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Fidelio, Dirigée Par Furtwängler, Et J'étais Assis Dans Un

Le document raconte une interaction entre un jeune homme juif et son ami Conrad Hohenfels. Lors d'un opéra, Conrad ignore son ami en présence de ses parents aristocrates. Plus tard, Conrad admet que sa mère déteste les Juifs et ne l'accepterait pas comme ami de peur qu'il ne l'influence négativement.

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Fidelio, Dirigée Par Furtwängler, Et J'étais Assis Dans Un

Le document raconte une interaction entre un jeune homme juif et son ami Conrad Hohenfels. Lors d'un opéra, Conrad ignore son ami en présence de ses parents aristocrates. Plus tard, Conrad admet que sa mère déteste les Juifs et ne l'accepterait pas comme ami de peur qu'il ne l'influence négativement.

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XV

Mais vint un jour où le doute ne fut plus permis.


Ma mère m’avait pris un billet pour une représentation de
Fidelio, dirigée par Furtwängler, et j’étais assis dans un
fauteuil d’orchestre, attendant le lever du rideau. Les
violons commencèrent à s’accorder, puis à jouer en
sourdine, et une foule élégante emplit la salle de l’Opéra,
l’un des plus beaux d’Europe. Le Président de la
République en personne nous honorait de sa présence.
Mais peu de gens le regardaient. Tous les yeux se
tournaient vers la porte, près du premier rang des fauteuils
d’orchestre, par laquelle, lentement et majestueusement,
les Hohenfels faisaient leur entrée. Avec un mouvement
de surprise et quelque difficulté, je reconnus mon ami, un
étrange et élégant jeune homme en smoking. Il était suivi
de la comtesse, en robe noire avec un étincelant diadème,
un collier et des boucles d’oreilles, le tout fait de diamants
qui projetaient une lumière bleuâtre sur sa peau mate. Puis
venait le comte, que je voyais maintenant pour la
première fois ; il avait une moustache et des cheveux gris
et une étoile incrustée de diamants brillait sur sa poitrine.
Ils se dressaient là, unis, supérieurs, escomptant que les
assistants les contempleraient bouche bée, hommage que
leur conféraient neuf siècles d’histoire. Ils se décidèrent
enfin à gagner leur place. Le comte ouvrait la marche et la
comtesse le suivait, la lueur irisée que jetaient ses
diamants dansant autour de sa jolie tête. Puis venait
Conrad qui, avant de s’asseoir, jeta sur l’auditoire un
regard circulaire, s’inclinant lorsqu’il reconnaissait
quelqu’un, aussi sûr de lui que son père. Tout à coup, il
m’aperçut, mais sans me donner le moindre signe de
reconnaissance ; puis son regard erra autour des fauteuils
d’orchestre, se leva vers les balcons et se rabaissa. Il m’a
vu, assurément, me dis-je, car j’étais convaincu que ses
yeux en rencontrant les miens avaient enregistré
ma présence. Puis le rideau se leva et les Hohenfels, ainsi
que nous autres, quantité négligeable, restâmes plongés
dans l’obscurité jusqu’au premier entracte.
Dès que le rideau tomba et sans attendre que les
applaudissements se fussent éteints, je me rendis au foyer,
une vaste salle ornée de colonnes de marbre
corinthiennes, de lustres de cristal, de glaces aux cadres
dorés, de tapis rouge cyclamen et tendue de papier peint
couleur de miel. Là, appuyé contre l’une des colonnes et
m’efforçant d’avoir l’air hautain et dédaigneux, j’attendis
l’apparition des Hohenfels. Mais quand je les vis enfin,
j’eus envie de m’enfuir. Ne vaudrait-il pas mieux écarter
la pointe de la dague qui, je le savais par l’atavique
intuition d’un enfant juif, me serait, dans quelques
minutes, plongée dans le cœur ? Pourquoi ne pas éviter la
souffrance ? Pourquoi risquer de perdre un ami ?
Pourquoi demander des preuves au lieu de laisser
s’endormir le soupçon ? Mais je n’eus pas la force de fuir,
de sorte que, me raidissant contre la douleur, appuyé
contre la colonne, je me préparai à l’exécution.
Lentement et majestueusement, les Hohenfels se
rapprochèrent. Ils marchaient côte à côte, la comtesse au
milieu, faisant des signes de tête à des connaissances en
agitant une main couverte de bagues avec un léger
mouvement d’éventail, les lueurs que jetaient son collier
et son diadème l’aspergeant de perles lumineuses pareilles
à des gouttes d’eau cristallines. Le comte inclina
légèrement la tête à l’adresse de diverses personnes et du
Président de la République, qui répondit par un profond
salut. La foule leur faisait place et leur procession royale
poursuivait son chemin sans obstacle, superbe et
impressionnante.
Ils avaient encore une dizaine de mètres à faire avant
d’arriver jusqu’à moi, qui voulais connaître la vérité.
Aucune échappatoire n’était possible. Cinq mètres nous
séparaient, puis quatre. Il me vit soudain, sourit, toucha de
la main droite le revers de son smoking comme s’il
voulait en faire tomber un grain de poussière... et ils me
dépassèrent. Ils continuèrent à avancer avec solennité
comme s’ils suivaient l’invisible sarcophage de porphyre
de l’un des Princes de la Terre, au rythme de quelque
inaudible marche funèbre, sans cesser de sourire et de
lever la main comme s’ils voulaient bénir la foule.
Lorsqu’ils atteignirent l’extrémité du foyer, je les perdis
de vue, mais quelques minutes plus tard, le comte et la
comtesse revinrent... sans Conrad. Passant et repassant, ils
acceptaient l’hommage des spectateurs.
Quand la sonnette retentit pour le deuxième acte,
j’abandonnai mon poste, rentrai chez moi, et, sans être vu
de mes parents, allai tout droit me coucher.
Cette nuit-là, je dormis mal. Je rêvai que deux lions et une
lionne m’attaquaient et je dus crier car je m’éveillai pour
voir mes parents penchés au-dessus de mon lit. Mon père
prit ma température, mais ne me trouva rien d’anormal et,
le lendemain matin, j’allai au lycée comme à l’ordinaire,
bien que je me sentisse aussi affaibli que si je relevais
d’une longue maladie. Conrad n’était pas arrivé. Je gagnai
directement ma place, et, faisant semblant de corriger un
devoir du soir, je ne levai pas les yeux quand il entra. Il
alla, lui aussi, directement à sa place et se mit à disposer
ses livres et ses crayons sans me regarder. Mais dès que la
cloche eut annoncé la fin du cours, il vint à moi, mit ses
mains sur mes épaules – ce qu’il n’avait jamais fait
auparavant – et me posa quelques questions, mais non
celle qu’il eût fallu poser : si j’avais aimé Fidelio.
Je lui répondis aussi naturellement que possible et, à la fin
de la classe, il m’attendit et nous rentrâmes ensemble
comme si rien n’était survenu. Pendant une demi-heure, je
continuai à feindre, mais je savais parfaitement qu’il
savait ce qui se passait en moi, sinon il n’eût pas écarté le
sujet qui avait pour tous deux la plus grande importance :
la soirée de la veille. Puis, alors que nous étions sur le
point de nous séparer et que s’ouvrait la grille, je me
tournai vers lui et dis : « Conrad, pourquoi as-tu fait
semblant de ne pas me voir hier ? »
Il devait s’être attendu à cette question, mais elle lui causa
tout de même un choc. Il rougit, puis devint très pâle.
Peut-être avait-il espéré qu’après tout je ne la lui poserais
pas et qu’après avoir boudé quelques jours j’oublierais ce
qui était arrivé. Une chose était claire : il n’était pas
préparé à être interrogé sans détour et il se mit à
bredouiller quelques mots tels que « je n’ai pas fait
semblant de ne pas te voir », « tu imagines des choses », «
tu es hypersensible », et « je n’ai pu quitter mes parents ».
Mais je refusai de l’entendre. « Écoute, Conrad, dis-je, tu
sais parfaitement bien que j’ai raison. Crois-tu que je ne
me rende pas compte que tu ne m’as invité chez toi que
lorsque tes parents étaient absents ? Crois-tu vraiment que
j’aie imaginé des choses, hier soir ? Il me faut savoir où
j’en suis. Je ne veux pas te perdre, tu le sais... J’étais seul
avant ta venue et je serais plus seul encore si tu me
rejetais, mais je ne puis supporter l’idée que tu as trop
honte de moi pour me présenter à tes parents. Comprends-
moi. Je ne me soucie guère de relations sociales avec tes
parents, sinon une fois pour cinq minutes, de façon à ne
pas me sentir un intrus chez toi. D’ailleurs, je préfère être
seul plutôt qu’humilié. Je vaux autant que tous les
Hohenfels du monde. Sache que je ne permettrai à
personne de m’humilier, fût-il roi, prince ou comte. »
Courageuses paroles, mais j’étais maintenant au bord des
larmes et n’eus guère pu poursuivre si Conrad ne m’avait
interrompu. « Mais je n’ai aucune envie de t’humilier.
Comment le pourrais-je ? Tu es, tu le sais, mon seul ami.
Et tu sais que je t’aime plus que quiconque. Tu sais que
j’étais seul, moi aussi, et que si je te perdais, je perdrais
l’unique ami en qui je puisse avoir confiance. Comment
aurais-je pu avoir honte de toi ? Toute la classe ne
connaît-elle pas notre amitié ? N’avons-nous pas voyagé
ensemble tout alentour ? T’est-il jamais venu à l’idée que
j’avais honte de toi ? Et tu oses insinuer une chose
pareille !
— Oui, dis-je, maintenant plus calme, je te crois. Je te
crois entièrement. Mais pourquoi, hier, étais-tu si différent
? Tu aurais pu me parler un instant et te montrer conscient
de mon existence. Je n’attendais pas grand-chose. Juste un
signe de tête, un sourire, un geste de la main, cela eût
suffi. Pourquoi es-tu si différent quand tes parents sont
là ? Pourquoi n’ai-je pas fait leur connaissance ? Tu
connais mon père et ma mère. Dis-moi la vérité. Il doit y
avoir une raison pour que tu ne m’aies pas présenté à eux
et la seule raison qui me vienne à l’esprit est que tu crains
que tes parents ne soient réprobateurs à mon égard. »
Il hésita un moment. « Eh bien, dit-il, tu l’as voulu,
George Dandin, tu l’as voulu(2). Tu veux la vérité, tu
l’auras. Comme tu l’as vu – et comment pouvais-tu ne pas
le voir – je n’ai pas osé te présenter. La raison, j’en jure
par tous les dieux, n’a rien à voir avec le ait d’être
honteux – là tu es dans l’erreur – et est beaucoup plus
simple et plus désagréable. Ma mère descend d’une
famille polonaise distinguée, jadis royale, et elle hait les
Juifs. Pendant des centaines d’années, les Juifs
n’existaient pas pour les gens de cette sorte, ils étaient
plus vils que les serfs, l’excrément de la terre, des
intouchables. Elle déteste les Juifs. Elle en a peur, bien
qu’elle n’en ait jamais rencontré un seul. Si elle était
mourante et que ton père pût la sauver, je ne suis pas
certain qu’elle le ferait appeler. Elle n’admettra jamais
l’idée de faire ta connaissance. Elle est jalouse de toi
parce que toi, juif, tu t’es fait un ami de son fils. Elle
pense que le fait qu’on me voie avec toi est une tache sur
le blason des Hohenfels. De plus, elle a peur de toi. Elle
croit que
tu as sapé ma foi religieuse, que tu es au service de la
juiverie mondiale, ce qui revient simplement à dire le
bolchevisme, et que je serai la victime de tes
machinations diaboliques. Ne ris pas, elle parle
sérieusement. J’en ai discuté avec elle, mais elle se borne
à répéter : “ Mon pauvre enfant, ne vois-tu pas que tu es
déjà entre leurs mains ? Tu parles déjà comme un Juif. ”
Et si tu veux toute la vérité, il m’a fallu lutter pour chaque
heure passée avec toi. Et le pire de tout est que je n’ai pas
osé te parler hier soir parce que je ne voulais pas te
blesser. Non, mon cher ami, tu n’as pas le droit de me
faire des reproches, tu n’en as pas le droit, je t’assure. »
Je regardais fixement Conrad, qui, tout comme moi, était
bouleversé. « Et ton père ? balbutiai-je.
— Oh, mon père ! C’est différent. Peu lui importe qui je
fréquente. Pour lui, un Hohenfels sera toujours un
Hohenfels où qu’il soit et quelles que soient ses
fréquentations. Si tu étais une juive, ce serait peut-être
autre chose. Il te soupçonnerait de vouloir mettre le
grappin sur moi. Et il n’aimerait pas ça du tout. Bien
entendu, si tu étais immensément riche, il pourrait, je dis
bien il pourrait, envisager la possibilité d’un mariage,
mais, même alors, il détesterait blesser ma mère dans ses
sentiments. Vois-tu, il est encore très amoureux d’elle. »
Jusqu’ici, il avait réussi à rester calme, mais soudain,
emporté par l’émotion, il me cria : « Ne me regarde pas
avec ces yeux de chien battu ! Suis-je responsable de mes
parents ? Y suis-je pour quelque chose ? Me blâmerais-tu
parce qu’ainsi va le monde ? N’est-il pas temps pour nous
deux de faire preuve de maturité, de renoncer au rêve et
d’affronter la réalité ? » Après cet éclat, il s’apaisa. « Mon
cher Hans, dit-il avec une grande douceur, accepte-moi tel
que j’ai été créé par Dieu et par des circonstances
indépendantes de ma volonté. J’ai tenté de te cacher tout
cela, mais j’aurais dû comprendre que je ne pourrais te
leurrer bien longtemps et avoir le courage de t’en parler
avant. Mais je suis un lâche. Je ne pouvais simplement
pas supporter l’idée de te blesser. Pourtant, je ne suis pas
entièrement à blâmer : tu rends vraiment très difficile à
quiconque d’être à la hauteur de tes idées sur l’amitié ! Tu
escomptes trop de simples mortels, mon cher Hans. Essaie
donc de me comprendre et de me pardonner et continuons
à être amis. »
Je lui tendis la main, n’osant le regarder en face, car nous
aurions pu nous mettre à pleurer, tous deux ou l’un de
nous. Nous n’avions que seize ans, après tout. Lentement,
Conrad referma la grille de fer qui devait me
séparer de son monde. Il savait et je savais que je ne
pourrais jamais plus franchir cette frontière et que la
résidence des Hohenfels m’était fermée à jamais. Il alla
lentement jusqu’à la porte, toucha légèrement un bouton
et la porte s’ouvrit silencieusement et mystérieusement. Il
se retourna et me fit un signe de la main, mais je
m’abstins de le lui rendre. Mes mains étreignaient les
barreaux de fer comme celles d’un prisonnier implorant sa
délivrance. Les griffons, avec leur bec et leurs griffes
comme des faucilles, abaissaient sur moi leur regard,
élevant très haut et triomphalement l’écu des Hohenfels.
Il ne m’invita plus jamais chez lui et je lui sus gré d’en
avoir le tact. Rien d’autre ne semblait avoir changé. Nous
nous rencontrions comme auparavant, comme si rien
n’était survenu, et il venait voir ma mère, mais de plus en
plus rarement. Tous deux savions que les choses ne
seraient jamais plus comme avant et que c’était le
commencement de la fin de notre amitié et de notre
enfance.

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