Chapitre 6 - La science
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Les critères de scientificité
1. L’évidence et l’universalité
L’évidence :
« Démarrer » est probablement le point le plus délicat d’une
science, il faut trouver un point fixe pour « soulever le monde »
comme le dit métaphoriquement Archimède à propos du levier.
C’est le rôle de l’axiome d’être la pierre fondatrice de la démarche.
Mais comme Euclide le remarque dans les Éléments, si l’axiome
est évident, le postulat doit être admis et ne s’impose en rien à
notre entendement.
Il existe donc un doute initial sur les fondations de la science. En
géométrie, les bases seront remises en cause, ce qui aboutira à
des géométries non euclidiennes, différentes de celle qui est en-
seignée à l'école, mais tout aussi cohérentes et parfois utiles pour
s’approprier un réel complexe. Difficile donc de maintenir le cri-
tère de l’évidence, même dans les sciences eidétiques, à moins de
miser sur des idées innées « claires et distinctes », ainsi que le
propose Descartes.
L’universalité :
Que vaudrait une science hic et nunc (de l’ici et du maintenant) ?
Au contraire, le critère le plus permanent de la science est
de s’abstraire des conditions particulières pour établir une loi
valable de tout temps, en tous lieux, et pour tout homme, c'est-à-
dire une loi universelle.
La loi scientifique fixe bien sûr son contexte d’application, son do-
maine de définition, mais elle prononce aussi son universali-
té dans ce cadre.
Ce critère semble inatteignable non seulement pour les sciences
humaines, mais aussi pour les sciences expérimentales. Ainsi, la
gravitation universelle de Newton a-t-elle été intégrée comme
une particularité locale à la théorie de la relativité générale d’Ein-
stein. Il convient donc de parler d’une visée universelle, expres-
sion plus modeste, mais qui permet d’expliquer la dynamique
du progrès de la science sans sanctifier idéologiquement ses
conclusions.
2. La simplicité ou principe d’économie
Ce que l’on nomme souvent le rasoir d’Occam désigne un principe
d’économie formulé par cet auteur. Il s’agit de toujours préférer l'explica-
tion qui mobilise moins d’éléments, d’axiomes ou de principes à une
autre théorie, quand bien même cette dernière serait tout aussi efficace
pour décrire, mais moins économe.
C’est aussi en ce sens que l’on utilise la notion de simplicité en science :
elle ne désigne jamais la facilité à établir une loi ou à la comprendre,
mais toujours le principe suivant lequel une économie dans la formulation
peut permettre de déployer une grande intelligibilité. Ainsi, E = MC2 est
une formule très simple, puisque trois variables (la masse, la célérité et la
notion mathématique de carré) permettent de définir l’énergie et de mesu-
rer la correspondance masse/énergie dans l’univers. Par contre, personne
ne prétend que la formule soit facile ni à établir ni à comprendre.
3. Méthode et protocole
La raison scientifique n’est pas discursive et contradictoire, elle cherche
à conduire ses recherches avec rigueur, pour aboutir à des certitudes.
Cette double quête amène les sciences pures à établir une méthode de
raisonnement, et les sciences de la nature à suivre un protocole expéri-
mental. La méthode a notamment été exposée par Aristote dans son trai-
té de logique, L’Organon, ainsi que par Descartes dans le Discours de la
méthode. (voir le cours sur la raison)
Le protocole expérimental repose sur un ensemble d’étapes décrites par le
physiologiste Claude Bernard dans le cadre du raisonnement hypothé-
tico-déductif :
Faire l’expérience du monde, observer la nature ;
Faire l’hypothèse d’une loi qui expliquerait l’observation ;
Faire l’expérimentation de l’hypothèse en « forçant » le réel à ré-
pondre ;
Faire une autre hypothèse si la première est invalidée ;
Faire une contre-expérimentation si l’hypothèse est validée.
Il faut bien noter que l’expérience est présente au début du protocole,
puis elle est remplacée par l’expérimentation, qui est un réel contrôlé et
encadré. Enfin, la loi n’appartient plus au réel, mais à la rationalité hu-
maine appliquée au réel. Il ne s’agit donc pas de se satisfaire de l’empi-
risme, c’est-à-dire de ce que l’expérience permet d’induire . Claude Ber-
nard déclare ainsi dans son Introduction à l’étude de la médecine expéri-
mentale : « L’empirisme est un donjon étroit et abject d’où l’esprit empri-
sonné ne peut s’échapper que sur les ailes d’une hypothèse ».
Le protocole expérimental est utilisé dans de nombreux domaines, notam-
ment dans l'industrie pharmaceutique. Lorsqu'on teste un médicament, on
fait le pari – hypothèse – qu’une molécule aidera l’organisme à se dé-
fendre, puis on l’administre à un panel de patients – échantillon représen-
tatif – et on observe les résultats – en quelque sorte, on « force » le réel à
répondre. Si les résultats sont positifs, on administre à un panel de pa-
tients un placebo (un traitement sans aucun principe actif) et on soustrait
l’efficacité du placebo à celle du médicament – contre-expérimentation.
Ainsi, admettons que le médicament se montre efficace pour 60 % des
patients et que le placebo est efficace pour 20 % des patients atteints de la
même affection, on en déduit que le médicament est plutôt inefficace,
puisqu’il est efficace à 40 % (60 - 20).
4. La falsifiabilité
L’étape la plus importante du protocole expérimental est celle qui est sou-
vent négligée par le grand public : la contre expérimentation. Sans elle,
impossible de savoir si une hypothèse n’est pas infirmée par des mesures
réalisées, donc aucune conclusion, serait-elle issue d’une expérimenta-
tion, ne fait loi.
C’est en suivant cette même idée que Karl Popper théorise le concept
de falsifiabilité. Une loi n’est scientifique que si elle peut fournir une ex-
périmentation susceptible de l'infirmer.
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Penser la science : l’épistémologie
1. Connaissance ou modèle ?
La science légifère et son progrès permet d'accroître nos connaissances.
Cette thèse rassurante et naïve se heurte à la réalité historique des
sciences et à la complexité des objets. Il faut alors penser la science elle-
même et non pas seulement ses objets de recherche. Tel est le rôle de
l’épistémologie : enquêter et interroger les modes d’élaboration de la
connaissance.
Heidegger notait que la science ne fait pas retour sur ses propres proto-
coles. De façon polémique, il déclarait ainsi : « la science ne pense
pas ». Autrement dit, elle raisonne, elle établit des protocoles, elle suit
des méthodes, mais elle ne se pense pas. On peut comprendre facilement
la nécessité d’une épistémologie dans le domaine des sciences du vivant.
Contrairement à la physique ou aux mathématiques, dont les objets
peuvent être distinctement définis, la biologie étudie une matière animée,
sans cesse en changement et en réaction avec son milieu. Elle semble
donc relever d’une certaine exception. C’est la raison pour laquelle le vi-
vant semble exclure toute règle générale, car il est par essence marqué
d’une originalité irréductible. Canguilhem soutient ainsi que « l’intelli-
gence ne peut s’appliquer à la vie qu’en reconnaissant l’originalité de la
vie. La pensée du vivant doit tenir du vivant l’idée du vivant ».
Avec l’exemple du hérisson traversant les routes, Canguilhem montre
que le vivant qu’est le hérisson ne perçoit pas la route construite par des
hommes comme construite par et pour des hommes, car elle lui est étran-
gère, elle n’appartient pas à son monde de hérisson. Sans une réflexion
sur la manière dont la science pense son objet, en l'occurrence le vivant,
ce dernier reste insaisissable par la science comme la route l’est pour le
hérisson.
Pour établir une science du vivant, il pourrait être nécessaire, comme dans
toute science, de penser en termes de méthode : or, s’agissant du vi-
vant, la méthode est précisément ce qui pose problème. Par une bou-
tade, Canguilhem fait remarquer : « Nous soupçonnons que, pour faire
des mathématiques, il nous suffirait d’être anges, mais pour faire de la
biologie, même avec l’aide de l’intelligence, nous avons besoin parfois de
nous sentir bêtes ». Autrement dit, il faut d’abord refuser d’appliquer
des concepts figés au vivant du fait de son caractère unique.
On préférera alors à la notion de « loi », figée, universelle et certaine,
celle de « modèle », évolutif et laissant une place à l’indétermination.
Ainsi la théorie fixiste, qui considère que toutes les espèces sont créées
par Dieu de manière définitive et fixe, est remplacée par le modèle évo-
lutionniste de Lamarck, lui-même supplanté par le modèle de Darwin,
lui-même nuancé et intégré dans le modèle phylogénétique contempo-
rain.
2. Progrès ou révolution ?
Le scientisme du XIXe siècle, qui pose que les sciences expérimentales
sont les seules connaissances fiables et qu’elles parviendront à rendre
compte du tout de la réalité, était bercé par un espoir primitif : le pro-
grès continu et cumulatif des connaissances.
Cette conception de la science néglige la réalité de son évolution. On doit
au philosophe et épistémologie Thomas Kuhn un démenti érudit de
cette superstition. Il démontre, en s’appuyant sur des exemples tirés de
l’histoire des sciences, qu’il n’y a pas de progrès en science, mais des
révolutions. Une science évolue donc par des « sauts », et chacun
d’eux implique un changement de regard sur le monde.
La communauté scientifique commence par établir une première unifica-
tion des connaissances dans un paradigme initial qui définit « la science
normale », c’est-à-dire communément acceptée par le plus grand
nombre. Mais des faits discordants, des anomalies, sont observés,
qui remettent en question le paradigme initial, pourtant maintenu tant
qu’il est efficace. Ces anomalies sont explorées sous la pression d’enjeux
souvent extérieurs à la science (philosophie, religion, économie). Cela
conduit à la remise en cause du paradigme ancien et à la l'émergence
d’un nouveau paradigme qui, lui-même, génère un champ expérimen-
tal nouveau ou/et repose sur des instruments récemment disponibles (lu-
nette astronomique, microscope).
La confrontation des deux paradigmes (ancien et nouveau) crée la
crise de la science, et lorsque le paradigme extraordinaire (c'est-à-dire
nouveau) remplace celui de la science normale (c'est-à-dire ancien),
nous assistons à une révolution scientifique : le paradigme extraordi-
naire est finalement admis comme normal.
3. La notion de vérité scientifique
Il existe deux grandes définitions de la vérité en science. Les sciences
pures établissent qu'un énoncé est vrai s'il est décidable et conforme à
la cohérence du système, c’est donc une vérité de cohérence.
Les sciences expérimentales considèrent qu’une loi de la nature
est vraie lorsqu’elle est établie par une expérimentation et n’est
pas contradictoire avec les observations du réel, c’est donc une vérité de
conformité.
Mais cette notion de vérité est figée ; or ce que montre Thomas Kuhn,
c’est que tout paradigme scientifique sera « révolutionné » et avec lui,
les vérités qu’il a générées. Ainsi plutôt que de parler de vérité en
science, peut-être vaudrait-il mieux adopter le concept qu’utilise Pop-
per à la suite de Leibniz : la vérisimilitude. Une théorie vérisimi-
laire est une théorie qui est falsifiable, qui est testée, et qui résiste effica-
cement à la contradiction. Son degré de vérisimilitude augmente à chaque
tentative de mise en cause qui échoue. Cette vérisimilitude à l’avantage
de proposer une définition de la vérité scientifique qui prend en compte
son élaboration historique, sans aboutir au scepticisme ou à une ère sté-
rile de post-vérité.
4. Former un esprit scientifique
Plutôt que d’aborder la science comme un champ de connaissances
constituées, de méthodes et de lois, on peut tenter d’approcher l’élabo-
ration de ses connaissances en étudiant le fonctionnement psychologique
des scientifiques, et tout particulièrement la manière dont ils sont formés.
Bachelard, dans La formation de l’esprit scientifique, expose l’objectif
essentiel de la science et de la formation de l’esprit du scientifique : com-
battre l’opinion. L’opinion ne pense pas, elle pense mal, et s’il lui arrive
d’aboutir à un résultat vérifiable, c’est sans construction rationnelle et
sans valeur explicative.
Les scientifiques sont pourtant souvent sujets à l’opinion qui, dans le
cadre de leur recherche, est un obstacle épistémologique majeur. Il s’agit
d’abord d'affirmer que l’on ne peut connaître que contre une connais-
sance antérieure. Ensuite, une connaissance est une réponse à une ques-
tion : sans cette phase de questionnement, la pensée démissionne au profit
du dogmatisme. Il ne s’agit donc pas de privilégier l’instinct conserva-
tif, mais de faire prévaloir l’instinct formatif des jeunes scienti-
fiques. Bachelard parle d’« instinct » car il lui semble que l’idée scienti-
fique est toujours, primitivement, chargée d’affects qui gênent sa « fine
pointe abstraite ».
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La responsabilité de la science
1. Science sans conscience
Si Rabelais rappelait déjà que « science sans conscience n’est que ruine
de l’âme », c’est surtout à partir du XXe siècle que la question de la li-
mite éthique de la science se pose.
C’est tout d’abord dans le cadre de la biologie qu’une limite éthique a
semblé nécessaire, mais depuis que la connaissance de l’atome a rendu
possibles Hiroshima, Tchernobyl, et Fukushima, la question de la res-
ponsabilité morale concerne toutes les sciences de la nature. Les
sciences pures sont aussi concernées, à travers les algorithmes de traite-
ment des données, le croisement des Big data, ainsi que l’accroissement
de la surveillance qu’ils permettent.
Dans son sens philosophique, la science est un jugement qui porte sur le
monde (la physique) ou sur un ensemble de propositions logiques (les
mathématiques) et qui établit les lois de ce domaine par une méthode ba-
sée sur la vérification ou/et la cohérence des énoncés.
On le voit, ce n’est pas tant la science, en tant que puissance de
connaître qui est soumise au jugement moral, que la technoscience, défi-
nie comme l’unité entre la connaissance et le développement de tech-
niques qui modifient la nature et la société, sans que l’assentiment du ci-
toyen ne soit systématiquement interrogé.
2. Le principe de responsabilité
Il peut alors apparaître urgent de pouvoir suivre un principe direc-
teur qui fixe des limites éthiques au développement technoscienti-
fique. Hans Jonas le nomme « principe de responsabilité ». Il consiste
d’abord à distinguer le champ du possible et le champ du réalisé : tout
ce qui peut être créé ne doit pas nécessairement l’être. Cela constitue une
réelle mutation de notre rapport à l’agir humain. En effet, au lieu
d’avoir une foi inconsidérée dans le progrès, il s’agit de critiquer les
conditions de possibilité d’un tel progrès pour que l’humain cesse d’être
« son pire ennemi », suivant le mot de Jonas.
La formulation du principe de responsabilité est corrélée à l’impératif ca-
tégorique de Kant et reçoit plusieurs itérations : « Agis de façon que les
effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie
authentiquement humaine sur terre » ou « inclus dans ton choix actuel
l’intégrité future de l’homme comme objet secondaire de ton vouloir ».
Au fond, il s’agit toujours de juger la valeur de la technoscience dans ce
qu’elle peut produire de pire dans le futur. On utilise souvent le principe
de responsabilité comme fondement du principe de précaution, qui
consiste à dire que le pire étant possible, en cas de doute, mieux vaut
s’abstenir. Pourtant il s’agit plutôt de sacraliser le droit des générations
futures. Il faut donc admettre que la limite de la science, dans ses appli-
cations pratiques, est une métaphysique, une idée du sacré, qui se dis-
tingue pourtant du religieux.
3. Religiosité scientifique
La religiosité n’est pas absolument absente de la science comme pourrait
le laisser penser la distinction entre croire et savoir. Mais la religiosité
peut prendre d’autres significations. Ainsi Einstein considère que le
scientifique doit croire pour pouvoir établir une connaissance. Il porte
donc la responsabilité de cette croyance primitive nécessaire à sa dé-
marche.
La religiosité dont il est question n’est pas liée au respect ou à la pratique
de rites, ni à l’observation stricte de préceptes de vie conformes à une ré-
vélation, ni à l’appartenance à une église. Elle consiste dans la foi en un
ordre cosmique, un principe organisateur du monde. Le scientifique
est pénétré par « l’admiration extasiée de l’harmonie des lois de la na-
ture ». Pourtant, l’idée même d’un ordre, d’une harmonie ou d’un cos-
mos n’est pas indifférente à l'histoire des valeurs occidentales. Ainsi le
chercheur croit dans la vérité comme Nietzsche s’est attaché à le révéler.