Intégrale Stochastique et Formule d'Itô
Intégrale Stochastique et Formule d'Itô
1. Intégrale stochastique
Soit (Ω, F , (Ft ), P) un espace de probabilité filtré, et soit B = (Bt , t ≥ 0) un (Ft )-
!t
mouvement brownien standard. Nous allons donner un sens à 0 Hs dBs pour une classe
de processus adaptés H. Nous commençons par étudier les processus élémentaires.
où p ≥ 1, 0 = t0 < t1 < · · · < tp , et pour tout i, ϕi est une variable aléatoire bornée et
Fti -mesurable.
!∞
Proposition 1.2. Soient H et K des processus élémentaires. Alors E( 0
Hs dBs ) = 0, et
!∞ !∞ !∞
E[( 0 Hs dBs )( 0 Ks dBs )] = E( 0 Hs Ks ds).
!∞ !∞
En particulier, E[( 0 Hs dBs )2 ] = E( 0 Hs2 ds).
27
28 Chapitre 4. Intégrale stochastique et formule d’Itô
Preuve. On écrit ∆i := Bti+1 − Bti . Pour chaque i, ϕi est Fti -mesurable, tandis que
!∞
E(∆i | Fti ) = E(∆i ) = 0, on a donc E(ϕi ∆i ) = 0. Par conséquent, E( 0 Hs dBs ) = 0.
!∞ !∞ !∞
Montrons maintenant E[( 0 Hs dBs )( 0 Ks dBs )] = E( 0 Hs Ks ds). Par la formule
1
ab = 4
[(a + b)2 − (a − b)2 ], il suffit de traiter le cas H = K. Par définition,
$# ∞ %2 p−1
" "
Hu dBu = ϕ2i ∆2i + 2 ϕi ϕj ∆i ∆j .
0 i=0 i<j
Si i < j, alors ti+1 ≤ tj et donc ∆i (ainsi que ϕi et ϕj , bien sûr) est Ftj -mesurable, tandis
que E(∆j | Ftj ) = 0. Donc $" %
E ϕi ϕj ∆i ∆j = 0.
i<j
D’autre part, ∆i étant indépendante de Fti , on a E(∆2i | Fti ) = E(∆2i ) = ti+1 − ti ; donc,
&$ # t %2 ' &"
p−1 ' &# ∞ '
2
E Hu dBu =E ϕi (ti+1 − ti ) = E Hs2 ds .
0 i=0 0
!t
Théorème 1.4. Pour tout H ∈ H⊗ , ( 0
Hs dBs , t ≥ 0) est une martingale continue.
!t
On étend maintenant la définition de 0
Hu dBu lorsque H appartient à une famille de
processus plus riche que H⊗ . Soit
# t
H := {H = (Ht , t ≥ 0) : H adapté tel que ∀t > 0, Hs2 ds < ∞, p.s.}.
0
!t
Pour tout H ∈ H , on définit 0
Hu dBu de la façon suivante. Pour tout n ≥ 1, soit
& # t '
Tn := inf t ≥ 0 : Hs2 ds ≥ n , (inf ∅ := ∞).
0
(n)
Le processus Hs := Hs 1[0, Tn ] (s), s ≥ 0, est un élément de H⊗ , car il est adapté et
! ∞ (n) 2 ! Tn 2 (n)
0
(H s ) ds = 0
Hs ds ≤ n qui est bien intégrable. On peut donc définir It :=
! t (n) !t
0
Hs dBs = 0 Hs 1[0, Tn ] (s) dBs comme avant.
(n)
Pour chaque m ≥ 1, sur l’ensemble {Tm ≥ t}, la suite It , n ≥ m, est constante. Donc,
(n)
sur l’ensemble ∪∞
m=1 {Tm ≥ t}, qui est de probabilité 1 car Tm → ∞ p.s., la suite It converge
!t
lorsque n → ∞ vers une limite que l’on note 0 Hs dBs .
!t
Conclusion : Si H ∈ H , on peut définir ( 0 Hs dBs , t ≥ 0) comme ce que l’on vient
!t
de faire. Par définition, il s’agit d’un processus continu et adapté. On appelle 0 Hs dBs
l’intégrale stochastique, ou l’intégrale d’Itô, de H par rapport au mouvement brownien B.
!t
Récapitulatif. Si H est adapté tel que E( Hs2 ds) < ∞ pour tout t ≥ 0, alors
0
!t !t
( 0 Hs dBs , t ≥ 0) est une martingale continue de carré-intégrable, et E[( 0 Hs dBs )2 ] =
!t
E( 0 Hs2 ds). [Ceci est vrai car on peut travailler sur chacun des intervalles [0, t] au lieu de
R+ .]
30 Chapitre 4. Intégrale stochastique et formule d’Itô
!t !t
Si H ∈ H := { H adapté, ∀t > 0, 0
Hs2 ds < ∞, p.s.}, alors 0
Hs dBs est un processus
continu adapté, mais il n’est plus nécessairement une martingale. En général, on ignore
!t
même si 0 Hs dBs est intégrable.
Remarquons que tout processus continu adapté est un élément de H . !
On admettra la formule suivante qui est souvent utile, que l’on appellera par la propriété
d’arrêt de l’intégrale stochastique : si H ∈ H , et si T est un temps d’arrêt, alors
# t∧T # t
Hs dBs = Hs 1[0, T ] (s) dBs .
0 0
!t
[Le processus Ks := Hs 1[0, T ] (s), s ≥ 0, est adapté tel que ∀t, 0 Ks2 ds < ∞ p.s. ; donc
!
K ∈ H , et l’intégrale stochastique K dB est bien définie.] La formule se vérifie assez
facilement si H est élémentaire, et reste valable pour tout H ∈ H .
2. Formule d’Itô
Soit (Ω, F , (Ft ), P) un espace de probabilité filtré, et soit B = (Bt , t ≥ 0) un (Ft )-
mouvement brownien standard.
Définition 2.1. On appelle processus d’Itô tout processus (Xt , t ≥ 0) tel que
# t # t
Xt = X0 + Hs dBs + Vs ds,
0 0
!t
où X0 est F0 -mesurable, H un processus adapté tel que ∀t, 0 Hs2 ds < ∞ p.s. (c’est-à-dire
!t
que H ∈ H ), et V un processus adapté tel que ∀t, 0 |Vs | ds < ∞ p.s.
Étant donné un processus d’Itô X, on peut définir un processus continu adapté croissant
# t
⟨X⟩t := Hs2 ds, t ≥ 0.
0
!t !t
On peut montrer que si 0 Hs dBs = 0 Vs ds, pour un H ∈ H et pour un processus
!t
adapté V tel que ∀t, 0 |Vs | ds < ∞ p.s., alors H = V = 0. Donc l’écriture Xt = X0 +
!t !t
0
H s dBs + V ds pour un processus d’Itô est unique, que l’on appelle décomposition
0 s
canonique.
Remarque. Un processus d’Itô X est continu adapté. En particulier, si H est adapté tel
!t !t
que ∀t, 0 Hs2 ds < ∞ p.s., alors 0 Xs Hs dBs est bien défini. !
où # # #
t t t
′ ′
f (Xs ) dXs := f (Xs )Hs dBs + f ′ (Xs )Vs ds.
0 0 0
Remarque. Si f est de classe C 1,2 , alors Yt := f (t, Xt ) est également un processus d’Itô,
!t !
avec sa décomposition canonique Yt = Y0 + 0 H * s dBs + t V*s ds, avec Y0 := f (0, X0), H
* t :=
0
ft′ (t, Xt )Ht et V*t := ft′ (t, Xt )Vt + 1 fxx
′′
(t, Xt )Ht2 .
2
!
Exemple 2.3. Si X est un processus d’Itô, alors d’après la formule d’Itô, on a Xt2 =
!t
X02 + 2 0 Xs dXs + ⟨X⟩t .
En particulier, # t
Bt2 =2 Bs dBs + t.
0
Donc # t
Bt2 −t= 2 Bs dBs .
0
!t !t !t
Comme pour tout t, E( 0 Bs2 ds) = 0 E(Bs2 ) ds = 0 s ds < ∞ (on a utilisé le théorème de
!t
Fubini pour la première identité), on sait que 0 Bs dBs est une martingale. Donc (Bt2 −t, t ≥
0) est une martingale, ce que l’on peut, bien sûr, directement vérifier. !
En particulier, on définit ⟨X⟩t := ⟨X, X⟩t . Il est clair que ⟨X, Y ⟩ est un processus continu
adapté à variation finie, et que ⟨X⟩ est un processus continu adapté croissant.
Théorème 2.5. (Formule d’Itô multi-dimensionnelle) Soient X (1) , · · · , X (n) des pro-
cessus d’Itô :
d #
" t # t
(i) (i)
Xt = X0 + Hs(i,k) dBs(k) + Vs(i) ds.
k=1 0 0
où
# t d #
" t # t
Ks dXs(i) := Ks Hs(i,k) dBs(k) + Ks Vs(i) ds.
0 k=1 0 0
Remarque. Il n’est pas nécessaire que f soit de classe C 1,2 sur tout l’espace R+ × Rn . Si
(X (1) , · · · , X (n) ) est à valeurs dans un domain D ⊂ Rn ouvert convexe, alors il suffit que f
soit de classe C 1,2 sur R+ × D. !
!t !t
Exemple 2.6. (Intégration par parties). Soient Xt = X0 + 0 Hs dBs + 0 Vs ds et
!t !t
Yt = Y0 + 0 Ks dBs + 0 Ws ds deux processus d’Itô. Alors d’après la formule d’Itô multi-
dimensionnelle,
# t # t
Xt Y t = X0 Y 0 + Xs dYs + Ys dXs + ⟨X, Y ⟩t .
0 0
!t !t
Exemple 2.7. Soit Xt = X0 + 0
Hs dBs + 0
Vs ds un processus d’Itô. Alors il existe un
unique processus d’Itô Z tel que
# t
X0
Zt = e + Zs dXs .
0
D’autre part, soit Z un processus d’Itô vérifiant l’équation, alors par la formule d’intégration
par parties (qui est en fait un cas spécial de la formule d’Itô),
# t # t
Y t Zt = Y 0 Z0 + Ys dZs + Zs dYs + ⟨Y, Z⟩t
0 0
# t # t # t # t
= 1+ Ys Zs dXs − Zs Ys dXs + Zs Ys d⟨X⟩s − Ys Zs d⟨X⟩s
0 0 0 0
= 1.
1
Autrement dit, Zt = Yt
= exp(Xt − 21 ⟨X⟩t ). !
Théorème 3.1. Soit (Ft ) la filtration naturelle de B, et soit (Mt , t ≥ 0) une martingale
!t
continue. Alors il existe un processus adapté H avec ∀t, 0 Hs2 ds < ∞ p.s., tel que
# t
Mt = M0 + Hs dBs , t ≥ 0.
0
!t
Si, en plus, M est de carré-intégrable, alors E( 0
Hs2 ds) < ∞ pour tout t ≥ 0.
En pratique, on utilise souvent la version “à horizon fini” de ce théorème. Fixons un réel
r > 0. Si (Mt , t ∈ [0, r]) est une martingale continue par rapport à la filtration (Ft )t∈[0, r]
!r
de B. Alors il existe un processus adapté (Ht , t ∈ [0, r]) avec 0 Hs2 ds < ∞ p.s., tel que
# t
Mt = M0 + Hs dBs , t ∈ [0, r].
0
§3 Applications de la formule d’Itô 35
!r
Si, en plus, M est de carré-intégrable, alors E( 0
Hs2 ds) < ∞.
Exemple 3.2. Soit (Ft )t∈[0, 1] la filtration naturelle de B, et soit ξ une variable aléatoire
F1 -mesurable telle que E(|ξ|) < ∞.
Soit Mt := E(ξ | Ft ), t ∈ [0, 1], qui est une martingale. On admet qu’elle est continue.
Le théorème nous dit alors que
# 1
ξ = E(ξ) + Hs dBs ,
0
!1
où (Ht , t ∈ [0, 1]) est un processus adapté tel que 0
Hs2 ds < ∞. Si en plus E(ξ 2 ) < ∞,
!1
alors E( 0 Hs2 ds) < ∞. !
est un (Ft )-mouvement brownien sous la probabilité Q sur F∞ , où, pour tout A ∈ Ft ,
& $# t #
1 t 2 % '
Q(A) := E exp Hs dBs − H ds 1A .
0 2 0 s
!t
La condition “E[exp( 12 0 Hs2 ds)] < ∞, ∀t” a pour but d’assurer l’existence de la proba-
bilité Q sur F∞ (théorème de Novikov dans la littérature, que l’on admet).
Il existe une version “à l’horizon fini” du théorème de Girsanov–Cameron–Martin : Soit
!r
r > 0 un réel fixé, et soit (Ht , t ∈ [0, r]) un processus adapté tel que E[exp( 21 0 Hs2 ds)] < ∞,
!t
alors (Bt − 0 Hs ds, t ∈ [0, r]) est un (Ft )-mouvement brownien sous Q, la probabilité Q
!t !t
sur Fr définie par Q(A) := E{exp( 0 Hs dBs − 21 0 Hs2 ds) 1A } pour tout t ∈ [0, r] et tout
A ∈ Ft .
On écrira que
$# t
1
# t %
Q |Ft := exp Hs dBs − Hs2 ds • P |Ft .
0 2 0
36 Chapitre 4. Intégrale stochastique et formule d’Itô
γ2
Comme (eγBs − 2
s
, s ≥ 0) est une P-martingale, le théorème d’arrêt (pour les temps d’arrêt
bornés) nous dit que $ 2 , %
γBt − γ2 t , γ2
EP e , FTa ∧t = eγBTa ∧t − 2 (Ta ∧t) .
Puisque {Ta ≤ t} ∈ FTa ∧t , on obtient :
( γ2
)
P{Ta(γ) ≤ t} = E 1{Ta ≤t} eγBTa ∧t − 2 (Ta ∧t)
( 2 )
γa− γ2 Ta
= E 1{Ta ≤t} e
# t
γ2
= eγa− 2 s P{Ta ∈ ds}.
0
a2 |a| 2
Or, Ta sous P a la même loi que B12
, et a pour densité fTa (s) = √
2πs3
exp(− a2s ) 1{s>0} ; on a
donc # $
t
|a| γ 2 s a2 %
P{Ta(γ) ≤ t} = √ exp γa − − ds.
0 2πs3 2 2s
(γ)
Autrement dit, Ta a pour densité
$ % |a| $ (a − γt)2 %
P Ta(γ) ∈ dt = √ exp 1{t>0} dt.
2πt3 2t
§3 Applications de la formule d’Itô 37
En faisant t → ∞, on a
( γ2
)
P{Ta(γ) < ∞} = E eγa− 2 Ta = eγa−|γa| ,
Alors on a
& $ # t %'
u(t, x) = E f (Bt + x) exp − v(Bs + x) ds , (t, x) ∈ R+ × Rd .
0
Cela fait partie de l’énoncé de la formule de Feynman–Kac que si l’on définit la fonction
!t
u(t, x) := E{f (Bt + x) exp[− 0 v(Bs + x) ds]} sur R+ × Rd , alors elle satisfait (3.1).