naomi klein
dire non
ne suffit plus
Contre la stratégie du choc de Trump
essai traduit de l’anglais (Canada)
par Véronique Dassas et Colette St-Hilaire
ACTES SUD
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DU MÊME AUTEUR
NO LOGO. LA TYRANNIE DES MARQUES, Actes Sud, 2001 ; Babel nº 545.
JOURNAL D’UNE COMBATTANTE. NOUVELLES DU FRONT DE LA MONDIALISATION,
Actes Sud, 2003 ; Babel nº 692.
LA STRATÉGIE DU CHOC. LA MONTÉE D’UN CAPITALISME DU DÉSASTRE, Actes Sud,
2008 ; Babel nº 1030.
TOUT PEUT CHANGER. CAPITALISME ET CHANGEMENT CLIMATIQUE, Actes Sud,
2015 ; Babel nº 1424.
Titre original :
No Is Not Enough: Resisting Trump’s Shock Politics
and Winning the World We Need
Éditeurs originaux :
Haymarket Books, Chicago
Alfred A. Knopf/Penguin Random House Canada Limited, Toronto
Allen Lane/Random House Group Limited, Londres
© Naomi Klein, 2017
[Link]
© Lux éditeur, 2017
pour la traduction française
© ACTES SUD, 2017
pour la présente édition française en tous pays
à l’exception du Canada et des États-Unis
ISBN 978-2-330-08199-7
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Introduction
C hoc : ce mot ne cesse de revenir
depuis l’élection de Donald
Trump en novembre 2016. Pour qualifier des résultats
électoraux qui ont fait mentir les sondages. Pour évoquer le
sentiment de tous ceux qui ont suivi son ascension au pouvoir.
Pour décrire sa conception de la politique comme une guerre
éclair. « Le système est mis en état de choc » : c’est en ces termes
que sa conseillère Kellyanne Conway présente inlassablement
le changement d’époque.
Depuis près de vingt ans, j’étudie les chocs à grande échelle
que connaissent les sociétés, leur genèse, leur exploitation par
les politiciens et les multinationales, la façon dont on les aggrave
délibérément pour dominer une population qui perd ses repères.
Je m’intéresse aussi à l’envers de ce processus : comment les
sociétés qui se rassemblent autour d’une analyse partagée de la
crise parviennent à changer le monde, pour le rendre meilleur.
En observant l’ascension de Donald Trump, j’ai eu un sen-
timent étrange. Cet homme ne se contente pas d’appliquer
une politique de choc au pays le plus puissant et le mieux armé
du monde. Il va plus loin. Dans mes livres, documentaires et
enquêtes, j’ai décrit un certain nombre de tendances : le déve-
loppement de super-marques, le pouvoir croissant des grandes
fortunes privées sur le système politique, le néolibéralisme
imposé à l’échelle mondiale, qui utilise souvent le racisme et
la peur de « l’autre » comme leviers, les effets ravageurs du
libre-échange dicté par les grandes corporations et le déni du
changement climatique, désormais profondément ancré à droite
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8 – DIRE NON NE SUFFIT PLUS
de l’échiquier politique. Quand j’ai entrepris mes recherches
sur Trump, il m’est apparu comme une sorte de Frankenstein,
un monstre constitué de ce corps d’idées délétères et d’autres
tendances.
J’ai publié il y a une dizaine d’années un livre intitulé La
Stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, une
enquête couvrant quarante ans d’histoire, allant du Chili post-
coup d’État de Pinochet à la Russie post-effondrement de
l’Union soviétique ; de Bagdad post-opération américaine
Shock and Awe (choc et effroi) à La Nouvelle-Orléans post-
ouragan Katrina. Une « stratégie du choc » est un ensemble
de tactiques brutales qui vise à tirer systématiquement parti
du désarroi d’une population à la suite d’un choc collectif –
guerres, coups d’État, attaques terroristes, effondrement des
marchés ou catastrophes naturelles – pour faire passer en force
des mesures extrémistes en faveur des grandes corporations,
mesures souvent qualifiées de « thérapies de choc ».
Bien que Trump rompe partiellement avec le modèle habi-
tuel, il reste que ses tactiques du choc suivent effectivement un
scénario, familier à d’autres pays auxquels des changements
drastiques ont été imposés, sous prétexte de crise. Dans la pre-
mière semaine de son mandat, alors qu’il signait un déluge de
décrets et que la population, abasourdie, essayait désespérément
de suivre le rythme, je me suis surprise à songer au portrait de
la Pologne que brossait Halina Bortnowska, une militante des
droits humains, au moment où les États-Unis imposaient une
stratégie économique du choc à son pays et que le commu-
nisme s’effondrait en Europe de l’Est. Elle décrit la rapidité des
changements de l’époque en la comparant « au rapport entre
l’âge des chiens et celui des humains », et elle note : « On com-
mence à observer des réactions quasi psychotiques. On ne
peut plus attendre de la population qu’elle agisse au meilleur
de ses intérêts quand elle est trop désorientée pour savoir quels
sont vraiment ces intérêts, et même pour s’en soucier. »
Jusqu’à présent, tous les signes montrent que Trump et ses
principaux conseillers espèrent obtenir les réactions dont parle
Bortnowska, qu’ils cherchent à engager une stratégie du choc
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Introduction – 9
sur le territoire américain. L’objectif est une guerre totale contre
la sphère publique et l’intérêt général – contre la règlementa-
tion antipollution ou les programmes nationaux de lutte contre
la malnutrition, par exemple. Tout cela sera remplacé par le
pouvoir absolu et la liberté sans entraves des multinationales.
C’est là un programme si injuste, si éhonté, si ouvertement
malhonnête qu’il ne peut être mis en œuvre qu’avec le concours
d’une politique raciale et sexuelle du « diviser pour mieux
régner », sur fond de divertissement médiatique en continu. À
quoi il faut encore ajouter l’augmentation massive des dépenses
de guerre, l’escalade impressionnante des conflits militaires sur
différents fronts, de la Syrie à la Corée du Nord, ainsi que les
élucubrations présidentielles sur l’« efficacité de la torture ».
La composition du cabinet de Trump – des milliardaires et
des multimillionnaires – en dit long sur les objectifs sous-jacents
de ce gouvernement. ExxonMobil au poste de secrétaire d’État.
General Dynamics et Boeing à la Défense. Et les types de
Goldman Sachs à tous les autres postes ou presque. Tout se
passe comme si les quelques politiciens de carrière en poste
avaient été choisis parce qu’ils ne croient pas du tout à la mis-
sion fondamentale des organismes qu’ils dirigent ou à la néces-
sité même de leur existence. Steve Bannon, le chef stratège que
Trump semble avoir mis sur la touche, a été on ne peut plus
direct quand, en février 2017, devant un public de conserva-
teurs, il affirmait avoir pour objectif « la déconstruction de
l’administration étatique » (il entend par là les organismes
publics et les règlements qu’ils font appliquer pour protéger la
population et ses droits) : « Si vous regardez ceux qui ont été
nommés au Cabinet, ils ont été choisis dans un but précis : la
déconstruction. »
On a beaucoup entendu parler du conflit entre le nationa-
lisme chrétien de Bannon et le transnationalisme des conseillers
de Trump liés à l’establishment, en particulier son gendre Jared
Kushner. En outre, Bannon risque fort d’être éjecté sous peu de
ce reality-show sanglant (ce sera peut-être même chose faite au
moment où vous lirez ces lignes). Raison de plus pour souligner
ceci : quand il s’agit de déconstruire l’État et de sous-traiter le
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plus possible à des entreprises à but lucratif, Bannon et Kushner
sont exactement sur la même longueur d’onde.
Dans le même temps, j’ai été frappée de voir que ce qui se
passait à Washington était bien différent du traditionnel pas-
sage de relais entre partis. Il s’agit plutôt d’une prise de pou-
voir pure et simple des grandes corporations, qui va s’opérer
sur plusieurs dizaines d’années. Les intérêts financiers qui, de
longue date, subventionnaient les deux grands partis pour qu’ils
exécutent leurs ordres ont décidé, semble-t-il, qu’ils en avaient
assez de jouer à ce jeu-là. Tous ces dîners bien arrosés entre
représentants élus, toute cette corruption enjôleuse et légalisée
ont manifestement insulté leur sens du droit divin. Ils élimi
nent donc les intermédiaires, ces politiciens indigents censés
défendre l’intérêt public et, comme tous les boss quand ils veu
lent que les choses soient faites correctement, ils s’en chargent.
Et c’est à peine si les questions sur les conflits d’intérêts et
les violations de l’éthique trouvent réponse. Même chose quand
Trump refuse de se prononcer sur ses déclarations de revenus,
de vendre son empire commercial, ou de cesser d’en percevoir
les bénéfices. Son empire dépendant de gouvernements étran-
gers qui lui garantissent permis et licences d’utilisation de
marques, sa décision pourrait aller à l’encontre de la Constitu-
tion des États-Unis, qui interdit aux présidents de recevoir des
cadeaux ou tout type d’« émolument » de la part de gouverne-
ments étrangers. En effet, plusieurs plaintes en ce sens ont déjà
été déposées contre lui.
Mais les Trump ne paraissent guère s’en soucier. Ce gouver-
nement se définit par un sentiment d’impunité – être au-dessus
des règles et des lois en usage – quasi insondable. Quiconque
menace cette impunité est aussitôt viré – demandez au directeur
du FBI (Federal Bureau of Investigation, bureau fédéral d’inves-
tigation), James Comey. Jusqu’ici, dans le champ de la politique
américaine, les mandataires de cet État-entreprise avançaient
masqués : ils arboraient à la Maison-Blanche le sourire holly
woodien de Ronald Reagan ou la panoplie de cowboy de George
W. Bush (avec en arrière plan le faciès grimaçant de Dick Cheney-
Halliburton). Désormais le masque est tombé. Et personne ne
prend même la peine de prétendre le contraire.
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Cette situation est d’autant plus indécente que Trump n’a
jamais été le chef d’une entreprise classique, mais plutôt, et
longtemps, la figure de proue d’un empire construit sur sa
« marque personnelle », une marque qui, avec celle de sa fille
Ivanka, a déjà profité de la fusion de l’homme et du président
d’innombrables façons. Le modèle commercial de la famille
Trump s’inscrit dans une évolution plus vaste des structures
entrepreneuriales, observable au sein de multiples firmes dont
la stratégie repose sur l’image de marque, un phénomène qui
tend à transformer la culture et le marché du travail. Mon pre-
mier livre, No logo. La tyrannie des marques, traite de cette évo-
lution. Et qu’on puisse ou doive établir une distinction entre la
marque Trump et la présidence Trump est un principe que
l’occupant actuel de la Maison-Blanche n’est pas à la veille de
comprendre. Dans les faits, la présidence est le prolongement
suprême de la marque Trump.
En examinant l’intrication radicale entre Trump et sa
marque commerciale, et ce que cela implique pour l’avenir
de la politique, j’ai commencé à comprendre pourquoi tant
d’attaques portées contre lui ont été infructueuses, et comment
trouver des façons plus efficaces de lui résister.
Que l’on puisse, au vu et au su de tous, profiter aussi cyni-
quement d’une position de responsabilité publique est assez
troublant. Comme l’ont été de nombreux gestes de Trump au
cours des premiers mois de son mandat. Mais, l’histoire le
montre, aussi déstabilisant que soit l’état des choses, la straté-
gie du choc pourrait l’empirer considérablement.
Tels sont les principes fondamentaux du projet politique
et économique de Trump : la déconstruction de l’État régula-
teur ; une attaque de plein fouet contre l’État providence et les
services sociaux (justifiée en partie par un alarmisme belli-
queux et raciste, et des attaques contre les femmes qui exercent
leurs droits) ; la frénésie nationale de combustibles fossiles
(d’où le rejet de la climatologie et le bâillonnement de secteurs
entiers de la bureaucratie gouvernementale) ; et enfin une guerre
civilisationnelle contre les immigrés et « le terrorisme de l’islam
radical » (sur des théâtres d’opérations qui ne cessent de s’éten
dre, à l’intérieur ou à l’extérieur du pays).
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Cette vision du monde, en plus d’une menace évidente
pour les plus vulnérables, est susceptible de provoquer des
vagues successives de crises et de chocs. Des chocs économi
ques, quand les bulles du marché, gonflées grâce à la dérègle-
mentation, éclatent. Des chocs sécuritaires, quand le contrecoup
des politiques anti-islamistes et des attaques à l’étranger se fait
sentir dans le pays. Des chocs climatiques, quand s’aggravent
les perturbations de notre climat. Enfin, des chocs industriels,
quand les pipelines pétroliers fuient et que les plateformes
s’effondrent, ce qui arrive fatalement quand les règlements de
sécurité et de protection de l’environnement sont sabordés.
Tout cela est dangereux. Mais il y a plus dangereux encore :
on peut compter sur le gouvernement Trump pour tirer parti
de ces chocs et faire alors passer en force les aspects les plus
extrémistes de son programme.
Une crise de grande envergure, une attaque terroriste ou
un krach financier, par exemple, pourraient servir de prétexte
à l’instauration d’une sorte d’état d’exception ou d’état d’ur-
gence, où les règles habituelles ne s’appliqueraient plus. Ce qui
fournirait une excellente couverture à l’imposition de certaines
mesures du programme de Trump exigeant la suspension de
quelques principes démocratiques fondamentaux, comme
son engagement à interdire l’entrée du pays à tous les musul-
mans (et pas seulement à ceux de certains pays), sa menace,
exprimée sur Twitter, de faire intervenir les feds, la police fédé-
rale, pour réprimer la violence de rue à Chicago, ou son désir
évident de limiter la liberté de la presse. Une crise économique
suffisamment importante offrirait une providentielle excuse
au démantèlement de programmes tels que la sécurité sociale,
que Trump a promis de préserver, mais que beaucoup dans
son entourage veulent voir disparaître depuis des lustres.
Trump a sans doute d’autres raisons de vouloir amplifier
la crise. Comme le romancier argentin César Aira l’écrit en
2001, « tout changement n’est jamais qu’un changement du
sujet dont on parle ». Trump l’a prouvé, il est un maître du
changement de sujet, à en donner le tournis, et tous les moyens
sont bons pour y parvenir : des tweets les plus fous aux missiles
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Tomahawk. De fait, le raid aérien en Syrie, lancé en réponse à
une effroyable attaque aux armes chimiques, lui a valu la cou-
verture médiatique la plus élogieuse de son mandat (et le ton
à l’égard du président est devenu plus respectueux dans cer-
tains milieux). Que ce soit pour réagir à de plus amples révé-
lations sur ses liens avec la Russie ou aux scandales de ses
transactions financières labyrinthiques, on peut s’attendre à
d’autres changements de sujets. Et pour changer de sujet, rien
de tel qu’un choc à grande échelle.
Nous ne nous retrouvons pas forcément en état de choc
quand il arrive quelque chose d’important et de grave, il faut
de surcroît que nous n’en saisissions pas le sens. On se retrouve
en état de choc quand il y a un fossé entre les évènements et
notre capacité première à les expliquer. Dans cette situation,
sans éclairage de l’histoire, déstabilisés, beaucoup de gens
deviennent plus réceptifs aux discours de figures d’autorité
qui nous exhortent à craindre l’autre et à renoncer à nos droits
dans l’intérêt général.
Il s’agit là d’un phénomène mondial. Après la série d’atta
ques terroristes à Paris, en novembre 2015, le gouvernement
français a décrété l’état d’urgence, interdisant notamment les
rassemblements politiques de plus de cinq personnes, puis il
l’a prorogé et a limité les manifestations publiques pendant
des mois. En Grande-Bretagne, après le choc du vote en faveur
du Brexit, nombreux sont ceux qui ont dit s’être réveillés dans
un pays nouveau et méconnaissable. C’est dans ce contexte
que le gouvernement conservateur britannique a pu lancer
toute une série de réformes rétrogrades ; répandre l’idée que la
seule voie permettant au pays de retrouver sa compétitivité
soit de réduire les règlementations et les impôts des riches et
devenir ainsi un paradis fiscal pour l’Europe entière. Et que la
première ministre Theresa May a décidé de convoquer des élec-
tions législatives anticipées en espérant de toute évidence s’as-
surer une forte majorité avant que la population ne puisse se
révolter contre de nouvelles mesures d’austérité qui démen-
tent les promesses de la campagne pro-Brexit.
Pour chacun de mes livres précédents, j’ai passé cinq ou
six ans à faire des recherches approfondies, en examinant le
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sujet sous divers angles, en enquêtant dans les régions les plus
touchées. De gros livres en ont résulté, avec une montagne de
notes de bas de page. Celui-ci, je l’ai écrit en quelques mois.
J’ai misé sur la concision et la simplicité. De nos jours, peu de
gens ont le temps de lire des ouvrages volumineux. Qui plus
est, d’autres personnes travaillent déjà sur certains aspects de
cette histoire complexe, qu’elles saisissent bien mieux que moi.
En revanche, je me suis rendu compte que les recherches que
j’avais effectuées au fil des années pouvaient éclairer certains
aspects cruciaux du trumpisme. Repérer les fondements de
son modèle de gestion et de sa politique économique, réfléchir
sur des périodes de l’histoire qui ont connu le même type de
déstabilisation, et s’instruire auprès de ceux qui ont trouvé les
moyens de résister aux tactiques du choc, tout cela peut nous
aider à expliquer, en partie du moins, comment nous avons
abouti sur cette voie périlleuse, comment nous pouvons résis-
ter aux chocs à venir et, plus important encore, comment nous
retrouver rapidement en terrain plus sûr. Cet ouvrage est donc
l’amorce d’une feuille de route de la résistance au choc.
Il est possible de résister – c’est ce que j’ai appris en enquê-
tant dans des dizaines de zones de crise, à Athènes, ébranlée
par la débâcle de la dette grecque, à La Nouvelle-Orléans, dévas-
tée par l’ouragan Katrina, ou à Bagdad sous l’occupation amé-
ricaine. Deux conditions sont déterminantes pour y parvenir :
d’abord, une solide compréhension du fonctionnement de la
politique du choc et des intérêts qu’elle sert – telle est la clé
pour sortir rapidement du choc et commencer à riposter ;
ensuite, et c’est tout aussi capital, produire un autre récit que
celui que propagent les thérapeutes du choc, proposer une
vision du monde suffisamment forte et attractive qui puisse
s’opposer frontalement à la leur. Cette vision, fondée sur des
valeurs, doit offrir une autre voie, loin des chocs en série. Elle
doit nous permettre de dépasser ensemble les barrières raciales,
ethniques, religieuses et de genre, plutôt que de continuer à
nous entredéchirer. C’est une vision fondée sur le souci de gué-
rir la planète, plutôt que sur la déstabilisation née de la pro-
gression constante des guerres et de la pollution. Surtout, elle
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doit offrir à ceux qui souffrent – du manque d’emplois, de soins
médicaux, du manque de paix, d’espoir – une meilleure vie,
très concrètement.
Je ne prétends pas tout savoir de cette vision. Avec d’autres,
je l’imagine, et suis convaincue qu’elle ne peut surgir que d’un
véritable processus de collaboration, piloté par ceux que le
système actuel brutalise le plus. Dans les derniers chapitres,
j’examinerai quelques collaborations, aussi précoces que pro-
metteuses, entre des dizaines d’organisations et de penseurs
qui se sont réunis pour esquisser un programme capable de
rivaliser avec la montée du militarisme, du nationalisme et du
corporatisme. Ce sont les premiers pas. Cependant, il devient
possible de discerner les contours d’une majorité progressiste,
portée par un projet audacieux menant au monde sûr et res-
pectueux dont nous avons besoin et que nous appelons tous
de nos vœux.
Le fait de dire non aux mauvaises idées et aux mauvais
personnages ne suffit tout simplement pas. Le « non » le plus
ferme doit s’accompagner d’un « oui » courageux et qui ouvre
des perspectives – un plan pour l’avenir, assez crédible, assez
captivant pour que des gens se battent en nombre pour le voir
se réaliser, par-delà toutes les tactiques du choc et de la peur
qui seront mises en travers de leur route. Dire non à Trump,
à la Française Marine Le Pen, à tous les partis xénophobes et
ultra-nationalistes qui prennent de l’importance partout, c’est
peut-être ce qui au départ pousse les gens à descendre dans les
rues par millions. Mais c’est un « oui » qui nous fera poursuivre
le combat.
Le « oui » est un phare qui guidera notre route dans les
tempêtes qui s’annoncent.
Pour résumer le propos de ce livre, disons que Trump, aussi
excessif soit-il, est moins une aberration qu’une conséquence
logique – une caricature concentrant les pires tendances des
cinquante dernières années. Trump est la créature de systèmes
de pensée puissants qui classent la vie humaine selon la race, la
religion, le genre, la sexualité, l’apparence et la capacité physi
ques – et qui se sont systématiquement servis de la race comme
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d’une arme pour mettre en œuvre des politiques économiques
impitoyables, et ce, depuis les premiers jours de la colonisation
de l’Amérique du Nord et du commerce transatlantique des
esclaves. Trump incarne aussi la fusion entre l’homme et la
grande entreprise – méga-marque d’un seul homme, dont la
femme et les enfants sont des marques dérivées – avec toutes
les pathologies et les conflits d’intérêts qui en découlent. Trump
personnifie la conviction que l’argent et le pouvoir confèrent
le droit d’imposer sa volonté à tout le monde, le droit d’accapa-
rer les femmes ou les ressources pourtant limitées d’une planète
au bord de la catastrophe climatique. Il est le produit d’une
culture entrepreneuriale qui fétichise les « fauteurs de trouble »,
ceux qui font fortune en méprisant ouvertement les lois et les
normes règlementaires. Plus que tout, il incarne un projet idéo-
logique de libre marché encore puissant – auquel adhèrent les
partis du centre comme les partis conservateurs – qui déclare
la guerre à tout ce qui relève du service public, du bien com-
mun et qui fait passer les dirigeants des multinationales pour
des super-héros sauveurs de l’humanité. En 2002, George
W. Bush donna une grande réception à la Maison-Blanche
pour le 90e anniversaire d’un homme qui n’était nul autre que
le grand théoricien de cette guerre contre la sphère publique,
l’économiste Milton Friedman, promoteur ardent du libre mar-
ché. Au cours des festivités, le secrétaire à la Défense Donald
Rumsfeld déclara : « Milton est l’incarnation de cette vérité
selon laquelle les idées ont des conséquences. » Il avait parfai-
tement raison : Donald Trump est une conséquence directe de
ces idées.
À certains égards, Trump n’est pas choquant. Il est le résul-
tat parfaitement prévisible – presque un cliché – d’idées et de
tendances généralisées auxquelles nous aurions dû barrer la
route depuis longtemps. Voilà pourquoi, même si le cauche-
mar de cette présidence devait s’achever demain, les condi-
tions politiques qui l’ont produit et en produisent des copies
dans le monde entier resteront à combattre. Le vice-président
Mike Pence et le président de la Chambre Paul Ryan attendent
en coulisse ; tandis que les notables du Parti démocrate sont
compromis eux aussi avec la classe des multimilliardaires :
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nous n’obtiendrons pas de vivre dans le monde qu’il nous faut
en remplaçant simplement l’occupant actuel du Bureau ovale.
À propos du « nous » que j’emploie : vous remarquerez sans
doute au fil du texte qu’il concerne tantôt les États-Unis, tantôt
le Canada. L’explication est très simple. Je suis citoyenne de ces
deux pays, j’ai des liens profonds et des relations des deux côtés
de la frontière. Mes parents sont américains et toute ma famille
élargie vit aux États-Unis. Mais j’ai grandi au Canada et j’ai
choisi d’y vivre. (Le soir des élections, j’ai reçu un message de
mon père : « N’es-tu pas contente que nous ayons déjà démé-
nagé au Canada ? ») C’est cependant aux États-Unis que j’ef-
fectue l’essentiel de mon travail de journaliste et une grande
partie de mon travail politique. J’y ai participé à d’innom-
brables rencontres et débats sur la manière dont nous pour-
rions, collectivement, être à la hauteur de la responsabilité du
moment.
Le « nous » américain a encore une autre raison d’être que
celle du passeport : la présidence des États-Unis affecte tout
un chacun sur la planète. Personne n’est complètement à l’abri
de ce que fait l’économie la plus importante au monde, du
deuxième plus gros émetteur de gaz à effets de serre, du pays
possédant le plus vaste arsenal militaire. Ceux qui se trouvent
au point de chute des missiles de Trump et autres bombes
monstrueuses sont de loin les plus exposés. Et vu l’étendue de
ses pouvoirs et l’irresponsabilité de sa politique, tout le monde
sur Terre se trouve potentiellement dans une zone de tir ou
dans une zone de retombées nucléaires et, à coup sûr, dans une
zone de réchauffement.
Il n’y a pas une histoire capable d’expliquer comment nous
en sommes arrivés là ni un plan capable de tout arranger – notre
monde est bien trop entremêlé, trop compliqué pour cela. Ten-
ter d’analyser comment nous en sommes arrivés à ce moment
politique surréel ; comment, concrètement, ce monde pourrait
empirer ; et comment, si nous gardons la tête froide, nous pour-
rions simplement inverser le scénario et déboucher sur un ave-
nir radicalement meilleur : telle est mon ambition.
Pour commencer, il nous faut comprendre ce à quoi nous
disons non – parce que le « non » inscrit sur la couverture de ce
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livre ne s’adresse pas seulement à un individu ou à des groupes
d’individus (même s’il s’agit aussi de cela). Nous disons non
également au système qui les a portés au sommet. Puis il nous
faudra passer au « oui » – un « oui » qui engendrera une trans-
formation si profonde que le putsch des grandes firmes sera
relégué au rang d’anecdote de l’histoire, d’avertissement pour
nos enfants. On considérera Donald Trump et ses compa-
gnons pour ce qu’ils sont : le symptôme d’une maladie grave,
une maladie dont nous avons, ensemble, décidé de guérir.
Note : une part minime de cet ouvrage a fait l’objet de
publications, sous forme d’articles, livres, ou conférences.
L’essentiel est cependant inédit. Vous pouvez consulter le site
[Link] pour entrer en contact avec les différents
mouvements que j’évoque, ainsi qu’avec des organismes et
certains intellectuels.
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