’esthétique de la réception » (« Rezeptionsästhetik ») : cette dernière correspond, dans un
sens restreint, au projet théorique de Hans Robert Jauss à la fin des années 1960 et dans les
années 1970, mais elle désigne également, dans un sens plus large, plusieurs approches
mettant l’accent sur le rapport entre le texte et le lecteur. Wolfgang Iser prône ainsi une
« esthétique de l’effet/des effets » (« Wirkungsästhetik ») fondée précisément sur l’effet que
produit l’œuvre sur le public, alors que Hans Robert Jauss souligne plutôt que l’« esthétique
de la réception » s’élabore à partir de la perspective du lecteur (comme récepteur) et non de
celle de l’œuvre. L’École de Constance répondait surtout à une volonté commune de fonder
une nouvelle science de la littérature en rupture avec la philologie allemande traditionnelle et
non pas à la volonté de bâtir une théorie parfaitement homogène.
Wolfgang Iser obtint une reconnaissance internationale pour sa théorie de l’effet esthétique
dont il esquissa les contours dans le court texte L’Appel du texte (Die Appellstruktur der Texte)
qui constitua son discours inaugural à l’université de Constance, en 1969 (Iser, 1970). Dans ce
texte percutant, Wolfgang Iser s’oppose pour la première fois nettement à l’approche
philologique ancienne qui insistait sur la relation entre l’auteur et l’œuvre pour déplacer le
curseur vers les liens entre le texte et le lecteur (ibid. : 8-9) :
« Si vraiment les textes ne disposaient que des significations produites par
l’interprétation, le lecteur n’aurait plus grand-chose à faire. Il ne pourrait qu’accepter ou
refuser ces significations. Pourtant, ce qui se joue entre le texte et le lecteur dépasse
largement une simple sommation à répondre par oui ou non. Il est certes difficile de
percer ce processus ; on peut se demander s’il est même possible d’avancer quoi que ce
soit sur les interactions extrêmement diverses qui surviennent entre le texte et son
lecteur sans sombrer dans la spéculation. Mais, en même temps, il faut bien dire qu’un
texte ne commence à vivre réellement que lorsqu’il est lu. Il est par conséquent
nécessaire d’examiner comment le texte se déploie à travers la lecture ».
C’est précisément à cette définition du processus de lecture, à cet examen des « réactions
qu’elle [la construction textuelle] provoque chez le lecteur » (ibid. : 9) et de l’« interaction
entre le texte et le lecteur » (ibid. : 11), imposant de rompre avec l’idée d’une interprétation
préétablie de l’œuvre qu’il s’agirait simplement de confirmer par l’acte de lecture, que
s’appliquent les ouvrages théoriques suivants de Wolfgang Iser, Le Lecteur implicite (Der
implizite Leser, 1972) et surtout L’Acte de lecture (Der Akt des Lesens, 1976).
« L’acte de lecture » (« Der Akt des Lesens »)
Au cœur de son « esthétique de l’effet », Wolfgang Iser formule la thèse selon laquelle un
texte littéraire ne donne sa pleine mesure que dans l’acte de lecture. Ce faisant, à l’instar de
Hans Robert Jauss mais avec d’autres outils théoriques et une autre terminologie (Lacheny,
2018), Wolfgang Iser met en avant le rôle phare du lecteur par rapport à l’auteur et au texte,
dans la mesure où le texte produit par l’auteur ne saurait atteindre l’effet escompté sans la
réception active qu’en fait, précisément, le lecteur.
Dans l’avant-propos à l’édition française de L’Acte de lecture, Wolfgang Iser souligne les
deux grandes orientations de l’esthétique de la réception : l’effet, et la réception, ancrée dans
le jugement historique du lecteur. Selon lui, il est nécessaire de « s’interroger sur l’effet, et
non sur la signification des textes » (Iser, 1976 : 8) ; dans cette perspective, « le couple
conceptuel message/signification a cédé la place au couple effet/réception » (ibid.) prenant
d’abord en compte l’expérience du lecteur. Dans l’avant-propos à l’édition allemande,
Wolfgang Iser considère en outre le texte comme « un potentiel d’action que le procès de la
lecture actualise » (ibid. : 13) et insiste sur « l’expérience que le texte fait vivre au lecteur »
(ibid. : 14), une idée reprise un peu plus loin au sein d’une assertion qui bouscule les
certitudes de l’herméneutique textuelle traditionnelle : « Le sens n’est plus à expliquer mais
bien à vivre : il s’agit d’en ressentir les effets » (ibid. : 31), sur la base d’une étude
scrupuleuse des témoignages, opinions et réactions du public ou des réactions supposées du
« lecteur implicite ».
Examinant plus précisément le « modèle historico-fonctionnel des textes littéraires »,
Wolfgang Iser distingue entre « répertoires » et « stratégies ». Par « répertoires », il entend la
référence d’un texte donné à des événements actuels ou passés, à des conventions, à des
traditions, à des normes (sociales ou historiques), à des codes, bref à un contexte socioculturel
large, sous la forme de renvois intra- et extratextuels. Il s’agit alors d’examiner l’inscription
du texte dans un monde social et référentiel (ibid. : 296, 370) devant être, au moins,
partiellement partagé par le lecteur pour qu’un acte de communication – au sens d’une
« connivence possible entre le texte et le lecteur » (ibid. : 129) – puisse advenir. Par
« stratégies », Wolfgang Iser entend les procédures permettant de « relier les éléments du
répertoire » (ibid. : 161) et de modéliser les conditions de perception et de réception du texte
par le lecteur.
Les « lieux d’indétermination » (« Leerstellen ») comme aiguillon de l’imaginaire du
lecteur
Dans son examen de l’acte de lecture, Wolfgang Iser s’appuie par ailleurs largement sur les
réflexions de Roman Ingarden dans L’Œuvre d’art littéraire (Das literarische Kunstwerk,
1960, trad. française 1983) pour élaborer sa théorie centrale des « lieux d’indétermination »
(« Leerstellen ») du texte qui piquent l’imagination du lecteur et fondent ainsi « la créativité
de la réception » (Iser, 1976 : 198) : « L’indétermination textuelle pousse le lecteur à se
mettre en quête du sens » (Iser, 1970 : 52). Wolfgang Iser avance ainsi la thèse que les textes
créent, par l’existence même de leurs « vides », la possibilité d’un dialogue actif avec le
lecteur et que la littérature devient, ainsi, pleinement « une forme de communication » (Iser,
1976 : 13).
Cette notion d’écart par rapport aux attentes du lecteur, qui peut aller dans la littérature
moderne selon Roman Ingarden (cité in ibid. : 308) jusqu’à une « incompréhensibilité
fréquente et, dans une certaine mesure, programmée » et rejoint en partie la notion d’« écart
esthétique » (« ästhetische Distanz ») introduite par Hans Robert Jauss, implique que soit fait
largement appel à la patience, à l’implication, à l’imagination et à la créativité du lecteur. La
présence massive des « lieux d’indétermination », auxquels Wolfgang Iser accorde de
nombreuses pages dans son analyse de l’interaction entre le texte et le lecteur, est donc à ses
yeux indispensable à l’établissement de tout acte de communication par la lecture : « […] le
manque fonctionne comme impulsion : cela signifie que le degré d’indétermination qui sous-
tend l’asymétrie entre le texte et le lecteur partage avec la contingence ou ce no-thing de
l’interaction interpersonnelle la fonction de constituer la communication » (ibid. : 295). En
somme, la notion d’écart ne s’entend pas ici par rapport à une norme stylistique, mais par
rapport à des « normes d’attente » (qui font, là encore, écho à l’« horizon d’attente » de Hans
Robert Jauss), en lien avec les « traditions socioculturelles d’un certain public que le texte
assume, de façon plus ou moins évidente, comme son destinataire » (ibid. : 167). Au cours de
sa lecture du texte, le lecteur met donc en jeu sa culture générale et ses facultés combinatoires
pour concrétiser les possibilités d’associations ouvertes par le texte, voire pour combler les
« lieux d’indétermination » qui lui sont laissés. Ce faisant, son « horizon d’attente » n’est pas
seulement confirmé, mais se voit dans une certaine mesure rompu et élargi ou complété par la
« résistance » du texte, tant au niveau des procédés littéraires qu’au niveau de son savoir
encyclopédique.
En somme, une telle approche de la lecture et du rapport entre le public et l’œuvre revient à
poser, au moins en théorie, les fondements d’une histoire littéraire du lecteur et non plus des
œuvres – et à tirer la critique littéraire vers l’anthropologie. Aussi bien l’esthétique de la
réception de Hans Robert Jauss que l’esthétique de l’effet de Wolfgang Iser ont exercé une
influence durable sur l’évolution des méthodes de la critique littéraire (Weber, 1978), malgré
leurs évidentes limites, comme le caractère éminemment abstrait du lecteur (« implicite »)
théorisé par Wolfgang Iser au détriment du lecteur réel.
Bibliographie
Ingarden R., 1960, L’Œuvre d’art littéraire, trad. de l’allemand par P. Secretan, Lausanne, Éd.
L’Âge d’homme, 1983.
Iser W., 1970, L’Appel du texte. L’indétermination comme condition d’effet esthétique de la
prose littéraire, trad. de l’allemand par V. Platini, Paris, Éd. Allia, 2012.
Iser W., 1972, Der implizite Leser (Le Lecteur implicite), Munich, W. Fink.
Iser W., 1976, L’Acte de lecture. Théorie de l’effet esthétique, trad. de l’allemand par
E. Sznycer, Bruxelles, P. Mardaga, 1985.
Lacheny M., 2018, « Jauss (Hans Robert) », Publictionnaire. Dictionnaire encyclopédique et
critique des publics. Mis en ligne le 26 janv. Accès :
[Link]
Saemmer A., 2016, « Esthétique de la réception », Publictionnaire. Dictionnaire
encyclopédique et critique des publics. Mis en ligne le 7 nov. Accès :
[Link]
Weber H.-D., éd., 1978, Rezeptionsgeschichte oder Wirkungsästhetik, Stuttgart, Klett-Cotta.