Impact de la Décennie Noire sur l'Écriture Féminine
Impact de la Décennie Noire sur l'Écriture Féminine
EN ALGÉRIE
FATIMA BENAYOUN
Avril 2019
Abstract
In the beginning of the 1990s, Algeria became a ferocious battlefield between two parties:
the FLN political party backed by the military, and the opposition consisting of activists and
militants representing the FIS party. This socio-political conflict led to acts of violence destroying
the Algerian society. Many female writers, such as Maïssa Bey, Malika Mokeddem, Latifa Ben
Mansour and Leïla Marouane, had the courage to denounce the outdated traditions being imposed
as well as the corrupted regime of their country. Among their goals was to unveil and condemn
the Algerian reality of that period, and to fight relentlessly for the human rights of Algerian women,
who were marginalized at all levels of society. Their writings have become the platform for these
silenced voices. The aim of this paper is to demonstrate the impact of “the Black decade” on some
of the writings of the female authors mentioned above.
ii
Remerciements
La réalisation de ce modeste mémoire serait impossible sans l’encouragement de plusieurs
personnes à qui je voudrais témoigner ma profonde gratitude.
J’aimerais tout d’abord adresser toute ma reconnaissance à la directrice de ce mémoire, Madame
Yvette Szmidt, pour son aide incommensurable, pour sa bienveillance, pour son soutien moral et
surtout pour ses judicieux conseils qui ont nourri ma réflexion.
Je tiens aussi à remercier le professeur Najib Redouane pour avoir pris le temps de lire mon travail
et de me fournir des commentaires constructifs pour l’améliorer.
Mes remerciements vont également à toutes les professeures et tous les professeurs du département
d’Études françaises (Glendon) et au programme d’Études supérieures en Études francophones
(Université York) qui ont participé à ma formation académique.
Je désire exprimer ma reconnaissance infinie à mes sœurs, mes frères, ma chère nièce Lina et à ma
belle-famille qui m’ont apporté leur soutien moral tout au long de ma démarche.
Un grand merci à mon mari pour ses conseils et sa patience inestimable !
Enfin, je dédie ce travail à la mémoire de mon défunt père, que son âme repose dans la paix
éternelle, et à la source de toute tendresse, ma très chère mère.
iii
Table des matières
Résumé............................................................................................................................................ ii
Remerciements ............................................................................................................................... iii
Table des matières.......................................................................................................................... iv
Introduction ..................................................................................................................................... 1
1. Corpus et visée ........................................................................................................................ 3
2. Intérêt du sujet......................................................................................................................... 4
3. État de la question ................................................................................................................... 5
4. Méthodologie de recherche ..................................................................................................... 8
I. Analyse titrologique .................................................................................................................... 9
II. Spatialité romanesque et ses singularités ................................................................................. 18
III. L’Écriture de « l’urgence » et la décennie noire ..................................................................... 34
1. Engagement en tant qu’éveilleuses de conscience............................................................. 37
2. Vers l’essor d’un mouvement de résistance au féminin ....................................................... 40
3. Carences et iniquité sociétales envers les femmes ................................................................ 42
4. Dénonciation de la violence d’un totalitarisme religieux ..................................................... 45
5. La condition féminine dans cette Algérie bloquée ............................................................... 51
6. La religion détournée – impact sur les femmes .................................................................... 57
IV. À propos de quelques retombées de la décennie noire ........................................................... 63
1. Marquage du silence et de l’inhibition forcés – de l’individu au collectif ........................... 64
2. Atmosphère d’insécurité englobant toutes les sphères ........................................................ 72
3. Séquelles de la peur et de la douleur sur le peuple algérien ................................................. 75
4. Irruption du désespoir : vers une éradication des rêves ........................................................ 79
5. Fusion et chute vertigineuse dans la folie ............................................................................. 83
6. La fuite devant l’horreur des années noires .......................................................................... 89
7. Quelques percées d’espoir malgré tout ................................................................................. 94
Conclusion .................................................................................................................................... 97
Bibliographie............................................................................................................................... 103
iv
Introduction
Comme le dit le dicton : « il n’y a pas de fumée sans feu ». C’est ainsi qu’est née la
littérature algérienne des années 1990. Cette époque d’horreur a engendré une écriture différente.
Des écrivaines et des écrivains algériens, chacun selon ses expériences et son parcours intellectuel,
ont décidé de lutter de manière pacifique contre le terrorisme. Des auteurs et des activistes ont tenté
par le biais de l’écriture de mettre de la pression sur ces groupes qui ont divisé et détruit le pays.
Beaucoup de femmes prennent la plume afin d’abattre le mur du silence, en faisant entendre la voix
des femmes, ce qui les mènera à une production littéraire originale dans la littérature de l’urgence
durant la décennie 1990.
La percée du domaine littéraire par la production romanesque des femmes algériennes
signale véritablement un engagement sociopolitique accompagné d’une profonde mouvance
intellectuelle. « Ces [romancières] “témoins” inscrivent leurs œuvres de manière plus ou moins
polémique dans un discours social1. » Leur engagement littéraire et féminin est motivé par deux
types d’urgences qui conditionnent leur évolution et leurs créations romanesques jusqu’à nos
jours : l’émancipation et la résistance. Comme le fait remarquer avec justesse Faouzia Bendjelid
dans son ouvrage Le roman algérien de langue française2 :
Il est certain, qu’en Algérie, la littérature féminine s’inscrit, depuis son émergence,
dans un mouvement d’affranchissement des pressions les plus archaïques ; elle
souscrit également à la dynamique d’une culture de la résistance aux forces
occultes et régressives ennemies du progrès social. Dans ce combat intellectuel, les
écrits féminins se déploient dans un processus historique d’une quête de soi, d’une
reconnaissance, d’une revalorisation, d’une présence face à des mentalités
anachroniques qui minimisent les capacités des femmes. Une bonne majorité des
fictions témoignent du projet de l’engagement responsable des auteures face à
l’Histoire de leur pays, la mémoire collective, le terroir, la parole des ancêtres,
l’authenticité et les racines d’une société à laquelle elles appartiennent.
L’Algérie colonisée par la France pendant 132 ans est sortie victorieuse le 5 juillet 1962 de
la guerre d’indépendance qui fut déclenchée le 1er novembre 19543. À l’issue de l’indépendance,
1
Tristan Leperlier, Algérie, les écrivains dans la décennie noire, Paris, CNRS Éditions, 2018, p. 169.
2
Faouzia Bendjelid, Le roman algérien de langue française, Alger, Chihab, 2012.
3
Comme le précise Alek Baylee Toumi, dans un commentaire qu’il m’adressa, le 12 avril 2019 : « Le FLN original se
transforme en Parti Unique FLN. Ferhat Abbas, premier président du GPRA est renversé par l’armée des frontières (le
groupe d’Oujda du Maroc avec Boumediene, Bouteflika, et celui de Tunisie avec Chadli et des transfuges de l’armée
française qui ont rejoint le FLN entre 1958 et mars 1962). Ils installent Ahmed Ben Bella sur le trône du pouvoir. Le
FLN de l’extérieur met de côté le FLN de l’intérieur (et le FFLN de France), l’indépendance est confisquée par “les
1
le Front de libération nationale (FLN), un parti politique algérien, domine militairement et arrive
au pouvoir4.
En 1991, le gouvernement algérien a annulé les élections législatives, puisque les résultats
du premier tour ont indiqué une victoire écrasante du Front islamiste du salut (FIS). Après
l’interdiction du FIS, plusieurs de ses membres ont été arrêtés et jetés en prison. Ainsi, le conflit
tragique a éclaté en décembre 1991. Les groupes islamistes ont rapidement émergé, déclenchant
une guerre civile afin de renverser le gouvernement géré par le FLN 5. Étant donné la férocité et les
carnages de cette époque, on lui a attribué des noms différents comme la décennie noire,
la décennie du terrorisme, les années de plomb et les années de braise6.
À partir de la fin de 1991 jusqu’en février 2002, l’Algérie a vécu une autre période difficile
de son histoire. Les conflits à cette époque ont aggravé la situation et ont ébranlé la stabilité de la
société algérienne à tous les niveaux. Mais cette fois-ci, différentes formes de lutte sont nées : des
soldats qui utilisent des armes, mais surtout des citoyens et citoyennes qui se servent de leur plume
pour défendre leur dignité et leurs droits. La réalité sanglante du terrorisme des années 1990 a
favorisé l’émergence d’une littérature d’orientation contestataire. Une littérature qui ose raconter
la réalité atroce et douloureuse que les Algériens, et notamment les Algériennes, ont longtemps
subie à cause de certains groupes qui convoitent le pouvoir au détriment de la vie et de la dignité
de leur peuple7.
En dépit des problèmes, qui ont été engendrés par cette guerre fratricide, la crise algérienne
s’avère féconde pour la littérature puisqu’elle a donné naissance à des écrivains et à des écrivaines
indomptables8. Les écrits des écrivaines algériennes, durant cette décennie noire, riches dans leur
variété thématique, font partie intégrante de cette littérature de l’urgence, présentent des
perspectives individuelles et traitent de diverses manières des réalités tragiques de ce pan de
l’histoire algérienne. Faouzia Bendjelid nous informe que
planqués aux frontières”. Plutôt que d’avoir une Algérie algérienne, multiple et démocratique, l’Algérie stalinienne,
arabo-islamiste, d’exclusions puis de haines, prend le pouvoir et deviendra “le Pouvoir” milia=taro-efelene. »
4
Wikipédia, (5 décembre 2017), Algérie, < [Link]
5
Ibid., Guerre civile algérienne, < [Link] >.
6
Id.
7
Mohamed El Amine Roubaï-Chorfi, « Le personnage du terroriste dans le roman algérien : un Mythe moderne ? »,
Synergies Algérie, n֯ 3 (2008), p. 105.
8
Beate Burtscher-Bechter, « Enquêtes sur la crise algérienne. La série noire de Yasmina Khadra », dans : Najib
Redouane, Yamina Mokaddem (dirs.), 1989 en Algérie - Rupture tragique ou rupture féconde, Toronto, Éditions la
source (Agora), 1999, p. 172.
2
La critique littéraire, voit en priorité dans les écrits de femmes une littérature de la
contestation, de la révolte contre les multiples formes d’oppression, de persécution
et d’arbitraire dont elles sont victimes dans la société maghrébine 9; l’écriture est
une véritable bataille pour la promotion de la condition féminine10.
En cela, les questions qui se posent sont les suivantes : Quelles sont les spécificités de cette
écriture féminine compte tenu du contexte et des effets de la décennie noire ? Quels sont les
leitmotive qui initient, animent et engagent leurs actions littéraires ? Dans quelle mesure cette
période a-t-elle affecté l’écriture des auteures algériennes, notamment certains traits de leurs
stratégies d’écriture (choix du libellé des titres, de la spatialité romanesque mis en exergue et des
thématiques abordées dans leurs œuvres) ? Quelles sont les retombées particulières de ces années
de tumulte sur lesquelles l’ensemble de ces écrivaines vont se pencher en tant que témoins « […]
du déroulement de faits et d’événements de l’histoire qui constitue un fond sur lequel se tisse la
trame […] 12 » narrative des récits singuliers, narrés par chacune d’entre elles ?
1. Corpus et visée
Pour répondre à ces questions, dans notre sélection du corpus, nous nous proposons
d’examiner les œuvres romanesques de quatre écrivaines, qui comptent parmi les plus grands noms
de la littérature algérienne au féminin, ayant publié plusieurs romans très bien reçus par la critique,
avant, pendant et après la décennie noire, ainsi que récipiendaires de divers prix littéraires. Par
ailleurs, elles se rallient à une même cause, celle de relater la diversité des impacts et notamment
des expériences féminines résultant de ces années noires. Leurs écrits de type polyphonique sont
épaulés par l’urgence d’écrire, écrire et dire, dans un style ciselé avec minutie et rigueur littéraires.
9
Faouzia Bendjelid, Le roman algérien de langue française, op. cit.
10
Rappelons la célèbre phrase de Kateb Yacine devenue emblématique : précepte : « À l’heure actuelle, dans notre
pays, une femme qui écrit vaut son pesant de poudre ».
11
Kheira Sid Larbi-Attouche, Paroles de femmes, 21 clefs pour comprendre la littérature féminine en Algérie, Alger,
ENAG, 2001, p. 35.
12
Mohamed Daoud et Faouzia Bendjelid et al., « Présentation », Le roman algérien de 1990 à nos jours : faits et
témoignages dans les écritures fictionnelles, Actes du Colloque organisé par UCCLLA/CRASC les 21 et 22 novembre
2011, Mohamed Daoud et Faouzia Bendjelid (dirs.), Centre de recherche en Anthropologie sociale et culturelle, Oran,
Éditions CRASC, 2014, p. 5.
3
En s’engageant à dénoncer, avec lucidité et vigueur, les affirmations et les idéologies
dominantes de cette décennie, elles exhibent certaines des plus perverses retombées sociales et
religieuses qui altèrent et flétrissent l’existence du peuple algérien. L’intérêt que ces romancières
algériennes ont porté sur le devenir de leur pays et singulièrement la condition féminine témoigne
de cette époque d’aveuglante brutalité. Leur engagement s’affiche clairement dans les œuvres
romanesques choisies pour cette étude : Malika Mokeddem : L’interdite (1993)13 et Des rêves et
des assassins (1995)14 ; Latifa Ben Mansour : La prière de la peur (1997)15 ; Leïla Marouane : Le
Châtiment des hypocrites (2001)16 ; Maïssa Bey : Nouvelles d’Algérie (1998)17 et Puisque mon
cœur est mort (2010)18. Comme le signale Bouba Tabti Mohammedi « Le contexte dans lequel
s’élabore [ces œuvres] et qui marque profondément est d’une extrême violence […] Ancré[e]s
dans ce réel, les romans nous le donnent à voir tout en le transformant par l’écriture, lieu de travail
sans lequel il n’est pas d’œuvre littéraire19. »
2. Intérêt du sujet
L’écriture féminine engagée s’est amplement épanouie durant les années 1990 et
subséquentes. Des femmes ont décidé de lutter contre l’extrémisme religieux. Elles ont écrit des
chroniques, des témoignages, des récits de vie, des essais, des romans… qui reflètent cette réalité
sanglante 20 . Le règne de la déchirure et de la barbarie les a entraînées à s’engager en vue de
dénoncer ce présent absurde21. Par conséquent, de ces cris « renaîtra un nouveau discours : parole
de révolte, mais aussi d’espoir, invocation aux morts et appel aux vivants22 ». L’écriture les a aidées
à sortir du silence, elle leur a donné la force et le pouvoir de s’exprimer, malgré les menaces et
13
Malika Mokeddem, L’Interdite, Paris, Éditions Grasset & Fasquelle,1993.
14
Id., Des rêves et des assassins, Paris, Éditions Grasset & Fasquelle,1995.
15
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, Paris, Éditions de la différence, 1997.
16
Leïla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, Paris, Le Seuil, 2001.
17
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2016, (éd. Grasset & Fasquelle, 1998).
18
Id., Puisque mon cœur est mort, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube (l’Aube poche littérature), 2010.
19
Bouba Tabti Mohammedi, « Maïsa Bey », dans : Amina Azza Bekkat (dir.), Dictionnaire des écrivains algériens
de langue française -1990-2010, Alger, Éditions Chihab, 2014, p. 95.
20
Soumya Ammar Khoja, « Écritures d’urgence de femmes algériennes », Clio, no 9 (1999), p. 1.
21
Yamina Mokaddem, « Nouveaux palimpsestes de la littérature féminine algérienne Nouvelles é(cri)tures à travers
l’exemple de Vaste est la prison d’Assia Djebar et Une femme à Alger de Fériel Assima », dans : Najib Redouane,
Yamina Mokaddem, 1989 en Algérie - Rupture tragique ou rupture féconde, op. cit., p. 146-147.
22
Pierre Fiala, « Latifa Ben Mansour, La prière de la peur », Persée, vol. 57, no 1 (1998), p. 164.
4
l’assassinat de divers intellectuels23. Compte tenu du contexte répressif, elles ont fait preuve de
beaucoup de courage en choisissant l’écriture24. Pour cela, la contribution littéraire inédite de ces
écrivaines est bel et bien digne d’être l’objet d’études particulières. Durant cette période noire,
« l’écriture semble être une réponse, une réaction25. » Dans le contexte présent, l’écriture leur a
servi de tribune, elle est une plate-forme où elles peuvent protester contre les aléas de cette
décennie. Maïssa Bey en témoigne :
J’ai commencé à écrire pendant les années noires (les années 1990 où s’opposaient
le gouvernement et les groupes islamistes), ces dix années qui ont endeuillé le pays
et nous ont fait terriblement souffrir. Pour moi, l’écriture est alors devenue une
nécessité. […] Ce que nous vivions était insupportable et il a fallu que je trouve
des mots pour sortir du silence. J’ai dû prendre un pseudonyme pour bénéficier de
la protection de l’anonymat et échapper à l’hécatombe qui frappait les journalistes,
les créateurs... tous les esprits pensants. Je ne pouvais pas dire tout haut ce que mes
livres disaient26.
Tous les écrits de femmes, pendant cette décennie de braise, émanent donc de cette urgence
de sortir du silence et de renseigner les autres sur la gravité du mal qui dévore leur pays27.
3. État de la question
Il est évident que l’écriture est devenue une exigence pour révéler la réalité, diffuser les
informations et renforcer la sensibilisation aux générations futures. Maïssa Bey confirme que
Des événements ont affecté notre vie, à nous, citoyens algériens – l’islamisme, le
terrorisme... Chez moi, et chez beaucoup d’autres, ils ont fait sauter les digues, et
tout est passé, comme dans un élan irrépressible. Je me suis sentie emportée vers
quelque chose de plus fort que moi, de nécessaire : dire les choses28.
23
Lazhari Labter, Journalistes Algériens entre le bâillon et les balles, Paris, L’Harmattan, 1995. (Cet ouvrage est un
témoignage écrit dans l’urgence face aux carnages et aux assassinats des intellectuels et des journalistes algériens ; un
témoignage confirmant que la lutte des vivants ne sera pas futile et que ces martyrs ne seront jamais oubliés.)
24
« Dans une société bardée d’interdits, l’écriture féminine est souvent perçue comme un acte délibéré de
transgression, même si ce qui est écrit n’est pas délibérément subversif. », dans : Anne-Marie Nahlovsky, La femme
au livre – Les écrivaines algériennes de langue française, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 333.
25
Soumya Ammar Khoja, « Écritures d’urgence de femmes algériennes », art. cit., p. 2.
26
« Maïssa Bey, lettre d’Algérie », Propos recueillis par Christine Détrez, Travail, genre et sociétés, 2014/2 no 32,
p. 5-21.
27
Yamina Mokaddem, « Nouveaux palimpsestes de la littérature féminine algérienne Nouvelles é(cri)tures à travers
l’exemple de Vaste est la prison d’Assia Djebar et Une femme à Alger de Fériel Assima », dans : N. Redouane, Y.
Mokaddem, 1989 en Algérie - Rupture tragique ou rupture féconde, [Link]., p. 155-156.
28
« Maïssa Bey, lettre d’Algérie », Propos recueillis par Christine Détrez, art. cit., p. 5-21.
5
Sous la pression des évènements, plusieurs textes romanesques abordant l’agitation d’ordre
politique et social ont émergé. La plupart de ces documents constituent une forme de témoignages
rédigés dans l’urgence, visant à transcrire la réalité et à dévoiler le non-dit29. Tous les critiques se
sont hâtés de les qualifier de littérature ou d’écriture de « l’urgence » pour souligner leur
« caractère conjoncturel »30. Christiane Chaulet-Achour explique ce terme « d’urgence » comme
suit :
Les contenus de ces textes traitent, donc, de façon innovatrice les différentes valeurs
idéologiques et politiques dominantes en Algérie. En ce sens, cette nouvelle écriture est dotée d’un
trait violent et fragmenté selon « la mémoire collective et la subjectivité individuelle, par opposition
à l’écriture traditionnelle qui se caractérise par sa causalité et l’enchaînement de ses actions32. »
L’écriture de l’urgence a également généré une nouvelle forme d’écriture nommée « la
graphie de l’horreur ». Comme son nom l’indique, cette écriture dépeint la terreur, l’escalade de
la violence dans tous les coins du pays ainsi que les dangers posés par les extrémistes33. Dans ce
contexte, l’anéantissement des valeurs et l’assassinat de l’intellectuel sont largement abordés dans
la littérature des années 199034. Dans Le blanc de l’Algérie (2002), Assia Djebar décrit la violence
intolérable qui a détruit l’Algérie, où le « blanc » représente maintenant la dévastation et la mort
des écrivains algériens.
Dans ces années de plomb, l’écriture a été caractérisée par un style revendicateur. Plusieurs
auteur(e)s s’interrogent sur le rôle de l’écriture face à ces conflits meurtriers. Selon Maïssa Bey,
29
Mohamed Daoud, « Algérie 1990 : Littérature et violence », Revue Africaine des Livres, vol. 1, no 2 (2005),
<[Link]
violence?Itemid=172>.
30
Ahmed Boualili, « Aux origines de la violence dans la littérature algérienne : les romans de Tahar Djaout », Limag,
2008, p. 1.
31
Christiane Chaulet-Achour, Noûn, Algériennes dans l’écriture, Paris, Séguier, 1999, p. 49-50.
32
Mohamed Daoud, « Algérie 1990 : Littérature et violence », art. cit., p. 3.
33
Ahmed Boualili, « Aux origines de la violence dans la littérature algérienne : les romans de Tahar Djaout », art. cit.,
p. 1.
34
Mohamed Daoud, « Algérie 1990 : Littérature et violence », art. cit.
6
sans l’écriture « […] le monde serait sourd. Le monde serait aveugle35. » De ce fait, l’écriture donne
la voix à toutes les personnes qui sont réduites au silence. Dans son œuvre L’amour, la fantasia,
Assia Djebar souligne que « le sang... ne sèche pas dans la langue, quelle que soit cette langue, ou
le rythme, ou les mots finalement choisis36. »
L’écriture de surcroît est vue comme un moyen de révéler la vraie identité de ces auteures
en tant qu’Algériennes musulmanes. À cause de l’intégrisme religieux, l’image de l’islam est
maintenant assimilée au terrorisme. L’islam, qui est considéré comme une religion de paix prêchant
l’amour entre les gens, a acquis une réputation qui n’a rien à voir avec la vraie foi. Pour ces
écrivaines, l’islam est essentiellement basé sur l’amour, l’hospitalité de l’étranger et la convivialité,
et il n’est pas fondé sur la haine et l’agression37. L’écriture est donc devenue le cadre qui leur
accorde la possibilité de restaurer l’image de l’islam et de lutter contre ceux qui l’ont corrompue.
En bref, l’écriture reste une façon d’appréhender le réel, de se renseigner afin d’éviter de commettre
« la même erreur, la même trahison38. »
En conclusion, durant les années 1990, l’écriture semble être un moyen puissant, pour un
bon nombre d’écrivaines, d’exprimer leur refus et de se révolter contre la barbarie et
l’obscurantisme. Dans leurs écrits, elles ont essayé d’exposer la nouvelle réalité et de dénoncer
l’horreur et le terrorisme imposés par le fanatisme et l’extrémisme. La littérature des années 1990
dépeint avec habileté la bestialité de l’homme quand il se transforme en monstre. Les écrits de cette
époque relèvent d’une diversité d’optiques romanesques, mais leur objectif s’ancre toujours dans
la mise en scène de circonstances dramatiques de la société algérienne et le dévoilement des
évènements qui l’ont endeuillée. L’écriture d’urgence, qui est le résultat de ce contexte incendiaire,
est née de l’urgence de parler, de raconter et de montrer du doigt les outrages des membres du FIS.
Cette écriture « sismique » a été alimentée consciemment ainsi qu’inconsciemment par le
terrorisme qui menaçait, durant cette décennie noire et de façon omniprésente, toute l’Algérie. Par
le biais, généralement, des travaux fictionnels et autofictionnels, ces écrivaines s’évertuent à
transmettre leur message à l’intérieur et à l’extérieur de l’Algérie. Selon l’écrivain Rachid
Mokhtari, l’écriture de l’urgence « […] survivra au malheur. Elle ne disparaîtra pas avec son
35
« Maïssa Bey, lettre d’Algérie », Propos recueillis par Christine Détrez, art. cit.
36
Soumya Ammar Khoja, « Écritures d’urgence de femmes algériennes », art. cit., p. 7.
37
Ibid., p. 3-4
38
Ibid., p. 3.
7
extinction, mais la simultanéité entre le fait et l’écrit, ajoute-t-il, a élevé le roman maghrébin à la
modernité39. »
4. Méthodologie de recherche
La première étape de ce travail consistera à essayer de placer et d’analyser les œuvres de
ces écrivaines algériennes dans le cadre de la littérature de l’urgence durant la période noire en
Algérie. Nous discutons, respectivement, par le truchement de certains aspects de la
paratextualité40, les notions de titrologie et de spatialité, et notamment le choix des écrivaines sous
l’angle de l’impact de cette époque. Ensuite, nous nous penchons sur les thématiques saillantes
dans ces œuvres et nous terminons notre analyse par les retombées diverses de la décennie noire.
À partir des œuvres romanesques de ces écrivaines algériennes qui reflètent une période chaotique
dans l’histoire de l’Algérie des années 1990, notre recherche aura aussi pour objectif d’illustrer
dans quelle mesure la décennie noire a influencé la littérature féminine en Algérie. « L’essentiel,
c’est d’aborder l’étude de chaque roman en tenant compte de sa structure particulière et de son
contenu spécifique41. »
Compte tenu de la nature des œuvres sélectionnées, il s’avère difficile « de ne pas voir de
liens entre l’évolution de la société et la transformation de l’écriture42 ». Pour cette raison, dans
cette démarche, nous nous appuierons principalement sur des études présentant une diversité
d’analyses et d’approches critiques, notamment par le recours à la sociocritique43. Cette approche,
qui « se préoccupe du contexte en amont et en aval du texte44 », nous permet de mieux comprendre
39
Jazairess, (3 décembre 2017), Écriture de l’urgence et production de l’imaginaire_ Le nouveau souffle du roman
algérien de Rachid Mokhtari, <[Link]
40
Genette définit le paratexte comme un seuil entre le texte et le hors-texte, « “zone indécise” entre le dedans et le
dehors, elle-même sans limite rigoureuse, ni vers l’intérieur (le texte), ni vers l’extérieur (le discours du monde sur le
texte) », dans : Gérard Genette, Seuils, Paris, Seuil (Points Essais), 1987, p. 8.
41
Frederick I. Case, « L’Analyse sociocritique du roman africain : problèmes d’une méthode », dans : Graham
Falconer et Henri Mitterand (éd.), La lecture sociocritique du texte romanesque, Toronto, Samuel Stevens Hakkert &
Company, 1975, p. 61.
42
Mehana Amrani, « Trajectoire d’un pays, trajectoire d’une écriture : itinéraires croisés. Le cas de Rachid Mimouni »,
dans : Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Algérie : Nouvelles écritures, Paris, éd. L’Harmattan
(Études littéraires maghrébines no 15), 2001, p. 29.
43
« La sociologie littéraire dépend directement de l’étude empirique de la société », dans : F. I. Case, « L’Analyse
sociocritique du roman africain : problèmes d’une méthode », dans : Graham Falconer et Henri Mitterand (éd.), La
lecture sociocritique du texte romanesque, op. cit., p. 50.
44
« Dans ses procédures propres, la sociocritique braque les feux de son analyse sur le travail textuel en tant que
transformateur de matériaux linguistiques et culturels – en somme socio-idéologiques – par la vertu du pouvoir
imaginatif, fictionnel et scriptural », dans : Naget Khadda, « Introduction », Ecrivains maghrébins & modernité
textuelle, Paris, éd. L’Harmattan (Etudes littéraires maghrébines no 3), 1994, p. 7.
8
la portée sociohistorique de ces œuvres romanesques et de cerner les traits généraux de cette
littérature d’urgence.
Nos premières lectures de ces ouvrages et articles 45
montrent déjà l’engagement
indéfectible et marquant de ces écrivaines ainsi que l’impact majeur qu’elles ont engendré sur le
développement de la littérature algérienne en général et la littérature au féminin en particulier, tant
par la singularité et la pluralité des thématiques présentes dans leurs œuvres romanesques que par
leurs revendications sociopolitiques et leurs perspectives littéraires. En effet, cette littérature
présente un large champ d’exploration et un intérêt pour l’analyse des problématiques pertinentes
de l’époque, ainsi que les éléments stylistiques et les aspects thématiques qui se reflètent dans le
cadre de cette littérature de l’urgence.
I. Analyse titrologique
Il n’est pas étonnant que dans les années de plomb les écrivaines soient profondément
affectées par les événements sanglants qui se déroulent dans leur pays. Cet impact se ressent et se
voit à travers les titres et les thèmes de leurs écrits. Habituellement, le titre est le premier élément
qu’un lecteur ou une lectrice perçoit dans un ouvrage. Le titre est comme une fenêtre qui laisse
pénétrer la lumière pour que le lecteur ou la lectrice puisse deviner ce qui se passe dans le roman.
De là, il semble nécessaire pour nous d’« appréhender une masse de procédés qui, vouée au service
du texte, et qui contribue à sa meilleure compréhension : le paratexte46. » Pour saisir l’ensemble
du processus textuel, il paraît impérieux d’étudier certains aspects des œuvres romanesques. Selon
Gérard Genette, il existe cinq types de relations transtextuelles : l’intertextualité, la métatextualité,
l’hypertextualité, l’architextualité et la paratextualité47. Cette dernière englobe le titre, le sous-titre,
les intertitres ; les préfaces, les postfaces, les avertissements, avant-propos, etc. 48 À cet égard,
« […] le paratexte est donc pour nous ce par quoi un texte se fait livre et se propose comme tel à
ses lecteurs, et plus généralement au public49. » Dans l’œuvre romanesque, « la distinction entre
les éléments du paratexte interne et externe conduit à deux autres notions : le péritexte et
45
De manière provisoire, et à titre d’exemples, voir la bibliographie de recherche présentée à la fin de ce Mémoire.
46
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, Paris, L’Harmattan, 2012, p. 37.
47
Gérard Genette, Palimpsestes– la littérature au second degré, Paris, Éditions du Seuil (collection Poétique), 1982,
p. 8-16.
48
Ibid., p. 9.
49
Ibid., p. 7.
9
l’épitexte50. » En d’autres termes, le paratexte se compose du péritexte, les éléments textuels qui
accompagnent le texte tels le titre, les intertitres, la préface et la dédicace, et l’épitexte, qui
représente les éléments textuels et visuels qui se trouvent autour du livre51. Ce qui nous intéresse
dans cette recherche est l’un des genres discursifs du péritexte qui est le titre. Dans cette optique,
la titrologie représente le « nouveau champ d’investigation littéraire » qui vise à analyser et à
étudier de façon scientifique le titre d’un roman52. Comme les œuvres envisagées dans cette étude
sont publiées pendant les années 1990, elles sont probablement censées fournir une vision de cette
période délirante.
Le titre d’un livre possède plusieurs finalités53. « Il entretient en plus des rapports avec le
corps entier du texte54. » Le titre est le crochet qui peut inciter le lecteur ou la lectrice à choisir de
lire un livre particulier. Il transmet plusieurs significations et messages, implicites ou explicites, et
peut indiquer les motifs d’écriture de l’écrivain ou de l’écrivaine. Pour cette raison, tous les
écrivains et toutes les écrivaines accordent une grande importance au choix du titre de leurs
ouvrages. Parfois, le titre donne un indice du contenu du texte. « Il sert de médiateur avec le public
auquel il s’adresse55. » Ainsi, le titre d’un ouvrage communique « des significations et établit des
relations immédiates ou indirectes avec les textes référents. Le titre constitue donc « un véritable
réservoir thématique, symbolique et idéologique lorsqu’il n’est pas également une pratique de
l’écriture, usant des subtilités langagières et s’imposant comme figure de rhétorique56. »
Dans cette recherche, nous allons analyser l’aspect sémantique et syntaxique des titres
suivants : L’interdite, Des rêves et des assassins, Nouvelles d’Algérie, Puisque mon cœur est mort,
Le Châtiment des hypocrites et La prière de la peur.
50
Max Roy, « Du titre littéraire et de ses effets de lecture », Érudit, vol. 36, Issue 3 (2008),
<[Link]
51
Benoit Mitaine, « Paratexte », HAL, 2013, <[Link]
01104420/document>.
52
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 39.
53
Quant à Genette, « le titre a quatre fonctions principales : la désignation ou l’identification du livre, sa description –
qui peut être métaphorique –, l’expression d’une valeur connotative et une fonction dite “séductive”, qu’il juge
d’efficacité douteuse », dans : Genette Gérard, Seuils, Paris, Seuil (Collection Poétique), 1987, p. 96-97.
« Charles Grivel attribue au titre 3 fonctions : appellative (identifie l’œuvre), désignative (désigne le contenu) et
publicitaire (met l’œuvre en valeur) », dans : Charles Grivel, « Puissance du titre », Production de l’intérêt romanesque
– Un état du texte (1870-1880), un essai de constitution de sa théorie, The Hague – Paris, Mouton, 1973, p. 170.
« Claude Duchet attribue le titre une triple fonction : référentielle (centrée sur l’objet), conative (centrée sur le
destinataire) et poétique (en relation avec le message) », dans : Claude Duchet, « La Fille abandonnée et La Bête
humaine, éléments de titrologie romanesque », Littérature, no 12 (1973), p. 49.
54
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 68.
55
Ibid., p. 39.
56
Ibid., p. 41.
10
Les titres de Malika Mokeddem sont généralement un syntagme nominal, à l’exception de
son œuvre intitulée « Je dois tout à ton oubli ». Selon Najib Redouane, « les syntagmes nominaux
peuvent susciter la curiosité du lecteur et baliser son choix, rendant de cette manière les titres
générateurs de véritables sens qui se dévoilent dans le protocole de lecture57. » Les titres utilisés
par Malika Mokeddem sont également brefs et accrocheurs, ce qui les rend faciles à retenir.
Dans ses écrits, Malika Mokeddem se penche sur sa vie et sur l’autobiographie fictive pour
exprimer « sa vision de la vie » et pour parler de la condition des femmes algériennes qui sont
opprimées, « privées de parole et brimées dans leur féminité 58 . » Elle a pour but de contester
l’intégrisme, la violence et les traditions qui privent les femmes de parole et de vivre leur vie.
Dans Des rêves et des assassins et L’interdite, l’auteure décrit le sort des filles qui vivent
dans une société machiste, régie par des traditions et des coutumes rétrogrades. Par conséquent, ses
protagonistes choisissent de quitter leur pays et de s’installer en France. Les titres de ces romans
sont porteurs de la triste réalité des jeunes filles qui appartiennent à des communautés fermées où
les besoins des femmes sont entièrement marginalisés. Ces deux titres « mettent en relief les
éléments producteurs de la diégèse59 », ils donnent un avant-goût du contenu de l’ouvrage et une
impression sombre et menaçante au lecteur ou à la lectrice. Ils l’invitent à s’attendre à ce qu’il y
ait de la tristesse, du silence et de la violence dans les prochaines pages à lire. Que ce soit
directement ou indirectement, ils attirent l’attention du lecteur et le rendent désireux pour en savoir
plus sur le contenu du livre.
Le titre « Des rêves et des assassins » reflète, d’une part, les rêves d’une jeune fille qui ont
été écrasées par les membres de sa propre famille, son père et ses frères, et sa société. Elle doit se
battre et s’efforcer d’obtenir sa liberté. Dans ce cas, le substantif pluriel « rêves » renvoie aux désirs
que cette jeune fille, Kenza, désire concrétiser. Les rêves possèdent une connotation positive, ils
symbolisent l’espoir, alors que le second substantif du titre « assassins » a une connotation
négative ; les assassins sont associés avec le mal et la mort. Les assassins représentent sa famille,
sa société ou son pays tout entier. C’est comme si l’auteure dit qu’il n’y a pas de place pour les
rêves dans un endroit rempli de tueurs de rêves et de briseurs de femmes. Mokeddem utilise l’article
indéfini « des » pour « rêves » afin de ne pas restreindre le champ des rêves et « des » pour les
57
Ibid., p. 42.
58
Najib Redouane, « À la rencontre de Malika Mokeddem », dans : N. Redouane, Y. Bénayoun-Szmidt et R. Elbaz
(dirs.), Malika Mokeddem, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 22.
59
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 71.
11
assassins. Elle veut, probablement, attribuer à ces assassins un trait impersonnel et imprécis.
Autrement dit, par ce pronom indéfini, l’auteure confirme sa dénonciation absolue de
l’obscurantisme des intégristes et « la suprématie masculine qui saccage les songes et les espoirs
de l’être féminin60. » Or, l’auteure choisit de faire un lien entre « des rêves et des assassins » par la
conjonction de coordination « et » pour dire que l’espoir existe même s’il y a de la haine et de la
violence dans ce monde. En effet, « le titre trace deux mondes parallèles : celui des Rêves et de
l’espérance et celui des Assassins et de la mort. Le rêve en tant que dépassement du réel, réalisation
de l’indicible se trouve bloqué et menacé par la loi du talion61. »
L’interdite, d’autre part, décrit nettement la condition féminine. Ce titre indique que la
femme est interdite d’être libre ou de jouir de ses droits. Ce genre de titre « guide le lecteur dans
son interprétation ou son décodage du texte62 ». Dans une communauté machiste, la femme n’est
pas autorisée à devenir indépendante de l’homme. Elle doit subir des règles injustes, rendant la
femme inférieure à l’homme, en plus d’endurer des préjudices inacceptables psychiques et
physiques. La protagoniste, Sultana, une femme instruite, un médecin, refuse d’être interdite de
pratiquer sa profession, de sortir et d’aimer librement. Elle refuse de se soumettre aux lois des
intégristes qui contrôlent maintenant son village natal. Malika Mokeddem a donc créé ce
néologisme « l’interdite », « un adjectif nominalisé au féminin 63 », accompagné de l’article défini
« l’» afin de souligner que la femme est la seule interdite de plusieurs droits : interdite de penser,
de demander et d’agir. « C’est un néologisme qui a pour fonction première d’éveiller la curiosité
du lectorat éventuel et, à travers le mystère qu’il englobe, de solliciter sa participation au jeu de la
narration64. » Au fait, le roman débute par un interdit transgressé par Sultana qui décide d’assister
à l’enterrement de son vieil ami/amant Yacine, en tenant compte du fait que les femmes
musulmanes ne sont pas autorisées à aller au cimetière lors de l’enterrement des défunts65. Au fond,
« L’interdite peut être considéré comme un roman au féminin qui propose une révision d’un
système de pensée patriarcal66. » Ce roman incite les femmes, les Algériennes, « d’aller au-delà de
60
Najib Redouane, « À la rencontre de Malika Mokeddem », op. cit., p. 24.
61
Khalid Zekri, « Violence et silence : Des rêves et des assassins de Malika Mokeddem », dans : N. Redouane, Y.
Bénayoun-Szmidt, R. Elbaz (dirs.), Malika Mokeddem, [Link]., p. 138.
62
Yvette Bénayoun-Szmidt, « L’interdite de Malika Mokeddem ou sur-vie d’une écrivaine en marge de sa société »,
dans : N. Redouane, Y. Bénayoun-Szmidt, R. Elbaz (dirs.), Malika Mokeddem, op. cit., p. 104.
63
Ibid., p. 103.
64
Id.
65
Birgit Mertz-Baumgartner, « Identité et écriture rhizomiques au féminin dans L’interdite de Malika Mokeddem,
dans : N. Redouane, Y. Bénayoun-Szmidt, R. Elbaz (dirs.), Malika Mokeddem, op. cit., p. 133-134.
66
Ibid., p. 134.
12
la peur et de l’inter-dit pour dire une parole libre et libératrice 67 » contre ceux qui veulent les
opprimer et violer leurs droits. En général, ces deux titres reflètent énormément le contenu de ces
deux romans.
Dans Nouvelles d’Algérie, Maïssa Bey raconte dix nouvelles différentes, mais toutes
décrivent la réalité tragique des personnages qui vivent dans un pays ébranlé par la violence. Ces
nouvelles représentent une forme de témoignage pour dévoiler la vérité douloureuse et la
souffrance des familles algériennes qui, malgré la terreur, espèrent encore que leur pays devienne
un espace où la justice et la liberté règnent. L’auteure opte pour ce titre bref qui ne comprend pas
l’article, soit défini ou indéfini. En fait, dans certains cas, la présence ou l’absence des articles ne
joue pas un rôle pivot dans le texte. En d’autres mots, ce choix n’affecte pas nécessairement la
perception du lecteur ou de la lectrice du déroulement des nouvelles racontées. Le titre dans ce cas
représente plutôt « un élément d’attraction qui engendre des effets de surprise et de curiosité 68. »
Le terme « Nouvelles », étant un substantif féminin pluriel, indique que ce recueil de nouvelles
contient possiblement plusieurs histoires. « Nouvelle » peut désigner « le premier avis qu’on donne
ou qu’on reçoit (d’un évènement récent) », « des renseignements concernant l’état ou la situation
d’une personne qu’on n’a pas vue ou dont on n’a pas entendu parler depuis quelque temps », ou
« un récit qui est généralement bref, de construction dramatique, et présentant des personnages peu
nombreux »69. De ce titre, l’on peut conséquemment construire des idées différentes concernant le
contenu de l’ouvrage, car le titre ne nous apprend pas grand-chose sur l’aspect singulier de chaque
nouvelle. C’est à la quatrième de couverture que le lecteur ou la lectrice apprend que l’ensemble
de l’ouvrage parle de la violence en Algérie. La deuxième partie du titre se constitue de la
préposition « de » plus le nom propre « Algérie ». Ainsi, ces nouvelles concernent précisément
l’Algérie et pas d’autres pays. Or, les intertitres ou le titre de chaque nouvelle : Le cri, Dans le
silence d’un matin, Un jour de juin, Sofiane B., vingt ans, « Croire, obéir, combattre », Corps
indicible, Et si on parlait d’autre chose ?, La Marieuse, Quand il n’est pas là, elle danse, L’oracle
fournissent des indices sur le contenu de chaque nouvelle. Le lectorat peut déduire qu’une diversité
d’événements dramatiques sont survenus en Algérie.
67
Yvette Bénayoun-Szmidt, « L’interdite de Malika Mokeddem ou sur-vie d’une écrivaine en marge de sa société »,
dans : N. Redouane, Y. Bénayoun-Szmidt, R. Elbaz (dirs.), Malika Mokeddem, op. cit., p. 104.
68
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 43.
69
Le nouveau Petit Robert de la langue française, 2009.
13
Puisque mon cœur est mort est un titre bien distinct par rapport aux autres titres que nous
analysons. Maïssa Bey recourt à une figure de style pour décrire la triste réalité de cette mère en
deuil. Ce titre commence par la conjonction de subordination « puisque » qui apporte une valeur
causale ou le motif pour laquelle l’héroïne est devenue insouciante de ce que sa famille, ses ami(e)s
et sa société pensent d’elle et de son comportement indifférent. L’assassinat de son unique fils
représente aussi sa mort, la mort de son cœur. Son enfant était son cœur battant. Ce jeune homme
qui fut brutalement assassiné par un intégriste fanatique. La narratrice ou la protagoniste de ce
roman proclame qu’elle va venger son fils, puisque son cœur est mort après cet incident. Cet
incident imprévu lui inflige un profond chagrin. Personne ne s’attend à une fin heureuse en lisant
ce titre.
Puisque mon cœur est mort exprime une grande perte, un sentiment dysphorique. Il
implique aussi un état nostalgique envers quelqu’un qui est parti pour de bon. Par ailleurs, le sens
de Puisque mon cœur est mort est expliquée, dans la matrice titrale, par le personnage principal :
Maintenant, je ne veux plus, je ne veux plus faire semblant. Pour quel enjeu ? Je ne
tiens ni à leur estime ni à leur approbation. Que m’importent l’opprobre,
l’exclusion ? Je n’ai plus rien à perdre puisque j’ai tout perdu. Puisque mon cœur
est mort70.
un énoncé privilégié en ce qu’elle est le lien textuel le plus direct avec le titre. Elle
est le premier support de la signification du titre : elle permet une analyse minima
du message qu’il porte. Elle fournit en point de départ à l’analyse une vérification
(même si elle primaire, incomplète et empirique) du message titral71.
Maïssa Bey se sert même dans le passage précédent d’une proposition subordonnée sans
l’usage d’une proposition principale. Cette phrase « incomplète » confirme la décision finale de
cette femme, qu’elle renonce à la vie, et qu’il n’y a plus rien sur cette terre qui l’intéresse pour
demeurer encore en vie.
Le titre de l’ouvrage de Leїla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, reflète le caractère
violent de la diégèse de ce roman et de sa protagoniste Mlle Kosra/Fatima Amor qui est devenue
elle-même un bourreau après avoir été emprisonnée, violée et mutilée par un groupe d’extrémistes.
70
Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 102.
71
Michel Laronde, Autour du roman beur : immigration et identité, Paris, L’Harmattan, 1993, p. 56.
14
Leïla Marouane opte pour un article masculin singulier défini suivi d’un substantif « Le
Châtiment » pour envoyer un message menaçant à ceux qu’elle appelle « des hypocrites ». Dans
cette optique, « Le Châtiment » désigne « une peine sévère infligée à une personne que l’on veut
corriger72. » Ce dernier possède également une signification à connotation religieuse, une forme
d’expiation d’un crime ou d’un péché. Le châtiment vise à corriger le comportement du pécheur,
il est généralement de type corporel, comme le montre le passage suivant :
[…] un jour de grande manifestation contre les apostats et les parjures et les
femmes impures, les succubes et les incubes, les félons et les mangeurs de la main
gauche : Comment pouvait-elle prétendre à la foi, alors qu’elle était attifée comme
une grue ? alors que la peur ravageait son visage ? trempait sa robe ? la souillait ?
L’amour de l’Éternel ne rendait-il pas invincibles Ses adeptes ? Le châtiment des
hypocrites n’était-il pas sans pareil ? Allons donc73.
Bien que « le châtiment » soit défini, le lecteur ou la lectrice ne peut déterminer le type de
châtiment dont l’auteure parle. C’est dans le texte que l’on découvrira à quel point ce châtiment est
horrifique et bouleversant. Mlle Kosra/Fatima Amor, cette jeune fille ordinaire et fragile, devient
une femme/épouse rongée par la rage et la rancœur après avoir été kidnappée et violée plusieurs
fois, puis meurtrie par l’enlèvement de son bébé mis en adoption par ses parents, la trahison de sa
famille, la déception de son mari après cinq années de mariage arrangé et ses nombreuses fausses
couches aggravent son état mental et la transforment en un monstre sans pitié. À Alger,
Mlle Kosra/Cathie Cassure devient une femme écervelée à double personnalité qui se venge des
buveurs et noceurs nocturnes en leur coupant le phallus. À Paris, elle se débarrasse de son dernier
fœtus en le brûlant dans l’âtre et elle finit par violer, cuire et découper en morceau son mari.
Par « des hypocrites », Leïla Marouane se réfère aux hommes, à la famille et aux normes
sociétales de l’Algérie. Cette famille ne se soucie pas de leur fille agonisant encore de ce qui lui
est arrivé au maquis :
72
Le nouveau Petit Robert de la langue française, 2009.
73
Leїla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit, p. 24.
74
Ibid., p. 26
15
Les membres de cette famille pensent seulement à sauver les apparences et leur réputation en
arrangeant un mariage au détriment du bien-être mental de leur fille. En fait, Leïla Marouane
critique la société algérienne qui reproche toujours aux filles les erreurs dont elles ne sont pas
responsables. Dans cette société, les femmes sont les premières victimes de ces lois machistes et
patriarcales. Elles sont toujours les coupables, elles apportent la honte à leurs familles, même si ce
n’est pas de leur faute comme c’est le cas de Mlle Kosra. Pour ces raisons, l’auteure considère la
société algérienne et ses normes patriarcales comme injustes et ses citoyens comme hypocrites qui
méritent d’être châtiés.
Dans la dernière œuvre à analyser, Latifa Ben Mansour intègre des chants, des prières, des
proverbes et des récits anciens tout au long du roman. Le titre, La prière de la peur, est une prière
récitée par les ancêtres dans les moments d’épreuve et de peur. L’explication du titre se trouve dans
le texte (la matrice titrale). Lalla Kenza, l’arrière-grand-mère, informe son arrière-petite-fille,
Hanan, que « la prière de la peur » est héritée de leurs ancêtres et transmise ainsi d’une génération
à l’autre :
Abdallah [Le petit-fils de Kenza, la femme d’Idris Ier] parla de longs moments qui
parurent des siècles pour les uns et des secondes pour les autres. On dit que lorsqu’il
acheva de parler et qu’il psalmodia la prière de la peur, cette même prière qu’avait
récitée des siècles avant lui, son ancêtre, le prophète, les lustres de cristal se mirent
à trembler d’effroi75.
De ce fait, « la matrice titrale occupe dans ce texte une position autoritaire susceptible de
programmer la lecture76 » du lectorat. Cependant, ça ne l’empêche pas de construire ses propres
interprétations du titre. En effet, « la relecture d’un texte pourra produire une nouvelle signification
du titre et parfois une nouvelle relation entre le titre et le contexte77. »
La prière de la peur est une phrase nominale. Elle se compose du nom féminin défini « la
prière » et le syntagme prépositionnel « de la peur ». La prière possède particulièrement une
connotation religieuse. Elle désigne « une communication spirituelle avec Dieu » ou « une suite de
formules exprimant ce mouvement de l’âme et consacrées par le culte et la liturgie 78. » Ce titre
75
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 39.
76
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, [Link]., p. 46.
77
Léo H. Hoek, « Description d’un archtone, préliminaire à une théorie du titre », dans : J. Ricardou, F. Van Rossum-
Guyon (dirs.), Le Nouveau Roman, hier et aujourd’hui, Paris, Union Générale d’Éditions (10/18), 1972, p. 299-300.
78
Le nouveau Petit Robert de la langue française, 2009.
16
indique que le texte abordera la notion de la prière et en parallèle celle de la peur. Celui-ci peut
aussi inclure d’autres manifestations religieuses. Sous ce rapport, le roman s’ouvre sur la scène
d’une femme absorbée par la purification de son corps en faisant ses ablutions pour la prière :
L’heure de la prière n’allait pas tarder à retentir, relayée par quatre haut-parleurs
placés au sommet du minaret de la petite mosquée d’Agadir. Elle se lava
rituellement et allait finir de se rincer la plante des pieds, lorsqu’elle sursauta au
son de la voix nasillarde qui appelle les fidèles à la prière79.
La femme se met ensuite à dire une prière qui implique son souhait que Dieu fasse disparaître ces
fanatiques qui appellent les fidèles à la prière de manière si effrayante : « Soyez maudits, maugréa
la vieille femme. Vous allez me faire attraper un infarctus, une crise cardiaque ! Votre voix n’attire
pas les fidèles vers Dieu, elle les fait plutôt fuir ! Soyez maudits ! s’écria Abla au milieu de sa
demeure et levant les bras au ciel80. » Quoique le titre contienne la notion de la peur, il exhale aussi
un message d’espoir et un sentiment de quiétude. De ce point de vue, Lalla Kenza explique le sens
de cette prière à son arrière-petite-fille, Hanan comme suit :
La notion de l’espoir et celle de la tranquillité viennent par le fait que cette prière, selon Lalla
Kenza, réconforte le cœur de celui et de celle qui la psalmodie. Elle apaise la crainte, soulage le
chagrin et greffe la sérénité à l’âme.
Dans l’ensemble, les titres analysés dans cette recherche paraissent tous désignés pour
refléter quelques aspects, ainsi que certains thèmes majeurs, de ces années de braise, tels que le
statut de la femme et la violence. Le symbolisme de ces titres permet également « de traduire la
réalité multiforme du pays dont dispose cette littérature pour faire parler l’Histoire et “bâtir” de
nouvelles espérances82. » Les titres et le contenu de ces œuvres romanesques sont différents, mais
79
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, [Link]., p. 12.
80
Id.
81
Ibid., p. 56.
82
Malika Hadj-Naceur, « Stratégie d’une écriture : voie et enjeu(x) d’une renaissance », dans : Naget Khadda (dir.),
Écrivains maghrébins & modernité textuelle, L’Harmattan (Études littéraires maghrébine, no 3), Paris, 1994, p. 126.
17
le message véhiculé est presque pareil. Ils tendent à traiter des sujets qui touchent la vie du peuple
algérien pendant cette période apocalyptique.
Toute la tragédie de ces années noires est insérée dans des espaces romanesques
bigarrés et accentuée par de fortes descriptions, ce qui garantit la structure
thématique complexe et accomplie d’une nouvelle production. L’originalité de
cette structure, c’est qu’elle allie plusieurs situations de ce drame ramifié qui
produit le sens global, voire singulier, de cette création littéraire 86.
Dans l’œuvre de Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, les événements se déroulent dans
des espaces fermés, voire silencieux et étouffants. Quoique les tentatives de la protagoniste de sortir
de cette impasse et sa recherche constante d’un espace libérateur, elle revient toujours à cette zone
dysphorique et se trouve trempée dans une atmosphère du désenchantement. « Depuis que [son fils
n’est] plus là, [elle] sors chaque matin87. » Pour briser cet espace d’enfermement qui l’étouffe, cette
mère, profondément affligée par le meurtre de son fils unique, essaie de fuir son monde
environnant, sa maison, car chaque coin de cet endroit porte l’odeur et les souvenirs de son fils,
comme l’indiquent les passages suivants : « […] je suis allée dans ta chambre. J’ai ouvert ton
armoire. J’ai sorti tous tes pulls, tes tee-shirts, tes chemises. J’ai tout jeté par terre, au milieu de la
pièce. Et là je me suis écroulée, roulée en boule, le nez enfoui dans ton odeur88. » Un peu plus loin,
nous lisons : « Les moments les plus difficiles, le sais-tu ?, sont ceux que je passe dans la cuisine.
83
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit, p. 127.
84
Ibid., p. 122.
85
Denis Bertrand, L’espace et le sens Germinal d’Émile Zola, Paris-Amsterdam, éd. Hadès-Benjamins, 1985, p. 60.
86
Najib Redouane, « Sous le signe de la diversité : une littérature algérienne évolutive et dynamique », dans : Najib
Redouane (dir.), Diversité littéraire en Algérie, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 13.
87
Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 71.
88
Ibid., p. 60-61.
18
Je ne parle pas des quelques minutes qui me sont nécessaires à présent pour préparer un repas. Je
parle des moments où je dois affronter la solitude. Manger seule89. » En outre, son évasion de cet
espace fermé vers un autre plus ouvert lui rappelle encore son chagrin et sa solitude infinis : « […]
en traversant le village silencieux, de découvrir un tout autre monde. Le petit matin habille les rues
d’une quiétude encore brumeuse90. » Son âme et ses yeux ne perçoivent que le silence et l’obscurité.
Elle voit que
La rue est déserte. Peu éclairée. La clarté diffuse projetée par les lampadaires
vacillants sur leurs poteaux ébranlés par les jeux violents des enfants de la cité,
dessine des ombres étranges, presque inquiétantes, sur les façades des immeubles
voisins. On dirait que toute vie s’est retirée derrière les barreaux dressés aux
fenêtres et les portes blindées. Le vent harcèle des sachets de plastique qui volent
en tous sens et s’acharne sur les volets mal refermés. Des claquements secs
ponctuent le silence91.
Sa vision de la vie est totalement imprégnée de pessimisme, alors tout ce qu’elle voit semble
sombre et menaçant. En substance, l’espace, ici, est « comme [l’] arrière-plan d’un drame fictif92 »
qui reflète profondément l’état psychique du personnage principal.
Ses flâneries quotidiennes l’entraînent à travers une multitude d’espaces ouverts, la ville ou
la mer. Cependant, ces milieux ouverts deviennent plus en plus suffocants au point qu’elle ressent
l’effusion de sang et la mort dans les plus beaux paysages : « Sur fond de paysages tout entiers
maculés de sang, de ciels souillés de fange, surgissent des mains tendues en vaines supplications,
des chairs broyées, meurtries 93 . » Ces promenades vers ces endroits ouverts sont devenues un
moyen d’échapper à sa réalité pitoyable :
Ainsi mes promenades solitaires sur la plage. Il aurait été inconcevable, il y a peu,
que j’aille me promener seule dans un lieu pourtant ouvert à tous, que je me laisse
frôler par les vagues, pieds nus- suprême inconvenance-et que j’y passe de longues
heures à regarder la mer. Portée par le ressac. Sans autre désir que celui d’abolir le
temps94.
89
Ibid., p. 82.
90
Ibid., p. 71.
91
Ibid., p. 116.
92
Henri Mitterand, Espace de l’histoire et espace du roman, dans : Zola, tel qu’en lui-même, Paris, Presses
Universitaires de France, 2009, p. 69.
93
Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 66.
94
Ibid., p. 175.
19
En ce qui a trait à Nouvelles d’Algérie, les personnages de Maïssa Bey se déplacent entre
des lieux divers. Généralement, leurs mouvements « du dedans et du dehors95 », parfois dans le
temps aussi, indiquent « la juxtaposition de deux espaces96 », qui peuvent être ouverts ou clos.
Généralement, le ciel, le soleil et la mer représentent une dimension ouverte pour les personnages
de Nouvelles d’Algérie. Ils « font appel à ces [différentes] dimensions par l’intervention de
souvenirs ou par l’imagination de nouvelles perspectives97. » Le silence, à cet égard, demeure en
permanence le trait qui orne tous les espaces, ouverts et clos, décrits dans ces nouvelles :
Et ce silence se retrouve aussi dans : « La rue est déserte et le soleil n’en finit pas de vibrer sur les
toits et les arbres immobiles. […] il fait chaud. Continuer et dire la lumière aussi. Insupportable99. »
Maïssa Bey se concentre sur la description de ces espaces « chargés de soleil et de
douceur 100 » et elle « revient sur le bleu du ciel et la mer au loin, impassibles pour éviter le
rouge101. » Ce rouge qui représente la réalité sanglante en Algérie où « les villages autrefois sans
histoires, aux alentours [sont maintenant] gardés par de nombreux barrages de militaires aux aguets
[par des] jeunes […] leur doigt crispé sur la gâchette de leur arme102. » De plus, les espaces fermés
sont embellis par des décors piètres qui divulguent délibérément les mauvaises conditions de vie
des familles algériennes pendant cette époque : « […] il n’y a ni tapis ni rideaux. Personne n’a sa
chambre […] Chacun prend l’espace qu’il trouve, et quelques fois il faut arriver le premier ou se
battre ! Aucune place pour traîner ses envies, le minimum vital, enfin, ça dépend pour qui… 103 »
L’écrivaine languit ces jours quand « […] il y avait des voix, des rires de femmes sur les terrasses
gorgées de lumière et dans les cours ombreuses. Les courses, les cris et les rires entremêlés des
enfants ivres de soleil dans les rues dorées de son enfance104. » Malheureusement, cette ambiance
95
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 122.
96
Ibid., p. 124.
97
Ibid., p. 125.
98
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 87.
99
Ibid., p. 95.
100
Ibid., p. 43.
101
Ibid., p. 45.
102
Ibid., p. 76.
103
Ibid., p. 55.
104
Ibid., p. 142.
20
agréable change lorsqu’ « un souffle étrange se répandit au sein même de la foule, pénétra dans les
échoppes obscures, se glissa dans les ruelles alentour et traversa les murs de pierre avant de
retomber au cœur des vieilles maisons écrasées de soleil105. »
En somme, l’espace, soit confiné ou étendu, chez Maïssa Bey joue « un rôle illustrateur106. »
Il « retrace le plus finement possible les événements et les structures de la vie quotidienne, et prend
en compte la subjectivité des [personnages]107. » Il vise aussi à fournir des images typiques, en
décrivant l’atmosphère étouffante et les conjonctures difficiles de la population algérienne, aspirant
encore à des journées ensoleillées, inondées de lumière et pleines d’espoir.
Comme nous le savons, l’écriture de Malika Mokeddem est inspirée par sa vie réelle.
Grandissant dans le Sahara algérien, Malika Mokeddem, dès le plus jeune âge, recourt à la lecture,
et plus tard à l’écriture, pour « échapper au quotidien108 ». Anne-Marie Nahlovsky explique que
« Puisque le corps est interdit de déplacement à cause des traditions séculaires qui exclut les filles
de la rue, elle fera provision de livres avant les vacances pour occuper sa solitude et le silence109. »
La lecture lui permet donc de se transporter par la pensée et d’inventer un espace fictionnel en vue
d’oublier le milieu réel qui limite sa liberté et ses ambitions.
Le désert occupe une place éminente dans les ouvrages de Malika Mokeddem. Il constitue
« la ligne directrice de toute son œuvre110. » Il joue « une fonction symbolique plutôt qu’objet d’une
description exotique111. » Cet espace ou ce « lieu identitaire112 » est une sorte de générateur de ses
« thématiques obsédantes 113 », il permet de modeler « l’organisation textuelle de sa production
romanesque114. » En cela, Mokeddem affirme ce qui suit :
Le désert est simplement mon enfance et mon adolescence, pour moi l’écriture est
une réappropriation du désert parce que pendant toute mon adolescence je me
sentais tellement enfermée que je lisais des livres qui me racontaient des ailleurs,
105
Ibid., p. 152.
106
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 123.
107
Henri Mitterand, Espace de l’histoire et espace du roman, dans : Zola, tel qu’en lui-même, op. cit., p. 70.
108
Sonia Lee, « L’écriture “stéréographique” de Malika Mokeddem », dans : N. Redouane (dir.), Diversité littéraire
en Algérie, op. cit., p. 224.
109
Anne-Marie Nahlovsky, La femme au livre – Les écrivaines algériennes de langue française, op. cit., p. 283.
110
Charles Bonn, Lectures nouvelles du roman algérien- Essai d’autobiographie intellectuelle, Paris, Classiques
Garnier, 2016, p. 195.
111
Id.
112
Najib Redouane, « À la rencontre de Malika Mokeddem », dans : N. Redouane, Y. Bénayoun-Szmidt, R. Elbaz
(dirs.), Malika Mokeddem, op. cit., p. 23.
113
Sonia Lee, « L’écriture “stéréographique” de Malika Mokeddem », dans : N. Redouane (dir.), Diversité littéraire
en Algérie, op. cit., p. 221.
114
Najib Redouane, « À la rencontre de Malika Mokeddem », dans : N. Redouane, Y. Bénayoun-Szmidt, R. Elbaz
(dirs.), Malika Mokeddem, op. cit., p. 23.
21
je n’étais plus dans le désert alors que j’y vivais, et maintenant que j’en suis loin,
j’ai besoin de le sillonner, et d’y revenir par l’écriture. Je crois que ces espaces se
prêtent très bien à l’écartèlement de l’imagination115.
Je regarde la rue, effarée. Elle grouille encore plus que dans mes cauchemars. Elle
inflige, sans vergogne, son masculin pluriel et son apartheid féminin. Elle est
grosse de toutes les frustrations, travaillée par toutes les folies, souillée par toutes
les misères. Soudée dans sa laideur par un soleil blanc de rage, elle exhibe ses
vergetures, ses rides, et barbote dans les égouts avec tous ses marmots 116.
Ou plus loin quand elle décrit une pièce dans l’hôpital de Aїn Nekhla :
Je ferme la porte. Mes yeux font le tour de la pièce. La fenêtre dont la sempiternelle
moustiquaire résille la lumière, ici et là, sur l’appareil de radioscopie qui rouille
par endroits, sur le tablier en plomb qui porte une grande déchirure ressoudée au
sparadrap, sur l’évier dont le robinet ne coule pas souvent, sur la petite armoire en
métal vitrée où les rares fioles ont l’air orphelines, sur le chariot sans instruments,
sur le vieux carrelage. Le portemanteau. La langue blouse. Linceul plein là-bas.
Linceul délaissé ici, blancheur affaissée. Le bureau avec d’un côté un vieux
fauteuil, de l’autre trois chaises en skaї. Au fond, la table d’examen. Je vais
m’asseoir dans le fauteuil. Je le recule contre le mur117.
Sultana/Malika Mokeddem dépeint avec réalisme cet endroit. L’on peut imaginer et sentir la laideur
de cette région et ses édifices, même sans les voir de nos propres yeux. Le choix des mots réverbère
la réalité de ces lieux. Ces images « engagent une vision du monde118 » et reflètent également la
déception et la honte de l’écrivaine à l’égard des conditions de vie dans son milieu d’origine, ce
qui la pousse à partir chercher de plus beaux paysages ailleurs.
115
Najib Redouane, « À la rencontre de Malika Mokeddem », dans : N. Redouane (dir.), Diversité littéraire en Algérie,
op. cit., p. 23-24 (citant Youcef Zirem (Propos recueillis par), « Malika Mokeddem : “Le désert est mon enfance” »,
Le Quotidien d’Algérie, dimanche 28 juin 1992, p. 20).
116
Malika Mokeddem, L’interdite, op. cit., p. 17.
117
Ibid., p. 28.
118
Karine Gros, « Éléments d’introduction à l’influence du politique dans les genres littéraires au XIX siècle », Les
cahiers psychologie politique, no 17, 2010,
<[Link]
22
Les espaces décrits par Malika Mokeddem sont de type hybride entre la fiction et la réalité.
C’est au lecteur ou à la lectrice de délimiter les bornes entre les deux. À cet égard Philippe Lejeune
en déduit que dans cette situation « Le lecteur est ainsi invité à lire les romans comme des fictions
renvoyant à une vérité de la “nature humaine”, mais aussi comme des fantasmes révélateurs d’un
individu119. »
Dans ces romans, Malika Mokeddem a tendance à esquisser le désert comme un espace
fermé, alors que les espaces urbains des villes d’Alger et d’Oran lui attribuent plus d’ouverture et
de liberté. Cette dominance des espaces clos dans ces œuvres suggère « l’idée de l’enfermement de
la société sur elle-même120. »
De surcroît, les retours en arrière où, spécifiquement, « la mémoire joue un rôle essentiel
au niveau du contenu » et de la structure des dimensions spatiales. Elle donne « un contexte pour
cette quête, identitaire »121 et permet au personnage de voyager à travers le temps vers des espaces
variés. « En même temps, cette mémoire – lien entre passé et présent – rend possible à Sultana de
se réconcilier avec elle-même et d’accepter définitivement sa double appartenance 122 . » La
mémoire transfère donc l’héroïne dans plusieurs espaces. Sultana ressent qu’elle « [n’a] plus de
corps. [Elle n’est] qu’une tension qui s’égare entre passé et présent, un souvenir hagard qui ne se
reconnaît aucun repère123. » Ce voyage dans le temps où la mémoire ressuscite, chez l’héroïne, des
sentiments qu’elle croit n’existent plus depuis bien longtemps :
[…] je découvre une énorme bourgade. Elle a poussé comme une tumeur dans les
flancs du ksar. Je ne connais pas ces rues qui s’offrent, nues, au sadisme du soleil.
Le ksar manque à mes yeux. Les sinuosités de ses venelles capturaient des songes,
abritaient les fuites et les mélancolies. Les entrelacs de lumière et d’ombre des
passerelles et des terrasses, emboîtées, et les ocres des murs de terre, tressaient une
harmonie. Maintenant ces constructions, en ruine avant même d’être achevées,
étalent leurs fissures, leur chaos et leurs ordures, symboles de la laideur et de la
stupidité des temps. Et sagesse et la patience des vieux ont disparu sous
l’entassement de la jeunesse, dans l’incendie de son désespoir124.
119
Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Paris, Seuil 1996, (1975), p. 42.
120
Mehana Amrani, « Trajectoire d’un pays, trajectoire d’une écriture : itinéraires croisés. Le cas de Rachid
Mimouni », dans : Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Algérie : Nouvelles écritures, op. cit., p. 32.
121
Birgit Mertz-Baumgartner, « Le rôle de la mémoire chez quelques écrivaines algériennes de l’autre rive », dans :
Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Algérie : Nouvelles écritures, op. cit., p. 77-78.
122
Ibid., p. 78.
123
Malika Mokeddem, L’interdite, op. cit., p. 118.
124
Ibid., p. 33.
23
Le désert chez Sultana est aussi un espace de mystère et de force qui démontre la
vulnérabilité de l’être humain contre sa force écrue. Le désert dévore tous les signes de la vie, il
ressemble aux intégristes dans sa rigidité et sa dureté :
[…] le désert me darde, me nargue, son néant. Désert intégriste, macabre, qui fait
le mort et attend l’orgasme rouge du vent. La dune lascive. Ses mamelons gorgés
de soleil. La dune catin offerte et dont l’immobilité aspire le vent. D’une fleur d’un
désir aride. Les pierres, larmes des regs, désespoirs solides qui s’incrustent dans le
moindre empan de terre. Les pierres roulent et coulent sur le morne déploiement
de l’éternité125.
Quant à Vincent, le touriste français, ce dernier perçoit le désert comme une incarnation de
la beauté qui efface ses sentiments de ne pas appartenir à cet endroit. Il lui procure confort et
tranquillité : « J’ouvre la porte-fenêtre. La vue du ciel dissipe mon malaise. L’épure des palmiers,
les arcs de leur houppe au fusain de la nuit, le lait de la lune sur les plus hautes cimes de la palmeraie
et la tiédeur de l’air mêlent leur douceur126. »
La petite Dalila explique à Vincent que les traditions dépassées de son village obligent ses
individus à considérer la famille comme le seul espace auquel une personne doit appartenir. En
d’autres termes, tout nouveau comportement et toute idée étrange à leurs coutumes sont totalement
rejetés et sont considérés comme une inconduite. Dalila précise à cet égard que « […] chez nous,
c’est pas normal de rester seul. Chez nous, l’espace c’est que la famille127. » Malheureusement,
dans ces régions claustrées, les femmes doivent jouer des rôles spécifiquement assignés, entre
autres : nettoyer, cuisiner et être obéissante en tant que sœur, épouse et mère. Implicitement, c’est
ce genre d’espace qui génère des hommes qui considèrent les femmes comme des créatures
sordides nées uniquement pour satisfaire leurs désirs.
En outre, c’est la mentalité des gens, leurs modes de pensée et de vie qui ont façonné la
perception de Sultana envers cet espace. Son village natal, et son pays en général, est un « espace
perdu qui l’expulse du présent et d’elle-même128. » Il lui procure « cette sensation d’impossible
retour, malgré le retour129. » Elle se sent étrange dans son propre village. En tout état de cause,
« cette trajectoire spatiale conduit la protagoniste d’un espace ouvert [la France] à un espace fermé
125
Ibid., p. 195-196.
126
Ibid., p. 93-94.
127
Ibid., p. 98.
128
Malika Mokeddem, L’interdite, op. cit., p. 193.
129
Id.
24
[l’Algérie, son village natal], d’un espace de l’espoir à celui du désespoir et du pôle de
l’enchantement à celui du désenchantement130. »
En conclusion, l’Algérie représente l’espace qui angoisse et asphyxie l’auteure et son
héroïne. Le désert lui donne la passion et l’inspiration pour écrire, mais pas la liberté qu’elle désire.
Dans Des rêves et des assassins, Malika Mokeddem fournit d’autres détails sur les divers
espaces fréquentés par son héroïne, Kenza. Dans ce roman, le désert ne constitue pas toujours un
espace suffocant. Il représente au début, pour Kenza, un sanctuaire loin de son père dominant.
Mais, plus tard, cet espace refuge devient une sorte de prison après la disparition de son ami
d’enfance Alilou : « À ma grande peine, mon ami disparut un jour. M’abandonnant à
l’épouvantable claustration que je ressentais dans le désert131. » Dorénavant, Kenza voit le désert
comme un espace cloîtré, même s’il est vaste et immense, occupant les 2/3 de la terre algérienne132.
Pour elle, « […] le désert c’est un cauchemar de malheurs. Le vrai enfer dans la vie133. » Cet espace
lui rappelle d’être orpheline, qu’elle n’a pas de mère pour la protéger de son père dévoyé qui
l’oblige à passer ses vacances dans le désert : « - Je sais. C’est pour ça qu’on m’envoie ici. Les
vacances, c’est la mer. C’est pour les autres. Moi, je suis toujours punie parce que je n’ai pas de
mère134. » En fait, ni la ville ni le désert ne lui apportent joie et harmonie tant que le machisme et
l’extrémisme occupent ces lieux :
Le Lycée El Hayat, que Kenza fréquente, se convertit plus tard en son véritable sanctuaire :
Le lycée El Hayat fut mon premier refuge. El Hayat : la vie. Elle y était étroite et
bétonnée, la vie, dans cet ancien couvent. Des murs montaient à n’en plus finir. Un
lambeau de ciel… Mais ces barrières étaient autant de protection. Car les années,
en passant, m’avaient affublée d’autres ennemis : mes demi-frères. J’opposais mon
calme à leur despotisme136.
130
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 122.
131
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 14.
132
Charles Bonn, Lectures nouvelles du roman algérien, op. cit., p. 195.
133
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 114.
134
Id.
135
Ibid., p. 14-15.
136
Ibid., p. 15.
25
Pour Kenza, bien que son internat soit ancien, sombre et petit, il correspond à ses yeux à « un
lambeau de ciel » avec des dimensions libératrices. Ainsi, c’est la protection et les opportunités que
fournissent un espace qui règlent ses dimensions spatiales.
La protagoniste gagne une quiétude certaine dans la contemplation de la mer. Même si,
pour quelque importun, « la vue d’une jeune fille seule et immobile face à la mer était une pressante
invite à la luxure 137 . » Kenza a l’impression que la mer l’invite chaleureusement à découvrir
d’autres coins de ce monde :
La mer est sans ride. Le reflet de la lune s’étire mollement sur l’eau. La mer m’est
nécessaire. Depuis toujours sa seule évocation était comme une bouffée d’air
pendant mes longues suffocations dans le désert. Sa contemplation me renvoie au
désert. Celui-ci m’enfermait dans ses immensités. Dans son éternité. Mes yeux s’y
effaraient de désolation en sublime. Loupe impitoyable du ciel. Fournaise des
jours. Extase de la lumière. Dogme du silence. Peur et fascination à la limite du
soutenable. Songer à la mer me libérait de son hypnose, roulait, emportait mes
pensées, berçait ma rêverie. Me venait alors une respiration légère, un balancement
de doute, comme des effusions lointaines, des appels à l’évasion. Mer et désert, je
m’y perds. Les fonds et confonds en une même image, la blessure lumineuse de
ma liberté138.
Une fois à Montpellier, Kenza est émerveillée par la beauté et la prospérité de cette ville.
Elle est fascinée par la France et le mode de vie des Français :
À ma fenêtre, même ciel qu’à Oran. Même lumière de septembre. Cette lumière
qui cascade sur les reliefs. Allonge les ombres. Joue avec les contrastes. Sa
profondeur de champ et les nuances de ses teintent sculptent et réinventent la
nature. A chaque instant. A Oran, je ne prêtais plus aucune attention au jeu des
lumières. Le bleu du ciel ne m’était que la condensation des violences de la terre.
Même nos plus simples plaisirs ont été pulvérisés. Des villes défilent sous mon
regard. Arles, Tarascon, Nîmes… Concentration d’immeubles jouxtant des
maisons en pierre. Résille des toitures de tuiles enserrant les centres urbains.
Jardinets dont la composition me semble souvent un modèle de minutie…Même
paysage que là-bas. Aussi. En plus vert. Collines crépues et rocailles.
Mosaïques des campagnes avec bosquets, garrigues, champs et vignes, piqués de
cyprès. Tout passe si vite. Deux mots cognent dans ma tête au rythme du train :
propre et prospère139.
137
Ibid., p. 29.
138
Ibid., p. 64-65.
139
Ibid., p. 81.
26
Bien que cet espace lui rappelle Oran140, elle ne se souvient que de « la condensation des violences
de cette terre », alors que la France apparaît comme un rêve, une source de lumière polluée par le
quartier d’immigrés qui lui cause de la nausée :
L’écrivaine favorise des stéréotypes pour brosser un tableau particulier de ces espaces.
Toutefois, ces clichés « reposent souvent sur un fond de vérité142. » Dans ce passage, par exemple,
l’on ressent que c’est avec une pointe d’embarras que Kenza dépeint le quartier et les habitudes
d’immigrés :
Par contre, Kenza nous renseigne aussi, mais avec un air affligé, de l’état présent de la cité où
habite Zana Baki, l’amie de sa mère :
La cité du Grand Mail : une dalle de béton emprisonnée par des barres de béton.
Lugubre. Désertée par les nuées d’enfants qui ont transporté leurs jeux vers des
lieux plus cléments. Les cages d’escaliers me rappellent celles d’Oran. Puanteur
des ordures. Boîtes aux lettres défoncées. Ascenseurs en panne. Couloirs pour films
d’épouvante144.
140
Oran : est l’une des plus belles villes côtières et la capitale du nord-ouest de l’Algérie, surnommée aussi « la
radieuse », « El Bahya » en arabe.
141
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 105-106.
142
Ibid., p. 82.
143
Ibid., p. 107.
144
Ibid., p. 146.
27
Dans l’ensemble, Malika Mokeddem exploite à bon escient « cet espace de parole,
précisément, les mots pour dire les réalités, plaisantes ou dérangeantes, en leur donnant un visage,
une visibilité, en même temps qu’un nom 145 . » Nous discernons que le déplacement de ces
protagonistes, d’un espace à un autre, déploie en elles ce « sentiment de dépaysement, une perte
d’un lieu d’intimité146 » envers leur espace d’origine, l’Algérie. Ainsi, il en découle que les espaces
familiers auxquels ces personnages féminins étaient habitués s’avèrent étranges et indésirables.
Dans Le Châtiment des hypocrites, Leїla Marouane « s’oppose à une société et un groupe
social qui nient nécessairement dans la pratique les valeurs qu’ils affirment explicitement147. »
Depuis le début, sa description de l’espace aide à auréoler et à bâtir graduellement l’intrigue : « Il
était sept heures du matin, les rues se peuplaient au compte-gouttes, et Mlle Kosra, tambourinant
sur le volant, ressassant un refrain, roulait tranquillement vers son travail, l’hôpital de Béni-
Messous, une bourgade posée bien au-delà de la lisière de la capitale148 » ainsi qu’à circonscrire la
trame narrative de son histoire. Dès l’ouverture du roman, la représentation de l’espace trace les
périphéries de ce récit et nous prépare à la survenance d’événements imprévus et sinistres :
Au loin, une bourgade, puis une colline illuminées par le soleil de juillet qui
poursuivait souverainement sa lévitation. Le bienheureux. Entre la bourgade et la
colline, un hôpital. À l’intérieur de l’hôpital, des gens qu’elle ne reverrait sans
doute plus. Qui ne sauraient jamais la retrouver. Qui ignoraient ce qui lui arrivait149.
145
Charles Bonn, Lectures nouvelles du roman algérien, op. cit., p. 105.
146
Ibid., p. 141.
147
Lucien Goldman, Pour une sociologie du roman, Paris, Gallimard, 1964, p. 367.
148
Leїla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit., p. 13.
149
Ibid., p. 21.
150
Ibid., p. 26.
151
Ibid., p. 28.
28
Les noms des endroits et des lieux 152 figurant dans son ouvrage et sur lesquels Leїla
Marouane s’appuie dans sa construction de l’espace, bien que réels, ne sont pas « […] de simples
constatations géographiques ou sociologiques de l’espace romanesque153. » Ces choix ont pour but
d’illustrer la réalité binaire que vit la protagoniste : « Elle est au plein cœur de la ville, sur la rue
Didouche-Mourad, la journée sur le point de s’achever. C’est l’heure à laquelle Mlle Kosra se met
dans la peau d’une fille de bonne famille sortant du travail, rentrant sagement chez ses parents154. »
Et dans d’autres cas, on se retrouve avec la protagoniste dans :
[…] un jour de grand soleil, non pas sur une plage, au bord de la Manche, beaucoup
trop commun […] elle les arborera dans la chaleur d’un bar, ses jolis tétons, un soir
de grand blizzard, peut-être bien dans cette Cave à Vins, rue Vasco-de-Gama, jadis
fréquentée, dans ces belles années quatre-vingt […]155
Les vocables sélectionnés pour décrire l’espace urbain tendent à exhiber les perturbations
et le chaos qui ont pris possession de la ville d’Alger :
La pluie cessait, et ils longeaient l’avenue sous les arcades, face au front de mer. À
s’arracher les gyrophares, les sirènes hululaient, couvrant les klaxons terrifiés; les
fourgons de l’armée, grouillant de soldats cuirassés jusqu’aux oreilles, à tombeau
ouvert, empruntaient les trottoirs, grillaient les rares feux rouges, transgressaient
les nombreux sens interdits de la ville; les agents de la circulation étaient invisibles;
comme un jour de jeûne, un jour sans café et sans tabac, les automobilistes sortaient
la tête et s’injuriaient les uns les autres, échangeant des gestes obscènes avec les
bras, avec les doigts156.
Ainsi, la description de cet espace citadin ou la mise en scène de la rue, dans ce contexte, peut être
lue « comme lieu d’un faire narratif, comme champ de déploiement des actants et de leurs actes,
comme circonstant, à valeur déterminative, de l’action romanesque157. »
Plus tard, lorsque Mlle Kosra se marie avec Rachid Amor, sa situation semble prendre un
virage positif, avec l’espoir d’une régénération personnelle et une amélioration positive dans son
train de vie. La portée sémantique des termes employés pour évoquer son nouvel entourage reflète
152
« Le nom du lieu proclame l’authenticité de l’aventure par une sorte de reflet métonymique qui court-circuite la
suspicion du lecteur : puisque le lieu est vrai, tout ce qui lui est contigu, associé, est vrai. » Autrement dit, « c’est le
lieu qui donne à la fiction l’apparence de la vérité », dans : Henri Mitterand, Le discours du roman, Paris, Presses
Universitaires de France, 1980, p. 194.
153
Lucien Goldman, Pour une sociologie du roman, op. cit., p. 102.
154
Leїla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit., p. 30.
155
Ibid., p. 32.
156
Ibid., p. 65-66.
157
Henri Mitterand, Le discours du roman, op. cit., p. 190.
29
et encourage l’anticipation d’une vie aux allures sereines, pondérées, tranquilles, paisibles et quasi
féériques : « Cinq année plus tard, dans l’appartement de la rue d’Orsel, l’air, ce matin-là, fabriquait
des bulles, et une rémanence de peinture se noyait sous les relents sucrés de ce parfum de maison
dont son mari était féru158. » Son appartement inondé de lumière et de confort, cet espace intime,
clos et douillet, et ses routines quotidiennes, à la maison ou dehors, signalent son désir de vivre une
vie réglée, plaisante, bienséante, conforme à celle à laquelle aspire et évolue toute personne
normale n’ayant jamais côtoyée, à aucun stade de sa vie, violence, agression et trahison :
[…] dans les boulangeries, les supérettes et les pharmacies, les épiceries, les
pressings et les supermarchés, des quartiers huppés, ou non. En très peu de temps,
elle apprit à emprunter le métro et les trains de banlieue, l’Île-de-France pour elle
n’avait plus de secrets, elle apprit à repérer les bons bus, à resquiller, aussi,
économisant billet après billet, un acte irréfléchi de survie […] 159
Et par ailleurs, en épouse aimante et reconnaissante, elle s’astreint à vouloir faire plaisir à son
époux en s’évertuant à lui créer une ambiance harmonieuse et avenante dans l’appartement qu’ils
partagent :
Le parquet aspiré et briqué, elle remet le tapis, la table basse, puis le canapé en
place. Elle gonfle les coussins, les dispose dans les recoins du canapé, trois de
chaque côté, puis se saisit des produits et des chiffons consacrés aux plantes de son
mari. Imaginant la surprise qui attend son homme, s’en réjouissant, elle les
époussette, les lustre avec l’application d’une spécialiste. Une à une, elle les
déplace, les pots contenant les yuccas sont particulièrement lourds, elle les
transfère là où son mari avait souhaité qu’ils fussent, bien en évidence, de part et
d’autre de la cheminée de marbre160.
En général, la trame narrative nous déplace dans des espaces clos. Ces derniers diffusent et
propagent des indices sur l’atmosphère de délirante violence qui démarque les événements sombres
et sinistres de ce roman, renvoyant à son titre révélateur : Le Châtiment des hypocrites. À cet effet,
la fin du roman ainsi que le récit dans son ensemble sont irrigués, sans relâche, par une tonalité
dysphorique et calamiteuse. Ce qui annonce les effets d’une malédiction qui ne cesse de
désarçonner la protagoniste principale, quelle que soit la destination choisie par elle. Sa vie
demeure marquée par une destinée « [au] décor inachevé et frissonnant »161 semblable à celui de
son bébé à naître qu’elle va finalement perdre, comme d’ailleurs tout dans sa vie :
158
Leїla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit., p. 95.
159
Ibid., p. 120.
160
Ibid., p. 184.
161
Id.
30
[…] elle sent une déchirure, trois fois rien, un chatouillis, se produire quelque part
dans son ventre. L’instant d’après une moiteur chauffe l’intérieur de ses cuisses.
Elle est sur le point de défaillir, mais s’obstine à garder la tête froide. Elle ne souffre
pas, juste un malaise, une sorte de gêne, comme à l’approche des règles, et elle
atteint la cuisine en titubant162.
À sa propre façon, Latifa Ben Mansour dessine dans son roman et de manière singulière
l’espace et le paysage algériens. Mais dans ce contexte, les lieux circonscrits dans La prière de la
peur ne nous importunent point. Au contraire, l’espace nous apparait, en général, aéré et
accueillant. Une « Algérie ouverte et diverse, dans le temps et dans l’espace163. » selon les mots de
l’écrivaine. Comme en témoigne, en outre, une de ses protagonistes, après des années d’absence
loin de son village natal, Hanan 2, qui contemple avec admiration la transformation de sa ville :
« De belles maisons avaient été construites, des routes avaient été tracées, la verdure commençait,
ici aussi, à disparaître. Mais l’air était si pur qu’un calme étrange s’emparait des visiteurs dès qu’ils
franchissent les limites de Aїn el Hout164. » C’est la nostalgie de cet espace qui a incité Hanan 1 à
retourner à sa patrie, dans la ville de Tlemcen. La correspondance entre les lieux en France et ceux
en Algérie la rend extrêmement mélancolique :
Nous sortîmes dans la ville qui commençait à s’éveiller d’une longue sieste.
Nous nous promenâmes le long du port, il ressemblait étrangement à celui d’Alger.
Nous nous engageâmes ensuite dans les ruelles de cette cité méditerranéenne où
je me serais délibérément égarée pour admirer les vieilles maisons abandonnées
[…] Certaines étaient transportées pierre par pierre vers de lointains états
américains, sans passé et sans culture.
Nous rentrâmes dans un café. Quelqu’un avait mis une chanson de Cheb
Khaled […]165
La France n’est plus un endroit souhaité et désiré. Ce pays d’accueil se mue même en un
espace étouffant. Hanan 1 réitère, à maintes reprises, qu’elle désire : « prendre ses jambes à son
cou et galoper dans les rues de cette ville qui n’était pas celle du pays de son père et de sa mère166. »
Elle est convaincue qu’elle a le devoir de passer le reste de sa vie sur la terre de ses ancêtres qui en
sont fiers depuis des siècles :
162
Ibid., p. 184-185.
163
Birgit Mertz-Baumgartner, « Le rôle de la mémoire chez quelques écrivaines algériennes de l’autre rive », dans :
Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Algérie : Nouvelles écritures, op. cit., p. 83 (citant Interview
avec Latifa Ben Mansour dans Christiane Chaulet-Achour, Noûn. Algériennes dans l’écriture, Biarritz, Atlantica,
1998, p. 165-166).
164
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 122.
165
Ibid., p. 272.
166
Ibid., p. 276.
31
Tlemcen, jadis ville de repos et de plaisirs
Ville de rempart est son nom. Elle fait partie des sept villes
Tous ceux qui viennent à Tlemcen, trouvent agréables
Et le séjour et les pays
La rechaussent et ajoutent à son éclat la science
Et la sagesse de ses habitants, œuvres d’Allah
Qui fait bien les choses
L’ayant éloignée des ravins, il l’a située entre Al Baal
Au pied d’une montagne. Il l’a créée et fondée
Il l’a dotée de remparts, de fortifications et d’édifices
Il l’a pourvue de solides fondations sur lesquelles elle repose
Il l’a munie d’un phare, projetant sa lumière au loin.
Jadis, hélas ! ce fut une ville167.
Nous constatons en plus que les souvenirs mémoriels transportent Hanan 1, Hanan 2 ainsi
que Lalla Kenza d’un endroit à un autre, c’est-à-dire « des espaces-temps se produi[sent] dans un
lieu “au-delà” de l’histoire/Histoire168. » La mémoire lègue « le pouvoir de traverser les couches
temporelles et scripturaires du texte, et devient, en outre, la manifestation du trajet instantané du
désir. Désir impliqué par l’écriture, mais aussi de refonte symbolique des références
culturelles169. » Ce mouvement spatial incarne donc « le résultat de survivances du passé dans la
conscience de l’écrivaine170 » et ceci s’affirme, par la suite, dans la conscience de ses personnages
principaux. Par ailleurs, « la présence simultanée de rétrospectives et l’insertion fréquente de
légendes, de contes, de Chants Hawfis, de versets du Coran et de poèmes, expressions d’une
polyphonie à la fois culturelle et générique171 » nous tracent l’itinéraire d’un voyage imaginaire à
travers les siècles et des royaumes anciens. La mémoire s’institue comme « un élément-moteur »
qui manœuvre l’enrichissement de la description des espaces et le déroulement des événements.
Pour conclure, Maïssa Bey, Malika Mokeddem, Leїla Marouane autant que Latifa Ben
Mansour abordent l’espace de manière plus ou moins distincte, mais autour duquel elles visent,
explicitement ou implicitement, à soulever des problèmes sociopolitiques imbriqués dans leur
société. C’est dans ce cadre que « la vision sociocritique tient ici son ampleur et sa puissance de la
corrélation rigoureuse établie entre la disposition des lieux et le déroulement des existences 172. »
Dans le cas de Maïssa Bey, l’espace est généralement clos, nous pouvons entendre le silence et
167
Ibid., p. 327.
168
Yamilé Ghebalou, « Modernité et tradition dans Talismano de Abdelwahab Meddeb », dans : Naget Khadda (dir.),
Ecrivains maghrébins & modernité textuelle, op. cit., p. 60.
169
Id.
170
Lucien Goldman, Pour une sociologie du roman, op. cit., p. 31.
171
Birgit Mertz-Baumgartner, « Le rôle de la mémoire chez quelques écrivaines algériennes de l’autre rive », dans :
Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Algérie : Nouvelles écritures, op. cit., p. 84.
172
Henri Mitterand, Espace de l’histoire et espace du roman, dans : Zola, tel qu’en lui-même, op. cit., p. 62.
32
ressentir l’étouffement qui émergent des lieux décrits dans ses romans, étant donné la situation
actuelle de son pays. Ayant grandi dans une société patriarcale et rigide, Malika Mokeddem a
tendance à éprouver un sentiment d’étouffement itératif et à n’envisager que le côté de
cloisonnement, même dans les lieux les plus ouverts comme le désert. L’éducation, la mer et la
France sont les seules étendues spatiales où elle se sent enfin libérée. En comparant l’Algérie à la
France, Malika Mokeddem s’interroge sur les effets de cette période apocalyptique sur « les
structures profondes de la société qui se produisent, notamment et, en premier lieu au sein des
communautés restreintes telles que l’Algérie173. » Dans le cas de Leїla Marouane, l’espace reflète
en quelque sorte l’état mental et troublé de sa protagoniste. Cette dernière souffre gravement de
l’hypocrisie de sa famille et de sa société, après avoir été victime de tourments physiques et
psychiques inimaginables. Subséquemment, cette protagoniste essaie toujours de fuir d’un espace
à un autre dans la quête de capturer, à nouveau, un certain équilibre dans sa vie. Latifa Ben Mansour
choisit d’intégrer dans son récit deux espaces parallèles, l’un étant la France et le second Aїn el
Hout, en Algérie. Ses personnages principaux sont séduits par leur village natal. Ils le couvent
comme un espace-refuge, malgré le danger qui frappe l’ensemble de l’Algérie, alors que la France
bien que dépeinte comme un pays ouvert et attrayant, apparaît toutefois pesant notamment pour les
émigré(e)s.
Ainsi, le choix de l’espace romanesque inséré sciemment permet de « créer des équilibres
qui sauraient satisfaire aux exigences des auteures qui les élaborent174. » La structure spatiale de
ces romans dépend également des valeurs auxquelles adhère chaque écrivaine et le développement
de sa personnalité. Cela étant dit, ce sont ces valeurs explicites qui façonnent leurs œuvres
littéraires175. L’étude sur la spatialité dans ces ouvrages affiche en plus qu’il y a une « quête d’un
lieu du sens, aboutissant souvent à un lieu perdu, dérisoirement vide176. » L’espace commute d’une
certaine manière en un « projet de quête ou un désir pour trouver un lieu du sens177. » En effet, il
s’avère susceptible d’enchevêtrer ainsi que de compliquer la relation entre l’œuvre et la structure
spatiale, notamment l’effet de celle-ci sur la production littéraire qui se rattache au secteur socio-
173
Beїda Chikhi, « Histoire et stratégie fictionnelle dans les romans d’Assia Djebar », dans : Naget Khadda (dir.),
Ecrivains maghrébins & modernité textuelle, op. cit., p. 23.
174
Lucien Goldman, Pour une sociologie du roman, op. cit., p. 338.
175
Ibid., p. 367.
176
Charles Bonn, Lectures nouvelles du roman algérien, op. cit., p. 87.
177
Id.
33
politique de la société concernée178, car les auteures ne présentent pas l’espace comme seulement
un élément descriptif des thèmes, « mais comme figure même de l’énonciation 179 . » Dans ce
contexte, « la perception dynamique de l’espace tel qu’utilisé par ces écrivaines met en scène leur
propre tension vers leur lieu du sens, l’Algérie180 », cette patrie qui est sur le point de s’effondrer.
Depuis l’Indépendance, tout le monde veut être chef chez nous [en Algérie]. Une
démangeaison nationale. De quoi peut donc se prévaloir un homme qui ne
commande, n’écrase que sa femme ? Honte à lui ! Et dans cette course aux
prérogatives, la connerie arrive toujours en tête. L’éthique et l’intelligence, bonnes
dernières181.
Ces écrivaines « ont, donc, choisi d’écrire en réponse à l’urgence du réel et à la nécessité
du devoir 182 . » Elles sont témoins de la dégradation de la vie en Algérie, elles veulent donc
contribuer à travers leurs travaux littéraires à changer cette situation. Leurs écrits proviennent
178
Lucien Goldman, Pour une sociologie du roman, op. cit., p. 365.
179
Charles Bonn, Lectures nouvelles du roman algérien, op. cit., p. 85.
180
Ibid., p. 86.
181
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 3.
182
Najib Redouane, « Itinéraire d’écriture de Rachid Mimouni », dans : Najib Redouane (dir.), Rachid Mimouni,
Toronto, Éditions la Source, 2000, p. 17.
34
également du drame qui dévore leur pays. Avec la corruption politique et la décadence morale des
dirigeants du pays et leur éloignement des principes réels de l’islam, l’écriture est devenue l’outil
principal « de présentation du vécu-réel183. » Ce devoir de mémoire les a vivement animées tout au
long de ces années de plomb. De cela, leurs œuvres romanesques sont nées. Elles ont surgi « dans
un contexte de désenchantement et de contestation, en porte-parole de [leur] peuple 184 . » Ces
auteures condamnent, parfois de manière flagrante, le malheur dans lequel l’Algérie bat de l’aile
durant les années 1990 à cause de ses usurpateurs et leur corruption fulgurante. Maïssa Bey déclare
que ses
Textes [sont] écrits dans l’urgence de dire, la nécessité de donner la parole aux
mots […] J’ai dû alors lutter contre la tentation du silence, aller à la rencontre de
ma peur, l’affronter et essayer de la faire plier sous le poids des mots. Expérience
difficile s’il en est, que celle de trouver les mots pour dire l’indicible […]185
Mes deux derniers livres, L’interdite et Des rêves et des assassins, sont des livres
d’urgence, ceux de la femme d’aujourd’hui rattrapée par les drames de l’histoire…
Maintenant, après mûre réflexion, je me dis que je ne laisserai pas cette tragédie
m’aliéner non plus ! Que continuer à n’écrire que sur ce thème-là, ce serait apporter
de l’eau au moulin des médias occidentaux qui ne disent plus de ce pays que la
183
Id., Rachid Mimouni : entre littérature et engagement, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 93-165.
184
Id., Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, Paris, L’Harmattan, 2012, p. 158.
185
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 11.
186
Najib Redouane, Rachid Mimouni : entre littérature et engagement, op. cit., p. 176.
187
Liberté, (13 novembre 2018), L’écriture d’urgence - Est-ce une littérature pour demain ?
<[Link]
35
barbarie. Ce serait une injustice supplémentaire infligée à un peuple qui résiste
malgré tout et, malgré tout, retrouvera un jour sa joie de vivre188.
Dans Nouvelles d’Algérie, Maïssa Bey illustre que l’écriture aide à décrire les évènements
qui se déroulent dans cette terre ensanglantée. Cette écriture révélatrice sert « […] [à] donner un
semblant d’ordre à une réalité trop chaotique […]189. » Dans le roman Puisque mon cœur est mort,
l’écriture transforme la protagoniste, dont le fils a été assassiné par un fanatique, en une femme
forte. Elle l’aide à apaiser sa peine et son cœur brisé, à transformer ses chagrins et ses douleurs en
quelque chose de concret. En d’autres termes, l’écriture l’aide à sortir de son silence et de son statut
de victime : « […] je veux donner forme à l’informe, par le truchement des mots190. »
Dans les années 1990, les écrivain(e)s sont placé(e)s sous un contrôle politique strict. « La
censure ou les contraintes matérielles qui pèsent sur un écrivain dans un régime totalitaire quel
qu’il soit, et [la présence externe du politique, ont] des répercussions sur le contenu, le choix des
sujets, le ton de leur traitement, sans parler de l’impact sur l’auteur lui-même 191 . » L’écriture
constitue donc un acte de bravoure et de résistance contre le fascisme ambiant, notamment pour les
femmes à cette époque-là. Dans ces années de braise, « l’acte d’écriture est le plus terrifiant192 »,
la vérité est muselée et l’écriture contestataire est interdite193. « Le courage d’un homme, c’est de
parler lorsque tout le monde se tait […]194. » Néanmoins, vaillantes et résolues, ces écrivaines,
chacune à sa manière, publient quand même des œuvres, parfois de façon anonyme ou à
l’étranger195 en vue de révéler la vérité et dénoncer la mise à l’écart des femmes. Bien que ces
écrivaines, notamment Malika Mokeddem, Leїla Marouane et Latifa Ben Mansour ne sont pas
forcément en contact direct avec le terrorisme, elles nous donnent l’impression que « ce terrorisme
finit par les rattraper et les légitimer, en quelque sorte 196 . » Ces écrivaines s’efforcent de
188
Christiane Chaulet-Achour, Noûn, Algériennes dans l’écriture, op. cit., p. 185.
189
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 114.
190
Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 19.
191
Emilia Ndiaye, « Dossier littérature et politique : présentation », Les cahiers psychologie politique [En ligne], no
17, 2010, < [Link]
192
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 193.
193
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 75
194
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 26.
195
« La littérature algérienne francophone est alors majoritairement publiée en France » : Tristan Leperlier, « Algérie
Littérature Action : une revue autonome dans la guerre civile ? », Contextes, no 16 (2015),
<[Link]
196
Charles Bonn, Lectures nouvelles du roman algérien, op. cit., p. 244.
36
« confronter des idées et des questions, de parler d’expériences diversement marquées par la
préoccupation d’une existence sociale197. »
En substance, « l’écriture est « le rapport entre la création et la société, elle est la forme
saisie dans son intention humaine et liée ainsi aux grandes crises de l’Histoire198. » Cette écriture
de contestation suscite des questionnements dérangeants pour la classe dirigeante à cette époque,
comme la crise économique, l’injustice et les problèmes sociaux. Ces sujets sensibles mettent en
doute « la nature du pouvoir199. » De plus, cette écriture d’urgence nous encourage à « réfléchir sur
la situation de l’individu dans ce monde en déséquilibre où il essaie de survivre ; de l’autre, elle
reflète et dénonce, à travers de nombreux témoignages, mais aussi par l’imagination et l’écriture,
les secousses sociales et la souffrance du peuple algérien 200 . » Elle nous offre également la
possibilité « d’apprendre et de comprendre ce que signifient écrire et dire pour l’écrivain(e)
algérien(ne) aujourd’hui201. » Cette écriture s’empare donc, de façon proactive, de l’initiative de
dévoiler la vérité et de sensibiliser les Algérien(ne)s au danger qui guette leur pays.
197
Graham Falconer, Henri Mitterand, « Introduction – Le projet sociocritique : problèmes et perspectives », dans :
Graham Falconer, Henri Mitterand (éd.), La lecture sociocritique du texte romanesque, Toronto, Samuel Stevens
Hakkert & Company, 1975.
198
Beate Burtscher-Bechter, « Roman blanc, écrit(ure) noir(e) : “Les Agneaux du Seigneur” de Yasmina Khadra »,
dans : Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Algérie : Nouvelles écritures, op. cit., p. 44 (citant
Roland Barthes, « Le Degré zéro de l’écriture », Œuvres complètes (1953), Tome I 1942-1965, Paris, Seuil, 1993, p.
145).
199
Mehana Amrani, « Trajectoire d’un pays, trajectoire d’une écriture : itinéraires croisés. Le cas de Rachid
Mimouni », dans : Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Algérie : Nouvelles écritures, [Link]., p. 33.
200
Edson Rosa Da Silva, « Ecrire la résistance pour réécrire la vie », dans : Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-
Szmidt (dirs.), Algérie : Nouvelles écritures, op. cit., p. 179.
201
Id.
202
Najib Redouane, Rachid Mimouni : entre littérature et engagement, op. cit., p. 175 (citant Amine Allami, « La nuit
tombe sur Alger la blanche », Liberté, mardi 14 février 1995, p. 2).
203
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 17.
37
« l’école constitue la première rupture204 » pour se libérer du joug de leur société patriarcale. Kenza
considère son lycée, nommé « El Hayat », comme son « premier refuge 205 ». Le nom de ce lycée
est une métaphore ; il signifie « la vie » en arabe. Vue sous cet angle, l’école pour Kenza représente
un sanctuaire qui l’aide à fuir sa dure réalité : son père, ses frères et son milieu qui la musellent et
l’oppressent. Ainsi, depuis sa jeunesse, Kenza consacre son temps à lire et à travailler pour obtenir
sa liberté. La jeune fille confie que : « L’été, je me débrouillais toujours pour trouver quelque
emploi afin d’échapper encore à la maison et de pouvoir me payer des livres, vivres indispensables
à ma solitude 206 . » L’auteure incite les femmes à défendre leur droit d’apprendre, de vivre et
d’aimer librement. Elle les encourage à ne pas acquiescer aux ordres non logiques de l’homme et
à être fières d’être femmes :
Aux deux emblèmes mêmes de notre liberté, le savoir et l’amour. Ces deux droits-
là, nous, nous les avons eus à l’arraché. Ils sont notre réhabilitation dans la totalité
de l’être. Dans sa dignité. Aimer, c’est se rendre forts de deux volontés pour
affronter les hordes de l’intolérance. Savoir c’est s’enivrer l’esprit de lumières. Et
comprendre que l’obscurantisme nous avilit tous. C’est s’approprier sa vie.
Apprendre à la défendre, à dénoncer et à dire non. Non, nous ne serons ni rebuts ni
déchues ni pions subalternes d’une communauté207.
L’auteure refuse de ce fait le rôle subalterne attribué aux femmes. Elle dénonce les actions des
intégristes, qui incitent les femmes à s’occuper du foyer et rien d’autre, et désire que l’éducation et
le développement des connaissances permettent aux femmes de se libérer et d’obtenir une
indépendance financière, qui est strictement réservée à la gente masculine208.
Dans le même ordre d’idée, Leïla Marouane préconise et encourage également l’éducation
de la femme. La narratrice dans Le Châtiment des hypocrites décrit la mère de Mlle Kosra comme
une femme illettrée, quoique lucide de l’importance de l’éducation des filles : « […] sa mère, cette
analphabète, mais ô combien consciente que seule l’instruction libèrerait sa fille du joug des
hommes (idem pour les filles de la terre entière, soutenait lalla Taous)209. »
Latifa Ben Mansour expose aussi que le travail et l’éducation détiennent depuis longtemps
une grande valeur dans la vie des individus. C’est pourquoi sa protagoniste Hanan affirme :
204
Id., L’interdite, op. cit., p. 255.
205
Id., Des rêves et des assassins, op. cit., p. 15.
206
Ibid., p. 16.
207
Ibid., p. 57.
208
Sonia Lee, « L’écriture “stéréographique” de Malika Mokeddem », dans : N. Redouane (dir.), Diversité littéraire
en Algérie, op. cit., p. 231.
209
Leïla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit., p. 18.
38
[…] j’avais compris depuis longtemps que le salut vient du travail. Cela me fut
appris dans mon enfance par les Andalous de ma ville, qui durent broder, sculpter,
tisser, ciseler, écrire, pour ne pas sombrer dans la folie. Puis, le soir venu, ils
allaient chanter et jouer de la musique210.
Être instruite permet à Hanan de voyager, d’étudier et de travailler à l’étranger. Cela fait d’elle une
personne avec un esprit ouvert, qui a des amis venant d’autres pays. L’éducation rend les femmes
penseuses, conscientes de leurs capacités, de leurs droits et des autres opportunités qui existent en
dehors de la maison. Elles ne seront pas facilement influencées ou manipulées par les idéologies
extrémistes des groupes fanatiques qui sont incompatibles avec la modernité, la démocratie ou le
respect des droits de la personne.
Cependant, pendant cette époque chaotique, avec en corollaire la montée quotidienne
d’actes de violence aigüe, les femmes sont de plus en plus surveillées, opprimées, violentées, et,
par peur des représailles, ne peuvent plus quitter leurs domiciles. Elles se retrouvent cloîtrées entre
les murs de leurs logis. Selon Latifa Ben Mansour,
Les fous d’Allah avaient transformé l’Algérie en une terre morte, un pays décédé !
[…] Sol transformé en goudron vêtu de hardes de deuil et de mort ! Pays lassé de
porter et de supporter des êtres pleins de haine, nourris par la haine, si ce n’est
d’eux-mêmes ! Lézardes creusant les champs rampant comme une maladie
pernicieuse211.
Cette situation ne peut être changée qu’en se rendant compte de la source du problème et également
en assumant la responsabilité de se battre et de prendre la relève : « La fuite n’a jamais rien résolu,
[…], les problèmes resteront. Il faut que ces jeunes apprennent à régler leurs malheurs dans le
pays212. » Latifa Ben Mansour proclame sans ambages que les tentatives visant à vouloir diviser le
peuple algérien doivent être confrontées aussi bien par la bravoure que par la tolérance et non par
la violence : « […] L’Algérie est un grand pays et nous pouvons tous vivre ensemble ! […] Eux, ils
idolâtrent la mort et nous, nous nous battons pour la vie, la nôtre et la leur ! C’est ce qui fait la
différence entre un totalitaire et un démocrate213. » Dans la même lignée, dans la dernière nouvelle
intitulée L’oracle, incluse dans le recueil Nouvelles d’Algérie, de Maïssa Bey, le vieil imam
demande aux habitants du village :
210
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 194.
211
Ibid., p. 373-374.
212
Ibid., p. 278.
213
Ibid., p. 301.
39
[…] d’oublier vos querelles et la haine qui vous dresse les uns contre les autres
[…] vous avez laissé le mal pénétrer en vous, et vous seuls pourrez l’en extirper. Il
vous faudra pour cela chercher d’autres moyens que ceux qui vous ont été inspirés
par les hommes qui se disent vos frères. C’est à ce seul prix que vous pourrez
retrouver la sérénité, le bonheur de vivre et cette paix que de vos propres mains
vous avez anéantie ! 214
En bref, à travers leurs œuvres romanesques, ces quatre romancières : Maïssa Bey, Malika
Mokeddem, Latifa Ben Mansour et Leïla Marouane se donnent comme mission d’être des
éveilleuses de conscience en étalant, entre autres, les répercussions destructives de l’iniquité,
l’injustice et la violence. Selon elles, accepter et respecter les droits de l’Autre, ceux de l’homme
comme ceux de la femme, inaugure l’espoir d’un avenir meilleur. Il s’agit d’un premier grand pas
pour améliorer et réformer les conditions de vie de tous les Algériens et notamment des femmes.
Sans un mouvement de résistance bien orchestré, les femmes demeurent victimes d’abus
physiques et émotionnels, d’injustice flagrante et de violence répétée. Refuser la peur, la terreur au
quotidien, la soumission muette et s’en révolter en paroles ainsi qu’en actions établissent la
première assise de tout changement. Dans Nouvelles d’Algérie, Maïssa Bey s’interroge sur
l’engagement de la femme dans ce drame : « […] Comment se battre, lutter contre un ennemi au
visage inconnu lui aussi, comment résister ? Comment faire front contre la terreur… sinon en
214
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 168.
215
Najib Redouane et Yvette Bénayoun-Szmidt, « Parole plurielle d’Assia Djebar sur son œuvre », dans : N. Redouane
et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Assia Djebar, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 15.
40
refusant de la laisser envahir chaque instant de sa vie, sans toutefois la nier ? […]216 » Puis, elle
cite des exemples concrets d’engagement et de révolte auxquels les femmes participent :
[…] les files d’hommes et de femmes de tous âges venus en masse à l’hôpital
donner leur sang tout de suite après l’explosion qui avait ravagé leur quartier, et
ces jeunes filles aussi, ces femmes qui des balcons jetaient leurs plus belles
couvertures pour recouvrir les cadavres des victimes au bas de leur immeuble,
toutes ces images à la fois simples et merveilleuses dont jamais jusqu’à ce jour elle
n’avait mesuré la force, images d’une vie qui jaillit irrésistiblement, aux moments
les plus inattendus, pareille à une source qui trouverait son chemin sous des
monceaux de boue217.
Elle rappelle les manifestations publiques des femmes qui, par leur procession inaugurale dans les
rues, ont ébranlé les esprits endormis :
[…] des femmes de tous âges sortirent seules de leur maison, certaines pour la
première fois de leur vie, et en longs cortèges vivants et colorés se dirigèrent vers
la place de la ville pour exprimer leur colère, leur refus de se soumettre à cette
obligation jugée unique, humiliante. Grisées par leur audace, elles saisirent là
l’occasion de dire aussi tout haut leur désir de mettre fin aux larmes, au désespoir
et à la peur. Et leurs cris trop longtemps contenus firent trembler les murs de la
ville enfin réveillée218.
Ces démonstrations de courage attestent que les femmes peuvent et sont capables de participer à
toutes les sphères de la vie. Elles ne doivent pas avoir peur de faire preuve de fermeté et d’audace
ainsi que de faire entendre leurs cris étouffés. Quand elles sont unies et déterminées, elles ne seront
jamais vaincues par les lois qui ne leur ont pas encore garanties un statut égal à celui des hommes.
Dans L’interdite, Salah décrit un des types de résistance choisi par les femmes de Aïn
Nekhla :
Les femmes, ici, sont toutes des résistantes. Elles savent qu’elles ne peuvent
s’attaquer, de front, à une société injuste et monstrueuse dans sa quasi-totalité.
Alors elles ont pris les maquis du savoir, du travail et de l’autonomie financière.
Elles persévèrent dans l’ombre d’hommes qui stagnent et désespèrent. Elles ne
donnent pas dans la provocation inutile et dangereuse […] Elles feintent et se
cachent pour ne pas être broyées, mais continuent d’avancer 219.
216
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 123.
217
Ibid., p. 124.
218
Ibid., p. 164.
219
Malika Mokeddem, L’interdite, op. cit., p. 190.
41
L’engagement ne désigne pas nécessairement un acte grandiose, il peut s’agir d’un simple geste de
générosité en aidant d’autres personnes qui sont dans le besoin. En fin de compte, ce type d’action
illustrant un engagement moral vise tout aussi bien à atteindre des objectifs spécifiques.
Malika Mokeddem affirme que, malgré la peur et les inégalités dans lesquelles elles vivent
encore, les femmes sont très capables de s’en sortir et d’améliorer leurs propres conditions, car
selon elle : « Les femmes collent à la réalité. Trouvent les mots les plus pertinents, les plus virulents
pour dénoncer leur exclusion et le calvaire des femmes, là-bas. Leur courage en impose à tous220. »
En un mot, les femmes doivent avoir confiance en leur capacité de pouvoir interférer et
changer les aspects de la société qui les entravent. Croire en elles-mêmes et ne laisser personne
déterminer leurs actions unilatéralement est à leur portée, car elles ont les mêmes facultés mentales
et intellectuelles de logique et de raisonnement que les hommes. Elles sont plus que capables
d’actionner leur pouvoir décisionnel et d’agir par elles-mêmes et ensemble, en plus du fait qu’elles
seules ont la capacité d’enfanter et de donner la vie à plusieurs générations.
220
Id., Des rêves et des assassins, op. cit., p. 151.
221
Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 29.
222
Ibid., p.165.
223
Ibid., p. 49.
42
ailleurs. Dalila décrit, dans le récit, l’école selon la perspective de l’institutrice Ouarda, qui en fait
une mise au point peu louable : « […] elle dit que l’école, elle est plus l’espace où on apprend. Elle
dit que, maintenant, c’est qu’une fabrique d’abrutis et de petits islamistes224. » Dalila ne manque
pas d’avancer sa propre opinion, en tant qu’enfant, face à l’enseignement éducatif et périmé qu’elle
reçoit dans son école : « - La lecture de l’école, c’est toujours l’histoire d’une petite fille sage et
qui aide bien sa maman alors que son frère, lui, il joue dehors. C’est tout ce que je veux pas être,
tout ce que je veux pas faire 225. » L’auteure considère donc l’éducation en Algérie comme un
espace qui a tendance à créer des femmes soumises et des hommes égoïstes centrés essentiellement
sur leurs besoins personnels. De ce fait, elle invite les femmes à défier ces attitudes injustifiées et
à ne pas avoir peur de les confronter. Elle constate même que « Les filles, les femmes qui élèvent
la voix le [l’homme] terrorisent. Le font battre en retraite226. » Malika Mokkedem croit fermement,
comme en témoigne l’Histoire de l’humanité à travers les siècles et les pays, que lorsque les
femmes sont unies et solidaires, elles peuvent affronter un grand nombre d’obstacles, éliminer toute
source de peur et obtenir gain de cause dans leurs revendications légitimes :
Il faut qu’on parle, qu’on se donne un peu de solidarité. Il faut qu’ils sachent qu’on
ne se laissera plus faire. Que nous sommes même prêtes à reprendre les armes, s’il
le faut ! Ma fille, une main seule ne peut applaudir. Avant, la veuve et la répudiée
étaient reprises par leur tribu. Elles y étaient nourries et protégées. Si elles n’avaient
aucune liberté, du moins n’avaient-elles le souci de rien227.
Les femmes algériennes (de Aїn Nekhla) « ne veulent pas retomber sous un joug encore plus
impitoyable, celui des intégristes 228 . » Malika Mokeddem fustige les fondamentalistes. En son
nom, Sultana, la protagoniste principale, dans son roman L’Interdite, en donne un portrait des plus
dysphoriques :
–Vous n’êtes que des frustrés, dans vos têtes et dans vos slips ! Vous n’avez jamais
eu de cerveaux. Vous n’êtes que des sexes en érection ! Une érection insatisfaite.
Vos yeux ne sont que vermines. Une vermine constamment à souiller, à ronger, à
dévorer les femmes !229
De son côté, Latifa Ben Mansour dénonce l’autorité tyrannique des dirigeants du pays :
224
Malika Mokeddem, L’interdite, op. cit., p. 130.
225
Ibid., p. 131.
226
Id., Des rêves et des assassins, op. cit., p. 13.
227
Id., L’interdite, op. cit., p. 243.
228
Ibid., p. 242.
229
Ibid., p. 237.
43
[…] L’Algérie des hommes et des femmes libres commence à devenir l’Algérie des
clans et des tribus ! Les pétro-dollars veulent nous dicter leurs lois et plier et casser
l’échine de nos hommes. Si on laisse faire et si on continue le chant des sirènes,
l’Algérie n’existera plus230.
L’écrivaine dénote les tares de ce système politique corrompu qui ne fonctionne que pour répondre
aux intérêts narcissistes de ses dirigeants. Elle les tient pour responsables de la situation désastreuse
dans laquelle se débat, avec peine, le peuple algérien. En outre, Latifa Ben Mansour affiche avec
fierté le maintien des valeurs ancestrales de son Algérie et s’oppose à toutes les manifestations de
discrimination et de racisme envers les femmes, les démunis et les étrangers qui sont devenues la
norme durant cette époque sombre de l’histoire algérienne.
[…] une partie de ce peuple qui n’aimait ni les envahisseurs, ni les chaînes,
commença par faire la chasse à tout ce qui lui paraissait étranger et différent. La
religion fut l’argument pour justifier cette traque à l’homme. Puis on s’en prit aux
ethnies, ensuite aux bourgeois et aux aristos. Une fois qu’on eut exterminé tous
ceux qui étaient si semblables et dissemblables en même temps, on s’en prit à celles
qui leur étaient les plus familières, mais aussi les plus étranges et mystérieuses, les
femmes. Lorsqu’elles furent sacrifiées, on se retourna contre les enfants et les
vieillards. On acheva les morts qu’ils réveillèrent du repos éternel. Cette folie fut
commise au nom de Dieu. Mais Allah ne demandait pas tant ! 231
Tout comme Malika Mokeddem, Latifa Ben Mansour critique ardemment le type
d’éducation inculqué aux enfants en Algérie. Ainsi, la deuxième Hanan décrit cette éducation
comme « impitoyable ». Selon elle, cette instruction est « pour une large part responsable de la mort
de Hanan [sa cousine] ! Vous nous faites porter un poids immense, inhumain, cruel232. » Hanan 2
mentionne que cette éducation coupe les ailes des enfants et que le culte des morts et des ancêtres
est venu d’un autre âge233. Cette forme d’instruction n’est point adéquate pour faire face à la vie
moderne.
En fin de compte, il faut remercier ces écrivaines algériennes des années 1990 qui se sont
engagées à dénoncer sans crainte plusieurs aspects des retombées négatives sur la société
algérienne prise dans les filets empoisonnés d’un mouvement religieux rigide et sous l’emprise
d’une décennie sociopolitique infernale. Elles se soulèvent contre le gouvernement, les doctrines
230
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 300.
231
Ibid., p. 363.
232
Ibid., p. 366.
233
Ibid., p. 367.
44
religieuses extrémistes, la qualité de l’éducation et les us et les coutumes qui asservissent les
femmes et abêtissent les enfants. Ces auteures aspirent à ce que les femmes jouissent un jour,
d’autant de droits et de liberté que les hommes, et surtout que le peuple puisse avoir accès à la
modernité.
[…] les cris, les supplications des victimes, les couleurs aussi, l’eau rougeâtre qui
s’écoulait sous la porte de la morgue, le linge blanc recouvrant les cadavres, le ciel
bleu, oui, même le ciel, les camions gris et sales transportant les corps, des bennes
à ordures, les journalistes font bien leur travail, ils informent, du moins quand ils
le peuvent, tout y était soigneusement décrit, il n’y manquait plus que l’odeur, mais
cela viendra peut-être un jour, ce pays est déjà en état de décomposition […] la
barbarie des scènes évoquées237.
Et plus loin, nous lisons : « “Encore un massacre de civils dans la région de Blida”, “Effroyable
boucherie dans un petit village : trente-deux personnes égorgées dont quatorze femmes et trois
enfants”, tels étaient les titres des manchettes […] »238. Généralement, ce sont les femmes et les
enfants les premières victimes des guerres civiles, et cela est relaté avec réalisme dans les
journaux : « […] Les mots pourtant terribles semblent au contraire accentuer cette sensation
d’irréalité, et les hurlements des suppliciés, le corps éventré ou décapité […]239 » L’écriture, sous
234
Najib Redouane, « Sous le signe de la diversité : une littérature algérienne évolutive et dynamique », dans : Najib
Redouane (dir.), Diversité littéraire en Algérie, op. cit., p. 12.
235
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 74.
236
Ibid., p. 65.
237
Ibid., p. 120.
238
Ibid., p. 119
239
Ibid., p. 111.
45
sa touche de réalisme cru et cruel, est devenue le seul moyen pour décrire l’indicible réalité que les
Algérien(e)s subissent quotidiennement, car même les mots sont devenus « usés à force d’être lus
et entendus, comme dans ces films d’action trop violents et qu’elle refuse de voir. Mais ce n’était
pas un film240. » À travers l’histoire tragique d’un peuple bafoué, meurtri et abattu, Maïssa Bey
aspire à donner la voix à ceux et à celles qui ne peuvent pas exprimer ouvertement leur amertume
et leur détresse, endurant comme beaucoup d’autres les mêmes types d’atrocités et la perte d’êtres
chers : « […] beaucoup de famille avaient été prises dans le déferlement furieux et sanglant de
l’histoire. Que, tout comme moi, d’autres femmes “pleuraient des larmes de poison et de
sang” 241. » Et elle ajoute : « Il y a celles qui ont perdu leurs fils, leur frère, leur père ou leur mari.
Celles qui ont vu leur fils ou leur fille emmenés sous leurs yeux, et, ne les ayant jamais vu revenir
[…] 242. »
Les romans de Malika Mokeddem se caractérisent également par « une thématique
obsédante ancrée directement dans le vécu, c’est-à-dire la réalité personnelle de l’auteure243. » Tout
comme son héroïne, Mokeddem est née dans le désert algérien d’une famille nombreuse, très
modeste et traditionnelle. Après ses études de médecine à Oran, puis en France, elle s’installe à
Montpellier où elle exerce la médecine et l’écriture244. Cette « vision double », « écriture double »
ou cette symbiose entre fiction et réalité constitue une « création, pour le lecteur, d’un “espace
autobiographique” 245. » D’un côté, cet espace autobiographique permet à Malika Mokeddem de
faire partie de ses histoires, et « la symbiose entre l’auteure et ses héroïnes » 246 offre plus
d’authenticité à ces récits étoffés de douleurs, de souffrance et de manques. De l’autre côté, la
fiction l’aide à créer une distance salvatrice entre elle et ces événements tragiques dont elle
témoigne. À travers ses héroïnes semi-fictives, Malika Mokeddem révèle les injustices qui
déferlent dans l’Algérie des années 1990, notamment la violence perpétrée envers les femmes et
leurs enfants, en plus de nombreux interdits qui sont brandis devant elles :
240
Ibid., p. 32.
241
Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 127.
242
Id.
243
Sonia Lee, « L’écriture “stéréographique” de Malika Mokeddem », dans : N. Redouane (dir.), Diversité littéraire
en Algérie, op. cit., p. 221.
244
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 1.
245
Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, op. cit., p. 42.
246
Sonia Lee, « L’écriture “stéréographique” de Malika Mokeddem », dans : N. Redouane (dir.), Diversité littéraire
en Algérie, op. cit., p. 232.
46
dévastent le pays. Maintenant les lois vont plus loin que la tradition. Elles ne
laissent plus aucun droit aux femmes […] l’Algérie devient le théâtre de toutes les
ignominies : gamines violées sous les yeux de leurs parents. Volées et emportées
dans les maquis par des monstres sanguinaires qui, leur rut assouvi, les mutilent et
les jettent. Pauvres miettes de leur sauvagerie. Meurtres de pieds-noirs restés là par
amour de cette terre […] Notre légendaire hospitalité tourne en légende macabre.
En chasse l’étranger247.
[…] l’Algérie indépendante qui, peu à peu, enténébrait l’esprit des hommes. Des
hommes qui maintenant tuent tous les jours. Tuent des innocents. Tuent des
enfants. Violent et tuent des adolescentes et des femmes. Tuent l’intelligence, nos
différences, la confiance dans le genre humain. Massacrent nos hôtes et menacent
les contrées du progrès. Enferment les peuples dans la haine. Souillent l’Islam
tolérant de ce pays. Sont le sida de la religion. Les assassins de la foi248.
Elle confirme aussi, avec les autres écrivains et écrivaines de sa génération, que les femmes, les
enfants et les intellectuels constituent la cible principale des terroristes :
[…] femmes à la rue avec flopées d’enfants. Sans bagages ni argent. Adolescentes,
bétail à dépecer après usage. Jeunes sans rêves et sans espoir. Guigne sans trêve.
« Enseignement » dont l’obscurantisme est maintenant l’unique vocation. Meurtres
sur mesure : balles dans la tête pour les intellos. Balles perdues pour les anonymes
et les démunis. Arme blanche pour trancher les cordes vocales des orateurs.
Violence du dogme contre la tolérance. Rumeur qui s’affole et déferle sur
l’angoisse. Misère en toile de fond. Allah a dû damner morts et survivants 249.
Ces fanatiques sont envisagés, par elle, comme des « démons derrière [leurs] barbes qui grouillent
de morpions 250 », transformant l’Algérie en « un immense asile psychiatrique abandonné, sans
soignant, au seul langage de la violence251. » Le tumulte et l’insécurité générés par ces faux dévots
et ces prophètes de l’apocalypse252 rendent l’Algérie un véritable enfer terrestre pour ses habitants.
Au fil de ces histoires, le lectorat confronte constamment de multiples instantanées de « la violence
sociopolitique en Algérie253. » C’est une façon, pour Malika Mokeddem, de critiquer le « système
247
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 34.
248
Ibid., p. 58.
249
Ibid., p. 67.
250
Id., L’interdite, op. cit., p. 69.
251
Ibid., p. 194-195.
252
Ibid., p. 216.
253
Khalid Zekri, « Violence et silence : Des rêves et des assassins de Malika Mokeddem », dans : N. Redouane, Y.
Bénayoun-Szmidt, R. Elbaz (dirs.), Malika Mokeddem, op. cit., p. 141.
47
politique et phallocratique producteur de violences sanguinaires » dans ce pays, un régime
gouvernemental qui a pris en otage ses habitants et qui impunément « assassine les rêves dans
l’urgence tellement ils sont “dangereux” pour des hommes qui veulent maintenir leurs privilèges.
C’est un système qui a produit, peut-être à son insu, des barbus plus dangereux que les rêveurs »254.
La reproduction de la réalité sanglante par l’écriture révèle un rebondissement contre la violence,
une quête constante pour instaurer enfin la paix.
Dans La prière de la peur, Latifa Ben Mansour entame son roman par l’incident tragique
d’une jeune fille appelée Hanan. L’on est d’emblée sous l’emprise du choc occasionné par le fatal
et violent sort imprévu qui affecte Hanan, lors d’un attentat à la bombe à l’aéroport.
Elle s’affala et sentit une douleur terrifiante aux jambes. Elle ne pouvait plus
bouger et un liquide rouge, du sang, le sien, giclait de son corps comme geyser.
Avant de perdre connaissance, Hanan eut la force de réciter la chahada, « J’atteste
qu’il n’y a de Dieu qu’Allah. J’atteste que Mohammad est son envoyé et son
prophète255.
L’auteure aborde aussi les atrocités hallucinantes commises envers des jeunes filles qui osent
simplement aller à l’école ou aux collèges, pendant cette époque si tragiquement ténébreuse :
Les jeunes filles sont arrachées des écoles et des collèges sous les yeux des chefs
d’établissement et des enseignants. Ils ne lèvent pas le petit doit pour défendre ces
adolescentes qui ont tout simplement soif d’apprendre, soif de construire leur pays,
soif de travailler pour aider leurs parents démunis. Soif de vie. Elles sont violées,
décapitées et jetées comme du bétail à l’entrée des collèges pour faire l’exemple
[…] Leurs tortionnaires répliquent sans émotion. Aucune ! Après les avoir violées
et torturées, ils boivent le sang de leurs victimes et lèchent des minutes, des heures
durant, le poignard rouge de la vie de ces femmes256.
Les familles algériennes ne ferment plus l’œil et s’entassent dans les couloirs pour
échapper aux balles perdues de leurs fils qui s’entre-tuent. Les nuits et les journées
algériennes sont chargées d’une violence et d’une autre angoisse encore plus
terrifiantes. Les enfants sont devenus fous et passent à l’acte. Ils sont
254
Ibid., 152.
255
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 19.
256
Ibid., p. 352-353.
257
Ibid., p. 271.
48
devenus « fous d’Allah ». La terre algérienne a encore soif de sang, comme un dieu
terrible et archaïque qui réclame des sacrifices humains 258.
Selon Latifa Ben Mansour, « les responsables [de cette violence extrême] sont ces adultes qui ont
laissé faire et croître le monstre, sans réagir en temps voulu ! […] 259 ». Autrement dit, si les enfants
grandissent dans un environnement intolérant prônant la violence contre ceux qui ne suivent pas
leurs maints types d’interdiction, ils deviendront des individus agressifs et monstrueusement
entêtés qui n’accepteront pas les Autres et leurs libertés de choix. Ce comportement est loin de
permettre l’établissement d’une société tolérante, culturellement harmonieuse et libératrice à la
poursuite du bonheur pour l’ensemble de la population.
À l’approche de la fin de ce roman, Latifa Ben Mansour décrit avec précision l’horreur et
la panique générées par les extrémistes comme le signale, avec détail, Bernadette Ginestet-Levine
« (LPP, 352-353, 357-358, 362, 371) »260. Les descriptions violentes de la mort et des personnes
assassinées sont omniprésentes. Malgré la terreur ambiante, Latifa Ben Mansour « revendique
l’identité cosmopolite et perdue de son pays (LPP, 218), une identité multiple (LPP, p. 238, 333-
335) qui inclut, dans le peuple algérien, Saint Augustin (LPP, 223), la Kahéna (LPP, p. 76), et les
pieds-noirs (LPP, 272-273)261. »
Pareillement, la violence est l’un des thèmes dominants dans Le Châtiment des hypocrites
de Leïla Marouane. Ce roman débute par l’enlèvement d’une jeune infirmière, Mlle Kosra, par une
bande de terroristes. Elle va être torturée, violée à répétition durant plusieurs mois et mutilée. Elle
survit et s’échappe enceinte. Mais les séquelles de ces atrocités et les réactions de sa famille, suite
au rapt, vont avoir une incidence fatale sur sa personnalité et ses comportements ultérieurs. Cette
femme sauvagement violentée dans son corps et dans son esprit va subir d’atroces troubles
psychologiques résultant en la création de personnalités multiples. Dans ce roman, comme dans
ceux d’autres écrivaines, Leïla Marouane dévoile la terreur, l’obscurantisme et l’hypocrisie
sociétale qui se répandent largement sur toute l’Algérie de la décennie noire : « […] les traits des
visages, l’obscurité des tranchées, la sélection des sabayas, les viols collectivement organisés,
hâtivement pour son verset, ça s’introduit, ça consomme, ça s’essuie, ça crache, ça maudit et ça
258
Ibid., p. 352.
259
Ibid., p. 54.
260
Bernadette Ginestet-Levine, « L’éCRIture du mal indicible dans les romans de Latifa Ben Mansour », dans : N.
Redouane (dir.), Diversité littéraire en Algérie, op. cit., p. 89.
261
Id.
49
honnit…262 » On est témoin de combien la violence génère la violence. La fin de cette histoire
montre à quel point les actes barbares qui sont survenus à la protagoniste ont totalement
métamorphosé son être et sa vie. À l’image des terroristes, Mlle Kosra devient elle-même, sous la
personnalité de Cathie Cassure, une femme dite écervelée, mais devenue bourreau elle-aussi
capable de séduire, torturer, faire l’ablation des organes sexuels des hommes dans des hôtels de
passe à Alger. Puis, en tant que Mme Amor, elle finira par violer, cuire, couper en morceaux et
vider de son sang son propre mari. Leïla Marouane adopte souvent un ton acerbe, sarcastique et
ironisant lors de la description de ces scènes de carnages, comme si elle défie les hommes. Elle
veut démontrer que les femmes sont autant capables de violence que les hommes pour se défendre.
Elle leur envoie ce message flagrant pour qu’ils soient, à leur tour, pris par la terreur, et cessent de
violer les droits des femmes.
Dans les années 1990, l’Algérie, cette terre ensanglantée s’est « lancée dans la voie du
fanatisme, de l’obscurantisme, de la haine et de la décadence sociale et humaine263. » Birgit Mertz-
Baumgartner note que ces écrivaines « de l’autre rive », Malika Mokeddem, Leїla Marouane et
spécialement Latifa Ben Mansour, en décrivant la violence propagée dans cette époque, comptent
considérablement sur « une occultation de la mémoire, collective ou culturelle, dans la constitution
faussée d’une identité nationale usurpée, essentiellement virile, d’où les voix des femmes comme
celle de l’histoire ou des cultures multiples de l’espace algérien ont été grandement bannies 264. »
Ainsi, « face à l’omniprésence d’une violence multiforme et honteuse, au constat d’un espace-
temps satanique abritant l’infamie sous le parapluie de la légalité démocratique ; à l’image d’un
monde incohérent dans sa cruauté absurde, face au spectre du futur dont cette époque dessinant le
profil démoniaque265 », ces auteures choisissent d’écrire sur ce « danger qui menace l’Algérie et
qui risque de faire sombrer le pays dans la dictature des intégristes dont le totalitarisme archaïque
est un retour à la barbarie266. » Une tentative qui peut pousser les Algériens à travailler ensemble
afin d’éliminer cette situation et construire une société meilleure pour les générations à venir.
262
Leïla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit., p. 68.
263
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 75.
264
Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt, « Introduction », Algérie : Nouvelles écritures, [Link]., p. 16.
265
Malika Hadj-Naceur, « Stratégie d’une écriture : voie et enjeu(x) d’une renaissance », dans : Naget Khadda (dir.),
Écrivains maghrébins & modernité textuelle, op. cit., p. 101.
266
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 77.
50
5. La condition féminine dans cette Algérie bloquée
Dans certaines régions d’Algérie, la femme occupe encore un rôle subalterne par rapport à
l’homme. Les lois machistes imposées à la femme violent ses droits fondamentaux et encouragent
son oppression. Une telle atmosphère étouffe la femme, la prive de sa liberté d’action et
d’expression. Ainsi, les écrivaines algériennes vont aborder la condition féminine en Algérie sous
ce régime politique bloqué. Les Algériennes sont vouées au silence et enchaînées par un système
patriarcal qui ne leur convient pas267. Ces auteures remettent aussi en question la façon dont la
littérature maghrébine qui les précède traite de ce sujet. À cet égard, Ahlem Mosteghanemi observe
que : « […] cette littérature paraît être dans sa majorité une littérature d’homme s’adressant à
l’homme, où la femme n’est pas une cause en soi, mais simplement un figurant parmi bien
d’autres268 ». Les femmes maghrébines sont devenues taciturnes et marginalisées, et la littérature
maghrébine adresse en majorité les préoccupations de l’homme, accordant très rarement à la femme
un rôle central. Les revendications particulières des femmes sont généralement négligées. À cet
effet, Ahlem Mosteghanemi soutient que les aspects pertinents pour les femmes ne sont jamais
abordés de manière directe et adéquate : « En effet, il n’est pas étonnant que cette littérature en
majorité masculine, exprime en premier lieu, le malaise masculin et ne traduit les problèmes de la
femme qu’en fonction de l’homme, qu’il soit fils, époux ou amant269. » Sur la même piste de
réflexion, elle ajoute : « Par ailleurs, cette littérature a été incapable, dans son ensemble, de suivre
l’évolution de la femme algérienne et d’exprimer ses soucis et ses problèmes après l’Indépendance.
Les écrivains masculins paraissent s’adapter mal au nouveau type de femme “évoluée”270. » À cela,
l’on pourrait rappeler que les femmes algériennes – ayant participé à part entière auprès des
hommes, au triomphe de l’indépendance de l’Algérie – devraient avoir certainement acquis une
confiance accrue en elle qui les pousse à revendiquer, à leur tour, leur indépendance du joug
ancestral qui les maintient en tant que citoyennes encore colonisées.
Il est indéniable que, dans l’ensemble des œuvres littéraires d’auteurs masculins, les
attitudes, les comportements, les lois, les coutumes, les traditions et les rôles qui ont un impact sur
la femme dans son quotidien, au sein de la famille et au vu de la société algérienne, ne font pas
267
Schahrazède Longou, « Violence et rébellion chez trois romancières de l’Algérie contemporaine (Maïssa Bey,
Malika Mokeddem et Leila Marouane) », University of Iowa, 2009, p. 1.
268
Id., (citant Ahlem Mosteghanemi, Algérie : femmes et écriture, Paris, L’Harmattan, 1985, p. 306).
269
Id.
270
Id.
51
toujours l’objet de considérations majeures dans leurs œuvres. Pour cette raison, Maïssa Bey,
Malika Mokeddem, Latifa Ben Mansour et Leïla Marouane élargissent ce champ d’étude et
essaiment abondamment leurs textes de propos et de réflexions sur la condition féminine dans leur
pays. Par ailleurs, leur choix délibéré, par le biais de l’écriture, de mettre en scène principalement
des femmes comme protagonistes projette un phare incontournable sur leurs précaires situations
individuelles et sociétales. Grâce à leur engagement et actions, cette littérature féminine, durant la
décennie noire en Algérie « décrit la condition de la femme algérienne et arabe, le rapport de la
femme à l’homme, mais aussi le rapport de la femme à d’autres femmes dans un milieu islamique
farouche à tout mouvement d’innovation et à toute ouverture sur la modernité271. »
Ces auteures rejettent « la condition réservée aux femmes au sein de la tradition algéro-
musulmane272. » Elles reprochent aussi aux femmes de se laisser manipuler par les hommes et de
laisser ces derniers déterminer leurs actions et leurs rôles dans la société. Dans cette perspective,
Malika Mokeddem critique la femme algérienne et son acquiescement total à l’homme à travers
ses personnages principaux, sorte de porte-parole en écho de l’auteure.
Malika Mokeddem projette l’horreur de la situation sur un alter ego, un double qui
lui permet de prendre du recul et de recréer en choisissant les mots qui conviennent
une situation qu’elle a subie. Pour elle, la fiction est une prise de liberté servant de
support à la réalité puisqu’elle l’étoffe, la contextualise273.
Elle affirme que ces femmes soumises se voient, généralement, obligées de vivre avec des hommes
qui ne les respectent pas et qui les traitent comme des domestiques, et leurs droits sont,
généralement, bafoués. Ainsi Lamine (le demi-frère de Kenza) parle de sa mère en ces termes :
« […] La mienne est une victime et le restera comme beaucoup d’autres. Victime de toute une
éducation et de l’ignorance […] 274 . » Ces femmes analphabètes et notamment démunies
financièrement peuvent se trouver unilatéralement « répudiées, jetées à la rue avec leurs enfants,
par des maris sans scrupules qui, eux, gardent biens et appartements. Battues. Esclaves […] elles
ne bénéficient même plus de l’entraide, du gîte et du couvert, avantages réservés aux faibles275. »
271
Najib Redouane et Yvette Bénayoun-Szmidt, « Parole plurielle d’Assia Djebar sur son œuvre », dans : N. Redouane
et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Assia Djebar, op. cit., p. 13.
272
Sonia Lee, « L’écriture “stéréographique” de Malika Mokeddem », dans : Najib Redouane (dir.), Diversité littéraire
en Algérie, op. cit., p. 228.
273
Id.
274
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 24.
275
Ibid., p. 54-55.
52
Dans cette société rétrograde, l’être féminin est avili : « la femme n’est pas “l’avenir de
l’homme”, mais un silence honteux dans un monde dit de progrès276. » « [Elles ne sont] que des
soucis défoncés de soucis277. » C’est avec une émotion ressentie viscéralement par Mokeddem que
cette dernière rappelle, avec compassion, que ces femmes en outre : « […] manquent d’amour, de
reconnaissance, de liberté, de justice. Certaines ont la rage, le ras-le-bol. D’autres ont été tellement
humiliées qu’elles en ont des ulcérations à la sensibilité… qu’elles en sont muselées278. » Malika
Mokeddem martèle sans répit et avec une pointe d’amertume combien la société algérienne,
bloquée par ses coutumes et traditions, commet des actes inhumains envers les femmes et leurs
progénitures :
Même à un âge précoce, les petites filles ne sont pas autorisées à sortir seules, les murs de la
maison sont leurs frontières avec le monde extérieur. Leur rôle est d’aider aux tâches ménagères,
de prendre soin des autres enfants dans le foyer et d’obéir à tous les ordres de leurs frères. Elles
sont privées des joies de l’enfance et elles ne peuvent pas dire non à ce choix de vie étriquée. Dalila
(la petite fille dans L’Interdite) se plaint à Vincent (le Français) de ce qu’elle subit :
Ils me disputent et ils disputent même ma mère. Ils me disent toujours : « Tu sors
pas ! Travaille avec ta mère ! Apporte-moi à boire ! Donne-moi mes chaussures !
Repasse mon pantalon ! Baisse les yeux quand je te parle ! » et encore et encore et
tu multiplies par sept. Ils crient et me donnent que des ordres. Parfois, ils me
frappent280.
Les jeunes filles sont aussi forcées à épouser le premier prétendant qui demande leurs mains, peu
importe son âge ou sa situation sociale. Les pères sont généralement ceux qui obligent leurs filles
à se marier contre leur gré : « Des pères qui brisent l’avenir de leurs propres filles sont capables
276
Ibid., p. 55.
277
Id., L’interdite, op. cit., p. 139.
278
Id., Des rêves et des assassins, op. cit., p. 98.
279
Id., L’interdite, op. cit., p. 244.
280
Ibid., p. 51-52.
53
d’enchaîner toutes les libertés281. » Et ils s’attendent à ce que les filles soient obéissantes tout le
temps. Comme ajoute Leïla Marouane, les filles doivent rester « […] vierges jusqu’au mariage,
fidèles, prudes, le regard baissé, la voix feutrée. Autrement dit, un terrain d’ingénuité où le dernier
des mâles cultive à loisir son ingéniosité282. » Les parents attribuent à leurs filles ces rôles qui les
rabaissent encore plus et les forcent à oblitérer toute parcelle de bonheur futur. Maïssa Bey
témoigne de ce fait : « Rageusement, elle arrache d’elle les rêves d’autrefois, inscrits dans son
corps, les sourires inscrits sur les façades aveugles, la peur apprise dès son enfance, surtout ne dis
rien, les yeux baissés, soumise, elle approuve283. »
[…] elle qui très vite n’avait plus eu le droit de sortir, de partager ses jeux de garçon
dans la rue, et qui avait appris à attendre, à se taire devant ses autres frères, à leur
obéir, à supporter leur mépris en silence, à répondre sans protester aux nombreux
surnoms dont ils l’avaient affublée284.
Mais ce qui est pire c’est que ces comportements sont attendus également à l’âge adulte.
Les femmes se doivent d’accomplir ce que l’homme leur demande sans poser de questions. Maïssa
Bey en donne un exemple avec cette institutrice qui a quitté son emploi parce que son mari veut
qu’elle reste à la maison au lieu de travailler à l’extérieur : « Elle avait même accepté sans révolte,
sans discussion, de ne plus travailler, d’abandonner son métier d’institutrice lorsqu’il le lui avait
demandé peu de temps après leur mariage […]285. » L’ignorance ou le manque de connaissance de
la part des femmes facilite leur soumission, car
Personne ne leur a jamais appris, ne leur a jamais permis de dire tout simplement
non, de se révolter contre une fatalité sur laquelle viennent se briser tous leurs
rêves, subir, accepter en silence, le père d’abord, et puis l’époux, et puis le fils, de
renoncements en déchirures, parfois si profondes qu’elles entament la chair,
intolérable douleur, accrue par les cris qu’elles retiennent, de tout leur corps, et
qu’elles ne peuvent expulser286.
Nous retrouvons cette même souffrance muette lorsque la narratrice parle de sa belle-sœur. Elle la
décrit comme une femme totalement asservie :
[…] des mères semblables à toutes les mères, peut-être aussi douces et aussi
effacées que ma belle-sœur, un petit bout de femme étonnante de résistance et
281
Id., Des rêves et des assassins, op. cit., p. 21.
282
Leïla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit., p. 118.
283
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 143.
284
Ibid., p. 86.
285
Ibid., p. 39.
286
Ibid., p. 80.
54
d’abnégation, affairée du matin au soir, corps et cœur démultipliés, et dont la seule
raison de vivre est d’assurer le bien-être de sa trop nombreuse progéniture, du
mieux qu’elle peut et sans jamais une seule plainte 287.
[…] dès l’aube et à longueur de journée, Nora Amor pétrissait le pain, roulait le
couscous, lessivait au bord de la rivière, trayait les chèvres, battait le lait…
Autrement dit, elle accomplissait les tâches d’une robuste porteuse de générations
et d’épouse repérée à Barbès-Rochechouart, soit, mais, qu’Il soit loué, pas du tout
occidentalisée…289
De plus, les femmes qui ne peuvent point avoir des enfants subissent généralement la
répudiation : « […] Dieu ne m’a pas donné le bonheur d’enfanter, et c’est pour cette raison que j’ai
été bien vite répudiée290. » La femme, maintenue dans un état frisant la vie carcérale, n’a aucun
moyen à sa portée pour esquiver l’autorité de l’homme : « Il la croit prisonnière. Il a mis des
barreaux sur ses rêves et des boulets à sa vie291. »
Dans certaines familles algériennes, les femmes sont si injustement traitées qu’il est même
« […] impensable qu’une femme puisse revendiquer, dans son couple, l’un des droits les plus
élémentaires : le droit au respect292. » Les hommes trouvent normal de maintenir les femmes « en
état d’esclavage293. » Par ailleurs, dans Le Châtiment des hypocrites, Leïla Marouane relate la scène
marquante du comportement envers les femmes dans un bar public. En effet, un soir où Mlle Kosra
et Rachid Amor y entrent, le servant refuse de prendre sa commande et de la servir. Le garçon jure
à Rachid Amor que : « Wallah, ya khou, reprit-il après un court instant […] on ne sert plus les
madamates dans les bars. Plus personne ne le fait…294 » Les lois machistes profondément ancrées
287
Ibid., p. 75.
288
Sonia Lee, « L’écriture “stéréographique” de Malika Mokeddem », dans : Najib Redouane (dir.), Diversité littéraire
en Algérie, op. cit., p. 229.
289
Leïla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit., p. 47.
290
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 130.
291
Ibid., p. 140.
292
Id., Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 100.
293
Ibid., p. 217.
294
Leïla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit., p. 57.
55
dans les mentalités masculines et la société algérienne, depuis des millénaires, n’ont fait que se
renforcer sous le régime du FIS, perpétuant la maltraitance masculine sur la population féminine.
En comparaison et à la différence avec d’autres écrivaines, Latifa Ben Mansour promulgue
une vision plus optimiste concernant les qualités et les rôles de la femme algérienne. Elle esquisse
l’image de la femme de manière positive, se greffant en partie sur ses fonctions biologiques vitales
ainsi que des valeurs culturelles de base pour la survivance de son peuple : « Les femmes donnent
la vie, elles respectent et transmettent les valeurs les plus nobles. J’ai rarement vu une femme user
de procédés immondes. D’ailleurs, lorsqu’elles le font, l’histoire s’en souvient 295 . » Hanan 1
explique à son ami Saїd que, parfois, ce sont les hommes algériens qui créent des barrières à leurs
compatriotes :
Toutefois, Latifa Ben Mansour cible aussi, indirectement, les femmes qui préfèrent la soumission
et l’ignorance pour les sensibiliser au problème de leur conditions de vie inéquitable :
[…], mais dans ce pays, […] elles ont décidé de préférer l’obscurité à la lumière,
l’ignorance à la raison et à la culture, les belles toilettes, les bijoux et les maisons
cossues ont servi d’autels où furent sacrifiés les hawfis, les livres, les manuscrits et
les instruments de musique. Je n’ai rien à apprendre des femmes de la Cité des
Sources297.
En terminant, Maïssa Bey, Malika Mokeddem, Latifa Ben Mansour et Leïla Marouane
visent dans leurs romans
[…] à briser le mur, au prix d’une immense souffrance. [Leur] voix parlera sans
pudeur du corps qui demande ses droits, des désirs de la femme qui veut mieux se
connaître et connaître le monde par ses propres yeux, qui veut choisir librement
son destin, même si le choix lui coûte cher298.
295
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 176.
296
Ibid., p. 291.
297
Ibid., p. 24.
298
Elena Brândusa-Steiciuc, « Assia Djebar : Les impatients une préfiguration de l’œuvre à venir », dans :
N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Assia Djebar, op. cit., p. 112.
56
Malgré toutes ces entraves existentielles, les femmes algériennes font preuve de courage et
de savoir-faire. « Éprouvées, mais aussi aguerries par la misère, accoutumées à l’injustice et aux
épreuves, elles puisent cependant dans leur bon sens inné, dans leur capacité fondamentale de
compatir, la force d’affronter les situations les plus extrêmes. Une extraordinaire capacité de
résistance au malheur299. » Cependant, pour restaurer l’image et le statut de la femme algérienne,
« il faudra encore beaucoup de révolutions300 » de protestations, de changement des lois.
299
Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 128.
300
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 185.
301
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 65.
302
Najib Redouane, Rachid Mimouni : entre littérature et engagement, op. cit., p. 166.
303
Ibid., p. 164.
304
Ibid., p. 166.
57
doivent pas bien s’habiller pour attirer le regard ou de prendre soin de leur apparence une fois à
l’extérieur de la maison, alors que « […] le Prophète encourageait ses femmes à se faire belles, à
s’habiller de soie et d’or, à s’enduire d’onguent, lui-même se parfumait, rougissait sa barbe au
henné, ses lèvres à l’écorce de noix […]305 » Maïssa Bey de son côté critique aussi le fait que les
Algériens confondent la religion avec les traditions, les rites et les us correspondant à des
événements particuliers :
Il est dit que les femmes en deuil ne doivent ni se teindre les cheveux, ni se mettre
du henné aux mains, ni s’épiler les sourcils, ni porter de bijoux ou quelconque
parure ; ni même, pendant une période fixée par une tradition obscure, se laver, du
moins aller au hammam306.
Pour ces croyants extrémistes, une musulmane n’a pas le droit ni de profiter de la vie ni de
s’amuser. Ils falsifient les instructions de l’islam selon leur dogme et interprétation et obligent les
autres musulmans à les suivre dans leur détournement de la source première, sous le prophète.
Maïssa Bey s’insurge, mais de manière implicite, contre les personnes qui veulent que tout le
monde suive le même mode de vie, en présentant le cas de cette mère qui veut se venger de son fils
assassiné et ne veut pas se conformer aux règles de l’islam :
Malika Mokeddem, à son tour, catégorise tout ce qui est lié au FIS ou aux islamistes
intégristes comme une épidémie pernicieuse. L’auteure ne cache point le mépris qu’elle a envers
eux, voire son aversion. Elle les déteste au point qu’elle utilise le pronom personnel « ils » afin de
les rendre anonymes et gommer leur existence :
Tout le monde ici dit « ils » en parlant de ceux du FIS. Ils, à la fois sauterelles,
variole et typhus, cancer et lèpre, peste et sida des esprits. « Ils », endémie surgie
des confins de la misère et du désarroi et qui s’enkyste dans les fatalités et les
ignorances du pays.
– « Ils » ne me font pas peur ! Quelques étiquettes qu’ils puissent porter à présent,
il ne s’agit jamais que des visages de la haine de mon enfance. Les régimes et les
partis vivent, s’usent et meurent. La misogynie demeure et, de toutes les défaites,
se repaît et se fortifie308.
305
Leïla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit., p. 15.
306
Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 45.
307
Ibid., p. 47.
308
Malika Mokeddem, L’interdite, op. cit., p. 187.
58
Malika Mokeddem prône la démocratie, la liberté de choix, l’ouverture d’esprit et le respect
entre les peuples de croyances différentes. Elle réitère que l’islam respecte toutes les croyances, y
compris le droit d’être athée :
Et nous, et nous qui voulions une démocratie ! Les nôtres sont égorgés comme des
moutons de L’aïd ou tombent sous les balles parce qu’ils osent revendiquer la
laïcité. Exigent que la religion fasse preuve de tolérance. Que la foi reconnaisse les
droits de l’homme, y compris celui d’être athée 309.
Elle dénonce sans ambages les pratiques des intégristes islamistes : « […] Les ordures ne
s’entassent que dans les ténèbres de certains esprits. Elles brouillent leurs interprétations des textes.
Aussi prononcent-ils des fatwas contre les romanciers qui les dérangent. Aussi érigent-ils l’injure
en morale et la violence en justice310. » Tout ce qui touche maintenant à la religion lui rappelle
surtout le trépas : « Et sur les terreurs, la voix du muezzin résonne comme un appel à la mort311. »
Malika Mokeddem atteste que l’Algérie était en bon état avant l’émergence du FIS : « En ce temps-
là nous étions fiers des frères pieds noirs restés au pays. Et de notre hospitalité offerte à tout
étranger. C’était avant la lame démente de la haine. Avant l’hystérie des kalachnikovs et la transe
funèbre des couteaux. Avant les fatwas appelant aux viols312. »
Dans ses romans, Latifa Ben Mansour fait également des commentaires sur la culture, sur
les valeurs et sur les traditions d’hospitalité des Algériens envers l’étranger qui ont été bafouées
par les fous de dieu, dans le but de contrecarrer cette mouvance unilatérale : « Des valeurs que la
barbarie et l’intégrisme menacent d’annihilation313. » Cette écrivaine persiste dans sa mission de
dévoiler le vrai visage de l’islam et celui de l’Algérie. Comme les autres auteures, elle tente
d’afficher les failles idéologiques de l’intégrisme et du totalitarisme religieux qui, selon elle,
corrompent tout ce qui est beau et digne d’éloges dans cette religion. Elle se réfère constamment à
« la tolérance des sociétés musulmanes occidentales, à l’époque d’Al Andalous (au 14 ͤ siècle de
notre ère)314. » Pour animer le déroulement de l’histoire, l’auteure voyage, de façon intermittente,
entre le présent et le passé, en incorporant dans la narration des « intertextes faits de chants, de
309
Id., Des rêves et des assassins, op. cit., p. 35.
310
Ibid., p. 60.
311
Id., Des rêves et des assassins, op. cit., p. 91.
312
Ibid., p. 34.
313
Bernadette Ginestet-Levine, « L’éCRIture du mal indicible dans les romans de Latifa Ben Mansour », dans : Najib
Redouane (dir.), Diversité littéraire en Algérie, op. cit., p. 81.
314
Ibid., p. 82.
59
prières, de proverbes, de récits de conteuses […] 315 » ainsi que par l’usage d’analepses ravivant de
la sorte chez les personnages, le temps de l’enfance et des expériences vécues par chacun d’entre
eux, la plupart étant des protagonistes féminins. Tout au long de sa trame narrative, Latifa Ben
Mansour vise à exposer « comment la dérive et la perversion de l’islam par des fanatiques ont pu
émerger d’un héritage de tolérance, et pervertir par la terreur, tout un mode de vie et de pensée316. »
Ainsi, Latifa Ben Mansour mène une bataille en mots contre cet intégrisme qui a contaminé
son pays comme une gangrène purulente. Mais elle lutte aussi pour instaurer à nouveau la figure
emblématique de la femme algérienne musulmane, une femme intrépide, combattante, loyale et
libre. Ce roman se termine par « une invocation qui synthétise ce double combat317 », avec une note
d’espoir, en référence au mythe du phénix qui renaît de ses cendres :
Cette clôture fait entendre la voix de la romancière qui, comme bien d’autres de ses compatriotes,
brandit l’étendard de la parole écrivant contre toute forme d’iniquité, d’injustice, de duplicité
d’hypocrisie et de rejet de l’Autre. De plus, dans les premières pages, par le truchement de son
personnage Abla, Latifa Ben Mansour condamne les actes des fanatiques qui terrorisent, sans pitié,
son pays et ses habitants et propagent des propos mensongers :
[…] Vous voulez revenir aux sources d’un Islam pur, vous voulez revenir au temps
du prophète Mohammad que le Salut soit sur lui et sur sa descendance, mais
comportez-vous comme Lui ! Vous voulez nous islamiser comme si nous avions
été autre chose que des musulmans ! Soyez maudits ! Je vais me plaindre à Dieu et
lui en faire part dans ma prière ! Il vous châtiera, vous qui le faites passer pour un
sanguinaire alors qu’il est avant tout « rahim et rahman : clément et
miséricordieux ! » Soyez maudits ! […] 319.
315
Id.
316
Id.
317
Ibid., p. 81.
318
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 380.
319
Ibid., p. 12.
60
L’auteure condamne, avec une émotion non retenue, l’intolérance, le caractère hallucinatoire et les
actes porteurs d’une misogynie meurtrière de ces militants extrémistes :
C’est une honte pour l’Islam ! Ces voix nasillardes et ces prêches qui exhortent à
la violence et à la haine des femmes ! Éclaire-moi, continua Abla à l’adresse de
Dieu […] Je t’assure Seigneur, que certains vendredis, lorsque je les entends crier
et fustiger les femmes, j’ai parfois envie de mettre mon voile et de sortir leur dire
leur quatre vérités et même de les insulter […]320.
En outre, Abla clame très fort et avec des expressions teintées d’une ironie mordante que pour ces
extrémistes « […] Tout est devenu Péché, Seigneur ! Ils veulent nous étouffer ! Demain, ils diront
que l’oxygène que l’on respire est souillé et qu’il a une odeur de stupre ! C’est trop de zèle pour
gagner sa place près de Toi ! […]321 ».
Il nous faut mentionner que Latifa Ben Mansour se sert d’un autre personnage, celui de
Lalla Kenza, en parallèle, pour nous révéler le versant positif de l’islam, délibérément caché par
les fondamentalistes religieux. Cette dernière, une vieille femme pieuse, appliquant avec douceur
les enseignements de l’islam, incarne pour son arrière-petite-fille Hanane la pacifique image de
paix qui est imbriquée, en arabe, dans le mot Islam [pour la paix] :
Elle faisait ensuite sa prière et la sérénité et la beauté sans aucune once de morbidité
se réfléchissaient sur le visage de Lalla Kenza. La beauté et la sérénité de l’âme de
l’aïeule transparaissaient dans le moindre de ses gestes ou de ses traits et agissent
sur l’infirme comme un baume bienfaisant, apaisant les blessures du corps et du
cœur […] C’est cela l’Islam et pas autre chose, pensait-elle [Hanan]. C’est cela la
foi du musulman qu’aucune violence ne pourra ébranler322.
Latifa Ben Mansour va même faire ressortir des archives poussiéreuses des récits
d’anciennes femmes du passé, comme celle de Kenza, la femme de Moulay Idris Iᵉʳ, pour illustrer
une fois de plus les véritables lois de l’islam qui devraient faire partie de la vie et des actions de
chaque musulman ou musulmane :
Instruisez, enseignez, protégez les fils d’Adam lorsqu’ils sont humiliés, opprimés
et faibles ! Protégez-les quelles que soient la couleur de leur peau, leur ethnie ou
leur religion. Protégez-les car ils adorent le même Dieu que le vôtre […]
transmettez ce qu’il y a de plus sublime dans la Révélation. Bénissez et ne
maudissez jamais. Rendez le mal par le bien ! Enveloppez de votre burnous la
veuve, l’orphelin, le mendiant, le voyageur et le pécheur.
320
Ibid., p. 13-14.
321
Ibid., p. 15.
322
Ibid., p. 28-29.
61
Plus jamais l’un de vous ne portera d’arme sauf lorsque le Message de Dieu sera
falsifié par les hypocrites ; l’opprimé foulé aux pieds ou lorsque la terre qui vous
aimera et que vous chérirez se mettra à gronder 323.
Pointant du doigt l’islam que les islamistes corrompent par des règles strictes et falsifiées et que
selon elle, « […] la seule arme que vous avez contre les imbéciles, c’est d’être plus intelligents et
de tra-vail-ler324. » Son objectif est d’offrir un choix entre ce qu’imposent les intégristes de la
décennie noire et les exemples propagés, depuis des siècles, par ses ancêtres qui, eux, respectaient
tous les êtres humains quelles que soient leurs origines, leurs ethnies, leurs croyances religieuses
ou la couleur de leur peau, à l’opposé de ces sanguinaires xénophobes. Elle fait revivre ainsi d’un
ancien manuscrit le récit suivant :
Lorsqu’il [le sultan bien-aimé] entendait parler d’un savant juif, chrétien ou
musulman, il lui offrait le voyage et le séjour. Il faisait profiter de sa science tout
le royaume et pas seulement sa cour. « Un peuple instruit est un peuple urbain et
civilisé. Il réfléchira avec raison et ne sera pas possédé par les passions » avait-il
l’habitude de dire. C’est pour cela que les habitants de la Cité des Sources
chérissaient la Poésie, la Science, l’Art et la Raison325.
Dans ce roman, Latifa Ben Mansour veut démystifier, d’un côté, la croyance que la
soumission muette habituellement étiquetée sur la femme musulmane est un fait généralisé, et d’un
autre, elle tient à témoigner que la religion n’est pas un obstacle à sa liberté. Ce sont, en fait, les
idéologies extrémistes ou « les politiques ségrégationniste par rapport aux femmes 326 » qui les
menacent, les forcent à être totalement soumises et muettes en les empêchant de s’instruire et de
progresser vers la modernité.
Il est indéniable que Maïssa Bey, Malika Mokeddem, Latifa Ben Mansour et Leïla
Marouane luttent avec la plume ou le calame « contre la vision archaïque du parti religieux et
dénoncent les fissures de ce nouveau fascisme qui se dessine dans l’horizon du pays327. » Ces « voix
de la résistance » critiquent ouvertement la doxa imposée par les fanatiques. Elles exhibent une
nouvelle forme d’identité et un nouveau mode de pensée qui s’opposent aux croyances communes
323
Ibid., p. 34-35.
324
Ibid., p. 297.
325
Ibid., p. 96.
326
Vera Lucia Soares, « Silences dévoilés : femme, histoire et politique dans l’écriture d’Assia Djebar », dans :
Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Algérie : Nouvelles écritures, op. cit., p. 205.
327
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 69.
62
aux membres de la société algérienne328. Elles désirent un pays démocratique où chaque individu
– ou en contrepartie au féminin – chaque « individue »329 soit libre d’opter pour la religion/le mode
de vie de son choix, le modèle des rites/coutumes à suivre, ou tout autre aspect et action procurant
à tous les êtres humains joie de vivre et sérénité dans la poursuite de leur bonheur sur terre.
Tout compte fait, en abordant ces thèmes controversés, ces écrivaines prouvent leur volonté
de se dresser contre les injustices imposées par la terreur, et, de ce fait, leurs œuvres « dépassent
leur simple fonction descriptive […] Ces œuvres deviennent des lieux de parole qui proclament et
mettent en scène une forme de résistance330. »
328
Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt, Algérie : Nouvelles écritures, op. cit., p. 16.
329
« Individue » néologisme créé par Leïla Marouane dans un but de féminisation du mot individu masculin.
330
Edson Rosa Da Silva, « Ecrire la résistance pour réécrire la vie », Algérie : Nouvelles écritures, dans : Ch. Bonn,
N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), op. cit., p. 179.
331
Voir en plus à ce sujet le tout récent ouvrage de Tristan Leperlier intitulé Algérie, les écrivains dans la décennie
noire, Paris, CNRS Éditions, 2018, 344 p. dans lequel l’auteur « montre que les engagements littéraires et politiques
des écrivains algériens pendant la “décennie noire” (1988-2003) sont liés à leurs positions dans leur champ littéraire
qui, selon lui, a une “triple caractéristique” : bilingue, transnational et politiques ». En fait, « son étude, très riche en
références bibliographiques, s’appuie sur des méthodes littéraires et sociologiques formant ainsi un corpus littéraire
élargi qui a été constitué à partir de la littérature critique et des entretiens avec plus de 70 écrivains ». Aussi, pour
mettre en valeur la diversité du champ littéraire algérien, Tristan Leperlier revient-t-il sur les romans des écrivains et
écrivaines qui, d’après lui, « ont marqué l’Algérie d’avant et d’après l’indépendance comme Mohammed Dib, Assia
Djebar, Maïssa Bey, Rachid Boudjedra, Rachid Mimouni et Yasmina Khadra pour ne citer que ceux-là ». [C’est nous
qui soulignons]. Ces informations sont tirées de l’annonce de la parution de cet ouvrage : S.N. « Les conséquences de
la “décennie noire” sur les écrivains algériens », Le Soir d’Algérie, Rubrique Culture, lundi 25 février 2019. Consulté
le 27 février 2019.
63
retombées et leurs impacts sur les plans physique, émotionnel ou psychologique qu’elles ont pu
engendrer sur les individus. Terrorisant tout un pays et ses habitants dans un perpétuel cauchemar
existentiel duquel une délivrance parait non seulement illusoire, voire inaccessible.
À cet égard nous avons sélectionné les retombées le plus fréquemment inscrites dans les
œuvres étudiées de ces quatre romancières algériennes, en tenant compte de celles qui nous
paraissent marquées et exemplifiées de manière originales et pertinentes.
332
Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt, « Introduction », Algérie : Nouvelles écritures, op. cit., p. 13.
333
Sonia Lee, « L’écriture “stéréographique” de Malika Mokeddem », dans : Najib Redouane (dir.), Diversité littéraire
en Algérie, op. cit., p. 223.
334
Vera Lucia Soares, « Silences dévoilés : femme, histoire et politique dans l’écriture d’Assia Djebar », dans :
Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Algérie : Nouvelles écritures, op. cit., p. 201-202.
64
En effet, dans les romans analysés, nous avons pu dégager plusieurs types de manifestation
du silence. Dans cette optique et de façon générale, nous relevons, dans les œuvres choisies, que le
silence peut être d’une part un dispositif oppressif et ravageur, quand il s’extériorise sous forme de
de troubles émotionnels bridés ou par un mutisme conscient ou inconscient issu d’une secousse
émotive ; et d’autre part, il peut symboliser un procédé salvateur quand le silence devient un moyen
de controverse dans un système tyrannique où l’individu occupe une position subalterne. Par
ailleurs, comme cela est reconnu en psychiatrie moderne, lorsqu’une expérience traumatique a été
condamnée au silence, elle resurgit souvent plus tard et parfois de façon récurrente chez la victime,
non seulement sous le couvert d’une réalité violemment vécue, mais, de surcroît, en ramenant
souvent avec elle toutes les séquelles des sensations originelles liées à cet événement et ses
conséquences.
Ainsi nous avons noté que, pour certaines femmes, le silence représente un espace de
refuge, « une arme, un masque, un bouclier335 » pour se défendre et pour ne pas se laisser abattre
en attendant de trouver une solution à leurs maints dilemmes. Malika Mokeddem, par exemple, a
tendance à relater ses propres inquiétudes à travers ses héroïnes336, ce qui aide à interpréter et à
déchiffrer les motifs et les sources de ce silence ravageur qui hante la plupart de ses protagonistes.
Selon elle, le silence peut être conçu « comme des réponses, comme des défenses ouvertes ou
fermées337 » selon la situation en cours. Dans L’interdite et Des rêves et des assassins, Malika
Mokeddem raconte l’histoire de deux jeunes filles, Sultana et Kenza, qui appartiennent à des
familles nombreuses illettrées et traditionnelles. Dans leur cas, le silence est un moyen d’alléger
l’anxiété ressentie et de se libérer des chaînes de leur société. Kenza se tait pour que son père et
ses frères intégristes la laissent tranquille, et Sultana se tait pour se donner un espace de réflexion
et de paix, pour éviter aussi les représailles des intégristes contrôlant son village. En cela, Jane E.
Evans rappelle que : « […] women, who are estranged not only from their own culture but from
members of their own communities or families as well. […] are often silent, but shrewdly
observant338. » Les deux protagonistes gardent donc le silence afin de se protéger des lois machistes
et de leurs communautés. Mais ce silence consenti, « […] does not necessarily imply an absence
335
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 144.
336
Sonia Lee, « L’écriture “stéréographique” de Malika Mokeddem », dans : Najib Redouane (dir.), Diversité littéraire
en Algérie, op. cit., p. 232.
337
Malika Mokeddem, L’interdite, op. cit., p. 65.
338
Jane E. Evans, Tactical silence in the Novels of Malika Mokeddem, Amsterdam-New York, Editions Rodopi B.V.
(Franco Poly Phonies), 2010, p. 10. [C’est nous qui soulignons]
65
of thought most quiet times were filled with reading, […] and reflection339 », comme fait suite le
commentaire congru de Jane E. Evans.
Le silence reflète parfois la déception et l’état psychologique général ressentis par l’auteure
face à la situation actuelle de son pays : « […] une zone de mon cerveau me demeure muette,
comme déshabitée : une absence me guette aux confins de mes peurs, au seuil de mes solitudes340. »
Mokeddem confie que « Ce silence l’effraie, la menace341 » puisqu’il lui rappelle le danger qui
plane toujours au-dessus de ce pays comme une épée de Damoclès.
Même dans les moments de deuil, le silence est le code. Personne ne peut manifester des
signes de tristesse en perdant quelqu’un : « Nous n’avons pas gémi. N’avons pas pleuré. Nous nous
sommes serrés les uns contre les autres. Simplement ça. Des étreintes et le cœur plein à se
rompre342. » Montrer des signes de rage ou de tristesse peut être interprété comme une rebuffade
des lois des intégristes, ce qui peut les mettre en danger de subir des représailles mortelles.
Dans la communauté algérienne, la domination de l’homme ou le pouvoir patriarcal réprime
les femmes, les anéantit et les rend éphémères343. « Cette absence de réaction, ce silence depuis
tant d’années344 », de la part de la femme, effacent son entité et encouragent l’homme à encore plus
la subjuguer. Dans ce contexte, Zana, l’amie de la mère de Kenza, précise que « les Maghrébines,
on est dans l’ignorance de tout. Les tabous de notre éducation nous écrasent beaucoup plus que les
lois. On reste nouées par la honte et muettes345. » Le but ultime de Malika Mokeddem selon Sonia
Lee est de « briser le silence ancestral des femmes afin de sortir du discours collectif traditionnel
pour une prise de parole au singulier346. » Par conséquent, un équilibre entre les demandes de la
collectivité et de l’individu requiert d’être pris en considération.
Afin de lutter contre ce silence destructif, Malika Mokeddem recourt à l’acte d’écriture :
« une arme efficace pour exister, pour exprimer et pour agir, comme elle le précise elle-même,
339
Id. [C’est nous qui soulignons]
340
Malika Mokeddem, L’interdite, op. cit., p. 116.
341
Ibid., p. 173.
342
Id., Des rêves et des assassins, [Link]., p. 64.
343
Najib Redouane, « À la rencontre de Malika Mokeddem », dans : N. Redouane, Y. Bénayoun-Szmidt et R. Elbaz
(dirs.), Malika Mokeddem, op. cit., p. 25.
344
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 116.
345
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 141.
346
Sonia Lee, « L’écriture “stéréographique” de Malika Mokeddem », dans : Najib Redouane (dir.), Diversité littéraire
en Algérie, op. cit., p. 233.
66
contre “le trop lourd mutisme des femmes algériennes, l’invisibilité de leurs corps, revenue avec
le retour d’une tradition rétrograde et plombée”347. »
L’escalade du terrorisme et de la barbarie pendant cette période force les gens à être plus
prudents et à rester sur leurs gardes. Par peur et par précaution, personne ne parle à l’extérieur de
sa maison de ce qui se passe dans le pays et personne ne reste dehors quand le soleil se couche.
Nous pouvons ressentir intensément ce silence et cette inhibition dans les œuvres de Maïssa Bey.
Dans Nouvelles d’Algérie, par exemple, le mot silence est très récurrent348. Les tragédies vécues
par les Algériens et les Algériennes affectent leurs psychismes et leurs vies. Ils sont dans un état
d’anxiété constant, se sentant menacés de tous côtés. Le peuple algérien, comme les personnages
de chaque nouvelle, éprouve la peur de mourir ou de perdre un être cher, car les intégristes
n’épargnent personne de leurs couteaux. Dans la nouvelle intitulée, Dans le silence d’un matin, le
personnage Assia s’enfonce dans un silence létal, ne supportant plus le sentiment de culpabilité et
de remords qui l’habite après l’assassinat de son mari.
Elle est seule maintenant. Et dans la maison silencieuse, les mots qu’elle ne peut
plus dire à personne, les mots qu’elle se répète chaque soir, chaque matin,
inutilement, n’arrivent plus à écraser de leur poids l’horrible vérité enfouie tout au
fond d’elle, si profondément qu’elle avait fini par croire qu’elle ne pourrait jamais
plus refaire surface349.
Assia obéissait toujours à son mari Réda, mais le jour auquel son époux a été tué, elle a refusé de
quitter la maison avec lui. Maintenant, elle se sent coupable, car lui est mort, tandis qu’elle est
encore vivante. Son mari a inutilement sacrifié sa vie pour elle. De sorte qu’à présent, le remords
et le silence sont devenus ses seuls compagnons.
Le silence possède différents visages, il envahit la vie du peuple algérien de multiples
façons. Ces années de braise ont un impact néfaste sur l’économie de leur pays. De nombreuses
installations privées ou publiques ont été détruites. Il devient difficile pour les individus de trouver
un emploi. La qualité de vie a chuté inexorablement. Un grand nombre de jeunes, devenus
chômeurs, vivent dans des familles nombreuses et le revenu des parents n’est certainement pas
suffisant pour subvenir aux besoins de tous. Plusieurs jeunes sombrent dans la dépression, car pour
eux leur existence n’a plus de sens. Ils veulent échapper à cette réalité lugubre, alors faute d’autres
347
Najib Redouane et Yvette Bénayoun-Szmidt, « Parole plurielle d’Assia Djebar sur son œuvre », dans : N. Redouane
et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Assia Djebar, op. cit., p. 13.
348
Dans Nouvelles d’Algérie, le mot « silence », et ses dérivés, sans compter les synonymes, est utilisé 63 fois.
349
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 35-36.
67
choix, ils se réfugient dans le silence. Mais ce silence qui règne dans leur vie devient destructif.
C’est le cas de ce jeune homme sans emploi qui est torturé par le regard et le silence de sa mère :
[…] chez toi, il y a ta mère. Ses mots et ses silences… Il y a ce que tu peux lire
dans ses yeux, chaque fois que tu passes la porte. Il y a ces mots qu’elle lance, oh,
sans s’adresser directement à toi […]350
Ce jeune homme reflète la réalité vécue par de nombreux jeunes algériens au chômage ; ce « silence
déborde, lames brûlantes, pénétrant la chair déjà consumée351. »
Même les médias, qui sont censés informer et parler au nom du peuple, sont réduits au
silence sous le sceau de la censure gouvernementale. Une centaine de journalistes algériens sont
tués dans les années 1990. Ils ont sacrifié leurs vies « pour que la liberté de la presse et la démocratie
soient effectives352. »
Dans Puisque mon cœur est mort, la protagoniste refuse d’être réduite au silence. Elle est
contre « les silences et les prières, les visages fermés, les yeux baissés et les formules
conventionnelles353. » Selon Maïssa Bey, « [en Algérie], tout se dissimule derrière les voiles épais
du silence. Plus encore, dans l’enfouissement. Nous vivons dans le culte du caché, dieu aux pieds
d’argile354. » Dans la préface de Nouvelles d’Algérie, Maїssa Bey indique que son objectif est de
« présenter des hommes et des femmes, des femmes surtout, pris dans les rets d’une Histoire qui
ne retiendra pas leurs noms355. » En d’autres termes, elle vise à donner la voix à ceux et celles qui
ne l’ont pas, à les sortir de l’anonymat pour célébrer et glorifier leurs présences dans ce pays.
L’écriture de Latifa Ben Mansour est baptisée par Bernadette Ginestet-Levine « L’éCRIture
du mal indicible356 », car selon elle, Ben Mansour atteste par ses récits que « l’énonciation du mal
ne peut se faire que par la fiction dramatique, qui réduit l’intrigue à l’essentiel, la met en scène,
pour la conjurer, comme les tragédies antiques357. » À travers La prière de la peur, la romancière
vise à exposer la sauvagerie des faux dévots, à dévoiler l’essence pure de l’islam et à étaler
350
Ibid., p. 56.
351
Ibid., p. 143.
352
T. Brahimi, (27 novembre 2018), « Tizi-Ouzou a payé un lourd tribut »,
<[Link]
353
Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 14.
354
Ibid., p. 145.
355
Id., Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 12.
356
Bernadette Ginestet-Levine, « L’éCRIture du mal indicible dans les romans de Latifa Ben Mansour », dans :
Najib Redouane (dir.), Diversité littéraire en Algérie, [Link]., p. 81.
357
Ibid., p. 95.
68
« l’aveuglement du monde extérieur réducteur, tout concourt au déni de la parole358. » Elle ne se
contente pas simplement de témoigner, elle dénonce vertement le complot tramé et le silence qui
entourent l’affaire algérienne.
Dans ce roman aussi, le personnage Idris, le mari de Hanan 2, s’exprime sur la torture qu’il
a subie pendant cette guerre civile. Le supplice infligé à cet homme le tourmente encore
énormément, il affirme qu’ « […] il n’y a pas des mots pour qualifier l’inqualifiable ! L’obscène
ne se dit pas, ne se décrit pas, ne se parle pas. C’est la pire des blessures et des infamies. Et on ne
peut que se taire359. » Il recourt donc à l’inhibition de ses émotions, à un silence répressif. Il a même
changé son nom à « Élie360 » pour oublier la source de ses douleurs et sa perte de dignité.
UN CRI… UN CRI resté prisonnier dans sa gorge, comme dans celle de beaucoup
d’Algériennes et d’Algériens de sa génération… CE CRI… Coincé dans leur
larynx depuis de si longues années et qui, s’il venait à être poussé par les
générations d’Algériens et d’Algériennes massacrés le long des siècles, pour avoir
tant aimé leur pays, ferait se réveiller leurs morts qui se soulèveraient une seconde
fois361.
À la fin de ce roman, Hanan 2 est acculée, elle aussi, à un silence funéraire, car
probablement, décédée d’une crise cardiaque après l’attaque menée par les intégristes contre son
village, durant la veillée funèbre de sa cousine.
Dans Le Châtiment des hypocrites, Leїla Marouane critique indirectement la passivité et
l’inaction de citoyens et citoyennes algériens devant les responsables qui causent à leurs victimes
souffrance et renonciation à leurs droits. Elle pense que ces attitudes et comportements contribuent
à une recrudescence de la violence envers les citoyens et au prolongement sinistre de la situation
politique et sociale en Algérie. Dans le cas de Mlle Kosra, ce silence oppressif perpétue en elle,
cette sensation d’étouffement par son refus d’exprimer ouvertement ses sentiments de colère, de
rage et de rancœur ; ou est-ce à cause de son incapacité à le faire – vu les interdits et les codes de
comportement imposés par sa famille et les traditions sociétales de son pays. Toutefois, ce silence
perturbateur réprimant sa parole ne fait rien d’autre que de cadenasser à double tour ses troubles,
de l’empêcher à y faire face et de créer tout simplement un délai dans la confrontation renouvelée
des émotions liées à ce retour mémoriel des crimes contre elle par les mains de ses agresseurs. Elle
358
Id.
359
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 259.
360
Ibid., p. 207.
361
Ibid., p. 126.
69
avait préservé, par son mutisme et malgré elle, le souvenir des viols et des tortures subis aux mains
des terroristes, rendu encore plus horrifiant par les actions de sa famille envers elle. Cette famille,
dont la mère, par ses actions, a quasiment voulu dissimuler l’enlèvement, nier l’existence des viols
subis et la naissance de l’enfant bâtard. L’auteure nous donne à réfléchir et à nous demander
combien de familles, qui ont eu ce même genre de secret, ont maintenu ce même type de silence
durant la décennie noire en Algérie.
En effet, les membres de la famille de Fatima Kosra choisissent de ne pas informer la police
et de dissimuler l’enlèvement de leur fille pour protéger leur réputation. Quant à Mlle Kosra, ne
pouvant plus surmonter publiquement cette épreuve, elle choisit de ne rien dire, – bouche
bâillonnée, silence calfeutré –, d’éviter l’embarras et de cacher sa honte, plutôt que de défier sa
famille et les codes de sa société :
Craignant d’affronter les hommes de sa famille, de voir rendre compte de ces dix-
neuf mois écoulés, se dérobant aux questions de sa mère, ces questions en
corrélation directe avec l’honneur du patio, et l’intégrité de l’hymen – autant se
laisser esquinter la jugulaire que capital virginité –, elle décida de prolonger sa
disparition. Et sa vie s’en trouva changée du tout au tout 362.
70
unilatéraux de l’État, même si elle n’est aucunement responsable de ce qui lui est arrivé : « Quoi
qu’il en soit, Fatima Kosra n’en parle jamais, même sur un bûcher, elle n’en soufflerait mot. Et, de
toute façon, elle a connu la géhenne364 », renchérit Leïla Marouane. Ainsi, le refoulement de ses
sentiments lui fait perdre la raison et la transforme en une tortionnaire. Dorénavant, « elle refuse
d’être la victime de ses propres oublis. Qui ne sont que de silences volontaires, lui murmure la
petite voix365 » dans sa tête. Il en découle, dans un élan de résilience, un transfert psychologique et
sa propre transformation en bourreau, tout d’abord, contre des hommes inconnus qu’elle séduit au
hasard de ses sorties de nuit, et ensuite, plus tard, par les tortures et le meurtre qu’elle échafaude
avec minutie et exécute elle-même avec un sang-froid sans pareil sur son propre mari.
Le silence déteint sur tous les échelons la société algérienne. Il est imposé violemment sur
les citoyens et les citoyennes. Si ces derniers acceptent d’être réduits au silence c’est souvent pour
sauver leur vie et pour protéger leurs familles. Or, grâce à la résilience humaine, toutes les peines
peuvent générer un récit, car comme l’affirme Izak Dinesen « All sorrow can be borne if you can
put them into a story366 », et cela est effectivement la manière dont Mlle Kosra parviendra à se
libérer momentanément des souvenirs traumatisants de son rapt, ses viols et tortures ainsi que du
musellement par sa famille. Elle parviendra à fêler, à sa manière, le silence qui lui est imposé par
tous, et ce, par l’écriture dans son cahier secret enfoui dans son cartable d’écolier. En parallèle,
Malika Mokeddem, Maïssa Bey, Latifa Ben Mansour et Leïla Marouane, par le biais des exemples
essaimés dans leurs récits réciproques, donnent en écho, par leurs écrits, voix aux silences que l’on
s’efforce d’irradier de la conscience humaine durant cette décennie noire en Algérie. Pour cette
raison, « réveiller la voix longtemps silencieuse des hommes et des femmes algériens 367 » est
devenu la cible des productions littéraires des années 1990 afin de tatouer en lettres, en mots et en
récits cette situation insoutenable.
364
Leїla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, [Link]., p. 30.
365
Ibid., p. 186-187.
366
« Tous les chagrins peuvent être endurés si vous les mettez dans une histoire ou si vous générez une histoire à leur
sujet » [notre traduction] « All sorrows can be borne if you put them into a story or tell a story about them » de Isak
Dinesen. La baronne Karen von Blixen-Finecke, née Karen Christentze-Dinesen, fut connue sous
son pseudonyme d’Isak Dinesen (née le 17 avril 1885 à Rungstedlund dans la commune de Hørsholm – décédée le
7 septembre 1962 à Rungstedlund) est une femme de lettres danoise. Elle est célèbre pour avoir écrit La Ferme
africaine dont est tiré le film Out of Africa-Souvenirs d’Afrique. La Ferme africaine est éditée en France en 1942, avec
une traduction d’Yvonne Manceron fondée sur la version anglaise écrite par Karen Blixen. Le roman est réédité en
mai 2005 avec une traduction d’Alain Gnaedig fondée sur le texte original danois. Elle a également publié sous les
noms de plume Osceola et Pierre Andrézel [[Link]é[Link], consulté le 17 février 2019.]
367
Vera Lucia Soares, « Silences dévoilés : femme, histoire et politique dans l’écriture d’Assia Djebar », dans :
Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Algérie : Nouvelles écritures, op. cit., p. 201.
71
2. Atmosphère d’insécurité englobant toutes les sphères
Le sentiment de se sentir et d’être constamment en danger va envahir également le quotidien
du peuple algérien pendant la décennie noire. L’insécurité est l’une des raisons de l’immigration,
notamment des intellectuels arabo-musulmans, à l’étranger pour échapper à la mort perfide du
couteau et des balles. L’intellectuel et l’écrivain engagé Rachid Mimouni décrit dans une lettre les
difficiles conjonctures des intellectuels musulmans :
L’élite intellectuelle pose alors une menace réelle pour ces groupes déviants qui se sont emparés
du pouvoir pour servir leurs propres intérêts, puisqu’elle condamne ardemment les actes brutaux
contre le peuple et les décisions du système politique corrompu. Tant d’intellectuels(les) ont été
assassiné(e)s ou menacé(e)s de mort. Un certain nombre d’entre eux, face à ces insécurités
constantes, se trouvent obligés de se cacher ou quitter leur pays natal. D’autres, en revanche,
refusent de partir malgré les intimidations. Et il y a ceux qui choisissent de continuer à mener leur
combat dans d’autres pays.
Dans ces nouvelles, Maїssa Bey décrit avec beaucoup de réalisme cette atmosphère
d’insécurité régnant en Algérie :
Nous ressentons, au surplus, la nostalgie de l’écrivaine à un passé réconfortant, libre de toute forme
de haine, de méfiance ou du conflit. Elle se lamente des : « Regards fuyants des passants, maisons
écrasées de soleil et de silences, portes et volets fermés, où sont donc les enfants qui dès l’arrivée
368
N. Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 160 (citant Rachid Mimouni, « Lettre de
Mimouni à Taslima Nasreen », Libération, 27 juillet 1994).
369
Maїssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 72.
72
d’une voiture accouraient de toutes parts et s’agglutinaient tout autour de nous, visages souriants,
écrasés contre les vitres […]370 ». Ces images instantanées évoquent l’état morbide du pays et la
présence accrue d’un climat où l’insécurité prédominante s’avère plus dangereuse de jours en jours.
Même les familles qui perdent des membres de leur famille doivent souffrir seules et en silence :
« Les abords de la maison sont déserts. Étrangement. Rien n’indique que la famille vient d’être
frappée par un deuil371 », car dans cette période d’incertitude, « il faut se méfier372 » de tout le
monde. Personne ne fait plus confiance à personne, même aux proches. Les femmes, les hommes
et les enfants passent des nuits sans sommeil à attendre que « ces faucheurs d’esprits » leur rendent
une visite. C’est le cas d’Amina qui est tourmentée par la mort de son frère jumeau Sofiane :
« Amina, recroquevillée tout le jour dans un chagrin farouche et silencieux, hantée par des images
d’une telle violence qu’au seuil de la nuit elle ne peut pas fermer les yeux373 », et de Hanya qui vit
dans une détresse constante à cause des incidents horribles qu’elle entend et lit chaque jour dans
les journaux : « Sans avoir reçu de menaces directes, elle se sentait constamment en danger, et
vivait, comme tout le monde, dans une angoisse perpétuelle qui ne lui laissait aucun répit. Elle
avait peur, pour elle, pour son mari, pour ses enfants, pour tous ses proches374. »
L’éclatement de la fraternité et la perte de confiance rend les gens plus méfiants,
contraignent les gens à être plus prudents et à prendre des précautions pour se protéger. Personne
ne quitte son foyer, sauf en cas d’urgence. « Dans les rues de la ville exsangue, aujourd’hui plus
que jamais, la méfiance, mère de toutes les sûretés375. » En guise d’exemple, cette femme, qui ne
se sent qu’en sécurité chez elle, reflète la réalité du peuple algérien pendant cette époque noire :
Elle [Assia] voulait rester chez elle. Dans sa maison, le seul lieu où elle se sentait
en sécurité. Elle le pensait vraiment. Rester dans cet espace protégé. Elle ne risquait
rien. Comme tout le monde, il avait mis des barreaux de fer à toutes les fenêtres,
doublé la porte d’entrée d’une porte de fer, hideuse mais solide 376.
L’Algérie livrée au chaos absolu et maintenu par des actes barbares rend la vie quotidienne
terriblement inquiétante, car « Il y a eu tellement de disparitions 377» et « certaines personnes [ont]
370
Ibid., p. 76.
371
Ibid., p. 77.
372
Ibid., p. 79.
373
Ibid., p. 83.
374
Ibid., p. 115.
375
Leїla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit., p. 40.
376
Maїssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 35.
377
Id., Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 36.
73
reçu [tant] de lettres de menaces ou […] fait l’objet de tentatives d’assassinat […]378 » qu’ils ne
savent plus à qui faire confiance. Les femmes ne se sentent pas en sécurité, surtout celles qui osent
sortir sans se voiler : « Ces gamins qui jettent des pierres sur les jeunes filles effrontées qui se
hasardent dans les rues trop court vêtues, enfreignant ainsi l’ordre moral que, dûment endoctrinés,
ils ont pour mission de préserver 379 . » Dans le même ordre d’idées, dans L’interdite, Khaled
explique à Sultana que : « Les mentalités n’ont pas évolué. Au contraire, elles se sont embourbées.
Une femme [libérée] est, ici, encore plus en danger qu’auparavant 380 . » À partir de sa propre
expérience, Sultana, confirme que, en Algérie, « La misogynie demeure et, de toutes les défaites,
se repaît et se fortifie381. » Elle explique plus loin :
Malika Mokeddem parle ouvertement et en termes explicites des dangers qui menacent son
pays qui est « en proie à toutes les déchirures383 » ; « [il] pullule de faux dévots et de prophètes de
l’apocalypse. La violence et la cupidité se disputent le désarroi et l’insécurité […]384 » Ce qui a
pour résultat que « la sécurité militaire pousse comme le chiendent dans ce pays385. » Néanmoins,
ces forces de sécurité censées protéger les innocents ne font pas leur travail. Seulement les
personnes faisant partie de la hiérarchie sociale des nantis sont protégées :
378
Ibid., p. 93.
379
Ibid., p. 175.
380
Malika Mokeddem, L’interdite, op. cit., p. 186.
381
Ibid., p. 187.
382
Ibid., p. 228.
383
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 99.
384
Malika Mokeddem, L’interdite, op. cit., p. 216.
385
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 53.
74
moutons de L’aїd ou tombent sous les balles parce qu’ils osent revendiquer la
laïcité386.
Cette atmosphère d’insécurité incite en plus les individus à ne pas rester seuls. Il y a même des
personnes qui désertent leurs maisons387 pour aller vivre avec leurs familles ou leurs amis. Depuis
le déclenchement de cette guerre civile, « nous éprouvons tous le besoin de vivre ainsi, en troupe
errante. Cinq, six, huit copains et plus. Et qu’importe la place dont nous disposons388. »
L’atmosphère du danger plane donc dans presque tous les recoins de ce pays, et « une
étrange impression de peur et d’angoisse389 » convulse tout le monde et engouffre les lieux les plus
paisibles.
[…] la peur qui efface des années de soumission et de silence, cette peur qui efface
toutes les autres peurs et les rend dérisoires et vaines […] Une peur panique qui
386
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 35.
387
Ibid., p. 64.
388
Id.
389
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 156.
390
Le nouveau Petit Robert de la langue française, 2009.
391
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 31.
75
annihilait en elle tout autre sentiment392. » « […] une peur qui lui avait donné à elle
le courage de dire non, et à lui, pour la première fois depuis qu’ils étaient mariés
[…]393
Or, la crainte de vivre constamment dans une incertitude alarmante n’est pas ce que les êtres
humains désirent. Toutefois, cette terreur sature incontestablement tous les espaces en Algérie :
« […] de grands territoires sombres et hérissés de ces peurs à jamais indicibles, jusqu’au seuil du
néant […] 394 » La peur génère un climat d’insécurité angoissante, et la crainte de la mort hante
l’esprit de tout le monde : « Peu à peu, la peur s’installa, pesant de toute sa violence sur chaque
mot prononcé, sur chaque geste épié, et avec elle, la défiance, la suspicion395. » De sorte que le
peuple algérien est emporté dans une spirale de panique, même devant les aspects les plus anodins :
« Aujourd’hui plus que jamais, personne n’aime recevoir de coup de téléphone tard dans la
nuit396. »
Les idéologies des extrémistes et leur sermons provocateurs aggravent davantage la
situation ambiante déjà compliquée, en particulier pour les femmes. Ces dernières vivent dans un
état d’angoisse perpétuel et d’appréhension journalière. Plusieurs d’entre elles n’ont jamais connu
autre chose, elles ont « grandi dans la peur du regard de l’autre, du jugement de l’autre397. » Elles
mènent une vie d’enfer et elles ne peuvent rien y faire. Malika Mokeddem dépeint,
métaphoriquement, l’ampleur de l’ancrage de la peur dans la vie des Algériens et des Algériennes,
peu importe leurs âges : « […] Depuis longtemps déjà, la peur est comme une araignée qui tisse sa
toile autour de nous. Et la mort répand sa puanteur partout, même dans la bouche d’enfants aux
yeux de chérubins398. »
La peur engourdit totalement leur esprit, paralyse leurs moindres gestes, captive leurs
pensées et prend en otage leur vie, car les répressions et les meurtres se répercutent partout, comme
un épais brouillard perfide. L’assassinat d’innocents, de personnes de tous acabits, d’intellectuels,
de journalistes et même de poètes 399 rend, par ailleurs, l’Algérie un théâtre sanguinaire où la
392
Ibid., p. 36.
393
Ibid., p. 37.
394
Ibid., p. 19.
395
Ibid., p. 158.
396
Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 117.
397
Ibid., p. 100.
398
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 77.
399
Comme Tahar Djaout, qui fut assassiné par un marchand de bonbon. Notons que Malika Mokeddem dédicace son
roman L’Interdite à ce poète algérien de la manière suivante : « À Tahar DJAOUT, Interdit de vie à cause de ses
écrits. » L’adage suivant de Djaout devient une maxime universelle durant cette décennie noire contre le silence
imposé : « Le silence : c’est la mort / Et toi, si tu parles, tu meurs / Si tu te tais, tu meurs / Alors, parle et meurs. »
76
rationalité est en déroute et la toile de fond est peinte en rouge sang : « Mort d’amis de faculté, de
femmes, de jeunes, de pauvres gens… Mort d’Abdelkader Alloula, illustre enfant d’Oran et du
théâtre algérien, d’anonymes… Électrochoc après électrochoc sans interruption 400 . » Dans ces
circonstances, comme le révèle Malika Mokeddem, « […] c’est rarement la fête qui nous
rassemble. Mais la peur est un lien plus fort encore401. » Selon elle, la vie est devenue insupportable
et amère au point où « […] avoir subitement le choix est un effroi, un luxe piégé que l’on fixe à
reculons402. »
Leïla Marouane ne manque pas elle aussi de confirmer que cette atmosphère de danger,
d’insécurité et de peur oblige les individus à « fermer la porte à double tour et à bloquer le loquet
avec une chaise et qu’une coupure de courant survient, leur procure des frissons de survie403. »
De sa part, Latifa Ben Mansour, devant la propagation grandissante de cette peur viscérale,
observe que beaucoup d’Algériens et d’Algériennes se sentant embusqués, épiés, menacés
s’expatrient, malgré eux, ailleurs. Elle donne un exemple de cet effroi qui engloutit Hanan 2, elle,
qui « voulut s’enfuir loin, très loin, galoper sans regarder derrière elle 404 » en raison des tragédies
coutumières qui se produisent dans son pays, et en particulier celle qui entraîna la mort de sa
cousine.
Les affres des douleurs, engendrées par la peur et infusées tant physiquement que
psychiquement, sont essaimées également dans les textes que nous étudions. Malika Mokeddem,
Maïssa Bey, Leïla Marouane et Latifa ben Mansour relatent certes des histoires fictionnelles, mais
basées sur des événements de la réalité dont elles ont été, elles aussi, témoins à divers degrés. L’on
ne peut rester insensible devant la souffrance émanant de cette décennie. Les récits nous pénètrent
profondément, car les personnes les ayant vécues auraient pu être nous. Ainsi, dans Puisque mon
cœur est mort, la douleur palpable des épreuves de son héroïne, qui s’empare et sature tous les
aspects de sa vie, fait certes éclore en nous compassion, mais aussi un sentiment d’impuissance
face à l’acharnement du destin vécu par Aïda. Cette douleur la plastronne dans toutes les facettes
de sa vie. Après la mort de son fils, elle devient une « femme vidée de sa substance405 », son corps
présente des traces visibles de l’envahissement d’une vieillesse prématurée, ce qui la surprend tout
400
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 75.
401
Ibid., p. 64.
402
Id., L’interdite, op. cit., p. 233-234.
403
Leïla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit., p. 33-34.
404
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 123.
405
Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 44.
77
en la contrariant. Toute capacité de vivre normalement, comme autrefois, semble s’être estompée
de son regard imbibé de lassitude.
Je me suis immobilisée et j’ai immédiatement traduit ce que j’y voyais : sad and
worried. Triste et soucieuse. Une bouche tombante, profondément marquée de part
et d’autre par deux sillons de formation récente. Ou du moins que je n’avais pas
remarqués avant ce jour. Des joues aux maxillaires si saillants qu’ils forment
presqu’un angle à l’intersection avec les oreilles. Des yeux éteints, marqués eux
aussi de griffures multiples. Une ride verticale, pareille à une cicatrice labourant le
front. Des cheveux ternes, à peines coiffés et parcourus de fils argentés bien plus
nombreux que dans mon souvenir. En continuant mon inspection, j’ai remarqué
qu’ils étaient entièrement blancs sur les tempes406.
Elle se contraint à prendre une douche, à porter plus d’attention à son apparence, parfois elle oublie
même de manger. Sa douleur indicible affiche une désorientation mentale accompagnée de
morosité et de tourments. Comme elle nous le confie :
L’autre versant de son affliction, voire de son calvaire, c’est, d’une part, la séparation, puis
la solitude, et d’autre part, le sentiment de culpabilité de ne pas avoir su mieux protéger son fils.
Son terrible supplice infernal la tourmente, à chaud et à froid, pour se matérialiser de manière
hallucinatoire en pieuvre conquérante : « C’est alors seulement que la douleur prend possession du
corps. D’abord elle s’étend et déploie ses tentacules. Elle coule dans le sang comme de la lave en
fusion. Mais l’on ne saurait dire si elle est glacée ou brûlante408. » Tout comme Aїda, « il y a celles
qui ont perdu leurs fils, leur frère, leur père ou leur mari. Celles qui ont vu leur fils ou leur fille
emmenés sous leurs yeux, et, ne les ayant jamais vu revenir […]409 » Cette angoissante tourmente,
que partagent beaucoup d’autres épouses, filles et mères, vivifie « la braise qui ne cesse de
rougeoyer dans leurs yeux meurtris410. » Une situation similaire advient à la mère de Sofiane, ce
jeune homme sensible et naïf dont les conditions précaires de vie l’incite à suivre la mauvaise voie.
Il est devenu un terroriste, pour être ensuite abattu par les forces militaires : « […] un fils qu’elle
406
Ibid., p. 43-44.
407
Ibid., p. 78.
408
Ibid., p. 87.
409
Ibid., p. 127.
410
Ibid., p. 128.
78
avait pourtant perdu bien avant qu’il ne soit tué. Mais cela, elle refuse d’y penser, elle refuse d’en
parler ; sa douleur présente a oblitéré toutes les autres douleurs, les a reléguées dans une partie de
sa mémoire désormais inaccessible411. » Par ailleurs, Kenza, la protagoniste principale Des rêves
et des assassins, en contemplant le visage consterné, assombri et atterré de son amie Selma, « son
amoureux l’[ayant] abandonnée pour épouser une fillette choisie par ses parents412 », déclare avec
une certaine aversion que « la souffrance est aussi une laideur physique413. »
Durant la décennie noire, la peur et la douleur bouleversent et saccagent radicalement la vie
des Algériens et des Algériennes. Plus rien n’a de sens, surtout pour les personnes qui en ont été
les victimes. Les retombées de ces années d’instabilité, où la peur, l’insécurité et la méfiance
règnent en maître absolu, ont indubitablement laissé les marques de blessures inguérissables sur le
corps entier de la société, ainsi que dans l’esprit de ce peuple.
411
Id., Nouvelles d’Algérie (Sofiane B., vingt ans), op. cit., p. 82-83.
412
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 49.
413
Ibid., p. 50.
414
Maïssa Bey, Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 32.
415
Ibid., p. 33.
416
Ibid., (Maïssa Bey citant William Styron) p. 157.
417
Id., Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 80.
79
Dans Des rêves et des assassins et L’interdite, les deux héroïnes, réciproquement Kenza et
Sultana, « expriment l’amertume et le désespoir d’une femme trahie par le despotisme de sa terre
natale, giflée par une marâtre cruelle qui pousse ses filles vers un exil douloureux418. »
Après des années en exil, à son retour en Algérie, Sultana s’étonne du fait que son pays ne
change pas, la même laideur et une saleté épouvantable bourrent ses rues 420. Aussi pour Kenza,
l’Algérie ne représente plus une patrie, mais plutôt un exil. Autant de désespérance qui chasse les
Algérien(ne)s de leur mère patrie : « […] Désespoir du rêve, de tous les rêves brisés. On ne rêve
pas dans un pays comme le mien. Surtout quand on est une femme. On compose avec la noirceur
humaine421. » Kenza pressant que l’Algérie ne peut être sauvée étant donné que le mal poursuit le
carnage de tout ce qui est beau dans ce pays, le ruinant jusqu’à son effacement. Elle divulgue avec
tristesse qu’« On a le désespoir pour ce pays qui se détruit 422 […] », tout en amplifiant que
« l’Algérie a produit tant d’orphelines aux parents vivants. Tant de solitaires aux nombreuses
fratries, qui ont perdu frères, sœurs et amoureux au bout des interdits, aux portes de leur liberté423. »
La jeunesse en Algérie jauge qu’il n’y a point d’espoir ni d’avenir dans ce pays. Même les
intellectuels ne sont pas capables de trouver leur place ici. Ainsi, Salah confie avec un désespoir
accablant à Sultana : « À la fin de nos études, nous, jeunes hommes de “grandes tentes”, virilité
auréolée du désespoir des abandonnés, nous endossions le burnous de la tradition pour goûter aux
pucelles incultes que nous choisissaient nos familles424. » Ces propos semblent différer une part de
la responsabilité de cette situation intenable sur le peuple algérien. À cet égard, Salah, lui-même,
soutient que « Nous sommes les rois, quand il s’agit d’autodestruction et de régression425. » Quant
à Sultana, elle a perdu toute parcelle d’espérance dans la vie, et ce à un âge précoce, après le décès
418
Claudia Mansueto, « Entre le désert et la mer : L’Interdite (1993) et N’Zid (2001) de Malika Mokeddem », Babel,
no 30 (2014), p. 161-174.
419
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 58.
420
Id., L’interdite, op. cit., p. 17.
421
Id., Des rêves et des assassins, op. cit., p 110.
422
Ibid., p. 139.
423
Ibid., p. 58.
424
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 72.
425
Ibid., p. 71.
80
de « [sa] mère, [sa] sœur et l’enfant en [elle], morte avec elles 426 […] », décrétant par la même
occasion que toutes « ses images d’antan et ses paysages d’enfant sont déjà détruits et perdus parmi
la diaspora des ombres qui hantent les éboulis et les démolitions427. » Elle est persuadée qu’il n’y a
aucun espoir d’ancrage pour elle en Algérie.
Dans La prière de la peur, le personnage Abla illustre l’image d’une femme désespérée,
ayant perdu la foi divine en plus de la raison après l’incident qui a ruiné sa fille Hanan :
Elle avait perdu totalement la raison et dès qu’elle se réveillait, elle se mettait à
parler à Dieu en déchirant ses vêtements et s’arrachant les cheveux. Elle se griffait
le visage comme ces femmes libanaises et palestiniennes que l’on montrait à la
télévision. Abla qui, comme tous les musulmans, avait l’habitude de parler avec
Dieu, ne cessait de le houspiller et de le supplier de lui prendre la vie428.
« Abla n’est plus là !429 », elle est touchée par l’état de sa fille au point qu’elle ne reconnaît plus
personne : « Le regard bleu et vide de Abla croisa sans le reconnaître celui de sa fille430. » Comme
d’autres mères algériennes, cette femme ne peut plus supporter l’idée de perdre sa fille qu’elle n’a
pas vue depuis longtemps. Elle se sent trahie par Dieu, pour ne pas avoir répondu à ses nombreuses
prières et procuré sa protection divine à sa fille. De surcroît, ce roman se termine par un sombre et
funeste dénouement : l’arrivée des intégristes à Aїn el Hout, ce village paisible, et l’assassinat par
décapitation de Lalla Kenza : « La noble tête de Lalla Kenza, l’aïeule, le socle et le pivot de la
famille et de l’Algérie, couverte d’un voile de mousseline blanche vola d’un coup de sabre. Elle
alla se fracasser au pied du mausolée de Sidi Slimane431 », ce qui fut suivi par la mort de Hanan 2 :
« Et le cœur fragile de Hanan [2] se brisa. Il ne put résister à l’horreur 432 », son mari « Idris
sanglo[ta] en silence, berçant sa femme morte dans ses bras et ceux de leurs enfants 433. » Cette
clôture dysphorique, baignée dans la barbarie et envahie par l’odeur du sang et de la mort,
symbolise « la transformation de l’Algérie en une terre morte434 », un cimetière, voire un charnier
abritant et témoignant, pour la postérité, des retombées de cette longue guerre d’égarement et de
terreur. De ce fait, sans répit, une démoralisation et une désespérance se sont infiltrées dans l’âme
426
Ibid., p. 174.
427
Id.
428
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 23.
429
Ibid., p. 81.
430
Ibid., p. 80.
431
Ibid., p. 373.
432
Ibid., p. 374.
433
Id.
434
Id.
81
du peuple algérien, car « La guerre avait fait éclater notre bonheur et notre adolescence nous a
laissés avec un cri de rage et de désespoir435 », affirme Hanan 2.
Dans Le Châtiment des hypocrites, le sentiment de désespoir est également omniprésent
depuis l’enlèvement de Mlle Kosra par des terroristes algériens. Une jeune femme qui voulait vivre
tranquillement sa vie. Après les avoir suppliés, elle se rend compte que ses ravisseurs ne la
laisseront pas partir. « Elle était donc prête à s’étaler, à s’humilier, à se cracher dessus, au point où
elle en était, quand sa langue s’alourdit, ses lèvres se plombèrent, ses mâchoires se scellèrent436. »
Ses espoirs de vivre une vie normale, même après son évasion, ont été définitivement détruits à
cause des viols et des tortures qu’elle a subis tout au long de sa captivité de plusieurs mois.
Son voisin et futur époux Rachid Amor, choisi par sa famille pour se débarrasser de la honte
qu’elle représente à leurs yeux, et ne sachant rien des traumas vécus par sa fiancée, ne manque pas
d’émettre lui-même des critiques acerbes sur la mentalité arriérée de ces propres compatriotes en
Algérie qui dénient aux femmes leurs plus simples droits. Quand le serveur refuse de servir Mlle
Kosra, sa fiancée à l’époque, « […] Rachid Amor râla contre les Algériens et leur machisme,
invectivant le système et cette opposition de pacotille, regrettant l’absence d’alternative437. » Il se
demande furieusement :
435
Ibid., p. 326.
436
Leïla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit., p. 23.
437
Ibid., p. 58.
438
Id.
82
envisage de la divorcer et la renvoyer en Algérie. Mme Amor est consciente de sa position
vulnérable et compromettante, elle sait bien que son mari « n’allait pas éternellement supporter un
simulacre d’épouse, une piètre amante, une future mère sans fibre maternelle 439
.»
Conséquemment, après avoir perdu tout espoir de regagner le cœur de son mari, brisée, excédée et
consumée par un destin impitoyable et un désespoir innommable, armée de résilience, elle fait
appel à son instinct de survivance en se libérant de toute moralité encombrante qui la mène, à ce
que nous pourrions nommer, un maricide440 pour ne point succomber, à nouveau, au rôle de victime
du contrôle unilatéral des hommes et au pouvoir socio-politique de son époque.
Ainsi, les romans de ces auteures algériennes constituent une plateforme témoignant du
« désenchantement 441 » et de la désespérance des êtres humains en Algérie. Les dénouements
obsédants de ces œuvres romanesques, et ceux d’autres écrivain(e)s durant cette décennie
ténébreuse, symbolisent et augurent « une fin alarmante dont le caractère d’évocation souligne la
gravité de la situation 442 » en Algérie. Toutefois, cet état de désespoir et cette chute vers la
déchéance peuvent aussi être interprétés « comme une prise de conscience443 » ou comme une
campagne de sensibilisation visant à rappeler à ce peuple ses droits fondamentaux.
439
Ibid., p. 171.
440
« maricide » néologisme savant formé des termes : mari + suffixe : cide = tuer > personne qui a tué son mari.
441
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 97.
442
Id.
443
Ibid., p. 98.
83
désespérée des fantômes qui les hantaient444. » Ces femmes maintenant désaxées, à qui avait été
ôté un élément vital, sont incapables de résister à leurs actes chimériques, car elles « ont perdu
quelque chose d’essentiel, la faculté de réagir justement […] 445 . » Plusieurs de ces égarées
basculent dans la démence démesurée après le meurtre, la disparition ou le rapt des êtres qui leurs
sont chers. La perte des membres de leurs familles sert de déclencheur final devant la violence
qu’elles vivent au quotidien, comme en témoigne Maïssa Bey446. L’irrationalité, la divagation,
l’incohérence des faux dévots animent et promulguent les actes de violence qui ravagent le pays.
L’auteure de Puisque mon cœur est mort nous l’explique ainsi que : « […] tout était prétexte pour
la folie meurtrière qui s’est emparée de ceux qui se sont arrogé le droit d’exécuter des sentences
divines fabriquées par des esprits malades447. »
Le Châtiment des hypocrites est le roman qui peut être envisagé comme l’archétype de
l’autopsie de la chute graduelle et vertigineuse d’une femme algérienne vers la folie, résultant
directement de l’irrationnelle, voire de la délirante atmosphère sociopolitique de cette époque. Ce
récit évoque un des meilleurs modèles des ravages graduels de la démence qui va agripper tant de
jeunes femmes. En effet, durant cette guerre civile, la déchéance du respect pour l’être féminin va
s’accompagner de toutes sortes d’humiliations, d’indignité, d’offenses, d’invectives, de vilénies et
d’avanies envers la femme. Ainsi, Benaouda Lebdaï voit l’écriture de Leїla Marouane comme un
« secouement » de la littérature algérienne, d’une écriture osée qui aborde des thèmes tabous, d’une
« implacable mise à nu »448. Dans cette perspective, l’auteure ose parler sans pudeur des grands
sujets tabous de la société algérienne, ce qui amène son style à être qualifié de « provocateur449. »
Par ailleurs, c’est par le truchement d’une écriture acérée, implacable, piquante et sémillante
accompagnée d’un lexique cru, brutal, réaliste et teinté souvent d’ironie que Leïla Marouane
pondère dans son récit double les contraintes entre la représentation de la réalité et celle des
obsessions hallucinantes et imaginaires de son héroïne. Généralement, au début, les personnages
féminins, mis en scène par Leїla Marouane, se conforment aux us et aux coutumes de la société et
444
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 163.
445
Ibid., p. 116.
446
Id., Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 84. (Histoires des femmes qui sont devenues folles après l’assassinat
des membres de leurs familles).
447
Ibid., p. 30.
448
Birgit Mertz-Baumgartner, « Leїla Marouane ou L’Art de la provocation », dans : N. Redouane (dir.), Diversité
littéraire en Algérie, op. cit., p. 208 (citant Cf. Benaouda Lebdaї, « Leїla Marouane, du côté de la condition féminine.
Une implacable mise à nu », El Watan, 10 mars 2005, « [Link] »,
2009).
449
Id.
84
vivent ou aspirent à vivre une vie normale. Puis, graduellement, une fois que l’emprise de l’horreur
vécue les enveloppe sans répit, et que rien ni personne ne leur procure aide ou soutien, elles
succombent, en secret, aux conséquences des fractures de leur être mental. Elles finissent par
naviguer silencieusement dans la vie dans un corps meurtri et un esprit brisé, ce qui les conduit
inexorablement vers des fantasmes de plus en plus envahissants et les font sombrer dans l’abîme
insondable et ténébreux de la folie. Ce qui est le cas, entre autres, de Mlle Kosra/Cathie
Cassure/Mme Amor, la protagoniste principale, dans Le Châtiment des hypocrites.
Cette victime de viols, source de honte et de mépris dans le contexte de l’Algérie
traditionnelle, fait jaillir des personnalités multiples, qui lui prodiguent un simulacre de vengeance
et une façon de reprendre le contrôle sur sa vie. Leïla Marouane revendique l’équité totale envers
la femme. Elle refuse tous les actes, les coutumes ou les lois qui entravent son bien-être, ainsi que
son droit à la justice et à la liberté. Dans Le Châtiment des hypocrites, la protagoniste, Mlle Kosra,
souffre physiquement et psychiquement n’ayant jamais pu verbaliser entièrement son mal, en plus
du sentiment de honte tapi en elle, à cause de la trahison et de l’hypocrisie de sa famille. Il y a très
peu de soins psychologiques offerts aux femmes victimes de crimes de guerre et notamment en
Algérie à l’époque. Tout au long du récit, ses traumatismes réapparaissent comme une hausse
accrue de fièvre et estampillent son corps plutôt que d’être avoués, reconnues, réitérés, honnis,
expulsés et présentés sobrement de sorte à les juguler et les enrayer grâce à des séances
psychothérapeutiques. Tout comme le souligne Birgit Mertz-Baumgartner, l’écrivaine rend évident
que « c’est par le corps de Fatima Kosra/Amor que s’expriment tous les traumatismes vécus (rapt,
viol, grossesse non-voulue, torture, prostitution, actes sexuels forcés, fausses-couches, trahison par
sa famille et son mari) et dont la protagoniste est incapable d’en parler450. » Il nous faut aussi
mentionner que ces non-dits, ces brèves souvenances de tortures physiques et sexuelles endurées
lors de sa séquestration forcée parmi les Islamistes, la honte versée sur elle par sa famille et la
société, mais également ses propres secrets et mensonges sur sa vie de femme prédatrice sexuelle
et meurtrière, suscitent des retombées pernicieuses corporelles et psychiques sur Mlle Kosra, car
elle endure des pertes de mémoires obsédantes, des insomnies affligeantes et de longs cortèges
d’hallucinations psychologiquement traumatisantes. À cela s’imbrique le fait qu’on pourrait penser
que l’héroïne de Marouane est devenue folle parce que la violence de la guerre civile en Algérie
450
Birgit Mertz-Baumgartner, « Leїla Marouane ou L’Art de la provocation », dans : Najib Redouane (dir.), Diversité
littéraire en Algérie, op. cit., p. 216-217.
85
peut se répercuter en écho dans les propres actions des individus, qui ont été eux-mêmes ostracisés
et honnis par la société.
Conséquemment, comme le note Birgit Mertz-Baumgartner, cette femme va quitter son
statut de victime et devenir schizophrénique et vengeresse, commettant des actes indescriptibles451.
Et cela la transforme radicalement en une sorte d’ange de la mort. Dans la ville d’Alger, lors de ses
cycles phantasmatiques, Mlle Kosra se métamorphose en une super-héroïne des bandes dessinées
(Cathie Cassure). Le processus de clivage de la psyché de la protagoniste principale Mlle
Kosra/Cathie Cassure opère une mutation. Ce qui l’amène à sillonner la nuit, les rues, et fréquenter
les bars de la capitale algérienne à la recherche d’hommes pour coucher avec eux et, ensuite,
entamer l’ablation de leurs membres sexuels :
[…] elle (Mlle Kosra) était réellement devenue, non pas la racoleuse occasionnelle,
s’envoyant en l’air avec des inconnus qui, aussitôt le coït achevé, la révulsaient,
mais un être à part entière, un individu dissocié des autres individus, une
INDIVIDUE, une femme différente des autres femmes […] 452
Mlle Kosra/Cathie Cassure, dont l’autre patronyme équivoque – (Mlle Kosra/Mme Fatima
Amor) – circonscrit encore davantage son schisme schizophrénique, va enfin atteindre un niveau
de respectabilité, tant attendu, en devenant Madame Fatima Amor, grâce au mariage arrangé par
sa famille. Une Fatima Amor fécondée plusieurs fois par son époux, mais sans résultat. Par la suite,
endurant plusieurs fauche-couches et se débarrassant de son fœtus dans la cheminée 453 , elle
accomplira la dernière étape de sa descente dans la folie par des actes horrifiants, car son mari a
commis une violation impardonnable, celle d’avoir lu le carnet secret de son épouse. Cette lecture
interdite engendrera sa mort. La rédactrice criminelle du carnet – cet objet intime, son confident,
son double en quelque sorte – dans lequel l’écriture fournit un semblant d’affranchissement et de
soulagement et où les mots, sorte d’exutoire de ses souffrances, contribuent aussi à exorciser son
mal de vivre. Son époux sera donc drogué, violé, puis cuit au court-bouillon du bain électrique…
que lui administrera sa femme ayant plongé totalement dans la violence, comme celle imprégnant
l’Algérie :
Prenant peur qu’à son réveil il constatât ce viol, qu’il me réprimandât de l’avoir
souillé, et afin d’effacer toute trace de cette profanation, j’ai fait sauter les
menottes, et l’ai traîné comme un sac jusqu’à la salle de bains. Je l’ai allongé dans
la baignoire, et j’ai laissé couler l’eau chaude jusqu’à ce qu’elle l’immergeât. Puis
451
Ibid., p. 209.
452
Leїla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit., p. 51-52.
453
Ibid., p. 192.
86
dans l’eau, j’ai plongé le chauffe-eau électrique à la tige entortillée, que j’ai
immédiatement branché dans la prise du sèche-cheveux454.
Son crime ne s’arrête pas là. Elle continuera à commettre d’autres atrocités sur le cadavre de son
mari, mais avec un détachement anormal : « À mon retour, l’aube pointait, et mon mari était plus
que purifié. Il était cuit. Irréversiblement cuit. Lorsque je l’ai découpé, pas une goutte de sang n’est
venue poisser le parquet qu’il venait de briquer455. »
Leïla Marouane se sert d’un langage intense et d’une flagrante violence, parfois plein
d’humour noir, dans la description de ce type de scènes atroces456. Cette folie qui remplit son texte
constitue « une sorte de transgression de tabous qui dominent la vie des femmes457. » Elle veut
aussi montrer que :
En ce sens, Leïla Marouane discerne que la folie peut être un moyen de s’adapter et de trouver un
équilibre dans la vie, afin en quelque sorte, que l’être féminin puisse se réapproprier et récupérer
enfin son « Je ». Choisissant la voie de la folie dans ses écrits lui offre aussi l’opportunité de
dénoncer ces traditions obsolètes qui empêchent les femmes de vivre pleinement leur sexualité459.
Latifa Ben Mansour, elle aussi, explique les conjonctures qui affectent l’état mental de
nombreux Algériens et Algériennes. Dans son roman, elle donne un exemple de la mère de Hanan
qui succombe à un autre type de démence à cause de ce qui est arrivé à sa fille bien-aimée Hanan.
Cette dernière perd ses jambes suite à un attentat à la bombe à l’aéroport. Cette femme perd la foi,
ne pouvant plus être croyante après cet incident. Cela l’ébranle au point de devenir totalement
454
Ibid., p. 218.
455
Ibid., p. 219.
456
Birgit Mertz-Baumgartner, « Leїla Marouane ou L’Art de la provocation », dans : Najib Redouane (dir.), Diversité
littéraire en Algérie, op. cit., p. 212.
457
Ibid., p. 213.
458
Georges Bataille, La littérature et le mal, Gallimard, 1957, (1990), p. 103.
459
Birgit Mertz-Baumgartner, « Leїla Marouane ou L’Art de la provocation », dans : Najib Redouane (dir.), Diversité
littéraire en Algérie, op. cit., p. 213.
87
folle : « […] leur mère [Abla] qui avait définitivement perdu la raison et ne cessait d’insulter
Dieu460. »
Quant à Malika Mokeddem, son écriture fournit la « matière à interroger et à penser le
réel461. » Elle décrit la barbarie des années 1990 et interprète la douleur ainsi que le malaise d’un
peuple déchiré et enchaîné par des traditions caduques. Sa production romanesque est fortement
imprégnée par ses expériences personnelles et par les événements qu’elle a vécus en Algérie et
ailleurs. Elle encourage les victimes, en particulier les femmes, à se rebeller contre le système
chaotique et phallocratique qui les étrangle afin de retrouver un équilibre salvateur dans leurs vies.
Un sentiment de rage brûlante incendie le cœur de sa protagoniste Sultana à cause de
l’invasion accrue de l’intégrisme dans son village et de la mort de son ami/amant Yacine. Son passé
revient hanter son esprit, en plus elle ne se sent plus en sécurité dans ce village. Elle devient
délirante : elle imagine qu’elle a été suivie par une voiture sans conducteur tout le long du trajet
entre Tammar et Aїn Nekhla et qu’elle voit le défunt Yacine devant son chevalet en train de peindre
une femme de dos462. À cet égard, le petit Alilou informe Salah : « qu’il l’avait suivie et qu’elle
serait en train de dormir là-bas463 » dans les ruines du ksar où se trouve sa maison natale.
Quant à Kenza, elle se considère comme une victime de ce monde qui est en train de
s’écrouler : « Avec les années, je suis parvenue à me persuader que si “quelque chose” s’était
déglingué en moi, c’est que notre monde engendre ses propres ratages, ravages, barbarie… Je fais
seulement partie des plus réceptifs à ses dégâts464. » Kenza et son amant, Yacef, vivent en outre
dans un état de peur et d’insécurité constante à cause de leur amour, qui est considéré comme un
péché, car ils ne sont pas religieusement mariés. Ils peuvent être la cible de « tant de fous si fous
qu’ils prennent leur démence pour du droit divin. Tant de voyous qui pour trois sous vous feraient
la peau. Tant de sanguinaires qui veulent allonger leur palmarès de meurtre465. » Malika Mokeddem
tient à corroborer que la barbarie régnant en Algérie et le sentiment d’insécurité sont la cause des
troubles, psychologiques, affectant tout le monde. En somme, ces romans dénudent et exemplifient
les divers types de ravages démentiels de cette décennie noire sur la population.
460
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 27.
461
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 137.
462
Malika Mokeddem, L’interdite, op. cit., p. 167-168.
463
Ibid., p. 218.
464
Id., Des rêves et des assassins, op. cit., p. 25.
465
Ibid., p. 43.
88
6. La fuite devant l’horreur des années noires
À l’exception de l’écrivaine Maïssa Bey, Malika Mokeddem, Latifa Ben Mansour et Leïla
Marouane sont parmi les premières à avoir quitté l’Algérie, avant ou durant la décennie noire. Les
menaces de mort et l’assassinat des intellectuels algériens, comme le poète Tahar Djouat, les ont
forcées à fuir l’Algérie. La recherche d’une vie digne et libre loin des impositions tyranniques tout
autant que l’accès à de meilleures opportunités professionnelles constituent également un puissant
catalyseur pour s’installer à l’étranger. Vivre loin de l’Algérie leur ouvre en plus la voie de pouvoir,
sans censure, manifester « leur disposition critique face à l’idéologie islamiste466 » et de se révolter
face aux dégradantes conditions sociales et politiques de leur pays.
La fuite n’est pas toujours physique, parfois les gens, qui ne peuvent pas voyager
virtuellement, échappent à leur réalité par l’imagination, voire la folie « comme pour se protéger
d’une émotion dangereuse et parfois difficilement maîtrisable […]467. » Par exemple, le cas d’Aïda,
dans Puisque mon cœur est mort, en est une illustration, celle-ci a carrément refusé de participer
aux préparatifs de rituels lors des obsèques de sa mère468. De même, lors des funérailles de son
enfant. Elle se réfugie dans une échappée mentale. Elle décrit sa fugue émotionnelle comme : « Une
sensation que j’avais déjà ressentie fugitivement, lors de moments exceptionnels de ma vie. Un
sentiment étrange d’irréalité. Un peu comme si j’assistais à une pièce qui se donnait sans moi, où
seul le décor m’était familier469. » Cette évasion affective aide généralement la personne qui souffre
à oblitérer, même si n’est que pour un instant, son immense chagrin. C’est une manœuvre établie
pour s’adapter et finalement accepter la nouvelle réalité à laquelle elle doit faire face.
Quant à Malika Mokeddem, la fuite est une caractéristique frappante de la plupart de ses
personnages, soit ils se sont déjà échappés de leur pays, soit ils envisagent de le quitter. Et le font.
Toutefois, Sultana évoque tristement « le contexte pénible de ce départ. Ensuite, de fuites en
ruptures, d’absences en exils, le temps se fracasse. Ce qu’il en reste ? Un chapelet de peurs, bagages
inévitables de toute errance470. » Ses deux héroïnes, Kenza et Sultana, quittent l’Algérie pour fuir
les assassins des rêves, leur condition de vie, tout comme la situation incendiaire de leur pays471.
466
Naravas, (29 novembre 2018), L’extermination de l’intelligentsia algérienne - Sur le massacre des intellectuels
(1993-1998) par les islamistes armés, <[Link]
467
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 112.
468
Id., Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 25.
469
Ibid., p. 23.
470
Malika Mokeddem, L’interdite, op. cit., p. 12.
471
Khalid Zekri, « Violence et silence : Des rêves et des assassins de Malika Mokeddem », dans : N. Redouane, Y.
Bénayoun-Szmidt et R. Elbaz (dirs.), Malika Mokeddem, op. cit., p. 138.
89
Sultana complète plus loin que « […] les menaces et les interdits de l’Algérie me sont devenus une
telle épouvante. Alors j’ai tout fui. Une fuite irraisonnée lorsque j’ai senti poindre d’autres
cauchemars472. » Pour l’auteure ainsi que pour ses protagonistes, la migration devient le seul moyen
de survivance473. À la fin de L’interdite, Sultana décide de rejoindre son pays d’accueil, la France,
et dans Des rêves et des assassins, Kenza décide d’aller explorer d’autres pays très éloignés de
l’Algérie, comme le Canada. Toutes les deux optent pour un style de vie libre et nomade au lieu de
demeurer sédentaires et prisonnières dans un pays qui s’autodétruit jour après jour. Sultana
confirme que le retour à son village natal n’a en fait abouti qu’à « détruire ses dernières illusions
d’ancrage 474 . » Mais, cette décision ne l’empêche pas de continuer à soutenir les femmes
insoumises de son village. Même si elle n’est pas physiquement présente avec elles, Sultana
demande à son amie Khaled de : « [Dire] aux femmes que même loin, [elle est] avec elles475. » En
définitive, comme le soutient Claudia Mansueto :
[…] pour échapper aux contraintes de l’espace réel, la parole de Malika Mokeddem
est errante, mouvante, nomade comme sa grand-mère bédouine. Ouverte et
transgressive, l’écriture de l’intellectuelle algérienne n’est pas assimilée à la
sédentarité, elle est associée à une idée de départenance, de fuite irrationnelle vers
un Ailleurs indéfini476.
En lisant les dernières pages de la clôture de L’interdite, le lectorat ressent que les paroles
de Sultana entraînent à une révolution qui mènera par la suite à l’émancipation des femmes de Aїn
Nekhla477. La fuite de la protagoniste ne signifie pas nécessairement que le roman s’achève. Elle
peut manifester « un prolongement non restrictif qui invite à une lecture multiple en fonction de sa
propre démarche478. » Comme l’indique Claude Duchet à cet égard : « le bout d’un texte n’est pas
sa fin, mais l’attente de sa lecture, le début de son pourquoi, de son vers quoi479. » De surcroît, cette
fin ouverte, cet inachèvement narratif, permet « le passage à un autre texte à écrire480. »
472
Malika Mokeddem, L’interdite, op. cit., p. 65.
473
Ibid., p. 234.
474
Ibid., p. 235.
475
Ibid., p. 264.
476
Claudia Mansueto, « Entre le désert et la mer : L’Interdite (1993) et N’Zid (2001) de Malika Mokeddem », art. cit.,
p. 161-174.
477
Frederick I. Case, « L’Analyse sociocritique du roman africain : problèmes d’une méthode », dans : G. Falconer,
H. Mitterand (éd.), La lecture sociocritique du texte romanesque, op. cit., p. 55.
478
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 93.
479
Claude Duchet, « Pour une socio-critique, ou variation sur un incipit », Littérature, no 1 (1971), p. 8.
480
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 96.
90
Dans Des rêves et des assassins, à cause de l’indocilité de son mari qui a engrossé la bonne
quand elle était en voyage à Montpellier481, la mère de Kenza, Keltoum, « […] s’est rebellée. Elle
a décidé de partir, de tout quitter. Elle a choisi 482» de préserver sa dignité. Même Kenza choisit de
déserter sa famille et de partir en France : « [elle] préfère aller là où l’intégrisme ne risque pas de
[la] rattraper. Là où plus aucun remugle religieux ne pourra venir [la] polluer la vie de nouveau483. »
Dans ce sens, ce sont les conjonctures tragiques des événements et les circonstances de vie
insupportable en Algérie qui la force à tout laisser derrière elle, car elle en ressent de la répugnance,
de l’écœurement et de l’aversion d’où :
Le projet de départ […] s’est imposé à moi, tout à l’heure, dans la foule de
l’enterrement. Ras-le-bol de voir transformer en macchabées les meilleurs d’entre
nous. Ras-le-bol des tombes. Ras-le-bol des viols, des récits sanglants et autres
chroniques de cauchemar dans nos journaux, nos radios. Dans les rues. Ras-le-bol
des menaces et entraves familiales. Ras-le-bol des différentes facettes de
l’abjection. Ras-le-bol de vivre en suspens, entre craintes et précarité, sans avenir.
Tout ça est bien trop lourd pour ma petite personne. Partir très loin. Je ne sais pas
encore où484.
Kenza opte donc pour « un total dépaysement pour oublier485 », afin d’entamer une nouvelle vie
loin de la frustration, de l’absurdité sanglante et de la barbarie quotidienne. En vertu de ces aspects,
le dépaysement ou le déplacement de Kenza indique le choix intense de se distancer des
événements qui lui ont fait tant mal bien qu’elle évoque aussi une « perte d’un lieu d’intimité, de
proximité de l’être486. » Dans ces circonstances nuisibles, quitter ce pays secoué par la violence
glorifie la vie se mue en rêve : « […] pour l’instant mieux vaut l’exil que la mort là-bas487. »
Dans toutes les nouvelles de Maїssa Bey, nous ne manquons pas de remarquer que tous les
personnages n’ont qu’un souhait, celui de fuir leur quotidien. Il y a ceux/celles qui veulent échapper
à leur routine aliénante, d’autres à la misère, à leur douleur ou pour s’évader complètement, loin
de leur patrie. Quelles que soient les raisons, leur objectif est le même : fuir par tous les moyens
possibles leur réalité accablante. Ainsi, dans le cas de Réda, ce dernier veut échapper à la mort, à
ses assassins, mais il échouera. Il avoue à sa femme que « […] c’est la deuxième lettre [qu’il reçoit],
481
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 10.
482
Ibid., p. 24.
483
Ibid., p. 71.
484
Ibid., p. 74.
485
Ibid., p. 93.
486
Charles Bonn, Lectures nouvelles du roman algérien, op. cit., p. 141.
487
Ibid., p. 92.
91
avec le verdict cette fois… condamné à mort sur ordre de l’émir ! […]488 » Quant à Sofiane, un
jeune homme de vingt ans, il est « […] parti sans rien dire à personne, sans rien emporter avec
lui489 » pour échapper à son père intransigeant, « […] un père que Sofiane avait fini par haïr, par
fuir, pour se réfugier hors des murs de la maison, auprès de ceux qui savaient l’écouter, qui savaient
lui parler, et lui avaient donné l’illusion de le comprendre, pour mieux le prendre dans leurs
filets490. » Il va s’allier aux terroristes, mais les forces militaires finiront par l’abattre. Sa fuite ne
le mènera qu’à la mort.
Leïla Marouane, ainsi que Malika Mokeddem, ont été parmi les intellectuel(le)s menacé(e)s
par les fanatiques. Dans son roman, l’héroïne de Marouane désire recommencer, renouveler sa vie,
la réparer, en coller en quelques sortes les parties brisées, surtout après son mariage avec son ancien
voisin, Rachid Amor qui réside en France. Elle ressent que ce départ vers un autre pays, cette fuite
à laquelle elle aspire depuis longtemps, la libérera de « […] ce malaise d’exister, cette sensation de
peser trop lourd sur la terre, d’altérer le paysage […]491. » Même les deux protagonistes de La
prière de la peur Hanan 1 et Hanan 2 quittent leur pays pour étudier et pour poursuivre une carrière
en France, mais surtout pour échapper aux options limitées qu’offre leur pays natal et aux traditions
sclérosantes qui moulent et façonnent la vie des femmes.
À l’hôpital, après l’explosion à l’aéroport, Hanan 1, tout en résistant à l’effet de la
morphine, exhorte les membres de sa famille de : « - Quittez Tlemcen. Faites comme nôtre ancêtre
Sidi Abdallah […] Quitter Tlemcen et n’y revenez que lorsque vous l’aurez arrachée des griffes
des commerçants, des marchands de mosquées et des faux dévots492. » Même l’aïeule Lalla Kenza,
brave et confiante, portant toujours son linceul sur elle, en a assez de la terreur et de ses
responsabilités innombrables et exténuantes envers les membres de son village. Elle avoue aux
femmes qu’ : « [Elle est] fatiguée ! Fatiguée par les épreuves qui s’acharnent sur [elle] ! Fatiguée
par la mort et les funérailles ! Fatiguée parce qu’[elle ne doit] rien laisser paraître ! Lasse d’être un
socle et un roc. [Elle] veut partir [elle] aussi493. »
488
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 26.
489
Ibid., p. 79.
490
Ibid., p. 88.
491
Leïla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, op. cit., p. 98.
492
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 26.
493
Ibid., p. 161.
92
Idris, l’époux de Hanan 2, a été aussi forcé de quitter l’Algérie, apparemment après des
actes de torture494. Il a subi, comme plusieurs des victimes de cette guerre civile, « des pressions
psychologiques très graves495 » qui l’aiguillonnent, dans son cas, à « s’enfuir avec [seulement] cent
francs en poche496. » Pourtant, dans ce roman aussi, la migration n’est pas envisagée comme un
acte désirable, mais plutôt comme une imposition. Hanan 1 décrit avec amertume la nostalgie et la
tristesse de ceux/celles qui ont quitté leur pays à la recherche d’une vie ailleurs :
[…] ces hommes et ces femmes ont dû traverser la Méditerranée pour trouver la
fortune et le bonheur, alors qu’il était à portée de leurs mains, chez eux en Algérie.
Il suffisait de le vouloir, de l’exiger, de se battre pour l’acquérir, quitte à mourir.
Ils sont partis plein de vie et d’espoir et ils agonisent de ce côté-ci. Ils meurent à
petit feu en se consumant de désespoir497.
Hanan 1, la défunte, a beaucoup regretté d’avoir quitté son village. Elle comprend finalement que
« la fuite n’a jamais rien résolu, et que, les problèmes resteront498. » À plusieurs reprises, elle
répète cette phrase : « J’aurais dû me couper les pieds plutôt que de quitter mon pays ! 499 » En
réalité, Hanan 1 n’avait pas d’autres choix que de fuir, car tombée enceinte sans être mariée ne
correspond point aux attentes, aux coutumes et aux traditions de son village. En fait, sa cousine,
Hanan 2, va reprocher à tout le village la mort de sa cousine, convaincue que personne ne l’aurait
aidée généreusement à surmonter sa situation. Hanan 2 nous confie les raisons qui ont poussé sa
défunte cousine à quitter son village et son pays natal :
Ce jour-là, elle était définitivement partie. Et tout cela à cause des ancêtres et des
ragots et des rumeurs et des condamnations et des blâmes et des mises au ban de la
société, parce qu’elle était une femme. Vous l’auriez rejetée, vous qui pleurez ce
soir sa mort ! Morte, elle l’était déjà ! Sacrifiée sur l’autel de l’honneur, du nif, de
l’hypocrisie. Elle n’avait pu assumer une maternité sans un père pour son enfant !500
La description de la situation des émigrés par Latifa Ben Mansour rappelle que
« l’émigration est d’abord une situation spatiale extrême, puisque l’émigré est celui qui n’a plus
d’espace identitaire duquel se réclamer. Il a quitté son pays “d’origine”, et son insertion dans le
494
Ibid., p. 259-261.
495
Ibid., p. 261.
496
Id.
497
Ibid., p. 277.
498
Ibid., p. 278.
499
Ibid., p. 279-282.
500
Ibid., p. 365.
93
pays “d’accueil” est souvent problématique501. » Dans La prière de la peur, Hanan 1 a bien observé
cette perte d’appartenance, l’éclatement identitaire ainsi que le regret tourmenté dans les yeux des
émigrés en France :
On lisait beaucoup de nostalgie dans les yeux de ceux qui écoutaient presque
religieusement en battant la mesure. C’étaient surement quelques rapatriés
d’Algérie ou des jeunes y ayant séjourné pendant quelques années, quelques mois
ou quelques semaines. Lorsqu’ils devaient avoir le mal du pays, « le mal de là-
bas », ils venaient réchauffer leur cœur transi dans ce café tenu par un émigré qui
parlait avec l’accent des cigales, du soleil et de la lavande. Ils restaient à
plaisanter, rire et s’enivrer des chants de l’autre rive de la Méditerranée 502.
À cet égard, Charles Bonn souligne que « l’émigration-immigration » est généralement une affaire
sociale ou politique. Quand ce phénomène est lié à la culture, un conflit entre la culture d’origine
et celle d’accueil peut survenir, autrement-dit la non-assimilation est le résultat de ce contact
culturel503. En tout état de cause, personne ne veut vraiment quitter son pays natal à moins que des
circonstances impérieuses ne la poussent à prendre cette décision difficile et pénible.
[…] malgré la folie meurtrière qui ravage le pays, malgré la peur qui les assaille au
moment où ils sortent de chez eux, tous les jours, et la tentation toujours présente
de renoncer à tout, de se terrer, de ne pas s’exposer, le moins possible, ils
continuent à travailler, à emmener leurs enfants à l’école chaque matin, à se
retrouver, comme aujourd’hui, comme si rien n’avait changé dans leur vie 504.
Le Coran nous rappelle que « À côté de la difficulté, est certes, une facilité505 » ; l’espoir est, donc,
constamment un choix pour ce peuple majoritairement musulman. L’espoir nous fait croire que
demain sera encore meilleur506, parachève Maïssa Bey.
501
Charles Bonn, Lectures nouvelles du roman algérien, op. cit., p. 87.
502
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 273.
503
Charles Bonn, Lectures nouvelles du roman algérien, op. cit., p. 105.
504
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., p. 114.
505
Coran, sourate Ash-Sharh, versets 5/6, dans : Islam-fr (en ligne).
506
Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, op. cit., 125.
94
Quant à Malika Mokeddem, elle espère que malgré les épreuves, il existe encore des choses
pour lesquelles il vaut la peine de vivre : « Mais les voix, le rire surtout, de mes amis me font du
bien. Rire qui casse nos silences. Brasse peurs et dérisions. Désarme l’angoisse. Rire, notre seule
arme contre l’infâme […] 507 » Elle présente à son lectorat « le portrait d’une Algérie duale,
dichotomique : entre régression et espoir, la région maghrébine est une terre en ébullition
perpétuelle, un coin obscur où le courage d’idéalistes en révolte fait éclore l’envie de transgresser
ce qui est séculaire, immuable508. »
Dans L’interdite, Vincent, le Français, décrit le visage de Tayeb – ce nom signifie un
homme bon et gentil en arabe – le propriétaire d’un restaurant à Aїn Nekhla, dont « [le] visage bon
enfant, serein, peut-être le vrai visage de l’Algérie 509 . » Du point de vue d’un étranger, nous
pouvons déceler encore des signes de bonté dans ce pays. En outre, la petite Dalila avec « [son]
regard, sa passion pour la lecture évoquent l’espoir, la conviction têtue que l’avenir ouvrira les
portes au vent printanier qui efface l’esclavage et la soumission510. » En effet, la présence de ces
personnages prédit un avenir possiblement harmonieux, un espoir revivifiant et que le bien a encore
une place dans ce pays. La fin ouverte de L’interdite ainsi que Des rêves et des assassins nous
oriente et nous guide « vers l’espoir d’un avenir qui effacera la réalité du présent tragique en
Algérie511. »
La prière de la peur englobe aussi la notion de l’espoir. Hanan 1, la victime d’un attentat,
qui est devenue tronc, confirme que « […] malgré les blessures, malgré les coups et les déchirures,
la vie valait vraiment la peine d’être vécue512. » L’Algérie, depuis des lustres, est connue par la
vaillance de son peuple, nous confie Latifa Ben Mansour : « Nous étions cette jeunesse qui devait
continuer le combat de nos aînés sous leur regard que nous croyions tendre et plein d’affection.
Nous étions cette génération qui devait construire notre pays et en faire un paradis sur terre513. »
Dans sa lettre, la défunte Hanan demande à sa cousine et à toutes les femmes « d’apprendre à
dompter leurs émotions et leurs blessures, de maîtriser leur chagrin et de prendre la relève514 »,
507
Malika Mokeddem, Des rêves et des assassins, op. cit., p. 144.
508
Claudia Mansueto, « Entre le désert et la mer : L’Interdite (1993) et N’Zid (2001) de Malika Mokeddem », art. cit.,
p. 161-174.
509
Malika Mokeddem, L’interdite, [Link]., p. 165.
510
Claudia Mansueto, « Entre le désert et la mer : L’Interdite (1993) et N’Zid (2001) de Malika Mokeddem », art. cit.,
p. 161-174.
511
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 105.
512
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 193.
513
Ibid., p. 232.
514
Ibid., p. 139.
95
puisque à la fin l’espoir et « le rire [restent] l’unique corde qui les retient et les ramène à la vie515. »
Sur son lit de mort et avant d’entrer dans son sommeil et silence éternel, Hanan espère et prie pour
la renaissance d’un avenir meilleur pour son village et son pays.
Elle se mit à prier pour que Aїn el Hout demeurât à jamais la terre sacrée, Al Horm,
ce lieu où quiconque est dans la désolation, le chagrin, la peine, la terreur, puisse
trouver refuge, réconfort et apaisement. Ainsi l’avaient voulu ses ancêtres et ainsi
devait rester ce territoire516.
Latifa Ben Mansour souhaite donc que « l’Algérie se réconcilie avec elle-même517 » et que les
périodes de prospérité et de bonheur, de fraternité et de convivialité reviennent.
Dans Puisque mon cœur est mort, bien que le personnage principal Aїda soit totalement
affligée par la mort de son fils, elle essaie néanmoins de rester positive, en confinant dans l’écriture
ses émotions et ses ennuis « pour se remettre à suivre le cours de la vie518. » Elle confie : « Je t’écris
parce que j’ai décidé de vivre. De partager avec toi chaque instant de ma vie. Je t’écris pour défier
l’absence et retenir ce qui en moi demeure encore présent au monde519. » En ces moments de deuil,
la tante Halima, une femme religieuse, conseille à Aїda d’être patiente et d’accepter les
commandements de Dieu. Elle lui rappelle les paroles proférées par Abdou Horeira, le compagnon
de notre prophète bien-aimé, aux affligés : « Les croyants qui savent se résigner quand Dieu aura
fait mourir l’être qu’ils affectionnaient le plus en ce monde, n’auront aucune autre récompense que
le Paradis520. » Pour amoindrir sa douleur, Aїda se rend tous les jours au cimetière. Rencontrer des
personnes dans le même état lui fait du bien et lui rappelle qu’elle n’est pas la seule souffrant de
ces tribulations. Ainsi, « [ces femmes] hantent quotidiennement les cimetières, dans l’espoir de
rencontrer des personnes qui pourraient comprendre leur détresse521. »
Dans Le Châtiment des hypocrites, Mlle Kosra espère commencer une nouvelle vie à côté
de son mari, loin de son pays natal, de sa famille et de la société algérienne hypocrite. C’est avec
une jubilation contagieuse et remplie d’espérance qu’elle anticipe son voyage vers la France :
« Demain, d’ailleurs, c’est le printemps, enfin, elle croit, et si c’est le cas, que c’est le printemps,
elle compte bien en profiter. Elle compte profiter de toutes les saisons : les lumières et les couleurs,
515
Ibid., p. 131.
516
Ibid., p. 80.
517
Ibid., p. 116.
518
Maїssa Bey, Puisque mon cœur est mort, op. cit., p. 20.
519
Ibid., p. 19.
520
Ibid., p. 48-49.
521
Ibid., p. 127.
96
ici, sont comme nulle part ailleurs522. » Mlle Kosra aspire avec une anticipation expectative à ce
nouveau cycle de vie ; « Tout n’est pas perdu523 », se convainc-t-elle. Elle présage que son mariage
avec Rachid Amor, son départ vers un nouvel espace en France, une vie normale et tranquille dans
la capitale des lumières la sauvera, la ressourcera, lui fera oublier son passé cruel et lui redonnera
des ailes d’espoir.
Malgré la guerre civile, le terrorisme de ces dix années noires et sa panoplie de massacres,
d’injustices, d’agressions, d’incertitudes, d’insécurité accompagnés, entre autres, de leur cortège
de peur, violence, douleur, inhibition, silence, désespoir, folie, Latifa Ben Mansour, Maïssa Bey,
Malika Mokeddem et Leïla Marouane, par l’urgence de la dénonciation dans leurs écrits, en ont
révélé les retombées qui ont affecté la population algérienne.
Dans les romans étudiés, les trajectoires narratives et originales ainsi que les ingéniosités
stylistiques de leurs auteures ont permis certes de dévoiler des moments sombres de l’Histoire de
l’Algérie, mais, tout en aspirant à ouvrir un nouveau chapitre plein de promesses et en exhortant
les Algériens et les Algériennes à reconstruire leur pays vers une nouvelle ère où la paix, la stabilité,
l’équité et la justice, pour tous, deviendrait le mot de passe.
Conclusion
L’avidité de rester au pouvoir et l’absence de démocratie ont conduit l’Algérie à la ruine.
Les affrontements entre les forces militaires et les groupes islamistes armés ont dévasté et divisé
cette nation et sa population. « Les circonstances socio-politiques, l’horreur et la tragédie qui
frappent l’Algérie exige une implication directe qui risque d’être périlleuse 524 . » Ainsi,
impulsés par la situation de leur pays, des hommes et des femmes ont décidé de se révolter contre
la barbarie et l’obscurantisme. Contre l’armement, la militarisation et le terrorisme, l’écriture
semble être un des moyens de résistance pour condamner ce conflit socio-politique.
Bien que les femmes aient une position encore inférieure dans ce pays, plusieurs ont pris
leur plume pour aider à mettre fin à cette guerre civile. L’émergence de l’écriture féminine au
Maghreb est plus récente par rapport à l’écriture masculine qui a commencé à s’amplifier dès la fin
de la colonisation française. Elle apparaît, selon Charles Bonn, souvent plus dynamique et se
522
Leïla Marouane, Le Châtiment des hypocrites, [Link]., p. 108.
523
Ibid., p. 183.
524
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 167.
97
caractérise par une doxa qui n’est plus admissible par les partisans du féminisme 525 . Dans ce
contexte Abdelkébir Khatibi avait déjà souligné, en 1968, que :
Toutefois, les années qui suivirent et notamment depuis 1990 prouvent le contraire. Les
textes romanesques de femmes algériennes ne cessent de croître. Leurs écrits deviennent la voix
des gens, surtout des femmes, réduits au silence. Maïssa Bey, Malika Mokeddem, Latifa Ben
Mansour et Leïla Marouane, entre autres, en sont des exemples vivants. Femmes algériennes qui
éprouvent l’obligation de dire la terreur et l’ineffable dans des textes intimés « de l’urgence » et
aspirant, par l’écriture, à dénoncer les indicibles déferlements d’horreur qui ont traversé l’Algérie
durant la décennie noire. Par leurs œuvres qui s’agencent à des évènements d’actualité et à divers
aspects référentiels de l’histoire de l’Algérie durant la décennie 1990 et qui se caractérisent par des
styles singuliers d’écriture, des procédés saisissants dans la confection de récits marquants, elles
contribuent qualitativement à la littérature féminine et d’expression française au Maghreb et
ailleurs.
Les titres de leurs œuvres romanesques analysées dans cette recherche, L’interdite, des
rêves et des assassins, Le Châtiment des hypocrites, Puisque mon cœur est mort, Nouvelles
d’Algérie et La prière de la peur, renvoient à maints aspects de cette période apocalyptique. En
lisant ces titres, nous pouvons deviner que des enjeux, tels que l’injustice, la violence, l’hypocrisie,
les pressions de la religion, etc., sont abordés dans leurs romans. Ces écrivaines optent pour ces
titres captivants qui stimulent l’intérêt du lectorat. Leur choix de titres indique également dans
quelle mesure les événements de cette époque ont ébranlé la stabilité de l’Algérie et de ses
citoyen(ne)s, y compris ces auteures.
À l’intérieur de ces œuvres, ces écrivaines créent un canevas réaliste de ce qui caractérise
les dimensions spatiales lors de ces années de plomb. Les romans analysés représentent « des
situations et des actions sociales et historiques. [Ils combinent] des descriptions de la vie psychique,
“intérieure” de l’individu non seulement avec des représentations de milieux sociaux, mais avec
525
Charles Bonn, Lectures nouvelles du roman algérien, op. cit., p. 247.
526
Schahrazède Longou, « Violence et rébellion chez trois romancières de l’Algérie contemporaine (Maïssa Bey,
Malika Mokeddem et Leila Marouane) », art. cit., p. 2 (citant Abdelkébir Khatibi, Le Roman maghrébin, Paris :
Maspero, 1968, p. 59).
98
des analyses “sociologiques” de ces milieux527. » À ce propos, chaque auteure possède une vision
distincte en esquissant les dimensions spatiales de ses œuvres. Nous pouvons vibrer au pesant
silence de l’espace romanesque de Maїssa Bey ; aux paysages suffocants et imprégnés de
claustrophobie qui se dégagent des œuvres de Malika Mokeddem ; l’atmosphère ténébreuse et
démentielle chez Leїla Marouane, ainsi que la beauté certaine et le climat mystérieux d’attente et
de crainte émanant des environnements spatiaux chez Latifa Ben Mansour. En fin de compte,
chaque écrivaine « engage selon ses propres raisons, ses motivations, sa conscience et la
représentation qu’elle s’en fait 528 » afin de transmettre une image qui nous esquisse l’atmosphère
de l’Algérie à cette époque, reflétant en même temps la vie et l’état psychologique et social des
Algériens et des Algériennes.
Il n’est donc guère surprenant de dire que les années 1990 ont profusément affecté ces
auteures, car le drame et la terreur sont extrêmement palpables dans leurs écrits. Cette écriture
contestataire leur permet d’aborder plusieurs entraves et impasses qui limitent la femme ainsi que
la société algérienne et de critiquer « le régime sévère et autoritaire imposé au peuple algérien529. »
Ces auteures s’attaquent à ce « système qui fonctionne à son propre profit530 » et s’insurgent contre
les actes de ses gouvernants et les offenses des membres du FIS. En effet, les thématiques traitant
de la violence, des maints obstacles obstruant un statut égalitaire pour la femme, les perspectives
et les interprétations religieuses, etc. estampillent énormément, comme nous l’avons déjà vu dans
notre analyse, leurs productions romanesques.
À la lumière de ce qui précède, dans ces romans « se mêlent la douleur, la peur, le silence,
la folie, l’insécurité, l’espoir et le désespoir surtout face au destin de l’Algérie531. » Toutefois, le
but n’est pas d’ouvrir les plaies, mais de sensibiliser le public, de « renforcer sa conscience
collective532 » et de répandre l’esprit de fraternité et de tolérance dans cette société. Dans ce cadre,
l’écriture féminine s’avère « singulières et fécondes » 533 puisqu’elle a largement contribué à
témoigner ouvertement contre les lacunes et les carences sociétales afin d’aboutir à une
amélioration des conditions de vie, notamment celles des femmes, en Algérie. Ces « nouvelles
527
Pierre V. Zima, Manuel de sociocritique, Paris, Picard Éditeur, 1985, p. 84.
528
Najib Redouane, Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 169.
529
Id., Rachid Mimouni : entre littérature et engagement, op. cit., p. 81.
530
Id., Lecture(s) de l’œuvre de Rachid Mimouni, op. cit., p. 168.
531
Id., Rachid Mimouni : entre littérature et engagement, op. cit., p. 221.
532
Pierre V. Zima, Manuel de sociocritique, op. cit., p. 52.
533
Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt, « Introduction », Algérie : Nouvelles écritures, p. 15.
99
femmes d’Alger », comme les appelle Assia Djebar 534 , luttent pour les droits de la femme et
condamnent avec acharnement la situation actuelle de l’Algérie. « Ces écrivaines se présentent
comme des combattantes ; le combat pour réécrire le destin de l’Algérie535. » À cet égard, Kateb
Yacine rappelle aux écrivain(e)s leur responsabilité envers leur pays et leurs compatriotes : « Si,
maintenant nous laissons l’oppression et l’hypocrisie s’installer, les Algériens de demain
hériteront d’une Algérie pire que celle que nous avons connue au temps du colonialisme et à ce
moment-là, il n’aura servi à rien ni de vivre, ni d’écrire536. »
Ces femmes de lettres francophones, « non conformistes537 », sont engagées dans une lutte
farouche contre le terrorisme pour défendre une cause valable : une quête de liberté et de dignité
humaine pour les hommes ainsi que pour les femmes. Ces dernières qui ont longtemps souffert de
l’injustice de cette société patriarcale sont maintenant capables de changer leur sort. Latifa Ben
Mansour confirme que : « La terre d’Algérie […] est comme ses femmes. Aimez-les, elles vous le
rendront au centuple, méprisez-les ou tentez de les opprimer, elles sauront se venger en
commençant par devenir stériles 538 . » Ainsi, l’Algérie ne se soulève jamais sans l’aide de ses
femmes. Nous pouvons constater que, par le biais de l’écriture, ces auteures ont réussi à infuser
« un nouveau souffle au roman maghrébin539 » ainsi qu’exhorter la population, et en particulier les
femmes, à manifester afin de promouvoir un avenir meilleur pour tous(tes) les citoyen(ne)s des
pays du Maghreb.
Aujourd’hui, grâce à certains amendements apportés au code de la famille (1984)540, à cette
écriture contestataire, au rôle de militants chevronnés et à d’autres facteurs gouvernementaux, les
femmes algériennes jouissent de plus de droits et elles sont traitées sur un meilleur pied d’égalité
avec les hommes. Elles occupent des postes élevés dans le gouvernement et des fonctions vitales
534
Assia Djebar, Oran, langue morte, Arles, Actes Sud, 1997, p. 367.
535
Susan Ireland, « Les Voix de la résistance au féminin : Assia Djebar, Maїssa Bey et Hafsa Zinaї-Koudil », dans :
Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Algérie : Nouvelles écritures, op. cit., p. 52.
536
Mehana Amrani, « Trajectoire d’un pays, trajectoire d’une écriture : itinéraires croisés. Le cas de Rachid
Mimouni », dans : Ch. Bonn, N. Redouane et Y. Bénayoun-Szmidt (dirs.), Algérie : Nouvelles écritures, op. cit.,
p. 29-30 (citant Kateb Yacine, Un homme, une œuvre, un pays, Entretien réalisé par Hafid Gafaїti, Alger, Laphomic,
1986, p. 45).
537
Lucien Goldman, Pour une sociologie du roman, op. cit., p. 72.
538
Latifa Ben Mansour, La prière de la peur, op. cit., p. 111.
539
Naget Khadda, « Introduction », dans : Naget Khadda (dir.), Ecrivains maghrébins & modernité textuelle, [Link].,
p. 12.
540
« Algeria: Statement from the Collectif 20 ans barakat (20 Years is Enough!) », Femmes sous lois musulmanes,
<[Link] « Ce code considère la femme comme une mineure qui doit s’appuyer toute sa
vie sur l’aide d’un tuteur matrimonial dans tous les domaines concernant sa vie privée. »
100
dans la société. Les chiffres prouvent en plus que le nombre des filles dans les écoles et les
universités est plus élevé que celui des garçons et que « les filles réussissent mieux que les garçons
dans leurs études à tous les niveaux scolaires 541 », ce qui accroît leurs chances de trouver des
emplois prestigieux et bien rémunérés. L’espoir doit être de mise, comme le souhaitait Latifa Ben
Mansour, car l’Algérie ainsi que la mentalité des Algériens se sont tout de même évertuées à
évoluer avec le temps et la modernité mondiale.
Toutefois, malgré la restauration des droits de femmes, du maintien d’une certaine stabilité
et des garanties plus sures de sécurité, les affaires intérieures et politiques du pays ne se sont pas
pour autant améliorées. Le Front de libération nationale (FLN) convoite encore une prise de
contrôle absolue sur le pays542. Ils ont mis tous les opposants de ce régime en prison. Personne ne
peut critiquer les politiciens et leur mauvaise conduite. De nombreux journalistes543, même des
acteurs544 et des chanteurs545, sont incarcérés. Certains se trouvent obligés de s’exiler pour fuir ces
persécutions546. Tout au long de l’année, les enseignants, les médecins, les étudiants, même les
forces de la police et les soldats blessés en service, etc. se mettent constamment en grève,
revendiquant une meilleure échelle de salaires et des réformes touchant les conditions de travail et
541
Nabila Sadki, (4 février 2019), Le nombre des filles augmente dans les écoles algériennes, <[Link]
[Link]/[Link]>.
542
Depuis l’indépendance du pays en 1962, même si l’Algérie est démocratique, elle est toujours dirigée par un parti
unique (FLN). [C’est nous qui soulignons] Cela signifie que la loi de l’alternance pacifique du pouvoir n’est pas
appliquée sur le terrain politique. Dans : Tristan Leperlier, Algérie, les écrivains dans la décennie noire, [Link]., p. 40.
543
« Depuis le 25 octobre, trois journalistes algériens : Abdou Semmar, Merouane Boudiab et Adlène Mellah sont
incarcérés à la prison d’El Harrach, dans la banlieue d’Alger », dans : Oumma, (4 février 2019), Trois journalistes
algériens, incarcérés pour « diffamation et atteinte à la vie privée », risquent jusqu’à cinq ans de prison,
<[Link]
jusqua-cinq-ans-de-prison/>.
« Cela fait plus de 500 jours que le journaliste Saïd Chitour est emprisonné. Un autre journaliste : Mohammed Tamalt
est décédé en prison il y a deux ans, etc. », dans : Céline Lussato, (4 février 2019), Journalistes arrêtés en Algérie :
« On s’interroge vraiment sur l’avenir de la presse »,
<[Link]
[Link]>.
544
« Le comédien et l’acteur célèbre Kamel Bouakaz a passé 31 nuits en prison avec l’ancien footballeur Fodhil Dob
et le frère de Amir Boukhars dit Amir dz, Houari Boukhars », dans : DZVideo, (4 février 2019), Kamel Bouakaz
raconte ses nuits en prison, <[Link]
545
« Le rappeur connu comme Reda City 16 a été condamné à un an de prison ferme dont six mois ferme. Les deux Facebookeurs
Madani Rouabeh et Ahmed Chaoui ont tous écopé également de la même peine », dans : DZVideo, (4 février 2019), Le rappeur
Reda City 16 condamné à 6 mois de prison ferme, <[Link]
mois-de-prison-ferme/>.
« Le chanteur de raï Cheb Fayçal a aussi été emprisonné, en 2013, à cause d’une chanson dans laquelle il se moque de
la police », dans : Tribune de Genève, (4 février 2019), Un chanteur de raï risque la prison à cause d’une chanson,
<[Link] Et la liste continue !
546
Le célèbre rappeur Lotfi Double Kanon est un exemple de ces artistes qui ont choisi l’exil (la France) au lieu de
vivre dans un pays où règne l’instabilité et l’injustice.
101
les systèmes d’éducation. Maintenant, il n’y a plus le parti des islamistes pour les en accuser, et la
plupart des partis d’opposition soutiennent le FLN pour rester au pouvoir en échange de l’obtention
accrue d’avantages et de privilèges exorbitants. Ces politiciens, soutenus par les forces militaires,
pillent les richesses du pays. Les médias diffusent, par surcroît, des informations erronées appuyant
ce gouvernement corrompu. De plus, ces dictateurs menacent les Algérien(ne)s en leur rappelant
inlassablement, d’une part, de ce qui s’était passé dans les années 1990 et, d’autre part, en leur
donnant des exemples d’autres pays en crise, tels que la Syrie et la Libye, dans le seul but de semer
la peur, d’arrêter toutes revendications et de les dissuader à se révolter contre eux. Leur insolence
a atteint un point culminant, puisque des décisions majeures sont prises sans vote et, donc, sans le
consentement préalable du peuple. Ainsi, la nomination, à nouveau, pour un cinquième mandat, du
président actuel, Abdelaziz Bouteflika, qui est en chaise roulante et ne peut ni bouger ni parler547,
démontrant des comportements de type dictatorial. Tout le monde se rend compte de la gravité de
cette situation, mais personne ne réagit parce qu’ils/elles craignent pour leur vie et celle de leurs
familles548. Ainsi, ces conjonctures actuelles549, nous amènent à nous interroger sur le rôle de ces
écrivain(e)s qui condamnent l’injustice : pourquoi ce silence de leur part face à la situation actuelle
qui fait écho, à maints égards, à celle des années 1990 ? Existe-t-il un nouveau type d’écriture
contemporaine accompagné d’une nouvelle vague d’auteur(e)s engagé(e)s qui s’attaqueront à ces
nouveaux enjeux ?
547
Abdelaziz Bouteflika est président de l’Algérie depuis 1999, son dernier discours public a été prononcé en 2012.
En 2013, il a eu un AVC. Il se rend souvent en France ou en Suisse pour être soigné.
548
« Depuis le 22 février 2019, dans plusieurs villes du pays, les Algérien (ne) se sont décidés à briser ce silence. Ils
ont défilé contre le cinquième mandat que brigue le président algérien Abdelaziz Bouteflika », dans : Jeune Afrique,
(22 février 2019), Algérie : manifestation inédite à Alger pour protester contre un 5e mandat de Bouteflika,
<[Link]
mandat-de-bouteflika/>.
549
Des manifestations pacifiques se tiennent chaque vendredi et presque tous les jours de la semaine afin de mettre fin
à ce pouvoir corrompu. « Ces manifestations conduisent Bouteflika à démissionner le 2 avril 2019, après la défection
de l’Armée nationale populaire. Celui-ci est remplacé par intérim par Abdelkader Bensalah, mais la mobilisation se
poursuit », dans : Wikipédia, (16 avril 2019), Manifestations de 2019 en Algérie,
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102
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