Génétique des cardiomyopathies
Génétique des cardiomyopathies
11-023-B-20
Résumé. – Les cardiomyopathies sont définies comme des maladies du myocarde associées à une dysfonction
cardiaque (WHO). Elles se répartissent en cardiomyopathies dilatées (CMD), hypertrophiques (CMH),
restrictives (CMR) et ventriculaires droites arythmogènes (CVDA). Ces maladies sont associées à une forte
morbi-mortalité, en raison de leur évolution fréquente vers l’insuffisance cardiaque et/ou la mort subite. Elles
sont fréquemment familiales et monogéniques, avec le plus souvent un mode de transmission autosomique
dominant, une pénétrance incomplète et une expressivité très variable. Longtemps qualifiées d’idiopathiques,
leur physiopathologie se dévoile progressivement grâce aux avancées considérables et récentes de la
génétique moléculaire. L’hétérogénéité génétique est grande, avec des mutations identifiées dans divers
gènes du sarcomère (CMH, CMD) ; du cytosquelette (CMD) ; des jonctions intercellulaires ou du récepteur à
la ryanodine (CVDA) ; la desmine, la transthyrétine, le fibrinogène A ou le gène HFE (pour les CMR). Ces
connaissances nous offrent également l’opportunité de réévaluer l’histoire naturelle et le spectre clinique de
ces maladies. Des concepts nouveaux et des implications cliniques commencent à émerger, au-delà même du
conseil génétique. Ces avancées devraient permettre d’améliorer la prise en charge des patients et de leurs
familles.
© 2003 Editions Scientifiques et Médicales Elsevier SAS. Tous droits réservés.
¶ Transmission
Au sein de ces familles, le mode de transmission est presque
Philippe Charron : Maître de conférences des Universités, praticien hospitalier, département de génétique.
Michel Komajda : Professeur des Universités, praticien hospitalier, département de cardiologie.
toujours autosomique dominant [22, 36], même si d’autres modalités
Centre hospitalier universitaire Pitié-Salpêtrière, 47, boulevard de l’Hôpital, 75013 Paris, France. ont pu être évoquées.
Toute référence à cet article doit porter la mention : Charron P et Komajda M. Génétique des cardiomyopathies. Encycl Méd Chir (Editions Scientifiques et Médicales Elsevier SAS, Paris, tous droits réservés), Cardiologie,
11-023-B-20, 2003, 9 p.
11-023-B-20 Génétique des cardiomyopathies Cardiologie
1 Schéma du cardiomyo-
cyte et des protéines impli-
quées dans les cardiomyo-
pathies (d’après N. Sylvius,
thèse d’Université Paris VI,
2002). * indique les protéi-
nes impliquées.
Titine*
¶ Pénétrance ¶ Expressivité
Les données récentes ont permis de remettre en cause le dogme qui La maladie présente une grande variabilité d’expression clinique,
stipulait que la maladie apparaissait pendant l’enfance ou selon les familles concernées (certaines familles ont été qualifiées de
l’adolescence, et ne pouvait apparaître au-delà [54]. Les études ont « malignes »), et également au sein d’une même famille. Ceci
rapidement mis en évidence des « porteurs sains », c’est-à-dire des concerne aussi bien l’âge d’apparition de la maladie (l’hypertrophie
cardiaque), que celui des symptômes, et surtout le risque de
individus cliniquement sains (au regard des critères conventionnels)
survenue de complications.
mais porteurs de mutation, y compris chez l’adulte [10, 44, 61]. Ces
« porteurs sains » représentent près de 30 % des adultes dans les
familles françaises [10]. La pénétrance, définie par le pourcentage de GÉNÉTIQUE MOLÉCULAIRE
porteurs de mutation qui exprime la maladie cardiaque, apparaissait
donc incomplète (70 %) chez l’adulte, et surtout très influencée par ¶ Gènes
l’âge. Des études transversales ont observé que la maladie était La physiopathologie de la maladie étant inconnue à l’époque, c’est
exprimée chez environ 55 % des porteurs de mutation avant l’âge la stratégie de clonage positionnel qui a permis d’identifier en 1990
de 30 ans, 75 % des porteurs de mutation entre 30 et 50 ans, et chez le premier gène impliqué dans la CMH, codant la chaîne lourde bêta
95 % de porteurs de mutation de plus de 50 ans [10]. De plus, il est de la myosine (MYH7) [19] . Depuis, neuf autres gènes ont été
apparu que la maladie s’exprimait significativement plus identifiés (tableau I) (fig 1). Tous ces gènes ont en commun de coder
précocement chez l’homme que chez la femme. des protéines du sarcomère [32, 53] . Deux gènes apparaissent
2
Cardiologie Génétique des cardiomyopathies 11-023-B-20
¶ Mutations
L’hétérogénéité génétique est encore accentuée par les nombreuses
mutations identifiées au sein des différents gènes (> 170 au total),
aucune ne prédominant par sa fréquence, même si quelques « points
chauds » ont été identifiés (codons 403, 719 et 741 dans le gène
MYH7) [32, 53] . La majorité des mutations sont privées (non
*
A
récurrentes), et la plupart sont des mutations faux-sens (modifiant
un seul acide aminé de la protéine) (fig 2). D’autres mutations ont
également été retrouvées, en particulier dans le gène de la protéine C
cardiaque, aboutissant notamment à un codon stop prématuré avec
synthèse d’une protéine tronquée [7].
¶ Mécanismes moléculaires
La myosine, constituant le filament épais du sarcomère, transduit
l’énergie en mouvement à partir de l’hydrolyse de l’adénosine
triphosphate (ATP), ce qui permet à la tête de myosine de se fixer
sur le filament fin et d’entraîner ensuite un raccourcissement du
sarcomère, et donc la contraction du cardiomyocyte. Les mutations
du gène MYH7 siègent pour l’essentiel au niveau des sites actifs de
la chaîne lourde bêta de la myosine : interface avec l’actine, site de
liaison à l’ATP, domaine des cystéines réactives, interface avec la
chaîne légère essentielle de la myosine [32, 53]. La protéine C cardiaque
a une fonction mal connue. Elle siège au niveau de la bande A du
sarcomère, et la protéine possède un site de fixation à la myosine
ainsi qu’un site de fixation à la titine, au niveau de l’extrémité
COOH de la protéine. Les mutations du gène entraînent un arrêt
prématuré de la traduction, avec synthèse d’une protéine tronquée,
perdant notamment ses sites de fixation aux autres protéines du
sarcomère.
¶ Conséquences fonctionnelles
De nombreuses études fonctionnelles ont permis de préciser les
mécanismes par lesquels les mutations conduisent à la CMH. Les
mutations faux-sens du gène MYH7 agissent par un effet dominant
négatif en tant que polypeptide poison (la protéine s’incorpore dans
le sarcomère et interfère négativement avec la protéine sauvage). Les *
B
mutations du gène MYBPC3 pourraient conduire à une haplo-
insuffisance avec défaut quantitatif de la protéine, mais ce 2 A. Exemple de mutation identifiée par séquençage dans une famille française avec
cardiomyopathie hypertrophique (CMH). La pénétrance est ici incomplète puis-
mécanisme reste à confirmer. Les analyses in vitro, concernant que plusieurs individus sont cliniquement sains, bien que porteurs de la mutation.
notamment le gène MYH7, retrouvent le plus souvent une altération Symbole plein : cliniquement atteint ; symbole vide : cliniquement sain ; « m » in-
de la fonction des sarcomères, avec diminution de la vitesse de dique les sujets porteurs de mutation.
glissement des filaments d’actine, diminution de la vitesse maximale B. Dans cette famille, la mutation (Arg 723 Cys) identifiée dans le laboratoire de
de raccourcissement et de la tension isométrique, réduction de la K Schwartz, consiste en un remplacement du nucléotide cytosine en position 2 253
production d’ATP, modification de la sensibilité des fibres au du gène par une thymine (qui correspond au changement de l’acide aminé argi-
nine en position 723 de la protéine par une cystéine dans la chaîne lourde bêta de
calcium [29, 64]. La production de modèles animaux, notamment par
la myosine).
recombinaison homologue, a permis d’observer une altération
initiale de l’hémodynamique (relaxation), puis des anomalies
histologiques (désorganisation myocytaire), et ensuite seulement une varie considérablement selon les mutations au sein du gène.
dilatation atriale et une hypertrophie ventriculaire (après effort Certaines sont associées à un pronostic malin, comme la mutation
physique) [18, 65] . L’ensemble de ces résultats suggère que les Arg403Gln, et d’autres sont associées à un pronostic bénin, comme
mutations entraînent une altération primitive de la fonction des la Val606Met [55, 62]. Dans les familles liées au gène de la troponine T
sarcomères, avec défaut de production d’énergie, suivie d’une cardiaque (TNNT2), le phénotype est concordant pour les différentes
hypertrophie compensatrice [32, 53]. mutations. Il est caractérisé par une pénétrance incomplète (75 %),
une hypertrophie ventriculaire modeste (17 ± 5 mm chez l’adulte),
mais une très grande fréquence de mort subite avant l’âge de 30 ans
RELATIONS PHÉNOTYPE-GÉNOTYPE [61]
. Dans les familles liées au gène de la protéine C cardiaque, le
Étant donné la grande variabilité d’expression clinique de la phénotype apparaît également similaire pour les différentes
maladie, des études ont été menées pour déterminer dans quelle mutations [8, 44]. La pénétrance est faible, et le degré d’hypertrophie
mesure l’hétérogénéité génétique de la maladie pouvait rendre minime avant l’âge de 30 ans (41 % et 12 ± 4 mm respectivement) ;
compte de l’hétérogénéité clinique, ou phénotypique. Quelques l’âge d’apparition des symptômes est tardif et le pronostic apparaît
relations ont ainsi pu être établies concernant les trois gènes les plus très favorable jusqu’à l’âge de 40 ans (fig 3) [8]. Tous ces résultats
fréquemment impliqués dans la maladie. Dans les familles liées au pourraient se révéler particulièrement utiles dans la stratification du
gène de la chaîne lourde bêta de la myosine (MYH7), le phénotype risque pronostique des patients atteints de CMH, en permettant une
3
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ECG + Écho 70 % 97 % 96 % 77 %
VPP : valeur prédictive positive ; VPN : valeurs prédictives négative ; Se : sensibilité ; Sp : spécificité ; ECG :
électrocardiogramme ; Écho : échographie.
Consultant 4
Exemple de procédure
de conseil génétique en vue
d’un diagnostic présympto-
1: Information (trio: cardiologue, généticien, psychologue) matique, d’après [11].
2: Délai de réflexion
Renoncement
(temporaire ou définitif)
3 Relations phénotype-génotype dans la cardiomyopathie hypertrophique (CMH). 3: Prélèvement sanguin et biologie moléculaire
La survie est significativement meilleure dans les familles associées au gène de la pro- 4: Annonce du résultat
téine C cardiaque (MYBPC3) que dans les familles associées au gène de la chaîne lourde
bêta de la myosine (MYH7), d’après [8]. 5: Suivi régulier (impact psychologique dans tous les cas,
et suivi cardiologique si test génétique positif)
prise en charge clinique plus adaptée et un meilleur conseil
d’identifier près de 90 % des porteurs de mutation (contre un peu
génétique. Ces résultats doivent cependant être considérés comme
plus de 50 % avec les critères conventionnels), avec une spécificité
préliminaires et nécessitent confirmation, dans la mesure où les
qui reste bonne (95 %) [9]. Chez l’adulte, l’utilisation de l’échographie
populations étudiées sont faibles, et aussi en raison de la description
DTI (doppler tissulaire) pourrait aider au diagnostic précoce des
de quelques exceptions aux règles précédemment décrites.
porteurs de mutation [43]. Ceci ouvre la voie à une révision des
critères diagnostiques de la maladie.
EXPRESSIVITÉ VARIABLE
CONSEIL GÉNÉTIQUE
La grande variabilité d’expression de la maladie est liée en partie à
l’âge, au sexe, à la nature du gène et/ou de la mutation en cause. La meilleure connaissance de la maladie, issue des données
D’autres facteurs sont cependant nécessaires pour rendre compte de moléculaires, a permis d’améliorer grandement la pertinence des
la variabilité intrafamiliale. Dans certaines familles, des doubles informations données aux patients et à leurs apparentés lors des
variants ont été identifiés : hétérozygotes composites (deux consultations de conseil génétique [11, 35, 51]. La réalisation d’un test
mutations dans le même gène), doubles hétérozygotes (deux génétique à visée médicale peut également se discuter dans certaines
mutations dans deux gènes différents), homozygotes [23, 48, 50]. Il s’agit situations spécifiques. Les demandes les plus fréquentes qui
de cas non rares (5 à 10 %) et les analyses suggèrent un effet dose émanent des familles concernent le diagnostic présymptomatique
du gène sur la sévérité de la maladie. Par ailleurs, l’influence de (chez un apparenté cliniquement sain et qui souhaite savoir s’il est
facteurs génétiques additionnels, ou gènes modificateurs, pouvant porteur de la mutation) et le conseil/diagnostic prénatal (chez un
moduler l’influence de la mutation causale, est probable. Le couple dont l’un est affecté par la maladie et qui souhaite connaître
polymorphisme insertion (I)/délétion (D) du gène de l’enzyme de précisément le risque de transmission, et discuter éventuellement
conversion de l’angiotensine (ECA) a été étudié, et les individus une interruption médicale de grossesse). Les demandes qui émanent
porteurs du génotype D/D sont associés à une masse du ventricule des cardiologues concernent davantage le diagnostic positif ou
gauche (VG) plus importante [30], et peut-être une plus grande différentiel. Du fait des implications médicales et psychologiques
incidence de mort subite. Le rôle de polymorphismes génétiques souvent complexes, les enjeux du test génétique sont abordés au
dans d’autres gènes a également été retrouvé (gènes de l’endothéline mieux au sein d’une équipe pluridisciplinaire (qui peut faire
1, du récepteur AT1 de l’angiotensine II, du tumor necrosis factor intervenir le cardiologue, le généticien clinicien et le psychologue).
(TNF)-alpha). Enfin, des facteurs environnementaux à ce jour non L’expérience préliminaire de l’équipe de la Pitié-Salpêtrière vient
identifiés expliquent vraisemblablement les différences cliniques d’être rapportée (fig 4) [11].
observées dans diverses paires de jumeaux monozygotes [34, 55].
PERSPECTIVES THÉRAPEUTIQUES
Malgré les progrès de la génétique moléculaire, les implications
ÉVALUATION ET RÉVISION thérapeutiques apparaissent encore lointaines, notamment pour ce
DES CRITÈRES DIAGNOSTIQUES qui concerne une éventuelle thérapie génique. Cependant, le
L’une des implications cliniques de la génétique moléculaire des diagnostic précoce des porteurs de mutation laisse entrevoir une
CMH est qu’elle permet d’évaluer la pertinence des critères meilleure prise en charge des apparentés. L’approfondissement des
diagnostiques conventionnels, en réanalysant a posteriori les relations phénotype-génotype permettra bientôt quant à lui de
familles génotypées, en utilisant le statut génétique comme critère préciser l’intérêt du génotypage dans la stratification pronostique
de référence, et les individus génétiquement sains comme groupe- des patients. Enfin, les modèles animaux ont permis de tester
contrôle. Chez l’adulte, la spécificité de l’échographie et de récemment avec succès l’intérêt potentiel de classes
l’électrocardiogramme (ECG) s’est ainsi révélée très bonne (> 97 %), pharmacologiques habituellement non utilisées dans la CMH (la
mais la sensibilité particulièrement faible (60 %) (en raison de la simvastatine et le losartan), ouvrant des perspectives nouvelles [52].
fréquence des porteurs sains) (tableau II) [10] . Cependant, les
« porteurs sains » présentent souvent des anomalies mineures, ce qui Cardiomyopathie dilatée
conduit au développement actuel d’études complémentaires pour
analyser la valeur de critères additionnels. Chez l’enfant, cette La cardiomyopathie dilatée (CMD) se caractérise par une dilatation
stratégie a permis d’identifier quatre critères additionnels qui, du ventricule gauche associée à une altération de sa fonction
lorsqu’ils sont associés aux critères conventionnels, permettent contractile [14, 47]. Il s’agit de la plus fréquente des cardiomyopathies,
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CPK : élévation des créatines phosphokinases sériques ; BAV : bloc auriculoventriculaire ; AD : autosomique dominant.
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AMPD1 variant faux sens 7,6 ans versus 3,2 ans n = 132 1999
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6p HFE AR hémochromatose
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