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Rocco Raconte Rocco - Rocco Siffredi

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Mathieu DALLE
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Rocco raconte Rocco

L’histoire de ma vie

Traduit de l’italien
par Catherine SINÉ
© Pascal Petiot Éditions
ISBN : 2-84814-029-1
V OICI plus de vingt ans que j’ai commencé à faire des films pornos et lorsque m’a été
offerte l’opportunité de parler de moi par le biais d’un livre, je l’ai accueillie avec
enthousiasme, car c’est assurément la plus belle occasion qui se puisse imaginer.
Je dédie ce livre à tous mes fans, avec lesquels je n’ai hélas jamais le temps de discuter
tranquillement quand je les rencontre lors de mes voyages. À vous tous, donc, qui avez
toujours suivi et apprécié mon travail.
Je souhaite vous donner ici une image franche et sincère du milieu de la pornographie, et
vous en fournir en même temps une description moins caricaturale que celle qui hante les
fantasmes de l’imaginaire commun.
Je voudrais vous transmettre ma passion et mon énergie, mais aussi et surtout, j’attendais
depuis longtemps ce moment pour vous remercier d’avoir été à mes côtés durant vingt ans.
Car je sais que chacun de mes films, qui m’ont donné des plaisirs et des émotions que je
n’oublierai jamais, est autant le mien que le vôtre.
J’espère de tout cœur y être parvenu.
Préambule

D EPUIS la nuit des temps, l’humanité consacre une bonne partie de ses réflexions à la
pornographie. Qu’est-ce qui est pornographique et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Qu’est-ce
qui est pervers et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Or, ces questions suscitent en général pas mal de
controverses et d’empoignades.
Et cela m’a toujours intrigué.
La façon dont certains s’échauffent sur ce sujet et dont ils défendent des affirmations
partiales avec une conviction absolue m’a toujours fait soupçonner qu’au fond de chacun de
nous, ces questions vont se nicher dans un amas nébuleux de contradictions et de grands
conflits intimes.
D’Ortona…

J E suis né en 1964, le 4 mai, à Ortona, un petit bourg de la côte Adriatique dans les
Abruzzes. Mon père était cantonnier et ma mère, comme la plupart des femmes de cette
époque, était épouse et mère de cinq garçons et une fille.
Comment fut mon enfance ? Normale.
Maintenant que je suis un adulte, je sais ce que veut dire être père, et je mesure tous les
sacrifices qu’ont dû faire mes parents pour nous donner une vie digne. Et ils faisaient bien
plus que cela. Je suis encore ému par le souvenir de leur délicatesse et la générosité de leur
attitude vis-à-vis de leurs enfants. Ils s’arrangeaient toujours pour que nous ne nous
apercevions pas que l’argent était épuisé ou qu’ils mangeaient tout autre chose que ce qui se
trouvait dans nos assiettes.

*
* *

Je suis l’avant-dernier de leurs enfants ; mon plus jeune frère Antonio et moi avons passé
notre enfance avec nos deux copains Claudio et Luciano. Nous habitions dans une cité HLM
où les gosses jouent dans la rue. Il y avait deux bandes, j’en commandais une et Ernesto,
l’autre. Bien évidemment, Ernesto et moi étions rivaux. Ce qui me fait sourire encore
aujourd’hui, lorsqu’il m’arrive de le croiser. Nos jeux étaient toujours les mêmes, les bandes
se bagarraient soit pour le territoire, soit pour le simple plaisir de se battre. Mais notre jeu
favori était de construire des cabanes dans les arbres et de brûler celles de la bande rivale.
Nous étions une vingtaine, nos armes étaient des arcs fabriqués avec des baleines de
parapluie. Nous nous exercions sur un gamin tiré au sort qui, pour éviter de se prendre une
flèche dans l’œil, se mettait de dos. Malgré ça, j’ai plus d’une fois ramené chez sa mère un
gosse avec une flèche dans l’oreille… Quelle inconscience, j’en ai des frissons rien que d’y
penser ! Nous étions une bande très organisée, nous avions même notre QG. C’était chez
Donato, un gamin dont la mère n’avait plus de mari et qui devait donc aller travailler. Dès
qu’elle sortait de chez elle, nous prenions possession du territoire. Je postais mes gardes sur
les murailles de notre fortin, et, avec mes officiers, je tenais un conseil de guerre. Un jour, la
mère d’un gamin est venue me dire de laisser son fils être le chef de temps en temps.
Intimidé, je lui ai tout de suite dit oui, mais à peine a-t-elle eu le dos tourné que j’ai flanqué
son fils aux arrêts pendant deux jours. L’une des rares choses qu’un gamin pige très vite, c’est
ce qu’est un chef !

De toute la famille, la personne qui m’a le plus intrigué est un homme qu’en réalité je n’ai
pas connu. C’était mon grand-père maternel, et ma grand-mère, sa femme, ne cessait d’en
parler comme le font les veuves qui restent mariées dans le deuil. Or, plus elle me racontait
de choses sur lui, et plus cet homme, tellement abstrait, devenait pour moi un personnage
fantastique.
Ma grand-mère a pondu un mouflet par an, avec la régularité d’un coucou suisse ; elle n’a
pas sauté une seule année. Et vu que mon grand-père a eu deux épouses, entre les enfants de
la première et ceux de la seconde, il en a eu vingt-quatre !
L’Italie était encore un pays rural et les parents de ma mère vivaient de l’élevage de
taureaux reproducteurs. Épargnez-moi vos ricanements ! À l’époque, cette profession a
traversé une grande crise. Vous souvenez-vous du film où Totò [1] parlait de la « gran moria
delle vacche », la grande épidémie des vaches ? Eh bien, c’était juste à ce moment-là. Les
vaches reproductrices avaient été décimées et les taureaux étaient extrêmement nerveux. Ils
ne s’accouplaient pas depuis plusieurs jours et ils commençaient à se tourner les sangs,
comme on dit vers chez nous.
Mon grand-père est mort en essayant de resserrer les entraves d’un de ces taureaux agités.
La chaîne s’est brisée et le taureau l’a encorné.

*
* *

Mes parents étaient croyants et pratiquants. Je suis allé à la messe tous les dimanches
matin jusqu’à l’âge de 15 ans. Non seulement j’allais à l’église, mais j’étais enfant de chœur.
Ma mère aurait souhaité que je devienne le prêtre de la paroisse de San Giuseppe. Elle en
rêvait. J’étais le plus grand de ses fils, j’avais fière allure et ç’aurait été pour elle une immense
satisfaction que de me voir vêtu d’une longue soutane noire. Mais mon destin n’était
apparemment pas d’entrer dans les ordres !
Aujourd’hui, mon sentiment religieux est bien plus réfléchi qu’alors. Mais il s’agit là d’un
choix personnel, intérieur, qui me mène à une spiritualité intime et m’empêche de me
reconnaître dans les diktats des représentants de l’Église.
J’ai eu une sexualité précoce et il ne fait pas l’ombre d’un doute que mon métier m’a
permis de la libérer et de l’affirmer au fil des années.
Pendant tout ce temps, la question qui m’a été le plus souvent posée a été : « Pourquoi
avez-vous choisi d’être acteur porno ? » Naturellement, la raison paraît bien trop évidente
pour être crédible : le plaisir d’avoir des rapports sexuels avec un maximum de belles femmes
du monde entier. La réponse peut sembler banale, mais c’est la pure et simple vérité.

Je me suis masturbé pour la première fois à l’âge de dix ans. À ma première éjaculation, ce
fut la découverte du paradis ! Je pouvais jouir rien qu’en me caressant, tout seul, je pouvais le
faire chaque fois que je voulais, cela ne dépendait que de moi, dans une totale autonomie.
Une sensation à la fois de plaisir et de liberté ! À partir de ce moment-là, j’ai commencé à
m’enfermer dans les toilettes de plus en plus fréquemment. Hélas, la fenêtre de la terrasse
donnait pile sur les cabinets et un jour, alors que j’étais en pleine action, je relève la tête,
j’ouvre les yeux et qui vois-je de l’autre côté, nez à nez avec moi ? Ma mère ! Elle faisait la
lessive, m’avait aperçu et elle me regardait !
J’en ai été pétrifié de honte. Je n’avais pas le courage de sortir et d’affronter son regard. Je
suis resté dans ces fichues toilettes pendant deux heures.
J’entendais la voix de ma mère qui, avec un naturel confondant, m’appelait pour le
déjeuner.
— T’as fini ? Les pâtes refroidissent !
Finalement, je me suis dit que je ne pouvais pas passer toute la journée enfermé là-dedans.
Advienne que pourra, j’ai pris une grande inspiration et je suis sorti. Je ne savais pas
exactement à quel type de réaction je devais m’attendre ; visiblement, elle non plus. Ma mère
n’a rien dit. Lorsque j’ai reparu dans la cuisine, elle a fait comme si de rien n’était, elle m’a
regardé et j’ai juste vu briller dans ses yeux une malice bienveillante. Elle s’était rendu
compte que son fils avait grandi.
Le dimanche après-midi, tous mes copains restaient collés à leur transistor pour suivre les
matchs de foot. Je devenais dingue, j’avais l’impression d’être le seul à sentir cette poussée
entre les jambes. Je me sentais bizarre, différent.
Bien évidemment, les choses ont empiré avec l’âge.
En été, après l’école, je bossais comme garçon de plage, j’ouvrais les parasols, je portais les
chaises longues, je nettoyais la plage.

Or il suffisait qu’une fille me serre la main, d’un regard amical, ou qu’elle croise les jambes,
et je me retrouvais instantanément avec une érection incontrôlable. Vous vous souvenez de
ces maillots de bain des années 80 avec un petit short bien moulant… Il fallait que je plonge
dans l’eau en vitesse. Et j’y restais parfois des heures, jusqu’à ce que la fille s’en aille !
Si une nana en train de prendre un bain de soleil avait le malheur de laisser entrevoir
quelques poils pubiens en bougeant, je fonçais me branler dans une cabine ou derrière la
remise des transats.
J’étais capable de faire trois heures de car pour aller retrouver une minette dans l’espoir
qu’au moins, elle me roule la pelle promise.
À l’école, j’ai imaginé mes profs dans toutes les postures érotiques et j’ai eu sur elles les
plus improbables fantasmes. Pas une n’a été épargnée, sans distinction d’âge ni de beauté.
Les fantasmes érotiques que j’avais à l’époque me sidèrent encore aujourd’hui, après plus
d’un millier de films !

Ma libido se développait de manière passablement embarrassante. Je commençais à me


rendre compte que toute ma vigueur sexuelle pouvait réellement être trop encombrante dans
un petit village tel qu’Ortona. À l’époque, on ne parlait pas de sexe, ou plus exactement, on ne
parlait pas de sa sexualité. On ne se faisait pas de confidences sur ce genre de sujet. Je n’avais
aucun point de comparaison et je tenais pour acquis que ma sexualité était identique à celle
des autres.
Bref, je me suis tellement masturbé dans la béatitude de ces années-là que j’ai chopé une
cystite chronique de l’urètre. Quand on séchait les cours, on faisait un tas de conneries pour
passer le temps ; entre autres, j’avais lancé l’idée du tournoi de branlette. Le gagnant était
celui qui jouissait le plus grand nombre de fois. Mon record de l’époque est resté invaincu :
onze éjaculations en six heures.
La cystite me provoquait une inflammation cuisante du pénis, ce que je prenais pour une
envie sexuelle et je continuais donc de me branler. Ce qui me calmait pour quelques heures,
puis, à nouveau, les violentes brûlures reprenaient. C’était devenu un cercle vicieux. Plus ça
me brûlait, plus je me masturbais.
Inquiète de ces douleurs à l’urètre, ma mère m’a emmené à l’hôpital et au bout d’une
quinzaine de jours d’analyses en tout genre, un médecin est venu dans ma chambre et m’a
discrètement glissé à l’oreille :
— Mon garçon, si tu veux guérir, il faut arrêter de te masturber.
Si on prétend en France que la masturbation rend sourd, en Italie, on dit qu’elle rend
myope. Je ne sais pas si c’est vrai, mais toujours est-il que j’ai perdu 7 à 8 dioptries à chaque
œil !!!

*
* *

J’ai découvert la pornographie à treize ans. J’allais à la plage à pied, et le long de la


nationale, je trouvais les revues pornos jetées par les camionneurs. Je les ramassais. Les
pages étaient collantes de sperme, je les détachais doucement, délicatement, pour ne pas
abîmer les photos et je les gardais jalousement planquées à la cave. La découverte de ces
magazines fut pour moi d’une importance capitale. Les femmes que j’y voyais étaient mes
fiancées. Elles m’offraient des orgasmes inimaginables. Comme si chacune d’entre elles me
faisait cadeau d’une partie de son corps. Et j’en prenais grand soin.
La revue que j’adorais par-dessus tout s’appelait Supersex ! Que ce soit dû aux photos en
noir et blanc ou à je-ne-sais-quoi d’autre, ces images me paraissaient d’un réalisme
saisissant. Les personnages semblaient se matérialiser sous mes yeux.

L’histoire était celle d’un super-héros venu d’une autre planète et qui vivait des aventures
genre héroïc-fantasy. Grâce à son fluide érotique, toutes les femmes lui tombaient dans les
bras. Chaque fois qu’il avait un orgasme, il lançait une phrase devenue célèbre : « Ifix tchen
tchen », qui est toujours le mot d’ordre des aficionados. Lorsque j’ai découvert Supersex !, j’ai
tout de suite été emballé.
Tout gosse a ses héros, une rock star, un sportif, un acteur de cinéma. Moi, j’avais Gabriel
Pontello ! L’interprète de Supersex. Chaque fois que je mettais la main sur un journal avec
ses photos, je les dévorais des yeux. Quelle chance ! me disais-je, il baise toutes les plus belles
femmes du monde et si ça se trouve, en plus il est payé !
Gabriel Pontello était sacrément charismatique ! Il avait une personnalité puissante et
énergique. Il avait l’air de sortir des pages pour s’incarner dans la réalité.
Cet acteur avait un impact considérable sur l’imaginaire érotique des lecteurs. Ils étaient
subjugués par le personnage. Pour vous en donner une idée, je voudrais vous raconter une
anecdote qui s’est déroulée dans un bourg de montagne près de l’Aquila.
Nous entrons avec Pontello dans un restaurant. Le serveur reconnaît Gabriel. Il manque en
tomber dans les pommes. Il se met à trembler, il transpire, il bredouille. Quand il se détend
enfin, pendant le déjeuner, il s’approche de Pontello.
— Excusez-moi, je peux vous poser une question ? J’ai raté les numéros 233 et 234 parce
que j’avais la grippe… Je me souviens qu’au numéro 232, vous étiez descendu sur la planète
Terre, vous aviez récupéré les deux pépées qui vous avaient aidé à vous enfuir… Mais qu’est-
ce qu’il s’est passé ensuite ? Parce que dans le 235, il y a ce personnage qui débarque, que je
n’avais jamais vu avant et qui veut vous descendre… Qu’est-ce qui s’est passé ?
Vous imaginez la tête de Pontello ! Qu’est-ce qu’il pouvait bien savoir des épisodes que le
scénariste échafaudait autour de ses photos de cul ! Je vous laisse aussi vous figurer la tête
du serveur qui réalise à cet instant qu’aucun de ces acteurs, y compris Gabriel, n’avait la
moindre idée des histoires qu’ils interprétaient.
Quoi qu’il en soit, la découverte de Gabriel Pontello et de l’univers de la pornographie a
changé ma vie.

*
* *

Un jour, il s’est produit à la maison un événement terrible. Dans ma famille. Une émotion
violente, un tremblement de terre qui a bouleversé tout notre équilibre.
Mon frère aîné Claudio, tout juste âgé de douze ans, est mort. Moi, j’avais six ans. Ce fut le
drame de toute mon enfance.
Mes parents ont tout fait pour le sauver. Ils auraient donné leur vie. Pendant six ou sept
ans, ils l’ont amené voir tous les spécialistes susceptibles de lui offrir une planche de salut.
Mais il était atteint d’une maladie incurable. Un après-midi, il est allé faire la sieste comme
d’habitude et il ne s’est pas réveillé.
Avant l’âge de six ans, je n’ai aucun souvenir, excepté celui-ci. Ce jour-là, j’avais dans ma
chambre des ballons ramenés d’une fête et de rage, je les ai tous crevés. Ce fut mon premier
vrai chagrin.
Ma mère s’est effondrée de douleur ; elle subissait la pire des malédictions, celle de
survivre à son enfant. J’ai été envoyé pendant quelques mois à Milan chez une tante. Cinq ou
six mois plus tard, le calme était à peu près revenu et j’ai pu rentrer à Ortona. Mais quand j’ai
vu ma mère mettre le couvert pour tout le monde, y compris Claudio, comme s’il était encore
parmi nous, ça m’a fait un choc.
Mon père a essayé par tous les moyens de la ramener à la réalité, mais ma mère s’est
obstinée jour après jour à remplir cette assiette devant une place vouée à rester vide…
À partir du moment où Claudio est mort, elle s’est habillée en noir et n’a plus quitté le
deuil. Chaque jour, elle est allée au cimetière avec mon père. Une année, il a énormément
neigé à Ortona, mais eux, ils ont tout de même réussi à faire leur visite quotidienne au
cimetière, en scooter, parce que ma mère a obligé son mari à pelleter la neige du chemin.
Mon père rentrait à la maison en jurant. Le scooter était le seul moyen de transport dont il
disposait. Ils sont tombés sous la pluie, ils sont tombés sur le verglas, et ma mère s’est
souvent fait mal.
Ce fut une période de profonde souffrance dont je garde de bien tristes souvenirs. Il
m’arrive fréquemment de m’entendre dire qu’il y a dans mes yeux un léger voile de
mélancolie.
Dès lors, ma perception de la réalité a totalement changé. Je me suis senti adulte,
responsable, je voulais participer au sacrifice de mes parents, les soulager de certains
fardeaux. Je me flattais d’offrir ma contribution, aussi minime soit-elle.
C’était la raison pour laquelle, depuis l’âge de neuf-dix ans, je prenais ce job à la plage
pendant les vacances scolaires.

*
* *

J’ai arrêté l’école à seize ans, après avoir obtenu un diplôme technique d’électronicien.
L’électronique n’avait jamais été ma passion ! Mais la mentalité de l’époque voulait qu’on ait
une formation professionnelle. De plus, j’avais un oncle qui travaillait à la SIP, l’ancienne
régie italienne des téléphones, et il m’y avait promis un poste si je m’engageais à terminer les
trois années de cours avec d’excellents résultats.
Pourtant, bien que j’aie parfaitement réussi, mon oncle ne m’a jamais trouvé de boulot.
Dans un certain sens, je devrais l’en remercier. Sinon, aujourd’hui, je passerais mon temps à
installer des téléphones, en essayant probablement de draguer une cliente !
J’ai aussi trimé sur les chantiers comme manœuvre, et c’est là que j’ai appris que bâtir des
maisons était extrêmement fatigant. Par conséquent, comme bien des gamins de mon âge, j’ai
décidé de m’engager dans la Marine. Je suis allé chez le médecin pour me faire donner un
certificat d’aptitude. Après m’avoir ausculté, le médecin m’a déclaré qu’il avait besoin de faire
une analyse de sperme.
— Comment ça, de sperme ? lui ai-je répondu.
— C’est évident. Tu dois partir en mer. Il m’a filé une revue porno.
— Masturbe-toi.
Pendant que je me branlais, il s’est mis devant moi et me reluquait en haletant, sans jamais
quitter mon pénis des yeux. Il était dégueulasse. En discutant ensuite avec les autres, j’ai
appris qu’ils étaient tous passés par la perversion de ce toubib.
Je pars donc en tant que mousse pendant trois mois sur un petit pétrolier. Une expérience
épouvantable. Car j’ignorais complètement que je souffrais du mal de mer ! J’ai passé ces
trois mois à vomir tripes et boyaux ! Le job n’était pas si mal, je devais récurer les toilettes, le
mess, la cuisine et servir à table. Quelques semaines plus tard, mon état était catastrophique,
j’étais physiquement épuisé par la nausée et les vomissements perpétuels. L’officier en chef a
eu pitié de moi et m’a muté en salle des machines dans l’espoir que ma santé s’améliore.
Mes horaires étaient de deux heures de travail suivies de quatre heures de repos, et ainsi de
suite durant toute la navigation. Mon boulot se bornait au contrôle des machines.
Malheureusement, à l’intérieur de la salle des machines qui empestait l’essence, c’était
encore pire et, dès que je quittais ma couchette, je devais me trimbaler tout le temps un seau
à la main…
Pourtant, si j’ai été débarqué en Sicile, ce n’est pas à cause de mon mal de mer. Je
partageais ma cabine avec un jeune black qui était la tête de Turc des autres marins. J’avais
remarqué qu’il ne mangeait pas au déjeuner, qu’il recrachait les bouchées. Un jour, j’ai fini
par me décider et j’ai goûté son plat. C’était immangeable, atrocement salé. Quelques jours
plus tard, je suis monté exprès au mess avant les autres et j’ai surpris l’un des marins en train
de verser toute la salière dans son assiette. Je me suis jeté sur lui et on s’est battu comme des
chiffonniers. Cet épisode m’a fait atterrir chez le capitaine en compagnie de l’autre marin.
Sans même essayer de comprendre qui avait tort ou raison, il nous a débarqués tous les deux.
C’est ainsi que s’est achevée ma carrière dans la Marine. Mais c’est alors qu’allait
commencer la plus grande aventure de ma vie.
En route pour Paris…
[1] Antonio de Curtis est pour moi le plus grand comique italien.
… À Paris

J ’ÉTAISrentré chez moi. Des milliers de questions me passaient par la tête, des milliers de
doutes m’assaillaient. La pensée de faire des petits boulots pour gagner ma vie n’était
guère enthousiasmante. Par conséquent, qu’avais-je à perdre en tentant de faire quelque
chose ailleurs ? Je téléphone à Armando, mon frère, qui bosse dans un restaurant à Paris.
Armando me trouve une place de serveur avec lui. J’ai dix-sept ans, je me retrouve en
France et je suis… heureux.

Mon frère était le patron d’un restaurant de la chaîne Casa Nostra. En six mois, j’ai travaillé
et je me suis adapté à la langue et à la vie française sans aucun problème. Une fois mon
boulot terminé, je filais droit au Gymnase Club de la Porte Maillot. J’adorais faire du sport.
L’été, je passais l’après-midi à draguer les filles place du Trocadéro. C’est l’une des plus belles
périodes de ma vie. Je me sentais enfin à mon aise, en pleine jeunesse, je pouvais exprimer
pleinement mon énergie. J’étais libre, indépendant, et je vivais à Paris.
Je naviguais allègrement dans cette belle insouciance lorsque je fis la connaissance de
Claudia. Une classe de lycéennes allemandes était venue déjeuner dans le restaurant où je
travaillais. Lorsque je l’ai servie, nos regards se sont croisés. Dès cet instant, je ne sais
pourquoi, j’ai tout de suite su que cette inconnue et moi allions tomber amoureux. Le coup de
foudre ! Exactement tel qu’on le raconte et tel que vous mettriez votre main à couper qu’il
n’existe pas !
Elle ne parlait ni français ni italien et je ne connaissais pas un traître mot d’allemand ni
d’anglais. J’ai fait un effort surhumain pour arrêter de la dévorer des yeux, je restais coi, je
l’admirais, un point c’est tout. Je n’ai pas réalisé qu’elle allait repartir jusqu’au moment où
cela s’est produit. Je n’ai pas pensé à lui donner un numéro de téléphone, à faire quelque
chose pour ne pas la perdre. J’avais la tête vide, je me disais : « T’es un couillon. » Le soir, je
suis retourné bosser et elle se tenait devant le restaurant. Elle m’attendait. Les mots étaient
inutiles, sans réfléchir, nous nous sommes étreints. Et basta. J’avais dix-sept ans, elle quinze,
pas plus. Elle s’est débrouillée pour m’expliquer qu’elle avait trouvé une combine pour rester
dehors toute la nuit. C’était la première nuit que je passais tout entière avec une femme
blottie contre moi, à faire l’amour.
Ça n’avait rien à voir avec la première fois.

Je devais avoir à peu près quatorze ans, mais je faisais plus vieux. C’était avec une
étudiante de Pescara que j’avais rencontrée dans le car et qui en avait vingt-quatre, si je me
souviens bien. Elle terminait ses études et partageait un appartement avec quatre copines.
Elle était extraordinairement belle et elle s’était occupée de moi comme l’aurait fait une
maîtresse d’école qui apprend à un élève à faire l’amour. Elle était douce, tendrement
complice. La vision de sa peau blanche avec un pubis noir et poilu me mettait dans tous mes
états. Pour la première fois, je pénétrais une femme. Elle était trempée, chaude,
enveloppante ! Au bout de trois ou quatre coups, j’ai joui tout de suite.
Après, je n’ai plus pensé qu’à recommencer, mais avec un piètre succès. J’étais en général
contraint de me cantonner à la pratique dite du pelotage. Les nanas que je rencontrais
invoquaient systématiquement les excuses habituelles : le grand amour, les fiançailles, le
mariage, etc.
À Ortona, il était bien sûr tout à fait normal de sortir avec une fille, mais à la deuxième, il
fallait déjà commencer à faire gaffe. À la troisième, vous passiez pour un salaud. C’était ça,
vivre dans un village.

Du haut de sa jeunesse, Claudia avait effacé en une seule nuit toutes ces frustrations. Elle
devint ma première histoire sentimentale sérieuse.

Cette nuit valut à Claudia quelques ennuis. À l’hôtel, on s’était aperçu qu’elle n’était pas là.
Sa disparition avait été signalée à la police.

Elle est repartie pour l’Allemagne deux jours plus tard et, pendant une quinzaine de jours,
je n’ai plus eu de nouvelles. J’étais amoureux. J’étais bloqué à Paris et je ne savais que faire
pour la revoir. Claudia était dans le même état que moi et, avec l’inconscience de ses quinze
ans, elle a fait ses valises, quitté sa famille et son pays pour venir vivre avec moi. Son courage
m’a fait me sentir un homme, j’ai grandi d’un seul coup. Notre bonheur était pur et
insouciant. Nous formions un couple, un vrai couple, même si nous habitions chez mon frère.
Nous faisions déjà des projets d’avenir. Mais moins de deux semaines plus tard, une
mauvaise nouvelle est arrivée d’Italie : j’avais reçu ma convocation pour le service militaire.
En soi, le service militaire ne me posait aucun problème, mais l’idée de ne plus vivre pendant
un an au quotidien avec Claudia m’était absolument insupportable. Alors, ai-je décidé,
j’emmène Claudia à Ortona, je veux que mes parents fassent sa connaissance. Les dix
derniers jours avant mon départ se passent et nous partons ensemble pour la gare. Elle a pris
un train pour l’Allemagne et moi le mien, direction Albenga et le service militaire.
Je voulais me faire réformer. J’ai fait tout et n’importe quoi. Et puis je me suis souvenu de
ma cystite chronique… et du coup, je me suis rendu vraiment malade ! J’ai réussi à me faire
expédier à l’hôpital militaire de Gênes. Là, j’ai naïvement souillé le flacon des analyses
d’urine en glissant quelques gouttes de sang à l’intérieur. Vous pensez bien que le toubib en
avait déjà vu d’autres. Il me refait faire l’examen, mais cette fois-ci, devant lui. Impossible par
conséquent d’utiliser ma lame de rasoir et il peut donc constater que, pour ce qui est de ma
cystite, les résultats sont parfaitement dans les normes. J’ai été renvoyé illico dans mon unité
qui, après une première phase d’instruction, avait été transférée à Crémone. Pendant cinq
mois, Claudia et moi, nous nous sommes écrit des lettres interminables, tous les jours sans
exception. Jusqu’au jour où, tout à coup, plus rien. Elle avait cessé de m’écrire sans la
moindre raison. Je n’arrivais pas à croire qu’elle en avait marre, mais je souhaitais de tout
cœur que ce soit le seul motif. Dès la fin de mon service militaire, j’ai filé à Paris. Mon ultime
espoir était qu’elle soit revenue chez mon frère. Bien évidemment, elle n’y était pas et, pour la
première fois, Paris m’a paru moche. Sans Claudia, la ville n’était plus la même.
J’ai bossé chez Pizza Pino sur les Champs Élysées pendant une quinzaine de jours, puis j’ai
été mêlé à une bagarre et le patron m’a viré. J’ai facilement trouvé un autre boulot dans un
autre restaurant. Avec ou sans Claudia, j’avais décidé que Paris serait ma ville. Et que je ne
retournerais, plus jamais à Ortona. J’ai cherché un studio et j’en ai trouvé un, rue de la
Pompe. Je trimais toute la journée, mais je ne cessais pas une seconde de penser à Claudia.
Un jour, sans raison apparente, pris d’un coup de blues, je retourne en métro à l’endroit où je
l’avais vue pour la première fois. Et chose incroyable, magique, irréelle, mon vœu le plus cher
se réalise. Comme je sors du métro, un taxi s’arrête derrière moi, devant la porte du
restaurant. C’est Claudia. Elle descend du taxi…
Nous nous sommes regardés, sidérés, et nous nous sommes jetés dans les bras l’un de
l’autre. On est restés au moins une demi-heure sans pouvoir dire un mot. Nous pleurions
comme des gosses du bonheur de nous être retrouvés. Quand nous avons eu repris notre
souffle, elle m’a déclaré qu’elle avait cessé de m’écrire parce qu’elle était tombée amoureuse
d’un autre garçon. Le ciel s’est écroulé sur ma tête. Maintenant qu’elle me le disait, je me
rendais compte que c’était la chose la plus évidente. J’y avais bien songé, mais j’avais refusé
cette pensée. L’apprendre par elle directement me faisait certes très mal, mais en même
temps, ça me guérissait déjà de mon mal d’amour.
Le plus surprenant dans cette histoire, c’est qu’elle était venue à Paris avec son nouveau
petit ami dans l’espoir de me rencontrer pour tout m’expliquer. Nous sommes allés dîner
ensemble, elle me l’a présenté et il s’est arrangé pour me prendre à part. Il a entrepris de
m’expliquer qu’elle était complètement paumée, qu’elle était amoureuse de lui mais qu’elle
ne parvenait pas à m’oublier. Elle n’arrivait pas à choisir. C’est moi qui l’ai tirée d’affaire en
choisissant pour elle. Elle a éclaté en sanglots. Son généreux fiancé ne cessait de répéter que
cette rencontre fortuite, devant le restaurant, était un signe du destin et que nous devions
rester ensemble. Il est vrai que cela avait été un instant magique mais, désormais, quelque
chose avait changé. Je la voyais différemment. J’avais été déçu.

Nous nous sommes revus avec Claudia sept ans plus tard. Ce fut à nouveau dû au hasard.
J’étais sur un plateau de tournage. Une maquilleuse me demande discrètement si je ne serais
pas le Rocco qui vivait à Paris… Auquel cas, me dit-elle, nous avons une amie commune :
Claudia. Grâce à elle, Claudia et moi nous sommes retrouvés et nous avons dîné ensemble.
Entre-temps, elle s’était mariée avec un autre homme et avait deux enfants. Le fait que je sois
devenu une star du porno la faisait mourir de rire !
Chacune de nos rencontres avec Claudia avait eu lieu par une sorte de déterminisme
magique. Je ne sais pourquoi, mais je savais que celle-ci serait la dernière, qu’il n’y en aurait
pas d’autre. Je ne l’ai plus jamais revue.

*
* *

J’ai fait la connaissance de Sylvie après le départ de Claudia. Je travaillais dans un


restaurant de la rue de Bellefeuille où elle venait déjeuner tous les jours. Elle était sympa,
solaire, et me séduisait par sa douceur. Elle m’a très vite proposé d’aller vivre chez elle. Elle
habitait avec sa mère. J’ai été stupéfait de voir comment sa mère a accepté le plus
naturellement du monde cette cohabitation à trois. Durant quelque temps, nous avons vécu
une histoire d’amour très tendre. En réalité, le seul problème pour moi était mon âge. J’étais
jeune, je voulais m’amuser et l’idée de ne plus faire l’amour qu’avec Sylvie pour le restant de
mes jours me déprimait totalement. Je me suis mis à la tromper et la chose me semblait
justifiée. Je garde néanmoins de Sylvie un souvenir plein d’affection.

À propos de mes amours parisiennes, je voudrais vous raconter aussi ma brève aventure
avec Rita. Bien qu’elle n’ait pas eu une grande importance dans ma vie sentimentale, elle s’est
trouvée au centre d’une anecdote qui, plus de vingt après, me plonge encore dans l’embarras.
Au début, ce fut une belle histoire d’amour, entre Rita et moi, belle comme celle que
peuvent vivre des jeunes gens dans une ville aussi romantique que Paris. Mais Rita était trop
sage et trop guindée pour moi. Elle n’avait ni ma folie ni ma passion pour le sexe. Je sortais
de plus en plus rarement avec elle, trouvant sans cesse de nouveaux prétextes pour ne pas la
voir. À dire vrai, dès que j’avais fini de bosser, je fonçais au 106, un club échangiste qui m’a
par la suite ouvert les portes du monde pornographique. J’y allais seul. Jamais je n’ai
demandé à Rita de m’y accompagner, j’étais sûr et certain qu’elle n’aurait pas compris.
Un soir, j’étais dans les escaliers du 106, complètement à poil et en train de prendre une
fille par derrière. Je sens une main se poser sur mon épaule, je me retourne, c’était Jean-
Claude, un copain de mon frère. J’étais surpris de le voir là, mais sans plus, connaissant ses
habitudes un tantinet libertines. J’ai vaguement remarqué son regard inquiet… Quelque
chose clochait. Je voyais bien qu’il avait l’air gêné, mais tout s’est passé si vite que je n’ai
même pas pris le temps de me détacher de la fille et je me suis adressé à lui en rigolant.
— Oh Jean-Claude ! Comment tu vas ? C’est le super pied ici, ce soir ! Tu vas voir…
Je n’avais pas fini ma phrase que j’ai aperçu Rita derrière lui ! Elle m’a lancé un coup d’œil
froid et dur, dégoûté. Je me suis littéralement liquéfié de honte, mon sexe s’est vidé de tout
désir. J’étais là, seul au monde, nu comme un ver. Je ne savais pas où me mettre, avec cette
fille penchée devant moi. Celle-ci s’est retournée pour me regarder, dans la totale ignorance
de ce qui se passait. Et moi, j’étais incapable de voir autre chose que son derrière ! Rita n’a
rien dit. Elle a tourné les talons et s’est éclipsée.
Quelques semaines plus tard, elle m’a appelé pour me dire sur un ton ironique qu’à
présent, au moins, elle avait compris pourquoi j’étais tout le temps tellement fatigué !
Je me suis vraiment marré, à Paris. Avec Julienne, par exemple, ma kiné et cliente du
restaurant. Je m’étais cassé les deux coudes dans un accident de moto et elle s’était
« généreusement » proposé de rééduquer mes « membres ». Cette femme élégante et
raffinée avait son cabinet juste au-dessus du restaurant. Le premier jour, je me suis étendu
sur la table de massage et elle a commencé à travailler sur mon coude en essayant de le plier.
À chacun de ses mouvements, son corps effleurait le mien.
C’était une sollicitation perpétuelle. Son bras frôlait mon sexe, je portais un short, son
corps se pressait contre le mien, et mon sexe a jailli. De prime abord, Julienne a eu l’air gêné,
et puis ça l’a amusée. Elle a déplacé ses exercices sur cette partie de mon anatomie et, dès
lors, nos séances ont toujours débuté ainsi. Elle déjeunait quotidiennement au restaurant et
chaque fois, avant de partir, elle prenait un ton professionnel et détaché.
— On se voit tout à l’heure pour notre séance.
Et toujours aussi sobrement, elle me saluait lorsque nous avions terminé les soins.

Geneviève était agent immobilier et c’est aussi au restaurant que j’avais fait sa
connaissance. Blonde, grande, très nordique, elle avait le teint clair et le visage constellé de
taches de rousseur. C’était une fille vraiment spéciale, avec un bagout d’enfer. Nous sommes
sortis ensemble et elle m’a proposé d’aller dans un appartement censé être le sien. On s’est
déshabillés en toute hâte, on était allumés un max, on s’est jetés sur le lit…
Et c’est alors qu’on a entendu quelqu’un entrer. Pour être plus précis, c’est alors que nous
avons entendu le propriétaire entrer, avec les bambins qui cavalcadaient dans le couloir. Il
nous a vus. À poil sous moi, il a reconnu Geneviève, l’agent immobilier chargé de faire visiter
son appartement, et il s’est figé de stupeur. Il a eu la classe de ne rien dire et d’attendre que
nous nous rhabillions.
Je crois que Geneviève a eu pas mal de problèmes dans son boulot à la suite de ça. Quant à
moi, je ne l’ai plus revue !
De Denise à Supersex…

L A première fois que je suis allé chez Denise, ça s’appelait le 106, puis c’est devenu ensuite
le 41 puisqu’elle donnait pour nom à ses boîtes le numéro de la rue.

J’avais tout juste vingt ans, j’étais sorti avec une femme de la quarantaine et nous avions
atterri au lit. Elle me dit qu’il fallait que je cesse de perdre mon temps au restaurant, que
j’étais beau mec et qu’elle était sûre que je ferais fortune comme mannequin. Je lui ai
répliqué que je ne connaissais personne.
— Mais toi, par contre, tu connais les clubs d’échangistes ? ai-je ajouté.
Elle a éclaté de rire en me demandant quel était le rapport avec ce genre d’endroits.
— Je voudrais y aller et on ne peut y entrer qu’en couple. Tu pourrais m’accompagner ?
Elle m’a répondu oui, son ex-mari les connaissait et elle se ferait un plaisir d’y venir en ma
compagnie.

Le lendemain fut un des jours les plus excitants de ma vie. Enfin, je parvenais à pénétrer
dans l’une de ces fameuses boîtes ! J’étais comme un gamin qui découvre sous le sapin les
cadeaux de ses rêves. La patronne nous a accueillis en personne. Denise était une célèbre star
du porno des années 80, c’était une grande blonde, très féminine, qui avait beaucoup de
classe. Je lui ai tout de suite plu. Elle avait ouvert ce club avec l’intention de le limiter à un
petit cercle d’habitués, des gens triés sur le volet, dont certains membres de la jet-set
française ; et ne comptez pas sur moi pour vous livrer des noms en pâture. D’autant qu’ils ont
ma profonde gratitude puisque c’est avec leur bénédiction que j’ai pu honorer toutes les
femmes sublimes qui les accompagnaient. Le sida n’existait pas encore et, nuit après nuit,
nous nous adonnions à des partouzes insensées ! Par la suite, des établissements de ce genre
ont ouvert un peu partout, mais là, à l’époque, on savait s’amuser.
À présent, il y en a beaucoup trop. Dès qu’une boîte traverse une crise, elle est
automatiquement transformée en club d’échangistes dans le seul but de gagner du fric vite
fait bien fait. Les gérants engagent de faux couples, payés pour distraire les célibataires qui
déboursent au moins le triple du prix d’entrée s’ils ne sont pas accompagnés.
À l’époque bénie du 106, une chose pareille ne se serait jamais produite…

Ce soir-là, Denise m’a promis qu’elle me laisserait entrer même si j’étais tout seul. Du
coup, j’étais fourré là-bas tous les soirs, après mon boulot. J’attendais fébrilement l’heure de
filer. Je m’occupais des derniers clients à une allure impressionnante ! En particulier quand
c’était des petits couples d’amoureux qui se pointaient avec l’intention de prendre leur temps
en câlins, mots tendres et autres minauderies. Je faisais tout pour les mettre mal à l’aise,
pour rendre l’endroit le moins romantique possible, afin qu’ils dégagent au plus vite. Je
renversais de l’eau ou de la nourriture sur leurs genoux, je les servais à la vitesse de l’éclair,
et ainsi de suite. Je mettais la patience de mon frère à rude épreuve !

À l’époque, la tradition voulait que l’on commence en enlevant simplement sa veste ; les
clients ne laissaient donc qu’un minimum d’affaires au vestiaire. Moi, en revanche, pour ne
pas perdre de temps, j’y laissais carrément tous mes vêtements et je me baladais tout nu.
Denise et moi, main dans la main, nous faisions l’ouverture avec les couples qui se sentaient
prêts. En un certain sens, j’étais devenu celui qui donnait le la, qui réchauffait l’ambiance, en
particulier avec les couples les plus timides.

Un soir parmi tant d’autres, au 106, le rêve de ma vie se réalisa. Devant moi, est apparue
l’idole de mon adolescence, Supersex en chair et en os, en compagnie de deux splendides
nanas, comme à son habitude.
J’en tremblais. J’ai demandé à Denise de me le présenter. J’étais sûr que c’était une
occasion à ne pas rater. Usant de sa discrétion coutumière, elle lui a glissé un mot à l’oreille…
et ce fut fait. Enivré par la chance de pouvoir parler avec Gabriel Pontello, je lui ai exprimé
mon immense admiration. Lui, il m’a toisé des pieds à la tête, d’un air parfaitement snob. Il
était vraiment imbu de sa personne, pour ne pas dire arrogant.
— Alors, c’est toi ? m’a-t-il rétorqué froidement devant tout le monde. Il paraît que tu as
une bite énorme ? Fais voir ce que tu sais faire…
Il a allumé un barreau de chaise et m’a cédé ses deux pépées. L’une était Barbara Dare, une
grande star du porno des années 80, l’autre Patty Rhodes, une productrice que j’ai retrouvée
ensuite au cours de ma carrière et qui est devenue l’une de mes meilleures amies. J’aurais
probablement dû être gêné par la situation et la présence de Supersex, mais il n’en était rien.
J’étais excité comme jamais. J’ai fait l’amour à ces filles pendant deux heures avec un
immense plaisir, puis je suis revenu le voir, tel l’élève qui attend la note de son professeur. Il
m’a souri, m’a donné l’adresse de son studio à Montrouge et m’a dit de me présenter le
lendemain matin à neuf heures.

Il s’agissait d’une série de romans-photos dont le premier, inoubliable, était Adam et Ève.
J’interprétais le rôle d’Adam. Celui d’Ève était tenu par la plus belle actrice de hard que j’ai
jamais rencontrée en France. Elle demeure pour moi unique, incomparable. C’était Marilyn
Jess, connue aussi sous le nom de Platinette. Une blonde sensuelle au charme irrésistible,
avec des seins et des formes parfaites. Tout le monde la qualifiait à l’époque de « Marilyn
Monroe du porno ». J’étais flatté d’avoir la chance de commencer avec elle !

En franchissant pour la première fois le seuil du studio de Gabriel Pontello, je me suis dit
que maintenant, j’étais vraiment plongé au cœur des délices du jardin des désirs. Platinette,
les projecteurs, l’atmosphère, les appareils photo : tout me fascinait, moi qui venais d’un bled
d’Italie et qui étais sur le point de réaliser mon rêve… à Paris !
Nous étions prêts, nus, couverts seulement d’une feuille de vigne. J’étais derrière Platinette
et, sans même la toucher, j’ai eu une érection et la feuille de vigne s’est entièrement
détachée.
— Rocco, c’est du soft ! s’est exclamé Pontello. Tu peux te tenir tranquille cinq minutes ?
Je l’ai regardé d’un air étonné.
— Comment on fait ? Vous avez une technique, quelque chose ? ai-je demandé naïvement,
sincèrement inquiet.
Pontello a éclaté de rire.
— En général, on a plutôt le problème inverse avec les acteurs !
Pour sortir de cette impasse, nous avons fait une petite pause et je suis resté seul dans ma
loge pendant une vingtaine de minutes. Au moment de reprendre, j’ai proposé à Pontello de
me mettre cette fois-ci devant Platinette. J’étais sûr et certain que si je restais derrière elle,
j’allais de nouveau être excité. Au début, tout s’est bien passé et il a commencé à nous
mitrailler de flashes, mais dès qu’elle s’est déplacée pour changer de posture, j’ai senti son
odeur, son souffle sur mon épaule, je me suis retrouvé avec une érection encore plus belle
que tout à l’heure. Dans le studio, ce fut un éclat de rire général, et c’est ainsi que Pontello
s’est vu contraint de passer aux photos hard.
Ces séances de photos ont duré quatre jours du matin au soir. C’était dur, tout autre chose
que de servir des assiettes, mais infiniment plus marrant.

Le dernier soir, Pontello s’est approché avec trois ou quatre billets de cinq cents francs,
pour me remercier.
— Quel bol ! me suis-je dit. En plus on me paye !
C’était plus ou moins ce que je gagnais en quinze jours au restaurant ! Juste après, Pontello
a reçu un coup de fil du producteur Marc Dorcel. Devant moi, encore enthousiasmé par ma
prestation, il m’a immédiatement recommandé à Marc. Je ne touchais plus terre. Et la chance
m’a encore une fois souri. Je l’ai entendu me confirmer qu’il y aurait de la place pour moi le
vendredi suivant dans le film dirigé par Michel Ricaud. C’est donc grâce à Gabriel Pontello
que j’ai pu tourner mon premier film, Belle d’amour.

Le premier jour de tournage, j’étais terriblement ému, tendu, mais pas le moins du monde
embarrassé car je réalisais enfin le rêve de ma vie. Je ne sais si vous pouvez un tant soit peu
vous figurer la sensation que j’ai éprouvée lorsque j’ai ouvert la porte de cet appartement du
quinzième arrondissement de Paris, à côté de la tour Eiffel. Je brûlais de joie, j’avais le
souffle coupé et mes tempes explosaient. C’était la première fois que je voyais pour de vrai
des filles incroyablement belles en porte-jarretelles et talons aiguilles. Jusqu’alors, je ne les
avais vues qu’en photo ! Travailler dans ce milieu signifiait pour moi pénétrer dans un monde
que je n’avais, jusqu’à cet instant, qu’imaginé, désiré et rêvé de toucher du bout des doigts.
J’étais comme un enfant émerveillé, les yeux écarquillés. J’étais subjugué par la beauté de
toutes ces femmes et par cette ambiance si particulière qui règne sur un plateau de cinéma.
Je me souviens que je suis arrivé sur le décor avec une valise pleine de fringues, typique du
Rital qui ne se déplace qu’avec toute son armoire ! Je déambulais dans un appartement
luxueux, j’observais autour de moi une dizaine de femmes qui se baladaient à poil, avec
naturel et désinvolture. Elles enfilaient des vêtements sexy, elles étaient maquillées comme
des stars. Mon cerveau était en ébullition. Tous mes fantasmes, depuis l’époque où je me
masturbais avec Supersex aux femmes avec lesquelles je faisais l’amour au 106, étaient en
train de se matérialiser d’un seul coup !
J’étais à un tournant décisif de ma vie, de cette vie que je désirais tant : est-ce que j’allais
être capable de jouer un rôle dans un film hard ?
Étaient présents Pontello, Marc Dorcel, le producteur, et Michel Ricaud, le réalisateur en
vogue du moment, et moi, pétri d’émotion. L’atmosphère était saturée de sexe, d’amour et du
parfum des femmes, j’étais la proie d’une excitation sans borne et mon corps était parcouru
de frissons. Je me suis enfermé dans les toilettes pour me branler, j’avais peur d’être appelé
tout de suite sur le plateau. Je voulais être certain qu’au moment de me mettre à jouer, je ne
jouirais pas trop vite.
On est venu me chercher, ça y était. C’était à moi.
La séquence se passait avec une grande Autrichienne brune, très féminine, ayant beaucoup
de prestance, et une petite blonde française infiniment sexy. Ainsi qu’un homme, André
Vinus, héros du film et superstar de l’époque. J’ai salué tout le monde en essayant de cacher
ma gêne de débutant et j’ai écouté attentivement les indications de Michel Ricaud, le metteur
en scène.
L’ambiance du porno était encore très macho. Et l’école française l’était plus qu’aucune
autre : l’homme n’avait pas besoin de toucher la femme pour avoir une érection ou un
orgasme. Le professionnalisme d’un acteur se mesurait en limitant au maximum l’utilisation
physique du corps féminin. Moins il touchait la femme et plus on le créditait d’être un
excellent professionnel. Ils étaient cinq ou six à travailler, pas plus. C’était un véritable lobby,
il était difficile d’y pénétrer et plus dur encore d’y rester. Les acteurs faisaient des allers et
retours entre la France et l’Italie, allant d’un plateau de tournage à l’autre, ensemble, en bloc,
ce qui leur permettait de gérer les dates de tournage. C’était toujours les mêmes qui
noyautaient la situation, empêchant tout nouvel arrivant d’accéder à ce cénacle, car un nouvel
acteur signifiait que l’un des anciens allait devoir s’en aller. Les producteurs eux-mêmes
étaient très réticents à tout changement ; ce qui les intéressait, c’était d’avoir une bite à
érection garantie. Si, malgré tout, quelqu’un parvenait à se faufiler entre les mailles serrées
de ce filet, les vétérans ne lui rendaient pas la vie facile.
André ne faisait pas exception à la règle. Je me souviens qu’avant de démarrer sa scène, il
s’est agenouillé et s’est mis à se masturber. Sans jamais regarder les filles. Qu’il n’arrive pas à
bander naturellement face à deux si belles femmes, je trouvais sincèrement que c’était le
comble de l’absurdité. Quant à moi, j’étais debout et exhibait déjà une érection honorable. Du
coup, quand il m’a conseillé de me faire sucer, j’ai cru qu’il me donnait « gentiment » un
conseil technique. J’ai naïvement accepté, sans me rendre compte que, derrière sa
proposition, se cachait une belle crasse destinée à une chose : me voir capituler en vitesse et
m’enfoncer aux yeux du réalisateur. Les deux filles continuaient à me faire leur double pipe
sublime, inoubliable… surtout vu l’épilogue. Je n’ai pas réussi à me retenir et, au moment où
je jouissais, j’ai entraperçu André qui me dévisageait. Vif comme l’éclair, il a promptement
bondi sur ses pieds avec une érection très habilement maintenue.
— Allez, on tourne ! a-t-il déclaré du ton de celui qui impose sa loi.
Dans le profond silence qui était tombé sur le plateau, j’ai alors entendu Dorcel.
— Dis-donc, Gabriel ! C’est lui ton Italien ? Ta bête de sexe qui ne débande pas huit heures
d’affilée ?
Pontello ne lui a pas répondu et il a foncé droit sur moi.
— Et alors ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Je ne sais pas, Gabriel, je n’y comprends rien, je te jure ! Elles m’ont tellement bien sucé
que je n’ai pas réussi à me retenir !
— Et pour la scène, comment on fait maintenant ?
J’ai entendu Dorcel gueuler.
— Allez va, Pontello ! Laisse-le tomber, ton Rital.
Le monde s’est écroulé. Je venais à peine de débarquer et j’avais déjà tout foutu en l’air !
J’ai pris mon courage à deux mains et je suis allé demander à Ricaud de me donner encore
cinq minutes, cinq petites minutes pour me reprendre et tenter de refaire cette séquence. Il
n’avait pas du tout l’air convaincu, mais il me les a accordées. Je suis descendu au bar, j’ai bu
au moins trois camomilles pour essayer de me relaxer, de calmer ma nervosité.
J’ai finalement réussi à la tourner, cette fichue scène. Mais elle n’avait rien d’exceptionnel :
je n’étais qu’un débutant trop ému.

Quand j’y repense, je trouve que j’ai vraiment eu de la veine qu’on me donne une deuxième
chance, surtout vu le milieu qui ne brillait pas par la générosité… À présent, la pornographie
est une énorme industrie, il existe des revues spécialisées et des festivals de hard dans le
monde entier. Pour ceux qui souhaitent y entrer, rien de plus simple que de rencontrer
réalisateurs et producteurs.
Pourtant, Pontello a décidé de me faire confiance encore une fois. Il m’a demandé si je
voulais aller tourner avec lui en Italie le premier film d’une débutante, Moana Pozzi. J’en ai
parlé à mon frère, qui m’a sommé faire un choix : soit le resto, soit le porno. Je n’ai pas eu
l’ombre d’une hésitation, j’ai choisi le porno. Arrivé en Italie, j’ai fait connaissance de la
horde, le féroce lobby des acteurs auquel je n’avais pas encore été confronté.

*
* *

Sur le tournage du film Bella di Giorno, j’ai vite compris que Jean-Pierre Armand, le
numéro un incontesté du hard français, et sa clique, Christopher Clark, Éric Drée, etc., me
considéraient comme un concurrent potentiel. La taille de mon sexe les exaspérait, sans
parler de mon physique. Leur accueil a donc été franchement glacial. Je me rappelle que,
lorsque je me suis présenté à Jean-Pierre Armand en lui tendant la main, il l’a écartée d’un
geste distant et excédé, tout en me suggérant de filer chez ma mère pour qu’elle me change
ma couche. Je vous laisse imaginer l’ambiance…
Jean-Pierre était le plus craint parmi les acteurs, il avait une réputation redoutable. On
prétendait qu’aucun débutant qui ait travaillé à ses côtés n’avait réussi à avoir une érection.

Nous devions tourner une séquence de partouze et les acteurs ont fait en sorte que
m’échoie la plus vieille, Karin Schubert, dans l’espoir que je fasse flanelle. Ce qu’ils
ignoraient, c’est que cette actrice avait fait partie de mon imaginaire érotique d’adolescent. Je
m’étais branlé d’innombrables fois sur elle et donc, bien malgré eux, ils étaient en train de
m’offrir un cadeau royal ! Jean-Pierre avait deux nanas extraordinaires et il a tout fait pour
me déstabiliser. Plus qu’à une scène de cul, sa prestation ressemblait à un exercice de
gymnastique rythmique façon Youri Chechi, pour lequel j’ai la plus haute estime. Il a dû
prendre une bonne vingtaine de postures, toutes plus compliquées les unes que les autres,
chacune étant une performance. Moi, j’étais à genoux devant Karin Schubert, plein de respect
pour cette superbe femme, attendant que la caméra vienne sur moi, lorsque… la pellicule fut
finie. On a interrompu les prises de vue pour recharger. Armand s’est aperçu que sa
démonstration ne m’avait guère impressionné, alors il est monté d’un cran. Il est venu vers
moi en faisant tournoyer son pénis comme les pâles d’un hélicoptère, rasant mon dos, sans
dire un mot. Karin Schubert s’en est rendu compte.
— Jean-Pierre, tu veux bien cesser ton petit jeu !
— Il te baise bien, le morveux ? répliqua-t-il en s’approchant de plus en plus de mon visage,
jusqu’à me toucher l’oreille.
J’ai perdu mon sang-froid, je l’ai chopé par le cou et l’ai collé au mur.
— Attends que j’aie fini ma scène et je te casse la gueule, l’ai-je menacé.
J’avais accumulé trop de stress, depuis le matin, avec leurs continuelles mauvaises blagues.
Cet épisode a signé, de manière irrévocable, mon entrée officielle dans le milieu. Tous les
meilleurs acteurs de l’époque se trouvaient sur le plateau et je leur ai ainsi démontré qu’il
n’était pas facile d’avoir ma peau, ni psychologiquement, ni physiquement. Une fois la
séquence terminée, j’ai filé me rhabiller mais il est venu me voir en s’excusant, il voulait me
faire croire que c’était la première fois qu’il combinait un truc pareil. J’ai accepté ses excuses.
Je me doutais bien que si je n’étais pas encore tombé sur le contrôleur, il fallait bien que, tôt
ou tard, quelqu’un me fasse payer mon billet d’entrée dans cet univers.
Ce jour-là fut le début d’une longue période géniale. Les propositions pleuvaient de
partout. Tous les jours, je tournais sur des plateaux différents, dans des productions de tous
les pays. Mon âge d’or avait commencé.
Je tournais en moyenne vingt, vingt-cinq jours par mois, les autres étant consacrés aux
déplacements entre les tournages. J’étais enfin plongé dans le monde du sexe intensif.
À compter de cette exhibition, Jean-Pierre Armand m’a toujours respecté. Je dois avouer
que je n’ai pas été surpris par sa réaction, je la jugeais parfaitement conforme à la mentalité
de sa génération. Une autre fois, dans un restaurant de Rome, tous les acteurs d’une
superproduction américaine étaient réunis. Jean-Pierre les a défiés de lui donner un délai
pour éjaculer. Un Américain assis au bout de la table le croyait saoul parce qu’il avait déjà
sorti sa bite.
— OK, alors si je dis un, deux et trois, tu jouis ? rigole-t-il.
— Qu’est-ce que tu as dit ? Un, deux et trois ?
Et ce disant, il tire trois fois sur sa queue et éjacule sur la table.
Ce type était drôlement impressionnant !

Je dois admettre que j’ai énormément appris des acteurs français. Pendant trois
générations, l’école française était sans conteste la meilleure d’Europe. Lorsque j’ai débuté en
1985, elle comptait Gabriel Pontello, André Vinus, Le Gitan, Richard Lemieuvre, Éric Drée,
Alban Ceray et Jean-Pierre Armand, dont personne ne se souvient, à l’exception de quelques
pornographes. Ils faisaient de vrais films en 35 millimètres. Aux premiers temps du X,
contrairement à aujourd’hui, le scénario laissait bien plus de place à l’histoire qu’au sexe.
Maintenant, le sexe représente quatre-vingt-dix si ce n’est cent pour cent du film.
L’importance de l’intrigue dans le hard était surtout évidente dans les productions
américaines chez les réalisateurs d’un certain calibre tels Gérard Damiano, Antony Spinelli,
Henry Pachard, Alex Derenzi, pour n’en citer que quelques-uns. Ils étaient plus proches du
cinéma proprement dit, la narration les intéressait plus que le sexe. Je crois en fait que leur
façon de travailler a beaucoup perturbé Hollywood et c’est de là que ces films, qui avaient
jusqu’alors été qualifiés d’underground, se sont appelés X-rated, à savoir « classé X ».
L’école américaine et l’école française

I Ln’existait à l’époque où j’ai commencé que deux écoles du cinéma hard, l’américaine et la
française, qui avaient d’ailleurs fort peu de choses en commun. La principale
caractéristique de l’école française était que les acteurs n’avaient besoin de l’aide de la femme
ni pour avoir une érection, ni pour avoir un orgasme. L’actrice n’était qu’un bel objet, elle
n’avait aucune importance dans la performance de l’acteur porno. Les yeux des producteurs
étaient fixés sur l’homme, au contraire de l’école américaine qui axait ses choix sur les
femmes.
Pornos ou pas, les acteurs américains ont le jeu dans le sang et c’est probablement pour
cette raison que l’école américaine a du sexe une vision complètement différente. Les actrices
y « surjouent » car elles veulent rendre la scène tellement réaliste qu’elles poussent les
attitudes à outrance. Il est vrai aussi qu’elles font preuve d’un tel professionnalisme dans
leurs prestations qu’elles subjuguent et enflamment bien mieux le spectateur. Je me
souviens par exemple d’Ashleen Gere, une superstar américaine, qui, pendant une scène en
position de cowgirl, c’est-à-dire où la femme chevauche l’homme, s’était assise sur moi et
bondissait frénétiquement. Son jeu était si caricatural que mon érection mollissait, et plus je
débandais, plus elle y mettait d’ardeur et intensifiait son rythme.
— Yes, fuck me… Yeah… more more fuck me !
J’ai dû l’arrêter.
— Ashleen, mais tu sens vraiment quelque chose ?
C’est vous dire la totale identification à son rôle d’une actrice américaine !
Il faut préciser que les productions américaines sont tournées en son direct. En Europe, par
contre, si vous tombez sur une partenaire qui ne fait pas mine de participer, le fait que le film
soit doublé peut s’avérer une véritable bouée de sauvetage. Une fois, notamment, je tournais
une séquence très intense avec une actrice complètement amorphe. Le producteur était
désespéré.
— Rocco, sauve-moi ce film, me dit-il. C’est super important. Je me fiche de ce qu’elle
raconte, mais tire-lui un minimum d’expressions !
J’ai recommencé la scène depuis le début, de manière plus énergique et plus fougueuse.
L’actrice n’a pas du tout apprécié mes façons de faire et s’est mise à m’invectiver.
— Salaud ! Je t’étrangle ! T’as pas le droit de me faire ça, arrête !
Lorsque j’ai vu le film terminé, j’ai compris l’immense avantage du doublage ! Car voilà ce
que donnaient ses insultes :
— Oh, Rocco ! Fais-moi mal ! Baise-moi fort, oh oui ! Fais-moi jouir…

Je n’aime pas trop les classifications, je les trouve en général trop schématiques, même si
elles sont parfois utiles pour désigner des catégories. L’antithèse entre l’école franco-
européenne et l’école américaine pourrait se résumer à l’opposition entre « manque
mécanique de sensualité » et « professionnalisme passionné ».
Bien que ces deux méthodes soient fondamentalement divergentes, elles m’ont toutes deux
été extrêmement profitables. L’une m’a donné la technique pour affronter au mieux les
problèmes éventuels sur un plateau, et l’autre, le jeu des émotions pour communiquer avec
vos partenaires et votre public. Du fait que ce type de travail vous expose à nu, c’est le cas de
le dire, à des contradictions qui vous mettent non seulement en difficulté sur le plan
psychologique, mais aussi de manière on ne peut plus empirique, on expérimente réellement
celles-ci sur ses propres réactions physiques. Ce que je veux dire par là – et je suis pourtant le
premier à prétendre que l’acte sexuel est quasiment impossible à simuler –, c’est qu’à partir
de l’instant où l’on se trouve face à la caméra, il faut jouer.
On ne peut continuer à être complètement soi-même si l’on est devant un objectif. Pour
soutenir ce paradoxe, pour être à la hauteur, il faut pouvoir techniquement puiser en soi une
gamme infinie de sentiments, de sensations, de souvenirs, de motivations et de convictions.
Si vous voulez faire ce métier, et bien le faire, vous ne pouvez vous permettre d’esquiver les
contradictions, les incohérences et les incompatibilités entre les différents aspects de votre
vie. Vous ne sauriez aller bien loin, en effet, si vous ne les analysez pas en toute conscience.
Acteur porno, un métier à risques !

A CTEUR est une profession étrangère à toute conception du travail. Plus d’une fois, en
retrouvant la banalité du quotidien, j’ai eu l’impression d’être un extraterrestre débarqué
d’une autre planète.
En 88, j’étais en Allemagne, à Düsseldorf, sur le tournage d’un film américain dirigé par
Freddy Lincoln et, comme d’habitude, les acteurs américains avaient l’exclusivité sur tous les
premiers rôles. Je n’en avais donc qu’un petit, celui du bagagiste de l’hôtel. La vedette
féminine était Alicia Monet, une grande star américaine. Ce matin-là, elle s’était mise
minable. Je n’en sais toujours pas la raison, probablement un mélange de drogue et d’alcool.
Dans cette séquence, elle était allongée sur le lit, jambes grandes ouvertes. Moi, je devais
juste entrer et poser les valises.
— Good morning, lady, you’re very beautiful…, disais-je.
Le tout dans un anglais approximatif, puisque je parlais encore mal cette langue.
— Oh, amore mio…, était-elle censée me répondre.
Mais comme elle ne connaissait pas un traître mot d’italien, le résultat était saugrenu et
des plus comiques. Je tentais de rester concentré, pour essayer au moins de tourner une
bonne scène de cul. Comme le voulait le scénario, je me suis agenouillé devant elle pour la
lécher. Et elle a alors lancé un pet tonitruant ! Une puanteur terrifiante a envahi la pièce.
Affreusement gêné, tout le monde sur le plateau a serré les dents pour ne pas rire, par respect
de je ne sais quoi.
— Rocco, can you, please do it again ? m’a demandé le réalisateur en pouffant.
J’ai ramené les bagages derrière la porte en attendant à nouveau l’action. Alicia était
complètement dans les vaps, elle ne se rendait compte de rien. Pour elle, tout était normal.
Les machinistes ouvrirent les fenêtres. Quelques secondes plus tard, le silence se fait sur le
plateau, le clap résonne et j’entre. Je me mets à nouveau à genoux avec la figure sous ses
fesses et après le énième amore mio, Alicia, comme si c’était dans le scénario, a lâché un
autre pet encore plus assourdissant et nauséabond que le premier ! Je me demandais
pourquoi elle me faisait ça, je ne comprenais pas et je ne savais pas non plus qu’elle avait
absorbé ce cocktail. Toute l’équipe a été prise d’un fou rire irrépressible. J’ai regardé Freddy
en espérant qu’il coupe ; pourtant, tout en s’efforçant de garder son sérieux, il m’a fait signe
de continuer. L’ambiance avait dégénéré. D’après le scénario, j’aurais dû la pénétrer, mais elle
m’a balancé sur le lit.
— I wanna to fuck you, baby…, m’a-t-elle déclaré dans un regard brouillé par l’alcool.
Elle était complètement dans le cirage, elle était tellement peu stable que je devais la tenir
sous les bras pour qu’elle ne me tombe pas dessus. La scène a duré une bonne heure et,
tandis qu’elle cherchait à me chevaucher, je me demandais comment avaient fait les
Américains pour se gagner leur réputation de grands pros…
Quand nous avons eu fini de tourner, Hans Moser, le coproducteur européen, m’a prié de
rester sur le plateau pour faire les photos de couverture de la cassette. À cet instant, Alicia a
pris ma queue et, avant de la sucer, elle m’a lancé un regard torve.
— Rocco… Amore mio…, a-t-elle bafouillé.
Et elle a enfourné voracement ma bite dans sa bouche et, sans crier gare, elle s’est mise à la
mordre à pleines dents ! La douleur était invraisemblable. J’ai vu en un éclair que, si je la
repoussais, elle allait littéralement me l’arracher. Alicia continuait à serrer à mort et j’ai tout
à coup vu du sang couler sur mes jambes. Alors je l’ai prise à la gorge et j’ai pressé sa glotte
entre mes doigts. Pour ne pas étouffer, elle a dû me lâcher et elle s’est mise à cracher. Elle
crachait du sang. Il y avait du sang partout, sur moi, sur les draps, on se serait cru dans un
film gore. Sauf que ce sang était vrai et que c’était le mien ! J’étais halluciné, pétrifié de
douleur. Quand elle a eu retrouvé son souffle, elle s’est mise à hurler et a piqué une crise de
nerfs. Pendant ce temps, Ziggie, l’assistant, m’amenait en quatrième vitesse à l’hôpital de
Düsseldorf. Pour la petite histoire, juste après, Alicia a trompé la surveillance de l’équipe et
leur a faussé compagnie. Elle est sortie à poil, couverte de sang, et elle s’est baladée dans les
rues comme si de rien n’était ! Vous imaginez le scandale qu’elle a provoqué en quelques
minutes dans le quartier…

Nous sommes arrivés à l’hôpital mais nous n’étions pas pour autant sortis de l’auberge. Je
portais une serviette autour de mon pénis ensanglanté et je tentais désespérément
d’expliquer au médecin ce qui m’était arrivé, sans connaître un mot ni d’allemand ni
d’anglais. Du coup, Ziggie l’a fait pour moi et, alors que je souffrais mille morts, le toubib a
explosé de rire.
— Ya, ya, ya, ya ! répétait-il à la façon des Allemands quand ils trouvent un truc
franchement drôle.
Quand il est parvenu à se calmer, le docteur m’a soigné et posé des points autour du gland.
Cela n’a rien eu d’une partie de plaisir, c’était tout aussi douloureux que d’avoir les dents
d’Alicia fichées dans la chair.
Mais ça ne s’est pas arrêté là ! Et vous allez voir au fil de cette lecture que chacune de mes
mésaventures se complique d’arrière-plans aussi improbables que grotesques ! Bref, je
reviens à l’hôtel avec des bandages qui m’empêchent de marcher normalement. Je trouve le
mari d’Alicia en train de m’attendre devant la porte de ma chambre.
— C’est toi qui as cogné ma femme ?
En réalité, personne ne l’avait frappée, mais le staff de la production, qui avait réussi à la
récupérer dans les rues de Düsseldorf, avait été prompt et énergique pour ne pas risquer
d’ennuis avec la police et, au cours de la manœuvre, sa tête avait heurté le toit du minibus.
Cela s’était passé pendant que j’étais à l’hôpital et je n’étais au courant de rien.
— Non, je n’ai pas frappé Alicia. Mais là, je comptais bien le faire…
Ce taré a sorti un couteau et s’est jeté sur moi. Au même instant, j’ai vu arriver Ziggie par-
derrière. Il lui a tordu le bras à le casser.
— Et maintenant, ta putain de bonne femme et toi vous fichez le camp immédiatement !
Disparaissez !
Le jour même, on les a ramenés à l’aéroport et ils se sont envolés pour les États-Unis.
Après cette histoire, le monde du hard n’a plus jamais entendu parler d’Alicia et de son
psychopathe de mari. J’imagine que plus aucun acteur n’aurait pris le risque de lui mettre
son sexe dans la bouche.

*
* *

En 92, toujours en Allemagne, le rôle principal était tenu par Ron Jeremy, l’un des acteurs
qui ont marqué l’histoire du porno et – je crois bien – le plus ancien encore en exercice ! Or
malgré sa réputation de grand pro, les filles avaient la terreur de travailler avec lui. Il avait un
ventre énorme, des poils partout et un sexe d’une taille vraiment impressionnante ; pour
couronner le tout, il transpirait abondamment et puait affreusement la sueur.
Le tournage avait démarré depuis une semaine et, tous les jours, Ron allait voir Teresa
Orlowsky, la productrice, dont il recevait inévitablement la même réponse.
— Je suis désolée, Ron, mais aucune actrice ne veut travailler avec toi. Je ne sais pas quoi
faire. Si tu veux, tu peux rentrer aux États-Unis.
Il était désespéré. Ron m’était sympathique et, comme j’avais un bon feeling avec Nathalie,
une actrice française, je l’ai suppliée de faire un effort. Nathalie a fini par accepter et nous
sommes tous partis pour le plateau l’après-midi même. Nous tournions sur un petit lac,
c’était l’été et il faisait une chaleur terrible. Le réalisateur était sur le point de dire « action »,
nous étions fin prêts pour la scène quand a surgi en courant le couple d’acteurs qui jouaient
juste avant nous.
— Tirez-vous ! C’est dangereux ! Ça grouille de moustiques géants !
Ron aurait préféré être mort ! Après toutes ces galères, il ne manquait plus que des
moustiques pour l’empêcher de bosser ! Je l’ai vu se décomposer.
— T’inquiète, Ron, c’est pas des moustiques qui vont nous arrêter ! lui ai-je dit.
Et nous nous sommes apprêtés à reprendre la scène. Je tenais le rôle de l’amant et lui, celui
du voyeur qui venait mater en cachette. Il commençait à faire trop chaud. J’allais déplacer
Nathalie pour la mettre sur moi lorsque j’ai vu ses traits se figer. Les yeux écarquillés, elle
regardait au loin, puis elle s’est mise à hurler. Une nuée noire et dense d’énormes
moustiques fondait sur nous. Était-ce d’ailleurs réellement des moustiques ? Je ne le sais
toujours pas. Toujours est-il qu’en moins de cinq secondes, ils nous ont attaqués et
complètement cernés. Ils faisaient un vrombissement assourdissant. Nous avons foncé dans
le van de la production, en tentant de nous protéger au mieux. Lorsque nous avons réussi à
nous y enfermer, j’ai dû m’allonger. J’étais congelé, tout le venin que les insectes m’avaient
injecté commençait à produire son effet. J’avais une trouille bleue. J’étais couvert de piqûres
sur tout le corps, mais ce qui m’inquiétait le plus, c’était celles de mon sexe. J’en avais une
vingtaine autour du gland. Je ne savais qu’en penser ni quel genre de risque je courais.
Le soir, Jeremy a raconté à tout le reste de l’équipe sa version de l’histoire.
— Cet après-midi, on a été livrés en pâture aux moustiques. Moi j’ai eu de la chance parce
que le chef moustique du peloton allemand m’a visé en premier et il a aussitôt recraché mon
sang d’un air dégoûté. Il s’est aperçu que j’étais un juif américain. Et puis il a vu Rocco, qui
est Italien et pas juif, et le chef moustique a crié à ses troupes de se jeter sur lui !
Incroyable mais vrai ! Ce type n’avait qu’une seule piqûre sur tout le corps.
— Il paraît que les moustiques ont les mêmes goûts que les artistes ! lui ai-je répondu du
tac au tac.
La semaine suivante, j’ai dû tourner plusieurs scènes et j’ai souffert le martyre car mon
sexe était gonflé, douloureux et couvert de petits cratères ouverts. Mais il fallait que je tienne
encore une semaine ! Les mains, la bouche, le sexe des actrices, tout me faisait atrocement
mal. Et, peu à peu, les cratères se sont mués en croûtes. Ça me démangeait mais je ne pouvais
naturellement pas me gratter, cela aurait pu causer une infection. Heureusement qu’à
l’époque, le sida ne s’était pas encore répandu. Si cela s’était passé de nos jours, nous aurions
immédiatement dû interrompre le tournage pour des raisons évidentes !
Quand ces malheureux incidents ne me sont pas arrivés dans le travail, c’est bien souvent
moi qui suis allé au-devant d’eux, comme si, inconsciemment, je voulais me détruire.
Il y a cinq ans, après une période assez stressante, j’ai commencé à développer des
allergies. J’ai fait des tests à Rome et les médecins m’ont confirmé une allergie aux
graminées. Ils m’ont prescrit un vaccin. Ces injections auraient dû m’être administrées sur
trois mois, le même jour de la semaine, à la même heure, et de préférence par un
allergologue. Or il m’était impossible de demeurer trois mois au même endroit. De plus, je
suis habitué à me faire mes piqûres et j’ai donc décidé de me débrouiller tout seul.
Malheureusement, personne ne m’a précisé qu’il s’agissait d’injections sous-cutanées, et non
d’intramusculaires. Par conséquent, comme un imbécile, tous les dimanches matin, à la
même heure, je me faisais une belle piqûre dans le gras de l’épaule. À ce rythme, au bout de
trois mois, j’étais épuisé, l’allergie avait considérablement augmenté. En d’autres termes, je
m’étais injecté du produit allergisant à très hautes doses, élevant ainsi mon degré de
sensibilité de quinze à vingt fois !
Hélas, depuis que j’ai fait cette bourde, j’ai dû plus d’une fois recourir à des piqûres de
cortisone à cause de violentes crises d’allergie.
Sans parler de toutes les fractures que je ramène en raison de ma passion inconsidérée
pour la moto et la vitesse ! Au point que mes enfants m’appellent Robocop vu la quantité de
vis et de plaques que mon corps trimbale !
Une parenthèse dans ma vie d’acteur

J ’AI dû arrêter ma carrière pendant un moment, environ trois ans. Ce fut à la suite de ma
rencontre avec Tina.
Je quittais le studio romain d’un photographe où j’attendais depuis deux heures que ma
partenaire se pointe. Je devais prendre un avion le soir même et, pour rien au monde, je ne
pouvais me permettre de le rater. Je descends l’escalier, je croise une petite blonde
pantelante, épuisée.
— I’m late ! I’m late ! répétait-elle.
Nous nous sommes regardés et je suis resté sous le choc, comme si j’avais pris un coup à
l’estomac ! Un peu comme avec Claudia. Je lui ai tenu la porte et elle est passée devant moi.
— Excuse me, but who are you ? lui ai-je demandé avant qu’elle ne disparaisse dans
l’escalier.
— I’m a model, and I have to do some photos… But I’m late. I’m late !
Je l’ai suivie jusqu’au studio. Je suis resté et le soir, je l’ai invitée à dîner. J’étais avec mon
pote Maurizio et elle, avec sa copine anglaise. Normalement, voici comment cela aurait dû se
passer : je l’aurais draguée, amenée chez moi et j’aurais couché avec elle, éventuellement on
aurait pu faire un petit truc à quatre. Or ce soir-là, Maurizio et la copine de Tina ont fait
l’amour comme des dingues sur le canapé du séjour. Tina et moi, en revanche, rien. Nous
étions au lit, paralysés par un sentiment déjà très fort et incapables de faire quoi que ce soit
devant les deux autres.
— Bordel, Rocco ! s’est tout à coup écrié Maurizio. C’est une bombe cette petite ! Une vraie
salope ! Et la tienne ? Tu me la passes que je l’essaie ?
J’étais troublé. Tina avait tout compris.
— No, Rocco ! I don’t want…, murmurait-elle à mi-voix.
Je ne savais que faire. Maurizio et moi étions habitués à échanger les filles, mais
lorsqu’elles étaient d’accord ! Ce soir-là, Tina et moi ne voulions partager avec personne notre
nuit d’amour, notre première nuit d’amour. Nous voulions l’avoir entièrement pour nous.
Faire l’amour devant un autre couple aurait tout fait foirer. Nous avons remis ça à la nuit
suivante.

J’ai eu une relation sexuelle exceptionnelle avec Tina. Nous faisions l’amour sans arrêt,
sans que jamais ne s’estompent le désir ni l’excitation. Nous étions à la fois purs et violents
comme des animaux. Jamais je n’avais éprouvé auparavant quelque chose de semblable.
Avant elle, je n’avais jamais giflé une fille. Mais Tina m’avait vite fait comprendre, sans
prendre de gants, que son plaisir était aussi fait de violence, qu’elle avait besoin d’être
dominée et que cela n’était pas la négation de l’amour, ni de la douceur des sentiments.
C’était au contraire quelque chose qui nous isolait et nous distinguait de tout et de tous.
C’est elle qui a commencé, la première fois, et ce fut étrange. Nous étions en train de faire
l’amour et tout à coup, elle m’a flanqué une gifle en pleine figure. Instinctivement, je la lui ai
rendue et je l’ai sentie jouir sous moi comme jamais. J’ai éprouvé une sensation de
complicité absolue.

Cette violence amoureuse n’a fait qu’augmenter au cours de notre histoire. Une fois, mes
mains me faisaient mal à force de la gifler et elle continuait à m’implorer parce qu’elle
n’arrivait pas à jouir. Alors je l’ai frappé avec le côté dur de la main. J’ai fait saigner ses lèvres
et j’ai pris peur. Je l’ai embrassée.
— Ça suffit, Tina, ça devient dangereux !

Et la gamme des émotions liées à ma sexualité s’est accrue.


Mais Tina n’aimait pas mon travail. Très vite, elle m’a demandé d’interrompre tout rapport
avec ce qui m’environnait et de choisir entre elle et le porno.
— C’est toi que je veux, ai-je répondu sans même y réfléchir une seconde.
J’étais très jeune et je n’avais pas encore conscience de ce que je voulais faire. J’ai donc
essayé de suivre une autre voie, celle de mannequin. Tina et moi avions décidé d’aller vivre à
Londres. Je suis aussitôt allé me présenter chez Gavin Models, une célèbre agence. Hélas, en
trois mois, je n’ai travaillé qu’un seul jour. Je commençais à me décourager, mais juste à ce
moment-là, une agence madrilène me fait une proposition. Tina et moi partons pour Madrid.
Ça marche un peu mieux qu’à Londres. Les grands magasins et le Corte Inglés me choisissent
comme image de leur marque, mais cela ne suffit pas. Je rencontrais énormément de
difficultés en tant que mannequin et personne ne m’expliquait pourquoi. Au bout de
plusieurs castings, j’ai commencé à comprendre. J’avais un corps trop musclé, trop structuré.
Si l’on veut travailler dans ce secteur, on doit absolument avoir des mensurations standard,
ce qui n’était certes pas mon cas. Il faut que le mannequin aille au vêtement et non le
contraire. Je n’étais pas assez spécial pour qu’on me fasse des habits sur mesure. Je bouclais
mes fins de mois grâce à des petits boulots dans la pub à la télé.
Nous sommes partis pour la Grèce. Il était impossible de continuer de cette manière. Au
bout de quelque temps, nous n’avions plus un rond. Nous n’avions même plus assez pour
acheter de quoi manger. Pendant presque un mois, nous ne nous sommes nourris que de
spaghettis assaisonnés d’un filet d’huile d’olive. Quand j’ai reçu ma première paie, on a foncé
au restaurant et nous avons commandé dix plats à deux, tellement nous étions affamés !
Mais nos estomacs s’étaient rétrécis à force de ne rien absorber et nous n’avons pu manger
qu’une assiette et demie chacun. Nous vivions d’amour et d’eau fraîche et nous étions
heureux !
— Qu’est-ce que tu dirais de faire des photos de nu ensemble ? Pour un ami photographe
de Rome avec qui j’ai déjà travaillé, lui ai-je demandé un jour.
C’était en 89. Nous avons encore une fois tout remis sur le tapis et nous sommes partis
pour Rome.
Le photographe était Riccardo Schicchi et, comme c’était prévisible le connaissant, il a
aussitôt profité de ma situation précaire. Il m’a déclaré qu’il ne pourrait faire avec Tina
qu’une seule série, mais que, si j’acceptais de travailler avec une autre fille, il aurait plusieurs
jours pour moi.
Ce n’était pas facile. Tina, tout en se rendant parfaitement compte de nos problèmes, ne
voulait pas que je travaille avec quelqu’un d’autre. Elle finit pourtant par accepter, mais ce fut
un tour de force.
Et c’est là que j’ai rencontré Magica, une belle Hongroise que Riccardo tentait de persuader
depuis longtemps de faire des photos hard. Dès que je l’ai sentie contre moi, sa peau sur la
mienne, j’ai eu envie d’elle. C’était un désir animal, sexuel, l’instinct à l’état pur, puisque
toute ma passion et tout mon amour n’allaient qu’à Tina.
— Rocco, cette fille est prête à faire des photos hard, tu sais, me dit Schicchi entre deux
prises.
— Peut-être, mais je ne peux pas. En ce moment, je ne peux que faire de la simulation.
— Allez, juste quelques photos hard ! a-t-il insisté. Tu en as déjà fait des milliers, qui veux-
tu qui s’en rende compte ? En plus, tu vas prendre trois fois plus de blé…
En réalité, j’étais franchement très tenté et j’ai trouvé qu’un tel prix était une bonne raison
objective pour accepter. Pas un instant, je n’ai songé aux conséquences que ces photos
pourraient avoir dans ma relation avec Tina, mais juste qu’elles allaient me tirer d’affaire sur
le plan économique, tout au moins pour quelques jours. Ce fut le début de la fin avec Tina.
— À une seule condition, ai-je donc répondu. Tu postes quelqu’un à l’entrée du studio. Tina
doit me rejoindre ici tout à l’heure.
À cette époque, je ne connaissais pas grand-chose à la psychologie féminine. Aujourd’hui,
je sais que les femmes ont une intuition phénoménale. Tina n’a rien vu de cette séance, mais,
à peine entrée, elle a senti que j’avais couché avec Magica. Elle l’a lu dans mes yeux. Elle l’a
flairé dans l’air.
— Qu’est-ce que tu as fait avec cette fille ? m’a-t-elle demandé aussi sec.
Je me suis embrouillé entre excuses et mensonges. Riccardo a pouffé de rire. Il est d’une
perversité naturelle et la situation le faisait marrer. Sans dire un mot, Tina est partie, pâle
comme une morte. Lorsque je l’ai retrouvée à l’hôtel, j’ai continué à nier, à tenter de la
convaincre que je ne l’avais pas trompée. Elle ne m’a jamais cru.

Nous sommes retournés à Athènes. Tina avait changé, elle faisait preuve d’indifférence.
Elle ne ratait pas une occasion de me rabrouer.
— Tais-toi…, me disait-elle. Tout ce que tu sais faire dans la vie, c’est baisser ton froc et
baiser.
J’ai tenté de la raisonner, de la séduire à nouveau, de lui rappeler que si nous avions tous
ces soucis, toutes ces difficultés, c’était parce que j’avais renoncé à ma carrière d’acteur porno
pour elle.
Mais désormais, tout était cassé.
Auparavant, nous faisions l’amour sans arrêt. À présent, j’étais contraint de me masturber
dans la salle de bain, en la regardant lire ses livres au lit. Toutes les nuits, j’ai essayé de faire
l’amour avec elle. Et la réponse était toujours la même.
— Je suis fatiguée…
J’espérais qu’avec le temps, nous retrouverions un peu de sérénité, jusqu’à ce qu’elle se
mette carrément à délirer.
— J’étais le plus beau modèle de nu et tu m’as littéralement défoncé la chatte ! Regarde-la,
maintenant ! Elle est toute élargie ! C’est ta faute !
Elle inventait n’importe quoi pour me mener une vie impossible, elle se mettait à crier en
public que je voulais la frapper. Il s’en est souvent manqué de peu que les gens ne me cassent
la figure.
Je n’avais pas le choix, il fallait que je la quitte.
Ce fut un sale moment. Je suis rentré à Ortona, je n’avais plus de boulot et, depuis bientôt
deux ans, j’avais coupé les ponts avec le monde du porno. Tina m’appelait au téléphone mais
je ne lui parlais pas. C’était dur, je souffrais terriblement, mais je ne voulais à aucun prix
tomber à nouveau sous sa coupe. Mon instinct de conservation m’a toujours sauvé, y compris
dans mon métier, pendant toute ma carrière. Cette partie rationnelle de mon cerveau m’a
empêché de renouer avec Tina.
Quand j’ai trouvé la force de réagir, je suis parti pour Munich où une agence m’avait appelé
pour faire une série de photos. Mais dès la première nuit avec les autres mannequins, dans la
chambre d’hôtel, j’ai compris que l’univers de la mode n’était vraiment pas fait pour moi. Je
n’entendais que des mecs qui me donnaient et s’échangeaient des conseils esthétiques. Et
« tu devrais te noircir les cils pour mettre ton regard en valeur » par ci, et « tu devrais te
passer du fard pour faire plus émacié » par là… rien que des conneries de cet ordre ! Nous
étions quatre mais je me suis rarement senti aussi seul. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Au
matin, j’avais pris quant à ma vie de sérieuses décisions, qui allaient s’avérer inébranlables.
Mon monde, celui où je sentais que je pouvais évoluer avec plaisir et spontanéité, c’était celui
de la pornographie et des films hard. Je me suis imposé de ne plus jamais tomber amoureux
sur un plateau. Et surtout de ne plus jamais faire passer rien ni personne avant mon travail.
J’avais commis trop d’erreurs avec Tina. On ne peut changer les gens, c’est impossible. Et on
ne saurait renoncer à ce qui est fondamental pour l’épanouissement de notre vie.

Ce métier est en moi et, si Tina avait pu m’aimer d’un sentiment lucide, si elle n’avait pas
été obsédée par le sang qui brouillait son cerveau, elle ne m’aurait jamais contraint à une
telle décision.
Rosa, ma femme, a compris et accepté. Voici treize ans que nous vivons heureux ensemble
car avec elle, je n’ai jamais eu à être quelqu’un d’autre.

Il était temps pour moi de retrouver mon milieu. J’ai alors téléphoné à Teresa Orlowski,
une grande star allemande du porno qui venait, avec son mari, de révolutionner la production
des films X en créant un gigantesque studio, hyper technologique, qui avait à l’époque coûté
cinquante millions de marks.
Quand Teresa a décroché le téléphone et qu’elle m’a entendu, elle a poussé un cri de joie.
J’en ai été flatté. Et j’en avais bien besoin. Enfin, dans le ciel tout noir, perçait un rayon de
soleil. Quel bonheur ! Elle m’a aussitôt parlé de son prochain film, dans ses nouveaux
studios. Et vu que j’étais déjà en Allemagne, j’ai sauté dans le premier train pour Hanovre.

Ce tournage fut une véritable bouffée d’oxygène, j’avais l’impression de respirer à nouveau
à pleins poumons, je me sentais renaître. Après avoir été loin pendant si longtemps, je me
retrouvais chez moi. Je connaissais les règles du jeu de ce milieu et j’en maîtrisais les
rouages. Je n’avais pas à me maquiller ni à aduler qui que ce soit pour obtenir des défilés ou
des séances photo. J’étais à nouveau moi-même. Autour de moi évoluaient des filles
sublimes, en tenues hyper sexy, et elles étaient là pour faire la même chose que moi : baiser.
Au bout de longues semaines de convalescence, j’étais redevenu le vrai Rocco Siffredi et, de
la personne qui avait existé à ma place durant deux ans, il ne restait rien. Fini les compromis,
les demi-vérités et les sacrifices. J’étais un acteur porno et basta.
Tout était à présent parfaitement clair dans ma tête. Je voulais devenir un pro. Et c’est cette
passion pour la pornographie qui m’a sauvé.

En fait, cette expérience avec Tina m’a définitivement fait mûrir. Trouver la force de
repousser quelqu’un que j’aimais m’a rendu plus sûr de moi. J’étais fermement décidé à ne
plus me cacher au quotidien derrière un masque, à ne plus avoir honte du métier que j’avais
choisi. Au début de ma carrière, quand je faisais la connaissance d’une fille et qu’elle me
demandait ce que je faisais, je répondais toujours que j’étais mannequin. Et je voyais son
visage s’éclairer d’un sourire flatté. Mais plus elle m’appréciait sous les traits d’un
mannequin, plus j’étais mal à l’aise. Dans la tête des gens, il y a vingt ans, jouer dans des
films pornos n’était guère mieux vu qu’être ex-taulard ou prostituée. J’avais à présent le
courage de me présenter comme un acteur porno. Je n’ai plus jamais menti sur mon métier.
Comme j’ai coutume de le faire, j’ai pesé le pour et le contre de ce choix, et j’ai constaté
qu’il y avait plus d’aspects positifs que négatifs. Mon travail me passionnait, il m’aidait à
rester en vie. J’allais donc le revendiquer, sans plus me préoccuper de ce que les gens et la
société penseraient de moi. J’étais libre, j’étais heureux. Même si j’avais vécu cent vies à
Ortona, je n’aurais pas éprouvé la moitié de tout ce que ce métier m’a donné !
Par la même occasion, j’ai décidé en toute conscience de renoncer à me marier et à avoir
des enfants un jour. J’ai grandi dans un milieu où l’influence de l’église sur les mentalités
rendait l’idée de famille incompatible avec ce genre de boulot.
À la conquête des States

D EPUIS toujours, si l’on veut devenir une star du porno et être reconnu en tant que tel, il
faut réussir aux États-Unis. Je me suis alors mis à rêver à quelque chose de
parfaitement impensable à l’époque : aller occuper le territoire américain. Jusqu’à ce
moment-là, aucun Européen ne s’y était encore essayé. C’était les Américains qui venaient en
Europe et, par rapport à eux, nous étions considérés comme des dilettantes, des acteurs de
seconde zone.
Lorsque je suis arrivé aux États-Unis, je savais bien que tout ce petit monde me serait
passablement hostile.
Patty Rhodes, cette fille que j’avais rencontrée au 106 le soir où j’ai fait la connaissance de
Pontello, et son mari Freddy Lincoln m’ont poussé à tenter l’aventure. Ils croyaient en moi.
Freddy avait toujours été fasciné par ma façon de faire l’amour. Il disait que j’étais
passionnel, très vrai, qu’on sentait mes origines italiennes, et il adorait ça. Il faut dire que son
vrai nom est italien, de même, paraît-il, que John Leslie, Joe Silvera, John Stagliano, Tom
Byron, Alex Derenzi et bien d’autres.
— Rocco, c’est du gâchis que tu restes en Europe, insistait-il. Tu vaux mieux que ça. Viens
aux États-Unis, on t’aidera à te faire un nom.
À mon arrivée, ils m’ont hébergé pendant trois mois et m’ont présenté à tous leurs amis
producteurs et réalisateurs. Hélas, j’avais un gros problème de langue. Je m’en sortais à peu
près en anglais, mais j’avais un accent italien à couper au couteau, on comprenait à peine un
mot sur deux. Durant ces trois mois, à savoir la durée du visa touristique, je n’ai bossé que
quelques jours et uniquement pour Freddy et Patty. Personne d’autre ne m’a fait de
propositions. Si on n’était pas des leurs, il était presque impossible que les Américains
acceptent qu’on entre dans le système.
Ma première scène là-bas était avec Britney Morgan, une petite blonde pimpante. Nous
étions sur le lit et, avant même qu’on commence à tourner, elle était à genoux devant moi, en
train de me griffer les jambes de ses faux ongles impressionnants.
— Oh baby, give me your big cock…, me susurrait-elle.
Je ne savais plus où me mettre. Chez nous, tant que le réalisateur n’a pas lancé l’action,
l’actrice ne vous effleure même pas du bout du doigt. Notre esprit curieusement mal tourné
veut que, si elle vous suce avant le clap, ce soit une salope. Il m’est arrivé plus d’une fois de
tomber sur des actrices qui ne se donnent pas complètement.
— Si quelqu’un qui me connaît me voit, il va me prendre pour une pute, répondaient-elles
inévitablement quand j’en demandais la raison.
Comme si faire une bonne pipe ou jouir tout son saoul était une mauvaise chose !
Une semaine avant la fin de mon visa, j’ai reçu un coup de fil de John Leslie, le plus grand
acteur de porno des années 80 avec John Holmes, qui était entretemps devenu un réalisateur
à la mode. J’avais fait sa connaissance à Rome quelques années plus tôt. Il allait commencer
le tournage de Catwoman et m’y proposait un rôle.
C’est ce qui a donné le feu vert à ma carrière aux États-Unis. Dès que les producteurs
américains ont su que John m’avait fait tourner dans son film, mon répondeur a commencé à
crouler sous les propositions. Mon visa venait hélas à échéance et il a fallu que je rentre en
Europe en renonçant à toutes.

Le temps de me refaire une santé financière, j’ai tourné quelques films en Europe, puis je
suis reparti pour les États-Unis. J’ai recontacté les producteurs et les réalisateurs qui
m’avaient appelé, mais mon anglais était encore trop balbutiant.
Après m’avoir fait faire un casting, l’un des meilleurs réalisateurs américains, John
Stagliano, m’a dit de revenir quand je parlerai mieux.

J’étais atterré par ce refus. Heureusement, la chance a voulu que la photographe Suze
Randall me contacte pour un reportage dans Penthouse avec l’actrice hollandaise Zara
Whites. À l’époque, Zara ne faisait que du soft. Les photos devaient donc être érotiques, mais
il était hors de question que mon sexe y apparaisse. Or, mon problème était bien sûr de le
faire tenir tranquille. Suze, la photographe, ne manquait pas d’humour.
— Merde, Rocco ! me dit-elle. Si tu n’arrives pas à ne pas bander, trouve au moins un trou
où planquer ta bite !
Je ne savais que faire. J’étais aussi gêné qu’excité. Alors Zara s’est retournée avec un
sourire malicieux.
— Rocco, si ça peut t’aider, tu peux la cacher dans moi, si tu veux…
Le reportage fut incroyablement réaliste ! Nous avons souvent travaillé ensemble par la
suite. Suze était perfectionniste et les séances duraient parfois cinq à six heures ! On
s’entendait merveilleusement.
Zara m’avoua ce soir-là qu’elle essaierait bien elle aussi de se lancer dans le porno. Le
lendemain, nous sommes allés voir John Stagliano et elle lui signifia qu’elle ne ferait de
scène de cul qu’avec moi.
C’est réellement grâce à cette scène avec Zara Whites que John Stagliano a fait une croix
sur mon mauvais anglais. Et le film Buttman ultimate workout a fait prendre son envol à ma
carrière américaine.

J’ai tourné avec John toute la série des Buttman aux États-Unis, mais aussi en Angleterre,
en France, en Italie, en Hongrie, au Canada, en Australie et aux Pays-Bas. Au cours de ma
carrière, j’ai travaillé avec les plus grands réalisateurs pornos du monde, mais quand mes
fans me rencontrent, ils me reconnaissent surtout pour le personnage que j’interprétais dans
les films de John Stagliano, Dario, un célèbre acteur de cinéma classique qui, étant trop
connu pour s’exposer directement en public, envoyait son ami cameraman John dégoter de
belles paires de fesses. Ces années de travail avec John Stagliano m’ont offert l’inestimable
possibilité de voir et de tester les plus beaux culs du monde… !!! John Stagliano a une passion
sans bornes pour les culs, c’est pourquoi son nom est Buttman.

Peu habitués à voir un acteur européen travailler avec eux, les Américains étaient très
méfiants. Il a été difficile de les convaincre et de leur prouver que j’en valais la peine.

Lorsque j’ai commencé à tourner pour d’autres réalisateurs, ma vie s’est compliquée. Les
plus nationalistes me rendaient le boulot extrêmement difficile. J’avais fait la connaissance
de plusieurs acteurs américains en Europe, comme Billy D., Randy West, Jerry Butler, et une
belle amitié était née avec certains d’entre eux. Mais une fois là-bas, les choses ont sacrément
changé. C’était exactement comme si on ne s’était jamais vus avant. Ils pensaient
certainement que je ne mettrais jamais les pieds aux États-Unis. Je me souviens notamment
des gueulantes de Randy West sur un tournage particulièrement coton.
— What a fuck !!! Why have you gotta work with these silly immigrants !
Heureusement qu’il était un des premiers à me dire que, si je venais aux États-Unis, je
serais son hôte !
Sans me vanter, je peux dire que si les acteurs européens sont aujourd’hui bien plus
respectés là-bas, le mérite m’en revient sûrement en grande partie. Je leur ai aplani le terrain.

Quand j’ai reçu mon premier Oscar, à Las Vegas en 1991, j’étais réellement ému de tenir ce
trophée car c’est le plus prestigieux, bien sûr, mais il signifiait surtout que j’étais enfin adopté
au sein de la grande famille du porno américain. Après avoir rencontré tant d’obstacles,
l’immigré prenait finalement sa revanche, ce qui me remplissait de satisfaction.
La rançon de la gloire

A UJOURD’HUI , je me rends compte que mes sept ou huit premières années d’acteur ont été
les plus amusantes et les plus insouciantes. Quand le succès est arrivé au début des
années 90, cette légèreté d’esprit que j’avais en débutant a disparu et je me suis retrouvé dans
une situation bien plus délicate et compliquée à gérer. En plus d’être acteur, j’avais décidé de
passer de l’autre côté de la caméra et j’étais devenu réalisateur et producteur. D’un côté,
j’avais la pression des médias et celle d’avoir à régler tous les problèmes de production
auxquels je n’avais jamais été confronté auparavant, de l’autre, inévitablement, tous les
rapports avec les acteurs et actrices étaient chamboulés. Les filles qui devaient tourner avec
moi m’avaient mis sur un piédestal, ce qui m’attristait beaucoup. Elles me voyaient plus
comme une star que comme un collègue. Et les réalisateurs ne faisaient rien pour arranger
les choses.
— Tu te rends compte que tu travailles avec Rocco Siffredi !
J’étais continuellement contacté par des actrices qui ne désiraient bosser avec moi que
parce qu’elles voulaient remporter l’Oscar de la meilleure scène de cul que je recevais
désormais tous les ans.
Cet état de fait me déprimait totalement. J’ai compris alors que la rigolade était finie. Tout
était devenu moins spontané, moins naturel. Et franchement, sexuellement parlant, ce n’est
pas l’idéal quand on veut faire ce travail en donnant le meilleur de soi-même.
Autre triste conséquence de cette intronisation au rang de star internationale, c’est que
quelques-uns de mes collègues ont commencé à m’envier, voire à me détester au sens le plus
strict du terme. Je sais bien que la compétition n’a jamais prédominé sur l’existence autant
que de nos jours. Si vous voulez tirer votre épingle du jeu, la seule solution est d’essayer
d’être le numéro un. Mais mes collègues n’ont vraiment reculé devant rien.
Ceux qui lorgnaient ma place, en particulier, ont tout fait pour avoir ma peau. Déjà qu’au
moindre pet de travers, tout le monde pense qu’un acteur porno est HS, vous vous figurez ce
que ça peut donner si s’ébruite la rumeur qu’il a contracté le sida !

Pendant dix ans, régulièrement, ces sympathiques racontars ont circulé sur mon compte.
Je vous laisse imaginer ma réaction quand une fille arrivait sur le tournage et me demandait
les résultats de mon test HIV… Évidemment, avec une telle réputation, un petit bobo ou un
simple rhume semblaient illico accréditer les bruits de couloir. À présent, il est obligatoire de
présenter son test HIV à chaque tournage, ce qui est parfaitement normal. Mais à l’époque,
c’était tout juste si on en parlait et ce mensonge dégueulasse me mettait hors de moi. Je me
suis trimbalé cette casserole pendant quelques années, avec des méchancetés réitérées et
gratuites qui avaient pour but de me démolir psychologiquement.

J’ai reçu des coups de fil d’amis et de producteurs qui s’inquiétaient pour moi aussi bien
que pour ma famille.
— Allo Rocco ! On a appris par Internet que tu avais le sida… Sois courageux. Ne t’inquiète
pas, maintenant, ça se soigne ! m’a un jour déclaré un distributeur.
Mais ce qui m’a vraiment fait sortir de mes gonds, c’est quand ils ont voulu toucher à ma
famille.
En pleine nuit, un directeur de production allemand m’appelle.
— Rocco, je sais que la vie peut être cruelle, mais tu dois être fort. Je sais qu’elle est très
dure avec toi et que c’est injuste. Mais tiens bon, je t’en prie…
Il était environ trois heures du matin. Il m’avait tiré d’un profond sommeil et je ne
comprenais rien à ce qu’il voulait me dire.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?
— Rocco… Tu viens juste de téléphoner…
— Tu rêves ou quoi ! Comment veux-tu que je t’appelle ? Je roupillais !
Il tombait des nues.
— Mais enfin ! C’était bien ta voix tout à l’heure au téléphone. Tu m’as dit que tu voulais te
suicider !
Je commençais à comprendre.
— Arrête de boire ! Si c’est une blague, elle est de mauvais goût, ai-je soupiré excédé.
— Mais je te jure, Rocco ! Tu m’as dit que tu voulais te flinguer parce que tu venais juste
d’apprendre que tu avais transmis le sida à ta femme et à ton fils !
J’étais fou de rage. Mon sang n’a fait qu’un tour, j’étais choqué, une vraie bête furieuse. Je
n’ai plus fermé l’œil de la nuit. Ils avaient réussi à trouver mon talon d’Achille, à frapper au
plus profond de moi.
Jusqu’à cette nuit, je ne faisais pas grand cas de ces médisances perfides. Mais là, j’ai
commencé à lancer les recherches. Je me demandais si ce type était directement la source de
ces saloperies ou si c’était quelqu’un d’autre. Les uns prétendaient qu’un producteur
allemand était derrière cette sale histoire, d’autres que c’était un acteur français. J’ai fini par
mener mon enquête tout seul et j’ai découvert qu’ils s’étaient ligués tous les deux contre moi.
Si ce n’est que l’acteur français était autrement plus coriace, méchant et obstiné.
Il avait débuté dans le cinéma porno un an ou deux avant moi. Quand j’ai commencé, il
était considéré comme la star de l’époque. Mon arrivée dans ce monde l’a éclipsé, il m’a
immédiatement vu comme celui qui allait mettre sa carrière en péril et, à partir de là, il s’est
acharné contre moi. Il était devenu l’éternel second. En bon stratège, il a d’abord tout fait
pour conquérir mon amitié, il se faisait passer pour mon meilleur pote pour pénétrer dans
mon intimité et m’observer de près. Avec la naïveté de mes vingt ans, je ne saisissais pas
pourquoi il faisait preuve d’une telle générosité à mon égard. Quand on sortait le soir après le
tournage, avant de rentrer, il s’arrêtait devant une boîte pleine de prostituées et me disait
« allez Rocco, on va s’amuser ! » Et c’était toujours lui qui payait. Je me demandais pourquoi,
alors que j’avais des rapports complets, il se contentait d’effleurer quelques seins en faisant
semblant de se branler. J’imagine aujourd’hui qu’il le faisait dans l’espoir que je fasse piètre
figure le lendemain.
Il déboulait parfois sur le plateau.
— T’as vu la fille que tu dois sauter ? Elle a des ongles noirs, dégueulasses. Je parie qu’elle
se lave même pas…, déclarait-il pour m’embarrasser.
Ensuite, quand il a vu que rien n’avait réellement de prise sur moi ni sur mes prestations
sexuelles, il est passé à autre chose de plus diabolique et plus efficace. Il s’est mis à faire
courir ces bruits immondes dont je parlais précédemment. Il allait voir les actrices.
— Ne travaille pas avec Rocco. Il est violent, il va te faire mal. Et n’oublie pas que tout le
monde dit qu’il a le sida.
Ou alors :
— C’est important que tu bosses avec Rocco, c’est le numéro un. Mais je t’avertis,
l’ambulance t’attendra devant le plateau.
Vous imaginez le genre d’ambiance que ça créait autour de moi.
Admettons que, jusque-là, son attitude soit à mettre sur le compte de la compétition, ce
qu’il a fait ensuite est digne d’un vrai salopard. Un jour, un ex-légionnaire qui avait été son
garde du corps durant trois ans et avec lequel il avait fini par couper tous les ponts est venu
me raconter tout ce qu’il savait. Pendant toute cette période, ils avaient constamment discuté
de la façon de m’éliminer. Il paraît que ça l’obsédait. Le légionnaire s’était offert de me briser
les jambes, mais le Français s’y était opposé. Il trouvait cette solution trop dangereuse parce
qu’elle risquait de mener droit à lui. Il manigança donc un truc bien plus retors pour
m’envoyer en taule. Il s’agissait d’introduire sur un de mes tournages une mineure avec de
faux papiers, qui, dès qu’elle aurait fini de tourner, irait aussitôt porter plainte contre moi. Si
ce plan avait marché, c’en était en effet définitivement fini de moi ! Il avait offert au
légionnaire un paquet de fric pour monter son stratagème.
J’ai pris le téléphone et j’ai appelé ce taré, avec qui je n’avais plus le moindre rapport
depuis trois ou quatre ans. J’ai tenté de lui faire comprendre la gravité de ce qu’il avait fait. Je
ne pensais qu’à une chose : si ce projet était arrivé à ses fins et que j’aie atterri en prison, que
seraient devenus ma femme et mon fils ? Comme c’était prévisible, il a tout nié. Or,
connaissant son caractère fielleux et hargneux, je suis absolument convaincu qu’il était
capable d’en arriver là. De plus, je ne suis ni le premier ni le seul dont il ait essayé de se
débarrasser. Une fois, à Paris, il a recruté des Maghrébins armés de couteaux pour flanquer
les jetons à un autre acteur.

L’envie est une composante constante de ma carrière. Même si je reste souvent sans voix,
profondément dégoûté par tout ce qu’on a fait circuler à mon sujet et, chose bien pire, où l’on
traîne aussi ma famille, j’ai toujours souhaité passer outre et essayer d’en trouver le côté
positif. Dans un certain sens, plus j’ai été jalousé et plus cela m’a rendu fort. Comme si
j’arrivais à absorber les énergies négatives et à les détourner à mon avantage. Leur cruauté
m’a forgé le caractère et, plus on cherchait à me tirer vers le bas, à m’enfoncer, plus je me
suis créé une barrière de protection contre la bassesse.
L’envie est réellement le pire des sentiments. Elle ne vous grandit pas, elle vous rabaisse.
Même si ce n’est qu’une infime minorité, les femmes non plus ne m’ont pas épargné.
Certaines actrices s’étaient lancé un défi. Essayer de ne pas me faire bander était devenu le
dernier sport à la mode. Quel paradoxe ! Est-ce que, pour une femme, il serait positif de ne
pas réussir à exciter son partenaire ?! Comme s’il y avait de quoi se vanter d’être parvenue à
ne pas faire bander Rocco Siffredi !
Il faut dire qu’effectivement, tous ces problèmes ont commencé quand j’ai reçu mon
premier Oscar à Las Vegas et que j’ai eu à Cannes, l’année suivante, le Hot d’Or, du meilleur
acteur du cinéma hard. Depuis, plus d’une centaine de prix m’ont été attribués ! Vous vous
demandez si on les gagne avec les points de supermarchés ?! Le fait est qu’il y a plein de
manifestations autour du monde.
Au début, il n’existait que l’Adult Video News à Las Vegas, parrainée par la revue
homonyme, qui demeure encore aujourd’hui la remise de prix la plus attendue. Parmi toutes
celles qui ont ensuite fleuri en Europe, la plus célèbre est la cérémonie des Hots d’Or, à
Cannes, qui a duré moins de dix ans et était parrainée par le magazine français Hot Video.

Je reçois sans cesse des invitations, mais il m’est impossible de me rendre à toutes. Je
n’arrive même plus à aller retirer les récompenses qui m’y sont attribuées. De tous les prix
que j’ai gagnés, le plus drôle et, par la même occasion, le plus gênant, dont j’ai été
indirectement gratifié est celui du BEST WIDE ASS (à savoir « le meilleur cul ouvert »). Je
tiens à préciser que ce cul n’était pas le mien, mais celui de l’actrice ! Et si moi j’étais gêné,
que dire d’elle, qui a dû aller le chercher devant plus d’un millier de personnes ! Lorsque
nous sommes montés sur scène, tout le public se marrait. Passablement embarrassée, elle a
remercié en vitesse et est descendue. Heureusement qu’elle n’a pas remercié son papa et sa
maman comme on le voit si souvent… En tout cas, cet Oscar n’a duré qu’un an.

Je crois que les Oscars ont contribué à faire de ce travail un monde un peu plus digne. Ils
ont sans aucun doute poussé les acteurs et les réalisateurs à s’engager dans des productions
plus élaborées.
Mes relations avec mes fans

D EVENIR une célébrité du jour au lendemain n’est pas un changement qu’on aborde et
qu’on gère facilement. Les règles sont dures, la seule façon de les apprendre est de jouer
le jeu. À présent, cela fait partie de moi et je suis assez serein, mais le prix à payer fut élevé. Et
il l’est encore. Il est parfois des moments où l’on souhaiterait devenir invisible. J’adore me
trouver au milieu des gens, normalement, comme n’importe qui, mais c’est un luxe que je ne
peux que rarement m’accorder. Je sais que certaines personnes paieraient pour être à ma
place, pour pouvoir se montrer sur les écrans de télévision, se voir sur les journaux, parler à
la radio, participer à des soirées de gala. Mais lorsque les obligations de travail deviennent
trop nombreuses, on cherche à préserver un maximum de temps pour pouvoir être aussi avec
sa famille ; j’aime rester chez moi, avec ma femme et mes enfants, dans ma petite sphère.
J’essaie d’être disponible, je ne me suis jamais refusé à mes fans. Notre relation est
essentielle, depuis toujours, et tissée d’un profond respect mutuel, car ce que je reçois d’eux,
c’est l’énergie que je leur restitue par mon travail.
Une fois, pour la promotion du film Romance, pendant le festival de Cannes, je me
souviens qu’un gamin d’à peu près dix ou onze ans est passé devant moi avec sa mère. Il s’est
arrêté et m’a désigné.
— Maman, regarde ! C’est Rocco Siffredi ! L’homme à la plus grande queue du monde ! a-t-
il crié.
Sa mère est devenue rouge comme une tomate et s’est noyée dans la foule avec son fils.
Évidemment, ce gosse n’avait pas vu mes films, mais il avait dû me voir à la télé et avait tout
simplement enregistré et répété ce que les médias disent de moi.

Cette fois-là, l’organisation du festival avait absolument tenu à me donner des gardes du
corps. Moi, je n’en voulais pas car ce n’est pas dans mes principes. Quand je me suis retrouvé
en pleine foule, avec ma femme et mon fils, cerné par le public enthousiaste, électrisé, les
fans qui nous ont littéralement sauté dessus, j’ai vraiment eu peur pour le bébé et j’ai accepté
la protection des gardes du corps.

Je reçois des milliers de lettres et de mails de fans du monde entier. Parfois j’en suis baba !
Des maris m’offrent de l’argent pour baiser leur femme. Je me souviens qu’un riche
bijoutier de Naples m’a contacté pour passer une quinzaine de jours avec sa femme et lui,
ainsi que quelques couples d’amis, sur son yacht, comme guest star de ces dames.
L’une des lettres les plus curieuses que j’ai reçues est celle qui est arrivée de Kansas City.
On m’y demandait combien coûtait une prestation sexuelle privée, à quoi j’ai répondu que je
n’en faisais pas. L’homme m’a alors écrit une lettre où il exprimait tout son désarroi. Ça m’a
semblé incroyable, je me sentais gêné pour quelqu’un que je ne connaissais même pas.
C’était un amateur de films pornos, ce que supportait mal sa femme. Mais lorsqu’elle est
tombée par hasard sur un de mes films, ils ont réussi à trouver un compromis. Ils ne
verraient ensemble que ceux dans lesquels je jouais. « Mais petit à petit, les choses sont
devenues plus compliquées. Au début, il lui suffisait de m’appeler Rocco pendant qu’on
faisait l’amour. Ensuite, elle m’a demandé de lui parler en italien et j’ai appris quelques mots
pour lui faire plaisir, puis la situation a dégénéré. Il m’était impossible d’être toi
complètement (…) Je suis allé voir un psychologue et il m’a conseillé de suivre le même
remède que pour les enfants qui font un caprice pour avoir quelque chose. Lorsqu’ils l’ont
obtenue, ils n’en ont plus besoin. Si votre femme veut ça, donnez-le-lui. »

Il y avait aussi une autre fan qui voulait à tout prix faire l’amour avec moi. Son mec avait
mijoté de lui faire tourner un film porno avec moi, comme cadeau de Saint-Valentin. Nous
nous sommes rencontrés à Paris pour le faire et quelques mois plus tard, ils m’ont envoyé un
mail où ils me remerciaient de tout cœur. Cet épisode avait fait naître entre eux une grande
complicité et ils attendaient enfin l’enfant qu’ils désiraient depuis si longtemps.
Mais l’e-mail qui m’a le plus attendri est celui d’un jeune Australien de Melbourne qui
m’invitait chez lui et me disait de ne pas m’inquiéter du prix du billet car il était en train de
faire des économies pour me l’acheter. Il avait une fiancée de dix-huit ans qui était fana de
moi et il avait décidé de me la présenter. Et, ajoutait-il, « advienne que pourra ! » Il n’a pas
pensé une seconde que je pouvais dire non, mais le plus rigolo était la photo qu’il
m’adressait : sa copine dans les bras de ses grands-parents…

En vingt ans de carrière, j’ai rencontré un tas de filles qui ont voulu être actrices pornos
après avoir d’abord été mes fans. Certaines avaient à quinze ans ma photo dans leur cahier de
textes, et leur rêve était de me croiser sur un plateau. Il m’est arrivé souvent de travailler avec
elles, mais elles ne parvenaient jamais à se détendre complètement tant elles étaient émues.
J’en étais toujours très touché car il ne s’agissait plus seulement de sexe, mais de quelque
chose de plus profond, de cette forme particulière d’affection qui se développe quand on
projette un sentiment de confiance et d’estime sur son idole.

L’année dernière, quand j’ai décidé de mettre fin à ma carrière d’acteur, j’ai reçu des mails
bouleversants. Des fans me demandaient ce que j’allais faire, d’autres m’invitaient à
continuer. Un gamin d’un bled typique des Abruzzes, comme Ortona, me disait : « Rocco ! Tu
as dû en avoir un paquet si tu as décidé d’arrêter ! Aujourd’hui, tu quittes tout. Mais ici, il y a
un garçon avec les mêmes rêves que toi, les mêmes origines et les mêmes problèmes, qui
pourrait commencer à rêver vraiment si tu lui en donnais l’occasion. » Il m’a immédiatement
ramené vingt-cinq ans en arrière, quand c’était moi qui étais à sa place… J’ai réfléchi au
nombre de gosses perdus dans ces bleds, des gamins avec les mêmes rêves, les mêmes
espoirs – dans tous les domaines, s’entend – qui ne savent pas par quel bout prendre leur
rêve pour commencer à le construire.

Parmi les choses que j’aurais certainement dû garder, il y a tous les messages enregistrés
sur mon répondeur. J’en ai reçu de toutes les couleurs, de tous les genres et de toutes les
sortes. Une fois, mon bureau est resté fermé quinze jours pour les fêtes. Lorsque ma
secrétaire est rentrée, elle a trouvé plus de cent messages de la même fille, des dizaines par
jour.
Où peut-on trouver le temps de laisser cent messages ? Et le plus incroyable dans cette
histoire, c’est que, bien qu’elle m’ait laissé cent fois son numéro de téléphone, quand j’ai
voulu la rappeler, une boîte vocale m’a répondu que ce numéro n’était plus valable !
Je réponds toujours à tous les e-mails que je reçois. J’ai souvent donné la possibilité de
travailler dans mes films. Je crois être l’un des rares réalisateurs à prendre des comédiens
non professionnels. Je glisse volontiers des scènes de groupe dans l’espoir de repérer de
nouveaux talents. J’ai même tourné des films entiers avec des non-professionnels, mais dès
qu’ils devaient travailler seuls avec des partenaires féminines, ça devenait impossible. La
présence des caméras les inhibait complètement !
J’en sortais naturellement très déçu. Ce n’était pas toujours simple d’expliquer à ces jeunes
que faire l’amour devant une caméra n’a rien de facile.
— C’est vous qui êtes normaux, leur disais-je. Les anormaux, c’est nous !
Dans l’un de mes derniers films, j’ai voulu donner leur chance à deux frères que j’avais
rencontrés au salon de l’érotisme à Toulouse. Ils insistaient pour faire un film avec moi. Ils
avaient déjà trouvé leur pseudo, les Barbarian Brothers, en référence à leur présumée
bestialité sexuelle. Ils m’ont tellement tanné de mails que je les ai fait venir à Budapest. Mais
dès qu’ils se sont retrouvés sur le plateau, ils se sont transformés en deux gamins pétrifiés de
timidité. À un moment, l’un d’eux a eu une érection et à peine l’actrice l’a-t-elle pris dans sa
bouche qu’il a joui instantanément. L’autre m’a alors demandé de lui montrer comment
j’aurais fait cette scène ! Je m’étais douté que ça finirait comme ça, j’avais prévu leur
débandade. Je suis entré en scène, mais je les ai laissés regarder. Je leur ai conseillé de
commencer par des productions plus modestes et moins impressionnantes. Ils m’ont appelé
voici quelques mois pour me dire qu’ils avaient beaucoup travaillé en France et qu’ils étaient
prêts à travailler avec moi.
Dans la majorité des cas, ce genre d’expériences est un fiasco. C’est très risqué du point de
vue économique, on peut flanquer en l’air l’organisation d’un tournage. C’est aussi nuisible
aux acteurs qu’à la production. C’est pourquoi je ne cesse de répéter que le métier d’acteur
porno est un vrai travail. Cela ne s’improvise pas.
J’aimerais vraiment pouvoir trouver la manière de l’enseigner à quelqu’un.
Si ce travail peut encore me réserver une immense satisfaction, ce pourrait être celle-ci ! Il
me trotte une idée dans la tête depuis quelque temps : monter une école pour les acteurs de
films pornos, exactement comme il en existe pour l’art dramatique. Qui sait… En tout cas, j’ai
l’intention de faire très prochainement un film didactique, avec des acteurs débutants, des
« étudiants », si on veut, que je mêlerai à des acteurs professionnels, afin qu’ils puissent
apprendre toutes les techniques et les difficultés que l’on rencontre dans ce métier.
Rocco’s style !!!

J ’AI souvent dû me défendre, au cours de ma carrière, contre des critiques sur mon énergie
soi-disant trop exubérante ou trop violente. La séquence que citent toujours les médias
quand ils veulent aborder le sujet est la fameuse scène des toilettes dans le film Sandy
l’insatiable, où, pendant un rapport anal, je plonge la tête de l’actrice française Sidonie dans la
cuvette des WC et tire la chasse.
J’ai fait la connaissance de cette fille à Paris. C’est Alban Ceray, une grande star du porno
des années 80, qui me l’a présentée.
— Rocco, je connais une coiffeuse qui adore le sexe tous azimuts, elle adore être dominée
et son rêve, c’est de faire un film avec toi.
Je préparais mon prochain film à Rome et je lui ai proposé un rôle.
Avant la scène, je lui ai demandé, comme je le fais en général avec toutes les actrices, s’il y
avait quelque chose qu’elle voulait ou ne voulait pas faire.
— Fais-moi tout ce que tu veux. Je suis à toi, a-t-elle répondu avec un grand sourire.
La séquence des toilettes est une scène très passionnelle, avec un très fort crescendo
d’énergie. Pendant le rapport anal avec Sidonie, dès que je l’ai pénétrée, je me suis rendu
compte qu’elle m’avait vraiment dans la peau. Elle s’est tournée et, avec le regard
caractéristique de la femme qui se soumet, un regard impossible à ne pas reconnaître quand
on l’a vu une fois, elle m’a autorisé à tout faire d’elle ! Le jeu a augmenté de passion et de
violence, et quand j’ai vu son visage posé sur le rebord de la cuvette, instinctivement, je lui ai
enfoncé la tête dedans et j’ai tiré la chasse sur ses longs et magnifiques cheveux blonds.
Pendant une seconde, j’ai craint qu’elle n’ait une réaction de colère, mais pas du tout. Elle
s’est tournée, m’a enlacé et m’a embrassé. Après, j’ai eu de gros problèmes avec cette fille
pendant presque un an. Elle s’était complètement entichée de moi, ce qui n’aurait pas été un
problème si ce n’était devenu totalement obsessionnel. Elle m’a poursuivi, elle a cherché à
s’infiltrer dans ma famille de toutes les manières possibles pour recueillir des informations
sur moi. Elle faisait pratiquer des rites de magie sur nous et en particulier sur ma femme.
Nous avons été victimes de sa fixation morbide pendant un certain temps.

Après cet épisode, mes collègues et les médias ne m’ont pas porté dans leur cœur. Ils se
sont servis de cette histoire pour me coller sur le dos l’étiquette d’un personnage violent. Je
n’avais pas la moindre envie de me laisser entraîner dans une prise de bec de cet ordre.
Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? Démentir par des sous-titres ou insérer des notes explicatives
dans mes films ? Allons donc ! Je déteste le politiquement correct et je ne rendrai jamais le
sexe moins animal qu’il l’a été pendant une scène.
Il est vrai que, vues de l’extérieur, certaines séquences peuvent paraître violentes. Mais j’ai
pu constater au fil du temps que ces accusations me sont adressées soit par des gens à qui
elles sont utiles, soit par des gens qui manifestent clairement des inhibitions vis-à-vis de leur
sexualité !
Mes plus grands détracteurs – et je parle de réalisateurs, d’acteurs et de producteurs qui, il
y a encore quelques années, trouvaient que ma sexualité était trop violente – se sont
aujourd’hui tous, et quand je dis « tous » je n’exagère pas, mis à faire des films pour lesquels
le mot hard n’est plus exhaustif !
Pour ma sexualité, j’ai toujours cherché l’inspiration dans une quête pure et inlassable,
sans souscrire à aucun cliché formel. Et surtout, je l’ai toujours vécue avec ma partenaire, en
explorant avec elle de nouvelles émotions et sensations ; sur le plateau comme dans la vie, il
y a toujours un moment précis où elle s’accorde tous les fantasmes imaginables.
Or ces pornographes ne voient dans le sexe extrême qu’une opportunité économique. Ils le
font en oubliant les détails fondamentaux qui motivent ce type de sexualité, sans comprendre
que, surtout dans ce cas-là, il faut énormément de sensibilité. La plupart de leurs scènes
manquent de conviction ou, pire encore, elles sont maladroitement simulées, et la violence y
est forcée et gratuite. À peine la séquence débute-t-elle que l’actrice se prend une paire de
baffes ou un crachat en pleine figure au lieu d’un baiser passionné. Comment voulez-vous
qu’on y croie ?! Comment voulez-vous que cela aide à connaître les femmes ? Je crois qu’être
acteur porno sans avoir une passion pour la recherche du plaisir ne permet pas d’accéder à
leur compréhension. J’adore les voir jouir, rien ne m’excite plus que d’être le moyen dont
elles se servent pour mieux s’épanouir sexuellement. J’aime qu’elles découvrent par mon
intermédiaire des aspects de leur sexualité demeurés jusqu’alors inconnus et inassouvis.

De nombreux acteurs, même confirmés, m’ont raconté que les réalisateurs leur demandent
de regarder mes films pour expliquer comment ils veulent que la séquence soit tournée.
— Do it like Rocco’s style, disent-ils.
D’un côté, ça me fait plaisir de savoir que mon style est considéré comme novateur et qu’il
a contribué à changer la pornographie classique. J’ai été copié et imité dans des centaines de
films. Je regrette juste que tout le monde n’ait pas su me comprendre et percevoir que j’avais
cherché à faire ressortir la ligne ténue qui sépare l’engagement passionné de la violence
gratuite.
La puissance sexuelle qui se trouve dans mes films découle directement de ma passion
pour le sexe. Plaisir et hypocrisie sont deux concepts qui ne fréquentent pas les mêmes
endroits. On a souvent l’impression que, dans mes films, j’ai toujours le rôle du macho. J’ai
pourtant été lourdement critiqué la fois où cinq petites Anglaises étaient venues me voir pour
me dire qu’elles avaient un fantasme « interdit » en commun, celui de me dominer. Elles ne
m’ont pas dit ce qu’elles allaient me faire. La chose m’a terriblement excité et j’ai donc
accepté.
Je suis arrivé chez elles, elles m’ont travesti en femme, maquillé, mis des talons aiguilles et
ligoté à une croix. Ces cinq filles m’ont tartiné le corps de chocolat et de confiture, puis elles
se sont jetées sur moi goulûment. J’avais des langues partout. Elles m’ont léché et dominé
pendant des heures. Ce fut pour moi une expérience géniale ! Quand elles ont enfin été
rassasiées, elles m’ont libéré. J’avais les jambes et les pieds en compote à cause des talons
aiguilles !
— Merde, Rocco ! Tu es notre héros, le symbole de la virilité, tu es notre seul et unique
Rocco Siffredi… À quoi ça te sert de t’habiller en gonzesse et de te faire dominer ?
Voilà. Me poser ce genre de question signifie qu’on cherche à me limiter dans ce que j’aime
le plus : le sexe.
On m’a aussi reproché d’avoir interprété, dans le cinéma traditionnel, le rôle d’un
homosexuel. Je n’ai jamais eu de problèmes d’identité, c’est pourquoi entrer dans la peau
d’un homosexuel ne me gênait pas le moins du monde. Incontestablement, ce fut pour moi
l’un des plus beaux rôles que j’ai eu l’occasion d’interpréter. Il existe toutefois un mécanisme
inconscient que je peux comprendre. Mon public est habitué à me voir faire les choses pour
de vrai, il n’est pas habitué à me voir feindre. Le fait est que ce n’est pas mon public qui m’a
critiqué, mais mon milieu. Les premiers moralistes venaient du monde du porno, où règnent
des catégories bien rigides, celles d’une liberté sexuelle canalisée à l’intérieur d’un schéma
bien précis. Peter North, un véritable mythe du porno américain, en sait par exemple quelque
chose. Il a eu du succès pendant au moins vingt-cinq ans, et pourtant, durant tout ce temps, il
a dû supporter d’entendre toujours la même histoire.
— C’est un pédé, il a fait un film gay.
Je connais bien Peter, son seul tort a été de débuter sa carrière par un film gay.

Catherine Breillat, la réalisatrice avec qui j’ai tourné Romance, m’a demandé un jour de
tailler une pipe à un homme. Lorsque, pour des raisons évidentes, je lui ai répondu non, elle a
éclaté de rire.
— Ici, avec les acteurs avec qui je travaille, je suis habituée à entendre « ça je le fais, ça je
ne le fais pas », mais l’entendre de la bouche de Rocco Siffredi, ça me semble inconcevable.
C’est dire combien, dans notre milieu, la liberté sexuelle est plus présumée qu’effective.
Le magazine Hot Video, par exemple, n’a jamais fait concourir aux Hots d’Or de Cannes un
film qui montre de véritables scènes de sexe libre, passionnel, extrême, un de ces films qui
vous remuent et qu’il faut voir seul sous peine d’être gêné. Bien que ces films aient la totale
approbation de la critique, du public ainsi que des ventes. Ils ont toujours préféré y présenter
des films aux scènes de cul composées et « sobres », un genre qui, non sans raison, a fait un
bide total.
Cela peut sembler absurde, mais beaucoup de gens cherchent encore des réponses sur la
sexualité. En particulier sur celle des autres ! La présentatrice d’une chaîne de télé italienne
n’a cessé, durant toute une interview, de soutenir que le sexe anal n’était pas bien et m’a
reproché de pratiquer la sodomie avec les actrices. D’après elle, l’anus ne sert qu’à déféquer
alors que le vagin a été créé exprès pour le sexe.
Et les homos, alors ? Ils sont tous pervers ? Et les femmes qui préfèrent un rapport anal au
rapport vaginal ?
Tandis que cette animatrice parlait de choses qu’elle ne connaissait pas, je songeais à l’une
de mes amies américaines.
— Bon, Rocco, fais-moi jouir, maintenant… m’avait-elle déclaré après des heures de baise.
— Pardon ?
J’étais sûr qu’elle avait déjà joui une fois. Mais sans rien dire, elle me regarde, me sourit
malicieusement, sort mon sexe de son vagin et se le met derrière. Au bout de quelques
minutes, je l’ai sentie jouir comme j’ai rarement senti jouir une femme.
À écouter cette présentatrice, ma copine était sans aucun doute bonne à dénoncer à
l’Inquisition… Heureusement, nous étions d’accord sur une chose, c’est que le pénis pouvait
être utilisé, et pas seulement pour pisser !
L’hypocrisie des médias

J ’AI bâti toute ma vie sur un principe : celui d’avoir le courage et la liberté d’être moi-
même.
Si j’évite de m’exposer dans les médias, que ce soit en Italie ou en Hongrie où je vis, en
limitant à l’indispensable mes apparitions télévisées, c’est pour protéger un peu mieux la vie
privée de ma famille et pour pouvoir vivre le plus possible au milieu des gens.
Dès qu’on passe à la télévision, il faut savoir que l’on perd quelque chose de soi, quelque
chose de très intime. Vous vous changez en produit télé et ce que vous êtes n’a plus aucune
importance, vous devenez instantanément un message de masse. Je déteste la trouille de la
télé, ces dernières années, face à la tyrannie de perdre de l’audience.
En Italie, je ne peux pas dire que je ne sois pas connu. Si j’entre dans un restaurant, je sens
les regards sur moi ou quelqu’un va me montrer, mais en limitant mes apparitions télévisées,
je favorise une sorte de réticence à m’approcher. Quand vous êtes une star du porno, vous
êtes constamment bombardé par des sollicitations médiatiques en tout genre. Mais
attention ! Le porno fait monter l’audimat. Exactement comme la violence. Et comme toute
forme d’exaltation de n’importe quel aspect instinctif de notre nature si l’on s’en sert à des
fins morbides. La télé nie pourtant sans vergogne ce qu’elle montre, tout en le montrant, et
adopte une attitude qui l’absout préventivement de tout soupçon de complicité avec son
contenu. Je ne considère même pas ce comportement comme lamentable, c’est pour moi la
pire forme de vulgarité.
Une fois, un journaliste scandinave m’a appelé pour un reportage concernant une histoire
qui se passait en Suède. Les hôpitaux enregistraient un certain nombre d’urgences pour des
adolescentes qui arrivaient avec l’anus défoncé ! Le motif en était qu’en voyant ça dans les
films pornos, leurs compagnons voulaient faire pareil, mais comme ils ne savaient pas s’y
prendre, ils les esquintaient. La thèse soutenue dans cette émission allait utiliser cet exemple
pour prouver que le porno est nuisible à l’éducation sexuelle des adolescents.
Le porno peut assurément être nuisible à l’éducation, au même titre que le cinéma
traditionnel, la PlayStation, Internet, la radio et, loin devant, la télé.
Je doute que les raisons de cette histoire se bornent à l’usage de produits pornographiques,
il s’agit plutôt d’un bombardement général auquel sont soumis les jeunes. Ils subissent des
doses massives d’images violentes, s’imprègnent des comportements et des attitudes
agressives de l’environnement qui les entoure, du langage qu’ils entendent autour d’eux. Je
ne crois pas que la majorité des jeunes de notre époque puisse seulement imaginer les
moments de douceur infinie qu’à quelques générations de distance, il était possible de vivre !
De surcroît, la PlayStation les a habitués à se dire que la violence n’est que virtuelle. Je me
rappelle le cas de deux jeunes frères américains, le plus grand avait tiré avec le pistolet du
père sur le plus petit, puis il avait été surpris que celui-ci ne se relève pas comme dans le jeu !
Depuis qu’ils sont nés, les jeunes voient des scènes de guerre partout dans le monde, mais ils
les voient à la télé et, pour eux, elles sont virtuelles !
Sans compter le fait qu’Internet a transformé non seulement les habitudes et l’usage de la
pornographie, mais aussi la façon de communiquer la sexualité, en chattant, par exemple.

L’hypocrisie de nos moyens de communication est immense, la fausseté de leurs questions


mal posées est de plus en plus criante. Dans la plupart des quelques émissions auxquelles j’ai
assisté, la question qui revient le plus souvent est toujours la même.
— Rocco, de quelle taille est ton pénis ?
Les mensurations de ma queue sont toujours les mêmes, elles ne vont pas augmenter à
force de me le demander. En revanche, l’audimat s’élève chaque fois qu’on pose une question
de cet ordre !

Jusqu’à il y a quelques années, la télévision était un merveilleux moyen de distraction


familial. C’est à présent devenu un instrument de pouvoir, de guerre. Elle a modifié les
comportements naturels des gens, elle a homologué les goûts, les désirs, les ambitions. Elle a
gommé les particularités individuelles, ne permettant aux aspects singuliers de ne se défouler
qu’à travers l’agressivité. Ensuite, on vient me dire que le porno est nuisible à l’éducation !
Les mystères de la législation

D ANS le cadre de ce métier, la législation est la plus aléatoire qui se puisse imaginer.
Sachez que, à part les incohérences inhérentes à tout code, elles sont la plupart du temps
en contradiction d’un pays à l’autre. En Italie, par exemple, il est impossible de savoir
clairement quelles condamnations on risque en tournant un film porno ! En revanche, la
distribution n’en est pas interdite ! Comme pour dire : tant que ce n’est pas nous qui les
faisons, vous pouvez les voir. Qu’est-ce que ça signifie ?!
Les pays nordiques ont toujours été plus émancipés en ce qui concerne la pornographie. La
Scandinavie, qui a été l’un des pays pionniers dans ce domaine (vous avez bien quelques
souvenirs des films avec les petites Suédoises, non ?), eh bien la Scandinavie est aujourd’hui
le pays le plus dur vis-à-vis du porno. Un comité de censure visionne tout film qui doit être
distribué et coupe toutes les scènes qui sont jugées en dehors de leur conception personnelle
de la morale.
J’ai vu une fois l’un de mes films de plus de deux heures réduit à une trentaine de minutes.
De ce fait, leur distribution dans les pays scandinaves est devenue un désastre car, pour
arriver à en monter un d’une durée décente, à savoir au moins quatre-vingt-dix minutes, il
faut en donner trois qui fassent en tout plus de six heures ! Qui l’eût cru !
D’après moi, le pays le plus libre, le moins hypocrite, avec une sincère ouverture d’esprit,
c’est l’Espagne. Sa législation est de loin la plus claire et le porno est, comme n’importe quel
autre travail, régi par des devoirs et des droits. La société est cohérente dans l’usage qu’elle en
fait. Ce n’est pas par hasard que beaucoup de sociétés européennes, dont deux des plus
grandes multinationales, International Film Group et Private Pictures, y ont leur siège. Le
festival de hard, à Barcelone, est aussi le seul au monde où l’on puisse assister à des scènes
de sexe live et des spectacles hard sans aucun type de censure. La population espagnole
participe au festival avec une grande sobriété et un immense respect vis-à-vis de nous.
Surtout, ce n’est pas un public mensonger, c’est un public cohérent et ouvert qui n’a pas
honte de manifester qu’il apprécie ce genre de spectacles. Pas comme dans certains pays
européens où l’on feint de s’étonner que le porno existe.

Aux États-Unis, le niveau de législation est bien plus transparent que dans la plupart des
pays européens, mais certaines de leurs règles sont absurdes et ceux qui ne s’y plient pas le
paient. Et cher. Si l’on veut faire des scènes de bondage, par exemple, c’est-à-dire cette
pratique de domination avec divers instruments, cordes, fouets, etc., la violence peut
outrepasser les limites, mais il ne doit pas y avoir de pénétration. Enfiler quatre doigts dans le
vagin d’une femme est permis, mais si le cinquième vous échappe, le distributeur et le
producteur filent droit en prison ! Car le fisting est interdit. Pourtant, peut-être précisément
pour cette raison, dans aucune autre partie du monde le fisting domestique n’est pratiqué
comme en Amérique !
Le pissing peut se voir dans un film porno. Pourvu que l’urine n’atterrisse sur personne !
Sans oublier que dans nombre d’États américains, le rapport anal est encore interdit, voire
carrément le sexe entre noirs et blancs.

Il est super important de connaître sur le bout du doigt toutes ces petites chicaneries si l’on
ne veut pas se retrouver englué dans des problèmes juridiques très graves. N’oublions pas
que les Américains prennent tout au sérieux, y compris le sexe !
Tout cet embrouillamini laisse les professionnels désorientés et frustrés. J’aimerais
pouvoir demander à celui qui a écrit ces lois quelle a été sa base discriminatoire quand il a dû
légiférer sur ce sujet !

Mais le véritable, l’immense paradoxe, c’est que dans n’importe quel foyer, à n’importe
quel endroit du globe, y compris dans les pays où la pornographie est interdite et où la
découverte d’un film porno chez vous fait qu’on vous coupe la bite, on peut se connecter à
Internet et accéder à n’importe quel type de contenu, du film soft à la pédophilie la plus
atroce, en passant par les parents qui vendent sexuellement leurs enfants, les rapports
sexuels avec les animaux et les déviances sexuelles en tout genre, jusqu’aux snuff-movies.
L’ère d’Internet a concrètement rendu vain, tout au moins jusqu’à aujourd’hui, tout
précédent type de catégorie juridico-morale à son arrivée dans ce secteur.

La société de production américaine la plus attentive à ces problèmes est sans aucun doute
la Vivid, avec qui j’ai souvent travaillé. Ils engagent toujours les plus belles filles du porno
américain. Vivid est la seule société au monde qui utilise des préservatifs et veille à ce que le
genre de sexe pratiqué soit particulièrement soft. Toutes les fois que je faisais un film avec
eux, ils avaient toujours les mêmes problèmes. Les filles attendaient de moi une sexualité
plus violente. Mais si je donnais une tape sur les fesses, j’étais rappelé à l’ordre. Si je la
prenais un peu plus énergiquement, le réalisateur venait aussi sec nous interrompre et nous
rappeler que nous étions sur un tournage de la Vivid et aux États-Unis. Il est même arrivé
que le cameraman pose la caméra à terre en refusant de continuer à tourner parce qu’une
fille demandait à être étouffée pour jouir. Pour moi, c’est réellement une absurdité de casser
le feeling intime qui est en train de se créer entre deux acteurs. C’est très frustrant.
— Mettez-vous d’accord et dites-moi ce que vous voulez, disais-je alors.
J’ai souvent tenté d’expliquer au réalisateur qu’il pouvait tout filmer et couper au montage,
qu’il était ridicule de brider les émotions vraies que ressentent deux personnes, pour une
histoire de loi. Mais ces paroles sont toujours restées sans effet à la Vivid.
Très peu de réalisateurs américains sont parvenus à garder intacte leur intégrité artistique.
Parmi eux, John Stagliano et Joe Silvera. Ce dernier m’a appelé un jour pour filmer des
séquences avec son amie qui voulait absolument tourner avec moi. Mais elle savait que ce ne
serait qu’avec lui comme réalisateur qu’elle se sentirait elle-même avec moi. Cette fille, qui
était aussi avocate, disait que son rêve était de tourner en Europe, car à cause de la censure,
personne ne la laissait baiser comme elle voulait.
J’ai commencé à jouer avec elle, à lui poser des questions perverses, à la provoquer avec
des trucs du genre « et si je te pisse dessus », et elle me répondait « non, s’il te plaît, dans la
bouche », tout en continuant à se branler et à mouiller de plus en plus. Son envie de faire
l’amour sans règles et sans limitations était trop forte. Si elle était restée là, ç’aurait été
vraiment dur pour elle de continuer à travailler dans le porno américain !
Je considère que j’ai eu beaucoup de chance de pouvoir travailler sans devoir me soumettre
à des contraintes aussi rigides. Le sexe ne devrait avoir aucune sorte de restrictions et, s’il est
pratiqué entre adultes consentants, responsables de leurs actes, je n’interromprai jamais une
scène, quoi qu’ils fassent. Sur un tournage, je demande à mes acteurs d’être adultes et
responsables. Je ne suis pas là pour interdire, mais pour les pousser à se dépasser, à se laisser
totalement aller quand ils font l’amour.
Fantasmes et réalité…

D ANSnotre milieu, il existe autant de vérités que de fantasmes. Je ne veux pas assumer le
rôle de la pierre angulaire qui fait le point sur la pornographie contemporaine, je
voudrais parler avec simplicité des aspects positifs et négatifs de notre travail.

Comme je viens de le dire, si l’on décide de bosser dans ce secteur, il faut se rappeler que
l’on n’a aucun droit, ni en tant que travailleur, ni en tant qu’entreprise.

Quand on travaille dans le cadre du hard, on a la sensation d’être considéré comme une
sous-femme ou un sous-homme. Ni les réalisateurs, ni les acteurs, en effet, n’ont de droits
semblables à ceux dont jouissent les gens qui travaillent dans le cinéma traditionnel. Une fois
qu’il a touché son cachet, un réalisateur ne perçoit plus de droits sur le film qu’il a réalisé,
quel que soit le résultat des ventes. Idem pour l’acteur. Il n’est payé que pour ses séquences !
J’ai joué dans plus de mille trois cents films et je n’ai jamais touché un centime de royalties.
Or toujours, dans tous les pays où sont distribués les films, il faut verser les droits SIAE à
l’État.
Et ce n’est pas tout !
Les films sortent et sont vendus. Mais ensuite, les producteurs peuvent les couper, les
remonter, utiliser des bouts non exploités, leur donner un nouveau titre et les remettre sur le
marché sans verser un sou au réalisateur ni aux acteurs, et sans avoir besoin de l’autorisation
de qui que ce soit. Si l’un de mes films est piraté, ou si l’on m’en dérobe la paternité, je n’ai
concrètement aucun moyen de convaincre le juge d’un tribunal que c’est mon film. Sauf dans
quelques rares pays où sont présents des organismes d’État pour en assurer la légitimité.

Cette absence d’un horizon juridique qui garantisse les travailleurs et le produit a des
répercussions multiples, y compris sur le produit lui-même. On entend souvent accuser les
films pornographiques d’être pauvres tant sur le plan de l’intrigue que des dialogues, ou en
tout cas très approximatifs.
Je voudrais que quelqu’un m’explique un jour sur quel critère de comparaison se basent en
général ces juges.
Car si c’est sur le cinéma traditionnel, ils n’y sont pas du tout !
Dans le hard, nous n’avons pas un budget suffisant pour payer des scénaristes et des
dialoguistes, encore moins pour assurer tous les postes de production du cinéma traditionnel.
De plus, les gens qui sont sur le plateau ne sortent certes pas des écoles d’art dramatique. Si
le hard était reconnu comme un véritable secteur de distraction, notre milieu serait peuplé de
professionnels, alors que nous sommes contraints de travailler sans cesse dans
l’improvisation. Et ce dans tous les domaines.
Autre handicap, et non des moindres, c’est qu’il est exclu de se servir des médias pour la
promotion d’un film. Ils refusent tous de faire de la pub pour les films pornographiques,
même si ce sont d’excellents produits. L’usager qui entre chez un loueur de vidéos ou dans un
sex-shop n’a aucun moyen de choisir un produit plutôt qu’un autre.
— Rocco, mais comment fait-on pour choisir un bon film porno ? m’interrogent souvent
mes fans.
En fait, la plupart du temps, le client s’oriente d’après la couverture, ou selon le genre qui
lui plaît, parfois en fonction de la star du casting, mais tant qu’il ne l’a pas ramené chez lui, il
est dans l’impossibilité de savoir ce qui se trouve à l’intérieur.
Sur la base de tout ce que j’ai dit, sachant que la diffusion des films pornos dans les salles
est interdite ou sujette à une réglementation très sévère, et que l’on ne touche même pas de
droits, de quelles recettes une production pourrait tirer de l’argent pour monter une
opération digne de ce nom ?
Bref, les films produits dans le secteur porno ne sont strictement pas comparables aux
productions du cinéma traditionnel.
Les armes sont inégales et les règles différentes.
Notre production est une industrie du divertissement et du spectacle sur tous les plans,
mais la société, dans son ensemble, lorsqu’elle parle de nous, le fait encore en termes
méprisants et dévalorisants, bien que le total de tout ce qui tourne autour de ce travail génère
des millions d’euros et de dollars de chiffre d’affaires.

Parfois, néanmoins, à force de courage et en poussant au maximum l’art de l’économie,


producteurs et réalisateurs indépendants parviennent à produire quelque chose qui sort de
l’ordinaire. Durant le festival des Hots d’Or à Cannes, qui se déroulait en même temps que
celui du film traditionnel, je me baladais avec mon ami Ron Jeremy et j’ai rencontré un jeune
réalisateur qui arrivait des États-Unis pour présenter son film à petit budget, Reservoir Dogs.
C’était Quentin Tarantino, à l’époque un honorable inconnu. Il fut surpris de me voir.
— Mais tu n’es pas l’Italien de Chameleon ?
— Tu es amateur de films pornos ?
Tarantino est très sensible aux séquences d’émotion. Je l’ai compris tout de suite.
— Combien de jours a mis John Leslie pour tourner ce film ?
— Cinq jours, et deux semaines de répétitions où tout le monde a bossé gratos parce qu’il
n’y avait pas d’argent.
— John est un génie, répondit-il sidéré.
Ne pas prendre clairement en compte l’existence de notre travail, c’est ce qui revient à nous
refuser en grande partie la possibilité de former de véritables professionnels dans le secteur
porno.
Une fille peut faire du hard son métier tant qu’elle ne se fait pas trop remarquer. Mais
quand viendra le moment de s’affirmer, elle se heurtera à bon nombre de problèmes : le
mépris de la société, la solitude, la difficulté d’avoir une vie sentimentale, sans parler d’une
relation stable ou d’une famille. C’est pour cette raison que, dans la grande majorité des cas,
les actrices ne font qu’une courte carrière avant de disparaître complètement.

Notre milieu est toléré par la légalité mais il n’est rien de plus raciste que le concept de
tolérance !
Le porno et ses avatars

D ANS notre milieu, on dit « intelligence is not requested ! » pour devenir acteur de film
hard, mais ça n’implique pas qu’on soit forcé d’être bête !
J’ai rencontré des acteurs pornos qui étaient aussi intelligents qu’honnêtes et dignes. De
même qu’en dehors de mon secteur, j’ai croisé des gens réputés être d’honnêtes travailleurs,
mais qui se sont avérés de parfaites canailles et des escrocs. L’habit ne fait pas le moine et je
me suis imposé depuis belle lurette de ne pas me faire d’opinion sur les gens par ouï-dire,
mais en les rencontrant et en apprenant à les connaître.

Au cours de ma carrière, j’ai été acteur, producteur et réalisateur, mais la place que je
préfère est décidément devant la caméra. J’ai vécu ma passion pour le sexe à la première
personne ; les émotions ressenties devant des filles sublimes avec lesquelles j’allais faire
l’amour, je ne les ai jamais éprouvées en tant que réalisateur. C’est la raison pour laquelle je
me sens bien plus proche des acteurs que des réalisateurs ou des producteurs. Les années
d’expérience accumulées devant la caméra me permettent de vous assurer qu’actrices et
acteurs de films pornographiques méritent dans l’absolu plus de respect que toutes les autres
personnes qui gravitent dans le milieu du hard.
C’est bien sûr très beau d’avoir la possibilité de travailler en faisant l’amour. Mais on se
retrouve parfois sur un mauvais tournage, ou dans de piètres conditions physiques, et tout à
coup, tout est remis en question.
Vous êtes-vous jamais demandé ce que peut signifier pour une actrice d’arriver sur le
plateau et d’avoir au programme une scène anale multiple, éventuellement avec des acteurs
super bien montés, alors qu’elle n’est pas du tout d’humeur à affronter ce genre de situation
car, ce jour-là, cette fille qui est quelqu’un comme tout le monde a d’autres soucis ? Pourtant,
elle doit le faire.
Pour un homme, c’est à peu près pareil. Je suis tout à fait d’accord avec le proverbe
napolitain « u cazz nun vo pensier », c’est-à-dire « la bite ne veut pas de pensée ». Imaginez-
vous un instant combien on peut se sentir nu devant une femme et une équipe de tournage
quand on n’a pas la moindre envie de faire l’amour, comme cela peut arriver dans la vie de
tous les jours, y compris avec son amie ou sa femme. La grande différence est qu’avec sa
compagne, on va prendre son temps ou inventer un mal de crâne, mais sur un plateau,
impossible d’user de ce genre d’excuses. Le délai dont on dispose pour avoir ou retrouver une
érection est infime, sans parler de la gêne et de la nervosité suscitées. En plus, vous avez
parfaitement conscience que les filles ou les techniciens que vous avez en face de vous n’ont
pas l’intention d’y passer la nuit par votre faute. Là, croyez-moi, votre dignité d’homme en
prend un sacré coup !
C’est un métier particulièrement usant, tant sur le plan psychologique que physique. Ne
serait-ce qu’à cause d’une règle fort simple qui vaut pour tous les acteurs et actrices : every
day you work, you get money.
Nous sommes payés à la prestation et nous n’avons aucune assurance chômage ou
maladie, en cas de grippe ou d’entorse de la cheville, par exemple.
De surcroît, aujourd’hui, les rythmes de travail d’un acteur porno se sont adaptés à la
frénésie ambiante.
Il y a vingt ans, lorsque j’ai commencé, il était rare de tourner des films qui aient plus de
trois ou quatre scènes de cul, et surtout, le tournage durait peu de temps car on filmait sur
pellicule. Or celle-ci ne permettait pas de longues prises de vue pour des raisons techniques
et financières. Quant aux postures, elles étaient très standard et correspondaient en fait à la
réalité du sexe domestique.
Le métier d’acteur porno est devenu de plus en plus astreignant pour les hommes, mais
surtout pour les femmes. Nous sommes soumis à une exploitation physique qui est parfois
impensable. Aujourd’hui, ce boulot est vraiment épuisant. Avec l’arrivée de la vidéo, le coût
des prises de vue est devenu dérisoire et les réalisateurs ont la possibilité de tourner sans
couper durant au moins une heure. Les séquences hard se sont adaptées à la vogue de
l’extrême, comme le sport. Autrefois, les actrices qui pratiquaient la pénétration anale étaient
une rareté, aujourd’hui c’est indispensable pour une fille qui a envie de devenir actrice porno.
La moitié des actrices pratiquent déjà la double pénétration anale, et certaines la triple. Cette
ancienne pratique, à savoir un dans le vagin et un dans l’anus, est démodée. Il est fait de plus
en plus de place aux scènes exclusivement sexuelles et de moins en moins à l’histoire. Les
rythmes sont massacrants, en particulier depuis qu’est apparue la technique du gonzo, dite
aussi « pro-am », soit un moyen terme entre l’amateurisme, qui fait référence aux vidéos
domestiques, et le professionnalisme, qui emploie des acteurs professionnels. Ici, le
cameraman filme la scène de sexe en plans subjectifs, ainsi l’actrice semble faire l’amour avec
la caméra. Cette technique crée chez le spectateur l’illusion qu’elle le fait directement avec
lui. Elle est née il y a une dizaine d’années, se limitant à quelques prises de vue en caméra
subjective, pour en arriver aujourd’hui à supprimer tous les cadrages classiques,
champs/contrechamps, plans d’ensemble, etc. Il n’est plus du tout besoin de scènes jouées ni
de dialogues écrits, tout est basé sur l’improvisation. Ce sont surtout des scènes de cul.
Le cameraman traditionnel, qui venait souvent de la télévision, a été complètement
supplanté. Son rôle n’est plus seulement celui de simple opérateur, mais il tire concrètement
les ficelles de la réalisation de tout le tournage. Il arrive même parfois de le voir entrer en
scène : on voit sa main entrer dans le champ pour toucher le corps de l’actrice, la caméra se
baisse pour faire un plan subjectif sur l’actrice en train de lui tailler une pipe. Petit à petit,
cela a entraîné une mutation de l’acteur qui, du cameraman au réalisateur, assume
simultanément tous les postes.

Le gonzo a changé le porno au même titre que le reality-show a changé la télévision : la


façon de voir un produit confectionné en série à l’intérieur d’un téléviseur se transforme,
dans les deux cas, en un mirage accessible dont le spectateur se sent acteur, car l’image joue
simultanément sur le côté voyeuriste et le penchant exhibitionniste, contradiction typique de
l’évolution moderne du public télévisuel.
Le gonzo a progressivement favorisé le développement du genre « all sex » qui, au cours
des deux trois dernières années, est devenu le genre le plus regardé dans ce domaine. Quatre-
vingt dix pour cent des producteurs de films pornos l’ont désormais adopté et les recettes ont
été multipliées de mille pour cent.
Cette technique est, d’un certain côté, absolument géniale et exploite à fond, au maximum
des possibilités, l’identification cathartique. Mais d’un autre, en ayant réduit au minimum les
coûts de production, n’importe qui s’est mis à être producteur, y compris des acteurs avec à
peine trois films derrière eux, aucune expérience, sans parler de l’intrusion dans le milieu
d’un paquet d’individus louches. Il est très facile de produire un film dans ces conditions. Il
suffit de quelques milliers d’euros, une ou deux filles et un appartement où tourner les
scènes. Ensuite, si vous faites les bons choix stratégiques, vous pouvez éventuellement
gagner pas mal d’argent. C’est pourquoi beaucoup d’escrocs qui veulent avoir de l’argent
facile se lancent sur le marché avec des produits qui sont proprement dégueulasses à tous
points de vue. Aux USA, où le concept de low cost (petit budget) a pris naissance, certains
arrivent à tourner deux films en une seule journée !

Si je devais définir aujourd’hui en trois mots ce que l’on demande aux acteurs pornos, ce
serait « FUCK FUCK FUCK » avec toutes les conséquences que cela comporte. Les filles
n’arrivent presque jamais sur le plateau à cent pour cent de leurs conditions physiques. Elles
ont souvent des problèmes à cause de scènes de cul éreintantes, tournées en vitesse et à la
chaîne. Si elles doivent faire une double pénétration anale le matin et, sur un autre tournage,
une double pénétration vaginale l’après-midi, vous imaginez dans quel état elles arrivent le
lendemain ! Mais elles continuent à travailler, probablement parce qu’elles veulent vite se
faire beaucoup de fric. À ce rythme, au bout d’une semaine, elles sont hors d’usage.
J’ai rencontré plusieurs filles qui ont dû se faire recoudre l’anus pour ne pas avoir compris
quand il était temps de s’arrêter. Les acteurs sont fatigués et dépressifs à cause de ces
rythmes forcenés. Sans compter la transmission de toutes les maladies contagieuses qui
deviennent chroniques car on n’a pas le temps de les soigner.

Côté chronique, j’en sais quelque chose. Après avoir travaillé pendant plus de dix ans à une
moyenne de deux à trois scènes par jour, environ vingt à vingt-cinq jours par mois ! Comme
la majeure partie des vétérans du porno, je souffre de problèmes de prostate liés aux
sollicitations excessives auxquelles nos rythmes nous soumettent. Le temps de reproduction
du sperme est bien plus lent que ce que réclame la production cinématographique !
Je vous sens piaffer d’impatience pour savoir s’il y a une recette pour tenir le rythme. Eh
bien, je vous la livre : mixez un litre de lait, cinq œufs, deux bananes et des protéines en
poudre, à boire tous les matins au petit-déjeuner. Et faites-en bon usage !
Voilà. Quand je parle de la gestion que les acteurs pornos doivent avoir d’eux-mêmes,
j’entends la complexité de toute cette série de facteurs dont ils doivent tenir compte dans leur
intérêt. La dépression nerveuse les guette et la surexposition est un boomerang extrêmement
dangereux. De nos jours, bien plus qu’il y a quelques années.
Rocco et ses sœurs

L ORSQUE j’ai commencé à faire ce métier, j’ai eu la chance de travailler avec nombre de stars
du porno qui devaient leur succès à la grande expérience qu’elles avaient accumulée
durant des années. La première de ces stars fut Moana. C’était début 1986 à Rome, pour son
premier film Fantastica Moana. En ce qui me concerne, c’était mon deuxième engagement.
Une fille très douce, très grande, avec de longs cheveux naturellement blonds, un physique
athlétique et dotée d’une allure et d’une féminité à vous couper le souffle. Avec Moana, un
rapport formidable et un grand feeling se sont tout de suite installés entre nous et, par la
suite, elle a voulu que je sois son partenaire dans tous ses films.
Moana était quelqu’un de très réservé dans la vie et surtout sur le plateau. Pendant les
pauses, elle allait toujours dans sa loge et j’étais le seul à qui elle permettait d’entrer dans la
pièce. Nous avions de longues conversations sur l’aviation et le sport. Dans l’ensemble, nous
partagions les mêmes passions sportives.
Dans ses premiers films, elle était très timide, ce qui est typique des Italiennes. Elle ne se
laissait pas aller devant l’équipe, elle avait un peu honte. Ensuite, après ses premiers films
aux USA, Moana a complètement changé. Elle avait beaucoup appris sur son métier et elle
avait compris le genre de travail qu’elle devait faire sur elle-même pour en tirer le meilleur
parti. Aussi, dès qu’elle est rentrée, avec sa beauté, elle est instantanément devenue la plus
grande star italienne du porno de tous les temps. Y compris du futur ! car lorsque cette fille
magnifique est venue à manquer, le panorama italien n’a plus jamais réussi à en trouver une
autre et je crois sincèrement qu’elle est irremplaçable.

Kelly Stafford. Kelly Stafford est une merveilleuse petite Anglaise avec qui j’ai tourné
quelques-uns de mes plus beaux films de ces dernières années. Nous avions un rapport
absolument incroyable. C’était une véritable passionnée et une fille parfaitement
imprévisible, au sens le plus concret du terme. La première fois que je lui ai proposé de
tourner avec moi, elle a accepté, mais elle n’a jamais voulu être payée. Au début, je lui ai
expliqué que ce film allait être vendu dans plusieurs pays, qu’il allait rapporter de l’argent et
qu’il était donc logique qu’elle soit rémunérée.
— C’est hors de question, a-t-elle simplement répondu. Je me suis tellement amusée sur ce
tournage que je n’accepterai pas un sou !
Nous avons ensuite tourné ensemble encore quatre ou cinq films et elle refusait à chaque
fois l’argent que je lui offrais. Une fois rentré à Budapest, je lui ai envoyé quinze mille livres
sterling. Pour moi, tout travail mérite salaire. Le prix moyen d’une scène est entre cinq cents
et mille dollars, j’ai mis un point d’honneur à ce qu’elle touche mille livres par scène.

Avec Kelly, nous avons tourné des films vraiment dingues, mais lorsque j’ai fait sa
connaissance, j’ai cru qu’elle avait des problèmes de stabilité psychique. Après, je me suis
rendu compte en revanche qu’elle adorait jouer des tours pendables. Elle faisait partie de
cette catégorie d’actrices totalement atypiques. Avant chaque scène, elle faisait comme si tout
d’un coup, elle ne savait plus pourquoi elle était là ; elle faisait une quantité impressionnante
de caprices, à tel point qu’une fois, j’ai pété les plombs.
— On remballe, ça suffit.
— Mais tu ne comprends pas que je le fais exprès ? me rétorque-t-elle. Ça me fait jouir de
me sentir forcée.
Elle avait besoin de créer autour d’elle une atmosphère où tous les équilibres sautaient.
Elle sortait des phrases du genre :
— Ils me dégoûtent ces acteurs qui me baisent de manière trop professionnelle.
Une fois, elle était assise sur l’acteur en pénétration anale, mais, bras croisés, elle avait l’air
s’ennuyer ferme. Je tournais, je lui ai demandé de réagir, de donner des expressions à la
caméra.
— Lesquelles tu veux dans la gamme star porno ?
— Kelly, s’il te plaît.
— C’est quand même pas ma faute si je sens rien !
Blessé dans sa dignité d’homme, l’acteur la repousse, il se lève brusquement, l’empoigne
par les cheveux et la traîne à travers la pièce. Kelly était souriante et satisfaite.
— Ah, il se passe enfin quelque chose d’intéressant !
Kelly parvenait à donner une âme, une profondeur à ses personnages par la force de son
interprétation. Pendant le tournage d’un film où elle jouait le rôle d’une teenager – elle avait
dix-huit ans dans la vie et dans le rôle – séduite par un homme d’âge moyen interprété par
Alain Poudensan, elle joua la perversion avec son partenaire à tel point qu’il en fut bouleversé
ainsi que toute l’équipe. Elle l’a agressé physiquement, l’a giflé violemment, faisant voler ses
lunettes qui sont allées s’écraser contre le mur. Tout en continuant de se faire baiser et en
maintenant son débit d’insultes et d’agressivité. À la fin de la journée, l’acteur était terrorisé,
il a quitté le tournage le soir même, en décrétant que, de toute sa carrière, il ne lui était
jamais arrivé une chose pareille et qu’il ne bosserait plus jamais avec moi. La situation était
parfaitement absurde, mais si elle avait expliqué à l’équipe les intentions qu’elle voulait
incarner, elle aurait perdu sa spontanéité et son intensité.
Pour moi, elle représente le summum de l’interprétation des scènes de sexe. Très peu
d’acteurs hard ont la capacité de donner de l’envergure à un personnage en train de faire
l’amour. Je voudrais dire à ceux qui prétendaient que Kelly était psychopathe qu’elle est
certes ingérable sur un plateau, mais qu’elle a été de loin la meilleure pour me procurer des
émotions de l’autre côté de l’objectif. Sa méthode était trop en avance pour nos plateaux et
créait pas mal de problèmes. Très peu d’acteurs ont réussi à travailler avec elle.
Elle détestait ressembler à une star porno classique ou travailler sur un planning structuré,
elle faisait tout pour démolir la concentration de l’équipe. Déstabiliser le tournage nourrissait
son énergie sexuelle, résolument non conventionnelle.
Mais surtout, Kelly crevait l’écran. Son charisme était hors du commun. Les films avec
Kelly demeureront parmi les plus originaux de ma filmographie et elle restera un personnage
totalement inclassable dans l’histoire de la pornographie.

À part Kelly, je crois de toute façon que les Anglaises en général sont plus douées pour ce
métier, tout au moins d’après mon expérience directe. La sexualité ne représente pas un
problème pour elles, au contraire. Elles savent prendre des initiatives et n’ont pas besoin
d’indications. Elles ne sont peut-être pas les plus jolies, mais ce sont celles qui dégagent le
plus d’énergie sexuelle devant une caméra.
Les stars du porno américaines des années 70, de Linda Lovelace à nos jours, ont fait
l’histoire du porno. Elles ont toujours été parmi les plus belles filles du monde. Elles jouent
avec une réelle facilité, elles réagissent très bien. J’ai toujours soutenu que faire un film avec
elles était une aubaine tant pour le réalisateur que pour l’acteur. Ce sont elles qui font tout, il
n’est nul besoin de les diriger. Il faut, malgré tout, faire une remarque importante.
Aux États-Unis, la pensée des gens est fortement teintée de provincialisme. Le poids de la
considération sociale est très fort et, surtout, les médias renforcent cette attitude. Les
Américains vivent tous de manière très conflictuelle. J’ai vu beaucoup d’actrices brisées et ne
sachant plus où elles en étaient à cause de cette pesanteur. En dix ans de production aux
États-Unis, j’ai assisté une infinité de fois à des scènes à la limite du pathétique. Une fille est
arrivée sur le tournage avec une violente envie de sexe extrême, éventuellement plusieurs
hommes à la fois, et de scènes frisant l’illégalité. Pourtant, le lendemain, elle est arrivée en
larmes parce qu’elle voulait une famille et donc arrêter ce métier.
Au début, je prenais ce genre de réactions pour d’authentiques crises, j’en étais
sincèrement bouleversé. Mais à force de voir la même situation se répéter, avec les mêmes
évolutions, je me suis rendu compte que c’était leur façon de défouler le conflit entre leur
personnalité et les modèles comportementaux imposés par la société.

Les Européennes, si l’on peut dire, ne peuvent pas se définir en bloc, elles ont toutes
quelque chose de différent. Par certains côtés, elles sont le moyen terme entre les
Américaines et les filles de l’Est. L’Italie n’a jamais accueilli beaucoup d’Européennes dans ce
milieu. Certains pays plus libres, l’Allemagne, la Hollande et la France, ont eu par moments
des têtes d’affiche, mais sans grand relief. L’Italie est de loin la moins représentative. Alors
qu’elle ne fait qu’un peu plus de la moitié de l’Italie, l’Espagne a bien plus d’actrices. Le fait
d’héberger l’État du Vatican générerait-il une inhibition ?
La véritable mutation du porno a lieu dans les années 90. Dès la chute du mur de Berlin,
les filles de l’Est envahissent le marché. Aujourd’hui, elles sont employées à quatre-vingt-dix
pour cent sur les productions européennes et au moins à quarante ou cinquante pour cent
aux États-Unis.
Depuis plus de treize ans, je filme des Hongroises, des Tchèques, des Slovaques, des
Polonaises, des Ukrainiennes et des Roumaines, entre Budapest et Prague. Au contact de ces
cultures, j’ai constaté une différence surprenante entre leur héritage culturel et le nôtre. À
l’Est, le porno n’est considéré que comme un moyen pratique et distrayant de faire du fric
rapidement pour payer ses études ou, le cas échéant, pour améliorer son train de vie et celui
de sa famille. Aucun facteur de caractère moral ou psychologique n’intervient dans les
jugements vis-à-vis de ce genre de boulot.

En dehors du fait que ma femme est hongroise, j’entretiens avec la Hongrie un lien affectif
particulier car c’est ici que j’ai tourné mon premier film en tant qu’acteur, réalisateur et
producteur, Rocco et les histoires vraies (1 et 2). Le film a été tourné en janvier 1993 et le
titre souligne le fait que, ce que je veux voir et faire voir dans un film porno, n’est que du
« sexe vrai ».
L’agence m’a déclaré que beaucoup de filles étaient venues au casting, habituées au nu ou
aux photos de mode, mais aucune n’avait jamais fait de porno auparavant. Il ne dépendait
que de moi de savoir leur présenter de manière à ce qu’elles acceptent. Cette situation me
rendait un peu tendu, je savais que je ne trouverai pas les mots qu’il fallait à chacune tant que
je ne l’aurai pas en face de moi. Au fur et à mesure qu’elles entraient, je demandais si elles
pouvaient se montrer nues et elles, sans la moindre gêne, elles se déshabillaient aussitôt.
Mais la plupart d’entre elles ne parlaient pas anglais et, assez vite, je posais la question fatale.
— Tu serais d’accord pour faire l’amour devant la caméra ?
La réponse fut la même pour toutes. Soit elles disaient oui, soit elles acquiesçaient en
silence. Incroyable. Sur plus de cinquante filles interrogées ce jour-là, pas une n’a dit non. La
chose me laissait passablement perplexe, je ne pouvais pas croire que toutes étaient
sérieuses. Dans le doute, j’en ai sélectionné plus de trente puisque, me suis-je dit, comme la
plupart ne viendront pas, il en restera bien quatre ou cinq. Le problème fut inverse, les
trente-trois filles se sont pointées. Avec les garçons, j’ai eu plus de problèmes. Aucun de ceux
qui avaient été choisis n’est parvenu à tourner de scènes convaincantes. Au point que j’ai dû
me charger de toutes les scènes des deux films. C’était marrant mais très dur. Les prises de
vue ont duré huit longs jours durant lesquels j’ai maigri de sept kilos. Au cours des dernières
scènes, mon visage était tellement creusé qu’il n’était plus raccord avec celui des plans
d’avant !

En République Tchèque, je me sens plutôt un pionnier.


J’allais trouver mon pote Claudio, aujourd’hui à la tête de la plus grande agence de modèles
pornos, la Bohême Agency. J’étais à Prague pour un casting et, au bout de quatre heures
d’attente, pas une fille ne s’était présentée. Du coup, Claudio et moi sommes allés boire un
verre dans une boîte. Le propriétaire me reconnaît et m’invite à réaliser un film dans son
établissement.
— Et les filles ? fut évidemment ma réponse.
— Prends ce que tu veux, répondit-il en indiquant son parterre.
J’avais de sérieux doutes. Je lui propose néanmoins de tourner le soir même et je file à
l’hôtel prendre la caméra. Il me fait préparer une loge et commence à m’envoyer cinq filles
l’une après l’autre. Je suis rentré en Italie, j’ai chargé le matériel de production et je suis
reparti pour Prague où j’ai réalisé Prague by night, un film situé dans cinq boîtes différentes.
Les propriétaires m’ont aidé pour les filles et prêté gratuitement leur établissement en
échange de la pub que je leur faisais en filmant les enseignes de leurs boîtes.
Pendant le tournage de ces deux films, j’ai beaucoup parlé avec ces filles. Je les interrogeais
sur leur vie, les raisons pour lesquelles elles avaient accepté de participer au film alors
qu’elles n’étaient pas actrices pornos. Ce qui me fascinait, c’était leur absolu naturel pour
parler du sujet. Elles ne m’ont jamais donné l’impression d’être gênées. Elles argumentaient
sans chercher de subterfuges tordus, caractéristiques des sociétés hypocrites.

J’ignore d’où vient leur approche du sexe, presque embarrassante parfois, vu la


distanciation qu’elle communique. Il ne s’agit même pas de liberté sexuelle proprement dite,
c’est quelque chose d’autre et sans aucun doute, une façon de penser très loin de nous. Peut-
être parce que sous les régimes communistes, le sexe était l’une des choses les moins
contrôlées. Ou parce que, comme l’expliquent bien des gens qui ont été jeunes sous ces
régimes, c’était la seule distraction !
Hier, aujourd’hui et demain

L Aconcurrence s’est frotté les mains quand j’ai arrêté ma carrière ! Il n’était pourtant pas
rare que j’entende aussi un autre son de cloche.
— Tes films marchent parce que tu y es, c’est toi que les gens veulent voir.

Chaque fois que je fais un film, notre unique préoccupation, avec mon cousin Gabriel qui
est à mes côtés depuis plus de dix ans, ce n’est jamais l’intrigue du film, les filles, les
reconstitutions, mais les acteurs ! Ils sont devenus une inconnue. Cela vous semblera peut-
être exagéré, mais nous avons besoin que les acteurs soient fiables pour mener le tournage à
terme. Tant que je l’étais moi-même, ces problèmes ne me touchaient que de manière
marginale car je prenais en charge tout le poids de la production. Je ne m’inquiétais pas des
autres mecs puisque c’était moi qui faisais les scènes importantes. Mais lorsque j’ai arrêté de
jouer, mon nouveau challenge a été de tenter de faire un film compétitif sans Rocco. Au
début de mes aventures dans la réalisation seule, la grosse erreur que je commettais en
dirigeant les acteurs était de me chercher dans les autres, de guetter chez eux les mêmes
émotions et les mêmes sensations que quand j’étais devant la caméra. J’ai donc commencé à
travailler sur leur véritable personnalité en leur taillant des rôles sur mesure.
Malheureusement, le problème qui afflige depuis toujours l’industrie du porno, c’est
l’insuffisance d’acteurs fiables et professionnels. Pour preuve de la difficulté de faire
correctement ce métier, on ne peut que constater qu’au cours de toutes ces années, le nombre
des stars masculines n’a jamais réellement augmenté.
Diriger procure néanmoins de grandes satisfactions, même si j’admets qu’au début, ça a été
dur. C’était très frustrant de ne devoir vivre ces scènes que de l’extérieur. Aujourd’hui, le
naturel n’existe plus sur un tournage. Le manque d’assurance de l’homme moderne en
général et de cette société basée sur la performance a aussi contaminé notre secteur.
L’angoisse de la prestation est le sentiment prédominant. Je ne prends pas de substituts
chimiques associés à l’acte sexuel quand ce n’est pas strictement nécessaire, mais je dois
hélas cohabiter avec. Je m’aperçois tout de suite si quelqu’un a pris quelque chose. Je peux le
déduire de plusieurs détails. Par exemple, certains bandent du début à la fin, y compris
durant la pause, en fumant une cigarette ou en buvant, ils sont perpétuellement en érection
sans fléchir. D’autres ont besoin de se masturber encore pendant une demi-heure avant
d’avoir un orgasme après deux ou trois heures de sexe. Il y a enfin ceux qui réclament sans
arrêt des interruptions pour aller aux toilettes en amenant leur sachet et qui en sortent la
queue toute ragaillardie. Ce sont de nouveaux comportements qu’en vingt ans de métier, je
n’avais jamais vus. En fait, ce qui m’agace, ce n’est pas qu’une érection soit aidée, mais ce
sont les conséquences, à savoir l’absolu manque de passion créé chez l’acteur qui,
indépendamment du stimulant, travaille de manière mécanique et automatique.
Heureusement qu’il y en a encore, comme moi, pour user des bonnes vieilles méthodes. Dans
les moments où l’on perd sa concentration, rien de tel qu’une belle paire de fesses à 90° à
lécher entièrement jusqu’à ce que les niveaux de pression redeviennent stables. Durant ces
vingt ans, j’ai assisté à la mutation des problèmes. Aujourd’hui, c’est incomparablement plus
dur physiquement. Lorsque j’ai commencé, c’était peut-être plus difficile psychologiquement,
mais si je devais dire quelle époque je préfère, je ne saurais laquelle choisir. J’aime encore
certaines choses d’hier, mais ce serait hypocrite de prétendre que je ne trouve plus rien
d’intéressant à présent. Un ancien acteur qui a su s’adapter à la période actuelle, c’est Nacho
Vidal.
J’ai fait sa connaissance il y a pas mal d’années au Bagdad, une boîte bizarre de Barcelone.
D’étranges personnages, très felliniens, bossaient au Bagdad, le nain italien Olly One qui se
délectait de sauter deux sublimes jeunes femmes immenses, un jeune Madrilène qui passait
toutes les nuits avec une bouteille de gaz attachée à la bite, dont il se servait éventuellement
comme d’un arc pour tirer des flèches, et autres créatures insolites. Bref, c’est dans ce cirque
pour adultes que j’ai connu Nacho, qui baisait depuis deux ans sans jamais avoir eu de
défaillance jusqu’au soir où nous nous sommes rencontrés. Ma présence l’a inhibé. Du coup,
après le spectacle, il est sorti fou de rage. Ça ne lui était jamais arrivé avant, cherchait-il à se
justifier. Mais je n’avais pas besoin d’explications. On voyait qu’il avait du charisme, c’était
un bon, un type qui avait du talent, et je lui ai demandé s’il voulait essayer de tourner dans un
film. Il ne se l’est pas fait dire deux fois et, le lendemain matin, il est venu sur le plateau où je
tournais Rocco never dies. La scène était une partouze. Il est arrivé avec sa copine et a tourné
très timidement ses premiers plans. Il restait à l’écart, il ne se mêlait pas aux autres et il ne
donna rien d’extraordinaire. J’étais certain qu’il ne m’avait pas encore montré ce qu’il valait.
Je lui ai proposé de venir avec moi à Budapest. Et en effet, là-bas, il m’a prouvé que je n’avais
pas eu tort.
À peine arrivé, il a pris confiance en lui et a fait preuve de toutes les qualités qui font d’un
acteur une véritable star du porno.

Nacho était un passionné, doté d’une concentration hors du commun. Il était


charismatique, il plaisait aux femmes et aux hommes, et n’importe quel rôle lui allait comme
un gant. Je me souviens d’une scène de sodomie de quatre ou cinq heures avec une fille qui
ne cessait d’avoir des pertes fécales. Elle n’en était même pas gênée tant Nacho n’arrêtait pas
de balancer des vannes et de la faire rire. Il n’a jamais renoncé. Chaque fois, il allait se laver
et recommençait comme si de rien n’était, et sans jamais débander.
Au bout de deux ans passés avec moi, au fur et à mesure que les films sortaient, tous les
producteurs se sont mis à appeler Nacho. En peu de temps, il est devenu la star la plus
demandée du monde. Il naviguait sans arrêt entre les États-Unis et l’Europe.
Grimper au sommet, quand on a les qualités de Nacho, est sans aucun doute plus facile,
mais y rester est une autre paire de manches. Il est si contraignant d’être performant à
chaque prise que la pression à laquelle on est soumis devient très pesante si l’on n’est pas
capable de la gérer. C’est hélas ce qui est arrivé à Nacho Vidal. Il ne supportait plus le
harcèlement médiatique qu’il subissait. Il ne savait plus où il en était et il a décidé d’arrêter.
Dommage, car il était sans conteste destiné à une grande carrière.
Ceux qui pensent que le succès d’un acteur porno est directement proportionnel à la taille
de sa queue n’ont à l’évidence pas assez d’imagination pour comprendre le métier dont nous
parlons.
Naturellement, si on est super bien monté, on part déjà avec quelque chose en plus. Les
cameramen disent que c’est plus photogénique à filmer et les réalisateurs disent qu’une
grosse queue crée plus l’illusion du plaisir. Mais ce n’est pas tout. Connaître en plus quelques
langues, de préférence l’anglais, vous aide aussi.
Pourtant, comme pour tout dans la vie, pour assimiler ce métier, il faut de l’humilité. Si elle
vous fait défaut, vous ne pourrez jamais apprendre.
Mais le vrai secret pour éviter ce qui est arrivé à Nacho, c’est de savoir garder son équilibre
psychologique. C’est un point crucial, c’est là que vous vous faites avoir si vous ne savez pas
vous gérer. Apprendre à se connaître, soi et ses limites, vous permet d’avancer dans votre
boulot. Apprendre à choisir les gens qui peuvent vous enseigner quelque chose. À ceux-ci,
donnez-vous sans mégoter, vous en serez payé au centuple.

Durant les scènes hard, il est essentiel de savoir dissocier ses pensées, un peu comme dans
une discipline orientale. Moi, par exemple, je focalise à cinquante pour cent sur ma
partenaire. Les femmes sont différentes, elles ont besoin d’attention, de préliminaires, il faut
leur faire sentir que vous êtes présent. Pendant le rapport, serrez-la contre vous, aussi bien
avec vos jambes que dans vos bras, cherchez à instaurer un vrai feeling, et surtout, surtout,
ne croyez qu’une star porno soit prête à tout sous prétexte qu’elle est payée. Regardez-la dans
les yeux. Il est fondamental que votre partenaire se sente toujours uniquement avec vous. La
chose se complique s’il y en a plus d’une. Réussir à prendre soin de plusieurs femmes
requiert une sacrée expérience. À trente pour cent, en revanche, c’est votre côté artistique qui
fera la différence. N’attendez pas que ce soit le réalisateur qui vous dise ce que vous devez
faire. Prenez des initiatives, mais ne cherchez pas à en faire trop. Il n’y a rien de mieux ni de
plus efficace que de s’exciter pour de vrai. Faites ce voyage à la recherche du plaisir avec votre
partenaire. Les vingt pour cent restants sont composés par votre réserve d’énergie et votre
habileté à maîtriser tout ce que vous êtes en train de faire, afin de pouvoir répondre à
n’importe quelle indication du réalisateur ou résoudre n’importe quel problème sans jamais
perdre le contrôle de la situation. Il est très important de ne pas faire sentir à votre partenaire
qu’une partie de vous est forcément ailleurs, ce qui est inévitable devant un objectif. Ne
jamais se laisser prendre au dépourvu, par exemple en ne s’étant pas encore lavé ou en ne
sachant pas vos répliques alors que le tournage est sur le point de commencer. Soyez en
avance, mieux vaut cinq minutes trop tôt que trop tard. Tout ce que vous devez faire pour
vous, faites-le avant vos scènes, mais quand ça démarre, ne songez qu’à vous donner à cent
pour cent. Si l’on a des problèmes d’érection, ce n’est jamais la faute de votre partenaire,
même si elle n’est pas à votre goût ou qu’elle est antipathique et malgracieuse. Un homme
n’a pas d’excuses. Pire encore, si vous bandez et que vous vous arrêtez pour discuter avec le
réalisateur en descendant la fille.
— Moi je fais mon boulot, tu vois bien que je bande ! C’est elle qui est nulle.
En début de carrière, évitez de vous exciter sur un plateau avec quelqu’un d’autre qu’avec
votre partenaire. C’est la pire des erreurs à commettre ! D’abord parce que l’excitation dure
peu de temps et que, au moment où vous reviendrez à l’actrice avec qui vous devez jouer,
vous aurez un gros problème. À moins que vous ne fassiez comme Don Fernando, un acteur
mexicain de nationalité américaine qui, avant d’éjaculer, mettait un petit journal porno
japonais sur le visage de sa partenaire !!!
Autre règle d’or : ne jamais tomber amoureux de ses partenaires. Il m’est naturellement
arrivé souvent de faire l’amour et d’éprouver un super feeling avec des actrices, avec qui
j’aurais pu vivre plus qu’une scène de cul sur un tournage. Chaque fois que l’occasion s’est
présentée, j’ai tâché de réprimer mon élan et cette sensation d’osmose. J’ai eu de profondes
relations d’amitié avec certaines filles, mais je ne suis jamais tombé amoureux d’aucune
d’entre elles. J’ai toujours séparé ma vie affective du travail. À mes débuts, je suis sorti avec
une actrice française après avoir partagé des moments privilégiés avec elle. Mais le
lendemain, sur le plateau, lorsque j’ai dû jouer avec d’autres filles, les problèmes me sont
tombés dessus.
— T’es un salaud ! me disait-elle pendant que je faisais l’amour avec l’autre. Elle te plaît
plus, pas vrai !
C’est là que j’ai compris que mélanger boulot et vie privée était une erreur monumentale.
Un acteur porno doit réussir à faire l’amour sans tomber amoureux, uniquement par désir
sexuel. Mais cela ne signifie pas qu’il ne faut pas déployer toute la gamme des sentiments !

Pour devenir un vrai professionnel, il faut réussir à ne pas amener sa personnalité sur le
plateau. Sur un tournage, seule la partie la plus lucide de votre bon sens et de votre morale
est utile, à savoir la raison et la dignité. En revanche, votre personnalité pourrait s’avérer
votre pire ennemie dans certaines circonstances.
Il est vrai que le physique a son importance et il ne serait pas très érotique de parler
d’athlètes du sexe, mais en ce qui me concerne, je peux dire qu’on peut souvent terminer le
souffle court ou courbaturé si l’on ne s’est pas suffisamment entraîné à tenir les rythmes
d’une véritable star du porno.

Règle numéro un : le réalisateur ne compte que sur vous pour mener à bien la scène. Vous
aurez donc compris que le maître mot à garder présent à l’esprit est « générosité ».
Si vous parvenez à mettre en pratique une partie de ces, disons, recommandations pour la
« parfaite porno star », vous êtes sur la bonne voie.

*
* *

L’autre difficulté touche au sens des responsabilités qu’il faut avoir face à la condition
proprement dite d’être une star porno, avec tout ce que cela comporte, indépendamment de
l’époque et de l’endroit où l’on se trouve. Sur un tournage, on s’amuse vraiment beaucoup.
Mais dès que les projecteurs et les caméras s’éteignent, vous vous retrouvez seul avec vos
doutes. Dans la société actuelle, un acteur de films pornos est accablé de solitude. Il faut être
psychologiquement assez fort pour ne pas se laisser démolir. Depuis que je fais ce métier, j’ai
rencontré beaucoup d’actrices et plusieurs acteurs qui se sont déglingués jusqu’à sombrer.
À présent, la reconnaissance du public commence à se manifester. Les gens n’ont plus
honte de vous arrêter dans la rue pour vous saluer ou vous demander un autographe car, au
moins une fois dans leur vie, bon nombre d’hommes et un pourcentage non négligeable de
femmes se sont branlés en regardant un film porno. Il ne faut pourtant pas se laisser aller à
un enthousiasme inconsidéré : dans l’imaginaire collectif, nous resterons encore longtemps
des gens hors norme, dans un sens qui n’est pas forcément positif.
Vingt ans de carrière,
vingt ans de passion

L A décision de devenir acteur porno n’a pas été simple à prendre. Certains de mes frères
l’ont très mal encaissée. Ils ne comprenaient pas cette volonté et ils comprenaient encore
moins comment ma mère avait pu me laisser devenir acteur porno. Je n’ai été tranquillisé
que lorsque j’ai eu l’accord de mes parents, et en particulier celui de ma mère, la seule, à dire
vrai, qui aurait pu me conduire à de sérieuses hésitations. L’accord de tous les autres n’était
pas fondamental quant à mes choix de vie. Cela a donné lieu à pas mal de frictions. Avec
notre médecin de famille, pour commencer. Il m’a fait appeler et je m’imaginais déjà ce qu’il
voulait me dire.
— Tu vas t’enfermer dans un ghetto, tu vas être exclu, tu vas…
Au troisième « tu vas », je me suis tiré.
— Bonne journée, docteur !
Sans parler de l’hypocrisie des copains.
— Tu fais bien. Nous aussi, si on pouvait… me disaient-ils, pour mieux me descendre dès
que j’avais le dos tourné.
Aujourd’hui, ce serait peut-être un peu plus facile, mais pas il y a vingt ans. À l’époque,
c’était réellement scandaleux. Les voisins venaient en procession chez ma mère soit pour la
blâmer, soit pour lui remonter le moral.
Carmela, ma mère, a supporté leurs cancaneries sans rien dire durant un certain temps, et
puis un jour, au énième coup de sonnette, elle a ouvert la porte d’un air résolu.
— Écoute, a-t-elle déclaré. Je lui ai fait une bite comme ça – et elle a montré la taille avec
les mains ! – et maintenant, il en fait ce qu’il veut !!!
À compter de ce jour-là, personne ne s’est plus pointé sur notre palier pour plaindre ma
pauvre mère.
Je ne vous cache pas que toute cette animosité m’a fait vivre assez mal les débuts de mon
métier. Moi-même, la première fois que je me suis vu à l’écran, j’ai ressenti une honte
épouvantable parce que tous les tabous enracinés dans ma mentalité d’origine ont d’un seul
coup ressurgi à cet instant. Soudain, je me voyais comme peu d’hommes peuvent se voir dans
la vie, de dos, avec les testicules, les fesses et l’anus en train de s’agiter frénétiquement.
— Mais quelle horreur ! C’est dégueulasse… fut ma première réaction.
Au bout d’un moment, cette gêne et cette honte ont complètement disparu.
Parmi tous les gens qui ont compté dans ma carrière, je dois citer en premier lieu Gabriel
Pontello, alias Supersex, qui, comme je le disais précédemment, a tout de suite cru en moi.

Travailler pour Pontello fut pour moi un honneur et je me donnais totalement pour tenter
de le satisfaire. Pour lui, j’ai tout fait ou presque. Une fois, j’ai fait l’amour avec une fille sur
les patins d’un hélicoptère qui faisait du sur-place à trois ou quatre mètres du sol. Je n’étais
naturellement pas attaché et, de temps en temps, l’hélicoptère qui perdait de l’altitude devait
remonter d’une douzaine de mètres. Lui, il était à terre et filmait.
— Allez, Rocco ! Plus fort ! plus fort ! criait-il derrière la caméra.
Autre scène qui me revient à l’esprit, c’est celle où nous avons failli brûler avec mes deux
partenaires féminines, à cause de l’explosion des bidons d’essence qui devaient servir à
simuler un incendie. Un cascadeur passait avec une voiture sur la rampe au-dessus de nos
têtes et en heurtant les bidons d’essence, il devait créer une pluie de feu tout autour de nous.
Nous étions complètement à poil, sans la moindre protection, et cernés par de l’essence en
flammes.
Le soir au dîner, avec un verre de trop, Pontello, comme à son habitude ne perdait pas une
occasion de nous rappeler que la scène aurait pu être autrement meilleure si, au lieu de
petites merdes comme nous, c’est lui qui avait joué.
Maintenant j’en ris, mais pour prouver ma gratitude à Pontello d’avoir mis sa confiance en
moi, j’ai risqué ma peau plus d’une fois !
Gabriel était un enfoiré, un fieffé joueur, un baratineur, un type qui aimait s’afficher et qui
aurait fait n’importe quoi pour se faire remarquer, mais je l’adore. Aujourd’hui encore, quand
je le vois, mon cœur se gonfle de souvenirs et d’émotions.
Au restaurant, il avait coutume de sortir sa queue et de se faire branler par ses
accompagnatrices devant tout le monde. C’était un exhibitionniste comme je n’en ai jamais
vu !
Une fois, il m’a mis dans une situation pour le moins embarrassante. À la fin d’un film,
j’avais réservé trente places au restaurant de mon frère, non loin du lieu de tournage. Il était
ravi de nous accueillir et nous attendait. Nous entrons, je présente mon frère à Gabriel.
— C’est ton frangin, cette demi-portion ?
Et il s’est installé. J’étais glacé de gêne. Mon frère Giorgio m’a rassuré.
— Laisse tomber, Rocco, m’a-t-il seulement dit. Ça ne vaut pas la peine…
Au même moment, la femme de mon frère arrive et je la lui présente. Lui, il prend aussitôt
un air navré.
— Oh… Vous avez commis une erreur tragique en vous mariant avec ce type. Comment
avez-vous fait ? Vous êtes aveugle ?… sort-il en me montrant, histoire de souligner
explicitement le fait que ma belle-sœur avait épousé le mauvais frère !
La honte ! Quand je l’ai entendu, j’aurais préféré me fourrer dans un trou de souris et y
crever de rage. Je ne savais si je devais le flanquer dehors ou lui casser la figure pour avoir
mis mon frère et sa femme dans une situation aussi déplaisante. Il est fait comme ça. Sans
parler de quand nous avons bossé ensemble en tant qu’acteurs. Qu’il y ait une, deux ou trois
filles sur le plateau, c’était pareil ; il les prenait toutes et toi, tu étais forcé de te masturber
durant tout le reste de la scène. Ce Supersex était pour le moins un personnage spécial, une
véritable prima donna.

Autre personne à occuper une place notoire dans ma carrière, indubitablement, c’est Teresa
Orlowski, une actrice allemande d’origine polonaise. S’il existait une manière de cloner la
parfaite star porno, c’est elle que je choisirais. Teresa est une femme jusqu’au bout des
ongles, extrêmement sensuelle, dont il émane un érotisme animal. Un corps de vraie femme
qui me rendait d’autant plus fou d’elle qu’elle restait mouillée des heures et des heures. Je ne
l’ai jamais vue utiliser un tube de lubrifiant ni par devant ni par derrière.
La scène la plus inoubliable de ma vie professionnelle avec Teresa s’est déroulée quand ses
nouveaux studios à Hanovre ont ouvert. Il s’agissait d’une partouze avec les stars américaines
des années 80, Erika Boyer, Barbara Dare, Porche Linn, Tracy Adams et le grand Tom Byron.
Les prises de vue ont duré longtemps, nous avons commencé vers dix heures du matin et
avons fini tard le soir, sans interruption. Il surgissait un tas de problèmes dus à l’inexpérience
des techniciens sur les nouveaux équipements et le mari de Teresa passait son temps à nous
faire recommencer la scène indéfiniment.
Les Américains, fous furieux, ne cessaient de réclamer du lubrifiant.
— Lub, please, more lub, fuck more lub !
Et l’un après l’autre, ils abandonnaient le plateau. Le soir, il ne restait plus que Teresa, Tom
et moi. Aussi incroyable que cela paraisse, elle, elle a été trempée tout le temps, sans jamais
mettre une goutte de lubrifiant. Elle avait le sexe et le cul comparables aux chutes du Niagara.
Tom et moi continuions de la prendre. C’était une scène de double pénétration. Jamais elle
n’a dit « stop » tant que son mari n’a pas dit de couper.

Outre sa beauté de brune provocante et son élégance, Teresa était aussi une femme
passionnée par son travail d’actrice et je la considère comme la plus parfaite actrice porno,
selon ma vision personnelle, et la plus grande qui ait jamais existé en Europe.
Avant qu’elle ne quitte ce milieu, nous avions toujours eu un rapport d’amitié très étroit :
j’étais son acteur préféré. À l’époque, j’avais un peu plus de vingt ans et, après le tournage,
elle venait me savonner sous la douche. Elle prenait soin de moi comme si j’étais son fils. Et
son faible à mon égard lui a valu pas mal d’engueulades avec son mari. Souvent, pendant les
reportages photo, à la fin des séances, Teresa voulait que je continue de bouger en la
sodomisant pendant qu’elle se masturbait et elle avait des orgasmes à répétition.
— Teresa ! Teresa ! Arrête ! gueulait son mari en la voyant dans cet état d’excitation.
Alors elle me regardait avec ses grands yeux noirs.
— Ne t’arrête pas, je vais jouir, me murmurait-elle à mi-voix.
Hors de lui, ce qui était souvent le cas, son mari a empoigné l’appareil photo et l’a fracassé
par terre.

Lorsqu’ils se sont séparés (pas par ma faute !), ils ont créé deux productions distinctes.
Un soir, j’ai été invité à dîner par lui. Il y avait la fine fleur des acteurs qu’il était parvenu à
convaincre de ne bosser que pour lui et pas pour Teresa. Au moment où je suis entré, il s’est
levé.
— Rocco, s’est-il exclamé devant tout le monde, si tu t’assois à cette table, ça veut dire que
tu as décidé de ne plus travailler pour Teresa. Mais si tu optes pour elle, ça signifie que tu
n’auras plus de boulot dans le porno.
Il me connaissait et il savait que je n’étais pas du genre à laisser passer un ton aussi
grossier. Je me suis pourtant contenté de prendre acte définitivement de sa bêtise et je suis
parti, en décidant une fois pour toutes de ne travailler qu’avec Teresa.
À compter de ce jour, il s’est lancé dans une campagne contre moi en faisant courir le bruit
que j’avais le sida.

Durant ma carrière, bon nombre de gens m’ont fait mûrir de manière significative, tant sur
le plan humain que professionnel. Parmi ceux-ci, je voudrais citer Michel Ricaud et Alain
Payet, deux réalisateurs français authentiques et passionnés, avec lesquels j’ai commencé et
qui ont beaucoup apporté à notre domaine. Je les ai toujours admirés pour leur
professionnalisme et leur volonté de hausser notre travail à un cran supérieur. Il aussi
compter parmi les bons les réalisateurs Giorgio Grande et Mario Bianchi, et les producteurs
Ugo Matera et Carlo Reali. C’est avec eux que j’ai fait mes débuts lorsque le cinéma était
encore sur pellicule.
J’ai grand plaisir à me souvenir des moments passés auprès de Riccardo Schicchi,
photographe et agent de toutes les grandes stars italiennes du porno, envers lequel je nourris
une profonde estime et une grande admiration. C’est un personnage ambigu, marrant et
imprévisible comme j’en ai rarement connu dans ma vie !
Mario Salieri était un réalisateur foncièrement enthousiaste ; il a cherché à introduire une
originalité qui n’existait pas auparavant dans le cinéma porno, avec des films situés dans la
communauté napolitaine dans une optique néoréaliste. Hélas, nos caractères étaient
incompatibles et nous n’avons que peu bossé ensemble, mais il est néanmoins une des
personnes que j’estime le plus dans ce milieu.

J’ai eu au contraire un feeling extraordinaire avec deux réalisateurs, John Stagliano et Joe
D’Amato, qui m’ont permis de faire mes plus beaux films et de me retrouver à la place que
j’occupe. Avec John, notre amitié est née aux États-Unis. Après le succès de Buttman
Ultimate Workout, nous avons entamé une longue série de films qui m’a permis de faire le
tour du monde. Dès notre premier film, il s’est tout de suite établi entre John et moi une
grande complicité. Vous rendez-vous compte : il n’est pas une seule de ses productions à
laquelle je n’aie participé, jusqu’à son dernier film, Fashionistas, grâce auquel j’ai reçu plus
de dix Oscars aux USA. Il m’a incroyablement fait évoluer, aussi bien dans ma vie
professionnelle qu’en tant qu’homme. J’ai rencontré pas mal de gens dans ce milieu, mais
jamais quelqu’un d’aussi honnête et généreux que lui. Il m’a toujours aidé de son expérience
et de ses conseils, dans ma carrière de réalisateur comme de producteur. Je le considère
comme l’un de mes meilleurs, de mes plus chers amis.

Grâce à Joe D’Amato, j’ai eu la joie d’interpréter les plus grands rôles historiques et en tout
cas les plus célèbres du monde. Par exemple, le premier rôle dans Marco Polo, aux
Philippines, produit par le réalisateur et producteur Luca Damiano. Cette expérience m’a fait
une profonde impression. Nous avons tourné dans les endroits où, trente ans plus tôt, mon
idole, Marlon Brando, avait joué dans Apocalypse Now, et employé une partie de son équipe
de techniciens philippins. Joe m’a offert ensuite la possibilité de tourner bon nombre de
films : Tarzan, Rocky, Torero, Les sept magnifiques, Le marquis de Sade.
Il m’avait vraiment à la bonne.
— Rocco, me disait-il toujours, la différence entre les autres et toi, c’est qu’avec eux, il faut
que je prenne la caméra à l’épaule pour donner du mouvement à la scène, alors qu’avec toi, je
n’utilise que le zoom.
Il me semble encore le voir assis derrière sa caméra, avec son cigare. Joe était quelqu’un
que l’on qualifiait de vrai metteur en scène. Il venait du cinéma traditionnel, il avait une
formidable expérience. Il a probablement été à tous points de vue le plus grand spécialiste du
genre, connu dans le monde entier. Il avait l’esprit d’analyse, il était doté d’une technique de
simplification que je n’ai jamais vue chez un autre réalisateur. Les producteurs se
l’arrachaient. Il pouvait tirer quatre ou cinq films différents d’un seul tournage, rien qu’en
changeant les lumières. Joe m’a beaucoup appris. C’était un véritable artiste. Je dis « était »
car il nous a hélas quittés trop tôt, et, avec lui, le cinéma a perdu l’un de ses grands
représentants.
Alex Derenzi, Antony Spinelli, Henry Pachard, John Leslie, Paul Thomas, T.T. Boy, John Do
et Ron Jeremy sont eux aussi des gens avec qui s’est développée, en dehors du travail, une
belle relation d’estime mutuelle.

Et puis je voudrais parler des acteurs avec lesquels j’ai partagé des journées de pur plaisir
et que je tiens en profonde estime. Avec Roberto Malone, nous avons fait nos débuts
ensemble, la même année ; il fait partie de ceux qui ont fait l’histoire du porno européen. Je
me plais à qualifier cet immense acteur de Robert De Niro du porno. Le doux géant Franco
Roccaforte, dit plus simplement Teo, a été longtemps le seul acteur noir professionnel en
Europe ; toutes les plus belles filles du porno – et les autres – étaient en adoration devant lui.
Zenza Raggi, ou plutôt Karim, est sans conteste un des acteurs les plus sympas ; il est doté
d’une technique en béton, tant comme acteur que comme amant. Je suis certain qu’il n’aurait
pas l’ombre d’un problème pour jouer dans des films traditionnels, même s’il avait pu tout
aussi bien envisager un bel avenir dans le foot !
Mais mon plus cher ami, mon compagnon de bataille avec qui j’ai tourné dans tous les pays
du monde durant ces vingt années, c’est l’acteur Joe Silvera. Avec lui, j’ai pu donner libre
cours à des côtés de mon caractère que peu de gens connaissent. On a vraiment fait les quatre
cents coups ensemble !!
Au cours de mes voyages aux États-Unis, j’ai rencontré un tas de gens, mais jamais
personne qui ait le cœur de Patty Rhodes, la productrice à qui je dois les premiers pas de mon
aventure américaine. Douce, d’une grande disponibilité, elle et son compagnon Freddy
Lincoln sont mes deux meilleurs amis américains.

*
* *

Tout au long de ma vie, j’ai toujours cherché à donner du plaisir avant d’en recevoir. C’est
la raison pour laquelle, si une actrice me demandait une scène pleine de romantisme et de
caresses, j’accédais à ses désirs ; si une femme me disait qu’elle aimait le sexe violent, j’en
étais aussi capable pour lui faire atteindre l’orgasme. Pour bien réussir à faire ce boulot, il
faut être multiple. On ne saurait se limiter à un style de femme précis. Il faut pouvoir avoir la
même passion, le même enthousiasme et la même excitation quel que soit le type de
partenaire avec qui vous travaillez, indépendamment de vos attributs physiques favoris et de
vos goûts sexuels.

Moi, j’adorais passer d’une scène tendre, toute en sensibilité, à une autre d’une force
brutale. Cette palette de nuances était évidemment très intéressante pour un réalisateur
puisque, de ce fait, je n’étais pas cantonné un seul et unique rôle.
En dehors de la flexibilité de l’acteur, il existe, comme je l’ai dit, deux styles qui définissent
le cinéma porno professionnel, ce sont les styles américain et européen. Je me suis sans
aucun doute formé à travers ces deux expériences, mais je commence par suivre tout
simplement mon instinct. Je cherche à être le plus naturel possible sur le plateau, afin de
vivre et de faire vivre pleinement la scène qui est filmée. Il faut toutefois s’entendre sur le
concept de « naturel », qui ne veut pas dire faire tout ce que vous sentez. Vous savez bien
qu’un acteur de cinéma traditionnel, dont on dit que plus il est naturel, meilleur il est,
emploie pourtant des techniques très complexes pour arriver à donner cette illusion de
spontanéité. Du coursier à l’électricien, en passant par le directeur photo et le réalisateur,
tout le monde est là ; ils rôdent toujours quelque part autour de l’acteur. Or il y a un moment
où ils doivent tous disparaître de son esprit, mais jamais totalement. C’est très important du
point de vue technique, pour prendre la bonne lumière, pour bouger avec des déplacements
mesurés, sans exagérer ses gestes, pour rester dans le bon angle de caméra tout en veillant à
la qualité artistique, et c’est à cet instant que les acteurs livrent leur intimité, leur âme.

Pratiquer ce genre de travail donne parfois l’impression d’être étranger à son corps et en
particulier à son pénis. Il m’est arrivé de le croire doté d’une vie propre, indépendante de moi
et j’ai même eu de la peine pour lui, vu les trucs scabreux que je lui faisais faire. Par
moments, j’aurais juré qu’il me regardait avec un grand œil à la place du gland.
— Rocco, tu te fiches de moi ! semblait-il me dire. Tu me fais encore faire n’importe quoi !
Pourquoi tu me mets dans ces situations !
Je ne sais pas exactement comment exprimer ça, mais je nourris sincèrement un sentiment
que je qualifierais de grande estime pour lui qui m’a supporté durant toutes ces années, sans
jamais me réclamer de partir en vacances. On dirait que nous sommes devenus de vieux
camarades d’aventure – voire parfois de mésaventure.

Quand j’y repense, j’ai vraiment eu une vie incroyable. J’ai tourné des films dans tous les
pays où le porno est légal et, plus d’une fois, où il ne l’est pas. Sauf au Japon. Il m’a été
interdit d’y jouer parce que j’avais soi-disant un sexe trop grand pour les actrices pornos
japonaises. Lorsque j’ai par la suite bossé aux USA avec des Asiatiques, je me suis rendu
compte que c’était une absurdité monumentale. Je n’ai jamais eu le moindre problème. Mais
le Japon est un pays franchement bizarre ! Par exemple, il m’est arrivé de tourner devant un
parterre de Japonais, à Los Angeles. Le coproducteur du film était japonais et il avait convié
une dizaine d’amis sur le plateau pour assister au tournage. Ils ont passé tout leur temps
assis en rang d’oignons, à me regarder faire l’amour en buvant du Coca et en mangeant des
chips. Je vous jure que jamais je ne me suis retrouvé dans une position aussi cocasse et
saugrenue !
Le plus difficile pour un acteur, c’est de trouver l’énergie pour pouvoir encore éjaculer
quand il s’est donné à fond, de toutes ses forces physiques et mentales, pour atteindre
l’orgasme. Une fois, j’ai failli en avoir un infarctus. J’ai une telle tension dans mon boulot que
je n’évalue jamais l’énergie que me demande un réalisateur. En l’occurrence, pendant un
plan, je n’ai pas senti – ou je n’ai pas voulu sentir – que j’outrepassais mes limites. C’est ma
faute ; au moment où je jouissais, j’ai bougé ma partenaire et la caméra n’a pas pu filmer
mon éjaculation. Le réalisateur m’a donc demandé si j’étais en mesure de recommencer.
J’avais déjà eu plusieurs orgasmes et j’étais à bout de forces, mais je l’ai quand même fait. Je
me suis masturbé en poussant comme un malade sur la prostate et, au moment où j’ai joui, je
me suis senti m’évanouir. Mon corps s’est brusquement effondré. Il s’était arrêté. Il m’a fallu
une bonne demi-heure pour refaire surface. Mais le réalisateur avait tiré tout ce qu’il voulait
de sa journée de travail.
Si vous êtes forcé d’agir ainsi, c’est par égard pour votre métier, pour la production et…
pour éviter de fâcheux précédents ! Dans ces cas-là, vous soumettez votre corps à une
véritable torture, au sens le plus violent du terme. Un orgasme devant une caméra est
toujours un orgasme angoissé. Un orgasme dans la vie privée, au contraire, est dix fois plus
agréable, bénéfique, calme et relaxant. Et c’est pour cette raison que, durant toute ma
carrière, peu importait les heures et les jours où j’étais sur un plateau, dès que j’en étais sorti,
je cherchais à faire l’amour à tout prix.
Je suis sûr d’une chose, dans quatre-vingts pour cent des cas, j’ai éprouvé beaucoup de
plaisir en tournant ; les vingt pour cent restants ont été purement et simplement un supplice,
aussi durs à vivre physiquement que psychologiquement. Il est évident que si le pourcentage
avait été inversé, ma vie aurait vraiment été une vie de… gland !

*
* *

Si j’ai décidé d’interrompre ma carrière à quarante ans, ce n’est pas pour des raisons d’âge
ni de difficultés psychologiques, comme l’ont prétendu certains, en particulier dans les
médias et sur Internet où j’en ai lu des vertes et des pas mûres ! Comme si au bout de vingt
ans de bons et loyaux services, j’avais besoin de prétextes pour arrêter !
Je savais déjà depuis fort longtemps qu’en 2004, à quarante ans, je mettrais un terme à ma
vie d’acteur.
À un certain moment, on se retrouve à la croisée des chemins, ce qui vaut pour tout, quoi
que l’on fasse. J’ai senti le besoin de quitter la scène, sans me poser trop de questions. J’ai
regardé en arrière, vingt ans ont passé et je suis satisfait de tout ce que j’ai eu. Et cette
décision, je l’ai prise en tant qu’homme par égard pour ma femme. Rosa n’a jamais mis mon
métier et notre relation dans la balance. Il est grand temps à présent de me consacrer
entièrement à elle. Ce fut une décision naturelle, sans stress.
Je sais pertinemment que couper court brutalement à une vie sexuelle aussi intense
pourrait avoir des répercussions physiologiques.
Dès que la nouvelle s’est répandue, j’ai commencé à recevoir des témoignages d’affection
de fans du monde entier, dont des lettres très émouvantes. C’est alors que j’ai compris à quel
point mes fans m’étaient proches. Je savais que, grâce à moi, ils avaient pris du bon temps,
mais j’ignorais que de là étaient nés de véritables sentiments. Il est une phrase que je me
répète souvent quand je tourne :
— Moi, je m’amuse. Espérons que les autres aussi. Ça me donnera la possibilité de
continuer !
Il est d’autres passions, dans ma vie, que je n’ai pu explorer comme je l’aurais souhaité à
cause de mes engagements professionnels. J’ADORE VOLER. Et tout ce qui vole. Tout ce qui
plane me fascine. J’ai un faible pour l’hélicoptère. Dès que je peux, je pilote et je me régale.
Les motos, en particulier celles de cross, me permettent de trouver le temps de me balader
dans les champs et les collines, un temps dont je ne disposerais pas autrement. En contact
avec la terre. Dans la boue. J’aime ce rapport sauvage avec la nature.
Je ne sais pas ce qui m’arrive dernièrement, peut-être est-ce dû à l’âge, mais j’ai passé ces
deux dernières années entre tournages et hôpitaux, en train de me faire opérer les mille
fractures provoquées par mes accidents de moto, la plus récente sur le plateau de mon
dernier film. J’ai sans doute voulu donner un épilogue bien douloureux à ma carrière !
Malheureusement, je n’arrive jamais à me limiter, quoi que je fasse. Je ne sais pas à quel
point cela tient à mon caractère, mais il semble que cette dernière année a été la pire ; j’ai
vraiment eu la poisse.

Mon dernier film, The Emperor, produit par la Vivid et réalisé par Paul Thomas, a été un
concentré de tuiles ! Paul m’a fait pendant de longs mois une cour effrénée et j’ai fini par
accepter de faire mes adieux à mon métier sur ce dernier projet. Aujourd’hui encore je suis
convaincu d’avoir fait dans l’absolu le film le plus catastrophique de ma carrière ! Et si ça se
trouve, je décrocherai même un Oscar !
Le premier jour de tournage, ma partenaire américaine était très nerveuse à l’idée de
bosser avec « Rocco Siffredi ». Pour se détendre, elle n’avait rien trouvé de mieux que de se
siffler trois ou quatre verres de vin dès neuf heures du matin. À peine nous sommes-nous
retrouvés devant les caméras que, comme indiqué sur le scénario, elle s’est mise à me gifler,
mais avec une force et un enthousiasme qui n’y étaient pas prévus. J’ai tout de suite compris
à sa violence qu’elle avait perdu les pédales, mais je ne voulais pas passer pour quelqu’un qui
se plaint pour une paire de baffes bien assénée ! Elle n’y allait pas de main morte, de plus en
plus fort, et visait avec une telle précision que ma paupière a enflé d’un seul coup et que
j’avais du mal à garder l’œil ouvert. Alors je l’ai arrêtée et je suis allé dans la salle de bains. Je
me suis vu dans le miroir, on aurait dit un punching-ball malmené. Le lendemain, je suis
arrivé sur le plateau avec un œil au beurre noir.
Ce tournage ne démarrait pas sous les meilleurs auspices. L’histoire était très librement
inspirée de Huit et demi de Federico Fellini et je n’étais pas peu fier d’interpréter le rôle de
Mastroianni.
Le deuxième jour, j’avais une scène avec Brianna Banks, une superstar américaine, qui m’a
avoué d’une voix très émue qu’elle attendait ce jour depuis cinq ou six ans et que cela
remontait à son adolescence : Tandis que ses camarades de classe collectionnaient les photos
de Tom Cruise, elle préférait les miennes. Et pour me le prouver, elle me les a apportées sur
le plateau !
Quand on a commencé, elle s’est jetée sur ma bite puisque la scène prévoyait une pipe
d’enfer. Mais catastrophe ! Elle s’est déboîté la mâchoire. C’était la première fois que ce genre
de chose me tombait dessus. Elle hurlait de douleur, la pauvre. Quand elle a eu repris son
souffle, elle m’a expliqué qu’il ne fallait pas que je me sente coupable. Son ex-copain lui avait
cassé la mâchoire d’un coup de batte de base-ball au cours d’une très violente dispute
quelques mois auparavant. Brianna, une fois sortie de l’hôpital, est allée voir son ex et m’a
raconté l’avoir écrasé contre un mur avec sa voiture, sans le tuer, mais en lui esquintant pas
mal les parties génitales. J’écoutais, sidéré, cette histoire délirante.
Au cours des scènes suivantes, Brianna avait beaucoup de dialogues mais, après cet
incident, elle n’arrivait plus à parler sans émettre un sifflement, un chuintement agaçant qui
avait déclenché un fou rire sur le plateau. Nous étions tous inquiets car un film en seize
millimètres coûte très cher et faire répéter les scènes plusieurs fois est un trop grand luxe.
Après ces deux incidents, nous étions quasiment au milieu du film et j’ai décidé de profiter
de mon premier jour de liberté pour faire un peu de moto-cross et défouler toute cette
tension accumulée. J’avais besoin d’être seul et de m’immerger dans la nature. Lorsque je
suis arrivé sur la piste de cross, j’ai eu la nette impression que j’aurais mieux fait de
m’abstenir. J’ai pensé aux risques que le film courrait si je me faisais mal. J’ai donc décidé de
me contenter d’aplanir la piste avec une décapeuse pendant deux heures. Lorsque j’ai eu fini,
j’étais satisfait et très détendu. Et je suis reparti en optant pour un trajet habituellement
désert. Soudain, après l’unique tournant, une vieille Trabant (vieille voiture russe) conduite
par deux gamins qui faisaient un rallye a surgi devant moi à toute allure. L’accident fut
inévitable. Et très douloureux. À l’instant où j’ai vu la voiture, dans une fraction d’un
millième de seconde, j’ai vu la tête de Paul Thomas. À ce moment-là, ma seule préoccupation
était le film. Je me suis relevé aussi sec, j’ai constaté que je tenais debout, j’étais content.
Visiblement, je n’avais rien de cassé. Tout au moins à chaud ! Le temps d’arriver chez moi,
mon état s’était notablement aggravé. Quand mes muscles ont été refroidis et que je me suis
déshabillé, j’ai eu l’impression que mon corps était passé sous un rouleau compresseur. Je
n’ai pas voulu aller à l’hôpital, sachant que j’allais avoir les éternels problèmes.
Or je ne pouvais absolument pas me permettre de ne pas me présenter sur le plateau,
surtout pour une production comme celle-ci. Le lendemain, j’ai avalé des antalgiques et je
suis allé bosser. Le réalisateur nous a donné les scènes que nous devions tourner, le hasard
voulait que j’aie toute la période de la vieillesse de Rocco. Wouaouh ! me suis-je dit, la chance
est avec moi ! Après une interminable séance de maquillage, je me suis mis dans la peau du
personnage du vieillard sans le moindre effort. Mais j’avais oublié que, dans la scène
suivante, le vieux Rocco redevenait peu à peu jeune et fort et qu’il faisait fougueusement
l’amour. Et là, j’ai vraiment vécu l’enfer. Mon genou était pratiquement inutilisable. Ma cage
thoracique me faisait horriblement souffrir et je ne pouvais plus respirer. Je me suis aspergé
d’un anti-douleur très puissant. Mais voilà le pompon ! Au bout d’un moment, l’actrice qui
était derrière moi a écarquillé les yeux, atterrée : elle ne sentait plus tout le haut de son corps.
Elle a cru qu’elle avait un problème grave. Je l’ai aussitôt rassurée. Elle n’avait aucune crainte
à avoir, c’était tout bonnement l’effet du puissant antalgique.
Quand on décide de bosser dans le porno, il faut savoir que l’on accepte de travailler dans
l’improvisation la plus totale. Ici, la plupart du temps, il n’existe aucun des aménagements
que l’on trouve sur un plateau de cinéma traditionnel, et il n’y a pas non plus toutes les
doublures indispensables pour tourner les scènes dangereuses. Sur le tournage du film
Rocco, lo stallone italiano (« Rocco, l’étalon italien », un remake hard de Rocky, avec le
grand Silvester Stallone), un jeune black de plus de cent trente kilos m’a balancé un
formidable uppercut qui m’a mis K.O. J’ai connu ce qu’en boxe on appelle les trente-six
chandelles ! Pourtant, nous avions répété cette scène un paquet de fois, l’enchaînement était
précis, mais à l’instant du clap, ce gamin de cent trente kilos (!!!) s’est légèrement planté.
Peut-être que s’il y avait eu à sa place un vrai cascadeur, on aurait pu éviter ce genre d’aléas.
Nos budgets ne sont jamais assez confortables pour que l’on puisse sacrifier des jours de
travail, et j’ai donc dû me contenter d’un peu de glace sur la tête pendant trois heures.
Ensuite, j’ai continué à tourner toute la nuit.
Une autre fois, pour une scène de meurtre, on avait apporté sur le plateau un pistolet qui
aurait dû être chargé à blanc, et qui, par un pur hasard, avait été essayé avant. Eh bien, ce
pistolet a fait un trou de 22 mm dans un carton. J’étais pétrifié !
Lorsque j’ai eu à tourner des scènes avec des explosifs, on a eu droit à tout. Acteurs, filles,
techniciens, tout le monde sur le plateau a été victime de vilaines brûlures, et parfois assez
graves.
Des épisodes comme ceux-ci, ma longue carrière en est jonchée. Dans Dr Jekyll et Mister
Hyde, Budapest, début des années 90, je suis resté cinq heures sur le sol glacé d’une place de
Budapest, par une température en dessous de zéro, chemise ouverte. On devait tourner avec
trois caméras un plan en morphing de la scène où Mister Hyde redevient Dr Jekyll après sa
mort. À l’époque, la technique n’était pas encore aussi au point. Aujourd’hui, on traite ce
genre d’effets spéciaux par ordinateur. À la fin des prises de vue, je n’arrivais plus à me lever
et je me suis retrouvé à l’hôpital. Pour débloquer mon épaule, ils m’ont fait deux piqûres de
cortisone. Depuis, je souffre d’une tendinite à l’épaule.
La fois où j’ai vraiment senti mon cœur s’arrêter, c’est en tournant une scène avec deux
filles. C’était l’été, il faisait très chaud. Alors que j’attrapais la main de l’une pour l’attirer à
moi, ses talons aiguilles ont dérapé comme deux savonnettes, elle s’est écroulée au sol et
s’est cogné la tête sur une bordure en marbre. Elle a commencé à avoir des convulsions, les
yeux révulsés. Lorsque je me suis baissé vers elle, « j’ai vu le film de ma vie ». Quelle
frousse !
Lorsqu’il s’agit de faire un grand film avec un petit budget, on essaie d’économiser au
maximum sur tout. Tout gaspillage est banni, il faut prévoir tous les risques et résoudre les
problèmes avant qu’ils ne se présentent. L’argent dont on dispose doit surtout être consacré à
la scénographie et aux moyens techniques. On est souvent forcé d’assumer des
responsabilités à haut risque, et fréquemment avec une totale inconscience.
Sur un plateau de cinéma traditionnel, l’assurance va vous rembourser, alors que dans
notre secteur, non. Sur nos tournages, il est hors de question d’être couvert par des garanties,
tout d’abord en ce qui concerne les questions juridiques dont nous avons déjà parlé, et
surtout, quelle compagnie serait disposée à prendre des risques sur la santé, étant donné
notre métier !
Moi-même, cela fait quelques années, j’ai voulu assurer mon pénis, mais j’en ai été
découragé par une série de chicanes bureaucratiques qui m’ont poussé à laisser tomber.
De l’autre côté de la caméra

O UBLIER Rocco Siffredi, l’acteur hard, ne se fait pas du jour au lendemain. C’est pourquoi
je concentre en ce moment mes efforts pour tenter de tirer de mon métier de réalisateur
autant de satisfactions que j’en éprouvais en tant qu’acteur.
Cette décision est le fruit d’une réflexion pondérée, qui m’a aussi incité à approfondir mon
analyse sur moi-même ainsi que sur ma dépendance au sexe, et à affronter les conséquences
d’une rupture radicale.
Dorénavant, je ne serai jamais plus le leader d’un groupe de musiciens, mais le chef
d’orchestre.
En 92, lorsque j’ai décidé d’entamer une carrière de réalisateur, j’ai arrêté pendant quelque
temps d’être acteur pour me consacrer entièrement à la préparation de ma première
production. Ce fut une période très difficile, vu qu’après avoir fait l’amour sur les tournages
pendant des années, de vingt à vingt-cinq jours par mois en moyenne, j’ai totalement cessé.
J’avais à tout bout de champ des érections intempestives, il fallait que je me branle et j’allais
souvent voir des prostituées. Les cinq ou six premiers mois ont été le pire moment, mais par
la suite, mon corps s’est adapté à ce nouveau style de vie. Baiser moins m’amenait à penser
plus !
À mes débuts, tous les acteurs et les réalisateurs se disaient qu’au mieux, je viendrais à
bout de ma première production mais que je reprendrais bien vite mon boulot d’acteur. Leurs
doutes n’étaient pas du tout saugrenus. Pour la première fois, un acteur européen décidait de
passer à la réalisation et à la production. Ils tenaient mon échec pratiquement pour acquis. Et
honnêtement, ce fut loin d’être facile. Lorsque je n’étais qu’acteur, je me contentais de gérer
mon travail, mais quand en plus de ça, il a fallu préparer tout le casting, trouver les lieux de
tournage, former une équipe et cerner le projet, c’est-à-dire déterminer le type de film que je
voulais faire, sans parler de tout le reste, l’histoire s’est sérieusement compliquée.

Un réalisateur doit être prompt à réagir. La plupart du temps, il travaille avec des gens qu’il
a vus une fois en photo et, le plus souvent, le temps dont on dispose pour réaliser un film
n’excède pas trois ou quatre jours ; seuls de rares films disposent d’un budget qui leur permet
d’arriver à dix ou quinze jours maximum. Tout peut changer à chaque instant, il faut le savoir
et apprendre à résoudre illico les problèmes. Le fait d’être acteur, lorsqu’on est en même
temps le réalisateur et le producteur, ne facilite pas les choses. Si ça se trouve, la veille, vous
étiez encore en train de parler d’argent avec tout le monde, puis, en tant que réalisateur, vous
discutez avec quelqu’un de ses attitudes sur le plateau, et parfois, c’est justement cette actrice
qui sera votre partenaire dans la scène de cul. C’est là que ça se corse. Il faut entrer et sortir
de ses rôles avec précaution et beaucoup de psychologie. En fait, si je devais m’inventer un
métier, tout de suite après le mien, ce serait celui de psychologue. Même si je n’ai pas fait
d’études théoriques, j’ai une sacrée pratique grâce à ces vingt années passées sur les plateaux
pornos avec tous ces gens différents, parfois limite borderline ! La psychologie fait tout dans
ce travail. On frôle l’âme de trop près.
Si vous croyez qu’il faut payer plus cher, oui, il est vrai qu’avec le divin argent toutes les
portes – ou presque – s’ouvrent. Mais pour qu’une personne puisse ouvrir son âme, il faut
trouver les bonnes clés.
Si vous êtes un marchand d’illusions sexuelles, en particulier, la composante psychologique
augmente de cent pour cent, surtout si c’est la vraie sexualité que l’on recherche, à savoir
deux corps qui s’adonnent au sexe pur, sans faire semblant. Avec de l’argent, on peut acheter
la chair des acteurs. Mais pour obtenir leur désir et leur passion, il faut avant tout que ça
passe par la tête !
J’entends toujours prétendre que les films pornos sont tous pareils. Ce n’est pas vrai. Il y a
une grande différence lorsque l’on voit deux êtres en train de baiser de tout leur cœur, de
toute leur âme et de toute leur tête.
— J’ai vu cette actrice dans tes films, c’était une bombe et je l’ai prise… Mais quelle
déception !!! m’ont souvent déclaré des collègues réalisateurs.
Quand je fais un film, je donne toujours le maximum de moi-même, sans lésiner ni sur les
sacrifices, ni sur les moyens, car tout compte fait, la seule chose qui me tient à cœur, c’est que
les spectateurs soient satisfaits et non déçus. Aujourd’hui, je peux me regarder en face avec
sérénité, car je n’ai jamais cherché à les tromper. Je fais toujours de mon mieux. Ma ligne de
conduite professionnelle pourrait se résumer ainsi : faire les choses sérieusement sans
jamais se prendre au sérieux. Je tente de m’entourer de personnes positives. Sur mes
tournages, on s’amuse beaucoup, on se marre, j’essaie toujours de créer une bonne ambiance
pour alléger le travail, même si tout le monde bosse à fond. Car l’essentiel, c’est ce qui « est
dans la boîte ».
Je fais ce boulot avec une mentalité d’artisan. Je m’occupe de tout en personne, j’ai essayé
plusieurs fois de déléguer et je n’ai pas pu m’empêcher de tout reprendre. C’est le défaut des
perfectionnistes.
Contrairement à de nombreux réalisateurs, je considère que le casting est un des moments
clés de la production. Si, comme moi, on veut filmer de beaux moments de cul, il faut d’abord
réunir les bonnes personnes. Voilà le secret. Comprendre au premier coup d’œil les goûts et
les limites de chacun.
Dans le cinéma traditionnel, mais aussi dans le porno, surtout américain, on écrit presque
toujours d’abord le scénario, puis on choisit les acteurs. Moi, à quelques exceptions près, j’ai
fait le contraire. J’ai basé mes projets sur les qualités et les talents des filles et des garçons
que je rencontrais, j’ai construit les rôles d’après leur personnalité. Naturellement, l’aspect
physique compte beaucoup puisque nous traitons du désir, mais bien souvent, j’ai refusé des
filles très belles car elles ne m’inspiraient pas grand-chose du point de vue créatif. Il faut que
je puisse leur parler, voir leur regard, deviner leurs goûts, leurs tendances, observer leur
façon de bouger. J’ai besoin qu’elles me révèlent un peu de leur psychologie, qu’elles me
disent aussi pourquoi elles sont venues au casting et ce qui les pousse à faire l’amour devant
une caméra. Je ne vous cache pas que j’ai une sorte de rejet pour les professionnelles du
porno au regard vide et au sourire plastique.
— My name is… et je fais : l’anal, le double anal, le pissing, ceci et cela ! vous déclarent-
elles froidement en ouvrant la porte, avant même de dire bonjour.
Les bras m’en tombent… !
Ou celles qui restent assises devant vous, sans expression, avec une morne tranquillité, et
qui disent oui à tout, genre « du moment que tu me payes, tu peux me faire tout ce que tu
veux ». Pire encore, celles qui, montre en main, demandent combien de minutes d’anal,
combien de double pénétration, etc.
D’autre part, quand des gens m’écrivent ou viennent me voir pour me demander comment
devenir acteur ou actrice, ma première question est toujours :
— Pourquoi voulez-vous faire ce métier ?
S’ils me répondent que c’est pour l’argent ou parce qu’il faut bien travailler, je tente de leur
expliquer qu’ils pourraient se repentir amèrement de ce choix.
En revanche, des collègues ont parfois émis des avis négatifs, genre « elle est folle », « c’est
une chieuse », etc., à l’égard de filles qui m’intriguaient beaucoup. Je les ai quand même
rencontrées, curieux de ces personnalités extrêmes, et mon intuition ne m’a jamais déçu.
J’ai toujours été convaincu que, bien qu’elles soient difficiles à diriger, ces actrices sont en
mesure de donner des interprétations étonnantes et bouleversantes.
Les filles que je préfère sont celles qui souhaitent découvrir des émotions nouvelles, qui
veulent vivre des trucs qu’elles n’ont pas encore expérimentés, sauf dans leurs fantasmes.
Mais ce qui m’excite le plus, c’est de les saisir un instant avant qu’elles prennent conscience
du désir inassouvi qu’elles ne savaient pas encore avoir. Avec elles, je veille particulièrement
à ce que le passage à l’acte soit positif, sans mauvaises surprises pour personne. Je respecte
leur choix, si elles n’ont pas envie de faire quelque chose, je ne les force jamais. Par contre, si
elles viennent m’avouer qu’elles aimeraient essayer telle ou telle chose, je fais le nécessaire
pour les satisfaire. En tant que réalisateur, je n’impose rien. Je veux que ce soit les acteurs
qui donnent naissance aux scènes. Il est essentiel qu’ils puissent se fier à moi. Chose que je
ne peux assurer qu’à condition qu’il y ait un feedback avec eux. Ne pas trahir ce sentiment de
confiance est fondamental. Rien ne vaut l’émotion ressentie, quand, en fin de tournage, les
gens s’en vont en vous remerciant.
Les acteurs se sont souvent plaints auprès de moi de la longueur excessive de mes scènes.
Ce qui est malheureusement vrai. Le problème est que, quelquefois, une scène ne devient
intéressante qu’au bout d’une heure, ne serait-ce que parce que des acteurs n’ont parfois
même pas été présentés. Si la scène ne démarre pas, je m’agite et je provoque jusqu’à obtenir
quelque chose de bon. Je suis particulièrement allergique au sexe simulé. Pornographique.
Sans passion.
C’est ma façon d’être honnête avec mon public et avec moi-même.

J’ai retrouvé cette manière de travailler sur le tournage de Catherine Breillat. Sa méthode
consiste en effet à dépersonnaliser l’acteur, à démonter toutes les constructions artificielles,
pour réussir à pénétrer l’âme et à en tirer quelque chose d’authentique. Elle m’a appris que,
pour mettre de la magie dans une scène, il est absolument indispensable que les acteurs
offrent leur âme non seulement au réalisateur, mais aussi au film. Si cette alchimie
fonctionne, on est vraiment en droit d’espérer des images extraordinaires.

*
* *

J’ai fait cette année la connaissance de trois acteurs, trois garçons particulièrement
originaux qui m’ont permis de réaliser des films superbes.
Mike Chapman, un black de New York, s’était installé à Budapest comme D.J. Mike a un
talent hors du commun, il a en lui l’art de l’improvisation. Il est le héros tous mes derniers
films, il m’amuse et m’émeut. Pour vous faire une idée plus précise de Mike, pensez à Eddy
Murphy !

Omar Galanti, un jeune Italien de Vercelli, a le cœur plus gros que la queue (qui est
d’ailleurs de taille !). Il est généreux et plein d’humour. Mike et lui m’ont fait changer d’avis
sur l’ironie dans le porno. Grâce à leurs performances, ils m’ont persuadé qu’il faut parfois
savoir rire pendant qu’on baise. Ça ne m’avait jamais traversé l’esprit.
Jazz Duro est un Italo-Irlandais très sympathique et un acteur formidablement
professionnel. Il est avant tout un ami sincère et fidèle, chose rarissime dans ce milieu. Jazz
me suit un peu partout dans le monde.

Quant à l’équipe technique, elle est formée de mon grand ami Daniele, régisseur général,
de Massimo, le monteur, et d’Angelo, le musicien de tous mes films. Une amitié qui n’a cessé
de se renforcer pendant plus de dix ans. C’est une super équipe bien rôdée, soudée, et c’est à
leur professionnalisme que je dois la réussite de mes films. Ils n’ont cessé de me démontrer
combien ils appréciaient ma façon de travailler et leur présence m’a toujours été un solide
soutien dans les domaines artistiques et professionnels.

À propos d’actrices, je voudrais citer Mai dire mai a Rocco (« Ne jamais dire jamais à
Rocco »), l’un des films que je préfère car la trame me concerne de très près. Il parle de tout
ce que j’aime faire, comme ouvrir les portes de sa sexualité à ma partenaire. Mes fans le
considèrent – et je suis d’accord – comme mon plus beau film et surtout, le plus représentatif
de ma sexualité.
Sur le tournage du Marquis de Sade, j’avais fait la connaissance d’une jeune actrice,
Lætitia, une jeune Suisse de dix-huit ans. Entre deux scènes, elle est venue me voir et m’a
demandé pourquoi il y avait dans mes films tant de scènes de gang bang (c’est-à-dire des
scènes avec plusieurs hommes et une femme).
La raison en est simple, lui ai-je dit. Je reçois un tas de demandes de mes fans qui veulent
tous jouer dans mes films. Comme ils sont nombreux et non professionnels, j’en prends vingt
ou trente à la fois. Alors, Lætitia, les yeux brillants, m’a répliqué qu’elle n’avait jamais fait de
gang bang et qu’elle adorerait essayer.
Je suis comme un gosse : je suis complètement électrisé quand les désirs et la possibilité
de les réaliser se rencontrent. Il y a une sorte de magie excitante dans ce synchronisme.
Je l’ai vue, j’ai imaginé les scènes bien précises qu’elle allait tourner, elle allait le faire non
pas pour de l’argent mais pour le plaisir de le faire, et son émotion allait se transmettre
directement au spectateur. Vous comprenez pourquoi je déteste les stars pornos qui ont
oublié que, dans leur métier, pour donner du plaisir il faut avant tout en prendre.
J’ai écrit le film pour Lætitia. Toutes les scènes étaient basées sur des gangs bangs
pharaoniques. L’une se passait dans une salle de boxe, elle était entourée par une
cinquantaine de blancs, une autre dans une ruine antique avec tout un tas de blacks, et
ensuite, dans les rues et dans les parcs, avec plus de cent gamins, tous membres de mon fan-
club. À la fin du tournage, elle était encore sous adrénaline.
— Alors, c’était comment ? l’ai-je interrogée. Il n’y avait pas que des playboys, il y avait de
tout, des grands, des petits, des moches, des beaux, avec des grosses queues, et d’autres avec
des petites.
— T’as raison, m’a-t-elle répondu. Mais quand on est à genoux, ils sont tous beaux.
Je ne fais effectivement aucune sélection sur l’aspect physique ni sur la taille de la queue
quand je choisis mes fans. Je pense que tout le monde a le droit de réaliser son rêve.

J’ai fait un film uniquement avec des actrices amateurs, Rocco, ti presento mia moglie
(« Rocco, je te présente ma femme »)… C’était marrant, je suis parti tout seul en jeep avec la
caméra et j’ai parcouru toute l’Italie du nord au sud pour tourner mes scènes. J’avais passé
une annonce dans des revues spécialisées pour rencontres d’amateurs et, sur trois cents
réponses, j’en avais sélectionné une cinquantaine. J’avais là aussi choisi des filles simples,
non pas des beautés parfaites, mais elles avaient du charme. J’ai rencontré une dizaine de
couples, et je leur ai demandé de faire ce qu’ils voulaient. Je pouvais jouer avec eux ou
simplement les diriger. Les hommes pouvaient tenir la caméra pendant que je faisais l’amour
avec leur femme. Tout était absolument libre.
Je dois dire que ce film fut une expérience très marrante.
Gabriele, mon alter ego

J ’AItoujours été attiré par les personnalités hors normes, mais je pense que mon cousin
Gabriele est dans l’absolu la personne la plus spéciale avec laquelle j’ai partagé mes
passions au cours de ces dix dernières années.
Gabriele est mon alter ego professionnel et mon meilleur ami. Très jeune, Gabriele s’est
distingué des autres membres de la famille par son tempérament coléreux et imprévisible. À
l’époque, il était toqué de magie noire ; il animait même une émission de télé qui traitait
d’ésotérisme et de religions. Gabriele, de deux ans mon aîné, était considéré par la famille
comme une brebis galeuse à cause de ses attitudes à la limite du supportable. Tout jeune, il
était déjà différent, bourré d’idées géniales. Je me souviens du jour où il m’a appelé tout
excité parce qu’il venait de trouver une solution pour réaliser une expérience de chimie, mais
ça a foiré. Il y a eu une explosion et il s’est brûlé le nez et une main.

Après ces bonnes parties de rigolade, nos vies se sont séparées et, pendant environ dix ans,
nous nous sommes perdus de vue. Je savais qu’il avait fondé une famille, qu’il vivait à Milan
et qu’il bossait dans une banque. Le branle-bas déclenché dans la famille dès que tout le
monde avait appris mon nouveau métier l’avait atteint lui aussi. Gabriele m’a aussitôt
téléphoné et m’a demandé de venir le voir immédiatement à Milan. J’étais curieux, surpris et
sur les charbons ardents. Il me connaissait sous les traits d’un gamin timide, plutôt
introverti, et il aurait pu tout imaginer de moi, sauf une chose pareille ! Il m’avoua sans
ambages que la vie que j’avais choisie avait toujours été son rêve. Il était sidéré, nous n’en
avions jamais parlé. Nous sommes restés ensemble une semaine à Milan.
— Je quitte mon boulot à la banque et je pars avec toi, me répétait-il tous les jours.
Je tentais de l’en dissuader, sachant combien lui avait coûté ce travail à la banque… et pour
éviter mon lynchage définitif par le reste de la famille.

Gabriele possédait en réalité tout ce qu’un homme peut désirer. Tout, sauf l’essentiel : la
sensation de vivre sa vie intensément.
L’univers de la pornographie lui semblait l’occasion idéale. Il a tellement insisté, il parlait
avec tant de passion, qu’à la fin, j’ai cédé et j’ai accepté de l’emmener avec moi à Paris.
Malheureusement, Gabriele a révélé un tempérament trop émotif pour être un acteur
fiable sur un tournage. Grâce à moi, il a eu la possibilité d’essayer plusieurs fois sur des
productions et des films différents, mais c’était de plus en plus dur pour lui et je me sentais
très coupable. En quittant Milan, il avait abandonné toute sécurité, toute stabilité, ses
souvenirs et ses affections.
Il commençait à être de plus en plus mal à l’aise, paumé, déçu. Comment lui expliquer
qu’être un acteur porno n’était pas facile et que sa réaction était tout à fait normale ?
Un jour, il a tout bonnement disparu de la circulation. Parti, envolé, il n’a plus donné signe
de vie. J’ai téléphoné partout, en France, en Italie, personne ne l’avait vu. Trois ans plus tard,
il ressurgit à l’improviste. Il était devenu reporter photographe de guerre. Il était allé en
Afghanistan, au Cachemire et dans d’autres pays du Moyen-Orient. Nous nous sommes revus
et il m’a raconté qu’il lui avait fallu tout ce temps pour donner un sens à sa vie. Il était
convaincu qu’il n’était pas fait pour être un acteur hard, mais il aurait bien aimé revenir dans
le milieu, éventuellement en coulisse. Il en avait marre de prendre en photo la mort et la
destruction. J’étais content de recommencer à travailler avec lui et cette relation ne s’est plus
jamais interrompue. Par la suite, Gabriele a assumé un tas de rôles, photographe de plateau,
assistant, scénariste et réalisateur. Ce qui est fantastique, c’est que mon cousin et moi
sommes comme une seule personne. Nous avons la même façon de voir les choses, tant du
point de vue technico-cinématographique que dans la recherche du style de l’image sexuelle.
On est si complémentaires que, très souvent, l’un compense la fatigue de l’autre. Nous avons
réalisé ensemble plus de cent films.
Naturellement, comme tous les couples, nous discutons et parfois nous nous disputons,
ayant tous deux le même tempérament méditerranéen. Mais nos querelles s’arrêtent aussi
vite qu’elles commencent. Quand il m’arrive de sortir de mes gonds, à tort ou à raison, et que
je lui gueule de quitter le plateau, il me fait toujours la même réponse.
— On est dans le même bateau, Rocco. On le ramène au port et puis on décide.
Mais une fois au port, tels de vieux marins, nous allons boire un verre au bar avant de
repartir vers de nouvelles aventures.

Il a souvent écopé des ennuis à ma place. Ce qui lui a valu l’antipathie de pas mal de gens
qui bossaient sur mes tournages. Dans plusieurs films compliqués, comme par exemple Ass
collector, pour lequel nous avons travaillé trente à quarante heures d’affilée, sans pause, les
acteurs s’en prenaient à lui parce qu’ils n’avaient pas le courage de venir se plaindre à moi.
Gabriele croit en ce qu’il fait et il veut que tout le monde donne son maximum, comme il
l’a toujours fait sur toutes nos productions. Je l’ai vu la langue pendante d’épuisement !
Tous les fans qui ont aimé mes films doivent savoir qu’ils ont toujours été le fruit de la
fusion de deux personnes, Gabriele et Rocco.
John Stagliano dit de nous que nous sommes l’une des meilleures équipes au monde. Je ne
sais pas s’il a raison, mais nous possédons tous deux une complémentarité et une complicité
surprenante. En d’autres termes, nous parlons la même langue : celle de la passion.
Rocco et le fantôme

J USQU’À présent, je n’avais raconté cette histoire qu’à ma femme. Quand j’étais petit, je
faisais un rêve complètement dingue. Je conduis une voiture, malgré mon âge, et j’ai un
accident ; je dois mourir, mais devant moi se matérialise une étrange apparition. L’homme
(?) me dit qu’il peut m’aider à oublier cette mésaventure et qu’il me gardera en vie si j’accepte
de devenir son ami ; ça ne dépend que de moi. Dans ce rêve, je suis bloqué, je n’arrive pas à
parler et il continue de me poser toujours la même question jusqu’à ce que, dans un effort
surhumain, je parvienne à lui dire oui.

J’ai été terrorisé par cet homme pendant longtemps, sa silhouette n’a cessé de hanter mes
rêves. Ce n’était pas un cauchemar récurrent, c’était lui qui, à chaque fois, revenait en me
demandant de lui donner ma confiance et en me promettant le bonheur, la richesse et le
bien-être. Enfant, je luttais contre l’idée d’être son ami. Je ne voulais pas d’un ami aussi laid
et aussi méchant. Cet inconnu ne revient plus dans mes rêves depuis peu, mais je le repousse
de toutes mes forces et de toute mon âme en lui criant que jamais au grand jamais, je ne
céderai.
Je ne sais pourquoi, au fil des années, ce rêve m’avait persuadé que je mourrais avant
quarante ans. Quand j’ai connu Rosa, je me suis senti obligé de la mettre au courant qu’un
malheur pouvait m’arriver. Elle n’y a pas attaché la moindre importance !

Six mois avant mes quarante ans, j’ai commencé à m’inquiéter de ce qu’allait faire ma
famille sans moi. J’ai tarabusté ma femme jusqu’à épuisement sur ce qu’elle devait faire pour
s’organiser après ma mort. Mais Rosa se moquait de moi.
Devenu adulte, j’ai tenté d’interpréter cette apparition en puisant dans l’imaginaire
religieux et la psychanalyse. L’image de cet homme, dans ce rêve, me fait encore peur
aujourd’hui.
CINÉMA et cinéma

T OUTES ces années passées devant l’objectif m’ont donné le temps de m’interroger sur ce
qui fait la différence entre le cinéma traditionnel et le cinéma pornographique.
Voilà peut-être neuf ou dix ans, j’ai reçu un coup de fil d’une réalisatrice française qui, sans
me dire son nom, m’a demandé si j’étais intéressé par un rôle dans le film qu’elle avait
l’intention de tourner si elle arrivait à le financer. Après ce coup de téléphone, je n’en ai plus
entendu parler. Il y a cinq ans, je reçois un nouveau coup de fil de la même personne, qui me
pose la même question, mais cette fois, le film était sur le point de démarrer. Je lui demande
de m’envoyer le scénario, même si, je l’admets, j’étais hésitant. Deux jours plus tard, je
recevais le scénario.
La réalisatrice était Catherine Breillat et le film s’appelait Romance.
Grâce à elle et à l’expérience qu’elle m’a permis d’acquérir, j’ai enfin eu la chance de
commencer à comprendre.
J’ai beaucoup discuté à ce sujet avec les réalisateurs du cinéma traditionnel que je
rencontrais. Pour certains d’entre eux, le porno est un genre comme un autre. Quant aux
autres, la seule idée d’une comparaison a l’air de les offusquer.
Lorsque j’ai demandé à Catherine pour quelle raison elle m’avait choisi et comment elle
pouvait sûre que je réussirais à lui donner satisfaction, elle m’a dit une chose qui m’a laissé
sans voix.
— J’en suis certaine, m’a-t-elle dit. C’est vrai que je ne t’ai vu que faire l’amour, mais quand
tu le fais, tu te donnes complètement. Et pour moi, si un acteur est prêt à me donner son
âme, il est un bon acteur.
Après Romance, une autre expérience m’attendait en Italie, Amore estremo de Maria
Martinelli, puis encore une autre avec Catherine Breillat pour Anatomie de l’enfer.
Ce qui est beau dans le fait d’être un acteur ne réside pas tant dans les satisfactions
économiques ni dans la célébrité que dans cette chance particulière d’interpréter et de vivre
des rôles qui n’ont rien à voir avec ceux de tous les jours. Et ainsi de dévoiler des nuances de
personnalité qui n’appartiennent pas réellement à la vôtre mais qui nichent en quelque sorte
dans le magma de notre complexité intérieure.
Dans Anatomie de l’enfer, mon cachet était plus ou moins d’une durée d’un mois. Imaginez
les films dont le tournage dure six ou sept mois, voire plus. Vivre si longtemps dans la peau
de quelqu’un d’autre, je trouve cela prodigieux, c’est un cadeau qui n’est offert qu’à de rares
élus. Les acteurs devraient toujours vibrer de cette émotion, au lieu de s’y habituer comme si
c’était un dû.
Le commun des mortels peut être barman, chauffeur de taxi, professeur ou maçon. Après le
boulot, ils peuvent avoir un hobby, une passion pour le foot, pour les échecs ou la musique,
mais c’est infime par rapport à toutes les sensations que nous vivons. Un acteur peut tout
être. Et n’importe qui. Il peut tout essayer. C’est extraordinaire, non ?!
Et exceptionnel. Pour nous, acteurs pornos, c’est exactement pareil. Un tournage nous offre
la possibilité de vivre une gamme infinie de combinaisons sexuelles, mille fantasmes, faire
l’amour sous toutes ses formes, avec des partenaires plus belles les unes que les autres, ce
qui serait impossible à vivre en dix vies d’homme normal.

J’ai entendu plus d’une fois que notre métier d’acteurs du hard avait plus à voir avec la
prostitution qu’avec l’art dramatique, puisque nous sommes payés pour faire l’amour. Cette
affirmation omet le fait que, sur un plateau porno, les acteurs sont payés pour jouer un
rapport sexuel destiné à atteindre un vaste public, tout comme les comédiens du cinéma
traditionnel quand ils jouent de leurs sentiments et de leurs émotions pour les mettre au
service des exigences du scénario.

J’ai fini par apprendre à reconnaître instantanément la nature d’une femme et que, parfois,
l’habit fait le moine ! J’ai eu affaire à des filles qui ne s’étaient jamais retrouvées devant une
caméra. Elles étaient intimidées, il a suffi de les maquiller, de les mettre devant un miroir,
dans une tenue qui mettait leur corps en valeur, de transformer leur look pour que leurs
inhibitions tombent.

Je peux vous assurer que ça marche aussi dans la vie privée. Essayez par exemple d’habiller
votre femme avec des accessoires de fétichiste, offrez-lui des chaussures à la Betty Page, et
vous la verrez se métamorphoser. Elle est en train de vous réclamer ce qu’elle ne vous a
jamais demandé avant. C’est ça qui va lui donner le courage de le faire.

Dans le film Anatomie de l’enfer, j’interprétais le rôle d’un homosexuel fragile et désespéré.
C’était la chose la plus inimaginable pour moi ! Je ne voulais pas donner une interprétation
qui soit une caricature. J’ai puisé dans les souvenirs de mon cher ami Franco, cela m’a
beaucoup aidé dans la recherche d’une profonde intimité avec l’homosexualité. Des semaines
durant, j’ai dû héberger en moi une autre personne. À la fin du tournage, ma femme m’a
trouvé très perturbé par cette expérience. Je ne crois pas qu’elle exagérait. Je pense qu’elle
avait raison. Quand on interprète un rôle à fond, on ne s’en débarrasse pas juste parce qu’on a
fini de tourner les scènes qui étaient prévues sur le plan de travail du jour. L’aventure était
trop importante et je ne me suis pas économisé. J’ai vécu avec mon personnage, dormi avec
lui, mangé avec lui et j’ai réfléchi avec lui. Après le film, il m’a fallu quelque temps avant de
l’oublier complètement.
Je suis pourtant convaincu qu’un acteur de films pornos est rarement capable de jouer
dans le cinéma traditionnel, et vice-versa. Les méthodes, les temps de tournage et surtout la
préparation sont complètement différents. Un acteur de film traditionnel ne s’en sortirait pas
dans le milieu du hard vu nos rythmes de travail, il n’aurait pas à sa disposition tous ces
postes qui n’existent pas dans notre secteur pour des raisons de budget et de temps. Dans
aucun film hard, on ne pourrait passer trois jours sur une scène de cul, comme ce fut le cas
dans Romance.
J’avais des doutes. C’était une expérience complètement différente. Est-ce que j’allais être
convaincant ? Même si la majorité des critiques sur ma prestation au cinéma traditionnel
étaient positives, je sais bien que je ne suis pas la nouvelle star. Pour entreprendre cette
carrière, il me faudrait réorganiser toute ma vie, et telle qu’elle est structurée, je ne pourrais
me le permettre.

Après Romance, non seulement pour exprimer son estime à mon égard, mais surtout pour
le plaisir de provoquer, Catherine Breillat a déclaré dans Le Monde que j’étais le meilleur
acteur européen, au plus grand dam de tout le gratin français bien-pensant. J’ai aussitôt
imaginé la tête de tous les acteurs qui ont passé des années et des années à suivre des cours
d’art dramatique !

En travaillant sur les tournages de ces trois films, j’ai constaté que dans de nombreux pays
européens, les préjugés, les réserves et les comportements de principe sont encore violents
vis-à-vis des acteurs de pornos. Les acteurs de cinéma traditionnel se sentent humiliés à
l’idée de partager le même plateau qu’un acteur hard.
Quand Catherine m’a expliqué que j’avais une scène d’amour avec Caroline Doucet dans
Romance et que la production avait envisagé trois jours de tournage pour la réaliser, j’en ai
été stupéfait.
— Quoi ?! Trois jours pour une scène !
J’imaginais quelque chose de très classique, rien d’exceptionnel pour quelqu’un d’habitué
comme moi à des scènes de cul bien plus complexes. Ils ont vraiment envie de flanquer
l’argent par la fenêtre ! Sincèrement, ce fut ma réaction.
Le premier jour de tournage, j’ai été très impressionné. Tout le monde était là, très
concentré. C’est alors que je me suis rendu compte que la plus grande différence entre ce
cinéma et l’autre, c’est le respect que l’on y a de l’acteur. Juste avant que la caméra ne
commence à filmer, j’ai senti s’abattre un grand silence sur le plateau. Où étaient passées les
vingt personnes qui étaient là ? Du chef opérateur au chef électricien, en passant par tous les
techniciens de tous les postes, ils étaient immobiles et, s’ils devaient bouger, on ne s’en
apercevait pas. Tout le monde était là pour réaliser ce film dans des conditions optimales. Je
n’en revenais pas et ce n’était que le début !
À ce propos, il me revient à l’esprit un vieux film où j’interprétais le rôle de Dracula. Je
devais surgir dans la lumière avec un grand manteau.
— Dracula, je suis Dracula, disais-je d’une voix forte.
Le scénario prévoyait que j’effraie les couples et que les hommes s’enfuient en me laissant
leurs femmes. Plongé dans mon rôle, je m’approchais. Dracula aurait été fier de moi ! Mais
parmi les acteurs, il n’y en avait pas un pour jouer son rôle comme sur le scénario.
— Rocco, n’exagère pas ! m’a lancé Jean-Pierre Armand en blaguant. Je ne suis pas prêt…
Un autre m’a littéralement envoyé paître.
— Putain, Rocco ! Arrête de faire chier !
On aurait dit que j’étais le seul à prendre les choses au sérieux. Alors je me suis approché
de Max, le réalisateur, et lui aussi, il se marrait comme un dingue. À côté de lui, le producteur
se tordait de rire encore plus que les autres. J’étais vraiment en colère. Quand j’y repense
aujourd’hui, j’en rigole moi aussi.

Mais au début, c’est très décevant de constater que les professionnels de ce secteur
n’attachent pas la moindre importance au jeu d’acteur. Au bout d’un moment, on n’y fait plus
attention, pas plus qu’aux commentaires des techniciens, des machinos et de tous ceux qui
bossent dans le hard. Je me souviens de l’équipe où j’ai tourné tous mes premiers films en
35 mm en Italie. On ne tournait pas en son direct, puisque tout était ensuite doublé en
studio, et les vannes fusaient, du genre :
— Eh Rocco, dis-moi ce qu’elle a mangé hier !!!
Bienvenue au club des poètes…

Après quelques claps, je me suis aperçu que Catherine Breillat n’avait pas choisi un acteur
porno uniquement pour qu’il pénètre Caroline et fasse l’amour avec elle devant l’objectif. Elle
voulait que je me sente vraiment dans la peau du personnage, que je ressente ses émotions,
ses doutes, ses angoisses, avant de jouer mon rôle. Cette scène d’amour que j’avais prise à la
légère fut en fait la plus difficile et, psychologiquement, la plus douloureuse de toute ma
carrière. Avoir une grosse queue et une érection sur commande, ici, ça ne suffisait
absolument pas.
Contrairement à ce qui se passe sur un plateau de porno, tout était bien plus aseptisé et la
situation n’était pas franchement excitante. La fille était allongée devant moi, à poil, et son
attitude était aussi pudique que distante. J’ai tenté de m’adapter à cette atmosphère raréfiée.
Catherine ne cessait d’interrompre notre scène, tantôt parce que l’actrice avait la voix cassée
par l’angoisse de ce qui allait se passer, tantôt parce qu’elle me trouvait trop en avance et pas
assez concentré sur les répliques. Elle avait besoin d’un seul et unique plan-séquence, elle ne
voulait pas qu’il y ait de coupe. On recommençait donc à chaque fois depuis le début. Au fil
des claps, trois heures du matin ont sonné alors que nous avions commencé à vingt et une
heures… J’avais dépiauté au moins une trentaine de préservatifs. L’actrice n’arrivait pas à
trouver le feeling avec moi. Elle ne me regardait pas, elle était rigide, elle se tenait devant moi
avec la ferme intention de rester de glace. Je cherchais ses yeux, elle esquivait mon regard, je
ne lui inspirais pas la moindre expression, rien. J’avais pourtant fait appel à toute mon
expérience, mais il devenait de plus en plus difficile de continuer en restant la queue à l’air
devant elle. Jusque-là, je l’avais bricolée à mon gré des dizaines de fois, en me focalisant sur
des parties de son corps, ses pieds, ses mains, ses tétons, son pubis, je la démontais
mentalement en lui donnant toutes sortes d’identités. C’est une technique qui nous aide
beaucoup dans le porno, mais qui dans ce cas-là s’est avérée inefficace. Je ne savais plus
qu’inventer ! J’ai lancé un coup d’œil autour de moi pour trouver une bouée de sauvetage. Je
me suis aperçu que l’assistante au son était une fille et j’ai commencé à la regarder. Elle en a
été toute gênée et s’est mise à contempler le plafond. J’étais mal barré. Tout le monde me
regardait. J’étais toujours là, avec ma bite à l’air, devant une équipe de vingt personnes,
comme quelqu’un qui se fait piéger avec un couteau à la main alors qu’il l’a seulement
ramassé ! J’ai essayé d’effleurer un pied de l’actrice et elle a eu une première réaction, mais
juste pour me rappeler qu’elle faisait son boulot et moi le mien. Et que je devais arrêter de la
toucher. Pour la première fois en vingt ans, j’étais perdu face à une caméra ! Je me suis senti
l’homme le plus seul au monde. J’ai demandé à Catherine si je pouvais m’éloigner et me
retrouver un peu seul avec moi-même, j’en avais bien besoin.
J’étais hors de moi. J’ai ouvert la porte de la loge d’un coup de pied en gueulant.
— J’y crois pas ! Ils m’ont appelé pour faire un film normal et ils me font rester six heures
en train de bander devant une sale conne.
Ce qui se passait était parfaitement irréel.
Un instant plus tard, Catherine me rejoignit dans la loge, haletante, et m’embrassa.
— On y est Rocco, on l’a ! on l’a ! on a réussi !
— Qu’est-ce qu’on a réussi ?
— Elle. Toi… On recommence. Tu vas voir, ça va être magique…
— Qu’est-ce que tu racontes ? Magique mon cul ! Ma trique disparaît et tu trouves ça
magique ? C’est ça ta magie ?
— Rocco…
— Non ! J’ai une érection depuis six heures, à attendre cette conne qui daigne même pas
me jeter un regard. Mais tu l’as vue, avec son air dégoûté ?! Mais putain, elle se prend pour
qui ?
Alors Catherine m’a serré dans ses bras.
— Je te dis que c’est magnifique, m’a-t-elle dit d’une voix douce. Fais-moi confiance, elle
pleure maintenant. C’est le moment.
— Allons-y si tu veux. Mais ma bite est vidée.
De retour sur le plateau, je n’en avais plus rien à foutre. J’avais conscience que ce n’était
pas mon milieu. Alors, pour la première fois, Caroline m’a regardé dans les yeux et j’ai senti
que quelque chose avait changé. Et il a suffi que sa main frôle mes testicules pour que je
bande comme un Turc. C’est elle qui m’enfila le préservatif. Sa voix était différente. En une
seule prise, nous avons fait l’amour et j’ai joui au moment où la réalisatrice l’avait décidé.
Comme par télépathie. J’attendais qu’elle donne le clap de fin, mais rien ne se passait. Un
grand silence régnait autour de nous. Je perçois un murmure. Le directeur photo coupe, et je
m’aperçois que Catherine Breillat est dans un coin, la tête couverte d’un voile noir. Elle m’a
expliqué, plus tard, qu’elle s’était retirée de la magie de cette scène et que, d’après elle, ce
moment n’aurait dû être que pour nous (!).

Sans vouloir me vanter, je serais curieux de savoir comment s’en serait sorti un comédien
lambda, ou tout au moins la plupart d’entre eux exception faite d’Harvey Keitel ou de Gérard
Depardieu, naturellement ! Parce que si moi, qui suis habitué à être complètement à poil face
à une caméra, dans une situation hors contexte comme celle-là, devant une équipe de cinéma
traditionnel, j’ai eu une difficulté aussi flagrante, figurez-vous un acteur qui joue toujours
habillé… Sa dignité bien à l’abri dans son froc.
La vaste gamme d’émotions à laquelle j’ai été confronté et que j’ai dû intégrer au cours de
ce tournage m’a permis de supporter d’autres types de conflits et de problèmes dans les films
suivants, que ce soit Anatomie de l’enfer, toujours de Catherine Breillat, que Amore estremo
tourné en Italie sous la direction de Maria Martinelli.
En tout cas, si, à ce que j’ai cru comprendre, être une bonne actrice signifie s’impliquer
émotionnellement et communiquer ses sentiments au maximum dans la scène et le
personnage, alors je n’ai vraiment pas eu de chance car aucune d’entre elles ne m’a jamais
rien donné !
Le premier jour du tournage d’Anatomie de l’enfer, je me souviens que ma partenaire est
arrivée sur le plateau en demandant à tout le monde qui était Rocco Siffredi. Je l’ai entendue,
je me suis présenté et lui ai dit bonjour.
— Ah, c’est toi Rocco…, m’a-t-elle lancé avant même de dire son nom. Je suis l’héroïne du
film. N’oublie pas que j’ai une doublure et que tu n’approches pas ta bite à moins de trois
mètres de moi !
Je n’en croyais pas mes oreilles !
— Attends. On va refaire les présentations. Je m’appelle Rocco. Je suis un singe et j’ai une
cervelle comme un pois chiche. Et toi, qui es-tu ?
Elle a gloussé comme une pintade et j’ai cru qu’elle avait eu l’impression d’être allée un
peu loin. Par pure gentillesse, j’ai essayé de la tirer de l’embarras où elle s’était fourrée. Mais
elle m’a interrompu.
— Tu sais, Rocco. Je suis une véritable actrice. Je viens juste de tourner avec Gwyneth
Paltrow. Tu comprends ? Une actrice. Actrice. Comme celles d’Hollywood. Hollywood tu
comprends ? m’a-t-elle rétorqué comme si elle s’adressait à quelqu’un qui a toujours vécu
dans une réserve paumée à l’autre bout de la planète.
J’avais compris. Je comprenais tout parfaitement bien. Ça n’allait pas être de la tarte de me
faire accepter dans le monde du cinéma. Ce ne serait pas le tout de bien interpréter mon rôle,
il faudrait aussi que je supporte le dédain des acteurs. Dès le début, elle m’a classé dans les
sous-espèces. Ni plus ni moins. Je mettrais ma main au feu que si Vincent Cassel, par
exemple, avait été à ma place, elle se serait ouverte dans tous les sens et elle n’aurait en
aucun cas souhaité être remplacée par une doublure. Sucer la bite à Vincent Cassel aurait
certainement été très artistique !
Si ma présence l’embarrassait à ce point, elle aurait mieux fait de refuser le film. Je lui
reproche l’incohérence avec laquelle elle a accepté ce travail, sans la moindre considération
pour elle-même, pour moi, pour Catherine et pour le film. Chaque jour, elle me faisait son
cinéma, avec ses petits sourires doucereux, alors qu’en réalité je la faisais gerber. Elle a tout
fait pour me mettre des bâtons dans les roues. Et elle atteint le summum pendant une scène
particulièrement difficile où je ne devais pas pleurer, mais retenir mes larmes. Elle a
délibérément mal joué pour m’obliger à rejouer cette scène au moins huit fois de suite.
— Comment t’as fait ? Qu’est-ce que t’as pris pour retrouver à chaque fois cette émotion ?
est-elle venue me dire à la fin.
J’ai eu l’impression d’être un puceau.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Elle m’a amené dans sa loge, a ouvert une pochette et m’a montré une boîte à pilules.
— On prend des pilules, nous. Pour pleurer, pour flipper, pour être heureux, pour avoir la
tête ailleurs, etc. Bref, pour tout, pour passer d’un état émotif à l’autre, qu’est-ce que tu crois !
Si on devait à chaque fois le faire pour de vrai, on deviendrait fou !
Elle déclarait ça comme si elle était le porte-parole officiel du cinéma traditionnel. Comme
si un acteur hard disait que, sans comprimés et sans piqûres, il lui serait impossible de
bander !
Les mensonges sont les mêmes et les méthodes sont très similaires. Vous seul êtes à même
de choisir le niveau auquel vous voulez exercer votre métier.

*
* *

Catherine est d’une intelligence sidérante, sa capacité à mettre les individus à nu est
proprement captivante. C’est d’ailleurs grâce à ce don qu’elle réussit à exploiter pleinement le
talent des acteurs qu’elle dirige. Il paraît qu’un tas de gens, notamment les journalistes, la
prennent pour une teigne. Ils prétendent qu’elle est très dure avec les acteurs. En réalité,
quand elle commence un film, elle a déjà sous les yeux la version complète de ce qu’elle a
l’intention de réaliser. Et sa charge de passion est telle que, si les acteurs ne sont pas prêts à
s’ouvrir à elle, elle se heurte contre leur rigidité de toutes ses forces pour la détruire.
Catherine est une grande artiste, d’une sensibilité rare. Il est vrai que ses méthodes de
travail sont pesantes, mais je pense que, pour grimper les paliers de la réussite, tant
personnelle que professionnelle, l’effort à fournir est douloureux.
Je dois dire que sur Anatomie de l’enfer, je n’avais jamais vu une femme souffrir comme
cette actrice. Par moments, elle me faisait de la peine. Parfois, je ne comprenais pas si je la
voyais de devant ou de derrière la caméra, la limite me paraissait floue. Mais je suis sûr que,
malgré toutes ses réticences vis-à-vis des méthodes de Catherine, à la projection, quand elle a
vu le résultat, elle a fini par reconnaître l’immense talent de Breillat. C’est la raison pour
laquelle j’adore Catherine, pour sa façon d’assumer la responsabilité de ses choix. Elle est
dotée d’une fichue personnalité, de courage à revendre, et se fiche complètement des
critiques. C’est une femme qui ne tient aucun compte des règles. Elle ne se contente pas de
faire un cinéma standard et préfabriqué.
Quelle chance
d’avoir des parents géniaux !

J E suis le papa de deux merveilleux garçons et, depuis, j’ai constaté que l’éducation n’est
pas chose facile ! On ne sait jamais ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Et on ne peut
jamais avoir la certitude de ce qu’il faut donner ou ne pas donner.
Ce qui m’a le plus manqué avec mes parents pendant mon enfance et mon adolescence,
c’est le dialogue. Avec mon père, il ne s’est instauré que depuis quelques années. Je ne les en
blâme pas car je sais qu’ils ont été confrontés au même problème. Je trouve pathétiques ces
gens qui vont pleurer parce qu’ils ont pris quelques coups de pieds au cul dans leur enfance.
Une taloche n’a jamais traumatisé personne ! À condition qu’il s’agisse d’une simple taloche.
Je ne supporte pas cette époque de puritanisme aveugle et stupide où l’enfant est devenu
roi. Ce n’est pas pour son bien. L’éducation est essentielle et elle est faite de règles claires
qu’un enfant peut comprendre et affronter sans difficulté.
Pour en revenir à ma famille, ma mère a représenté tout pour moi. Elle était affectueuse,
protectrice, à la limite du maladif. Quand on se bagarrait dans la cour avec d’autres gosses, les
pères se précipitaient pour défendre leur fils. Le nôtre n’arrivait jamais à temps ; ma mère
l’avait précédé. Je l’ai carrément vue jeter des pots de fleurs par la fenêtre et poursuivre des
types avec une pelle.
Elle était très impulsive, c’était dans son caractère, mais c’était aussi dû à la souffrance qui
l’avait rendue hypersensible. Quand on la faisait enrager… elle nous a cassé plus d’une louche
en bois sur le dos ! Rien qu’à moi seul, j’ai bien dû prendre une dizaine d’assiettes sur le
crâne quand je refusais de manger. Mais cela ne change rien au souvenir merveilleux que je
garde d’elle. Les conditions de vie étaient alors difficiles et on comprenait très bien que,
parfois, ils explosent. Ils ont consacré toute leur vie à leurs enfants, et cela suffit amplement
pour comprendre le genre de parents que c’était.
Si ma mère me l’avait demandé, mais rien que pour elle, j’aurais fait une croix sur le métier
d’acteur porno. Si elle m’avait dit qu’elle en souffrait, j’aurais immédiatement arrêté. Quand
j’ai commencé, j’ai essayé de lui en parler tout de suite. Je ne voulais surtout pas que ce soit
mon frère qui s’en charge.
En réalité, à ce moment-là, j’ai pensé qu’elle ne devait pas connaître le sens exact du mot
pornographique, ou qu’elle le savait vaguement mais que, par pudeur, elle préférait éviter la
discussion.
Je penche plutôt pour la seconde version, car un jour, dans un tiroir, j’ai trouvé un petit
journal porno avec mes photos. Je le lui ai agité sous le nez.
— Maman, lui ai-je dit, tu t’intéresses à ces trucs-là, maintenant ?!
Elle est restée coite un instant, en cherchant à prendre un air réprobateur.
— Mon salaud ! s’exclama-t-elle brusquement. Regarde ça ! Dis-moi un peu, tu leur mets
vraiment dedans ?
— Et où tu veux que je leur mette ?
Alors elle m’a coursé autour de la table de la cuisine en me donnant des tapes sur le dos, en
cachant sa fierté d’avoir un fils adulte sous sa tendresse pour l’enfant que j’avais été.

C’était une femme pudique et forte, aux épaules larges, une de ces femmes qui assume
toutes les responsabilités et tous les soucis dans le meilleur comme dans le pire. Mais devant
mon bonheur, elle s’est faite toute petite. Elle a aussi enduré la solitude de défendre mes
choix face au reste de la famille et du village. Et ça, je ne l’ai jamais oublié, quelles que
fussent les circonstances.
Elle était ma référence absolue. Même dans les moments les plus difficiles, je n’ai jamais
douté de sa capacité à comprendre. Malgré les circonstances et son modeste bagage culturel,
lorsque quelque chose lui paraissait compliqué, elle prenait le temps de le déchiffrer. J’ai
toujours pu me fier à sa façon typiquement féminine d’approcher ce qui me concernait, y
compris ce qui lui était le plus étranger.
Quand j’ai travaillé aux États-Unis pour des périodes de trois mois, je lui téléphonais tous
les jours, absolument tous les jours. Nous ne nous disions presque rien, le coup de fil durait
dix secondes.
— Si je vais bien ? Oui, et toi ? Alors tout va bien. Ciao, mamma… prenais-je juste le temps
de lui murmurer.
Et puis on raccrochait. Parfois, je la rappelais aussitôt.
— Eh bien alors ciao…
Ça peut sembler ridicule, mais j’avais besoin d’entendre sa voix. Pour moi, c’était vital. Je
sais à quel point elle a souffert de mon absence.
J’ai cherché à lui revaloir cette confiance, en demeurant intègre comme elle me l’avait
appris. Pour rien au monde, je n’aurais déçu les efforts que lui avait coûtés mon choix, en
fichant ma vie en l’air, ainsi que la sienne, en me fourrant dans des histoires de drogues et
autres.

Je dois avouer que j’ai eu beaucoup de chance. Mon corps réagit très violemment à tout ce
qui peut me nuire. Rien que le fait de fumer me donne la nausée.
Ce respect d’autrui et de soi-même qui m’a été inculqué, je souhaite le transmettre à mes
enfants. Je ne m’opposerai en aucun cas à leurs ambitions, quelle que soit la voie qu’ils
choisiront. J’essaierai seulement de leur faire comprendre que l’essentiel dans la vie est la
passion pour ce que l’on fait. C’est le seul moyen dont ils disposent pour surmonter les
obstacles.
S’ils décident un jour de suivre mes pas dans l’intention de rivaliser avec leur père, je les en
dissuaderai. Mais si leur choix se fonde sur un réel désir, dans ce cas, ils ont de la chance de
m’avoir comme père !

*
* *

À la mort de ma mère, j’ai perdu tous mes repères. Mon père est un brave homme qui a
trimé durement pour ramener des sous à la maison, mais c’était elle le pilier de la famille.
Mon père n’avait pas un tempérament de patriarche, c’est elle qui représentait l’autorité.
Quand elle est tombée malade, j’ai littéralement mesuré pour la première fois la valeur de
la vie. C’était pendant les fêtes de Noël et elle était devenue silencieuse. Aucun de nous ne
savait ce qui lui arrivait exactement, mais on voyait qu’elle n’allait pas bien. Elle n’était pas
du genre à se bourrer de médicaments. Je l’ai rarement vue aller chez le médecin.
J’étais sur le point de partir aux États-Unis.
— Vas-y quand même, Rocco, m’a-t-elle dit. Mais sache qu’à ton retour, je ne serai plus là.
Tu rentreras pour porter des fleurs sur ma tombe.
Sur le moment, j’ai cru qu’elle disait ça pour me retenir. Du coup, j’ai décidé de partir
malgré tout. Deux semaines plus tard, j’ai reçu un coup de fil de ma sœur. Il fallait que je
revienne, notre mère avait été hospitalisée dans un état grave. Je suis resté à son chevet du
15 janvier au 15 mars 1993. Je l’ai vue mourir à petit feu, jour après jour. Elle vomissait du
sang deux fois par jour, à six heures du matin et à six heures du soir. Elle mettait le drap
devant sa bouche, vomissait, puis j’emportai le bassin. Je pleurais et je reprenais contenance
avant de rentrer dans la chambre.

Ça faisait un mois qu’elle ne pouvait plus rien manger. Tout m’était indifférent, je ne
m’occupais plus de rien, j’ai vécu un instant après l’autre durant des jours.
Depuis qu’elle est morte, j’ai continuellement la sensation que je vais la revoir.
J’ai prié Dieu de tout mon cœur pour mourir moi aussi de cette manière. Pourquoi ? À dire
vrai, je n’en sais rien. C’est une question de douleur. Je voulais trouver le moyen de lui être le
plus proche possible. Devant elle, j’essayais d’être fort et de la rassurer quand elle avait peur.

Les derniers jours ont été un enfer. Elle avait tellement maigri que les infirmières
n’arrivaient plus à trouver ses veines pour les perfusions. Lorsqu’elle est morte, je dormais à
côté d’elle. Je tenais sa main, quand j’ai soudain senti quelque chose se répandre en moi. Une
sensation de froid. Je crois que c’était elle, toute son énergie, qui s’en allait. Tout d’un coup,
j’ai eu une sorte de soulagement, un étrange calme injustifié. J’ai vu son visage, il était très
beau. On sentait qu’elle avait fini de souffrir.
Je me suis littéralement jeté sur le boulot. Pour moi, travailler était le seul moyen de
m’étourdir et d’effacer les dernières images de ma mère mourante.
Sur le plateau, j’étais odieux, ce qui ne me ressemblait pas. Les filles qui venaient me
parler, qui ignoraient totalement ce qui m’était arrivé, me demandaient pourquoi je ne
souriais pas.
— Je suis payé pour te sauter, pas pour te sourire.
J’étais tenaillé par le chagrin d’avoir perdu ma mère, et en même temps, plus j’allais mal et
plus j’avais envie d’aller mal. Au point de décider d’aller me faire circoncire, sachant fort bien
qu’il est déconseillé de le faire à l’âge adulte.
Dans notre métier, être circoncis est une précaution d’hygiène. Par conséquent, il était
grand temps.
Je suis revenu à Pescara pour me faire opérer et le médecin m’a garanti que je serais guéri
une semaine plus tard. Une semaine… !!
Le lendemain de l’opération, je me suis réveillé avec l’étrange sensation d’avoir le bas-
ventre mouillé. Et ce n’était pas de l’urine, mais du sang ! Du sang partout ! J’avais dû avoir
une érection pendant mon sommeil, qui avait fait sauter quelques points.
J’ai aussitôt téléphoné au médecin. Il allait m’arranger ça, mais il fallait que j’aille le
trouver tout de suite à son cabinet. Malheureusement, il n’avait pas tout le matériel
nécessaire et il m’a refait les points sans anesthésie. Je vous laisse imaginer ce que j’ai
souffert.
Cette couture ressemblait à une affreuse reprise, mais le toubib m’assura que d’ici quelque
temps, ce serait résorbé. Et je vous le donne en mille, c’est alors que j’ai reçu le coup de fil
dont je ne voulais surtout pas à ce moment-là. John Leslie était prêt à commencer dans les
dix jours un grand film, Chameleon, et m’attendait à Los Angeles. Bien que mon sexe soit
dans un état pitoyable et que je souffre le martyre, je n’ai pas eu le courage de lui dire la
vérité.
— Je t’en prie, Rocco, viens quelques jours avant pour te reposer, vu le décalage horaire,
etc.
Et je lui répondis de ne pas s’inquiéter. J’ai raccroché et j’ai foncé à la pharmacie pour
m’acheter des cicatrisants.
J’étais à Ortona, je passais chaque jour sept ou huit heures au bord de la mer, le pénis
exposé au soleil, caché derrière les rochers, essayant de faire mon possible pour faire
cicatriser ma blessure vitesse grand V. Tout au moins pour réussir à partir. Je suis retourné
chez le médecin me faire enlever les points et j’ai compris que j’avais tout foiré. Tout un côté
de mon membre évoquait Frankenstein, avec des cicatrices ignobles et des boules de chair
répugnantes. C’est dans cet état que j’ai pris l’avion deux jours plus tard pour les États-Unis.
Ces prises de vue ont été les pires de toute ma carrière. Mon pénis était horrible, irrité, et à
chaque mouvement en avant et en arrière, j’avais l’impression qu’on me coupait le gland avec
une lame de rasoir. Je retenais des larmes de douleur pendant les scènes. Je dissimulais ma
souffrance et tâchais de toujours camoufler le désastre. Quand John me demandait comment
ça se passait, je répondais toujours la même chose.
— Everything is good, everything is good…
Une fois le film terminé, je suis rentré en hâte en Italie et me suis aussitôt mis en quête du
meilleur chirurgien esthétique. On m’a conseillé d’aller à l’American Hospital de Rome. Le
professeur m’a examiné longuement et a conclu que même si la cicatrice était vraiment
atroce, il restait assez de peau pour une nouvelle intervention. Il m’a rassuré en me disant
que l’opération donnerait d’excellents résultats, mais il faudrait absolument éviter toute
érection durant les premiers jours.
Mon problème majeur était que j’avais coutume d’avoir des érections très souvent, même
sans être sollicité. Cela m’arrivait spontanément, je n’y pouvais rien. C’était sans doute dû à
mes rythmes de travail très intensifs. Mon sexe avait pris l’habitude de bander au moindre
frôlement, même si je ne lui prêtais aucune attention particulière. Mon véritable cauchemar,
pendant longtemps, a été d’aller chez le médecin. J’étais toujours très tendu. Si je devais
passer une visite un peu plus approfondie vers le bas-ventre, je me concentrais jusqu’à en
avoir des sueurs froides dans l’espoir d’éviter ça. Il m’est même arrivé de m’excuser
préventivement, je ne voulais pas que ce soit mal interprété. Les médecins souriaient.
C’est vrai que ces situations prêtent parfois à rire, mais ça m’a longtemps considérablement
gêné dans la réalité quotidienne.
Au début, je l’ai même caché à Rosa. J’avais peur qu’elle ne comprenne pas.

Après l’opération, j’ignore ce que m’avait administré l’anesthésiste, mais pendant vingt
jours au moins j’ai eu l’impression que mon vieux pote m’avait quitté ! Quand le professeur
est venu dans ma chambre avec son équipe, ils ont tenté de garder un ton sérieux et
professionnel, mais je remarquais leur étrange euphorie. J’ai alors demandé comment s’était
passée l’opération.
— Très bien. Mais tu es incroyable, dit-il. Pendant l’intervention, complètement endormi,
dès qu’on a commencé à manipuler ton engin pour le mesurer, tu as aussitôt eu une érection.
J’ai dû faire des milliers d’opérations au cours de ma carrière, mais je n’avais jamais vu ça !
En tout cas, l’opération était parfaitement réussie. La cicatrice était pratiquement invisible,
fine et propre. Vraiment telle que je la souhaitais. Toute en finesse ! Mais voilà le bouquet…
Le lendemain, quand mon frère est venu me chercher pour m’emmener à Ortona, le
chirurgien m’a recommandé de mettre de la glace sur mon sexe pendant le voyage pour
empêcher que la partie opérée n’enfle. Nous nous sommes donc arrêtés dans un bar pour
acheter des glaçons. Suivant la prescription à la lettre, j’en ai mis un dans un sac en plastique
et l’ai posé sur mon pénis. La douleur a aussitôt été insupportable, mais j’ai résisté. Le toubib
l’a dit. Je ne vais pas foutre en l’air son travail ! Au bout d’environ dix minutes d’une torture
lancinante, subitement, je n’ai plus rien senti.
— C’est passé. Je ne sens plus rien. Je me suis habitué, ai-je dit à mon frère.
Pendant ce temps – deux heures s’étaient écoulées… –, nous sommes arrivés à Ortona. Je
m’apprête à retirer le sachet de glaçons pour descendre de voiture et… le sac ne vient pas. Je
me rends compte qu’il est collé. J’essaie de le détacher petit à petit, mais rien. Je tente alors
de l’arracher d’un coup et je découvre la plaie ouverte, les vaisseaux caverneux à l’air, le
réseau de nerfs à vif… Mon sang s’est figé ! J’ai regardé droit devant moi et j’ai cru que ma vie
était finie, que tout s’écroulait.
Quelques semaines plus tôt, j’avais souhaité partager la douleur de ma mère, mais je ne
m’attendais pas à ce que ce soit si rapide !
Je suis rentré chez moi sans dire bonjour à personne et j’ai directement appelé le
chirurgien. J’étais mort de trouille en attendant qu’il décroche ; c’était mon instrument de
travail dont il s’agissait ! Ma situation était aussi dramatique que celle d’un pianiste de
concert qui risque de perdre ses mains. Je lui ai expliqué ce que j’avais fait et, à l’autre bout
du fil, un silence de quelques interminables secondes m’a répondu. Pour lui, c’était une
évidence, j’aurais dû envelopper les glaçons dans un tissu et pas dans du plastique avant de
les appliquer sur le pénis !
Il m’a alors recommandé de ne surtout toucher à rien et de revenir immédiatement à
Rome. Il m’a expliqué par la suite que, dans ce cas, la glace est pire que le feu, parce qu’elle
brûle la chair de manière indolore.
Une fois arrivé dans son cabinet, sans même prendre le temps de me dire bonjour, il m’a
fait allonger et, découvrant la catastrophe, il s’est mis à jurer comme un charretier. Et plus il
jurait, plus je flippais.
— Docteur, dites-moi tout, ai-je demandé entre deux jurons.
J’avais une brûlure au second degré et il fallait à tout prix qu’elle ne grimpe pas au
troisième.
— Ce qui veut dire ?
Il m’explique que, si une infection se déclarait, la brûlure allait empirer. Si elle atteignait le
troisième degré… il faudrait envisager autre chose. Une greffe de peau…
— Bon, ai-je dit. S’il faut en arriver là…
— Oui, mais ce n’est pas si simple. La peau du pénis est une peau particulièrement
élastique, spéciale, et unique sur tout le corps… En fait, la seule solution serait de prendre la
peau d’un autre pénis. C’est-à-dire d’un donneur. Un cadavre !
Alors, la parano d’une infection s’est emparée de moi. Je voyais des microbes et des
bactéries partout, prêtes à me sauter sur la bite. Les gestes les plus banals du quotidien
étaient régis par ces obsessions compulsives. Je me lavais continuellement. Je me tartinais de
bactéricides, de pommades antibiotiques, antibactériennes et antiseptiques… Et je priais pour
qu’une infection ne se déclare pas.
Le chirurgien, avec l’aide précieuse du destin, m’a sauvé de ce qui aurait pu être une
solution extrêmement difficile à supporter.
Je n’ai aucun problème avec le concept de donneur, bien au contraire. Je souhaite d’ailleurs
moi aussi faire don de mes organes ; j’ai laissé à ma femme des dispositions claires à ce sujet.
Je suis absolument convaincu de la nécessité de ces dons. Mais j’aurais eu du mal à partager
mon intimité avec la peau d’un autre.
Gennaro,
mon plus grand fan

M ES relations avec mon père étaient très différentes de celles que j’avais avec ma mère. Il
a toujours tenu à conserver son rôle de père de famille et il n’y a jamais eu entre nous
de véritable dialogue. Ce n’est qu’après la mort de ma mère que nous nous sommes mis à
parler et, bien sûr, le sujet de nos conversations était surtout le sexe. À l’âge de soixante-dix
ans, il m’a raconté toutes les histoires qu’il avait vécues après son veuvage. La disparition de
ma mère lui avait donné une liberté qu’il n’avait jamais eue auparavant. En discutant avec lui,
j’ai compris que ma libido excessive était concrètement génétique !

Quand j’étais gosse, je l’entendais parfois se disputer avec ma mère. À l’époque, je ne


pouvais pas vraiment comprendre de quoi il s’agissait parce qu’on ne parlait pas ouvertement
de certains sujets. Mais aujourd’hui, je sais que la raison en était l’attitude de mon père. Il
était courtois, jamais violent et toujours gentil avec tout le monde. Mais surtout – et sans
doute un peu trop – avec les femmes ! Les jeux de cartes, de boules et le loto ne
l’intéressaient pas du tout.
Depuis quelques années, il est atteint de la maladie de Parkinson, mais il a gardé toute sa
tête et c’est incroyable de voir l’effet qu’une femme produit sur lui. S’il devait faire quelques
mètres à pied, il lui faudrait une demi-heure, s’il devait le faire pour une femme, un dixième
lui suffirait !! Puissance du désir…

À la sortie de Fantastica Moana, mon premier film en Italie, mon père est arrivé le
premier, bien avant tout le monde, et il s’est mis devant les portes du cinéma. En compagnie
de mon oncle Mario, le père de Gabriele. Évidemment, ils n’ont pas payé leur billet puisqu’ils
étaient le père et l’oncle de Rocco Siffredi ! Ils étaient fiers comme Artaban ! Ils sont allés
s’asseoir au premier rang en roulant des mécaniques. Pendant toute la projection, ils se sont
comportés en vrais fans, applaudissant à tout rompre et faisant des commentaires à haute
voix. Quand on est rentrés à la maison, je l’avoue, c’était moi le plus gêné. Mon père m’avait
vu faire l’amour avec plusieurs femmes, il avait vu mes fesses et mon sexe sous tous les
angles.

Si mon père m’a toujours soutenu, c’est sans doute parce que j’ai eu la possibilité de vivre
comme il l’aurait souhaité. Deux ans après la mort de ma mère, en 1993, j’ai essayé de faire
quelque chose pour tirer mon père de sa tristesse. Je l’ai invité à assister à la cérémonie de
remise des Hots d’Or à Cannes. Je tournais en même temps un film, celui sur lequel j’ai fait
la connaissance de Rosa, et j’en ai profité pour l’amener sur le plateau pour qu’il se rende
réellement compte du métier que faisait son fils. Je ne m’inquiétais pas de sa réaction, mais il
y avait tout de même en moi une petite part d’incertitude, héritage de la timidité qui avait
toujours existé entre nous, avant que nous ne commencions à nous faire des confidences.
J’étais sûr qu’il ne serait pas scandalisé, mais je n’étais qu’à moitié tranquille. Il est arrivé sur
le plateau lors d’une des séquences les plus chaudes du film, dans laquelle Anita Rinaldi, une
splendide actrice hongroise, tournait une triple pénétration (bouche-vagin-anus). Et là, mon
père s’est tellement laissé prendre par le spectacle qu’il ne m’a même plus vu. Les yeux
écarquillés, il semblait ne pas vouloir perdre une miette. Puis soudain, alors que nous étions
encore en train de tourner, il a traversé le plateau, il est passé devant la caméra, s’est penché
très respectueusement devant Anita Rinaldi et s’est présenté.
— Enchanté, moi c’est Gennaro.
Frétillant comme un gardon, il lui paraissait tout naturel de se conduire ainsi, comme il
l’aurait fait avec n’importe quelle personne vêtue. Dans son élan, il a continué à saluer tout le
monde, hommes et femmes, qui tentaient de cacher leurs parties intimes, gênés devant cet
homme âgé. Puis mon père s’est approché encore une fois d’Anita.
— Mademoiselle, vous êtes absolument délicieuse ! lui a-t-il déclaré. Et vous faites le plus
beau métier du monde, vous savez !
Il s’est ensuite tourné vers moi.
— Dire que j’aurais pu mourir sans avoir vu tout ça… me dit-il. Alors, c’est ça que tu fais ?
— Papa ! Tous les films dans lesquels tu m’as vu, c’était quoi ? Des dessins animés ?
— Je sais bien ! Mais là, c’est pas la même chose !

Plus tard, mon frère a accompagné mon père pour louer un smoking et il est rentré à l’hôtel
vêtu de pied en cap.
— Mon garçon, est-il venu se plaindre à moi au bout d’un moment, c’est très gentil de
m’avoir invité, mais tu ne sais pas l’effort que ça m’a coûté de prendre l’avion, de venir
jusqu’ici. J’ai mal partout et il faut que j’aille me coucher à neuf heures. Je ne tiens pas après
neuf heures…
— Mais papa ! La soirée commence à onze heures !
Il a bougonné un peu et il a fini par accepter de venir.
Le hasard a voulu que je sois récompensé pour la seconde fois consécutive par le Hot d’Or
du meilleur acteur. Alors je l’ai pris par le bras et, collé à lui, je suis monté sur scène pour
recevoir mon prix. Là, devant le parterre des invités intrigués par la présence de ce vieil
homme, j’ai pris le micro.
— Chers amis, j’ai le plaisir de vous présenter ce soir mon plus grand fan : mon père !
Mille personnes se sont levées de leur fauteuil et se sont mises à applaudir mon père, de
longues minutes, sans s’arrêter. Cet instant est probablement le plus émouvant de toute ma
carrière.
Quand nous nous sommes retrouvés derrière les coulisses, il m’a arrêté et m’a regardé
droit dans les yeux.
— Rocco, je te remercie. Aujourd’hui, en une seule journée, tu m’as fait vivre deux
moments exceptionnels que je n’oublierai jamais… Et crois-moi, a-t-il ajouté, aujourd’hui, j’ai
compris tes choix, et si ces gens t’ont tant applaudi, c’est parce que eux aussi, tu leur fais du
bien. Je suis fier de toi.
À cinq heures et demie du matin, mon père n’était pas fatigué le moins du monde, il n’avait
plus mal nulle part et tenait le crachoir à tout le monde. Entouré de sept ou huit stars pornos
de nationalités différentes, il parlait, riait, buvait. D’après mon frère, cette nuit-là, notre père
a appris à parler toutes les langues de la planète !

Mon père est un brave homme. Mais il a été, comme moi, pris par le démon de l’amour. Il
ne peut pas vivre sans l’idée de faire l’amour et j’ai l’impression que plus les moments sont
durs, plus il s’accroche à cette idée. Des gens comme lui et moi, il en existe bien plus qu’on ne
le croit ! La chance que j’ai eue, à l’inverse de mon père, c’est de pouvoir extérioriser toute
cette énergie sexuelle, sans problèmes ni frustrations.
Quand ma mère nous a quittés, la famille s’est déchirée sur la question de savoir si mon
père avait ou non le droit de se remarier. S’il voulait avoir une autre femme, c’était surtout
pour faire l’amour. Ce n’est pas la solitude qui lui faisait peur.
Moi-même, sur le moment, je ne savais que dire. J’étais partagé. D’un côté, je le
comprenais parfaitement et j’étais même d’accord avec lui. De l’autre, cela pouvait être
ressenti comme une offense à la mémoire de ma mère. Cela ne fait que peu de temps que je
me suis définitivement libéré de ces doutes et de ces conflits intérieurs. Nous avons lui et
moi la même nature et c’est la raison pour laquelle, mieux que quiconque, je peux le
comprendre.
À un moment, nous avons eu dans la famille pas mal de discussions à propos de mon père.
Certains interprétaient ses manifestations d’affection excessive à l’égard des femmes de
ménage ou des baby-sitters de ses petits-enfants comme des symptômes de démence sénile ;
ils craignaient, tout au moins, qu’il ne soit en train de sombrer dans une dangereuse
obsession sexuelle. Je l’ai fait venir chez moi à Budapest afin de mieux l’observer, de me
rendre compte par moi-même. J’étais persuadé que, chez moi, il irait mieux. Évidemment, il
s’est tout de suite intéressé à notre femme de ménage. Heureusement, Erika l’a pris en
rigolant, mais je me suis senti en devoir de lui faire la leçon. Lui, comme un gamin, il s’est
excusé, il a juré qu’il ne le ferait plus et s’est mis à pleurer, honteux de ne pouvoir maîtriser
ses pulsions. Il m’a fait une peine infinie. Du coup, spontanément et parfaitement conscient
que j’allais me mettre toute la famille à dos, j’ai pris la décision de l’accompagner chez une
prostituée. Nous étions le premier avril.
— Papa, tu sais quel jour on est, aujourd’hui ?
— Oui, et alors ?
— Alors on va faire un tour, ai-je répondu en souriant.
Je l’ai emmené dans une rue où se tenaient habituellement les prostituées.
— Qu’est-ce qu’elles font là, toutes ces dames ? m’a-t-il demandé dès qu’il les a vues.
On aurait dit un gosse qui fait semblant de ne pas s’apercevoir qu’on lui va lui faire un
cadeau.
— Ce sont des femmes soldats. Elles sont là pour décharger les fusils.
Je lui avais sorti le premier truc qui m’était passé par la tête. Il m’a regardé d’un air
perplexe.
— Décharger les fusils ?
Il me fixait, désemparé.
Je me suis arrêté et j’ai demandé à l’une d’elles si elle acceptait d’aller avec la personne qui
m’accompagnait. Quand elle est montée dans la voiture, mon père s’est retourné et l’a
regardée sans piper mot. Je dois avouer que j’étais passablement embêté. Je pensais à ma
mère, j’avais peur qu’elle ne soit en train de me regarder et que cela lui fasse mal.
Le lendemain matin, j’ai été réveillé par un bruit bizarre. Je me suis levé et je l’ai trouvé sur
le tapis roulant, guilleret et fringant, en pleine séance de gymnastique. J’ai poireauté au
moins un quart d’heure, et puis nous sommes sortis déjeuner.
— Tu sais, Rocco, j’ai rêvé toute la nuit de la fille d’hier. Elle avait un cul incroyable… Mais
dis-moi.
— Quoi ?
— Pourquoi t’as pas voulu que je la baise ?
— Comment ça ? T’es tout tremblotant et tu tiens même pas debout !
— Moi ? Je tiens pas debout !? File la chercher et je vais te faire voir si je tiens pas debout !
Et on a éclaté de rire. J’ai compris qu’il avait apprécié mon poisson d’avril. Du coup, il s’est
senti libre de tout me raconter. Il m’a avoué que son rêve, ce serait de pouvoir faire l’amour
plusieurs fois par semaine, qu’il se sentirait certainement mieux et bien plus heureux. Au lieu
de dépenser des centaines d’euros pour des médicaments qui ne lui faisaient, et de loin, pas
autant de bien.

Il s’est bien sûr trouvé un membre de la famille pour ne pas apprécier mon geste. Mais en
grandissant, j’ai appris à suivre mon instinct sans trop me poser de questions. Et en
l’occurrence, il me suggérait de faire vite quelque chose de concret pour mon père.
Avant que sa maladie ne l’immobilise, il se baladait dans Ortona avec mes photos. Il entrait
dans les bars, et même à l’hôpital où il faisait de temps à autre un séjour, et distribuait mes
photos à toutes les femmes qu’il rencontrait. Il essayait avec toutes, mais elles repoussaient
gentiment ses assiduités.
— Si c’est à cause de mon âge, je vous rassure tout de suite. N’oubliez pas que je suis le
père de Rocco Siffredi. Et je n’en dirai pas plus.
Il m’en a parfois raconté des vertes et des pas mûres ! Une fois, il avait rencontré une
femme au jardin public. Il avait tout fait pour la raccompagner chez elle et finir dans son lit.
C’était marrant de l’entendre entrer dans les détails, il me racontait, ravi, qu’elle criait très
fort pendant qu’il la pénétrait parce qu’après quinze ans d’abstinence, elle avait oublié l’effet
que ça faisait ! Or une semaine plus tard, cette dame est décédée de mort naturelle.
— Tu te rends compte ! Il était temps ! conclut-il.
Quel personnage, ce Gennaro ! S’il n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer.
Ma tribu : ma raison de vivre !

J ’AIrencontré ma femme, Rosa, en 1993. J’en suis tombé amoureux rien qu’en regardant
un polaroïd. J’étais en train de préparer mon deuxième film, Body Guard, qui devait se
tourner dans le sud de la France. C’était justement au moment où mon père est venu me voir
à Cannes pour les Hots d’Or.
Mon assistant venait de revenir de Budapest avec les polaroïds des filles à sélectionner,
certaines pour les séquences soft, d’autres pour les scènes hard.

Dès que j’ai eu sous les yeux la photo de Rosa, j’ai été hypnotisé. Elle n’était pas seulement
belle, elle était la sensualité à l’état pur. Son allure était élégante, royale, et l’éclat de ses yeux
laissait transparaître toute sa vivacité et sa finesse. Je ne décelais rien d’artificiel chez elle.
J’étais foudroyé par son charme. Elle avait un regard fragile, de ce type de fragilité qui ne veut
pas dire faiblesse. Je ne sais si j’arrive à exprimer ce que j’entends par là. Je me suis assuré en
personne qu’on l’avait bien appelée comme je l’avais expressément demandé. Je ne savais pas
encore ce que j’allais lui faire faire, sans doute du soft, peut-être hôtesse pour distribuer les
prospectus sur lesquels je faisais de la pub pour un téléphone rose, bref, je cherchais un
prétexte pour faire sa connaissance.
J’ai continué à regarder les polaroïds et les photos des autres actrices, mais je ne voyais
plus rien. Je n’avais plus devant moi que l’image du visage de cette fille.
Tout s’enchaînait à toute allure, ma participation aux Hots d’Or, ma campagne de pub et la
production de mon film. J’avais mille choses à organiser, mais j’étais obsédé par cette photo.
Le jour du rendez-vous, surexcité, j’attendais à la gare de Cannes le car des filles qui
n’arrivait pas. C’était un vieux tacot brinqueballant qui est d’ailleurs tombé en plan dans une
montée et que les filles ont dû pousser. Quand enfin il a été devant moi et qu’elles ont
commencé à descendre, j’ai illico cherché à repérer Rosa dans leur groupe. J’en connaissais
certaines qui avaient déjà bossé pour moi, mais je ne leur ai même pas dit bonjour : je
cherchais Rosa. Je l’ai aperçue. Elle se distinguait par son port aristocratique tellement
naturel. Je me suis précipité pour me présenter, mais elle a répondu à mon enthousiasme
disproportionné en rétablissant la distance à garder entre deux étrangers. Elle m’a serré la
main puis est partie. Je la sentais sur la défensive.
C’est seulement quand j’ai remis les pieds sur terre que je me suis aperçu que Betty Gabor,
le premier rôle, ne s’était pas présentée au rendez-vous. J’avais déjà loué les deux villas,
engagé une quinzaine d’acteurs, une dizaine de techniciens, et je n’avais personne pour la
remplacer.
J’étais désespéré, complètement paumé. J’avais un tas de problèmes à résoudre qu’il n’était
pas question de déléguer, il fallait que je m’en occupe moi-même, mais j’avais la tête ailleurs.
Mon assistant avait remarqué que j’avais un faible pour cette fille. Il insistait
énergiquement pour que je lui demande de remplacer l’héroïne. Je ne voulais pas le faire,
j’étais sûr qu’elle n’accepterait pas.
— Arrête, Claudio ! Elle est venue ici pour autre chose, pas pour faire un film hard ! Elle
n’acceptera jamais. En plus, je la trouve un peu trop hautaine et pas très sympa.
— D’accord, mais qu’est-ce que ça coûte de lui poser la question ?
Terriblement gêné par cette situation, car Rosa ne s’attendait certainement pas à ce genre
de proposition, j’ai malgré tout abordé le sujet en prenant des gants. Je lui ai demandé si elle
serait disposée à faire le film. Elle a réclamé le traducteur hongrois.
— Si c’est avec toi oui, mais rien qu’avec toi, a-t-elle répondu en me regardant droit dans les
yeux.
J’en suis resté baba.
Je me suis immédiatement plongé dans le scénario et j’ai réécrit en entier les séquences
pour les adapter à elle. J’ai seulement laissé une scène de cul à la fin. J’ai fait du film une
véritable histoire d’amour.
J’ai fait des pieds et des mains pour qu’elle dorme dans la villa où j’étais logé, dans l’espoir
d’établir un peu d’intimité entre nous. Mais elle ne me prêtait pas la moindre attention et
continuait à garder ses distances. Je n’arrivais pas à piger pourquoi elle voulait bien tourner
des scènes hard avec moi, alors qu’en privé, elle n’en avait que faire. Elle qui n’était même
pas une actrice porno !
Pendant toute la durée du tournage, j’ai été dans l’état d’un adolescent transi, passant de
l’angoisse à la plus pure félicité.
Je ne m’étais lancé dans la production que depuis quelques mois. Or j’étais incapable de
régler les innombrables problèmes que posait ce tournage, je ne pensais qu’à elle. Je me
sentais léger. J’étais aux petits soins pour elle, pourtant Rosa continuait à demeurer sur ses
gardes. Je me souviens du jour où nous tournions des scènes en bateau et où elle vomissait.
Au lieu de m’occuper de diriger les acteurs, je lui tenais la main. Mon assistant était inquiet, il
regrettait de m’avoir montré ce polaroïd. Je sentais que des sentiments commençaient à
naître entre nous et j’étais tourmenté. Des tas de mauvais souvenirs du passé, dans des
circonstances semblables, me revenaient à l’esprit. Je m’étais juré de ne plus jamais tomber
amoureux dans le travail. Mais chaque soir en allant me coucher et chaque matin en me
levant, je l’avais dans la tête.
Alors que Rosa et moi sommes ensemble depuis treize ans, mariés et parents de deux
garçons, je trouve toujours invraisemblable, chaque fois que j’y pense, que la première fois où
nous avons fait l’amour, ça se soit passé sur un plateau porno. Ce fut très romantique. Je
n’oublierai jamais son visage quand j’ai sorti mon sexe. Elle l’a regardé et a baissé les yeux. Je
me demande encore si c’est à cause de la taille ou parce qu’elle n’avait pas réalisé ce qu’elle
avait accepté de faire. Rosa a préféré que tout le monde quitte le plateau, à part ceux dont la
présence était indispensable. C’était magique, nous avons vraiment fait l’amour, ce que
j’attendais depuis une semaine. J’en mourais d’envie depuis que je l’avais vue, mais je savais
qu’il me fallait prendre patience. À ce moment-là, il n’existait plus sur le plateau ni
cameraman ni techniciens. Personne, rien qu’elle et moi.

Je n’avais plus qu’une idée en tête, l’emmener avec moi. Mon assistant, inquiet, n’a cessé
de me tarabuster, il faut dire qu’il avait l’expérience de ce genre de relations affectives, qui
démarraient sur un plateau et finissaient généralement en désastre. Il a tout fait pour
l’éloigner.
Du coup, j’ai inventé un prétexte pour la faire venir à Rome, pour qu’elle puisse rester avec
moi !
Je devais mettre les choses au clair avec elle, qu’il ne me reste pas le moindre doute. La
première chose que je lui ai déclarée, c’est que si elle était d’accord pour vivre avec moi, elle
ne devrait jamais s’interposer entre mon travail et moi. Elle a accepté. Pourtant, je me
méfiais ! En tout cas, elle m’a suivi dans mes déplacements, sur mes films ou sur d’autres
productions. Je ne voulais pas que ça puisse lui créer de problèmes, alors je lui en ai parlé en
toute sincérité. Si elle voulait faire du hard, je ne m’y opposais pas, ça ne m’aurait pas
dérangé. Je ne lui aurais jamais fait de scènes de jalousie. Mais elle ne devait pas m’en faire
non plus.
Alors, elle m’a regardé en souriant.
— Mais ça ne se produira pas, Rocco. En ce qui me concerne, aucun ne me plaît, ils sont
tous moches !
La naïveté de sa réponse m’a confirmé que Rosa n’était vraiment pas faite pour le hard. Elle
avait trop de pudeur. Elle était incapable de mentir. Quand elle fait une chose, elle s’y donne
entièrement, sans détour. Il lui est par exemple impossible de retenir une moue devant
quelque chose qui lui déplaît. Et si ce comportement ne vous facilite pas toujours la vie, je
considère que c’est bien plus qu’une qualité !
Je suis très curieux de toutes les nuances sexuelles, dans le bien et dans le mal, et je peux
coucher avec des femmes sans sentiments ni attirance pour elle. Pas Rosa, elle en est
incapable. Elle est la pureté. Pourtant, pour rester près de moi, elle s’amusait à interpréter
d’autres rôles, en se réservant la possibilité d’avoir des scènes rien qu’avec moi. Nous avons
travaillé ensemble sur quelques films importants, Body Guard, Tarzan, Rocky et Le marquis
de Sade.
Rosa adorait jouer la comédie, elle s’investissait dans les rôles avec un grand
professionnalisme.
Il nous est arrivé une drôle d’anecdote sur le tournage de Tarzan. Rosa et moi devions
grimper à un arbre avec deux singes, mais j’avais le vertige, je m’étais agrippé au bas du tronc
et je ne bougeais pas. Tout à coup, Rosa s’est envolée au-dessus de moi, aérienne, et a atteint
le sommet.
— Mon Dieu ! me suis-je exclamé, paniqué. Et maintenant, comment tu descends ?
— Comme ça, comme je suis montée.
Et en un clin d’œil, elle était de nouveau en bas. Je me suis senti ridicule devant toute
l’équipe. Joe D’Amato se marrait.
— Rocco, t’as trouvé plus fort que toi !
Rosa avait le pouvoir de m’étonner, quoi qu’elle dise ou quoi qu’elle fasse.
Comme nom d’artiste, j’avais choisi pour elle Rosa Caracciolo. Je lui ai donné ce nom parce
que son aristocratie naturelle m’évoquait mon grand ami Franco Caracciolo, un homme issu
d’une noblesse dont il avait gardé toutes les manières et que je venais hélas de perdre depuis
peu.

Au cours de nos voyages, Rosa et moi avons eu un bon nombre de discussions, je la


harcelais avec mes doutes et mon manque de confiance. Je ne comprenais pas comment elle
pouvait accepter mon travail. Pendant au moins deux ans, j’ai douté de sa sincérité. Je me
demandais ce qu’elle me cachait, quel mauvais coup elle mijotait, et surtout, quand cela allait
se produire. Il m’était difficile de croire que cette fille si différente de moi avait l’intelligence
et la générosité de m’accepter, avec ma vie de star porno. Je lui proposais une existence
compliquée aux yeux de la société, et elle acceptait tout. Ce n’était pas logique. Elle me
cachait forcément quelque chose. Je me suis interrogé sur les raisons de son amour pour
moi.
Aujourd’hui, je le regrette. Ce ne devait vraiment pas être de la tarte pour elle d’être à mes
côtés et je n’ai rien fait pour lui simplifier la tâche. Notamment sur le plan sexuel. Plus de
mille fois, j’ai manqué bousiller notre histoire. Lorsque nous nous sommes connus, j’étais au
faîte de ma carrière et, bien que je la sache parfois inquiète de ne pas être à la hauteur de mes
occasions sexuelles, je faisais et continuais à faire l’amour avec des centaines d’autres
femmes, avant elle et après, des centaines d’actrices sublimes, sans bouger le petit doigt pour
la rassurer.

Je me posais la même question que tout le monde.


— Et ta femme, elle dit rien ? me demande-t-on dès qu’on apprend que je suis marié.
Ça me taraudait aussi. Ce doit être à cause de notre héritage culturel, qui m’avait aussi
longtemps fait dire que je ne me marierais pas. Une fois, à Los Angeles, au plus fort d’une de
ces crises, je ne me souviens plus très bien sur quel point de détail particulier, je l’ai fourrée
dans un avion et je l’ai forcée à rentrer en Hongrie. J’insistai pour qu’elle s’en aille, elle
insistait au contraire pour rester.
— De toute façon, quelqu’un va s’en occuper là-haut ! s’est-elle écrié en se retournant vers
moi après avoir passé la porte d’embarquement.
Ça se passait dans l’après-midi. La nuit suivante, il y eut un terrible tremblement de terre !
J’étais au treizième étage d’un hôtel, les secousses étaient très fortes et j’ai eu une peur
bleue. Je n’arrivais pas à ne pas penser à elle, le tremblement de terre était sûrement un signe
du destin et, vous l’aurez sans doute compris, je crois aux signes du destin.
Il y avait tant de choses que je ne m’expliquais pas. Avec son corps, par exemple, elle aurait
pu gagner ce qu’elle voulait, surtout après avoir été Miss Hongrie en 90. En fait, avec l’argent
du concours, elle s’était acheté une petite maison en ville et faisait des petits boulots pour
quelques sous par jour. Elle avait été coiffeuse, mannequin puis journaliste.
Elle avait une allure folle. Pourtant, elle était aussi cette fille simple qui était descendue
pousser le car pour venir à la gare de Cannes distribuer des prospectus sur la Croisette !
À cette période, pour moi, les femmes étaient toutes pareilles, probablement par
déformation professionnelle. En connaître autant en ayant toujours le même genre de
rapports peut laisser croire que tout le monde a la même sexualité. Rosa m’a permis de saisir
à nouveau les différences. Elle m’a prouvé que je me trompais. Avec elle, j’ai redécouvert le
naturel.
Au beau milieu d’une de nos crises, Rosa m’a dit que si on se mariait, nos problèmes
seraient terminés. La pensée d’une famille, d’avoir des enfants, cela me tranquilliserait.
J’étais sidéré de l’entendre prononcer ces mots. Ça alors ! C’était précisément ces raisons qui
m’agitaient ! Et elle s’en servait pour dissiper toutes mes angoisses. Son idée d’une famille
était authentique, tout ce qu’il y a de plus sain. Elle m’a incité à croire en sa bonne foi et, à
compter de ce moment-là, comme par magie, notre entente a été parfaite.

Je me suis souvent interrogé. Si Rosa était née en Italie, sous l’influence de notre religion
catholique, est-ce qu’elle aurait accepté mon métier avec une telle évidence ?

Notre couple est resté uni, il a surmonté des épreuves pénibles et s’est consolidé de jour en
jour.
Rosa n’a jamais dit un mot sur le fait que je fasse l’amour avec toutes ces actrices. Que
c’était mon travail et ma passion, elle le savait pertinemment depuis le début. Mais après ce
qui venait de se passer, j’avais changé, j’avais admis qu’elle méritait toute ma confiance.
D’ailleurs, je n’ai plus été attiré sentimentalement par aucune femme au cours de ces treize
années.

Inévitablement, le fait d’être un acteur porno complique sérieusement votre vie


sentimentale. J’ai eu de la chance de croiser sur ma route une femme comme Rosa, avec une
solide intelligence qui lui permet de partager avec moi ce que bon nombre de femmes
n’auraient jamais pu tolérer. Sa compréhension et son soutien dans mon travail n’ont jamais
été feints, Rosa a toujours été sincère. Sans sa droiture qui nous a protégés des commentaires
des amis et des relations, des regards sournois et des préjugés, combien de temps aurait duré
notre famille ? Sa force psychologique me fait parfois presque peur. Depuis treize ans, sans
jamais m’en faire grief, elle a quotidiennement l’élégance de tenir à l’écart de notre vie privée
ce qui n’est pas essentiel pour nous.

La seule fois où Rosa a voulu mettre son grain de sel dans mon métier, figurez-vous qu’il
s’agissait d’un film de cinéma traditionnel. Je devais partir pour six semaines de tournage
non-stop loin de chez moi. Mon personnage vivait une histoire d’amour intense avec
l’héroïne.
— Je te connais, Rocco, m’a décrété Rosa, tu ne fais jamais rien à moitié. Tu as l’habitude
de faire l’amour devant la caméra, et si là, tu dois tomber amoureux, je sais que tu le feras
réellement. Et ça, sache-le, je ne pourrai pas le supporter.
C’est tout Rosa. La plupart des femmes auraient été ravies de me voir enfin interpréter un
vrai rôle au cinéma, sans avoir la moindre notion ni intuition des risques que cela impliquait.
Mais Rosa non, c’est une fille d’un seul tenant, sans compromis. Elle sait instinctivement ce
qui est bon pour nous, et, si là elle pressentait un danger, je devais en tenir compte. C’est
probablement pour toutes ces raisons que nous sommes encore ensemble.
Je suis convaincu qu’au-delà de sa beauté, c’est avant tout sa pureté et son intelligence qui
m’ont séduit.
Au moins une fois par an, je lui pose toujours la même question.
— Rosa, qu’est-ce que tu fiches avec un mec comme moi ?
Et sa réponse est la même depuis toujours.
— Parce que dans une vie normale, avec un homme normal, je me serais ennuyée à
mourir !

Quand je lui annoncé que j’avais l’intention de mettre un point final à ma carrière d’acteur,
sa réponse n’a pas été « vraiment ? », comme je m’y serais attendu. Elle n’a rien dit, elle est
restée perplexe toute la journée. Le soir, au dîner, je suis revenu sur le sujet et lui ai
redemandé ce qui la dérangeait dans ma décision.
— Moi toute seule, je vais te suffire ? m’a-t-elle répondu en levant les yeux de son assiette.
Pour être franc, je m’étais préparé à affronter la question sous tous les angles, mais j’avais
omis cet aspect. Une fois encore, je me retrouvais face à son sens pratique dans toute sa
splendeur !
Je dois reconnaître aujourd’hui que ses réticences étaient on ne peut plus réalistes. On a
beau dire, passer d’une phase où l’on se lève pour aller sur un tournage faire l’amour avec
quatre ou cinq partenaires différentes, à une autre où l’on vit côte à côte au quotidien avec sa
femme, n’est pas chose simple. Mais je m’efforce de consacrer encore plus d’énergie à Rosa et
à notre vie de famille. Son dévouement et sa merveilleuse sensibilité méritent amplement
toutes mes attentions.

D’ailleurs, je me suis désintoxiqué de mon travail en quelques mois. J’ai peu à peu réduit le
nombre de scènes dans lesquelles je devais jouer pour habituer mon corps et ma libido à
moins d’actes sexuels. Au début de mon sevrage, j’ai affreusement souffert, aussi bien
physiquement que moralement. Voir des filles sublimes avec des acteurs qui n’ont parfois pas
l’ombre d’une érection, ou qui ne savent pas s’y prendre avec elles – les préliminaires étant
une étape fondamentale pour la réussite d’une scène de cul, ce que les acteurs actuels traitent
trop à la légère –, c’est pour moi un supplice !
Plus d’une fois, je me suis demandé ce qu’aurait été ma vie si je n’avais pas rencontré
Rosa ! Je l’aurais sans doute transformée en un éternel tournage et acheté une baraque
hypergalactique de quatre étages que j’aurais remplie d’innombrables sexes féminins. Et tant
qu’on y est, j’aurais probablement eu ma petite ligne de coke quotidienne sur une table en
verre ! Bel enterrement de première classe ! Ce serait devenu d’un ordinaire répétitif et
insupportable, autrement plus déboussolant. Il m’aurait été impossible, même en faisant ce
métier, de prendre le sexe comme alibi à ma vie, s’il n’avait représenté pour moi un sens
intime et profond.
Il m’a toujours paru impensable d’avoir une vie normale, une existence stéréotypée avec
des horaires à respecter, des chefs lunatiques, et un boulot sédentaire. J’ai très vite compris
que je n’étais pas fait pour mener pendant quarante ans ce genre de vie. C’est exactement le
contraire qui m’intéressait. J’ai toujours tout fait pour vivre différemment, refuser l’ordre
établi et le politiquement correct.
Me marier avec Rosa et avoir des enfants était un défi qui me semblait au début totalement
impossible à réaliser. Aujourd’hui, voici douze ans que nous partageons notre vie avec deux
enfants merveilleux. Avant de la rencontrer, je tenais pour acquis que je ne pouvais
m’accorder le luxe d’avoir une famille si je voulais faire ce métier. Elle m’a convaincu du
contraire. Elle a comblé mon existence. Et, incontestablement, son arrivée dans ma vie m’a
apporté l’équilibre psychologique nécessaire pour affronter mon travail et l’approfondir. Elle
m’a permis en même temps de me structurer en tant qu’homme adulte.

Les gens écarquillent souvent les yeux de surprise lorsqu’ils apprennent que nous sommes
un couple marié et solide. Comment peut-on concilier la vie d’une star porno et celle d’une
famille on ne peut plus classique ?! Nous en sommes pourtant la preuve vivante : une star du
porno reste un homme qui, comme tant d’autres, tombe amoureux et peut parfaitement
assumer la responsabilité d’une paternité de manière saine.
Mes moindres agissements leur sont destinés, Rosa et mes enfants sont la chose la plus
importante de ma vie.
Bien sûr, comme tous les couples, nous nous chamaillons et nous discutons pour les
mêmes motifs que tout le monde. Mais ce qui nous sauve, c’est que nous ne sommes pas
superficiels, nous n’avons pas peur de prendre les problèmes à bras-le-corps et de les creuser
afin de nous en débarrasser et d’aller de l’avant.
J’ai perpétuellement l’impression que nous vivons dans une société où tout va trop vite
pour vraiment nous connaître. Nous n’avons même pas le temps de souffrir et de corriger nos
défauts, ni de progresser avec la femme qu’on aime. On finit par être dur avec soi-même et
avec les autres, sans jamais obtenir de réelles satisfactions du point de vue humain, à moins
d’être prêt à s’éloigner de tout ce qui ne nous concerne pas directement et d’être décidé à
raisonner avec sa tête. J’ai la certitude que la capacité d’envisager des solutions pratiques est
fondamentale pour construire son bonheur.
Pour rien au monde, je ne quitterais Rosa et les enfants. Si une situation de crise aussi
grave se présentait, je préférerais imaginer pour nous un nouvel univers et m’acharner à le
construire, plutôt que de me passer de ma famille ! Mais si un jour nous ne nous aimions
plus, nous serions incapables d’être hypocrites. Nous ne ferions certainement pas semblant
que rien n’a changé pour sauver les apparences devant les enfants. Les enfants savent
toujours tout et la déloyauté des adultes à leur égard est la chose la plus déplorable et
méprisante qu’on puisse leur faire.
Depuis la naissance de Lorenzo et Leonardo, je me suis rendu compte que le métier de
parents n’était pas une mince affaire. Il est loin d’être inné, il s’apprend sur le tas, et il est
inévitable qu’on se trompe parfois. Être parent oblige en toute conscience à ne jamais se
soustraire au principal devoir, celui d’être un éducateur. L’enfance est la plus belle période de
la vie, c’est aussi le moment où l’on se construit, où l’on s’arme pour l’avenir. Le rôle des
parents est fondamental si l’on ne veut pas gâcher les premiers pas d’un homme ou d’une
femme.

Ma femme trouve que je gâte trop nos enfants. Je fais pourtant toujours très attention à ne
pas confondre leurs véritables désirs avec leurs caprices. Je préfère faire du sport avec eux
plutôt que de les laisser s’abrutir quatre ou cinq heures devant leur PlayStation. Depuis
quelques années, Lorenzo et Leonardo ont opté pour les sports motorisés. Je m’arrange pour
toujours être présent à leurs compétitions, en m’organisant pour que mes obligations
coïncident avec leurs besoins. J’aime me comporter en père. J’adore aller les chercher à
l’école. La joie sans bornes qu’ils me communiquent quand ils m’embrassent à la sortie n’a
pas de prix. Je pense que, pour le futur, c’est la base de solides rapports entre un père et un
fils. Parfois, quand je m’absentais trop longtemps, je rentrais les bras chargés de cadeaux
pour compenser mon sentiment de culpabilité. J’ai compris ensuite que ça ne marchait pas
comme ça, il était bien plus important d’être avec eux le plus souvent possible.
L’instituteur de Lorenzo m’a dit qu’il s’était aperçu d’un changement de comportement
pendant les périodes où je suis à la maison. Voilà, avoir la certitude de représenter quelque
chose d’essentiel pour eux, c’est ce qui donne son plein sens à ma vie.
Je dois avouer que j’ai eu une chance inouïe de rencontrer une femme qui ait la même
notion que moi des responsabilités des parents envers les enfants. Il ne fait pas de doute que
Rosa a mis ses ambitions de côté pour demeurer auprès d’eux. J’en connais tellement, aussi
bien des mères que des pères, qui se fichent pas mal de leurs responsabilités et laissent ce
travail de parents sur le dos de leur conjoint plus consciencieux, avec tous les problèmes qui
en découlent.

J’ai tenté d’inculquer à Lorenzo comme à Leonardo que tout a un prix, qu’il faut travailler,
savoir faire des sacrifices et, surtout, qu’il faut savoir la valeur de ces sacrifices.
— Papa, on n’a plus de sous ? me demandait toujours le plus jeune chaque fois que je
partais. C’est pour ça que tu vas faire sexy, pas vrai ?
— Tout le monde a un travail. Le vôtre est d’aller à l’école et de bien travailler ! lui disais-je
alors.

Depuis que j’ai des enfants, je vis beaucoup plus dans la journée qu’avant. Je ne dors que
cinq ou six heures. Parfois, je me réveille en pleine nuit, je reste dans mon lit, en silence, et je
me mets à réfléchir. Je me pose des questions existentielles, je songe à mes enfants. Du jour
où ils sont nés, je me suis inquiété pour eux, notamment pour le premier. Un premier enfant
vous prend toujours par surprise, on n’a pas encore l’habitude. Je me levais toutes les nuits
pour le regarder dormir et vérifier qu’il respirait. En le contemplant, je réalisais quel miracle
c’était d’avoir un enfant ! Il est à la fois une part de soi et quelqu’un d’autre. Je me
reconnaissais dans une expression, dans un détail particulier des traits, dans l’ébauche d’un
sourire. Je n’aurais jamais imaginé le trip hallucinant, l’émotion violente que représente
l’acte de donner la vie. Tous les plaisirs ont une fin mais les enfants, c’est pour toujours !
Nous avons failli perdre Leonardo à cause d’une ânerie que je ne peux reprocher à aucun de
nous deux. Nous étions en Égypte, il avait ramassé sur la table une poignée de cacahuètes et
les avait englouties sans les mâcher. En courant, il a été pris d’une quinte de toux et quelques
cacahuètes sont passées dans ses poumons. Il s’est mis à étouffer sans qu’on se soit aperçu
de rien.
Pendant un mois, nous ignorions ce qui lui était arrivé, il avait des difficultés respiratoires
de plus en plus importantes. Les divers médecins chez qui nous l’avons amené
diagnostiquaient tous des causes différentes : asthme, végétations, etc. Leonardo était de plus
en plus faible, il se traînait dans la maison et, alors que jusque-là c’était une véritable
tornade, il n’avait plus aucune énergie.
Un jour, il se tenait devant Rosa. Leonardo est devenu subitement très pâle, puis son visage
s’est assombri. Rosa a cru qu’il venait d’avaler quelque chose de travers et, par réflexe, elle a
appuyé très fort sur sa cage thoracique. Il a retrouvé sa respiration. Elle a foncé avec lui à
l’hôpital et, à la radio, ils se sont rendu compte que le cœur était légèrement déplacé vers le
centre de sa poitrine. Le vieux médecin avait beaucoup d’expérience, il a tout de suite vu de
quel côté il fallait chercher. Il l’a endormi pour pouvoir introduire une sonde et il est
immédiatement tombé sur sept cacahuètes encastrées entre l’œsophage et les poumons.
Je n’en ai pas dormi pendant un mois et, aujourd’hui encore, je remercie Dieu que mon fils
soit vivant.

Mes enfants ont eux aussi un fichu caractère, il est parfois difficile de gérer la situation
sans sortir de ses gonds. Quand Lorenzo n’avait que trois ans, je me souviens qu’il avait piqué
une colère parce qu’il voulait faire du moto-cross avec moi. Il était si petit que je lui ai dit que
je lui achèterai une moto quand il serait capable de faire du vélo sans roulettes. Je pensais
m’en tirer à bon compte et avoir la paix pendant des mois. Je suis parti en week-end et, à mon
retour, la première chose qu’il m’a demandée, c’était d’enlever les roulettes. Il m’a entraîné
avec lui dans la rue, a enfourché son vélo et s’est mis à faire des allers et retours. Le
lendemain, nous étions dans un magasin de motos. Nous avions passé un accord. Lorenzo
avait respecté sa partie du contrat et, à présent, c’était mon tour.
Là-dessus, je dois aussi reconnaître que Rosa est une super-maman. Elle adore ses enfants
et, surtout, c’est une maman courageuse, qui prend des risques pour me seconder dans
l’éducation que j’ai choisie pour eux.

Je ferais tout pour mes gosses, je suis fou d’eux. Quand je suis arrivé à Budapest et que j’ai
acheté la maison, j’ai entrepris de tracer une petite piste de moto-cross, avec une excavatrice
de jardin, sur un terrain non loin de chez nous. Rien d’extraordinaire, juste une piste pour
s’amuser en toute tranquillité et en toute sécurité. Les gardes forestiers me sont aussitôt
tombés dessus pour savoir ce que j’étais en train de faire et m’enjoindre de quitter l’endroit
sur le champ. Ce que j’ai fait immédiatement, mais pour ne pas décevoir mes enfants, j’y suis
retourné toutes les nuits pendant une semaine, avec une lampe torche, et j’ai continué à faire
ma piste, en la terminant par quelques petites bosses. Une folie, tout à la torche, et, à six
heures du matin, au lever du soleil, je filais à la maison ! Mes efforts n’ont malheureusement
servi à rien puisqu’une semaine plus tard, les gardes forestiers ont déboulé avec une
pelleteuse et ont tout aplani de nouveau.

— Est-ce que les enfants de Rocco Siffredi sont au courant ce que fait leur père ?
La question m’est souvent posée et la réponse est oui. Mes enfants savent ce que je fais,
quelle est ma profession et comment je gagne ma vie. Il m’a semblé impératif de leur
expliquer en personne la nature de mon métier. Il n’est pas dans mes habitudes d’avoir
recours à un intermédiaire pour révéler aux personnes qui comptent pour moi des
informations personnelles. D’autant que d’ici quelques années, c’est par leurs camarades de
classe qu’ils l’apprendraient. Avec ma femme, nous essayons de les élever en dehors des
tabous ridicules sur le sexe. À leur âge, nous n’avions pas ce genre de discussions avec nos
parents et nous en avons beaucoup souffert. Rosa leur a tout expliqué du point de vue
anatomique d’une façon extraordinairement pédagogique et probablement bien mieux que
j’aurais pu le faire. Ils savent parfaitement comment sont faits un homme et une femme.
Alors que moi, j’ai commencé à aborder la question de la sexualité avec mon père quand il
avait soixante-dix ans !

Cela me rappelle l’histoire de mon oncle Costantino. Il avait deux filles d’environ douze ou
quatorze ans quand le scandale a éclaté. Costantino a été découvert en train de montrer à ses
filles des revues pornos, en leur expliquant par l’image les comportements sexuels entre
hommes et femmes. Il leur disait que, d’ici quelques années, elles allaient rencontrer un
amoureux et qu’elles essaieraient de faire ceci ou cela.
Je sais qu’aujourd’hui ses deux filles sont mariées, qu’elles sont parfaitement équilibrées
et qu’elles n’ont aucun problème sur le plan sexuel. Si je devais choisir entre sa façon d’élever
ses filles et celle que mes parents ont utilisée avec moi, je préférerais de loin celle de mon
oncle. Le silence qui règne sur le sexe, vu tous les tabous imposés, est absolument ridicule de
nos jours, dans une société comme la nôtre. Plus on se tait sur le sujet, plus il devient obscur,
bizarre, plein d’idées fausses, de mensonges et d’hypocrisie. Costantino avait peut-être un
peu forcé la dose, mais laisser les gens dans l’ignorance est le meilleur moyen de développer
d’immenses frustrations.
Pourtant, bien que je sois très satisfait de l’éducation que nous leur donnons, je suis
passablement inquiet pour mes enfants. Notre société tue tout ce qui tente de se développer
de manière naturelle et spontanée. Chaque secteur de la vie est le théâtre d’une lutte sans
merci, d’où seul émerge notre petit ego. Mériter le respect uniquement pour son argent est le
nouveau racisme. Je ne suis pas sociologue, mais j’ai une bonne mémoire. Je ne voudrais pas
pour autant paraître nostalgique, mais je me souviens bien qu’il y a vingt-cinq ans, l’égoïsme
n’était pas aussi généralisé, les gens étaient plus généreux et surtout bien moins stressés.
Je m’ennuie dans un monde qui pense en série, où tout le monde doit être performant et
vivre au même rythme. L’humanité me plaisait beaucoup plus quand, d’homme à homme,
chacun pouvait se distinguer par sa singularité.
Demain, c’est aujourd’hui

M A vie a toujours été un mélange détonnant de bonheur et de profonde tristesse, un


chaud et froid perpétuel. J’ai l’impression que, chaque fois qu’il m’est arrivé un truc
fantastique, j’ai aussitôt dû le payer. Pour certains, l’existence est un long fleuve tranquille,
sans hauts ni bas. En ce qui me concerne, ce n’est pas le cas. Le bonheur est toujours allé de
pair avec la douleur.

Et pourtant, si je pouvais mourir et renaître à nouveau, je referais mille fois exactement les
mêmes choses. Et s’il est un point qui valait vraiment la peine d’être compris – et que je tiens
à partager avec vous –, c’est qu’il est fondamental d’atteindre au plus profond de nous le
cœur de nos passions les plus authentiques, peu importe les efforts que cela coûte. Quel que
soit ce que nous cherchons, il est essentiel de s’interroger correctement sur ce que nous
voulons faire de notre vie, sans fausseté ni hypocrisie, car il n’y aurait pas de mauvaises
réponses s’il n’y avait des questions mal posées.
Photos

Common questions

Alimenté par l’IA

The document illustrates that societal expectations significantly impact personal identity, as seen in the narrator's struggle to reconcile his career with societal norms. The narrator's initial pursuit of electronics was driven by societal and familial pressures rather than interest, reflecting the powerful influence of external expectations on career choices. His later career in pornography, though personally fulfilling, involved constant negotiation of identity, particularly regarding public perception and personal relationships. This reveals how societal norms shape self-perception, career decisions, and interpersonal dynamics, often leading to internal conflict and redefining self-identity .

The narrator's perspective on sex and professional life evolved from viewing roles mechanistically to embracing a holistic blend of personal authenticity and professional duty. Initially guided by external pressures in his career choices, his shift to the pornography industry marked a liberation from conventional paths. His interactions with various actors and directors refined his understanding of sexual expression as both a personal and professional pursuit, valuing authenticity and mutual respect within performances. The narrative showcases an evolution where sex becomes intertwined with professional identity, challenging traditional norms and expanding his view on love and career fulfillment .

The narrator's account reveals a complex interplay between cultural heritage and personal choices that shaped his life and profession. His Italian upbringing carried certain expectations, yet his interactions with international partners in the pornography industry influenced his cultural outlook. The narrative juxtaposes traditional Italian family values with the liberal principles encountered in his career, reflecting cultural duality. His choice of life partner and career faced scrutiny through a traditional lens, yet these choices highlight individual agency in navigating cultural expectations to carve a unique path, illustrating the tension between inherited cultural identities and personal life decisions .

The narrator's entry into the pornographic industry was influenced by a complex interplay of family background and personal inclinations. A lack of passion for the electronics career path his family encouraged, combined with unsatisfactory job prospects, left him open to alternative avenues. The narrator's relationship with his father, who shared a high libido and encouraged autonomy, likely supported his comfort in pursuing an unconventional career. The culmination of unmet family expectations and an understanding father with a similar temperament helped pave the way for his transition into pornography .

The narrator's profession profoundly influences his personal relationships, posing challenges in maintaining emotional intimacy. His relationship with Tina becomes strained due to professional indiscretions, leading to mistrust and eventual separation. Conversely, his relationship with Rosa, while initially filled with doubt due to his career, highlights the importance of understanding and acceptance, as Rosa persists despite societal judgments. His experiences suggest a view of love that necessitates mutual trust and adaptation within the context of his unconventional career, revealing complexities in balancing professional duties and personal commitments .

The mother's reaction to Claudio's death was one of profound denial and grief; she dressed in black continuously and maintained daily visits to the cemetery, compelling her husband to do the same, regardless of weather conditions, using their scooter as transportation. This reaction greatly impacted the family dynamics, instilling a sense of responsibility and maturity in the narrator, who sought to contribute to alleviating family burdens at a young age by taking jobs during school holidays .

The narrator observes a stark contrast between Eastern European and American perceptions of pornography. In Eastern Europe, particularly after the fall of the Berlin Wall, pornography is viewed pragmatically as a means to earn quick money for education or family betterment, free from moral judgments. Meanwhile, American actors struggle with conflicts due to societal and media pressures resulting in career-path crises. This reflects differing cultural attitudes shaped by economic and social factors, with Eastern Europeans focusing on the practical benefits and Americans experiencing cultural conflict and societal judgment .

Rocco Siffredi views the relationship between actors and directors in the pornography industry as one of mutual trust and creativity. As a director, Siffredi emphasizes the necessity for actors to express their genuine emotions and contribute to the scene's development, prioritizing authentic performance over staged actions. He believes in fostering a collaborative environment where actors feel comfortable to innovate and reassure their contributions are valued. His approach involves balancing guidance with allowing actors' natural personalities to enhance the narrative, highlighting the industry's unique demands for spontaneity and emotional openness .

Tina's intuition played a critical role in her reaction to the narrator's infidelity. Despite lacking concrete evidence, she perceived his betrayal through his behavior and subtle cues, illustrating the strength of feminine intuition. Her immediate confrontation and subsequent withdrawal indicate a significant reliance on intuitive understanding in assessing trust in their relationship, which she deemed irreparably harmed by his actions. This underscores the impact of intuitive perception on addressing communication and betrayal in personal relationships .

The narrator pursued a diploma in electronics due to societal and familial expectations rather than personal interest. The promise of a job from an uncle working at SIP influenced this decision, even though the narrator harbored no passion for the field. The promise fell through, leading him to reflect ironically that otherwise, he might have ended up installing telephones instead of pursuing his interests. This illustrates the tension between fulfilling family expectations and following personal ambitions .

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