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Karl Lagerfeld: Spécial Mode

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Allemagne 5,30 € - Bahrein 13 € - Belgique 4,80 € – Canada 8,40 CAD – DOM 5,50 € - Espagne 5,20 


M 01154 - 1213 - F: 4,20 € Grèce 5,20 € - Italie 5,20 € - Luxembourg 4,80 € - Maroc 48 MAD - Maurice Ile 7,20 € - Portugal 5,20 € N° 1213 DU 27 FÉVRIER 2019
Royaume Uni 7,20 GBP - Suisse 7,80 CHF - TOM 1200 XPF – Tunisie 7,80 TND

KARL
comment il a inventé
MODE
SPÉCIAL

l’âge moderne de la mode


LA DERNIÈRE MÉTAMORPHOSE
LAGERFELD
Intro En Avant !

Damla Sönmez
Polyglotte au regard magnétique, elle est la révélation du nouveau film
du couple franco-turc Guillaume Giovanetti et Cagla Zencirci.

AVEC “SIBEL”, L’ACTRICE TURQUE envoyé une vidéo à Guillaume et Cagla”, confie
DE 31 ANS impose son énergie solaire et sa Damla Sönmez dans un français presque
fougue bien au-delà des frontières de son pays. parfait. C’est qu’elle est passée par
Dans ce film du couple de réalisateurs la Sorbonne (“pour apprendre la théorie
Guillaume Giovanetti et Cagla Zencirci, du théâtre”) mais aussi Londres et New York
elle incarne une muette rebelle vivant en marge avant de rentrer dans son pays pour tourner
d’un petit village perdu dans les montagnes des téléfilms et des séries. Après son incroyable
surplombant la mer Noire, dont les habitants performance en amazone dans Sibel, elle
pratiquent une ancestrale langue sifflée. Un devrait apparaître au générique d’une série
talent qu’elle a d’ailleurs dû développer pour historique turque produite par Netflix. Bruno
le film : “J’étais traumatisée de ne pas savoir Deruisseau photo Renaud Monfourny
siffler. J’ai pris des cours pendant des semaines.
Un soir, j’ai enfin réussi à sortir un son qui Sibel de Guillaume Giovanetti et Cagla Zencirci
ressemblait à un sifflement et j’ai immédiatement (All., Fr., Tur., Lux., 1 h 35). En salle le 6 mars

3 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Sommaire

N°1213 du 27 février 2019

EN UNE p. 12
Karl Lagerfeld
Ilyes Griyeb pour Les Inrockuptibles

Une insatiable soif de beauté

INTROS
En Avant ! p. 3
Damla Sönmez

Recommandé p. 8

24
Quoi de neuf cette semaine ?

Open Bar p. 10
par Fabcaro

MAGAZINE

Karl Lagerfeld
Enquête p. 20
Spécial mode inclusive

10
Le body positivisme
dans tous ses états

Portfolio p. 24
Happy Family
Un dimanche stylé à la campagne

Où est le cool ? p. 32
Emma Birski pour Les Inrockuptibles

Ces marques qui changent


la vie des gens

Reportage p. 34
Yann Tiersen
Retour au pays du Finistérien
pour l’enregistrement de son album All

40
Portrait p. 38
Zhao Tao et Jia Zhang-ke
Le réalisateur chinois et sa muse :
vingt ans d’amour et de cinéma

Story p. 40
Cyprien Clément-Delmas pour Les Inrockuptibles

Fary
Rebekka Deubner pour Les Inrockuptibles

La comète du rire français

Rencontre p. 44
Benjamin Fogel
La Transparence selon Irina,
le livre critique sur la société
de contrôle

34 38
Couverture
Karl Lagerfeld par Hedi Slimane

5 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Sommaire

CAHIER CRITIQUES
Musiques p . 48
Pond, Little Simz,

Pooneh Ghana
Sleaford Mods,
Julia Jacklin,
The Stroppies, Ry X

Cinémas p. 56 48
François Fernandez/Villa Arson

Les Eternels, Celle que vous croyez,


Marie Stuart, reine d’Ecosse,
Casting, Jeune bergère, Wardi,
Santiago, Italia, Escape Game,
Les Amants du Capricorne,
Paris est à nous, Apprentis parents

78 Séries p. 64
Pen15, Thanksgiving, Weird City

Livres p. 68

Ad Vitam
David Grann, Delphine de Vigan,
Colombe Schneck, Marie Nimier

BD p. 72
Anouk Ricard et Etienne Chaize,
56
Grouazel & Locard

Scènes p. 74
La Collection par Ludovic Lagarde,
L’Art du théâtre/De mes propres mains
de Pascal Rambert,
United Artists Corporation

Four For de Halory Goerger

Gwendal Le Flem
Expos p. 78
Tainted Love (Club Edit) à la Villa
Arson, Futomomo au CAC Brétigny

68 Best Of p. 82 74
Les Inrockuptibles Edité par la société les Editions indépendantes, société anonyme au capital de 326 757,51 € - 10-12, rue Maurice-Grimaud, 75018 Paris Siret 428 787 188 000 21 Tél. 01 42 44 16 16, [Link] Mail inrocks@
[Link] ou [Link]@[Link] Abonnement : société Ediis, tél. 03 44 62 52 35 cppap 1221 c 85912, dépôt légal 3e trimestre 2018 
Actionnaire principal Président Matthieu Pigasse Directrice générale et directrice de la publication Elisabeth Laborde Directeur financier Hadrien Allix 
Rédaction Directeur de la rédaction Jean-Marc Lalanne Rédacteurs en chef David Doucet, Azzedine Fall Rédacteurs en chef adjoints François-Luc Doyez, Carole Boinet Société David Doucet, Mathieu Dejean, Julien Rebucci,
Fanny Marlier, Cyril Camu Musiques Azzedine Fall, François Moreau Cinémas Jean-Baptiste Morain Livres Nelly Kaprièlian Médias David Doucet Scènes Fabienne Arvers Cool Alice Pfeiffer Secrétariat de rédaction – Secrétaire
général de la rédaction Christophe Mollo SR Laurent Malet,Thi-Bao Hoang, Thibault Monereau, Juliette Savard, Florianne Segalowitch Directrice artistique Jeanne Delval Maquettistes Nathalie Petit, Nathalie Coulon, Nicolas Jan
Photo – Chef de service Aurélie Derhee Iconographes Valérie Perraudin, Julie Delaittre-Vichnievsky Retouche images Amankaï Araya Photographe Renaud Monfourny Illustrateurs Timothy Durand
Compilations François Moreau Ont collaboré à ce numéro : Emily Barnett, Ludovic Béot, Iris Brey, Vincent Brunner, Alexandre Büyükodabas, Thomas Corlin, Naomi Clément, Bruno Deruisseau, Marilou Duponchel, Jacky Goldberg,
Alexis Hache, Amandine Jean, Murielle Joudet, Olivier Joyard, Noémie Lecoq, Ingrid Luquet-Gad, Pauline Malier, Léo Moser, Yann Perreau, Hervé Pons, Manon Renault, Théo Ribeton, Patrick Sourd, Sylvie Tanette, Franck Vergeade
Partenariat et Publicité Publicité culturelle Directrice des régies Géraldine Quintard Directrice Cécile Revenu (musiques), tél. 01 42 44 15 32 Simon Delpirou (cinéma, vidéo, médias), tél. 01 42 44 16 17 
Benjamin Cachot (livres, arts, scènes), tél 01 42 44 18 12 Publicité commerciale Directeur de clientèle Fabien Caby, tél. 01 42 44 16 69 Publicité web Caroline Deshayes, tél. 01 42 44 19 98,
Lizanne Danan, tél. 01 42 44 19 90 Traffic manager Stéphane Battu, tél. 01 42 44 00 13 Chargée de planning publicitaire Charlotte Willems, tél. 01 42 44 16 62
Développement et Nouveaux Médias Chargé d’acquisition/promotion Thomas Feyfant, tél. 01 42 44 10 57 Responsable brand content Lionel Nicaise, tél. 01 42 44 44 21 Chef de projet digital Benjamin Rault 
Directeur technique Christophe Vantyghem Technicien d’exploitation et de maintenance Farid Farhat Graphisme Dup Assistante Geneviève Bentkowski-Menais Les Inrocks Store – Chef de projet Mathias Premel
Directrice marketing et diffusion Annabelle Bizard, tél. 01 42 44 15 65 Assistant Inrocks Store & Diffusion Antoine Bourquin, tél. 01 42 44 16 16
Contact Agence Destination Média Delphine Cardona, Didier Devillers et Cédric Vernier, tél. 01 56 82 12 06, reseau@[Link] 
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Walter Scassolini Fabrication Directeur de production Virgile Dalier Fabrication Gilles Courtois Impression, gravure, brochage, routage SIEP, ZA Les Marchais, rue des Peupliers, 77590 Bois-le-Roi,
distribution Presstalis. Imprimé sur papier produit à partir de fibres issues de forêts gérées durablement, imprimeur ayant le label “imprim’vert”, brocheur et routeur utilisant de “l’énergie propre”. Origine papier :
Allemagne, taux de fibres recyclées : 100%, certification : PEFC 100%, P tot = 0.008kg/to couverture origine papier : France ; fibres issues de forêts durablement gérées, certification : PEFC, P tot = 0.01kg/to 
Abonnement Les Inrockuptibles, B1302, 60643 Chantilly Cedex [Link]@[Link] ou tél. 03 44 62 52 35, Tarif France 1 an : 115 € 
Fondateurs Christian Fevret, Arnaud Deverre, Serge Kaganski © Les Inrockuptibles 2019. Tous droits de reproduction réservés.

Les Inrockuptibles 27.02.2019 6


Les nouveaux héros de l’indie-pop coréenne en concert,
des rencontres au sommet entre cinéma et art contemporain, les fesses
comme symbole d’émancipation et un siècle de photos d’Algérie.

“Mi-Seh
Bum Bum”
En créole jamaïcain,
“mi-seh bum bum” signifie
“la guerre des fesses”.
On n’aurait pas su trouver
meilleure devise pour
baptiser une exposition
née sous le signe du twerk
et du booty-shake…
La performeuse Patricia
Badin et la plasticienne
Aïda Bruyère s’associent
pour décortiquer le
déchaînement du corps
des femmes, et plus
Aïda Bruyère/Floréal Belleville

particulièrement celui
des fesses. Résultat ?
Un panorama puissant
de l’empowerment féminin.
Exposition Jusqu’au 17 mars,
Floréal Belleville, Paris XXe

Photographier
l’Algérie
Thérèse Rivière en mission,
Jours intranquilles, Mariage d’un ami de mes cousins, Alger, août 1999 © Bruno Boudjelal/VU

Pierre Bourdieu découvrant


sa vocation de sociologue,
ou plus récemment
Bruno Boudjelal… Tous
ont en commun d’avoir
photographié l’Algérie,
et pas n’importe laquelle,
celle du début du
XXe siècle jusqu’en 2002.
Le résultat s’affiche dans
une exposition qui met
en avant des regards plus
qu’une histoire. Réunissant
plus d’une centaine
de clichés, Photographier
l’Algérie sublime
des moments de vie.
Photo Du 28 février au
13 juillet, Institut du monde
arabe, Tourcoing

Les Inrockuptibles 27.02.2019 8


Rencontres internationales
Paris/Berlin
Rendez-vous incontournable dédié au nouveau cinéma
et à l’art contemporain, les Rencontres internationales
Paris/Berlin se dérouleront cinq jours durant à Paris.
Au fil d’un parcours libre à travers différents lieux
culturels comme le Centre Pompidou ou le Louvre,
de jeunes artistes émergents et des réalisateurs

Second Time de Dora García


internationaux se succéderont pour présenter
leurs œuvres, animer des tables rondes et réaliser
des performances. Avec en point d’orgue les cartes
blanches, notamment confiées à Claire Denis, à l’artiste
espagnole Dora García et au Canadien Michael Snow.
Cinéma Du 5 au 10 mars, divers lieux, Paris

Hyukoh au Trianon
Depuis la sortie de leur premier ep en 2014, le groupe
d’indie-rock coréen a réussi à se distinguer avec ingéniosité
dans un monde musical en pleine transformation. Hyukoh
a dévoilé en 2018 un nouveau maxi, sobrement intitulé
24 : How to Find True Love and Happiness. Tout en douceur.
Les quatre garçons seront en live à Paris – unique date française
de leur tournée européenne – pour partager leur bonheur
et leur amour avec le public français. A ne surtout pas manquer !
Concert Le 1er mars, Le Trianon, Paris XVIIIe

LES FILMS DU TAMBOUR


PRÉSENTE

Festival de Locarno
PRIX DU JURY ŒCUMENIQUE
PRIX DE LA PRESSE

LE MAGNIFIQUE PORTRAIT
PRIX DU JURY JEUNE

D’UNE JEUNE FEMME EN QUÊTE


DE SON IDENTITÉ ET DE SA LIBERTÉ
Télérama

ÉNIGMATIQUE, VERTIGINEUX, HABITÉ


La Septième Obsession

SIBEL
© 2 0 1 9 - P Y R A M I D E - L O U I S E M ATA S
Intro Open Bar par Fabcaro

Les Inrockuptibles 27.02.2019 10


En Une
The Helmut Newton Estate/Maconochie Photography

Devenu une silhouette quasi virtuelle au fil des ans, KARL LAGERFELD
a ôté à la mode ses derniers atours aristocratiques pour la faire entrer dans la
modernité. Histoire d’un homme qui fit de sa visibilité un gage d’invisibilité.

texte Nelly Kaprièlian

Les Inrockuptibles 27.02.2019 12


UNE
INSATIABLE
SOIF
DE BEAUTÉ

Karl Lagerfeld,
photographié par
Helmut Newton
à Saint-Tropez,
1973
En Une Karl Lagerfeld

LEE RADZIWILL EST MORTE QUATRE JOURS AVANT LUI.


LA TRÈS ÉLÉGANTE SŒUR DE JACKIE KENNEDY
AVAIT CONNU TRUMAN CAPOTE ; KARL LAGERFELD,
DÉCÉDÉ CE 19 FÉVRIER d’un cancer du pancréas, avait connu
Andy Warhol, et aussi Yves Saint Laurent, et bien sûr Jacques de
Bascher, et une certaine idée de la mode qui, mêlée à la culture
et à une soif inextinguible de beauté, excédait le vêtement pour
devenir art de vivre, attitude. Bref, c’est comme si, ces derniers
jours, une page s’était définitivement tournée. Comme si
l’exubérance et la flamboyance des sixties ou des seventies,
le cosmopolitisme de ces derniers totems d’une “café society”
old school, la sophistication d’une quête esthétique qu’il était
encore possible de mener hors des impératifs du marché, avaient
définitivement disparu avec la mort de Karl Lagerfeld, lui qui
paradoxalement avait incarné, sinon créé, ces mêmes impératifs.
Il aurait pourtant détesté qu’on dise cela de lui. Il détestait le
passé, et détestait encore plus qu’on l’y réduise. En 2012, il nous
confiait : “Je comprends que l’on puisse éprouver une fascination
pour le passé quand on ne l’a pas vécu. Mais quand on l’a connu et
qu’on le préfère au présent, autant arrêter tout de suite.” Il avait ainsi
soigneusement laissé flotter un voile de confusion sur sa date de
naissance (1933 ou 1935 ou 1938 ?), si ce n’est un voile de fiction
sur ses origines. Quand on l’interrogeait sur le Studio 54, qu’il
Philippe Heurtault

avait fréquenté, il répondait que c’était glauque. Quand on lui


demandait quelle silhouette il laisserait après sa mort, lui rappelant
avec un soupçon de perfidie que Christian Dior avait laissé
le new look, Saint Laurent le smoking et la saharienne, Courrèges
Avec son amant Jacques de Bascher,
les robes en A et le style futuriste, il les balayait tous d’un revers
en 1973 ou 1974, à l’issue d’un défilé Chloé,
de sa main gantée : tout ça avait vieilli, tout ça appartenait au dont il était alors directeur artistique.
passé, le présent était un tel merdier que les coupes cosmonautes
de Courrèges, franchement, n’avaient plus rien de pertinent.
Il détestait les couturiers qui n’habillaient que Madame
Unetelle ou Madame de Machin, et exigeaient de se faire appeler les divise : pendant que Saint Laurent perpétue une idée du
“Monsieur” par leurs premières d’atelier (ça, c’était une pique couturier à l’ancienne, hanté par ses obsessions esthétiques, bref,
directe contre Hubert de Givenchy). Il voulait une mode un auteur, un artiste, comme dans le film Falbalas de Jacques
démocratique, quitte à habiller Victoria Beckham ou Zahia, et Becker, Lagerfeld – sent-il qu’il ne peut pas rivaliser avec Yves ? –
dessiner une collection pour H&M en 2004. Il détestait aussi se fait mercenaire, louant ses services à plusieurs marques (Fendi,
les créateurs qui posaient en artiste (ça, ça pouvait être Patou, Chloé – pour laquelle il habillera notamment Stéphane
une pique contre Saint Laurent comme contre Azzedine Alaïa). Audran à partir de Juste avant la nuit de Chabrol, en 1971).
Dans Beautiful People, la journaliste anglaise Alicia Drake
l’a très bien montré à travers les parcours différents d’Yves Saint Plus qu’un style qui risquerait de se démoder, Lagerfeld
Laurent et du jeune Karl Lagerfeld, tous deux lauréats, en 1954, invente la figure du créateur de demain : un super directeur
du concours organisé par le Secrétariat international de la laine, artistique, qui ne dessine pas seulement les collections mais
le premier dans la catégorie robe, l’autre dans la catégorie s’occupe de toute l’image d’une marque, ce qu’il deviendra
manteau. Ils deviendront amis, sortent faire la fête au Sept, en prenant les rênes de Chanel en 1983, annonçant les Hedi
dînent en bande glamour à la Coupole, mais surtout vont prendre Slimane, Phoebe Philo, Nicolas Ghesquière, Alessandro Michele
des trajectoires radicalement opposées. d’aujourd’hui… En 2017, il confiait à Vogue : “C’est une vie
Bien sûr, il y a eu aussi l’incident Jacques de Bascher. d’apprenti sorcier. Mais ça, c’est ma faute. Mes collègues se plaignent
Depuis les révélations de Drake dans son livre, ce qui s’est joué que ça va de plus en plus vite, qu’ils n’ont plus assez de temps de
alors entre les deux hommes appartient désormais à l’histoire de réflexion, que c’est moi qui ai gâché ce métier en mettant la pression,
la mode et du Paris nocturne des années 1970 : le grand amour en rajoutant des collections.” Car plus que le vêtement lui-même,
du couturier allemand, le dandy proustien et cuir Jacques de c’est le système de la mode qu’il réinvente de fond en comble :
Bascher, a une aventure avec Saint Laurent. Et il semblerait que le flot de people aux défilés, les muses salariées, les stars maison,
ce dernier ne s’en soit jamais vraiment remis, ayant commencé les shows bigger than life…
à sombrer (virées dangereuses la nuit, drogues, dépression…) Plus qu’un style vestimentaire, il comprend avant les autres
à ce moment-là, comme si De Bascher était le diable fait homme. que c’est une image qu’il faut vendre, une attitude et un lifestyle.
Mais ce n’est pas seulement dans la vie privée que les deux Au début des années 1980, avoir un sac Chanel c’est comme
couturiers s’opposent. C’est aussi leur vision de leur métier qui arborer un sac Hermès – un accessoire qui vous range d’emblée

Les Inrockuptibles 27.02.2019 14


Giovanni Coruzzi/Leemage
Avec son ami et rival Yves Saint
Laurent, au mariage de Paloma
Picasso, au Palace en 1978

du côté des bourgeoises, soit aux antipodes de ce nouveau concept En 1973, Andy Warhol et Paul Morrissey tournent leur film
qui monte : les branchés. Avec Karl à la tête de la maison Chanel, L’Amour dans l’appartement de Lagerfeld rue de l’Université.
qu’il qualifiait lui-même de “ringarde” avant de la reprendre, et On y voit le couturier, beau gars bronzé éclatant de santé à côté
qui n’habillait d’ailleurs plus que quelques femmes de ministres des blafards Donna Jordan, Patti d’Arbanville et Michael Sklar
languissantes dans leur appartement du VIIe arrondissement, – il s’est toujours vanté de n’avoir pris aucune substance à une
le sac Chanel redevient un objet de désir pour les jeunes époque où ses proches s’autodétruisaient. Dans le film, il a un
générations. Voire, comble de l’ironie, un accessoire rock. côté bon garçon qui aide, conseille, console. Deux ans avant, il
En quelques années, en recyclant tous les codes maison (le vient de rencontrer Jacques de Bascher qui semble avoir été son
camélia, le double C, les perles, le tweed…), Lagerfeld a fait plus unique amour. Après la mort de De Bascher des suites du sida en
que relancer Chanel. Il a remis la mode à la mode : il en a fait 1989, à l’âge de 38 ans, le couturier bascule dans une forme de
un club mondialisé auquel tous et toutes rêveront d’appartenir. désincarnation. Le temps de la fête, du Sept, du grand bal masqué
En exacerbant le double C de la marque, décliné en métal doré qu’il avait donné au Palace en 1978 est bel et bien terminé.
rutilant, et en couvrant Inès de la Fressange et Claudia Schiffer Lagerfeld va se fondre dans le travail et s’y confondre, le corps
de sacs et de bijoux surdimensionnés, il invente le bling avant enfermé dans une enveloppe de chair, le visage caché derrière
l’heure. Il traite la mode comme Warhol la peinture : en objet un éventail. Il se fera maigrir un peu plus tard pour pouvoir
de consommation à égalité avec les boîtes de lessive Brillo ou rentrer dans les costumes Dior Homme de son ami Hedi Slimane.
les soupes Campbell, en somme, à diffuser en série. Et plutôt que Ceux-ci, agrémentés d’une chemise à plastron et faux col dur,
d’innover en matière de silhouette, il réinvente la sienne. deviendront son armure. Une apparence rigide, comme s’il n’y
Cheveux argentés, lunettes noires, dégaine de vampire de luxe avait plus rien derrière. Une image, reproductible à l’envie comme
– comme Andy. Et comme lui, voire plus que lui, superstar les sérigraphies warholiennes. Pour parachever sa métamorphose
médiatique – Karl Lagerfeld sera longtemps celui qu’on aime en image, en concept, Karl clamera n’avoir eu aucun lien charnel
haïr, puis celui qu’on aime adorer, enfin celui qui, étant partout avec De Bascher et avoir toujours détesté le sexe de toute façon.
et tout le temps dans les médias, aura accompagné le plus Moins homme de la Renaissance, ce cliché qu’on lui apposait,
notre vie de tous les jours sur au moins trois décennies. Plus tard, qu’homme du XXIe siècle par excellence : un homme virtuel.
en faisant de sa chatte Choupette une star, il poussera le geste Quand on lui demandait ce qu’il voyait dans la glace en
warholien à l’extrême. se regardant, il répondait : “Une caricature !” Mieux : un logo,

15 27.02.2019 Les Inrockuptibles


En Une Karl Lagerfeld

Quand on lui demandait ce qu’il


voyait dans la glace en se regardant,
il répondait : “Une caricature !”

annonçant à travers son corps désaffecté, réduit à quelques traits avec terreur, ressentir la peur rôder alentour, enfin, avoir
reconnaissables de loin, le devenir-produit de l’être humain. brutalement conscience de la mort. Une mort qui pouvait advenir
Un homme technologique, comme la créature robotique en une fraction de seconde, comme une bombe, et tout détruire.
du Metropolis de Fritz Lang, d’ailleurs l’un de ses films préférés. Pour un journaliste, interviewer Karl Lagerfeld était
Quand Les Inrocks l’avaient rencontré en 2012 pour une toujours vivant, souvent passionnant. Les rendez-vous avaient
interview et un shooting – qu’il avait réalisé à 3 heures du matin, généralement lieu à l’arrière de sa librairie 7L, au 7, rue de Lille,
photographiant la mannequin Alice Dellal rue de Lille, à Paris, près d’une vaste pièce où il conservait des milliers de livres,
sous la neige ! –, il avait tenu à nous parler de technologie, notamment ceux édités par sa maison d’édition, Steidl. Etaient
et à travers elle de sa philosophie : “Elle fait partie de l’époque et souvent présents une ou deux attachées de presse, un majordome
l’époque ne s’adaptera pas à moi. C’est à moi de le faire. Il faut donc qui servait petits fours et flots de Coca-Cola Zéro. Les heures
que je m’y intéresse.” Il nous disait avoir plusieurs iPad sur lui passaient, on attendait… Karl Lagerfeld aura été la personnalité
en permanence, quatre iPhone différents, trois iPod toujours la plus en retard avec Marilyn Monroe – toujours en avance
avec lui… “Avant, j’envoyais mes dessins par fax. Aujourd’hui, sur la modernité, c’est comme si le temps ne comptait pas, ou
je les expédie directement au studio par l’iPhone ou l’iPad. Je dessine comptait alors tellement qu’il fallait en devenir le maître,
beaucoup sur l’iPad, sous Brush. Un fois qu’on a pris le coup, le plier à sa volonté, l’ignorer. Enfin, il apparaissait, sanglé dans
c’est très simple. Je trouve que le dessin sur l’iPad n’est pas très loin son armure noire et blanche, tournant difficilement la tête tant
de la gravure.” Au-delà de n’être qu’un homme contemporain son cou semblait être entravé par son faux col, ses mitaines et ses
ultra connecté, Lagerfeld avait fini par se virtualiser lui-même. lunettes de soleil ne laissant dépasser que quelques centimètres
En faisant de son corps une image, il devenait un compte de peau. Il pouvait mettre mal à l’aise ou se montrer chaleureux.
Instagram vivant ; ses réparties acides, saillies sanglantes et Je l’ai interviewé plusieurs fois en dix ans. Et en dix ans,
opinions drolatiques, dépassaient rarement les 140 signes, quelque chose en lui avait fini par changer. Le passé – ce passé
comme sur Twitter. Au risque, comme dans un tweet, d’affirmer qui lui faisait horreur –, plus précisément son enfance, semblait
tout et n’importe quoi avec mauvaise foi et manque de distance. revenir en force et prendre toute la place dans ses pensées et
Telles ces sorties extrêmement dérangeantes contre la politique sa conversation. Sa mère, surtout, personnage aristocratique,
d’Angela Merkel – qu’il détestait – accueillant un million de femme habillée en haute couture qui l’emmenait chez Dior,
migrants en 2015 : “On ne peut pas (…) tuer des millions de Juifs froide, dure et cinglante. Un jour, à la vue des cheveux acajou de
pour faire venir des millions de leurs pires ennemis après.” son fils, il paraît qu’elle l’avait traité de vieille commode Louis XVI.
Ou certaines de ses remarques sur le physique, affirmant que
rien n’est plus élégant que la minceur, ce qui lui valut d’être C’est cette mère, Elisabeth Bahlmann, qui ces
soupçonné de misogynie – pourtant il n’aimait travailler dernières années semblait le hanter comme un grand
qu’avec des femmes, et a laissé les rênes de Chanel à sa fidèle amour défunt, lui manquer plus que tout. Quelques jours
collaboratrice, Virginie Viard. Il pouvait aussi se montrer après la mort du couturier, on apprenait d’ailleurs dans
imbuvable, comme lorsqu’il fit tout son possible pour faire Le Monde qu’il ne souhaitait pas de funérailles, mais avait prévu
boycotter le livre d’Alicia Drake dans des librairies. qu’une partie de ses cendres soient mélangées à celles de sa
Il revendiquait la liberté de penser ce qu’il voulait et de dire mère ; l’autre partie à celles de Jacques de Bascher. Car pendant
ce qu’il pensait. Il y avait chez lui, comme le dit Leïla Slimani trente ans, Lagerfeld, cet homme virtuel reniant toute sensualité
(lire page 18), une vision de la vie comme n’étant que vanité, et tout affect par peur du pathos, avait conservé dans une urne
ainsi qu’une horreur de l’antisémitisme, très certainement la moitié des cendres de son amour, Jacques de Bascher (l’autre
héritées des années de guerre, lui qui disait n’en avoir aucun moitié, il l’avait remise à ses parents). Le jour de la mort de
souvenir, ayant grandi à la campagne dans un milieu ultra Karl Lagerfeld, je me suis souvenue que lors de notre dernière
privilégié (son père, Otto Lagerfeld, fit fortune dans le lait interview, il m’avait donné les six poèmes de Catherine Pozzi,
concentré). Pourtant, l’enfant qui vit dans la propriété familiale la maîtresse de Paul Valéry, dont il avait publié une édition
de Bad Bramstedt aux environs de Hambourg a 10 ans, en 1943, trilingue (allemand, français, anglais). J’ai ouvert le volume, le
quand Hambourg sera furieusement bombardée par les alliés premier poème s’intitule Vale : “La grande amour que vous m’aviez
(nom de code de l’opération : “Opération Gomorrhe”). donnée/Le vent des jours a rompu ses rayons – Où fut la flamme,
Avec ce massacre intentionnel des populations civiles, et des où fut la destinée/Où nous étions, où par la main serrée/Nous nous
bombardements qui coûtèrent la vie à 45 000 personnes, laissant tenions.” Et si l’on s’était trompé sur Karl Lagerfeld ? Et s’il était
plus d’un million de civils allemands sans abris, c’est, avec plus tendre, romantique, affectif qu’il ne l’avait laissé paraître,
Dresde, l’attaque aérienne la plus meurtrière en Europe, aussi cachant cette sensibilité derrière son image, disparaissant à force
appelée “Hiroshima-sur-Elbe”. Ignorée ou oubliée pendant d’être partout, devenant insaisissable à force d’ubiquité. Incarner
longtemps, c’est l’écrivain W. G. Sebald qui en a reparlé le premier le spectacle dans tous ses aspects, théorisés par Debord, pour
dans De la destruction. Karl Lagerfeld, enfant, a donc dû entendre, mieux y échapper – et si ça avait été ça le plus grand secret de
sinon le bruit terrible des frappes aériennes, les adultes l’évoquer ce génie de l’époque ?

Les Inrockuptibles 27.02.2019 16


Karl Lagerfeld

Autoportait,
2017
En Une Karl Lagerfeld

il en connaissait des passages par cœur.


Il m’avait aussi beaucoup parlé de
Thomas Mann. C’était quelqu’un qui
était capable de vous parler très
précisément d’un chant de l’Iliade et
de l’Odyssée. Il avait eu une éducation
d’honnête homme, très classique. Et puis
il adorait Michel Houellebecq, il le trouvait
génial, subversif. Ce qui lui plaisait
beaucoup, c’est que Houellebecq ne cédait
pas au politiquement correct. Karl
Lagerfeld avait énormément d’humour,
de distance par rapport à la vie, et ce qui
est assez drôle, c’est qu’il était une icône,
une figure du consumérisme et de notre
capitalisme d’aujourd’hui, et en même
temps, quelqu’un qui était capable d’avoir
un regard très lucide là-dessus, capable
de faire un pas de côté pour ne pas être
dévoré par cette société de consommation.
C’est ce qui était le plus incroyable : dès
qu’on essayait de l’enfermer, il avait tout
de suite un mot pour bien montrer
Domine Jerome/Abaca

A Paris,
lors du qu’il savait absolument où il en était, qu’il
défilé s’en fichait de ce que les autres pensaient
Chanel de lui. Je crois que de manière générale,
printemps-
été 2018 il y a deux sortes d’artistes : ceux, et
ce sont les plus nombreux aujourd’hui,
qui pensent qu’ils peuvent créer sans
Leïla Slimani : “C’était quelqu’un connaissances du passé – entre nous,
les auteurs qui disent “moi j’écris et je n’ai
d’une grande profondeur” jamais lu”, je n’y crois pas… – et ceux
qui créent avec tout ce qui a été fait avant,
Amoureux de la littérature classique, le couturier lisait aussi beaucoup qui s’inscrivent dans une histoire.
d’écrivains contemporains dont l’auteure de Chanson douce. Karl Lagerfeld était de ceux-là : il avait
digéré, compris, assimilé tellement
“IL M’AVAIT CONVIÉE À L’UN DE SES hauteur sous plafond incroyable, et des d’images, de figures, d’histoires, et cela
DÉFILÉS APRÈS LA PUBLICATION DE dizaines de milliers de livres. Il était ne lui pesait pas, au contraire, c’est son
MON PREMIER ROMAN, Dans le jardin capable d’y retrouver ceux dont on parlait érudition qui l’aidait à créer. Et c’est aussi
de l’ogre, et à la fin du show, on s’est en quelques secondes. Des livres dans cette érudition-là qui l’a aidé à se protéger
retrouvés dans la salle où il recevait ses toutes les langues : il lisait de la même du marché. Il était un grand lecteur
invités. On s’est assis et on s’est mis à manière en allemand, en anglais et en parce qu’il avait une vraie connaissance
parler de livres. La littérature a toujours été français. Il m’avait dit que ça lui était de ce qu’était la condition humaine.
au centre de nos conversations. Il lisait tellement naturel qu’il ne se rendait même C’était quelqu’un d’une grande
énormément de littérature contemporaine, pas compte dans quelle langue il lisait. profondeur. Sa vision de l’humanité ?
et il avait des avis très tranchés, très Il m’avait beaucoup parlé de la littérature “Vanité des vanités, tout est vanité”,
amusants. S’il était très sévère, je crois que du XVIIe siècle, surtout Madame de dit L’Ecclésiaste… Au fond, il ne jugeait pas
c’est parce qu’il aimait beaucoup La Fayette. Il aimait cet esprit. De manière les hommes. Il avait une grande tendresse
la littérature classique, et qu’il avait générale, il était très sensible au fait d’avoir pour eux, car il se rendait compte de
le sentiment que les plus grands écrivains de l’esprit, aux saillies, et aussi aux sa propre faiblesse, de sa finitude.
de notre temps étaient morts. Son avis moralistes. Je lui avais dit qu’il y avait Donc, oui, vanité des vanités, tout est
était toujours intéressant et différent de ce quelque chose en lui de très XVIIe, vanité : ça peut donner des ailes, ou vous
que l’on pouvait entendre partout. J’ai eu qu’il aurait brillé dans les salons littéraires écraser. Lui, ça lui a donné des ailes :
la chance d’aller dans sa bibliothèque, lui qui aimait tellement les bons mots. il a fait de sa vie un roman, une histoire
magnifique, juste à côté de chez lui, rue de Il parlait souvent de littérature allemande... extraordinaire.” Propos recueillis par
l’Université : une pièce immense, avec une Il lisait Goethe quand il était petit, Nelly Kaprièlian

Les Inrockuptibles 27.02.2019 18


En Une Karl Lagerfeld

Anna Mouglalis : “Il m’a transmis le goût de vivre”


Actrice et égérie Chanel depuis 2003, Anna Mouglalis évoque presque vingt ans d’amitié.

“J’AI RENCONTRÉ KARL LAGERFELD


GRÂCE AU CINÉMA. Il avait vu le film
de Claude Chabrol dans lequel
je débutais, Merci pour le chocolat (2000).
A ce moment-là, il travaillait à l’invitation
du magazine américain Interview sur
un numéro spécial sur Paris. Il y réalisait
des portraits d’artistes français de toutes
disciplines : musique, cinéma, littérature,
sculpture... Et il m’a fait savoir qu’il avait
envie que je participe à cet ensemble.
A l’époque, c’était pour moi une hantise
d’être prise en photo. J’avais l’impression
d’être une arnaque, la moindre exposition
m’angoissait... Et pourtant je me suis
retrouvée à déambuler torse nu rue
de Lille (rires) ! Cette séance photo a été
le lieu d’une rencontre extraordinaire.
Karl, que pourtant je ne connaissais pas,
a levé chez moi toute forme de pudeur.
Il y a eu tout de suite entre nous
une complicité, un amusement à faire
des choses ensemble, qui ne s’est jamais
démenti.
Nous n’étions pas dans un rapport
d’intimité, mais nous partagions l’un
pour l’autre beaucoup de tendresse, on Avec Karl,
Eric Ryan/Getty Images

s’est toujours vouvoyés. Le vouvoiement à Paris,


à l’occasion
tenait chez lui d’une exigence de distance du défilé
respectueuse. Il aimait donner à voir Chanel
une forme de dureté, de fermeté, mais printemps-
été 2009
c’était quelqu’un d’extrêmement fidèle.
Ses relations étaient de vrais engagements.
Si je devais cerner ce que je lui dois, en me disant : “Allez, on va mettre un peu en lui disant : “Voilà, regardez, j’ai dessiné
quel legs il m’a laissé, je dirais tout de beurre dans les épinards !” Mais cette les costumes d’Anna.” Je jouais le rôle
simplement qu’il m’a transmis le goût de trivialité, cette façon directe d’en parler, d’une prostituée et Karl n’est pas du tout
vivre. Avant de le rencontrer, j’avais avait quelque chose de simple et gracieux. allé dans une direction de vêtements
sur le milieu de la mode beaucoup d’idées Après avoir signé mon contrat chez de sex-shop. Dans ce film qui traite
reçues, j’imaginais que c’était le secteur Chanel, j’ai tourné La Vie nouvelle du trafic d’êtres humains, il s’est inscrit
culturel le plus superficiel qui soit. de Philippe Grandrieux. Alors que dans la démarche de grande stylisation
Et pourtant je n’ai pas tellement rencontré mes proches dans le cinéma d’auteur me de Philippe Grandrieux. Il a même rendu
de personnes qui avaient une curiosité prévenaient que désormais je risquais certains plans possibles. Grandrieux
intellectuelle plus forte que Karl. de subir des pressions pour ne plus faire voulait que le film soit visuellement
Le cinéma, la littérature emplissaient sa que des films très lisses, ça n’a posé très sombre, que l’obscurité y soit
vie. Sa connaissance du cinéma muet était absolument aucun problème que le d’une densité rarement atteinte.
vraiment remarquable. C’était pour lui premier film dans lequel je joue en tant A tel point que les assurances paniquaient,
le lieu d’une exploration infinie. Il lisait qu’égérie Chanel soit aussi audacieux et avaient peur qu’au final il n’y ait rien
énormément de poésie et m’a fait atypique. Karl a eu envie de s’impliquer sur la pellicule. Karl avait prévu pour
découvrir des poèmes de Nabokov qui et m’a demandé de lui présenter Philippe moi un pantalon et un haut à paillettes
m’ont marquée à vie. Il m’a aussi offert des Grandrieux. Nous avons organisé tellement scintillants qu’il suffisait
livres d’art magnifiques. Karl m’a nourrie un rendez-vous de travail, au cours duquel d’une allumette pour que tout à coup
dans les deux sens du terme. Philippe a longuement exposé son projet. la lumière prenne. Ce que je retiens
Intellectuellement, affectivement Pendant ce temps, Karl dessinait ; de lui, c’est un rapport spectaculaire
et aussi bien sûr de façon très matérielle, Philippe se demandait s’il était vraiment à l’instant. Il savait que rien n’est éternel,
en me proposant de devenir égérie Chanel. attentif... Et puis à la fin du rendez-vous, il revendiquait l’éphémère.”
Régulièrement, il me tapait sur l’épaule Karl a tendu ses dessins à Philippe Propos recueillis par Jean-Marc Lalanne

19 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Enquête

Le milieu de la mode ne jure plus que par le body positivisme,


cette célébration de corps ne répondant plus à ses critères habituels.
Coup marketing et bonne conscience en prime ou lame de fond ?

texte Alice Pfeiffer et Manon Renault


photo Ilyes Griyeb pour Les Inrockuptibles

Les Inrockuptibles 27.02.2019 20


Sylvie : pull, sous-pull
et pantalon MM6
Maison Margiela

Raphaël : veste et
jogging Martine Rose x
Nike sur
[Link],
chemise Carhartt,
baskets personnelles

Regina : t-shirt,
col roulé et pantalon
Acne Studios

21 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Enquête L’inclusivité

“MES CUISSES ÉPAISSES, VOUS ÊTES SI SEXY QUE


VOUS N’ARRÊTEZ PAS DE VOUS FROTTER L’UNE CONTRE
L’AUTRE ! Et ma cellulite, toi aussi j’ai choisi de t’aimer… Mes courbes,
mes rondeurs… j’aime tout chez moi.” En 2015, la mannequin
américaine – alors dite grande taille – Ashley Graham prononce
ces mots lors d’un TEDx Talk qui sera vu près de trois millions
de fois. Elle exprime ainsi sa mission : “Je suis une activiste du
corps. Moi, ‘grande taille’ ? Je dirais plutôt que je suis à MA taille.”

pull col roulé et pantalon Gucci, chaussettes Royalties


En refusant fermement l’appellation classique – qui la
différencierait donc d’une “vraie” mannequin –, elle fait tant de
vagues qu’elle atterrit dans une campagne Dolce & Gabbana, ou
encore sur les couvertures de L’Officiel, Vogue, Glamour.
Elle devient, en 2017, la première top model non maigrelette à
grimper dans le palmarès des plus hauts salaires – et, en parallèle
à cette gloire, va régulièrement donner des conférences féministes,
notamment aux Nations Unies.
Que défend-elle exactement ? Non pas simplement la lutte
contre la grossophobie (ou la discrimination des personnes
en surpoids), mais une philosophie devenue aujourd’hui virale :
le body positivisme. Surnommée body-posi – une tendance clé
pour 2019, selon le magazine Forbes –, celle-ci vise tout Odile Gautreau, photographiée pour le Portfolio Mode
simplement à célébrer tous les corps, sans hiérarchie. Et Ashley (p. 24) est un des visages du mouvement body positivisme
dans la mode (égérie Nike, Asos, Ester Manas)
est devenue la figure de proue de cette marche vers l’inclusivité.
Son succès dans le milieu élitiste du luxe a prouvé que les corps
aliénés, jamais présentés comme une source de fantasmes dignes Eckhaus Latta choisissent des gens pour leur allure et ce qu’ils
de ce nom, pouvaient aujourd’hui rivaliser avec les standards dégagent plutôt qu’avec l’idée préconçue de la “belle gueule”.
traditionnels. La griffe Andrea Crews va jusqu’à réaliser son casting dans
la rue avant un show, pour montrer “qu’être mannequin, tout le
LA VALSE AVEC LA MODE monde en est capable ! L’inspiration du créateur passe par un rapport
au vêtement qu’on trouve dans la singularité de chacun”, dixit
Depuis, le secteur de la sape et de la pop culture a sauté sur la créatrice et fondatrice Maroussia Rebecq. “Aujourd’hui on veut
ce nouveau marché récemment apparu. Rihanna lance une histoire quand on regarde quelqu’un, la plastique, c’est secondaire.
Fenty Beauty, une marque de cosmétiques qui s’adresse à toutes C’est la personnalité qui fait l’allure, il faut qu’il émane quelque chose
les teintes de peaux (aussi choquant que cela puisse paraître, d’authentique”, ajoute Saif Mahdhi, ancien président Europe
personne ne l’avait fait avec cette ampleur avant elle). Puis de l’agence de mannequins Next Models. Et le rappeur Kendrick
elle surenchérit en lançant Savage x Fenty, une marque de lingerie Lamar de chanter, dans Humble. : “J’en ai tellement marre de
pour tous les corps, âges et identités ; cette volonté de Photoshop/Montre-moi quelque chose de naturel comme un cul avec
démultiplication des idéaux est déjà appelée en marketing des vergetures.”
le “Fenty Effect”. La top Winnie Harlow, atteinte du vitiligo, une
maladie de peau, a fait la couverture de Elle et défilé pour Kenzo. LA CONTINUATION D’UNE HISTOIRE FÉMINISTE
Le Grazia anglais a dédié un numéro à des mannequins en
situation de handicap en septembre 2018. Et Tommy Hilfiger Le body-posi ne date pas de votre dernier like. Dès le milieu du
collabore avec Chloe Ball-Hopkins, reporter à la BBC qui se XIXe siècle, des femmes se battent pour ne plus devoir porter
déplace en fauteuil roulant, avec une salopette psychédélique que un corset, remettant en cause l’inatteignable idéal féminin. Puis
l’on peut enfiler sans se lever. dans les années 1960, les écrits de l’auteur engagé Lew Louderback
Les labels avant-gardistes, eux, font défiler toutes générations, dénoncent la pression extrême autour du poids. Mais c’est
genres, corps – Balenciaga, GmbH, Koché, Gypsy Sport ou en 1996 que deux activistes, Connie Sobczak et Elizabeth Scott,
lancent l’organisation The Body Positive, dans le but d’“offrir
une liberté hors des suffocants messages sociétaux qui enferment
chacun dans un combat perpétuel contre son corps”.
On se met à poil avec fierté, Comment expliquer le retour en force de cette tendance
et les frontières entre les âges, aujourd’hui ? Qu’il s’agisse de l’élection de Trump – ancien
les ethnies et les genres copropriétaire du concours Miss Universe entre 1996 et 2015 –
ou, entre autres, des violences policières accrues, de la Women’s
ne seraient plus qu’un leurre March ou du mouvement MeToo, le contexte est propice
à une envie de solidarité et de changement. Alors que règne sur

Les Inrockuptibles 27.02.2019 22


Enquête L’inclusivité

la première puissance mondiale un amerloque blond aux yeux coutumes, qui passe par l’opposition aux représentations
bleus, bien né, raciste et inculte, comment ne pas chercher des dominantes, pour promouvoir les représentations “maîtrisées”.
représentations alternatives aux incarnations classiques du pouvoir ? Pourtant, ces tournants identitaires sont imbriqués, comme
Aujourd’hui, une nouvelle génération 3.0 se fait connaître par rarement auparavant dans l’histoire du féminisme, dans le système
ses photos sur Instagram, affichant fièrement ses différences. capitaliste. Une déviance paradoxalement soulevée par Rihanna :
Les mannequins Paloma Elsesser et Denise Bidot, ou l’influenceuse “Il y a toujours un moment dans une campagne où l’apparition de
Barbie Lenox, donnent à voir un corps sans retouches, ventre certaines personnes est censée apporter une caution : ‘Regardez comme
non rentré, arborant sans honte cellulite, vergetures, cicatrices. on est à fond pour la diversité !’ C’est triste”, dit-elle en interview.
Autre point clé : ces femmes doublent cette mise en image Ces quelques corps-élites, étendards de ces causes, sont-ils
d’actions concrètes. Toutes participent à des débats, des rencontres aujourd’hui soumis à de nouvelles formes de hiérarchisation ?
avec une jeune génération en pleine mutation. Marsha Elle, Policés pour mieux être dépolitisés ? Pour Gabrielle Deydier,
top model unijambiste, visite des hôpitaux et devient le mentor auteure de On ne naît pas grosse (ed. Goutte d’or), cette tendance
et la conseillère d’enfants portant des prothèses. est ambiguë. “Ashley Graham est une bombe, mais fait à peine
Pourquoi cet engouement ? En se dépouillant partiellement deux tailles de plus que la Française moyenne ; elle a la taille fine et
de l’imaginaire normatif de la beauté, ces corps célèbrent un corps de pin-up.” Loin des paillettes, la réalité est bien différente :
des enveloppes dont les contours n’ont pas encore été markétés. “Même si une marque communique sur ses grandes tailles, l’expérience
Ici, on se met à poil (littéralement et métaphoriquement) avec en magasin est odieuse. On ne veut pas de la grosse lambda dans
fierté, et les frontières entre les âges, les ethnies et les genres sa boutique. Ça fait tache. On nous décourage de tout achat ou
ne seraient plus qu’un leurre. Là, les souffrances, échecs, aveux, on nous suggère de commander sur internet”, ajoute-t-elle.
hontes livrées sur les réseaux sociaux deviennent les antidotes Une reconquête des corps, des cultures et des savoirs semble
d’une audience assoiffée de nouveaux idéaux. Le vêtement, indispensable pour affronter les violences quotidiennes qu’endurent
avec ce qu’il offre glorieusement au regard devient un biais plus de neuf personnes sur dix, qui ne se conforment pas
émancipateur fondamental. La philosophe Judith Butler élabore à la “norme” ni à un idéal prescrit. Misogynie, racisme, phobie
la notion de performativité plurielle. Soit une forme du vieillissement : l’inclusivité pourrait-elle être un remède
d’empowerment, d’auto-affirmation construite dans l’ombre des à ces maux ?

“La mode recherche la différence”


Jamil Dakhlia, chercheur et auteur de Mythologie de la peopolisation (Le Cavalier Bleu, 2010), décrypte la tendance
à l’inclusivité au regard des mécanismes habituels de la célébrité et du fonctionnement de la mode. Entretien.
Si la célébrité est un verdict mannequins rondes était présente. le physique, comme Fellini montrait
populaire, les réseaux sociaux Dans la culture de la célébrité, une autre forme de beauté sans en
aident-ils à sa démocratisation ? le même phénomène est visible. faire un motif “inédit”. En habituant
Les nouvelles technologies Lorsque Audrey Hepburn joue le regard, il magnifie la différence,
accentuent cette possibilité. dans Funny Face, la volonté est de ou tout ce qui ne serait pas normatif.
En théorie, elles sont la promesse renouveler l’industrie des actrices
pour chacun d’émerger, d’être visible en recherchant une fille authentique, L’industrie de la mode
et d’entrer dans le grand bain. spontanée ; en somme une fille du encourage-t-elle à la fois la
Le piège dans cette grande “peuple”. Une figure différente des démocratisation et la normativité ?
ouverture est que, par principe, tout actrices standardisées et guindées. C’est un miroir aux alouettes !
le monde ne peut être retenu. Dans le système de la mode, Même dans les grandes tailles,
C’est une injonction contradictoire la recherche de la différence se les mannequins racisées ou seniors,
puisque l’attention ne se peut combine à l’idée de “rafraîchissement”. il existe toujours une forme de
se porter que sur un nombre restreint sélectivité. Si on prend les
de personnes. Le succès ne va qu’à Peut-on alors parler d’industrialisation mannequins noires ou âgées :
quelques-uns et il est éphémère. de la différence, à l’heure où l’extrême maigreur semble rester
des agences se spécialisent dans de rigueur. Il existera toujours des
Dans ce contexte, comment des corps les physiques “atypiques” ? méthodes de mise à l’écart. Je pense
âgés ou grandes tailles peuvent-ils Souvent, ces agences s’articulent que dans la mode, et de manière
intégrer la mode et surtout ne pas aux structures plus standards. Par générale, il existe une volonté
être cantonnés à un rôle ? ailleurs, certains acteurs de la mode de styliser, de chercher une forme
La mode répond à un effet sont parvenus à élever la différence d’essence à la beauté, pour la rendre
conjoncturel : la recherche du à une forme d’art. Jean Paul Gaultier inaccessible. Le style réduit l’être
différent. Parfois cela vire à la a finalement fait de la différence à une forme de quintessence qui
recherche de “la bête de foire”. Cela un thème qui lui permet de se est déliée de la réalité. Pour que
n’est pas nouveau : il y a toujours eu distinguer des maisons de couture le rêve demeure, il ne faut pas être
une standardisation extrême des intégrant les mannequins racisées trop ancré dans la réalité, être trop
corps articulée à la “bizarrerie”. ou autres de manière plus prosaïque ou trop banal.
Dans les années 1980, une mode des sporadique. Gaultier insiste sur Propos recueillis par Manon Renault

23 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Différents genres et générations se croisent
un dimanche à la campagne. Point commun : leur rapport intimiste et clanique
au vêtement, et une célébration de la singularité de chacun.e.

photo Ilyes Griyeb pour Les Inrockuptibles

Sylvie : 
pull et
pantalon
Loewe,
T-shirt Vince,
bracelet
personnel,
chaussettes
personnelles

Stylisme Laure Orset-Prelet. MUA : Carole Douard/Call My Agent

Les Inrockuptibles 27.02.2019 24


Raphaël :
veste et T-shirt
Adidas,
combinaison
Dries Van Noten,
chaussettes
Royalties

Colombe :
T-shirt
Paco Rabanne,
jean Levi’s,
bijoux personnels,
santiags personnelles
Portfolio Spécial mode

Brahim :
veste, chemise et
pantalon Paul Smith,
T-shirt Vince,
bijoux personnels

Les Inrockuptibles 27.02.2019 26


Portfolio Spécial mode

Dourane : Jenna :
veste et pantalon veste Chanel,
Givenchy T-shirt Dulce,
chaussettes
Sylvie : Missoni
veste et pantalon
Lemaire

27 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Dourane :
brassière et
pantalon
Hermès,
sandales
JW Anderson
Portfolio Spécial mode

Regina :
chemise
et boucles
d’oreilles
Balenciaga

29 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Portfolio Spécial mode

Bottines
Saint Laurent 

Andréas :
Veste Martine Rose x Nike
sur [Link],
chemise Isabel Marant,
T-shirt Marni

Odile :
pull col roulé
Gucci Homme

Les Inrockuptibles 27.02.2019 30


Cette semaine, notre focus mode se penche
sur quatre marques sociales, inclusives et démocratiques
dont les créations changent la vie des gens.
par Pauline Malier

Studio KH

En portant les bijoux auditifs F&D Studio


A la demande de la photographe malentendante Kate Fichard, les designers Flora Fixy
et Julia Dessirier, fondatrices de F&D Studio, ont développé la collection H(Earring),
avec laquelle elles ont remporté le prix Accessoires de mode de Swarovski au Festival
de Hyères. Ce projet, à l’intersection de la mode, de la médecine et de la technologie,
donne naissance à des appareils auditifs qui ont l’aspect de bijoux au design fin
et élégant. De beaux objets glamour qui améliorent l’acceptabilité de la prothèse
pour la personne malentendante. On applaudit !
[Link]

Les Inrockuptibles 27.02.2019 32


Où est le cool ?

En nouant un patch Anna Bonny


Noelia Morales se définit elle-même comme une pirate.
Après un cancer en 2015, elle doit se faire retirer un sein.
Comme beaucoup de femmes ayant subi cette épreuve, elle
s’engage dans une lutte pour la reconquête de sa féminité.
Autodidacte, elle apprend donc à coudre et crée la marque
Anna Bonny, en référence à la pirate irlandaise du même
nom. Sa ligne The Mastectomy Patch se compose de jolis
bandeaux couvrant la cicatrice.
[Link]

Marçal Vaquer

Dans le tiroir à lingerie TomboyX


Attention à ne pas vous fier au nom de cette marque de lingerie inclusive.
Selon la philosophie de la griffe, le terme tomboy (“garçon manqué”)
Ester Manas

désigne “toute personne qui vit sa vie, s’habille comme elle le veut, et
qui a une vraie ouverture d’esprit”. Sans marquage de genre, les pièces
sont adaptées à toutes les identités et à tous les besoins pratiques.
Et, avec leur regard queer sur l’intime, elles soulignent, au passage, que En revêtant une
même les aspects les plus privés sont sujets aux normes sociétales.
[Link]
création adaptable
d’Ester Manas
Passée par l’école d’arts visuels
La Cambre en Belgique, la jeune
créatrice toulousaine Ester Manas
est remarquée pour son travail contre
la discrimination induite par le système
des tailles. Elle crée en effet des
vêtements universels, évolutifs, qui
s’adaptent à toutes les morphologies
ainsi qu’aux transformations naturelles
de chaque corps. Après le succès
de sa collection Big Again au Festival
de Hyères, les Galeries Lafayette
lui proposent de développer
une collection capsule de vêtements
et d’accessoires en taille unique,
sur le concept du “One size fits all”.
En faisant défiler des femmes de
toutes morphologies, Manas casse
radicalement les codes de la mode,
et nous offre un grand bol d’air frais !
[Link]
TomboyX

33 27.02.2019 Les Inrockuptibles


À BORD
DE
L’ÎLE-MONDE
Reportage

Avec All, son dixième album cette fois


enregistré et mixé à Ouessant,
YANN TIERSEN nous entraîne dans
une nouvelle traversée singulière.
Et confronte son insularité à sa vision
holistique d’un monde qu’il parcourt
en tournée comme en voyage.

Franck Vergeade
texte
photo Cyprien Clément-Delmas
pour Les Inrockuptibles

RETROUVER YANN TIERSEN À OUESSANT EST COMME


UNE ÉVIDENCE. Voilà plus de deux décennies que
le Finistérien y enregistre ses disques depuis Le Phare (1997),
ce bien nommé troisième album qui l’a révélé et sur lequel
figurait un titre prémonitoire pour lui : L’Arrivée sur l’île, courte
plage résumant sa palette instrumentale (mandoline, violon,
toy piano, guitare, accordéon). Pour arriver jusqu’à l’île du bout
du monde, surtout en cette saison hivernale entre grandes marées
et incertitudes météorologiques, il faut emprunter un bateau
de la compagnie maritime locale qui assure la seule liaison
quotidienne avec le continent.
Le chanteur et polyinstrumentiste nous accueille sur
son “caillou” par quelques rayons de soleil inespérés au départ
de Brest ; il est désormais l’heureux propriétaire de l’Eskal,
ancienne discothèque abandonnée de Lampaul, transformée
en studios d’enregistrement et salle de concerts à la jauge
confortable de 200 places, dont les boiseries, l’acoustique et
la vue imprenable sur la mer n’ont pas fini d’émerveiller
spectateurs et musiciens. “C’est un rêve de gosse d’avoir son propre
studio analogique à Ouessant, qui est à la fois mon lieu de vie et
de travail”, s’enthousiasme-t-il, à contre-courant d’une époque
où certains des plus réputés comme Davout à Paris ont été
tristement fermés et démolis. “Je reste absolument convaincu
que passer du temps en studio peut faire naître les grands disques.”
Entre deux répétitions studieuses en vue de l’imminente
tournée européenne avec Ólavur Jákupsson, Jens Thomsen
– deux membres d’Orka, le groupe originaire des Îles Féroé avec
lequel il collabore depuis des années – et sa femme Emilie
Tiersen (chanteuse et musicienne, également connue sous l’alias

35 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Reportage Yann Tiersen

Tiny Feet), Yann nous fait posément visiter les lieux. Au-dessus et sa belle singularité font de Yann Tiersen un artiste décidément
d’une pièce remplie de synthétiseurs modulaires, se trouve à part dans l’Hexagone, tournant dans le monde entier et rare
la salle de mixage où il a achevé à l’automne son dixième album Français signé chez Mute (avec M83). “Je suis ma musique,
All, avec la complicité de Gareth Jones, insigne producteur je suis mon île”, répète-t-il souvent depuis qu’il est devenu
(Depeche Mode, Wire, Nick Cave, MGMT) qui avait déjà mixé Ouessantin, parlant breton avec son épouse, ses copains
∞ (Infinity) (2014) et Eusa (2016), précédent disque au piano ou ses voisins insulaires. “Depuis une première tournée américaine
cartographiant l’île – Eusa est la traduction bretonne d’Ouessant. en 2009, j’ai compris que j’avais un public ailleurs qu’en France.
“En arrivant ici, Gareth n’en revenait pas de la situation Jouer à l’étranger m’a ouvert des perspectives tout en me semblant
géographique de l’Eskal. Lui qui a pourtant travaillé au mythique assez naturel. Débarquer chez Mute était comme se trouver
studio Hansa à Berlin était dépaysé. C’est la première fois de une nouvelle famille. Des groupes comme Einstürzende Neubauten
ma carrière que je passe plus d’un mois sur le mixage. J’ai enfin font partie de ma culture. Je ne sais pas si Mute est la maison
compris l’apport d’un producteur, il était temps, sourit-il. de disques idéale, mais c’est toujours agréable de parler musique
Chaque album nourrit le prochain et explore quelque chose de avec les personnes de ton label. Travailler avec des passionnés
nouveau. J’alterne les disques électriques et acoustiques, le contraste t’aide forcément à sortir de meilleurs albums”, reconnaît celui
des deux m’intéresse.” qui fêtera en 2020, en même temps que son cinquantième
anniversaire, sa dixième année chez le prestigieux label
Dans la discographie du Brestois, il y a un avant et un anglais de Daniel Miller, venu récemment lui rendre visite pour
après Dust Lane (2010), césure artistique qui le vit découvrir son studio Eskal tout neuf et à nul autre pareil.
abandonner l’accordéon pour les claviers et impossible blind-test A la manière d’un marin solitaire qui aime voguer en équipage,
pour qui l’eut découvert avec la bande originale du Fabuleux Yann Tiersen n’a cessé de multiplier les collaborations
destin d’Amélie Poulain (2001), un succès XXL l’ayant longtemps dans sa carrière, de Dominique A à Liz Fraser, de Lisa Germano
enfermé malgré lui dans le rôle d’un compositeur bankable à Stuart A. Staples, de Neil Hannon à The Married Monk,
et suscitant bien des malentendus. Son parcours atypique de Miossec à Shannon Wright, sans oublier sa participation

Les Inrockuptibles 27.02.2019 36


Reportage Yann Tiersen

“La nature étant aussi grandiose


qu’hostile, ça nous rend plus
conscients et paradoxalement
plus légers”

à l’album hommage This Immortal Coil. Depuis 2010, installation définitive à Ouessant, en 2013, après avoir multiplié
elles sont ouvertes à tous les vents et toutes les frontières, musicales les allers-retours bihebdomadaires pour la garde de ses deux
ou géographiques : les Danois d’Orka et d’Efterklang, aînés à Paris. “Je me sens en connexion totale avec l’île”, lâche-t-il,
les Britanniques Matt Elliott (immense maxi Palestine) et Dave sans jamais oublier les souvenirs d’enfance qui affluent ici,
Collingwood (le batteur de Gravenhurst), les Islandaises la disparition prématurée de son père survenue quand le musicien
d’Amiina, l’Ecossais Aidan Moffat d’Arab Strap, la Suédoise avait l’âge de raison. Sur All, Yann et Emilie Tiersen ont composé
Anna von Hausswolff ou encore le Français Denez Prigent, et écrit une chanson pour leur tout jeune fils (Pell), où l’on
ces deux derniers figurant au générique de All. perçoit le chant des oiseaux et des babillages enfantins au milieu
Entre envolées électriques, voix chorales, lyrisme acoustique et de leurs voix entremêlées. “Nous tenions à lui expliquer cette
nappes synthétiques, Tiersen publie ainsi des disques polyglottes île avec laquelle nous entretenons un rapport physique. La nature
où l’on s’exprime indifféremment en anglais, en féroïen, étant aussi grandiose qu’hostile, ça nous rend plus conscients et
en suédois ou, bien sûr, en breton. Et dessine une topographie paradoxalement plus légers. Les Ouessantins possèdent une philosophie
intime, comme sur son nouvel album nourri de field recordings, de vie et une intelligence tellement appréciables. Pell signifie loin
qui convoque l’aéroport berlinois (Tempelhof), la forêt de séquoias en breton. D’aucuns pourraient penser que nous sommes ici déconnectés
du Devon (Koad), les paysages parfois enneigés d’Ouessant de la civilisation, mais c’est bien tout le contraire. C’est précisément
(Erc’h, pièce majeure interprétée par Ólavur Jákupsson) ou quand on est submergés par la technologie et les réseaux sociaux
les grands espaces de Californie (Usal Road). que l’on devient déconnectés du monde.” C’est exactement dans
Habitué des road trips aux quatre coins du globe, Yann Tiersen cette idée de partage et d’échanges que l’Eskal a vu le jour.
a pourtant cru sa dernière heure arriver sur la Lost Coast La salle de concerts sert aussi de lieu d’accueil pour des ateliers
californienne. “Avec Emilie, nous étions partis en balade à vélo le autour de la musique ou de la langue bretonne. Des projets
long du Pacifique, sans connaître l’écosystème ni les risques potentiels. éducatifs avec le collège des îles du Ponant sont à l’étude par
On s’est soudain retrouvés face à un puma qui, fort heureusement, l’association Eskal Eusa, fondée par les époux Tiersen.
a fui. Cet épisode a littéralement changé ma façon de voir le monde. Intarissable sur les langues celtiques, Yann pointe autant leurs
C’est d’ailleurs valable où que tu sois.” Sensible à la vision richesses que leurs secrets, regrettant leur caractère minoritaire.
holistique des choses, le Brestois est un adepte du Schumacher “Ce qui est beau dans le breton, c’est que le verbe avoir est souvent
College en Angleterre, l’un des établissements pionniers pour corrélé avec le verbe être. Bref, les choses sont avec toi, mais elles ne
l’étude des nouvelles économies et de la transition écologique. t’appartiennent jamais.” Depuis Ouessant où il a définitivement
Au point qu’il a choisi l’un des professeurs les plus réputés, jeté l’ancre,Yann Tiersen enrichit à chaque album une discographie
le docteur Stephan Harding, pour donner une conférence de plus en plus passionnante.
au légendaire Royal Albert Hall lors de sa précédente tournée.
Dans le répertoire récent de Yann Tiersen, la dimension Album All (Mute Records)
organique, et même tellurique, est indissociable de son Concerts Les 11 et 12 mars à Paris (Salle Pleyel)

Caroline BRETON & Charles CHEMIN


Jonas CHÉREAU
ÉTRANGE
CARGO
João DOS SANTOS MARTINS
Dominique GILLIOT & Valérie MRÉJEN
Yuming HEY
Julien PRÉVIEUX
Réservations :
Thierry MICOUIN
Matthieu BARBIN 2019 12 MARS-6 AVRIL
01 43 38 33 44
[Link]
Portrait

Depuis vingt ans, ZHAO TAO joue dans tous les films de JIA ZHANG-KE,
son époux. Avec Les Eternels, tout juste sur les écrans, l’actrice livre sa composition
la plus saisissante. Portrait à deux voix d’une longue relation d’amour et de travail.

texte Jean-Baptiste Morain photo Rebekka Deubner pour Les Inrockuptibles

STILL LOVE
NOUS DISONS D’EMBLÉE À ZHAO pas très concentrée et parlait beaucoup. avec des écarts de trois ou quatre mois.
TAO ET JIA ZHANG-KE QUE, Zhao lui a dit : ‘Imagine que tu es muette Zhao était toujours raccord, comme
PARMI LES NOMBREUX PLAISIRS et que ton seul moyen de t’exprimer, si son corps avait une mémoire parfaite…”
QUE PROCURENT AU SPECTATEUR c’est par ton corps !’ Et la jeune danseuse Quand on demande au cinéaste s’il
depuis bientôt dix-neuf ans les films s’est reconcentrée. Et mon regard sur considère Zhao Tao comme sa muse,
du réalisateur, aujourd’hui figure tutélaire la danse a changé. J’ai vite découvert qu’en il évite de répondre directement : “Je pense
de la sixième génération des cinéastes tant qu’actrice, elle possédait un imaginaire que sans elle, je n’aurais pas pu réaliser
chinois (celle dite “underground”), très riche. Alors nous avons enchaîné sur Les Eternels. Zhao doit incarner ce personnage
il y en a un, plus secret que l’évident un deuxième film…” Jia Zhang-ke et sur environ vingt ans. Sincèrement, je connais
génie cinématographique du Chinois : Zhao Tao ne nous feront évidemment pas peu d’actrices qui auraient été capables comme
celui, étrange et familier, de retrouver son entrer dans leur intimité. Mais lui ne elle d’incarner avec son corps, sa voix, ces âges
actrice fétiche, l’immarcescible Zhao Tao, tarit pas d’éloges : “Elle a un talent naturel différents avec une telle véracité. Son talent
qui se trouve aussi être la femme avec pour l’improvisation. Dans The World m’aide à aboutir à l’esthétique que je recherche
laquelle il est marié. Et ils ont ri, surpris (2004 – ndlr), elle se rend à un moment dans dans mes films.”
et reconnaissants. un petit hôtel souterrain. Avec mon chef-op,
Quand ils se rencontrent, en 1999, on se demandait comment faire comprendre En revanche, Zhao Tao ne lit
Zhao Tao est professeure de danse. au spectateur que nous nous trouvions sous jamais un scénario de Jia Zhang-ke
Elle a 22 ans, Jia Zhang-ke 29. Lui peine terre. Et Zhao a dit : ‘Je vais prendre mon avant qu’il ne soit terminé. “Pour
à obtenir les autorisations pour tourner téléphone portable et montrer que je cherche le personnage féminin des Eternels, je me suis
et distribuer ses films en Chine… en vain un réseau…’ Dans Still Life (2006 inspiré d’une femme qui a existé, explique
Il fait passer des auditions dans le nord – ndlr), j’avais besoin que l’on comprenne le réalisateur. Le film ne raconte pas exactement
de la Chine, sa région d’origine. Il cherche combien il faisait chaud. Un ventilateur était sa vie, mais son ombre plane sur le film.
une danseuse pour jouer dans Platform accroché au mur. Elle a un peu ouvert Cette femme avait décidé d’adopter plusieurs
(2000), son deuxième film après Xiao Wu, sa chemise et s’est mise quasiment à danser jeunes hommes qui étaient des voleurs notoires
artisan pickpocket, tourné trois ans plus tôt. devant.” de la ville. Quand Zhao a lu le script, elle
Il fait la connaissance de Zhao Tao. Il lui Entre 2008 (après 24 City, film choral m’a dit : ‘D’accord, c’est l’histoire d’une
explique aussi que la danseuse qu’elle de Jia Zhang-ke où Zhao Tao fait une femme qui fait partie de la pègre. Mais pour
doit jouer dans le film est une amateure, apparition) et 2012, elle tourne en Europe, moi, c’est d’abord une femme tout court.’
qu’elle doit donc être hésitante. “Sur le dansTen Thousand Waves du réalisateur L’amour qu’elle porte à tous ses personnages,
tournage, je devais retenir sans cesse britannique Isaac Julien (2010) et La Petite quels qu’ils soient, est entier.”
mes pieds et mes mains pour ne pas danser Venise de l’Italien Andrea Segre (2011). Peut-on entendre plus bel éloge ?
trop bien, se souvient Zhao Tao en riant. Ils reprennent leur collaboration sur Lorsqu’on regarde Zhao Tao, elle semble
En revoyant la scène, bien plus tard, je me A Touch of Sin en 2013, un chef-d’œuvre. indifférente à tous ces compliments…
suis rendu compte que même s’il y avait “C’est là qu’elle a commencé à atteindre On essaie alors de lui en adresser un,
peu de mouvements, le personnage s’exprimait des sommets, explique Jia Zhang-ke, pour voir, même s’il est sincère :
pleinement par la danse.” Par la suite, en construisant un personnage d’une force “Comment faites-vous pour ne pas vieillir ?”
elle aura une scène de danse dans chacun intérieure impressionnante. J’étais sidéré Elle rit et me dit : “Que répondre à cela ?”
des films de son époux. en montant la scène du meurtre final. Cette Et nous rions tous.
Jia Zhang-ke se souvient aussi : “J’étais scène a été tournée sur trois sites différents
allé la voir enseigner. L’une des élèves n’était éloignés les uns des autres de 1000 kilomètres, Lire la critique des Eternels p. 56

Les Inrockuptibles 27.02.2019 38


A Paris,
décembre
2018

39 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Fary, à Paris,
le 20 février
Story

“Il n’y a pas tant de différence entre un conférencier et un stand-upper” :


avec son humour doublé d’une dimension volontiers didactique,
FARY décortique la France d’aujourd’hui, ses forces, ses travers.
Quelques jours avant son triomphe annoncé à l’AccorHotels Arena,
bilan d’étape pour cette comète du rire français.

texte Théo Ribeton photo Emma Birski pour Les Inrockuptibles

LE 1er MARS AURA LIEU À L’ACCORHOTELS ARENA très au sérieux. Le ton est analytique, parfois professoral,
QUELQUE CHOSE D’ASSEZ INHABITUEL, si ce n’est inédit, ce que Fary assume : “Il n’y a pas tant de différence entre
dans l’histoire de cette salle : un one-man show en configuration un conférencier TED Talk et un certain type de stand-upper.”
centrale, c’est-à-dire sur un îlot scénique encerclé par une foule Le show n’est pas un florilège de ses meilleures vannes : c’est
de 15 000 spectateurs. Les rares humoristes à avoir été en un véritable processus de pensée, avec une organisation logique,
mesure de remplir cette salle l’ont toujours exploitée en config une introduction, un développement, une conclusion.
classique, à des fins de show et de scénographie imposante. Fary, Le pari est difficile. “Je vais découvrir beaucoup de choses
27 ans, étoile montante du rire des années 2010, vient y poser la en live, sur la façon dont le rire circule, le comportement du public.
pierre angulaire de son ascension fulgurante avec un tout autre 15 000 personnes, ça n’a bien sûr aucun rapport avec un format
désir : “Faire un spectacle dans une grande salle, mais que l’on ait que je connais bien et qui est de l’ordre de 1 000 personnes”. Mais
quand même l’impression que je suis dans mon salon.” on ne voit pas très bien ce qui résisterait encore à cette espèce
Ce spectacle, c’est Hexagone, un très long (environ deux heures) de Kendrick Lamar du stand-up français au look de sage
seul-en-scène qui s’attaque à l’épineuse question d’être français, soigneusement fignolé, qui est aussi un régulier de Ruquier et
pour en rire bien sûr mais en prenant les choses tout de même surtout l’objet d’une notoriété folle depuis qu’il a été découvert.

41 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Story Fary

Fary révèle un personnage


aux contours de rappeur
conscient, à mi-chemin entre
le sage mélancolique un portrait du pays. Hexagone reprend le titre de la chanson
de Renaud mais aussi sa substance : une déclaration d’amour-haine
et le cousin franchouillard à une culture et un peuple que l’humoriste rassemble par
le négatif et les défauts. “Je cherchais nos points communs ; et toujours
revenaient les mots ‘râleur’, ‘arrogant’, ‘orgueilleux’. Mais en fait je crois
que c’est une force cachée : c’est une culture du débat, de la révolte.
Râler, c’est aussi ne pas se laisser faire.”
Il fut l’un des premiers français à voir son seul-en-scène
sur Netflix (Fary is the New Black, enregistré en 2017 C’est par ce biais qu’il travaille à ressouder le pays  :
au Cirque d’hiver). De la nouvelle génération, à condition en moquant par exemple les Arabes de France pour leurs
d’en excepter Kev Adams, il est le premier à atteindre vices bien français, ronchonnements, fierté mal placée,
de tels scores de billetterie. gauloiseries… il les ramène habilement dans la communauté
Fary a grandi à Saint-Maur-des-Fossés, dans “un entre-deux nationale. Extrêmement à l’aise sur scène (“C’est chez moi.
de culture urbaine, à proximité du pont de Créteil, de quelques cités ; J’ai un sentiment de toute-puissance, de prêche – ce qui est le propre
et de France pavillonnaire, sans histoires. S’ajoute à cela la culture de mon icône absolue, Chris Rock”), il s’y autorise désormais
capverdienne de mes parents.” Sa vocation se révèle très tôt. Enfant, des longueurs. “Quand je regarde le premier spectacle, je vois ce qui
enclin à se donner en spectacle, il est vite encouragé à le faire a évolué : j’ose faire redescendre bien bas, et suis capable de remonter
sur une estrade. Le vrai déclic a lieu au lycée, grâce à une prof au même niveau ensuite. Là, j’ai une attention, des cascades de rires,
d’histoire-géo qui le prend sous son aile, l’encourage à se des applauses que j’avais beaucoup moins auparavant.”
professionnaliser et lui écrit même un début de spectacle sur Avec sa dimension démonstrative, Hexagone assume son ton
un cahier. “Un acte d’une générosité incroyable”, qui se traduira de prêche, au risque de friser l’excès de confiance – Fary semble
bien vite par un coaching protecteur. “Elle m’emmenait en voiture parfois tellement en maîtrise de ses effets qu’on croirait qu’il
dans les comedy clubs intra-muros, le Chinchman, le Fieald. n’a jamais bidé de sa vie. Il nous assure que ça s’est déjà produit,
J’y jouais chaque semaine, on prenait des notes, on améliorait le truc.” “mais en ayant cessé d’en souffrir dès lors que l’on comprend que
Il ne cache pas sa mélancolie au moment d’évoquer, évasivement, c’est partie intégrante du processus d’écriture”. Pour cette partie
une détérioration de leurs rapports (“dès qu’on commence à faire du travail, il a un complice capital : Jason Brokerss, coup
entrer des contrats, de l’argent, on souille une telle relation”). de foudre comique avec qui les deux spectacles ont été écrits.
Fary n’a que 16 ans mais il vient de tracer son destin : faire “Il est imbattable pour ce qu’on appelle la vanne en plus : la chute
du stand-up, et dans de grandes salles. Le hasard le conduit post-chute, qui vient s’ajouter par surprise à un rire qu’on croyait
à la télé. Il est un des premiers participants à On n’demande qu’à conclusif.”
en rire, le télécrochet comique de Laurent Ruquier. L’expérience On ne va pas se mentir : en allant rencontrer ce nouveau
lui semble aujourd’hui “inutile”. Un clash se produit entre lui gourou du rire national à la sérénité trop affichée pour ne pas
et le juré Jean Benguigui, qui l’accuse d’être venu en bande pour être suspecte, à la limite de l’agaçant, on espérait secrètement
gonfler l’applaudimètre, ce que Fary a toujours nié. fendiller sa surface d’humoriste zen et grave, parangon de
Entre-temps, c’est sur les planches que sa notoriété se bâtit. sobriété (“Je n’aime pas l’alcool, n’ai jamais fumé ni ne serait-ce
Il n’attend pas le coup de pouce de la télé pour remplir des salles qu’essayé une drogue douce. Je suis maladivement attaché à ma
d’importance, comme le Théâtre du Châtelet. Précoce, passé maîtrise”) et chantre d’un humour qui se prend au sérieux.
avant 25 ans par à peu près toutes les scènes de prestige Mais c’est autre chose qui s’est produit. Fary est bien une
(Bobino, l’Olympia…), Fary révèle un personnage aux contours sorte de moine laïc du rire – qui a zappé la phase insouciante
de rappeur conscient, à mi-chemin entre le sage mélancolique et de la vie pour se consacrer full time au travail de longue haleine
le cousin franchouillard. “Je sais que ma France n’est pas la France, de celui qui rêve de s’inscrire en légende de sa discipline –
mais ma volonté c’est de trouver dans l’écriture ce qui les lie.” mais aussi un finaud qui s’amuse de cette image qu’il a laissée
Par moments, des saillies quasi gauloises s’invitent dans sa galerie s’installer à son sujet, confessant être “un peu en-deçà de
de personnages. Son spectacle préféré ces dernières années est l’humoriste intellectuel qu’on m’imagine être. J’ai L’Insoutenable
celui d’Alex Lutz, “qui mélange du stand-up et des sketches et que Légèreté de l’être de Kundera dans mon sac depuis juillet, j’en ai
toutes les personnes que j’y ai emmenées ont trouvé exceptionnel”. lu 40 pages.”
Dans son show qu’il interprétera à Bercy après l’avoir rodé Quelque part entre le personnage de roman et sa réalité
en tournée, Fary assume fièrement son ambition d’esquisser évidemment moins surmaîtrisée, plus roublarde et ironique,
Fary continue donc d’éviter tous les pièges et d’inventer, mine
de rien, une figure du rire français des prochaines décennies.
Pas gêné pour un sou à l’idée d’évoquer déjà le troisième voire
le quatrième show, il fait avec sa carrière comme il fait avec
la scène : l’habiter avec une aisance insolente, et ne jamais
au grand jamais s’excuser d’y recevoir beaucoup de lumière.

Les Inrockuptibles 27.02.2019 42


Rencontre

En 2058, il sera impossible de se connecter anonymement sur le net.


Premier roman visionnaire, La Transparence selon Irina de
BENJAMIN FOGEL imagine “un gigantesque réseau social qui régit la vie
et les relations entre les êtres”. Une critique de la société de contrôle.

texte Yann Perreau photo Rebekka Deubner pour Les Inrockuptibles

LA
SOUMISSION
QUI VIENT
IL Y A DES ROMANS RARES, PRÉCIEUX, l’a fait connaître au tournant de l’an 2000, et ne se rencontrent que rarement. Jusqu’à
QUI DONNENT L’IMPRESSION avoue regretter “cette époque des débuts cette attaque lancée contre le Réseau
QUE LA RÉALITÉ COPIE LA FICTION. du web où l’on pouvait naviguer incognito, à Shanghai par un mystérieux collectif
Ce sentiment est encore plus étrange se réinventer autre”. Une époque révolue, de hackers, les “obscuranets”, qui fait
quand le livre en question, La Transparence à l’heure des réseaux sociaux et penser aux Anonymous autant qu’aux
selon Irina, se passe dans un avenir proche, de la mise en scène de soi, où la collecte trolls les plus néfastes.
la fin des années 2050 en l’occurrence. d’informations concernant le citoyen Au cœur de ce dispositif, “le Réseau”,
Son auteur, Benjamin Fogel, un passionné lambda est devenue affaire d’Etat autant “une sorte de gigantesque réseau social
de culture pop, et plus particulièrement que business lucratif. qui régit la vie et les relations entre les êtres,
de cinéma et de musiques actuelles, La Transparence selon Irina pousse cette explique l’auteur. C’est comme si tous
est le fondateur de l’excellente maison tendance un cran plus loin. Le monde y est les services qu’on utilise aujourd’hui – son
d’édition, revue culturelle en ligne scindé entre “rienacalistes” et “nonymes”. compte Ameli, ses données Facebook, Twitter,
et communauté qu’est Playlist Society. Les premiers vivent dans le culte de son application bancaire, etc. –,
Une pépinière de journalistes, critiques la “transparence totale” que promeut déjà fonctionnaient avec des bases de données
et écrivains 2.0, à laquelle on doit des notre époque (“rienacalistes”, comme centralisées”. Il marque un temps, réfléchit,
essais importants sur Christopher Nolan, “rien à cacher”). Les seconds cultivent précise : “Il n’y a rien dans le livre qui
Pierre Salvadori ou encore la série Mad l’anonymat comme une zone à défendre, techniquement n’existe pas déjà.” Que dire
Men. Ils se sont connus d’abord en ligne protègent leur nom, se choisissent un notamment du tout nouveau service
“avant de se rencontrer dans la vraie vie”, pseudo pour rester libres dans la vie réelle, France Connect, plate-forme institutionnelle
explique ce trentenaire que l’on rencontre hors des contraintes du Réseau. In real life, qui vous propose d’être reconnu par
de bon matin chez son éditeur. versus in virtual life. Ces deux mondes l’ensemble des services en ligne, en utilisant
Il se remémore ses débuts, le blog qui se croisent, s’observent, sans se connaître n’importe lequel de vos comptes existants.

Les Inrockuptibles 27.02.2019 44


Benjamin
Fogel,
à Paris,
février

45 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Rencontre Benjamin Fogel

psychologiques complexes qui poussent


certains individus à laisser leur ubris
prendre le dessus sur leur raison, dès
qu’ils se connectent. Ainsi d’Irina, gourou
fascinante d’intelligence perverse et
manipulatrice dont les followers tombent
amoureux du seul fait de son verbe.
Dans quelle mesure Benjamin Fogel
s’est-il inspiré de sa propre expérience
pour écrire ce roman ? A côté de ses
activités d’éditeur, il dirige le projet
Identité numérique du groupe La Poste.
Autant dire qu’il s’y connaît en matière
d’accumulation de datas, dont il précise
qu’elles sont, chez son employeur,
“tout à fait éthiques”. Il s’inquiète plutôt
de la politique en la matière des Gafan,
ces géants du net (Google, Amazon,
Facebook, Apple, Netflix) qui contrôlent
de plus en plus nos vies : “Si demain
Facebook rendait obligatoire, comme dans
le livre, la connexion avec une véritable
identité qui aurait été prévérifiée, la grande
majorité des utilisateurs resterait sans doute
fidèle à la plate-forme. Et ce serait peut-être
la même chose si le gouvernement en venait
là.” Servitude volontaire, comme lors
du scandale de la NSA révélé par Edward
Snowden : on se sait surveillé, pourtant
on continue d’utiliser ces sites qui
enregistrent la moindre de nos données.
La Transparence selon Irina rappelle
in fine une vérité profonde : “Je est un
N’est-ce pas l’incarnation in real life et s’avère même parfois être la solution, autre”, comme l’écrivait Arthur Rimbaud.
du réseau de Fogel ? Le site franceconnect. des lanceurs d’alertes aux activistes Pour échapper à cette identité une
[Link] se présente sur sa page d’accueil s’opposant aux régimes liberticides. et indivisible qu’on veut leur imposer,
avec cette phrase éloquente : “Avec France les personnages du roman se font
Connect, plus besoin de jongler avec une S’il cite comme références multiples : X in virtual life, Y in real life,
multitude d’identités numériques.” le “parrain” de la S.-F. française Z même, ailleurs. Ce sont des êtres
L’application se gargarise de compter Alain Damasio de même que Michel faits d’incohérences et de contradictions,
déjà près de 9 millions d’utilisateurs. Foucault, le penseur inégalé des systèmes qui mènent parfois des vies parallèles,
Roman d’anticipation aux allures de surveillance et de contrôle, il se à l’image de son héros/héroïne, Camille
de thriller, La Transparence selon Irina rapproche par son style du David Foster Lavigne sur la toile, alias Dyna Rogne
est une fiction plus vraisemblable Wallace de L’Infinie Comédie, livre devenu dans la vie réelle. Pour ce ou cette
que les prédictions des gourous du net culte chez les ados dans ce futur proche. vingtenaire post-genre ou gender fluid,
sur ce bouleversement d’époque, La dimension polar de l’intrigue la rend comme on dit désormais outre-Atlantique,
presque de civilisation, que nous vivons : aussi haletante qu’une série télé de haut la séparation du monde entre féminin
ce basculement inéluctable vers une niveau. On pense bien sûr à Black Mirror, et masculin est devenue obsolète, un
réalité de plus en plus virtuelle. Une fable avec laquelle La Transparence selon Irina archaïsme. Le passage de l’un à l’autre
orwellienne, entre utopie et dystopie, partage cette capacité à présenter le futur se fait imperceptiblement, naturellement,
sur les méfaits certains et les bienfaits comme une possibilité qui serait déjà là, comme celui d’un nom à l’autre.
potentiels de cette “transparence” que devant nos yeux. Mais c’est surtout “Les mécanismes sociaux nous donnent
notre gouvernement essaye d’imposer sa façon de penser les possibilités encore l’illusion que nous ne sommes qu’une
en ce moment. A écouter le président sous-exploitées qu’offre la toile, ses personne, diagnostique à ce propos Fogel,
de la République sur ce sujet, il suffirait ambivalences et paradoxes, des addictions qu’il faudrait choisir entre nos différentes
d’interdire l’anonymat en ligne pour que numériques à l’intelligence collective personnalités. La société de contrôle
disparaissent trolls, harcèlement et autres prônée par les militants de l’internet libre, et de normalisation veut toujours associer
fake news. “Une mauvaise réponse à un qui en fait un livre remarquable. une identité à une personne.”
vaste problème”, diagnostique Benjamin La Transparence selon Irina déconstruit
Fogel, dont le livre démontre que d’ailleurs habilement les diverses formes La Transparence selon Irina (Rivages/noir),
l’anonymat n’est pas toujours le problème de harcèlement en ligne, ces mécanismes 268 p., 29,50 €. A paraître le 6 mars

Les Inrockuptibles 27.02.2019 46


NORD-OUEST PRÉSENTE

UN LONG MÉTRAGE RAFRAÎCHISSANT


AUX CHARMES ET SÉDUISANT
PROMETTEURS LIBÉRATION
LE MONDE
LES DIALOGUES SONT
ÉPATANT FORMIDABLEMENT DRÔLES
LES INROCKS
LE PARISIEN

L’INTERPRÉTATION DES UN PREMIER FILM


TROIS ACTEURS EST TOUCHANT
IRRÉPROCHABLE L’OBS
VERSION FEMINA

VINCENT BENOÎT MATHIEU ANAÏS

Deux Fils
LACOSTE POELVOORDE CAPELLA DEMOUSTIER

un film de FÉLIX MOATI

ACTUELLEMENT
Musiques
Gentils diables
Toujours plus fous, toujours plus ambitieux,
et toujours aussi concernés par l’état du monde,
les Australiens de POND reviennent hanter
nos corps avec leur pop stellaire et expérimentale.

IL FAUDRA PATIENTER JUSQU’AU Deux ans plus tard, Tasmania, petit


2 JUIN POUR REVOIR POND SUR UNE frère tout aussi turbulent que son aîné,
SCÈNE FRANÇAISE, celle de l’heureux reprend le flambeau avec panache.
festival We Love Green, mais l’attente “Nous avions encore des choses à dire
est pourtant déjà interminable. Car ceux dans la même veine, envie d’explorer encore
qui ont eu la chance de voir le groupe les thématiques de The Weather, mais ce
à la Gaîté Lyrique il y a deux ans (lors nouvel album est plus sombre, plus flippé”,
de la tournée qui accompagnait la sortie confie Allbrook, chanteur et auteur de
de The Weather, leur septième album) toutes les paroles de ce Tasmania tantôt
le savent : l’énergie déployée par les cinq euphorique (Daisy), tantôt glaçant
Australiens est incroyable et, surtout, (Shame). Alors que The Weather, album
contagieuse, à l’image de cette musique dément et grand cri de colère pop lancé
fiévreuse qui a petit à petit délaissé les à la face du capitalisme, de l’égocentrisme
guitares psychédéliques pour des synthés et du changement climatique, faisait
rétro, de l’électronique festive et des déjà figure de disque de la maturité,
grooves féroces, implacables. Avec Pond, Tasmania parvient à faire encore plus
les corps bougent et les échines vibrent. fort, creusant davantage le sillon de
The Weather avait annoncé la couleur ces thématiques déprimantes. “Toutes
avec brio et exposé à la face du monde ces merdes deviennent de plus en plus réelles,
qu’une pirouette stylistique aussi osée tangibles, explique un Allbrook désabusé.
– leur pote Kevin Parker de Tame Impala Aujourd’hui, nous n’avons plus envie
l’avait prouvé avec Currents peu avant – de plaisanter avec ces sujets, mais plutôt de
pouvait être réalisée dans la décontraction dire : ‘Soyons bons les uns envers les autres,
la plus totale. Rien de forcé dans cette profitons de ce que nous avons.’ Il y a encore
évolution sonore, juste le besoin d’aller de l’espoir, tant de gens font des choses
vers autre chose tout en conservant incroyables. Récemment, en Australie, des
la puissance et l’intensité de cette pop élèves de primaire ont décidé de ne pas aller
progressive qui fait la force de Nick à l’école pour réclamer des actions contre le
Allbrook et sa bande depuis une bonne changement climatique… Ce genre de choses
poignée d’albums. me donne de l’espoir.”

Les Inrockuptibles 27.02.2019 48


Sorties
Pooneh Ghana

Peaufiné en studio comme ses à sortir tout ce que j’ai en moi. Les rythmes, nous le crient avec force, l’heure n’est plus
prédécesseurs avec l’aide de Kevin Parker, les grooves, la danse sont bien plus puissants aux atermoiements. Plus affecté lorsqu’il
Tasmania est le reflet d’un groupe qui, que toute la poésie du monde.” s’agit d’évoquer les angoisses qui le rongent
lassé des combos à guitares répétant Résultat d’une réflexion amère sur et nourrissent Tasmania, Nick Allbrook
sans cesse les mêmes schémas, a passé l’évolution d’une société qui marche s’assombrit : “Ce qui me fait le plus peur ?
ces dernières années à écouter musiques sur la tête (“I want to breathe, I want to La mort, perdre la personne que j’aime.
électroniques et hip-hop, fini par digérer breathe real air again”, s’égosille Allbrook Ça, ça me fout les jetons, car j’ai été souvent
tout ça et offre aujourd’hui à entendre sur la chanson titre), Tasmania a pourtant seul dans ma vie. Et ça vaut aussi pour
un son complexe gavé d’influences des allures d’évasion parfaite pour qui la nature, c’est ce qu’on dit sur Tasmania.
diverses (et de synthés que le Norvégien voudrait fuir les catastrophes qui nous Perdre quelque chose d’aussi beau, d’aussi
Todd Terje n’aurait pas reniés). guettent. Formidable machine à fabriquer important… Putain, mais qu’est-ce qu’on
Diablement efficace, toujours centrée des voyages dans l’espace, l’album enchaîne ferait sans elle ?” Alexis Hache
sur le plaisir qu’elle procure, la musique les tours de force au gré d’une pop
de Pond est ainsi le complément parfait expérimentale qui culmine avec Tasmania
des paroles parfois sombres de Nick les chœurs enchanteurs de Burnt Out (Marathon Artists)
Allbrook qu’elle drape de basses sexy Star et son final halluciné, évocation
et de rythmes qui feraient se tortiller de la rencontre traumatisante entre Pond
un macchabée : “Cette musique, c’est comme et la police indonésienne à Jakarta lors
un déambulateur, elle m’aide à avancer et de leur dernière tournée. Les Australiens

49 27.02.2019 Les Inrockuptibles


à tour ses réflexions les plus dépressives
(Pressure), ses failles et ses blessures
(Therapy, Wounds), sa nostalgie
d’un temps plus insouciant (101 FM).
Sur Flowers, qui expose les points
de vue des iconiques Amy Winehouse
et Jimi Hendrix, elle évoque aussi
sa peur de perdre pied au sein
d’une industrie musicale “sauvage”,
se demandant si son ambition doit
nécessairement être teintée de tragédie.
“Ce sont deux artistes partis trop tôt,
à 27 ans ; je fais moi aussi de la musique,
j’ai eu 24 ans… ça fait cogiter”, explique-
t-elle. Et d’ajouter : “Grey Area parle
d’une période sombre de ma vie, au cours
de laquelle je pensais que rien n’était simple,
que tout était confus… Faire cet album, ça
m’a permis d’y voir plus clair, et de guérir.”
Cathartique et introspectif, le disque
est cependant loin d’être morose.
Produit entièrement par Inflo, un ami
d’enfance que la jeune femme considère
comme son grand frère, Grey Area
se veut percutant et optimiste, marqué
Albums

par une instrumentalisation faite de flûtes,


de guitares, de lignes de basse et de cordes
à la fois grondantes et envoûtantes.
Jack Bridgland

Avec lui, Little Simz nous entraîne dans


des atmosphères tantôt grime, tantôt
funk, tantôt soul, lui permettant
de s’inscrire dans de nouveaux registres,

Matière grise
de dévoiler de nouvelles facettes de
son univers. “Inflo a clairement repoussé
les limites de mon art, explique-t-elle.
Il m’a fait sortir de ma zone de confort
comme personne n’y était parvenu jusqu’ici.”
La nostalgie n’attend pas le nombre des années : Le résultat est un disque combatif
à 24 ans, la rappeuse anglaise LITTLE SIMZ se lance et conquérant, grâce auquel Little Simz
renoue avec elle-même, nous invite à faire
dans une introspection mélancolique mais optimiste. de même et, surtout, prouve à nouveau
qu’elle est l’une des artistes les plus
BEAUCOUP DE CHOSES SE SONT très intense, et m’a plongée dans des pensées douées de la scène rap anglaise. “J’ai de
PASSÉES DEPUIS “STILLNESS assez obscures, dit-elle en repensant la chance d’avoir la musique comme exutoire
IN WONDERLAND”, le second album à 2017. J’ai beau être une artiste, voyager dans ma vie, je me sens beaucoup mieux
de Little Simz, paru fin 2016. Il y a d’abord et faire des tournées, cela n’exclut pas que maintenant que j’ai fait cet album, conclut-
eu les critiques, positives et unanimes ; je traverse moi aussi des moments difficiles elle. Ceci dit, je ne sais pas combien de temps
les nominations, dont deux aux AIM – comme tout le monde.” cet état va durer. Mais c’est aussi ça, la vie :
Awards et deux autres aux fameux Ce sont ces “moments difficiles”, tu ne peux pas toujours tout contrôler.”
MOBO Awards ; il y a eu les festivals ces instants de doute et de fragilité que Naomi Clément
aussi, de l’Afropunk à Londres au festival la Londonienne de 24 ans extériorise
de Dour en passant par le Roundhouse aujourd’hui à travers son troisième Grey Area
(Age 101 Music)
Rising ; sans oublier une apparition album Grey Area, disponible le 1er mars
sur l’album Humanz de Gorillaz, dont sur son label Age 101 Music. Décrit
elle a par la suite assuré la première partie par la rappeuse comme “thérapeutique”,
lors de leur tournée européenne. “L’année ce projet de dix titres nous plonge au
qui a suivi Stillness in Wonderland a été cœur de son journal intime, et relate tour

Les Inrockuptibles 27.02.2019 50


SUR NOS PLATINES

CYRIL CAMU FRANÇOIS MOREAU CAROLE BOINET AZZEDINE FALL JEAN-MARC


LALANNE
Thyla Michelle Blades Charlotte Adigéry Stella Donnelly
Only Ever Kiss Me Paténipat Old Man Clara Luciani
on the Mouth Nue
The Drums Charlotte Adigéry Laurent Voulzy
Loner U-Bahn  Cursed and Cussed Le Cœur grenadine Vendredi Sur Mer
Right Swipe Chewing-Gum
Boygenius Clara Luciani Weyes Blood
Ketchum, ID W. H. Lung  Bovary Andromeda Weyes Blood
Bring It Up Everyday
Faux Pas Alex Van Pelt Sean
TV Made Me Paranoid Drugdealer  No Signal Mercutio Miel De Montagne
Fools L’Amour
P.r2b The Wailers Lightspeed
Océan Forever Working Men’s Club  Unchained Melody Champion The Limiñanas
Bad Blood Waiting Game Migas 2000

NAÏA PRODUCTIONS et LA COMPAGNIE MAGUY MARIN


présentent

QUEL EST CE MOMENT


DE L’HISTOIRE DU MONDE
QUE NOUS VIVONS ENSEMBLE?

UN FILM DE DAVID MAMBOUCH

EXCLUSIVEMENT
AU CINÉMA LE 6 MARS

CHORÉGRAPHIE MAGUY MARIN IMAGE PIERRE GRANGE MUSIQUE ORIGINALE CHARLIE AUBRY MIXAGE NATHALIE VIDALÉCRIT ET RÉALISÉ PAR DAVID MAMBOUCH PRODUIT PAR PHILIPPE AIGLE ET SÉVERINE LATHUILLIÈRE
PRODUIT PAR LA COMPAGNIE MAGUY MARIN EN COPRODUCTIONAVEC AUVERGNE-RHÔNE-ALPES CINÉMA AVEC LA PARTICIPATION DE LA RÉGION AUVERGNE-RHÔNE-ALPES AVEC LA PARTICIPATION DE LA FONDATION D’ENTREPRISE HERMES
ET DU THÉÂTRE DE LA VILLE - PARIS AVEC LE SOUTIEN DU CENTRE NATIONAL DU CINEMA ET DE L’IMAGE ANIMÉE ET DU MINISTÈRE DE LA CULTURE / DIRECTION GÉNÉRALE DE LA CRÉATION ARTISTIQUE
© 2018 NAÏA PRODUCTIONS – COMPAGNIE MAGUY MARIN – AUVERGNE-RHÔNE-ALPES CINÉMA
comment me positionner par rapport
à ça. Je n’ai pas connu une extrême
pauvreté dans ma jeunesse – mon
père s’en sortait bien comme maçon –,
mais je viens quand même d’assez
loin pour m’interroger sur le confort
dont je dispose désormais. Pourquoi
grossir en tant que groupe, d’ailleurs ?
Et y a-t-il un risque qu’on devienne
cupides, ou que notre musique perde
de sa pertinence ?” Par chance, on
Roger Sargent

n’en est pas encore là, et Eton Alive


(joli jeu de mots entre le nom
d’une université d’élite anglaise
et l’expression “eat them alive”

“No deal”
– “bouffez-les vivants”) déverse
son lot de sarcasmes acides et
de commentaires hallucinés sur
la vie actuelle au Royaume-Uni.
Dans ce dernier album,
Satire de la dèche made in UK et bande-son
Albums

la formule n’a presque pas


rudimentaire : SLEAFORD MODS, duo de Notthingham, bougé : les mêmes boucles
n’a aucune raison de changer une recette qui gagne, post-punk et hip-hop, dont on se
demande si elles ont été bricolées
à quelques nuances près. sur GarageBand, et ce fameux
spoken word en tranches épaisses,
“ON N’EST MÊME PAS UN La nature de notre musique nous entre injures ramassées et
GROUPE D’AVANT-GARDE empêche d’intégrer le vrai mainstream, fulgurances de poésie urbaine.
DÉCENT !” s’étonne Jason bien heureusement.” Il se cache Soucieux de ne pas trop se
Williamson, en nage dans sa loge en fait un pessimisme viscéral caricaturer (et sur les conseils de sa
après le premier concert triomphal et une grande modestie chez femme), Williamson a levé le pied
de Sleaford Mods au légendaire Jason Williamson, pourtant sur le bashing de personnalités
festival anglais de Glastonbury grande gueule la mieux ouverte – seul Graham Coxon de Blur
en 2015, capté dans Bunch of Kunst de la scène musicale, de mémoire est comparé à un “Boris Johnson
– second documentaire qui leur récente. Ses saillies croustillantes de gauche”. La posture politique
est consacré. C’est que personne, sur la lose, le milieu indé ou aussi a été diluée dans un travail
pas même eux, n’aurait parié que le quotidien working/middle littéraire plus crypté et en phase
ce duo, un père de famille au verbe class lui ont fait un nom, mais avec son désenchantement
haut et un nerd gay doué à la prod, on l’entend désormais s’exprimer terminal sur la question. “J’ai été
tous deux aux allures de lads sur l’âge et la vulnérabilité, et reste un fervent soutien du ‘remain’
prolétaires dans leur quarantaine, en interview comme dans les textes concernant le Brexit – même si je pense
deviendrait l’un des emblèmes de son dixième album (le sixième qu’on se fera bouffer dans tous les cas.
de la pop culture UK de l’époque. en duo avec Andrew Fearn). Mais maintenant ce sont la violence
Le chemin qu’a pu parcourir “Je suis hanté par mes propres et la crise d’identité que ça a
un projet si peu avenant et d’une insécurités, surtout depuis que j’ai engendrées dans la société (y compris
telle teneur politique, dans un pays une ‘carrière professionnelle’. En dans notre public) qui m’atteignent.”
où les charts demeurent malgré tout arrêtant picole et défonce, il y a trois Heureusement, pour oublier tout
dominés par une pop bien cadrée, ans, j’y ai vu plus clair dans ce que ça et en rire un bon coup, il y a les
est un signe réjouissant, mais je ressentais : c’est une culpabilité Sleaford Mods. Thomas Corlin
à relativiser, selon Williamson : de classe, celle de ne pas mériter
“On est tolérés jusqu’à un certain ce que j’ai gagné, d’être un imposteur, Eton Alive (Extreme Eating/
point, on n’est pas totalement dedans. et de ne pas tout à fait savoir Differ-Ant)

Les Inrockuptibles 27.02.2019 52


The Stroppies
Whoosh
Tough Love/Differ-Ant
Un réjouissant recueil d’idées
jetées en vrac et de sons DIY par
un jeune groupe de Melbourne.
Il y a quelque chose de spontané
et d’attachant dans l’univers
des Stroppies. Quelque chose
d’un groupe de potes s’amusant
à improviser des petites chansons
au fond d’une cave. Quelque chose
d’une Maureen Tucker, batteuse
du Velvet Underground, lâchant
ses baguettes pour poser sa voix
Nick Mckk

fluette sur Afterhours ou I’m Sticking


with You. Une énergie naïve,
en somme, qui sonne directement

Julia Jacklin juste, et tombe droit au fond


du cœur, sans qu’il y ait besoin
de comprendre pourquoi. Après

Albums
Crushing (Liberation Records) un Nothing at All aux accents post-
punk, les titres enchaînent les petits
L’Australienne Julia Jacklin se relève de tout et livre une leçon crochets espiègles et les chœurs
de résistance poignante dans un folk libérateur. posés à l’arrache. Le tout à grand
renfort de synthétiseurs vintage
LES TITRES DE JULIA JACKLIN Ce mantra final, répété en boucle – sur First Time Favourites ou encore
S’EFFEUILLENT comme les pages comme pour se donner de la force, Cellophane Car, où l’on croit
d’un roman graphique. Body, le premier résonnera tout au long de l’album, écrit parfois croiser la nonchalance
chapitre de Crushing, son second album, après deux ans de tournée et une relation lo-fi juvénile de Lou Barlow.
raconte une rupture. Elle y pose de étouffante. Au lieu d’un éparpillement Les quatre membres des Stroppies
manière lente un ruban de voix étroit de soi suggéré par son titre, l’album ont joué dans de nombreux groupes
et légèrement élimé. Les images défilent. Crushing signe la reconquête de son de Melbourne avant de se former
La police vient arrêter son compagnon intégrité physique et mentale, illustrée en 2016 autour de leur goût partagé
à l’atterrissage d’un avion à Sydney. par une montée en puissance des titres. pour le DIY, et d’enregistrer cet
Celui-ci sort fièrement, rêvant déjà “Pour le premier album, j’étais si nerveuse album en urgence faute de moyens.
d’impressionner ses amis, alors qu’il que je ne pouvais pas encore me considérer La base de travail, “douze prises
s’est simplement fait surprendre comme musicienne, explique-t-elle. coupées grossièrement, mais prêtes”,
un mégot à la bouche. Après deux ans de tournée, j’ai commencé selon la chanteuse Claudia Serfaty,
On entend le souffle de l’Australienne, à accepter le fait que je méritais ma place.” se transforme en un riche bouquet
les consonnes serrées entre les dents, C’est donc une fascinante éclosion d’herbes folles et enivrantes. A. J.
comme pour retenir une dernière fois qu’offre ce deuxième album, produit
cet amour qui s’éteint en plein vol… par un Burke Reid qui a notamment Pressage limité
Sortie numérique le 1er mars
ou pour mieux suspendre l’auditeur à ses collaboré avec Courtney Barnett, autre
lèvres. “Right there on the Sydney tarmac amazone australienne. Amandine Jean
I threw my luggage down, I said I’m gonna
leave you.” Sur le chemin qui la sépare Concert Le 5 avril, Paris (Les Etoiles)
de celui qui a partagé sa vie, la chanteuse
reprend possession de son corps,
Naomi Lee Beveridge

en repensant à une photo d’elle nue, volée


des années plus tôt. “Do you still have that
photograph / Would you use it to hurt me ?
I guess it’s just my life and it’s just my body.”

53 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Kasey Tomita
Camping sauvage
Albums

Nomade dans l’âme et épris d’autonomie, RY X a élaboré ses nouveaux morceaux


dans une caravane convertie en studio d’enregistrement.

RY X A GRANDI SUR UNE PETITE ÎLE groupes dont il fait partie, Howling et Entre folk fragile et soul moderne,
AUSTRALIENNE, LOIN DE TOUT SAUF The Acid, ou en solitaire. “Face à tout ce Unfurl rappelle Sigur Rós, James Blake,
DES VAGUES – il se passionne autant qu’il se passe dans le monde en ce moment, voire Nick Drake. L’Australien reconnaît
pour le surf que pour la musique. A peine je préfère me positionner en témoin et que ce cheminement prend du temps,
sorti de l’adolescence, il décide de partir comprendre la situation, ne pas l’ignorer, sans car il met un point d’honneur à s’investir
explorer le monde, sa planche de surf non plus rester bloqué dessus, commente-t-il. dans tous les aspects de son travail, de la
sous le bras, et vadrouille en Amérique On peut choisir l’apathie, la colère, ou on peut pochette aux clips, en passant par le choix
du Sud, en Indonésie, avant de s’aventurer continuer de créer et essayer de changer les des salles de concert. “Je suis mon intuition,
dans plusieurs capitales européennes choses grâce à l’art, pour mettre tout le monde explique-t-il. Quand je compose, je sais tout
(Stockholm, Londres, Berlin). Il y a d’accord. Avant ce nouvel album, j’ai traversé de suite si la magie opère ou pas, donc je fais
presque une décennie, il jette enfin l’ancre une période de bouleversements personnels et le tri, j’élimine, en gardant parfois un tout petit
non loin de Los Angeles, à Topanga de douleur. C’était important, crucial même, passage pour me recentrer dans cette direction.
Canyon, terreau fertile où Joni Mitchell, d’en sortir et de recommencer à m’exprimer.” C’est un processus long, fort en émotions,
Neil Young et Devendra Banhart ont Le résultat, préparé durant de longs comme lorsqu’on prend une grande inspiration
un temps trouvé refuge. mois, s’appelle Unfurl (se déployer). avant de plonger. J’ai envie d’établir une
Quand on le rencontre dans un hôtel Minimaliste et gracieux, éthéré et connexion, d’avoir des chansons authentiques
londonien, Ry X a la dégaine d’un gourou enveloppant, un brin linéaire sur la durée, et de prendre du plaisir à les interpréter.”
sans âge qui aurait déjà vécu plusieurs ce nouvel album solo a été en grande A l’écoute de ces morceaux intimes,
vies. Pieds nus, regard serein, emmitouflé partie conçu dans une caravane que Ry X le plaisir est réciproque. Noémie Lecoq
sous diverses épaisseurs de tissus blancs, a transformée en studio nomade.
il dégage un mélange de force et de C’est dans cette tanière faite maison que Album Unfurl (BMG)
sensibilité qui se reflète dans sa musique. cet expatrié a développé ces nouveaux Concert Le 26 février,
Paris (Cabaret Sauvage)
Chanteur et compositeur singulier, morceaux qui font la part belle à la guitare
il semble échapper à la page blanche acoustique, au piano, mais aussi aux beats
– depuis quelques années, il multiplie r’n’b. Sa voix haut perchée renforce
les sorties et les tournées avec les deux la délicatesse de l’ensemble.

Les Inrockuptibles 27.02.2019 54


Cinémas
Ad Vitam

Les Eternels
de Jia Zhang-ke
Le destin sacrificiel d’une femme amoureuse d’un caïd
dans la pègre chinoise. A l’ampleur d’une fresque
romanesque déroulée sur vingt ans se joint l’acuité
intimiste d’un portrait bouleversant.

JIA ZHANG-KE N’A QUE 48 ANS, ET Still Life en 2006), à Cannes (un prix
C’EST SANS DOUTE UN PEU TÔT du scénario pour A Touch of Sin en 2013 ;
DANS UNE VIE DE CINÉASTE mais un Carrosse d’or pour l’ensemble de son
il émane de lui quelque chose de l’ordre œuvre en 2015, prix-hommage dont il est,
du génie accompli, de l’artiste achevé, avec la réalisatrice Naomi Kawase, le plus
trônant impérialement sur une œuvre jeune récipiendaire ever) où il apparaît
faite et déjà récompensée partout où il désormais comme un vétéran – avec les
faut l’être : à Venise (un Lion d’or pour risques d’y endosser peu à peu un statut

Les Inrockuptibles 27.02.2019 56


sera pas conviée : un sacrifice de sang
l’emmène à la case prison, où elle paiera
silencieusement le prix de son amour
avant de trouver, à sa sortie, un monde
qui l’a oubliée et ne veut plus d’elle.
Là enfin, et parce que les puissants
toujours tombent, Qiao demeurera
pour les ramasser après leur chute,
malgré l’abandon.
Tout ici redonne vie à Jia Zhang-ke.
Il y a bien sûr le woman’s picture : on n’a
pas filmé de longue date un destin de
femme porté par un visage aussi torturé
et vibrant, qui a, selon les chapitres,
entre 20 et 40 ans, sans qu’aucun artifice
ne vienne singer un âge – inutile puisque
Qiao n’a que l’âge figé de la vie perdue et
de la peine éternelle (beau titre français).
Il y a bien sûr aussi le film de pègre, qui
ne sert bien sûr pas à dégainer un thriller
obéissant aux codes du genre (deux-trois
scènes cinglantes nous prouvent que Jia

Sorties
Fan Liao Zhang-ke en serait parfaitement capable)
dans le rôle
d’un chef
mais plutôt à garder à portée de caméra
de gang la cruauté et la violence, tantôt sourde,
(au milieu), tantôt déchaînée, toujours perverse.
objet Tout lui redonne vie et c’est d’autant
de l’amour
inconditionnel plus beau que lui, dans le même geste,
d’une femme se donne un peu la mort : la charge
(Zhao Tao) autobiographique (du côté, cette fois-ci,
du bandit qui successivement aime
et renie Qiao, avant de déchoir
moins souhaitable : de l’incontournable économiques, géographiques, culturels, misérablement dans ses bras) ne passe
à l’habitué, de l’habitué à l’élément dont les personnages et les intrigues pas inaperçue pour ce grand auteur
de décor, beware. risquaient parfois de ployer sous le poids dont les années de conquête sont
Mais sous une vaine problématique de l’allégorie. Dans Les Eternels, qui répond peut-être passées et qui, sur les hauts
de statut se cache surtout celle de l’œuvre : à la même logique chronologique plateaux de son art, semble pris d’une
où emmener, pour la renouveler et la (un rendez-vous en trois époques avec morosité, d’une espèce d’affaissement.
garder palpitante, l’obsession de Jia une poignée de personnages), il s’arrache Certains fins connaisseurs du game
pour l’essor contemporain d’une Chine à cette tentation programmatique, et mandarin nous ont même rapporté
terrifiante, qui écrase les destins sous renoue avec ce qui fait au fond la beauté avoir décelé, dans une scène
les forces telluriques de l’urbanisme de ses grands films : malgré la démesure, d’humiliation où les jeunes loups
(la transformation prométhéenne ils restent humains et déchirants. se paient cruellement le vieux lion,
de l’espace et de la nature) et sa folle Le vecteur de l’émotion est une un avatar de la rivalité opposant le maître
oppression des plus faibles (variations femme, Qiao, interprétée par la à la nouvelle garde chinoise, Bi Gan en tête.
sur des strates sociales condamnées muse du cinéaste, Zhao Tao, actrice On ignore s’il faut pousser jusqu’ici
à s’entre-dévorer) ? Où faire renaître avec de tous ses films (et peut-être plus grande l’allégorie mais on conviendra de ceci :
un peu de fraîcheur son espèce de talent actrice d’Asie) et ici âme perdue gravitant Jia Zhang-ke n’est désormais jamais aussi
presque caricatural de grand maître, la autour d’une petite bande de gangsters, beau que dans ce territoire de fatigue
majesté brute de son art du gigantisme ? crapules minables d’une ville minière et de mélancolie. Théo Ribeton
Avec Au-delà des montagnes, son dernier du centre du pays (Datong) dont ils vont
film, il signait en 2015 une fresque devenir peu à peu les caïds, les tyrans Les Eternels de Jia Zhang-ke, avec Zhao
familiale soumise aux bouleversements sans foi ni loi. A cette ascension, elle ne Tao, Fan Liao (Ch., Fr., Jap., 2018, 2 h 15)

57 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Marie Stuart,
reine d’Ecosse
de Josie Rourke
(E.-U., G.-B., 2018, 2 h 04)
Délaissant à la fois la vérité
historique et la complexité
d’un récit à la Game of Thrones,
un traité féministe puissant
malgré quelques maladresses.
A 18 ans, la déjà veuve Marie Stuart
quitte la France et revient sur ses
Juliette terres écossaises pour prétendre
Diaphana Films

Binoche et au trône qui lui revient de droit.


François
Civil Elisabeth 1re, sa cousine et reine
d’Angleterre, craint son retour
même si elle éprouve une certaine

Celle que vous croyez fascination pour celle-ci. Alors qu’il


détenait la richesse dramaturgique
pour se positionner en héritier
de Safy Nebbou de Game of Thrones, Marie Stuart
fuit volontairement ce modèle.
Une prof s’adonne à des jeux de séduction et Ce qui semble intéresser
sa réalisatrice, Josie Rourke,
de dupes via les réseaux sociaux. Un thriller amoureux ne se trouve ni dans la complexité
adapté d’un roman de Camille Laurens. d’un récit de trahisons et de
manipulations à multiples détentes
LE FILM DE SAFY NEBBOU TOMBE on s’attache, il ne surgit que bien plus – pourtant écrit par Beau Willimon
Sorties

À PIC : EN CES TEMPS DE DÉBATS tard sous les traits d’un bel étudiant (créateur de House of Cards et donc
sur les abus de l’anonymat sur internet, mélancolique (le tendre et émouvant plutôt habile sur le sujet) –, ni dans
il décrit la dérive inverse (qui procède François Civil). ses rares scènes d’action, qui se
du même effacement de soi) : celle Le film suit ensuite la piste d’une révèlent tout à fait insignifiantes.
qui consiste à se démultiplier en avatars fiction à tiroirs ultra habile scandée L’enjeu du film tient plutôt dans
numériques, à se perdre dans une multitude par une série de twists vertigineux. son obstination à insuffler un
d’identités, et choisir, simplement, qui on Cousue de fantasmes, la réalité ne cesse discours progressiste pro-LGBT
a envie d’être. Ce jeu de masques où se de se dérober aux protagonistes (lui qui et post-MeToo – quitte à parfois
profilent mille délices et quelques dangers est trompé, elle qui le sera aussi, mais par complètement réécrire l’histoire –
se complique dans le cas où naît un tiers). Mais surtout à nous, spectateurs, dans un Moyen Age patriarcal
une histoire d’amour : fondée sur une trimballés dans les méandres de ce rongé par l’obscurantisme religieux.
invention, la romance se voit condamnée mélodrame tortueux dont le plus grand Si elle se révèle souvent maladroite,
à sa geôle virtuelle, à moins que… faux-semblant tient au régime même cette reconstruction fantasmée
Adapté du roman de Camille Laurens de la narration : une histoire reconstruite permet de dessiner deux fascinantes
paru en 2016, Celle que vous croyez raconte après coup par l’héroïne qui relate ces figures féministes avant l’heure.
l’étrange dégringolade psychique d’une évènements à sa psychiatre (Nicole Garcia). Deux reines ennemies de l’histoire
prof de 50 ans, mère et divorcée (Juliette Les face-à-face entre les deux femmes que le film réconcilie et dont il tisse
Binoche), après s’être éprise d’un jeune constituent quelques scènes un lien puissant, d’abord par le
homme sur Facebook auquel elle a fait particulièrement fortes, centrées autour montage puis lors d’une rencontre
croire qu’elle était une nymphette de du désir, de l’amour, la peur de vieillir finale poignante, pour mieux les
20 ans. Cinéaste un peu insituable, Safy et la dépression, posant la question ériger en symboles d’une résistance
Nebbou (Dans les forêts de Sibérie, L’Autre du rapport entre ces deux personnages, enchaînée dans un monde
Dumas) gagne en aplomb avec ce sujet, tour à tour juges et complices. Celle que d’hommes. Ludovic Béot
et campe d’abord une romance torride vous croyez se joue au moins autant
à travers un ingénieux dispositif de voix. au cœur de cette fertile entente entre la
Claire – beau nom paradoxal pour thérapeute et sa patiente, que sur le terrain
Universal Pictures International
Liam Daniel/Focus Features/

une Binoche en feu – joue son rôle à la captivant d’un thriller amoureux aux
perfection, titillant son jeune amant au accents paranoïaques. Emily Barnett
téléphone à travers des intonations de
post-adolescente graves ou minaudeuses,
Celle que vous croyez de Safy Nebbou, avec
jusqu’à une affolante scène de sex phone. Juliette Binoche, François Civil, Nicole Garcia
Quant à lui, grain de voix à laquelle (Fr., 2019, 1 h 41)

Les Inrockuptibles 27.02.2019 58


Jeune bergère
de Delphine Détrie
(Fr., 2018, 1 h 31)
Un documentaire qui dresse
le portrait modeste et féministe
d’une jeune bergère en devenir. 
Qui sont-ils ces jeunes gens parisiens
qui, lassés par la vie urbaine, rêvent
d’abandonner les open space bondés
de leur agence de com et leur
appartement minuscule pour
un bout de terre perdu quelque
part dans la campagne française ?

ASC Distribution
Peut-être ont-ils les traits rieurs
Andrea de Stéphanie, depuis peu devenue
Lust bergère dans le Cotentin et à qui
le film est dévoué. Son entreprise
faite de quelques brebis est encore

Casting fragile mais sa volonté est grande.


On aurait pu suspecter Jeune bergère
de n’être qu’une ode à la nature
de Nicolas Wackerbarth un brin formatée, opposant
grossièrement la gentille province
Une satire acide et touchante qui révèle les violences cachées à la méchante grande ville de Paris.
d’un plateau de cinéma. Mais il n’en est rien. Le passé
de Stéphanie reste un hors-champ
À UNE SEMAINE DU DÉBUT de cinéma. Ainsi cette scène terrible où assez mystérieux et ce n’est d’ailleurs
DE TOURNAGE D’UN REMAKE adapté Gerwin avoue son homosexualité à trois pas ce qui intéresse Delphine Détrie,

Sorties
des Larmes amères de Petra von Kant femmes de l’équipe du film, lesquelles dont c’est le premier long métrage.
de Fassbinder, la réalisatrice Vera peine se mettent soudain à douter de sa capacité Elle préfère, au portrait
à finir son casting. Gerwin, un acteur, à interpréter un personnage hétérosexuel. psychologisant d’une reconversion
est lui engagé bénévolement pour donner Dans la séquence suivante, la réalisatrice professionnelle, celui physique
la réplique lors des différentes auditions. vient interrompre prématurément d’une débutante en plein
Nicolas Wackerbarth, acteur et réalisateur, le casting d’une actrice, car elle n’est pas apprentissage. Si, dans les plaines
de télé puis de cinéma (on l’aperçoit convaincue par sa prestation, laissant normandes, la vie semble plus
notamment dans Toni Erdmann de Maren la comédienne bouche bée, figée dans douce, elle est loin d’être de tout
Ade), a aussi bien expérimenté les deux un silence de mort. repos. Le film décrit avec quel
métiers et semble accomplir, à travers Sans jamais trop les surligner, Casting acharnement la jeune femme
les personnages de Vera et de Gerwin, son témoigne de ces humiliations du quotidien doit se battre pour que perdure son
double autoportrait. Le filmant et le filmé, et réinvestit habilement les motifs élevage, intégrer une communauté
toujours entourés, sans cesse sollicités lors sadomasochistes déjà présents dans l’œuvre professionnelle exclusivement
d’un tournage, s’ils appartiennent à deux originale de Fassbinder, qu’il déplace ici masculine et discriminante,
mondes opposés de la scène, leurs destins sur la figure de l’acteur. Cet être tragique, ou encore gérer les soucis
sont scellés par cette même extrême dont Gerwin est l’emblème, qui n’est administratifs liés à son activité
solitude. D’un côté, la cinéaste Vera veut heureux que par le regard des autres naissante. Modeste et touchant,
le casting parfait. Elle prend son temps même si ces derniers l’écrasent. Lui, qui c’est surtout quand il pose
et subit la pression des producteurs qui essuie les coups et les crachats, qui vacille, sa caméra au milieu d’un vaste
ne lui laisseront d’ailleurs même pas tombe mais toujours se relève, suppliant champ et s’accorde au temps de sa
le choix de la décision finale. De l’autre, sa réalisatrice de refaire une dernière prise travailleuse et de ses compagnons
Gerwin est appelé en renfort pour donner pour qu’encore une fois un œil se pose duveteux que Jeune bergère se fait le
la réplique à quatre actrices et espère sur lui. Prêt à entrer en scène, ses larmes plus passionnant. Marilou Duponchel
au fond décrocher un rôle dans le téléfilm. ont été ravalées, remplacées par un sourire
Mais Gerwin est un acteur amateur que malicieux. Et pourtant, il ne faut pas
personne ne prend vraiment au sérieux. s’y tromper, elles coulent secrètement
Tout à la fois léger et grinçant, drôle derrière le masque, toujours aussi amères.
et touchant, le film suit la progression Ludovic Béot
Lux For Film/KMBO

en miroir de ces deux personnages


écorchés, victimes de la violence
Casting de Nicolas Wackerbarth, avec
du regard et du langage dans ce petit Andreas Lust, Judith Engel, Milena Dreißig
théâtre féroce que peut être le plateau (All., 2017, 1 h 31)

59 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Salvador
Wardi Allende

de Mats Grorud
(Norv., Fr., Sue., 2018, 1 h 20)
Escape Game

Sacher Film/Le Pacte


Description de la tragédie des
camps palestiniens de Beyrouth d’Adam Robitel
à l’aide de plusieurs techniques Avec Taylor Russel McKenzie, Logan
d’animation. Touchant, engagé Miller (E.-U., Afr. du S., 2019, 1 h 39)
et intelligemment fait. Des jeunes se retrouvent coincés
“On n’est rien quand on ne connaît
pas son passé.” A partir du moment
Santiago, Italia dans un jeu d’évasion vraiment
mortel. Et nous dans un huis clos
où le grand-père de Wardi lui de Nanni Moretti aux grosses ficelles resucées.
assène cette phrase – un grand (It., 2018, 1 h 20) Six personnes sont invitées par une
classique du récit d’initiation – , Un docu inégal sur le rôle de l’Italie, et mystérieuse société à venir tester
cette fillette de 11 ans n’aura de son ambassade, au Chili sous Allende un escape game révolutionnaire.
de cesse d’interroger les membres et après le coup d’Etat de Pinochet. Surprise, le jeu d’évasion grandeur
de sa famille pour savoir qui elle Nanni Moretti dit à un moment dans son nature s’avère être un guêpier
est et ce qu’elle fait dans ce camp docu qu’il n’a pas le désir de réaliser un mortel, et ses six participants
de réfugiés palestiniens installé à film “impartial”. Le cinéaste italien apparaît devront ruser pour échapper aux
Beyrouth depuis l’exode de 1948. dès les premiers plans, de dos, en surplomb pièges sadiques conçus par
L’originalité de cette fable de Santiago, la capitale du Chili. Santiago, leurs énigmatiques tortionnaires.
intergénérationnelle, tant destinée Italia, c’est donc sa version du Chili sous Vaine émulation des films ayant
aux préados qu’à leurs parents, le président de gauche Salvador Allende, fait de huis clos inextricables un
est de mélanger les techniques celle du coup d’Etat de Pinochet en 1973. sous-genre cinématographique
d’animation. Le présent est figuré Même si les témoignages d’artistes, bankable – Cube en ligne de mire – ,
par de l’animation en volume d’intellectuels plus ou moins connus, Escape Game rejoue paresseusement
(stop-motion) et le passé corroborent tout ce que nous savons toutes les situations limites
par de l’animation en 2D et des tous, hélas : répression, torture, assassinats, qu’occasionne son dispositif resucé,
Sorties

photographies. Parfaitement exil pour ceux qui ont réussi à fuir. suivant scrupuleusement un cahier
maîtrisé, cet alliage inventif permet Le film se révèle plus intéressant et des charges amidonné. Avec ses
à ce premier long métrage du morettien quand il se concentre allures de snuff movie soft (où
réalisateur norvégien Mats Grorud, sur l’ambassade d’Italie de l’époque, aucune goutte de sang n’est versée
de poser avec une rare force son dont le mur d’enceinte était assez bas. pour s’assurer un large public),
sujet sous-jacent, à savoir le rapport Elle a été l’un des moyens les plus faciles ses twists à rebonds (aussi risibles
entre l’écoulement du temps, de s’échapper du Chili pour ceux qui qu’attendus) allègrement pompés
la mémoire et l’espoir. Née dans s’opposaient à la dictature. Les témoins sur Saw ou Hostel et sa mise
le camp, Wardi semble vivre dans racontent comment l’ambassade –  luxueuse, en scène hystérique pour le moins
un temps figé, un temps arrêté, où avec piscine découverte – est devenue une éprouvante, ce pot-pourri indigeste
seul l’empilement des constructions colonie de vacances très spéciale (menacée signé Adam Robitel – tâcheron ayant
de parpaings vient nous rappeler de l’extérieur, quand même), où les œuvré sur les franchises Insidious
que les années passent sans que rien dissidents et l’ambassadeur organisaient et Paranormal Activity – devrait
ne change. Ses parents étaient encore des dortoirs dans des salons d’apparat, malgré tout faire mouche auprès
enfants lorsque le conflit israélo- en attendant leur visa pour l’Italie. d’un public ado dangereusement
palestinien a éclaté. Ils évoquent Dans la dernière partie, un peu maladroite, exposé aux mauvaises productions
une période de lutte, une époque Moretti nous explique que l’Italie fut Blumhouse. A moins que tout
où l’espoir offrait la possibilité d’un le pays qui accueillit le mieux les réfugiés cela ne soit une expérience méta
écoulement du temps. Tandis que politiques chiliens. Ils y trouvèrent grandeur nature, enjoignant
ses grands-parents, qui ont connu selon lui très rapidement leur place, à une les spectateurs à s’évader de la salle
l’avant-1948, sont prisonniers époque où la classe ouvrière était encore de cinéma pour épargner leurs
de la nostalgie d’un bonheur passé communiste et solidaire. C’est assez rétines d’un bien piètre spectacle.
et à jamais perdu. Bruno Deruisseau discutable sur le premier point (d’autres Léo Moser
ambassades, comme celle de Suède, furent
aussi très actives). Mais peu importe,
le spectateur comprend très vite que si
Moretti enfonce le clou un peu lourdement,
Sony Pictures Releasing

c’est moins par patriotisme que pour


rappeler au gouvernement italien actuel
qu’il fut un temps où l’Italie savait accueillir
Jour2Fête

les réfugiés, avec hospitalité et honneur,


sans barguigner. Jean-Baptiste Morain

Les Inrockuptibles 27.02.2019 60


Le
09 + 10.03.19

pOids
des
Transatlantic Pictures - Warner Bros/Les Acacias

choses
Les Amants du Capricorne
d’Alfred Hitchcock & SERGUEÏ PROKOFIEV
DOMINIQUE BRUN
LES SIÈCLES

Pierre
Film mal aimé d’Hitchcock, désastre financier à sa sortie,
Les Amants du Capricorne demeure une étude passionnée du visage
tressaillant d’Ingrid Bergman.
QU’EST-CE QUI POUSSE LES Docteur Edwardes, puis plus tard Rossellini :
CINÉASTES (CUKOR, ROSSELLINI, quand on filme Bergman, on la traque.

et le
HITCHCOCK) à mettre aussi souvent Les films, qu’on lui offre comme des
Ingrid Bergman à l’épreuve ? Pourquoi cadeaux, sont en fait des pièges. Avec une
tiennent-ils autant à l’épuiser ? Dans fascination destructrice, Hitchcock sonde
ses mémoires, l’actrice se rappelle son visage, le dissèque au plan-séquence,
le tournage des Amants du Capricorne, “c’est lui que l’objectif scrute, fouille,

LOup
dernier film tourné avec Hitchcock tantôt burine, tantôt adoucit. C’est à lui
avant d’aller rejoindre Rossellini en Italie. que va l’hommage des plus belles trouvailles”,
Bergman donc : “L’autre jour, j’ai éclaté. écrivent Rohmer et Chabrol à propos
La caméra devait me suivre pendant onze des Amants. Ce “grand film malade”,
minutes, ce qui signifie qu’on a dû répéter comme disait Truffaut, et qui fut le plus
pendant une journée entière, avec des décors gros échec de la carrière de Hitchcock,
et des meubles qui se retiraient à mesure est l’écrin d’un récit secret, qui aujourd’hui DOMINIQUE BRUN
CHORÉGRAPHIE
que la caméra avançait, ce qui évidemment saute aux yeux. Si on gratte le vernis SYLVAIN PRUNENEC
ASSISTÉE DE

ne pouvait se faire assez vite. Alors j’ai tout du film ingrat à costumes, si on regarde AVEC DJINO ALOLO SABIN, CLARISSE

dit à Hitch. Que je détestais sa nouvelle derrière cette histoire d’amour et de CHANEL, CLÉMENT LECIGNE,
technique. Que chaque minute passée sur vampirisme où chaque être est hanté MARIE ORTS, SYLVAIN PRUNENEC
la plateau était pour moi un vrai supplice.” par un autre, se révèle l’histoire d’un visage.
Si Hitchcock pousse les meubles, En une fraction de seconde le visage
dans un film qui systématise le plan- d’Ingrid Bergman résiste et ploie, ploie
séquence jusqu’à éreinter ses acteurs, et résiste, semble à la fois au bord de
c’est (souvent) pour ne rien perdre l’extinction et de la rémission. Le “gros
du moindre tressaillement sur le visage plan bergmanien” formule cette lutte
de son actrice qui incarne lady Henrietta, à mort symbolique entre un cinéaste
femme sous influence, fébrile, alcoolisée, et une actrice. Formule, toujours sur
de mauvaise vie. A peu près le rôle qu’elle le terrain de la fiction, un étrange pacte
tenait déjà dans Les Enchaînés, celle sado-masochiste où un regard de cinéaste
d’une pécheresse et d’une sainte, mélange cherche toujours à détruire ce qu’il
improbable de Jeanne d’Arc (qui obsède aime... pour mieux voler à son secours.
l’actrice depuis toujours) et de Mata Hari, Murielle Joudet
perdue dans un monde d’hommes comme COPRODUCTION
Association du 48 / Les 2 Scènes,
dans un labyrinthe dont il faut s’extirper. Scène nationale de Besançon / Théâtre
Les Amants du Capricorne d’Alfred
Les Amants du Capricorne, et juste Hitchcock, avec Ingrid Bergman, Joseph du Beauvaisis, Scène nationale de l’Oise /
avant Les Enchaînés et La Maison du Cotten (E.-U., 1949, 1 h 57, reprise) Le Dôme, Théâtre d’Albertville / CDCN
La Place de la Danse - Toulouse Occitanie /
L’Échangeur, CDCN Hauts-de-France /
61 27.02.2019 Les Inrockuptibles Le Théâtre, Scène nationale de Mâcon
Noémie
Netflix

Schmidt

Paris est à nous


d’Elisabeth Vogler
Tourné sans autorisation, financé en crowdfunding mais diffusé par Netflix,
Sorties

un portrait envoûtant et élégiaque de la jeunesse parisienne, nourri d’images


documentaires de Nuit debout ou de la stupeur post-attentats de 2015.

“NOUS SOMMES COMME LE RÊVEUR après les attentats de 2015. Sa trame tient prenait l’exact contrepied esthétique :
QUI RÊVE, PUIS VIT DANS SON RÊVE”, en quelques mots, élimés mais nullement là où le premier était heurté et rugueux,
expliquait Monica Bellucci dans une scène épuisés par un siècle de cinéma : une fête, celui-ci n’est que lyrisme et volupté,
restée fameuse (comme 90 % des scènes, girl meets boy, l’amour fou, la distance, serti d’une belle musique originale de
ceci dit) de Twin Peaks : The Return. les doutes, un accident… Sempiternelle Laurent Garnier.
Cette interrogation sur la nature du réel, reprise des mêmes motifs  ? Pas n’importe Au-dessus du film planent
poussée à son paroxysme par David où, pas n’importe quand. Les rues pleines quelques ombres tutélaires, auxquelles
Lynch ; ce sentiment diffus, expérimenté après Charlie et les rues vides après le la cinéaste semble toujours à deux doigts
par tous un jour ou l’autre, que notre vie Bataclan, la République squattée par Nuit de faire la révérence – Terrence Malick
serait déjà écrite quelque part, dans debout et la police partout, les ringardes (le grand angle à ras des choses),
un grand livre divin ou le réseau neuronal Fêtes de la musique et même les obsèques David Lynch (une blonde emperruquée
d’une intelligence artificielle, sont les sujets de Johnny : Elisabeth Vogler a capté tout dans un théâtre onirique), Gaspar Noé
profonds de Paris est à nous, premier cela, à l’instinct, sans véritable scénario, (la caméra dans tous les sens et les dialogues
long métrage, distribué sur Netflix, d’un seulement accrochée au visage de naïfs sur l’amour, semi-improvisés par
jeune collectif regroupé sous le pseudo sa comédienne, la très douce Noémie des acteurs en roue libre ; pas ce qu’il y a
Elisabeth Vogler. Schmidt, déposant ses moues enfantines de plus réussi donc) – mais avec juste
S’il met tôt dans la bouche de son sur le désastre qui l’entoure, prise dans assez de panache pour que l’exercice
héroïne des paroles ouvrant cette piste un vortex d’émotions contradictoires, de style vire au style panaché. N’en était-il
interprétative, le film n’en fait cependant se demandant si c’est bien elle qui vit tout pas ainsi de même avec les premiers films
pas le cœur de son récit ; plutôt un cela ou si la Matrice lui joue des tours. de Carax, qui allaient puiser chez les
arrière-fond philosophique, un nerf Tourné sur trois ans (2014-2017), anciens la sève servant à irriguer le neuf ?
sensitif. Son moteur, l’essentiel de ses sans argent ni autorisation (mais une Parfois maladroit mais jamais avare,
quatre-vingt-trois minutes, est composé postproduction financée par une campagne Paris est à nous est d’abord une fête des sens,
d’images déambulatoires dans Paris, de crowdfunding ayant rapporté plus un grand bain sensuel, une belle promesse.
qui mettent en parallèle les troubles de 90 000 euros – un record), avec une Jacky Goldberg
existentiels d’une jeune femme (valant petite caméra (l’ensorceleuse Blackmagic
pour métonymie de sa génération) et Design), Paris est à nous pourrait rappeler Paris est à nous d’Elisabeth Vogler, avec
la stupeur qui saisit la capitale française Donoma de Djinn Carrénard s’il n’en Noémie Schmidt (Fr., 2019, 1 h 23). Sur Netflix

Les Inrockuptibles 27.02.2019 62


la représentation d’un modèle plutôt faire, d’une humanité
familial recomposé. Après et d’une tendresse inattendues.
le potache mais sympathique Ne faisant jamais pencher
Hopper Stone/SMPSP/Paramount Pictures

diptyque Very Bad Dads (2015 totalement le film vers un côté


et 2017) qui suivait les divers du drame ou de la comédie,
affrontements dans une famille cet entrelacement lui permet
entre le nouvel époux d’un d’éviter de tomber dans le gentil
remariage et le père biologique spot de campagne sur l’adoption
des enfants, le réalisateur poursuit ou dans le film-produit de gags
dans cette veine avec Apprentis vides. Mais ce n’est pas tant
parents, ici version plus dramatique l’art de la rupture de ton du film,
et autobiographique. L’histoire habile mais assez classique,
Apprentis parents est inspirée de la sienne :
un couple, Ellie (Rose Byrne) et
qu’il faut souligner mais plutôt
son jusqu’au-boutisme assumé
de Sean Anders Pete (Mark Wahlberg), adoptent qui n’éprouve aucune crainte
Avec Mark Wahlberg, Rose Byrne, deux sœurs (dont une ado de à passer d’une situation grotesque
Octavia Spencer (E-U, 2018, 1 h 59) 15 ans) et un frère, et vont subir à un dialogue gonflé de bons
Une comédie US drôle les nombreuses difficultés et sentiments. Anders est-il un artisan
et attachante sur l’adoption tensions que provoque cette discret ou un auteur en devenir ?
de deux sœurs et un frère nouvelle parentalité. Il est un peu tôt pour s’avancer
par un couple. L’attachement personnel d’Anders mais ce cinéma-là, lorsqu’il est
S’il serait excessif de le désigner au récit qu’il filme lui permet dans sa meilleure forme, attachant,
comme un auteur à part entière, de construire des personnages drôle, réfutant le cynisme,
la filmographie de Sean Anders plus incarnés, profonds et peut espérer marcher un jour
se déploie pourtant depuis ambigus que dans ses précédents sur les traces des maîtres Judd
plusieurs projets autour d’une films, enrichissant le pur Apatow ou James L. Brooks.
base thématique récurrente : enchaînement de vannes qu’il sait Ludovic Béot

” Merveilleux, un très beau ”Bouleversant” ”Un passionnant récit


film sur le bonheur ” 20 MINUTES d’apprentissage”
LES INROCKS TÉLÉRAMA

>> SU󰈪󰈪󰈪󰈪󰈪󰈪󰈪󰈪󰈪󰈪󰈪󰈪󰈪󰈪󰈪󰈪 
- ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE
- COURT-MÉTRAGE ON HAPPINESS ROAD (13’) EN PARTENARIAT AVEC

EN DVD LE 7 MARS
Séries
Alex Lombardi/Hulu

Anna et Maya
redoublent
Les auteures de PEN15 jouent leur propre rôle
ramenées à l’adolescence. Bourrée d’idées étonnantes,
la série réussit à faire revivre toutes les sensations,
corporelles et psychiques, de cet âge ingrat.

MAYA ET ANNA ONT 13 ANS. LA filles de leur collège profitent de l’absence


PREMIÈRE ARBORE UNE COUPE AU des parents pour boire en douce
BOL INCERTAINE, et l’autre, un appareil une canette de bière. Angoisse, tentation,
dentaire trop voyant à son goût. Elles timidité. Maya et Anna se scrutent.
s’aiment beaucoup. Elles se sont trouvées. D’un coup, des sous-titres apparaissent
Dans le deuxième épisode de Pen15, alors que leurs lèvres sont immobiles.
le binôme, un peu mal à l’aise, débarque Nous sommes entré.e.s dans leurs pensées,
un soir dans un garage où un groupe de des pensées banales (“On part d’ici ?”)

Les Inrockuptibles 27.02.2019 64


ses premières règles, de subir le racisme
quand on est une métisse blanche-asiatique
comme Maya (meilleure punchline de
sa copine : “I’m not eating until racism
is over” – “Je ne mange plus jusqu’à ce que
le racisme disparaisse”), d’embrasser avec
la langue un.e partenaire en négociant
avec sa libido naissante, de comprendre
qu’on est excité.e et qu’il faut jouir
tout de suite. Dans l’épisode consacré à
la masturbation, le plan stupéfiant d’un
sexe féminin littéralement palpitant sous
une culotte reste en mémoire. De manière
souvent éblouissante, Pen15 parvient
à rendre des sensations intimes
partageables tout en ouvrant sans cesse
l’horizon : les parents sont parmi les plus

Séries
fins et intéressants vus dans une fiction
teen depuis très longtemps. Pour
couronner le tout, la série est d’une
drôlerie fondamentale, bourrée d’humour
Au centre, verbal et corporel. Qui a oublié que
Maya Erskine et
l’éveil au désir est parfois un long tunnel
Anna Konkle
burlesque ?
Pour incarner les deux gamines
en classe de cinquième et en proie
mais qui incarnent tout autre chose : l’idée mélancoliques de Freaks and Geeks, il y a aux émois envahissants de leur âge,
d’une communication secrète qui sera pile vingt ans. Ce n’est pas rien. Pen15 se Maya Erskine et Anna Konkle ont fait
le sujet et le point de vue de la série. déroule d’ailleurs en l’an 2000, et quelque le choix radical et génial de jouer leur
A l’instar de l’amitié entre Maya et Anna, chose résonne avec la série mythique de propre rôle. Dans la vie, les deux femmes
Pen15 trouve sa force dans les regards Paul Feig et Judd Apatow, dans le mélange affichent 31 ans. Ce retour dans leur
qu’elle suit comme dans les gestes de douceur et de frontalité qui s’y déploie corps d’avant – les personnages sont
qu’elle capte, dans le bruit et le mutisme. très naturellement. En revanche, inspirés de leur vie – provoque un effet
Au cours de la même scène, une troisième nous sommes bien ancrés en 2019 par magnifique. Alors qu’elles miment
jeune fille entre dans la danse et “parle” les thèmes abordés, le caractère moins la gestuelle préado et qu’autour d’elles
à Anna et Maya, avec des sous-titres. choral et plus féminin du récit. Le cœur les comé[Link].s ont l’âge de leur rôle,
Puis l’épisode reprend son cours normal. de l’expérience Pen15, c’est de ressentir Maya et Anna incarnent aussi une forme
La première création de Maya Erskine, ce qu’une jeune fille ressent quand de distance, comme si elles se regardaient
Anna Konkle et Sam Zvibleman elle est débordée par son corps et lutte vivre tel qu’elles ne vivront plus jamais.
foisonne de ce genre d’idées simples mais pas à pas pour se le réapproprier. A l’image de toute grande fiction ado,
étonnantes, qui la font décoller de La sensation de vivre des expériences Pen15 parvient à mêler un sentiment
l’ordinaire de la série adolescente – ou, ici, corporelles et psychiques pour d’urgence à une sourde nostalgie.
préadolescente – pour atteindre des cimes la première fois – un classique du roman Ce serait dommage de ne pas y plonger.
fragiles mais bouleversantes. Les dix d’apprentissage – est saisie dans Olivier Joyard
chapitres de cette première saison sortie sa dimension dérangeante, sensuelle et
sur la plate-forme Hulu sont peut-être ce impossible à contenir. Rarement une série
Pen15 d’Anna Konkle, Maya Erskine, Sam
que nous avons vu de plus cohérent et de n’aura proposé des visions aussi nettes et Zvibleman, avec elles-mêmes, John Lykes.
plus beau dans le genre, depuis les volutes fortes de ce que cela fait d’avoir Saison 1 sur Hulu

65 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Evelyne
Brochu et
Grégoire
Colin
Thibault Grabherr

Une Américaine à Paris


Secrets et fissures d’un couple franco-américain à Paris.
Hitchcockienne, avec des touches bergmaniennes, THANKSGIVING
Séries

rappelle fugacement The Americans, autre série d’espionnage conjugal.

UN COUPLE COMMENCE À SE sein du couple, pour capter le trouble qui nous rappelant pendant quelques
REGARDER DIFFÉREMMENT parfois s’immisce dans les craquelures instants la beauté d’une autre série
lorsque chacun soupçonne l’autre du vernis bourgeois qui fait tenir la paire. qui vient de nous quitter. En six saisons,
de mentir. Vincent, patron taciturne Saada réussit tout juste à nous tenir en se reposant sur la densité des liens
d’une société informatique (Grégoire en haleine sur trois épisodes en évitant d’un couple d’espions russes vivant
Colin) se demande ce que sa femme, les grosses ficelles de cliffhangers ou aux Etats-Unis, The Americans était
Louise, une blonde hitchcockienne les révélations tonitruantes. Il nous fait devenue l’une des plus grandes séries
américaine (Evelyne Brochu), peut plonger dans une angoisse bien plus outre-Atlantique. Les fantômes
lui cacher. Alors qu’elle monte sa boîte sournoise, celle de comprendre qu’on de Philip et Elizabeth refont surface
de location d’appartements parisiens ne connaît pas la personne avec qui lorsque Vincent et Louise se croisent
pour riches expatriés, Vincent goûte l’on partage notre quotidien. Cette double devant un square parisien. Ils savent
aux frissons du piratage de programmes culture euro-américaine que Vincent qu’ils sont sûrement sur écoute, tous
informatiques très puissants. Une fois et Louise partagent se retrouve dans les deux en danger, sans vraiment
la piste de l’adultère évacuée, le poids les influences internationales qui hantent connaître la vérité, ni de la situation
des secrets que l’un et l’autre portent le réalisateur, autant du côté de la Suède ni de la personne qui se tient en face.
devient si écrasant que leurs liens se que des Etats-Unis. L’ami journaliste qui Alors, Vincent réussit à lire sur les lèvres
délitent. Pourtant, lors de l’annuel interviewe le couple pour son article sort de Louise une phrase qu’elle ne peut pas
dîner traditionnel de Thanksgiving des Scènes de la vie conjugale (Bergman), dire à voix haute. La seule phrase qui
avec leurs ami.e.s, Louise, interrogée et l’influence d’Hitch se loge autant compte vraiment. On quitte le couple
sur son expatriation, affirme en anglais : dans les contours de l’héroïne que dans le cœur serré, en ayant envie de percer
“Ma famille, c’est mon pays.” la musique très orchestrée ou dans un peu plus leur mystère, en se
Le créateur et réalisateur Nicolas Saada une mise en scène qui installe, brique demandant quelle sera la prochaine série
(ex-critique, réalisateur d’Espion(s) après brique, un suspense suffoquant. qui nous susurrera des mots aussi doux
et de Taj Mahal) et sa coscénariste, Cette tension se fait parfois aux dépens à l’oreille. Iris Brey
Anne-Louise Trividic, jouent autour de la corporéité des acteurs et d’une image
de ces glissements de langue, du français qui oublie de filmer leur chair. Mais le plan Thanksgiving de Nicolas Saada,
avec Grégoire Colin, Evelyne Brochu.
vers l’anglais, de l’indicible au dicible. final du troisième épisode nous donne Sur Arte le 28 février à 20 h 55 et [Link]
Ils explorent ces zones intraduisibles au envie d’être au plus près de leur souffle, jusqu’au 30 mars

Les Inrockuptibles 27.02.2019 66


« Un séduisant
film noir »
Miroir blanc LIBÉRATION
En partie imaginée par Jordan Peele, Weird City,
série anthologique d’anticipation aux faux airs de Black Mirror,
séduit par sa légèreté et son inventivité comique.
DEUX HOMMES QUE TOUT réalisés avec son compère Keegan-
OPPOSE SONT DÉSIGNÉS Michael Key), les créateurs
COMME ÂMES SŒURS par du show n’évitent pas toujours
une application de rencontre ; les écueils de la parodie – hystérie
une étudiante tombe enceinte permanente, humour un peu
d’un bébé emoji suite à un échange poussif – mais séduisent PETER LUNA LIU
de sextos ; une maison intelligente par leur bienveillance envers YU KWOK XIAOYI
se montre maladivement possessive les personnages. Chaque épisode
envers ses occupantes... Bienvenue dresse patiemment un piège qui,
à Weird City, la ville fictive divisée contrairement à ceux de Black
par un mur (d’un côté les riches Mirror, ne se referme pas
connectés, de l’autre les laissés- entièrement, laisse passer un filet
pour-compte des réseaux) qui d’air, ménage une porte de sortie.
sert de cadre à la série d’anthologie De Mortal Engines ou Alita:
créée par Jordan Peele et Charlie Battle Angel, côté ciné, à 3 %,
Sanders. Si chaque épisode déploie Trepalium ou Altered Carbon, côté
un récit indépendant, de nombreux séries, le monde physiquement
personnages secondaires et gags coupé en deux pour séparer
récurrents assurent à l’univers les classes sociales est devenu
sa cohérence et pimentent avec un motif récurrent de la science-
humour le miroir pas si déformant fiction dystopique. La frontière
qu’il tend à notre société. posée, il s’agit d’esquisser
On pourrait, pour rester dans des chemins de traverse, voire
le registre des reflets, envisager d’entreprendre un travail de sape.
Weird City comme une anti-Black On comprend ici peu à peu que
Mirror : si elle partage avec la série le versant pauvre de la frontière
d’anticipation la plus populaire se révèle, malgré ses défauts, plus
de ces dernières années une même vivable que son voisin privilégié,
inquiétude quant à la part start-up de l’angoisse aux contours
grandissante des écrans et autres trop lisses, pétrie de novlangue et
technologies numériques dans régie par le culte de l’apparence.
nos vies, elle préfère, à la cruauté, À défaut de faire tomber le Mur,
le rire comme principal levier Weird City l’ébranle en douceur par
de démonstration. le rire. Alexandre Büyükodabas
En troquant la fable cynique
contre la satire bouffonne (exercice Weird City de Jordan Peele
et Charlie Sanders, avec Awkwafina,
parfaitement maîtrisé par Jordan Sara Gilbert, Gillian Jacobs.
Peele depuis les sketches télévisés Saison 1 sur YouTube Premium

06
MARS
YouTube Originals

UN FILM DE YEO SIEW HUA

67 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Obsédés textuels
En voulant enquêter sur des affaires irrésolues,
le reporter du New Yorker DAVID GRANN s’est retrouvé
face à l’obsession humaine. De la mort d’un fanatique
de Sherlock Holmes à un savant en chasse
Livres
d’un calmar géant, toutes les facettes de la passion.

DAVID GRANN ADORE LE DIABLE. tels Le Caméléon, Trial by Fire et le génial


IL AIME LE FRÉQUENTER, ENQUÊTER Un Crime parfait, sont déjà parues chez
À SON SUJET, en démasquer le vrai Allia, les autres, inédites, sont de la même
visage. Et le diable le lui rend bien : force. Qu’on y suive un spécialiste de
il lui a inspiré son meilleur livre, La Note Sherlock Holmes retrouvé mort étranglé
américaine, traduit l’année dernière ou un scientifique traquant le calmar géant
en France (chez Globe), grande enquête – une bestiole de vingt mètres qui n’avait
historique sur les meurtres perpétrés alors jamais été capturée vivante – tel
au début du XXe siècle contre la tribu des le capitaine Achab traquant la baleine
Indiens osages. Tout a commencé quand blanche de Moby Dick, le journaliste met
David Grann a visité le musée dédié en scène des hommes tellement mus
à leur histoire, et réalisé qu’une photo par leur passion qu’ils en commettent des
les représentant était en partie tronquée. actes romanesques. D’ailleurs, les ponts
Demandant à la directrice du musée établis par Grann entre faits réels et
ce qui se trouvait sur la partie manquante, littérature se multiplient, et c’est aussi
celle-ci lui répondit : “Le diable.” Comme ce qui passionne.
souvent, en fait de diable, il s’agissait d’un Dans ce sens, le tout premier récit,
homme, l’un des tueurs. C’est sur eux De mystérieuses circonstances,
que Grann allait passer les cinq prochaines est un chef-d’œuvre : “Richard
années de sa vie à enquêter : comment ils Lancelyn Green, l’expert holmesien le plus
tuèrent les Osages pour leur voler l’argent éminent de la planète, croyait avoir enfin
du pétrole enfoui sous leur réserve. résolu l’affaire des documents disparus.
Le diable, donc, serait l’autre nom de Au long des deux décennies précédentes,
la folie humaine. Une folie moins clinique il avait en effet recherché un trésor, composé
que perpétuellement mystérieuse : ce qui de lettres, d’entrées de journal et de
pousse à tuer serait-il aussi ce qui pousse manuscrits, un ensemble d’écrits rédigés
à vivre ? C’est la double question que pose de la main de sir Arthur Conan Doyle,
sans cesse David Grann, grande plume du le créateur de Sherlock Holmes. Ces archives
New Yorker, dans ses enquêtes rassemblées étaient estimées à près de quatre millions
dans le recueil Le Diable et Sherlock de dollars, et d’aucuns affirmaient qu’elles
Holmes. Une double question sous-tendue étaient porteuses d’une malédiction mortelle,
par un moteur unique : l’obsession. comme celle qui hanterait la lande dans
C’est cette idée existentielle qui rend la plus célèbre nouvelle de la série des
les investigations de Grann passionnantes. Sherlock Holmes, Le Chien des Baskerville.”
Moins des whodunits – la plupart resteront D’ailleurs, dès que Green cherchera
irrésolues – qu’une façon de sonder la à empêcher la mise en vente aux enchères
limite fragile qui sépare une obsession qui de ces archives, soit leur dispersion
fait vivre d’une obsession qui provoque aux quatre coins du monde chez
la mort (meurtre ou suicide). Si certaines, des particuliers, il commencera à se sentir

Les Inrockuptibles 27.02.2019 68


Nelly Kaprièlian

Edmonde for ever


Née dans la grande bourgeoisie
– père diplomate, etc. –, amie du
Tout-Paris, elle a régné sur Vogue
(qu’elle dirige de 1954 à 1966)
et sur Marseille (elle épouse
Gaston Defferre), remporté
le prix Goncourt en 1966 pour
Oublier Palerme, et trôné à la tête
de cette académie jusqu’à
sa mort en 2016. Toujours
impeccable en tailleur Chanel et
blouse à lavallière Saint Laurent,
Edmonde Charles-Roux (née en
1920) aura incarné le prototype
de la grande dame à la française,
parvenant même à nous faire
oublier ces années où elle
se révéla pourtant à elle-même.
Dominique de Saint Pern, à qui
on doit déjà des portraits de

Livres
Dorothy Parker et Karen Blixen,
consacre le premier volet (il y en
aura deux) de sa biographie
(hyper) romanesque aux années
United Artists Corporation

de guerre de la jeune Charles-


Roux. En effet, celle-ci s’engage,
Le Chien des
Baskerville devient infirmière militaire,
de Terence cache et sauve des vies, risque
Fisher (1959) la sienne. Elle en gardera, nés de
cette folle urgence et de cette
proximité avec la mort, une
en danger. Enfin, il sera retrouvé mort Green mais à son âme sœur. Ensuite, se sexualité libérée, un immense
chez lui, un lacet autour du cou. reprenant, il m’a rappelé qu’il avait un métier courage, une rage de vivre vite.
Peu avant, il s’était plaint auprès d’amis, à temps plein et une famille. ‘Le danger, Ayant eu accès à des documents
se disant menacé de mort, indiquant la piste c’est si vous n’avez rien dans votre vie, en inédits (la correspondance
d’un certain Américain. Alors, malédiction dehors de Sherlock Holmes’, m’a-t-il assuré.” familiale), l’auteure fait des
holmesienne ou meurtre par intérêt, Du danger des histoires, de révélations : son premier amour
pour que la vente ne soit pas bloquée l’obsession romanesque, David Grann de jeunesse, le prince italien
et que certains puissent s’enrichir ? a fait sa drôle d’obsession. Il ne lui restait Camillo Caetani, tué pendant
Grann retrouvera tous les protagonistes plus qu’à enquêter, et surtout écrire la guerre ; sa sœur Cyprienne,
d’un monde plus holmesien que pour mieux remettre de l’ordre dans maîtresse du gendre de
les créations de Conan Doyle lui-même. le chaos des passions. Et ne pas se laisser, Mussolini et installée en Italie,
Une forme de société secrète faite lui aussi, happer. Nelly Kaprièlian faite prisonnière, que la jeune
d’obsédés du détective anglais – certains Edmonde fera tout pour
croyant même dur comme fer qu’il aurait Le Diable et Sherlock Holmes protéger et dont elle sauvera
vraiment existé, n’attribuant à Doyle (Ed. du Sous-sol) traduction le fils. Ça se lit comme une saga
de l’anglais (E.-U.) par
que le rôle de scribe des aventures Johan-Frédérik Hel Guedj,
historique échevelée et
de Sherlock. Le journaliste retrouve et Marianne Reiner, Claire Debru cosmopolite. On attend déjà
interviewe longuement l’Américain et Violaine Huisman, le deuxième et dernier volume.
en question : “(…) je me suis rendu compte 460 p., 23 €. Sortie le 7 mars
qu’en réalité, je ne parlais pas au Moriarty de Edmonde (Stock), 416 p., 21,50 €

69 27.02.2019 Les Inrockuptibles


spectaculaires. Pourtant, avouons que
ce sont ces thèmes – la question de la
loyauté ou de la reconnaissance – qui sont
au cœur de nos vies de tous les jours,
qui nous travaillent, certes, en sourdine,
mais de manière essentielle, parfois
lancinante. Il faut aussi un certain courage
pour les mettre en scène de façon aussi
low-key, presque dépouillée.
Après la claque de la construction
tout en leurres et miroirs de D’après
une histoire vraie, c’est comme si
l’auteure avait fait le pari de sonder
la complexité humaine avec une économie
de moyens qui évacuerait tout effet, toute
forme de romanesque, au risque d’évacuer
aussi tout ce qui fait “littérature”. Ici, une
structure ultra simple : une alternance de
chapitres consacrés à chaque personnage,
faits de longs dialogues… C’est vrai que
de Vigan y excelle, mais cette simplicité
peut dérouter, nous faisant basculer
dans une pièce de théâtre sans crier gare.
Mais son leitmotiv, c’est toujours
la parole, qui sauve et fait mémoire.
Marie, recueillie souvent par sa voisine,
Michka, quand sa mère la négligeait, lui
doit sa survie – mais le lui a-t-elle assez
dit ? De son côté, Michka perd la mémoire
Livres

des mots, devient dépendante, devra


quitter son domicile pour vivre en Ehpad,
Nemo Perier Stefanovitch

et n’aura plus qu’un désir, désespéré :


retrouver enfin la famille qui l’a recueillie
pendant la guerre alors que sa propre
famille, juive, a été déportée et tuée dans
les camps. Les retrouver pour leur dire,
enfin, merci. Autour de ces deux femmes
gravitent deux autres personnages :

Merci pour la vie


une directrice d’Ehpad sadique, qu’on
suppose hallucinée par Michka tant elle
est horrible, et qui devient l’écueil du livre,
là où de Vigan ne résiste pas à en faire
trop ; et Jérôme, un orthophoniste qui
Un an après Les Loyautés, DELPHINE DE VIGAN s’attache à Michka et tentera de l’aider.
sonde cette fois la reconnaissance avec L’entraide, c’est au fond le vrai sujet
Les Gratitudes, un nouveau texte à l’os autour d’une écrivaine profondément humaine.
Des Loyautés aux Gratitudes, les êtres
de quelques personnages poignants. dépendent les uns des autres pour se
sauver, s’aider à survivre. C’est la parole
“VOUS ÊTES-VOUS DÉJÀ DEMANDÉ qui est intervenu le jour où vous avez été qui les lie. C’est donc bel et bien
COMBIEN DE FOIS PAR JOUR VOUS agressé dans la rue ? Au médecin qui vous le matériau principal des Gratitudes, que
DISIEZ MERCI ? Merci pour le sel, pour a sauvé la vie ?” Les quelques personnages de Vigan veut nous faire entendre,
la porte, pour le renseignement”, commence des Gratitudes se poseront tour à tour sans peser, avec finesse. Nelly Kaprièlian
Delphine de Vigan, pour en venir au la question, comme ceux des Loyautés,
propos du livre un paragraphe plus bas : publié il y a un an, se retrouvaient tous Les Gratitudes
“Vous êtes-vous déjà demandé combien de confrontés à l’idée de leur loyauté. (JC Lattès), 192 p., 17 €
fois dans votre vie vous aviez réellement Avec ce qui devrait être une trilogie Sortie le 6 mars
dit merci ? Un vrai merci. L’expression (le dernier serait consacré aux ambitions),
de votre gratitude, de votre reconnaissance, la romancière fait preuve d’un certain
de votre dette. A qui ? Un professeur qui courage, en s’attaquant à des thèmes
vous a guidé vers les livres ? Au jeune homme en apparence aussi graciles, aussi peu

Les Inrockuptibles 27.02.2019 70


Colombe Schneck
La Tendresse du crawl

Francesca Mantovani/Editions Gallimard


Grasset, 112 p., 13 €
Sortie le 6 mars
Un beau récit sur un énième
amour raté. Juste et émouvant.
Dire qu’il s’agit d’un drame
typiquement parisien pourrait
en faire fuir plus d’un.
Pourtant, il y a quelque chose
de passionnant, au niveau
sociologique, dans ce petit roman
d’un amour raté. Un de ces
mini-drames feutrés, et d’autant
La reine de l’écoute
plus cruels, comme un certain Marie Nimier a réuni les confidences d’anonymes. Son texte sensible
milieu parisien sait en produire dit les peurs et les remords ancrés en chacun de nous.
à la pelle. Comment oserait-on
se plaindre, alors que d’autres INVITÉE EN RÉSIDENCE DANS UNE mettre en écriture de petites anecdotes
souffrent tellement plus, ont des VILLE DE PROVINCE, UNE ÉCRIVAINE en apparence banales qui révèlent
vies tellement plus difficiles ? pose des affichettes chez les commerçants des secrets très profonds, à propos de
Journaliste, romancière, Colombe et à la médiathèque. “Du 28 septembre la famille ou la sexualité, mais aussi des
Schneck ne se plaint d’ailleurs pas. au 16 novembre une romancière recueille souffrances liées à la violence des relations
Elle fait la chronique – le ton confidences, confessions et autres secrets.” de classes. Toujours, les gouffres cachés
toujours sobre, toujours juste – Des habitants la contactent. Jour après de ces vies ordinaires nous bouleversent.
d’une énième histoire d’amour jour, elle les reçoit un par un dans Parfois Marie Nimier retranscrit
ratée et du comment elle les un appartement vide prêté par la mairie. une parole brute, d’autres fois elle se met
contient toutes. “Fille la plus La romancière porte un bandeau sur en scène en train d’écouter, partageant son
larguée du monde”, elle retrouve les yeux et ne connaît de ses visiteurs que ressenti et ses interrogations. Ce dispositif
Gabriel, un ami d’enfance, leurs voix. Et ces voix peuplent ce texte littéraire évite de transformer le texte
qui tombe fou amoureux d’elle, que Marie Nimier a composé à partir en un recueil de nouvelles, une simple
veut tout lui donner jusqu’au soir d’une expérience vécue. Anonymes, collection de souvenirs disparates, sans liens
où, neuf mois plus tard, il cesse brisées souvent, elles confient l’intime et entre eux. La narratrice est toujours là,
d’un coup de l’aimer et la plaque le collectif, la honte, l’enfance, la mémoire c’est grâce à son écoute et à sa sensibilité
sans explications. Une forme encombrée par la culpabilité, les espoirs que toutes ces confidences prennent sens.
de violence psychologique typique aussi. Petit à petit, les histoires racontées
d’un milieu intello et bobo. C’est le souvenir douloureux d’une entrent en résonance avec sa propre
En quelques mots, quelque chose trahison dans une amitié de collégiennes, douleur et ses souvenirs enfouis. Surgit
se brise en soi : “La vie n’est pas une petite bassesse commise par un homme alors l’image de son père qui la surnommait
une histoire, elle n’a pas de sens, qui, des années après, ne s’en remet pas, La Reine du silence, titre du livre qui
elle n’est qu’une succession de un rêve d’enfant jamais réalisé, une colère lui valut le Prix Médicis en 2004. Un père,
hasards, de malchance, et de chances.” qui ne s’éteint pas, un fantasme inavoué. Roger Nimier, disparu trop tôt,
Et c’est ce vertige qui engendre Parfois, ce sont juste des phrases envoyées muet à jamais, dont le fantôme éclaire
le besoin, l’urgence d’écrire : dans la boîte mail de la romancière par la démarche de Marie Nimier. “Celui que
“La seule fonction de ce texte est des inconnu.e.s, des choses perturbantes : l’on attend, les yeux fermés, est celui qui
pourtant de trouver une conclusion “En lettres capitales, ces neuf mots : ne viendra pas.” Sylvie Tanette
acceptable, de me consoler de ce qui CETTE GAMINE ELLE A ÉTÉ FINIE
n’existe plus que dans mes rêves.” À LA PISSE. C’est tout.” Le livre est Les Confidences (Gallimard),
N. K. un concentré d’émotions. L’auteure a su 192 p., 18 €. Sortie le 7 mars

71 27.02.2019 Les Inrockuptibles


Grouazel
& Locard
A. Ricard & E. Chaize/éditions 2024

Révolution,
Tome I : Liberté
Actes Sud/l’An 2, 336 p., 26 €
Ambitieuse et puissante
dès son premier volet,
cette série raconte
la Révolution de 1789
du côté du peuple.

Une quête héroïque La peur et la faim au ventre,


les émeutiers fuient, lancés
dans une course contre
A la fois parodique et enchanteur, cet album la mort, poursuivis par des
d’ANOUK RICARD et ETIENNE CHAIZE s’attaque gardes qui tirent dans le tas.
Reconstituant une vague
à la fantasy en brouillant les pistes. de répression consignée sous
le nom de “l’affaire Réveillon”,
BD

ALORS QU’IL VIENT DE DÉGUSTER et des collages, donne une troublante les premières pages, à l’impact
DES FRUITS DANS LES CHAMPS, ampleur à Boule de feu. Cet objet visuel graphique puissant, nous
Fernando est chargé d’une mission de étonnant convoque autant les gags idiots projettent avec violence dans
la plus haute importance : partir dans de Charlie Schlingo que les délires colorés le Paris de 1789. Florent
le monde des hommes pour mettre la main de Richard Corben ou l’esthétique de Grouazel et Younn Locard
sur le sage Patrix. Celui-ci doit redonner jeux vidéo – en témoigne une double page se sont lancés dans
toute sa puissance à la Boule de feu, labyrinthique qui semble rendre hommage une entreprise audacieuse :
l’artefact magique qui fournit son énergie au jeu d’arcade Q*bert. raconter la complexité
à la barrière protégeant le village contre La complémentarité des deux de la Révolution française.
les terrifiants Maruflans. artistes permet ainsi à cette farce Ecrit et dessiné à quatre
Il suffit de quelques pages et de l’arrivée d’avoir l’envergure d’un grand spectacle mains, le premier tome de
d’un oiseau coiffé d’un casque de chantier où l’évidente dimension parodique n’est cette trilogie contourne les
– il vient bâtir le “portail inter-monde” – pour jamais écrasante. Si elle provoque son lot figures historiques – Marat
comprendre que ce récit aborde la fantasy sur d’éclats de rire et se manifeste par ou Robespierre ne sont
un ton décalé. L’aspect naïf des personnages une galerie de protagonistes improbables, que des figurants – pour
le confirme comme les dialogues drolatiques la touche humoristique d’Anouk Ricard nous immerger dans la
qui scandaliseraient un J. R. R. Tolkien. ne dérègle pas totalement la mécanique réalité du peuple, incarné par
Le lectorat habituel d’Anouk Ricard (Coucous fantasy. Les adeptes du genre trop bornés des filles des rues ou Reine
Bouzon, Faits divers, Les Experts en tout) risquent tout de même de s’étrangler, Audu, réclamant du pain
reconnaîtra vite sa signature comique, mais les fans de la série Donjon, imaginée pour les pauvres. Offrant
ce mariage entre un graphisme faussement par Lewis Trondheim et Joann Sfar, d’impressionnantes scènes
enfantin et un humour absurde. adoreront cette création qui louvoie entre de foule – quelle prise de
Mais il va aussi – nouveauté – se perdre premier et énième degré. Vincent Brunner la Bastille ! –ce récit de plus
dans la contemplation des décors, remplis de 300 pages, documenté
de détails abscons, et s’étonner des couleurs Boule de feu (Editions 2024), et agité, est une leçon
psychédéliques. 72 p., 24,50 € de narration et rivalise avec
Pour mieux brouiller les lignes, Le Cri du peuple de Tardi &
Anouk Ricard a trouvé un formidable allié Vautrin. Servie fumante,
en la personne d’Etienne Chaize ( auteur de cette tranche d’histoire que
Helios). Celui-ci, maître Jedi du logiciel l’on pensait figée retrouve
Photoshop, adepte de la peinture numérique ici toute sa vitalité. V. B.

Les Inrockuptibles 27.02.2019 72


Musique

Textile

Déco

Style

Livres
Scènes
Gwendal Le Flem

Chez soi
Adaptée par LUDOVIC LAGARDE et portée par
des comédiens hors-pair, La Collection brasse avec
une modernité saisissante harcèlement, arrangements
avec la vérité et pulvérisation de la sphère privée.

COMME MIROIR DE NOS EXISTENCES, où se retrouvent les représentants de la


L’ESPACE OÙ NOUS VIVONS société huppée de la capitale anglaise.
se construit au fil du temps et s’accorde Avec une troublante modernité, l’intrigue
à notre désir de créer un lieu témoignant cible deux couples proches des milieux
de notre idée de la beauté. Il s’agit aussi de la mode et représentatifs de ces quadras
d’inventer le refuge capable de nous bien installés qu’on nomme, de nos jours,
protéger des agressions du monde les bourgeois bohèmes.
extérieur, une parenthèse de confort et Lorsqu’il écrit sa pièce en 1961,
de sécurité. Avec La Collection, et tandis Harold Pinter associe l’inquiétude d’être
qu’on assiste à la violation répétée de la à la merci de la malveillance des autres
sphère intime, le pince-sans-rire Harold au fait de pouvoir être joint à tout moment
Pinter traite de la menace qui pèse sur au téléphone par un inconnu. Aujourd’hui,
chacun d’entre nous de voir le petit autel l’usage d’internet ayant renvoyé le combiné
de ses vanités sauvagement saccagé. au rang d’antiquité, Lagarde s’amuse de la
Sur le plateau, Stella (Valérie Dashwood) présence d’innocents boîtiers d’assistance
et James (Laurent Poitrenaux), son mari, personnelle pour en faire les relais des
habitent un appartement londonien à la menaces qui pèsent sur l’intime. Montant
blancheur immaculée, au cœur du quartier la pièce en se référant à un présent où tout
arty de Chelsea. Harry (Mathieu Amalric) est dématérialisé, le décor s’affranchit des
et Bill (Micha Lescot) vivent ensemble distances pour fusionner les intérieurs de
dans le noir cocon d’une villa de Belgravia, nos protagonistes en deux salons jumeaux.

Les Inrockuptibles 27.02.2019 74


A bout de souffle
De la théorie à sa démonstration,
Arthur Nauzyciel se fait
le passeur habité de deux
monologues de Pascal Rambert.
Pas facile de jouer avec un animal
sur scène. On le sait, il a tendance
à occuper le terrain et à capter
l’attention du public. Surtout
quand c’est un terre-neuve
à l’allure de nounours baveux…
Mais Arthur Nauzyciel fait
finement équipe avec Elboy
Mars à l’Opéra
pour interpréter le narrateur
du monologue écrit par Pascal
opéra / création mondiale
Rambert et créé en 2007
Micha par l’acteur suédois Lou Castel. Trois Contes
Lescot
(Bill) et
Son titre, L’Art du théâtre, dit
assez de quoi l’homme parle
Gérard Pesson
Mathieu
à son chien, interlocuteur placide 6 - 14 mars
Amalric
(Harry) face à ce flot de paroles où se Direction musicale |
mêlent sans distinction ses envies Georges-Elie Octors
et ses dégoûts, ses certitudes et Mise en scène | David Lescot
ses doutes – surtout ses doutes –,
Après avoir joué le rôle du harceleur ses observations et ses conseils. récital
au bout du fil, James finit par forcer
la porte du logis de Bill sous prétexte
Qu’en retenir ? Que l’écoute
d’un chien se règle moins sur Sabine Devieilhe
de tirer au clair l’énigme de ses rapports le langage verbal que sur celui Alexandre Tharaud
avec Stella, après la nuit qu’ils ont passée
dans un hôtel de Leeds au sortir
du corps, de la respiration et
du rythme… ce qui en fait un
Debussy, Poulenc
d’une convention de stylistes. L’affaire acteur né. Et aussi, que le théâtre 7 mars
pourrait se résumer au pétage de plombs nous fait sentir un autre temps et
d’un mari jaloux. Avec cruauté, Harold génère une expérience singulière : concerts gratuits !
Pinter répand le poison du doute
en démultipliant à plaisir la collection
“Quand on vit dans l’art du théâtre,
on vit dans un temps ajouté. Nous
Happy Day
des vérités alternatives récoltées ajoutons du temps à la vie qui nous UpperContes
par James à chacun de ses coups de force. abandonne.” Changement de 9 mars (12h30-18h30)
Exaltée par la nouvelle traduction d’Olivier costume, de ton et de registre
Cadiot, l’entreprise de démolition s’attaque pour De mes propres mains, écrit
à notre perception du réel. Elle ouvre en 1993, un déluge verbal de
danse
le champ à des affres d’inquiétude colère, de haine de soi et d’envie Les Vagues
en pointant qu’il n’existe aucun endroit
où l’on peut prétendre être chez soi.
de tuer ­– les autres, soi-même
et la vie accablante. Cette fois,
Noé Soulier
Relayée avec talent par les comédiens, Arthur Nauzyciel est seul en scène, 19 et 20 mars
cette bascule cauchemardesque vers avec le ventre noué qui mitraille
l’inconnu est d’une efficacité imparable. des paroles, respiration saccadée concert
On s’abandonne avec délice au trouble
de ce monde où parler de la réalité n’a
et regard figé. Un texte sans
ponctuation, une parole à perdre
Quatuor Ébène
plus sa place. Patrick Sourd haleine qui nous laisse sur le flanc. Beethoven, Brahms
Touché au cœur. Fabienne Arvers 22 mars
La Collection d’Harold Pinter, traduction
Olivier Cadiot, mise en scène L’Art du théâtre / De mes propres
Ludovic Lagarde, avec Mathieu Amalric, mains Texte et mise en espace
Valérie Dashwood, Micha Lescot Pascal Rambert, avec Arthur Tarifs à partir de 5 €
et Laurent Poitrenaux. Du 7 au 23 mars, Nauzyciel et Elboy. Jusqu’au 3 mars, Billetterie en ligne sur [Link]
Théâtre des Bouffes du Nord, Paris Xe Théâtre du Rond-Point, Paris VIIIe
@operalille
75 27.02.2019 Les Inrockuptibles
Didier Crasnault
Le dernier voyage
Scènes

Une montagne de laine, un piano préparé et le fantôme de John Cage :


en quête des mystères de la création, HALORY GOERGER pénètre le subconscient
du compositeur expérimental Morton Feldman par des biais hallucinogènes.

“QUAND J’ÉTAIS ENFANT, JE musical d’aventure en quête des mystères il finit par revenir à une instrumentation
REGARDAIS LA SÉRIE ‘TÉLÉCHAT’ de la création. “Nous sommes dans deux classique avec le piano pour seul objet
dans laquelle y avait ‘les gluons’ qui endroits en même temps. Dans la chambre dans une épure musicale obstinée et radicale.
incarnaient le principe fondamental d’un objet. du compositeur américain Morton Feldman, C’est pour cela que j’ai voulu faire
Aujourd’hui, je me demande quelle tête a le sur son lit de mort en 1986 à Buffalo dans se rencontrer à l’intérieur de lui-même
gluon de l’art. J’essaie de rentrer à l’intérieur, le Minnesota, avec la cheffe du service de trois figures, la sienne, celle de son ami
d’avoir une pensée atomiste et d’aller chercher soins palliatifs de l’hôpital – où il est soigné John Cage et Eliane Radigue qui compose
la plus petite particule possible.” Halory pour une pancréatite aiguë qui s’avère être l’une de ses pièces majeures, Jetsun Mila,
Goerger, concepteur, scénographe et un cancer foudroyant –, et aussi dans par pur hasard, en 1986 !”
performeur du projet Four For qu’il répète sa tête.” La médecin reçoit la visite Pour ce “voyage astral” tissant
au Phénix à Valenciennes, a la méticulosité d’un thérapeute prétendant être un ami des correspondances ésotériques
très créative. Alors que sur scène sont déjà de la famille, qui suggère un soin palliatif entre ces trois types singuliers de musique
installés, sur un vaste lit de laine vibrante, alternatif pour accompagner Feldman créative, Halory Goerger a eu besoin
un piano droit, des cristaux noirs et un dans la mort : prendre de la drogue de restaurer sa capacité d’admiration.
monolithe comme suspendu dans l’espace, d’initiation hallucinogène comme le “Parce que l’art rend fou, j’ai dû me remettre
il passe un long moment avec son équipe peyotl en faisant chanter un bol tibétain, à admirer quelqu’un pour pouvoir faire
à se demander comment rendre lisibles afin de se plonger eux-mêmes dans un exister des récits personnels et singuliers qui
des partitions de musique gravées blanc coma profond et rendre visite à Feldman ne l’auraient pas été si je ne m’étais pas mis
sur noir sur des dodécaèdres… à l’intérieur de son espace mental… dans les bottes de Feldman, Cage et Radigue.
Comme souvent dans ses spectacles, Epique, mystique, onirique, musicale, C’est mon expérience psychédélique à moi !”
Halory Goerger porte une grande attention scientifique, l’aventure menée par Hervé Pons
à la technique et aux matériaux pour créer Halory Goerger est une invitation
des univers où elle serait présente sans au mystère.“Je suis très impressionné par le Four For Conception, texte et scénographie
apparaître. parcours de Feldman. Grand révolutionnaire Halory Goerger, avec lui-même, Antoine
Cegarra, Juliette Chaigneau, Barbara Dang.
A la recherche de la plus petite de la musique, pionnier de la partition Jusqu’au 2 mars, le Phénix, Valenciennes.
particule possible, il invente un théâtre graphique, créateur de matrice en dripping, En tournée au printemps

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Cyril Zannettacci/Musée du quai Branly

Jean-Louis Fernandez

Evénement Cinéma Théâtre


Week-end Syrie Sibel de Guillaume Giovanetti Qui a tué mon père, texte Edouard Louis,
(les week-ends de la Philharmonie) et Çağla Zencirci mise en scène et jeu Stanislas Nordey
Les 9 et 10 mars, Cité de la musique - En salle le 6 mars Le 16 mars, à 20 h 30,
Philharmonie de Paris, XIXe Dans un village turc isolé, une jeune La Colline - théâtre national, Paris XXe
Entre concerts et spectacles, la Philharmonie muette voit sa vie chamboulée après avoir Le texte d’Edouard Louis, bref et cinglant, pointe
de Paris rend hommage à un pays riche croisé la route d’un fugitif. Un film touchant du doigt les actes politiques responsables de la mort
en traditions que la guerre a déchiré. sur la quête de liberté et d’identité. lente de son père. Une œuvre pour le théâtre.
Expos
François Fernandez / Villa Arson

Culture club
L’expo collective TAINTED LOVE (CLUB EDIT)
ménage une scène d’apparition où se dissolvent,
dans les reflets de la nuit, les identités
et les étiquettes. Un manifeste artistique
pour une “figuration sans figures”.

LE HIT POP, ON L’ENTEND SANS à la dixième écoute, on n’y prête pas


L’ÉCOUTER, SOUVENT MÊME une oreille plus attentive que la première
SANS LE REMARQUER, trop occupés fois, et pourtant, il nous paraît plus
à vivre et à faire. Sans prétention, dense, pétri d’intensités nouvelles : c’est
il n’impose pas l’écoute exclusive. qu’entre-temps, il s’est épaissi de tous
Telle est d’ailleurs sa force : il accompagne les différents contextes où l’on a pu
le mouvement sans jamais le dicter, l’entendre. Un hit, comme le Tainted Love
s’infiltre partout sans appartenir à de Soft Cell, est un embrayeur de fictions
personne. Générationnel et planétaire, et d’autofictions, de mémoires réelles
le hit est une toile de fond commune ou bricolées. Il véhicule, pour ainsi dire,
qui se teinte néanmoins d’une coloration une “figuration sans figures”.
intime pour chacun. A la seconde, L’expression est celle qu’emploie le

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Vue de l’expo avec : Untitled (Ô),
Sylvie Fleury, 2008. Courtesy
Galerie Thaddaeus Ropac.
Kiss painting #1, Betty Tompkins,
2006. Courtesy Galerie Rodolphe
Janssen, Bruxelles. Automobile,
Nina Beier, 2017. Courtesy Standard
Oslo. Bounce, Brian Degraw, 2008.
Courtesy de l’artiste

un arc historique se dessine bel et bien. peut-être plaisir.Né en RDA au début


Celui-ci relie une scène anglo-saxonne de la réunification allemande, Norbert Bisky
des années 2000 (dont Rita Ackermann ; ne peint aucune chute originelle ni péché
Brian Degraw ; Oliver Payne & Nick Relph) quand bien même ces derniers puissent être
à une mouvance contemporaine délectables. Mais il témoigne de l’identité
des années 2010 (Tarek Lakhrissi ; fragmentaire d’une génération née
Tarik Kiswanson ; Azzedine Saleck) entre deux chutes : celle du mur de Berlin
en serpentant par quelques singularités et des Twin Towers. Si l’on a beaucoup
stellaires (Fabienne Audéoud & John épilogué à ce sujet, il est rarement traité
Russell ; Vava Dudu ; DSCTHK). de manière célébratoire ou affirmatrice.
“Dans le New York des années 2000, Plutôt que le manque ou la perte,
le décloisonnement des pratiques et des l’état délié, la perception de soi, du

Expos
regards, les affinités entre art, mode et club, rassemblement et du monde diffractée
étaient entendus. En France, nous avons ouvre à l’alliance et aux formes plurielles.
toujours eu tendance à rester davantage Tout au long des allées et des recoins,
attachés aux étiquettes”, déclare le des podiums et des baies vitrées de la Villa
commissaire. Comme lors de la première Arson, la disposition des œuvres
itération au Confort Moderne, dont le démontre en laissant éclater les jeux
le volet niçois propose ici un dépliage de reflets, de moirés ou de halos lumineux.
augmenté, deux artistes déploient chacun Forcément, les paillettes et diadèmes
curateur Yann Chevallier pour qualifier la une installation ou un ensemble d’œuvres de Lise Haller Baggesen, la carrosserie
famille d’œuvres, et d’artistes également, en forme de solo show enchâssé. des Range Rover de Nina Beier, l’acier
réunie au sein de l’exposition Tainted Love Lise Haller Baggesen serait miroir des tissages de Tarik Kiswanson,
(Club Edit) à la Villa Arson à Nice. certainement l’un des exemples la boule à facettes de Brian Degraw,
Pour celui qui est aussi le directeur du les plus explicites de cette “figuration le dépôt d’argent sur toile de Jacob Kassay,
Confort Moderne à Poitiers, le hit sans figures”. Chez elle, l’enveloppe les tirages froissés-moirés d’Eileen
et le club permettent de faire régner, sur de chair a cédé la place aux seuls Quinlan ou le néon rose de Sylvie Fleury
les formes, une confusion du langage accessoires venant définir tel ou tel imprègnent les œuvres voisines.
et des hiérarchies propices à l’éclosion de personnage, dont elle précise ensuite L’artifice, le fragment ou le reflet, les traits
logiques sensibles. Les affects et le corps, les traits par l’écriture d’un récit formels récurrents de l’exposition,
l’invention de soi et les rencontres d’anticipation. Ainsi Euromancer, Baby signifient en excès de ce qui est montré,
éphémères, deviennent alors les fils Trash, Hella Kitty, Ms Peace in the US ! en excès de ce qui est là. Finalement
conducteurs d’un accrochage ou Hi Butfl n’ont besoin que de pas si présents dans l’exposition,
atmosphérique où les œuvres respirent, quelques breloques chic et toc accrochées le club et la culture club sont ici surtout
se pavanent, se contemplent ou déteignent sur un mannequin pour naître au récit. vecteurs de dissolution des frontières
les unes sur les autres. Quant aux corps juvéniles du peintre individuelles, qui laissent alors place
A Nice, les quelque trente-quatre Norbert Bisky, brossés à larges aplats, ils aux différentes manières d’habiter d’une
artistes ou duos d’artistes prospèrent évoqueraient bien la tradition de la grande même trame – le rythme d’un morceau,
par petits groupes d’affinités formelles, peinture figurative allemande. Et pourtant, les codes d’une scène, l’architecture
sans forcément laisser présager de leur tout se disloque, les corps tombent, d’un club. Ingrid Luquet-Gad
contexte d’apparition initial. Taillé dans explosent en vol, les membres se mêlent et
cette matière sensible aussi insaisissable s’indistinguent, terrassés de flashs d’une Tainted Love (Club Edit) Jusqu’au 26 mai,
que des membres en sueur entremêlés, violence inconnue que d’autres nommeront Villa Arson, Nice

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Vue de l’exposition :
Dolphin Keeper Hot Reality
Problem Loving You Make Me
Feel Mighty Real (détail),
Jean-Alain Corre, 2019

jean abandonné. Il s’agit


d’un espace de Jean-Alain Corre
dédié aux poissons ascendant
poisson, signe astrologique dont
les spécialistes feront l’indice
d’un caractère vaporeux et réticent
CAC Brétigny, 2018. Photo Aurélien Mole

au réel.
Depuis 2006, Jean-Alain Corre
investit un personnage, son
double, Johnny, d’une puissance
médiumnique dont il incarne
ensuite les rêveries au fil de ses
expositions. Entre les plis laiteux
de la tente, sorte de caverne de
Platon à l’ère des Otaku, prennent

Les objets,
également place les variations
autour de la parure et du masque
de Sylvie Auvray et Anne Bourse.
Sur les cimaises l’entourant,

mode d’emploi
Than Hussein Clark ou Mathis
Collins réinvestissent de leur côté
une pratique artisanale déviante,
Expos

tandis que la peintre Xinyi Cheng


capture les instants quotidiens
L’attachement émotionnel aux choses qui nous d’abandon à la régression tactile.
entourent au quotidien est le point de départ Enfin, la vidéo Massage the History
de FUTOMOMO, qui explore aussi le retour de pratiques de l’Américain Cameron Jamie,
l’autre clef de voûte conceptuelle
manuelles voire artisanales chez les jeunes artistes. de l’exposition, fait reproduire
à des danseurs les mouvements
FASCINANT UNIVERS QUE Au CAC Brétigny, le curateur de membres de gangs US filmés
CELUI DES PERVERSIONS Franck Balland a d’abord entrepris en train de se frotter lascivement
HUMAINES. Il y a ceux qui aiment un dialogue avec l’artiste Jean-Alain au mobilier d’une demeure cossue.
lécher les fenêtres, ces windowlickers Corre autour des formes d’attraction Les deux espaces délimités par
dont le nom n’évoquera, non genrées et non humaines. la tente centrale définissent deux
pour la plupart, qu’un titre Progressivement, six autres artistes façons antithétiques d’habiter le réel :
d’Aphex Twin. Ou encore ont rejoint la conversation, restituée le premier par effacement de la
le Doorknob Shojo, phénomène en une exposition : Futomomo, titre matière ; le second au contraire par
devenu viral de jeunes filles provenant d’un terme de shibari, la jubilation à son contact. A leur
titillant de la langue des poignées le bondage japonais. manière, elles surinvestissent toutes
de portes. Glanés parmi Dans le ventre paisible de la deux l’objet de significations
une infinité de possibilités, domesticité, sur les chevrons d’un intimes, comme s’il se jouait là
ces deux exemples font intervenir épais tapis ou d’un amoncellement une ultime tentative de contrer
des objets du quotidien dans de traversins, les indices épars l’ “internet des objets” et la
l’équation du désir. Pourtant, leur d’une rêverie alambiquée prennent connectivité des choses, ces objets
pittoresque ne fait qu’exacerber leurs aises de manière paresseuse. intelligents menaçant à tout instant
l’investissement émotionnel nourri Ici, on manque de trébucher sur de se mettre à dialoguer entre eux et
à l’égard des artefacts inanimés une boîte de sardines surmontée réduire alors les humains à de tristes
dont nous nous entourons. d’un gant moucheté d’éclats dorés. fétichistes privés de leurs fétiches
Ce constat est à cet égard Plus loin, des éléments sculpturaux mêmes. Ingrid Luquet-Gad
une porte d’entrée idéale à cet baroques rappelant les créatures
exercice d’admiration symbolique aquatiques des bassins de Versailles Futomomo. Jusqu’au 30 mars,
que s’avère être l’exposition. germent depuis les plis d’un vieux CAC Brétigny, Brétigny-sur-Orge

Les Inrockuptibles 27.02.2019 80


©CARACTÈRES
Best Of

Musiques Cinémas Livres Singles


Le choix hebdo de la rédaction musique

Foals Peu importe si l’histoire nous Les Innocents


Everything Not Saved considère comme des barbares et les autres 
Will Be Lost – Part. 1 de Radu Jude de Dana Spiotta 
Première partie A partir d’un crime de l’armée Dans la lignée
d’un diptyque rock roumaine durant la Seconde de DeLillo et
époustouflant. Les Guerre mondiale, une subtile Joan Didion,
poulains sont lâchés ! mise en abyme.  un roman The Barrel Free de Sasami On the Luna
complexe et #1 d’Aldous Harding #2 L’ex-Cherry #3 de Foals
passionnant. La Néo-Zélandaise Glazzer a dévoilé En janvier, Foals
fait son come-back un nouveau single tout annonçait son grand retour
avec ce morceau pop-folk en douceur, entre nostalgie avec deux nouveaux
dont le classicisme et poésie. Annonciateur albums pour l’année 2019.
contraste avec des paroles d’un premier album solo Le groupe britannique
poétiques et un clip barré. attendu avec impatience, a sorti cette semaine
On espère l’album la jeune femme y associe le sublime et entraînant
Designer, à paraître sa voix ensorcelante On the Luna, extrait
le 26 avril, tout aussi à celle non moins prenante de Everything Not Saved
TH Da Freak Le Chant du loup décalé. de Devendra Banhart. Will Be Lost – Part. 1.
Freakenstein d’Antonin Baudry
Une parade grunge, Un thriller militaire nerveux Hélène ou le
noise, shoegaze, et poétique signé par un soulèvement
pop et psyché. touche-à-tout surdoué. de Hugues BD Scènes Expos Jeux
Jallon
Défaire le
roman d’amour
pour mieux dire
le sentiment
amoureux.

Vasarely
– Le partage Riot : Civil Unrest
La Collection des formes Switch, PC, Mac,
Modeselektor La Liberté Peindre – Une d’Harold Pinter, Centre XboxOne, PS4
Who Else de Guillaume Massart histoire de l’art, mise en scène Pompidou, Plongée dans une
Le duo berlinois Un documentaire très fort opus 2 Ludovic Lagarde, Paris IVe multitude de conflits
ressuscite une electro sur des hommes coupables de Philippe Dupuy Comédie de Reims Des sociaux où l’on peut,
pétaradante et d’inceste sur mineurs. Expérimental et Des comédiens compositions au choix, se placer
authentique. biographique. Une hors-pair pour cette géométriques du côté de la police
Walla Walla leçon graphique adaptation saisissante aujourd’hui comme des
d’Elsa Boyer magistrale autour de modernité qui reconsidérées. manifestants.
Comment de Man Ray. brasse harcèlement
survivre dans et arrangements avec
un futur dominé la vérité.
par les écrans ?
Une réussite.

Les Moissonneurs Praying for Resident Evil 2


The Specials d’Etienne Kallos My Haters PC, Xbox One, PS4
Encore La relation trouble entre un fils Centre culturel Remake du jeu culte,
Retour en grande de fermiers et un orphelin qui suisse, Paris IIIe ce survival-horror
forme avec un album se cherchent une identité et Sarkozy-Kadhafi : Quand le net parvient à revisiter
pétillant, pertinent un avenir dans une communauté des billets et des L’Art du théâtre /  et les Gafa l’œuvre originale de
et politique. afrikaner. Incandescent. bombes De mes propres mains reproduisent manière magistrale. 
Cinq journalistes Texte et mise les systèmes
Un féminisme d’investigation en scène Pascal d’oppression.
décolonial (dont Fabrice Arfi) Rambert, avec Arthur
de Françoise et un dessinateur Nauzyciel, Théâtre
Vergès racontent une du Rond-Point,
Pour un affaire qui mêle Paris VIIIe
féminisme argent, pouvoir et Deux monologues
qui ne colonise morts suspectes. habités sur la
pas les femmes puissance des mots. Caméléon Club Pikuniku
racisées. Un tour de force. La Galerie, Switch, Mac, PC
Homeshake Les Funérailles des roses Noisy-le-Sec Un jeu déstressant
Helium de Toshio Matsumoto Tarek Lakhrissi qui prêche la
Envolées quelques Le mythe d’Œdipe transposé va au-delà révolution. Sous des
coudées au-dessus dans le Tokyo underground de l’identité et atours distrayants,
de la pop et des années 1960. Un superbe revendique le le jeu le plus subversif
du r’n’b actuels. film-manifeste. droit à la fiction. de ce début d’année.

Séries Moi, ce que j’aime, Médias


c’est les monstres J’ai pris mon père
Janesville, d’Emil Ferris sur mes épaules
une histoire Un journal intime de Fabrice Melquiot,
américaine imaginaire dans mise en scène Arnaud
d’Amy le Chicago des Meunier, théâtre du
The Magicians (Syfy) La saison 4 renouvelle avec brio Goldstein 60’s et une vision Rond-Point, Paris VIIIe L’Adieu à Solférino (replay sur Public
l’éternelle quête de justice de ses héro.ïne.s. Un grand livre de l’histoire des Au cœur d’une cité, Sénat) Un docu qui revient sur cinq
Poupée russe (Netflix) Un sommet de virtuosité narrative sur les victimes Etats-Unis et de la vie se déroule années de débâcles de François Hollande. 
sur une femme qui revit en boucle le moment de sa mort. de la crise ses monstruosités. comme une tragédie Antidouleurs : l’Amérique dévastée (replay
High Maintenance (OCS City) La saison 3 de cette stoner des subprimes Un premier roman antique portée par une France 2) Un document exceptionnel
comedy est encore plus perchée. de 2008. graphique génial. langue bouleversante. sur un pays en pleine overdose d’opioïdes.

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