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Le langage : reflet ou déformation de la pensée ?

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Le langage

Introduction

Au sens large, le langage signifie tout système ou ensemble de signes permettant l’expression ou la
communication. En ce sens, on parle couramment du langage informatique, ou du langage animal.
Mais le langage au sens strict semble désigner la spécificité de l’humanité.

Langage = faculté ou aptitude à constituer un ensemble de signe. Un signe est un élément


(matériel, gestuel, graphique) qui permet d’évoquer autre chose que lui-même. Par exemple,
lorsque j’écris le mot « chien », le signe évoque un référent qui est absent, c’est-à-dire l’idée du
chien.
Langue = ensemble institué et stable de symboles verbaux ou écrits propres à un corps social,
susceptible d’être traduit. La langue est donc comprise dans le langage ; tous les êtres humains ont
un langage, mais par forcément la même langue (français, anglais, arabe, inuit, etc.).
Parole = acte individuel par lequel on exerce le langage.

Le langage permet donc de désigner la réalité par des signes, et d’exprimer ma pensée. Mais il
semble également, parfois, que le langage déforme ma pensée ; n’ai-je jamais essayé d’exprimer
un sentiment, une intuition, qui se trouve déformée par la parole, et par sa mise en langage  ? Le
langage me permet-il vraiment de communiquer ma pensée à autrui, ou bien au contraire ne tort-
il pas ma pensée, en la déformant ?

I. Le langage permet d’exprimer ma pensée et il est en cela le propre de l’homme

Le langage semble être le privilège exclusif de l’homme, parce qu’il est l’expression de sa
pensée et que seul l’être humain pense. Tel est le raisonnement de Descartes (texte 1) qui s’élève
contre un préjugé datant de notre enfance et qui nous fait croire que les animaux raisonnent et
parlent. Pour lui, tout ce que les animaux font n’obéit qu’à un mécanisme instinctif semblable à
celui des machines que l’homme fabrique, mais seulement plus complexe et perfectionné. Les
perroquets, par exemple, parlent sans comprendre.
Il n’y a donc que l’être humain qui soit capable d’assembler des signes qui représentent des
choses absentes de l’esprit ; c’est la pensée ; et la pensée se construit et s’exprime par le langage.
Les animaux ont bien des systèmes de communication, mais ils ne sont pas capable d’associer
différemment des signes. Le langage humain fait changer le sens d’un mot, ou d’un son, en
fonction de son contexte ; tandis que dans la communication animale, le même signe signifie
toujours la même chose (un aboiement par exemple). Les animaux peuvent exprimer ce qu’ils
ressentent, mais de façon très sommaire ; ils ne peuvent pas exprimer une véritable pensée
rationnelle.

Remarque : Condillac, entre autres, mais aussi Montaigne, sont en désaccord sur ce point
avec Descartes. Pour eux, les animaux ont un langage.

Transition : mais le langage ne déforme-t-il pas ce que je pense ou ressens intérieurement ?

II. Le langage travestit notre pensée

Pour Henri Bergson (texte 2), le langage établit une barrière entre les choses et moi. Cela se
ressent plus particulièrement lorsque j’essaie d’exprimer mes états d’âme : les mots trahissent
toujours ce que je ressens, le déforment. C’est en ce sens que mon individualité m’échappe
toujours, car le langage est le « déploiement extérieur » de mon ressenti ; et ce déploiement est
toujours un travestissement. On appelle ce qu’on ne peut exprimer par le langage « l’ineffable ».
Les mots répondent à un « besoin », et expriment des « genres » : cela signifie que nous
avons besoin, pour communiquer, de faire appel à des choses générales, utiles, que nous pouvons
désigner. Ainsi ai-je besoin du mot « amour » ; mais cela ne dénature-t-il pas toujours ce que je
peux ressentir, qui semble parfaitement individuel, inexprimable, en un sens, par le langage, qui
uniformise mon ressenti ?
Le langage n’est donc pas un pur reflet de la réalité ; il l’uniformise, et il dénature ce que
notre conscience ressent intérieurement.

Transition : mais ne sommes-nous pas alors condamnés à nous perdre dans le langage ?

III. Sans le langage, pas de pensée : le langage ne fait certes pas que refléter le réel, mais il
le re-produit, il le crée

Pour Émile Benveniste (texte 3), il ne faut pas craindre ce pouvoir du langage de désigner les
choses autrement qu’on les ressente. En effet, en dehors du langage, il n’y a qu’une ébauche de
pensée indistincte, brouillonne ; certes, le langage donne forme à ce qu’on pense, mais c’est là sa
force. Le langage, puisqu’il distingue les chose, les nomme, « reproduit le monde, mais en le
soumettant à son organisation propre ». Par exemple, le linguiste Lucien Scheinder (Dictionnaire
français-esquimau), distingue une douzaine de mots de base pour désigner la neige et une dizaine
pour la glace dans l’inuktitut (dialecte inuit). Certes, comme le dit Bergson, cela tient au fait que les
inuits ont davantage besoin de désigner la neige et la glace de façon précise, contrairement à nous.
Le langage organise donc notre perception du monde, mais c’est là sa force, car sans langage, il
serait impossible même de désigne toutes ces nuances ; par ailleurs la force du langage est que
nous pouvons traduire ces nuances.

Exemples : qanik neige qui tombe ; aputi neige sur le sol ; pukak neige cristalline sur le sol ; aniu neige servant à
faire de l’eau, etc.

Il ne faut donc pas faire de procès injuste au langage, car c’est oublier son extraordinaire
fécondité, qui explique également le pouvoir créateur du langage dans l’art (la poésie, la musique
chantée, etc. : car le langage recrée la réalité).

Remarque : ce pouvoir du langage d’organiser le réel est également ce qui le rend manipulable, et dangereux.
Dans le roman 1984 de George Orwell (écrit en 1949), la novlangue et la langue (fictive) d’un immense pays
(également fictif) nommé Océania et dirigé comme une dictature par un parti unique. Pour soumettre ses citoyens de
manière plus efficace que par la répression policière, le gouvernement a choisi d’inventer une nouvelle langue, qui
consiste en réalité à réduire la nombre de mots disponibles pour faire disparaître les subtilités linguistiques, et
empêcher ainsi les citoyens de réfléchir.

Conclusion : le langage est donc intimement lié à la raison, et à la pensée. Il est ce qui permet
d’exprimer ma pensée. Mais il semble qu’il puisse également la trahir, car il uniformise toutes les
choses et expériences individuelles. Il ne faut toutefois pas craindre ce pouvoir du langage
d’organiser la réalité, car c’est ce qui permet d’articuler une pensée ; sans langage, pas de pensée,
pas d’art, pas de poésie. Cela laisse toutefois entrevoir que le langage présente des enjeux
politiques. Manipuler la langue, c’est manipuler la pensée des citoyens ; plus une langue est
pauvre, plus la pensée s’appauvrit également.

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