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Autosuffisance alimentaire : enjeux et défis

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L'AUTOSUFFISANCE ALIMENTAIRE EN QUESTION

Michel LABONNE
INRA

Depuis la fin des années 60, la situation alimentaire mondiale s'est


dégradée d'une manière imprévue; alors que vers 1965, on pensait être
sur le point de régler les problèmes quantitatifs de l'alimentation dans les
pays du Tiers-Monde et que le Plari Indicatif Mondial laissait entrevoir
qu'avec un usage raisonnable des technologies connues, on pouvait
assurer une base alimentaire correcte à l'humanité, les questions se
déplaçaient vers les aspects qualitatifs de la ration alimentaire,
notamment en la renforçant en protéines, si possible d'origine animale.
Quelques années plus tard, dans la première moitié des années 70, trois
faits allaient faire évoluer rapidement les idées sur la question :
- une série de famines vont sévir dans le monde, dont celle
consécutive à la sécheresse en Ethiopie et au Sahel ;
- le prix des produits alimentaires va pratiquement doubler en
quelques mois (céréales et sucre) ;
- le prix des produits pétroliers va faire un bond tel que l'on
parlera de « choc» pétrolier.
La conjonction de ces trois éléments se traduit par une difficulté
accrue à produire ou à acheter des denrées alimentaires. Les termes de
l'échange de certains pays exportateurs de produits agricoles tropicaux
sont considérablement bouleversés et de nombreuses nations, en
situation économique difficile, se trouvent alors confrontées à une
situation sans issue; les Nations-Unies créent une catégorie nouvelle de
pays qui doivent recevoir une attention spéciale de la part de la
communauté internationale: les « pays les moins développés ».
La situation continuera à se détériorer, les balances commerciales
enregistreront des déficits croissants et les balances des paiements,
grevées par les remboursements d'emprunts croissants, amènent plu-
sieurs pays près de la faillite. Pour les soutenir, le Fonds Monétaire
International exigera des conditions draconiennes de gestion de
l'économie. Force est de constater que l'importation de produits
alimentaires constitue un handicap. C'est à cette époque, entre 1975 et
1980,' que la notion d'autosuffisance alimentaire est avancée, se
développe et est adoptée par de nombeux pays en développement,

357
notamment africains (accords de Lagos). La contingence qui pousse les
responsables politiques à s'engager dans la voie de l'autosuffisance
alimentaire relance au plan théorique les débats entre les thèses libérales
et protectionnistes et, au plan des voies de développement, entre les
tenants de la croissance en termes de valeur et de revenus et ceux de la
«satisfaction prioritaire des besoins essentiels» comme proposé par
l'Office International du Travail vers le milieu de la décennie. Ce bref
rappel était indispensable pour situer les conditions d'émergence et de
succès de la problématique de l'autosuffisance alimentaire.

QU'EST-CE QUE L'AUTOSUFFISANCE ALIMENTAIRE?

L'autosuffisance alimentaire, quand l'on veut en étudier la significa-


tion pratique, traduit la volonté des états de mieux contrôler l'évolution
d'un système alimentaire qui marque une tendance au changement
rapide et non maîtrisé. En général, la demande croît et se diversifie
rapidement, la production ne suit pas la demande et des importations
croissantes deviennent nécessaires pour combler la différence, entraÎ-
nant une sortie précieuse de devises étrangères. On assiste alors à un
processus de destructuration interne du système alimentaire et de sa
soumission à ['extérieur, c'est-à-dire à un processus de sous-
développement, au sens de François Perroux, ce qui alarme à juste titre
les responsables des états qui souhaitent en même temps accroître de
manière adéquate (quantité et qualité) leur propre production et réduire
la dépendance extérieure. D'ailleurs, d'une manière générale depuis
1975, les pays en développement, déçus par les effets trop faibles du
commerce mondial et des transferts de capitaux ont eu tendance à
considérer à nouveau avec sympathie les thèses du développement
autocentré, dont l'autosuffisance alimentaire et plus généralement la
satisfaction des besoins existentiels sont des éléments.
Sauf exception, l'affichage de la recherche de l'autosuffisance
alimentaire ne va pas de pair avec un désir de se couper économique-
ment de la communauté internationale, mais de mieux développer, dans
les meilleurs délais, ses propres capacités puisque la plupart du temps,
des réserves de productivité et des marges substancielles de progrès sont
mobilisables.
L'autosuffisance alimentaire exprime plus une volonté et une
démarche qu'un objectif quantitatif précis; en effet, que signifie le
terme suffisant dans des pays où la situation alimentaire est précaire en
permanence? De plus, l'autosuffisance n'exclue pas les exportations
alimentaires.
On peut donc en dêduire que l'autosuffisance reste un concept flou
hors d'un contexte géographique et historique précis et que souvent on le
fait dériver vers des notions voisines, au gré des argumentations et des
idéologies.
358
L'ATIRACTION DES NOTIONS VOISINES

Des notions voisines existent, qui sont plus claires sur le plan
économique que celle d'autosuffisance ; on en distingue essentiellement
trois:

L'autarcie alimentaire

L'autarcie alimentaire, position très radicale, postule l'arrêt de tous


les liens commerciaux concernant les produits alimentaires avec les
autres pays; on ne vend ni n'achète à l'extérieur et la nation vit pour et
par elle-même. Les exemples sont rares (Albanie, cas spécial de la
Chine, économie de guerre, Italie fasciste).

Sécurité alimentaire

Au niveau d'un pays, la recherche de la sécurité alimentaire signifie


que l'on souhaite maîtriser de façon permanente et journalière
l'approvisionnement régulier de la population. La sécurité alimentaire
n'exclue pas l'échange et notamment les importations. Toutefois, la
production nationale peut être plus sûrement disponible (en général) que
les approvisionnements extérieurs pour lesquels il faut raisonnablement
s'assurer:
- que les surplus vendables existeront longtemps ainsi que la
volonté de les vendre (embargo),
- que l'on pourra les payer,
- que l'on pourra les transporter (blocus).
On s'aperçoit que la sécurité alimentaire des grandes puissances et
des pays pauvres n'empruntent pas forcément les mêmes voies; les
premières peuvent varier les solutions (malgré les dangers possibles,
comme en Grande-Bretagne entre 1940 et 1944), tandis que les secondes
s'efforceront surtout de s'appuyer sur la maîtrise de la production
intérieure.

Lutte contre le déficit alimentaire

La notion de déficit alimentaire recouvre en fait deux possibilités


d'intervention. Se référant à la situation nutritionnelle d'une population,
elle exprime le taux de couverture national moyen des besoins en énergie
et principaux nutriments par tête. Par contre, dans un sens économique,
le déficit alimentaire prend en compte la balance commerciale des
échanges alimentaires ou la proportion des importations alimentaires
dans le total des importations.

359
Dans les pays qui nous préoccupent, le déficit alimentaire se
constate sous ses aspects nutritionnels et économiques: la lutte contre le
déficit alimentaire sous sa double forme devient un impératif, malgré les
contradictions partielles qui peuvent exister entre ces deux formes: la
résorption du déficit nutritionnel moyen passe par l'accroissement du
disponible national, ce disponible étant lié aux importations, elles-
mêmes créatrices de déficit économique. La possibilité de dépasser cette
contradiction réside en l'accroissement de la production nationale, d'où
la recherche de l'autosufflSance.
L'appréhension quantitative de la situation alimentaire d'un pays
peut être menée grâce notamment à l'analyse de l'évolution du bilan
alimentaire de ce pays dans le temps.

POURQUOI CE CONCEPT EST-IL SI UTILISE


A L'HEURE ACTUELLE?

La situation actuelle est largement redevable au choix de développe-


ment des années 50 à 60 ; à l'époque, tant dans les pays à économie de
marché qu'à économie centralement planifiée, le développement du
secteur industriel avait été partout considéré comme une priorité ; pour
les pays nouvellement indépendants, l'émergence d'une base industrielle
semblait la condition d'une fin réelle du « pacte colonial ». Souvent,
l'agriculture constituait le secteur de prélèvement qui finanèerait la
croissance à travers les investissements industriels. Or les résultats
globaux sont en général décevants. En dehors d'un environnement
technologique adéquat, les unités industrielles ont montré une producti-
vité plus faible que prévu: les questions d'approvisionnement, de
maintenance, de commercialisation, de formation de la main-d'œuvre et
de l'encadrement, ou de recherche de débouchés, n'étaient pas
suffisamment maîtrisées, ce qui fait que les gains n'ont pas atteint les
niveaux attendus. Par contre, le développement des concentrations
humaines inhérentes à la croissance industrielle à sa gestion (y compris
l'administration et la para-administration), jointe aux faibles revenus de
l'activité agricole (qui finance l'industrialisation) a encouragé l'exode
rural et alimenté des processus d'urbanisation radicale. L'exode rural,
vidant de manière saisonnière ou sur une période longue, la campagne
de ses éléments les plus jeunes, les plus dynamiques et les plus actifs,
laisse une agriculture où la force de travail croît moins vite que la
population rurale et, bien évidemment moins vite que la population
urbaine. Non seulement chaque unité de force de travail doit nourrir un
nombre de bouches plus élevé d'année en année, mais encore la force de
travail est désorganisée par l'exode, de plus en plus de travail étant
accompli par des vieux, des enfants et des femmes.
La course entre l'accroissement de la production des subsistances et
du nombre de bouches à nourrir est actuellement perdu en Afrique pour

360
ces dernières. Doit-on reconnaître la justesse du pessimisme de Malthus
quand il écrivait « quand un convive arrive au banquet de la vie et qu'il
n'y a pas de couvert mis pour lui, il ne lui reste plus qu'à repartir» ?
Dans l'immédiat, les importations et l'aide alimentaire ont paré au plus
pressé, mais il y a des raisons sérieuses d'espérer car, potentiellement,
des ressources existent, tant au plan de la nature que des techniques et,
de toutes manières, des progrès ont été constatés sur 10 ans. La mise en
œuvre peut aller plus vite, à condition que la politique de développement
soit revue. La question alimentaire, en prenant une urgence évidente,
oblige à considérer le développement du système agro-alimentaire
national ou régional comme une priorité en Afrique.

LA SITUATIüN PRESENTE

Le continent africain au sud du Sahara possède des grandes


caractéristiques qui marquent d'une manière assez semblable tous les
pays qui le composent:
- Ce sont des pays pauvres : le revenu par habitant est très bas.
Parmi la trentaine de pays recensés comme les plus pauvres par les
Nations-Unies, une vingtaine sont africains. Les pays pétroliers et
minéraliers sortent, malgré les devises fournies par les exportations, des
pays aux ressources limitées.
- Ce sont des pays endettés : la nécessité de bâtir un secteur
productif moderne et les infrastructures (routes, poste, aménagements
urbains) qui l'accompagnent, a amené les pays à emprunter pour
financer leurs investissements. Pour des raisons internes (moindre
productivité, gestion défectueuse, coûts élevés réduisant la demande,
etç.) et externes (crise économique mondiale, détérioration des termes
de l'échange, taux d'intérêt élevés, etc.), les résultats des investissements
n'ont pas atteint les niveaux escomptés et le service de la dette
consomme une part croissante des entrées de devises. Dans plusieurs
pays, le FMI a dû intervenir fortement par l'intermédiaire de politiques
de restructuration.
- Ce sont des pays où tout le potentiel humain, naturel et technique
n'est pas utilisé à plein,. souvent il ne peut être développé par manque
d'investissement, conséquence des deux premières caractéristiques
(pauvreté et endettement). Le chômage complet ou partiel, ouvert ou
déguisé, frappe une partie importante de la population active; le secteur
informel, nécessaire à l'équilibre de l'économie et de la société utilise,
certes, peu de capital mais se caractérise par une faible productivité. La
formation et l'éducation de la force de travail est insuffisante ou
inadéquate : le manque de cadres et d'entrepreneurs va de pair avec le

361
chômage des jeunes diplômés. Le faible niveau technique de l'environ-
nement humain se traduit par des difficultés de maintenance et gène la
mise en œuvre de technologies pourtant bien maîtrisées en elles-mêmes,
mais non dans leur liaison avec le reste du système productif (rupture
d'approvisionnements). Les ressources naturelles, pour des raisons
d'enclavement, d'isolement ou de situation sanitaire, restent sous-
exploitées ou sous-productives. Les terres arables demeurent incultes ou
même se dégradent sous l'effet de l'érosion. Les ressources en eau,
insuffisamment contrôlées et utilisées, existent à côté de productions, de
terres ou d'usines qui en sont démunies. La faible capacité à développer
des techniques appropriées en complément des techniques importées
marque aussi la lenteur des processus d'évolution.
Cependant, dans toutes les populations, le désir de développement
existe et se manifeste par une aspiration à une meilleure consommation
représentée par des revenus, puis des biens et des services permettant de
vivre dans des conditions moins dures que celles qu'elles connaissent
pour la plupart. Se pose alors (et ceci dans n'importe quel type de
système social) la question incontournable d'une accumulation de capital
à réaliser pour investir, s'équiper et accroître la production, en
mobilisant les marges de progrès contenues dans les ressources
inemployées ou mal utilisées.
On comprend donc parfaitement l'attitude des gouvernements qui
recherchent des capitaux et qui souhaitent vendre sur le marché
international le plus possible pour garantir les sommes empruntées tout
en restreignant le plus possible les achats de biens de consommation pour
réserver l'utilisation des devises surtout à l'achat de biens d'équipement
ou de biens de consommation parfois insubstituables (produits pétro-
liers). Dans la mesure où le pays peut produire pour consommer en
mobilisant des facteurs de production sous-employés, il le fera
préférentiellement. Or, bien souvent, les productions alimentaires
peuvent être poussées. Il s'agit donc de vendre plutôt pour s'équiper que
pour consommer; la problématique de l'autosuffisance alimentaire n'a
donc rien à voir avec une problématique d'autarcie, mais elle recoupe les
problématiques d'allocation de ressources devant favoriser à long terme
la production et l'échange, en garantissant la sécurité de la nation.
Il ne faut donc pas s'étonner si, dans la situation présente, la
problématique de l'autosuffisance alimentaire est bien accueillie en
Afrique, par des nations aux options socio-politiques différentes. En fait,
l'autosuffisance alimentaire ne se rattache pas à un dogme, une doctrine
ou une théorie économique ; elle constitue un élément de politique
économique répondant à certaines contingences de situations bien
identifiées dans l'espace et dans le temps.

LES APPROVISIONNEMENTS EXTERIEURS

Même en supposant qu'un pays ait une balance commerciale


362
équilibrée ainsi qu'un taux de Formation Brute de Capital Fixe
satisfaisant (autour de 20 % du PIB), et qu'il puisse donc s'adresser à
l'extérieur pour ses approvisionnements en denrées alimentaires sans
compromettre sa capacité de développement, il s'expose ce faisant à
quelques avatars :
- Tout d'abord, les prix fluctuent fortement sur le marché
international. En effet, le marché international, surtout en céréales, est
approvisonné par les surplus des pays industrialisés en majorité. Or, ces
pays subventionnent leur agriculture de façon variable; donc, en
fonction des régulations internes de la production agricole des pays
riches, le marché mondial sera fourni différemment, dans des conditions
diverses, créant des fluctuations importantes de prix (ex: le programme
PIK des Etats-Unis).
- Le faible poids de l'Afrique en tant qu'importateur ne permet
pas au continent, quoique sa demande générale soit croissante, de
négocier une stabilisation du marché mondial ; les pays africains ne
peuvent que s'aligner sur le marché mondial et ses conditions.
- Le marché mondial n'est pas une fiction dépourvue d'ancrage
politique : 1'« arme alimentaire », même par son rôle dissuasif, existe.
Les rapports de force et les enjeux de géopolitique comportent des
risques d'embargo et de blocus.
- Enfin, surtout s'agissant des relations entre pays développés et
pays pauvres du Tiers-Monde, nous savons que de nombreuses
transactions sur les produits alimentaires se font en termes concession-
naïres, c'est-à-dire en dehors des conditions du marché, par divers
moyens: crédits d'achat à des conditions très favorables, attribution
d'une aide alimentaire gratuite liée à la transaction, prix de faveur, etc.
Les marchés en termes concessionnaires ne peuvent pas être assimilés
simplement à des pratiques de « dumping» grâce auxquelles on brade
des surplus encombrants. Directement ou indirectement, les termes
concessionnaires sont liés à des négociations politiques et revêtent donc
un aspect stratégique de géopolitique. D'où leur ambiguïté.

AUTOSUFFISANCE ALIMENTAIRE
ET CHOIX DE DEVELOPPEMENT

La recherche de l'autosuffisance alimentaire constituant un élément


de politique agricole et économique, il est évident qu'elle influence la
voie de développement choisie. Schématiquement, on peut présenter les
deux voies principales comme étant celles de l'autocentrage et de
l'ouverture au marché mondial; la première visant à la satisfaction des
besoins nationaux en priorité sur une base nationale, s'appuie sur une
politique d'importation sélective, pouvant s'apparenter au protection-
nisme offensif de List ou Carey, la seconde jouant sur les avantages

363
comparatifs, reprend la ligne théorique de Ricardo. Les situations
caricaturales de ces deux options sont l'autarcie et la « porte ouverte ».
Dans l'économie ouverte sur le marché mondial, on recherche les
productions qui fournissent le revenu le plus élevé avec lequel on
achètera ce dont on a besoin au meilleur prix sur le marché mondial ;
cette perspective est, a priori, assez séduisante quand les parties en
présence ont un pouvoir de négociation comparable et une capacité
d'adaptation structurelle comparable, ce qui n'est pas le cas. Il en résulte
les effets bien connus d'extraversion économique et de division
internationale du travail où jouent à plein dans le temps les différentiels
de productivité. Souvent, les processus de concentration rentière sont
accélérés dans les pays en développement, liés aux points de passage
obligés du commerce extérieur.
Si au contraire, on recherche à satisfaire les besoins essentiels de la
population, le marché intérieur reçoit une priorité dans son organisa-
tion; les interventions publiques orientent les productions et les
investissements par des politiques de prix relativement autonomes par
rapport au commerce mondial. Le développement auto-centré relève
d'une telle démarche, généralisée à la plupart des activités socio-
économiques. Mais, dans la mesure où les pays en voie de développe-
ment dépendent de l'extérieur pour leurs investissements, ils peuvent ne
pas avoir les moyens de leur politique et l'autocentrage risque de rester
une « économie sur le papier », avec tous les risques que cela comporte
(biais bureaucratique et double secteur).
Les options africaines ont été clairement exprimées dans la
Déclaration de Monrovia (1979) et dans le Plan d'Action de Lagos
(1980). Les chefs d'Etat ont reconnu « la nécessité de prendre d'urgence
des mesures visant à réaliser l'objectif d'un développement et d'une
rapide croissance économique autosuffisante et autocentrée », tout en
assurant la promotion de l'intégration des économies africaines « en vue
d'accroître l'autodépendance et favoriser un développement endogène et
auto-entretenu ». Dans le domaine particulier de l'alimentation, il fallait
chercher « à atteindre l'autosuffisance alimentaire, en ce qui concerne la
production et les approvisionnements ». Cependant, il est entendu que
cette autosuffisance collective repose sur la coopération à l'échelle du
continent.
Afin d'améliorer la situation alimentaire en Afrique, la condition
préalable fondamentale est la démonstration d'une forte volonté
politique afin d'orienter un volume beaucoup plus important de
ressources vers l'agriculture, de mener à bien une réorientation
essentielle des systèmes sociaux, de mettre en œuvre des politiques qui
inciteront les petits exploitants et les membres des coopératives agricoles
à atteindre des niveaux plus élevés de productivité et de mettre en place
des mécanismes efficaces pour la formulation des programmes requis et
pour leur extension.
Le développement de l'agriculture ne devrait pas néanmoins être
considéré en isolement mais plutôt intégré au processus de développe-

364
ment économique et social mettant un accent particulier, pour ce dernier
aspect, sur le problème de l'amélioration des conditions de vie dans le
milieu rural.
Au cours de la période 1980-1985, les objectifs devraient être
d'obtenir une amélioration immédiate de la situation alimentaire et
d'établir une base afin de parvenir à l'autosuffisance en ce qui concerne
les céréales et les produits de l'élevage et de la pêche. Des mesures
prioritaires devraient être prises afin d'obtenir une réduction substan-
tielle des pertes de produits alimentaires, de parvenir à un degré
nettement plus élevé de sécurité alimentaire et d'assurer un accroisse-
ment important soutenu de la production alimentaire, surtout en ce qui
concerne les céréales tropicales. Une attention particulière devrait être
accordée à la diversification de la production agricole. L'adoption de
mesures urgentes est recommandée dans chacun de ces domaines.
Cette prise de position très nette pour le développement endogène
et l'autosuffisance alimentaire ne pouvait pas être ignorée des tenants du
libéralisme. Ne pouvant heurter de front des déclarations d'une aussi
grande force politique, les libéralistes ont donné une interprétation
nouvelle de la notion d'autosuffisance alimentaire pour « dévier»
l'impact qu'elle pourrait avoir sur le dogme du libre-échange.
Ainsi, l'autosuffisance alimentaire se rechercherait à travers la
neutralité de la balance commerciale agro-alimentaire : « Les devises
gagnées en vendant des produits agro-alimentaires doivent servir à
l'achat de produits alimentaires sur le marché mondial ». Il est clair que
cette argumentation est dénuée de tout fondement économique et
financier. En effet, la part des exportations agro-alimentaires peut
dépasser 90 % dans certains pays qui sont déjà autosuffisants, alors que
d'autres pays très dépendants n'ont pas d'exportations agricoles
substantielles (pays minéraliers et pétroliers). Ensuite, la balance
agro-alimentaire n'est qu'une partie de la balance commerciale,
elle-même partie de la balance des paiements et les moyens de recettes et
de paiements (devises) sont parfaitement fongibles. Enfin, chaque
secteur ne poursuit pas une politique de commerce extérieur autonome.
De même que l'affirmation qu'une croissance forte, ouverte sur le
monde, soit garante de la satisfaction des besoins essentiels de la
population est largement abusive (car elle n'engage en rien sur les
conditions de la distribution des fruits de la croissance, qui ne sont même
pas obligés de rester dans le pays), de même la théorie de la neutralité de
la balance agro-alimentaire ne constitue qu'un rhabillage opportun du
dogme libre-échangiste.

AUTOSUFFISANCE ALIMENTAIRE:
CULTURES VIVRIERES ET CULTURES DE RENTE

De nombreux agronomes ou économistes ont rendu les cultures de


rente (ou d'exportation) responsables du déficit alimentaire; ils ont eu

365
une attitude radicale en recommandant leur abandon et leur substitution
par des cultures vivrières, afin de mobiliser tous les facteurs de
production disponibles pour nourrir la population. Cette attitude est
excessive et l'on doit s'efforcer de poser le plus objectivement possible
les termes du débat sur les relations entre cultures vivrières et cultures de
rente.
On appelle culture de rente les cultures autrefois vendues dans le
cadre de la « traite» ; il s'agit donc de cultures commerciales dont le
débouché était autrefois l'exportation vers la métropole. Actuellement,
les conditions ont changé ; avec l'urbanisation et le développement des
secteurs secondaire et tertiaire, le marché intérieur lui-même a pris une
telle extension que les cultures commerciales peuvent trouver aussi un
débouché intérieur et que des cultures vivrières sont devenues des
cultures de rapport, produites pour la vente, se distinguant du simple
surplus de l'autosubsistance.
Souvent, de la part de la production vivrière commercialisée
dépasse 25 % de la production: on comprend alors que des producteurs
cherchent à accroître leur production vivrière pour le marché (intérieur).
Il est possible que les cultures vivrières et les cultures de rente se
concurrencent au niveau de l'utilisation des facteurs de production. Le
degré de concurrence varie avec les facteurs. Ainsi, pour la terre, la
concurrence est faible : les surfaces en cultures de rente destinées à
l'exportation sont souvent inférieures à 10 % de la surface cultivée et
elles ont tendance à stagner ou même à régresser. Pour la force de
travail, les calendriers culturaux sont rarement complémentaires et la
concurrence est directe.
En ce qui concerne les intrants industriels, ainsi que l'encadrement,
il est clair que les cultures commerciales bénéficient de la plus grande
part, ceci étant rendu possible par le fait que les cultures de rente
rapportent un revenu monétaire, l'agriculteur peut emprunter pour
payer ses intrants qui lui sont délivrés souvent par le personnel
d'encadrement, la récupération de l'emprunt se faisant au moment de la
vente de la récolte.
Cet antagonisme exagéré entre cultures de rente et cultures vivrières
pourrait être considérablement réduit si l'on envisageait une intensifica-
tion du système de culture dans son ensemble, la vente des cultures
vivrières pouvant assurer aussi un revenu assez régulier.
En intensifiant les productions vivrières, on peut envisager des
exportations; est-ce à dire que l'on aura dépassé le niveau de
l'autosuffisance alimentaire? La réponse doit être mesurée car nous
avons vu dans l'histoire de nombreux cas de pays exportant des vivriers
alors qu'une large partie de la population restait mal nourrie. Le déficit
nutritionnel d'une population n'est pas contrebalancé par un solde de
l'import-export agro-alimentaire.

366
Labonne Michel. (1985)
L'autosuffisance alimentaire en question
In : Bricas N. (ed.), Courade Georges (ed.), Coussy J. (ed.),
Hugon P. (ed.), Muchnik J. (ed.) Nourrir les villes en Afrique
sub-saharienne
Paris : L'Harmattan, 357-366. (Villes et Entreprises). ISBN 2-
85-802-562-X

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