© Armand Colin/Masson, Paris, 1996
© Armand Colin, Paris, 2011 pour la présente édition
ISBN : 978-2-200-27290-6
Armand Colin Éditeur • 21, rue du Montparnasse • 75006 Paris
« Quand deux époux se voient engagés pour toute une vie, quelle
contrainte intolérable. Pourtant ce qu’exigeaient deux amoureux,
avec force et dans leur vive liberté, c’était justement de s’engager
pour toute une vie. Ainsi de la rhétorique : il se peut qu’elle donne
à première vue le sentiment d’une chaîne intolérable et froide. Mais
il dépend de nous de retrouver en elle, à chaque instant, la fraîche
joie d’un premier engagement, où l’esprit accepte d’avoir un corps,
et s’en réjouit, et reconnaît que de ce risque, à chaque instant, lui
viennent toute noblesse et jusqu’à la dignité de sa découverte ou de
son échange. »
Jean Paulhan, Les Fleurs de Tarbes ou La Terreur dans les Lettres
Table des matières
Page de titre
Page de Copyright
Table des matières
Introduction
1| Principes et évolution
1. PRINCIPES GÉNÉRAUX
1.1. La croyance dans la parole
1.2. Quel type de communication ?
Un désir et un outil de communication
La rhétorique comme substitut à la violence
Le vrai et le vraisemblable
Rhétorique et liberté
1.3. Frapper l’imagination
1.4. Les dangers de la rhétorique
L’immoralisme
L’esprit de classification
Un ensemble de recettes
1.5. Rhétorique et institutions
2. QUELQUES JALONS HISTORIQUES
2.1. L’Antiquité
La naissance : la première sophistique
Aristote (364-322 av. J.-C.)
En Grèce après Aristote
La rhétorique à Rome
La seconde sophistique
L’Antiquité chrétienne
2.2. Le Moyen Âge
L’Antiquité tardive et le bas Moyen Âge
Le haut Moyen Âge
Les Arts de Seconde Rhétorique
2.3. La Renaissance et les siècles classiques
La Renaissance
Baltasar Gracián et La pointe ou l’art du génie
Rhétorique des peintures et rhétorique des citations
Logos, ethos, pathos
2.4. L’époque moderne
Le XIXe siècle
Du XXe siècle à nos jours
2| Le corps et le cœur
1. LA MÉMOIRE
1.1. Fonction de la mémoire
1.2. Nature de la mémoire
2. L’ACTION
2.1. La voix et le geste
2.2. Rhétorique et théâtre
3. L’ethos et le pathos : le caractère et les passions
3.1. L’ethos : mœurs et caractère
3.2. Le pathos : émotions et passions
3| L’esprit
1. L’INVENTION
1.1. Généralités
Les genres de l’éloquence
Les cadres généraux de l’invention
1.2. Les principes d’une argumentation
Réduire l’inconnu à du connu
Les « raisons probantes » naturelles et artificielles
1.3. Lieux et arguments
La topique
Les arguments
Les états de cause
1.4. Le raisonnement
Déduction et induction
Le raisonnement par déduction : l’enthymème
Un cas particulier de raisonnement par déduction : le dilemme
Le raisonnement par induction : l’exemple
1.5. Les techniques argumentatives
Les liaisons fondées sur la structure du réel
Liaisons qui définissent une structure du réel
Arguments quasi logiques
Arguments qui portent sur l’énonciation elle-même
2. LA DISPOSITION
2.1. Fonction de la disposition
2.2. Les différentes parties d’un discours
4| Entre le cœur et l’esprit : l’élocution I139
1. LE STYLE
1.1. Élocution ou disposition ?
1.2. Les qualités générales du style
1.3. Les trois styles
1.4. Le sublime
2. LES FIGURES
2.1. Définition
2.2. Le sens figuré
La théorie des quatre sens
Les critères de définition du sens figuré
2.3. Les principales figures
Principes généraux
Argumenter et polémiquer
Mettre sous les yeux et frapper
Suggérer
Construire la phrase et le discours
Jouer avec l’énonciation
Rhétorique et poésie
Conclusion : le portrait
1. PLACE DU PORTRAIT DANS LA RHÉTORIQUE
2. LE CARACTÈRE
3. UNE REPRÉSENTATION DE L’HOMME
4. PERMANENCE DU PORTRAIT RHÉTORIQUE
Bibliographie sommaire
Index rerum
Introduction
Jean Paulhan en pleine époque de terreur, c’est-à-dire de refus de la
rhétorique au nom de la sincérité et du naturel, et tout simplement de crainte
devant les mots, se faisait le défenseur de cette vieille route royale. Il se
réjouirait aujourd’hui qu’elle semble avoir retrouvé des adeptes si l’on en
juge par le nombre de manuels qui fleurissent, sous son nom traditionnel ou
avec des appellations plus modernes, comme celle d’argumentation.
L’« empire rhétorique » (2002 [1977]), pour reprendre le titre d’un ouvrage
d’un de ceux qui ont le plus fait pour son retour, Chaïm Perelman, s’est
consolidé sur les ruines du structuralisme avec le développement de toutes
les approches linguistiques ou paralinguistiques qui ont réintroduit dans
l’étude du langage les deux positions dissymétriques du sujet parlant et de
son interlocuteur, de l’ethos et du pathos.
La rhétorique commence en effet avec toute prise de parole qui ne se
propose pas simplement le plaisir de la conversation, le plaisir de parler non
pas pour ne rien dire, mais pour ne rien faire, sans objectif autre qu’un
simple échange de propos, à supposer qu’un dialogue sans enjeu soit
vraiment possible. Conseils, invites, pressions, la rhétorique trouve sa place
chaque fois que dans la vie quotidienne les deux interlocuteurs sont dans
une situation si peu que ce soit déséquilibrée, ou chaque fois que surgit un
problème dont la solution ne s’impose pas. Certes, elle est née pour
l’éloquence, pour le discours et non l’échange ordinaire, mais de l’un à
l’autre, il n’y a que la distance de la marche instinctive à la marche
contrôlée des danseurs. Une affirmation constante se lit en effet chez les
rhéteurs anciens, c’est que l’art, la technique qu’ils enseignent, n’est pas
coupée de la nature. Chez eux, rien n’est figé, tout est souple et vivant. Que
les époques de décadence ne sachent plus ensuite que proposer des
exercices décrochés du réel ne doit pas remettre en cause l’intérêt de la
discipline.
L’idée que l’on voudrait défendre dans ce livre, derrière l’exposé qui sera
fait des parties de la rhétorique et des notions qu’elle développe, c’est que
loin d’être une technique aride au service de la manipulation, elle est
nécessaire et inévitable, parce que liée au fonctionnement même du
langage. Les Grecs n’avaient qu’un mot, logos, pour le langage et la raison,
et il est vrai que sans langage, aucune connaissance ne serait possible. La
conviction qui sous-tend l’ensemble de ce manuel, c’est que tout commence
avec les mots, et c’est avec des préoccupations de linguiste qu’on a abordé
la rhétorique pour affirmer leur prééminence et leur relative autonomie.
C’est d’eux que naît une logique naturelle, indifférente au vrai et au faux,
qui est déjà à l’œuvre dans le simple choix d’une désignation ou d’une
figure. La rhétorique n’a fait que développer cet aspect en le mettant en
relation avec l’homme dans son entier, non pas seulement l’esprit, mais
aussi le cœur et les passions, le corps et les sens. C’est ce qui discrédite
toute tentative d’une rhétorique restreinte.
La souplesse et la vigueur de la rhétorique se voient aussi dans la
diversité des formes qu’elle prend. Certes, il existe des constantes, mais
chaque époque, chaque auteur a infléchi à sa façon l’argumentation, le style,
les objectifs. On a voulu donner une idée de cette diversité par un premier
chapitre qui présente les principes et l’histoire de la discipline. La suite du
manuel, organisé selon ses parties, bien que dans un ordre différent de la
tradition, mémoire, action, invention, disposition, élocution, puise
indifféremment, pour rendre l’exposé plus clair ou plus complet, dans les
différentes périodes.
On a choisi de proposer dans le corps de l’exposé, comme pour les
applications, des exemples presque toujours empruntés aux mêmes auteurs,
de façon que le lecteur se familiarise avec quelques types de discours et
façons d’écrire et finisse, on l’espère, par en avoir une vue d’ensemble. Il
s’agit aussi bien de discours qui ont été effectivement prononcés que de
textes écrits, et même de poèmes, la rhétorique depuis toujours ayant des
liens avec la littérature. On espère ainsi que, chemin faisant, se dégagera la
nécessité d’une approche rhétorique pour les études littéraires.
Les textes anciens sont cités dans l’édition des Belles Lettres. Quand ce
n’est pas le cas, l’édition a été précisée lors de leur première mention. Pour
les traités français classiques, l’orthographe a été modernisée.
Il va de soi que ce manuel poursuit les analyses déjà présentées dans La
Stylistique (Armand Colin, 2010, 1re éd. 1992), ouvrage auquel le lecteur
sera plus d’une fois invité à se référer. Une bibliographie sommaire en fin
de livre recense quelques travaux fondamentaux d’intérêt général signalés
en cours d’étude par leur date de parution. Les ouvrages plus particuliers
sont mentionnés intégralement lorsqu’il y est fait allusion pour éclairer ou
prolonger tel ou tel point. Quand le lieu d’édition est Paris, il n’est pas
indiqué.
Il me reste à remercier Josette Gardes, Aïno Niklas-Salminen et Marie-
Antoinette Pellizza pour leur lecture critique.
Chapitre 1
Principes et évolution
1. PRINCIPES GÉNÉRAUX
2. QUELQUES JALONS HISTORIQUES
Dans son Art poétique (Gallimard, 1958), Roger Caillois raconte ainsi le
début de la rhétorique, c’est-à-dire la nécessité où elle prend sa source :
« On raconte qu’il y avait à New York, sur le pont de Brooklyn, un
mendiant aveugle. Un jour, quelqu’un lui demanda combien les passants
lui donnaient par jour en moyenne. Le malheureux répondit que la somme
atteignait rarement deux dollars. L’inconnu prit la pancarte que le
mendiant portait sur la poitrine et sur laquelle était mentionnée son
infirmité. Il la retourna et écrivit quelques mots sur l’autre face. Puis la
rendant à l’aveugle : Voici, dit-il, je viens d’écrire sur votre pancarte une
phrase qui accroîtra notablement vos revenus. Je reviendrai dans un mois.
Vous me direz le résultat. Et le mois écoulé : Monsieur, dit le mendiant,
comment vous remercier ? Je reçois maintenant dix et jusqu’à quinze
dollars par jour. C’est merveilleux. Quelle est la phrase que vous avez
écrite sur ma pancarte et qui me vaut tant d’aumônes ? – C’est très
simple, répondit l’homme, il y avait aveugle de naissance, j’ai mis à la
place : le printemps va venir, je ne le verrai pas. »
C’est dans la différence entre les deux formulations, dont l’une est
strictement informative alors que l’autre fait appel aux sentiments, que
s’engouffre la rhétorique. Sa nécessité se fait sentir chaque fois qu’il faut
agir sur autrui par la parole.
Que notre tradition occidentale soit une tradition rhétorique, il suffit pour
s’en convaincre de feuilleter un manuel de français des collèges ou des
lycées pour voir la place qu’elle y occupe aussi bien à travers les techniques
d’argumentation que dans la liste des figures proposées. Il suffit aussi de
fréquenter les tribunaux ou de prêter l’oreille aux discours politiques qui
fleurissent en temps de campagne électorale. Rien ne les distingue vraiment
de ceux du siècle précédent, sauf évidemment les références aux
événements, et peut-être une emphase moindre. S’il est vrai que l’exercice
de la parole est lié à la liberté et à la démocratie, alors il est normal que la
rhétorique, après des siècles d’absolutisme, ait depuis la Révolution
retrouvé une vigueur nouvelle, même si elle s’avance habillée de vêtements
modernes. Voici par exemple les grands titres des conseils donnés aux
élèves dans deux manuels à l’usage des classes de lycée :
Construire et rédiger une argumentation
1. Comprendre le sujet
2. Trouver les arguments
3. Construire l’argumentation
• Classer les arguments
• Le choix du plan
4. Rédiger l’argumentation
Alain Boissinot, Jean Jordy et Marie-Madeleine Touzin, Français 2de.
Textes et Méthodes, Éditions Bertrand-Lacoste, 1994.
Définition de la rhétorique
Les définitions de la rhétorique ont varié au cours des siècles et selon les théoriciens.
Pour la tradition, il faut en admettre au moins deux, parfois réunies chez un même
rhéteur, mais d’origine distincte, auxquelles on ajoutera la définition contemporaine du
philosophe du langage Michel Meyer.
Une définition d’origine sophiste.
Elle lie rhétorique et persuasion. Comme le disait Gorgias, la rhétorique est ouvrière de
persuasion. Dans la Rhétorique, Aristote la définit de la façon suivante : « La rhétorique
est la faculté de considérer, pour chaque question, ce qui peut être propre à persuader » (I,
II, 1355 b). C’est la définition qu’ont reprise de nos jours C. Perelman et L. Olbrechts-
Tyteca. Leur Traité de l’argumentation propose une présentation de la nouvelle
rhétorique, qui met l’accent sur « l’art de persuader et de convaincre, la technique de la
délibération et de la discussion » (p. 6). La caractéristique de cette nouvelle rhétorique par
rapport à la rhétorique des Anciens, c’est que celle-ci visait principalement le discours
oral. La nouvelle rhétorique doit être plus générale et étudier la persuasion dans n’importe
quel type de discours :
« L’objet de la rhétorique des Anciens était, avant tout, l’art
de parler en public de façon persuasive : elle concernait donc
l’usage du langage parlé, du discours, devant une foule réunie
sur la place publique, dans le but d’obtenir l’adhésion de celle-
ci à une thèse qu’on lui présentait. On voit, par là, que le but de
l’art oratoire, l’adhésion des esprits, est le même que celui de
toute argumentation. Mais nous n’avons pas de raisons de
limiter notre étude à la présentation d’une argumentation par la
parole et de limiter à une foule réunie sur une place le genre
d’auditoire auquel on s’adresse » (p. 7).
Cette définition insiste sur le lien entre l’orateur (ethos) et son auditoire (pathos). En
utilisant des termes modernes, on pourrait dire que la rhétorique se relie à la psychologie
et à la sociologie. Elle s’appuie évidemment sur les mécanismes de la persuasion, qui sont
logiques. Une telle rhétorique est essentiellement argumentation.
Une définition d’origine stoïcienne (IVe siècle av. J.-C.).
La rhétorique est l’art de bien dire. Cette définition met l’accent sur le discours lui-
même et sur les techniques d’expression. Au-delà du discours, c’est la personne de
l’orateur qui est en jeu : bien parler suppose en effet que l’on maîtrise les règles de
l’expression, mais aussi de la pensée, car on ne peut bien dire que si l’on a d’abord bien
pensé. Or, bien penser n’est possible que si l’on est un homme de bien. On aboutit ainsi à
la formule de Caton (234-149 av. J.-C.) reprise par Cicéron : l’orateur est vir bonus,
dicendi peritus, homme de bien, habile à parler. Dans cette perspective, la rhétorique est
indissociable de la sagesse. Au XVIIe siècle, Bourdaloue commentait en ces termes la
célèbre formule :
« La rhétorique est l’art de bien dire : mais pour bien dire, il
faut d’abord bien penser […] Le bien penser lui-même vient
surtout du bien vivre : la loi morale est la première et la
dernière de toutes, celle pour laquelle chacune des autres se
fortifie et se complète. C’est pourquoi les Anciens, faisant avec
raison de la vertu la principale condition de l’éloquence,
définissaient l’orateur vir bonus dicendi peritus. »
Cité par A. Kibédi-Varga, 1970, p. 21.
Cette fois, c’est plutôt sur la grammaire et la morale que la rhétorique doit s’appuyer.
Une définition contemporaine
Les ouvrages modernes et contemporains sur la rhétorique la lient souvent à
l’argumentation, mais il est une autre définition, qui a le mérite d’insister sur l’ouverture
de son champ d’action. Il s’agit de la définition de Michel Meyer qui s’appuie sur deux
notions, celle de problème et celle de négociation : la rhétorique est « la négociation de la
distance entre des hommes à propos d’une question, d’un problème » (1993, p. 22). Selon
ce philosophe, la rhétorique intervient chaque fois que deux individus (ou groupes
d’individus) sont en désaccord sur un problème, qui n’est pas nécessairement d’un grand
intérêt, puisqu’il peut aussi concerner une question domestique, comme celle de savoir
s’il faut ou non fermer une fenêtre. C’est en effet moins l’objet de la discussion, parfois
futile, qui importe, que la distance entre les deux protagonistes, qu’ils peuvent vouloir
réduire, ou au contraire accentuer. Les trois paramètres essentiels, on le verra, dans la
discipline, sont donc le logos, l’énoncé, l’ethos, ce qui concerne le locuteur, et le pathos,
qui concerne l’interlocuteur. Ils constituent une structure triadique (2008, p. 20)
fondamentale.
1. Dégager une problématique (ou l’art de poser les questions)
2. Maîtriser une dialectique (ou l’art de résoudre les questions)
• Organiser : le plan
• Justifier : les exemples
• Formuler
A. Pagès, J. Pagès-Pindon, Le Français au lycée.
Manuel des études françaises, Nathan, 1989.
Sans que cela soit dit, les élèves et les étudiants reproduisent lors d’une
dissertation les étapes du discours de l’orateur : trouver des idées, les
organiser sous forme de plan, et pour finir les rédiger. Quant au fameux
plan de la thèse et de l’antithèse, il reproduit les controverses,
controversiae, où il s’agissait justement d’opposer des arguments. Au tout
début de la rhétorique, le sophiste Protagoras (492-422 av. J.-C.) avait ainsi
posé qu’à propos de toute chose, on pouvait envisager deux discours
opposés et il avait écrit une Méthode des controverses et deux livres
d’Antilogies, c’est-à-dire précisément de discours contraires. Un peu plus
tard, Aristote (384-322 av. J.-C.), auquel se réfère constamment la tradition,
affirma lui aussi que « personne n’est jamais dans les meilleures conditions
pour juger, si ce n’est celui qui écoute toutes les opinions de l’une et l’autre
partie, comme lors d’un procès » (La Métaphysique, B). Ainsi chez
l’historien grec Thucydide (environ 470-395 av. J.-C.), très influencé par les
sophistes, on voit souvent se succéder deux discours soutenant une thèse
contraire dans la bouche de personnages différents et la dissertation n’est
bien souvent au fond qu’une façon de rassembler dans une synthèse ce qui
dans les discours doubles reste opposé, et de choisir entre les opinions de
l’une et l’autre partie.
De cette forte présence de la rhétorique découlent un certain nombre de
points que l’on voudrait évoquer ici, quitte ensuite à nuancer les
affirmations qui y seront faites à la lumière d’une brève présentation
historique.
1. Principes généraux
1.1. La croyance dans la parole
Dans l’Antiquité, dans l’Athènes du Ve siècle avant J.-C. où la rhétorique
va s’organiser, on peut opposer deux types d’éducation. L’une, que l’on voit
à travers le personnage de Socrate (environ 470-399 av. J.-C.) dans les
dialogues platoniciens, repose sur la recherche de la Vérité. L’autre,
qu’illustre Isocrate (436-388 av. J.-C.), sur la croyance dans les pouvoirs de
la parole, du verbe, le Logos, et leur exaltation. Dans le Panégyrique, et
dans le Nicoclès, Isocrate affirme que la parole est ce qui distingue
l’homme de l’animal et qu’elle est la condition du progrès, quel que soit le
domaine envisagé :
« […] rien de ce qui se fait avec intelligence n’existe sans le concours
de la parole : la parole est le guide de toutes nos actions comme de toutes
nos pensées ; on recourt d’autant plus à elle que l’on a plus d’intelligence ;
aussi les gens qui osent blâmer ceux qui se consacrent à l’éducation et à la
philosophie doivent-ils encourir la même haine que les gens qui
commettent des fautes envers la puissance divine. »
Nicoclès, 9.
Et c’est dans la langue, et non dans la race, qu’il voit la condition de
l’unité athénienne. On se souviendra que logos en grec désigne aussi la
raison : l’éducation de la parole est donc parallèlement et nécessairement
l’éducation de la raison. En termes modernes, on dirait qu’une des fonctions
du langage est la fonction cognitive, aussi importante que la fonction de
communication (sur l’ensemble des fonctions du langage, voir Gardes
Tamine, La Stylistique, 2010, p. 98-99). Les définitions de la rhétorique ont
d’ailleurs toujours hésité entre deux familles, l’une qui y voit un art de
convaincre et de persuader, l’accent étant mis alors sur la fonction sociale
du langage, l’autre qui y voit seulement un art de bien dire, c’est-à-dire
surtout un art de s’exprimer, ce qui renvoie à la première fonction (voir
encadré p. 14). La parole sert à éclairer les autres, et elle nous éclaire
également. C’est ce que dit encore Isocrate :
« […] les arguments par lesquels nous convainquons les autres en
parlant sont les mêmes que nous utilisons lorsque nous réfléchissons ;
nous appelons orateurs ceux qui sont capables de parler devant la foule et
nous considérons comme de bon conseil ceux qui peuvent sur les affaires
s’entretenir avec eux-mêmes de la façon la plus judicieuse (ibid., 8). »
J. de Romilly (1988) insiste sur le fait que les sophistes, qui furent les
premiers professeurs de rhétorique, étaient avant tout des intellectuels
caractérisés par un « extraordinaire désir de dominer toutes les
connaissances » (p. 25). Le bon orateur, ce n’est pas seulement celui qui
maîtrise les techniques de la parole pour agir sur son auditoire, c’est aussi
celui que l’apprentissage de ces techniques a éduqué, d’abord par le
maniement des idées générales qui naissent de celui des mots, et ensuite par
la connaissance des autres liée à la réflexion sur la meilleure utilisation de
la parole. Protagoras, dans le dialogue de Platon qui porte son nom, fait à
Socrate la déclaration suivante :
« L’objet de mon enseignement, c’est la prudence pour chacun dans
l’administration de sa maison et, quant aux choses de la cité, le talent de
les conduire en perfection par les actes et la parole » (318e).
L’orateur dans le monde antique est en effet un homme en prise sur les
affaires de la cité, un homme politique au meilleur sens du terme. À
Athènes, disait Fénelon, tout dépendait du peuple, et le peuple dépendait
des orateurs. La rhétorique est ainsi la discipline de la parole en action, de
la parole agissante.
Chez certains sophistes comme Gorgias, les pouvoirs de la parole étaient
même conçus comme magiques. En tout cas, chez la plupart des orateurs
antiques, la parole est une énergie, une force. Comme le dit ce même
Gorgias :
« Le discours est un tyran très puissant ; cet élément matériel d’une
extrême petitesse et totalement invisible porte à leur plénitude les œuvres
divines : car la parole peut faire cesser la peur, dissiper le chagrin, exciter
la joie, accroître la pitié. »
Les Présocratiques, « La Pléiade », Gallimard, 1988, p. 1033.
Tous auraient pu adhérer à ces vers de Hugo, dans la Suite de la Réponse
à un acte d’accusation, où pourtant, il attaquait la rhétorique :
« Ô main de l’impalpable ! ô pouvoir surprenant !
Mets un mot sur un homme, et l’homme frissonnant
Sèche et meurt, pénétré par la force profonde ;
Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde,
Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud,
Ses lois, ses mœurs, ses dieux, s’écroule sous le mot.
Cette toute-puissance immense sort des bouches. »
Ces pouvoirs de la parole s’exercent d’abord sur les autres.
1.2. Quel type de communication ?
• Un désir et un outil de communication
Ce n’est pas un hasard que la rhétorique, après plusieurs décennies
d’oubli ou de dénigrement, ait été redécouverte à l’époque de la
communication. On ne peut pas ne pas communiquer, écrivait Paul
Watzkawick, et cet axiome fonde la démarche d’une des théories modernes
de la communication, l’école de Palo Alto, qui distingue, dans cette
communication, deux composantes : la « transmission des contenus et une
dimension axée sur la relation » (France Renucci & Olivier Belin, Manuel
d’Infocom. Information-communication-médiologie, Vuibert, 2010, p. 63).
N’est-ce pas retrouver la distinction logos-ethos-pathos ? et lorsqu’il s’agit
pour ces penseurs de définir les interactions, c’est le mot de négocier qui est
utilisé. Avec les théories de la communication, la rhétorique a aussi en
commun de s’intéresser au verbal et au non-verbal. La partie de l’action,
qui indique comment prononcer, jouer le discours, et qui explique au moins
aux siècles classiques l’intérêt pour le théâtre, est consacrée au ton de la
voix et aux gestes. On pourrait donc dire sans exagération que la rhétorique
a été la première des analyses de la communication. En retour, elle a
bénéficié au XXe siècle des enseignements des sciences de l’information et
de la communication, ce qui lui a permis de sortir du cadre restreint dans
lequel certains voulaient l’enfermer.
Tout au long du siècle passé, elle a en effet été réduite à ce qu’elle a de
plus linguistique, c’est-à-dire à la théorie des figures. On reviendra plus loin
sur les étapes de cette réduction, et on se contentera de signaler ici que
depuis la mise en évidence des deux grands pôles jakobsoniens de la
métaphore et de la métonymie (R. Jakobson, Essais de Linguistique
générale, éd. de Minuit, 1963), les études grammaticales se sont succédé,
C. Brooke-Rose avec sa magistrale étude A grammar of metaphor (Secker
et Warburg, London, 1958) ayant été pionnière en ce domaine. Or, ce qui a
retenu tous ceux qui jusqu’à ces dernières années se sont intéressés à la
rhétorique, en dehors des historiens de la discipline, c’est une description
linguistique des éléments internes à la phrase au détriment, et souvent au
mépris, du fonctionnement discursif du texte dans son ensemble.
Aujourd’hui que les grammaires de texte l’emportent sur les grammaires
de phrase, aujourd’hui que la linguistique, par un travers inverse et tout
aussi excessif, se dilue dans les considérations pragmatiques, les
interactions et la polyphonie, la rhétorique retrouve une place de choix,
parce qu’elle a toujours affirmé l’importance d’une parole visant un public
bien particulier, et non d’un ensemble de phrases adressées à des locuteurs
fictifs et interchangeables : « […] la Rhétorique théorise cela très
clairement ; elle ne se pose jamais en science et en art DU langage ;
invariablement dès son second paragraphe – au premier, elle se définit
comme un art d’agir par la parole – elle s’inscrit dans le réel institutionnel
des sociétés humaines » (F. Douay-Soublin, « Les figures de rhétorique :
actualité, reconstruction, remploi », Langue française, n° 101, février 1994,
Les Figures de rhétorique et leur actualité en linguistique, p. 22).
Dans sa remarquable étude, Rhétorique et Littérature (1970), à laquelle
ce manuel doit beaucoup, A. Kibédi-Varga définit la rhétorique de la façon
suivante : « À la base de toute rhétorique, il y a le désir de communication »
(p. 20), et de fait, si, comme le répètent les traités, la rhétorique est l’art de
persuader, elle s’adresse nécessairement à un public circonscrit, car on ne
saurait adresser indifféremment les mêmes types d’arguments à tous. La
rhétorique suppose donc un certain nombre de considérations très pratiques,
sur le type d’auditoire, sur ses attentes, sur ses motivations, sur ses mœurs
et sur ses passions, disent les traités classiques. Autant que sur la
grammaire, elle s’appuie sur des éléments de sociologie et de psychologie,
ceux-là mêmes que l’on rencontre aujourd’hui dans plus d’une branche de
la linguistique. Si elle prend tant de soin à distinguer les genres du discours,
le discours judiciaire, le discours délibératif, et le discours d’apparat (voir
p. 78), c’est précisément en fonction des situations et des enjeux des
discours prononcés. F. Douay-Soublin, dans l’article déjà cité, « rêve de
pouvoir dire un jour […] : La rhétorique, c’est l’étude du langage
appréhendé à travers la diversité des genres de discours » (p. 22).
Concluons que la rhétorique, en tant que discipline, est une forme d’étude
de la communication.
En tant que pratique, c’est un outil de communication. Si l’on en croit
André Leroi-Gourhan (Le Geste et la Parole, tome 1, Technique et langage,
Albin Michel, 1964), notre spécificité est liée à l’évolution qui nous a
conduits à la station debout, laquelle a libéré la main, devenu outil de
préhension, ce qui, du même coup, a libéré la bouche, qui a pu être utilisée
pour le langage. Il cite le Traité de la Création de l’Homme de Grégoire de
Nysse (IVe siècle) : « Pourtant c’est avant tout par le langage que la nature a
ajouté les mains à notre corps. […] Si le corps n’avait pas de mains,
comment la voix articulée se formerait-elle en lui ? » La main et le langage
sont les deux instruments qui nous permettent d’agir sur le monde. Aristote,
dans Parties des animaux (IV, x, 687 a 23), critiquait « ceux qui disent que
l’homme ne jouit pas d’une constitution heureuse et qu’il est le moins bien
doté des animaux – il est, selon eux, sans chaussures, nu, sans armes
défensives » – et pensait qu’ils raisonnent incorrectement. C’est que,
justement, doté de la main et du langage, l’homme n’est pas démuni.
On notera tout de même avec Marc Angenot (2008) un paradoxe : c’est
que « les humains argumentent constamment, certes, et dans toutes les
circonstances, mais à l’évidence ils se persuadent assez peu
réciproquement, et rarement ». Il n’empêche que le recours à la rhétorique
est inscrit dans la situation même de communication.
• La rhétorique comme substitut à la violence
On peut agir sur le monde avec ses poings ou avec ses mots. C’est ce qui
se constate dans l’origine même de la discipline. Aristote en effet fait naître
la rhétorique en Sicile lorsque, les tyrans expulsés dans le premier tiers du
Ve siècle, il convient de redistribuer à leurs propriétaires les terres qui leur
avaient été confisquées. Cela ne va évidemment pas sans contestation, et
c’est donc dans un cadre procédurier que se fait jour la nécessité d’une
technique de la parole, qui évite de régler les conflits par la force physique.
On ne s’étonnera pas que parmi les métaphores radicales (root metaphors,
selon la terminologie de E. Cassirer dans Langage et Mythe, Minuit, 1973 ;
voir aussi G. Lakoff et M. Johnson, Les Métaphores dans la vie
quotidienne, Minuit, 1985), c’est-à-dire les métaphores qui plongent dans
l’inconscient collectif et organisent notre appréhension du monde et notre
savoir, le champ de la parole soit vu sur le modèle d’une bataille :
arguments frappants, joute oratoire, lutte verbale, mots blessants,
arguments massues, bataille d’arguments, combat de mots, etc. C’est que,
dès l’origine, la parole dans son usage rhétorique n’est qu’un substitut de la
violence physique : à la force des poings se substitue la force des mots, et
l’autre est d’abord l’adversaire dont il faut triompher. Un historien de la
culture grecque, Werner Jaeger, a pu dire qu’on a souvent « la sensation que
le logos est un lutteur que l’on dévêt pour le ring » (Paideia. La formation
de l’homme grec, Gallimard, 1964). Les débats d’idées sont ainsi appelés
agônes (agôn, άγώς, pluriel agônes), c’est-à-dire combats. Et Protagoras
fonda l’éristique, la discussion contradictoire, eris, ἒρɩϛ, signifiant querelle.
C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca font porter plusieurs pages sur les
rapports entre argumentation et violence. L’extrait qui suit est très
significatif :
« On peut, en effet, essayer d’obtenir un même résultat soit par le
recours à la violence, soit par le discours visant à l’adhésion des esprits.
C’est en fonction de cette alternative que se conçoit le plus nettement
l’opposition entre liberté spirituelle et contrainte. L’usage de
l’argumentation implique que l’on a renoncé à recourir uniquement à la
force, que l’on attache du prix à l’adhésion de l’interlocuteur, obtenue à
l’aide d’une persuasion raisonnée, qu’on ne le traite pas comme un objet,
mais que l’on fait appel à sa liberté de jugement. Le recours à
l’argumentation suppose l’établissement d’une communauté des esprits
qui, pendant qu’elle dure, exclut l’usage de la violence. Consentir à la
discussion, c’est accepter de se placer au point de vue de l’interlocuteur,
c’est ne s’attacher qu’à ce qu’il admet et ne se prévaloir de ses propres
croyances que dans la mesure où celui que nous cherchons à persuader est
disposé à leur accorder son assentiment » (p. 73).
Refuser la violence, mais agir. La rhétorique prend sa source dans la
volonté pratique de vaincre un adversaire. Ceci est évidemment
particulièrement clair au tribunal où l’avocat doit affronter une thèse
opposée, et sans doute moins net dans le discours politique où il s’agit (ou
devrait s’agir) de proposer des solutions, mais là encore les arguments sont
généralement destinés également à l’emporter sur ceux du concurrent, et la
polémique (πόλɛμoϛ, polemos = la guerre) n’est pas absente. Les discours
sont bien des agônes. Le philosophe Michel Meyer, dans la note liminaire
de ses Questions de rhétorique (1993), écrit ceci :
« Les hommes sont de plus en plus nombreux. Ils sont aussi de plus en
plus divisés. Ils se font souvent la guerre pour résoudre leurs problèmes.
Mais ils peuvent aussi en parler pour négocier et discuter de ce qui les
oppose. C’est à ce moment-là qu’ils ont le plus besoin de rhétorique »
(p. 5).
Rien n’a changé de ce point de vue des origines de la rhétorique à nos
jours. L’usage de la parole qu’elle implique est donc théoriquement distinct
de celui de la conversation qui devrait aller de pair avec une familiarité et
une absence de hiérarchie entre les participants. La rhétorique, elle, suppose
un enjeu. On ne parle pas pour le simple plaisir de parler, même si cette
dimension n’est pas absente. C’est donc ici d’une communication bien
particulière, bien étrange même qu’il s’agit, qui implique la volonté de
triompher, ne serait-ce que des erreurs morales des autres, comme dans la
prédication chrétienne. C’est malheureusement aussi de fait le cas dans la
plupart des conversations où l’on cherche à imposer son point de vue ou à
étaler son moi au détriment de celui de l’interlocuteur.
La violence verbale peut cependant être aussi forte, aussi contraignante
que la violence physique. « Ceci se rattache d’ailleurs à un problème
théorique assez grave : le but de l’argumentation étant d’obtenir un
assentiment, on pourrait dire que l’argumentation vise à supprimer les
conditions préalables à une argumentation future » (Perelman et Olbrechts-
Tyteca, 1970, p. 77). Mais en pratique, cela est rarement atteint. On peut
clouer le bec à quelqu’un, ce n’est jamais que momentané et l’esprit de
l’escalier est là pour maintenir ouverte la porte à un affrontement futur. La
rhétorique ne peut vivre que si l’autre n’est pas définitivement réduit au
silence.
• Le vrai et le vraisemblable
La rhétorique naît donc de la contestation. Elle ne traite pas en principe
des sujets sur lesquels l’accord est immédiat, soit parce qu’ils sont naturels,
soit parce qu’ils sont nécessaires. Peut-on, à moins d’une volonté de
paradoxe ou de provocation, discuter sur le fait que la mer est salée, ou que,
en arithmétique, deux et deux font quatre ?
Dans les domaines où, au moins à une époque donnée, s’impose une
vérité, le recours à la rhétorique n’a pas lieu d’être. G.-G. Granger (Essai
d’une philosophie du style, Armand Colin, 1988, 1re éd. 1968) a sans doute
pu montrer qu’il existait par exemple des styles de la démonstration
mathématique et les historiens des sciences savent bien que la façon de
présenter une discipline varie au cours des siècles, en fonction évidemment
des découvertes nouvelles mais aussi de considérations culturelles et même
esthétiques. Cependant l’utilisation de procédés rhétoriques de persuasion
devrait être inutile. Quand Descartes, dans le Discours de la Méthode,
cherche à élaborer une méthode de réflexion et de présentation, l’essentiel y
est le recours à l’évidence de la raison, qui exclut les procédés rhétoriques.
La conviction doit naître de la démonstration, et non de l’argumentation.
Il existe ainsi, au moins provisoirement, des domaines où, sinon la vérité,
du moins des résultats solides sont établis, qui n’ont pas à être mis en
question. En revanche, des pans entiers de notre existence mettent en jeu
des incertitudes, des approximations, soulèvent des problèmes et des
questions à la solution toujours incertaine. C’est dans la brèche ouverte par
ces doutes que s’engouffre la rhétorique : « le propre de la rhétorique, c’est
de reconnaître ce qui est probable et ce qui n’a que l’apparence de la
probabilité » (Aristote, Rhétorique, I, I, 1355 b).
On oppose alors deux entités, la vérité et l’opinion, la doxa, qui ne peut
jamais être assurée, mais seulement garantie par un consensus provisoire :
c’est l’opinion générale, c’est le sens commun, qui s’appuie sur des valeurs
de bon sens, comme le vraisemblable. C’est précisément sur le
vraisemblable, l’eikos (ɛίκόϛ), qu’Aristote fait reposer le ressort de
l’argumentation : si la vérité ne se discute pas, le vraisemblable, lui, peut
toujours être remis en cause. La rhétorique, qui s’appuie sur lui puisqu’il
constitue une proposition préalable au discours, est aussi là pour le
contester. Ainsi, la vérité est de l’ordre de l’objet, mais le vraisemblable
repose sur l’acquiescement du public et c’est ce qui explique l’importance
des considérations psychologiques dans la rhétorique : le bon orateur ne
peut en effet se passer de connaître les attentes et les caractères de ses
interlocuteurs. C’est pourquoi selon les mots d’Aristote dans la Poétique
(Texte, traduction, notes par R. Dupont-Roc et J. Lallot, Seuil, 1980) « un
impossible persuasif est préférable au non-persuasif, fût-il possible »
(chapitre 25) et selon les mots de Boileau, « Le vrai peut quelquefois n’être
pas vraisemblable ».
M. Meyer a donc raison de définir la rhétorique comme « la négociation
de la distance entre des hommes à propos d’une question, d’un problème »
(1993, p. 22), puisqu’elle consiste à obtenir un accord, à considérer comme
préférable au nom du vraisemblable une solution qui ne s’impose pas
comme nécessaire à des esprits qui ont chacun leur vérité et s’y accrochent.
Ceci explique que la rhétorique soit présente dans tous les domaines de la
vie, qu’ils soient ou non institutionnalisés, que le débat intéresse la vie de la
cité ou celle des individus. Ferme la fenêtre, dit l’un, et l’autre comprend
fort bien que ce dont il est question, ce que, selon le degré de mésentente,
on lui reproche, c’est de ne pas être sensible au froid, de gaspiller
l’électricité, de ne pas se soucier de son interlocuteur… À vrai dire, il ne
s’agit même plus de vraisemblable, mais de ce qui est ressenti par l’un et
par l’autre.
• Rhétorique et liberté
La rhétorique suppose un double usage de la liberté. Le premier, en
quelque sorte, est lié à l’indétermination qui oppose la rhétorique à la
logique. S’il est besoin d’argumenter, on vient de le dire, c’est que
l’évidence ne s’impose pas, c’est que la vérité n’a pas triomphé d’elle-
même. Autrui reste libre d’accepter ou de refuser les conclusions de celui
qui parle, et c’est précisément ce qui distingue, ou devrait distinguer, la
rhétorique de la manipulation qui prive l’interlocuteur de sa liberté de
choix.
Il faut aussi que l’institution, à laquelle la rhétorique est très souvent liée,
quand elle n’est pas littérature mais éloquence, n’étouffe pas la parole
individuelle. Le combat ne doit évidemment pas être truqué, et l’on
comprend que dans des périodes où la liberté est réduite, la rhétorique ne
puisse s’épanouir. C’est un des thèmes du Dialogue des orateurs (environ
81 ap. J.-C.) de Tacite (55-120 ap. J.-C.) qui déplore que la Rome impériale
ne puisse offrir à la parole politique un libre champ où se déployer.
L’idéal d’une éloquence libre restera longtemps la démocratie athénienne
au siècle de Périclès ou la République romaine : « l’individu, en ces temps-
là, pouvait se faire entendre directement et toutes les grandes décisions
résultaient de débats publics : la parole était donc un moyen d’action
privilégié. Elle le devint d’autant plus que progressait la démocratie », écrit
J. de Romilly à propos d’Athènes (1988, p. 78). Les travaux de M. Fumaroli
(1994) ont montré le rôle de l’éloquence de la noblesse dite de robe, c’est-à-
dire des parlementaires, par exemple sous la Fronde, au XVIIe siècle, pendant
la minorité de Louis XIV. Les discours d’ouverture des sessions des
parlements que l’on appellait des remontrances étaient souvent pour eux
l’occasion tout à la fois de rappeler les règles de la grande éloquence
judiciaire, mais aussi de faire apparaître les ambitions du gallicanisme,
attaché à défendre les particularités de l’Église de France contre le pouvoir
de Rome ou de s’opposer au roi Henri IV ou à Louis XIII sur
l’enregistrement de tel ou tel édit. À mesure que le pouvoir central se
renforcera, leur influence diminuera. Un des facteurs du déplacement de
l’intérêt de la rhétorique vers l’écrit, avec le développement de genres
comme la lettre, et la part de plus en plus grande prise par les considérations
sur le style, est ainsi constitué par le déclin de l’éloquence qui ne trouve
plus de terrain où se développer. Pourtant, lorsqu’au XVIIe siècle, l’éloquence
se réfugie dans la chaire, chez des prédicateurs comme Bossuet ou
Massillon, il est significatif qu’elle suppose une forme de liberté chez ceux
à qui ils s’adressent, la liberté tout intérieure de refuser le péché.
1.3. Frapper l’imagination
Pour obtenir l’adhésion du public, il ne suffit pas de lui présenter des
arguments qui ont l’apparence du rationnel. Il faut aussi le séduire. Il
convient donc de frapper les cœurs et les esprits, de persuader et de
convaincre. Il faut s’adresser à l’imagination et à la partie sensible de l’être
humain. C’est ce qui explique également les considérations d’ordre
psychologique qui figurent sous le nom d’ethos et de pathos dans les traités
de rhétorique. Comme l’acteur, l’orateur doit faire éprouver des émotions à
son public, parce qu’il les éprouve, ou feint de les éprouver lui-même – il
ne s’agit pas d’être sincère, mais de faire croire qu’on l’est – et parce que
son discours comporte le soutien de l’élocution, de l’arrangement des mots
et des figures. Le discours fera ainsi appel à ses sens, par exemple en jouant
de ce que la rhétorique appelle figures de diction, qui portent sur le matériel
phonique et s’adressent à l’ouïe. Mais c’est tout ce qui fait image qui va
évidemment être privilégié. Et le terme de figure lui-même renvoie à ce qui
se voit. La rhétorique privilégie ainsi la vue. Le titre d’un livre stimulant de
Rudolf Arnheim est justement La Pensée visuelle (1976). Cette
contradiction, entre d’un côté l’abstraction de la pensée, les opérations
intellectuelles auxquelles se plient le raisonnement et l’argumentation, et de
l’autre le pouvoir de la figuration, l’importance du sensible, en particulier
quand il s’agit du sens de la vue, se retrouve dans la rhétorique, dans la
métaphore mais aussi dans la notion de lieu, de topos, qui désigne les
thèmes adaptés à chaque type de sujet et de cause. Tel un voyageur,
l’orateur parcourt des espaces :
« Une fois engagé sur la route choisie, notre voyageur-orateur
traversera immanquablement deux endroits très particuliers : deux jardins,
comme on disait autrefois. Le jardin des lieux, qui lui permet de choisir
les arguments appropriés à son sujet, d’ordre rationnel ou d’ordre émotif,
et ensuite le jardin des figures où il retiendra les procédés stylistiques les
plus adéquats à mettre en relief les arguments qui ont été précédemment
élus. »
A. Kibédi-Varga, dans Molinié G. et Cahné P. éd., 1994, p. 160.
Il faut noter dans les traités l’importance de tout ce qui sert à frapper les
yeux du corps, et ces yeux de l’esprit qui constituent l’imagination : outre
l’image, la description, ou une figure comme l’hypotypose, qui sert à mettre
sous les yeux une scène… La rhétorique des jésuites français constitue tout
entière ce que l’on peut appeler avec M. Fumaroli une rhétorique des
peintures.
On reviendra sur ce point dans l’examen des parties de la rhétorique et on
se contentera de noter ici que la mémoire, sur laquelle les modernes passent
généralement très vite, quand ils ne l’omettent pas, est probablement
fondamentale : l’image ne se comprend pas sans la nécessité d’inscrire le
discours dans la mémoire de l’orateur, puis d’en fixer les temps forts dans
celle de son public.
1.4. Les dangers de la rhétorique
• L’immoralisme
Agir sur les esprits et le cœur : ce souci pratique est constant, on vient de
le dire, dans l’histoire de la rhétorique. Et ceci l’expose à plusieurs
dangers : rechercher l’efficacité dans n’importe quelle cause, au détriment
de la morale, proposer des recettes au risque de se détacher du réel, tourner
à vide et devenir une liste aride de procédés. Tout au long des siècles, c’est
précisément ce que ne cessent de lui reprocher ses adversaires.
On sait que la grande querelle entre Platon et les sophistes, introducteurs
à Athènes de la rhétorique au Ve siècle avant J.-C., tourne autour du premier,
c’est-à-dire du rapport de la discipline à la vérité. Platon, dans plusieurs de
ses dialogues, en particulier dans le Gorgias et le Progagoras, qui portent le
nom de sophistes célèbres, critique avec virulence leur enseignement, qui
s’éloigne de la vérité. La fameuse maïeutique de Socrate n’est qu’une façon
de verrouiller la discussion et de clore le débat en imposant ce qui est
présenté comme la Vérité : dans ces conditions, effectivement, à quoi bon la
rhétorique ? Des siècles plus tard, les orateurs révolutionnaires, pourtant
formés à l’école de l’éloquence, recommanderont le laconisme selon le
terme de Saint-Just et n’auront de cesse d’associer l’habileté oratoire à
l’immoralisme. Ainsi, Robespierre, défendant un patriote que son peu
d’éloquence avait fait mépriser, déclare explicitement :
« Voulez-vous voir la cause de la liberté bien défendue, voulez-vous
voir cette tribune occupée par des hommes vertueux, écoutez
attentivement ceux qui professent les vrais principes ; qu’on y parle un
langage moins fleuri, peu importe, pourvu qu’on y parle celui du
patriotisme […] »
Discours prononcé le 17 avril 1794 à la société des Amis de la Liberté
et de l’Égalité Sur le langage des orateurs de la Société.
Le problème de la rhétorique se posa en particulier chez les pères de
l’Église. La splendeur des vérités divines devrait en effet s’imposer seule
mais la faiblesse de l’homme l’empêche le plus souvent d’y accéder. C’est
ce que dit explicitement saint Augustin (354-430) :
« C’est un fait que par l’art de la rhétorique on peut persuader le vrai
comme le faux. Qui oserait donc dire que la vérité doit faire face au
mensonge avec des défenseurs désarmés ? Comment ? Ces orateurs qui
s’efforcent de persuader le faux sauraient, dès leur exorde, se rendre
l’auditeur bienveillant et docile, et les défenseurs du vrai, par contre, ne le
sauraient pas ? […] Puisque donc l’art de la parole a un double effet, qu’il
possède la très grande puissance de persuader soit le mal soit le bien,
pourquoi les honnêtes gens ne mettraient-ils pas leur zèle à l’acquérir, en
vue de s’enrôler au service de la vérité, du moment que les méchants le
mettent au service de l’injustice et de l’erreur, en vue de faire triompher
des causes perverses et mensongères ? »
Saint Augustin, La Doctrine chrétienne, début du Ve siècle après J.-C.,
texte de l’édition bénédictine, 1949, Paris, Desclée de Brouwer, IV, II,
3.
La rhétorique est donc un mal nécessaire dans la prédication, et dans
l’interprétation des Écritures, souvent difficiles à pénétrer. Éloquence et
analyse : dans les deux cas, elle peut s’avérer utile. Il suffira généralement,
entre les trois ressorts que les rhétoriciens anciens assignaient au succès du
discours : docere, enseigner, movere, émouvoir, et delectare, plaire, que
l’orateur, l’intellectuel chrétien, le docteur, minimise les deux derniers afin
qu’ils ne constituent pas une fin en soi et un obstacle à la contemplation des
vérités :
« […] il doit aimer mieux plaire par le fond que par la forme, et estimer
que rien n’est mieux dit que ce qui est dit avec plus de vérité ; car le
docteur n’est pas au service des mots, mais ce sont les mots qui sont au
service du docteur. »
Ibid., IV, XXVIII, 61.
Ajoutons que naturellement ce fameux docteur devra être crédible par sa
vie édifiante.
Saint Augustin prône donc la sincérité, les mouvements qui partent du
cœur, et il est vrai que la rhétorique est souvent critiquée comme étant un
ensemble de pratiques artificielles, qui s’opposent à l’élan authentique
d’une vraie piété. C’est ce qui apparaît par exemple dans ce texte du
janséniste Saint-Cyran. Rappelons que le jansénisme, issu des idées de
Jansénius (Cornélius Jansen, 1585-1638), proposait une religion austère et
affirmait la misère de l’homme sans la grâce divine. Saint-Cyran,
nostalgique de l’Église primitive, était donc partisan de la simplicité et du
naturel :
« Il suffirait, à mon avis, que la vérité fût revêtue de paroles communes,
et de celles qui coulaient de la même source de l’esprit qui l’avait conçue,
n’ayant besoin pour agréer d’autres embellissements que ceux qui naissent
avec elle… »
Cité par Marc Fumaroli, 1994, p. 640.
Aussi n’est-on guère étonné que de Port-Royal soient sorties une
grammaire et une logique, mais non une rhétorique.
Dans les trois exemples cités, où la rhétorique s’oppose, chez Platon, à la
philosophie, chez Saint-Just et Robespierre, à la vertu et au patriotisme
sincère, chez les Pères de l’Église et orateurs de l’éloquence sacrée à la
lumière de Dieu, l’idée est toujours la même : c’est la croyance en
l’existence de la Vérité, du Bien, ou de la Vertu, qui peuvent et doivent
triompher par leurs propres forces. Le corollaire inévitable est que si l’on a
besoin des ressources de la rhétorique, c’est que l’on veut défendre une
cause qui ne saurait s’imposer par elle-même et qui donc est fausse ou
immorale : « Un art authentique du discours, faute de s’attacher au vrai,
n’existe pas et ne pourra jamais exister » (Platon, Phèdre, 260 e). Et il est
de fait que les sophistes pratiquaient un relativisme qui ne laissait guère de
place à la certitude de la Vérité : « L’homme est la mesure de toutes
choses », disait Protagoras dans une formule célèbre, « pour celles qui sont,
mesure de leur être, pour celles qui ne sont pas, mesure de leur non-être ».
C’est ce que J. de Romilly appelle la doctrine de la table rase, qui élimine
toute croyance en une vérité objective.
À ces critiques portées à la rhétorique, on peut faire deux objections. La
première, que ce n’est pas parce que l’on ne croit pas en l’existence d’une
vérité une et absolue que l’on n’adhère pas à certaines valeurs. Les
sophistes sont loin d’avoir été immoraux, c’étaient aussi des philosophes.
Dans toute l’Antiquité, d’ailleurs, la rhétorique a à voir avec la philosophie,
et la définition du bon orateur que donne entre autres Cicéron à la suite de
Caton l’Ancien (234-149 av. J.-C.) est la suivante : Vir bonus, dicendi
peritus, homme de bien, habile à parler. C’est-à-dire qu’est affirmée la
nécessité de qualités morales, et pas seulement techniques. La seconde
objection, c’est qu’à supposer même que la vérité existe, les défauts de
l’homme l’empêcheraient de toute façon d’y adhérer s’il ne se trouvait des
hommes pour la défendre, y compris par la parole, et par des procédés
rhétoriques.
La rhétorique est comme la langue selon Ésope, la meilleure et la pire des
choses : en elle-même, elle n’est ni bonne ni mauvaise, elle dépend
seulement de l’usage qui en est fait. Qu’elle ait souvent servi à défendre des
thèses éloignées de la morale, qu’elle ait souvent aidé à une propagande
criminelle, ne permet pas de la juger, mais disqualifie seulement ceux qui
en ont ainsi usé. Gorgias, dans le dialogue de Platon qui porte son nom, le
dit très nettement :
« On doit user de la rhétorique avec justice, comme de toutes les armes.
Si un homme, devenu habile dans la rhétorique, se sert ensuite de sa
puissance et de son art pour faire le mal, ce n’est pas le maître, à mon avis,
qui mérite la réprobation et l’exil ; car celui-ci enseignait son art en vue
d’un usage légitime, et le disciple en a fait un abus tout contraire. C’est
donc celui qui en use mal qui mérite la haine et l’exil et la mort, mais non
le maître. » (457 b)
Reste évidemment que le domaine de la rhétorique est l’opinion, la doxa,
le vraisemblable, et non la certitude. Mais cela est conforme à son objet
même, la volonté d’agir sur un public. Comme le dit très bien M. Patillon
(1990), le discours n’est pas orienté vers les choses, comme la philosophie
ou la science dans lesquelles le problème de la vérité, ou en tout cas de
l’adéquation au réel, se pose fondamentalement, mais vers les auditeurs, et
c’est bien sûr la question de l’efficacité qui est primordiale.
• L’esprit de classification
Le deuxième danger auquel est exposée la rhétorique est de sombrer dans
des classifications dont la minutie n’a d’égal que l’ennui qu’elles inspirent.
Platon, lui encore, se moquait dans le Protagoras des excès du sophiste
Prodicos, lorsqu’il introduisait des distinctions subtiles entre les mots
synonymes. On a pu dire en effet que la philologie naquit avec les
sophistes, et donc avec la rhétorique. Tout au long de son histoire, elle fut
toujours menacée par un souci grammatical excessif, par une attention à la
langue au détriment de son fonctionnement en situation. C’est ce deuxième
danger qu’a, semble-t-il, surtout retenu notre époque. Pendant longtemps,
avant le renouveau d’engouement dont elle bénéficie aujourd’hui, la
rhétorique a été dénoncée pour son goût de la taxinomie excessive. Cette
manie de la classification apparaît dès les origines : Henri-Irénée Marrou
dans son Histoire de l’éducation dans l’Antiquité (1965) notait que
l’éducation grecque présentait « un penchant presque maladif pour la
systématisation, la réglementation » (p. 297), et citait les trente-six
développements proposés par un rhéteur grec pour louer un personnage,
réel ou fictif. Ils comprennent la liste des actions qui découlent des biens du
personnage, biens extérieurs, biens du corps, biens de l’âme. Ces actions
elles-mêmes sont envisagées du point de vue de leur objet, et du point de
vue des circonstances. Dans cette deuxième catégorie, on trouve neuf
éléments :
1. l’opportunité,
2. exploits accomplis pour la première fois,
3. à soi seul,
4. si le héros a fait plus que les autres,
5. s’il n’a eu que peu de collaborateurs,
6. s’il a agi au-dessus de son âge,
7. contre toute espérance,
8. non sans peine,
9. vite et bien.
Cité par Marrou, p. 299.
Cette minutie a de quoi décourager. Mais le souci excessif des
distinctions vaut sans doute surtout pour la partie de l’élocution, qui
regroupe une théorie du style et une théorie des figures. La liste des figures
aux noms souvent très compliqués, épanorthose, hyperbate, épitrochasme,
symploque, polysyndète, etc., peut à bon droit inspirer l’effroi. Et c’est cette
rhétorique, Syllepse, hypallage, litote, que dénonçait Victor Hugo dans
Réponse à un acte d’accusation : Guerre à la rhétorique et paix à la
syntaxe !
Chasser les mots ne suffit pourtant pas à faire s’évanouir les réalités
auxquelles ils correspondent. De plus, nommer permet souvent de
comprendre. Si on se souvient aussi que ce n’est que le dernier pas, non
essentiel, dans l’analyse d’un texte, et que ce qui importe est moins
l’étiquette donnée à la figure que l’analyse de l’utilisation qui en est faite,
on se convaincra qu’on peut échapper au danger dénoncé, et se passer, en
faisant de la rhétorique, d’une taxinomie compliquée à l’extrême. Surtout,
là encore, c’est faire à la rhétorique un mauvais procès, car les figures ne
représentent qu’une part infime dans les traités, l’essentiel étant l’invention.
Lorsque la rhétorique se réduit, c’est au XVIIIe siècle par le travail de
grammairiens, dont le souci premier est évidemment la langue, mais non de
rhétoriciens.
Reste aussi qu’il convient de distinguer la rhétorique, et l’enseignement
qui en est fait. Si l’essaim des pédagogues tristes, comme les appelle Hugo,
vide de leur contenu les disciplines les plus vivantes, il ne faut pas en faire
retomber la faute sur les disciplines elles-mêmes. A-t-on eu l’idée de
supprimer les mathématiques sous prétexte qu’à l’école primaire on a
accablé des générations sous des problèmes de robinets qui fuient et de
cyclistes roulant à des vitesses différentes qui ont le malheur pour l’élève de
se croiser ? Si la rhétorique est une technè, un art, il n’a jamais été question,
sauf chez des esprits secs dont les rhéteurs n’ont pas l’exclusivité, de la
couper du réel et de la nature. Tous les grands maîtres de rhétorique auraient
été d’accord avec cette profession de foi de Quintilien :
« L’aisance de parole atteint sa perfection grâce à la nature, à l’art, à
l’exercice ; on ajoute parfois un quatrième élément, l’imitation, que,
personnellement je fais entrer dans l’art. »
Institution oratoire, III, 5, 1.
On y voit clairement affichée la nécessité de la nature comme
soubassement de l’édifice rhétorique.
• Un ensemble de recettes
Technique artificielle pour les uns, pour Platon, la rhétorique est au
contraire critiquée parce qu’elle n’est pas un véritable art. Dans le Gorgias,
par la bouche de Socrate, il reproche en effet à la rhétorique de ne pas être
une technè, un art, sous prétexte qu’elle n’est pas un système organisé de
connaissances et ne connaît pas la nature des choses qu’elle propose. C’est
une pratique sans raison. Elle est donc dans le même rapport vis-à-vis de la
justice que la cuisine vis-à-vis de la médecine :
« C’est ainsi que la cuisine contrefait la médecine et feint de connaître
les aliments qui conviennent le mieux au corps, de telle façon que si des
enfants ou des hommes aussi déraisonnables que des enfants avaient à
juger, entre le médecin et le cuisinier, lequel connaît le mieux la qualité
bonne ou mauvaise des aliments, le médecin n’aurait qu’à mourir de
faim. »
Gorgias, 464 d.
Les produits de la cuisine sont en effet plus agréables que les thérapies du
médecin : « À la médecine, donc, je le répète, correspond la cuisine comme
la forme de flatterie qui prend son masque » (465 d). De même, la
rhétorique, qui joue sur le plaisir, correspond-elle, « pour l’âme, à ce qu’est
la cuisine pour le corps » (465 e). Dans les deux cas, il s’agit de recettes.
Et de fait, la rhétorique n’a aucune matière propre. Pour argumenter, elle
a besoin de la logique (de la dialectique, voir p. 81), pour séduire par le
langage, elle a besoin de la grammaire et pour savoir quels arguments
seront les plus efficaces, elle a besoin d’une psychologie. On pourrait
rétorquer que sa supériorité lui vient précisément de sa souplesse et de cette
volonté de considérer le langage, et l’homme, dans leur intégralité, dans
leur fonctionnement, et pas seulement sous l’un ou l’autre de leurs aspects.
1.5. Rhétorique et institutions
Il est un dernier point sur lequel la rhétorique a été critiquée, en
particulier depuis le mythe de l’originalité développé par le romantisme,
c’est qu’elle consiste à proposer des techniques communes. Et il faut des
esprits paradoxaux comme Baudelaire pour insister sur le fait que la liberté
et l’invention naissent dans la contrainte :
« […] jamais les prosodies et les rhétoriques n’ont empêché
l’originalité de se produire distinctement. Le contraire, à savoir qu’elles
ont aidé l’éclosion de l’originalité, serait infiniment plus vrai. »
Salon de 1859, IV, Le gouvernement de l’imagination.
De fait, la rhétorique dépend d’institutions. Elle porte en effet
fondamentalement sur la parole publique, et souvent aussi sur une parole
réglée parce qu’on ne parle pas en son nom propre, mais à la place de
quelqu’un d’autre (l’avocat qui plaide pour un client, le prédicateur qui
transmet la parole divine…) ou au nom d’une cause qui dépasse l’individu,
la liberté, Dieu, etc. C’est donc une parole codifiée en fonction de ces
délégations comme des instances et des lieux où elle peut s’exercer : la
chaire pour le prédicateur, la tribune pour l’homme politique, le barreau
pour l’avocat (voir Jean Starobinsky, « La chaire, la tribune, le barreau »,
dans Les Lieux de mémoire, sous la direction de Pierre Nora, tome II, La
Nation, ***, Gallimard, 1986). Ainsi, les remontrances des parlementaires
auxquelles il a été fait allusion plus haut (p. 24) étaient-elles prononcées
dans les parlements, c’est-à-dire dans les douze cours supérieures de justice,
de Paris et de province, qui s’occupaient également de vérifier et
d’enregistrer les édits et ordonnances royaux. Et les remontrances
d’ouverture, qui prenaient place lors de l’ouverture des sessions, n’étaient
pas adressées au roi, mais aux avocats du parlement pour fixer les règles
d’une rhétorique adaptée. À chaque lieu, à chaque temps, dans le cadre
d’une rhétorique générale, des préceptes particuliers liés à l’institution où
elle s’exerce.
Mais plus qu’à toute autre institution, la rhétorique est liée à
l’enseignement. J. de Romilly, dans son livre sur les sophistes, insiste sur le
fait qu’ils représentent les premiers professeurs proposant un savoir
organisé, transmis non plus seulement sur le mode aristocratique de
l’exemple, mais à travers un véritable enseignement qui repose sur « l’idée
que certaines connaissances intellectuelles se transmettent et sont
directement utiles » (1988, p. 22). Et cet enseignement a d’abord porté sur
la rhétorique, destinée à former des hommes capables de parler en public et
de jouer par là même un rôle politique dans la vie de la cité.
Par la suite, toute l’éducation dans l’Antiquité, la paideia (le terme
signifie à la fois éducation et culture) est faite pour aboutir à l’enseignement
de la rhétorique, sous forme de théorie, d’imitation, et d’exercices. Certes,
son importance diminuera à certaines époques, mais, pour ne citer que cet
exemple, l’enseignement proposé dans les collèges jésuites au XVIIe siècle
fait encore la meilleure part dans son Ratio studiorum à cette discipline, qui
vient couronner la formation après trois années d’enseignement de la
grammaire, et une année d’humanités (voir encadré p. 38). Françoise
Douay-Soublin a montré combien au XIXe siècle sa place est encore
importante (« La rhétorique en France au XIXe siècle à travers ses pratiques
et ses institutions : restauration, renaissance, remise en cause », dans Marc
Fumaroli, dir., Histoire de la rhétorique dans l’Europe moderne, p. 1070-
1214). Ce n’est qu’en 1902 que la dénomination de classe de rhétorique a
été abandonnée, mais, comme on l’a dit plus haut, les manuels aujourd’hui
continuent à lui faire la part belle.
Matière d’enseignement, la rhétorique a donc été inévitablement
façonnée au moins en partie par les nécessités de sa transmission à un
public d’étudiants et d’élèves. Les distinctions, les classifications, les
prescriptions sont liées à la matière elle-même sans aucun doute, aux
différents types de discours, aux différentes étapes de leur fabrication, mais
aussi aux soucis pédagogiques, qui ne sont nulle part plus clairs que dans
les recueils d’exercices, comme ces Progymnasmata d’Aphtonius, du
IVe siècle après J.-C., ou les exercitationes des jésuites.
2. Quelques jalons historiques
L’histoire de la rhétorique est très complexe, elle met en jeu toute une
série de paramètres liés au mouvement des idées et à l’histoire en général et
l’on va se livrer ici à des simplifications scandaleuses aux yeux de
l’historien de la discipline. Il ne s’agit que de proposer quelques jalons qui
permettront de mieux comprendre par la suite l’analyse des concepts
rhétoriques. Cette histoire, interne, dépend de la discipline elle-même et des
facteurs de stabilité, tension ou contradiction qu’elle comporte, mais aussi
de l’histoire externe, comme on pouvait s’y attendre, étant donné son lien
avec les institutions.
2.1. L’Antiquité
• La naissance : la première sophistique
On l’a déjà évoqué, c’est en Sicile, au début du Ve siècle avant J.-C., que
serait née la rhétorique, après la chute des tyrans Gélon et Hiéron, sous
l’emprise de la nécessité de rétablir dans leurs droits les propriétaires
dépouillés, ce qui n’allait pas sans de nombreuses contestations. Des jurys
populaires furent mis en place, devant lesquels il fallait plaider. Empédocle
d’Agrigente, Corax et Tisias mirent en forme les procédés de cette
éloquence. C’étaient les premiers sophistes. Le mot n’avait évidemment pas
le sens péjoratif qu’il a aujourd’hui et signifiait, selon l’expression de J. de
Romilly (1988, p. 17), des professionnels de l’intelligence. L’un d’entre
eux, Thrasymaque, fit inscrire sur son tombeau : Ma patrie était
Chalcédoine et ma profession le savoir.
Ils s’installèrent très vite à Athènes et profitèrent du développement de la
cité, qui s’accompagnait d’une vie politique intense. Ils furent donc avant
tout « au service de ce nouvel idéal de l’άρɛτή [vertu] politique : équiper
l’esprit pour une carrière d’homme d’État, former la personnalité du futur
leader de la cité » (Marrou, 1965, p. 85).
Les grands sophistes à Athènes, qui viennent de l’étranger, à l’exception
d’Antiphon, sont Prodicos de Céos, Hippias d’Élis, et surtout Protagoras et
Gorgias. Protagoras (486-410 av. J.-C. environ), venu d’Abdère, en Thrace,
semble l’introducteur de la dialectique, puisque tout son enseignement
reposait sur le fait que sur n’importe quelle question, on peut soutenir deux
thèses opposées. Il posa les principes de l’éristique, c’est-à-dire de l’art de
la controverse. Quant à Gorgias (485-374 environ) de Leontium (Lentini, au
nord de Syracuse), venu à Athènes en 427, son nom reste attaché au style et
aux figures et on parlait dès l’Antiquité de style à la Gorgias. Il est le
premier à rapprocher le discours de la poésie. Les trois grandes figures
gorgianiques sont l’antithèse, le parallélisme de membres de phrase, et la
répétition de sonorités en fin de ces membres (les homéotéleutes).
Ajoutons que ce sont les sophistes qui jetèrent les fondements de la
grammaire, nécessaire pour la correction du discours. Selon Platon dans le
Phèdre, c’est Protagoras qui aurait introduit dans la rhétorique l’orthopeia,
propriété de l’expression.
Après eux, deux conceptions de l’enseignement s’affrontèrent, celle de
Platon (428-347 av. J.-C), dont on a déjà dit l’opposition à la rhétorique au
nom de la Vérité, et qui prône un enseignement philosophique, et celle
d’Isocrate (436-338 av. J.-C), formé par les sophistes et professeur
d’éloquence, dont l’influence sur le monde hellénique puis romain fut
immense, parce qu’il tenta de réconcilier l’éloquence et l’éthique par la
quête d’une parole véridique, conforme à la loi et juste. Il ne fut pas orateur
lui-même, mais rédigea des discours-conférences, selon le mot de Marrou,
comme le Nicoclès, Sur l’Échange, ou son célèbre Panégyrique. Comme le
dit ce dernier titre, il est l’introducteur du discours d’apparat dans la
rhétorique, et, avec lui, les préoccupations d’art se développent. Son Éloge
d’Hélène est en effet aussi un éloge de la beauté.
• Aristote (364-322 av. J.-C.)
Aristote, né à Stagyre, en Macédoine, eut pour maître Platon, pourtant
fondamentalement hostile à la rhétorique. Cependant, l’examen attentif de
la discipline l’amena à changer d’opinion, et à y voir une technique utile,
malheureusement nécessaire étant donné que tous les hommes ne se laissent
pas persuader par la vérité. Il rédigea donc un traité difficile, mais très
important, la Rhétorique. Il y pose la nécessité de prendre en compte
l’auditoire. Trois aspects doivent selon lui être envisagés dans tout discours,
le logos, le discours fondé en raison, dans le cadre duquel se définit une
argumentation à base de syllogismes (voir chapitre 3), l’ethos, le caractère,
ce qui permettra de rendre crédible l’orateur, et le pathos, les passions, qui
relèvent du public. Pour Aristote, dans ce cadre général, la rhétorique
comprend quatre opérations, l’établissement des preuves, pisteis, πίστɛɩς,
l’ordre dans lequel ces preuves doivent être disposées dans le discours, la
taxis, τάξɩς, la mise en forme, lexis, λέξɩς, et la mise en scène de
l’ensemble, hypocrisis, ύπόκρɩσɩς. Ce sont quatre des cinq parties de la
rhétorique, que la rhétorique romaine appellera inventio, dispositio,
elocutio, actio. Un autre traité d’Aristote, la Poétique, analyse de près
certaines figures de l’élocution. Les quatre opérations restent évidemment
commandées par le souci de l’auditeur auquel elles doivent être adaptées.
Une notion fondamentale apparaît, qui est celle de l’adaptation, du
convenable, le πρέπων, prepon en grec, l’aptum en latin. C’est cet édifice
qui constitue les fondements de la tradition.
• En Grèce après Aristote
L’apport des continuateurs d’Aristote est de s’intéresser à la lexis, au
style, qu’il s’agisse de Théophraste (372-287 av. J.-C.) surtout célèbre par
ses Caractères, ou de Démétrios connu par son traité Du style (sur les
questions de datation de ce traité, voir p. 145). Ils définissent différents
types de styles, en particulier grand, moyen et simple (voir p. 144), en
liaison avec des situations de parole différentes et des moments du discours.
La notion de sublime est introduite dans le discours du même nom,
longtemps attribué à Longin, et sans doute de l’époque de Tibère. Ces
notions se retrouveront dans toute l’histoire de la rhétorique.
• La rhétorique à Rome
D’Athènes, les rhéteurs vinrent enseigner à Rome où se fondèrent des
écoles. La Rhétorique à Hérennius, longtemps attribuée à tort à Cicéron,
très certainement rédigée entre la mi-86 et la fin de 83 avant J.-C., est un
des traités les plus connus de cette période. Il ne fait rien apparaître de bien
nouveau par rapport à la rhétorique d’Aristote, sauf que les cinq parties sont
clairement définies, y compris la mémoire, et qu’il emprunte ses exemples à
la vie contemporaine, en particulier politique, manifestant un souci pratique
plus grand. Mais c’est Cicéron qui représente l’exemple le plus célèbre
d’orateur philosophe romain.
Cicéron (106-43 av. J.-C.), qui fut un homme politique et un penseur,
composa plusieurs traités qui exposent sa doctrine : De Inventione (88,
œuvre de jeunesse non achevée qui ne traite que du discours judiciaire), De
Oratore (55), l’Orator et le Brutus (46), les Partitiones oratoriae (Divisions
de l’art oratoire, 45) et les Topiques (44).
Outre l’exposé de points très précis, les traités de Cicéron ont l’intérêt de
proposer une adaptation au latin de la rhétorique grecque et non un simple
emprunt comme la Rhétorique à Hérennius, et surtout de réfléchir sur les
relations entre éloquence et philosophie. Comme le rappelle A. Michel dans
son livre sur les Rapports de la rhétorique et de la philosophie dans l’œuvre
de Cicéron (puf, 1960), le terme orator a à l’origine un sens religieux :
l’orator est celui qui prononce des formules et accomplit des rites. Ce rôle
sacré ne disparut jamais complètement à Rome, ce qui explique l’orgueil
oratoire de Cicéron dont parle A. Michel. À la fonction d’orateur est donc
liée la dignitas, la gravitas. Si Cicéron utilise souvent la forme du dialogue,
c’est pour s’inscrire dans la tradition du dialogue philosophique à la Platon,
et pour réconcilier les deux disciplines qu’il avait opposées.
Au Ier siècle après J.-C., la rhétorique est représentée par Quintilien (30-
98), avocat et professeur. Ses douze livres du De Institutione oratorio,
l’Institution oratoire (93), offrent un plan complet de la formation de
l’orateur et une synthèse de la tradition. Comme Cicéron, il croit que
l’orateur doit être homme de bien, et ne conçoit pas la rhétorique sans un
lien avec la culture.
Sénèque, le père du philosophe précepteur de Néron, écrivit une œuvre
intitulée Sententiae, Divisiones, Colores, qui rapporte le style pratiqué dans
les écoles de déclamation sous Auguste (63-14 av. J.-C.). Il convient de le
signaler car le goût de la pointe, de la sententia, qui y est décrit est à
l’opposé du style mesuré de Cicéron. Ainsi s’ouvre la palette des styles,
dont la rhétorique baroque saura faire usage.
Tacite (55-120 ap. J.-C.), qui est contemporain de Quintilien, déplore
comme lui la décadence de l’éloquence, à laquelle l’Institution oratoire
voulait remédier. Il ne propose pas de traité, mais en plus d’un passage de
son œuvre, et, bien entendu, dans son Dialogue des orateurs, il se livre à
une réflexion sur les conditions d’exercice de l’éloquence, liées à la
politique, à l’éducation, et à la morale.
Se clôt alors l’époque d’une rhétorique latine relativement spécifique et
on ne trouve plus ensuite à Rome que l’adaptation de manuels grecs. Il reste
que Quintilien et surtout Cicéron exerceront une influence considérable sur
les rhétoriciens des siècles suivants.
• La seconde sophistique
Sous ce nom, on désigne le renouveau de la rhétorique dans le monde
gréco-romain du IIe au IVe siècle après J.-C. Selon H.-I. Marrou, les rhéteurs
de cette époque sont essentiellement des grammairiens, attentifs au style. La
rhétorique se détache peu à peu des causes réelles : les exercices, et en
particulier les discours fictifs appelés déclamations, se développent sur des
sujets de pure fiction. La nouvelle sophistique n’a pas fourni de rhéteurs
aussi célèbres que ceux de la période précédente. Citons cependant
Hermogène (fin du IIe siècle-début du IIIe) dont les textes ont eu une grande
influence chez les Byzantins, puis à la Renaissance. À la suite d’un autre
rhéteur grec, Hermagoras (IIe siècle av. J.-C.), dont l’œuvre n’est pas connue
directement, il propose une analyse des états de cause, c’est-à-dire, selon le
mot de Cicéron, de tout ce qui est sujet de controverse ou de débat et il y
ramène toutes les questions possibles (voir p. 100). C’est surtout son traité
portant sur les catégories stylistiques qui est célèbre (voir M. Patillon,
1990) : il distingue sept grandes catégories, clarté, grandeur, beauté,
vivacité, ethos, sincérité, habileté, dont certaines résultent de différents
traits, comme la clarté qui provient de la pureté et de la netteté. Hermogène
applique ses distinctions non seulement à l’éloquence, mais à toute la
littérature.
La rhétorique dans l’enseignement
On présentera deux moments importants de son histoire : l’enseignement dans
l’Antiquité, et le Cursus Studiorum des jésuites.
L’enseignement de la rhétorique dans l’Antiquité.
Cet enseignement s’est progressivement mis en place depuis Isocrate, qui inspira, à
l’encontre de Platon qui souhaitait unir science et philosophie, une éducation avant tout
littéraire où la rhétorique occupait une place centrale. On n’abordera pas la question de
l’éducation sportive et musicale, dont l’importance diminua peu à peu, et l’on n’évoquera
que l’éducation intellectuelle. Il n’y a pas de différence fondamentale entre
l’enseignement en Grèce, et l’enseignement à Rome (voir Quintilien, Institution oratoire,
Livre II). Il commence à l’âge de sept ans. Jusqu’alors, l’enfant est élevé par les femmes,
sa mère, sa nourrice, sa bonne. Pendant ces années d’apprentissage du langage, le jeu est
très important et l’enfant se développe librement. L’enseignement qui succède à cette
période comprend trois étapes, sous la direction de trois enseignants :
1 –. Le maître : à partir de sept ans, l’enfant, garçon ou fille, va à l’école primaire. Il y
est accompagné par un pédagogue, le παιδαγωγός, qui se charge de son éducation morale.
Le maître, le grammatiste, (γραμματιστής, magister) apprend à l’enfant à compter, à lire
et à écrire. La récitation de textes appris par cœur est importante.
2 –. Le grammairien : à onze ou douze ans, si l’enfant poursuit ses études (ce qui n’est
généralement pas le cas des filles), il passe chez le grammairien (γραμματικός,
grammaticus). Les mathématiques figurent au programme, mais leur importance ne cesse
de diminuer et l’enseignement, fondamentalement littéraire, porte sur l’étude des poètes
et des écrivains classiques, Homère, Euripide, Ménandre et Démosthène chez les Grecs,
Virgile, Térence, Salluste et Cicéron chez les Latins. La méthode est la suivante : à la
lecture expressive d’un texte, précédée d’une préparation, dite praelectio, prélection,
récitation, succède l’explication de texte, enarratio, qui comprend un commentaire sur la
forme, et un commentaire sur le fond, où l’on peut faire preuve d’érudition. Enfin, l’élève
pratique des exercices de styles, progymnasmata, πρoγυμνάσματα, exercices
préparatoires à l’étude de l’éloquence. Ces exercices, une douzaine, sont codifiés, par
exemple chez Hermogène (fin du IIe siècle, début du IIIe siècle ap. J.-C.) ou Aphtonios
d’Antioche (IVe siècle). Citons la fable, dans laquelle l’enfant reproduit en prose un petit
récit en vers qu’il vient d’entendre, ou la chrie, anecdote morale attribuée à un homme
célèbre qu’il doit développer. Voici un exemple de sujet à développer cité par M. Patillon
(1990, p. 143) : Isocrate disait que la racine de l’éducation est amère, mais que les fruits
en sont doux. Le développement devait se faire par l’éloge du personnage, par la
paraphrase, par l’exemple, par le contraire… Avec l’exercice de la thèse et la discussion
de loi, on est déjà dans la rhétorique. Elle constitue la base de l’enseignement donné par
le rhéteur.
3 –. Le rhéteur : vers quatorze ou quinze ans, l’adolescent quitte le grammairien pour
suivre les cours du rhéteur (ῥήτωρ, rhetor). La médecine et les sciences sont réservées à
des spécialistes, et la plus prisée est la culture littéraire, celle de l’éloquence. La nature de
cet enseignement ne varie guère d’Isocrate à l’Empire romain, bien qu’il soit plus concret
à Rome. Mais les principes en sont identiques. On étudie la rhétorique de trois points de
vue : la théorie, les modèles, les exercices d’application. Ces derniers, comme le dit la
Rhétorique à Hérennius, sont extrêmement importants :
« Maintenant, pour ne pas prolonger à l’excès mon propos,
je vais aborder le sujet, après t’avoir fait observer ce point
important : la théorie sans pratique assidue de la parole n’est
pas d’un grand secours ; tu comprendras ainsi qu’il faut mettre
en application dans des exercices ces préceptes abstraits » (I,
1).
La partie théorique présentait les parties de la rhétorique, les sx, les types de discours,
etc., bref ce que manuel lui-même présentera dans les chapitres suivants. L’imitation des
exemples tenait une grande place dans cet enseignement, et une liste des Dix Orateurs
attiques, Démosthène, Lysias, etc., avait par exemple été fixée.
Quant aux exercices préparatoires, ils continuaient et reprenaient les progymnasmata,
mais les plus élaborés débouchaient sur de véritables discours. L’élève s’entraînait à
composer des narrations, réelles ou fictives, des controverses, controversiae, c’est-à-dire
des plaidoyers fictifs dans lesquels il s’agissait d’apprendre à plaider sur des sujets
souvent extravagants :
« Le double séducteur. La loi sera ici : une femme séduite
choisira entre la condamnation à mort de son séducteur ou le
mariage avec lui sans dot. La même nuit, un homme fait
violence à deux femmes, l’une demande sa mort, l’autre choisit
de l’épouser. »
Cité par Marrou, p. 415.
et des suasoires, suasoriae, qui concernaient une décision à prendre (Hannibal, au
lendemain de Cannes, se demande s’il marchera sur Rome). Le genre de l’éloge se
développa et eut un grand succès en particulier sous la seconde sophistique, sur des sujets
étonnants comme l’éloge de la mouche ou du perroquet. Quintilien (Institution oratoire,
II, 4, 7) recommande également la comparaison, le développement de lieux communs, la
discussion des témoignages… Les déclamations, declamationes, constituaient le beau
moment de ces exercices, la prononciation de ces discours fictifs. Les gestes dont ils
devaient être accompagnés étaient eux aussi codifiés (voir plus loin, p. 57).
Faut-il être pour ou contre cet enseignement ? Voici deux discours opposés, celui de
Jérôme Carcopino, La Vie quotidienne à Rome à l’apogée de l’Empire, Hachette, 1963
(original 1939) :
« Les maîtres de rhétorique étaient fiers de [leurs]
trouvailles. Obsédés par la recherche de l’effet, ils se flattaient
de l’atteindre d’autant mieux qu’ils imaginaient des situations
moins probables et plus embrouillées et que leurs personnages
sortaient davantage de l’ordinaire. Ils estimaient la valeur d’un
discours au nombre et à la gravité des difficultés qu’ils avaient
surmontées, et prisaient par-dessus tout l’éloquence qui
réussissait à développer l’inconcevable – materias
inopinabiles – et, pour ainsi dire, à tirer quelque chose de rien,
à l’exemple de Favorinus d’Arles, qui, sous Hadrien, soulève
l’enthousiasme de l’assistance, un jour, par un éloge de
Thersite*, et, un autre, par une action de grâces à la fièvre
quarte. Bref, ils confondaient perpétuellement l’art avec
l’artifice et l’originalité avec l’absence du naturel ; et, à la
réflexion, il semble bien qu’ils ne fussent plus guère capables
de former que des cabotins ou des perroquets » (p. 145).
* Personnage de l’Iliade de basse naissance, impudent et
physiquement repoussant.
et celui d’Henri-Irénée Marrou :
« La rhétorique fournissait aux Anciens un système de
valeurs formelles qui définissait une esthétique de la prose
d’art, parallèle à celle de la poésie, et dont les valeurs n’étaient
pas moins authentiques.
En dehors de tout jugement de valeur intrinsèque, il faut
d’autre part reconnaître qu’un tel système, inculqué à tous par
l’éducation, paisiblement installé au cœur d’une tradition qui
se prolongeait de génération en génération pendant des siècles,
constituait une commune mesure, un dénominateur commun
entre tous les esprits, unissant, dans une complicité et une
compréhension mutuelles, écrivains et public, classiques et
modernes » (p. 307).
On terminera sur cette observation de Quintilien (Institution oratoire, II, 4, 7) : « La
nature qui me donnera le moins d’espérance, chez les enfants, est celle où la faculté
critique se développe plus tôt que l’imagination » pour remettre à leur juste place tous les
exercices artificiels qui étaient dans le fond autant de moyens de développer l’esprit
créatif.
Le Ratio studiorum des jésuites.
Quintilien est, selon François de Dainville (L’Éducation des jésuites, XVI-XVIII e siècles,
textes réunis et présentés par Marie-Madeleine Compère, Éditions de Minuit, 1978), le
guide des pédagogues jésuites et la rhétorique, dont une des figures majeures est toujours
Cicéron, est à la base de leur enseignement. Si le Moyen Âge avait fait éclater la
rhétorique, qui survivait essentiellement dans les joutes oratoires, les disputationes des
universités, la Renaissance la remit en honneur. La pédagogie jésuite s’inspirait du
schéma antique que l’on vient de présenter : trois années étaient consacrées à donner des
bases de grammaire. La quatrième, plus littéraire, permettait de s’imprégner des bons
auteurs, en particulier les poètes, Horace, Virgile, Ovide, et de leur style. Enfin venait la
rhétorique qui devait former à la parfaite éloquence latine, dont Cicéron restait le
meilleur exemple, et secondairement à l’art poétique. Le Ratio studiorum, guide des
études, de 1599, lui assigne trois parties : les préceptes, le style, l’érudition. La méthode
insistait surtout sur les exercices, dont les Progymnasmata d’Aphtonios fournissait
toujours l’exemple. En 1692, le Ratio discendi et docendi du père Jouvancy prolonge le
Ratio studiorum, et constitue, dit Dainville (p. 265), « le testament pédagogique de cet
humanisme, issu de la Renaissance ».
Les préceptes des cours rédigés en latin qui s’appuient sur les consignes du Ratio
studiorum proposent généralement un même plan et suivent les parties de la rhétorique. Si
presque tous sont empruntés à Cicéron, à la fin du XVIIe siècle, l’étude des poètes prendra
cependant de plus en plus d’importance. L’explication des auteurs, toujours appelée
prélection, et très utile à l’imitation, tient une place de choix dans l’enseignement et
permet d’acquérir toute une série de connaissances érudites. Enfin, les exercices
entraînent l’élève à construire des périodes, à varier son style sur un même thème, à
composer des discours. Ils suivent une progression méthodique. Plusieurs fois par an, les
élèves sont tenus d’improviser sur un thème emprunté le plus souvent à l’histoire grecque
ou romaine.
La pratique du théâtre était donc très importante pour les jésuites, qui n’hésitèrent pas à
faire venir des comédiens, comme Baron, de la troupe de Molière, pour donner des leçons
à leurs élèves. Elle faisait partie intégrante de la formation rhétorique :
« […] trois ou quatre fois l’an, les jésuites choisissent
quelque beau sujet ès histoires romaines ou grecques, et le font
disputer problématiquement en public, d’une part et d’autre,
par divers beaux jeunes esprits, qu’ils enseignent à si bien
imiter les actions antiques, avec si belles prononciations et
gestes bien composés, qu’il semble proprement aux spectateurs
que l’on soit en l’action même. Et font si bien quelquefois,
qu’il semble que les vrais personnages représentés ne
pouvaient mieux faire […] »
Tabourot des Accords, Bigarrures, cité p. 189.
Ce n’est qu’au XVIIIe siècle qu’on voit une évolution nette, et que les modèles changent,
Sénèque au lieu de Cicéron, avec une référence de plus en plus fréquente aux auteurs
français, Bourdaloue, Bossuet, mais aussi Corneille et Racine.
La conclusion de Dainville sur l’enseignement des jésuites est pratiquement la même
que celle de Marrou à propos de la rhétorique dans l’Antiquité :
« La rhétorique a été pour la France d’Ancien Régime,
comme elle l’avait été dans l’Antiquité grecque et romaine, un
système de valeurs formelles qui, inculqué à beaucoup par
l’éducation des collèges, a constitué une commune mesure, un
dénominateur commun entre les esprits. »
• L’Antiquité chrétienne
C’est évidemment l’époque où le rapport de la rhétorique et de la vérité
se pose de façon plus cruciale que jamais. Rappelons qu’un des grands
changements introduits par Protagoras était de séparer l’homme des dieux
et que c’est précisément pour lui parce que la vérité n’était pas garantie par
l’ordre divin, l’homme étant la mesure de toute chose, qu’il était besoin de
la rhétorique. Pour les pères de l’Église, saint Augustin, saint Jérôme,
formés dans le cadre de la culture rhétorique, il était difficile de rompre
complètement avec les modèles de la culture antique, en même temps
qu’elle ne pouvait qu’apparaître comme immorale. L’Antiquité chrétienne
réfléchit donc, en particulier à travers saint Augustin (354-430) dont on a
déjà cité le De Doctrina Christiana, sur les conditions d’exercice de la
rhétorique. Ce livre, dit Marc Fumaroli (1980, p. 71), est à « la fois la
dernière rhétorique antique et la première rhétorique ecclésiastique » qui
concilie les exigences de la foi et la nécessité de plaire pour toucher le
public. C’est une rhétorique cicéronienne revisitée. Mais le besoin de la
rhétorique est surtout important pour la doctrine chrétienne parce que le
texte sacré de la Bible est souvent obscur et que son interprétation ne peut
être dégagée qu’au terme d’un travail critique. La question du sens, à
laquelle se relie le sens figuré, se pose donc tout particulièrement. Saint
Augustin continue la tradition de l’interprétation allégorique (voir p. 156).
Elle sera développée au Moyen Âge.
2.2. Le Moyen Âge
• L’Antiquité tardive et le bas Moyen Âge
Il s’agit de la période qui commence à la mort de l’empereur Théodose
en 395. L’Empire cesse alors d’être exclusivement romain et connaît des
invasions germaniques (sac de Rome par Alaric en 410 ; conquête de
l’Afrique du Nord par les Vandales en 429). Par ailleurs, le christianisme a
été en 381 élevé au rang de religion d’État. Selon Curtius (1956), cette
période s’étend jusqu’à Charlemagne et elle a sur le plan culturel une
importance considérable. On se contentera de citer les noms des
grammairiens Donat (IVe siècle) et Priscien (fin du Ve-début du VIe siècle), de
Boèce (480-524) qui traduit des traités de logique d’Aristote dont la
diffusion conduira à la scolastique, d’Alcuin (735 environ-804) et de Bède
le Vénérable (673-735) qui œuvrent en Angleterre pour la diffusion du
christianisme.
La culture, dit Curtius, reste encore éminemment rhétorique, et elle
reprend l’idéal humaniste antique. On s’en tiendra à quelques figures. Celle
de l’avocat Martianus Capella, qui, dans ses Noces de Mercure et de
Philologie, De nuptiis Philologiae et Mercurii (vers 420), continue à unir la
rhétorique à la philosophie. Son ouvrage préserve et codifie le système
pédagogique des sept arts libéraux, le trivium, grammatica, dialectica et
rhetorica, grammaire, rhétorique et logique, et le quadrivium pythagoricien,
musica, arithmetica, geometria, astronomia, qui seront la base de
l’enseignement de tout le Moyen Âge. Les sept arts libéraux, sous forme de
représentations féminines, sont offerts à Philologie lors de son mariage. Si
la grammaire est une vieille femme armée d’un couteau et d’une lime, la
Rhétorique, grande et belle, porte une robe richement ornée et tient des
armes pour affronter ses adversaires. Les représentations iconographiques
du Moyen Âge reprirent fréquemment cette allégorie.
Isidore de Séville (570-636) publia une Encyclopedia très utilisée durant
tout le Moyen Âge et des Etymologiae dont une partie est consacrée à la
rhétorique, définie comme l’art de bien parler dans l’éloquence judiciaire.
L’ouvrage fait cependant sa place à une théorie des figures appuyée sur de
nombreux exemples poétiques. Il s’éloigne de la rhétorique chrétienne et
s’appuie largement sur la tradition antique.
Même si la culture de ce moment du Moyen Âge, depuis la fondation au
VIe siècle par saint Benoît des institutions monastiques, se réfugie souvent
dans les monastères, elle est encore largement rhétorique.
• Le haut Moyen Âge
Plusieurs faits et tendances nouvelles apparaissent.
Au XIe siècle, c’est l’apparition des artes dictaminis, ou artes dictandi,
liés aux besoins de l’administration et à la nécessité de rédiger lettres et
documents. Il existait déjà dans l’Antiquité des modèles de lettres, mais
cette fois se développe toute une théorie du style épistolaire. Le
déplacement de l’intérêt dans la rhétorique de l’oral vers l’écrit devient
donc très sensible.
Aux XIIe et XIIIe siècles, Aristote, selon R. Barthes (1970, p. 190), entre en
force dans la culture, car on dispose alors de traductions intégrales, soit du
grec, soit de l’arabe, langue dans laquelle son œuvre avait été traduite dès le
IXe siècle. C’est surtout l’Aristote logicien qui est admiré (plus tard, aux XVIe
et XVIIe siècles, ce sera l’Aristote auteur de la Poétique). L’exercice de la
disputatio, que R. Barthes traduit par colloque d’opposants, se répand dans
l’Université, que ce soit entre professeurs ou entre étudiants et professeurs
lors des examens. C’est la partie argumentative de la rhétorique, définie par
l’invention, qui est retenue. Un rôle central est dévolu au syllogisme (voir
p. 103). On voit donc les remaniements et déplacements qui s’opèrent et
éloignent parfois de la rhétorique antique.
• Les Arts de Seconde Rhétorique
Parallèlement à ce courant qui réduit la rhétorique à la dialectique, la
poétique, elle, s’appuie essentiellement sur l’élocution. Distinguées par
Aristote, la poétique et la rhétorique furent en fait de tout temps liées. On
peut simplement rappeler le rôle joué par les poètes dans l’éducation
antique, et le nombre des exemples qu’ils fournissaient aux traités de
rhétorique. D’autre part, avant même l’invention de l’imprimerie, l’écrit, et
pas seulement la parole orale, faisait l’objet de l’intérêt de la rhétorique,
intérêt accru dans la rhétorique chrétienne avec le respect pour la Bible. Les
auctores, poètes ou prosateurs, Virgile à côté de Thucydide, Homère à côté
de Démosthène, fournirent ainsi une liste de sententiae et d’exempla
transmettant une culture. Les citations dans les essais de Montaigne peuvent
en donner une idée. Rappelons les artes dictaminis déjà évoqués qui sont
une rhétorique de l’écrit. Ce même intérêt se manifeste dans les Poetriae ou
Artes versificatoriae, dans ces arts poétiques qui voient le jour entre 1170
et 1300, avec entre autres Matthieu de Vendôme, Geoffroy de Vinsauf ou
Jean de Garlande (voir Faral, Les Arts Poétiques du XIIe et du XIIIe siècle,
Honoré Champion, 1923). Ils s’intéressent à la poésie, mais parviennent
mal à trouver une spécificité au style poétique, et les procédés qu’ils
retiennent sont en fait rhétoriques, à l’exception de ce qui concerne le mètre
et les formes strophiques. On le voit chez les poètes qui s’intitulent Grands
Rhétoriqueurs et dans les traités dit de Seconde Rhétorique. Une part y est
faite à des traités de poétique, comme l’Art poétique d’Horace mais aussi
aux traités de rhétorique antiques, comme la Rhétorique à Hérennius, ou les
traités de Cicéron. On peut ainsi se convaincre de la complexité de
l’évolution de la rhétorique, sur laquelle a insisté Paul Zumthor (1975), et
des remaniements de son édifice.
2.3. La Renaissance et les siècles classiques
• La Renaissance
Au VIe siècle, dans La Rhétorique française (1555), Fouquelin, à la suite
de Ramus (1515-1572) qui place l’invention et la disposition dans la
dialectique, ne conservera plus que deux parties de la Rhétorique :
Rhétorique a deux parties, Élocution et Prononciation. Les exemples
proposés seront exclusivement des textes poétiques (dans Traités de
poétique et de rhétorique de la Renaissance, introduction, notices et notes
de Francis Goyet, Le Livre de poche, 1990).
Dans cette situation confuse où la rhétorique paraît en péril, le travail de
retour à l’Antiquité qu’opère la Renaissance entraîne pourtant un renouveau
d’intérêt pour la discipline, dont on voit bien les résultats au XVIIe siècle. Le
XVIe siècle redécouvre les traités de l’Antiquité mal connus du Moyen Âge –
en particulier le Brutus, l’Orator, le De Oratore, les Institutions oratoires –
et le développement de la rhétorique s’accompagne d’interrogations sur le
logos, à la fois langage et raison, et sur son usage, en liaison avec des
préoccupations politiques et religieuses, qui impliquent l’ethos et le pathos.
La Renaissance s’ouvre à une certaine laïcité, mais ne supprime pas pour
autant l’idée que s’exprime dans le langage un au-delà de la raison,
d’origine sacrée. Ce retour implique une diversité de conceptions, autour du
poids respectif à attribuer au logos, au pathos et à l’ethos, accompagnées
d’oppositions et de conflits qui se prolongent aux siècles classiques.
Certaines de ces oppositions se situent à l’intérieur de la culture
européenne, comme celle de la rhétorique baroque espagnole et de la
rhétorique classique française, d’autres sont propres à la France, comme le
conflit entre la rhétorique jésuite et la rhétorique plus austère de la
magistrature du palais. La plus fondamentale est sans doute celle qui
implique le rôle du pathos, qui, au XVIIIe siècle, sera parfois placé à l’origine
même du langage.
• Baltasar Gracián et La pointe ou l’art du génie
Gracián (1601-1658), un jésuite espagnol, publia en 1648 un traité
intitulé Agudeza y Arte de ingenio. Le premier des soixante-trois discours
(L’Âge d’homme, Genève, 1983) qui le composent affirme que :
« Un entendement sans pointes ni traits ingénieux est un soleil sans
lumière et sans rayons, et tous ceux qui brillent dans les constellations
célestes sont grossiers comparés à ceux de l’esprit. Cette impérieuse
nécessité de l’ingénieux est aussi vraie de la prose que du vers. »
C’est la dimension intellectuelle de la rhétorique qui se trouve
actualisée : elle n’éclate nulle part aussi bien que dans la pointe, le concetto
italien, ou le conceit anglais. L’art de la pointe tient de la rhétorique par le
souci de plaire, le delectare, et de la dialectique, pour la valorisation des
activités intellectuelles. Le trait d’esprit conduit à l’utilisation de figures qui
ne sont pas celles de la tradition cicéronienne, mais celles des rhéteurs et
poètes espagnols, Sénèque, Lucain, ou Martial.
Voici un exemple de ce style, emprunté aux deux tercets d’un sonnet de
Claude Gaspar Bachet, extrait de ses Amours de Rosine :
« Elle [la nature] prit aux zéphyrs leur odorante haleine,
Les perles à la mer, à la terre l’ébène,
Les roses et les lis, et la belle en orna.
Se faut-il étonner si cette larronnesse
Vole ainsi tant de cœurs, et dérobe sans cesse ?
Nature de larcins toute la façonna. »
Nous sommes loin du bon goût qui caractérise l’ensemble de la
rhétorique française, même si elle offre des divisions.
• Rhétorique des peintures et rhétorique des citations
M. Fumaroli (1994) a montré en effet que la France connaît aux XVIe et
XVIIe siècles un antagonisme entre une rhétorique des citations, celle des
magistrats, et une rhétorique des peintures, celle des jésuites français, très
différents des espagnols. La première est tournée vers l’autorité de la chose
écrite, en particulier quand elle l’a été par les Anciens. Elle est austère,
érudite et cherche la vérité dans la tradition philologique de Guillaume
Budé (1467-1540). Elle est fondée sur la raison et se méfie de
l’imagination. La seconde est tournée vers l’oral, c’est une rhétorique de
prédicateurs, elle demande à la mémoire-imagination et au monde sensible
leurs secours pour transmettre la Vérité non critiquée. C’est, dit encore
Marc Fumaroli, une rhétorique adaptée à la société du spectacle qu’est la
cour. Entre les deux, l’Académie, fondée en 1635 par Richelieu, qui n’écrira
pas la rhétorique qu’elle devait rédiger, chercha une forme de conciliation.
L’âge classique en France se caractérise alors par le glissement de
l’éloquence à la prose littéraire, telle qu’elle apparaît par exemple dans les
lettres de Guez de Balzac.
L’essentiel est la vigueur de la discipline, qu’atteste, outre le succès de
l’enseignement des jésuites (voir encadré p. 38), l’existence de nombreux
traités et manuels comme la Rhétorique du P. Bernard Lamy (1675), la
Rhétorique française de Le Gras (1671).
• Logos, ethos, pathos
En dépit du rationalisme ambiant, le XVIIe siècle n’ignore pas qu’il existe
un au-delà de la raison, sous forme du je ne sais quoi, dont le père
Bouhours dans les Entretiens d’Ariste et d’Eugène (1671) dit qu’il est bien
plus aisé [à] sentir qu’[à] connaître, car sa nature est d’être
incompréhensible et inexplicable. C’est retrouver la question du sublime
qui faisait l’objet du traité du Pseudo-Longin (voir p. 150). Le traité Du
Sublime affirmait le lien du sublime avec la passion, et on s’étonne de voir
les classiques, en particulier Boileau, dont la traduction paraît en 1674, lui
accorder autant d’importance. Le conseil que Boileau donne dans son Art
poétique (vers 98-102) d’être simple avec art et sublime sans orgueil n’est
pourtant pas aussi paradoxal qu’il y paraît : la raison ne s’oppose pas au
sublime et au pathos, s’il est vrai qu’elle est d’abord exigence de perfection.
La raison « confond alors dans une même opération voir, sentir et savoir »
(voir Francis Goyet, « Raison et sublime chez Boileau », dans La
Littérature et le Sublime, sous la direction de Patrick Marot, Presses
Universitaires du Mirail, Toulouse, 2007, p. 139-160). Le je ne sais quoi et
le sublime manifestent une rationalité qui n’est pas contraire au pathos.
Cette question du pathos se retrouve en particulier dans l’ouvrage du père
Bernard Lamy, La Rhétorique ou l’art de parler (1675), qui pose clairement
la question du lien du langage et de la raison. Dans la vaste réflexion
proposée, les figures occupent une place particulière. Ce n’est pas parce
qu’on se trouve en présence d’une rhétorique restreinte (elles dépendent
autant de l’invention que de l’élocution) mais parce qu’elles répondent à
une double nécessité : elles marquent la présence du sensible dans la
construction du sens et elles sont liées aux passions, c’est-à-dire aux
réactions que suscite en nous le monde et que nous suscitons chez les
autres. Le titre du chapitre VII du Livre II est à cet égard significatif : Les
passions ont un langage particulier. Les expressions qui sont les caractères
des passions sont appelées figures. Les passions, ces armes de l’âme, sont à
la source des figures, qui, en retour, sont nécessaires à leur expression.
Lamy propose une analyse technique du développement de la parole
articulée, de l’apparition des types de mots. Il s’intéresse au signe, à sa
relation aux choses et à la pensée, mais il ne lie pas l’origine du langage aux
passions. C’est ce que fera Rousseau, lecteur de Lamy, dans son Essai sur
l’origine des langues, publié en 1781. Ce sont les passions qui poussent
l’homme à parler, sous forme de langage figuré. L’exemple que donne
Rousseau est celui du sauvage qui s’effraie à la vue d’autres sauvages. Sous
l’effet de la passion, il les perçoit comme des géants, les désigne tout
naturellement par le terme de géants et ne s’apercevra de son erreur que
plus tard.
Face à ce courant de pensée qui met l’accent sur le pathos, d’autres
auteurs privilégient le logos, en particulier Dumarsais dans son Traité des
Tropes ou des différents sens (1730). C’est que Dumarsais n’a pas
l’ambition d’écrire un traité de rhétorique, mais de s’interroger sur certains
mécanismes linguistiques des figures, qu’ils concernent la forme ou la
signification (les tropes). Non qu’il ignore que les figures rendent le
discours plus insinuant, plus agréable, plus vif, plus énergique, plus
pathétique. Il n’oublie donc pas leur lien au pathos, mais c’est
l’organisation du logos qui l’intéresse au premier chef. C’est un
grammairien, c’est-à-dire, comme il le dit lui-même à l’article qui porte ce
nom dans l’Encyclopédie, un homme de lettres, homme d’érudition, bon
critique, doté d’un discernement juste et d’un esprit philosophique, éclairé
par une saine logique et par une métaphysique solide.
Les traités de rhétorique au sens large sont toujours aussi nombreux au
XVIIIe siècle. Citons celui de Gibert, La Rhétorique ou les Règles de
l’Éloquence (1730), ou celui de Crevier, Rhétorique française (1756). On
constate qu’ils ne font pas apparaître de mouvement de restriction. La
tradition classique et néoclassique telle qu’on la voit représentée dans les
Éléments de littérature de Marmontel (1786) montre au contraire la
permanence de la tradition d’une rhétorique large conçue comme une
annexe du littéraire, selon l’expression de S. Branca-Rosoff (La Leçon de
lecture, Éditions des Cendres, 1990) dans sa présentation des extraits de
textes de l’abbé Batteux, auteur de Principes de la littérature (1764). Il faut
enfin mentionner les innombrables manuels scolaires. C’est donc dans un
climat rhétorique qu’ont été formés les orateurs révolutionnaires, que leur
méfiance des ornements n’a pas empêchés d’en faire une abondante
utilisation.
2.4. L’époque moderne
• Le XIXe siècle
Les travaux déjà cités de Françoise Douay-Soublin sur la rhétorique au
XIXe siècle montrent encore combien les traités qui l’envisagent dans toute
son ampleur sont nombreux. De fait, les témoignages de E. Quinet, né en
1803, dans Histoire de mes idées :
« Une seule chose s’était maintenue dans les collèges délabrés de
l’Empire : la Rhétorique. Elle avait survécu à tous les régimes, à tous les
changements d’opinion et de gouvernement… »
ou de E. Renan, né en 1823, dans Souvenirs d’enfance et de jeunesse :
« Les compositions de pure rhétorique m’inspiraient un profond ennui ;
je ne pus jamais faire un discours supportable. »
permettent de constater la permanence de l’enseignement de la
rhétorique. Les critiques romantiques, au nom de la sincérité, de
l’originalité, le génie étant dans le cœur et non dans l’utilisation de
techniques communes, ne suffirent pas à mettre à bas l’édifice. Songeons à
Hugo qui le critique si âprement dans Réponse à un acte d’accusation, mais
qui ne peut s’empêcher, comme Lamartine, de succomber aux tentations de
l’éloquence parlementaire et de la gloire de l’orateur.
Du XIXe siècle, le XXe siècle a essentiellement retenu l’ouvrage de Pierre
Fontanier, Les Figures du discours. Fontanier publie en 1818 un
Commentaire des Tropes de Dumarsais. Enrichi, le commentaire donne lieu
à un Manuel classique pour l’étude des Tropes ou Éléments de la science
des mots, en 1821, et à un Traité des Figures du discours autres que les
tropes de 1827. Les Figures du discours, publié en 1968 par Gérard
Genette, les regroupe. Il s’agit d’un traité portant sur l’élocution, dans une
perspective non plus grammaticale, mais stylistique, qui propose un
classement minutieux de toutes les figures, quand Dumarsais s’en tenait aux
tropes.
• Du XXe siècle à nos jours
C’est en s’appuyant sur Les Figures du discours que Gérard Genette
voulait voir dans les siècles passés un mouvement de réduction de la
rhétorique peu à peu circonscrite à l’élocution (« La rhétorique restreinte »,
Communications 16, Seuil, 1970). Cette réduction ne s’est opérée en fait
qu’au XXe siècle. Elle est la conséquence d’une part de la naissance d’une
histoire et d’une critique littéraires au XIXe siècle qui ont entraîné à la fin de
ce siècle de nouvelles méthodes d’analyse des textes, et d’autre part, de
l’apparition du structuralisme dans la deuxième moitié du XXe, excluant du
champ linguistique tout paramètre extérieur au langage lui-même. C’est
ainsi que la Rhétorique générale du Groupe µ, qui a eu et a encore une
grande influence, est en réalité une rhétorique réduite aux figures, même si
elle affiche l’ambition de faire la théorie d’un usage singulier du langage,
la littérature, et si une partie (très courte) s’attache plus précisément à
mettre en relation les figures avec les interlocuteurs et les textes. Dans
l’ensemble de l’ouvrage, ce sont des critères essentiellement linguistiques et
structuraux qui sont retenus pour définir et classer les figures, dans le cadre
d’une stylistique de l’écart, comme chez Fontanier.
Pourtant, depuis les années 1970, une rhétorique élargie a retrouvé vie
sous de multiples noms. Ce sont d’abord les travaux sur l’argumentation et
surtout les recherches initiées par le philosophe du droit C. Perelman et ses
successeurs (voir p. 14). C’est aussi le courant de la pragmatique. Les
travaux sur l’énonciation, sur l’interaction ont repris en compte les sujets
individuels et leurs échanges et renoué sous des formes modernes avec les
fondements de la rhétorique.
Plus récemment encore, le terme de rhétorique a refait surface, comme
dans les ouvrages de Michel Meyer, dont on a déjà présenté la définition de
la rhétorique (voir p. 15). Le logos n’est plus le seul centre d’intérêt et les
travaux sur le pathos et l’Éthos se sont multipliés (voir par exemple Èthos
et pathos. Le statut du sujet rhétorique. Actes du Colloque international de
Saint-Denis, 19-21 juin 1997. Réunis et présentés par François Cornilliat et
Richard Lockwood, Honoré Champion, 2000).
Ils montrent tous qu’un retour au passé n’est guère possible et que la
rhétorique doit tenir compte des changements, y compris de société. S’il est
vrai, comme le rappelle J. Starobinsky, que les lieux d’exercice traditionnels
de la parole ont pendant longtemps été « La chaire, la tribune, le barreau »
(Les Lieux de mémoire, op. cit.), ces lieux sont aujourd’hui éclatés et très
diversifiés : affiches, cortèges politiques et syndicaux, débats à la télévision,
si bien que la figure de l’orateur est devenue anachronique. Pourtant, la
propagande, ne serait-ce que sous la forme de la publicité, reste bien fondée
sur la persuasion. Pourtant, la moindre célébration publique donne lieu à
une prise de parole. Pourtant, les campagnes électorales sont chaque fois
l’occasion de discours qu’adressent les candidats ou leurs partisans à la
télévision. Comme le dit J. Starobinsky, dans « les pays d’ancienne culture
rhétorique, toute circonstance exceptionnelle suscite un réveil de la
rhétorique, ne fût-ce que parce qu’une circonstance ne prend sa dimension
exceptionnelle que si une parole la déclare telle. Je ne pense pas seulement
aux périodes de crise historique, où l’appel doit trouver les mots qui se
fassent entendre. Il va de soi, également, que la cérémonie ne se conçoit pas
en terre française, ou en des lieux illustres, sans que reparaisse, d’un fond
singulièrement préservé, le désir du haut langage, de la diction « sublime » :
discours sur l’Acropole, remerciements pour le Nobel, ou parfois, réception
à l’Académie » (p. 427-428). Parions donc que les jours de la rhétorique,
ainsi renouvelée, ne lui sont pas comptés.
Ce détour par l’histoire aura permis de se convaincre qu’il n’existe pas
une, mais des rhétoriques, ce qui est la preuve de la vitalité de la discipline.
Il aura aussi fait prendre conscience de son importance, tant elle est liée à la
vie même des sociétés. Comprendre son évolution, ce n’est donc pas
seulement s’interroger sur elle, mais envisager l’histoire des idées, et aussi
l’histoire des institutions. Mais c’est ce qui rend les phénomènes difficiles à
décrire, tant se sont produites de variations, d’ensemble ou de détail.
Restent pourtant quelques constantes qu’au prix de synthèses
simplificatrices on s’attachera à décrire dans les chapitres suivants.
Chapitre 2
Le corps
et le cœur
1. LA MÉMOIRE
2. L’ACTION
3. L’ETHOS ET LE PATHOS : LE CARACTÈRE ET LES
PASSIONS
Tout au long de son histoire, la rhétorique a été subdivisée en parties,
qui correspondent aux différentes activités que doit mettre en œuvre
l’orateur pour prononcer son discours. Généralement, bien qu’avec des
différences sur lesquelles on reviendra, ces parties sont au nombre de cinq.
Voici comment les présente la Rhétorique à Hérennius, qui en fait des
qualités et des tâches de l’orateur :
« L’orateur doit posséder les qualités d’invention, de disposition, de
style, de mémoire et d’action oratoire. L’invention consiste à trouver les
arguments vrais ou vraisemblables propres à rendre la cause convaincante.
La disposition ordonne et répartit les arguments : elle montre la place qui
doit être assignée à chacun d’eux. Le style adapte à ce que l’invention
fournit des mots et des phrases appropriés. La mémoire consiste à bien
retenir les idées, les mots et leur disposition. L’action oratoire consiste à
discipliner et à rendre agréables la voix, les jeux de physionomie et les
gestes » (I, 3).
Les trois premières parties, l’invention, la disposition et l’élocution, ont
pris de plus en plus d’importance au fur et à mesure que la littérature
devenait écrite. Les deux autres, la mémoire et l’action, ont peu à peu
disparu des traités, mais leur nécessité, elle, a subsisté car les occasions ne
manquent pas où il faut prononcer sans note un discours devant un public.
Surtout, elles ont partie liée avec la présence du corps et du cœur dans la
rhétorique, et c’est à ce titre qu’à la différence des traités actuels, on leur
consacrera un peu plus de quelques lignes. Une des lignes de force que ce
manuel tente de mettre en évidence est en effet que la rhétorique n’est pas
un ensemble de recettes étriquées, mais une discipline humaniste aux vues
amples qui intéresse l’ensemble de l’homme.
L’orateur, on l’a dit, doit persuader, ou tente de le faire. C. Perelman et
L. Olbrechts-Tyteca (1970, p. 7) ne se lassent pas d’insister sur le fait que
« c’est en fonction d’un auditoire que se développe toute argumentation ».
Persuader, c’est en effet faire admettre d’un public, individu ou groupe, une
proposition qui ne va pas de soi, dont l’évidence ne s’impose pas, bref, qui
peut être contestée parce qu’elle « échappe aux certitudes du calcul » (p. 1).
Ceci ne signifie pas que l’on puisse arriver sans méthode au résultat
cherché, en s’abandonnant au hasard des réactions affectives, mais qu’il
faut à la fois convaincre rationnellement, et entraîner l’adhésion d’autrui par
un surcroît d’efforts, par ce que Pascal appelle l’agrément. Il oppose en
effet l’entendement, à qui s’adressent les preuves, et la volonté, qui les
ignore :
« Personne n’ignore qu’il y a deux entrées par où les opinions sont
reçues dans l’âme […]. La plus naturelle est celle de l’entendement, car on
ne devrait jamais consentir qu’aux vérités démontrées ; mais la plus
ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté ; car tout ce
qu’il y a d’hommes sont presque toujours emportés à croire non pas par la
preuve, mais par l’agrément. »
De l’esprit géométrique et de l’art de persuader.
Persuader, c’est donc à la fois convaincre, par des moyens proches de la
logique, et plaire :
« De sorte que l’art de persuader consiste autant en celui d’agréer qu’en
celui de convaincre, tant les hommes se gouvernent plus par caprice que
par raison. »
Ibid.
Dans des termes un peu différents, C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca
opposent le fait de convaincre qui ne s’adresse qu’à l’intelligence, et la
persuasion, qui doit entraîner l’action, au moins sous la forme d’un
jugement ou d’une décision. Selon eux, on peut dire en d’autres termes que
la conviction s’adresse à un auditoire idéal et universel, parce que réduit à
sa partie intellectuelle, alors que la persuasion vise des auditeurs particuliers
caractérisés psychologiquement et engagés dans des pratiques sociales.
C’est dire que la rhétorique, à la différence de la science et de la
philosophie, cherche à atteindre l’homme dans son intégralité, soit, pour
reprendre la trilogie cicéronienne, à enseigner, docere, plaire, placere, et
émouvoir, movere :
« Ainsi les règles de l’art oratoire s’appuient sur ces trois ressorts de
persuasion : prouver la vérité de ce qu’on affirme, se concilier la
bienveillance des auditeurs, éveiller en eux toutes les émotions qui sont
utiles à la cause. »
De l’Orateur, II, XXVII, 115.
Ces trois objectifs sont évidemment constamment mêlés et, de fait, raison
et émotion sont liées chez l’homme, leur coexistence est même nécessaire.
C’est ce que montrent en particulier les travaux des neurosciences. Antonio
R. Damasio, dans L’Erreur de Descartes (2001), s’intéresse aux
mécanismes neuraux qui sous-tendent le raisonnement. Pour lui, si
Descartes a tort, c’est qu’il croit à la force de l’évidence, qui, même
lorsqu’elle est présente, ne suffit pas. L’observation de malades privés
d’émotions prouve en effet à A. Damasio que, pour raisonner, il ne suffit
pas d’avoir des facultés intellectuelles intactes : faute d’un engagement
personnel affectif, toute décision est impossible. C’est, là encore, une forme
de retour, revu à la lumière de théories nouvelles, à la Rhétorique d’Aristote
qui intégrait les passions, le pathos, dans l’étude des preuves internes au
discours. Les formes nouvelles que prend cette intégration de l’émotion
dans le discours se voient essentiellement dans le travail sur le sujet et la
subjectivité, et la question de l’ethos (voir p. 61). La rhétorique est ainsi à
juste titre fondée sur une rationalité émotionnelle, même s’il lui arrive
tantôt de s’adresser en priorité aux sentiments, c’est-à-dire au cœur et aux
sens, tantôt en priorité à l’intelligence. C’est cette distinction que ce manuel
adoptera : ce qui relève de la partie sensible de l’homme sera d’abord
envisagé par l’étude de la mémoire, de l’action, et des éléments de
l’invention qui relèvent de la psychologie de l’orateur et de son public. On
s’intéressera ensuite à la partie rationnelle, telle qu’elle se manifeste dans
l’argumentation, qui occupe l’essentiel de l’invention, et dans la disposition.
On terminera par l’élocution qui participe de l’intellect et du sensible et sert
de lien entre les autres parties.
Ce que Pascal appelait l’automate, c’est-à-dire le corps, l’imagination,
les passions, objet de ce chapitre, est donc pris en compte en plusieurs
points dans la rhétorique, d’abord dans la partie de la mémoire, la memoria,
qui fait la part belle au sens de la vue et à cette vue intérieure qu’est
l’imagination, puis dans l’action, l’actio ou pronuntiatio, qui considère que
c’est le corps tout entier de l’orateur qui doit s’engager pour mieux agir sur
le public, et enfin à travers l’analyse des dispositions des auditeurs, le
pathos, et de celles dans lesquelles l’orateur doit se mettre pour les toucher,
l’ethos.
1. La mémoire
La présentation qui va suivre doit presque tout au livre magistral de
Frances Yates, L’Art de la mémoire (1975). Dans l’Antiquité, retenir son
discours est d’autant plus nécessaire qu’on ne peut appuyer la
remémoration sur des notes écrites. La mémoire, comme le disent souvent
les orateurs anciens, est donc un « trésor qui rassemble toutes les idées
fournies par l’invention et qui conserve toutes les parties de la rhétorique »
(Rhétorique à Hérennius, III, 28).
1.1. Fonction de la mémoire
La mémoire se manifeste d’abord sans y être explicitement nommée dans
l’invention, ainsi à propos des lieux communs (voir p. 89) et des exemples.
L’orateur puise en effet pour construire son discours et agir sur son public
dans le fonds de ces lieux et exemples, mythologiques, historiques, Achille,
Ulysse, Alexandre… qui sont dépositaires de toute une culture. Ainsi,
défendant un poète, Archias, Cicéron ne peut pas ne pas montrer que de tout
temps, les poètes ont été utiles pour conserver la mémoire des hauts faits :
« Combien d’historiens de ses hauts faits le grand Alexandre n’eut-il
pas, dit-on, avec lui ! Et pourtant, alors qu’à Sigée il se tenait debout près
du tombeau d’Achille, heureux jeune homme, s’écria-t-il, d’avoir trouvé
Homère comme héraut de ta vaillance ! »
Pour le poète Archias, X, 24.
Passage intéressant où Cicéron rappelle Alexandre, qui lui-même
rappelle Achille.
Et bien des siècles plus tard, que fait Saint-Just, sinon lui aussi s’inscrire
dans une mémoire, comme le montrent ces quelques lignes en défense de
Robespierre, mais aussi de l’éloquence :
« Et quel droit exclusif avez-vous sur l’opinion, vous qui trouvez un
crime dans l’art de toucher les âmes ? Trouvez-vous mauvais que l’on soit
sensible ? Êtes-vous donc de la cour de Philippe*, vous qui faites la guerre
à l’éloquence ? Un tyran de l’opinion ? Qui vous empêche de disputer
l’estime de la patrie, vous qui trouvez mauvais qu’on la captive ? Il n’est
point de despote au monde, si ce n’est Richelieu, qui se soit offensé de la
célébrité d’un écrivain. Est-il triomphe plus désintéressé ? Caton aurait
chassé de Rome le mauvais citoyen qui eût appelé l’éloquence, dans la
tribune aux harangues, le tyran de l’opinion. Personne n’a le droit de
stipuler pour elle ; elle se donne à la raison, et son empire n’est pas le
pouvoir des gouvernements. »
* père d’Alexandre à qui s’opposa Démosthène dans ses Philippiques.
Discours pour la défense de Robespierre.
Il est piquant de constater que celui, qui, en d’autres occasions, prônait le
laconisme, justifie ici la nécessité de la rhétorique.
L’imitation des grands poètes et orateurs dont on a parlé à propos de
l’enseignement participe aussi de la mémoire. Et la mnémotechnique à
laquelle est consacré l’essentiel de la memoria, les procédés qui permettent
d’activer individuellement le souvenir doivent se comprendre en liaison
avec cette mémoire collective.
Découverte à la suite d’une intervention de dieux, la mémoire est
d’essence quasi divine. Selon le récit de Cicéron, elle aurait en effet été
inventée par le poète Simonide de Céos dans les circonstances suivantes :
« On raconte que, soupant un jour à Crannon, en Thessalie, chez
Scopas, homme riche et noble, Simonide chanta une ode en l’honneur de
son hôte, où, pour embellir sa matière à la façon des poètes, il s’était
beaucoup étendu sur Castor et Pollux. Scopas, poussé par une basse
avarice, dit à Simonide qu’il ne lui donnerait pour ses vers que la moitié
du prix convenu et que le reste, l’auteur pouvait aller le réclamer, si bon
lui semblait, à ses amis les Tyndarides qui avaient eu la moitié de l’éloge.
Quelques instants après, on vint prier Simonide de sortir : deux jeunes
gens se tenaient à la porte, qui demandaient avec instance à lui parler. Il se
leva, sortit et ne trouva personne. Mais dans le même moment, la salle où
Scopas était à table s’écroula, et cette ruine l’écrasa, lui et ses proches.
Comme les parents des victimes, qui désiraient ensevelir leurs morts, ne
pouvaient reconnaître les cadavres affreusement broyés, Simonide, en se
rappelant la place que les convives avaient tous occupée sur les lits, permit
aux familles de retrouver et d’inhumer les restes de chacun d’eux. Instruit
par cet événement, il s’aperçut que l’ordre est ce qui peut le mieux guider
et éclairer la mémoire. »
De l’Orateur, II, LXXXVII, 352-353.
Sans la méthode de la mémoire, tout s’abîmerait dans l’oubli. Son
importance est capitale.
1.2. Nature de la mémoire
Une bonne mémoire repose selon les Anciens sur une disposition
ordonnée d’images, celles des invités dans le cas de Simonide, dans des
emplacements visibles, les places au banquet. Simonide se souvient des
hôtes de Scopas parce qu’il associe leur image aux places qu’ils occupaient.
La mémoire n’a pourtant pas toujours constitué une partie de la
rhétorique. Elle ne figure pas dans le traité d’Aristote, qui en a traité
ailleurs, dans un appendice de son traité De l’Âme. Ce sont les textes
romains qui constituent la source de nos informations sur ce point. On peut
en prendre pour exemple la Rhétorique à Hérennius. Son auteur y distingue
deux types de mémoire : la mémoire naturelle, pur phénomène
psychologique, et la mémoire artificielle, « celle que renforcent une espèce
d’apprentissage et des règles méthodiques » (III, 28). Le terme d’artificiel,
comme toujours dans la rhétorique, n’a aucun caractère péjoratif, il renvoie
simplement à ce qui est lié à la technique, à l’art rhétorique. Ainsi, Aristote
distinguait déjà les preuves naturelles, par exemple des témoignages, et les
preuves techniques, liées à l’argumentation du discours. N’oublions pas en
effet que pour être un bon orateur, il faut des dons naturels, mais qu’ils
doivent être activés par une méthode et des exercices, c’est-à-dire par la
technique. La mémoire artificielle, elle aussi, prolonge la mémoire naturelle
par la méthode et s’entretient par des exercices. Dans ce cas particulier, la
méthode est liée à l’importance des sens. Comme le dit Cicéron :
« Simonide (ou l’inventeur, quel qu’il fût, de la mémoire artificielle) vit
fort bien que, de toutes nos impressions, celles qui se fixent le plus
profondément dans l’esprit sont celles qui nous ont été transmises et
communiquées par les sens ; or, de tous nos sens, le plus subtil est la vue.
Il en conclut que le souvenir de ce que perçoit l’oreille ou conçoit la
pensée se conserverait de la façon la plus sûre, si les yeux concouraient à
le transmettre au cerveau : qu’alors l’invisible, l’insaisissable, prenant une
forme, une apparence concrète, une figure, deviendrait perceptible, et que
ce qui échappe plus ou moins à la pensée tomberait sous la prise de la
vue. »
De l’Orateur, II, LXXXVII, 357.
Ce sens de la vue, dont parle Cicéron, est de fait un sens, sinon le sens
prépondérant dans notre civilisation. La saveur de la madeleine ou la
sensation de déséquilibre sur un pavé mal « équarri » font surgir chez
Proust les souvenirs, mais le plus souvent, c’est la vue que l’on évoque. On
s’en convaincra, par exemple, en parcourant les descriptions de romans, où
les sens sollicités sont rarement l’ouïe, et encore moins l’odorat. La
description des individus n’est-elle d’ailleurs pas désignée d’un terme
emprunté à la peinture, portrait (voir p. 203) ? Au plus profond de la
rhétorique, on trouve un désir de faire voir :
« Il est très avantageux d’ajouter à la vérité un tableau plausible des
faits, qui donne aux auditeurs l’impression qu’ils assistent, pour ainsi dire,
à la scène. »
Quintilien, Institution oratoire, IV, 2, 123.
Et c’est sur fond de cette nécessité que doit aussi s’interpréter une des
qualités du style, la clarté : « C’est une grande qualité que de présenter les
choses dont nous parlons avec une telle clarté qu’elles semblent être sous
nos yeux » (ibid., VIII, 3, 62).
La rhétorique jésuite dont il a été question au chapitre précédent est,
selon le mot de M. Fumaroli, une rhétorique des peintures, et l’on ne sera
pas étonné que la figure centrale en soit la description.
C’est aussi sur la vue que s’appuient les techniques de la mémoire dans
les traités de rhétorique. Elles reposent sur le passage du sensible, en
l’occurrence du visible, à l’intelligible. Le visible, ce sont des
emplacements (topoi, loci) familiers à l’orateur, soit parce que ce sont des
lieux réels qu’il connaît bien, soit parce que, inventés, ils sont si prégnants
qu’ils restent gravés dans son imagination. Dans ces lieux sont placées des
images frappantes des choses dont il faut se souvenir :
« La mémoire artificielle prend appui sur des emplacements et des
images. Nous appelons emplacements des réalisations de la nature ou de
l’homme, occupant un espace limité, faisant un tout, se distinguant des
autres, telles que la mémoire naturelle peut aisément les saisir et les
embrasser : par exemple une maison, un entrecolonnement, une pièce, une
voûte et d’autres choses semblables. Les images sont des formes, des
symboles, des représentations de ce que nous voulons retenir : par
exemple si nous voulons garder en mémoire un cheval, un lion, un aigle, il
faudra mettre leurs images dans des emplacements précis. »
Rhétorique à Hérennius, III, 29.
La mémoire artificielle suppose donc la mémoire naturelle, qui conserve
le souvenir des emplacements. Elle consiste dans l’association entre ces
emplacements et des images, forme sensible de ce dont nous voulons nous
souvenir, par exemple un vieillard pour l’idée de vieillesse, ou pour
reprendre un exemple déjà cité, une femme hideuse tenant une lime pour la
grammaire (voir p. 40). Selon F. Yates, la personnification de la grammaire
que l’on trouvait chez Capella est d’abord une image de mémoire. Ces
images, qui renvoient aux éléments à retenir, sont placées selon un ordre
donné, dans des parties de l’édifice choisi :
« Aussi, pour exercer cette faculté du cerveau, doit-on, selon les
conseils de Simonide, choisir en pensée des emplacements distincts, se
former les images des choses qu’on veut retenir, puis ranger ces images
dans les divers emplacements. Alors l’ordre des lieux conserve l’ordre des
choses ; les images rappellent les choses elles-mêmes. Les lieux sont les
tablettes de cire sur lesquelles on écrit ; les images sont les lettres qu’on y
trace. »
Cicéron, De l’Orateur, II, LXXXVIII, 354.
La mémoire est comme un texte écrit. C’est d’ailleurs à partir de
l’invention de l’imprimerie que la mémoire, extériorisée dans les livres,
cessera peu à peu d’être matière d’enseignement.
Aristote dans l’appendice du traité De l’Âme consacré à la mémoire, le
De Memoria et reminiscentia, insistait déjà sur l’importance d’un parcours
ordonné. On peut donc penser que l’ordre du discours, codifié dans la partie
de la disposition (voir chapitre 3), s’il correspond à une nécessité logique,
est aussi lié à une facilité de remémoration.
Ces associations entre un lieu et l’image d’une chose peuvent paraître
étranges et compliquées à des gens qui, comme la plupart d’entre nous, ont
perdu toute idée du système, mais en fait elles reposent sur une idée simple,
celle de la force de la vision. Il faut donc nécessairement que l’image soit
frappante, énergique, soit en action, comme le dit la Rhétorique à
Hérennius, III, 37 :
« Il nous faudra donc former des images du genre de celles qui peuvent
être conservées très longtemps en mémoire. Ce sera le cas si nous
établissons des similitudes aussi frappantes que possible ; si nous
employons des images qui ne soient ni muettes ni floues mais qui soient
en action ; si nous leur conférons une beauté exceptionnelle ou une laideur
singulière ; si nous en embellissons par exemple avec des couronnes ou
des habits de pourpre, pour que nous retenions mieux la ressemblance ; si
nous enlaidissons un objet que nous présenterons par exemple souillé de
sang ou de boue ou barbouillé de rouge pour que l’aspect soit plus
caractéristique ; ou si nous donnons à ces images quelques traits
amusants ; ce moyen aussi permettra de conserver plus facilement le
souvenir. »
Frances Yates montre comment cette recherche des images aboutit au
Moyen Âge à la création d’allégories dont la statuaire est l’expression
extériorisée et visible. Elle va jusqu’à poser cette question :
« Est-ce que la mémoire peut expliquer l’amour du Moyen Âge pour le
grotesque, le bizarre ? Peut-être les figures étranges que l’on voit sur les
pages des manuscrits et dans toutes les formes de l’art médiéval ne sont-
elles pas tant la révélation d’une psychologie torturée que la preuve du fait
que le Moyen Âge, quand il devait se souvenir, suivait les règles
classiques pour fabriquer des images faciles à se souvenir ? » (p. 118.)
Il est en tout cas intéressant de noter que les termes topoi et loci utilisés
pour les emplacements, les lieux de mémoire, sont ceux-là qui précisément
dans l’invention désignent les idées élémentaires, souvent saisies justement
à travers un vêtement sensible : l’idéal de l’union de la vigueur, de la force
et de la réflexion, de la gravité, fréquent de l’Antiquité aux siècles
classiques, se traduit par exemple par le topos de l’enfant-vieillard, puer
senilis, puer senex. Pourquoi l’exemple, et non d’autres arguments (voir
p. 107), sinon parce qu’il est plus propre à être retenu par l’orateur, et à
attirer l’attention de son public ? Mieux vaut faire allusion à Achille que de
parler de la gloire qu’il y a à mourir jeune et rempli de vaillance. Et, de
même, que sont les métaphores, sinon des figures frappantes, des images
capables de provoquer le même choc émotionnel que les images de
mémoire ? Au XIIIe siècle, dans son traité sur le bien, le dominicain Albert le
Grand défendant la mémoire comme une partie de l’une des vertus
cardinales, la prudence, aux côtés de la justice, de la force et de la
tempérance (vertus que Cicéron avait déjà analysées dans De l’Invention)
parle des propriétés des métaphores qui émeuvent l’âme davantage et aident
donc mieux la mémoire. Certes, lorsque à partir de la Renaissance et de
l’invention de l’imprimerie, la mémoire décline, ni la topique ni les images
littéraires ne lui sont encore directement reliées, mais elles portent la trace
de cette nécessité originelle de créer des formes remarquables, d’associer à
des choses souvent banales des caractères saisissants.
Car la mémoire, ce n’est pas seulement pour l’orateur la nécessité de se
remémorer les éléments, objets, êtres, actions dont il doit parler, et les mots
les plus adaptés pour en parler, c’est aussi la volonté de frapper
l’imagination pour graver le discours dans l’esprit des auditeurs. La
mémoire au sens restreint de partie de la rhétorique s’appuie donc sur la
mémoire entendue au sens large, le réservoir culturel commun à l’orateur et
à son auditoire, ce que M. Fumaroli (1990) appelle des universaux de
l’imaginaire. Et lorsque, à la Renaissance, l’évolution de la memoria
aboutit à la création de théâtres de la mémoire, sortes de maquettes remplies
d’images, comme celui de Giulio Camillo dont François Ier avait commandé
un exemplaire, il s’agissait ni plus ni moins que de mettre en scène
visuellement l’ensemble des connaissances de son temps, en s’appuyant sur
la mémoire :
« L’ouvrage est en bois, marqué de nombreuses images et plein de
petites boîtes ; il s’y trouve différents ordres et différentes rangées. Il
donne sa place à chaque figure, à chaque ornement […] Il donne beaucoup
de noms à son Théâtre […] Il prétend que tout ce que l’esprit humain peut
concevoir et que nous ne pouvons pas voir de nos yeux corporels, on peut,
après en avoir fait la synthèse au cours d’une méditation attentive,
l’exprimer par certains signes matériels de telle sorte que le spectateur
peut percevoir d’un seul coup d’œil tout ce qui, autrement, reste caché
dans les profondeurs de l’esprit humain. Et c’est à cause de cette vision
physique qu’il l’appelle un Théâtre. »
Lettre de Viglius à Érasme citée par Yates, op. cit., p. 145.
On n’est loin de la memoria qu’en apparence : la référence de G. Camillo
reste Cicéron, tant il est vrai que l’ambition profonde de la rhétorique a
toujours été d’être le réservoir des connaissances utiles à l’orateur, et que
rien en théorie ne limite l’étendue de ces connaissances, puisque la
discipline n’a pas de matière propre.
2. L’action
Si la mémoire dans la tradition rhétorique se relie à la vue, à l’image,
c’est évidemment dans la partie de l’action que se manifeste la présence du
corps dans son intégralité.
2.1. La voix et le geste
Dans l’Antiquité, Aristote évoque l’action au Livre III de la Rhétorique
dans le chapitre sur l’élocution, mais, dit-il, « sur cette matière, l’art n’est
pas encore constitué, parce que l’action n’est venue que tardivement
s’appliquer à l’élocution et que, à bien la considérer, elle paraît être futile »
(1403 b, p. 299). Ce sont surtout les traités latins qui ont insisté sur elle.
Cicéron la définit comme « l’élocution du corps, puisqu’elle consiste dans
la voix et le geste » (L’Orateur, XVII, 54). Quant à l’auteur de la
Rhétorique à Hérennius, il justifie le long développement qu’il lui consacre
par le fait que « personne n’a écrit avec soin sur ce sujet » (III, 19). Il y
distingue ce qui concerne la voix et ce qui concerne les gestes :
« L’action oratoire comprend les qualités de la voix et le mouvement du
corps. Les qualités de la voix ont un caractère propre, qui se forme par
l’art et le travail. Elles sont au nombre de trois : la puissance, la résistance
et la souplesse » (III, 19-20).
On retrouve ici le don naturel, la nécessité de la théorie, l’art, et celle de
l’exercice, c’est-à-dire la déclamation. L’exemple évidemment très souvent
cité est celui de Démosthène, dont la tradition dit qu’il était bègue et que sa
voix ne portait guère, mais qu’il réussit à vaincre ces deux handicaps par
l’exercice, comme déclamer devant la mer pour se faire entendre en dépit
du bruit des vagues. Quant aux mouvements du corps, ils comprennent le
geste et la physionomie, l’expression du visage. Sur ces deux points, la
Rhétorique à Hérennius donne des conseils minutieux, dont l’extrait suivant
peut donner idée :
« S’il y a discussion dans le mode soutenu, nous userons d’un vif
mouvement du bras, avec un visage mobile et un regard pénétrant. Si la
discussion est hachée, il faut lancer rapidement le bras en avant, se
déplacer, frapper de temps à autre le sol du pied droit, avoir le regard fixe
et pénétrant.
Si nous employons l’amplification pour exhorter, il faudra mettre dans
les gestes un peu plus de lenteur et de pondération, mais pour le reste faire
comme dans la discussion soutenue. Si nous employons l’amplification
dans le mode pathétique, nous devons nous donner des tapes sur la cuisse,
nous frapper la tête, avoir par instants des gestes calmes et réguliers,
exprimer sur notre visage la tristesse et le désarroi » (III, 27).
Au XVIIe siècle, le père jésuite Binet dans son Essai des merveilles (1621)
célébrait ainsi celles de la voix :
« Les larmes ont leur voix à part, toute faite à sanglots et d’un son
aigre-doux, qui fléchirait les pierres : s’il faut flatter, voici une voix du
tout mignarde et douillette, qui ne sent que musc et ambre gris, et se
coulant dans les cœurs les plus endurcis, fait fondre les glaçons qui ont
fait geler leurs âmes. Est-il temps de rire, oyez-vous pas les éclats d’une
voix forte et hardie qui sort à bouche ouverte ? »
Cité par M. Fumaroli, 1990, op. cit., p. 437.
Les mouvements des mains en particulier sont importants :
« Quant aux mains, sans lesquelles l’action serait mutilée et débile, on
aurait peine à dire combien de mouvements elles peuvent faire, puisqu’ils
égalent presque le nombre lui-même des mots. Les autres parties du corps
aident en effet celui qui parle ; mais les mains, j’ose presque dire qu’elles
parlent elles-mêmes. »
Quintilien, Institution oratoire, XI, 3, 85.
Ils sont codifiés et leur jeu, la χɛɩρoνoμία, chironomie, s’appuyait sur des
conventions aussi précises que dans la danse indienne :
« Un autre geste […] où l’on plie les trois derniers doigts est celui des
Grecs d’aujourd’hui qui utilisent beaucoup même les deux mains pour
arrondir ainsi leurs enthymèmes*, partie par partie en quelque sorte. Un
mouvement plus lent de la main exprime la promesse et l’assentiment,
plus vif l’exhortation, parfois la louange. Lorsque le ton est pressant, il y a
aussi un geste plutôt banal qu’artistique, qui consiste à ouvrir et à fermer
la main alternativement et rapidement. »
XI, 3, 102.
* syllogisme rhétorique, voir p. 103.
On est évidemment ici très proche de l’art du spectacle, et du théâtre.
2.2. Rhétorique et théâtre
En effet, les liens entre la rhétorique et le théâtre ne manquent pas, et ils
ont été entre autres clairement évoqués dans l’ouvrage de M. Fumaroli
Héros et Orateurs ; Rhétorique et dramaturgie cornéliennes (1990), ainsi
que dans celui de Peter France, Racine’s Rhetoric (1965). De fait, les
tragédies de Corneille comme celles de Racine sont bien souvent la mise en
scène de situations rhétoriques, et les paroles prononcées par les
personnages obéissent aux règles de composition du discours (voir p. 118).
Mais de son côté la rhétorique, selon le mot de M. Fumaroli, a pour vœu
profond de s’accomplir en dramaturgie, parce que, faute d’une expression
et d’un jeu convenables, le discours ne pourra pas toucher l’auditoire. Au
XVIe siècle, dans sa Rhétorique française, Fouquelin justifie l’importance de
l’action par le fait que les gestes sont universels et immédiatement
compréhensibles :
« […] car les mots grecs ne peuvent émouvoir qu’en grec […] mais
l’action et geste du corps, lequel donne quelque indice et signification du
mouvement de l’esprit, émeut un chacun, même les idiots et barbares, par
lesquels il aura été aperçu » (p. 443).
Et de citer à l’appui de son affirmation l’exemple de Julien l’Apostat, qui
n’aurait gardé d’un butin de guerre « qu’un petit enfant, muet, mais fort
gesticulaire, représentant tout ce qu’il voulait et pensait, par quelques signes
et mouvements de son corps » (ibid.). Étonnant paradoxe qui veut qu’alors
même qu’on traite de la parole, on donne le geste comme supérieur ! Et
c’est par analogie avec les gestes que, dans le livre IX de l’Institution
oratoire, Quintilien définissait les figures. Le geste est interprétable, et le
geste, comme la voix, émeut, ce qui permettra à la cause défendue d’être
gagnée plus facilement.
Au livre I de l’Institution oratoire, Quintilien rapproche l’action de la
musique sans laquelle l’orateur ne peut réussir. Il compare les inflexions
de la voix à la modulation de la musique, et les gestes à la danse,
l’euryhmie :
« En outre, l’orateur n’aura-t-il pas un soin particulier de sa voix ? Qu’y
a-t-il qui concerne plus proprement la musique ? […] Bornons-nous à un
seul exemple, celui de C. Gracchus, le premier orateur de son temps ;
toutes les fois qu’il parlait à l’assemblée du peuple, un musicien se tenait
derrière lui, et, avec un pipeau appelé tonarion, il lui donnait les tons sur
lesquels il devait poser sa voix : C. Gracchus prit toujours cette précaution
lors de ses interventions les plus agitées, qu’il fît trembler les
conservateurs, ou même qu’il tremblât devant eux » (I, 10, 27).
Quintilien recommandait également le travail à la palestre. L’orateur doit
donc être physiquement accompli, comme un homme de spectacle complet,
non pas un histrion, histrio, un saltimbanque, mais un acteur, actor, dont
l’art est épuré et maîtrisé. Comme l’acteur, l’orateur revêt des rôles, en
particulier dans le discours judiciaire, où il parle au nom et en place de son
client, mais aussi chaque fois que par la prosopopée, il cède la parole à de
grandes entités personnifiées, la liberté, les lois, ou fait revivre un imposant
ancêtre mort et joue de la voix et du geste pour mieux les incarner. On
raconte d’ailleurs que Cicéron suivait des cours auprès de Roscius, le plus
célèbre acteur de son temps, et on a déjà noté (voir p. 38) l’importance de la
pratique théâtrale dans l’enseignement des jésuites.
Codifiés, la voix et le geste le sont dans la déclamation théâtrale, comme
dans la déclamation rhétorique. Dans son Histoire du vers français, Georges
Lote, dans les chapitres consacrés à la déclamation (tome IV, 1988, Le XVIe et
le XVIIe siècle, I, Les Éléments constitutifs du vers : la déclamation, et
tome VIII, 1994, Le XVIIIe siècle, II, La Déclamation, Publications de
l’université de Provence), s’appuie d’ailleurs entre autres textes sur les
préceptes de Fouquelin pour la définir.
Il est clair que les attitudes et expressions employées par les acteurs
comme par les orateurs jusqu’au XVIIIe siècle et à la réforme de la
déclamation ne consistent pas dans l’imitation d’un naturel au demeurant
difficile à définir, mais passent par une représentation de l’homme et de ses
émotions, et relèvent donc de la théorie du caractère et des passions, en
somme de l’ethos et du pathos. La codification de ces émotions et passions
se relie avant tout aux expressions du visage, au jeu du regard si important :
« Quant au visage qui est après la voix ce qui a le plus de pouvoir,
combien il apporte soit de dignité, soit de grâce ! Quand on se sera gardé
d’y rien faire apparaître de déplacé ou d’affecté, ce sont les yeux dont il
est important de surveiller l’expression. Comme le visage est le miroir de
l’âme, les yeux en sont les interprètes ; ils seront rieurs et graves tour à
tour, à la mesure des choses mêmes dont on traitera. »
Cicéron, L’Orateur, XVIII, 60.
Génération après génération sont reproduites les observations de cette
discipline contemporaine de la rhétorique qu’est la physiognomonie, qui
associe le caractère de l’homme et son apparence physique (voir p. 207).
Au XVIIe siècle, les études du peintre Le Brun (1619-1690), par ailleurs
auteur d’écrits théoriques sur les passions, disent clairement cette relation :
« S’il est vrai qu’il y a une partie du corps où l’âme agit de manière
immédiate, et si cette partie est le cerveau, nous pouvons dire que le
visage est la partie du corps où elle montre le plus clairement ce qu’elle
ressent [et] les sourcils […] la partie du visage où l’on peut mieux lire les
passions. »
On peut penser que les expressions prises dans la déclamation n’étaient
pas loin de ses représentations iconographiques.
Avec l’action, nous sommes donc déjà entrés dans la prise en compte du
caractère et des émotions.
3. L’ethos et le pathos : le caractère et les passions
Pour que son discours ait quelque chance d’être efficace, deux
considérations doivent guider l’orateur : comment se comporter pour
influencer le plus favorablement son auditoire (nous sommes du côté de
l’ethos), et sur quels ressorts psychologiques de cet auditoire jouer (nous
sommes du côté du pathos) ? Aristote est très clair :
« […] comme la rhétorique a pour objet un jugement (et en effet on
prononce sur des délibérations, et toute affaire est un jugement), il est
nécessaire non seulement d’avoir égard au discours et de voir comment il
sera démonstratif et fera la conviction, mais encore de se montrer soi-
même sous un certain jour et de mettre le juge lui-même dans une certaine
disposition. »
II, I, 1377 b.
Tout se passe naturellement sur le plan des représentations, de l’orateur,
qui se forge une image du public, comme du public, qui, de son côté, se
forge une image de l’orateur.
Il ne s’agit pas là d’analyses psychologiques ou sociologiques
scientifiques, mais seulement d’une construction, évidemment fondée sur
l’expérience. Aussi bien dans la rhétorique ancienne que dans la rhétorique
de l’âge classique, on traite moins de psychologie (la notion est moderne)
que de morale. L’orateur doit agir sur la volonté du public et souvent la
redresser, ce pour quoi il n’est point besoin d’un savoir précis. Il suffit de
connaître les grands mécanismes du comportement de l’homme, dans ce
qu’il a de moins raisonnable. Les passions sont ce qui trouble l’homme, ce
qui empêche qu’il accède directement à la vérité. L’orateur s’en sert et agit
sur elles. Comme le dit A. Kibédi-Varga (1970) : « La rhétorique n’est pas
l’art d’exprimer mais l’art de diriger les passions » (p. 133).
Cette psychologie morale comprend deux parties, l’ethos, les mœurs,
dispositions de l’orateur, et le pathos, les passions, surtout celles de
l’auditoire. Bien sûr, le public aussi a des mœurs, et l’orateur, des passions,
mais le point de vue n’est pas le même. Comme l’écrit Michel Meyer dans
son introduction à la Rhétorique d’Aristote :
« L’ethos est ce qui donne […] crédibilité au discours et le pathos, ce
qui le fait accepter : les deux moments de la production et de la réception.
Est-ce à dire que l’orateur est sans passion et l’auditoire sans vertu ? Les
vertus de l’orateur ne sont pas les mêmes, car c’est lui qui agit par le
discours, tandis que ses passions doivent se régler sur celles de ceux à qui
il s’adresse s’il espère les convaincre » (p. 34).
En réalité, comme l’a souligné le philosophe dans un autre ouvrage
(2008), il faut dédoubler l’ethos comme le pathos, selon qu’ils sont effectifs
ou prospectifs : il existe un ethos projectif, celui que le public imagine et un
ethos effectif, celui que le locuteur cherche à mettre en œuvre dans son
discours, un pathos projectif, que le locuteur imagine, et un pathos effectif,
celui du public qui l’écoute. C’est ce qui explique les difficultés que les
individus ont à s’entendre, leurs dialogues de sourds, comme dit Marc
Angenot (2008), tant la distance entre projectif et effectif peut être grande.
3.1. L’ethos : mœurs et caractère
L’orateur doit avant tout inspirer confiance, quel que soit le type de
discours qu’il prononce. Il existe, dit Aristote, trois choses qui donnent de
la confiance dans l’orateur, elles ne lui sont pas propres et se rencontrent
dans d’autres situations de la vie. Ce sont le bon sens, la vertu et la
bienveillance (1378 b). L’orateur doit en effet paraître raisonnable, franc,
droit, et manifester de la sympathie pour le public. En somme, dit
R. Barthes, « pendant qu’il parle et déroule le protocole des preuves
logiques, l’orateur doit également dire sans cesse : suivez-moi (phronésis),
estimez-moi (arété) et aimez-moi (eunoia) » (1970, p. 212). Ces qualités de
l’orateur pourront rejaillir sur le public, comme la droiture. Au XVIIe siècle,
par exemple chez le père Nicolas Caussin, jésuite français auteur d’un
grand traité de rhétorique, Eloquentiae sacrae et humanae parallela (1619)
(comparaison de l’éloquence sacrée et humaine), on retrouve cette triple
nécessité sous la forme de ce qu’il appelle animorum sympatheia, de la
justice et de l’auctoritas, le prestige (voir M. Fumaroli, 1990, p. 319).
Mais, de surcroît, l’orateur doit se mettre dans des dispositions
particulières selon le public auquel il s’adresse. Il doit en connaître l’être
profond, indépendamment des passions, qui sont des émotions liées à des
situations. C’est donc dans la rhétorique qu’apparaît la notion de caractère
(voir p. 207), appelée au succès que l’on sait, par exemple au XVIIe siècle
chez La Bruyère. Les caractères concernent le public, mais aussi les
personnages éventuellement défendus ou attaqués par l’orateur, ou ceux que
l’on cite comme exemples. L’orateur, comme l’acteur, on l’a dit, doit bien
jouer son rôle. Il faut donc, dit Quintilien, présenter les caractères selon les
buts que l’on se propose :
« Ainsi, plaidant pour un débauché, il faut dire : « On lui a reproché une
vie un peu trop libre. » De même, on pourra présenter un homme avare
comme économe, un homme médisant comme un homme au franc-
parler. »
Institution oratoire, V, 13, 25.
On devine l’importance du style et des figures, de l’élocution, dans cette
présentation orientée. Si les parties de la rhétorique sont distinctes, elles
n’en sont pas pour autant coupées les unes des autres : elles sont fortement
interdépendantes.
Comment se présente la caractérologie dans la rhétorique ? Le caractère,
selon le Dictionnaire de l’Académie de 1694, est ce qui distingue une
personne des autres à l’égard des mœurs ou de l’esprit. Ces distinctions
sont comme une marque spécifique apposée sur chacun de nous. Caractère
au sens propre, selon le Dictionnaire de Furetière en 1690, désigne :
« Certaine figure qu’on trace sur le papier, sur l’airain, sur le marbre, ou
sur autres matières avec la plume, le burin, le ciseau, ou autres instruments
pour signifier ou marquer quelque chose. »
Au sens figuré, les caractères définissent des types (voir Van Delft,
1993). Aristote les évoque dans sa Rhétorique, et les développe dans
l’Éthique à Nicomaque, ce qui indique bien le lien de cette psychologie
avec la morale. Il passe ainsi en revue dans le livre II de la Rhétorique un
certain nombre de mœurs, celles de la jeunesse, celles de la vieillesse, celles
de l’homme fait, des nobles, des riches, des puissants et des heureux (le
bonheur nous rend plus orgueilleux et plus déraisonnables). Chacun de
nous est ainsi défini par ses dispositions vis-à-vis de la vertu ou du vice, par
ses passions, par son âge et son état de fortune. Mais c’est son continuateur,
Théophraste (372-287 av. J.-C.) qui, en 319 environ avant J.-C., propose un
recueil de trente caractères qui serviront de référence tout au long de
l’histoire de la discipline. C’est dans cette perspective que seront
ultérieurement fixés les caractères des nations, l’Espagnol, arrogant, le
Français, léger, l’Italien, faux, le Russe, méchant, et des êtres, tels que les
offrent les comédies de Molière : l’avare, le tartufe, le misanthrope, etc.
L’intérêt de la connaissance des caractères est au moins double :
connaître le public, connaître les personnages du discours, mais aussi
disposer de schèmes moraux, dit M. Fumaroli (1990, p. 327), tout prêts,
disposer de topoi pour bâtir le discours, en particulier l’éloge. Il montre
ainsi combien le caractère du Magnanime défini dans l’Éthique à
Nicomaque se retrouve dans le héros cornélien, bien que s’infiltrent derrière
lui des valeurs chrétiennes. C’est probablement également ce caractère du
magnanime qui se devine dans la dernière tirade de Bérénice de Racine, qui
constitue d’ailleurs un parfait discours rhétorique (voir p. 136). Pour
empêcher Titus et Antiochus de se tuer, Bérénice n’a qu’un argument, c’est
d’en appeler à leur magnanimité, c’est-à-dire à leur générosité :
« Arrêtez, arrêtez. Princes trop généreux,
En quelle extrémité me jetez-vous tous deux ! »
et plus loin :
« Vivez et faites-vous un effort généreux. »
Ce n’est qu’au prix de leurs renoncements, fondés sur la grandeur d’âme,
qu’ils pourront tous les trois servir d’exemple à l’univers.
Enfin, la présentation de ces traits de caractère devra être modulée en
fonction de la cause à traiter :
« Il faut toujours prendre, dans chaque caractère, le trait qui
l’accompagne, interprété dans le sens le plus favorable ; par exemple,
l’homme colère et porté à la fureur deviendra un homme tout d’une pièce ;
l’homme hautain, un personnage de grand air et imposant. Ceux qui
portent tout à l’extrême passeront pour se tenir dans les limites de la vertu.
Ainsi le téméraire sera un brave ; le prodigue, un homme généreux ; et, en
effet, le grand nombre le prendra pour tel. »
Aristote, Rhétorique, I, IX, 1367 b.
On voit bien dans ce texte pourquoi l’étude du caractère fait partie de
l’invention : c’est qu’elle sert de base à l’argumentation, au même titre que
les autres preuves (voir chapitre 3).
N’y a-t-il pas de nos jours encore une série de caractères qu’exhibent les
hommes politiques, et qui sont autant de représentations d’eux-mêmes
qu’ils proposent au public, en fonction de ce qu’ils pensent être ses
attentes ? L’homme près du peuple, ou sorti du peuple (voir application
n° 3), l’homme sérieux, le technicien qui n’a confiance que dans les
chiffres, ou au contraire l’humaniste qui croit à des valeurs profondes…
Quelques conceptions de la passion
La passion comme lien social.
Pour Aristote, la passion, inévitable, marque les relations entre les hommes et elle n’est
pas en soi condamnable. C’est l’excès qui l’est mais la prise en considération de la vertu
permet de l’éviter. La passion selon Aristote, dit Michel Meyer dans Le Philosophe et les
passions (Esquisse d’une histoire de la nature humaine, Le Livre de poche, 1991), est « la
forme aux multiples visages de notre imbrication dans le monde » (p. 83). Elle indique à
l’interlocuteur comment le locuteur le considère et quel effet il a sur lui : elle naît des
rapports interhumains et elle en est le signe.
La passion comme mal.
Dans la conception stoïcienne, qui inspire certains passages de Cicéron, les passions se
relient à la partie irraisonnée de la conscience. Ce sont des troubles :
« Quant aux troubles de l’âme, qui rendent misérable et
amère l’existence des insensés (ces troubles, que les Grecs
appellent πάάθ, je pourrais, moi, en traduisant exactement le
mot grec, les appeler maladies ; mais le terme ne conviendrait
pas toujours : qui voit-on en effet appeler maladie : la
compassion ou même la colère, auxquelles pourtant les
Stoïciens appliquent le nom de πάάoς ? Disons donc trouble,
terme qui suffit à indiquer, ce semble, que la chose est
vicieuse) […] »
Des termes extrêmes des biens et des maux, III, 11, 35.
Le sage doit s’efforcer de s’en guérir et peut y parvenir grâce à la philosophie, cette
médecine de l’âme.
Dans la doctrine chrétienne, la passion, qui trouble le repos de l’âme, est liée au péché
originel et constitue un mal irréductible en l’absence de la foi et de la grâce.
La passion comme contraire à la raison.
Pour Descartes, il existe une certitude de la raison qui nous fait apercevoir la vérité
avec la force de l’évidence. Les passions nous donnent l’illusion de la vérité. Elles sont
donc maîtresses d’erreur tant dans le domaine moral, en nous entraînant souvent vers la
recherche de buts qui ne dépendent pas de nous, que dans le domaine du jugement. Les
passions sont de l’ordre du corps, et non de l’intellect. Descartes le dit clairement :
« […] elles sont presque toutes accompagnées de quelque
émotion qui se fait dans le cœur, et par conséquent aussi en
tout le sang et les esprits ; en sorte que, jusqu’à ce que cette
émotion ait cessé, elles demeurent présentes à notre pensée en
même façon que les objets sensibles y sont présents pendant
qu’ils agissent contre les organes de nos sens. »
Traité des passions.
La passion dans cette perspective est donc ce qui trouble la raison et ce dont il faut se
débarrasser pour arriver à la vérité.
Conclusion
La diversité des conceptions de la passion explique les différentes condamnations
qu’on a pu faire peser sur elles : elles sont immorales, et renvoient au mal, elles sont
illogiques et s’opposent à la raison, mais aussi paradoxalement, comme chez les
romantiques, les passions définies dans le cadre de la rhétorique sont critiquées parce
qu’elles représentent une tentative pour dresser une sorte de science des émotions
humaines, une cartographie générale qui s’oppose à ce que la passion a d’irréductible
chez l’individu. Hugo récuse donc le pathos et l’ithos [sic] au nom du génie individuel.
3.2. Le pathos : émotions et passions
À côté du caractère, des mœurs, la rhétorique fait une part très importante
aux passions, qui concernent d’abord le public, même si l’orateur feint d’en
éprouver certaines pour les lui communiquer. Sur ce point encore, l’orateur
est proche du comédien puisque l’un et l’autre doivent paraître émus sans
perdre le contrôle de leur discours. C’est le paradoxe du comédien de
Diderot :
« Qu’est-ce donc que le vrai ? C’est la conformité des signes extérieurs,
de la voix, de la figure, du mouvement, de l’action, du discours, en un mot
de toutes les parties du jeu, avec un modèle idéal […] »
Les passions regroupent évidemment les sentiments, et les émotions, bref
la vie affective opposée à la vie intellectuelle, mais aussi la vie sociale, car
elles sont inspirées à l’homme par les objets du monde et par autrui. Et en
cela, la rhétorique, autant que psychologie, est sociologie. Comme l’écrit
M. Meyer dans Le Philosophe et les passions (p. 14), « la passion est ce que
l’on appellera, quelques siècles après, la conscience (de soi), puisqu’elle
exprime une réaction à autrui, une image de soi comme étant vue par
l’autre, une réflexivité, un spectacle, une conscience observante ». Les
passions marquent ce qui nous unit et nous sépare des autres, et si la
rhétorique consiste à réduire la distance entre l’orateur et son auditoire, on
comprend pourquoi leur connaissance est si importante. On pourrait dire
que, fondées sur des liens sociaux, elles sont la trace corporelle de ces liens.
Les passions se manifestent en effet par des modifications physiologiques,
qui se lisent sur notre visage et dans nos attitudes corporelles. Si par la
suite, dans la pensée chrétienne, les passions font l’objet d’une
condamnation morale, ce n’est pas sous cet aspect qu’elles sont envisagées
dans la rhétorique, même si, on l’a déjà dit, les préoccupations morales y
sont fondamentales, l’orateur devant être un homme de bien, et devant
chercher à rendre meilleur son auditoire. Elles sont d’abord envisagées en
tant qu’instruments de la persuasion. Liées à des types d’auditoires, elles
orientent le choix des arguments. On ne s’adresse pas de la même façon à
un homme en colère, ou à un homme apaisé :
« Pour celui qui aime, la personne à juger semble n’avoir pas commis
une injustice, ou n’en avoir commis qu’une légère. Pour celui qui hait,
c’est le contraire. Pour celui qui conçoit un désir ou une espérance, si la
chose à venir doit être agréable, elle lui paraît devoir s’accomplir, et dans
de bonnes conditions. Pour celui qui n’a pas de passion et dont l’esprit est
chagrin, c’est le contraire. »
Aristote, Rhétorique, II, I, 1378 a.
Aristote consacre les dix premiers chapitres du livre II de sa Rhétorique
aux passions qu’il définit de la façon suivante :
« La passion, c’est ce qui, en nous modifiant, produit des différences
dans nos jugements et qui est suivi de peine et de plaisir » (ibid.).
Elles doivent être abordées d’un triple point de vue : l’état d’esprit
qu’elles supposent, les personnes contre lesquelles elles s’exercent, et les
motifs qui les excitent. Aristote en définit quatorze : colère et calme, amour
et haine, crainte et assurance, honte et impudence, bienveillance, pitié,
indignation, envie, émulation, mépris. La connaissance de leurs
mécanismes est indispensable pour adapter les arguments à ceux qui les
éprouvent, mais aussi pour les faire éprouver. Ainsi, susciter la colère sera
utile à qui veut obtenir la condamnation d’un coupable. En somme, il
faudra, au sens propre, passionner l’auditoire, en excitant ses passions. Le
détail de leur fonctionnement relève chez Aristote de toute une série de
distinctions logiques qui nous semblent bien loin de la violence irrationnelle
qui les caractérise pour nous.
Par la suite, la passion sortira de ces cadres, mais, tout au long de la
tradition rhétorique, elle restera un ressort important de l’argumentation.
Dans tous les cas, l’orateur doit contenir ses mouvements dans de justes
mesures : il ne doit jamais hurler et sortir de son caractère de sage. Il s’en
tiendra à un pathétisme modéré qui, selon le Traité des passions (1619) du
père Caussin, rhéteur jésuite du XVIIe siècle, fonde deux ressorts importants
de la persuasion, l’admiration et le plaisir :
« En somme, le sage devra prendre ses mesures pour sécher ses larmes
dès leur apparition, éteindre l’ardeur de ses humeurs ; et moins insister sur
les excitations physiologiques que s’occuper à fortifier son esprit et sa
raison par de solides protections, à l’intérieur desquelles il puisse nourrir
et entretenir les flammes des passions. »
Cité par M. Fumaroli, 1990, p. 321.
Le traité Du sublime, attribué à tort à Longin, vraisemblablement
composé au Ier siècle et redécouvert aux XVIe et XVIIe siècles (Boileau en
publia une traduction en 1674), qui exerça une influence décisive sur les
siècles classiques tout comme sur le romantisme, donne ses lettres de
noblesse à une passion qui n’est plus simple ressort de la persuasion mais
marque de génie. Car le sublime, qui est l’écho de la grandeur d’âme,
entraîne une véritable extase :
« […] le sublime, quand il se produit au moment opportun, comme la
foudre il disperse tout et sur-le-champ manifeste, concentrée, la force de
l’orateur. »
Du sublime, Traduction, présentation et notes de Jackie Pigeaud,
Rivages poche, 1993, I, 4.
Le sublime, c’est la grandeur, l’élévation, la majesté. Or, s’il est
incompatible avec les passions mesquines et basses, il a besoin de
l’enthousiasme de la passion généreuse :
« Car j’affirmerais sans crainte que rien n’est aussi magnifique que la
passion généreuse, placée là où il faut, comme si, sous l’effet d’un accès
de folie ou du pneuma [souffle], elle soufflait dans le délire de
l’enthousiasme, et donnait aux discours une allure apollinienne » (ibid.,
VIII, 4).
La passion intervient cette fois directement pour insuffler sa force au
logos, indépendamment même des arguments qu’elle peut susciter. Elle est
inspiration, elle est génie.
Le sublime pose une question récurrente dans l’histoire de la rhétorique,
celle du lien de l’art à la nature. Il part en effet de la nature, dont les orages,
les tempêtes lui offrent le modèle de la grandeur. « La nature donc ! » dit
Victor Hugo dans la Préface de Cromwell, « La nature et la vérité ! ». Mais
le sublime la transcende, la magnifie et l’art encadre la violence qu’elle
comporte.
On a ainsi un nouvel exemple de ce que l’on constatera dans les autres
parties de la rhétorique : aux mains de rhéteurs de seconde zone, elles
deviennent liste de recettes aux noms rébarbatifs. Dans celles d’orateurs ou
de rhéteurs à la vue ample, elles constituent toute une réflexion sur la
culture, sur l’homme, envisagé dans sa totalité. Et c’est bien l’image que ce
manuel voudrait donner de la rhétorique.
Applications
1. Racine, Bérénice, acte IV, scène 5
But de l’application : donner un exemple du rôle des passions dans la
tragédie classique à partir d’un extrait d’une scène entre Titus, empereur de
Rome, qui ne peut pour cela épouser celle qu’il aime, Bérénice, reine de
Judée.
« Bérénice
Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez !
Titus
Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire,
Je frémis. Mais enfin, quand j’acceptai l’empire,
Rome me fit jurer de maintenir ses droits :
Il les faut maintenir. Déjà plus d’une fois
Rome a de mes pareils exercé la constance.
Ah ! si vous remontiez jusques à sa naissance,
Vous les verriez toujours à ses ordres soumis.
L’un, jaloux de sa foi, va chez les ennemis
Chercher avec la mort la peine toute prête ;
D’un fils victorieux l’autre proscrit la tête ;
L’autre, avec des yeux secs et presque indifférents,
Voit mourir ses deux fils, par son ordre expirants.
Malheureux ! Mais toujours la patrie et la gloire
Ont parmi les Romains remporté la victoire.
Je sais qu’en vous quittant le malheureux Titus
Passe l’austérité de toutes leurs vertus ;
Qu’elle n’approche point de cet effort insigne ;
Mais, Madame, après tout, me croyez-vous indigne
De laisser un exemple à la postérité
Qui sans de grands efforts ne puisse être imité ?
Bérénice
Non, je crois tout facile à votre barbarie.
Je vous crois digne, ingrat, de m’arracher la vie.
De tous vos sentiments mon cœur est éclairci.
Qui ? moi ? j’aurais voulu, honteuse et méprisée,
D’un peuple qui me hait soutenir la risée ?
J’ai voulu vous pousser jusques à ce refus.
C’en est fait, et bientôt vous ne me craindrez plus.
N’attendez pas ici que j’éclate en injures,
Que j’atteste le ciel, ennemi des parjures.
Non, si le ciel encore est touché de mes pleurs,
Je le prie en mourant d’oublier mes douleurs.
Si je forme des vœux contre votre injustice,
Si devant que mourir la triste Bérénice
Vous veut de son trépas laisser quelque vengeur,
Je ne le cherche, ingrat, qu’au fond de votre cœur.
Je sais que tant d’amour n’en peut être effacée ;
Que ma douleur présente et ma bonté passée,
Mon sang, qu’en ce palais je veux même verser,
Sont autant d’ennemis que je vais vous laisser :
Et, sans me repentir de ma persévérance,
Je me remets sur eux de toute ma vengeance.
Adieu. »
A. Kibédi-Varga (1970) et M. Fumaroli (1990) ont montré combien la
tragédie classique devait à la rhétorique. Un grand nombre de ses situations
sont en fait rhétoriques, elles constituent par exemple des situations de
procès, selon l’expression du premier. Les monologues où un personnage
hésite entre plusieurs partis s’inscrivent, eux, dans le genre délibératif.
Quant au dialogue, il est souvent l’occasion d’une confrontation entre les
personnages qui repose sur un affrontement de passions. C’est précisément
ce que l’on voit dans ce passage de Bérénice. Dans cette pièce, selon
A. Kibédi-Varga, le choix que Titus a été contraint de faire entre Rome et
Bérénice le place dans une situation de procès, car il est arbitre dans la
cause qui oppose l’Empire à celle qu’il aime. Mais le verdict qu’il doit
prendre ne saurait être appuyé sur des évidences rationnelles. Il n’a pour le
guider que la force de passions contradictoires. Ce sont ces passions qu’il
exprime dans cet extrait et ce sont justement celles que rappelle Bérénice
dans le premier vers du passage où elle souligne le paradoxe et presque le
scandale qu’il y a à pleurer, ce qui suppose faiblesse et peine, quand on est
empereur, dans une position de force où tout devrait concourir au bonheur.
Quant à elle, déjà condamnée, elle ne peut que rappeler l’intensité de son
amour – mais c’est précisément cela que Titus rejette – et surtout manifester
d’autres passions pour éviter d’ajouter l’humiliation à la douleur d’être
abandonnée.
Dans la tirade de Titus, le ressort principal qui se manifeste, si l’on se
réfère à la liste des passions établie par Aristote, est l’émulation, qu’il
définit comme « la peine que nous fait éprouver l’existence constatée de
biens honorables dont l’acquisition pour nous est admissible, et obtenus par
des gens dont la condition naturelle est semblable à la nôtre, peine causée
non pas parce qu’un autre les obtient, mais parce que nous ne les obtenons
pas nous-mêmes » (Rhétorique, II, XI, 1388 b). L’émulation de Titus
s’établit par rapport à la longue lignée de ses pareils et la peine qu’il
éprouve (n’oublions pas que les passions procurent peine ou plaisir) se
marque par la brève exclamation : Malheureux ! qui contraste avec le
nombre de vers consacrés aux mérites des grands ancêtres. Cependant, les
vers suivants, indirectement, évoquent l’autre passion, l’amour, et c’est en
relation avec ce sentiment que la seconde occurrence de malheureux est à
interpréter. Ainsi s’opposent les peines d’ambition et les peines de cœur.
Aristote indique « que ceux qui éprouvent un sentiment d’émulation […]
sont portés à mépriser les personnes et les choses dans lesquelles on trouve
les inconvénients contraires aux avantages qui font naître l’émulation »
(Rhétorique, II, II, 1378 a). Bérénice est un de ces inconvénients, et elle ne
s’y trompe pas : l’indignation qui la soulève aux paroles de Titus repose
précisément sur le refus de ce mépris facteur de honte. Et tout comme Titus
repoussait l’amour au nom de l’émulation, elle cherche à tourner l’amour en
haine, mais ne peut ressentir que colère (la colère, dit Aristote, sera un désir,
accompagné de peine, de se venger ostensiblement d’une marque de mépris
manifesté à notre égard). Il est donc tout à fait clair que la fameuse
psychologie racinienne doit beaucoup à Aristote et à sa définition des
passions, constitutives des êtres, et moteurs de l’action.
2. Bossuet, Oraison funèbre de Yolande de Monterby
But de l’application : donner un exemple du rôle des passions dans la
rhétorique chrétienne, pour laquelle les bonnes passions permettent de
combattre les mauvaises.
« Quand l’Église ouvre la bouche des prédicateurs dans les funézrailles
de ses enfants, ce n’est pas pour accroître la pompe du deuil par des
plaintes étudiées, ni pour satisfaire l’ambition des vivants par de vains
éloges des morts. La première de ces deux choses est trop indigne de sa
fermeté ; et l’autre, trop contraire à sa modestie. Elle se propose un objet
plus noble dans la solennité des discours funèbres ; elle ordonne que ses
ministres, dans les derniers devoirs que l’on rend aux morts, fassent
contempler à leurs auditeurs la commune condition de tous les mortels,
afin que la pensée de la mort leur donne un saint dégoût de la vie présente,
et que la vanité humaine rougisse en regardant le terme fatal que la
Providence divine a donné à ses espérances trompeuses. Ainsi n’attendez
pas, Chrétiens, que je vous représente aujourd’hui, ni la perte de cette
maison, ni la juste affliction de toutes ces dames, à qui la mort ravit une
mère qui les a si bien élevées. Ce n’est pas aussi mon dessein de
rechercher bien loin dans l’Antiquité les marques d’une très illustre
noblesse, qu’il me serait aisé de vous faire voir dans la race de Monterby,
dont l’éclat est assez connu par son nom et ses alliances. Je laisse tous ces
entretiens superflus, pour m’attacher à une matière et plus sainte et plus
fructueuse. Je vous demande seulement que vous appreniez de l’abbesse
pour laquelle nous offrons à Dieu le saint sacrifice de l’Eucharistie à vous
servir si heureusement de la mort qu’elle vous obtienne l’immortalité.
C’est par là que vous rendrez inutiles tous les efforts de cette cruelle
ennemie et que, l’ayant enfin désarmée de tout ce qu’elle semble avoir de
terrible, vous lui pourrez dire avec l’Apôtre : « Ô mort, où est ta
victoire ? » Ubi est, mors, Victoria tua ? C’est ce que je tâcherai de vous
faire entendre dans cette courte exhortation, où j’espère que le Saint-Esprit
me fera la grâce de ramasser en peu de paroles des vérités très
considérables que je puiserai dans les Écritures. »
Le genre de l’oraison funèbre appartient au genre de l’éloge, du discours
d’apparat. Dans l’Antiquité, l’oraison funèbre était très répandue en Grèce
pour célébrer les soldats morts dans les batailles. Cette forme d’hommage
collectif fut remplacée à Rome par des hommages personnels adressés aux
grands, qu’ils se soient ou non distingués. Le christianisme transforma
l’oraison funèbre en faisant de l’évocation des morts une source
d’enseignement pour les fidèles. Ainsi l’oraison funèbre se lie-t-elle à
l’histoire de la prédication, à côté du sermon, qui développe un thème
emprunté à un texte saint choisi pour être commenté. C’est surtout à partir
du XVIe siècle que l’usage de l’oraison se généralise. Elles fleurirent par
exemple à la mort de Henri IV ou de Louis XIII.
Bossuet a prononcé en tout onze oraisons funèbres. Même s’il y a
excellé, c’est un genre qu’il n’aimait guère :
« Mais la licence et l’ambition, compagnes presque inséparables des
grandes fortunes, mais l’intérêt et l’injustice, toujours mêlés trop avant
dans les grandes affaires du monde, font qu’on marche parmi les écueils ;
et il arrive ordinairement que Dieu a si peu de part dans de telles vies,
qu’on a peine à y trouver quelques actions qui méritent d’être louées par
ses ministres. »
Oraison funèbre du père Bourgoing.
Cette critique apparaît également dans l’extrait de la première oraison
qu’il a prononcée, celle de madame Yolande de Monterby, supérieure de
l’abbaye des Bernardines de Sainte-Marie, en décembre 1656.
Le passage choisi constitue le début de l’oraison, l’exorde. Or, de même
qu’il existe des places métriques dans les poèmes, où les éléments prennent
plus de relief ou d’importance (voir J. Gardes Tamine, 2010, p. 34), il existe
des places rhétoriques, soit dans l’ensemble du discours, soit à l’intérieur de
la phrase. Parmi ces places, le début et la fin des unités sont à soigner
particulièrement, le premier parce qu’il doit attirer l’attention, la seconde,
parce qu’elle doit entraîner l’adhésion de l’auditoire (voir la disposition,
chapitre 3).
La stratégie qui est mise en œuvre dans ce début de discours est
paradoxalement de dire ce que le discours ne veut pas faire. On note le
nombre de constructions ou de termes négatifs :
ce n’est pas pour accroître la pompe du deuil
n’attendez pas, Chrétiens,
Je laisse tous ces entretiens superflus
auxquels s’oppose en antithèse l’objectif du discours :
elle se propose un objet plus noble
je vous demande seulement que vous appreniez de l’abbesse
Or, ce qui est repoussé, ce sont les passions superflues, pour reprendre un
terme du texte, au profit d’une matière plus sainte et plus fructueuse. Ces
passions condamnables, ce sont l’ambition, la douleur, le goût de la
gloire…, bref ce sont les obstacles à la contemplation des vérités divines.
Comme le dit l’Oraison funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre :
« […] si nous savons nous connaître, nous confesserons, Chrétiens, que
les vérités de l’éternité sont assez bien établies ; nous n’avons rien que de
faible à leur opposer ; c’est par passion, et non par raison, que nous osons
les combattre. Si quelque chose les empêche de régner sur nous, ces
saintes et salutaires vérités, c’est que le monde nous occupe ; c’est que les
sens nous enchantent ; c’est que le présent nous entraîne. »
On note le couple antithétique passion/raison qui fait se rejoindre dans ce
contexte religieux les deux erreurs, morale, et intellectuelle, que
représentent les passions.
Cependant, Bossuet, bel exemple de la contradiction entre prédication et
rhétorique, qui oblige à jouer de la rhétorique pour arriver à la vérité, à
laquelle elle s’oppose, a recours aux passions pour toucher son auditoire : la
honte qu’il y aurait à être indigne de l’Église, le mépris pour les vanités
humaines, et il oppose à l’émulation pour les grandeurs de l’abbesse et à la
crainte de la mort terrible une seule ambition, qui est celle d’une mort
chrétienne et heureuse.
En un mot, Bossuet, animé d’une sainte indignation, cherche à susciter la
même passion dans le cœur de ses auditeurs. Alors, la passion n’est plus un
obstacle, mais un soutien dans la recherche de la vérité.
3. Michelet, Le Peuple
But de l’application : donner un exemple de la construction d’un ethos
destiné à renforcer la crédibilité de l’écrivain, au tout début de son discours.
À M. Edgar Quinet
Ce livre est plus qu’un livre ; c’est moi-même. Voilà pourquoi il vous
appartient.
C’est moi et c’est vous, mon ami, j’ose le dire. Vous l’avez remarqué
avec raison, nos pensées, communiquées ou non, concordent toujours.
Nous vivons du même cœur… Belle harmonie qui peut surprendre ; mais
n’est-elle pas naturelle ? Toute la variété de nos travaux a germé d’une
même racine vivante : Le sentiment de la France et l’idée de la Patrie.
Recevez-le donc, ce livre du Peuple, parce qu’il est vous, parce qu’il est
moi. Par vos origines militaires, par la mienne, industrielle, nous
représentons nous-mêmes, autant que d’autres peut-être, les deux faces
modernes du Peuple, et son récent avènement.
Ce livre, je l’ai fait de moi-même, de ma vie, et de mon cœur. Il est sorti
de mon expérience, bien plus que de mon étude. Je l’ai tiré de mon
observation, de mes rapports d’amitié, de voisinage ; je l’ai ramassé sur
les routes ; le hasard aime à servir celui qui suit toujours une même
pensée. Enfin, je l’ai trouvé surtout dans les souvenirs de ma jeunesse.
Pour connaître la vie du peuple, ses travaux, ses souffrances, il me
suffisait d’interroger mes souvenirs.
Car, moi aussi, mon ami, j’ai travaillé de mes mains. Le vrai nom de
l’homme moderne, celui de travailleur, je le mérite en plus d’un sens.
Avant de faire des livres, j’en ai composé matériellement ; j’ai assemblé
des lettres avant d’assembler des idées, je n’ignore pas les mélancolies de
l’atelier, l’ennui des longues heures…
Triste époque ! c’étaient les dernières années de l’Empire ; tout semblait
périr à la fois pour moi, la famille, la fortune et la patrie.
Ce que j’ai de meilleur, sans nul doute, je le dois à ces épreuves ; le peu
que vaut l’homme et l’historien, il faut le leur rapporter. J’en ai gardé
surtout un sentiment profond du peuple, la pleine connaissance du trésor
qui est en lui : la vertu du sacrifice, le tendre ressouvenir des âmes d’or
que j’ai connues dans les plus humbles conditions. […]
Il faut commencer par un paradoxe : dans Le Peuple, le peuple ne parle
pas, ou à peine, pour diverses raisons qui tiennent à la situation historique et
à sa nature même. L’oppression dont il est victime lui ôte la parole et la
rudesse (le mot rude est de Michelet) de sa condition ne lui permet qu’une
voix âpre. Lorsqu’il met des gants pour écrire, il perd sa force et sa
supériorité. Le problème posé est donc le suivant : comment parler à la
place de ceux qui ne le peuvent pas, ou le peuvent mal ? C’est la légitimité
du porte-parole, en l’occurrence Michelet, qui est en question, à quoi
répond, à l’orée du texte, la construction d’un ethos particulier.
La lettre ouverte à Edgar Quinet, qui sert de préface au livre, va donc
proposer l’image d’un homme sorti du peuple, car qui mieux que l’homme
du peuple peut parler en son nom ? Du peuple, sortira l’historien du peuple,
tel est le souhait que Michelet énonce. Mais, à vrai dire, il en est déjà sorti
en la personne que configure le texte.
Le premier point de la construction de l’ethos est l’affirmation de
l’appartenance fondamentale de Michelet au peuple. S’il est bien devenu un
intellectuel, la lettre insiste sur cette appartenance, qui fonde, outre les liens
d’amitié, la complicité avec E. Quinet. À côté du paysan, qui représente la
France traditionnelle, l’ouvrier et le soldat représentent la face moderne du
peuple et son avenir.
Certes, Michelet s’est éloigné de ses origines par ses études, mais
l’expérience l’autorise à parler au nom du peuple, qu’il connaît et
comprend. Outre tous les mots qui y renvoient, souvenirs, vie, observation,
on note les temps du passé. Une double antithèse s’établit, entre
l’expérience et la théorie (expérience vs étude), entre le travail manuel et
intellectuel (mains vs idées). On pourrait les réunir sous l’opposition de la
raison et du sentiment que Michelet entend réconcilier dans l’union de
l’homme et de l’historien. On relève le mot répété de cœur, ceux de
souffrances ou de mélancolies. Chaque fois que le peuple est évoqué, c’est
de manière laudative (tendre ressouvenir, âmes d’or…). Le vocabulaire se
fait même religieux avec l’évocation du sacrifice, renvoyant à une topique
(un ensemble de représentations habituelles, voir p. 93) nettement
romantique. L’image qui se construit est donc avant tout celle d’un homme
et d’un travailleur (les mots sont répétés), non d’un simple historien.
L’ethos passe par une amplification (voir p. 149), qui va de l’intellectuel
à l’homme tout entier, de l’individu à une communauté unie dans les mêmes
valeurs, le sentiment de la France et l’idée de la Patrie. On remarque
comment, dès ces premières lignes, le sentiment et l’idée sont d’ailleurs
associés, rendus presque synonymes. La vie de Michelet n’est pas la vie
d’un individu particulier, comme le dit d’ailleurs le début de la lettre à
Edgar Quinet, qui les place l’un comme l’autre dans le même groupe, mais
celle d’un anonyme dont le destin peut servir d’exemple. Michelet abolit les
frontières de son moi personnel pour créer la figure mythique d’un homme
« ni bon, ni mauvais, un homme en qui sont plusieurs classes, qui a vu,
souffert, qui, certainement d’esprit et de cœur, porte en lui le peuple… cet
homme, qui n’est autre que moi […] », comme il le dit plus loin dans le
texte.
Loin d’avoir été placé par ses travaux au-dessus du peuple, l’historien qui
va parler en son nom lui appartient. Le topos, le lieu commun (p. 94) de la
modestie (le peu que vaut l’homme et l’historien), met le porte-parole au
niveau de tous les autres travailleurs, et il ne tire sa valeur que de son
identité avec eux. Tout est ainsi fait pour réduire la distance entre Michelet
et ce peuple qu’il connaît de l’intérieur. S’il est vrai que la rhétorique est la
négociation de la distance entre individus, l’ethos que construit ce début de
livre est bien fait pour la diminuer.
Chapitre 3
L’esprit
1. L’INVENTION
2. LA DISPOSITION
Il ne suffit évidemment pas que le discours soit agréé, il faut encore que
son contenu soit convaincant. C’est à l’esprit d’entrer en action, guidé par
ces parties de la rhétorique que sont l’invention et la disposition, où sont pris
en charge le choix et l’agencement des arguments. Cette fois, c’est de la
logique qu’il faut rapprocher la rhétorique.
1. L’invention
On peut définir l’invention comme l’art, c’est-à-dire la technique de
trouver des idées et des arguments et de les enchaîner dans le cadre d’un
raisonnement suivi. En fait, comme le dit R. Barthes, à la suite de F. Bacon
au début du XVIIe siècle, parler d’invention est excessif, puisque précisément
elle dispense l’orateur d’inventer, en lui proposant des idées déjà prêtes qui
lui permettront de construire son discours. Il conviendrait donc plutôt de
parler de découverte :
« L’invention renvoie moins à une invention (des arguments) qu’à une
découverte : tout existe déjà, il faut seulement le retrouver : c’est une
notion plus « extractive » que « créative » (1970, p. 198). »
Invention et disposition sont évidemment liées, puisque le raisonnement
implique déjà un ordre :
« L’invention consiste à trouver les arguments vrais ou vraisemblables
propres à rendre la cause convaincante. La disposition ordonne et répartit
les arguments : elle montre la place qui doit être assignée à chacun d’eux. »
Rhétorique à Hérennius, I, 3.
On suivra néanmoins le cadre de la rhétorique qui les distingue.
On l’a déjà dit, la rhétorique suppose un enjeu, une question. C’est ce que
les traités appellent parfois la matière de la rhétorique. Elle ne lui est pas
spécifique, la rhétorique n’a pas de matière propre, mais elle a à chaque fois,
pour chaque nouvelle situation, un objet particulier. Il s’agit d’une cause ou
d’un débat sur un point précis : faut-il condamner ou acquitter Robespierre,
vaut-il mieux vivre vieux et sans gloire, ou mourir jeune et glorieux, comme
Achille, pourquoi faut-il louer tel personnage qui vient de disparaître ?
La nature de cette question et le type de décision à prendre vont définir
des discours spécifiques, destinés à des institutions différentes, le barreau, la
tribune, la chaire, pour reprendre les catégories de J. Starobinsky (voir
p. 26), ou liés aux différents échanges de la vie quotidienne, qui ne sont
pratiquement jamais purement informatifs, même si les enjeux en sont
implicites. Ils exigeront évidemment des argumentations adaptées, dont les
principes mêmes sont pourtant identiques. L’invention, selon les termes de
Sébastien McEvoy (L’Invention défensive, Paris, éditions Métailié, 1995,
p. 146 sq.) propose ainsi une classification du dicible, à la fois outil
mnémotechnique et instrument de connaissance des causes à traiter. On
commencera par présenter les principes généraux de cette partie.
1.1. Généralités
• Les genres de l’éloquence
Les trois institutions que l’on vient de rappeler à la suite de J. Starobinsky
correspondent aux trois genres de discours distingués dès l’Antiquité. Ce
sont le délibératif, le judiciaire et le démonstratif, appelé aussi épidictique ou
encore discours d’apparat.
Plusieurs points permettent de les opposer, comme le dit Aristote au
premier livre de la Rhétorique (III, 1358 b). Selon lui, ils se distinguent
avant tout par la nature de l’auditoire :
« Il arrive nécessairement que l’auditeur est ou un simple assistant, ou
un juge ; que, s’il est juge, il l’est de faits accomplis ou futurs. Il doit se
prononcer ou sur des faits futurs, comme, par exemple, l’ecclésiaste [celui
qui prend part à une assemblée délibérante] ; ou sur des faits accomplis,
comme le juge ; ou sur la valeur d’un fait ou d’une personne, comme le
simple assistant. »
On peut donc dire que le discours se détermine également par l’institution
dans laquelle il est prononcé, une assemblée pour le discours délibératif, un
tribunal pour le discours judiciaire, une rencontre officielle pour une remise
de médaille accompagnée d’un éloge.
Certains rhéteurs opposent de plus les genres en fonction de celui qui a
intérêt à ce que telle ou telle décision soit prise : est-ce l’orateur, parlant en
son nom, ou au nom d’un client, est-ce le public ? C’est ce que dit par
exemple Gibert :
« Tout homme, dans son Discours, propose de faire quelque chose qui
l’intéresse lui-même, ou quelque chose qui intéresse l’Auditeur ; ou bien
qu’il ne propose rien à faire, mais à connaître seulement, comme digne de
louange ou de blâme. Cela fait trois genres de causes […] 1. La Judiciaire,
où il s’agit de la Justice ou de l’Injustice d’une chose faite, qui intéresse
celui qui parle. 2. La Délibérative, où il s’agit de conseiller ou de dissuader
l’Auditeur de faire une chose, comme bonne ou mauvaise, utile ou nuisible,
agréable ou désagréable ; c’est donc une hypothèse qui intéresse celui à qui
on parle. 3. Il y a encore la Théorique, autrement appelée Démonstrative,
où l’on donne à connaître les bonnes ou les mauvaises qualités du sujet que
l’on traite, pour le louer ou le blâmer. »
La Rhétorique ou les Règles de l’Éloquence, Paris, 1730, cité par
A. Kibédi-Varga, 1970, p. 24.
Comme le montre A. Kibédi-Varga, c’est la situation qui compte, plus que
l’institution, car un discours peut être prononcé en dehors d’instances
officielles ou clairement définies, et les trois genres de discours peuvent
apparaître y compris dans des moments d’échange de la vie quotidienne :
dans le délibératif, on cherche soit à faire prendre une décision à quelqu’un
(à ta place, voilà ce que je ferais), soit à en prendre une soi-même ; dans le
judiciaire, on juge quelqu’un, par exemple un enfant qui a de mauvaises
notes, et dont on se demande s’il faut lui faire confiance pour la suite (c’est
une forme d’acquittement) ou s’il faut le punir, on loue ou on blâme tel ou
tel (on dit du mal de lui) sans que cela entraîne d’action particulière. Dans la
perspective de la problématologie (voir p. 15), on dira que chaque situation
implique une question, un problème, un fait en débat spécifiques.
La tragédie classique propose des situations des deux premiers genres de
discours. Selon J. Morel (« Rhétorique et Tragédie », dans Points de vue sur
la rhétorique, numéro spécial de XVIIe siècle, no 80-81, 1968), un grand
nombre de tragédies classiques ne sont rien d’autre que des procès. Titus, on
l’a vu (p. 66), doit se prononcer entre deux causes opposées, celle de Rome
et celle de Bérénice. Plus d’un monologue du théâtre classique relève du
genre délibératif. Au début de Bérénice, Antiochus exprime en un
monologue très construit ses hésitations entre deux solutions. Doit-il taire
son amour à Bérénice (16 vers consacrés à cette solution) :
« Hé bien ! Antiochus, es-tu toujours le même ?
Pourrai-je, sans trembler, lui dire : « je vous aime » ? »
ou l’avouer (16 vers) :
« Hé quoi ? souffrir toujours un tourment qu’elle ignore ?
Toujours verser des pleurs qu’il faut que je dévore ? »
Ces situations apparaissent dans d’autres genres littéraires. Dans Les
Liaisons dangereuses, Valmont cherche littéralement à plaider sa cause
auprès de la Présidente de Tourvel :
« Ce n’est plus l’amant fidèle et malheureux, recevant les conseils et les
consolations d’une amie tendre et sensible ; c’est l’accusé devant son juge,
l’esclave devant son maître.
[…] ce jugement, ou cet ordre, que je l’entende de votre bouche. »
Lettre XCI.
Quant au genre de l’éloge, pour lequel il n’y a pas d’enjeu concret suivi
d’une décision et qui est le moins rhétorique des discours, il se développe à
partir de la seconde sophistique et des préoccupations stylistiques et se
déploie particulièrement dans les textes littéraires (voir à propos du blason,
p. 205).
Mais c’est aussi la nature des faits sur lesquels porte le discours qui
détermine leurs genres. Dans le judiciaire comme dans le démonstratif, ils
ont été accomplis, si bien qu’il s’agit seulement de les apprécier, tandis que
dans le délibératif, ils sont simplement envisagés. On voit donc que le temps
n’intervient pas de la même manière dans les trois genres, puisque dans le
délibératif, c’est le futur qui est engagé, dans le judiciaire, c’est le passé qui
est d’abord envisagé, même si c’est pour amener une décision ultérieure,
tandis que dans le démonstratif, le temps est au fond indifférent, comme si
les actes de celui dont on parle étaient fixés pour l’éternité :
« Les périodes de temps propre à chacun de ces genres sont, pour le
délibératif, l’avenir, car c’est sur un fait futur que l’on délibère, soit que
l’on soutienne une proposition, ou qu’on la combatte ; pour une question
judiciaire, c’est le passé, puisque c’est toujours sur des faits accomplis que
portent l’accusation ou la défense ; pour le démonstratif, la période
principale est le présent, car c’est généralement sur des faits actuels que
l’on prononce l’éloge ou le blâme ; mais on a souvent à rappeler le passé,
ou à conjecturer l’avenir. »
Aristote, Rhétorique, I, III, 1358 b.
Ces différences s’accompagnent, selon la problématologie de M. Meyer,
de trois types d’interrogation. Dans la première, à l’œuvre dans le judiciaire,
on cherche à établir la preuve de faits dans un débat contradictoire : l’accusé
a-t-il effectivement tué, était-il bien sur le lieu du crime à l’heure où il a eu
lieu, etc. C’est la question quoi. Dans le délibératif, on cherche à trouver des
raisons à une action future. C’est la question du pourquoi. Enfin, dans le
démonstratif, c’est la question de la qualification des faits qui importe, du ce
que : les actes d’Alexandre sont glorieux, Ulysse est rusé, Hélène est belle.
Par voie de conséquence, les ressorts de l’argumentation ne seront pas les
mêmes :
« Généralement parlant, parmi les formes communes à tous les genres de
discours, l’amplification est ce qui convient le mieux aux discours
démonstratifs ; car ceux-ci mettent en œuvre des actions sur lesquelles on
est d’accord, si bien qu’il ne reste plus qu’à nous en développer la grandeur
et la beauté ; les exemples, ce qui convient le mieux aux discours
délibératifs ; car nous prononçons nos jugements en nous renseignant sur
l’avenir d’après le passé ; les enthymèmes, ce qui convient le mieux aux
discours judiciaires, car le fait accompli, en raison de son caractère obscur,
admet surtout la mise en cause et la démonstration. »
Aristote, Rhétorique, I, IX, 1368 a.
Ainsi, il faudra faire la preuve de ce que l’on avance dans le judiciaire, il
faudra démontrer la thèse à laquelle on adhère, si bien que c’est le
raisonnement qui sera employé avec cette forme particulière de syllogisme
que représente l’enthymème (voir p. 86). Dans le délibératif en revanche, on
s’appuiera sur des précédents, à travers des exemples, pour montrer que par
analogie il sera utile de prendre telle ou telle décision. Quant au
démonstratif, surtout représenté par l’éloge, comme il suppose un accord
initial – sauf volonté de provocation, on ne va pas écouter une oraison
funèbre où sera fait le panégyrique du défunt pour clamer son hostilité –, il
ne demande que le rappel, développé par l’amplification, des qualités du
personnage objet du discours.
Enfin, pour entraîner l’adhésion du public, l’orateur a à chaque fois le
choix entre deux attitudes, accuser ou défendre, exhorter ou dissuader, louer
ou blâmer. Chacune d’elles est déterminée par des critères différents : c’est
la justice qui est en jeu pour le discours judiciaire, l’utilité pour le discours
délibératif, et l’esthétique et la morale pour le discours démonstratif.
On peut récapituler tous ces points dans le tableau suivant :
Ainsi, chaque genre rhétorique demandera-t-il une invention et une
organisation spécifiques bien que situées à l’intérieur de cadres et de
principes très généraux.
• Les cadres généraux de l’invention
– Du particulier au général : le premier principe concerne l’articulation
du particulier et du général. On peut en effet, selon les discours, parler de
questions générales – faut-il supprimer les armements, faut-il encourager le
travail des femmes ? – ou parler de questions particulières – ce pays doit-il
supprimer ses armements, cette femme doit-elle être encouragée à
travailler ? Un certain nombre d’arguments sont ainsi des lieux communs
(voir p. 94), cette expression étant entendue au sens de lieux communs aux
trois discours. Mais un des ressorts du discours, alors même qu’il traite d’un
sujet particulier, est de le ramener à un cas général. Aristote, on le sait, ne
concevait de science que du général. C’est avec la même orientation qu’il
définissait la rhétorique :
« Aucun art n’envisage un cas individuel ; ainsi, la médecine ne
recherche pas quel traitement convient à Socrate ou à Callias, mais bien à
tel individu ou à tels individus pris en général et se trouvant dans tel ou tel
état de santé. C’est là le propre de l’art, tandis que le cas individuel est
indéterminé et échappe à la méthode scientifique. La rhétorique ne
considérera pas, non plus, ce qui est vraisemblable dans un cas individuel,
par exemple pour Socrate ou Hippias, mais ce qui le sera pour des
individus se trouvant dans telle ou telle condition. »
Aristote, Rhétorique, I, II, 1356 b.
Cicéron est aussi clair. Dans De l’Orateur, critiquant les professeurs aux
vues courtes, il fait s’écrier Antoine, un des protagonistes du dialogue :
« Ils ne voient donc pas que toute discussion, dans son principe et son
essence, se ramène à une question générale ! »
II, XXXI, 133.
Le passage par les idées générales se voit en plus d’un point. Il apparaît
par exemple lorsqu’il s’agit de définir ce qui est vraisemblable. Si
l’exception, pourtant attestée, est souvent invraisemblable, c’est parce
qu’elle n’est pas conforme aux règles du genre, et non parce qu’elle est rare.
Le vraisemblable, c’est ce qui est attendu, et ce qui est attendu, c’est ce qui
est conforme à certaines régularités :
« Le vraisemblable est ce qui se produit d’ordinaire, non pas absolument
parlant, comme le définissent quelques-uns, mais ce qui est, vis-à-vis des
choses contingentes, dans le même rapport que le général est au
particulier. »
Rhétorique, I, II, 1357 a.
Voici comment Racine, dans la préface de Britannicus, se justifie contre
ceux qui l’attaquaient au nom de la vraisemblance :
« Les autres se sont scandalisés que j’eusse choisi un homme aussi jeune
que Britannicus pour le héros d’une tragédie. Je leur ai déclaré, dans la
préface d’Andromaque, le sentiment d’Aristote sur le héros de la tragédie,
et que bien loin d’être parfait, il faut toujours qu’il ait quelque
imperfection. Mais je leur dirai encore ici qu’un jeune prince de dix-sept
ans qui a beaucoup de cœur, beaucoup d’amour, beaucoup de franchise et
beaucoup de crédulité, qualités ordinaires d’un jeune homme, m’a semblé
très capable d’exciter la compassion. »
Un héros jeune est vraisemblable parce que les qualités ordinaires d’un
jeune homme sont susceptibles d’éveiller la pitié comme tout héros de
tragédie. Cas particulier de cette règle, Britannicus est donc lui aussi un
héros vraisemblable, même s’il est marginal au vu de tous les héros de
tragédie.
Si le vraisemblable est souvent décrit comme reposant sur la doxa, sur
l’opinion de l’auditoire, et donc sur la généralité de ses réactions, il repose
au moins autant sur la généralité logique du genre. Voici ce qu’écrit
Aristote :
« Ainsi, qu’un individu ne prête pas à l’accusation portée contre lui, par
exemple, en raison de sa faiblesse, il échappe à la condamnation pour voies
de fait, car il n’y a pas vraisemblance (qu’il soit réellement coupable) ;
mais qu’il prête à cette accusation, par exemple, en raison de sa vigueur, il
s’en tire encore, attendu qu’il n’y a pas non plus vraisemblance, car il allait
bien penser qu’il y aurait vraisemblance. »
Rhétorique, II, XIV, 1402 a.
Le premier cas d’invraisemblance qu’il examine repose sur le genre : les
gens faibles n’ont ni les capacités ni l’habitude de se livrer à des voies de
fait. Le second repose à la fois sur ce critère : ce sont les gens forts qui
n’hésitent pas à le faire, et sur le critère des attentes du public : comme on
attend des gens forts qu’ils agissent de manière brutale, il n’est pas
vraisemblable qu’ils l’ignorent et agissent brutalement, sachant
pertinemment qu’ils vont être les premiers suspectés. On a ainsi une double
généralité, matérielle, et logique. Dans le conte Chigneux d’Alphonse Allais,
qui met en scène un crime et le jugement qui s’ensuit, la preuve que
l’homme est coupable est précisément qu’il a l’air innocent :
« Chigneux prit des airs innocents qui changèrent les doutes en certitude,
car, ainsi que l’a fait si judicieusement observer l’éminent jurisconsulte
Bérard des Glajeux, dès qu’un prévenu prend des airs innocents, tenez pour
certain qu’il est coupable. »
Il n’est en effet pas vraisemblable qu’un innocent ait l’air innocent, au
nom des mêmes principes que ceux qui sont à l’œuvre dans l’exemple
d’Aristote.
Le nombre de maximes qui apparaissent dans les discours montre
également le souci d’abriter les cas d’espèce derrière des lois générales :
dans son Rapport sur la nécessité de déclarer le gouvernement
révolutionnaire jusqu’à la paix, Saint-Just s’appuie sur des sentences pour
justifier la suspension de la Constitution :
« Si les conjurations n’avaient point troublé cet empire, si la patrie
n’avait pas été mille fois victime des lois indulgentes, il serait doux de régir
par des maximes de paix et de justice naturelle : ces maximes sont bonnes
entre les mains de la liberté ; mais entre le peuple et ses ennemis il n’y a
plus rien de commun que le glaive. Il faut gouverner par le fer ceux qui ne
peuvent l’être par la justice : il faut opprimer les tyrans. »
À la justification conjoncturelle – la mention des conjurations actuelles –
succède la maxime qui la replace dans un cadre général et donc plus probant.
La tragédie classique elle aussi y a souvent recours : « Toujours la tyrannie
eut d’heureuses prémisses », dit Agrippine voulant convaincre sa suivante
qu’il faut craindre Néron en dépit du début prometteur de son règne.
Mais la généralité n’est pas l’universalité. Que pourrait bien être un
auditoire universel, comme celui dont rêvent Perelman et Olbrechts-Tyteca ?
On peut s’en faire une idée en pensant à l’auditoire que visent les
philosophes : « L’accord d’un auditoire universel n’est donc pas une
question de fait, mais de droit » (1970, p. 41). Et c’est là toute la difficulté :
« Une argumentation qui s’adresse à un auditoire universel doit convaincre
le lecteur du caractère contraignant des raisons fournies, de leur évidence, de
leur validité intemporelle et absolue, indépendamment des contingences
locales ou historiques. » Or, d’une part, ces contingences sont inévitables et
pèsent sur le locuteur comme sur l’interlocuteur, et, d’autre part, on l’a dit,
l’émotion, le pathos est toujours présent. L’auditoire universel n’est qu’une
construction de l’orateur. S’il peut constituer l’idéal d’un public sur lesquel
la suggestion, la pression ou l’intérêt ont peu de prise, comme le disent
C. Perelman et L. Olbrechts-Tteca (1970, p. 10), qui croient en son
existence, si c’est celui que visent les orateurs philosophes, la rhétorique
n’est ni une science, ni la philosophie, si bien que l’argumentation doit à
chaque cas s’adapter à un public particulier. Elle vise alors non
l’universalité, mais la généralité plus ou moins large que constitue cet
auditoire précis.
La dialectique
Aristote comme Platon fait remonter à Zénon d’Élée la découverte de la dialectique.
Dans le Phèdre, l’art de Zénon est défini comme art de l’antilogie, c’est-à-dire comme art
des discours contradictoires. Ce sont les sophistes, Gorgias et Protagoras en particulier, qui
fondèrent la méthode dialectique, confrontation de deux thèses opposées.
La conception platonicienne de la dialectique est issue de la conception socratique.
Socrate mettait en pratique la méthode dialectique élaborée par les sophistes dans le
dialogue, où un système serré de questions amenait l’interlocuteur à être en contradiction
avec sa propre thèse. Socrate cherchait à mettre au jour la vérité. Pour Platon également, la
dialectique est une méthode heuristique (du grec euriskein, trouver) qui doit permettre
d’accéder à la vérité. Dans la République, la dialectique est identifiée avec le savoir
scientifique. Elle est donc opposée à l’éristique et à la rhétorique.
Chez Aristote, au contraire, la dialectique, étudiée dans les Topiques, s’oppose à la
logique, comme l’art de la controverse appuyée sur le vraisemblable à l’art de la vérité. La
dialectique comme la rhétorique supposent la possibilité de thèses opposées. La rhétorique
est considérée comme une partie de la dialectique. Elle s’en distingue comme art du
discours public. La dialectique, elle, dit Michel Meyer dans son introduction à la
Rhétorique, est « à mi-chemin entre la philosophie ou la science d’une part, et la
rhétorique d’autre part » (1991, p. 18). Comme la rhétorique, elle porte sur des questions
opposées, mais comme la science, et à la différence de la rhétorique, qui peut porter sur
des questions particulières, elle est toujours générale. Enfin, les passions n’interviennent
pas dans la dialectique, où seul importe le raisonnement, alors qu’elles sont très
importantes dans la rhétorique.
De nos jours, le terme de dialectique est le plus souvent utilisé sans référence à la
rhétorique, comme résolution des contraires dans une synthèse qui tente de mettre un
terme à l’opposition de la thèse et de l’antithèse. Ce sens est issu de la philosophie de
Hegel, où la raison permet de dépasser l’opposition de thèses contradictoires parce qu’elles
sont incomplètes et superficielles : « Nous donnons le nom de dialectique au mouvement
plus élevé de la raison dans lequel ces apparences séparées passent l’une en l’autre […] et
se dépassent » (Hegel, Grande Logique).
public particulier. Elle vise alors non l’universalité, mais la généralité plus
ou moins large que constitue cet auditoire précis.
– Logique du vrai et logique naturelle : c’est cette différence qui explique
en partie l’opposition entre la logique du vrai, qui est universelle, et la
logique rhétorique, qui ne l’est pas. Aristote fait ainsi dépendre la rhétorique
de la dialectique :
« La rhétorique se rattache à la dialectique. L’une comme l’autre
s’occupe de certaines choses qui, communes par quelque point à tout le
monde, peuvent être connues sans le secours d’aucune science déterminée.
Aussi tout le monde, plus ou moins, les pratique l’une et l’autre ; tout le
monde, dans une certaine mesure, essaie de combattre et de soutenir une
raison, de défendre, d’accuser. »
Rhétorique, I, I, 1354 a.
Pour lui, à la différence de Platon, la dialectique porte non sur le vrai,
mais sur le probable. Certes, elle respecte les règles du raisonnement
logique, par exemple ceux du syllogisme, mais en les assouplissant pour
deux raisons. La première est celle que l’on vient de donner : les bases du
raisonnement dialectique ne sont que vraisemblables, si bien qu’elles
pourront toujours être contestées. La seconde est liée au langage lui-même.
À la lumière des analyses linguistiques, on peut dire en effet que
l’utilisation du langage ordinaire implique un nécessaire gauchissement. La
logique utilise des règles strictes, et si elle a pu être formalisée, c’est bien
parce qu’elle constitue une organisation particulière, régie par des principes
irréductibles, comme le principe de non-contradiction. Mais le langage
naturel, en dépit de ce qu’on lit souvent, n’est pas un code. Il admet le flou et
l’approximation, les mots sont polysémiques, les constructions syntaxiques
souvent ambiguës, il permet les raccourcis, l’implicite, les sous-entendus, si
bien qu’il se différencie au moins sur deux points de la logique. D’abord, il
comporte généralement des raisonnements raccourcis, ce qu’on appelle
depuis Aristote des enthymèmes. Là où en bonne logique Antiochus, dans le
passage déjà cité de Bérénice, devrait dire :
Les hommes qui ne craignent pas peuvent parler
Or, les amants sans espoir ne craignent pas
Donc les amants sans espoir peuvent parler
et :
Les amants sans espoir peuvent parler
Or je suis un amant sans espoir
Donc je peux parler
il dit, mêlant plusieurs syllogismes :
Quoi qu’il en soit, parlons ; c’est assez nous contraindre,
Et que peut craindre, hélas ! un amant sans espoir
Qui peut bien se résoudre à ne la jamais voir ?
À l’inverse, l’orateur doit parfois développer un syllogisme dont les
propositions ont elles-mêmes besoin d’être justifiées. Il utilise alors un
épichérème, comme ce passage du discours de Saint-Just Sur le jugement de
Louis XVI :
« Le pacte est un contrat entre les citoyens, et non point avec le
gouvernement : on n’est pour rien dans un contrat où l’on ne s’est point
obligé. Conséquemment Louis, qui ne s’était pas obligé, ne peut pas être
jugé civilement. Ce contrat était tellement oppressif, qu’il obligeait les
citoyens, et non le roi : un tel contrat était nécessairement nul, car rien n’est
légitime de ce qui manque de sanction dans la morale et dans la nature. »
Le raisonnement central est le suivant :
Seuls ceux qui se sont obligés peuvent être jugés civilement
Or Louis ne s’est pas obligé
Donc il ne peut être jugé civilement.
On constate que les deux premières propositions sont développées par la
définition du pacte, contrat entre des citoyens, et par l’analyse de l’absence
de légitimité du lien de roi à citoyens.
Le sorite, encore appelé gradation, constitue un autre de ces syllogismes
complexes. Il est fait d’une chaîne de propositions données pour
équivalentes ou bien dont chacune est le premier terme de la suivante :
« Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire
les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les
délibérations du sénat n’ont plus de poids : on n’a donc plus d’égards pour
les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards. Que si l’on n’a pas de
respect pour les vieillards, on n’en aura pas non plus pour les pères ; les
maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission.
Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage : la gêne du
commandement fatiguera, comme celle de l’obéissance. Les femmes, les
enfants, les esclaves n’auront de soumission pour personne. Il n’y aura plus
de mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu. »
Montesquieu, L’Esprit des lois.
Selon l’étymologie du terme (de σωρός, tas de blé), les grains sont
devenus tas, et ce qui était une décision limitée, faire les fonctions des
magistrats prouve la disparition de la vertu.
Mais c’est la nature même du langage qui sépare la logique de la langue
de la logique stricte. Les mots ne sont en effet pas liés à leur référent par une
relation d’univocité, de telle sorte qu’un référent n’ait qu’un nom et qu’un
nom ne désigne qu’un référent. C’est souvent sur cette absence de lien rigide
que joue la mauvaise foi (voir p. 114) qui produit des raisonnements
volontairement déviants. La polysémie, l’homonymie, le passage du sens
propre au sens figuré, autant de facteurs, entre autres, qui peuvent conduire à
des raisonnements fallacieux, comme dans le sophisme suivant, cité par
Schopenhauer dans L’Art d’avoir toujours raison (Saulxures, Circé, 1990
[écrit en 1830-1831]) :
Omne lumen potest extingui
Intellectus est lumen
Intellectus potest extingui
« [Toute lumière peut être éteinte ; or, l’intelligence est une lumière ;
donc, l’intelligence peut être éteinte.] Ici, l’on remarque de prime abord
que sur quatre termes, lumen est pris une fois au sens littéral et lumen une
autre fois en un sens figuré. Mais l’illusion se produit dans des cas subtils,
et notamment lorsque les concepts désignés par la même expression sont
apparentés et se fondent l’un dans l’autre » (p. 23-24).
Même lorsque l’intention de tromper n’existe pas, il est difficile de tout
expliciter, car l’un des mécanismes du langage est justement l’implicite qui
fait que nous ne disons pas : Il existe un individu tel que cet individu est
venu. Jacques est cet individu, mais Jacques est venu. Ou encore au lieu de :
Je t’avais prêté un livre de physique. Tu dois me rendre ce livre de physique,
on dira tout simplement : Rends-moi mon livre de physique. Encore les
présupposés explicités sont-ils simplifiés par rapport au développement que
prendraient les propositions logiques.
Est-ce à dire qu’il faille complètement opposer le raisonnement
scientifique et le raisonnement naturel, la logique du vrai et la logique
rhétorique ? Sans doute pas, car, en dehors de la mauvaise foi représentée
par exemple dans les sophismes, celui qui argumente cherche souvent à
convaincre honnêtement autant qu’à persuader. Simplement, comme le dit
M. Meyer (1993, p. 65) :
« Au fond, l’argumentation, loin d’être un syllogisme faible […] peut se
concevoir comme le raisonnement normal, et le syllogisme logique comme
le fruit d’exigences plus fortes, imposées à la quête d’une validité que la
science se doit de respecter, mais qui ne rend pas inférieur pour autant le
raisonnement de tous les jours. »
Le XXe siècle a remis en question le positivisme du siècle précédent et la
science apparaît maintenant elle aussi comme un système symbolique où
l’analogie et l’approximation sont présentes. La formation des concepts
passe en effet par du logos, par une mise en forme qui est appuyée sur un
point de vue. La démonstration, certes, doit avoir la force de l’évidence,
mais son caractère apodictique (nécessaire) ne se révèle qu’a posteriori. Elle
est elle aussi construction. On peut ainsi renverser l’habituelle façon de voir
les choses – au sommet de la hiérarchie des choses de l’esprit, la science à
laquelle s’opposerait la rhétorique – en posant que la science elle-même est
argumentation (il existe par exemple un style de la démonstration
mathématique) mais qu’elle impose à son argumentation des contraintes plus
rigoureuses. C’est la même position que l’on adoptera plus loin à propos du
sens figuré, qui n’est pas une déviation par rapport au sens propre, mais le
fonctionnement le plus normal du langage : c’est le sens propre qui en est
une restriction appuyée sur des normes extérieures.
Le langage est le premier moyen, plus encore que d’imposer une
argumentation qui repose sur des preuves extérieures à lui, d’argumenter.
Outre l’emploi des mots, dont la charge affective impose un sens au
discours, il comporte des opérations qui sont déjà en elles-mêmes
argumentation. La métaphore, par exemple, est un moyen de faire passer de
pseudo-définitions, l’ironie a un rôle polémique important, la tautologie, une
femme est une femme, n’est redondante qu’en apparence et joue sur le fait
que la seconde occurrence n’a pas tout à fait le même sens que la première…
Le rôle argumentatif des figures sera analysé dans le chapitre suivant et on
s’en tiendra ici aux arguments de fond.
1.2. Les principes d’une argumentation
• Réduire l’inconnu à du connu
Quels que soient les types d’argumentation et de raisonnement utilisés, ils
s’appuient sur des principes communs. Argumenter, c’est en effet proposer,
ou conforter des valeurs auxquelles on croit ou on feint de croire pour les
besoins de la cause. Pour avoir quelque chance de se faire entendre, le
discours doit s’appuyer sur un nombre minimum de croyances et d’opinions
que l’orateur partage avec son public ou l’écrivain avec son lecteur : toute
argumentation suppose un accord préalable. Le premier accord est constitué
par le langage lui-même. C’est pourquoi le style (voir p. 141) n’est pas
seulement comme on le croit trop souvent un ornement, il participe à
l’argumentation et un de ses ressorts est ce que les latins appelaient l’aptum,
l’adaptation au public. Comme certaines croyances ou convictions, le
langage doit être reçu, au sens où l’on parle d’idées reçues :
« Le rapprochement entre langage ordinaire et idées reçues n’est pas
fortuit : le langage ordinaire est, en lui-même, la manifestation d’un accord,
d’une communauté, au même titre que les idées reçues. Il peut servir à
favoriser l’accord sur les idées. »
C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca, 1970, p. 206.
Quant à ces idées, intellectuelles, ou ces valeurs, morales, elles sont
parfois précisées d’entrée de jeu sous forme de définitions ou de rappels
explicites. Ainsi, dès les premières phrases de son Sermon sur l’ardeur de la
pénitence, Bossuet rappelle-t-il ce que l’amour est pour le chrétien, auquel il
s’adresse :
« Homme, puisque tu as un cœur, il faut que tu aimes ; et selon que tu
aimeras bien ou mal, tu seras heureux ou malheureux. Dis-moi,
qu’aimeras-tu donc ? L’amour est fait pour l’aimable, et le plus grand
amour pour le plus aimable, et le souverain amour pour le souverain
aimable : quel enfant ne le verrait pas ? quel insensé le pourrait nier ? »
Ces principes communs mis en évidence, il peut commencer son
argumentation et montrer qu’il en découle qu’il faut faire passer avant tout
l’amour de Dieu.
Un des pièges que celui qui parle peut tendre à ses interlocuteurs est
précisément d’afficher la certitude qu’ils partagent ses valeurs. Ces
formules, nous savons tous que, vous et moi, etc., sont une forme de
terrorisme qui suppose acquis l’accord qu’il s’agit d’établir. Parfois au
contraire les propositions de base restent implicites, comme dans
l’enthymème (voir p. 103), mais elles sont toujours présentes.
La réduction de la distance entre l’orateur et son public constitutive de la
rhétorique (voir p. 15) exige tout d’abord que l’orateur trouve un accord de
départ, et montre que leurs différences ne sont qu’apparentes. Ainsi, la
première fois que Saint-Just prend la parole à Paris, à la Société de jacobins,
contre la proposition de Buzot d’entourer la convention nationale d’une
garde armée, tout de suite après une courte entrée en matière, il tâche de
faire admettre qu’il n’existe pas de désaccord de fond entre lui et ceux
auxquels il s’oppose :
« Citoyens, si votre dessein, en songeant à vous environner de milices,
était de rendre le calme à l’Empire, je vous déclare qu’en combattant votre
projet, je n’ai point d’autres vues moi-même. J’examine dans quelles
circonstances nous nous trouvons, ce que nous sommes, quels écueils nous
attendent, et je crois qu’il faut d’autres mesures pour nous-mêmes, et pour
opérer ce lien moral dont vous parlez.
Et moi aussi, comme Buzot, je définis la république, une confédération
sainte d’hommes qui se reconnaissent semblables et frères, d’hommes
égaux, indépendants […]
Le principe nous est commun : nos conséquences diffèrent. »
Saint-Just insiste sur le fait qu’il est à la fois d’accord sur les mots,
puisqu’il cite les propres paroles de Buzot, et sur les principes. On admirera
la formule laconique : Le principe nous est commun : nos conséquences
diffèrent, qui est déjà une condamnation de la thèse de l’adversaire. En
utilisant un vocabulaire intellectuel, principe et conséquences, Saint-Just se
situe sur le plan de la vérité, qui est unique et n’accepte pas de conséquences
contradictoires. C’est laisser entendre que celles qu’envisage Buzot sont
fausses, et que les siennes sont justes.
Les notions communes posées ou sous-entendues vont servir de base à
deux stratégies argumentatives, qui supposent toutes deux un jeu entre le
connu et l’inconnu, entre l’ancien et le nouveau. Il peut prendre deux
formes : partir du connu pour faire émerger progressivement, sans effrayer le
public, les propositions nouvelles, ou, au contraire, formuler d’emblée, par
exemple par provocation, une thèse neuve, pour montrer ensuite que si
étonnante qu’elle paraisse, elle peut facilement se ramener à des catégories
connues.
La première stratégie est représentée précisément par ce discours de Saint-
Just : ce qui est connu, c’est la proposition de Buzot de créer une garde
armée autour de la convention. Avant le discours de Buzot, la proposition
était évidemment nouvelle, car le connu n’est jamais que du nouveau
apprivoisé. C’est en prenant pour base ces éléments que Saint-Just propose
une thèse autre, et son discours tout entier repose sur ce mécanisme : vous
pensiez connaître les conséquences d’une garde armée, mais vous vous
trompez. « Vous oubliez qu’une force étrangère est toujours oppressive où
elle est », dit-il de manière significative : vous croyiez savoir, mais vous ne
savez pas, et si vous cherchez en vous, vous verrez que c’est ma proposition
qui répond à ce qui, au fond de vous, est une certitude. Le discours consiste
donc, partant de ce qui est connu et rassurant, à renverser la perspective pour
montrer que là réside en réalité l’inconnu, et que la proposition nouvelle,
inscrite dans des principes bien établis, est en revanche garante de l’ordre et
de la sécurité. Il joue ainsi d’une tension entre le connu et l’inconnu.
• Les « raisons probantes » naturelles et artificielles
On a déjà rencontré à propos de la mémoire l’opposition entre nature et
art, ou technique, ou méthode. Elle se retrouve dans l’invention. L’orateur
doit en effet être capable de se servir de ce dont il dispose, soit dans ses
ressources naturelles, soit dans la réalité, mais également compléter cet
apport par ce que la technique lui propose. Quel que soit le type de discours,
il vise à emporter l’adhésion, et pour cela, il doit s’appuyer sur ce que la
rhétorique appelle des preuves (probationes). Avec R. Barthes, on préférera
l’expression raison probante, car la preuve apparaît liée trop étroitement au
discours judiciaire ou au raisonnement scientifique : prouvez que… Les
raisons probantes apparaissent dans n’importe quel type de discours, elles
constituent qu’on appellerait ; en langage ordinaire, les bonnes raisons :
Quelle bonne raison peux-tu me donner pour que j’agisse ainsi ?
Ces raisons probantes sont de deux ordres, naturelles ou artificielles,
extrinsèques ou intrinsèques. Les raisons probantes naturelles, dites encore
extrinsèques ou extra-techniques, sont hors du discours, elles s’imposent
avec la force attribuée aux faits, alors que les raisons artificielles,
intrinsèques, techniques, sont liées au savoir-faire de l’orateur et sont créées
par le discours :
« Pour ce qui est des preuves, double est la source qui en fournit les
éléments. Les unes, l’orateur ne les invente pas ; il les trouve dans le sujet
et les fait ensuite valoir par une disposition méthodique ; […] Les autres
preuves résultent de la dialectique et de l’argumentation de l’orateur. Ainsi,
dans le premier cas, il s’agit de bien mettre en œuvre les matériaux
donnés ; dans le second, il faut faire davantage et trouver les matériaux
eux-mêmes. »
Cicéron, De l’Orateur, Livre II, XXVII, 116-117.
Les preuves extrinsèques sont selon Aristote au nombre de cinq :
« Après ce qui vient d’être dit, il nous reste à parler de ce que nous
appelons les preuves indépendantes de l’art. Elles conviennent proprement
aux affaires judiciaires.
Elles sont de cinq espèces : les lois, les témoins, les conventions, la
torture, le serment. »
Rhétorique, I, XV, 1375 a.
À l’exception, on l’espère, de la torture, qui, d’ailleurs, dans l’Antiquité,
n’est acceptée que pour les esclaves, ces preuves n’ont pas changé.
Signalons que les témoignages comprennent non seulement les paroles des
témoins convoqués, mais aussi les témoignages des autorités du passé, d’où
l’importance des citations.
Si elles concernent davantage le discours judiciaire, on voit que les raisons
probantes extra-techniques sont possibles dans d’autres situations. Par
exemple pour pousser quelqu’un à prendre une décision, on pourra
demander le témoignage (l’avis autorisé par l’expérience) d’une personne
qui s’est trouvée dans la même situation, ou montrer qu’on serait davantage
dans un cadre légal, etc.
Il faut bien avouer que les preuves extrinsèques elles-mêmes sont toujours
contestables, car à supposer que les faits s’imposent, leur interprétation et les
conclusions que l’on peut en tirer peuvent prêter à discussion. Ainsi,
Agrippine, dans Britannicus (acte III, scène 4), se proposant devant Burrhus
de faire éclater les crimes de Néron, veut-elle apporter son témoignage :
« J’avouerai les rumeurs les plus injurieuses :
Je confesserai tout, exils, assassinats,
Poison même… »
À quoi Burrhus rétorque :
« Madame, ils ne vous croiront pas.
Ils sauront récuser l’injuste stratagème
D’un témoin irrité qui s’accuse lui-même. »
La pratique du contre-interrogatoire au tribunal manifeste clairement
qu’un témoignage est toujours suspect, même si le témoin est entièrement de
bonne foi. Aussi les raisons intrinsèques sont-elles toujours nécessaires, en
elles-mêmes, et pour faire accepter celles qui sont extrinsèques.
1.3. Lieux et arguments
La mise en œuvre de ces raisons probantes constitue l’argumentation : elle
consiste dans le choix de propositions qui seront ensuite enchaînées deux à
deux, puis liées dans le cadre d’un raisonnement en fonction de règles qui
permettent de passer de l’une à l’autre. L’orateur puise donc successivement
dans ce que l’on appelle la topique, puis dans les arguments, puis dans les
types de raisonnement.
• La topique
La terminologie est souvent confuse sous ce point, et le terme de lieu,
locus, topos, est utilisé pour renvoyer à des éléments de contenu comme à
des liens entre ces éléments. On adoptera la terminologie suivante qui les
distingue, parlant de topique pour les premiers, et d’arguments pour les
seconds.
La topique s’occupe des topoi, des loci, des lieux. On note une fois de
plus la métaphore visuelle. De même que la mémoire a besoin de lieux,
d’emplacements, l’invention demande une localisation. On se souviendra
que toute la rhétorique est une vaste mémoire, mémoire de tout ce dont
l’orateur a besoin avant même d’avoir à se remémorer son discours fini.
Cicéron le dit très nettement :
« Si donc l’orateur a ces lieux bien imprimés dans sa mémoire, s’ils sont
en lui, à toute occasion, présents et vivants, rien ne lui échappera de ce
qu’il pourra dire, qu’il ait à prononcer une plaidoirie ou toute autre espèce
de discours. »
De l’Orateur, Livre II, XLI, 175.
La topique participe à cette mémoire :
« Parmi les antiques bâtiments de la rhétorique, la topique constitue le
magasin. On y trouve les idées les plus générales, celles que l’on pouvait
utiliser dans tous les types de discours, dans tous les écrits. Par exemple :
« Tout écrivain doit essayer de se concilier les bonnes grâces du lecteur. »
Pour ce faire, il était recommandé (jusqu’à la révolution littéraire du
XVIIIe siècle) de se présenter avec réserve et modestie. »
Curtius, 1956, tome I, p. 149-150.
C’est ce topos de la modestie (voir application n° 3, p. 73) qu’utilise la
préface des Liaisons dangereuses :
« Ce que je puis dire d’abord, c’est que si mon avis a été, comme j’en
conviens, de faire paraître ces lettres, je suis pourtant bien loin d’en espérer
le succès : et qu’on ne prenne pas cette sincérité de ma part pour la
modestie jouée d’un auteur ; car je déclare avec la même franchise que, si
ce recueil ne m’avait pas paru digne d’être offert au public, je ne m’en
serais pas occupé. Tâchons de concilier cette apparente contradiction. »
Dans la poésie lyrique amoureuse depuis la Renaissance, un topos
fréquent est celui de l’association de la jeune fille et de la rose, comme dans
« Mignonne, allons voir si la rose… » de Ronsard ou dans la Consolation à
Monsieur du Périer de Malherbe :
« Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin. »
Les lieux communs doivent pourtant être adaptés. Certains ne sont utilisés
que dans tel ou tel type de discours. Curtius cite la topique du discours de
condoléances qui relève du démonstratif : le poème de Malherbe en est un
exemple, qui utilise le lieu de la méditation sur les âges de la vie : « Sur la
balance du juge des morts, la vie du vieillard ne pèse pas plus que celle du
nourrisson », dit-il à propos de ce poème (p. 153).
Adaptés au propos, les topoi le sont également aux moments du discours :
le topos de la modestie apparaît au début, cependant qu’à la fin, on utilise
celui de la fatigue, ou celui du jour qui tombe. Ajoutons celui du temps qui
presse, ou des larmes, fréquentes dans le roman épistolaire, où les lettres
sont souvent de petits discours :
« Ma vue débile, et ma main tremblante, ne me permettent pas de
longues lettres, quand il faut les écrire moi-même. »
Les Liaisons dangereuses, lettre CIII, Madame de Rosemonde à la
Présidente de Tourvel.
« Adieu, ma chère Sophie. Je ne peux pas t’en dire davantage ; les
larmes me suffoquent. »
Ibid., Lettre LXI, Cécile Volanges à Sophie Carnay.
Si certains de ces topoi ont traversé l’histoire, comme celui de la modestie
avant un discours ou une conférence, chaque époque se forge un ensemble
de lieux communs. Aujourd’hui, les explications par le milieu social, par
l’enfance malheureuse, de tous les échecs ou de tous les crimes constituent
autant de passages obligatoires dans le discours judiciaire, politique, social et
même littéraire. Ces lieux ne sont pas seulement destinés à faciliter le
développement du discours : connus de tous les membres d’une communauté
culturelle, leur généralité même constitue un premier terrain d’entente avec
le public et celui qui s’en écarte s’expose au risque de rejet, à moins qu’il ne
veuille provoquer. En termes modernes, on pourrait parler de stéréotypes ou,
pour reprendre un mot emprunté aux théories du récit, de scripts. Les topoi
prennent souvent la forme de petits scénarios culturels, comme celui qui
représente la vie dans une cité ou la violence à l’école.
C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca dans leur Traité de l’argumentation
ont élargi la topique par la définition de valeurs encore plus générales, qui
définissent l’orientation de l’argumentation tout entière. Ce sont par exemple
le lieu de la quantité, qui appuie la défense des valeurs proposées sur le
nombre, sur ce qui est habituel, normal. Il prend parfois la forme particulière
de l’appel à la raison et au bon sens, la chose du monde supposée la mieux
partagée. C’est sur ce lieu que selon eux se fondent la plupart des
argumentations classiques. Dans son monologue de la scène 4 de l’acte IV
de Bérénice, Titus, qui délibère pour savoir s’il doit épouser Bérénice ou
renoncer à elle, oppose précisément ses désirs individuels, et la volonté de
Rome :
« Que Rome avec ses lois mette dans la balance
Tant de pleurs, tant d’amour, tant de persévérance. »
Au terme du monologue, l’individu s’est incliné devant la volonté
générale.
Le lieu privilégié en revanche par les romantiques est le lieu de la qualité,
de ce qui est unique, et donc souvent précaire. Dans La Maison du Berger,
Vigny oppose l’impassibilité de la Nature, qui est la loi, à la fragilité de
l’homme :
« Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse
Sous nos pieds, sur nos fronts, puisque c’est votre loi ;
Vivez et dédaignez, si vous êtes déesse,
L’homme, humble passager, qui dut vous être un roi ;
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,
J’aime la majesté des souffrances humaines ;
Vous ne recevrez pas un cri d’amour de moi. »
Et le lieu de la qualité pourrait se résumer par un vers du même poème :
« Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. »
Le lieu de l’ordre affirme la supériorité de l’antérieur ou des principes sur
ce qui est nouveau. C’est lui que l’on voit dans le passage de Montesquieu
cité plus haut (p. 88) à travers l’emploi répété de la négation ne… plus :
« Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire
les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les
délibérations du sénat n’ont plus de poids : on n’a donc plus d’égards pour
les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards. »
Montesquieu avait d’ailleurs écrit en tête du chapitre d’où provient
l’extrait que la corruption de chaque gouvernement commence toujours par
celle des principes.
Le lieu de l’existant prône la supériorité de ce qui est sur ce qui est
seulement possible. C’est lui qui est à l’œuvre dans le proverbe Un bon tiens
vaut mieux que deux tu l’auras. Le lieu de l’essence, qui est un lieu
classique, valorise ce qui exprime le mieux un type :
« On la voyait entrer en son cabinet avec une contenance modeste et une
action toute retirée ; et là elle répandait son cœur devant Dieu avec cette
bienheureuse simplicité, qui est la marque la plus assurée des enfants de la
nouvelle alliance. »
Bossuet, Oraison funèbre de Yolande de Monterby.
Enfin, le lieu de la personne, fondement de la Révolution française,
affirme la dignité et le mérite de la personne humaine :
« Nous sommes donc forcés de ne voir, dans la plus grande partie des
hommes, que des machines de travail. Cependant vous ne pouvez pas
refuser la qualité de citoyen, et les droits du civisme, à cette multitude sans
instruction, qu’un travail forcé absorbe en entier. Puisqu’ils doivent obéir à
la loi tout comme vous, ils doivent aussi, tout comme vous, concourir à la
faire. Ce concours doit être égal. »
Sieyès, Discours du 7 septembre 1789 sur la théorie du régime
représentatif.
Dans ce passage, Sieyès s’appuie sur cette dignité et égalité théoriques de
tous les hommes au-delà des disparités concrètes, qui peuvent être
considérables.
La plupart de ces lieux restent implicites et paraissent naturels, parfois
même nécessaires, alors qu’ils dépendent d’une époque donnée. Le mérite de
la rhétorique est justement de les rendre explicites et de permettre à l’orateur
de les maîtriser au lieu d’en être prisonnier. Elle fonctionne bien comme une
conscience critique.
Le parcours à travers la topique terminé, il convient ensuite de lier entre
elles les cellules ainsi constituées. C’est le rôle des loci argumentorum ou
argumenta.
• Les arguments
La rhétorique définit pour cela ce que l’on appelle parfois également
lieux, plus précisément loci argumentorum, qu’il vaut mieux appeler
arguments, argumenta, pour les distinguer des lieux communs de la topique.
Ces arguments, qui s’appuient tant sur des liens de forme que de contenu,
constituent des unités minimales de raisonnement. La tradition en définit
généralement seize espèces. On se contentera de citer les suivants : la
définition (ou sa forme imparfaite, la description), l’énumération des parties,
l’étymologie, les dérivés, le genre et l’espèce, la cause et l’effet, l’antécédent
et le conséquent, la comparaison, les opposés : « Issus de la logique
aristotélicienne, ils présentent l’intérêt majeur de fournir des types
déterminés de liaison entre propositions élémentaires. » (J. Molino,
F. Soublin et J. Tamine, « Sur l’utilisation des modèles rhétoriques dans la
description des textes », Informatique et sciences humaines, 1975, no 40-41.)
Ainsi le lieu des opposés peut permettre les liaisons suivantes :
« S’il y a de la gloire à vaincre les passions, il y a de la honte à en être
vaincu. La guerre apporte-t-elle la confusion ? La paix apporte donc
l’ordre. Si on ne doit pas punir un mal forcé, on ne doit pas reconnaître un
bienfait contraint… »
R. Bary, La Rhétorique française, Paris, P. le Petit, 1665, p. 73-74.
Ce fragment des Pensées de Pascal présente d’abord une définition :
« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un
roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser :
une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers
l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il
sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait
rien. »
On passe de la première phrase à la suivante par le lieu des effets
(l’homme est si faible qu’il n’est pas besoin que l’univers entier s’arme pour
l’écraser). C’est ensuite le lieu des opposés qui va lier entre elles les
propositions (l’infiniment grand opposé à l’infiniment petit et l’homme
conscient opposé à l’univers inconscient).
Dès cet exemple se laisse voir le lien que l’invention entretient avec
l’élocution, car les lieux se traduisent par des figures privilégiées. Les
opposés s’incarnent ici dans des antithèses. À l’inverse, le lieu de la
comparaison suppose comparaison au sens stylistique et métaphore :
« Mais hâtez-vous de juger le roi, car il n’est pas de citoyen qui n’ait sur
lui le droit que Brutus avait sur César ; […] Louis était un autre Catilina ;
le meurtrier, comme le consul de Rome, jugerait qu’il a sauvé la patrie. »
Saint-Just, Discours concernant le jugement de Louis XVI.
Arguments et style sont étroitement dépendants l’un de l’autre et les
figures ne sont que très rarement de purs ornements.
Citons encore cet extrait des Lettres philosophiques de Voltaire :
« Quel est l’homme sage qui sera plein de désespoir parce qu’il ne sait
pas la nature de sa pensée, parce qu’il ne connaît que quelques attributs de
la matière, parce que Dieu ne lui a pas révélé ses secrets ? Il faudrait autant
se désespérer de n’avoir pas quatre pieds et deux ailes. »
Au lieu des causes et des effets s’adjoint celui des dérivés qui lie
désespoir à désespérer. Dans le fragment de Pascal cité plus haut, les mots
s’enchaînaient également l’un à l’autre par la figure du polyptote qui
consiste à utiliser un même mot différemment fléchi : tuer/tue, écraser/
écraserait. Dans cette phrase d’Alain, c’est l’argument étymologique qui est
utilisé :
« Il n’y a point du tout de pensée sans culture, et non plus sans culte, car
c’est le même mot. »
Histoire de mes pensées.
Les arguments sont ainsi des formes que viennent remplir des unités
linguistiques dont le contenu est appelé par le sujet du texte et souvent puisé
dans la topique. Ainsi se fait un cheminement du discours de proposition à
proposition, d’unité minimale à unité minimale.
• Les états de cause
La rhétorique existe parce que la réponse à des questions est contestable,
parce qu’il peut exister sur le même sujet des discours opposés. Le système
des états de cause, attribué à Hermagoras (IIe siècle av. J.-C.), et perfectionné
par les rhéteurs ultérieurs, en particulier Hermogène (fin du IIe siècle ap. J.-
C.) est l’ensemble de ces questions qui peuvent entraîner des réponses
opposées. C’est, dit Michel Patillon (1990) l’algèbre de la controverse
(p. 127).
Il convient de distinguer deux types de questions : les questions
particulières, appelées aussi hypothèses : faut-il punir Oreste, qui a tué sa
mère ? et les questions générales, appelées aussi thèses : faut-il punir ceux
qui ont tué leur mère ? Naturellement, les questions particulières, on l’a déjà
dit, se ramènent ensuite à des questions générales. Les questions
particulières, outre le point qu’elles ont en commun avec toutes celles du
même type, mettent en jeu des circonstances (peristaseis) : qui, quoi, quand,
où, pourquoi, comment, par quel moyen ? (Quis, quid, quando, ubi, cur,
quomodo, quibus auxiliis). Se poser chacune de ces questions permet de
formuler des arguments :
« Supposons, par exemple, qu’il s’agisse d’un meurtre. On peut le
prouver par les témoignages de haines et les menaces de vengeance, qui
ont précédé ; par le caractère de l’accusé, homme féroce et violent ; par la
considération de l’action en elle-même, conforme à son caractère ; par les
facilités qu’il a eues pour l’exécution ; par les motifs qui l’y ont porté ; par
les circonstances du temps et du lieu, qui lui ont été favorables, enfin par
les avantageuses conséquences qui ont résulté pour lui, ou qu’il en espérait.
Il est clair que pour détruire l’accusation on peut employer les mêmes vues,
mais prises en sens contraire. »
Crevier, Rhétorique française, Paris, 1965, p. 74-75, cité par A. Kibédi-
Varga, 1970, p. 49.
Signalons au passage que la terminologie grammaticale de compléments
circonstanciels est d’origine rhétorique, et analyse comment sont mises en
mots les circonstances que l’on vient de mentionner.
Pour chacune de ces questions, définies, ou indéfinies, on peut distinguer
trois états de cause. Prenons le cas du discours judiciaire où la rhétorique
excelle, parce que c’est là que les thèses opposées se manifestent le plus
ouvertement. En particulier à Rome, où le cadre juridique est très important,
c’est dans les procès que les grands orateurs, comme Cicéron, déploient
toute leur éloquence. Le discours judiciaire, on l’a dit, porte sur le passé, et
sur des faits. Or, ces faits, ou, en tout cas, leur nature, font l’objet du
désaccord entre les avocats des parties adverses. Par exemple, tel tentera de
prouver que celui que l’on accuse de crime n’était pas sur les lieux au
moment où il a été commis (on produira un alibi), ou que s’il a bien tué,
c’était pour éviter un plus grand crime, ou parce qu’il y était autorisé par des
lois morales (cas de l’euthanasie, par exemple, où le fait, avéré, ne mérite
pas la qualification qu’on veut lui appliquer). Ainsi se posent trois grandes
questions qui correspondent à trois états de cause :
« Prenez tout ce qui peut être matière de discussion parmi les hommes ;
qu’il s’agisse d’une accusation pour délit, d’un procès pour héritage, d’une
délibération concernant la guerre ou la paix, d’un jugement à porter sur une
personne dans un éloge, d’une dissertation sur un point de morale, il y a
toujours lieu de rechercher ce qui a été fait ou se fait ou se fera, quelle est
la qualité de la chose débattue et comment la dénommer. »
Cicéron, De l’Orateur, Livre II, XXV, 104.
La recherche de l’existence du fait constitue l’état de cause conjectural
(constitutio conjecturalis) : c’est le point fondamental, car s’il s’avère que le
fait en définitive n’a pas eu lieu, il sera évidemment inutile d’aller plus loin.
Le deuxième, la qualité du fait, constitue l’état de cause judiciaire
(constitutio juridicialis). Il s’agit alors d’apprécier si le fait est utile, permis,
nécessaire, dû à l’imprudence, au hasard… C’est là qu’interviennent les
circonstances atténuantes. Enfin, l’état de cause légal (constitutio legitima)
envisage le nom qu’il faut donner au fait en fonction des lois, par exemple si
un individu en a tué un autre, homicide involontaire, volontaire (meurtre),
avec préméditation (assassinat)… Il permet également de s’interroger sur la
légitimité des lois invoquées, sur celle des instances en jeu. Il s’agit donc de
rapporter à des normes le fait jugé, mais aussi les personnes parties
prenantes ou les cadres mêmes du procès. C’est là que peuvent apparaître les
vices de forme.
Le début du discours déjà cité de Saint-Just, Sur le jugement de Louis XVI,
pose deux affirmations successives qui se relient à deux états de cause :
« J’entreprends, Citoyens, de prouver que le roi peut être jugé : que
l’opinion de Morisson, qui conserve l’inviolabilité, et celle du comité, qui
veut qu’on le juge en citoyen, sont également fausses, et que le roi doit être
jugé dans des principes qui ne tiennent ni de l’une ni de l’autre. […]
L’unique but du comité fut de vous persuader que le roi devait être jugé
en simple citoyen ; et moi, je dis que le roi doit être jugé en ennemi… »
Ici, nul ne contestant les faits (le roi s’est opposé à la Révolution), il n’y a
pas d’état de cause conjectural, mais judiciaire – il faut apprécier le fait :
peut-on oui ou non juger le roi ? – et légal – selon quelle catégorie de loi le
juger ?
De même, Valmont, qui cherche à se disculper auprès de madame de
Tourvel de l’accusation de libertinage, admet bien les faits qui lui sont
reprochés – il n’y a donc pas d’état conjectural –, mais oriente toute sa
défense vers la qualification de ces faits et les circonstances atténuantes,
selon l’état de cause judiciaire :
« Si j’abandonne cependant cette époque de ma vie, qui paraît me nuire
si cruellement auprès de vous, ce n’est pas qu’au besoin les raisons me
manquassent pour la défendre.
Qu’ai-je fait, après tout, que ne pas résister au tourbillon dans lequel
j’avais été jeté ? Entré dans le monde, jeune et sans expérience ; passé,
pour ainsi dire, de mains en mains, par une foule de femmes, qui toutes se
hâtent de prévenir par leur facilité une réflexion qu’elles sentent devoir leur
être favorable ; était-ce donc à moi de donner l’exemple d’une résistance
qu’on ne m’opposait point ? »
Quant à la fin de la lettre, on pourrait dire qu’elle fait état de la cause
légale, car elle accepte le juge et s’en remet à lui :
« Voilà, Madame, quel est ce cœur auquel vous craignez de vous livrer,
et sur le sort de qui vous avez à prononcer : mais quel que soit le destin que
vous lui réservez, vous ne changerez rien aux sentiments qui l’attachent à
vous ; ils sont inaltérables comme les vertus qui les ont fait naître. »
Lettre LII.
Ce rapprochement prouve tout simplement, s’il en était encore besoin, que
les distinctions de la rhétorique ne sont pas aussi artificielles au mauvais
sens du terme qu’on a trop souvent voulu le dire, et qu’entre les situations de
la vie ordinaire et celles que la discipline a codifiées, il n’y a pas solution de
continuité. « Tout ce que l’art a porté à la perfection a pris naissance dans la
nature », disait Quintilien à propos de la méthode rhétorique (Institution
oratoire, II, 17, 9).
Chacun des états de cause donne lieu lui-même à toute une série de
distinctions (voir Sebastian McEvoy, « Le système des états de cause »,
Poétique, no 74, avril 1988, p. 183-209). Ainsi, l’état de cause légal
comporte-t-il six subdivisions dans la Rhétorique à Hérennius :
« L’état est légal lorsqu’une controverse naît soit sur le texte même de la
loi, soit à partir de celui-ci. Il se divise en six parties : la lettre et l’esprit ;
les lois contradictoires ; les termes ambigus ; la définition ; les moyens
déclinatoires ; le raisonnement. »
Rhétorique à Hérennius, Livre I, 19.
Dans le premier cas, il faut savoir quelle est la véritable intention du
législateur, dans le second, il s’agit d’aller au-delà d’une contradiction entre
des lois, dans le troisième, d’éclairer une ambiguïté de termes, dans le
quatrième, de décider comment nommer un acte, dans le cinquième, de
demander un délai ou de récuser un magistrat, enfin, dans le dernier, de
raisonner par analogie avec d’autres lois que celles qui sont directement
impliquées dans l’affaire. Les séries télévisées de procédures judiciaires
donnent des exemples modernes de chacun de ces états de cause.
On ne poursuivra pas plus loin l’étude des états de cause, dont chacun est
susceptible du même type de subdivisions. Il suffira d’avoir montré la
complexité et la minutie de cette grille, véritable guide et aide-mémoire de
l’orateur qui n’a qu’à la suivre pour construire les différents points de son
discours. Le discours se bâtit dans un va-et-vient entre ces grandes
questions, destinées à réduire la spécificité de chaque affaire, et les lieux,
topoi ou argumenta, qui sont, dit M. Meyer (1993, p. 68) des réponses
résolutoires.
Une fois les unités minimales du discours découvertes par le balayage
systématique des états de cause et des lieux, topique et arguments, il s’agit
de donner au discours une orientation, une dynamique. C’est le
raisonnement, qui, en liaison avec la disposition et le plan, va permettre une
progression qui les intègre dans un ensemble et leur donne leur plein sens.
1.4. Le raisonnement
C’est sur ce point que la rhétorique utilise la dialectique ou la logique.
Même si, comme on l’a dit, cette logique n’est pas la logique scientifique,
mais une logique infléchie, assouplie par les lois du langage et par la nature
des questions, qui ne concernent pas le vrai, mais le vraisemblable, il s’agit
grâce au raisonnement de convaincre, de donner des raisons probantes qui
entraîneront l’accord de l’auditoire par leur aspect rationnel, ou du moins
raisonnable.
Ces raisonnements doivent être envisagés de deux points de vue
complémentaires (voir O. Reboul, 1991, p. 165 sq.) : en premier lieu, les
types formels de raisonnement, qui enchaînent des propositions, par
déduction, l’enthymème, et par induction, l’exemple, selon les catégories
aristotéliciennes, et en second lieu, les principes qui permettent de faire
accepter chacune de ces propositions.
• Déduction et induction
On admettra deux grands types de raisonnements. Le premier repose sur la
déduction : des propositions de départ étant admises, il en découle sans
possibilité de contestation une conclusion nécessaire. C’est le type même du
raisonnement logique et scientifique, dont on a dit qu’il obéit à des
contraintes de rigueur. Le second repose sur l’induction : elle consiste à
argumenter à partir d’un cas particulier, que l’on passe du particulier au
général ou du particulier au particulier. D’un hiver sans neige en Provence,
on conclura, sautant du particulier au général, qu’il n’y neige jamais, mais
lorsque le loup de la fable de la Fontaine dit à l’agneau Si ce n’est toi, c’est
donc ton frère, il s’agit cette fois du passage du particulier au particulier.
D’une manière générale, le raisonnement par déduction est plus contraignant
que le raisonnement par induction, cependant, en rhétorique, les deux types
sont moins éloignés que dans les sciences, car dans le raisonnement par
déduction, les propositions de base, les prémisses, qui reposent souvent sur
des généralités proposées par le locuteur, peuvent toujours être contestées.
• Le raisonnement par déduction : l’enthymème
Le modèle du raisonnement par déduction est le syllogisme. À l’inverse
de l’induction, il procède du général, donné dans la première proposition, au
particulier :
Tous les hommes sont mortels
Or Socrate est homme,
Donc Socrate est mortel.
Le syllogisme comprend ainsi trois propositions, les deux prémisses, la
majeure et la mineure, sur lesquelles, l’accord étant fait, va s’appuyer la
conclusion qui représente la proposition à faire admettre. La première
proposition, appelée majeure, comprend le terme qu’il faut faire accepter en
conclusion : c’est le grand terme, mortel. Homme est le terme qui permet de
passer de la majeure à la conclusion, c’est le moyen terme. Quant à la
deuxième proposition, elle présente le particulier, Socrate. Socrate est le
petit terme, et la seconde prémisse s’appelle mineure. La logique définit
plusieurs types de syllogismes selon le type des propositions et la fonction
du moyen terme (voir Declercq, 1995, p. 63 sq.). On ne s’y attardera pas, se
contentant de faire remarquer que les propositions ne doivent pas offrir prise
à la contestation. Les sophismes consistent précisément dans l’utilisation de
la forme du syllogisme à partir de propositions fausses :
Tous les hommes ont des cornes
Or Socrate est un homme
Donc Socrate a des cornes.
Ici, la contre-vérité de la majeure est évidente, et il s’agit d’un sophisme
caricatural, mais le plus souvent, les choses sont plus subtiles, comme
lorsqu’un terme est utilisé avec un sens différent dans les propositions :
Le bronze est un métal
Les métaux sont des corps purs
Donc le bronze est un corps pur.
(voir Plantin, 1996, p. 32). Dans la première prémisse, métal est pris dans
le sens courant, alors que dans le second, il a son sens technique. On en
arrive ainsi à la conclusion que le bronze qui n’est pas pur, puisque c’est un
alliage de cuivre et d’étain, est pur. Il s’agit d’un paralogisme, le terme de
paralogisme étant plus général et plus neutre que celui de sophisme, qui, une
fois de plus, met en cause les malheureux sophistes. La mauvaise foi (voir
encadré p. 114) repose sur de tels mécanismes paralogiques. Mais dans le
vrai syllogisme, les propositions comme la conclusion sont selon les termes
d’Aristote, apodictiques, c’est-à-dire nécessaires, et la démarche explicitée
par étapes ne laisse pas non plus de place à la contestation.
Le syllogisme rhétorique s’oppose sur deux points au syllogisme logique :
par la nature de ses prémisses, vraisemblables et non vraies, si bien que le
danger demeure toujours que l’auditoire ne se mette à les contester, et par le
fait qu’il brûle les étapes, en ne mentionnant pas toutes les propositions.
C’est l’enthymème (voir p. 86) :
« Les athées doivent dire des choses parfaitement claires. Or il n’est
point parfaitement clair que l’âme soit matérielle. »
Pascal, Pensées.
À ce raisonnement manque la conclusion : Donc les athées ne peuvent pas
dire que l’âme soit matérielle. On note également que la majeure ne
s’impose pas et qu’on aurait besoin de savoir pourquoi, plus que quiconque,
les athées doivent dire des choses parfaitement claires (parce qu’ils récusent
dieu au nom de la raison et qu’ils doivent agir en conformité avec leurs
principes).
Voici un exemple poétique d’enthymème, dans la Consolation à Monsieur
du Périer de Malherbe, analysée par A. Kibédi-Varga (1970, p. 101-106) :
« Mais elle était du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin ;
[…] Ce qui est beau, meurt jeune (= a le pire destin) ; elle était belle ;
donc elle est morte jeune » ; (p. 105)
L’enthymème, forme rhétorique de la déduction, étant fondé sur des
généralités, utilise la sentence :
« […] presque toujours les conclusions des enthymèmes et leurs points
de départ, abstraction faite du syllogisme, sont des sentences. »
Aristote, Rhétorique, II, XXI, 1394 b.
La sentence a plusieurs rôles. En premier lieu, elle parle à l’esprit,
puisqu’elle pose le fait général dont se déduit la conclusion particulière : le
théâtre de Corneille, plus que celui de Racine, abonde en maximes
qu’exhibent ses personnages dans leurs affrontements, ainsi dans Cinna
(Acte III, scène 4), Émilie, qui veut la mort d’Auguste, et Cinna, qui aime
Émilie, mais ne peut se résoudre au crime qu’elle lui demande :
« Cinna
[…]
Souffrez ce faible effort de ma reconnaissance,
Que je tâche de vaincre un indigne courroux,
Et vous donner pour lui l’amour qu’il a pour vous.
Une âme généreuse, et que la vertu guide,
Fuit la honte des noms d’ingrate et de perfide ;
Elle en hait l’infamie attachée au bonheur,
Et n’accepte aucun bien aux dépens de l’honneur.
Émilie
Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie :
La perfidie est noble envers la tyrannie ;
Et quand on rompt le cours d’un sort si malheureux,
Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux.
Cinna
Vous faites des vertus au gré de votre haine. »
Portée par la figure de la paradiastole (par exemple : ce que vous appelez
ignominie, je l’appelle gloire, voir p. 172), l’argumentation d’Émilie consiste
à retourner les maximes de Cinna et à les appliquer sans le dire au cas
particulier qui la concerne : La perfidie est noble envers la tyrannie, or
Auguste est un tyran, donc la perfidie est noble envers Auguste. La courte
réplique de Cinna établit le lien entre les raisons que donne Émilie et les
passions, qui sont les véritables moteurs de ses paroles. De fait, outre
qu’elles sont parfois suscitées par de tout autres motifs que la raison, comme
dans ce cas, les sentences ont aussi à voir avec le cœur, parce qu’elles sont
destinées à plaire à l’auditoire. Elles le rassurent en confortant ses opinions
ou en justifiant rationnellement ses sentiments :
« […] qu’on se trouve, par exemple, avoir un voisin méchant ou de
méchants enfants, on sera de l’avis de la personne qui viendra dire : « Rien
de plus délicat que le voisinage » ; ou bien : « Rien de plus malavisé que
d’avoir des enfants. » Il faut donc viser à rencontrer juste la condition où se
trouvent les auditeurs et la direction préalable de leurs pensées, puis
énoncer des généralités qui s’y rapportent. »
Aristote, Rhétorique, II, XVI, 1395 a.
Sans compter qu’elles confèrent de la gravité au discours et du poids à
l’orateur, puisqu’elles donnent l’impression d’être le fruit d’une longue
expérience. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’elles prennent la forme d’un
proverbe, représentant cette vieille sagesse des nations où un auditoire non
spécialisé pourra se retrouver. De surcroît, leur brièveté, leur style concis,
interviennent également comme élément de plaisir. Ainsi, l’étude de l’ethos
et du pathos (voir p. 61) est-elle un élément important dans la mise en œuvre
des raisons probantes, qu’ils déterminent en partie.
On a dit que les syllogismes rhétoriques s’appuient sur des prémisses qui
n’ont pas la force de l’évidence. Elles demandent parfois à être justifiées, si
bien que le raisonnement est amplifié (épichérème), comme dans ce passage
du Sermon pour la Purification de la Vierge de Bossuet :
« C’est la loi de tous les empires, que ceux qui ont cet honneur de
recevoir quelque éclat de la majesté du prince, ou qui ont quelque partie de
son autorité entre leurs mains lui doivent une obéissance plus ponctuelle et
une fidélité plus attentive à leur devoir ; parce que, étant les instruments
principaux de la domination souveraine, ils doivent s’unir plus étroitement
à la cause qui les applique. Si cette maxime est certaine dans les empires
du monde et dans la politique de la terre, elle l’est beaucoup plus encore
selon la politique du ciel et dans l’empire de Dieu ; si bien que les
souverains, qu’il a commis pour régir ses peuples, doivent être liés
immuablement aux dispositions de sa providence plus que le reste des
hommes. »
Le syllogisme pourrait être résumé de la façon suivante :
Tous ceux qui reçoivent un honneur de la part du prince doivent lui être
plus fidèles.
Or les rois reçoivent un honneur de la part d’un prince.
Ils doivent donc lui être soumis plus que tous.
IL faut donc justifier le fait que ceux qui ont reçu un honneur doivent être
plus que les autres liés au prince, ce qui entraîne la proposition de cause
(parce que, étant les instruments…). Il faut aussi justifier que Dieu est un
prince et c’est l’argument a fortiori qui est utilisé (beaucoup plus encore…),
fondé sur une analogie entre la terre et le ciel.
Il arrive qu’épichérème et enthymème se mêlent, comme dans ce début de
paragraphe du Discours sur le jugement de Louis XVI de Saint-Just :
« On ne peut point régner innocemment : la folie en est trop évidente.
Tout roi est un rebelle et un usurpateur. »
Seule la majeure est présente (Tout roi est un rebelle), amplifiée et
justifiée par la sentence qui ouvre le paragraphe. Manquent la mineure : Or
Louis était un roi, et la conclusion : Louis est donc un usurpateur. Sur cette
conclusion à déduire, se bâtit tout au long du discours la conclusion ultime,
qu’il faut donc le juger, et le condamner.
• Un cas particulier de raisonnement par déduction : le dilemme
Avec le dilemme, c’est une alternative entre deux propositions opposées
qui est envisagée. Or, dans ce cas, de chaque branche de l’alternative, se
déduit la même conséquence, c’est-à-dire soit le même résultat dans les faits,
soit des résultats différents de même valeur. Pour prendre un exemple de la
vie quotidienne, on peut songer à la phrase fréquente utilisée à propos de
quelqu’un qui a un caractère difficile : il n’est jamais content ! On peut
développer ainsi le raisonnement :
Si je cherche à lui plaire, il est furieux.
Si je ne me soucie pas de lui, il est furieux.
La conclusion, c’est qu’il vaut mieux ne rien faire, ce qui au moins ne
demande aucun effort. Le dilemme qui semble faire le tour d’une question a
les apparences d’un raisonnement solide, alors qu’il repose souvent sur une
simplification des données, et sur le refus d’envisager des solutions
intermédiaires.
• Le raisonnement par induction : l’exemple
Selon Aristote, le raisonnement par induction, qui prend la forme de
l’exemple, s’oppose à la déduction parce qu’il part du particulier. L’exemple
peut être utilisé seul, il a alors valeur démonstrative, ou développer un
enthymème, il a alors valeur illustrative. La force démonstrative de
l’exemple est restreinte (voir O. Reboul, 1991, p. 157), car on n’est jamais
tout à fait autorisé à passer des cas particuliers aux cas généraux et surtout à
formuler des règles, bien que ce soit souvent ainsi que fonctionnent les
sciences d’observation. Ce n’est pas parce que cent fois un événement s’est
produit qu’il ne s’en produira pas une cent unième qui montrera que la règle
qu’on en avait tirée était mal fondée. De même, qu’est-ce qui autorise à
passer d’un cas particulier à un autre ? Pour reprendre un exemple de Saint-
Just déjà cité, en quoi l’exemple de Catilina permet-il de passer à
Louis XVI ? En revanche, l’exemple aura plus de force précisément lorsqu’il
s’agira de montrer qu’une règle générale ne l’est pas autant qu’on se
l’imaginait et qu’il fonctionnera comme contre-exemple.
Quoi qu’il en soit, il est souvent utilisé pour fonder une règle. C’est le
mouvement même de l’Oraison funèbre de Henriette-Marie de France de
Bossuet. Dès les premières minutes, son objectif est clairement posé :
« Chrétiens, que la mémoire d’une grande Reine, fille, femme, mère de
rois si puissants, et souveraine de trois royaumes, appelle de tous côtés à
cette triste cérémonie, ce discours vous fera paraître un de ces exemples
redoutables, qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous
verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines ; […] »
On remarque d’ailleurs l’emploi du mot exemple. La règle qui est ici
posée est que même les plus grandes choses doivent disparaître :
« Voilà les enseignements que Dieu donne aux rois ; ainsi fait-il voir au
monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs. »
L’exemple peut aussi servir à illustrer une règle. C’est ce que montre cet
extrait de Bérénice (acte II, scène 2) où Paulin, le confident de Titus, cherche
à le dissuader d’épouser Bérénice, cette reine étrangère. Il commence par
poser la règle :
« Rome, par une loi qui ne se peut changer,
N’admet avec son sang aucun sang étranger
Et ne reconnaît point les fruits illégitimes
Qui naissent d’un hymen contraire à ses maximes. »
Il l’illustre ensuite par des exemples empruntés à l’histoire romaine :
« Jules […]
Brûla pour Cléopâtre, et, sans se déclarer,
Seule dans l’Orient la laissa soupirer.
Antoine, qui l’aima jusqu’à l’idolâtrie,
Oublia dans son sein sa gloire et sa patrie. […]
Depuis ce temps, Seigneur, Caligula, Néron,
Monstres dont à regret je cite ici le nom
Et qui, ne conservant que la figure d’homme,
Foulèrent à leurs pieds toutes les lois de Rome,
Ont craint cette loi seule, et n’ont point à nos yeux
Allumé le flambeau d’un hymen odieux. »
À plus forte raison, Titus, qui n’est pas un monstre, doit-il respecter les
lois de Rome. L’exemple illustre et permet de présenter à la fois un modèle,
Jules, et des antimodèles, Caligula, Néron. Ici, « l’antimodèle, au lieu de
viser simplement à un effet révulsif, peut servir d’amorce à une
argumentation a fortiori, l’antimodèle représentant un minimum en dessous
duquel il est indécent de descendre » (C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca,
1970, p. 494).
Dans tous les cas, si l’« exemple est tant utilisé dans l’argumentation,
c’est aussi parce qu’il fait voir. Là où la règle reste abstraite, l’exemple
l’incarne dans des personnages ou situations frappantes. D’ailleurs, les
exemples constituent souvent des images de mémoire dont le Moyen Âge
produisit de véritables catalogues.
L’exemple s’impose donc doublement, par sa vivacité, et par l’autorité
dont il fait preuve. Il joue ainsi souvent le même rôle que le témoignage et,
comme lui, dit la Rhétorique à Hérennius, il doit servir de preuve :
« Il faut donc l’emprunter uniquement à un écrivain très estimé pour
éviter que ce qui doit servir de preuve n’ait aussi besoin de preuve. »
Rhétorique à Hérennius, Livre IV, 2.
Pour entraîner l’adhésion, il doit être emprunté à des domaines bien
connus, comme la légende, le mythe, ou l’histoire. S’il est nouveau, il
convient alors que l’orateur ou l’écrivain lui donnent une autorité suffisante.
Ainsi, dans l’Albatros de Baudelaire, poème qui progresse entièrement dans
le cadre d’un raisonnement inductif fondé sur l’analogie, l’exemple de
l’oiseau est surprenant. Cependant, la beauté des métaphores, l’organisation
du rythme concourent à doter l’animal d’une majesté qui le rend tout à fait
apte au rôle de symbole (voir application n° 4, p. 129) :
« Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers. »
L’Antiquité n’oppose pas comme nous l’histoire et la fiction, seule compte
la vigueur de l’exemple. À partir du moment où il a de la force, l’exemple
peut être réel ou fictif comme dans la fable (muthos, traduit également par
apologue, récit). Dans les Fables de La Fontaine, le récit qui précède la
morale, c’est-à-dire la règle, a valeur démonstrative et constitue un exemple
fictif :
« Un Paon muait ; un Geai prit son plumage ;
Puis après se l’accommoda ;
Puis parmi d’autres Paons tout fier se panada*,
Croyant être un beau personnage.
Quelqu’un le reconnut : il se vit bafoué,
Berné, sifflé, moqué, joué,
Et par Messieurs les Paons plumé d’étrange sorte ;
Même vers ses pareils s’étant réfugié,
Il fut par eux mis à la porte.
Il est assez de geais à deux pieds comme lui,
Qui se parent souvent des dépouilles d’autrui,
Et que l’on nomme plagiaires.
Je m’en tais ; et ne veux leur causer nul ennui :
Ce ne sont pas là mes affaires. »
* se panader = marcher avec ostentation comme un paon
Le Geai paré des plumes du Paon.
Plusieurs nouvelles d’Alphonse Allais, qui parodient la morale
stéréotypée de la doxa de son époque, reproduisent des argumentations par
l’exemple, qu’elles commencent par la leçon avant de l’illustrer par un récit
fictif, ou que le récit soit premier. Ainsi, la nouvelle Les Misères de la vie
conjugale pose-t-elle la règle, développée en plusieurs lignes, que l’on peut
résumer par celles-ci : La femme est un être obstiné entre tous, obstiné et
contrariant. Succède immédiatement à cette règle le cas particulier qui
l’illustre :
« La plus obstinée et la plus contrariante de toutes les femmes, c’est
l’épouse légitime de mon inspecteur d’assurances, un brave garçon qui n’a
d’autre tort que celui d’une excessive veulerie et d’une incoercible
irrésistance. »
Le petit conte va donc narrer les aventures du mari, qui, pour avoir valeur
exemplaire, doivent être frappantes :
« Pour rendre plus saisissant son récit, je le diviserai en trois parties :
Premier tableau, Deuxième tableau et Suite et fin. »
Elles doivent aussi avoir valeur générale. Aussi la dernière partie, Suite et
fin, ne comprend-elle qu’une ligne : Et c’est tous les jours la même chose.
Dans un genre plaisant, on a ici un véritable modèle de l’argumentation par
l’exemple.
1.5. Les techniques argumentatives
Les recherches récentes ont cherché à mettre en évidence les mécanismes
sur lesquels s’appuie le détail des raisonnements et de l’argumentation.
Qu’est-ce qui, d’une proposition, permet de conclure à une autre ? Il s’agit là
de mécanismes plus profonds que les arguments présentés plus haut, qui
permettent seulement d’enchaîner des propositions. Sur quel lien en effet
s’appuyer pour aller des propositions initiales à leur conclusion ? Toute la
question se résume ainsi à choisir, selon les termes de Toulmin, une bonne
loi de passage (Les Usages de l’argumentation, PUF, 1994, original 1958).
On proposera ici un classement de ces lois de passage qui résume ce que
C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca appellent techniques argumentatives
(Traité de l’argumentation, 1970). Leur typologie sera complétée par des
éléments empruntés à celle de Christian Plantin (1996, p. 39 sq.).
Pour les auteurs du Traité de l’argumentation, si l’ensemble du discours
se caractérise par un mode privilégié de construction et de raisonnement,
localement, il met en jeu des procédés, des schèmes, qui jouent soit sur des
associations, soit sur des dissociations :
« Nous entendons par procédés de liaison des schèmes qui rapprochent
des éléments distincts et permettent d’établir entre ces derniers une
solidarité visant soit à les structurer, soit à les valoriser positivement ou
négativement l’un par l’autre. Nous entendons par procédés de dissociation
des techniques de rupture ayant pour but de dissocier, de séparer, de
désolidariser, des éléments considérés comme formant un tout ou du moins
un ensemble solidaire au sein d’un même système de pensée : la
dissociation aura pour effet de modifier pareil système en modifiant
certaines des notions qui en constituent des pièces maîtresses » (1970,
p. 256-257).
Ils distinguent trois grandes catégories de ces procédés, qui représentent
l’application de cette logique naturelle, souple et approximative, dont on a
déjà parlé et que l’on peut souvent relier à des fonctionnements
linguistiques. À ces stratégies s’associent des types d’arguments, dont on
donnera également quelques exemples.
• Les liaisons fondées sur la structure du réel
Dans cette catégorie, les arguments s’appuient sur des liaisons
constatables dans le réel, que le locuteur adopte telles quelles. Les
métonymies et les synecdoques, qui reposent elles aussi sur des liens de
contiguïté entre objets du monde, peuvent s’associer à ce type d’arguments
(voir p. 179).
Les lois de passage qui reproduisent l’organisation de la réalité peuvent
être des liaisons de succession :
« Quelle procédure, quelle information voulez-vous faire des entreprises
et des pernicieux desseins du roi ? […] Il opprima une nation libre ; il se
déclara son ennemi ; il abusa des lois : il doit mourir pour assurer le repos
du peuple, puisqu’il était dans ses vues d’accabler le peuple pour assurer le
sien. Ne passa-t-il pas, avant le combat, les troupes en revue ? Ne prit-il
pas la fuite au lieu de les empêcher de tirer ? Que fit-il pour assurer la
fureur de ses soldats ? L’on vous propose de le juger civilement, tandis que
vous reconnaissez qu’il n’était pas citoyen, et qu’au lieu de conserver le
peuple il ne fit que sacrifier le peuple à lui-même. »
Saint-Just, Discours sur le jugement de Louis XVI.
Ici, Saint-Just s’appuie sur les actes passés du roi, que chacun a pu
constater. Il s’appuie également sur le fait que ces actes découlent du fait
même d’être roi, puisque, comme il le dit dans le même discours, On ne peut
point régner innocemment : la folie en est trop évidente. Il utilise donc un
autre type de liaison fondée sur la structure du réel, la coexistence, d’une
personne et de ses actes, d’une personne et de sa fonction.
Ce même type de liaisons permet d’apprécier un acte selon ses
conséquences favorables ou défavorables. Le pari de Pascal en est un
exemple très net :
« Votre raison n’est pas plus blessée, en choisissant l’un que l’autre,
puisqu’il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre
béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix* que Dieu est.
Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez,
vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. »
* croix et pile = face et pile d’une pièce de monnaie.
Un cas particulier de ce mode d’argumentation repose sur l’utilisation des
indices, dont le modèle est le proverbe Il n’y a pas de fumée sans feu. On
part de la conséquence pour remonter jusqu’à la cause. C’est
l’argumentation des romans policiers classiques. À l’inverse, on pourra dans
un discours mettre en avant des indices sans importance ou inventés, pour
détourner de la véritable cause. Un exemple absurde est offert par le conte
d’Alphonse Allais, Chigneux, dont le héros a tué celui qui avait déshonoré sa
fiancée :
« À l’instruction, Chigneux changea ses batteries.
Il avouait, maintenant, sans avouer.
Eh bien ! oui, c’était lui qui avait tué le baron, mais pas pour le voler,
grand
Dieu ! Chigneux était braconnier, et tout, mais pas voleur.
– Pourtant, objectait le juge d’instruction, et le porte-monnaie ? Et la
montre ?
– Eh ben, justement ! ripostait Chigneux avec un à-propos génial, c’était
pour écarter les soupçons.
– ??, s’étonnait le magistrat.
– Eh ben, justement ! C’était pour faire croire à un vol. »
Il ne faudrait pas voir dans ces liaisons des liens contraignants sous
prétexte qu’ils sont donnés dans le réel, car la réalité est en fait construite,
elle est affaire de représentation. La philosophie, l’épistémologie, l’histoire
des sciences nous ont appris que ce qui apparaît évident à nos sens est
souvent trompeur, et nous ont conduits à une position de relativisme. Rien en
définitive ne nous autorise à relier deux faits, ni surtout à passer d’une
relation de coexistence ou de succession à une relation de causalité. La
généralisation de liens de causalité là où il n’y a que coïncidence (je ne crois
pas aux coïncidences, le hasard n’existe pas, entend-on souvent) caractérise
la pensée magique. Les arguments fondés sur la structure du réel comportent
donc comme les suivants une part de subjectivité qui permet qu’on puisse les
contester.
Parmi les arguments fondés sur de telles lois de passage, citons l’argument
de la direction, qui répond à la question où veut-on en venir ?, et qui consiste
« dans la mise en garde contre l’usage du procédé des étapes : si vous cédez
cette fois-ci, vous devrez céder un peu plus la prochaine fois, et Dieu sait où
vous allez vous arrêter » (Perelman & Olbrechts-Tyteca, p. 379). Citons
également l’argument d’autorité, cas particulier du lien de coexistence entre
une personne, ici prestigieuse, et ses actes. La loi de passage est la suivante :
si X l’a dit, c’est que c’est vrai. Nous emprunterons une fois de plus un
exemple à Alphonse Allais qui commence le conte Quittes de la façon
suivante :
« Celui – et je ne dis celui à la légère – qui dégagea le premier cette
formule lapidaire : les bons comptes font les bons amis, était loin d’être un
jeune niais. »
À l’autorité de celui qui n’était pas un jeune niais s’adjoint celle de la
sagesse des nations. Quelques lignes plus loin, c’est le Captain Cap,
personnage récurrent chez Alphonse Allais, dont l’exemple est invoqué en
un alexandrin :
« Un de mes amis, que j’eus l’honneur – me semble-t-il – de vous
présenter ici-même, voilà tantôt quelques semaines, le Captain Cap,
apporte à ma thèse l’auguste contingent de son récent exemple. »
Malheureusement, c’est ce même argument qui est le fondement de la
pensée dogmatique. C’est celui que le XVIIIe siècle a tant critiqué au nom de
l’esprit de libre examen.
L’utilisation des citations, comme c’est en particulier le cas dans cette
rhétorique des citations dont parlait M. Fumaroli à propos des
parlementaires aux XVIe et XVIIe siècles, est une façon de conférer à son
discours un peu de l’autorité de tel ou tel auteur ou personnage. Bossuet y a
souvent recours, citant les prophètes, les apôtres, et parfois la propre parole
du Christ à travers eux. Ici, c’est l’autorité du roi David qui est utilisée :
La mauvaise foi
On présentera ici quelques-uns des stratagèmes envisagés par Schopenhauer dans L’Art
d’avoir toujours raison ou Dialectique éristique (Circé, Saulxures, 1990). Dans ce petit
traité, rédigé en 1830-1831, et publié pour la première fois en 1864, Schopenhaueur
s’intéresse à la dialectique éristique, c’est-à-dire à l’art de la controverse, menée de telle
manière qu’on ait toujours raison, ou plutôt qu’on ait l’air d’avoir raison. « Car on peut
objectivement avoir raison, quant à l’objet même du débat, tout en restant dans son tort
aux yeux des assistants, et même parfois de soi-même » (p. 7). La cause en est la
« perversité naturelle du genre humain. Le traité se propose de mettre au jour et d’analyser
ces stratagèmes de la déloyauté, dans la controverse, afin qu’on puisse les démasquer tout
de suite et les pulvériser dans les débats réels » (p. 15).
Le philosophe passe donc en revue trente-huit stratagèmes de mauvaise foi dont on
citera les principaux en les regroupant dans de grandes stratégies.
Des arguments qui mettent en jeu le langage.
Ils consistent en gros à feindre de ne pas comprendre ce que dit l’adversaire, par
exemple en prenant un terme dans un sens différent de celui auquel il l’a employé, parce
que l’on joue sur des termes homonymes ou que l’on prend une expression au pied de la
lettre. Schopenhauer cite l’exemple suivant d’un dialogue entre deux interlocuteurs A et
B:
A. Vous n’êtes pas encore initié aux mystères de la
philosophie kantienne.
B. Bah, là où il y a des mystères, je ne veux pas en entendre
parler.
On peut orienter le débat simplement par la façon dont on désigne les choses, en
particulier en utilisant la figure déjà présentée (voir p. 105) de la paradiastole (ce que vous
appelez x, je l’appelle y, x et y étant antithétiques) :
« Ce qu’un esprit tout à fait serein et impartial appellerait, par
exemple, un culte ou une théologie officiellement reconnue,
l’un, voulant les défendre, les qualifiera de piété, voire de
ferveur, et leur adversaire de bigoterie ou de superstition. Au
fond, il s’agit là d’une subtile pétition de principes […] »
(p. 33).
Il y a pétition de principes lorsqu’on utilise un argument qui suppose que l’interlocuteur
est d’accord avec la thèse que l’on veut justement lui faire admettre. Le domaine de la
pétition de principes, disent C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca, « n’est pas celui de la
vérité, mais celui de l’adhésion » (1970, p. 153).
Des arguments qui mettent en jeu la logique.
Ce sont évidemment les sophismes, les paralogismes, comme lorsqu’on dissocie la
théorie et la pratique : vous avez raison en théorie, mais dans la pratique, vous avez tort.
On viole alors la règle que si la raison est juste, la conséquence qu’on en tire s’impose
(p. 53).
On peut, jouant de l’induction, renverser la règle par l’exception. L’induction, dit
Schopenhauer, requiert un grand nombre de cas pour poser sa proposition générale, tandis
qu’il suffit pour discréditer une affirmation générale de lui objecter un cas unique.
On peut aussi retourner l’argument, ce qui constitue la retorsio :
« C’est un enfant, il faut user d’indulgence envers lui,
retorsio : Justement, puisque c’est un enfant, il faut le châtier
pour qu’il ne s’endurcisse pas dans ses mauvaises habitudes »
(p. 42).
Une attitude déroutante.
Une série de procédés consiste à désorienter l’adversaire non pas par des arguments,
mais simplement par l’attitude que l’on adopte. On peut ainsi éviter de traiter le sujet en
jeu, en parlant d’autre chose que de la question posée, en changeant brusquement le cours
de la discussion, en noyant le poisson, comme on dit couramment, dans un flot de
généralités. Schopenhauer donne l’exemple suivant :
« Il faut dire pourquoi telle ou telle hypothèse de physique est
douteuse : nous parlerons donc de l’incertitude du savoir
humain, et l’illustrerons par des exemples de toute sorte »
(p. 37).
On peut aussi accabler l’autre sous une foule de questions, si bien qu’il ne saura pas à
quoi répondre, ou le stupéfier par un enchaînement de paroles au besoin absurdes. Nous
pourrions appeler cette stratégie celle du bâton enduit de confiture de roses, comme dit
Alphonse Allais, qu’on ne sait par quel bout prendre. C’est une stratégie qui repose sur le
fait que plus les choses sont obscures, plus le public désorienté pense qu’elles sont
profondes. Elle est fréquente en philosophie, dit Schopenhauer, ajoutons en critique
littéraire, pour ne citer que ces deux exemples.
Des attaques envers l’adversaire.
Plusieurs possibilités s’offrent dans ce domaine. On peut jouer des passions de
l’auditoire, par exemple par l’argument ab utilitate, qui consiste « à faire croire à
l’adversaire que son opinion, du moment qu’on l’admettrait, causerait un tort considérable
à ses intérêts » (p. 55). C’est ce que l’on résumerait par vous sciez la branche sur laquelle
vous êtes assis. On peut donc d’une manière générale agir sur les désirs du public, au lieu
de s’adresser à son intelligence, viser non l’esprit, mais le cœur. On pourra ainsi mettre
l’adversaire en colère et troubler sa faculté de raisonnement. On peut aussi le conduire à
exagérer : « une fois que nous avons réfuté cette exagération, nous avons l’air d’avoir
réfuté également sa proposition originelle » (p. 39).
On peut également s’en prendre, au lieu de critiquer ses arguments, à la personne même
de l’opposant. Ce sont évidemment les arguments ad hominem et ad personam qui sont
utilisés. Dans le premier cas, on peut par exemple montrer que sa thèse est d’une manière
ou d’une autre en contradiction avec ses principes, avec ce qu’il a déjà dit, ou fait, ou n’a
pas fait. À celui qui soutient le suicide, dit Schopenhauer, on rétorque : « Et pourquoi ne te
suicides-tu pas ? » (p. 36). Un cas particulier se présente lorsqu’oncherche à battre
l’adversaire sur son propre terrain, et qu’à un argument ad hominem, on rétorque par un
autre argument ad hominem. Car ce qui importe, « ce n’est pas la vérité, mais le
triomphe », constate à regret le philosophe (p. 38).
Enfin, on peut utiliser les attaques personnelles, ad personam, en insultant l’adversaire :
« […] on devient donc désobligeant, hargneux, offensant,
grossier. C’est un appel des facultés de l’esprit à celles du corps
ou à l’animalité » (p. 61).
ou en le discréditant. On peut contre-attaquer : Et toi, tu crois que tu fais mieux ?
On se convaincra de la profondeur des observations de Schopenhauer en observant aussi
bien les débats télévisés, en particulier quand ils tournent autour de questions de politique,
que les querelles personnelles.
« […] je veux confondre le monde par ceux qui le connaissent le mieux,
et ne lui veux donner pour le convaincre que des docteurs assis sur le trône.
« Ô Dieu ! dit le Roi Prophète, vous avez fait mes jours mesurables, et ma
substance n’est rien devant vous. »
Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre.
Exemples, citations, le genre de la dissertation apparaît clairement comme
un genre rhétorique.
Les techniques de dissociation liées à ces arguments consisteront à
opposer une autorité à celle qui avait été mise en avant, à refuser les liens, ou
au moins à jeter le doute sur eux. Un des ressorts de Britannicus est une
question posée à plusieurs reprises au cours du premier acte et qui porte
précisément sur la liaison ou la dissociation de la personne et des actes :
peut-on échapper à son caractère ? À sa suivante Albine qui veut la
convaincre des qualités d’un Néron naissant qui aurait toutes les vertus
d’Auguste vieillissant (acte I, scène 1), Agrippine rétorque que l’on
n’échappe pas à un caractère déterminé par la lignée :
« Il se déguise en vain : je lis sur son visage
Des fiers Domitius l’humeur triste et sauvage ;
Il mêle avec l’orgueil qu’il a pris dans leur sang
La fierté des Néron qu’il puisa dans mon flanc. »
Ou bien encore, à Narcisse voulant le convaincre qu’il lui faut s’allier à
Agrippine, Britannicus objecte les actes passés de sa belle-mère (acte I,
scène 4) :
« La croirai-je, Narcisse ? et dois-je sur sa foi
La prendre pour arbitre entre son fils et moi ?
Qu’en dis-tu ? N’est-ce pas cette même Agrippine
Que mon père épousa jadis pour sa ruine,
Et qui, si je t’en crois, a de ses derniers jours,
Trop lents pour ses desseins, précipité le cours ? »
L’existentialisme croit que ce sont les actes qui comptent, mais la
conception classique essentialiste, beaucoup plus pessimiste, croit que nul
n’échappe à son caractère, à son essence, à son destin…
• Liaisons qui définissent une structure du réel
Dans le cas des arguments basés sur la structure du réel, les mises en
relation sont généralement données à l’intérieur d’une culture. Elles
appartiennent au domaine du préconstruit, qui n’a peut-être aucun fondement
objectif, mais sur lequel nous ne nous interrogeons guère. En revanche, les
arguments qui fondent la structure du réel, ou plutôt une structuration du
réel, résultat d’une représentation individuelle, supposent des mises en
relation subjectives. C’est l’analogie qui est dans ce cas le type de la loi de
passage, qu’il s’agisse du raisonnement par l’exemple, déjà cité, des
assimilations opérées par les métaphores, figures très souvent utilisées dans
ce mode d’argumentation, des parallèles… C’est elle qui sous-tend la
maxime œil pour œil, dent pour dent.
Au sens strict, l’analogie se distingue de la ressemblance. Cette dernière
relie deux termes : A est comme B. L’analogie, elle, relie deux relations,
comme dans la proportion mathématique, qui en est un cas particulier. On
peut la définir par la formule A est à B ce que C est à D :
« La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la
musique » (Clemenceau)
« Le peuple a sa colère et le volcan sa lave » (Hugo)
« La rhétorique est à la justice ce que la cuisine est à la médecine »
(Platon)
Elle est à l’œuvre dans ce passage d’Alphonse Allais :
« Un monsieur était mort après avoir recommandé qu’on incinérât son
corps.
Quand l’employé ad hoc demanda à la veuve quel genre de crémation
elle désirait pour le défunt (du four français ou du four milanais ?), la
pauvre femme s’écria vivement :
– Oh ! monsieur, le four français ! Mon cher mari ne pouvait pas sentir la
cuisine italienne. »
Feu.
Plus sérieusement, dans ce passage des Lettres philosophiques, traitant de
l’âme, Voltaire établit un parallèle entre la structure de l’âme et celle d’une
horloge :
« Le bien commun de tous les hommes demande qu’on croie l’âme
immortelle ; la foi nous l’ordonne ; il n’en faut pas davantage, et la chose
est décidée. Il n’en est pas de même de sa nature ; il importe peu à la
Religion de quelle substance soit l’âme, pourvu qu’elle soit vertueuse ;
c’est une horloge qu’on nous a donnée à gouverner, mais l’ouvrier ne nous
a pas dit de quoi le ressort de cette horloge est composé. »
Comme l’exemple, dans ce cas, l’analogie illustre l’affirmation et la rend
plus facile à comprendre. L’allégorie, cette double chaîne selon C. Perelman
et L. Olbrechts-Tyteca (1970, p. 540), suppose que chaque terme de l’une
des deux séries trouve son analogue dans l’autre : l’âme est une horloge,
Dieu est un ouvrier horloger, etc. (voir p. 172).
La part prise par l’énonciateur dans ce type de liaisons est plus importante
que dans les précédents, car elles ne s’imposent pas. L’analogie suppose en
effet qu’on choisisse les domaines à rapprocher, elle est donc construite, au
lieu d’être l’enregistrement d’une réalité. Elle est du coup plus facile à
mettre en doute. L’interlocuteur se sentira libre de réfuter les liens établis,
que rien ne lui paraît garantir, sans se sentir prisonnier d’une pseudo-
objectivité. Le discours doit donc prévenir les objections possibles et
justifier les assimilations opérées.
L’autre peut en effet toujours réfuter l’analogie en montrant qu’il y a
autant d’éléments de différence que d’éléments de rapprochement ou bien
encore, à l’inverse, pousser l’analogie jusqu’au point où elle devient ridicule
ou impossible à accepter par celui-là même qui l’a posée :
Madame X – Je suis pour l’égalité des hommes et des femmes.
Monsieur Y – Tu admets donc que les femmes fassent leur service
militaire ?
Cette dernière position est celle qui est adoptée dans certains pays comme
Israël, mais l’égalité en France quand le service militaire existait n’allait pas
jusque-là.
• Arguments quasi logiques
Il s’agit de raisonnements qui s’appuient sur des structures logiques,
comme la contradiction :
« Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête, car ce n’est
que l’expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les
pieds. Mais je ne puis concevoir l’homme sans pensée. Ce serait une pierre
ou une brute. »
Pascal, Pensées.
l’incompatibilité :
« Je ne viens pas prêcher la tolérance ; la liberté la plus illimitée de
religion est à mes yeux un droit si sacré que le mot tolérance, qui voudrait
l’exprimer, me paraît en quelque sorte tyrannique lui-même, puisque
l’existence de l’autorité qui a le pouvoir de tolérer attente à la liberté de
penser par cela même qu’elle tolère, et qu’ainsi elle pourrait ne pas
tolérer. »
Mirabeau, Discours à la Constituante du 17 août 1790.
ou reposent sur des structures mathématiques, comme le rapport de la
partie au tout, du plus petit au plus grand :
« Cette prétendue duplicité de l’homme est une idée aussi absurde que
métaphysique. J’aimerais autant dire que le chien qui mord et qui caresse
est double ; que la poule, qui a tant soin de ses petits, et qui ensuite les
abandonne jusqu’à les méconnaître, est double ; que l’arbre, qui est tantôt
chargé, tantôt dépouillé de feuilles, est double. J’avoue que l’homme est
inconcevable ; mais tout le reste de la nature l’est aussi, et il n’y a pas plus
de contradictions apparentes dans l’homme que dans tout le reste. »
Voltaire, Lettres philosophiques.
L’argument ici est que ce qui vaut pour une partie d’un même tout, la
nature, vaut pour les autres parties, ce qui suppose une homogénéité entre le
tout et ses parties. Le choix de parties de la nature de plus en plus éloignées
de l’homme, du chien à l’arbre, introduit un élément de comique et
d’absurde (sur le rire dans la rhétorique, voir p. 123). Citons encore, comme
argument quasi logique, celui qui implique la réciprocité : ne faites pas à
autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse.
Ces arguments sont évidemment parmi les plus impressionnants parce
qu’ils affectent l’apparence de la science, mais ils peuvent eux aussi être
contestés. Un des moyens de lutter contre eux est par exemple de trouver des
compromis entre des solutions présentées comme antinomiques. Les
arguments quasi logiques renvoient souvent dos à dos des thèses opposées.
Les réfuter peut consister à montrer que la prétendue contradiction se résout
dans un autre cadre. C’est la position de la dialectique de Hegel, où la
synthèse résout l’opposition de la thèse et de l’antithèse (voir p. 86).
• Arguments qui portent sur l’énonciation elle-même
C. Plantin (1996) a montré qu’il existe des arguments qui portent moins
sur le contenu de l’argumentation que sur sa forme, soit qu’il s’agisse
d’arguments qui sont contenus dans la langue, soit qu’il s’agisse
d’arguments qui impliquent la structure de l’interaction. On les regroupera
dans la catégorie d’arguments liés à l’énonciation.
On sait en effet qu’il existe dans la langue toute une série de moyens par
lesquels se manifeste de manière inévitable la subjectivité du locuteur. Les
faits sont vus à travers la grille de ces éléments, souvent subtils, mais
manifestes dans le lexique. Un cas amusant d’argumentation par le choix
même des mots est offert par le récit d’Alphonse Allais déjà cité, Chigneux.
Lorsqu’il passe en jugement pour avoir tué le baron, Chigneux est défendu
par un certain Tocquard. Mais l’affaire doit être rejugée, et c’est Tocquard,
devenu entre-temps procureur, qui est l’accusateur. Voici, sur le même fait,
les paroles de Tocquard-avocat :
« – Messieurs de la cour, messieurs les jurés, l’homme que vous avez
devant les yeux est la personnalité la plus intéressante que j’aie jamais eu à
défendre au cours déjà long de ma noble carrière… »
et celles de Tocquard-procureur :
« – L’homme que vous avez devant les yeux est la personnalité la plus
dangereuse, la brute la plus redoutable, qu’il m’ait été donné de contempler
au cours de ma longue carrière de criminaliste. »
Tout est dans les mots. Chigneux n’aura plus qu’à mépriser la
magistrature et le barreau de sa belle patrie.
Une stratégie de défense pourra donc consister à récuser le choix des mots
faits par celui à qui l’on est opposé. Un grand nombre de procès en
diffamation reposent sur le refus des termes utilisés par l’autre. Il ne s’agit
pas tant pour les juges de savoir si celui qui a été traité de crapule en est
réellement une, mais de juger si le mot est ou non une insulte.
On peut chercher à disqualifier le discours de l’autre dans son ensemble,
opérant alors une dissociation du fond, que l’on n’examine pas, et de la
forme, sur laquelle on détourne l’attention. On opposera le naturel à la
sincérité, ce qui est spontané à ce qui est travaillé, et l’on tentera ainsi de
discréditer l’adversaire dont l’argumentation sera qualifiée de rhétorique.
Un argument du même type est le corax, qui tire son nom du sophiste
disciple d’Empédocle. Il joue sur la dissociation entre le procédé et la réalité,
et « incite à accomplir certains actes précisément parce qu’ils sont
invraisemblables et diminue, pour des raisons inverses, les chances de voir
accomplir les actes vraisemblables » (Perelman et Olbrechts-Tyteca, 1970,
p. 608). On pourrait dire que plus les choses sont invraisemblables, plus elles
sont vraisemblables, et inversement (voir p. 84).
On peut lutter contre l’argument avancé par le locuteur par le même
argument. C’est ce que C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca appellent
autophagie. À celui qui affirme qu’il ne croit en rien, on objectera qu’il croit
au moins à ce qu’il vient de dire, et que donc, il contrevient au principe qu’il
a posé. On peut aussi, comme dans le passage de Saint-Just cité plus haut
(p. 112), opposer la règle à ses conséquences.
On peut également disqualifier le discours de celui qui parle en montrant
l’opposition de ce discours à sa personne. Il s’agit alors des arguments ad
hominem. Ils sont opposés aux arguments ad rem, ceux qui portent sur le
sujet. On ne confondra pas l’argument ad hominem avec l’argument ad
personam, qui consiste à attaquer la personne elle-même. Dans l’argument
ad hominem, le principe n’est pas d’attaquer l’autre, mais de montrer qu’il
n’a pas le droit de dire ce qu’il dit. Dans la pratique, les deux arguments sont
souvent liés, car celui qui n’a pas le droit de défendre la thèse qu’il propose
est souvent aussi celui dont la personne est criticable. Mais
fondamentalement, l’argument ad hominem porte sur l’énonciation. Dans cet
échange entre Junie et Britannicus (acte II, scène 7), Junie, qui sait que
Néron les écoute, cherche à tromper Néron sur les sentiments que
Britannicus lui porte. Pour atténuer la portée des paroles de Britannicus, elle
lui coupe la parole en insistant sur la dissociation qui existerait entre ses
paroles présentes et passées :
« Britannicus
La mère de Néron se déclare pour nous,
Rome, de sa conduite elle-même offensée…
Junie
Ah ! Seigneur, vous parlez contre votre pensée.
Vous-même, vous m’avez avoué mille fois
Que Rome le louait d’une commune voix ;
Toujours à sa vertu vous rendiez quelque hommage.
Sans doute la douleur vous dicte ce langage. »
On peut vouloir récuser le droit à la parole de l’adversaire en critiquant
son ignorance (ad ignorantiam). C’est encore faire porter l’argumentation
non sur le fond, mais sur les circonstances de l’énonciation.
On voit donc combien sont variés les arguments que l’on peut utiliser dans
une argumentation pour faire triompher sa thèse, ou récuser celle de
l’adversaire (voir p. 114). Est à l’œuvre dans tous les cas ce que les Anglo-
Saxons appellent logique informelle. On pourrait ainsi résumer ce qui
précède par ce passage de M. Angenot (2008, p. 65) : le locuteur « fabrique
du ni-ni : ni une démonstration syllogistique en règle, ni, pourtant, un
sophisme imposteur ». La logique du plausible, selon l’expression de
l’épistémologue Jean-Claude Gardin, est inévitable dans les choses
humaines, il n’y en a pas d’autre et nous n’avons pas le choix, comme le
souligne Angenot.
2. La disposition
2.1. Fonction de la disposition
Une fois la matière du discours élaborée, et déjà partiellement organisée
par les nécessités mêmes du raisonnement, il convient de l’organiser. On
n’est pas en effet dans le cadre d’une démonstration stricte où l’ordre est
fortement orienté, sinon donné, par la succession des prémisses et des
conclusions. Dans une argumentation, le plan n’est évidemment pas
indifférent. Il sert à rendre la cause intelligible, à faire adopter le point de
vue de l’orateur, mais il dépend aussi du public lui-même, de ses sentiments,
de ses attentes, et, comme le disent L. Olbrechts-Tyteca et C. Perelman, des
modifications de l’auditoire au fur et à mesure que se déroule le discours. Il
est donc en partie dépendant du pathos et de l’ethos, dont on ne soulignera
jamais assez l’importance. Enfin, puisque les arguments ne sont pas donnés
seuls mais sont liés entre eux, leur force est en grande partie déterminée par
leur position dans le discours et par rapport aux autres. L’ordre est nécessaire
aussi bien dans les petites unités, dans les argumentations locales, comme le
dit très clairement la Rhétorique à Hérennius, que naturellement dans
l’ensemble du discours. C’est de cet ordre que traite dans les traités de
rhétorique la partie de la disposition :
« La disposition sert à mettre en ordre les matériaux de l’invention de
manière à présenter chaque élément à un endroit déterminé. »
Rhétorique à Hérennius, III, 16.
Comme pour les autres parties, deux points de vue doivent être envisagés
selon que la nature ou l’art est en jeu :
« Débuter par un préambule, puis exposer le fait, ensuite le démontrer en
s’appuyant sur des preuves solides et en détruisant celles de l’adversaire,
enfin conclure et clore ainsi son discours, c’est une marche que prescrit à
elle seule la nature. Mais savoir comment disposer au mieux les idées
capables de convaincre et d’instruire, voilà ce qui n’appartient peut-être
qu’à la sagacité de l’orateur. »
Cicéron, De l’Orateur, II, LXXVI, 307-308.
La Rhétorique à Hérennius fait la même distinction. La suite du passage
de Cicéron insiste sur deux préceptes. Le premier est de bien choisir ses
preuves car le nombre importe moins que la valeur (Lorsque je rassemble les
preuves d’une cause, mon habitude à moi est de peser ces preuves, et non de
les compter), le second de bien les placer. La disposition n’est pas
simplement la mise sous forme de plan des arguments, mais aussi leur
sélection et elle a donc à voir avec le contenu des raisons probantes. En
rhétorique comme ailleurs, on n’insistera jamais assez sur le fait que le fond,
c’est déjà la forme. L’organisation du discours répond à une nécessité
logique, mais aussi affective, car elle a à voir avec le movere, le besoin de
toucher. Ainsi, il conviendra de placer à des places judicieuses l’appel au
sentiment. Le plan dépend en partie de raisons psychologiques et Cicéron se
demande s’il vaut mieux placer d’abord les preuves les moins importantes,
pour graduellement en arriver à elles, ou au contraire, retenir d’entrée de jeu
l’attention des juges par les meilleurs arguments : « Votre intérêt exige que
vous répondiez le plus tôt possible à l’attente des juges » (De l’Orateur, III,
LXXVII, 313). Il demande néanmoins à l’orateur de garder de l’excellent en
réserve pour la fin. Et c’est à la rhétorique antique que remonte le conseil
que connaissent bien tous ceux qui affrontent le genre de la dissertation, de
terminer par la rédaction de l’introduction :
Le rire dans la rhétorique
Cicéron l’affirme dans l’Orator, XXVI, « la plaisanterie assaisonne bien le genre simple ;
et l’on en tire un merveilleux parti. Il y en a deux espèces, l’enjouement et la raillerie ;
toutes deux bonnes à mettre en œuvre. L’enjouement donnera de la grâce aux détails de la
narration ; la raillerie aiguisera et décochera les traits du ridicule ». Quant à Quintilien, il
consacra une section entière de l’Institution oratoire, au livre VI, 3, à parler du rire, essayer
de le définir, et préciser l’utilisation qui doit en être faite, car « les mots pour rire,
l’honnête homme les dira toujours en observant la dignité et la respectabilité : c’est en effet
payer le rire trop cher que de le payer aux dépens de la probité » (VI, 3, 35).
La plaisanterie en premier lieu peut être utilisée pour détendre l’atmosphère et elle
participe à la captatio benevolentiae. Si elle est contenue dans de justes limites, si elle
n’intervient pas hors de propos, par exemple lorsqu’une extrême perversité ou une extrême
misère est en jeu, elle fait partie de ces éléments qui concourent à donner de l’ethos, du
caractère et des dispositions de l’orateur une image favorable. Le rire peut également être
utilisé comme un argument.
L’ironie.
L’ironie, qui dit le contraire de ce qu’il faut entendre, est une argumentation indirecte.
Elle ne peut être utilisée que quand on est sûr des opinions de l’auditoire et qu’on sait qu’il
comprendra ce qui n’est pas dit. L’ironie peut viser directement l’adversaire, dans ce cas, il
faut qu’il ait affiché ses positions, et elle constitue alors un procédé de contestation ou de
réfutation. Elle peut le viser indirectement, en le discréditant aux yeux de l’auditoire. Elle
suppose ainsi une connivence entre le plaideur et ceux qui sont arbitres dans la cause. Dans
tous les cas, elle obéit à des intentions polémiques.
L’ironie est l’un des procédés argumentatifs les plus fréquemment employés par Pascal :
« Les choses du monde les plus déraisonnables deviennent
les plus raisonnables à cause du dérèglement des hommes. Qu’y
a-t-il de moins raisonnable que de choisir, pour gouverner un
État, le premier fils d’une reine ? On ne choisit pas pour
gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de la
meilleure maison. »
« Cette loi serait ridicule et injuste ; mais parce qu’ils [les
hommes] le sont et le seront toujours, elle devient raisonnable et
juste, car qui choisira-t-on, le plus vertueux et le plus habile ?
Nous voilà incontinent aux mains, chacun prétend être ce plus
vertueux et ce plus habile. Attachons donc cette qualité à
quelque chose d’incontestable. C’est le fils aîné du roi ; cela est
net, il n’y a point de dispute. La raison ne peut mieux faire, car
la guerre civile est le plus grand des maux. »
Pensées.
Dans cet extrait, l’ironie consiste dans l’affirmation que le fils aîné du roi est ce qu’il y a
de plus vertueux et de plus habile pour gouverner. Mais elle est liée au paradoxe, qui
renverse la figure et impose une dissociation entre la règle à établir et la justice. Selon un
rapport inadmissible, la règle sera fondée sur l’injuste et le ridicule. Comme l’indique son
étymologie, le paradoxe est ordinairement ce qui s’oppose à l’opinion commune, à la doxa.
Ici, c’est ce qui s’oppose à la raison (une règle politique doit raisonnablement être fondée
sur la justice) et qui pourtant triomphera, en vertu de l’argument du nombre, qui prend en
compte les dérèglements ordinaires des hommes, et de l’argument quasi logique du
moindre mal (la guerre civile serait pire).
L’absurde.
Selon le Traité de l’argumentation, le ridicule « joue, dans l’argumentation, un rôle
analogue à celui de l’absurde dans la démonstration » (p. 280). Celui qui est rendu ridicule
encourt la condamnation du groupe :
« Sera ridicule non seulement celui qui s’oppose à la logique
ou à l’expérience, mais encore celui qui énoncera des principes
dont les conséquences imprévues le mettent en opposition avec
des conceptions qui vont de soi dans une société donnée, et
qu’il n’oserait pas heurter lui-même » (p. 278).
On peut toujours choisir de braver le ridicule, mais on se met alors hors des normes du
groupe.
Le ridicule intervient dans plusieurs types de réfutation, par exemple si l’on montre les
conséquences aberrantes d’une affirmation. Lorsque Voltaire dans l’article Homme du
Dictionnaire philosophique veut réfuter les idées de Rousseau sur l’état de nature, c’est en
développant les absurdités auxquelles elles conduisent :
« L’homme abandonné à la pure nature n’aurait pour tout
langage que quelques sons mal articulés ; l’espèce serait réduite
à un très petit nombre par la difficulté de la nourriture et par le
défaut des secours, du moins dans nos tristes climats. Il n’aurait
pas plus de connaissance de Dieu et de l’âme que des
mathématiques, ses idées seraient renfermées dans le soin de se
nourrir. L’espèce des castors serait très préférable. »
L’argument du dépassement, dans lequel on déclare qu’il faut toujours aller plus loin,
peut lui aussi être réfuté par l’absurde, lorsque le terme auquel il conduit se révèle en
contradiction avec ce que l’on propose. Dans la majorité des cas, l’absurde repose sur la
mise en évidence d’incompatibilités ou contradictions.
« Lorsque je suis fixé sur tous ces points, alors, mais alors seulement, je
songe en dernier lieu à ce que je dois dire en premier, et je cherche quel
sera mon exorde ; car si jamais je m’avise d’y appliquer dès le début mon
effort, je ne trouve rien que de faible, de puéril, de banal et de vulgaire »
(ibid., 315).
Ajoutons qu’aux siècles classiques, des préoccupations esthétiques sont
formulées très clairement, comme le rappelle A. Kibédi-Varga, citant Le
Gras (1970, p. 70) :
« Comme personne ne peut douter que l’ordre qui se trouve dans les
choses, ne soit la cause de leur beauté ; et le désordre et la confusion celle
de leur laideur et difformité, il n’y a aussi personne qui puisse ne point
convenir que si cet ordre est gardé dans tout ce qui compose un discours,
ce discours ne peut être que très agréable. »
Rappelons enfin que la mémoire est facilitée par l’ordre.
Que l’étape du plan soit une étape importante à laquelle se plient orateurs
et écrivains, il suffit pour s’en convaincre de considérer le plan du premier
acte d’Iphigénie en Tauride de Racine, publié en 1747 par son fils Louis,
« non pas, dit-il, comme un fragment curieux, mais comme un morceau
propre à faire connaître la manière dont Racine, quand il entreprenait une
tragédie, l’écrivait d’abord en prose », c’est-à-dire en donnait l’ossature
avant de passer à la mise en mots. Voici la scène IV, qui donne une idée de la
façon dont les arguments sont sélectionnés et ordonnés :
« Thoas, le fils de Thoas
Le prince fait quelque effort pour obtenir de son père la vie de ces deux
Grecs, afin qu’il ne les ait pas sauvés inutilement. Le roi le maltraite, et lui
dit que ce sont là les sentiments qui lui ont été inspirés par la jeune
Grecque ; il lui reproche la passion qu’il a pour une esclave.
Le fils de Thoas
Et qui vous dit, seigneur, que c’est une esclave ?
Thoas
Et quelle autre qu’une esclave aurait été choisie par les Grecs pour être
sacrifiée ?
Le fils de Thoas
« Quoi ! ne vous souvient-il plus des habillements qu’elle avait
lorsqu’on l’amena ici ? Avez-vous oublié que les pirates l’enlevèrent dans
le moment qu’elle allait recevoir le coup mortel ? Nos peuples eurent plus
de compassion pour elle que les Grecs n’en avaient eu : et au lieu de la
sacrifier à Diane, ils la choisirent pour présider elle-même à ses
sacrifices. »
Le prince sort déplorant sa malheureuse générosité, qui a sauvé la vie à
deux Grecs, pour la leur faire perdre plus cruellement. »
En plein XIXe siècle, et à propos de poésie, Baudelaire dans ses Notes
nouvelles sur Edgar Poe, approuve l’écrivain d’avoir affirmé que tout dans
un poème doit être construit pour le dénouement : « Un sonnet littéraire a
besoin d’un plan, et la construction, l’armature pour ainsi dire, est la plus
importante garantie de la vie mystérieuse des œuvres de l’esprit. »
2.2. Les différentes parties d’un discours
Pour un discours, la disposition fixe un nombre de parties qui varie selon
les maîtres. Aristote envisage deux parties fondamentales, l’exposition et la
démonstration, mais admet la narration et la conclusion. Hermagoras
demande que soit admise la digression. Cicéron dans le De Inventione décrit
six parties, qu’il réduit à quatre dans l’Orator. Mais quand le nombre des
parties est réduit, il existe généralement des sous-parties. On peut donc
considérer que, parties ou sous-parties, il faut envisager successivement,
comme le distingue la Rhétorique à Hérennius, l’exorde, la narration, la
division, la confirmation, la réfutation, et la conclusion.
Ce sont là des parties définies sur le plan théorique, et dont l’orateur peut
se passer, selon la nature de la cause. Par exemple, si les faits sont bien
connus, il pourra éviter la narration, qui est destinée à les présenter.
L’exorde, le début du discours, l’introduction, dirions-nous, doit d’entrée
de jeu retenir l’attention du public. La prise en considération de ses passions,
du pathos, est particulièrement importante. L’exorde est un point
évidemment très sensible du discours, car, dès ce moment, il faut que se
produise la captation de la sympathie, captatio benevolentiae. Mais l’exorde
doit également plonger l’auditoire au cœur de la cause, il doit sortir des
propres entrailles de la cause. C’est dire que lié à des nécessités
psychologiques, l’exorde ne l’est pas moins à des impératifs logiques. Les
lieux qui seront choisis le seront par exemple en fonction du point essentiel
de l’exorde que l’on veut mettre en évidence :
« […] on pourra tirer ses idées, soit de la personne de l’intéressé, soit de
celle de l’adversaire, soit de la cause, soit enfin des juges devant qui l’on
plaidera. »
Cicéron, De l’Orateur, II, LXXIX, 321.
Les mêmes réflexions sur l’intrication de la logique et des passions
pourraient être faites à propos des autres parties. Ainsi, l’auditoire est-il
rendu attentif, docile et bienveillant, selon le triple objectif marqué par la
Rhétorique à Hérennius. On peut ensuite entrer dans les détails.
Après l’exorde vient la narration, qui raconte ou reconstitue les faits. Elle
peut s’appuyer sur l’histoire, la légende ou la fiction. Elle doit se faire selon
l’impératif de la brièveté, de la clarté et de la vraisemblance. Si les faits sont
mal connus, la narration est fondamentale, elle est la source, fons, dit
Cicéron, de toutes les autres parties. Plus encore que celles-ci, elle demande
une habile sélection des éléments retenus, car il est bien évident que
l’orateur doit soigneusement passer sous silence tous les faits qui pourraient
se retourner contre lui et au contraire insister sur ce qui le sert. C’est pour la
narration que les questions quis, quid, ubi, quando, cur, quomodo, quibus
auxiliis, sont utiles et elles organisent ses étapes. Si la narration n’est pas
indispensable dans le genre délibératif, elle est centrale dans le genre
judiciaire, mais aussi dans le démonstratif car elle permet à l’orateur de
déployer la louange des actes rapportés.
C’est ensuite le tour de la définition, la position de la question, à mettre en
relation avec la théorie des états de cause. Elle est suivie de l’argumentation
proprement dite, l’exposé des raisons probantes, c’est-à-dire de la
confirmation et de la réfutation. Certains auteurs les distinguent, mais
comme le dit clairement Cicéron, elles vont en fait ensemble : comment en
effet proposer une thèse sans s’opposer à une autre, et comment réfuter sans
du même coup affirmer ?
Le discours s’achève avec l’épilogue, ou péroraison, qui repose sur les
passions du public et son intérêt. La péroraison résume les conclusions
partielles du discours et émeut le public. C’est le domaine propre du
pathétique.
À ces parties peut parfois s’adjoindre une digression, παρέκβασɩς. Sortir
du cadre strict du sujet peut s’avérer nécessaire, pour émouvoir à certains
moments du discours, pour susciter ou calmer les passions de l’auditoire.
Quintilien (Institution oratoire, livre IV, 3, 15) la définit de la façon
suivante :
« Tout ce qui se dit en dehors des cinq parties que nous avons définies
[exorde, narration, confirmation, réfutation, péroraison] est une digression :
indignation, commisération, détestation, injure, excuse, conciliation,
réfutation des propos outrageants. Il en est de même pour tout ce qui n’est
pas impliqué dans la question, à savoir toute amplification, toute
atténuation, tout genre d’appel aux sentiments, tout passage surtout qui
apporte au discours de l’agrément et de l’ornement, et traite du luxe, de
l’avarice, de la religion, des devoirs ; […] »
C’est à cette occasion par exemple que peut être utilisée la description
(voir p. 54). On constate donc une fois de plus le lien entre l’expression et le
fond de l’argumentation.
Cet ordre des parties du discours peut être modifié :
« Si notre cause semble présenter une difficulté telle que personne ne
veuille prêter une oreille favorable à un exorde, nous commencerons par la
narration et nous reviendrons aux idées qu’aurait contenues l’exorde. »
Rhétorique à Hérennius, III, 17.
et certaines de ces parties, on l’a dit, supprimées. Il n’est pas nécessaire,
dit par exemple Aristote, que la narration soit faite d’une seule traite. Elle
peut être fragmentée à l’occasion de tel ou tel moment du discours : sur ce
point comme sur bien d’autres, il est impossible de confondre la rhétorique
avec une discipline rigide et arbitraire.
L’ordre type n’est de toute façon qu’un guide pour celui que la nature n’a
pas suffisamment bien doté, mais l’orateur, qui peut s’appuyer sur son
ingenium, sur son talent naturel, peut le dépasser, en fonction des objectifs
spécifiques de son discours et du lien organique qui lie la disposition et
l’invention. De ce lien, nous donnerons comme exemple celui du procédé de
l’amplification (voir p. 81). On sait que s’il existe des lieux communs, il
existait aussi des lieux spécifiques aux genres oratoires, ajoutons ici aux
différentes parties du discours. L’amplification, codifiée par Tisias et par
Gorgias, est surtout intéressante dans l’épilogue. Elle a pour but d’émouvoir
l’auditoire, et s’appuie sur une dizaine, selon la Rhétorique à Hérennius, ou
une quinzaine, selon Cicéron, de lieux : insister sur le type de victimes,
montrer par exemple que si l’on acquitte l’accusé, ce sera un précédent,
revenir sur le caractère particulièrement affreux du crime, etc. Voici
l’épilogue du discours de Saint-Just Sur le jugement de Louis XVI :
« Louis était un autre Catilina ; le meurtrier, comme le consul de Rome,
jugerait qu’il a sauvé la patrie. Louis a combattu le peuple : il est vaincu.
C’est un barbare, c’est un étranger prisonnier de guerre. Vous avez vu ses
desseins perfides ; vous avez vu son armée ; le traître n’était pas le roi des
Français, c’était le roi de quelques conjurés. Il faisait des levées secrètes de
troupes, avait des magistrats particuliers ; il regardait les citoyens comme
ses esclaves, il avait proscrit secrètement tous les gens de bien et de
courage. Il est le meurtrier de la Bastille, de Nancy, du Champ-de-Mars, de
Tournay, des Tuileries : quel ennemi, quel étranger nous a fait plus de mal ?
Il doit être jugé promptement : c’est le conseil de la sagesse et de la saine
politique : c’est une espèce d’otage que conservent les fripons. On cherche
à remuer la pitié ; on achètera bientôt des larmes ; on fera tout pour nous
intéresser, pour nous corrompre même. Peuple, si le roi est jamais absous,
souviens-toi que nous ne serons plus dignes de ta confiance, et tu pourras
nous accuser de perfidie. »
Bel exemple qui utilise l’argument d’autorité (le consul de Rome, c’est-à-
dire Cicéron), les victimes, en l’occurrence le peuple tout entier, le caractère
exceptionnel du crime, la préméditation, les conséquences du jugement…
On admirera l’habileté du retournement final : l’épilogue est en effet
généralement le moment de l’appel à la pitié, à la compassion. Or ce
sentiment est ici refusé, et présenté comme une faute – on cherche à remuer
la pitié en faveur du roi. C’est faire croire que le discours est situé sur le seul
plan de la vérité.
Ainsi, dans l’ensemble, la disposition répond-elle au souci qu’a l’orateur
de l’auditoire et à la représentation qu’il se fait de ses réactions (pathos
projectif, voir p. 62). Comme un général avant la bataille, il dispose ses
troupes de manière à ne pas se laisser déborder par l’adversaire et à
l’emporter. C’est l’image qu’utilisent les rhéteurs. L’ordre qui consiste à
donner des arguments forts dans l’exorde et l’épilogue et à laisser souffler le
public entre-temps est par exemple appelé ordre homérique par Quintilien
(V, 12, 14) par référence à la disposition tactique adoptée par Nestor dans
l’Iliade. C. Perelman dans l’Empire rhétorique appelle d’ailleurs cette même
disposition ordre nestorien. Les deux autres ordres, les arguments les plus
faibles au début, puis une progression jusqu’aux plus forts, ou l’inverse, sont
également envisagés par Quintilien. Une autre disposition serait de mettre
d’abord les arguments logiques, puis ceux qui peuvent plaire, et enfin ceux
qui peuvent émouvoir, suivant l’ordre docere, placere, movere.
Dans une perspective moderne, on peut évidemment envisager d’autres
types de plans. Jean-Jacques Robrieux, dans ses Éléments de rhétorique et
d’argumentation (1993), énumère le plan chronologique, le plan thématique,
les plans oppositionnels, les plans analytiques, par examen du problème, des
causes et des conséquences, ou de la situation, des avantages et des
inconvénients, pour ne citer que les dispositions les plus nettes. Dans tous les
cas, ils sont liés à la matière même du sujet, car de l’invention au plan, et du
plan à l’écriture, il n’y pas solution de continuité.
Applications
4. Baudelaire L’Albatros
But de l’application : analyser un raisonnement par l’exemple, et faire
prendre conscience de la vivacité des mécanismes rhétoriques au XIXe siècle
et dans un genre, la poésie, où on ne s’attendrait pas à les trouver.
« Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »
On a ici un cas d’argumentation par l’exemple. La tradition littéraire, et
même poétique, en Occident, doit beaucoup à la rhétorique. Baudelaire a été
l’élève d’un grand professeur d’éloquence de son temps, Pierrot-Deseilligny,
et on se souvient de son affirmation selon laquelle « les prosodies et les
rhétoriques » aident « l’éclosion de l’originalité ». Depuis le XVIe siècle, la
construction des poèmes se fait souvent en suivant une progression
argumentative (voir J. Molino et J. Gardes Tamine, Introduction à l’analyse
de la poésie, tome II, De la strophe à la construction du poème, PUF, 1988).
C’est le cas de « L’Albatros ».
La proposition que veut avancer Baudelaire est que le poète n’est pas à sa
place chez les hommes parmi lesquels il est inadapté en raison de son génie.
C’est l’exemple de l’oiseau qui va servir à fonder la règle énoncée dans la
dernière strophe : Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. Auparavant,
trois strophes auront été consacrées à la description de l’oiseau.
Le Poète, selon une terminologie aujourd’hui très répandue et empruntée à
C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca, constitue le thème de l’analogie qui
sous-tend l’exemple, et l’albatros, le phore, c’est-à-dire ce qui en est dit pour
le définir, l’expliquer… Dans le cas d’une argumentation par l’exemple, le
phore est nécessairement mieux connu que le thème, dont il doit éclairer la
nature. Il doit aussi avoir suffisamment d’autorité pour s’imposer. Ce n’est a
priori pas le cas dans le poème de Baudelaire, qui doit lui en conférer par les
outils poétiques.
L’anecdote relatée par Baudelaire dans le poème est issue du voyage de
1841-1842 qui le conduisit à l’île Maurice et à la Réunion. Cependant, ce
qu’elle aurait pu avoir de trop personnel est gommé par tous les termes qui la
généralisent dès le premier vers grâce à l’adverbe souvent. Le pluriel, des
albatros, et le présent sont utilisés avec la même fonction. La première
strophe pose le cadre général de l’anecdote, les deux suivantes la
développent en introduisant, surtout la troisième, des détails concrets,
comme le brûle-gueule (pipe à tuyau très court).
L’exemple pour fonctionner comme tel, pour convaincre au lieu de
simplement raconter, a besoin d’avoir du poids. Les moyens susceptibles de
lui en conférer peuvent se ramener aux trois suivants : la généralité,
l’autorité morale, la valeur esthétique. Ici, l’exemple est paradoxal puisqu’il
joue sur des animaux qui ne sont pas particulièrement connus, à la différence
d’un oiseau comme le phénix dans la tradition littéraire. On ne saurait donc
parler d’autorité, si bien que c’est la beauté de la forme poétique qui va
conférer au phore ses lettres de noblesse. Outre l’ampleur du rythme, sur
laquelle on ne s’attardera pas, la métaphore joue un rôle notable pour donner
à l’exemple, en lui-même sans grandeur, la majesté dont il a besoin. En
même temps, elle est centrale dans l’argumentation puisqu’elle sert à
rapprocher le phore du thème, puis le thème du phore. « Nous ne pourrions
mieux, dit le Traité de l’argumentation, décrire la métaphore qu’en la
concevant, tout au moins en ce qui concerne l’argumentation, comme une
analogie condensée, résultant de la fusion d’un élément du phore avec un
élément du thème » (p. 535).
Ici, on peut dire que les ailes sont à l’oiseau ce que le génie est au poète, si
bien que l’on pourra, en échangeant les termes, parler des ailes de géant du
poète, ou encore dire que le vol est à l’oiseau ce qu’est la supériorité à
l’homme, et l’on pourra parler de roi de l’azur. Les termes s’échangent d’une
série, l’animal, à l’autre, l’homme, et ces emprunts se font dans les deux
sens, en fonction de la disposition du texte, de son plan :
– strophe 1 : le phore, l’albatros, est posé, sans que le thème, le poète,
l’homme d’excellence, soit présenté. Il est amené indirectement par la
métaphore qui, dans un mouvement inverse, fait de l’oiseau le thème d’un
autre phore, en l’assimilant à un compagnon de voyage ;
– strophe 2 : dans la même visée apparaît une métaphore où l’oiseau
continue à être assimilé à l’homme, mais la progression argumentative lui
confère maintenant le statut de roi. Ainsi l’anecdote, dépassée, prend-elle
valeur d’exemple, d’autant que des termes comme maladroits et surtout
piteusement et honteux, introduisent des valeurs et des sentiments humains et
favorisent ainsi le glissement vers l’assimilation finale ;
– strophe 3 : cette strophe, qui semble avoir été rajoutée par Baudelaire à
la demande de son ami Asselineau, n’introduit rien de particulier sur le plan
de l’argumentation, mais elle insiste sur les rapprochements déjà opérés par
la métaphore filée : compagnon entraîne voyageur ailé, maladroits conduit à
infirme qui volait. Signalons au passage le lieu de la dérivation qui lie cette
strophe à la première, puisque voyage est repris par voyageur, et à la
seconde, ailes l’étant par ailé.
On remarque que dans les strophes 2 et 3, c’est chaque fois un mot de la
série humain qui apparaît d’abord, suivi de celui qui renvoie à la série
animal :
humain animal expressions
roi azur roi de l’azur
voyageur ailé voyageur ailé
infirme volait infirme qui
volait
– strophe 4 : elle explicite le thème de l’analogie globale sous forme de
sentence : Le Poète est semblable au prince des nuées. La règle a donc été
induite de l’exemple : on est passé d’un cas d’espèce, celui de l’oiseau, à un
autre cas d’espèce, celui du poète. Si la première strophe partait du phore,
c’est maintenant le thème qui est premier. Mais inversement, dans la
métaphore finale, c’est l’animal qui précède l’homme : ses ailes de géant. La
boucle argumentative est ainsi bouclée, et l’interpénétration du phore et du
thème assurée.
On comparera avec profit le poème de Baudelaire au témoignage d’un de
ses contemporains, lui aussi allé à la Réunion :
« Les marins amorcent ce grand palmipède en lui jetant de longues
lignes armées d’un hameçon garni de quelques morceaux de lard ou de
volaille. Le pauvre oiseau se laisse prendre facilement à cet appât perfide.
Lorsqu’il est attiré sur le pont d’un navire, l’albatros ne cherche pas à fuir ;
il regarde avec étonnement les ennemis qui l’entourent, il marche en
trébuchant sur le sol ferme et résistant ; on dirait que sans l’aide agitée des
eaux, il ne peut s’élancer dans les airs. »
Relation de voyage du docteur Yvan, citée par C. Pichois, édition de la
« Pléiade » des Œuvres complètes de Baudelaire, I, p. 835.
On y lit une simple anecdote, qui, certes, inspire au docteur Yvan des
sentiments de compassion, mais qui est avant tout descriptive : aucune leçon
ne s’en dégage. Par contraste, on voit très bien comment le poème
sélectionne et organise les détails. Le phore dans une analogie est construit
et non donné : il obéit aux nécessités de l’argumentation. On peut parler
d’une interaction (voir plus loin, p. 164) entre le thème et le phore, car les
deux se définissent l’un par rapport à l’autre. C. Perelman et L. Olbrechts-
Tyteca relèvent le cas particulier de la fable où « souvent on doue les termes
du phore de propriétés qui relèvent de la fantaisie mais qui les rapprochent
du thème, tel le langage humain attribué aux animaux de la fable » (p. 510).
Dans le poème de Baudelaire, comme justement dans le cas des fables, on
voit combien les préoccupations littéraires peuvent dépendre d’intentions
rhétoriques. Si dans L’Albatros on a bien affaire à une topique romantique,
celle du poète incompris, les procédés, eux, appartiennent à la rhétorique, et
inscrivent le poème dans la tradition classique.
5. Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses
But de l’application : analyser une réfutation qui repose sur des
techniques de dissociation.
« Comment répondre, Madame, à votre dernière lettre ? Comment oser
être vrai, quand ma sincérité peut me perdre auprès de vous ? N’importe, il
le faut ; j’en aurai le courage. Je me dis, je me répète, qu’il vaut mieux
vous mériter que vous obtenir ; et dussiez-vous me refuser toujours un
bonheur que je désirerai sans cesse, il faut vous prouver au moins que mon
cœur en est digne. Quel dommage que, comme vous le dites, je sois revenu
de mes erreurs ! avec quels transports de joie j’aurais lu cette même Lettre
à laquelle je tremble de répondre aujourd’hui ! Vous m’y parlez avec
franchise, vous me témoignez de la confiance, vous m’offrez enfin votre
amitié : que de biens, Madame, et quels regrets de ne pouvoir en profiter !
Pourquoi ne suis-je plus le même ? Si je l’étais en effet ; si je n’avais pour
vous qu’un goût ordinaire, que ce goût léger, enfant de la séduction et du
plaisir, qu’aujourd’hui pourtant on nomme amour, je me hâterais de tirer
avantage de tout ce que je pourrais obtenir. Peu délicat sur les moyens,
pourvu qu’ils me procurassent le succès, j’encouragerais votre franchise
par le besoin de vous deviner ; je désirerais votre confiance dans le dessein
de la trahir ; j’accepterais votre amitié dans l’espoir de l’égarer… Quoi !
Madame, ce tableau vous effraie ?… hé bien ! il serait pourtant tracé
d’après moi, si je vous disais que je consens à n’être que votre ami. Qui,
moi ! je consentirais à partager avec quelqu’un un sentiment émané de
votre âme ? Si jamais je vous le dis, ne me croyez plus. Dès ce moment je
chercherai à vous tromper ; je pourrai vous désirer encore, mais à coup sûr
je ne vous aimerai plus.
« Ce n’est pas que l’aimable franchise, la douce confiance, la sensible
amitié, soient sans prix à mes yeux… Mais l’amour ! l’amour véritable, et
tel que vous l’inspirez, en réunissant tous ces sentiments, en leur donnant
plus d’énergie, ne saurait se prêter, comme eux, à cette tranquillité, à cette
froideur de l’âme, qui permet des comparaisons, qui souffre même des
préférences. Non, Madame, je ne serai point votre ami ; je vous aimerai de
l’amour le plus tendre, et même le plus ardent, quoique le plus respectueux.
Vous pourrez le désespérer, mais non l’anéantir.
De quel droit prétendez-vous disposer d’un cœur dont vous refusez
l’hommage ? Par quel raffinement de cruauté, m’enviez-vous jusqu’au
bonheur de vous aimer ? Celui-là est à moi, il est indépendant de vous, je
saurai le défendre. S’il est la source de mes maux, il en est aussi le remède.
Non, encore une fois, non. Persistez dans vos refus cruels ; mais laissez-
moi mon amour. Vous vous plaisez à me rendre malheureux ! eh bien !
soit ; essayez de lasser mon courage, je saurai vous forcer au moins à
décider de mon sort et peut-être, quelque jour, vous me rendrez plus de
justice. Ce n’est pas que j’espère vous rendre jamais sensible : mais sans
être persuadée, vous serez convaincue, vous vous direz : Je l’avais mal
jugé.
Disons mieux, c’est à vous que vous faites injustice. Vous connaître sans
vous aimer, vous aimer sans être constant, sont tous deux également
impossibles ; et malgré la modestie qui vous pare, il doit vous être plus
facile de vous plaindre, que de vous étonner de sentiments que vous faites
naître. Pour moi, dont le seul mérite est d’avoir su vous apprécier, je ne
veux pas le perdre ; et loin de consentir à vos offres insidieuses, je
renouvelle à vos pieds le serment de vous aimer toujours. »
De… ce 10 septembre 17**. Lettre LXVIII, Le Vicomte de Valmont à la
Présidente de Tourvel.
Cette lettre, citée in extenso, répond à une lettre que la Présidente a
envoyée à Valmont le jour précédent pour lui demander de renoncer à son
amour et lui offrir son amitié.Il s’y attache à réfuter les arguments avancés.
On laissera de côté tous les mouvements, exclamations, indignation, fausses
questions, par lesquels il feint de se laisser emporter pour construire un ethos
susceptible de le rendre crédible et donner de lui l’image de la sincérité.
Négligeant le cœur, on se concentrera sur les arguments qui parlent à l’esprit.
On remarque dès le premier paragraphe l’emploi du verbe prouver qui
indique bien que l’on est dans un cadre rhétorique. Pour ne pas effrayer la
vertueuse Présidente, Valmont se place sur le terrain de la raison. Au sens
précis du terme, il plaide sa cause, ce que confirment plus loin les mots droit,
défendre et juger. La phrase suivante est particulièrement significative d’une
utilisation consciente, chez ce roué, des ressources rhétoriques :
« Ce n’est pas que j’espère vous rendre jamais sensible ; mais sans être
persuadée, vous serez convaincue, vous vous direz : Je l’avais mal jugé. »
Bien entendu, c’est la persuasion, qui, sous des dehors de conviction, est
visée, et en définitive, le cœur de la malheureuse Présidente sera touché.
La lettre entière repose sur un paradoxe : parler de sentiments en restant
sur le plan de la raison. Il y a là une première dissociation, entre le cœur (le
mot est utilisé) et l’esprit (le texte dit l’âme) sur laquelle repose toute
l’argumentation. Le débat est déplacé d’un niveau à l’autre alors que l’enjeu,
lui, ne l’est pas, comme le montre la fin de la lettre : je renouvelle le serment
de vous aimer toujours.
Que l’argumentation soit en apparence rationnelle, c’est ce que confirment
les arguments (loci argumentorum) utilisés. Citons celui de la cause, qui
apparaît dans les deux causes écartées :
Ce n’est pas que l’aimable franchise, […] soient sans prix à mes yeux
Ce n’est pas que j’espère vous rendre jamais sensible
celui de la conséquence :
dussiez-vous me refuser toujours un bonheur […] il faut vous prouver au
moins […]
Vous vous plaisez à me rendre malheureux ! eh bien ! soit ; essayez de
lasser mon courage
celui de l’énumération des parties, par lequel Valmont détaille les
comportements qu’il aurait s’il n’avait pas changé :
j’encouragerais votre franchise
je désirerais votre confiance
j’accepterais votre amitié
en reprenant les termes mêmes de la lettre de la Présidente, qu’il a cités
plus haut en italiques, ou enfin celui des opposés, qui revient plusieurs fois :
S’il est la source de mes maux, il en est aussi le remède.
loin de consentir à vos offres insidieuses, je renouvelle […] le serment
de vous aimer toujours.
Mais c’est surtout le mode de raisonnement qui est intéressant. Valmont
en effet s’appuie massivement sur la technique de la dissociation en récusant
explicitement ou implicitement les solidarités auxquelles adhère Madame de
Tourvel.
Paradoxalement, la première dissociation qu’il opère au profit de l’esprit –
il veut convaincre – est pourtant récusée lorsque c’est Madame de Tourvel
qui la demande en réclamant son amitié. Valmont privilégie alors le cœur, en
insistant sur le fait que rien ne saurait fléchir son amour, qui est d’un autre
ordre que la froideur de l’âme raisonnante.
Les liens que la Présidente admet sont de même refusés. Il oppose ses
intentions et les conséquences auxquelles elles aboutiront. Elle qui prêche
l’amitié, la confiance, en refusant le cœur qui s’offre à elle ne montre qu’une
cruauté bien peu compatible avec ses principes de charité chrétienne.
Plus encore, Valmont va mettre en contradiction les principes et les actes
de sa correspondante, en lui objectant qu’il est aberrant qu’elle récuse sa
sincérité lorsqu’il parle d’amour, alors qu’elle prône cette même vertu pour
l’amener à l’amitié. Il refuse en elle la dissociation de la personne et de ses
gestes, qu’il admet pourtant pour lui-même lorsqu’il affirme la réalité de son
changement : Pourquoi ne suis-je plus le même ? et lorsqu’il oppose à son
goût du plaisir d’antan son amour profond du moment.
Enfin, il va récuser le droit à la parole de la jeune femme :
« De quel droit prétendez-vous disposer d’un cœur dont vous refusez
l’hommage ? »
Dans le cadre des états de cause, nous avons ici une interrogation qui
porte sur la légalité, et l’on ne s’étonne pas du terme droit, ni plus loin de
celui d’injustice. Nous sommes bien en apparence dans un cadre juridique et
dépassionné.
Évidemment, l’argumentation est spécieuse de point en point : la
Présidente n’a pas récusé la sincérité de Valmont, mais refusé l’aveu
insistant de son amour, et rien ne dit qu’elle ait adopté comme règle que la
sincérité autorisait n’importe quel type de déclaration. Valmont admet pour
lui la dissociation de la personne et des actes qu’il refuse pour elle. Enfin, le
dernier paragraphe n’est fait que d’une contre-attaque qui attribue à
l’adversaire la responsabilité de l’attitude qu’il dénonce : si Valmont aime la
Présidente, c’est à elle qu’en revient la faute.
On a ici un exemple de cette mauvaise foi qu’analyse Schopenhauer (voir
encadré p. 114). Elle repose sur la mise en évidence d’incompatibilités qui
s’inscrivent dans une logique du tout ou rien (il n’y a pas de moyen terme
entre la sincérité et la tromperie) et sur des renversements qui mettent en
position d’accusé celui-là même qui accusait. C’est la stratégie de l’arroseur
arrosé.
6. Racine, Bérénice, acte V, scène 7
But de l’application : donner un exemple de disposition dans une tirade
de la tragédie classique qui est construite comme un discours du genre
délibératif.
« Bérénice, se levant
Arrêtez, arrêtez. Princes trop généreux,
En quelle extrémité me jetez-vous tous deux !
Soit que je vous regarde, ou que je l’envisage,
Partout du désespoir je rencontre l’image.
Je ne vois que des pleurs, et je n’entends parler
Que de trouble, d’horreurs, de sang prêt à couler.
(À Titus)
Mon cœur vous est connu, Seigneur, et je puis dire
Qu’on ne l’a jamais vu soupirer pour l’empire.
La grandeur des Romains, la pourpre des Césars
N’ont point, vous le savez, attiré mes regards.
J’aimais, Seigneur, j’aimais, je voulais être aimée.
Ce jour, je l’avouerai, je me suis alarmée :
J’ai cru que votre amour allait finir son cours.
Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours.
Votre cœur s’est troublé, j’ai vu couler vos larmes :
Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d’alarmes,
Ni que par votre amour l’univers malheureux,
Dans le temps que Titus attire tous ses vœux
Et que de vos vertus il goûte les prémices,
Se voie en un moment enlever ses délices.
Je crois, depuis cinq ans jusqu’à ce dernier jour,
Vous avoir assuré d’un véritable amour.
Ce n’est pas tout : je veux, en ce moment funeste,
Par un dernier effort couronner tout le reste :
Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.
Adieu, Seigneur, régnez : je ne vous verrai plus.
(À Antiochus)
Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous-même
Que je ne consens pas de quitter ce que j’aime
Pour aller loin de Rome écouter d’autres vœux.
Vivez, et faites-vous un effort généreux.
Sur Titus et sur moi réglez votre conduite.
Je l’aime, je le fuis ; Titus m’aime, il me quitte.
Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers.
Adieu : servons tous trois d’exemple à l’univers
De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse
Dont il puisse garder l’histoire douloureuse.
Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.
(À Titus)
Pour la dernière fois, adieu, Seigneur.
Antiochus
Hélas ! »
Peter France dans Racine’s Rhetoric (1965), commentant la préface de
Bérénice, où Racine récusait les critiques faites à la pièce et se vantait
d’avoir voulu faire une tragédie à l’action simple, car toute l’invention
consiste à faire quelque chose de rien, décrit la pièce comme fondée sur une
longue amplification. Ce n’est pourtant pas ce point que l’on évoquera ici
pour montrer combien la rhétorique est présente dans le théâtre racinien,
mais un autre, la disposition, qui confirme cette présence.
Antiochus et Titus, qui tous deux aiment Bérénice, ont déclaré vouloir
mourir pour mettre un terme à leur excès de douleur. Bérénice prend alors la
parole, elle se lève, dit la didascalie, pour les convaincre l’un et l’autre de
renoncer à leur folle générosité (sur les passions, dont la générosité, la
magnanimité font partie, voir p. 64). À Titus, puis à Antiochus, elle adresse
un discours composé selon les règles de l’art.
L’exorde est commun. Un ordre répété, arrêtez, arrêtez, frappe par sa
brièveté dès le début. Il est suivi d’un mouvement de passion par lequel la
reine, en excitant la compassion des deux hommes, les rend bienveillants à
son égard. On notera que pour se les concilier, elle décrit sa propre passion,
et les flatte par la mention de leur générosité. Les quatre vers qui suivent, en
exposant les raisons de son accablement, définissent la cause pour laquelle
elle plaide : éviter leur sacrifice.
Elle s’adresse ensuite à Titus par une narration repérable aux temps du
passé. Il s’agit d’un exposé de faits réels, soigneusement sélectionnés,
puisqu’elle ne fait allusion qu’à l’amour qu’elle a éprouvé pour l’empereur.
Le retour au présent marque le passage à l’exposé des arguments qui doivent
le dissuader de vouloir mourir. Elle utilise le lieu de la cause : il ne doit pas
mourir puisqu’elle-même ne le veut plus et qu’elle l’aime ; le lieu des effets :
s’il meurt, il privera l’univers d’un grand empereur ; le lieu de la
comparaison : que représente-t-elle comparée à l’univers tout entier ? Enfin,
la péroraison résume en un seul vers la situation : régnez : je ne vous verrai
plus, dans une alliance ramassée, sans lien syntaxique, bien propre à exciter
la pitié.
Cette première partie de la tirade sert de base à la suivante. Plus d’exorde,
une narration condensée en trois mots, après cet adieu, puisque c’est le
contenu de ses paroles précédentes ainsi résumées, qui sert de tremplin aux
arguments dont le plus important est la comparaison entre leurs situations.
Face à la nécessité de se séparer de ce qu’il aime, Antiochus devra se
comporter comme Titus et comme elle-même. La péroraison, plus qu’à la
tirade, sert de conclusion à la pièce tout entière qu’elle résume en quelques
mots, une histoire douloureuse d’amours malheureuses, et fait appel aux
sentiments de pitié, comme le manifeste bien l’exclamation d’Antiochus qui
clôt la pièce, Hélas !
Sur ces trois exemples littéraires, un poème, un extrait de roman par
lettres, une tragédie, le lecteur, on l’espère, se sera convaincu que rhétorique,
émotion et plaisir esthétique ne sont pas des termes contradictoires.
Chapitre 4
Entre le cœur
et l’esprit :
l’élocution
1. LE STYLE
2. LES FIGURES
La dernière partie de la rhétorique qu’il nous reste à envisager, et qui
dans les traités est la troisième, constitue l’élocution. Une fois les
arguments rassemblés en fonction du s, de la cause, et de l’auditoire, une
fois ces arguments insérés dans un raisonnement et organisés selon une
disposition adaptée, il faut les mettre en mots. C’est à quoi est consacrée
cette partie, qui, si elle est le point d’aboutissement du discours, n’en est ni
le seul ni même le plus important aspect, comme aurait voulu nous le faire
croire cette rhétorique que les années structuralistes avaient restreinte aux
figures.
L’élocution, dit en effet la Rhétorique à Hérennius, « adapte à ce que
l’invention fournit des mots et des phrases appropriées » (I, 3). Elle
concerne donc la forme du discours. Comme l’écrit A. Kibédi-Varga (1970,
p. 16) :
« Les diverses parties de la rhétorique concernent aussi bien la
composition que le style, c’est-à-dire les formes de l’ensemble et la forme
d’une ou de plusieurs phrases. L’elocutio constitue la troisième partie de la
rhétorique et elle recouvre à peu près ce que nous entendons aujourd’hui
par stylistique. »
Si la rhétorique et la stylistique sont pourtant maintenant séparées, et si
leurs relations sont complexes (voir La Stylistique, 2010), reste que pendant
fort longtemps la seule discipline à s’être occupée du style est la rhétorique,
grâce précisément à la partie de l’élocution. Pierre Guiraud dans son « Que
sais-je ? » sur la stylistique (puf, 1955, p. 20) le dit nettement : « La
rhétorique est la stylistique des anciens ».
De fait, l’élocution « est le point central où la rhétorique rencontre la
littérature » (O. Reboul, 1991, p. 72) et bon nombre des catégories
élaborées pour le discours ont tout au long de l’histoire été utilisées pour
décrire les textes. La dimension esthétique n’est jamais absente, et entre un
discours réellement prononcé par tel ou tel homme politique de l’Antiquité
et un discours tel qu’il est recomposé par Thucydide, il n’y a pas de
différence de nature. On se souvient que les poètes constituent les grands
modèles à imiter à part égale avec les orateurs. En particulier depuis le
traité des catégories du style d’Hermogène au IIe siècle après J.-C, tous les
textes sont du ressort de la rhétorique : le discours d’apparat, le genre
épidictique, devient la catégorie d’accueil de tout ce qui n’est ni judiciaire
ni délibératif, bref de tout ce qu’explore la littérature. Par le biais de
l’analyse du style, la rhétorique aura donc été le premier instrument de
critique littéraire et de formation à l’écriture :
« Quiconque est passé chez le rhéteur sait faire un plan, utiliser
méthodiquement les divisions d’un genre en espèces, argumenter et
trouver le trait brillant, développer des lieux communs et, surtout, dire « la
même chose » de mille façons. En définitive, la rhétorique aura peut-être
moins inspiré la production de discours judiciaires ou délibératifs que la
production de textes littéraires-épidictiques, en somme. »
F. Desbordes, « Agir par la parole : la rhétorique », P. Schmitter éd.,
Geschichte der Sprachtheorie 2, Tübingen, G. Narr, 1991.
On rappellera au passage que la rhétorique, en effet, n’a jamais été
seulement une discipline permettant d’analyser les textes, mais que,
jusqu’au changement de perspective opéré par le romantisme, elle est avant
tout un outil d’aide à la fabrication de discours. Judith Schlanger (La
Mémoire des œuvres, Nathan, 1992) insiste bien sur une des grandes
oppositions entre le classicisme et le romantisme : le premier associe
« faire, apprécier, former » (p. 55), tandis que le second, qui met l’accent
sur l’individu et l’originalité, ainsi que sur le génie, ne croit plus qu’il soit
possible de se former en imitant, si bien que la formation se réduit au
commentaire critique et que le style prend plus d’importance, puisqu’il
porte la marque d’une personnalité.
Comme pour l’invention et la disposition, c’est d’abord à travers des
classifications que le style est appréhendé et c’est peut-être surtout dans le
domaine de l’élocution que le reproche d’être une liste de procédés aux
noms barbares a été adressé à la rhétorique. Pourtant, dans ce secteur
comme dans les autres, l’art prolonge la nature, qu’il peut aider, mais sans
jamais apparaître comme le but. Cicéron, dans les Divisions de l’art
oratoire, écrit par exemple qu’« il y a deux genres d’élocution, l’une qui se
déroule librement, l’autre à formes travaillées et variées » (V, 16), et au
XVIIIe siècle, Dumarsais, auteur du célèbre Traité des Tropes, le répétera :
« D’ailleurs, bien loin que les figures soient des manières de parler
éloignées de celles qui sont naturelles et ordinaires, il n’y a rien de si
naturel, de si ordinaire et de si commun que les figures dans le langage des
hommes. […] En effet, je suis persuadé qu’il se fait plus de figures en un
seul jour de marché à la halle, qu’il ne s’en fait en plusieurs jours
d’assemblées académiques. »
Des Tropes ou des différents sens, présentation, notes et traduction par
F. Douay-Soublin, Flammarion, 1988, p. 62-63.
De fait, pour le bon orateur, jamais le style et les figures n’ont de valeur
en soi, n’ont de finalité qu’esthétiques, ne sont purement ornementales,
même si la nécessité de l’ornatus, l’ornement, est affirmée dans tous les
traités. L’expression est avant tout au service de l’argumentation. Ici comme
dans les deux premières parties de la rhétorique, la notion d’adaptation,
d’aptum, de convenances, est fondamentale : il faut obéir aux bienséances –
c’est ce que dit le théâtre classique – et parler comme il convient, ώς δɛĩ,
c’est-à-dire selon ce qu’exige la situation (Aristote, Rhétorique, III, II, [1403
b]). Cette nécessité du prepon se trouve aussi bien dans l’étude du style
proprement dit que dans celle des figures qui se partagent l’élocution.
1. Le style
1.1. Élocution ou disposition ?
Si l’étude des figures constitue la partie générale de l’élocution,
commune à tous les discours, il n’en va pas tout à fait de même du style.
Celui-ci, comme l’affirment clairement un grand nombre de théoriciens
classiques, est aussi la marque de l’individu engagé dans un discours
particulier (sur ce point, voir Michel Le Guern, « La question des styles
dans les traités de rhétorique », dans 1994, Qu’est-ce que le style ?). La
définition du style du dictionnaire Richelet est la suivante :
« Style. Ce mot se dit en parlant de discours. C’est la manière dont
chacun s’exprime. C’est pourquoi il y a autant de styles que de personnes
qui écrivent. Néanmoins comme ces diverses manières de s’exprimer se
réduisent à trois sortes de matières, l’une simple, l’autre un peu plus
élevée et la troisième grande et sublime, il y a aussi par rapport à ces
matières trois sortes de styles, le simple, le médiocre, et le sublime. »
Cette manière individuelle de s’exprimer n’a rien à voir avec la façon
moderne dont nous envisageons souvent le style, comme projection du moi
tout entier de l’écrivain. Ce qui compte, c’est l’adaptation particulière du
style à une cause précise. Les auteurs anciens y reviennent inlassablement.
Ainsi, dans les Divisions, Cicéron, à propos de chacune des parties du
discours, donne des conseils d’ordre stylistique. Parlant de la péroraison,
où, on le sait, il est recommandé d’utiliser l’amplification, il déclare que
celle-ci produit son effet par le choix des mots et par le fond :
« Il faut employer des mots capables de jeter de l’éclat et qui ne seront
pas éloignés de l’usage courant, forts, pleins, sonores ; composés,
nouveaux, synonymes ; distingués, hyperboliques, surtout métaphoriques.
Voilà pour les mots isolés. Lorsqu’ils sont unis à d’autres, pas de liaison
entre les membres de phrase, pour que les mots semblent plus nombreux.
[…] Voilà pour les mots, auxquels il faut joindre l’action convenable et
propre à faire impression sur les âmes. Mais, et dans les mots et dans
l’action, il faut tenir compte de la cause et régler le ton sur le fond. Car on
trouve tout à fait absurde un développement trop relevé pour la cause ; il
faut donc bien voir ce qui convient dans chaque cas » (Divisions, XV, 53-
54).
Il y a donc plusieurs façons d’envisager le style. Il constitue d’une part
un outil d’expression adapté à la cause, suscité par elle, mais aussi ce que
l’on appelle caractère. Ce terme, sur lequel on reviendra plus loin à propos
de l’étude du portrait, envisage le style comme marque. Le mot désigne en
grec, en effet, une entaille, un signe gravé. Lorsque Buffon déclare que « Le
style n’est que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées »
(Discours sur le style, 1753, cité par M. Le Guern, p. 183), il indique bien
que le style n’est pas un simple vêtement, un pur ornement, mais est
consubstantiel au fond et lié à l’individu. Le style est donc la rencontre de
préoccupations différentes, le sujet, l’auditoire et l’orateur. Le bon style,
efficace, est dans tous les cas celui qui tout à la fois repose sur l’ethos de
l’orateur, sa crédibilité, sur l’adaptation au sujet qu’il doit cerner avec
précision, sur la prise en considération de l’auditoire qu’il faut convaincre,
persuader, frapper et à qui il faut être agréable (pathos). C’est une fois de
plus dire la liaison entre le style et les autres parties de la rhétorique dont il
est la conséquence.
Le style est donc beaucoup plus qu’une simple attention portée à la
forme. Rien d’étonnant dans ces conditions qu’un théoricien comme Gibert
au XVIIIe siècle le classe dans l’invention (La Rhétorique ou les règles de
l’éloquence, 1730). Et on peut le comprendre, ne serait-ce qu’à considérer
« L’Albatros » de Baudelaire où le raisonnement par l’exemple entraîne un
récit, avec ses verbes de mouvement, son goût de la précision, mais aussi
une généralisation, d’où l’emploi du présent, des pluriels, des articles à
valeur générique, et implique la nécessité de lier l’exemple et ce dont il est
l’exemple. Métaphores et comparaisons sont la traduction en mots et figures
de cette nécessité. Il n’est pas jusqu’à l’utilisation des procédés de seconde
rhétorique, rime, rythme, mètre, sonorités qui ne puisse être envisagé dans
la perspective d’ennoblissement du sujet. Le style est essentiellement
fonctionnel, il est partie intégrante de l’argumentation.
On ne suivra pourtant pas ici la position originale de Gibert, et on s’en
tiendra à la tradition qui place le style dans l’élocution (le mot elocutio dans
l’Antiquité se laissant d’ailleurs souvent traduire par style). On voulait
simplement attirer une nouvelle fois l’attention sur la liaison organique qui
existe entre les différentes parties de la rhétorique, et qui condamne à
l’avance toute tentative de rhétorique restreinte.
1.2. Les qualités générales du style
Indépendamment des différents genres de styles, certaines qualités sont
recommandées depuis Théophraste. Dans son traité sur l’expression
(Πɛρì λέξɛως), il en prône quatre : clarté, correction, ornement,
convenance. Cette liste connaît évidemment ensuite des variantes. Par
exemple, Cicéron dans les Divisions appelle flambeaux (lumina) du style les
traits suivants : clarté, brièveté, convenance, éclat, agrément. Ce qui
compte, c’est qu’on voit très bien pourquoi on peut considérer le style
comme jetant un pont entre les nécessités intellectuelles et sensibles qui se
partagent le champ de la rhétorique. La clarté, par exemple, ou la brièveté
tendent à une compréhension immédiate, mais l’éclat parle aux yeux et
l’agrément au cœur. Tous les aspects sont liés, et Cicéron, à propos de
l’éclat, peut même écrire ceci :
« On donne de l’éclat au style en se servant de mots choisis pour leur
allure noble, de métaphores, d’hyperboles, d’épithètes, de reprises, de
synonymes, pourvu que tout cela ne jure pas avec le ton général du
discours et avec la réalité. En effet, cette partie du style est celle qui place
les choses pour ainsi dire sous nos yeux ; ce sens en est particulièrement
frappé, mais les autres sens et particulièrement l’intelligence même
peuvent aussi en être émus » (VI, 20).
La Rhétorique à Hérennius recommande « l’élégance, l’agencement des
mots, la beauté » (IV, 17), mais c’est Hermogène qui donna la définition la
plus complète des catégories du style (voir Patillon, 1990). Il s’agit, prenant
en considération aussi bien l’expression que le fond, de définir des
rubriques très générales, qui valent pour tout type de discours et pour
l’écrit. Selon Patillon (p. 97), il s’agit d’un structuralisme avant la lettre. Le
fond se définit par la pensée et la méthode à propos de la pensée qui renvoie
à ce que traditionnellement on appelle figures de pensée et qui concerne
souvent l’énonciation. Ainsi l’ironie manifeste-t-elle un décalage entre ce
qui est dit et ce qui est, la question rhétorique feint d’interroger sur un fait
avéré : ces deux figures se situent à l’articulation de l’énoncé et de
l’énonciation, du linguistique et de l’extralinguistique. Quant à l’expression,
elle comprend les mots, les figures de mots, les membres de phrase (cola
[pluriel de colon], c’est-à-dire syntagmes), l’arrangement des mots qui,
avec les pauses, donne le rythme. Selon le choix qui est fait de tel ou tel
élément, on obtient des catégories différentes de style. Par exemple, pour la
clarté, la démarche logique est simple et la présentation des pensées
immédiate, les mots sont courants, les membres de phrases plutôt brefs, et
les mots et le rythme ne sont l’objet d’aucune recherche qui attirerait
l’attention sur eux au détriment de la pensée.
Hermogène distingue trois catégories principales, la beauté, la vivacité,
l’habileté, assorties de catégories secondaires, la clarté, la grandeur, l’ethos
et la sincérité, qui résultent elles-mêmes de la combinaison de sous-
catégories : la clarté, par exemple, naît de la pureté et de la netteté. Les
textes se laissent caractériser par l’utilisation privilégiée d’une catégorie, si
bien que sur la base de cette grille, Hermogène retrouve la distinction des
trois genres de discours, le délibératif, le judiciaire, et le démonstratif, qu’il
appelle panégyrique (un panégyrique est en effet un discours d’éloge). C’est
dans ce dernier genre qu’il range l’ensemble de la littérature.
On n’ira pas plus avant dans l’exposé des catégories d’Hermogène. On se
contentera de souligner les préceptes sur lesquels les auteurs de traité font
reposer les qualités du style : ce sont la correction de la langue, la simplicité
de constructions sans ambiguïté ou sans recherches inutiles, la force des
pensées et des termes, l’assemblage harmonieux des mots et des membres
de phrase, l’engagement du locuteur dans ce qu’il dit. Au XVIIe siècle, le
style Nervèze ou Phébus est celui qui, au contraire, purement ornemental,
est critiqué parce qu’il s’éloigne de la simplicité. Au XIXe siècle, Hugo, dont
on connaît pourtant la déclaration de guerre à la rhétorique – mais il vise
avant tout la rhétorique restreinte des tropes – définit encore le style par les
qualités suivantes :
– La correction : « Plus on dédaigne la rhétorique, plus il faut respecter la
grammaire » (Préface des Odes et Ballades).
« Au demeurant, prosateur ou versificateur, le premier, l’indispensable
mérite d’un écrivain dramatique, c’est la correction » (Préface de
Cromwell).
– La simplicité : « c’est chaque chose mise à sa place et dite avec son
mot.
La simplicité, étant vraie, est naïve. La naïveté est le visage de la vérité »
(ibid.).
– La grandeur : « La simplicité est grandeur » (ibid.).
Sommes-nous si loin des exigences antiques ?
Citons enfin le Manuel pratique de l’art d’écrire de M. Courault
(Hachette, 1957) malheureusement bien oublié aujourd’hui, qui – peut-on
échapper à son temps ? – commence par une attaque en règle de la
rhétorique désuète avant d’énoncer des exigences identiques de propriété
des termes, de variété, de concision, de naturel et de simplicité.
1.3. Les trois styles
Ces qualités générales du style étant posées, reste que l’élocution est
classée selon des niveaux appropriés au discours ou à telle ou telle de ses
parties. C’est la théorie des trois styles, style élevé ou sublime (qu’on ne
confondra pas avec le Sublime), style moyen (ou médiocre, ce terme
n’ayant aucun caractère péjoratif, ou intermédiaire, ou tempéré), simple ou
bas. Cette distinction remonte sans doute à Antisthène ou à Théophraste,
mais elle n’est formulée clairement qu’au Ier siècle avant J.-C. et pour la
première fois, semble-t-il, dans la Rhétorique à Hérennius. Denys
d’Halicarnasse (environ 60-8 av. J.-C.) dans son essai sur Démosthène (fin
du Ier siècle av. J.-C.) distingue lui aussi un style élevé, dont il trouve le
modèle chez l’historien Thucydide, un style simple, dont le modèle est
l’orateur Lysias, et un style moyen, combinaison des deux autres, représenté
par Isocrate ou Platon. Mais la distinction des styles est souvent attachée au
traité Du Style de Démétrios. Sur Démétrios, on sait peu de choses : s’il
s’agit de Démétrios de Phalère, le traité est du IIIe siècle avant J.-C., mais si
tel n’est pas le cas, il pourrait être du Ier siècle après J.-C., comme le pense le
traducteur anglais du début du siècle et le récent traducteur français des
Belles Lettres, P. Chiron (1993). On pourrait dire plaisamment de
Démétrios ce qu’Alphonse Allais disait de Shakespeare : le traité Du Style
n’a jamais été écrit par Démétrios [de Phalère], il a été écrit par un inconnu
du Ier siècle avant ou après J.-C., inconnu qui d’ailleurs s’appelait
Démétrios.
Démétrios distinguait quatre et non trois styles : les deux principaux,
dont les deux autres ne sont que des combinaisons, sont le style élevé et le
style simple, et les deux autres, le style élégant (γλαφυρός) et le style
véhément (δɛɩνός). L’intérêt de ce traité est de passer systématiquement en
revue les facteurs qui définissent chacun de ces types, dans les trois
rubriques de la pensée, des mots et de l’arrangement des mots. En effet, le
style n’est pas simple façon d’écrire et de parler, il est aussi façon de penser.
Chaque style, si l’on n’y prend pas garde, comporte un danger spécifique et
l’utilisation excessive des traits associés à chacun peut déboucher sur un
style caricatural, vicieux. C’est ainsi que le revers du grand style est la
froideur (ψυχρός), celui de l’élégance, le maniérisme, celui de la simplicité,
la sécheresse et que la trop grande véhémence risque de déplaire.
Ce n’est pourtant pas cette répartition en quatre types de style qui a
survécu, mais la tripartition canonique en trois, sans le style véhément :
« Il y a trois genres que nous appelons types de style, dans lesquels
entre tout discours exempt de défauts. Nous appelons le premier, le type
élevé, le second, le type moyen, le troisième, le type simple. Le type élevé
consiste en un arrangement d’expressions nobles, dans une forme fluide et
abondante. Le type moyen est fait de mots moins relevés, mais ni trop bas,
ni trop communs. Le type simple s’abaisse jusqu’à la pratique la plus
courante d’un langage correct. »
Rhétorique à Hérennius, IV, 11.
Le style simple ne va en effet jamais jusqu’au relâchement de la vigilance
et à l’incorrection. Rien de choquant en lui. Chaque style, adapté à un
objectif, se définit à la fois par un mode de pensée et une expression. Au
Moyen Âge, les commentateurs prirent les trois œuvres de Virgile comme
des modèles pour chacun de ces styles : les Bucoliques (39 av. J.-C.) pour le
genre simple, les Géorgiques (29 av. J.-C.) pour le genre moyen, et l’Énéide
(19 av. J.-C.) pour le genre élevé, définissant ce que l’on appelle la roue de
Virgile :
Chaque anneau de la roue correspond aux différents éléments, conditions
sociales, individus, etc., avec lesquels un style donné a des affinités :
« Cette succession biographique dans l’œuvre de Virgile a été connue
au Moyen Âge comme une hiérarchie des trois genres poétiques, fondée
sur leur essence même, mais aussi comme une hiérarchie de trois classes
(bergers, paysans et guerriers) et des trois sortes de styles. Cette hiérarchie
s’étendait également aux arbres (hêtre, arbres fruitiers, lauriers et cèdres),
aux lieux (pâturages, champs, châteaux ou villes), aux outils (houlette,
charrue et épée), aux animaux (mouton, bœuf et cheval) dévolus à
chacune d’entre elles. »
Curtius, 1956, I, p. 367.
Atticisme et Asianisme
Cette opposition entre la pure éloquence d’Athènes, l’atticisme, et une éloquence
dégradée sous l’influence de l’Asie, est un lieu commun de l’Antiquité. On le trouve par
exemple dans le Prologue des Orateurs antiques de Denys d’Halicarnasse, à la fin du
Ier siècle avant J.-C. Denys critique l’asianisme qui aurait tenté de renverser la rhétorique
ancienne, fondée sur la philosophie et la sagesse au profit de préoccupations formelles.
On ne sait trop à quelle époque remonte la querelle mais on est sûr de son importance au
temps de Cicéron, qui, considéré dans les siècles ultérieurs comme un modèle de
classicisme, fut pourtant critiqué pour asianisme, le modèle de l’atticisme étant Lysias. À
l’époque de Quintilien, la querelle est dépassée, mais l’opposition entre atticisme,
asianisme, et style rhodien, intermédiaire entre les deux autres, restera longtemps en
vigueur, y compris en France aux XVIe et XVIIe siècles. S’il n’est pas facile de préciser
l’origine exacte de l’opposition, il ne l’est pas non plus de définir ce qu’elle recouvre
exactement, ni quels sont les orateurs qui l’incarnent. Elle n’est en effet pas liée à des
écoles, mais plutôt à des courants. L’origine en tout cas en est géographique. Si
l’éloquence naît en Attique, à Athènes, et s’en tient à un équilibre qui évite en tout
l’excès, elle se répand dans les îles et les cités d’Asie, où elle se corrompt pour répondre
au goût d’un public moins cultivé, et où, si elle ne manque pas de qualités, elle se
caractérise par l’absence de rigueur et le défaut de mesure. L’école rhodienne, elle, née
dans l’île de Rhodes, tient le milieu entre les deux autres tendances. Cette vision un peu
simpliste de Cicéron dans le De Oratore, le degré de culture des cités asiatiques après
l’expédition d’Alexandre étant loin d’être négligeable, est reprise par Quintilien au
livre VIII de l’Institution oratoire. Il faut plutôt penser que l’éloquence athénienne
périclite après la suprématie de Philippe et d’Alexandre, et se transporte en Asie. C’est
alors à Rome de dominer la Méditerranée et de redonner vie à l’éloquence, tout en étant
face à deux modèles, le modèle athénien sobre et le modèle asianiste moins sobre. Se
constitua alors un néo-atticisme en désaccord avec Cicéron, en particulier à cause de
l’utilisation qu’il faisait du nombre oratoire (emploi en prose de mesures identiques aux
pieds de la poésie) dans lequel on ne voyait qu’emphase boursouflée. Dans l’Orateur
(XXIII-XVIV), Cicéron définit pourtant son idéal de l’atticisme, qui n’est pas sécheresse,
mais pureté, latinité, clarté, et usage discret des ornements. En définitive, ce que veut
Cicéron, c’est une réconciliation entre les différentes tendances, autour de la notion de
varietas :
« Le maître-mot de cette esthétique est varietas et Cicéron se
réclame de Démosthène, attique lui aussi, pour lui donner
autorité contre les tenants de Lysias. Cette variété est à la fois
fécondité inventive et capacité de changer de registre selon les
circonstances, le sujet, le public. »
M. Fumaroli, 1994, p. 53.
Lorsque Pétrone au début du Satiricon (époque de Néron) critique les auteurs
influencés par l’Asie, ils n’ont certes rien à voir avec Cicéron :
« […] tous ces thèmes boursouflés, et tout ce ronron de
phrases creuses, à quoi servent-ils finalement ? […] Pour dire
toute ma pensée, ce qui fait de nos écoliers autant de maîtres
sots, c’est que, de tout ce qu’ils voient et entendent dans les
classes, rien ne leur offre l’image de la vie […] Périodes
mielleuses et mollement arrondies, bref, paroles et faits, tout
est pour ainsi dire saupoudré de pavot et de sésame. La grande,
et si j’ose ainsi dire, la chaste éloquence n’admet ni le fard, ni
l’enflure, mais elle se dresse fièrement dans sa beauté
naturelle. Il n’y a pas longtemps que ce bavardage ronflant et
démesuré s’est de l’Asie abattu sur Athènes […] »
Reste que Cicéron fonctionnera dans les siècles suivants comme le modèle de
l’abondance, de la copia oratoire, en face de laquelle se dressera le modèle du laconisme,
dont on a déjà vu des traces par exemple dans les propos de Saint-Just (voir p. 25). La
référence en est l’éloquence de Sénèque. Sénèque le père, rhéteur d’origine espagnole,
analyse, dans ses Sententiae, Divisiones, Colores, le style des orateurs de son temps, que
caractérisaient deux excès, déjà dénoncés par Cicéron, un atticisme rigide et archaïsant, et
un asianisme que l’on pourrait qualifier de baroque. Son fils, le philosophe Sénèque,
auteur des Lettres à Lucilius, chercha une éloquence de la sagesse, sans excès aucun. Son
style, bien que moins excessif, reprend certains des traits relevés par son père, comme le
goût des sentences, des pointes, et un style coupé au lieu de la période. Ainsi se mettent
en place deux modèles d’éloquence, celles de Cicéron et celles de Sénèque, et des
principes d’opposition, entre un style plutôt oral et un style écrit, entre la période et le
style coupé, entre l’ornement, ornatus, et la simplicité.
La roue de Virgile est encore en vigueur aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ainsi,
un Traité de stile de 1751 (Mauvillon cité par Guiraud, 1954, p. 19) déclare
que :
« Face est du style sublime ; visage du style médiocre ; garbe, frime,
frimousse du style burlesque.
Demeure est du style sublime, habitation du médiocre, manoir du
comique. Mer, océan sont de tout style ; l’humide, le moite élément, la
plaine liquide ne se disent que dans le sublime. »
On peut signaler que ces mots nobles, longtemps considérés comme
poétiques, et critiqués par Victor Hugo dans sa Réponse à un acte
d’accusation, n’ont pas totalement disparu de la poésie moderne. Ce sont
eux qu’emploie encore, en plein XXe siècle, un poète comme Saint-John
Perse :
« Étrangère la main qui presse la grappe entre nos faces. » (Amers)
La comédie est caractérisée par son style médiocre (chez Molière) ou
même bas, alors que l’épopée et la tragédie ressortissent au style sublime.
M. Fumaroli (« Le grand style » dans Qu’est-ce que le style ?, 1994, p. 145-
146) indique qu’après le grand style du siècle de Louis XIV, le XVIIIe siècle
préfère s’en tenir au style moyen, le premier passant pour ridicule. Se fait
alors jour une autre opposition, celle qui existe entre le style lié, reposant
sur la période, et le style coupé où les liens syntaxiques entre phrases ne
sont pas marqués. Pour la rhétorique classique en effet, l’idéal est
généralement la « période bien arrondie, non pas trop longue dans son
contour, mais en rapport avec la puissance du souffle » (Divisions, VI, 21).
On peut définir la période (voir J. Gardes Tamine, 2010, p. 34) comme une
unité de souffle et de sens, aux articulations syntaxiques bien marquées, par
subordination ou coordination. Voici par exemple la fin de l’Oraison
funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre de Bossuet :
« Que si nous sommes assurés qu’il viendra un dernier jour où la mort
nous forcera à confesser toutes nos erreurs, pourquoi ne pas mépriser par
raison ce qu’il faudra un jour mépriser par force ? Et quel est notre
aveuglement si, toujours avançants [sic] vers notre fin et plutôt mourants
que vivants, nous attendons les derniers soupirs pour prendre les
sentiments que la seule pensée de la mort nous devrait inspirer à tous les
moments de notre vie ? Commencez aujourd’hui à mépriser les faveurs du
monde ; et toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes, dans ces
superbes palais à qui Madame donnait un éclat que vos yeux recherchent
encore ; toutes les fois que, regardant cette grande place qu’elle
remplissait si bien, vous sentirez qu’elle y manque, songez que cette gloire
que vous admiriez faisait son péril en cette vie, et que dans l’autre elle est
devenue le sujet d’un examen rigoureux, où rien n’a été capable de la
rassurer que cette sincère résignation qu’elle a eue aux ordres de Dieu et
les saintes humiliations de la pénitence. »
Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre.
Il s’agit d’un style périodique, avec des cascades de propositions
subordonnées, coordonnées, en particulier dans la dernière phrase, avec des
symétries et des répétitions (toutes les fois… toutes les fois…). On a dans
cette toute fin de péroraison les procédés du grand style, mots élevés,
pensées nobles qui se prêtent à l’amplification, comme le dit la Rhétorique
à Hérennius, et appel aux sentiments.
À la période aux phrases liées, qui correspond au style cicéronien,
s’oppose la brusquerie du style sénéquien, et le style coupé, qui n’explicite
pas les liens entre les propositions. L’extrait suivant de Voltaire en est un
exemple :
« Il me paraît qu’en général l’esprit dans lequel M. Pascal écrivit ces
Pensées était de montrer l’homme dans un jour odieux ; il s’acharne à
nous peindre tous méchants et malheureux ; il écrit contre la nature
humaine à peu près comme il écrivait contre les jésuites. Il impute à
l’essence de notre nature ce qui n’appartient qu’à certains hommes : il dit
éloquemment des injures au genre humain. »
Lettres philosophiques, Remarques sur les Pensées de Pascal.
Selon M. Fumaroli, la Révolution reprit la hiérarchie rhétorique des
styles et fut « l’occasion d’une restauration et même d’un durcissement de
cette hiérarchie : le “grand style” oratoire, véhément ou fluvial, des
assemblées, laïcise et politise celui des orateurs sacrés et panégyristes du
XVIIe siècle. Le style moyen passe à bon droit pour “ci-devant”, et le style
bas devient ordurier chez le Père Duchêne » (p. 145). On se reportera aux
nombreux exemples de Saint-Just proposés dans les chapitres précédents.
Chacun de ses styles, s’il est mal maîtrisé, peut se corrompre : comme le
dit la Rhétorique à Hérennius, le style élevé se caricature dans le style
boursouflé, le moyen dans le flasque, énervé au sens propre, et le simple
dans le sec.
Certains maîtres recommandent de choisir un style selon le sujet, d’autres
comme Cicéron ou l’auteur de la Rhétorique à Hérennius de varier les
styles dans un même discours, afin d’éviter la lassitude, en fonction
naturellement des nécessités argumentatives. Ainsi, selon Cicéron, le style
grave convient mieux dans la péroraison, le style simple dans la narration,
et le style moyen dans l’exorde. Le souci de convenance, de bienséance,
crée la variété et la souplesse du style.
1.4. Le sublime
On ne confondra pas avec le style élevé ou sublime, le sublime, tel qu’il
apparaît défini dans le traité Du sublime, Peri Hypsous, longtemps attribué
à Longin, et dont le succès fut immense aux siècles classiques, en
particulier après la traduction qu’en donna Boileau. Boileau lui-même attira
l’attention sur ce point :
« Il faut donc savoir que par Sublime, Longin n’entend pas ce que les
Orateurs appellent le style sublime. »
L’attribution de ce traité est pour l’heure indécidable, et si, selon le
traducteur de l’édition Rivages (1991), Jackie Pigeaud, le nom de Denys
Longin n’est pas impossible, son auteur est peut-être Denys d’Halicarnasse,
ou Cassius Longin, qui vivait au IIIe siècle. Jackie Pigeaud ne se prononce
pas et déclare que la seule chose probable est que le texte soit à peu près de
l’époque de Tibère, qui régna de 14 à 37 après J.-C.
Le problème posé par le traité est un de ceux qui, on a déjà eu l’occasion
de le dire, agitent les rhéteurs, à savoir celui des rapports de la nature et de
l’art, la technique. Quintilien y revient à plusieurs reprises pour affirmer la
supériorité de la nature, sans laquelle le reste n’est que sécheresse. Pourtant,
comme le dit (le pseudo) Longin, l’art est indispensable :
« La grandeur abandonnée à elle-même, sans la science, privée d’appui
et de lest, court les pires dangers, en se livrant au seul emportement et à
une ignorante audace ; car s’il lui faut souvent l’aiguillon, il lui faut aussi
le frein » (II, 2).
Il existe des règles dans la nature, et si « elle fournit l’élément premier et
archétypique pour la genèse de toute production » (II, 2), elle a besoin de la
méthode pour le maîtriser. On l’a dit plus haut à propos des passions (voir
p. 68), ce que vise l’orateur ne doit pas être seulement la persuasion, mais
l’extase. Or elle ne nous est donnée que dans la fulguration du sublime :
« Et la pratique de l’invention, l’ordre et l’aménagement de la matière,
on les voit se manifester péniblement, non pas à partir d’un passage, ni
même de deux passages, mais il y faut la totalité du tissu du discours ;
tandis que le sublime, quand il se produit au moment opportun, comme la
foudre il disperse tout et sur-le-champ manifeste, concentrée, la force de
l’orateur » (I, 4).
Le sublime repose sur deux principes à la fois moraux et esthétiques. Le
premier est que « rien n’est grand qu’il soit grand de mépriser », comme
c’est le cas par exemple pour les biens matériels (VII, 1). Le sublime n’est
pas susceptible de se changer en mépris ou dédain après un examen plus
approfondi. Il résiste à l’analyse, car, en second lieu, « est sûrement et
vraiment sublime ce qui plaît toujours et à tous » (VII, 4). Son critère est
l’universalité. C’est que, fondamentalement, « le sublime est l’écho de la
grandeur d’âme » (IX, 1).
Sur fond de ces principes, on peut distinguer « cinq sources
véritablement capables de produire la grandeur du style » (VIII, 1). Les
deux premières sont naturelles, ce sont la maîtrise de la pensée (l’esprit) et
la passion créatrice d’enthousiasme (le cœur). Les autres, qui relèvent de
l’art, sont des catégories proprement stylistiques. Il s’agit des figures, de
l’expression généreuse et de la composition, c’est-à-dire l’arrangement
harmonieux des mots, digne et élevée. Et c’est justement lorsqu’elles sont
liées au sublime que les figures n’encourent pas le risque d’être taxées
d’ornementales :
« Dès lors le sublime et le pathétique sont un antidote et un secours
merveilleux contre le soupçon qui pèse sur l’emploi des figures, et la
technique du piégeage, en quelque sorte entourée de l’éclat des beautés et
des grandeurs, s’y trouve plongée et échappe à toute suspicion. […] Car
tout se passe à peu près comme lorsque les lumières indécises
disparaissent quand elles sont entourées des rayons du soleil ; de la même
façon les pièges de la rhétorique, la grandeur épandue de tous côtés les fait
rentrer dans l’ombre » (XVII, 2).
Le traité passe en revue un certain nombre de figures (amplification,
hyperbate, c’est-à-dire modification de l’ordre naturel des mots de la
proposition, périphrase, métaphore…), qui peuvent entraîner le sublime.
Le traité Du sublime est important à plus d’un titre. D’abord évidemment
par la notion elle-même, qui met au centre de l’œuvre l’enthousiasme, la
passion pure et noble, une grandeur authentique qui ne repose ni sur
l’enflure ni sur l’exagération. Les grandes âmes du théâtre classique doivent
beaucoup à cette conception, mais aussi le génie romantique. L’esthétique
du style de Victor Hugo dont on a déjà parlé est en définitive une esthétique
du sublime, qui transcende par l’unité de la grandeur les catégories
opposées du tragique et du grotesque, et qui en apparence seulement mêle
paradoxalement la simplicité et la grandeur :
« La sobriété en poésie est pauvreté ; la simplicité est grandeur […]
L’opulence, la profusion, l’irradiation flamboyante, peuvent être de la
simplicité. Le soleil est simple. »
William Shakespeare.
Citons encore sa définition, dans le même texte, des génies :
« Ce sont des lyriques, des coloristes, des enthousiastes, des
fascinateurs, des possédés, des exaltés, des “enragés”, nous avons lu le
mot, des êtres, qui, lorsque tout le monde est petit, ont la manie de “faire
grand”. »
Il ne manque à ce passage ni la référence à la musique, par le mot
lyriques, ni la référence à la peinture, par le mot coloristes, pour faire
songer, outre évidemment la mention du grand, au traité Du Sublime.
Mais ce traité doit retenir notre attention à un autre titre. C’est qu’il fait
partie de ces textes qui ont ouvert la voie à l’application de la rhétorique à
la littérature. Si Lysias, Isocrate, si Démosthène surtout y sont cités comme
exemples, s’il y est parlé des véritable(s) orateur(s), c’est pourtant aux
écrivains qu’est empruntée la majorité des extraits commentés, aux
historiens, Hérodote, Thucydide, Xénophon, aux philosophes, Platon, mais
surtout aux poètes, Homère évidemment, mais aussi Hésiode, et Sappho, et
Anacréon, et les tragiques Euripide, Eschyle et Sophocle. Les catégories
habituelles sont ici dépassées, l’orateur se trouve sur le même plan que le
poète, pour peu que l’un comme l’autre fassent preuve de passion dans la
pensée et dans le style, et recourent à la « violence de la pensée, de la
morale et de l’imaginaire », comme l’écrit Jackie Pigeaud (p. 39) qui
ajoute :
« Ce n’est pas un rhéteur qui a écrit de la Poésie, comme c’est le cas si
souvent ; c’est un Poète qui s’est occupé de la rhétorique, ou plutôt de
l’intégration de la rhétorique dans le projet poétique » (p. 40).
Mais la grande leçon du Pseudo-Longin, comme le dit M. Fumaroli dans
son article sur « Le grand style », est une leçon de modestie, qui reconnaît
que l’analyse du style ne peut à elle seule faire pénétrer dans le génie d’un
texte. C’est aussi celle qui se dégage des grands textes de Cicéron, de
Quintilien, et déjà d’Aristote, où la part de la nature, de l’ingenium, comme
disent les Latins, est toujours là comme une énigme : « Ce n’est pas la
moindre leçon que l’on puisse retirer de la « vieille » rhétorique, celle des
Anciens, que l’extraordinaire modestie avec laquelle elle a su reconnaître
[…] le peu de part qu’elle avait dans l’éclaircissement du mystère des
Lettres » (M. Fumaroli, ibid., p. 147).
Ce mystère, c’est ce que les siècles classiques appelaient « je ne sais
quoi », que, selon le père Bouhours dans les Entretiens d’Ariste et
d’Eugène, « il est bien plus aisé de sentir que de connaître, car sa nature est
d’être incompréhensible et inexplicable ». Il serait tentant de voir dans ce
« je ne sais quoi », comme dans la passion dont se réclame le sublime, une
entorse par rapport à la rationalité. En réalité, il manifeste une exigence de
perfection qui n’est pas incompatible avec elle. Le pathos, et le sublime, ne
sont pas nécessairement déchaînement de l’irrationnel (voir p. 51).
2. Les figures
2.1. Définition
Les figures, schemata, σχήματα, constituent le deuxième grand volet de
l’élocution. On ne cherchera pas à en donner une liste exhaustive, que l’on
peut trouver dans des dictionnaires de rhétorique ou dans les manuels
classiques (voir par exemple Catherine Fromilhague, Les Figures de style,
Colin, 2007 [original 1995]). On s’attachera plutôt à mettre en évidence les
grands principes qui les organisent ainsi que les problèmes qu’elles
suscitent (sur les figures voir J. Molino et J. Gardes Tamine, 1992).
Le mot figure est lui-même un terme figuré, puisqu’on peut le définir de
la façon suivante, selon le traité Des Tropes de Dumarsais (1730) :
« Qu’est-ce donc que les figures ? Ce mot se prend ici lui-même dans
un sens figuré. Figure, dans le sens propre, [c’]est la forme extérieure d’un
corps. Tous les corps sont étendus ; mais outre cette propriété générale
d’être étendus, ils ont encore chacun leur figure et leur forme particulière,
qui fait que chaque corps paraît à nos yeux différent d’un autre corps ; il
en est de même des expressions figurées. »
Dumarsais, Des Tropes, 1988, p. 64.
On remarque qu’une fois de plus, c’est le sens de la vue qui est sollicité.
Les figures sont ainsi, avant tout examen plus approfondi, la forme sensible
de ce qui ne l’est pas. Restera à examiner en quoi réside cette forme, ce tour
particulier qui oppose les expressions et permet de les classer.
C’est, semble-t-il, avec Gorgias, que la notion de figure apparut pour la
première fois, appelée à la fortune que l’on sait. Elle fut ensuite développée
par Isocrate. On ne sait très exactement de quand date l’opposition entre les
figures de pensée, figurae sententiarum, et les figures de mots, figurae
verborum, qui est formulée clairement pour la première fois dans la
rhétorique romaine. Voici l’opposition qu’établit la Rhétorique à
Hérennius :
« Donner de la beauté au style, c’est orner le discours en le relevant par
la variété. Ce caractère comporte les figures de mots et les figures de
pensée. Il y a figure de mots quand un soin particulier est accordé
seulement à l’expression. La figure de pensée, elle, a une beauté qui tient
non pas aux mots, mais aux idées elles-mêmes » (IV, 18).
Certes, partout où il y a mot, il y a idée, et l’idée demande expression :
l’opposition, parfois difficile à établir, est donc de degré. Ainsi, une figure
comme l’hyperbate est-elle plutôt une figure de mots, parce qu’elle est
repérable dans une modification de l’ordre des mots :
« Des larmes d’Octavie on peut tarir la source. »
Racine, Britannicus, acte III, scène 3.
cependant qu’une figure comme l’ironie est considérée le plus souvent
comme une figure de pensée parce qu’elle n’est saisie que si l’on décèle le
décalage entre ce qui est dit et pensé. Selon Françoise Desbordes,
spécialiste de la rhétorique antique (« L’énonciation dans la rhétorique
antique : les “figures de pensée” », Histoire Épistémologie Langage VIII-2,
1986, p. 27), c’est l’opposition entre énoncé et énonciation qui fonde dès
l’origine la distinction : « Nous dirions que la seule chose qui permette
d’identifier un énoncé comme une figure [de pensée], c’est le rapport qu’il
entretient avec son énonciation – ou, bien entendu, avec un contexte qui en
tient lieu : description de la situation d’énonciation […] ou même contexte
suffisamment étendu pour informer sur la situation d’information de tel
énoncé. »
À leur tour, les figures de mots se laissent répartir en plusieurs catégories.
Ce sont d’abord les figures de diction. Elles concernent la forme des mots et
jouent avec le matériel phonique et morphologique. Un grand nombre des
figures recensées par la seconde rhétorique sont de ce type, comme
l’assonance ou la rime, mais aussi une figure comme la dérivation qui fait
se succéder plusieurs mots appartenant à la même famille :
« Et son salut dépend de la perte d’un homme,
Si l’on doit le nom d’homme à qui n’a rien d’humain, »
Corneille, Cinna, acte I, scène 3.
ou le polyptote, qui consiste à utiliser plusieurs formes fléchies
différemment du même mot :
« Quoi ! tu veux qu’on t’épargne, et n’as rien épargné ! »
Ibid., acte IV, scène 2.
On voit immédiatement leur lien avec les lieux morphologiques (voir
p. 93).
Lorsque c’est la construction syntaxique qui est l’objet de la
modification, on parle de figures de construction, comme l’hyperbate déjà
citée, ou la répétition :
« Eh bien ! nous aussi, messieurs, nous avons le culte du passé. Mais la
vraie manière de l’honorer ou de le respecter, ce n’est pas de se tourner
vers les siècles éteints pour contempler une longue chaîne de fantômes : le
vrai moyen de respecter le passé, c’est de continuer, vers l’avenir, l’œuvre
des forces vives qui, dans le passé, travaillèrent. »
Jaurès, Pour la laïque.
Enfin, si c’est le sens des mots qui est l’objet de la figure, on parle de
figures de signification, ou tropes. C’est à eux qu’est consacré le traité des
Tropes de Dumarsais. Il les définit de la façon suivante :
« Les Tropes sont des figures par lesquelles on fait prendre à un mot
une signification qui n’est pas précisément la signification propre de ce
mot […] Ces figures sont appelées Tropes, du grec tropos (τρόπoς),
conversio, dont la racine est trepo (τρέπω), verto, je tourne. Elles sont
ainsi appelées, parce que, quand on prend un mot dans le sens figuré, on le
tourne, pour ainsi dire, afin de lui faire signifier ce qu’il ne signifie point
dans le sens propre : voiles, dans le sens propre, ne signifie point
vaisseaux ; les voiles ne sont qu’une partie du vaisseau, cependant, voiles
se dit quelquefois pour vaisseaux […] » (p. 69).
La métaphore, la synecdoque, la métonymie, sont les plus féconds de ces
tropes dont le nombre a considérablement varié au cours des siècles.
Quintilien par exemple dans l’Institution oratoire (Livre VI, Des tropes)
énumère quatorze tropes dont certains comme l’onomatopée ne nous
paraissent pas impliquer un changement de signification et dont d’autres
comme l’ironie ou l’allégorie sont plutôt des figures de pensée. Au
XVIIIe siècle, Beauzée dans l’Encyclopédie ne retient que la métaphore, la
synecdoque et la métonymie, réduction qui sera encore en vigueur chez
certains linguistes aujourd’hui (Jakobson dans ses Essais de linguistique
générale, Minuit, 1963, ne conserve même que le couple
métaphore/métonymie), mais Dumarsais en distinguait plus de trente !
Avec les tropes, les mots présentent un sens figuré, et le problème est
donc d’abord de déterminer la nature du sens figuré.
2.2. Le sens figuré
• La théorie des quatre sens
Dans l’Antiquité, la notion de sens figuré, ou plutôt de mot figuré, ne
semble pas faire problème et il se définit par rapport aux expressions
propres (propria) ou habituelles. Présentant une liste de dix figures, qu’il
n’appelle d’ailleurs pas tropes, l’auteur de la Rhétorique à Hérennius les
définit de la façon suivante :
« Restent dix figures de mots que nous n’avons pas placées au hasard
mais que nous avons séparées des précédentes parce qu’elles
appartiennent toutes à une même catégorie. En effet le propre de toutes
ces figures, c’est que le langage s’y écarte du sens habituel des mots et
donne à ceux-ci, avec une certaine élégance, un autre emploi » (IV, 42).
Il existe donc une opposition assez simple entre mots propres et figurés
même si dans la pratique, il n’est sans doute pas toujours aisé de savoir quel
est l’emploi habituel d’un terme.
L’exégèse biblique, qui se développe avec les Pères de l’Église, va rendre
la notion plus complexe en reliant le trope non aux qualités du style mais à
l’épineuse question de l’interprétation des textes saints. La Bible et les
évangiles ont un sens évident, patent, mais aussi un sens caché, latent, et
c’est dans une nécessité d’élucidation que différentes strates de sens vont
être dégagées. C’est maintenant le sens qui est propre ou figuré. La
Doctrine chrétienne de saint Augustin consacre une grande partie de ses
réflexions au sens figuré, à ce qu’il appelle les signes ambigus (ambigua
signa), et à l’expression d’une méthode, ratio :
« Il faut donc rechercher avant tout si la locution que nous nous
efforçons de comprendre est prise au sens propre (propria) ou au sens
figuré (figurata). Quand on découvre qu’elle est figurée, il est facile, grâce
aux règles relatives aux choses exposées en détail au premier livre, de
l’étudier sous toutes ses faces, jusqu’au moment où on parvient à saisir
son sens véritable, surtout quand s’ajoute à ce travail une expérience
fortifiée par la pratique de la piété. »
La Doctrine chrétienne, III, XXIV, 34.
Saint Augustin oppose très vivement la lettre du texte et son esprit. Tout
ce qui « ne peut se rapporter, pris au sens propre, ni à l’honnêteté des
mœurs ni à la vérité de la foi » (III, C, X, 14) demande à être interprété. Il en
donne de nombreux exemples pris dans la Bible ou chez les orateurs sacrés.
Il continue ainsi l’exégèse allégorique initiée par Philon d’Alexandrie, dit
Philon le Juif (15 av. J.-C. – 40 ap. J.-C.) qui écrivit un traité sur les
Allégories des Lois et les analyses des docteurs chrétiens de l’école
d’Alexandrie, Clément (environ 150-215) et Origène (185-254), qui
poursuivirent cette réflexion. Origène distinguait un sens littéral, un sens
moral et un sens spirituel ou mystique.
Au Moyen Âge, Bède le Vénérable définit ce qui devait constituer la
formulation définitive des quatre sens : le sens littéral, le sens moral, le sens
allégorique et le sens anagogique. Un célèbre distique les résume :
« Littera gesta docet, quid credas allegoria,
Moralis quid agas, quo tendas anagogia. »
(La lettre enseigne les faits, que croire l’allégorie, / La morale que faire,
où tendre l’anagogie.)
C’est ce système que Dumarsais reprend.
La première opposition est celle du sens littéral et du sens spirituel. Le
sens littéral est celui « que les mots excitent d’abord dans l’esprit de ceux
qui entendent une langue » (IX, Sens littéral, sens spirituel, p. 204 sq.). Le
sens littéral, qui consiste à prendre les mots au pied de la lettre, sans se
soucier de l’intention qui a pu les produire, sera indifféremment propre,
comme lorsque l’on dit que l’homme a deux pieds, ou figuré, comme
lorsque l’on parle par catachrèse (c’est-à-dire en utilisant une figure rendue
nécessaire par l’absence d’un terme propre, par exemple pour le pied de la
table). Le sens littéral est immédiat : si l’on dit, en utilisant une métaphore
usée, saisir l’occasion, le sens est littéral et figuré. Le sens spirituel, lui, est
un sens second qui se greffe sur le premier. On ne s’attache plus à la lettre,
mais à l’esprit. La recherche du sens spirituel est évidemment nécessaire
dans l’Évangile, ainsi, lorsque le Christ dit qu’il faut offrir la joue gauche à
celui qui a frappé la droite. C’est dans l’ensemble du texte et par rapport
aux intentions supposées de son auteur que se détermine le sens spirituel,
souvent décelable parce que l’interprétation littérale, comme dans le cas des
tropes, est impossible.
Ce sens spirituel connaît trois sous-catégories, le sens moral, le sens
allégorique et le sens anagogique, selon la finalité du texte. Le sens moral
« est une interprétation selon laquelle on tire quelque instruction pour les
mœurs » (p. 209). C’est ce sens moral que présentent les Fables de La
Fontaine.
Le sens allégorique, lui, propose « une histoire qui est l’image d’une
autre histoire » (p. 209). Il n’a pas d’intention particulière. Bien que
Dumarsais présente le sens moral en premier lieu, on pourrait dire que c’est
un cas particulier du sens allégorique. Dumarsais pose à ce propos le
problème des limites de l’interprétation, pour reprendre le titre d’un essai de
Umberto Eco (Grasset, 1992, original 1990). On peut en effet toujours être
tenté de projeter sur un texte un autre sens que le sens immédiat qu’il offre
pour le lire au deuxième, troisième, énième degré. C’est dans l’intention de
celui qui a écrit le texte que Dumarsais fait résider le fragile critère du droit
à l’interprétation allégorique.
Enfin, le sens anagogique amène à la contemplation des vérités divines :
Le sens anagogique n’est guère en usage que lorsqu’il s’agit de différents
sens de l’Écriture sainte :
« Le sens anagogique de l’écriture Sainte est un sens mystique, qui
élève l’esprit aux objets célestes et divins de la vie éternelle, dont les
Saints jouissent dans le Ciel » (p. 211).
L’exemple classique est celui de Jérusalem, qu’explique par exemple
l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : « le mot au sens littéral désigne
une ville capitale de Judée ; selon l’allégorique, l’église militante ; selon
l’anagogique, l’église triomphante ; selon le moral, l’âme fidèle, dont
Jérusalem est une espèce de figure ».
Replacé dans le cadre de la théorie des quatre sens de l’herméneutique, le
sens figuré n’est qu’un cas parmi d’autres de pluralité des sens. Il convient
maintenant de s’interroger sur les éventuels critères qui permettent de le
repérer.
• Les critères de définition du sens figuré
Quels que soient les traités, le sens figuré est toujours défini par rapport
au sens propre, à l’emploi approprié, proprius. Il n’est en effet pas
appréhendé intrinsèquement, mais toujours dans un couple appelé, selon les
auteurs, usuel/figuré, propre/figuré, degré zéro de l’écriture/écart, etc. Le
sens figuré apparaît comme second par rapport à un sens premier, qui n’est
pas défini, comme si sa définition allait de soi. Sens propre et sens figuré
n’ont donc pas le même statut. Non seulement le sens figuré est donné
comme postérieur au sens propre, mais il apparaît comme un avatar, et son
interprétation est généralement présentée comme devant se faire à partir du
premier. Ainsi que l’écrit Jean Cohen :
« Toute figure, en fait, comporte un processus de décodage en deux
temps, dont la première est la perception de l’anomalie, et le second sa
correction. »
« Théorie de la figure », dans Communications 16, p. 22.
Dans une perspective d’exégèse, on s’appuiera sur le sens propre pour
construire par analogie une interprétation figurée. C’est renvoyer les
critères de définition du sens figuré à la définition du sens propre.
Une première conception du sens propre peut être appelée conception
lexicale. C’est celle qui apparaissait chez Aristote lorsqu’il définissait la
métaphore comme « l’application d’un nom impropre » (Poétique,
chapitre 21), comme une expression inhabituelle s’écartant de l’usage
courant, et n’entretenant pas de rapport immédiat avec ce qu’elle signifie.
Mais sur quel critère faire reposer ce rapport ? On songe tout naturellement
d’abord à appuyer le sens propre sur le sens historiquement apparu le
premier, sur le sens étymologique. Outre qu’il n’est pas toujours facile à
déterminer – à combien de reconstitutions fantaisistes les étymologies ne
donnent-elles pas lieu ! –, on ne fait que repousser la définition du figuré,
car tous les sens dérivés ne sont pas figurés, ce que la pratique des
dictionnaires des XVIIe et XVIIIe manifeste en parlant de sens premier (les ailes
d’un oiseau), de sens par extension (les ailes d’un moulin) et de sens figuré
(les ailes du temps). On pourrait avec Dumarsais concevoir qu’un mot pris
dans le sens propre n’est l’équivalent d’aucun autre, si bien que si deux
mots fonctionnent comme équivalents, ceci signifie que l’un des deux n’est
pas propre. Mais impropre et figuré sont-ils la même chose ? Si meurtre
(homicide volontaire) est employé improprement pour assassinat (homicide
volontaire avec préméditation) est-ce le même phénomène que voile pour
vaisseau ?
On peut aussi chercher à déterminer le sens propre en s’appuyant sur le
discours. Il y aurait ainsi un usage normal du langage, appuyé sur des lois
implicites de transparence et de sincérité, ce qu’on peut appeler « un code
de déontologie conversationnelle » (Marie-Antoinette Pellizza, « À propos
d’un fonctionnement pervers de l’article indéfini », dans Les Perversions du
langage, recueil publié par le C.R.L.L., Corte, 1996). C’est dans cette
perspective que C. Kerbrat-Orrechioni peut parler de trope conversationnel
(« Rhétorique et pragmatique : les figures revisitées » dans Langue
française, no 101, Les Figures de rhétorique et leur actualité en
linguistique, février 1994). Mais s’il est vrai que le mensonge est un des
traits définitoires du langage, peut-on poser comme norme de référence un
usage sinon limpide du moins direct du langage ? La complexité des sujets,
sur laquelle le XXe siècle, à la suite en particulier de la psychanalyse, a mis
l’accent, a fait la lumière sur les failles et les fractures que nous abritons,
sur la présence de voix qui nous traversent à notre insu et récusé à jamais
l’idée de discours lisses et absolument sincères. Il n’est pas jusqu’au
discours scientifique qui ne soit le produit d’une époque et d’un énonciateur
dont la subjectivité ne peut jamais être entièrement contrôlée. Quel est donc
ce code de déontologie ?
On pourrait enfin penser que le propre est ce qui décrit adéquatement et
sans ambiguïté le réel. Mais comment définir celui-ci ? La science nous a
aussi appris que les faits n’étaient pas donnés, mais construits, et par
ailleurs l’imagination et même ses chimères ne sont-elles pas aussi réelles
que le réel sans envolée de la vie quotidienne ?
De même que la logique naturelle n’est pas une logique dégradée,
abâtardie par rapport à la logique formelle (voir p. 86), le sens figuré n’est
pas l’avilissement, lié au péché originel et à l’impossible transparence des
consciences, d’un sens propre idéal, et indécidable. On posera donc comme
une des propriétés du langage le principe de cette opposition entre le sens
propre et le sens figuré, mais non la primauté du sens propre car propre et
figuré se déterminent l’un par rapport à l’autre. Le langage n’est ni propre,
ni figuré, mais propre et figuré se définissent dans cette dialectique du
connu et de l’inconnu sur laquelle on a déjà attiré l’attention (voir p. 89) :
« La distinction entre le propre et le figuré est une construction qui,
prenant en compte tous les éléments d’information disponibles au moment
de l’acte de langage, éléments empruntés au signifié, au référent et au
contexte, oppose le figuré au propre lorsque l’écart est jugé trop grand
entre prédication ou classification anciennes et prédication ou
classification nouvelles. L’opposition entre le propre et le figuré n’est
donc pas donnée, elle est construite. »
J. Molino, F. Soublin et J. Tamine, « Problèmes de la métaphore »,
dans Langage, no 54, 1979, p. 39.
Le langage n’est pas un code, et l’une de ses trois grandes fonctions (voir
J. Gardes Tamine, La Stylistique, 2010, p. 98) est en effet la fonction
symbolique par laquelle les signes, détachés de leur référent, se mettent en
relation les uns par rapport aux autres pour construire des univers
nouveaux, une nouvelle référence, selon l’expression de P. Ricœur (1975).
Il ne s’agit pas là d’une fonction marginale, ou aberrante. Bien au contraire,
on peut considérer que l’adéquation au réel, qui fonderait le sens propre,
n’est qu’un cas particulier, qu’une réduction au vérifiable d’une faculté
infinie de créer des significations, tout comme la logique scientifique est
une argumentation qui obéit à des restrictions spécifiques par rapport à la
logique naturelle.
2.3. Les principales figures
Toutes les figures, à des degrés divers, ont les mêmes buts : faire voir,
pour graver le discours dans la mémoire des auditeurs, donner un corps aux
arguments abstraits, orner le discours pour plaire, lui donner de la force
pour émouvoir. Certes, l’ornement, l’ornatus, est une préoccupation
constante, en particulier dans le style élevé :
« J’arrive maintenant à l’ornement, où, incontestablement, plus qu’en
toutes les autres parties de l’éloquence, l’orateur peut se donner carrière.
Car s’exprimer correctement et clairement est, à vrai dire, un mérite assez
mince ; c’est, semble-t-il, une absence de défauts plutôt qu’une grande
qualité. »
Quintilien, Institution oratoire, VIII, 3, 1.
Mais, outre que l’ornement est ainsi la marque de la qualité de
l’éloquence, pourvu qu’il ne soit pas frelaté, il contribue à faire triompher la
cause. Les figures sont donc fondamentalement fonctionnelles.
On ne les présentera pas en fonction de la tripartition classique déjà
rapportée, figures de pensée et de mots (diction, construction, tropes),
distinction souvent difficile à établir, mais, étant bien entendu que chaque
figure, à sa façon, et avec des affinités pour tel ou tel style, participe de
plusieurs fonctions, on les classera selon celle avec laquelle elles ont le plus
de liens. On s’en tiendra aux figures les plus importantes, car, de toute
manière, il serait impossible d’être exhaustif, puisque, comme le dit Cicéron
dans l’Orateur (III, 201), « les figures de mots et celles de pensées sont
presque innombrables ».
• Principes généraux
Certains ont déjà été évoqués à propos de la distinction entre les figures
de mots, qui ne jouent que dans l’énoncé, et figures de pensée, qui mettent
en jeu l’énonciation. On y reviendra (voir p. 187). Un autre principe repose
sur l’opposition entre le préconstruit et le construit, déjà présentée à propos
des arguments et des paramètres qu’ils impliquent (voir p. 117). Cette
opposition est fondamentale pour certaines figures : elle se voit en
particulier dans la distinction des métaphores, construites par le locuteur
(Baudelaire : la nature est un temple ; Aragon : l’homme seul est un
escalier), et des synecdoques et des métonymies, qui enregistrent des liens
entre les objets (prendre le volant, parce que le volant est une partie de la
voiture ; refroidir quelqu’un pour le tuer, parce que la mort refroidit les
corps).
D’autres paramètres de distinction (voir J. Gardes Tamine, 2011) peuvent
être retenus, par exemple celui qui sépare les figures primaires de celles qui
en sont dérivées. Les figures dérivées peuvent être un effet des primaires :
c’est le cas de la personnification dont Fontanier dit qu’elle a lieu par
métonymie, par synecdoque, ou par métaphore. Elles peuvent aussi les
utiliser pour se construire, comme la périphrase, qui dit en plusieurs mots ce
qui pourrait l’être en un seul : lorsque Saint-John Perse dans Vents décrit
l’explosion atomique d’Hiroshima sous forme d’un grand arbre vénéneux
du ciel, il utilise une métaphore. Les périphrases reposent parfois également
sur des métonymies, quand elles évoquent une propriété de l’objet ou de
l’être que l’on ne nomme pas, le vaincu de Waterloo comme le vainqueur
d’Austerlitz pour Napoléon.
Même dans le cas des figures qui s’appuient sur des liens préconstruits
entre objets et faciles à identifier, si bien que leur interprétation littérale est
rapide, la signification de l’énoncé se bâtit dans une série d’inférences,
c’est-à-dire de conclusions tirées d’un énoncé dans une chaîne logique ou
pseudo-logique, par association d’idées et de mots. Par exemple, de
l’énoncé La fenêtre est ouverte, l’interlocuteur pourra inférer qu’il fait froid,
qu’il faut qu’il la ferme, que le locuteur lui reproche de l’avoir laissée
ouverte, etc. Le logos oriente ces inférences, de deux façons théoriquement
distinctes, directement ou indirectement. Du premier mode, on peut citer la
plupart des figures d’énonciation, qui s’adressent à l’interlocuteur. Les
questions, les apostrophes, les concessions…, construisent la représentation
voulue d’un orateur, d’un écrivain soucieux de son interlocuteur : le sens
ainsi proposé peut être mis en cause mais il est établi sans détour. Dans
d’autres figures, le sens est établi indirectement, les inférences sont plus
incertaines. On peut citer l’allusion, qui consiste, dit Fontanier, « à faire
sentir le rapport d’une chose qu’on dit avec une autre qu’on ne dit pas, et
dont ce rapport même réveille l’idée » ou l’énigme, que Marmontel dans les
Éléments de littérature définit de la façon suivante : « L’énigme proprement
dite est une définition de choses en termes vagues et obscurs, mais qui, tous
réunis, désignent exclusivement leur objet commun et laissent à l’esprit le
plaisir de le deviner ». Le rapport entre ce qui est dit et la signification à
inférer existe, mais il est obscurci. Un grand nombre de métaphores sont
dans ce cas, par exemple les métaphores baroques ou surréalistes.
À ces principes d’organisation très généraux s’ajoutent des mécanismes
et des fonctions spécifiques, dont il faut présenter les principaux.
• Argumenter et polémiquer
En premier lieu, on l’a déjà dit et répété, les figures se relient à
l’argumentation et toutes peuvent et doivent y jouer un rôle.
Le cas de l’ironie, dont on a déjà parlé à propos de l’invention, est
typique. L’ironie est le plus souvent intégrée dans les figures de pensée,
bien que Dumarsais, qui gonfle jusqu’à trente-trois le nombre des tropes, la
place, comme Quintilien, parmi les figures de mot. Elle est définie comme
la figure par laquelle on dit le contraire de ce que l’on veut faire entendre.
Sur le plan des mots, l’ironie, attitude globale de l’esprit, peut utiliser
l’antiphrase, c’est-à-dire des mots ou une construction antonymes de ce que
l’on veut dire : c’est un génie pour c’est un imbécile. En dépit de ce que
disent les traités, c’est pourtant le cas le plus rare, et elle s’appuie sur
d’autres mécanismes et figures qui permettent le passage d’un sens à un
autre (c’est en effet, comme l’allégorie, un cas de double sens, de second
degré). Un cas très fréquent est celui de la réduction, d’un individu à
l’espèce, d’une attitude à un comportement mécanique, d’un ensemble à
une partie. C’est alors la métonymie et la synecdoque qui sont présentes
(voir La Stylistique, 2010, p. 159), comme souvent chez Voltaire, qui joue
également sur les contrastes et les décalages :
« Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de
Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace
pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé ;
il était décidé par l’université de Coïmbre que le spectacle de quelques
personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible
pour empêcher la terre de trembler. »
Candide.
Un sens second est construit par inférence.
Si l’ironie sert à polémiquer, c’est parce que, fondamentalement, elle
suppose une référence antérieure. Elle peut renvoyer à des paroles, citées
explicitement ou non. On parle alors d’ironie de mention (voir D. Sperber et
D. Wilson, « Les ironies comme mentions », Poétique 36, 1978, p. 399-
412). Ainsi, lorsque Flaubert critique les prétentions de Charles Bovary,
outre un écho, en italiques, de ses paroles, il utilise un terme scientifique
qui renvoie à ses lectures mal assimilées :
« Il avait lu dernièrement l’éloge d’une nouvelle méthode pour la cure
des pieds-bots ; et comme il était partisan du progrès, il conçut cette idée
patriotique que Yonville, pour se mettre au niveau, devait avoir des
opérations de stréphopodie. »
Madame Bovary.
Elle peut aussi reprendre, pour la critiquer, l’opinion publique, la doxa.
Elle se définit contre et elle a souvent à voir avec le paradoxe qui s’inscrit
lui aussi contre l’opinion.
L’ironie, en effet, suppose trois pôles : la cible, contre laquelle elle
s’exerce, l’ironiste (ethos), et le complice (pathos). Dire ironiquement que
Monsieur X, la cible, est un génie, c’est pour le locuteur se moquer de lui et
associer à cette moquerie l’auditoire, dont il fait son allié. L’ironie sert à
démolir des affirmations, des positions ou des individus, avec l’accord de
celui ou ceux auxquels on s’adresse. Ainsi, un conte comme Candide de
Voltaire ne peut-il se comprendre que si l’on connaît la philosophie de
Leibniz qui y est attaquée. L’ironie ne va pas de l’avant, elle est pourrait-on
dire rétrospective car elle suppose une norme antérieure, soit celle d’une
argumentation, dans la réfutation, soit celle de l’opinion, prise comme
terrain d’entente préalable à l’orateur et à son public. Toute polémique (voir
Marc Angenot, La Parole pamphlétaire. Contribution à la typologie des
discours modernes, Payot, 2005, original 1982) s’exerce d’ailleurs contre
une autre argumentation.
Avec l’analogie, l’argumentation est au contraire constructive,
prospective. C’est le cas de la comparaison et surtout de la métaphore qui
cherche à faire apparaître des valeurs et des éléments nouveaux. Qu’il
s’agisse de la ressemblance, qui rapproche deux éléments, ou de l’analogie,
qui rapproche deux structures (voir p. 113), le mécanisme argumentatif
consiste à projeter sur un des pôles, élément ou structure, qui constitue le
thème, ce qui est vrai de l’autre, le phore.
Saint Augustin, dans la Doctrine chrétienne, définit ainsi la rédemption :
« Or de même qu’un traitement est un acheminement vers la santé, de
même le traitement divin a été appliqué aux pécheurs pour les guérir et
leur redonner des forces. De même encore que les médecins, quand ils
bandent des plaies, ne le font pas gauchement mais avec art, de sorte qu’à
l’utilité du bandage s’ajoute une certaine beauté, de même la Sagesse, en
prenant la forme humaine, a approprié son remède à nos blessures. Elle
traite les unes par des contraires et les autres par des semblables. Ainsi,
même le médecin qui soigne une blessure du corps, emploie certains
contraires : par exemple le froid contre le chaud, l’humide contre le sec,
ou autre procédé du même genre. Il emploie aussi certains semblables, par
exemple un bout de toile rond pour une plaie ronde, ovale, pour une plaie
ovale ; et il ne fait pas la même ligature à tous les membres, mais il en
ajuste la forme à leurs contours. Or la Sagesse de Dieu n’agit pas
autrement, quand elle soigne l’homme. Elle s’est présentée en personne
pour le guérir, elle-même médecin, elle-même remède » (I, XIV, 13).
On voit comment chaque élément de l’analogie est passé en revue à
travers une série de comparaisons, afin d’en arriver à l’assimilation
métaphorique selon laquelle la Sagesse de Dieu, le thème, est un remède, le
phore. À l’auditeur d’en tirer alors les conclusions. On a là un cas extrême
d’une analogie filée, pour emprunter ce terme à la notion de métaphore filée
(voir p. 167). Mais même dans les cas plus limités, comparaisons et
métaphores, parce qu’elles rapprochent des mots, et, au-delà, des réalités,
ont une portée intellectuelle utile au raisonnement.
L’intérêt qu’elles offrent n’est pourtant pas le même. Avec la
comparaison, deux domaines sont rapprochés par un outil grammatical et
logique explicite, si bien qu’ils restent distincts et qu’il n’y a pas
d’assimilation :
« Comme une colonne, dont la masse solide paraît le plus ferme appui
d’un temple ruineux, lorsque ce grand édifice qu’elle soutenait fond sur
elle sans l’abattre : ainsi la Reine se montre le ferme soutien de l’État
[…] »
Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Marie de France.
En revanche, avec la métaphore, que la tradition fait souvent reposer,
sans doute à tort, sur une comparaison abrégée, il y a véritablement
interaction du thème et du phore. L’exemple suivant de Bossuet montre
comment, partie d’une comparaison, l’argumentation qui tend à mettre en
évidence l’égalité de tous les hommes devant Dieu et la mort progresse par
le passage à la métaphore :
« En effet, nous ressemblons tous à des eaux courantes. De quelque
superbe distinction que se flattent les hommes, ils ont tous une même
origine ; et cette origine est petite. Leurs années se poussent
successivement comme des flots ; ils ne cessent de s’écouler : tant
qu’enfin, après avoir fait un peu plus de bruit et traversé un peu plus de
pays les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un
abîme où l’on ne reconnaît plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres
qualités superbes qui distinguent les hommes. »
Certaines métaphores sont bien, comme le disent Perelman et Olbrechts-
Tyteca, des « analogies condensées, résultant de la fusion d’un élément du
phore avec un élément du thème » (1970, p. 535). Pour reprendre l’exemple
classique d’Aristote, de l’identité de relation entre la vieillesse et la vie, et
le soir et le jour, on pourra dire que la vieillesse est le soir de la vie, ou le
soir la vieillesse du jour. Un exemple du même type se trouve dans ce
passage de Saint-John Perse :
« Sur des squelettes d’oiseaux nains s’en va l’enfance de ce jour […] »
Exil, V.
Cette fois, c’est l’analogie entre le matin et l’enfance qui est retenue.
Là où l’analogie et la comparaison développent et explicitent, la
métaphore condense donc et se présente, non « comme une suggestion,
mais comme une donnée » (1970, p. 536). On comprend alors sa valeur
argumentative : l’analogie développée en comparaison s’adresse clairement
à l’esprit comme un argument toujours réfutable, mais la métaphore finit
par s’imposer insidieusement comme une évidence. Ainsi, dans le Discours
sur le jugement de Louis XVI, Saint-Just en arrive-t-il à donner comme
assuré ce qui devait faire l’objet même du discours, la possibilité de juger le
roi comme un criminel mis hors la loi : pour ce faire, il passe de
l’expression le roi doit être jugé en ennemi où le en impose encore une
dissociation entre le roi et l’ennemi, à c’est à vous de décider si Louis est
l’ennemi du peuple français, s’il est étranger, où l’assimilation est cette fois
proposée comme le résultat de la délibération attendue, et enfin, au terme
du discours, à l’assimilation non plus contestable mais assurée : C’est un
Barbare, c’est un étranger prisonnier de guerre. Ce qui était en fait le point
de la question est présenté comme une définition bien établie.
C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca citent un passage des Caractères de
La Bruyère :
« Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier : ce sera le
même théâtre et les mêmes décorations, ce ne seront plus les mêmes
acteurs. »
et insistent sur les prolongements de la métaphore initiale, connue et
reconnue, le théâtre du monde, qui fonctionne comme « un fait indiscutable,
servant de point de départ à des précisions, à des argumentations » (p. 539).
Toutes les métaphores ne sont pas aussi évidentes. On a eu l’occasion
d’insister ailleurs sur leur relation à l’une des fonctions du langage, la
fonction symbolique, qui permet à tout mot d’entrer en relation avec un
autre mot, indépendamment de leur relation au réel, au vérifiable, pour
fonder des associations nouvelles auxquelles on pourra toujours, pour peu
qu’on le désire, attribuer des significations (voir La Stylistique, 2010,
p. 99). Toute métaphore comporte une part d’énigme, précisément parce
qu’elle ne dit pas quel est son fondement. Lorsqu’il s’agit d’une analogie, il
peut être retrouvé, mais dans un grand nombre de cas, c’est impossible. Le
lecteur doit alors parcourir mentalement les traits sémantiques qui
définissent les termes, et, au-delà de ces traits, se laisser aller à des
associations qui lui permettront de trouver des idées nouvelles. Et c’est en
cela également que la métaphore intéresse l’esprit. La métaphore poétique
en donne parfois paradoxalement une illustration saisissante. Elle est en
effet un instrument d’exploration du réel, ce qu’illustre le jeu de l’un dans
l’autre, décrit par Breton :
« L’un de nous « sortait » et devait décider, à part lui, de s’identifier à
tel objet déterminé (disons, par exemple, un escalier). L’ensemble des
autres devait convenir en son absence qu’il se présenterait comme un autre
objet (par exemple une bouteille de Champagne). Il devait se décrire en
tant que bouteille de Champagne, offrant des particularités telles qu’à
l’image de cette bouteille vienne se superposer peu à peu, et cela jusqu’à
s’y substituer, l’image de l’escalier. Ce faisant, il est bien entendu qu’il
devait se maintenir en condition de pouvoir, explicitement ou non,
commencer ses phrases par « Moi bouteille de Champagne… » ou
encore : « Je suis une bouteille de Champagne qui… »
Le jeu repose sur le principe que tout objet peut se décrire à partir de
tout autre, mais encore toute action, et aussi tout personnage, même placé
dans une situation déterminée, à partir de tout objet, et inversement :
« Le bouton de bottine est Victor Hugo le soir d’Hernani. Les réactions
du public ne lui parviennent que sous forme de craquements. Il se tient à
la porte de sa salle de spectacle, regardant vers l’extérieur, avec plusieurs
autres Victor Hugo alignés à côté de lui. »
Certes, il s’agit là d’exemples extrêmes, mais révélateurs des pouvoirs
intellectuels de la métaphore, qui force ici le joueur, ailleurs l’auditoire ou
le lecteur, à découvrir des rapprochements nouveaux. À partir du disparate
est ainsi créée une forme d’homogénéité (voir Nanine Charbonnel, La
Tache aveugle, 2 vol., Presses universitaires de Strasbourg, 1991). Ainsi
s’opèrent des recatégorisations, des assimilations novatrices fort utiles dans
les stratégies de persuasion. Une fois de plus, il convient de souligner les
liens entre les opérations de l’esprit et l’organisation linguistique, car les
effets discursifs de la métaphore sont liés aux constructions qu’elle utilise.
Pour s’en tenir à quelques-uns (pour l’ensemble des cadres, voir J. Gardes
Tamine, La Stylistique, 2010, p. 77-79 et J. Molino et J. Gardes Tamine,
1992, p. 172), on signalera l’opposition entre les métaphores in praesentia
qui associent explicitement en contexte thème et phore et les métaphores in
absentia qui ne proposent que le phore. Parmi les premières, le cadre le plus
clair, le plus didactique, est celui qui comporte le verbe être. Il entraîne de
pseudo-définitions :
« La plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne sont
en sûreté que parce qu’on ne les cherche pas. »
La Rochefoucauld, Maximes.
Dans les secondes, l’analogie est plus difficile à construire, et parfois
impossible. Le cadre est en revanche plus stimulant pour la pensée.
Si, dans une perspective poétique, les métaphores peuvent proliférer pour
leur valeur esthétique, dans le cadre rhétorique, elles sont avant tout
fonctionnelles. C’est ainsi que s’expliquent les contraintes et les restrictions
qui pèsent sur elles :
« Si tu veux glorifier, (il faut) tirer la métaphore de ce qu’il y a de
meilleur parmi les choses du même genre ; si tu veux blâmer, la tirer de ce
qu’il y a de plus mauvais. »
Aristote, Rhétorique, III, X, 1404 b.
La métaphore est parfois locale, mais elle donne souvent lieu à des
développements. Ils sont de deux types. Dans le premier, il s’agit des
métaphores filées, où thème et phore se développent de manière liée par un
parcours de chacune des deux séries. La métaphore filée en somme
explicite un des parcours que la métaphore suscite :
Les figures de la nomination
Nommer, c’est soit donner un nom à la personne dont on est en train de parler, soit
s’adresser à une personne présente que l’on interpelle. Pour ce faire, le nom propre est
évidemment tout désigné. Mais on peut vouloir l’éviter pour deux raisons opposées. La
première, c’est que si les noms propres servent à désigner, ils n’ont pas de signification :
on peut donc les refuser comme arbitraires et froids, et leur préférer par exemple des
surnoms motivés chargés d’affectivité. La seconde, c’est qu’ils peuvent au contraire se
charger de valeurs, de connotations, et en dire trop ou autre chose que ce que l’on
voudrait dire.
Ce sont ces deux raisons qui expliquent les figures de désignation. On en prendra pour
exemple le théâtre de Racine à partir de l’article d’Agnès Fontvieille, « Emplois
rhétoriques et poétiques du nom propre dans Britannicus » (L’École des Lettres, 7,
numéro spécial, « Britannicus », « Bérénice », et « Mithridate », de Jean Racine,
février 1996) et de la thèse de Marie-Antoinette Pellizza (De la grammaire à la
stylistique, les groupes nominaux à déterminant un chez Racine).
Jeu avec les noms propres.
Chacun de nous a plusieurs noms propres, au moins son prénom et son patronyme
(nom de famille). Ce n’est évidemment pas la même chose d’appeler quelqu’un par l’un
ou l’autre. Dans le cas particulier de la tragédie qui met en scène des personnages
historiques ou mythiques de haute lignée, au nom propre s’ajoutent dans la fonction de
désignation les titres mais aussi, lorsqu’il s’agit d’histoire romaine, le nom de l’ancêtre
commun, et de la branche de la famille, l’adoption compliquant encore les choses. Néron
est ainsi nommé du nom de son père naturel, Domitius Ahenobarbus, de ceux qu’il a
reçus de son père adoptif, Néron Claudius, et des noms de César et d’Auguste, par
lesquels sa souveraineté est reconnue. Dans la pièce, chacun pourra le désigner par l’un
ou l’autre de ces termes. C’est ainsi qu’Agrippine, qui répugne à voir le pouvoir lui
échapper et passer entre les mains de son fils, l’appelle principalement par son prénom.
En revanche, Burrhus, comme dans ce passage où il rapporte à Agrippine les ordres de
Néron, utilise des termes qui renvoient à la fonction :
« Au nom de l’Empereur j’allais vous informer
D’un ordre qui d’abord a pu vous alarmer,
Mais qui n’est que l’effet d’une sage conduite,
Dont César a voulu que vous soyez instruite. »
Acte I, scène 2.
Il s’agit du nom propre de César et de la périphrase descriptive l’Empereur. Lorsque
Britannicus l’appelle Domitius, c’est naturellement pour faire allusion à son père naturel
et mettre en cause sa légitimité :
« Ils [ces lieux] ne nous ont pas vus l’un et l’autre élever,
Moi pour vous obéir, et vous pour me braver ;
Et ne s’attendaient pas, lorsqu’ils nous virent naître,
Qu’un jour Domitius me dût parler en maître. »
Acte III, scène 8.
Le nom propre peut donc jouer un rôle intéressant dans l’allusion.
Il s’associe à une autre figure, l’énallage, par laquelle on remplace une catégorie
grammaticale par une autre, par exemple un temps par un autre, ou une personne par une
autre. Dans la tragédie, on se désigne souvent soi-même, tout comme on s’adresse à
l’autre, par la troisième personne ou le prénom, et on passe facilement d’un mode
d’adresse à l’autre :
« Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ? »
Bérénice, acte IV, scène 5.
La figure permet une distance qui extrait les protagonistes de la situation d’énonciation
et donne à l’énoncé une valeur plus générale. Une fois de plus, les nécessités de
l’argumentation conduisent à atténuer la spécificité du particulier :
« Britannicus
Ainsi, Néron commence à ne plus se forcer.
Néron
Néron de vos discours commence à se lasser. »
Britannicus, acte III, scène 8.
La désignation indirecte : la périphrase.
On a déjà cité un exemple de cette figure pour la désignation. On insistera ici sur deux
types. Les premières sont appelées par Agnès Fontvieille périphrases généalogiques.
Elles consistent à nommer par la mention de la lignée. L’exemple le plus célèbre en est
l’expression la fille de Minos et de Pasiphaé :
« Cet heureux temps n’est plus. Tout a changé de face,
Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé
La fille de Minos et de Pasiphaé. »
Phèdre, acte I, scène 1.
par laquelle Hippolyte désigne indirectement Phèdre en l’inscrivant dans une filiation
redoutable.
Les secondes, étudiées par Marie-Antoinette Pellizza, mettent en jeu un groupe
composé d’un déterminant indéfini suivi d’un adjectif ou d’un terme classificateur ou
axiologique :
« Britannicus
Je connais mal Junie ou de tels sentiments
Ne mériteront pas ses applaudissements.
Néron
Du moins, si je ne sais le secret de lui plaire,
Je sais l’art de punir un rival téméraire. »
Britannicus, acte III, scène 8.
Néron ne répond pas directement à Britannicus, mais en le désignant indirectement par
une périphrase, un rival téméraire, il exprime une menace dans le cadre de l’enthymème
que supporte l’article à valeur générale :
Je sais l’art de punir un rival téméraire,
Or vous êtes un rival téméraire,
Donc je sais l’art de vous punir.
La désignation indirecte est donc avant tout un mode d’argumentation ; ou plutôt
l’argumentation commence avec le choix même des mots et des outils grammaticaux.
« Messieurs, oui, nous avons, nous aussi, le culte du passé. Ce n’est pas
en vain que tous les foyers des générations humaines ont flambé, ont
rayonné ; mais c’est nous, parce que nous marchons, parce que nous
luttons pour un idéal nouveau, c’est nous qui sommes les vrais héritiers du
foyer des aïeux ; nous en avons pris la flamme, vous n’en avez gardé que
la cendre. »
Jaurès, Pour la laïque.
Le second type est l’ikon, qui met en œuvre une série de métaphores où
les phores peuvent être empruntés à des domaines très différents, sauf qu’ils
tournent tous autour de la même topique, présentée de manière insistante,
parfois graduée. Un des topoi de la poésie baroque est celui de
l’inconsistance opposée à la splendeur divine, le but de l’argumentation
étant d’amener l’homme à célébrer cette splendeur, comme dans cet extrait
d’un sonnet de Chassignet où la même idée est affirmée tout au long :
« Qu’est-ce de votre vie ? une bouteille molle
Qui s’enfle dedans l’eau, quand le ciel fait pleuvoir
[…]
Qu’est-ce de votre vie ? un mensonge frivole
Qui sous ombre de vrai nous vient à décevoir,
[…]
Qu’est-ce de votre vie. un tourbillon rouant
De fumière à flots gris, parmi l’air se jouant
[…]
Puis vous négligerez dorénavant le bien
Durable, et permanent, pour un point, qui n’est rien
Qu’un confie, un mensonge, un songe, une fumière. »
L’allégorie repose elle aussi sur une analogie développée. Signalons
qu’on ne considère pas ici comme allégorie les figurations auxquelles on
l’associe souvent, par exemple l’image de la justice sous forme d’une
femme aux yeux bandés. L’allégorie est un cas de double sens, au même
titre que l’ironie (voirs L’Allégorie corps et âme. Entre figuration et double
sens, J. Gardes Tamine éd., Publications de l’université de Provence, 2002).
Elle est souvent présentée comme une métaphore continuée. Cependant,
elle s’en distingue en ce que, si elle repose sur une analogie, elle ignore le
domaine du thème et ne conserve que le phore, qui peut être pris pour lui-
même et ne pas être reconnu en tant que phore. Le passage du propre au
figuré s’y fait terme à terme, comme l’explique Victor Hugo dans ce
poème :
« Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,
Passer, gonflant ses voiles,
Un rapide navire enveloppé de vents,
de vagues et d’étoiles ;
Et j’entendis, penché sur l’abîme des cieux,
Que l’autre abîme touche,
Me parler à l’oreille une voix dont mes yeux
Ne voyaient pas la bouche ;
La mer, c’est le Seigneur, que, misère ou bonheur,
Tout destin montre et nomme ;
Le vent, c’est le Seigneur ; l’astre, c’est le Seigneur ;
Le navire, c’est l’homme. »
Un jour, je vis.
Aussi l’allégorie n’admet-elle pas la multiplicité des interprétations que
suscite le symbole. La chaîne des inférences est bloquée avec la découverte
du thème. On voit bien, lorsqu’elle n’est pas explicitée, au contraire de ce
poème, quelle peut être sa force : elle fait énigme, car il est évident dans
certains contextes qu’on ne peut prendre le texte au pied de la lettre, comme
le dit bien saint Augustin dans la Doctrine chrétienne. Mais en même
temps, le texte dans le détail de ses mots ne dit rien de plus que ce qu’il
affirme. C’est donc un mode de présentation indirecte derrière lequel celui
qui parle peut s’abriter, rétorquer qu’on lui fait dire autre chose que ce qu’il
a voulu.
Dans leur Traité de l’argumentation, Perelman et Olbrechts-Tyteca
opposent deux types d’argumentations, celles qui reposent sur des « liaisons
[qui] rendent solidaires les uns des autres des éléments que l’on pouvait
considérer comme indépendants au départ » et celles qui rompent les
liaisons et les dissocient. Si la ressemblance et l’analogie fournissent des
figures du premier type, puisque, à partir du disparate, elles construisent
une forme d’homogénéité, il arrive que des domaines qui ont un fondement
commun soient au contraire séparés. C’est le cas des figures d’opposition.
Avec l’antithèse, le discours rapproche matériellement des unités dont les
significations sont opposées à l’intérieur d’un même champ (par exemsple
bon et mauvais dans celui des qualités). On pourrait dire que l’analogie est
alors négative. La construction syntaxique peut être la même pour les deux
éléments et l’antithèse couplée avec le parallélisme (voir La Stylistique,
2010, p. 84) mais il arrive qu’elle ne repose que sur une relation lexicale :
« Il l’aime : mais enfin cette veuve inhumaine
N’a payé jusqu’ici son amour que de haine »
Racine, Andromaque, Acte I, scène 1
C’est la coprésence des termes opposés, ici amour et haine, dans le
même contexte qui compte.
Le paradoxe est lui aussi une dissociation, un écart entre ce qui est dit
dans l’énoncé et ce qu’affirme la doxa, la vox populi, à laquelle il est
implicitement ou explicitement fait référence : « Nous plaisons plus souvent
dans le commerce de la vie par nos défauts que par nos bonnes qualités »
(La Rochefoucauld, Maximes). Le cas de l’oxymore, clair-voyant aveugle
(Jodelle, Les Amours XLII), illustre en sens inverse les jeux d’accord et de
désaccord, puisque, à partir d’une séparation claire, c’est au contraire une
alliance qui est posée. D’une certaine façon, l’oxymore est lié au paradoxe
puisqu’il nie qu’une chose soit ce qu’elle est, et affirme que non seulement
elle est autre, mais qu’elle a même les caractères de son contraire. Avec la
paradiastole, la dissociation est revendiquée par le locuteur, qui pose
clairement comme incompatibles sa façon de voir et celle de son
interlocuteur. Ce que tu appelles x, je l’appelle au contraire y : tes héros sont
des lâches.
Ainsi, quand la figure implique deux domaines, qu’elle rapproche, ou un
domaine, dont elle dissocie les composantes, elle s’appuie sur l’identité ou
la différence, à la base de la négociation de la distance entre individus qui
définit la rhétorique.
• Mettre sous les yeux et frapper
Si les figures, on vient d’en donner quelques exemples, servent à
construire l’argumentation et en appellent à l’esprit, elles s’adressent aussi
aux sens et au cœur. On a insisté à propos de l’évocation de la mémoire sur
la nécessité pour le discours d’être frappant : il doit s’inscrire dans la
mémoire de l’orateur comme dans celle de son public. Les figures sont
ainsi, tout particulièrement celles que nous allons évoquer maintenant, des
images de mémoire, non pas des images au sens où l’on en parle à propos
de la poésie, dans un courant issu du romantisme, où elles se relient à
l’imaginaire ou à une vision du monde d’au-delà des apparences, mais des
images qui peignent, qui mettent sous les yeux des tableaux (voir J. Gardes
Tamine, Au cœur du langage : la métaphore, p. 205-214). Une expression,
les couleurs du style, colores, revient souvent dans les traités : elle renvoie
tantôt à celles du peintre, tantôt à celles du visage, au teint. Voici par
exemple un passage du De l’Orateur où Cicéron (III, LII, 199) analyse les
trois styles :
« M’interrogez-vous aussi sur la forme extérieure et pour ainsi dire le
teint (color) du style ? Le style peut avoir quelque embonpoint, tout en
restant bien proportionné, ou bien quelque maigreur, mais sans manquer
de nerfs et de muscles, ou bien enfin participer des deux autres genres,
tout en se tenant en quelque sorte dans un juste milieu, ce qui fait son
mérite. Chacun de ces trois genres doit avoir comme un teint (color)
brillant, où l’application du fard n’entre pour rien, mais que le sang a
partout répandu. »
C’est à la nécessité de créer ces couleurs que se relient un grand nombre
de figures destinées à faire voir.
La description, comme le dit la Rhétorique à Hérennius, « consiste à
narrer un fait de telle manière que l’action semble se dérouler et
l’événement se passer sous nos yeux » (IV, 68). Il ne s’agit pas là d’une
figure localisée sur quelques mots, mais d’une attitude générale qui consiste
à insérer dans la narration des faits une description des lieux, des gens ou de
leurs comportements. La description se relie à la question où à laquelle
correspond un argument a loco (Curtius, 1956, p. 314). Le discours
judiciaire pourra par exemple chercher à asseoir ses raisons probantes sur la
nature du lieu de l’action, cependant que dans l’éloge il donnera matière à
louange pour sa beauté ou ses qualités. C’est la seconde sophistique qui a
en particulier recommandé la description, l’ekphrasis. (On prendra garde
qu’actuellement, on réserve plutôt le terme d’ekphrasis à la description
d’objets d’art, comme la description du bouclier d’Achille dans l’Iliade, qui
est lui-même une représentation de scènes.)
Les lieux ne sont pas seuls à fournir des descriptions. On peut aussi
décrire des époques, des personnages (voir le portrait, p. 203), des choses,
des actions. Ces descriptions, qui peuvent en particulier être utilisées dans
les digressions, dans les amplifications, lorsqu’elles sont vigoureuses,
lorsqu’elles ont à voir avec l’énergie, avec la force du discours, prennent la
forme de l’hypotypose – ce que Quitilien appelle évidence, evidentia,
correspondant au grec ἐναργɛία, enargeia – et de la prosopopée.
La première de ces deux figures consiste à donner au tableau que l’on
brosse ou au récit que l’on fait de telles couleurs que l’auditoire a le
sentiment de l’avoir sous les yeux. On pourrait évidemment citer dans cette
perspective la plupart des récits de Racine. Songeons à celui que fait
Théramène au dernier acte de Phèdre :
« À peine nous sortions des portes de Trézène,
Il était sur son char ; ses gardes affligés
Imitaient son silence, autour de lui rangés ;
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ;
Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes ;
Ses superbes coursiers qu’on voyait autrefois
Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix,
L’œil morne maintenant, et la tête baissée,
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable cri, sorti du fond des flots,
Des airs en ce moment a troublé le repos ;
Et du sein de la terre une voix formidable
Répond en gémissant à ce cri redoutable.
Jusqu’au fond de nos cœurs notre sang s’est glacé ;
Des coursiers attentifs le crin s’est hérissé.
Cependant sur le dos de la plaine liquide,
S’élève à gros bouillons une montagne humide ;
L’onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,
Parmi des flots d’écume, un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes ;
Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes ;
Indomptable taureau, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux ;
Ses longs mugissements font trembler le rivage. »
Le récit se poursuit encore sur quarante-neuf vers. Il constitue un
véritable morceau de bravoure, comme souvent les descriptions rhétoriques,
auxquelles l’élève est tôt entraîné, et a tout particulièrement à voir avec le
style élevé. Si, dans les dialogues, le vocabulaire de Racine est le plus
souvent très simple, ici, il comporte des termes purement poétiques comme
coursier ou onde. On note le grand nombre d’épithètes au sens rhétorique,
c’est-à-dire des adjectifs redondants, comme impétueux par rapport à
dragon, ou tortueux par rapport à replis. Elles sont là pour donner au
tableau des couleurs plus vives, tout comme le présent de narration
(énallage de temps) qui succède aux temps du passé du début.
Le même souci de mettre sous les yeux se lit dans la prosopopée, qui fait
parler des êtres qui ne le peuvent plus – les morts – ou qui ne le peuvent
pas, des entités, des animaux, auquel cas elle s’accompagne d’une
personnification. On admirera l’art de Bossuet dans ce passage de l’Oraison
funèbre de Henriette-Marie de France où une citation du prophète Jérémie
reprend force parce que placée dans la bouche de la princesse morte :
« Qui cependant pourrait exprimer ses justes douleurs ? qui pourrait
raconter ses plaintes ? Non, Messieurs, Jérémie lui-même, qui seul semble
être capable d’égaler les lamentations aux calamités, ne suffirait pas à de
tels regrets. Elle s’écrie avec ce prophète : « Voyez, Seigneur, mon
affliction. Mon ennemi s’est fortifié, et mes enfants sont perdus. Le cruel a
mis sa main sacrilège sur ce qui m’était le plus cher. La royauté a été
profanée, et les princes sont foulés aux piéd. Laissez-moi, je pleurerai ;
n’entreprenez pas de me consoler. L’épée a frappé au dehors ; mais je sens
en moi-même une mort semblable. »
C’est une figure également très utile dans l’amplification et chaque fois
qu’il faut émouvoir les passions. L’orateur est alors très proche du
dramaturge.
Dans le traité Du Sublime, le pseudo-Longin insiste sur ce qu’il appelle la
phantasia – l’apparition, dit le traducteur – qu’il classe parmi le sublime de
pensée. Il la définit ainsi : « quand ce que tu dis sous l’effet de
l’enthousiasme et de la passion, tu crois le voir et tu le places sous les yeux
de l’auditoire » (XV) et Quintilien dans l’Institution oratoire (VI, 2, 29) dit
de son côté :
« Ce que les Grecs appellent phantasiai, c’est à peu près ce que nous
appelons visions (visiones), grâce auxquelles les images des choses
absentes sont représentées dans l’esprit, de telle sorte que nous croyons les
discerner de nos yeux et les avoir présentes. Celui qui concevra bien ces
visions, celui-là sera tout-puissant sur les passions. »
Nous ne sommes pas loin de l’illusion théâtrale (voir M. Fumaroli, 1990,
p. 287 sq.). Particulièrement présentes dans la folie, comme dans ce
monologue d’Oreste (Racine, Andromaque, acte V, scène 5) :
« Quoi ! Pyrrhus, je te rencontre encore ?
Trouverai-je partout un rival que j’abhorre ?
Percé de tant de coups, comment t’es-tu sauvé ?
Tiens, tiens, voilà le coup que je t’ai réservé.
Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l’embrasse !
Elle vient l’arracher au coup qui le menace !
Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi !
Quels démons ! quels serpents traîne-t-elle après soi ?
Eh bien ! filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? »
ces visions sont si fortes qu’elles peuvent même détourner de la
démonstration, dit le traité Du Sublime, par le choc qu’elles causent, et
opérer par leur seule énergie.
D’autres figures permettent d’émouvoir, non parce qu’elles font tableau,
mais parce qu’elles reposent sur l’intensité, comme l’hyperbole, dont
l’exagération est bien propre à frapper :
« Et aujourd’hui l’on fait avec respect le procès d’un homme assassin
d’un peuple, pris en flagrant délit, la main dans le sang, la main dans le
crime ! »
Saint-Just, Discours concernant le jugement de Louis XVI.
Ces figures reposent sur des échelles orientées dans la langue. Si les
inférences sont des mécanismes dynamiques d’interprétation, il en va de
même du parcours de ces échelles. L’examen d’énoncés très simples et
ordinaires (Je l’ai vu il y a deux ou trois mois et non, *Je l’ai vu il y a trois
ou deux mois, Il a presque vingt ans, signifiant non pas qu’il a un peu plus
de vingt ans, mais qu’il ne les a pas tout à fait) suffit à montrer qu’il existe
dans la langue des échelles de grandeur qu’il faut parcourir pour bâtir la
signification. Le lexique comporte ainsi des termes spécifiquement
dénotatifs, comme homme, des termes purement évaluatifs, comme
imbécile, et des termes appréciatifs-dénotatifs (voir René Rivara, Le
Système de la comparaison, Éditions de Minuit, 1990), comme masure, qui,
à leur valeur classifiante, ajoutent une appréciation. L’évaluation définit
toujours un degré : masure ne se situe pas sur l’échelle de la qualité d’un
bâtiment à la même place que palais. Le lexique offre donc une
organisation lexicale orientée, actualisée par la subjectivité des locuteurs et
cette opération joue dans plusieurs figures.
Dans l’hyperbole, le parcours est orienté sur l’échelle quantitative vers le
haut degré : « Je réfléchissais que j’avais tout de même une sacrée chance
d’avoir rencontré un bijou comme ma Virginia !… […] une idole de beauté
radieuse !… » (Céline, Le Pont de Londres). Il peut s’agir simplement
d’une indication, grâce à un curseur comme très ou trop, qui n’indiquent
pas la limite à laquelle s’arrêter. Ailleurs, cette limite est marquée, par une
comparaison (malin comme un singe, rien de plus sinistre que cet endroit),
par un élément du lexique, éventuellement accompagné d’un modalisateur,
qui souligne la subjectivité de l’opération (son appartement, c’est un vrai
taudis).
Tous les cas d’insistance impliquent également une échelle et répondent à
différentes stratégies : amplifier la force de l’événement ou afficher son
engagement dans ses propos. On pourrait citer ici toutes les formes de la
répétition, y compris la plus banale, la répétition en contact (« … Et au-
delà, et au-delà, sont les derniers froncements d’humeur sur l’étendue des
mers », Saint-John Perse, Vents, IV, 2) (voir La Stylistique, 2010, p. 80),
rappeler la gradation, qui, selon la définition de Fontanier, a clairement à
voir avec le plus ou le moins puisqu’elle « consiste à présenter une suite
d’idées ou de sentiments dans un ordre tel que ce qui suit dise toujours un
peu plus ou un peu moins que ce qui précède, selon que la progression est
ascendante ou descendante ». Avec l’amplification, dans son double sens
d’attitude qui agrandit et de procédé de développement, synonymie,
accumulation, énumération sont autant de manières de dire qui reviennent
sur une idée, la détaillent, l’expriment différemment. Le pléonasme (Je l’ai
vu, de mes yeux vu), même lorsqu’il est une simple maladresse dans la
conversation courante (Il est sorti dehors), fait inévitablement entendre
plusieurs fois une idée et la tautologie, en dépit de la diaphore (antanaclase)
qui peut introduire un changement de sens de la première mention du terme
à la seconde (Une femme est toujours femme), comporte au moins une
répétition formelle qui marque la force du fait rapporté ou de son propre
engagement. C’est encore une forme de modalisation scalaire qui est en jeu
dans toutes les figures de l’indicible. Ne pas dire peut avoir de multiples
causes : pas seulement le refus, mais aussi l’impossibilité à dire le degré
extrême, qui dépasse les limites de ce que la langue, ou les convenances,
permettent : Je ne saurais dire, Les mots ne suffisent pas…
Si, dans tous ces cas, le parcours se fait vers le haut degré, il peut aussi se
faire vers le bas. Il s’agit alors plutôt de suggérer.
• Suggérer
C’est ce qui se produit dans toutes les figures d’atténuation. La litote
indique d’abord un repérage vers le bas de l’échelle, Pierre n’est pas mal.
Si, dans l’interprétation de l’hyperbole, l’interlocuteur est libre de
redescendre l’échelle, dans celle de la litote, il peut au contraire la
remonter : non seulement Pierre n’est pas mal, il est même plutôt bien. On
peut discuter à l’infini pour savoir si le célèbre exemple du Cid, Va, je ne te
hais point, constitue une litote ou un sens propre, la décision importe peu :
ce qui compte, c’est que la langue comporte un principe dynamique
d’orientation sur l’échelle, que le locuteur est libre de parcourir, ou de ne
pas parcourir, en fonction d’une problématique rhétorique.
Le détour qu’utilise l’euphémisme suppose une modalisation qui conduit
par exemple à dire d’une situation qu’elle est sérieuse au lieu de
catastrophique : on adopte un repère minorant sur une échelle et, ce faisant,
on évite de nommer directement une réalité pénible, par peur, par
superstition… On pourrait dire que l’euphémisme est une forme particulière
de litote qui permet de citer indirectement des objets, des événements, des
individus, jugés cruels ou redoutables et d’éviter des mots tabous, dans le
domaine du sexe, de la mort, du pouvoir…
D’autres figures orientent moins nettement l’interprétation, ce sont celles
où, pour reprendre un terme de pragmatique, la valeur illocutoire des
énoncés est tout particulièrement sensible. On sait que chaque énoncé
comprend un contenu propositionnel et une valeur illocutoire qui va
produire certains effets sur l’interlocuteur (voir D. Maingueneau, 2005,
original 1990). Des actes de langage indirects s’accomplissent ainsi à
travers d’autres actes. C’est souvent le cas des ordres : Fermez la fenêtre
pourra être suggéré par des expressions comme Il fait froid ici, Nous ne
sommes qu’en mars, Tu n’as pas froid ?, La fenêtre est restée ouverte, etc.
Certaines figures relevées par la rhétorique ont précisément pour fonction
principale de dire indirectement les choses, et de suggérer toute une chaîne
d’inférences qui ne reposent pas sur des mécanismes aussi clairs que les
échelles quantitatives.
On citera en premier lieu l’allusion. Cette figure, classée parmi les
figures de pensée, dit une chose, et par ricochet, cherche à en dire une autre,
désigne une chose sans la nommer directement. Elle fait partie de ce que
C. Perelman et L. Olbrechts-Tyteca appellent figures de la communion : ce
sont « celles où, au moyen de procédés littéraires, l’on s’efforce de créer ou
de confirmer la communion avec l’auditoire. Souvent cette communion est
obtenue grâce à des références à une culture, une tradition, un passé
communs » (1970, p. 239). Selon eux, l’allusion a fondamentalement une
valeur argumentative, et on aurait pu la classer plus haut avec l’analogie et
surtout avec l’ironie. Effectivement, elle peut rechercher à des fins de
persuasion la complicité avec un auditoire en lui montrant qu’on le suppose
cultivé et intelligent. C’est ce qui se passe lorsque l’allusion renvoie à la
culture. Mais parfois aussi, et c’est le point sur lequel on voulait insister ici,
elle est un moyen de ne pas dire les choses directement de peur d’expliciter
ce qu’il est mieux de laisser dans l’ombre, ne serait-ce que pour pouvoir
ensuite feindre que l’autre a mal compris. Lorsque Voltaire dans sa Lettre à
Rousseau écrit pour finir ceci :
« Si quelqu’un doit se plaindre des lettres, c’est moi, puisque dans tous
les temps et dans tous les lieux elles ont servi à me persécuter ; mais il
faut les aimer malgré l’abus qu’on en fait, comme il faut aimer la société
dont tant d’hommes méchants corrompent les douceurs ; comme il faut
aimer sa patrie, quelques injustices qu’on y essuie ; »
il fait évidemment allusion aux difficultés de Rousseau à Genève, mais
puisqu’il ne le nomme pas, il pourrait toujours rétorquer à Rousseau ou à
ses défenseurs qu’il n’a fait que donner une maxime générale. Qui se sent
visé, qu’il se mouche ! L’allusion suppose différents procédés linguistiques.
Dans l’exemple de Voltaire, c’est l’absence de précision par l’emploi d’une
formule générale. Ailleurs, ce pourrait être une périphrase.
On peut citer d’autres figures, comme l’aposiopèse qui consiste à
commencer à parler pour s’arrêter aussitôt, la phrase restant donc
incomplète, « ce que nous avons dit suffisant à éveiller les soupçons »
(Rhétorique à Hérennius, IV, 67) :
« Roxane
[…] Eh quoi, Seigneur !
Quel obstacle secret trouble notre bonheur ?
Bajazet
Madame, ignorez-vous que l’orgueil de l’empire…
Que ne m’épargnez-vous la douleur de le dire ! »
Racine, Bajazet, acte II, scène 1.
On réservera le nom de réticence aux aposiopèses qui s’accompagnent
d’une attitude de réserve et celui d’interruption aux cas où le brusque
silence est dû à une cause extérieure(parole coupée par l’interlocuteur,
arrivée d’un personnage nouveau, bruit soudain, etc.). Le Traité de
l’argumentation définit ainsi un groupe de figures de renoncement (p. 645)
qui, outre la réticence, comprend la prétérition, figure par laquelle on feint
de renoncer à ce que l’on avait à dire au moment même où on l’énonce :
« Je ne suis pas de ceux qui disent : Ce n’est rien :
C’est une femme qui se noie […] »
La Fontaine, La Femme noyée.
« Si je croyais avoir besoin de justifier ma demande vis-à-vis de vous, il
me suffirait de vous dire que vous avez passé votre vie à la rendre
nécessaire, et que pourtant il n’a pas tenu à moi de ne la jamais former.
Mais ne rappelons pas des événements que je veux oublier […] »
Les Liaisons dangereuses, Lettre XLI, la Président de Tourvel à
Valmont.
À côté de ces figures de pensée, on peut citer quelques figures de mots,
par exemple les métonymies et les synecdoques. Avec les métaphores, elles
constituent le trio conservé par Beauzée des tropes antiques. Les
métaphores sont appelées tropes par ressemblance, les synecdoques, tropes
par connexion, et les métonymies tropes par correspondance. À la
différence des métaphores, on l’a dit, elles reposent sur des relations
données dans le réel. Elles ont donc une affinité avec les arguments fondés
sur la structure du réel (voir p. 108). Elles se bornent en effet à prélever des
éléments dans des relations préconstruites si bien que la syntaxe n’y joue
pas un grand rôle, à la différence de ce qui se passe pour la métaphore qui
est un fait de discours. La figure illustre alors bien la conception lexicale,
substitutive de la figure, puisque derrière tête dans ces vers prononcés par
Hippolyte :
« Depuis plus de six mois éloigné de mon père,
J’ignore le destin d’une tête si chère ; »
Racine, Phèdre, acte I, scène 1.
le contexte dit clairement ce qu’il faut entendre : l’expression une tête si
chère est d’abord un substitut anaphorique de mon père.
R. Jakobson (Essais de linguistique générale, Minuit, 1963, p. 61 sq.),
allant encore plus loin que la réduction pratiquée par Beauzée, ne retient
que l’opposition entre métaphore et métonymie, faisant entrer les
synecdoques dans ce second pôle. Il est vrai, comme on vient de le dire, que
les métaphores s’opposent aux deux autres par un même principe :
opposition entre des relations de signes, et des relations d’objets. Mais il
existe tout de même une différence notable entre les métonymies et les
synecdoques. Les unes, les métonymies, sont fondées sur des relations entre
objets indépendants, comme le signe pour la chose signifiée, trône ou
sceptre pour royauté, ou le contenant pour le contenu, assiette pour soupe
contenue dans l’assiette… Lorsque le lien est de succession, ou de causalité
entre actions, on parle parfois de métalepse :
« Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine »
Chénier, La jeune Tarentine.
Ici, elle a vécu renvoie à elle est morte, et l’on voit comment la
métonymie évite un terme trop cruel parce que direct. Les autres, les
synecdoques, supposent entre le trope et ce à quoi il se substitue un lien de
type définitionnel, qu’il s’agisse d’un lien de genre à espèce (la saison du
lilas pour la saison des fleurs) ou d’un lien de partie à tout (le volant pour
la voiture). Lorsque c’est le nom de l’individu qui est pris pour celui de
l’espèce, on parle d’antonomase : un Crésus pour un homme riche.
R. Jakobson voit dans ces figures la marque du réalisme :
« La primauté du procédé métaphorique dans les écoles romantiques et
symbolistes a été maintes fois soulignée mais on n’a pas encore
suffisamment compris que c’est la prédominance de la métonymie qui
gouverne et définit effectivement le courant littéraire qu’on appelle
« réaliste » […]. Suivant la voie des relations de contiguïté, l’auteur
réaliste opère des digressions métonymiques de l’intrigue à l’atmosphère
et des personnages au cadre spatio-temporel. Il est friand de détails
synecdochiques » (1963, p. 62-63).
Cependant, c’est loin d’être le seul intérêt de ces figures. Elles sont
souvent utilisées pour dire indirectement, pour faire allusion et laisser
entendre beaucoup plus qu’elles ne disent. On peut en prendre l’exemple de
la synecdoque de l’espèce et du genre. Dans le théâtre classique, elle
constitue presque un tic d’écriture, lorsque, au lieu d’être désigné par son
nom, l’individu l’est très indirectement à travers la mention de la classe à
laquelle il appartient. Racine en fait une utilisation plus qu’abondante. Ses
personnages s’adressent souvent à l’autre en passant des pronoms du
dialogue ou de termes d’interpellation à la troisième personne (énallage de
personne), par exemple par une périphrase :
« Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix,
Souffrez que j’ose ici me flatter de leur choix,
Et qu’à vos yeux, seigneur, je montre quelque joie
De voir le fils d’Achille et le vainqueur de Troie. »
Oreste à Pyrrhus, Andromaque, acte I, scène 2.
De même se désignent-ils souvent eux-mêmes de cette façon :
« Le croirai-je, Seigneur, qu’un reste de tendresse
Vous fasse ici chercher une triste princesse ? »
Hermione à Oreste, Andromaque, acte II, scène 2.
Comme dans le second exemple, au moment d’un échange verbal, et
alors que ni le contexte ni la situation ne permettent le moindre doute sur
les protagonistes de l’énonciation, l’emploi du substantif classificateur ou
axiologique accompagné de l’article indéfini un, qui constitue une
synecdoque du genre, indique que le locuteur refuse les caractères de
l’échange et la désignation claire et précise. Cette stratégie discursive a au
moins deux effets : éviter l’affrontement direct, mais aussi classer l’autre ou
soi-même en le réduisant à la propriété qui va servir de preuve pour le type
d’argumentation en cours (voir encadré p. 167).
Ne prenant en compte qu’un aspect, ou diluant le particulier dans le
général, la synecdoque peut être un moyen de déshumaniser celui dont on
parle ou auquel on s’adresse, et elle est fort utile dans l’ironie. C’est aussi le
cas de la métonymie. Dans cet extrait de Candisde, relatant les mesures
prises après le tremblement de terre de Lisbonne, Voltaire ironise sur les us
et coutumes religieux pour dénoncer le fanatisme, en réduisant à la lettre ce
qui est d’ordinaire interprété métonymiquement (ne pas manger le lard
pour ne pas respecter la religion catholique. De surcroît, il y a ici une
réduction logiquement scandaleuse, car la seule raison de ne pas manger du
lard n’est évidemment pas d’être juif) :
« On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé
sa commère, et deux Portugais qui, en mangeant un poulet, en avaient
arraché le lard ; on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son
disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté d’un
air d’approbation ; tous deux furent menés séparément dans des
appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais
incommodé du soleil ; »
Dans ce passage, on note également une périphrase (des appartements
d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais incommodé du
soleil pour le cachot) déjà relevée comme une stratégie de détour.
La situation rhétorique, en dehors du discours épidictique, est une
situation de tension, de lutte même, où l’on s’attend au moins autant aux
mauvais coups de l’adversaire qu’à sa coopération. La nécessité constante
sur laquelle on a insisté de poser ou de rappeler des points d’accord n’est-
elle pas la preuve de leur fragilité ? Tout se passe avec les figures indirectes
comme si elles étaient la règle dans des situations de déséquilibre où chaque
interlocuteur doit ménager l’autre pour être lui-même ménagé (on voit une
forme moderne de cette nécessité dans la théorie des faces de la
pragmatique. Sur ce point, voir D. Maingueneau, 2005). Aussi, de même
que le figuré n’est pas une déviation du propre, de même l’indirect n’est-il
pas une perversion du direct, mais le fonctionnement ordinaire d’un langage
moins soumis au respect du vrai et du faux qu’à des impératifs rhétoriques.
Et ce n’est qu’au prix de restrictions, de soucis d’adéquation au réel, ou
dans certaines situations bien particulières (discours informatif, didactique,
scientifique) qu’un langage direct est de mise, sans pourtant qu’il soit
interdit à l’interlocuteur d’en tirer des inférences toujours possibles.
• Construire la phrase et le discours
Un certain nombre de figures portent sur la construction de la phrase, ce
sont celles que la tradition rhétorique appelait précisément figures de
construction, et d’autres servent même à construire des passages entiers du
discours.
Les premières, qui sont donc locales, concernent par exemple l’ordre des
mots. Il s’agit évidemment de l’inversion, que la rhétorique appelle
hyperbate. La figure consiste à inverser l’ordre de mots ou groupes (on
l’appelle alors parfois anastrophe) :
« De là naissent des monstres de crimes, des raffinements de plaisirs
[…] »
Bossuet, Oraison funèbre d’Henriette-Marie de France.
« Je vous ai dit qu’à la destruction de l’aristocratie le système de la
République était lié. »
Saint-Just, Rapport sur les suspects incarcérés.
ou à les déplacer, en les séparant par d’autres groupes :
« […] mais elle avait appris par ses malheurs à ne changer pas dans un
si grand changement de son état. »
Bossuet, ibid.
L’hyperbate, selon la Rhétorique à Hérennius, est particulièrement
intéressante dans la création de rythmes, ce qui explique la fréquence de son
emploi en poésie. Dans le dernier exemple cité, l’hyperbate permet de
donner à la phrase le rythme progressif habituel du français, l’ampleur des
groupes allant croissant, alors que sans elle la phrase se serait terminée sur
un groupe trop bref, par ses malheurs. Il faut rappeler que le terme
d’« hyperbate » a, dans certains traités, un autre sens : il s’agit d’ajouts à
une phrase déjà complète :
« Il lisait son roman sans cesse médité,
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
Vertige, écroulements, déroutes et pitié ! »
Rimbaud, Les Poètes de sept ans
Les appositions du dernier vers développent, sans nécessité syntaxique,
les conséquences de la lecture du « roman sans cesse médité ». C’est encore
un moyen de construire la phrase.
L’hypallage à sa façon est une inversion qui, déplaçant un terme, le fait
porter sur un autre élément de la phrase que celui avec lequel il est
sémantiquement lié :
« Phèdre mourait, seigneur, et sa main meurtrière
Éteignait de ses yeux l’innocente lumière. »
Racine, Phèdre, acte IV, scène 1.
Dans ces deux vers, on remarque deux hypallages qui, faisant antithèse et
chiasme (l’ordre de la seconde expression est l’inverse de celui de la
première, voir p. 181), sont particulièrement sensibles : main meurtrière et
innocente lumière. Œnone, la nourrice de Phèdre, dans son désir de perdre
Hippolyte, décrit à Thésée la volonté de Phèdre de mourir pour échapper à
l’amour coupable de son beau-fils : c’est évidemment Phèdre qui serait
meurtrière d’elle-même, de même qu’innocente dans sa fidélité à Thésée.
« Le Poète donne à la lumière l’épithète qu’il veut donner à Phèdre », dit
Louis Racine dans ses Remarques sur les tragédies de Jean Racine. »
L’ellipse est une autre figure de construction locale, qui consiste à rendre
plus concis le style en supprimant des mots qui vont de soi dans des
propositions successives :
« Albine
Quels effets voulez-vous de sa reconnaissance ?
Agrippine
Un peu moins de respect, et plus de confiance. »
Racine, Britannicus, Acte I, scène 2.
Rappelons que l’ellipse n’est pas le sous-entendu, et que, comme le dit
Dumarsais, pour que l’on puisse dire qu’un terme l’a subie, « il faut qu’il y
ait dans la phrase précédente quelque mot qui en réveille l’idée » (Article
Figure dans l’Encyclopédie, 1751-1756), soit, dans l’exemple cité, voulez.
Le zeugme constitue un cas particulier d’ellipse, puisqu’il réunit
plusieurs membres par un élément qu’ils ont en commun et qui n’est pas
répété, par exemple dans des groupes coordonnés :
« Que présage à mes yeux cette tristesse obscure
Et ces sombres regards errant à l’aventure ? »
Racine, Britannicus, acte II, scène 2.
Dans cet exemple, la figure se reconnaît en particulier à l’emploi au
singulier du verbe.
Lorsque le zeugme réunit des termes qui ne sont pas sur le même plan
sémantique, par exemple un terme abstrait et un terme figuré, obligeant à
chaque fois à donner un sens différent à l’élément commun, on parle
d’attelage :
« Implacable ennemi de Rome et du repos »
Racine, Mithridate, acte III, scène 1.
ou, selon la terminologie de Dumarsais, de syllepse oratoire. Il en donne
pour exemple un passage d’Andromaque :
« Je souffre tous les maux que j’ai faits devant Troie,
Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai. »
Racine, Andromaque, Acte I, scène 4.
où le mot feux, non répété (brûlé de plus de feux que je n’allumai de
feux) est pris au sens figuré dans le premier emploi, et au sens propre dans
le second.
En ce qui concerne cette fois la construction du discours, on citera la
répétition sous ses diverses formes. Elle peut naturellement être interne aux
phrases, mais elle a surtout l’avantage de créer des liens entre elles. On dira
de la répétition qu’elle peut porter sur des mots ou des groupes de mots, et
qu’on en distingue diverses variétés selon que ce qui est mis en jeu est une
expression intégrale, ou seulement son sens (synonymie) ou encore
seulement sa forme (homonymie et paronymie). La place des éléments
répétés intervient également. De même qu’en poésie les figures
interviennent à l’intérieur des unités métriques, vers ou hémistiches, dans le
discours elles occupent différentes places dans les unités s que sont les
phrases et les membres de phrases, les cola.
On ne citera que quelques cas particuliers, l’anaphore, qui consiste à
répéter un élément en tête d’unité :
« Jamais : qui le pourrait dire ? Jamais : le peut-on seulement penser ? »
Bossuet, Sermon sur l’ardeur de la pénitence.
l’épiphore, qui à l’inverse apparaît en fin d’élément :
« Il faudra du luxe dans votre république, ou des lois violentes contre le
laboureur, qui perdront la république. »
Saint-Just, Discours sur les subsistances.
On note, comme pour le vers, l’importance des deux positions, début et
fin des unités, définissant ce que l’on peut appeler des places rhétoriques,
analogue des places métriques (voir J. Molino et J. Gardes Tamine, 1992,
p. 62). Le parallélisme consiste à répéter un cadre syntaxique dans lequel
certains mots sont repris tandis que d’autres varient. C’est donc un cas de
répétition accompagnée de variation :
« Non, après ce que nous venons de voir, la santé n’est qu’un nom, la
vie n’est qu’un songe, la gloire n’est qu’une apparence, les grâces et les
plaisirs ne sont qu’un dangereux amusement […] »
Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Anne d’Angleterre.
Outre sa valeur dans la création de rythme, son effet d’insistance, il
confère souvent une ossature à tout un passage du discours.
Le chiasme constitue un cas particulier où l’ordre des éléments est
inversé, comme dans cet exemple où à la configuration nom + adjectif
succède adjectif + nom :
« Que présage à mes yeux cette tristesse obscure
Et ces sombres regards errant à l’aventure ? »
Racine, Britannicus, acte II, scène 2.
La gémination consiste à utiliser des termes synonymes :
« Les grandes prospérités nous aveuglent, nous transportent*, nous
égarent […] »
* nous mettent hors de nous
Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Marie de France.
et l’on passe à l’énumération lorsque les termes, appartenant au même
champ, ne sont pas équivalents :
« […] Je ne sais si cette négligence,
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,
Relevaient de ses yeux les timides douceurs »
Racine, Britannicus, acte II, scène 2.
Lorsque l’ordre est progressif, on a affaire à une gradation, comme dans
cette malédiction lancée par Agrippine à Narcisse dans Britannicus (acte V,
scène 6) :
« Tes remords te suivront comme autant de furies,
Tu croiras les calmer par d’autres barbaries :
Ta fureur, s’irritant soi-même dans son cours,
D’un sang toujours nouveau marquera tous tes jours.
Mais j’espère qu’enfin le ciel, las de tes crimes,
Ajoutera ta perte à tant d’autres victimes,
Qu’après t’être couvert de leur sang et du mien,
Tu te verras forcé de répandre le tien,
Et ton nom paraîtra dans la race future,
Aux plus cruels tyrans une cruelle injure. »
Enfin, lorsque les termes au contraire sont opposés, il s’agit d’une
antithèse :
« Un calme affreux suit toujours nos tempêtes, et nous sommes aussi
toujours plus indulgents après qu’avant la terreur. »
Saint-Just, Rapport sur les suspects incarcérés.
Dans ce dernier exemple, la première antithèse est métaphorique, et on
voit là encore combien les figures sont loin d’être indépendantes. Au
contraire, elles dessinent souvent des ensembles complexes que leur
présence dans certaines places rhétoriques rend d’autant plus sensibles.
Dans le passage suivant, on a ainsi tout à la fois un parallélisme, une
antithèse et un chiasme, les mots opposés figurant en fin de membre :
« Il est une secte politique dans la France, qui joue tous les partis ; elle
marche à pas lents. Parlez-vous de la terreur, elle vous parle de clémence ;
devenez-vous cléments, elle vous vante la terreur ; »
Saint-Just, Rapport sur les suspects incarcérés.
ce qui du même coup rapproche deux mots apparentés
morphologiquement : clémence et cléments, les deux occurrences de terreur
dessinant une répétition en parenthèse.
• Jouer avec l’énonciation
Un certain nombre de figures, on l’a dit, portent plus particulièrement sur
l’énonciation. Celles que l’on va présenter en font une utilisation franche.
– Les protagonistes de l’énonciation
Certaines attirent l’attention sur les personnes de l’échange, et en premier
lieu sur l’interlocuteur. C’est le cas de l’apostrophe, à une personne réelle
ou fictive, à un objet, à un lieu. Dans l’exemple suivant :
« Elle console le Roi [d’Angleterre] qui lui écrit, de sa prison même,
qu’elle seule soutient son esprit, et qu’il ne faut craindre de lui aucune
bassesse, parce que sans cesse il se souvient qu’il est à elle. Ô mère, ô
femme, ô Reine admirable et digne d’une meilleure fortune, si les fortunes
de la terre étaient quelque chose ! Enfin il faut céder à votre sort. Vous
avez assez soutenu l’état, qui est attaqué par une force invincible et divine,
il ne reste plus désormais sinon que vous teniez ferme parmi ses ruines. »
Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Marie de France.
l’effet de pathétique est lié au passage brutal de la troisième personne
pour désigner la défunte à l’interpellation liée à l’exclamation.
La figure de la communication, communicatio, porte également sur
l’autre. Elle consiste en ce que le locuteur, comme le dit Dumarsais,
« s’adressant à ceux à qui il parle, paraît se communiquer, s’ouvrir à eux,
les prendre eux-mêmes pour juges ; par exemple : En quoi vous ai-je donné
lieu de vous plaindre, Répondez-moi, que pouvais-je faire de plus ?
Qu’auriez-vous fait à ma place ? etc. » (p. 130). Outre cette figure de
pensée, il définit un trope qu’il appelle communication dans les paroles, par
lequel on s’associe aux autres, par exemple lorsqu’un avocat dit nous pour
parler de son client.
La permission, épitrope, consiste à s’abandonner entre les mains de
l’autre, « nous livrons et remettons toute l’affaire à la volonté de quelqu’un
d’autre », dit la Rhétorique à Hérennius (IV, 39). Dans cette fin de lettre,
c’est précisément ce que fait Valmont pour impliquer et attendrir la
Présidente :
« Que vous dirai-je enfin ? J’ai tout perdu, et tout perdu par ma faute ;
mais je puis tout recouvrer par vos bienfaits. C’est à vous à décider
maintenant. Je n’ajoute plus qu’un mot. Hier encore, vous me juriez que
mon bonheur était bien sûr tant qu’il dépendrait de vous ! Ah ! Madame,
me livrerez-vous aujourd’hui à un désespoir éternel ? »
Les Liaisons dangereuses, Lettre CXXXVII.
La concession feint d’approuver – ou approuve – un argument de
l’adversaire pour mieux présenter un argument décisif, j’admets que :
« Je conviens volontiers que vous vous êtes montré d’abord sous un
aspect plus favorable que je ne l’avais imaginé ; mais vous conviendrez à
votre tour qu’il a bien peu duré, et que vous vous êtes bientôt lassé d’une
contrainte, dont apparemment vous ne vous êtes pas cru suffisamment
dédommagé par l’idée avantageuse qu’elle m’avait fait prendre de vous. »
Les Liaisons dangereuses, Lettre LXXVIII.
Dans cette lettre, La Présidente, reprenant un point de la lettre précédente
de Valmont (Ne vous lasserez-vous donc jamais d’être injuste ?), le lui
accorde pour recevoir en contrepartie une concession plus importante.
D’autres figures mettent en cause la personne même de l’orateur. Ce sont
par exemple toutes les modalités de la phrase, par lesquelles il exprime ses
sentiments, comme l’exclamation. Saint-Just les multiplie à la fin du second
Discours concernant le jugement de Louis XVI, de façon à exprimer son
indignation et à susciter celle de l’auditoire :
« Ainsi, par un pacte entre le crime et le peuple, le tyran garantirait la
liberté, et l’on ferait reposer le destin de la patrie sur son impunité ! Cette
faiblesse est indigne de vous. Ce n’est point sans peine qu’on obtient la
liberté ; mais, dans la position où nous sommes, il ne s’agit pas de
craindre, il s’agit de vaincre, et nous saurons bien triompher ! Aucune
considération ne peut arrêter le cours de la justice ; elle est compagne de la
sagesse et de la victoire. »
Les interrogations, souvent feintes, et qui ne sont que des moyens de
renforcer une affirmation, ou de repousser un fait jugé intolérable, sont
également très employées. Elles sont aussi, comme l’apostrophe, un moyen
d’amener à soi le public :
« Outre ces motifs, qui tous vous portent à ne pas juger Louis comme
citoyen, mais à le juger comme rebelle, de quel droit réclamerait-il, pour
être jugé civilement, l’engagement que nous avons pris avec lui, lorsqu’il
est clair qu’il a violé le seul qu’il avait pris envers nous, celui de nous
conserver ? Quel serait cet acte dernier de la tyrannie que de prétendre être
jugé par des lois qu’il a détruites ? Et, Citoyens, si nous lui accordions de
le juger civilement, c’est-à-dire suivant les lois, c’est-à-dire en citoyen, à
ce titre il nous jugerait, il jugerait le peuple même. »
Saint-Just, Discours concernant le jugement de Louis XVI.
L’apostrophe, Citoyens, et les interrogations confèrent force et
véhémence aux propos de Saint-Just repoussant avec indignation l’idée que
le roi pourrait être jugé civilement.
– L’énonciation elle-même
D’autres figures, enfin, portent sur l’acte d’énonciation lui-même. C’est
ainsi que l’orateur peut revenir sur ses paroles, et les corriger, par la figure
de la correction (épanorthose). On voit apparaître alors un commentaire
métalinguistique, ou mieux, ou plutôt, que dis-je ? :
« Aussi léger dans vos démarches, qu’inconséquent dans vos reproches,
vous oubliez vos promesses, ou plutôt vous vous faites un jeu de les violer
[…] »
Les Liaisons dangereuses, Lettre LXXVIII.
« Laisse, laisse, Phénice, il verra son ouvrage.
Et que m’importe, hélas ! de ces vains ornements ?
Si ma foi, si mes pleurs, si mes gémissements,
Mais que dis-je, mes pleurs ? si ma perte certaine,
Si ma mort toute prête enfin ne le ramène,
Dis-moi, que produiront tes secours superflus,
Et tout ce faible éclat qui ne le touche plus ? »
Racine, Bérénice, acte IV, scène 2.
La Rhétorique à Hérennius fait observer avec justesse que ces corrections
– qui sont parfois le fruit de l’émotion – sont nécessaires même quand
l’orateur sait d’emblée le mot exact qu’il veut dire. La feinte correction
suscite l’intérêt du public, et retarde le moment où le mot important sera
prononcé, comme ici, dans les paroles de Bérénice à Phénice, le mot perte,
d’autant plus sensible qu’il est appuyé par l’adjectif certaine et redoublé par
la répétition, ma mort toute prête.
La dubitation, ou hésitation, apparaît lorsqu’on hésite entre deux
expressions, deux formulations, pour trouver la plus adéquate :
« Depuis cette journée
(Dois-je dire funeste, hélas ! ou fortunée ?),
[…]
Elle passe ses jours, Paulin, sans rien prétendre
Que quelque heure à me voir et le reste à m’attendre. »
Racine, Bérénice, acte II, scène 2.
La dubitation a évidemment, comme dans l’exemple cité, des affinités
avec l’antithèse, l’hésitation s’établissant souvent entre des termes opposés
(funeste/fortunée). Ainsi peut-on noter une fois de plus que les figures se
renforcent l’une l’autre, quand elles ne le sont pas de surcroît dans la
tragédie par la métrique, qui place à la césure et à la rime les deux mots en
cause, liés de surcroît par leur consonne initiale.
On arrêtera là la liste des figures de l’énonciation. On espère que cet
échantillonnage aura montré qu’elles constituent un véritable quadrillage
d’attitudes psychologiques.
• Rhétorique et poésie
Les figures énumérées jusqu’ici sont communes à la littérature et à la
rhétorique. Il en est certaines qui, caractérisant plus particulièrement la
poésie, sont critiquées lorsqu’elles sont utilisées dans le discours. Dans le
cadre rhétorique, si, comme on a eu souvent l’occasion de le voir, le
langage déploie ses séductions pour mieux toucher et persuader, il ne
constitue pourtant jamais la matière même du discours, et ne doit pas
s’interposer entre le public et le sens qu’il est amené à appréhender. En
d’autres termes, sauf chez des rhéteurs comme Gracián, ni la part d’énigme,
ni la part faite au signifiant ne doivent être trop importantes.
De son temps, Cicéron fut souvent en butte au reproche d’asianisme (voir
p. 147), précisément pour avoir trop utilisé l’ornement et les ressources de
la poésie. On le voit dans la question de l’euphonie et du nombre. Il s’agit
pour lui, comme il le développe entre autres dans l’Orateur, de déterminer
la façon de charmer les oreilles de l’auditoire. On y parvient par la
collocatio verborum, l’agencement des mots. Y participent la symétrie et
les balancements auxquels on a déjà fait allusion par l’évocation des
répétitions et des parallélismes, l’euphonie et le nombre. L’euphonie
consiste à éviter l’hiatus et les rencontres de sonorités jugées désagréables.
Dans son texte Orateurs des Mémoires d’Outre-Tombe, Chateaubriand,
critiquant les orateurs de la Révolution, s’exprime en ces termes :
« Détruire et produire, mort et génération, on ne démêlait que cela à
travers l’argot sauvage dont les oreilles étaient assourdies. Les
harangueurs, à la voix grêle ou tonnante, avaient d’autres interrupteurs que
leurs opposants : les petites chouettes noires du cloître sans moines et du
clocher sans cloches, s’éjouissaient aux fenêtres brisées, en espoir du
butin ; elles interrompaient les discours. »
L’accumulation d’homéotéleutes (finales identiques, détruire et produire,
interrupteurs et harangueurs) ou de reprises de sonorités est une façon de
traduire la cacophonie qui assourdit les oreilles. C’est par antiphrase laisser
supposer tout un idéal d’harmonie.
Quant au nombre, s’il est absent du style simple, il fait partie des
ressources du grand style, en même temps qu’un vocabulaire et des figures
recherchées. C’est sur ce point en particulier que Cicéron était en désaccord
avec la jeune école d’éloquence de son temps.
Fouquelin dans La Rhétorique française définit la figure de diction de la
façon suivante :
« La Figure de diction est une figure qui rend l’oraison douce et
harmonieuse, par une résonance de dictions, appelée par les anciens,
Nombre, de laquelle on s’aperçoit avec plaisir et délectation » (p. 379).
Il ajoute que l’observation des syllabes en l’oraison est toute poétique,
car en notre prose française nous avons bien peu d’égard au nombre des
syllabes. Cependant il fait observer que la recherche de mesures contribue à
ce que le discours sonne bien aux oreilles, tout comme l’harmonie de sons
semblables répétés sur le modèle de la rime.
Le nombre devra être utilisé avec suffisamment de retenue pour que le
style reste celui de la prose, et limité à des positions intéressantes, comme la
clausule, qui signale la fin de la période. Il est ainsi très fréquent que
Bossuet termine ses périodes sur un octosyllabe. Dans l’extrait suivant, qui
clôt un sermon Pour le jour de Pâques de 1685, on note les balancements,
deux fois quatre syllabes, suivis de deux fois cinq :
« En arrière ! plus de moyens (4 s) : tout est tombé (4 s), tout est
évanoui (5 s), tout est échappé (5 s) ! »
Si l’existence de vers blancs dans la prose est critiquable, car elle
contrevient au principe de la séparation des genres, les recherches de
rythme ne sont néanmoins pas absentes des préoccupations de l’orateur, et
ne sont pas étrangères à l’agrément de son discours.
On conclura donc sur les liens que l’élocution entretient avec l’ensemble
des autres parties de la rhétorique, avec les yeux et le cœur, la mémoire et
les passions, mais aussi avec l’esprit, puisqu’elles sont guidées par la
préoccupation constante de l’argumentation.
Applications
7. Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Marie de France
But de l’application : montrer le lien des figures avec la disposition, ici
avec la péroraison, qui utilise de manière privilégiée, un lieu,
l’amplification.
« Rappelez en votre mémoire avec quelle circonspection elle ménageait
le prochain, et combien elle avait d’aversion pour les discours
empoisonnés de la médisance. Elle savait de quel poids est non seulement
la moindre parole, mais le silence même des princes, et combien la
médisance se donne d’empire, quand elle a osé seulement paraître en leur
auguste présence. Ceux qui la voyaient attentive à peser toutes ses paroles,
jugeaient bien qu’elle était sans cesse sous la vue de Dieu, et que, fidèle
imitatrice de l’institut de Sainte-Marie, jamais elle ne perdait la sainte
présence de la majesté divine. Aussi rappelait-elle souvent ce précieux
souvenir par l’oraison et par la lecture du livre de l’Imitation de Jésus, où
elle apprenait à se conformer au véritable modèle des chrétiens. Elle
veillait sans relâche sur sa conscience. Après tant de maux et tant de
traverses, elle ne connut plus d’autres ennemis que ses péchés. Aucun ne
lui sembla léger ; elle en faisait un rigoureux examen ; et, soigneuse de les
expier par la pénitence et par les aumônes, elle était si bien préparée, que
la mort n’a pu la surprendre, encore qu’elle soit venue sous l’apparence du
sommeil. Elle est morte, cette grande Reine ; et par sa mort elle a laissé un
regret éternel, non seulement à Monsieur et à Madame, qui, fidèles à tous
leurs devoirs, ont eu pour elle des respects si soumis, si sincères, si
persévérants, mais encore à tous ceux qui ont eu l’honneur de la servir ou
de la connaître. Ne plaignons plus ses disgrâces, qui font maintenant sa
félicité. Si elle avait été plus fortunée, son histoire serait plus pompeuse,
mais ses œuvres seraient moins pleines, et avec ses titres superbes elle
aurait peut-être paru vide devant Dieu. Maintenant qu’elle a préféré la
croix au trône, et qu’elle a mis ses malheurs au nombre des plus grandes
grâces, elle recevra les consolations qui sont promises à ceux qui pleurent.
Puisse donc ce dieu de miséricorde accepter ses afflictions en sacrifice
agréable ! Puisse-t-il la placer au sein d’Abraham, et, content de ses maux,
épargner désormais à sa famille et au monde de si terribles leçons ! »
Ce texte constitue la fin de l’oraison funèbre. Il appartient au genre
démonstratif (épidictique), au discours d’apparat. Il s’agit d’un moment
particulièrement intense dans le discours, bien propre à émouvoir les
passions de l’auditoire. On sait que la péroraison comprend d’abord le
résumé de ce qui précède. De fait la seule mention de Rappelez-vous en tête
de ce passage indique qu’il s’agit de jeter un regard rétrospectif et de faire
un bilan. La vie de Henriette-Marie de France, reine d’Angleterre par son
mariage avec Charles I qui fut chassé de son pays par Cromwell, est
résumée par des termes généraux, œuvres, malheurs, afflictions et culmine
avec l’antithèse, ses disgrâces, et ses grâces :
Ne plaignons plus ses disgrâces
maintenant qu’elle a mis ses malheurs au nombre de ses plus grandes
grâces.
C’est d’ailleurs tout un réseau d’antithèses qui construit la péroraison, ou
mieux un vaste paradoxe : ce sont des afflictions – dans ce monde – que
naîtra la félicité – dans l’autre.
Mais la péroraison est surtout le moment de l’amplification. Ce lieu, s’il
a des affinités avec ce moment du discours, en a aussi avec l’épidictique, et
il est donc doublement justifié ici dans le cadre de l’oraison funèbre.
Aristote, au livre I de la Rhétorique, passant en revue les types d’arguments
qui conviennent à chaque genre de discours (au délibératif, l’exemple, et au
judiciaire, l’enthymème), fait reposer l’éloge sur le beau (voir p. 82) et voit
dans l’amplification un moyen particulièrement adapté à développer les
actions de valeur :
« L’amplification a sa raison d’être dans les louanges ; car elle s’occupe
essentiellement de la supériorité ; or la supériorité fait partie des choses
belles. Aussi doit-on faire des rapprochements, sinon avec des
personnages illustres, du moins avec le commun des hommes, puisque la
supériorité semble être la marque d’une vertu.
Généralement parlant, parmi les formes communes à tous les genres de
discours, l’amplification est ce qui convient le mieux aux discours
démonstratifs ; car ceux-ci mettent en œuvre des actions sur lesquelles on
est d’accord, si bien qu’il ne reste plus qu’à nous en développer la
grandeur et la beauté ; »
Rhétorique, I, XXXIX-XL, 1368 a.
On la voit bien à l’œuvre ici, puisqu’en définitive c’est toujours la même
idée qui est développée, à savoir la profondeur des sentiments chrétiens de
la reine. Un certain nombre de figures sont donc utilisées à cette fin. On se
contentera d’en relever quelques-unes. C’est d’abord une métaphore filée,
qui, pour être discrète, n’en est pas pour autant sans intérêt. Elle se tisse à
partir de la métaphore du poids : elle savait de quel poids est […] la
moindre parole, avec le terme peser (la métaphore s’appuie donc sur la
figure de la dérivation) puis plus loin l’adjectif léger (Aucun ne lui sembla
léger) ; peut-être même les termes antithétiques pleins et vides (ses œuvres
seraient moins pleines / elle aurait peut-être paru vide devant Dieu) se
relient-ils à cette métaphore. Si la supériorité de la reine n’est pas marquée
par le lieu des opposés qui la comparerait à d’autres personnes, elle est
traduite par toutes les expressions du haut degré : avec quelle
circonspection, combien elle avait d’aversion, ou celles qui marquent la
constance dans les qualités, fidèle, jamais, souvent, sans relâche, etc.
Cependant, l’essentiel étant d’insister sur la simplicité et la retenue de la
reine à la fin de sa vie, le style lui aussi reste mesuré et simple, loin des
grandes envolées de certaines parties de l’oraison.
Les tropes ne font donc pas vraiment image. Outre les métaphores déjà
analysées, on pourrait citer la double métonymie : préférer la croix au
trône. On notera qu’elle est unique, rapide, immédiatement commentée par
des termes plus abstraits, et placée dans la toute fin du discours, à un
moment où il est temps d’exciter la pitié de l’auditoire. C’est ce que font
également les exclamations et les figures d’optation, comme le dit parfois la
rhétorique, par lesquelles est indiquée la modalité du souhait.
Une autre figure très utilisée dans l’amplification est la répétition sous
ses diverses formes : répétition de mots, médisance par exemple, répétitions
d’expressions synonymes, et gradations, comme celles que marque par deux
fois l’emploi de non seulement. Toutes ces formes de répétition se rangent
dans ce que la rhétorique appelle interpretatio ou expolitio, paraphrase,
figure par laquelle on dit la même chose en variant l’expression.
L’émotion mesurée de cette fin de texte, où le pathétique reste discret,
s’accompagne d’un rythme essentiellement binaire :
Maintenant qu’elle a préféré la croix au trône
et qu’elle a mis ses malheurs au nombre…
elle recevra
Puisse donc ce Dieu accepter
Puisse-t-il la placer
et, content de ses maux, épargner à sa famille et au monde
avec lequel contrastent des phrases courtes : Elle veillait sans relâche sur
sa conscience ou encore Ne plaignons plus ses disgrâces, qui font
maintenant sa félicité.
L’effet de cette péroraison tient donc à la mesure qui y est observée, et au
refus de toute grandiloquence.
8. Racine, Andromaque, acte III, scène 8
But de l’application : analyser un moment d’émotion intense. Les
figures sont la marque de l’envahissement de la conscience par une scène
du souvenir qui rend le présent particulièrement intolérable.
« Céphise
Eh bien, allons donc voir expirer votre fils :
On n’attend plus que vous… Vous frémissez, madame !
Andromaque
Ah ! de quel souvenir viens-tu frapper mon âme !
Quoi ! Céphise, j’irai voir expirer encor
Ce fils, ma seule joie, et l’image d’Hector ;
Ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage !
Hélas ! je m’en souviens, le jour que son courage
Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
Il demanda son fils, et le prit dans ses bras :
« Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
J’ignore quel succès le sort garde à mes armes ;
Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
S’il me perd, je prétends qu’il me retrouve en toi.
Si d’un heureux hymen la mémoire t’est chère,
Montre au fils à quel point tu chérissais le père. »
Et je puis voir répandre un sang si précieux !
Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux !
Roi barbare, faut-il que mon crime l’entraîne ?
Si je te hais, est-il coupable de ma haine ?
T’a-t-il de tous les siens reproché le trépas ?
S’est-il plaint à tes yeux des maux qu’il ne sent pas ?
Mais cependant, mon fils, tu meurs si je n’arrête
Le fer que le cruel tient levé sur ta tête.
Je l’en puis détourner, et je t’y vais offrir !…
Non, tu ne mourras point, je ne le puis souffrir.
Allons trouver Pyrrhus. Mais non, chère Céphise,
Va le trouver pour moi. »
Dans la scène précédente, Pyrrhus, qui aime Andromaque, a exercé sur
elle un chantage : si elle veut sauver son fils, elle doit l’épouser, lui,
Pyrrhus :
« Songez-y : je vous laisse, et je viendrai vous prendre
Pour vous mener au temple où ce fils doit m’attendre ;
Et là vous me verrez, soumis ou furieux,
Vous couronner, madame, ou le perdre à vos yeux. »
Andromaque délibère donc pour savoir quelle décision prendre, lequel
est le moindre des deux maux qui s’offrent à elle, perdre Astyanax ou trahir
la foi jurée à Hector. Elle est dans un trouble profond : ce sont les figures de
pensée qui vont être les plus importantes. On note évidemment le nombre
des exclamations, d’autant plus sensibles qu’elles comportent des appuis du
discours comme ah, quoi, hélas. La vivacité de l’émotion se marque aussi
par une répétition presque obsessionnelle du mot fils, en anaphore, dans les
paroles adressées à Céphise, plus loin de manière aléatoire dans le discours
d’Hector, et enfin, sous forme d’apostrophe, à la fin de la tirade. Si l’on
compare cet usage de la répétition insistante et chargée d’émotion à celui
qu’elle offre dans l’application précédente où elle est un des moyens de
l’amplification, on voit bien qu’aucun procédé, aucune figure n’ont de
valeur en soi, même s’ils ont des affinités pour tel ou tel effet : seul le
contexte peut leur en conférer une. Ici, les figures ont moins à voir avec
l’argumentation (pas de raisonnement, pas de sentence par exemple)
qu’avec le pathos, ou plutôt les seules raisons probantes ne sont pas de
l’ordre de la raison, mais du cœur, et elles ont toutes une égale véhémence.
Le seul élément rationnel est l’enthymème extrêmement réduit Et je puis
voir répandre un sang si précieux (voir p. 86), mais sa valeur rationnelle est
minimisée puisque, inséré dans une exclamation, il est associé à
l’indignation.
Peu de figures de mots dans ce passage, et seulement des figures banales,
métonymies, le sang pour la vie, le fer pour la mort, synecdoque, la tête
pour l’individu, périphrase, le gage de sa flamme, mais des figures qui font
image et mettent en scène les protagonistes du drame entre lesquels
Andromaque est déchirée, Hector, Astyanax, et Pyrrhus. L’utilisation du
démonstratif dans le groupe répété en tête de vers, ce fils, met vraiment sous
les yeux le fils absent. De même la correction (épanorthose), Achille, ou
plutôt le trépas – le terme est repris plus loin, dans la même position –,
marque la volonté de dire les choses crûment, sans s’abriter derrière
d’autres mots, et le polyptote, tu meurs/tu mourras, des derniers vers a le
même but. La répétition a vraiment l’effet noté par la Rhétorique à
Hérennius :
« La répétition d’un même mot frappe vivement l’auditeur et inflige une
blessure particulièrement grave à la partie adverse, comme si un trait
frappait à plusieurs reprises un même endroit du corps. »
Livre IV, 38.
sauf qu’ici, Andromaque est à elle-même son propre adversaire. La
prosopopée, par laquelle elle met en scène les dernières paroles d’Hector, la
double apostrophe, à Pyrrhus, appelé par son titre de Roi, et à Astyanax,
nommé par le terme obsédant mon fils, qui fait écho aux mêmes mots du
discours d’Hector, l’hypotypose par laquelle elle concrétise à travers la
métonymie du fer et la synecdoque de la tête la menace de Pyrrhus, sont
autant de moyens de frapper la mère en elle-même pour la convaincre de
passer outre ce qu’elle doit à l’épouse. On a ainsi, dans cette tirade, une
remarquable convergence des différentes figures qui font voir (le verbe voir
figure d’ailleurs de manière répétée dans les paroles d’Andromaque, j’irai
voir expirer, je puis voir répandre un sang si précieux). Le paroxysme
qu’elles entraînent conduit à l’aposiopèse, que traduisent les points de
suspension. La vision évoquée est si horrible que la parole ne peut
continuer, avant la décision ultime, Non, tu ne mourras point.
9. Jaurès, Discours de Vaise : contre la guerre
But de l’application : analyser l’exorde d’un discours prononcé dans des
circonstances dramatiques, à la veille de la guerre de 1914-1918, quand la
nécessité de retenir l’attention de l’auditoire est particulièrement urgente.
« Citoyens,
je veux vous dire ce soir que jamais nous n’avons été, que jamais
depuis quarante ans, l’Europe n’a été dans une situation plus menaçante et
plus tragique que celle où nous sommes à l’heure où j’ai la responsabilité
de vous adresser la parole. Ah ! citoyens, je ne veux pas forcer les
couleurs sombres du tableau, je ne veux pas dire que la rupture
diplomatique dont nous avons eu la nouvelle il y a une demi-heure, entre
l’Autriche et la Serbie, signifie nécessairement qu’une guerre entre
l’Autriche et la Serbie va éclater et je ne dis pas que si la guerre éclate
entre la Serbie et l’Autriche le conflit s’étendra nécessairement au reste de
l’Europe, mais je dis que nous avons contre nous, contre la paix, contre la
vie des hommes, à l’heure actuelle, des chances terribles et contre
lesquelles il faudra que les prolétaires de l’Europe tentent les efforts de
solidarité suprême qu’ils pourront tenter.
Citoyens, la note que l’Autriche a adressée à la Serbie est pleine de
menaces et si l’Autriche envahit le territoire slave, si les Germains, si la
race germanique d’Autriche fait violence à ces Serbes qui sont une partie
du monde slave et pour lesquels les Slaves de Russie éprouvent une
sympathie profonde, il y a à craindre et à prévoir que la Russie entrera
dans le conflit ; et si la Russie intervient pour défendre contre l’Autriche
la Serbie, l’Autriche ayant devant elle deux adversaires, la Serbie et la
Russie, invoquera le traité d’alliance qui l’unit à l’Allemagne et
l’Allemagne fait savoir par ses ambassadeurs auprès de toutes les
puissances qu’elle se solidariserait avec l’Autriche. Et si le conflit ne
restait pas entre l’Autriche et la Serbie, si la Russie s’en mêlait, l’Autriche
verra l’Allemagne prendre place sur les champs de bataille à ses côtés.
Mais alors, ce n’est plus seulement le traité d’alliance entre l’Autriche et
l’Allemagne qui entre en jeu, c’est le traité secret dont on connaît les
clauses essentielles, qui lie la Russie et la France, et la Russie dira à la
France : « J’ai contre moi deux adversaires, l’Allemagne et l’Autriche, j’ai
le droit d’invoquer le traité qui nous lie, il faut que la France vienne
prendre place à mes côtés. » À l’heure actuelle, nous sommes peut-être à
la veille du jour où l’Autriche va se jeter sur les Serbes, et alors
l’Autriche, l’Allemagne se jetant sur les Serbes et les Russes, c’est
l’Europe en feu, c’est le monde en feu.
Dans une heure aussi grave, aussi pleine de périls pour nous tous, pour
toutes les patries, je ne veux pas m’attarder à chercher longuement les
responsabilités. Nous avons les nôtres, Moutet l’a dit et j’atteste devant
l’histoire que nous les avions prévues, que nous les avions annoncées ;
lorsque nous avons dit que pénétrer par la force, par les armes au Maroc,
c’était ouvrir à l’Europe l’ère des ambitions, des convoitises et des
conflits, on nous a dénoncés comme de mauvais Français et c’est nous qui
avions le souci de la France. Voilà, hélas ! notre part de responsabilités, et
elle se précise si vous voulez bien songer que c’est la question de la
Bosnie-Herzégovine qui est l’occasion de la lutte entre l’Autriche et la
Serbie et que nous, Français, quand l’Autriche annexait la Bosnie-
Herzégovine, nous n’avions pas le droit, ni le moyen, de leur opposer la
moindre remontrance, parce que nous étions engagés au Maroc et que
nous avions besoin de nous faire pardonner notre propre péché en
pardonnant les péchés des autres. »
Ce fragment est l’exorde d’un discours prononcé par Jaurès dans la
banlieue lyonnaise le 25 juillet 1914. Devant la menace de guerre liée aux
convoitises en Afrique, il préconisait depuis plusieurs années une action de
l’universel prolétariat solidaire. Après l’attentat de Sarajevo, en Serbie, où
l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche avait été assassiné le 28 juin
1914, plus que jamais, le danger était imminent. L’Autriche avait lancé à la
Serbie un ultimatum, qui venait d’expirer, comme le dit le début du
discours, mais la Serbie n’avait pas accepté toutes les exigences de
l’Autriche. Les menaces n’étaient donc pas dissipées. Jaurès, qui sera
assassiné le 31 juillet, comptait défendre auprès du Congrès international de
Vienne, prévu pour août 1914, la thèse de la grève générale internationale
pour faire obstacle à la guerre. C’est précisément sur la nécessité de l’union
internationale que se termine le discours de Vaise :
« […] c’est notre devoir à nous, à vous tous, de ne pas négliger une
seule occasion de montrer que vous êtes avec ce parti socialiste
international qui représente à cette heure, sous l’orage, la seule promesse
d’une possibilité de paix ou d’un rétablissement de la paix. »
L’exorde définit la menace de guerre et cherche à établir les
responsabilités respectives, y compris françaises, de la situation.
La tension de Jaurès devant le danger imminent se marque par un
procédé massivement utilisé dans les premiers paragraphes et qui est la
répétition. Il s’agit de répétitions de constructions, je ne veux pas forcer, je
ne veux pas dire ; contre nous, contre la paix, contre la vie des hommes ; si
l’Autriche envahit, si la race germanique d’Autriche fait violence à ces
Serbes, et si la Russie intervient pour défendre, etc. La deuxième partie de
ces parallélismes, en plus de la variation lexicale, introduit des
élargissements, et donc un rythme qui procède par cadence majeure, les
groupes les plus longs succédant aux groupes plus brefs.
Ces répétitions sont le plus souvent des répétitions de mots, et pour
l’essentiel des noms propres, ceux des puissances en présence : Allemagne
et Autriche d’une part, Serbie et Russie d’autre part. Le rapprochement des
noms Autriche et Serbie dans cet ordre ou dans l’ordre inverse est comme
un clou que l’on enfonce dans la conscience de l’auditoire. L’introduction à
la fin du deuxième paragraphe de la France, le nom étant par la suite
répété, apparaît comme l’intrusion d’un corps étranger, ce qui rend
particulièrement choquante la menace de l’internationalisation d’un conflit
qui semble ne concerner que les Slaves et les Germains, et où pourtant les
responsabilités (le mot est lui aussi repris) sont partagées.
À la répétition exacte de mots se joignent les figures morphologiques de
la dérivation : germain/germanique, menace/menaçant, France/français, et
du polyptote, tentent et tenter, pardonner et pardonnant, responsabilité et
responsabilités, slave et Slaves, se jeter et se jetant.
L’effet de ces répétitions est double. En premier lieu, elles retiennent
l’attention par la vertu du rythme et des sonorités. En second lieu, elles
traduisent l’émotion devant l’imminence du danger, et donc, dans ce
moment important du discours, elles sont propres à susciter des sentiments
similaires dans le public. On remarque l’apostrophe répétée, citoyens, la
communication des paroles qui associe dans le même pronom nous
l’orateur, son public, et tous les Français. Cette émotion est si forte qu’elle
empêche toute recherche de style. Les répétitions sont parfois si
nombreuses qu’elles en sont maladroites, et quelques constructions
difficiles apparaissent même, comme à la fin du premier paragraphe.
Dans cette partie du discours, il s’agit donc de frapper. Les métaphores
sont rares, mais situées dans des places rhétoriques de choix, en fin de
paragraphes et de mouvements, et associées à d’autres figures, elles sont
rendues sensibles. C’est l’Europe en feu, c’est le monde en feu : le
parallélisme élargissant qui fait passer de l’Europe au monde, la répétition
de feu en fin de membre et en fin de paragraphe, sont autant de moyens de
donner vie à une métaphore banale. Il est à noter qu’elle sera filée plus loin
dans le discours :
« Chaque peuple paraît à travers les rues de l’Europe avec sa petite
torche à la main et voilà maintenant l’incendie. »
On soulignera enfin la brièveté des deux membres du parallélisme, dans
une phrase courte succédant à des phrases longues et complexes. La
concision est d’autant plus nette que l’on a affaire à une construction
participiale l’Autriche, l’Allemagne se jetant sur les Serbes plus ramassée
qu’une proposition subordonnée (si l’Autriche, l’Allemagne, se jettent sur
les Serbes).
L’autre métaphore, l’image du péché, est également associée à une
répétition. Elle est d’autant plus frappante qu’elle est inattendue dans la
bouche d’un socialiste qui a soutenu la séparation de l’Église et de l’État.
Elle fait citation. Elle est insérée dans la figure d’énonciation qu’est la
concession, puisque l’orateur accepte de prendre sur lui une partie de la
faute. C’est un moyen, plus loin, de la faire porter sur la Russie et
l’Allemagne :
« Eh bien ! citoyens, nous avons notre part de responsabilité, mais elle
ne cache pas la responsabilité des autres et nous avons le droit et le devoir
de dénoncer, d’une part, la sournoiserie et la brutalité de la diplomatie
allemande, d’autre part la publicité [= le fait d’être rendu public, la
notoriété] de la diplomatie russe. »
Frapper, c’est aussi ce que fait la prosopopée associée à la
personnification par laquelle la Russie s’adresse à la France. Plus loin, la
parole sera donnée avec le même but au ministre français des Affaires
étrangères, s’adressant à l’Autriche, puis à l’Italie.
Enfin, on notera la forte implication de Jaurès dans son discours à travers
évidemment la récurrence du pronom de la première personne, mais aussi
des figures comme la prétérition, je ne veux pas dire […] et je ne dis pas, ce
qui est dire sans prêter le flanc à un éventuel reproche d’alarmisme. Le
serment solennel j’atteste est particulièrement vigoureux.
Le style est donc au total un mélange de simplicité, une parole pleine
d’émotion en train de se faire, et de recherche, rythmes, couplage des
figures avec des places rhétoriques importantes, syntaxe lâche par endroits
et fortement construite à d’autres. L’ensemble constitue une éloquence
directe et parfois brutale, dont les qualités frappèrent les contemporains de
Jaurès.
10. Rimbaud, À la musique
But de l’application : s’interroger sur les mécanismes de l’ironie, qui ne
se réduit que très rarement à l’antiphrase, chez un poète qui l’a beaucoup
pratiquée.
« Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
– L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos* dans la Valse des fifres ;
– Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres ;
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs ;
Les gros bureaux** bouffis traînent leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;
Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : « En somme !… »
Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son Onnaing*** d’où le tabac par brins
Déborde – Vous savez, c’est de la contrebande ; –
Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…
– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
[…] »
*schakos : couvre-chef militaire rigide, en forme de cône tronqué.
**bureaux : employés de bureau.
***Onnaing : pipe de qualité supérieure, fabriquée à Onnaing, près de
Valenciennes.
Rimbaud évoque les concerts du jeudi soir à Charleville. La Valse des
fifres, polka-mazurka, fut effectivement exécutée lors de l’un d’entre eux en
juin 1870. Il décrit en forçant le trait, ironiquement, les exécutants et les
assistants de ces concerts. On donne ici la plus longue partie du poème, qui
se termine sur trois strophes antithétiques consacrées à celui qui dit Moi, je,
et dont les désirs, les belles fièvres contrastent avec le comportement
poussif de ceux qui sont dépeints dans les strophes précédentes.
En aucun cas, l’ironie ne tient à l’antiphrase, au contraire, les termes
péjoratifs sont là pour dire clairement la critique : mesquines, poussifs,
bêtises, bouffis… La figures repose sur plusieurs mécanismes plus subtils,
comme la réduction synecdochique et métonymique : les militaires se
réduisent à leur couvre-chef, les rentiers à leurs lorgnons, le notaire à ses
breloques marquées de son chiffre, de ses initiales (et ce ne sont pas les
breloques qui pendent sur les notaires, mais l’inverse, ce qui accentue la
réduction)… Les personnages s’identifient ainsi à une partie de leur corps
(reins, bedaine), à un objet (canne à pomme…), à une attitude (fumant des
roses, c’est-à-dire des cigarettes de bonne qualité, distinguées par leur
papier d’emballage, soit, par ordre du supérieur à l’inférieur, vert, rose,
mauve, bleu). Ils sont ainsi déshumanisés, transformés en pantins. À la
réduction répond le grossissement du trait retenu (ce sont là deux procédés
de la caricature) : l’adjectif gros est répété (les gros bureaux/leurs grosses
dames), et tout est vert, à donner mal au cœur, dans ce square…
Les contrastes, les décalages sont fondamentaux : l’adjectif correct est
incongru par rapport aux substantifs arbres et fleurs, les militaires jouent
des Valses au lieu de marches guerrières, et qui plus est la Valse des fifres
sur des trombones dont le son martial suscite pourtant l’amour, les épiciers
forment des clubs comme des gens distingués et discutent fort
sérieusement… La métrique elle-même est discordante : la préposition à est
ainsi placée à la césure, au mépris des règles qui interdisent un clitique, un
élément non accentué, dans cette position : Le notaire pend à + ses
breloques à chiffres. Et les reprises de sonorités sont autant de couacs :
Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins, par exemple.
Un fil conducteur dans le texte est celui de la respectabilité confondue
avec l’argent : rentiers, Onnaing, si bien que le mot somme, dans en somme,
qui répond à argent à la césure (souligné par l’ellipse : ils prisent dans leur
tabatière en argent), s’il est un synonyme de en définitive, fait aussi allusion
à la comptabilité des épiciers. Le jeu avec les mots participe ainsi de la
création de l’ironie.
Elle tient enfin à la mention, selon les termes de Sperber et Wilson (voir
p. 163). La voix de ces bons bourgeois conformistes se fait entendre
directement, soulignée par les guillemets (en somme) ou encadrée par les
tirets. Les traités dont ils discutent sont sans doute ceux d’août 1866, qui
préparaient la réunification de l’Allemagne, et l’on n’a pas de mal à
imaginer le ramassis de bêtises échangées à leur propos, d’autant plus
volontiers qu’ils étaient restés longtemps secrets. Quant à l’expression vous
savez, c’est de la contrebande, elle suggère le petit frisson que se donnent
ces nantis conformistes en fumant du tabac entré illégalement dans le pays.
D’un côté, des enjeux politiques, de l’autre, une petite infraction : tout cela
est mis sur le même plan.
La cible de l’ironie est clairement identifiable, tout comme l’ironiste,
celui qui dit Moi, au début de la première des strophes qui renversent la
perspective. En suscitant le rire, ou au moins le sourire, il espère faire du
lecteur son complice.
Conclusion
Le portrait
1. PLACE DU PORTRAIT DANS LA RHÉTORIQUE
2. LE CARACTÈRE
3. UNE REPRÉSENTATION DE L’HOMME
4. PERMANENCE DU PORTRAIT RHÉTORIQUE
À titre de conclusion, on présentera une notion rhétorique qui s’est
largement diffusée en dehors du domaine où elle est née, et constitue
maintenant encore une catégorie littéraire bien représentée. Il s’agit du
portrait. Il permettra de montrer les liens qui unissent la rhétorique à des
disciplines extérieures à elles : puisque son objet est le langage en action, et
donc l’homme, elle n’a jamais constitué un empire autonome, ce dont son
évolution même est la preuve. C’est ce qui apparaît clairement avec le
portrait. À l’origine en effet, il est au service de l’argumentation et tout
particulièrement du discours d’apparat. Mais, même si on laisse de côté le
moment où, au XVIIe siècle, il constitue un genre autonome, au fil du temps il
paraît s’émanciper des préoccupations rhétoriques. Pourtant, dans le roman
du XIXe siècle où il est lié au statut du personnage et aux problèmes de la
narration, c’est encore un cadre rhétorique qui constitue le principe de son
organisation. C’est qu’à notre insu même, la rhétorique a modelé une grande
partie de la littérature et de nos mécanismes intellectuels et a laissé sur notre
culture une empreinte difficile à effacer.
1. Place du portrait dans la rhétorique
Dans la rhétorique, le portrait est envisagé dans chacune des trois parties
qui construisent le discours. Il l’est d’abord dans l’invention où il est lié aux
arguments tirés de la personne, a persona. Il apparaît en particulier dans la
narration puisque l’orateur peut avoir besoin de peindre celui qu’il défend ou
critique. On peut aussi l’utiliser chaque fois que, pour une raison ou une
autre, il est besoin de faire allusion aux mœurs. C’est surtout avec le genre
épidictique qu’il a des affinités :
« Voyons maintenant le genre démonstratif. Puisqu’il comprend éloge et
blâme, il faudra utiliser pour blâmer les éléments opposés à ceux que nous
allons déterminer pour l’éloge. Un éloge peut concerner ce qui est extérieur
à l’individu, ce qui est physique, ce qui est moral. »
Rhétorique à Hérennius, III, 10.
et son développement dans la littérature est lié à celui du discours
d’apparat. On le rencontre souvent lié à l’amplification dont on sait que c’est
un lieu qui précisément concerne au premier chef le genre démonstratif.
Selon Geoffroy de Vinsauf dont la Poetria Nova (1170) représente une
synthèse entre les règles de l’éloquence et de la poésie (voir Faral, Les Arts
poétiques du XIIe et du XIIIe siècles, Champion, 1923), les figures qui sont
utilisées pour construire une amplification sont les suivantes : l’interpretatio
(synonymie) et l’expolitio, expolition, paraphrase, cette répétition des
significations selon laquelle on dit la même chose en variant l’expression, la
périphrase, la comparaison, l’apostrophe, la prosopopée, la digression,
l’oppositum et la description dont le portrait est un cas particulier.
La description en effet prend différents noms selon ce qui est décrit :
topographie (description des lieux), chronographie (description des
époques), prosopographie (effictio, description physique des personnages),
éthopée (notatio, description de leur caractère). Le portrait fait donc partie
de ces figures qui mettent sous les yeux. Cicéron dans De l’Orateur
recommande de « peindre des caractères ou la vie réelle, en introduisant ou
non des personnages ; cette dernière figure est vraiment, pour un discours,
un riche ornement ; plus que toutes les autres, elle est propre à disposer
favorablement les esprits, souvent même à les toucher » (III, LIII, 204).
La description des personnages est évidemment orientée et elle a pour but
de mettre en avant les caractéristiques sur lesquelles on va s’appuyer pour
argumenter, ou pour tirer éloge ou blâme. Pour trouver ces caractéristiques
des personnes, il suffit de passer systématiquement en revue un certain
nombre de lieux. On peut s’en faire une idée à partir des onze qu’énumère
Cicéron dans De l’Invention : le nom, la nature (sexe, patrie, race, défauts ou
qualités physiques et moraux), le genre de vie (éducation, amitiés,
profession, etc.), la condition sociale, les habitudes, les affections (c’est-à-
dire les épreuves morales, les passions, et les épreuves du corps), les goûts,
les desseins, les actes, les événements, les paroles.
Cicéron s’appuie sur ce que disait Aristote :
« Maintenant, discourons sur les mœurs et voyons dans quels divers états
d’esprit on se trouve suivant les passions, les habitudes, les âges et la
bonne ou mauvaise fortune.
J’appelle passions la colère, le désir et tout ce qui a fait le sujet de nos
explications précédentes ; – habitudes, les vertus et les vices ; nous avons
qualifié plus haut à cet égard les motifs des déterminations et des tendances
de chacun. Les âges sont : la jeunesse, l’âge mûr et la vieillesse. J’appelle
fortune : la noblesse, la richesse, les facultés, leurs contraires et,
généralement, le bonheur et le malheur. »
Rhétorique, II, XII, 1388 b.
À passer en revue tous ces points, on voit que l’on peut construire un
discours complet, et pas seulement un passage de discours. C’est bien ce qui
se passe dans le genre de l’oraison funèbre ou de la Vie, tel que la Vie
d’Agricola, rédigée par Tacite peu de temps après la mort de son beau-père,
en 93 après J.-C. C’est aussi ce que l’on peut constater dans la Chronologie
(en fait autobiographie) en tête du volume de la « Pléiade », écrit
entièrement par Saint-John Perse, et qui s’ouvre sur la naissance et le nom,
la lignée, puis l’éducation :
« 1887, 31 mai : Naissance, à la Guadeloupe, de Marie-René Alexis
Saint-Leger Leger, seul garçon d’une famille de cinq enfants. Son père,
Amédée Saint-Leger Leger, avocat aux Antilles, est le descendant d’un
cadet de Bourgogne parti de France à la fin du XVIIe siècle. Sa mère, née
Françoise-Renée Dormoy, appartient à une famille de planteurs et
d’officiers de marine établis aux Îles depuis le XVIIIe siècle. […] Enfance
entourée de serviteurs et travailleurs de différentes races […] Premiers
rudiments de physique et de mathématiques enseignés par un vieil officier
de marine en retraite ; premières humanités par un religieux latiniste,
occupé d’histoire bas latine. Formé très tôt à l’équitation et à la vie sur mer
[…] »
Après l’invention, la disposition. Un ordre est donné pour la présentation
de ces différentes parties, même s’il s’agit de règles assez lâches. Le
physique – effictio – doit être présenté d’abord, puis l’aspect psychologique,
intellectuel et moral – notatio. Pour le physique, on doit décrire la
physionomie de haut en bas, en présentant successivement les cheveux, le
front, les sourcils, les yeux, les joues et le teint, le nez, la bouche, les dents et
le menton. Ensuite, et suivant le même ordre vers le bas, on détaille le corps,
cou et nuque, épaules, bras, mains, poitrine, taille, ventre, jambes, pieds.
On peut souligner la permanence de cet ordre bien après l’Antiquité. C’est
par exemple celui de ce sonnet des Regrets de du Bellay, blason (ou plutôt
contre-blason) du corps de la femme :
« Ô beaux cheveux d’argent, mignonnement retors !
Ô front crespe et serein ! et vous face dorée !
Ô beaux yeux de cristal ! ô grand bouche honorée,
Qui d’un large repli retrousses tes deux bords !
Ô belles dents d’ébène ! ô précieux trésors,
Qui faites d’un seul ris toute âme énamourée !
Ô gorge damasquine en cent plis figurée !
Et vous beaux grands tétins, dignes d’un si beau corps !
Ô beaux ongles dorés ! ô main courte et grassette !
Ô cuisse délicate ! et vous gambe grossette,
Et ce que je ne puis honnêtement nommer !
Ô beau corps transparent ! ô beaux membres de glace !
Ô divines beautés ! pardonnez-moi de grâce,
Si, pour être mortel, je ne vous ose aimer. »
Le blason est en effet le genre poétique épidictique, du blâme, et surtout
de l’éloge.
Deux problèmes se posent dans la réalisation du portrait. C’est d’abord la
question du choix des éléments à retenir. En dehors du genre de la vie, ils
sont rarement aussi nombreux que dans la grille théorique donnée par
Cicéron. L’orateur n’est évidemment pas un témoin ordinaire des
caractéristiques de celui qu’il présente. Il va donc sélectionner et agencer des
traits de façon à en faire des arguments et à jouer sur la sensibilité de
l’auditoire. Ainsi, dans l’Oraison funèbre de Yolande de Monterby, ce sont
les qualités chrétiennes de l’abbesse que Bossuet retient :
« Si je l’envisage dans l’intérieur de son âme, j’y remarque, dans une
conduite très sage, une simplicité chrétienne. Étant humble dans ses actions
et dans ses paroles, elle s’est toujours plus glorifiée d’être fille de saint
Bernard que de tant de braves aïeux, de la race desquels elle est descendue.
Elle passait la plus grande partie de son temps dans la méditation et dans la
prière. Ni les affaires ni les compagnies n’étaient pas capables de lui ravir
le temps qu’elle destinait aux choses divines. On la voyait entrer en son
cabinet avec une contenance modeste et une action toute retirée ; et là elle
répandait son cœur devant Dieu avec cette bienheureuse simplicité, qui est
la marque la plus assurée des enfants de la nouvelle alliance. Sortie de ces
pieux exercices, elle parlait souvent des choses divines avec une affection
si sincère, qu’il était aisé de connaître que son âme versait sur ses lèvres
ses sentiments les plus purs et les plus profonds. Jusque dans la vieillesse la
plus décrépite, elle souffrait les incommodités et les maladies sans chagrin,
sans murmure, sans impatience ; louant Dieu parmi ses douleurs, non point
par une constance affectée, mais avec une modération qui paraissait bien
avoir pour principe une conscience tranquille et un esprit satisfait de
Dieu. »
On voit quelles sont ces qualités : la simplicité, la modestie, la piété, la
modération, bref toute une série de vertus spirituelles, de surcroît amplifiées
par l’expression du haut degré, qui passe par l’hyperbole, par l’antithèse et
par l’affirmation de la permanence des qualités dans le temps.
Dans l’éloge, tout doit être mis au service de ce que l’on se propose. Les
considérations sur le temps qui a précédé la naissance du personnage, sur les
ancêtres, les majores, sont un moyen de faire rejaillir sur lui la noblesse de
sa lignée. Bossuet, dans l’extrait cité, se conforme à la loi du genre, mais
c’est pour opposer la gloire d’une filiation choisie, fille de saint Bernard, à
celle du sang, qui est de hasard. On insistera sur ce que le personnage a été le
premier à faire, et s’il s’agit d’un éloge funèbre, on parlera de l’époque qui a
suivi sa mort pour montrer le vide qu’il laisse :
« Ainsi n’attendez pas, Chrétiens, que je vous représente aujourd’hui, ni
la perte de cette maison, ni la juste affliction de toutes ces dames, à qui la
mort ravit une mère qui les a si bien élevées. »
Bossuet, ibid.
C’est lorsqu’il est image de mémoire pour être transmis à la postérité que
le portrait offre le plus d’intérêt, et pas seulement lorsqu’il intervient
localement et rapidement à l’intérieur de la narration. Comme l’écrivait au
XVIIe siècle Thévet, dans sa lettre-dédicace au roi, pour lui envoyer son
ouvrage Les Vrais Portraits et vies des hommes illustres, Grecs, Latins, et
Païens recueillis de leurs tableaux, livres, médailles antiques et modernes
(1584) :
« La Prosopographie […] gît à ressusciter et réveiller du sombre et
oublieux tombeau de l’ancienneté les cendres, actions, gestes et renommée
de tant d’Illustres personnages qui ont fleuri en vertu, magnanimité,
érudition singulière, subtilité et industrie. »
Cité par J. Plantié, 1994, La Mode du portrait littéraire en France
1641 – 1681, Champion, p. 43.
Il ne s’agit donc pas de chercher dans le portrait une quelconque
ressemblance objective, mais de faire ressortir ce que la personne a
d’exemplaire. Yolande de Monterby est ainsi l’illustration même de la
simplicité chrétienne, elle porte la marque de cette bienheureuse simplicité.
Cette marque, c’est le caractère.
2. Le caractère
On a déjà eu l’occasion de parler de cette notion à propos des mœurs (voir
p. 62) et à propos du style (p. 142). D’une manière générale, le caractère est
en effet un signe apposé. Celui que nous apposons à notre langage s’appelle
aussi style, tandis que celui que la nature a imprimé sur nous n’a pas d’autre
nom. Si l’individu, unique et particulier, n’offre pas de prise à l’analyse – et
c’est bien pourquoi le portrait au XXe siècle est le plus souvent éclaté,
fragmenté, incomplet –, le caractère, lui, qui est général, peut être décrit.
Crevier, dans sa Rhétorique française (1756), le dit très clairement :
« Il n’est point de question particulière qui ne se résolve en une question
universelle, et qui n’en dépende pour être discutée. Je m’explique. Vous
entreprenez le Panégyrique de saint Louis. C’est ce saint Roi
personnellement que vous devez louer : ce sont les actions qu’il a faites en
tel temps, en tel lieu, à l’égard de telles personnes, c’est la conduite qu’il a
tenue en guerre et en paix, que vous avez à faire paraître dignes de louange
et d’admiration. Voilà votre manière individuelle et déterminée, votre
hypothèse, comme on parle dans l’École. La thèse, ou proposition générale,
est de prouver qu’un Roi qui s’est conduit comme a fait saint Louis, est un
grand Roi, qu’un Chrétien qui vit comme il a vécu, est un parfait Chrétien.
Vos raisonnements et preuves se déduiront de l’idée générale de la Royauté
et du Christianisme. Vous avez donc été obligé de généraliser votre sujet :
votre Panégyrique de saint Louis coule tout entier des principes que vous
aviez précédemment dans l’esprit touchant ce qui fait le Grand Roi et le
Grand Saint. »
Cité par A. Kibédi-Varga, 1970, p. 23.
De même Bossuet à travers l’oraison funèbre de Yolande de Monterby
faisait-il le portrait type d’une grande abbesse et d’une grande chrétienne.
La rhétorique suppose ainsi une nature humaine fixe. Et c’est sans doute
en définitive pour sa représentation de l’homme et non pour ses recettes
qu’elle a été attaquée chez les modernes. Comme le dit Louis Van Delft dans
son livre sur le caractère à l’âge classique, qu’il fait reposer sur une
anthropologie fixiste, le créateur « a imprimé comme un poinçon sur chaque
individu, qui le marque à jamais comme étant doté de tel ou tel caractère »
(L. Van Delft, 1993, p. 20).
On ne s’étonnera donc pas que le premier à avoir dressé un catalogue de
caractères (environ 319 av. J.-C.) soit un rhéteur, Théophraste, élève
d’Aristote, qui, lui-même, dans l’Éthique à Nicomaque en avait proposé
quelques-uns comme le Magnanime, à l’origine de plus d’un héros cornélien
(voir M. Fumaroli, 1990). La Bruyère donna une traduction des Caractères
de Théophraste en tête des siens propres (1688). La composition de ces
caractères de Théophraste est toujours identique : un trait de caractère
constitue l’objet d’un chapitre et, sa définition une fois énoncée, il est suivi
de la description de l’individu qui est enfermé, borné dans ce trait :
« Du complaisant
Pour faire une définition un peu exacte de cette affectation que quelques-
uns ont de plaire à tout le monde, il faut dire que c’est une manière de vivre
où l’on cherche beaucoup moins ce qui est vertueux et honnête que ce qui
est agréable. Celui qui a cette passion, d’aussi loin qu’il aperçoit un homme
dans la place, le salue en s’écriant : « Voilà ce qu’on appelle un homme de
bien ! », l’aborde, l’admire sur les moindres choses […] »
Avec les Caractères, l’orateur dispose d’une liste de types auxquels il
pourra rapporter les personnages qui lui sont nécessaires dans son discours,
tout comme les différents auditoires qu’il pourra affronter. La psychologie
suppose ainsi une grille du même type que celle de la rhétorique. Il s’agit
toujours de prévoir et de s’adapter en fonction de schémas, de stéréotypes
donnés d’avance.
De l’Antiquité à l’âge classique, il n’y a selon L. Van Delft « pas de réelle
solution de continuité, dans l’histoire du caractère » (p. 22) et cette
permanence du caractère tient à l’intérêt porté à la nature humaine. Comme
l’écrit ce critique, « dans une culture à laquelle rien de ce qui est de l’homme
ne demeure étranger, le caractère a une fonction heuristique. Par lui s’opère,
de façon privilégiée, l’articulation entre l’écriture et le discours sur
l’homme » (1993, p. 26).
3. Une représentation de l’homme
La description de l’homme est donc mise en évidence d’un caractère, et si
ce caractère se relie à la doxa morale et psychologique, il s’appuie également
sur les sciences de l’homme relatives à chaque époque. Ainsi, dès
l’Antiquité, apparaissent des traités de physiognomonie. Ce sont autant de
manières de prévoir les conduites humaines et il existait même à cette
époque un mode de divination fondée sur le visage.
Ces traités ont eu de tout temps une grande importance. Citons à la
Renaissance celui de Jean-Baptiste Porta (1603) dont le nom est également
associé à la mémoire et surtout à la magie. C’est que le visage porte
l’empreinte de la nature et il s’agit de le déchiffrer comme l’on déchiffre une
écriture secrète, hermétique.
La physiognomonie est fondée sur plusieurs postulats analogiques.
L’analogie entre l’intérieur et l’extérieur de l’homme n’est en effet qu’un cas
particulier de l’universelle analogie. Le premier postulat est que le corps
exprime l’âme (les yeux sont le miroir de l’âme, disait Cicéron), le second
que toute modification de l’un entraîne une modification de l’autre. Tout
repose sur des correspondances, du dedans et du dehors, de l’homme et de la
nature, en particulier de l’homme avec le climat et de l’homme avec
l’animal :
« Le coq est un animal stupide, chaud en amour, très sûr de sa beauté et
de sa voix. Ceux qui répondent au type de cet animal seront ainsi : l’œil
rond et brillant, la tête petite et mobile, le cou un peu dressé, les épaules
légères, en qui réside toute leur force et toute leur chaleur. Ils se
glorifieront parfois de leur chevelure, se dresseront sur leurs jambes, auront
une belle barbe et de la voix, et se décerneront maints honneurs. Ils sont
inévitablement remplis d’orgueil en célébrant leurs combats, s’approprient
volontiers ceux des autres et ne se contentent pas de leur propre mariage ;
ils sont sans dignité, sans réflexion et sans pudeur. »
Anonyme latin, Traité de physiognomonie, fin du IVe siècle ap. J.-C.
Au XVIIe siècle, le peintre Le Brun (1619-1690) peint de même toute une
série de visages humains et leurs correspondants animaux. Le fondement de
sa théorie, qu’il exprime clairement dans des textes, est l’identification
proposée par Descartes dans Les Passions de l’âme de la glande pinéale,
presque au centre du cerveau, comme étant le siège de l’âme. Il ne s’agit pas
de critiquer cette conception qui nous fait aujourd’hui sourire, comme les
siècles suivants souriront de nos certitudes, mais de noter le fondement
physiologique proposé à la relation entre physique et moral.
Les têtes d’expression qui fleurissent en peinture et en sculpture sont la
traduction directe de cette correspondance entre l’intérieur et l’extérieur.
Gageons qu’elles correspondent aux attitudes prises par l’acteur ou l’orateur
dans l’action rhétorique ou dramatique. Lorsque Le Brun peint la colère sous
les traits d’un homme aux sourcils froncés, aux yeux exorbités, à la bouche
tordue, au front plissé, mais qui conserve néanmoins un aspect terrible et
majestueux, il n’est sans doute pas éloigné de la représentation que les
comédiens donnaient de cette passion. Au répertoire des lieux et figures
dressé par la rhétorique fait ainsi pendant dans les arts plastiques le
répertoire des têtes d’expression ou de caractère, comme le dit encore au
XVIIIe siècle le sculpteur allemand Messerschmidt (1736-1783).
La psychologie s’appuie donc sur une physiologie. Au XVIIIe et au
XIXe siècle, ce seront les travaux de Lavater (1741-1801) et la phrénologie de
Gall (1758-1828) qui serviront de base à bien des portraits iconographiques
ou littéraires, comme ceux de Balzac, même quand il s’en défend, par
exemple dans cette présentation de Louis Lambert :
« […] Sa tête était d’une grosseur remarquable. Ses cheveux, d’un beau
noir et bouclés par masses, prêtaient une grâce indicible à son front, dont
les dimensions avaient quelque chose d’extraordinaire, même pour nous,
insouciants, comme on peut le croire, des pronostics de la phrénologie,
science alors au berceau. La beauté de son front prophétique provenait
surtout de la coupe extrêmement pure des deux arcades sous lesquelles
brillait son œil noir, qui semblaient taillées dans l’albâtre, et dont les lignes,
par un attrait assez rare, se trouvaient d’un parallélisme parfait en se
rejoignant à la naissance du nez. Mais il était difficile de songer à sa figure,
d’ailleurs fort irrégulière, en voyant ses yeux, dont le regard possédait une
magnifique variété d’expression, et qui paraissaient doublés d’une âme.
[…] »
Nous sommes toujours dans la même tradition. Lavater reprenait
d’ailleurs des termes directement issus de ses prédécesseurs :
« C’est le visage qui est sans contredit la partie principale de la tête de
l’homme. C’est le miroir ou plutôt l’expression sommaire des mouvements
de l’âme. L’esprit s’y montre en particulier sur le front et dans les sourcils,
la bonté ou la nature morale, tant active que passive, dans les yeux, sur les
joues et sur les lèvres, la nature animale, dans la partie inférieure du visage,
depuis la lèvre inférieure jusqu’au col. »
Cité par Lote, 1994, Histoire du vers français, tome VIII, Le XVIIIe siècle,
La déclamation, Publications de l’Université de Provence.
Quelle métaphore aura eu une aussi longue vie que celle des yeux, miroir
de l’âme ?
La théorie des humeurs, qui remonte également à l’Antiquité, est un autre
moyen d’appréhender l’homme. Elle a eu la vie aussi dure que la rhétorique.
Cette théorie qui remonte au médecin Hippocrate (environ 450-380 av. J.-C.)
rattache l’homme au cosmos en le plaçant sous la dominante d’un des quatre
éléments de la nature selon les correspondances suivantes :
Ainsi, Alceste, dans Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux, est-il un
mélancolique, comme plus d’un personnage racinien.
Les grandes novations viendront de l’anatomie, qui se développe surtout
aux XVIIe et XVIIIe siècles comme un véritable spectacle, dans les théâtres
d’anatomie, et conduit à la vogue de la céroplastie au XVIIIe siècle. Sont
exposés sous forme de représentations en cire l’intérieur et l’extérieur du
corps humain disséqué et analysé sous tous ses aspects. La psychologie
devient alors anatomie morale :
« [Les Anciens] connaissaient en gros aussi bien que nous les passions
de l’âme, mais non pas une infinité de petites affections et de petites
circonstances qui les accompagnent […] En un mot, comme l’Anatomie a
trouvé dans le cours des conduits, des valvules, des fibres, des mouvements
et des symptômes qui ont échappé à la connaissance des Anciens, la morale
y aussi trouvé des inclinations, des aversions, des désirs et des dégoûts, que
les mêmes Anciens n’ont jamais connus. Je pourrais vous faire voir ce que
j’avance en examinant toutes les passions l’une après l’autre, et vous
convaincre qu’il y a mille sentiments délicats sur chacune d’elles dans les
ouvrages de nos auteurs, dans leurs traités de morale, dans leurs tragédies,
dans leurs romans, et dans leurs pièces d’éloquence, qui ne se rencontrent
point chez les Anciens. »
Charles Perrault, Parallèles des Anciens et des Modernes, 1688, cité
par L. Van Delft, 1993, p. 254.
On verra la nouveauté de l’analyse psychologique par exemple chez un
Marivaux. La tradition n’en disparaîtra pas pour autant.
4. Permanence du portrait rhétorique
Avec le développement du roman au XIXe siècle, on aurait pu s’attendre à
ce que le portrait s’évade du cadre rhétorique. Et pourtant l’homme continue
à y être saisi à travers des formes rhétoriques. Prenons l’exemple de Zola qui
dit pratiquer un roman expérimental sur le modèle de la médecine
expérimentale. La référence n’est pas littéraire, mais scientifique, et pourtant
que fait-il d’autre sinon reproduire une grille tributaire de la physiognomonie
et de la théorie des humeurs ? Si dans Thérèse Raquin, les deux amants
criminels illustrent la réaction qui peut se produire lorsque se rencontrent
dans un milieu propice un tempérament violent et une nature nerveuse, à la
manière dont deux corps réagissent dans une éprouvette, ils continuent à être
décrits avec des catégories anciennes. Voici par exemple le portrait de
Laurent :
« Thérèse, qui n’avait pas encore prononcé une parole, regardait le
nouveau venu. Elle n’avait jamais vu un homme. Laurent, grand, fort, le
visage frais, l’étonnait. Elle contemplait avec une sorte d’admiration son
front bas, planté d’une rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres
rouges, sa face régulière, d’une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses
regards sur son cou ; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle
s’oublia à considérer les grosses mains qu’il tenait étalées sur ses genoux ;
les doigts en étaient carrés ; le poing fermé devait être énorme et aurait pu
assommer un bœuf. Laurent était un vrai fils de paysan, d’allure un peu
lourde, le dos bombé, les mouvements lents et précis, l’air tranquille et
entêté. On sentait sous ses vêtements des muscles ronds et développés, tout
un corps d’une chair épaisse et ferme. Et Thérèse l’examinait avec
curiosité, allant de ses poings à sa face, éprouvant de petits frissons lorsque
ses yeux rencontraient son cou de taureau. »
On aura noté l’ordre du portrait, de la tête au corps, l’analogie avec
l’animal, la mention de l’humeur sanguine. La référence doit-elle être faite à
la médecine expérimentale ou à la physiognomonie et à la rhétorique ?
Que montre donc ce rapide survol du portrait ? que des catégories que l’on
croyait disparues, ou à tout le moins dont on voulait se sentir loin, continuent
d’informer notre vision des choses, à notre insu, parce que véhiculées par
l’enseignement, par la culture, elles ont été intégrées au plus profond de
nous. Si l’éloquence a perdu la place essentielle qu’elle occupait dans la
civilisation antique, la rhétorique a su occuper le terrain de la littérature,
comme elle occupe de plus en plus celui de la communication. On a voulu la
croire morte. Mais au lieu de la laisser reposer en paix, toute la première
moitié du XXe siècle s’est acharnée sur son cadavre, et, à force de parler de la
défunte, on a fini par la ressusciter. À une époque où la publicité nous traque
à tous les coins de rue, où la solitude et le silence sont devenus un luxe, c’est
bien un nouvel empire qu’elle est en train d’édifier sur les traces de l’ancien.
Bibliographie sommaire
Quand le lieu d’édition est Paris, il n’est pas indiqué.
Outre les ouvrages indiqués dans le texte, on pourra consulter :
ARISTOTE, Rhétorique, traduction de C-É. Ruelle revue par
P. Vanhemelryck, commentaires de B. Timmermans, introduction de
M. Meyer, Paris, Le Livre de poche, 1991.
ARNHEIM, R., La Pensée visuelle, Flammarion, 1976 (original 1969).
ANGENOT, M., Dialogue de sourds. Traité de rhétorique antilogique,
Mille et une nuits, 2008.
Barthes R., « L’Ancienne Rhétorique », Communications 16, Recherches
rhétoriques, Seuil, 1970.
CURTIUS, E., La Littérature européenne et le Moyen Âge latin, puf, 1956
(original 1948).
DAMASIO, A., L’Erreur de Descartes. La raison des émotions, Odile
Jacob, 2001 (original 1994).
DECLERCQ, G., L’Art d’argumenter. Structures rhétoriques et littéraires,
Éditions Universitaires, 1995.
DESBORDES, F., La Rhétorique antique, Hachette, 1996.
FRANCE, P., Racine’s Rhetoric, Oxford, Clarendon Press, 1965.
FUMAROLI, M., Héros et orateurs. Rhétorique et dramaturgie
cornéliennes, Genève, Droz, 1990.
FUMAROLI, M., L’Âge de l’éloquence. Rhétorique et « res literaria » de la
Renaissance au seuil de l’époque classique, Albin Michel, 1994 (original
1980).
FUMAROLI, M., dir., Histoire de la rhétorique dans l’Europe moderne,
1450-1950, puf, 1999.
GARDES TAMINE, J., La Stylistique, Colin, 2010 (original 1992).
GARDES TAMINE, J., Au cœur du langage. La métaphore, Honoré
Champion, 2011.
GARDES TAMINE, J., Pour une nouvelle théorie des figures, puf, 2011.
GARDES TAMINE, J., et MOLINO, J., Introduction à l’analyse de la poésie,
tome 1, 1992 (original 1982), tome 2, 1988, puf.
KIBÉDI-VARGA, A., Rhétorique et littérature. Études de structures
classiques, Didier, 1970.
La Métaphore, Langages, no 54, 1979.
MAINGUENEAU, D., Pragmatique pour le discours littéraire, Colin, 2005
(original 1990).
MARROU H.-I., Histoire de l’éducation dans l’Antiquité, Seuil, 1965
(original 1948).
MEYER, M., Questions de rhétorique : langage, raison et séduction, Le
Livre de poche, 1993.
MEYER, M., Principia Rhetorica. Une théorie générale de
l’argumentation, Fayard, 2008.
MICHEL, A., Rhétorique et philosophie chez Cicéron, essai sur les
fondements philosophiques de l’art de persuader, puf, 1960.
MOLINIÉ, G., et CAHNÉ, P., éd., Qu’est-ce que le style ?, puf, 1994.
PATILLON, M., Éléments de rhétorique classique, Nathan Université, 1990.
PERELMAN, C. et OLBRECHTS-TYTECA L., Traité de l’argumentation. La
nouvelle rhétorique, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1976 (original
1958).
PERELMAN, C., L’empire rhétorique, Vrin, 2002 (original 1977).
PLANTIN, C., 1996, L’Argumentation, collection « Mémo », Seuil.
REBOUL, O., Introduction à la rhétorique, puf, 1991.
Recherches rhétoriques, Communications, no 16, Seuil, 1970.
RICŒUR, P., 1975, La Métaphore vive, Seuil, 1975.
ROBRIEUX, J.-J., Éléments de rhétorique et d’argumentation, Bordas,
1993.
ROMILLY, J. de, Les Grands Sophistes dans l’Athènes de Périclès,
Éditions de Fallois, 1988.
VAN DELFT, L., Littérature et anthropologie. Nature humaine et caractère
à l’âge classique, puf, 1993.
YATES, F., L’Art de la mémoire, Gallimard, 1975 (original 1966).
ZUMTHOR, P., Langue, texte, énigme, Seuil, 1975.
Table des encadrés
Définition de la rhétorique 14
La rhétorique dans l’enseignement 36
Quelques conceptions de la passion 65
La dialectique 85
La mauvaise foi 114
Le rire dans la rhétorique 123
Atticisme et asianisme 147
Les figures de la nomination 167
Table des applications
1. Racine, Bérénice, acte IV, scène 5 69
2. Bossuet, Oraison funèbre de Yolande de Monterby 71
3. Michelet, Le Peuple 73
4. Baudelaire, L’Albatros 129
5. Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangeureuses, Lettres LXVIII 132
6. Racine, Bérénice, acte V, scène 7 136
7. Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Marie de France 191
8. Racine, Andromaque, acte III, scène 8 194
9. Jaurès, Discours de Vaise : contre la guerre 196
10. Rimbaud, À la musique 200
COLLECTION CURSUS
LITTÉRATURE
La Dissertation littéraire/A. Preiss
L’Explication littéraire et le commentaire composé/A. Preiss, J.-P. Aubrit
Résumé et synthèse de textes/J.-L. Morfaux, R. Prévost
Éléments de linguistique générale/A. Martinet
Éléments de métrique française/J. Mazaleyrat
La Rhétorique/J. Cardes Tamine
La Grammaire/J. Cardes Tamine
La Stylistique/J. Cardes Tamine
La Poésie/J.-L. Joubert
Le Roman/M. Raimond
Le Théâtre/M.-C. Hubert
La Littérature comparée/D. Pageaux
Histoire de la scène occidentale de l’Antiquité à nos jours/M.-C. Hubert
Le Théâtre latin/F. Dupont
Géographie et ethnologie en Grèce ancienne/C. Jacob
La Littérature française du XVIe siècle/J.-Y. Boriaud
La Littérature française du XVIIe siècle/J.-P. Landry, I. Morlin
La Littérature française du XVIIIe siècle/J. Renaud
La Littérature française du XIXe siècle/P.-L. Rey
Dictionnaire de critique littéraire/J. Cardes Tamine, M.-C. Hubert
PHILOSOPHIE
Éléments d’épistémologie/C. Hempel
Éléments de philosophie politique/S. Coyard-Fabre
Introduction à la logique contemporaine/R. Blanché
Freud et les sciences sociales/P.-L. Assoun
Les Méthodes en philosophie/J. Russ
Histoire de la philosophie/A. Baudart, et alii
PSYCHOLOGIE
Handicaps et développement psychologique de l’enfant/H. Guidetti,
C. Tourrette
Information, sensation et perception/J.-D. Bagot
Introduction à la psychologie du développement/C. Tourrette, M. Cuidetti
Introduction à la psychopathologie de l’adulte/E. Pewzner
L’Évolution psychologique de l’enfant/H. Wallon
Les Relations sociales chez l’enfant/A. Cartron, F. Winnykamen
Psychologie de la communication/J.-C. Abric
HISTOIRE
Introduction à l’histoire de l’Antiquité/P. Cabanes
La Religion grecque/L. Bruit Zaidman, P. Schmitt Pantel
Les Institutions grecques/C. Mossé
L’Homme grec/E. Scheid
Le Monde romain tardif (IIIe-VIIe siècle ap. J.-C.)/B. Lançon
La Méditerranée archaïque/M. Gras
La Méditerranée antique/M. Sartre, A. Tranoy
La Méditerranée médiévale de 350 à 1450/G. Jehel
Hommes et techniques de l’Antiquité à la Renaissance/G. Comet, M.-C.
Amouretti
Histoire des Gaules/E. Delaplace, J. France
La Noblesse en Occident (Ve-XVe siècle)/ M. Aurell
Société, cultures et mentalités dans la France moderne (XVIe-
XVIIIe siècle)/R. Muchembled
Les Causes de la Révolution française/J.-P. Bertaud
La Révolution française (1789-1799)/M. Vovelle
Le Consulat et l’Empire (1799-1815)/J.-P. Bertaud
La Croissance économique de la France (1815-1914)/A. Beltran,
P. Griset
La France de 1815 à 1848/J.-C. Caron
La France de 1848 à 1870/J. Garrigues
Le Monde du travail en France (1800-1950)/A. Dewerpe
Les Relations internationales de 1871 à 1914/P. Milza
Les Relations internationales de 1919 à 1939/P. Milza
Les États-Unis de l’Indépendance à la Première Guerre mondiale/J.
Portes
L’Autriche-Hongrie (1815-1918)/J. Bérenger
La France des débuts de la IIIe République (1875-1896)/D. Lejeune
La France de la Belle Époque (1896-1914)/D. Lejeune
Les Causes de la Première Guerre mondiale/D. Lejeune
La France des années 20/F. Abbad
La France des années 30/S. Berstein
L’Économie française (1914-1945)/A. Beltran, P. Griset
Les Causes de la Deuxième Guerre mondiale/Y. Durand
La France dans la Deuxième Guerre mondiale/Y. Durand
Histoire politique de la France depuis 1945/J.-J. Becker
Histoire de l’économie française depuis 1945/J.-F. Eck
Histoire de la société française depuis 1945/D. Borne
La France et le monde depuis 1945/J. Dalloz
Histoire culturelle et intellectuelle de la France au XXe siècle/P.
Goetschel, E. Loyer
La Décolonisation française/C.-R. Ageron
Les Relations internationales depuis 1945/M. Vaïsse
Les États-Unis de 1917 à 1945/J.-H. Nouailhat
Les États-Unis de Truman à Bush/J. Heffer
L’Angleterre de 1914 à 1945/R. Marx
L’Angleterre de 1945 à nos jours/R. Marx
L’Allemagne de 1815 à 1918/F. Roth
L’Allemagne de 1918 à 1945/A. Wahl
Histoire de la République fédérale d’Allemagne/A. Wahl
Histoire du Japon (1868-1945)/F. Abbad
COLLECTION CURSUS (suite)
HISTOIRE
Le Japon depuis 1945/J.-M. Bouissou
L’Espagne au XXe siècle/G. Lemeunier, M.-T. Perez Picazo
L’Amérique latine au XXe siècle/O. Dabène
Les Crises économiques au XXe siècle/J. Néré
Les Politiques économiques au XXe siècle/J.-P. Thomas
Histoire des techniques aux XIXe et XXe siècles/A. Beltran, P. Griset
Méthodes statistiques descriptives pour les historiens/P. Saly
La Dissertation en histoire/P. Saly, J.-P. Scot, et alii
Le Commentaire de documents en histoire/P. Saly, J.-P. Scot, et alii
Le Commentaire historique du document figuré en histoire médiévale/C.
Raynaud
Dictionnaire des biographies ; tome 1 : L’Antiquité ; tome 2 : Le Moyen
Âge ; tome 3 : La France moderne ; tome 4 : Le Monde moderne ; tome 5 :
Le XIXe siècle ; tome 6 : Le XXe siècle/sous la direction de J.-M. Bizière
Lexique historique du Moyen Âge/R. Fédou
GÉOGRAPHIE
Les Climats/A. Godard, M. Tabeaud
L’Espace français/D. Noin
Géographie des transports/M. Wolkowitsch
La Représentation des données géographiques. Statistique et
cartographie/M. Béguin, D. Pumain
ÉCONOMIE
Analyse économique de l’État/Y. Crozet
Analyse mathématique/M. Boissonnade, D. Fredon
Le Commerce international/R. Sandretto
Comprendre les probabilités/J.-L. Boursin
Comprendre la statistique descriptive/J.-L. Boursin
Exercices de microéconomie/S. Percheron
La Comptabilité nationale/G. Klotz
Crises et cycles économiques/Ph. Gilles
La Dissertation économique/J. Étienne, R. Revol
Microéconomie approfondie/G. Tchibozo
Économie de la Communauté européenne/M.-L. Herschtel
Économie britannique/J.-P. Delas
Économie de l’Allemagne depuis 1945/G. Schneilin, H. Schumacher
Économie des États-Unis/J.-P. Foirry
L’Économie mondiale/J.-M. Siroën
Les Économies socialistes européennes/X. Richet
Économie industrielle/J.-P. Olsem
Économie des finances publiques/J. Percebois
Économie du travail/G. Ferréol, P. Deubel
Économie et politique de l’énergie/J.-M. Martin
Introduction à l’analyse économique/A. Silem
Introduction à la comptabilité/M. Nikitin
Introduction à l’économie du développement/J. Brasseul
Introduction à la macroéconomie/M. Cabannes
Introduction à la microéconomie/B. Dupont, A. Rys
Institutions et mécanismes monétaires/S. Diatkine
Macroéconomie élémentaire/M. Zerbato
Mathématiques pour l’économie/G. Klotz
Les Nouveaux Pays industrialisés/J. Brasseul
La Pensée économique/D. Martina
La Politique macroéconomique/M. Cabannes
Problèmes monétaires internationaux/M. Bassoni, A. Beitone
Probabilités et statistiques/J.-P. Réau, G. Chauvat
La Répartition des revenus/G. Thoris
Statistiques descriptives/G. Chauvat, J.-P. Réau
Théories et politiques monétaires/S. Diatkine
Dictionnaire des sciences économiques/A. Beitone, C. Dollo, J.-
P. Guidoni, A. Legardez
Dictionnaire de banque et bourse/Y. Crozet, B. Belletante, P.-Y. Gomez,
B. Laurent
Dictionnaire de gestion/P. N’Gahane, Y. De Rongé
Dictionnaire de finances publiques/J. Percebois, J. Aben, A. Euzéby
DROIT ET SCIENCE POLITIQUE
Les Comportements politiques/N. Mayer, P. Perrineau
Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques/G.
Hermet, B. Badie, P. Birnbaum, P. Braud
Le Droit communautaire/P. Constantinho, M. Dony
Les Institutions européennes/P. Moreau Defarges
Les Institutions politiques de la France/J. Rossetto
Le Système politique britannique/J. Leruez
Les Organisations internationales/M.-C. Smouts
Les Partis politiques/D.-L. Seiler
La Pensée politique/Y. Guchet
La Politique internationale/P. de Senarclens
La Science politique/Y. Schemeil
SOCIOLOGIE
Histoire de la pensée sociologique/G. Ferréol, et alii
Introduction à la sociologie/G. Ferréol, J.-P. Noreck
Introduction à l’ethnologie/J. Lombard
Méthodologie des sciences sociales/G. Ferréol, P. Deubel
Pratiques de recherche en sciences sociales/L. Albarello, et alii
Sciences sociales et développement/Y. Goussault, A. Guichaoua
Dictionnaire de sociologie/G. Ferréol, P. Cauche, J.-M. Duprez,
N. Gadrey, M. Simon
Index rerum
Absurde 1 2 3 4 5 6 7 8
Action 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44
Agôn (pl. agônes) 1 2
Allégorie 1 2 3 4 5 6 7 8 9
Allusion 1 2 3 4 5 6
Amplification 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22
Analogie 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36
Anaphore 1 2
Anastrophe 1
Antanaclase 1
Antilogie 1 2
Antiphrase 1 2 3 4
Antithèse 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17
Antonomase 1
Apodictique (voir nécessaire) 1
Aposiopèse (voir réticence) 1
Apostrophe 1 2 3 4 5 6 7 8
Apparat (discours d’, voir épidictique) 1 2 3 4 5 6 7
Apparition (voir phantasia) 1 2
Aptum (voir convenances) 1 2 3
Argument 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48
49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72
73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96
97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109
argument a persona 1
argument ab utilitate 1
argument ad hominem 1 2 3 4 5 6 7
argument ad ignorantiam 1
argument ad personam 1 2 3
argument d’autorité 1 2
argument de la direction 1
argument de la réciprocité 1
Argumentation 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46
47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70
71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92
Art 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50
51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74
75 76 77
Artes dictaminis (dictandi) 1 2
Asianisme 1 2 3 4 5 6
Association 1 2 3 4 5 6
Attelage 1
Atticisme 1 2 3 4 5 6 7
Auditoire 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48
49 50 51 52 53 54 55 56 57 58
Autophagie 1
Blâme 1 2 3 4 5
Blason 1 2 3
Captatio benevolentiae 1 2
Caractère 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48
49 50
Catachrèse 1
Chiasme 1 2 3
Chrie 1
Chronographie 1
Circonstances 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11
Clausule 1
Colon (pl. cola) 1 2
Communicatio 1
Communication 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18
Comparaison 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18
Concession 1 2 3 4
Conclusion 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23
Confirmation 1 2 3
Connu/inconnu 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15
Constitutio (voir état de cause) 1
Controverse 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
Controversia (voir controverse) 1
Convaincre 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23
Convenance 1 2 3 4 5
Conversation 1 2 3 4
Corax 1
Correction 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
Couleur 1 2 3 4 5
Declamatio (voir déclamation) 1
Déclamation 1 2 3 4 5 6 7 8 9
Déduction 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
Définition 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
Délibératif 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20
Démonstratif (voir épidictique) 1 2 3 4 5 6 7 8 9
Démonstration 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
Dérivation 1 2 3 4
Description 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23
24 25 26
Dialectique 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28
Diaphore 1
Digression 1 2 3 4 5 6
Dilemme 1 2 3
Discours double 1
Disposition 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23
24 25 26
Disputatio 1 2
Dissociation 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18
Docere (voir enseigner) 1 2 3
Doxa (voir opinion) 1 2 3 4 5 6 7
Dubitation 1 2
Eikos (voir vraisemblable) 1
Ekphrasis (voir description) 1
Ellipse 1 2 3 4
Élocution 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31
Éloge 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
Énallage 1 2 3
Enargeia 1
Enarratio 1
Enseigner 1 2 3
Enthymème 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16
Énumération 1 2 3 4
Épanorthose (voir correction) 1
Épichérème 1 2
Épidictique 1 2 3 4 5 6 7 8
Épilogue 1 2 3 4 5
Épiphore 1
Épithète 1 2 3
Épitrope (voir permission) 1
Éristique 1 2 3 4
État de cause 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
conjectural 1 2
judiciaire 1 2 3
légal 1 2 3
Éthopée 1
Ethos (voir aussi mœurs) 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25
Étymologie 1 2 3 4
Euphémisme 1 2
Evidentia (voir phantasia) 1
Exclamation 1 2 3 4 5 6 7 8
Exemple 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48
49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72
73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96
97 98 99 100 101 102 103 104 105 106
Exorde 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20
Explicite 1 2 3 4
Expolitio (voir paraphrase) 1 2
Exposition 1
Fable 1 2 3 4 5 6
Figures 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48
49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72
73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96
97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114
115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131
132 133 134 135 136 137
figures de construction 1 2 3
figures de diction 1 2 3 4 5
figures de mots 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
figures de pensée 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11
figures gorgianiques 1
Gémination 1
Gradation 1 2 3 4
Grammaire 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14
Grammairien 1 2 3 4 5 6 7
Homéotéleute 1 2
Homonymie 1 2 3
Hypallage 1 2 3
Hyperbate 1 2 3 4 5 6 7 8
Hyperbole 1 2 3 4 5
Hypocrisis (voir action) 1
Hypothèse 1 2 3 4
Hypotypose 1 2 3
Idées générales 1 2 3
Ikon 1
Image 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49
50 51 52 53
Imagination 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11
Imitation 1 2 3 4 5 6
Implicite 1 2 3 4 5 6
Induction 1 2 3 4 5 6 7 8 9
Inférence 1 2 3 4 5 6 7 8
Ingenium 1 2
Interpretatio (voir paraphrase) 1 2
Interrogation 1 2 3 4 5
Interruption 1
Invention 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22
Inversion 1 2
Ironie 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
Judiciaire 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30
Laconisme 1 2 3
Lexis (voir élocution) 1 2
Lieu 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49
50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61
Litote 1 2 3 4 5
Locus (voir lieu) 1
Locus argumentorum (voir argument) 1
Locus communis (voir lieu) 1
Logique 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48
49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62
Logos 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16
Mauvaise foi 1 2 3 4 5 6 7
Maxime (voir sentence) 1 2 3 4 5 6
Mémoire 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20
Métalepse 1
Métaphore 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47
48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69
Métonymie 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20
Mnémotechnique 1 2
Mœurs 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14
Monologue 1 2 3 4 5 6
Movere (voir toucher) 1 2 3 4
Narration 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20
Nature 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49
50 51 52 53 54 55 56
Nom propre 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
Nombre 1 2 3 4 5 6 7
Opinion 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18
Oraison funèbre 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14
Orthopeia (voir propriété) 1
Paideia 1 2
Panégyrique 1 2 3 4 5 6 7
Paradiastole 1 2 3
Paradoxe 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13
Parallélisme 1 2 3 4 5 6 7 8 9
Paralogisme 1 2 3
Paraphrase 1 2 3
Parekbasis (voir digression) 1
Paronomase 1
Passion 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48
49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72
73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96
97 98 99 100 101 102 103 104 105 106
Pathétique 1 2 3 4 5 6
Pathos (voir aussi passion) 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25 26
Période 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
Périphrase 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
Peristaseis (voir circonstances) 1
Permission 1
Péroraison (voir épilogue) 1 2 3 4 5 6
Personnification 1 2 3 4
Persuader 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19
Phantasia 1 2
Phébus 1
Phore 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23
Physiognomonie 1 2 3 4 5
Pisteis (voir preuve) 1
Placere (voir plaire) 1 2
Places
métriques 1 2
rhétoriques 1 2 3 4 5
Plaire 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11
Poétique 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20
Pointe 1 2 3 4 5 6
Polémique 1 2 3 4 5
Polyptote 1 2 3 4
Polysémie 1 2
Portrait 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22
Praelectio (voir prélection) 1
Pragmatique 1 2 3 4 5
Prédication 1 2 3 4 5 6
Prélection 1 2
Prémisse 1 2 3 4 5 6 7
Prepon (voir convenances) 1 2
Prétérition 1 2
Preuve 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31
artificielle (intrinsèque) 1 2 3 4 5
naturelle (extrinsèque) 1 2 3 4 5 6
Probatio (voir preuve) 1
Problématologie 1 2
Progymnasmata 1 2 3 4
Pronuntiatio (voir action) 1
Prosopographie 1 2
Prosopopée 1 2 3 4 5 6
Proverbe 1 2 3
Provocation 1 2 3
Quadrivium 1
Raison probante (voir preuve) 1
Raisonnement 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46
47 48 49 50 51 52 53 54 55 56
Ratio studiorum 1 2 3 4 5
Réfutation 1 2 3 4 5 6 7 8
Remontrance 1 2 3 4
Répétition 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28 29 30
Réticence 1 2
Rhéteur 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
Rhétorique des citations 1 2 3
Rhétorique des peintures 1 2 3 4
Rire 1 2 3 4 5 6 7 8
Roue de Virgile 1 2
Sens
sens (quatre) 1 2
sens allégorique 1 2 3 4
sens figuré 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21
22
sens littéral 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
sens moral 1 2 3 4 5 6
sens mystique 1 2
sens propre 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25
Sentence 1 2 3 4 5 6 7 8 9
Sermon 1 2
Sophisme 1 2 3 4 5 6 7
Sophiste 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20
Sophistique 1 2 3 4 5 6
Sorite 1
Structuralisme 1 2 3
Style 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49
50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73
74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97
98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114
style coupé 1 2 3 4
style élevé (sublime) 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16
style lié 1
style moyen (médiocre, tempéré) 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
style Nervèze (voir Phébus) 1
style simple (bas) 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
styles (trois) 1 2 3 4 5 6 7 8
Suasoire 1
Suasoriae (voir suasoire) 1
Sublime 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30
Syllepse 1 2
Syllogisme 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17
Synecdoque 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16
Synonymie 1 2 3 4 5 6 7 8
Tautologie 1 2
Taxis (voir disposition) 1
Technè (voir art) 1 2
Thème 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25
26
Thèse 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29
Topique (voir lieu) 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10
Topographie 1
Topos (voir lieu) 1 2 3 4 5 6
Toucher 1 2 3 4 5 6 7 8
Trivium 1
Trope 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22
Variété (varietas) 1 2 3 4 5 6
Violence 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14
Vrai 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21
Vraisemblable 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26
Zeugme 1 2