Molière, Le Malade imaginaire.
Explication linéaire 2. Acte I, scène 5 (l. 163 à la fin de la scène)
Présentation de l’auteur ( à formuler de manière qui vous soit propre)
17è, dramaturge classique, homme de théâtre complet (auteur, metteur en scène, directeur de
troupe, comédien.../ le plus grand, le plus populaire/ protégé du Roi, a son propre théâtre/
/comédies variées (farces, comédies de caractère, grandes comédies donner les titres....
Présentation de l’œuvre puis de l’extrait (reprise classico p. 68)
M.I. dernière pièce de Molière, une comédie-ballet ( expliquer ) devenue légendaire (
= Molière l’écrivit étant lui-même malade, et mourut en jouant le personnage éponyme à la
quatrième représentation) Elle met en scène un bourgeois hypocondriaque, Argan, qui veut à
tout prix que sa fille Angélique épouse un médecin. Mais celle-ci est amoureuse du jeune
Cléante.
Dans la scène 5 de l’acte I l’insolente servante Toinette prend le parti de la jeune fille
contre son père, provoquant une discussion qui tourne, à la fin de la scène, à la querelle. C’est
l’objet de notre extrait.
Composition de l’extrait :
Notre extrait est donc une scène de dispute, construite en trois temps :
l. 163 à 169 : l’inversion des rôles entre le maître et sa servante
l. 170 à 183: une course poursuite farcesque
l. 184 à la fin : la capitulation d’Argan
Enjeu de l’extrait
Le Malade Imaginaire fut conçu à l’origine pour être joué lors du carnaval de 1673 célébrant
la victoire du Roi en Hollande. Notre passage est emblématique de la vocation première de la
pièce : divertir le Roi, en lui offrant un spectacle comique jubilatoire. Nous verrons donc en
quoi l’extrait constitue une démonstration de l’art comique de Molière.
1er mouvement / Cette scène de querelle repose d’abord, d’une manière tout à fait
traditionnelle, sur le comique de caractère et l’inversion des rôles entre le maître et sa
servante, à l’insolence déstabilisatrice.
à ce qui est drôle ici est la déstabilisation du maître, qui tente d’asseoir son autorité, par la
servante, qui s’autorise tout.
Argan est le maître, et tente de s’imposer en tant que tel. Il s’exprime à la 1ère
personne, « je », qu’il positionne deux fois en position sujet, pour bien montrer qu’il dirige.
Le verbe utilisé « commander », est censé asseoir son autorité, une autorité qu’il veut sans
conteste, comme en témoigne l’adverbe « absolument », redondant. On sent pourtant, dès
cette 1ère réplique, qu’il est fragilisé et n’assume pas totalement son projet de mariage. En
effet, il ne désigne pas celui qu’il promet à sa fille, Thomas Diafoirus, mais l’évoque au
moyen d’une périphrase « le mari que je dis »... formule enfantine qui sonne comme un
caprice. D’autre part, on sent qu’il reconnaît implicitement le pouvoir et l’autorité de sa
servante, puisqu’il ne s’adresse pas directement à sa fille mais en fait un objet de discussion
(« je lui commande »). Pourtant, Angélique est sur scène... enjeu de la dispute elle ne peut
qu’assister éberluée à la scène.
Toinette, conformément à son emploi de soubrette, joue l’insolence, et ses répliques
fonctionnent en miroir de celles d’Argan. Elle parodie les propos de son maître. Ainsi elle
aussi affirme son autorité en employant le pronom personnel « je », qu’elle redouble par la
tournure emphatique « et moi ». La reprise « absolument » est moqueuse. Toinette persifle,
elle tourne en dérision le style autoritaire de son maître. Sa réplique est une contre-attaque. Le
verbe « défendre » est une réponse directe au verbe « commander » d’Argan. Elle aussi se
veut autoritaire ! Elle n’hésite pas enfin à réduire à néant les volontés du père, par un pronom
négatif « rien » bien impertinent, en fin de phrase.
à Les deux répliques suivantes consolident la position de supériorité de Toinette, qui tient
son rôle sans se décontenancer.
Argan cède du terrain, il est déstabilisé. Les phrases interrogatives de sa réplique, d’un
niveau de langue familier, traduit son désarroi : Argan est perdu, désemparé, éberlué par la
répartie de Toinette. Le « je » s’efface au profit du « nous » dans la 1ère interrogation. Il ne
semble plus parler à Toinette – ce qui apparente la réplique à un aparté. Cependant il tente de
prendre du recul et de recadrer Toinette, sans l’affronter directement toutefois. Il utilise les
mots « servante » et « maître » pour tenter de la remettre à sa place. L’adjectif « coquine », le
nom « audace » traduisent l’agacement du maître... Les questions sont censées être
rhétoriques ... ce qui n’empêche pas Toinette de répondre malgré tout !
Le persiflage de Toinette continue. Elle parle sous la forme d’une maxime (citer la
réplique) : la phrase est courte ; formulée au présent de vérité générale, elle apparaît comme
une sorte de précepte, une règle de conduite appliquée à toutes les servantes (on note les
déterminants généralisants « un » et « une » ( « un maître », « une servante ») L’ironie est
palpable, et permet de railler la folie de son maître qui « ne songe pas à ce qu’il fait ». En se
positionnant par opposition comme une personne « sensée », et en utilisant un vocabulaire lié
à l’éducation « redresser », elle pousse Argan au comble de son exaspération, ce qui fait
basculer la dispute dans la farce.
2ème mouvement : la farce
Ce deuxième mouvement est un moment attendu par les spectateurs. Quand Argan, à bout de
nerfs, s’exclame « Ah ! Il faut que je t’assomme », on peut le comprendre au 1er degré
(conformément à l’intrigue, il n’en peut plus, et à court d’arguments il n’a plus qu’à la faire
taire en la tapant), et au 2ème degré (adresse aux spectateurs dans le cadre de la double
énonciation : c’est le moment de leur faire plaisir et de se lancer dans une « bastonnade » de
farce, pour le spectacle !)
Et en effet, le spectacle comique se déploie pour le plus grand plaisir du public, sur le
mode de la farce :
- le jeu de scène donne du rythme à la dispute. Indiqué par les didascalies ( « il court »,
« elle se sauve », « il court après elle autour de sa chaise » « elle court et se sauve du
côté de la chaise où n’est pas Argan »...) : les deux séquences fonctionnent sur le
même schéma : le maître tente d’attraper la servante qui se sauve. On assiste à un jeu
de chat et la souris, et comme dans toute situation de ce genre, la souris échappe à son
bourreau !
- le « bâton » d’Argan, qui signalait sa faiblesse physique en début de pièce, devient
bâton de farce
- Comme dans toute bonne farce, les insultes fusent, et dans un ordre croissant. Plus
d’insultes indirectes (« une coquine de servante ») mais des apostrophes directes, qui
vont crescendo (« insolente », « chienne », « pendarde », « carogne »). Ces insultes
sont chargées ! « pendarde », au sens 1er, signifie qui mérite d’être pendue ;
« carogne », femme débauchée (et sa proximité avec le mot « charogne » fait penser à
un cadavre en putréfaction...). Tout relève de l’hyperbole, et comme au carnaval, où
tout est permis, on jubile avec Argan d’entendre ce qui d’ordinaire n’est pas censé être
dit tout haut !
Ce qui est drôle, par ailleurs, est le contraste qui s’accentue entre la colère d’Argan et la
maîtrise d’elle-même de Toinette :
o La fureur (comique) d’Argan est à son comble : il est à bout. On le voit
grâce à la didascalie, « en colère », la tonalité exclamative de ses répliques,
l’interjection « ah ! ». Ligne 12 la répétition de l’impératif ( « viens, viens »)
ainsi que le subjonctif « que je t’apprenne à parler » montrent sa colère et la
potentielle violence dont il est capable. Enfin ses répliques sont réduites au
minimum au fur et à mesure,
o Toinette, elle, garde le cap et reste calme, ce qui contraste avec l’attitude
de son maître. Dans les deux et premières répliques « joue » la docilité. En
réalité elle est ironique, et elle feint de servir son maître en lui évitant le
déshonneur et en le préservant de sa folie (« il est de mon devoir de », « je
m’intéresse », incise « comme je dois »...) Dans les deux répliques suivantes,
Toinette repasse à l’offensive, pour une attaque qui doit être décisive :
expression de la volonté dans des phrases négatives totales, sans appel « je ne
consentirai point » « je ne veux point », doublées d’un adverbe de négation en
début de phrase, « non ». Le comique réside ici dans l’absurdité de ses propos :
tout se passe comme si elle avait une autorité parentale sur Angélique !
L’assurance de Toinette éclate en cette fin de deuxième mouvement « et elle
m’obéira plutôt qu’à vous » : c’est le coup de grâce. Le futur catégorique est
clair, il n’y a aucun doute sur l’avenir d’Angélique, qui ne peut obéir à son
père. Toinette endosse le rôle d’autorité parentale avec le verbe « obéir »,
qu’elle n’est pas supposer pouvoir utiliser.
3ème mouvement. La farce s’achève de manière carnavalesque dans le 3ème mouvement,
où Toinette s’installe dans le rôle de la « mère » d’Angélique.
à On assiste aux derniers sursauts d’autorité d’Argan, cette fois-ci dirigés vers sa fille. Le
ridicule du personnage va aller croissant jusqu’à la fin de la scène.
- 1ère tentative : la supplique.
Tout d’abord suppliant Argan joue la tendresse, tente d’amadouer Angélique, au
moyen d’une apostrophe ( « Angélique ») La requête est polie, voire timide: il est loin de
« commander » de façon autoritaire comme au début de l’extrait (« tu ne veux pas... »). La
question est totale, c’est une interro-négative, si bien qu’il prend le risque de se prendre une
réponse négative. On note sa dernière pique à Toinette, qu’il désigne à nouveau de manière
péjorative (« cette coquine là »)
Le personnage d’Angélique reste dans son rôle : jeune fille bien élevée, elle se
préoccupe de la santé de son père. Au 1er degré Argan peut donc être rassuré : sa fille est
prévenante et affectueuse, comme en témoigne l’apostrophe «eh, mon père. » Au 2ème degré
toutefois, et c’est ce qui amuse le public, on peut deviner sa rouerie : Angélique se moquerait-
elle ? Elle ne répond pas à la question, et, plus fine qu’elle n’y paraît, elle semble se moquer
de l’hypocondrie de son père, tout en lui suggérant que cette querelle est inutile et lui ruine la
santé.
- 2ème tentative: le chantage
La ruse d’Angélique ne fonctionnant pas, Argan a un dernier sursaut d’autoritarisme, qui se
traduit par un chantage héroï-comique : « si tu ne me l’arrêtes, je te donnerai ma
malédiction ». Le mot « malédiction » relevant du registre tragique, est excessif, et accentue
le ridicule d’Argan, comme l’emploi du futur catégorique. Toinette, aussitôt, donne le coup de
grâce. Par effet miroir, elle use elle aussi d’une formule de chantage, qui elle est comique
dans son absurdité: « Et moi, je la déshériterai, si elle vous obéit ». Comme au début de
l’extrait, on retrouve dans le redoublement du pronom personnel « je « et moi, je »
l’expression d’une autorité revendiquée. Le verbe « déshériter » est amusant : son lexique est
inapproprié, elle parle comme une maîtresse de maison qui tient les cordons de la bourse.
Comme au carnaval les rôles sont inversés pour de bon : on dirait une scène de ménage, entre
deux époux !
à La scène se finit sur la capitulation d’Argan. Vaincu, ridiculisé, on retrouve tout ce qui
caractérise son personnage : l’excès : dans les mots (hyperbole « je vais mourir ») et dans
l’attitude (didascalie « il se jette dans sa chaise »). On peut deviner qu’à la manière d’un
enfant il semble procéder à une dernière forme de chantage affectif, dans une dernière phrase
nominale : « voilà pour me faire mourir » : le « voilà » emphatique semblant être destiné à
faire culpabiliser Toinette et Angélique !
Conclusion (reprise classico p. 69)
Molière, fournisseur des spectacles royaux depuis 1664, maîtrise parfaitement l’art de la
comédie, et cette fin de scène le démontre avec brio, jouant autant sur le comique de
caractère, par l’opposition entre maître colérique et servante insolente, que sur les comiques
de geste et de mots, qui lui donnent une dimension très farcesque.
L’affrontement entre Argan et Toinette, qui se termine par le renoncement et la défaite
provisoire de celui-ci, prépare ainsi la future inversion des rôles opérée par le travestissement
de Toinette, qui, déguisée en médecin, malmènera son maître et le tournera en dérision à la
scène 10 de l’acte III.