Alain (Émile Chartier) (1868-1951)
philosophe, journaliste, essayiste
(1953)
DÉFINITIONS
Un document produit en version numérique par Jean-Pierre Dauthieux, bénévole,
professeur de philosophie au Lycée Saint-Riquier à Amiens, France
Page web dans Les Classiques. Courriel: jptigrou@[Link]
Dans le cadre de: "Les classiques des sciences sociales"
Une bibliothèque numérique fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Site web: [Link]
Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
Site web: [Link]
Alain, Définitions. (1953) 2
Politique d'utilisation
de la bibliothèque des Classiques
Toute reproduction et rediffusion de nos fichiers est interdite,
même avec la mention de leur provenance, sans l’autorisation for-
melle, écrite, du fondateur des Classiques des sciences sociales,
Jean-Marie Tremblay, sociologue.
Les fichiers des Classiques des sciences sociales ne peuvent
sans autorisation formelle:
- être hébergés (en fichier ou page web, en totalité ou en partie)
sur un serveur autre que celui des Classiques.
- servir de base de travail à un autre fichier modifié ensuite par
tout autre moyen (couleur, police, mise en page, extraits, support,
etc...),
Les fichiers (.html, .doc, .pdf, .rtf, .jpg, .gif) disponibles sur le site
Les Classiques des sciences sociales sont la propriété des Clas-
siques des sciences sociales, un organisme à but non lucratif
composé exclusivement de bénévoles.
Ils sont disponibles pour une utilisation intellectuelle et person-
nelle et, en aucun cas, commerciale. Toute utilisation à des fins
commerciales des fichiers sur ce site est strictement interdite et
toute rediffusion est également strictement interdite.
L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisa-
teurs. C'est notre mission.
Jean-Marie Tremblay, sociologue
Fondateur et Président-directeur général,
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
Alain, Définitions. (1953) 3
Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Pierre Dauthieux, bénévole,
professeur de philosophie au Lycée Saint-Riquier à Amiens en France, à partir
de :
Alain (Émile Chartier) (1868-1951)
DÉFINITIONS.
Paris : Les Éditions Gallimard, 1953, 238 pp. Collection : nrf.
Polices de caractères utilisée :
Pour le texte: Times New Roman, 14 points.
Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.
Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word
2008 pour Macintosh.
Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5’’ x 11’’.
Édition numérique réalisée le 30 avril 2014 à Chicoutimi, Ville
de Saguenay, Québec.
Alain, Définitions. (1953) 4
Alain (Émile Chartier) (1868-1951)
philosophe, journaliste, essayiste
DÉFINITIONS
Paris : Les Éditions Gallimard, 1953, 238 pp. Collection : nrf.
Alain, Définitions. (1953) 5
REMARQUE
Ce livre est du domaine public au Canada parce qu’une œuvre
passe au domaine public 50 ans après la mort de l’auteur(e).
Cette œuvre n’est pas dans le domaine public dans les pays où il
faut attendre 70 ans après la mort de l’auteur(e).
Respectez la loi des droits d’auteur de votre pays.
Alain, Définitions. (1953) 6
Œuvres d’Alain
RECUEILS DE PROPOS
Propos sur le Bonheur.
Propos d'Économique.
Sentiments, Passions et Signes.
Les Saisons de l'Esprit.
Esquisses de l'Homme.
Préliminaires a l'Esthétique.
Vigiles de l'Esprit.
Propos d'un Normand.
(1906-1914), {5 vol. parus).
AUTRES OUVRAGES
Mars ou la Guerre jugée.
Système des Beaux-Arts.
Vingt Leçons sur les Beaux-Arts.
Les Idées et les Âges.
Éléments de Philosophie.
Entretiens au bord de la mer.
(Recherche de l’entendement.)
Les Dieux.
Souvenirs
Concernant Jules Lagneau.
Histoire de mes Pensées.
Le Roi Pot.
(Chronique de l'autre règne.)
Lettres au docteur H. Mondor SUR LE SUJET DU CŒUR ET DE L'ESPRIT.
(h.c.)
Commentaires de « Charmes » de Paul Valéry.
Commentaires de « la Jeune Parque » de Paul Valéry.
Avec Balzac.
La Visite au musicien.
En lisant Dickens.
Définitions
Morceaux choisis (Textes établis par M. Savin et A. Laffay).
Bibliothèque de la Pléiade
Alain, Définitions. (1953) 7
Propos.
Les Arts et les Dieux.
Les Passions et la Sagesse.
*
On trouvera à la fin du volume la fin des Œuvres d'Alain
Alain, Définitions. (1953) 8
[238]
Oeuvres d'ALAIN
(suite)
CHEZ D'AUTRES ÉDITEURS :
RECUEILS DE PROPOS
Cent un Propos d'Alain. (Cinq séries 1908, 1909, 1911, 1914, 1920.) (Wolf et
Lecert, Rouen ; M. Lesage, Paris.) (Épuisé.)
Propos de Littérature. (84 Propos.) (Éd. Paul Hartmann.)
Minerve ou de la Sagesse. (89 Propos.) (Éd. Paul Hartmann.)
Propos sur l'Éducation. (86 Propos.) (Presses Universitaires de France.)
Propos sur la Religion. (87 Propos.) (Presses Universitaires de France.)
Politique. (133 Propos.) (Presses Universitaires de France.)
Philosophie I et II (Grands-textes.) (Presses Universitaires de France.)
AUTRES OUVRAGES
Stendhal. (Collection des Maîtres de Littérature.) (Presses Universitaires de
France.) Idées. (Onze chapitres sur Platon, Note sur Aristote, Études sur
Descartes, sur Hegel, sur A. Comte.) (Éd. Paul Hartmann.)
Souvenirs de Guerre. (Éd. Paul Hartmann.)
Entretiens chez le Sculpteur. (Éd. Paul Hartmann.)
Abrégés pour les Aveugles. (Éd. Paul Hartmann.)
Préliminaires à la Mythologie. (Éd. Paul Hartmann.)
Scènes de comédie. (Éd. Paul Hartmann.)
Lettres sur la Philosophie Première. (Presses Universitaires de France.)
Alain, Définitions. (1953) 9
[227]
Table des matières
A Association des Civiliser [56]
Abattement [11] Idées [33] Civilité [57]
Absolu [11] Assurance [35] Coeur [58]
Absolution [13] Audace [35] Colère [59]
Abstraction [13] Avarice [36] Concorde [60]
Accablement [14] Aveu [37] Concupiscence [60]
Accident [14] Avidité [38] Confession [62]
Accord [15] Avilissement [38] Confiance [63]
Admiration [15] B Conscience [64]
Adoration [16] Baptême [39] Contrition [66]
Affectation [16] Bavardage [39] Courage [67]
Affection [17] Beau [40] Courroux [68]
Affliction [18] Beauté [41] Courtoisie [69]
Agnosticisme [18] Bénédiction [42] Crime [69]
Alarme [19] Besoin [43] Croyance [70]
Allégresse [20] Bêtise [44] Cruauté [71]
Altruisme [21] Bien [45] D
Ambition [22] Bienfaisance [46] Défi [72]
Âme [23] Bienséance [47] Défiance [72]
Amitié [24] Bienveillance [47] Délation [73]
Amour [25] Bilieux [48] Démon [74]
Amour-Propre [27] Brutalité [48] Déshonneur [74]
Ange [27] C Désintéressement
Angoisse [28] Calomnie [49] [75]
Animalité [28] Caractère [50] Désir [76]
Anxiété [30] Charité [52] Désobéissance [77]
Apathie [30] Châtiment [53] Désordre [77]
Appétit [31] Chrétien [53] Despotisme [78]
Application [32] Christianisme [54] Destin [78]
Arrogance [33] Chute [55] Devin [79]
Civilisation [55] Devoir [80]
Alain, Définitions. (1953) 10
Dévouement [81] Flatterie [111] Malédiction [140]
Diable [81] Foi [111] Matérialisme [141]
Dialectique [82] Fortune [113] Médisance [142]
Dieu [83] Franchise [113] Mensonge [143]
Disgrâce [84] Frivolité [115] Mépris [144]
Dissimulation [84] Fureur [115] Mérite [145]
Dissipation [86] G Meurtre [145]
Dogmatisme [86] Gaucherie [116] Miracle [146]
Droit [87] Gravité [117] Mirage [147]
Droiture [88] H Misanthropie [147]
E Habitude [118] Morale [148]
Égalité [88] Haine [119] Mortel [148]
Égoïsme [89] Hardiesse [119] N
Éloquence [90] I Naïveté [150]
Émotion [91] Idéal [120] Nécessité [150]
Emportement [92] Idolâtrie [121] Négligence [152]
Énergie [93] Imagination [121] Nerveux [152]
Enfer [94] Imbécile [122] O
Épicurisme [95] Imitation [123] Optimisme [153]
Espérance [95] Instinct [124] Orgueil [154]
Espionnage [97] Intrépidité [125] P
Espoir [97] Ivresse [125] Paillardise [154]
Esprit [98] J Paix [155]
Esthétique [98] Jalousie [126] Panthéisme [156]
Estime [99] Jeu [128] Pâques [156]
Éternel [99] Justice [129] Paradis [157]
Évolution [100] L Pardon [157]
Exercice [101] Lâcheté [131] Passion [158]
F Laideur [132] Patience [159]
Fable [102] Larmes [133] Patrie [160]
Fanatisme [103] Logique [134] Péché [161]
Fatalisme [103] Loi [135] Pénitence [162]
Fatalité [105] Loterie [136] Penser [162]
Faute [106] Luxure [136] Pessimisme [163]
Faveur [106] Lymphatique [138] Peur [163]
Feinte [107] M Philosophie [164]
Félicité [108] Machiavélisme [138] Piété [165]
Fétiche [109] Magnanimité [139] Plaisir [165]
Fidélité [110] Maîtrise [140] Platonisme [166]
Alain, Définitions. (1953) 11
Poésie [167] Résignation [186] T
Polémique [168] Résolution [187] Témérité [207]
Police [168] Rêve [187] Tempérament [208]
Politesse [169] S Tempérance [209]
Positivisme [169] Sacrement [188] Temps [210]
Possession [170] Sagesse [189] Théologie [211]
Précipitation [170] Sanglot [190] Théosophie [212]
Prédestination [171] Sanguin [191] Timidité [213]
Prédiction [172] Scepticisme [192] Tolérance [214]
Préjugé [173] Sentiment [192] Torture [214]
Préméditation [174] Sérieux [194] Tragédie [215]
Présage [175] Servilité [195] U
Preuve [176] Sincérité [195] Universalité [216]
Prière [178] Socialisme [197] Urbanité [217]
Progrès [178] Société [197] Usure [217]
R Solidarité [198] Utilitarisme [218]
Réflexe [179] Sommeil [199] V
Regret181] Somnolence [200] Valeur [219]
Religion [181] Sophiste [201] Vanité [220]
Remontrance [182] Sorcellerie [201] Velléité [221]
Remords [183] Sottise [202] Véniel [221]
Renommée [184] Souhait [203] Vertu [222]
Repentir [184] Spiritualisme [203] Vice [223]
Réprimande [185] Spontanéité [204] Violence [223]
Réprobation [185] Sublime [205] Z
Reproche [186] Suggestion [206] Zèle [224]
Alain, Définitions. (1953) 12
[7]
Alain, DÉFINITIONS
AVERTISSEMENT
Retour à la table des matières
Alain mettait très haut les définitions. Il en citait d'Aristote, qu'il
jugeait magistrales ; il en découvrait aussi avec bonheur en Descartes,
en Montesquieu, en Kant... Il admirait comme la brève exposition
d'une idée commune, ramenée à son essence, acquérait, par la simple
rigueur de l'énoncé, une vertu tranquille, étrangère aux idéologies, in-
accessible aux polémiques ; modèle et source de toute vraie réflexion.
Ceux qui eurent Alain pour maître pendant ses dernières années
d'enseignement (1930-1933 environ) ont raconté comment il était par-
venu à obtenir des élèves la rédaction en classe de définitions impro-
visées, qui, aussitôt lues, reprises, complétées, ajustées, [8] s'ache-
vaient souvent au tableau en formules puissantes, dont beaucoup ont
gardé la trace. « Cet exercice, écrit Alain, est le meilleur que j'aie ja-
mais inventé. »
A une époque assez incertaine {sans doute entre 1929 et 1934),
Alain avait établi ou fait établir environ cinq cents fiches portant cha-
cune un mot. Le hasard et l'humeur semblent avoir joué un grand rôle
dans le choix de ces mots, choix qui ne témoigne d'aucune prétention
systématique. Alain, de temps en temps, prenait une de ces fiches, et,
d'une écriture ferme, sans ratures, il composait une Définition ; il n'a
malheureusement pas rempli toutes les fiches.
Un petit nombre de ces Définitions a paru dans le Mercure de
France (1er décembre 1951). L'ensemble est publié ici.
Alain, Définitions. (1953) 13
[9]
Alain
DÉFINITIONS
Retour à la table des matières
[10]
Alain, Définitions. (1953) 14
[11]
Alain, DÉFINITIONS
A
Retour à la table des matières
ABATTEMENT
C'est l'état qui suit un choc inattendu, état bien distinct de l'acca-
blement, qui se fait par degrés et accumulation. L'abattement est natu-
rel, et il faut lui laisser son temps, qui est un temps de repos.
*
ABSOLU
Se dit de ce qui est pur et séparé, sans mélange, dépendance ni rap-
ports. En ce sens on dit Sécurité absolue, Désintéressement absolu,
Désespoir absolu. L'absolu s'oppose [12] au relatif. Le mouvement
absolu c'est le mouvement existant, et indépendamment des rapports,
des repères, etc. (On admet qu'il n'y a point de tels mouvements.) Le
mouvement relatif est tel par rapport à un choix de points supposés
fixes ; si ces points étaient en mouvement, le mouvement pourrait se
transformer en repos. Les apparences astronomiques s'expliquent, si
on fixe la terre, par le mouvement du soleil, et, si on fixe le soleil, par
le mouvement de la terre. Le rapport de l'absolu à la morale vient de
ce qu'on cherche une valeur absolue, c'est-à-dire qui soit indépendante
de l'opinion et des circonstances (par opposition à la thèse sceptique :
ce qui est vice ici et vertu là). Turenne qui tient parole aux voleurs
approche par là de la probité absolue.
*
Alain, Définitions. (1953) 15
[13]
ABSOLUTION
C'est une sentence d'arbitre. Nul ne sait s'absoudre, et chacun se
condamne et se console par là. Comme dit le paresseux : « Je ne suis
bon à rien. Je ne ferai rien. Je ne serai rien. » La condamnation efface
le remords. L'absolution suppose le repentir, qui est le remords accep-
té. L'absolution est donc le contraire de l'orgueilleuse condamnation
de soi. L'absolution est une défense de se croire.
*
ABSTRACTION
C'est une simplification, en présence de l'objet concret infiniment
complexe et perpétuellement changeant, simplification qui nous est
imposée soit par les nécessités de l'action, soit par les exigences de
l'entendement, et qui [14] consiste à considérer un élément de l'objet
comme isolé, alors que rien n'est isolable, et comme constant, alors
que rien n'est en repos.
*
ACCABLEMENT
C'est un état de tristesse sans espoir qui vient de la rencontre de
beaucoup de malheurs grands et petits. Contre l'accablement on pro-
pose cette maxime : « Une seule chose à la fois. »
*
ACCIDENT
C'est un événement qui apparaît comme imprévisible et impro-
bable. Par exemple une voiture au passage à niveau juste en même
temps que le train. Un obus qui [15] enlève la tête de l'aviateur. On
accuse alors la fatalité, comme si l'événement était un défi aux lois du
probable ; et cette idée a beaucoup de vrai. Le fatalisme nous console
de ce qui est arrivé ; mais il ne doit pas diminuer notre prudence.
*
Alain, Définitions. (1953) 16
ACCORD
C'est une entente et une paix de nature, qui ne doit rien à la volon-
té.
*
ADMIRATION
C'est le sentiment du sublime dans le spectateur, l'auditeur ou le
lecteur. Et le principal de l'admiration est qu'elle nous dispose favora-
blement par rapport [16] à l'espèce humaine et à nous-mêmes. La mi-
santhropie est une précaution contre l'admiration.
*
ADORATION
Ce sentiment n'est pas l'admiration, qui suppose toujours une sorte
d'égalité et de correspondance ; au lieu que l'adoration élève l'adoré
au-dessus du semblable, et sans espoir de lui ressembler. On adore les
perfections et les grâces dont on se sent tout à fait incapable.
*
AFFECTATION
Ce qui est voulu dans la manifestation de notre caractère et de nos
affections ; mais encore à la condition que ce [17] que nous affectons
d'être tienne par quelque côté à notre naturel. L'hypocrisie n'est pas
une affectation ; mais on peut affecter d'être hypocrite si on l'est déjà,
affecter d'être franc si on l'est déjà, d'être grossier si on l'est déjà,
d'être léger si on l'est déjà ; on peut même affecter d'être naturel et
simple.
*
Alain, Définitions. (1953) 17
AFFECTION
Tout ce qui, dans nos pensées, dans nos projets, dans nos résolu-
tions est marqué d'un degré quelconque d'amour ou de haine, de joie
ou de tristesse. La mélancolie est une affection, l'envie est une affec-
tion, la déception est une affection.
*
[18]
AFFLICTION
Un degré plus marqué du chagrin, et qui résulte d'une suite de mal-
heurs, toutefois plutôt naturels (maladie, infirmité, deuil) que résultant
de la malice humaine.
*
AGNOSTICISME
C'est l'état d'un homme qui se résigne à ignorer. Par exemple igno-
rer s'il y a un Dieu, une vie future, une âme ; ou bien ignorer ce que
sont les choses en soi, et ne les connaître que par leurs effets sur nos
sens. C'est à peu près la position du sceptique, si ce n'est qu'elle est
plus paisible que celle du sceptique, qui ne se lasse point de prouver
qu'on ne peut rien prouver. L'agnostique a ordinairement pour morale
de ne se pas troubler, ni inquiéter les autres, pour des [19] choses obs-
cures et incertaines, ce qui revient à apaiser les haines, ambitions et
avidités. Sa morale est de modération et de paix, par opposition au
fanatisme des dogmatiques.
*
Alain, Définitions. (1953) 18
ALARME
C'est proprement l'état d'un camp ou d'une ville, lorsque chacun
s'éveille et s'arme, sans savoir d'abord pourquoi, et seulement par la
rumeur. Ce mot désigne donc bien un éveil soudain de l'individu qui
sent en lui-même que toutes les fonctions de lutte se préparent tumul-
tueusement ; le cœur bat plus vite ; la respiration est courte et accélé-
rée ; les muscles se tendent et s'agitent, et sans raison apparente. Sou-
vent c'est un cri qui le jette en alarme, mais ordinairement il ne
connaît de ce cri que le trouble qui en est l'effet. [20] Un homme qui
est appelé par son nom se réveille par l'alarme même, et c'est alors
qu'il entend son nom.
*
ALLÉGRESSE
C'est une émotion sans pensée, qui résulte de bonne nutrition et
d'énergie disponible. Par exemple la promenade de la Jeune Parque
est tout allégresse. Ce qui distingue l'allégresse des autres espèces de
la joie, c'est que l'action se fait en même temps que l'idée en vient. On
est allègre en ce qu'on sait très bien faire. On n'est pas allègre en ce
qu'on apprend. On n'est pas non plus allègre en compagnie ; par
exemple la danse n'est pas allègre ; il s'y trouve une attention, une pu-
deur, une soumission, un désir surmonté, des pensées effacées. L'allé-
gresse n'a point de précaution.
*
[21]
ALTRUISME
C'est le contraire de l'égoïsme ; c'est une disposition à penser aux
autres (autrui), à se demander ce qu'ils penseront, ce qu'ils éprouve-
ront, ce qu'ils espèrent, ce qu'ils voudraient, ce qu'ils devraient vou-
loir, ce qu'ils ne devraient pas supporter, etc. C'est se mettre à la place
des autres et sentir comme eux (sympathie), et par suite être vivement
Alain, Définitions. (1953) 19
ému par l'admiration ou. par le blâme qu'ils expriment, ou qu'on sup-
pose qu'ils exprimeraient. Il n'y a point du tout de société au monde
sans cette espèce d'amitié, bien différente d'une volonté organisatrice,
qui pense aussi aux autres, mais sans avoir égard à leurs sentiments.
Un roi peut être raisonnable sans être pour cela altruiste. Et quelque-
fois l'altruisme [22] le détournera d'être raisonnable, quand il constate
que l'opinion est contre une réforme pourtant utile.
*
AMBITION
C'est une passion qui naît de l'émotion de colère, laquelle se pro-
duit lorsque notre action rencontre une résistance ; mais la passion
d'ambition, comme toute passion, ne se développe qu'à l'égard des
personnes que nous voyons contrarier nos désirs ou seulement n'en
faire point cas. Nous sommes partagés alors entre le désir de persua-
der et celui de forcer. On remarquera qu'il y a de l'ambition dans
l'amour. Aussi que l'ambition enferme une estime des autres, puis-
qu'on serait fier d'être approuvé d'eux. Toutefois autant qu'on les
force, on les méprise, et ces contradictions irritantes définissent la [23]
passion d'ambition. Le sentiment qui la surmonte vient d'aimer et de
respecter son semblable par serment, ce qui conduit à l'instruire. La
charité est le nom qui convient à cette noble ambition.
*
ÂME
L'âme c'est ce qui refuse le corps. Par exemple ce qui refuse de fuir
quand le corps tremble, ce qui refuse de frapper quand le corps s'irrite,
ce qui refuse de boire quand le corps a soif, ce qui refuse de prendre
quand le corps désire, ce qui refuse d'abandonner quand le corps a
horreur. Ces refus sont des faits de l'homme. Le total refus est la sain-
teté ; l'examen avant de suivre est la sagesse ; et cette force de refus
c'est l'âme. Le fou n'a aucune force de refus ; il n'a plus d'âme. On dit
aussi qu'il n'a plus conscience et c'est vrai. Qui cède absolument [24] à
son corps soit pour frapper, soit pour fuir, soit seulement pour parler,
ne sait plus ce qu'il fait ni ce qu'il dit. On ne prend conscience que par
une opposition de soi à soi. Exemple : Alexandre à la traversée d'un
Alain, Définitions. (1953) 20
désert reçoit un casque plein d'eau ; il remercie, et le verse par terre
devant toute l'armée. Magnanimité ; âme, c'est-à-dire grande âme. Il
n'y a point d'âme vile ; mais seulement on manque d'âme. Ce beau
mot ne désigne nullement un être, mais toujours une action.
*
AMITIÉ
C'est une libre et heureuse promesse à soi, qui change une sympa-
thie naturelle en un accord inaltérable, d'avance au-dessus de l'âge,
des passions, des rivalités, des intérêts et des hasards. Cela n'est pas
ordinairement [25] exprimé, mais on en voit les effets, et l'on s'y fie
absolument, ce qui permet une liberté des entretiens et des jugements
sans aucune ruse. Au rebours l'amitié sous conditions ne peut plaire.
*
AMOUR
Ce mot désigne à la fois une passion et un sentiment. Le départ de
l'amour, et à chaque fois qu'on l'éprouve, est toujours un genre d'allé-
gresse lié à la présence ou au souvenir d'une personne. On peut
craindre cette allégresse et on la craint toujours un peu, puisqu'elle
dépend d'autrui. La moindre réflexion développe cette terreur, qui
vient de ce qu'une personne peut à son gré nous inonder de bonheur et
nous retirer tout bonheur. D'où de folles entreprises par lesquelles
nous cherchons à prendre pouvoir à notre [26] tour sur cette per-
sonne ; et les mouvements de passion qu'elle éprouve elle-même ne
manquent pas de rendre encore plus incertaine la situation de l'autre.
Les échanges de signes arrivent à une sorte de folie, où il entre de la
haine, un regret de cette haine, un regret de l'amour, enfin mille extra-
vagances de pensée et d'action. Le mariage et les enfants terminent
cette effervescence. De toute façon le courage d'aimer (sentiment du
libre arbitre) nous tire de cet état de passion, qui est misérable, par le
serment plus ou moins explicite d'être fidèle, c'est-à-dire de juger fa-
vorablement dans le doute, de découvrir en l'objet aimé de nouvelles
perfections, et de se rendre soi-même digne de cet objet. Cet amour,
qui est la vérité de l'amour, s'élève comme on voit du corps à l'âme, et
même fait naître l'âme, et la rend immortelle par sa propre magie.
Alain, Définitions. (1953) 21
*
[27]
AMOUR-PROPRE
On ne s'aime point, et l'on est aigri contre soi ; tel est l'amour-
propre. Il va au-devant du blâme. Il dit : « Je sais bien ce qu'on pense
de moi. » Jamais l'éloge ne lui suffit. C'est un amour malheureux.
*
ANGE
C'est le messager, l'heureux messager, l'attendu, le bienvenu.
L'ange n'est point vieux, l'ange n'est pas savant. Simplement il vient
annoncer des temps nouveaux. L'ange ne juge point, l'ange ne par-
donne point ; il donne avec bonheur. Ce qu'il apporte ce n'est pas une
preuve, c'est une nouvelle. « Ce n'est pas ainsi, dit-il, aussi [28] sim-
plement que s'il rajustait votre chevelure. Vous n'êtes pas damné, vous
n'êtes pas triste, vous n'êtes pas inutile, vous n'êtes pas sans courage.
Je vous le dis parce que je le sais, et, vous, vous êtes mal informé. »
L'ange ne discute pas.
*
ANGOISSE
Effet de l'extrême attention, qui coupe le souffle, et encore plus si
elle remarque l'effet. La solution est de respirer comme l'animal, ce
qui est le soupir.
*
ANIMALITÉ
Le taureau, symbole de l'animalité. La raison ne peut rien sur le
taureau ; au [29] contraire ce qui est raisonnablement calculé donne
lieu à des réactions contraires au calcul. La pointe ne l'arrête nulle-
Alain, Définitions. (1953) 22
ment. Impossible de lui faire peur. Impossible de lui faire saisir son
intérêt bien entendu. C'est pourquoi l'homme devient furieux devant
ses propres passions ; la sagesse ne sert qu'à l'exaspérer, et à le faire
désespérer de lui-même. C'est par les essais de raison que l'homme
devient déraisonnable. Entre deux, chacun s'efforce de prouver à
l'autre que l'autre a tort, ce qui exaspère l'autre, et par répercussion le
premier ; car il se dit : « Mieux je raisonne et plus il est en colère. »
D'où la nécessité des moyens indirects, qui semblent absurdes. Par
exemple concéder beaucoup à celui qui a tort ; prendre ses sophismes
pour bons (v. certaines négociations diplomatiques absurdes, mais ef-
ficaces). Le marchand de marrons connaît mieux les passions que ce-
lui qui ne vend rien.
*
[30]
ANXIÉTÉ
Genre de crainte qui ressemble à l'angoisse, mais qui en diffère par
ceci que l'émotion physiologique y est moins sensible, quoique le mé-
decin puisse toujours la déceler. L'angoisse est un malaise ; l'anxiété
semble à celui qui l'éprouve un état d'esprit, où les raisons de craindre
surgissent avec une force inexplicable ; et même quand on ne sait ce
que l'on craint, l'anxiété est encore un état de l'esprit, au fond détermi-
né par un dérèglement de la circulation ; mais l'anxieux n'en sait rien.
*
APATHIE
Littéralement absence de passion, ou, plus généralement, absence
de sensibilité qui fait que [31] l'on ne s'intéresse à rien, et qu'ainsi on
ne peut se mettre en mouvement d'aucune manière, soit pour penser,
soit pour agir. Et l'idée qui est ici enfermée c'est que l'activité suppose
en tout genre des motifs piquants et un intérêt d'ordre inférieur, les
motifs supérieurs nous laissant d'abord inertes et indifférents. Par
exemple une industrie utile n'est développée que pour étonner un voi-
Alain, Définitions. (1953) 23
sin misérable. L'envie éperonne le poète. C'est pourquoi l'apathie n'est
pas une vertu ; ou bien c'est une vertu qui éteint toutes les vertus.
*
APPÉTIT
C'est le désir naturel, c'est-à-dire réglé par le besoin, et sans mé-
lange d'esprit. Par exemple un appétit de pouvoir définit une ambition
toute naïve et qui n'est que [32] de tempérament, sans orgueil ni mé-
pris. L'appétit d'argent est un genre d'avarice qui gagne et accumule
sans y penser. L'appétit est tout naïf.
*
APPLICATION
C'est l'attention
sans réflexion, faute de recul. L'objet est ce qui règle l'application ;
on veut coïncider avec l'objet en toutes ses parties. C'est une vertu
dans l'orgueilleux ; mais c'est une sorte de vice dans celui qui ne veut
pas oser et qui jure d'exécuter. L'application est une sorte de refus de
penser. « Je guillotine comme il faut. » L'administration est le serment
d'application.
*
[33]
ARROGANCE
C'est s'arroger, c'est-à-dire demander pour soi. C'est une disposi-
tion à occuper les autres de soi, ce qui est ne pas même considérer les
autres solliciteurs. La nuance juste de ce mot est qu'il exprime une
sorte de colère en étalage, qui prétend bien agir sur ceux qui distri-
buent les faveurs, comme sur ceux qui les espèrent. L'arrogance aussi
ne réussit guère et ainsi est presque toujours ridicule.
*
Alain, Définitions. (1953) 24
ASSOCIATION DES IDÉES
C'est une sorte de loi de notre esprit qui explique le cours machinal
de nos idées, tel à peu près qu'on le trouve dans la rêverie, le demi-
sommeil, le rêve, et enfin dans tous les cas où la pensée volontaire ne
s'exerce plus. En apparence les idées s'enchaînent les unes aux autres
[34] par leur ressemblance, ou par le voisinage où elles se trouvent
ordinairement. (Une pomme, une orange, la terre. Machine entraîne
machine à vapeur, par la force de la coutume. Chapeau fait penser à
Château. Baron à Ballon, etc.) Si l'on y regarde de plus près, on re-
marque que la plupart des enchaînements d'idées sont en réalité des
enchaînements de mots, c'est-à-dire de mouvements, comme on voit
qu'un pas en entraîne un autre et un mouvement du pianiste un autre.
Il est raisonnable de penser que tous les enchaînements d'idées sont
l'effet de suites de mouvements soit dans les gestes, soit même dans le
cerveau. Ce n'est que supposition. Le fait de l'association des idées
consiste en ceci qu'une idée fait penser à une autre souvent sans au-
cune suite raisonnable, et simplement par l'effet de répétitions anté-
rieures, entendues et reproduites. On appelle superstition ce genre de
liaisons.
*
[35]
ASSURANCE
C'est le contraire de la loterie. Tous concourent à réparer pour cha-
cun une perte de hasard, par exemple une mort prématurée, une
longue maladie, un accident de route, un vol, un incendie. L'assurance
fait que personne ne perd à la loterie du malheur.
*
Alain, Définitions. (1953) 25
AUDACE
C'est le courage en mouvement. Souvent on ne peut surmonter la
peur que par une action qui occupe tout l'esprit. Et, dès que cette ac-
tion est commencée, il en résulte une vue plus juste du possible et de
l'impossible. La cavalerie de Napoléon arrivait souvent (La Moscowa,
Craonne) [36] par des chemins que l'on jugeait impossibles. L'audace
rassure l'audacieux et épouvante le prudent. Il n'y a qu'une nuance
entre l'audace et la témérité. L'audace est une témérité dirigée et, à un
moment, volontairement lâchée. Il y a plus d'esprit dans l'audace que
dans la hardiesse ; et l'audace est plutôt une qualité de chef.
*
AVARICE
C'est la passion qui résulte de l'émotion de la peur. Elle est propre
aux êtres affaiblis par l'âge ou la maladie, et en qui la peur ne se
change pas en colère, ce qui conduirait à quelque genre d'ambition.
L'avare a peur, et peur d'avoir peur, d'où il vient à entasser les dé-
fenses, précautions et provisions (l'argent est un genre de provision).
Il entre dans l'avarice un art de prévoir et un art de cacher ; aussi une
[37] sorte d'ambition, car l'avare veut gouverner les autres ; mais en
même temps il ne s'y fie point. Il n'y a point de limite à l'avarice,
parce qu'en effet on peut toujours craindre. La pensée qui sauve
l'avare est celle de l'ordre et de la prévoyance dès que, par une résolu-
tion de philanthrope, il étend l'ordre et la prévoyance autant qu'il peut
autour de lui. Découvrant ainsi les éléments de la sûreté, il vient à ai-
mer l'ordre et le travail, et finalement à fonder bibliothèques, hôpi-
taux, coopératives, assurances et choses de ce genre. Mais ce senti-
ment philanthropique retombe souvent à l'avarice par la puissance des
réflexes de précaution.
*
Alain, Définitions. (1953) 26
AVEU
C'est la faute reconnue devant le semblable. Sans l'aveu il n'y a
point de faute pour l'arbitre, puisqu'il [38] ne connaît pas les motifs. Il
n'y a qu'infraction.
*
AVIDITÉ
Désir de prendre plutôt que de garder. Va très bien avec la prodiga-
lité ; aussi avec l'oubli de ce qu'on a.
*
AVILISSEMENT
Est vil ce qui est à vendre, et, par extension naturelle, ce qui ne
vaut pas cher. L'avilissement est le changement qui se fait dans un
homme qui baisse de prix à mesure qu'il se vend. L'esclave se trouve
avili ; mais s'avilir est pire. C'est ouvertement mettre un prix au dé-
vouement et à tous les autres effets [39] de l'amitié. Ainsi la sincérité
du dévouement vendu avilit encore plus l'homme. Et toutes les fois
que l'intérêt se mêle aux apparences de la générosité et de l'indépen-
dance, on descend un degré de l'avilissement.
*
Alain, Définitions. (1953) 27
B
Retour à la table des matières
BAPTÊME
C'est un sacrement (une cérémonie) par lequel l'enfant (ou l'étran-
ger) est solennellement adopté, volontairement, et d'esprit, et en tout
cas généreusement, par des personnes qui ne lui doivent rien.
*
BAVARDAGE
C'est la mécanique de la conversation. La nécessité de remplir les
silences, afin [40] de ne pas se laisser enlever la parole, est ce qu'on
remarque dans le bavardage, qui, par ce souci continuellement pres-
sant, dit n'importe quoi jusqu'à l'extrême fatigue, où il se résigne alors
à écouter.
*
BEAU
Aspect des personnes et des choses qui nous prévient favorable-
ment avant tout jugement. Un beau vers nous avertit que la pensée
qu'il exprime doit être juste. Un beau visage nous détourne de suppo-
ser quelque pensée vile. On nomme une belle action celle qui trans-
porte par la manière, avant qu'on puisse discerner si elle est fondée en
raison et en justice. Il y a ainsi dans le sentiment du beau quelque
chose d'universel qui ressemble à une pensée expliquée ou prouvée,
quoiqu'on n'aperçoive d'abord rien de tel.
*
Alain, Définitions. (1953) 28
[41]
BEAUTÉ
Laideur vient toute de disgrâce, de timidité, de fureur, d'essais à
contretemps, et à contresens de soi-même. Par exemple frapper, juste
au moment où on ne veut pas, cela rompt le système musculaire et
aussi le système nerveux. Pour une action fluide et sans répercussion,
il faut une concordance de diverses commandes nerveuses (lesquelles
sont probablement rythmiques). Il faut un renforcement, ce qui mus-
culairement signifie une aide de chaque partie à toutes. Par exemple
pour frapper de la hache on assure d'abord les pieds, les genoux, les
reins, tout en préparant les bras. Cette préparation est d'abord explora-
tion nerveuse, et harmonie pendant que les effets s'accumulent rythmi-
quement. Le départ se fait dans un vide de résistance comme si rien ne
[42] pesait rien. Or autant que la forme humaine exprime cette volonté
partout répandue, la forme humaine est belle.
*
BÉNÉDICTION
C'est littéralement dire le bien (malédiction c'est dire le mal). C'est
donc, pour l'avenir, pour le présent, et même pour le passé, dire à l'en-
fant, au fils, au frère, au semblable qu'on le juge bon et libre, qu'on lui
fait confiance, et que tout ira de mieux en mieux non seulement en ce
qui dépend de lui, mais aussi dans ses entreprises, toutefois avec l'idée
que ses entreprises seront louables. La bénédiction est donc l'effet de
la charité ; elle en est aussi un moyen, qui vient naturellement après
les blâmes et reproches, ou au moment d'une séparation. La bénédic-
tion est solennelle par ceci qu'elle est [43] et veut être indépendante
des circonstances, et affirme une foi inébranlable. La formule : au
nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit a un sens bien clair ; en re-
montant : je te bénis parce que tu participes à l'esprit libre ; je te bénis
parce que tu es mon frère de nature et que je crois que l'homme peut
servir l'esprit ; je te bénis parce que tu es dans un monde où la vertu et
la raison sont aussi bien possibles que leurs contraires, et où il n'y a
point de fatalité.
Alain, Définitions. (1953) 29
BESOIN
C'est l'état d'un homme qui sent quelque manque et qui ne peut
s'empêcher d'y penser. Il y a plus de liberté dans le désir, qui souvent
est un pur effet de la pensée, et se nourrit d'abord de rêveries, mais le
désir se change souvent en besoin, surtout lorsque [44] ayant obtenu
ce qu'on désirait, on vient de nouveau à le perdre. Par exemple une
place très bien payée, on en a d'abord le désir plutôt que le besoin.
Mais si on obtient cette place, alors on se met dans le cas, si on la
perd, d'éprouver le désir comme un besoin. Il y a ainsi une immensité
de besoins non naturels.
*
BÊTISE
Exactement ce que notre animal (notre corps) fera de lui-même s'il
n'est pas dressé. La bêtise est plus choquante dans les paroles que dans
les actions ; et chacun sait que les paroles vont souvent toutes seules.
Si on a bien compris cela, la bêtise n'offense plus personne ; elle fait
rire.
*
[45]
BIEN
C'est la formule du devoir, mais commune à tous, et réglant la
conduite de chacun sur l'effet extérieur. Par exemple il est bien de fon-
der un hôpital ; donc on est assuré de faire son devoir par ce moyen.
Toutefois on ne dira pas qu'il est bien de se venger, quoique cela
puisse être un devoir. C'est que de ce devoir il risque de résulter toutes
sortes de maux. Le bien vient ainsi à signifier bien commun, c'est-à-
dire ce que personne ne blâme, d'où l'hôpital, la bibliothèque, et les
Alain, Définitions. (1953) 30
autres fondations. On comprend qu'une femme juge devoir instruire
les ignorants par la lecture et passer son temps à recueillir les livres, à
les conserver, etc. Insensiblement elle fondera une bibliothèque, qui
sera alors un bien. Mais le philanthrope qui, d'après cet exemple,
fonde une bibliothèque peut être fort éloigné de faire son devoir et
même de le connaître. Ainsi le bien se fait naturellement par argent et
employés [46] subalternes, sans charité réelle. D'où l'on voit le mot
bien s'étendre aux biens.
*
BIENFAISANCE
Dérive de bien, et en exprime tout le sens. Car les mots de bienfai-
sance et de bienfaiteur écartent toute notion de sentiment généreux ;
ce n'est que l'administration des biens d'après une formule communé-
ment acceptée. C'est un effet de la bienfaisance que l'organisation d'un
dispensaire ; mais cela est sans rapport avec le dévouement d'une per-
sonne sans biens, qui emploie son temps de repos à soigner les ma-
lades.
*
[47]
BIENSÉANCE
La bonne tenue dans la cérémonie assise, et, par extension, dans le
cortège.
*
BIENVEILLANCE
C'est un genre d'optimisme qui se manifeste à la première ren-
contre de quelqu'un. Comme l'optimisme, la bienveillance est à la fois
de nature et de volonté. Le bienveillant craint l'humeur et se prépare à
n'être point choqué ; mais de plus il reprend ces sages dispositions, il
les approuve ; il reconnaît que l'on doit ouvrir un crédit à n'importe
Alain, Définitions. (1953) 31
qui, et que c'est le seul moyen de faire qu'il montre son mérite s'il en
a. La bienveillance est donc le remède à la timidité, en soi-même et
dans autrui. Il y a de l'allégresse dans la bienveillance.
*
[48]
BILIEUX
Est petit de taille, petit de muscles, brun, au poil frisé, le teint entre
rose et jaune, occupé de lui-même, sujet à l'humeur, triste, donc affec-
tueux et soupçonneux ; fidèle à ses amis et à ses desseins. Prend avan-
tage sur les autres par le sérieux et la qualité de l'attention ; car sa loi
est qu'une chose qui l'a intéressé une fois est sacrée pour lui. On com-
prend qu'une des passions du bilieux soit l'esprit de rancune, et que le
souvenir des personnes soit sa vertu de société.
*
BRUTALITÉ
Quand le premier coup est mal donné, il revient sur le frappeur et
l'irrite ; d'où un second coup encore plus mal donné. [49] Un chien qui
essaie de mordre donne ce spectacle. La brutalité s'exerce sur elle-
même, et accessoirement sur l'autre ; ce qui se voit dans la manière de
frapper, qui est laide. Il faut comprendre ce qu'il y a de maladresse
dans un crime. Vingt coups de couteau prouvent moins de volonté
qu'un seul, prompt et suffisant. Souvent les réactions des passions sont
brutales, par un geste qui tord et se tord. Liens sur soi ; essais d'escla-
vage. (Grincer des dents, se meurtrir les mains, se meurtrir le larynx.)
Fureur impuissante. Je remarque que le tyran n'est pas brutal. Il donne
promptement des ordres. La partie est inégale tant que l'assassin agit
par brutalité.
*
Alain, Définitions. (1953) 32
C
Retour à la table des matières
CALOMNIE
La calomnie est une supposition que l'on fait d'après une misan-
thropie générale. [50] La calomnie qui porte sur des actes imaginaires
est un mensonge ; mais la calomnie qui porte sur les motifs est juste
autant plausible que la misanthropie elle-même. La calomnie ne cesse
jamais, et d'elle-même descend. On finit par nier tout l'homme. Le
venin de la calomnie est en ceci que l'on voit bien qu'elle n'épargnera
personne.
*
CARACTÈRE
C'est le jugement que nous portons sur un homme qui nous est as-
sez connu, et en accordant ce jugement à celui de tous autant qu'il
nous est possible. Ainsi nous disons : « Il est irritable, mais il revient
aisément » ; ou bien : « C'est un jeune avare qui fait économie d'opi-
nions » ; ou bien : « Il est envieux de tout » ; ou bien : « C'est un fri-
vole et [51] un paresseux ». Le caractère, comme le mot le signifie,
nous est donc imposé du dehors ; et quand nous jugeons nous-même
notre propre caractère, c'est toujours principalement d'après l'opinion
que nous nous dessinons nous-même. Aussi voit-on qu'un homme fait
le bourru parce qu'on le croit tel, ou le cruel parce qu'on le croit tel, ou
le fat parce qu'on le croit tel.
Il y a donc de l'affectation dans Je caractère, et le souci de jouer un
certain rôle, mais toutefois choisi de façon qu'il nous aille bien ; et
cette part de naturel est toujours dans le caractère. C'est pourquoi on
ne peut changer arbitrairement son propre caractère ; mais il ne serait
pas raisonnable non plus de croire qu'on y est enfermé absolument ;
car on peut changer beaucoup l'opinion, et changer de rôle. Il y a tou-
jours plus d'un caractère qui s'accorde avec notre naturel.
Alain, Définitions. (1953) 33
*
[52]
CHARITÉ
C'est la foi quand elle a pour objet le semblable. Et la charité ne se
laisse pas défaire par les preuves contraires ; c'est pourquoi elle ho-
nore l'humanité dans le fou, l'idiot, le criminel, le malheureux ; mais
elle l'honore aussi dans le riche, le puissant, le frivole, l'injuste,
l'ivrogne, le brutal, le jaloux, l'envieux ; elle cherche passage pour les
juger favorablement tous, et les aider, et d'abord les aimer. On ne
comprend pas bien la charité tant qu'on ne sait pas qu'elle est une foi,
c'est-à-dire qu'elle est volontaire, et d'avance assurée contre tous les
genres de déceptions.
*
[53]
CHÂTIMENT
C'est purification. Il y a loin du châtiment à la peine ; la peine n'est
qu'un état douloureux et forcé, qui agira par la peur et par l'exemple,
s'il ne peut mieux. Le châtiment vise plus profondément une réforme
intime voulue par le coupable. Le châtiment n'est point forcé ; il est
accepté et même demandé comme étant la suite d'une volonté cou-
pable, et en même temps comme un régime nouveau qui exclut un
genre de désir et d'avidité, une ivresse, une colère, enfin ce qui a pro-
duit la faute.
*
Alain, Définitions. (1953) 34
CHRÉTIEN
L'esprit chrétien enferme le mépris des puissances, le respect de
toutes les âmes comme étant également dignes d'être sauvées, et enfin
une préférence pour la pauvreté [54] et le travail, par le sentiment de
la faiblesse de l'homme devant les séductions de tout ordre.
*
CHRISTIANISME
C'est le culte de l'esprit crucifié, ce qui implique un conflit entre
l'esprit et les pouvoirs, et un parti pris contre les pouvoirs. C'est une
maxime chrétienne qu'on ne peut à la fois exercer le pouvoir et sauver
son esprit (l'esprit lié au sort d'un corps, c'est l'âme). C'en est une autre
qu'on ne peut être riche et juste. C'en est une autre que toutes les âmes
sont également précieuses. C'en est une autre que l'orgueil et l'empor-
tement mettent toujours l'âme en péril.
*
[55]
CHUTE
Mouvement naturel de l'esprit, toujours entraîné par les passions,
les besoins, la fatigue. La métaphore célèbre de la chute et de la ré-
demption représente toutes nos minutes, qui sont des chutes et des re-
prises. Et en effet, l'homme-dieu est le modèle à suivre dans cette vie
difficile.
*
Alain, Définitions. (1953) 35
CIVILISATION
Un ensemble de lois, d'usages, d'opinions, de jugements, qui rend
impossibles, et presque inconcevables des pratiques ailleurs admises
sans examen ni étonnement. Exemples, l'esclavage, la castration des
enfants, la torture, le supplice des sorciers. La civilisation n'implique
pas que la moralité moyenne soit meilleure, mais seulement que la
coutume a été changée par l'action énergique de quelques [56] mora-
listes. C'est pourquoi on s'étonne que notre civilisation occidentale
n'ait pas adouci la guerre, ni les passions politiques, de façon que la
souffrance soit encore prise comme moyen de persuasion. Par
exemple, il semble tout simple que l'on brise la résistance d'un pays
par les bombardements d'avions sur les villes, ou que l'on assomme
des adversaires politiques ; et qu'en même temps les formes anciennes
de la torture soient abolies par le changement des mœurs. Cela vient
de ce que la civilisation se fixe comme un usage aveugle qui dispense
de juger. Cela n'est pas sans avantages, ni non plus sans graves incon-
vénients.
*
CIVILISER
C'est imposer des coutumes, ce qui suppose qu'on en annule
d'autres ; et il y a des [57] dangers dans ce passage. La civilisation
n'est bonne qu'assurée par la coutume. Il vaut mieux respecter les cou-
tumes et enseigner la sagesse, si on peut.
*
CIVILITÉ
Genre de politesse propre aux villes et à l'existence urbaine. Les
paysans ont une profonde politesse par exemple dans la pratique de
l'hospitalité, ou bien dans les cérémonies familiales, religieuses ou
politiques. Mais ils n'ont pas la civilité, qui est une vertu de trottoir, à
l'égard de gens qu'on ne connaît pas, mais avec qui l'on circule en
foule ; vertu à l'égard de laquelle il n'est point d'étranger.
Alain, Définitions. (1953) 36
*
[58]
CŒUR
C'est le lieu de la tendresse et du courage et c'est premièrement
l'organe qui distribue la force et la vie ; d'où vient qu'il ressent vive-
ment le moindre trouble. Celui qui a du cœur est donc capable de
prendre part aux souffrances et aux joies des autres ou d'un autre, ce
qui est une des marques de l'amour. Mais celui qui a du cœur est aussi
porté à communiquer aux autres ou à l'autre tout ce qu'il pourra de sa
propre puissance, ce qui est protéger, aider, et au fond donner cou-
rage, car il n'y a pas de plus beau don. Ce double sens explique
l'amour, qui en effet n'est jamais en tendresse seulement (ni en fai-
blesse seulement), mais enferme toujours une foi explicite et inébran-
lable, c'est-à-dire quelque chose de libre et de constant, qui ne s'ex-
prime assez que par un serment heureux. En ce sens il faut première-
ment du courage pour aimer. La sensibilité toute seule serait assez
traîtresse.
*
[59]
COLÈRE
La colère est une revue des forces de résistance et d'entreprise, qui
se produit naturellement comme un effet de la peur. C'est pourquoi les
timides font voir souvent une colère assez ridicule. Tel est le plus bas
de la colère ; ce n'est guère plus qu'un réflexe qui suit la peur. Mais il
s'y joint toujours peu ou beaucoup d'humiliation résultant de la peur,
et une sorte de comédie qui multiplie les signes d'un courage indomp-
table et impatient. A quoi s'ajoute, quand la colère s'accroît au delà de
ce qu'on voulait, une fureur d'être esclave et peut-être une peur de .soi,
qui élèvent souvent la colère jusqu'à un point d'extravagance. Il n'y a
alors que la fatigue pour calmer la colère.
Alain, Définitions. (1953) 37
*
[60]
CONCORDE
La concorde est un accord éprouvé par la durée, et qui donne
confiance pour l'avenir. La concorde, comme l'accord, est spontanée
et se moque des raisons.
*
CONCUPISCENCE
C'est le désir qui vient de pauvreté, insuffisance, manque. Les an-
ciens moralistes opposaient le désir concupiscible au désir irascible
(on pourrait dire aussi appétit, besoin). L'irascible désire par excès de
force et besoin de mouvement. L'emportement est la loi des passions
situées à ce niveau. Par exemple l'avide convoite encore des biens,
surtout [61] parce qu'il se sent capable de les conquérir. Au lieu que
l'avare à proprement parler ne convoite que parce qu'il manque, et
parce qu'il se conçoit lui-même vieux ou faible. Il y a aussi deux am-
bitions, l'une de nécessité et qui cherche appui, l'autre d'orgueil et de
colère, qui ne peut laisser faire le voisin. Deux amours aussi, l'un de
besoin et de faiblesse, qui veut protection, et l'autre au contraire qui
veut protéger.
Cet ancien mot oppose le désir à la colère comme le ventre au tho-
rax. De la colère naît l'ambition. La concupiscence désigne le désir
sans ambition ; par exemple cette partie basse de l'amour, qui n'est
point l'amour. La concupiscence n'a donc point de prétention, ni au-
cune vanité. La gourmandise, par exemple, est souvent au-dessus de la
concupiscence par la cérémonie et par l'amitié. La concupiscence res-
semble à l'appétit ; mais elle y ajoute une pensée qui la fait revenir.
*
Alain, Définitions. (1953) 38
[62]
CONFESSION
C'est le libre aveu devant l'arbitre, et d'après un besoin de se rassu-
rer soi-même et de se juger impartialement. L'arbitre interroge, mais
sur demande, comme le médecin. Je m'accuse d'avoir trop de plaisir à
prêcher (exemple trouvé dans Port-Royal). Or, l'arbitre veut savoir sur
quoi je m'appuie pour m'accuser, comment je pense au sermon fait ou
à faire, dans quel sentiment je compose, en vue de quoi, etc. C'est tou-
jours moi qui suis juge, mais tempéré par l'arbitre, qui saura bien me
dire que mes scrupules procèdent d'un amour de moi-même qui en-
ferme de l'orgueil, et d'un souci de mon salut qui a une teinte d'infa-
tuation. Supposons un ami qui demande à son ami ce qu'il pense de la
satire, et [63] si l'envie n'y est pas pour beaucoup. Si mon ami Juvénal
me demandait si la vivacité de ses peintures ne vient pas principale-
ment d'une curiosité coupable, j'aurais beaucoup à dire.
*
CONFIANCE
La confiance est un degré de la foi, mais sans réflexion sur la foi.
C'est l'effet d'un sentiment paisible et amical, et d'une disposition à
juger favorablement de l'homme. Il y a même un degré inférieur de la
confiance qui résulte seulement d'une négligence et d'une peur des
sentiments tristes. Tous ces degrés sont bons ; mais la confiance supé-
rieure par charité et foi produit seule des miracles ; parce qu'elle n'at-
tend point les preuves et qu'elle croit encore contre les preuves. Cela
décourage de tromper. Par exemple [64] si l'on croit réellement et
aveuglément ce qu'il dit, le menteur ne sait plus mentir. Si tout lui est
confié, le voleur ne sait plus voler. C'est ici l'épreuve d'une belle âme,
car le moindre doute fait manquer l'expérience. Lire le commence-
ment des Misérables.
*
Alain, Définitions. (1953) 39
CONSCIENCE
C'est le savoir revenant sur lui-même et prenant pour centre la per-
sonne humaine elle-même, qui se met en demeure de décider et de se
juger. Ce mouvement intérieur est dans toute pensée ; car celui qui ne
se dit pas finalement : « Que dois-je penser ? » ne peut pas être dit
penser. La conscience est toujours implicitement morale ; et l'immora-
lité consiste toujours à ne point vouloir penser qu'on pense, et à ajour-
ner le jugement [65] intérieur. On nomme bien inconscients ceux qui
ne se posent aucune question d'eux-mêmes à eux-mêmes. Ce qui n'ex-
clut pas les opinions sur les opinions et tous les savoir-faire, auxquels
il manque la réflexion, c'est-à-dire le recul en soi-même qui permet de
se connaître et de se juger ; et cela est proprement la conscience.
Rousseau disait bien que la conscience ne se trompe jamais, pour-
vu qu'on l'interroge. Exemple : ai-je été lâche en telle circonstance ?
Je le saurai si je veux y regarder. Ai-je été juste en tel arrangement ?
Je n'ai qu'à m'interroger ; mais j'aime bien mieux m'en rapporter à
d'autres. En général l'état d'esclavage intime est très finement senti
pourvu qu'on ne s'étourdisse point de maximes empruntées.
*
[66]
CONTRITION
Expression religieuse qui désigne le plus haut repentir. Contrition
s'oppose à attrition qui n'est dans le fond que crainte ; et l'idée reli-
gieuse est que l'attrition ne peut pas elle-même purifier l'âme ; il faut
au moins qu'il s'y ajoute le sentiment même de cette insuffisance, qui
fait que l'on remet son sort à l'intercession de l'Église. Voilà en quel
sens le sacrement relève l'attrition ; mais encore n'est-ce jamais sûr.
Au contraire la contrition est un repentir qui ne considère pas les ef-
fets, mais la faute même, et qui la juge blâmable en soi, par rapport à
la vertu vraie, à la valeur vraie, à l'idéal, à Dieu supposé soumis aux
épreuves humaines. (Ce sont diverses manières de dire la même
chose.) Par exemple on peut avoir repentir d'une improbité qui n'a
Alain, Définitions. (1953) 40
point eu d'effet, que nul n'a connue, qui ne fut que dans la pensée. La
résolution de ne plus retomber dans la même [67] faute va de soi.
Mais elle n'est pas caractéristique de la contrition. Car, par la vue d'un
châtiment inévitable, on peut être conduit à la même résolution, qui
n'est pas alors de haute valeur.
*
COURAGE
La vertu qui surmonte la peur. La peur est tremblement, mal-
adresse, faiblesse, fuite, et peur de tout cela. Le courage va directe-
ment et par principe contre ces abandons de soi. Toutefois il n'est
point dit que le courage poussera vers le plus grand danger. Ce serait
alors témérité ; et le courroux (parent de courage) est alors le moyen
du courage. Au lieu que le courage peut s'allier avec la prudence et se
passe très bien de colère. Et l'action, même imprudente, est souvent
nécessaire [68] contre la peur même ; et dans ces cas-là c'est au calme
sans colère qu'on reconnaît le courage.
*
COURROUX
Une colère parente du courage, entendez qui est plus de volonté
que la colère, et où il entre l'idée d'un affront et d'une majesté. Colère
(accès de bile) est plus viscérale ; le courroux est thoracique. Et les
deux mots tracent le chemin de la peur au courage. Courroux est le
mot qui convient à la colère lorsque, comme dit Platon, la colère est
appelée au secours par la raison. Indignation marque un degré de plus
vers la pensée universelle.
*
Alain, Définitions. (1953) 41
[69]
COURTOISIE
Une bienveillance extérieure, prise des cérémonies, et qui n'engage
pas. Le plaisir de courtoisie est comme le plaisir de bien danser.
*
CRIME
Diminution volontaire d'une personne humaine. Que ce soit mort
ou blessure, ou abandon d'enfant ou de vieillard, c'est toujours par une
atteinte à la personne que le crime se distingue du délit. Ainsi c'est par
un abus de pouvoir que la contrefaçon des monnaies est dite crime. Ce
n'est qu'un genre d'escroquerie.
*
[70]
CROYANCE
C'est le mot commun qui désigne toute certitude sans preuve. La
foi est la croyance volontaire. La croyance désigne au contraire
quelque disposition involontaire à accepter soit une doctrine, soit un
jugement, soit un fait. On nomme crédulité une disposition à croire
dans ce sens inférieur du mot. Les degrés du croire sont les suivants.
Au plus bas, croire par peur ou par désir (on croit aisément ce qu'on
désire et ce qu'on craint). Au-dessus, croire par coutume et imitation
(croire les rois, les orateurs, les riches). Au-dessus, croire les
vieillards, les anciennes coutumes, les traditions. Au-dessus, croire ce
que tout le monde croit (que Paris existe même quand on ne le voit
pas ; que l'Australie existe quoiqu'on ne l'ait jamais vue). Au-dessus,
croire ce que les plus savants affirment en accord d'après des preuves
(que la terre tourne, que les étoiles sont des soleils, que la lune est [71]
un astre mort, etc.). Tous ces degrés forment le domaine de la
Alain, Définitions. (1953) 42
croyance. Quand la croyance est volontaire et jurée d'après la haute
idée que l'on se fait du devoir humain, son vrai nom est foi.
*
CRUAUTÉ
Genre d'ivresse qui vient de répandre le sang, et qui porte à le faire.
On sait que la vue du sang produit une sorte d'horreur, qui physiologi-
quement consiste en un mouvement du sang dans le spectateur, qui
s'enfuit vers l'intérieur, et peut être cause d'évanouissement. L'homme
ne peut réagir que par une action redoublée, et par une sorte d'empor-
tement voulu. La cruauté est donc une colère, mais qui est juste au
niveau d'un genre de peur qui est physiologique et sans aucune ré-
flexion. La cruauté se multiplie par la foule ; et [72] c'est par là que la
foule se porte à assister à des supplices dont elle a peur.
*
D
Retour à la table des matières
DÉFI
« Tu le dis ; tu ne le feras pas. » Le défi soumet la pensée d'autrui à
l'épreuve de l'action ; et le défi veut dire que c'est le courage qui
manque. C'est le public déni de confiance. Dangereux en ce sens
qu'une nature emportée fait aussitôt ce qu'on la défie de faire. Il y a
une parenté entre le défi et le pari : car parier qu'il ne le fera pas, c'est
le défier.
*
Alain, Définitions. (1953) 43
DÉFIANCE
C'est une sorte de doute concernant les enseignements, les conseils,
et en général la sincérité [73] de quelqu'un. La défiance peut très bien
n'être que prudence. Mais aussi la confiance véritable n'est pas la cré-
dulité. Il s'en faut de beaucoup. La confiance véritable est une incré-
dulité souvent à ce que l'autre dit, et un refus de le juger d'après cela.
Car souvent l'homme joue avec passion un mauvais rôle, et se calom-
nie lui-même. En sorte que la défiance est surtout à l'égard d'appa-
rences que l'on juge trompeuses ; et c'est un doute qui nous prépare à
mieux juger.
*
DÉLATION
C'est une forme de l'espionnage, avec cette double nuance que la
délation est volontaire, et qu'elle concerne la vie privée et les opinions
secrètes. Il y a dans la délation un abus de confiance et une volonté de
ne pas se découvrir. La délation peut [74] être utile, et même juste ;
mais elle est un exemple de ces actions où c'est la manière même qui
est mauvaise.
*
DÉMON
Ce n'est pas tout à fait la même chose que diable. C'est une inspira-
tion capricieuse, non justifiée, et encore heureuse, qui trouble l'ordre
et déjoue les prévisions.
*
DÉSHONNEUR
État d'un homme qui se sait méprisé et qui se méprise lui-même.
On peut ne pas compter l'opinion. Mais il s'agit ici d'une opinion qu'on
approuve soi-même. Et le propre du déshonneur est qu'on ne peut plus
se réjouir des apparences de l'estime ; on se dit : « S'ils savaient ; s'ils
Alain, Définitions. (1953) 44
[75] me connaissaient. » Le déshonneur est donc au plus haut point
dans les honneurs mêmes. Il ne serait point senti au désert, ni parmi
des gens qu'on méprise.
*
DÉSINTÉRESSEMENT
Le mot correct est désintérêt ; il signifie qu'on ne s'intéresse pas ;
ce qui ne veut point dire seulement qu'on méprise un intérêt ou un
avantage ; cela veut dire premièrement qu'on n'y trouve pas de plaisir.
Toutes les passions se désintéressent de ce qui n'est pas elles. On se
désintéresse par absence de vanité. Le désintérêt est un genre de hau-
teur ; c'est un refus d'imiter les autres en ce qu'ils sentent ou pour-
suivent. Par exemple un auteur sans vanité se désintéresse trop des
éloges qu'on lui fait. Pour juger du désintérêt, il faut [76] se rappeler
ce que dit Comte de la vanité, à savoir qu'elle est un commencement
de charité. C'est sentir par sympathie, c'est se dresser à éprouver ce
qu'on doit aux autres d'éprouver. Dans le cas des éloges, il est évidem-
ment plus poli et plus fraternel d'en recevoir du plaisir. Ces remarques
sont pour sauver un beau mot du faible usage qu'on en fait quelque-
fois.
*
DÉSIR
Le désir a plus de fantaisie que l'inclination, et il n'est pas toujours
selon le besoin. On peut désirer une chose dont on n'a pas l'expé-
rience. C'est pourquoi il n'y a pas de limite aux désirs que les inven-
teurs peuvent nous donner, comme d'avion, de T.S.F., de télévision,
d'aller dans la lune, etc. On désire du nouveau. La sagesse veut que
nous réglions nos désirs sur nos [77] besoins, et même (car on ac-
quiert des besoins) sur le niveau moyen des hommes.
*
Alain, Définitions. (1953) 45
DÉSOBÉISSANCE
Elle est un essai de liberté et un essai de courage. C'est pourquoi il
faut la regarder avec amitié. Elle n'est blâmable qu'autant qu'elle est
paresseuse et lâche ; et il faut avouer que c'est l'obéissance qui est le
plus souvent paresseuse et lâche. Ne pas faire un devoir d'écolier, c'est
mal si c'est paresse. Mais si c'est par orgueil (c'est toi qui le diras) il
faut rendre la liberté à l'orgueilleux.
*
DÉSORDRE
C'est la marque des passions. Les convulsions de la peur, de la co-
lère, de la vengeance, [78]de l'ivresse font tout le désordre. Il est au
comble dans les foules.
*
DESPOTISME
C'est l'ordre extérieur, l'ordre sans sagesse, l'ordre irrité. Ce qui
peut aller avec une loi de raison, mais prise comme loi de force. Le
contraire du despotisme consiste en ceci que la loi de raison (par
exemple, l'égalité dans les échanges) soit reconnue par tous, hors des
crises de passion.
*
DESTIN
Le destin est la fiction d'un être qui sait l'avenir et qui pourrait l'an-
noncer ; c'est une manière [79] de dire que nous ne pouvons pas chan-
ger l'avenir. Cette fiction est théologique, elle résulte de la perfection
divine, qui ne peut rien ignorer. Il n'y a contre cette fiction que la foi
en la liberté, qui est la foi. On dit d'un homme qui ne croit pas pouvoir
changer son destin qu'il n'a pas la foi. En sorte qu'on doit dire que c'est
par manque de foi que le théologien s'enchaîne dans les volontés de
Dieu.
Alain, Définitions. (1953) 46
DEVIN
Celui qui annonce l'avenir humain d'après les signes humains. Bien
différent du sorcier, qui consulte tous les signes. Le graphologue est
un devin ; le chiromancien aussi ; tout observateur est devin ; tout
homme est devin en ce qui l'intéresse.
*
[80]
DEVOIR
C'est une conduite qui, dans un cas difficile, se présente à l'esprit
comme ayant une valeur universelle. Par exemple, se porter au se-
cours d'un faible attaqué. Donner asile à l'ami poursuivi. Rendre une
fortune mal acquise. Soigner des pestiférés. Par le caractère de valeur
universelle, le devoir est obligatoire, mais non point forcé ; et aucune
récompense n'est jamais en vue, ni même aucune joie. Il n'y a jamais
d'autre difficulté dans le devoir que de le faire. Dès qu'il y a doute, ce
n'est plus le devoir ; on cherche alors le convenable, ou le moindre
mal ; on écoute le sentiment ; on suit la vertu. Presque tous les devoirs
sont professionnels, c'est-à-dire qu'on se sent obligé à une action que
l'on sait faire. Exemples : le pompier, [81] le sauveteur, le chirurgien,
l'avocat, le soldat, le mineur.
*
Alain, Définitions. (1953) 47
DÉVOUEMENT
C'est un serment d'obéissance et de zèle à l'égard d'une personne
déterminée. Toutefois on peut se dévouer à la fonction, ce qui suppose
qu'on change de maître sans difficulté. Le dévouement vient toujours
d'un métier que l'on sait faire et d'une horreur de la malfaçon.
*
DIABLE
C'est la puissance oblique qui nous récompense de nos lâchetés. Le
diable, c'est que la vertu est régulièrement punie. Ainsi va le monde
des forces, et l'ironie est le langage [82] du diable. C'est pourquoi le
diable rassemble bien sous un seul nom les dieux de nature et les
dieux de guerre, Pan et César.
*
DIALECTIQUE
C'est une méthode qui prétend prouver par raisonnement ce qui est
une question de fait : que la guerre sera ou ne sera pas, que la monnaie
se cache ou se montre, que les prix montent ou baissent, que tout est
bien ou mal, que Dieu est, que Dieu se divise en trois, ou que Dieu est
un, que le monde est dieu, tous jugements qui supposent un choix et
une action, et qui ne peuvent être vrais que par ce choix et cette ac-
tion. Par exemple la justice, prouver qu'elle est ou qu'elle n'est pas,
c'est perdre son temps ; il s'agit de la faire ici, et puis là, et puis en-
core. [83] La théologie est une dialectique de la piété, qui ne remplace
pas la piété.
*
Alain, Définitions. (1953) 48
DIEU
C'est la plus haute valeur. On dit d'un homme que l'honneur est son
dieu ; d'un autre que l'or est son dieu, d'un autre que le ventre est son
dieu. On veut dire que le dieu, quel qu'il soit, est adoré, et qu'on lui
sacrifie tout le reste ; dont les sacrifices rituels sont le symbole. Le
ventre-dieu, c'est la féconde nature, c'est la force de vie. L'honneur-
dieu, c'est la force des armes, adorée sous les traits du héros et du
conquérant. Le courage-dieu, c'est l'homme libre, le stoïcien. L'amour-
dieu, c'est le saint. On remarquera une équivoque dans l'amour-dieu ;
car on ne dit pas toujours si c'est la charité, ou bien si c'est la fécondité
aveugle des bêtes, que l'on désigne sous [84] ce nom. Toute morale
suppose des faux dieux démasqués, et un vrai dieu.
*
DISGRÂCE
Mot admirable. Car il indique un état de l'homme à l'égard des
pouvoirs, lorsque les pouvoirs cessent de le considérer avec faveur ;
mais il désigne en même temps l'état intime de cet homme, état sans
liberté et sans générosité ; et telle est profondément la disgrâce réelle.
*
DISSIMULATION
Indique une aptitude et une disposition à n'exprimer jamais que ce
que l'on veut, c'est-à-dire à effacer de ses gestes et de son visage tous
les signes [85] involontaires. Le mot dit encore plus, puisqu'il signifie
littéralement une simulation qui égare, c'est-à-dire, l'imitation voulue
ou habituelle de certains signes soit malveillants, soit même bien-
veillants (car on peut dissimuler aussi la bienveillance). Un bourru est
quelquefois très dissimulé ; un bienveillant d'aspect l'est encore plus
souvent. Autant que les signes involontaires peuvent être des fautes
envers autrui et envers soi, la dissimulation est une partie de la poli-
tesse. On s'indignera par exemple de ce qu'un médecin ait si bien dis-
simulé son intime opinion ; on s'indignera qu'un ami ait si bien dissi-
mulé au sujet d'un secret important qu'il connaissait. On voit par ces
Alain, Définitions. (1953) 49
deux exemples qu'il ne faut pas juger légèrement le pouvoir de dissi-
muler.
*
[86]
DISSIPATION
Ce mot, d'ailleurs médiocre, désigne une dispersion de l'attention
qui se porte vers tous les objets et événements, sans préférence, et par
une curiosité égale. C'est jeter ses richesses.
*
DOGMATISME
C'est le système opposé au scepticisme. Ce n'est pas seulement une
disposition à croire que tout peut être expliqué et prouvé, c'est aussi
l'assurance que les choses qui nous intéressent sont dès maintenant
expliquées et prouvées de façon à former système. (Exemples : la
théologie catholique ; le Matérialisme ; la Politique toujours la même ;
la Morale ; les lois de l'honneur et de la politesse). Un dogme est une
connaissance (principe ou règle) sur laquelle il n'y a plus à revenir,
[87] parce que les compétences en ont décidé. Il y a des dogmes de
religion, de science, de bienséance, d'hygiène.
*
DROIT
Le droit est un système de contrainte générale et réciproque, fondé
sur la coutume et sur le jugement des arbitres, et qui a pour fin d'ac-
corder l'idéal de la justice avec les nécessités de la situation humaine
et les besoins de sécurité qu'impose l'imagination. Le droit n'est pas le
fait. Par exemple posséder est un fait pur et simple ; être propriétaire
est un droit reconnu par l'arbitre, sous la surveillance de l'opinion. Je
puis être très légitimement et très réellement propriétaire d'une chose
qui en fait est aux mains d'un voleur. Mais on convient qu'en fait de
Alain, Définitions. (1953) 50
meubles possession vaut titre, et qu'en fait [88] d'immeubles une pos-
session non contestée pendant trente ans vaut titre, ce qui fait com-
prendre que le droit s'adapte aux nécessités.
*
DROITURE
Concerne plutôt les actions que les pensées. C'est une manière de
cheminer qui exclut la feinte et le détour. Se dit de la conduite ; aussi
des discours autant qu'ils font partie de la conduite.
*
E
Retour à la table des matières
ÉGALITÉ
L'égalité est un état de droit, qui exclut la comparaison des forces
lorsqu'il s'agit de juger d'un vol, d'un abus de pouvoir, [89] d'une in-
jure, et choses semblables, qui sont toujours les effets d'une inégalité
de forces. Par exemple entre le riche et le pauvre il y a une inégalité
de moyens d'agir sur l'opinion ; entre le fort et le faible il y a une in-
égalité de moyens de prendre ou de défendre. Entre l'escroc et la vic-
time il y a une inégalité des connaissances. L'état de droit se définit
dans tous les cas par une sentence arbitrale qui ne tient nul compte de
ces inégalités, par exemple qui ne peut être achetée, qui ne change
point par la menace, et qui examine avant de décider.
*
Alain, Définitions. (1953) 51
ÉGOÏSME
C'est une pensée attachée aux frontières du corps, et occupée de
prévoir et d'écarter la douleur et la maladie, comme aussi de choisir et
mesurer les plaisirs. Si l'égoïsme [90] veillait sur l'âme, afin d'en écar-
ter les affections honteuses, les lâchetés, les erreurs, et les vices,
l'égoïsme serait une vertu. Mais l'usage interdit d'étendre le sens de ce
mot.
*
ÉLOQUENCE
Art de la parole, qui consiste à fortifier le discours par une prépara-
tion et une attaque qui dépendent du ton et du rythme, et qui font jouer
la séduction et la surprise par des moyens de voix et de geste qui dis-
posent premièrement le corps de l'auditeur ; ce qui, suivant le cas, for-
tifie les bonnes preuves, et fait qu'on passe sur les preuves douteuses.
Les effets de l'éloquence sont multipliés par la foule ; mais un indivi-
du isolé peut être changé par un discours éloquent, et qui cherche sur-
tout à émouvoir par sympathie [91] directe. Dans tous les cas l'élo-
quence est contraire au devoir d'instruire.
*
ÉMOTION
Régime de mouvement qui s'établit dans le corps (cœur, poumons,
muscles) sans la permission de la volonté, et qui change soudainement
la couleur des pensées. On peut distinguer les émotions déliées,
comme allégresse, joie, rire ; et les émotions étranglées, comme peur
et colère. Au reste la surprise rend toutes les émotions inquiétantes et
étranglées, même la joie et le fou rire. Cet effet résulte de l'irradiation
dans tout le corps d'une excitation soudaine et vive, ce qui contracte
tous les muscles, paralyse le souffle, fouette le cœur, et congestionne
le cerveau et l'intestin. La peur est alors le premier état de toute émo-
tion, par cette alarme [92] physiologique qui s'accroît d'elle-même.
Les sanglots et les larmes sont un premier soulagement ; mais souvent
aussi l'irritation et l'action sont la suite de l'émotion de surprise. Une
Alain, Définitions. (1953) 52
suite d'émotions vives et liées au même objet produit la passion ; et
l'état de passion surmonté se nomme sentiment.
*
EMPORTEMENT
Régime d'action dans lequel l'action même irrite les organes et
fouette l'action. Par exemple la fuite augmente la peur et la fuite elle-
même. Le combat excite à combattre. La force se réveille elle-même
en s'exerçant. L'emportement n'a d'autres limites que l'épuisement. Et
il se passe de raisons. Toute force sans emploi s'emporte.
*
[93]
ÉNERGIE
N'est pas la même chose qu'obstination, que violence, qu'emporte-
ment, qui sont des manières d'exécuter, ou des suites du vouloir.
L'énergie se montre devant l'obstacle et soudainement, comme un cor-
rélatif de la résistance, et souvent quand le courage faiblit. C'est pour-
quoi ce sens moral du mot s'accorde avec la notion physique d'éner-
gie, qui désigne une puissance de travaux (un explosif). Un caractère
énergique est ordinairement immobile et souvent indifférent. Il y a de
l'obstination dans l'énergie, mais active, mais explosive. L'énergie met
en fuite les résistances, d'après cette expérience que la résistance
risque de mettre en mouvement ce qu'elle craint le plus.
*
Alain, Définitions. (1953) 53
[94]
ENFER
C'est le fatalisme, dans lequel l'esprit se jette, et pour toujours (car
le fatalisme est pour toujours). L'enfer du joueur c'est la résolution de
ne point se guérir. De même pour toute passion et pour tout crime. Le
purgatoire est une pénitence qui suppose un espoir quelconque en soi.
Mais quand j'aurais mille siècles pour me repentir, je puis jurer que je
serai le même et que je n'y peux rien. Ce parti est orgueilleux. Dans la
rage de ne vouloir point vouloir, on choisit ce parti même, et l'on en
jure. Tout homme, du premier mouvement, aime mieux désespérer.
Mais alors la pensée est en horreur à elle-même. C'est vouloir mourir
et ne pouvoir, et cela représente l'éternité. Tout damné refuse le par-
don. Considérez une dispute, et que [95] l'homme ne sait pas revenir,
ce qui serait se pardonner.
*
ÉPICURISME
L'épicurisme, souvent ramené injustement au plus bas égoïsme, est
un matérialisme volontaire, qui a pour fin de guérir les superstitions,
les illusions, enfin toutes les folies passionnées, ce qui laisse en l'âme
les vrais biens, le savoir lui-même, la paix avec soi, et l'amitié.
*
ESPÉRANCE
L'espérance est un genre de foi (donc une croyance volontaire) en
un avenir meilleur, c'est-à-dire qui laissera place à la justice et à la
bonté. Par exemple on [96] espère la fin des guerres, sans preuves, et
parce qu'on le veut, parce qu'on doit le vouloir. On voit que l'espé-
rance suppose la foi avant elle et la charité comme conséquence. L'ob-
jet propre de l'espérance est un arrangement des choses matérielles,
par exemple qu'il y aura assez de biens pour tous, que tous seront heu-
reux par le travail, que beaucoup de maladies seront guéries ou ren-
Alain, Définitions. (1953) 54
dues supportables, que les enfants seront mieux nourris et mieux éle-
vés, et surtout que toutes ces choses et d'autres du même genre sont
possibles si nous le voulons bien. C'est donc l'efficacité du vouloir qui
est l'objet de l'espérance. Et si l'on divinise la nature et ses forces,
comme il est ordinaire pour commencer, l'espérance aura Dieu pour
objet. Seulement la charité vise un dieu plus pur et plus près de
l'homme. Et c'est la pure foi qui vise encore le mieux.
*
[97]
ESPIONNAGE
C'est l'abus de confiance mis au service de la patrie. Le propre de
l'espion est de se faire passer pour ami et de gagner la confiance. Une
bonne règle est de ne pas faire faire par d'autres ce qu'on aurait honte
de faire soi-même.
*
ESPOIR
Dit moins qu'espérance, qui est une vertu ou, si l'on veut, un de-
voir. L'espoir est un fait des passions, qui nous présente un avenir
éclairé d'une joie présente ; cet état n'est jamais loin de la crainte, qui
lui succède naturellement par la loi organique de compensation. Il faut
toujours qu'on se repose d'une manière de sentir ou d'agir [98] par la
manière contraire, qui est un repos après la précédente.
*
ESPRIT
L'esprit, en son sens le plus commun, est ce qui se moque de tout.
Ce sens est bon ; il mène aisément à la notion d'esprit, qui est au fond
le pouvoir de douter, ce qui est s'élever au-dessus de tous les méca-
nismes, ordre, vertus, devoirs, dogmes, les juger, les subordonner, et
les remplacer par la liberté même, qui ne doit rien qu'à soi. Si Dieu est
Alain, Définitions. (1953) 55
esprit, Dieu est libre et pour le libre. Tel est le plus beau mystère, et
sans doute le seul.
*
ESTHÉTIQUE
C'est la science du beau s'il en est une. Le rapport de l'esthétique et
de la morale [99] est en ceci que tout ce qui est honteux est laid, d'où
l'on ose conclure que tout ce qui est beau est sans vice. Ce pressenti-
ment est presque toujours confirmé.
*
ESTIME
Genre de confiance sans retour sur soi-même. J'ai confiance qu'un
homme que j'estime ne fera rien de bas ; et en cela je ne pense pas à
mon propre avantage, pas même aux joies de l'amitié. L'estime toute
seule est un peu froide, mais éminente. Elle a valeur arbitrale.
*
ÉTERNEL
Est dit éternel ce qui par soi ne peut changer ni vieillir ni périr.
Une sublime amitié est [100] éternelle en ce sens qu'elle ne peut être
atteinte qu'obliquement et par des événements qui lui sont tout à fait
étrangers. L'amour prétend être éternel. Les pensées les plus assurées,
comme d'arithmétique et de géométrie, sont éternelles aussi. La durée,
au contraire, est essentielle à tout ce qui change et vieillit par soi.
L'idée de rassembler tout l'éternel en Dieu est raisonnable, quoique
sans preuve à la rigueur, comme au reste tout éternel, amitié, amour,
arithmétique.
*
Alain, Définitions. (1953) 56
ÉVOLUTION
Changement lent, imperceptible, nullement prévu, nullement vou-
lu, et qui au contraire consacre la défaite de la volonté devant la situa-
tion extérieure. Tel est l'effet de la maladie, de la fatigue, de l'âge, du
métier, du milieu social, de [101] la suggestion. L'évolution est donc
le contraire du progrès.
*
EXERCICE
Action qui a pour fin de se préparer à une action réelle. Je fais des
gammes, afin de pouvoir jouer une sonate. J'apprends l'escrime, afin
de pouvoir combattre. J'apprends l'anglais en vue de parler avec
d'autres qu'avec le maître d'anglais. Il est compris dans l'exercice que
l'on y divise les difficultés, en séparant un mouvement de tous les
autres.
On ne s'exerce jamais qu'à faire ce qu'on veut, par exemple allon-
ger le bras, lancer le poing, courir. L'expérience fait voir qu'on n'arrive
pas du premier coup à faire ce qu'on veut ; le dessin en est un exemple
étonnant ; car, tant qu'on dessine mal, on ne cesse pas de juger qu'on
ne fait pas ce qu'on veut. Il ne suffit pas 102] de vouloir tracer un
cercle pour le tracer en effet. L'exercice est donc une grande partie de
l'art de vouloir. A l'exercice s'oppose l'exécution imaginaire, qui est la
chose du monde la plus ridicule. J'imagine que je cours, que je gagne
le prix, que je jette l'ennemi à terre, et autres choses qui ne sont diffi-
ciles qu'à faire. C'est pourquoi devant le matamore on tire l'épée, ce
qui veut dire : « Montre ce que tu sais faire. »
*
Alain, Définitions. (1953) 57
F
Retour à la table des matières
FABLE
C'est un récit de forme naïve qui veut faire entendre, sans choquer,
une vérité un peu sévère. La fiction des animaux qui parlent est de
politesse, et ne trompe personne. Soit la part du lion ; ce serait ef-
frayant à dire d'un prince ; on chercherait même des raisons de ne
point croire ; au lieu que la griffe du lion n'en laisse point.
*
[103]
FANATISME
Fureur d'esprit contre l'esprit. Il est difficile d'accorder l'amour du
vrai avec la recherche. Il est difficile de ne pas haïr le doute dans les
autres et en soi-même. D'où une fureur de précaution que l'on apprend
à ressentir dans les organes, et qui s'exaspère à humilier l'esprit. Il y a
une pointe de fanatisme sans laquelle nos pensées périraient toutes ;
c'est-à-dire qu'il faut les donner à garder au chien.
*
FATALISME
Doctrine très commune, et en un sens universelle, d'après laquelle
ce qui n'a [104] pas été ne pouvait pas être (n'était pas dans les des-
tins), ce qui enlève les regrets. Mais le fatalisme n'enlève les regrets
que si l'on a fait tout le possible. C'est pourquoi les hommes d'action
sont ceux qui se consolent le mieux par le fatalisme. Les paresseux
raisonnent de même, mais avant l'événement, et, pour se délivrer de
souci, disant que quoi qu'on puisse faire, ce qui doit être sera. Cette
Alain, Définitions. (1953) 58
seconde manière n'est pas raisonnable, puisqu'on ne sait pas d'avance
ce qui sera. Au lieu que la première manière s'appuie sur le fait ac-
compli ; et il est très vrai alors que tout autre événement était impos-
sible ; ce qui est arrivé le dit. En sorte que le fatalisme est un moment
de raison, mais qu'il ne faut pas étendre à l'avenir. Souvent le fata-
lisme se fonde sur ce que Dieu sait tout d'avance. Mais la notion la
plus profonde de Dieu est celle de Dieu libre, c'est-à-dire qui ne sait
pas tout d'avance. Et au reste la notion de savoir absolument [105]
d'avance efface l'avenir et le temps, notions corrélatives d'éternité.
*
FATALITÉ
Ce qui est dit d'avance (fatum) ou écrit. C'est une idée populaire
d'après laquelle, avant qu'une chose ait lieu (par exemple un accident
d'auto), il était déjà vrai qu'elle aurait lieu. Le fatalisme est dialec-
tique, c'est-à-dire qu'il suppose que les nécessités logiques (ou de lan-
gage) sont des nécessités des choses. Or une chose n'arrive pas par
cela seulement qu'un raisonnement prouve qu'elle arrivera. La nature
va par présences, absences, distances, rencontres, chocs, et non par
raisonnement.
*
[106]
FAUTE
Est moins que crime, non pas seulement par la gravité de l'atteinte
aux personnes, mais aussi par sa nature même, qui la rapproche de
l'erreur. On fait une faute au jeu si, la règle n'étant pas douteuse, on y
manque pourtant. Telles sont aussi les fautes en politique ; ce sont des
erreurs où on ne devait point tomber. L'esprit est alors sans excuse ; il
se manque à lui-même. Au lieu que le crime est un effet de l’emporte-
ment, sur quoi l'esprit ne peut pas beaucoup.
*
Alain, Définitions. (1953) 59
FAVEUR
Sentiment de préférence, qui n'a pas premièrement pour objet le
mérite. La faveur n'est pas surtout injustice ; elle se manifeste le plus
souvent quand les titres sont égaux, alors que la familiarité, la sécuri-
té, la commodité [107] ne sont pas égales. La faveur joue naturelle-
ment quand on a à choisir un secrétaire particulier, un remplaçant de
soi-même, ou un Premier Ministre si l'on est roi ; car il faudrait un
mérite écrasant, et comme il ne s'en montre guère, pour choisir à de
tels postes un homme qui déplaît.
*
FEINTE
C'est un mensonge de l'action, qui commence sans vouloir conti-
nuer. Par l'action, il faut entendre aussi le geste et l'attitude. Par
exemple il feint de ne pas entendre ; ou bien il feint de ne pas bien
savoir ce qu'il va dire ; il feint la froideur, le mécontentement, l'indif-
férence. La feinte est de règle dans les marchés ; on feint d'être indif-
férent. La fausse cordialité est une feinte. Le juge d'instruction pro-
cède par feintes.
*
[108]
FÉLICITÉ
C'est un bonheur qui vient du dehors, et qui s'oppose à la béatitude,
laquelle a sa source en celui même qui est heureux. Et toutefois dans
félicité il y a la même plénitude et la même sécurité. Ce qu'exprime
très bien le verbe féliciter, qui ne s'applique jamais à un bonheur in-
time, mais au contraire à des hasards qui égalent le bonheur. Et au
reste celui qui est félicité sent bien en lui-même une sorte de chance,
dont il est quelquefois plus fier que de son mérite propre. Ce senti-
ment a quelque chose d'esthétique, car il signifie une harmonie entre
soi et la nature des choses. Donc, c'est contresens que de féliciter quel-
Alain, Définitions. (1953) 60
qu'un de ce qu'il sait la grammaire ; il faut le féliciter d'en recevoir des
dignités et des places, ce qui en effet n'est pas toujours la suite du mé-
rite, [109] et arrive par des causes étrangères. Au rebours il est naturel
de féliciter celui qui a gagné à la loterie.
*
FÉTICHE
Le fétichisme est un culte qui a pour objet des choses particulières,
supposées douées de propriétés magiques sans rapport avec leur usage
ou leur utilité. Exemple, un bracelet qui préserverait de la fièvre, ou
bien une pierre qui porterait malheur. Ces idées sont fort communes
partout où la religion des forces naturelles occupe la plus grande
place. Et il suffit qu'on croie au fétiche pour qu'il communique déjà
une sorte de bonheur. Les superstitions ne peuvent ainsi que se multi-
plier, jusqu'à compliquer les moindres actes et s'opposer à toutes les
inventions. Mais des restes de fétichisme, dominés par des degrés su-
périeurs [110] de religion, appartiennent à la nature de l'homme et
n'en peuvent être tout à fait retranchés.
*
FIDÉLITÉ
Vertu parente de la foi ; car toute fidélité suppose que l'on veut
croire ce dont on pourrait douter. C'est ainsi qu'une mère est fidèle à
son enfant, quoi qu'il fasse. L'amour fidèle suppose aussi un serment à
soi, et une volonté de repousser certaines pensées vraisemblables, et
certains commencements de sentiments. La fidélité n'est pas moins
nécessaire à des pensées prouvées et incontestables ; car on les oublie-
rait bien si l'on pouvait. Enfin tout travail est fondé sur la fidélité à un
choix ; autrement on changerait toujours, on ne ferait rien, on ne serait
rien. La fidélité est la principale vertu de l'esprit.
*
Alain, Définitions. (1953) 61
[111]
FLATTERIE
La flatterie est un genre de mensonge qui loue impudemment ceux
dont elle espère quelque chose. Cette flatterie est rare, par la raison
qu'on est disposé à penser bien de celui qui peut nous favoriser ; ainsi
la flatterie n'est presque toujours qu'enivrement et bonheur de plaire.
Au reste la politesse exige une part de flatterie, qui fait qu'on cherche,
par exemple, quelque chose à louer parmi beaucoup qu'on ne peut
louer.
*
FOI
Volonté de croire, sans preuve et contre les preuves, que l'homme
peut faire son destin, et que la morale [112] n'est donc pas un vain
mot. Le donjon de la foi, son dernier réduit, c'est la liberté même ; et il
faut y croire, car sans y croire on ne peut l'avoir. Il faut croire aussi
qu'il y a un bien et un mal, et c'est presque la même chose ; car, si je
me crois libre, il est bien que je me garde libre, et il est mal que je me
rende esclave. Au fond tout le mal vient d'esclavage, ce qui est préfé-
rer les biens extérieurs à la liberté. Il faut croire aussi au semblable et
le supposer digne d'être instruit et capable de liberté. Cette foi se
nomme charité. Et enfin il faut croire, à tout le moins, que la nature
n'a rien qui s'oppose en principe à la bonne volonté, mais qu'au
contraire l'homme de foi réussit même dans les entreprises maté-
rielles. Cette foi se nomme espérance. Dieu est le modèle de l'homme
libre, juste et bon. Ce modèle est d'autant plus efficace qu'il se rap-
proche plus de l'homme (car un pur esprit aurait trop beau jeu), ce que
[113] la métaphore de l'Homme-Dieu exprime très bien.
*
Alain, Définitions. (1953) 62
FORTUNE
Le double sens de ce mot est bien instructif. Il ramène l'origine des
richesses au pur hasard (c'est le sens propre du mot fortune) ; ce qui va
au fond ; car le travail n'enrichit pas sans quelque rencontre de for-
tune. Ainsi demander si la fortune est juste, c'est demander si la loterie
est juste.
*
FRANCHISE
Etre franc, c'est exprimer spontanément, sans d'abord examiner.
Cela est au moins indiscret (V. Suggestion). Par exemple, à une mère
affligée, dire que [114] les morts sont bien heureux. On peut penser
cela ; il y a quelquefois occasion de le penser ; l'occasion n'est pas
toujours bonne de le dire ; même si on veut convertir, il ne faut jamais
jeter les mots comme ils viennent. Au reste, en toute rigueur, les mots
comme ils viennent c'est folie. Et, en outre, posant qu'il faut toujours
dire la vérité, il est à remarquer aussi que fort souvent on ne la connaît
pas. Toute pensée est donc premièrement polie, secondement scrupu-
leuse. La politesse chinoise défend qu'on pose une question ; et en ef-
fet ne pas vouloir répondre c'est souvent répondre. Cette méthode est
d'un juge, non d'un ami. On peut nommer pensées les propositions qui
n'offensent point. La franchise ne peut donc entrer en scène que sur
demande expresse, et plus d'une fois ajournée, afin que toutes précau-
tions soient prises. D'où l'apologue, qui est la franchise de l'esclave.
*
Alain, Définitions. (1953) 63
[115]
FRIVOLITÉ
Légèreté et inconstance voulue et même affectée, par une crainte
du sérieux des hommes et du sérieux des questions. En ce sens la fri-
volité est un art profond.
*
FUREUR
Passage de colère qui a les caractères de la folie. C'est la colère
non dirigée, avec cette nuance que ce n'est pas l'action qui la nourrit
(comme dans l'emportement ou dans la cruauté) mais plutôt une réac-
tion du corps humain sur lui-même, qui ressemble fort à une maladie.
Évitez les furieux ; soignez-les par le silence et par l'isolement, jamais
par les raisons. La fureur est bien au-dessous des raisons. Ce [116] qui
ne veut point dire que la fureur ne soit quelquefois de méthode. La
fureur est quelquefois le commencement volontaire de toute folie, ce
qui ne veut pas dire que la folie soit volontaire. Lorsque l'on se jette,
la pesanteur se charge de l'homme. De même il vient un moment où
l'irritation se charge de l'homme.
*
Alain, Définitions. (1953) 64
G
Retour à la table des matières
GAUCHERIE
Embarras que l'on éprouve de son propre corps, faute d'avoir appris
à le conduire dans les cercles et les sociétés. Ce n'est pas tout à fait la
timidité, car on peut être gauche sans le savoir, par la nouveauté du
costume, ou des actions à faire ; au lieu que la timidité est le sentiment
et l'imagination d'une gaucherie, qui redouble par ses propres signes.
L'exercice gymnastique est le remède à [117] tous ces inconvénients ;
il nous apprend à faire exactement ce que nous voulons, sans hésita-
tion et sans peur.
*
GRAVITÉ
C'est un refus de rire, et signifié de toute façon. La gravité revient à
un refus d'examiner. La gravité refuse la grâce, en tous les sens de ce
mot. La gravité est pesante aux autres et à soi ; elle suit la pesanteur,
comme le mot le dit. La gravité ne décide jamais ; elle n'est jamais
libre. Elle suit la faute ; elle pèse dessus ; elle ne sait que marquer la
nécessité des suites. Aussi la gravité est subalterne. Elle applique une
loi ou un décret. Elle annonce un précédent ; elle signifie l'irrévocable.
L'heure est grave, cela veut dire que je vais me résoudre à ce que je
n'approuve point, tous les partis étant mauvais, et 118] avec obligation
de choisir. Toute la maigre politique est grave. « Vous croyez, dit
l'homme grave, que l'on fait ce que l'on veut ; mais je sais bien que
non. »
*
Alain, Définitions. (1953) 65
H
Retour à la table des matières
HABITUDE
Un art d'agir sans y penser et mieux même qu'en y pensant. Si l'on
veut comprendre les bienfaits de l'habitude, il faut faire attention
d'abord à un état de peur, de contracture, et de fureur contre soi, qui
torture celui qui ne s'est pas exercé. L'habitude, en divisant l'action
des muscles, et en laissant tranquilles ceux qui n'ont pas à intervenir,
permet l'action rapide et souple, sans embarras ni gêne et sans aucune
crainte d'embarras ni de gêne. L'habitude n'est pas la même chose que
la coutume, qui en effet rend faciles certaines actions, mais non pas
toutes.
*
[119]
HAINE
La haine, sous la forme irréfléchie, n'est que le pressentiment d'une
colère. Et cela suffit pour expliquer ce que l'on appelle si bien l'éloi-
gnement. Mais cette solitude de la haine fait qu'elle se développe
étrangement, ne cessant d'inventer des imperfections de ce qu'on hait,
et de désirer ce qui peut l'amoindrir ou le détruire. On comprend
d'après cela comme on hait aisément ceux que l'on connaît mal.
*
Alain, Définitions. (1953) 66
HARDIESSE
C'est un mouvement d'audace qui est moins en projet qu'en action.
Ce mot d'origine allemande convient tout à fait aux soldats de métier à
l'ancienne mode, [120] qui sont insouciants pour commencer, et bien-
tôt exécutent des choses qu'eux-mêmes n'auraient pas crues possibles.
On ne peut être hardi d'avance.
*
I
Retour à la table des matières
IDÉAL
Un modèle qu'on se compose, en vue de l'admirer et de l'imiter.
L'idéal est toujours nettoyé d'un peu de réalité qui ferait tache. On
n'aime pas savoir qu'un juge incorruptible est avare chez lui. On
n'aime pas savoir qu'un chercheur de vérités a flatté les puissants.
Tout amour se fait un idéal de son objet ; et ce genre d'aveuglement
est bien moins nuisible que celui qui procède de la haine. L'humanité
s'élève au-dessus d'elle-même par un culte de purs héros qui n'ont pas
existé tels qu'on les adore. Léonidas est un idéal, et Sparte aussi.
*
Alain, Définitions. (1953) 67
[121]
IDOLÂTRIE
Une image (c'est le sens propre d'idole) peut signifier l'esprit. En ce
sens la beauté extérieure représente l'équilibre de l'esprit. Mais il y a
quelque séduction dans l'image. Et au rebours il ne manque pas d'hon-
nêtes gens qui ne savent pas plaire. C'est une gourmandise d'estimer
ce qui plaît ; et cet appétit de penser agréablement est le fond de l'ido-
lâtrie.
*
IMAGINATION
Pouvoir d'être ému par les choses ou les personnes sans qu'elles
soient présentes, et sur la seule pensée de ce qui a pu arriver. Par
exemple on se représente le supplice de Calas, et on est ému de terreur
et de pitié. On imagine une [122] guerre, une émeute, une épidémie, et
déjà on croit y être. Cette force de l'imagination est toute dans notre
corps, et dépend des mouvements que nous commençons, de défense,
ou de colère, Tous les genres d'inquiétude, concernant un mal qui n'est
pas encore, dépendent de l'imagination. Toutes les passions résultent
de ce qu'on imagine, soit la puissance de ce qu'on hait, soit la faiblesse
et la souffrance de ce qu'on aime. On imagine aussi ses propres souf-
frances, et par là on étend beaucoup la souffrance, car souvent les
maux réels engourdissent par l'abattement, au lieu que l'imagination a
toutes nos forces pour nous torturer. On tue l'imagination par l'action
et la fatigue.
*
Alain, Définitions. (1953) 68
IMBÉCILE
Veut dire un genre de faiblesse qui se traduit dans les jugements.
L'imbécile n'a que [123] de petites passions ; il imite, il répète. Ses
opinions vont à la dérive ; il oublie ce qu'il vient de dire et ce qu'il
vient d'entendre. Ses pensées, si l'on peut dire, vont par mécanique, et
sans direction. Il est crédule, et il l'est encore dans l'incrédulité.
*
IMITATION
Forme de bêtise, si elle prend pour modèle ce qui se présente. Au
contraire, si elle choisit, l'imitation est un moyen de se donner cou-
rage, car ce qu'un homme a fait tu peux bien le faire. Il est donc bon
d'admirer, et bon d'imiter ce qu'on admire. L'Imitation de Jésus-Christ
avoue la religion de l'homme. Car imiter Dieu serait sans espérance ;
et c'est bien l'Homme-Dieu qu'on imite.
*
[124]
INSTINCT
Est, dans l'Homme comme dans l'animal, une forme de l'action, qui
dépend à la fois d'une structure, d'une situation et d'une pratique, et
qui arrive à des fins utiles, sans qu'on puisse supposer une connais-
sance ou une conscience quelconque de ces fins. C'est par un instinct
que les mains protègent les yeux. C'est par un instinct qu'on se range
d'une voiture, que celui qui se noie enlace le sauveteur, etc. Ce dernier
exemple fait voir que l'instinct, étant aveugle', manque par là quelque-
fois l'utile, quoiqu'il se rapporte à l'utile. Les antipathies et sympathies
sont instinctives ; et l'amitié et l'amour aussi pour une grande part.
*
[125]
Alain, Définitions. (1953) 69
INTRÉPIDITÉ
C'est une forme du courage, qui doit plus à la nature qu'à la volon-
té. C'est une absence de peur, qui tient à la fois à la vigueur, à la
promptitude, et à l'inexpérience. Ou quelquefois (le Grand Condé)
c'est une colère que l'on fouette comme un cheval.
*
IVRESSE
Emportement désiré et recherché, qui nous délivre de nous gouver-
ner. Il y a l'ivresse de vin, l'ivresse de fête, l'ivresse de louange,
l'ivresse de désir, l'ivresse de plaisir, l'ivresse d'impiété, l'ivresse de
cruauté, l'ivresse de chagrin. Mais on peut dire que l'ivresse d'impiété
est dans toutes, car il s'agit toujours d'avilir la partie respectable.
Toute action a son ivresse. L'ivresse de danse (les tourneurs) est cé-
lèbre. 126] L'ivresse du meurtre et de la cruauté, l'ivresse de la colère,
l'ivresse de tout risquer, l'ivresse de tout oser, sont des folies que l'on
se donne. L'ivresse de l'ivresse est au-dessus de toutes et les explique
toutes. C'est une gloire d'intempérance.
*
Alain, Définitions. (1953) 70
J
Retour à la table des matières
JALOUSIE
C'est presque le même mot que zèle. Et jalousie est bien un indis-
cret souci de la perfection des autres. Aussi la jalousie se reporte natu-
rellement sur le mauvais conseiller, qui, au contraire, travaille à dé-
truire toute la grandeur réelle du maître. Il serait donc impropre de
dire que le corrupteur est dévoré de jalousie ; mais le corrupteur est
l'objet de choix de toute jalousie, la jalousie est un zèle. Ce zèle
s'exerce principalement à l'égard d'une personne aimée, car il est [127]
naturel que l'amour s'occupe d'orner cette personne, d'imaginer avec
bonheur ce qui la grandit et avec horreur ce qui la diminue ; et
d'ailleurs le zèle pense naturellement que ce qui la diminue est exté-
rieur et étranger ; d'où l'on vient à chercher, à trouver, ou tout au
moins à supposer une personne indigne qui agit sur l'être aimé par des
moyens bas, enivrement, flatterie et enfin tous les genres de caresse et
de courtisanerie. La jalousie ne cesse donc de diminuer et abaisser
imaginairement celui dont elle est jalouse ; mais en revanche elle s'at-
tache à orner et grandir l'être qu'elle garde jalousement. D'où il suit
que la jalousie est souvent honorable et même généreuse ; mais qu'en
revanche elle se livre à des jeux d'imagination tout à fait fantastiques.
*
[128]
JEU
On appelle jeu une activité sans suite, c'est-à-dire telle que la suite
est séparée du commencement et suppose qu'on l'efface. Si des enfants
construisent une maison de branches, la meublent, la réparent, ce n'est
plus jeu. Si un enfant fait commerce tous les jours et amasse des sous,
Alain, Définitions. (1953) 71
ce n'est plus jeu. Jouer à la maison ou à l'épicerie, c'est imiter une ac -
tion, mais sans en conserver les effets. Ce qui se voit en clair dans les
parties de barres ou de ballon, où il est convenu que la nouvelle partie
ne dépend pas de la précédente. Et ce caractère est encore mieux mar-
qué dans les jeux de combinaisons (échecs, cartes) où l'on recom-
mence à neuf. Dans les jeux de hasard, la règle est que le coup suivant
ne dépend point du précédent.
La passion du jeu correspond à l'émotion d'espérance, qui illumine
d'abord toutes nos entreprises, mais est bientôt écrasée par les travaux
réels. Le jeu offre [129] un moyen d'échapper aux travaux réels, en
ressuscitant aussi souvent qu'on veut une espérance toute neuve, et
une crainte dont on est maître. Par cette pratique on se donne l'orgueil
de n'être pas ému. C'est pourquoi cette passion a quelque chose de
noble ; elle donne les plaisirs de la volonté sans l'épreuve du travail et
sans les déceptions des entreprises réelles. C'est pourquoi aussi cette
passion est redoutable aux âmes fières.
*
JUSTICE
La justice est la puissance établie de la partie raisonnable sur la
partie rapace, avide, cupide, voleuse, ce qui conduit à résoudre ces
problèmes du tien et du mien comme un arbitre ou par l'arbitre.
Comme la partie rapace est fort rusée, et d'abord égare le jugement,
la justice [130] ne se maintient que par des ruses ou précautions
contraires. La principale est le contrat, qui est établi dans le temps où
la cupidité n'a pas encore d'objets présents. Quelqu'un inventa ce
contrat de partage entre deux héritiers : « Tu fais les parts et je choisis,
ou bien je fais les parts et tu choisis. » Cela peut suggérer d'autres
ruses. Hors de tout contrat la règle de justice est l'égalité, c'est-à-dire
qu'en tout échange, partage ou paiement, je dois me mettre à la place
de l'autre avec tout ce que je sais, et décider si l'arrangement doit lui
plaire.
Ce grand souci de l'autre, qui est le fondement de la justice, revient
à ceci que le semblable doit toujours (Kant) être pris comme fin, et
jamais comme moyen. Par exemple, un salaire, il faut examiner s'il
permet une vie humaine. Une servante qui est pieuse, se demander si
Alain, Définitions. (1953) 72
le temps lui reste d'assister au service divin, de lire son Évangile, etc.
Penser [131] aux enfants de la femme de ménage, etc. On jugera
d'après ces exemples qu'on a plus de moyens d'être juste à mesure
qu'on se passe des intermédiaires (Courtiers, Intendants, Grands Ma-
gasins).
*
L
Retour à la table des matières
LÂCHETÉ
C'est la passion qui développe la peur d'après la peur de la peur, et
toutes les prévisions auxquelles cette affection donne lieu. La crainte
est déjà plus raisonnable que la peur, en ce qu'elle rassemble les peurs
seulement possibles, leurs causes, et les remèdes qu'on y peut trouver.
Mais la lâcheté développe la crainte en système, d'après un profond
mépris de soi et un fatalisme total ; en sorte que la lâcheté est presque
toute imaginaire, et se déshonore à plaisir. Une des couleurs de la lâ-
cheté est la certitude qu'on a d'avance [132] de la capitulation ; cette
certitude est un comble de crainte de soi ; aussi elle se connaît par les
mêmes signes que la lâcheté elle-même.
*
LAIDEUR
L'art fait quelquefois entendre qu'il n'y a point de formes laides, et
que ce qui est laid c'est une grimace de la forme. En ce sens de beaux
traits peuvent être laids ; et au rebours une forme peu agréable, et
même presque hideuse, peut être relevée par son propre équilibre.
C'est ainsi que les statues peuvent être belles quel que soit le modèle
et laides quel que soit le modèle. Supposons un rire niais sur de beaux
traits, rien n'est plus laid. Les mères n'ont donc point tort de dire à
Alain, Définitions. (1953) 73
l'enfant rageur : « Fi, qu'il est laid ! » Et la laideur c'est la sottise, la
fureur, l'intempérance, l'injustice écrites sur un visage.
*
[133]
LARMES
Une loi des émotions (surtout de surprise) est que le sang se réfu-
gie dans les profondeurs viscérales, soit par l'effet de la contracture
musculaire, soit aussi par un réflexe naturel (par exemple dans le
froid) qui abrite le sang loin de la surface. Toute émotion est donc ag-
gravée par la congestion des viscères (cerveau, poumons, intestin).
Les larmes sont une saignée naturelle de la partie liquide du sang, qui
remédie, par un autre réflexe, à une dangereuse pression. Au reste
toutes les émotions de surprise (la joie, le sublime) se soulagent ainsi
par une rosée de larmes (et de toutes les sécrétions). Les larmes sont
donc moins le signe d'une émotion que le signe de la guérison.
*
[134]
LOGIQUE
Science qui enseigne à l'esprit ce qu'il se doit à lui-même quel que
soit l'objet qu'il considère. Il se doit de penser universellement, c'est-à-
dire par preuves indépendantes de l'expérience. Par exemple on peut
compter très bien par empirisme ; mais il est plus digne de l'esprit de
saisir au moins une fois les preuves. Il y a plusieurs degrés de la lo-
gique, en allant de l'abstrait au concret. La logique d'Aristote est une
grammaire générale qui traite de la cohérence dans le langage. La lo-
gique de Descartes, ou logique de l'ordre, nous apprend à penser par
séries pleines. La logique de Kant, ou logique transcendantale, sépare,
en toute connaissance, la forme de la matière, et purifie tous les genres
de preuve autant qu'elle peut. Enfin la logique de Bacon, ou logique
expérimentale, [135] recherche les précautions systématiques de toute
Alain, Définitions. (1953) 74
expérience, quant aux mesures, au langage descriptif, aux instruments,
aux archives, aux discussions publiques, etc.
*
LOI
Liaison de cause à conséquence, à laquelle tous les êtres sont sou-
mis. Nul ne peut échapper à la pesanteur ; nul ne peut frapper sans se
faire mal ; nul ne peut se venger sans s'exposer à la vengeance. Ce
dernier exemple fait voir comment on passe du sens général (lois de la
nature) au sens spécial (lois de la société). La société, ou l'État qui
l'administre, s'efforce d'assurer les effets qui suivent les actions nui-
sibles, de façon à limiter le mal. Par exemple c'est une loi qu'un assas-
sin finira par être déchiré par la foule ; mais cela ne va point sans
[136] désordre, terreurs et erreurs ; c'est pourquoi on anticipe sur les
effets en décidant que tout crime donnera lieu à recherche, à interroga-
toire, à jugement public, en évitant le retard ou l'excès qui marquent
souvent les réactions de la foule.
*
LOTERIE
C'est le moyen de faire jouer la fortune sans aucune injustice.
Toute la mécanique de la loterie va à égaliser les chances. Ainsi la
chance se trouve purifiée. Cent mille pauvres font riche un d'entre
eux, sans choix. C'est le contraire de l'assurance.
*
LUXURE
Signifie excès brillant, et concerne tous les genres de parure et
d'exhibition. Il y a donc [137] du scandale dans la luxure, comme dans
le luxe. Luxure désigne particulièrement le scandale des scandales,
c'est-à-dire l'impudeur devenue spectacle. La publicité du corps hu-
main et de l'intimité humaine exerce une action presque irrésistible sur
le spectateur, en qui la colère se mêle au désir et l'exaspère. Et le sen-
timent de cette puissance est ce qui développe au delà de toute limite
Alain, Définitions. (1953) 75
la passion que l'on nomme luxure. Vraisemblablement cette passion
est la plus redoutable de toutes, par un genre d'ivresse qui au reste est
toujours mêlé d'humiliation, de colère et de cruauté. L'esprit rabelai-
sien va directement contre la luxure, en soulignant le ridicule et la lai-
deur des exhibitions luxurieuses. Et l'on comprend pourquoi la luxure
d'imagination est la plus redoutable.
*
[138]
LYMPHATIQUE
C'est le tempérament du petit enfant qui se nourrit et dort. Muscles
ronds et faibles, graisse, bonheur du lait, et inattention. Ce tempéra-
ment reste dominant en certaines personnes.
*
M
Retour à la table des matières
MACHIAVÉLISME
C'est la ruse des pouvoirs, supposés sans passion, ni foi, ni respect,
ni amour. Il s'agit d'agir froidement sur les passions des autres en vue
de les gouverner. Par exemple, le supplice d'un innocent peut produire
un effet utile au tyran. Machiavel a peint Le Prince d'après de telles
idées ; mais il n'y a point de tel prince ; et les hommes sont plutôt em-
portés que calculateurs ; ils se vengent pour se faire plaisir.
*
[139]
Alain, Définitions. (1953) 76
MAGNANIMITÉ
Littéralement la grandeur d'âme, vertu qui consiste dans l'indiffé-
rence aux petits hommes, aux petites intrigues, aux petits moyens, et
en général à ce qui rabaisse l'esprit et le ramène aux intérêts du corps.
La magnanimité est le respect exclusif de la partie libre de l'âme et le
mépris de ce qui rend esclave. La curiosité est presque toujours
contraire à la grandeur d'âme, et la haine l'est toujours, mais exacte-
ment parce qu'on la juge indigne de soi. Le pardon de la grandeur
d'âme (on peut dire simplement grandeur) n'est pas le même que le
pardon de la charité. La charité se fie au dernier des hommes ; la gran-
deur d'âme ne daigne pas se défier ; elle ignore.
*
[140]
MAÎTRISE
La maîtrise est maîtrise de soi. On est maître non seulement lors-
qu'on sait faire, mais lorsque l'on trouve toutes ses ressources au com-
mandement. Ce sens est beau. Les hommes ne nomment maître que
celui qui premièrement se gouverne.
*
MALÉDICTION
C'est le contraire de bénédiction, et c'est l'annonce solennelle d'un
mal. L'accent de certitude, qui est un caractère de la malédiction,
marque profondément l'imagination du maudit. La malédiction est à la
fois une menace, une prédiction, et déjà une violence, en ce sens
qu'elle viole délibérément la politesse. Il n'y a [141] sans doute point
d'homme qui puisse tenir contre une universelle et constante malédic-
tion. Le maudit court à sa perte.
*
Alain, Définitions. (1953) 77
MATÉRIALISME
C'est une conception des choses et de l'homme qui explique tout
par un aveugle mouvement et enchevêtrement de choses inertes et ba-
lancées au hasard. C'est aussi une disposition à expliquer toujours le
supérieur par l'inférieur, par exemple les idées par un peu de phos-
phore dans le cerveau, le courage par la chaleur et la pression du sang,
la bonté par le tempérament lymphatique, le travail par la force mus-
culaire, l'intelligence par le poids et la forme du cerveau, les lois par le
climat et les productions, les conquêtes par l'excès de population, les
mœurs par le métier, la [142] religion par les coutumes des métiers,
les révolutions par le changement d'outillage, etc. Cette dernière
forme du matérialisme s'appelle, depuis Karl Marx, le matérialisme
historique. La dialectique matérialiste est, selon le même auteur, une
méthode qui cherche à agir sur les conditions inférieures, en vue de
changer aussi les opinions.
*
MÉDISANCE
C'est la calomnie vraie. Toutefois on ne peut vérifier que le fait.
Tout ce qui vise l'intention, dans la médisance, est réellement calom-
nie.
Il n'est pas beau d'accabler sans savoir, mais il n'est pas beau non
plus d'accabler parce que l'on sait. On n'a d'excuse qu'en justice ; et
encore faut-il se borner au fait, sans aucune supposition. Une [143]
supposition n'est permise que favorable, et à l'honneur de l'homme. Le
vrai ici c'est le juste ; et le juste va jusqu'à la charité. Il est injuste de
supposer l'injustice ; et l'injustice, même dans le vol, n'est pas une
chose que l'on puisse prouver ; c'est une faute de la vouloir prouver.
Beaucoup conseillent de ne jamais parler des personnes, sauf le cas
d'obligation. Il est mieux encore de ne parler des personnes que pour
leur enlever cette apparence de monstres qu'on leur prête si aisément.
Il y a plus de perspicacité à excuser qu'à accuser.
*
Alain, Définitions. (1953) 78
MENSONGE
Le mensonge consiste à tromper, sur ce qu'on sait être vrai, une
personne à qui l'on doit cette vérité-là. Le mensonge est donc un abus
de confiance ; il suppose qu'au 144] moins implicitement on a promis
de dire la vérité. À quelqu'un qui me demande son chemin, il est im-
plicite que je dois cette vérité-là ; mais non pas s'il me demande quels
sont les défauts d'un de mes amis. Le juge lui-même admet qu'on ne
prête point serment, si on est l'ami, l'employeur ou l'employé de l'in-
culpé. Et il peut être de notre devoir de refuser le serment (un prêtre
au sujet d'une confession). Seulement refuser le serment c'est quelque-
fois avouer. Il faudrait alors jurer, et puis mentir ? Telles sont les diffi-
cultés en cette question, que les parents, les précepteurs et les juges
ont intérêt à simplifier.
*
MÉPRIS
Le mépris est le refus de reconnaître, un homme comme son sem-
blable. On ne croit alors ni à son honneur, ni à son jugement, ni [145]
à aucune de ses paroles ; on ne se trouble nullement de ses signes ; on
ne s'occupe même pas de sa présence. Le mépris est le contraire de la
charité.
*
MÉRITE
Le mérite est ce qui doit être récompensé, c'est-à-dire recevoir un
avantage extérieur. Le mérite suppose donc qu'on n'a pas réussi,
même à conquérir la récompense intérieure. Ce sont les efforts coura-
geux et inefficaces qui méritent. Aussi est-ce un éloge modéré de dire
qu'une œuvre ou un homme a du mérite.
*
Alain, Définitions. (1953) 79
MEURTRE
C'est le fait de tuer son semblable, alors qu'on ne sait pas encore si
ce fut volontaire, [146] ou excusable, ou inévitable. Le meurtre donne
toujours lieu à une enquête, car on ne peut laisser passer légèrement
l'apparence d'un crime. L'homicide par imprudence diffère du meurtre
en ce que la mort y est un accident où l'homme est mêlé, au lieu que le
meurtre est l'action matérielle de tuer, et un fait de l'homme, non une
rencontre de choses.
*
MIRACLE
On appelle miracle un événement imprévisible selon la coutume,
inexplicable selon l'entendement, qui achève l'action héroïque par une
sorte de réponse de la nature. Les vrais miracles sont de l'homme.
*
[147]
MIRAGE
Illusion de la vue, due à l'air chaud qui s'élève du sable. Par exten-
sion toute prévision qui s'accorde avec nos désirs, et que nous nous
appliquons à embellir. C'est ainsi que celui qui dans le désert croit
voir une nappe d'eau ne sait pas bien ce qu'il voit, mais choisit de voir
une nappe d'eau. Le mirage est donc une erreur chérie, qui concerne
principalement les événements extérieurs.
*
Alain, Définitions. (1953) 80
MISANTHROPIE
Un amour des hommes qui se hâte trop de conclure qu'il est trom-
pé. Il y a dans la misanthropie une grande espérance et une grande
déception. La charité est une sorte de serment contre la misanthropie.
*
[148]
MORALE
Ensemble de principes, de maximes, et de règles, d'après lesquelles
le témoin impartial conseille son prochain. Il n'y a point d'incertitude
sur la morale que l'on exige du voisin. Le difficile est de la pratiquer
soi-même, et c'est en portant là son attention qu'on se forme le juge-
ment moral. Car, dès qu'on y pense, on n'osera plus faire en s'applau-
dissant ce que l'on vient de blâmer chez un autre.
*
MORTEL
Se dit d'un péché. C'est ce qui tue l'âme de l'âme, c'est-à-dire la
volonté. Le mortel procède du diable intérieur. Plus on y pense et
[149] moins on espère de s'en guérir. Par exemple l'envie, dès que l'on
cherche l'occasion d'être envieux, dès qu'on sait qu'on sera envieux de
tout éloge et de tout mérite ; dès qu'on en jure ; dès qu'on jure que tous
sont ainsi et que c'est une loi de l'homme.
C'est ici que l'absolution se montre ; car il faut un décret absolu et
un recommencement. Ce qui mérite l'absolution ce n'est pas la faute
légère, c'est la faute grave. Par exemple on peut punir le petit pares-
seux qui ne se soucie guère de lui-même. Mais le paresseux par décret
d'orgueil, il ne faut pas le punir, car il attend d'être puni. La grâce
prend ici tout son sens.
Alain, Définitions. (1953) 81
Plus généralement, mortel est cet attribut de l'homme qui défait ses
résolutions, et enlève importance à toutes ses pensées. Et au contraire
le héros pense et agit en immortel.
*
[150]
N
Retour à la table des matières
NAÏVETÉ
Exactement l'état natif, c'est-à-dire sans les préjugés de l'imitation
et de la mode. La naïveté n'éprouve rien par persuasion, ne consulte
pas l'opinion. Elle est toutefois sensible à l'opinion par la contagion
des sentiments. C'est pourquoi il faut sortir de naïveté. C'est le même
mot que le naturel, mais avec cette nuance que la naïveté est le naturel
de l'enfance, et implique l'innocence, au lieu que le naturel peut se
trouver dans le crime.
*
NÉCESSITÉ
Est nécessaire ce dont le contraire est inconcevable ; par exemple
la somme de plusieurs [151] nombres est nécessaire dès que les
nombres sont posés. Il n'en peut être autrement. La nécessité à l'état
pur se trouve dans toutes les relations de partie à tout, de contenant à
contenu, de mesures, de poids, de vitesse, de pressions, de choc, et
choses semblables. On l'étend naturellement à des choses dont nous ne
connaissons pas bien le mécanisme, par exemple que le sucre est so-
luble dans l'eau et l'or dans le mercure, que l'arsenic est un poison, etc.
Dans tous ces cas, la nécessité n'est pas évidente, mais la constance
est le signe de la nécessité. On remarquera que la nécessité est tou-
jours hypothétique. Si on suppose un triangle, il est nécessaire que la
Alain, Définitions. (1953) 82
somme de ses angles soit égale à deux droits (ou 180 degrés). La né-
cessité absolue (non hypothétique) n'est donc pas concevable ; et cette
remarque est un des moyens contre le fatalisme.
*
[152]
NÉGLIGENCE
Effet ordinaire de la grandeur d'âme, qui en effet ne s'occupe guère
des petites choses. Et la négligence peut être naturelle, sans aucune
grandeur d'âme, ou affectée, par imitation de la grandeur âme.
*
NERVEUX
C'est le tempérament de l'homme doué pour les sciences et les arts.
Teint pâle, muscles petits, crâne important, attitude instable, visage
expressif, tels sont les signes du nerveux ; intelligent par l'instabilité,
car il s'adapte à l'objet ; mais infidèle et oublieux ; et pensant toujours
trop pour son bonheur.
*
Alain, Définitions. (1953) 83
[153]
O
Retour à la table des matières
OPTIMISME
Jugement volontaire par lequel on repousse le pessimisme naturel.
L'optimisme est souvent vaincu par la souffrance, la maladie et la
mort ; mais il triomphe justement là où le pessimisme aime à croire
qu'il va l'emporter, dans le jugement sur les hommes ; car on peut tou-
jours comprendre et sauver son semblable si on le veut bien, au moins
en ce qui dépend de nous. À bon droit, on refusera d'interpréter en mal
même les pires apparences, et on y cherchera le bien ; à bien regarder,
cette faveur n'est que justice ; plus exactement la recherche de cette
faveur n'est que justice, d'après le plus beau des soupçons, à savoir
que ce qui est misanthropique est faux.
*
[154]
ORGUEIL
C'est un sentiment de dignité, un refus de s'abaisser et de craindre,
mais non sans un vif mouvement de colère qui fait qu'on dépasse le
but. La modestie, qui y est contraire, est une modération dans les
mouvements.
*
Alain, Définitions. (1953) 84
P
Retour à la table des matières
PAILLARDISE
C'est le désir gai. C'est une précaution du rire contre les passions.
Paillardise n'est pas sur le chemin du crime. Beaucoup de paroles, un
tumulte, une publicité. Ainsi Rabelais vise droit contre le sérieux des
fous, qui passe tout sérieux. Le sérieux des fous exclut l'agréable de
l'agréable. Il fait le crime par devoir, et pour l'avoir fait. Désirer ce
qu'on a en [155] horreur, c'est le vice. Désirer premièrement de rire, ce
n'est plus vice. Tel est le sens des chansons bachiques, puisque, le
bonheur de boire l'emportera finalement sur tout autre. L'idée de sacri-
lège, qui est dans toutes les dépravations, est étrangère à la paillardise.
*
PAIX
C'est l'état d'un homme qui ne se connaît point d'ennemis et qui ne
se réjouit du malheur d'aucun homme. La paix ne suppose point seule-
ment un état d'indifférence, mais encore la foi positive que tout doit
s'arranger entre les hommes par raison et patience, et que les pa-
roxysmes sont courts. Cette foi est la même pour les États.
*
[156]
PANTHÉISME
C'est la religion de la nature, qui prend pour objets du culte toutes
les forces, l'arbre, l'épi, la vache, le loup, le fleuve, le volcan, qui sont
alors considérées comme des manifestations d'un dieu unique, qui est
Alain, Définitions. (1953) 85
le monde. Panthéisme veut dire à la fois que tout est dieu et que c'est
le tout qui est dieu.
*
PÂQUES
La fête du printemps et de la résurrection. Pâques suppose un ca-
rême, à la fois de nature et d'esprit, c'est-à-dire un temps de resserre-
ment et de repentir. L'homme doit inventer des pâques d'esprit ; mais
la Pâque de nature est une occasion favorable de renouveler l'alliance
avec le monde et avec soi.
*
[157]
PARADIS
Le lieu imaginaire où les hommes, n'étant plus que des âmes,
échapperaient à la nécessité. Rien ne les empêcherait de connaître et
d'aimer. Le Paradis est quelque chose par d'heureux moments ; mais il
faut mériter d'y croire. Et les incrédules ont dit, non sans profondeur,
que le mal du paradis c'est l'ennui.
*
PARDON
C'est littéralement le don gratuit, le don qui n'est pas dû. Pardonner
n'est pas un compte juste ; pardonner est plus que juste. Il précède la
réparation, et même le véritable repentir. Pardonner, c'est mettre le
[158] coupable autant qu'on peut à l'abri des vengeances et des suites.
C'est le mettre en face de lui-même et le laisser juge. L'idée qui est
dans le pardon, c'est que la peine extérieure n'avance à rien et ne ré-
sout rien ; voilà pour l'autre ; et aussi que l'esprit de vengeance est mé-
prisable et sans mesure. Ces raisons de pardonner sont impérieuses, et
concernent l'autre vie, c'est-à-dire la vie intérieure, qu'on nomme aussi
vie de l'âme.
Alain, Définitions. (1953) 86
*
PASSION
C'est le degré le plus commun de l'affection dans l'homme. Il n'y a
point de passion sans émotion ; seulement l'émotion toute seule
consiste en des mouvements, et se résout par l'action. J'ai peur et je
fuis. Je convoite et je prends. Je suis en colère et je déchire. On
convient que les animaux [159] n'ont que des émotions. L'homme se
souvient des émotions, il les désire, et il les craint ; il en prévoit le re-
tour, il se plaît à les provoquer ; il essaie de s'en délivrer, et par toutes
ces pensées il les redouble. D'où il vient à une sorte de superstition qui
lui fait croire qu'il n'y peut rien, ce qui étend l'attrait et l'aversion à
toutes les choses ou à toutes les personnes qui réveillent l'émotion ha-
bituelle. Il y a du supplice dans la passion, et le mot l'indique.
Exemples célèbres : l'amour, l'ambition, l'avarice, qui correspondent
aux émotions d'allégresse, de colère et de peur.
*
PATIENCE
C'est une forme de la tempérance, qui s'oppose à la trépidation de
l'attente passionnée. Comme la trépidation ne fait rien [160] au résul-
tat, l'impatient se donne la déception à coup sûr, et abandonne son
projet dans le moment où il faudrait y mettre tous ses soins. La vie du
paysan est l'école de la patience ; car on ne peut ni hâter la germina-
tion, ni faire un bœuf en deux jours. La patience trouve surtout à
s'exercer contre les impatients.
*
PATRIE
Unité de race, de langue, d'histoire, qui attache par les sacrifices
qu'elle exige. L'état de guerre porte l'amour de la patrie jusqu'au dé-
lire, et sans espoir de purification. La patrie ne mène pas à l'humanité ;
elle absorbe les peuples en elle, elle ne va pas à eux. La patrie
Alain, Définitions. (1953) 87
s'achève par l'impérialisme. Cet orgueilleux sentiment est relevé par le
courage et par l'admiration. C'est par là qu'il permet et même glorifie
toute colère, [161] toute haine, toute cruauté. La sagesse est d'accorder
à la patrie ce qu'on lui doit strictement, sans se livrer jamais à cet
amour fanatique qui écrase tous les autres sentiments.
*
PÉCHÉ
C'est la faute qui offense le maître. Il y a cette nuance dans le pé-
ché que le maître en a honte ; et il se peut que le maître ce soit
l'homme même qui a péché. On dit souvent que le plus grand péché
est le péché contre l'esprit ; à bien regarder c'est le seul. Le péché dif-
fère du crime en ce qu'on n'y considère que l'effet sur celui-là même
qui pèche.
*
[162]
PÉNITENCE
C'est une punition volontaire que l'on s'inflige, en vue de se prou-
ver à soi-même qu'on est capable de vouloir contre le plaisir et contre
la douleur. Et c'est par cette preuve justement que l'on passe du re-
mords au repentir.
*
PENSER
C'est peser ce qui vient à l'esprit, suspendre son jugement, se
contrôler soi-même et ne pas se complaire. Penser c'est passer d'une
idée à tout ce qui s'y oppose, de façon à accorder toutes les pensées à
l'actuelle pensée. C'est donc un refus de la pensée naturelle, et, pro-
fondément, un refus de la nature, qui en effet n'est pas juge des pen-
sées. Penser c'est donc juger que tout n'est pas bien en nous comme il
se présente ; c'est un long travail et une paix préalable.
Alain, Définitions. (1953) 88
*
[163]
PESSIMISME
Est naturel et abonde en preuves, puisque nul n'est jamais à l'abri
du chagrin, de la douleur, de la maladie ou de la mort. Le pessimisme
est proprement le jugement d'un homme qui n'est pas, présentement,
malheureux, mais qui prévoit ces choses. Le pessimisme se traduit
naturellement en système, et se plaît (si l'on peut dire) à prédire la
mauvaise issue de tout projet, de toute entreprise, de tout sentiment.
Le fond du pessimisme est de ne pas croire à la volonté. L'optimisme
est tout volontaire.
*
PEUR
La première des émotions, et qui résulte de la surprise. La surprise
se traduit par un sursaut, composé [164] de la contracture soudaine et
désordonnée de tous les muscles, jointe au désordre sanguin et à la
congestion des viscères. Cette sorte de maladie engendre aussitôt une
maladie de l'esprit qui est la peur de la peur, et qui redouble la peur.
La peur est la matière du courage.
*
PHILOSOPHIE
C'est une disposition de l'âme qui d'abord se met en garde contre
les déceptions et humiliations, par la considération de la vanité de
presque tous les biens et de presque tous les désirs. Le philosophe vise
à n'éprouver que ce qui est naturel et sans mensonge à soi. Son défaut
est un penchant à blâmer, et une prédilection pour le doute.
*
Alain, Définitions. (1953) 89
[165]
PIÉTÉ
L'amour qui va de l'inférieur au supérieur. On dit piété filiale ; et
c'est le même sentiment qui va aux dieux. La piété s'interdit de juger ;
elle ne se permet aucun mélange d'humeur ; elle est donc aussi un
genre de politesse, et ne méprise jamais les formes, ni une certaine
solennité. La piété est un exemple de sentiment purifié de passion.
*
PLAISIR
Le plaisir est une affection que l'on voudrait prolonger, que l'on
recherche, et qui dépend de certaines choses et de certaines situations
bien déterminées qui le procurent aussitôt. Exemples : j'ai du plaisir à
goûter la galette, la pomme, la fraise, la glace en été ; à me chauffer en
hiver, à rêver en tel lieu, à me retrouver au bord de la mer, à faire une
ascension, à parier aux [166] courses, etc. Ce qui est propre au plaisir
c'est qu'on est assuré de le trouver par certains moyens. Au lieu que le
bonheur dépend bien plus de notre disposition intime, et moins des
objets et des êtres qui nous entourent.
*
PLATONISME
Un caractère de l'amour qui fait qu'il ne prend la beauté du corps
que comme un signe des perfections de l'âme, auxquelles il veut prin-
cipalement s'attacher. Tout amour est platonique en ce qu'il veut la
durée et le bonheur, et donc les perfections de l'objet aimé, lesquelles
consistent en des proportions, rapports et convenances, choses qui ne
sont que pour l'âme et par l'âme. Par exemple la noblesse des formes
est noblesse dans l'âme et pour l'âme, comme la bassesse [167] est au
fond toujours dans l'âme (ou dans le jugement). Aussi c'est l'âme au
fond que nous haïssons ou aimons, c'est-à-dire un certain jugement,
une manière de sentir, un usage de la liberté.
Alain, Définitions. (1953) 90
*
POÉSIE
Genre de composition littéraire qui s'inspire premièrement des har-
monies physiologiques et des affinités sonores cachées dans le lan-
gage, et qui, par ce moyen, outre qu'elle découvre des nuances de nos
pensées jusque-là invisibles, communique aux pensées les plus ordi-
naires une force et une efficacité dont l'orateur et le prosateur ne
peuvent donner l'équivalent.
*
[168]
POLÉMIQUE
La guerre dans les discours. C'est écrire pour vaincre le contradic-
teur, et non pas pour dire ou trouver le vrai. Pour faire la paix dans les
discours, il faut prendre comme vrai ce que dit le contradicteur, et
seulement l'expliquer. Le danger de la polémique est qu'elle entraîne,
et rend sot.
*
POLICE
C'est la sûreté organisée par la division du travail, et principale-
ment la protection du sommeil, ce qui suppose des tours de garde. La
police est purement défensive. Son rôle principal est de voir et de pré-
voir, ce qui suffit pour empêcher. Hors des missions déterminées, tous
les citoyens sont chargés de la police, et tenus de prêter main-forte à
l'agent. Le degré de la police est [169] un élément de la civilisation,
qui comprend tous les moyens extérieurs qui sont au secours de la ver-
tu.
*
Alain, Définitions. (1953) 91
POLITESSE
L'art des signes. La première règle de la politesse est de ne pas si-
gnifier sans le vouloir. La seconde est que le vouloir n'y paraisse
point. La troisième est de rester souple en toutes ses actions. La qua-
trième, de ne jamais penser à soi. La cinquième, de suivre la mode.
*
POSITIVISME
C'est le nom que Auguste Comte a donné à son système, et qui si-
gnifie dans le commun langage l'impartialité, la logique [170] dans les
préparations, et des conclusions toujours fondées sur l'expérience. Le
positif s'oppose à l'idéal.
*
POSSESSION
Le fait, par opposition au droit de propriété. La possession est le
fait d'user de quelque objet ; la propriété est le droit d'user, reconnu
par l'arbitre.
*
PRÉCIPITATION
Une cause d'erreur qui vient de ce que nous ne prenons pas le
temps d'examiner, soit que nous ne le puissions pas, soit que nous ne
le voulions pas ; et le second arrive lorsque nous nous croyons sûrs,
ou que nous voulons [171] arriver avant d'autres, ou simplement
lorsque, surpris, nous nous jetons au premier parti qui s'offre.
*
Alain, Définitions. (1953) 92
PRÉDESTINATION
C'est l'idée que l'avenir d'un être est fixé pour le principal, quels
que soient les événements. C'est ainsi qu'un violent favorisé par la for-
tune, sera violent sottement et par surprise. Et le soupçonneux,
quoique le sort lui donne un précieux ami, gâtera l'amitié par le soup-
çon. La prédestination exprime donc la suprématie de l'intérieur sur
l'extérieur ; et elle est juste le contraire du fatalisme, qui est le règne
de l'occasion et de la circonstance. Par exemple, dire que Dieu ne peut
rien contre ce qui est fatal, c'est lui dénier le pouvoir de changer les
événements. Mais dire que Dieu ne peut [172] rien contre la prédesti-
nation, c'est lui dénier le pouvoir de changer les caractères.
*
PRÉDICTION
Une prédiction favorable donne courage, et contribue à l'accom-
plissement, puisque l'être qui en est l'objet prend alors plus de
confiance, de patience, et d'obstination. Une prédiction défavorable
doit s'annuler, car elle avertit, et rend prudent ; tel est l'effet ordinaire
des prédictions. Mais l'effet contraire n'est pas moins remarquable sur
l'imagination. Car la prédiction, revenant à l'esprit dans des circons-
tances qui s'y rapportent, donne souvent l'idée d'une fatalité proche,
idée qui est foudroyante. L'homme cesse alors de veiller à son salut,
dans le moment où il faudrait une action prompte et non [173] hési-
tante. C'est ainsi qu'agit la malédiction, qui est un genre de prédiction.
Et au reste il est dangereux de penser le malheur comme possible, car
c'est se disposer soi-même selon le malheur ; et on dit souvent que
cette disposition attire le malheur. Le mieux qui puisse arriver au sujet
d'une prédiction, c'est qu'on l'oublie.
*
Alain, Définitions. (1953) 93
PRÉJUGÉ
Ce qui est jugé d'avance, c'est-à-dire avant qu'on se soit instruit. Le
préjugé fait qu'on s'instruit mal. Le préjugé peut venir des passions ; la
haine aime à préjuger mal ; il peut venir de l'orgueil, qui conseille de
ne point changer d'avis ; ou bien de la coutume qui ramène toujours
aux anciennes formules ; ou bien de la paresse, qui n'aime point cher-
cher ni examiner. Mais le principal appui du préjugé est [174] l'idée
juste d'après laquelle il n'est point de vérité qui subsiste sans serment à
soi ; d'où l'on vient à considérer toute opinion nouvelle comme une
manœuvre contre l'esprit. Le préjugé ainsi appuyé sur de nobles pas-
sions, c'est le fanatisme.
*
PRÉMÉDITATION
Se dit d'une action d'abord conçue, et puis choisie, et puis délibé-
rée, de façon que l'occasion nous trouve préparés. Au contraire il y a
des crimes d'occasion, auxquels on n'a jamais pensé, et qui sont sou-
dain pressants et faciles ; ce qui est une excuse ; et au contraire la pré-
méditation aggrave le crime, puisque la préméditation même est déjà
une faute. Toutefois, il n'est point d'usage de punir la préméditation
toute seule, quand on en aurait les preuves. On trouvera, [175] dans
l'Auberge Rouge de Balzac, un cas où la préméditation est punie
comme le crime même, par l'effet du repentir, qui affaiblit la défense.
Car celui qui a prémédité se juge coupable, même s'il n'a pas réalisé.
À la préméditation s'opposent tous les genres de colère et d'emporte-
ment.
*
PRÉSAGE
Image frappante qui fait que l'on doute ou que l'on ne doute pas du
succès d'une entreprise. Il y a des présages de tradition, comme cor-
beau à gauche ou lièvre traversant, qui sont des suites de l'expérience
du chasseur et du trappeur. Il y a des présages cherchés (pile ou face.
Si je rencontre tel homme cela signifiera, etc.). Ces derniers remédient
Alain, Définitions. (1953) 94
à l'irrésolution, ou du moins y promettent un remède. Les [176] autres
doivent toujours être ramenés à leur signification réelle : le lièvre tra-
versant prouve un état d'alarme de toutes les bêtes ; l'appel du corbeau
ou du geai annonce un autre chasseur. L'apparition d'un homme en-
vieux et mal disposé signifie que le parti ennemi est en campagne.
Absolument, le présage, dès qu'on le remarque, signifie que l'on est
mal disposé pour l'exécution.
*
PREUVE
C'est un arrangement de nos pensées qui nous confirme ou au
contraire nous met en doute. Il y a de mauvaises preuves comme il y
en a de bonnes ; et le fait qu'on ne trouve rien à répondre à une preuve
ne prouve encore rien ; les preuves veulent être examinées à loisir et
publiquement secouées. D'où il est sage de ne pas céder [177] à une
preuve nouvelle, et de ne pas troubler son esprit, si l'on se sait appuyé
sur des preuves autrefois examinées, et auxquelles on se fie mainte-
nant sans examen. Les préjugés, ainsi considérés, ont souvent quelque
chose de raisonnable. C'est ainsi que l'accord des savants est bien fort
contre une preuve à laquelle on n'a encore jamais pensé. Le naïf
s'étonne souvent qu'une preuve nouvelle et forte ne soit même pas
écoutée. Cela signifie souvent la force des esprits ; et la fuite devant
une preuve signifie souvent la faiblesse.
Faire sa preuve (ou son épreuve), c'est souvent exécuter une action
difficile, ce qui montre qu'on en était capable. Au lieu que les pro-
messes toutes seules ne signifient rien de la part de celui qui n'a pas
fait sa preuve.
*
Alain, Définitions. (1953) 95
[178]
PRIÈRE
Expression d'un désir honorable avec l'espoir d'être entendu. On
prie pour l'accomplissement d'un beau projet ; on prie pour être déli-
vré de lâcheté ou d'obsession. Et la prière ne peut manquer de confir-
mer une espérance en la mettant en forme et en la justifiant. Toute
prière a donc un effet favorable, comme la foi, dont elle est un effet, et
qu'elle fortifie toujours ; car par la prière je sais ce que je veux, et je
juge ce que je veux. Un homme est jugé par sa prière et par ses dieux.
*
PROGRÈS
Changement lent, longtemps imperceptible, et qui consacre une
victoire de la volonté contre les forces extérieures. Tout progrès est de
liberté. J'arrive à faire ce que je veux, par exemple me lever matin, lire
[179] la musique, être poli, retenir la colère, ne pas éprouver l'envie,
parler distinctement, écrire lisiblement, etc. D'accord entre eux les
hommes arrivent à sauver la paix, à diminuer l'injustice et la misère, à
instruire tous les enfants, à soigner les malades.
Au contraire on nomme évolution le changement qui nous soumet
un peu plus aux forces inhumaines en nous détournant insensiblement
de nos beaux projets. Un homme qui dit : « J'ai évolué » veut quelque-
fois faire entendre qu'il a avancé en sagesse ; il ne peut, la langue ne le
permet pas.
*
Alain, Définitions. (1953) 96
R
Retour à la table des matières
RÉFLEXE
On nomme réflexe un mouvement instinctif souvent très compli-
qué par lequel notre corps répond sans nous et malgré nous à une ex-
citation déterminée. Exemple, par [180] la pression du bol alimentaire
sur un point de l'arrière-bouche, la déglutition se fait automatique-
ment. Le vomissement est un autre réflexe. Par réflexe à une vive lu-
mière la pupille se rétrécit. Les paupières se ferment devant la menace
de la main, etc. Le cœur bat plus vite dans la surprise. Le sang se re-
tire de la peau si elle a froid. Le sang monte au visage si on pense à
son visage... Toute la vie est faite de réflexes. On peut joindre aux ré-
flexes naturels les mouvements acquis et devenus involontaires ; par
exemple, l'art du cavalier et de l'aviateur consiste en des réflexes ac-
quis, bien plus prompts et plus sûrs que les mouvements volontaires.
Il faut remarquer que le mot réflexe, qui a passé dans l'usage, n'est pas
excellent ; il ressemble à réflexion et il exclut la réflexion.
*
[181]
REGRET
C'est un regard à ce qui est passé, qu'on voudrait avoir été autre, ou
qu'on voudrait n'être pas passé. Le regret peut se changer en remords
ou en repentir. En lui-même, il n'est jamais qu'une tristesse accompa-
gnant le passé, sans qu'il s'y mêle l'idée d'un auteur responsable. Toute
la charge du regret est pour l'ordre des choses.
*
Alain, Définitions. (1953) 97
RELIGION
La religion consiste à croire par volonté, sans preuves, et même
contre les preuves, que l'esprit, valeur suprême et juge des valeurs,
existe sous les apparences, et se révèle même dans les apparences,
pour qui sait lire l'histoire. Il y a des degrés dans la religion. La reli-
gion de l'espérance veut croire que la nature est bonne au fond (pan-
théisme). La religion de la charité veut croire que la nature humaine
[182] est bonne au fond (culte des héros). La religion de la foi veut
croire à l'esprit libre, et s'ordonne d'espérer en tout homme (égalité) et
aussi de ne point croire que la nature ait des projets contre nous ni au-
cun projet. La religion n'est pas une philosophie, c'est une histoire.
Tous les événements manifestent l'esprit ; mais il en est de plus évi-
demment miraculeux ; les uns comme les autres n'ont lieu qu'une fois.
Le culte consiste à commémorer les principaux de ces événements, de
façon à entretenir une société à la fois publique et intime entre
l'homme et l'esprit absolu, c'est-à-dire entre l'homme et son esprit.
*
REMONTRANCE
Mot très bien fait, qui exprime que l'on ramène à l'esprit du cou-
pable un fait qu'il est disposé à [183] oublier. On le lui remontre, sans
lui en faire reproche ; c'est comme un miroir du passé qu'on lui tend.
*
REMORDS
C'est le regret d'une faute, mais sans espoir. Ce n'est pas seulement
la crainte du châtiment. Il y entre une crainte de soi et une horreur de
soi, qui ne sont pas sans orgueil. Non seulement on ne voudrait pas
être autre, mais on se fortifie en soi-même par un fatalisme, qui fait
que l'homme se considère lui-même comme une force de la nature. On
aime à supposer que tous les hommes sont ainsi, mais sans la grandeur
du crime. Il y a donc une couleur de doctrine dans le remords, et une
idée aussi de corrompre pour s'assurer. En revanche, l'éclair de la ver-
tu vraie foudroie le remords. (Voir l'Évêque dans les Misérables.)
Alain, Définitions. (1953) 98
*
[184]
RENOMMÉE
Comme le mot l'indique, répète seulement un nom. Elle ne dit pas
pourquoi. Aux yeux de ce militaire qui le vint voir, et qui n'avait pas
lu une ligne de ses œuvres, Jean-Jacques n'avait que la renommée.
*
REPENTIR
Renouvellement intérieur qui efface le remords en tournant toutes
les pensées vers l'avenir. L'âme du repentir c'est la foi dans le libre
arbitre, qui est la même chose que la foi dans un Dieu libre, ou de
grâce. On accepte alors la réparation et l'épreuve comme des essais du
libre arbitre ; et la punition est considérée [185] comme honorant le
puni. Le repentir cherche donc la punition et la pénitence.
*
RÉPRIMANDE
Dit plus que remontrance et moins que reproche. La réprimande est
un conseil d'avoir à exercer sur soi-même une pression ou répression ;
c'est un simple rappel du devoir de se gouverner.
*
RÉPROBATION
C'est un blâme assuré et public où domine l'idée de preuve, c'est-à-
dire d'une pensée publique qu'il faut seulement réveiller.
*
[186]
Alain, Définitions. (1953) 99
REPROCHE
Rapproche, met sous le regard quelque action qu'on ne veut point
voir, et oblige à l'examiner. Le reproche a de plus que la remontrance
ce mouvement de porter la chose près des yeux de façon qu'on ne
puisse s'en détourner. Il y a de l'importunité dans le reproche. On peut
reprocher une chose non blâmable, par exemple un échec, la pauvreté.
*
RÉSIGNATION
C'est littéralement rendre le sceau, c'est-à-dire annuler une signa-
ture, remettre un pouvoir ou une dignité. Il est donc impliqué dans
résignation qu'on ne fera plus rien pour changer ce qui est arrivé.
*
[187]
RÉSOLUTION
C'est le moment où quelque confusion se dissipe, où un embarras
d'esprit se trouve délié, où la pensée se remet en marche sans regarder
l'instant précédent, et avec l'idée que le même embarras ne reviendra
plus. Ce dernier jugement exprime la part de la volonté dans la résolu-
tion ; on se jure qu'on ne considérera plus tel scrupule ni tel regret ; et
cela est plus facile qu'on ne croit ; seulement il faut vouloir croire
qu'on le peut.
*
Alain, Définitions. (1953) 100
RÊVE
Le rêve c'est la perception naïve qui se forme sur des données in-
suffisantes, lorsque les sens sont autant que possible fermés, le corps
immobile, l'esprit indifférent. Par exemple, une lumière à travers les
paupières me fait penser à un incendie, des sinapismes [188] aux
jambes à des broussailles épineuses. Le réveil consiste à exercer ses
sens par le mouvement, et à découvrir ainsi l'objet véritable.
Ce qui fait que le rêve se prolonge, et même après un essai de ré-
veil, c'est le bonheur de dormir, c'est-à-dire un décret d'indifférence,
précieuse condition du repos. C'est pourquoi les incohérences du rêve
ne nous font rien. Et même les rêves effrayants ne nous touchent pas
autant que nous voudrions le croire.
*
S
Retour à la table des matières
SACREMENT
Cérémonie réglée par la tradition et présidée par un arbitre respecté
qui reçoit nos promesses, nos résolutions et nos serments. Le sacre-
ment est souvent public (dans le mariage) ; quelquefois privé (le bap-
tême peut l'être) ; quelquefois secret (confession [189] et absolution).
Dans tous les cas, et par la présence de témoins, l'attention est portée
sur certains changements volontaires en vue de marquer qu'ils sont
irrévocables. Tout sacrement donne à l'homme une loi nouvelle,
conformément à sa volonté, et sa volonté est changée en une loi, de-
vant les témoins, devant lui-même, et devant Dieu. Cette dernière ma-
nière de dire exprime mieux que les autres que le sacrement ne dépend
point de la fragilité des hommes mortels, changeants et faibles, mais
d'un esprit juge qui ne meurt point et ne change point. Sans cette
Alain, Définitions. (1953) 101
condition une promesse est nulle, puisqu'elle ne vaut que tant qu'il
semblera bon.
*
SAGESSE
C'est la vertu qui surmonte l'emportement de juger. Cet emporte-
ment est commun dans [190] les discussions d'intérêt et dans les dis-
cussions d'orgueil. Hors de ces circonstances, l'esprit est encore sujet à
la précipitation, par amour même pour la vérité, ou par ivresse de sys-
tème, ou par fanatisme, ou par une prévention passionnée. (Je m'em-
presse de croire que mon ennemi est déshonoré.) Chacun présuppose
qu'il ne s'est pas trompé. La sagesse est une précaution toujours
éveillée contre tous les genres de précipitation et de prévention. Aussi
la sagesse remet en question les choses connues et reçues, et doute par
principe, en vue de s'assurer mieux.
*
SANGLOT
Dénouement convulsif d'un paroxysme de chagrin qui étranglait la
vie. Un spasme violent, analogue au rire, soulève les [191] épaules et
ranime la respiration. Le sanglot est suivi d'une contracture nouvelle,
qui résulte d'une contemplation du malheur toujours le même. Ainsi
les sanglots se succèdent selon un rythme. La pensée noue et la vie
dénoue.
*
SANGUIN
Le sanguin a des muscles gros et forts, un teint coloré, des cheveux
frisés, des yeux vifs, l'apparence de la puissance et de la résolution. Il
est irritable et oublieux ; aussi il pardonne aisément et a grand besoin
de pardon. Toutes ses pensées sont d'ambition et de commandement,
mais sans suite. Bon pour exécuter.
*
Alain, Définitions. (1953) 102
[192]
SCEPTICISME
Désigne l'état ou le mouvement d'un homme qui prétend tout exa-
miner, c'est-à-dire qui n'admet aucun genre de chose jugée. Il met et
remet en doute ce que tous croient et disent, ce qu'il croit et dit lui-
même, et s'attaque même de préférence aux choses sacrées, c'est-à-
dire qu'il est défendu d'examiner. Ce bonheur d'examiner et de douter
définit le sceptique, qui n'est pas loin de soupçonner que tout le mal
humain possible vient du dogmatisme. (Exemples : la guerre, les per-
sécutions, les crimes privés, les duels, les rixes, etc.)
*
SENTIMENT
C'est le plus haut degré de l'affection. Le plus bas est l'émotion, qui
nous envahit à l'improviste et malgré nous, d'après [193] une excita-
tion extérieure et la réaction d'instinct qu'elle provoque (trembler,
pleurer, rougir). Le degré intermédiaire est la passion, qui est une ré-
flexion sur l'émotion, une peur de l'émotion, un désir de l'émotion, une
prédiction, une malédiction. Par exemple la peur est une émotion ; la
lâcheté est une passion. Le sentiment correspondant est le courage.
Tout sentiment se forme par une reprise de volonté (ainsi l'amour jure
d'aimer). Et le sentiment fondamental, est celui du libre arbitre (ou de
la dignité, ou de la générosité, comme dit Descartes). Ce sentiment a
quelque chose de sublime qui se retrouve dans les sentiments particu-
liers. Au niveau du sentiment, on prétend sentir comme on veut, et
certes on n'y arrive jamais. Ce qui reste, dans le sentiment, d'émotion
et de passion, surmontées mais frémissantes, est la matière du senti-
ment. Exemples : la peur dans le courage, le désir dans l'amour, l'hor-
reur [194] des plaies dans la charité. On aperçoit que le sentiment est
la source des plus profondes certitudes.
*
Alain, Définitions. (1953) 103
SÉRIEUX
Le sérieux est le moment où l'on prévoit la gravité. Le sérieux a de
l'espoir, mais il craint d'en manquer. Il avertit ; et la nuance du sérieux
veut dire que l'on pourrait encore être frivole si l'on voulait. Le sérieux
demande examen, au lieu que la gravité ne croit plus à l'examen. C'est
pourquoi le sérieux s'enlève comme un manteau. Je suis sérieux parce
que je le veux, et je ne le serai pas longtemps. Aussi comme l'attention
se jette sur le sérieux !
*
[194]
SERVILITÉ
C'est une flatterie en action. Tout fait signe qu'on exécutera et
qu'on approuvera. La servilité n'attend pas les ordres, elle les espère,
elle se précipite au-devant. La servilité n'est pas aimée ; le tyran a déjà
trop de l'obéissance, qui rend tout irrévocable. La servilité compromet
le tyran. Peut-être sait-elle qu'elle n'est pas aimée ; d'où ce pénible vi-
sage.
*
SINCÉRITÉ
Un des mots les plus obscurs. On voudrait nommer sincérité le pre-
mier mouvement d'un homme qui ne sait pas dissimuler. Mais cela ne
se peut, car le premier mouvement est souvent tout à fait trompeur, et
la dissimulation est d'instinct, comme on voit chez le timide, qui se
précipite [196] à dire ce qu'il ne pense point du tout. La sincérité veut
plus de réflexion, et d'abord plus de sécurité. On n'est sincère que si
l'on ne soupçonne pas celui à qui on parle, et que si l'on se voit le
temps de s'expliquer à loisir. Hors de ces circonstances, qui sont
d'amitié, l'homme le plus sincère prendra comme règle de ne rien dire
de faux, de ne rien dire qui risque d'être mal compris, et enfin de taire
presque tout ce qu'il pense ; et assurément de taire ce qu'il n'est pas sûr
Alain, Définitions. (1953) 104
de penser. C'est ainsi que la sincérité rend prudent quand il s'agit de
juger quelqu'un ou de témoigner pour ou contre quelqu'un. Et, quant à
l'étourdi, qui dit tout ce qui lui vient, il ne peut être dit sincère. En
somme la sincérité est étudiée, ou bien elle n'est rien.
*
[197]
SOCIALISME
Toute doctrine qui prétend construire la société selon la raison. A
quoi résistent d'abord les incertitudes qui viennent de la raison, et puis
les difficultés qui viennent de la nature. Aussi le socialisme tend tou-
jours à soumettre les participants à un gouvernement de raison, qui
limite très sévèrement les droits de l'individu. Toutefois, autant qu'une
société est acceptée ou voulue, elle est socialiste. Au contraire toute
société imposée est tyrannie.
*
SOCIÉTÉ
État de solidarité, en partie naturelle, en partie voulue, avec un
groupe de nos semblables. Le lien de société est en partie de fait et
non choisi, en partie imposé, en partie choisi ou confirmé par la vo-
lonté. Tous les paradoxes de la vie en société résultent 198] de ce mé-
lange ; et l'on ne peut pas nommer société une association qui n'a pas
une part de hasard et une part d'amitié. Le contrat social ne fait jamais
que reprendre volontairement ce qui est subi comme ce qui est aimé.
Les sociétés fondées sur un contrat ne sont pas de véritables sociétés.
Une Banque, dès qu'il y a menace de ruine, tout le monde en retire ses
fonds et l'abandonne. La véritable société est fondée sur la famille, sur
l'amitié (Aristote), et sur les extensions de la famille.
*
Alain, Définitions. (1953) 105
SOLIDARITÉ
Solidité entendue métaphoriquement, et qui lie notre sort à celui de
tel et tel homme. Nous sommes solidaires de nos semblables devant la
menace de peste, d'inondation, d'incendie, de pillage, et [199] cela que
nous le voulions ou non. Nous pouvons aussi nous rendre solidaires
par serment de tel ou tel homme, dont nous jurons de partager la mau-
vaise fortune. Enfin les autres, ou les lois, peuvent nous rendre soli-
daires malgré nous de ceux avec qui nous avons parenté, amitié, ou
collaboration. La solidarité n'est pas toujours juste, ni toujours bonne.
*
SOMMEIL
Dans un vivant qui en action élimine moins de déchets qu'il n'en
produit, il faut un plein sommeil, c'est-à-dire une détente et un repos,
même des pensées, qui permette le lavage des tissus. Faute de som-
meil on vit dans la paresse et la somnolence. Le sommeil plein est
donc la condition de la pensée. C'est le premier besoin de l'homme,
plus pressant même que la [200] faim, et qui suppose société et
veilleurs à tour de rôle, d'où toutes les institutions de police. Le som-
meil apaise les passions, éclaircit les pensées en reposant l'esprit, en-
fin remédie à toutes les obsessions, effets de fatigue. L'art de dormir
volontairement et heureusement est le plus précieux et le plus rare.
Dormir en ajournant les soucis est un bel effet de la grandeur d'âme.
*
SOMNOLENCE
État qui n'est pas le sommeil, qui s'en approche, qui y conduit sou-
vent, mais non toujours. Il arrive que la somnolence soit volontaire ;
c'est alors un moyen de se reposer tout en restant ouvert aux signes.
*
Alain, Définitions. (1953) 106
[201]
SOPHISTE
Ce n'est pas le sage ; ce n'est pas non plus le sot ; c'est celui qui fait
servir la pensée à toutes fins, et, plus profondément, celui qui enseigne
que la pensée n'est qu'un outil comme les autres, et que le vrai n'est
que l'utile. Il y a souvent du naturel dans le sophiste, et c'est ce qui fait
l'esprit faux.
*
SORCELLERIE
Pratique naïve qui revient à essayer d'agir sur les êtres animés et
même inanimés comme on agit sur son propre corps. Est sorcier celui
qui croit que par volonté on peut faire pousser le blé et le contraire, ou
faire tomber le rocher, arrêter ou pousser l'homme. Outre des coïnci-
dences qui peuvent faire croire à un tel pouvoir, il faut observer que la
volonté [202] du sorcier, dès qu'elle est remarquée, agit comme une
prédiction. Les hommes s'irritent follement contre les sorciers ou sup-
posés tels, dès qu'ils découvrent que cette colère même accomplit la
volonté du sorcier.
*
SOTTISE
C'est le contraire de la sagesse ; et c'est le vice qui nous jette dans
toutes les erreurs auxquelles les passions sont sujettes. Toutefois, les
passions qui nous rendent sots sont plus précisément celles qui
concernent nos jugements eux-mêmes et l'opinion que nous en avons ;
par exemple, l'infatuation, le respect des autorités, l'imitation, la cou-
tume. Il y a toujours dans la sottise quelque chose de mécanique, et
des fragments de raison mal attachés.
*
Alain, Définitions. (1953) 107
[203]
SOUHAIT
C'est une pensée de politesse, soit à l'égard des autres, soit à l'égard
de nous-mêmes, par laquelle nous voulons seulement entretenir la joie
en annonçant que tout ira bien. Les souhaits sont moins déterminés
que les désirs, et plus que les espérances. Les souhaits expriment cette
vérité assez cachée que quand on est heureux avant l'effet, on est dis-
posé le mieux qu'il se peut pour obtenir l'effet même.
*
SPIRITUALISME
C'est un dogmatisme opposé au matérialisme et d'après lequel
l’homme n'est pas seulement un corps, mais une conscience libre, et
en ce sens [204] immortelle (car si elle est indépendante du corps,
comment peut-elle mourir ?). Et, parce que toutes les consciences
libres ont en commun certaines lois, le spiritualisme suppose une
conscience commune et parfaite qui régit les mondes. Les croyances
sont volontaires et même elles doivent l'être. Si Dieu était sûr comme
un fait, la bonne volonté tomberait à la nécessité mécanique, et il n'y
aurait plus ni bien ni mal. On nomme quelquefois idéalisme cette doc-
trine d'un esprit universel, éternel et nécessaire, qui pratiquement est
l'équivalent du matérialisme.
*
SPONTANÉITÉ
C'est un mouvement de nature, sans réflexion, sans recherche, sans
précaution ni prévision. Mais il implique de plus cette nuance que le
mouvement [205] vienne tout du dedans, non point des circonstances,
et, par suite, est toujours supposé louable, comme étant au moins
l'image de la liberté.
*
Alain, Définitions. (1953) 108
SUBLIME
On éprouve le sublime par le sentiment d'un ordre de grandeur qui
dépasse les grandeurs de la nature (on se sent au-dessus de la tempête,
au-dessus du tyran, au-dessus de la mort). Le poète est sublime en ce
que, représentant le sublime, il éprouve et fait éprouver en même
temps que, par l'art des vers, il se trouve servi par la nature selon une
rencontre miraculeuse. Ainsi l'admiration est double dans le lecteur,
qui découvre que le sublime du héros et le sublime du poète prouvent
une même chose, à savoir le triomphe de la volonté. Le sublime est
[206] toujours le sentiment intime d'une puissance de l'homme. Le
beau est sans réflexion ; le sentiment du beau semble être inhérent à
l'apparence de l'objet.
*
SUGGESTION
Pour saisir le sens médical de ce mot, il n'y a qu'à en suivre le sens
tout ordinaire. Conseiller, c'est apporter une idée, la proposer, la
mettre en bonne lumière, et la dire. Suggérer, c'est apporter seulement
le signe, mot, geste, ou simple objet. Ce fameux despote qui abattait
les épis les plus hauts, ne conseillait rien ; il suggérait. Un simple mot
suggère, sans aucune explication. Et même, à se défendre de suggérer,
on ne suggère que mieux. Le classique fou du roi suggère en sécurité,
parce que personne n'est tenté de le croire. D'où la règle de politesse,
qui est [207] de n'employer que les mots d'usage. Transportons main-
tenant le pouvoir de suggérer au cas de l'enfant, de l'inférieur, du ma-
lade, de l'imitateur, on comprendra l'irrésistible puissance d'un mot
répété tous les jours. Sur le somnolent encore plus. Et surtout sur l'en-
dormi, si l'on arrive à s'en faire entendre sans l'éveiller ; on suggère
alors un rêve, et même on le conduit de bout en bout, ce qui donne un
grand pouvoir. Il n'est donc permis de parler librement qu'à celui dont
on prévoit qu'il résistera librement. Socrate venait au secours de l'in-
terlocuteur.
*
Alain, Définitions. (1953) 109
T
Retour à la table des matières
TÉMÉRITÉ
C'est le plus honoré des vices, et le plus dangereux. La témérité est
un genre d'ivresse que l'on se donne par l'action frénétique. C'est ainsi
qu'on affole un [208] cheval à le faire galoper. C'est strictement aller
au danger quand il serait raisonnable d'être prudent. La témérité est
propre à la cavalerie. Exemple raisonné de l'emploi de la témérité : la
prise de la redoute de la Moscova par la cavalerie. C'est tracer un che-
min à la folie. L'art de la guerre est très dissimulé ; car il semble refu-
ser la témérité, et, en réalité, il la confie aux exécutants. La punition
du téméraire (et vainqueur !), par son propre père dans la légende ro-
maine, rassemble tout le faux des militaires.
*
TEMPÉRAMENT
Part des humeurs dans les actions, les affections et les pensées. Les
anciens médecins ont distingué quatre tempéraments, le lymphatique,
le bilieux, le sanguin, et le nerveux. Tout homme [209] participe des
quatre tempéraments. Autant qu'il assimile, il est lymphatique ; autant
qu'il élimine, il est bilieux ; autant qu'il est riche de force, il est san-
guin ; autant qu'il prévoit (c'est-à-dire perçoit), il est nerveux.
Si l'on comprend ces combinaisons possibles, on s'étonnera moins
de la parenté entre tempérament et tempérance. Car le tempérament
est un équilibre, et une modération d'une fonction par une autre, sans
compter la modération imposée à toutes nos idées, à tous nos désirs, et
à tous nos plans, par l'exigence corporelle de sommeil, de nettoyage,
de nourriture et d'exercice.
*
Alain, Définitions. (1953) 110
TEMPÉRANCE
La vertu qui surmonte tous les genres d'ivresse. C'est pourquoi la
peur [210] n'est pas tempérance ; car c'est toujours céder à la partie
animale. La prudence est une sorte de tempérance qui s'oppose à la
témérité, sorte d'ivresse. L'ivresse voluptueuse est parmi les plus re-
doutables. La passion du jeu est une sorte d'ivresse.
D'Aristote : Celui qui s'abstient et se réjouit est tempérant ; celui
qui s'abstient et se lamente de s'abstenir est intempérant.
*
TEMPS
Forme universelle du changement. Nous savons d'avance bien des
choses sur le temps, par exemple qu'il n'y a jamais deux temps simul-
tanés, que le temps n'a pas de vitesse, que le temps ne peut se renver-
ser, qu'il n'y a point de temps imaginaire ; que le temps est commun à
tous les changements et à [211] tous les êtres, et que, par exemple,
pour aller à la semaine prochaine, il faut que tous les hommes et tout
l'univers y aillent ensemble. Il y a abondance d'axiomes sur le temps,
mais obscurs comme tous les axiomes. Dieu lui-même, dit Descartes,
ne peut faire que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé.
*
THÉOLOGIE
C'est une critique de la mythologie en vue de la rendre acceptable
pour la raison. Par exemple les Stoïciens enseignaient que les dieux de
l'Olympe n'étaient que des noms qui désignaient chacun une partie des
puissances d'un dieu immense, le monde. Autre exemple, concilier
l'Ancien Testament (le monothéisme juif) avec le Nouveau (l'Évangile
et le Fils de Dieu). Dans les deux cas, ce n'est qu'arrangements, [212]
arguments, réfutations, qui n'entament point le fond. Les preuves ne
font jamais que justifier la foi.
*
Alain, Définitions. (1953) 111
THÉOSOPHIE
C'est une théologie, mais séparée du culte et des sacrements, ce qui
fait qu'elle est sans frein. On y met tout ce qui plaît. Tout est bien et
tout s'arrange ; il n'y a jamais qu'un petit retard d'un millier ou de dix
millions d'années. Rien ne se fait dans le moment ; au lieu que, théolo-
giquement, tout se fait dans le moment, et à travers un faisceau d'im-
possibles. L'homme n'est pas libre et doit l'être ; le mal doit être vain-
cu et ne recule pas d'un pouce. Dieu est perplexe. Le Dieu théosophe,
comme ce doux nom l'indique, est une perfection désespérante. Le
raisonnement théosophique est absolument celui [213] de l'homme
sobre, qui ne comprend pas qu'on boive de l'alcool. L'homme sobre
nie alors qu'on en boira toujours, et reporte cette solution dans l'ave-
nir. Car on doit cesser de boire à un moment ou à l'autre puisque c'est
absurde. Mais l'absurde c'est l'existant.
*
TIMIDITÉ
C'est une peur sans objet, ou une peur qui dépasse de beaucoup les
dangers que l'on s'imagine. On a presque autant peur avant un concert
qu'un soldat avant l'attaque, ou un condamné avant l'exécution. Cela
vient de ce que la peur, si petite qu'elle soit, augmente dès qu'on y fait
attention, et surtout si l'on veut la surmonter par des raisons, ce qui est
y penser. La timidité, n'étant qu'une inquiétude des muscles et des hu-
meurs avant l'action, [214] ne relève absolument que de la gymnas-
tique. Il s'agit de prendre l'attitude du repos, ou, si l'on ne peut, d'occu-
per le corps à des travaux réels.
*
Alain, Définitions. (1953) 112
TOLÉRANCE
Un genre de sagesse qui surmonte le fanatisme, ce redoutable
amour de la vérité.
*
TORTURE
La souffrance volontairement employée, soit pour se venger, soit
pour obtenir l'aveu. Le tyran arrive nécessairement à torturer celui qui
le brave ; car c'est le seul moyen de l'humilier. Le juge aussi se voit
bravé par un homme impénétrable, et il veut au moins l'émouvoir.
L'abaissement de tous les pouvoirs au niveau d'une fonction [215]
supprime naturellement ces procédés atroces, mais le moindre retour
de tyrannie les fait aussitôt revenir.
*
TRAGÉDIE
La tragédie est une crise faite d'inquiétude, d'un paroxysme, d'une
solution. Cette crise est précipitée par la parole ; tout vient d'une hâte
de dire ce qu'il faudrait taire. Il n'y faut pas même le temps de respirer.
Une nuit ou seulement un repos calmeraient les passions. Il n'y a que
les vers qui fassent durer un peu la tragédie. L'homme doit se défier,
dans les crises, des paroles vengeresses et des franches explications.
D'où l'on comprend la règle monastique du silence. Au fond, c'est le
monologue qui est le plus dangereux de tout ; d'où le chant et la
prière. La poésie est un milieu entre le chant religieux et le cri.
*
Alain, Définitions. (1953) 113
[216]
U
Retour à la table des matières
UNIVERSALITÉ
Caractère de ce qui est admis par tous les hommes, dès qu'ils ont
compris et qu'ils sont sans passion. La géométrie est un exemple
d'universalité. Il est universellement reconnu aussi qu'un contrat est
annulé par l'ignorance d'un des contractants comparé à l'autre. Univer-
sellement l'homme courageux est estimé ; courageux, c'est-à-dire tel
que le danger ne le détourne point d'exécuter ce qu'il a résolu. L'uni-
versalité s'entend du sentiment non moins que de la raison. Le beau,
dit Kant, est ce qui plaît universellement sans concept (c'est-à-dire par
sentiment immédiat, non par raison).
*
[217]
URBANITÉ
C'est la politesse propre à l'habitant des villes, qui ne cesse de per-
suader, qui vit de persuader. L'ouvrier du faubourg n'a point de poli-
tesse ; c'est que son travail n'enferme aucune politesse. Le paysan a un
autre genre de politesse et d'impolitesse ; politesse due au père et due
à l'âge ; politesse aux dieux agrestes ; mais profonde impolitesse à
l'égard des chevaux (habitude de commander par violence). Cela fait
un mélange qui n'est pas l'urbanité. Par exemple le paysan n'a point
coutume de sourire, et de feindre d'approuver tout ce que l'on dit.
*
Alain, Définitions. (1953) 114
USURE
C'est un gain prélevé sur une entreprise qu'on ne s'occupe pas de
diriger. L'usure repose sur cette fiction, qui est souvent dans les faits,
que [218] l'argent prêté fait des petits, sans aucun travail du prêteur.
Un actionnaire d'une affaire à laquelle il ne pense jamais est le type de
l'usurier. Et l'usure est communément punie, car toute affaire cherche
à échapper aux prêteurs oisifs, et y arrive souvent.
*
UTILITARISME
C'est une doctrine anglaise d'après laquelle toute action raisonnable
ou toute institution respectable doit avoir pour fin l'utilité. Cette doc-
trine va tout droit contre les passions. Par exemple il n'est pas utile de
punir sans qu'on le sache. Il n'est pas utile de punir très sévèrement de
petites fautes. La vengeance est inutile. En ce sens l'utilitarisme est
vrai. Mais il prétend décrire l'homme comme agissant toujours en vue
de l'utile. [219] L'homme agit par colère ou emportement, ou bien par
peur, ou bien pour s'occuper. Si les hommes n'avaient en vue que
l'utile, tout s'arrangerait. Mais il n'en est pas ainsi.
*
Alain, Définitions. (1953) 115
V
Retour à la table des matières
VALEUR
Au sens plein signifie courage, c'est-à-dire ce qui est le plus admi-
rable dans un homme. Et en effet que sont les autres vertus sans le
courage ? Toutefois, la probité, l'intelligence, la mémoire, la santé, la
force, sont encore des valeurs. Toutes les vertus sont des valeurs. Et
l'on appelle aussi valeur tout ce qui donne puissance à l'homme pour
exécuter, et donc tout ce qui mérite d'être amassé. Le beau est encore
une valeur. Toutes les valeurs sont d'épargne. L'ordre des valeurs, de-
puis l'argent et la force jusqu'au courage, constitue la doctrine [220]
morale. Toute réforme dans la doctrine est un changement ou un essai
de changement dans l'ordre des valeurs.
*
VANITÉ
Consiste à jouir d'un bien d'après ce qu'on suppose que les autres
en pensent. Par exemple être heureux de ressembler à tel millionnaire,
ou à tel acteur, ou à tel boxeur ; se faire passer pour brave ou pour ins-
truit. La vanité parfaite jouit d'un bien qu'elle n'a pas. Toutefois on
peut avoir vanité de sa fortune, de ses chevaux, de sa santé, de sa
force, de son intelligence, de son savoir, autant que l'on est heureux du
témoignage d'autrui. L'avare qui fait le pauvre n'a point de vanité. Le
boxeur qui file doux devant une querelle n'a point de vanité. Comte a
discerné, dans la vanité, le commencement d'une vertu [221] de socié-
té ; car c'est compter l'opinion pour quelque chose ; et celui qui ne
compte absolument pas l'opinion est une sorte de monstre.
*
Alain, Définitions. (1953) 116
VELLÉITÉ
C'est un essai de vouloir qui renonce sur l'échec. Il y a de l'exécu-
tion dans la velléité, mais sans suite. Et comme tout, dans les hommes
et dans la nature, s'oppose à la volonté, la velléité exprime très bien
l'impossibilité de réussir si l'on n'essaie qu'une fois.
*
VÉNIEL
Caractère d'une faute qui est jugée et méprisée, ce qui la renvoie au
diable extérieur. C'est ce qu'on sait se pardonner. Et qui donc [222] n'a
pas besoin d'absolution ? Est mortel le remords qui tranche la vie ; par
exemple un vice qui se juge incurable.
*
VERTU
C'est la puissance de vouloir et d'agir contre ce qui plaît ou déplaît.
C'est une puissance acquise contre tous les genres de convulsion,
d'emportement, d'ivresse et d'horreur. Vertu, c'est athlétisme. Le cou-
reur doit triompher de l'ivresse de courir, et le boxeur, de l'ivresse de
frapper. La vertu n'est qu'efficacité ; l'intention n'y est rien. La vertu
du chirurgien n'est pas de trembler, pleurer, s'élancer. Les anciens ont
défini quatre vertus principales d'après quatre genres d'emportement.
L'emportement de la peur définit par opposition la vertu de courage.
L'ivresse, qui est l'extrême du désir, définit la tempérance. L'emporte-
ment de la convoitise [223] définit la justice ; et l'emportement des
disputeurs définit la sagesse.
*
Alain, Définitions. (1953) 117
VICE
Emportement (ou ivresse) connu, redouté, attendu, et enfin provo-
qué d'après l'idée fataliste. Les quatre vices principaux correspondent
aux quatre vertus. Ce sont la lâcheté, l'intempérance, l'injustice et la
sottise. Par l'effet du jugement fataliste (le joueur), il y a presque tou-
jours dans le vice une tranquillité incurable.
*
VIOLENCE
C'est un genre de force, mais passionnée, et qui vise à briser la ré-
sistance par la terreur. La violence définit le crime, lorsqu'elle s'exerce
contre la personne humaine. Et [224] la loi des punitions est au
contraire qu'elles soient entièrement purifiées de violence.
*
Z
Retour à la table des matières
ZÈLE
Le zèle consiste à faire plus qu'on ne doit strictement. Il est vrai
que l'on doit, comme subordonné, prendre à cœur l'affaire, et agir pour
le chef comme on ferait pour soi-même. L'excès de zèle consiste à
rappeler ce que le chef voulait oublier. Le contraire du zèle est de lais-
ser aller beaucoup de choses qui furent urgentes et ne le sont plus. Et
certainement cet art de déblayer est précieux dans le subordonné ; car
le zèle prolonge les passions, et transforme en actions tous les gestes
du maître, ce qui l'accable de décisions.
*
Fin du texte