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Recueil de textes français 2023

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LYCÉE LES MÉHARÉES

ÉPREUVE ANTICIPÉE
DE FRANÇAIS

RECUEIL DES TEXTES ÉTUDIÉS

SESSION Janvier 2023


1. Le Pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine


Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure


Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face


Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure


Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante


L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure


Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines


Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure


Les jours s’en vont je demeure

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913


2. Les Fiançailles
Je n’ai plus même pitié de moi
Et ne puis exprimer mon tourment de silence
Tous les mots que j’avais à dire se sont changés en étoiles
Un Icare tente de s’élever jusqu’à chacun de mes yeux
Et porteur de soleils je brûle au centre de deux nébuleuses
Qu’ai-je fait aux bêtes théologales de l’intelligence
Jadis les morts sont revenus pour m’adorer
Et j’espérais la fin du monde
Mais la mienne arrive en sifflant comme un ouragan

J’ai eu le courage de regarder en arrière


Les cadavres de mes jours
Marquent ma route et je les pleure
Les uns pourrissent dans les églises italiennes
Ou bien dans de petits bois de citronniers
Qui fleurissent et fructifient
En même temps et en toute saison
D’autres jours ont pleuré avant de mourir dans des tavernes
Où d’ardents bouquets rouaient
Aux yeux d’une mulâtresse qui inventait la poésie
Et les roses de l’électricité s’ouvrent encore
Dans le jardin de ma mémoire

Pardonnez-moi mon ignorance


Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers
Je ne sais plus rien et j’aime uniquement
Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes
Je médite divinement
Et je souris des êtres que je n’ai pas créés
Mais si le temps venait où l’ombre enfin solide
Se multipliait en réalisant la diversité formelle de mon amour
J’admirerais mon ouvrage

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913


3. A la Santé IV
Guillaume Apollinaire Que je m’ennuie entre ces murs tout
I nus
Avant d’entrer dans ma cellule Et peint de couleurs pâles
Il a fallu me mettre nu Une mouche sur le papier à pas menus
Et quelle voix sinistre ulule Parcourt mes lignes inégales
Guillaume qu’es-tu devenu
Que deviendrai-je ô Dieu qui connais
Le Lazare entrant dans la tombe ma douleur
Au lieu d’en sortir comme il fit Toi qui me l’as donnée
Adieu Adieu chantante ronde Prends en pitié mes yeux sans larmes
Ô mes années ô jeunes filles ma pâleur
Le bruit de ma chaise enchainée
II
Non je ne me sens plus là Et tour ces pauvres cœurs battant dans
Moi-même la prison
Je suis le quinze de la L’Amour qui m’accompagne
Onzième Prends en pitié surtout ma débile
raison
Et ce désespoir qui la gagne
Le soleil filtre à travers
Les vitres
Ses rayons font sur mes vers V
Les pitres Que lentement passent les heures
Comme passe un enterrement
Et dansent sur le papier
J’écoute Tu pleureras l’heure où tu pleures
Quelqu’un qui frappe du pied Qui passera trop vitement
La voûte Comme passent toutes les heures

III VI
Dans une fosse comme un ours J’écoute les bruits de la ville
Chaque matin je me promène Et prisonnier sans horizon
Tournons tournons tournons toujours Je ne vois rien qu’un ciel hostile
Le ciel est bleu comme une chaîne Et les murs nus de ma prison
Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène Le jour s’en va voici que brûle
Une lampe dans la prison
Dans la cellule d’à côté Nous sommes seuls dans ma cellule
On y fait couler la fontaine Belle clarté Chère raison
Avec les clefs qu’il fait tinter
Que le geôlier aille et revienne Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913
Dans la cellule d’à côté
On y fait couler la fontaine
4. « Ode », [Link], Poésies , Valéry Larbaud, 1913

Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,


Ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée,
Ô train de luxe ! et l’angoissante musique
Qui bruit le long de tes couloirs de cuir doré,
Tandis que derrière les portes laquées, aux loquets de cuivre lourd,
Dorment les millionnaires.
Je parcours en chantonnant tes couloirs
Et je suis ta course vers Vienne et Budapest,
Mêlant ma voix à tes cent mille voix,
Ô Harmonika-Zug !

J’ai senti pour la première fois toute la douceur de vivre,


Dans une cabine du Nord-Express, entre Wirballen et Pskow.
On glissait à travers des prairies où des bergers,
Au pied de groupes de grands arbres pareils à des collines,
Etaient vêtus de peaux de moutons crues et sales…
(Huit heures du matin en automne, et la belle cantatrice
Aux yeux violets chantait dans la cabine à côté.)
Et vous, grandes places à travers lesquelles j’ai vu passer la Sibérie et les monts du Samnium,
La Castille âpre et sans fleurs, et la mer de Marmara sous une pluie tiède !

Prêtez-moi, ô Orient-Express, Sud-Brenner-Bahn, prêtez-moi


Vos miraculeux bruits sourds et
Vos vibrantes voix de chanterelle ;
Prêtez-moi la respiration légère et facile
Des locomotives hautes et minces, aux mouvements
Si aisés, les locomotives des rapides,
Précédant sans effort quatre wagons jaunes à lettres d’or
Dans les solitudes montagnardes de la Serbie,
Et, plus loin, à travers la Bulgarie pleine de roses…

Ah ! il faut que ces bruits et que ce mouvement


Entrent dans mes poèmes et disent
Pour moi ma vie indicible, ma vie
D’enfant qui ne veut rien savoir, sinon
Espérer éternellement des choses vagues.

(1) : Larbaud invente le personnage de [Link], milliardaire


américain en perpétuelle errance et écrivain.
(2) :Noms de prestigieux trains de luxe
(3) :Virbalis, en Lituanie
(4) :Ville de Biélorussie
(5) : Région montagneuse de l’Italie ancienne
5. Le pain
     La surface du pain est merveilleuse d'abord à cause de cette
impression quasi panoramique qu'elle donne : comme si l'on avait
à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère
des Andes.
     Ainsi donc une masse amorphe en train d'éructer fut glissée
pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s'est façonnée en
vallées, crêtes, ondulations, crevasses... Et tous ces plans dès lors si
nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec
application couche ses feux, - sans un regard pour la mollesse
ignoble sous-jacente.
     Ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mie a son tissu
pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des
sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le
pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent
alors les unes des autres, et la masse en devient friable...
     Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins
objet de respect que de consommation.
Francis Ponge - Le parti pris des choses (1942)
6. A une passante
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.


Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté


Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !


Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal


7. Extrait de l’acte I, scène 5 du Malade imaginaire, Molière, 1673.

Argan — Je lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis.


Toinette — Et moi, je lui défends absolument d’en faire rien.
Argan — Où est-ce donc que nous sommes ? et quelle audace est-ce là à une coquine
servante de parler de la sorte devant son maître ?
Toinette — Quand un maître ne songe pas à ce qu’il fait, une servante bien sensée est en droit
de le redresser.
Argan court après Toinette — Ah ! insolente, il faut que je t’assomme.
Toinette se sauve de lui — Il est de mon devoir de m’opposer aux choses qui vous peuvent
déshonorer.
Argan en colère, court après elle autour de sa chaise, son bâton à la main — Viens, viens,
que je t’apprenne à parler.
Toinette en courant, et se sauvant du côté de la chaise où n’est pas Argan — Je m’intéresse1,
comme je dois, à ne point laisser faire de folie.
Argan — Chienne !
Toinette — Non, je ne consentirai jamais à ce mariage !
Argan — Pendarde2 !
Toinette — Je ne veux point qu’elle épouse votre Thomas Diafoirus.
Argan — Carogne !
Toinette — Et elle m’obéira plutôt qu’à vous.
Argan — Angélique, tu ne veux pas m’arrêter cette coquine-là ?
Angélique — Eh ! mon père, ne vous faites point malade3.
Argan — Si tu ne me l’arrêtes pas, je te donnerai ma malédiction.
Toinette — Et moi, je la déshériterai, si elle vous obéit.
Argan se jette dans sa chaise, étant las de courir après elle — Ah ! ah ! je n’en puis plus.
Voilà pour me faire mourir.
Extrait de l’acte I, scène 5 du Malade imaginaire, Molière, 1673.

1
Je prends soin de…
2
Canaille (au sens strict : qui mériterait d’être pendue)
3
Ne vous rendez pas malade.
8. Extrait de l’acte III, scène 10 du Malade imaginaire, Molière, 1673.

TOINETTE
Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ah! je vous ferai bien
aller comme vous devez. Ouais! ce pouls-là fait l'impertinent; je vois bien que vous ne me
connaissez pas encore. Qui est votre médecin?

ARGAN
Monsieur Purgon.

TOINETTE
Cet homme-là n'est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit-il que
vous êtes malade?

ARGAN
Il dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate.

TOINETTE
Ce sont tous des ignorants. C'est du poumon que vous êtes malade.

ARGAN
Du poumon?

TOINETTE
Oui. Que sentez-vous?

ARGAN
Je sens de temps en temps des douleurs de tête.

TOINETTE
Justement, le poumon.

ARGAN
Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.

TOINETTE
Le poumon.

ARGAN
J'ai quelquefois des maux de coeur.

TOINETTE
Le poumon.

ARGAN
Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.

TOINETTE
Le poumon.
ARGAN
Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'étaient des coliques.

TOINETTE ARGAN
Le poumon. Vous avez appétit à ce que Du veau.
vous mangez?
TOINETTE
ARGAN Ignorant!
Oui, monsieur.
ARGAN
TOINETTE Des bouillons.
Le poumon. Vous aimez à boire un peu de
vin. TOINETTE
Ignorant!
ARGAN
Oui, monsieur. ARGAN
Des oeufs frais.
TOINETTE
Le poumon. Il vous prend un petit sommeil TOINETTE
après le repas, et vous êtes bien aise de Ignorant!
dormir?
ARGAN
ARGAN Et, le soir, de petits pruneaux pour lâcher
Oui, monsieur. le ventre.

TOINETTE TOINETTE
Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que Ignorant!
vous ordonne votre médecin pour votre
nourriture? ARGAN
Et surtout de boire mon vin fort trempé.
ARGAN
Il m'ordonne du potage. TOINETTE
Ignorantus, ignoranta, Ignorantum. Il faut
TOINETTE boire votre vin pur, et, pour épaissir votre
Ignorant! sang, qui est trop subtil, il faut manger de
bon gros boeuf, de bon gros porc, de bon
ARGAN fromage de Hollande; du gruau et du riz, et
De la volaille. des marrons et des oublies, pour coller et
conglutiner. Votre médecin est une bête. Je
TOINETTE veux vous en envoyer un de ma main; et je
Ignorant! viendrai vous voir de temps en temps,
tandis que je serai en cette ville.

Molière, Malade imaginaire, 1673


9. Extrait de l’acte III, scène 3 du Malade imaginaire, Molière, 1673.

BÉRALDE.- Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la médecine,


et chacun à ses périls et fortune, peut croire tout ce qu’il lui plaît. Ce que j’en dis
n’est qu’entre nous, et j’aurais souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l’erreur où
vous êtes ; et pour vous divertir vous mener voir sur ce chapitre quelqu’une des
comédies de Molière.
ARGAN.- C’est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le
trouve bien plaisant d’aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins.
BÉRALDE.- Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la
médecine.
ARGAN.- C’est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine ; voilà un
bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des
ordonnances, de s’attaquer au corps des médecins, et d’aller mettre sur son théâtre
des personnes vénérables comme ces Messieurs-là.
BÉRALDE.- Que voulez-vous qu’il y mette, que les diverses professions des
hommes ? On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d’aussi
bonne maison que les médecins.
ARGAN.- Par la mort non de diable, si j’étais que des médecins je me vengerais
de son impertinence, et quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. Il
aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée, le
moindre petit lavement ; et je lui dirais : "crève, crève, cela t’apprendra une autre
fois à te jouer à la Faculté".
Molière, Malade imaginaire, 1673

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