Elfa : Mariage et Destinées Romantiques
Elfa : Mariage et Destinées Romantiques
ELFA
LE ROMAN
D’UNE
LIBRE-PENSEUSE
Par une chaude journée de juillet, deux jeunes gens, élégamment vêtus à la dernière mode, suivaient
la grande route qui part de la petite gare de X… pour se perdre dans la plaine. Ils descendaient les
sinueux contours des collines et marchaient lentement, fort occupés d’une conversation
intéressante, si l’on en jugeait par la vivacité de leurs gestes et l’expression de leur physionomie.
− Il est inutile de médire du mariage, disait le plus grand des deux voyageurs, mon parti est
irrévocable, si je plais à Elfa, je l’épouse.
− Fort bien, riposta le plus jeune, mais d’où te vient cette subite décision ; on jurait, il n’y a pas
longtemps, dans le salon de Madame de Z..., que tu resterais garçon jusqu’à la chute du dernier de
tes cheveux, ce qui ferait supposer un célibat indéfini.
− Pour te convaincre, je te parlerai sans détours, mon cher Julien. Nous avons une heure de marche
avant d’arriver au château, tu es mon ami, mon parent, tu peux m’aider, je m’adresse à ton honneur,
et ta discrétion m’est assurée.
J’ai perdu mon père, il y a quelques années ; ma mère et ma sœur sont toute ma famille ; je n’attends
aucun héritage. Tant que nous vécûmes à la campagne, éloignés par le deuil des distractions
mondaines, notre fortune suffît largement à nos dépenses. Mais depuis, nous sommes installés à
Paris ; ma sœur a dix-neuf ans, elle est jolie, spirituelle, folle de parure et de fêtes. J’aime la vie
facile, oisive, et les raffinements du luxe, les chevaux, les soupers, les parties fines de tout genre
sont indispensables à mon bonheur. Aujourd’hui, il est impossible de se faire une personnalité dans
le monde de la fashion sans disposer d’un revenu considérable. Les frais généraux de l’hôtel habité
par ma mère, les toilettes de ma sœur, les équipages et mes dépenses personnelles absorbent le
double de nos rentes ; il y a huit jours, ma mère me fit vérifier ses comptes et me prouva que je
devais opter entre un riche mariage ou un changement radical de mes habitudes. Je fus d’abord
rebelle à tout projet matrimonial, mais elle fit valoir, dans l’affaire qu’elle me propose, de si grands
avantages que je n’hésitai plus. En te priant de m’accompagner chez Madame de Valdor, qui est
aussi l’amie de ta famille, j’ai voulu éviter de me présenter en vainqueur à Elfa. Sa tante souhaite
cette union, mais j’ignore si la jeune fille y consentira facilement ; ta présence me permettra de
prolonger mon séjour au Valdor et d’y conquérir cette riche héritière.
− Elle est orpheline ? demanda Julien.
− Ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, quatre millions de fortune personnelle.
− Des héritages en perspective ? interrogea encore Julien.
− Épouse, mon cher, épouse, j’abandonne mon plaidoyer en faveur du célibat ; il est si facile de
prendre la lettre et non l’esprit des devoirs conjugaux... Est-elle jolie, cette perle d’or ?
− Très jolie, assure-t-on ; il y a bientôt quatre ans que je ne l’ai vue, et de seize à vingt ans une fille
change beaucoup. Ma sœur, dont elle est l’amie prétend qu’Elfa est romanesque, défaut permis,
ajoute-t-elle, à une personne si bien douée.
− A-t-elle de l’esprit, de l’élégance ?
− Tu en demandes trop, mon cher ; les renseignements que ma sœur m’a donnés se bornent à ceci :
en pension, Elfa était classée parmi les médiocres élèves ; ni savante, ni ignorante ; pas plus dévote
que sceptique ; ni gaie, ni triste, elle plaisait à ses compagnes sans inspirer de grandes sympathies.
Cette jeune fille doit être le modèle de l’équilibre en tout. Ma sœur l’aime beaucoup parce qu’Elfa
n’a jamais cherché à l’écraser d’aucune supériorité. Comme Marguerite est la coquetterie
personnifiée, femme jusqu’aux bout des ongles, avide d’hommages et de plaisir, elle rend justice à
son amie qui ne l’a jamais éclipsée.
− C’est la tante qui veut marier sa nièce, pourquoi tant de hâte ?
− La bonne dame s’ennuie, elle rêve un neveu empressé à la conduire au théâtre, au concert ; un
garçon aimant le monde et lui procurant l’occasion de distribuer et, de recevoir des invitations aux
fêtes, soirées et réceptions mondaines ; l’hiver dernier, elle voulut ouvrir ses salons, mais sa nièce
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persista à garder le deuil de son père. Madame de Valdor est friande de racontars et de petits
scandales, elle est dévote par genre, bonne par habitude, aimable et très loquace ; quatre femmes
comme elle, suffisent pour animer une réunion nombreuse. Elle a pris sa nièce depuis qu’elle est
orpheline et, voulant prouver à chacun qu’elle remplit ses devoirs de tutrice, l’a promenée en
Suisse, en Italie et ne l’a plus quittée. Je n’ai point revu Elfa depuis le temps où elle était
pensionnaire, c’est à peine si je pourrais détailler son visage, mais son caractère m’étant mieux
connu, j’ai prié sa tante de garder le silence sur mes projets. Je flatterai l’imagination de la jeune
fille ; tu te conformeras à ce qui suit et parleras en conséquence : nous voyageons pour affaire ;
comme nous passons près du Valdor, ma mère m’engage à porter à sa vieille amie quelques
renseignements que celle-ci désire, l’aimable hôtesse nous retient, envoie chercher nos bagages, on
m’écrit peu après que le procès qui m’appelait dans le midi est terminé, tu te sacrifies pour rester
avec moi. Le laisser aller de la campagne aidant, je fais la cour à Elfa, je lui démontre le hasard
providentiel de ma visite dans ce pays perdu, je lui jure un amour éternel et je repars pour Paris ;
Madame de Valdor y arrive en automne, je retrouve la jeune fille dans le tourbillon du monde, je
l’enivre de musique, de danse, de lilas et de roses ; je cueille le fruit de tant de soins et de
combinaisons, j’épouse la dot, la femme veux-je dire, et nous partons pour l’Espagne puisqu’elle
connaît l’Italie.
− Ainsi soit-il, tous les romans finissent de même, c’est monotone ; si je me marie, je...
Mais Julien s’arrêta en poussant un cri d’admiration.
−Vois donc, dit-il à son compagnon qui le suivait, ces coteaux boisés nous cachaient de splendides
paysages. Est-ce assez doux, paisible et tendre !...
Et les deux jeunes gens s’arrêtèrent quelques instants pour mieux contempler la vaste plaine qui
s’étendait à leurs pieds.
Çà et là émergeait une maisonnette mollement cachée dans un fouillis de plantes verdoyantes qui
ne permettaient de distinguer nettement que des toits rouges et des cheminées. Les collines se
teignaient à l’horizon lointain de pourpre et de rose sous les reflets du soleil couchant ; tout près,
comme un prince souverain, le château élevait ses deux étages flanqués de tourelles et, prenant
largement ses aises, étendait ses communs et ses remises devant un vaste parc dont la sombre
verdure formait un fond admirablement approprié au style sévère du grand bâtiment ; une avant-
cour garnie de fleurs témoignait du bon goût des habitants de cette somptueuse résidence.
− Salut au futur châtelain, s’écria plaisamment Julien, en se découvrant et en s’inclinant devant
Gaston. Si la souveraine de ces prés, de ces bois, est aussi belle que ces lieux enchanteurs, je la
proclame la fée du Valdor.
− Pas de ridicules plaisanteries, dit vivement Gaston, rien n’est fait encore ; nous arrivons, soyons
sérieux, d’autant plus que j’aperçois une voiture.
En effet, une calèche arrivait trainée par deux petits chevaux que conduisait un cocher sans livrée
et s’arrêtait devant la grille.
Une jeune fille, à demi-couchée sur des coussins de satin bleu, arrangeait des fleurs avec autant de
nonchalance que si elle eût été dans un salon. Elle était de taille moyenne, mince et délicate, son
chapeau renversé en arrière découvrait de beaux cheveux noirs, fins, légèrement ondulés ; ses
grands yeux bruns, doux et timides, faisaient ressortir un teint d’une blancheur rosée ; ses traits,
d’une grande pureté de lignes, exprimaient plutôt la tristesse que la gaîté ; mais en reconnaissant
un des jeunes gens qui la saluaient, un sourire si charmant éclaira sa physionomie qu’elle parut
doublement jolie. Sans se soucier de ses gerbes fleuries, elle sauta à terre semant toute sa moisson
de plantes sauvages dont les pétales restèrent suspendus çà et là dans les plis de sa simple robe
blanche, et ce désordre même lui donna une teinte poétique qui ne déplut pas à Gaston auquel elle
tendit la main.
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− Le frère de Marguerite, n’est-ce pas ? dit-elle ; au nom de mon amie, soyez les bienvenus,
Messieurs... Pourquoi ne l’avoir pas amenée ?...
Ma tante sera ravie de vous recevoir.
Et les précédant, elle traversa la grande cour, monta lestement les marches du perron, ouvrit
plusieurs portes et fit entrer les visiteurs dans le salon de sa tante. Ceux-ci, surpris de tant de
franchise et de grâce, furent à l’instant disposés à rester au château ; Gaston se trouva moins à
plaindre de renoncer à sa liberté, et Julien murmura :
− Une chance superbe, ce Gaston, une petite fée dans un palais merveilleux !
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D’Elfa à Marguerite
Il y a quelques jours, à la grille du château, je rencontre Monsieur ton frère en compagnie de son
cousin, venant, disent-ils, de la part de ta mère causer d’affaires à ma tante. Celle-ci les reçoit avec
un étonnement suspect, les engage à rester ; ils se font prier, elle insiste ; on fait chercher les
bagages, ils s’installent et ne semblent pas plus disposés à continuer leur voyage que si leur but
avait toujours été Valdor.
Ton frère, que tu me disais plein d’entrain et de gaîté, est soucieux ; il m’observe, me suit au jardin,
dans le parc, se précipite pour me cueillir les moindres fleurs que j’admire, me murmure des
flatteries exagérées, cause souvent à ma tante et s’interrompt quand j’arrive. Son ami n’est pas plus
divertissant et ne me parle guère... Qu’est-ce que cela signifie ?... Tu dois connaitre le mot de
l’énigme, adroite fille d’Eve, et tu ne refuseras pas de me le communiquer.
Tu pourrais me répondre que je suis négligente, que tu ne reçois guère de lettres de moi, mais
considère, belle mondaine, que je mène une vie régulière et monotone qui m’endort l’esprit dans
la quiétude d’un bien-être trop complet.
Presque chaque jour, à cheval ou en voiture, je parcours la plaine, m’arrêtant aux oasis de verdure,
aspirant l’air pur des coteaux admirant sans cesse quelques détails des sites qui m’entourent ; là, je
découvre la source d’un ruisseau qui garde sur ses bords des fleurs toujours fraîches ; plus loin, des
oiseaux gazouillent ; puis je m’abandonne à la contemplation de ce ciel sans tache qu’on ne voit
guère dans nos grandes villes. Ma santé autrefois assez frêle, s’affermit dans cette saine existence.
Tu supposes que je vois des amies ?... Pas une, ma chère !... Ici, le pourrais-je ?... Je suis si riche
qu’on croirait me devoir le respect, et l’amitié exige l’égalité ; la platitude m’a toujours écœurée.
Les bonnes gens qui habitent ce pays me jugent un peu obtuse ou fort originale ; les avis se
partagent ; ne s’étaient-ils pas imaginés que j’éclipserais leurs dignes épouses en transportant à ta
campagne le luxe extravagant des grandes villes, et quand ils me virent avec mes simples robes qui
rappellent la pension, i1s déclarèrent à l’unanimité que nos millions sont en fort mauvaises mains.
Ma tante est contrariée de me trouver si peu d’orgueil et s’étonne de mes goûts champêtres, elle
qui n’apprécie que la lumière des lustres, les fleurs rares et les gens élégants ; heureusement les
propriétaires d’ici la gratifient avec largesse de profonds saluts et d’inaltérable respect ; le curé
discute avec elle les embellissements à faire à son église ; le maire lui persuade de rebâtir l’école,
et la voilà qui va et vient de la cure à la mairie, de la mairie au château, laissant tomber ses longues
traînes dans la poussière, faisant pousser des soupirs de convoitise aux villageoises. Elle prend,
grâce à tout cela la campagne en patience.
Et toi brillante Marguerite, tu cours les villes d’eau en quête de succès et de plaisirs, suivie comme
un astre de nombreux satellites, et tu trouves agréable, me dit ton frère, ce rôle de coquette
insensible.
Adieu chère amie, je t’embrasse et partage mon cœur entre la Marguerite des salons et les fleurs
des champs qui me semblent plus belles que tous les joyaux du monde.
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De Marguerite à Elfa
Je me cache pour te répondre, merveille de perspicacité, car ma mère, qui me laisse tourbillonner
dans les bras de séduisants inconnus et qui me permet d’écouter les conversations peu édifiantes
de Mme X..., ou de Mlle B..., exige que je lui donne la primeur de ma correspondance. Ainsi le veut
une éducation bien dirigée. Ton épitre a échappé au sort commun : je l’ai adroitement enlevée du
mont de paperasses que le courrier avait déversé ce jour-là.
Je suis une fille d’Eve !... Et toi qu’es-tu donc, ?... Je vois ta curiosité percer sous chacune des
gouttes d’encre qui ont glissé de ta plume... Vraiment, ces paysans n’ont pas tort, tu es... Comment
dirai-je pour rester polie ?... Tu es obtuse, ma chère !... Eh ! quoi, Mademoiselle, vous comptez
vingt printemps, vous êtes jolie, spirituelle, vous avez une taille de libellule, des yeux de gazelle,
des cheveux d’une longueur invraisemblable, des mains fines et blanches ; mon frère a vingt-huit
ans, il est beau, blond, il soupire, cueille des fleurs, devient triste, et vous demandez pourquoi ?...
C’est bien la peine de m’écrire pour poser de pareilles questions !... Comprenez-vous, enfin ?... Eh
bien oui, Gaston mon frère, Gaston, gai, léger, Gaston t’aime, ma foi, et il désire t’épouser ; il meurt
d’envie de te le dire et il n’ose, le malheureux.
Mais je sais bien, moi, que tu ne refuseras pas d’être ma belle-sœur. Penses-y, tu seras admirée,
enviée et courtisée ; tu auras un grand train de maison, tu porteras tes diamants que l’on dit si
éblouissants, tu me conduiras au bal, au théâtre, et nous passerons nos jours dans une fête
continuelle. C’est ta tante et ma mère qui ont fait ce beau projet : « Je souhaite marier mon fils,
disait l’une – je désire établir ma nièce, soupirait l’autre… » Ces deux désirs en se rencontrant, ont
amené cette combinaison admirable d’unir la plus jolie des filles au plus beau des garçons et de
resserrer en même temps les liens d’une vielle amitié… On veut que tu apprécies les qualités de
Gaston avant qu’il te fasse la demande officielle. Tu lui plais infiniment, j’ai lu la dernière lettre
qu’il a adressée à ma mère ; je n’ose par égard pour ta modestie, te répéter les éloges pompeux dont
il accompagne l’énumération de tes qualités. L’orgueil que mon amitié pour toi en a éprouvé, m’a
rendue charmante tout un jour avec mes trois prétendants ; ils croient, les malheureux, que je me
déciderai à épouser l’un d’eux !... Quelle erreur !... C’est si amusant de les faire obéir à mes
caprices ; un mari ne sera jamais aussi aimable…
J’oubliais Julien ! Pourquoi il est morose, je l’ignore ; ce n’était pas dans le programme ; c’est peut-
être pour ne point porter ombrage à Gaston, ou bien... non... je te laisse l’honneur de comprendre.
Pour moi, j’en jette ma langue aux chiens en t’embrassant du fond du cœur.
Ecris-moi sans réserve, on monte le courrier avant le réveil de ma mère et je reconnais ton écriture
assez sûrement pour m’emparer sans aucun scrupule de tes confidences.
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D’Elfa à Marguerite
Folle amie, tu aimeras donc toujours comme tu vis, sans raisonner. Je dois me marier pour le bal,
le théâtre, les diamants et le monde ; est-ce là, volage fille, tout le bonheur qu’on doive rêver dans
le mariage ? Tu voudrais qu’un lien plus étroit nous unît, comme s’il était quelque chose qui
surpassât l’amitié ; te serais-je plus dévouée, plus tendrement attachée si ton frère devenait mon
mari ? Non, Marguerite, mon cœur se donne sans réserve ou se ferme impitoyablement et, depuis
notre enfance, l’affection que tu m’inspires n’a jamais varié. Permets-moi aussi de te faire observer
que si tu me conseilles d’aliéner ma liberté, tu sembles très disposée à garder la tienne. Dis-moi
qui me presse ? J’ignore l’amour, je suis jeune, je suis heureuse, j’adore cette paix de la campagne
qui me berce si mollement que je ne compte ni les jours ni les mois.
J’ai l’honneur de plaire à ton frère, il m’offre sa main et vous croyez toutes que je vais tomber dans
ses bras ! Non, j’ai peur du mariage, je suis trop riche pour supposer qu’on m’épouserait pour moi-
même. Quatre millions, quels coups mortels cela porte à la fierté d’une fille qui voudrait être choisie
pour elle-même ! Enfin, il est une raison plus sérieuse encore, c’est que je ne veux pas, quelle que
soit la froideur de mon imagination, être exposée à des froissements d’amour-propre que
j’éprouverais certainement si j’épousais ton frère dont le passé m’est connu. Tu dois te souvenir
des confidences que tu me fis en pension sur les chagrins de ton père, dont les mœurs austères ne
pouvaient s’habituer à l’existence émaillée d’aventures de son fils. Ses liaisons avec les femmes
mariées et les femmes faciles me répugnent autant les unes que les autres. Tu me montras même
des lettres, et je reçus la première leçon du monde réel en écoutant le récit que tu surprenais des
médisances qui se chuchotaient dans ton entourage. Et quand ton frère a gaspillé sa jeunesse, qu’il
est las de succès facile, tu voudrais que je fusse flattée de sa recherche et que j’oubliasse ma qualité
de beau parti ? Ne crois pas, au moins, que je le déteste ; son caractère et son esprit me plaisent,
mais je n’ai pas le bandeau qui ôte la clairvoyance, et je t’en prie, ma chère Marguerite, ne caresse
pas davantage l’idée de me nommer ta belle-sœur. Nous sommes amies et le serons toujours.
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De Marguerite à Elfa
Quel châtiment pour ma légèreté et ma confiance en toi ! Que je suis désespérée !... Pourquoi t’ai-
je répété ces sottes histoires dont tu exagères l’importance ?... Mais aussi, terrible raisonneuse, te
voilà bien prude et romanesque. Crois-tu qu’on puisse trouver un beau garçon, riche et de bon ton,
qui n’ait point usé de la liberté que lui laisse la morale du jour et les convenances sociales ? Gaston
fera précisément un mari parfait parce qu’il a vécu. C’est un aphorisme connu ; il faut vider la
coupe de la folie pour ne plus avoir envie d’y goûter… Mon frère est bon ; il ne faut pas conclure
de ce qu’il s’est amusé qu’il veuille continuer et qu’il soit capable de tromper sa femme, mais plutôt
qu’il est très flatteur pour une jeune fille de fixer un brillant papillon qui a butiné de fleurs en fleurs,
parce qu’il ne trouvait pas une seule digne de l’attacher à jamais… Tu n’aimes pas, la belle raison !
Une femme qui se pique d’être sensée n’aime son mari qu’après son mariage, parce qu’elle ne
s’expose ainsi à aucune déception. Tu ne resteras pas fille, je suppose, et crois-tu sérieusement que
les prétendants qui se présenteront ne cacheront pas un passé semblable à celui de Gaston ? Tu le
découvriras après au lieu de le savoir avant.
Ne sois pas impitoyable, ma chère, je suis à tes pieds. Si tu ne peux te résoudre à te marier
prochainement, on attendra, et quand, tu seras à Paris, tu jugeras que mon frère est un aimable
garçon, digne de te posséder ; tu te feras une douce habitude d’être aimée, et je t’admirerai enfin
sous le voile blanc et la traditionnelle couronne, pendant que tu me remercieras des sages conseils
que je te donne. Salomon était-il mieux inspiré que moi lorsqu’il rendait ses fameux jugements ?
Conviens que non, et que cette folle tête de Marguerite sait être sérieuse comme une véritable
matrone.
J’attends une décision de ta haute raison et surtout de ton excellent cœur, qui ne peut vouloir
désespérer toute une famille en faisant le malheur d’un garçon qui t’adore.
Huit jours s’étaient écoulés depuis la réception de la dernière lettre de Marguerite, lorsqu’on remit
à Elfa un message de Julien en lui annonçant son départ.
Le jeune homme s’excusait de la liberté qu’il prenait :
Vous me plaisez beaucoup trop, Mademoiselle, ajoutait-il, pour que je reste davantage au Valdor ;
si j’essayais de me faire aimer, je manquerais à l’honneur et à l’amitié, car Gaston m’a confié ses
projets. Je ne puis être indifférent votre présence de chaque jour.
J’écris à votre tante, je lui donne une excuse banale. Mais je ne saurais me résoudre à ne vous
laisser de mon passage ici que le souvenir de ma maussaderie.
Je craignais de trop vous aimer, et mon excuse est tout entière dans votre perfection.
Cet incident étonna Elfa, l’effraya même ; elle méprisait tout manège de coquetterie.
Modeste et douce, elle était passée bien souvent inaperçue au milieu de ses compagnes qui savaient
attirer les regards. Elle attribuait tous les hommages qu’on lui adressait à sa qualité de riche
héritière, et avait un profond dégoût pour les flatteries dont elle rapportait tout l’honneur ses
millions.
Elle ne pouvait trouver la même cause dans le sentiment qu’elle inspirait à Julien : il la fuyait sans
chercher à lui plaire, c’était honnête : elle admira cette délicatesse et comprit que Gaston ne
renonçait pas à elle.
Ce soir même, Madame de Valdor la retint au salon.
− J’ai à te parler, lui dit-elle, et nous n’avons que peu de temps, j’attends du monde tout à l’heure.
Tu dois comprendre, chère enfant, ajouta-t-elle en prenant un air grave, que Gaston ne reste pas ici
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pour égayer mes cinquante ans et faire le quatrième au whist ; passant au Valdor pour me parler
d’affaires, il a été séduit par tes qualités ; il t’aime et souhaite le donner son nom ; tu n’ignores pas
non plus que sa mère est ma meilleure amie et que tu me rendras très heureuse en donnant ton
consentement à une union qui réunit toutes les chances de bonheur.
Elfa hésitait.
− Ma bonne tante, dit-elle enfin, malgré mon désir de vous être agréable, je vous répondrai comme
pour les autres demandes du même genre que vous m’avez transmises : Je ne veux pas me marier
à présent.
− En effet, tu as décidé que tu me contrarierais dans mon plus cher désir, reprit la tante avec humeur.
Puis, devenant tendre et affectueuse, elle continua :
− Tu ne raisonnes pas, ma pauvre petite ; tu as pour toute famille ta tante qui prend l’âge et qui
peut te quitter comme tes parents.
Que deviendrais-tu étant seule ?... Car ton oncle, avec ses idées de l’autre monde, ne peut se faire
ton mentor. Tu es trop riche pour ne pas inspirer beaucoup d’envie et de convoitise ; tu as trop de
bonté, de douceur et d’inexpérience pour te défendre ; isolée dans la vie, tu y serais malheureuse.
Gaston est un galant homme, il a de l’esprit, il est intelligent et instruit, il te rendra heureuse, j’en
suis convaincue, et tu donneras ainsi le repos à mes vieux jours. Tu ne rêves pas, je l’espère, des
histoires romanesques ; notre époque positive nous a délivrés des sentimentalités ; on a compris
qu’on doit se marier posément, en pesant de part et d’autre les avantages d’une association, et on
n’en est pas plus malheureux. Si tu cèdes à mes instances, je t’assure toute ma fortune.
− Ma tante, supplia la jeune fille, accordez-moi quelques années.
− Quelques années !... Mais tu as vingt ans bien passés ; tu veux donc, malheureuse enfant, me
désespérer ?...
− Non, ma tante, mais... il y a en moi un sentiment inexplicable qui m’éloigne du mariage... J’en
ai peur... Je tremble en pensant à m’engager pour jamais... Jouirai-je jamais d’un bonheur plus
parfait ?
− Sentiment inexplicable, bonheur parfait, s’écria la tante qui commençait à s’impatienter, où
prends-tu tout cela ?... Ces raisons sont bonnes pour de naïves pensionnaires. Tu sais ce qu’est le
monde : une jeune fille se trouve heureuse à vingt ans et ne l’est plus à trente ; le vide s’étend
autour d’elle, elle regrette la famille qu’elle aurait pu avoir. Tu adores les enfants, Elfa, n’aimerais-
tu pas être mère ? L’on se demande déjà pourquoi tu n’es pas mariée... Tu vas désunir deux familles
; Gaston deviendra fou de désespoir, sa mère te maudira, sa sœur te prendra en aversion.
− Par pitié, ma tante protesta la jeune fille en souriant, arrêtez-vous. Je ne m’attends pas à de
pareilles catastrophes, mais vous m’ébranlez. Permettez-moi de réfléchir encore quelques jours.
− Non pas, il me faut une réponse de suite... Gaston te déplait-il ?
− Non, chère tante, mais je ne l’aime pas, et je n’y puis rien.
− Tu l’aimeras, crois-en ta tante, quand tu te répèteras chaque jour qu’il sera bientôt ton mari.
Donne-moi ta parole de n’épouser que lui et je t’accorde six mois, un an même pour devenir
Madame d’Alfort... Mais pourquoi hésiter davantage ? J’appelle Gaston, il est dans la pièce voisine.
− Ma tante, cria, Elfa, en voulant la retenir.
− Non, petite, reste ici, je vais le chercher. Il tremble le cher garçon. C’est entendu, n’est-ce pas, tu
consens ?...
Et Madame de Valdor, substituant sa volonté à celle de sa nièce, la repoussa doucement, ouvrit la
porte, fit un signe, et quelques secondes après, Gaston tenait les mains d’Elfa en lui disant les plus
tendres paroles.
La jeune fille essaya de protester, mais la tante prit son futur neveu dans ses bras, l’embrassa, causa
beaucoup, fit mille projets, et quand vint l’heure des visites quotidiennes et qu’on fit entrer le maire
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et le curé, elle leur annonça sans aucun scrupule le mariage de sa nièce avec M. d’Alfort.
La pauvre fille surprise et contrariée d’une solution si contraire à ses désirs, chercha à résister, mais
sa tante fut si adroite et Gaston la seconda si bien, qu’elle ne trouva pas une seule fois l’occasion
de parler à son fiancé sans témoin. Il ne passa plus que peu de jours au château, il fut, si discret
dans les témoignages de sa passion, si tendre, si éloquent pour dépeindre son amour qu’Elfa,
n’ayant aucun prétexte à faire valoir, se réserva de décider lorsqu’elle serait à Paris si elle obéirait
à sa tante ou si elle réagirait contre ces intrigues, qui l’avaient fiancée au frère de Marguerite.
Le temps passait sans modifier la première impression qu’avait ressentie Elfa à la pensée d’unir sa
vie à celle de Gaston. Elle cherchait à se dégager d’une promesse faite pour elle, mais reculait
devant la lutte, non sans comprendre que tout retard l’engageait plus avant dans cet engrenage qui
devait briser tous ses rêves de jeune fille. Mais comment affliger Madame de Valdor et la famille
d’Alfort, quel prétexte trouver pour amener une rupture ? Les fiançailles avaient été annoncées et,
comme toutes les filles bien élevées, Elfa craignait le qu’en dira-t-on.
Une après-midi, plus fatiguée que de coutume de l’atmosphère embrasée de la plaine et du trouble
de son esprit, elle pria sa tante de la laisser sortir quelques heures.
− J’irai au Buron, dit-elle, chercher les fruits que vous aimez et me raviver à l’air pur du coteau ;
Jack me conduira, je rentrerai avant la nuit.
Madame de Valdor y consentit facilement. Jack était un honnête garçon, tout dévoué à Elfa que sa
mère avait nourrie ; il se considérait comme son frère de lait, quoiqu’il fût bien plus âgé qu’elle.
On partit, et lorsque la voiture fut en vue de 1a ferme, les enfants du hameau se précipitèrent pour
souhaiter la bienvenue à la demoiselle qui était toujours prodigue de bonbons et de gâteaux.
Elle s’amusa du babil des petits paysans, se promena dans les vignes, choisit les fruits qu’elle
désirait emporter et ne pensa au départ que lorsqu’elle vit le déclin du jour.
Elle s’aperçut seulement alors que les vapeurs, qui dans la journée montaient à l’horizon, s’étaient
transformées en une multitude de nuages qui grandissaient, se pourchassaient, se réunissaient,
s’entassaient en prenant des teintes d’un gris noir de mauvais augure.
La fermière conseilla de traverser le bois qui longeait la colline.
− Vous éviterez 1a poussière, ajoute-t-elle, et pour abrégerez la route de moitié ; Jack l’a déjà
parcourue et ne sera point gêné d’être rentré avant la nuit.
La voiture s’engagea donc sous le dôme de verdure qui conservait la fraîcheur à ces lieux peu
fréquentés. Mais à peine y fut-elle de quelques minutes que l’orage éclata avec force. Les éclairs
sillonnaient la nuit à des intervalles rapprochés, les arbres frémissaient sous les premières atteintes
du vent, les feuilles détachées fuyaient en tourbillonnant dans les longues allées.
Des intermittences d’ombre opaque et de lumière ardente créaient des êtres fantastiques, des
horizon effrayants et monstrueux où le regard ne saisissait que d’informes paysages, que des
fantômes géants.
Elfa, surexcitée par l’énervante chaleur de l’air chargé d’électricité, fut dominée par son
imagination habituellement calme ; ces tableaux grandioses donnèrent à ses idées une vivacité
inaccoutumée ; elle vit dans ce bois une personnification qui semblait se débattre sous la menace
de l’ouragan, elle crut comprendre les voix infinies qui s’élevaient du monde végétal comme une
plainte collective montant grandissante vers le ciel pour implorer le secours d’une volonté suprême.
Les trembles, les acacias, les pins sylvestres se ployaient, se tordaient, redressaient leur cime dans,
un effort superbe de hardiesse et d’orgueil ; la tempête se déchaînait avec fureur, broyant dans son
étreinte folle les obstacles qu’elle rencontrait, enchevêtrant les arbustes pour les arracher et les jeter
brisés sur le sol. Le tonnerre grondait sans relâche ; sa voix grave et profonde, tout en imprimant
un sentiment de frayeur à la jeune tille, ne lui faisait rien perdre du plaisir mêlé de crainte qu’elle
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ressentait à être entraînée dans ces sombres allées, mollement étendue sur les coussins de sa voiture.
Ce bruit, cette nuit, cette lumière, ces cris plaintifs d’oiseaux enlevés à leur nid, finirent par réagir
trop puissamment sur son imagination délicate ; la nouveauté et l’excès des sensations la lassèrent.
Elle s’isola des objets extérieurs pour ne voir qu’elle-même.
Cette crise de la nature lui donna la compréhension de ce que peut être la passion dans une existence
humaine ; elle sentait une vitalité plus grande, un besoin d’aimer, de se dévouer, de se passionner
même, qu’elle n’avait jamais soupçonné d’avoir existé en elle... Aimer !... Quel rêve de félicité
sans limite ! Qui donc l’empêchait de le réaliser ?... Sa fortune !... Gaston se présenta à son souvenir
; elle souhaita l’avoir près d’elle, sous ce ciel enflammé, dans la profondeur de cette solitude, sous
ces arbres qui fouettaient la voiture ; elle l’eût interrogé et eût compris si ce cœur battait à l’unisson
du sien. Mais à peine eut-elle évoqué l’image de cette tête blonde, infatuée de sa beauté, qu’elle fut
découragée.
− Non, jamais, se dit-elle, de rêveries à deux ! Il enlèverait toute poésie à ce spectacle émouvant,
il ne comprendrait pas l’enthousiasme, et je puis le ressentir.
Julien lui apparut, aussi.
− Non, fit-elle encore, Gaston et lui sont les mêmes types du viveur élégant.
Elle s’avouait enfin, à cause de cette lettre de Julien, qu’elle ne pouvait garder sa position de riche
orpheline, à moins d’avoir un caractère viril qu’elle était loin de posséder. Refuser Gaston se
pouvait encore, mais pour qui, pourquoi ? Pour une chimère, une idée romanesque.
− je ferai donc un mariage de raison, conclut-elle enfin, lassée de ce travail d’esprit, j’éviterai 1a
lutte, les orages et les troubles de l’âme en renonçant à jamais aux aspirations idéales...
Elle fut interrompue par un fracas épouvantable : deux trembles frappés de la foudre s’abattaient
non loin d’elle et les chevaux s’emportaient, prenant leur course à travers les sentiers, les clairières,
sautant les ruisseaux, accrochant la calèche aux ronces, aux branchages et manquant vingt fois de
la briser dans leur course précipitée. De larges gouttes d’eau commençaient à tomber, diminuant la
violence du vent, et faisant sortir de la terre échauffée, des mousses et des plantes altérées, cette
odeur sui generis des pluies d’orage ; l’eau chassée par la rafale remplissait la voiture, les pins
tremblaient encore en gémissant, la terre se transformait en marécage où les chevaux épuisaient
leur ardeur et ralentissaient la rapidité de leur allure.
La jeune fille, sortie brusquement de ses rêveries, crut voir un présage dans l’incident qui venait de
l’effrayer et qui l’entraînait au fond du bois ; Jack commençait à montrer de l’inquiétude ; il avouait
qu’il ne reconnaissait plus l’endroit où ils se trouvaient, et bientôt les chevaux allèrent se buter dans
un fouillis d’arbustes, de vigne-vierge et de ronces, entraînant la voiture qui s’enfonça dans la terre
détrempée, y creusant de profondes ornières. Jack, après de vains efforts, dut renoncer à l’en tirer
; il fallait aviser à retourner au château à pied, mais où était-on ?...
Elfa, mouillée et grelottante, chercha un abri dans un taillis voisin assez épais pour la garantir de
la pluie.
Jack se mit à crier, en suivant tour à tour chacun des sentiers qui semblaient se rapprocher de la
colline ; il cherchait à s’orienter ; des habitations pouvaient être proches, et il devait y avoir encore
des bucherons quittant leur travail ou des métayers rentrant chez eux. Il s’inquiétait et désespérait
du succès de ses efforts, lorsqu’on répondit à ses appels, et un homme apparut à quelques pas de
lui.
− Vous êtes égaré, demanda une voix forte et vibrante.
− Oui, reprit Jack, et pour comble de malheur, ma voiture est embourbée.
− Dans cette mare, après cette pluie, faut renoncer à l’en faire sortir ; prenez vos chevaux, je vous
indiquerai la route.
− C’est facile à dire, et je ne m’inquiète guère de moi, mais Mademoiselle !...
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− Mademoiselle, s’écria le nouveau venu, vous êtes ici par ce temps et dans ces chemins avec une
femme, c’est insensé !
− Nous sommes depuis une demi-heure au moins exposés à l’orage.
− Où alliez-vous ?
− Au Valdor.
− Au château, mais vous lui tournez le dos ! Il vous faudra plus d’une heure avant d’y arriver. Il
n’y a pas à hésiter. Abandonnez la voiture, prenez vos chevaux. Priez la personne que vous
conduisiez d’accepter un gîte chez ma mère, qui ne demeure pas loin d’ici.
Elfa avait entendu la fin de ce dialogue ; le caractère honnête des gens du pays lui étant connu, elle
ne se tourmenta pas de savoir chez qui elle irait, et s’avança pour remercier. Mais ses dents
s’entrechoquaient sous l’influence du froid qui la pénétrait ; l’inconnu lui offrit son manteau et
l’enveloppa avant qu’elle ait pu protester. Il le fit avec toute la délicatesse d’une éducation soignée
et tout le respect qu’on peut souhaiter d’un homme du monde, puis il conseilla à Jack de se hâter
et, ouvrant la marche, montra à Elfa le chemin qu’elle devait suivre. Elle fit quelque pas, mais ses
souliers adhéraient à la boue ; elle trébuchait sur les cailloux et les débris de bois qui encombraient
la terre, se retenant aux branches qui lui ensanglantaient les mains.
− Mademoiselle, dit l’inconnu en se retournant, faites-moi l’honneur, je vous en prie, d’accepter
mon bras ; nous suivons d’affreux sentiers, vous vous traînez à peine ; avec mon aide, vous
marcherez assez vite pour vous reposer dans dix minutes.
Elle comprit qu’il eût été ridicule de refuser et passa son bras sous celui de l’inconnu ; plusieurs
fois elle dut s’appuyer sur lui et se laisser soulever pour retirer ses minces chaussures de la vase.
Celui qui avait surgi si à propos pour la tirer d’embarras semblait être jeune et vigoureux ; elle le
voyait à peine à cause de la nuit, mais sa parole vive, ses mouvements spontanés, la franchise de
son langage le rendirent sympathique à Elfa qui recouvra autant de calme que si elle n’avait pas
passé par tant d’émotions.
Le vent, se transformait en une brise chargée de douces senteurs, le ciel se rassérénait ; çà et là, à
travers la feuillée, on apercevait le scintillement d’une étoile ; il montait de la terre un doux
murmure, un bruissement produit par les plantes qui se redressaient, par les insectes qui survivaient
aux ravages de l’ouragan, et Elfa, subitement charmée de sa malencontreuse promenade, ne sentait
plus aucune fatigue. Les feuilles secouaient de grosses gouttes d’eau qui l’aspergeaient, ainsi que
son compagnon ; ils se rejetaient alors à droite ou à gauche, se serrant involontairement en fuyant
vers un endroit moins couvert. Le jeune homme s’arrêta à la lisière du bois, sur le versant du coteau,
devant une maison blottie dans la verdure.
− Mademoiselle, dit-il, ma mère, Madame Sevar, sera heureuse de vous offrir l’hospitalité.
II ouvrit la porte, fit traverser un vestibule à la jeune fille, et entrant dans une pièce assez vaste :
− Mère, dit-il en s’adressant à une vieille dame, Mademoiselle était égarée non loin d’ici, je l’ai
priée de se reposer près de vous jusqu’à ce que son cocher lui ait procuré une voiture pour la
ramener au château de Valdor.
− Soyez la bienvenue, Mademoiselle, dit la dame en tendant la main à Elfa, et veuillez user de tout
ce qui peut vous être utile.
Elfa s’inclina en s’approchant d’un feu allumé à la hâte, et examina son hôtesse c’était une femme
assez grande et forte ; sa figure gardait le reflet d’une beauté remarquable, ses yeux noirs avaient
de l’éclat, mais ses traits étaient altérés par une expression douloureuse qui donnait quelque chose
d’énigmatique à sa physionomie.
Elle prépara une boisson chaude, engagea Elfa à l’accepter, puis elle ôta le manteau qui la
recouvrait, et la jeune fille apparut alors dans un état pitoyable. Sa robe pendante, déchirée par les
ronces, dégouttait sur le parquet ; ses souliers déformés et détrempés, ses cheveux collés aux
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tempes, son chapeau auquel on pouvait hésiter à donner un nom et une forme, tout son costume,
laissait croire qu’elle sortait d’une rivière plutôt que d’une voiture.
− Vous ne pouvez rester ainsi, ma pauvre demoiselle ; même en vous couvrant chaudement, la
vapeur humide serait nuisible à votre santé ; le château est éloigné, il ne faut pas penser à y faire
chercher d’autres vêtements. Les miens seraient trop longs et trop larges. Mettez-vous bien près du
feu. Je reviens bientôt. Je crois que j’ai ce qu’il vous faut.
Quelques instants après, Madame Sevar apportait un costume démodé, mais soigné et auquel rien
ne manquait, pas même de petites et jolies pantoufles. Elfa s’empressa de quitter le nuage de buée
que la flamme faisait sortir de sa robe mouillée ; elle se vêtit rapidement pendant que Madame
Sevar veillait avec son fils dans une chambre voisine à ce que Jack ne manquât de rien.
La jeune fille, en voyant rentrer la vieille dame, s’approcha d’elle pour la remercier, mais elle
s’arrêta surprise devant l’expression douloureuse qui contractait ses traits ; des larmes suivaient le
sillon des rides qu’elles semblaient creuser davantage ; un mélange de tendresse et de regret, de
désir et de douleur, partageait tour à tour cette figure encore belle.
La surprise de la jeune fille rappela Madame Sevar à la situation présente ; elle s’essuya les yeux
et dit d’une voix encore pleine de tristesse :
− Pardonnez-moi, j’ai été surprise ; j’avais une fille jeune, douce et belle comme vous, ces effets
lui appartenaient. Vous ressemblez ainsi à ma pauvre enfant, et j’ai cru la revoir.
Elfa offrit de quitter cette robe dont la vue ravivait de si cruels souvenirs, Madame Sevar n’y voulut
point consentir et sut vaincre le sentiment qui l’avait si vivement émue.
Il fut décidé que Jack, réchauffé et réconforté, partirait de suite pour le château et qu’il reviendrait
avec une voiture fermée chercher Elfa, qui resta seule, jouissant d’un bien-être fort appréciable
après une pareille soirée.
Elle examina la chambre. Un beau bronze garnissait la cheminée, des objets d’art s’étalaient sur un
bahut antique ; deux grands fauteuils et quelques chaises garnissaient cette salle, au milieu de
laquelle une table ronde était couverte de plusieurs livres et d’une corbeille à ouvrage. Cet
ameublement lui fit supposer qu’elle n’était pas chez des cultivateurs enrichis.
Aux pétillements plus vifs du bois qui s’enflammait dans le foyer, elle remarqua que les boiseries
qui entouraient la pièce étaient couvertes de peintures qu’elle voulut examiner de près. De larges
feuilles aux teintes variées se mêlaient aux couleurs éclatantes des fleurs tropicales. Des tubéreuses
et des cactus dominaient une gerbe de feuilles longues et minces, jetant leur riche coloris sur les
diverses nuances de vert sombre qui faisaient mieux ressortir le rouge vif des cactus, le blanc pur
et mat des tubéreuses. Elle s’arrêta longtemps devant une branche de roses ; l’une d’elle, superbe
de fraicheur, semblait s’entrouvrir sous les caresses de l’aurore, tandis qu’à côté, tenant à peine sur
sa tige, un calice laissait tomber un à un ses pétales flétris.
Il lui sembla que cette rose était l’allégorie de la beauté orgueilleuse, et que sa sœur ainée, perdant
sa jeunesse et son parfum, représentait le déclin de la vie. Elle tressaillit en voyant une lumière plus
vive se projeter sur l’objet de son admiration ; elle se retourna et se trouva en face du fils Sevar,
qui élevait la lampe.
Francis Sevar avait vingt-cinq ans ; il était de taille moyenne, des cheveux très noirs encadraient
une figure longue et assez belle, quoique les traits en fussent irréguliers et le teint fort brun. Ses
yeux noirs aussi étaient admirables, très doux et brillants ; sa bouche était un peu grande, mais la
denture régulière et blanche tempérait ce défaut.
Au repos, sa physionomie était dure, mais l’expression en devenait presque tendre lorsqu’il souriait.
Il suivait la jeune fille, lui indiquant les parties les plus remarquables des tableaux et lui nommant
les genres et les variétés des spécimens, qui avaient servi de modèles au peintre.
− Quel est l’auteur de ces merveilles, demanda-t-elle, lorsqu’elle fut arrivée au bout de la chambre,
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j’ai vainement cherché une signature.
− C’est votre très humble serviteur, répondit le jeune homme, en l’engageant à s’assoir. Je suis
connu à Paris, dans le monde artistique, bien que mes meilleures productions soient restées ici pour
orner l’habitation de ma mère.
− Comment êtes-vous inconnu dans ce pays ? On ignore votre talent, même au Valdor dont vous
êtes si proche.
− Et je souhaite qu’il reste ignoré, Mademoiselle. Ma mère et moi vivons seuls, car je ne suis apte
à produire de bonnes peintures que dans le calme le plus complet. Je reste parfois une semaine dans
mon atelier, dormant à peine quelques heures, prenant mes repas sans quitter mes pinceaux et
n’ayant de répit qu’à la terminaison du tableau, dont la conception est chez moi toujours imprévue
et irréfléchie. Je prends des fleurs, je les groupe au hasard et souvent, en quelques heures, j’ai pu
jeter sur la toile l’esquisse de l’œuvre que je veux produire. Si mes fleurs se fanent avant la fin de
mon travail, je retrouve en fermant les yeux le souvenir exacte de ce qu’elles étaient quelques jours
auparavant et, je continue, agissant comme les somnambules qui, poursuivis dans leur sommeil par
une idée fixe, travaillent, écrivent et se meuvent sans que le raisonnement, la mémoire et la volonté
aient donné l’impulsion aux mouvements de leur corps.
Elfa le regardait et l’écoutait attentivement.
− Je comprends, lui dit-elle, pourquoi vos fleurs semblent vivre ; ces deux roses surtout valent un
poème. Quelle exubérance de force, de fierté et de grâce dans cette superbe fleur qui s’élève au-
dessus des feuilles et des boutons qui l’entourent ! Ne dirait-on pas qu’elle méprise cette rose fanée,
dont elle semble absorber les derniers vestiges de jeunesse et hâter la décomposition ?
− Vous êtes artiste, Mademoiselle, s’écria Francis, dont les yeux brillèrent plus intelligents et plus
beaux encore, vous répétez les pensées qui m’obsèdent tandis que je tiens ma palette...
− Vous peignez ? demanda-t-i1.
− Oh non ! Je suis trop ignorante pour produire quoi que ce soit ; j’ai dessiné, j’ai fait des bouquets
à la façon des pensionnaires, mais devant la nature, j’ai eu honte du peu de valeur de mes essais et
j’ai tout abandonné. J’admire le beau, ne sachant pas détailler les parties faibles ou bonnes de ce
qui me charme. Tout mon jugement se borne à dire : « cela me plait ou me déplait ». Je suis émue
devant certaines œuvres d’art, sans comprendre la cause exacte de mon émotion.... Si j’osais, ajouta
la jeune fille, d’un air craintif, je vous prierais de réserver à ma tante quelques-uns de vos tableaux
; notre château est pauvre en peintures.
− J’ai de nombreuses commandes, répondit Francis, mais je n’oublierai pas le désir que vous
exprimez, et s’il sort de mes heures de travail quelques jolies fleurs, quelques riantes pensées soyez
persuadée, Mademoiselle, que je vous les réserverai.
Tout en parlant, Francis ouvrait la porte devant sa mère, qui entrait suivie d’une jeune servante ;
toutes deux s’occupèrent à couvrir la table des apprêts d’un souper modeste, mais délicat et soigné.
Elle prit place entre la mère et le fils ; là, point de cérémonieux préambules, ni de gênants
domestiques, mais une grande cordialité qui les mit tous à l’aise. On causa d’art et de littérature ;
la jeune fille, un peu confuse de son ignorance, ne parut que timide, car elle raisonnait assez pour
suppléer avec tact à ce qui manquait à son instruction. On ne médit point pour placer un bon mot,
on ne fit pas de cet esprit faux, qui croit être bon en se faisant l’esclave de la forme sans songer à
y mettre le fond. On voulait qu’elle ne s’ennuyât pas et l’on y réussit si bien que, lorsque Jack fut
de retour avec un coupé et un domestique, elle ne put s’empêcher de murmurer : « déjà ! ».
Les heures lui avaient paru si courtes qu’elle ne croyait pas qu’une seule se fût écoulée, et tout en
s’enveloppant des châles envoyés par sa tante, elle jetait un regard de regret sur cette chambre
paisible où les roses s’étalaient à travers l’ombre du soir, où l’on avait parlé de tout sans parler de
personne, et où on l’avait traitée en égale sans servilité pour sa fortune, sans compliment pour sa
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beauté, qui étaient les seules choses dont les autres lui fissent honneur.
Madame Sevar l’embrassa et Francis lui tendit la main, en s’excusant des infractions à l’étiquette
qu’il avait dû commettre en se présentant dans des circonstances si peu prévues.
Elfa fut tendre avec la pauvre mère, reconnaissante envers Francis, et lorsqu’elle monta en voiture,
Madame Sevar répondit à ses remerciements :
− Si vous croyez me devoir quelque chose pour un si léger service, venez me voir quelquefois,
chère demoiselle ; vous nous prouverez ainsi que vous ne regrettez pas les heures que vous avez
passées à la maison des fleurs.
Elfa s’assoupit en voiture ; dans ses songes, Francis, Gaston, l’orage et les tableaux se mêlèrent
d’une façon fantastique. Madame Sevar l’attirait, tandis que Madame de Valdor ordonnait à sa
nièce de ne pas répondre à ses avances.
Elfa souffrait et, en rentrant chez elle, des larmes mouillaient encore le bord de ses paupières ; elle
resta sous une impression pénible tandis que, là-bas, dans la maison qui lui avait donné refuge, la
mère travaillait avec cette molle lenteur des vieilles femmes et que Francis lisait à haute voix
quelques belles pages de nos philosophes spiritualistes.
Au dehors, le ciel avait repris sa pureté, mais les feuilles, qui formaient un épais tapis sur la terre,
étouffaient les dernières fleurs de l’été, et la nature s’endormait paisible, comme si sa colère n’avait
pas abattu la mort sur des milliers d’êtres.
L’époque du départ approchait, lorsque Madame de Valdor glissa d’un escalier et se fit une grave
entorse. Après lui avoir donné les premiers soins, son docteur dut lui avouer que cet accident
nécessiterait au moins deux mois de repos. La blessée protesta, se fâcha, jura qu’elle se ferait plutôt
porter à Paris que de passer l’hiver à la campagne, mais elle souffrait au moindre mouvement, et
les exhortations du médecin, du curé et d’Elfa la décidèrent enfin à attendre sa guérison au château.
Gaston fut vivement contrarié de ce contretemps. Il comprenait qu’il ne fallait pas laisser à sa
fiancée trop de loisirs ; rêveuse et romanesque, il aurait suffi qu’elle fût conseillée par une personne
hostile à son mariage pour qu’elle résistât à la volonté de sa tante. Il écrivait fréquemment à celle-
ci ; la bonne dame ne se sentait pas d’aise lorsqu’elle lisait les flatteries de son futur neveu ; elle en
prenait sa part et s’intéressait à cet aimable garçon, comme si déjà il eût été le mari de sa nièce.
Elfa était lentement entrainée par ce courant de volontés réunies qui, plus fortes que la sienne,
paralysaient les objections que lui suggéraient parfois ce besoin d’idéal et cet éloignement du
mariage, dont elle avait essayé de parler à sa tante.
Depuis quelques jours surtout, elle était distraite par la présence de son oncle, Charles Delvar,
personnage étrange qu’on lui avait souvent représenté comme ne jouissant pas de toutes ses facultés
mentales ; ses allures éveillaient la curiosité de la jeune fille.
Il habitait une tourelle du château et se faisait servir par un vieux domestique qui ne permettait pas
facilement de dépasser le seuil de l’appartement de son maitre ; il recevait très peu de visites, parlait
rarement et prenait presque toujours ses repas chez lui. Plusieurs fois il avait donné des marques
évidentes d’une incontestable bonté ; il était, malgré une opposition constante d’idées et de
principes, prévenant pour sa sœur à laquelle il tenait quelquefois compagnie ; il la consolait de sa
réclusion forcée et s’ingéniait à la distraire.
Par une belle après-midi d’automne, nous le trouvons assis dans le petit salon de Madame de
Valdor, lisant quelques brochures ; plus loin, Elfa travaille à un ouvrage de tapisserie près de sa
tante qui, étendue sur une chaise longue, dépouille sa correspondance.
− Une, deux, trois, dit-elle, en séparant plusieurs lettres des journaux et prospectus qui encombrent
un guéridon placé devant elle. Elfa, ma chère enfant, tu devrais joindre ton obole à la mienne pour
parfaire la somme qui manque à notre curé. Il est honteux pour nous d’avoir une église si
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pauvrement ornée, tout est à faire ; j’ai recueilli quinze cents francs chez les propriétaires du pays,
qui m’envoient, leurs dernières réponses. Ils souscrivent, mais avec quelle parcimonie ? Je suis
gênée moi-même, ayant sacrifié beaucoup pour les nouvelles universités, les patronats, les frais de
conférences. Tes revenus sont considérables, tu pourrais donner les dix mille francs qui nous
manquent.
− Comme il vous plaira, ma tante, dit la jeune fille d’un ton d’indifférence suprême.
− Et vous, Charles, continua Madame de Valdor, quel sera votre don ?
− Moi, s’écria l’interpellé qui tressauta sur son fauteuil, combien je donne pour une église ?...
Rien… C’est bien assez de voir cette enfant si mal user de sa fortune, sans joindre mon appoint à
toutes les absurdités que vous faites !
− Vous ne serez jamais tolérant, Charles, répondit la tante, sans trop s’émouvoir du refus.
− Je serai tolérant quand vous serez sensée, Henriette.
− Ma tante, interrompit Elfa, vous n’avez pas répondu à ma demande ; il fait beau, mon oncle est
près de vous : il n’y a pas de raison pour remettre plus longtemps ma visite à Madame Sevar.
− Précisément j’allais te dire ma chère enfant, qu’il est inutile d’insister ; tu n’iras plus à la maison
des fleurs. D’après mes renseignements, Madame Sevar et son fils sont mal posés : pas de religion,
aucun usage du monde ; pour toutes relations, ils voient des paysans auxquels ils prêtent de mauvais
livres ; le curé n’a pu recueillir vingt francs dans leurs environs ; lorsqu’il s’est présenté chez
Madame Sevar, celle-ci lui a répondu qu’on devrait construire un hospice avant d’orner l’église.
L’excellent homme qui s’intéresse à ton salut, m’a défendu de t’y laisser retourner.
− Ainsi, ma tante, pour prix d’un service rendu, je ferai une impolitesse.
− Charité des gens d’église grommela l’oncle Charles.
− Ma tante, insista Elfa, comment renverrai-je ce costume sans y joindre un mot de
remerciement ?... Et ce tableau que j’ai commandé !
− Tu as eu tort ; tu t’es familiarisée trop vite avec des inconnus ; tu ne devais oublier ni ton nom,
ni ta fortune.
− Et je devais leur laisser tout le mérite de la bonté, de la complaisance et de l’affabilité !... J’en
appelle à mon oncle : pouvais-je être guindée et cérémonieuse avec de personnes qui m’ont traitée
comme si j’avais été de leur famille, et vais-je répondre à tant de bonté par un procédé inqualifiable,
car je sors seule, c’est connu, c’est admis ici ; où irais-je donc chercher une excuse ?...
− Qu’en pensez-vous, mon oncle ?
− Je pense, Elfa, que si tu n’es pas une poupée comme la plupart des filles de ta classe, tu diras à
ta tante : « Vous me demandez dix mille francs, je les donne. Vous voulez me marier, je courbe la
tête. Vous me servez comme nourriture spirituelle la Propagation de la foi, la Semaine religieuse,
la Gerbe de Saint Joseph et les romans approuvés par l’évêque du diocèse, je me contente de ces
fades repas. Mais c’est assez, et quand mon cœur et ma raison me disent que j’agirais mal en suivant
vos conseils, je vous résiste et vous réponds qu’étant assez raisonnable pour disposer de mes
revenus et être mariée, je puis user dans une juste mesure de mon libre arbitre et que j’irai chez
Madame Sevar, ne vous en déplaise ! »
− Oh ! mon oncle, je souffrirais trop de déplaire à ma tante, je préfère réitérer ma demande qu’elle
ne rejettera plus, puisque vous l’appuyez.
− Eh bien ! soit, dit Madame de Valdor, visiblement effrayée de l’intervention de son frère, mais à
la condition que tu iras aujourd’hui chez ces athées pour la dernière fois, et que tu n’accepteras
aucun des livres qu’ils pourraient t’engager à lire.
La jeune fille plia son ouvrage et s’empressa de commander sa voiture. Au moment d’y monter,
son oncle la rejoignit et l’arrêta.
− Ma fille, dit-il, je te connaissais peu en arrivant ici, mes longs voyages et mes études ayant
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absorbé tout mon temps. Je t’observe et suis peiné de constater chez toi une certaine faiblesse de
caractère La volonté est une force qu’on ne doit pas annihiler. La fortune te donne une
responsabilité morale, et tu es coupable envers la société si tu n’en uses pas sagement. Dieu est
tout-puissant, que lui importent des ornements d’église. La terre est couverte de misérables, de
souffrants, c’est à eux que tu dois rendre compte de ton superflu !...
Et il remonta le perron, courbant sa haute taille et suivant déjà une pensée qui l’isolait des objets
extérieurs. Ses cheveux blancs, sa démarche lente, son regard vague, son air distrait
impressionnèrent Elfa, qui arriva à la maison des fleurs encore troublée par les paroles de son oncle.
Madame Sevar vint au-devant d’elle, l’embrassa affectueusement et lui dit, tout en la recevant, que,
son fils l’avait quittée pour passer quelques mois à Paris, comme il le faisait chaque hiver ; il avait
laissé un tableau pour Elfa qu’elle conduisit dans l’atelier du peintre.
Deux grandes fenêtres, donnant sur le bois, éclairaient largement une vaste pièce, simplement,
meublée ; une bibliothèque couvrait tout un côté de la chambre ; un bureau, des chevalets, des
cartons, des esquisses, des copies de grands maîtres étaient disséminés dans un désordre de bon
goût. On devait être là dans un milieu favorable au travail ; l’été, les arbres étalaient leur rideau de
feuillage et ramenaient à son œuvre l’esprit de l’artiste, que de vastes horizons auraient éloigné de
son sujet. Elle admira plusieurs toiles et s’arrêta, à un geste de Madame Sevar, devant un gros
bouquet de reines marguerites roses, blanches, lilas et panachées ; les roses se tenaient glorieuses,
relevant leurs têtes légèrement frisées, comme des coquettes qui ont mis la dernière main à leur
parure ; les blanches, plus modestes, un peu plus lisses, abaissaient leur couronne chiffonnée vers
leurs sœurs aux nuances variées, qui se rejetaient de côté comme pour éviter une comparaison
défavorable. Ainsi que des jeunes filles parées pour le bal, elles étaient là, commandant
l’admiration et étalant, leurs corolles pour attirer les papillons qui caressaient de leurs ailes les plus
belles, les plus fraîches de ces reines de l’automne.
Au-dessous, une touffe de pâquerettes passaient, à travers cette réunion de grandes dames, leurs
petites têtes dorées, entourées de leurs collerettes blanches tuyautées.
Elfa resta, comme devant le tableau des roses, éblouie de tant de réalisme et d’imagination.
− Est-ce pour ma tante ? demanda la jeune fille ; quel grand artiste est votre fils et quel prix peut-
on offrir qui ne soit au-dessous de la valeur de cette peinture ?
− Si elle vous plaît, prenez-la, dit Madame Sevar ; mon fils l’a faite pour vous, et il n’acceptera
aucune rémunération d’un travail produit pendant une période d’inspiration plus complète que
d’habitude ; ces fleurs sont les dernières de la saison, il les a peintes avec la poésie de son esprit.
Elles vivent, vous le voyez, et semblent prêtes à s’épanouir davantage.
− J’accepte, dit Elfa ; mais comment reconnaitrai-je ?...
− Chère demoiselle, recevoir en rendant n’est plus accepter un don ; vous voulez ne nous garder
aucune obligation ; ne savez-vous donc pas que celui qui offre avec l’idée d’imposer la
reconnaissance n’est point digne de l’inspirer, et que celui qui craint de la devoir ne prouve qu’un
grand orgueil ? Vous n’êtes pas atteinte de cette maladie qu’engendre la richesse. Emportez ces
fleurs, et promettez-moi en échange de venir quelque fois ici ; vous ressemblez à ma fille, et mon
cœur se ranime sous votre doux regard.
Elfa restait muette, confuse et embarrassée ; elle baissait la tête sous la défense de sa tante et du
prêtre ; ses bras s’ouvraient pour embrasser cette femme vers qui son cœur l’attirait, mais la
proscription n’était-elle pas prononcée sans réserve ?
− Je vous comprends, dit d’un air triste et digne Madame Sevar ; déjà on vous a inspiré la défiance.
Le curé ou quel qu’autre vous a dit : « Ne voyez pas ces maudits, ces renégats, ces athées ; ils
n’entendent ni messe, ni sermon, ne se confessent, ni ne communient. Garez-vous-en, ce sont des
libres penseurs, des »… Qu’a-t-on pu vous dire encore, Mademoiselle Elfa ?
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− Rien de plus, je vous l’assure, Madame ; mais le curé craint pour mon avenir spirituel ; il dit que
vous importez ici la défiance de la religion et que vous travaillez au renversement des lois divines
et morales.
− Vous êtes franche, Mademoiselle, c’est une grande qualité. Hélas ! on vous éloigne de moi,
comme on le fit d’autres personnes qui pouvaient distraire ma solitude ; il m’est resté pourtant
l’estime de cette classe d’honnêtes travailleurs qui demandent des actes plutôt que des paroles.
Je croyais vous trouver moins imbue de préjugés et de petitesses que les paysans, qui m’ont,
observée avant de me juger irrévocablement. N’en parlons plus, oubliez la route de la maison des
fleurs, puisqu’ainsi le veulent votre directeur et votre famille.
Elfa rougissait, comprenant le rôle ridicule que venait de lui faire sa réponse ; elle ne voulait ni
mentir, ni désobliger cette excellente femme dont tous les actes n’avaient été jusque-là que des
témoignages de bonté. Elle se sauva de l’embarras où elle était en risquant une question qu’elle eût
voulu reprendre aussitôt :
− Vous niez Dieu ? demanda-t-elle timidement.
− Moi ! dit Madame Sevar.
Et regardant la jeune fille avec son beau sourire doux et triste, elle ajouta :
− Est-ce nier Dieu, que de le croire grand et sublime ?... Ah ! mon enfant, je ne l’adore pas comme
vous, mais je l’adore plus que vous, croyez-le.
− Y a-t-il deux manières d’adorer Dieu ?... demanda Elfa, surprise de ne pas trouver une négation
absolue où elle croyait si sûrement la rencontrer.
− Je suppose que votre culte est celui de ceux qui préfèrent ne pas penser, reprit Madame Sevar ;
quant à moi, je m’incline devant le créateur des lois intelligentes qui régissent l’univers, mais je
n’ai pas l’orgueil de le vouloir définir ; j’espère qu’avec ce corps, source de tant de maux, nous ne
laissons pas à la terre le principe de vie qui nous fait penser et aimer, que notre esprit peut aller en
progressant comme la matière, qui de poussière devient fleur par des transformations successives ;
je crois encore que tous ici-bas, exposés aux mêmes douleurs physiques et morales, nous nous
devons assistance, et qu’il est de notre devoir d’aider l’humanité à marcher vers une égalité relative
et une fraternité complète.
− Ah ! Madame, répondit Elfa soudainement confiante et intéressée, que d’étranges choses vous
me dites ! Moi, j’aime Dieu connue on me le représente, je prie pieusement chaque soir devant le
Christ, et je ne pense jamais… Je rêve en me promenant ; je suis des yeux les nuages qui passent,
je respire le parfum des fleurs, je traverse la vie comme l’oiseau qui saute de branche en saluant
l’aurore et le printemps sans s’inquiéter d’où il vient, ni où il va. Vous m’étonnez, car je croyais,
avoir vécu dans le monde ou l’on ne raisonne guère, et dans la solitude où l’on s’endort, qu’on
pratiquait toujours lorsqu’on croyait en Dieu et qu’enfin ceux qui se séparaient de l’Eglise étaient
sans foi, ni moralité… je reviendrai, chère dame, car vous éveillez en moi le désir de vous connaître
davantage et de m’instruire.
− Revenez, chère enfant, mais sachez que toute lutte de religion est douloureuse. J’hésite à vous
engager à quitter cette quiétude que vous définissez si bien. Vais-je vous conduire vers le doute qui
torture ?... Et pourtant, il le faut traverser pour édifier, sur les ruines d’une foi éteinte, une croyance
éclairée, une conviction inébranlable.
Le but est grand, l’esprit se purifie dans cette recherche qui nous ouvre des horizons sans bornes...
Mais je m’oublie...
Et, souriant à la jeune fille qui admirait l’expression de vérité et de sérénité répandue sur ce visage
flétri, elle lui dit :
− Venez visiter mon jardin, ma serre et goûter quelques-uns des fruits de mon verger.
Elles quittèrent l’atelier. Bien qu’on fût presqu’à l’entrée de l’hiver, l’agencement des massifs de
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plantes au feuillage persistant avait protégé de la froidure les parterres de fleurs. Un ruisseau coulait
sur des cailloux blancs, la mousse en tapissait les bords, des prairies en miniature, des tonnelles
encore vertes, des arbres chargés de fruits tardifs, tout ravit Elfa, qui fit plusieurs fois le tour de ce
charmant enclos.
− C’est ma plus grande occupation, disait la vieille dame, que de cultiver ce jardin ; ici sont
groupées les plantes que préférait ma fille ; dans la serre, je conserve celles qu’aimait mon mari, et
je réserve un grand parterre à Francis, qui vient souvent puiser l’inspiration dans ce coin de terre
caché entre la maison et le bois.
Elles rentrèrent ; Elfa s’assit comme la première fois dans cette chambre, dont le souvenir s’était
souvent présenté à sa mémoire ; elle admira les détails élégants de cette maison qui gardait une
digne apparence de simplicité et reprit à regret le chemin du château.
Madame de Valdor, tout en admirant le tableau qu’apportait Elfa, fut vivement contrariée de rester
l’obligée de Francis ; elle réprimanda sa nièce et fit, en termes très durs, un long réquisitoire contre
les libres penseurs en général et Madame Sevar en particulier.
Elfa l’écoutait tristement ; elle cédait aux premiers efforts d’un travail qui devait être long et
pénible. Poétique et songeuse, elle subissait bien plus vivement l’effet d’une sensation, d’une
impression première que d’un raisonnement, et il n’est pas douteux que si Madame Sevar et son
fils lui fussent apparus dans un milieu moins en harmonie avec ses goûts, elle n’eût évité, par une
sorte de nonchalance de sa nature, de les revoir.
Sa tante, en s’élevant contre ces relations naissantes avec une injustice excessive, la força d’établir
une comparaison qui lui fut désavantageuse. Madame Sevar s’était défendue avec dignité, sans
attaquer personne ; Madame de Valdor arrivait à la mesquinerie des propos ramassés dans
l’antichambre, et n’ayant en réalité aucune valeur.
L’oncle Charles s’interposa, et Elfa prétexta un mal de tête pour avoir le droit de s’isoler. Elle se
couvrit de fourrures, s’enfonça dans le parc, s’assit sur un banc de mousse et, vit bientôt, apparaître,
sur le sombre voile de la nuit, le croissant de la lune et les étoiles qui, scintillant tour à tour, lui
parurent autant de phares posés dans la profondeur des ténèbres pour crier à son âme inquiète : «
Attends ! Espère ! »
Elle comprit que la nature ne renferme pas seulement des trésors de poésie, mais qu’elle est la
gardienne de la science universelle. Elle resta longtemps penchée sous les efforts de sa raison, qui
luttait contre un passé de naïves croyances.
− Ma fille, lui dit son oncle qu’elle n’avait pas entendu approcher, je te cherchais depuis une heure
; peut-être, je n’aurai plus le courage de te parler. J’ai été si souvent incompris et calomnié par ceux
mêmes que j’aidais, que j’ai juré de ne plus m’attacher aux hommes, de ne plus ouvrir les yeux à
ceux qui cherchent la lumière. Mais tu es l’enfant de ma sœur, ta tête pâle porte déjà l’empreinte
de ton âme inquiète. Si tu veux lutter pour le progrès et le bien, viens à moi, j’aurai de la vigueur
pour te soutenir. Si tu désires t’instruire, monte à la tourelle, je t’enseignerai ce que je sais. Si tu
souhaites conquérir l’indépendance, je ne t’abandonnerai pas. Mais avant de rompre avec le passé,
juge de ta faiblesse et de ta force, recule on avance selon que tu te sentiras pusillanime ou intrépide.
Si tu fais un pas en avant, que ce soit pour jamais !... Maintenant, rentre, ma fille, et n’oublie pas
que tu es libre. Je te laisse la responsabilité de ta résolution !...
Elfa dormit mal la nuit qui suivit sa seconde visite à la maison des fleurs ; le lendemain était un
dimanche ; elle fut à l’église comme de coutume, lut la messe qu’elle répétait depuis quinze ans
sans jamais y avoir rien compris. Elle regarda les chantres nasillards, le bedeau, ridicule dans son
accoutrement carnavalesque, les fidèles somnolents ; elle écouta le sermon incompréhensible qui
vantait l’adoration du Sacré-Cœur d’un Dieu, et fut subitement éclairée ; elle comprit que sa foi ne
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tenait qu’à l’habitude, qu’elle ne s’appuyait ni sur l’étude, ni sur la raison. II lui sembla qu’un vide
effroyable se faisait, en elle, elle eut le vertige devant le doute et l’inconnu qui l’attiraient en
l’éloignant de son passé. Elle résolut d’étudier, de travailler ; mais sa tante, alarmée, écrivit à son
directeur qu’elle consultait depuis longtemps dans toutes les circonstances importantes de sa vie
temporelle et spirituelle. Cet ecclésiastique comprit le danger que courait la riche héritière ; il fut
habile, envoya des ouvrages d’un genre plus élevé que ceux qu’elle avait lus jusque-là, d’un
dogmatisme absolu, plus en rapport avec les aspirations d’une jeune âme défiante. De nombreuses
concessions étaient faites à la science actuelle, et les articles de foi se transformaient devant les
démentis trop formels des astronomes, des géologues et des voyageurs.
Elfa lut à haute voix les œuvres mystiques recommandées ; l’habitude de respecter le caractère
sacré des prêtres, qui lui avaient enseigné ses premières prières, eut vite vaincu ses velléités de
révolte.
Son oncle ne lui parla plus le langage que deux fois il avait fait entendre.
Elle s’agenouilla, fervente, devant ses images de piété, redit ses oraisons enfantines en se
promettant de ne plus laisser entrer en elle le démon qui avait tenté de lui faire renier sa foi.
La pluie, le vent et la neige, dont les mois de novembre et de décembre sont prodigues, la tinrent
renfermée au château ; la société que Madame de Valdor recevait ne la distrayait guère, et les lettres
de Marguerite l’attiraient à Paris en lui peignant le monde comme la plus attrayante des distractions.
Combien je te plains ! lui écrivait sa jeune amie ; l’ennui te consume tandis que j’ai à peine le temps
de te répondre ! Je passe mes heures une fête continuelle, j’ai de ravissantes toilettes nos modes
actuelles sont des merveilles de luxe et de goût.
Les fleurs remplacent les bijoux ; on dissimule la valeur d’un bracelet ou d’un médaillon sous le
travail le plus délicat et le plus artistique... Julien semble vouloir me plaire. Si cela n’était pas une
illusion !... S’il m’aimait comme t’aime Gaston, je te dirais tout bas que j’en suis ravie !... Je suis
jalouse, oui, jalouse de toi, perfection qui séduit tous les cœurs. Il m’assure pourtant que
l’impression que tu lui fis est effacée ; mais en revenant du Valdor, il était encore sous le charme
de ta grâce sans pareille. Ce n’est pas que mes blonds cheveux et mes yeux bleus soient ici sans
succès ; j’ai compté, en trois mois, trois demandes en mariage ; j’espère au bout de l’an avoir offert
à ma petite vanité une douzaine d’hommages analogues. Tu me diras qu’une seule demande
acceptée vaudrait mieux, mais que veux-tu ? je ne puis réformer la société ; il faut tant de choses
pour être heureux : de la fortune, une famille bien posée, le goût du monde, une figure agréable,
une démarche distinguée, un peu d’instruction, un semblant d’esprit, des relations avec quelques
personnes en renom. Un exemple te fera comprendre la difficulté de réunir toutes ces qualités.
Monsieur de G…, semblait les posséder, il était parmi les trois admirateurs de mes petites qualités
physiques, il me plaisait et s’en était aperçu. J’aurais volontiers consenti à lui abandonner ma main
et mon faible cœur, si ma mère ne m’avait éclairé à temps. Ma dot n’est qu’une bagatelle, Monsieur
de G… est peu fortuné ; il fallait, en l’épousant, me résoudre à n’avoir plus d’hôtel, de coupé, de
grandes faiseuses, renoncer au meilleur de ma vie... A cette sombre perspective, un froid de Sibérie
s’est répandu dans mes veines et a glacé mon naissant amour. Me vois-tu, moi, Marguerite, ayant
pour tout avenir une chaumière et un cœur ?...
Ce pauvre G… voyage pour se consoler.
Gaston vit, comme sa sœur, dans un tourbillon. Il voit souvent Julien, il le quitte, après un dîner,
pour le retrouver dans un bal et le rencontrer à déjeuner.
On se dit ici bonjour à l’éclat des lustres, et bonsoir lorsque le jour va poindre. J’ai des occupations
effrayantes ; penses-y donc, il faut commander, débattre la façon de mes costumes, les essayer, les
faire modifier pour ne pas ressembler à tout le monde. Le goût change de semaine en semaine, et
je veux n’avoir pas l’air d’une fillette arrivant du village. Au milieu de ces importants soucis, je
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soigne mon âme, je vais aux réunions pieuses. Ne dois-je pas penser à mon salut !... Le père X...
prêche admirablement, il parle avec onction et foudroie des éclats de son éloquence les ennemis de
l’Eglise, il a les plus beaux yeux qu’on puisse voir, tour à tour irrités, lançant des éclairs vengeurs
ou voilés d’une douceur vague qui vous transportent dans les régions habitées par les
bienheureuses. On prépare une retraite pour le carême, je t’y entrainerai, c’est mode ; nos
compagnes mariées y viendront aussi ; on y sera gâté, choyé et, en huit jours, on échappera à Satan
et aux flammes éternelles.
Je t’envoie toute ma tendresse, ma toute belle Elfa. Quitte bien vite ta Thébaïde, tu raviras Gaston
et plus encore Marguerite.
Elfa répondait à son amie, mais ne lui disait rien du changement qui s’opérait en elle ; l’hiver lui
pesait autant que le calme qu’elle aimait auparavant. Elle voulait et n’osait penser. Son oncle lui
avait apporté quelques livres dont elle avait eu peur ; son effroi devant le doute allait en grandissant,
et elle se jetait dans les pratiques qui la laissaient disciple obéissante de l’Eglise.
Aimait-elle Gaston ? Non, et pourtant elle souhaitait le revoir ; elle voulait échapper à un souvenir
qui traversait, vif et persistant, les heures de ses loisirs. Elle s’appuyait sur Francis, voyait ce beau
et fier regard... Pourquoi n’était-ce pas lui qui... ? Fâchée contre elle-même, elle quittait sa chambre
et marchait à travers le parc jusqu’à ce que, la fatigue l’ayant vaincue, elle eût retrouvé le repos
dans le sommeil.
Madame de Valdor put enfin faire quelques pas et déclara aussitôt, que, dût-elle avoir une
recrudescence de mal, elle ne resterait pas huit jours de plus au Valdor. Elle fit descendre les caisses
de voyage, emballer, arranger, et Elfa se sentit soulagée du malaise qui s’obstinait à la poursuivre
lorsqu’elle veilla aux préparatifs du départ. Mais s’en irait-elle sans revoir Madame Sevar ? Elle
lui avait brodé un coussin, les reines marguerites la lui rappelaient chaque jour ; Francis était encore
à Paris, on ne pouvait médire d’une visite, et sa tante la lui pardonnerait, puisqu’on partait.
Elle monta à cheval et, suivie de Jack, s’en fut à la maison des fleurs. En approchant, elle se sentait
imprégnée de la saine influence qu’elle avait ressentie chaque fois qu’elle avait dépassé le seuil de
cette paisible habitation. Le souvenir lui rendait présentes les heures délicieuses passées près du
foyer pétillant entre la mère et le fils. Que dirait-elle en arrivant ?... Pourquoi y allait-elle ?... Au
fait, elle ne le savait, pas au juste. Elle obéissait à une force qu’elle ne définissait pas et qui la
poussait vers Madame Sevar.
− C’est moi, dit-elle, en entrant et en prenant les mains de la vieille dame. Je viens à vous, ne
sachant si je ne dois vous aimer ou vous maudire, vous avez ébranlé l’idole que j’adore, et je ne
puis dire en ce moment si je souhaite la consolider ou la briser à jamais.
− Chère enfant, dit la vieille dame en l’embrassant, vous me rappelez ma fille ; elle aussi avait lutté
avec moi, mais nous sommes sorties du combat plus fortes et plus heureuses...
Regardez-moi, ne suis-je pas bien calme ; ai-je l’air de craindre une éternité de tortures ?... Tôt ou
tard, cela devait être pour vous ; et n’est-il pas préférable de s’instruire, plutôt que de se jeter dans
l’excès de la pratique religieuse pour étouffer les révoltes de son intelligence ?
− Je l’ai essayé, dit Elfa rougissante, mais près de vous, le désir de savoir me domine, je vous
écoute sans pouvoir vous nommer mon bon ou mon mauvais génie. Avoir vécu pleine de tendresse
pour une religion que l’on croit vraie, donner à un Dieu tout ce qu’on possède de plus pur dans le
cœur, vivre en peuplant ses rêves de l’Enfant divin et de la Vierge sainte, croire aux anges subtils,
purs et aux bienheureuses ; puis par instant, ne plus rien ressentir que la terreur du néant !... Dites-
moi, est-ce enviable ?... Voilà ce que vous avez fait !...
− Vous vous trompez, mon enfant ; c’est votre jugement seul qui souffle, pour les éteindre, sur les
articles de foi qui jusqu’à présent avaient alimenté votre besoin d’aimer et de croire.
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Mais pourquoi vous engager dans la controverse religieuse qui déjà vous amène près de moi,
indécise du sentiment que je vous inspire ; n’êtes-vous pas heureuse, libre, jeune et belle ? L’avenir
est plein de riantes promesses. Parlons-en : un métayer m’a dit que vous quittiez le Valdor dans
peu de jours, je pensais à vous lorsque-vous êtes arrivée ; ma vieillesse s’est prise d’amitié pour
vous, je regretterai votre éloignement ; ne voulez-vous pas m’écrire quelquefois ? Vous devez vous
marier, m’a-t-on dit ; garderez-vous, entourée d’affections nouvelles, quelques souvenirs de la
pauvre mère à qui vous donnez un peu de joie ?
− Pouvez-vous en douter ? dit Elfa ; je vous écrirai, et que je revienne au château seule ou mariée,
ce sera toujours un bonheur pour moi que de vous visiter.
Elles causèrent encore longtemps et, quand l’heure s’avançant, Elfa prit congé de Madame Sevar,
toutes deux sentirent un attendrissement qui témoignait, mieux que des paroles de leur mutuelle
sympathie. La jeune fille offrit à sa vieille amie le petit travail qu’elle avait, fait à son intention, et
trouva, dans le plaisir qu’il causa, la récompense des heures qu’elle avait passées à le broder.
Elle revint toute fière de cet acte d’indépendance, et ne voulant point s’arrêter en si bonne route,
monta à la tourelle habitée par son oncle.
− Mon cher oncle, fit-elle en l’embrassant, j’avoue que je suis une pauvre fille sans caractère, mais
je ne veux pas que vous puissiez suspecter mes qualités de cœur, je viens de chez Madame Sevar,
et je ne partirai pas sans vous exprimer aussi ma gratitude ; vous m’avez témoigné de la bonté,
vous avez offert de m’instruire, et quoique je n’aie pas usé de vos leçons, je n’en reste pas moins
sensible à vos obligeants procédés.
− Assieds-toi, ma fille répondit l’oncle, qui semblait tout heureux de recevoir sa nièce ; ton départ
me peine : tu étais la fleur de ce grand château. Si tu n’es pas aujourd’hui plus instruite, je ne
désespère pas encore de ton avenir...Tu n’as pas lu ?
− Hélas ! mon oncle, vous le savez, ma tante veut que je reste croyante mais je sens, malgré tout,
mes perplexités augmenter ; je regrette, au moment de vous quitter, de n’avoir pas cherché près de
vous l’instruction que vous étiez si bien capable de me donner.
− Tu es comme ces êtres qui se transforment lentement, leur métamorphose est douloureuse ; ton
esprit se débat, il essaie ses ailes ; seront-elles assez fortes pour traverser la brume qui entoure la
vérité ! Je ne puis encore le dire !...
Celui qui demande le repos se trompe, car il n’existe pas même dans la mort !... Mais tu m’écoutes
comme si je te parlais une autre langue. Elfa, comment me juges-tu ?
− Je vous crois très bon, mon oncle, mais je ne vous comprends pas toujours.
− Viens ici, enfant, regarder le sanctuaire où je me repose des voyages et des imperfections
humaines, où j’échappe au temps et à la réalité.
Et, soulevant une lourde portière, il fit entrer la jeune fille dans une vaste salle faiblement éclairée
par deux lampes ; l’aspect général en était si étrange, si fantastique, qu’elle recula effrayée ; trop
d’objets frappaient à la fois son regard pour qu’elle en eût une perception nette.
Elle vit, à sa droite, un Christ sanglant qui penchait sa belle tête douloureusement contractée, puis
à côté une Madeleine, idéalement belle, essuyant les pieds d’un homme au sourire doux et tendre ;
des saintes entourées d’auréoles et, non loin, sur des socles de marbres rares ou de porphyre, des
statues anciennes rappelant le plus beau temps de l’art grec : Vénus faisait face à un Apollon. De
l’autre côté, des dieux de l’Inde, des idoles de la Chine, de l’Egypte et du Japon, des êtres hideux,
des animaux effroyables, s’étalaient près des trophées d’armes et de collections tout genre. Elle
remarqua encore un squelette, puis un sarcophage dans lequel une momie montrait à travers une
vitre ternie sa peau terreuse et ses bandelettes.
Elfa restait tremblante.
− Que crains-tu ? lui dit doucement le vieillard ; regarde ces toiles, ces marbres, ces ossements, ces
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débris de peuples disparus. Contemple ces vestiges de l’antiquité et, élève ta pensée. Tu vois ton
Dieu au milieu de tant d’autres, et tu devrais comprendre le peu de valeur du culte que tu lui rends...
Des hommes, des femmes, des enfants ont prié devant chacune de ces œuvres humaines dont ils
avaient fait des divinités. Qui pourrait dire les larmes qui ont été répandues, les prières qui ont été
répétées devant elles ? Pour certaines de ces idoles, des hommes ont sacrifié leur vie, d’autres ont
subi le martyre ; pour ceux-ci, des femmes et des filles ont, peut-être, étouffé le cri de leur cœur...
Eh bien ! qu’ils parlent maintenant ces dieux des Indous, des Egyptiens, des Grecs, des Romains,
des Chrétiens, qu’ils répondent à l’anxiété de ta foi ? Que le vrai se lève et t’instruise ? Mais non,
ils resteront là comme une preuve accablante de la folie de l’homme qui, de son créateur, veut faire
son semblable. Ils portent dans le travail qui les a fait sortir de la pierre ou de la couleur, le sceau
du génie humain en même en même temps que le cachet de sa faiblesse. Ces os, qui ont été couverts
d’une chair rose et blanche, ne s’animeront plus ; cette momie ne secouera jamais ses bandelettes,
et pourtant ces deux êtres ont eu, comme toi et moi, le don de la joie et de la souffrance ; ils ont
aimé, regretté et espéré... Je cherche, dans cet asile où l’on ne trouble jamais mes méditations, la
cause de la vie ; j’existe dans l’attente de la mort qui serait pour mon esprit une délivrance ; mais
avant de quitter la terre, je voudrais laisser le fruit de mes études, je voudrais apporter ma pierre à
l’édifice du progrès.
Et, la faisant monter à un étage supérieur il ajouta :
− Voici mon laboratoire de chimie et à côté, ma bibliothèque... L’heure est toujours trop courte
pour celui qui veut apprendre. La nature nous donne ses secrets à deviner, et les générations
disparues nous ont légué leurs observations et leurs travaux à étudier.
− Veux-tu des livres, ajouta-t-il, je t’en prêterai, tu les emporteras.
− Oui, dit Elfa, mais tout ce que vous me dites et ce que vous voulez me démontrer est encore trop
élevé pour moi ; je sens que vous avez raison et j’ai peur de vous croire. Je voudrais savoir et je
n’ose m’instruire. Ah ! mon cher oncle, que ne vous ai-je connu plus tôt, je serais une autre
personne ; maintenant il me semble qu’il est trop tard, que je resterai toujours ce que je suis :
indécise et faible.
− Pauvre petite, dit son oncle en la regardant, prends garde ! Ton avenir se décidera bientôt, tu es
attirée vers la vie facile, et tu cours à ta perte. Elfa, crois-tu donc que l’amour soit une chimère ? Il
est des cœurs qui ne sont heureux que par lui !...
Il se tut et tomba dans un mutisme dont il ne sortit que pour reconduire sa nièce ; il lui donna
quelques livres, écrivit sur la première page de l’un deux, et la jeune fille, avant de s’endormir, lut
les sentences suivantes qu’il avait rapidement tracées devant elle :
« La pensée est l’éclair, la vie est la nuit qu’elle illumine. Heureux qui sait comprendre !
L’inaction n’existe point pour l’être intelligent ; il vit, donc il agit.
Lire dans le livre de la nature, c’est adorer Dieu.
Matière, esprit. C’est la lutte perpétuelle, l’une obéit, l’autre commande.
Demain suivra demain, et cela pendant des milliards de siècles. L’homme vit quelques saisons de
plus que les roses, et il veut tout connaître : Dieu qu’il fait homme, l’éternité qu’il fait inutile,
l’esprit qu’il dit mortel et la fatalité qu’il croit diabolique !
Il faut s’instruire vite ; l’heure marche, tu ne la rattraperas plus.
Vivre pour soi est mauvais, c’est pour faire le bien qu’il faut laisser battre son cœur.
Aimer, c’est la fleur la plus belle, la plus suave de l’existence humaine. »
Le trouble d’Elfa fut profond ; son oncle avait donc lu le sentiment qu’elle ne voulait pas s’avouer,
croyant le vaincre plus sûrement. Elle ne comprit pas les grandes pensées cachées dans quelques
phrases concises, et crut réellement que son oncle était, comme on le lui avait dit souvent, illuminé,
c’est-à-dire, pour les gens du monde, faible d’esprit.
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Peut-être eût-elle été conquise en partie aux idées qui germaient en elle à la suite de ces
conversations, identiques de fond et dont elle ne pouvait méconnaitre la justesse et la profondeur,
si elle fut restée au Valdor ; mais l’heure du départ sonnait et elle quittait les deux êtres qui voulaient
l’éclairer.
Elfa arriva à Paris en pleine effervescence de bals, de fêtes et de soirées. Elle était jeune et belle,
le printemps de la vie commençait à faire courir en elle la sève qui donnait en son cœur de subits
battements, à ses joues de fugitives rougeurs, et qui la laissait alanguie et songeuse, ou brillante et
gaie.
Madame de Valdor la jeta dans le gouffre mondain, et elle partagea bientôt avec Marguerite les
succès qui flattent la vanité de la plus honnête des jeunes filles. Elle rencontrait partout Gaston ; il
se faisait humble, tendre, sérieux et sentimental, car voulait à tout prix hâter son mariage, et elle
convenait avec sa tante qu’il ne pouvait être plus charmant, qu’il avait un esprit fin et caustique des
plus séduisants, qu’enfin il était sérieusement épris ; mais elle éludait encore une réponse positive,
lorsqu’un matin Marguerite entra dans sa chambre et se jeta dans un fauteuil en éclatant en sanglots.
Elfa, effrayée, courut à elle en lui demandant la cause de sa douleur et saisit les mots de fortune,
de couvent, d’amour et de désespoir, mais sans rien y comprendre.
− Voyons, ma chérie, lui dit-elle tendrement, qu’est-il arrivé ? Je ne puis deviner la cause de ton
chagrin.
− J’aime Julien, dit enfin Marguerite.
− Je le sais, et en ce n’est pas un malheur, car c’est un garçon que j’estime.
− Il m’aime, reprit Marguerite.
− Et bien ! On vous mariera.
− Ah ! Mon Dieu ! Voilà mon chagrin : je suis pauvre, il a un oncle très riche qui exige que sa
future nièce apporte an moins cinq cent mille francs de dot. Madame Marquense ne veut pas
exposer son fils à être déshérité de plusieurs millions. Elle refuse son consentement. Tu comprends,
c’est un mariage rompu. J’en mourrai... J’entrerai aux Carmélites.... J’étais si heureuse !...
− De combien est ta dot ?
− Une misère, trois cent mille francs ; tu vois que c’est impossible, ma mère ne peut pas
m’abandonner tout ce qu’elle possède ; elle fait déjà de grands sacrifices... Je vais m’informer du
temps de noviciat.
− Encore un instant au moins, tu peux m’écouter.
− Non, c’est inutile, c’est résolu ; vieille fille moi ! Mille fois mieux le couvent... Tu viendras quand
je prononcerai mes vœux ?
− Folle tête ! Embrasse-moi et tais-toi ; deux cent mille francs se trouvent ; je suis très riche, je
serai bientôt ta belle-sœur, je te les offre en cadeau de noces.
− Toi ! Tu ferais ce sacrifice ?...
− Pourquoi non ?... Je fais ton bonheur, n’est-ce rien pour le cœur d’une amie ?
− C’est sérieux ?
− Ai-je l’habitude de plaisanter lorsque je vois souffrir ?
− Ah ! Que je t’aime ! s’écria Marguerite.
Et prenant son amie dans ses bras, elle l’embrassa, l’admira, la remercia, puis se ravisant, elle
ajouta :
− Tu seras ma belle-sœur, au moins ; tu comprends, d’une parente on accepte, mais d’une amie,
c’est différent.
− Tu as ma parole, dit Elfa ; vois Julien, j’écris à mon notaire, et la somme t’appartient dès à
présent.
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Marguerite partit radieuse, et Elfa soupira ; jusque-là elle avait été engagée par sa tante sans jamais
donner une promesse formelle. C’en était fait, elle ne pouvait plus que prononcer sur l’époque de
son mariage !
Les dernières fêtes se donnaient, on arrivait au carême, et les pieuses mondaines parlaient d’une
retraite entre une valse et une polka : s’inquiétait surtout de savoir quel serait le Révérend qui la
présiderait.
De temps en temps, Elfa essayait de faire quelques remarques sur la façon dont on entend la religion
dans le monde, mais Gaston plaisantait si agréablement sur les bas-bleus qui dissertent philosophie
ou libre-pensée, il les assimilait si grotesquement à des hommes travestis en femmes, qu’Elfa riait
et retournait à l’entrainement des fêtes, des visites et aux fatigues d’une vie luxueuse et frivole.
Quelques concerts précédèrent la retraite où Elfa fut entraînée par Marguerite. Elle souhaitait se
reposer, mais elle se trouva entourée de ses anciennes compagnes, qui ne se souciaient guère de
consacrer leurs heures à un vrai recueillement. On faisait à ce jeune troupeau de saintes lectures,
de pieuses conférences, on leur parlait du salut de ceux qu’elles aimaient, père, frère et fiancé, les
engageant à ramener au bercail ces brebis égarées. On leur montrait les plaies qui rongent le monde
: le doute, les hérésies, la science, et surtout les calomnies répandues sur le passé de l’Eglise qui
étaient, leur disait-on, la cause de bien des maux. On indiquait les livres pernicieux, et Elfa fut
stupéfaite de l’intolérance qui condamnait des ouvrages instructifs et moraux, parce qu’ils n’étaient
point orthodoxes. Elle pensa à Madame Sevar et à ses enseignements. Le bon père ne blâmait ni le
monde ni ses plaisirs ; il faisait de la morale à la hauteur de cet essaim de femmes jeunes, riches,
et presque toutes jolies ; il les tenait, les enlaçait par son éloquence d’un mysticisme passionné, les
louait, tout en flagellant la tiédeur de leur foi et de leur zèle pour le soutien de la bonne cause.
Elles sortirent des cloîtres avec un joli levain de vanité ; elles se croyaient plus saintes que d’autres,
bonnes à régénérer l’humanité, à conduire des affaires, à diriger leur mari. Tout serait bien, pourvu
qu’elles restassent dans le giron de l’Eglise, et celles qui avaient des amants pensaient en
conscience devoir les convertir.
Elfa fur au contraire découragée ; elle avait observé et s’inquiétait des interprétations diverses que
l’on donnait aux préceptes moraux. Elle avait voulu prier avec ferveur, mais les mystères
semblaient ricaner autour d’elle et n’avaient plus de prise sur son esprit ; elle voyait se dresser,
fières et victorieuses, les protestations de son oncle et de Madame Sevar contre les abus qu’elle
constatait chaque jour.
Elle résolu enfin de s’instruire sérieusement, chose par laquelle elle eût dû commencer ; elle étudia
les livres que son oncle lui avait donnés, et la plume savante et féconde d’un de nos bons écrivains
spiritualistes eut le don de l’intéresser vivement. Elle ne comprenait pas tout encore, mais son
jugement droit suppléait à l’instruction sérieuse qui lui manquait.
Elle regrettait les heures de son enfance, perdues dans d’inutiles études religieuses qui avaient
engourdi son intelligence en poussant toutes ses forces vers le développement de sa mémoire, sans
jamais lui avoir appris la logique.
Elle se proposait d’écrire à sa vieille amie pour lui faire part, de ses progrès, lorsque Marguerite,
rose, fraiche et gaie comme un des premiers beaux jours du printemps, fit, irruption dans sa
chambre.
− Veux-tu une fois de plus me prouver ton amitié ? lui dit-elle ; tu me consacreras un mois, six
semaines, selon ta générosité. Ma future belle-mère doit abandonner à Julien la jouissance d’une
jolie propriété située en Touraine et veut y faire faire quelques arrangements. Elle insiste pour que
je préside à ces travaux d’intérieur. Julien réclamé par son oncle fort malade, ne pourra se dispenser
de rester près de lui quelque temps ; ma mère et moi le remplacerons près de Madame Marquense.
Tu te figures d’ici l’agrément de la campagne en avril, tu peux me voir entre ces deux vénérables
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dames !...
Ta tante te trouve pâle et fatiguée, elle croit que le grand air te sera salutaire, et je viens avec son
assentiment te prier de faire tes paquets au plus tôt. Gaston nous rejoindra en même temps que
Julien, nous organiserons alors des parties de plaisir, qui nous dédommageront de l’isolement
auquel nous aurons été précédemment condamnées... Tu viens, n’est-ce pas ?
− Oui, dit Elfa, j’accepte volontiers, car je suis aussi lasse de la vie parisienne que je l’ai que l’ai
été de l’hiver commencé au Valdor.
Le lendemain de leur arrivée chez Madame Marquense, Elfa et Marguerite visitèrent le petit
château qui, fièrement campé sur le plateau d’une colline, rachetait en élégance ce qui lui manquait
en grandeur et en étendue. On réparait l’intérieur des appartements, dont une partie était
inhabitable. Les jeunes filles, curieuses, s’arrêtaient dans chaque pièce, donnant un avis, choisissant
une tapisserie, préférant une tenture, critiquant ou admirant, suivant leur goût ; elles arrivèrent ainsi
dans un des salons, mais Elfa s’arrêta en poussant un cri ; elle voyait, sur les panneaux des fleurs
qui ressemblaient si bien, par leur attitude et leur coloris, à celles de Francis, qu’elle demanda
vivement le nom du peintre.
− Francis Sevar, dit Madame Marquense qui venait de rejoindre les jeunes filles ; mon fils a obtenu,
non sans peine, que ce jeune homme nous consacrât un ou deux mois ; c’est un grand original,
désintéressé, distrait et souvent laconique ; il peint sans s’arrêter pendant des journées entières,
puis abandonne ses pinceaux un ou deux jours, se promène dans la campagne et finit par créer des
chefs-d’œuvre. Julien assure que ce boudoir, garni des fleurs peintes par Francis Sevar, vaudra
toutes les richesses mobilières accumulées ici.
Elfa ne se rendit pas compte de l’impression qu’elle ressentit, la gaîté l’abandonna, et quand vint
l’heure du déjeuner, elle vit non sans une certaine gêne qu’on attendait Francis. Il entra bientôt,
correctement vêtu mais sans recherche ; il salua Elfa comme une personne qu’on a rencontrée dans
le monde, et ne rappela pas l’orage qui les avait réunis quelques courts instants. Elle lui en sut gré.
Elle avait caché à Marguerite tout ce qui se rattachait à la maison des fleurs, et Madame de Valdor,
qui avait bien d’autres préoccupations que ce petit incident, n’en avait rien dit non plus.
Francis s’excusa de n’avoir pas dîné la veille avec Madame Marquense, il ajouta qu’étant pressé
de terminer l’ornementation du salon, il désirait s’abstenir de paraître au repas du soir et être servi
dans son atelier, parce qu’il n’aimait point abandonner une esquisse ébauchée.
− Le monde et la conversation m’enlèvent l’inspiration, ajouta-t-il, et quand je suis distrait, je passe
plusieurs jours sans produire rien qui vaille.
Marguerite lui demanda quels étaient ses procédés pour peindre si habilement.
− Cela ne s’explique pas plus que l’esprit, répondit-il ; on travaille avec acharnement jusqu’à ce
qu’on soit parvenu à fixer, sur la toile ou le bois, ces portraits de fleurs qu’il faut faire vivantes,
prêtes à frémir sous la brise, à se refermer pour la nuit, ou à s’ouvrir sous la pâle lumière de l’aurore.
Je prends souvent un modèle dans les serres ou dans les prairies, et je le modifie au gré de mon
caprice.
Elfa retrouvait le fils de Madame Sevar transformé ; il n’avait plus la spontanéité de mouvements
et de paroles, ni l’air confiant et bienveillant qu’elle avait remarqué en lui lorsqu’il l’avait guidée
dans les bois ; il était cérémonieux autant que les jeunes gens qui ne quittent pas les salons. Elle fut
mortifiée du peu d’attention qu’il lui avait donné, elle croyait qu’il avait gardé d’elle un souvenir
moins effacé. Elle se souvenait si bien !...
Marguerite, ennemie du repos, lui fit visiter les fermes environnantes ; elles s’y reposaient, en
buvant du lait tiède et en acceptant les fleurs précoces des jardinets qui entourent les habitations.
Ne sachant que faire de leurs soirées, elles se couchaient tôt et devenaient matinales : parfois elles
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couraient le matin dans les prairies fraîches de rosée et y rencontraient Francis, mais il leur parlait
peu, cueillait quelques plantes et rentrait pour reprendre son travail.
Les repas se passaient gaîment ; Francis arrivait exactement à l’heure du déjeuner, et comme on ne
le voyait guère qu’à ce moment de la journée, sa présence faisait diversion. Il était aimable pour la
folle Marguerite qui raillait les rapins ; il ripostait, et des fusées d’esprit jaillissaient de ces
taquineries innocentes. Il consentit à ce que les jeunes filles vinssent dans son atelier et leur donna
des leçons. Marguerite faisait des fleurs très gauches ou très arrogantes, Elfa cherchait plus
longtemps et faisait mieux ; un jour qu’elle avait terminé une branche fleurie, elle demanda à
Francis un avis sincère.
− Vous avez, lui dit-il, l’âme d’une artiste, vos fautes dénotent vos qualités ; travaillez, vous
parviendrez à avoir du talent. J’ai peu à vous enseigner, ne corrigez pas ce petit tableau, mais
recommencez-le ; donnez ici plus de relief, plus de coloris à cette fleur ; là, jetez quelques feuilles
à demi flétries, et vous aurez produit une œuvre qu’on ne trouvera jamais vulgaire.
Un matin, pendant le déjeuner, un scandale récent fit parler du divorce. Elfa prit chaleureusement
le parti de ta femme. Madame Marquense soutint au contraire l’homme.
− La religion nous lie à jamais à notre mari, disait-elle, et nous devons tout supporter plutôt que de
nous exposer à la critique. Puis elle ajoutait que les écrivains qui ne respectent rien et l’instruction
qui pénètre partout étaient la cause de bien des maux.
Plus une servante, disait-elle encore, qui ne veuille raisonner et imiter nos modes et notre ton.
− Mais, dit Francis qui s’amusait quelquefois des singulières conversations de ce petit cénacle
féminin, où est le mal ? Ne peut-on bien servir en raisonnant, et ne faut-il pas avoir du goût pour
habiller Madame ou Mademoiselle ?
− Certes, dit Marguerite, nous ne voudrions pas être servie par de grossières paysannes, mais
convenez au moins que nos gens devraient être moins prétentieux et comprendre la distance qui les
sépare de nous.
− Pardon, dit Francis, cette distance est tout à fait, illusoire ; ces filles sont pauvres, vous êtes riches
; si elles sont dignes et honnêtes, je ne vois absolument que quelques titres de rente entre elles et
ce qu’on appelle les femmes du monde. Elles vous habillent, soignent votre maison, élèvent vos
enfants, travaillent sans relâche, veillent la moitié des nuits, et vous exigeriez encore qu’elles
eussent le tact, la raison, le désintéressement ; ce serait trop vouloir demander à la nature humaine.
− Eh ! Bon Dieu, Monsieur, répondit, vivement Marguerite, nous ne leur demandons rien de plus
que de faire régulièrement leur service, mais elles se plaignent, se posent en victimes de la société,
dépensent leurs gages en toilette, courent les bals de bas étage les jours de sortie, et ne se plaisent
nulle part. Il n’est guère de maison où l’on ne change de servante tous les ans et plus. Vive le bon
vieux temps où elles n’auraient point osé répondre à leur maître, où elles se contentaient de la
messe et des vêpres pour toute distraction !
− Je vous trouve vraiment bonne, Mademoiselle, reprit le peintre ; distraction charmante en effet
que d’aller à l’église où l’on gèle en hiver, où l’on étouffe en été, où l’on entend invariablement la
même chose cinquante-deux fois l’an ? Mais ne vous êtes-vous jamais dit qu’avec les idées
égalitaires qui pénètrent partout, les femmes doivent donner l’exemple de la simplicité, de la
vigilance et de l’ordre ? Les maîtres réformeraient leurs gens s’ils étaient eux-mêmes plus sages.
Telle jeune femme dissipe plus qu’elle ne possède et n’inspire naturellement aucun respect à ceux
qui connaissent le secret de son existence. La société est malade, affolée de distractions, n’ayant
plus le goût de la vie intime pour laquelle on est parcimonieux, tandis qu’on jette l’or au dehors.
On ne cherche la fortune que pour éclabousser d’un luxe insolent ses voisins. Paraître, voilà le
grand mot. La femme ne souhaite pas seulement s’embellir, ce qui est son droit, et en ma qualité
d’artiste je dirai son devoir, mais elle tient à prouver qu’elle possède plus que telle de ses
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compagnes, qui est plus jolie ou plus intelligente qu’elle. L’homme n’est pas plus sensé ; il lui faut
des chevaux de course, des hôtels, du luxe, toujours pour faire dire aux badauds, aux passants : «
Comme il est heureux ! » Triste bonheur que celui qui se base sur l’envie ! Comptez les jouissances
que donne la fortune, vous pourrez en ôter la moitié comme malsaines. Et vous voulez que cet
orgueil, cette folle vanité de faire de l’effet, ne pénètre pas partout, qu’elle ne descende pas du
grand au petit ?... Entre elles, vos suivantes vous singent ; vous estimez vos amis selon leur argent,
elles vous méprisent si vous perdez le prestige de l’or. N’avez-vous aucune responsabilité dans cet
état social ?... Quel enseignement moral ces filles retirent-elles de leur séjour dans vos hôtels ?
Aucun. Elles en sortent avec des goûts de grandeur qu’elles ne pourront jamais satisfaire, et
tombent parfois bien bas pour avoir touché à la vie facile que vous vous faites.
Francis se tut ; on n’aurait osé l’interrompre tant on sentait la vérité de cette critique un peu vive.
Elfa avait admiré pendant qu’il parlait, l’expression intelligente de sa figure ; elle retrouvait chez
l’artiste la raison dc la vieille dame et souhaitait l’entendre encore. Mais il évita dans la suite de
soulever ce genre de discussion.
Gaston et Julien arrivèrent, à la grande joie de Marguerite qui assurait que le spleen allait la tuer.
Ce fut alors une succession ininterrompue de fêtes, de parties de pêche et, de promenades dans les
montagnes. On sut chez les voisins inviter la jeunesse, qui partout aime les divertissements, et l’on
donna quelques soirées dansantes.
Francis résista aux instances que lui fit Julien pour l’attirer à ces réunions ; il objecta la tyrannie de
sa palette et s’enferma plus que jamais dans son atelier.
L’œuvre de Francis avançait ; il touchait à la fin de son séjour chez Madame Marquense et il se
départit, pour plaire à Julien, de la réserve qu’il avait gardée jusque-là ; intelligent, instruit, d’une
parfaite éducation, il savait être sérieux sans pédanterie, aimable sans affectation et se faire l’égal
des jeunes oisifs, qui regardaient le travail comme un abaissement, il préférait Julien qui, moins
brillant que Gaston, avait plus de sentiment.
Toujours prévenant envers Marguerite, il la taquinait volontiers pour provoquer ses spirituelles
saillies ; il lui offrait, le bras lorsque Julien n’était pas là, et la coquette jeune fille croyait pouvoir
inscrire Francis parmi les malheureux qu’allait faire son mariage. Elle s’en vantait à Elfa, qui
étouffait les velléités qu’avait son cœur de battre pour le peintre. Celle-ci constatait qu’elle lui était
indifférente, qu’il n’avait pour elle ni les mêmes prévenances ni les mêmes attentions que pour
Marguerite et, modeste, elle se répétait qu’elle était moins jolie, moins séduisante que son amie et
qu’enfin son titre de fiancée devait éloigner de sa pensée tout ce qui n’était pas Gaston.
Un matin, on proposa une excursion dans la montagne ; il s’agissait de déjeuner sur un plateau
situé à une petite lieue du château. On décida que les jeunes gens partiraient à cheval et que
Mesdames d’Alfort et Marquense les rejoindraient un peu plus tard. Lorsqu’on fut non loin du but
de l’excursion, Julien et Gaston prirent les devants pour indiquer aux domestiques l’endroit où l’on
devait dresser le couvert ; Marguerite les suivit peu après pour donner des ordres relatifs à certains
comestibles que sa mère lui avait recommandé de surveiller, et Elfa resta en arrière avec Francis.
La beauté de cette matinée de mai, l’air pur, le ciel sans nuage, la fraicheur des fleurs nouvellement
écloses, le délicieux ramage des oiseaux remplissaient de jouissances ces deux êtres, qui admiraient
et, comprenaient si bien la nature ; ils causaient de la flore printanière assez riche en cet endroit,
lorsqu’Elfa remarqua sur le haut d’un talus à pente raide une variété d’orchis qu’elle n’avait jamais
vue. Elle sauta à bas de son cheval et pria Francis de le lui garder quelques instants, puis s’engagea
dans une ravine qui coupait le talus et dont l’abord était praticable. Francis voulut s’opposer à cette
escalade, mais elle répondit qu’elle préférait cueillir ces fleurs, et légère, agile, parvint en effet
facilement près de la plante qu’elle souhaitait posséder ; elle déracina le bulbe, en laissant trainer
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sa longue robe qui s’accrocha aux branches d’un chêne rabougri. Ayant ses mains embarrassées
par les orchis, elle fit un brusque mouvement pour dégager sa jupe au moment même où une grosse
motte de terre se détacha du bord du terrain juste sous ses pieds. Elle poussa un cri de détresse en
étant lancée sur la pente rapide ; elle sentit sa robe s’enrouler autour d’elle, des déchirements aux
mains, une douleur atroce à la tête puis se crut emportée dans un tourbillon avec Francis qui la
berçait dans ses bras ; sa robe bleue se constellait d’étoiles, elle voguait dans les nuages ; enfin le
noir se fit profond, intense, épouvantable, comme le néant, et elle n’eut plus ni sensation, ni
souvenir.
Ce grand cri, auquel un cri non moins effrayant avait répondu, le cheval épouvanté que Francis
avait abandonné pour relever la malheureuse enfant, et qui fuyait, portèrent le trouble chez les
jeunes gens qui étaient en avant ; ils tournèrent bride et accoururent. Ils restèrent éperdus devant
Francis qui, les yeux grandis par la terreur, pâle comme un mort, tenait dans ses bras la jeune fille
aussi blanche que le col qui entourait son cou. Ce furent des cris, des pleurs, des exclamations ;
Julien s’en fut au galop chercher des secours pendant que Gaston, Francis et Marguerite couchaient
Elfa sur l’herbe de cette ravine qu’elle venait de fouler si gaîment ; elle respirait, mais si peu que
chacun tremblait de lui voir perdre ce reste de vie. Gaston était atterré ; Francis, encore blême, ne
disait rien, et Marguerite pleurait en soutenant, la tête de son amie ; les minutes semblaient être des
heures, on arriva enfin avec une voiture et des secours. Le docteur que Julien ramenait examina
longuement la blessée ; lorsqu’il se releva, ce fut pour donner peu d’espoir ; elle avait une
commotion cérébrale et serait une semaine dans le coma, entre la vie et la mort.
Ce diagnostic fut un coup terrible pour ceux qui voyaient se terminer d’une horrible façon une
partie joyeusement commencée ; on revint en silence, escortant la voiture, s’arrêtant pour regarder
la moribonde Marguerite refoulait ses sanglots, Gaston était comme fou et Julien suivait avec
Francis en causant de la pauvre jeune fille ; on énumérait ses qualités en craignant de la perdre, et
on arriva ainsi chez Madame Marquense.
Madame de Valdor, mandée par dépêche, arriva aussitôt.
Ces huit jours d’anxiétés furent affreux. Elfa était entre la vie et la mort, sa tante ne la quittait pas,
et chacun poursuivait le docteur pour avoir des nouvelles de la jeune malade. Un soir, enfin, il put
déclarer qu’il la croyait sauvée. Elle délira encore ou retomba dans son lourd sommeil, mais des
soins assidus et intelligents ainsi que sa jeunesse triomphèrent du mal, et elle entra en
convalescence.
Sa faiblesse était si grande qu’elle ne supportait ni bruit, ni mouvement ; sa tante l’entourait de
soins et, Marguerite lui consacrait toutes les heures qu’elle ne donnait point à son fiancé.
Bientôt, l’après-midi, on roula, la chaise longue de la jeune malade devant la fenêtre entrouverte,
et elle écouta en même temps que la voix de sa compagne le chant des oiseaux.
Le grand air la vivifiait, elle se grisait du parfum qui montait des parterres de réséda, de jasmin
d’héliotrope, et s’abandonnait paresseusement à ce réveil de la vie ; elle avait presque oublié le
passé et ne pensait point à l’avenir. Mais Marguerite la ramenait à la réalité, lui racontant les
craintes de Gaston, l’angoisse générale, les doutes du docteur et la joie de chacun lorsqu’on la sut
sauvée.
− Ainsi demanda un matin Elfa, j’ai roulé du haut de cette pente presqu’à pic ; j’ai crié, je m’en
souviens.
− Nous étions déjà loin, répondit Marguerite ; nous avions trouvé un joli plateau où je commandais
de préparer le déjeuner, lorsque deux cris déchirants retentissent simultanément ; je crois
reconnaitre ta voix, je reste un moment épouvantée ; Gaston et Julien entendent le galop d’un cheval
emporté, nous supposons que tu as été démontée, nous tournons bride, nous galopons, et juge de
notre effroi : Monsieur Francis, aussi pâle que toi, te tenait dans ses bras...
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Quelle confusion, quels pleurs, quelles questions, quelles réponses !... Monsieur Francis ne savait
ce qu’il disait, il persistait à te garder, affirmant qu’on ne pouvait te coucher à terre. Enfin on trouve
dans la ravine un lit de gazon, on t’y étend, un peu de sang coulait de ta tête, tes lèvres étaient
décolorées, tu respirais à peine. Le médecin arrive, on te met en voiture et nous revenons, Dieu sait
en quel état !... Ah ! ma chère, ne me parle jamais de la campagne, j’ai bien raison de la détester ;
toi qui l’adore, tu es à deux pas de la mort pour une méchante fleur sauvage, et ta tante nous a conté
l’affreux orage qui a failli te donner une fluxion de poitrine. A propos, pourquoi n’as-tu pas dit que
tu connaissais la famille de notre artiste ? Ta tante ne l’aime guère, et j’ai dû le défendre
chaudement ; il parait qu’il est mal posé dans votre pays. Mais comme il n’a rencontré Madame de
Valdor que deux ou trois fois pendant qu’on ne s’occupait que de toi, ils n’ont pas eu le temps
d’engager la bataille. Elle n’est guère tolérante, et cela eût été drôle ; c’est dommage qu’il soit parti.
− Ah ! fit Elfa qui rougit légèrement, et il a terminé ?
− Oui, c’est admirable. Il avait été si frappé de ton accident qu’il a peint ces malheureux orchis ;
ce sont les dernières fleurs qu’il a faites.
Ce salon est une merveille, on vient le voir de tous les environs et l’on part charmé. Il est regrettable
que ce garçon soit si original, il ne fait aucun cas de l’argent.
− Sa mère me l’a dit, répondit Elfa, dont la figure exprimait une souffrance intérieure.
− Figure-toi, ma chère, que Julien insistant pour le payer et cela avec toute la délicatesse
imaginable, il lui a répondu qu’il détruirait plutôt toute son œuvre que d’accepter un centime. Il
l’aurait, fait comme il le disait, et comme Julien le pressait devant moi, il lui répondit :
« Vous avez aidé un artiste dont la famille allait succomber sans votre intervention. Les dettes à
payer, les soins à donner à un malade affaibli, les frais d’installation dans un logement sain étaient
au-dessus de mes moyens. J’eus recours à vous, vous m’avez ouvert votre bourse, j’y ai largement
puisé. Mon ami est sauvé, il travaille, sa famille est heureuse, mais il restait votre débiteur et j’ai
payé sa dette. N’en parlons plus et gardons l’un pour l’autre un peu d’amitié, elle s’appuiera sur
une base solide : un bienfait en commun.
Julien l’embrassa et il ne fut plus question d’argent.
− Il a demandé de tes nouvelles chaque matin, chaque soir, et n’a quitté le château que lorsque le
docteur a répondu de ta vie. Il m’a fait mille souhaits de bonheur. Je le soupçonne d’avoir eu un
caprice pour moi, mais il est trop honnête homme pour en parler.
Elfa se plaignit d’une grande fatigue ; Marguerite se tut et, la croyant endormie, la quitta pour aller
rejoindre son frère.
Mais la pauvre convalescente ne sommeillait même pas ; un mal étrange étreignait son cœur, elle
en souffrait ; et pourtant, vaillante et sage, comprenant la folie du sentiment qui l’oppressait, elle
voulait l’arracher de son âme et s’attacher à Gaston qui, lui, l’aimait ?...
Les suites de l’accident arrivé à Elfa avaient prolongé au château le séjour des visiteurs. Les jeunes
gens se distrayaient en échangeant leurs projets d’avenir.
− Ta fiancée est charmante, répétait Julien, et si je n’aimais ta sœur, je serais passionnément épris
d’Elfa.
Gaston se plaignait de la trouver froide, raisonneuse et fantasque.
− Légère, que m’importerait, disait ce sage du jour, mais philosophe ou libre-penseuse !...
Quel terrible contrepoids à sa richesse, sa beauté et son esprit ! Je ne perds pas l’espoir de réformer
ces déplorables tendances. Lorsqu’elle sera ma femme, j’aurai sur elle plus d’empire et je
l’éloignerai de ceux qui tenteraient de la ramener à ces idées fausses. Elle a un diable d’oncle
Swedenborgiste, magnétiseur, presque fou, et instruit jusqu’au bout des ongles. C’est à lui, je crois,
que je dois ce beau zèle de livres sérieux et d’études philosophiques, sans oublier la mère de ce
poseur de peintre.
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— Poseur !... Ah ! par exemple, protestait Julien, c’est le garçon le plus naturel que j’aie rencontré.
J’ai remarqué que vous vous plaisiez peu. Pourquoi donc ?
− Sympathie ou antipathie, répondait Gaston. Quant à Elfa, j’espère avoir raison de ses caprices.
− Tu seras peut-être vaincu, disait Julien ; tu ne crois à rien et elle a des convictions.
Elfa fut enfin assez bien pour voyager, et l’on revint à Paris où les préparatifs du mariage de
Marguerite rappelaient les deux familles.
Elfa resta encore quelques temps fatiguée de la secousse physique qui avait failli lui coûter la vie,
et dut, pendant plusieurs semaines, éviter les veilles prolongées et restreindre ses relations.
Gaston passait près d’elle bien des heures et s’ingéniait à lui être agréable.
Il l’aimait vraiment, et cela se comprenait. Elle était si jolie avec ses grands yeux largement fendus,
ses longs cils recourbés, qui répandaient tant de douceur et de limpidité sur son regard, et la grâce
dont elle était si largement douée ! Et ses qualités de cœur n’étaient pas moindres ; elle avait une
grande sensibilité, une délicatesse exquise, une modestie qui doublait sa beauté et n’avait que le
défaut de trop douter d’elle-même et de son jugement.
Entraînée dans un monde où les goûts matériels dominent, elle sentait moins vive la soif d’idéal
qui l’avait altérée au Valdor ; ayant dépassé l’âge de majorité, elle était traitée, par ses anciennes
compagnes devenues femmes, en fille déjà sérieuse, et elles lui parlaient d’amour en l’engageant à
se marier, en lui montrant l’avenir des vieilles filles comme un écueil qu’il fallait éviter.
Elfa subissait à la fin, par un effet tout physique, l’influence des causes multiples qui la poussaient
vers Gaston ; il avait le magnétisme de la passion, et sa présence continuelle, l’ardeur de ses
regards, la tendresse de ses paroles, amollissaient la jeune fille et ne lui laissaient plus trouver
d’objections à opposer à ce mariage.
Si parfois elle pleurait encore, étant seule, du vide de son cœur et de l’idéal qui disparaissait de ses
rêves d’avenir, elle s’accusait de folie, et la tête intelligente de Francis fuyait au loin ; elle
n’entendait plus le frissonnement des trembles sous l’orage, ni la voix grave de Madame Sevar.
Son oncle même ne lui apparaissait plus que comme un savant, aussi original qu’instruit.
Elle avait obtenu de son fiancé de nombreuses concessions ; elle sortait avec une femme de
confiance pour porter des secours aux misérables, elle ne pratiquait presque plus, et il lui avait
promis de lui laisser la liberté. Marguerite la suppliait de consentir à faire célébrer son mariage en
même temps que le sien, Madame de Valdor insistait, et l’oncle Charles était parti pour de
nouveaux voyages. Tout la poussait donc vers cette union de convenance, que dans son ignorance
des sentiments du cœur on voulait lui faire considérer comme un mariage d’inclination. Et un soir
que Marguerite, toujours affamée de plaisir, avait organisé une sauterie où Elfa dansait pour la
première fois depuis son retour à Paris, Gaston l’entraina dans un boudoir isolé ; il fut tendre,
éloquent, passionné, il eut des élans d’amour vrai et il versa des larmes en parlant de l’anxiété où
le laissait l’indécision de sa fiancée. Elle s’émut d’une affection si profonde et consentit à laisser
Gaston devenir, lorsqu’il le voudrait, le maitre de son bonheur.
On pressa les préparatifs de ce mariage, qui ravissait Madame de Valdor presqu’autant que Gaston,
et l’on s’occupa activement du trousseau.
Marguerite courait les magasins, parlait sans cesse de dentelles, bijoux, diamants, soieries, et
trouvait les heures trop courtes devant tant d’importantes affaires. Elle aimait Julien avec toute
l’exubérance de sa nature exaltée.
− Tu l’aimes donc bien, lui disait Elfa ; tout te charme en lui, tout te semble parfait ; lorsqu’il est
près de toi et quand la danse vous réunit, je vois vos yeux se parler, vos lèvres se sourire, vos mains
s’enlacer et ne se quitter qu’à regret.
− Tu n’aimes pas, Elfa, disait Marguerite.
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− Pas comme, toi... Quoique je trouve Gaston très joli et très aimable, je crains le mariage, je
tremble de lui abandonner mon avenir.
− Etrange fille, disait Marguerite, dont les joues fraîches rougissaient davantage. Pense-t-on quand
on aime ?... J’aime les baisers de Julien, ses serments d’amour, et je maudis le tiers importun qui
gâte par sa présence tout cet avant-propos du mariage. Ne pourrait-on laisser de pauvres fiancés se
dire qu’ils s’adorent ?... Le monde ne l’admet pas ainsi, et malgré la tolérance de ma mère, il est
des jours entiers où nous ne sommes pas seuls une seconde.
− Le tête-à-tête me gêne au contraire, disait Elfa pensive, je retiens ma tante lorsqu’elle veut, par
bonté, je suppose, nous quitter un instant.
− Tu ne comprends pas, fille de glace, combien il est charmant et flatteur de voir un beau garçon à
ses pieds, d’être admirée dans tout ce qui est nous : pour nos cheveux, pour la blancheur de notre
main, la flexibilité de notre taille, la forme et la couleur de notre robe.
J’adore les compliments, je n’aurais jamais aimé un homme qui ne m’en eût point fait. Gaston vaut
bien Julien, et tu le rends malheureux par ton insensibilité.
Elfa entendait chaque jour des conversations analogues et s’accusait de ne pas aimer assez son
fiancé ; s’attachait à lui pourtant, le considérait comme le compagnon de sa vie ; cette jeunesse
répandait de la gaité sur la sienne, et tant d’amour lui faisait espérer conclu qu’elle le partagerait
enfin. Ses compagnes l’enviaient ; elle en avait conclu que Gaston avait plus de valeur morale
qu’elle ne lui en avait cru voir, et que l’intimité développerait chez lui des qualités que le monde
dérobait sous ses préjugés et ses exigences.
Elfa arrangeait un matin avec sa femme de chambre des objets de lingerie qu’elle devait emporter
pour son voyage de noces, et s’étonnait des distractions de cette fille, ordinairement soigneuse et
habile, qui depuis dix ans servait chez Madame de Valdor dont elle avait su conquérir toute la
confiance.
− Souffrez-vous, Justine ? demanda la jeune fille.
− Oui, Mademoiselle !... Mademoiselle a-t-elle confiance en moi ?
− Je vous estime et vous le prouve, puisque c’est avec vous que je sors et que je visite mes pauvres...
Puis-je vous rendre quelque service ? Vos parents sont-ils gênés dans leurs affaires ?
− Mademoiselle est toujours bonne, je le sais. Ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Mais... c’est si
délicat, si difficile à dire... Mademoiselle serait-elle trop malheureuse si M. Gaston la trompait ?
Elfa se retourna vivement, ses dentelles dans les mains, stupéfaite et blessée.
− Qui vous autorise à me parler ainsi ? demanda-t-elle.
− L’intérêt que je porte à Mademoiselle, toujours si parfaite avec moi, qui ne suis qu’une servante.
− Justine, vous savez quelque chose sur M. Gaston et vous n’osez me le dire !...
− Oui, le hasard ou le ciel peut-être, m’a permis d’entendre hier des détails si précis, si sérieux, que
je n’hésiterai pas à les transmettre à Mademoiselle, si elle me promet de ne pas dire à Madame de
Valdor qu’elle les tient de moi.
− Elfa regardait attentivement Justine, qui, pâle et tremblante, retenait ses larmes. Sa figure
exprimait la crainte de faire souffrir Elfa, qui lui répondit :
− Parlez ; si vous avez des preuves, vous pouvez me dire la vérité, je serai discrète.
− Que Mademoiselle consente à m’accompagner dans un quartier éloigné de celui-ci et où elle n’a
rien à craindre, elle sera édifiée sur la conduite de M. Gaston.
Elfa réfléchit un instant, puis s’habilla à la hâte et dit :
− Je vous suis, Justine, parce que depuis dix ans vous avez été probe et honnête, mais comprenez
que suspecter l’homme que je vais épouser est mal, si c’est injuste, et ne m’exposez pas à des
regrets.
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− Je suis sûre de ce que j’avance, dit gravement Justine ; je désire même que Mademoiselle ne tarde
pas à me suivre.
− Je suis prête, dit Elfa.
Et toutes deux prirent, d’après le conseil de la femme de chambre, une voiture de louage. Justine
n’osait rompre le silence, et Elfa cherchait quelle pouvait être cette action dont Justine parlait ; si
elle n’avait, point d’amour pour son fiancé, elle l’estimait et l’affectionnait assez pour souffrir en
découvrant en lui un vice ou une passion mauvaise.
Le temps passait, Justine dit enfin :
− Si Mademoiselle le permet, je lui expliquerai la chose… C’est terrible... Mademoiselle aura peur,
peut-être, il y a une morte !
− Justine, expliquez-vous mieux ; vous parlez de M. Gaston, puis d’autre chose, je ne vous
comprends pas.
− Mademoiselle comprendra si elle veut monter trois étages avec moi... Elle verra la maîtresse de
M. Gaston qui est décédée hier... Il y a à peine quinze jours qu’il lui assurait encore qu’il l’aimait...
M. Gaston n’est pas venu hier.
− C’est vrai, dit Elfa… Mais c’est monstrueux, c’est impossible !
− Mademoiselle ne craint pas de voir cette pauvre fille ?
− Je crains le mensonge plus que la mort !... La voiture s’arrête. Est-ce ici ?
− Oui ; personne ne connaît Mademoiselle ici, elle peut entrer sans crainte, M. Gaston se lève trop
tard pour qu’on s’inquiète de lui.
Elfa et Justine montèrent ; Justine, arrivée au troisième étage, ouvrit une porte et s’effaça pour
laisser entrer la jeune fille dans un vestibule sur lequel s’ouvrait une chambre élégamment,
meublée. Elfa s’avança, mais peu habituée aux drames de la vie, elle dut s’arrêter dès les premiers
pas. Justine l’observait, prête à la secourir aux moindres signes de faiblesse, mais la jeune fille
semblait au contraire plus forte sous l’émotion qu’elle ressentait. Un lit était au milieu de la
chambre, une femme morte y était étendue ; le jour blafard d’une matinée brumeuse se mêlait à la
lumière vacillante des bougies pour l’éclairer. Elfa l’admirait. Combien elle était encore belle ! Ses
traits fins, réguliers, n’étaient pas altérés ; elle semblait reposer sur son oreiller garni de de dentelles
et se complaire un dans un suprême repos ; ses mains étaient jointes et ses longs cheveux noirs
s’enroulaient autour de sa tête.
Elfa se retourna vers Justine :
− Une morte, dit-elle, ne prouve rien. Vous avez accusé...
Mais la suivante, étendant la main, lui montra, au-dessus d’un piano, un portrait, un pastel, c’était
Gaston ! Elfa réprima un cri et, suivant automatiquement les gestes de Justine, elle fouilla du regard
toute la chambre. Elle reconnut sur une table des objets qu’elle avait vus entre les mains de son
fiancé et, en un coin, oublié, un sac à tabac que Marguerite avait brodé pour son frère durant son
séjour chez Mme Marquense.
Ses jambes fléchissaient ; elle tomba sur un fauteuil, son cœur battait si violemment n’entendait
que lui dans le silence solennel de cette chambre mortuaire.
Elle aperçut seulement alors une vieille femme, qui se frottait les yeux et qui se levait d’un lit de
repos.
− Faites excuse, dit-elle, je suis lasse, le petit m’a tenue éveillée toute la nuit.
− Le petit ! s’écria Elfa subitement secouée de sa torpeur et allant vers la vieille... Il y a donc un
enfant ? lui demanda t’elle vivement.
− Hélas ! Oui, ma belle dame, et un beau chérubin, si doux, si mignon, que c’est un vrai Jésus. Sa
mère l’avait trop longtemps nourri, il est sevré depuis huit jours et pleure la nuit.
− Et le père de l’enfant, où est-il, que fait-il ? demanda Elfa qui doutait encore.
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− C’est le monsieur que vous voyez, en portraiture ; il doit se marier, la pauvre mère l’a appris il y
a une semaine, son lait lui a monté à la tête et elle en est morte. Ce n’est pas raisonnable ces
jeunesses ! M. Gaston lui avait promis de ne l’abandonner jamais, et comme il le lui disait : « Il
faut savoir se sacrifier à ses intérêts. » Mais elle ne voulait rien entendre.
− L’enfant, dit Elfa, d’une voix brève, qu’en fait-on ?
− On le portera à l’hospice, reprit la vieille ; j’en ai parlé à M. Gaston, il le reprendra, plus tard et
le placera à la campagne. Pour le moment, on comprend qu’il ne peut pas s’embarrasser du petit.
Elfa se raidissait pour ne pas tomber ; Justine la soutint. Alors, à bout de force elle se cacha la
figure dans ses mains et pleura.
− Ainsi, se disait-elle, je suis la cause inconsciente de cette mort ; j’ai cru à l’honnêteté de Gaston,
j’allais m’engager pour la vie !...
Elle tressaillit en entendant un cri d’enfant.
La vieille souleva une portière :
− Je l’ai gardé le plus longtemps possible, grommelait-elle, mais il faut en venir là, j’espérais encore
que le père trouverait un autre moyen. Moi, je fais des ménages, sans cela...
Les cris continuaient ; Elfa suivit la vieille dans un cabinet. Un bel enfant de quinze mois pleurait
dans son berceau, mais en voyant la jeune fille ses larmes cessèrent de couler ; il la regarda et,
comme elle-même ne pouvait détacher ses yeux de ce joli bébé qui ressemblait à Gaston, il lui
tendit les bras et dit « Maman !... »
Elle fut attendrie ; elle voyait la mort et ses tristes suites, l’abandon, puis l’enfance avec son sourire
et son insouciance.
− Pauvre enfant, dit la jeune fille, soudainement remuée jusqu’au fond de l’âme, tu perds ta mère,
ton père te renie ; tu n’auras pour asile que le froid hospice, pour nourriture que le pain de la charité
!... Je suis riche... riche de cœur et d’argent. Je t’adopte !...
Et elle le prit dans ses bras.
− Il n’est pas reconnu puisqu’il va à l’hospice, dit-elle à la vieille.
− Oh ! Que, non, ces grands messieurs-là ne reconnaissent pas leurs enfants !
− Qu’êtes-vous à cette pauvre morte ?
− Sa femme de ménage depuis trois ans, je soignais l’enfant quand elle sortait ; elle était bonne et
généreuse, je perds beaucoup.
Elfa vida sa bourse dans les mains de cette femme en lui disant :
− Voici mon adresse que Justine va écrire. Je prends cet enfant, quel est son nom ?
− Jean, sa mère se nommait Jeanne.
Elles allaient rentrer dans la chambre mortuaire, lorsqu’un commissionnaire se présenta pour
enlever le portrait. Quand il fut parti, Elfa revint avec l’enfant devant le cadavre et promit
mentalement à la pauvre de la remplacer près de son fils, puis elle descendit suivie de Justine qui
la regardait avec admiration.
Lorsqu’elles furent en voiture, Elfa tendit la main à sa femme de chambre, et lui dit :
− Vous m’avez sauvée, Justine, je vous en remercie et je ne l’oublierai jamais. J’attends de vous
un nouveau service, voulez-vous répondre à mes questions ?
− Je dirai Mademoiselle ce que je sais.
− Comment connaissez-vous la mère de cet enfant ?
− C’était une amie d’enfance, fort honnête jusqu’au jour où elle aima M. Gaston.
− Avait-elle encore ses parents ?
− Oui son père et sa mère, qui ont quitté Paris et leur petit commerce, pour échapper à la honte de
voir leur fille entretenue.
− Où sont-ils ?
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− Aux environs de Lyon.
− Vous leur écrirez, Justine, et vous leur demanderez qu’ils me laissent ce bel enfant.
− Mon père le fera, Mademoiselle ; il les connait mieux que moi qui tiens ces détails de mes parents.
− Il y a longtemps que Gaston connait cette femme ?
− Trois ans au moins.
− Quand avez-vous appris ces tristes choses ?
− Hier soir. Je savais depuis longtemps que Jeanne avait un amant, mais j’ignorais son nom. Mon
père m’a tout dit en me conseillant de prévenir Mademoiselle.
− Vous me garderez le secret sur ce qui vient de se passer, et vous amuserez l’enfant dans votre
chambre sans le laisser voir à personne, jusqu’à ce que j’aie parlé à Madame de Valdor.
Elles arrivaient. Justine dit au concierge que le bébé était son neveu qu’on lui avait permis de garder
quelques heures, et suivit les ordres d’Elfa. La jeune fille s’enferma chez elle, pour reprendre
possession d’elle-même.
Qu’allait-elle faire ?... Gaston allait venir. Elle voulait rompre de suite et lui dire le mépris qu’il lui
inspirait. Elle vengerait cette morte ; elle frémissait d’indignation el de dégoût, s’habillait et se
parait à la hâte, désirant être très belle pour faire souffrir Gaston comme il avait fait souffrir Jeanne.
Elle se disait sans cesse :
− J’allais l’épouser et peut-être l’aimer !
Elle alla bientôt rejoindre sa tante au salon et la pria de la laisser seule avec son fiancé, pour lui
parler de projets d’avenir.
− Vraiment, répondit celle-ci, fort surprise de la voir en si fraîche toilette à pareille heure, j’en suis
charmée, car tu me retiens trop souvent au gré de mes jeunes souvenirs. Des amoureux n’ont-ils
pas toujours quelques secrets à se dire ?
On annonça Gaston Mme de Valdor sortit. Elfa se leva et vint souriante au-devant de lui ; elle était
rouge de fièvre, et ses yeux, si doux d’habitude, brillaient d’un étrange éclat. Gaston fut ébloui, il
crut que son absence de la veille avait inquiété sa fiancée, et qu’elle l’aimait plus qu’elle ne voulait
le laisser paraître.
− Vous êtes charmante, murmura-t-il en baisant ses joues.
Elle se laissa faire, abandonnant sa taille souple et fine au bras du jeune homme.
− Je vous aime, vous êtes belle, répétait-il, enivré de sentir le frémissement qu’elle réprimait mal
et qu’il crut être une preuve d’amour.
− Et vous, m’aimez-vous un peu ? lui demanda-t-il ?
Elfa était restée jusque-là muette ; elle releva ses longues paupières couvrant à demi ses yeux, puis,
se dégageant, s’assit en attirant Gaston auprès d’elle et lui dit :
− Redites-moi donc que vous m’aimez uniquement.
− Voulez-vous que je le jure à vos pieds ?
− Mais oui, fit-elle en rougissant, j’ai besoin que vous me le disiez pour le croire.
Il s’agenouilla devant elle et tenant ses mains dans les siennes, il répétait :
− Oh ! Mon Elfa, je ne vous aime pas, non, je vous adore, ma belle, ma douce fiancée.
− Dites-moi, Gaston, à combien de femmes avez-vous dit la même chose de la même façon ?
− Elfa, quelle pensée !... Est-il une femme qu’on aime autant que celle que l’on doit épouser ? Le
passé meurt devant la pureté de cette vierge sans tache, qui nous confie sa vie.
− Voilà une bien jolie phrase, dit Elfa ; vraiment, vous m’aimez tant que, même sans fortune, vous
m’eussiez épousée ?
− Pouvez-vous en douter, ma bien-aimée ?... Mais qu’avez-vous ? Vos yeux étincellent, vous
rougissez et pâlissez ; souffrez-vous ?
− Non. Je suis très heureuse ; bientôt nous serons unis, nous partirons ensemble pour un long
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voyage, j’aurai en vous un soutien, un guide, un maître... Qu’importe le mot, quand on aime et
qu’on estime son mari !
− Elfa, vous ne doutez pas de moi ?
− Pourquoi douterais-je ?... Vos louanges m’enivrent, je deviens femme en me croyant aimée, j’ai
un caprice.
− Vous, mon Elfa ?... Dites un mot et vous serez obéie !
− Marguerite m’a parlé d’un pastel que vous fîtes faire il y a deux ans, et qui est d’une parfaite
ressemblance. Je souhaite ce portrait, mon cher Gaston ; donnez-1e moi.
− Je ne l’ai plus, ma chère Elfa ; je l’ai donné à un ami. Accordez-moi une semaine et vous aurez
ce que vous souhaitez.
− C’est un caprice, je vous le répète et le mien veut une satisfaction immédiate. Me refuserez-vous
la première chose que je vous demande ?
− Eh bien ! Vous l’aurez, dit Gaston, visiblement embarrassé.
− Merci, Gaston… Vous m’aimez ? Jamais, jamais vous n’avez aimé personne autant que moi,
n’est-ce pas ?
− Singulière fille, ne voyez-vous pas la passion sans bornes que vous m’inspirez !
− C’est vrai, dit-elle, en se levant du canapé où tous deux étaient assis ; je vous ménage une
surprise. Permettez-moi de vous quitter quelques instants.
Gaston attendit et, l’entendant revenir, il se leva pour aller au-devant d’elle, mais il s’arrêta, se
croyant le jouet d’une hallucination.
Dans l’entrebâillement des portières de damas apparaissait la jeune fille, imposante et plus belle
que jamais ; elle restait là, encadrée dans ces lourdes draperies, et enveloppait de ses bras un enfant.
Gaston livide la regardait, reculant comme si le démon du remords lui fût apparu ; il ne pouvait
détacher ses yeux, démesurément ouverts, de ce groupe effrayant. Son enfant, l’enfant de Jeanne,
dans les bras de sa fiancée !...
Elfa quittait pourtant sa place, avançant avec lenteur en le suivant des yeux, et quand elle se fut
rapprochée de lui :
− Voici, dit-elle d’une voix sourde et basse, un orphelin qui cherche un père ou une mère !
Gaston ressentait une horrible douleur ; il lui semblait qu’on pressait sa tête et que toutes les idées
fuyaient avant qu’il en pût saisir une seule ; les meubles tournaient autour de lui et d’Elfa qui
attendait un mot, un geste. Le bébé releva la tête et se mit à dire doucement : « Papa ! Papa !... »
Mais les yeux hagards de celui-ci le terrifièrent, il se rejeta sur la jeune fille et se cacha sur son
épaule en pleurant.
− Reste avec moi, pauvre enfant, lui dit-elle ; ne crie plus après ton père, il a tué ta mère !...
Et semblant grandir, tant elle était digne et calme :
− Monsieur, ajouta-elle, j’ai vu votre maîtresse sur son lit de mort ; j’ai recueilli votre enfant que,
d’après vos ordres, on allait porter à l’hospice !... Pendant que vous briguiez l’honneur de m’avoir
pour femme, vous juriez d’aimer encore une fille que vous aviez séduite et dont vous étiez toute
l’existence. Vous trompiez deux femmes. Vous devez comprendre que tout est fini entre nous.
Gaston avait repris connaissance de lui-même ; le coup était brusque, imprévu, mais il ne s’avouait
pas vaincu.
− Elfa, voulut-il implorer, je vous jure que je vous aimais, que je vous aime, et que...
− Ne jurez donc plus, Monsieur ! A Jeanne aussi vous avez fait des serments, pour qu’elle vous
sacrifiât son honneur et sa famille. Mais il vous fallait une grande fortune, et il lui manquait
quelques millions pour porter votre nom. Jamais, Monsieur, je n’appartiendrai à un homme qui,
fiancé, courait chez une autre femme, et qui me tendait la main ayant encore aux lèvres les baisers
de sa maîtresse.
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Elfa s’animait ; cette fille généreuse savait exprimer les sentiments qui l’agitaient ; elle était ainsi
superbe, dans son mépris et son indignation.
Gaston l’aima follement alors. Il ne pensait plus à sa position, à la dot, ni au scandale d’un mariage
rompu. Il voulait qu’Elfa fût à lui.
− Elfa, fit-il suppliant, vous ne devez pas me condamner sans m’entendre ; je suis jeune, élevé dans
un milieu peu austère, je ne vous connaissais pas lorsque je vis Jeanne et lorsqu’elle m’aima. Elle
est morte, que craignez-vous ? On éloignera l’enfant, on le soignera, et je vous aimerai, je vous
bénirai, je vous adorerai toute ma vie. L’indulgence est la qualité des anges. Elfa, ne soyez pas
inflexible pour un misérable caprice de jeunesse !
− Assez ! Monsieur... L’enfant n’est point reconnu, je l’adopterai ; votre caprice a coûté la vie à
une femme, il a fait le désespoir de deux vieillards, et vous appelez cela une misère de jeunesse ?...
− Votre sévérité est trop grande, insista Gaston, cherchez un homme qui n’ait point dans sa vie un
événement de ce genre !... Suis-je responsable de la mort de cette fille, pouvais-je prévoir qu’elle
serait frappée de la sorte ?...
− Vous avez menti, Monsieur. Jeanne est bien morte par vous, à cause de vous. Quant aux coutumes
de votre monde, gardez-les pour vous... Cette scène a trop duré. Veuillez sortir.
Gaston lut une volonté inébranlable sur le visage d’Elfa, et bouleversé, désespéré, il sortit.
La jeune fille, surexcitée par tant d’émotions, voulut en finir de suite et entra chez sa tante.
− Seigneur, s’écria Mme de Valdor, quel est ce bébé, d’où sort-il ?
− Comment le trouvez-vous ma tante ?
− Joli, fort joli, des cheveux blonds bouclés, des yeux bleus... Mais tu es pâle comme une morte,
tu pleures !... Elfa, que se passe-t-il donc ?
− Ah ! Ma tante, dit la pauvre enfant en éclatant en sanglots, que l’humanité vaut peu de chose !
J’ai eu un grand chagrin tout à l’heure.
− Cet enfant, d’où vient-il ? insista Mme de Valdor, qui pressentait un grave événement.
− C’est un orphelin que j’adopte, le fils de Monsieur Gaston d’Alfort avec lequel j’ai rompu !
− Tu as rompu avec Gaston !... Perds-tu la raison !... Tu prends un enfant !... Les invitations sont
faites. Ta toilette est essayée... Elfa, ce n’est pas sérieux... mon enfant, reviens à toi !...
− J’ai toute ma raison, ma bonne tante ; écoutez-moi et vous me jugerez après.
Et elle raconta tout ce qui s’était passé depuis le matin.
− Tu exagères l’importance de cette affaire, dit Mme de Valdor, presque tous les jeunes gens en font
autant... A ton âge avec ta pureté, on ne comprend rien aux passions... Pardi, la grande histoire !
Une maitresse, un enfant, cela arrive tous les jours : les parents ne l’ignorent pas, ils ferment
volontairement les yeux : il faut bien que jeunesse se passe. Tu aurais pu dominer Gaston toute ta
vie avec ce souvenir. Cette femme est morte, c’était une chance ; admets que Gaston est veuf, et
laisse-moi réparer la sottise que tu viens de faire... Et, moi qui te laisse seule avec lui !... Si je m’en
étais douté un instant, je ne t’aurais pas quittée. C’est le premier moment de surprise qui grandit
cette faute à tes yeux, tu reviendras sur cette décision.
− Jamais ! Ma tante.
− Tu sembles, en effet, résolue à maintenir ta volonté… Voilà donc où conduisent les sottes
lectures, les théories absurdes et romanesques !... Quelle belle fin ! Mettre son fiancé à la porte
comme un laquais et garder son enfant ! Tu regretteras ce que tu viens de faire...
− Je regretterai mes illusions sur la bonne foi et l’honnêteté des hommes... Si j’avais failli, moi,
m’excuseriez-vous ?
− Elfa, Elfa, est-ce la même chose ?
− Oui, reprit la jeune fille que la morale de convention de sa tante exaspérait, je suis révoltée contre
l’iniquité du monde. Jeanne meurt de chagrin, reniée de son père et de sa mère, trahie par son
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amant, perdue d’honneur pour avoir cru à l’amour, et Gaston, qui connaît la vie, qui comprend les
conséquences d’une faute, qui la commet, trouvera quand même une fille assez vile, assez dénuée
de fierté, pour se donner lui, porter son nom et accepter ce passé. Non ! Je puis être faible parfois,
mais aujourd’hui, je vous jure que je n’épouserai qu’un homme que je pourrai estimer.
Le petit Jean, qu’Elfa, avait assis sur un fauteuil, s’y était endormi ; elle appela Justine et lui confia
l’enfant. Sa tante, devant une volonté si fermement exprimée, n’osa pas insister davantage, mais
elle montra longtemps à sa nièce le mécontentement que lui inspirait sa conduite.
Habituée à se conduire et à raisonner d’après les sophismes qu’elle entendait louer autour d’elle,
Mme de Valdor ne pouvait comprendre les scrupules et la délicatesse de sa nièce ; la révolte contre
les vices de la société lui semblait une folie. Sa devise était d’admettre ce qui est et de sacrifier à
la forme. Elle fit faire une dernière tentative par Marguerite, qui épuisa vainement près de son amie
toutes les ressources de son esprit, fit inutilement vibrer les cordes de la bonté et de l’amitié. Elfa
fut blessée encore plus profondément, en découvrant que la mère et la sœur de Gaston n’ignoraient
pas ses relations avec Jeanne.
Marguerite répondit aux reproches que lui fit Elfa de ne l’avoir pas éclairée, que tous les jeunes
gens étaient les mêmes, et que Gaston avait préféré se faire aimer d’une ouvrière plutôt que de
s’afficher dans le monde interlope.
− C’est si cher ! conclut-elle cyniquement.
Puis elle ajouta :
− Crois-tu que j’en veuille à Julien parce qu’il a abandonné, il y a trois mois, une demi-mondaine.
Cela lui a coûté quarante mille francs au moins ! Que pouvait-il faire de plus ?
− Adieu, Marguerite, lui dit Elfa ; je suis trop simple pour comprendre ces choses. Aime, sois
heureuse. J’irai au fond de mon Valdor chercher la paix de l’âme, élever l’enfant de ton frère et
employer ma fortune à faire des heureux.
Cette rupture fit le sujet de nombreux commentaires ; les hommes furent surpris, les femmes
applaudirent, mais les jeunes filles n’osèrent se prononcer par prudence ; elles ne voulaient point
éloigner les prétendants qui pouvaient se trouver dans la position de Gaston.
Les parents de Jeanne répondirent au père de Justine une lettre touchante et naïve. Ils abandonnaient
à Elfa leur petit-fils, à cause de leur vieillesse qui leur faisait craindre de n’avoir pas le temps de
l’élever, mais ils ajoutaient que si un jour elle se fatiguait de son rôle de mère adoptive, ils seraient
prêts à recevoir le cher petit. Ils déploraient la sévérité qu’ils avaient dû montrer vis-à-vis de leur
fille, et en faisaient un éloge qui prouvait que leur cœur saignait encore.
Elfa, désirait s’éloigner de Paris, et sa tante ne consentit qu’à regret à l’accompagner à la campagne.
Elles arrivèrent au Valdor la fin d’août.
Un peu plus d’une année s’était écoulée depuis qu’Elfa était apparue pour la première fois à Gaston,
dans toute la grâce langoureuse que lui donnait son apparence presqu’enfantine mais ce n’était plus
cette jeune fille insouciante et faible, qui s’étendait nonchalante sur le satin de sa voiture pour voir
glisser sur l’azur du ciel les flocons de nuées, et qui cueillait les fleurs comme une enfant folâtre,
cherchant un parfum fugitif, une fraîcheur passagère. Ses yeux, à présent, avaient une expression
sérieuse ; elle s’était transformée dans ce terrible moment où elle avait vu cette belle Jeanne
immobile et froide, tuée par l’amour !... Elle avait, en ces quelques minutes, compris la force des
passions, leur puissance sans limite sur ceux qui n’y opposent pas de frein.
Le fruit de ces réflexions avait été de renoncer au mariage, elle ne voulait plus s’exposer à être
exploitée ; elle arrangeait donc sa vie sur cette hypothèse, et voulant habituer sa tante à la laisser
libre, elle la consultait moins souvent sur l’emploi de son temps et de ses revenus. Elle eut à
s’occuper de l’installation du petit Jean et lui fit préparer une jolie chambre dans un appartement
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qu’elle se réserva et où elle espérait travailler sous la direction de son oncle, qui annonçait son
prochain retour.
Ces divers arrangements l’occupèrent plusieurs semaines, et elle ne fit sa visite à Madame Sevar
que quinze jours après son arrivée.
− Combien j’étais impatiente de vous embrasser ! lui dit la bonne dame, en l’entrainant dans la
salle qu’Elfa nommait « la chambre aux roses ». Accordez-moi une grâce, restez avec moi quelques
heures !...
− Bien volontiers, dit la jeune fille, je me reposerai près de vous de la contrainte que je m’impose
souvent pour ne pas blesser ma tante, qui regrette encore ce mariage rompu.
− Votre jeune cœur a besoin d’être consolé, et personne plus que moi n’a compati à l’épreuve que
vous avez courageusement et dignement supportée... Quel est à présent votre état moral ?
− J’éprouve encore parfois un profond découragement, dit Elfa dont les yeux s’emplirent de larmes,
il me semble que j’ai contemplé un horrible tableau dont le spectacle traversera longtemps mes
souvenirs. J’ai vu, en quelques secondes, sombrer mes illusions ; je n’ai plus su comprendre quel
sens on donnait au mot honnêteté, j’ai été ralliée quand je croyais agir avec dignité, j’ai perdu enfin
l’amie de mon enfance.
− Ne la pleurez pas : Marguerite, chère Elfa, ne vous eût jamais comprise ; c’est une vraie fille
d’Eve. Belle et vaine, gracieuse et légère, mais n’ayant guère plus de cœur que d’idées.
− Vous la connaissez ?
− Francis l’a jugée, il m’en a longuement parlé... Il m’a quittée, il y a huit jours, pour aider un
artiste de ses amis qui, ayant été malade, ne pouvait terminer une commande pour une époque
rapprochée ; mon fils travaillera avec lui, et ensemble ils espèrent réparer le temps perdu.
− Monsieur Francis est toujours aussi bon. Dites-lui, chère dame, que s’il connaît quelques
infortunes à soulager, j’ai de l’or à sa disposition, et qu’il me rendra un réel service en m’aidant à
faire le bien avec discernement.
− Il acceptera volontiers, car nous regrettons notre médiocrité devant les misères que nous
voudrions soulager. Ici même, vous trouverez à lutter contre la pauvreté ; une longue maladie suffit
pour ruiner nos pauvres métayers, et vous vous donnerez cette pure jouissance de sécher les larmes
et de réparer les trop fréquentes injustices du sort... Vous avez, dans l’éducation de votre fils
adoptif, une tâche importante à remplir ; c’est dans le jeune âge qu’il faut parler au cœur et à la
raison ; habituez-le à vous estimer, à vous aimer et à vous croire ; évitez de le tromper, l’enfant ne
pardonne pas à ceux qui le guident de se jouer de sa crédulité et de son ignorance. Amenez-moi le
cher petit, je vous aiderai à le diriger et j’essaierai de vous guérir de la tristesse qui reste inscrite
sur votre doux visage.
Elfa sortit soulagée de cet entretien, où elle avait trouvé une âme qui sympathisait avec la sienne.
Elle s’affranchit peu à peu de la tutelle de sa tante et revit souvent sa vieille amie, sans se soucier
des admonestations du curé et des remarques malveillantes.
Elle était attirée par les croyances spiritualistes de Madame Sevar qui, ne trouvant plus que des
cendres dans ce foyer naguère encore tiède de la foi catholique, crut pouvoir chercher à rallumer
une flamme immortelle dans ce jeune cœur, que le néant épouvantait et que l’athéisme révoltait.
Elle apportait toute la douceur d’une main maternelle à soulager cette jeune fille, que la vue du mal
moral faisait autant souffrir que si elle eût été condamnée à regarder quelque répugnante plaie.
Elfa passait près d’elle de longues heures, cousant du linge pour les vieillards ou des layettes pour
les pauvres mères, causant et lisant, selon la disposition de son esprit. Combien elle préférait ses
heures ainsi employées à l’entrainement des fêtes auxquelles elle assistait à Paris. Elle emmenait
Jack qui aidait volontiers la jeune servante à soigner le jardin, et souvent elle déjeunait où dînait
chez sa vieille amie qu’elle aimait d’une tendresse filiale. Parfois elle lui soumettait le sujet de ses
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méditations.
− Je suis encore bien seule, disait-elle ; la grandeur de l’univers m’écrase ; j’ai le vertige lorsque je
vois, avec les savants, tourbillonner ces mondes géants dont je ne conçois pas bien l’existence ; je
tremble de ma petitesse, et le Dieu des chrétiens, qui ne surveille que la terre et s’occupe de chacun
de ses fidèles, était bien plus appréciable à ma faiblesse ; je lui parlais, je l’implorais, il pouvait
m’exaucer ; tandis que cette Intelligence, créatrice d’astres innombrables, d’êtres infinis, me
terrasse sous sa grandeur.
Comment s’occuperait-elle des débats de mon âme, des larmes que je verse, de ma naissance, de
ma vie, de ma mort, alors que sur la terre, je ne suis pas plus qu’un grain de sable perdu dans
l’océan ?... Quand j’ai longtemps pensé ainsi, je redeviens triste, je suis accablée de mon isolement.
− Ne pourriez-vous admettre, chère enfant, qu’il existe entre ce maitre souverain et l’homme des
créatures intermédiaires, intelligences subtiles, dégagées des misères de la matière, qui veillent sur
nous et mesurent nos douleurs à nos forces et à nos fautes ?
− Je crois vous comprendre, ce sont presque les anges des chrétiens.
− Ils en diffèrent essentiellement au contraire, car les anges vivent au ciel d’un bonheur que nous
ne comprenons pas ; leur naissance a été une injustice. Pourquoi les a-t-on créés anges pour
l’éternité, tandis que nous avons été créés hommes pour l’être toujours aussi ? Notre bonheur au
ciel ne doit égaler jamais celui de ces privilégiés. Concevez-vous un Dieu qui ne fait pas heureuses
toutes ses créatures et les met au monde avec des instincts pervers et une destinée fatalement bonne
ou mauvaise ?
− Mais ces êtres intermédiaires, dont vous soupçonnez l’existence, quels sont-ils, d’où naissent-ils
?
Je suppose que ce sont des âmes ou des esprits, peu importe le mot, qui, ayant souffert et travaillé,
ont conquis le droit de s’élever dans la hiérarchie des êtres intelligents, qui ont su vaincre leurs
penchants mauvais, leurs passions terrestres, et qui ont pour théâtre de leurs travaux, l’éther azuré
les astres scintillants dans l’infini, pour maitre suprême le Créateur, et pour but le progrès et le
bien. Ceux-là doivent parler notre conscience, quand nous cherchons inquiets, la route de la vertu
; ils doivent compatir à nos maux, étendre sur nos souvenirs douloureux le voile de l’oubli et nous
aider dans cette triste épreuve : la vie terrestre.
− Pourquoi donc souffrons-nous ? demanda Elfa pensive ; ceux qui ne commettent pas de
mauvaises actions ne sont point les plus heureux.
− Je ne saurais expliquer cette anomalie apparente que par la préexistence, qui nous a laissé la tache
originelle, non pas celle d’Adam, mythe ridicule de nos jours, mais par la faute réelle, commise en
connaissance de cause avec la responsabilité que confère la raison.
− Nous aurions déjà vécu ? interrogea Elfa.
− Pourquoi non ?... La logique n’est pas rebelle à cette conclusion ; c’est la plus sensée, la plus
consolante pour l’humanité, car elle explique tant de vies données à la douleur !
− Mais on se souviendrait !
− Vous souvient-il du jour où votre mère vous mit au monde, de votre enfance ?... Si je vous priais
de me dire l’emploi du temps d’une de vos années, mille faits déjà vous auraient échappé. Certaines
maladies nous enlèvent la mémoire. Le sommeil nous laisse vivre et peuple nos nuits de rêves que
parfois nous trouvons insensés ; pourquoi ne reproduit-il pas des tableaux déjà vus, au lieu de nous
présenter des personnes étrangères, de nous faire voyager dans des pays inconnus, de nous faire
endurer des maux que jamais nous n’avons ressentis ?
Certains songes se réalisent et, le matin, nous retrouvons les réminiscences de cette vie factice, qui
a une importance réelle puisqu’elle remplit le tiers de l’existence humaine. Ne pouvons-nous
oublier, en nous incarnant, les siècles durant lesquels nous avons peut-être vécut, et revenir ici-bas
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condamnés à la douleur, parce que nous avons failli antérieurement ?
− Vous supposez donc que j’ai péché, souffert déjà et que je suis sur terre pour réparer mes fautes
passées ?
− Pour les effacer, mon enfant, ou pour vous élever progressivement à une perfection morale, qui
vous délivrera des liens matériels.
− Les heureux du jour seraient donc plus élevés en moralité... C’est contestable, objecta Elfa.
− Ils sont condamnés à l’épreuve du bonheur.
− Le bonheur saurait-il être dangereux ?
− L’égoïsme n’a souvent pas d’autres causes, et l’orgueil le suit ; ce sont les écueils où viennent
échouer bien des natures faibles et bonnes ; le dévouement et la solidarité ne sont plus guère
compris des hommes trop heureux.
− Où avez-vous puisé toutes ces idées neuves et étranges pour moi ?
− Dans le malheur, la solitude, le travail et dans l’étude des observations que les hommes ont
laissées pour servir de flambeau à leurs frères souffrant du doute. Cette croyance est le fruit de la
sagesse des nations ; votre oncle a étudié l’histoire des croyances antiques ; il a longtemps habité
l’Hindoustan, interrogeant les philosophes de toutes les sectes.
− Vous connaissez mon oncle ! s’écria Elfa surprise.
− Nous avons la même foi.
− Vous me troublez, reprit la jeune fille ; ma pauvre tête s’assimile mal ces idées neuves, j’ai besoin
de m’assurer que c’est vous qui me parlez et que je suis saine d’esprit. Je cherche sans cesse le
pourquoi de tant de problèmes, qui me préoccupent depuis que vous m’avez appris à penser…
Vous avez souffert, dites-vous, chère Madame, êtes-vous consolée par vos croyances ?
− Ici-bas, chère enfant, nous ne pouvons souhaiter qu’un bonheur relatif ; sans la foi inébranlable
qui me soutient j’aurais succombé, car j’ai été l’instrument du malheur des miens.
La vielle dame resta pensive et ne releva la tête qu’après une longue méditation qu’Elfa respecta.
− Voulez-vous connaître mon histoire ? demanda-t-elle ; elle est douloureuse, mais vous en
retirerez quelques enseignements et me comprendrez mieux, lorsque vous saurez à quelle influence
j’ai dû les douleurs qui ont abreuvé mon existence.
− Je naquis en Espagne. Mon père était Français et ma mère Espagnole ; elle était belle, riche, et
suivit son mari à Paris. Elle devint veuve peu après avoir quitté sa patrie, où elle n’osa retourner,
ayant épousé mon père contre le gré de sa famille.
Elle m’éleva avec soin, me vouant à la madone, me couvrant d’amulettes, de scapulaires et de
médailles. A dix ans, j’entrai au couvent, et ma dévotion augmenta au point qu’à l’âge de quinze
ans, je voulus me consacrer à Dieu. Mais ma mère, effrayée, me reprit et me conduisit dans le
monde, où l’on me rechercha pour ma fortune et, ma beauté qui faisait sensation.
Je rencontrai M. Sevar ; c’était un homme froid, d’un caractère opposé au mien, mais d’une extrême
bonté et d’une exquise délicatesse ; il m’aima et me demanda à ma mère ; celle-ci exigea que
nous attendissions un an pour nous bien juger réciproquement. Cette année ne fit que m’attacher
davantage au père de Francis ; je n’avais pas dix-sept ans lorsque je l’épousai.
Je fus passionnément aimée, et mon mari possédait tout mon cœur ; il avait vingt-cinq ans, mais il
était aussi sérieux que s’il en eu quarante. Nous voyageâmes quelques mois, et à notre retour à
Paris, il reprit la direction de ses affaires, tandis que je retournais à mes pratiques religieuses.
J’avais pour confesseur un homme d’un âge respectable, son aspect seul m’inspirait la crainte ; je
vois encore cette tête décharnée, ces yeux noirs dardant leur regard du fond d’orbites creuses, ces
cheveux noirs et ce teint jaune qui me le faisaient comparer un cénobite. Ce prêtre était convaincu,
il vivait pour attirer les âmes vers la céleste patrie ; intolérant, fanatique, mystique, il me parlait
sans cesse d’un avenir spirituel et m’engageait à faire de mon intérieur un modèle d’austérité,
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d’obéissance aux lois catholiques.
J’étais jeune, aveuglément croyante ; mon mari avait essayé de me dessiller les yeux, mais le
supposant hérétique, ma douleur avait été si vive, si exubérante de larmes et de sanglots, qu’il
renonça à provoquer de nouvelles scènes de ce genre. Si j’avais eu pour directeur un homme
intelligent, il m’eût, sans aucun doute, conseillée d’une façon plus en rapport avec les exigences de
notre siècle et de la société ; mais n’est-ce pas un grand mal que la paix d’un ménage, le bonheur
d’une famille soient soumis au hasard du plus ou moins de tolérance d’un membre du clergé ?
Mon mari avait de nombreuses relations, des amis partageaient souvent nos repas ; j’eus des
discussions à cause des jours maigres. M. Sevar me démontrait qu’étant seuls nous étions libres de
nous astreindre aux ordres de l’Eglise, mais qu’il ne fallait, pas y condamner nos convives. Je
répondais que je n’encourrai pas la responsabilité d’une pareille faute ; il insista, je m’entêtai, et il
emmena dorénavant, diner au restaurant les amis qui venaient ces jours-là.
Puis, cette habitude s’étendit aux autres jours ; il rentrait quelquefois tard, et je souffrais
cruellement, car j’étais jalouse comme toute fille d’Espagne.
Francis commençait à marcher, et l’affection qu’il m’inspirait m’aidait à supporter l’abandon de
mon mari. Je priai pourtant mon confesseur de m’accorder des dispenses, jugeant qu’une
concession retiendrait M. Sevar plus souvent près de moi. Il fut inexorable, me montra l’enfer
entrouvert pour m’engloutir avec les miens, loua mon zèle, et je le quittai en lui promettant de
n’hésiter jamais entre un bonheur passager et une éternité de délices.
Mon mari, occupé tout le jour, passait volontiers quelques heures en famille ; il caressait son enfant,
se montrait plein d’attentions pour ma mère, qui habitait la même maison que nous et qui
m’encourageait dans mes pratiques dévotieuses ; il nous apportait des livres que nous rejetions s’ils
n’étaient approuvés le lendemain par notre confesseur. Les jours de fête, si, au lieu de la classique
promenade à la campagne, il m’offrait le théâtre, j’en sortais scandalisée et je refusais d’y retourner.
Le temps passait, la méfiance augmentait entre nous ; je donnais de riches prébendes à 1’Eglise,
vivant dans l’espoir d’une béatitude immortelle. J’étais sincère, absolument persuadée que te prêtre
représente Dieu et qu’il est infaillible ; ma foi était de granit, tout glissait sans rien entamer de sa
profondeur et de sa solidité.
Francis grandissait ; on voulut le mettre en pension, ce fut le signal d’une lutte terrible.
Soutenue par ma mère et le prêtre, je prétendais donner mon fils à ceux qui possédaient ma
confiance, mais mon mari parla en maître et me montrant ma fille encore toute petite :
− Et d’elle aussi, ajouta-t-il, je serai le maître.
Je fus cruellement humiliée ; je me crus victime, je mêlai mes larmes à celles de ma mère, et
ensemble nous fîmes des prières, des neuvaines pour obtenir que l’âme de mon fils ne soit pas
perdue. Bientôt, je m’adonnai avec passion aux moindres pratiques religieuses, pour combler le
vide qui se creusait entre mon mari et moi. Nous nous aimions pourtant encore, mais les cendres
étouffaient peu à peu le reste des flammes de notre premier amour.
Ma mère mourut, et la vie continua comme je l’avais faite ; j’avais lassé mon mari, qui était devenu
indifférent à toute idée religieuse, et j’avais pu placer ma fille dans un établissement pieux ; elle
marchait sur mes traces.
Francis avait seize ans, lorsqu’un matin, je m’en souviens comme d’aujourd’hui, mon mari
m’appela dans sa chambre ; il avait les traits altérés.
− Pepa, me dit-il, nous sommes presque ruinés ; il faut renoncer aux larges dons que vous faites à
l’église, réformer l’emploi de votre temps, soigner votre ménage et veiller aux dépenses, au lieu de
passer vos heures en prières.
Je fus consternée ; puis j’éclatai en imprécations, lui reprochant son incrédulité qui avait appelé le
malheur sur nous, maudissant les impies, les athées, et lui révélant dans ma colère ce que toujours
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j’aurais dû lui cacher, c’est j’avais été prévenue par la sainte milice qu’il m’avait été infidèle.
Il m’écoutait soucieux et sombre. Pour la première fois depuis dix ans, cette belle tête triste,
ennuyée impassible, m’émut et je sentis tourbillonner encore cette passion que l’Eglise avait cru
complètement étouffer. Je continuai l’énumération de mes griefs, mais les larmes me gagnaient, et
je tombai sans force dans mon fauteuil.
Il s’accouda à la cheminée et me regarda avec pitié.
− Pauvre femme ! dit-il, si vous n’aviez pas d’enfants, je vous ferais libre. Il vous resterait assez
de fortune pour vivré modestement ; quant moi, je suis si las de la vie que je mène, que j’en verrais
arriver le terme avec un vrai soulagement. Je n’ai pas ce droit, je suis père. Vous me faites des
reproches, écoutez les miens :
− Quelle existence m’avez-vous faite ?... Vous avez mis entre nous une barrière qui grandit chaque
jour, vous êtes allée régulièrement dire à un homme vos secrets les plus intimes. Vous l’avez
déclaré le maître de votre âme. Pourquoi n’aurais-je pas été jaloux à mon tour ? Je tenais plus à
votre cœur, à votre esprit, qu’à votre beauté. J’essayai en vain de vous élever jusqu’à moi, toujours
cet homme noir se dressait entre nous. Une discussion futile a commencé notre désunion. Après,
qu’avons-nous été l’un pour l’autre ?... Vous me reprochez mon inconduite. Suis-je donc encore
aimé de vous ? N’avons-nous pas chacun notre chambre et notre liberté ; vous, courant le matin à
la messe et priant longuement le soir ; moi, m’étourdissant, je ne sais même plus comment !...
Malheureux comme un paria, éloignant le fils de sa mère et sentant naître chez ma fille une hostilité
sourde... Elle est parbleu jolie, votre dévotion ! Voyez ses œuvres ! Vous n’êtes plus une femme,
mais une chose qui remue sous l’impulsion de n’importe quel homme vêtu du froc. Vous n’êtes
pas mère ! Vous ne voyez en vos enfants que des élus ou des damnés, et si vous les sauvez, vous
admettez qu’ils iront béatement chanter des cantiques, pendant que leur père se tordra dans
d’éternelles tortures, parce qu’il n’aura pas partagé leurs convictions. Et ce misérable qui vous a
enlevée à moi, votre confesseur, votre directeur, votre verbe, vient de fuir sous l’accusation d’actes
monstrueux. Quoique je ne vous fasse pas l’injure de vous soupçonner, vous ne serez pas à l’abri
des critiques mordantes ; on connait vos habitudes, vos longues stations dans les églises et vos
visites cléricales... Vous étiez intelligente, très intelligente même, et vous avez cru niaisement, sans
jamais permettre à un savant, à un ami, de discuter devant vous la valeur d’un article de foi. Encore
un peu vous auriez soutenu, si vos directeurs l’eussent exigé que la terre est immobile !... Votre
ignorance, l’ineptie de vos arguments m’ont fait cent fois rougir, et votre fanatisme a tout paralysé,
même votre bonté et votre tendresse conjugale. Maintenant jugez, par le résultat, de la valeur de
vos neuvaines ; tout est perdu, votre bonheur, le mien et, avec notre fortune, l’avenir de nos enfants
!
Alors je vis couler ses larmes. Mon amour se ravivait, je comprenais que c’était entre nous une
rupture complète ou un rapprochement.
− Franck, lui dis-je, jurez-moi que vous ne calomniez pas le prêtre X...
− Sur mon honneur, je vous le jure, et demain d’autres vous le diront.
− Je veux essayer, lui dis-je tremblante, d’être moins intolérante, voulez-vous m’y aider ?
− Vous, fit-il, vous... non, je ne crois plus à votre sincérité !
Et il ajouta avec une poignante ironie :
− Vous vous trompez ; je n’ai plus d’argent, et vous en avez besoin pour vos églises, n’est-ce ?
Vous m’en avez pris plus d’une fois, m’avez-vous cru aveugle ?... Je ne vous aime plus !... Je n’ai
que mes enfants... Sans eux !... Et prenant un pistolet qui était sur la cheminée, il fit le geste de le
porter à son front.
Je perdis la tête, je voulus lui arracher l’arme ; le coup partit, j’entendis un cri, je le crus tué et je
tombai sans connaissance.
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Je me réveillai dans une modeste maison de campagne, située aux environs de Paris ; mon mari
était près de moi, Francis et ma fille lisaient. Je cherchai à me souvenir, je ne pus y parvenir, mais
je compris peu à peu que depuis deux mois j’étais malade et que j’avais donné de grandes
inquiétudes aux miens. Quand je fus mieux, mon mari m’apprit que nos affaires étaient en ordre,
notre honneur intact, et qu’il avait sauvé du désastre un revenu suffisant pour assurer le pain
quotidien.
Je m’habituai peu à peu à notre vie notre vie nouvelle ; plus un prêtre ne dépassait le seuil de notre
demeure. Franck m’instruisait ; mon fils et ma fille m’entouraient de soins, et je sentais fondre
toute cette glace qui c’était amoncelée autour de mon cœur. Francis était d’une précocité
remarquable ; il s’était éloigné du clergé, effrayé de l’exemple que je lui donnais, mais il aurait
voulu soulager la douleur de son père, dont l’amertume n’était tempérée par aucune croyance
consolante ; il étudia la philosophie et rencontra dans la famille d’un de ses condisciples une foi
éclairée, des idées spiritualistes qui l’intéressèrent. Il remplit chez nous le rôle de pacificateur.
Il lisait avec un talent remarquable, et substituait lentement à mes livres mystiques des ouvrages
d’un style élevé, d’un déisme pur ; il se faisait doux et tendre pour moi, et ce fils me sauva des
terreurs d’une religion que je croyais outrager en ne la pratiquant presque plus.
J’arrivai au doute, ma fille me suivait ; ensemble nous discutions, nous causions longuement ;
enfin, après des alternatives de terreurs et d’espoir, j’élevai mon esprit presque au niveau de celui
de mon mari et de mon fils. Je les entendais, je les comprenais. Mon mari avait une place à Paris ;
il partait le matin avec Francis pour ne rentrer que le soir, et me témoignait une estime, une affection
qui me touchaient vivement ; nous arrivions l’un et l’autre à oublier le passé.
Pourtant, comme si la leçon n’avait été, ni assez terrible, ni assez complète, j’éprouvais encore pour
tout homme pourvu du droit sacerdotal, un respect, une espèce de vénération qui tenaient à
l’habitude. Un prêtre, nouvellement établi dans l’endroit que nous habitions, me sollicita de visiter
quelques pauvres ; j’y fus, je le rencontrai souvent ; il me pria d’entrer, une ou deux fois, à la cure
pour me remettre des livres ; il fut aimable et me demanda la permission de venir chez moi. Je
n’osai point la lui refuser, et un jour qu’il était entré, disait-il, pour me parler d’une œuvre de
bienfaisance, il me fit rougir sous l’ardeur de ses regards. J’étais bien belle encore, et la passion,
parlant plus haut que la prudence, il me fit, à ma profonde stupéfaction, une déclaration ridicule.
J’étais muette de dégoût et d’horreur, lorsque mon mari rentra ; il entendit les derniers mots de cet
homme, pâlit affreusement, mit la main sur son cœur et s’affaissa. On le ranima, mais pour peu
d’instants. Le prêtre était parti aussitôt.
− Pepa, me dit mon pauvre Franck, ce prêtre ?...
− C’est la première inconvenance qu’il s’est permise, je vous le jure, lui répondis-je.
− Je vous crois, mais jurez sur l’immortalité de votre âme, sur la mienne... sur celle de vos enfants,
que jamais... jamais vous ne reverrez un prêtre, ni chez vous, ni à l’église. Jurez ou je vous maudis
!...
− Je jure, m’écriai-je éperdue, que je t’aime, que morte ou vive je veux partager ton sort, et que je
romps à jamais avec l’Eglise et le clergé !
− Bien, murmure-t-il, puis il m’attira sur sa poitrine et m’embrassa, ainsi que ses enfants ; un flot
de sang l’étouffa, et il mourut en nos bras.
Mes regrets furent déchirants ; en un an je devins vieille, et personne ne reconnaissait dans cette
femme aux cheveux blancs, à la face ridée, cette belle et séduisante espagnole. J’avais trop été
châtiée dans les miens pour retourner à l’Eglise. Francis le comprit ; très instruit, un peu rêveur,
déjà philosophe, il vint à moi m’offrir l’affection de sa vie entière ; il m’aida de son instruction, je
lus beaucoup, j’acquis un fond sérieux, je basais ma nouvelle foi sur la science, et je retrouvais le
calme.
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Comment transformation peut-elle être aussi complète ? C’est souvent ce que je me demande
encore. Tout mon être se renouvelait dans cette dure école de l’adversité ; je devins aussi ardente
libre-penseuse que j’avais été fervente catholique. Je savais trop les dangers d’une foi aveugle pour
n’en pas garer ma fille.
La mort de mon mari nous laissait dans une condition précaire ; ma fille avait une voix superbe,
elle était douée d’une organisation musicale supérieure et désirait continuer des études qui
pouvaient lui créer des ressources dans l’avenir. Elle avait une grande beauté mais elle était frêle
et délicate ; je veillai attentivement pour lui éviter toute fatigue et tout travail exagéré. Je vivais
pour ces êtres chers, Francis et Renée. Tous deux me faisaient espérer que je me reposerais enfin
de mes douleurs en contemplant leur bonheur.
On prédisait à Renée, un avenir brillant, mais elle avait mon sang ; à seize ans, elle aima, comme
elle pouvait aimer, de toute son âme. André, artiste comme elle, avait du talent et des qualités
morales, qui me le faisait souhaiter pour gendre. Il n’était pas riche, et je résolus d’attendre qu’il
eût une position acquise avant de l’unir à ma fille dont la santé m’inquiétait souvent.
Un soir, j’étais absente, un homme se présente pour me parler ; Renée le reçoit, mais bientôt il
l’insulte en l’accusant d’accaparer son fils pour sa fortune.
− Qui êtes-vous ? demande ma pauvre enfant.
− Le père d’André, qui, pour suivre une carrière que sa mère et moi méprisons, a quitté la maison
paternelle.
Ma fille ne l’écoutait plus ; André, l’amour, l’espérance de sa jeunesse, l’avait trompée ; il ne
l’estimait donc pas, puisqu’il lui avait caché les obstacles que son mariage rencontrerait !
Je rentrai, j’intervins, je compris tout : on avait pris des renseignements sur notre position et nos
opinions. Le père d’André, imbu de mesquines idées d’une petite ville dévote, ne pouvait consentir
à laisser ma fille épouser son fils. André survint, il protesta de sa sincérité.
− J’aime Renée, dit-il, et n’épouserai qu’elle !
A ces mots, son père, fou de colère, le menace de le priver de la modique pension qu’il lui faisait
et de ne le revoir jamais. Bientôt, André fut mandé par sa mère malade ; on le retint, on fit
disparaître les lettres qu’il écrivait et celles qui lui étaient adressées. Ma fille, se croyant oubliée,
tomba en langueur, et je la perdis. Ce dernier malheur faillit me tuer. Francis me restait ; il consacra
sa vie à l’adoucissement de la mienne, et les années nous ont donné le repos et l’espoir.
− Vous le voyez, Elfa, toute ma vie a été une épreuve ; j’ai préféré une aveugle croyance aux luttes
de la raison, et ceux que j’aimais ont succombé aux suites de mon aveuglement. Je sais qu’on peut
être pieuse, dévote même, sans subir aucun des maux que j’ai endurés, et que toutes les femmes ne
sont point enthousiastes de leur religion comme je le fus. J’ai expié cruellement le malheur d’avoir
eu une mère trop fanatique, j’ai gémi sur mes erreurs passées, et aujourd’hui, je jouis d’un bonheur
relatif ; quant à l’avenir, j’espère fermement retrouver, au-delà de la terre, les êtres bien-aimés que
j’ai perdus.
Souvent leur pensée me fait oublier mon isolement, et je crois, dans le calme de mon enclos fleuri
ou dans cette chambre, lorsque l’ombre du soir l’envahit, entendre l’esprit de ma fille parler au
mien ; si le regret fait encore couler mes larmes, une voix intime me relève et me console. Franck
et Renée restent vivants pour moi, car ces âmes d’élite, ces cœurs d’or, ces créatures tendres et
bonnes n’ont pu disparaitre à jamais en ne me laissant qu’un souvenir, qui serait le plus cruel des
dons faits aux hommes, s’il ne devait être qu’une déception et une source de désespoir. Non, nous
n’inventons rien, l’idée de l’immortalité n’aurait pas germé dans l’esprit des humains si
l’immortalité était un mot vide de sens.
Elfa pleurait, en serrant les mains de cette martyre d’une dévotion exagérée.
− Je ne croyais pas, lui dit-elle, que vous eussiez un pareil passé ; je vous comprends, vous avez
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voulu me prouver qu’on ne saurait à demi appartenir au clergé ; on est à lui ou hors de lui, clérical
ou libéral : je dois donc choisir.
− Peut-être n’est-ce pas encore utile pour vous, mais un jour viendra où vous direz comme moi
« J’ai été deux, celle du passé qui n’est plus, et celle du présent qui a vaincu. »
− Combien je vous aime pour votre confiance, dit Elfa en l’embrassant, et combien vous êtes grande
ayant tant souffert !
Jamais l’hiver ne sembla moins long à Elfa que celui qu’elle passa au Valdor. Elle ignorait l’ennui,
trouvant parfois les journées trop courtes, partageant ses semaines entre les actions de bienfaisance,
les épanchements de l’amitié, l’éducation de l’enfant et l’étude d’un art pour lequel sa vocation
s’affirmait.
Francis était de retour depuis longtemps et lui donnait des leçons régulières. L’intimité s’établissait
entre elle et le peintre sur une base fraternelle, qui ne permettait à la jeune fille aucune équivoque
; ils causaient ensemble près de Madame Sevar, discutaient quelquefois, calculaient les secours à
envoyer à telle ou telle famille, puis Francis regardait l’heure et remontait dans son atelier pour y
continuer quelques bouquets. Peut-être que, sans le soutien de sa vieille amie, Elfa eût éprouvé
quelque peine à se soumettre à la vie presque austère qu’elle s’était imposée, mais elle se retrempait
dans cet intérieur paisible et en sortait assez forte pour tenir les combats que sa tante lui livrait
parfois.
L’oncle Charles était rentré au château dans le courant de janvier. Lorsqu’il parut pour la première
fois dans le salon commun, Elfa fut émue de la tendresse qu’il lui témoigna ; elle lui avait écrit
assez souvent, mais les réponses de l’oncle étaient si concises, si laconiques, que la jeune fille avait
cru y trouver la sécheresse du cœur.
− Tu es une brave créature, dit-il, en l’embrassant, tu as enfin compris que nous sommes ici-bas
pour nous entraider ; une mère meurt, tu la remplaces. L’enfant est un bâtard, tu l’aimes davantage.
Bien, ma fille, je t’estime.
Et faisant approcher le petit Jean, qui restait craintif devant lui :
− Montre-moi ton visage, tes yeux expriment la candeur et non l’effronterie, plus de timidité que
de témérité. Quel sera ton défaut dominant ?... Orgueil, paresse, lâcheté, égoïsme, avarice,
prodigalité, sensualité ?... Laisse-moi t’observer... Elfa, cet enfant est bien doué, le principe
spirituel n’est point entaché de vice ; il y aura une certaine légèreté de caractère à réformer, mais
on s’occupera de lui. Je serai son professeur... Qu’en fera-t-on ?... Il faudra y réfléchir !... Tu dois
travailler avant tout à lui donner des principes d’une moralité rigoureuse ; l’enfant est malléable
comme la cire. Nous en ferons un honnête homme, un citoyen et tu auras bien mérité de l’humanité,
ma fille !
Madame de Valdor se montrait de plus en plus hostile aux tendances libérales de sa nièce, mais
l’oncle intervenait à propos, et Elfa lui en savait gré. Elle devint la commensale de la tourelle du
fou, comme on nommait la retraite de l’oncle, et y travailla avec assiduité.
En vain le bon curé du village avait essayé de la retenir sur la pente glissante du gouffre, qui devait
engloutir son âme ; en vain, l’ancien directeur de sa conscience lui avait-il écrit, à l’instigation de
Madame de Valdor, la jeune fille ne s’amendait point.
Les arbres se couvrirent de verdure, la campagne reprit sa fraiche parure, et Elfa se montra moins
disposée que jamais à quitter le Valdor.
Sa tante ne put résister davantage à lui témoigner son mécontentement, et un soir de mai, elle la
retint près d’elle, en lui formulant sa volonté d’avoir une explication décisive.
− Elfa, lui dit-elle, vous faites folie sur folie, et vous ne pouvez espérer que je resterai impassible
devant les sottises que vous accumulez. Non contente de rompre un mariage qui aurait réalisé le
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plus cher de mes vœux, vous adoptez un enfant, et quel enfant, grand Dieu !... Celui d’une fille
sans honneur. Vous ne voyez personne de ma société, vous n’assistez plus à l’office divin, vous
souriez des remontrances de notre respectable curé, et pour comble d’insanité, vous ne passez pas
une semaine sans faire de longues visites à des gens sans titre, sans fortune, ni considération. Puis,
sans mon assentiment, vous les recevez, et avant-hier, cette femme irréligieuse descendait avec
vous les marches du perron.
Elfa avait légèrement pâli.
− Est-ce tout, ma tante ? demanda-t-elle.
− N’est-ce point assez, et voulez-vous me railler ?
− Je ne veux ni vous railler, ni vous contrarier, ma chère tante, et, puisque vous souhaitez une
explication, je vais essayer de me faire comprendre : j’ai vingt-deux ans, mes compagnes sont
presque toutes mariées et jouissent, grâce à cela, d’une liberté dont elles abusent parfois, mais que
personne ne leur conteste. Vous le savez, j’ai fait mon possible pour vous être agréable et pour me
conformer aux coutumes, qui ne permettent pas qu’une fille de mon âge puisse revendiquer sa part
de libre-arbitre. Je suis à jamais guérie des mariages de convenance, et par conséquent condamnée
au célibat, car ma fortune est trop considérable pour que je puisse prétendre être épousée pour moi-
même. Cela étant, que peut-être mon existence, si je ne la conforme pas à mes goûts ? Vous
n’imaginez pas, je suppose, que mes heures se partageront entre un point de tapisserie, une lecture
édifiante et une partie de cartes. Non, c’est le seul, le meilleur privilège que nous donne la fortune,
que celui d’élever notre esprit, de nous instruire, de faire le bien et, si l’on en est capable, de se
distraire en s’adonnant à un art ; j’ai commencé à suivre ce programme, rien ne m’en fera dévier...
Quant à l’Eglise, je ne crois plus ! Irai-je pratiquer un culte qui n’apporte aucune satisfaction à mon
cœur ? J’observe, et je trouve au seuil et jusqu’au sanctuaire de vos monuments catholiques,
l’orgueil et la rapacité, le dédain du mérite, l’égoïsme ; je n’ai plus la faiblesse de m’associer à ces
choses. Libre à vous de trouver votre curé respectable ! Comme homme, il l’est certainement ; mais
comme représentant de Dieu, il froisse toutes mes susceptibilités. Lorsqu’il est bien repu, après
diner, et que je l’entends égrener, aussi béatement que son chapelet, de petites méchancetés sur les
gens que j’estime, quand il convoite un chiffon pour un autel ; un bijou pour une statue, je me
demande ce qu’il peut avoir de commun avec la divinité.
S’il veut rétorquer les vérités scientifiques, quelle pauvreté d’arguments ! Et s’il prêche l’égalité, à
laquelle il ne croit pas, y a-t-il rien d’aussi pitoyable ? Car, vous ne contesterez pas qu’il ne vous
blâme jamais ; vous êtes impeccable, étant Madame de Valdor, noble et riche ; vous manquez la
messe pour un mal de tête, vous mangez gras si, le vendredi, la marée n’arrive pas à temps ; vous
pouvez médire un peu, traiter avec hauteur ceux qui ne possèdent rien, faire travailler vos
domestiques le dimanche, si une garniture manque à votre toilette. Qu’une pauvre paysanne en
fasse le quart, on n’aura pas d’expressions assez fortes pour flétrir sa désobéissance aux lois de
l’Eglise. Persuadez-vous bien, ma bonne tante que je ne veux plus être sous la tutelle d’un directeur
spirituel ; je veux prier quand bon me semblera, sans église, sans autel, sans encens et sans pompe,
à la seule clarté du soleil ou des étoiles ; je veux être mon propre juge, et vous déclare que je regarde
comme un devoir sacré la sincérité en fait de croyance religieuse.
Madame de Valdor était stupéfaite, elle n’avait jamais entendu rien de pareil.
− Elfa, lui dit-elle, est-ce toi qui me braves, toi que j’aimais et en qui j’espérais pour soutenir ma
vieillesse ?
− Je la soutiendrai, ma tante chérie, dit la jeune fille en lui prenant les mains, mon affection pour
vous ne s’est pas amoindrie ; ne suis-je pas la première à prévenir vos désirs ? En quoi vous ai-je
manqué de respect ? En devenant enfin quelqu’un, en sortant du modèle uniforme des filles du
monde pour revendiquer ma liberté de conscience. Vous n’exigerez pas que je descende jusqu’à
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l’hypocrisie en pratiquant une religion que ma raison repousse ; vous ne voudrez pas me priver
d’une société qui m’est chère. Madame Sevar m’aime, m’instruit, et vous ne pouvez me rendre
solidaire de l’ignorance et de la niaiserie de ceux qui l’ont faussement jugée.
− Mon enfant, pour le monde, sauve au moins les apparences ; pratique un peu.
− Comment ! Ce que je refuse à vous qui m’êtes chère, je l’accorderais à cette tourbe ridicule et
sotte que vous nommez le monde !... La belle chose, en effet, que cette hydre à mille têtes, à qui
l’on jette, dans un ridicule effroi, sa conscience ; qu’on interroge sans cesse, qu’on veut satisfaire
dans les moindres détails de son existence ; dont on se préoccupe si l’on perd un parent, si l’on se
marie, si l’on aime, si l’on meurt, et qui nous donne en retour, quoi ?... Une éternelle critique !...
Car jamais il n’est content, ce tyran qui renferme tous les vices, qui conclut d’après ses défauts, qui
juge d’après ses passions, qui prend tout et ne donne rien.
Elfa s’était animée en vain, sa tante restait consternée ; elle persistait à croire que sa nièce se perdait.
Elle ne pouvait apprendre à raisonner à son âge, l’habitude la dominait, et elle préférait se
retrancher dans un entêtement absolu plutôt que de suivre sa nièce.
− Elfa, dit-elle encore, il est impossible que j’accepte sans lutter ces fausses et mauvaises théories ;
dois-je te menacer de t’abandonner et de te déshériter ?
− Pour vous conserver près de moi, ma tante, je suis prête à faire bien des sacrifices, mais ma
conscience doit passer avant mon affection pour vous. Je suis résolue à maintenir mes droits.
Pratiquez, jamais je ne me permettrai de le trouver mauvais, mais n’essayez pas d’entraver l’essor
de mes idées nouvelles.
La jeune fille prit seule la route du parc ; il faisait encore frais, un brouillard intense enveloppait la
terre.
− Ainsi, se disait-elle c’était vrai, la lutte commence, ma tante me quittera !... Je suis seule, n’ayant
pour tout soutien que cet intelligent et étrange vieillard, dont l’âge avancé ne me promet pas une
longue carrière. J’aime cet enfant doux et charmant, mais il m’échappera peut-être un jour. J’ai cru
à l’amour, on m’a trompée. J’ai rêvé d’aimer, j’y ai renoncé. Je fais quelque bien sans en attendre
même de la gratitude. Quel sera donc mon avenir, mon but, mon idéal ? Madame Sevar me l’a dit :
Le devoir !... Mais bien connaître son devoir est-ce toujours facile ?
Elle marchait, pensant ainsi et se sentant prise d’une tristesse indéfinissable, lorsqu’elle entendit
en même temps que son nom des pas précipités ; elle se retourna et se trouva devant Francis.
− Mademoiselle, disait-il, haletant, venez vite, par pitié ! Ma mère se meurt, j’accours à pied, on
m’a dit que vous étiez dans le parc. Votre oncle est sorti pour voir un pauvre malade, je désirais
l’emmener aussi. Hâtez-vous.
− J’ordonne d’atteler, dit Elfa, je mets un manteau, je fais prévenir ma tante et je vous suis. Peu
après ils étaient en voiture.
− Vous avez un médecin ? demandait la jeune fille.
− Le docteur ne la quittera qu’après mon retour ; c’est sa dernière nuit, m’a-t-i1dit.
Et Francis éclata en sanglots.
Elfa respecta cette grande douleur ; elle pleurait aussi cette femme qui avait été la mère de son âme
; elle sentait que ce fils, écrasé par le désespoir, ne pouvait accueillir de consolation ; n’allait-il pas
perdre en même temps toutes ses affections ? Madame Sevar savait être mère et amie.
Elfa ne pensait pas à elle-même, aux reproches que lui ferait sa tante, en apprenant qu’elle
voyageait seule la nuit avec un jeune homme, elle ne songeait ni à sa jeunesse ni à celle du peintre,
elle s’abîmait dans cette idée horrible : la mort, la séparation sans remède, la douleur sans
allègement, et elle fut prise d’une pitié sans bornes. Elle entendait les soubresauts convulsifs, qui
soulevaient la poitrine de ce malheureux fils.
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Que n’eut-elle point donné pour être sa sœur, pour avoir le droit d’imposer ses consolations à ce
pauvre affligé ! Elle s’enhardit et, voulant le distraire, lui toucha l’épaule.
− Monsieur Francis, dit-elle, si vous pleurez ainsi, l’altération de votre visage inquiétera la chère
malade et lui dira le danger qu’elle court ; vous lui rendrez plus pénibles les dernières heures de sa
vie.
− Pardonnez-moi, dit Francis, en prenant en ses mains mouillées de larmes celles de la jeune fille,
je ne vous remercie pas d’être venue aussitôt. Ma mère est très mal. Le docteur a dû me dire la
vérité : au lever du soleil, je serai orphelin... Ma pauvre mère !... Je l’aimais plus à cause de ses
souffrances, des luttes qu’elle avait soutenues, de son honnêteté, de sa bonté. Mes meilleurs
tableaux étaient pour elle... Et maintenant, que ferai-je de la vie !...
Elfa comprit qu’en imposant des efforts à Francis, elle le ferait souffrir ; elle retira doucement ses
mains, et compta les minutes.
Ils arrivèrent dans la chambre aux roses. Sur un lit dressé à la hâte, Madame Sevar, couchée, était
d’une pâleur effrayante, mais ses yeux brillaient encore ; par terre, une cuvette pleine de sang et
des fioles éparses. La servante, les yeux gonflés de pleurs, activait le feu et remplissait les
bouillottes dont elle entourait la malade.
Francis poussa un soupir de soulagement en retrouvant sa mère comme il l’avait quittée ; le docteur
donna ses dernières instructions et partit.
Elfa avait couru vers sa vieille amie et baisait tendrement ses beaux cheveux blancs, lui soulevait
la tête, arrangeait ses oreillers.
− Merci, chère enfant, dit Madame Sevar qui avait gardé toute sa raison ; restez près de moi... et
toi aussi mon fils bien aimé, approche... ne me quitte plus... je suis perdue ou plutôt sauvée ;
promets-moi de ne point trop me pleurer. Je vais retrouver ton père... ta sœur... j’aspire depuis si
longtemps au repos ! Ne me plaignez pas... Elfa, toi que j’aimais comme mon enfant… accorde-
moi une grâce... promets-moi d’essayer d’aimer Francis... il est digne de toi, il t’aime. Elfa, sauve-
le du désespoir !...
Madame Sevar avait parlé d’une voix saccadée, se reposant entre chaque phrase, suivant
anxieusement l’expression du visage des êtres chéris qui pleuraient agenouillés auprès d’elle.
Elfa, attentive, l’écoutait, recueillant les dernières paroles qui sortaient de ces lèvres tremblantes,
mais quand Madame Sevar parla de l’amour de son fils, elle crut au délire et, effrayée, leva les
yeux. Son regard rencontra celui de Francis ; ce fut une révélation soudaine dont rien ne peut rendre
l’éloquence, la passion et la sincérité. Les larmes s’étaient arrêtées sur ses joues brunes ; ses yeux,
ardents et brillants, interrogeaient avec une angoisse indicible la jeune fille qui, fascinée par
l’expression d’adoration et de muette prière qu’elle lisait sur ses traits, restait éperdue et confuse
en comprenant la grandeur de son propre amour, en même temps qu’elle recevait la certitude de
celui de Francis. Elle échappa enfin aux effluves passionnés que lui envoyaient ces grands yeux
noirs, se pencha sur la moribonde, l’entoura de ses bras et lui murmura bien bas :
− Ma mère, dormez en paix, je l’aimais aussi ! ....
Madame Sevar joignit les mains des deux jeunes gens et les garda longtemps dans les siennes.
Sa figure exprimait le calme et le bonheur ; elle partait, il est vrai, mais en laissant près de son fils
un ange tutélaire dont elle avait compris la valeur morale. Son regard maternel les bénissait tous
deux ; peu à peu, elle tomba en agonie et fut prise de l’anxiété des mourants. Elfa et Francis la
soutenaient, frémissant de voir disparaitre le souffle qui la retenait encore à la terre ; ils
interrogeaient tour à tour son cœur, ses lèvres et baisaient son front, ses joues moites, espérant
retarder, à force de tendresse, l’heure de la terrible séparation.
Le jour commençait à poindre, lorsqu’on ouvrit la porte ; un léger bruit, un frou-frou d’étoffe
traînante s’éleva dans le silence, qui n’était interrompu que par le râle de la mourante.
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− Je viens vous chercher, dit à demi-voix Madame de Valdor.
Elfa, toujours agenouillée, se releva, lui montra d’un geste Madame Sevar expirante et Francis qui
les regardait avec l’hébètement du désespoir que rien ne touche.
− J’amène un prêtre, reprit la tante, il y a une âme à sauver !
− Madame ! protesta Francis qui commençait à comprendre.
− La religion, la vie éternelle de cette chère dame !... C’est si peu de chose à recevoir que les
derniers sacrements, continua Madame de Valdor sur le même ton.
− N’insistez pas, je vous en supplie, dit Francis en s’approchant enfin ; ma mère n’est plus de votre
religion.
Le prêtre s’était insinué doucement dans la chambre.
− Mon cher enfant, dit-il, jusqu’au dernier instant la grâce opère... la foi console !...
− Monsieur, répondit Francis, nous n’avons pas les mêmes convictions, il est, inutile d’insister.
− Qui nous assure que votre mère ne désire pas un prêtre ?
− Moi ! s’écria Francis, à bout de patience, moi qui vous demande de quel droit vous ne laissez pas
mourir les gens en paix, de quel droit vous êtes ici ?
− Du droit qu’a tout prêtre sur celui qui a été baptisé.
− Plût au ciel qu’elle ne l’eût jamais été ! Partez sans regret, je réponds d’elle comme de moi-même
; ses vertus me rassurent sur son avenir spirituel.
− Elle n’entrera pas à l’église, quel scandale !
− Et par Dieu ! vous voyez bien que je n’ai que faire de l’église et du curé.
Et ouvrant la porte, il la montra d’un geste éloquent.
− Mademoiselle, dit Madame de Valdor qui suffoquait de colère, vous comprenez que je vous
emmène.
Elfa regarda sa chère vieille amie, inconsciente de ce qui se passait, Francis qui frémissait
d’indignation et de douleur, elle pâlit beaucoup et dit :
− Partez, ma tante, je reste.
− Elfa, c’est une inconvenance révoltante, murmura la tante ; il y a ici un jeune homme et le
monde...
− Le monde ! dit sourdement et lentement la jeune fille, le monde ne dira rien, car je suis la fiancée
de Monsieur Sevar.
Madame de Valdor resta un instant pétrifiée, puis elle prit sa nièce par le bras pour la faire sortir.
Elfa se dégagea froidement en disant :
− Vous oubliez, ma tante, que je suis majeure !
Madame de Valdor restait indécise sur le seuil de la chambre des roses, lorsqu’on l’attira vivement
dans la pièce voisine.
Elle reconnut son frère et faillit perdre la tête devant toutes les complications qui l’empêchaient
d’exécuter cette formalité si simple pour elle : faire administrer un mourant sans défense.
− J’avais prévu cette belle équipée, lui dit son frère ; j’arrive trop tard, je le regrette ; votre zèle est
perdu ici : Madame Sevar était incapable d’une faiblesse, et son fils respectera sa volonté. Priez
pour elle, si bon vous semble, et allez-vous-en, c’est la seule chose sage que vous aurez faite depuis
longtemps. Je reste ici, ne vous inquiétez pas d’Elfa, sur qui je veillerai.
Et la poussant, sans prendre garde à ses protestations, il la fit monter en voiture avec le pauvre curé,
fort humilié du triste rôle qu’on lui avait fait jouer en cette affaire.
Quand l’oncle Charles rentra, Madame Sevar avait cessé de vivre ; il mêla ses larmes et ses regrets
à ceux de Francis et d’Elfa. Le malheureux fils ne fit paraitre aucune démonstration de grande
douleur ; il ferma ces yeux qui l’avaient toujours contemplé avec tendresse, et craignant pour Elfa
la vue si douloureuse de la mort, il l’engagea à quitter la, triste chambre.
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− Votre mère nous a fiancés, répondit-elle, je dois partager votre douleur, et la présence de mon
oncle lèverait mes scrupules, si j’en avais. Laissez-moi contempler encore cette vénérable amie. La
mort est une grande leçon, je veux passer en méditation les heures où l’on veille la dépouille de
ceux qui nous ont quittés.
Et quoiqu’elle fut brisée de fatigue, elle aida Francis à remplir ces pieux devoirs ; elle envoya
chercher les plus belles fleurs de ses serres, pour en entourer celle qui l’avait si sincèrement aimée.
Francis laissa l’oncle Charles et Elfa s’occuper des apprêts de la dernière cérémonie. Parfois il
s’approchait du corps de sa mère, et l’horrible contraction de ses traits, la pâleur mortelle qui se
répandait sur son visage, exprimaient mieux que des mots les regrets de son cœur.
− Ne songez point qu’à vous, lui disait Elfa, oubliez-vous pour ne penser qu’à elle. Jamais ses
enseignements gravés dans ma mémoire n’ont été aussi lumineux qu’aujourd’hui. Elle vous quitte,
il est vrai, mais un cortège l’attend au passage fatal. Elle a dépouillé la matière qui lui cachait
l’inconnu, et elle s’envole radieuse vert des sphères supérieures à celles que nous habitons. Elle me
l’a dit souvent, cette tendresse qui survit en nous à la perte irrémédiable de ceux que nous avons
aimés est une preuve de leur immortalité. Voyez la sérénité répandue sur ce visage ! Est-ce là la
première impression que le néant devrait produire, si le néant s’emparait de ceux qui meurent ?
L’Esprit vif, profond et lumineux, qui a quitté ce corps, lui a laissé sa dernière empreinte de
grandeur.
Ces épreuves successives étaient la pierre de touche qui faisait apparaitre le caractère d’Elfa dans
sa grandeur et sa beauté, mais son corps était frêle ; après deux nuits de veille, l’exaltation de son
esprit devant la mort l’avait épuisée.
− Tu as besoin de repos, lui dit son oncle, retourne au Valdor, je reste avec Francis ; il attend
quelques-uns de ses amis, et tes fiançailles sont trop récentes pour excuser ta présence. Ménage ta
tante, mais sans lâcheté ni bassesse ; jusqu’à présent, tu as eu un courage et une dignité qui te valent
mon estime.
Elfa embrassa son oncle, donna un dernier regard à Madame Sevar, tendit la main à Francis, et une
heure après, le petit Jean la couvrait de caresses en se plaignant de sa longue absence.
Elle demanda sa tante, on lui répondit qu’elle était partie la veille en laissant une lettre qui lui disait
d’opter entre elle et Francis.
Elfa fut affligée, mais n’hésita point.
Plusieurs demandes de secours lui avaient été adressées ; elle fut encore plus généreuse que de
coutume, en souvenir de celle qu’elle pleurait, et fit prévenir qu’on distribuerait, à la maison des
fleurs, des vivres pour les nécessiteux pendant toute la matinée des funérailles. Elle veilla à ces
détails une partie du jour, se complaisant à croire que son amie l’avait laissée gardienne des
malheureux qu’elle avait l’habitude de soulager, et que le meilleur hommage à rendre à sa mémoire
était de continuer ses bienfaits.
Elle se coucha et dormit vaincue par la fatigue. Le lendemain, elle sut par l’honnête Jack qui avait
suivi le convoi, quoiqu’il fût civil, que Francis allait aussi bien que possible après de si cruelles
émotions, et que son oncle resterait deux jours avec lui pour l’aider à tenir compagnie à quelques
intimes venus pour le consoler.
La jeunesse d’Elfa, ses occupations quotidiennes, la gaîté du petit Jean, rendirent moins vif le
chagrin qui venait de la frapper. Elle ne pouvait point oublier cette noble femme, ni les entretiens
instructifs dans lesquels se complaisait son esprit, mais doucement un voile rose s’étendait sur ce
crêpe lugubre. Elfa, revoyait les beaux yeux brillants, qui jetaient sur elle les lueurs d’un amour
dont elle ne pouvait plus douter. Il l’aimait ! Que cela lui semblait bon à penser ! Elle ne vivrait
donc point solitaire, elle aurait aussi son printemps fleuri et respirerait l’enivrant parfum de
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l’amour, tel qu’elle l’avait rêvé.
Elle n’avait jamais souhaité de plaire qu’à lui seul, avait cru que c’était impossible, qu’il ne l’aimait
pas, et elle avait bien veillé pour ne pas laisser échapper un mot, un regard qui pût la trahir. Elle
pensait au bonheur de passer sa vie près de lui et cachait alors ses joues rougissantes, comme si
quelqu’un eût pu lire dans son cœur !
La nature lui semblait en fête, tout à coup elle revoyait la mère de Francis dans sa rigidité de morte.
Des pleurs mouillaient de nouveau ses yeux, effaçant le sourire d’amour qui se jouait encore sur
ses lèvres. Elle ne se reconnaissait plus, était surprise d’éprouver une si violente passion, mais à
présent, plus que jamais, elle voulait garder et défendre sa liberté. L’onde Charles rentra très tard,
cinq jours après la mort de Madame Sevar, et ne voulut point déranger sa nièce.
Elfa, pressée de le revoir, se leva tôt et trouva une lettre de Francis, que sa femme de chambre
venait de recevoir du domestique de Monsieur Charles.
« Dieu m’est témoin que je vous aime, lui disait-il, que vous êtes et resterez mon unique amour.
J’ai trop lutté contre le sentiment exclusif que vous m’inspirez, pour ne pas savoir que mon cœur
vous appartient à jamais. Vous êtes tout pour moi : présent, avenir, bonheur, malheur, joie et
tristesse ; rien ne peut m’atteindre que par vous.
Et pourtant, Elfa, je viens vous rendre cette promesse, que vous me fîtes en donnant le nom de mère
à celle que j’aimais si tendrement, et en disant à votre tante que votre avenir m’appartenait.
De l’abîme de désespoir où sombrait mon âme, vous m’avez transporté, par un seul de vos regards,
dans un monde de délices.
Mes scrupules naquirent lorsque vous m’eûtes quitté ; je me demandai si, par pitié pour ma mère
et pour moi, vous n’aviez pas donné une parole que vous regretteriez plus tard. Qui suis-je, pour
vous plaire ? Déjà, chez Madame Marquense, je me comparais à regret aux hommes séduisants qui
vous entouraient, et je constatais que je n’ai ni la beauté, ni l’élégance, ni le nom, ni la fortune de
ceux qui vous recherchaient.
J’étouffai dès lors la passion que vous m’inspiriez. Aujourd’hui, je suis moins riche encore, j’ai
perdu mon plus grand bien, celle qui vous eût chérie davantage, si vous aviez été à moi, et dont la
tendresse pouvait vous être offerte en compensation de ce qui me manque.
Votre tante est arrivée à Paris ; c’est chez Madame d’Alfort qu’elle est allée se plaindre, m’accusant
(il faut tout vous dire), de vous compromettre pour m’approprier votre fortune ; des amis me
préviennent que ce bruit court avec la vraisemblance de bien des calomnies, et que chacun vous
plaint d’être tombée dans les mains d’un homme qui veut vous exploiter. Comprenez-vous mon
désespoir et ma rage ? Mais qui atteindre ? Devant qui me disculper ? Moi qui voudrais vous
prendre pauvre pour me donner cette joie divine de travailler pour vous ! Moi qui rêve la gloire
depuis que mon nom peut devenir le vôtre ! Moi qui voudrais que jamais un instant vous ne puissiez
douter de mon désintéressement ! Et je vous donnerais un nom terni ; on sourirait sur votre passage,
et ce sourire serait une insulte, pour moi !
Enfin, car ce n’est pas tout et le plus cruel me reste à dire, j’avais oublié, depuis que je vous aime,
qu’il existe d’autres femmes ; il faut me souvenir et me confesser. Vous êtes assez sérieuse pour
comprendre certaines faiblesses humaines. Vous savez, Elfa, (combien il me coûte de vous parler
ainsi !) que je fus très jeune livré à moi-même ; j’avais quelque talent ; une grande dame, de celles
qu’encense le monde, vint à moi, je l’avais admirée. La morale des hommes est facile, je m’excusai
de nouer ces liens, en voyant autour de moi mille exemples de ce genre. Nous nous fatiguâmes
mutuellement ; cette femme vaine voulait me traiter en esclave, je m’insurgeai et la quittai. Mais
je lui avais écrit, elle a gardé mes lettres et se venge à présent de mon abandon. Pourtant je ne lui
fis jamais d’imprudentes promesses, et j’agis en honnête homme.
Elle travaille à la rupture de ce mariage dont elle connaît le projet par votre tante, et elle insinue
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avec perfidie que je l’aime encore. Je ne puis la convaincre de mensonge, car j’ai brûlé niaisement
ses lettres, et si vous deveniez ma femme, vous seriez exposée à la malveillance de cette grande
dame qui chercherait à vous ôter la foi que donne l’amour et pourrait vous rendre à jamais
malheureuse J’ai connu les tortures de la jalousie lorsque je croyais que vous aimiez : jamais je ne
vous y exposerai.
Vous le voyez, mes yeux s’ouvrent pour voir fuir mon bonheur, et je n’ai plus qu’un adieu à vous
adresser. Votre grandeur, votre générosité voudraient peut-être me donner le change sur mon
devoir, c’est pourquoi je ne cherche pas à vous revoir. Je pars, où vais-je ? A la grâce de Dieu !...
Reviendrai-je ? Oui, car la tombe de ma mère est ici, et la maison où elle a vécu restera un temple
où je me retremperai quelquefois.
Vous êtes libre, Elfa. Merci pour votre bonté, qui a adouci l’heure dernière de ma mère, et pour
l’aurore brillante que vous aviez su faire lever sur cette effroyable nuit de mort et de regret. »
Francis.
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Elfa tomba anéantie
Ainsi, se disait-elle, c’est fini, bien fini. Pas de famille, d’amour ni de bonheur ! Il l’aimait et la
fuyait, et c’était cette lèpre qu’on lui enviait, cette fortune, qui les séparait. Combien il est triste
d’être riche !... Le monde s’en mêlait aussi, le monde !... Est-ce que cela le regardait après tout. Et
on allait lui briser son avenir, on la condamnait à perdre Francis. Pauvre Francis, il souffrait de
même et il pleurait sa mère ! Elle le connaissait, la fierté l’obligerait à se taire, il refoulerait ses
larmes.
A cette image de la douleur s’emparant et dominant celui qu’elle aimait, Elfa prit une résolution
soudaine ; le revoir... Comment ? Elle l’ignorait, mais elle remplirait envers lui la tâche d’amie, de
sœur même, dont elle sentait tour à tour les sentiments l’émouvoir.
Elle s’habilla à la hâte, relevant ses beaux cheveux, commanda son cheval, sauta en selle et partit
seule. Tout cela se fit fébrilement, sans indécision, avec la volonté ferme qu’imprime un sentiment
exclusif. Elle avait voulu voir son oncle ; il dormait encore. Elle arriva haletante à la maison des
fleurs. La jeune servante était à la porte.
− Mademoiselle arrive trop tard, dit-elle, Monsieur Francis est parti par le bois ; il prendra le
premier train pour Paris et ira Dieu seul sait où ! Pauvre cher Monsieur ! Il me laisse une petite
rente pour garder avec ma mère la maison que Madame a habitée. Toutes les peintures sont pour
Mademoiselle, en souvenir de Madame, Monsieur Charles se chargera de les faire prendre.
− Y a-t-il longtemps qu’il est parti ?
− Un quart d’heure ; il a dû suivre le bord du bois.
Elfa écoutait cherchant une inspiration. Elle sauta de son cheval.
− Gardez-le, dit-elle à Françoise, je le reprendrai tout à l’heure ; il faut à tout prix que je parle à
Monsieur Sevar, indiquez-moi au juste par où il est entré dans le bois.
− Par ici, Mademoiselle, dit la bonne, en montrant un sentier, c’est toujours à droite en longeant le
coteau.
− Merci, dit Elfa reprise d’espoir, je sais ce que vous voulez dire. Que de fois je suis allée par-là
me promener avec Madame Sevar !
Et, relevant sa longue jupe, elle s’engagea sous la haute futaie, interrogeant la terre pour y trouver
la trace des pas de celui qu’elle cherchait, mais les mousses se redressaient fines et serrées, sans
garder nulle empreinte. Elle explorait les taillis, les clairières, n’ayant qu’une idée incessante : le
revoir, le consoler. Le ciel était pur, les aubépines jetaient sur le gazon leurs jolies fleurs blanches
et l’arrêtaient au passage, semblant lui dire : « Vois comme nous sommes heureuses. La brise nous
caresse, c’est l’heure d’aimer pour nous, tandis que tu pleures. »
Si la pauvre fille baissait les yeux, elle voyait sortir de l’herbe les clochettes du muguet à l’air
mélancolique, au parfum suave, la renoncule jaune qui ouvrait sa corolle ronde, et les violettes qui
se montraient à demi avec leur robe de demi-deuil ; toutes lui parlaient d’amour ; elles se
balançaient d’aise, lui montrant qu’il vaut mieux être fleur que femme, et la triste Elfa croyait les
entendre lui dire que le bonheur n’était pas fait pour elle. Dans l’état exalté de son esprit, tout lui
semblait présage ; ce bois fleuri, ce printemps exubérant de sève lui paraissait comme une antithèse
désolante de son avenir sans espoir.
Elle avançait, se courbant pour voir sous les buissons, étudiant cette partie du bois qu’elle avait
traversée sous la garde de Francis. Elle en reconnaissait les moindres endroits ; ici il l’avait
soulevée, ils avaient été inondés des gouttes de pluie restées sur le feuillage... Quels souvenirs, et
quelle douleur de les sentir si persistants et si séduisants !... Elle s’était abritée là-bas, près de cette
mare à présent desséchée... Mais elle ne rêvait pas il y avait dans le fond, sur un tronc d’arbre, un
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homme assis la tête cachée dans ses mains. C’était lui ! Son cœur le lui disait, aux battements
précipités qui remplissaient sa tête de vertige et qui la faisaient chanceler.
Comment fut-elle près de lui, à genoux sur la terre, les yeux pleins de larmes, la gorge serrée par
une émotion indescriptible, elle ne le sut jamais ; il est des moments, dans la vie, où la volonté nous
pousse, nous entraine avec une telle rapidité, que nous perdons le souvenir de nos actes.
Francis la contemplait de ses yeux sans pareils ; il était effrayé, anéanti, partagé entre deux choses
opposées son devoir et son amour. La quitter ainsi, il ne le pouvait pas ; il s’amollissait en la voyant,
mais ses scrupules subsistaient.
− Elfa, dit-i1 enfin, que faites-vous ? Comment me séparer de vous à présent ?
− Francis, dit-elle, toute rouge et confuse car elle tombait de son exaltation dans la réalité qui la
mettait, chaste et pure, au fond d’un bois, à la recherche de son Fiancé. Voyez où vous me réduisez
! douterez-vous de moi à présent ? Que pouvais-je faire de plus ! Vous souffrez, je viens vous
consoler. Non, vous ne m’aimez pas, vous me fuyez, et me voici seule, à vos genoux, vous disant :
« Restez !» ... Votre mère nous a unis, elle vous parle par ma voix, elle est ici près de nous, elle
m’a guidée, j’en ai la conviction, car une mère veille sur son enfant jusqu’au-delà de la mort. Je
dois empêcher notre malheur ; Francis, promettez-moi de ne point partir.
− Mais je t’aime ! s’écria Francis éperdu en la prenant dans ses bras, mais je meurs de douleur, ne
le vois-tu pas ?...
Puis la quittant et laissant retomber ses bras avec découragement :
− Votre fortune, Elfa ! Mon honneur, vous les oubliez ?
− Ma fortune, répondit-elle, en se relevant vaillante, la belle affaire vraiment ; le monde, que nous
importe ! Je sais que vous êtes trop digne, trop noble pour faire cette chose infâme de tromper une
honnête fille comme moi. Vous m’aimez, vous l’avez dit, cela me suffit pour ne douter jamais de
vous. Votre nom n’est point terni par quelques calomnies, et vous saurez prouver, par une vie de
travail et d’honneur, que vous épousez Elfa pour elle-même et non pour sa dot.
Puis, reprenant l’expression douce et un peu craintive, qui donnait un si grand charme à son visage,
elle ajouta :
− C’est bien lourd à porter cette responsabilité que donne l’argent ! Voyez-vous, Francis, je suis
fatiguée déjà, j’ai besoin d’être soutenue, guidée, et c’est à vous, à vous seul que j’oserai confier
ma conscience et mon avenir.
− Mais, dit-il presque vaincu... vous n’avez donc pas lu toute ma lettre ?
− Quelle misère ! dit-elle, souriant à travers ses larmes ; puisque je vous aime, je vous crois
incapable d’un seul sentiment vil. Ne parlons jamais de ce passé ; vous êtes un homme d’honneur,
et personne, sachant combien je vous estime, n’osera me dire le contraire.
Est-i1 des termes pour exprimer la joie qui succéda dans ces jeunes cœurs éprouvés aux doutes,
aux angoisses qu’ils venaient de ressentir ? Elfa était confuse d’avoir dévoilé tous les trésors
d’amour renfermés en son âme ; elle voulait rentrer pour rassurer son oncle, qui avait dû la faire
demander.
— Je veux être un peu aimée, comme vous aimiez votre mère, disait-elle à Francis attendri ; vous
m’aiderez à lui ressembler, car elle restera pour moi le modèle de la résignation et de la bonté.
Elle appuyait son bras sur celui du jeune homme ; ils marchaient lentement, doutant encore de leur
bonheur. Ils se parlaient, de quoi ? Ils n’en savaient rien. Le soleil répandait ses rayons d’or sur la
brune chevelure ondulée de la jeune fille ; les aubépines avaient changé de langage, elles la
saluaient au passage en lui offrant leurs bouquets parfumés comme cadeau de fiançailles ; les
étoiles bleues des myosotis leur parlaient du ciel, et les violettes levaient curieusement la tête pour
les voir passer. Comme ce bois était peuplé ! Ils entendaient tous deux l’amour qui leur murmurait
son hymne ; c’était leur printemps, comme celui de la flore champêtre. Les oiseaux s’appelaient
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avec de petits cris joyeux, les trembles frissonnaient aussi en se disant de tendres choses. Les deux
jeunes gens étaient si émus d’une même émotion que leur pensée se rencontra.
− Oh ! Ma mère, que n’êtes-vous ici ! dit Francis.
− Combien je l’aimerais ! répondit Elfa.
Et, partagés entre ce souvenir de la mort et cet avenir radieux, ils arrivèrent à la maison des fleurs.
Sur le seuil, l’oncle Charles semblait les attendre ; il les embrassa dans une même étreinte, les
nommant ses enfants et les entrainant dans l’enclos exubérant de vie :
− Je veux vous parler, leur dit-il en s’asseyant près d’eux ; je viens de passer une heure de terrible
anxiété. Pendant qu’Elfa venait par la grand-route, j’arrivais par le bois. J’appris en arrivant qu’elle
était allée à ta recherche, Francis ; c’était ce que j’avais prévu, je n’avais plus qu’à attendre le
résultat de sa démarche. Hier soir, Francis, lorsque tu me soumis tes scrupules, je ne les combattis
point ; un homme ne saurait apporter trop d’honnêteté dans la plus grave action de son existence,
qui est le mariage ; il ne me déplaisait pas de te voir exagérer le point d’honneur et sacrifier ton
amour plutôt que de causer un regret, un doute à celle que tu aimais.
Je te laissai libre, sans que tu pusses trouver rien d’étrange à une manière de faire à laquelle tu es
accoutumé.
Je me chargeai de ta lettre pour Elfa, mais comme je l’aime paternellement, je te prévins qu’elle ne
lui serait remise que le lendemain matin, car je voulais lui éviter une nuit d’insomnie ; je la lui fis
porter de bonne heure et recommandai de répondre que je dormais encore si elle demandait à me
parler ; je voulais la laisser agir selon la force de son affection, m’assurer qu’elle devenait
réellement femme, capable de prendre une décision et de fouler aux pieds certaines questions de
bienséance, qui n’ont que faire dans les graves événements. Je la vis monter à cheval, je pris le
chemin de traverse tandis qu’elle courait dans la plaine, et j’arrivai ici peu d’instants après elle.
Vous savez le reste. Ne pensez pas, mes chers enfants, que je vous eusse laissé ainsi risquer votre
bonheur, sans garder l’espoir de vous rapprocher l’un de l’autre. Mais je ne crois pas que l’on doive
intervenir, sans de graves motifs, dans cette chose sainte de deux êtres qui s’aiment. N’est-ce pas
l’avenir, la richesse de la moisson, la marche du progrès que le mariage, qui va donner naissance à
une génération nouvelle ? Francis, il fallait que tu fusses certain de l’amour sans bornes de ta
fiancée, j’ai compris ton caractère ombrageux. Que craindrais-tu à présent ? Ne vient-elle pas de
sacrifier pour toi les sentiments les plus délicats d’une jeune fille, en te criant : « Reste, je t’aime
plus que tout au monde ! »
Et toi, ma fille, n’oublie point qu’il est des nuages sur le ciel de la terre comme sur le bonheur
humain ; il fallait aussi que tu ne doutasses jamais de l’honorabilité de l’homme dont tu porteras le
nom.
Vous aurez eu votre roman ; vos larmes seront la rosée qui précède un beau jour, et, de cet instant
datera l’ère de votre félicité. Maintenant, embrassez-moi, je l’ai bien gagné. Pour un vieux
misanthrope, ce n’est pas mal réussir... Elfa, je vais te servir de père jusqu’à ton mariage... Francis,
tu me dois obéissance, je t’emmène dîner au Valdor ; vous causerez ensemble, car je n’aime point
tant parler et je veux me reposer toute la journée.
Le cher oncle ne voulait pas se laisser attendrir, mais il fut tant caressé et remercié qu’il déclara
que, décidément, il quitterait le moins possible ces deux chères créatures.
La vie s’ouvrait enfin radieuse pour la riche orpheline ; Francis venait chaque jour la voir, mais il
remarquait chez sa fiancée une préoccupation constante. Pressée de questions, elle avoua qu’elle
désirait tenter un rapprochement avec sa tante, qui était malade et triste, et qu’elle ne s’habituait
point à l’idée de l’abandonner quand des soins assidus lui étaient utiles.
Selon son habitude, l’oncle Charles écoutait sans donner d’avis.
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− Partez, dit Francis, notre oncle ne refusera pas de vous accompagner ; il habitera l’hôtel de
Madame de Valdor, j’irai chaque jour le visiter et vous revoir en même temps.
L’oncle approuva et l’on partit. Ils trouvèrent Madame de Valdor sérieusement malade ; le docteur,
instruit de la désunion de la tante et de la nièce, prêta la main au complot ; il parla de la nécessité
d’avoir une garde jeune, intelligente et prévenante.
− J’en connais une qui vous guérira sûrement, dit-il, à sa cliente.
Et le lendemain, en s’éveillant, elle trouva Elfa à son chevet et voulut se fâcher.
− Chut ! lui dit sa nièce, le docteur ordonne le silence ; je suis une garde, rien de plus, vous me
renverrez plus tard.
Madame de Valdor se laissa soigner, et quand elle fut à la fin de sa convalescence, elle ne put
résister davantage à interroger Elfa.
− Tu as donc renoncé à ton peintre ? lui demanda-t-elle ; tu as eu raison, je sais sur lui d’horribles
choses.
− Non, ma tante, nous sommes encore fiancés, et j’attends votre consentement pour l’épouser.
− Tu es majeure, dit sèchement Mme de Valdor.
− L’affection ne compte pas ainsi, ma tante ; je suis libre, mais cela ne m’empêche pas de regretter
votre amitié.
Madame de Valdor hésita ; l’isolement est triste quand arrive la vieillesse. Elfa était douce, bonne
et prévenante. Ces deux femmes s’aimaient malgré leurs dissentiments, la tante crut pouvoir céder
en partie.
− S’il n’était pas libre-penseur, finit-elle par dire, je te pardonnerais de l’épouser. Obtiens de lui
quelques concessions s’il t’aime, il ne te refusera rien.
− Il ne me refusera certes pas, parce que je ne lui demanderai rien de pareil ; je suis aussi libre-
penseuse.
− Toi !... Et tu te marierais civilement ?
− Oui, ma tante !
− Ah ! grand Dieu ! Ah ! Seigneur ! Libre-penseuse !... Mariage civil !... Elfa, mon enfant, cela ne
peut pas être... tu m’accorderas le mariage religieux.
− Ma chère tante, vous m’aimez, ou du moins vous disiez m’aimer comme si j’étais votre fille.
− C’est la vérité, je t’affectionne maternellement.
− Si, au nom de cette affection, je vous priais de ne plus obéir aux lois de l’Eglise, de vous convertir
à la libre-pensée, le feriez-vous ?
− Elfa, quelle folie !... Autant me demander le soleil ou la lune ; on ne se moque pas d’une femme
comme moi.
− Je ne raille pas, ma tante, je retourne vos arguments contre vous. Vous gardez votre foi, je
conserve la mienne ; votre conscience est scrupuleuse, la mienne l’est aussi. Vous souhaitez que je
sois honnête et, pour cela, j’ai besoin de m’estimer moi-même. Sacrifier à un culte qu’on
désapprouve devrait être un sacrilège à vos yeux. Vous ne vous prosterneriez pas devant l’idole
des Bouddhistes, je ne puis m’agenouiller devant la représentation de mystères auxquels je ne crois
plus.
− Elfa, ce n’est point comparable ; tu renies la religion de tes pères et des honnêtes gens.
− On m’impose en naissant une religion, je la subis, c’est fatal ; mais l’âge de raison, j’ai le droit
d’user du libre arbitre et de secouer l’eau lustrale... Ma tante, je ne puis ni ne veux vous tromper,
Francis et moi resterons ce que nous sommes...
Et, s’agenouillant devant sa tante, elle lui dit, en lui prenant les mains :
− Au nom de mon père et de ma mère, permettez-moi de continuer à vous aimer, à vous soigner.
Je respecterai vos convictions comme vous vous habituerez à respecter les miennes, et vous aurez
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dans Francis, non pas un neveu, mais un fils tendre et dévoué.
− Ah vilaine enfant, abominable fille, voilà que je pleure ; je suis perdue !... Comment te renvoyer
maintenant ?... Allons, amène-moi ce monsieur, qui doit se cacher près de ton oncle... Charles
t’aide, n’est-ce pas ? et te loue... Ton Francis me peindra des fleurs. Embrasse-moi, je m’ennuyais
trop sans toi. Pour ce mariage... je me sauverai, et on ne m’accusera pas d’avoir encouragé, par ma
présence, tes idées de révolte. Dieu me pardonnera peut-être ma faiblesse ; tu me dis des choses
singulières, et tu sais me vaincre avec ta tendresse que je regrettais chaque jour.
Mme de Valdor partit en effet à l’époque du mariage civil, auquel assistèrent l’oncle, qui semblait
rajeunir, et le petit Jean tout heureux d’avoir un papa comme les autres enfants. Francis l’aimait
beaucoup ce cher petit : ne lui devait-il pas sa bien-aimée Elfa ?
Le jeune couple n’alla visiter ni l’Italie, ni la Suisse ; il s’envola vers la maison des fleurs, pour y
trouver plus vif le souvenir de la chère créature qui leur avait tracé la route du bonheur.
Ils y unirent, un peu plus tard, Jack à la jeune servante de Mme Sevar, qui était devenue presque
aussi libre-penseuse que sa chère dame regrettée ; l’oncle Charles et Mme de Valdor revinrent au
château, ne sachant plus l’un et l’autre se passer d’Elfa et de Francis. L’hiver les réunit à Paris ;
Elfa ne voulut plus goûter aux plaisirs du grand monde ; elle se fit, grâce à Francis, un cercle d’amis
assez étendu pour éviter la monotonie ; elle peignit non sans succès, et fit beaucoup de bien.
Marguerite et Julien vinrent à eux ; ils les reçurent, et plus d’une fois. Elfa fut l’ange de la concorde
dans ce triste ménage.
Julien, désillusionné, reprochait à sa femme ses dépenses excessives et sa légèreté incorrigible.
Gaston avait épousé une naïve pensionnaire ; fut-elle heureuse ? Elle ne le dit point. Elle n’eut pas
d’enfant, et souvent le fils de Jeanne fut arrêté par un monsieur qui l’embrassait et le caressait.
L’enfant, intrigué, écouta et comprit par l’indiscrétion des domestiques une partie de la vérité ; un
jour, il se déroba aux caresses de Gaston et lui dit d’un air fâché :
− Tu veux faire croire que tu es mon papa, mais c’est faux, puisque j’ai mon père Francis, ma petite
mère qui m’aime bien, et une jolie toute petite sœur. Je sais que tu as fait mourir mon autre maman
et que tu voulais me mettre avec les petits pauvres, aussi je ne t’aime pas et je ne veux plus que tu
m’embrasses.
Gaston ne répondit rien ; il suivit l’enfant des yeux et trouva peut-être dans cette contemplation
muette la notion du bien, qui si souvent lui avait fait défaut.
Elfa n’eut qu’une fille, mais l’enfant d’adoption fut pour celle-ci le frère le plus tendre et le plus
dévoué.
Mme de Valdor est heureuse, mais quelquefois elle veut encore reprocher à sa nièce la façon
bourgeoise dont elle entend le bonheur et lorsque Gaston et Marguerite viennent à passer, leur air
fatigué, l’ennui qu’on lit en eux font dire justement à Elfa :
− J’ai choisi le mariage d’amour, voilà le mariage de convenance. Quel est le meilleur ?
− Je ne dis pas, répond la tante, mais le monde, la religion, les conventions sociales...
Elfa, rit et dit, en lui mettant sur les genoux sa petite fille :
− Demandez des caresses à votre petite nièce, elle vous en comblera cela vaut bien les compliments
de vos nobles amies et les salutations intéressées de vos directeurs.
Et si Francis entre en ce moment, il se montre si bon, si affectueux pour les siens, que Mme de
Valdor, qui semble toujours constater ce profond bonheur pour la première fois, murmure entre ses
dents :
− Ils sont pourtant heureux et bons, quoique libre-penseur.
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