Karl Lagerfeld: Spécial Mode
Karl Lagerfeld: Spécial Mode
€
M 01154 - 1213 - F: 4,20 € Grèce 5,20 € - Italie 5,20 € - Luxembourg 4,80 € - Maroc 48 MAD - Maurice Ile 7,20 € - Portugal 5,20 € N° 1213 DU 27 FÉVRIER 2019
Royaume Uni 7,20 GBP - Suisse 7,80 CHF - TOM 1200 XPF – Tunisie 7,80 TND
KARL
comment il a inventé
MODE
SPÉCIAL
Damla Sönmez
Polyglotte au regard magnétique, elle est la révélation du nouveau film
du couple franco-turc Guillaume Giovanetti et Cagla Zencirci.
AVEC “SIBEL”, L’ACTRICE TURQUE envoyé une vidéo à Guillaume et Cagla”, confie
DE 31 ANS impose son énergie solaire et sa Damla Sönmez dans un français presque
fougue bien au-delà des frontières de son pays. parfait. C’est qu’elle est passée par
Dans ce film du couple de réalisateurs la Sorbonne (“pour apprendre la théorie
Guillaume Giovanetti et Cagla Zencirci, du théâtre”) mais aussi Londres et New York
elle incarne une muette rebelle vivant en marge avant de rentrer dans son pays pour tourner
d’un petit village perdu dans les montagnes des téléfilms et des séries. Après son incroyable
surplombant la mer Noire, dont les habitants performance en amazone dans Sibel, elle
pratiquent une ancestrale langue sifflée. Un devrait apparaître au générique d’une série
talent qu’elle a d’ailleurs dû développer pour historique turque produite par Netflix. Bruno
le film : “J’étais traumatisée de ne pas savoir Deruisseau photo Renaud Monfourny
siffler. J’ai pris des cours pendant des semaines.
Un soir, j’ai enfin réussi à sortir un son qui Sibel de Guillaume Giovanetti et Cagla Zencirci
ressemblait à un sifflement et j’ai immédiatement (All., Fr., Tur., Lux., 1 h 35). En salle le 6 mars
EN UNE p. 12
Karl Lagerfeld
Ilyes Griyeb pour Les Inrockuptibles
INTROS
En Avant ! p. 3
Damla Sönmez
Recommandé p. 8
24
Quoi de neuf cette semaine ?
Open Bar p. 10
par Fabcaro
MAGAZINE
Karl Lagerfeld
Enquête p. 20
Spécial mode inclusive
10
Le body positivisme
dans tous ses états
Portfolio p. 24
Happy Family
Un dimanche stylé à la campagne
Où est le cool ? p. 32
Emma Birski pour Les Inrockuptibles
Reportage p. 34
Yann Tiersen
Retour au pays du Finistérien
pour l’enregistrement de son album All
40
Portrait p. 38
Zhao Tao et Jia Zhang-ke
Le réalisateur chinois et sa muse :
vingt ans d’amour et de cinéma
Story p. 40
Cyprien Clément-Delmas pour Les Inrockuptibles
Fary
Rebekka Deubner pour Les Inrockuptibles
Rencontre p. 44
Benjamin Fogel
La Transparence selon Irina,
le livre critique sur la société
de contrôle
34 38
Couverture
Karl Lagerfeld par Hedi Slimane
CAHIER CRITIQUES
Musiques p . 48
Pond, Little Simz,
Pooneh Ghana
Sleaford Mods,
Julia Jacklin,
The Stroppies, Ry X
Cinémas p. 56 48
François Fernandez/Villa Arson
78 Séries p. 64
Pen15, Thanksgiving, Weird City
Livres p. 68
Ad Vitam
David Grann, Delphine de Vigan,
Colombe Schneck, Marie Nimier
BD p. 72
Anouk Ricard et Etienne Chaize,
56
Grouazel & Locard
Scènes p. 74
La Collection par Ludovic Lagarde,
L’Art du théâtre/De mes propres mains
de Pascal Rambert,
United Artists Corporation
Gwendal Le Flem
Expos p. 78
Tainted Love (Club Edit) à la Villa
Arson, Futomomo au CAC Brétigny
68 Best Of p. 82 74
Les Inrockuptibles Edité par la société les Editions indépendantes, société anonyme au capital de 326 757,51 € - 10-12, rue Maurice-Grimaud, 75018 Paris Siret 428 787 188 000 21 Tél. 01 42 44 16 16, [Link] Mail inrocks@
[Link] ou [Link]@[Link] Abonnement : société Ediis, tél. 03 44 62 52 35 cppap 1221 c 85912, dépôt légal 3e trimestre 2018
Actionnaire principal Président Matthieu Pigasse Directrice générale et directrice de la publication Elisabeth Laborde Directeur financier Hadrien Allix
Rédaction Directeur de la rédaction Jean-Marc Lalanne Rédacteurs en chef David Doucet, Azzedine Fall Rédacteurs en chef adjoints François-Luc Doyez, Carole Boinet Société David Doucet, Mathieu Dejean, Julien Rebucci,
Fanny Marlier, Cyril Camu Musiques Azzedine Fall, François Moreau Cinémas Jean-Baptiste Morain Livres Nelly Kaprièlian Médias David Doucet Scènes Fabienne Arvers Cool Alice Pfeiffer Secrétariat de rédaction – Secrétaire
général de la rédaction Christophe Mollo SR Laurent Malet,Thi-Bao Hoang, Thibault Monereau, Juliette Savard, Florianne Segalowitch Directrice artistique Jeanne Delval Maquettistes Nathalie Petit, Nathalie Coulon, Nicolas Jan
Photo – Chef de service Aurélie Derhee Iconographes Valérie Perraudin, Julie Delaittre-Vichnievsky Retouche images Amankaï Araya Photographe Renaud Monfourny Illustrateurs Timothy Durand
Compilations François Moreau Ont collaboré à ce numéro : Emily Barnett, Ludovic Béot, Iris Brey, Vincent Brunner, Alexandre Büyükodabas, Thomas Corlin, Naomi Clément, Bruno Deruisseau, Marilou Duponchel, Jacky Goldberg,
Alexis Hache, Amandine Jean, Murielle Joudet, Olivier Joyard, Noémie Lecoq, Ingrid Luquet-Gad, Pauline Malier, Léo Moser, Yann Perreau, Hervé Pons, Manon Renault, Théo Ribeton, Patrick Sourd, Sylvie Tanette, Franck Vergeade
Partenariat et Publicité Publicité culturelle Directrice des régies Géraldine Quintard Directrice Cécile Revenu (musiques), tél. 01 42 44 15 32 Simon Delpirou (cinéma, vidéo, médias), tél. 01 42 44 16 17
Benjamin Cachot (livres, arts, scènes), tél 01 42 44 18 12 Publicité commerciale Directeur de clientèle Fabien Caby, tél. 01 42 44 16 69 Publicité web Caroline Deshayes, tél. 01 42 44 19 98,
Lizanne Danan, tél. 01 42 44 19 90 Traffic manager Stéphane Battu, tél. 01 42 44 00 13 Chargée de planning publicitaire Charlotte Willems, tél. 01 42 44 16 62
Développement et Nouveaux Médias Chargé d’acquisition/promotion Thomas Feyfant, tél. 01 42 44 10 57 Responsable brand content Lionel Nicaise, tél. 01 42 44 44 21 Chef de projet digital Benjamin Rault
Directeur technique Christophe Vantyghem Technicien d’exploitation et de maintenance Farid Farhat Graphisme Dup Assistante Geneviève Bentkowski-Menais Les Inrocks Store – Chef de projet Mathias Premel
Directrice marketing et diffusion Annabelle Bizard, tél. 01 42 44 15 65 Assistant Inrocks Store & Diffusion Antoine Bourquin, tél. 01 42 44 16 16
Contact Agence Destination Média Delphine Cardona, Didier Devillers et Cédric Vernier, tél. 01 56 82 12 06, reseau@[Link]
Paie, Ressources humaines Responsable paie et relations sociales Elodie Valet Comptabilité Comptables Caroline Vergiat et Patricia Barreira Accueil, Standard (inrocks@[Link]) Geneviève Bentkowski-Menais,
Walter Scassolini Fabrication Directeur de production Virgile Dalier Fabrication Gilles Courtois Impression, gravure, brochage, routage SIEP, ZA Les Marchais, rue des Peupliers, 77590 Bois-le-Roi,
distribution Presstalis. Imprimé sur papier produit à partir de fibres issues de forêts gérées durablement, imprimeur ayant le label “imprim’vert”, brocheur et routeur utilisant de “l’énergie propre”. Origine papier :
Allemagne, taux de fibres recyclées : 100%, certification : PEFC 100%, P tot = 0.008kg/to couverture origine papier : France ; fibres issues de forêts durablement gérées, certification : PEFC, P tot = 0.01kg/to
Abonnement Les Inrockuptibles, B1302, 60643 Chantilly Cedex [Link]@[Link] ou tél. 03 44 62 52 35, Tarif France 1 an : 115 €
Fondateurs Christian Fevret, Arnaud Deverre, Serge Kaganski © Les Inrockuptibles 2019. Tous droits de reproduction réservés.
“Mi-Seh
Bum Bum”
En créole jamaïcain,
“mi-seh bum bum” signifie
“la guerre des fesses”.
On n’aurait pas su trouver
meilleure devise pour
baptiser une exposition
née sous le signe du twerk
et du booty-shake…
La performeuse Patricia
Badin et la plasticienne
Aïda Bruyère s’associent
pour décortiquer le
déchaînement du corps
des femmes, et plus
Aïda Bruyère/Floréal Belleville
particulièrement celui
des fesses. Résultat ?
Un panorama puissant
de l’empowerment féminin.
Exposition Jusqu’au 17 mars,
Floréal Belleville, Paris XXe
Photographier
l’Algérie
Thérèse Rivière en mission,
Jours intranquilles, Mariage d’un ami de mes cousins, Alger, août 1999 © Bruno Boudjelal/VU
Hyukoh au Trianon
Depuis la sortie de leur premier ep en 2014, le groupe
d’indie-rock coréen a réussi à se distinguer avec ingéniosité
dans un monde musical en pleine transformation. Hyukoh
a dévoilé en 2018 un nouveau maxi, sobrement intitulé
24 : How to Find True Love and Happiness. Tout en douceur.
Les quatre garçons seront en live à Paris – unique date française
de leur tournée européenne – pour partager leur bonheur
et leur amour avec le public français. A ne surtout pas manquer !
Concert Le 1er mars, Le Trianon, Paris XVIIIe
Festival de Locarno
PRIX DU JURY ŒCUMENIQUE
PRIX DE LA PRESSE
LE MAGNIFIQUE PORTRAIT
PRIX DU JURY JEUNE
SIBEL
© 2 0 1 9 - P Y R A M I D E - L O U I S E M ATA S
Intro Open Bar par Fabcaro
Devenu une silhouette quasi virtuelle au fil des ans, KARL LAGERFELD
a ôté à la mode ses derniers atours aristocratiques pour la faire entrer dans la
modernité. Histoire d’un homme qui fit de sa visibilité un gage d’invisibilité.
Karl Lagerfeld,
photographié par
Helmut Newton
à Saint-Tropez,
1973
En Une Karl Lagerfeld
du côté des bourgeoises, soit aux antipodes de ce nouveau concept En 1973, Andy Warhol et Paul Morrissey tournent leur film
qui monte : les branchés. Avec Karl à la tête de la maison Chanel, L’Amour dans l’appartement de Lagerfeld rue de l’Université.
qu’il qualifiait lui-même de “ringarde” avant de la reprendre, et On y voit le couturier, beau gars bronzé éclatant de santé à côté
qui n’habillait d’ailleurs plus que quelques femmes de ministres des blafards Donna Jordan, Patti d’Arbanville et Michael Sklar
languissantes dans leur appartement du VIIe arrondissement, – il s’est toujours vanté de n’avoir pris aucune substance à une
le sac Chanel redevient un objet de désir pour les jeunes époque où ses proches s’autodétruisaient. Dans le film, il a un
générations. Voire, comble de l’ironie, un accessoire rock. côté bon garçon qui aide, conseille, console. Deux ans avant, il
En quelques années, en recyclant tous les codes maison (le vient de rencontrer Jacques de Bascher qui semble avoir été son
camélia, le double C, les perles, le tweed…), Lagerfeld a fait plus unique amour. Après la mort de De Bascher des suites du sida en
que relancer Chanel. Il a remis la mode à la mode : il en a fait 1989, à l’âge de 38 ans, le couturier bascule dans une forme de
un club mondialisé auquel tous et toutes rêveront d’appartenir. désincarnation. Le temps de la fête, du Sept, du grand bal masqué
En exacerbant le double C de la marque, décliné en métal doré qu’il avait donné au Palace en 1978 est bel et bien terminé.
rutilant, et en couvrant Inès de la Fressange et Claudia Schiffer Lagerfeld va se fondre dans le travail et s’y confondre, le corps
de sacs et de bijoux surdimensionnés, il invente le bling avant enfermé dans une enveloppe de chair, le visage caché derrière
l’heure. Il traite la mode comme Warhol la peinture : en objet un éventail. Il se fera maigrir un peu plus tard pour pouvoir
de consommation à égalité avec les boîtes de lessive Brillo ou rentrer dans les costumes Dior Homme de son ami Hedi Slimane.
les soupes Campbell, en somme, à diffuser en série. Et plutôt que Ceux-ci, agrémentés d’une chemise à plastron et faux col dur,
d’innover en matière de silhouette, il réinvente la sienne. deviendront son armure. Une apparence rigide, comme s’il n’y
Cheveux argentés, lunettes noires, dégaine de vampire de luxe avait plus rien derrière. Une image, reproductible à l’envie comme
– comme Andy. Et comme lui, voire plus que lui, superstar les sérigraphies warholiennes. Pour parachever sa métamorphose
médiatique – Karl Lagerfeld sera longtemps celui qu’on aime en image, en concept, Karl clamera n’avoir eu aucun lien charnel
haïr, puis celui qu’on aime adorer, enfin celui qui, étant partout avec De Bascher et avoir toujours détesté le sexe de toute façon.
et tout le temps dans les médias, aura accompagné le plus Moins homme de la Renaissance, ce cliché qu’on lui apposait,
notre vie de tous les jours sur au moins trois décennies. Plus tard, qu’homme du XXIe siècle par excellence : un homme virtuel.
en faisant de sa chatte Choupette une star, il poussera le geste Quand on lui demandait ce qu’il voyait dans la glace en
warholien à l’extrême. se regardant, il répondait : “Une caricature !” Mieux : un logo,
annonçant à travers son corps désaffecté, réduit à quelques traits avec terreur, ressentir la peur rôder alentour, enfin, avoir
reconnaissables de loin, le devenir-produit de l’être humain. brutalement conscience de la mort. Une mort qui pouvait advenir
Un homme technologique, comme la créature robotique en une fraction de seconde, comme une bombe, et tout détruire.
du Metropolis de Fritz Lang, d’ailleurs l’un de ses films préférés. Pour un journaliste, interviewer Karl Lagerfeld était
Quand Les Inrocks l’avaient rencontré en 2012 pour une toujours vivant, souvent passionnant. Les rendez-vous avaient
interview et un shooting – qu’il avait réalisé à 3 heures du matin, généralement lieu à l’arrière de sa librairie 7L, au 7, rue de Lille,
photographiant la mannequin Alice Dellal rue de Lille, à Paris, près d’une vaste pièce où il conservait des milliers de livres,
sous la neige ! –, il avait tenu à nous parler de technologie, notamment ceux édités par sa maison d’édition, Steidl. Etaient
et à travers elle de sa philosophie : “Elle fait partie de l’époque et souvent présents une ou deux attachées de presse, un majordome
l’époque ne s’adaptera pas à moi. C’est à moi de le faire. Il faut donc qui servait petits fours et flots de Coca-Cola Zéro. Les heures
que je m’y intéresse.” Il nous disait avoir plusieurs iPad sur lui passaient, on attendait… Karl Lagerfeld aura été la personnalité
en permanence, quatre iPhone différents, trois iPod toujours la plus en retard avec Marilyn Monroe – toujours en avance
avec lui… “Avant, j’envoyais mes dessins par fax. Aujourd’hui, sur la modernité, c’est comme si le temps ne comptait pas, ou
je les expédie directement au studio par l’iPhone ou l’iPad. Je dessine comptait alors tellement qu’il fallait en devenir le maître,
beaucoup sur l’iPad, sous Brush. Un fois qu’on a pris le coup, le plier à sa volonté, l’ignorer. Enfin, il apparaissait, sanglé dans
c’est très simple. Je trouve que le dessin sur l’iPad n’est pas très loin son armure noire et blanche, tournant difficilement la tête tant
de la gravure.” Au-delà de n’être qu’un homme contemporain son cou semblait être entravé par son faux col, ses mitaines et ses
ultra connecté, Lagerfeld avait fini par se virtualiser lui-même. lunettes de soleil ne laissant dépasser que quelques centimètres
En faisant de son corps une image, il devenait un compte de peau. Il pouvait mettre mal à l’aise ou se montrer chaleureux.
Instagram vivant ; ses réparties acides, saillies sanglantes et Je l’ai interviewé plusieurs fois en dix ans. Et en dix ans,
opinions drolatiques, dépassaient rarement les 140 signes, quelque chose en lui avait fini par changer. Le passé – ce passé
comme sur Twitter. Au risque, comme dans un tweet, d’affirmer qui lui faisait horreur –, plus précisément son enfance, semblait
tout et n’importe quoi avec mauvaise foi et manque de distance. revenir en force et prendre toute la place dans ses pensées et
Telles ces sorties extrêmement dérangeantes contre la politique sa conversation. Sa mère, surtout, personnage aristocratique,
d’Angela Merkel – qu’il détestait – accueillant un million de femme habillée en haute couture qui l’emmenait chez Dior,
migrants en 2015 : “On ne peut pas (…) tuer des millions de Juifs froide, dure et cinglante. Un jour, à la vue des cheveux acajou de
pour faire venir des millions de leurs pires ennemis après.” son fils, il paraît qu’elle l’avait traité de vieille commode Louis XVI.
Ou certaines de ses remarques sur le physique, affirmant que
rien n’est plus élégant que la minceur, ce qui lui valut d’être C’est cette mère, Elisabeth Bahlmann, qui ces
soupçonné de misogynie – pourtant il n’aimait travailler dernières années semblait le hanter comme un grand
qu’avec des femmes, et a laissé les rênes de Chanel à sa fidèle amour défunt, lui manquer plus que tout. Quelques jours
collaboratrice, Virginie Viard. Il pouvait aussi se montrer après la mort du couturier, on apprenait d’ailleurs dans
imbuvable, comme lorsqu’il fit tout son possible pour faire Le Monde qu’il ne souhaitait pas de funérailles, mais avait prévu
boycotter le livre d’Alicia Drake dans des librairies. qu’une partie de ses cendres soient mélangées à celles de sa
Il revendiquait la liberté de penser ce qu’il voulait et de dire mère ; l’autre partie à celles de Jacques de Bascher. Car pendant
ce qu’il pensait. Il y avait chez lui, comme le dit Leïla Slimani trente ans, Lagerfeld, cet homme virtuel reniant toute sensualité
(lire page 18), une vision de la vie comme n’étant que vanité, et tout affect par peur du pathos, avait conservé dans une urne
ainsi qu’une horreur de l’antisémitisme, très certainement la moitié des cendres de son amour, Jacques de Bascher (l’autre
héritées des années de guerre, lui qui disait n’en avoir aucun moitié, il l’avait remise à ses parents). Le jour de la mort de
souvenir, ayant grandi à la campagne dans un milieu ultra Karl Lagerfeld, je me suis souvenue que lors de notre dernière
privilégié (son père, Otto Lagerfeld, fit fortune dans le lait interview, il m’avait donné les six poèmes de Catherine Pozzi,
concentré). Pourtant, l’enfant qui vit dans la propriété familiale la maîtresse de Paul Valéry, dont il avait publié une édition
de Bad Bramstedt aux environs de Hambourg a 10 ans, en 1943, trilingue (allemand, français, anglais). J’ai ouvert le volume, le
quand Hambourg sera furieusement bombardée par les alliés premier poème s’intitule Vale : “La grande amour que vous m’aviez
(nom de code de l’opération : “Opération Gomorrhe”). donnée/Le vent des jours a rompu ses rayons – Où fut la flamme,
Avec ce massacre intentionnel des populations civiles, et des où fut la destinée/Où nous étions, où par la main serrée/Nous nous
bombardements qui coûtèrent la vie à 45 000 personnes, laissant tenions.” Et si l’on s’était trompé sur Karl Lagerfeld ? Et s’il était
plus d’un million de civils allemands sans abris, c’est, avec plus tendre, romantique, affectif qu’il ne l’avait laissé paraître,
Dresde, l’attaque aérienne la plus meurtrière en Europe, aussi cachant cette sensibilité derrière son image, disparaissant à force
appelée “Hiroshima-sur-Elbe”. Ignorée ou oubliée pendant d’être partout, devenant insaisissable à force d’ubiquité. Incarner
longtemps, c’est l’écrivain W. G. Sebald qui en a reparlé le premier le spectacle dans tous ses aspects, théorisés par Debord, pour
dans De la destruction. Karl Lagerfeld, enfant, a donc dû entendre, mieux y échapper – et si ça avait été ça le plus grand secret de
sinon le bruit terrible des frappes aériennes, les adultes l’évoquer ce génie de l’époque ?
Autoportait,
2017
En Une Karl Lagerfeld
A Paris,
lors du qu’il savait absolument où il en était, qu’il
défilé s’en fichait de ce que les autres pensaient
Chanel de lui. Je crois que de manière générale,
printemps-
été 2018 il y a deux sortes d’artistes : ceux, et
ce sont les plus nombreux aujourd’hui,
qui pensent qu’ils peuvent créer sans
Leïla Slimani : “C’était quelqu’un connaissances du passé – entre nous,
les auteurs qui disent “moi j’écris et je n’ai
d’une grande profondeur” jamais lu”, je n’y crois pas… – et ceux
qui créent avec tout ce qui a été fait avant,
Amoureux de la littérature classique, le couturier lisait aussi beaucoup qui s’inscrivent dans une histoire.
d’écrivains contemporains dont l’auteure de Chanson douce. Karl Lagerfeld était de ceux-là : il avait
digéré, compris, assimilé tellement
“IL M’AVAIT CONVIÉE À L’UN DE SES hauteur sous plafond incroyable, et des d’images, de figures, d’histoires, et cela
DÉFILÉS APRÈS LA PUBLICATION DE dizaines de milliers de livres. Il était ne lui pesait pas, au contraire, c’est son
MON PREMIER ROMAN, Dans le jardin capable d’y retrouver ceux dont on parlait érudition qui l’aidait à créer. Et c’est aussi
de l’ogre, et à la fin du show, on s’est en quelques secondes. Des livres dans cette érudition-là qui l’a aidé à se protéger
retrouvés dans la salle où il recevait ses toutes les langues : il lisait de la même du marché. Il était un grand lecteur
invités. On s’est assis et on s’est mis à manière en allemand, en anglais et en parce qu’il avait une vraie connaissance
parler de livres. La littérature a toujours été français. Il m’avait dit que ça lui était de ce qu’était la condition humaine.
au centre de nos conversations. Il lisait tellement naturel qu’il ne se rendait même C’était quelqu’un d’une grande
énormément de littérature contemporaine, pas compte dans quelle langue il lisait. profondeur. Sa vision de l’humanité ?
et il avait des avis très tranchés, très Il m’avait beaucoup parlé de la littérature “Vanité des vanités, tout est vanité”,
amusants. S’il était très sévère, je crois que du XVIIe siècle, surtout Madame de dit L’Ecclésiaste… Au fond, il ne jugeait pas
c’est parce qu’il aimait beaucoup La Fayette. Il aimait cet esprit. De manière les hommes. Il avait une grande tendresse
la littérature classique, et qu’il avait générale, il était très sensible au fait d’avoir pour eux, car il se rendait compte de
le sentiment que les plus grands écrivains de l’esprit, aux saillies, et aussi aux sa propre faiblesse, de sa finitude.
de notre temps étaient morts. Son avis moralistes. Je lui avais dit qu’il y avait Donc, oui, vanité des vanités, tout est
était toujours intéressant et différent de ce quelque chose en lui de très XVIIe, vanité : ça peut donner des ailes, ou vous
que l’on pouvait entendre partout. J’ai eu qu’il aurait brillé dans les salons littéraires écraser. Lui, ça lui a donné des ailes :
la chance d’aller dans sa bibliothèque, lui qui aimait tellement les bons mots. il a fait de sa vie un roman, une histoire
magnifique, juste à côté de chez lui, rue de Il parlait souvent de littérature allemande... extraordinaire.” Propos recueillis par
l’Université : une pièce immense, avec une Il lisait Goethe quand il était petit, Nelly Kaprièlian
Raphaël : veste et
jogging Martine Rose x
Nike sur
[Link],
chemise Carhartt,
baskets personnelles
Regina : t-shirt,
col roulé et pantalon
Acne Studios
la première puissance mondiale un amerloque blond aux yeux coutumes, qui passe par l’opposition aux représentations
bleus, bien né, raciste et inculte, comment ne pas chercher des dominantes, pour promouvoir les représentations “maîtrisées”.
représentations alternatives aux incarnations classiques du pouvoir ? Pourtant, ces tournants identitaires sont imbriqués, comme
Aujourd’hui, une nouvelle génération 3.0 se fait connaître par rarement auparavant dans l’histoire du féminisme, dans le système
ses photos sur Instagram, affichant fièrement ses différences. capitaliste. Une déviance paradoxalement soulevée par Rihanna :
Les mannequins Paloma Elsesser et Denise Bidot, ou l’influenceuse “Il y a toujours un moment dans une campagne où l’apparition de
Barbie Lenox, donnent à voir un corps sans retouches, ventre certaines personnes est censée apporter une caution : ‘Regardez comme
non rentré, arborant sans honte cellulite, vergetures, cicatrices. on est à fond pour la diversité !’ C’est triste”, dit-elle en interview.
Autre point clé : ces femmes doublent cette mise en image Ces quelques corps-élites, étendards de ces causes, sont-ils
d’actions concrètes. Toutes participent à des débats, des rencontres aujourd’hui soumis à de nouvelles formes de hiérarchisation ?
avec une jeune génération en pleine mutation. Marsha Elle, Policés pour mieux être dépolitisés ? Pour Gabrielle Deydier,
top model unijambiste, visite des hôpitaux et devient le mentor auteure de On ne naît pas grosse (ed. Goutte d’or), cette tendance
et la conseillère d’enfants portant des prothèses. est ambiguë. “Ashley Graham est une bombe, mais fait à peine
Pourquoi cet engouement ? En se dépouillant partiellement deux tailles de plus que la Française moyenne ; elle a la taille fine et
de l’imaginaire normatif de la beauté, ces corps célèbrent un corps de pin-up.” Loin des paillettes, la réalité est bien différente :
des enveloppes dont les contours n’ont pas encore été markétés. “Même si une marque communique sur ses grandes tailles, l’expérience
Ici, on se met à poil (littéralement et métaphoriquement) avec en magasin est odieuse. On ne veut pas de la grosse lambda dans
fierté, et les frontières entre les âges, les ethnies et les genres sa boutique. Ça fait tache. On nous décourage de tout achat ou
ne seraient plus qu’un leurre. Là, les souffrances, échecs, aveux, on nous suggère de commander sur internet”, ajoute-t-elle.
hontes livrées sur les réseaux sociaux deviennent les antidotes Une reconquête des corps, des cultures et des savoirs semble
d’une audience assoiffée de nouveaux idéaux. Le vêtement, indispensable pour affronter les violences quotidiennes qu’endurent
avec ce qu’il offre glorieusement au regard devient un biais plus de neuf personnes sur dix, qui ne se conforment pas
émancipateur fondamental. La philosophe Judith Butler élabore à la “norme” ni à un idéal prescrit. Misogynie, racisme, phobie
la notion de performativité plurielle. Soit une forme du vieillissement : l’inclusivité pourrait-elle être un remède
d’empowerment, d’auto-affirmation construite dans l’ombre des à ces maux ?
Sylvie :
pull et
pantalon
Loewe,
T-shirt Vince,
bracelet
personnel,
chaussettes
personnelles
Colombe :
T-shirt
Paco Rabanne,
jean Levi’s,
bijoux personnels,
santiags personnelles
Portfolio Spécial mode
Brahim :
veste, chemise et
pantalon Paul Smith,
T-shirt Vince,
bijoux personnels
Dourane : Jenna :
veste et pantalon veste Chanel,
Givenchy T-shirt Dulce,
chaussettes
Sylvie : Missoni
veste et pantalon
Lemaire
Regina :
chemise
et boucles
d’oreilles
Balenciaga
Bottines
Saint Laurent
Andréas :
Veste Martine Rose x Nike
sur [Link],
chemise Isabel Marant,
T-shirt Marni
Odile :
pull col roulé
Gucci Homme
Studio KH
Marçal Vaquer
désigne “toute personne qui vit sa vie, s’habille comme elle le veut, et
qui a une vraie ouverture d’esprit”. Sans marquage de genre, les pièces
sont adaptées à toutes les identités et à tous les besoins pratiques.
Et, avec leur regard queer sur l’intime, elles soulignent, au passage, que En revêtant une
même les aspects les plus privés sont sujets aux normes sociétales.
[Link]
création adaptable
d’Ester Manas
Passée par l’école d’arts visuels
La Cambre en Belgique, la jeune
créatrice toulousaine Ester Manas
est remarquée pour son travail contre
la discrimination induite par le système
des tailles. Elle crée en effet des
vêtements universels, évolutifs, qui
s’adaptent à toutes les morphologies
ainsi qu’aux transformations naturelles
de chaque corps. Après le succès
de sa collection Big Again au Festival
de Hyères, les Galeries Lafayette
lui proposent de développer
une collection capsule de vêtements
et d’accessoires en taille unique,
sur le concept du “One size fits all”.
En faisant défiler des femmes de
toutes morphologies, Manas casse
radicalement les codes de la mode,
et nous offre un grand bol d’air frais !
[Link]
TomboyX
Franck Vergeade
texte
photo Cyprien Clément-Delmas
pour Les Inrockuptibles
Tiny Feet), Yann nous fait posément visiter les lieux. Au-dessus et sa belle singularité font de Yann Tiersen un artiste décidément
d’une pièce remplie de synthétiseurs modulaires, se trouve à part dans l’Hexagone, tournant dans le monde entier et rare
la salle de mixage où il a achevé à l’automne son dixième album Français signé chez Mute (avec M83). “Je suis ma musique,
All, avec la complicité de Gareth Jones, insigne producteur je suis mon île”, répète-t-il souvent depuis qu’il est devenu
(Depeche Mode, Wire, Nick Cave, MGMT) qui avait déjà mixé Ouessantin, parlant breton avec son épouse, ses copains
∞ (Infinity) (2014) et Eusa (2016), précédent disque au piano ou ses voisins insulaires. “Depuis une première tournée américaine
cartographiant l’île – Eusa est la traduction bretonne d’Ouessant. en 2009, j’ai compris que j’avais un public ailleurs qu’en France.
“En arrivant ici, Gareth n’en revenait pas de la situation Jouer à l’étranger m’a ouvert des perspectives tout en me semblant
géographique de l’Eskal. Lui qui a pourtant travaillé au mythique assez naturel. Débarquer chez Mute était comme se trouver
studio Hansa à Berlin était dépaysé. C’est la première fois de une nouvelle famille. Des groupes comme Einstürzende Neubauten
ma carrière que je passe plus d’un mois sur le mixage. J’ai enfin font partie de ma culture. Je ne sais pas si Mute est la maison
compris l’apport d’un producteur, il était temps, sourit-il. de disques idéale, mais c’est toujours agréable de parler musique
Chaque album nourrit le prochain et explore quelque chose de avec les personnes de ton label. Travailler avec des passionnés
nouveau. J’alterne les disques électriques et acoustiques, le contraste t’aide forcément à sortir de meilleurs albums”, reconnaît celui
des deux m’intéresse.” qui fêtera en 2020, en même temps que son cinquantième
anniversaire, sa dixième année chez le prestigieux label
Dans la discographie du Brestois, il y a un avant et un anglais de Daniel Miller, venu récemment lui rendre visite pour
après Dust Lane (2010), césure artistique qui le vit découvrir son studio Eskal tout neuf et à nul autre pareil.
abandonner l’accordéon pour les claviers et impossible blind-test A la manière d’un marin solitaire qui aime voguer en équipage,
pour qui l’eut découvert avec la bande originale du Fabuleux Yann Tiersen n’a cessé de multiplier les collaborations
destin d’Amélie Poulain (2001), un succès XXL l’ayant longtemps dans sa carrière, de Dominique A à Liz Fraser, de Lisa Germano
enfermé malgré lui dans le rôle d’un compositeur bankable à Stuart A. Staples, de Neil Hannon à The Married Monk,
et suscitant bien des malentendus. Son parcours atypique de Miossec à Shannon Wright, sans oublier sa participation
à l’album hommage This Immortal Coil. Depuis 2010, installation définitive à Ouessant, en 2013, après avoir multiplié
elles sont ouvertes à tous les vents et toutes les frontières, musicales les allers-retours bihebdomadaires pour la garde de ses deux
ou géographiques : les Danois d’Orka et d’Efterklang, aînés à Paris. “Je me sens en connexion totale avec l’île”, lâche-t-il,
les Britanniques Matt Elliott (immense maxi Palestine) et Dave sans jamais oublier les souvenirs d’enfance qui affluent ici,
Collingwood (le batteur de Gravenhurst), les Islandaises la disparition prématurée de son père survenue quand le musicien
d’Amiina, l’Ecossais Aidan Moffat d’Arab Strap, la Suédoise avait l’âge de raison. Sur All, Yann et Emilie Tiersen ont composé
Anna von Hausswolff ou encore le Français Denez Prigent, et écrit une chanson pour leur tout jeune fils (Pell), où l’on
ces deux derniers figurant au générique de All. perçoit le chant des oiseaux et des babillages enfantins au milieu
Entre envolées électriques, voix chorales, lyrisme acoustique et de leurs voix entremêlées. “Nous tenions à lui expliquer cette
nappes synthétiques, Tiersen publie ainsi des disques polyglottes île avec laquelle nous entretenons un rapport physique. La nature
où l’on s’exprime indifféremment en anglais, en féroïen, étant aussi grandiose qu’hostile, ça nous rend plus conscients et
en suédois ou, bien sûr, en breton. Et dessine une topographie paradoxalement plus légers. Les Ouessantins possèdent une philosophie
intime, comme sur son nouvel album nourri de field recordings, de vie et une intelligence tellement appréciables. Pell signifie loin
qui convoque l’aéroport berlinois (Tempelhof), la forêt de séquoias en breton. D’aucuns pourraient penser que nous sommes ici déconnectés
du Devon (Koad), les paysages parfois enneigés d’Ouessant de la civilisation, mais c’est bien tout le contraire. C’est précisément
(Erc’h, pièce majeure interprétée par Ólavur Jákupsson) ou quand on est submergés par la technologie et les réseaux sociaux
les grands espaces de Californie (Usal Road). que l’on devient déconnectés du monde.” C’est exactement dans
Habitué des road trips aux quatre coins du globe, Yann Tiersen cette idée de partage et d’échanges que l’Eskal a vu le jour.
a pourtant cru sa dernière heure arriver sur la Lost Coast La salle de concerts sert aussi de lieu d’accueil pour des ateliers
californienne. “Avec Emilie, nous étions partis en balade à vélo le autour de la musique ou de la langue bretonne. Des projets
long du Pacifique, sans connaître l’écosystème ni les risques potentiels. éducatifs avec le collège des îles du Ponant sont à l’étude par
On s’est soudain retrouvés face à un puma qui, fort heureusement, l’association Eskal Eusa, fondée par les époux Tiersen.
a fui. Cet épisode a littéralement changé ma façon de voir le monde. Intarissable sur les langues celtiques, Yann pointe autant leurs
C’est d’ailleurs valable où que tu sois.” Sensible à la vision richesses que leurs secrets, regrettant leur caractère minoritaire.
holistique des choses, le Brestois est un adepte du Schumacher “Ce qui est beau dans le breton, c’est que le verbe avoir est souvent
College en Angleterre, l’un des établissements pionniers pour corrélé avec le verbe être. Bref, les choses sont avec toi, mais elles ne
l’étude des nouvelles économies et de la transition écologique. t’appartiennent jamais.” Depuis Ouessant où il a définitivement
Au point qu’il a choisi l’un des professeurs les plus réputés, jeté l’ancre,Yann Tiersen enrichit à chaque album une discographie
le docteur Stephan Harding, pour donner une conférence de plus en plus passionnante.
au légendaire Royal Albert Hall lors de sa précédente tournée.
Dans le répertoire récent de Yann Tiersen, la dimension Album All (Mute Records)
organique, et même tellurique, est indissociable de son Concerts Les 11 et 12 mars à Paris (Salle Pleyel)
Depuis vingt ans, ZHAO TAO joue dans tous les films de JIA ZHANG-KE,
son époux. Avec Les Eternels, tout juste sur les écrans, l’actrice livre sa composition
la plus saisissante. Portrait à deux voix d’une longue relation d’amour et de travail.
STILL LOVE
NOUS DISONS D’EMBLÉE À ZHAO pas très concentrée et parlait beaucoup. avec des écarts de trois ou quatre mois.
TAO ET JIA ZHANG-KE QUE, Zhao lui a dit : ‘Imagine que tu es muette Zhao était toujours raccord, comme
PARMI LES NOMBREUX PLAISIRS et que ton seul moyen de t’exprimer, si son corps avait une mémoire parfaite…”
QUE PROCURENT AU SPECTATEUR c’est par ton corps !’ Et la jeune danseuse Quand on demande au cinéaste s’il
depuis bientôt dix-neuf ans les films s’est reconcentrée. Et mon regard sur considère Zhao Tao comme sa muse,
du réalisateur, aujourd’hui figure tutélaire la danse a changé. J’ai vite découvert qu’en il évite de répondre directement : “Je pense
de la sixième génération des cinéastes tant qu’actrice, elle possédait un imaginaire que sans elle, je n’aurais pas pu réaliser
chinois (celle dite “underground”), très riche. Alors nous avons enchaîné sur Les Eternels. Zhao doit incarner ce personnage
il y en a un, plus secret que l’évident un deuxième film…” Jia Zhang-ke et sur environ vingt ans. Sincèrement, je connais
génie cinématographique du Chinois : Zhao Tao ne nous feront évidemment pas peu d’actrices qui auraient été capables comme
celui, étrange et familier, de retrouver son entrer dans leur intimité. Mais lui ne elle d’incarner avec son corps, sa voix, ces âges
actrice fétiche, l’immarcescible Zhao Tao, tarit pas d’éloges : “Elle a un talent naturel différents avec une telle véracité. Son talent
qui se trouve aussi être la femme avec pour l’improvisation. Dans The World m’aide à aboutir à l’esthétique que je recherche
laquelle il est marié. Et ils ont ri, surpris (2004 – ndlr), elle se rend à un moment dans dans mes films.”
et reconnaissants. un petit hôtel souterrain. Avec mon chef-op,
Quand ils se rencontrent, en 1999, on se demandait comment faire comprendre En revanche, Zhao Tao ne lit
Zhao Tao est professeure de danse. au spectateur que nous nous trouvions sous jamais un scénario de Jia Zhang-ke
Elle a 22 ans, Jia Zhang-ke 29. Lui peine terre. Et Zhao a dit : ‘Je vais prendre mon avant qu’il ne soit terminé. “Pour
à obtenir les autorisations pour tourner téléphone portable et montrer que je cherche le personnage féminin des Eternels, je me suis
et distribuer ses films en Chine… en vain un réseau…’ Dans Still Life (2006 inspiré d’une femme qui a existé, explique
Il fait passer des auditions dans le nord – ndlr), j’avais besoin que l’on comprenne le réalisateur. Le film ne raconte pas exactement
de la Chine, sa région d’origine. Il cherche combien il faisait chaud. Un ventilateur était sa vie, mais son ombre plane sur le film.
une danseuse pour jouer dans Platform accroché au mur. Elle a un peu ouvert Cette femme avait décidé d’adopter plusieurs
(2000), son deuxième film après Xiao Wu, sa chemise et s’est mise quasiment à danser jeunes hommes qui étaient des voleurs notoires
artisan pickpocket, tourné trois ans plus tôt. devant.” de la ville. Quand Zhao a lu le script, elle
Il fait la connaissance de Zhao Tao. Il lui Entre 2008 (après 24 City, film choral m’a dit : ‘D’accord, c’est l’histoire d’une
explique aussi que la danseuse qu’elle de Jia Zhang-ke où Zhao Tao fait une femme qui fait partie de la pègre. Mais pour
doit jouer dans le film est une amateure, apparition) et 2012, elle tourne en Europe, moi, c’est d’abord une femme tout court.’
qu’elle doit donc être hésitante. “Sur le dansTen Thousand Waves du réalisateur L’amour qu’elle porte à tous ses personnages,
tournage, je devais retenir sans cesse britannique Isaac Julien (2010) et La Petite quels qu’ils soient, est entier.”
mes pieds et mes mains pour ne pas danser Venise de l’Italien Andrea Segre (2011). Peut-on entendre plus bel éloge ?
trop bien, se souvient Zhao Tao en riant. Ils reprennent leur collaboration sur Lorsqu’on regarde Zhao Tao, elle semble
En revoyant la scène, bien plus tard, je me A Touch of Sin en 2013, un chef-d’œuvre. indifférente à tous ces compliments…
suis rendu compte que même s’il y avait “C’est là qu’elle a commencé à atteindre On essaie alors de lui en adresser un,
peu de mouvements, le personnage s’exprimait des sommets, explique Jia Zhang-ke, pour voir, même s’il est sincère :
pleinement par la danse.” Par la suite, en construisant un personnage d’une force “Comment faites-vous pour ne pas vieillir ?”
elle aura une scène de danse dans chacun intérieure impressionnante. J’étais sidéré Elle rit et me dit : “Que répondre à cela ?”
des films de son époux. en montant la scène du meurtre final. Cette Et nous rions tous.
Jia Zhang-ke se souvient aussi : “J’étais scène a été tournée sur trois sites différents
allé la voir enseigner. L’une des élèves n’était éloignés les uns des autres de 1000 kilomètres, Lire la critique des Eternels p. 56
LE 1er MARS AURA LIEU À L’ACCORHOTELS ARENA très au sérieux. Le ton est analytique, parfois professoral,
QUELQUE CHOSE D’ASSEZ INHABITUEL, si ce n’est inédit, ce que Fary assume : “Il n’y a pas tant de différence entre
dans l’histoire de cette salle : un one-man show en configuration un conférencier TED Talk et un certain type de stand-upper.”
centrale, c’est-à-dire sur un îlot scénique encerclé par une foule Le show n’est pas un florilège de ses meilleures vannes : c’est
de 15 000 spectateurs. Les rares humoristes à avoir été en un véritable processus de pensée, avec une organisation logique,
mesure de remplir cette salle l’ont toujours exploitée en config une introduction, un développement, une conclusion.
classique, à des fins de show et de scénographie imposante. Fary, Le pari est difficile. “Je vais découvrir beaucoup de choses
27 ans, étoile montante du rire des années 2010, vient y poser la en live, sur la façon dont le rire circule, le comportement du public.
pierre angulaire de son ascension fulgurante avec un tout autre 15 000 personnes, ça n’a bien sûr aucun rapport avec un format
désir : “Faire un spectacle dans une grande salle, mais que l’on ait que je connais bien et qui est de l’ordre de 1 000 personnes”. Mais
quand même l’impression que je suis dans mon salon.” on ne voit pas très bien ce qui résisterait encore à cette espèce
Ce spectacle, c’est Hexagone, un très long (environ deux heures) de Kendrick Lamar du stand-up français au look de sage
seul-en-scène qui s’attaque à l’épineuse question d’être français, soigneusement fignolé, qui est aussi un régulier de Ruquier et
pour en rire bien sûr mais en prenant les choses tout de même surtout l’objet d’une notoriété folle depuis qu’il a été découvert.
LA
SOUMISSION
QUI VIENT
IL Y A DES ROMANS RARES, PRÉCIEUX, l’a fait connaître au tournant de l’an 2000, et ne se rencontrent que rarement. Jusqu’à
QUI DONNENT L’IMPRESSION avoue regretter “cette époque des débuts cette attaque lancée contre le Réseau
QUE LA RÉALITÉ COPIE LA FICTION. du web où l’on pouvait naviguer incognito, à Shanghai par un mystérieux collectif
Ce sentiment est encore plus étrange se réinventer autre”. Une époque révolue, de hackers, les “obscuranets”, qui fait
quand le livre en question, La Transparence à l’heure des réseaux sociaux et penser aux Anonymous autant qu’aux
selon Irina, se passe dans un avenir proche, de la mise en scène de soi, où la collecte trolls les plus néfastes.
la fin des années 2050 en l’occurrence. d’informations concernant le citoyen Au cœur de ce dispositif, “le Réseau”,
Son auteur, Benjamin Fogel, un passionné lambda est devenue affaire d’Etat autant “une sorte de gigantesque réseau social
de culture pop, et plus particulièrement que business lucratif. qui régit la vie et les relations entre les êtres,
de cinéma et de musiques actuelles, La Transparence selon Irina pousse cette explique l’auteur. C’est comme si tous
est le fondateur de l’excellente maison tendance un cran plus loin. Le monde y est les services qu’on utilise aujourd’hui – son
d’édition, revue culturelle en ligne scindé entre “rienacalistes” et “nonymes”. compte Ameli, ses données Facebook, Twitter,
et communauté qu’est Playlist Society. Les premiers vivent dans le culte de son application bancaire, etc. –,
Une pépinière de journalistes, critiques la “transparence totale” que promeut déjà fonctionnaient avec des bases de données
et écrivains 2.0, à laquelle on doit des notre époque (“rienacalistes”, comme centralisées”. Il marque un temps, réfléchit,
essais importants sur Christopher Nolan, “rien à cacher”). Les seconds cultivent précise : “Il n’y a rien dans le livre qui
Pierre Salvadori ou encore la série Mad l’anonymat comme une zone à défendre, techniquement n’existe pas déjà.” Que dire
Men. Ils se sont connus d’abord en ligne protègent leur nom, se choisissent un notamment du tout nouveau service
“avant de se rencontrer dans la vraie vie”, pseudo pour rester libres dans la vie réelle, France Connect, plate-forme institutionnelle
explique ce trentenaire que l’on rencontre hors des contraintes du Réseau. In real life, qui vous propose d’être reconnu par
de bon matin chez son éditeur. versus in virtual life. Ces deux mondes l’ensemble des services en ligne, en utilisant
Il se remémore ses débuts, le blog qui se croisent, s’observent, sans se connaître n’importe lequel de vos comptes existants.
Deux Fils
LACOSTE POELVOORDE CAPELLA DEMOUSTIER
ACTUELLEMENT
Musiques
Gentils diables
Toujours plus fous, toujours plus ambitieux,
et toujours aussi concernés par l’état du monde,
les Australiens de POND reviennent hanter
nos corps avec leur pop stellaire et expérimentale.
Peaufiné en studio comme ses à sortir tout ce que j’ai en moi. Les rythmes, nous le crient avec force, l’heure n’est plus
prédécesseurs avec l’aide de Kevin Parker, les grooves, la danse sont bien plus puissants aux atermoiements. Plus affecté lorsqu’il
Tasmania est le reflet d’un groupe qui, que toute la poésie du monde.” s’agit d’évoquer les angoisses qui le rongent
lassé des combos à guitares répétant Résultat d’une réflexion amère sur et nourrissent Tasmania, Nick Allbrook
sans cesse les mêmes schémas, a passé l’évolution d’une société qui marche s’assombrit : “Ce qui me fait le plus peur ?
ces dernières années à écouter musiques sur la tête (“I want to breathe, I want to La mort, perdre la personne que j’aime.
électroniques et hip-hop, fini par digérer breathe real air again”, s’égosille Allbrook Ça, ça me fout les jetons, car j’ai été souvent
tout ça et offre aujourd’hui à entendre sur la chanson titre), Tasmania a pourtant seul dans ma vie. Et ça vaut aussi pour
un son complexe gavé d’influences des allures d’évasion parfaite pour qui la nature, c’est ce qu’on dit sur Tasmania.
diverses (et de synthés que le Norvégien voudrait fuir les catastrophes qui nous Perdre quelque chose d’aussi beau, d’aussi
Todd Terje n’aurait pas reniés). guettent. Formidable machine à fabriquer important… Putain, mais qu’est-ce qu’on
Diablement efficace, toujours centrée des voyages dans l’espace, l’album enchaîne ferait sans elle ?” Alexis Hache
sur le plaisir qu’elle procure, la musique les tours de force au gré d’une pop
de Pond est ainsi le complément parfait expérimentale qui culmine avec Tasmania
des paroles parfois sombres de Nick les chœurs enchanteurs de Burnt Out (Marathon Artists)
Allbrook qu’elle drape de basses sexy Star et son final halluciné, évocation
et de rythmes qui feraient se tortiller de la rencontre traumatisante entre Pond
un macchabée : “Cette musique, c’est comme et la police indonésienne à Jakarta lors
un déambulateur, elle m’aide à avancer et de leur dernière tournée. Les Australiens
Matière grise
de dévoiler de nouvelles facettes de
son univers. “Inflo a clairement repoussé
les limites de mon art, explique-t-elle.
Il m’a fait sortir de ma zone de confort
comme personne n’y était parvenu jusqu’ici.”
La nostalgie n’attend pas le nombre des années : Le résultat est un disque combatif
à 24 ans, la rappeuse anglaise LITTLE SIMZ se lance et conquérant, grâce auquel Little Simz
renoue avec elle-même, nous invite à faire
dans une introspection mélancolique mais optimiste. de même et, surtout, prouve à nouveau
qu’elle est l’une des artistes les plus
BEAUCOUP DE CHOSES SE SONT très intense, et m’a plongée dans des pensées douées de la scène rap anglaise. “J’ai de
PASSÉES DEPUIS “STILLNESS assez obscures, dit-elle en repensant la chance d’avoir la musique comme exutoire
IN WONDERLAND”, le second album à 2017. J’ai beau être une artiste, voyager dans ma vie, je me sens beaucoup mieux
de Little Simz, paru fin 2016. Il y a d’abord et faire des tournées, cela n’exclut pas que maintenant que j’ai fait cet album, conclut-
eu les critiques, positives et unanimes ; je traverse moi aussi des moments difficiles elle. Ceci dit, je ne sais pas combien de temps
les nominations, dont deux aux AIM – comme tout le monde.” cet état va durer. Mais c’est aussi ça, la vie :
Awards et deux autres aux fameux Ce sont ces “moments difficiles”, tu ne peux pas toujours tout contrôler.”
MOBO Awards ; il y a eu les festivals ces instants de doute et de fragilité que Naomi Clément
aussi, de l’Afropunk à Londres au festival la Londonienne de 24 ans extériorise
de Dour en passant par le Roundhouse aujourd’hui à travers son troisième Grey Area
(Age 101 Music)
Rising ; sans oublier une apparition album Grey Area, disponible le 1er mars
sur l’album Humanz de Gorillaz, dont sur son label Age 101 Music. Décrit
elle a par la suite assuré la première partie par la rappeuse comme “thérapeutique”,
lors de leur tournée européenne. “L’année ce projet de dix titres nous plonge au
qui a suivi Stillness in Wonderland a été cœur de son journal intime, et relate tour
EXCLUSIVEMENT
AU CINÉMA LE 6 MARS
CHORÉGRAPHIE MAGUY MARIN IMAGE PIERRE GRANGE MUSIQUE ORIGINALE CHARLIE AUBRY MIXAGE NATHALIE VIDALÉCRIT ET RÉALISÉ PAR DAVID MAMBOUCH PRODUIT PAR PHILIPPE AIGLE ET SÉVERINE LATHUILLIÈRE
PRODUIT PAR LA COMPAGNIE MAGUY MARIN EN COPRODUCTIONAVEC AUVERGNE-RHÔNE-ALPES CINÉMA AVEC LA PARTICIPATION DE LA RÉGION AUVERGNE-RHÔNE-ALPES AVEC LA PARTICIPATION DE LA FONDATION D’ENTREPRISE HERMES
ET DU THÉÂTRE DE LA VILLE - PARIS AVEC LE SOUTIEN DU CENTRE NATIONAL DU CINEMA ET DE L’IMAGE ANIMÉE ET DU MINISTÈRE DE LA CULTURE / DIRECTION GÉNÉRALE DE LA CRÉATION ARTISTIQUE
© 2018 NAÏA PRODUCTIONS – COMPAGNIE MAGUY MARIN – AUVERGNE-RHÔNE-ALPES CINÉMA
comment me positionner par rapport
à ça. Je n’ai pas connu une extrême
pauvreté dans ma jeunesse – mon
père s’en sortait bien comme maçon –,
mais je viens quand même d’assez
loin pour m’interroger sur le confort
dont je dispose désormais. Pourquoi
grossir en tant que groupe, d’ailleurs ?
Et y a-t-il un risque qu’on devienne
cupides, ou que notre musique perde
de sa pertinence ?” Par chance, on
Roger Sargent
“No deal”
– “bouffez-les vivants”) déverse
son lot de sarcasmes acides et
de commentaires hallucinés sur
la vie actuelle au Royaume-Uni.
Dans ce dernier album,
Satire de la dèche made in UK et bande-son
Albums
Albums
Crushing (Liberation Records) un Nothing at All aux accents post-
punk, les titres enchaînent les petits
L’Australienne Julia Jacklin se relève de tout et livre une leçon crochets espiègles et les chœurs
de résistance poignante dans un folk libérateur. posés à l’arrache. Le tout à grand
renfort de synthétiseurs vintage
LES TITRES DE JULIA JACKLIN Ce mantra final, répété en boucle – sur First Time Favourites ou encore
S’EFFEUILLENT comme les pages comme pour se donner de la force, Cellophane Car, où l’on croit
d’un roman graphique. Body, le premier résonnera tout au long de l’album, écrit parfois croiser la nonchalance
chapitre de Crushing, son second album, après deux ans de tournée et une relation lo-fi juvénile de Lou Barlow.
raconte une rupture. Elle y pose de étouffante. Au lieu d’un éparpillement Les quatre membres des Stroppies
manière lente un ruban de voix étroit de soi suggéré par son titre, l’album ont joué dans de nombreux groupes
et légèrement élimé. Les images défilent. Crushing signe la reconquête de son de Melbourne avant de se former
La police vient arrêter son compagnon intégrité physique et mentale, illustrée en 2016 autour de leur goût partagé
à l’atterrissage d’un avion à Sydney. par une montée en puissance des titres. pour le DIY, et d’enregistrer cet
Celui-ci sort fièrement, rêvant déjà “Pour le premier album, j’étais si nerveuse album en urgence faute de moyens.
d’impressionner ses amis, alors qu’il que je ne pouvais pas encore me considérer La base de travail, “douze prises
s’est simplement fait surprendre comme musicienne, explique-t-elle. coupées grossièrement, mais prêtes”,
un mégot à la bouche. Après deux ans de tournée, j’ai commencé selon la chanteuse Claudia Serfaty,
On entend le souffle de l’Australienne, à accepter le fait que je méritais ma place.” se transforme en un riche bouquet
les consonnes serrées entre les dents, C’est donc une fascinante éclosion d’herbes folles et enivrantes. A. J.
comme pour retenir une dernière fois qu’offre ce deuxième album, produit
cet amour qui s’éteint en plein vol… par un Burke Reid qui a notamment Pressage limité
Sortie numérique le 1er mars
ou pour mieux suspendre l’auditeur à ses collaboré avec Courtney Barnett, autre
lèvres. “Right there on the Sydney tarmac amazone australienne. Amandine Jean
I threw my luggage down, I said I’m gonna
leave you.” Sur le chemin qui la sépare Concert Le 5 avril, Paris (Les Etoiles)
de celui qui a partagé sa vie, la chanteuse
reprend possession de son corps,
Naomi Lee Beveridge
RY X A GRANDI SUR UNE PETITE ÎLE groupes dont il fait partie, Howling et Entre folk fragile et soul moderne,
AUSTRALIENNE, LOIN DE TOUT SAUF The Acid, ou en solitaire. “Face à tout ce Unfurl rappelle Sigur Rós, James Blake,
DES VAGUES – il se passionne autant qu’il se passe dans le monde en ce moment, voire Nick Drake. L’Australien reconnaît
pour le surf que pour la musique. A peine je préfère me positionner en témoin et que ce cheminement prend du temps,
sorti de l’adolescence, il décide de partir comprendre la situation, ne pas l’ignorer, sans car il met un point d’honneur à s’investir
explorer le monde, sa planche de surf non plus rester bloqué dessus, commente-t-il. dans tous les aspects de son travail, de la
sous le bras, et vadrouille en Amérique On peut choisir l’apathie, la colère, ou on peut pochette aux clips, en passant par le choix
du Sud, en Indonésie, avant de s’aventurer continuer de créer et essayer de changer les des salles de concert. “Je suis mon intuition,
dans plusieurs capitales européennes choses grâce à l’art, pour mettre tout le monde explique-t-il. Quand je compose, je sais tout
(Stockholm, Londres, Berlin). Il y a d’accord. Avant ce nouvel album, j’ai traversé de suite si la magie opère ou pas, donc je fais
presque une décennie, il jette enfin l’ancre une période de bouleversements personnels et le tri, j’élimine, en gardant parfois un tout petit
non loin de Los Angeles, à Topanga de douleur. C’était important, crucial même, passage pour me recentrer dans cette direction.
Canyon, terreau fertile où Joni Mitchell, d’en sortir et de recommencer à m’exprimer.” C’est un processus long, fort en émotions,
Neil Young et Devendra Banhart ont Le résultat, préparé durant de longs comme lorsqu’on prend une grande inspiration
un temps trouvé refuge. mois, s’appelle Unfurl (se déployer). avant de plonger. J’ai envie d’établir une
Quand on le rencontre dans un hôtel Minimaliste et gracieux, éthéré et connexion, d’avoir des chansons authentiques
londonien, Ry X a la dégaine d’un gourou enveloppant, un brin linéaire sur la durée, et de prendre du plaisir à les interpréter.”
sans âge qui aurait déjà vécu plusieurs ce nouvel album solo a été en grande A l’écoute de ces morceaux intimes,
vies. Pieds nus, regard serein, emmitouflé partie conçu dans une caravane que Ry X le plaisir est réciproque. Noémie Lecoq
sous diverses épaisseurs de tissus blancs, a transformée en studio nomade.
il dégage un mélange de force et de C’est dans cette tanière faite maison que Album Unfurl (BMG)
sensibilité qui se reflète dans sa musique. cet expatrié a développé ces nouveaux Concert Le 26 février,
Paris (Cabaret Sauvage)
Chanteur et compositeur singulier, morceaux qui font la part belle à la guitare
il semble échapper à la page blanche acoustique, au piano, mais aussi aux beats
– depuis quelques années, il multiplie r’n’b. Sa voix haut perchée renforce
les sorties et les tournées avec les deux la délicatesse de l’ensemble.
Les Eternels
de Jia Zhang-ke
Le destin sacrificiel d’une femme amoureuse d’un caïd
dans la pègre chinoise. A l’ampleur d’une fresque
romanesque déroulée sur vingt ans se joint l’acuité
intimiste d’un portrait bouleversant.
JIA ZHANG-KE N’A QUE 48 ANS, ET Still Life en 2006), à Cannes (un prix
C’EST SANS DOUTE UN PEU TÔT du scénario pour A Touch of Sin en 2013 ;
DANS UNE VIE DE CINÉASTE mais un Carrosse d’or pour l’ensemble de son
il émane de lui quelque chose de l’ordre œuvre en 2015, prix-hommage dont il est,
du génie accompli, de l’artiste achevé, avec la réalisatrice Naomi Kawase, le plus
trônant impérialement sur une œuvre jeune récipiendaire ever) où il apparaît
faite et déjà récompensée partout où il désormais comme un vétéran – avec les
faut l’être : à Venise (un Lion d’or pour risques d’y endosser peu à peu un statut
Sorties
Fan Liao Zhang-ke en serait parfaitement capable)
dans le rôle
d’un chef
mais plutôt à garder à portée de caméra
de gang la cruauté et la violence, tantôt sourde,
(au milieu), tantôt déchaînée, toujours perverse.
objet Tout lui redonne vie et c’est d’autant
de l’amour
inconditionnel plus beau que lui, dans le même geste,
d’une femme se donne un peu la mort : la charge
(Zhao Tao) autobiographique (du côté, cette fois-ci,
du bandit qui successivement aime
et renie Qiao, avant de déchoir
moins souhaitable : de l’incontournable économiques, géographiques, culturels, misérablement dans ses bras) ne passe
à l’habitué, de l’habitué à l’élément dont les personnages et les intrigues pas inaperçue pour ce grand auteur
de décor, beware. risquaient parfois de ployer sous le poids dont les années de conquête sont
Mais sous une vaine problématique de l’allégorie. Dans Les Eternels, qui répond peut-être passées et qui, sur les hauts
de statut se cache surtout celle de l’œuvre : à la même logique chronologique plateaux de son art, semble pris d’une
où emmener, pour la renouveler et la (un rendez-vous en trois époques avec morosité, d’une espèce d’affaissement.
garder palpitante, l’obsession de Jia une poignée de personnages), il s’arrache Certains fins connaisseurs du game
pour l’essor contemporain d’une Chine à cette tentation programmatique, et mandarin nous ont même rapporté
terrifiante, qui écrase les destins sous renoue avec ce qui fait au fond la beauté avoir décelé, dans une scène
les forces telluriques de l’urbanisme de ses grands films : malgré la démesure, d’humiliation où les jeunes loups
(la transformation prométhéenne ils restent humains et déchirants. se paient cruellement le vieux lion,
de l’espace et de la nature) et sa folle Le vecteur de l’émotion est une un avatar de la rivalité opposant le maître
oppression des plus faibles (variations femme, Qiao, interprétée par la à la nouvelle garde chinoise, Bi Gan en tête.
sur des strates sociales condamnées muse du cinéaste, Zhao Tao, actrice On ignore s’il faut pousser jusqu’ici
à s’entre-dévorer) ? Où faire renaître avec de tous ses films (et peut-être plus grande l’allégorie mais on conviendra de ceci :
un peu de fraîcheur son espèce de talent actrice d’Asie) et ici âme perdue gravitant Jia Zhang-ke n’est désormais jamais aussi
presque caricatural de grand maître, la autour d’une petite bande de gangsters, beau que dans ce territoire de fatigue
majesté brute de son art du gigantisme ? crapules minables d’une ville minière et de mélancolie. Théo Ribeton
Avec Au-delà des montagnes, son dernier du centre du pays (Datong) dont ils vont
film, il signait en 2015 une fresque devenir peu à peu les caïds, les tyrans Les Eternels de Jia Zhang-ke, avec Zhao
familiale soumise aux bouleversements sans foi ni loi. A cette ascension, elle ne Tao, Fan Liao (Ch., Fr., Jap., 2018, 2 h 15)
À PIC : EN CES TEMPS DE DÉBATS tard sous les traits d’un bel étudiant (créateur de House of Cards et donc
sur les abus de l’anonymat sur internet, mélancolique (le tendre et émouvant plutôt habile sur le sujet) –, ni dans
il décrit la dérive inverse (qui procède François Civil). ses rares scènes d’action, qui se
du même effacement de soi) : celle Le film suit ensuite la piste d’une révèlent tout à fait insignifiantes.
qui consiste à se démultiplier en avatars fiction à tiroirs ultra habile scandée L’enjeu du film tient plutôt dans
numériques, à se perdre dans une multitude par une série de twists vertigineux. son obstination à insuffler un
d’identités, et choisir, simplement, qui on Cousue de fantasmes, la réalité ne cesse discours progressiste pro-LGBT
a envie d’être. Ce jeu de masques où se de se dérober aux protagonistes (lui qui et post-MeToo – quitte à parfois
profilent mille délices et quelques dangers est trompé, elle qui le sera aussi, mais par complètement réécrire l’histoire –
se complique dans le cas où naît un tiers). Mais surtout à nous, spectateurs, dans un Moyen Age patriarcal
une histoire d’amour : fondée sur une trimballés dans les méandres de ce rongé par l’obscurantisme religieux.
invention, la romance se voit condamnée mélodrame tortueux dont le plus grand Si elle se révèle souvent maladroite,
à sa geôle virtuelle, à moins que… faux-semblant tient au régime même cette reconstruction fantasmée
Adapté du roman de Camille Laurens de la narration : une histoire reconstruite permet de dessiner deux fascinantes
paru en 2016, Celle que vous croyez raconte après coup par l’héroïne qui relate ces figures féministes avant l’heure.
l’étrange dégringolade psychique d’une évènements à sa psychiatre (Nicole Garcia). Deux reines ennemies de l’histoire
prof de 50 ans, mère et divorcée (Juliette Les face-à-face entre les deux femmes que le film réconcilie et dont il tisse
Binoche), après s’être éprise d’un jeune constituent quelques scènes un lien puissant, d’abord par le
homme sur Facebook auquel elle a fait particulièrement fortes, centrées autour montage puis lors d’une rencontre
croire qu’elle était une nymphette de du désir, de l’amour, la peur de vieillir finale poignante, pour mieux les
20 ans. Cinéaste un peu insituable, Safy et la dépression, posant la question ériger en symboles d’une résistance
Nebbou (Dans les forêts de Sibérie, L’Autre du rapport entre ces deux personnages, enchaînée dans un monde
Dumas) gagne en aplomb avec ce sujet, tour à tour juges et complices. Celle que d’hommes. Ludovic Béot
et campe d’abord une romance torride vous croyez se joue au moins autant
à travers un ingénieux dispositif de voix. au cœur de cette fertile entente entre la
Claire – beau nom paradoxal pour thérapeute et sa patiente, que sur le terrain
Universal Pictures International
Liam Daniel/Focus Features/
une Binoche en feu – joue son rôle à la captivant d’un thriller amoureux aux
perfection, titillant son jeune amant au accents paranoïaques. Emily Barnett
téléphone à travers des intonations de
post-adolescente graves ou minaudeuses,
Celle que vous croyez de Safy Nebbou, avec
jusqu’à une affolante scène de sex phone. Juliette Binoche, François Civil, Nicole Garcia
Quant à lui, grain de voix à laquelle (Fr., 2019, 1 h 41)
ASC Distribution
Peut-être ont-ils les traits rieurs
Andrea de Stéphanie, depuis peu devenue
Lust bergère dans le Cotentin et à qui
le film est dévoué. Son entreprise
faite de quelques brebis est encore
Sorties
des Larmes amères de Petra von Kant femmes de l’équipe du film, lesquelles dont c’est le premier long métrage.
de Fassbinder, la réalisatrice Vera peine se mettent soudain à douter de sa capacité Elle préfère, au portrait
à finir son casting. Gerwin, un acteur, à interpréter un personnage hétérosexuel. psychologisant d’une reconversion
est lui engagé bénévolement pour donner Dans la séquence suivante, la réalisatrice professionnelle, celui physique
la réplique lors des différentes auditions. vient interrompre prématurément d’une débutante en plein
Nicolas Wackerbarth, acteur et réalisateur, le casting d’une actrice, car elle n’est pas apprentissage. Si, dans les plaines
de télé puis de cinéma (on l’aperçoit convaincue par sa prestation, laissant normandes, la vie semble plus
notamment dans Toni Erdmann de Maren la comédienne bouche bée, figée dans douce, elle est loin d’être de tout
Ade), a aussi bien expérimenté les deux un silence de mort. repos. Le film décrit avec quel
métiers et semble accomplir, à travers Sans jamais trop les surligner, Casting acharnement la jeune femme
les personnages de Vera et de Gerwin, son témoigne de ces humiliations du quotidien doit se battre pour que perdure son
double autoportrait. Le filmant et le filmé, et réinvestit habilement les motifs élevage, intégrer une communauté
toujours entourés, sans cesse sollicités lors sadomasochistes déjà présents dans l’œuvre professionnelle exclusivement
d’un tournage, s’ils appartiennent à deux originale de Fassbinder, qu’il déplace ici masculine et discriminante,
mondes opposés de la scène, leurs destins sur la figure de l’acteur. Cet être tragique, ou encore gérer les soucis
sont scellés par cette même extrême dont Gerwin est l’emblème, qui n’est administratifs liés à son activité
solitude. D’un côté, la cinéaste Vera veut heureux que par le regard des autres naissante. Modeste et touchant,
le casting parfait. Elle prend son temps même si ces derniers l’écrasent. Lui, qui c’est surtout quand il pose
et subit la pression des producteurs qui essuie les coups et les crachats, qui vacille, sa caméra au milieu d’un vaste
ne lui laisseront d’ailleurs même pas tombe mais toujours se relève, suppliant champ et s’accorde au temps de sa
le choix de la décision finale. De l’autre, sa réalisatrice de refaire une dernière prise travailleuse et de ses compagnons
Gerwin est appelé en renfort pour donner pour qu’encore une fois un œil se pose duveteux que Jeune bergère se fait le
la réplique à quatre actrices et espère sur lui. Prêt à entrer en scène, ses larmes plus passionnant. Marilou Duponchel
au fond décrocher un rôle dans le téléfilm. ont été ravalées, remplacées par un sourire
Mais Gerwin est un acteur amateur que malicieux. Et pourtant, il ne faut pas
personne ne prend vraiment au sérieux. s’y tromper, elles coulent secrètement
Tout à la fois léger et grinçant, drôle derrière le masque, toujours aussi amères.
et touchant, le film suit la progression Ludovic Béot
Lux For Film/KMBO
de Mats Grorud
(Norv., Fr., Sue., 2018, 1 h 20)
Escape Game
photographies. Parfaitement exil pour ceux qui ont réussi à fuir. suivant scrupuleusement un cahier
maîtrisé, cet alliage inventif permet Le film se révèle plus intéressant et des charges amidonné. Avec ses
à ce premier long métrage du morettien quand il se concentre allures de snuff movie soft (où
réalisateur norvégien Mats Grorud, sur l’ambassade d’Italie de l’époque, aucune goutte de sang n’est versée
de poser avec une rare force son dont le mur d’enceinte était assez bas. pour s’assurer un large public),
sujet sous-jacent, à savoir le rapport Elle a été l’un des moyens les plus faciles ses twists à rebonds (aussi risibles
entre l’écoulement du temps, de s’échapper du Chili pour ceux qui qu’attendus) allègrement pompés
la mémoire et l’espoir. Née dans s’opposaient à la dictature. Les témoins sur Saw ou Hostel et sa mise
le camp, Wardi semble vivre dans racontent comment l’ambassade – luxueuse, en scène hystérique pour le moins
un temps figé, un temps arrêté, où avec piscine découverte – est devenue une éprouvante, ce pot-pourri indigeste
seul l’empilement des constructions colonie de vacances très spéciale (menacée signé Adam Robitel – tâcheron ayant
de parpaings vient nous rappeler de l’extérieur, quand même), où les œuvré sur les franchises Insidious
que les années passent sans que rien dissidents et l’ambassadeur organisaient et Paranormal Activity – devrait
ne change. Ses parents étaient encore des dortoirs dans des salons d’apparat, malgré tout faire mouche auprès
enfants lorsque le conflit israélo- en attendant leur visa pour l’Italie. d’un public ado dangereusement
palestinien a éclaté. Ils évoquent Dans la dernière partie, un peu maladroite, exposé aux mauvaises productions
une période de lutte, une époque Moretti nous explique que l’Italie fut Blumhouse. A moins que tout
où l’espoir offrait la possibilité d’un le pays qui accueillit le mieux les réfugiés cela ne soit une expérience méta
écoulement du temps. Tandis que politiques chiliens. Ils y trouvèrent grandeur nature, enjoignant
ses grands-parents, qui ont connu selon lui très rapidement leur place, à une les spectateurs à s’évader de la salle
l’avant-1948, sont prisonniers époque où la classe ouvrière était encore de cinéma pour épargner leurs
de la nostalgie d’un bonheur passé communiste et solidaire. C’est assez rétines d’un bien piètre spectacle.
et à jamais perdu. Bruno Deruisseau discutable sur le premier point (d’autres Léo Moser
ambassades, comme celle de Suède, furent
aussi très actives). Mais peu importe,
le spectateur comprend très vite que si
Moretti enfonce le clou un peu lourdement,
Sony Pictures Releasing
pOids
des
Transatlantic Pictures - Warner Bros/Les Acacias
choses
Les Amants du Capricorne
d’Alfred Hitchcock & SERGUEÏ PROKOFIEV
DOMINIQUE BRUN
LES SIÈCLES
Pierre
Film mal aimé d’Hitchcock, désastre financier à sa sortie,
Les Amants du Capricorne demeure une étude passionnée du visage
tressaillant d’Ingrid Bergman.
QU’EST-CE QUI POUSSE LES Docteur Edwardes, puis plus tard Rossellini :
CINÉASTES (CUKOR, ROSSELLINI, quand on filme Bergman, on la traque.
et le
HITCHCOCK) à mettre aussi souvent Les films, qu’on lui offre comme des
Ingrid Bergman à l’épreuve ? Pourquoi cadeaux, sont en fait des pièges. Avec une
tiennent-ils autant à l’épuiser ? Dans fascination destructrice, Hitchcock sonde
ses mémoires, l’actrice se rappelle son visage, le dissèque au plan-séquence,
le tournage des Amants du Capricorne, “c’est lui que l’objectif scrute, fouille,
LOup
dernier film tourné avec Hitchcock tantôt burine, tantôt adoucit. C’est à lui
avant d’aller rejoindre Rossellini en Italie. que va l’hommage des plus belles trouvailles”,
Bergman donc : “L’autre jour, j’ai éclaté. écrivent Rohmer et Chabrol à propos
La caméra devait me suivre pendant onze des Amants. Ce “grand film malade”,
minutes, ce qui signifie qu’on a dû répéter comme disait Truffaut, et qui fut le plus
pendant une journée entière, avec des décors gros échec de la carrière de Hitchcock,
et des meubles qui se retiraient à mesure est l’écrin d’un récit secret, qui aujourd’hui DOMINIQUE BRUN
CHORÉGRAPHIE
que la caméra avançait, ce qui évidemment saute aux yeux. Si on gratte le vernis SYLVAIN PRUNENEC
ASSISTÉE DE
ne pouvait se faire assez vite. Alors j’ai tout du film ingrat à costumes, si on regarde AVEC DJINO ALOLO SABIN, CLARISSE
dit à Hitch. Que je détestais sa nouvelle derrière cette histoire d’amour et de CHANEL, CLÉMENT LECIGNE,
technique. Que chaque minute passée sur vampirisme où chaque être est hanté MARIE ORTS, SYLVAIN PRUNENEC
la plateau était pour moi un vrai supplice.” par un autre, se révèle l’histoire d’un visage.
Si Hitchcock pousse les meubles, En une fraction de seconde le visage
dans un film qui systématise le plan- d’Ingrid Bergman résiste et ploie, ploie
séquence jusqu’à éreinter ses acteurs, et résiste, semble à la fois au bord de
c’est (souvent) pour ne rien perdre l’extinction et de la rémission. Le “gros
du moindre tressaillement sur le visage plan bergmanien” formule cette lutte
de son actrice qui incarne lady Henrietta, à mort symbolique entre un cinéaste
femme sous influence, fébrile, alcoolisée, et une actrice. Formule, toujours sur
de mauvaise vie. A peu près le rôle qu’elle le terrain de la fiction, un étrange pacte
tenait déjà dans Les Enchaînés, celle sado-masochiste où un regard de cinéaste
d’une pécheresse et d’une sainte, mélange cherche toujours à détruire ce qu’il
improbable de Jeanne d’Arc (qui obsède aime... pour mieux voler à son secours.
l’actrice depuis toujours) et de Mata Hari, Murielle Joudet
perdue dans un monde d’hommes comme COPRODUCTION
Association du 48 / Les 2 Scènes,
dans un labyrinthe dont il faut s’extirper. Scène nationale de Besançon / Théâtre
Les Amants du Capricorne d’Alfred
Les Amants du Capricorne, et juste Hitchcock, avec Ingrid Bergman, Joseph du Beauvaisis, Scène nationale de l’Oise /
avant Les Enchaînés et La Maison du Cotten (E.-U., 1949, 1 h 57, reprise) Le Dôme, Théâtre d’Albertville / CDCN
La Place de la Danse - Toulouse Occitanie /
L’Échangeur, CDCN Hauts-de-France /
61 27.02.2019 Les Inrockuptibles Le Théâtre, Scène nationale de Mâcon
Noémie
Netflix
Schmidt
“NOUS SOMMES COMME LE RÊVEUR après les attentats de 2015. Sa trame tient prenait l’exact contrepied esthétique :
QUI RÊVE, PUIS VIT DANS SON RÊVE”, en quelques mots, élimés mais nullement là où le premier était heurté et rugueux,
expliquait Monica Bellucci dans une scène épuisés par un siècle de cinéma : une fête, celui-ci n’est que lyrisme et volupté,
restée fameuse (comme 90 % des scènes, girl meets boy, l’amour fou, la distance, serti d’une belle musique originale de
ceci dit) de Twin Peaks : The Return. les doutes, un accident… Sempiternelle Laurent Garnier.
Cette interrogation sur la nature du réel, reprise des mêmes motifs ? Pas n’importe Au-dessus du film planent
poussée à son paroxysme par David où, pas n’importe quand. Les rues pleines quelques ombres tutélaires, auxquelles
Lynch ; ce sentiment diffus, expérimenté après Charlie et les rues vides après le la cinéaste semble toujours à deux doigts
par tous un jour ou l’autre, que notre vie Bataclan, la République squattée par Nuit de faire la révérence – Terrence Malick
serait déjà écrite quelque part, dans debout et la police partout, les ringardes (le grand angle à ras des choses),
un grand livre divin ou le réseau neuronal Fêtes de la musique et même les obsèques David Lynch (une blonde emperruquée
d’une intelligence artificielle, sont les sujets de Johnny : Elisabeth Vogler a capté tout dans un théâtre onirique), Gaspar Noé
profonds de Paris est à nous, premier cela, à l’instinct, sans véritable scénario, (la caméra dans tous les sens et les dialogues
long métrage, distribué sur Netflix, d’un seulement accrochée au visage de naïfs sur l’amour, semi-improvisés par
jeune collectif regroupé sous le pseudo sa comédienne, la très douce Noémie des acteurs en roue libre ; pas ce qu’il y a
Elisabeth Vogler. Schmidt, déposant ses moues enfantines de plus réussi donc) – mais avec juste
S’il met tôt dans la bouche de son sur le désastre qui l’entoure, prise dans assez de panache pour que l’exercice
héroïne des paroles ouvrant cette piste un vortex d’émotions contradictoires, de style vire au style panaché. N’en était-il
interprétative, le film n’en fait cependant se demandant si c’est bien elle qui vit tout pas ainsi de même avec les premiers films
pas le cœur de son récit ; plutôt un cela ou si la Matrice lui joue des tours. de Carax, qui allaient puiser chez les
arrière-fond philosophique, un nerf Tourné sur trois ans (2014-2017), anciens la sève servant à irriguer le neuf ?
sensitif. Son moteur, l’essentiel de ses sans argent ni autorisation (mais une Parfois maladroit mais jamais avare,
quatre-vingt-trois minutes, est composé postproduction financée par une campagne Paris est à nous est d’abord une fête des sens,
d’images déambulatoires dans Paris, de crowdfunding ayant rapporté plus un grand bain sensuel, une belle promesse.
qui mettent en parallèle les troubles de 90 000 euros – un record), avec une Jacky Goldberg
existentiels d’une jeune femme (valant petite caméra (l’ensorceleuse Blackmagic
pour métonymie de sa génération) et Design), Paris est à nous pourrait rappeler Paris est à nous d’Elisabeth Vogler, avec
la stupeur qui saisit la capitale française Donoma de Djinn Carrénard s’il n’en Noémie Schmidt (Fr., 2019, 1 h 23). Sur Netflix
>> SU
- ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE
- COURT-MÉTRAGE ON HAPPINESS ROAD (13’) EN PARTENARIAT AVEC
EN DVD LE 7 MARS
Séries
Alex Lombardi/Hulu
Anna et Maya
redoublent
Les auteures de PEN15 jouent leur propre rôle
ramenées à l’adolescence. Bourrée d’idées étonnantes,
la série réussit à faire revivre toutes les sensations,
corporelles et psychiques, de cet âge ingrat.
Séries
fins et intéressants vus dans une fiction
teen depuis très longtemps. Pour
couronner le tout, la série est d’une
drôlerie fondamentale, bourrée d’humour
Au centre, verbal et corporel. Qui a oublié que
Maya Erskine et
l’éveil au désir est parfois un long tunnel
Anna Konkle
burlesque ?
Pour incarner les deux gamines
en classe de cinquième et en proie
mais qui incarnent tout autre chose : l’idée mélancoliques de Freaks and Geeks, il y a aux émois envahissants de leur âge,
d’une communication secrète qui sera pile vingt ans. Ce n’est pas rien. Pen15 se Maya Erskine et Anna Konkle ont fait
le sujet et le point de vue de la série. déroule d’ailleurs en l’an 2000, et quelque le choix radical et génial de jouer leur
A l’instar de l’amitié entre Maya et Anna, chose résonne avec la série mythique de propre rôle. Dans la vie, les deux femmes
Pen15 trouve sa force dans les regards Paul Feig et Judd Apatow, dans le mélange affichent 31 ans. Ce retour dans leur
qu’elle suit comme dans les gestes de douceur et de frontalité qui s’y déploie corps d’avant – les personnages sont
qu’elle capte, dans le bruit et le mutisme. très naturellement. En revanche, inspirés de leur vie – provoque un effet
Au cours de la même scène, une troisième nous sommes bien ancrés en 2019 par magnifique. Alors qu’elles miment
jeune fille entre dans la danse et “parle” les thèmes abordés, le caractère moins la gestuelle préado et qu’autour d’elles
à Anna et Maya, avec des sous-titres. choral et plus féminin du récit. Le cœur les comé[Link].s ont l’âge de leur rôle,
Puis l’épisode reprend son cours normal. de l’expérience Pen15, c’est de ressentir Maya et Anna incarnent aussi une forme
La première création de Maya Erskine, ce qu’une jeune fille ressent quand de distance, comme si elles se regardaient
Anna Konkle et Sam Zvibleman elle est débordée par son corps et lutte vivre tel qu’elles ne vivront plus jamais.
foisonne de ce genre d’idées simples mais pas à pas pour se le réapproprier. A l’image de toute grande fiction ado,
étonnantes, qui la font décoller de La sensation de vivre des expériences Pen15 parvient à mêler un sentiment
l’ordinaire de la série adolescente – ou, ici, corporelles et psychiques pour d’urgence à une sourde nostalgie.
préadolescente – pour atteindre des cimes la première fois – un classique du roman Ce serait dommage de ne pas y plonger.
fragiles mais bouleversantes. Les dix d’apprentissage – est saisie dans Olivier Joyard
chapitres de cette première saison sortie sa dimension dérangeante, sensuelle et
sur la plate-forme Hulu sont peut-être ce impossible à contenir. Rarement une série
Pen15 d’Anna Konkle, Maya Erskine, Sam
que nous avons vu de plus cohérent et de n’aura proposé des visions aussi nettes et Zvibleman, avec elles-mêmes, John Lykes.
plus beau dans le genre, depuis les volutes fortes de ce que cela fait d’avoir Saison 1 sur Hulu
UN COUPLE COMMENCE À SE sein du couple, pour capter le trouble qui nous rappelant pendant quelques
REGARDER DIFFÉREMMENT parfois s’immisce dans les craquelures instants la beauté d’une autre série
lorsque chacun soupçonne l’autre du vernis bourgeois qui fait tenir la paire. qui vient de nous quitter. En six saisons,
de mentir. Vincent, patron taciturne Saada réussit tout juste à nous tenir en se reposant sur la densité des liens
d’une société informatique (Grégoire en haleine sur trois épisodes en évitant d’un couple d’espions russes vivant
Colin) se demande ce que sa femme, les grosses ficelles de cliffhangers ou aux Etats-Unis, The Americans était
Louise, une blonde hitchcockienne les révélations tonitruantes. Il nous fait devenue l’une des plus grandes séries
américaine (Evelyne Brochu), peut plonger dans une angoisse bien plus outre-Atlantique. Les fantômes
lui cacher. Alors qu’elle monte sa boîte sournoise, celle de comprendre qu’on de Philip et Elizabeth refont surface
de location d’appartements parisiens ne connaît pas la personne avec qui lorsque Vincent et Louise se croisent
pour riches expatriés, Vincent goûte l’on partage notre quotidien. Cette double devant un square parisien. Ils savent
aux frissons du piratage de programmes culture euro-américaine que Vincent qu’ils sont sûrement sur écoute, tous
informatiques très puissants. Une fois et Louise partagent se retrouve dans les deux en danger, sans vraiment
la piste de l’adultère évacuée, le poids les influences internationales qui hantent connaître la vérité, ni de la situation
des secrets que l’un et l’autre portent le réalisateur, autant du côté de la Suède ni de la personne qui se tient en face.
devient si écrasant que leurs liens se que des Etats-Unis. L’ami journaliste qui Alors, Vincent réussit à lire sur les lèvres
délitent. Pourtant, lors de l’annuel interviewe le couple pour son article sort de Louise une phrase qu’elle ne peut pas
dîner traditionnel de Thanksgiving des Scènes de la vie conjugale (Bergman), dire à voix haute. La seule phrase qui
avec leurs ami.e.s, Louise, interrogée et l’influence d’Hitch se loge autant compte vraiment. On quitte le couple
sur son expatriation, affirme en anglais : dans les contours de l’héroïne que dans le cœur serré, en ayant envie de percer
“Ma famille, c’est mon pays.” la musique très orchestrée ou dans un peu plus leur mystère, en se
Le créateur et réalisateur Nicolas Saada une mise en scène qui installe, brique demandant quelle sera la prochaine série
(ex-critique, réalisateur d’Espion(s) après brique, un suspense suffoquant. qui nous susurrera des mots aussi doux
et de Taj Mahal) et sa coscénariste, Cette tension se fait parfois aux dépens à l’oreille. Iris Brey
Anne-Louise Trividic, jouent autour de la corporéité des acteurs et d’une image
de ces glissements de langue, du français qui oublie de filmer leur chair. Mais le plan Thanksgiving de Nicolas Saada,
avec Grégoire Colin, Evelyne Brochu.
vers l’anglais, de l’indicible au dicible. final du troisième épisode nous donne Sur Arte le 28 février à 20 h 55 et [Link]
Ils explorent ces zones intraduisibles au envie d’être au plus près de leur souffle, jusqu’au 30 mars
06
MARS
YouTube Originals
Livres
Dorothy Parker et Karen Blixen,
consacre le premier volet (il y en
aura deux) de sa biographie
(hyper) romanesque aux années
United Artists Corporation
Révolution,
Tome I : Liberté
Actes Sud/l’An 2, 336 p., 26 €
Ambitieuse et puissante
dès son premier volet,
cette série raconte
la Révolution de 1789
du côté du peuple.
ALORS QU’IL VIENT DE DÉGUSTER et des collages, donne une troublante les premières pages, à l’impact
DES FRUITS DANS LES CHAMPS, ampleur à Boule de feu. Cet objet visuel graphique puissant, nous
Fernando est chargé d’une mission de étonnant convoque autant les gags idiots projettent avec violence dans
la plus haute importance : partir dans de Charlie Schlingo que les délires colorés le Paris de 1789. Florent
le monde des hommes pour mettre la main de Richard Corben ou l’esthétique de Grouazel et Younn Locard
sur le sage Patrix. Celui-ci doit redonner jeux vidéo – en témoigne une double page se sont lancés dans
toute sa puissance à la Boule de feu, labyrinthique qui semble rendre hommage une entreprise audacieuse :
l’artefact magique qui fournit son énergie au jeu d’arcade Q*bert. raconter la complexité
à la barrière protégeant le village contre La complémentarité des deux de la Révolution française.
les terrifiants Maruflans. artistes permet ainsi à cette farce Ecrit et dessiné à quatre
Il suffit de quelques pages et de l’arrivée d’avoir l’envergure d’un grand spectacle mains, le premier tome de
d’un oiseau coiffé d’un casque de chantier où l’évidente dimension parodique n’est cette trilogie contourne les
– il vient bâtir le “portail inter-monde” – pour jamais écrasante. Si elle provoque son lot figures historiques – Marat
comprendre que ce récit aborde la fantasy sur d’éclats de rire et se manifeste par ou Robespierre ne sont
un ton décalé. L’aspect naïf des personnages une galerie de protagonistes improbables, que des figurants – pour
le confirme comme les dialogues drolatiques la touche humoristique d’Anouk Ricard nous immerger dans la
qui scandaliseraient un J. R. R. Tolkien. ne dérègle pas totalement la mécanique réalité du peuple, incarné par
Le lectorat habituel d’Anouk Ricard (Coucous fantasy. Les adeptes du genre trop bornés des filles des rues ou Reine
Bouzon, Faits divers, Les Experts en tout) risquent tout de même de s’étrangler, Audu, réclamant du pain
reconnaîtra vite sa signature comique, mais les fans de la série Donjon, imaginée pour les pauvres. Offrant
ce mariage entre un graphisme faussement par Lewis Trondheim et Joann Sfar, d’impressionnantes scènes
enfantin et un humour absurde. adoreront cette création qui louvoie entre de foule – quelle prise de
Mais il va aussi – nouveauté – se perdre premier et énième degré. Vincent Brunner la Bastille ! –ce récit de plus
dans la contemplation des décors, remplis de 300 pages, documenté
de détails abscons, et s’étonner des couleurs Boule de feu (Editions 2024), et agité, est une leçon
psychédéliques. 72 p., 24,50 € de narration et rivalise avec
Pour mieux brouiller les lignes, Le Cri du peuple de Tardi &
Anouk Ricard a trouvé un formidable allié Vautrin. Servie fumante,
en la personne d’Etienne Chaize ( auteur de cette tranche d’histoire que
Helios). Celui-ci, maître Jedi du logiciel l’on pensait figée retrouve
Photoshop, adepte de la peinture numérique ici toute sa vitalité. V. B.
Textile
Déco
Style
Livres
Scènes
Gwendal Le Flem
Chez soi
Adaptée par LUDOVIC LAGARDE et portée par
des comédiens hors-pair, La Collection brasse avec
une modernité saisissante harcèlement, arrangements
avec la vérité et pulvérisation de la sphère privée.
“QUAND J’ÉTAIS ENFANT, JE musical d’aventure en quête des mystères il finit par revenir à une instrumentation
REGARDAIS LA SÉRIE ‘TÉLÉCHAT’ de la création. “Nous sommes dans deux classique avec le piano pour seul objet
dans laquelle y avait ‘les gluons’ qui endroits en même temps. Dans la chambre dans une épure musicale obstinée et radicale.
incarnaient le principe fondamental d’un objet. du compositeur américain Morton Feldman, C’est pour cela que j’ai voulu faire
Aujourd’hui, je me demande quelle tête a le sur son lit de mort en 1986 à Buffalo dans se rencontrer à l’intérieur de lui-même
gluon de l’art. J’essaie de rentrer à l’intérieur, le Minnesota, avec la cheffe du service de trois figures, la sienne, celle de son ami
d’avoir une pensée atomiste et d’aller chercher soins palliatifs de l’hôpital – où il est soigné John Cage et Eliane Radigue qui compose
la plus petite particule possible.” Halory pour une pancréatite aiguë qui s’avère être l’une de ses pièces majeures, Jetsun Mila,
Goerger, concepteur, scénographe et un cancer foudroyant –, et aussi dans par pur hasard, en 1986 !”
performeur du projet Four For qu’il répète sa tête.” La médecin reçoit la visite Pour ce “voyage astral” tissant
au Phénix à Valenciennes, a la méticulosité d’un thérapeute prétendant être un ami des correspondances ésotériques
très créative. Alors que sur scène sont déjà de la famille, qui suggère un soin palliatif entre ces trois types singuliers de musique
installés, sur un vaste lit de laine vibrante, alternatif pour accompagner Feldman créative, Halory Goerger a eu besoin
un piano droit, des cristaux noirs et un dans la mort : prendre de la drogue de restaurer sa capacité d’admiration.
monolithe comme suspendu dans l’espace, d’initiation hallucinogène comme le “Parce que l’art rend fou, j’ai dû me remettre
il passe un long moment avec son équipe peyotl en faisant chanter un bol tibétain, à admirer quelqu’un pour pouvoir faire
à se demander comment rendre lisibles afin de se plonger eux-mêmes dans un exister des récits personnels et singuliers qui
des partitions de musique gravées blanc coma profond et rendre visite à Feldman ne l’auraient pas été si je ne m’étais pas mis
sur noir sur des dodécaèdres… à l’intérieur de son espace mental… dans les bottes de Feldman, Cage et Radigue.
Comme souvent dans ses spectacles, Epique, mystique, onirique, musicale, C’est mon expérience psychédélique à moi !”
Halory Goerger porte une grande attention scientifique, l’aventure menée par Hervé Pons
à la technique et aux matériaux pour créer Halory Goerger est une invitation
des univers où elle serait présente sans au mystère.“Je suis très impressionné par le Four For Conception, texte et scénographie
apparaître. parcours de Feldman. Grand révolutionnaire Halory Goerger, avec lui-même, Antoine
Cegarra, Juliette Chaigneau, Barbara Dang.
A la recherche de la plus petite de la musique, pionnier de la partition Jusqu’au 2 mars, le Phénix, Valenciennes.
particule possible, il invente un théâtre graphique, créateur de matrice en dripping, En tournée au printemps
abonnez-vous sur
[Link]
Jean-Louis Fernandez
Culture club
L’expo collective TAINTED LOVE (CLUB EDIT)
ménage une scène d’apparition où se dissolvent,
dans les reflets de la nuit, les identités
et les étiquettes. Un manifeste artistique
pour une “figuration sans figures”.
Expos
regards, les affinités entre art, mode et club, rassemblement et du monde diffractée
étaient entendus. En France, nous avons ouvre à l’alliance et aux formes plurielles.
toujours eu tendance à rester davantage Tout au long des allées et des recoins,
attachés aux étiquettes”, déclare le des podiums et des baies vitrées de la Villa
commissaire. Comme lors de la première Arson, la disposition des œuvres
itération au Confort Moderne, dont le démontre en laissant éclater les jeux
le volet niçois propose ici un dépliage de reflets, de moirés ou de halos lumineux.
augmenté, deux artistes déploient chacun Forcément, les paillettes et diadèmes
curateur Yann Chevallier pour qualifier la une installation ou un ensemble d’œuvres de Lise Haller Baggesen, la carrosserie
famille d’œuvres, et d’artistes également, en forme de solo show enchâssé. des Range Rover de Nina Beier, l’acier
réunie au sein de l’exposition Tainted Love Lise Haller Baggesen serait miroir des tissages de Tarik Kiswanson,
(Club Edit) à la Villa Arson à Nice. certainement l’un des exemples la boule à facettes de Brian Degraw,
Pour celui qui est aussi le directeur du les plus explicites de cette “figuration le dépôt d’argent sur toile de Jacob Kassay,
Confort Moderne à Poitiers, le hit sans figures”. Chez elle, l’enveloppe les tirages froissés-moirés d’Eileen
et le club permettent de faire régner, sur de chair a cédé la place aux seuls Quinlan ou le néon rose de Sylvie Fleury
les formes, une confusion du langage accessoires venant définir tel ou tel imprègnent les œuvres voisines.
et des hiérarchies propices à l’éclosion de personnage, dont elle précise ensuite L’artifice, le fragment ou le reflet, les traits
logiques sensibles. Les affects et le corps, les traits par l’écriture d’un récit formels récurrents de l’exposition,
l’invention de soi et les rencontres d’anticipation. Ainsi Euromancer, Baby signifient en excès de ce qui est montré,
éphémères, deviennent alors les fils Trash, Hella Kitty, Ms Peace in the US ! en excès de ce qui est là. Finalement
conducteurs d’un accrochage ou Hi Butfl n’ont besoin que de pas si présents dans l’exposition,
atmosphérique où les œuvres respirent, quelques breloques chic et toc accrochées le club et la culture club sont ici surtout
se pavanent, se contemplent ou déteignent sur un mannequin pour naître au récit. vecteurs de dissolution des frontières
les unes sur les autres. Quant aux corps juvéniles du peintre individuelles, qui laissent alors place
A Nice, les quelque trente-quatre Norbert Bisky, brossés à larges aplats, ils aux différentes manières d’habiter d’une
artistes ou duos d’artistes prospèrent évoqueraient bien la tradition de la grande même trame – le rythme d’un morceau,
par petits groupes d’affinités formelles, peinture figurative allemande. Et pourtant, les codes d’une scène, l’architecture
sans forcément laisser présager de leur tout se disloque, les corps tombent, d’un club. Ingrid Luquet-Gad
contexte d’apparition initial. Taillé dans explosent en vol, les membres se mêlent et
cette matière sensible aussi insaisissable s’indistinguent, terrassés de flashs d’une Tainted Love (Club Edit) Jusqu’au 26 mai,
que des membres en sueur entremêlés, violence inconnue que d’autres nommeront Villa Arson, Nice
au réel.
Depuis 2006, Jean-Alain Corre
investit un personnage, son
double, Johnny, d’une puissance
médiumnique dont il incarne
ensuite les rêveries au fil de ses
expositions. Entre les plis laiteux
de la tente, sorte de caverne de
Platon à l’ère des Otaku, prennent
Les objets,
également place les variations
autour de la parure et du masque
de Sylvie Auvray et Anne Bourse.
Sur les cimaises l’entourant,
mode d’emploi
Than Hussein Clark ou Mathis
Collins réinvestissent de leur côté
une pratique artisanale déviante,
Expos
Vasarely
– Le partage Riot : Civil Unrest
La Collection des formes Switch, PC, Mac,
Modeselektor La Liberté Peindre – Une d’Harold Pinter, Centre XboxOne, PS4
Who Else de Guillaume Massart histoire de l’art, mise en scène Pompidou, Plongée dans une
Le duo berlinois Un documentaire très fort opus 2 Ludovic Lagarde, Paris IVe multitude de conflits
ressuscite une electro sur des hommes coupables de Philippe Dupuy Comédie de Reims Des sociaux où l’on peut,
pétaradante et d’inceste sur mineurs. Expérimental et Des comédiens compositions au choix, se placer
authentique. biographique. Une hors-pair pour cette géométriques du côté de la police
Walla Walla leçon graphique adaptation saisissante aujourd’hui comme des
d’Elsa Boyer magistrale autour de modernité qui reconsidérées. manifestants.
Comment de Man Ray. brasse harcèlement
survivre dans et arrangements avec
un futur dominé la vérité.
par les écrans ?
Une réussite.