La comédie de l'alphabet de Ève-Marie Bouché
(Les lettres dorment, certaines sont appuyées les unes contre les autres. Le réveil sonne. La lettre C
bondit aussitôt pour arrêter la sonnerie.)
C : Debout ! Allez, allez, on se réveille! L'équipe de nuit a presque terminé son service, c'est bientôt
à nous.
T : Salut, bien dormi ?
S : Bof, le Z a ronflé toute la nuit...
F : Moi, j'ai faim, faim, faim !
(Le E s'étire un peu trop près du O.)
O : Attention, tu me donnes des coups de barre !
E : Oh, pardon !
O : C'est ça, le problème avec les lettres pointues... Moi, je suis tout en rondeurs, douillet,
accueillant.
(Le téléphone sonne, C décroche.)
C : Allô ?... Oui, c'est bien l'alphabet de l'école de Torpes. D'accord, entendu. Merci. (C raccroche.)
F : J'ai une faim de fauve !
C : Les lettres, votre attention, s'il vous plaît ! Notre mission d'aujourd'hui : composer les mots d'un
spectacle.
Z : Du théâtre ? Chouette, j'ai toujours voulu en faire !
A : Peut-être qu'on va chanter ?
C : Allez, allez, les lettres, on se range !
R (encore fatigué) : Doucement, chef.
F : Il me faut des fraises, des figues, du flan, du far breton...
C : Chacun sa place, vite !
G : toujours le même ordre capitaine ?
C : L'ordre alphabétique est le seul ordre qui soit.
P : A vos ordres, commandant !
F … des frites, du fromage, des fougasses, fajitas...
H (S'adressant à F) : Excuse-moi, c'est ma place, je crois
F (rejoignant sa place à côté du E) : Mais d'abord qui a décidé de cet ordre alphabétique ?
E : C'est vrai, ça, on ne nous a jamais consultés.
F : Je ne veux pas rester à côté de lui. On se ressemble trop. C'est un coup à nous confondre.
E : Eh bien pars, si c'est comme ça. C'est vrai, regarde-toi, on dirait moi avec une barre en moins,
moi en moins bien, quoi !
F : Ffff... ! Arrête de faire le fanfaron ou bien fais gaffe à tes fesses !
C : Du calme, dans les rangs !
B : Allons nous sommes tous frères... Regardez, moi le B, je suis comme un P à deux bosses. Le P
et moi nous nous ressemblons, comme le dromadaire et le chameau.
P : En plus, on se prononce presque pareil. Et pourtant, on ne pleure pas. Allez, demandez-vous
pardon, faites la paix.
W : Et moi, vous avez vu, j'en vaux deux comme lui. Lui, c'est V et moi je suis " super-V " !
V : Si je parviens à vivre à côté de ce double vantard, vous pouvez bien rester voisins...
F : D'accord, frangin ? Finis, les conflits ?
E : Tu resteras près de moi, finalement. (Ils se prennent dans les bras)
F : Forcément ! Tu sais, frérot, ce n'est pas ma faute. Quand j'ai faim je deviens féroce...
V : Et toi, W, tu es le plus fort, tu es mon super héros ! (V tâté le biceps de W et prend un air
dubitatif. Le W se met à pleurer.)
W : De toute façon, un W, ça ne sert à rien. Je suis une lettre inutile...
V : Mais non ne dis pas ça...
W : On n'a jamais besoin de moi. A part pour " wagon " et " kiwi "…
I : Et W-C !
A : Ah, ah, ah, ah !
I : Nous nous sommes des lettres stars, les lettres indispensables.
A : Évidemment, toutes les lettres ne se valent pas.
I : Nous sommes des lettres capitales, et elles des lettres minuscules !
(Les lettres Z,U,T sortent du rang pour former le mot " ZUT " et leur tirent la langue.)
A (s'adressant au Z) : Toi le zébu zinzin, retourne donc dans ton zoo !
Z : Tu veux semer la zizanie, espèce de zouave qui zozote ? Reste zen ou je vais te zébrer !
U : D'un Z qui veut dire " zéro ".
O : Ho, ho, ho, ho... !
C : Ça suffit ! Tout le monde à sa place pour le contrôle des effectifs ! (Les lettres se placent.)
C : A, B, moi-même, D,E,F -à côté du E bravo !
S (En direction du C.) : Pssssit... !
H : Au secours, un serpent ! un serpent !
C : Du calme, c'est seulement le S...
S : Je siffle sans cesse, mais pas de stress, je vous susurre seulement mes secrets.
(Suite au mouvement de peur, mes P, R, O, U, T ont formé le mot " PROUT ".)
A : Ah, ah, ah !
P, R, O, U, T (En chœur, et en portant leur main à la bouche.) : Oh, pardon !
S : Psssit... ! Le C et le T, j'ai deux mots à vous dire. Le son [s], c'est mon boulot. Je ne sais pas
pourquoi vous voulez vous substituer à moi. Fais bien attention, le T ! Et surtout toi, le C, qui vas
jusqu'à mettre une cédille pour me ressembler. Ça ne plait pas !
Z : Tu peux parler, S ! Tu crois que je ne te vois pas te glisser entre deux voyelles l'air de rien ? Tu
transformes le poisson en poison et tu me piques mon son [z] par la même occasion !
(Le O et le U se font un câlin)
V : Oh, regardez le O et le U, comme ils sont mignons !
U : Nous deux, quand on se fait un bisou, ça fait " OU ".
H : Hou, les amoureux !
O : C'est comme ça, l'amour.
U : C'est doux...
O : Ne soyez pas jaloux !
(Le E fait de grands gestes, il montre sa gorge et ouvre la bouche en vain, aucun son n'en sort.)
K : Qu'est-ce qu'il lui arrive , au E ?
B : Ça recommence, il est encore muet !
H : Ça m'arrive souvent, à moi aussi. Laissez-le respirer. Apportez-lui ses accents !
(Le A part chercher les 3 accents : grave, aigu et circonflexe.)
A : Tiens, mets donc l'accent circonflexe !
P : Pourquoi certains ont-ils droit à des chapeaux ? Ça me laisse perplexe.
E : Ê, êêê, êêêê ! Ça y est, c'est revenu. Merci, les amis.
A (regardant l'accent aigu.) : Je ne l'ai pas, celui-là, moi.
E : Eh oui, c'est mon accent aigu, il n'est que pour moi.
A : Tu te prononces comment avec ça ?
E : É, é.
A : Ce n'est pas très aigu...
E : Pfff, vous êtes tous des jaloux !
K : Ah, ces voyelles, toujours des caprices !
I : T'es vraiment un K, toi ! Venez les copines, on reste entre voyelles. (A, E, I, O, U se rassemblent)
Y : Moi aussi, moi aussi !... Vous croyez qu'on va bientôt nous utiliser ?
A : C'est sûr que, toi, mon pauvre Y, tu ne dois pas servir tous les jours.
Y : Mais si ! Hier, par exemple, j'ai participé à deux modes d'emploi, un poème, un exercice de
maths, une lettre d'amour, une recette de cuisine...
F : Oh oui, des recettes de cuisine, miam, miam !
E : Euh! Tu comprends, là nous sommes entre voyelles...
F : Ffff... ! Sans nous, vous ne voulez plus rien dire du tout.
A : Et vous, sans nous, comment vous vous lisez ? TRKSMCH ? (Les voyelles rient).
U : Moi, j'aime tellement être lu à haute voix...
O : Moi, j'aime qu'on me chante, ça me fait vibrer...
E : Oh oui, si on chantait ?
A : Chef, vous nous dirigez ?
C : D'accord, mais rapidement, alors. En place !...
A : Aaaaaaaa....
E : Eeeeeeee...
I : Iiiiiiiiiiiii...
O : Ooooooo...
U : Uuuuuuu...
Y : Liii greeeeeeec ! (Les consonnes rient.)
I : Entre nous, on se demande ce que fait un Y dans un alphabet français.
O : Vous croyez, qu'il y a un " I français " dans l'alphabet grec ?
I : Ça me plairait bien, ça, comme travail, d'être " I français " en Grèce.
A : Il faudrait que tu changes de forme.
U : Que tu prennes une forme exotique, une forme grecque...
I : Mais moi je m'aime comme je suis : droit et fier, avec mon point qui flotte au-dessus de ma tête,
comme une couronne ou une auréole.
O : Moi non plus, je ne voudrais pas changer de forme. J'aime bien être rond comme un ballon ou
une bulle de savon.
A : Moi aussi je me trouve belle, belle comme la tour Eiffel !
C : Lettres, attention, garde-à-vous ! Quelqu'un a pris un stylo, il s'apprête à écrire certaines d'entre
nous.
O et U : Oh oui, peut-être une déclaration d'amooouuur...
Les lettres : Moi, moi ! … Ici ! … Je suis là !... Ecrivez-moi...
B : On a toujours besoin d'un B.
W : Je suis une lettre rare, une lettre précieuse...
S : Le S, à votre service.
O et U : Choisissez-nooouuu... !
V : Vous voulez un V ? Me voici !
C : Ça y est, il pose la pointe du stylo sur la feuille... Zut, le stylo ne fonctionne pas. Il en prend un
autre... et il trace tout d'abord un... F ! …. Puis un I..... Et un N FIN ? C'est déjà fini ? Alors...
Toutes les lettres : Au revoir ! L'alphabet vous salue.
FIN